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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Le corricolo + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: November, 2005 [EBook #9262] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on September 16, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CORRICOLO *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and + +the PG Online Distributed Proofreaders. + + + + + +LE CORRICOLO + +par + +ALEXANDRE DUMAS. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +Introduction + + +Le _corricolo_ est le synonyme de _calessino_, mais comme il n'y a +pas de synonyme parfait, expliquons la différence qui existe entre le +corricolo et le calessino. + +Le corricolo est un espèce de tilbury primitivement destiné à contenir +une personne et à être attelé d'un cheval; on l'attelle de deux +chevaux, et il charrie de douze à quinze personnes. + +Et qu'on ne croie pas que ce soit au pas, comme la charrette à boeufs +des rois francs, ou au trot, comme le cabriolet de régie; non, c'est +au triple galop; et le char de Pluton, qui enlevait Proserpine sur les +bords du Symète, n'allait pas plus vite que le corricolo qui sillonne +les quais de Naples en brûlant un pavé de laves et en soulevant leur +poussière de cendres. + +Cependant un seul des deux chevaux tire véritablement: c'est le +timonier. L'autre, qui s'appelle le bilancino, et qui est attelé de +côté, bondit, caracole, excite son compagnon, voilà tout. Quel dieu, +comme à Tityre, lui a fait ce repos? C'est le hasard, c'est la +Providence, c'est la fatalité: les chevaux, comme les hommes, ont leur +étoile. + +Nous avons dit que ce tilbury, destiné à une personne, en charriait +d'ordinaire douze ou quinze; cela, nous le comprenons bien, demande +une explication. Un vieux proverbe français dit: «Quand il y en a +pour un, il y en a pour deux.» Mais je ne connais aucun proverbe dans +aucune langue qui dise: «Quand il y en a pour un, il y en a pour +quinze.» + +Il en est cependant ainsi du corricolo, tant, dans les civilisations +avancées, chaque chose est détournée de sa destination primitive! + +Comment et en combien de temps s'est faite cette agglomération +successive d'individus sur le corricolo, c'est ce qu'il est impossible +de déterminer avec précision. Contentons-nous donc de dire comment +elle y tient. + +D'abord, et presque toujours, un gros moine est assis au milieu, et +forme le centre de l'agglomération humaine que le corricolo emporte +comme un de ces tourbillons d'âmes que Dante vit suivant un grand +étendard dans le premier cercle de l'enfer. Il a sur un de ses genoux +quelque fraîche nourrice d'Aversa ou de Neltuno, et sur l'autre +quelque belle paysanne de Bauci ou de Procida; aux deux côtés du +moine, entre les roues et la caisse, se tiennent debout les maris de +ces dames. Derrière le moine se dresse sur la pointe des pieds le +propriétaire ou le conducteur de l'attelage, tenant de la main gauche +la bride, et de la main droite le long fouet avec lequel il entretient +d'une égale vitesse la marche de ses deux chevaux. Derrière celui-ci +se groupent à leur tour, à la manière des valets de bonne maison, deux +ou trois lazzaroni, qui montent, qui descendent, se succèdent, se +renouvellent, sans qu'on pense jamais à leur demander un salaire en +échange du service rendu. Sur les deux brancards sont assis deux +gamins ramassés sur la route de Torre del Greco ou de Pouzzoles, +ciceroni surnuméraires des antiquités d'Herculanum et de Pompéia, +guides marrons des antiquités de Cumes et de Baïa. Enfin, sous +l'essieu de la voiture, entre les deux roues, dans un filet à grosses +mailles qui va ballottant de haut en bas, de long en large, grouille +quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui crie, qui hogne, qui +se plaint, qui chante, qui raille, qu'il est impossible de distinguer +au milieu de la poussière que soulèvent les pieds des chevaux: ce sont +trois ou quatre enfans qui appartiennent on ne sait à qui, qui vont +on ne sait où, qui vivent on ne sait de quoi, qui sont là on ne sait +comment, et qui y restent on ne sait pourquoi. + +Maintenant, mettez au dessous l'un de l'autre, moine, paysannes, +maris, conducteurs, lazzaroni, gamins et enfans; additionnez le tout, +ajoutez le nourrisson oublié, et vous aurez votre compte. Total, +quinze personnes. + +Parfois il arrive que la fantastique machine, chargée comme elle est; +passe sur une pierre et verse; alors toute la carrossée s'éparpille +sur le revers de la route, chacun lancé selon son plus ou moins de +pesanteur. Mais chacun se retire aussitôt et oublie son accident pour +ne s'occuper que de celui du moine; on le tâte, on le tourne, on le +retourne, on le relève, on l'interroge. S'il est blessé, tout le monde +s'arrête, on le porte, on le soutient, on le choie, on le couche, on +le garde. Le corricolo est remisé au coin de la cour, les chevaux +entrent dans l'écurie; pour ce jour-là, le voyage est fini; on pleure, +on se lamente, on prie. Mais si, au contraire, le moine est sain et +sauf, personne n'a rien; il remonte à sa place, la nourrice et +la paysanne reprennent chacune la sienne; chacun se rétablit, se +regroupe, se rentasse, et, au seul cri excitateur du cocher, le +corricolo reprend sa course, rapide comme l'air et infatigable comme +le temps. + +Voilà ce que c'est que le corricolo. + +Maintenant, comment le nom d'une voiture est-il devenu le titre d'un +ouvrage? C'est ce que le lecteur verra au second chapitre. + +D'ailleurs, nous avons un antécédent de ce genre que, plus que +personne, nous avons le droit d'invoquer: c'est le _Speronare_. + + + + +I + +Osmin et Zaïda. + + +Nous étions descendus à l'hôtel de la Victoire. M. Martin Zir est +le type du parfait hôtelier italien: homme de goût, homme d'esprit, +antiquaire distingué, amateur de tableaux, convoiteur de chinoiseries, +collectionneur d'autographes, M. Martin Zir est tout, excepté +aubergiste. Cela n'empêche pas l'hôtel de la Victoire d'être le +meilleur hôtel de Naples. Comment cela se fait-il? Je n'en sais rien. +Dieu est parce qu'il est. + +C'est qu'aussi l'hôtel de la Victoire est situé d'une manière +ravissante: vous ouvrez une fenêtre, vous voyez Chiaja, la +Villa-Reale, le Pausilippe: vous ouvrez une autre, voilà le golfe, +et à l'extrémité du golfe, pareille à un vaisseau éternellement à +l'ancre, la bleuâtre et poétique Caprée; vous en ouvrez une troisième, +c'est Sainte-Lucie avec ses mellenari, ses fruits de mer, ses cris de +tous les jours, ses illuminations de toutes les nuits. + +Les chambres d'où l'on voit toutes ces belles choses ne sont point des +appartemens; ce sont des galeries de tableau, ce sont des cabinets de +curiosités, ce sont des boutiques de bric-à-brac. + +Je crois que ce qui détermine M. Martin Zir à recevoir chez lui des +étrangers, c'est d'abord le désir de leur faire voir les trésors qu'il +possède; puis il loge et nourrit les hôtes par circonstance. A la fin +de leur séjour à la Vittoria, un total de leur dépense arrive, c'est +vrai: ce total se monte à cent écus, à vingt-cinq louis, à mille +francs, plus ou moins, c'est vrai encore; mais c'est parce qu'ils +demandent leur compte. S'ils ne le demandaient pas, je crois que +M. Martin Zir, perdu dans la contemplation d'un tableau, dans +l'appréciation d'une porcelaine ou dans le déchiffrement d'un +autographe, oublierait de le leur envoyer. + +Aussi, lorsque le dey, chassé d'Alger, passa à Naples, charriant ses +trésors et son harem, prévenu par la réputation de M. Martin Zir. il +se fit conduire tout droit à l'hôtel de la Vittoria, dont il loua les +trois étages supérieurs, c'est-à-dire le troisième, le quatrième et +les greniers. + +Le troisième était pour ses officiers et les gens de sa suite. + +Le quatrième était pour lui et ses trésors. + +Les greniers étaient pour son harem. + +L'arrivée du dey fut une bonne fortune pour M. Martin Zir; non pas, +comme on pourrait le croire, à cause de l'argent que l'Algérien allait +dépenser dans l'hôtel, mais relativement aux trésors d'armes, de +costumes et de bijoux qu'il transportait avec lui. + +Au bout de huit jours, Hussein-Pacha et M. Martin Zir étaient les +meilleurs amis du monde; ils ne se quittaient plus. Qui voyait +paraître l'un s'attendait à voir immédiatement paraître l'autre. +Oreste et Pylade n'étaient pas plus inséparables; Damon et Pythias +n'étaient pas plus dévoués. Cela dura quatre ou cinq mois. Pendant +ce temps, on donna force fêtes à Son Altesse. Ce fut à l'une de ces +fêtes, chez les prince de Cassaro, qu'après avoir vu exécuter un +cotillon effréné le dey demanda au prince de Tricasia, gendre du +ministre des affaires étrangères, comment, étant si riche, il se +donnait la peine de danser lui même. + +Le dey aimait fort ces sortes de divertissemens, car il était fort +impressionnable à la beauté, à la beauté comme il la comprenait bien +entendu. Seulement il avait une singulière manière de manifester +son mépris ou son admiration. Selon la maigreur ou l'obésité des +personnes, il disait: + +--Madame une telle ne vaut pas trois piastres. Madame une telle vaut +plus de mille ducats. + +Un jour on apprit avec étonnement que M. Martin Zir et Hussein-Pacha +venaient de se brouiller. Voici à quelle occasion le refroidissement +était survenu: + +Un matin, le cuisinier de Hussein-Pacha, un beau nègre de Nubie, noir +comme de l'encre et luisant comme s'il eût été passé au vernis; +un matin, dis-je, le cuisinier de Hussein-Pacha était descendu au +laboratoire et avait demandé le plus grand couteau qu'il y eût dans +l'hôtel. + +Le chef lui avait donné une espèce de tranchelard de dix-huit pouces +de long, pliant comme un fleuret et affilé comme un rasoir. Le nègre +avait regardé l'instrument en secouant la tête, puis il était remonté +à son troisième étage. + +Un instant après il était redescendu et avait rendu le tranchelard au +chef en disant: + +--Plus grand, plus grand! + +Le chef avait alors ouvert tous ses tiroirs, et ayant découvert +un coutelas dont il ne se servait lui-même que dans les grandes +occasions, il l'avait remis à son confrère. Celui-ci avait regarde le +coutelas avec la même attention qu'il avait fait du tranchelard, et, +après avoir répondu par un signe de tête qui voulait dire: «Hum! ce +n'est pas encore cela qu'il me faudrait, mais cela se rapproche,» il +était remonté comme la première fois. + +Cinq minutes après, le nègre redescendit de nouveau, et, rendant le +coutelas au chef: + +--Plus grand encore, lui dit-il. + +--Et pourquoi diable avez-vous besoin d'un couteau plus grand que +celui-ci? demanda le chef. + +--Moi en avoir besoin, répondit dogmatiquement le nègre. + +--Mais pour quoi faire? + +--Pour moi couper la tête à Osmin. + +--Comment! s'écria le chef, pour toi couper la tête à Osmin. + +--Pour moi couper la tête à Osmin, répondit le nègre. + +--A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse? + +--A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse. + +--A Osmin que le dey aime tant? + +--A Osmin que le dey aime tant. + +--Mais vous êtes fou, mon cher! Si vous coupez la tête à Osmin, Sa +Hautesse sera furieuse. + +--Sa Hautesse l'a ordonné à moi. + +--Ah diable! c'est différent alors. + +--Donnez donc un autre couteau à moi, reprit le nègre, qui revenait à +son idée avec la persistance de l'obéissance passive. + +--Mais qu'a fait Osmin? demanda le chef. + +--Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand. + +--Auparavant, je voudrais savoir ce qu'a fait Osmin. + +--Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand, plus grand +encore! + +--Eh bien! je te le donnerai ton couteau, si tu me dis ce qu'a fait +Osmin. + +--Il a laissé faire un trou dans le mur. + +--A quel mur? + +--Au mur du harem. + +--Et après? + +--Le mur, il était celui de Zaïda. + +--La favorite de Sa Hautesse? + +--La favorite de Sa Hautesse. + +--Eh bien? + +--Eh bien! un homme est entré chez Zaïda. + +--Diable! + +--Donnez donc un grand, grand, grand couteau à moi pour couper la tête +à Osmin. + +--Pardon; mais que fera-t-on à Zaïda? + +--Sa Hautesse aller promener dans le golfe avec un sac, Zaïda être +dans ce sac, Sa Hautesse jeter le sac à la mer... Bonsoir, Zaïda. + +Et le nègre montra, en riant de la plaisanterie qu'il venait de faire, +deux rangées de dents blanches comme des perles. + +--Mais quand cela? reprit le chef. + +--Quand, quoi? demanda le nègre. + +--Quand jette-t-on Zaïda à la mer? + +--Aujourd'hui. Commencer par Osmin, finir par Zaïda. + +--Et c'est toi qui t'es chargé de l'exécution? + +--Sa Hautesse a donné l'ordre à moi, dit le nègre en se redressant +avec orgueil. + +--Mais c'est la besogne du bourreau et non la tienne. + +--Sa Hautesse pas avoir eu le temps d'emmener son bourreau, et il a +pris cuisinier à lui. Donnez donc à moi un grand couteau pour couper +la tête à Osmin. + +--C'est bien, c'est bien, interrompit le chef; on va te le chercher, +ton grand couteau. Attends-moi ici. + +--J'attends vous, dit le nègre. + +Le chef courut chez M. Martin Zir et lui transmit la demande du +cuisinier de Sa Hautesse. + +M. Martin Zir courut chez Son Excellence le ministre de la police, et +le prévint de ce qui se passait à son hôtel. + +Son Excellence fit mettre les chevaux à sa voiture et se rendit chez +le dey. + +Il trouva Sa Hautesse à demi couchée sur un divan, le dos appuyé à la +muraille, fumant du latakié dans un chibouque, une jambe repliée sous +lui et l'autre jambe étendue, se faisant gratter la plante du pied par +un icoglan et éventer par deux esclaves. + +Le ministre fit les trois saluts d'usage, le dey inclina la tête. + +--Hautesse, dit Son Excellence, je suis le ministre de la police. + +--Je te connais, répondit le dey. + +--Alors, Votre Hautesse se doute du motif qui m'amène. + +--Non. Mais n'importe, sois le bien-venu. + +--Je viens pour empêcher Votre Hautesse de commettre un crime. + +--Un crime! Et lequel? dit le dey, tirant son chibouque de ses lèvres +et regardant son interlocuteur avec l'expression du plus profond +étonnement. + +--Lequel? Votre Hautesse le demande! s'écria le ministre. Votre +Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de faire couper la tête à Osmin? + +--Couper la tête à Osmin n'est point un crime, reprit le dey. + +--Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de jeter Zaïda à la mer? + +--Jeter Zaïda à la mer n'est point un crime, reprit encore le dey. + +--Comment! ce n'est point un crime de jeter Zaïda à la mer et de +couper la tête à Osmin? + +--J'ai acheté Osmin cinq cents piastres et Zaïda mille sequins, comme +j'ai acheté cette pipe cent ducats. + +--Eh bien! demanda le ministre, où Votre Hautesse en veut-elle venir? + +--Que, comme cette pipe m'appartient, je puis la casser en dix +morceaux, en vingt morceaux, en cinquante morceaux, si cela me +convient, et que personne n'a rien à dire. Et le pacha cassa sa pipe, +dont il jeta les débris dans la chambre. + +--Bon pour une pipe, dit le ministre; mais Osmin, mais Zaïda! + +--Moins qu'une pipe, dit gravement le dey. + +--Comment, moins qu'une pipe! Un homme moins qu'une pipe! Une femme +moins qu'une pipe! + +--Osmin n'est pas un homme. Zaïda n'est point une femme: ce sont des +esclaves. Je ferai couper la tête à Osmin, et je ferai jeter Zaïda à +la mer. + +--Non, dit Son Excellence. + +--Comment, non! s'écria le pacha avec un geste de menace. + +--Non, reprit le ministre, non; pas à Naples du moins. + +--Giaour, dit le dey, sais-tu comment je m'appelle? + +--Vous vous appelez Hussein-Pacha. + +--Chien de chrétien! s'écria le dey avec une colère croissante; +sais-tu qui je suis? + +--Vous êtes l'ex-dey d'Alger, et moi je suis le ministre actuel de la +police de Naples. + +--Et cela veut dire? demanda le dey. + +--Cela veut dire que je vais vous envoyer en prison si vous faites +l'impertinent, entendez-vous, mon brave homme? répondit le ministre +avec le plus grand sang-froid. + +--En prison! murmura le dey en retombant sur son divan. + +--En prison, dit le ministre. + +--C'est bien, reprit Hussein. Ce soir je quitte Naples. + +--Votre Hautesse est libre comme l'air, répondit le ministre. + +--C'est heureux, dit le dey. + +--Mais à une condition cependant. + +--Laquelle? + +--C'est que Votre Hautesse me jurera sur le prophète qu'il n'arrivera +malheur ni à Osmin ni à Zaïda. + +--Osmin et Zaïda m'appartiennent, dit le dey, j'en ferai ce que bon me +semblera. + +--Alors Votre Hautesse ne partira point. + +--Comment, je ne partirai point! + +--Non, du moins avant de m'avoir remis Osmin et Zaïda. + +--Jamais! s'écria le dey. + +--Alors je les prendrai, dit le ministre. + +--Vous les prendrez? vous me prendrez mon eunuque et mon esclave? + +--En touchant le sol de Naples, votre esclave et votre eunuque sont +devenus libres. Vous ne quitterez Naples qu'à la condition que les +deux coupables seront remis à la justice du roi. + +--Et si je ne veux pas vous les remettre, qui m'empêchera de partir? + +--Moi. + +--Vous? + +Le pacha porta la main à son poignard; le ministre lui saisit le bras +au dessus du poignet. + +--Venez ici, lui dit-il en le conduisant vers la fenêtre, regardez +dans la rue. Que voyez-vous à la porte de l'hôtel? + +--Un peloton de gendarmerie. + +--Savez-vous ce que le brigadier qui le commande attend? Que je lui +fasse un signe pour vous conduire en prison. + +--En prison, moi? je voudrais bien voir cela! + +--Voulez-vous le voir? + +Son Excellence fit un signe: un instant après, on entendit retentir +dans l'escalier le bruit de deux grosses bottes garnies d'éperons. +Presque aussitôt la porte s'ouvrit, et le brigadier parut sur le +seuil, la main droite à son chapeau, la main gauche à la couture de sa +culotte. + +--Gennaro, lui dit le ministre de la police, si je vous donnais +l'ordre d'arrêter monsieur et de le conduire en prison, y verriez-vous +quelque difficulté? + +--Aucune, Excellence. + +--Vous savez que monsieur s'appelle Hussein-Pacha? + +--Non, je ne le savais pas. + +--Et que monsieur n'est ni plus ni moins que le dey d'Alger? + +--Qu'est-ce que c'est que ça, le dey d'Alger? + +--Vous voyez, dit le ministre. + +--Diable! fit le dey. + +--Faut-il? demanda Gennaro en tirant une paire de poucettes de sa +poche et en s'avançant vers Hussein-Pacha, qui, le voyant faire un pas +en avant, fit de son côté un pas en arrière. + +--Non, il ne le faut pas, dit le ministre. Sa Hautesse sera bien sage. +Seulement cherchez dans l'hôtel un certain Osmin et une certaine +Zaïda, et conduisez-les tous les deux à la préfecture. + +--Comment, comment, dit le dey, cet homme entrerait dans mon harem! + +--Ce n'est pas un homme ici, répondit le ministre; c'est un brigadier +de gendarmerie. + +--N'importe. Il n'aurait qu'à laisser la porte ouverte! + +--Alors il y a un moyen. Faites-lui remettre Osmin et Zaïda. + +--Et ils seront punis? demanda le dey. + +--Selon toute la rigueur de nos lois, répondit le ministre. + +--Vous me le promettez? + +--Je vous le jure. + +--Allons, dit le dey, il faut bien en passer par où vous voulez, +puisqu'on ne peut pas faire autrement. + +--A la bonne heure, dit le ministre; je savais bien que vous n'étiez +pas aussi méchant que vous en aviez l'air. + +Hussein-Pacha frappa dans ses mains; un esclave ouvrit une porte +cachée dans la tapisserie. + +--Faites descendre Osmin et Zaïda, dit le dey. + +L'esclave croisa les mains sur sa poitrine, courba la tête et +s'éloigna sans répondre un mot. Un instant après il reparut avec les +coupables. + +L'eunuque était une petite boule de chaire, grosse, grasse, ronde, +avec des mains de femme, des pieds de femme, une figure de femme. + +Zaïda était une Circassienne, aux yeux peints avec du cool, aux dents +noircies avec du bétel, aux ongles rougis avec du henné. + +En apercevant Hussein-Pacha, l'eunuque tomba à genoux, Zaïda releva la +tête. Les yeux du dey étincelèrent, et il porta la main à son canjiar. +Osmin pâlit, Zaïda sourit. + +Le ministre se plaça entre le pacha et les coupables. + +--Faites ce que j'ai ordonné, dit-il en se retournant vers Gennaro. + +Gennaro s'avança vers Osmin et vers Zaïda, leur mit à tous deux les +poucettes et les emmena. + +Au moment où ils quittaient la chambre avec le brigadier, Hussein +poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement. + +Le ministre de la police alla vers la fenêtre, vit les deux +prisonniers sortir de l'hôtel, et, accompagné de leur escorte, +disparaître au coin de la rue Chiatamone. + +--Maintenant, dit-il en se retournant vers le dey, Votre Hautesse est +libre de partir quand elle voudra. + +--A l'instant même! s'écria Hussein, à l'instant même! Je ne resterai +pas un instant de plus dans un pays aussi barbare que le vôtre! + +--Bon voyage! dit le ministre. + +--Allez au diable! dit Hussein. + +Une heure ne s'était pas écoulée que Hussein avait frété un petit +bâtiment; deux heures après il y avait fait conduire ses femmes et ses +trésors. Le même soir il s'y rendait à son tour avec sa suite, et à +minuit il mettait à la voile, maudissant ce pays d'esclaves où l'on +n'était pas libre de couper le cou à son eunuque et de noyer sa femme. + +Le lendemain, le ministre fit comparaître devant lui les deux +coupables et leur fit subir un interrogatoire. + +Osmin fut convaincu d'avoir dormi quand il aurait dû veiller, et Zaïda +d'avoir veillé quand elle aurait dû dormir. + +Mais comme dans le code napolitain ces deux crimes de lèze-hautesse +n'étaient point prévus, ils n'étaient passibles d'aucune punition. + +En conséquence, Osmin et Zaïda furent, à leur grand étonnement, mis en +liberté le lendemain même du jour où le dey avait quitté Naples. + +Or, comme tous les deux ne savaient que devenir, n'ayant ni fortune ni +état, ils furent forcés de se créer chacun une industrie. + +Osmin devint marchand de pastilles du sérail, et Zaïda se fit +demoiselle de comptoir. + +Quant au dey d'Alger, il était sorti de Naples avec l'intention de se +rendre en Angleterre, pays où il avait entendu dire qu'on avait au +moins la liberté de vendre sa femme, à défaut du droit de la noyer: +mais il se trouva indisposé pendant la traversée et fut forcé de +relâcher à Livourne, où il fit, comme chacun sait, une fort belle +mort, si ce n'est cependant qu'il mourut sans avoir pardonné à M. +Martin Zir, ce qui aurait eu de grandes conséquences pour un chrétien, +mais ce qui est sans importance pour un Turc. + + + + +II + +Les Chevaux spectres. + + +J'avais été recommandé à M. Martin Zir comme artiste; j'avais admiré +ses galeries de tableaux, j'avais exalté son cabinet de curiosités, et +j'avais augmenté sa collection d'autographes. Il en résultait que M. +Martin Zir, à mon premier passage, si rapide qu'il eût été, m'avait +pris en grande affection; et la preuve, c'est qu'il s'était, comme on +l'a vu ailleurs, défait en ma faveur de son cuisinier Cama, dont j'ai +raconté l'histoire (voir le _Speronare_), et qui n'avait d'autre +défaut que d'être _appassionnato_ de Roland et de ne pouvoir supporter +la mer, ce qui était cause que sur terre il faisait fort peu de +cuisine, et que sur mer il n'en faisait pas du tout. + +Ce fut donc avec grand plaisir que M. Martin Zir nous vit, après trois +mois d'absence, pendant lesquels le bruit de notre mort était arrivé +jusqu'à lui, descendre à la porte de son hôtel. + +Comme sa galerie s'était augmentée de quelques tableaux, comme son +cabinet s'était enrichi de quelques curiosités, comme sa collection +d'autographes s'était recrutée de quelques signatures, il me fallut +avant toute chose parcourir la galerie, visiter le cabinet, feuilleter +les autographes. + +Après quoi je le priai de me donner un appartement. + +Cependant il ne s'agissait pas de perdre mon temps à me reposer. +J'étais à Naples, c'est vrai; mais j'y étais sous un nom de +contrebande; et comme d'un jour à l'autre le gouvernement napolitain +pouvait découvrir mon incognito et me prier d'aller voir à Rome si +son ministre y était toujours, il fallait voir Naples le plus tôt +possible. + +Or, Naples, à part ses environs, se compose de trois rues où l'on va +toujours, et de cinq cents rues où l'on ne va jamais. + +Ces trois rues se nomment la rue de Chiaja, la rue de Tolède et la rue +de Forcella. + +Les cinq cents autres rues n'ont pas de nom. C'est l'oeuvre de Dédale; +c'est le labyrinthe de Crète, moins le Minautore, plus les lazzaroni. + +Il y a trois manières de visiter Naples: + +A pied, en corricolo, en calèche. + +A pied, on passe partout. + +En corricolo, l'on passe presque partout. + +En calèche, l'on ne passe que dans les rues de Chiaja, de Tolède et de +Forcella. + +Je ne me souciais pas d'aller à pied. A pied, l'on voit trop de +choses. + +Je ne me souciais pas d'aller en calèche. En calèche, on n'en voit pas +assez. + +Restait le corricolo, terme moyen, juste milieu, anneau intermédiaire +qui réunissait les deux extrêmes. + +Je m'arrêtai donc au corricolo. + +Mon choix fait, j'appelai M. Martin Zir. M. Martin Zir monta aussitôt. + +--Mon cher hôte, lui dis-je, je viens de décider dans ma sagesse que +je visiterai Naples en corricolo. + +--A merveille, dit M. Martin. Le corricolo est une voiture nationale +qui remonte à la plus haute antiquité. C'est la biga des Romains, et +je vois avec plaisir que vous appréciez le corricolo. + +--Au plus haut degré, mon cher hôte. Seulement, je voudrais savoir ce +qu'on loue un corricolo au mois. + +--On ne loue pas un corricolo au mois, me répondit M. Martin. + +--Alors à la semaine. + +--On ne loue pas le corricolo à la semaine. + +--Eh bien! au jour. + +--On ne loue pas le corricolo au jour. + +--Comment donc loue-t-on le corricolo? + +--On monte dedans quand il passe et l'on dit: «Pour un carlin.» Tant +que le carlin dure, le cocher vous promène; le carlin usé, on vous +descend. Voulez-vous recommencer? vous dites: «Pour un autre carlin;» +le corricolo repart, et ainsi de suite. + +--Mais moyennant ce carlin on va où l'on veut? + +--Non, on va où le cheval veut aller. Le corricolo est comme le +ballon, on n'a pas encore trouvé moyen de le diriger. + +--Mais alors pourquoi va-t-on en corricolo! + +--Pour le plaisir d'y aller. + +--Comment! c'est pour leur plaisir que ces malheureux s'entassent à +quinze dans une voiture où l'on est gêné à deux! + +--Pas pour autre chose. + +--C'est original! + +--C'est comme cela. + +--Mais si je proposais à un propriétaire de corricoli de louer un de +ses berlingo au mois, à la semaine ou au jour? + +--Il refuserait. + +--Pourquoi? + +--Ce n'est pas l'habitude. + +--Il la prendrait. + +--A Naples, on ne prend pas d'habitudes nouvelles: on garde les +vieilles habitudes qu'on a. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr. + +--Diable! diable! J'avais une idée sur le corricolo; cela me vexera +horriblement d'y renoncer. + +--N'y renoncez pas. + +--Comment voulez-vous que je la satisfasse, puisqu'on ne loue les +corricoli ni au mois, ni à la semaine, ni au jour? + +--Achetez un corricolo. + +--Mais ce n'est pas le tout que d'acheter un corricolo, il faut +acheter les chevaux avec. + +--Achetez les chevaux avec. + +--Mais cela me coûtera les yeux de la tête. + +--Non. + +--Combien cela me coûtera-t-il donc? + +--Je vais vous le dire. + +Et M. Martin, sans se donner la peine de prendre une plume et du +papier, leva le nez au plafond et calcula de mémoire. + +--Cela vous coûtera, reprit-il, le corricolo, dix ducats; chaque +cheval, trente carlins; les harnais, une pistole; en tout +quatre-vingts francs de France. + +--C'est miraculeux! Et pour dix ducats j'aurai un corricolo? + +--Magnifique. + +--Neuf? + +--Oh! vous en demandez trop. D'abord, il n'y a pas de corricoli neufs. +Le corricolo n'existe pas, le corricolo est mort, le corricolo a été +tué légalement. + +--Comment cela? + +--Oui, il y a un arrêté de police qui défend aux carrossiers de faire +des corricoli. + +--Et combien y a-t-il que cet arrêté a été rendu? + +--Oh! il y a cinquante ans peut-être. + +--Alors comment le corricolo survit-il à une pareille ordonnance? + +--Vous connaissez l'histoire du couteau de Jeannot. + +--Je crois bien! c'est une chronique nationale. + +--Ses propriétaires successifs en avaient changé quinze fois le +manche. + +--Et quinze fois la lame. + +--Ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours le même. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! c'est l'histoire du corricolo. Il est défendu de faire des +corricoli, mais il n'est pas défendu de mettre des roues neuves aux +vieilles caisses, et des caisses neuves aux vieilles roues. + +--Ah! je comprends. + +--De cette façon, le corricolo résiste et se perpétue; de cette façon, +le corricolo est immortel. + +--Alors vive le corricolo, avec des roues neuves et une vieille +caisse! Je le fais repeindre, et fouette cocher! Mais l'attelage? Vous +dite que pour trente francs j'aurai un attelage. + +--Superbe! et qui ira comme le vent. + +--Quelle espèce de chevaux? + +--Ah! dame! des chevaux morts. + +--Comment! des chevaux morts? + +--Oui; vous comprenez que pour ce prix-là, vous ne pouvez pas exiger +autre chose. + +--Voyons, entendons-nous, mon cher monsieur Martin, car il me semble +que nous pataugeons. + +--Pas le moins du monde. + +--Alors expliquez-moi la chose; je ne demande pas mieux que de +m'instruire, je voyage pour cela. + +--Vous connaissez l'histoire des chevaux? + +--L'histoire naturelle? M. de Buffon? Certainement: le cheval est, +après le lion, le plus noble des animaux. + +--Non pas, l'histoire philosophique? + +--Je m'en suis moins occupé; mais n'importe! allez toujours. + +--Vous savez les vicissitudes auxquelles ces nobles quadrupèdes sont +soumis. + +--Dame! quand il sont jeunes, on en fait des chevaux de selle. + +--Après? + +--De la selle, ils passent à la calèche; de la calèche, ils descendent +au fiacre; du fiacre, ils tombent dans le coucou; du coucou, ils +dégringolent jusqu'à l'abattoir. + +--Et de l'abattoir? + +--Ils vont où va l'âme du juste; aux Champs-Élysées, je présume. + +--Eh bien! ici ils parcourent une phase de plus. + +--Laquelle? + +--De l'abattoir, ils vont au corricolo. + +--Comment cela? + +--Voici l'endroit où l'on tue les chevaux, au ponte della Maddelena. + +--J'écoute. + +--Il y a des amateurs en permanence. + +--Bon! + +--Et lorsqu'on amène un cheval... + +--Lorsqu'on amène un cheval? + +--Ils achètent la peau sur pieds trente carlins, c'est le prix; il y a +un tarif. + +--Eh bien? + +--Eh bien! au lieu de tuer le cheval et de lui enlever la peau, les +amateurs prennent la peau et le cheval, et ils utilisent les jours +qui restent à vivre au cheval, sûrs qu'ils sont que la peau ne leur +échappera pas. Voilà ce que c'est que des chevaux morts. + +--Mais que diable peut-on faire de ces malheureuses bêtes! + +--On les attelle aux corricoli. + +--Comment! ceux avec lesquels je suis venu de Salerne à Naples?... + +--Étaient des fantômes de chevaux, des chevaux spectres! + +--Mais ils n'ont pas quitté le galop! + +--Les morts vont vite. + +--Au fait, je comprends qu'en les bourrant d'avoine... + +--D'avoine? Jamais un cheval de corricolo n'a mangé d'avoine! + +--Mais de quoi vivent-ils? + +--De ce qu'ils trouvent? + +--Et que trouvent-ils? + +--Toutes sortes de choses, des trognons de choux, des feuilles de +salade, de vieux chapeaux de paille. + +--Et à quelle heure prennent-ils leur aliment? + +--La nuit on les mène paître. + +--A merveille. Restent les harnais. + +--Oh! quant à cela, je m'en charge. + +--Et des chevaux? + +--Des chevaux aussi. + +--Et du corricolo? + +--Encore, si cela peut vous rendre service. + +--Et quand tout cela sera-t-il prêt? + +--Demain au matin. + +--Vous êtes un homme adorable! + +--Vous faut-il un cocher? + +--Non, je conduirai moi-même. + +--Très bien. Mais en attendant, que ferez-vous? + +--Avez-vous un livre? + +--J'ai douze cents volumes. + +--Eh bien! je lirai. Avez-vous quelque chose sur votre ville? + +--Voulez-vous _Napoli senza sole_? + +--Naples sans soleil? + +--Oui. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? + +--Un ouvrage à l'usage des gens à pied, et qui vous sera plus utile +que tous les Ebels et tous les Richards de la terre. + +--Et de quoi traite-t-il? + +--De la manière de parcourir Naples à l'ombre. + +--La nuit. + +--Non, le jour. + +--A une heure donnée? + +--Non, à toutes les heures. + +--Même à midi? + +--A midi surtout. Le beau mérite qu'il y aurait de trouver de l'ombre +le soir et le matin! + +--Mais quel est le savant géographe qui a exécuté ce chef-d'oeuvre? + +--Un jésuite ignorant, que ses confrères avaient reconnu trop bête +pour l'occuper à autre chose. + +--Et cette besogne l'a occupé combien d'années? + +--Toute sa vie... C'est une publication posthume. + +--Moyennant laquelle on peut, dites-vous?... + +--Partir d'où on voudra et aller où cela fera plaisir, à quelque +instant de la matinée ou à quelque heure de l'après-midi que ce soit, +sans avoir à traverser un seul rayon de soleil. + +--Mais voilà un homme qui méritait d'être canonisé! + +--On ne sait pas son nom. + +--Ingratitude humaine! + +--Alors ce livre vous convient? + +--Comment donc! c'est un trésor. Envoyez-le-moi le plus tôt possible. + +Je passai la journée à étudier ce précieux itinéraire: deux heures +après, je connaissais mon Naples sans soleil, et je serais allé à +l'ombre du ponte della Maddalena au Pausilippe, et de la Vuaria à +Saint-Elmo. + +Le soir vint, et avec le soir la fraîcheur. Alors, à cette douce brise +de mer, on vit toutes les fenêtres s'ouvrir comme pour respirer. Les +portes roulèrent sur leurs gonds, les voitures commencèrent à sortir, +Chiaja se peupla d'équipages, et la Villa-Reale de piétons. + +Je n'avais pas encore mon équipage, je me mêlai aux piétons. + +La Villa-Reale fait face à l'hôtel de la Victoire; c'est la promenade +de Naples. Elle est située, relativement à la rue de Chiaja, comme +le jardin des Tuileries à la rue de Rivoli. Seulement, au lieu de la +terrasse du bord de l'eau, c'est la plage de l'Arno; au lieu de +la Seine, c'est la Méditerranée; au lieu du quai d'Orsay, c'est +l'étendue, c'est l'espace, c'est l'infini. + +La Villa-Reale est, sans contredit, la plus belle et surtout la plus +aristocratique promenade du monde. Les gens du peuple, les paysans et +les laquais en sont rigoureusement exclus et n'y peuvent mettre +le pied qu'une fois l'an, le jour de la fête de la Madone du +Pied-de-la-Grotte. Aussi ce jour-là la foule se presse-t-elle sous ses +allées d'acacias, dans ses bosquets de myrtes, autour de son temple +circulaire. Chacun, homme et femme, accourt de vingt lieues à la ronde +avec son costume national; Ischia, Caprée, Castellamare, Sorrente, +Procida, envoient en députation leurs plus belles filles, et la +solennité de ce jour est si grande, si ardemment attendue, qu'il est +d'habitude de faire dans les contrats de mariage une obligation au +mari de conduire sa femme à la promenade de la Villa-Reale, le +8 septembre de chaque année, jour de la fête della Madona di +Pie-di-Grotta. + +Tout au contraire des Tuileries, d'où l'on renvoie le public au moment +où il est le plus agréable de s'y promener, la Villa-Reale reste +ouverte toute la nuit. Les grandes grilles se ferment, il est vrai, +mais deux petites portes dérobées offrent aux promeneurs attardés une +entrée et une sortie toujours praticables à quelque heure que ce soit. + +Nous restâmes jusqu'à minuit assis sur le mur que vient battre la +vague. Nous ne pouvions nous lasser de regarder cette mer limpide et +azurée que nous venions de sillonner en tous sens et à laquelle nous +allions dire adieu. Jamais elle ne nous avait paru si belle. + +En entrant à l'hôtel, nous trouvâmes M. Martin Zir, qui nous prévint +que toutes les commissions dont nous l'avions chargé étaient faites, +et que le lendemain notre attelage nous attendrait à huit heures du +matin à la porte de l'hôtel. + +Effectivement, à l'heure dite, nous entendîmes sonner les grelots de +nos revenans; nous mîmes le nez à la fenêtre, et nous vîmes le roi des +corricoli. + +Il était fond rouge avec des dessins verts. Ces dessins représentaient +des arbres, des animaux et des arabesques. La composition générale +représentait le paradis terrestre. + +Deux chevaux qui paraissaient pleins d'impatience disparaissaient sous +les harnais, sous les panaches, sous les pompons dont ils étaient +couverts. + +Enfin un homme, armé d'un long fouet, se tenait debout près de notre +équipage, qu'il paraissait admirer avec toute la satisfaction de +l'orgueil. + +Nous descendîmes aussitôt, et nous reconnûmes dans l'homme au fouet +Francesco, c'est-à-dire l'automédon qui nous avait amené en calessino +de Salerne à Naples. M. Martin Zir s'était adressé à lui comme à un +homme de l'état. Flatté de la confiance, Francesco avait fait vite +et en conscience. Il s'était procuré la caisse, il avait acheté les +chevaux, et il avait trouvé de rencontre des harnais presque neufs; +enfin, malgré la prétention que nous avions manifestée de conduire +nous-mêmes, il venait nous offrir ses services comme cocher. + +Je commençai par lui demander la note de ses déboursés: il me +la présenta. Comme l'avait dit M. Martin Zir, elle montait à +quatre-vingt-un francs. + +Je lui en donnai quatre-vingt-dix; il mit sa croix au dessous du total +en forme de quittance; puis je lui pris le fouet des mains, et je +m'apprêtai à monter dans notre équipage. + +--Est-ce que ces messieurs ne me gardent pas à leur service? nous +demanda Francesco. + +--Et pourquoi faire, mon ami? répondis-je. + +--Mais pour faire tout ce dont je serai capable, et particulièrement +pour faire marcher vos chevaux. + +--Comment! pour faire marcher nos chevaux? + +--Oui. + +--Nous, les ferons bien marcher nous-mêmes. + +--Il faudra voir. + +--J'en ai mené de plus fringans que les tiens! + +--Je ne dis pas qu'ils sont fringans, excellence. + +--Et dans une ville où il est plus difficile de conduire qu'à Naples, +où jusqu'à cinq heures de l'après-midi il n'y a personne dans les +rues. + +--Je ne doute pas de l'adresse de son excellence, mais... + +--Mais quoi? + +--Mais son excellence a peut-être mené jusqu'ici des chevaux vivans, +tandis que... + +--Tandis que? Voyons, parle. + +--Tandis que ceux-ci sont des chevaux morts. + +--Eh bien! + +--Eh bien! je ferai observer à son excellence que c'est tout autre +chose. + +--Pourquoi? + +--Son excellence verra. + +--Est-ce qu'ils sont vicieux, tes chevaux? + +--Oh! non, excellence; ils sont comme la jument de Roland, qui +avait toutes les qualités; seulement toutes ces qualités étaient +contrebalancées par un seul défaut. + +--Lequel? + +--Elle était morte. + +--Mais s'ils ne marchent pas avec moi, ils ne marcheront avec +personne. + +--Pardon, excellence. + +--Et qui les fera marcher? + +--Moi. + +--Je serais curieux de faire l'expérience. + +--Faites, excellence. + +Francesco alla d'un air goguenard s'appuyer contre la porte de +l'hôtel, tandis que je sautais dans le corricolo, où m'attendait +Jadin, et que je m'accommodais près de lui. + +A peine établi, je rassemblai mes rênes de la main gauche, et +j'allongeai de la droite un coup de fouet qui enveloppa le bilancino +et le porteur. + +Ni le porteur ni le bilancino ne bougèrent; on eût dit des chevaux de +marbre. + +J'avais opéré de droite à gauche, je recommençai en opérant cette fois +de gauche à droite. Même immobilité. + +Je m'attaquai aux oreilles. + +Ils se contentèrent de secouer les oreilles comme ils auraient fait +pour une mouche qui les eût piqués. + +Je pris le fouet par la lanière et je frappai avec le manche. + +Ils se contentèrent de tourner leur peau comme fait un âne qui veut +jeter son cavalier à terre. + +Cela dura dix minutes. + +Au bout de ce temps, toutes les fenêtres de l'hôtel étaient ouvertes, +et il y avait autour de nous un rassemblement de deux cents lazzaroni. + +Je vis que je donnais la comédie gratis à la population de Naples. +Comme je n'étais pas venu pour faire concurrence à Polichinelle, +je pris mon parti. A l'instant même je jetai le fouet à Francesco, +curieux de voir comment il s'en tirerait à son tour. + +Francesco sauta derrière nous, prit les rênes que je lui tendais, +poussa un petit cri, allongea un petit coup de fouet, et nous partîmes +au galop. + +Après quelques évolutions autour de la place, Francesco parvint à +diriger son attelage vers la rue de la Chiaja. + + + + +III + +Chiaja. + + +Chiaja n'est qu'une rue: elle ne peut donc offrir de curieux que ce +qu'offre toute rue, c'est-à-dire une longue file de bâtimens modernes +d'un goût plus ou moins mauvais. Au reste, Chiaja, comme la rue de +Rivoli, a sur ce point un avantage sur les autres rues: c'est de ne +présenter qu'une seule ligne de portes, de fenêtres et de pierres +plus ou moins maladroitement posées les unes sur les autres. La +ligne parallèle est occupée par les arbres taillés en berceaux de la +Villa-Reale, de sorte qu'à partir du premier étage des maisons, ou +plutôt des palais de la rue de Chiaja, comme on les appelle à Naples, +on domine cette seconde partie du golfe qui sépare de l'autre le +château de l'Oeuf. + +Mais si la rue de Chiaja n'est pas curieuse par elle-même, elle +conduit à une partie des curiosités de Naples: c'est par elle qu'on +va au tombeau de Virgile, à la grotte du Chien, au lac d'Agnano, à +Pouzzoles, à Baïa, au lac d'Averne et aux Champs-Élysées. + +De plus et surtout, c'est la rue où tous les jours, à trois heures de +l'après-midi pendant l'hiver, et à cinq heures de l'après-midi pendant +l'été, l'aristocratie napolitaine fait corso. + +Nous allons donc abandonner la description des palais de Chiaja à +quelque honnête architecte qui nous prouvera que l'art de la bâtisse a +fait de grands progrès depuis Michel-Ange jusqu'à nous, et nous allons +dire quelques mots de l'aristocratie napolitaine. + +Les nobles de Naples, comme ceux de Venise, n'indiquent jamais de date +à la naissance de leurs familles. Peut-être auront-ils une fin, mais +à coup sûr ils n'ont pas eu de commencement. Selon eux, l'époque +florissante de leurs maisons était sous les empereurs romains; ils +citent tranquillement parmi leurs aïeux les Fabius, les Marcellus, les +Scipions. Ceux qui ne voient clair dans leur généalogie que jusqu'au +douzième siècle sont de la petite noblesse, du fretin d'aristocratie. + +Comme toutes les autres noblesses européennes, à quelques exceptions +près, la noblesse de Naples est ruinée. Quand je dis ruinée, il est +bien entendu qu'on doit prendre le mot dans une acception relative, +c'est-à-dire que les plus riches sont pauvres comparativement à ce +qu'étaient leurs aïeux. + +Il n'y a pas, au reste, à Naples quatre fortunes qui atteignent cinq +cent mille livres de rente, vingt qui dépassent deux cent mille, et +cinquante qui flottent entre cent et cent cinquante mille. Les revenus +ordinaires sont de cinq à dix mille ducats. Le commun des martyrs +a mille écus de rentes, quelquefois moins. Nous ne parlons pas des +dettes. + +Mais la chose curieuse, c'est qu'il faut être prévenu de cette +différence pour s'en apercevoir. En apparence, tout le monde a la même +fortune. + +Cela tient à ce qu'en général tout le monde vit dans sa voiture et +dans sa loge. + +Or, comme, à part les équipages du duc d'Éboli, du prince de +Sant'Antimo ou du duc de San-Theodo, qui sortent de la ligne, tout le +monde possède une calèche plus ou moins neuve, deux chevaux plus ou +moins vieux, une livrée plus ou moins fanée, il n'y a souvent, à la +première vue, qu'une nuance entre deux fortunes où il y a un abîme. + +Quant aux maisons, elles sont presque toutes hermétiquement closes aux +étrangers. Quatre ou cinq palais princiers ouvrent orgueilleusement +leurs galeries dans la journée, et fastueusement leurs salons le soir; +mais pour tout le reste il faut en faire son deuil. Le temps est passé +où comme Ferdinand Orsini, duc de Gravina, on écrivait au dessus de sa +porte: _Sibi, suisque, et amicis omnibus_; pour soi, pour les siens et +pour tous ses amis. + +C'est qu'à part ces riches demeures, qui perpétuent à Naples +l'hospitalité nationale, toutes les autres sont plus ou moins déchues +de leur ancienne splendeur. Le curieux qui, avec l'aide d'Asmodée, +lèverait la terrasse de la plupart de ces palais, trouverait dans un +tiers la gêne, et dans les deux autres la misère. + +Grâce à la vie en voiture et en loge, on ne voit rien de tout cela. On +met sa carte au palais, mais on se rencontre au Corso, mais on fait +ses visites au Fondo ou à Saint-Charles. De cette façon, l'orgueil +est sauvé; comme François 1er on a tout perdu, mais du moins il reste +l'honneur. + +Vous me direz qu'avec l'honneur on ne mange malheureusement pas, et +qu'il faut manger pour vivre. Or, il est évident que, lorsqu'on prend +sur mille écus de rente l'entretien d'une voiture, la nourriture de +deux chevaux, les gages d'un cocher et la location d'une loge au Fondo +ou à Saint-Charles, il ne doit pas rester grand'chose pour faire face +aux dépenses de la table. A cela je répondrai que Dieu est grand, la +mer profonde, le macaroni à deux sous la livre, et l'asprino d'Aversa +à deux liards le fiasco. + +Pour l'instruction de nos lecteurs, qui ne savent probablement pas ce +que c'est que l'asprino d'Aversa, nous leur apprendrons que c'est un +joli petit vin qui tient le milieu entre la tisane de Champagne et le +cidre de Normandie. Or, avec du poisson, du macaroni et de l'asprino, +on fait chez soi un charmant dîner qui coûte quatre sous par personne. +Supposez que la famille se compose de cinq personnes, c'est vingt +sous. + +Restent neuf francs pour soutenir l'honneur du nom. + +--Mais le déjeûner? + +--On ne déjeûne pas. Il est prouvé que rien n'est plus sain que de +faire un seul repas toutes les vingt-quatre heures. Seulement le repas +change de nom et d'heure selon la saison où on le prend. En hiver, on +dîne à deux heures, et moyennant ce dîner on en a jusqu'au lendemain +deux heures. En été, on soupe à minuit, et moyennant ce souper on en a +pour jusqu'au lendemain minuit. + +Puis il y a encore les élégans, qui mangent du pain sans macaroni ou +du macaroni sans pain pour s'en aller prendre le soir à grand fracas +une glace chez Donzelli ou chez Benvenuti. + +Il va sans dire que cette hygiène n'est adoptée que par les petites +bourses. Ceux qui ont cinq cent mille livres de rente ont un cuisinier +français dont la filiation de certificats est aussi en règle que la +généalogie d'un cheval arabe. Ceux-là font deux et quelquefois trois +repas par jour. Pour ceux-là il n'y a pas de pays: le paradis est +partout. + +Le premier plaisir de l'aristocratie napolitaine est le jeu. Le matin +on va au Casino et l'on joue; l'après-midi on va à la promenade, et le +soir au spectacle. Après le spectacle, on revient au Casino et l'on +joue encore. + +L'aristocratie n'a qu'une carrière ouverte: la diplomatie. Or, comme, +si étendues que soient ses relations avec les autres puissances, le +roi de Naples n'occupe pas dans ses ambassades et dans ses consulats +plus d'une soixantaine de personnes, il en résulte que les cinq +sixièmes des jeunes nobles ne savent que faire, et par conséquent ne +font rien. + +Quant à la carrière militaire, elle est sans avenir. Quant à la +carrière commerciale, elle est sans considération. + +Je ne parle pas des carrières littéraires ou scientifiques, elles +n'existent pas: il y a à Naples, comme partout, plus que partout +même, une certaine quantité de savans qui disputent sur la forme des +pincettes grecques et des pelles à feu romaines, qui s'injurient +à propos de la grande mosaïque de Pompéia ou des statues des deux +Balbus. Mais cela se passe en famille, et personne ne s'occupe de +pareilles puérilités. + +La chose importante, c'est l'amour. Florence est le pays du plaisir: +Rome, celui de l'amour; Naples, celui de la sensation. + +A Naples, le sort d'un amoureux est décidé tout de suite. A +la première vue il est sympathique ou antipathique. S'il est +antipathique, ni soins, ni cadeaux, ni persistance ne le feront aimer. +S'il est sympathique, on l'aime sans grand délai: la vie est courte, +et le temps qu'on perd ne se rattrape pas. L'amant préféré s'installe +au logis; on le reconnaît, malgré la distance respectueuse où il se +tient de la maîtresse de la maison, au laisser-aller avec lequel il +s'assied et à la manière facile avec laquelle il appuie sa tête contre +les fresques. En outre, c'est lui qui sonne les domestiques, qui +reconduit les visiteurs et qui ramasse les poissons rouges que les +bambins font tomber du bocal sur le parquet. + +Quant à l'amant malheureux, il s'en va tout consolé, certain que son +infortune ne sera pas constante et qu'il trouvera bientôt à ramasser +des poissons rouges ailleurs. + +L'aristocratie napolitaine est peu instruite: en général, son +éducation est négligée sous le rapport intellectuel: cela tient à +ce qu'il n'y a pas dans tout Naples un seul bon collège, celui des +jésuites excepté. En compensation, ceux qui savent savent bien: ils +ont appris avec des professeurs attachés à leur personne. J'ai vu des +femmes plus fortes en histoire, en philosophie et en politique que +certains historiens, que certains philosophes et que certains hommes +d'État de France. La famille du marquis de Gargallo, par exemple, est +quelque chose de merveilleux en ce genre. Le fils écrit notre langue +comme Charles Nodier, et les filles la parlent comme madame de +Sévigné. + +Les exercices physiques sont, au contraire, fort suivis à +Naples: presque tous les hommes montent bien à cheval et tirent +remarquablement le fusil, l'épée et le pistolet. Leur réputation sur +ce point est même assez étendue et à peu près incontestée. Ce sont des +duellistes fort dangereux. + +Cette dernière période de notre alinéa nous amène tout naturellement à +parler du courage chez les Napolitains. + +La nation napolitaine, toute proportion gardée et en raison de l'état +politique de l'Italie actuelle, n'est ni une nation militaire comme +la Prusse, ni une nation guerrière comme la France: c'est une nation +passionnée. Le Napolitain, insulté dans son honneur, exalté par +son patriotisme, menacé dans sa religion, se bat avec un courage +admirable. A Naples, un duel est aussi vite et aussi bravement accepté +que partout ailleurs; et s'il varie sur les préliminaires, qui +appartiennent à des habitudes de localités, le dénouement en +est toujours mené à bout aussi vigoureusement qu'à Paris, à +Saint-Pétersbourg ou à Londres. Citons quelques faits. + +Le comte de Rocca Romana, le Saint-Georges de Naples, se prend de +querelle avec un colonel; le rendez-vous est indiqué à Castellamare, +l'arme choisie est le sabre. Le colonel français se rend sur le +terrain à cheval; Rocca Romana prend un fiacre, arrive au lieu +désigné, où l'attend son adversaire; le colonel rappelle à Rocca +Romana qu'une des conditions du duel est qu'il aura lieu à +cheval.--C'est vrai, répond Rocca Romana, je l'avais oublié; mais qu'à +cela ne tienne, l'oubli est facile à réparer. Aussitôt il dételle un +des chevaux de son fiacre, saute sur le dos de l'animal, combat sans +selle et sans bride, et tue son adversaire. + +A l'époque de la restauration, c'est-à-dire vers 1815, Ferdinand, +grand-père du roi actuel, de retour à Naples, qu'il avait quitté +depuis dix ou douze ans, voulut rétablir les gardes-du-corps. En +conséquence, on recruta cette troupe privilégiée dans les premières +familles des deux royaumes, et on les divisa en cinq compagnies, dont +trois napolitaines et deux siciliennes. + +J'ai dit dans le _Speronare_, et à l'article de Palerme, quelle est +l'antipathie profonde qui sépare les deux peuples. On comprend donc +que les Siciliens et les Napolitains ne se trouvèrent pas plutôt en +contact, surtout à cette époque où les haines politiques étaient +encore toutes chaudes, que les querelles commencèrent d'éclater. +Quelques duels sans conséquence eurent lieu d'abord, mais bientôt on +résolut de confier en quelque sorte la cause des deux peuples à deux +champions choisis parmi leurs enfans: on y voulait voir non seulement +une haine accomplie, mais une superstitieuse révélation de l'avenir. +Le choix tomba sur le marquis de Crescimani, Sicilien, et sur +le prince Mirelli, Napolitain. Ce choix fait et accepté par les +adversaires, on décida qu'ils se battraient au pistolet à vingt pas, +et jusqu'à blessure grave de l'un ou de l'autre champion. + +Un mot sur le prince Mirelli, dont nous allons nous occuper +particulièrement. + +C'était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, prince de +Teora, marquis de Mirelli, comte de Conza, et qui descendait en droite +ligne du fameux condottiere Dudone dit Conza, dont parle le Tasse. Il +était riche, il était beau, il était poète; il avait par conséquent +reçu du ciel toutes les chances d'une vie heureuse; mais un mauvais +présage avait attristé son entrée dans la vie. Mirelli était né au +village de Sant'Antimo, fief de sa famille. A peine eut-on su que sa +mère était accouchée d'un fils, que l'ordre fut envoyé à la chapelle +d'un couvent de mettre les cloches en branle pour annoncer cet heureux +événement à toute la population. Le sacristain était absent; un moine +se chargea de ce soin, mais, inhabile à cet exercice, il se laissa +enlever par la volée de la corde, et au plus haut de son ascension, +perdant la tête, pris par un vertige, il lâcha son point d'appui, +tomba dans le choeur et se brisa les deux cuisses. Quoique mutilé +ainsi, le pauvre religieux ne se traîna pas moins du choeur à la +porte, où il appela au secours: on vint à son aide, on le transporta +dans sa cellule; mais, quelque soin qu'on prît de lui, il expira le +lendemain. + +Cet événement avait fait une grande sensation dans la famille, +et cette histoire, souvent racontée au jeune Mirelli, s'était +profondément gravée dans son esprit. Cependant il en parlait rarement. + +Voilà l'homme que les Napolitains avaient choisi pour leur champion. + +Quant au marquis Crescimani, c'était un homme digne en tout point +d'être opposé à Mirelli, quoique les qualités qu'il avait reçues +du ciel fussent peut-être moins brillantes que celles de son jeune +adversaire. + +Au jour et à l'heure dits, les deux champions se trouvèrent en +présence: ni l'un ni l'autre n'était animé d'aucune haine personnelle, +et ils avaient vécu jusque-là, au contraire, plutôt en amis qu'en +ennemis. + +En arrivant au rendez-vous, ils marchèrent l'un à l'autre en souriant, +se serrèrent la main et se mirent à causer de choses indifférentes, +tandis que les témoins réglaient les conditions du combat. + +Le moment arrivé, ils s'éloignèrent de vingt pas, reçurent leurs armes +toutes chargées, se saluèrent en souriant, puis, au signal donné, +tirèrent tous les deux l'un sur l'autre: aucun des deux coups ne +porta. + +Pendant qu'on rechargeait les armes, Mirelli et Crescimani échangèrent +quelques paroles sur leur maladresse mutuelle, mais sans quitter leur +place. On leur remit les pistolets chargés de nouveau. Ils firent feu +une seconde fois, et, cette fois comme l'autre, ils se manquèrent tous +deux. + +Enfin, à la troisième décharge, Mirelli tomba. + +Une balle l'avait percé à jour au dessus des deux hanches; on le +crut mort, mais lorsqu'on s'approcha de lui on vit qu'il n'était que +blessé. Il est vrai que la blessure était terrible: la balle lui avait +traversé tout le corps, et avait en passant ouvert le tube intestinal. + +On fit approcher une voiture pour transporter le blessé chez lui; on +voulut le soutenir pour l'aider à y monter; mais il écarta de la main +ceux qui lui offraient leurs secours, et, se relevant vivement par un +effort incroyable sur lui-même, il s'élança dans la voiture en disant: +«Allons donc! il ne sera pas dit que j'aie eu besoin d'être soutenu +pour monter, fût-ce dans mon corbillard!» A peine fut-il entré dans la +voiture que la douleur reprit le dessus, et il s'évanouit. Arrivé chez +lui, il voulut descendre comme il était monté; mais on ne le souffrit +point. Deux amis le prirent à bras et le portèrent sur son lit. + +On envoya chercher le meilleur chirurgien de Naples, le docteur Penza; +c'était un homme qui s'était fait dans la science un nom européen. +Le docteur sonda la blessure et dit qu'il ne répondait de rien, mais +qu'en tout cas la cure serait longue et horriblement douloureuse. + +--Faites ce que vous voudrez, docteur, dit Mirelli. Marius n'a pas +jeté un cri pendant qu'on lui disséquait la jambe, je serai muet comme +Marius. + +--Oui, dit le docteur; mais lorsque le chirurgien en eut fini avec la +jambe droite, Marius ne voulut jamais lui donner la gauche. N'allez +pas me laisser entreprendre une opération et m'arrêter au milieu. + +--Vous irez jusqu'au bout, docteur, soyez tranquille, répondit +Mirelli; mon corps vous appartient, et vous pouvez l'anatomiser tout à +votre aise. + +Sur cette assurance, le docteur commença. + +Mirelli tint sa parole; mais à mesure que la nuit s'approcha, il parut +plus agité, plus inquiet; il avait une fièvre terrible. Sa mère le +gardait avec deux de ses amis. Vers les onze heures il s'endormit, +mais au premier coup de minuit il se réveilla. Alors, sans paraître +voir ceux qui étaient là, il s'appuya sur son coude et parut écouter. +Il était pâle comme un mort, mais ses yeux étaient ardens de délire. +Peu à peu ses regards se fixèrent sur une porte qui donnait dans un +grand salon. Sa mère se leva alors et lui demanda s'il avait besoin de +quelque chose. + +--Non, rien, répondit Mirelli. C'est lui qui vient. + +--Qui, lui? demanda sa mère avec inquiétude. + +--Entendez-vous le traînement de sa robe dans le salon? s'écria le +malade. L'entendez-vous? Tenez, il vient, il s'approche; voyez, +la porte s'ouvre... sans que personne la pousse... Le voilà... le +voilà!... il entre... il se traîne sur ses cuisses brisées... il vient +droit à mon lit. Lève ton froc, moine, lève ton froc, que je voie +ton visage. Que veux-tu?... parle... voyons!... viens-tu pour me +chercher?... d'où sors-tu?... de la terre... Tenez, voyez-vous?... il +lève les deux mains; il les frappe l'une contre l'autre; elles rendent +un son creux, comme si elles n'avaient plus de chair... Eh bien! oui, +je t'écoute, parle!... + +Et Mirelli, au lieu de chercher à fuir la terrible vision, +s'approchait au bord de son lit comme pour entendre ses paroles; mais +au bout de quelques secondes d'attention, pendant lesquelles il resta +dans la pose d'un homme qui écoute, il poussa un profond soupir et +tomba sur son lit en murmurant: + +--Le moine de Sant'Antimo! + +C'est alors qu'on se rappela seulement cet événement arrivé le jour de +sa naissance, c'est-à-dire vingt-cinq ans auparavant, et qui, conservé +toujours vivant dans la pensée du jeune homme, prenait un corps au +milieu de son délire. + +Le lendemain, soit que Mirelli eût oublié l'apparition, soit qu'il ne +voulût donner aucun détail, il répondit à toutes les questions qui lui +furent faites qu'il ignorait complètement ce qu'on voulait lui dire. + +Pendant trois mois l'apparition infernale se renouvela chaque nuit, +détruisant ainsi en quelques minutes les progrès que le reste du temps +le blessé faisait vers la guérison. Mirelli ressemblait à un spectre +lui-même. Enfin, une nuit il demanda instamment à rester seul, avec +tant d'insistance, que sa mère et ses amis ne purent s'opposer à sa +volonté. A neuf heures, tout le monde ayant quitté sa chambre, il mit +son épée sous le chevet de son lit et attendit. Sans qu'il le sût, un +de ses amis était caché dans une chambre voisine, voyant par une porte +vitrée et prêt à porter secours au malade s'il en avait besoin. A dix +heures il s'endormit comme d'habitude, mais au premier coup de minuit +il s'éveilla. Aussitôt on le vit se soulever sur son lit et regarder +la porte de son regard fixe et ardent; un instant après il essuya son +front, d'où la sueur ruisselait; ses cheveux se dressèrent sur sa +tête, un sourire passa sur ses lèvres: puis saisissant son épée, il la +tira hors du fourreau, bondit hors de son lit, frappa deux fois comme +s'il eût voulu poignarder quelqu'un avec la pointe de sa lame, et, +jetant un cri, il tomba évanoui sur le plancher. + +L'ami qui était en sentinelle accourut et porta Mirelli sur son lit; +celui-ci serrait si fortement la garde de son épée qu'on ne put la lui +arracher de la main. + +Le lendemain, il fit venir le supérieur de Sant'Antimo et lui demanda, +dans le cas où il mourrait des suites de sa blessure, à être enterré +dans le cloître du couvent, réclamant la même faveur, en supposant +qu'il en échappât cette fois, pour l'époque où sa mort arriverait, +quelle que fût cette époque et en quelque lieu qu'il expirât. Puis il +raconta à ses amis qu'il avait résolu la veille de se débarrasser du +fantôme en luttant corps à corps, mais qu'ayant été vaincu, il lui +avait promis enfin de se faire enterrer dans son couvent: promesse +qu'il n'avait pas voulu lui accorder jusque-là, tant il lui répugnait +de paraître céder à une crainte, même religieuse et surnaturelle. + +A partir de ce moment, la vision disparut, et neuf mois après Mirelli +était complètement guéri. + +Nous avons raconté en détail cette anecdote, d'abord parce que de +pareilles légendes, surtout parmi les contemporains, sont rares en +Italie, le pays le moins fantastique de la terre; et ensuite parce +qu'elle nous a paru développer dans un seul homme trois courages bien +différens: le courage patriotique, qui consiste à risquer froidement +sa vie pour la cause de la patrie; le courage physique, qui consiste +à supporter stoïquement la douleur; et enfin le courage moral, qui +consiste à réagir contre l'invisible et à lutter contre l'inconnu. +Bayard eût certainement eu les deux premiers, mais il est douteux +qu'il eût eu le troisième. + +Maintenant passons au courage civil. + +Nous sommes en 99: les Français ont évacué la ville des délices. Le +cardinal Ruffo, parti de Palerme, descendu de la Calabre et soutenu +par les flottes turque, russe et anglaise, qui bloquent le fort, +a assiégé Naples, et, voyant l'impossibilité de prendre la ville +défendue du côté de la mer par Caracciolo, et du côté de la terre par +Manthony, Caraffa et Schiappani, a signé une capitulation qui assure +aux patriotes la vie et la fortune sauves: près de sa signature on +lit celle de Foote, commandant la flotte britannique; de Keraudy, +commandant la flotte russe; et de Bonnieu, commandant la flotte +ottomane. Mais, dans une nuit de débauche et d'orgie, Nelson a déchiré +le traité. Le lendemain, il déclare que la capitulation est nulle, +que Bonnieu, Keraudy et Foote ont outre-passé leurs pouvoirs en +transigeant avec les rebelles, et il livre à la haine de la cour, en +échange de l'amour de lady Hamilton, les troupeaux de victimes qu'on +lui demande. Alors il y eut spectacle et joie pour bien des jours, car +on avait à peu près vingt mille têtes à faire tomber. Eh bien! toutes +ces têtes tombèrent, et pas une seule ne tomba déshonorée par une +larme ou par un soupir. + +Citons au hasard quelques exemples. + +Cyrillo et Pagano sont condamnés à être pendus. Comme André Chénier et +Roucher, ils se rencontrent au pied de l'échafaud; là ils se disputent +à qui mourra le premier; et comme aucun des deux ne veut céder sa +place à l'autre, ils tirent à la courte paille. Pagano gagne, tend +la main à Cyrillo, met la courte paille entre ses dents, et monte +l'échelle infâme, le sourire sur les lèvres et la sérénité sur le +front. + +Hector Caraffa, l'oncle du compositeur, est condamné à avoir la tête +tranchée; il arriva sur l'échafaud; on s'informe s'il n'a pas quelque +désir à exprimer. + +--Oui, dit-il, je désire regarder le fer de la mandaja. + +Et il est guillotiné couché sur le dos, au lieu d'être couché sur le +ventre. + +Quoique cet article soit consacré à l'aristocratie, un mot sur le +courage religieux. Ce courage est celui du peuple. + +Au moment où Championnet marchait sur Naples, proclamant la liberté +des peuples et créant des républiques sur son passage, les royalistes +répandirent le bruit dans la ville que les Français venaient pour +brûler les maisons, piller les églises, enlever les femmes et les +filles et transporter en France la statue de saint Janvier. A ces +accusations, d'autant plus accréditées qu'elles sont plus absurdes, +les lazzaroni, que les mots d'honneur, de patrie et de liberté +n'auraient pu tirer de leur sommeil, se lèvent des portiques des +palais dont ils ont fait leur demeure, encombrent les places +publiques, s'arment de pierres et de bâtons, et à moitié nus, sans +chefs, sans tactique militaire, avec l'instinct de bêtes fauves qui +gardent leur antre, leur femelle et leurs petits, aux cris de: Vive +saint Janvier! vive la sainte Foi! mort aux Jacobins! ils combattent +soixante heures les soldats qui avaient vaincu à Montenotte, passé le +pont de Lodi, pris Mantoue. Au bout de ce temps, Championnet n'était +encore parvenu qu'à la porte de Saint-Janvier, et sur tous les autres +points n'avait pas encore gagné un pouce de terrain. + +A tout cela on m'objectera sans doute la révolution de 1820, le +passage des Abruzzes, abandonné presque sans combat. Je répondrai une +seule chose: c'est que les chefs qui commandaient cette armée, et +qui avaient en face d'eux les baïonnettes autrichiennes, voyaient se +relever derrière eux les bûchers, les échafauds et les potences de +99; c'est qu'ils se savaient trahis à Naples, tandis qu'eux venaient +mourir à la frontière; c'est qu'enfin c'était une guerre sociale que +Pépé et Carrascosa avaient entreprise à leurs risques et périls, et +que le peuple napolitain n'avait pas sanctionnée. + +Lorsque nous traversons Naples avec nos idées libérales, puisées, +non pas dans l'étude individuelle des peuples, mais dans de simples +théories émises par des publicistes, et que nous jetons un coup d'oeil +léger à la surface de ce peuple que nous voyons couché presque nu sur +le seuil des palais et dans les angles des places où il mange, dort et +se réveille, notre coeur se serre à la vue de cette misère apparente, +et nous crions dans notre philanthropique élan: «Le peuple napolitain +est le peuple le plus malheureux de la terre.» + +Nous nous trompons étrangement. + +Non, le peuple napolitain n'est pas malheureux, car ses besoins sont +en harmonie avec ses désirs. Que lui faut-il pour manger? une pizza ou +une tranche de cocomero à mettre sous sa dent; que lui faut-il pour +dormir? une pierre à mettre sous sa tête. Sa nudité, que nous prenons +pour une douleur, est au contraire une jouissance dans ce climat +ardent où le soleil l'habille de sa chaleur. Quel dais plus magnifique +pourrait-il demander aux palais qui lui prêtent leur seuil que le +ciel de velours qui flamboie sur sa tête? Chacune des étoiles qui +scintillent à la voûte du firmament n'est-elle pas dans sa croyance +une lampe qui brûle au pied de la Madone? Avec deux grains par jour, +ne se procure-t-il pas le nécessaire, et de son superflu ne lui +reste-t-il pas encore de quoi payer largement l'improvisateur du môle +et le conducteur du corricolo? + +Ce qui est malheureux à Naples, c'est l'aristocratie, qui, à peu +d'exceptions près, est ruinée, comme nous l'avons dit à propos de la +noblesse de Sicile, par l'abolition des majorats et des fidéicommis; +c'est la noblesse, qui porte un grand nom et qui n'a plus de quoi le +dorer, qui possède des palais et qui laisse vendre ses meubles. + +Ce qui est malheureux à Naples, c'est la classe moyenne, qui n'a ni +commerce ni industrie, qui tient une plume et qui ne peut écrire, +qui a une voix et qui ne peut parler; c'est cette classe qui calcule +qu'elle aura le temps d'être morte de faim avant qu'elle réunisse à +elle assez de nobles philosophes et de lazzaroni intelligens pour se +faire une majorité constitutionnelle. + +Nous reviendrons en temps et lieu sur le mezzo ceto et sur les +lazzaroni. Cet article nous a déjà entraîné trop loin, puisqu'il ne +devait être consacré qu'à la noblesse; mais de déduction en déduction +on fait le tour du monde. Que notre lecteur se rassure; nous nous +apercevons à temps de notre erreur, et nous nous arrêtons à Tolède. + + + + +IV + +Toledo. + + +Toledo est la rue de tout le monde. C'est la rue des restaurans, des +cafés, des boutiques; c'est l'artère qui alimente et traverse tous les +quartiers de la ville; c'est le fleuve où vont se dégorger tous les +torrens de la foule. L'aristocratie y passe en voiture, la bourgeoisie +y vend ses étoffes, le peuple y fait sa sieste. Pour le noble, c'est +une promenade; pour le marchand, un bazar; pour le lazzarone, un +domicile. + +Toledo est aussi le premier pas fait par Naples vers la civilisation +moderne, telle que l'entendent nos progressistes, c'est le lien qui +réunit la cité poétique à la ville industrielle, c'est un terrain +neutre où l'on peut suivre d'un oeil curieux les restes de l'ancien +monde qui s'en va et les envahissemens du nouveau monde qui arrive. +A côté de la classique osteria aux vieux rideaux tachetés par les +mouches, un galant pâtissier français étale sa femme, ses brioches et +ses babas. En face d'un respectable fabricant d'antiquités à l'usage +de messieurs les Anglais se pavane un marchand d'allumettes chimiques. +Au dessus d'un bureau de loterie s'élève un brillant salon de +coiffure; enfin, pour dernier trait caractéristique de la fusion +qui s'opère, la rue de Toledo est pavée en lave comme Herculanum et +Pompéia, et éclairée au gaz comme Londres et Paris. + +Tout est à voir dans la rue de Toledo; mais comme il est impossible de +tout décrire, il faut se borner à trois palais, qui sont ce qu'elle +offre de plus saillant et de plus remarquable: le palais du roi à une +extrémité, le palais de la ville à l'autre extrémité, et au milieu le +palais de Barbaja. + +Quant au palais du roi de Naples, l'occasion se présentera de nous en +occuper. Passons à la ville. La ville se compose: 1. d'un carrosse +à douze places, peint et doré dans le plus beau style espagnol du +dix-septième siècle; 2. de douze magistrats, élus moitié parmi les +nobles, moitié parmi les bourgeois napolitains, portant fièrement +la cape et l'épée, chaussés de petits souliers à boucles et coiffés +d'énormes perruques à la Louis XIV; 3. de six chevaux harnachés, +empanachés, caparaçonnés avec la plus grande magnificence. Voici +maintenant les fonctions respectives de tout le personnel de la ville; +le carrosse est tenu de sortir deux fois par an de sa remise, les +douze magistrats sont chargés de s'asseoir dans le carrosse, et les +six chevaux sont obligés de traîner le tout d'un bout de Toledo à +l'autre, le plus lentement possible. Tout le monde s'acquitte à +merveille de ses devoirs. + +Reste donc à expliquer à mes lecteurs ce que c'est, ou plutôt ce que +c'était que Barbaja; car, hélas! au moment où j'écris ces lignes, ce +grand homme a disparu, cette grande gloire s'est évanouie, ce grand +astre s'est éteint. + +Domenico Barbaja était le véritable type de l'impresario italien. En +France, nous connaissons le directeur, le régisseur, le commissaire +du roi, le caissier, les contrôleurs, nous ne connaissons pas +l'impresario. L'impresario est tout cela à la fois, mais il est plus +encore. Nos théâtres sont régis constitutionnellement, nos directeurs +règnent et ne gouvernent pas, suivant la célèbre maxime parlementaire. +L'impresario italien est un despote, un czar, un sultan, régnant par +le droit divin dans son théâtre, n'ayant, comme les rois les plus +légitimes, d'autres règles que sa propre volonté, et ne devant compte +de son administration qu'à Dieu et à sa conscience. + +Il est à la fois pour les artistes un exploiteur habile et un père +indulgent, un maître absolu et un ami fidèle, un guide éclairé et un +juge incorruptible. + +C'est un homme faisant la traite des blancs pour son compte et en +disposant à son gré, sans reconnaître à qui que ce soit au monde le +droit de visite sur ses planches, couvrant sa marchandise de son +pavillon, et défendant les droits de son pavillon avec une intrépidité +tout américaine. + +Au reste, l'impresario n'a pas seulement le droit pour lui, il a aussi +la force. Il a à ses ordres un piquet de cavalerie et un peloton +d'infanterie, un commissaire de police et un capitaine de place, des +sbires, des carabiniers, des gendarmes pour envoyer immédiatement en +prison les chanteurs qui s'aviseraient d'avoir des caprices et le +public qui oserait siffler sans raison. + +Domenico Barbaja 1er a donc régné d'une manière aussi complète et +aussi absolue pendant l'espace de quarante ans. C'était un homme de +taille moyenne, mais bâti en Hercule, la poitrine large, les épaules +carrées, le poignet de fer. Sa tête était assez commune, et ses traits +ne se piquaient pas d'une grande régularité; mais ses yeux pétillaient +d'esprit, d'intelligence et de malice. + +Goldoni l'avait prévu en écrivant _le Bourru bienfaisant_. Excellent +coeur, mais les manières les plus brusques, le caractère le plus +violent et le plus emporté du monde. Il est impossible de traduire +dans aucune langue le dictionnaire d'injures et de gros mots dont il +se servait à l'égard des artistes de son théâtre. Mais il n'en est +pas un qui lui ait gardé rancune, tant ils étaient sûrs qu'au moindre +succès Barbaja serait là pour les embrasser avec effusion, à la +moindre chute pour les consoler avec délicatesse, à la moindre maladie +pour les veiller nuit et jour avec une tendresse et un dévoûment +paternels. + +Parti d'un café de Milan, où il servait en qualité de garçon, il était +arrivé à diriger en même temps les théâtres de Saint-Charles, de la +Scala et de Vienne, à régner sans contestation et sans contrôle sur +le public italien et sur le public allemand, c'est-à-dire sur deux +publics dont l'un passe pour être le plus capricieux et l'autre pour +être le plus difficile de l'univers. Après avoir amassé sou par sou sa +fortune, Barbaja la dépensait noblement en prodigalités royales et en +généreux bienfaits. Il avait un palais pour loger les artistes, une +villa pour traiter ses amis, des jeux publics pour amuser tout le +monde. Génie vraiment extraordinaire et instinctif, n'ayant jamais su +écrire une lettre ni déchiffrer une note, et traçant avec un parfait +bon sens aux poètes le plan de leurs libretti, aux compositeurs le +choix de leurs morceaux; doué par Dieu de la voix la plus criarde +et la plus dissonante, et formant par ses conseils les premiers +chanteurs, de l'Italie; ne parlant que son patois milanais, et se +faisant comprendre à merveille par les rois et par les empereurs avec +lesquels il traitait de puissance à puissance. + +Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepter la +moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion à Barbaja. Il +avait toujours sous sa main de quoi récompenser largement et de +quoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle +accommodante à l'endroit des décors, un public encourageait-il les +débutans avec cette bienveillance qui triple les moyens d'un artiste, +un gouvernement ne lésinait-il pas trop sur la subvention? ville, +public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de +l'impresario; il leur envoyait Rubini, la Pasta, Lablache, l'élite de +sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop +exigeante, si un autre public abusait de son droit de siffler acheté +à la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions +excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses +_chiens_, comme il les appelait par une expression énergique; leur +faisait écorcher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait +les plaintes et les sifflets des patiens avec le même sang-froid qu'un +empereur romain assistant au spectacle du cirque. + +Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge +d'avant-scène, en face du roi, un soir de première représentation, +grave, impassible, se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le +public. Si c'était l'artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à +l'immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un: «_Can +de Dio_!» qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, c'était le +public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipère, et lui +lançait à pleine voix un: «_Fioli d'una vacea_, voulez-vous vous taire +vous ne méritez que de la canaille!» Si c'était le roi par hasard qui +manquait, d'applaudir à temps, Barbaja se contentait de hausser les +épaules et sortait en grommelant de sa loge. + +Barbaja ne se fiait à personne du soin de former sa troupe; il avait +pour principe d'engager le moins possible les artistes connus, parce +qu'une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître, +et qu'avec des talens célèbres il y avait plus à perdre qu'à gagner. +Il aimait mieux les créer lui-même, et commençait d'ordinaire ses +expériences _in anima vili_. + +Voici sa manière de procéder: + +Il sortait par une belle matinée de mai ou de septembre, et se faisait +conduire par son cocher dans les environs de Naples. Arrivé à la +campagne, il descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et +s'acheminait seul et à pied à la recherche de l'_ut_ de poitrine. S'il +rencontrait un paysan assez beau, assez bien tourné et assez paresseux +pour faire un ténor, il s'approchait de lui amicalement, lui posait +la main sur l'épaule, et engageait la conversation à peu près en ces +termes: + +--Eh bien! mon ami, le travail nous fatigue un peu, n'est-ce pas? Nous +n'avons pas la force de lever la bêche? + +--Je me reposais, eccellenza. + +--Connu! connu! le paysan napolitain se repose toujours. + +--C'est qu'il fait une chaleur étouffante. Et puis la terre est si +dure! + +--Je parie que tu dois avoir une belle voix; je ne connais rien qui +soulage et qui donne des forces comme un peu de musique; si tu me +chantais une chanson? + +--Moi, monsieur! Je n'ai jamais chanté de ma vie. + +--Raison de plus; tu auras la voix plus fraîche. + +--Vous voulez plaisanter! + +--Non, je veux t'entendre. + +--Et qu'est-ce que je gagnerai à me faire entendre de vous? + +--Mais peut-être que si ta voix me plaît tu ne travailleras plus, je +te prendrai avec moi. + +--Pour domestique? + +--Mieux que cela. + +--Pour cuisinier? + +--Mieux, te dis-je. + +--Et pourquoi donc? demandait alors le paysan avec quelque défiance. + +--Qu'est-ce que ça te fait? chante toujours. + +--Bien fort? + +--De tous tes poumons, et surtout ouvre bien la bouche. + +Si le malheureux n'avait qu'une voix de baryton ou de basse-taille, +l'impresario tournait lestement sur ses talons en lui laissant quelque +maxime bien consolante sur l'amour du travail et le bonheur de la vie +champêtre; mais s'il était assez heureux dans sa journée pour mettre +la main sur un ténor, il l'emmenait avec lui et le faisait monter... +derrière sa voiture. + +Il ne gâtait pas les artistes, celui-là. + +S'agissait-il d'engager un homme:--Qu'est-ce qu'il te faut, mon +garçon? lui demandait Barbaja de sa voix brusque et de son ton bourru; +tu auras assez de cinquante francs par mois pour commencer. Des +souliers pour te chausser, un habit pour te couvrir, du macaroni pour +te régaler, que demandes-tu davantage? Sois grand artiste d'abord, et +ensuite tu me feras la loi comme je te la fais maintenant. Hélas! ce +temps ne viendra que trop tôt; tu as une belle voix, et la preuve +c'est que je t'ai engagé; tu as de l'intelligence et la preuve c'est +que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien te viendra +en chantant. Si je te donnais beaucoup d'argent tout de suite, tu +ferais le beau, tu te griserais tous les jours, et tu perdrais ta voix +au bout de trois semaines. + +Avec les femmes, le raisonnement était beaucoup plus court et plus +simple: + +--Chère enfant, je ne te donnerai pas un sou; c'est toi, au contraire, +qui dois me payer. Je t'offre les moyens de montrer au public tout ce +que tu possèdes d'agrémens naturels. Tu es jolie; si tu as du talent, +tu arriveras bien vite; si tu n'en as pas, tu arriveras plus vite +encore. Crois-moi, tu m'en remercieras plus tard lorsque tu auras +acquis un peu plus d'expérience. Si tu étais déjà riche à tes débuts, +tu épouserais un choriste qui te battrait ou un prince qui te +réduirait à la misère. + +Convaincus par une logique aussi entraînante, les artistes +s'engageaient pour cinquante francs par mois; mais il arrivait le plus +souvent qu'après le premier trimestre ils devaient six mille francs +à un usurier. Alors Barbaja, pour ne pas les faire aller en prison, +payait leurs dettes, et le compte était soldé. + +Pendant mon séjour à Naples, on racontait plusieurs anecdotes sur le +grand impresario, qui peignent l'homme tout entier et donnent une +exacte mesure de ses connaissances en musique. + +Je ne sais plus quel marquis napolitain, dont l'influence était grande +à la cour, lui avait recommandé une jeune fille comme ayant pour le +théâtre la vocation la plus décidée et annonçant le plus bel avenir. +Barbaja fit une moue très significative et enfonça ses deux mains +dans les poches de sa veste de nankin, attitude qu'il prenait +habituellement quand il ne pouvait pas donner un libre cours à sa +colère. + +--Vous verrez, mon cher, répliqua le marquis avec un air de suffisance +qui échauffait de plus en plus la bile du terrible impresario, c'est +un véritable prodige! + +--Bien, bien! qu'elle vienne demain à midi. + +Le lendemain, à l'heure dite, la débutante met sa plus belle robe, +prend ses cahiers, et, flanquée de l'éternelle mère que vous +connaissez, se présente au palais de Barbaja. + +Le directeur de l'orchestre était déjà au piano, Barbaja se promenait +de long en large dans son salon. + +--Signor impresario, dit la vieille femme après une profonde +révérence, il est du devoir d'une mère, devoir religieux et sacré, de +vous avertir que cette pauvre enfant, étant pure comme le cristal, et +timide comme une colombe... + +--Nous commençons mal, interrompit brusquement Barbaja; au théâtre il +faut être effrontée. + +--Ce n'est pas cependant que je veuille entendre, reprend la mère de +sa voix la plus mielleuse... + +Mais l'impresario, lui tournant le dos, s'approcha de la jeune fille +et lui dit d'un ton passablement impatienté:--Voyons, ma chère, que +veux-tu me chanter? + +Il aurait tutoyé la reine en personne. + +--Monsieur, balbutie la débutante, devenue rouge jusqu'au blanc des +yeux, j'ai la prière de _Norma_... + +--Comment, malheureuse! s'écrie Barbaja d'une voix tonnante; après la +Ronzi, oserais-tu aborder la prière de _Norma_? Quelle audace! + +--Je chanterai, si vous le préférez, la cavatine du _Barbier_. + +--La cavatine du _Barbier_! après la Fodor! Quelle indignité! + +--Pardon, monsieur, dit la jeune fille en tremblant; j'essaierai la +romance du _Saule_. + +--La romance du _Saule_! après la Malibran! Quelle profanation! + +--Alors il ne me reste plus que des solfèges, reprend la pauvre +débutante presque en sanglotant. + +--A la bonne heure! Va pour les solfèges! + +La jeune fille essuie ses larmes, la mère lui glisse à l'oreille un +mot de consolation, l'accompagnateur l'encourage; bref, elle s'en tire +à merveille. Jamais solfèges n'avaient été mieux exécutés. + +La physionomie de Barbaja s'éclaircit, son front se déride, un sourire +de satisfaction erre sur ses lèvres. + +--Eh bien, monsieur! s'écrie la mère dans la plus grande anxiété, que +pensez-vous de ma fille? + +--Eh, madame! la voix n'est pas mauvaise, mais du diable si j'ai pu +comprendre un seul mot. + +Une autre fois (on était en plein hiver) on répétait un opéra nouveau, +et les chanteurs chargés des premiers rôles, désolés de quitter leur +édredon, étaient toujours en retard. Barbaja, furieux, avait juré la +veille de mettre à l'amende le premier qui ne se trouverait pas à +l'heure, fût-ce le ténor ou la prima donna elle-même, pour faire un +exemple. + +La répétition commence, Barbaja s'éloigne un peu vers le fond d'une +coulisse pour gronder le machiniste; tout à coup les voix se taisent, +l'orchestre s'arrête, on attend quelqu'un. + +--Qu'y a-t-il? s'écrie l'impresario en se précipitant vers la rampe. + +--Rien, monsieur, répond le premier violon. + +--Qu'est-ce qui manque? Je veux le savoir. + +--Il manque un _ré_. + +--A l'amende. + +Tout cela n'empêche pas que Domenico Barbaja n'ait créé Lablache, +Tamburini, Rubini, Donzelli, la Colbron, la Pasta, la Fodor, +Donizetti, Bellini, Rossini lui-même; oui, le grand Rossini. + +Les plus grands chefs-d'oeuvre du maître souverain ont été composés +pour Barbaja, et Dieu seul peut savoir ce qu'il en a coûté au pauvre +impresario de prières, de violences et de ruses pour forcer au travail +le génie le plus libre, le plus insouciant et le plus heureux qui ait +jamais plané sur le beau ciel de l'Italie. + +J'en citerai un exemple qui caractérise parfaitement l'imprésario et +le compositeur. + + + + +V + +Otello. + + +Rossini venait d'arriver à Naples, précédé déjà par une grande +réputation. La première personne qu'il rencontra en descendant de +voiture fut, comme on s'en doute bien, l'impresario de Saint-Charles. +Barbaja alla au devant du maestro les bras et le coeur ouverts, et, +sans lui donner le temps de faire un pas ni de prononcer une parole: + +--Je viens, lui dit-il, te faire trois offres, et j'espère que tu ne +refuseras aucune des trois. + +--J'écoute, répondit Rossini avec ce fin sourire que vous savez. + +--Je t'offre mon hôtel pour toi et pour tes gens. + +--J'accepte. + +--Je t'offre ma table pour toi et pour tes amis. + +--J'accepte. + +--Je t'offre d'écrire un opéra nouveau pour moi et pour mon théâtre. + +--Je n'accepte plus. + +--Comment! tu refuses de travailler pour moi? + +--Ni pour vous ni pour personne. Je ne veux plus faire de musique. + +--Tu es fou, mon cher. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +--Et que viens-tu faire à Naples? + +--Je viens manger des macaroni et prendre des glaces. C'est ma +passion. + +--Je te ferai préparer des glaces par mon limonadier, qui est le +premier de Toledo, et je te ferai moi-même des macaroni dont tu me +diras des nouvelles. + +--Diable! cela devient grave. + +--Mais tu me donneras un opéra en échange. + +--Nous verrons. + +--Prends un mois, deux mois, six mois, tout le temps que tu désires. + +--Va pour six mois. + +--C'est convenu. + +--Allons souper. + +Dès le soir même, le palais de Barbaja fut mis à la disposition de +Rossini; le propriétaire s'éclipsa complètement, et le célèbre maestro +put se regarder comme étant chez lui, dans la plus stricte acception +du mot. Tous les amis ou même les simples connaissances qu'il +rencontrait en se promenant étaient invités sans façon à la table de +Barbaja, dont Rossini faisait les honneurs avec une aisance parfaite. +Quelquefois ce dernier se plaignait de ne pas avoir trouvé assez +d'amis pour les convier aux festins de son hôte: à peine s'il avait +pu en réunir, malgré toutes les avances du monde, douze ou quinze. +C'étaient les mauvais jours. + +Quant à Barbaja, fidèle au rôle de cuisinier qu'il s'était imposé, il +inventait tous les jours un nouveau mets, vidait les bouteilles les +plus anciennes de sa cave, et fêtait tous les inconnus qu'il plaisait +à Rossini de lui amener, comme s'ils avaient été les meilleurs amis de +son père. Seulement, vers la fin du repas, d'un air dégagé, avec une +adresse infinie et le sourire à la bouche, il glissait entre la poire +et le fromage quelques mots sur l'opéra qu'il s'était fait promettre +et sur l'éclatant succès qui ne pouvait lui manquer. + +Mais, quelque précaution oratoire qu'employât l'honnête impresario +pour rappeler à son hôte la dette qu'il avait contractée, ce peu de +mots tombés du bout de ses lèvres produisait sur le maestro le même +effet que les trois paroles terribles du festin de Balthazar. C'est +pourquoi Barbaja, dont la présence avait été tolérée jusque alors, fut +prié poliment par Rossini de ne plus paraître au dessert. + +Cependant les mois s'écoulaient, le libretto était fini depuis +long-temps, et rien n'annonçait encore que le compositeur se fût +décidé à se mettre à l'ouvrage. Aux dîners succédaient les promenades, +aux promenades les parties de campagne. La chasse, la pêche, +l'équitation se partageaient les loisirs du noble maître; mais il +n'était pas question de la moindre note. Barbaja éprouvait vingt fois +par jour des accès de fureur, des crispations nerveuses, des envies +irrésistibles de faire un éclat. Il se contenait néanmoins, car +personne plus que lui n'avait foi dans l'incomparable génie de +Rossini. + +Barbaja garda le silence pendant cinq mois avec la résignation la plus +exemplaire. Mais le matin du premier jour du sixième mois, voyant +qu'il n'y avait plus de temps à perdre ni de ménagemens à garder, il +tira le maestro à l'écart et entama l'entretien suivant: + +--Ah ça! mon cher, sais-tu qu'il ne manque plus que vingt-neuf jours +pour l'époque fixée? + +--Quelle époque? dit Rossini avec l'ébahissement d'un homme à qui on +adresserait une question incompréhensible en le prenant pour un autre. + +--Le 30 mai. + +--Le 30 mai! + +Même pantomime. + +--Ne m'as-tu pas promis un opéra nouveau qu'on doit jouer ce jour-là? + +--Ah! j'ai promis? + +--Il ne s'agit pas ici de faire l'étonné! s'écria l'impresario, dont +la patience est à bout; j'ai attendu le délai de rigueur, comptant sur +ton génie et sur l'extrême facilité de travail que Dieu t'a accordée. +Maintenant il m'est impossible de plus attendre: il me faut mon opéra. + +--Ne pourrait-on pas arranger quelque opéra ancien en changeant le +titre? + +--Y penses-tu? Et les artistes qui sont engagés exprès pour jouer dans +un opéra nouveau? + +--Vous les mettrez à l'amende. + +--Et le public? + +--Vous fermerez le théâtre. + +--Et le roi? + +--Vous donnerez votre démission. + +--Tout cela est vrai jusqu'à un certain point. Mais si ni les +artistes, ni le public, ni le roi lui-même ne peuvent me forcer à +tenir ma promesse, j'ai donné ma parole, monsieur, et Domenico Barbaja +n'a jamais manqué à sa parole d'honneur. + +--Alors c'est différent. + +--Ainsi, tu me promets de commencer demain. + +--Demain, c'est impossible, j'ai une partie de pêche au Fusaro. + +--C'est bien, dit Barbaja, enfonçant ses mains dans ses poches, n'en +parlons plus. Je verrai quel parti il me reste à prendre. + +Et il s'éloigna sans ajouter un mot. + +Le soir, Rossini soupa de bon appétit, et fit honneur à la table de +l'impresario en homme qui avait parfaitement oublié la discussion +du matin. En se retirant, il recommanda bien à son domestique de le +réveiller au point du jour et de lui tenir prête une barque pour le +Fusaro. Après quoi il s'endormit du sommeil du juste. + +Le lendemain, midi sonnait aux cinq cents cloches que possède la +bienheureuse ville de Naples, et le domestique de Rossini n'était pas +encore monté chez son maître; le soleil dardait ses rayons à travers +les persiennes. Rossini, réveillé en sursaut, se leva sur son séant, +se frotta les yeux et sonna: le cordon de la sonnette resta dans sa +main. + +Il appela par la croisée qui donnait sur la cour: le palais demeura +muet comme un sérail. + +Il secoua la porte de sa chambre: la porte résista à ses secousses, +elle était murée au dehors! + +Alors Rossini, revenant à la croisée, se mit à hurler au secours, à la +trahison, au guet-apens! Il n'eut pas même la consolation que l'écho +répondit à ses plaintes, le palais de Barbaja étant le bâtiment le +plus sourd qui existe sur le globe. + +Il ne lui restait qu'une ressource, c'était de sauter du quatrième +étage; mais il faut dire, à la louange de Rossini, que cette idée ne +lui vint pas un instant à la tête. + +Au bout d'une bonne heure, Barbaja montra son bonnet de coton à une +croisée du troisième. Rossini, qui n'avait pas quitté sa fenêtre, +eut envie de lui lancer une tuile; il se contenta de l'accabler +d'imprécations. + +--Désirez-vous quelque chose? lui demanda l'impresario d'un ton +patelin. + +--Je veux sortir à l'instant même. + +--Vous sortirez quand votre opéra sera fini. + +--Mais c'est une séquestration arbitraire. + +--Arbitraire tant que vous voudrez; mais il me faut mon opéra. + +--Je m'en plaindrai à tous les artistes, et nous verrons. + +--Je les mettrai à l'amende. + +--J'en informerai le public. + +--Je fermerai le théâtre. + +--J'irai jusqu'au roi. + +--Je donnerai ma démission. + +Rossini s'aperçut qu'il était pris dans ses propres filets. Aussi, +en homme supérieur, changeant tout à coup de ton et de manières, +demanda-t-il d'une voix calme: + +--J'accepte la plaisanterie, et je ne m'en fâche pas; mais puis-je +savoir quand me sera rendue ma liberté? + +--Quand la dernière scène de l'opéra me sera remise, répondit Barbaja +en ôtant son bonnet. + +--C'est bien: envoyez ce soir chercher l'ouverture. + +Le soir, on remit ponctuellement à Barbaja un cahier de musique sur +lequel était écrit en grandes lettres: _Ouverture d'Otello_. + +Le salon de Barbaja était rempli de célébrités musicales au moment où +il reçut le premier envoi de son prisonnier. On se mit sur-le-champ +au piano, on déchiffra le nouveau chef-d'oeuvre, et on conclut que +Rossini n'était pas un homme, et que, semblable à Dieu, il créait sans +travail et sans effort, par le seul acte de sa volonté. Barbaja, que +le bonheur rendait presque fou, arracha le morceau des mains des +admirateurs et l'envoya à la copisterie. Le lendemain il reçut un +nouveau cahier sur lequel on lisait: _Le premier acte d'Otello_; ce +nouveau cahier fut envoyé également aux copistes, qui s'acquittaient +de leur devoir avec cette obéissance muette et passive à laquelle +Barbaja les avait habitués. Au bout de trois jours, la partition +d'_Otello_ avait été livrée et copiée. + +L'impresario ne se possédait pas de joie; il se jeta au cou de +Rossini, lui fit les excuses les plus touchantes et les plus sincères +pour le stratagème qu'il avait été forcé d'employer, et le pria +d'achever son oeuvre en assistant aux répétitions. + +--Je passerai moi-même chez les artistes, répondit Rossini d'un ton +dégagé, et je leur ferai répéter leur rôle. Quant à ces messieurs de +l'orchestre, j'aurai l'honneur de les recevoir chez moi! + +--Eh bien! mon cher, tu peux t'entendre avec eux. Ma présence n'est +pas nécessaire, et j'admirerai ton chef-d'oeuvre à la répétition +générale. Encore une fois, je te prie de me pardonner la manière dont +j'ai agi. + +--Pas un mot de plus sur cela, ou je me fâche. + +--Ainsi, à la répétition générale? + +--A la répétition générale. + +Le jour de la répétition générale arriva enfin: c'était la veille +de ce fameux 30 mai qui avait coûté tant de transes à Barbaja. +Les chanteurs étaient à leur poste, les musiciens prirent place à +l'orchestre, Rossini s'assit au piano. + +Quelques dames élégantes et quelques hommes privilégiés occupaient les +loges d'avant-scène. Barbaja, radieux et triomphant, se frottait les +mains et se promenait en sifflotant sur son théâtre. + +On joua d'abord l'ouverture. Des applaudissemens frénétiques +ébranlèrent les voûtes de Saint-Charles. Rossini se leva et salua. + +--Bravo! cria Barbaja. Passons à la cavatine du ténor. + +Rossini se rassit à son piano, tout le monde fit silence, le premier +violon leva l'archet, et on recommença à jouer l'ouverture. Les mêmes +applaudissemens, plus enthousiastes encore, s'il était possible, +éclatèrent à la fin du morceau. + +Rossini se leva et salua. + +--Bravo! bravo! répéta Barbaja. Passons maintenant à la cavatine. + +L'orchestre se mit à jouer pour la troisième fois l'ouverture. + +--Ah ça! s'écria Barbaja exaspéré, tout cela est charmant, mais +nous n'avons pas le temps de rester là jusqu'à demain. Arrivez à la +cavatine. + +Mais, malgré l'injonction de l'imprésario, l'orchestre n'en continuât +pas moins la même ouverture. Barbaja s'élança sur le premier violon, +et, le prenant au collet, lui cria à l'oreille: + +--Mais que diable avez-vous donc à jouer la même chose depuis une +heure? + +--Dame! dit le violon avec un flegme qui eût fait honneur à un +Allemand, nous jouons ce qu'on nous a donné. + +--Mais tournez donc le feuillet, imbéciles! + +--Nous avons beau tourner, il n'y a que l'ouverture. + +--Comment! il n'y a que l'ouverture! s'écria l'impresario en +pâlissant: c'est donc une atroce mystification? + +Rossini se leva et salua. + +Mais Barbaja était retombé sur un fauteuil sans mouvement. La prima +donna, le ténor, tout le monde s'empressait autour de lui. Un moment +on le crut frappé par une apoplexie foudroyante. + +Rossini, désolé que la plaisanterie prit une tournure aussi sérieuse, +s'approche de lui avec une réelle inquiétude. + +Mais à sa vue, Barbaja, bondissant comme un lion, se prit à hurler de +plus belle. + +--Va-t'en d'ici, traître, ou je me porte à quelque excès! + +--Voyons, voyons, dit Rossini en souriant, n'y a-t-il pas quelque +remède? + +--Quel remède, bourreau! C'est demain le jour de la première +représentation. + +--Si la prima donna se trouvait indisposée? murmura Rossini tout bas à +l'oreille de l'impresario. + +--Impossible, lui répondit celui-ci du même ton; elle ne voudra jamais +attirer sur elle la vengeance et les citrons du public. + +--Si vous vouliez la prier un peu? + +--Ce serait inutile. Tu ne connais pas la Colbron. + +--Je vous croyais au mieux avec elle. + +--Raison de plus. + +--Voulez-vous me permettre d'essayer, moi? + +--Fais tout ce que tu voudras; mais je t'avertis que c'est du temps +perdu. + +--Peut-être. + +Le jour suivant, on lisait sur l'affiche de Saint-Charles que la +première représentation d'_Otello_ était remise par l'indisposition de +la prima donna. + +Huit jours après on jouait _Otello_. + +Le monde entier connaît aujourd'hui cet opéra; nous n'avons rien à +ajouter. Huit jours avaient suffi à Rossini pour faire oublier le +chef-d'oeuvre de Shakespeare. + +Après la chute du rideau, Barbaja, pleurant d'émotion, cherchait +partout le maître pour le presser sur son coeur; mais Rossini, cédant +sans doute à cette modestie qui va si bien aux triomphateurs, s'était +dérobé à l'ovation de la foule. + +Le lendemain, Domenico Barbaja sonna son souffleur, qui remplissait +auprès de lui les fonctions de valet de chambre, impatient qu'il +était, le digne imprésario, de présenter à son hôte les félicitations +de la veille. + +Le souffleur entra. + +--Va prier Rossini de descendre chez moi, lui dit Barbaja. + +--Rossini est parti, répondit le souffleur. + +--Comment! parti? + +--Parti pour Bologne au point du jour. + +--Parti sans rien me dire! + +--Si fait, monsieur, il vous a laissé ses adieux. + +--Alors va prier la Colbron de me permettre de monter chez elle. + +--La Colbron? + +--Oui, la Colbron; es-tu sourd ce matin? + +--Faites excuse, mais la Colbron est partie. + +--Impossible! + +--Ils sont partis dans la même voiture. + +--La malheureuse! elle me quitte pour devenir la maîtresse de Rossini. + +--Pardon, monsieur, elle est sa femme. + +--Je suis vengé! dit Barbaja. + + + + +VI + +Forcella. + + +De même que Chiaja est la rue des étrangers et de l'aristocratie, de +même que Toledo est la rue des flâneurs et des boutiques, Forcella est +la rue des avocats et des plaideurs. + +Cette rue ressemble beaucoup, pour la population qui la parcourt, à +la galerie du Palais-de-Justice, à Paris, qu'on appelle salle des +Pas-Perdus, si ce n'est que les avocats y sont encore plus loquaces et +les plaideurs râpés. + +C'est que les procès durent à Naples trois fois plus long-temps qu'ils +ne durent à Paris. + +Le jour où nous la traversions, il y avait encombrement; nous fûmes +forcés de descendre de notre corricolo pour continuer notre route à +pied, et nous allions à force de coups de coude parvenir à traverser +cette foule lorsque nous nous avisâmes de demander quelle cause la +rassemblait: on nous répondit qu'il y avait procès entre la confrérie +des pèlerins et don Philippe Villani. Nous demandâmes quelle était +la cause du procès: on nous répondit que le défendeur, s'étant fait +enterrer quelques jours auparavant aux frais de la confrérie des +pèlerins, venait d'être assigné afin de prouver légalement qu'il était +mort. Comme on le voit, le procès était assez original pour attirer +une certaine affluence. Nous demandâmes à Francesco ce que c'était que +don Philippe Villani. En ce moment, il nous montra un individu qui +passait tout courant. + +--Le voici, nous dit-il. + +--Celui qu'on a enterré il y a huit jours? + +--Lui-même. + +--Mais comment cela se fait-il? + +--Il sera ressuscité. + +--Il est donc sorcier? + +--C'est le neveu de Cagliostro. + +En effet, grâce à la filiation authentique qui le rattache à son +illustre aïeul, et à une série de tours de magie plus ou moins drôles, +don Philippe était parvenu à accréditer à Naples le bruit qu'il était +sorcier. + +On lui faisait tort: don Philippe Villani était mieux qu'un sorcier, +C'était un type: don Philippe Villani était le Robert Macaire +napolitain. Seulement l'industriel napolitain a une grande supériorité +sur l'industriel français; notre Robert Macaire à nous est un +personnage d'invention, une fiction sociale, un mythe philosophique, +tandis que le Robert Macaire ultramontain est un personnage de chair +et d'os, une individualité palpable, une excentricité visible. + +Don Philippe est un homme de trente-cinq à quarante ans, aux cheveux +noirs, aux yeux ardens, à la figure mobile, à la voix stridente, aux +gestes rapides et multipliés; don Philippe a tout appris et sait un +peu de tout; il sait un peu de droit, un peu de médecine, un peu de +chimie, un peu de mathématiques, un peu d'astronomie; ce qui fait +qu'en se comparant à tout ce qui l'entourait, il s'est trouvé fort +supérieur à la société et a résolu de vivre par conséquent aux dépens +de la société. + +Don Philippe avait vingt ans lorsque son père mourut: il lui laissait +tout juste assez d'argent pour faire quelques dettes. Don Philippe eut +le soin d'emprunter avant d'être ruiné toute fait, de sorte que +ses premières lettres de change furent scrupuleusement payées: il +s'agissait d'établir son crédit. Mais toute chose a sa fin dans ce +monde; un jour vint où don Philippe ne se trouva pas chez lui au +moment de l'échéance: on y revint le lendemain matin, il était déjà +sorti; on y revint le soir, il n'était pas encore rentré. La lettre +de change fut protestée. Il en résulta que don Philippe fut obligé de +passer des mains des banquiers aux mains des escompteurs, et qu'au +lieu de payer six du cent, il paya douze. + +Au bout de quatre ans, don Philippe avait usé les escompteurs comme Il +avait usé les banquiers; il fut donc obligé de passer des mains des +escompteurs aux mains des usuriers. Ce nouveau mouvement s'accomplit +sans secousse sensible, si ce n'est qu'au lieu de payer douze pour +cent, don Philippe fut obligé de payer cinquante. Mais cela importait +peu à don Philippe, qui commençait à ne plus payer du tout. Il en +résulta qu'au bout de deux ans encore don Philippe, qui éprouvait le +besoin d'une somme de mille écus, eut grand'peine à trouver un juif +qui consentit à la lui prêter à cent cinquante pour cent. Enfin, après +une foule de négociations dans lesquelles don Philippe eut à mettre au +jour toutes les ressources inventives que le ciel lui avait données, +le descendant d'Isaac se présenta chez don Philippe avec sa lettre de +change toute préparée; elle portait obligation d'une somme de neuf +mille francs: le juif en apportait trois mille; il n'y avait rien à +dire, c'était la chose convenue. + +Don Philippe prit la lettre de change, jeta un coup d'oeil rapide +dessus, étendit négligemment la main vers sa plume, fit semblant de la +tremper dans l'encrier, apposa son acceptation et sa signature au bas +de l'obligation, passa sur l'encre humide une couche de sable bleu, et +remit au juif la lettre de change toute ouverte. + +Le juif jeta les yeux sur le papier; l'acceptation et la signature +étaient d'une grosse écriture fort lisible; le juif inclina donc la +tête d'un air satisfait, plia la lettre de change et l'introduisit +dans un vieux portefeuille où elle devait rester jusqu'à l'échéance, +la signature de don Philippe ayant depuis long-temps cessé d'avoir +cours sur la place. + +A l'échéance du billet, le juif se présente chez don Philippe. Contre +son habitude, don Philippe était à la maison. Contre l'attente du +juif, il était visible. Le juif fut introduit. + +--Monsieur, dit le juif en saluant profondément son débiteur, vous +n'avez point oublié, j'espère, que c'est aujourd'hui l'échéance de +notre petite lettre de change. + +--Non, mon cher monsieur Félix, répondit don Philippe. Le juif +s'appelai Félix. + +--En ce cas, dit le juif, j'espère que vous avez eu la précaution de +vous mettre en règle? + +--Je n'y ai pas pensé un seul instant. + +--Mais alors vous savez que je vais vous poursuivre? + +--Poursuivez. + +--Vous n'ignorez pas que la lettre de change entraîne la prise de +corps? + +--Je le sais. + +--Et, afin que vous ne prétextiez cause d'ignorance, je vous préviens +que, de ce pas, je vais vous faire assigner. + +--Faites. + +Le juif s'en alla en grommelant, et fit assigner don Philippe à +huitaine. + +Don Philippe se présenta au tribunal. + +Le juif exposa sa demande. + +--Reconnaissez-vous la dette? demanda le juge. + +--Non seulement je ne la reconnais pas, répondit don Philippe, mais je +ne sais pas même ce que monsieur veut dire. + +--Faites passer votre titre au tribunal, dit le juge au demandeur. + +Le juif tira de son portefeuille la lettre de change souscrite par don +Philippe et la passa toute pliée au juge. + +Le juge la déplia; puis, jetant un coup d'oeil dessus: + +--Oui, dit-il, voilà bien une lettre de change, mais je n'y vois ni +acceptation ni signature. + +--Comment! s'écria le juif en pâlissant. + +--Lisez vous-même, dit le juge. + +Et il rendit la lettre de change au demandeur. + +Le juif faillit tomber à la renverse. L'acceptation et la signature +avaient effectivement disparu comme par magie. + +--Infâme brigand! s'écria le juif en se retournant vers don Philippe. +Tu me paieras celle-là. + +--Pardon, mon cher monsieur Félix, vous vous trompez, c'est vous qui +me la paierez au contraire. Puis se tournant vers le juge: + +--Excellence, lui dit-il, nous vous demandons acte que nous venons +d'être insulté en face du tribunal, sans motif aucun. + +--Nous vous l'accordons, dit le juge. + +Muni de son acte, don Philippe attaqua le juif en diffamation, +et comme l'insulte avait été publique, le jugement ne se fit pas +attendre. + +Le juif fut condamné à trois mois de prison et à mille écus d'amende. + +Maintenant expliquons le miracle. + +Au lieu de tremper sa plume dans l'encre, don Philippe l'avait +purement et simplement trempée dans sa bouche et avait écrit avec sa +salive. Puis, sur l'écriture humide, il avait passé du sable bleu. Le +sable avait tracé les lettres; mais, la salive séchée, le sable était +parti et avec lui l'acceptation et la signature. + +Don Philippe gagna six mille francs à ce petit tour de passe-passe, +mais il y perdit le reste de son crédit; il est vrai que le reste de +son crédit ne lui eût probablement pas rapporté six mille francs. + +Mais si bien qu'on ménage mille écus, ils ne peuvent pas éternellement +durer; d'ailleurs, don Philippe avait une assez grande foi dans son +génie pour ne point pousser l'économie jusqu'à l'avarice. Il essaya de +négocier un nouvel emprunt, mais l'affaire du pauvre Félix avait +fait grand bruit, et, quoique personne ne plaignit le juif, chacun +éprouvait une répugnance marquée à traiter avec un escamoteur assez +habile pour effacer sa signature dans la poche de son créancier. + +Sur ces entrefaites, on arriva au commencement d'avril. Le 4 mai est +l'époque des déménagemens à Naples: don Philippe devait deux termes à +son propriétaire, lequel lui fit signifier que s'il ne payait pas ces +deux termes dans les vingt-quatre heures, il allait, par avance et en +se pourvoyant devant le juge, se mettre en situation de le renvoyer à +la fin du troisième. + +Le troisième arriva, et, comme don Philippe ne paya point, on saisit +et l'on vendit les meubles, à l'exception de son lit et de celui d'une +vieille domestique de la famille qui n'avait pas voulu le quitter et +qui partageait toutes les vicissitudes de sa fortune. La veille du +jour où il devait quitter la maison, il se mit en quête d'un autre +logement. Ce n'était pas chose facile à trouver: don Philippe +commençait à être fort connu sur le pavé de Naples. Désespérant donc +de trouver un propriétaire avec qui traiter à l'amiable, il résolut de +faire son affaire par force ou par surprise. + +Il connaissait une maison que son propriétaire, vieil avare, laissait +tomber en ruines plutôt que de la faire réparer. Dans tout autre +temps, cette maison lui eût paru fort indigne de lui; mais don +Philippe était devenu facile dans la fortune adverse. Il s'assura +pendant la journée que la maison n'était point habitée, et, lorsque la +nuit fut venue, il déménagea avec sa vieille servante, chacun portant +son lit, et s'achemina vers son nouveau domicile. La porte était +close, mais une fenêtre était ouverte; il passa par la fenêtre, alla +ouvrir la porte à sa compagne, choisit la meilleure chambre, l'invita +à choisir après lui, et une heure après tous deux étaient installés. + +Quelques jours après, le vieil avare, en visitant sa maison, la trouva +habitée. C'était une bonne fortune pour lui: depuis deux ou trois +années elle était dans un tel état de délabrement qu'il ne pouvait +plus la louer à personne; il se retira donc sans mot dire; seulement, +il fit constater l'occupation par deux voisins. + +Le jour du terme, don Bernardo se présenta, cette attestation à la +main, et après force révérences:--Monsieur, lui dit-il, je viens +réclamer l'argent que vous avez bien voulu me devoir, en me faisant +l'agréable surprise de venir loger chez moi sans m'en prévenir. + +--Mon cher, mon estimable ami, lui répondit don Philippe en lui +serrant la main avec effusion, informez-vous partout où j'ai demeuré +si j'ai jamais payé mon loyer; et si vous trouvez dans tout Naples +un propriétaire qui vous réponde affirmativement, je consens à vous +donner le double de ce que vous prétendez que je vous dois, aussi vrai +que je m'appelle don Philippe Villani. + +Don Philippe se vantait, mais il y a des momens où il faut savoir +mentir pour intimider l'ennemi. + +A ce nom redouté, le propriétaire pâlit. Jusque-là il avait ignoré +quel illustre personnage il avait eu l'honneur de loger chez lui. Les +bruits de magie qui s'étaient répandus sur le compte de don Philippe +se présentaient à son esprit, et il se crut non seulement ruiné pour +avoir hébergé un locataire insolvable, mais encore damné pour avoir +frayé avec un sorcier. + +Don Bernardo se retira pour réfléchir à la résolution qu'il devait +prendre. S'il eût été le diable boiteux, il eût enlevé le toit; il +n'était qu'un pauvre diable, il se décida à le laisser tomber, ce +qui ne pouvait, au reste, entraîner de longs retards, vu l'état de +dégradation de la maison. C'était justement dans la saison pluvieuse, +et quand il pleut à Naples on sait avec quelle libéralité le Seigneur +donne l'eau; le propriétaire se présenta de nouveau au seuil de la +maison. + +Comme nos premiers pères poursuivis par la vengeance de Dieu, à +laquelle ils cherchaient à échapper, don Philippe s'était retiré de +chambre en chambre devant le déluge. Le propriétaire crut donc, +au premier abord, qu'il avait pris le parti de décamper, mais son +illusion fut courte. Bientôt, guidé par la voix de son locataire, il +pénétra dans un petit cabinet un peu plus imperméable que le reste de +la maison, et le trouva sur son lit tenant d'une main son parapluie +ouvert, de l'autre main un livre, et déclamant à tue-tête les vers +d'Horace: _Impavidum ferient ruinae!_ + +Le propriétaire s'arrêta un instant immobile et muet devant +l'enthousiaste résignation de son hôte, puis enfin, retrouvant la +parole: + +--Vous ne voulez donc pas vous en aller? demanda-t-il faiblement et +d'une voix consternée: + +--Écoutez-moi, mon brave ami, écoutez-moi, mon digne propriétaire, dit +don Philippe en fermant son livre. Pour me chasser d'ici, il faut me +faire un procès; c'est évident: nous n'avons pas de bail, et j'ai la +possession. Or, je me laisserai juger par défaut: un mois, je formerai +opposition au jugement: autre mois; vous me réassignerez: troisième +mois; j'interjetterai appel: quatrième mois; vous obtiendrez un second +jugement: cinquième mois; je me pourvoirai en cassation: sixième mois. +Vous voyez qu'en allongeant tant soit peu la chose, car je cote au +plus bas, c'est une année de perdue, plus les frais. + +--Comment les frais! s'écria le propriétaire; c'est vous qui serez +condamné aux frais. + +--Sans doute, c'est moi qui serai condamné aux frais, mais c'est vous +qui les paierez, attendu que je n'ai pas le sou, et que, comme vous +serez le demandeur, vous aurez été forcé de faire les avances. + +--Hélas! ce n'est que trop vrai! murmura le pauvre propriétaire en +poussant un profond soupir. + +--C'est une affaire de six cents ducats, continua don Philippe. + +--A peu près, répondit le propriétaire, qui avait rapidement calculé +les honoraires des juges, des avocats et des greffiers. + +--Eh bien! faisons mieux que cela, mon digne hôte, transigeons. + +--Je ne demande pas mieux, voyons. + +--Donnez-moi la moitié de la somme, et je sors à l'instant de ma +propre volonté, et je me retire à l'amiable. + +--Comment! que je vous donne trois cents ducats pour sortir de chez +moi, quand c'est vous qui me devez deux termes! + +--La remise de l'argent portera quittance. + +--Mais c'est impossible! + +--Très bien. Ce que j'en faisais, c'était pour vous obliger. + +--Pour m'obliger, malheureux! + +--Pas de gros mots, mon hôte; cela n'a pas réussi, vous le savez au +papa Félix. + +--Eh bien! dit l'avare faisant un effort sur lui-même, eh bien! je +donnerai moitié. + +--Trois cents ducats, dit don Philippe, pas un grain de plus, pas un +grain de moins. + +--Jamais! s'écria le propriétaire. + +--Prenez garde que, lorsque vous reviendrez, je ne veuille plus pour +ce prix-là. + +--Eh bien! je risquerai le procès, dût-il me coûter six cents ducats! + +--Risquez, mon brave homme, risquez. + +--Adieu; demain vous recevrez du papier marqué. + +--Je l'attends. + +--Allez au diable! + +--Au plaisir de vous revoir. + +Et tandis que don Bernardo se retirait furieux, don Philippe reprit +son ode au _Justum et tenacem_. + + + + +VII + +Suite. + + +Le lendemain se passa, le surlendemain se passa, la semaine se passa, +et don Philippe, comme il s'y attendait, ne vit apparaître aucune +sommation; loin de là, au bout de quinze jours, ce fut le propriétaire +qui revint, aussi doux et aussi mielleux au retour qu'il s'était +montré menaçant et terrible au départ. + +--Mon cher hôte, lui dit-il, vous êtes un homme si persuasif qu'il +faut en passer par où vous voulez: voici les trois cents ducats que +vous avez exigés; j'espère que vous allez tenir votre promesse. Vous +m'avez promis, si je vous apportais trois cents ducats, de vous en +aller à l'instant, de votre propre volonté et à l'amiable. + +--Si vous me les donniez le jour même; mais je vous ai dit que si vous +attendiez ce serait le double. Or, vous avez attendu. Payez-moi six +cents ducats, mon cher, et je me retire. + +--Mais c'est une ruine! + +--C'est la vingtième partie de la somme qu'on vous a offerte hier pour +votre maison. + +--Comment! vous savez... + +--Que milord Blumfild vous en donne dix mille écus. + +--Vous êtes donc sorcier? + +--Je croyais que c'était connu. Payez-moi mes six cents ducats, mon +cher, et je me retire. + +--Jamais! + +--A votre prochaine visite, ce sera douze cents. + +--Eh bien! quatre cent cinquante. + +--Six cents, mon hôte, six cents. Et songez que si vous n'avez pas +rendu réponse demain à milord Blumfild, milord Blumfild achète la +maison de votre digne confrère le papa Félix. + +--Allons, dit le propriétaire tirant une plume et du papier de +sa poche, faites-moi votre obligation, quoiqu'on dise que votre +obligation et rien c'est la même chose. + +--Comment, mon obligation! c'est ma quittance que vous voulez dire? + +--Va pour votre quittance alors, et n'en parlons plus. Signez. Voici +votre argent. + +--Voici votre quittance. + +--Maintenant, dit le propriétaire en lui montrant la porte. + +--C'est juste, répondit don Philippe en s'apprêtant à se retirer... + +--Mais votre domestique! + +--Marie! cria don Philippe. + +La vieille domestique parut. + +--Marie, mon enfant, nous déménageons, dit don Philippe; prenez mon +parapluie, saluez notre digne hôte et suivez-moi. + +Marie prit le parapluie, fit une révérence au propriétaire, et suivit +son maître. + +Le lendemain, le propriétaire attendit toute la journée la visite de +milord Blumfild. Il l'attendit toute la journée du surlendemain, il +l'attendit toute la semaine: milord Blumfild ne parut pas. Le pauvre +propriétaire visita tous les hôtels de Naples; on n'y connaissait +aucun Anglais de ce nom. Seulement, un soir, en allant par hasard aux +Fiorentini, don Bernardo vit un acteur qui ressemblait comme deux +gouttes d'eau à son introuvable milord; il s'informa à la direction et +apprit que le ménechme de sir Blumfild jouait à merveille les rôles +d'Anglais. Il demanda si par hasard cet artiste n'était pas lié avec +don Philippe Villani, et il apprit que non seulement ils étaient +amis intimes, mais encore que l'artiste n'avait rien à refuser à +l'industriel, l'industriel faisant des articles à la louange de +l'artiste dans le _Rat savant_, seul journal littéraire qui existât +dans la ville de Naples. + +Grâce à cette recrudescence de fortune, don Philippe parvint à trouver +un logement convenable dont il paya, pour ôter toute méfiance +au propriétaire, le premier terme à l'avance. De plus, il fit +l'acquisition de quelques meubles d'absolue nécessité. + +Cependant six cents ducats dans les mains d'un homme à qui l'avenir +appartenait d'une façon si certaine ne devaient pas durer long-temps; +mais l'exactitude de ses paiemens lui avait rendu quelque crédit; et +lorsque ses six cents ducats furent épuisés, il trouva moyen, sur +lettre de change, d'en emprunter cent cinquante autres. + +Ces cent cinquante autres s'usèrent comme les premiers; les ducats +disparurent, la lettre de change resta. Il n'y a que deux choses qui +ne sont jamais perdues: un bienfait et une lettre de change. + +Toute lettre de change a une échéance: l'échéance de la lettre de +change de don Philippe arriva, puis le créancier suivit l'échéance, +puis l'huissier suivit le créancier, puis la saisie devait le +surlendemain suivre le tout. + +Le soir, don Philippe rentra chargé de vieilles porcelaines du plus +beau Chine et du plus magnifique Japon; seulement la porcelaine était +en morceaux. Il est vrai que, comme dit Jocrisse, il n'y avait pas un +de ces morceaux de cassé. + +Aussitôt, avec l'aide de la vielle servante, il dressa un buffet +contre la porte d'entrée et sur le buffet il dressa toute sa +porcelaine, puis il se coucha et attendit les événemens. + +Les événemens étaient faciles à prévoir: le lendemain, à huit heures +du matin, l'huissier frappa à la porte, personne ne répondit; +l'huissier frappa une seconde fois, même silence; une troisième, +néant. + +L'huissier se retira et s'en vint requérir l'assistance d'un +commissaire de police et l'aide d'un serrurier; puis tous trois +revinrent sur le palier de don Philippe. L'huissier frappa aussi +inutilement que la première fois; le commissaire donna au serrurier +l'autorisation d'ouvrir la porte; le serrurier introduisit le +rossignol dans la serrure: le pêne céda. Quelque chose cependant +s'opposait encore à l'ouverture de la porte. + +--Faut-il pousser? demanda l'huissier. + +--Poussez! dit le commissaire. Le serrurier poussa. + +Au même instant on entendit un bruit pareil à celui que ferait en +tombant un étalage de marchand de bric-à-brac; puis de grandes +clameurs retentirent: + +--A l'aide! au secours! on me pille! on m'assassine! Je suis un homme +perdu! je suis un homme ruiné! criait la voix. + +Le commissaire entra, l'huissier suivit le commissaire, et le +serrurier suivit l'huissier. Ils trouvèrent don Philippe qui +s'arrachait les cheveux devant les morceaux de sa porcelaine +multipliés à l'infini. + +--Ah! malheureux que vous êtes! s'écria don Philippe en les +apercevant, vous m'avez brisé pour deux mille écus de porcelaine! + +C'eût été au bas prix si la porcelaine n'avait pas été brisée +auparavant. Mais c'est ce qu'ignoraient le commissaire de police et +l'huissier; ils se trouvaient en face des débris: le buffet était +renversé, la porcelaine en morceaux; ce malheur était arrivé de leur +fait, et si à la rigueur ils n'étaient légalement pas tenus d'en +répondre, consciencieusement ils n'en étaient pas moins coupables. + +La fausseté de leur situation s'augmenta encore du désespoir de don +Philippe. + +On devine que pour le moment il ne fut pas question de saisie. Le +moyen de saisir, pour une misérable somme de cent cinquante ducats, +les meubles d'un homme chez qui l'on vient de briser pour deux mille +écus de porcelaine! + +Le commissaire et l'huissier essayèrent de consoler don Philippe, mais +don Philippe était inconsolable, non pas précisément pour la valeur de +la porcelaine, don Philippe avait fait bien d'autres pertes et de +bien plus considérables que celle-là; mais don Philippe n'était que +dépositaire: le propriétaire qui était un amateur de curiosités, +allait venir réclamer son dépôt; don Philippe ne pouvait le lui +remettre; don Philippe était déshonoré. + +Le commissaire et l'huissier se cotisèrent. L'affaire en s'ébruitant +pouvait leur faire grand tort; la loi accorde à ses agens le droit de +saisir les meubles, mais non celui de les briser. Ils offrirent à don +Philippe une somme de trois cents ducats à titre d'indemnité, et leur +influence près de son créancier pour lui faire obtenir un mois de +délai à l'endroit du paiement de sa lettre de change. Don Philippe, +de son côté, se montra large et grand envers l'huissier et le +commissaire; la douleur réelle n'est point calculatrice; il consentit +à tout sans rien discuter: le commissaire et l'huissier se retirèrent +le coeur brisé de ce muet désespoir. + +Le délai accordé à don Philippe s'écoula sans que, comme on s'en doute +bien, le débiteur eût songé à donner un sou d'à-compte. Il en résulta +qu'un matin don Philippe, en regardant attentivement par sa fenêtre +ce qui se passait dans la rue, précaution dont il usait toujours +lorsqu'il se sentait sous le coup d'une prise de corps, vit sa maison +cernée par des gardes du commerce. Don Philippe était philosophe; il +résolut de passer sa journée à méditer sur les vicissitudes humaines, +et de ne plus sortir désormais que le soir. D'ailleurs, on était en +plein été, et qui est-ce qui, en plein été, sort pendant le jour dans +les rues de Naples, excepté les chiens et les recors? Huit jours se +passèrent donc pendant lesquels les recors firent bonne, mais inutile +garde. + +Le neuvième jour, don Philippe se leva comme d'habitude, à dix heures +du matin: don Philippe était devenu fort paresseux depuis qu'il ne +sortait plus. Il regarda par la fenêtre: la rue était libre; pas un +seul recors! Don Philippe connaissait trop bien l'activité de l'ennemi +auquel il avait affaire pour se croire ainsi, un beau matin et sans +cause, délivré de lui. Ou ses persécuteurs sont cachés pour faire +croire à leur absence, et tomber sur lui au moment où, affamé d'air et +de soleil, il sortira pour respirer: et le moyen serait bien faible +et bien indigne d'eux et de lui! ou ils sont chez le président à +solliciter une ordonnance pour l'arrêter à domicile. A peine cette +idée a-t-elle traversé la tête de don Philippe, qu'il la reconnaît +juste avec la sagacité du génie et s'y arrête avec la persistance de +l'instinct. Le danger devient enfin digne de lui: il s'agit d'y faire +face. + +Don Philippe était un de ces généraux habiles qui ne risquent une +bataille que lorsqu'ils sont sûrs de la gagner, mais qui, dans +l'occasion, savent temporiser comme Fabius ou ruser comme Anibal. +Cette fois, il ne s'agissait pas de combattre, il s'agissait de fuir; +cette fois, il s'agissait de gagner une retraite inviolable; cette +fois, il s'agissait d'atteindre une église, l'église étant à Naples +lieu d'asile pour les voleurs, les assassins, les parricides et même +pour les débiteurs. + +Mais gagner une église n'était pas chose facile. L'église la plus +proche était distante de six cents pas au moins. Il existe, comme nous +l'avons dit, un livre intitulé: _Naples sans soleil_, mais il n'en +existe pas qui soit intitulé: _Naples sans recors_. + +Tout à coup une idée sublime traverse son cerveau. La veille, il a +laissé sa vieille domestique un peu indisposée; il entre chez elle, la +trouve au lit, s'approche d'elle et lui tâte le pouls. + +--Marie, lui dit-il en secouant la tête, ma pauvre Marie, nous allons +donc plus mal qu'hier? + +--Non, excellence, au contraire, répond la vieille, je me sens +beaucoup mieux, et j'allais me lever. + +--Gardez-vous-en bien, ma bonne Marie! gardez-vous-en bien! je ne le +souffrirai pas. Le pouls est petit, saccadé, sec, profond; il y a +pléthore. + +--Eh mon Dieu! monsieur, qu'est-ce que c'est que cette maladie-là? + +--C'est un engorgement des canaux qui conduisent le sang veineux aux +extrémités et qui ramènent le sang artériel au coeur. + +--Et c'est dangereux, excellence? + +--Tout est dangereux, ma pauvre Marie, pour le philosophe; mais +pour le chrétien tout est louable: la mort elle-même qui, pour le +philosophe, est une cause de terreur, est pour le chrétien un objet +de joie; le philosophe essaie de la fuir, le chrétien se hâte de s'y +préparer. + +--Monsieur, voudriez-vous dire que l'heure est venue de penser au +salut de mon âme? + +--Il faut toujours y penser, ma bonne Marie, c'est le moyen de ne pas +être pris à l'improviste. + +--Et qu'il serait temps que je me préparasse? + +--Non, non, certainement; vous n'en êtes pas là; mais à votre place, +ma bonne Marie, j'enverrais toujours chercher le viatique. + +--Ah! mon Dieu! mon Dieu! + +--Allons, allons, du courage! Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le +pour moi, ma bonne Marie, je suis fort tourmenté, fort inquiet, et +cela me tranquillisera, parole d'honneur! + +--Ah! en effet, je me sens bien mal. + +--Là, tu vois! + +--Et je ne sais pas s'il est temps encore. + +--Sans doute, en se pressant. + +--Oh! le viatique! le viatique! mon cher maître. + +--A l'instant même, ma bonne Marie. + +--Le petit garçon du portier fut expédié à la paroisse, et, dix +minutes après, on entendit les clochettes du sacristain: don Philippe +respira. + +La vieille Marie fit ses dernières dévotions avec une foi et une +humilité qui édifièrent tous les assistans; puis, ses dévotions +faites, son pieux maître, qui lui avait donné un si bon conseil et qui +ne l'avait pas quittée pendant tout le temps qu'elle l'accomplissait, +prit un des bâtons du dais, pour reconduire la procession à l'église. + +A la porte, il trouva les gardes du commerce qui, leur ordonnance à la +main, venaient l'arrêter à domicile. A l'aspect du Saint-Sacrement, +ils tombèrent à genoux et virent d'abord défiler le sacristain sonnant +sa sonnette, puis deux lazzaroni vêtus en anges, puis les ouvriers +de la paroisse qui étaient de tour et qui marchaient deux à deux une +torche à la main, puis le prêtre qui portait le Saint-Sacrement, puis +enfin leur débiteur qui leur échappait, grâce au bâton du dais qu'il +tenait des deux mains, et qui passait devant eux en chantant à +tue-tête le _Te Deum laudamus_. + +Arrivé dans l'église, et par conséquent se trouvant en lieu de sûreté, +il écrivit à la bonne Marie qu'elle n'était pas plus malade que lui, +et qu'elle eût à venir le rejoindre le plus tôt possible. + +Une heure après, le digne couple était réuni. + +Le créancier trouva quatre chaises, un buffet et quatre corbeilles de +porcelaine cassée: le tout fut rendu à la criée pour la somme de dix +carlins. + +Don Philippe n'avait plus besoin de meubles; il avait momentanément +trouvé un logement garni. Son ami l'artiste, qui contrefaisait si +admirablement les Anglais, était devenu millionnaire tout à coup par +un de ces caprices de fortune aussi inouï que bien-venu. Un Anglais +immensément riche, et qui avait quitté l'Angleterre attaqué du spleen, +était venu à Naples comme y viennent tous les Anglais; il était allé +voir Polichinelle, et il n'avait pas ri; il était allé entendre les +sermons des capucins, et il n'avait pas ri; il avait assisté au +miracle de saint Janvier, et il n'avait pas ri. Son médecin le +regardait comme un homme perdu. + +Un jour il s'avisa d'aller aux Fiorentini; on y jouait une traduction +des _Anglaises pour rire_, de l'illustrissime signore Scribe. En +Italie, tout est Scribe. J'y ai vu jouer le _Marino Faliero_, de +Scribe; la _Lucrèce Borgia_, de Scribe; l'_Antony_, de Scribe; et +lorsque j'en suis parti, on annonçait le _Sonneur de Saint-Paul_, de +Scribe. + +Le malade était donc allé voir les _Anglaises pour rire_, de Scribe; +et à la vue de Lélio, qui jouait l'une de ces dames (Lélio était l'ami +de don Philippe), notre Anglais avait tant ri que son médecin avait +craint un instant qu'il n'eût, comme Bobèche, la rate attaquée. + +Le lendemain, il était retourné aux Fiorentini: on jouait les _Deux +Anglais_, de Scribe, et le splénétique y avait ri plus encore que la +veille. + +Le surlendemain, le convalescent ne s'était pas fait faute d'un remède +qui lui faisait si grand bien: il était retourné, pour la troisième +fois, aux Fiorentini; il avait vu le _Grondeur_, de Scribe, et il +avait ri plus encore qu'il n'avait fait les jours précédens. + +Il en était résulté que l'Anglais, qui ne mangeait plus, qui ne buvait +plus, avait peu à peu retrouvé l'appétit et la soif; et cela de telle +façon, qu'au bout de trois mois qu'il était au Lélio, il avait pris +une indigestion de macaroni et de muscats calabrais qui l'avait +joyeusement conduit la nuit suivante au tombeau. De laquelle fin, +plein de reconnaissance pour qui de droit, le digne insulaire avait +laissé trois mille livres sterling de rente à Lélio, qui l'avait +guérit. Lélio, comme nous l'avons dit, se trouvait donc millionnaire. +En conséquence, il s'était retiré du théâtre, s'appelait don Lélio, et +avait loué le premier étage du plus beau palais de la rue de Tolède, +où, fidèle à l'amitié, il s'était empressé d'offrir un appartement +à don Philippe Villani. C'était cette offre, faite de la veille +seulement, qui rendait don Philippe si insoucieux sur la perte de ses +meubles. + +On fut un an à peu près sans entendre aucunement parler de don +Philippe Villani. Les uns disaient qu'il était passé en France, où il +s'était fait entrepreneur de chemins de fer; les autres, qu'il était +passé en Angleterre, où il avait inventé un nouveau gaz. + +Mais personne ne pouvait dire positivement ce qu'était devenu don +Philippe Villani, lorsque, le 15 du mois de novembre 1835, la +congrégation des pèlerins reçut l'avis suivant: + +«Le sieur don Philippe Villani étant décédé du spleen, la vénérable +confrérie des pèlerins est priée de donner les ordres les plus +opportuns pour ses obsèques.» + +Pour que nos lecteurs comprennent le sens de cette invitation, il est +bon que nous leur disions quelques mots de la manière dont se fait à +Naples le service des pompes funèbres. + +Une vieille habitude veut que les morts soient enterrés dans les +églises: c'est malsain, cela donne l'aria cattiva, la peste, le +choléra; mais n'importe, c'est l'habitude, et d'un bout de l'Italie à +l'autre on s'incline devant ce mot. + +Les nobles ont des chapelles héréditaires enrichies de marbres et +d'or, ornées de tableaux du Dominiquin, d'André del Sarto et de +Ribeira. + +Le peuple est jeté pêle-mêle, hommes et femmes, vieillards et enfants, +dans la fosse commune, au milieu de la grande nef de l'église. + +Les pauvres sont transportés par deux croque-morts dans une charrette +au Campo-Santo. + +C'est le plus cruel des malheurs, le dernier des avilissements, la +plus cruelle punition qu'on puisse infliger à ces malheureux qui ont +bravé la misère toute leur vie, et qui n'en sentent le poids qu'après +leur mort. Aussi, chacun de son vivant prend-il ses précautions pour +échapper aux croque-morts, à la charrette et au Campo-Santo. De là +les associations pour les pompes funèbres entre citoyens; de là les +assurances mutuelles, non pas sur la vie, mais sur la mort. + +Voici les formalités générales de réception pour être admis dans un +des cinquante clubs mortuaires de la joyeuse ville de Naples. Un des +membres de la société présente le néophyte, qui est élu _frère_ par +les votes d'un scrutin secret: à partir de ce moment, chaque fois +qu'il veut se livrer à quelque pratique religieuse, il va à l'église +de sa confrérie: c'est sa paroisse adoptive; elle doit, moyennant une +légère contribution mensuelle, le communier, le confirmer, le marier, +lui donner l'extrême-onction pendant sa vie, et enfin l'enterrer après +sa mort. Le tout gratis et magnifiquement. + +Si, au contraire, on a négligé cette formalité, non seulement on est +obligé de payer fort cher toutes les cérémonies qui s'accomplissent +pendant la vie, mais encore les parens sont forcés de dépenser des +sommes fabuleuses pour arriver à cette magnificence de funérailles qui +est le grand orgueil du Napolitain, à quelque classe qu'il appartienne +et à quelque degré qu'il ait pratiqué sa religion. + +Mais si le défunt fait partie de quelque confrérie, c'est tout autre +chose: les parens n'ont à s'occuper de rien au monde que de pleurer +plus ou moins le mort; tous les embarras, tous les frais, toutes +les magnificences regardent les confrères. Le défunt est transporté +pompeusement à l'église. On le dépose dans une fosse particulière, +sur laquelle on écrit son nom, le jour de sa naissance et celui de sa +mort; plus, deux lignes de vertus, au choix des parens. + +Enfin, pendant une année entière, on célèbre tous les jours une messe +pour le repos de son âme. Et ce n'est pas tout: le 2 novembre, jour +de la fête des trépassés, les catacombes de chaque confrérie sont +ouvertes au public; les parvis sont tendus de velours noir; des fleurs +et des parfums embaument l'atmosphère, et les caveaux mortuaires sont +éclairés comme le théâtre Saint-Charles les jours de grand gala. Alors +on hisse les squelettes des frères qui sont morts dans l'année, on les +habille de leurs plus beaux habits, on les place religieusement dans +des niches préparées à cet effet tout autour de la salle; puis ils +reçoivent les visites de leurs parens, qui, fiers d'eux, amènent leurs +amis et connaissances, pour leur faire voir la manière convenable dont +sont traités après leur mort les gens de leur famille. Après quoi on +les enterre définitivement dans un jardin d'orangers qu'on appelle +_Terra santa_. + +Toutes les corporations funèbres ont des rentes, des droits, des +privilèges fort respectés; elles sont gouvernées par un prieur élu +tous les ans parmi les confrères. Il y a des confréries pour tous +les ordres et pour toutes les classes: pour les nobles et pour les +magistrats, pour les marchands et pour les ouvriers. + +Une seule, la confrérie des pèlerins, qui est une des plus anciennes, +admet, avec une égalité qui fait honneur à la manière dont elle a +conservé l'esprit de la primitive Église, les nobles et les plébéiens. +Chez elle, pas le moindre privilège. Tous siègent aux mêmes bancs, +tous sont couverts du même costume, tous obéissent aux mêmes lois; et +l'esprit républicain de l'institution est poussé à ce point, que le +prieur est choisi une année parmi les nobles, une année parmi les +plébéiens, et que, depuis que la confrérie existe, cet ordre n'a pas +été une seule fois interverti. + +C'est de cette honorable confrérie que faisait partie don Philippe +Villani; et il avait si bien senti l'importance d'en rester membre, +que, si bas qu'il eût été précipité par la roue de la Fortune, il +avait toujours pieusement et scrupuleusement acquitté sa part de la +cotisation annuelle et générale. + +On fut donc affligé, mais non surpris, lorsqu'on reçut, au bureau de +la confrérie, l'avis de la mort de don Philippe et l'invitation de +préparer ses obsèques. + +Le choix de la majorité était tombé, cette année, sur un célèbre +marchand de morue, qui jouissait d'une réputation de piété qui eut été +remarquable en tout temps, et qui de nos jours était prodigieuse. Ce +fut lui qui, en sa qualité de prieur, eût mission de donner les ordres +nécessaires à l'enterrement de don Philippe Villani; il envoya donc +ses ouvriers au n° 15 de la rue de Toledo, dernier domicile du défunt, +pour tendre la chambre ardente, convoqua tous les confrères et invita +le chapelain à se tenir prêt. Vingt-quatre heures après le décès, +terme exigé par les réglemens de la police, le convoi s'achemina en +conséquence vers la maison de don Philippe. Un comte, choisi parmi la +plus ancienne noblesse de Naples, tenait le gonfalon de la confrérie; +puis les confrères, rangés deux à deux et habillés en pénitens rouges, +précédaient une caisse mortuaire en argent massif, richement sculptée +et ciselée, que recouvrait un magnifique poêle en velours rouge, brodé +et frangé d'or, et que soutenaient douze vigoureux porteurs. Derrière +la caisse marchait le prieur, seul et tenant en main le bâton d'ébène +à pomme d'ivoire, insigne de sa charge; enfin, derrière le prieur, +venait, pour clore le convoi, le respectable corps des pauvres de +saint Janvier. + +Pardon encore de cette nouvelle digression; mais, comme nous marchons +sur un terrain à peu près inconnu à nos lecteurs, nous allons leur +expliquer d'abord ce que c'est que les pauvres de saint Janvier, +puis nous reprendrons cet intéressant récit à l'endroit même où nous +l'avons interrompu. + +A Naples, quand les domestiques sont devenus trop vieux pour servir +les maîtres vivans, qui en général sont fort difficiles à servir, ils +changent de condition et passent au service de saint Janvier, patron +le plus commode qui ait jamais existé. Ce sont les invalides de la +domesticité. + +Dès qu'un domestique a atteint l'âge ou le degré d'infirmité exigé +pour être reçu pauvre de saint Janvier, et qu'il a son diplôme signé +par le trésorier du saint, il n'a plus à s'inquiéter de rien que +de prier le ciel de lui envoyer le plus grand nombre d'enterremens +possible. + +En effet, il n'y a pas d'enterrement un peu fashionable sans les +pauvres de saint Janvier. Tout mort qui se respecte un peu doit les +avoir à sa suite. On les convoque à domicile, ils se rendent à la +maison mortuaire, reçoivent trois carlins par tête et accompagnent +le corps à l'église et au lieu de la sépulture, en tenant à la main +droite une petite bannière noire flottant au bout d'une lance. Tant +qu'ils accompagnent le convoi, le plus grand respect accompagne les +pauvres de saint Janvier; mais comme il n'est pas de médaille, si +bien dorée qu'elle soit, qui n'ait son revers, à peine les malheureux +invalides cessent-ils d'être sous la protection du cercueil qu'ils +perdent le prestige qui les défendait, et qu'ils deviennent purement +et simplement les _lanciers de la mort_. Alors ils sont hués, +conspués, poursuivis et reconduits à domicile à coups d'écorce de +citrons et de trognons de choux, à moins que par bonheur il ne passe, +entre eux et les assaillans, un chien ayant une casserole à la queue. +On sait que, dans tous les pays du monde, une casserole et un chien +réunis par un bout de ficelle sont un grave événement. + +Le gonfalonier, les confrères, la caisse mortuaire, les porteurs, le +marchand de morue et les pauvres de saint Janvier arrivèrent donc +devant le no. 15 de la rue de Toledo; là, comme le convoi était +parvenu à sa destination, il fit halte. Quatre portefaix montèrent au +premier, prirent la bière posée sur deux tréteaux, la descendirent et +la déposèrent dans la caisse d'argent: aussitôt le prieur frappa la +terre de son bâton, et le convoi, reprenant le chemin par lequel il +était venu, rentra lentement dans l'église des Pèlerins. + +Le lendemain des obsèques, le prieur, selon ses habitudes bourgeoises, +qui le tenaient toute la journée à son comptoir, sortait à la nuit +tombante pour aller faire son petit tour au Môle, récitant mentalement +un _De profundis_ pour l'âme de don Philippe Villani, lorsqu'au détour +de la rue San-Giacomo, il vit venir à sa rencontre un homme qui lui +paraissait ressembler si merveilleusement au défunt, qu'il s'arrêta +stupéfait. L'homme s'avançait toujours, et, à mesure qu'il s'avançait, +la ressemblance devenait de plus en plus frappante. Enfin, lorsque +cet homme ne fut plus qu'à dix pas de distance, tout doute disparut: +c'était l'ombre de don Villani elle-même. + +L'ombre, sans paraître s'apercevoir de l'effet qu'elle produisait, +s'avança droit vers le prieur. Le pauvre marchand de morue était +resté immobile; seulement la sueur coulait de son front, ses genoux +s'entrechoquaient, ses dents étaient serrées par une contraction +convulsive; il ne pouvait ni avancer ni reculer: il essaya de crier au +secours; mais, comme Énée sur la tombe de Polydore, il sentit sa voix +expirer dans son gosier, et un son sourd et inarticulé qui ressemblait +à un râle d'agonie s'en échappa seul. + +--Bonjour, mon cher prieur, dit le fantôme en souriant. + +--_In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti_, murmura le prieur. + +--_Amen_! répondit le fantôme. + +--_Vade retro, Satanas!_ s'écria le prieur. + +--A qui donc en avez-vous, mon très cher? demanda le fantôme en +regardant autour de lui, comme s'il cherchait quel objet pouvait +causer la terreur dont paraissait saisi le pauvre marchand de morue. + +--Va-t'en, âme bienveillante! continua le prieur, et je te promets que +je ferai dire des messes pour ton repos. + +--Je n'ai pas besoin de vos messes, dit le fantôme; mais si vous +voulez me donner l'argent que vous comptiez consacrer à cette bonne +oeuvre, cet argent me sera agréable. + +--C'est bien, lui dit le prieur; il revient de l'autre monde pour +emprunter. C'est bien lui! + +--Qui, lui? demanda le fantôme. + +--Don Philippe Villani. + +--Pardieu! et qui voulez-vous que ce soit? + +--Pardon, mon cher frère, reprit le prieur en tremblant. Peut-on +sans indiscrétion vous demander où vous demeurez, ou plutôt où vous +demeuriez? + +--Rue de Toledo, no. 15. A propos de quoi me faites-vous cette +question? + +--C'est qu'on nous a écrit, il y a trois jours, que vous étiez mort. +Nous nous sommes rendus à votre maison, nous avons mis votre bière +dans le catafalque, nous vous avons conduit à l'église, et nous vous +avons enterré. + +--Merci de la complaisance! dit don Philippe. + +--Mais comment se fait-il, puisque vous êtes mort avant-hier et que +nous vous avons enterré hier, que je vous rencontre aujourd'hui? + +--C'est que je suis ressuscité, dit don Philippe. + +Et, donnant au bon prieur une tape d'amitié sur l'épaule, don Philippe +continua son chemin. Le prieur resta dix minutes à la même place, +regardant s'éloigner don Philippe, qui disparut au coin de la rue de +Toledo. La première idée du bon prieur fut que Dieu avait fait un +miracle en faveur de don Philippe; mais en y réfléchissant bien, le +choix fait par Notre-Seigneur lui sembla si étrange qu'il convoqua +le soir même le chapitre pour lui exposer ses doutes. Le chapitre +convoqué, le digne marchand de morue lui raconta ce qui lui était +arrivé, comment il avait rencontré don Philippe, comment don Philippe +lui avait parlé, et comment enfin don Philippe en le quittant lui +avait annoncé, comme avait fait le Christ à la Madeleine, qu'il était +ressuscité le troisième jour. + +Sur dix personnes dont se composait le chapitre, neuf parurent +disposées à croire au miracle; une seule secoua la tête. + +--Doutez-vous de ce que j'ai avancé? demanda le prieur. + +--Pas le moins du monde, répondit l'incrédule; seulement je crois peu +aux fantômes, et comme tout ceci pourrait bien cacher quelque nouveau +tour de don Philippe, je serais d'avis, en attendant plus amples +informations, de le faire assigner en dommages-intérêts comme s'étant +fait enterrer sans être mort. + +Le lendemain, on laissa chez le portier de la maison no. 15, rue +de Toledo, une sommation conçue en ces termes: «L'an 1835, ce 18 +novembre, à la requête de la vénérable confrérie des Pèlerins, moi, +soussigné, huissier près le tribunal civil de Naples, j'ai fait +sommation à feu don Philippe Villani, décédé le 15 du même mois, de +comparaître dans la huitaine devant le susdit tribunal, pour prouver +légalement sa mort, et, dans le cas contraire, se voir condamner +à payer à ladite vénérable confrérie des Pèlerins cent ducats de +dommages-intérêts, plus les frais de l'enterrement et du procès.» + +C'était le jour même du jugement du procès que nous nous étions +trouvés au milieu du rassemblement qui attendait, rue de Forcella, +l'ouverture du tribunal. Le tribunal ouvert, la foule se précipita +dans la salle d'audience et nous entraîna avec elle. Tout le monde +s'attendait à voir juger le défunt par défaut; mais tout le monde +se trompait: le défunt parut, au grand étonnement de la foule, +qui s'ouvrit en le voyant paraître, et le laissa passer avec un +frissonnement qui prouvait que ceux qui la composaient n'étaient pas +bien certains au fond du coeur que don Philippe Villani fût encore +réellement de ce monde. Don Philippe s'avança gravement et de ce +pas solennel qui convient aux fantômes; puis, s'arrêtant devant le +tribunal, il s'inclina avec respect. + +--Monsieur le président, dit-il, ce n'est pas moi qui suis mort, mais +un de mes amis chez lequel je logeais; sa veuve m'a chargé de son +enterrement, et comme, pour le quart d'heure, j'avais plus besoin +d'argent que de sépulture, je l'ai fait enterrer à ma place. Au +surplus, que demande la vénérable confrérie? J'avais droit à un +enterrement pour un: elle m'a enterré. Mon nom était sur le catalogue: +elle a rayé mon nom. Nous sommes quittes. Je n'avais plus rien à +vendre: j'ai vendu mes obsèques. + +En effet, le pauvre Lélio, qui avait tant fait rire les autres, venait +de mourir du spleen, et c'était lui que la vénérable confrérie des +Pélerins avait enseveli au lieu et place de don Philippe. Celui-ci fut +renvoyé de la plainte aux grands applaudissemens de la foule, qui le +reporta en triomphe jusqu'à la porte du no. 15 de la rue de Toledo. + +Au moment où nous quittâmes Naples, le bruit courait que don Philippe +Villani allait faire une fin en épousant la veuve de son ami, ou +plutôt ses trois mille livres sterling. + + + + +VIII + +Grand Gala. + + +Avant d'abandonner les rues où l'on passe, pour conduire nos lecteurs +dans les rues où on ne passe pas, disons un mot du fameux théâtre de +San-Carlo, le rendez-vous de l'aristocratie. + +Lorsque nous arrivâmes à Naples, la nouvelle de la mort de Bellini +était encore toute récente, et, malgré la haine qui divise les +Siciliens et les Napolitains, elle y avait produit, quelles que +fussent les opinions musicales des dilettanti, une sensation +douloureuse; les femmes surtout, pour qui la musique du jeune maestro +semble plus spécialement écrite et sur le jugement desquelles la haine +nationale a moins d'influence, avaient presque toutes dans leur salon +un portrait _del gentile maestro,_ et il était bien rare qu'une +visite, si étrangère qu'elle fût à l'art, se terminât sans qu'il y eût +échange de regrets entre les visiteurs et les visités sur la perte que +l'Italie venait de faire. + +Donizetti surtout, qui déjà portait le sceptre de la musique et qui +héritait encore du la couronne, était admirable de regrets pour celui +qui avait été son rival sans jamais cesser d'être son ami. Cela +avait, du reste, ravivé les querelles entre les bellinistes et les +donizettistes, querelles bien plus promptement terminées que les +nôtres, où chacun des antagonistes tient à prouver qu'il a raison, +tandis que les Napolitains s'inquiètent peu, au contraire, de +rationaliser leur opinion, et se contentent de dire d'un homme, d'une +femme ou d'une chose qu'elle leur est sympathique ou antipathique. +Les Napolitains sont un peuple de sensations. Toute leur conduite est +subordonnée aux pulsations de leur pouls. + +Cependant les deux partis s'étaient réunis pour honorer la mémoire de +l'auteur de _Norma_ et des _Puritains._ Les élèves du Conservatoire de +Naples avaient ouvert une souscription pour lui faire des funérailles; +mais le ministre des cultes s'était opposé à cette fête mortuaire, +sous le seul prétexte, peu acceptable en France, mais suffisant à +Naples, que Bellini était mort sans recevoir les sacremens. Alors ils +avaient demandé la permission de chanter à _Santa-Chiara_ la fameuse +messe de Winter; mais cette fois le ministre était intervenu, disant +que ce _Requiem_ avait été exécuté aux funérailles de l'aïeul du roi, +et qu'il ne voulait pas qu'une messe qui avait servi pour un roi +fût chantée pour un musicien. Cette seconde raison avait paru moins +plausible que la première. Cependant les amis du ministre avaient +calmé l'irritation en faisant observer que Son Excellence avait fait +une grande concession au progrès constitutionnel des esprits en +daignant instruire le public du motif de son refus, puisqu'il pouvait +tout bonnement dire: Je ne veux pas, sans prendre la peine de donner +la raison de ce non-vouloir. Cet argument avait paru si juste que le +mécontentement des bellinistes s'était calmé en le méditant. + +Puis, comme les jours poussent les jours, et comme un soleil fait +oublier l'autre, un événement à venir commençait à faire diversion à +l'événement passé. On parlait comme d'une chose incroyable, inouïe, +et à laquelle il ne fallait pas croire, du reste, avant plus ample +informé, de la présomption d'un musicien français qui, lassé des +ennuis qu'ont à éprouver les jeunes compositeurs parisiens pour +arriver à l'Opéra-Comique ou au grand Opéra, avait acheté un drame +à l'un de ces mille poètes librettistes qui marchent à la suite de +Romani, et qui, de plein saut et pour son début, venait s'attaquer au +public le plus connaisseur de l'Europe et au théâtre le plus +dangereux du monde. A l'appui de cette opinion sur eux-mêmes et +sur Saint-Charles, les dilettanti napolitains rappelaient avec la +béatitude de la suffisance qu'ils avaient hué Rossini et sifflé la +Malibran, et ne comprenaient rien à la politesse française, qui se +contentait de leur répondre en souriant: Qu'est-ce que cela prouve? +Une chose encore nuisait on ne peut plus à mon pauvre compatriote, +j'aurais dû dire deux choses: il avait le malheur d'être riche, et le +tort d'être noble, double imprudence des plus graves de la part d'un +compositeur à Naples, où l'on est encore à ne pas comprendre le talent +qui va en voiture et le nom célèbre qui porte une couronne de vicomte. + +Enfin, comme un point plus sombre en ce sombre horizon, une cabale, +chose, il faut l'avouer, si rare à Naples qu'elle est presque +inconnue, menaçait pour cette fois de faire infraction à la règle +et d'éclater en faveur du compositeur étranger. Voici comment elle +s'était formée; je la raconte moins à cause de son importance que +parce qu'elle me conduit tout naturellement à parler des artistes. + +La direction du théâtre Saint-Charles avait, sur la foi de ses succès +passés, engagé la Ronzi pour soixante représentations, et cela à +mille francs chacune. Il était donc de son intérêt de faire valoir +un pensionnaire qui lui coûtait par soirée la recette ordinaire d'un +théâtre de France. En conséquence, elle avait exigé que le rôle de la +prima donna fût écrit pour la Ronzi. Mais, par une de ces fatalités +qui rendent les dilettanti de Saint-Charles si fiers de leur +supériorité dans l'espèce, la nouvelle prima donna, fêtée, adorée, +couronnée six mois auparavant, était venue tomber à plat, et si +j'osais me servir d'un terme de coulisse, fit un fiasco complet +à Naples. On avait trouvé généralement qu'il était absurde à +l'administration de payer mille francs par soirée pour un reste de +talent et un reste de voix, tandis qu'en ajoutant mille francs de plus +on aurait pu avoir la Malibran, qui était le commencement de tout ce +dont l'autre était la fin. En conséquence de ce raisonnement, une +espèce de bande noire s'était attachée aux ruines de la Ronzi et la +démolissait en sifflant chaque soir. + +Dès lors, l'administration avait compris deux choses: la première, +qu'il fallait obtenir de la nouvelle pensionnaire qu'elle réduisît +de moitié le nombre de ses représentations, et les dégoûts qu'elle +éprouvait chaque soir rendaient la négociation facile; la deuxième, +que c'était une mauvaise spéculation de soutenir un talent qui n'était +pas adopté par un opéra, qui ne pouvait pas l'être. En conséquence, le +rôle de la _prima donna_ était passé des mains de la Ronzi dans celle +de la Persiani, pour la voix de laquelle, du reste, il n'était pas +écrit, celle-ci étant un soprano de la plus grande étendue. De là +l'orage dont nous avons signalé l'existence. + +Au reste, la troupe de Saint-Charles restait toujours la plus belle et +la plus complète d'Italie: elle se composait de trois élémens musicaux +nécessaires pour faire un tout: d'un ténor mezzo carattero, d'une +basse, d'un soprano. Par bonheur encore les trois élémens étaient +aussi parfaits qu'on pouvait le désirer, et avaient nom: Duprez, +Ronconi, Taquinardi. + +A cette époque, la France ne connaissait Duprez que vaguement: +on parlait bien d'un grand artiste, d'un admirable chanteur qui +parcourait l'Italie et commençait à imposer des conditions aux +impresarii de Naples, de Milan et de Venise; mais des qualités de sa +voix on ne savait rien que ce qu'en disaient les journaux ou ce qu'en +rapportaient les voyageurs. Quelques amateurs se rappelaient seulement +avoir entendu chanter a l'Odéon un jeune élève de Choron, à la voix +fraîche, sonore, étendue; mais l'identité du grand chanteur était si +problématique qu'on se demandait avec doute si c'était bien celui-là +que les étudians avaient sifflé qui était applaudi à cette heure par +les dilettanti italiens. Deux ans après, Duprez vint à Paris, et +débuta dans _Guillaume Tell_. Nous n'avons rien de plus à dire de ce +roi du chant. + +Ronconi était, à cette même époque, un jeune homme de vingt-trois à +vingt-quatre ans, inconnu, je crois, en France, et qui se servait +d'une magnifique voix de baryton que le ciel lui avait octroyée, sans +se donner la peine d'en corriger les défauts ou d'en développer les +qualités. Engagé par un entrepreneur qui le vendait trente mille +francs et qui lui en donnait six, il puisait dans la modicité de +son traitement une excellente excuse pour ne pas étudier, attendu, +disait-il, que lorsqu'il étudiait on l'entendait, et que lorsqu'on +l'entendait il ne pouvait pas dire qu'il n'était pas chez lui. Depuis +lors Ronconi, payé à sa valeur, a fait les progrès qu'il devait faire, +et c'est aujourd'hui le premier baryton de l'Italie. + +La Taquinardi était une espèce de rossignol qui chante comme une autre +parle: c'était madame Damoreau pour la méthode, avec une voix plus +étendue et plus fraîche; rien n'était comparable à la douceur de cet +organe, jeune et pur, mais rarement dramatique. Du reste, talent +intelligent au suprême degré, sans devenir jamais ni mélancolique ni +passionné; figure froide et jolie: c'était une brune qui chantait +blond. La Taquinardi, en épousant l'auteur d'_Inès de Castro_, est +devenue la Persiani. + +Voilà quels étaient les artistes chargés de représenter le poème de +_Lara_. + +Lorsque j'arrivai à Naples, l'ouvrage était en pleine répétition, +c'est-à-dire qu'on l'avait mis à l'étude le 8 du mois de novembre, et +qu'il devait passer le 19 dudit; ce qui faisait onze répétitions en +tout pour un ouvrage du premier ordre. Tous les opéras cependant ne se +montent pas avec cette rapidité. Il y en a auxquels on accorde jusqu'à +quinze et dix-huit répétitions. Mais cette fois il y avait ordre +supérieur: la reine-mère s'était plainte de ne pas avoir cette année +pour sa fête une nouveauté musicale, ce qui ne manque jamais d'arriver +pour celle de son fils ou de sa fille; et le roi de Naples, faisant +droit à la plainte, avait ordonné qu'on jouerait l'opéra du Français +pour faire honneur à l'anniversaire maternel: c'était une espèce de +victime humaine sacrifiée à l'amour filial. + +Aussi ne faut-il pas demander dans quel état je retrouvai mon pauvre +compatriote. Il se regardait comme un homme condamné par le médecin, +et qui n'a plus que sept à huit jours à vivre. Le fait est qu'en +examinant sa position il n'y avait guère qu'un charlatan qui pût +promettre de le sauver. J'essayai cependant de ces consolations +banales qui ne consolent pas. Mais à tous mes argumens il répondait +par une seule parole: _Grand gala_! mon ami, _grand gala_! Je lui pris +la main: il avait la fièvre; je me retournai vers le chef d'orchestre, +qui fumait avec un chibouque, et je lui dis en soupirant: II y a un +commencement de délire. + +--Non, non, dit Festa en ôtant gravement le tuyau d'ambre de sa +bouche: il a parbleu raison, grand gala! grand gala! mon cher +monsieur, grand gala! + +J'allai alors vers Duprez, qui faisait dans un coin des boulettes +avec de la cire d'une bougie, et je le regardai comme pour lui dire: +Voyons, tout le monde n'est-il pas fou ici? II comprit ma pantomime +avec une rapidité qui aurait fait honneur à un Napolitain. + +--Non, me dit-il en s'appliquant la boulette de cire sur le nez, non, +ils ne sont pas fous; vous ne savez pas ce que c'est que grand gala, +vous? + +Je sortis humblement. J'allai prendre mon Dictionnaire, je cherchai à +la lettre G: je ne trouvai rien. + +--Auriez-vous la bonté, dis-je en rentrant, de m'expliquer ce que veut +dire grand gala? + +--Cela veut dire, répondit Duprez, qu'il y a ce jour-là dans la salle +douze cents bougies qui vous aveuglent et dont la fumée prend les +chanteurs à la gorge. + +--Cela veut dire, continua le chef d'orchestre, qu'il faut jouer +l'ouverture la toile levée, attendu que la cour ne peut pas attendre; +ce qui nuit infiniment au choeur d'introduction. + +--Cela veut dire, termina Ruoltz, que toute la cour assiste à la +représentation, et que le public ne peut applaudir que lorsque la cour +applaudit, et la cour n'applaudit jamais. + +--Diable! diable! dis-je, ne trouvant pas autre chose à répondre à +cette triple explication. Et joignez à cela, ajoutai-je pour avoir +l'air de ne pas rester court, que vous n'avez plus, je crois, que sept +jours devant vous. + +--Et que les musiciens n'ont pas encore répété l'ouverture, dit +Ruoltz. + +--Oh! l'orchestre, cela ne m'inquiète pas, répondit Festa. + +--Que les acteurs n'ont point encore répété ensemble, ajouta l'auteur. + +--Oh! les chanteurs, dit Duprez, ils iront toujours. + +--Et je n'aurai jamais ni la force ni la patience de faire la dernière +répétition. + +--Eh bien! mais ne suis-je pas là? dit Donizetti en se levant. Ruoltz +alla à lui et lui tendit la main. + +--Oui, vous avez raison, j'ai trouvé de bons amis. + +--Et, ce qui vaut mieux encore pour le succès, vous avez fait de la +belle musique. + +--Croyez-vous? dit Ruoltz avec cet accent naïf et modeste qui lui est +propre. Nous nous mîmes à rire. + +--Allons à la répétition! dit Duprez. + +En effet, tout se passa comme l'avaient prévu Festa, Duprez et +Donizetti. L'orchestre joua l'ouverture à la première vue; les +chanteurs, habitués à jouer ensemble, n'eurent qu'à se mettre en +rapport pour s'entendre, et Ruoltz, mourant de fatigue, laissa le soin +de ses trois dernières répétitions à l'auteur d'_Anna Bolena_. + +Je revins du théâtre fortement impressionné. J'avais cru assister à +l'essai d'un écolier, je venais d'entendre une partition de maître. +On se fait malgré soi une idée des oeuvres par les hommes qui les +produisent, et malheureusement on prend presque toujours de ces +oeuvres et de ces hommes l'opinion qu'ils en ont eux-mêmes. Or, Ruoltz +était l'enfant le plus simple et le plus modeste que j'aie jamais vu. +Depuis trois mois que nous nous connaissions, je ne l'avais jamais +entendu dire du mal des autres, ni, ce qui est plus étonnant encore +pour un homme qui en est à son premier ouvrage, du bien de lui. J'ai +trouvé en général beaucoup plus d'amour-propre dans les jeunes gens +qui n'ont encore rien fait que dans les hommes _arrivés_, et, qu'on me +passe le paradoxe, je crois qu'il n'y a rien de tel que le succès pour +guérir de l'orgueil. J'attendis donc, avec plus de confiance, le jour +de la première représentation. Il arriva. + +C'est une splendide chose que le théâtre Saint-Charles, jour de grand +gala. Cette immense et sombre salle, triste pour un oeil français +pendant les représentations ordinaires, prend, dans les occasions +solennelles un air de vie qui lui est communiqué par les faisceaux de +bougies qui brûlent à chaque loge. Alors les femmes sont visibles, ce +qui n'arrive pas les jours où la salle est mal éclairée. Ce n'est, +certes, ni la toilette de l'Opéra ni la fashion des Bouffes; mais +c'est une profusion de diamans dont on n'a pas d'idée en France; ce +sont des yeux italiens qui pétillent comme des diamans, c'est toute la +cour avec son costume d'apparat, c'est le peuple le plus bruyant de +l'univers, sinon dans la plus belle, du moins dans la plus grande +salle du monde. + +Le soir, contre l'habitude des premières représentations, la salle +était pleine. La foule italienne, tout opposée à la nôtre, n'affronte +jamais une musique inconnue. Non; à Naples surtout, où la vie est +toute de bonheur, de plaisir, de sensations, on craint trop que +l'ennui n'en ternisse quelques heures. Il faut à ces habitans du plus +beau pays de la terre une vie comme leur ciel avec un soleil brûlant, +comme leur mer avec des flots qui réfléchissent le soleil. Lorsqu'il +est bien constaté que l'oeuvre est du premier mérite, lorsque la liste +est faite des morceaux qu'on doit écouter et de ceux pendant lesquels +on peut se mouvoir, oh! alors on s'empresse, on s'encombre, on +s'étouffe: mais cette vogue ne commence jamais qu'à la sixième ou +huitième représentation. En France, on va au théâtre pour se montrer; +à Naples, on va à l'Opéra pour jouir. + +Quant aux claqueurs, il n'en est pas question: c'est une lèpre qui n'a +pas encore rongé les beaux succès, c'est un ver qui n'a pas encore +piqué les beaux fruits. L'auteur n'a de billets que ceux qu'il achète, +de loges que celles qu'il loue. Auteurs et acteurs sont applaudis +quand le parterre croit qu'ils méritent de l'être, les jours de grand +gala exceptés, où, comme nous l'avons dit, l'opinion du public est +subordonnée à l'opinion de la cour; quand le roi n'y est pas, à celle +de la reine; quand la reine est absente, à celle de don Carlos, et +ainsi de suite jusqu'au prince de Salerne. + +A sept heures précises, des huissiers parurent dans les loges +destinées à la famille royale. Au même instant la toile se leva, et +l'ouverture fit entendre son premier coup d'archet. + +Ce fut donc une chose perdue que l'ouverture, si belle qu'elle fût. +Moi-même tout le premier, et malgré l'intérêt que je prenais à la +pièce et à l'auteur, j'étais plus occupé de la cour, que je ne +connaissais pas, que de l'opéra qui commençait. Les aides-de-camp +s'emparèrent de l'avant-scène; la jeune reine, la reine-mère et le +prince de Salerne prirent la loge suivante; le roi et le prince +Charles occupaient la troisième, et le comte de Syracuse, exilé dans +la quatrième, conserva au théâtre la place isolée que sa disgrâce lui +assignait à la cour. + +L'ouverture, si peu écoutée qu'elle fût, parut bien disposer le +public. L'ouverture d'un opéra est comme la préface d'un livre; +l'auteur y explique ses intentions, y indique ses personnages et y +jette le prospectus de son talent. On reconnut dans celle de _Lara_ +une instrumentation vigoureuse et soutenue, plutôt allemande +qu'italienne, des motifs neufs et suaves qu'on espéra retrouver dans +le courant de la partition, enfin une connaissance approfondie du +matériel de l'orchestre. + +Dès les premiers morceaux, je m'aperçus de la différence qui existe +entre l'orchestre de Saint-Charles et celui de l'Opéra de Paris, +qui tous deux passent pour les premiers du monde. L'orchestre de +Saint-Charles consent toujours à accompagner le chanteur et laisse +pour ainsi dire flotter la voix sur l'instrument comme un liège sur +l'eau; il la soutient, s'élève et s'abaisse avec elle, mais ne la +couvre jamais. En France, au contraire, le moindre triangle prétend +avoir sa part des applaudissemens, et alors c'est la voix de l'artiste +qui nage entre deux eaux. Aussi, à moins d'avoir dans le timbre une +vigueur peu commune, est-il très rare que quelques notes de chant +bondissent hors du déluge d'harmonie qui les couvre; et encore, comme +les poissons volans, qui ne peuvent se maintenir au dessus de +l'eau que tant que leurs ailes sont mouillées, à peine la +voix redescend-elle dans le médium qu'on n'entend plus que +l'instrumentation. + +Un très beau duo entre Ronconi et la Persiani passa sans être +remarqué. De temps en temps un général portait son lorgnon à ses +yeux, examinait avec grand soin quelques dilettanti, puis appelait un +aide-de-camp, et désignait tel ou tel individu au parquet ou dans les +loges. L'aide-de-camp sortait aussitôt, reparaissait une minute +après derrière le personnage désigné, lui disait deux mots, et alors +celui-ci sortait et ne reparaissait plus. Je demandai ce que cela +signifiait; on me répondit que c'étaient des officiers qu'on envoyait +aux arrêts pour être venus en bourgeois au théâtre. Du reste, la cour +paraissait si occupée de l'application de la discipline militaire, +qu'elle n'avait pas encore pensé à donner ni aux musiciens ni aux +acteurs un signe de sa présence; par conséquent l'ouverture et +les trois quarts du premier acte avaient passé déjà sans un +applaudissement. Ruoltz crut son opéra tombé et se sauva. + +Le second acte commença, les beautés allèrent croissant; des flots +d'harmonie se répandaient dans la salle: le public était haletant. +C'était quelque chose de merveilleux à voir que cette puissance du +génie qui pèse sur trois mille personnes qui se débattent et étouffent +sous elle; l'atmosphère avait presque cessé d'être respirable pour +tous les hommes, autour desquels flottaient des vapeurs symphoniques +chaudes comme ces bouffées d'air qui précèdent l'orage; de temps en +temps la belle voix de Duprez illuminait une situation comme un éclair +qui passe. Enfin vint le morceau le plus remarquable de l'opéra: c'est +une cavatine chantée par Lara au moment où, poursuivi par le tribunal, +abandonné de ses amis, il en appelle à leur dévoûment et maudit leur +ingratitude. L'acteur sentait qu'après ce morceau tout était perdu ou +sauvé; aussi je ne crois pas que l'expression de la voix humaine +ait jamais rendu avec plus de vérité l'abattement, la douleur et le +mépris: toutes les respirations étaient suspendues, toutes les mains +prêtes à battre, toutes les oreilles tendues vers la scène, tous les +yeux fixés sur le roi. Le roi se retourna vers les acteurs, et au +moment où Duprez jetait sa dernière note, déchirante comme un dernier +soupir, Sa Majesté rapprocha ses deux mains. La salle jeta un seul +et grand cri: c'était la respiration qui revenait à trois mille +personnes. + +Le premier torrent d'applaudissemens fut, comme d'habitude, reçu +par l'acteur, qui salua; mais aussitôt trois mille voix appelèrent +l'auteur avec une unanimité électrique; il n'y avait plus de rivalité +nationale, il n'était plus question de savoir si le compositeur était +Français ou Napolitain; c'était un grand musicien, voilà tout. On +voulait le voir, l'écraser d'applaudissemens comme il avait écrasé le +public d'émotions; on voulait rendre ce que l'on avait reçu. + +Duprez chercha l'auteur de tous les côtés et revint dire au public +qu'il était disparu. Le public comprit la cause de cette fuite, et les +applaudissemens redoublèrent. Au bout d'un quart d'heure on reprit +l'opéra. + +Le dernier morceau était un rondo chanté par la Taquinardi; c'était +quelque chose de déchirant comme expression. La maîtresse de Lara, +après avoir essayé de le perdre par une fausse accusation, se traîne +empoisonnée et mourante aux pieds de son amant en demandant grâce. La +Malibran ou la Grisi, en pareille situation, se serait peu inquiétée +de la voix, mais beaucoup du sentiment; la Taquinardi réussit par le +moyen contraire; elle fila des sons d'une telle pureté, fit jaillir +des notes si fleuries, s'épanouit en roulades si difficiles, qu'une +seconde fois le roi applaudit et que la salle suivit son exemple. +Cette fois l'auteur était revenu: on l'avait retrouvé, je ne sais où, +dans les bras de Donizetti, qui l'assistait à ses derniers momens. +Duprez le prit par une main, la Taquinardi par l'autre, et on le +traîna plutôt qu'on ne le conduisit sur la scène. + +Quant à moi, qui, comme compatriote et comme camarade, par esprit +national et par amitié, avais senti dans cette soirée mon coeur passer +par toutes les émotions, et qui avais appelé ce triomphe de toute mon +âme, je le vis s'accomplir avec une pitié profonde pour celui qui en +était l'objet: c'est que je connaissais ce moment suprême et cette +heure où l'on est porté par Satan sur la plus haute montagne et où +l'on voit au dessous de soi tous les royaumes de la terre; c'est que +je savais que de ce faîte on n'a plus qu'à redescendre. Riche et +heureux jusque alors, un homme venait tout à coup de changer son +existence tranquille contre une vie d'émotions, sa douce obscurité +contre la lumière dévorante du succès. Aucun changement physique ne +s'était opéré en lui, et cependant cet homme n'était plus le même +homme: il avait cessé de s'appartenir; pour des applaudissemens et des +couronnes, il s'était vendu au public; il était maintenant l'esclave +d'un caprice, d'une mode, d'une cabale; il allait sentir son nom +arraché de sa personne comme un fruit de sa tige. Les mille voix de la +publicité allaient le briser en morceaux, l'éparpiller sur le monde; +et maintenant, voulût-il le reprendre, le cacher, l'éteindre dans +la vie privée, cela n'était plus en son pouvoir, dût-il se briser +d'émotions à trentre-quatre ans ou se noyer de dégoût à soixante; +dût-il, comme Bellini, succomber avant d'avoir atteint toute sa +splendeur, ou, comme Gros, disparaître après avoir survécu à la +sienne. + +1842. + +Je ne m'étais pas trompé dans ma prévision: le vicomte Ruoltz, après +avoir eu un succès à l'Opéra de Paris comme il en avait eu un à +l'Opéra de Naples, a complètement abandonné la carrière musicale, et +aussi bon chimiste qu'il était excellent compositeur, vient de faire +cette excellente découverte dont le monde savant s'occupe en ce +moment, et qui consiste à dorer le fer par l'application de la pile +voltaïque. + + + + +IX + +Le Lazzarone. + + +Nous avons dit qu'il y avait à Naples trois rues où l'on passait et +cinq cents rues où l'on ne passait pas; nous avons essayé, tant bien +que mal, de décrire Chiaja, Toledo et Forcella; essayons maintenant de +donner une idée des rues où l'on ne passe pas: ce sera vite fait. + +Naples est bâtie en amphithéâtre; il en résulte qu'à l'exception des +quais qui bordent la mer, comme Marinella, Sainte-Lucie et Mergellina, +toutes les rues vont en montant et en descendant par des pentes si +rapides, que le corricolo seul, avec son fantastique attelage, peut y +tenir pied. + +Puis ajoutons que, comme il n'y a que ceux qui habitent de pareilles +rues qui peuvent y avoir affaire, un étranger ou un indigène qui +s'y égare avec un habit de drap est à l'instant même l'objet de la +curiosité générale. + +Nous disons un habit de drap, parce que l'habit de drap a une grande +influence sur le peuple napolitain. Celui qui est _vestito di pano_ +acquiert par le fait même de cette supériorité somptuaire de grands +privilèges aristocratiques. Nous y reviendrons. + +Aussi l'apparition de quelque Cook ou de quelque Bougainville est-elle +rare dans ces régions inconnues, où il n'y a rien à découvrir que +l'intérieur d'ignobles maisons, sur le seuil ou sur la croisée +desquelles la grand-mère peigne sa fille, la fille son enfant et +l'enfant son chien. Le peuple napolitain est le peuple de la terre +qui se peigne le plus; peut-être est-il condamné à cet exercice par +quelque jugement inconnu, et accomplit-il un supplice analogue à celui +qui punissait les cinquante filles de Danaüs, avec cette différence +que, plus celles-ci versaient d'eau dans leur barrique, moins il en +restait. + +Nous passâmes dans cinquante de ces rues sans voir aucune différence +entre elles. Une seule nous parut présenter des caractères +particuliers: c'était la rue de Morta-Capuana, une large rue +poussiéreuse, ayant des cailloux pour pavés et des ruisseaux pour +trottoirs. Elle est bordée à droite par des arbres, et à gauche par +une longue file de maisons, dont la physionomie n'offre au premier +abord rien de bizarre; mais si le voyageur indiscret, poussant un peu +plus loin ses recherches, s'approche de ces maisons; s'il jette un +regard en passant dans les ruelles borgnes et tortueuses qui se +croisent en tout sens dans cet inextricable labyrinthe, il est étonné +de voir que ce singulier faubourg, de même que l'île de Lesbos, n'est +habité que par des femmes, lesquelles, vieilles ou jeunes, laides ou +jolies, de tout âge, de tout pays, de toutes conditions, sont jetées +là pêle-mêle, gardées à vue comme des criminelles, parquées comme des +troupeaux, traquées comme des bêtes fauves. Eh bien, ce n'est pas, +comme on pourrait s'y attendre, des cris, des blasphèmes, des +gémissemens qu'on entend dans cet étrange pandémonium, mais au +contraire des chansons joyeuses, de folles tarentelles, des éclats de +rire à faire damner un anachorète. + +Tout le reste est habité par une population qu'on ne peut nommer, +qu'on ne peut décrire, qui fait on ne sait quoi, qui vit on ne sait +comment, qui se croit fort au dessus du lazzarone, et qui est fort au +dessous. + +Abandonnons-la donc pour passer au lazzarone. + +Hélas! le lazzarone se perd: celui qui voudra voir encore le lazzarone +devra se hâter. Naples éclairé au gaz, Naples avec des restaurans, +Naples avec ses bazars, effraie l'insouciant enfant du môle. Le +lazzarone, comme l'Indien rouge, se retire devant la civilisation. + +C'est l'occupation française de 99 qui a porté le premier coup au +lazzarone. + +A cette époque, le lazzarone jouissait des prérogatives entières de +son paradis terrestre; il ne se servait pas plus de tailleur que le +premier homme avant le péché: il buvait le soleil par tous les pores. + +Curieux et câlin comme un enfant, le lazzarone était vite devenu l'ami +du soldat français qu'il avait combattu; mais le soldat français est +avant toutes choses plein de convenance et de vergogne; il accorda +au lazzarone son amitié, il consentit à boire avec lui au cabaret, à +l'avoir sous le bras à la promenade, mais à une condition _sine qua +non_, c'est que le lazzarone passerait un vêtement. Le lazzarone, fier +de l'exemple de ses pères et de dix siècles de nudité, se débattit +quelque temps contre cette exigence, mais enfin consentit à faire ce +sacrifice à l'amitié. + +Ce fut le premier pas vers sa perte. Après le premier vêtement vint le +gilet, après le gilet viendra la veste. Le jour où le lazzarone aura +une veste, il n'y aura plus de lazzarone; le lazzarone sera une race +éteinte, le lazzarone passera du monde réel dans le monde conjectural, +le lazzarone rentrera dans le domaine de la science, comme le +mastodonte et l'ichtyosaurus, comme le cyclope et le troglodite. + +En amendant, comme nous avons eu le bonheur de voir et d'étudier les +derniers restes de cette grande race qui tombe, hâtons-nous, pour +aider les savans à venir dans leurs investigations anthropologiques, +de dire ce que c'est que le lazzarone. + +Le lazzarone est le fils aîné de la nature: c'est à lui le soleil qui +brille; c'est à lui la mer qui murmure; c'est à lui la création qui +sourit. Les autres hommes ont une maison, les autres hommes ont une +villa, les autres hommes ont un palais; le lazzarone, lui, a le monde. + +Le lazzarone n'a pas de maître, le lazzarone n'a pas de lois, le +lazzarone est en dehors de toutes les exigences sociales: il dort +quand il a sommeil, il mange quand il a faim, il boit quand il a soif. +Les autres peuples se reposent quand ils sont las de travailler; lui, +au contraire, quand il est las de se reposer, il travaille. + +Il travaille non pas de ce travail du Nord qui plonge éternellement +l'homme dans les entrailles de la terre pour en tirer de la houille ou +du charbon; qui le courbe sans cesse sur la charrue pour féconder +un sol toujours tourmenté et toujours rebelle; qui le promène sans +relâche sur les toits inclinés ou sur les murs croulans, d'où il se +précipite et se brise; mais de ce travail joyeux, insouciant, tout +brodé de chansons et de lazzis, tout interrompu par le rire qui montre +ses dents blanches, et par la paresse qui étend ses deux bras; de ce +travail qui dure une heure, une demi-heure, dix minutes, un instant, +et qui dans cet instant rapporte un salaire plus que suffisant aux +besoins de la journée. + +Quel est ce travail? Dieu seul le sait. + +Une malle portée du bateau à vapeur à l'hôtel, un Anglais conduit du +môle à Chiaja, trois poissons échappés du filet qui les emprisonne et +vendus à un cuisinier, la main tendue à tout hasard et dans laquelle +le _forestière_ laisse tomber en riant une aumône; voilà le travail du +lazzarone. + +Quant à sa nourriture, c'est plus facile à dire: quoique le lazzarone +appartienne à l'espèce des omnivores, le lazzarone ne mange en général +que deux choses: la pizza et le cocomero. + +On croit que le lazzarone vit de macaroni: c'est une grande erreur +qu'il est temps de relever; le macaroni est né à Naples, il est vrai, +mais aujourd'hui le macaroni est un mets européen qui a voyagé comme +la civilisation, et qui, comme la civilisation, se trouve fort éloigné +de son berceau. D'ailleurs, le macaroni coûte deux sous la livre, ce +qui ne le rend accessible aux bourses des lazzaroni que les dimanches +et les jours de fêtes. Tout le reste du temps le lazzarone mange, +comme nous l'avons dit, des pizze et du cocomero; du cocomero l'été, +des pizze l'hiver. + +La pizza est une espèce de talmouse comme on en fait à Saint-Denis; +elle est de forme ronde et se pétrit de la même pâte que le pain. Elle +est de différentes largeurs, selon le prix. Une pizza de deux liards +suffit à un homme; une pizza de deux sous doit rassasier toute une +famille. + +Au premier abord, la pizza semble un mets simple; après examen, c'est +un mets composé. La pizza est à l'huile, la pizza est au lard, la +pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux +tomates, la pizza est aux petits poissons; c'est le thermomètre +gastronomique du marché: elle hausse ou baisse de prix, selon le cours +des ingrédients sus-désignés, selon l'abondance ou la disette de +l'année. Quand la pizza aux poissons est à un demi-grain, c'est que la +pêche a été bonne; quand la pizza à l'huile est à un grain, c'est que +la récolte a été mauvaise. + +Puis une chose influe encore sur le cours de la pizza, c'est son plus +ou moins de fraîcheur; on comprend qu'on ne peut plus vendre la pizza +de la veille le même prix qu'on vend celle du jour; il y a pour les +petites bourses des pizza d'une semaine; celles-là peuvent, sinon +agréablement, du moins avantageusement, remplacer le biscuit de mer. + +Comme nous l'avons dit, la pizza est la nourriture d'hiver. Au 1er +mai, la pizza fait place au cocomero; mais la marchandise disparaît +seule, le marchand reste le même. Le marchand c'est le Janus antique, +avec sa face qui pleure au passé, et sa face qui sourit à l'avenir. Au +jour dit, le pizza-jolo se fait mellonaro. + +Le changement ne s'étend pas jusqu'à la boutique: la boutique reste +la même. On apporte un panier de cocomeri au lieu d'une corbeille de +pizze; on passe une éponge sur les différentes couches d'huile, +de lard, de saindoux, de fromage, de tomates ou de poissons, qu'a +laissées le comestible d'hiver, et tout est dit, on passe au +comestible d'été. + +Les beaux cocomeri viennent de Castellamare; ils ont un aspect à la +fois joyeux et appétissant: sons leur enveloppe verte, ils offrent une +chair dont les pépins nous font encore ressortir le rosé vif; mais un +bon cocomero coûte cher; un cocomero de la grosseur d'un boulet de +quatre-vingts coûte de cinq à six sous. Il est vrai qu'un cocomero de +cette grosseur, sous les mains d'un détailleur adroit, peut se diviser +en mille ou douze cents morceaux. + +Chaque ouverture d'un nouveau cocomero est une représentation +nouvelle; les concurrents sont en face l'un de l'autre: c'est à +qui donnera le coup de couteau le plus adroitement et le plus +impartialement. Les spectateurs jugent. + +Le mellonaro prend le cocomero dans le panier plat, où il est posé +pyramidalement avec une vingtaine d'autres, comme sont posés les +boulets dans un arsenal. Il le flaire, il l'élève au dessus de sa +tête, comme un empereur romain le globe du monde. Il crie: «C'est du +feu!» ce qui annonce d'avance que la chair sera du plus beau rouge. Il +l'ouvre d'un seul coup, et présente les deux hémisphères au public, +un de chaque main. Si, au lieu d'être rouge, la chair du cocomero est +jaune ou verdâtre, ce qui annonce une qualité inférieure, la pièce +fait fiasco; le mellonaro est hué, conspué, honni: trois chutes, et un +mellonaro est déshonoré à tout jamais! + +Si le marchand s'aperçoit, au poids ou au flair, que le cocomero n'est +point bon, il se garde de l'avouer. Au contraire, il se présente +plus hardiment au peuple; il énumère ses qualités, il vante sa chair +savoureuse, il exalte son eau glacée:--Vous voudriez bien manger cette +chair! vous voudriez bien boire cette eau! s'écrie-t-il; mais celui-ci +n'est pas pour vous; celui-ci vous passe devant le nez; celui-ci est +destiné à des convives autrement nobles que vous. Le roi me l'a fait +retenir pour la reine. + +Et il le fait passer de sa droite à sa gauche, au grand ébahissement +de la multitude, qui envie le bonheur de la reine et qui admire la +galanterie du roi. + +Mais si, au contraire, le cocomero ouvert est d'une qualité +satisfaisante, la foule se précipite, et le détail commence. + +Quoiqu'il n'y ait pour le cocomero qu'un acheteur, il y a généralement +trois consommateurs: d'abord son seul et véritable propriétaire, celui +qui paie sa tranche un demi-denier, un denier ou un liard, selon sa +grosseur; qui en mange aristocratiquement la même portion à peu près +que mange d'un cantalou un homme bien élevé, et qui le passe à un ami +moins fortuné que lui; ensuite l'ami qui le tient de seconde main, qui +en tire ce qu'il peut et le passe à son tour au gamin qui attend cette +libéralité inférieure; enfin le gamin, qui en grignote l'écorce, et +derrière lequel il est parfaitement inutile de chercher à glaner. + +Avec le cocomero on mange, on boit et on se lave, à ce qu'assure le +marchand; le cocomero contient donc à la fois le nécessaire et le +superflu. + +Aussi le mellonaro fait-il le plus grand tort aux aquajoli. Les +aquajoli sont les marchands de coco de Naples, à l'exception qu'au +lieu d'une exécrable décoction de réglisse ils vendent une excellente +eau glacée, acidulée par une tranche de citron ou parfumée par trois +gouttes de sambuco. + +Contre toute croyance, c'est l'hiver que les aquajoli font les +meilleures affaires. Le cocomero désaltère, tandis que la pizza +étouffe; plus on mange de cocomero, moins on a soif; on ne peut pas +avaler une pizza sans risquer la suffocation. + +C'est donc l'aristocratie qui défraie l'été les aquajoli. Les princes, +les ducs, les grands seigneurs ne dédaignent pas de faire arrêter +leurs équipages aux boutiques des aquajoli et de boire un ou deux +verres de cette délicieuse boisson, dont chaque verre ne coûte pas un +liard. + +C'est que rien n'est tentant au monde, sous ce climat brûlant, comme +la boutique de l'aquajolo, avec sa couverture de feuillage, ses +franges de citrons et ses deux tonneaux à bascule pleins d'eau glacée. +Je sais que pour mon compte je ne m'en lassais pas, et que je trouvais +adorable cette façon de se rafraîchir sans presque avoir besoin de +s'arrêter. Il y a des aquajoli de cinquante pas en cinquante pas; on +n'a qu'à étendre la main en passant, le verre vient vous trouver, et +la bouche court d'elle-même au verre. + +Quant au lazzarone, il fait la nique aux buveurs, en mangeant son +cocomero. + +Maintenant ce n'est point assez que le lazzarone mange, boive et +dorme; il faut encore que le lazzarone s'amuse. Je connais une femme +d'esprit qui prétend qu'il n'y a de nécessaire que le superflu et de +positif que l'idéal. Le paradoxe semble violent au premier abord, et +cependant, en y songeant, on reconnaît qu'il y a, surtout pour les +gens comme il faut, quelque chose de vrai dans cet axiome. + +Or, le lazzarone a beaucoup des vices de l'homme comme il faut. Un de +ses vices est d'aimer les plaisirs. Les plaisirs ne lui manquent pas. +Énumérons les plaisirs du lazzarone. + +Il a l'improvisateur du môle. Malheureusement, nous avons dit +qu'à Naples il y avait beaucoup de choses qui s'en allaient, et +l'improvisateur est une des choses qui s'en vont. + +Pourquoi l'improvisateur s'en va-t-il? quelle est la cause de sa +décadence? Voilà ce que tout le monde s'est demandé et ce que personne +n'a pu résoudre. + +On a dit que le prédicateur lui avait ouvert une concurrence: +c'est vrai; mais examinez sur la même place le prédicateur et +l'improvisateur, vous verrez que le prédicateur prêche dans le désert, +et que l'improvisateur chante pour la foule. Ce ne peut donc être le +prédicateur qui ait tué l'improvisateur. + +On a dit que l'Arioste avait vieilli; que la folie de Roland était un +peu bien connue; que les amours de Médor et d'Angélique, éternellement +répétées, étaient au bout de leur intérêt; enfin que, depuis la +découverte des bateaux à vapeur et des allumettes chimiques, les +sorcelleries de Merlin avaient paru bien pâles. + +Rien de tout cela n'est vrai, et la preuve c'est que, l'improvisateur +coupant les séances comme le poète coupe ses chants, et s'arrêtant +chaque soir à l'endroit le plus intéressant, il n'y a pas de nuit que +quelque lazzarone impatient n'aille réveiller l'improvisateur pour +avoir la suite de son récit. + +D'ailleurs, ce n'est pas l'auditoire qui manque à l'improvisateur, +c'est l'improvisateur qui manque à l'auditoire. + +Eh bien! cette cause de la décadence de l'improvisation, je crois +l'avoir trouvée: la voici. L'improvisateur est aveugle comme Homère; +comme Homère, il tend son chapeau à la foule pour en obtenir une +faible rétribution; c'est cette rétribution, si modique qu'elle soit, +qui perpétue l'improvisateur. + +Or, qu'arrive-t-il à Naples? C'est que, lorsque l'improvisateur +fait le tour du cercle tendant son chapeau, il y a des spectateurs +poétiques et consciencieux qui y plongent la main pour y laisser un +sou; mais il y en a aussi qui, abusant du même geste, au lieu d'y +mettre un sou, en retirent deux. + +Il en résulte que, lorsque l'improvisateur a fini sa tournée, il +retrouve son chapeau aussi parfaitement vide qu'avant de l'avoir +commencée, moins la coiffe. + +Cet état de choses, comme on le comprend, ne peut durer: il faut à +l'art une subvention; à défaut de subvention, l'art disparaît. Or, +comme je doute que le gouvernement de Naples subventionne jamais +l'improvisateur, l'art de l'improvisation est sur le point de +disparaître. + +C'est donc un plaisir qui va échapper au lazzarone; mais, Dieu merci! +à défaut de celui-ci, il en a d'autres. + +Il a la revue que le roi tous les huit jours passe de son armée. + +Le roi de Naples est un des rois les plus guerriers de la terre; tout +jeune, il faisait déjà changer les uniformes des troupes. C'est à +propos d'un de ces changements, qui ne s'opéraient pas sans porter +quelque atteinte au trésor, que son aïeul Ferdinand, roi plein de +sens, lui disait les paroles mémorables qui prouvaient le cas que le +roi faisait, non pas sans doute du courage, mais de la composition +de son armée:--Mon cher enfant, habille-les de blanc, habille-les de +rouge, ils s'enfuiront toujours. + +Cela n'arrêta pas le moins du monde le jeune prince dans ses +dispositions belliqueuses; il continua d'étudier le demi-tour à droite +et le demi-tour à gauche; il amena des perfectionnements dans la coupe +de l'habit et la forme du schako; enfin, il parvint à élargir les +cadres de son armée jusqu'à ce qu'il pût y faire entrer cinquante +mille hommes à peu près. + +C'est, comme on le voit, un fort joli joujou royal que cinquante mille +soldats qui marchent, qui s'arrêtent, qui tournent, qui virent à +la parole, ni plus ni moins que si chacune de ces cinquante mille +individualités était une mécanique. + +Maintenant, examinons comment cette mécanique est montée, et cela +sans faire tort le moins du monde au génie organisateur du roi et au +courage individuel de chaque soldat. + +Le premier corps, le corps privilégié, le corps par excellence de +toutes les royautés qui tremblent, celui auquel est confiée la garde +du palais, est composé de Suisses; leurs avantages sont une paie plus +élevée; leurs privilèges, le droit de porter le sabre dans la ville. + +La garde ne vient qu'en second, ce qui fait que, quoique jouissant à +peu près des mêmes avantages et des mêmes privilèges que les Suisses, +elle exècre ces dignes descendants de Guillaume Tell, qui, à ses yeux, +ont commis un crime irrémissible, celui de lui avoir pris le premier +rang. + +Apres la garde vient la légion sicilienne, qui exècre les Suisses +parce qu'ils sont Suisses, et les Napolitains parce qu'ils sont +Napolitains. + +Après les Siciliens vient la ligne, qui exècre les Suisses et la garde +parce que ces deux corps ont des avantages qu'elle n'a pas et des +privilèges qu'on lui refuse, et les Siciliens par la seule raison +qu'ils sont Siciliens. + +Enfin, vient la gendarmerie, qui, en sa qualité de gendarmerie, est +naturellement exécrée par les autres corps. + +Voilà les cinq éléments dont se compose l'armée de Ferdinand II, cette +formidable armée que le gouvernement napolitain offrait au prince +impérial de Russie comme l'avant-garde de la future coalition qui +devait marcher sur la France. + +Mettez dans une plaine les Suisses et la garde, les Siciliens et la +ligne; faites-leur donner le signal du combat par la gendarmerie, et +Suisses, Napolitains, Siciliens et gendarmes s'entr'égorgeront depuis +le premier jusqu'au dernier, sans rompre d'une semelle. Échelonnez ces +cinq corps contre l'ennemi, aucun ne tiendra peut-être, car chaque +échelon sera convaincu qu'il a moins à craindre de l'ennemi que de ses +alliés, et que, si mal attaqué qu'il sera par lui, il sera encore plus +mal soutenu par les autres. + +Cela n'empêche pas que, lorsque cette mécanique militaire fonctionne, +elle ne soit fort agréable à voir. Aussi, quand le lazzarone la +regarde opérer, il bat des mains; lorsqu'il entend sa musique, il fait +la roue. Seulement, lorsqu'elle fait l'exercice à feu, il se sauve: il +peut rester une baguette dans les fusils; cela s'est vu. + +Mais le lazzarone a encore d'autres plaisirs. + +Il a les cloches qui, partout, sonnent, et qui, à Naples, chantent. +L'instrument du lazzarone, c'est la cloche. Plus heureux que +Guildenstern qui refuse à Hamlet de jouer de la flûte sous prétexte +qu'il ne sait pas en jouer, le lazzarone sait jouer de la cloche sans +l'avoir appris. Veut-il, après un long repos, un exercice agréable et +sain, il entre dans une église et prie le sacristain de lui laisser +sonner la cloche; le sacristain, enchanté de se reposer, se fait prier +un instant pour donner de la valeur à sa concession; puis il lui passe +la corde: le lazzarone s'y pend aussitôt, et, tandis que le sacristain +se croise les bras, le lazzarone fait de la voltige. + +Il a la voiture qui passe et qui le promène gratis. A Naples, il n'y a +pas de domestique qui consente à se tenir debout derrière une voiture, +ni de maître qui permette que le domestique se tienne assis à côté de +lui. Il en résulte que le domestique monte près du cocher et que le +lazzarone monte derrière. On a essayé tous les moyens de chasser le +lazzarone de ce poste, et tous les moyens ont échoué. La chose +est passée en coutume, et, comme toute chose passée en coutume, a +aujourd'hui force de loi. + +Il a la parade des Puppi. Le lazzarone n'entre pas dans l'intérieur où +se joue la pièce, c'est vrai. Aux Puppi, les premières coûtent cinq +sous, l'orchestre trois sous, et le parterre six liards. Ces prix +exorbitants dépassent de beaucoup les moyens des lazzaroni. Mais, +pour attirer les chalands, on apporte sur des tréteaux dressés devant +l'entrée du théâtre les principales marionnettes revêtues de leur +grand costume. C'est le roi Latinus avec son manteau royal, son +sceptre à la main, sa couronne sur sa tête; c'est la reine Amata, +vêtue de sa robe de grand gala et le front serré avec le bandeau qui +lui serrera la gorge; c'est le pieux Eneas, tenant à la main la grande +épée qui occira Turnus; c'est la jeune Lavinie, les cheveux ombragés +de la fleur d'oranger virginale; c'est enfin Polichinelle. Personnage +indispensable, diplomate universel, Talleyrand contemporain de Moïse +et de Sésostris, Polichinelle est chargé de maintenir la paix entre +les Troyens et les Latins; et, lorsqu'il perdra tout espoir d'arranger +les choses, il montera sur un arbre pour regarder la bataille, et n'en +descendra que pour en enterrer les morts. Voilà ce qu'on lui montre, à +lui, cet heureux lazzarone; c'est tout ce qu'il désire. Il connaît les +personnages, son imagination fera le reste. + +Il a l'Anglais. Peste! nous avions oublié l'Anglais. + +L'Anglais, qui est plus pour lui que l'improvisateur, plus que la +revue, plus que les cloches, plus que les Puppi; l'Anglais, qui lui +procure non seulement du plaisir, mais de l'argent; l'Anglais, sa +chose, son bien, sa propriété; l'Anglais, qu'il précède pour lui +montrer son chemin, ou qu'il suit pour lui voler son mouchoir; +l'Anglais, auquel il rend des curiosités; l'Anglais, auquel il procure +des médailles antiques; l'Anglais, auquel il apprend son idiome; +l'Anglais, qui lui jette dans la mer des sous qu'il rattrape en +plongeant; l'Anglais enfin, qu'il accompagne dans ses excursions à +Pouzzoles, à Castellamare, à Capri ou à Pompéia. Car l'Anglais est +original par système: l'Anglais refuse parfois le guide patenté et le +cicérone à numéro; l'Anglais prend le premier lazzarone venu, sans +doute parce que l'Anglais a une attraction instinctive pour le +lazzarone, comme le lazzarone a une sympathie calculée pour l'Anglais. + +Et, il faut le dire, le lazzarone est non seulement bon guide, mais +encore bon conseiller. Pendant mon séjour à Naples, un lazzarone avait +donné à un Anglais trois conseils dont il s'était trouvé fort bien. +Aussi, les trois conseils avaient rapporté cinq piastres au lazzarone, +ce qui lui avait fait une existence assurée et tranquille pour six +mois. + +Voici le fait. + + + + +X + +Le Lazzarone et l'Anglais. + + +Il y avait à Naples en même temps que moi et dans le même hôtel que +moi un de ces Anglais quinteux, flegmatiques, absolus, qui croient +l'argent le mobile de tout, qui se figurent qu'avec de l'argent on +doit venir à bout de tout, enfin pour qui l'argent est l'argument qui +répond à tout. + +L'Anglais s'était fait ce raisonnement: Avec mon argent, je dirai ce +que je pense; avec mon argent, je me procurerai ce que je veux; avec +mon argent, j'achèterai ce que je désire. Si j'ai assez d'argent pour +donner un bon prix de la terre, je verrai après cela à marchander le +ciel. + +Et il était parti de Londres dans cette douce illusion. Il était venu +droit à Naples par le bateau à vapeur _the Sphinx_. Une fois à Naples, +il avait voulu voir Pompéia; il avait fait demander un guide; et comme +le guide ne se trouvait pas là sous sa main à l'instant même où il le +demandait, il avait pris un lazzarone pour remplacer le guide. + +En arrivant la veille dans le port, l'Anglais avait éprouvé un premier +désappointement: le bâtiment avait jeté l'ancre une demi-heure trop +tard pour que les passagers pussent descendre à terre le même soir. +Or, comme l'Anglais avait eu constamment le mal de mer pendant les six +jours que le bâtiment avait mis pour venir de Porsmouth à Naples, ce +digne insulaire avait supporté fort impatiemment cette contrariété. +En conséquence, il avait fait offrir à l'instant même cent guinées au +capitaine du port; mais comme les ordres sanitaires sont du dernier +positif, le capitaine du port lui avait ri au nez; l'Anglais alors +s'était couché de fort mauvaise humeur, envoyant à tous les diables +le roi qui donnait de pareils ordres et le gouvernement qui avait la +bassesse de les exécuter. + +Grâce à leur tempérament lymphatique, les Anglais sont tout +particulièrement rancuniers; notre Anglais conservait donc une dent +contre le roi Ferdinand; et, comme les Anglais n'ont pas l'habitude de +dissimuler ce qu'ils pensent, il déblatérait tout en suivant la route +de Pompéia, et dans le plus pur italien que pouvait lui fournir sa +grammaire de Vergani, contre la tyrannie du roi Ferdinand. + +Le lazzarone ne parle pas italien, mais le lazzarone comprend toutes +les langues. Le lazzarone comprenait donc parfaitement ce que disait +l'Anglais, qui, par suite de ses principes d'égalité sans doute, +l'avait fait s'asseoir dans sa voiture. La seule distance sociale qui +existât entre l'Anglais et le lazzarone, c'est que l'Anglais allait en +avant, et le lazzarone allait en arrière. + +Tant qu'on fut sur le grand chemin, le lazzarone écouta impassiblement +toutes les injures qu'il plut à l'Anglais de débiter contre son +souverain. Le lazzarone n'a pas d'opinion politique arrêtée. On peut +dire devant lui tout ce qu'on veut du roi, de la reine ou du prince +royal; pourvu qu'on ne dise rien de la Madone, de saint Janvier ou du +Vésuve, le lazzarone laissera tout dire. + +Cependant, en arrivant à la rue des Tombeaux, le lazzarone, voyant que +l'Anglais continuait son monologue, mit l'index sur sa bouche en signe +de silence; mais, soit que l'Anglais n'eût pas compris l'importance du +signe, soit qu'il regardât comme au dessous de sa dignité de se rendre +à l'invitation qui lui était faite, il continua ses invectives contre +Ferdinand le Bien-Aimé. Je crois que c'est ainsi qu'on l'appelle. + +--Pardon, excellence, dit le lazzarone en appuyant une de ses mains +sur le rebord de la calèche et en sautant à terre aussi légèrement +qu'aurait pu le faire Auriol, Lawrence ou Redisha; pardon, excellence, +mais avec votre permission je retourne à Naples. + +--Pourquoi toi retourner à Naples? demanda l'Anglais. + +--Parce que moi pas avoir envie d'être pendu, dit le lazzarone, +empruntant pour répondre à l'Anglais la tournure de phrase qu'il +paraissait affectionner. + +--Et qui oserait pendre toi? reprit l'Anglais. + +--Roi à moi, répondit le lazzarone. + +--Et pourquoi pendrait-il toi? + +--Parce que vous avoir dit des injures de lui. + +--L'Anglais être libre de dire tout ce qu'il veut. + +--Le lazzarone ne l'être pas. + +--Mais toi n'avoir rien dit. + +--Mais moi avoir entendu tout. + +--Qui dira toi avoir entendu tout? + +--L'invalide. + +--Quel invalide? + +--L'invalide qui va nous accompagner pour visiter Pompéia. + +--Moi pas vouloir d'invalide. + +--Alors vous pas visiter Pompéia. + +--Moi pas pouvoir visiter Pompéia sans invalide? + +--Non. + +--Moi en payant? + +--Non. + +--Moi, en donnant le double, le triple, le quadruple? + +--Non, non, non! + +--Oh! oh! fit l'Anglais; et il tomba dans une réflexion profonde. + +Quant au lazzarone, il se mit à essayer de sauter pardessus son ombre. + +--Je veux bien prendre l'invalide, moi, dit l'Anglais au bout d'un +instant. + +--Prenons l'invalide alors, répondit le lazzarone. + +--Mais je ne veux pas taire la langue à moi. + +--En ce cas, je souhaite le bonjour à vous. + +--Moi vouloir que tu restes. + +--En ce cas, laissez-moi donner un conseil à vous. + +--Donne le conseil à moi. + +--Puisque vous ne vouloir pas taire la langue à vous, prenez un +invalide sourd au moins. + +--Oh! dit l'Anglais émerveillé du conseil, moi bien vouloir le +invalide sourd. Voilà une piastre pour toi avoir trouvé le invalide +sourd. + +Le lazzarone courut au corps-de-garde et choisit un invalide sourd +comme une pioche. + +On commença l'investigation habituelle, pendant laquelle l'Anglais +continua de soulager son coeur à l'endroit de Sa Majesté Ferdinand +1er, sans que l'invalide l'entendît et sans que le lazzarone fît +semblant de l'entendre: on visita ainsi la maison de Diomède, la rue +des Tombeaux, la villa de Cicéron, la maison du Poète. Dans une +des chambres à coucher de cette dernière était une fresque fort +anacréontique qui attira l'attention de l'Anglais, qui, sans demander +la permission à personne, s'assit sur un siège de bronze, tira son +album et commença à dessiner. + +A la première ligne qu'il traça, l'invalide et le lazzarone +s'approchèrent de lui; l'invalide voulut parler, mais le lazzarone lui +fit signe qu'il allait porter la parole. + +--Excellence, dit le lazzarone, il est défendu de faire des copies des +fresques. + +--Oh! dit l'anglais, moi vouloir cette copie. + +--C'est défendu. + +--Oh! moi, je paierai. + +--C'est défendu, même en payant. + +--Oh! je paierai le double, le triple, le quadruple. + +--Je vous dis que c'est défendu! défendu! défendu! entendez-vous? + +--Moi vouloir absolument dessiner cette petite bêtise pour faire rire +milady. + +--Alors l'invalide mettre vous au corps-de-garde. + +--L'Anglais être libre de dessiner ce qu'il veut. + +Et l'Anglais se remit à dessiner. L'invalide s'approcha d'un air +inexorable. + +--Pardonnez, excellence, dit le lazzarone. + +--Parle à moi. + +--Voulez-vous absolument dessiner cette fresque? + +--Je le veux. + +--Et d'autres encore? + +--Oui, et d'autres encore; moi vouloir dessiner toutes les fresques. + +--Alors, dit le lazzarone, laissez-moi donner un conseil à votre +excellence. Prenez un invalide aveugle. + +--Oh! oh! s'écria l'Anglais, plus émerveillé encore du second conseil +que du premier, moi bien vouloir le invalide aveugle. Voilà deux +piastres pour toi avoir trouvé le invalide aveugle. + +--Alors, sortons; j'irai chercher l'invalide aveugle, et vous +renverrez l'invalide sourd, en le payant, bien entendu. + +--Je paierai le invalide sourd. + +L'Anglais renfonça son crayon dans son album, et son album dans sa +poche; puis, sortant de la maison de Salustre, il fit semblant de +s'arrêter devant un mur pour lire les inscriptions à la sanguine qui y +sont tracées. Pendant ce temps, le lazzarone courait au corps-de-garde +et en ramenait un invalide aveugle, conduit par un caniche noir. +L'Anglais donna deux carlins à l'invalide sourd et le renvoya. + +L'Anglais voulait rentrer à l'instant même dans la maison du poète +pour continuer son dessin; mais le lazzarone obtint de lui que, pour +dérouter les soupçons, il ferait un petit détour. L'invalide aveugle +marcha devant, et l'on continua la visite. + +Le chien de l'invalide connaissait son Pompéia sur le bout de la +patte; c'était un gaillard qui en savait, en antiquités, plus que +beaucoup de membres des inscriptions et belles-lettres. Il conduisit +donc notre voyageur de la boutique du forgeron à la maison de +Fortunata, et de la maison de Fortunata au four public. + +Ceux qui ont vu Pompéia savent que ce four public porte une singulière +enseigne, modelée en terre cuite, peinte en vermillon, et au dessous +de laquelle sont écrits ces trois mots: _Hic habitat Felicitas_. + +--Oh! oh! dit l'Anglais, les maisons être numérotées à Pompéia! Voilà +le no. 1. Puis il ajouta tout bas au lazzarone: Moi vouloir peindre le +no. 1 pour faire rire un peu milady. + +--Faites, dit le lazzarone; pendant ce temps j'amuserai le invalide. + +Et le lazzarone alla causer avec l'invalide tandis que l'Anglais +faisait son croquis. + +Le croquis fut fait en quelques minutes. + +--Moi très content, dit l'Anglais; mais moi vouloir retourner à la +maison du poète. + +--Castor! dit l'invalide à son chien; Castor, à la maison du poète! + +Et Castor revint sur ses pas et entra tout droit chez Salustre. + +Le lazzarone se remit à causer avec l'invalide, et l'Anglais acheva +son dessin. + +--Oh! moi très content, très content! dit l'Anglais; mais moi vouloir +en faire d'autres. + +--Alors continuons, dit le lazzarone. + +Comme on le comprend bien, l'occasion ne manqua pas à l'Anglais +d'augmenter sa collection de drôleries; les anciens avaient à cet +endroit l'imagination fort vagabonde. En moins de deux heures, il se +trouva avoir un album fort respectable. + +Sur ces entrefaites, on arriva à une fouille: c'était, à ce qu'il +paraissait, la maison d'un fort riche particulier, car on en tirait +une multitude de statuettes, de bronzes, de curiosités plus précieuses +les unes que autres, que l'on portait aussitôt dans une maison à côté. +L'Anglais entra dans ce musée improvisé et s'arrêta devant une petite +statue de satyre haute de six pouces, et qui avait toutes les qualités +nécessaires pour attirer son attention. + +--Oh! dit l'Anglais, moi vouloir acheter cette petite statue. + +--Le roi de Naples pas vouloir la vendre, répondit le lazzarone. + +--Moi je paierai ce qu'on voudra, pour faire rire un peu milady. + +--Je vous dis qu'elle n'est point à vendre. + +--Moi la paierai le double, le triple, le quadruple. + +--Pardon, excellence, dit le lazzarone en changeant de ton, je vous ai +déjà donné deux conseils, vous vous en êtes bien trouvé; voulez-vous +que je vous en donne un troisième? Eh bien! n'achetez point la statue, +volez-la. + +--Oh! toi avoir raison. Avec cela, nous avoir l'invalide aveugle. Oh! +oh! oh! ce être très original. + +--Oui; mais avoir Castor, qui a deux bons yeux et seize bonnes dents, +et qui, si vous y touchez seulement du bout du doigt, vous sautera à +la gorge. + +--Moi, donner une boulette à Castor. + +--Faites mieux: prenez un invalide boiteux. Comme vous avez à peu +près tout vu, vous mettrez la statuette dans votre poche et nous nous +sauverons. Il criera; mais nous aurons des jambes, et il n'en aura +pas. + +--Oh! s'écria l'Anglais, encore plus émerveillé du troisième conseil +que du second, moi bien vouloir le invalide boiteux; voilà trois +piastres pour toi avoir trouvé le invalide boiteux. + +Et pour ne point donner de soupçons à l'invalide aveugle et surtout à +Castor, l'Anglais sortit et fit semblant de regarder une fontaine en +coquillages d'un rococo mirobolant, tandis que le lazzarone était allé +chercher le nouveau guide. + +Un quart d'heure après il revint accompagné d'un invalide qui avait +deux jambes de bois; il savait que l'Anglais ne marchanderait pas, et +il ramenait ce qu'il avait trouvé de mieux dans ce genre. + +On donna trois carlins à l'invalide aveugle, deux pour lui, un pour +Castor, et on les renvoya tous les deux. + +Il ne restait à voir que les théâtres, le Forum nundiarium et le +temple d'Isis; l'Anglais et le lazzarone visitèrent ces trois +antiquités avec la vénération convenable; puis l'Anglais, du ton le +plus dégagé qu'il put prendre, demanda à voir encore une fois +le produit des fouilles de la maison qu'on venait de découvrir; +l'invalide, sans défiance aucune, ramena l'Anglais au petit musée. + +Tous trois entrèrent dans la chambre où les curiosités étaient étalées +sur des planches clouées contre la muraille. + +Tandis que l'Anglais allait, tournait, virait, revenant sans avoir +l'air d'y toucher, à sa statuette, le lazzarone s'amusait à tendre, à +la hauteur de deux pieds, une corde devant la porte. Quand la corde +fut bien assurée il fit signe à l'Anglais, l'Anglais mit la statuette +dans sa poche, et, pendant que l'invalide ébahi le regardait faire, il +sauta par dessus la corde, et, précédé par le lazzarone, il se sauva +à toutes jambes par la porte de Stabie, se trouva sur la route de +Salerne, rencontra un corricolo qui retournait à Naples, sauta dedans +et rejoignit sa calèche, qui l'attendait à la via del Sepolcri. Deux +heures après avoir quitté Pompéia il était à Torre del Greco, et une +heure après avoir quitté Torre del Greco il était à Naples. + +Quant à l'invalide, il avait d'abord essayé d'enjamber par dessus la +corde, mais le lazzarone avait établi sa barrière à une hauteur qui +ne permettait à aucune jambe de bois de la franchir: l'invalide avait +alors tenté de la dénouer; mais le lazzarone avait été pêcheur dans +ses moments perdus, et savait faire ce fameux noeud à la marinière +qui n'est autre chose que le noeud gordien. Enfin l'invalide, à +l'exemple d'Alexandre-le-Grand, avait voulu couper ce qu'il ne pouvait +dénouer, et avait tiré son sabre; mais son sabre, qui n'avait jamais +coupé que très peu, ne coupait plus du tout: de sorte que l'Anglais +était à moitié chemin de Resina, que l'invalide en était encore à +essayer de scier sa corde. + +Le même soir l'Anglais s'embarqua sur le bateau à vapeur _the King +George_, et le lazzarone se perdait dans la foule de ses compagnons. + +L'Anglais avait fait les trois choses les plus expressément défendues +à Naples: il avait dit du mal du roi, il avait copié des fresques, il +avait volé une statue; et tout cela, non pas grâce à son argent, son +argent ne lui servit de rien pour ces trois choses, mais grâce à +l'imaginative d'un lazzarone. + +Mais, pensera-t-on, parmi ces choses, il y en a une qui n'est ni plus +ni moins qu'un vol. Je répondrai que le lazzarone est essentiellement +voleur; c'est-à-dire que le lazzarone a ses idées à lui sur la +propriété, ce qui l'empêche d'adopter à cet endroit les idées des +autres. Le lazzarone n'est pas voleur, il est conquérant; il ne dérobe +pas, il prend. Le lazzarone a beaucoup du Spartiate: pour lui la +soustraction est une vertu, pourvu que la soustraction se fasse avec +adresse. Il n'y a de voleurs, à ses yeux, que ceux qui se laissent +prendre. Aussi, afin de n'être pas pris, le lazzarone s'associe +parfois arec le sbire. + +Le sbire n'est souvent lui-même qu'un lazzarone armé par la loi. Le +sbire a un aspect formidable; il porte une carabine, une paire de +pistolets et un sabre. Le sbire est chargé de faire la police +de seconde main: il veille sur la sécurité publique entre deux +patrouilles. En cas d'association, aussitôt que la patrouille est +passée, le sbire met une pierre sur une borne pour indiquer au +lazzarone qu'il peut voler en toute sûreté. + +Quand le lazzarone a volé, le sbire parait. + +Alors le sbire et le lazzarone partagent en frères. + +Seulement, en ce cas, il arrive parfois aussi que le sbire vole le +lazzarone ou que le lazzarone escroque le sbire: notre pauvre monde va +tellement de mal en pis, qu'on ne peut plus compter sur la conscience, +même des fripons. + +Le gouvernement sait cela, et il essaie d'y remédier en changeant les +sbires de quartier; alors ce sont de nouvelles associations à faire, +de nouvelles compagnies d'assurance mutuelle à organiser. + +Le sbire se met en embuscade dans la rue de Chiaja, de Toledo ou de +Forcella, et, quand il veut, il est sûr, dès le soir de la première +journée, d'avoir déjà établi des relations commerciales qui le +dédommagent de celles qu'il vient d'être forcé de rompre. + +Comme le lazzarone n'a pas de poches, on le trouve éternellement la +main dans la poche des autres. + +Le lazzarone ne tarde donc jamais à être pris en flagrant délit par le +sbire; alors le marché s'établit. + +Le sbire, généreux comme Orosmane, propose une rançon. + +Le lazzarone, fidèle à sa parole comme Lusignan, dégage sa parole au +bout de dix minutes, d'une demi-heure, d'une heure au plus tard. + +Parfois cependant, comme je l'ai dit, le sbire abuse de sa puissance +ou le lazzarone de son adresse. + +Un jour, en passant dans la rue de Tolède, j'ai vu arrêter un sbire. +Comme le chasseur de La Fontaine, il avait été insatiable, et il était +puni par où il avait péché. + +Voici ce qui était arrivé: + +Un sbire avait pris un lazzarone en flagrant délit. + +--Qu'as-tu volé à ce monsieur en noir qui vient de passer? demanda le +sbire. + +--Rien, absolument rien, excellence, répondit le lazzarone (le +lazzarone appelle le sbire excellence). + +--Je t'ai vu la main dans sa poche. + +--Sa poche était vide. + +--Comment! pas un mouchoir, pas une tabatière, pas une bourse? + +--C'était un savant, excellence. + +--Pourquoi t'adresses-tu à ces sortes de gens + +--Je l'ai reconnu trop tard. + +--Allons, suis-moi à la police. + +--Comment! mais puisque je n'ai rien volé, excellence. + +--C'est justement pour cela, imbécile. Si tu avais volé quelque chose, +on s'arrangerait. + +--Eh bien! c'est partie remise, voilà tout; je ne serai pas toujours +si malheureux. + +--Me promets-tu, d'ici à une demi-heure, de me dédommager? + +--Je vous le promets, excellence. + +--Comment cela? + +--Ce qu'il y a dans la poche du premier passant sera pour vous. + +--Soit, mais je choisirai l'individu; je ne me soucie pas que tu +ailles encore faire quelque bêtise pareille à l'autre. + +--Vous choisirez. + +Le sbire s'appuie majestueusement contre une borne; le lazzarone se +couche paresseusement à ses pieds. + +Un abbé, un avocat, un poète, passent successivement sans que le sbire +bouge. Un jeune officier, leste, pimpant, paré d'un charmant uniforme, +paraît à son tour; le sbire donne le signal. + +Le lazzarone se lève et suit l'officier; tous deux disparaissent à +l'angle de la première rue. Un instant après, le lazzarone revient +tenant sa rançon à la main. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demande le sbire. + +--Un mouchoir, répond le lazzarone. + +--Voilà tout? + +--Comment, voilà tout? c'est de la batiste! + +--Est-ce qu'il n'en avait qu'un seul[1]? + +--Un seul dans cette poche-là. + +--Et dans l'autre? + +--Dans l'autre il avait son foulard. + +--Pourquoi ne l'as-tu pas apporté? + +--Celui-là, je le garde pour moi, excellence. + +--Comment, pour toi? + +--Oui. N'est-il pas convenu que nous partageons? + +--Eh bien? + +--Eh bien! chacun sa poche. + +--J'ai droit à tout. + +--A la moitié, excellence. + +--Je veux le foulard. + +--Mais, excellence... + +--Je veux le foulard! + +--C'est une injustice. + +--Ah! tu dis du mal des employés du gouvernement. En prison, drôle! en +prison! + +--Vous aurez le foulard, excellence. + +--Je veux celui de l'officier. + +--Vous aurez celui de l'officier. + +--Où le retrouveras-tu! + +--Il était allé chez sa maîtresse, rue de Foria; je vais l'attendre à +la porte. + +Le lazzarone remonte la rue, disparaît, et va s'embusquer dans une +grande porte de la rue de Foria. + +Au bout d'un instant, le jeune officier sort; il n'a pas fait dix pas +qu'il fouille à sa poche et s'aperçoit qu'elle est vide. + +--Pardon, excellence, dit le lazzarone, vous cherchez quelque chose? + +--J'ai perdu un mouchoir de batiste. + +--Votre excellence ne l'a pas perdu, on le lui a volé. + +--Et quel est le brigand?... + +--Qu'est-ce que votre excellence me donnera si je lui trouve son +voleur? + +--Je te donnerai une piastre! + +--J'en veux deux. + +--Va pour deux piastres. Eh bien! que fais-tu? + +--Je vous vole votre foulard? + +--Pour me faire retrouver mon mouchoir? + +--Oui. + +--Et où seront-ils tous les deux? + +--Dans la même poche. Celui à qui je donnerai votre foulard est celui +à qui j'ai déjà donné votre mouchoir. + +L'officier suit le lazzarone; le lazzarone remet le foulard au sbire, +le sbire fourre le foulard dans sa poche. Le lazzarone, rendu à la +liberté, s'esquive. Derrière le lazzarone vient l'officier. L'officier +met la main sur le collet du sbire, le sbire tombe à genoux. Comme le +sbire de cette espèce a été lazzarone avant d'être sbire, il comprend +tout: c'est lui qui est le volé. Il a voulu jouer son associé, il +a été joué par lui. Tous autres qu'un lazzarone et un sbire se +brouilleraient en pareille circonstance: mais le lazzarone et le sbire +ne se brouillent pas pour si peu de chose: c'est à l'oeuvre qu'on +reconnaît l'ouvrier. Le lazzarone et le sbire se sont reconnus pour +deux ouvriers de première force; ils ont pu s'apprécier l'un l'autre. +Gare aux poches! ce sera désormais entre eux à la vie et à la mort. + + +Note: + +[1] A Naples, on a toujours deux mouchoirs dans sa poche: un mouchoir +de batiste pour s'essuyer, un mouchoir de soie pour se moucher; il y a +même des élégants qui en ont un troisième avec lequel ils époussettent +leurs bottes, pour faire croire qu'ils sont venus en voiture. + + + + +XI + +Le roi Nasone. + + +Je ne sais pas si les lazzaroni, ennuyés de leur liberté, demandèrent +jamais un roi comme les grenouilles de la fable, mais ce que je sais, +c'est qu'un jour Dieu leur envoya un. + +Celui-là n'était ni un baliveau ni une grue: c'était un renard, et un +des plus fins que la race royale ait jamais produits. Ce roi eut trois +noms: Dieu le nomma Ferdinand IV, le congrès le nomma Ferdinand 1er, +et les lazzaroni le nommèrent le roi Nasone. + +Dieu et le congrès eurent tort: un seul de ses trois noms lui resta: +c'est celui qui lui a été donné par les lazzaroni. + +L'histoire, à la vérité, lui a conservé indifféremment les deux +autres, ce qui n'a pas contribué à la rendre plus claire: mais qui +est-ce qui lit l'histoire, si ce n'est les historiens lorsqu'ils +corrigent leurs épreuves! + +A Naples, personne ne connaît donc ni Ferdinand 1er ni Ferdinand IV; +mais, en revanche, tout le monde connaît le roi Nasone. + +Chaque peuple a eu son roi qui a résumé l'esprit de la nation. Les +Écossais ont eu Robert-Bruce, les Anglais ont eu Henri VIII, les +Allemands ont eu Maximilien, les Français ont eu Henri IV, les +Espagnols ont eu Charles V, les Napolitains ont eu _Nasone_ [1]. + +Le roi Nasone était l'homme le plus fin, le plus fort, le plus adroit, +le plus insouciant, le plus indévot, le plus superstitieux de son +royaume, ce qui n'est pas peu dire. Moitié Italien, moitié Français, +moitié Espagnol, jamais il n'a su un mot d'espagnol, de français ni +d'italien; le roi Nasone n'a jamais su qu'une langue, c'était le +patois du môle. + +Il a eu pour enfans le roi François, le prince de Salerne, la reine +Marie-Amélie, c'est-à-dire un des hommes les plus savans, un des +princes les meilleurs, une des femmes les plus admirablement saintes +qui aient jamais existé. + +Le roi Nasone monta sur le trône à six ans, comme Louis XIV, et mourut +presque aussi vieux que lui. Il régna de 1759 à 1825, c'est-à-dire 66 +ans y compris sa minorité. Tout ce qui s'accomplit de grand en Europe +dans la dernière moitié du siècle passé et dans le premier quart du +siècle présent s'accomplit sous ses yeux. Napoléon tout entier passa +dans son règne. Il le vit naître et grandir, il le vit décroître et +tomber. Il se trouva mêlé à ce drame gigantesque qui bouleversa le +monde de Lisbonne à Moscou, et de Paris au Caire. + +Le roi Nasone n'avait reçu aucune éducation; il avait eu pour +gouverneur le prince de San-Miandro, qui, n'ayant jamais rien su, +n'avait pas jugé nécessaire que son élève en apprît plus que lui. +En échange, le roi faisait des armes comme Saint-Georges, montait à +cheval comme Rocca Romana, et tirait un coup de fusil comme Charles X. +Mais d'arts, mais de sciences, mais de politique, il n'en fut pas un +seul instant question dans le programme de l'éducation royale. + +Aussi de sa vie le roi Nasone n'ouvrit-il un livre ou ne lut-il un +mémoire. Quand il fut majeur, il laissa régner son ministre, quand +il fut marié, il laissa régner sa femme. Il ne pouvait se dispenser +d'assister aux conseils d'État, mais il avait défendu qu'il y parût un +seul encrier, de peur que sa vue n'entraînât à des écritures. Restait +son seing, qu'il ne pouvait se dispenser de donner au moins une fois +par jour. Napoléon, dans le même cas, avait réduit le sien à cinq +lettres d'abord, à trois ensuite, puis enfin à une seule. Le roi +Nasone fit mieux, il eut une griffe. + +Aussi passait-il le meilleur de son temps à chasser à Caserte ou à +pêcher au Fusaro; puis la chasse finie ou la pêche terminée, le roi se +faisait cabaretier, la reine se faisait cabaretière, les courtisans se +faisaient garçons de cabaret, et l'on détaillait au dessous du cours +des comestibles ordinaires, les produits de la chasse ou de la pêche, +le tout avec l'accompagnement de disputes et de jurons qu'on aurait pu +rencontrer dans une halle ordinaire. Cela était un des grands plaisirs +du roi Nasone. + +Le roi Nasone savait de qui tenir son amour pour la chasse. Son père, +le roi Charles III, avait fait bâtir le château de Capo-di-monti par +la seule raison qu'il y avait sur cette colline, au mois d'août, +un abondant passage de becfigues. Malheureusement, en jetant les +fondations de cette villa, on s'était aperçu qu'au dessous des +fondations s'étendaient de vastes carrières d'où, depuis dix mille +ans, Naples tirait sa pierre. On y ensevelit trois millions dans des +constructions souterraines; après quoi on s'aperçut qu'il ne manquait +qu'une chose pour se rendre au château, c'était un chemin. On comprend +que si Charles III, comme son fils, avait eu le goût du commerce et +avait vendu ses becfigues, il eût, selon toute probabilité, en les +vendant au prix ordinaire, perdu quelque chose, comme un millier de +francs sur chacun d'eux. + +Le contre-coup de la révolution française vint troubler le roi Nasone +au milieu de ses plaisirs. Un jour il lui prit envie de chasser à +l'homme au lieu de chasser au daim ou au sanglier; il lâcha sa meute +sur la piste des républicains et vint les attaquer aux environs de +Rome. Malheureusement le Français est un animal qui revient sur le +chasseur. Le roi Nasone le vit revenir et fut obligé d'abandonner la +place et de gouverner au plus vite sur Naples; encore fallut-il qu'il +changeât de costume avec le duc d'Ascoli, son écuyer. Il prit la +gauche, ordonna au duc de le tutoyer, et le servit tout le long de la +route comme si le duc d'Ascoli eût été Ferdinand et qu'il eût été le +duc d'Ascoli. + +Plus tard, un des grands plaisirs du roi était de raconter cette +anecdote. L'idée que le duc d'Ascoli aurait pu être pendu à la place +du roi mettait la cour en fort belle humeur. + +Arrivé à Naples sans accident, le roi jugea qu'il n'était point +prudent à lui de s'arrêter là; il s'adressa à son bon ami Nelson, lui +demanda un vaisseau, monta dessus avec la reine, son ministre Acton +et la belle Emma Lyonna, à laquelle nous reviendrons bientôt; mais +un vent contraire s'éleva: le vaisseau ne put sortir du golfe et fut +forcé de revenir jeter l'ancre à une centaine de pas de la terre. +Alors, ministres, magistrats, officiers, accoururent pour supplier le +roi de revenir à Naples; mais le roi tint bon pour la Sicile et envoya +promener officiers, magistrats et ministres, marmottant sans cesse ses +meilleures prières pour que le vent changeât de direction. Au premier +souffle qui vint du nord, on leva l'ancre et on s'éloigna à pleines +voiles. + +Mais la satisfaction du roi ne fut point de longue durée. A peine +la flottille avait-elle gagné la haute mer qu'une tempête terrible +s'éleva; en même temps le jeune prince Alberto tomba malade. Le roi +avait pris pour capitaine de son vaisseau l'amiral Nelson, qui passait +à cette époque pour le premier marin du monde, et cependant, comme si +Dieu eût poursuivi le roi en personne, le mât de misaine et la grande +vergue de son bâtiment furent brisés, tandis qu'il voyait à cent pas +de lui la frégate de l'amiral Carracciolo, sur laquelle il avait +refusé de monter, se fiant plus à son allié qu'à son sujet, s'avancer +au milieu de la tempête, calme et comme si elle commandait aux vents. +Plusieurs fois le roi héla ce bâtiment, qui, pareil à celui du +_Corsaire rouge_, semblait un navire enchanté, pour s'informer s'il ne +pourrait point passer à son bord; mais quoiqu'à chaque signal du +roi l'amiral lui-même se fût mis en mer dans une chaloupe et se fût +approché du vaisseau royal pour recevoir les ordres de Sa Majesté, le +péril du transport était trop grand pour que Carraciolo osât en courir +la responsabilité. Cependant à chaque heure le danger augmentait. +Enfin on arriva en vue de Palerme, mais le voisinage de la terre +augmentait encore le danger: si habile marin que fût Nelson, il en +savait moins pour entrer dans le port par un gros temps que le dernier +pilote côtier. Il fit donc un signal pour demander s'il se trouvait +sur la flottille un homme plus familiarisé que lui avec ces parages. +Aussitôt une barque montée par un officier se détacha d'un des +bâtimens, emportée par le vent comme une feuille, et s'approcha +du vaisseau royal. Lorsqu'elle fut à portée, on jeta une corde, +l'officier la saisit, on le hissa à bord: c'était le capitaine +Giovanni Beausan, élève et ami de Carracciolo; il répondit de tout. +Nelson lui remit le commandement: une heure après on entrait dans le +port de Palerme, et le même soir on débarquait a Castello-à-Mare. + +Le lendemain, au point du jour, le roi chassait à son château de la +Favorite, avec autant de plaisir et d'entrain que s'il n'eût pas perdu +la moitié de son royaume. + +Pendant ce temps Championnet prenait Naples, et un beau matin le roi +Nasone apprit que le monde libéral comptait une république de plus. +C'était la république parthénopéenne. + +Sa colère fut grande; il ne comprenait pas que ses sujets, abandonnés +par lui, ne lui eussent pas gardé plus exactement leur serment de +fidélité; c'était fort triste: le patrimoine de Charles III était +diminué de moitié; le roi des Deux-Siciles n'en avait plus qu'une. +Noblesse et bourgeoisie avaient embrassé avec ardeur la cause de la +révolution; il ne restait plus au roi Nasone que ses bons lazzaroni. + +Le roi Nasone s'en rapporta à Dieu et à saint Janvier de changer le +coeur de ses sujets, fit voeu d'élever une église sur le modèle de +Saint-Pierre s'il rentrait jamais dans sa bonne ville de Naples, et +continua de chasser. + +Il est vrai que, comme nous l'avons dit, le roi Nasone était un +merveilleux tireur. Quoiqu'il ne chassât jamais qu'à balles franches, +il était sûr de ne toucher l'animal qu'au défaut de l'épaule; et, sur +ce point, Bas-de-Cuir aurait pu prendre de ses leçons. Mais le curieux +de la chose, c'est qu'il exigeait que les chasseurs de sa suite en +fissent autant que lui, sinon il entrait dans des colères toujours +fort préjudiciables au coupable. + +Un jour qu'on avait chassé toute la journée dans la forêt de Fienzza, +et que les chasseurs faisaient cercle autour d'un double rang de +sangliers abattus, le roi avisa un des cadavres frappés au ventre. +Aussitôt le rouge lui monta à la figure, et se retournant vers sa +suite:--_Che è il porco che a fatto un tal colpo_? s'écria-t-il, ce +qui voulait dire en toutes lettres: Quel est le porc qui a fait un +pareil coup? + +--C'est moi, sire, répondit le prince de San-Cataldo. Faut-il me +pendre pour cela? + +--Non, dit le roi, mais il faut rester chez vous. + +Et désormais le prince de San-Cataldo ne fut plus invité aux chasses +royales. + +Un des crimes qui avaient le privilège d'exciter à un degré presque +égal la colère de Sa Majesté, était de se présenter devant elle avec +des favoris longs et des cheveux courts. Tout homme dont le menton +n'était point rasé, dont le crâne n'était point poudré à blanc, et +dont la nuque n'était point ornée d'une queue plus ou moins longue, +était pour le roi Nasone un jacobin à pendre. Un jour, le jeune prince +Peppino Ruffo, qui avait tout perdu au service du prince, qui avait +abandonné famille et patrie pour le suivre, eut l'imprudence de se +présenter devant lui sans poudre et avec une paire de ces beaux +favoris napolitains que vous savez. Le roi ne fit qu'un bond de son +fauteuil à lui, et le saisissant à pleines mains par la barbe:--Ah! +brigand! ah! jacobin! ah! septembriseur! s'écria-t-il. Mais tu sors +donc d'un club, que tu oses te présenter ainsi devant moi? + +--Non, sire, répondit le jeune homme, je sors d'une prison où j'ai été +jeté il y a trois mois, comme trop fidèle sujet de Votre Majesté. + +Cette raison, si péremptoire qu'elle fût, ne calma pas entièrement le +roi, qui garda rancune au pauvre Peppino Ruffo, même après qu'il eut +rasé ses favoris, poudré ses cheveux, pris une queue postiche et +substitué une culotte courte à ses pantalons. + +Il n'y avait par toute la Sicile qu'un homme qui fût aussi colère que +le roi: c'était le président Cardillo, qui, n'ayant pas un seul cheveu +sur la tête et pas un seul poil au menton, était entré tout d'abord +dans les faveurs de son souverain, grâce à la majestueuse perruque +dont son front était orné. Aussi, malgré son caractère emporté, le roi +l'avait-il pris en amitié grande, malgré sa haine pour les gens de +robe. Il le désignait quelquefois pour faire sa partie reversi. Alors +c'était un spectacle donné à la galerie. Quand il jouait avec tout +autre qu'avec le roi, le président lâchait la bride à sa colère, +foudroyait son partner de gros mots, faisait voler les jetons, les +fiches, les cartes, l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il +avait l'honneur de jouer avec le roi, le pauvre président avait +les menottes, et il lui fallait ronger son frein. Il prenait bien +toujours, dans une intention parfaitement claire, chandeliers, argent, +cartes, fiches et jetons; mais tout à coup le roi, qui ne le perdait +pas de vue, le regardait ou lui adressait un question; alors le +président souriait agréablement, reposait sur la table la chose +quelconque qu'il tenait à la main et se contentait d'arracher les +boutons de son habit, qu'on retrouvait le lendemain semés sur le +parquet. Un jour cependant que le roi avait poussé le pauvre président +plus loin qu'à l'ordinaire, et que cette plaisanterie lui avait fait +négliger son jeu, le prince s'aperçut qu'un as dont il aurait pu se +défaire lui était resté. + +--Ah! mon Dieu! que je suis bête! s'écria le prince, j'aurais pu +donner mon as, et je ne l'ai pas fait. + +--Eh bien! je suis plus bête encore que votre Majesté, s'écria le +président, car j'aurais pu donner le quinola et il m'est resté dans +les mains. + +Le prince, au lieu de se fâcher, éclata de rire; la réponse lui +rappelant probablement l'urbanité de ses bons lazzaroni. + +Il faut tout dire aussi: le président Cardillo était, comme Nemrod, +un grand chasseur devant Dieu, et avait de magnifiques chasses, des +chasses royales auxquelles il invitait son roi et auxquelles son roi +lui faisait l'honneur d'assister. C'était dans son magnifique fief +d'Ilice que se passait la chose; et comme au milieu de la propriété +s'élevait un château digne d'elle, Sa Majesté daignait, la veille des +chasses, arriver, souper et coucher dans ce château, où elle demeurait +quelquefois deux ou trois jours de suite. Un soir on y arriva comme +d'habitude avec l'intention de chasser le lendemain. Quand il +s'agissait de chasser, le roi ne dormait pas. Aussi, après s'être +tourné et retourné toute la nuit dans son lit, se leva-t-il au point +du jour, et, allumant son bougeoir, se dirigea-t-il en chemise vers la +chambre du seigneur suzerain. La clé était à la porte; Ferdinand eut +envie de voir quelle mine un président avait dans son lit. Il tourna +la clé et entra dans sa chambre. Dieu servait le roi à sa guise. + +Le président, sans perruque et en chemise, était assis au milieu de la +chambre. Le roi alla droit à lui. Tandis que, surpris à l'improviste, +le pauvre président demeurait sans bouger, le roi lui mit le bougeoir +sous le nez pour bien voir la figure qu'il faisait, puis il commença à +faire le tour de la statue et du piédestal avec une gravité admirable, +tandis que la tête seule du président, mobile comme celle d'un magot +de la Chine, l'accompagnait par un mouvement de rotation +centrale, égal au mouvement circulaire. Enfin les deux astres qui +accomplissaient leur périple, se retrouvèrent en face l'un de l'autre. +Et, comme le roi continuait de garder le silence: + +--Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid, le fait +n'étant pas prévu par les lois de l'étiquette, faut-il que je me lève +ou faut-il que je reste? + +--Reste, reste, dit le roi, mais ne nous fais pas attendre; voilà +quatre heures qui sonnent. + +Et il sortit de la chambre aussi gravement qu'il y était entré. + +Bientôt l'honneur que le roi faisait au président Cardillo en allant +ainsi chasser chez lui éveilla l'ambition des courtisans; il n'y eut +pas jusqu'aux abbesses des premiers couvens de Palerme qui, peuplant +leurs parcs de chevreuils, de daims et de sangliers, ne fissent +inviter le roi à venir donner aux pauvres recluses dont elles +dirigeaient les âmes la distraction d'une chasse. On comprend que Sa +Majesté se garda bien de refuser de pareilles invitations. Le roi +était quelque peu galant; il oublia presque sa colonie de San-Lucio. +Cette colonie de San-Lucio était cependant quelque chose de fort +agréable. C'était un charmant village, situé à trois ou quatre +lieues de Naples, appartenant corps et biens au roi; les âmes seules +appartenaient à Dieu, ce qui n'empêchait pas le diable d'en avoir sa +part. San-Lucio était, moins le turban et le lacet, devenu le sérail +du sultan Nasone. Comme le shah de Perse, il aurait pu une fois faire +part à ses amis et connaissances de quatre-vingts naissances dans le +même mois. + +Aussi la population de San-Lucio a-t-elle encore aujourd'hui des +privilèges que n'a aucun autre village du royaume des Deux-Siciles: +ses habitans ne paient pas de contributions et échappent à la loi du +recrutement. En outre, chacun, quel que soit son âge ou son sexe, a +la prétention d'être quelque peu parent du roi actuel. Seulement, les +plus âgés l'appellent mon neveu, et les plus jeunes mon cousin. + +Le roi Nasone en était donc là en Sicile, chassant tous les jours soit +dans ses forêts à lui, soit dans celles du président, soit dans les +parcs des abbesses, faisant tous les soirs sa partie d'ombre, de +whist ou de reversi, et ne regrettant au monde que son château de +Capo-di-Monti, où il y avait tant de becfigues; son lac de Fusaro, où +il y avait tant de poissons; et sa place du Môle, où il y avait tant +de lazzaroni, lorsqu'un jour un homme de cinquante à cinquante-cinq +ans environ se présenta pour lui demander l'autorisation de +reconquérir son royaume: cet homme, c'était le cardinal Ruffo. + +Fabrizio Ruffo était né d'une famille noble, mais peu considérable. +Seulement, comme il avait le génie de l'intrigue développé à un point +fort remarquable, il avait fait, grâce au pape Pie VI, dont il +était devenu le favori, un assez beau chemin dans la carrière de la +prélature, et il avait été nommé à un haut emploi dans la chambre +pontificale. Arrivé là, il eut l'adresse de faire sa fortune en trois +ans et la maladresse de laisser voir qu'il l'avait faite. Il en +résulta que son faste ayant fait scandale, Pie VI fut forcé de lui +demander sa démission. Ruffo la lui donne, vint à Naples, et obtint +l'intendance du château de Caserie. Il y servait de son mieux le roi +Nasone dans les plaisirs que Sa Majesté allait chercher dans sa villa, +lorsque Sa Majesté se réfugia en Sicile. Le cardinal Ruffo l'y suivit. + +Là, tandis que le roi chassait le jour et jouait le soir, Ruffo rêvait +de reconquérir le royaume. La face des choses changeait en Italie, les +défaites succédaient aux défaites; Bonaparte semblait avoir transporté +de l'autre côté de la Méditerranée la statue de la Victoire. Les +ennemis que le directoire avait à combattre croissaient chaque jour. +La flotte turque et la flotte russe combinées avaient repris quelques +unes des îles louiennes, assiégeaient Corfou et annonçaient hautement +que, dès qu'elles se seraient rendues maîtresses de ce point +important, elles feraient voile vers les côtes de l'Italie. L'escadre +anglaise n'attendait qu'un signal pour se réunir à elles. Fabrizio +Ruffo espérait donc qu'en mettant le feu aux Calabres, ce feu, comme +une traînée de poudre, gagnerait rapidement Naples et embraserait la +capitale. Il vint donc, comme nous l'avons dit, trouver le roi. + +Le roi, à qui il ne demandait ni hommes ni argent, mais seulement son +autorisation et ses pleins pouvoirs, donna tout ce que le cardinal +demandait; après quoi, roi et cardinal échangèrent leur bénédiction. +Le cardinal partit pour les montagnes de la Calabre, et le roi pour la +forêt de Fienzza. + +Deux mois à peu près s'écoulèrent. Pendant ces deux mois, le roi, tout +en chassant à la Favorite, à Montréal ou a Nice, avait vu passer une +foule de vaisseaux russes, turcs et anglais se dirigeant vers sa +capitale. Un soir même, en rentrant, il avait appris que Nelson avait +quitté Palerme pour prendre le commandement général de la flotte. +Enfin, un matin, il reçut un courrier qui lui annonça que le cardinal +Ruffo venait d'entrer à Naples, que la république parthénopéenne, qui +était venue avec Championnet, s'en était allée avec Macdonald, et que +les républicains avaient obtenu une capitulation en vertu de laquelle +ils rendaient les forts, mais qui leur accordait en échange vie +et bagages saufs. Cette capitulation était signée de Foote pour +l'Angleterre, de Keraudy pour la Russie, de Boncieu pour la Porte, et +de Ruffo pour le roi. + +Tout au contraire de ce à quoi l'on s'attendait, Sa Majesté entra dans +une grande colère; ou lui avait reconquis son royaume, ce qui était +fort agréable, mais on avait traité avec des rebelles, ce qui lui +paraissait fort humiliant. Nasone était petit-fils de Louis XIV, et il +y avait en lui, tout populaire qu'il était, beaucoup de l'orgueil et +de l'omnipotence du grand roi. + +Il s'agissait donc de sauver l'honneur royal en déchirant la +capitulation [2]. + +Cependant on craignait une chose: il y avait à cette heure à Naples +un homme qui était plus roi que le roi lui-même; cet homme, c'était +Nelson. Or, Nelson était arrivé à l'âge de quarante-un ans sans que +son plus mortel ennemi eût eu d'autre reproche à lui faire qu'une trop +grande intrépidité. Il avait des honneurs autant qu'un vainqueur en +pouvait amasser sur sa tête. La ville de Londres lui avait envoyé une +épée, et le roi l'avait fait chevalier du Bain, baron du Nil et pair +du royaume. Il avait une fortune princière; car le gouvernement lui +faisait mille livres sterling de rente, le roi l'avait doté d'une +pension de cinquante mille francs, et la compagnie des Indes lui avait +fait cadeau de cent mille écus. Il y avait donc à craindre que Nelson, +reconnu jusque alors, non seulement pour brave entre les braves, mais +encore pour loyal entre les loyaux, n'eût le ridicule de tenir à cette +double réputation, et, n'ayant rien fait jusque-là qui portât atteinte +à son courage, ne voulût rien faire qui portât atteinte à son honneur. + +Et pourtant il fallait que la capitulation signée par Foote, de +Keraudy et Bonnieu fut déchirée. On se rappela que c'était une femme +qui avait perdu Adam, et on jeta les yeux sur son amie Emma Lyonna +pour damner Nelson.--Emma Lyonna était une femme perdue de Londres. +Son père, on ne le connaît pas; sa patrie, on l'ignore: on sait +seulement que sa mère était pauvre; on croit qu'elle naquit dans la +principauté de Galles, voilà tout. Un charlatan la rencontra et +lui offrit de prendre part à une spéculation nouvelle: c'était de +représenter la déesse Hygie. Ce charlatan était le docteur Graham, +auteur de la _Mégalanthropogénésie_. Emma Lyonna accepte; elle est +installée dans le cabinet du docteur, à qui elle sert d'explication +vivante. Emma Lyonna était belle, on accourut pour la voir, les +peintres demandèrent à la copier; Hamney, l'un des artistes les plus +populaires de l'Angleterre, la peignit en Vénus, en Cléopâtre, en +Phryné. Dès lors la vogue d'Emma Lyonna fut établie, et la fortune de +Graham fut faite. + +Parmi les jeunes gens qui, depuis l'exposition de la déesse Hygie, +suivaient avec le plus d'assiduité les cours du docteur était un jeune +homme de la maison de Warwick nommé Charles Greville. Du jour où il +avait vu Emma Lyonna, il en était devenu amoureux; il proposa à la +belle statue de quitter le docteur pour lui. Emma Lyonna commençait +à se lasser du poser pour les curieux el pour les peintres. Sa +réputation était faite; un jeune homme de l'aristocratie allait la +mettre à la mode; elle accepta. En trois ans, la fortune de Charles +Greville fut mangée, une place honorable qu'il occupait dans la +diplomatie perdue, et il ne lui resta rien que la femme à laquelle il +devait sa ruine pécuniaire et sa chute sociale. Alors il offrit à Emma +de l'épouser, si grande était la fascination que cette autre Laïs +exerçait sur cet autre Alcibiade. Mais Emma Lyonna était trop bonne +calculatrice pour épouser un homme ruiné; elle avait pris l'habitude +de l'or et des diamans pendant ces trois années, et elle ne voulait +pas la perdre. Sous un prétexta de délicatesse dont le pauvre Charles +Greville fut dupe, elle refusa. Alors une autre idée lui vint. Il +avait à la cour de Naples un oncle riche et puissant, nommé sir +Williams Hamilton. Il était l'héritier du vieillard; il lui avait fait +demander de l'argent et la permission d'épouser Emma Lyonna. L'oncle +avait répondu par un double refus à celte double demande. Charles +Greville connaissait le pouvoir d'Emma Lyonna sur les coeurs: il +envoya sa belle sirène solliciter pour elle et pour lui. + +Il y avait en effet un charme fatal attaché à cette femme. Le +vieillard vit Emma Lyonna et en devint amoureux. Il offrit de faire +à son neveu deux mille cinq cents livres sterling de rente si Emma +Lyonna consentait à l'épouser lui-même. Quinze jours après, Charles +Greville recevait son contrat de rente et Emma Lyonna devenait lady +Hamilton. + +Le scandale fut grand. Toutefois, on ne pouvait refuser de recevoir +la nouvelle mariée dans le monde. Tous les salons lui furent donc +ouverts. La reine Caroline, cette fière princesse d'Autriche, cette +soeur de Marie-Antoinette, plus hautaine qu'elle encore, refusa +complètement de lui parler et affecta de lui tourner le dos chaque +fois que le hasard jeta la reine et l'ambassadrice sur le même chemin. + +Sur ces entrefaites, Nelson vint à Naples: le vainqueur de la +Vera-Cruz, qui devait être celui d'Aboukir et de Trafalgar, subit +l'influence commune et devint amoureux. Nelson pouvait être un +Achille, mais ce n'était ni un Hyacinthe ni un Pâris; il avait perdu +un oeil à Calvi et un bras à la Vera-Cruz. Mais lady Hamilton était +trop habile pour laisser échapper la fortune qui passait à la portée +de sa main. Elle comprit tout de suite l'influence que Nelson +allait prendre sur les événemens et par conséquent sur les hommes. +L'Angleterre, pour Ferdinand et Caroline, était non seulement une +alliée, mais encore une libératrice: Nelson devenait pour eux non +seulement un héros, mais presque un dieu. + +L'amour de Nelson changea tout pour Emma Lyonna. La reine descendit de +son trône et fit la moitié du chemin qui la séparait dé l'aventurière; +Emma Lyonna daigna faire l'autre. Bientôt on ne vit plus l'une sans +l'autre. A la cour, au théâtre, à Chiaja, à Toledo, dans sa voiture +comme dans la loge royale, Emma Lyonna eut sa place de tous les jours, +de toutes les heures, de tous les instans, Emma Lyonna fut la favorite +de Caroline. + +Le jour des désastres arriva: Emma Lyonna, fidèle à l'amitié ou plutôt +à l'ambition, accompagna le roi et la reine en Sicile, traînant +Nelson à sa suite. Le terrible capitaine de la mer était, avec elle, +obéissant et doux comme un enfant. + +Ce fut sur cette femme que Caroline jeta les yeux pour perdre Nelson; +ce lut à ces mains étranges que Dieu remit l'existence des hommes et +le destin des royaumes. + +Emma Lyonna portait une lettre de créance conçue en ces termes: + +«La Providence vous remet le sort de la monarchie napolitaine; je +n'ai pas le temps de vous écrire une lettre détaillée sur le service +immense que nous attendons de vous. Milady, mon ambassadrice et mon +amie, vous exposera ma prière et toute la reconnaissance de votre +affectionnée, CAROLINE.» + +Dans cette lettre était contenu un décret du roi qui portait que +«l'intention du roi n'avait jamais été de traiter avec des sujets +rebelles; qu'en conséquence les capitulations des forts étaient +révoquées; que les partisans de la prétendue république parthénopéenne +étant plus ou moins coupables de lèse-majesté, une junte d'État serait +établie pour les juger, et punirait les plus coupables par la mort, +les autres par la prison et l'exil, tous par la confiscation de leurs +biens.» + +Une autre ordonnance devait faire connaître les volontés ultérieures +de Sa Majesté et la manière dont elles seraient exécutées. A la +rigueur, le roi et la reine pouvaient écrire ces choses, ils n'avaient +rien signé: ils voyaient les événemens accomplis au point de vue de +leur pouvoir et de leur dignité. Mais Nelson, l'homme du peuple; +Nelson, le fils d'un pauvre ministre du village de Burnham-Thorp; +Nelson, dont la parole était engagée par la signature de son +représentant; Nelson, qui, dans tous ces démêlés de peuple à rois, +devait être calme, impartial et froid comme la statue de la Justice; +Nelson, sur lequel l'Europe avait les yeux ouverts, et dont le monde +n'attendait qu'un mot pour le proclamer le défenseur de l'humanité, +comme il était déjà l'élu de la gloire; Nelson, quelle excuse avait-il +et que répondra-t-il à Dieu quand Dieu lui demandera compte de +l'existence de vingt-cinq mille hommes sacrifiés à un fol amour? Le +navire qui portait Emma Lyonna aborda un soir le navire qui portait +Nelson; une heure après, le navire repartait pour Palerme, emportant +pour tout message cette seule réponse: «Tout va bien.» Le lendemain la +capitulation était déchirée. + +Parmi toutes les victimes, il y en avait une qui devait être sacrée +pour Nelson: c'était son collègue l'amiral Carracciolo. Après avoir +conduit le roi en Sicile avec un bonheur qui avait fait envie à celui +qui passait à cette époque pour le premier homme de mer qui existât, +Carracciolo avait demandé la permission de revenir à Naples et l'avait +obtenue. Là il avait pris parti pour les républicains, avait combattu +avec eux, avait traité comme eux, et, comme eux, eût du être sous la +garde de l'honneur de trois grandes nations. + +Carracciolo était parvenu à échapper aux premières recherches, et par +conséquent aux premiers massacres; mais, trahi par un domestique, il +fut pris dans la chambre où il était caché. A peine Nelson eut-il +appris son arrestation qu'il le réclama comme son prisonnier. Une +action grande et généreuse pouvait servir non pas de contre-poids, +mais de palliatif à la trahison de l'amiral anglais; Nelson pouvait +réclamer son collègue pour l'arracher à la junte d'État; on le crut, +on l'applaudit: Nelson réclamait son collègue pour le faire pendre sur +son propre vaisseau! + +Le procès fut court: il commença à neuf heures du matin; à dix heures, +on fit dire à Nelson que la cour venait de décider qu'on accueillerait +les preuves et les témoignages en faveur de l'accusé, décision qui, +dans tous les pays du monde, est un droit et non une faveur. Nelson +répondit que c'était inutile, et la cour passa outre. + +A midi, on vint annoncer à Nelson que l'accusé était condamné à la +prison perpétuelle. + +--Vous vous trompez, dit Nelson au comte de Thun, qui lui annonçait +cette sentence, il a été condamné à la peine de mort. + +La cour gratta le mot _prison_ et écrivit le mot _mort_ à la place. + +A une heure, on vint dire à Nelson que le condamné demandait à être +fusillé au lieu d'être pendu. + +--Il faut que justice ait son cours, répondit Nelson. + +En conséquence, on transporta Carracciolo à bord de la _Minerve_; +c'était le vaisseau sur lequel il combattait de préférence. L'amiral +l'avait constamment soigné comme un père soigne son propre fils; et +cependant, pendant le temps qu'il était resté à bord du vaisseau +anglais, il avait remarqué une foule de ces détails de construction +qui faisaient alors et qui font encore de la marine de la +Grande-Bretagne une des premières marines du monde: ces détails, il +les expliquait à un jeune officier qui avait servi sous lui, et il +en était arrivé à un point important de sa démonstration, lorsque +le greffier s'avança vers lui, le jugement à la main. Carracciolo +s'interrompit, écouta la sentence avec le plus grand calme; puis, la +lecture terminée: + +--Je disais donc... reprit l'amiral, et il continua sa démonstration à +l'endroit même où l'arrêt de mort l'avait interrompu. + +Dix minutes après, le corps de l'amiral se balançait suspendu au bout +d'une vergue. Le soir on coupa la corde, on attacha un boulet de +trente-six aux pieds du cadavre, et on le jeta à la mer. Douze heures +avaient suffi pour rassembler la cour, porter ce jugement, exécuter la +sentence, et faire disparaître jusqu'à la dernière trace du condamné. + +Pendant ce temps, les bons lazzaroni faisaient de leur mieux: ils +attendaient en chantant et en dansant au pied de l'échafaud ou de la +potence les cadavres qui sortaient des mains du bourreau, les jetaient +dans des bûchers; puis, lorsqu'ils étaient cuits selon leur goût, ils +en grignotaient le foie ou le coeur, tandis que les autres, portés par +leur nature à des amusemens plus champêtres, se faisaient des sifflets +avec les os des bras, et des flûtes avec les os des jambes. + +Trois mois de jugemens, d'exécutions et de supplices avaient rétabli +le calme dans la ville de Naples. Le roi et la reine reçurent donc +avis qu'ils pouvaient rentrer dans leur capitale. Pendant ces trois +mois, Nelson et Emma Lyonna ne s'étaient point quittés: ce furent +trois malheureux pour ces tendres amans. + +D'ailleurs, de nouveaux honneurs pleuvaient sur Nelson et +rejaillissaient sur sa maîtresse: le vainqueur d'Aboukir avait été +fait baron du Nil, le lacérateur du traité de Naples fut fait duc de +Bronte. + +Le surlendemain de l'exécution de Carracciolo, on signala une +flottille venant de Sicile; c'était le roi qui revenait prendre +possession de son royaume. Mais le roi ne regardait pas encore le sol +de Naples comme bien affermi; il résolut de stationner quelques jours +dans le port, et de recevoir ses fidèles sujets sur son vaisseau. + +Bientôt le vaisseau fut entouré de barques; c'étaient des ministres +qui apportaient des ordonnances, c'étaient des députés qui venaient +débiter des harangues, c'étaient des courtisans qui venaient mendier +des places. Tous furent reçus avec ce visage souriant et paternel d'un +roi qui rentre dans son royaume. Quelques barques seulement furent +écartées de la cour comme importunes: c'étaient celles qui portaient +quelques ennuyeux solliciteurs venant demander la grâce de leurs +parens condamnés à mort. + +La soirée se passa en fêtes: il y eut illumination et concert sur le +vaisseau royal. + +Or, écoutez que je vous dise l'étrange spectacle qu'éclaira cette +illumination, que je vous raconte l'événement inouï qui troubla ce +concert. + +C'était dans la nuit du 30 juin au 1er juillet: le roi était fatigué +de tout ce bruit, de toutes ces adulations, de toutes ces lâchetés, +car Nasone était homme d'esprit avant tout, et son regard voyait +tout d'abord le fond de la chose. Il monta seul sur le pont et alla +s'appuyer au bastingage du gaillard d'arrière, et, tout en sifflotant +un air de chasse, il se mit à regarder cette mer infinie, si calme et +si tranquille qu'elle réfléchissait toutes les étoiles du ciel. Tout +à coup, à vingt pas de lui, du milieu de cette nappe d'azur surgit un +homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture et demeure immobile en +face de lui. Le roi fixe les yeux sur l'apparition, tressaille, +regarde encore, pâlit, veut reculer et sent ses jambes qui lui +manquent; il veut appeler et sent sa voix qui le trahit. Alors, +immobile, l'oeil fixe, les cheveux hérissés, la sueur au front, il +reste cloué par la terreur. + +Cet homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture, c'est l'ancien ami du +roi, c'est le condamné de la surveille, c'est l'amiral Carracciolo, +qui, la tête haute, la face livide, la chevelure ruisselante, +s'incline et se redresse à chaque mouvement de la houle, comme pour +saluer une dernière fois le roi. + +Enfin les liens qui retenaient la langue de Ferdinand se brisent, et +l'on entend ce cri terrible retentir jusque dans les entrailles du +bâtiment. + +--Carracciolo! Carracciolo!... + +A ce cri, tout le monde accourt; mais au lieu de s'évanouir, +l'apparition reste visible pour tous. Les plus braves s'émeuvent. +Nelson, qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur, pâlit +d'émotion et d'angoisse; et répète l'ordre donné par le roi de +gouverner vers la terre. + +Alors, en un clin d'oeil, le bâtiment se couvre de voiles, s'incline +et glisse doucement vers Sainte-Lucie, poussé par la brise de mer; +mais voilà, chose terrible! que le cadavre, lui aussi, s'incline, suit +le sillage, et, mû par la force d'attraction, semble poursuivre son +meurtrier. + +En ce moment, le chapelain paraît sur le pont; le roi se jette dans +ses bras:--Mon père! mon père! s'écria-t-il, que me veut donc ce mort +qui me poursuit? + +--Une sépulture chrétienne, répond le chapelain. + +--Qu'on la lui donne, qu'on la lui donne à l'instant même! s'écria +Ferdinand en se précipitant par l'écoutille, afin de ne plus voir cet +étrange spectacle. + +Nelson ordonna de mettre une barque à la mer et d'aller chercher le +cadavre; mais pas un matelot napolitain ne consentit à se charger de +cette mission. Dix matelots anglais descendirent dans la yole, huit +ramèrent, deux tirèrent le cadavre hors de l'eau. La cause du miracle +fut alors connue. + +L'amiral, comme nous l'avons dit, avait été jeté à la mer avec un +boulet de trente-six seulement attaché aux pieds. Or, le corps s'était +enflé dans l'eau, et le poids étant trop faible pour le retenir au +fond, il était remonté à la surface de la mer, et, par un effet +d'équilibre, il s'était dressé jusqu'à la ceinture; puis, poussé par +le vent et entraîné par le sillage, il avait suivi le vaisseau. + +Le lendemain il fut enterré dans la petite église de +Sainte-Marie-à-la-Chaîne. Après quoi, le roi fit son entrée triomphale +dans sa capitale, et régna paisiblement sur son peuple jusqu'au moment +où Napoléon lui fit signifier qu'il venait de disposer du royaume de +Naples en faveur de son frère Joseph. + +Le roi Nasone prit la chose en philosophe, et s'en retourna chasser à +Palerme. + +Ce nouvel exil dura jusqu'au 9 juin 1815, époque à laquelle Joachim +Murat, qui avait succédé à Joseph Napoléon, était tombé à son tour. Sa +Majesté napolitaine revint chasser a Capo-di-Monti et à Caserte. + + +Notes: + +[1] Qu'on ne prenne point ce sobriquet en mauvaise part; c'est comme +si, au lieu de dire Philippe V, nous disions Philippe-le-Long. + + +[2] Voici tes termes de cette capitulation: + +1. Le château Neuf et le château de l'Oeuf, avec armes et munitions, +seront remis aux commissaires de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles et +de ses alliés; l'Angleterre, la Prusse, la Porte-Ottomane. + +2. Les garnisons républicaines des deux châteaux sortiront avec les +honneurs de la guerre et seront respectées dans leurs personnes et +dans leurs biens meubles et immeubles. + +3. Elles pourront choisir de s'embarquer sur des vaisseaux +parlementaires pour être transportées à Toulon, ou de rester dans +le royaume sans avoir rien à craindre ni pour elles ni pour leurs +familles. Les vaisseaux seront fournis par les ministres du roi. + +4. Ces conditions et ces clauses seront communes aux personnes +des deux sexes enfermées dans les forts, aux républicains faits +prisonniers dans le cours de la guerre par les troupes royales ou +alliées, et au camp de Saint-Martin. + +5. Les garnisons républicaines ne sortiront des châteaux que quand les +vaisseaux destinés au transport de ceux qui auront choisi le départ +seront prêts à mettre à la voile. + +6. L'archevêque de Salerne, le comte Michevieux, le comte Dillon et +l'évêque d'Avellino resteront comme otages dans le fort Saint-Elme, +jusqu'à ce qu'on ait appris à Naples la nouvelle certaine de l'arrivée +à Toulon des vaisseaux qui auront transporté dans cette ville les +garnisons républicaines. Les prisonniers du parti du roi et les +otages retenus dans les forts seront mis en liberté aussitôt après la +ratification de la présente capitulation. + + + + +XIII + +Anecdotes. + + +Quelque temps après le retour du roi à Naples, Charles IV vint l'y +rejoindre; celui-là aussi était exilé de son royaume; mais il +n'avait pas même une Sicile où se réfugier, et il venait demander +l'hospitalité à son frère. + +Celui-là aussi était un grand chasseur et un grand pêcheur: aussi les +deux frères, si long-temps séparés, ne se quittaient-ils plus, et +chassaient-ils ou pêchaient-ils du matin jusqu'au soir. Ce n'était +plus que parties de chasse dans le parc de Caserte ou dans le bois de +Persano, que parties de pêche au lac Fusaro ou à Castellamare. + +On se rappelle la grande tendresse de Louis XIV pour Monsieur. Assez +indifférent pour sa femme, assez égoïste envers ses maîtresses, assez +sévère pour ses enfans, Louis XIV n'aimait que Monsieur, et cette +amitié s'augmentait, disait-on, de son indifférence profonde pour tout +autre. Quelques nuages avaient bien de temps en temps passé entre eux; +mais ces nuages s'étaient promptement dissipés au soleil ardent de +la fraternité. Aussi, le lendemain de la nuit où mourut Monsieur, +personne n'osait se risquer à aborder le grand roi, qui, enfermé dans +son cabinet, s'abandonnait à la douleur. + +Enfin, dit Saint-Simon, madame de Maintenon se risqua, et trouva Louis +XIV le nez au vent, le jarret tendu, et chantonnant un petit air +d'opéra à sa louange. + +Même chose à peu près devait se passer entre Ferdinand Ier et Charles +IV. Une partie avait été liée entre les deux princes pour aller +chasser au bois de Persano, lorsqu'au moment du départ du roi Charles +IV se trouva légèrement indisposé; mais comme l'auguste malade savait +par sa propre expérience quelle contrariété c'est qu'une partie de +chasse remise, il exigea que son frère allât à Persano sans lui; ce +à quoi Ferdinand 1er ne consentit qu'à la condition que si le roi +Charles IV se sentait plus indisposé il le lui ferait dire. Le malade +s'y engagea sur sa parole. Le roi embrassa son frère et partit. + +Dans la journée, l'indisposition sembla prendre quelque gravité. Le +soir, le malade était fort souffrant. Pendant la nuit, la situation +empira tellement que, sur les deux heures du matin, on expédia un +courrier porteur d'une lettre de la duchesse de San-Florida, laquelle +annonçait au roi que, s'il voulait embrasser une dernière fois son +frère, il fallait qu'il revînt en toute hâte. Le courrier arriva comme +Sa Majesté montait à cheval pour se rendre à la chasse. Le roi prit la +lettre, la décacheta, et levant lamentablement les yeux au ciel: + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! messieurs, quel malheur! s'écria-t-il, le +roi d'Espagne est gravement malade! + +Et comme chacun, prenant une figure de circonstance, allongeait son +visage le plus qu'il pouvait: + +--Heu! continua le roi avec cet accent napolitain dont rien ne peut +rendre l'expression, je crois qu'il y a beaucoup d'exagération dans le +rapport qu'on me fait. Chassons d'abord, messieurs; ensuite on verra. + +Les courtisans reprirent leur figure habituelle; on arriva au +rendez-vous et l'on commença de chasser. + +A peine avait-on tiré dix coups de fusils, car la chasse que préférait +Sa Majesté était la chasse au tir, qu'un second courrier arriva. +Celui-ci annonçait que le roi Charles IV était à toute extrémité et ne +cessait de demander son frère. Il n'y avait plus de doute à conserver +sur la situation désespérée du malade. Aussi le roi Ferdinand, qui +était homme de résolution, prit-il aussitôt son parti; et comme les +courtisans attendaient les premières paroles du roi pour régler leur +visage sur ces paroles: + +--Heu! fit-il de nouveau, mon frère est malade mortellement ou il ne +l'est pas. S'il l'est, quel bien lui fera-t-il que je vienne? S'il ne +l'est pas, il sera désespéré de savoir que pour lui j'ai manqué une si +belle chasse. Chassons donc, messieurs. + +Et on se remit à la besogne de plus belle. + +Le soir, en rentrant, on trouva un courrier qui annonçait que Charles +IV était mort. + +La douleur que ressentit le roi fut si profonde qu'il comprit qu'il +devait, avant tout, la combattre par quelque puissante distraction. En +conséquence, il donna ses ordres pour qu'une chasse plus belle encore +que celle qu'on venait de faire eût lieu pour le lendemain et le +surlendemain. On tua cent cinquante sangliers et deux cents daims dans +ces trois chasses. Mais qu'on ne croie point pour cela que Ferdinand +avait oublié le défunt. A chaque beau coup qu'il faisait ou voyait +faire, il s'écriait:--Ah! si mon pauvre frère était là, qu'il serait +heureux! + +Le troisième jour le roi revint, ordonna un convoi magnifique et prit +le deuil pour trois mois, lui et toute sa cour. + +Qu'on ne croie pas non plus que le roi Nasone avait un mauvais coeur. +Les coeurs des dix-septième et dix-huitième siècles étaient faits +ainsi. On vint un jour dire à Bassompierre, au moment où il +s'habillait pour aller danser un quadrille chez la reine Marie de +Médicis, que sa mère, qu'il adorait, était morte. + +--Vous vous trompez, répondit tranquillement Bassompierre en +continuant de nouer ses aiguillettes, elle ne sera morte que lorsque +le quadrille sera dansé. + +Bassompierre dansa le quadrille; il y eut le plus grand succès, et +rentra chez lui pour pleurer sa mère. + +La sensibilité est une invention moderne. Espérons qu'elle durera. + +A côté de cette indifférence, à l'endroit de sa passion dominante, le +roi Nasone avait parfois d'excellens mouvemens. Un jour, une pauvre +femme, dont le mari venait d'être condamné à mort, part d'Aversa sur +le conseil de l'avocat qui l'avait défendu, et vint à pied à Naples +pour demander au roi la grâce de son mari. C'était chose facile que +d'aborder le roi, toujours courant qu'il était, à pied ou à cheval +dans les rues et sur les places de Naples, quand il n'était pas à la +chasse. Cette fois, malheureusement ou heureusement, le roi n'était ni +dans les rues ni dans son palais; il était a Capo-di-Monti: c'était la +saison des becfigues. + +La pauvre femme était écrasée de fatigue; elle venait de faire quatre +grandes lieues tout courant; elle demanda la permission d'attendre +le roi. Le capitaine des gardes, touché de compassion pour elle, lui +accorda sa demande. Elle s'assit sur la première marche de l'escalier +par lequel devait monter le roi pour rentrer dans son appartement. +Mais quelles que fussent la gravité de la situation où elle se +trouvait et la préoccupation qui agitait ses esprits, la fatigue fut +plus forte que l'inquiétude, et, après avoir pendant quelque temps +lutté en vain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur, +ferma les yeux et s'endormit. Elle dormait à peine depuis un quart +d'heure lorsque le roi rentra. + +Le roi avait été ce jour-là plus adroit que d'habitude, et avait +trouvé des becfigues plus nombreux que la veille. Il était donc dans +une situation d'esprit des plus bienveillantes, lorsqu'en rentrant il +aperçut la pauvre femme qui l'attendait. On voulut la réveiller, mais +le roi fit signe qu'on ne la dérangeât point. Il s'approcha d'elle, la +regarda avec une curiosité mêlée d'intérêt, puis, voyant l'angle de +la pétition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement et avec +précaution, afin de ne pas troubler son sommeil, la lut, et ayant +demandé une plume, il écrivit au bas: _Fortuna e duorme_. Ce qui +correspond à peu près à notre proverbe français: _La fortune vient en +dormant_. Puis il signa _Ferdinand, roi_. + +Après quoi il ordonna de ne réveiller la bonne femme sous aucun +prétexte, défendit qu'on la laissât parvenir jusqu'à lui, replaça la +pétition dans l'ouverture où il l'avait prise, et remonta joyeusement +chez lui, une bonne action sur la conscience. + +Au bout de dix minutes, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa +si le roi était rentré, et apprit qu'il venait de passer devant elle +pendant qu'elle dormait. + +Sa désolation fut grande; elle avait manqué l'occasion qu'elle était +venue chercher de si loin et avec tant de fatigue; elle supplia le +capitaine des gardes de lui permettre d'arriver jusqu'au roi; mais +le capitaine des gardes refusa obstinément, en disant que Sa Majesté +était renfermée chez elle, déclarant que de la journée ni de celle du +lendemain elle ne sortirait de la chambre ni ne recevrait personne. Il +fallut renoncer à l'espoir de voir le roi; la pauvre femme repartit +pour Aversa désolée. + +La première visite, à son retour, fut pour l'avocat qui lui avait +donné le conseil de venir implorer la clémence du roi; elle lui +raconta tout ce qui s'était passé et comment, par sa faute, elle avait +laissé échapper une occasion désormais introuvable. L'avocat, qui +avait des amis à la cour, lui dit alors de lui rendre la pétition, et +qu'il aviserait à quelque moyen de la faire remettre au roi. + +La femme remit à l'avocat la pétition demandée. Par un mouvement +machinal, l'avocat l'ouvrit; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il +poussa un cri de joie. Dans la situation où l'on se trouvait, le +proverbe consolateur écrit et signé de la main du roi équivalait à une +grâce. Effectivement, huit jours après, le prisonnier était rendu à la +liberté, et cette fortune qui arrivait à la pauvre femme, ainsi que +l'avait écrit te roi Nasone, lui était venue en dormant. + +Près de cette action qui ferait honneur à Henri IV, citons des +jugemens qui feraient honneur à Salomon. + +La marquise de C---- avait été, à l'époque de la mort de son mari, +nommée tutrice de son fils, alors âgé de douze ans. Pendant les neuf +années qui le séparaient encore de sa majorité, la marquise, femme +pleine de sens et d'honneur, avait géré la fortune de son fils de +telle façon que, grâce à la retraite où, quoique jeune encore, elle +avait vécu, cette fortune s'était presque doublée. La majorité +du jeune homme arrivée, la marquise lui rendit ses comptes; mais +celui-ci, pour tout remerciement, se contenta de faire à sa mère une +espèce de pension alimentaire qui la soutenait à peine au dessus de la +misère. La mère ne dit rien, reçut avec résignation l'aumône filiale, +et se retira à Sorrente, où elle avait une petite maison de campagne. + +Au bout d'un an, la petite pension manqua tout à coup; et tandis que +le fils menait à Naples le train d'un prince, la mère se trouva à +Sorrente sans un morceau de pain. Il fallait se résigner à mourir de +faim ou se décider à se plaindre au roi. La pauvre mère épuisa jusqu'à +sa dernière ressource avant d'en venir à cette extrémité. Enfin, il +n'y eut plus moyen d'aller plus avant. La marquise de C---- vint se +jeter aux pieds de Nasone en lui demandant justice pour elle et pardon +pour son fils. Le roi reçut la pétition que lui présentait la marquise +de C----, et dans laquelle étaient consignés les détails de la gestion +maternelle; puis il se fit rendre compte de la situation des choses, +vit que tous ces détails étaient de la plus exacte vérité, prit une +plume et écrivit: + +_Duri la minorità del figlio giache vive la madre_. + +«Dure la minorité du fils tant que vivra la mère.» + + +De singuliers bruits avaient couru sur le comte de B----. Son fils +avait disparu, et l'on prétendait que, dans une querelle survenue +entre le père et le fils pour une femme qu'ils auraient aimée tous +deux, le père, dans un mouvement d'emportement, aurait tué le fils. +Cependant ces bruits vagues n'existaient point à l'état de réalité; +seulement, au dire du père, le jeune homme était absent et voyageait +pour son instruction. Sur ces entrefaites, Ferdinand fut relégué en +Sicile, et Joseph, puis Murat, vinrent occuper le trône de Naples. + +De si graves événemens firent oublier les inculpations qui pesaient +sur le comte de B----, qui, ayant pris du service à la cour du frère +et du beau-frère de Napoléon, et étant parvenu à une grande faveur, +vit s'éteindre jusqu'aux allusions à la sanglante aventure dans +laquelle le bruit public l'accusait d'avoir joué un si terrible rôle. +Tout le monde avait donc oublié ou paraissait avoir oublié le jeune +homme absent, lorsque arriva la catastrophe de 1815. Murat, forcé +de fuir de Naples, se réfugia en France, et tous ceux qui l'avaient +servi, sachant qu'il n'y avait point de pardon à espérer pour eux +de la part de Ferdinand, n'attendirent point son arrivée et +s'éparpillèrent par l'Europe. Le comte de B---- fit comme les autres, +et alla demander un asile à la Suisse, où il demeura six ans. + +Au bout de six ans, il pensa que son erreur politique était expiée par +son exil, et écrivit à Ferdinand pour lui demander la permission de +rentrer à la cour. La lettre fut ouverte par le ministre de la police, +qui, au premier travail, la présenta au roi. + +--Qu'est cela? dit Ferdinand. + +--Une lettre du comte de B----, Majesté. + +--Que demande-t-il? + +--Il demande à rentrer en grâce près de vous. + +--Comment donc! mais certainement, ce cher comte de B----, je le +reverrai avec le plus grand plaisir. Passez-moi une plume. + +Le ministre passa la plume à Sa Majesté, qui écrivit au dessous de la +demande: _Torni, ma col figlio_ (qu'il revienne, mais avec son fils). + +Le comte de B---- mourut en exil. + + +Comme ses amis les lazzaroni, le roi Nasone n'avait pas un grand +attachement pour les moines. En échange, et comme eux encore, il avait +un profond respect pour padre Rocco, dont il avait plus d'une fois +écouté les sermons en plein air. Aussi padre Rocco, dont nous aurons à +parler longuement dans la suite de ce récit, avait-il au palais du roi +des entrées aussi faciles que dans la plus pauvre maison de Naples. De +plus, il va sans dire que padre Rocco, aux yeux duquel tous les hommes +étaient égaux, avait conservé la même liberté de paroles vis-à-vis du +roi qu'à l'égard du dernier lazzarone. + +Un jour que toute la famille royale était à Capo-di-Monte, on vit +arriver padre Rocco. Aussitôt de grands cris de joie retentirent dans +le palais, et chacun accourut au devant du bon prêtre, que personne +n'avait vu depuis plus de dix-huit mois; c'était au premier retour de +Sicile, et après la terrible réaction dont nous avons dit quelques +mots. + +Padre Rocco venait de quêter pour les pauvres prisonniers. Quand le +roi, la reine, le prince François, le duc de Salerne et les dix ou +douze courtisans qui avaient suivi la famille royale à Capo-di-Monte +eurent donné leur aumône, padre Rocco voulut se retirer, mais +Ferdinand l'arrêta. + +--Un instant, un instant, padre Rocco, dit le roi; on ne s'en va pas +comme cela. + +--Et comment s'en va-t-on, sire? + +--Chacun son impôt. Nous vous devions une aumône, nous vous l'avons +donnée. Vous nous devez un sermon: donnez-nous-le. + +--Oh! oui, oui, un sermon! crièrent la reine, le prince François et le +duc de Salerne. + +--Oh! oui, oui, un sermon! répétèrent en choeur tous les courtisans. + +--J'ai l'habitude de prêcher devant des lazzaroni, sire, et non devant +des têtes couronnées, répondit padre Rocco: excusez-moi donc si je +crois devoir récuser l'honneur que vous me faites. + +--Oh! non pas, non pas; vous ne vous en tirerez point ainsi: nous vous +avons donné votre aumône, il nous faut notre sermon; je ne sors pas de +là. + +--Mais quel genre de sermon? demanda le prêtre. + +--Faites-nous un sermon pour amuser les enfans. + +Le prêtre se mordit les lèvres; puis, s'adressant au roi: + +--Vous le voulez donc absolument, sire? + +--Oui, certes, je le veux. + +--Ce sermon étant fait pour les enfans, ne vous étonnez point qu'il +commence comme un conte de fée. + +--Qu'il commence comme il voudra, mais que nous l'ayons. + +--A vos ordres, sire. + +Et padre Rocco monta sur une chaise pour mieux dominer son auguste +auditoire. + +--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit! commença padre Rocco. + +--Amen! interrompit le roi. + +--Il y avait une fois, continua le prêtre en saluant le roi, comme +pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu lui servir de +sacristain, il y avait une fois un crabe et une crabe... + +--Comment dites-vous cela? s'écria Ferdinand, qui croyait avoir mal +entendu. + +--Il y avait une fois un crabe et une crabe, reprit gravement padre +Rocco, lesquels avaient eu en légitime mariage trois fils et deux +filles qui donnaient les plus belles espérances. Aussi le père et la +mère avaient-ils placé près de leurs enfans les professeurs les plus +distingués et les gouvernantes les plus instruites qu'ils avaient pu +trouver à trois lieues à la ronde: ils avaient surtout recommandé aux +instituteurs et aux institutrices d'apprendre à leurs enfans à marcher +droit. + +Quand l'éducation des trois enfans mâles fut finie, le père les +convoqua devant lui, et ayant laissé le professeur à la porte, afin +que, les élèves n'étant pas soutenus par sa présence, il pût mieux +juger de l'éducation qu'ils avaient reçue: + +--Mon cher fils, dit-il à l'aîné, j'ai recommandé entre autres choses +que l'on vous apprit à marcher droit. Marchez un peu, que je voie +comment mes instructions ont été suivies. + +--Volontiers, mon père, dit le fils aîné. Regardez, et vous allez +voir. Et aussitôt il se mit en mouvement. + +--Mais, dit le père, que diable fais-tu donc là? + +--Ce que je fais? je vous obéis: je marche. + +--Oui, tu marches, mais tu marches de travers. Est-ce que cela +s'appelle marcher? Voyons, recommençons. + +--Recommençons, mon père. + +Et le fils aîné se remit en mouvement. Le père jeta un cri de douleur. +La première fois son enfant avait marché de droite à gauche; la +seconde fois il marchait de gauche à droite. + +--Mais ne peux-tu donc pas aller droit? s'écria le père. + +--Est-ce que je ne vais pas droit? demanda le fils. + +--Il ne voit pas son infirmité! s'écria le malheureux crabe en +joignant ses deux grosses pinces et en les élevant avec douleur vers +le ciel. + +Puis, se retournant vers son fils cadet: + +--Viens ici, toi, lui dit-il, et montre à ton frère aîné comment on +marche. + +--Volontiers, mon père, dit le second. + +Et il recommença exactement la même manoeuvre qu'avait faite son frère +aîné, si ce n'est qu'au lieu d'aller la première fois de droite à +gauche et la seconde fois de gauche à droite, il alla la première fois +de gauche à droite et la seconde fois de droite à gauche. + +--Toujours de travers! toujours de travers! s'écria le père au +désespoir. Puis, se retournant, les larmes aux yeux, vers le plus +jeune de ses fils: + +--Voyons, toi, lui dit-il, à ton tour, et donne l'exemple à tes +frères. + +--Mon père, reprit le troisième, qui était un jeune crabe plein de +sens, il me semble que l'exemple serait bien autrement profitable pour +nous si vous nous le donniez vous-même. Marchez donc, et montrez-nous +comment il faut faire. Ce que vous ferez, nous le ferons! + +Alors, continua padre Rocco, alors le père... + +--Bien, bien, dit Ferdinand, bien, padre Rocco; nous avons notre +affaire, la reine et moi; vous pouvez nous revenir demander l'aumône +tant que vous voudrez, nous ne vous demanderons plus de sermons. +Adieu, padre Rocco. + +--Adieu, sire. + +Et padre Rocco se retira laissant son sermon inachevé, mais emportant +son aumône tout entière. + +Voilà le roi Nasone, non pas tel que l'histoire l'a fait ou le fera. +L'histoire est trop grande dame pour entrer dans la chambre des rois +à toute heure du jour et de la nuit, et pour les surprendre dans la +position où Sa Majesté napolitaine surprit le président Cardillo. Ce +n'est pourtant que lorsqu'on a fait avec un flambeau le tour de leur +trône, et avec un bougeoir le tour de leur chambre, qu'on peut porter +un jugement impartial sur ceux-là que Dieu, dans son amour ou dans sa +colère, a choisis dans le sein maternel pour en faire des pasteurs +d'hommes; et encore peut-on se tromper. Après avoir vu le roi Nasone +vendre son poisson, détailler son gibier, écouler au coin d'un +carrefour le sermon de padre Rocco, s'humaniser avec les vassales +dans son sérail de San-Lecco, rire de son gros rire avec le premier +lazzarone venu, peut-être ira-t-on croire qu'il état prêt à tendre la +main à tout le monde: point; il y avait entre l'aristocratie et +le peuple une classe de la société que le roi Nasone exécrait +particulièrement, c'était la bourgeoisie. + +Racontons l'histoire d'un bourgeois sicilien qui voulut absolument +devenir gentilhomme. Ceux qui voudront savoir le nom de cet autre +monsieur Jourdain pourront recourir aux moeurs siciliennes de mon +spirituel ami Palinieri de Micciche, qui voyage depuis une vingtaine +d'années dans tous les pays, excepté dans le sien, pour expier +l'habitude qu'il a prise d'appeler les choses et les hommes par leur +nom. Ce qui fait qu'instruit par son exemple, je lâcherai d'éviter le +même inconvénient. + + + + +XIII + +La Bête noire du roi Nasone. + + +Il y avait à Fermini, vers l'an de grâce 1798, un jeune homme de seize +à dix-sept ans, lequel, comme le cardinal Lecada, ne demandait qu'une +chose au ciel: être secrétaire d'État et mourir. + +C'était le fils d'un honnête fermier nommé Neodad. Le nom est tant +soit peu arabe peut-être, mais nos lecteurs voudront bien se souvenir +que la Sicile a été autrefois conquise par les Sarrasins. Puis, comme +je l'ai dit, ils peuvent recourir pour les racines à mon ami Palmieri +de Micciche. + +Son père lui avait laissé quelque petite fortune; il résolut d'acheter +un costume à la mode, de poudrer ses cheveux, de raser son menton, +d'attacher un catogan au collet de son habit, et de venir chercher un +titre à Palerme. En conséquence, en vertu de l'axiome: Aide-toi, et +Dieu t'aidera, il commença par changer son nom de Neodad en celui de +Soval, quoiqu'à mon avis le premier fût bien plus pittoresque que +le second. Il est vrai qu'un peu plus tard il ajouta à ce nom la +particule _de_, ce qui le rendit, sinon plus aristocratique, du moins +plus original encore. + +Ainsi déguisé, et croyant avoir suffisamment caché sa crasse +paternelle sous la poudre à la maréchale, le jeune Soval essaya tout +doucettement de se glisser à la cour. Mais Sa Majesté napolitaine +n'avait pas reçu le nom de Nasone pour rien. Elle flaira l'intrus +d'une lieue, lui fit fermer toutes les portes des palais royaux et des +villes royales, lui laissant toute liberté, au reste, de se promener +partout ailleurs que chez lui. + +Mais le jeune fermier n'était pas venu à Palerme dans la seule +intention de faire admirer sa tournure à la Marine ou sa jambe à la +Fiora. Il était venu pour avoir ses entrées à la cour. Il résolut de +les avoir à quelque prix que ce fût, et, puisque le roi Nasone les lui +refusait de bonne volonté, de les enlever de force. + +Il y avait plusieurs moyens pour cela. C'était le moment où le +cardinal Ruffo cherchait des hommes de bonne volonté pour l'aider +à reconquérir le royaume de Naples, que, comme Charles VII, le roi +Nasone perdait le plus gaîment du monde. Le jeune Soval, déjà habitué +aux métamorphoses, pouvait changer son habit de seigneur contre une +casaque de soldat, comme il avait changé sa veste de fermier contre +un habit de seigneur; il pouvait ajouter à cette casaque un fusil, un +sabre, une giberne, et aller se faire un nom dans le genre de ceux de +Mammone et de Fra-Diavolo. Il ne fallait qu'un peu de courage pour +cela; mais une des vertus héréditaires de la famille Neodad était la +prudence. Les Calabres sont longues, il pouvait arriver un accident +entre Bagnara et Naples. Puis, notre héros connaissait le vieux +proverbe: Loin des yeux, loin du coeur. Il résolut de rester sous +les yeux de ses souverains bien-aimés, afin de demeurer le plus près +possible de leur coeur. + +Comme nous l'avons dit, c'était le roi Nasone qui était roi; mais +c'était la reine Caroline qui régnait. Or, la reine Caroline, qui ne +pouvait pas, comme le calife Al-Raschid, se déguiser en kalender ou en +portefaix pour entrer dans les maisons de ses fidèles sujets et savoir +ce qu'on y pensait de son gouvernement, suppléait à cet inconvénient +en correspondant avec une foule de gens qui y entraient pour elle, et +qui, dans un but tout patriotique, lui rendaient un compte exact des +choses qu'elle ne pouvait voir par elle-même. Malheureusement, ce +dévoûment si louable n'était pas tout à fait désintéressé. En échange +de ces petits services, la reine donnait à ceux qui les lui rendaient +des appointemens plus ou moins élevés sur sa cassette particulière. Le +jeune Soval, qui avait une écriture magnifique, un style épistolaire +des plus lucides et pas la moindre vocation pour la carrière +militaire, eut un beau matin la révélation de l'avenir qui lui était +réservé: il sollicita l'honneur d'être reçu surnuméraire, obtint +l'objet de sa demande, et, au bout de trois mois, avait fait preuve +d'une si haute intelligence dans le choix des discours, pensées et +maximes qu'il recueillait ça et là pour les transmettre à Sa Majesté, +qu'il fut définitivement reçu au nombre de ses correspondans. + +Le pauvre garçon faillit en perdre la tête de joie; du moment où il +correspondait avec la reine, il lui semblait que toute difficulté +allait s'aplanir. Il redoubla donc de zèle; et, comme la nature +l'avait doué d'une finesse d'ouïe extrême, il rendit vraiment des +services incroyables. Aussi, la reine, qui, toute maîtresse qu'elle +était des choses politiques, avait cependant conservé l'habitude de +consulter son mari pour les choses d'étiquette, demanda-t-elle pour +le jeune Soval ses entrées à la cour. Mais Sa Majesté napolitaine, en +entendant ce nom qui lui était devenu si profondément antipathique, +bondit comme un chevreuil relancé par les chiens, et refusa tout net. +Ni prières, ni supplications, ni menaces, ne purent rien: l'interdit +lancé sur le malheureux Soval fut maintenu. + +La restauration de 1799 arriva: c'était l'époque des punitions, mais +c'était aussi celle des récompenses; le jeune Soval résolut de donner +une nouvelle et grande preuve de son dévoûment à la famille royale et +s'expatria à sa suite. Ce fut alors que, pensant qu'il avait assez +fait pour s'accorder à lui-même la récompense qu'on lui refusait, il +ajouta un _de_ à son nom, sans qu'il y eût au reste plus d'empêchement +à l'adjonction de cette particule que n'en avait éprouvé Alfieri, +après avoir créé l'ordre d'Homère, à s'en décorer lui-même chevalier. +C'est donc à partir de ce moment, et en même temps que Buonaparte +retranchait une lettre à son nom, que notre héros ajoutait deux +lettres au sien. + +Arrivé à Naples, non seulement le jeune de Soval conserva ses +anciennes fonctions près de la reine Caroline; mais, comme on le +comprend bien, ces fonctions acquirent une nouvelle importance: il +en résulta que la reine ne se contenta plus de recevoir de simples +lettres, mais lui permit de lui faire dans les grandes occasions +des rapports verbaux. C'était ce que notre héros regardait comme le +marchepied infaillible de sa grandeur. En effet, pour conférer avec la +reine, il fallait qu'il vint chez le roi. Il est vrai qu'il entrait +pour ces conférences par une petite porte dérobée par laquelle on +n'introduisait que les familiers du premier ministre Giaffar; mais +c'était toujours un pas de fait. La question était maintenant de +passer par la grande porte au lieu de passer par la petite, et +d'entrer de jour au lieu d'entrer de nuit. La reine ne désespérait pas +d'obtenir cette faveur du roi. Mais, contre toutes les prévisions de +sa protectrice, le pauvre Soval ne put rien intervertir dans l'ordre +établi, et sept ans de services s'écoulèrent sans qu'il eût pu une +seule fois entrer par la porte de devant. + +C'était à désespérer un saint: aussi le pauvre garçon se désespéra +tout de bon, et, un beau jour que la reine venait de lui porter une +nouvelle rebuffade qu'elle avait reçue du roi, il résolut de partir à +la manière des chevaliers errans, et de chercher à accomplir de par +le monde quelque grande action qui forçât le roi à lui donner une +récompense éclatante. + +Ce fut vers 1808 que le nouveau don Quichotte se mit à chercher +aventure. A cette époque, il n'y avait pas besoin d'aller bien loin +pour en trouver: aussi, à son arrivée à Venise, le pauvre de Soval +crut-il enfin avoir rencontré ce qu'il cherchait. + +Il y avait à cette époque à Venise une madame S----, Allemande de +naissance, mais belle-soeur d'un des plus illustres amiraux de la +marine anglaise. Cette dame était prisonnière dans sa maison, gardée +à vue, et conservée par le gouvernement français comme un précieux +otage. Le jeune Soval vit dans cette circonstance l'aventure qu'il +cherchait, et résolut de tenter l'entreprise. + +Ce n'était pas chose facile, si adroit, si souple et si retors que fût +le paladin; Napoléon était à cette époque un géant assez difficile à +vaincre, et un enchanteur assez rebelle à endormir. Cependant notre +héros avait une telle habitude des portes dérobées, qu'à force de +tourner autour de la maison de madame S----, il en aperçut une qui +donnait sur un des mille petits canaux qui sillonnent Venise. Trois +jours après, madame S---- et lui sortaient par cette porte; le +lendemain, ils étaient à Trieste; trois jours après, à Vienne; quinze +jours après, en Sicile. Comme on doit se le rappeler, c'était en +Sicile que se trouvait la cour à cette époque; Joseph Napoléon étant +monté en 1806 sur le trône de Naples. + +Le chevalier errant se présenta hardiment à la reine. Cette foi, il ne +doutait plus que cette grande porte, si longtemps fermée pour lui, +ne s'ouvrît à deux battans. La reine elle-même en eut un instant +l'espérance. En effet, son protégé venait d'enlever une prisonnière +d'État aux Français; cette prisonnière d'État appartenait à +l'aristocratie d'Allemagne et était alliée à celle d'Angleterre. +La reine se hasarda à demander au roi le titre de marquis pour son +libérateur. + +Malheureusement, le roi était en ce moment-là de très mauvaise humeur. +Il reçut donc la reine de fort mauvaise grâce, et, au premier mot +qu'elle dit de son ambassade, il l'envoya promener avec plus de +véhémence qu'il n'avait l'habitude de le faire en pareille occasion. +Cette fois, la bourrade avait été si violente que Caroline exprima +tous ses regrets à son protégé, mais lui déclara que c'était la +dernière négociation de ce genre qu'elle tenterait près de son auguste +époux, et que s'il se sentait décidément une vocation invincible à +être marquis, elle l'invitait à trouver quelque autre canal plus sûr +que le sien pour arriver à son marquisat. + +Il n'y avait rien à dire: la reine avait fait tout ce qu'elle avait +pu. Le pauvre Soval ne lui conserva donc aucun ressentiment de son +échec; bien au contraire, il continua de lui rendre ses services +habituels: seulement cette fois il partagea son temps entre elle et +l'ambassadeur d'Angleterre. L'ambassadeur d'Angleterre était, à cette +époque, une grande puissance en Sicile, et Soval espérait obtenir par +lui ce qu'il n'avait pu obtenir par la reine. La reine, de son côté, +ne fut point jalouse de n'occuper plus que la moitié du temps de son +protégé; on prétendit même que ce fut elle qui lui donna le conseil +d'en agir ainsi. + +Cependant, malgré ce redoublement de besogne et ce surcroît de +dévoûment, l'aspirant marquis était encore bien loin du but tant +désiré; six ans s'écoulèrent sans que sir W. A'Court, ambassadeur +d'Angleterre, pût rien obtenir du souverain près duquel il était +accrédité. Enfin 1815 arriva. + +Ce fut l'époque de la seconde restauration: l'Angleterre en avait fait +les dépenses; or, l'Angleterre ne fait rien pour rien, comme chacun +sait; en conséquence, dès que Ferdinand fut rentré dans sa très fidèle +ville de Naples, qui a conservé ce titre malgré ses vingt-six révoltes +tant contre ses vice-rois que ses rois, l'Angleterre présenta ses +comptes par l'organe de son ambassadeur. Sir W. A'Court profita de +cette occasion, et à l'article des titres, cordons et faveurs, il +glissa, espérant que l'ensemble seul frapperait le roi et qu'il +négligerait les détails, cette ligne de sa plus imperceptible +écriture: + +_M. de Soval sera nommé marquis_. + +Mais l'instinct a des yeux de lynx; Sa Majesté napolitaine, qui, comme +on le sait, avait la haine des rapports, mémoires, lettres, etc., et +qui signait ordinairement tout ce qu'on lui présentait sans rien lire, +flaira, dans l'arrêté des comptes que lui présentait son amie la +Grande-Bretagne, une odeur de roture qui lui monta au cerveau. Il +chercha d'où la chose pouvait venir, et comme un limier ferme sur sa +piste, il arriva droit à l'article concernant le pauvre Soval. + +Malheureusement, cette fois, il n'y avait pas moyen de refuser; mais +Ferdinand voulut, puisqu'on le violentait, que la nomination même +du futur marquis portât avec elle protestation de la violence. En +conséquence, au dessous du mot _accordé_, il écrivit de sa propre +main: + +«Mais uniquement pour donner une preuve de la grande considération +que le roi de Naples a pour son haut et puissant allié le roi de la +Grande-Bretagne.» + +Puis il signa, cette fois-ci, non pas avec sa griffe, mais avec sa +plume; ce qui fit que, grâce au tremblement dont sa main était agitée, +la signature du titre est à peu près indéchiffrable. + +N'importe, lisible ou non, la signature était donnée, et Soval était +enfin--marquis de Soval. + +Le fils du pauvre fermier Neodad pensa devenir fou de joie à cette +nouvelle; peu s'en fallut qu'il ne courût en chemise dans les rues +de Naples, comme deux mille ans auparavant son compatriote Archimède +avait fait dans les rues de Syracuse. Quiconque se trouva sur son +chemin pendant les trois premiers jours fut embrassé sans miséricorde. +Il n'y avait plus pour le bienheureux Soval ni ami ni ennemi: il +portait la création tout entière dans son coeur. Comme Jacob Ortis, il +eût voulu répandre des fleurs sur la tête de tous les hommes. + +A son avis, il n'avait plus rien à désirer; il n'avait, pensait-il, +qu'à se présenter avec son nouveau titre à toutes les portes de +Naples, et toutes les portes lui seraient ouvertes. Toutes les portes +lui furent ouvertes, effectivement, excepté une seule. Cette porte +était celle du palais royal, à laquelle le malheureux frappait depuis +vingt ans. + +Heureusement le marquis de Soval, comme on a pu s'en apercevoir dans +le cours de cette narration, n'était pas facile à rebuter; il mit le +nouvel affront qu'il venait de recevoir près des vieux affronts qu'il +avait reçus, et se creusa la tête pour trouver un moyen d'entrer, ne +fût-ce qu'une seule fois en sa vie, dans ce bienheureux palais, qui +était l'Éden aristocratique auquel il avait éternellement visé. + +Le carnaval de l'an de grâce 1816 sembla arriver tout exprès pour lui +fournir cette occasion. Le nouveau marquis, qui, grâce à la faveur +toute particulière dont l'honorait la reine, s'était lié avec ce qu'il +y avait de mieux dans l'aristocratie des deux royaumes, proposa à +plusieurs jeunes gens de Naples et de Palerme d'exécuter un carrousel +sous les fenêtres du palais royal. La proposition eut le plus grand +succès, et celui qui avait eu l'idée du divertissement reçut mission +de l'organiser. + +Le carrousel fut splendide; chacun avait fait assaut de magnificence, +tout Naples voulut le voir. Il n'y eut qu'une seule personne qu'on +ne put jamais déterminer à s'approcher de son balcon: cette personne +c'était le roi. + +Sa Majesté napolitaine avait appris que le directeur de l'oeuvre +chorégraphique en question était le marquis de Soval, et il n'avait +pas voulu voir le carrousel afin de ne pas voir le marquis. + +Un autre que notre héros se serait tenu pour battu, il n'en fut point +ainsi; c'était un gaillard qui, pareil au renard de La Fontaine, avait +plus d'un tour dans son bissac: il résolut de mettre son antagoniste +royal au pied du mur. + +Le soir même du carrousel, il y avait à la cour bal costumé. Or, le +carrousel n'avait été inventé que dans le but d'attirer une invitation +à son inventeur. Le but ayant été manqué, puisque, le carrousel +exécuté, l'invitation n'était pas venue, le marquis proposa à ses +compagnons d'envoyer une députation au roi pour le prier d'accorder à +_tous_ les acteurs de la mascarade la permission d'exécuter le soir au +bal de la cour, et à pied, le ballet qu'ils avaient exécuté le matin +sur la place et à cheval. Comme tous les compagnons du marquis avaient +leurs entrées au palais et étaient invités à la soirée royale, ils ne +virent aucun inconvénient à la proposition et nommèrent une députation +pour la porter au roi. Le marquis aurait bien voulu être de cette +députation; mais, malheureusement, de peur d'éveiller quelques unes +de ces susceptibilités ou de ces jalousies qui ne manquent jamais de +surgir en pareil cas, on décida que le sort désignerait les quatre +ambassadeurs. Notre héros était dans son mauvais jour: son nom resta +au fond du chapeau, si ardente que fut sa prière mentale pour qu'il +sorti. Les quatre élus se présentèrent à la porte du palais, qui +s'ouvrit aussitôt pour eux, et, sur la simple audition de leurs noms +et qualités, furent introduits devant le roi Ferdinand, à qui ils +exposèrent le but de leur visite. Ferdinand vit d'où venait le coup; +mais, comme nous l'avons dit, c'était un vrai Saint-Georges pour la +parade. + +--Messieurs, dit-il, tous ceux d'entre vous à qui leur naissance donne +entrée chez moi pourront y venir ce soir, soit avec leur costume du +carrousel, soit avec tel autre costume qui leur conviendra. + +La réponse était claire. Aussi arriva-t-elle directement à son +adresse. Le pauvre marquis vit que c'était un parti pris, et que, si +fin et si entêté qu'il fût, il avait affaire encore à plus rusé et +plus tenace que lui. Il perdit courage, et de ce moment ne fit plus +aucune tentative pour vaincre la répugnance du roi à son égard. Cette +répugnance du roi des lazzaroni ne venait point de l'état qu'avait +exercé le pauvre marquis, mais de l'infériorité sociale dans laquelle +il était né. + +Au reste, si le roi Nasone avait son Croquemitaine qu'il ne voulait +voir ni de près ni de loin, il avait d'un autre côté son Jocrisse, +dont il ne pouvait pas se passer. + +Ce Jocrisse était monseigneur Perelli. + + + + +XIV + +Anecdotes. + + +Chaque pays a sa queue rouge qui résume dans une seule individualité +la bêtise générale de la nation: Milan a Girolamo, Rome a Cassandre. +Florence a Stentarelle, Naples a monsignor Perelli. + +Monsignor Perelli est le bouc émissaire de toutes les sottises dites +et faites à Naples pendant la dernière moitié du dernier siècle. +Pendant cinquante ans qu'il a vécu, monsignor Perelli a défrayé de +lazzis, d'anecdotes et de quolibets la capitale et la province, et +depuis quarante ans que monsignor Perelli est mort, comme on n'a +encore trouvé personne digne de le remplacer, c'est à lui que l'on +continue d'attribuer tout ce qui se dit de mieux dans ce genre. + +Monsignor Perelli, ainsi que l'indique son titre, avait suivi la +carrière de la prélature et était arrivé aux bas rouges, ce qui est +une position en Italie; puis, comme au bout du compte il était d'une +probité reconnue, il avait été nommé trésorier de Saint-Janvier, place +que, ses jocrisseries à part, il occupa honorablement pendant toute sa +vie. + +Monsignor Perelli était de bonne famille. Aussi, comme nous l'avons +dit, était-il parfaitement reçu en cour; il faut dire qu'aux yeux du +roi Ferdinand, comme aux yeux du roi Louis XIV, si un homme eût pu se +passer d'aïeux, c'eût été un prêtre. Le pape, souverain temporel de +Rome, roi spirituel du monde, n'est le plus souvent qu'un pauvre +moine. Mais la question n'est point là. Monsignor Perelli était noble, +et le roi Nasone n'avait pas même eu la peine de vaincre à son égard +les répugnances que nous avons racontées à l'endroit du pauvre marquis +de Soval. + +Aussi Sa Majesté napolitaine, spirituelle et railleuse de sa nature, +avait-elle vu tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer d'un homme +tel que monsignor Perelli. Comme le _Charivari_, qui tous les matins +raconte un nouveau bon mot de M. Dupin et une nouvelle réponse fine de +M. Sauzet, le roi Ferdinand demandait tous les matins à son lever:--Eh +bien! qu'a dit hier monsignor Perelli? Alors, selon que l'anecdote de +la veille était plus ou moins bouffonne, le roi, pour tout le reste de +la journée, était lui-même plus ou moins joyeux. Une bonne histoire +sur monsignor Perelli était la meilleure apostille présentée au roi +Ferdinand. + +Une fois seulement il arriva à monsignor Perelli de rencontrer plus +bête que lui: c'était un soldat suisse. Le roi Ferdinand le fit +caporal, le soldat bien entendu. + +Un ordre avait été donné par l'archevêché de ne laisser entrer dans +les églises que les ecclésiastiques en robe, et des sentinelles +avaient été mises aux portes des trois cents temples de Naples avec +ordre de faire observer cette consigne. Justement, le lendemain même +du jour où cette mesure avait été prise, monsignor Perelli sortait du +bain en habit court, et n'ayant que son rabat pour le faire distinguer +des laïques; soit qu'il ignorât l'ordonnance rendue, soit qu'il se +crût exempt de la règle générale, il se présenta avec la confiance qui +lui était naturelle à la porte de l'église del Carmine. + +La sentinelle mit son fusil en travers. + +--Qu'est-ce à dire? demanda monsignor Perelli. + +--Vous ne pouvez point entrer, répondit la sentinelle. + +--Et pourquoi ne puis-je entrer? + +--Parce que vous n'avez point de robe. + +--Comment! s'écria monsignor Perelli, comment! je n'ai point de robe! +Que dites-vous donc là? J'en ai quatre chez moi, dont deux toutes +neuves. + +--Alors, c'est autre chose, répondit le Suisse; passez. + +Et monsignor Perelli passa malgré l'ordonnance. + +Monsignor Perelli eut un jour un autre triomphe qui ne fit pas moins +de bruit que celui-là. Il éclaircit d'un seul mot un grand point de +l'histoire naturelle resté obscur depuis la naissance des âges. + +Il y avait réunion de savans aux Studi, et l'on discutait, sous la +présidence du marquis Arditi, sur les causes de la salaison de la mer. +Chacun avait exposé son système plus ou moins probable, mais aucun +encore n'avait été d'une assez grande lucidité pour que la majorité +l'adoptât, lorsque monsignor Perelli, qui assistait comme auditeur à +cette intéressante séance, se leva et demanda la parole. Elle lui fut +accordée sans difficulté ni retard. + +--Pardon, messieurs, dit alors monsignor Perelli; mais il me semble +que vous vous écartez de la véritable cause de ce phénomène, qui, +à mon avis, est patente. Voulez vous me permettre de hasarder une +opinion? + +--Hasardez, monsignor, hasardez, cria-t-on de toutes parts. + +--Messieurs, reprit monsignor Perelli, une seule question. + +--Dites. + +--D'où tire-t-on les harengs salés? + +--De la mer. + +--N'est-il pas dit dans l'histoire naturelle que ce cétacé se trouve +dans les mers, et presque toujours par bandes innombrables? + +--C'est la vérité. + +--Eh bien donc, reprit monsignor Perelli satisfait de l'adhésion +générale, qu'avez-vous besoin de chercher plus loin? + +--C'est juste, dit le marquis Arditi. Personne de nous n'y avait +jamais songé: ce sont les harengs salés qui salent la mer. + +Et cette lumineuse révélation fut inscrite sur les registres de +l'Académie, où l'on peut encore la lire à cette heure, quoique je sois +le premier peut-être qui l'ait communiquée au monde savant. + +Lors du baptême de son fils aîné, le roi Ferdinand fit un cadeau plus +ou moins précieux à chacun de ceux qui assistaient à la cérémonie +sainte. Monsignor Perelli obtint dans cette distribution générale une +tabatière d'or enrichie du chiffre du roi en diamans. + +On comprend qu'une pareille preuve de la magnifique amitié de son +roi devint on ne peut plus chère à monsignor Perelli. Aussi +cette bienheureuse tabatière était-elle l'objet de son éternelle +préoccupation. Il était toujours à la poursuivre des poches de sa +veste dans les poches de son habit, et des poches de son habit dans +celles de sa veste. Un savant mathématicien calcula, en procédant du +connu à l'inconnu, que monsignor Perelli dépensait, par jour et +par nuit, quatre heures trente-cinq minutes vingt-trois secondes à +chercher ce précieux bijoux; or, comme, pendant les quatre heures +trente-cinq minutes vingt-trois secondes qu'il passait par nuit et par +jour à cette recherche, monsignor, ainsi qu'il le disait lui-même, +ne vivait pas, c'était autant de secondes, de minutes et d'heures +à retrancher à son existence. Il en résulta que, tout compte fait, +monsignor Perelli eût vécu dix ans de plus si le roi Ferdinand ne lui +eût point donné une tabatière. + +Un soir que monsignor Perelli était allé faire sa partie de reversi +chez le prince de C----, et que, selon son habitude, le digne prélat +avait perdu une partie de sa soirée à s'inquiéter de sa tabatière, +il arriva qu'en rentrant chez lui, et en fouillant dans ses poches, +monsignor s'aperçut que le bijou était pour cette fois bien réellement +disparu. La première idée de monsignor Perelli fut que sa tabatière +était restée dans sa voiture. Il appela donc son cocher, lui ordonna +de fouiller dans les poches du carrosse, de retourner les coussins, +de lever le tapis, enfin de se livrer aux recherches les plus +minutieuses. Le cocher obéit; mais cinq minutes après il vint +rapporter cette désastreuse nouvelle, que la tabatière n'était pas +dans la voiture. + +Monsignor Perelli pensa alors que peut-être, comme les glaces de son +carrosse étaient ouvertes, et qu'il avait plusieurs fois passé les +mains par les portières, il avait pu, dans un moment de distraction, +laisser échapper sa tabatière; elle devait donc en ce cas se retrouver +sur le chemin suivi pour revenir du palais du prince de C---- à la +maison qu'occupait monsignor Perelli. Heureusement il était deux +heures du matin, il y avait quelque chance que le bijou perdu n'eût +point encore été retrouvé. Monsignor Perelli ordonna à son cocher et à +sa cuisinière, qui composaient tout son domestique, de prendre chacun +une lanterne et d'explorer les rues intermédiaires, pavé par pavé. + +Les deux serviteurs rentrèrent désespérés; ils n'avaient pas trouvé +vestige de tabatière. + +Monsignor Perelli se décida alors, quoiqu'il fût trois heures du +matin, à écrire au prince de C---- pour qu'il fît immédiatement et +par tout son palais chercher le bijou dont l'absence causait au digne +prélat de si graves inquiétudes. La lettre était pressante et telle +que peut la rédiger un homme sous le coup de la plus vive inquiétude. +Monsignor Perelli s'excusait vis-à-vis du prince de l'éveiller à une +pareille heure, mais il le priait de se mettre un instant à sa place +et de lui pardonner le dérangement qu'il lui causait. + +La lettre était écrite et signée, pliée, et il n'y manquait plus +que le sceau, lorsqu'en se levant pour aller chercher son cachet, +monsignor Perelli sentit quelque chose de lourd qui lui battait le +gras de la jambe. Or, comme le docte prélat savait qu'il n'y a point +dans ce monde d'effet sans cause, il voulut remonter à la cause de +l'effet, et il porta la main à la basque de son habit; c'était la +fameuse tabatière qui, par son poids ayant percé la poche, avait +glissé dans la doublure, et donnait signe d'existence en chatouillant +le mollet de son propriétaire. + +La joie de monsignor Perelli fut grande. Cependant, il faut le dire, +si sa première pensée fut pour lui-même, la seconde fut pour son +prochain: il frémit à l'idée de l'inquiétude qu'aurait pu causer sa +lettre à son ami le prince de C----, et, pour en atténuer l'effet, il +écrivit au dessous le _post criptum_ suivant: + +«Mon cher prince, je rouvre ma lettre pour vous dire que vous ne +preniez pas la peine de faire chercher ma tabatière. Je viens de la +retrouver dans la basque de mon habit.» + +Puis il remit l'épître à son cocher, en lui ordonnant de la porter à +l'instant même au prince de C----, que ses gens réveillèrent à quatre +heures du matin pour lui remettre, de la part de monsignor Perelli, le +message qui lui apprenait à la fois qu'il avait perdu et retrouvé sa +tabatière. + +Cependant monsignor Perelli avait un avantage sur beaucoup de gens de +ma connaissance: c'était une bête et non un sot; il y avait en lui une +certaine conscience de son infirmité d'esprit, d'où il résultait qu'il +ne demandait pas mieux que de s'instruire. Aussi, un soir, ayant +entendu dire au comte de ---- que vers l'_Ave Maria_ il était malsain +de rester à l'air, attendu que le crépuscule tombait à cette heure, la +remarque hygiénique lui resta dans la tête et le préoccupa gravement. +Monsignor Perelli n'avait jamais vu tomber le crépuscule et ignorait +parfaitement quelle espèce de chose c'était. + +Pendant plusieurs jours, il eut des velléités de demander à ses amis +quelques renseignemens sur l'objet en question; mais le pauvre prélat +était tellement habitué aux railleries qu'éveillaient presque toujours +ses demandes et ses réponses, qu'à chaque fois que la curiosité lui +ouvrait la bouche, la crainte la lui refermait. Enfin, un jour que son +cocher le servait à table: + +--Gaëtan, mon ami, lui dit-il, as-tu jamais vu tomber le crépuscule? + +--Oh! oui, monseigneur, répondit le pauvre diable, à qui, comme on le +comprend bien, depuis vingt-cinq ans qu'il était cocher, une pareille +aubaine n'avait pas manqué; certainement que je l'ai vu. + +--Et où tombe-t-il? + +--Partout, monseigneur. + +--Mais plus particulièrement? + +--Dame! au bord de la mer. + +Le prélat ne répondit rien, mais il mit à profit le renseignement, et, +avant de faire sa sieste, il ordonna que les chevaux fussent attelés à +six heures précises. + +A l'heure dite, Gaëtan vint prévenir son maître que la voiture était +prête. Monsignor Perelli descendit son escalier quatre à quatre, tant +il était curieux de la chose inconnue qu'il allait voir: il sauta dans +son carrosse, s'y accommoda de son mieux, et donna l'ordre d'aller +stationner au bout de la villa Reale, entre le Boschetto et +Mergellina. + +Monsignor Perelli demeura à l'endroit indiqué depuis sept jusqu'à +neuf, regardant de tous ses yeux s'il ne verrait pas tomber ce +crépuscule tant désiré; mais il ne vit rien que la nuit qui venait +avec cette rapidité qui lui est toute particulière dans les climats +méridionaux. A neuf heures, elle était si obscure que monsignor +Perelli perdit toute espérance de rien voir tomber ce soir-là. +D'ailleurs, l'heure indiquée pour la chute était passée depuis +long-temps. Il revint donc tout attristé à la maison; mais il se +consola en songeant qu'il serait probablement plus heureux le +lendemain. + +Le lendemain, à la même heure, même attente et même déception; mais +monsignor Perelli avait entre autres vertus chrétiennes une patience +développée à un haut degré; il espéra donc que sa curiosité, trompée +déjà deux fois, serait enfin satisfaite la troisième. + +Cependant Gaëtan ne comprenait rien au nouveau caprice de son maître +qui, au lieu de s'en aller passer sa soirée, comme il en avait +l'habitude, chez le prince de C---- ou chez le duc de N----, venait +s'établir au bord de la mer, et, la tête à la portière, restait aussi +attentif que s'il eût été dans sa loge de San-Carlo un jour de grand +gala; et puis Gaétan n'était plus tout à fait un jeune homme, et il +craignait, pour sa santé, l'humidité du soir, dont, assis sur son +siège, rien ne le garantissait. Le troisième jour arrivé, il résolut +de tirer au clair la cause de ces stations inaccoutumées. En +conséquence, au moment où commençait à sonner l'_Ave Maria_: + +--Pardon, excellence, dit-il, en se penchant sur son siège de manière +à dialoguer plus facilement avec monsignor Perelli, qui se tenait à +la portière, les yeux écarquillés dans leur plus grande dimension, +peut-on, sans indiscrétion, demander à votre excellence ce qu'elle +attend ainsi? + +--Mon ami, dit le prélat, j'attends que le crépuscule tombe; j'ai +attendu inutilement hier et avant-hier; je ne l'ai pas vu malgré la +grande attention que j'y ai faite; mais aujourd'hui j'espère être plus +heureux. + +--Peste! dit Gaëtan, il est cependant tombé, et joliment tombé, ces +deux jours-ci, excellence, et je vous en réponds! + +--Comment! tu l'as donc vu, toi? + +--Non seulement je l'ai vu, mais je l'ai senti! + +--On le sent donc aussi? + +--Je le crois bien qu'on le sent! + +--C'est singulier, je ne l'ai vu ni senti. + +--Et tenez, dans ce moment même... + +--Eh bien? + +--Eh bien! vous ne le voyez pas, excellence? + +--Non. + +--Voulez-vous le sentir? + +--Je ne te cache pas que cela me serait agréable. + +--Alors rentrez la tête entièrement dans la voiture. + +--M'y voilà. + +--Étendez la main hors de la portière. + +--J'y suis. + +--Plus haut. Encore. Là, bien. + +Gaëtan prit son fouet et en cingla un grand coup sur la main de +monsignor Perelli. + +Le digne prélat poussa un cri de douleur. + +--Eh bien! l'avez-vous senti? demanda Gaëtan. + +--Oui, oui, très bien! répondit monsignor Perelli. Très bien; je suis +content, très content. Revenons chez nous. + +--Cependant, si vous n'étiez pas satisfait, excellence, continua +Gaëtan, nous pourrions revenir encore demain. + +--Non, mon ami, non, c'est inutile; j'en ai assez. Merci. + +Monsignor porta huit jours sa main en écharpe, racontant son aventure +à tout le monde, et assurant que, malgré les premiers doutes, il en +était revenu à l'avis du comte de M----, qui avait dit qu'il était +fort malsain de rester dehors tandis que le crépuscule tombait, +ajoutant que si le crépuscule lui était tombé sur le visage au lieu de +lui tomber sur la main, il n'y avait pas de doute qu'il n'en fût resté +défiguré tout le reste de sa vie. + +Malgré sa fabuleuse bêtise, et peut-être même à cause d'elle, +monsignor Perelli avait l'âme la plus évangélique qu'il fût possible +de rencontrer. Toute douleur le voyait compatissant, toute plainte le +trouvait accessible. Ce qu'il craignait surtout, c'était le scandale; +le scandale, selon lui, avait perdu plus d'âmes que le péché même. +Aussi faisait-il tout au monde pour éviter le scandale. Non pas pour +lui; Dieu merci, monsignor Perelli était un homme de moeurs non +seulement pures, mais encore austères. Malheureusement, le bon exemple +n'est pas celui que l'on suit avec le plus d'entraînement. Monsignor +Perelli avait, dans sa maison même, une jeune voisine, et dans la +maison en face de la sienne un jeune voisin qui donnaient fort à +causer à tout le quartier. C'était la journée durant, et d'une fenêtre +à l'autre, les signes les plus tendres, si bien que plusieurs fois les +âmes charitables de la rue qu'habitait monsignor Perelli le vinrent +prévenir des distractions mondaines que donnait aux esprits réservés +cet éternel échange de signaux amoureux. + +Monsignor Perelli commença par prier Dieu de permettre que le scandale +cessât; mais, malgré l'ardeur de ses prières, le scandale, loin de +cesser, alla toujours croissant. Il s'informa alors des causes qui +forçaient les deux jeunes gens à passer à cet exercice télégraphique +un temps qu'ils pouvaient infiniment mieux employer en louant le +Seigneur, et il apprit que les coupables étaient deux amoureux que +leurs parens refusaient d'unir sous prétexte de disproportion de +fortune. Dès lors, au sentiment de réprobation que lui inspirait leur +conduite se mêla un grain de pitié que lui inspirait leur malheur; +il alla les trouver l'un après l'autre pour les consoler, mais les +pauvres jeunes gens étaient inconsolables; il voulut obtenir d'eux +qu'ils se résignassent à leur sort, comme devaient le faire des +chrétiens soumis et des enfans respectueux; mais ils déclarèrent que +le mode de correspondance qu'ils avaient adopté était le seul qui leur +restât après la cruelle séparation dont ils étaient victimes, ils +ne renonceraient pour rien au monde à cette dernière consolation, +dût-elle mettre en rumeur toute la ville de Naples. Monsignor Perelli +eut beau prier, supplier, menacer, il les trouva inébranlables dans +leur obstination. Alors, voyant que, s'il ne s'en mêlait pas plus +efficacement, les deux malheureux pécheurs continueraient d'être pour +leur prochain une pierre d'achoppement, le digne prélat leur offrit, +puisqu'ils ne pouvaient se voir ni chez l'un ni chez l'autre pour se +dire, loin de tous les yeux, ce qu'ils étaient forcés de se dire ainsi +_coram populo_, de se rencontrer chez lui une heure ou deux tous les +jours, à la condition que les portes et les fenêtres de la chambre où +ils se rencontreraient seraient fermées, que personne ne connaîtrait +leurs rendez-vous, et qu'ils renonceraient entièrement à cette +malheureuse correspondance par signes qui mettait en rumeur tout +le quartier. Les jeunes gens acceptèrent avec reconnaissance cette +évangélique proposition, jurèrent tout ce que monsignor Perelli leur +demandait de jurer, et, à la grande édification du quartier, parurent +avoir, à compter de ce jour, renoncé à leur fatal entêtement. + +Plusieurs mois se passèrent, pendant lesquels monsignor Perelli se +félicitait chaque jour davantage de l'expédient ingénieux qu'il avait +trouvé à l'endroit des deux amans, lorsqu'un matin, au moment où il +rendait grâces à Dieu de lui avoir inspiré une si heureuse idée, les +parens de la jeune fille tombèrent chez monsignor Perelli pour lui +demander compte de sa trop grande charité chrétienne. Seulement alors +monsignor Perelli comprit toute l'étendue du rôle qu'il avait joué +dans cette affaire. Mais comme monsignor Perelli était riche, comme +monsignor Perelli était la bonté en personne, comme toute chose +pouvait s'arranger, au bout du compte, avec une niaiserie de deux ou +trois mille ducats, monsignor Perelli dota la jeune pécheresse, à la +grande satisfaction du père du jeune homme, de la part duquel venait +tout l'empêchement, et qui ne vit plus dès lors aucun inconvénient +à la recevoir dans sa famille. La chose, grâce à monsignor Perelli, +finit donc comme un conte de fée: les deux amans se marièrent, furent +constamment heureux, et obtinrent du ciel beaucoup d'enfans. + +Maintenant, il me resterait bien une dernière histoire à raconter, +qui, à l'heure qu'il est, désopile encore immodérément la rate des +Napolitains; mais l'esprit des nations est chose si différente, que +l'on ne peut jamais répondre que ce qui fera pouffer de rire l'une +fera sourciller l'autre. Conduisez Falstaff à Naples, et il y passera +incompris; transplantez Polichinelle à Londres, et il mourra du +spleen. + +Et puis nous avons une malheureuse langue moderne si bégueule qu'elle +rougit de tout, et même de sa bonne aïeule la langue de Molière et de +Saint-Simon, à laquelle je lui souhaiterais cependant de ressembler. +Il en résulte que, tout bien pesé, je n'ose point vous raconter +l'histoire de monsignor Perelli, laquelle fit néanmoins tant rire le +bon roi Nasone, lequel, à coup sûr, avait au moins autant d'esprit que +vous et moi en pouvons avoir, soit séparément, soit même ensemble. Et +pourtant, elle lui avait été racontée un certain jour où il ne fallait +rien moins qu'une pareille histoire pour dérider le front de Sa +Majesté. On venait d'apprendre à Naples une nouvelle escapade des +Vardarelli. + +Comme ces honnêtes bandits m'offrent une occasion de faire connaître +le peuple napolitain sous une nouvelle face, et qu'on ne doit négliger +dans un tableau aucun des détails qui peuvent en augmenter la vérité +ou l'effet, disons ce que c'était que les Vardarelli. + + + + +XV + +Les Vardarelli. + + +Le peuple est en général aux mains des rois ce qu'un couteau bien +affilé est aux mains des enfans: il est rare qu'ils s'en servent sans +se blesser. La reine Louisa de Prusse organisa les sociétés secrètes: +les sociétés secrètes produisirent Sand. La reine Caroline protégea le +carbonarisme: le carbonarisme amena la révolution de 1820. + +Au nombre des premiers carbonari reçus, se trouvait un Calabrais nommé +Gaëtano Vardarelli. C'était un de ces hommes d'Homère, possédant +toutes les qualités de la primitive nature, aux muscles de lion, aux +jambes de chamois, à l'oeil d'aigle. Il avait d'abord servi sous +Murat; car Murat, dans le projet qu'il conçut un instant de se faire +roi de toute l'Italie, avait calculé que le carbonarisme lui serait en +ce cas un puissant levier; puis, s'apercevant bientôt qu'il fallait +un autre bras et surtout un autre génie que le sien pour diriger un +pareil moteur, Murat, de protecteur des carbonari qu'il était, s'en +fit bientôt le persécuteur. Gaëtano Vardarelli alors déserta et se +retira dans la Calabre, au sein de ses montagnes maternelles, où +il croyait qu'aucun pouvoir humain ne serait assez hardi pour le +poursuivre. + +Vardarelli se trompait: Murat avait alors parmi ses généraux un homme +d'une bravoure inouïe, d'une persévérance stoïque, d'une inflexibilité +suprême; un homme comme Dieu en envoie pour les choses qu'il veut +détruire ou élever: cet homme, c'était le général Manhès. + +Parcourez la Calabre de Reggio à Pestum: tout individu possédant un +ducat et un pied de terrain vous dira que la paisible jouissance de ce +pied de terrain et de ce ducat, c'est au général Manhès qu'il la doit. +En échange, quiconque ne possède pas ou désire posséder le bien des +autres a le général Manhès en exécration. + +Vardarelli fut donc forcé comme les autres de se courber sous la main +de fer du terrible proconsul. Traqué de vallée en vallée, de forêt en +forêt, de montagne en montagne, il recula pied à pied, mais enfin il +recula; puis un beau jour, acculé à Scylla, il fut forcé de traverser +le détroit et d'aller demander du service au roi Ferdinand. + +Vardarelli avait vingt-six ans, il était grand, il était fort, il +était brave. On comprit qu'il ne fallait pas mépriser un pareil homme, +on le fit sergent de la garde sicilienne. C'est avec ce grade et dans +cette position que Vardarelli rentra à Naples en 1815, à la suite du +roi Ferdinand. + +Mais c'était une position bien secondaire que celle de sergent pour un +homme du caractère dont était Gaëtano Vardarelli. Toute son espérance, +s'il continuait sa carrière militaire, était d'arriver au grade de +sous-lieutenant; et cette espérance, le jeune ambitieux n'eût pas +même voulu l'accepter comme un pis-aller. Après avoir balancé quelque +temps, il fit donc ce qu'il avait déjà fait; il déserta le service du +roi Ferdinand, comme il avait déserté celui du roi Joachim, et, la +première comme la seconde fois, il s'enfuit dans la Calabre, sentant, +comme Antée, sa force s'accroître à chaque fois qu'il touchait sa +mère. + +Là il fit un appel à ses anciens compagnons. Deux de ses frères et +une trentaine de bandits errans et dispersés y répondirent. La petite +troupe réunie élit Gaëtano Vardarelli pour son chef, s'engageant à lui +obéir passivement, et lui reconnaissant sur tous le droit de vie et de +mort. D'esclave qu'il était à la ville, Vardarelli se retrouva donc +roi dans la montagne, et roi d'autant plus à craindre que le terrible +général Manhès n'était plus là pour le détrôner. + +Vardarelli procéda selon la vieille rubrique, grâce à laquelle les +bandits ont toujours fait de si bonnes affaires en Calabre et +à l'Opéra-Comique; c'est-à-dire qu'il se proclama le grand +régularisateur des choses de ce monde, et que, joignant l'effet aux +paroles, il commença le nivellement social qu'il rêvait, en complétant +le nécessaire aux pauvres avec le superflu dont il débarrassait les +riches. Quoique ce système soit un peu bien connu, il est juste de +dire qu'il ne s'use jamais. Il en résulta donc qu'il s'attacha au nom +de Vardarelli une popularité et une terreur grâce auxquelles il ne +tarda pas à être connu du roi Ferdinand lui-même. + +Le roi Ferdinand, qui venait d'être réintégré sur son trône, trouvait +naturellement que le monde ne pouvait pas aller mieux qu'il n'allait, +et appréciait assez médiocrement tout réformateur qui essayait de +tailler au globe une nouvelle facette; il résulta de cette opinion +bien arriérée chez lui, que Vardarelli lui apparut tout bonnement +comme un brigand à pendre, et qu'il ordonna qu'il fût pendu. + +Mais pour pendre un homme, il faut trois choses: une corde, une +potence et un pendu. Quant au bourreau, il est inutile de s'en +inquiéter, cela se trouve toujours et partout. + +Les agens du roi avaient la corde et la potence, ils étaient à peu +près sûrs de trouver le bourreau, mais il leur manquait la chose +principale: l'homme à pendre. + +On se mit à courir après Vardarelli; mais comme il savait parfaitement +dans quel but philanthropique on le cherchait, il n'eut garde de se +laisser rejoindre. Il y a plus: comme il avait fait son éducation sous +le général Manhès, c'était un gaillard qui connaissait à fond son jeu +de cache-cache. Il en donna donc tant et plus à garder aux troupes +napolitaines, ne se trouvant jamais où on s'attendait à le rencontrer, +se montrant partout où ne l'attendait pas, s'échappant comme une +vapeur et revenant comme un orage. + +Rien ne réussit comme le succès. Le succès est l'aimant moral qui +attire tout à lui. La troupe de Vardarelli, qui ne montait d'abord +qu'à vingt-cinq ou trente personnes, fut bientôt doublée: Vardarelli +devint une puissance. + +Ce fut une raison de plus pour l'anéantir; on fit des plans de +campagne contre lui, on doubla les troupes envoyées à sa poursuite, on +mit sa tête à prix, tout fut inutile. Autant eût valu mettre au ban +du royaume l'aigle et le chamois, ses compagnons d'indépendance et de +liberté. + +Et cependant chaque jour on entendait raconter quelque prouesse +nouvelle qui indiquait dans le fugitif un redoublement d'adresse ou un +surcroît d'audace. Il venait jusqu'à deux ou trois lieues de Naples, +comme pour narguer le gouvernement. Une fois, il organisa une chasse +dans la forêt de Persiano, comme aurait pu faire le roi lui-même, et, +comme il était excellent tireur, il demanda ensuite aux gardes qu'il +avait forcés de le suivre et de le seconder s'ils avaient jamais vu +leur auguste maître faire de plus beaux coups que lui. + +Une autre fois, c'étaient le prince de Lésorano, le colonel +Calcedonio, Casella, et le major Delponte, qui chassaient eux-mêmes +avec une dizaine d'officiers et une vingtaine de piqueurs dans +une forêt à quelques lieues de Bari, quand tout à coup le cri: +_Vardarelli! Vardarelli_! se fit entendre. Chacun alors de fuir le +plus vite possible, et dans la direction où il se trouvait. Bien en +prit aux chasseurs de fuir ainsi, car tous eussent été pris, tandis +que, grâce à la vitesse de leurs chevaux habitués à courre le cerf, un +seul tomba entre les mains des bandits. + +C'était le major Delponte: les bandits jouaient de malheur, ils +avaient fait prisonnier un des plus braves, mais aussi un des plus +pauvres officiers de l'armée napolitaine. Lorsque Vardarelli demanda +au major Delponte mille ducats de rançon pour l'indemniser de ses +frais d'expédition, le major Delponte lui fit des cornes en lui disant +qu'il le défiait bien de lui faire payer une seule obole. Vardarelli +menaça Delponte de le faire fusiller si la somme n'était pas versée à +une époque qu'il fixa. Mais Delponte lui répondit que c'était du temps +de perdu que d'attendre, et que s'il avait un conseil à lui donner, +c'était de le faire fusiller tout de suite. + +Vardarelli en eut un instant la velléité; mais il songea que, plus +Delponte faisait bon marché de sa vie, plus Ferdinand devait y tenir. +En effet, à peine le roi eut-il appris que le brave major était entre +les mains des bandits, qu'il ordonna de payer sa rançon sur ses +propres deniers. En conséquence, un matin, Vardarelli annonça au major +Delponte que, sa rançon ayant été exactement et intégralement payée, +il était parfaitement libre de quitter la troupe et de diriger ses pas +vers le point de la terre qui lui agréait le plus. Le major Delponte +ne comprenait pas quelle était la main généreuse qui le délivrait; +mais comme, quelle qu'elle fût, il était fort disposé à profiter de sa +libéralité, il demanda son cheval et son sabre, qu'on lui rendit, se +mit en selle avec un flegme parfait, et s'éloigna au petit pas et en +sifflotant un air de chasse, ne permettant pas que sa monture fit un +pas plus vite que l'autre, tant il tenait à ce qu'on ne pût pas même +supposer qu'il avait peur. + +Mais le roi, pour s'être montré magnifique à l'endroit du major, n'en +avait pas moins juré l'extermination des bandits qui l'avaient forcé +de traiter de puissance à puissance avec eux. Un colonel, je ne sais +plus lequel, qui l'avait entendu jurer ainsi, fit à son tour +le serment, si on voulait lui confier un bataillon, de ramener +Vardarelli, ses deux frères et le soixante hommes qui composaient sa +troupe, pieds et poings liés, dans les cachots de la Vicaria. L'offre +était trop séduisante pour qu'on ne l'acceptât point; le ministre de +la guerre mit cinq cents hommes à la disposition du colonel, et le +colonel et sa petite troupe se mirent en quête de Vardarelli et de ses +compagnons. + +Vardarelli avait des espions trop dévoués pour ne pas être prévenu +à temps de l'expédition qui s'organisait. Il y a plus: en apprenant +cette nouvelle, lui aussi, il avait fait un serment: c'était de guérir +à tout jamais le colonel qui s'était si aventureusement voué à sa +poursuite, d'un second élan patriotique dans le genre du premier. + +Il commença donc par faire courir le pauvre colonel par monts et par +vaux, jusqu'a ce que lui et sa troupe fussent sur les dents; puis, +lorsqu'il les vit tels qu'il les désirait, il leur fit, à deux +heures du matin, donner une fausse indication; le colonel prit le +renseignement pour or en barre, et partit à l'instant même, afin de +surprendre Vardarelli, qu'on lui avait assuré être, lui et sa troupe, +dans un petit village situé à l'extrémité d'une gorge si étroite +qu'à peine y pouvait-on passer quatre hommes de front. Quelques âmes +charitables qui connaissaient les localités firent bien au brave +colonel quelques observations, mais il était tellement exaspéré qu'il +ne voulut entendre à rien, et partit dix minutes après avoir reçu +l'avis. + +Le colonel fit une telle diligence qu'il dévora près de quatre lieues +en deux heures, de sorte qu'au point du jour il se trouva sur le +point d'entrer dans la gorge de l'autre côté de laquelle il devait +surprendre les bandits. Quand il fut arrivé là, l'endroit lui parut +si effroyablement propice à une embuscade qu'il envoya vingt hommes +explorer le chemin, tandis qu'il faisait halte avec le reste de son +bataillon; mais au bout d'un quart d'heure les vingt hommes revinrent, +en annonçant qu'ils n'avaient rencontré âme qui vive. + +Le colonel n'hésita donc plus et s'engagea dans la gorge lui et ses +cinq cents hommes: mais au moment où cette gorge s'élargissait, +pareille à une espèce d'entonnoir, entre deux défilés, le cri: +_Vardarelli! Vardarelli_! se fit entendre comme s'il tombait des +nuages, et le pauvre colonel, levant la tête, vit toutes les crêtes de +rochers garnies de brigands qui le tenaient en joue lui et sa troupe. +Cependant il ordonna de se former en peloton; mais Vardarelli cria +d'une voix terrible: «A bas les armes, ou vous êtes morts!» A +l'instant même les bandits répétèrent le cri de leur chef, puis l'écho +répéta le cri des bandits; de sorte que les soldats, qui n'avaient pas +fait le même serment que leur colonel et qui se croyaient entourés +d'une troupe trois fois plus nombreuse que la leur, crièrent à qui +mieux mieux qu'ils se rendaient, malgré les exhortations, les prières +et les menaces de leur malheureux chef. + +Aussitôt Vardarelli, sans abandonner sa position, ordonna aux soldats +de mettre les fusils en faisceaux, ordre qu'ils exécutèrent à +l'instant même; puis il leur signifia de se séparer en deux bandes, +et de se rendre chacun à un endroit indiqué, nouvel ordre auquel ils +obéirent avec la même ponctualité qu'ils avaient fait pour la première +manoeuvre. Enfin, laissant une vingtaine de bandits en embuscade, il +descendit avec le reste de ses hommes, et, leur ordonnant de se ranger +en cercle autour des faisceaux, il les invita à mettre les armes de +leurs ennemis hors d'état de leur nuire momentanément par le même +moyen qu'avait employé Gulliver pour éteindre l'incendie du palais de +Lilliput. + +C'est le récit de cet événement qui avait mis le roi de si mauvaise +humeur, qu'il ne fallait rien moins que l'anecdote nouvelle dont +monsignor Perelli était le héros pour le lui faire oublier. + +On comprend que cette nouvelle frasque ne remit pas don Gaëtano dans +les bonnes grâces du gouvernement. Les ordres les plus sévères furent +donnés à son égard; seulement, dès le lendemain, le roi, qui était +homme de trop joyeux esprit pour garder rancune à Vardarelli d'un si +bon tour, racontait en riant à gorge déployée l'aventure à qui voulait +l'entendre, de sorte que, comme il y a toujours foule pour entendre +les aventures que veulent bien raconter les rois, le pauvre colonel +n'osa de trois ans remettre le pied dans la capitale. + +Mais le général qui commandait en Calabre prit la chose d'une façon +bien autrement sérieuse que ne l'avait fait le roi. Il jura que, quel +que fût le moyen qu'il dût employer, il exterminerait les Vardarelli +depuis le premier jusqu'au dernier. Il commença par les poursuivre à +outrance; mais, comme on s'en doute bien, cette poursuite ne fut qu'un +jeu de barres pour les bandits. Ce que voyant, le général commandant +proposa à leur chef un traité par lequel lui et les siens entreraient +au service du gouvernement. Soit que les conditions fussent trop +avantageuses pour être refusées, soit que Gaëtano se lassât de cette +vie de dangers sans fin et d'éternel vagabondage, il accepta les +propositions qui lui étaient faites, et le traité fut rédige en ces +termes: + +«Au nom de la très sainte Trinité. + +«Art. 1er. Il sera octroyé pardon et oubli aux méfaits des Vardarelli +et de leurs partisans. + +«Art. 2. La bande des Vardarelli sera transformée en compagnie de +gendarmes. + +«Art. 3. La solde du chef Gaëtano Vardarelli sera de 99 ducats par +mois; celle de chacun de ses trois lieutenans, de 43 ducats, et +celle de chaque homme de la compagnie, de 30. Elle sera payée au +commencement de chaque mois et par anticipation[1]. + +«Art. 4. La susdite compagnie jurera fidélité au roi entre les mains +du commissaire royal; ensuite elle obéira aux généraux qui commandent +dans les provinces, et sera destinée à poursuivre les malfaiteurs dans +toutes les parties du royaume. + +«Naples, 6 juillet 1817.» + +Les conditions ci-dessus rapportées furent immédiatement mises à +exécution de part et d'autre; les Vardarelli changèrent de nom et +d'uniforme, touchèrent d'avance, comme ils en étaient convenus, le +premier mois de leurs appointemens, en échange de quoi ils se mirent +à la poursuite des bandits qui désolaient la Capitanate, ne leur +laissant ni paix ni relâche, tant ils connaissaient toutes les ruses +du métier; si bien qu'au bout de quelque temps on pouvait s'en aller +de Naples à Reggio sa bourse à la main. + +Mais ce n'était pas là précisément le but que s'était proposé le +général; il avait contre les Vardarelli, à cause de l'histoire du +colonel, une vieille dent que vint encore corroborer la promptitude +avec laquelle les nouveaux gendarmes venaient d'exécuter, au nombre +de cinquante ou soixante seulement, des choses qu'avant eux des +compagnies, des bataillons, des régimens et jusqu'à des corps d'armée +avaient entreprises en vain. Il fut donc résolu que, maintenant que +les Vardarelli avaient débarrassé la Capitanate et les Calabres +des brigands qui les infestaient, on débarrasserait le royaume des +Vardarelli. + +Mais c'était chose plus facile à entreprendre qu'à exécuter, et +probablement toutes les troupes que le général avait sous ses ordres, +réunies ensemble, n'eussent pas pu y parvenir, si les bandits +gendarmisés eussent eu le moindre soupçon de ce qui se tramait contre +eux. Mais, à défaut de soupçons positifs, ils étaient doués d'un +instinct de défiance qui ne leur permettait pas de donner la moindre +prise à leurs ennemis, et près d'une année se passa sans que le +général trouvât moyen de mettre à exécution son projet exterminateur. + +Mais le général trouva des alliés dans les anciens amis des +ex-brigands: un homme de Porto-Canone, dont Gaëtano Vardarelli avait +enlevé la soeur, vint le trouver, et, lui racontant les causes de +haine qu'il avait contre les Vardarelli, lui offrit de le débarrasser +au moins de Gaëtano Vardarelli et de ses deux frères. L'offre était +trop selon les désirs du général pour qu'il hésitât un instant à +l'accepter. Il offrit à l'homme qui venait lui faire cette proposition +une somme d'argent considérable; mais celui-ci, tout en acceptant pour +ses compagnons, refusa pour lui-même, disant que c'était du sang +et non de l'or qu'il lui fallait; que, quant aux compagnons qu'il +comptait s'adjoindre dans celle expédition, il s'informerait de ce +qu'ils demandaient pour le seconder, et qu'il rendrait compte de leurs +exigences au général, qui traiterait directement avec eux. + +Quelles furent ces exigences nul historien ne l'a dit. Ce qui fut +donné, ce qui fut reçu, on l'ignore. Ce qu'on sait seulement, ce +furent les faits qui s'accomplirent à la suite de cet entretien. + +Un jour les Vardarelli, se croyant au milieu d'amis sûrs, +stationnaient pleins de confiance et d'abandon sur la place d'un petit +village de la Pouille, nommé Uriri. Tout à coup, et sans que rien au +monde eût pu faire présager une pareille agression, une douzaine de +coups de feu partirent d'une des maisons situées sur la place, et +de celle seule décharge, Gaëtano Vardarelli, ses deux frères et six +bandits tombèrent morts. Aussitôt les autres, ne sachant pas à quel +nombre d'ennemis ils avaient affaire, et soupçonnant qu'ils étaient +enveloppés d'une vaste trahison, sautèrent sur leurs chevaux, dont ils +ne s'éloignaient jamais, et disparurent en un clin d'oeil, comme une +volée d'oiseaux effarouchés. + +Aussitôt que la place fut vide et qu'il n'y eut plus de morts, l'homme +qui était allé trouver le général sortit le premier de la maison d'où +était parti le feu, s'avança vers Gaëtano Vardarelli, et tandis que +ses compagnons dépouillaient les autres cadavres, s'emparant de leurs +armes et de leur ceinture, lui se contenta de tremper ses deux mains +dans le sang de son ennemi, et après s'en être barbouillé le visage: + +--Voici la tache lavée dit-il; et il se retira sans rien prendre du +pillage commun, sans rien accepter de la récompense promise. + +Cependant ce n'était point assez: Gaëtano Vardarelli, ses deux frères +et six de ses compagnons étaient morts, c'est vrai; mais quarante +autres étaient encore vivans et pouvaient, en reprenant leur ancien +métier et en élisant de nouveaux chefs, donner infiniment de fil à +retordre à Son Excellence le général commandant. Il résolut donc de +continuer à jouer le rôle d'ami, et donna l'ordre que les meurtriers +d'Uriri fussent arrêtés. Comme ceux-ci ne s'attendaient à rien +de pareil, la chose ne fut pas difficile; on s'empara d'eux à +l'improviste et sans qu'ils essayassent de tenter la moindre +résistance; on les jeta en prison, et l'on cria bien haut qu'on allait +leur faire leur procès, et que prompte et sévère vengeance serait +tirée du crime qu'ils avaient commis. + +Il pouvait y avoir du vrai dans tout cela; aussi les fugitifs se +laissèrent-ils prendre au piège. Comme il était notoire qu'à la tête +des meurtriers se trouvait le frère de la jeune fille outragée par +Gaëtano Vardarelli, on crut généralement dans la troupe que cet +assassinat était le résultat d'une vengeance particulière; de sorte +que, lorsque les malheureux qui s'étaient sauvés virent leurs +assassins arrêtés et entendirent répéter de tous côtés que leur +procès se poursuivait avec ardeur, ils n'eurent aucune idée que le +gouvernement fût pour quelque chose dans cette trahison. D'ailleurs, +eussent-ils conçu quelque doute, qu'une lettre qu'ils reçurent de lui +les eût fait évanouir: il leur écrivait que le traité du 6 juillet +restait toujours sacré, et les invitait à se choisir d'autres chefs en +remplacement, de ceux qu'ils avaient eu le malheur de perdre. + +Comme ce remplacement était urgent, les Vardarelli procédèrent +immédiatement à la nomination de leurs nouveaux officiers, et, à peine +l'élection achevée, ils prévinrent le général que ses instructions +étaient suivies. Alors ils reçurent une seconde lettre qui les +convoquait à une revue dans la ville de Foggia. Cette lettre leur +recommandait, entre autres choses importantes, de venir tous tant +qu'ils étaient, afin qu'on ne pût douter que les élections faites ne +fussent le résultat positif d'un scrutin unanime et incontestable. + +A la lecture de cette lettre, une longue discussion s'éleva entre les +Vardarelli; la majorité était d'avis qu'on se rendît à la revue; +mais une faible minorité s'opposait à cette proposition: selon elle, +c'était un nouveau guet-apens dressé pour exterminer le reste de la +troupe. Les Vardarelli avaient le droit de nomination entre eux; +c'était chose incontestée et qui par conséquent n'avait besoin +d'aucune sanction gouvernementale; on ne pouvait donc les convoquer +que dans quelque sinistre dessein. C'était du moins l'avis de huit +d'entre eux, et, malgré les sollicitations de leurs camarades, ces +huit clairvoyans refusèrent de se rendre à Foggia: le reste de la +troupe, qui se composait de trente-un hommes et d'une femme qui avait +voulu accompagner son mari, se trouva sur la place de la ville au jour +et à l'heure dits. + +C'était un dimanche; la revue était solennement annoncée, de sorte que +la place publique était encombrée de curieux. Les Vardarelli entrèrent +dans la ville avec un ordre parfait, armés jusqu'aux dents, mais sans +donner aucun signe d'hostilité. Au contraire, en arrivant sur la +place, ils levèrent leurs sabres, et d'une voix unanime firent +entendre le cri de _Vive le roi_! A ce cri, le général parut sur son +balcon pour saluer les arrivans, tandis que l'aide-de-camp de service +descendait pour les recevoir. + +Après force complimens sur la beauté de leurs chevaux et le bon état +de leurs armes, l'aide-de-camp invita les Vardarelli à défiler sous le +balcon du général, manoeuvre qu'ils exécutèrent avec une précision +qui eût fait honneur à des troupes réglées. Puis, cette évolution +exécutée, ils vinrent se ranger sur la place, où l'aide-de-camp les +invita à mettre pied à terre et à se reposer un instant, tandis qu'il +porterait au général la liste des trois nouveaux officiers. + +L'aide-de-camp venait de rentrer dans la maison d'où il était sorti; +les Vardarelli, la bride passée au bras, se tenaient près de leurs +chevaux, lorsqu'une grande rumeur commença à circuler dans la foule; +puis à cette rumeur succédèrent des cris d'effroi, et toute cette +masse de curieux commença d'aller et de venir comme une marée. Par +toutes les rues aboutissantes à la place, des soldats napolitains +s'avançaient en colonnes serrées. De tous côtés les Vardarelli étaient +cernés. + +Aussitôt, reconnaissant la trahison dont ils étaient victimes, les +Vardarelli sautèrent sur leurs chevaux et tirèrent leurs sabres; mais +au même instant le général ayant ôté son chapeau, ce qui était le +signal convenu, le cri: Ventre à terre! retentit; et tous les curieux +ayant obéi à cette injonction dont ils comprenaient l'importance, +les feux des soldats se croisèrent au dessus de leurs têtes, et neuf +Vardarelli tombèrent de leurs chevaux, tués ou blessés à mort. Ceux +qui étaient restés debout, comprenant alors qu'il n'y avait pas de +quartier à attendre, se réunirent, sautèrent à bas de leurs chevaux, +et, armés de leurs carabines, s'ouvrirent en combattant un passage +jusqu'aux ruines d'un vieux château dans lesquelles ils se +retranchèrent. Deux seulement, se confiant à la vitesse de leur +monture, fondirent tête baissée sur le groupe de soldats qui leur +parut le moins nombreux, et, faisant feu à bout portant, profitèrent +de la confusion que causait dans les rangs leur décharge, qui avait +tué deux hommes, pour passer à travers les baïonnettes et s'échapper à +fond de train. La femme, aussi heureuse qu'eux, dut la vie à la même +manoeuvre, opérée sur un autre point, et s'éloigna au grand galop, +après avoir déchargé ses deux pistolets. + +Tous les efforts se réunirent aussitôt sur les vingt Vardarelli +restans, lesquels, comme nous l'avons dit, s'étaient réfugiés dans les +ruines d'un vieux château. Les soldats, s'encourageant les uns les +autres, s'avancèrent, croyant que ceux qu'ils poursuivaient allaient +leur disputer les approches de leur retraite; mais, au grand +étonnement de tout le monde, ils parvinrent jusqu'à la porte sans +qu'il y eût un seul coup de fusil tiré. Cette impunité les enhardit; +on attaqua la porte à coups de hache et de levier, la porte céda; les +soldats se précipitèrent alors dans la cour du château, se répandirent +dans les corridors, parcourant les appartemens; mais, à leur grand +étonnement, tout était désert: les Vardarelli avaient disparu. + +Les assaillans furetèrent une heure dans tous les coins et recoins de +la vieille masure; enfin ils allaient se retirer, convaincus que les +Vardarelli avaient trouvé quelques moyens, connus d'eux seuls, de +regagner la montagne, lorsqu'un soldat qui s'était approché du +soupirail d'un cellier, et qui se penchait pour regarder dans +l'intérieur tomba percé d'un coup de feu. + +Les Vardarelli étaient découverts; mais les poursuivre dans leur +retraite n'était pas chose facile. Aussi résolut-on, au lieu de +chercher à les y forcer, d'employer un autre moyen, plus lent, +mais plus sûr: on commença par rouler une grosse pierre contre le +soupirail. Sur cette pierre on amassa toutes celles que l'on put +trouver; on laissa un piquet d'hommes avec leurs armes chargées pour +garder cette issue; puis, faisant un détour, on commença par jeter +des fagots enflammés contre la porte du cellier, que les Vardarelli +avaient fermée en dedans, et sur ces fagots enflammés tout le bois et +toutes les matières combustibles que l'on put trouver; de sorte que +l'escalier ne fut bientôt qu'une immense fournaise, et que, la porte +ayant cédé à l'action du feu, l'incendie se répandit comme un torrent +dans ce souterrain où les Vardarelli s'étaient réfugiés. Cependant un +profond silence régnait encore dans le cellier. Bientôt deux coups +de fusil partirent: c'étaient deux frères qui, ne voulant pas tomber +vivans aux mains de leurs ennemis, s'étaient embrassés et avaient à +bout portant déchargé leurs fusils l'un sur l'autre. Un instant après, +une troisième explosion se fit entendre: c'était un bandit qui se +jetait volontairement au milieu des flammes et dont la giberne +sautait. Enfin, les dix-sept bandits restans voyant qu'il n'y avait +plus pour eux aucune chance de salut, et se voyant près d'être +asphyxiés, demandèrent à se rendre. Alors on déblaya le soupirail, on +les en tira les uns après les autres, et à mesure qu'ils en sortirent +on leur liait les pieds et les mains. Une charrette que l'on amena +ensuite les transporta tous dans les prisons de la ville. + +Quant aux huit qui n'avaient pas voulu venir à Foggia et aux deux qui +s'étaient échappés, ils furent chassés comme des bêtes fauves, traqués +de caverne en caverne. Les uns furent tués ou débusqués comme des +chevreuils, les autres furent livrés par leurs hôtes, les autres enfin +se rendirent eux-mêmes; si bien qu'au bout d'un an tous les Vardarelli +étaient morts ou prisonniers. + +Il n'y eut que la femme qui s'était sauvée un pistolet de chaque main +qui disparut, sans qu'on la revît jamais ni morte ni vivante. + +Lorsque le roi apprit cet événement, il entra dans une grande colère; +c'était la seconde fois qu'on violait sans l'en prévenir un traité, +non pas signé par lui, mais fait en son nom. Or, il savait que +l'inexorable histoire enregistre presque toujours les faits sans se +donner la peine d'en rechercher les causes, et que, tout au contraire +de ce qui se passe dans notre monde, où ce sont les ministres qui sont +responsables des fautes du roi, c'est le roi qui, dans l'autre, est +responsable des fautes de ses ministres. + +Mais on lui répéta tant, et de tant de côtés, que c'était une action +louable que d'avoir exterminé celle méchante race des Vardarelli, +qu'il finit par pardonner à ceux qui avaient ainsi abusé de son nom. + +Il est vrai que quelque temps après arriva la révolution de 1820, qui +amena avec elle bien d'autres préoccupations que celle de savoir si on +avait plus ou moins exactement tenu un traité fait avec des bandits. +Pour la troisième fois il rentra au bout de deux ans d'absence, an +milieu des cris de joie de son peuple, qui le chassait sans cesse et +qui ne pouvait vivre sans lui. + +Malheureusement pour les Napolitains, cette troisième restauration fut +de courte durée. Le soir du 3 janvier 1825, le roi se coucha après +avoir fait sa partie de jeu et avoir dit ses prières accoutumées. Le +lendemain, comme à dix heures du matin il n'avait pas encore sonné, on +entra dans sa chambre, et on le trouva mort. + +A l'ouverture de son testament, dans lequel il recommandait à son fils +François de continuer les aumônes qu'il avait l'habitude de faire, ou +trouva que ces aumônes montaient par an à 24,000 ducats. + +Il avait vécu soixante-seize ans, il en avait régné soixante-cinq; il +avait vu passer sous son long règne trois générations d'hommes, et, +malgré trois révolutions et trois restaurations, il mourait le roi le +plus populaire que Naples ait jamais eu. + +Aussi le peuple chercha-t-il à la mort imprévue de son roi bien-aimé +une cause surnaturelle. Or, pour des hommes d'imagination comme sont +les Napolitains, rien n'est difficile à trouver. Voilà ce que l'on +découvrit. + +Le roi Ferdinand, comme on a pu le voir, n'était pas exempt de +certains préjugés. Depuis quinze ans il était persécuté par le +chanoine Ojori, qui le tourmentait pour obtenir une audience de lui et +lui présenter je ne sais quel livre dont il était l'auteur. Ferdinand +avait toujours refusé, et, malgré les instances du postulant, avait +constamment tenu bon. Enfin le 2 janvier 1825, vaincu par les prières +de tous ceux qui l'entouraient, il accorda pour le lendemain cette +audience si long-temps reculée. Le matin, le roi eut quelque velléité +de partir pour Caserte et de rejeter sur une chasse, excuse qui lui +paraissait toujours valable, l'impolitesse qu'il avait si grande envie +de faire au bon chanoine; mais on l'en dissuada: il resta donc à +Naples, reçut don Ojori, lequel demeura deux heures avec lui et le +quitta en lui laissant son livre. + +Le lendemain, comme nous l'avons dit, le roi Ferdinand était mort. + +Les médecins déclarèrent d'une voix unanime que c'était d'une attaque +d'apoplexie foudroyante; mais le peuple n'en crut pas un mot. Ce qui +fut la véritable cause de sa mort, selon le peuple, ce fut cette +audience qu'il donna si à contre-coeur au chanoine Ojori. + +Le chanoine Ojori était, avec le prince de ----, le plus terrible +_jettatore_ de Naples. Nous dirons dans un prochain chapitre ce que +c'est que la _jettatura_. + + +Note: + +[1] Ces différens appointemens correspondaient aux soldes des +colonels, des capitaines et des lieutenans. + + + + +XVI + +La Jettatura. + + +Naples, comme toutes les choses humaines, subit l'influence d'une +double force qui régit sa destinée: elle a son mauvais principe qui +la poursuit, et son bon génie qui la garde; elle a son Arimane qui la +menace, et son Oromaze qui la défend; elle a son démon qui veut la +perdre, elle a son patron qui espère la sauver. + +Son ennemi, c'est la jettatura; son protecteur, c'est saint Janvier. + +Si saint Janvier n'était pas au ciel, il y aurait long-temps que la +jettatura aurait anéanti Naples; si la jettatura n'existait pas sur la +terre, il y a long-temps que saint Janvier aurait fait de Naples la +reine du monde. + +Car la jettatura n'est pas une invention d'hier; ce n'est pas une +croyance du moyen-âge, ce n'est pas une superstition du bas-empire: +c'est un fléau légué par l'ancien monde au monde moderne; c'est une +peste que les chrétiens ont héritée des gentils; c'est une chaîne +qui passe à travers les âges, et à laquelle chaque siècle ajoute un +anneau. + +Les Grecs et les Romains connaissaient la jettatura: les Grecs +l'appelaient [Greek: alexiana], les Romains _fascinum_. + +La jettatura est née dans l'Olympe; c'est un fléau d'assez bonne +maison, comme on voit. Maintenant à quelle occasion elle prit +naissance, le voici. + +Vénus, sortie de la mer depuis la veille, venait de prendre place +parmi les dieux; son premier soin avait été de se choisir un adorateur +dans cette auguste assemblée: Bacchus avait obtenu la préférence, +Bacchus était heureux. + +Toute déesse qu'elle était, Vénus se trouvait soumise aux lois de la +nature comme une simple femme; en sa qualité d'immortelle, elle était +destinée à les accomplir plus long-temps et plus souvent, voilà tout. +Vénus s'aperçut un jour qu'elle allait être mère. Comme l'enfant +qu'elle portait dans son sein était le premier de cette longue suite +de rejetons dont la déesse de la beauté devait peupler les forêts +d'Amathonte et les bosquets de Cythère, la découverte de son nouvel +état fut accompagnée chez elle d'un sentiment de pudeur qui la +détermina à le cacher aux regards de tous les dieux. Vénus annonça +donc que sa santé chancelante la forçait d'habiter pendant quelque +temps la campagne, et elle se retira dans les appartemens les plus +reculés de son palais, à Paphos. + +Tous les dieux avaient été dupes de cette fausse indisposition; il +n'y avait pas jusqu'à Esculape lui-même qui n'eût déclaré que Vénus +n'avait rien autre chose qu'une maladie de nerfs qui se calmerait avec +des bains et du petit lait; Junon seule avait tout deviné. + +Junon était experte en pareille matière. Sa stérilité la rendait +jalouse: il ne s'arrondissait pas une taille dans tout l'Olympe, que +la première ligne de ce changement ne lui sautât aux yeux. Elle avait +suivi les progrès de celle de Vénus, et, d'avance, elle voua au +malheur l'enfant qui naîtrait d'elle. + +En conséquence, elle résolut de ne pas la perdre un instant de vue, +afin de jeter un sort sur le malheureux fruit des entrailles de sa +belle-fille. Aussi, dès que Vénus sentit les premières douleurs, Junon +se présenta-t-elle aussitôt à son chevet, déguisée en sage-femme. + +Vénus était fort douillette, comme toute femme à la mode doit être: +elle jeta donc les hauts cris tant que dura le travail; puis enfin +elle mit au jour le petit Priape. + +Junon le reçut dans ses mains, et tandis que Vénus, à moitié évanouie, +fermait ses beaux yeux encore tout moites de larmes, elle s'apprêta à +lancer sur l'enfant la malédiction fatale qui devait influer sur le +reste de sa vie. + +Mais à l'instant où Junon fixait ses yeux pleins de colère sur le +nouveau-né, elle s'arrêta stupéfaite. Jamais elle n'avait vu, même +chez les plus grands dieux, rien de pareil à ce qu'elle voyait à cette +heure. + +Si court que fut ce moment d'hésitation, il sauva Priape. Bacchus, +qui, du fond de l'Inde, où il était occupé à apprendre aux Birmans la +meilleure manière de coller le vin, avait entendu les cris de Vénus, +était accouru en toute hâte: il se précipita dans la chambre de +l'accouchée, courut à l'enfant, et, dans son ardeur toute paternelle, +l'arracha des bras de Junon. + +Junon se crut découverte; elle sortit furieuse, sauta dans son char, +et remonta au ciel. Bacchus ignorait cependant que ce fût elle; mais +il la devina, au cri de ses paons d'abord, puis au rayon de lumière +qu'elle laissait à sa suite. Il connaissait de longue main le +caractère de sa belle-mère: lui-même avait été obligé de rester six +mois caché dans la cuisse de Jupiter pour échapper à sa jalousie; il +comprit que les choses se passeraient mal pour le pauvre enfant si +jamais elle mettait la main sur lui: il l'emporta tout courant, et +s'en alla le cacher dans l'île de Lampsaque. + +Mais le bruit de ce qui s'était passé se répandit, ainsi que la +circonstance à laquelle le jeune Priape avait dû la vie; il n'en +fallut pas davantage pour faire croire aux anciens qu'ils avaient +trouvé un remède contre la jettatura; de là certains bijoux déterrés +à Herculanum et à Pompéia, qui faisaient partie de la toilette des +femmes. + +Chez les modernes, où ces bijoux ne sont pas de mise, les cornes les +ont remplacés. Vous n'entrez pas dans une maison de Naples quelque peu +aristocratique, sans que le premier objet qui frappe vos yeux dans +l'antichambre ne soit une paire de cornes; plus ces cornes sont +longues, plus elles sont efficaces. On les fait venir en général de +Sicile; c'est là qu'on trouve les plus belles. J'en ai vu qui avaient +jusqu'à trois pieds de long, et qui coûtaient cinq cents francs la +paire. + +Outre ces cornes à domicile, qu'on ne peut, vu leur volume, +transporter facilement avec soi, on a d'autres petits cornillons que +l'on porte au cou, au doigt, à la chaîne de la montre: cela se trouve +à tous les coins de rue, chez tous les marchands de bric-à-brac. Ce +symbole préservatif est ordinairement en corail ou en jais. + +Je voudrais vous dire quelles sont les causes qui ont porté les cornes +à ce degré d'honneur chez les Napolitains; mais quelque recherche +que j'aie faite à ce sujet, j'avoue que je n'ai absolument rien pu +découvrir sur quoi on puisse appuyer la moindre théorie ou échafauder +le plus petit système. Cela est parce que cela est; ne me demandez +donc point autre chose, car je serais forcé de prononcer ce mot qui +coûte tant à la bouche humaine: Je ne sais pas. + +Les anciens connaissaient trois moyens de jeter les sorts, car la +jettatura n'est rien autre chose que la substantivation du verbe +_jettare_,--par le toucher, par la parole, par le regard: + + Cujus ab attractu variarum monstra ferarum + In juvenes veniunt; nulli sua mansit imago, + +dit Ovide; + + Quae nec pernumerare curiosi + Possint, nec mala fascinare lingua, + +dit Catulle; + + Nescio quis teneros oculis mihi fascinat agnos, + +dit Virgile. + +Maintenant voulez-vous voir passer cette croyance du monde païen dans +le monde chrétien? écoutez saint Paul s'adressant aux Galates: + + Quis vos fascinavit non obedire veritati? + +Saint Paul croyait donc à la jettatura? + +Maintenant passons au moyen-âge, et ouvrons Erchempert, moine du mont +Cassin, qui florissait vers l'an 842: + +«J'ai connu, dit le vénérable cénobite, messire Landolphe, évêque de +Capoue, homme d'une singulière prudence, lequel avait l'habitude de +dire: «Toutes les fois que je rencontre un moine, il m'arrive quelque +chose de malheureux dans la journée. _Quolies monachum visu cerno, +semper mihi futura dies auspicia tristia subministrat_.» + +Or, cette croyance est encore en pleine vigueur aujourd'hui à Naples. +Lorsque nous partîmes pour la Sicile, je crois avoir raconté qu'au +moment de nous embarquer nous rencontrâmes un abbé, et qu'à sa vue le +capitaine nous avait proposé de remettre le départ au lendemain. Nous +n'en fîmes compte, et nous fûmes assaillis par une tempête qui nous +tint vingt-quatre heures entre la vie et la mort. + +Des trois jettature connues de l'antiquité, deux se sont perdues en +route, et une seule est restée: la jettatura du régard. Il est vrai +que c'est la plus terrible: «_Nihil oculo nequius creatum_,» dit +l'Ecclésiaste, chap. 21. + +Cependant, comme Dieu a voulu que le serpent à sonnettes se dénonçât +lui-même par le bruit que font ses anneaux, il a imprimé au front du +jettatore certains signes auxquels, avec un peu d'habitude, on peut le +reconnaître. Le jettatore est ordinairement maigre et pâle, il a le +nez en bec de corbin, de gros yeux qui ont quelque chose de ceux du +crapaud et qu'il recouvre ordinairement, pour les dissimuler, d'une +paire de lunettes: le crapaud, comme on sait, a reçu du ciel le don +fatal de la jettature: il tue le rossignol en le regardant. + +Donc, quand vous rencontrez dans les rues de Naples un homme fait +ainsi que j'ai dit, prenez garde à vous, il y a cent à parier contre +un que c'est un jettatore. Si c'est un jettatore et qu'il vous ait +aperçu le premier, le mal est fait, il n'y a pas de remède, courbez +la tête et attendez. Si, au contraire, vous l'avez prévenu du regard, +hâtez-vous de lui présenter le doigt du milieu étendu et les deux +autres fermés: le maléfice sera conjuré:--_Et digitum porrigito +medium_, dit Martial. + +Il va sans dire que, si vous porter sur vous quelque corne de jais ou +de corail, vous n'avez point besoin de prendre toutes ces précautions. +Le talisman est infaillible, du moins à ce que disent les marchands de +cornes. + +La jettatura est une maladie incurable; on naît jettatore, on meurt +jettatore. On peut à la rigueur le devenir; mais une fois qu'on l'est, +on ne peut plus cesser de l'être. + +En général, les jettatori ignorent leur fatale influence: comme c'est +un fort mauvais compliment à faire à un homme que de lui dire qu'il +est jettatore, et qu'il y en a d'ailleurs qui prendraient fort mal la +chose, on se contente de les éviter comme on peut, et, si l'on ne peut +pas, de conjurer leur influence en tenant sa main dans la position +sus-indiquée. Toutes les fois que vous voyez a Naples deux hommes +causant dans la rue et que l'un des deux garde sa main pliée contre +son dos, regardez bien celui avec lequel il cause; c'est un jettatore, +ou du moins un homme qui a le malheur de passer pour tel. + +Lorsqu'un étranger arrive à Naples, il commence par rire de la +jettatura, puis peu à peu il s'en préoccupe; enfin, au bout de trois +mois de séjour, vous le voyez couvert de cornes des pieds à la tête et +la main, droite éternellement crispée. + +Rien ne garantit de la jettatura que les moyens que j'ai indiqués. Il +n'y a pas de rang, il n'y a pas de fortune, il n'y a pas de position +sociale qui vous mette au dessus de ses coups. Tous les hommes sont +égaux devant elle. + +D'un autre côté, il n'y a pas d'âge, il n'y a pas de sexe, il n'y +a pas d'état pour le jettatore: il peut être également enfant ou +vieillard, homme ou femme, avocat ou médecin, juge, prêtre, industriel +ou gentilhomme, lazzarone ou grand seigneur; le tout est seulement de +savoir si l'un ou l'autre de ces âges, l'un ou l'autre de ces sexes, +l'une ou l'autre de ces conditions, ajoute ou ôte de la gravité au +maléfice. + +Il y a là-dessus, à Naples, un travail extrêmement développé del +gentile signor Niccolo Valetta; il y discute dans un volume toutes les +questions qui divisent sur ce point les savans anciens et modernes, +depuis vingt-cinq siècles. + +Il y est examiné: + +1. Si l'homme jette le sort plus terrible que ne le fait la femme; + +2. Si celui qui porte perruque est plus à craindre que celui qui n'en +porte pas; + +3. Si celui qui porte des lunettes n'est pas plus à craindre que celui +qui porte perruque; + +4. Si celui qui prend du tabac n'est pas plus à craindre encore que +celui qui porte des lunettes; et si les lunettes, la perruque et la +tabatière, en se combinant, triplent les forces de la jettatura; + +5. Si la femme jettatrice est plus à craindre quand elle est enceinte; + +6. S'il y a plus à craindre encore d'elle quand il y a certitude +qu'elle ne l'est pas; + +7. Si les moines sont plus généralement jettatori que les autres +hommes, et parmi les moines quel est l'ordre le plus à craindre sur ce +point; + +8. A quelle distance se peut jeter le sort; + +9. S'il se peut jeter de côté, de face ou par derrière; + +10. S'il y a réellement des gestes, des sons de voix et des regards +particuliers auxquels on puisse reconnaître les jettatori; + +11. S'il est des prières qui puissent garantir de la jettatura, et, +dans ce cas, s'il est des prières spéciales pour garantir de la +jettatura qui vient des moines; + +12. Enfin, si le pouvoir des talismans modernes est égal au pouvoir du +talisman ancien, et laquelle est plus efficace de la corne unique ou +de la corne double. + +Toutes ces recherches sont consignées dans un volume qui est du plus +haut intérêt et que je voudrais bien faire connaître à mes lecteurs. +Malheureusement mon libraire refuse de l'imprimer dans mes notes +justificatives, sous prétexte que c'est un in-folio de 600 pages. +Mois j'invite tout voyageur à se le procurer, en arrivant à Naples, +moyennant la modique somme de six carlins. + +Maintenant que nous avons examiné la jettatura dans ses effets et ses +causes, racontons l'histoire d'un jettatore. + + + + +XVII + +Le Prince de ----. + + +Le prince de ----, les lunettes, la perruque et la tabatière +exceptées, naquit avec tous les caractères de la jettatura. Il avait +les lèvres minces, les yeux gros et fixes, et le nez en bec de corbin; +sa mère, dont il était le second enfant, n'eut pas même le bonheur de +voir le nouveau-né: elle mourut en couches. + +On chercha une nourrice pour l'enfant, et l'on trouva une belle +et vigoureuse paysanne des environs de Nettuno. Mais à peine le +malencontreux poupon lui eut-il touché le sein que son lait tourna. + +Force fut de nourrir le principino au lait de chèvre, ce qui lui donna +pour tout le reste de sa vie une allure sautillante à laquelle, grâce +au ciel, on le reconnaît à trois cents pas de distance, tandis qu'avec +ses gros yeux il ne peut mordre qu'en touchant. Louons le Seigneur, ce +qu'il a fait est bien fait. + +En apprenant la mort de sa femme et la naissance d'un second fils, le +prince de ----, qui était ambassadeur en Toscane, accourut à Naples; +il descendit au palais, pleura convenablement la princesse, embrassa +paternellement l'infant et s'en alla faire sa cour au roi. Le roi lui +tourna le dos, il avait trouvé fort mauvais que le prince quittât +son ambassade sans autorisation; il eut beau faire valoir l'amour +paternel, l'amour paternel lui coûta sa place. + +Cette catastrophe refroidit un peu le prince de ---- pour son fils; +d'ailleurs, il avait, comme nous l'avons dit, un fils aîné, auquel +appartenaient de droit titres, honneurs, richesses. Il fut donc décidé +que le cadet entrerait dans les ordres. Le principino était trop jeune +pour avoir une opinion quelconque à l'endroit de son avenir: il se +laissa faire. + +Le jour où il entra au séminaire, tous les enfans de la classe dans +laquelle il fut mis attrapaient la coqueluche. Notez qu'au milieu de +tout cela aucun accident personnel n'atteignait le principino; il +grandissait à vue d'oeil et prospérait que c'était un charme. + +Il fit ses classes avec le plus grand succès, l'emportant sur tous +ses camarades. Une seule fois, on ne sait comment cela se fit, il +ne remporta que le second prix; mais l'élève qui avait remporté le +premier, en allant recevoir sa couronne, butta sur la première marche +de l'estrade et se cassa la jambe. + +Cependant l'enfant devenait jeune homme. Si retiré que fût le +séminaire, les bruits du monde arrivaient jusqu'à lui. D'ailleurs, +dans ses promenades avec ses compagnons, il voyait passer de belles +dames dans des voitures élégantes, et de beaux jeunes gens sur de +fringans chevaux; puis, au bout de la rue de Toledo, il apercevait un +édifice qu'on appelait Saint-Charles, et de l'intérieur duquel on lui +disait tant de merveilles, que les jardins et les palais d'Aladin +n'étaient rien en comparaison. Il en résultait que le principino avait +grande envie de faire connaissance avec les belles dames, de monter +à cheval comme les beaux jeunes gens, et surtout d'entrer à +Saint-Charles pour voir ce qui s'y passait réellement. + +Malheureusement la chose était impossible; le prince de ----, qui +avait toujours sa disgrâce sur le coeur, gardait rancune à son fils +cadet. D'un autre côté, le prince Hercule, que l'on faisait voyager +afin qu'il n'eût aucun contact avec son frère, devenait de jour +en jour un peu plus parfait cavalier, et promettait de soutenir +à merveille l'honneur du nom. Raison de plus pour que le pauvre +principino restât confiné dans son séminaire. + +Cependant les affaires se brouillaient entre le royaume des +Deux-Siciles et la France; on parlait d'une croisade contre les +républicains; le roi Ferdinand, comme nous l'avons dit ailleurs, +voulait en donner l'exemple. On leva des troupes de tous côtés, +on assembla une armée, et l'on annonça avec grande solennité que +l'archevêque de Naples bénirait les drapeaux dans la cathédrale de +Sainte-Claire. + +Comme c'était une chose fort curieuse, et que si grande que fût +l'église, il n'y avait pas possibilité que tout Naples y pût tenir, on +décida que des députés des différens ordres de l'État assisteraient +seuls aux cérémonies. Eh outre, les collèges, les écoles et les +séminaires avaient droit d'y envoyer les élèves de chaque classe qui +auraient été les premiers dans la composition la plus rapprochée du +jour où devait avoir lieu la cérémonie. Le principino fut le premier +dans sa triple composition du thème, de version et de théologie; le +principino, qui faisait au reste des progrès miraculeux, était à cette +époque en rhétorique, et pouvait avoir de 16 à 17 ans. + +Le grand jour arriva. La cérémonie fut pleine de solennité; tout se +passa avec un calme et un grandiose parfaits; seulement, au moment +où les étendards, après la bénédiction, défilaient pour sortir de +l'église, un des porte-drapeaux tomba mort d'une apoplexie foudroyante +en passant devant le principino. Le principino, qui avait un coeur +excellent, se précipita aussitôt sur ce malheureux pour lui porter +secours, mais il avait déjà rendu le dernier soupir. Ce que voyant, le +principino saisit l'étendard, l'agita d'un air martial qui indiquait +quel homme il serait un jour, et le remit à un officier en criant: +_Vive le roi_! cri qui fut répété avec enthousiasme par toute +l'assemblée. + +Trois mois après, l'armée napolitaine était battue, le drapeau était +tombé au pouvoir des Français avec une douzaine d'autres et le roi +Ferdinand s'embarquait pour la Sicile. + +Le principino avait fini ses classes; il s'agissait de faire choix +d'un couvent. Le jeune homme choisit les camaldules. En conséquence, +il sortit du séminaire où il avait passé son adolescence, et il entra +comme novice dans le monastère où devait s'écouler sa virilité et +s'éteindre sa vieillesse. + +Le lendemain de son entrée aux camaldules parut l'ordonnance du +nouveau gouvernement qui supprimait les communautés religieuses. + +Le jeune homme fut alors forcé de suivre la carrière de la prélature, +car, les couvens supprimés, il n'en demeurait pas moins le cadet et +n'en était pas plus riche pour cela. Pendant trois mois, il se promena +donc dans les rues de Naples avec un chapeau à trois cornes, un habit +noir et des bas violets; puis il se décida à recevoir les ordres +mineurs. + +Le matin du jour fixé pour la cérémonie, la république parthénopéenne, +qui venait d'être établie, décida qu'il n'y avait pas d'égalité devant +la loi tant qu'il n'y avait pas égalité entre les héritages, et que +par conséquent le droit d'aînesse était aboli. + +Ce nouveau décret enlevait cent mille livres de rente au prince +Hercule, frère aîné de notre héros, lequel se trouvait possesseur d'un +capital de deux millions. + +Comme le principino n'avait pas une grande vocation pour l'église, il +fit des bas rouges comme il avait fit de la robe blanche, envoya le +tricorne rejoindre le capuchon, fit venir le meilleur tailleur de +Naples, acheta la plus belle voiture et les plus beaux chevaux +qu'il put trouver, et envoya retenir pour le soir même une loge à +Saint-Charles. + +Saint-Charles était véritablement bien digne du désir qu'avait toujour +eu le principino d'y entrer: c'était un des monumens dont Charles VII, +pendant sa royauté temporaire, avait doté Naples. Un jour il avait +fait venir l'architecte Angelo Carasale, et mettant tous ses trésors +à sa disposition, il lui avait dit de n'épargner ni frais ni +dépense, mais de lui faire la plus belle salle qui existât au monde. +L'architecte s'y était engagé (les architectes s'engagent toujours); +puis, profitant de la licence accordée, il avait choisi un emplacement +voisin du palais, abattu nombre de maisons, et déblayé un terrain +immense sur lequel s'éleva avec une merveilleuse rapidité la féerique +construction. En effet, le théâtre, commencé an mais de mars 1737, +fut prêt le 1er novembre, et s'ouvrit le 4 du même mois, jour de la +Saint-Charles. + +Si nous n'avions pas renoncé aux descriptions, par la conviction +que nous avons qu'aucune description ne décrit, nous essaierions +de relever le nombre de glaces, de calculer le nombre de bougies, +d'énumérer le nombre d'arbres en fleurs qui faisaient, pendant cette +grande soirée, du théâtre de Saint-Charles la huitième merveille du +monde. Une grande loge avait été préparée pour le roi et la famille +royale; et au moment où les augustes spectateurs y entrèrent, +l'impression fut si grande sur eux-mêmes qu'ils donnèrent le signal +des applaudissements; aussitôt la salle tout entière éclata en bravos +et en cris d'admiration. + +Ce ne fut pas tout. Le roi fit venir l'architecte dans sa loge, et, +lui posant la main sur l'épaule à la vue de tous, il le félicita sur +son admirable réussite. + +--Une seule chose manque a votre salle, dit le roi. + +--Laquelle? demanda l'architecte. + +--Un passage qui conduise du palais au théâtre. + +L'architecte baissa la tête en signe d'assentiment. + +Le spectacle fini, le roi sortit de sa loge et trouva Carasale qui +l'attendait. + +--Qu'avez-vous donc fait pendant toute cette représentation? lui +demanda le roi. + +--J'ai exécuté les ordres de Votre Majesté, répondit Carasale. + +--Lesquels? + +--Que Votre Majesté daigne me suivre, et elle verra. + +--Suivons-le, dit le roi en se retournant vers la famille royale; quoi +qu'il ail fait, rien ne m'étonnera; nous sommes dans la journée aux +miracles. + +Le roi suivit donc l'architecte; mais, quoi qu'il eût dit, son +étonnement fut grand lorsqu'il vit s'ouvrir devant lui les portes +d'une galerie intérieure toute tapissée d'étoffes de soie et de +glaces; cette galerie, qui avait deux ponts jetés à une hauteur de +trente pieds et un escalier de cinquante-cinq marches, avait été +improvisée pendant trois heures qu'avait duré la représentation. + +Voilà donc ce qu'était Saint-Charles depuis soixante ans; depuis +soixante ans Saint-Charles faisait l'admiration et l'envie de toute +la terre. Il n'était donc pas étonnant que le principino eût une si +grande envie de voir Saint-Charles. + +Le soir même où le principino avait vu Saint-Charles, et comme le +dernier spectateur franchissait le seuil de la salle, le feu prit au +théâtre; le lendemain Saint-Charles n'était plus qu'un monceau de +cendres. + +Déjà depuis long-temps des bruits alarmans circulaient sur le +principino; mais à partir de ce jour ces bruits prirent une +consistance réelle. On se rappelait avec effroi les différens +résultats qu'il avait obtenus, et l'on commença de le fuir comme la +peste. Cependant ces bruits trouvaient des incrédules; à Naples, comme +partout ailleurs, il y a des esprits forts qui se vantent de ne croire +à rien. D'ailleurs, la présence des Français avait mis le scepticisme +à la mode, et madame la comtesse de M----, qui aimait fort les +Français, déclara hautement qu'elle ne croyait pas un mot de ce +que l'on disait sur le pauvre principino, et qu'en preuve de son +incrédulité elle donnerait une grande soirée tout exprès pour le +recevoir et pour prouver, par l'impunité, que tous les bruits qu'on +répandait sur lui étaient ridicules et erronés. + +La nouvelle du défi porté à la jettatura par la comtesse de M---- se +répandit dans Naples; le premier mot de tous les invités fut qu'ils +n'iraient certainement pas à cette soirée; mais le grand jour venu, la +curiosité l'emporta sur la crainte, et, dès neuf heures du soir, les +salons de la comtesse étaient encombrés. Heureusement, toute cette +foule débordait dans de magnifiques jardins éclairés avec des verres +de couleur, dans les bosquets desquels étaient disposés des groupes +d'instrumentistes et de chanteurs. + +A dix heures, le prince de ---- arriva: c'était à cette époque un +charmant cavalier, qui portait depuis longtemps des lunettes, c'est +vrai; qui venait de prendre la tabatière bien plutôt par genre +qu'autrement, c'est encore vrai; mais qu'une magnifique chevelure +ondoyante et bouclée devait encore long-temps dispenser de recourir +à la perruque. Il était d'un caractère charmant, paraissait toujours +joyeux, se frottait les mains sans cesse, et ne manquait pas d'esprit; +bref, c'était un homme à succès, n'était cette maudite jettatura. + +Son entrée chez la comtesse de M---- fut signalée par un petit +accident; mais il est juste de dire que cet accident pouvait aussi +bien avoir pour cause la maladresse que la fatalité: un laquais, qui +portait un plateau de glaces, le laissa tomber juste au moment où le +prince ouvrait la porte. Cependant la coïncidence de son apparition +avec l'événement fit qu'on remarqua cet événement, si léger qu'il fût. + +Le prince se mit en quête de la maîtresse de la maison. Elle se +promenait dans ses jardins, ainsi que presque tous les invités. Il +faisait une de ces magnifiques sorées du mois de juin dont la chaleur, +à Naples, est tempérée par cette double brise de mer qu'on ne connaît +que là. Le ciel était flamboyant d'étoiles, et la lune, qui montait au +dessus du Vésuve fumant, semblait un énorme boulet rouge lancé par un +mortier gigantesque. + +Le prince, après avoir erré dix minutes dans la foule, avoir respiré +cet air, avoir savouré ces parfums, avoir admiré ce ciel, rencontra +enfin la maîtresse de la maison, à la recherche de laquelle il s'était +lancé, comme nous l'avons dit. + +Dès qu'elle aperçut le prince, madame la comtesse de M---- vint a +lui: on échangea les complimens d'usage; puis, pour prouver le mépris +qu'elle faisait des bruits répandus, la comtesse quitta le bras de +son cavalier et prit celui du prince. Sensible à cette marque de +distinction, le prince voulut la reconnaître en louant la fête. + +--Ah! madame, dit-il, quelle charmante fête vous nous donnez là, et +comme on en parlera long-temps! + +--Oh! prince, répondit madame de M----, vous exagérez la valeur d'une +petite réunion sans conséquence. + +--Non, d'honneur, dit le prince. Il est vrai que tout y concourt, et +que Dieu vous a donné le temps le plus magnifique. + +Le prince n'avait pas achevé cette phrase qu'un coup de tonnerre +olympien se fit entendre, et qu'un nuage, que personne n'avait vu, +crevant tout à coup, se répandit en épouvantable averse. Chacun se +sauva de son côté comme il put; les uns cherchèrent un abri momentané +dans les grottes ou dans les kiosques, les autres s'enfuirent vers +le palais; la comtesse de M---- et le prince furent au nombre de ces +derniers. + +Or, notez que, dans le mois de juin, Naples est une espèce d'Egypte +à l'endroit de l'eau, et qu'il y a trois mois dans l'année, juin, +juillet et août, pendant lesquels, la sécheresse fût-elle libyenne, +on ne se hasarderait pas, pour la faire cesser, a sortir la châsse de +saint Janvier de son tabernacle, de peur de compromettre la puissance +du saint. + +Le prince n'avait eu qu'un mot à dire, et un autre déluge avait à +l'instant même ouvert les cataractes du ciel. + +Le salon principal, vaste rotonde autour de laquelle tournaient tous +les autres appartements, était éclairé par un magnifique lustre en +cristal que la comtesse de M---- avait reçu d'Angleterre trois mois +auparavant, et qu'elle avait fait allumer pour la première fois. Ce +lustre était d'un effet magique, tant la lumière, reflétée par les +mille facettes du verre, se multipliait, brillant de tous les feux de +l'arc-en-ciel. Aussi, au moment où le prince et la comtesse arrivèrent +sur le seuil de la porte, le prince s'arrêta-t-il ébloui. + +--Eh bien! qu'avez-vous donc, prince? demanda la comtesse de M----. + +--Ah! madame, s'écria le prince, que vous avez là un magnifique +lustre! + +Le prince avait à peine laissé échapper ces paroles louangeuses, qu'un +des anneaux dorés qui soutenaient cet autre soleil au plafond se +rompit, et que le lustre, tombant sur le parquet, se brisa en mille +morceaux. + +Par bonheur, c'était juste au moment où chacun prenait place pour la +contredanse; le centre du salon se trouva donc vide, et personne ne +fut blessé. + +Madame de M---- commença à se repentir en elle-même d'avoir ainsi +tenté Dieu en invitant le prince; mais l'idée qu'elle reculait devant +trois accidents qui pouvaient, à tout prendre, être l'effet du hasard; +la crainte des sarcasmes de ses amis si elle semblait céder à cette +crainte, la difficulté de se débarrasser du prince, auquel elle +donnait le bras et qui se confondait en regrets sur les catastrophes +aussi incroyables qu'inattendues qui venaient attrister la fête, +toutes ces considérations réunies la déterminèrent à faire contre +fortune bon coeur et à suivre jusqu'au bout la route où elle était +engagée. La comtesse n'en fut donc que plus aimable avec le prince, +et, sauf le plateau renversé, sauf l'orage survenu, sauf le lustre +brisé, tout continua d'aller à merveille. + +La soirée était entrecoupée de chant: c'était le moment où Paësiello +et Cimarosa, ces deux ancêtres de Rossini, se partageaient les +adorations du monde musical. On chantait tour à tour des morceaux de +l'un et de l'autre. Une des meilleures interprètes de ces deux grands +génies était la signora Erminia, prima donna du malheureux théâtre +Saint-Charles, qui fumait encore. C'était un soprano de la plus +grande étendue, d'une sûreté de voix et de méthode telle, qu'on ne se +rappelait pas, de mémoire de dilettante, avoir rien entendu de pareil. + +En effet, depuis trois ans que la signora Erminia était à Naples, +jamais le moindre enrouement, jamais la moindre note douteuse, jamais, +enfin, pour nous servir du terme consacré, jamais le moindre _chat +dans le gosier_. Elle avait promis de chanter le fameux air: _Pria che +spunti_, et le moment était venu de tenir sa promesse. + +Aussi, la contredanse finie, chacun se rangea-t-il à sa place pour +laisser le salon libre à la signora Erminia. + +L'accompagnateur se plaça au piano, la signora se leva pour l'y +rejoindre; mais comme il lui fallait traverser seule tout cet immense +salon, le prince, qui l'avait appréciée à sa valeur la seule fois +qu'il avait été à Saint-Charles, dit un mot d'excuse à la comtesse +de M----, et, s'élançant au devant de la célèbre cantatrice, il lui +offrit le bras pour la conduire à son poste. + +Chacun applaudit à cet élan de galanterie, d'autant plus remarquable +qu'il venait de la part d'un jeune homme qui, la veille encore, était +au séminaire. + +Le prince revint ensuite réclamer le bras de la comtesse de M----, au +milieu d'un murmure général d'approbation. + +Mais bientôt les mots _Chut! Silence! Ecoutons_! se firent entendre. +L'accompagnateur jeta à la foule impatiente son brillant prélude. La +cantatrice toussa, essaya de rougir; puis, ouvrant la bouche, elle +fila son premier son. + +Elle l'avait pris un demi-ton trop haut, et, à la moitié de la +quatrième mesure, elle fit un épouvantable _couac_. + +Comme c'était chose miraculeuse, chose inouïe, chose presque +impossible à croire, chacun se hâta de rassurer la cantatrice par des +applaudissemens; mais le coup était porté: la signora Erminia, sentant +qu'elle était dominée par une force néfaste supérieure à son talent, +comprit que c'était la jettatura qui agissait, elle s'élança hors du +salon en lançant un regard terrible au pauvre prince, auquel elle +attribuait la déconvenue qui venait de lui arriver. + +Cette série d'événements commençait à mettre madame de M---- on ne +peut plus mal à son aise; tous les yeux étaient fixés sur elle et sur +le malencontreux prince, dont la première entrée dans le monde était +signalée par de si étranges catastrophes. Mais comme, de son côté, à +part les compliments de condoléance qu'il se croyait obligé de faire à +madame de M----, le prince ne paraissait nullement s'apercevoir qu'il +était la cause présumée de tous ces effets, et que, fier de l'honneur +d'avoir à son bras le bras de la maîtresse de la maison, il ne +semblait pas vouloir s'en dessaisir de toute la soirée, madame de +M---- avisa un moyen poli de rentrer en possession d'elle-même, en +feignant d'être lasse de rester debout et en priant le prince de la +conduire dans un charmant petit boudoir donnant sur le salon, et qui +avait été conservé tout meublé, dans le but justement d'offrir un lieu +de repos aux danseurs et aux danseuses fatigués. + +Cette charmante oasis était d'autant plus agréable que sa porte à +deux battants s'ouvrait sur le salon, et que tout en cessant de faire +partie du bal comme acteur, on continuait, en se retirant dans ce +petit boudoir, d'en demeurer spectateur. + +Ce fut donc là que le prince de ---- conduisit la comtesse; et comme +c'était un cavalier plein d'attentions, il alla prendre un fauteuil +contre la muraille, le traîna en face de la porte, de manière que, +tout en se reposant, madame de M---- pût parfaitement voir; approcha +une chaise du fauteuil, afin de n'être point obligé de la quitter, et, +en la saluant, lui fit signe de s'asseoir. + +Madame de M---- s'assit; mais au moment où elle s'asseyait, les deux +pieds de derrière du fauteuil se brisèrent en même temps, de manière +que la pauvre comtesse fit une chute des plus désagréables. Aussi, +lorsque le prince, se précipitant vers elle, lui offrit la main pour +l'aider à se relever, repoussa-t-elle sa main avec une vivacité +qu'avait cessé de tempérer toute politesse, et, toute rougissante et +confuse, se sauva-t-elle dans sa chambre à coucher, où elle s'enferma, +et d'où, quelques instances qu'on lui fît à la porte, elle ne voulut +plus sortir! + +Veuf de la maîtresse de la maison, le bal ne pouvait plus continuer. +Aussi chacun se retira-t-il, maudissant le malencontreux invité qui +avait changé toute cette délicieuse fête en une série non interrompue +d'accidents. Le prince seul ne s'aperçut point des causes de cette +désertion prématurée; il resta le dernier, et s'obstinait encore à +essayer de faire reparaître madame de M----, lorsque les domestiques +vinrent lui faire observer qu'il n'y avait plus que sa présence qui +empêchât qu'on n'éteignît les candélabres et qu'on ne fermât les +portes. + +Le prince, qui au bout du compte était homme de bon goût, comprit +qu'un plus long séjour serait une inconvenance, et se retira chez +lui, enchanté de son début dans le monde, et ne doutant pas que son +amabilité n'eût produit sur le coeur de la comtesse le plus désastreux +effet pour sa tranquillité à venir. + +On comprend que les résultats de cette fameuse soirée produisirent une +immense sensation; on les attendait pour porter une opinion définitive +sur le prince de ----. A compter de ce moment, l'opinion fut donc +fixée. + +Sur ces entrefaites, le prince Hercule, dont nous avons déjà dit +quelques mots, arriva de ses voyages; il avait parcouru la France, +l'Angleterre, l'Allemagne, et avait eu partout les plus grands succès. +C'était chose juste, car peu d'hommes les eussent mérités à aussi +juste titre. C'était un excellent cavalier, un danseur merveilleux, +et surtout un tireur de première force à l'épée et au pistolet, +supériorité qui avait été constatée par une douzaine de duels dans +lesquels il avait toujours tué ou blessé ses adversaires, sans qu'il +eût attrapé, lui, une seule égratignure. Aussi le prince Hercule +était-il dans ces sortes d'affaires d'une confiance qui s'augmentait +naturellement encore de la crainte qu'il inspirait. + +L'entrevue entre les deux frères fut naturellement un peu froide; ils +ne s'étaient jamais vus, et le prince Hercule, tout en pardonnant à +son puîné l'accroc qu'il avait fait à sa fortune, n'avait point assez +de philosophie pour l'oublier entièrement. Néanmoins, le prince aîné +était si loyal, le prince cadet était si bon enfant, qu'au bout de +quelques jours les deux frères étaient devenus inséparables. + +Mais le prince Hercule n'avait point passé ces quelques jours dans une +ville qui ne s'entretenait que de la fatale influence attachée à +son frère cadet, sans attraper par-ci par-là quelques bribes de +conversation qui avaient donné l'éveil à sa susceptibilité. Il en +résulta que le prince ouvrit l'oreille sur tout ce qui se disait à +l'endroit de son frère, et, prenant dans la Villa-Réal un jeune homme +en flagrant délit de narration, débuta dans son explication avec lui +par lui jeter à la figure un de ces démentis qui n'admettent d'autre +réparation que celle qui se fait les armes à la main. Jour et heure +furent pris pour le lendemain; les témoins devaient régler les +conditions du combat. + +Une provocation aussi publique fit grand bruit par la ville. Si c'eût +été du temps du roi Ferdinand, ce bruit eût été un bonheur, car il +serait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui eût pris +ses mesures pour que le duel n'eût pas lieu; mais le régime avait fort +changé: la république parthénopéenne était décrétée de Gaëte à +Reggio, et elle eût regardé comme une atteinte portée à la liberté +individuelle d'empêcher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle +protection de faire ce que bon leur semblait. La police laissa donc +les choses suivre naturellement leur cours. + +Or, il était dans le cours de ces choses que notre héros apprit que +son frère devait se battre le lendemain, tout en continuant d'ignorer +la cause pour laquelle il se battait. Il descendit aussitôt chez son +aîné pour s'informer de ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle qui +venait de parvenir jusqu'à lui; le prince Hercule lui avoua alors +qu'il devait se battre en effet le lendemain, mais il ajouta +qu'attendu que le duel avait lieu à propos d'une femme, il ne pouvait +mettre personne dans le secret de cette future rencontre, pas même lui +qui était son frère. + +Le jeune prince comprit parfaitement cet excès de délicatesse, mais +il exigea de son frère qu'il lui permît d'être son témoin. Celui-ci +refusa d'abord, mais le principino insista tellement que le prince +Hercule consentit enfin à ce qu'il lui demandait, à cette condition +cependant qu'il ne ferait aucune question sur la cause de la querelle, +ni ne consentirait à aucun arrangement. + +Quant au choix des armes; le prince Hercule le laissait entièrement à +la disposition de son adversaire, le pistolet lui étant aussi familier +que l'épée, _et vice versa_. + +Deux heures après ce colloque, les témoins avaient arrêté, sans autre +explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain, +à six heures du matin, au lac d'Agnano, et que l'arme à laquelle ils +se battraient était l'épée. + +Là-dessus le prince Hercule s'endormit avec une telle tranquillité, +qu'il fallut que le lendemain, à cinq heures, son frère le réveillât. + +Tous deux partirent dans leur calèche, emmenant avec eux leur médecin, +qui devait porter indifféremment secours à celui des deux adversaires +qui serait blessé. + +A l'entrée de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux à qui ils +avaient affaire et qui venaient à cheval. Les quatre jeunes gens se +saluèrent, puis on s'enfonça sous la grotte. Dix minutes après on +était sur les rives du lac d'Agnano. + +Les adversaires et les témoins mirent pied à terre: chacun avait +apporté des épées. On tira au sort afin de savoir desquelles on devait +se servir. Le sort décida qu'on se servirait de celles du prince +Hercule. + +Les deux jeunes gens mirent le fer à la main. La disproportion était +inouïe. A peine si l'adversaire du prince Hercule avait touché un +fleuret trois fois dans sa vie; tandis que le prince Hercule, qui +avait fait de l'escrime son délassement favori, maniait son épée avec +une grâce et une précision qui ne permettaient pas de douter un seul +instant que toutes les chances ne fussent en sa faveur. + +Mais, à la première passe et contre toute attente, le prince Hercule +fut enfilé de part en part, et tomba sans même jeter un cri. + +Le médecin accourut: le prince était mort; l'épée de son adversaire +lui avait traversé le coeur. + +Le jeune prince voulut continuer le combat; il arracha l'épée des +mains de son frère et somma son meurtrier de croiser le fer à son tour +avec lui; mais le docteur et le second témoin se jetèrent entre eux, +déclarant qu'ils ne permettraient pas une pareille infraction aux lois +du duel, si bien que force fut au principino de se rendre à leurs +raisons, quelque envie qu'il eût de venger son frère. + +On le ramena chez lui désespéré, quoique ce fatal événement doublât sa +fortune. + +Le vieux prince, qui vivait fort retiré dans son château de la +Capitanate, apprit la mort de son fils aîné le lendemain du jour où +il avait expiré. Comme il l'avait toujours fort aimé et que cette +nouvelle lui avait été annoncée sans précaution aucune, elle le frappa +d'un coup aussi douloureux qu'inattendu. Le même jour il se mit au +lit; le surlendemain il était mort. + +Le principino se trouva donc le chef de la famille, et maître, à +vingt-un ans, d'une fortune de huit millions. + + + + +XVIII + +Le Combat. + + +La douleur du prince fut grande; aussi résolut-il de voyager pour se +distraire. + +Il y avait justement dans le port une frégate française qui +s'apprêtait à faire voile pour Toulon; le prince demanda une +recommandation pour le capitaine et obtint le passage. + +Des amis du capitaine lui avaient bien dit, lorsqu'ils avaient appris +que le prince de ---- allait s'embarquer à son bord, quel était le +compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait; mais le +capitaine était un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni à Dieu +ni au diable, et il n'avait fait que rire des susceptibilités de ses +amis. + +Toutes les chances étaient pour une heureuse traversée: le temps était +magnifique; la flotte anglaise, sous les ordres de Foote, croisait du +côté de Corfou; Nelson vivait joyeusement à Palerme auprès de la belle +Emma Lyonna; le capitaine partit, fier comme un conquérant qui court à +la recherche d'un monde. + +Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqu'en se +réveillant le troisième jour, à la hauteur de Livourne, le capitaine +entendit crier par le matelot en vigie: _Voile à tribord_! + +Le capitaine monta aussitôt sur le pont avec sa longue-vue et braqua +l'instrument sur l'objet désigné. Au premier coup d'oeil, il reconnut +une frégate de dix canons plus forte que la sienne, et, à certains +détails de sa construction, il crut pouvoir être certain qu'elle était +anglaise. + +Mais dix canons de plus ou de moins étaient une misère pour un vieux +requin comme le capitaine; il ordonna à l'équipage de se tenir prêt +à tout hasard, et continua d'examiner le bâtiment. Il manoeuvrait +évidemment pour se rapprocher de la frégate; le capitaine, qui aimait +fort ce que les marins appellent le _jeu de boules_, résolut de lui +épargner moitié du chemin, et mit le cap droit sur le navire ennemi. + +Dans ce moment, le matelot en vigie cria: _Voile à bâbord_! + +Le capitaine se retourna, braqua sa lunette sur l'autre horizon, +et vit un second bâtiment qui, sortant majestueusement du port de +Livourne, s'avançait de son côté avec intention évidente de faire sa +partie. Le capitaine l'examina avec une attention toute particulière, +et il reconnut un vaisseau de ligne de la première force. + +--Oh! oh! murmura-t-il, trois rangées de dents à droite et deux à +gauche, cela fait cinq. Nous avons à faire à trop fortes mâchoires; et +aussitôt, demandant son porte-voix, il donna l'ordre de se diriger sur +Bastia et de couvrir la frégate d'autant de voiles qu'elle en pourrait +porter. Aussitôt on vit se déployer comme autant d'étendards les +légères bonnettes, et le bâtiment, cédant à l'impulsion nouvelle que +lui imprimait ce surcroît de toile, s'inclina doucement et fendit la +mer avec une nouvelle vigueur. + +Le prince de ---- était sur le pont et avait suivi tous ces mouvemens +avec un intérêt et une curiosité extrêmes. Il était brave et ne +craignait pas un combat; mais cependant, en voyant les deux bâtimens +auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'y +avait d'autre salut pour la frégate que de prendre chasse et de +tailler les plus longues croupières qu'elle pourrait à ses ennemis. + +Heureusement le vent était bon. Aussi la frégate, qui n'avait qu'une +ligne droite à suivre, tandis que les deux autres bâtimens suivaient +la diagonale, gagnait-elle visiblement sur les Anglais. Le capitaine, +qui jusque-là avait tenu le porte-voix à pleine main, commença à +le laisser pendre négligemment à son petit doigt et à siffloter la +_Marseillaise_, ce qui voulait dire clairement: _Enfoncés messieurs +les Anglais_! Le prince comprit parfaitement ce langage, et, +s'approchant du capitaine en se frottant les mains et avec ce sourire +qui lui était habituel: + +--Eh bien! capitaine, dit-il, nous avons donc de meilleures jambes +qu'eux? + +--Oui, oui, dit le capitaine; et, si ce vent-là dure, nous les aurons +bientôt laissés à une telle distance que nous ne les entendrons plus +même aboyer. + +--Oh! il durera, dit le prince, en fixant ses gros yeux vers le point +de l'horizon d'où venait la brise. + +--Ohé! capitaine, cria le matelot en vigie. + +--Eh bien? + +--Le vent saute de l'est au nord. + +--Mille tonnerres! s'écria le capitaine, nous sommes flambés! + +En effet, une bouffée de mistral, passant aussitôt à travers les +agrès, confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne +pouvait être qu'une saute de vent accidentelle. Le capitaine attendit +donc quelques minutes encore avant de prendre un parti; mais, au bout +d'un instant, il n'y avait plus de doute, le vent était fixé au nord. + +Cette impulsion nouvelle fut éprouvée à la fois par les trois +bâtimens; le vaisseau à trois ponts en profita pour prendre l'avance +et couper à la frégate française la roule de la Corse. Quant à la +frégate anglaise, elle se mit à courir des bordées afin de ne pas +s'éloigner, ne pouvant plus se rapprocher directement. + +Le capitaine était homme de tête; il prit à l'instant même une +résolution décisive et hardie: c'était de marcher droit sur le plus +faible des deux bâtimens, de l'attaquer corps à corps et de le prendre +à l'abordage avant que le vaisseau de ligne eût pu venir à son +secours. + +En conséquence, la manoeuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour +battit le branle-bas de combat. + +On était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour +qui répondait à notre défi. + +De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit +toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous. + +Les trois bâtimens paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne +et avaient l'air de suivre le même chemin; seulement ils étaient +distancés à différens intervalles. Ainsi, la frégate française, qui +se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la +frégate anglaise, et à plus de deux lieues du vaisseau de ligne. + +Bientôt cette distance diminua encore; car la frégate anglaise, voyant +l'intention de son ennemie, ne conserva que les voiles strictement +nécessaires à la manoeuvre, et attendit le choc dont elle était +menacée. + +Le capitaine français, voyant que le moment de l'action approchait, +invita le prince à descendre à fond de cale, ou du moins à se retirer +dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval +et qui désirait profiter de l'occasion, demanda à demeurer sur le +pont, promettant de rester appuyé au mât de misaine et de ne gêner en +rien la manoeuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays +qu'ils fussent, lui accorda sa demande. + +On continua de s'avancer; mais, à peine eut-on fait la valeur d'une +centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut à bâbord de la +frégate anglaise; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de +la frégate française, puis on entendit le coup, puis enfin on vit la +légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissant et +disparaître à travers la mâture, poussée qu'elle était par le vent qui +venait de la France. + +La partie était engagée par l'orgueilleuse fille de la +Grande-Bretagne, qui, provoquée la première par le son du tambour, +avait voulu répondre la première par le son du canon. Les deux +bâtimens commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre; mais, quoique +les canonniers français fussent à leur poste, quoique les mèches +fussent allumées, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds +affûts, semblassent demander à dire un mot à leur tour en faveur de la +république, tout resta muet à bord, et l'on n'entendit d'autre +bruit que l'air de la _Marseillaise_ que continuait de siffloter le +capitaine. Il est vrai que, comme c'était à peu près le seul air qu'il +sût, il l'appliquait à toutes les circonstances; seulement, selon les +tons où il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on pouvait +reconnaître aux intonations si le capitaine était de bonne ou de +mauvaise humeur, content ou mécontent, triste ou joyeux. + +Cette fois, l'air avait pris en passant à travers ses dents une +expression de menace stridente qui ne promettait rien de bon à +messieurs les Anglais. + +En effet, rien n'était d'un aspect plus terrible que ce bâtiment, muet +et silencieux, s'avançant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme +que celle de l'aigle, sur son ennemi, qui, de cinq minutes en cinq +minutes, virant et revirant de bord, lui envoyait sa double bordée, +sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles, les +agrès et la mâture de la frégate française, parût lui faire un mal +sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin, les deux +bâtimens se trouvèrent presque bord à bord; la frégate venait de +décharger sa bordée; elle donna l'ordre de virer pour présenter celui +de ses flancs qui était encore armé; mais, au moment où elle s'offrait +de biais à notre artillerie, le mot _Feu!_ retentit; vingt-quatre +pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fut +emporté, deux mâts craquèrent et s'abattirent, et le bâtiment, +frémissant de ses mâtereaux à sa quille, s'arrêta court dans sa +manoeuvre, tremblant sur place et forcé d'attendre son ennemi. + +Alors la frégate française vira de bord à son tour avec une légèreté +et une grâce parfaites, et vint pour engager son beaupré dans les +porte-haubans du mât d'artimon; mais, en passant devant son ennemie, +elle la salua à bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en +plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit +ou dix morts et une vingtaine de blessés. + +Au même moment, on entendit le choc des deux bâtimens qui se +heurtaient, et que les grappins attachaient l'un à l'autre de cette +fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des +deux. + +Il y eut un moment de confusion horrible; Anglais et Français étaient +tellement mêlés et confondus, qu'on ne savait lesquels attaquaient, +lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la +frégate anglaise comme un torrent qui se précipite, trois fois ils +reculèrent comme une marée qui se retire. Enfin, à un quatrième +effort, toute résistance parut cesser; le capitaine avait disparu, +blessé ou mort. Chacun se rendait à bord de la frégate anglaise; le +pavillon britannique protestait seul encore contre la défaite; un +matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment, le cri: Au feu! +retentit; le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu +s'avançant vers la sainte-barbe. + +Aussitôt Anglais et Français se précipitèrent pêle-mêle à bord de la +frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs +pieds et qui menaçait d'engloutir à la fois amis et ennemis. Des +matelots, la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes +des grappins et pour dégager le beaupré. Le capitaine emboucha son +porte-voix et commanda la manoeuvre à l'aide de laquelle il espérait +s'éloigner de son ennemie, et la belle et intelligente frégate, comme +si elle eût compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en +arrière. Au même instant, un fracas pareil à celui de cent pièces de +canon qui tonneraient à la fois se fit entendre; le bâtiment anglais +éclata comme une bombe, chassant au ciel les débris de ses mâts, ses +canons brisés et les membres dispersés de ses blessés et de ses morts. +Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit, un vaste +foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la +mer, s'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui +l'étreignait, enfin il fit trois tours sur lui-même et s'engloutit. +Presque aussitôt une pluie d'agrès rompus, de membres sanglans, de +débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout était +fini, son ennemie avait cessé d'exister. + +Il y eut un instant de trouble suprême pendant lequel personne ne +fut sûr de sa propre existence, où les plus braves se regardèrent en +frissonnant, et où l'on ne sut pas, tant la frégate française était +proche de la frégate anglaise, si elle ne serait pas entraînée avec +elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel. + +Le capitaine reprit la premier son sang-froid; il ordonna de conduire +les prisonniers à fond de cale, de descendre les blessés dans +l'entre-pont et de jeter les morts à la mer. + +Puis, ces trois ordres exécutés, il se retourna vers le vaisseau à +trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter, +avait gagné du chemin, et qui s'avançait chassant l'écume devant sa +proue comme un cheval de course la poussière devant son poitrail. + +Le capitaine fit réparer à l'instant même les avaries qui avaient +atteint le corps du bâtiment, changea deux ou trois voiles déchirées +par les boulets, remplaça les agrès coupés par des agrès neufs; puis, +comprenant que son salut dépendait de la rapidité de ses mouvemens, +il reprit chasse avec toute la vitesse dont son bâtiment était +susceptible. + +Mais si rapidement qu'eussent été exécutées ces manoeuvres, elles +avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à +profit, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent, +reprenant sa course vers les Baléares, un point blanc apparut à +l'avant du bâtiment de ligne, et presque aussitôt, passant à travers +la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande +voile et la voile de foc. + +--Mille tonnerres! dit le capitaine; les brigands ont du vingt-quatre! + +Effectivement, deux pièces de ce calibre étaient placées à bord du +vaisseau, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, de sorte que, lorsque +le capitaine de la frégate se croyait encore hors de la portée +habituelle, il se trouvait, à son grand désappointement, sous le feu +de son ennemi. + +--Toutes les voiles dehors! cria le capitaine, tout, jusqu'aux +bonnettes de cacatois! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand +comme un mouchoir de poche dans les armoires! Allez! + +Et aussitôt trois ou quatre petites voiles s'élancèrent et coururent +se ranger près des voiles plus grandes qu'elles étaient destinées à +accompagner, et l'on sentit à un accroissement de vitesse que, si +chétif que fût ce secours, il n'était cependant pas tout à fait +inutile. + +En ce moment, un second coup du canon retentit, qui passa comme le +premier dans la mâture, mais sans autre résultat que de trouer une ou +deux voiles. + +On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes à peu près; pendant +ces dix minutes, le capitaine français ne cessa point de tenir sa +lunette braquée sur le vaisseau ennemi. Puis, après ces dix minutes +d'examen, faisant rentrer les différent tubes de sa lunette les uns +dans les autres d'un violent coup de la paume de la main: + +--Enfoncés, décidément, messieurs les Anglais! cria-t-il, nous filons +un demi-noeud plus que vous! + +--Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitté le pont, ainsi +demain matin nous serons hors de vue? + +--Oh! mon Dieu, oui, répondit le capitaine, si nous allons toujours ce +train-là. + +--Et si quelque boulet maudit ne nous brise pas une de nos trois +jambes, dit en riant le prince. + +Comme il disait ces paroles, le bruit d'un troisième coup de canon +retentit, et presque aussitôt on entendit un craquement terrible; +un boulet venait de briser le mât auquel était appuyé le prince, au +dessous de la grande hune. + +En même temps le mât s'inclina comme un arbre que le vent déracine; +puis, toute chargée de ses voiles, de ses agrès, de ses cordages, sa +partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de +---- sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le +prince n'eut pas même une égratignure. + +Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le +roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui +envisageait d'un coup d'oeil sa position. Or, cette position était +tranchée: maintenant un combat était inévitable, et le résultat de ce +combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première +lutte et un équipage de moitié moins fort que l'équipage ennemi, ne +présentait pas un instant la moindre chance favorable. + +Le capitaine ne se prépara pas moins à cette lutte désespérée avec le +courage calme et persévérant que chacun lui connaissait: le branle-bas +de combat retentit de nouveau, et la moitié des matelots courut +de rechef aux armes, qu'on n'avait fait au reste que déposer +provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moitié, s'élançant dans +la mâture, se mit à couper à grands coups de hache cordages et agrès; +puis on souleva le mât brisé, et agrès, mâts, voiles, cordages, tout +fut jeté à la mer. + +Ce fut alors seulement qu'on s'aperçut que le prince était sain et +sauf. Le capitaine l'avait cru exterminé. + +Cependant, si court que fut le temps écoulé depuis la catastrophe, les +progrès du vaisseau étaient déjà visibles: continuer la chasse était +donc fuir inutilement; or, fuir est une lâcheté, quand la fuite +n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le +capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment +de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la +manoeuvre, et qu'on attendit le vaisseau. + +Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution +à ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard +d'arrière, et, s'adressant à son équipage: + +--Mes amis, dit-il, nous sommes tous flambés depuis A jusqu'à Z. Il +ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux que nous pourrons. +Souvenez-vous du _Vengeur_, et _vive la république_! + +L'équipage répéta d'une seule voix le cri de: _Vive la république_! +puis chacun courut à son poste aussi léger et aussi dispos que s'il +venait d'être convoqué pour une distribution de grog. + +Quant au capitaine, il se mit à siffler la _Marseillaise_. + +Le vaisseau s'avançait toujours, et, à chaque pas qu'il faisait, ses +messagers de mort devenaient de plus en plus fréquens et de plus en +plus funestes; enfin il se trouva à portée ordinaire, et tournant son +flanc armé d'une triple rangée de canons, il se couvrit d'un épais +nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui +vint s'abattre sur le pont de la frégate. + +En pareille circonstance, mieux vaut courir au devant du danger que de +l'attendre. Le capitaine ordonna de manoeuvrer sur le bâtiment anglais +et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégate, +c'était un coup de vigueur qui fit disparaître la supériorité +physique de l'ennemi auquel elle avait affaire, en mettant aux prises +l'impétuosité française avec le courage anglican. + +Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre +ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégate pouvait l'atteindre à +peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait +impunément. Or comme, dès qu'il vit la frégate mettre cap sur lui, ce +fut lui qui manoeuvra pour la tenir toujours à la même distance, à +partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu, le plus fort qui +sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre. + +La situation du bâtiment français était terrible: maintenu toujours à +la même distance par la même manoeuvre, chaque bordée de son ennemi +l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il +tirait se perdaient impuissans dans l'intervalle qui la séparait +du but qu'il voulait atteindre; ce n'était plus une lutte, c'était +simplement une agonie; il fallait mourir sans même se défendre, ou +amener. + +Le capitaine était à l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi +dire au devant de chaque bordée, et espérant qu'à chacune d'elles +quelque boulet le couperait en deux; mais on eût dit qu'il était +invulnérable; son bâtiment était rasé comme un ponton, le plancher +était couvert de morts et de mourans, et lui n'avait pas une seule +blessure. + +Il y avait aussi le prince de ---- qui était sain et sauf. + +Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé +par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans +vengeance; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses +pieds, comme si elle aussi eût été animée et vivante: il comprit qu'il +était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, et +devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en +pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon. + +Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où +elle flottait, le feu du bâtiment ennemi cessa; et, mettant le cap +sur la frégate, il manoeuvra pour venir droit à elle; de son côté, la +frégate le voyait s'avancer dans un morne silence: on eût dit qu'à son +approche les mourans même retenaient leurs plaintes. Par un mouvement +machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'une douzaine de +pièces encore en batterie virent à peine le bâtiment à portée, qu'ils +approchèrent machinalement la mèche des canons; mais, sur un signe +du capitaine, toutes les lances furent jetées sur le pont, et chacun +attendit, résigné, comprenant que toute défense serait une trahison. + +Au bout d'un instant, les deux bâtimens se trouvèrent presque bord à +bord, mais dans un état bien différent: pas un seul homme du vaisseau +anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint, +pas un cordage n'était brisé; le bâtiment français, au contraire, tout +mutilé de sa double lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait +ses trois mâts brisés, et presque tous ses cordages flottaient au vent +comme une chevelure éparse et désolée. + +Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix, il adressa en +excellent français, à son courageux adversaire, quelques uns de ces +mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux +la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine +français se contenta de sourire en secouant la tête, après quoi il +fit signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'équipage +prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de +la frégate étant hors de service. Le transport s'opéra aussitôt. Le +bâtiment français avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout +côté, et que, si l'on ne portait un prompt remède à ses avaries, il +menaçait de couler bas. + +On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grièvement, puis +ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques +hommes qui étaient sortis par miracle sains et saufs du double combat +qu'ils venaient de soutenir. + +Le capitaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir; puis, +lorsqu'il vit le reste de son équipage dans la chaloupe, et que +le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour +l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié +quelque chose; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup +de pistolet. + +Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait +l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la +chambre du capitaine. Ils le trouvèrent étendu sur le parquet, +défiguré et nageant dans son sang; le malheureux et brave marin +n'avait pas voulu survivre à sa défaite: il venait de se brûler la +cervelle. + +Le jeune midshipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer +qu'il était mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment +où le prince de ---- mettait le pied à bord du vaisseau anglais, on +commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête; de sorte +que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour +faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte +le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo. + +Trois jours après, le bâtiment anglais, démâté de son mât d'artimon, +son gouvernail brisé, et ne se soutenant sur l'eau qu'à l'aide de ses +pompes, entra dans le port de Mahon, poussé par les derniers souffles +de la tempête qui avait failli l'anéantir. + +Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu +essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de +l'abandonner; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le +port de Mahon, elle allait s'échouer sur les côtes de France, avec +le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux +cercueil. + +Le prince de ---- avait supporté la tempête avec le même bonheur que +le combat, et il était descendu à Mahon sans même avoir eu le mal de +mer. + + + + +XIX + +La Bénédiction paternelle. + + +Pendant cinq ans, on ignora complètement ce que le prince de ---- +était devenu. Son banquier seulement lui faisait régulièrement passer +des sommes considérables, tantôt en France, tantôt en Angleterre, +tantôt en Allemagne. Enfin, un beau jour, on le vit reparaître à +Naples, mari d'une jeune Anglaise qu'il avait épousée, et père de deux +jolis enfans que le ciel, dans son éternel sourire pour lui, avait +faits l'un garçon et l'autre fille. + +Nous ne dirons qu'un mot du garçon; puis nous le quitterons pour +revenir à la fille, dont les malheurs vont faire à peu près à eux +seuls les frais de cet intéressant chapitre. + +Le garçon était le portrait vivant de son père. Aussi, à la première +vue, n'y eut-il pas de doute à Naples que le don fatal de la jettatura +ne dût se continuer dans la ligne masculine du prince. + +Quant à la fille, c'était une délicieuse personne, qui réunissait en +elle seule les deux types des beautés italienne et anglaise: elle +avait de longs cheveux noirs, de beaux yeux bleus, le teint blanc et +mat comme un lis, des dents petites et brillantes comme des perles, +les lèvres rouges comme une cerise. + +La mère seule se chargea de l'éducation de cette ravissante enfant; +elle grandit à son ombre, gracieuse et fraîche comme une fleur de +printemps. + +A quinze ans, c'était le miracle de Naples; la première chose qu'on +demandait aux étrangers était s'ils avaient vu la charmante princesse +de ----. + +Il va sans dire que pendant ces quinze ans l'étoile funeste du prince +était constamment restée la même; seulement à ses besicles il avait +joint une énorme tabatière, ce qui doublait encore, s'il faut en +croire les traditions, la maligne influence à laquelle étaient +constamment soumis ceux qui se trouvaient en contact avec lui. + +Au milieu de tous les jeunes seigneurs qui bourdonnaient autour +d'elle, la belle Elena (c'était ainsi que se nommait la fille du +prince de ----) avait remarqué le comte de F----, second fils d'un +des plus riches et des plus aristocratiques patriciens de la ville de +Naples. Or, comme le droit d'aînesse était aboli dans le royaume des +Deux-Siciles, le comte de F---- ne se trouvait pas moins, tout puîné +qu'il était, un parti fort sortable pour notre héroïne, puisqu'il +apportait en mariage quelque chose comme cent cinquante mille livres +de rente, un noble nom, vingt-cinq ans, et une belle figure. + +Chose difficile à croire, c'était cette belle figure qui se trouvait +le principal obstacle au mariage, non de la part de la jeune +princesse, Dieu merci; elle, au contraire, appréciait ce don de la +nature à sa valeur, et même au delà; mais cette belle figure avait +tant fait des siennes, elle avait tourné tant de têtes et elle avait +causé tant de scandale par la ville, que toutes les fois qu'il était +question du comte de F---- devant le prince de ----, il s'empressait +de manifester son opinion sur les jeunes dissipés, et particulièrement +sur celui-ci, lequel, au dire du prince, avait autant de bonnes +fortunes que Salomon. + +Malheureusement, il arriva ce qui arrive toujours; ce fut du seul +homme que n'aurait pas dû aimer Elena que la belle Elena devint +amoureuse. Était-ce par sympathie ou par esprit de contrariété? Je +l'ignore. Était-ce parce qu'elle en pensait beaucoup de bien ou parce +qu'on lui en avait dit beaucoup de mal? Je ne sais. Mais tant il y a +qu'elle en devint amoureuse non pas de cet amour éphémère qu'un léger +caprice fait naître et que la moindre opposition fait mourir, mais de +cet amour ardent, profond et éternel, qui s'augmente des difficultés +qu'on lui oppose, qui se nourrit des larmes qu'il répand, et qui, +comme celui de Juliette et de Roméo, ne voit d'autre dénouement à sa +durée que l'autel ou la tombe. + +Mais quoique le prince adorât sa fille, et justement même parce qu'il +l'adorait, il se montrait de plus en plus opposé à une union, qui, +selon lui, devait faire son malheur. Chaque jour il venait raconter +à la pauvre Elena quelque tour nouveau à la manière de Faublas ou de +Richelieu, dont le comte de F---- était le héros; mais, à son grand +étonnement, cette nomenclature de méfaits, au lieu de diminuer l'amour +de la jeune fille, ne faisait que l'augmenter. + +Cet amour arriva bientôt à un point que ses belles joues pâlirent, +que ses yeux, conservant le jour la trace des larmes de la nuit, +commencèrent à perdre de leur éclat; enfin qu'une mélancolie profonde +s'emparant d'elle, ses lèvres ne laissèrent plus passer que de ces +rares sourires pareils aux pâles rayons d'un soleil d'hiver. Une +maladie de langueur se déclara. + +Le prince, horriblement inquiet du changement survenu chez Elena, +attendit le médecin au moment où il sortait de la chambre de sa fille, +et le supplia de lui dire ce qu'il pensait de son état; le médecin +répondit qu'en cette circonstance moins qu'en toute autre la médecine +pouvait se permettre de prédire l'avenir, attendu que la maladie de +la jeune fille lui paraissait amenée par des causes purement +morales, causes sur lesquelles la malade avait obstinément refusé de +s'expliquer; mais que, malgré ce refus, il n'en était pas moins sûr +qu'il y avait au fond de cette langueur, qui pouvait devenir mortelle, +quelque secret dans lequel était sa guérison. + +Ce secret n'en était pas un pour le prince. Aussi suivit-il les +progrès du mal avec anxiété. Il tint bon encore deux ou trois mois; +mais, au bout de ce temps, le médecin l'ayant prévenu que l'état de +la malade empirait de telle façon qu'il ne répondait plus d'elle, le +prince, tout en demandant pardon à Dieu et à la morale de confier le +bonheur de sa fille à un pareil homme, finit par dire un beau jour à +Elena que, comme sa vie lui était plus chère que tout au monde, il +consentait enfin à ce qu'elle épousât le comte de F----. + +La pauvre Elena, qui ne s'attendait pas à cette bonne nouvelle, bondit +de joie; ses joues pâlies s'animèrent à l'instant du plus ravissant +incarnat; ses yeux ternis lancèrent des éclairs; enfin sa belle bouche +attristée retrouva un de ces doux sourires qu'elle semblait à tout +jamais avoir oubliés. Elle jeta ses bras amaigris autour du cou de +son père, et, en échange de son consentement, elle lui promit non +seulement de vivre, mais encore d'être heureuse. + +Le prince secoua la tête tristement, la fatale réputation de son futur +gendre lui revenant sans cesse à l'esprit. + +Cependant, comme sa parole était donnée, il n'en consentit pas moins à +ce qu'Elena fit connaître à l'instant même à son prétendu, qui +avait été sinon aussi malade, du moins aussi malheureux qu'elle, le +changement inattendu qui s'opérait dans leur position. + +Le comte de F---- accourut. En apprenant cette nouvelle inespérée, il +avait failli devenir fou de joie. + +Les deux amans se revoyant ne purent échanger une seule parole, ils +fondirent en larmes. + +Le prince se retira tout en grommelant: cinq secondes de plus d'un +pareil spectacle, il allait pleurer comme eux et avec eux. + +Les refus du prince avaient fait tant de bruit qu'il comprit lui-même +que, du moment où il cessait de s'opposer à l'union des deux amans, +mieux valait que le mariage eût lieu plus tôt que plus tard. Le jour +de la cérémonie fut donc fixé à trois semaines; c'était juste le temps +nécessaire à l'accomplissement des formalités d'usage. + +Pendant ces trois semaines, le prince de ---- reçut peut-être dix +lettres anonymes, tontes remplies des plus graves accusations +contre son futur gendre; c'étaient des Arianes délaissées qui le +représentaient comme un amant sans foi; c'étaient des mères éplorées +qui l'accusaient d'être un père sans entrailles; c'étaient enfin des +deux parts des plaintes amères qui venaient corroborer de plus en plus +la première opinion que le prince avait conçue à l'endroit du comte de +F----. Mais le prince avait donné sa parole; il voyait son heureuse +enfant se reprendre chaque jour à la vie en se reprenant au bonheur. +Il renferma toutes ses craintes au fond de son âme, comprenant +qu'après avoir cédé aux désirs d'Elena, ce serait la tuer maintenant +que de lui retirer sa parole donnée. + +Tout resta dans le _statu quo_, et, le grand jour arrivé, l'auguste +cérémonie eut lieu à la grande joie des jeunes époux et à l'admiration +de tous les assistans, qui déclaraient, à l'unanimité, qu'on ferait +inutilement tout le royaume des Deux-Siciles pour trouver deux jeunes +gens qui se convinssent davantage sous tous les rapports. + +Le soir, il y eut un grand bal pendant lequel le jeune époux fut fort +empressé, et la belle épouse fort rougissante; puis enfin vint l'heure +de se retirer. Les invités disparurent les uns après les autres: il +ne resta plus dans le palais que les nouveaux mariés, le prince et la +princesse. En voyant se rapprocher ainsi l'instant d'appartenir à un +autre, Elena se jeta dans les bras de sa mère, tandis que le jeune +comte secouait en souriant la main du prince. + +En ce moment, celui-ci, oubliant tous ses préjugés contre son gendre, +le prit dans un bras, prit sa fille dans l'autre, les embrassa tous +les deux sur le front en s'écriant:--Venez, chers enfans, venez +recevoir la bénédiction paternelle! + +A ces mots, tous deux, se laissant glisser de ses bras, tombèrent +à ses genoux, et le prince, pour ne pas rester au dessous de la +situation, abaissa sur leurs têtes ses mains qu'il avait levées vers +le ciel; alors, ne trouvant rien de mieux à dire que les paroles que +le Seigneur lui-même dit aux premiers époux:--Croissez et multipliez! +s'écria-t-il. + +Puis, craignant de se laisser aller à une émotion qu'il regardait +comme indigne d'un homme, il se retira dans son appartement, où, +au bout d'un quart d'heure, la princesse vint le joindre, en lui +annonçant que, selon toute probabilité, les deux jeunes époux étaient +occupés à accomplir en ce moment même les paroles de la Genèse. + +Le lendemain, Elena, en revoyant son père, rougit prodigieusement; de +son côté, le comte de F---- n'était pas exempt d'un certain embarras +en abordant le prince; mais comme cet embarras et cette rougeur +étaient assez naturels dans la position des parties, la princesse se +contenta de répondre à cette rougeur par un baiser, et le prince à cet +embarras par un sourire. + +La journée se passa sans que le prince et la princesse essayassent +d'entrer dans aucun détail sur ce qui s'était passé entre les jeunes +époux hors de leur présence; seulement, comme ils comprenaient leur +situation, ils les laissèrent le plus qu'ils purent en tête-à-tête, +et ne furent aucunement étonnés qu'ils passassent une partie de +la journée renfermés dans leurs appartmens. Néanmoins, on dîna en +famille; mais comme les époux paraissaient de plus en plus contraints +et embarrassés, le prince et la princesse échangèrent un sourire +d'intelligence; et aussitôt le dessert achevé, ils annoncèrent à +leurs enfans qu'ils avaient décidé d'aller passer quelques jours à la +campagne, et que, pendant ces quelques jours, ils laissaient le palais +de Naples à leur entière disposition. + +Ce qui fut dit fut fait, et le même soir le prince et la princesse +partirent pour Caserte, assez préoccupés tous deux des observations +qu'ils avaient faites séparément, mais dont cependant ils n'ouvrirent +pas la bouche pendant tout le voyage. + +Trois jours après, au moment où le prince et la princesse déjeunaient +en tête-à-tête, on entendit le roulement d'une voiture dans la cour +du château. Cinq minutes après, un domestique arriva tout courant +annoncer que la jeune comtesse venait d'arriver. + +Derrière lui Elena parut; mais, au contraire de ce qu'on aurait +pu attendre d'une mariée de la semaine, sa figure était toute +bouleversée, et elle se jeta en pleurant dans les bras de sa mère. + +Le prince adorait sa fille; il voulut donc connaître la cause de son +chagrin; mais plus il l'interrogeait, plus Elena, tout en gardant le +silence, versait d'abondantes larmes. Enfin une idée terrible traversa +l'esprit du prince. + +--Oh! le malheureux! s'écria-t-il, il t'aura fait quelque infidélité? + +--Hélas! plût au ciel! répondit la jeune fille. + +--Comment, plût au ciel? Mais qu'est-il donc arrivé? continua le +prince. + +--Une chose que je ne puis dire qu'à ma mère, répondit Elena. + +--Viens donc, mon enfant, viens donc avec moi, s'écria la princesse, +et conte-moi tes chagrins. + +--Ma mère! ma mère! dit la jeune femme, je ne sais si j'oserai. + +--Mais c'est donc bien terrible? demanda le prince. + +--Oh! mon père, c'est affreux. + +--Je l'avais bien dit, murmura le prince, que cet homme ferait ton +malheur! + +--Hélas! que ne vous ai-je cru! répondit Elena. + +--Viens, mon enfant, viens, dit la princesse, et nous verrons à +arranger tout cela. + +--Ah! ma mère, ma mère, répondit la jeune mariée en se laissant +entraîner presque malgré elle, ah! je crains bien qu'il n'y ait pas +de remède. + +Et les deux femmes disparurent dans la chambre à coucher de la +princesse. + +Là fut révélé un secret inattendu, miraculeux, inouï: le comte de +F----, le Lovelace de Naples, ce héros aux mille et une aventures, cet +homme dont les précoces paternités avaient causé de si grandes et de +si longues terreurs au prince de ----, le comte de F---- n'était pas +plus avancé près de sa femme au bout de six jours de mariage que M. de +Lignolle, de charadique mémoire, ne l'était près de sa femme au bout +d'un an. + +Et ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que la réputation +antérieure du comte de F----, loin d'être usurpée, était encore restée +au dessous de la réalité. + +Mais la bénédiction paternelle portait ses fruits. Aussi, comme +l'avait laissé craindre l'exclamation d'Elena, il n'y avait pas de +remède. + +Trois ans s'écoulèrent sans que rien au monde pût conjurer le maléfice +dont le pauvre comte de F---- était victime; puis, au bout de trois +ans, un bruit singulier se répandit: c'est que madame la comtesse de +F----, aux termes d'un des articles du concile de Trente, demandait le +divorce pour cause d'impuissance de son mari. + +Une pareille nouvelle, comme on le comprend bien, ne pouvait +avoir grande croyance dans la ville de Naples; les femmes surtout +l'accueillaient en haussant les épaules, en assurant que de pareils +bruits n'avaient pas le sens commun. Cependant un jour il fallut bien +y croire: la comtesse de F---- venait de faire assigner son mari +devant le tribunal de la Rota à Rome. + +Alors chacun voulut entrer dans les moindres détails des événemens qui +avaient suivi le bal de noces; mais nul ne pensa à révéler la fatale +bénédiction du prince de ---- et les termes bibliques dans lesquels il +l'avait formulée, de sorte que toutes choses restèrent dans le doute, +tous les hommes prenant parti pour la comtesse, toutes les femmes se +rangeant du côté du comte. + +Pendant trois mois, Naples fut aussi pleine de division qu'elle +l'avait été aux époques des plus grandes discordes civiles. C'étaient, +à propos du comte et de la comtesse de F----, d'éternelles discussions +entre les maris et les femmes; les maris soutenaient à leurs femmes +que non seulement le comte de F---- était impuissant, mais encore +qu'il l'avait toujours été; les femmes répondaient à leurs maris +qu'ils étaient des imbéciles, et qu'ils ne savaient ce qu'ils +disaient. + +Enfin la comtesse comparut devant un tribunal de docteurs et de +sages-femmes. Les sages-femmes et les docteurs déclarèrent à +l'unanimité qu'il était fort malheureux qu'Elena, comme Jeanne d'Arc, +ne fût pas née dans les marches de Lorraine, attendu que, comme +l'héroïne de Vaucouleurs, elle avait, en cas d'invasion tout ce qu'il +fallait pour chasser les Anglais de France. + +Les maris triomphèrent, mais les femmes ne se rendirent point pour +si peu: elles prétendirent que les sages-femmes ne savaient pas leur +métier, et que les médecins ne s'y connaissaient pas. + +Les querelles conjugales s'envenimèrent ainsi, et une partie de ces +dames, n'ayant pas le bonheur de pouvoir demander le divorce pour +cause d'impuissance, demandèrent la séparation de corps pour +incompatibilité d'humeur. + +Le comte de F---- demanda le congrès: c'était son droit. Le congrès +fut donc ordonné: c'était sa dernière espérance. + +Nous sommes trop chaste pour entrer dans les détails de cette +singulière coutume, fort usitée au moyen-âge, mais fort tombée en +désuétude au dix-neuvième siècle. Au reste, si nos lecteurs avaient +quelque curiosité à ce sujet, nous les renverrions à Tallemant des +Beaux, _Historiette de M. de Langeais_. Contentons-nous de dire que, +contre toute croyance, le résultat tourna à la plus grande honte du +pauvre comte de F----. + +Les maris napolitains se prirent par la main et dansèrent en rond, +ni plus ni moins qu'on assure que le firent depuis au foyer du +Théâtre-Français MM. les romantiques autour du buste de Racine; ce qui +ne me parut jamais bien prouvé, attendu que le buste de Racine est +appuyé contre le mur. + +On crut les femmes anéanties; mais comme on le sait, lorsque les +femmes ont une chose dans la tête, il est assez difficile de la leur +ôter. Ces dames répondirent qu'elles demeureraient dans leur première +opinion sur l'excellent caractère du comte jusqu'à preuve directe du +contraire. + +Mais, comme le tribunal de la Rota n'est pas composé de femmes, le +tribunal décida que le mariage, n'ayant point été consommé, était +comme nul et non avenu. + +Moyennant lequel jugement les deux époux rentrèrent dans la liberté de +se tourner le dos et de contracter, si bon leur semble, chacun de son +côté, un nouvel hyménée. + +Elena ne tarda point à profiter de la permission qui lui était donnée. +Pendant ces trois ans d'étrange veuvage, le chevalier de T---- lui +avait fait une cour des plus assidues; mais, moitié par vertu, moitié +dans la crainte de fournir au comte de F---- de légitimes griefs, +Elena n'avait jamais avoué au chevalier qu'elle partageait son amour. +Il était résulté de cette réserve une grande admiration de la part du +monde, et un profond amour de la part du chevalier de T----. + +Aussi, le prononcé du jugement à peine connu, le chevalier de T----, +qui n'attendait que ce moment pour se substituer aux lieu et place +du premier mari, accourut-il offrir son coeur et sa main à la belle +Elena: l'un et l'autre furent acceptés, et la nouvelle des noces à +venir se répandit en même temps que la rupture du mariage passé. + +Cette fois, le prince ne mit aucune opposition aux voeux de sa fille, +qui, au reste, étant devenue majeure, avait le droit de se gouverner +elle-même. Le chevalier de T---- n'avait jamais fait parler de lui que +de la façon la plus avantageuse: il était d'une des premières familles +de Naples, assez riche pour qu'on ne pût pas supposer que son amour +pour Elena fût le résultat d'un calcul, et en outre attaché comme +aide-de-camp à l'un des princes de la famille régnante: le parti était +donc sortable de tout point. + +On décida qu'on laisserait trois mois s'écouler pour les convenances; +que pendant ces trois mois le chevalier de T---- accepterait une +mission que le prince lui avait offerte pour Vienne; enfin que, ces +trois mois expirés, il reviendrait à Naples, où les noces seraient +célébrées. + +Tout se passa selon les conventions faites: au jour dit, le chevalier +de T---- fut de retour, plus amoureux qu'il n'était parti: de son +côté, Elena lui avait gardé dans toute sa force le second amour aussi +profond et aussi pur que le premier. Toutes les formalités d'usage +avaient été remplies pendant cet intervalle, rien ne pouvait donc +retarder le bonheur des deux amans. Le mariage fut célébré huit jours +après l'arrivée du chevalier. + +Cette fois, il n'y eut ni dîner ni bal; on se maria à la campagne et +dans la chapelle du château: quatre témoins, le prince et la princesse +assistèrent seuls au bonheur des nouveaux époux. Comme la première +fois, après la célébration du mariage, le prince les arrêta pour leur +faire une petite exhortation qu'Elena et le chevalier écoutèrent avec +tout le recueillement et le respect possibles. Puis, l'allocution +terminée, il voulut les bénir. Mais Elena, qui savait ce qu'avait +coûté à son bonheur la première bénédiction paternelle, fit un bond en +arrière, et, étendant les mains vers son père: + +--Au nom du ciel! mon père, lui dit-elle, pas un mot de plus! C'est +une superstition peut-être, mais, superstition ou non, ne nous +bénissez pas. + +Le prince, qui ne connaissait pas la véritable cause du refus de sa +fille, insista pour accomplir ce qu'il regardait comme un devoir; +mais, la peur l'emportant sur le respect, Elena, au grand étonnement +du prince, entraîna son mari dans son appartement pour le soustraire à +la redoutable bénédiction, et, d'un mouvement rapide comme la pensée, +en faisant des cornes de ses deux mains, afin, s'il était besoin, +de conjurer doublement l'influence perturbatrice de son père, elle +referma la porte entre elle et lui et la barricada en dedans à deux +verroux. + +Le souvenir des orages qui avaient éclaté dès le premier jour dans le +jeune ménage inspira d'abord de vives inquiétudes à la princesse, qui +craignit que le maléfice de son époux troublât également ce second +ménage. Ses appréhensions ne se calmèrent que lorsque le troisième +jour sa fille vint rendre visite comme la première fois à ses parens, +qui s'étaient retirés à la campagne. La jeune fille avait la figure si +radieuse que les craintes de la mère s'évanouirent aussitôt. + +En effet, Elena dit à sa mère que son nouvel époux n'avait pas cessé +un seul instant de l'aimer, qu'il était bon, d'un charmant caractère, +prévenant, docile même et plein d'attentions délicates pour elle; en +un mot, qu'elle était parfaitement heureuse. + +Le bonheur si chèrement acheté de la jeune fille s'augmenta bientôt du +titre de mère. Elle donna le jour à un gros garçon. On choisit pour +allaiter le nouveau-né une belle nourrice de Procida, aux boucles +d'oreilles à rosette de perles, au justaucorps écarlate galonné d'or, +à l'ample jupon plissé à franges d'argent, qu'on installa dans la +maison et à qui tous les domestiques reçurent l'ordre d'obéir comme à +une seconde maîtresse. Le bambino était l'idole de toute la maison, la +princesse l'adorait, le prince en était fou; nous ne parlons pas du +père et de la mère, tous les deux semblaient avoir concentré leur +existence dans celle de cette pauvre petite créature. + +Quinze mois s'écoulèrent: l'enfant était on ne peut plus avancé pour +son âge, connaissant et aimant tout le monde, et surtout le bon papa, +auquel il rendait force gentils sourires en échange de ses agaceries. +De son côté, bon papa ne pouvait se passer de lui. Il se le faisait +apporter à toute heure du jour, si bien que, pour ne pas quitter +l'enfant, le prince fut sur le point de refuser une mission de la plus +haute importance que le roi de Naples lui avait confiée pour le roi +de France. Il s'agissait d'aller complimenter Charles X sur la prise +d'Alger. + +Cependant tous les amis du prince lui remontrèrent si bien le tort +qu'il se ferait dans l'esprit du roi par un pareil refus, sa famille +le supplia tellement de considérer que l'avenir de son gendre pourrait +éternellement souffrir de son obstination, que le prince consentit +enfin à remplir une mission que tant d'autres lui eussent enviée. Il +partit de Naples dans les premiers jours de juillet 1830, arriva à +Paris le 24, se rendit aussitôt au ministère des affaires étrangères +pour demander son audience, et fut reçu solennellement deux jours +après par le roi Charles X. + +Le lendemain de cette réception la révolution de juillet éclata. + +Trois jours suffirent, comme on sait, pour renverser un trône, huit +pour en élever un autre. Mais le prince n'était point accrédité près +du nouveau monarque. Aussi ne jugea-t-il pas à propos de rester près +de la nouvelle cour; il quitta la France, sans même mettre le pied aux +Tuileries, circonstance à laquelle le roi Louis-Philippe dut, selon +toute probabilité, les heureux et faciles commencemens de son règne. + +Le prince était guéri des voyages par mer: les combats n'étaient plus +à craindre, mais les tempêtes étaient toujours à redouter. Aussi +prit-il par les Alpes, et traversa-t-il la Toscane pour se rendre à +Naples par Rome. + +En passant par la capitale du monde, il s'arrêta pour présenter ses +hommages au pape Pie VIII, qui, sachant de quelle mission de confiance +le prince avait été chargé par son souverain, le reçut avec tous les +honneurs dus à son rang, c'est-à-dire qu'au lieu de lui donner sa mule +à baiser, comme Sa Sainteté fait pour le commun des martyrs, le pape +lui donna sa main. + +Trois jours après, le pape était mort. + +Le prince était parti de Rome aussitôt son audience obtenue, tant il +avait hâte de revenir à Naples; il voyagea jour et nuit, et arriva en +vue de son palais le lendemain à onze heures du matin, précédé de dix +minutes seulement par le courrier qui lui faisait préparer des chevaux +sur la route; mais ces dix minutes suffirent à toute la famille +pour accourir sur le balcon du premier étage, élevé, comme tous les +premiers étages des palais napolitains, de plus de vingt-cinq pieds de +hauteur. + +La nourrice y accourut comme les autres, tenant l'enfant dans ses +bras. + +Malgré sa vue basse, grâce à d'excellentes lunettes qu'il avait +achetées à Paris, le prince aperçut son petit-fils et lui fit de sa +voiture un signe de la main. De son côté, le bambino le reconnut; et +comme, ainsi que nous l'avons dit, il adorait son bon papa, dans la +joie de le revoir, le pauvre petit fit un mouvement si brusque, en +tendant ses deux petits bras vers lui et en cherchant à s'élancer à sa +rencontre, que le malheureux enfant s'échappa des bras de sa nourrice, +et, se précipitant du balcon, se brisa la tête sur le pavé. + +Le père et la mère faillirent mourir de douleur; le prince fut près +de six mois comme un fou; ses cheveux blanchirent, puis tombèrent, de +sorte qu'il fut forcé de prendre perruque, ce qui compléta ainsi en +lui la triple et terrible réunion de la perruque, de la tabatière et +des lunettes. + +C'est ainsi que je le vis en passant à Naples; mais j'étais +heureusement prévenu. Du plus loin que je l'aperçus, je lui fis des +cornes, si bien que, quoiqu'il me fît l'honneur de causer avec moi +près de vingt minutes, il ne m'arriva d'autre malheur, grâce à la +précaution que j'avais prise, que d'être arrêté le lendemain. + +Je raconterai cette arrestation en son lieu et place, attendu qu'elle +fut accompagnée de circonstances assez curieuses pour que je ne +craigne pas, le moment venu, de m'étendre quelque peu sur ses détails. + +Le jour même de mon départ, le prince avait été nommé président du +comité sanitaire des Deux-Siciles. + +Huit jours après, j'appris à Rome que le lendemain de cette nomination +le choléra avait éclaté à Naples. + +Depuis, j'ai su que le comte de F----, le premier époux de la belle +Elena, ayant suivi l'exemple qu'elle lui avait donné, s'était remarié +comme elle, avait été parfaitement heureux de son côté avec sa +nouvelle épouse, et comme mari, et comme père, car il avait eu de ce +second mariage cinq enfans: trois garçons et deux filles. + +Au mois de mars dernier, le prince de ---- est entré dans sa +soixante-dix-huitième année; mais, loin que l'âge lui ait rien fait +perdre de sa terrible influence, on prétend, au contraire, qu'il +devient plus formidable au fur et à mesure qu'il vieillit. + +Et maintenant que nous avons fini avec Arimane, passons à Oromaze. + + + + +XX + +Saint Janvier, martyr de l'Église. + + +Saint Janvier n'est pas un saint de création moderne; ce n'est pas un +patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les cliens, +accordant sa protection au premier venu, et se chargeant des intérêts +de tout le monde; son corps n'a pas été recomposé dans les catacombes +aux dépens d'autres martyrs plus ou moins inconnus, comme celui de +sainte Philomèle; son sang n'a pas jailli d'une image de pierre, comme +celui de la madone de l'Arc; enfin les autres saints ont bien fait +quelques miracles pendant leur vie, miracles qui sont parvenus jusqu'à +nous par la tradition et par l'histoire; tandis que le miracle de +saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours, et se renouvelle deux +fois par an, à la grande gloire de la ville de Naples et à la grande +confusion des athées. + +Saint Janvier remonte, par son origine, aux premiers siècles de +l'Église. Évêque, il a prêché la parole du Christ et a converti au +véritable culte des milliers de païens; martyr, il a enduré toutes les +tortures inventées par la cruauté de ses bourreaux, et a répandu son +sang pour la foi; élu du ciel, avant de quitter ce monde où il avait +tant souffert, il a adressé à Dieu une prière suprême pour faire +cesser la persécution des empereurs. + +Mais là se bornent ses devoirs de chrétien et sa charité de +cosmopolite. + +Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie; il +la protège contre tous les dangers, il la venge de tous ses ennemis: +_Civi, patrono, vindici_, comme le dit une vieille tradition +napolitaine. Le monde entier serait menacé d'un second déluge, que +saint Janvier ne lèverait pas le bout du petit doigt pour l'empêcher; +mais que la moindre goutte d'eau puisse nuire aux récoltes de sa bonne +ville, saint Janvier remuera ciel et terre pour ramener le beau temps. + +Saint Janvier n'aurait pas existé sans Naples, et Naples ne pourrait +plus exister sans saint Janvier. Il est vrai qu'il n'y a pas de ville +au monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l'étranger; +mais, grâce à l'intervention active et vigilante de son protecteur, +les conquérans ont disparu, et Naples est restée. + +Les Normands ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés. + +Les Souabes ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés. + +Les Angevins ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés. + +Les Aragonais ont usurpé le trône à leur tour, mais saint Janvier les +a punis. + +Les Espagnols ont tyrannisé Naples, mais saint Janvier les a battus. + +Enfin, les Français ont occupé Naples, mais saint Janvier les a +éconduits. + +Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie? + +Quelle que soit la domination, indigène ou étrangère, légitime ou +usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il +est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains, croyance +qui les rend patiens jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et +tous les gouvernemens passeront, et qu'il ne restera en définitive que +le peuple et saint Janvier. + +L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples, et ne +finira, selon toute probabilité, qu'avec elle: toutes deux se côtoient +sans cesse, et, à chaque grand événement heureux ou malheureux, elles +se touchent et se confondent. Au premier abord, on peut bien se +tromper sur les causes et les effets de ces événemens, et les +attribuer, sur la foi d'historiens ignorans ou prévenus, à telle ou +telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source; mais, +en approfondissant le sujet, on verra que, depuis le commencement du +quatrième siècle jusqu'à nos jours, saint Janvier est le principe +ou la fin de toutes choses; si bien qu'aucun changement ne s'y est +accompli que par la permission, par l'ordre ou par l'intervention de +son puissant protecteur. + +Aussi cette histoire présente-t-elle trois phases bien distinctes, et +doit-elle être envisagée sous trois aspects bien différens. Dans les +premiers siècles, elle revêt l'allure simple et naïve d'une légende +de Grégoire de Tours; au moyen-âge, elle prend la marche poétique et +pittoresque d'une chronique de Froissard; enfin, de nos jours, elle +offre l'aspect railleur et sceptique d'un conte de Voltaire. + +Nous allons commencer par la légende. + +Comme de raison, la famille de saint Janvier appartient à la plus +haute noblesse de l'antiquité; le peuple, qui, en 1647, donnait à sa +république le titre de _sérénissime royale république napolitaine_, et +qui, en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierre pour avoir +osé abolir le titre d'excellence, n'aurait jamais consenti à se +choisir un protecteur d'origine plébéienne: le lazzarone est +essentiellement aristocrate. + +La famille de saint Janvier descend en droite ligne des _Januari_ de +Rome, dont la généalogie se perd dans la nuit des âges. Les premières +années du saint sont restées ensevelies dans l'obscurité la plus +profonde; il ne paraît en public qu'à la dernière époque de sa vie, +pour prêcher et souffrir, pour confesser sa croyance et mourir pour +elle. Il fut nommé à l'évêché de Bénévent vers l'an de grâce 304, +sous le pontificat de saint Marcelin. Étrange destinée de l'évêché +bénéventin, qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de +Talleyrand! + +Une des plus terribles persécutions que l'Église ait endurées est, +comme on sait, celle des empereurs Dioclétien et Maximien; les +chrétiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que, dans +l'espace d'un seul mois, dix-sept mille martyrs tombèrent sous le +glaive de ces deux tyrans. Cependant, deux ans après la promulgation +de l'édit qui frappait de mort indistinctement tous les fidèles, +hommes et femmes, enfans et vieillards, l'Église naissante parut +respirer un instant. Aux empereurs Dioclélien et Maximien, qui +venaient d'abdiquer, avaient succédé Constance et Galère; il était +résulté de cette substitution que, par ricochet, un changement pareil +s'était opéré dans les proconsuls de la Campanie, et qu'à Dragontius +avait succédé Timothée. + +Au nombre des chrétiens entassés dans les prisons de Cumes par +Dragontius, se trouvaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus, +diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait duré la +persécution, saint Janvier n'avait jamais manqué, au risque de sa vie, +de leur apporter des consolations et des secours; et, quittant son +diocèse de Bénévent pour accourir là où il croyait sa présence +nécessaire, il avait bravé mainte et mainte fois les fatigues d'un +long voyage et la colère du proconsul. + +A chaque nouveau soleil politique qui se lève, un rayon d'espoir passe +à travers les barreaux des prisonniers de l'autre règne; il en fut +ainsi à l'avènement au trône de Constance et de Galère. Sosius et +Proculus se crurent sauvés. Saint Janvier, qui avait partagé leur +douleur, se hâta de venir partager leur joie. Après avoir récité si +long-temps avec ses chers fidèles les psaumes de la captivité, il +entonna le premier avec eux le cantique de la délivrance. + +Les chrétiens, relâchés provisoirement, rendaient grâces au Seigneur +dans une petite église située aux environs de Pouzzoles, et le saint +évêque, assisté par les deux diacres Sosius et Proculus, s'apprêtait à +offrir à Dieu le sacrifice de la messe, lorsque tout à coup il se fit +au dehors un grand bruit, suivi d'un long silence. Les prisonniers, +rendus il y avait peu d'instans à la liberté, prêtèrent l'oreille; les +deux diacres se regardèrent l'un l'autre, et saint Janvier attendit ce +qui allait se passer, immobile et debout devant la première marche +de l'autel qu'il allait franchir, les mains jointes, le sourire aux +lèvres, et le regard fixé sur la croix avec une indicible expression +de confiance. + +Le silence fut interrompu par une voix qui lisait lentement le décret +de Dioclétien remis en vigueur par le nouveau proconsul Timothée; et +ces terribles paroles, que nous traduisons textuellement, retentirent +à l'oreille des chrétiens prosternés dans l'église: + +«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à +tous les préfets et proconsuls du romain empire, salut. + +«Un bruit qui ne nous a pas médiocrement déplu étant parvenu à nos +oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent +chrétiens, hérésie de la plus grande impiété (_valde impiam_), reprend +de nouvelles forces; que lesdits chrétiens honorent comme dieu ce +Jésus enfanté par je ne sais quelle femme juive, insultant par des +injures et des malédictions le grand Apollon et Mercure, et Hercule, +et Jupiter lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, que les +Juifs ont cloué sur une croix comme un sorcier; à cet effet, nous +ordonnons que tous les chrétiens, hommes ou femmes, dans toutes les +villes et contrées, subissent les supplices les plus atroces s'ils +refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur erreur. Si +cependant quelques uns parmi eux se montrent obéissans, nous voulons +bien leur accorder leur pardon; au cas contraire, nous exigeons qu'ils +soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus cruelle +(_morte pessima punire_). Sachez enfin que, si vous négligez nos +divins décrets, nous vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons +les coupables.» + +Lorsque le dernier mot de la loi terrible fut prononcé, saint Janvier +adressa à Dieu une muette prière pour le supplier de faire descendre +sur tous les fidèles qui l'entouraient la grâce nécessaire pour braver +les tortures et la mort; puis, sentant que l'heure de son martyre +venait de sonner, il sortit de l'église accompagné par les deux +diacres et suivi de la foule des chrétiens, qui bénissaient à haute +voix le nom du Seigneur. Il traversa une double haie de soldats et de +bourreaux étonnés de tant de courage, et, chantant toujours au milieu +des populations ameutées qui se pressaient pour voir le saint évêque, +il arriva à Nola après une marche qui parut un triomphe. + +Timothée l'attendait du haut de son tribunal, élevé, dit la chronique, +comme de coutume, au milieu de la place. Saint Janvier, sans éprouver +le moindre trouble à la vue de son juge, s'avança d'un pas ferme et +sûr dans l'enceinte, ayant toujours à sa droite Sosius, diacre de +Misène, et à sa gauche Proculus, diacre de Pouzzoles. Les autres +chrétiens se rangèrent en cercle et attendirent en silence +l'interrogatoire de leur chef. + +Timothée n'était pas sans savoir la grande naissance de saint Janvier. +Aussi, par égard pour le _civis romanus_, poussa-t-il la complaisance +jusqu'à l'interroger, tandis qu'il aurait parfaitement pu, dit le père +Antonio Carracciolo, le condamner sans l'entendre. + +Quant à Timothée, tous les écrivains s'accordent à le peindre comme +un païen fort cruel, comme un tyran exécrable, comme un préfet +impie, comme un juge insensé. A ces traits, déjà passablement +caractéristiques, un chroniqueur ajoute qu'il était tellement altéré +de sang que Dieu, pour le punir, couvrait parfois ses yeux d'un voile +sanglant qui le privait momentanément de la vue, et qui, tout le temps +que durait sa cécité, lui causait les plus atroces douleurs. + +Tels étaient les deux hommes que la Providence amenait en face l'un de +l'autre pour donner une nouvelle preuve du triomphe de la foi. + +--Quel est ton nom? demanda Timothée. + +--Janvier, répondit le saint. + +--Ton âge? + +--Trente-trois ans. + +--Ta patrie? + +--Naples. + +--Ta religion? + +--Celle du Christ. + +--Et tous ceux qui t'accompagnent sont aussi chrétiens? + +--Lorsque tu les interrogeras, j'espère en Dieu qu'ils répondront +comme moi qu'ils sont tous chrétiens. + +--Connais-tu les ordres de notre divin empereur? + +--Je ne connais que les ordres de Dieu. + +--Tu es noble? + +--Je suis le plus humble des serviteurs du Christ. + +--Et tu ne veux pas renier ton Dieu? + +--Je renie et je maudis vos idoles, qui ne sont que du bois fragile ou +de la boue pétrie. + +--Tu sais les supplices qui te sont réservés? + +--Je les attends avec calme. + +--Et tu te crois assez fort pour braver ma puissance? + +--Je ne suis qu'un faible instrument que le moindre choc peut briser; +mais mon Dieu tout-puissant peut me défendre de ta fureur et te +réduire en cendres au même instant où tu blasphèmes son nom. + +--Nous verrons, lorsque tu seras jeté dans une fournaise ardente, si +ton Dieu viendra t'en tirer. + +--Dieu n'a-t-il pas sauvé de la fournaise Ananias, Azarias et Mizaël? + +--Je te jetterai aux bêtes dans le cirque. + +--Dieu n'a-t-il pas tiré Daniel de la fosse aux lions? + +--Je te ferai trancher la tête par l'épée du bourreau. + +--Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite. + +--Soit. Je verrai jaillir ton sang maudit, ce sang que tu déshonores +en trahissant la religion de tes ancêtres pour un culte d'esclaves. + +--O malheureux insensé! s'écria le saint avec un inexprimable accent +de compassion et de douleur, avant que tu jouisses du spectacle que tu +te promets, Dieu te frappera de la cécité la plus affreuse, et la vue +ne te sera rendue qu'à ma prière, afin que tu puisses être témoin du +courage avec lequel savent mourir les martyrs du Christ! + +--Eh bien! si c'est un défi, je l'accepte, répondit le proconsul; +nous verrons si, comme tu le dis, ta foi sera plus puissante que la +douleur. + +Puis, se tournant vers ses licteurs, il ordonna que le saint fût lié +et jeté dans une fournaise ardente. + +Les deux diacres pâlirent à cet ordre, et tous les chrétiens qui +l'entendirent poussèrent un long et douloureux gémissement; car +quoique chacun d'eux fût personnellement prêt à subir le martyre, +cependant le coeur leur manquait à tous du moment qu'il s'agissait +d'assister au supplice de leur saint évêque. + +A ce cri de pitié et de douleur qui s'éleva tout à coup dans la foule, +saint Janvier se tourna d'un air grave et sévère, et étendant la main +droite pour imposer silence: + +--Eh bien! mes frères, dit-il, que faites-vous? Voulez-vous par +vos plaintes réjouir l'âme des impies? En vérité je vous le dis, +rassurez-vous, car l'heure de ma mort n'est pas venue, et le Seigneur +ne me croit pas encore digne de recevoir la palme du martyre. +Prosternez-vous et priez cependant, non pas pour moi, que la flamme du +brasier ne saurait atteindre, mais pour mon persécuteur, qui est voué +au feu éternel de l'enfer. + +Timothée écouta les paroles du saint avec un sourire de mépris, et fit +signe aux bourreaux d'exécuter son arrêt. + +Saint Janvier fut jeté dans la fournaise, et aussitôt l'ouverture +par laquelle on l'avait poussé fut murée au dehors aux yeux de la +population entière qui assistait à ce spectacle. + +Quelques minutes après, des tourbillons de flammes et de fumée +s'élevant vers le ciel avertirent le proconsul que ses ordres étaient +exécutés; et se croyant vengé à tout jamais de l'homme qui avait osé +le braver, il rentra chez lui plein de l'orgueil du triomphe. + +Quant aux autres chrétiens, ils furent ramenés dans leur prison pour +y attendre le jour de leur supplice, et la foule se dissipa sous +l'impression d'une pitié profonde et d'une sombre terreur. + +Les soldats, occupés jusque alors à écarter les curieux et à maintenir +le bon ordre, n'ayant plus rien à faire dès que le peuple se fut +écoulé, se rapprochèrent lentement de la fournaise et se mirent à +causer entre eux des événemens du jour et du calme étrange qu'avait +montré le patient au moment de subir une mort si terrible, lorsque +l'un deux, s'arrêtant tout à coup au milieu de sa phrase commencée, +fit signe à son interlocuteur de se taire et d'écouter. Celui-ci +écouta en effet et imposa silence à son tour à son voisin; si bien +que, le geste se répétant de proche en proche, tout le monde +demeura immobile et attentif. Alors des chants célestes, partant de +l'intérieur de la fournaise, frappèrent les oreilles des soldats, et +la chose leur parut si extraordinaire qu'ils se crurent un instant le +jouet d'un rêve. + +Cependant les chants devenaient plus distincts, et bientôt ils purent +reconnaître la voix de saint Janvier au milieu d'un choeur angélique. + +Cette fois, ce ne fut plus l'étonnement, mais bien la frayeur qui +les saisit; et voyant qu'il devenait urgent de prévenir le préfet de +l'événement inattendu, quoique prédit, qui se passait sur la place, +ils coururent chez lui, pâles et effarés, et lui racontèrent avec +l'éloquence de la peur l'incroyable miracle dont ils venaient d'être +témoins. + +Timothée haussa les épaules à cet étrange récit, et menaça ses soldats +de les faire battre de verges s'ils se laissaient dominer par de si +puériles frayeurs. Mais alors ils jurèrent par tous leurs dieux, non +seulement d'avoir reconnu distinctement la voix de saint Janvier et +l'air qu'il chantait dans la fournaise, mais encore d'avoir retenu +les paroles du cantique et les actions de grâces qu'il rendait au +Seigneur. + +Le proconsul, irrité, mais non pas convaincu par une telle +obstination, donna l'ordre immédiatement que la fournaise fût ouverte +en sa présence, se réservant de punir avec la dernière rigueur, après +leur avoir mis sous les yeux les restes carbonisés du martyr, ces faux +rapporteurs qui venaient le déranger pour lui faire de pareils récits. + +Lorsque le préfet arriva sur la place, il la trouva de nouveau +tellement encombrée par le peuple qu'il eut peine à se frayer un +passage. + +Le bruit du miracle ayant rapidement circulé dans la ville, les +habitans de Nola, se pressant en tumulte sur le lieu du supplice, +demandaient à grands cris la démolition de la fournaise, et menaçaient +le proconsul, non point encore par des paroles ou des faits, mais par +ces clameurs sourdes qui précèdent l'émeute comme le roulement du +tonnerre précède l'ouragan. + +Timothée demanda la parole, et lorsque le calme fut suffisamment +rétabli pour qu'il pût se faire entendre, il répondit que le désir du +peuple allait être satisfait sur-le-champ, et qu'il venait précisément +donner l'ordre d'ouvrir la fournaise, pour offrir un éclatant démenti +aux bruits absurdes répandus parmi la foule. + +A ces mots, les cris cessent, la colère s'apaise et fait place à une +curiosité haletante. + +Toutes les respirations sont suspendues, tous les yeux sont fixés sur +un point. + +A un signe de Timothée, les soldats s'avancent vers la fournaise, +armés de marteaux et de pioches; mais aux premières briques qui +tombent sous leurs coups, un tourbillon de flammes s'échappe +subitement du foyer et les réduit en cendres. + +A l'instant même les murs tombent comme par enchantement, et au milieu +d'une clarté éblouissante le saint évêque apparaît dans toute sa +gloire. Le feu n'avait pas touché un seul cheveu de son front, la +fumée n'avait pas terni la blancheur de ses vêtemens. Un essaim +de petits chérubins soutenaient au dessus de sa tête une auréole +éclatante, et une musique invisible, dont les accords célestes étaient +réglés par la harpe des séraphins, accompagnait son chant. + +Alors saint Janvier se mit à marcher de long en large sur les charbons +ardens, afin de bien convaincre les incrédules que le feu de la terre +ne pouvait rien sur les élus du Seigneur; puis, comme on aurait pu +douter encore de la réalité du miracle, voulant prouver que c'était +bien lui, homme de chair et de sang, et non pas un esprit, pas un +fantôme, pas une apparition surhumaine que l'on venait de voir, saint +Janvier rentra lui-même dans sa prison et se remit à la disposition du +préfet. + +A la vue de ce qui venait de se passer, Timothée s'était senti pris +d'une telle frayeur que, craignant quelque révolte, il s'était réfugié +dans le temple de Jupiter; ce fut là qu'il apprit que le saint, qui +pouvait, au milieu de l'enthousiasme général dont ce miracle l'avait +fait l'objet, s'éloigner et se soustraire à son pouvoir, était au +contraire rentré dans sa prison, et y attendait le nouveau supplice +qu'il lui plairait de lui infliger. + +Cette nouvelle lui rendit toute son assurance, et avec son assurance +toute sa colère. + +Il descendit dans la prison du martyr pour acquérir la certitude qu'il +avait bien affaire à l'évêque de Bénévent lui-même, et non point à +quelque spectre que la magie eût fait survivre à son corps. + +En conséquence, et pour qu'il ne lui restât aucun doute à ce sujet, +après avoir tâté saint Janvier, pour s'assurer qu'il était bien de +chair et d'os, il le fit dépouiller de ses vêtemens sacerdotaux, le +fit lier à une colonne que la vénération des fidèles a conservée +jusqu'à nos jours comme un nouveau témoin du martyre du saint, et le +fit fouetter par ses licteurs jusqu'à ce que le sang jaillît. Alors il +trempa dans ce sang le coin de sa toge, et s'assura que c'était bien +du sang humain, et non quelque liqueur rouge qui en avait l'apparence; +puis, satisfait de ce premier essai, il ordonna que le patient fût +appliqué à la torture. + +La torture fut longue et douloureuse; saint Janvier en sortit les +chairs meurtries et les os disloqués; mais, pendant tout le temps +qu'elle dura, les bourreaux ne purent lui arracher une plainte. +Lorsque les souffrances devenaient insupportables, saint Janvier +louait le Seigneur. + +Timothée, voyant que la question n'avait d'autre résultat pour lui que +de le faire souffrir, décida que saint Janvier serait jeté dans le +cirque et exposé aux tigres et aux lions; seulement il hésita quelque +temps pour savoir si l'exécution aurait lieu dans le cirque de +Pouzzoles ou de Nola; enfin il se décida pour celui de Pouzzoles. + +Un double calcul présida à cette décision: d'abord le cirque de +Pouzzoles était plus vaste que celui de Nola, et par conséquent +pouvait contenir un plus grand nombre de spectateurs; et puis, une +telle fermentation s'était manifestée à la suite du premier miracle, +qu'il pensait que les bourreaux de saint Janvier auraient tout à +craindre si le martyr sortait triomphant d'une seconde épreuve. + +Or, tandis que le proconsul avisait au moyen le plus sûr et le plus +cruel de transporter le saint d'une ville à l'autre, on vint lui dire +que saint Janvier, parfaitement guéri de la torture de la veille, +pouvait faire le voyage à pied. + +A cette nouvelle, une idée infernale traversa l'esprit de Timothée: +il avisa que ce serait faire merveille que d'ajouter la honte à la +douleur et imagina de faire traîner son char, de Nola à Pouzzoles, +par le saint évêque et par ses deux compagnons, les diacres Sosius et +Proculus. + +Il espérait ainsi, ou que les trois martyrs tomberaient d'épuisement +ou de douleur au milieu de la route, ou qu'ils arriveraient au lieu +de leur supplice tellement humiliés et flétris par les huées de la +populace, que leur sort n'inspirerait plus ni pitié ni regrets. + +La chose fut donc exécutée comme l'avait décidé le proconsul. + +On attela saint Janvier au char consulaire, entre Sosius et Proculus; +et Timothée, s'y étant assis, intima à ses licteurs l'injonction de +frapper de verges les trois patiens chaque fois qu'ils s'arrêteraient +ou seulement ralentiraient le pas; puis il donna l'ordre du départ en +levant sur eux le fouet dont lui-même était armé. + +Mais Dieu ne permit même pas que le fouet levé sur les martyrs +retombât sur eux. Saint Janvier, s'élançant d'un bond, entraîna avec +lui ses deux compagnons, renversant sur son passage soldats, licteurs +et curieux. + +Beaucoup dirent alors avoir vu pousser sur les épaules des trois +hommes du Seigneur de ces grandes ailes archangéliques, à l'aide +desquelles les messagers du ciel traversent l'empirée avec la rapidité +de l'éclair; mais la vérité est que le char s'éloigna, emporté par +une telle rapidité qu'il laissa bientôt derrière lui non seulement +la foule des piétons, mais les cavaliers romains, qui lancèrent +inutilement leurs montures à sa poursuite, et le virent bientôt +disparaître au milieu d'un nuage de poussière. + +Ce n'était pas à cela que s'était attendu le proconsul; il ne s'était +occupé que des moyens de pousser son saint attelage en avant et non +de le retenir; aussi, se trouvant emporté avec une rapidité dont les +oiseaux de l'air pouvaient à peine donner une idée, il ne songea qu'à +se cramponner aux rebords du char pour ne point être renversé; mais +bientôt un vertige le prit; il lui sembla que le char cessait de +toucher la terre, que tous les objets, emportés d'une course égale à +la sienne, fuyaient en arrière, tandis que lui s'élançait en avant. La +lumière manqua à ses yeux, le souffle à sa bouche, l'équilibre à son +corps; il se laissa tomber à genoux au fond du char, pâle, haletant, +les mains jointes. + +Mais les trois saints ne pouvaient le voir, emportés qu'ils semblaient +être eux-mêmes par une puissance surhumaine. Enfin, arrivé à +la colline d'Antignano, à l'endroit même où l'on trouve encore +aujourd'hui une petite chapelle élevée en mémoire de ce miraculeux +événement, le proconsul, rassemblant toutes les forces de son agonie, +poussa un tel cri de détresse et de douleur, que saint Janvier +l'entendit, malgré le bruissement des roues, et que, s'arrêtant avec +ses deux compagnons et se retournant vers son juge, il lui demanda +d'une voix fraîche et reposée qui ne trahissait point la moindre +lassitude: + +--Qu'y a-t-il, maître? + +Mais Timothée resta quelque temps sans pouvoir articuler une seule +parole, tandis que les deux diacres profitaient de cet instant de +halte pour respirer à pleine poitrine. + +Saint Janvier, au bout de quelques secondes, renouvela sa question. + +--Il y a que je veux relayer ici, dit le proconsul. + +--Relayons, répondit saint Janvier. + +Timothée descendit de son char; mais les trois saints restèrent +attachés à leur chaîne, et cependant, à l'émotion du proconsul, à la +sueur qui coulait de son front, au souffle précipité qui sortait de sa +poitrine, on eût pu croire que c'était lui qui avait jusque alors été +attelé à la place des chevaux, et que c'étaient les trois saints qui +avaient tenu la place du maître. + +Mais, dès que le proconsul sentit son pied sur la terre, et que, +par conséquent, il se vit hors de danger, sa haine et sa colère le +reprirent, et s'avançant vers saint Janvier, le fouet levé: + +--Pourquoi, lui dit-il, m'as-tu conduit de Nola ici avec une si grande +rapidité? + +--Ne m'avais-tu pas commandé d'aller le plus vite que je pourrais? + +--Oui, mais qui allait se douter que tu irais plus vite que ceux de +mes cavaliers qui étaient les mieux montés et qui n'ont pu te suivre? + +--J'ignorais moi-même de quel pas j'irais, quand les anges m'ont prêté +leurs ailes. + +--Ainsi, tu crois que l'assistance que tu as reçue vient de ton Dieu? + +--Tout vient de lui. + +--Et tu persistes dans ton hérésie? + +--La religion du Christ est la seule vraie, la seule pure, la seule +digne du Seigneur. + +--Tu sais quelle mort t'attend à l'autre bout de la route? reprit le +proconsul. + +--Ce n'est pas moi qui ai demandé à m'arrêter, répondit saint Janvier. + +--C'est juste, répondit Timothée; aussi allons-nous repartir. + +--A tes ordres, maître. + +--Ainsi, je vais remonter dans mon char. + +--Remonte. + +--Mais écoute-moi bien. + +--J'écoute. + +--C'est à la condition que tu n'iras plus du train que tu as été. + +--J'irai du train que tu voudras. + +--Le promets-tu? + +--Je le promets. + +--Sur ta parole de noble? + +--Sur ma foi de chrétien. + +--C'est bien. + +--Es-tu prêt, maître? + +--Allons, dit le proconsul. + +--Allons, mes frères, dit saint Janvier à ses compagnons, faisons ce +qui nous est ordonné. + +Et le char repartit de nouveau; mais le saint, observant +scrupuleusement la promesse qu'il avait faite, ne marcha plus qu'au +pas, ou tout au plus au petit trot; encore se tournait-il de temps en +temps vers Timothée pour lui demander si c'était là l'allure qui lui +convenait. + +Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent sur la place de Pouzzoles, où pas une +âme n'attendait le proconsul; car ils avaient marché d'un tel train, +que la nouvelle de leur arrivée n'avait pu les précéder. Aucun ordre +n'était donc donné pour le supplice: aussi force fut à Timothée de +le remettre à un autre moment. Il se fît donc purement et simplement +conduire à son palais, et, appelant ses esclaves, il ordonna que +les trois saints fussent dételés et conduits dans les prisons de +Pouzzoles, tandis que lui se parfumait dans un bain. Après quoi, brisé +de fatigue, il se reposa trois jours et trois nuits. + +Le matin du quatrième jour, la foule se pressait sur les gradins +de l'amphithéâtre: elle y était accourue de tous les points de la +Campanie, car cet amphithéâtre était un des plus beaux de la province, +et c'était pour lui qu'on réservait les tigres et les lions les plus +féroces, qui, envoyés d'Afrique à Rome, abordaient et se reposaient un +instant à Naples. + +C'était dans ce même amphithéâtre, dont les ruines existent encore +aujourd'hui, que Néron, deux cent trente ans auparavant, avait donné +une fête à Tiridate. Tout avait été préparé pour frapper d'étonnement +le roi d'Arménie: les animaux les plus puissans et les gladiateurs +les plus adroits s'étaient exercés devant lui; mais lui était resté +impassible et froid à ce spectacle, et lorsque Néron lui demanda ce +qu'il pensait de ces hommes dont les efforts surhumains avaient forcé +le cirque d'éclater en tonnerres d'applaudissemens, Tiridate, sans +rien répondre, s'était levé en souriant, et, lançant son javelot dans +le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d'un seul +coup. + +A peine le proconsul y eut-il pris place sur son trône, au milieu +de ses licteurs, que les trois saints, amenés par son ordre, furent +placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient être +introduits. A un signe du proconsul, la grille s'ouvrit et les animaux +de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente mille +spectateurs battirent des mains avec joie; de leur côté, les animaux +étonnés répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes +les voix et tous les applaudissemens. Puis, excités par les cris de la +multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours leurs +gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair humaine +dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à +secouer leurs crinières, les tigres à bondir et les hyènes à lécher +leurs lèvres. Mais l'étonnement du proconsul fut grand lorsqu'il vit +les lions, les tigres et les hyènes se coucher aux pieds des trois +martyrs, pleins de respect et d'obéissance, tandis que saint Janvier +toujours calme, toujours souriant, levait la main droite et bénissait +les spectateurs. + +Au même instant, le proconsul sentit descendre sur ses yeux comme un +nuage; l'amphithéâtre se déroba à sa vue, ses paupières se collèrent, +et il fut plongé tout à coup dans les ténèbres. Mais l'aveuglement +n'était rien en comparaison de la souffrance, car à chaque pulsation +de l'artère il semblait au malheureux qu'un fer rouge perçait ses +prunelles. La prédiction de saint Janvier s'accomplissait. + +Timothée essaya d'abord de dompter sa douleur et d'étouffer ses +plaintes devant la multitude; mais, oubliant bientôt sa fierté et sa +haine, il tendit les mains vers le saint, et le pria à haute voix de +lui rendre la vue et de le délivrer de ses atroces souffrances. + +Saint Janvier s'avança doucement vers lui au milieu de l'attention +générale, et prononça cette courte prière: + +«Mon Seigneur Jésus-Christ, pardonnez à cet homme tout le mal qu'il +m'a fait, et rendez-lui la lumière afin que ce dernier miracle que +vous daignerez opérer en sa faveur puisse dessiller les yeux de son +esprit et le retenir encore sur le bord de l'abîme où le malheureux +va tomber sans retour. En même temps, je vous supplie, ô mon Dieu! de +toucher le coeur de tous les hommes de bonne volonté qui se trouvent +dans cette enceinte; que votre grâce descende sur eux et les arrache +aux ténèbres du paganisme.» + +Puis élevant la voix et touchant de l'index les paupières du +proconsul, il ajouta: + +«Timothée, préfet de la Campanie, ouvre les yeux et sois délivré de +tes souffrances, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» + +--Amen, répondirent les deux diacres. + +Et Timothée ouvrit les yeux, et sa guérison s'opéra d'une manière si +prompte et si complète qu'il ne se souvenait même plus d'avoir éprouvé +aucune douleur. + +A la vue de ce miracle, cinq mille spectateurs se levèrent, et d'une +seule voix, d'un seul cri, d'un seul élan, demandèrent à recevoir le +baptême. + +Quant à Timothée, il rentra au palais, et, voyant que le feu était +impuissant et les animaux indociles, il ordonna que les trois saints +fussent mis à mort par le glaive. + +Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre de l'année +305, que saint Janvier, accompagné des deux diacres Proculus et +Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d'un cratère à moitié +éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y souffrir le dernier +supplice. Près de lui marchait le bourreau, tenant dans ses mains +une large épée à deux tranchans, et deux légions romaines, armées +de fortes pièces, précédaient ou suivaient le cortège, pour ôter au +peuple de Pouzzoles toute velléité de résistance. Pas un cri, pas une +plainte, pas un murmure parmi cette foule avilie et tremblant; un +silence de mort planait sur la ville entière, silence qui n'était +interrompu que par le piétinement des chevaux et par le bruit des +armures. + +Saint Janvier n'avait pas fait une cinquantaine de pas dans la +direction du forum, où son exécution devait avoir lieu, lorsque, au +tournant d'une rue, il fut abordé par un pauvre mendiant qui avait eu +toutes les peines du monde à se frayer un passage jusqu'à lui, accablé +qu'il était par le double malheur de la cécité et de la vieillesse. +Le vieillard s'avançait en levant le menton et en étendant les bras +devant lui, se dirigeant vers la personne qu'il cherchait avec cet +instinct des aveugles qui les guide quelquefois avec plus de sûreté +que le regard le plus clairvoyant. Dès qu'il se crut assez près de +saint Janvier pour être entendu, le malheureux, redoublant d'efforts +et de zèle, s'écria d'une voix haute et perçante: + +--Mon père! mon père! où êtes-vous, que je puisse me jeter à vos +genoux? + +--Par ici, mon fils, répondit saint Janvier en s'arrêtant pour écouter +le vieillard. + +--Mon père! mon père! pourrais-je être assez heureux pour baiser la +poussière que vos pieds ont foulée? + +--Cet homme est fou, dit le bourreau en haussant les épaules. + +--Laissez approcher ce vieillard, dit doucement saint Janvier, car la +grâce de Dieu est avec lui. + +Le bourreau s'écarta, et l'aveugle put enfin s'agenouiller devant le +saint. + +--Que me veux-tu, mon fils? demanda saint Janvier. + +--Mon père, je vous prit de me donner un souvenir de vous; je le +garderai jusqu'à la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans +cette vie et dans l'autre. + +--Cet homme est fou! dit le bourreau avec un sourire de mépris. +Comment! lui dit-il, ne sais-tu pas qu'il n'a plus rien à lui? Tu +demandes l'aumône à un homme qui va mourir! + +--Cela n'est pas bien sûr, dit le vieillard en secouant la tête, ce +n'est pas la première fois qu'il vous échappe. + +--Sois tranquille, répondit le bourreau, cette fois il aura affaire à +moi. + +--Serait-il vrai, mon père? vous qui avez triomphé du feu, de la +torture et des animaux féroces, vous laisserez-vous tuer par cet +homme? + +--Mon heure est venue, répondit le martyr avec joie; mon exil est +fini, il est temps que je retourne dans ma patrie. Écoute, mon fils, +interrompit saint Janvier, il ne me reste plus que le linge avec +lequel on doit me bander les yeux à mon dernier moment: je te le +laisserai après ma mort. + +--Et comment irai-je le chercher? dit le vieillard, les soldats ne me +laisseront pas approcher de vous. + +--Eh bien! répondit saint Janvier, je te l'apporterai moi-même. + +--Merci, mon père. + +--Adieu, mon fils. + +L'aveugle s'éloigna et le cortège reprit sa marche. Arrivé au forum de +Vulcano, les trois saints s'agenouillèrent, et saint Janvier, d'une +voix ferme et sonore, prononça ces paroles: + +--Dieu de miséricorde et de justice, puisse enfin le sang que nous +allons verser calmer votre colère et faire cesser les persécutions des +tyrans contre votre sainte Église! + +Puis il se leva, et après avoir embrassé tendrement ses deux +compagnons de martyre, il fit signe au bourreau de commencer son +oeuvre de sang. Le bourreau trancha d'abord les têtes de Proculus et +de Sosius, qui moururent courageusement en chantant les louanges du +Seigneur. Mais comme il s'approchait de saint Janvier, un tremblement +convulsif le saisit tout à coup, et l'épée lui tomba des mains sans +qu'il eût la force de se courber pour la ramasser. + +Alors saint Janvier se banda lui-même les yeux; puis, portant la main +à son cou: + +--Eh bien! dit-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frère? + +--Je ne pourrai jamais relever cette épée, dit le bourreau, si tu ne +m'en donnes pas la permission. + +--Non seulement je te le permets, frère, mais je t'en prie. + +A ces mots, le bourreau sentit que les forces lui revenaient, et +levant l'épée à deux mains il en frappa le saint avec tant de vigueur, +que non seulement la tête, mais un doigt aussi furent emportés du même +coup. + +Quant à la prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant de +mourir, elle fut sans doute agréée par le Seigneur, car, la même +année, Constantin, s'échappant de Rome, alla trouver son père et fut +nommé par lui son héritier et son successeur dans l'empire. Si donc +tout effet doit se reporter à sa cause, c'est de la mort de saint +Janvier et de ses deux diacres Proculus et Sosius que date le triomphe +de l'Église. + +Après l'exécution, comme les soldats et le bourreau s'acheminaient +vers la maison de Timothée pour lui rendre compte de la mort de son +ennemi et de ses deux compagnons, ils rencontrèrent le mendiant à la +même place où ils l'avaient laissé. Les soldats s'arrêtèrent pour +s'amuser un peu aux dépens du vieillard, et le bourreau lui demanda en +ricanant: + +--Eh bien! l'aveugle, as-tu reçu le souvenir qu'on t'avait promis? + +--O impie que vous êtes! s'écria le vieillard en ouvrant les yeux +brusquement et fixant sur tous ceux qui l'entouraient un regard clair +et limpide, non seulement j'ai reçu le bandeau des mains du saint +lui-même, qui vient de m'apparaître tout à l'heure, mais en appliquant +ce bandeau sur mes yeux j'ai recouvré la vue, moi qui étais aveugle de +naissance. Et maintenant, malheur à toi qui as osé porter la main sur +le martyr du Christ! malheur à celui qui a ordonné sa mort! malheur à +tous ceux qui s'en sont rendus complices! malheur à vous, malheur! + +Les soldats se hâtèrent de quitter le vieillard, et le bourreau les +devançait pour avoir la gloire de faire le premier son rapport au +tyran. Mais la maison du proconsul était vide et déserte, les esclaves +l'avaient pillée, les femmes l'avaient abandonnée avec horreur. Tout +le monde s'éloignait de ce lieu de désolation, comme si la main de +Dieu l'eût marqué d'un signe maudit. Le bourreau et son escorte, ne +comprenant rien à ce qui se passait, résolurent d'avancer hardiment; +mais au premier pas qu'ils firent dans l'intérieur de la maison, ils +tombèrent raides morts. Timothée n'était plus qu'un cadavre informe +et pourri, et les émanations pestilentielles qui s'exhalaient de son +corps avaient suffi pour asphyxier d'un seul coup les misérables +complices de ses iniquités. + +Cependant, dès que la nuit fut venue, le mendiant s'en alla au forum +de Vulcano pour recueillir les restes sacrés du saint évêque. La lune, +qui venait de se lever, répandit sa lumière argentée sur la plaine +jaunâtre de la Solfatare, de telle sorte qu'on pouvait distinguer le +moindre objet dans tous ses détails. + +Comme le vieillard marchait lentement et regardait autour de lui pour +voir s'il n'était pas suivi par quelque espion, il aperçut à l'autre +bout du forum une vieille femme à peu près de son âge qui s'avançait +avec les mêmes précautions. + +--Bonjour, mon frère, dit la femme. + +--Bonjour, ma soeur, répondit le vieillard. + +--Qui êtes-vous, mon frère? + +--Je suis un ami de saint Janvier. Et vous, ma soeur? + +--Moi, je suis sa parente. + +--De quel pays êtes-vous? + +--De Naples. Et vous? + +--De Pouzzoles. + +--Puis-je savoir quel motif vous amène ici à cette heure? + +--Je vous le dirai quand vous m'aurez expliqué le but de votre voyage +nocturne. + +--Je viens pour recueillir le sang de saint Janvier. + +--Et moi je viens pour enterrer son corps. + +--Et qui vous a chargé de remplir ce devoir, qui n'appartient +d'ordinaire qu'aux parens du défunt? + +--C'est saint Janvier lui-même, qui m'est apparu peu d'instans après +sa mort. + +--Quelle heure pouvait-il être lorsque le saint vous est apparu? + +--A peu près la troisième heure du jour. + +--Cela m'étonne, mon frère, car à la même heure il est venu me voir, +et m'a ordonné de me rendre ici à la nuit tombante. + +--Il y a miracle, ma soeur, il y a miracle. Écoutez-moi, et je vous +raconterai ce que le saint a fait en ma faveur. + +--Je vous écoute, puis je vous raconterai à mon tour ce qu'il a fait +en la mienne; car, ainsi que vous le dites, il y a miracle, mon frère, +il y a miracle. + +--Sachez d'abord que j'étais aveugle. + +--Et moi percluse. + +--Il a commencé par me rendre la vue. + +--Il m'a rendu l'usage des jambes. + +--J'étais mendiant. + +--J'étais mendiante. + +--Il m'a assuré que je ne manquerai de rien jusqu'à la fin de mes +jours. + +--Il m'a promis que je ne souffrirai plus ici bas. + +--J'ai osé lui demander un souvenir de son affection. + +--Je l'ai prié de me donner un gage de son amitié. + +--Voici le même linge qui a servi à bander ses yeux au moment de sa +mort. + +--Voici les deux fioles qui ont servi à célébrer sa dernière messe. + +--Soyez bénie, ma soeur, car je vois bien maintenant que vous êtes sa +parente. + +--Soyez béni, mon frère, car je ne doute plus que vous étiez son ami. + +--A propos, j'oubliais une chose. + +--Laquelle, mon frère? + +--Il m'a recommandé de chercher un doigt qui a dû lui être coupé en +même temps que sa tête, et de le réunir à ses saintes reliques. + +--Il m'a bien dit de même que je trouverai dans son sang un petit fétu +de paille, et m'a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite +des deux fioles. + +--Cherchons. + +--Cela ne doit pas être bien loin. + +--Heureusement la lune nous éclaire. + +--C'est encore un bienfait du saint, car depuis un mois le ciel était +couvert de nuages. + +--Voici le doigt que je cherchais. + +--Voici le fétu dont il m'a parlé. + +Et tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le +corps et la tête du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouillée +pieusement, recueillait avec une éponge jusqu'à la dernière goutte de +son sang précieux, et en remplissait les deux fioles que le saint lui +avait données lui-même à cet effet. + +C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles, se met en ébullition +toutes les fois qu'on le rapproche de la tête du saint, et c'est dans +cette ébullition prodigieuse et inexplicable que consiste le miracle +de saint Janvier. + +Voilà ce que Dieu fit de saint Janvier; maintenant voyons ce qu'en +firent les hommes. + + + + +XXI + +Saint Janvier et sa Cour. + + +Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les +différentes pérégrinations qu'elles ont accomplies, et qui les +conduisirent de Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et +les ramenèrent enfin de Bénévent à Naples: cette narration nous +entraînerait à l'histoire du moyen-âge tout entière, et on a tant +abusé de cette intéressante époque qu'elle commence singulièrement à +passer de mode. + +C'est depuis le commencement du seizième siècle seulement que saint +Janvier a un domicile fixe et inamovible, dont il ne sort que +deux fois l'an pour aller faire son miracle à la cathédrale de +Sainte-Claire. Deux ou trois fois par hasard on dérange bien encore le +saint, mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire +pour le faire sortir de ses habitudes sédentaires; et chacune de ces +sorties devient un événement dont le souvenir se perpétue et grandit, +par tradition orale, dans la mémoire du peuple napolitain. + +C'est à l'archevêché et dans la chapelle du Trésor que, tout le reste +de l'année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par les +nobles et les bourgeois napolitains: c'est le résultat d'un voeu +qu'ils firent simultanément en 1527, épouvantés qu'ils étaient par la +peste qui désola cette année la très fidèle ville de Naples. La peste +cessa, grâce à l'intercession du saint, et la chapelle fut bâtie comme +un signe de la reconnaissance publique. + +A l'opposé des votans ordinaires qui, lorsque le danger est passé, +oublient le plus souvent le saint auquel il se sont voués, les +Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à-vis de leur +patron l'engagement pris, que dona Catherine de Sandoval, femme +du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de +contribuer de son côté pour une somme de trente mille ducats à la +confection de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant +qu'ils ne voulaient partager avec aucun étranger, cet étranger fût-il +leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de loger dignement leur +saint protecteur. + +Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manqua, la chapelle fut bientôt +bâtie; il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne +volonté, nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle +existe encore, devant maître Vicenzio di Bossis, notaire public; cette +obligation porte la date du 13 janvier 1527: ceux qui y ont signé +s'engagent à fournir pour les frais du bâtiment la somme de 13,000 +ducats; mais il parait qu'à partir de cette époque il fallait déjà +commencer à se défier des devis des architectos: la porte seule couta +135,000 francs, c'est-à-dire une somme triple de celle qui était +allouée pour les frais généraux de la chapelle. + +La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, pour l'orner de +fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les +premiers peintres du monde. Malheureusement cette décision ne fut pas +approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent à leur tour que +la chapelle ne serait ornée que par des artistes indigènes, et qui +jurèrent que tout rival qui répondrait à l'appel fait à son pinceau +s'en repentirait cruellement. + +Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent pas à +son exécution, le Dominiquin, le Guide et le chevalier d'Arpino +accoururent; mais le chevalier d'Arpino fut obligé de fuir avant même +d'avoir mis le pinceau à la main; le Guide, après deux tentatives +d'assassinat, auxquelles il n'échappa que par miracle, quitta Naples +à son tour: le Dominiquin seul, fait aux persécutions par les +persécutions qu'il avait déjà éprouvées, las d'une vie que ses rivaux +lui avaient rendue si triste et si douloureuse, n'écouta ni insultes +ni menaces, et continua de peindre. Il fit successivement la Femme +guérissant une foule de malades avec l'huile de la lampe qui brûle +devant saint Janvier, la Résurrection d'un jeune homme, et la coupole, +lorsqu'un jour il se trouva mal sur son échafaud: on le rapporta chez +lui, il était empoisonné. + +Alors les peintres napolitains se crurent délivrés de toute +concurrence; mais il n'en était point ainsi: un matin, ils virent +arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le +Guide son maître; huit jours après, les deux élèves, attirés sur une +galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît +reparler d'eux; alors Gessi abandonné perdit courage et se retira +à son tour; et l'Espagnolet, Corenzio, Lafranco et Stanzoni se +trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d'avenir, à +la possession duquel ils étaient arrivés par des crimes. + +Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son Saint sortant de la +fournaise, composition titanesque; Stanzoni, la Possédée délivrée +par le saint; et enfin Lafranco, la coupole, à laquelle il refusa de +mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux +angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées. + +Ce fut à cette chapelle, où l'art avait eu ses martyrs, que les +reliques du saint furent confiées. + +Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le +maître-autel; cette niche est séparée par un compartiment de marbre, +afin que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement qui +pourrait faire arriver le miracle avant l'époque fixée, puisque c'est +par le contact de la tête et des fioles que le sang figé se liquéfie. +Enfin elle est close par deux portes d'argent massif sculptées aux +armes du roi d'Espagne Charles II. + +Ces portes sont fermées elles-mêmes par deux clés dont l'une est +gardée par l'archevêque, et l'autre par une compagnie tirée au sort +parmi les nobles, et qu'on appelle les députés du Trésor. On voit que +saint Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, +qui ne pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, et qui ne +sortaient de leur palais qu'avec la permission du sénat. Si cette +réclusion a ses inconvéniens, elle a bien aussi ses avantages: saint +Janvier y gagne à n'être pas dérangé à toute heure du jour et de +la nuit comme un médecin de village: aussi ceux qui le gardent +connaissent bien la supériorité de leur position sur leurs confrères +les gardiens des autres saints. + +Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que la lave, après avoir +dévoré Torre del Greco, s'acheminait tout doucement vers Naples, il +y eut émeute: les lazzaroni, qui cependant avaient le moins à perdre +dans tout cela se portèrent à l'archevêché, et commencèrent à crier +pour qu'on sortît le buste de saint Janvier et qu'on le portât à +l'encontre de l'inondation de flammes. Mais ce n'était pas chose +facile que de leur accorder ce qu'ils demandaient: saint Janvier était +sous double clé, et une de ces deux clés était entre les mains de +l'archevêque, pour le moment en course dans la Basilicate, tandis que +l'autre était entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce +qu'ils avaient de plus précieux, couraient l'un d'un côté, l'autre de +l'autre. + +Heureusement le chanoine de garde était un gaillard qui avait le +sentiment de la position aristocratique que son saint Janvier occupait +au ciel et sur la terre: il monta sur le balcon de l'archevêché qui +dominait toute la place encombrée de monde; il fit signe de la main +qu'il voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, en homme +étonné de l'audace de ceux à qui il avait affaire: + +--Vous me paraissez encore de plaisans drôles, dit-il, de venir ici +crier saint Janvier comme vous viendriez crier saint Crépin ou saint +Fiacre. Apprenez que saint Janvier est un monsieur qui ne se dérange +pas ainsi pour le premier venu. + +--Tiens, dit une voix dans la foule, Jésus-Christ se dérange bien pour +le premier venu; quand je demande le bon Dieu, est-ce qu'on me le +refuse? + +--Voilà justement où je vous attendais, reprit le chanoine: de qui est +fils Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un charpentier et d'une pauvre +fille comme vous et moi pourrions être; tandis que saint Janvier, +c'est bien autre chose. Saint Janvier est fils d'un sénateur et d'une +patricienne; c'est donc, vous le voyez, un bien autre personnage que +Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu si vous voulez; mais +quant à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous +réunir dix fois plus nombreux que vous n'êtes, et crier quatre fois +davantage, il ne se dérangera pas, car il a le droit de ne pas se +déranger. + +--C'est juste, dit la foule: allons chercher le bon Dieu. + +Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate que saint +Janvier, sortit de l'église de Sainte-Claire, et s'en vint suivi +de son cortège populaire au lieu que réclamait sa miséricordieuse +présence. + +En effet, comme le disait le bon chanoine, saint Janvier est un saint +aristocrate: il a un cortège de saints inférieurs qui reconnaissent sa +suprématie, à peu près comme les cliens romains reconnaissaient celle +de leurs maîtres: ces saints le suivent quand il sort, le saluent +quand il passe, l'attendent quand il rentre: ce sont les patrons +secondaires de la ville de Naples. + +Voici comment se recrute cette armée de saints courtisans. + +Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout +particulier même qui tient à faire déclarer un saint de ses amis +patron de Naples, sous la présidence de saint Janvier bien entendu, +n'a qu'à faire fondre une statue d'argent massif du prix de 6 à 8,000 +ducats, et l'offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois +admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle: à partir de +ce moment, elle jouit de toutes les prérogatives de sa présentation +en règle. Comme les saints, qui au ciel glorifient éternellement Dieu +autour duquel ils forment un choeur, eux glorifient éternellement +saint Janvier. En échange de cette béatitude qui leur est accordée, +ils sont condamnés à la même réclusion que saint Janvier; ceux même +qui en ont fait don à la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur +sainte prison qu'en déposant entre les mains d'un notaire du saint le +double de la valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir +particulier, soit dans l'intérêt général, on désire faire voir le +jour. La somme déposée, le saint sort pour un temps plus ou moins +long. Le saint rentré, son identité constatée, le propriétaire, muni +de son reçu, va retirer la somme. De cette façon, on est sûr que les +saints ne s'égareront pas, et que, s'ils s'égarent, ils ne seront +pas du moins perdus, puisque avec l'argent déposé on en pourra faire +fondre deux au lieu d'un. + +Cette mesure, qui paraît arbitraire au premier abord, n'a été prise, +il faut le dire, qu'après que le chapitre de saint Janvier eut été +dupe de sa trop grande confiance: la statue de san Gaëtano, sortie +sans dépôt, non seulement ne rentra pas au jour dit, mais encore ne +rentra jamais. On eut beau essayer de charger le saint lui-même, et +prétendre qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné à +saint Janvier, il avait profité de la première occasion qui s'était +présentée pour faire une fugue; les témoignages les plus respectables +vinrent en foule contredire cette calomnieuse assertion, et, +recherches faites, il fut reconnu que c'était un cocher de fiacre +qui avait détourné la précieuse statue. On se mit à la poursuite du +voleur; mais comme il avait eu deux jours devant lui, il avait, selon +toute probabilité, passé la frontière; et, si minutieuses que fussent +les recherches, elles n'amenèrent aucun résultat. Depuis ce malheureux +jour, une tache indélébile s'étendit sur la respectable corporation +des cochers de fiacre, qui jusque-là, à Naples, comme en France, +avaient disputé aux caniches la suprématie de la fidélité, et qui, +à partir de ce moment, n'osèrent plus se faire peindre revenant au +domicile de la pratique une bourse à la main. Il y a plus, si vous +avez discussion avec le cocher de fiacre, et que vous croyiez que la +discussion vaille la peine d'appliquer à votre adversaire une de ces +immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la +pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par ventre-saint-gris, comme +jurait Henri IV: jurez tout bonnement par san Gaëtano, et vous verrez +votre ennemi attéré tomber à vos pieds pour vous demander excuse, s'il +ne se relève pas, au contraire, pour vous donner un coup de couteau. + +Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes +pour recevoir les statues des saints qui désirent faire partie de la +cour de saint Janvier, et cela sans aucune investigation de date, sans +que le récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de +1426; la seule règle exigée, la seule condition _sine qua non_, c'est +que la statue soit d'argent pur et qu'elle pèse le poids. + +Cependant la statue serait d'or et pèserait le double, qu'on ne la +refuserait point pour cela; les seuls jésuites, qui, comme on le sait, +ne négligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité, +ont déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de moins de trois ans. + +Ces détails étaient nécessaires pour nous amener au miracle de saint +Janvier, qui depuis plus de mille ans fait tous les six mois tant de +bruit, non seulement dans la ville de Naples, mais encore par tout le +monde. + + + + +XXII + +Le Miracle. + + +Nous nous trouvions fort heureusement à Naples lors du retour de cette +époque solennelle. + +Huit jours auparavant, on commença à sentir la ville s'agiter, +comme c'est l'habitude à l'approche de quelque grand événement: les +lazzaroni criaient plus haut et gesticulaient plus fort; les cochers +devenaient insolens, et faisaient leurs conditions au lieu de les +recevoir; enfin, les hôtels s'emplissaient d'étrangers, qu'amenaient +de Rome les diligences, ou qu'apportaient de Civita-Vecchia et de +Palerme les bateaux à vapeur. + +Il y avait aussi recrudescence de carillons; tout à coup une cloche se +mettait à sonner hors de son heure: on courait à l'église d'où partait +ce bruit pour s'informer des motifs de ce concert inattendu; le +lazzarone, qui s'ébattait en pendillant au bout de sa corde, vous +répondait tout bonnement que la cloche sonnait parce qu'elle était +joyeuse. + +Le Vésuve, de son côté, lançait une fumée plus noire le jour et plus +rouge la nuit; le soir, à la base de cette colonne de vapeur qui +montait en tournoyant, et qui s'épanouissait dans le ciel comme la +cime d'un pin gigantesque, on voyait surgir des langues de flamme +pareilles aux dards d'un serpent. Tout le monde parlait d'une éruption +prochaine; et, à force de l'entendre annoncer comme inévitable, nous +avions fini par compter dessus, et la classer à son endroit dans le +programme de la fête. + +La surveille, toutes les populations voisines commencèrent à déborder +dans la ville: c'étaient les pêcheurs de Sorrente, de Resina, de +Castellamare et de Capri, dans leurs plus beaux costumes; c'étaient +les femmes d'Ischia, de Nettuno, de Procida et d'Averse, dans leurs +plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée, joyeuse, +dorée, bruyante, passait de temps en temps une vieille femme, aux +cheveux gris épars comme ceux de la sibylle de Cumes, criant plus +haut, gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans +s'inquiéter des coups qu'elle donnait; entourée au reste par tout son +chemin de respect et de vénération: c'était une des nourrices ou des +parentes de saint Janvier: toutes les vieilles femmes, de Sainte-Lucie +à Mergellina, sont parentes de saint Janvier et descendent de celle +que l'aveugle guéri rencontra dans le cirque de Pouzzoles, recueillant +dans une fiole le sang du saint. + +Toute la nuit les cloches sonnèrent à folles volées: on eût dit qu'un +tremblement de terre les mettait en branle, tant elles carillonnaient, +isolées les unes des autres et dans une indépendance tout +individuelle. + +La veille du miracle, nous fûmes réveillés à dix heures du matin +par une rumeur effroyable. Nous mîmes le nez à la fenêtre, les rues +semblaient des canaux roulant à pleins bords la population de Naples +et des environs; toute cette foule se rendait à l'archevêché pour +prendre sa place à la procession. Cette procession va de la chapelle +au Trésor, domicile habituel de saint Janvier, à la cathédrale de +Sainte-Claire, métropole des rois de Naples; et dans laquelle le saint +doit accomplir son miracle. + +Nous suivîmes la foule, et nous allâmes gagner la maison de Duprez, +qui demeurait justement sur le passage de la procession, et qui nous +avait offert place à ses fenêtres. + +Nous mîmes plus d'une heure à faire cinq cents pas. + +Par bonheur, la procession, qui part de l'archevêché avant le jour, +n'arrive à la cathédrale qu'à la nuit fermée: il lui faut d'ordinaire +quatorze ou quinze heures pour accomplir un trajet d'un kilomètre à +peu près. + +Elle se compose, comme nous l'avons dit, non seulement de la ville +tout entière, mais encore des populations environnantes, divisées +par castes et confréries. La noblesse doit marcher la première, +puis viennent les corporations. Malheureusement, grâce au caractère +parfaitement indépendant de la nation napolitaine, personne ne garde +ses rangs; j'étais depuis une heure à la fenêtre, demandant quand +viendrait la procession à tous mes voisins, qui, étrangers comme moi, +se faisaient les uns aux autres la même question, lorsqu'un Napolitain +survint et nous dit que cette foule plus ou moins endimanchée, ces +ouvriers poudrés à blanc, habillés de noir, de vert, de rouge, de +jaune et de gorge de pigeon, avec leurs culottes courtes de mille +couleurs, leurs bas chinés, escarpins à boucles, marchant par groupes +de quinze ou vingt, s'arrêtant pour causer avec leurs connaissances, +faisant halte pour boire à la porte des cabarets, criant pour qu'on +leur apportât des tranches de cocomero et des verres de sambuco, +étaient la procession elle-même. + +Ce fut un trait de lumière: je regardai plus attentivement, et je vis +en effet une double ligne de soldats placée sur toute la longueur de +la rue, portant au bras le fusil orné d'un bouquet, et destinée comme +une digue à resserrer le torrent dans son lit; mission dont, malgré +toute sa bonne volonté et la rigueur de la consigne, elle ne pouvait +parvenir à s'acquitter. + +La procession, que je reconnaissais maintenant pour telle, s'en allait +vagabonde et indépendante, comme la Durance, battant de ses flots les +maisons, et de préférence la porte des cabarets; s'arrêtant tout à +coup sans qu'il y eût une cause visible à cette station; se remettant +en marche sans qu'on pût deviner le motif qui lui rendait le +mouvement; pareille, enfin, à ces fleuves aux cours contraires, dont +il est, grâce à leur double remou, presque impossible de distinguer la +véritable direction. + +Au milieu de tout cela, on voyait de temps en temps briller le riche +uniforme d'un officier napolitain, marchant nonchalamment, un cierge +renversé à la main, et escorté de quatre ou cinq lazzaroni, se +heurtant, se culbutant, se renversant, pour recueillir dans un cornet +de papier gris la cire tombant de son cierge; tandis que l'officier, +la tête haute, sans s'occuper de ce qui se passait à ses pieds, +faisait largesse de sa cire, lorgnait les dames amassées aux fenêtres +et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter des +fleurs sur le chemin de la procession, lui envoyaient leurs bouquets +en échange de ses clins d'oeil. + +Puis venaient, précédés de la croix et de la bannière, mêlés au +peuple, dont le flot les enveloppait sans cesse en les isolant les +uns des autres, des moines de tous les ordres et de toutes couleurs: +capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chaussés et +déchaussés; les uns au corps gras, gros, rond, court, avec une tête +enluminée posée carrément sur de larges épaules: ceux-là s'en +allaient causant, chantant, offrant du tabac aux maris, donnant des +consultations aux femmes enceintes, et regardant, peut-être un peu +plus charnellement que ne le permettait la règle de leur ordre, les +jeunes filles groupées sur les bornes ou appuyées sur l'épaule des +soldats pour les voir passer; les autres, maigris par le jeûne, pâlis +par l'abstinence, affaiblis par les austérités, levant au ciel leur +front jaune, leurs joues livides et leurs yeux caves; marchant sans +voir où le flot humain les emportait; fantômes vivans, qui s'étaient +fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer les conduirait +droit au paradis, et qui recueillaient en ce moment le fruit de leurs +douleurs claustrales, par le respect craintif et religieux dont +ils étaient environnés. C'était l'endroit et l'envers de la vie +monastique. + +De temps en temps, lorsque les stations étaient trop longues, ou +lorsque le désordre était trop grand, le ceremoniere lâchait sur les +traînards ses estafiers armés d'une longue baguette d'ébène, comme +fait le berger en envoyant ses chiens après les moutons récalcitrans; +alors, cédant à cette mesure de répression, les buveurs, les causeurs +et les priseurs finissaient par reprendre tant bien que mal un rang +quelconque, et la procession faisait quelques pas en avant. + +Cependant, comme on le comprend bien, cette procession qui n'avait pas +encore de queue avait une tête; vers les onze heures du matin cette +tête arrivait à la cathédrale, entrait par la porte du milieu, et +commençait à déposer ses bouquets et ses cierges devant l'autel où +était exposé le buste de saint Janvier; puis, ressortant par les +portes latérales, chacun s'en allait à sa besogne: les moines à leurs +dîners, les officiers à leurs amours, les corporations à leur sieste, +les lazzaroni à de nouveaux cierges. + +Et ainsi de suite, au fur et à mesure que les masses se succédaient. + +Les masses se succédèrent ainsi jusqu'à six heures du soir; à six +heures du soir, la procession commença à prendre une forme un peu plus +régulière. + +D'abord nous vîmes paraître, précédée par des bouffées d'harmonie qui, +entre toutes les rumeurs populaires, étaient déjà venues jusqu'à nous, +la musique des gardes royales, exécutant les airs les plus à la mode +de Rossini, de Mercadante et de Donizetti; ensuite les séminaristes en +surplis, et marchant deux à deux dans le plus grand ordre; puis enfin +les soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires de la +ville de Naples, lesquels, comme nous l'avons dit, forment la cour de +saint Janvier. + +A l'approche des ces statues, un autre spectacle nous attendait; on +nous l'avait réservé pour le dernier, sans doute parce qu'il était le +plus curieux. + +Comme nous l'avons dit, les saints qui composent le cortège de saint +Janvier ne sont pas choisis dans l'aristocratie du calendrier, mais, +au contraire, parmi les parvenus de la finance: il en résulte qu'il y +a sur les élus de la Chaussée-d'Antin napolitaine bien des choses à +dire et même des cancans de faits; et comme le peuple, ainsi que nous +l'avons dit, met saint Janvier au dessus de toute chose, et ne +voit rien, ni avant, ni après lui, ces saints, subordonnés à leur +bienheureux patron, sont, à mesure qu'ils paraissent, exposés aux +quolibets les plus piquans et les plus réitérés; ce qui ne serait pas +encore trop grand'chose pour les saints; mais ce qui devient grave +pour eux, c'est qu'il n'y a pas une peccadille de la vie publique ou +privée ces malheureux élus qui échappe à la censure des spectateurs. +On reproche à saint Paul son idolâtrie, à saint Pierre ses trahisons, +à saint Augustin ses fredaines, à sainte Thérèse son extase, à saint +François Borgia ses principes, à saint Antoine son usurpation, à saint +Gaëtan son insouciance; et cela, en des termes, avec des cris, avec +des vociférations, avec des gestes qui font le plus grand honneur au +bon caractère des saints, et qui prouvent qu'à la tête des vertus qui +leur ont ouvert le paradis marchaient la patience et l'humilité. + +Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les épaules de six +fachini et précédée par six prêtres, et chacune d'elles soulevait tout +le long de sa route le hourra toujours prolongé et toujours croissant +que nous avons dit. + +Puis, ainsi apostrophées, les statues arrivent enfin à l'église +Sainte-Claire, font humblement la révérence à saint Janvier, qui est +exposé sur le côté droit de l'autel, et se retirent. + +Après les saints vient l'archevêque, porté dans une riche litière et +tenant en main les fioles du sang miraculeux. + +L'archevêque dépose ses fioles dans le tabernacle, puis tout est fini +pour ce jour-là. + +Chacun s'en retourne à ses amours, à ses plaisirs ou à ses affaires; +les cloches seules n'ont point de repos et continuent de sonner arec +une allégresse qui ressemble au désespoir. + +Ce branle universel et continuel dura toute la nuit. + +A sept heures du matin nous nous levâmes; Naples se précipitait vers +l'église Sainte-Claire: il ne s'agissait, cette fois, ni de demander +les chevaux ni d'appeler sa voiture; la circulation de tout véhicule +était interdite. Nous descendîmes nos deux étages, nous nous arrêtâmes +un instant sur la porte, puis nous nous abandonnâmes à la foule et +nous laissâmes emporter par le tourbillon. + +Le torrent nous mena droit à l'église de Sainte-Claire. Le vaste +édifice était encombré; mais, grâce à l'ambassade française, nous +avions eu des billets réservés. A la vue de nos _posti distinti_, les +sentinelles nous firent faire place et nous gagnâmes nos tribunes. + +Voici le spectacle que présentait l'église: + +Sur le maître-autel étaient: d'un côté, le buste de saint Janvier; de +l'autre, la fiole contenant le sang. + +Un chanoine était de garde devant l'autel. + +A droite et à gauche de l'autel, étaient deux tribunes; + +La tribune de gauche, chargée de musiciens attendant, leurs instrumens +à la main, que le miracle se fît pour le célébrer; + +La tribune de droite, encombrée de vieilles femmes s'intitulant +parentes de saint Janvier et se chargeant d'activer le miracle si par +hasard le miracle se faisait attendre. + +Au bas des marches de l'autel s'étendait une grande balustrade où +venaient tour à tour s'agenouiller les fidèles; le chanoine alors +prenait la fiole, la leur faisait baiser, leur montrait le sang +parfaitement coagulé; puis les fidèles satisfaits se retiraient pour +faire place à d'autres, qui venaient baiser la fiole à leur tour, +constater de leur côté la coagulation du sang, puis se retiraient +encore cédant la place a leurs successeurs, et ainsi de suite. + +Les mêmes peuvent revenir trois, quatre, cinq et six fois, tant qu'ils +veulent enfin; seulement ils ne peuvent pas rester deux fois de suite: +une fois la fiole baisée, une fois la coagulation du sang constatée, +il faut qu'ils se retirent. + +Le reste de l'église forme une mer de têtes humaines, au dessus de +laquelle apparaissent comme des îles chargées de femmes, d'hommes, de +plumes, de crachats, de rubans, d'épaulettes et d'écharpes; la tribune +des princes, la tribune des ambassadeurs et la tribune _dei posti +distinti_. + +Princes, ambassadeurs, _posti distinti_ peuvent descendre de leur +échafaudage, aller baiser la fiole, constater la coagulation du sang +et revenir à leur place: seulement, pendant ce trajet, ils risquent +d'être étouffés comme de simples mortels. + +La première chose que nous fîmes fut de nous agenouiller à la +balustrade; le chanoine de garde nous présenta la fiole, que nous +baisâmes; puis il nous fit voir le sang desséché, qui se tenait collé +aux parois. + +Nous revîmes prendre noire place: Jadin laissa dans le trajet un pan +de son habit, moi un mouchoir de poche. + +Puis nous attendîmes. + +Les foules se succédèrent ainsi depuis le moment de notre entrée, +c'est-à-dire depuis trois heures du matin, jusqu'à huit heures de +l'après-midi. + +A trois heures de l'après-midi, des murmures commencèrent à se faire +entendre, et quelques malintentionnés répandaient le bruit que le +miracle ne se ferait pas. + +Vers trois heures et demie, les murmures augmentèrent d'une façon +effrayante: cela commençait par une espèce de plainte, et cela montait +jusqu'aux rugissemens. Les parentes de saint Janvier jetèrent quelques +injures au saint qui se faisait ainsi prier. + +A quatre heures, il y avait presque émeute: on trépignait, on +vociférait, on montrait des poings; le chanoine de garde (on avait +renouvelé les chanoines d'heure en heure) s'approcha de la balustrade +et dit: + +--Il y a sans doute des hérétiques dans l'assemblée. Que les +hérétiques sortent, ou le miracle ne se fera pas. + +A ces mots, une clameur épouvantable s'éleva de toutes les parties de +la cathédrale, hurlant:--Dehors les hérétiques! à bas les hérétiques! +à mort les hérétiques! + +Une douzaine d'Anglais, qui étaient aux tribunes, descendirent +alors de leur échafaudage, au milieux des cris, des huées et des +vociférations de la foule; une escouade de fantassins, conduite par un +officier, l'épée nue à la main, les enveloppa, afin qu'ils ne fussent +pas mis en pièces par le peuple, et les accompagna hors de l'église, +où je ne sais pas ce qu'ils devinrent. + +Leur expulsion amena un moment de silence, pendant lequel la foule, +émue et soulevée, reprit le mouvement qui la reportait vers l'autel +pour baiser la fiole, et s'éloignait de l'autel quand la fiole était +baisée. + +Une heure à peu près s'écoula dans l'attente, et sans que le miracle +se fit. Pendant celle heure, la foule fut assez tranquille; +mais c'était le calme qui précède l'orage. Bientôt les rumeurs +recommencèrent, les grondemens se firent entendre de nouveau, quelques +clameurs sauvages et isolées éclatèrent. Enfin, cris tumultueux, +vociférations, grondemens, rumeurs, se fondirent dans un rugissement +universel dont rien ne peut donner une idée. + +Le chanoine demanda une seconde fois s'il y avait des hérétiques +dans l'assemblée; mais cette fois personne ne répondit. Si quelque +malheureux Anglais, Russe ou Grec se fût dénoncé en répondant à cet +appel, il eût été certainement mis en morceaux, sans qu'aucune force +militaire, sans qu'aucune protection humaine eût pu le sauver. + +Alors les parentes de saint Janvier se mêlèrent à la partie: c'était +quelque chose de hideux que ces vingt ou trente mégères arrachant leur +bonnet de rage, menaçant saint Janvier du poing, invectivant leur +parent de toute la force de leurs poumons, hurlant les injures les +plus grossières, vociférant les menaces les plus terribles, insultant +le saint sur son autel, comme une populace ivre eût pu faire d'un +parricide sur un échafaud. + +Au milieu do ce sabbat infernal, tout à coup le prêtre éleva la fiole +en l'air, criant:--Gloire à saint Janvier, le miracle est fait! + +Aussitôt tout changea. + +Chacun se jeta la face contre terre. Aux injures, aux vociférations, +aux cris, aux clameurs, aux rugissemens, succédèrent les gémissemens, +les plaintes, les pleurs, les sanglots. Toute cette populace, folle +de joie, se roulait, se relevait, s'embrassait, criant:--Miracle! +miracle! et demandait pardon à saint Janvier, en agitant ses mouchoirs +trempés de larmes, des excès auxquels elle venait de se porter à son +endroit. + +Au même instant, les musiciens commencèrent à jouer et les chantres +à chanter le _Te Deum_, tandis qu'un coup de canon tiré au fort +Saint-Elme, et dont le bruit vint retentir jusque dans l'église, +annonçait à la ville et au monde, _urbi et orbi_, que le miracle était +fait. + +En effet, la foule se précipita vers l'autel, nous comme les autres. +Ainsi que la première fois, on nous donna la fiole à baiser; mais, +de parfaitement coagulé qu'il était d'abord, le sang était devenu +parfaitement liquide. + +C'est, comme nous l'avons dit, dans cette liquéfaction que consiste le +miracle. + +Et il y avait bien véritablement miracle, car c'était toujours la même +fiole; le prêtre ne l'avait touchée que pour la prendre sur l'autel et +la faire baiser aux assistans, et ceux qui venaient de la baiser ne +l'avaient pas un instant perdue de vue. + +La liquéfaction s'était faite au moment où la fiole était posée +sur l'autel, et où le prêtre, à dix pas de la fiole à peu près, +apostrophait les parentes de saint Janvier. + +Maintenant, que le doute dresse sa tête pour nier, que la science +élève sa voix pour contredire; voilà ce qui est, voilà ce qui se fait, +ce qui se fait sans mystère, sans supercherie, sans substitution, ce +qui se fait à la vue de tous. La philosophie du dix-huitième siècle et +la chimie moderne y ont perdu leur latin: Voltaire et Lavoisier ont +voulu mordre à cette fiole, et, comme le serpent de la fable, ils y +ont usé leurs dents. + +Maintenant, est-ce un secret gardé par les chanoines du Trésor et +conservé de génération en génération depuis le quatrième siècle +jusqu'à nous? + +Cela est possible; mais alors cette fidélité, on en conviendra, est +plus miraculeuse encore que le miracle. + +J'aime donc mieux croire tout bonnement au miracle; et, pour ma part. +je déclare que j'y crois. + +Le soir, toute la ville était illuminée et l'on dansait dans les rues. + + + + +XXIII + +Saint Antoine usurpateur. + + +Maintenant, et après ce que nous venons de dire de la popularité de +saint Janvier, croirait-on une chose? C'est que, comme une puissance +terrestre, comme un simple roi de chair et d'os, comme un Stuart, ou +comme un Bourbon, un jour vint où Saint Janvier fut détrôné. + +Il est juste d'ajouter que c'était en 99, époque du détrônement +général sur la terre comme au ciel; il est vrai de dire que c'était +pendant cette période étrange où Dieu lui-même, chassé de son paradis, +eut besoin, pour reparaître en France sous le nom de l'Être-Suprême, +d'un laissez-passer de la Convention nationale signé par Maximilien +Robespierre. + +Ceux qui douteront de la chose pourront, en passant dans le faubourg +du Roule, jeter les yeux sur le fronton de l'église Saint-Philippe; +ils y liront encore cette inscription, mal effacée: + +«Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être-Suprème et +l'immortalité de l'âme.» + +Or, comme nous le disions, ce fut en 1799, dans le seizième siècle +du patronat de saint Janvier, MM. Barras, Rewbel, Gohier et autres +régnant en France sous le nom de directeurs, que la chose arriva. + +Voici à quelle occasion: + +Le 23 janvier 1799, après une défense de trois jours, pendant lesquels +les lazzaroni, armés de pierres et de bâtons seulement, avaient tenu +tête aux meilleures troupes de la république, Naples s'était rendue à +Championnet, et, grâce à un discours que le général en chef avait fait +aux Napolitains dans leur propre langue, et par lequel il leur avait +prouvé que tout ce qui s'était passé était un malentendu, l'armée +républicaine avait fait son entrée dans la ville, criant:--Vive saint +Janvier! tandis que de leur côté les lazzaroni criaient:--Vivent les +Français! + +Pendant la nuit, on enterra quatre mille morts, victimes de ce +malentendu, et tout fut dit. + +Cependant, comme on le pensa bien, cette entrée, toute fraternelle +qu'elle était, avait amené un changement notable dans les affaires +du gouvernement: le parti républicain l'emportait; il se mit donc +à établir une république, laquelle prit le nom de république +parthénopéenne. + +Le jour où elle fut proclamée, il y eut, un grand banquet que le +général Championnet donna aux membres du nouveau gouvernement, dans +l'ancien palais du roi, devenu palais national. + +Ce banquet réjouit beaucoup les lazzaroni, qui virent dîner leurs +représentans, et qui s'assurèrent que les libéraux n'étaient point des +anthropophages, comme on le leur avait dit. + +Le lendemain, le général Championnet, suivi de tout son état-major, se +transporta en grande pompe dans la cathédrale de Sainte-Claire, pour +rendre grâces à Dieu du rétablissement de la paix, adorer les reliques +de saint Janvier, et implorer sa protection pour la ville de Naples, +malgré son changement de gouvernement. + +Cette cérémonie, à laquelle assista autant de peuple que l'église put +en contenir, fut fort agréable aux lazzaroni, qui reconnurent, vu le +silence du saint et le recueillement du général et de son état-major, +que les Français n'étaient point des hérétiques, comme on le leur +avait assuré. + +Le surlendemain on planta des arbres de là Liberté sut toutes les +places de Naples, au son de la musique militaire française et de la +musique civile napolitaine. + +Cet essai d'horticulture championnienne mit le comble à l'enthousiasme +des lazzaroni, qui aiment la musique et qui adorent l'ombre. + +Alors commencèrent ce que l'on appelle les réformes; ce fut la pierre +d'achoppement de la nouvelle république. + +On abolit les droits sur le vin, et le peuple laissa faire sans rien +dire. + +On abolit les droits sur le tabac, et le peuple toléra encore cette +abolition. + +On abolit le droit sur le sel, et le peuple commença à murmurer. + +On abolit les droits sur le poisson, et le peuple cria plus fort. + +Enfin, on abolit le titre d'excellence, et le peuple se fâcha tout à +fait. + +Bon et excellent peuple, qui regardait chaque abolition d'impôt comme +un outrage fait à ses droits, et qui pourtant ne se révolta réellement +que lorsqu'on abolit le titre d'excellence, qui cependant, comme il le +disait lui-même, n'avait rien fait au nouveau gouvernement. + +Malheureusement, le nouveau gouvernement ne tint aucun compte des +réclamations des lazzaroni, et continua ses réformes, fier et fort +qu'il était de l'appui de l'armée française. + +Mais cet appui, comme on le comprend bien, révéla aux Napolitains +qu'il y avait connivence entre l'armée française et le gouvernement +qui les opprimait en leur enlevant les uns après les autres leurs +impôts les plus anciens et les plus sacrés. Dès lors les Français, +d'abord combattus comme des hérétiques, puis accueillis comme des +libérateurs, puis fêtés comme des frères, furent regardés comme des +ennemis, et le bruit commença à se répandre, du château de l'Oeuf à +Capo-di-Monte, et du pont de la Maddalena à la grotte de Pouzzoles, +que saint Janvier, pour punir la ville de Naples de la confiance +qu'elle avait eue en eux, ne ferait point son miracle le premier +dimanche du mois de mai, comme c'est son habitude de le faire depuis +quatorze siècles au jour sus-indiqué. + +Cette désastreuse nouvelle fit grande sensation; chacun en s'abordant +se demandait:--Avez-vous entendu dire que saint Janvier ne fera pas +son miracle cette année? On se répondait:--Je l'ai entendu dire; et +les interlocuteurs, regardant le ciel en soupirant, secouaient la tête +et se quittaient en murmurant: + +--C'est la faute de ces gueux de Français! + +Bientôt on commença, aux heures de l'appel, à remarquer des absences +dans les rangs. Le rapport en fut fait au général Championnet, qui ne +douta point un seul instant que les absens n'eussent été jetés à la +mer. + +Quelques jours avant celui où le miracle devait avoir lieu, on trouva +trois soldats inanimés: un dans la rue Porta-Capouana, le second dans +la rue Saint-Joseph, le troisième sur la place du Marché-Neuf. + +Un d'eux, avait encore dans la poitrine le couteau qui l'avait tué, et +au manche du couteau était attachée celle inscription: + +«Meurent ainsi tous ces hérétiques de Français, qui sont cause que +saint Janvier ne fera pas son miracle!» + +Le général Championnet vit alors qu'il était fort important pour son +salut et pour le salut de l'armée que le miracle se fit. + +Il décida donc que d'une façon ou de l'autre le miracle se ferait. + +A mesure que le premier dimanche de mai approchait, les démonstrations +devenaient plus hostiles et les menaces plus ouvertes. + +La veille du grand jour arriva: la procession eut lieu comme +d'habitude; seulement, au lieu de défiler entre deux lignes de soldats +napolitains, elle défila entre uns haie de grenadiers français et une +haie de troupes indigènes. + +Toute la nuit les patrouilles furent faites, moitié par les soldats +de la république parthénopéenne, et moitié par les soldats de la +république française. Il y avait pour les deux nations un même mot +d'ordre franco-italien. + +La nuit, quelques cloches isolées sonnèrent; mais au lieu de ce joyeux +carillon qui leur est habituel, elles ne jetèrent dans l'air que de +lugubres volées. Ces tintemens rappelèrent au général Championnet +celui des Vêpres Siciliennes et il promit de ne pas se laisser +surprendre comme l'avait fait Charles d'Anjou. + +Le matin, chacun s'avança vers l'église de Sainte-Claire morne +et silencieux. C'était un trop grand contraste avec le caractère +napolitain pour qu'il ne fût pas remarqué. Le général, à l'exception +des hommes de service, consigna les soldats dans les casernes, en leur +donnant l'ordre de se tenir prêts à marcher au premier appel. + +La journée s'écoula sous un aspect sombre et menaçant. Cependant, +comme le miracle ne s'accomplit d'ordinaire que de trois à six heures +du soir, jusque-là il n'y eut encore trop rien à dire; mais cette +heure arrivée, les vociférations commencèrent; seulement, cette +fois, au lieu de s'adresser au saint, c'était les Français qu'elles +attaquaient. Comme le général assistait à la cérémonie avec son +étal-major et qu'il entendait parfaitement le patois napolitain, il ne +perdit pas un mot de toutes les menaces qui lui étaient faites. + +A six heures, les vociférations se changèrent en hurlemens, les bras +commencèrent à sortir des manteaux et les couteaux à sortir des +poches. Bras et couteaux se dirigeaient vers le général et vers son +état-major, qui demeuraient aussi impassibles que s'ils n'eussent rien +compris ou que si la chose ne les eût point regardés. + +A huit heures, c'étaient des rugissemens à ne plus s'entendre, ceux de +la rue répondaient à ceux de l'église; les grenadiers regardaient le +général pour savoir si eux aussi ne tireraient pas la baïonnette. Le +général était impassible. + +A huit heures et demie, comme le tumulte redoublait, le général se +pencha vers un aide-de-camp et lui dit quelques mois à l'oreille. +L'aide-de-camp descendit de l'échafaudage, traversa la double haie de +soldats français et napolitains qui conduisait au choeur, se mêla à la +foule des fidèles qui se pressaient pour aller baiser la fiole, arriva +jusqu'à la balustrade, se mit à genoux et attendit son tour. + +Au bout de cinq minutes, le chanoine prit sur l'autel la fiole +renfermant le sang parfaitement coagulé; ce qui était, vu l'heure +avancée, une grande preuve de la colère de saint Janvier contre les +Français; la leva en l'air, pour que personne ne doutât de l'état dans +lequel elle était; puis il commença à la faire baiser à la ronde. + +Lorsqu'il arriva devant l'aide-de-camp, celui-ci, tout en baisant la +fiole, lui prit la main. Le chanoine fit un mouvement. + +--Un mot, mon père, dit le jeune officier. + +--Que me voulez-vous? demanda le prêtre. + +--Je veux vous dire, de la part du général en chef, reprit +l'aide-de-camp, que si dans dix minutes le miracle n'est pas fait, +dans un quart d'heure vous serez fusillé. + +Le chanoine laissa tomber la fiole, que le jeune aide-de-camp rattrapa +heureusement avant qu'elle n'eût touché la terre, et qu'il lui rendit +aussitôt avec les marques de la plus profonde dévotion; puis il se +leva, et revint prendre sa place près du général. + +--Eh bien? dit Championnet. + +--Eh bien! dit l'aide-de-camp, soyez tranquille, général, dans dix +minutes le miracle sera fait. + +L'aide-de-camp avait dit la vérité: seulement il s'était trompé de +cinq minutes. Au bout de cinq minutes, le chanoine leva la fiole en +criant:--_Il miracolo e fatto_. Le sang était en pleine liquéfaction. + +Mais au lieu de cris de joie et de transports d'allégresse qui +accueillaient ordinairement cette heure solennelle, toute cette foule, +déçue dans son espoir, s'écouta dans un morne silence: la promesse +faite au nom de saint Janvier n'avait pas été tenue; malgré la +présence des Français, le miracle s'était accompli. Saint Janvier ne +les regardait donc pas comme des ennemis; c'était à n'y plus rien +comprendre; et comme ni le chanoine ni le général ne révélèrent pour +le moment la petite conversation qu'ils avaient eue ensemble par +l'organe du jeune aide-de-camp, personne en effet n'y comprit rien. + +Il en résulta que de mauvais soupçons planèrent sur saint Janvier: on +l'accusa tout bas de s'être laissé séduire par de belles paroles, et +de tourner tout doucement au républicanisme. + +Ce bruit fut la première atteinte portée au pouvoir spirituel et +temporel de saint Janvier. + +Nous avons dit ailleurs comment les choses suivirent un autre cours +que celui auquel on s'attendait. Les Français, battus dans l'Italie +occidentale, rappelèrent les troupes qui occupaient Naples: le général +Macdonald, qui avait remplacé le général Championnet, évacua la +capitale, laissant la république parthénopéenne à elle-même. Trois +mois après, la pauvre république n'existait plus. + +Il y eut alors une réaction terrible contre tout ce qui avait subi +l'influence du parti français. Nous avons raconté les supplices de +Caracciolo, d'Hector Caraffa, de Cirillo et d'Éléonore Pimentale; +pendant deux mois, Naples fut une vaste boucherie. Que ceux qui en +ont le courage ouvrent Coletta et fassent avec lui le tour de cet +effroyable charnier. + +Cependant, lorsque les lazzaroni eurent tout tué ou tout proscrit, +force leur fut de s'arrêter. On regarda alors de tous côtés, pour voir +si l'on n'avait oublié personne, avant de déraciner les potences, de +démonter les échafauds et d'éteindre les bûchers; tout était muet et +désert comme une tombe; il n'y avait que des bourreaux sur les places, +des spectateurs aux fenêtres, mais plus de victimes. + +Quelqu'un pensa alors à saint Janvier, lequel avait fait son miracle +d'une façon si anti-nationale et surtout si inattendue. + +Mais saint Janvier n'était pas une de ces puissances d'un jour, à +laquelle on s'attaque sans s'inquiéter de ce qu'il en résultera: saint +Janvier avait vu passer les Grecs, les Goths, les Sarrasins, les +Normands, les Souabes, les Angevins, les Espagnols, les vice-rois, et +les rois, et saint Janvier était toujours debout; de sorte que ce +fut tout bas et presque en tremblant que le premier qui accusa saint +Janvier formula son accusation. + +Mais, justement à cause de cette longue popularité saint Janvier +avait au fond beaucoup plus d'ennemis qu'on ne lui en connaissait. Si +bienveillant, si puissant, si attentif qu'il fût, il lui avait été +impossible, au milieu du concert de demandes qui monte éternellement +jusqu'à lui, d'entendre et d'exaucer tout le monde; il s'était donc, +sans qu'il s'en doutât lui-même, fait une foule de mécontens, +lesquels n'osaient rien dire tant qu'ils se croyaient isolés, mais se +rallièrent immédiatement au premier accusateur qui éleva la voix; il +en résulta que, contre son attente, celui-ci eut un succès auquel il +ne s'était pas attendu. + +Du moment qu'on n'avait pas mis l'accusateur en pièces, on l'éleva sur +un pavois: aussitôt chacun fit chorus; il n'y eut pas jusqu'au plus +petit lazzarone qui ne formulât sa petite accusation. Saint Janvier, +d'abord soupçonné d'indifférence, fut bientôt taxé de trahison; on +l'appela libéral, on l'appela révolutionnaire, on l'appela jacobin. +On courut à la chapelle du Trédor, qu'on pilla préalablement; puis on +prit la statue du saint, on lui attacha une corde au cou, on la traîna +sur le Môle, on la jeta à la mer. + +Quelques voix s'élevèrent bien parmi les pêcheurs contre cette +exécution, qui sentait son 2 septembre d'une lieue; mais ces voix +furent aussitôt couvertes par les vociférations de la populace, qui +criait:--_A bas saint Janvier! saint Janvier à la mer_! + +Saint Janvier subit donc une seconde fois le martyre, et fut jeté dans +les flots; il est vrai que cette fois il était exécuté en effigie. + +Mais saint Janvier ne fut pas plus tôt à la mer que la ville de Naples +se trouva sans patron, et que, habituée comme elle l'était à une +protection miraculeuse, elle sentit de la façon la plus déplorable +l'isolement dans lequel elle se trouvait. + +Son premier mouvement, son mouvement naturel, fut de recourir à l'un +de ses soixante-quinze patrons secondaires, et de lui transmettre la +survivance de saint Janvier. + +Malheureusement ce n'était pas chose facile à faire; les saints +supérieurs étaient occupés ailleurs: saint Pierre avait Rome, saint +Paul avait Londres, saint François avait Assise, saint Charles +Borromée Arona; chacun enfin avait sa ville qu'il avait toujours +protégée comme saint Janvier avait protégé Naples, et il n'y avait +pas lieu d'espérer que, quelque espérance d'avancement que lui donnât +cette nouvelle nomination, il abandonnât son peuple pour un peuple +nouveau. D'un autre côté en partageant son patronage, il y avait à +craindre que le saint n'eût plus de besogne qu'il n'en pouvait faire, +et n'étreignît mal pour trop embrasser. + +Restaient, il est vrai, les saintes, qui, grâce à l'établissement +presque général de la lui salique, ont plus de temps à elles que les +saints; mais c'était un pauvre successeur à donner à saint Janvier +qu'une femme, et les Napolitains étaient trop fiers pour laisser ainsi +tomber le patronage de leur ville en quenouille. + +Pendant ce temps, toutes sortes de brigues s'ourdissaient: chacun +présentait son saint, exagérait ses mérites, doublait ses qualités, +s'engageait pour lui et en son nom, répondait de sa bonne volonté; +il n'y eut pas jusqu'à saint Gaëtan qui n'eût ses prôneurs. Mais on +comprend que c'était un mauvais antécédent pour le saint que de s'être +laissé voler lui-même, et de n'avoir pas pu se retrouver. Aussi san +Gaëtan n'eut-il pas un instant de chance, et ne fut-il nommé que pour +mémoire. + +On résolut de faire un conclave où les mérites des prétendans +seraient examinés, et d'où sortirait le plus digne. Les noms des +soixante-quinze saints furent proclamés; après chaque proclamation, +chacun eut la liberté de se lever et de dire en faveur du dernier +nommé tout ce que bon lui semblerait; la liberté entière da vote fut +accordée; et, pour que ces votes fussent essentiellement libres, on +décréta que le scrutin sérait secret. + +Au troisième tour de scrutin, saint Antoine fut élu. + +Ce qui avait surtout plaidé en faveur de saint Antoine, c'est qu'il +est patron du feu. + +Or, Naples étant incessamment menacée, comme Sodome et Gomorrhe, de +périr de combustion instantanée, voyait une certaine sécurité dans +le choix d'un patron qui tenait particulièrement sous sa dépendance +l'élément mortel et redouté. + +Mais Naples n'avait pas songé à une chose, c'est qu'il y a feu et feu, +comme il y a fagots et fagots. Saint Antoine était le patron du +feu causé par accident, par inadvertance, par maladresse; il était +souverain contre tout incendie ayant pour principe une cause humaine; +mais saint Antoine ne pouvait rien contre le feu du ciel, ni contre le +feu de la terre; saint Antoine était impuissant contre la foudre et +contre la lave, contre les orages et contre les volcans. A part le +soin avec lequel il s'était gardé jusque-là, saint Antoine n'était +donc pas pour Naples un patron de beaucoup supérieur à saint Gaëtan. + +Saint Antoine n'en fut pas moins proclamé patron de Naples au milieu +de l'allégresse générale. Il y eut des danses, des fêtes, des joutes +sur l'eau, des distributions gratis, des spectacles en plein air et +des feux d'artifice; de sorte que saint Antoine se crut aussi solide à +son poste que l'avaient été successivement les vingt-trois empereurs +romains successeurs de Charlemagne, ou les deux cent cinquante-sept +papes successeurs de saint Pierre. + +Saint Antoine comptait sans le Vésuve. + +Six mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement vint porter atteinte à +la popularité du nouveau patron; deux, ou trois incendies avaient même +eu lieu dans la ville, qui avaient été miraculeusement réprimés par la +seule présence de la châsse du saint: de sorte que non seulement on +commençait d'oublier saint Janvier, mais qu'il y, avait même des +courtisans du pouvoir qui proposaient de jeter bas la statue de +l'ex-patron de Naples que, par oubli sans doute, on avait laissée +debout à la tête du _ponte della Maddalena_. + +Heureusement l'exaspération était calmée, et cette proposition de +vengeance rétroactive n'eut aucun résultat. + +Tout semblait donc marcher pour le mieux dans le meilleur des mondes +possible, lorsqu'un beau matin on s'aperçut que la fumée du Vésuve +s'épaississait sensiblement et montait au ciel avec uni violence et +une rapidité extraordinaires. En même temps, des bruits souterrains +commencèrent à se faire entendre; les chiens hurlaient lamentablement, +et de nombreuses troupes d'oiseaux effrayés tournoyaient en l'air, +s'abattant pour un instant, puis reprenant leur vol aussitôt, comme +s'ils eussent craint de se reposer sur une chose qui avait sa +racine dans la terre. De son côté, la mer présentait des phénomènes +particuliers tout aussi effrayans; du bleu d'azur qui lui est habituel +sous le beau ciel de Naples, elle était passée à une couleur cendrée +qui lui ôtait toute sa transparence; et, quoique calme en apparence, +quoique aucun vent ne l'agitât, de grosses vagues isolées montaient, +bouillonnant et venaient crever à la surface en répandant une forte +odeur de soufre. Parfois aussi, comme s'il y eût eu pour la mer +méditerranéenne une marée pareille à celle qui agile le vieil Océan, +le flot montait au dessus de son rivage, puis tout a coup reculait, +laissant la plage nue, pour revenir bientôt comme il s'était éloigné. +Ces présages étaient trop connus pour qu'on doutât un seul instant de +ce qu'ils annonçaient: une éruption du Vésuve était imminente. + +Dans tout autre moment, Naples s'en serait souciée comme de +Colin-Tampon; mais au moment du danger Naples se souvint qu'elle +n'avait plus saint Janvier, qui, pendant quatorze siècles, l'avait +si bien gardée de son redoutable voisin, que le Vésuve avait eu beau +jeter feu et flamme, l'insouciante fille de Panthénope n'avait pas +moins continué de se mirer dans son golfe, comme si la chose ne l'eût +regardée aucunement. En effet, la Sicile avait été bouleversée, la +Calabre avait été détruite; Résina et Torre del Greco, rebâties, l'une +sept fois et l'autre neuf, s'étaient autant de fois fondues dans un +torrent de la lave, sans que jamais une seule des maisons enfermées +dans l'enceinte des murailles de Naples eût été seulement et ébranlée. +Aussi la confiance était-elle arrivée à ce point que les Napolitains +ne regardaient plus le Vésuve que comme une espèce de phare à la +lueur duquel ils voyaient le bouleversement du reste du monde sans +qu'eux-mêmes eussent à craindre d'être bouleversés. Mais cette fois +un vague instinct de malheur leur dirait qu'il n'en était plus ainsi. +Avec saint Janvier la sécurité avait disparu: le pacte était rompu +entre la ville et la montagne. + +Aussi, contre l'habitude, une certaine terreur, à la vue de ces signes +menaçans, se répandit-elle dans la cité. Au lieu de se coucher aux +grondemens de la montagne, les nobles et les bourgeois dans leurs +lits, les pêcheurs dans leurs barques, les lazzaroni sur les marches +de leurs palais, chacun resta debout et examina avec inquiétude +le travail nocturne du volcan. C'était à la fois un magnifique et +terrible spectacle, car à chaque instant les présages devenaient plus +certains et le danger plus imminent. En effet, du minute en minute la +fumée se déroulait plus épaisse, et de temps en temps de longs serpens +de flamme, pareils a des éclairs, jaillissaient de la bouche du volcan +et se dessinaient sur la spirale sombre qui semblait soutenir le poids +du ciel. Enfin, vers les deux heures du matin, une détonation terrible +se fit entendre; la terre oscilla, la mer bondit, et la cime du mont, +se déchirant comme une grenade trop mûre, donna passage à un fleuve de +lave ardente qui, un instant incertain de la direction qu'il devait +prendre, s'arrêta comme sur un plateau; puis, comme s'il eût été +conduit par une main vengeresse, abandonna son cours accoutumé et +s'avança directement vers Naples. + +Il n'y avait pas de temps à perdre: une fois sa direction prise, la +lave s'avance avec une lente, mais impassible inflexibilité; rien ne +la détourne, rien ne la fléchit, rien ne l'arrête; elle tarit les +fleuves, elle comble les vallées, elle surmonte les collines; elle +enveloppe les maisons, les coupe par leur base, les emporte comme +des îles flottantes et les balance à sa surface jusqu'à ce qu'elles +s'écroulent dans ses flots. A son approche, l'herbe su dessèche, les +feuilles meurent, jaunissent et tombent; la sève des arbres s'évapore; +l'écorce éclate et se soulève; le tronc fume et se plaint; la lave est +à vingt pas de lui encore, que déjà il se tord, s'embrase, s'enflamme, +pareil à ces ifs qu'on prépare pour les fêtes publiques; si bien +que, lorsqu'elle l'atteint, le géant foudroyé n'est déjà plus qu'une +colonne de cendre qui tombe en poussière, et s'évanouit comme si elle +n'avait jamais existé. + +La lave s'avançait vers Naples. + +On courut à la chapelle du Trésor; on en tira la statue de saint +Antoine; six chanoines la prirent sur leur dos, et, suivis d'une +partie de la population, s'avancèrent vers l'endroit où menaçait le +danger. + +Mais ce n'était plus là un de ces incendies sans conséquence sur +lesquels saint Antoine n'avait eu qu'à souffler pour les éteindre; +c'était une mer de feu qui s'avançait, ruisselant de rocher en rocher, +sur une largeur de trois quarts de lieue. Les chanoines portèrent +le saint le plus près de la lave qu'il leur fut possible, et là ils +entonnèrent le _Dies irae, dies illa_. Mais, malgré la présence du +saint, malgré les chants des chanoines, la lave continua d'avancer. +Les chanoines tinrent bon tant qu'ils purent, aussi y eut-il un moment +où l'on crut le feu vaincu. Mais ce n'était qu'une fausse joie: saint +Antoine fut contraint de reculer. + +De ce moment on comprit que tout était perdu. Si le patron de Naples +ne pouvait rien pour Naples, quel serait le saint assez puissant pour +la sauver? Naples, la ville des délices; Naples, la maison de campagne +de Rome du temps d'Auguste; Naples, la reine de la Méditerranée dans +tous les temps; Naples allait être ensevelie comme Herculanum et +disparaître comme Pompéia. Il lui restait encore deux heures à vivre, +puis tout serait dit: Naples aurait vécu! + +La lave s'avançait toujours; elle avait atteint d'un côté le chemin de +Portici, et commençait à se répandre dans la mer; elle avait dépassé +de l'autre le Sebetus et commençait à se répandre dans les jardins. Le +centre descendait droit sur l'église de Sainte-Marie-des-Grâces, et +allait atteindre le pont della Maddalena. + +Tout à coup la statue de marbre de saint Janvier, qui se tenait à la +tête du pont les mains jointes, détacha sa main droite de sa main +gauche, et, d'un geste suprême et impératif, étendit son bras de +marbre vers la rivière de flammes. Aussitôt le volcan se referma; +aussitôt la terre cessa de frémir; aussitôt la mer se calma. Puis la +lave, après avoir fait encore quelques pas, sentant la source qui +l'alimentait se tarir, s'arrêta tout à coup à son tour. Saint Janvier +venait de lui dire, comme autrefois Dieu à l'Océan: + +--Tu n'iras pas plus loin! + +Naples était sauvée! + +Sauvée par son ancien patron, par celui qu'elle avait hué, conspué, +détrôné, jeté à l'eau, et qui se vengeait de toutes ces humiliations, +de toutes ces insultes, de toutes ces injures, comme Jésus-Christ +s'était vengé de ses bourreaux, en leur pardonnant. + +Il ne faut pas demander si la réaction fut rapide: à l'instant même +les cris de: _Vive saint Janvier_! retentirent d'un bout de la ville à +l'autre; toutes les cloches bondirent, toutes les églises chantèrent. +On courut à l'endroit où l'on avait jeté la statue de saint Janvier +à la mer; on l'enveloppa de filets, et l'on demanda les meilleurs +plongeurs pour aller reconnaître l'endroit où gisait le précieux +simulacre. Mais alors un vieux pêcheur fit signe qu'on eût à le +suivre. Il conduisit toute cette foule à sa cabane; puis, y étant +entré seul, il en sortit un instant après tenant la statue du saint +dans ses bras. + +Le même soir où elle avait été précipitée du haut du Môle, il l'avait +retirée de la mer et l'avait précieusement emportée chez lui. + +La statue fut aussitôt transportée à la cathédrale de Sainte-Claire, +et le lendemain réintégrée en grande pompe dans la chapelle du Trésor. + +Quant au pauvre saint Antoine, il fut dégradé de tous ses titres +et honneurs, et, à partir de cette heure, classé dans l'esprit des +Napolitains un cran plus bas que saint Gaëtan. + +Depuis ce jour, la dévotion à saint Janvier, loin de subir quelque +nouvelle atteinte, a toujours été en croissant. + +J'ai entendu dans une église la prière d'un lazzarone: il demandait à +Dieu de prier saint Janvier de le faire gagner à la loterie. + + + + +XXIV + +Le Capucin de Resina. + + +Le Vésuve, dont nous nous sommes encore assez peu occupé, mais auquel +nous reviendrons plus tard, est le juste milieu entre l'Etna et le +Stromboli. + +Je pourrais donc, en toute sécurité de conscience, renvoyer mes +lecteurs aux descriptions que j'ai déjà données des deux autres +volcans. + +Mais, dans la nature comme dans l'art, dans l'oeuvre de Dieu comme +dans le travail de l'homme, dans le volcan comme dans le drame, à côté +du mérite réel il y a la réputation. + +Or, quoique les véritables débuts du Vésuve dans sa carrière +volcanique datent à peine de l'an 79, c'est-à-dire d'une époque où +l'Etna était déjà vieux, il s'est tant remué depuis dans ses cinquante +éruptions successives, il a si bien profité de son admirable position +et de sa magnifique mise en scène, il a fait tant de bruit et tant de +fumée, que non seulement il a éclipsé le nom de ses anciens confrères, +qui n'étaient ni de force ni de taille à lutter contre lui, mais qu'il +a presque effacé la gloire du roi des volcans, du redoutable Etna, du +géant homérique. + +Il faut aussi convenir qu'il s'est révélé au monde par un coup de +maître. + +Envelopper la campagne et la mer d'un sombre nuage; répandre la +terreur et la nuit sur une immense étendue; envoyer ses cendres +jusqu'en Afrique, en Syrie, en Égypte; supprimer deux villes telles +qu'Herculanum et Pompeïa; asphyxier à une lieue de distance un +philosophe tel que Pline, et forcer son neveu d'immortaliser la +catastrophe par une admirable lettre; vous m'avouerez que ce n'est pas +trop mal pour un volcan qui commence, et pour un ignivome qui débute. + +A dater de cette époque le Vésuve n'a rien négligé pour justifier +la célébrité qu'il avait acquise d'une manière si terrible et si +imprévue. Tantôt éclatant comme un mortier et vomissant par neuf +bouches de feu des torrens de lave, tantôt pompant l'eau de la mer et +la rejetant en gerbes bouillonnantes au point de noyer trois mille +personnes, tantôt se couronnant d'un panache de flammes qui s'éleva +en 1779, selon le calcul des géomètres, à dix-huit mille pieds +de hauteur, ses éruptions, qu'on peut suivre exactement sur une +collection de gravures coloriées, ont toutes un caractère différent et +offrent toujours l'aspect le plus grandiose et le plus pittoresque. On +dirait que le volcan a ménagé ses effets, varié ses phénomènes, gradué +ses explosions avec une parfaite entente de son rôle. Tout lui a servi +pour agrandir sa renommée: les récits des voyageurs, les exagérations +des guides, l'admiration des Anglais, qui, dans leur philanthropique +enthousiasme, donneraient leur fortune et leurs femmes par dessus +pour voir une bonne fois brûler Naples et ses environs. Il n'est pas +jusqu'à la lutte soutenue avec saint Janvier, lutte, à la vérité, +où le saint a remporté tout l'avantage, qui n'ait aussi ajouté à la +gloire du Vésuve. Il est vrai que le volcan a fini par être vaincu, +comme Satan par Dieu; mais une telle défaite est plus grande qu'un +triomphe. Aussi le Vésuve n'est plus seulement célèbre, il est +populaire. + +On comprend, après cela, qu'il m'était impossible de quitter Naples +sans présenter mes hommages au Vésuve. + +Je fis donc prévenir Francesco[1] qu'il eût à tenir prêt son corricolo +pour le lendemain matin à six heures, en lui recommandant bien d'être +exact, et en joignant à la recommandation six carlins depour-boire, +seul moyen de rendre la recommandation efficace. + +Le lendemain, à la pointe du jour, Francesco et son fantastique +attelage étaient à la porte de l'hôtel. Jadin refusa de m'accompagner +dans ma nouvelle ascension, prétendant que son croquis n'en serait que +plus exact s'il ne quittait pas sa fenêtre, et m'engageant par toutes +sortes de raisons à ne pas me déranger moi-même pour si peu de chose. +A l'entendre, le Vésuve était un volcan éteint depuis plusieurs +siècles, comme la Solfatare ou le lac d'Aguano; seulement le roi de +Naples y faisait tirer de temps à autre un petit feu d'artifice à +l'intention des Anglais. Quant à Milord, il partagea complètement +l'avis de son maître: l'intelligent animal, après son bain dans les +eaux bouillantes de Vulcano et son passage dans les sables brûlans de +Stromboli, était parfaitement guéri de toute curiosité scientifique. + +Je partis donc seul avec Francesco. + +Le brave conducteur commença par s'informer très respectueusement si +son excellence mon camarade n'était pas indisposé. Rassuré sur l'objet +de ses craintes, il s'empressa de quitter sa tristesse de commande, +reprit son air le plus joyeux, son sourire le plus épanoui, et fit +claquer son fouet avec un redoublement de bonne humeur. Soit que la +présence de Jadin l'eût intimidé dans nos excursions précédentes, soit +qu'il eût avalé littéralement son pour-boire de la veille, Francesco +déploya tout le long de la route une verve sceptique et une +incrédulité voltairienne que je ne lui avais nullement soupçonnées, +et qui m'étonnèrent singulièrement dans un homme de son âge, de sa +condition et de son pays. + +Arrivé au _Ponte della Maddalena_, il passa fort cavalièrement entre +les deux statues de saint Janvier et de saint Antoine, affectant de +siffler ses chevaux et de crier gare! à la foule, pour ne pas rendre +le salut d'usage aux deux protecteurs de la ville. + +Comme à la rigueur cette première irrévérence pouvait être mise sur +le compte d'une distraction légitime, je fis semblant de ne pas m'en +apercevoir. + +Mais en traversant _San Giovanni a Tudicci_, village assez célèbre +pour la confection du macaroni, un moine franciscain d'une santé +florissante et d'une magnifique encolure, par ce droit naturel qu'ont +les moines napolitains sur tous les corricoli, comme les Anglais sur +la mer, héla le cocher, et lui fit signe impérieusement de l'attendre. +Francesco arrêta ses chevaux avec une si parfaite bonne foi, +qu'habitué d'ailleurs à de telles surprises, je m'étais déjà rangé +pour faire place au compagnon que le ciel m'envoyait. Mais à peine le +bon moine s'était-il approché à la portée de nos voix, que +Francesco ôta ironiquement son chapeau, et lui dit avec un sourire +railleur:--Pardon, mon révérend, mais je crois que saint François, +mon patron et le fondateur de votre ordre, n'est jamais monté dans un +corricolo de sa vie. Si je ne me trompe, il se servait de ses sandales +lorsqu'il voyageait par terre, et de son manteau lorsqu'il traversait +la mer. Or, vos souliers me semblent en fort bon état, et je ne vois +pas le plus petit trou à votre manteau: ainsi, mon frère, si vous +voulez aller à Capri, prenez votre manteau; si vous voulez aller à +Sorrente, prenez vos sandales. Adieu, mon révérend. + +Cette fois, l'irréligion de Francesco devenait plus évidente. +Cependant, si son refus était toujours blâmable dans la forme, on +pouvait en quelque sorte l'excuser au fond; car, m'ayant cédé son +corricolo, il n'avait plus le droit d'y admettre d'autres passagers. +Je voulus donc attendre une autre occasion pour lui exprimer mon +mécontentement. + +Comme nous entrions à Portici, à la hauteur d'une petite rue qui mène +au port du Granatello, je remarquai une énorme croix peinte en noir, +et au dessous de cette croix une inscription en grosses lettres +qui enjoignait aux voitures d'aller au pas, et aux cochers de se +découvrir. + +Je me retournai vivement vers Francesco pour voir de quelle manière +il allait se conformer à un ordre aussi simple et aussi précis: lui +donnant l'exemple moi-même, plus encore, je dois le dire, par un +sentiment de respect intime que par obéissance aux réglemens de Sa +Majesté Ferdinand II; Francesco enfonça son chapeau sur sa tête, et +fit partir ses chevaux au galop. + +Il n'y avait plus de doute possible sur les intentions +anti-chrétiennes de mon conducteur. Je n'avais rien vu de pareil dans +toute l'Italie. Je pensai qu'il était temps d'intervenir. + +--Pourquoi n'arrêtez-vous pas vos chevaux? Pourquoi ne saluez-vous pas +cette croix? lui demandai-je sévèrement. + +--Bah! me dit-il d'un ton dégagé qui eût fait honneur à un +encyclopédiste, cette croix que vous voyez, monsieur, est la croix du +mauvais larron. Les habitans de Portici l'ont en grande vénération, +par une raison toute simple: ils sont tous voleurs. + +L'esprit fort de cet homme renversait toutes les idées que je m'étais +faites sur la foi naïve et l'aveugle superstition du lazzarone. + +Néanmoins, je crus m'être trompé un instant, et j'allais lui rendre +mon estime en le voyant revenir à des sentimens plus pieux. Entre +Portici et Resina, au point de jonction des deux chemins, dont l'un +conduit à la Favorite, et l'autre descend à la mer, s'élève une de +ces petites chapelles, si fréquentes en Italie, devant lesquelles les +brigands eux-mêmes ne passent pas sans s'incliner. La fresque qui sert +de tableau à la petite chapelle de Resina jouit à bon droit d'une +immense réputation a dix lieues à la ronde. Ce sont des âmes du +purgatoire du plus beau vermillon, se tordant de douleur et d'angoisse +dans des flammes si vives et si terribles, que, comparé à leur intense +ardeur, le feu du Vésuve n'est qu'un feu follet. + +A la vue du brasier surhumain, la raillerie expira sur les lèvres de +Francesco; il porta machinalement la main à son chapeau, et jeta un +long regard sur les deux chemins qui se terminaient à angle droit par +la chapelle, comme s'il eût craint d'être observé par quelqu'un. Mais +ce bon mouvement, inspiré soit par la peur, soit par le remords, +ne dura que quelques secondes. Rassuré par son inspection rapide, +Francesco redoubla de gaîté et d'aplomb, et, donnant un libre cours à +ses moqueries et à ses sarcasmes, il se mit en devoir de me faire sa +profession de foi, ou plutôt d'incrédulité, se vantant tout haut qu'il +ne croyait ni au purgatoire, ni à l'enfer, ni à Dieu, ni au diable; et +ajoutant, en forme de corollaire, que toutes ces momeries avaient été +inventées par les prêtres, à l'effet de presser la bourse des pauvres +gens assez simples et assez timides pour se fier à leurs promesses ou +s'effrayer de leurs menaces. + +Francesco me rappelait étonnamment mon brave capitaine Langlé. + +J'allais arrêter ce débordement d'épigrammes émoussées et de +bel-esprit de carrefour, lorsque Francesco, sautant légèrement à +terre, m'annonça que nous étions arrivés. + +--Comment! déjà? m'écriai-je en oubliant mon sermon. + +--C'est-à-dire nous sommes arrivés à la paroisse de Resina, au pied du +Vésuve. Maintenant il ne reste plus qu'à monter. + +--Et comment monte-t-on au Vésuve? + +--Il y a trois manières de monter: en chaise à porteurs, à quatre +pattes et à âne. Vous avez le choix. + +--Ah! et laquelle de ces trois manières te semble-t-elle préférable? + +--Dame! ça dépend... Si vous vous décidez pour la chaise à porteurs, +vous n'avez qu'à louer une de ces petites cages peintes que vous voyez +là à votre gauche: montez dedans, fermez les yeux et vous laissez +faire. Au bout de deux heures, on vous déposera sur le sommet de la +montagne, mais... + +---Mais quoi? + +--Avec la chaise, on a une chance de plus de se casser le cou; vous +comprenez, excellence... quatre jambes glissent mieux que deux. + +--Allons, parlons d'autre chose. + +--Si vous grimpez à quatre pattes, il est clair qu'en vous aidant des +pieds et des mains, vous risquez moins de rouler en bas, mais... + +--Encore, qu'y a-t-il? + +--Il y a, excellence, que vous vous écorcherez les pieds sur la lave, +et que vous vous brûlerez les mains dans les cendres. + +--Reste l'âne. + +--C'est aussi ce que j'allais vous conseiller, vu la grande habitude +qu'a cet animal de marcher à quatre pattes depuis sa création, et +la sage précaution qu'ont ses maîtres de le chausser de fers très +solides; mais il y a aussi un petit inconvénient. + +--Lequel? repris-je impatienté de ces objections flegmatiques. + +--Voyez-vous ces braves gens, excellence? me dit Francesco, en me +montrant du bout de son index un groupe de lazzaroni qui se tenaient +sournoisement à l'écart pendant notre entretien, guettant du coin de +l'oeil le moment favorable pour fondre sur leur proie. + +--Eh bien? + +--Ces gens-là vous sont tous indispensables pour monter au Vésuve. Les +guides vous montreront le chemin; les ciceroni vous expliqueront +la nature du volcan; les paysans vous vendront leur bâton ou vous +loueront leur âne. Mais ce n'est pas tout que de louer un âne, il faut +encore le faire marcher. + +--Comment, drôle, tu crois que, quand j'aurai enfourché ma monture, et +que je pourrai manier à mon aise un de ces bons bâtons de chêne, +que je guigne du coin de l'oeil, je ne viendrai pas à bout de faire +marcher mon âne? + +--Pardon, excellence; ce n'est pas un reproche que je vous fais; mais +vous aviez cru aussi pouvoir faire aller mes chevaux; et pourtant un +cheval est bien moins entêté qu'un âne!... + +--Quel sera donc ce prodigieux dompteur de bêtes que je dois appeler à +mon secours? + +--Moi, excellence, si vous le permettez. Je vais recommander la +voiture à Tonio, un ancien camarade, et je suis à vos ordres. + +--J'accepte, à la condition que tu me débarrasseras de tout ce monde. + +--Vous êtes parfaitement libre de les laisser ici; seulement, que vous +les ameniez ou non, il faudra toujours les payer. + +--Voyons, tâche de t'arranger avec eux, et que je sois au moins +délivré de leur présence. + +En moins d'un quart d'heure, Francesco fit si bien les choses, que le +corricolo était remisé, que les chevaux se prélassaient à l'écurie, +que les lazzaroni avaient disparu, et que je montais sur mon âne. Tout +cela me coûtait deux piastres. + +Pauvre animal! il suffisait de le voir pour se convaincre qu'on +l'avait indignement calomnié. Quand je me fus bien assuré de la +docilité de ma bête et de la solidité de mon bâton, je voulus donner +une petite leçon de savoir-vivre à mon impertinent conducteur, et +j'appliquai un tel coup sur la croupe de ma monture, que je crus, pour +le moins, qu'elle allait prendre le galop. L'âne s'arrêta court; je +redoublai, et il ne bougea pas plus que si, comme le chien de Céphale, +il eût été changé en pierre. Je répétai mon avertissement de droite à +gauche, comme je l'avais fait une première fois de gauche à droite. +L'animal tourna sur lui-même par un mouvement de rotation si rapide et +si exact, qu'avant que j'eusse relevé mon bâton il était retombé dans +sa position et dans son immobilité primitives. Indigné d'avoir été la +dupe de ces hypocrites apparences de douceur, je fis alors pleuvoir +une grêle de coups sur le dos, sur la tête, sur les jambes, sur les +oreilles du traître. Je le chatouillai, je le piquai, j'épuisai mes +forces et mes ruses pour lui faire entendre raison. L'affreuse bête se +contenta de tomber sur ses genoux de devant, sans daigner même pousser +un seul braiement pour se plaindre de la façon dont elle était +traitée. + +Haletant, trempé de sueur, je m'avouai vaincu, et je priai Francesco +de venir à mon aide. Il le fit avec une modestie parfaite, c'est une +justice à lui rendre. + +--Rien n'est plus facile, excellence, me dit-il: règle générale, les +ânes font toujours le contraire de ce qu'on leur dit. Or, vous voulez +que votre âne marche en avant, il suffit de le tirer par derrière; et, +joignant la pratique à la théorie, il se mit à le tirer doucement par +la queue. L'âne partit comme un trait. + +--Il paraît que l'animal te connaît, mon cher Francesco. + +--Je m'en flatte, excellence. Avant d'être cocher, j'ai travaillé dans +les ânes: aussi leur dois-je ma fortune. + +--Comment cela, mon garçon? + +--Oh! mon Dieu! dit Francesco avec un soupir, ce n'est pas moi qui +l'ai cherchée! Et encore si j'avais pu prévoir une telle horreur, +jamais au grand jamais je n'aurais voulu accepter. + +--Mais enfin explique-toi; que t'est-il donc arrivé? + +--Nous nous tenions, mon âne et moi, au bas de la montagne où nous +avons laissé la voiture. Un jour se présentent deux Anglais qui me +demandent à louer ma bête pour monter au Vésuve.--Mais vous êtes deux, +milords, que je leur dis, et je n'ai qu'un seul âne.--Cela ne fait +rien, qu'ils me répondent.--Au moins, vous allez monter chacun votre +tour! Je tiens à ma bête, et pour rien au monde je ne voudrais +l'éreinter.--Soyez tranquille, mon brave, nous ne le monterons pas du +tout. + +En effet, ils se mettent à marcher l'un à droite, l'autre à gauche, +respectant mon âne comme s'il eût porté des reliques. Cela ne +m'étonnait pas de leur part! j'avais entendu dire que les Anglais +avaient un faible pour les bêtes, et il y a dans leur pays des lois +très dures contre ceux qui les maltrailent... A preuve qu'un Anglais +peut traîner sa femme au marché, la corde au cou, tant qu'il lui fait +plaisir; mais il n'oserait pas se permettre la plus petite avanie +contre le dernier de ses chats. C'est très bien vu, n'est-ce pas, +excellence? Or, comme nous montions toujours, l'âne, les voyageurs et +moi, voilà que les deux Anglais, après avoir causé un peu dans leur +langue, un drôle de baragouin, ma foi!--Mon brave, qu'ils me disent, +veux-tu nous vendre ton âne? + +--C'est trop d'honneur, milords, répondis-je; je vous ai dit que je +l'aimais, cet animal, comme un ami, comme un camarade, comme un frère; +mais, si j'en trouvais le prix, et si j'étais sûr qu'il dût tomber +entre les mains d'honnêtes gens comme vous (je les flattais les +Anglais), je ne voudrais pas empêcher son sort. + +--Et quel prix en demandes-tu, mon garçon? + +--Cinquante ducats! leur dis-je d'un seul coup. C'était énorme! Mais +je l'aimais beaucoup, mon pauvre âne, et il me fallait de grands +sacrifices pour me décider à m'en séparer. + +--C'est convenu, qu'ils me répondent en me comptant mon argent à +l'instant même. Il n'y avait plus à s'en dédire. Je fis comprendre à +mon âne que son devoir était de suivre ses nouveaux maîtres. La pauvre +bête ne se le fit pas répéter deux fois, et à peine l'eus-je tirée +un peu par la queue, qu'elle se mit à grimper bravement après les +Anglais. Ils étaient arrivés au bord du cratère et s'amusaient à jeter +des pierres au fond du volcan; l'âne baissait son museau vers le +gouffre, alléché par un peu d'écume verdâtre qu'il avait prise pour de +la mousse; moi, j'étais tout occupé à compter mon argent, lorsque tout +à coup j'entends un bruit sourd et prolongé... Les deux mécréans +avaient jeté la pauvre bête au fond du Vésuve, et ils riaient comme +deux sauvages qu'ils étaient. Je vous l'avoue, dans ce premier moment, +il me prit une furieuse envie de les envoyer rejoindre ma bête. Mais +ça aurait pu me faire du tort, attendu que ces Anglais sont toujours +soutenus par la police; et d'ailleurs, comme ils m'avaient payé le +prix convenu, ils étaient dans leur droit. En descendant, j'eus la +douleur de reconnaître au bas du cône, à côté d'un trou qui venait de +s'ouvrir pas plus tard que la veille, mon malheureux animal, noir +et brûlé comme un charbon. C'était pour voir s'il y avait une +communication intérieure entre les deux ouvertures, que les brigands +avaient sacrifié mon âne. Je le pleurai long-temps, excellence; mais +comme, en définitive, toutes les larmes du monde n'auraient pu le +faire revenir, je me mariai pour me consoler, et j'achetai avec +l'argent des Anglais deux chevaux et un corricolo. + +Tout en écoutant ce larmoyant récit, j'étais arrivé à l'Ermitage. Pour +distraire Francesco de sa douleur, je lui demandai s'il n'y avait pas +moyen de boire un verre de vin à la mémoire du noble animal, et +s'il n'y aurait pas d'indiscrétion à réclamer quelques instans +d'hospitalité dans la cellule de l'ermite. + +A ce nom d'ermite, toute la mélancolie de Francesco se dissipa comme +par enchantement, il fronça de nouveau ses lèvres par un sourire +sardonique, et frappa lui-même à la porte à coups redoublés. + +L'ermite parut sur le seuil, et nous reçut avec un empressement digne +des premiers temps de l'Eglise. Il nous servit des oeufs durs, du +saucisson, une salade et des figues excellentes; le tout arrosé de +deux bouteilles de _lacryma christi_ de première qualité. Comme je me +récriais sur la générosité de notre hôte: + +--Attendez la carte, me dit Francesco avec malice. + +En effet, le total de cette réfection chrétienne se montait, je crois, +à trois piastres; c'était quatre fois le prix des auberges ordinaires. + +Après avoir remercié notre excellent ermite, je montai jusqu'à la +bouche du volcan, et je descendis jusqu'au fond du cratère. Le lecteur +trouvera mes expressions exactes magnifiquement rendues dans trois +admirables pages de Châteaubriand, qui avait accompli avant moi la +même ascension et la même descente. + +Pendant tout le temps que dura notre voyage, Francesco, remis en train +par la petite supercherie de notre hôte, ne cessa pas d'exercer sa +bonne humeur sur les moines, sur les quêteurs, sur les ermites de +toute espèce, répétant avec une nouvelle énergie qu'il se laisserait +écorcher vif plutôt que de jeter une obole dans la bourse d'un de ces +intrigans. + +De retour à Resina, nous remontâmes dans notre corricolo, et ses +déclamations reprirent de plus belle à la vue d'un sacristain qui +nous souhaita le bon voyage. Je commençais à désespérer réellement de +pouvoir lui imposer silence, lorsqu'au moment où nous passions devant +la petite chapelle des âmes du purgatoire, je le vis s'interrompre +brusquement au milieu de sa phrase; ses joues pâlirent, ses lèvres +tremblèrent et il laissa tomber le fouet de sa main. + +Je regardai devant moi pour tâcher de comprendre quelle pouvait être +l'apparition qui causait à mon vaillant conducteur un effroi si +terrible, et je vis un petit vieillard, à la barbe blanche et soyeuse, +aux yeux baissés et modestes, à la physionomie douce et souriante, +paraissant se traîner avec peine, et portant le costume des capucins +dans toute sa rigoureuse pauvreté. + +Le saint personnage s'avançait vers nous la main gauche sur la +poitrine, la droite élevée pour nous présenter une bourse en ferblanc, +sur laquelle étaient reproduites en miniature les mêmes âmes et les +mêmes flammes qui éclataient dans les fresques. Au reste, le pauvre +capucin ne prononçait pas une parole, se bornant à solliciter la +charité des fidèles par son humble démarche et par son éloquente +pantomime. + +Francesco descendit en tremblant, vida sa poche dans la bourse du +quêteur et se signa dévotement en baisant les âmes du purgatoire; +puis, remontant promptement derrière la voiture, il fouetta les deux +chevaux à tour de bras, comme s'il se fût agi de fuir devant tous les +démons de l'enfer. + +Je tenais mon incrédule. + +--Qu'y a-t-il, mon cher Francesco? lui dis-je en raillant à mon tour; +expliquez-moi par quel miracle ce bon capucin, sans même ouvrir la +bouche, vous a si subitement converti, que dans votre ardeur de +néophite vous lui avez versé dans les mains tout ce que vous aviez +dans vos poches. + +--Lui! un capucin! dit Francesco en se tournant en arrière avec un +reste de frayeur: c'est le plus infâme bandit de Naples et de Sicile; +c'est Pietro. Je croyais qu'il faisait sa sieste à cette heure; sans +cela je ne me serais pas risqué à m'approcher de sa chapelle, où il +dévalise les passans avec l'autorisation des supérieurs. + +--Comment! ce vieillard si doux, si bienveillant, si vénérable?... + +--C'est un affreux brigand. + +--Prenez garde, Francesco, votre aversion pour les gens d'Église +devient révoltante. + +--Lui, un homme d'Église! Mais je vous jure, excellence, par tout ce +qu'il y a de plus sacré au monde, qu'il n'est pas plus moine que vous +et moi. Quand je lui dis brigand, je l'appelle par son nom; c'est la +seule chose qu'il n'ait pas volée. + +--Mais alors par quelle métamorphose se trouve-t-il transformé en +capucin? + +--Le diable s'est fait ermite, voilà tout... + +--Et comment, dans un pays aussi catholique et aussi religieux que +Naples, peut-on lui permettre cette indigne profanation?... + +--Il s'agit bien pour lui de demander une permission! il la prend. + +--Mais la police? + +--Ni vu ni connu... + +--Les carabiniers? + +--Votre serviteur... + +--Les gendarmes? + +--Enfoncés. + +--C'est donc un homme plus déterminé que Marco Brandi, plus rusé que +Vardarelli, plus imprenable que Pascal Bruno? + +--C'est à peu près la même force, mais ce n'est plus le même genre. + +--Ah! et quelle est sa spécialité à ce brave capucin? + +--Les autres se contentaient de voler les hommes; lui, il vole le bon +Dieu. + +--Comment! il vole le bon Dieu? + +--Quand je dis le bon Dieu, c'est les prêtres que je veux dire, ça +revient au même. Les autres bandits se donnent la peine de courir +la campagne, d'arrêter les fourgons du roi, de se battre avec les +gendarmes. Sa campagne, à lui, a toujours été la sacristie, ses +fourgons l'autel, ses ennemis les évêques, les vicaires, les +chanoines. Croix, chandeliers, missels, calices, ostensoirs, il n'a +rien respecté. Il est né dans l'église, il a vécu aux dépens de +l'église, et il veut mourir dans l'église. + +--C'est donc par des vols sacrilèges que cet homme a soutenu sa +criminelle existence? + +--Mon Dieu, oui; c'est plus qu'une habitude chez lui, c'est une +vocation, c'est une second nature. Il est neveu d'un curé; sa mère +l'avait naturellement placé à la paroisse en qualité de sacristain, +d'enfant de choeur ou de bedeau, je ne sais pas bien ses fonctions +exactes. Quoi qu'il en soit, le premier coup qu'a fait l'affreux +garnement a été de voler la montre de son révérend oncle. + +--Vraiment? + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, excellence, et encore +d'une drôle de manière, allez. Le curé disait la messe tous les matins +au petit jour, et, pour que rien ne sortît de la famille, il se +faisait servir par son neveu. Il faut vous dire que don Gregorio +(c'était don Gregorio que s'appelait le curé) était un homme +très exact, assez bon enfant au dehors, mais n'entendant plus la +plaisanterie dès qu'il s'agissait de ses devoirs, tenant à gagner +honnêtement sa vie, et incapable de faire tort à ses paroissiens d'un +_Ite missa est_. Or, comme sa messe lui était payée trois carlins, +et qu'elle devait durer trois quarts d'heure, don Gregorio posait sa +montre sur l'autel, jetait un coup d'oeil sur l'Évangile, un autre +sur le cadran, et à l'instant même où l'aiguille touchait à sa +quarante-cinquième minute il faisait sa dernière génuflexion, et la +messe était dite. Malheureusement don Gregorio avait la vue basse; +aussi à côté de sa montre n'oubliait-il jamais de poser ses lunettes, +d'abord pour regarder l'heure, ensuite pour surveiller ses fidèles; +car je ne sais pas si je vous ai dit, excellence, que don Gregorio +était curé de Portici, et que les habitans de Portici avaient une +dévotion particulière pour le mauvais larron. + +--Oui, oui, continue... + +--Or, comme c'est l'habitude à la campagne de s'agenouiller tout près +de l'autel pour mieux entendre le _Memento_... + +--Ah! je ne savais pas cela... + +--C'est tout simple, excellence; chacun donne quelque chose au prêtre +pour qu'il recommande à Dieu son affaire: celui-ci sa récolte, +celui-là ses troupeaux, un troisième ses vendanges; de sorte que l'on +n'est pas fâché de savoir comment il s'acquitte de sa commission... + +--Eh bien! que faisait don Gregorio? + +--Don Gregorio, tout en lisant son missel et en regardant son heure, +jetait de temps en temps un petit coup d'oeil à ses voisins pour voir +s'ils ne s'approchaient pas trop de sa montre. + +--Je comprends. + +--Vous voyez donc, excellence, que ce n'était pas chose facile que +de voler la montre de don Gregorio. Or, ce qui eût été un obstacle +insurmontable pour tout le monde ne fut qu'un jeu pour le neveu du +curé. Son oncle était myope; il s'agissait de le rendre aveugle, +voilà tout. Que fait donc le petit brigand? Au moment où don Gregorio +passait sa chasuble, il colle deux grands pains à cacheter sur les +deux verres des lunettes; avec une telle rapidité et une telle +adresse, que le digne curé, ne le croyant pas même dans la sacristie, +l'appela deux ou trois fois pour lui demander sa barrette. On peut +deviner le reste. Don Gregorio sort de la sacristie précédé de son +neveu, il monte à l'autel, ouvre son Évangile, relève sa chasuble et +sa soutane, tire la montre de son gousset et la pose devant lui, tout +en priant ses ouailles de ne pas trop se presser; en même temps, il +fouille dans l'autre poche, prend ses lunettes, et les enfourche +majestueusement sur son nez. + +--Jésus-Maria! s'écria le pauvre curé dans son latin, je n'y vois pas +clair, je n'y vois plus du tout, je suis aveugle! + +Le tour était fait: la montre était passée de l'oncle au neveu. Où +chercher le voleur quand on a l'avantage d'être curé de Portici, et +que soupçonner un seul c'est évidemment faire tort à tous les autres? + +--En effet, la chose doit être embarrassante. Mais par quel +enchaînement de circonstances le sacristain de Portici est-il devenu +le capucin de Resina? + +--Depuis son premier vol, sa vie entière n'a été qu'un pillage +continuel de couvens, de monastères et d'églises. Le diable en +personne n'aurait pu imaginer toutes les abominations qu'il a su +mettre en oeuvre, et toujours avec un succès qui tenait du miracle. +Croiriez-vous enfin, excellence, qu'il s'est servi des choses les +plus saintes pour commettre ses crime les plus audacieux? Autant +de cérémonies religieuses, autant de prétextes d'effraction et +d'escalade; autant de baptêmes, d'enterremens, de mariages, autant +de primes prélevées sur la bourse du prochain; autant de sacremens, +autant de vols. Pour vous conter un seul de ses tours; il va se +confesser un jour au trésorier de la chapelle de Saint-Janvier, qui a +le privilège de donner l'absolution des péchés les plus énormes: + +--Mon père, lui dit le brigand en se frappant la poitrine, j'ai commis +un crime horrible. + +--Mon fils, la miséricorde de Dieu est sans bornes, et je tiens de +notre saint-père le pape des pouvoirs illimités pour vous absoudre; +avouez-moi donc votre crime, et ayez toute confiance dans la bonté du +Seigneur... + +--J'ai volé un bon prêtre au moment même où j'étais agenouillé +humblement à ses pieds pour me confesser. + +--C'est très grave, mon fils, et vous avez encouru +l'excommunication... + +--Vous le voyez, mon père... + +--Cependant Dieu est miséricordieux, et il veut la conversion, non pas +la mort du pécheur. + +--Vous croyez donc, mon père, qu'il me le pardonnera? + +--Je l'espère; vous repentez-vous, mon fils? + +--De tout mon coeur. + +--Alors je vous absous, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. + +--Ainsi soit-il!--répondit le voleur en se relevant; et il s'éloigna +d'un air humble et contrit. + +Lorsque le brave trésorier voulut se lever à son tour pour monter dans +sa chambre, il s'aperçut que les boucles d'argent qui retenaient ses +souliers avaient disparu. Vous pensez si le bon prêtre en dut +être furieux, et si l'archevêque de Naples a dû solliciter du roi +l'arrestation du bandit. + +--Et jamais on n'en est venu à bout? + +--Jamais; le diable lui-même y eût perdu sa peine. Enfin le ministre +de la police, désespérant de le faire arrêter, l'amnistia, à la +condition qu'il eût à choisir un état, et à se conduire désormais +en honnête homme. Ce fut alors qu'il demanda impudemment à se faire +capucin. Mais ce n'était pas assez de la parole du ministre; il +fallait l'autorisation de l'archevêque pour revêtir l'habit religieux, +et l'archevêque était trop bien renseigné sur ses faits et gestes pour +lui accorder une pareille autorisation. + +--Diable! Et comment se tira-t-il de cette nouvelle difficulté? + +--Oh! ce n'en fut pas une pour lui.--Ah! s'écria-t-il en souriant; +monseigneur ne veut pas me donner la permission; eh bien! je la +volerai. Comme il savait contrefaire différentes écritures, il se +fabriqua d'abord un certificat en toute règle, et imita parfaitement +la signature de l'archevêque. Restait le point le plus difficile: +le certificat était nul sans le sceau pontifical, et ce sceau, +monseigneur l'appliquait lui-même et le portait nuit et jour à son +doigt, dans une bague enrichie de diamans magnifiques. Il s'agissait +donc de voler cette bague. Le brigand ne fut pas long-temps à prendre +son parti: il loua une petite chambre à deux pas de l'archevêché, +s'étendit sur un grabat comme un homme prêt à rendre son âme, fit +appeler un confesseur, et, après avoir reçu avec une humilité profonde +et une dévotion exemplaire les sacremens de l'Église, il demanda +en grâce que l'archevêque en personne vint lui administrer +l'extrême-onction, ajoutant qu'il avait à lui confier un secret duquel +dépendait le salut de son âme. Comme le cas était urgent et que +le moribond paraissait n'avoir plus que quelques instans à vivre, +l'archevêque s'empressa de se rendre à la prière du bandit; et, après +avoir signé son front, sa bouche et sa poitrine de l'huile bénite, se +baissa pour recueillir ses paroles faibles et entrecoupées déjà par +le râle de l'agonie. Le mourant se leva sur ses coudes par un suprême +effort, et, prenant la main de l'archevêque, murmura ces mots à +l'oreille du prélat:--Courez chez vous, monseigneur; tandis que +j'expire ici, mes complices mettent le feu à votre palais. + +L'archevêque n'en voulut pas entendre davantage; il sauta l'escalier +en trois bonds, traversa la rue d'un seul pas, et fit sonner la cloche +d'alarme. Il n'y avait ni feu, ni complot, ni voleur; seulement, +lorsque Son Éminence fut revenue de son effroi, elle s'aperçut que sa +bague avait disparu. + +Le lendemain, l'archevêque reçut une lettre conçue en ces termes: + +«Monseigneur, j'ai mon certificat, et je vous rendrai votre bague à +la condition que vous ne vous opposerez pas plus long-temps à ma +vocation. + +«Signé: Frère PIETRO le bandit.» + +A dater de ce jour, personne ne songea plus à s'opposer à la vocation +de Pietro: il peignit lui-même sa petite chapelle des âmes du +purgatoire, et il demanda l'aumône aux voyageurs en leur mettant le +couteau ou le pistolet sous la gorge. + +--Mais la peur te fait divaguer, mon pauvre Francesco; cet homme me +paraît vieux et infirme, et pour toute arme il ne nous a montré que sa +bourse. + +--Oh le scélérat! s'écria Francesco avec un nouveau frisson; mais +c'est là son poignard, ce sont là ses pistolets, c'est là sa carabine. +D'abord âge, infirmités, dévotion, tout cela n'est que comédie. Il +vous avalerait en trois bouchées un régiment de dragons. Ensuite, rien +qu'en vous montrant sa bourse, il vous dit: L'argent ou la vie; +c'est sa manière. Il vous la présente d'abord du côté des âmes du +purgatoire. Si vous lui faites l'aumône à cette première sommation, +tout est dit, il vous remercie et vous laisse aller en paix; mais si +vous le refusez, il tourne la bourse de l'autre côté: et savez-vous ce +qu'il y a de l'autre côté? son propre portrait dans son ancien costume +de brigand, armé d'un énorme couteau, et au bas du portrait on lit en +lettres rouges: PIETRO LE BANDIT. + +--Et si on ne tient pas compte des deux avis? + +--Alors on peut faire son paquet et se préparer à partir pour l'autre +monde. Mais cela n'est jamais arrivé. Il est trop connu dans le pays. + +A ma grande satisfaction, Francesco, toujours sous l'impression de sa +terreur, n'osa plus railler les moines que nous rencontrâmes sur notre +route, se découvrit respectueusement devant la croix de Portici, et +récita une double prière en repassant devant les statues de saint +Janvier et de saint Antoine. + +Honneur au capucin de Resina! Il venait de convertir le dernier +voltairien de notre époque. + + +Note: + +[1] Je m'aperçois ici que j'ai appelé notre cocher tantôt Francesco, +tantôt Gaëtano. Cela tient à ce qu'il était baptisé sous l'invocation +de ces deux saints, et que nous l'appelions Francesco quand nous +étions de bonne humeur, et Gaëtano quand nous le boudions. + + + + +XXV + +Saint Joseph. + + +Nous avons vu le lazzarone dans sa vie publique et dans sa vie privée; +nous l'avons vu dans ses rapports avec l'étranger et dans ses rapports +avec ses compatriotes; or, comme l'incrédulité de Francesco pourrait +fausser le jugement de nos lecteurs à l'endroit de ses confrères, +montrons maintenant le lazzarone dans ses relations avec l'Église. + +Un moine prend un batelier au Môle. + +--Où allons-nous, mon père? + +--Au Pausilippe, dit le moine. + +Et le batelier se met à ramer de mauvaise humeur; le moine ne paie +jamais son passage. Par hasard il offre une prise de tabac, voilà +tout. Cependant il est inouï qu'un batelier ait refusé le passage à un +moine. + +Au bout de dix minutes, le moine sent quelque chose qui grouille dans +ses jambes. + +--Qu'est cela? demande-t-il. + +--Un enfant, répond le batelier. + +--A toi? + +--On le dit. + +--Mais tu n'en es pas sûr? + +--Qui est sûr de cela? + +--Vous autres moins que personne. + +--Pourquoi nous autres moins que personne. + +--Vous n'êtes jamais à la maison. + +--C'est vrai: heureusement que nous avons un moyen de nous assurer de +la vérité si l'enfant est de nous. + +--Lequel? + +--Nous le gardons jusqu'à cinq ans. + +--Après? + +--A cinq ans, nous lui faisons faire une promenade en mer. + +--Et puis? + +--Et puis, quand nous sommes à la hauteur de Capri ou dans le golfe de +Baya, nous le jetons à l'eau. + +--Eh bien? + +--Eh bien, s'il nage tout seul, il n'y a pas de doute sur la +paternité. + +--Mais s'il ne nage pas? + +--Ah! s'il ne nage pas, c'est tout le contraire. Nous sommes sûrs de +la chose comme si nous l'avions vue de nos deux yeux. + +--Alors que faites-vous de l'enfant? + +--Ce que nous en faisons? + +--Oui. + +--Que voulez-vous, mon père! comme au bout du compte ce n'est pas sa +faute, à ce pauvre petit, et qu'il n'a pas demandé à venir au monde, +nous plongeons après lui et nous le retirons de l'eau. + +--Ensuite? + +--Ensuite nous le rapportons à la maison. + +--Et puis? + +--Et puis nous lui donnons sa nourriture; c'est ce que nous lui +devons. Mais quant à son éducation, c'est autre chose; cela ne nous +regarde pas. De sorte que, vous comprenez, mon père, il devient un +affreux garnement sans foi ni loi, ne croyant ni à Dieu ni aux saints, +maugréant, jurant, blasphémant; mais lorsqu'il a atteint sa quinzième +année, quand il n'est plus bon à rien au monde, nous en faisons... + +--Vous en faites quoi? Voyons, achève. + +--Nous en faisons un moine, mon père. + +Il ne faut cependant pas croire que le lazzarone soit voltairien, +matérialiste, ou athée; le lazzarone croit en Dieu, espère en +l'immortalité de l'âme, et, tout en raillant le mauvais moine, il +respecte le bon prêtre. + +Il y en avait un qui faisait faire aux lazzaroni tout ce qu'il +voulait. Ce prêtre, c'était le célèbre padre Rocco, dont nous avons +déjà parlé à propos de la prédication sur les crabes. + +Padre Rocco est plus populaire à Naples que Bossuet, Fénelon et +Fléchier tout ensemble ne le sont à Paris. + +Padre Rocco avait trois moyens d'arriver à son but: la persuasion, +la menace, les coups. D'abord il parlait avec une onction toute +particulière des récompenses du paradis; puis, si le moyen échouait, +il passait au tableau des souffrances de l'enfer; enfin, si la menace +n'avait pas plus de succès que la persuasion, il tirait un nerf +de boeuf de dessous sa robe, et frappait à tour de bras sur son +auditoire. Il fallait qu'un pécheur fût bien endurci pour résister à +un pareil argument. + +Ce fut Padre Rocco qui réussit à faire éclairer Naples. Cette ville, +resplendissante aujourd'hui d'huile et de gaz, de réverbères et de +lanternes, de cierges et de veilleuses, était, il y a cinquante ans, +plongée dans les plus profondes ténèbres. Ceux qui étaient riches se +faisaient éclairer la nuit par un porteur de torches; ceux qui étaient +pauvres tâchaient de se trouver sur le chemin des riches, et s'ils +suivaient la même route qu'eux ils profitaient de leur fanal. + +Il résultait de cette obscurité que les vols étaient du double plus +fréquens à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui; ce qui paraît +impossible, mais ce qui n'en est pas moins l'exacte vérité. + +Aussi la police décida-t-elle un beau matin qu'on éclairerait les +trois principales rues de Naples: Chiaja, Toledo et Forcella. + +Ce n'était peut-être pas ces trois rues qu'il était urgent d'éclairer, +attendu que ces trois rues étaient justement celles qui pouvaient le +mieux se passer d'éclairage; mais on n'arrive pas du premier coup à +la perfection, et quelque tendance naturelle qu'ait la police à être +infaillible, elle est, comme toutes les autres choses de ce monde, +soumise au tâtonnement du progrès. + +Une cinquantaine de réverbères furent donc éparpillés dans les trois +rues susdites, et allumés un beau soir, sans qu'on eût demandé aux +lazzaroni si cela leur convenait. + +Le lendemain, il n'en restait pas un seul; les lazzaroni les avaient +cassés depuis le premier jusqu'au dernier. + +On renouvela l'expérience trois fois. Trois fois elle amena les mêmes +résultats. + +La police en fut pour ses cent cinquante réverbères. + +On fit venir padre Rocco, et on lui expliqua l'embarras dans lequel se +trouvait le gouvernement. + +Padre Rocco se chargea de faire entendre raison aux récalcitrans, +pourvu qu'on lui permît d'opérer sur eux à sa manière. + +Le gouvernement, enchanté d'être débarrassé de ce soin, donna carte +blanche à padre Rocco, lequel se mit incontinent à l'oeuvre. + +Padre Rocco avait compris que c'étaient les rues étroites et +tortueuses qu'il fallait éclairer d'abord; et il avait avisé comme un +centre la rue Saint-Joseph, qui donne d'un côté dans la rue de Tolède, +et de l'autre sur la place de Santa-Medina. Il fit donc peindre sur +un beau mur blanc qui se trouvait au milieu de la rue à peu près un +magnifique saint Joseph. + +Les lazzaroni suivirent les progrès de la peinture sur la muraille +avec un plaisir visible. Nous avons oublié de dire que le lazzarone +est artiste. + +Quand la fresque fut achevée, padre Rocco alluma un cierge devant +la fresque; il était dévot à saint Joseph, il brûlait un cierge en +l'honneur du saint: il n'y avait rien à dire. D'ailleurs, le cierge +jetait une fort médiocre clarté. A dix pas du cierge, on pouvait +voler, tuer, assassiner; il fallait des yeux de lynx pour distinguer +le voleur du volé, l'assassin de la victime, le meurtrissant du +meurtri. + +Le lendemain, padre Rocco alluma un second cierge; sa dévotion +s'accroissait; il n'y avait rien à dire. Seulement deux cierges +produisirent le double de la lumière que produisait un seul; les +lazzaroni commencèrent à remarquer qu'il faisait un peu bien clair +dans la rue Saint-Joseph. + +Le surlendemain, padre Rocco alluma un troisième cierge. Cette fois, +les lazzaroni se plaignirent, tout haut. Padre Rocco ne tint aucun +compte de leurs plaintes; et comme sa dévotion à saint Joseph allait +toujours croissant, le quatrième jour il alluma un réverbère. + +Cette fois, il n'y avait pas à se tromper aux intentions de padre +Rocco; il faisait, à minuit, clair dans la rue Saint-Joseph comme en +plein jour. + +Les lazzaroni cassèrent le réverbère de padre Rocco, comme ils avaient +cassé les réverbères du gouvernement. + +Padro Rocco annonça qu'il prêcherait le dimanche suivant sur la +puissance de saint Joseph. + +C'était une grande affaire qu'un sermon de padre Rocco. + +Padre Rocco prêchait rarement, et toujours dans des circonstances +suprêmes; ce n'était pas un faiseur de phrases, c'était un diseur de +faits. + +Or, comme les faits racontés par padre Rocco étaient toujours à la +hauteur de l'intelligence de son auditoire, les sermons de padre Rocco +produisaient habituellement une profonde impression sur ses ouailles. + +Aussi, dès que le bruit se répandit que padre Rocco prêcherait, tous +les lazzaroni se répétèrent-ils les uns aux autres cette importante +nouvelle, de sorte qu'à l'heure indiquée pour le sermon, non seulement +l'église Saint-Joseph était pleine, mais encore il y avait une queue +qui bifurquait sur les marches de l'église, et qui remontait d'un côté +jusqu'au Mercatello, et descendait de l'autre jusqu'à la place du +Palais-Royal. + +Les derniers, comme on le comprend bien, ne pouvaient rien entendre, +mais ils comptaient sur l'obligeance de ceux qui entendraient pour +leur répéter ce qu'ils auraient entendu. + +Padre Rocco monta on chaire: il ouvrit la bouche, on fit silence. + +--Mes enfans, dit-il, il est bon de vous apprendre que c'est moi qui +ai fait peindre le saint Joseph que vous avez pu admirer dans la rue +qui porte le nom de ce grand saint. + +--Nous le savons, nous le savons, dirent en choeur les lazzaroni. + +Padre Rocco, au contraire d'une foule de prédicateurs qui posent +d'avance la condition qu'on ne les interrompra point, padre Rocco, +dis-je, provoquait ordinairement le dialogue. + +--Mes enfans, continua-t-il, il est bon de vous apprendre que c'est +moi qui ai mis un cierge devant saint Joseph. + +--Nous le savons, reprirent les lazzaroni. + +--Que c'est moi qui ai mis deux cierges devant saint Joseph. + +--Nous le savons encore. + +--Que c'est moi qui ai mis trois cierges devant saint Joseph. + +--Nous le savons toujours. + +--Enfin, que c'est moi qui ai mis un réverbère devant saint Joseph. + +--Mais pourquoi avez-vous mis un réverbère devant saint Joseph, +puisqu'on ne met pas de réverbère devant les autres saints? + +--Parce que saint Joseph, ayant plus de puissance que tout autre au +ciel, doit plus que tout autre être honoré sur la terre. + +--Oh! firent les lazzaroni, un instant, padre Rocco; nous avons +d'abord le bon Dieu qui passe avant lui. + +--J'en conviens, dit padre Rocco. + +--La Madone! + +--Pardon, la Madone est sa femme. + +--Jésus-Christ? + +--Jésus-Christ est son fils. + +--Ce qui veut dire?... + +--Que le mari et le père passent avant la mère et l'enfant. + +--Ainsi, saint Joseph a plus de pouvoir que la Madone? + +--Oui. + +--Il a plus de pouvoir que Jésus-Christ? + +--Oui. + +--Quel pouvoir a-t-il donc? + +--Il a le pouvoir de faire entrer au ciel tous ceux qui lui furent +dévots sur la terre. + +--Quelque chose qu'ils aient faite? + +--Oh! mon Dieu, oui. + +--Même les voleurs? + +--Même les voleurs. + +--Même les brigands? + +--Même les brigands. + +--Même les assassins? + +--Même les assassins. + +Il se fit un grand murmure de doute dans l'assemblée. Padre Rocco se +croisa les bras et laissa le murmure monter, décroître et s'éteindre. + +--Vous doutez? dit padre Rocco. + +--Hum! firent les lazzaroni. + +--Eh bien! voulez-vous que je vous raconte ce qui est arrivé, pas plus +tard qu'il y a huit jours, à Mastrilla? + +--A Mastrilla le bandit? + +--Oui. + +--Qui a été jugé à Gaëte? + +--Oui. + +--Et pendu à Terracine? + +--Oui. + +--Racontez, padre Rocco, racontez, s'écrièrent tous les lazzaroni. +Padre Rocco n'attendait que cette invitation, aussi ne se fit-il point +prier. + +--Comme vous le savez, Mastrilla était un brigand sans foi ni loi; +mais ce que vous ne savez pas, c'est que Mastrilla était dévot à saint +Joseph. + +--Non, c'est vrai, nous ne le savions pas, dirent les lazzaroni. + +--Eh bien! je vous l'apprends, moi. + +Les lazzaroni se répétèrent les uns aux autres:--Mastrilla était dévot +à saint Joseph. + +--Tous les jours Mastrilla faisait sa prière à saint Joseph, et il +lui disait: «Grand saint, je suis un si formidable pécheur que je ne +compte que sur vous pour me sauver à l'heure de ma mort, car il n'y +a que vous qui puissiez obtenir du bon Dieu qu'un réprouvé comme moi +puisse entrer dans le paradis. Tout autre élu y perdrait son latin. Je +ne compte donc que sur vous, ô grand saint Joseph!» Voilà la prière +qu'il faisait tous les jours. + +--Eh bien? demandèrent les lazzaroni. + +--Eh bien! répondit le prédicateur, lorsqu'il fut dans les mains du +bourreau, qu'il fut sur l'échelle, qu'il eut la corde au cou, il +demanda la permission de dire deux lignes de prières.--On la lui +accorda. Il répéta alors son oraison habituelle, et, au dernier mot +de son oraison, sans attendre que le bourreau le poussât, il sauta de +l'échelle en l'air. Cinq minutes après il était pendu. + +--Je l'ai vu pendre, dit un des assistans. + +--Eh bien! ce que je dis est-il vrai? demanda le prédicateur. + +--C'est la vérité pure, répondit le lazzarone. + +--Après? après? crièrent les lazzaroni, qui commençaient à prendre un +vif intérêt à la narration de padre Rocco. + +--A peine Mastrilla fut-il mort qu'il vit deux routes ouvertes devant +lui, une qui allait en montant, l'autre qui allait en descendant. +Quand on vient d'être pendu, il est permis de ne pas savoir ce qu'on +fait. Mastrilla prit la route qui allait en descendant. + +Mastrilla descendit, descendit, descendit, pendant un jour, une nuit, +et encore un jour; enfin, il trouva une porte. C'était la porte de +l'enfer. Mastrilla frappa à la porte. Pluton parut. + +--D'où viens-tu? demanda Pluton. + +--Je viens de la terre, répondit Mastrilla. + +--Que veux-tu? + +--Je veux entrer. + +--Qui es-tu? + +--Je suis Mastrilla. + +--Il n'y a pas de place ici pour toi; tu as passé ta vie à prier saint +Joseph; va-t'en trouver ton saint. + +--Où est saint Joseph? + +--Il est au ciel. + +--Par où va-t-on au ciel? + +--Retourne par où tu es venu, tu trouveras un chemin qui monte; une +fois que tu seras sur ce chemin, va toujours tout droit: le ciel est +au bout. + +--Il n'y a pas à se tromper? + +--Non. + +--Bien obligé. + +--Il n'y a pas de quoi. + +Pluton ferma la porte, et Mastrilla prit le chemin du ciel. + +Il monta pendant un jour, une nuit et un jour; puis monta encore +pendant une nuit, un jour et une nuit, et il trouva une porte. C'était +la porte du ciel. Mastrilla frappa à la porte. Saint Pierre parut. + +--D'où viens-tu? demanda saint Pierre. + +--Je viens de l'enfer, répondit Mastrilla. + +--Que veux-tu? + +--Je veux entrer. + +--Qui es-tu? + +--Je suis Mastrilla. + +--Comment! s'écria saint Pierre, tu es Mastrilla le bandit, Mastrilla +le voleur, Mastrilia l'assassin, et tu demandes à entrer au ciel! + +--Dame! on ne veut pas de moi en enfer, dit Mastrilla; il faut bien +que j'aille quelque part. + +--Et pourquoi ne veut-on pas de toi en enfer? + +--Parce que j'ai été toute ma vie dévot à saint Joseph. + +--En voilà encore un! dit saint Pierre; cela ne finira donc pas! Mais +tant pis, ma foi! Je suis las d'entendre toujours la même chanson. Tu +n'entreras pas! + +--Comment! je n'entrerai pas? + +--Non. + +--Et où voulez-vous que j'aille? + +--Va-t'en au diable! + +--J'en viens. + +--Eh bien! retournes-y. + +--Ah! non, non! Merci! il y a trop loin; je suis fatigué. Me voila +ici, j'y reste. + +--Comment, tu y restes? + +--Oui. + +--Et tu comptes entrer malgré moi? + +--Je l'espère bien. + +--Et sur qui comptes-tu pour cela? + +--Sur saint Joseph. + +--Qui se réclame de moi? demanda une voix. + +--Moi, moi! cria Mastrilla, qui reconnut saint Joseph, lequel, passant +par hasard, avait entendu prononcer son nom. + +--Allons, bon! dit saint Pierre, il ne manquait plus que cela! + +--Qu'y a-t-il donc? demanda saint Joseph. + +--Rien, dit saint Pierre; absolument rien. + +--Comment, rien! s'écria Mastrilla; vous appelez cela rien, vous! Vous +m'envoyez en enfer et vous ne voulez pas que je crie! + +--Pourquoi envoyez-vous cet homme en enfer? demanda saint Joseph. + +--Parce que c'est un bandit, répondit saint Pierre. + +--Mais peut-être s'est-il repenti à l'heure de sa mort? + +--Il est mort impénitent! + +--Ce n'est pas vrai! s'écria Mastrilla. + +--A quel saint t'es-tu voué en mourant? demanda saint Joseph. + +--Mais à vous, grand saint, à vous en personne, à vous, et pas à un +autre. Mais c'est par jalousie ce que saint Pierre en fait. + +--Qui es-tu? demanda saint Joseph. + +--Je suis Mastrilla. + +--Comment! tu es Mastrilla, mon bon Mastrilla, qui tous les jours me +faisais sa prière? + +--C'est moi-même en personne. + +--Et qui au moment de ta mort t'es adressé à moi, directement à moi? + +--A vous seul. + +--Et il veut t'empêcher d'entrer? + +--Si vous n'étiez pas passé là, c'était fini. + +--Mon cher saint Pierre, dit Joseph prenant un air digne, j'espère que +vous allez laisser passer cet homme? + +--Ma foi, non, dit saint Pierre; je suis concierge ou je ne le suis +pas. Si l'on n'est pas content de moi qu'on me destitue; mais je veux +être maître à ma porte, et ne tirer le cordon que quand il me plaît. + +--Eh bien! alors, dit saint Joseph, vous trouverez bon que nous +référions de la chose au bon Dieu. Vous ne lui contesterez pas le +droit d'ouvrir le paradis à qui bon lui semble. + +--Soit! allons au bon Dieu. + +--Mais laissez entrer cet homme, au moins. + +--Qu'il attende à la porte. + +--Que dois-je faire, grand saint? demanda Mastrilla. Faut-il que je +force la consigne ou faut-il que j'obéisse? + +--Attends, mon ami, dit saint Joseph, et si tu n'entres pas, c'est moi +qui sortirai; entends-tu? + +--J'attendrai, dit Mastrilla. + +Saint Pierre referma la porte, et Mastrilla s'assit sur le seuil. + +Les deux saints se mirent à la recherche du bon Dieu. Au bout d'un +instant ils le trouvèrent occupé à dire l'office de la Vierge. + +--Encore! dit le bon Dieu en entendant le bruit que faisaient les +deux saints en entrant; mais on ne peut donc pas être tranquille dix +minutes! Que me veut-on? leur dit-il. + +--Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph... + +--Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre... + +--Mais vous vous querellerez donc toujours! Mais je serai donc +éternellement occupé à mettre la paix entre vous! + +--Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre qui ne veut pas +laisser entrer mes dévots. + +--Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph qui veut faire entrer +tout le monde. + +--Et moi je vous dis que vous êtes un égoïste! reprit saint Joseph. + +--Et vous un ambitieux! reprit saint Pierre. + +--Silence! dit le bon Dieu, Voyons, de quoi s'agit-il? + +--Seigneur, demanda saint Pierre, suis-je concierge du paradis ou non? + +--Vous l'êtes. On pourrait en trouver un meilleur, mais enfin vous +l'êtes. + +--Ai-je le droit d'ouvrir ou de fermer la porte à ceux qui se +présentent? + +--Vous l'avez; mais, vous comprenez, il faut être juste. Qui est-ce +qui se présente? + +--Un bandit, un voleur, un assassin. + +--Oh! fit le bon Dieu. + +--Qui vient d'être pendu. + +--Oh! oh! Est-ce vrai, saint Joseph? + +--Seigneur... répondit saint Joseph un peu embarrassé. + +--Est-ce vrai? oui ou non? répondez. + +--Il y a du vrai, dit saint Joseph. + +--Ah! fit saint Pierre triomphant. + +--Mais cet homme m'a toujours été particulièrement dévot, et je ne +puis pas abandonner mes amis dans le malheur. + +--Comment s'appelait-il? demanda le bon Dieu. + +--Mastrilla, répondit saint Joseph avec une certaine hésitation. + +--Attendez donc! attendez donc! fit le bon Dieu cherchant dans sa +mémoire; Mastrilla, Mastrilla, mais je connais cela, moi. + +--Un voleur, dit saint Pierre. + +--Oui. + +--Un brigand, un assassin. + +--Oui, oui. + +--Qui se tenait sur la route de Rome à Naples, entre Terracine et +Gaëte. + +--Oui, oui, oui. + +--Et qui pillait toutes les églises. + +--Comment! et c'est cet homme-là que tu veux faire entrer ici? demanda +le bon Dieu à saint Joseph. + +--Pourquoi pas? dit saint Joseph; le bon larron y est bien. + +--Ah! tu le prends sur ce ton-là! dit le bon Dieu, à qui ce reproche +était d'autant plus sensible que c'était toujours celui que lui +faisaient les saints lorsqu'on leur refusait de laisser entrer +quelqu'un de leurs protégés. + +--C'est celui qui me convient, dit saint Joseph. + +--Bon! nous allons voir! Saint Pierre? + +--Seigneur. + +--Je vous défends de laisser entrer Mastrilla. + +--Faites bien attention à ce que vous ordonnez là, Seigneur, reprit +saint Joseph. + +--Saint Pierre, je vous défends de laisser entrer Mastrilla, dit le +bon Dieu. Vous entendez? + +--Parfaitement, Seigneur. Il n'entrera pas, soyez tranquille. + +--Ah! il n'entrera pas? dit saint Joseph. + +--Non, dit le bon Dieu. + +--C'est votre dernier mot? + +--Oui. + +--Vous y tenez? + +--J'y tiens. + +--Il est encore temps de revenir là-dessus. + +--J'ai dit. + +--En ce cas-là, adieu, Seigneur. + +--Comment! adieu? + +--Oui, je m'en vais. + +--Où? + +--Je retourne à Nazareth. + +--Vous retournez à Nazareth, vous! + +--Certainement. Je n'ai pas envie de rester dans un endroit où l'on me +traite comme vous le faites. + +--Mon cher, dit le bon Dieu, voilà déjà la dixième fois que vous me +faites la même menace. + +--Eh bien! je ne vous la ferai pas une onzième. + +--Tant mieux! + +--Ah! tant mieux! Alors vous me laissez partir? + +--De grand coeur. + +--Vous ne me retenez pas? + +--Je m'en garde. + +--Vous vous en repentirez. + +--Je ne crois pas. + +--C'est ce que nous allons voir. + +--Eh bien, voyons! + +--Réfléchissez-y. + +--C'est réfléchi. + +--Adieu, Seigneur. + +--Adieu, saint Joseph. + +--Il est encore temps, dit saint Joseph en revenant. + +--Vous n'êtes pas encore parti? dit le bon Dieu. + +--Non, mais cette fois je pars. + +--Bon voyage! + +--Merci. + +Le bon Dieu se remit à ses affaires, saint Pierre retourna à sa porte, +saint Joseph rentra chez lui, ceignit ses reins, prit son bâton de +voyage et passa chez la Madone. + +La Madone chantait le _Stabat Mater_ de Pergolèse, qui venait +d'arriver au ciel. Les onze mille vierges lui servaient de choeur; les +séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les +archanges lui servaient d'instrumentistes; l'ange Gabriel conduisait +l'orchestre. + +--Psitt! fit saint Joseph. + +--Qu'y a-t-il? demanda la Madone. + +--Il y a qu'il faut me suivre. + +--Où cela! + +--Que vous importe? + +--Mais enfin? + +--Êtes-vous ma femme, oui ou non? + +--Oui. + +--Eh bien, la femme doit obéissance à son époux. + +--Je suis votre servante, monseigneur, et j'irai où vous voudrez, dit +la Madone. + +--C'est bien, dit saint Joseph. Venez. + +La Madone suivit saint Joseph les yeux baissés et avec sa résignation +habituelle, toujours prête qu'elle était à donner l'exemple du devoir +et de la vertu au ciel comme sur la terre. + +--Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous? + +--Je vous obéis, monseigneur. + +--Vous me suivez seule? + +--Je m'en vais comme je suis venue. + +--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: emmenez votre cour, emmenez! La +Madone fit un signe, et les onze mille vierges marchèrent derrière +elle en chantant; elle fit un autre signe, et les séraphins, +les chérubins, les dominations, les anges et les archanges, +l'accompagnèrent en jouant de la viole, de la harpe et du luth. + +--C'est bien, dit saint Joseph, et il entra chez Jésus-Christ. + +Jésus-Christ revoyait l'évangile de saint Mathieu, dans lequel +s'étaient glissées quelques erreurs de typographie. + +--Psitt! fit saint Joseph. + +--Qu'y a-t-il? demanda Jésus-Christ. + +--Il y a qu'il faut me suivre. + +--Où cela? + +--Que vous importe! + +--Mais enfin? + +--Etes-vous mon fils, oui ou non! + +--Oui, dit Jésus-Christ. + +--Le fils doit obéissance à son père. + +--Je suis votre serviteur, mon père, dit le Christ, et j'irai où vous +voudrez. + +--C'est bien, dit saint Joseph; venez. + +Le Christ suivit saint Joseph avec cette douceur qui l'a fait si fort, +et cette humilité qui l'a fait si grand. + +--Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous? + +--Je vous obéis, mon père. + +--Vous me suivez seul? + +--Je m'en vais comme je suis venu. + +--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; emmenez votre cour, emmenez. +Jésus fit un signe: les apôtres se rangèrent autour de lui; Jésus +éleva la voix, et les saints, les saintes et les martyrs accoururent. + +--Suivez-moi, dit le Christ. + +Et les apôtres, les saints, les saintes et les martyrs marchèrent à sa +suite. + +Il prit la tête du cortège et s'achemina vers la porte. Derrière lui +venaient la Madone et toute la population du ciel. + +Ils rencontrèrent le Saint-Esprit que causait avec la colombe de +l'arche. + +--Où donc allez-vous comme cela? demanda le Saint-Esprit. + +--Nous allons faire un autre paradis, dit saint Joseph. + +--Et pourquoi cela? + +--Parce que nous ne sommes pas contens de celui-ci. + +--Mais le bon Dieu?... + +--Le bon Dieu, nous le laissons. + +--Oh! il y a quelque erreur là-dessous, dit le Saint-Esprit. +Voulez-vous permettre que j'aille en conférer avec le Seigneur? + +--Allez, dit saint Joseph, mais dépêchez-vous, nous sommes pressés. + +--J'y vole et je reviens, dit le Saint-Esprit. + +Le Saint-Esprit entra dans l'oratoire du bon Dieu et alla s'abattre +sur son épaule. + +--Ah! c'est vous? dit le bon Dieu. Quelle nouvelle? + +--Mais une nouvelle terrible! + +--Laquelle? + +--Vous ne savez donc pas? + +--Non. + +--Saint Joseph s'en va. + +--C'est moi qui l'ai mis à la porte. + +--Vous, Seigneur? + +--Oui, moi. Il n'y avait plus moyen de vivre avec lui; c'étaient tous +les jours de nouvelles prétentions, de nouvelles exigences. On aurait +dit qu'il était le maître ici. + +--Eh bien! vous avez fait là une belle chose! + +--Comment? + +--Il emmène la Madone. + +--Bah! + +--Il emmène Jésus-Christ. + +--Impossible! + +--La Madone emmène les onze mille vierges, les séraphins, les +chérubins, les dominations, les anges, les archanges. + +--Que me dites-vous là! + +--Le Christ emmène les apôtres, les saints, les saintes et les +martyrs. + +--Mais c'est donc une défection! + +--Générale. + +--Que va-t-il donc me rester, à moi? + +--Les prophètes Isaïe, Ézéchiel, Jérémie. + +--Mais je vais m'ennuyer à mourir, moi! + +--C'est comme cela. + +--Vous vous serez trompé. + +--Regardez. + +Le bon Dieu regarda par cette même fenêtre où notre grand poète +Béranger le vit, et il aperçut une foule immense qui se pressait du +côté de la porte du paradis; tout le reste du ciel était vide, à +l'exception d'un petit coin où causaient les trois prophètes. + +Le bon Dieu comprit d'un seul coup d'oeil la situation critique dans +laquelle il se trouvait. + +--Que faut-il faire? demanda le bon Dieu au Saint-Esprit. + +--Dame! dit celui-ci, je ne connais pas l'état de la question. + +--Le bon Dieu lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui et saint +Joseph a propos de Mastrilla, et comme quoi il avait donné raison à +saint Pierre. + +--C'est une faute, dit le Saint-Esprit. + +--Comment, c'est une faute! s'écria le bon Dieu. + +--Eh! mon Dieu, oui. Il ne s'agit point ici du plus ou moins de mérite +du protégé; il s'agit du plus ou moins de puissance du protecteur. + +--Un malheureux charpentier! + +--Voilà ce que c'est de lui avoir fait une position! il en abuse. + +--Mais que faire? + +--Il n'y a pas deux moyens: il faut en passer par ce qu'il voudra. + +--Mais il est capable de m'imposer des conditions nouvelles! + +--Il faut les accepter de suite. Plus vous attendrez, plus il +deviendra exigeant. + +--Allez donc me le chercher, dit le bon Dieu. + +--J'y vais, dit le Saint-Esprit. + +En un coup d'aile le Saint-Esprit fut à la porte du paradis: rien +n'était changé; saint Joseph avait la main sur la clé, et tout le +monde attendait qu'il ouvrît la porte pour sortir avec lui. Quant à +saint Pierre, en sa qualité d'apôtre, il avait été forcé de se mettre +à la suite du Christ. + +--Le bon Dieu vous demande, dit le Saint-Esprit à saint Joseph. + +--Ah! c'est bien heureux! dit celui-ci. + +--Il est disposé à faire tout ce que vous voulez. + +--Je savais bien qu'il en viendrait là. + +--Vous pouvez renvoyer chacun à son poste. + +--Non pas, non pas; je prie au contraire tout le monde de m'attendre +ici. Si nous ne nous entendions pas, ce serait à recommencer. + +--Nous attendrons, dirent la Madone et le Christ. + +--C'est bien, dit saint Joseph. + +Et, précédé du Saint-Esprit, il alla retrouver le bon Dieu. + +--Seigneur, dit le Saint-Esprit entrant le premier, voici saint +Joseph. + +--Ah! c'est bien heureux! dit le bon Dieu. + +--Je vous avais prévenu, répondit saint Joseph. + +--Mauvaise tête! + +--Écoutez, on est saint ou on ne l'est pas; si on est saint, il faut +avoir le droit de faire entrer dans le paradis ceux qui se réclament +de vous; si on ne l'est pas, il faut s'en aller autre part. + +--C'est bien, c'est bien; n'en parlons plus. + +--Mais, au contraire, parlons-en; c'est fini pour aujourd'hui, mais +cela recommencera demain. + +--Que veux-tu? voyons. + +--Je veux que tous ceux qui auront eu confiance en moi pendant leur +vie puissent compter sur moi après leur mort. + +--Diable! Sais-tu ce que tu demandes là? + +--Parfaitement. + +--Si je donnais un pareil privilège à tout le monde. + +--D'abord, je ne suis pas tout le monde, moi. + +--Voyons, transigeons. + +--C'est à prendre ou à laisser. + +--Le quart? + +--Je m'en vais. + +Et saint Joseph fit un pas. + +--La moitié? + +--Adieu. + +Et saint Joseph gagna la porte. + +--Les trois quarts? + +--Bonsoir! + +Et saint Joseph sortit. + +--Est-ce qu'il s'en va tout de bon? demanda le bon Dieu. + +--Tout de bon! répondit le Saint-Esprit. + +--Il ne se retourne point? + +--Pas le moins du monde. + +--Il ne ralentit pas sa marche? + +--Il se met à courir. + +--Volez après lui, et dites-lui qu'il revienne. + +Le Saint-Esprit vola après saint Joseph, et le ramena à grand peine. + +--Eh bien! dit le bon Dieu, puisque le maître ici c'est vous et non +pas moi, il sera fait comme vous le voulez. + +--Envoyez chercher le notaire, dit saint Joseph. + +--Comment, le notaire! s'écria le bon Dieu; vous ne vous en rapportez +pas à ma parole. + +--_Verba volant_, dit saint Joseph. + +--Appelez un notaire, dit le bon Dieu. + +Le notaire fut appelé, et saint Joseph est possesseur aujourd'hui +d'un acte parfaitement en règle qui l'autorise à faire entrer dans le +paradis quiconque lui est dévot. + +Or, je vous le demande maintenant, un saint comme saint Joseph peut-il +se contenter d'un mauvais cierge comme un saint de troisième ou de +quatrième ordre, et ne mérite-t-il pas un réverbère? + +--Il en mérite dix, il en mérite vingt, il en mérite cent! crièrent +les lazzaroni. Vive saint Joseph! vive le père du Christ! vive le mari +de la Madone! à bas saint Pierre! + +Le même soir, padre Rocco fit allumer dix réverbères dans la rue +Saint-Joseph. Le lendemain, il en fit allumer vingt dans les rues +adjacentes; le surlendemain, il en fit allumer cent dans les environs; +le tout à la plus grande gloire du saint auquel l'histoire qu'il +venait de raconter avait improvisé une si grande popularité. + +Ce fut ainsi que les réverbères de la rue Saint-Joseph, débordant +d'un côté dans la rue de Tolède et de l'autre sur la place de +Santa-Mediana, finirent à peu par se glisser, grâce au pieux +stratagème de padre Rocco, dans les rues les plus sombres et les plus +désertes de Naples. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +I + +La villa Giordani. + + +Une violente éruption du Vésuve, miraculeusement calmée par saint +Janvier, donna lieu à un étrange épisode. + +Sur le penchant du Vésuve, à la source d'une des branches du Sebetus, +s'élevait une de ces charmantes villas, comme on en voit blanchir au +fond des délicieux tableaux de Léopold Robert. C'était une élégante +bâtisse carrée, plus grande qu'une maison, moins imposante qu'un +palais, au portique soutenu par des colonnes, au toit en terrasse, +aux jalousies vertes, au perron surchargé de fleurs, dont les degrés +conduisaient à un jardin tout planté d'orangers, de lauriers roses +et de grenadiers. A l'un des angles de cette coquette habitation +s'élevait un bouquet de palmiers dont les cimes, dépassant le toit, +retombaient dessus comme un panache, et donnaient à tout l'ensemble du +bâtiment un petit air oriental qui faisait plaisir à voir. Toute la +journée, comme c'est l'habitude à Naples, la villa muette semblait +solitaire et restait fermée; mais, lorsque le soir arrivait, et avec +le avec le soir la brise de la mer, les jalousies s'ouvraient +doucement, pour respirer, et alors ceux qui passaient au pied de cette +demeure enchantée pouvaient voir, à travers les fenêtres, des +appartemens aux meubles dorés et aux riches tentures, dans lesquels +passaient, appuyés au bras l'un de l'autre, et se regardant avec +amour, un beau jeune homme et une belle jeune femme. C'étaient les +maîtres de ce petit palais de fée, le comte Odoardo Giordani et sa +jeune femme la comtesse Lia. + +Quoique les deux jeunes gens s'aimassent depuis long-temps, il y avait +six mois seulement qu'ils étaient unis l'un à l'autre. Ils avaient dû +se marier au moment où la révolution napolitaine avait éclaté; mais +alors le comte Odoardo, que sa naissance et ses principes attachaient +à la cause royale, avait suivi le roi Ferdinand en Sicile, était resté +à Palerme, comme chevalier d'honneur de la reine, pendant sept à huit +mois; puis, au moment où le cardinal Ruffo avait fait son expédition +de Calabre, le comte Odoardo avait demandé à sa souveraine la +permission de partir avec lui, et, l'ayant obtenue, avait accompagné +cet étrange chef de partisans dans sa marche triomphale vers Naples. +Il était entré avec lui dans la capitale, avait retrouvé sa Lia +fidèle, et, comme rien ne s'opposait plus à son mariage, il l'avait +épousée. Fuyant alors les massacres qui désolaient la ville, il avait +emporté sa jeune femme dans le paradis que nous avons essayé de +décrire, qu'ils habitaient ensemble depuis six mois, et où le comte +eût été, sans contredit, l'homme le plus heureux de la terre, sans un +événement qui venait de lui arriver et qui troublait profondement son +bonheur. + +Tous les membres de sa famille n'avaient point partagé la haine qu'il +portait aux Français, et qui lui avait fait quitter Naples à leur +approche. Le comte avait une soeur cadette nommée Teresa, belle et +chaste enfant qui s'épanouissait comme un lis à l'ombre du cloître. +Selon l'habitude des familles napolitaines, l'avenir d'amour et +de bonheur de la jeune fille, cet amour que Dieu a permis à toute +créature humaine d'espérer, avait été sacrifié à l'avenir d'ambition +de son frère aîné. Avant que la pauvre Teresa sût ce que c'était que +le monde, la grille d'un couvent s'était fermée entre le monde et +elle; et, lorsque son père était mort, lorsque son frère aîné, qui +l'adorait, était devenu maître de sa liberté, depuis trois ans déjà +ses voeux étaient prononcés. + +La première parole du comte Odoardo à sa soeur, en la revoyant après +la mort de son père, avait été l'offre de lui faire obtenir du saint +père la rupture d'un engagement pris avant qu'elle connût la valeur +du serment prononcé, et qu'elle pût apprécier l'étendue du sacrifice +qu'elle allait faire; mais pour la pauvre enfant, qui n'avait vu le +monde qu'à travers le voile insouciant de ses premières années, dont +le coeur ne connaissait d'autre amour que celui qu'elle avait voué +au Seigneur, le cloître avait son charme, et la solitude son +enchantement; elle remercia donc son frère bien-aimé de l'offre qu'il +lui faisait, mais elle l'assura qu'elle se trouvait heureuse et +qu'elle craignait tout changement qui viendrait donner à son existence +un autre avenir que celui auquel elle s'était habituée. + +Le jeune homme, qui commençait à aimer, et qui savait quel changement +l'amour apporte dans la vie, se retira en priant Dieu de permettre que +sa soeur ne regrettât jamais la résolution qu'elle avait prise. + +Quelques mois s'écoulèrent; puis arrivèrent les événemens que nous +avons racontés: le comte Odoardo se retira en Sicile, comme nous +l'avons dit, laissant la jeune carmélite sous la garde du Seigneur. + +Les Français entrèrent à Naples, et la république parthénopéenne fut +proclamée: un des premiers actes du nouveau gouvernement fut, ainsi +que l'avait fait sa soeur aînée la république française, d'ouvrir les +portes de tous les couvens et de déclarer que les voeux prononcés par +force étaient nuls. + +Puis, comme cette décision était insuffisante pour déterminer les +femmes surtout à quitter l'asile où elles s'étaient habituées à vivre +et où elles comptaient mourir, un décret arriva bientôt qui déclarait +les ordres religieux complètement abolis. + +Force fut alors aux pauvres colombes de sortir de leur nid; Teresa se +retira chez sa tante, qui l'accueillit comme si elle eût été sa fille; +mais la maison de la marquise de Livello (c'est ainsi que se nommait +la tante de Teresa) était mal choisie pour que la jeune religieuse pût +retrouver le calme qu'elle regrettait. La marquise, que sa position +aristocratique, sa fortune et sa naissance attachaient de coeur à la +maison de Bourbon, avait craint d'être compromise par cet attachement +bien connu, et elle s'était empressée de recevoir chez elle le général +Championnet et les principaux chefs de l'armée française. + +Parmi ces officiers il y avait un jeune colonel de vingt-quatre ans. +À cette époque, on était colonel de bonne heure. Celui-ci, sans +naissance, sans fortune, était parvenu à ce grade, aidé par son seul +courage. À peine eut-il vu Teresa qu'il en devint amoureux; à peine +Teresa l'eut-elle vu qu'elle comprit qu'il y a d'autre bonheur dans la +vie que la solitude et le repos du cloître. + +Les jeunes gens s'aimèrent, l'un avec l'imagination d'un Français, +l'autre avec le coeur d'une Italienne. Cependant, dès le premier +retour qu'ils avaient fait sur eux-mêmes, ils avaient compris que cet +amour ne pouvait être que malheureux. Comment la soeur d'un émigré +royaliste pouvait-elle épouser un colonel républicain? + +Les jeunes gens ne s'en aimèrent pas moins, et peut-être ne s'en +aimèrent-ils que davantage. Trois mois passèrent comme un jour; puis +cet ordre fatal, qui devait être le signal de si grands malheurs, +arriva à l'armée française de battre en retraite, et vint réveiller +les amans au milieu de leur songe d'or. Il ne s'agissait point de se +quitter: l'amour des jeunes gens était trop grand pour s'arrêter un +instant à l'idée d'une séparation. Se séparer c'était mourir, et tous +deux se trouvaient si heureux, qu'ils avaient bonne envie de vivre. + +En Italie, pays des amours instantanées, tout a été prévu pour qu'à +chaque heure du jour et de la nuit un amour du genre de celui qui +liait le jeune colonel à Teresa pût recevoir sa sanctification. Deux +amans se présentent devant un prêtre, lui déclarent qu'ils désirent +se prendre pour époux, se confessent, reçoivent l'absolution, vont +s'agenouiller devant l'autel, entendent la messe et sont mariés. + +Le colonel proposa à Teresa un mariage de ce genre. Teresa accepta. +Il fut convenu que pendant la nuit qui précéderait le départ des +Français, Teresa quitterait le palais de sa tante, et que les deux +jeunes gens iraient recevoir la bénédiction nuptiale dans l'église del +Carmine, située place du _Mercato nuovo_. + +Tout se fit ainsi qu'il avait été arrêté, à une chose près. Les deux +jeunes gens se présentèrent devant le prêtre, qui leur dit qu'il +était tout disposé à les unir aussitôt qu'il les aurait entendus en +confession. Il n'y avait rien à dire, c'était l'habitude: le colonel +s'y conforma en s'agenouillant d'un côté du confessionnal, tandis que +la jeune fille s'agenouillait de l'autre; et quoique sans doute son +récit ne fût pas exempt de certaines peccadiles, le prêtre, qui savait +qu'il faut passer quelque chose à un colonel, et surtout à un colonel +de vingt-quatre ans, lui remit ses péchés avec une facilité toute +patriarcale. + +Mais, contre toute attente, il n'en fut pas ainsi de la pauvre Teresa. +Le prêtre lui pardonna bien son amour; il lui pardonna sa fuite de +chez sa tante, puisque cette fuite avait pour but de suivre son mari; +mais quand la jeune fille lui apprit qu'elle avait autrefois été +religieuse, qu'elle était sortie de son couvent lors du décret qui +abolissait les ordres religieux, le prêtre se leva, déclarant que, +déliée aux yeux des hommes, Teresa ne l'était pas aux regards de Dieu. +En conséquence, il refusa positivement de bénir leur union. Teresa +supplia, le colonel menaça, mais le prêtre resta aussi insensible aux +menaces qu'aux prières. Le colonel avait grande envie de lui passer +son épée au travers du corps, mais il réfléchit qu'il n'en serait +pas mieux marié après cela, et il emporta Teresa entre ses bras, lui +jurant que ce n'était qu'un retard sans importance, et qu'à peine +arrivés en France ils trouveraient un prêtre moins scrupuleux que +celui-là, lequel s'empresserait de réparer le temps perdu en les +unissant sans aucun délai et sans aucune contestation. + +Teresa aimait: elle crut et consentit à suivre son amant. Le +lendemain, la marquise de Livello trouva une lettre qui lui annonçait +la fuite de sa nièce. Cette nouvelle lui causa une grande douleur. +Cependant cette douleur ne venait pas tout entière de la disparition +de Teresa. Nous avons dit les craintes politiques de la marquise. Ces +craintes, contre son opinion, avaient été jusqu'à lui faire recevoir +comme amis ces Français qu'elle haïssait. Or, elle prévoyait une +réaction royaliste, elle avait déjà à répondre aux bourboniens de +sa facilité à fraterniser avec les patriotes: que serait-ce donc +lorsqu'on apprendrait que la nièce qui lui avait été confiée, la soeur +du comte Odoardo, c'est-à-dire d'un des plus ardens _santa fede_ de +la cour du roi Ferdinand, était partie de Naples avec un colonel +républicain! La marquise de Livello se voyait déjà perdue, +guillotinée, prisonnière, ou tout au moins proscrite. Sa résolution +fut prise immédiatement: elle annonça que, depuis quelque temps, la +santé de sa nièce s'affaiblissait sans cesse, et que, supposant que +l'air de Naples lui était contraire, elle allait se retirer dans sa +terre de Livello. Le même soir, elle partit dans une voiture fermée où +elle était censée être avec Teresa, et le lendemain elle arriva dans +son château, situé dans la terre de Bari, près du petit fleuve Ofanto. + +C'était un château sombre, isolé, solitaire, et qui convenait +parfaitement à la résolution qu'elle avait prise. Au bout d'un mois, +le bruit se répandit à Naples que Teresa venait de mourir d'une +maladie de langueur. Un certificat d'un vieux prêtre attaché à la +maison de la marquise depuis cinquante ans ne laissa aucun doute sur +cet événement. D'ailleurs, à qui le soupçon que cette nouvelle était +un mensonge pouvait-il venir? On savait que la marquise adorait sa +nièce, et elle avait annoncé hautement qu'elle n'aurait pas d'autre +héritière; enfin la marquise avait répandu ce bruit avec d'autant plus +de confiance que Teresa lui avait annoncé dans sa lettre qu'elle ne la +reverrait jamais. + +Le comte Odoardo fut au désespoir. Lia et sa soeur, c'était tout ce +qu'il aimait au monde: heureusement Lia lui restait. + +Nous avons dit comment, en rentrant à Naples avec le cardinal Ruffo, +Odoardo avait retrouvé Lia plus aimante que jamais; nous avons dit +comment ils avaient été unis et comment ils avaient fui Naples pour +être tout entiers à leur amour. Ils habitaient donc cette charmante +villa que nous avons décrite, située sur le penchant du Vésuve, et des +fenêtres de laquelle on voyait à la fois le volcan, la mer, Naples, et +toute cette délicieuse vallée de l'antique Campanie qui s'étend vers +Acerra. + +Les deux nouveaux époux recevaient peu de monde; le bonheur aime le +calme et cherche la solitude. D'ailleurs, dans les premiers jours de +son mariage, une des amies de la comtesse, en venant lui rendre sa +visite de noce, l'avait trouvée seule, et s'était empressée de la +féliciter, non seulement de son union avec le comte Odoardo, mais +encore du triomphe qu'elle avait obtenu sur sa rivale, triomphe dont +cette union était la preuve. Alors, sans savoir ce que signifiaient +ces paroles, Lia avait pâli et avait demandé de quelle rivale on +voulait parler, et de quel triomphe il était question. L'obligeante +amie avait aussitôt raconté à la jeune comtesse qu'il n'avait été +bruit à la cour de Palerme que de l'amour que le comte avait inspiré +à la belle Emma Lyonna, la favorite de Caroline, bruit qui avait fait +craindre aux amies de la future comtesse que son mariage ne fût fort +aventuré; mais il n'en avait point été ainsi: le nouveau Renaud, égaré +un instant, selon la visiteuse, avait enfin rompu les fers de cette +autre Armide, et, quittant l'île enchantée où s'était un instant perdu +son coeur, il était revenu plus amoureux que jamais à ses premières +amours. + +Lia avait écouté toute cette histoire le sourire sur les lèvres et la +mort dans l'âme; puis, satisfaite de la douleur qu'elle avait causée, +l'officieuse amie était retournée à Naples, laissant dans le coeur de +la jeune épouse toutes les angoisses de la jalousie. + +Aussi, à peine la porte se fut-elle refermée derrière la visiteuse, +que Lia fondit en larmes. Presqu'en même temps une porte latérale +s'ouvrit, et le comte entra. Lia essaya de lui cacher ses pleurs sous +un sourire; mais, quand elle voulut parler, la douleur l'étouffa, et, +au lieu des tendres paroles qu'elle essayait de prononcer, elle ne put +qu'éclater en sanglots. + +Ce chagrin était trop profond et trop inattendu pour que le comte n'en +voulût pas savoir la cause. Lia, de son côté, avait le coeur trop +plein pour renfermer long-temps un pareil secret: toute sa douleur +déborda, sans reproches, sans récriminations, mais telle qu'elle +l'avait éprouvée, pleine d'angoisses et d'amertume. + +Odoardo sourit. Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'avait +raconté à Lia son obligeante amie. La belle Emma Lyonna avait +effectivement distingué le comte; mais, à son grand étonnement, sa +sympathie n'avait été accueillie que par la froide politesse de +l'homme du monde. Enfin, l'occasion s'était présentée pour lui de +quitter la Sicile avec le cardinal Ruffo; il s'était empressé de la +saisir. Odoardo raconta tout cela à sa femme avec l'accent de la +vérité, sans faire valoir aucunement le sacrifice qu'il avait fait, +car il aimait trop Lia pour croire qu'il lui avait fait un sacrifice. +Lia, rassurée par son sourire, avait fini par oublier cette aventure +comme on oublie les soupçons d'amour, c'est-à-dire qu'elle n'y pensait +plus que lorsqu'elle était seule. + +Un matin qu'Odoardo était sorti dès le point du jour pour chasser dans +la montagne, Lia, en traversant sa chambre, vit sur sa table quatre ou +cinq lettres que le domestique venait de rapporter de la ville; elle y +jeta machinalement les yeux; une de ces lettres était une écriture de +femme. Lia tressaillit. Elle avait un trop profond sentiment de son +devoir pour décacheter cette lettre; mais elle ne put résister au +désir de s'assurer du genre de sensation qu'éprouverait son mari en la +décachetant. Aussitôt qu'elle l'entendit rentrer, elle se glissa dans +un cabinet d'où elle pouvait tout voir, et attendit, anxieuse et +tremblante, comme si quelque chose de suprême allait se décider pour +elle. + +Le comte traversa sa chambre sans s'arrêter, et entra dans celle de sa +femme; on lui avait dit que la comtesse était chez elle, il croyait +l'y trouver. Il l'appela. Répondre, c'était se trahir. Lia se tut. +Odoardo rentra alors dans sa chambre, déposa son fusil dans un coin, +jeta sa carnassière sur un sofa; puis, s'avançant nonchalamment vers +la table où étaient les lettres, il jeta sur elles un coup d'oeil +indifférent; mais à peine eut-il vu cette écriture fine qui avait tant +intrigué la comtesse, qu'il poussa un cri et que sans s'inquiéter +des autres dépêches, il se saisit de celle-là. La seule vue de cette +écriture avait causé au comte une telle émotion, qu'il fut obligé de +s'appuyer à la table pour ne pas tomber; puis il resta un instant les +regards fixés sur l'adresse comme s'il ne pouvait en croire ses yeux. +Enfin il brisa le cachet en tremblant, chercha la signature, la lut +avidement, dévora la lettre, la couvrit de baisers; puis il resta +pensif quelques minutes et pareil à un homme qui se consulte. Enfin, +ayant relu cette épître, dont l'importance n'était pas douteuse, il +la replia soigneusement, regarda autour de lui pour s'assurer qu'il +n'avait point été vu, et, se croyant seul, il la cacha dans la poche +de côté de sa veste de chasse, de manière que, soit par hasard, soit +avec intention, la lettre se trouvait reposer sur son coeur. + +Cette lettre, c'était une lettre de Teresa. À la vue de l'écriture de +celle qu'il croyait morte, Odoardo avait tressailli de surprise et +avait cru être le jouet de quelque illusion. C'est alors qu'il avait +ouvert cette lettre avec tant d'émotion et de crainte. Alors tout lui +avait été révélé. Le jeune colonel avait été tué à la bataille de +Genola, et Teresa s'était trouvée seule et isolée dans un pays +inconnu. Femme du colonel, elle fût rentrée en France, fière du nom +qu'elle portait; mais le mariage n'avait pas encore eu lieu: elle +avait droit de pleurer son amant, voilà tout. Alors elle avait pensé +à son frère qui l'aimait tant; c'était à lui seul qu'elle confiait sa +position; elle le suppliait de lui garder le secret, désirant aux +yeux de tous continuer de passer pour morte. Du reste, elle arrivait +presque aussitôt que sa lettre: un mot, qu'elle priait son frère de +lui jeter poste restante, lui indiquerait où elle pourrait descendre. +Là, elle l'attendrait avec toute l'impatience d'une soeur qui avait +craint de ne jamais le revoir. Pour plus de sécurité, ce mot ne devait +porter aucun nom et être adressé à madame ----. Elle terminait sa +lettre en lui recommandant de nouveau le secret, même vis-à-vis de +sa femme, dont elle craignait la rigidité et dont elle ne pourrait +supporter le mépris. + +Odoardo tomba sur une chaise, succombant à l'excès de sa surprise et +de sa joie. + +Nous n'essaierons pas même de décrire les angoisses que la comtesse +avait éprouvées pendant la demi-heure qui venait de s'écouler. Vingt +fois elle avait été sur le point d'entrer, d'apparaître tout à coup au +comte, et de lui demander en face si c'était ainsi qu'il tenait les +sermens de fidélité qu'il lui avait faits. Mais retenue chaque fois +par ce sentiment qui veut que l'on creuse son malheur jusqu'au fond, +elle était restée immobile et sans parole, enchaînée à place comme si +elle eût été sous l'empire d'un rêve. + +Cependant elle comprit que, si le comte la retrouvait là, il +devinerait qu'elle avait tout vu, et par conséquent se tiendrait sur +ses gardes. Elle s'élança donc dans le jardin, et par une réaction +désespérée sur elle-même, elle parvint, au bout de quelques minutes, à +rendre un certain calme à ses trais; quant à son coeur, il semblait à +la comtesse qu'un serpent la dévorait. + +Le comte aussi était descendu dans le jardin: tous deux se +rencontrèrent donc bientôt, et tous deux en se rencontrant firent un +effort visible sur eux-mêmes, l'un pour dissimuler sa joie, l'autre +pour cacher sa douleur. + +Odoardo courut à sa femme. Lia l'attendit. Il la serra dans ses bras +avec un mouvement si puissant, qu'il était presque convulsif. + +--Qu'avez-vous donc, mon ami? demanda la comtesse. + +--Oh! je suis bien heureux! s'écria le comte. + +Lia se sentit prête à s'évanouir. + +Tous deux rentrèrent pour dîner. Après le dîner, pendant lequel +Odoardo parut tellement préoccupé qu'il ne fit point attention à la +préoccupation de sa femme, il se leva et prit son chapeau. + +--Où allez-vous? demanda Lia en tressaillant. + +Il y avait, dans le ton avec lequel ces paroles étaient prononcées, un +accent si étrange, qu'Odoardo regarda Lia avec étonnement. + +--Où je vais? dit-il en regardant Lia. + +--Oui, où allez-vous? reprit Lia avec un accent plus doux et en +s'efforçant de sourire. + +--Je vais à Naples. Qu'y a-t-il d'étonnant que j'aille à Naples? +continua Odoardo en riant. + +--Oh! rien, sans doute, mais vous ne m'aviez pas dit que vous me +quittiez ce soir. + +--Une des lettres que j'ai reçues ce matin me force à cette petite +course, dit le comte; mais je rentrerai de bonne heure, sois +tranquille. + +--Mais c'est donc une affaire importante qui vous appelle à Naples? + +--De la plus haute importance. + +--Ne pouvez-vous la remettre à demain? + +--Impossible. + +--En ce cas, allez. + +Lia prononça ce dernier mot avec un tel effort, que le comte revint à +elle; et, la prenant dans son bras pour l'embrasser au front: + +--Souffres-tu, mon amour? lui dit-il. + +--Pas le moins du monde, répondit Lia. + +--Mais tu as quelque chose? continua-t-il en insistant. + +--Moi? rien, absolument rien. Que voulez-vous que j'aie, moi? Lia +prononça ces paroles avec un sourire si amer, que cette fois Odoardo +vit bien qu'il se passait en elle quelque chose d'étrange. + +--Écoute, mon enfant, lui dit-il, je ne sais pas si tu as quelque +cause de chagrin; mais ce que je sais, c'est que mon coeur me dit que +tu souffres. + +--Votre coeur se trompe, dit Lia; partez donc tranquille et ne vous +inquiétez pas de moi. + +--M'est-il possible de te quitter, même pour un instant, lorsque tu me +dis adieu ainsi? + +--Eh bien! donc, puisque tu le veux, dit Lia en faisant un nouvel +effort sur elle-même, va, mon Odoardo, et reviens bien vite. Adieu. + +Pendant ce temps on avait sellé le cheval favori du comte, et il +piétinait au bas du perron. Odoardo sauta dessus et s'éloigna en +faisant de la main un signe à Lia. Lorsqu'il eut disparu derrière +le premier massif d'arbres, Lia monta dans un petit pavillon qui +surmontait la terrasse et d'où l'on découvrait toute la route de +Naples. + +De là elle vit Odoardo se dirigeant vers la ville au grand galop de +son cheval. Son coeur se serra plus fort; car, au lieu que l'idée lui +vînt que c'était pour être plus tôt de retour, elle pensa que c'était +pour s'éloigner plus rapidement. + +Odoardo allait à Naples pour retenir un appartement à sa soeur. + +D'abord il eut l'idée de lui louer un palais, puis il comprit que ce +n'était point agir selon les instructions qu'il avait reçues et que +mieux valait quelque petite chambre bien isolée dans un quartier +perdu. Il trouva ce qu'il cherchait, rue San-Giacomo, no. 11, au +troisième étage, chez une pauvre femme qui louait des chambres en +garni. Seulement, lorsqu'il eut fait choix de celle qu'il réservait +pour Teresa, il fit venir un tapissier et lui fit promettre que le +lendemain au matin les murs seraient couverts de soie et les carreaux +de tapis. Le tapissier s'engagea à faire de cette pauvre chambre un +petit boudoir digne d'une duchesse. Le tapissier fut payé d'avance un +tiers en plus de ce qu'il demandait. + +En sortant, le comte rencontra son hôtesse: elle était avec sa soeur, +vieille mégère comme elle. Le comte lui recommanda tous les soins +possibles pour sa nouvelle pensionnaire. L'hôtesse demanda quel était +son nom. Le comte répondit qu'il était inutile qu'elle connût ce +nom, qu'une femme jeune et jolie se présenterait, demandant le comte +Giordani, et que c'était à cette femme que la chambre était destinée. +Les deux vieilles échangèrent un sourire, que le comte ne vit même +pas, ou auquel il ne fit pas attention. Puis, sans même se donner le +temps d'écrire, tant il était inquiet de Lia, il reprit le chemin +de la villa Giordani, pensant qu'il enverrait la lettre par un +domestique. + +Lia était restée dans le pavillon jusqu'à ce qu'elle eût perdu son +mari de vue. Alors elle était redescendue dans sa chambre, continuant +de le suivre avec les yeux inquiets et perçans de la jalousie. Son +coeur était oppressé à ne plus le sentir battre; elle ne pouvait ni +pleurer ni crier, c'était un supplice affreux, et il lui semblait +qu'on ne pouvait l'éprouver sans mourir. Lia resta deux heures, la +tête renversée sur le dos de son fauteuil, tenant à pleines mains ses +cheveux tordus entre ses doigts. Au bout de deux heures, elle entendit +le galop du cheval: c'était Odoardo qui revenait; elle sentit qu'en +ce moment elle ne pourrait pas le voir, il lui semblait qu'elle le +haïssait autant qu'elle l'avait aimé; elle courut à la porte qu'elle +ferma au verrou, et revint se jeter sur son lit. Bientôt elle entendit +les pas du comte qui s'approchait de la porte; il essaya de l'ouvrir, +mais la porte résista. Alors il parla à voix basse, et Lia entendit +ces mots venir jusqu'à elle:--C'est moi, mon enfant, dors-tu? + +Lia ne répondit rien. Elle retourna seulement la tête et regarda du +côté par où venait cette voix avec des yeux ardens de fièvre. + +--Réponds-moi, continua Odoardo. + +Lia se tut. + +Elle entendit alors les pas du comte qui s'éloignait. Un instant après +sa voix parvint de nouveau jusqu'à elle: il demandait à sa femme de +chambre si elle savait ce qu'avait sa maîtresse; mais celle-ci, qui ne +s'était aperçue de rien, répondit que sa maîtresse était rentrée dans +sa chambre, et que, sans doute fatiguée de la chaleur, elle s'était +couchée et endormie. + +--C'est bien, dit le comte, je vais écrire. Quand la comtesse sera +éveillée, prévenez-moi. + +Et Lia entendit Odoardo qui rentrait dans sa chambre et qui s'asseyait +devant une table. Les deux chambres étaient contiguës; Lia se leva +doucement, tira la clé de la porte et regarda par la serrure. Odoardo +écrivait effectivement; et sans doute la lettre qu'il écrivait +répondait à un besoin de son coeur, car une expression infinie de +bonheur était répandue sur tout son visage. + +--Il lui écrit! murmura Lia. + +Et elle continua de regarder, hésitant entre sa jalousie qui la +poussait à ouvrir cette porte, à courir au comte, à arracher cette +lettre de ses mains, et un reste de raison qui lui disait que ce +n'était peut-être point à une femme qu'il écrivait et que mieux valait +attendre. + +Le comte acheva la lettre, la cacheta, mit l'adresse, sonna un +domestique, lui ordonna de monter à cheval et de porter à l'instant la +lettre qu'il venait d'écrire. + +C'était celle que Teresa devait trouver poste restante. + +Le domestique prit la lettre des mains du comte et sortit. + +La comtesse courut à une petite porte de dégagement qui donnait de +son cabinet de toilette dans le corridor, et descendit au jardin. +Au moment où le domestique allait franchir la grille du parc, il +rencontra la comtesse. + +--Où allez-vous si tard, Giuseppe? demanda la comtesse. + +--Porter, de la part de M. le comte, cette lettre à la poste, répondit +le domestique. + +Et en disant ces mots il tendit la lettre vers la comtesse; Lia jeta +un coup d'oeil rapide sur l'adresse et lut: + +«A madame ----, poste restante, à Naples.» + +--C'est bien, dit-elle. Allez. + +Le domestique partit au galop. + +Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était bien à une femme qu'il +écrivait, à une femme qui cachait son nom sous un signe, à une femme +qui, par conséquent, voulait rester inconnue. Pourquoi ce mystère, +s'il n'y avait pas en dessous quelque intrigue criminelle? Dès lors +le parti de la comtesse fut arrêté. Elle résolut de dissimuler, afin +d'épier son mari jusqu'au bout, et, avec une puissance dont elle se +serait crue elle-même incapable, elle rentra dans sa chambre, et, +ouvrant la porte qui donnait dans l'appartement du comte, elle +s'avança vers Odoardo, le sourire sur les lèvres. + +Le lendemain, Odoardo avait complètement oublié cette préoccupation +qu'il avait remarquée la veille sur le visage de Lia, et qui l'avait +un instant inquiété. Lia paraissait plus joyeuse et plus confiante +dans l'avenir que jamais. + +Le lendemain était un dimanche. La matinée de ce jour-là était +consacrée par la comtesse à une grande distribution d'aumônes. Aussi, +dès huit heures du matin, la grille du parc était-elle encombrée de +pauvres. + +Après le déjeûner, le comte, qui était habitué à abandonner cette +oeuvre de bienfaisance à sa femme, prit son fusil, sa carnassière et +son chien et s'en alla faire un tour dans la montagne. + +Lia monta au pavillon; elle vit Odoardo s'éloigner dans la direction +d'Avellino. Cette fois, il n'allait donc pas à Naples. + +Elle respira. C'était, depuis la veille, la première fois qu'elle se +retrouvait seule avec elle-même. + +Au bout d'un instant, sa femme de chambre vint lui dire que les +pauvres l'attendaient. + +Lia descendit, prit une poignée de carlins et s'achemina vers la +grille du parc. Chacun eut sa part: vieillards, femmes, enfans, chacun +étendit vers la belle comtesse sa main vide et retira sa main enrichie +d'une aumône. + +Au fur et à mesure que s'opérait la distribution, ceux qui avaient +reçu se retiraient et faisaient place à d'autres. Il ne restait plus +qu'une vieille femme assise sur une pierre, qui n'avait encore rien +demandé ni rien reçu, et qui, comme si elle eût été endormie, tenait +sa tête sur ses deux genoux. + +Lia l'appela, elle ne répondit point; Lia fit quelques pas vers elle, +la vieille resta immobile; enfin Lia lui toucha l'épaule, et elle leva +la tête. + +--Tenez, ma bonne femme, dit la comtesse en lui présentant une petite +pièce d'argent, prenez et priez pour moi. + +--Je ne demande pas l'aumône, dit la vieille femme, je dis la bonne +aventure. + +Lia regarda alors celle qu'elle avait prise pour une pauvresse, et +elle reconnut son erreur. + +En effet, ses vêtemens, qui étaient ceux des paysannes de Solatra et +d'Avellino, n'indiquaient pas précisément la misère; elle avait une +jupe bleue bordée d'une espèce de broderie grecque, un corsage de drap +rouge, une serviette pliée sur le front à la manière d'Aquila, un +tablier autour duquel courait une arabesque, et de larges manches de +toile grise par lesquelles sortaient ses bras nus. Sa tête, qui eût pu +servir de modèle à Schnetz pour prendre une de ces vieilles paysannes +qu'il affectionne, était pleine de caractère et semblait taillée dans +un bloc de bistre. Les rides et les plis qui la sillonnaient étaient +accusés avec tant de fermeté, qu'ils semblaient creusés à l'aide du +ciseau. Toute sa figure avait l'immobilité de la vieillesse. Ses yeux +seuls vivaient et semblaient avoir le don de lire jusqu'au fond du +coeur. + +Lia reconnut une de ces bohémiennes à qui leur vie errante a livré +quelques uns des secrets de la nature et qui ont vieilli en spéculant +sur l'ignorance ou sur la curiosité. Lia avait toujours eu de la +répugnance pour ces prétendus sorciers. Elle fit donc un pas pour +s'éloigner. + +--Vous ne voulez donc pas que je vous dise votre bonne aventure, +signora? reprit la vieille. + +--Non, dit Lia, car ma bonne aventure, à moi, pourrait bien, si elle +était vraie, n'être qu'une sombre révélation. + +--L'homme est souvent plus pressé de connaître le mal qui le menace +que le bien qui peut lui arriver, répondit la vieille. + +--Oui, tu as raison, dit Lia. Aussi, si je pouvais croire en ta +science, je n'hésiterais pas à te consulter. + +--Que risquez-vous? reprit la vieille. Aux premières paroles que je +dirai, vous verrez bien si je mens. + +--Tu ne peux pas connaître ce que je veux savoir, dit Lia. Ainsi ce +serait inutile. + +--Peut-être, dit la vieille. Essayez. + +Lia se sentait combattue par ce double principe dont, depuis la +veille, elle avait plusieurs fois éprouvé l'influence. Cette fois +encore elle céda à son mauvais génie, et se rapprochant de la vieille: + +--Eh bien! que faut-il que je fasse? demanda-t-elle. + +--Donnez-moi votre main, répondit la vieille. + +La comtesse ôta son gant et tendit sa main blanche, que la vieille +prit entre ses mains noires et ridées. C'était un tableau tout composé +que cette jeune, belle, élégante et aristocratique personne, debout, +pâle et immobile devant cette vieille paysanne aux vêtemens grossiers, +au teint brûlé par le soleil. + +--Que voulez-vous savoir? dit la bohémienne après avoir examiné les +lignes de la main de la comtesse avec autant d'attention que si +elle avait pu y lire aussi facilement que dans un livre. Dites, que +voulez-vous savoir? le présent, le passé ou l'avenir? + +La vieille prononça ces mots avec une telle confiance que Lia +tressaillit; elle était Italienne, c'est-à-dire superstitieuse; elle +avait eu une nourrice calabraise, elle avait été bercée par des +histoires de stryges et de bohémiens. + +--Ce que je veux savoir, dit-elle en essayant de donner à sa voix +l'assurance de l'ironie; je désire savoir le passé: il m'indiquera la +foi que je puis avoir dans l'avenir. + +--Vous êtes née à Salerne, dit la vieille; vous êtes riche, vous êtes +noble, vous avez eu vingt ans à la dernière fête de la Madone de +l'Arc, et vous avez épousé dernièrement un homme dont vous avez été +longtemps séparée et que vous aimez profondément. + +--C'est cela, c'est bien cela, dit Lia en pâlissant; et voilà pour le +passé. + +--Voulez-vous savoir le présent? dit la vieille en fixant sur la +comtesse ses petits yeux de vipère. + +--Oui, dit Lia après un instant de silence et d'hésitation; oui, je le +veux. + +--Vous vous sentez le courage de le supporter? + +--Je suis forte. + +--Mais si je rencontre juste, que me donnerez-vous? demanda la +vieille. + +--Cette bourse, répondit la comtesse en tirant de sa poche un petit +filet enrichi de perles, et dans laquelle on voyait briller, à travers +la soie, l'or d'une vingtaine de sequins. + +La vieille jeta sur l'or un regard de convoitise, et étendit +instinctivement la main pour s'en emparer. + +--Un instant! dit la comtesse, vous ne l'avez pas encore gagné. + +--C'est juste, signora, répondit la vieille. Rendez-moi votre main. +Lia rendit sa main à la bohémienne. + +--Oui, oui, le présent, murmura la vieille, le présent est une triste +chose pour vous, signora; car voici une ligne qui va du pouce à +l'annulaire, et qui me dit que vous êtes jalouse. + +--Ai-je tort de l'être? demanda Lia. + +--Ah! cela, je ne puis vous le dire, reprit la bohémienne, car ici la +ligne se confond avec deux autres. Seulement ce que je sais, c'est que +votre mari a un secret qu'il vous cache. + +--Oui, c'est cela, murmura la comtesse; continuez. + +--C'est une femme qui est l'objet de ce secret, reprit la bohémienne. + +--Jeune? demanda Lia. + +--Jeune?... oui, jeune, répondit la bohémienne après un moment +d'hésitation. + +--Jolie? continua la comtesse. + +--Jolie? Je ne la vois qu'à travers un voile; je ne puis donc vous +répondre. + +--Et où est cette femme? + +--Je ne sais. + +--Comment, tu ne sais? + +--Non! je ne sais pas où elle est aujourd'hui. Il me semble qu'elle +est dans une église, et je ne vois pas de ce côté-là; mais je puis +vous dire où elle sera demain. + +--Et où sera-t-elle demain? + +--Demain elle sera dans une petite chambre de la rue San-Giacomo, no. +11, au troisième étage, où elle attendra votre mari. + +--Je veux voir cette femme! s'écria la comtesse en jetant sa bourse à +la bohémienne. Cinquante sequins si je la vois. + +--Je vous la ferai voir, dit la vieille; mais à une condition. + +--Parle. Laquelle? + +--C'est que, quelque chose que vous voyiez et que vous entendiez, vous +ne paraîtrez point. + +--Je te le promets. + +--Ce n'est pas assez de le promettre, il faut le jurer. + +--Je te le jure. + +--Sur quoi? + +--Sur les plaies du Christ. + +--Bien. Ensuite il faudrait vous procurer un vêtement de religieuse, +afin que, si vous êtes rencontrée, vous ne soyez pas reconnue. + +--J'en ferai demander un au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces, dont +ma tante est abbesse; ou plutôt... attends... J'irai dès le matin sous +prétexte de lui faire une visite; viens m'y prendre à dix heures avec +une voiture fermée, et attends-moi à la petite porte qui donne dans la +rue de l'Arenaccia. + +--Très bien, dit la bohémienne; j'y serai. + +Lia rentra chez elle, et la vieille s'éloigna en branlant la tête et +en comptant son or. + +A deux heures Odoardo rentra. Lia l'entendit demander au valet de +chambre si l'on n'avait pas apporté quelque lettre pour lui. Le valet +de chambre répondit que non. + +Lia fit semblant de n'avoir rien entendu que les pas du comte, pas +qu'elle connaissait si bien, et elle ouvrit la porte en souriant. + +--Oh! quelle bonne surprise! lui dit-elle. Tu es rentré plus tôt que +je n'espérais. + +--Oui, dit Odoardo en jetant les yeux du côté du Vésuve; oui, j'étais +inquiet. Ne sens-tu pas qu'il fait étouffant? ne vois-tu pas que la +fumée du Vésuve est plus épaisse que d'habitude? La montagne nous +promet quelque chose! + +--Je ne sens rien, je ne vois rien, dit Lia. D'ailleurs, ne +sommes-nous pas du côté privilégié? + +--Oui, et maintenant plus privilégié que jamais, dit Odoardo: un ange +le garde. + +Cette soirée se passa comme l'autre, sans que le comte conçût aucun +soupçon, tant Lia sut dissimuler sa douleur. Le lendemain, à neuf +heures du matin, elle demanda au comte la permission d'aller voir sa +tante la supérieure du couvent de Sainte-Marie. Cette permission lui +fut gracieusement accordée. + +Le Vésuve devenait de plus en plus menaçant; mais tous deux avaient +trop de choses dans le coeur et l'esprit pour penser au Vésuve. + +La comtesse monta en voiture et se fit conduire au couvent de +Sainte-Marie-des-Grâces. Arrivée là, elle dit à sa tante que, pour +accomplir incognito une oeuvre de bienfaisance, elle avait besoin d'un +costume de religieuse. L'abbesse lui en fit apporter un à sa taille. +Lia le revêtit. Comme elle achevait sa toilette monastique, la vieille +la fit demander: elle attendait à la porte avec la voiture fermée. +Cinq minutes après, cette voiture s'arrêtait à l'angle de la rue +San-Giacomo et de la place Santa-Medina. + +Lia et sa conductrice descendirent et firent quelques pas à pied; puis +elles entrèrent par une petite porte à gauche, trouvèrent un escalier +sombre et étroit, et montèrent au troisième étage. Arrivée là, la +vieille poussa une porte et entra dans une espèce d'antichambre, où +une autre vieille l'attendait. Les deux bohémiennes alors firent +renouveler à Lia son serment de ne jamais rien dire sur la manière +dont elle avait découvert la trahison de son mari; puis ce +serment fait dans les mêmes termes que la première fois, elles +l'introduisirent dans une petite chambre, à la cloison de laquelle une +ouverture presque imperceptible avait été pratiquée. Lia colla son +oeil à cette ouverture. + +La première chose qui la frappa dans cette chambre, et la seule qui +attira d'abord toute son attention, fut une ravissante jeune femme de +son âge à peu près, reposant tout habillée sur un lit aux rideaux de +satin bleu moiré d'argent; elle paraissait avoir cédé à la fatigue et +dormait profondément. + +Lia se retourna pour interroger l'une ou l'autre des deux vieilles; +mais toutes deux avaient disparu. Elle reporta avidement son oeil à +l'ouverture. + +La jeune femme s'éveillait; elle venait de soulever sa tête, qu'elle +appuyait encore tout endormie sur sa main. Ses longs cheveux noirs +tombaient en boucles de son front jusque sur l'oreiller, lui couvrant +à demi le visage. Elle secoua la tête pour écarter ce voile, ouvrit +languissamment les yeux, regarda autour d'elle, comme pour reconnaître +où elle était; puis, rassurée sans doute par l'inspection, un léger +et triste sourire passa sur ses lèvres; elle fit une courte prière +mentale, baisa un petit crucifix qu'elle portait au cou, et, +descendant de son lit, elle alla soulever le rideau de la fenêtre, +regarda long-temps dans la rue comme attendant quelqu'un, et, ce +quelqu'un ne paraissant pas encore, elle revint s'asseoir. + +Pendant ce temps, Lia l'avait suivie de l'oeil, et ce long examen lui +avait brisé le coeur. Cette femme était parfaitement belle. + +La vue de Lia se reporta alors de cette femme aux objets qui +l'entouraient. La chambre qu'elle habitait était pareille à celle dans +laquelle Lia avait été introduite; mais dans la chambre voisine une +main prévoyante avait réuni tous ces mille détails de luxe dont a +besoin d'être sans cesse accompagnée, comme une peinture l'est de son +cadre, la femme belle, élégante et aristocratique; tandis que l'autre +chambre, celle où se trouvait Lia, avec ses murs nus, ses chaises de +paille, ses tables boiteuses, avait conservé son caractère de misère +et de vétusté. + +Il était évident que l'autre chambre avait été préparée pour recevoir +la belle hôtesse. + +Cependant celle-ci attendait toujours, dans la même pose, pensive et +mélancolique, la tête penchée sur sa poitrine, celui qui sans doute +avait veillé à l'arrangement du charmant boudoir qu'elle occupait. +Tout à coup elle releva le front, prêta l'oreille avec anxiété et +demeura soulevée à demi et les yeux fixés sur la porte. Bientôt sans +doute le bruit qui l'avait tirée de sa rêverie devint plus distinct; +elle se leva tout à fait, appuyant une main sur son coeur et cherchant +de l'autre un appui, car elle pâlissait visiblement et semblait prête +à s'évanouir. Il y eut alors un instant de silence, pendant lequel +le bruit des pas d'un homme montant l'escalier arriva jusqu'à Lia +elle-même; puis la porte de la chambre voisine s'ouvrit: l'inconnue +jeta un grand cri, étendit les bras et ferma les yeux comme si elle ne +pouvait résister à son émotion. Un homme se précipita dans la chambre +et la retint sur son coeur au moment où elle allait tomber. Cet homme, +c'était le comte. + +La jeune femme et lui ne purent qu'échanger deux paroles: + +--Odoardo! Teresa! + +La comtesse n'en put supporter davantage; elle poussa un gémissement +douloureux et tomba évanouie sur le plancher. + +Quand elle recouvra ses sens, elle était dans une autre chambre. Les +deux vieilles lui jetaient de l'eau sur le visage et lui faisaient +respirer du vinaigre. + +Lia se leva d'un mouvement rapide comme la pensée, et voulut s'élancer +vers la porte de la chambre qui renfermait Odoardo et la femme +inconnue, mais les deux vieilles lui rappelèrent son serment. Lia +courba la tête sous une promesse sacrée, tira de sa poche une bourse +contenant une cinquantaine de louis et la donna à la bohémienne; +c'était le prix de la prophétie faite par elle, et qui s'était si +ponctuellement et si cruellement accomplie. + +La comtesse descendit l'escalier, remonta dans sa voiture, +donna machinalement l'ordre de la conduire au couvent de +Sainte-Marie-des-Grâces et rentra chez sa tante. + +Lia était si pâle que la bonne abbesse s'aperçut tout aussitôt qu'il +venait de lui arriver quelque chose; mais à toutes les questions de +sa tante, Lia répondit qu'elle s'était trouvée mal et que ce reste de +pâleur venait de l'évanouissement qu'elle avait subi. + +L'amour de la supérieure s'alarma d'autant plus que, tout en lui +racontant l'accident qui venait de lui arriver, sa nièce lui en +cachait la cause. Aussi fit-elle tout ce qu'elle put pour obtenir de +la comtesse qu'elle restât au couvent jusqu'à ce qu'elle fût remise +tout à fait; mais l'émotion qu'avait éprouvée Lia n'était point une de +ces secousses dont on se remet en quelques heures. La blessure était +profonde, douloureuse et envenimée. Lia sourit amèrement aux craintes +de sa tante, et, sans même essayer de les combattre, déclara qu'elle +voulait retourner chez elle. + +L'abbesse lui montra alors la cime de la montagne tout enveloppée +de fumée, et lui dit qu'une éruption prochaine étant inévitable, il +serait plus raisonnable à elle de faire dire à son mari de venir la +rejoindre et d'attendre les résultats de cette éruption en un lieu +sûr. Mais Lia lui répondit en lui montrant d'un geste cette pente +verdoyante de la montagne sur laquelle, depuis que le Vésuve existait, +pas le plus petit ruisseau de lave ne s'était égaré. L'abbesse, voyant +alors que sa résolution était inébranlable, prit congé d'elle en la +recommandant à Dieu. + +La comtesse remonta en voiture. Dix minutes après, elle était à la +villa Giordani. + +Odoardo n'était pas encore rentré. + +Là, les douleurs de Lia redoublèrent. Elle parcourut comme une +insensée les appartemens et les jardins: chaque chambre, chaque +bouquet d'arbres, chaque allée avait pour elle un souvenir, délicieux +trois jours auparavant, aujourd'hui mortel. Partout Odoardo lui avait +dit qu'il l'aimait. Chaque objet lui rappelait une parole d'amour. +Alors Lia sentit que tout était fini pour elle et qu'il lui serait +impossible de vivre ainsi; mais elle sentit en même temps qu'il +lui était impossible de mourir en laissant Odoardo dans le monde +qu'habitait sa rivale. En ce moment, il lui vint une idée terrible: +c'était de tuer Odoardo et de se tuer ensuite. Lorsque cette idée se +présenta à son esprit, elle jeta presque un cri d'horreur; mais peu à +peu elle força son esprit de revenir à cette pensée, comme un cavalier +puissant force son cheval rebelle de franchir l'obstacle qui l'avait +d'abord effarouché. + +Bientôt cette pensée, loin de lui inspirer de la crainte, lui causa +une sombre joie; elle se voyait le poignard à la main, réveillant +Odoardo de son sommeil, lui criant le nom de sa rivale entre deux +blessures mortelles, se frappant à son tour, mourant à côté de lui, et +le condamnant à ses embrassemens pour l'éternité. Et Lia s'étonnait +qu'au fond d'une douleur si poignante une résolution pareille pût +remuer une si grande joie. + +Elle alla dans le cabinet d'Odoardo. Là étaient des trophées d'armes +de tous les pays, de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du +Malais jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. Lia détacha un +beau cangiar turc, au fourreau de velours, au manche tout émaillé de +topazes, de perles et de diamans. Elle l'emporta dans sa chambre, +en essaya la pointe au bout de son doigt, dont une goutte de sang +jaillit, limpide et brillante comme un rubis, puis le cacha sous son +oreiller. + +En ce moment, elle entendit le hennissement du cheval d'Odoardo et +comme elle se trouvait devant une glace, elle vit qu'elle devenait +pâle comme une morte. Alors elle se mit à rire de sa faiblesse, +mais l'éclat de son propre rire l'effraya, et elle s'arrêta toute +frissonnante. + +En ce moment elle entendit les pas de son mari, qui montait +l'escalier. Elle courut aux rideaux des fenêtres, qu'elle laissa +retomber afin d'augmenter l'obscurité et de dérober ainsi au comte +l'altération de son visage. + +Le comte ouvrit la porte, et, encore ébloui par l'éclat du jour, il +appela Lia de sa plus douce et de sa plus tendre voix. Lia sourit avec +dédain, et, se levant du fauteuil où elle était assise dans l'ombre +des rideaux de la fenêtre, elle fit quelques pas au devant de lui. + +Odoardo l'embrassa avec cette effusion de l'homme heureux qui a besoin +de répandre son bonheur sur tout ce qui l'entoure. Lia crut que son +mari s'abaissait à feindre pour elle un amour qu'il n'éprouvait plus. +Un instant auparavant elle avait crut le haïr; dès lors elle crut le +mépriser. + +La journée se passa ainsi, puis la nuit vint. Bien souvent Odoardo, en +regardant sa femme, qui s'efforçait de sourire sous son regard, ouvrit +la bouche comme pour révéler un secret; puis chaque fois il retint les +paroles sur ses lèvres, et le secret rentra dans son coeur. + +Pendant la soirée, les menaces du Vésuve devinrent plus effrayantes +que jamais. Odoardo proposa plusieurs fois à sa femme de quitter la +villa et de s'en aller dans leur palais de Naples; mais à chaque fois +Lia pensa que cette proposition lui était faite par Odoardo pour se +rapprocher de sa rivale, le palais du comte étant situé dans la rue +de Tolède, à cent pas à peine de la rue San-Giacomo. Aussi, à chaque +proposition du comte, lui rappela-t-elle que le côté du Vésuve où +s'élevait la villa avait toujours été respecté par le volcan. Odoardo +en convint; mais il n'en décida pas moins que, si le lendemain les +symptômes de la montagne étaient toujours les mêmes, ils quitteraient +la villa pour aller attendre à Naples la fin de l'événement. + +Lia y consentit. La nuit lui restait pour sa vengeance; elle ne +demandait pas autre chose. + +Par un étrange phénomène atmosphérique, à mesure que l'obscurité +descendait du ciel, la chaleur augmentait. En vain les fenêtres de la +villa s'étaient ouvertes comme d'habitude pour aspirer le souffle du +soir, la brise quotidienne avait manqué, et, à sa place, la mer en +ébullition dégageait une vapeur lourde et tiède presque visible à +l'oeil, et qui se répandait comme un brouillard à la surface de la +terre. Le ciel, au lieu de s'étoiler comme à l'ordinaire, semblait un +dôme d'étain rougi pesant de tout son poids sur le monde. Une +chaleur insupportable passait par bouffées, venant de la montagne +et descendant vers la villa; et cette chaleur énervante semblait, à +chaque fois qu'elle se faisait sentir, emporter avec elle une portion +des forces humaines. + +Odoardo voulait veiller. Ces symptômes bien connus l'inquiétaient pour +Lia, mais Lia le rassurait en riant de ses frayeurs; Lia paraissait +insensible à tous ces phénomènes. Quand le comte se couchait sans +force et les yeux à demi fermés sur un fauteuil, Lia restait debout, +ferme, roide et immobile, soutenue par la douleur qui veillait au fond +de son âme. Le comte finit par croire que la faiblesse qu'il éprouvait +venait d'une mauvaise disposition de sa part. Il demanda en riant +le bras de Lia, s'y appuya pour gagner son lit, se jeta dessus tout +habillé, lutta un instant encore contre le sommeil, puis tomba enfin +dans une espèce d'engourdissement léthargique, et s'endormit la main +de Lia dans les siennes. + +Lia resta debout près du lit, silencieuse et sans faire un mouvement, +tant qu'elle crut que le sommeil n'avait pas encore pris tout son +empire. Puis, lorsqu'elle fut à peu près certaine que le comte était +devenu insensible au bruit comme au toucher, elle retira doucement sa +main, s'avança vers l'antichambre, donna l'ordre aux domestiques de +partir à l'instant même pour Naples, afin de préparer le palais à les +recevoir le lendemain matin, et rentra dans son appartement. + +Les domestiques, enchantés de pouvoir se mettre en sûreté en +accomplissant leur devoir, s'éloignèrent à l'instant même. La +comtesse, appuyée à sa fenêtre ouverte, les entendit sortir, fermer +la porte de la villa, puis la grille du jardin. Elle descendit alors, +visita les antichambres, les corridors, les offices. La maison était +déserte: comme la comtesse le désirait, elle était restée seule avec +Odoardo. + +Elle rentra dans sa chambre, s'approcha de son lit d'un pas ferme, +fouilla sous son oreiller, en tira le cangiar, le sortit du fourreau, +examina de nouveau sa lame recourbée et toute diaprée d'arabesques +d'or; puis, les lèvres serrées, les yeux fixes, le front plissé, elle +s'avança vers la chambre d'Odoardo, pareille à Gulnare s'avançant vers +l'appartement de Séide. + +La porte de communication était ouverte, et la lumière laissée par +Lia dans sa chambre projetait ses rayons dans celle du comte. Elle +s'avança donc vers le lit, guidée par cette lueur. Odoardo était +toujours couché dans la même position et dans la même immobilité. + +Arrivée au chevet, elle étendit la main pour chercher l'endroit où +elle devait frapper. Le comte, oppressé par la chaleur, avait, avant +de se coucher, ôté sa cravate et entr'ouvert son gilet et sa chemise. +La main de Lia rencontra donc sur sa poitrine nue, à l'endroit même +du coeur, un petit médaillon renfermant un portrait et des cheveux +qu'elle lui avait donnés au moment où il était parti pour la Sicile, +et qu'il n'avait jamais quittés depuis. + +La suprême exaltation touche à la suprême faiblesse. A peine Lia +eut-elle senti et reconnu ce médaillon, qu'il lui sembla qu'un rideau +se levait et qu'elle voyait repasser une à une, comme de douces et +gracieuses ombres, les premières heures de son amour. Elle se rappela, +avec cette rapidité merveilleuse de la pensée qui enveloppe des années +dans l'espace d'une seconde, le jour où elle vit Odoardo pour la +première fois, le jour où elle lui avoua qu'elle l'aimait, le jour où +il partit pour la Sicile, le jour où il revint pour l'épouser; tout ce +bonheur qu'elle avait supporté sans fatigue, disséminé qu'il avait été +sur sa vie, brisa sa force en se condensant pour ainsi dire dans +sa pensée. Elle plia sous le poids des jours heureux; et, laissant +échapper le cangiar de sa main tremblante, elle tomba à genoux près du +lit, mordant les draps pour étouffer les cris qui demandaient à sortir +de sa poitrine, et suppliant Dieu de leur envoyer à tous deux cette +mort qu'elle craignait de n'avoir plus la force de donner et de +recevoir. + +Au moment même où elle achevait cette prière, un grondement sourd et +prolongé se fit entendre, une secousse violente ébranla le sol, et une +lumière sanglante illumina l'appartement. Lia releva la tête: tous les +objets qui l'entouraient avaient pris une teinte fantastique. Elle +courut à la fenêtre, se croyant sous l'empire d'une hallucination; +mais là tout lui fut expliqué. + +La montagne venait de se fendre sur une longueur d'un quart de lieue. +Une flamme ardente s'échappait de cette gerçure infernale, et au pied +de cette flamme bouillonnait, en prenant sa course vers la villa, +un fleuve de lave qui menaçait de l'avoir, avant un quart d'heure, +engloutie et dévorée. + +Lia, au lieu de profiter du temps qui lui était accordé pour sauver +Odoardo et se sauver avec lui, crut que Dieu avait entendu et exaucé +sa prière, et ses lèvres pâles murmurèrent ces paroles impies: +«Seigneur, Seigneur, tu es grand, tu es miséricordieux, je te +remercie!...» + +Puis, les bras croisés, le sourire sur les lèvres, les yeux brillans +d'une volupté mortelle, tout illuminée par ce reflet sanglant, +silencieuse et immobile, elle suivit du regard les progrès dévorans de +la lave. + +Le torrent, ainsi que nous l'avons dit, s'avançait directement sur la +villa Giordani, comme si, pareille à une de ces cités maudites, elle +était condamnée par la colère de Dieu, et que ce fût elle surtout et +avant tout que ce feu de la terre, rival du feu du ciel, avait mission +d'atteindre et de punir. Mais la course du fleuve de feu était assez +lente pour que les hommes et les animaux pussent fuir devant lui ou +s'écarter de son passage. A mesure qu'il avançait, l'air, de lourd et +humide qu'il était, devenait sec et ardent. Long-temps devant la +lave les objets enchaînés à la terre et en apparence insensibles +semblaient, à l'approche du danger, recevoir la vie pour mourir. Les +sources se tarissaient en sifflant, les herbes se desséchaient en +agitant leurs cimes jaunies, les arbres se tordaient en se courbant +comme pour fuir du côté opposé à celui d'où venait la flamme. Les +chiens de garde qu'on lâchait la nuit dans le parc étaient venus +chercher un refuge sur le perron, et se pressant contre le mur +hurlaient lamentablement. Chaque chose créée, mue par l'instinct de la +conservation, semblait réagir contre l'épouvantable fléau. Lia seule +semblait hâter du geste sa course et murmurait à voix basse: Viens! +viens! viens! + +En ce moment, il sembla à Lia qu'Odoardo se réveillait: elle s'élança +vers son lit. Elle se trompait; Odoardo, sur lequel pesait pendant son +sommeil cet air dévorant, se débattait aux prises avec quelque songe +terrible. Il semblait vouloir repousser loin de lui un objet menaçant. +Lia le regarda un instant, effrayée de l'expression douloureuse de son +visage. Mais en ce moment les liens qui enchaînaient ses paroles se +brisèrent. Odoardo prononça le nom de Teresa. C'était donc Teresa qui +visitait ses rêves! c'était donc pour Teresa qu'il tremblait! Lia +sourit d'un sourire terrible, et revint prendre sa place sur le +balcon. + +Pendant ce temps, la lave marchait toujours et avait gagné du terrain; +déjà elle étendait ses deux bras flamboyans autour de la colline sur +laquelle était située la villa. Si à cette heure Lia avait réveillé +Odoardo, il était encore temps de fuir; car la lave, battant de front +le monticule et s'étendant à ses deux flancs, ne s'était point encore +rejointe derrière lui. Mais Lia garda le silence, n'ayant au contraire +qu'une crainte, c'était que le cri suprême de toute cette nature +à l'agonie ne parvint aux oreilles du comte et ne le tirât de son +sommeil. + +Il n'en fut rien. Lia vit la lave s'étendre, pareille à un immense +croissant, et se réunir derrière la colline. Elle poussa alors un cri +de joie. Toute issue était fermée à la fuite. La villa et ses jardins +n'étaient plus qu'une île battue de tous côtés par une mer de flammes. + +Alors la terrible marée commença de monter aux flancs de la colline +comme un flux immense et redoublé. A chaque ressac, on voyait +les vagues enflammées gagner du terrain et ronger l'île, dont la +circonférence devenait de plus en plus étroite. Bientôt la lave arriva +aux murs du parc, et les murs se couchèrent dans ses flots, tranchés +à leur base. A l'approche du torrent, les arbres se séchèrent, et la +flamme, jaillissant de leur racine, monta à leur sommet. Chaque arbre, +tout en brûlant, conservait sa forme jusqu'au moment où il s'abîmait +en cendres dans l'inondation ardente, qui s'avançait toujours. Enfin +les premiers flots de lave commencèrent à paraître dans les allées du +jardin. A cette vue, Lia comprit qu'à peine il lui restait le temps +de réveiller Odoardo, de lui reprocher son crime et de lui faire +comprendre qu'ils allaient mourir l'un par l'autre. Elle quitta la +terrasse et s'approchant du lit: + +--Odoardo! Odoardo! s'écria-t-elle en le secouant par le bras; +Odoardo! lève-toi pour mourir! + +Ces terribles paroles, dites avec l'accent suprême de la vengeance, +allèrent chercher l'esprit du comte au plus profond de son sommeil. Il +se dressa sur son lit, ouvrit des yeux hagards; puis, au reflet de la +flamme, aux pétillemens des carreaux qui se brisaient, aux vacillemens +de la maison que les vagues de lave commençaient d'étreindre et de +secouer, il comprit tout, et s'élançant de son lit: + +--Le volcan! le volcan! s'écria-t-il. Ah! Lia! je te l'avais bien dit! + +Puis, bondissant vers la fenêtre, il embrassa d'un coup d'oeil tout +cet horizon brûlant, jeta un cri de terreur, courut à l'extrémité +opposée de la chambre, ouvrit une fenêtre qui donnait sur Naples, et +voyant toute retraite fermée, il revint vers la comtesse en s'écriant, +désespéré: + +--Oh! Lia, Lia, mon amour, mon âme, ma vie, nous sommes perdus! + +--Je le sais, répondit Lia. + +--Comment, tu le sais? + +--Depuis une heure je regarde le volcan! je n'ai pas dormi, moi! + +--Mais si tu ne dormais pas, pourquoi m'as-tu laissé dormir? + +--Tu rêvais de Teresa, et je ne voulais pas te réveiller. + +--Oui, je rêvais qu'on voulait m'enlever ma soeur une seconde fois. Je +rêvais que j'avais été trompé, qu'elle était bien réellement morte, +qu'elle était étendue sur son lit dans sa petite chambre de la rue +San-Giacomo, qu'on apportait une bière et qu'on voulait la clouer +dedans. C'était un rêve terrible, mais moins terrible encore que la +réalité. + +--Que dis-tu? que dis-tu? s'écria la comtesse saisissant les mains +d'Odoardo et le regardant en face. Cette Teresa, c'est ta soeur? + +--Oui. + +--Cette femme qui loge rue San-Giacomo, au troisième étage, no. 11. +c'est ta soeur? + +--Oui. + +--Mais ta soeur est morte! Tu mens! + +--Ma soeur vit. Lia; ma soeur vit, et c'est nous qui allons mourir. Ma +soeur avait suivi un colonel français qui a été tué. Moi aussi je la +croyais morte, on me l'avait dit, mais j'ai reçu une lettre d'elle +avant-hier, mais hier je l'ai vue. C'était bien elle, c'était bien ma +soeur, humiliée, flétrie, voulant rester inconnue. Oh! mais que nous +fait tout cela en ce moment? Sens-tu, sens-tu la maison qui +tremble; entends-tu les murs qui se fendent? O mon Dieu, mon Dieu, +secourez-nous! + +--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! s'écria Lia en tombant à genoux. Oh! +pardonne-moi avant que je meure! + +--Et que veux-tu que je te pardonne? qu'ai-je à te pardonner? + +--Odoardo! Odoardo! c'est moi qui te tue! J'ai tout vu, j'ai pris +cette femme pour une rivale, et, ne pouvant plus vivre avec toi, j'ai +voulu mourir avec toi. Mon Dieu! mon Dieu! n'est-il aucune chance de +nous sauver? N'y a-t-il aucun moyen de fuir? Viens, Odoardo! viens! je +suis forte; je n'ai pas peur. Courons! + +Et elle prit son mari par la main, et tous deux se mirent à courir +comme des insensés par les chambres de la villa chancelante, +s'élançant à toutes les portes, tentant toutes les issues et +rencontrant partout l'inexorable lave qui montait sans cesse, +impassible, dévorante, et battant déjà le pied des murs qu'elle +secouait de ses embrassemens mortels. + +Lia était tombée sur ses genoux, ne pouvant plus marcher. Odoardo +l'avait prise dans ses bras et l'emportait de fenêtre en fenêtre en +criant, appelant au secours. Mais tout secours était impossible, la +lave continuait de monter. Odoardo, par un mouvement instinctif, alla +chercher un refuge sur la terrasse qui couronnait la maison; mais là +il comprit réellement que tout était fini, et, tombant à genoux et +élevant Lia au dessus de sa tête comme s'il eût espéré qu'un ange la +viendrait prendre: + +--O mon Dieu! s'écria-t-il, ayez pitié de nous! + +A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il entendit les planchers +s'abîmer successivement et tomber dans la lave. Bientôt la terrasse +vacilla et se précipita à son tour, les entraînant l'un et l'autre +dans sa chute. Enfin les quatre murailles se replièrent comme le +couvercle d'un tombeau. La lave continua de monter, passa sur les +ruines, et tout fut fini. + + + + +II + +Le Môle. + + +Il nous restait deux endroits essentiellement populaires à visiter que +nous avions déjà vus en passant, mais que nous n'avions pas encore +examinés en détail: c'étaient le Môle et le Marché-Neuf. Le Môle est à +Naples ce qu'était le boulevart du Temple à Paris quand il y avait +à Paris un boulevart du Temple. Le Môle est le séjour privilégié de +Polichinelle. + +Nous avons peu parlé de Polichinelle jusqu'à présent. Polichinelle est +à Naples un personnage fort important. Toute l'opposition napolitaine +s'est réfugiée en lui comme toute l'opposition romaine s'est réfugiée +dans Pasquin. Polichinelle dit ce que personne n'ose dire. + +Polichinelle dit qu'avec trois F on gouverne Naples. C'était aussi +l'opinion du roi Ferdinand, qui, nous l'avons dit, n'avait guère moins +d'esprit et n'était guère moins populaire que Polichinelle. Ces trois +F sont _festa-farina-forca_: fête-farine-potence. Dix-sept cents ans +avant Polichinelle, César avait trouvé les deux premiers moyens de +gouvernement: _panem_ et _circenses_. Ce fut Tibère qui trouva le +troisième. A tout seigneur tout honneur. + +Au reste, il n'y aurait rien d'étonnant que Polichinelle eût entendu +dire la chose à César et eût vu pratiquer la maxime par Tibère. +Polichinelle remonte à la plus haute antiquité; une peinture retrouvée +à Herculanum, et qui date très probablement du règne d'Auguste, +reproduit trait pour trait cet illustre personnage, au dessous duquel +est gravée cette inscription: _Civis atellanus_. Ainsi, selon toute +probabilité, Polichinelle était le héros des Atellans. Que nos grands +seigneurs viennent à présent nous vanter leur noblesse du douzième +ou du treizième siècle! Ils sont de quinze cents ans postérieurs à +Polichinelle. Polichinelle pouvait faire triple preuve et avait trois +fois le droit de monter dans les carrosses du roi. + +La première fois que j'ai vu Polichinelle, il venait de proposer de +nourrir la ville de Naples avec un boisseau de blé pendant un an, et +cela à une seule condition. Il se faisait un grand silence sur la +place, car chacun ignorait quelle était cette condition et cherchait +quelle elle pouvait être. Enfin, au bout d'un instant, les chercheurs, +s'impatientant, demandèrent à Polichinelle, qui attendait les bras +croisés et en regardant la foule avec son air narquois, quelle était +cette condition. + +--Eh bien! dit Polichinelle, faites sortir de Naples toutes les femmes +qui trompent et tous les maris trompés, mettez à la porte tous les +bâtards et tous les voleurs, je nourris Naples pendant un an avec +un boisseau de blé, et au bout d'un an il me restera encore plus +de farine qu'il ne m'en faudra pour faire une galette d'un pouce +d'épaisseur et de six pieds de tour. + +Cette manière de dire la vérité est peut-être un peu brutale, mais +Polichinelle ne s'est pas dégrossi le moins du monde: il est resté +ce bon paysan de la campagne que Dieu l'a fait, et qu'il ne faut pas +confondre avec notre Polichinelle que le diable emporte, ni avec le +Punch anglais que le bourreau pend. Non, celui-là meurt chrétiennement +dans son lit, ou plutôt celui-là ne meurt jamais; c'est toujours le +même Polichinelle, avec son costume, sa camisole de calicot, son +pantalon de toile, son chapeau pointu et son demi-masque noir. Notre +Polichinelle, à nous, est un être fantastique, porteur de deux bosses +comme il n'en existe pas, frondeur, libertin, vantard, bretteur, +voltairien, sophiste, qui bat sa femme, qui bat le guet, qui tue le +commissaire. Le Polichinelle napolitain est bonhomme, bête et malin à +la fois, comme on dit de nos paysans; il est poltron comme Sganarelle, +gourmand comme Crispin, franc comme Gautier Garguille. + +Autour de Polichinelle, et comme des planètes relevant de son système +et tournant dans son tourbillon, se groupent l'improvisateur et +l'écrivain public. + +L'improvisateur est un grand homme sec, vêtu d'un habit noir, râpé, +luisant, auquel il manque deux ou trois boutons par devant et un +bouton par derrière. Il a d'ordinaire une culotte courte qui retient +des bas chinés au dessus du genou, ou un pantalon collant qui se perd +dans des guêtres. Son chapeau bossué atteste les fréquens contacts +qu'il a eus avec le public, et les lunettes qui couvrent ses yeux +indiquent que son regard est affaibli par ses longues lectures. +Au reste, cet homme n'a pas de nom, cet homme s'appelle +l'_improvisateur_. + +L'improvisateur est réglé comme l'horloge de l'église de San-Egidio. +Tous les jours, une heure avant le coucher du soleil, l'improvisateur +débouche de l'angle du Château-Neuf par la strada del Molo, et +s'avance d'un pas grave, lent et mesuré, tenant à la main un livre +relié en basane, à la couverture usée, aux feuillets épaissis. Ce +livre, c'est l'_Orlando furioso_ du _divin_ Arioste. + +En Italie, tout est _divin_: on dit le _divin_ Dante, le _divin_ +Pétrarque, le _divin_ Arioste et le _divin_ Tasse. Toute autre +épithète serait indigne de la majesté de ces grands poètes. + +L'improvisateur a son public à lui. A quelque chose que ce public soit +occupé, soit qu'il rie aux facéties de Polichinelle, soit qu'il +pleure aux sermons d'un capucin, ce public quitte tout pour venir à +l'improvisateur. + +Aussi l'improvisateur est-il comme les grands généraux de l'antiquité +et des temps modernes, qui connaissaient chacun de leurs soldats par +son nom. L'improvisateur connaît tout son cercle; s'il lui manque un +auditeur, il le cherche des yeux avec inquiétude; et si c'est un de +ses _appassionati_, il attend qu'il soit venu pour commencer, ou +recommence quand il arrive. + +L'improvisateur rappelle ces grands orateurs romains qui avaient +constamment derrière eux une flûte pour leur donner le _la_. Sa parole +n'a ni les variations du chant, ni la simplicité du discours. C'est la +modulation de la mélopée. Il commence froidement et d'un ton sourd +et traînant; mais bientôt il s'anime avec l'action: Roland provoque +Ferragus, sa voix se hausse au ton de la menace et du défi. Les deux +héros se préparent; l'improvisateur imite leurs gestes, tire son épée, +assure son bouclier. Son épée, c'est le premier bâton venu, et qu'il +arrache le plus souvent à son voisin; son bouclier, c'est son livre; +car il sait tellement son divin _Orlando_ par coeur, que tant que +durera la lutte terrible il n'aura pas besoin de jeter les yeux sur le +texte, qu'il allongera d'ailleurs ou raccourcira à sa fantaisie, sans +que le génie métromanique des écoutans en soit choqué le moins du +monde; c'est alors qu'il fait beau de voir l'improvisateur. + +En effet, l'improvisateur devient acteur; qu'il ait choisi le rôle de +Roland ou celui du Ferragus, chacun des coups qu'il doit recevoir ou +porter, il les porte où les reçoit. Alors il s'anime dans sa victoire +ou s'exalte dans sa défaite. Vainqueur, il fond sur son ennemi, le +presse, le poursuit, le renverse, l'égorge, le foule aux pieds, relève +la tête et triomphe du regard. Vaincu, il rompt, recule, défend le +terrain pied à pied, bondit à droite, bondit à gauche, saute en +arrière, invoque Dieu ou le diable, selon que, pour le moment, il est +païen ou chrétien, emploie toutes les ressources de la ruse, toutes +les astuces de la faiblesse; enfin, poussé par son adversaire, il +tombe sur un genou; combat encore, se renverse, se tord, se roule, +puis, voyant que cette lutte est inutile, tend la gorge pour mourir +avec grâce, comme le gladiateur gaulois, vieille tradition que +l'amphithéâtre a léguée au Môle. + +S'il est vainqueur, l'improvisateur prend son chapeau, comme Bélisaire +son casque, et réclame impérieusement son dû. S'il est vaincu, il +se glisse jusqu'à son feutre, fait le tour de la société et demande +humblement l'aumône; tant les natures du Midi sont impressionnables, +tant elles ont de facilité à se transformer elles-mêmes et à devenir +ce qu'elles désirent être. + +Malheureusement, comme nous l'avons dit, l'improvisateur s'en va; +nos pères l'ont vu, nous l'avons vu; nos fils, s'ils se pressent, le +verront encore, mais, à coup sûr, nos petits-fils et nos neveux ne le +verront pas. + +Il n'en est pas de même de l'écrivain public, son voisin. Bien des +siècles se passeront encore sans que tout le monde sache écrire, et +surtout dans la très fidèle ville de Naples. Puis, lorsque tout le +monde saura écrire, ne restera-t-il donc pas encore la lettre anonyme, +ce poison que vend l'écrivain public en se faisant un peu prier, comme +le pharmacien de Roméo et Juliette vend l'arsenic? Quant à moi, je +reçois, pour mon compte seul, assez de lettres anonymes pour défrayer +honorablement un écrivain public ayant femme et enfans. + +Le scribe qui peut écrire sur le devant de sa table: _Qui si scrive in +francese_, est sûr de sa fortune. Pourquoi? Apprenez-le-moi, car je +n'en sais rien. La langue française est la langue de la diplomatie, +c'est vrai, mais les diplomates n'échangent point leurs notes par la +voie des écrivains publics. + +Au reste, l'écrivain public napolitain opère en plein air, en face de +de tous, _coram populo_. Est-ce un progrès, est-ce un retard de la +civilisation? + +C'est que le peuple napolitain n'a pas de secret; il pense tout haut, +il prie tout haut et se confesse tout haut. Celui qui sait le patois +du Môle, et qui se promènera une heure par jour dans les églises, +n'aura qu'à écouter ce qui se dit à l'autel ou au confessionnal, et à +la fin de la semaine il sera initié dans les secrets les plus intimes +de la vie napolitaine. + +Ah! j'oubliais de dire que l'écrivain public napolitain est +gentilhomme, ou du moins qu'on lui donne ce titre. + +En effet, interrogez l'écrivain: c'est toujours un _galantuomo_ qui a +eu des malheurs; doutez-en, et il vous montrera comme preuve un reste +de redingote de drap. + +On ne saurait s'expliquer l'influence du drap sur le peuple +napolitain: c'est pour lui le cachet de l'aristocratie, le signe de +la prééminence. Un _vestido di panno_ peut se permettre, vis-à-vis du +lazzarone, bien des choses que je ne conseillerais pas de tenter à un +_vestido di telo_. + +Cependant, le _vestido di telo_ a encore une grande supériorité sur le +lazzarone, qui, en général, n'est vêtu que d'air. + + + + +III + +Le Tombeau de Virgile. + + +Pour faire diversion à nos promenades dans Naples, nous résolûmes, +Jadin et moi, de tenter quelques excursions dans ses environs. Des +fenêtres de notre hôtel nous apercevions le tombeau de Virgile et la +grotte de Pouzzoles. Au delà de cette grotte, que Sénèque appelle une +longue prison, était le monde inconnu des féeries antiques; l'Averne, +l'Achéron, le Styx; puis, s'il faut en croire Properce, Baïa, la cité +de perdition, la ville luxurieuse, qui, plus sûrement et plus vite que +toute autre ville, conduisait aux sombres et infernaux royaumes. + +Nous prîmes en main notre Virgile, notre Suétone et notre Tacite; nous +montâmes dans notre corricolo, et comme notre cocher nous demandait +où il devait nous conduire, nous lui répondîmes tranquillement:--Aux +enfers. Notre cocher partit au galop. + +C'est à l'entrée de la grotte de Pouzzoles qu'est situé le tombeau +présumé de Virgile. + +On monte au tombeau du poète par un sentier tout couvert de ronces et +d'épines: c'est une ruine pittoresque que surmonte un chêne vert, dont +les racines l'enveloppent comme les serres d'un aigle. Autrefois, +disait-on, à la place de ce chêne était un laurier gigantesque qui +y avait poussé tout seul. A la mort du Dante, le laurier mourut. +Pétrarque en planta un second qui vécut jusqu'à Sannazar. Puis enfin +Casimir Delavigne en planta un troisième qui ne reprit même pas de +bouture. Ce n'était pas la faute de l'auteur des _Messéniennes_, la +terre était épuisée. + +On descend au tombeau par un escalier à demi ruiné, entre les marches +duquel poussent de grosses touffes de myrtes; puis on arrive à la +porte columbarium, on en franchit le seuil et l'on se trouve dans le +sanctuaire. + +L'urne qui contenait les cendres de Virgile y resta, assure-t-on, +jusqu'au quatorzième siècle. Un jour on l'enleva sous prétexte de la +mettre en sûreté: depuis ce jour elle n'a plus reparu. + +Après un instant d'exploration intérieure, Jadin sortit pour faire +un croquis du monument et me laissa seul dans le tombeau. Alors mes +regards se reportèrent naturellement en arrière, et j'essayai de me +faire une idée bien précise de Virgile et de ce monde antique au +milieu duquel il vivait. + +Virgile était né à Andes, près de Mantoue, le 15 octobre de l'an 70 +avant Jésus-Christ, c'est-à-dire lorsque César avait trente ans; et +il était mort à Brindes, en Calabre, le 22 septembre de l'an 19, +c'est-à-dire lorsque Auguste en avait quarante-trois. + +Il avait connu Cicéron, Caton d'Utique, Pompée, Brutus, Cassius, +Antoine et Lépide; il était l'ami de Mécène, de Salluste, de Cornélius +Nepos, de Catulle et d'Horace. Il fut le maître de Properce d'Ovide +et de Tibulle, qui naquirent tous trois comme il finissait ses +_Géorgiques_. + +Il avait vu tout ce qui s'était passé dans cette période, c'est-à-dire +les plus grands événemens du monde antique: la chute de Pompée, la +mort de César, l'avènement d'Octave, la rupture du triumvirat; il +avait vu Caton déchirant ses entrailles, il avait vu Brutus se jetant +sur son épée, il avait vu Pharsale, il avait vu Philippes, il devait +voir Actium. + +Beaucoup ont comparé ce siècle à notre dix-septième siècle; rien n'y +ressemblait moins cependant: Auguste avait bien plus de Louis-Philippe +que de Louis XIV. Louis XIV était un grand roi, Auguste fut un grand +politique. + +Aussi le siècle de Louis XIV ne comprend-il réellement que la première +moitié de sa vie. Le siècle d'Auguste commence après Actium, et +s'étend sur toute la dernière partie de son existence. + +Louis XIV, après avoir été le maître du monde, meurt battu par ses +rivaux, méprisé par ses courtisans, honni par son peuple, laissant la +France pauvre, plaintive et menacée, et redevenu un peu moins qu'un +homme, après s'être cru un peu plus qu'un dieu. + +Auguste, au contraire, commence par les luttes intérieures, les +proscriptions et les guerres civiles; puis, Lépide mort, Brutus mort, +Antoine mort, il ferme le temple de Janus qui n'avait pas été fermé +depuis deux cent six ans, et meurt presqu'à l'âge de Louis XIV, c'est +vrai, mais laissant Rome riche, tranquille et heureuse; laissant +l'empire plus grand qu'il ne l'avait pris des mains de César, ne +quittant la terre que pour monter au ciel, ne cessant d'être homme que +pour passer dieu. + +Il y a loin de Louis XIV descendant de Versailles à Saint-Denis au +milieu des sifflets de la populace, à Auguste montant à l'Olympe par +la voie Appia au milieu des acclamations de la multitude. + +On connaît Louis XIV, dédaigneux avec sa noblesse, hautain avec ses +ministres, égoïste avec ses maîtresses; dilapidant l'argent de la +France en fêtes dont il est le héros, en carrousels dont il est le +vainqueur, en spectacles dont il est le dieu; toujours roi pour sa +famille comme pour son peuple, pour ses courtisans en prose comme pour +ses flatteurs en vers; n'accordant une pension à Corneille que parce +que Boileau parle de lui abandonner la sienne; éloignant Racine de +lui parce qu'il a eu le malheur de prononcer devant lui le nom de +son prédécesseur, Scarron; se félicitant de la blessure de madame la +duchesse de Bourgogne, qui donnera plus de régularité désormais à ses +voyages de Marly, sifflotant un air d'opéra près du cercueil de son +frère, et voyant passer devant lui le cadavre de ses trois fils sans +s'informer qui les a empoisonnés, de peur de découvrir les véritables +coupables dans sa maîtresse ou dans ses bâtards. + +En quoi ressemble à cela, je vous le demande, l'écolier qui vient +d'Apollonie pour recueillir l'héritage de César? + +Voulez-vous voir Octave, ou Thurinus comme on l'appelait alors? puis +nous passerons à César, et de César à Auguste, et vous verrez si ce +triple et cependant unique personnage a un seul trait de l'amant de +mademoiselle de La Vallière, de l'amant de madame de Montespan, et +de l'amant de madame de Maintenon, qui lui aussi est un seul et même +personnage. + +César vient de tomber au Capitole; Brutus et Cassius viennent d'être +chassés de Rome par le peuple, qui les a portés la veille en triomphe; +Antoine vient de lire le testament de César qui intitule Octave son +héritier. Le monde tout entier attend Octave. + +C'est alors que Rome voit entrer dans ses murs un jeune homme de +vingt-un ans à peine, né sous le consulat de Cicéron et d'Antoine, +le 22 septembre de l'an 689 de la fondation de Rome, c'est-à-dire +soixante-deux ans avant Jésus-Christ, qui naîtra sous son règne. + +Octave n'avait aucun des signes extérieurs de l'homme réservé aux +grandes choses; c'était un enfant que sa petite taille faisait +paraître encore plus jeune qu'il n'était réellement; car, au dire +même de l'affranchi Julius Maratus, quoiqu'il essayât de se grandir à +l'aide des épaisses semelles de ses sandales, Octave n'avait que cinq +pieds deux pouces: il est vrai que c'était la taille qu'avait eue +Alexandre et celle que devait avoir Napoléon. Mais Octave ne possédait +ni la force physique du vainqueur de Bucéphale, ni le regard d'aigle +du héros d'Austerlitz; il avait au contraire le teint pâle, les +cheveux blonds et bouclés, les yeux clairs et brillans, les sourcils +joints, le nez saillant d'en haut et effilé par le bas, les lèvres +minces, les dents écartées, petites et rudes, et la physionomie +si douce et si charmante, qu'un jour qu'il passera les Alpes, +l'expression de cette physionomie retiendra un Gaulois qui avait formé +le projet de le jeter dans un précipice. Quant à sa mise, elle est des +plus simples: au milieu de cette jeunesse romaine qui se farde, qui +met des mouches, qui grasseye, qui se dandine; parmi ces beaux et ces +trossuli, ces modèles de l'élégance de l'époque, qu'on reconnaît à +leur chevelure parfumée de baume, partagée par une raie, et que le fer +du barbier roule deux fois par jour en longs anneaux de chaque côté de +leurs tempes; à leurs barbes rasées avec soin, de manière à ne laisser +aux uns que des moustaches, aux autres qu'un collier; à leurs tuniques +transparentes ou pourprées, dont les manches démesurées couvriraient +leurs mains tout entières s'ils n'avaient soin d'élever leurs mains +pour que ces manches, en se retroussant, laissent voir leurs bras +polis à la pierre ponce et leurs doigts couverts de bagues; Octave se +fait remarquer par sa toge de toile, par son laticlave de laine, et +par le simple anneau qu'il porte au premier doigt de la main gauche, +et dont le chaton représente un sphinx. Aussi toute cette jeunesse, +qui ne comprend rien à cette excentricité qui donne à l'héritier de +César un air plébéien, nie-t-elle qu'il soit, comme on l'assure, de +sang aristocratique, et prétend-elle que son père Cn. Octavius était +un simple diviseur de tribu ou tout au plus un riche banquier. +D'autres vont plus loin, et assurent que son grand-père était meunier, +et qu'il ne porte cette simple toge blanche que pour qu'on n'y voie +pas les traces de la farine: _Materna tibi farina_, dit Suétone; et +Suétone, comme on le sait, est le Tallemant des Réaux de l'époque. + +Et cependant les dieux ont prédit de grandes choses à cet enfant; mais +ces grandes choses, au lieu de les raconter, de les redire, de s'en +faire un titre, sinon à l'amour, du moins à la superstition de +ses concitoyens, il les renferme en lui-même et les garde dans le +sanctuaire de ses espérances. Des présages ont accompagné et suivi sa +naissance, et Octave croit aux présages, aux songes et aux augures. +Autrefois, les murs de Volletri furent frappés de la foudre, et un +oracle a prédit qu'un citoyen de cette ville donnerait un jour des +lois au monde. En outre, un autre bruit s'est répandu, qu'Asclépiades +et Mendès consigneront plus tard dans leur livre sur les choses +divines: c'est qu'Atia, mère d'Octave, s'étant endormie dans le temple +d'Apollon, fut réveillée comme par des embrassemens, et s'aperçut avec +effroi qu'un serpent s'était glissé dans sa poitrine et l'enveloppait +de ses replis; dix mois après elle accoucha. Ce n'est pas tout: le +jour de son accouchement, son mari, retenu chez lui par cet événement, +ayant différé de se rendre au sénat, où l'on s'occupait de la +conjuration de Catilina, et ayant expliqué en y arrivant la cause de +son retard, Publius Nigidius, augure très renommé pour la certitude de +ses prédictions, se fit dire l'heure précise de la naissance d'Octave, +et déclara que, si sa science ne le trompait pas, ce maître du monde +promis par le vieil oracle de Velletri venait enfin de naître. + +Voilà les signes qui avaient précédé la naissance d'Octave. Voici ceux +qui l'avaient suivie: + +Un jour que l'enfant prédestiné, alors âgé de quatre ans, dînait dans +un bois, un aigle s'élança de la cime d'un roc où il était perché et +lui enleva le pain qu'il tenait à la main, remonta dans le ciel, puis, +un instant après, rapporta au jeune Octave le pain tout mouillé de +l'eau des nuages. + +Enfin, deux ans après, Cicéron, accompagnant César au Capitole, +racontait, tout en marchant, à un de ses amis, qu'il avait vu en +songe, la nuit précédente, un enfant au regard limpide, à la figure +douce, aux cheveux bouclés, lequel descendait du ciel à l'aide d'une +chaîne d'or et s'arrêtait à la porte du Capitole, où Jupiter l'armait +d'un fouet. Au moment où il racontait ce songe, il aperçut le jeune +Octave et s'écria que c'était là le même enfant qu'il avait vu la nuit +précédente. + +Il y avait là, comme on le voit, plus de promesses qu'il n'en fallait +pour tourner une jeune tête; mais Octave était de ces hommes qui n'ont +jamais été jeunes et à qui la tête ne tourne pas. C'était un esprit +calme, réfléchi, rusé, incertain et habile, ne se laissant point +emporter aux premiers mouvemens de sa tête ou de son coeur, mais les +soumettant incessamment à l'analyse de son intérêt et aux calculs de +son ambition. Dans aucun des partis qui s'étaient succédé depuis cinq +ans qu'il avait revêtu la robe virile, il n'avait adopté de couleur; +ce qui était une excellente position, attendu que, quelque parti +qu'il adoptât, son avenir n'avait point à rompre avec son passé. Plus +heureux donc qu'Henri IV en 1593 et que Louis-Philippe en 1830, il +n'avait point d'engagemens pris et se trouvait à peu près dans la +situation, moins la gloire passée, ce qui était encore une chance de +plus pour lui, où se trouva Bonaparte au 18 brumaire. + +Comme alors, il y avait deux partis, mais deux partis qui, quoique +portant les mêmes noms, n'avaient aucune analogie avec ceux qui +existaient en France en 99; car, à cette époque, le parti républicain, +représenté par Brutus, était le parti aristocratique; et le parti +royaliste, représenté par Antoine, était le parti populaire. + +C'était donc entre ces deux hommes qu'il fallait qu'Octave se fît jour +en créant un troisième parti, servons-nous d'un mot moderne, un parti +juste-milieu. + +Un mot sur Brutus et sur Antoine. + +Brutus a trente-trois ou trente-quatre ans; il est d'une taille +ordinaire, il a les cheveux courts, la barbe coupée à la longueur d'un +demi-pouce, le regard calme et fier, et un seul pli creusé par la +pensée au milieu du front: du moins, c'est ainsi que le représentent +les médailles qu'il a fait frapper en Grèce avec le titre +d'_imperator_; entendez-vous? _Brutus imperator_, c'est-à-dire Brutus, +général. Ne prenez donc jamais le mot _imperator_ que dans ce sens, et +non dans celui que lui ont donné depuis Charlemagne et Napoléon. + +Continuons. + +Il descend, par son père, de ce Junius Brutus qui condamna ses deux +fils à mort, et dont la statue est au Capitole au milieu de celle des +rois qu'il a chassés; et, par sa mère, de ce Servilius Ahala qui, +étant général de la cavalerie sous Quintus Cincinnatus, tua de sa +propre main Spurius Mélius qui aspirait à la royauté. Son père, mari +de Servilie, fut tué par ordre de Pompée, pendant les guerres de +Marius et de Sylla; et il est neveu de ce même Caton qui s'est déchiré +les entrailles à Utique. Un bruit populaire le dit fils de César, qui +aurait séduit sa mère avec une perle valant six millions de sesterces, +c'est-à-dire douze cent mille francs à peu près. Mais on a tant prêté +de bonnes fortunes à César, qu'il ne faut pas croire tout ce qu'on en +dit. Jeune, Brutus a étudié la philosophie en Grèce; il appartient +à la secte platonicienne, et il a puisé à Athènes et à Corinthe ces +idées de liberté aristocratique qui formaient la base gouvernementale +des petites républiques grecques. Officier en Macédoine sous Pompée, +il s'est fait remarquer à Pharsale par son grand courage. Gouverneur +dans les Gaules pour César, il s'est fait remarquer dans la province +par sa sévère probité. C'est un de ces hommes qui n'agissent jamais +sans conviction, mais qui, des qu'ils ont une conviction, agissent +toujours; c'est une de ces âmes profondes et retirées où les dieux qui +s'en vont trouvent un tabernacle; c'est un de ces coeurs couverts d'un +triple acier, comme dit Horace, qui tiennent la mort pour amie, et qui +la voient venir en souriant. Le regard incessamment tourné vers les +vertus des âges antiques, il ne voit pas les vices des jours présens; +il croit que le peuple est toujours un peuple de laboureurs; il croit +que le sénat est toujours une assemblée de rois. Son seul tort est +d'être né après le brutal Marius, le galant Sylla et le voluptueux +César, au lieu de naître au temps de Cincinnatus, des Grecques ou des +premiers Scipions. Il a été coulé tout de bronze dans une époque où +les statues sont de boue et d'or. Quand un pareil homme commet un +crime, c'est son siècle qu'il faut accuser et non pas lui. + +Au reste, Brutus vient de faire une grande faute: il a quitté Rome, +oubliant que c'est sur le lieu même où l'on a commencé une révolution +qu'il faut l'accomplir. + +Quant à Antoine, c'est le contraste le plus complet que le ciel ait pu +mettre en opposition avec la figure calme, froide et sévère que nous +venons de dessiner. + +Antoine a quarante-six ans, sa taille est haute, ses membres +musculeux, sa barbe épaisse, son front large, son nez aquilin. Il +prétend descendre d'Hercule; et comme c'est le plus habile cavalier, +le plus fort discobole, le plus rude lutteur qu'il y ait eu depuis +Pompée, personne ne lui conteste cette généalogie, si fabuleuse +qu'elle paraisse à quelques uns. Enfant, sa grande beauté l'a fait +remarquer de Curion, et il a passé avec lui les premières années de +son adolescence dans la débauche et dans l'orgie. Avant de revêtir la +robe virile, c'est-à-dire à seize ans à peu près, il avait déjà fait +pour un million et demi de dettes; mais ce qu'on lui reproche surtout, +c'est le cynisme de son intempérance. Le lendemain des noces du mime +Hippias, il s'est rendu à l'assemblée publique si gorgé de vin qu'il a +été obligé de s'arrêter à l'angle d'une rue et de le rendre aux yeux +de tous, quoique le mime Sergius, avec lequel il vit dans un commerce +infâme, et qui a, dit-on, toute influence sur lui, essayât d'étendre +son manteau entre lui et les passans. Après Sergius, sa compagnie la +plus habituelle est la courtisane Cythéris, qu'il mène partout avec +lui dans une litière, et à laquelle il fait un cortège aussi nombreux +que celui de sa propre mère. Chaque fois qu'il part pour l'armée, +c'est avec une suite d'histrions et de joueurs de flûte. Lorsqu'il +s'arrête, il fait dresser ses tentes sur le bord des rivières ou sous +l'ombre des forêts. S'il traverse une ville, c'est sur un char traîné +par des lions qu'il conduit avec des rênes d'or. En temps de paix, il +porte une tunique étroite et une cape grossière. En temps de guerre, +il est couvert des plus riches armes qu'il a pu se procurer, pour +attirer à lui les coups des plus rudes et des plus braves ennemis. Car +Antoine, avec la force physique, a reçu le courage brutal; ce qui fait +qu'il est un dieu pour le soldat, et une idole pour le peuple. Du +reste, orateur habile dans le style asiatique, par un seul discours +il a chassé Brutus et Cassius de Rome. Fastueux et plein d'inégalité, +prétendant être le fils d'un dieu, et descendant parfois au niveau de +la bête, Antoine croit imiter César en le singeant à la guerre et à la +tribune. Mais entre Antoine et César il y a un abîme: Antoine n'a que +des défauts, César avait des vices; Antoine n'a que des qualités, +César avait des vertus: Antoine, c'est la prose; César, c'est la +poésie. + +Mais pour le moment, tel qu'il est, Antoine règne à Rome; car il y +a réaction pour César, et Antoine représente César: c'est lui qui +continue le vainqueur des Gaules et de l'Egypte. Il vend les charges, +il vend les places, il vend jusqu'aux trônes; il vient pour vingt +mille francs, ce qui n'est pas cher, comme on voit, de donner un +diplôme de roi en Asie; car Antoine a sans cesse besoin d'argent. +Cependant il n'y a pas plus de quinze jours qu'il a forcé la veuve de +César de lui remettre les vingt-deux millions laissés par César; il +est vrai que, des ides de mars au mois d'avril, Antoine a payé pour +huit millions de dettes: mais comme on assure qu'il a pillé le trésor +public, qui, au dire de Cicéron, contenait sept cents millions de +sesterces, c'est-à-dire cent quarante millions de francs à peu près; +si grand dépensier que soit Antoine, comme il n'a payé aucun des legs +de César, il doit bien lui rester encore une centaine de millions; et +un homme du caractère d'Antoine, avec cent millions derrière lui, est +un homme à craindre. + +A propos, nous oublions une chose: Antoine était le mari de Fulvie. + +Voilà donc celui contre lequel Octave aura d'abord à lutter. + +Octave comprit que le sénat, tout en votant des remerciemens à +Antoine, détestait d'autant plus ce maître grossier qu'il lui +obéissait plus lâchement. Octave se glissa tout doucement dans le +sénat, appela Cicéron son père, demanda humblement et obtint sans +conteste de porter le grand nom de César, seule portion de son +héritage à laquelle, disait-il, il eût jamais aspiré; paya tout +doucement, et sur sa propre fortune, les legs que César avait laissés +aux vétérans et qu'Antoine leur retenait; joua le citoyen pur, le +patriote désintéressé; refusa les faisceaux qu'on lui offrait, et +proposa tout bas, pour faire honneur à Antoine et pour lui donner +l'occasion d'achever ce qu'il avait si bien commencé, d'envoyer +Antoine chasser Décimus Brutus de la Gaule Cisalpine. Antoine, +enchanté d'échapper aux criailleries des héritiers de César, part en +promettant de ramener Décimus Brutus pieds et poings liés. A peine +est-il parti que le sénat respire. Alors Octave voit que le moment est +venu: il déclare qu'il croit Antoine l'ennemi de la république, met à +la disposition du sénat une armée qu'il a achetée, sans que personne +s'en doute, de ses propres deniers. Alors le sénat tout entier se lève +contre Antoine. Cicéron embrasse Octave, il propose de le nommer chef +de cette armée; et comme cette proposition cause quelque étonnement: +_Ornandum tollendum_, dit-il en se retournant vers les vieilles têtes +du sénat. Mauvais calembourg qu'entend Octave, et qui coûtera la vie +à celui qui l'a fait. Mais Octave refuse; il est faible de corps, +ignorant en fait de guerre; il veut deux collègues pour n'avoir aucune +responsabilité à supporter; et, sur sa demande, un décret du sénat lui +adjoint les consuls Hirtius et Pansa. + +Antoine a été envoyé pour combattre Décimus Brutus; Octave est envoyé +pour défendre Décimus Brutus contre Antoine. + +C'était un conseil d'avocat: aussi venait-il de Cicéron. On perdait +ainsi à la fois Antoine et Octave: Antoine, en mettant à jour toutes +ses turpitudes; Octave, en l'envoyant au secours d'un des meurtriers +de son père. + +Mais patience, Octave ne s'appelle plus Octave: un décret du sénat l'a +autorisé à s'appeler César. + +Laissons donc de côté l'enfant, voilà l'homme qui commence. + +Les deux armées se rencontrent: Antoine est vaincu; les deux consuls, +Hirtius et Pansa, sont tués dans la mêlée, on ne sait par qui: +seulement, comme une simple blessure pourrait n'être pas mortelle +et qu'il faut qu'ils meurent, ils ont été frappés tous deux par des +glaives empoisonnés. César seul est sain et sauf: César est trop +souffrant pour se battre, César est resté sous sa tente tandis que +l'on se battait. C'est, au reste, ce qu'il fera à Philippes et à +Actium: pendant toutes les victoires qu'il remportera il dormira ou +sera malade. + +N'importe! Antoine est en fuite, les consuls sont morts et César est à +la tête d'une armée. + +Pendant ce temps, Cicéron à son tour règne à Rome; il succède à +Antoine comme Antoine a succédé à César. Le sénat a besoin d'être +gouverné; peu lui importe que ce soit par un grand politique, ou par +un soldat grossier, ou par un habile avocat. + +Le sénat croit que c'est le moment de mettre en pratique le jeu de +mots de Cicéron: il n'a plus besoin de _cet enfant_. C'est ainsi que +le sénat traite maintenant Octave, et il lui refuse le consulat. + +Mais, comme nous l'avons dit, l'enfant s'est fait homme, Octave est +devenu César. Attendez. + +Au moment où Antoine traverse les Alpes en fuyant, et où Lépide, qui +commande dans la Gaule, accourt au devant de lui, un envoyé de César +arrive, qui offre à Antoine l'amitié de César. Antoine accepte en +réservant les droits de Lépide. + +Le lieu fixé pour la conférence fut une petite île du Reno, située +près de Bologne, ainsi que firent plus tard à Tilsitt Napoléon et +Alexandre. Chacun y arriva de son côté: César par la rive droite, +Antoine par la rive gauche. Trois cents hommes de garde furent laissés +à chaque tête de pont. Lépide avait d'avance visité l'île.--En se +joignant, Napoléon et Alexandre s'embrassèrent; Antoine et César n'en +étaient pas là. Antoine fouilla César, César fouilla Antoine, de peur +que l'un ou l'autre n'eût une arme cachée. Robert Macaire et Bertrand +n'auraient pas fait mieux. + +Ce dut être une scène terrible que celle qui se passa entre ces trois +hommes, lorsque, après s'être partagé le monde, chacun réclama le +droit de faire périr ses ennemis. Chacun y mit du sien: Lépide céda la +tête de son frère; Antoine, celle de son neveu. César refusa, ou fit +semblant de refuser trois jours celle de Cicéron; mais Antoine y +tenait, Antoine menaçait de tout rompre si on ne la lui accordait. +Antoine, brutal et entêté, était capable de le faire comme il le +disait; César ne voulut point se brouiller avec lui pour si peu; la +mort de Cicéron fut résolue. J'essaierais d'écrire cette scène si +Shakspeare ne l'avait pas écrite. + +Trois jours se passèrent pendant lesquels on chicana ainsi. Au bout de +trois jours la liste des proscrits montait à deux mille trois cents +noms: trois cents noms de sénateurs, deux mille noms de chevaliers. + +Alors on rédigea une proclamation: Appien nous a laissé cette +proclamation traduite en grec. Tous ces préparatifs hostiles, disaient +les trumvirs, étaient dirigés contre Brutus et Cassius; seulement les +trois nouveaux alliés, en marchant contre les assassins de César, ne +voulaient pas, disaient-ils, laisser d'ennemis derrière eux. + +Puis on pensa à réunir encore Antoine et César par une alliance de +sang. Les mariages ont de tout temps été la grande sanction des +raccommodemens politiques. Louis XIV épousa une infante d'Espagne; +Napoléon épousa Marie-Louise; César épousa une belle-fille d'Antoine, +déjà fiancée à un autre. Plus tard Antoine épousera une soeur +d'Auguste; il est vrai que ce double mariage n'empêchera pas la +bataille d'Actium. + +Pendant ce temps, le bruit de la réunion de César, d'Antoine et de +Lépide se répand par toute l'Italie; Rome s'émeut, le sénat tremble; +Cicéron fait des discours auxquels le sénat applaudit, mais qui ne le +rassurent pas. Les uns proposent de se défendre, les autres proposent +de fuir; Cicéron continue de parler sur les chances de la fuite et +sur les chances de la défense, mais il ne se décide ni à fuir ni à se +défendre; pendant ce temps, les triumvirs entrent dans Rome. + +Voyez Plutarque, _in Cicerone_. + +Cicéron mourut mieux qu'on n'aurait dû s'y attendre de la part d'un +homme qui avait passé sa vie à avocasser. Il vit qu'il ne pouvait +gagner le bateau dans lequel il espérait s'embarquer: il fit arrêter +sa litière, défendit à ses esclaves de le défendre, passa la tête par +la portière, tendit la gorge et reçut le coup mortel. + +C'était pour sa femme qu'Antoine avait demandé sa tête; on porta donc +cette tête à Fulvie. Fulvie tira une épingle de ses cheveux et lui en +perça la langue. Puis on alla clouer cette tête, au dessus de ses deux +mains, à la tribune aux harangues. + +Le lendemain, on apporta une autre tête à Antoine. Antoine la prit; +mais il eut beau la tourner et la retourner, il ne la reconnut point. +--Cela ne me regarde pas, dit-il, portez cette tête à ma femme. En +effet, c'était la tête d'un homme qui avait refusé de vendre sa maison +à Fulvie. Fulvie fit clouer la tête à la porte de la maison. + +Pendant huit jours on égorgea dans les rues et le sang coula dans +les ruisseaux de Rome. Velléius Parterculus écrit à ce propos quatre +lignes qui peignent effroyablement cette effroyable époque: «II y +eut, dit-il, beaucoup de dévoûment chez les femmes, assez dans les +affranchis, quelque peu dans les esclaves, mais aucun dans les fils.» +Puis il ajoute, avec cette simplicité antique qui fait frémir: «II est +vrai que l'espoir d'hériter que chacun venait de concevoir, rendait +l'attente difficile.» + +Ce fut le septième ou le huitième jour de cette boucherie, que Mécène, +voyant César acharné sur son siège de prescripteur, lui fit passer +une feuille de ses tablettes avec ces trois mots écrits au crayon: +«Lève-toi, bourreau!» + +César se leva, car il n'y mettait ni haine, ni acharnement; il +proscrivait parce qu'il croyait utile de proscrire. Lorsqu'il reçut le +petit mot de Mécène, il fit un signe de tête et se leva, Mécène se fit +honneur de la clémence de César. Mécène se trompait: César avait son +compte, et l'impassible arithméticien ne demandait rien de plus. + +Tournons les yeux vers Brutus et Cassius, et voyons ce qu'ils font. + +Brutus et Cassius sont en Asie, où ils exigent d'un seul coup le +tribut de dix années; Brutus et Cassius sont à Tarse, qu'ils frappent +d'une contribution de quinze cents talens; Brutus et Cassius sont à +Rhodes, où ils font égorger cinquante des principaux citoyens, parce +que ceux-ci refusent de payer une contribution impossible. C'est qu'il +faut des millions à Brutus et à Cassius pour soutenir l'impopulaire +parti qu'ils ont adopté, et pour retenir sous leurs aigles +républicaines les vieilles légions royalistes de César. + +Aussi les cris des peuples qu'il ruine deviennent-ils le remords +incessant de Brutus. Ce remords c'est le mauvais génie qui apparaît +dans ses nuits; c'est le spectre qu'il a vu à Xanthe et qu'il reverra +à Philippes. + +Lisez dans Plutarque ou dans Shakspeare, comme il vous plaira, les +derniers entretiens de Brutus et de Cassius. Voyez ces deux hommes se +séparer un soir en se serrant la main avec un sourire grave et en se +disant que, vainqueurs ou vaincus, ils n'ont point à redouter leurs +ennemis. C'est que César et Antoine sont là. C'est qu'on est à la +veille de la bataille de Philippes. C'est que le spectre qui poursuit +Brutus a reparu ou va reparaître. + +En effet, le lendemain à la même heure Cassius était mort, et deux +jours après Brutus l'avait rejoint. Un esclave, affranchi pour ce +dernier service, avait tué Cassius: Brutus s'était jeté sur l'épée que +lui tendait le rhéteur Straton. + +On s'étonne de cette mort si précipitée de Brutus et de Cassius, et +l'on oublie que tous deux avaient hâte d'en finir. + +Les deux triumvirs avaient été fidèles à leur caractère. Nous disons +les deux triumvirs, car de Lépide il n'en est déjà plus question. +Antoine avait combattu comme un simple soldat. César, malade, était +resté dans sa litière, disant qu'un dieu l'avait averti en songe de +veiller sur lui. + +Le combat fini, Lépide écarté, le partage du monde était à refaire. +Antoine prit pour lui l'inépuisable Orient; César se contenta de +l'Occident épuisé. + +Les deux vainqueurs se séparent: l'un, pour aller épuiser toutes les +délices de la vie avec Cléopâtre; l'autre, pour revenir lutter à Rome +contre le sénat, qui commence enfin à le comprendre; contre cent +soixante-dix mille vétérans qui réclament chacun un lot de terre et +vingt mille sesterces qu'il leur a promis; contre le peuple, enfin, +qui demande du pain, affamé qu'il est par Sextus Pompée, qui tient la +mer de Sicile. + +Laissez huit ans s'écouler, et les vétérans seront payés, ou du moins +croiront l'être, et Sextus Pompée sera battu et fugitif, et les +greniers publics regorgeront de farine et de blé. + +Comment César avait-il accompli tout cela? En rejetant les +proscriptions sur le compte d'Antoine et de Lépide; en refusant les +triomphes qu'on lui avait offerts; et ayant l'air de remplir les +fonctions d'un simple préfet de police; en parlant toujours au nom +de la république, pour laquelle il agit, et qu'il va incessamment +rétablir; enfin, sur le désir des soldats, en donnant sa soeur Octavie +à Antoine: Fulvie était morte dans un accès de colère. + +Au reste, c'était un rude épouseur que cet Antoine, et il tenait à +prouver que de tous côtés il descendait d'Hercule: il avait épousé +Fulvie, il venait d'épouser Octavie, il allait épouser Minerve; enfin +il devait finir par épouser Cléopâtre. + +Ce dernier mariage brouilla tout. Il y avait long-temps que César +n'attendait qu'une occasion de se débarrasser de son rival; cette +occasion, Antoine venait de la lui fournir. Cléopâtre avait eu de +César, ou de Sextus Pompée, on ne sait pas bien lequel des deux, un +fils appelé Césarion. Antoine, en épousant Cléopâtre, avait reconnu +Césarion pour fils de César, et lui avait promis la succession de son +père, c'est-à-dire l'Italie; tandis qu'il distribuait aux autres fils +de Cléopâtre, Alexandre et Ptolémée, à Alexandre l'Arménie et le +royaume des Parthes, qui, il est vrai, n'était pas encore conquis, et +à Ptolémée la Phénicie, la Syrie et la Cilicie. + +Rome et Octavie demandaient donc ensemble vengeance contre Antoine. La +cause de César devenait la cause publique; aussi jamais guerre plus +populaire ne fut entreprise. + +Puis tous ceux qui arrivaient d'Orient racontaient d'étranges choses. +Après s'être fait satrape, Antoine se faisait Dieu. On appelait +Cléopâtre Isis, et Antoine Osiris. Antoine promettait à Cléopâtre +de faire d'Alexandrie la capitale du monde quand il aurait conquis +l'Occident; en attendant, il faisait graver le chiffre de Cléopâtre +sur le bouclier de ses soldats, et soulevait le ban et l'arrière-ban +de ses dieux égyptiens contre les dieux du Tibre. + +Omnigenumque Deum monstra et latrator Anubis Contra Neptunum et +Venerem contraque Minervam, dit Virgile, qui n'avait pas mis là +Minerve pour la seule mesure, mais aussi comme ayant sa propre injure +à venger. Minerve était, on se le rappelle, une des quatre femmes +d'Antoine; il l'avait épousée à Athènes, et s'était fait payer par les +Athéniens mille talens pour sa dot, c'est-à-dire près de six millions +de notre monnaie actuelle. + +N'est-ce pas que c'était un étrange monde que ce monde? Mais ne vous +en étonnez pas trop, vous en verrez bien d'autres sous Néron. + +C'était la troisième fois, dans un quart de siècle, que l'Orient et +l'Occident allaient se rencontrer en Grèce, et jeter un nouveau nom +de victoire et de défaite dans cette éternelle série d'actions et de +réactions qui durait depuis la guerre de Troie. + +Il régnait une profonde terreur à Rome: Rome ne comptait pas beaucoup +sur César comme général: elle savait, au contraire, ce dont Antoine +était capable une fois qu'il était armé; puis Antoine menait avec lui +cent mille hommes de pied, douze mille chevaux, cinq cents navires, +quatre rois et une reine. + +Il y avait bien encore cent vingt ou cent trente mille Juifs, Arabes, +Perses, Égyptiens, Mèdes, Thraces et Paphlagoniens qui marchaient à la +suite de l'armée; mais, ceux-là, on ne les comptait pas, ils n'étaient +pas soldats romains. + +César avait à peu près cent mille hommes et deux cents vaisseaux. +Ce n'était point tout à fait en navires et en soldats la moitié des +forces de son adversaire. + +La fortune était pour Octave; ou plutôt ici le destin change de nom et +devient la Providence: il fallait réunir l'Occident et l'Orient dans +une main puissante qui contraignît le monde de parler une seule +langue, d'obéir à une seule loi, afin que le Christ en naissant (le +Christ allait naître) trouvât l'univers prêt à écouter sa parole. Dieu +donna la victoire à César. + +On sait tous les détails de cette grande bataille; comment Cléopâtre, +la déesse du naturalisme oriental, s'enfuit tout à coup avec soixante +vaisseaux, quoique aucun péril ne la menaçât; comment Antoine la +suivit, abandonnant son armée; comment tous deux revinrent en Egypte +pour mourir tous deux: Antoine se tue en se jetant sur son épée; +Cléopâtre, on ne sait trop de quelle façon: Plutarque croit que c'est +en se faisant mordre par un aspic. + +Cette fois, il n'y avait pas moyen d'échapper au triomphe: bon gré mal +gré, il fallut que César se laissât faire. Le sénat vint en corps au +devant de lui jusqu'aux portes de Rome; mais, fidèle à son système, +César n'accepta qu'une partie de ce que le sénat lui offrait; à +l'entendre, le seul prix qu'il demandait de sa victoire était qu'on le +débarrassât du fardeau du gouvernement. Le sénat se jeta à ses pieds +pour obtenir de lui qu'il renonçât à cette funeste résolution; mais +tout ce qu'il put obtenir fut que César resterait encore pendant dix +ans chargé de mettre en ordre les affaires de la république. Il est +vrai que César se montra moins récalcitrant pour le titre d'Auguste +que le sénat lui offrit, et qu'il accepta sans trop se faire prier. + +Auguste avait trente ans. Depuis neuf ans qu'il avait succédé à César, +il avait fait bien du chemin, comme on voit, ou plutôt il en avait +bien fait faire à la république. + +C'est qu'aussi on était bien las à Rome des guerres intestines, des +proscriptions civiles et des massacres de partis. A partir de Marius +et de Sylla, et il y avait de cela à peu près soixante ans, on ne +faisait guère autre chose à Rome que de tuer ou d'être tué, si bien +que depuis un quart de siècle il fallait chercher avec beaucoup de +soin et d'attention pour trouver un général, un consul, un tribun, un +sénateur, un personnage notable enfin, qui fût mort tranquillement +dans son lit. + +Il y avait plus, c'est que tout le monde était ruiné. On supporte +encore les massacres, la croix, la potence; on ne supporte pas la +misère. Les chevaliers avaient des places d'honneur au théâtre, mais +ils n'osaient venir occuper ces places de peur d'y être arrêtés par +leurs créanciers; ils avaient quatorze bancs au cirque, et leurs +quatorze bancs étaient déserts. Les provinces déclaraient ne plus +pouvoir payer l'impôt: le peuple n'avait pas de pain. De l'océan +Atlantique à l'Euphrate, du détroit de Gades au Danube, cent trente +millions d'hommes demandaient l'aumône à Auguste. + +Qui donc, en pareilles circonstances, eût même eu l'idée de faire de +l'opposition contre le vainqueur d'Antoine, qui était le seul riche et +qui pouvait seul enrichir les autres? + +Auguste fit trois parts de ses immenses richesses, que venait de +quadrupler le trésor des Ptolémées: la première pour les dieux, la +seconde pour l'aristocratie, la troisième pour le peuple. + +Jupiter Capitolin eut seize mille livres d'or; c'étaient treize mille +livres de plus que ne lui en avait volé César; et de plus, pour dix +millions de notre monnaie actuelle de pierres et de pierreries. + +Apollon eut six trépieds d'argent fondus à neuf, et dont le métal fut +fourni par les propres statues d'Auguste. + +Enfin, comme les villes envoyaient de tous côtés des couronnes d'or au +vainqueur, le vainqueur les répartit entre les autres dieux. + +Les dieux furent contens. + +Auguste alors s'occupa de l'aristocratie. + +Les legs de César furent entièrement payés. Tout ce qui avait un nom, +ou tout ce qui s'en était fait un, reçut des secours; l'aristocratie +tout entière devint la pensionnaire d'Auguste. + +L'aristocratie fut satisfaite. + +Restait le peuple. + +Les prédécesseurs d'Auguste lui avaient donné des jeux, Auguste lui +donna du pain. Le blé arriva en larges convois de la mer Noire, +de l'Egypte et de la Sicile; en moins de trois mois, un bien-être +sensible se répandit jusque dans les derniers rangs de la population. + +Le peuple cria vive Auguste. + +Alors, comme il lui restait encore près de deux milliards, il lança +dans la circulation cette masse énorme d'argent: l'intérêt était à +12 pour 100, il descendit à 4; les terres étaient à vil prix, elles +triplèrent et quadruplèrent de valeur. + +Puis il s'en revint dans sa petite maison du mont Palatin, maison +toute de pierres, maison sans marbres, sans peintures, sans pavés de +mosaïque; maison qu'il habitait été comme hiver, et qui ne renfermait +qu'une seule chose de prix, la statuette d'or de la Fortune de +l'empire. + +Il est vrai que cette maison ayant été brûlée dix-huit ans après, +c'est-à-dire vers l'an 748 de Rome, Auguste la rebâtit plus commode, +plus élégante et plus belle. + +C'est là qu'Auguste vécut encore quarante-six ans, suppliant sans +cesse le peuple de lui retirer le fardeau du gouvernement, et sans +cesse forcé par lui d'accepter de nouveaux honneurs. Ayant beau dire +qu'il n'était qu'un simple citoyen comme les autres, ayant beau se +fâcher quand on l'appelait seigneur, ayant beau répéter que ses noms +étaient Caïus Julius César Octavianus et qu'il ne voulait être appelé +d'aucun autre nom, il lui fallut se résigner à être prince, grand +pontife, consul et régulateur des moeurs à perpétuité. On avait voulu +le nommer tribun, mais il avait fait observer qu'en sa qualité de +patricien il ne pouvait accepter cette charge. Alors, au lieu du +tribunal, il avait reçu la puissance tribunitienne. C'était bien +peut-être jouer un peu sur les mots, mais il y avait de l'avocat dans +Auguste, et c'était par ce côté-là très probablement que Salluste +était devenu si fort son ami. + +De cette façon, tout le monde était content à Rome. Les césariens +avaient un roi, ou du moins quelque chose qui leur en tenait lieu. +Les républicains entendaient sans cesse parler de la république, et +d'ailleurs le S.P.Q.R. était partout, sur les enseignes, sur les +faisceaux, sur la maison même du prince. Enfin les poètes, les +peintres, les artistes avaient Mécène, à qui Auguste avait transmis +ses pleins pouvoirs, et qui se chargeait de leur assurer cette _aurea +mediocritas_ tant vantée par Horace. + +Au milieu de tous ces honneurs, Auguste restait toujours le même: +travaillant six heures par jour, mangeant du pain bis, des figues et +des petits poissons; jouant aux noix avec les polissons de Rome, et +allant, vêtu des habits filés par sa femme ou par ses filles, rendre +témoignage pour un vieux soldat d'Actium. + +Nous avons dit que sa maison du mont Palatin brûla vers l'an 748. A +peine cet accident fut-il connu, que les vétérans, les décuries, les +tribus souscrivirent pour une somme considérable, car ils voulaient +que cette maison, rebâtie aux frais publics, attestât de l'amour +public pour l'empereur. Auguste fit venir les uns après les autres +tous les souscripteurs, et, pour ne pas dire qu'il refusait leur +offrande, prit à chacun d'eux un denier. + +Puis, après le tour des dieux, de l'aristocratie, du peuple, du +trésor, vint le tour de Rome. La ville républicaine était sale, +étroite et sombre. Le _Forum antiquum_ était devenu trop petit pour la +population toujours croissante de la reine du monde, le forum de César +était encombré aux jours de fêtes; Auguste fit bâtir un troisième +forum entre le Capitolin et le Viminal, un temple de Jupiter tonnant +au Capitole, un temple à Apolon sur le mont Palatin, le théâtre de +Marcellus au Champ-de-Mars, enfin les portiques de Livie et d'Octavie, +et la basilique de Lucius et de Caïus. Ce n'est pas tout, en même +temps que les obélisques égyptiens s'élevaient sur les places, que des +routes magnifiques, partant de la _meta sudans_, s'élançaient +vers tous les points du monde comme les rayons d'une étoile, que +soixante-sept lieues d'aqueducs et de canaux amenaient par jour à +Rome deux millions trois cent dix-neuf mille mètres cubes d'eau, +qu'Agrippa, tout en construisant son Panthéon, distribuait en cinq +cents fontaines, en cent soixante-dix bassins et en cent trente +châteaux d'eau, Balbus bâtissait un théâtre, Philippe des musées, et +Pollion un sanctuaire à la Liberté. + +Ainsi, en présidant à ces immenses travaux, Auguste se sentait-il pris +d'un, de ces rares mouvements d'orgueil auxquels il permettait de se +produire au grand jour.--Voyez cette Rome, disait-il, je l'ai prise de +brique, je la rendrai de marbre. + +Auguste eut une de ces longues existences comme le ciel en garde aux +fondateurs de monarchies. Il avait soixante-seize ans, lorsqu'un jour +qu'il naviguait entre les îles jetées au milieu du golfe de Naples +comme des corbeilles de fleurs et de verdure, il fut pris d'une +douleur assez forte pour désirer relâcher au port le plus prochain. +Cependant il eut le temps d'arriver jusqu'à Nole; là il se sentit si +mal qu'il s'alita. Mais, loin de déplorer la perte d'une existence si +bien remplie, Auguste se prépara à la mort comme à une fête; il prit +un miroir, se fit friser les cheveux, se mit du rouge; puis, comme +un acteur qui quitte la scène et qui, avant de passer derrière la +coulisse, demande un dernier compliment au parterre: + +--Messieurs, dit-il en se tournant vers les amis qui entouraient sa +couche, répondez franchement, ai-je bien joué la farce de la vie? + +Il n'y eut qu'une voix parmi les spectateurs. + +--Oui, répondirent-ils tous ensemble; oui, certes, parfaitement bien. + +--En ce cas, reprit Auguste, battez des mains en preuve que vous êtes +contens. + +Les spectateurs applaudirent, et, au bruit de leurs applaudissemens, +Auguste se laissa aller doucement sur son oreiller. + +Le comédien couronné était mort. + +Voilà l'homme qui protégea vingt ans Virgile; voilà le prince à la +table duquel il s'assit une fois par semaine avec Horace, Mécène, +Salluste, Pollion et Agrippa; voilà le dieu qui lui fit ce doux repos +vanté par Tityre, et en reconnaissance duquel l'amant d'Amaryllis +promet de faire couler incessamment le sang de ses agneaux. + +En effet, le talent doux, gracieux et mélancolique du cygne de Mantoue +devait plaire essentiellement au collègue d'Antoine et de Lépide. +Robespierre, cet autre Octave d'un autre temps, ce proscripteur +en perruque poudrée à la maréchale, en gilet de basin et en habit +bleu-barbeau, à qui heureusement ou malheureusement (la question n'est +pas encore jugée) on n'a point laissé le temps de se montrer sous sa +double face, adorait les _Lettres à Émilie sur la mythologie_, les +_Poésies du cardinal de Bernis_ et les _Gaillardises du chevalier de +Boufflers_; les _lambes_ de Barbier lui eussent donné des syncopes, +et les drames d'Hugo des attaques de nerfs. + +C'est que, quoi qu'on en ait dit, la littérature n'est jamais +l'expression de l'époque, mais tout au contraire, et si l'on peut se +servir de ce mot, sa palidonie. Au milieu des grandes débauches de la +régence et de Louis XV, qu'applaudit-on au théâtre? Les petits drames +musqués de Marivaux. Au milieu des sanglantes orgies de la révolution, +quels sont les poètes à la mode? Colin-d'Harleville, Demoustier, +Fabre-d'Églantine, Legouvé et le chevalier de Bertin. Pendant cette +grande ère napoléonienne, quelles sont les étoiles qui scintillent au +ciel impérial? M. de Fontanes, Picard, Andrieux, Baour-Lormian, Luce +de Lancival, Parny. Châteaubriand passe pour un rêveur, et Lemercier +pour un fou; on raille le _Génie du christianisme_, on siffle _Pinto_. + +C'est que l'homme est fait pour deux existences simultanées, l'une +positive et matérielle, l'autre intellectuelle et idéale. Quand sa vie +matérielle est calme, sa vie idéale a besoin d'agitation; quand sa vie +positive est agitée, sa vie intellectuelle a besoin de repos. Si toute +la journée on a vu passer les charrettes des proscripteurs, que ces +proscripteurs s'appellent Sylla ou Cromwell, Octave ou Robespierre, on +a besoin le soir de sensations douces qui fassent oublier les émotions +terribles de la matinée. C'est le flacon parfumé que les femmes +romaines respiraient en sortant du cirque; c'est la couronne de roses +que Néron se faisait apporter après avoir vu brûler Rome. Si, au +contraire, la journée s'est passée dans une longue paix, il faut +à notre coeur, qui craint de s'engourdir dans une languissante +tranquillité, des émotions factices pour remplacer les émotions +réelles, des douleurs imaginaires pour tenir lieu des souffrances +positives. Ainsi, après cette suprême bataille de Philippes, où le +génie républicain vient de succomber sous le géant impérial; après +cette lutte d'Hercule et d'Antée qui a ébranlé le monde, que fait +Virgile? Il polit sa première églogue. Quelle grande pensée le +poursuit dans ce grand bouleversement? Celle de pauvres bergers qui, +ne pouvant payer les contributions successivement imposées par Brutus +et par César, sont obligés de quitter leurs doux champs et leur belle +patrie: + + Nos patriae fines et dulcia linquimus arva; + Nos patriam fugimus. + +De pauvres colons qui émigrent, les uns chez l'Africain brûlé, les +autres dans la froide Scythie. + + At nos hinc alii sitientes ibimus Afros; + Pars Scythiam... + +Celle de pauvres pasteurs enfin, pleurant, non pas la liberté perdue, +non pas les lares d'argile faisant place aux pénates d'or, non pas la +sainte pudeur républicaine se voilant le front à la vue des futures +débauches impériales dont César a donné le prospectus; mais qui +regrettent de ne plus chanter, couchés dans un antre vert, en +regardant leurs chèvres vagabondes brouter le cytise fleuri et l'amer +feuillage du saule. + + ... Viridi projectus in antro. + ............................... + Carmina nulla canam; non, me pascente, capellae, + Florentem cytisum et salices carpetis amaras. + +Mais peut-être est-ce une préoccupation du poète, peut-être cette +imagination qu'on a appelée la Folle du logis, et qu'on devrait bien +plutôt nommer la Maîtresse de la maison, était-elle momentanément +tournée aux douleurs champêtres et aux plaintes bucoliques; peut-être +les grands événemens qui vont se succéder vont-ils arracher le poète à +ses préoccupations bocagères. Voici venir Actium; voici l'Orient qui +se soulève une fois encore contre l'Occident; voici le naturalisme et +le spiritualisme aux prises; voici le jour enfin qui décidera entre le +polythéisme et le christianisme. Que fait Virgile, que fait l'ami du +vainqueur, que fait le prince des poètes latins? Il chante le pasteur +Aristée, il chante des abeilles perdues, il chante une mère consolant +son fils de ce que ses ruches sont désertes, et n'ayant rien de plus à +demander à Apollon, comment avec le sang d'un taureau on peut faire de +nouveaux essaims. + +Et que l'on ne croie pas que nous cotons au hasard et que nous prenons +une époque pour une autre, car Virgile, comme s'il craignait qu'on ne +l'accusât de se mêler des choses publiques autrement que pour louer +César, prend lui-même le soin de nous dire à quelle époque il chante. +C'est lorsque César pousse la gloire de ses armes jusqu'à l'Euphrate. + + .... Caesar dùm magnus ad altum + Fulminat Euphraten bello, victorque volentes + Per populos dat jura, viamque affectat Olympo. + +Mais aussi que César ferme le temple de Janus, qu'Auguste pour la +seconde fois rende la paix au monde, alors Virgile devient belliqueux; +alors le poète bucolique embouche la trompette guerrière, alors le +chantre de Palémon et d'Aristée va dire les combats du héros qui, +parti des bords de Troie, toucha le premier les rives de l'Italie; +il racontera Hector traîné neuf fois par Achille autour des murs de +Pergame, qu'il enveloppe neuf fois d'un sillon de sang; il montrera +le vieux Priam égorgé à la vue de ses filles, et tombant au pied de +l'autel domestique en maudissant ses divinités impuissantes qui n'ont +su protéger ni le royaume ni le roi. + +Et autant Auguste l'a aimé pour ses chants pacifiques pendant la +guerre, autant il l'aimera pour ses chants belliqueux pendant la paix. + +Ainsi, quand Virgile mourra à Brindes, Auguste ordonnera-t-il en +pleurant que ses cendres soient transportées à Naples, dont il savait +que son poète favori avait affectionné le séjour. + +Peut-être même Auguste était-il venu dans ce tombeau, où je venais à +mon tour, et s'était-il adossé à ce même endroit où, adossé moi-même, +je venais de voir passer devant mes yeux toute cette gigantesque +histoire. + +Et voilà cependant l'illusion qu'un malheureux savant voulait +m'enlever en me disant que ce n'était _peut-être_ pas là le tombeau de +Virgile! + + + + +IV + +LA GROTTE DE POUZZOLES.--LA GROTTE DU CHIEN. + + +Pendant cette exploration, notre cocher, que notre longue absence +ennuyait, était entré dans un cabaret pour se distraire. Lorsque nous +redescendîmes vers Chiaja, nous le trouvâmes ivre comme auraient pu +l'être Horace ou Gallus. Cette petite infraction aux règles de la +tempérance retomba sur nos pauvres chevaux, qui, excités par le fouet +de leur maître, nous emportèrent au triple galop vers la grotte de +Pouzzoles. Nous eûmes beau dire que nous voulions nous arrêter à +l'entrée de cette grotte et la traverser dans toute sa longueur: notre +automédon, qui croyait son honneur engagé à nous prouver, par la +manière pimpante dont il conduisait, qu'il n'était pas ivre, redoubla +de coups, et nous disparûmes dans l'ouverture béante comme si un +tourbillon nous emportait. + +Malheureusement, à peine avions-nous fait cent pas dans ce corridor de +l'enfer que nous accrochâmes une charrette. Le cocher, qui se tenait +debout derrière nous, sauta par dessus notre tête, nous sautâmes +par dessus celle des chevaux. Les chevaux s'abattirent; une roue du +corricolo continua sa route, tandis que l'autre, engagée dans le moyeu +de la charrette, s'arrêta court avec le reste de l'équipage. Je crus +que nous étions tous anéantis. Heureusement le dieu des ivrognes, qui +veillait sur notre cocher, daigna étendre sa protection jusqu'à nous, +si indignes que nous en fussions: nous nous relevâmes sans une seule +égratignure; les traits seuls du bilancino étaient cassés. On se +rappelle que le bilancino est le cheval qui galope près du timonier +enfermé dans les brancards. + +Notre conducteur nous déclara qu'il lui fallait un quart d'heure pour +remettre en ordre son attelage; nous le lui accordâmes d'autant plus +volontiers qu'il nous fallait, à nous, le méme temps pour visiter la +grotte. + +Du temps de Sénèque, où il n'y avait pas de chemins de fer, et où par +conséquent on ne perçait pas les montagnes, mais où l'on montait +tout simplement par dessus, la grotte de Pouzzoles était une grande +curiosité. Aussi s'en préoccupe-t-il plus que de nos jours ne le +ferait le dernier ingénieur des ponts et chaussées, et, poétisant +cette espèce de cave, qui n'est pas même bonne à mettre du vin, +l'appelle-t-il une longue prison, et disserte-t-il sur la force +involontaire des impressions. Quant à nous, je ne sais si la cabriole +que nous venions de faire avait nui à notre imagination; mais, n'en +déplaise à Sénèque, nous ne fûmes impressionnés que par l'abominable +odeur d'huile que répandaient les soixante-quatre réverbères allumés +dans ce grand terrier. + +Malgré ces soixante-quatre réverbères, il y a une telle obscurité dans +la grotte de Pouzzoles, que ce ne fut que guidés par la voix avinée +de notre cocher que nous parvînmes à retrouver notre corricolo. Nous +remontâmes dedans, notre cocher remonta derrière, et, comme pour +prouver à nos malheureux chevaux que ce n'était pas lui qui avait +tort, il débuta par le plus splendide coup de fouet que jamais +chevaux aient reçu depuis les coursiers d'Achille, qui pleurèrent si +tendrement leur maître, jusqu'aux mules de don Miguel, qui faillirent +si irrespectueusement casser le cou au leur. + +Le bilancino et le limonier firent un bond qui manqua démantibuler +la voiture; mais, à notre grand étonnement, et quoique tous deux +parussent faire des efforts inouïs pour remplir leur devoir, nous ne +bougeâmes pas de la place. + +Le cocher redoubla, en accompagnant cette fois le cinglement de la +lanière de ce petit sifflement habituel aux cochers italiens et avec +lequel ils semblent galvaniser leurs chevaux. Les nôtres, à cette +double admonestation, redoublèrent de soubresauts et de piétinemens, +mais ne firent ni un pas en avant ni un pas en arrière. + +Cependant, comme, selon toutes les règles de la dignité humaine, ce +n'est jamais aux animaux à deux pieds à céder aux animaux à quatre +pattes, notre homme s'entêta et allongea à son équipage un troisième +coup de fouet en accompagnant ce coup de fouet d'un juron à faire +fendre le Pausilippe. L'impression fut grande sur les malheureux +quadrupèdes; ils se cabrèrent, hennirent, firent des écarts à droite, +firent des écarts à gauche; mais d'un seul pas en avant, il n'en fut +pas question. + +Il y avait évidemment quelque mystère là-dessous. J'arrêtai le bras de +Gaetano, levé pour un quatrième coup de fouet, et je l'invitai à aller +s'assurer à tâtons des causes qui nous enchaînaient à notre place; +car de voir avec les yeux, il n'y fallait pas songer. Gaetano voulut +résister et prétendit que les chevaux devaient partir et qu'ils +partiraient. Mais à mon tour j'insistai en lui disant que, s'il +ajoutait un mot, je l'enverrais promener lui et son attelage. Gaetano, +menacé dans ses intérêts pécuniaires, descendit. + +Au bout d'un instant, nous l'entendîmes pousser des soupirs, puis des +plaintes, puis des gémissemens. + +--Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il? + +--_Oh, eccellenza_! + +--Après? + +--_O malora_! + +--Quoi? + +--_Ho perduto la testa del mio cavallo_. + +--Comment! vous avez perdu la tête de votre cheval? + +--_L'ho perduta_! + +Et les plaintes et les gémissemens recommencèrent. + +--Et duquel des deux avez-vous perdu la tête? demandai-je en éclatant +de rire. + +--_Del povero bilancino, eccellenza_. + +--Ce gredin-là est ivre-mort, dit Jadin. + +--Eh bien, demandai-je après un moment de silence, est-elle retrouvée? + +--_O non si trovera più... mai! mai! mai_! + +--Voyons, attendez, je vais l'aller chercher moi-même. + +Je sautai à bas du corricolo; je fis a tâtons le tour de l'attelage et +je trouvai mon homme qui serrait désespérément dans ses bras la croupe +de son cheval. Il l'avait attaché à l'envers. + +On comprend le résultat naturel de cette combinaison: à chaque coup de +fouet nouveau, le porteur tirait au nord et le bilancino au midi. Or, +comme c'est une règle invariable que deux forces égales opposées l'une +à l'autre se neutralisent l'une par l'autre, il en résultait que, plus +nos deux chevaux faisaient d'efforts pour avancer, l'un vers l'entrée +de la grotte, l'autre vers la sortie, plus solidement nous restions +comme amarrés à la même place. + +J'annonçai à Gaetano que la tête de son cheval était retrouvée, je lui +en donnai la preuve en lui mettant la main dessus, et je lui signifiai +que, de peur de nouveaux accidens, nous irions à pied jusqu'à la +grotte du Chien, où il était invité à nous rejoindre, si toutefois il +en était capable. + +Il y a cependant des jours où cette grotte est splendidement éclairée, +ce sont les jours d'équinoxe; comme le soleil se couche alors +exactement en face d'elle, il la transperce de son dernier rayon et la +dore merveilleusement de l'une à l'autre de ses extrémités. + +Il nous était arrivé tant d'encombrés dans cette malheureuse grotte +que ce fut avec un certain plaisir que nous retrouvâmes la lumière. +Afin sans doute de dédommager le voyageur de la perte qu'il a faite +momentanément, la nature, à la sortie de ce long et sombre corridor, +se présente coquette, animée, et pleine de fantasques accidens. +Cependant, comme un effroyable soleil dardait sur nos têtes, nous ne +nous arrêtâmes pas trop à les détailler, et sur l'indication d'un +passant, laissant la route, nous prîmes un petit chemin qui conduit au +lac d'Agnano. + +Gaetano s'était piqué d'honneur; au bout d'un instant, nous entendîmes +derrière nous le bruit des roues d'une voiture et le pétillement des +sonnettes de deux chevaux: c'était notre corricolo et notre cocher qui +nous rejoignaient, le corricolo parfaitement rafistolé à l'aide de +cordes, de ficelles et de chiffons, le cocher à peu près dégrisé. + +Comme nous étions en nage, nous ne nous fîmes pas prier pour reprendre +nos places; et cette fois, grâce à l'harmonie de notre attelage, nous +reprîmes notre allure habituelle, c'est-à-dire que nous allâmes comme +le vent. + +Au bout d'un instant, deux chiens se mirent à courir devant notre +corricolo, et un homme monta derrière. D'où sortaient-ils? D'une +pauvre chaumière située à gauche de la route, je crois. Des deux +quadrupèdes, l'un était nankin et l'autre noir. + +Au bout d'un instant, le quadrupède nankin donna des signes visibles +d'hésitation. Il s'arrêtait, s'asseyait, restait en arrière, puis +reprenait son chemin, toujours plus lentement. Son maître commença par +le siffler, puis l'appela; puis enfin, voyant des signes de rébellion +marquée, descendit, le coupla avec le chien noir, et, au lieu de +remonter derrière nous, marcha à pied. Je demandai alors quels étaient +cet homme et ces chiens; on nous répondit que c'était l'homme qui +avait là clé de la grotte et les deux chiens sur lesquels on faisait +successivement les expériences, c'est-à-dire le grand-prêtre et les +victimes. + +Le mot _successivement_ m'éclaira sur les terreurs du chien nankin et +sur l'insouciance du chien noir. Le chien noir descendait de garde, le +chien nankin était de faction. Voilà pourquoi le chien nankin voulait +à toute force retourner en arrière, et pourquoi il était indifférent +au chien noir d'aller en avant. A la première visite d'étrangers, les +rôles changeraient. + +A mesure que nous approchions, les terreurs du malheureux chien nankin +redoublaient. Il opposait à son camarade une véritable résistance; et +comme ils étaient à peu près de la même taille, et par conséquent de +la même force, que l'un n'avait que le désir d'obéir à son maître, +tandis que l'autre avait l'espérance d'y échapper, le sentiment de la +conservation l'emporta bientôt sur celui du devoir, et, au lieu que ce +fût le chien noir qui continuât d'entraîner le chien nankin vers la +grotte, ce fut le chien nankin qui commença de ramener le chien noir +vers la maison. + +Ce que voyant, le propriétaire des deux animaux jugea son intervention +nécessaire et se mit en marche pour les rejoindre. Mais à mesure qu'il +approchait d'eux, tandis que le chien nankin redoublait d'efforts pour +fuir, le chien noir, qui n'était pas bien sûr d'avoir fait tout ce +qu'il pouvait pour retenir son camarade, donnait à son tour des signes +d'hésitation, de sorte que, lorsque le maître étendit le bras, croyant +mettre la main sur eux, tous deux partirent au grand galop, reprenant +la route par laquelle ils étaient venus. + +L'homme se mit à trotter après eux en les appelant; inutile de dire +que, plus il les appelait, plus ils couraient vite. Au bout d'un +instant, homme et chiens disparurent à un tournant de la route. + +Milord avait regardé toute cette scène avec un profond étonnement: en +voyant apparaître deux individus de son espèce, il avait d'abord voulu +se jeter dessus pour les dévorer; mais quelques coups de pied de Jadin +l'avaient calmé, et il s'était décidé, quoique avec un regret visible, +à devenir simple spectateur de ce qui allait se passer. + +Ce qui devait arriver arriva: les deux chiens s'arrêtèrent à la porte +de leur chenil. Leur maître les y rejoignit, passa une corde au cou +du chien nankin, siffla le chien noir, et, dix minutes après sa +disparition, nous le vîmes reparaître précédé de l'un et traînant +l'autre. + +Cette fois, il n'y avait pas à s'en dédire: il fallait que la +malheureuse bête accomplît le sacrifice. En arrivant à la porte de +la grotte, il tremblait de tous ses membres; la porte de la grotte +ouverte, il était déjà à moitié mort. A la porte de la grotte étaient +cinq ou six enfans si déguenillés qu'à part les indiscrétions des +vêtemens, il était fort difficile de reconnaître leur sexe: chacun +tenait un animal quelconque à la main, l'un une grenouille, l'autre +une couleuvre, celui-ci un cochon d'Inde, celui-là un chat. + +Ces animaux étaient destinés aux plaisirs des amateurs qui ne se +contentent pas de l'évanouissement et qui veulent la mort. Les chiens +coûtent cher à faire mourir: quatre piastres par tête, je crois; +tandis que pour un carlin on peut faire mourir la grenouille, pour +deux carlins la couleuvre, pour trois carlins le cochon d'Inde, et +pour quatre carlins le chat. C'est pour rien, comme on voit. Cependant +un vice-roi, qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, fit +entrer dans la grotte deux esclaves turcs et les vit mourir gratis. + +Tout cela est bien hideusement cruel, mais c'est l'habitude. +D'ailleurs, les animaux en meurent, c'est vrai, mais aussi les maîtres +en vivent, et il y a si peu d'industries à Naples, qu'il faut bien +tolérer celle-là. + +La grotte peut avoir trois pieds de haut et deux pieds et demi de +profondeur. J'introduisis la tête dans la partie supérieure, et je +ne sentis aucune différence entre l'air qu'elle contenait et l'air +extérieur; mais, en recueillant dans le creux de la main l'air +inférieur et en le portant vivement à ma bouche et à mon nez, je +sentis une odeur suffocante. En effet, les gaz mortels ne conservent +leur action qu'à la hauteur d'un pied a peu près du sol. Mais là, +en quelques secondes ils asphyxieraient l'homme aussi bien que les +animaux. + +Le tour du malheureux chien était venu. Son maître le poussa dans la +grotte sans qu'il opposât aucune résistance; mais une fois dedans, son +énergie lui revint, il bondit, se dressa sur ses pieds de derrière +pour élever sa tête au dessus de l'air méphitique qui l'entourait. +Mais tout fut inutile; bientôt un tremblement convulsif s'empara de +lui, il retomba sur ses quatre pattes, vacilla un instant, se coucha, +raidit ses membres, les agita comme dans une crise d'agonie, puis tout +à coup resta immobile. Son maître le tira par la queue hors du trou; +il resta sans mouvement sur le sable, la gueule béante et pleine +d'écume. Je le crus mort. + +Mais il n'était qu'évanoui: bientôt l'air extérieur agit sur lui, ses +poumons se gonflèrent et battirent comme des soufflets, il souleva +sa tête, puis l'avant-train, puis le train de derrière, demeura un +instant vacillant sur ses quatre pattes comme s'il eût été ivre; +enfin, ayant tout à coup rassemblé toutes ses forces, il partit comme +un trait et ne s'arrêta qu'à cent pas de là, sur un petit monticule, +au sommet duquel il s'assit, regardant tout autour de lui avec la plus +prudente et la plus méticuleuse attention. + +Je crus que c'était fini et que son maître ne le rattraperait jamais. +Je lui fis même part de cette observation; mais il sourit de l'air +d'un homme qui veut dire:--Allons, allons, vous n'êtes pas encore fort +sur les chiens! Et tirant un morceau de pain de sa poche, il le montra +au patient, qui parut se consulter quelques secondes, retenu entre la +crainte et la gourmandise. La gourmandise l'emporta. Il accourut en +remuant la queue et dévora sa pitance comme s'il avait parfaitement +oublié ce qui venait de se passer. + +Le chien noir avait regardé cette opération, gravement assis sur son +derrière, en tournant la tête, et ayant l'air de dire à part soi, +comme l'ivrogne de Charlet:--Voilà pourtant comme je serai dimanche! + +Quant à Milord, il était fourré sous la banquette du corricolo, où il +paraissait n'avoir qu'une crainte, celle d'être découvert. + +Je demandai le nom des deux infortunés quadrupèdes dont la vie était +destinée à s'écouler en évanouissemens perpétuels: ils s'appelaient +Castor et Pollux, sans doute en raison de ce que, pareils aux deux +divins gémeaux, ils sont condamnés à vivre et à mourir chacun à son +tour. + +J'eus quelque envie d'acheter Castor et Pollux. Mais je songeai que si +je leur donnais la liberté, ils deviendraient enragés; et que si je +les gardais, ils ne pouvaient pas manquer d'être dévorés un jour ou +l'autre par Milord. Je me décidai donc à ne rien changer à l'ordre des +choses, et à laisser à chacun le sort que la nature lui avait fait. + +Quant à la grenouille, à la couleuvre, au cochon d'Inde et au chat, +nous déclarâmes que nous n'étions aucunement curieux de continuer sur +eux les expériences, et que celle que nous avions faite sur Castor +nous suffisait. + +Cette décision fut accompagnée d'une couple de carlins que nous +distribuâmes à leurs propriétaires pour les aider à attendre +patiemment des voyageurs plus anglais que nous. + + + + +V + +La Place du Marché. + + +Nous avons dit que le Môle est le boulevart du temple de Naples; _il +Mercato_ est sa place de Grève. + +Autrefois, quand on pendait à Naples, la potence restait dressée +en permanence sur la place du Marché. Aujourd'hui, que Naples est +éclairée au gaz, qu'elle est pavée d'asphalte et qu'elle guillotine, +on élève et l'on démonte la _madaja_ pour chaque exécution. + +L'horrible machine se dresse pendant la nuit qui précède le supplice, +en face d'une petite rue par laquelle débouche le condamné, et qu'on +appelle pour cette raison _vico del Sospiro_, la ruelle du Soupir. + +C'est sur cette place que furent exécutés, le 29 octobre 1268, le +jeune Conradin et son cousin Frédéric d'Autriche. Les corps des deux +jeunes gens restèrent quelque temps ensevelis à l'endroit même de +l'exécution, et une petite chapelle s'éleva sur leur tombe; mais +l'impératrice Marguerite arriva du fond de l'Allemagne, elle apportait +des trésors pour racheter à Charles d'Anjou la vie de son fils. Il +était trop tard, son fils était mort. Avec la permission de son +meurtrier, elle employa ces trésors à faire bâtir une église. Cette +église c'est celle del Carmine. + +Si l'on n'est pas conduit par un guide, on sera long-temps à trouver +cette tombe pour laquelle cependant une église fut bâtie: sans doute +la susceptibilité de Charles l'exila dans le coin où elle se trouve. + +L'église del Carmine fut témoin d'un miracle incontestable et à peu +près incontesté. + +J'ai acheté à Rome un livre italien intitulé _Histoire de la +vingt-septième révolte de la très fidèle ville de Naples_: c'est celle +de Masaniello. Avec celles qui ont eu lieu depuis 1647 et qu'il faut +ajouter aux révoltes antérieures, cela fait un total de trente-cinq +révoltes. Ce n'est pas trop mal pour une ville fidèle. + +Une de ces trente-cinq révoltes eut lieu contre Alphonse d'Aragon. +Mais Alphonse d'Aragon n'était pas si bête que d'abandonner Naples, +si Naples l'abandonnait. Il fit venir des galères de Sicile et de +Catalogne, et, ayant mis le siège devant Naples, s'en alla établir +son camp sur les bords du Sebetus, position de laquelle il commença à +canonner sa très fidèle ville révoltée. + +Or, un des boulets envoyés par lui à ses anciens sujets, se trompant +probablement de route, se dirigea vers l'église del Carmine, fracassa +la coupole, renversa le tabernacle, et allait écraser la tête du +crucifix de grandeur naturelle qui, déjà avant cette époque était +reconnu comme très miraculeux; le crucifix baissa sa tête sur sa +poitrine et le boulet, passant au dessus de son front, alla faire son +trou dans la porte, enlevant seulement la couronne d'épines dont la +tête était ceinte. + +Chaque année, le lendemain de Noël, le crucifix est exposé à la +vénération des fidèles. + +C'est sur la place du Mercato qu'éclata la fameuse révolution de +Masaniello, devenue si populaire en France depuis la représentation +de _la Muette de Portici_. Il est donc presque ridicule à moi de +m'étendre sur cette révolution. Mais comme les opéras en général +n'ont pas la prétention d'être des oeuvres historiques, peut-être +trouverais-je encore à dire, à propos du héros d'Amalfi, des choses +oubliées par mon confrère et ami Scribe. + +Le duc d'Arcos était vice-roi depuis trois ans, et depuis trois ans la +ville de Naples avait vu s'augmenter les impôts de telle façon que le +gouverneur, ne sachant plus quelle chose imposer, imposa les fruits, +qui, étant la principale nourriture des lazzaroni, avaient toujours +eu leur entrée dans la ville de Naples sans payer aucun droit. Aussi +cette nouvelle gabelle blessa-t-elle singulièrement le peuple de la +très fidèle ville, qui commença de murmurer hautement. Le duc d'Arcos +doubla ses gardes, renforça la garnison de tous les châteaux, fit +rentrer dans la capitale trois ou quatre mille hommes éparpillés dans +les environs, redoubla de luxe dans ses équipages, dans ses dîners et +dans ses bals, et laissa le peuple murmurer. + +On approchait du mois de juillet, mois pendant lequel on célèbre à +Naples avec une dévotion et une pompe toute particulière la fête de +Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Il était d'habitude, à cette époque et à +propos de cette fête, de construire un fort au milieu de la place du +Marché. Ce fort, sans doute en mémoire des différens assauts que dut +subir la montagne sainte, était défendu par une garnison chrétienne +et attaqué par une armée sarrasine. Les chrétiens étaient vêtus de +caleçons de toile, et avaient la tête couverte d'un bonnet rouge; +c'est-à-dire que les chrétiens portaient tout bonnement et tout +simplement le costume des pêcheurs napolitains, qui, en 1647, +n'avaient pas encore adopté la chemise. Les Sarrasins étaient habillés +à la turque, avec des pantalons larges, des vestes de soie et des +turbans démesurés. La dépense des costumes infidèles avait été faite +on ne se rappelait plus par qui. On les entretenait avec le plus grand +soin, et les combattans se les léguaient de génération en génération. + +Les armes des assiégans et des assiégés étaient de longues cannes en +roseau avec lesquelles ils frappaient à tour de bras sans se faire +grand mal, et que leur fournissaient en abondance les terres +marécageuses des environs de Naples. + +Dès le mois de juin, il était d'habitude que ceux qui devaient prendre +part à ce combat se rassemblassent pour se discipliner. Alors, amis +et ennemis, chrétiens et Sarrasins, manoeuvraient ensemble et dans +la plus parfaite intelligence; puis ils rentraient dans la ville, +marchant au pas, portant leurs roseaux comme on porte des fusils, et +alignés comme des troupes régulières. + +Le chef des chrétiens qui devaient défendre le fort du Marché, à la +fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel de l'an de grâce 1647, était un +jeune homme de vingt-quatre ans, fils d'un pauvre pêcheur d'Amalfi, +et pêcheur lui-même à Naples. On le nommait Thomas Aniello, et par +abréviation Masaniello. + +Quelques jours auparavant, le jeune pêcheur avait eu gravement à se +plaindre de la gabelle. Sa femme, qu'il avait épousée à l'âge de +dix-neuf ans, et qu'il aimait beaucoup, en essayant d'introduire à +Naples deux ou trois livres de farine cachée dans un bas, avait été +surprise par les commis de l'octroi, mise en prison, et condamnée à +y rester jusqu'à ce que son mari eût payé une somme de cent ducats, +c'est-à-dire de quatre cent cinquante francs de notre monnaie. +C'était, selon toute probabilité, plus que son mari n'en aurait pu +amasser en travaillant toute sa vie. + +La haine que Masaniello avait vouée aux commis après l'arrestation de +sa femme s'étendit, le jugement rendu, des commis au gouvernement. +Cette haine était bien connue, car Masaniello disait hautement par +les rues de Naples qu'il se vengerait d'une manière ou de l'autre; et +comme le peuple, de son côté, était mécontent, il dut sans doute à ses +manifestations hostiles d'être nommé le chef de la plus importante des +deux troupe. + +Le nom de l'autre chef est resté inconnu. + +Le premier acte d'hostilité de Masaniello contre l'autorité du +vice-roi fut une étrange gaminerie. Comme il passait avec toute sa +troupe devant le palais du gouvernement, sur le balcon duquel le duc +et la duchesse d'Arcos avaient réuni toute l'aristocratie de la ville, +Masaniello, comme pour faire honneur à tous ces riches seigneurs et à +toutes ces belles dames qui s'étaient dérangés pour lui, ordonna à +sa troupe de s'arrêter, la fit ranger sur une seule ligne devant +le palais, lui fit faire demi-tour à gauche afin que chaque soldat +tournât le dos au balcon, fit poser toutes les cannes à terre, puis +ordonna de les ramasser. Le double mouvement fut exécuté avec un +ensemble remarquable et d'une suprême originalité. Les dames jetèrent +les hauts cris, les seigneurs parlèrent d'aller châtier les +insolens qui s'étaient livrés à cette impertinente facétie avec un +imperturbable sérieux; mais comme la troupe de Masaniello se composait +de deux cents gaillards choisis parmi les plus vigoureux habitués du +Môle, la chose se passa en conversation, et Masaniello et ses acolytes +rentrèrent chez eux sans être inquiétés. + +Le dimanche suivant, jour destiné à une autre revue, les deux chefs se +rendirent dès le matin sur la place du Marché avec leurs troupes, +afin de renouveler les manoeuvres des dimanches précédens. C'était +justement à l'heure où les paysans des environs de Naples apportaient +leurs fruits au marché. Pendant que les deux troupes s'exerçaient à +qui mieux mieux, une dispute s'éleva, à propos d'un panier de figues, +entre un jardinier de Portici et un bourgeois de Naples: il s'agissait +du droit nouvellement imposé, que ni l'un ni l'autre ne voulait payer; +le vendeur disant que le droit devait être supporté par l'acquéreur, +et l'acquéreur disant au contraire que l'impôt regardait le vendeur. +Comme cette dispute fit quelque bruit, le peuple, rassemblé pour voir +manoeuvrer les Turcs et les chrétiens, accourut à l'endroit où la +discussion avait lieu et fit cercle autour des discutans. Tirés de +leur préoccupation par le bruit qui commençait à éclater, quelques +soldats des deux troupes abandonnèrent leurs rangs pour aller voir ce +qui se passait. Comme la chose prenait de l'importance, ils firent +bientôt signe à leurs camarades d'accourir; ceux-ci ne se firent pas +répéter l'invitation deux fois, le cercle s'agrandit alors et commença +de former un rassemblement formidable. En ce moment, le magistrat +chargé de la police, et qu'on nommait l'élu du peuple, arriva, et, +interpellé à la fois par les bourgeois et les jardiniers pour savoir à +qui appartenait de payer le droit, il répondit que le droit était à la +charge des jardiniers. A peine cette décision est-elle rendue, que +les jardiniers renversent à terre leurs paniers pleins de fruits, +déclarant qu'ils aiment mieux les donner pour rien au peuple que de +payer cette odieuse imposition. Aussitôt le peuple se précipite, se +heurte, se presse pour piller ces fruits, lorsque tout à coup un homme +s'élance au milieu de la foule, se fait jour, pénètre jusqu'au centre +du rassemblement, impose silence à la multitude, qui se tait à sa +voix, et là déclare au magistrat qu'à partir de cette heure, le peuple +napolitain est décidé à ne plus payer d'impôts. Le magistrat parle de +moyens coercitifs, menace de faire venir des soldats. Le jeune homme +se baisse, ramasse une poignée de figues, et, toute mêlée de poussière +qu'elle est, la jette au visage du magistrat, qui se retire hué par la +multitude, tandis que le jeune homme, arrêtant les deux troupes prêtes +à poursuivre le fugitif, se met à leur tête, fait ses dispositions +avec la rapidité et l'énergie d'un général consommé, les distribue +en quatre troupes, ordonne aux trois premières de se répandre par la +ville, d'anéantir toutes les maisons de péage, de brûler tous les +registres des gabelles, et d'annoncer l'abolition de tous les impôts, +tandis qu'à la tête de la quatrième, grossie de la plus grande partie +des assistans, il marchera droit au palais du vice-roi. Les quatre +troupes partirent au cri de: Vive Masaniello! + +C'était Masaniello, ce jeune homme qui en un instant avait refoulé +l'autorité comme un tribun, avait divisé son armée comme un général, +et avait commandé au peuple comme un dictateur. + +Le duc d'Arcos était déjà informé de ce qui se passait; le magistrat +s'était réfugié près de lui et lui avait tout raconté. Masaniello et +sa troupe trouvèrent donc le palais fermé. Le premier mouvement du +peuple fut de briser les portes. Mais Masaniello voulut procéder avec +une certaine légalité. En conséquence, il allait faire sommer le +vice-roi de paraître ou d'envoyer quelqu'un en son nom, lorsque la +fenêtre du balcon s'ouvrit et que le magistrat parut, annonçant que +l'impôt sur les fruits venait d'être levé. Mais ce n'était déjà plus +assez: la multitude, en reconnaissant sa force et en voyant qu'on +pouvait lui céder, était devenue exigeante. Elle demanda à grands +cris l'abolition de l'impôt sur la farine. Le magistrat annonça qu'il +allait chercher une réponse, rentra dans le palais, mais ne reparut +pas. + +Masaniello haussa la voix, et de toute la force de ses poumons annonça +qu'il donnait au vice-roi dix minutes pour se décider. + +Ces dix minutes écoulées, aucune réponse n'ayant été faite, +Masaniello, d'un geste d'empereur, étendit la main. A l'instant même +la porte fut enfoncée et la multitude se rua dans le palais, criant: +A bas les impôts! brisant les glaces et jetant les meubles par les +fenêtres. Mais, arrivée à la salle du dais, toute cette foule, sur un +mot de Masaniello, s'arrêta devant le portrait du roi, se découvrit, +salua, tandis que Masaniello protestait à haute voix que c'était non +point contre la personne du souverain qu'il se révoltait, mais contre +le mauvais gouvernement de ses ministres. + +Pendant ce temps, le duc d'Arcos s'était sauvé par un escalier dérobé; +il avait sauté dans une voiture et s'éloignait au grand galop dans la +direction du Château-Neuf. Mais bientôt reconnu par la populace, il +fut poursuivi et allait être atteint lorsque de la portière de la +voiture s'échappèrent des poignées de ducats. La foule se rua sur +cette pluie d'or et laissa échapper le duc, qui, trouvant le pont +du Château-Neuf levé, fût forcé de se réfugier dans un couvent de +minimes. + +De là il écrivit deux ordonnances: l'une qui abolissait tous les +impôts quels qu'ils fussent, l'autre qui accordait à Masaniello une +pension de six mille ducats, s'il voulait contenir le peuple et le +faire rentrer dans son devoir. + +Masaniello reçoit ces deux ordonnances, les lit toutes deux au +peuple du haut du balcon du duc d'Arcos, déchire celle qui lui est +personnelle et en jette les morceaux à la multitude, en criant que, +pour tout l'or du royaume, il ne trahira pas ses compagnons. Dès ce +moment, pour la multitude, Masaniello n'est plus un chef, Masaniello +n'est plus un roi, Masaniello est un Dieu. + +Alors, c'est lui à son tour qui envoie une députation au duc d'Arcos; +cette députation est chargée de lui dire que la révolte n'a point eu +lieu contre le roi, mais contre les impôts, qu'il n'a rien à craindre +s'il tient les promesses faites, et qu'il peut revenir en toute +sécurité à son palais. Chaque membre de la députation répond sur sa +vie de la vie du duc d'Arcos. Le vice-roi accepte la protection qui +lui est offerte; mais, au lieu de rentrer dans son palais dévasté, il +demande à se retirer au fort Saint-Elme. La proposition est transmise +à Masaniello, qui réfléchit quelques secondes et y adhère en souriant. +Le duc d'Arcos se retire au château Saint-Elme. Masaniello est seul +maître de la ville. + +Tout cela a duré cinq heures: en cinq heures, tout le pouvoir espagnol +a été anéanti, toutes les prérogatives du vice-roi détruites; en cinq +heures, un lazzarone en est venu à traiter d'égal à égal avec le +représentant de Philippe IV, qui le fait roi à sa place en lui +abandonnant la ville, et cette étrange révolution s'est accomplie sans +qu'une goutte de sang ait été versée. + +Mais là commençait pour Masaniello une tâche immense. Le pêcheur sans +éducation aucune, le lazzarone qui ne savait ni lire ni écrire, le +marchand de poisson qui n'avait jamais manié que ses rames et tiré que +son filet, allait être chargé de tous les détails d'un grand royaume; +il allait publier des ordonnances, il allait rendre la justice, il +allait organiser une armée, il allait combattre à sa tête. + +Rien de tout cela n'effraya Masaniello; il étendit son regard calme +sur lui et autour de lui, puis aussitôt il se mit à l'oeuvre. + +Le premier usage qu'il fit de son autorité fut d'ordonner la mise en +liberté des prisonniers qui n'étaient détenus que pour contrebande ou +pour amendes imposées par la gabelle. Au nombre de ces derniers, on +se le rappelle, était la propre femme du dictateur. Ces prisonniers +délivrés vinrent le joindre immédiatement au palais du vice-roi. + +Alors, accompagné par eux, escorté par sa troupe, il se rendit sur la +place du Marché, fit publier à son de trompe l'abolition des impôts et +l'ordre à tous les hommes de Naples, depuis dix-huit jusqu'à cinquante +ans, de prendre les armes et de se réunir sur la place. Cette +ordonnance fut dictée par Masaniello et écrite par un écrivain public, +et Masaniello, qui, comme nous l'avons dit, ne savait pas signer, +appliqua au dessous de la dernière ligne, en guise de cachet, +l'amulette qu'il portait au cou, et qui en ce moment devint le seing +de ce nouveau souverain. + +Puis, comme sa première milice était déjà divisée en quatre troupes, +il donna aux trois troupes qui n'étaient pas sous son commandement des +chefs pour se diriger. Ces chefs étaient trois lazzaroni de ses amis, +et qui se nommaient Cataneo, Renna et Ardizzone. Ils furent chargés de +se rendre chacun dans un quartier opposé, et de veiller à la sûreté de +la ville. Les trois troupes se rendirent à leur poste, et Masaniello +demeura sur la place du Marché, à la tête de la sienne, attendant le +résultat de l'ordre qu'il avait donné pour la levée en masse. + +L'exécution de cet ordre ne se fit pas attendre. Au bout de deux +heures, cent trente mille hommes armés entouraient Masaniello. Chacun +s'était rendu à l'appel, sans discuter un instant le droit de celui +qui les appelait. Seulement la corporation des peintres avait demandé +à s'organiser en compagnie particulière sous le nom de compagnie de +la Mort, et comme cette demande avait été faite à Masaniello par un +ancien lazzarone qu'il aimait beaucoup, cette demande fut accordée. Ce +lazzarone, ami de Masaniello, qui s'était chargé de la négociation, +était Salvator Rosa. + +Alors Masaniello pensa que la première chose à faire dans un bon +gouvernement était de vider les prisons en renvoyant les innocens et +en punissant les coupables. Le chef des révoltés s'était fait général, +le général venait de se faire législateur, le législateur se fit juge. + +Masaniello fit dresser une espèce d'échafaud de bois, s'assit dessus +en caleçon et en chemise, et appuyant sa main droite sur une épée nue, +il fit comparaître tour à tour devant lui tous les prisonniers. + +Pendant tout le reste de la journée il jugea: ceux qu'il proclamait +innocens étaient mis à l'instant même en liberté; ceux qu'il +reconnaissait coupables étaient à l'instant même exécutés. Et tel +était le coup d'oeil de cet homme que, quoique son jugement n'eût, +pour la plupart du temps, d'autre base que l'inspection rapide et +profonde de la physionomie de l'accusé, il y avait conviction entière, +parmi les assistans, que le juge improvisé n'avait condamné aucun +innocent et n'avait laissé échapper aucun coupable. Seulement il +n'y avait ni différence entre les jugemens ni progression entre les +supplices. Voleurs, faussaires et assassins furent également condamnés +à mort. Cela ressemblait fort aux lois de Dracon; mais Masaniello +avait compris que le temps pressait, et il n'avait pas pris le loisir +d'en faire d'autres. + +Le lendemain au matin tout était fini: les prisons de Naples étaient +vides et tous les jugemens exécutés. + +Le développement que prenait la révolte, ou plutôt le génie de celui +qui la dirigeait, épouvanta le vice-roi. Il envoya le duc de Matalone +à Masaniello pour lui demander quel était le but qu'il se proposait +et quelles étaient les conditions auxquelles la ville pouvait rentrer +sous le pouvoir de son souverain. Masaniello nia que la ville fût +révoltée contre Philippe IV, et, en preuve de cette assertion, il +montra à l'ambassadeur tous les coins de rues ornés de portraits du +roi d'Espagne, que, pour plus grand honneur, on avait abrités sous +des dais. Quant aux conditions qu'il lui plaisait d'imposer, elles se +bornaient à une seule: c'était la remise au peuple de l'original de +l'ordonnance de Charles-Quint, laquelle, à partir du jour de sa date, +excluait pour l'avenir toute imposition nouvelle. + +Le vice-roi parut se rendre, fit fabriquer un faux titre et l'envoya à +Masaniello. Mais Masaniello, soupçonnant quelque trahison, fit venir +des experts et leur remit l'ordonnance. Ceux-ci déclarèrent que +c'était une copie et non l'original. + +Alors Masaniello descendit de son échafaud, marcha droit au duc de +Matalone, lui reprocha sa supercherie; puis, l'ayant arraché de son +cheval et fait tomber à terre, il lui appliqua son pied nu sur le +visage, après quoi il remonta sur son trône et ordonna que le duc fût +conduit en prison. La nuit suivante le duc séduisit le geôlier à force +d'or et s'échappa. + +Le vice-roi vit alors à quel homme il avait affaire, et, ne pouvant le +tromper, il voulut l'abattre. En conséquence, il donna ordre à toutes +les troupes qui se trouvaient au nord, à Capoue et à Gaëte; au midi, à +Salerne et dans ses environs, de marcher sur Naples. Masaniello apprit +cet ordre, divisa son armée en trois corps, envoya ses lieutenans avec +un de ces corps au devant des troupes qui venaient de Salerne, marcha +avec l'autre au devant des troupes qui venaient de Capoue, et laissa +le troisième corps sous le commandement d'Ardizzone pour garder +Naples. + +On croit que ce fut pendant cette expédition, qui éloignait +momentanément Masaniello de Naples, que les premières propositions +de trahison furent faites à Ardizzone, avec autorisation de les +communiquer à ses deux collèges, Cataneo et Renna. + +Masaniello battit les troupes du vice-roi, tua mille hommes et fit +trois mille prisonniers qu'il ramena en grande pompe à Naples, et +auxquels il donna pleine et entière liberté sur la place du Marché. +Ces trois mille hommes prirent à l'instant place parmi les milices +napolitaines en criant: Vive Masaniello! + +De leur côté, Cataneo et Renna avaient repoussé les troupes qui leur +étaient opposées. La compagnie de la Mort, surtout, qui faisait partie +de leur corps d'armée, avait fait merveille. + +Le duc d'Arcos n'avait plus de ressource; il avait essayé de la ruse, +et Masaniello avait découvert la trahison; il avait essayé de la +force, et Masaniello l'avait battu. Il résolu donc de traiter +directement avec lui; se réservant mentalement de le trahir ou de le +briser à la première occasion qui se présenterait. + +Cette fois, pour donner plus de poids à la négociation, il choisit +pour négociateur le cardinal Filomarino. Le peuple, qui se défiait du +prélat, voulut un instant s'opposer à cette nouvelle entrevue, mais +Masaniello répondit du cardinal, et l'entrevue eut lieu. + +Masaniello venait de donner l'ordre de brûler trente-six palais +appartenant aux trente-six seigneurs les plus éminens de la noblesse +espagnole et napolitaine. Le cardinal Filomarino supplia Masaniello de +révoquer cet ordre, et Masaniello le révoqua. + +Comme Masaniello quittait le prélat et se rendait au lieu de la +conférence à la place du Marché, on tira sur lui, presque à bout +portant, cinq coups d'arquebuse dont aucun ne le toucha: son jour +n'était pas encore venu. + +Les meurtriers furent mis en pièces par le peuple et avouèrent en +mourant qu'ils avaient été payés par le duc de Matalone, lequel +voulait se venger des mauvais traitemens qu'il avait reçus de +Masaniello. + +Le vice-roi désavoua l'assassinat, le cardinal engagea sa parole que +le duc d'Arcos ignorait cette trahison, et les négociations reprirent +leur cours. + +Cependant la police n'avait jamais été mieux faite, et, depuis quatre +jours que commandait Masaniello, pas un vol n'avait été commis dans +toute la ville de Naples. + +Le jour même où Masaniello avait failli être assassiné, le cardinal +revint lui dire de la part du vice-roi que celui-ci désirait +s'entretenir tête-à-tête avec lui des affaires de l'État, et +reviendrait le lendemain avec toute sa cour au palais afin de l'y +recevoir. Masaniello, qui se défiait de ces avances, voulait refuser, +mais le cardinal insista tellement que force lui fut d'accepter. Alors +une nouvelle discussion plus tenace que la première s'engagea encore. +Masaniello, qui ne se reconnaissait pas pour autre chose que pour +un pêcheur, voulait se rendre au palais en costume de pêcheur, +c'est-à-dire les bras et les jambes nus, et vêtu seulement de son +caleçon, de sa chemise et de son bonnet phrygien; mais le cardinal lui +répéta tant de fois qu'un pareil costume était inconvenant pour un +homme qui allait paraître au milieu d'une cour si brillante, et pour +y traiter des affaires d'une si haute importance, que Masaniello céda +encore et permit en soupirant que le vice-roi lui envoyât le costume +qu'il devait revêtir dans cette grande journée. Le même soir il reçut +un costume complet de drap d'argent avec un chapeau garni d'une plume +et une épée à garde d'or. Il accepta le costume; mais quant à l'épée, +il la refusa, n'en voulant point d'autre que celle qui lui avait servi +jusque-là de sceptre et de main de justice. + +Cette nuit, Masaniello dormit mal, et il dit le lendemain matin que +son patron lui était apparu en songe et lui avait défendu d'aller à +cette entrevue; mais le cardinal Filomarino lui fit observer que sa +parole était engagée, que le vice-roi l'attendait au palais, que son +cheval était en bas, et qu'il n'y avait pas moyen de manquer à son +engagement sans manquer à l'honneur. + +Masaniello revêtit son riche costume, monta à cheval et s'achemina +vers le palais du vice-roi. + + + + +VI + +Église del Carmine. + + +Masaniello était un de ces hommes privilégiés dont non seulement +l'esprit, mais encore la personne, semblent grandir avec les +circonstances. Le duc d'Arcos, en lui envoyant le riche costume que +l'ex-pêcheur venait de revêtir, avait espéré le rendre ridicule. +Masaniello le revêtit, et Masaniello eut l'air d'un roi. + +Aussi s'avança-t-il au milieu des cris d'admiration de la multitude, +maniant son cheval avec autant d'adresse et de puissance qu'aurait pu +le faire le meilleur cavalier de la cour du vice-roi; car, enfant, +Masaniello avait plus d'une fois dompté, pour son plaisir, ces petits +chevaux dont les Sarrasins ont laissé, en passant, la race dans +la Calabre, et qui, aujourd'hui encore, errent en liberté dans la +montagne. + +En outre, il était suivi d'un cortège comme peu de souverains auraient +pu se vanter d'en posséder un: c'étaient cent cinquante compagnies, +tant de cavalerie que de fantassins, organisées par lui, et plus de +soixante mille personnes sans armes. Toute cette escorte criait: +Vive Masaniello! de sorte qu'en approchant du palais, il semblait un +triomphateur qui va rentrer chez lui. + +A peine Masaniello parut-il sur la place que le capitaine des gardes +du vice-roi apparut sur la porte pour le recevoir. Alors, Masaniello, +se retournant vers la foule qui l'accompagnait: + +--Mes amis, dit-il, je ne sais pas ce qui va se passer entre moi et +monseigneur le duc; mais, quelque chose qu'il arrive, souvenez-vous +bien que je ne me suis jamais proposé et ne me proposerai jamais que +le bonheur public. Aussitôt ce bonheur assuré et la liberté rendue +à tous, je redeviens le pauvre pêcheur que vous avez vu, et je ne +demande comme expression de votre reconnaissance qu'un _Ave Maria_, +prononcé par chacun de vous à l'heure de ma mort. + +Alors le peuple comprit bien que Masaniello craignait d'être attiré +dans quelque piége et que c'était à contre-coeur qu'il entrait dans +ce palais. Des milliers de voix s'élevèrent pour le prier de se faire +accompagner d'une garde. + +--Non, dit Masaniello, non; les affaires que nous allons discuter, +monseigneur et moi, demandent à être débattues en tête-à-tête. +Laissez-moi donc entrer seul. Seulement, si je tardais trop à revenir, +ruez-vous sur ce palais et n'en laissez pas pierre sur pierre que vous +n'ayez retrouvé mon cadavre. + +Tous le lui jurèrent, les hommes armés étendant leurs armes, les +hommes désarmes étendant le poing vers le vice-roi. Alors Masaniello +descendit de cheval, traversa une partie de la place à pied, suivit le +capitaine des gardes et disparut sous la grande porte du palais. Au +moment où il disparut, une si grande rumeur s'éleva que le vice-roi +demanda en tressaillant si c'était quelque révolte nouvelle qui venait +d'éclater. + +Masaniello trouva le duc d'Arcos qui l'attendait au haut de +l'escalier. En l'apercevant, Masaniello s'inclina. Le vice-roi lui +dit qu'une récompense lui était due pour avoir si bien contenu cette +multitude, si promptement rendu la justice, et si merveilleusement +organisé une armée; qu'il espérait que cette armée, réunie à celle +des Espagnols, se tournerait contre les ennemis communs, et qu'ainsi +faisant, Masaniello aurait rendu, à Philippe IV le plus grand service +qu'un sujet puisse rendre à son souverain. Masaniello répondit que +ni lui ni le peuple ne s'étaient jamais révoltés contre Philippe IV, +ainsi que le pouvaient attester les portraits du roi exposés en grand +honneur à tous les coins de rue; qu'il avait voulu seulement alléger +le trésor des appointemens que l'on payait à tous ces maltotiers +chargés des gabelles, appointemens (Masaniello s'en était fait rendre +compte) qui dépassaient d'un tiers les impôts qu'ils percevaient, et +que, ce point arrêté que Naples jouirait à l'avenir des immunités +accoudées par Charles-Quint, il promettait de faire lui-même et de +faire faire au peuple de Naples tout ce qui serait utile au service du +roi. + +Alors tous deux entrèrent dans une chambre où les attendait le +cardinal Filomarino, et là commença entre ces trois hommes, si +différens d'état, de caractère et de position, une discussion +approfondie des droits de la royauté et des intérêts du peuple. Puis, +comme cette discussion se prolongeait et que le peuple, ne voyant +point reparaître son chef, criait à haute voix: Masaniello! +Masaniello! et que ces cris commençaient à inquiéter le duc et le +cardinal tant ils allaient croissant, Masaniello sourit de leur +crainte et leur dit: + +--Je vais vous faire voir, messeigneurs, combien le peuple de Naples +est obéissant. + +Il ouvrit la fenêtre et s'avança sur le balcon. A sa vue, toutes les +voix éclatèrent en un seul cri: Vive Masaniello! Mais Masaniello n'eut +qu'à mettre le doigt sur sa bouche, et toute cette foule fit un tel +silence qu'il sembla un instant que la cité des éternelles clameurs +fût morte comme Herculanum ou Pompeïa. Alors, de sa voix ordinaire, +qui fut entendue de tous, tant le silence était grand: + +--C'est bien, dit-il; je n'ai plus besoin de vous; que chacun se +retire donc sous peine de rébellion. + +Aussitôt chacun se retira sans faire une observation, sans prononcer +une parole, et cinq minutes après, cette place, encombrée par plus de +cent vingt mille âmes, se trouva entièrement déserte, à l'exception +de la sentinelle et du lazzarone qui tenait par la bride le cheval de +Masaniello. + +Le duc et le cardinal se regardèrent avec effroi, car de cette heure +seulement ils comprenaient la terrible puissance de cet homme. + +Mais cette puissance prouva aux deux politiques auxquels Masaniello +avait affaire, que, pour le moment du moins, il ne lui fallait rien +refuser de ce qu'il demandait; aussi fut-il convenu, avant que le +triumvirat qui décidait les intérêts de Naples se séparât, que la +suppression des impôts serait lue, signée et confirmée publiquement, +en présence de tout le peuple, qui ne s'était révolté, Masaniello le +répétait, que pour obtenir leur abolition. + +Ce point bien arrêté, comme c'était le seul pour lequel Masaniello +était venu au palais, il demanda au duc d'Arcos la permission de se +retirer. Le duc lui dit qu'il était le maître de faire ce qui lui +conviendrait, qu'il était vice-roi comme lui, que ce palais lui +appartenait donc par moitié, et qu'il pouvait à sa volonté entrer +ou sortir. Masaniello s'inclina de nouveau, reconduisit le cardinal +jusqu'à son palais, chevauchant côte à côte avec lui, mais de manière +cependant que le cheval du cardinal dépassât toujours le sien de toute +la tête; puis, le cardinal rentré chez lui, Masaniello regagna la +place du Marché, où il trouva réunie toute cette multitude qu'il avait +renvoyée de la place du palais, et au milieu de laquelle il passa la +nuit à expédier les affaires publiques et à répondre aux requêtes +qu'on lui présentait. + +Cet homme semblait être au dessus des besoins humains: depuis cinq +jours que son pouvoir durait, on ne l'avait vu ni manger ni dormir; de +temps en temps seulement il se faisait apporter un verre d'eau dans +lequel on avait exprimé quelques gouttes de limon. + +Le lendemain était le jour fixé pour la ratification du traité et la +ratification de la paix dans l'église cathédrale de Sainte-Claire. +Aussi, dès le matin, Masaniello vit-il arriver deux chevaux +magnifiquement caparaçonnés, l'un pour lui, l'autre pour son frère. +C'était une nouvelle attention de la part du vice-roi. Les deux jeunes +gens montèrent dessus et se rendirent au palais. + +Là ils trouvèrent le duc d'Arcos et toute la cour qui les attendaient. +Une nombreuse cavalcade se réunit à eux. Le duc d'Arcos prit +Masaniello à sa droite, plaça son frère à sa gauche, et, suivi de tout +le peuple, s'avança vers la cathédrale, où le cardinal Filomarino, qui +était archevêque de Naples, les reçut à la tête de tout son clergé. + +Aussitôt chacun se plaça selon le rang qu'il avait reçu de Dieu ou +qu'il s'était fait lui-même: le cardinal au milieu du choeur, le duc +d'Arcos sur une tribune, et Masaniello, l'épée nue à la main, près du +secrétaire qui lisait les articles, et qui, chaque article lu, faisait +silence. Masaniello répétait l'article, en expliquant la portée au +peuple et le commentant comme le plus habile légiste eût pu le faire; +après quoi, sur un signe qu'il n'avait plus rien à dire, le secrétaire +passait à l'article suivant. + +Tous les articles lus et commentés ainsi, on commença le service +divin, qui se termina par un _Te Deum_. + +Un grand repas attendait les principaux acteurs de cette scène dans +les jardins du palais. On avait invité Masaniello, sa femme et son +frère. D'abord, comme toujours, Masaniello, pour qui tous ces honneurs +n'étaient point faits, avait voulu les refuser; mais le cardinal +Filomarino était intervenu, et, à force d'instances, avait obtenu du +jeune lazzarone qu'il ne ferait pas au vice-roi cet affront de refuser +de dîner à sa table. Masaniello avait donc accepté. + +Cependant On pouvait voir sur son front, ordinairement si franc et si +ouvert, quelque chose comme un nuage sombre, que ne purent éclaircir +ces cris d'amour du peuple qui avaient ordinairement tant d'influence +sur lui. On remarqua qu'en revenant de la cathédrale au palais il +avait la tête inclinée sur la poitrine, et l'on pouvait d'autant mieux +lire la tristesse empreinte sur son front, que, par respect pour le +vice-roi et contrairement à son invitation plusieurs fois réitérée de +se couvrir, Masaniello, malgré le soleil de feu qui dardait sur lui, +tint constamment son chapeau à la main. Aussi, en arrivant au palais +et avant de se mettre à table, demanda-t-il un verre d'eau mêlée de +jus de limon. On le lui apporta, et comme il avait très chaud il +l'avala d'un trait; mais à peine l'eut-il avalé qu'il devint si pâle +que la duchesse lui demanda ce qu'il avait. Masaniello lui répondit +que c'était sans doute celle eau glacée qui lui avait fait mal. Alors +la duchesse en souriant lui donna un bouquet à respirer. Masaniello +y porta les lèvres pour le baiser en signe de respect; mais presque +aussitôt qu'il l'eut touché, par un mouvement rapide et involontaire, +il le jeta loin de lui. La duchesse vit ce mouvement, mais elle ne +parut pas y faire attention; et, s'étant assise à table, elle fit +asseoir Masaniello à sa droite et le frère de Masaniello à sa gauche. +Quant à la femme de Masaniello, sa place lui était réservée entre le +duc et le cardinal Filomarino. + +Masaniello fut sombre et muet pendant tout ce repas; il paraissait +souffrir d'un mal intérieur dont il ne voulait pas se plaindre. Son +esprit semblait absent, et lorsque le duc l'invita à boire à la santé +du roi, il fallut lui répéter l'invitation deux fois avant qu'il eût +l'air de l'entendre. Enfin il se leva, prit son verre d'une main +tremblante; mais au moment où il allait le porter à sa bouche, les +forces lui manquèrent et il tomba évanoui. + +Cet accident fit grande sensation. Le frère de Masaniello se leva en +regardant le vice-roi d'un air terrible; sa femme fondit en larmes, +mais le vice-roi, avec le plus grand calme, fit observer qu'une +pareille faiblesse n'était point étonnante dans un homme qui depuis +six jours et six nuits n'avait presque ni mangé ni dormi, et avait +passé toutes ses heures tantôt à des exercices violens, sous un soleil +de feu, tantôt à des travaux assidus qui devaient d'autant plus lui +briser l'esprit que son esprit y était moins accoutumé. Au reste, il +ordonna qu'on eût pour Masaniello tous les soins imaginables, le fit +transporter au palais, l'y accompagna lui-même et ordonna qu'on allât +chercher son propre médecin. + +Le médecin arriva comme Masaniello revenait à lui, et déclara +qu'effectivement son indisposition ne provenait que d'une trop longue +fatigue, et n'aurait aucune suite s'il consentait à interrompre pour +un jour ou deux les travaux de corps et d'esprit auxquels il se +livrait depuis quelque temps. + +Masaniello sourit amèrement; puis du geste dont Hercule arracha de +dessus ses épaules la tunique empoisonnée de Nessus, il déchira les +habits de drap d'argent dont l'avait revêtu le vice-roi, et demandant +à grands cris ses vêtemens de pêcheur, qui étaient restés dans sa +petite maison de la place du Marché, il courut aux écuries à demi nu, +sauta sur le premier cheval venu et s'élança hors du palais. + +Le duc le regarda s'éloigner, puis lorsqu'il l'eut perdu de vue: + +--Cet homme a perdu la tête, dit-il; en se voyant si grand, il est +devenu fou. + +Et les courtisans répétèrent en choeur que Masaniello était fou. + +Pendant ce temps, Masaniello courait effectivement les rues de Naples +comme un insensé, au grand galop de son cheval, renversant tous ceux +qu'il rencontrait sur sa route et ne s'arrêtant que pour demander de +l'eau. Sa poitrine brûlait. + +Le soir, il revint place du Marché; ses yeux étaient ardens de fièvre; +il avait la délire, et dans son délire il donnait les ordres les plus +étranges et les plus contradictoires. On avait obéi aux premiers, mais +bientôt on s'était aperçu qu'il était fou, et l'on avait cesser de les +exécuter. + +Toute la nuit, son frère et sa femme veillèrent près de lui. + +Le lendemain, il parut plus calme; ses deux gardiens le quittèrent +pour aller prendre à leur tour un peu de repos; mais à peine +furent-ils sortis, que Masaniello se revêtit des débris de son +brillant costume de la veille, et demanda son cheval d'une voix si +impérieuse qu'on le lui amena. Il sauta aussitôt dessus, sans chapeau, +sans veste, n'ayant qu'une chemise déchirée et une trousse en +lambeaux, il s'élança au galop vers le palais. La sentinelle ne le +reconnaissant pas voulut l'arrêter, mais il passa sur le ventre de la +sentinelle, sauta à bas de son cheval, pénétra jusqu'au vice-roi, lui +dit qu'il mourait de faim et lui demanda à manger; puis, un instant +après il annonça au vice-roi qu'il venait de faire dresser une +collation hors de la ville et l'invita à en venir prendre sa part; +mais le vice-roi, qui ignorait ce qu'il y avait de vrai ou de faux +dans tout cela, et qui voyait seulement devant lui un homme dont +l'esprit était égaré, prétexta une indisposition et refusa de suivre +Masaniello. Alors Masaniello, sans insister davantage, descendit +l'escalier, remonta à cheval, et sortant de la ville en fit presque le +tour au galop sous un soleil ardent, de sorte qu'il rentra chez lui +trempé de sueur. Tout le long de la route, comme la veille, il avait +demandé à boire, et l'on calcula qu'il avait dû avaler jusqu'à seize +carafes d'eau. Ecrasé de fatigue, il se coucha. + +Pendant ces deux jours de folie, Ardizzone, Renna et Cataneo, qui +s'étaient éclipsés pendant la dictature de Masaniello, reprirent leur +influence et se partagèrent la garde de la ville. + +Masaniello s'était jeté sur son lit et était bientôt tombé dans un +profond assoupissement; mais vers minuit il se réveilla, et quoique +ses membres musculeux fussent agités d'un dernier frissonnement, +quoique son oeil brûlât d'un reste de fièvre, il se sentit mieux. En +ce moment sa porte s'ouvrit, et, au lieu de sa femme ou de son frère +qu'il s'attendait à voir paraître, un homme entra enveloppé d'un large +manteau noir, le visage entièrement caché sous un feutre de même +couleur, et s'avançant en silence jusqu'au grabat sur lequel était +couché cet homme tout-puissant qui d'un signe disposait de la vie de +quatre cent mille de ses semblables: + +--Masaniello, dit-il, pauvre Masaniello! Et en même temps il écarta +son manteau et laissa voir son visage. + +--Salvator Rosa! s'écria Masaniello en reconnaissant son ami que +depuis quatre jours il avait perdu de vue, occupé qu'avait été +Salvator, avec la compagnie de la Mort, à repousser les Espagnols qui +avaient voulu entrer à Naples du côté de Salerne. + +Et les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. + +--Oui, oui, pauvre Masaniello! dit le pêcheur-roi en retombant sur son +lit. N'est-ce pas, et ils m'ont bien arrangé, et j'ai eu raison de me +fier à eux! Mais j'ai tort de dire que je m'y suis fié! jamais je n'ai +cru en leurs belles paroles, jamais je n'ai eu foi dans leurs grandes +promesses. C'est cet infâme cardinal Filomarino qui a tout fait et qui +m'a trompé au saint nom de Dieu. + +Salvator Rosa écoutait son ami avec étonnement. + +--Comment! dit-il, ce que l'on m'a dit ne serait-il pas vrai? + +--Et que t'a-t-on dit, mon Salvator? reprit tristement Masaniello. +Salvator se tut. + +--On t'a dit que j'étais fou, n'est-ce pas? continua Masaniello. +Salvator fit un signe de la tête. + +--Oui, oui, les misérables! Oh! je les reconnais bien là! Non, +Salvator, non, je ne suis pas fou, je suis empoisonné, voilà tout. + +Salvator jeta un cri de surprise. + +--C'est ma faute, dit Masaniello. Pourquoi ai-je mis le pied dans +leurs palais! Est-ce la place d'un pauvre pêcheur comme moi? Pourquoi +ai-je accepté leur repas! L'orgueil, Salvator, le démon de l'orgueil +m'a tenté, et j'ai été puni. + +--Comment! s'écria Salvator, tu crois qu'ils auraient eu l'infamie... + +--Ils m'ont empoisonné, reprit Masaniello d'une vois plus forte +encore; ils m'ont empoisonné deux fois: lui et elle; lui dans un verre +d'eau, elle dans un bouquet. C'est bien la peine de se dire noble, de +s'appeler duc et duchesse pour empoisonner un pauvre pêcheur plein de +confiance qui croit que ce qui est juré est juré, et qui se livre sans +défiance! + +--Non, non, dit Salvator, tu te trompes, Masaniello: c'est ce soleil +ardent, ce sont ces travaux assidus, c'est cette vie intellectuelle +qui dévorent ceux-là mêmes qui y sont habitués, qui auront +momentanément fatigué ton esprit et égaré ta raison. + +--C'est ce qu'ils disent, je le sais bien, s'écria Masaniello; c'est +ce qu'ils disent, et c'est ce que les générations à venir diront sans +doute aussi, puisque toi, mon ami, toi, mon Salvator, toi qui es +là, toi qui es en face de moi, tu répètes la même chose, quoique je +t'affirme le contraire. Ils m'ont empoisonné dans un verre d'eau et +dans un bouquet: à peine ai-je eu respiré ce bouquet, à peine ai-je eu +avalé ce verre d'eau, que j'ai senti que c'en était fait de ma raison. +Une sueur froide passa sur mon front, la terre sembla manquer sous mes +pieds; la ville, la mer, le Vésuve, tout tourbillonna devant moi comme +dans un rêve. Oh! les misérables! les misérables! + +Et une larme ardente roula sur les joues du jeune Napolitain. + +--Oui, oui, dit Salvator, oui, je vois bien maintenant que c'est vrai. +Mais, grâce à Dieu, leur complot a échoué; grâce à Dieu, tu n'es plus +fou; grâce à Dieu, le poison a sans doute cédé aux remèdes, et tu es +sauvé. + +--Oui, répondit Masaniello, mais Naples est perdue. + +--Perdue, et pourquoi? demanda Salvator. + +--Ne vois-tu donc pas, répondit Masaniello, que je ne suis plus +aujourd'hui ce que j'étais avant-hier? Quand j'ordonne, le peuple +hésite. On a douté de moi, Salvator, car on m'a vu agir en insensé. +Puis n'ont-ils pas dit tout bas à cette multitude que je voulais me +faire roi? + +--C'est vrai, dit Salvator d'une voix sombre, car c'est ce bruit qui +m'a amené ici. + +--Et qu'y venais-tu faire? Voyons, parle franchement. + +--Ce que j'y venais faire? dit Salvator. Je venais m'assurer si +la chose était vraie; et si la chose était vraie, je venais te +poignarder! + +--Bien, Salvator, bien! dit Masaniello. Il nous faudrait six hommes +comme toi seulement, et tout ne serait pas perdu. + +--Mais pourquoi désespères-tu ainsi? demanda Salvator. + +--Parce que, dans l'état actuel des choses, moi seul pourrais diriger +ce peuple vers le but qu'il atteindra probablement un jour, et que +demain, cette nuit, dans une heure peut-être, je ne serai plus là pour +le diriger. + +--Et où seras-tu donc? + +Masaniello laissa errer sur ses lèvres un sourire profondément +triste, leva un instant ses regards au ciel, et ramenant les yeux sur +Salvator: + +--Ils me tueront, mon ami, lui dit-il. Il y a quatre jours, ils ont +essayé de m'assassiner, et ils m'ont manqué parce que mon heure +n'était pas venue. Avant-hier ils m'ont empoisonné, et, s'ils n'ont +pas réussi à me faire mourir, ils sont parvenus à me rendre fou. C'est +un avertissement de Dieu, Salvator. La prochaine tentative qu'ils +feront sur moi sera la dernière. + +--Mais pourquoi, averti comme tu l'es, ne te garantirais-tu pas de +leurs complots en demeurant chez toi? + +--Ils diraient que j'ai peur. + +--En t'entourant de gardes chaque fois que tu sortiras par la ville? + +--Ils diraient que je veux me faire roi. + +--Mais on ne le croirait pas. + +--Tu l'as bien cru, toi! + +Salvator courba son front, rougissant, car il y avait tant de +douceur dans la réponse de Masaniello que sa réponse n'était pas une +accusation, mais un reproche. + +--Eh bien! soit, répondit-il, que la volonté de Dieu s'accomplisse. +Salvator Rosa s'assit près du lit de son ami. + +--Quelle est ton intention? demanda Masaniello. + +--De rester près de toi, et, bonne ou mauvaise, de partager ta +fortune. + +--Tu es fou, Salvator, répondit Masaniello. Que moi, que le Seigneur a +choisi pour son élu, j'attende tranquillement le calice qu'il me reste +à épuiser, c'est bien, car je ne puis pas, car je ne dois pas faire +autrement; mais toi, Salvator, qu'aucune fatalité ne pousse, qu'aucun +serment ne lie, que tu restes dans cette infâme Babylone, c'est une +folie, c'est un aveuglement, c'est un crime. + +--J'y resterai pourtant, dit Salvator. + +--Tu le perdrais sans me sauver, Salvator, et tout dévoûment inutile +est une sottise. + +--Advienne que pourra! reprit le peintre. C'est ma volonté. + +--C'est ta volonté? Et tes soeurs? et ta mère? C'est ta volonté! Le +jour où tu m'as reconnu pour chef, tu as fait abnégation de ta volonté +pour la subordonner à la mienne. Eh bien! moi, ma volonté est, +Salvator, que tu sortes à l'instant même de Naples, que tu te rendes à +Rome, que tu te jettes au genoux du saint-père, et que tu lui demandes +ses indulgences pour moi, car je mourrai probablement sans que mes +meurtriers m'accordent le temps de me mettre en état de grâce. +Entends-tu? Ceci est ma volonté, à moi. Je te l'ordonne comme ton +chef, je t'en conjure comme ton ami. + +--C'est bien, dit Salvator, je t'obéirai. + +Et alors il déroula une toile, tira d'une trousse qu'il portait à sa +ceinture ses pinceaux qui, non plus que son épée, ne le quittaient +jamais, et, à la lueur de la lampe qui brûlait sur la table, d'une +main ferme et rapide, il improvisa ce beau portrait que l'on voit +encore aujourd'hui près de la porte dans la première chambre du musée +des _Studi_, à Naples, et où Masaniello est représenté avec un béret +de couleur sombre, le cou nu et revêtu d'une chemise seulement. + +Les deux amis se séparèrent pour ne se revoir jamais. La même nuit +Salvator prit le chemin de Rome. Quant à Masaniello, fatigué de cette +scène, il reposa la tête sur son oreiller et se rendormit. + +Le lendemain, il se réveilla au son de la cloche qui appelait les +fidèles à l'église; il se leva, fit sa prière, revêtit ses simples +habits de pêcheur, descendit, traversa la place et entra dans l'église +_del Carmine_. C'était le jour de la fête de la Vierge du Mont-Carmel. +Le cardinal Filomarino disait la messe; l'église regorgeait de monde. + +A la vue de Masaniello, la foule s'ouvrit et lui fit place. La messe +finie, Masaniello monta dans la chaire et fit signe qu'il voulait +parler. Aussitôt chacun s'arrêta, et il se fit un profond silence pour +écouter ce qu'il allait dire. + +--Amis, dit Masaniello d'une voix triste, mais calme, vous étiez +esclaves, je vous ai faits libres. Si vous êtes dignes de cette +liberté, défendez-la, car maintenant c'est vous seuls que cela +regarde. On vous a dit que je voulais me faire roi: ce n'est pas +vrai, et j'en jure par ce Christ qui a voulu mourir sur la croix pour +acheter au prix de son sang la liberté des hommes. Maintenant tout est +fini entre le monde et moi. Quelque chose me dit que je n'ai plus que +peu d'heures à vivre. Amis, rappelez-vous la seule chose que je vous +aie jamais demandée et que vous m'avez promise: au moment où vous +apprendrez ma mort, dites un _Ave Maria_ pour mon âme. + +Tous les assistans le lui promirent de nouveau. Alors Masaniello fit +signe à la foule de s'écouler, et la foule s'écoula; puis, quand il +fut seul, il descendit, alla s'agenouiller devant l'autel de la Vierge +et fit sa prière. + +Comme il relevait la tête, un homme vint lui dire que le cardinal +Filomarino l'attendait au couvent pour s'entretenir avec lui des +affaires d'État. Masaniello fit signe qu'il allait se rendre à +l'invitation du cardinal. Le messager disparut. + +Masaniello dit encore un _Pater_ et un _Ave_, baisa trois fois +l'amulette qu'il portait au cou et dont il avait toujours scellé +les ordonnances; puis il s'avança vers la sacristie. Arrivé là, il +entendit plusieurs voix qui l'appelaient dans le cloître: il alla du +côté d'où venaient ces voix; mais au moment où il mettait le pied sur +le seuil de la porte, trois coups de fusil partirent et trois balles +lui traversèrent la poitrine. Cette fois son heure était venue; tous +les coups avaient porté. Il tomba en prononçant ces seules paroles: +--Ah! les traîtres! ah! les ingrats! + +Il avait reconnu dans les trois assassins ses trois amis, Calaneo, +Renna et Ardizzone. + +Ardizzone s'approcha du cadavre, lui coupa la tête, et, traversant la +ville tout entière cette tête sanglante à la main, il alla la déposer +aux pieds du vice-roi. + +Le vice-roi la regarda un instant pour bien s'assurer que c'était la +tête de Masaniello; puis, après avoir fait compter à Ardizzone la +récompense convenue, il fit jeter cette tête dans les fossés de la +ville. + +Quant à Renna à Cataneo, ils prirent le cadavre mutilé et le +traînèrent par les rues de la ville sans que le peuple, qui, +trois jours auparavant, mettait en pièces ceux qui avaient essayé +d'assassiner son chef, parût s'émouvoir aucunement à ce terrible +spectacle. + +Lorsqu'ils furent las de traîner et d'insulter ce cadavre, comme en +passant près des fossés ils aperçurent sa tête, ils jetèrent à son +tour le corps dans le fossé, où ils restèrent jusqu'au lendemain. + +Le lendemain le peuple se reprit d'amour pour Masaniello. Ce n'était +que pleurs et gémissemens par la ville. On se mit à la recherche de +cette tête et de ce corps tant insultés la veille: on les retrouva, on +les rajusta l'un à l'autre, on mit le cadavre sur un brancard, on le +couvrit d'un manteau royal, on lui ceignit le front d'une couronne de +laurier, on lui mit à la main droite le bâton de commandement, à la +main gauche son épée nue; puis on le promena solennellement dans tous +les quartiers de la ville. + +Ce que voyant, le vice-roi envoya huit pages avec un flambeau de cire +blanche à la main pour suivre le convoi, et ordonna à tous les hommes +de guerre de le saluer lorsqu'il passerait en inclinant leurs armes. +On le porta ainsi à la cathédrale Sainte-Claire, où le cardinal +Filomarino dit pour lui la messe des morts. + +Le soir, il fut inhumé avec les mêmes cérémonies qu'on avait +l'habitude de pratiquer pour les gouverneurs de Naples ou pour les +princes des familles royales. + +Ainsi finit Thomas Aniello, roi pendant huit jours, fou pendant +quatre, assassiné comme un tyran, abandonné comme un chien, recueilli +comme un martyr, et depuis lors vénéré comme un saint. + +La terreur qu'inspira son nom fut si grande, que l'ordonnance des +vice-rois qui défendit de donner aux enfans le nom de Masaniello +existe encore aujourd'hui et est en pleine vigueur par tout le royaume +de Naples. + +Ainsi ce nom a été gardé de toute tache et conservé pur à la +vénération des peuples. + + + + +VII + +Le Mariage sur l'échafaud. + + +Un jour, c'était en 1501, on afficha sur les murs de Naples le placard +suivant: + +«Il sera compté la somme de quatre mille ducats à celui qui livrera, +mort ou vif, à la justice, le bandit calabrais Rocco del Pizzo. +ISABELLE D'ARAGON, régente.» + +Trois jours après, un homme se présenta chez le ministre de la police, +et déclara qu'il savait un moyen immanquable de s'emparer de celui +qu'on cherchait, mais qu'en échange de l'or offert il demandait une +grâce que la régente seule pouvait lui accorder: c'était donc avec la +régente seule qu'il voulait traiter de cette affaire. + +Le ministre répondit à cet homme qu'il ne voulait pas déranger Son +Altesse pour une pareille bagatelle, qu'on avait promis quatre mille +ducats et non autre chose; et que si les quatre mille ducats lui +convenaient, il n'avait qu'à livrer Rocco del Pizzo, et que les quatre +mille ducats lui seraient comptés. + +L'inconnu secoua dédaigneusement la tête et se retira. + +Le soir même, un vol d'une telle hardiesse fut commis entre Resina et +Torre del Greco, que chacun fut d'avis qu'il n'y avait que Rocco del +Pizzo qui pouvait avoir fait le coup. + +Le lendemain, à la fin du conseil, Isabelle demanda au ministre de la +police des explications sur ce nouvel événement. Le ministre n'avait +aucune explication à donner; cette fois, comme toujours, l'auteur de +l'attentat avait disparu, et, selon toute probabilité, exerçait déjà +sur un tout autre point du royaume. + +Le ministre alors se souvint de cet homme qui s'était présenté chez +lui la veille, et qui lui avait offert de livrer Rocco del Pizzo: il +raconta à la régente tous les détails de son entrevue avec cet homme; +mais il ajouta que, comme la première condition imposée par lui avait +été de traiter l'affaire avec Son Altesse, à laquelle, au lieu de la +prime accordée, il avait disait-il, une grâce particulière à demander, +il avait cru devoir repousser une pareille ouverture, venant surtout +de la part d'un inconnu. + +--Vous avez eu tort, dit la régente, faites chercher à l'instant même +cet homme, et si vous le trouvez amenez-le-moi. + +Le ministre s'inclina, et promit de mettre, le jour même, tous ses +agens en campagne. + +Effectivement, en rentrant chez lui, il donna à l'instant même le +signalement de l'inconnu, recommandant qu'on le découvrît quelque part +qu'il fût, mais qu'une fois découvert on eût pour lui les plus grands +égards, et qu'on le lui amenât sans lui faire aucun mal. + +La journée se passa en recherches infructueuses. + +La nuit même, un second vol eut lieu près d'Averse. Celui-là était +accompagné de circonstances plus audacieuses encore que celui de la +veille, et il ne resta plus aucun doute que Rocco del Pizzo, pour des +motifs de convenance personnelle, ne se fût rapproché de la capitale. + +Le ministre de la police commença à regretter sincèrement d'avoir +éloigné l'étranger d'une façon aussi absolue, et le regret augmenta +encore lorsque deux fois dans la journée du lendemain la régente +lui fit demander s'il avait découvert quelque chose relativement à +l'inconnu qui avait offert de livrer Rocco del Pizzo. Malheureusement +ce retour sur le passé fut inutile; cette journée, comme celle de la +veille, s'écoula sans amener aucun renseignement sur le mystérieux +révélateur. + +Mais la nuit amena une nouvelle catastrophe. Au point du jour, on +trouva, sur la route d'Amalfi à là Cava, un homme assassiné. Il était +complètement nu et avait un poignard planté au milieu du coeur. + +A tort ou à raison, la vindicte publique attribua encore ce nouveau +crime à Rocco del Pizzo. + +Quant au cadavre, il fut reconnu pour être celui d'un jeune seigneur +connu sous le nom de Raymond-le-Bâtard, et qui appartenait, moins +cette faute d'orthographe dans sa naissance, à la puissante maison des +Carraccioli, ces éternels favoris des reines de Naples, et dont l'un +des membres passait pour remplir alors, près de la régente, la charge +héréditaire de la famille. + +Cette fois le ministre fut désespéré, d'autant plus désespéré qu'une +demi-heure après que le rapport de cet événement lui eut été fait, il +reçut de la régente l'ordre de passer au palais. + +Il s'y rendit aussitôt: la régente l'attendait le sourcil froncé et +l'oeil sévère; près d'elle était Antoniello Caracciolo, le frère du +mort, lequel sans doute était venu réclamer justice. + +Isabelle demanda d'une voix brève au pauvre ministre s'il avait appris +quelque chose de nouveau relativement à l'inconnu; mais celui-ci avait +eu beau faire courir les places, les carrefours et les rues de Naples, +il en était toujours au même point d'incertitude. La régente lui +déclara que, si le lendemain l'inconnu n'était point retrouvé ou Rocco +del Pizzo pris, il était invité à ne plus se présenter devant elle que +pour lui remettre sa démission; le comte Antoniello Carracciolo ayant +déclaré que Rocco del Pizzo seul pouvait avoir commis un pareil crime. + +Le ministre rentrait donc chez lui, le front sombre et incliné, +lorsqu'en relevant la tête il crut voir de l'autre côté de la place, +enveloppé d'un manteau et se chauffant au soleil d'automne, un homme +qui ressemblait étrangement à son inconnu. Il s'arrêta d'abord comme +cloué à sa place, car il tremblait que ses yeux ne l'eussent trompé; +mais plus il le regarda, plus il s'affermit dans son opinion; il +s'avança alors vers lui, et à mesure qu'il s'avança il reconnut plus +distinctement son homme. + +Celui-ci le laissa approcher sans faire un seul mouvement pour le fuir +ou pour aller au devant de lui. On l'eût pris pour une statue. + +Arrivé près de lui, le ministre lui mit la main sur l'épaule, comme +s'il eût eu peur qu'il ne lui échappât. + +--Ah! enfin, c'est toi! lui dit-il. + +--Oui, c'est moi, répondit l'inconnu, que me voulez-vous? + +--Je veux te conduire à la régente, qui désire te parler. + +--Vraiment; c'est un peu tard. + +--Comment, c'est un peu tard! demanda le ministre tremblant que le +révélateur ne voulût rien révéler. Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que, si vous aviez fait, il y a trois jours, ce que +vous faites aujourd'hui, vous compteriez dans les annales de Naples +deux vols de moins. + +--Mais, demanda le ministre, tu n'as pas changé d'avis, j'espère? + +--Je n'en change jamais. + +--Tu es toujours dans l'intention de livrer Rocco del Pizzo, si l'on +t'accorde ce que tu demandes? + +--Sans doute. + +--Et tu en as encore la possibilité? + +--Cela m'est aussi facile que de me remettre moi-même entre vos mains. + +--Alors, viens. + +--Un instant. Je parlerai à la régente? + +--A elle-même. + +--A elle seule? + +--A elle seule. + +--Je vous suis. + +--Mais à une condition, cependant. + +--Laquelle? + +--C'est qu'avant d'entrer chez elle vous remettrez vos armes à +l'officier de service. + +--N'est-ce point la règle? demanda l'inconnu. + +--Oui, répondit le ministre. + +--Eh bien! alors, cela va tout seul. + +--Vous y consentez? + +--Sans doute. + +--Alors, venez. + +--Je viens. + +Et l'inconnu suivit le ministre qui, de dix pas en dix pas, se +retournait pour voir si son mystérieux compagnon marchait toujours +derrière lui. + +Ils arrivèrent ainsi au palais. + +Devant le ministre toutes les portes s'ouvrirent, et au bout d'un +instant ils se trouvèrent dans l'antichambre de la régente. On +annonça le ministre, qui fut introduit aussitôt, tandis que l'inconnu +remettait de lui-même à l'officier des gardes le poignard et les +pistolets qu'il portait à la ceinture. + +Cinq minutes après, le ministre reparut; il venait chercher l'inconnu +pour le conduire près de Son Altesse. + +Ils traversèrent ensemble deux ou trois chambres, puis ils trouvèrent +un long corridor, et au bout de ce corridor une porte entr'ouverte. +Le ministre poussa cette porte; c'était celle de l'oratoire de la +régente. La duchesse Isabelle les y attendait. + +Le ministre et l'inconnu entrèrent; mais quoique ce fût, selon toute +probabilité, la première fois que cet homme se trouvât en face d'une +si puissante princesse, il ne parut aucunement embarrassé, et, après +avoir salué avec une certaine rudesse qui ne manquait pas cependant +d'aisance, il se tint debout, immobile et muet, attendant qu'on +l'interrogeât. + +--C'est donc vous, dit la duchesse, qui vous engagez à livrer Rocco +del Pizzo? + +--Oui, madame, répondit l'inconnu. + +--Et vous êtes sûr de tenir votre promesse? + +--Je m'offre comme otage. + +--Ainsi votre tête... + +--Paiera pour la sienne, si je manque à ma parole. + +--Ce n'est pas tout à fait la même chose, dit la régente. + +--Je ne puis pas offrir davantage, répondit l'inconnu. + +--Dites donc ce que vous désirez alors? + +--J'ai demandé à parler à Votre Altesse seule. + +--Monsieur est un autre moi-même, dit la régente. + +--J'ai demandé à parler à Votre Altesse seule, reprit l'inconnu: c'est +ma première condition. + +--Laissez-nous, don Luiz, dit la duchesse. + +Le ministre s'inclina et sortit. + +L'inconnu se trouva tête-à-tête avec la régente, séparé seulement +d'elle par le prie-dieu sur lequel était posé un Évangile, et au +dessus duquel s'élevait un crucifix. + +La régente jeta un coup d'oeil rapide sur lui. C'était un homme de +trente à trente-cinq ans, d'une taille au dessus de la moyenne, au +teint hâlé, aux cheveux noirs retombant en boucles le long de son cou, +et dont les yeux ardens exprimaient à la fois la résolution et la +témérité: comme tous les montagnards, il était admirablement bien +fait, et l'on sentait que chacun de ces membres si bien proportionnés +était riche de souplesse et d'élasticité. + +--Qui êtes-vous et d'où venez-vous? demanda la régente. + +--Que vous fait mon nom, madame? dit l'inconnu; que vous importe le +pays où je suis né? Je suis Calabrais, c'est-à-dire esclave de ma +parole... Voilà tout ce qu'il vous importe de savoir, n'est-ce pas? + +--Et vous vous engagez à me livrer Rocco del Pizzo? + +--Je m'y engage. + +--Et en échange qu'exigez-vous de moi? + +--Justice. + +--Rendre la justice est un devoir que j'accomplis, et non pas une +récompense que j'accorde. + +--Oui, je sais bien que c'est là une de vos prétentions, à vous +autres souverains; vous vous croyez tous des juges aussi intègres que +Salomon: malheureusement votre justice a deux poids et deux mesures. + +--Comment cela? + +--Oui, oui; lourde aux petits, légère aux grands, continua l'inconnu. +Voilà ce que c'est que votre justice. + +--Vous avez tort, monsieur, reprit la régente; ma justice à moi est +égale pour tous, et je vous en donnerai la preuve. Parlez: pour qui +demandez-vous justice? + +--Pour ma soeur, lâchement trompée. + +--Par qui? + +--Par l'un de vos courtisans. + +--Lequel? + +--Oh! un des plus jeunes, des plus beaux, un des plus nobles!--Ah! +tenez, voilà que Votre Altesse hésite déjà! + +--Non; seulement je désire savoir d'abord ce qu'il a fait... + +--Et si ce qu'il a fait mérite la mort, aurais-je sa tête en échange +de la tête de Rocco del Pizzo? + +--Mais, demanda la duchesse, qui sera juge de la gravité du crime? +L'inconnu hésita un instant; puis, regardant fixement la régente: + +--La conscience de Votre Altesse, dit-il. + +--Donc, vous vous en rapportez à elle? + +--Entièrement. + +--Vous avez raison. + +--Ainsi, si Votre Altesse trouve le crime capital, j'aurai sa tête en +échange de celle de Rocco del Pizzo? + +--Je vous le jure. + +--Sur quoi? + +--Sur cet Évangile et sur ce Christ. + +--C'est bien. Écoutez alors, madame, car c'est tout une histoire. + +--J'écoute. + +--Notre famille habite une petite maison isolée, à une demi-lieue du +village de Rosarno, situé entre Cosenza et Sainte-Euphémie; elle se +compose de deux vieillards: mon père et ma mère; de deux jeunes gens: +ma soeur et moi. Ma soeur s'appelle Costanza. + +Tout autour de nous s'étendent les domaines d'un puissant seigneur, +sur les terres duquel le hasard nous fit naître, et dont, par +conséquent, nous sommes les vassaux. + +--Comment s'appelle ce seigneur? interrompit la régente. + +--Je vous dirai son crime d'abord, son nom après. + +--C'est bien; continuez. + +--C'était un magnifique seigneur que notre jeune maître, beau, noble, +riche, généreux, et cependant avec tout cela haï et redouté; car, en +le voyant paraître, il n'y avait pas un mari qui ne tremblât pour sa +femme, pas un père qui ne tremblât pour sa fille, pas un frère qui +ne tremblât pour sa soeur. Mais il faut dire aussi que tout ce qu'il +faisait de mal lui venait d'un mauvais génie qui lui soufflait l'enfer +aux oreilles. Ce mauvais génie était son frère naturel, on le nommait +Raymond-le-Bâtard. + +--Raymond-le-Bâtard! s'écria la régente, celui qui a été assassiné +cette nuit? + +--Celui-là même. + +--Connaissez-vous son assassin? + +--C'est moi. + +--Ce n'est donc pas Rocco del Pizzo? s'écria la duchesse. + +--C'est moi, répéta l'inconnu avec le plus grand calme. + +--Donc vous avez commencé par vous faire justice vous-même. + +--Je suis venu la demander il y a trois jours, et on me l'a refusée. + +--Alors, que venez-vous réclamer aujourd'hui? + +--La meilleure partie de ma vengeance, madame; Raymond-le-Bâtard +n'était que l'instigateur du crime, son frère est le criminel. + +--Son frère! s'écria la duchesse, son frère! mais son frère c'est +Antoniello Carracciolo. + +--Lui-même, madame, répondit l'inconnu, en fixant son regard perçant +sur la régente. + +Isabelle pâlit et s'appuya sur le prie-dieu, comme si les jambes lui +manquaient; mais bientôt elle reprit courage. + +--Continuez, monsieur, continuez. + +--Et le nom du coupable ne changera rien à l'arrêt du juge? demanda +l'inconnu. + +--Rien, répondit la régente, absolument rien, je vous le jure. + +--Toujours sur cet Évangile et sur ce Christ? + +--Toujours, continuez; j'écoute. + +Et elle reprit la même attitude et le même visage qu'elle avait un +moment avant que la terrible révélation ne lui eût été faite, et +l'inconnu à son tour reprit, de la même voix qu'il l'avait commencé, +le récit interrompu. + +--Je vous disais donc, madame, que le comte Antoniello Caracciolo +était un beau, noble, riche et généreux seigneur; mais qu'il avait +un frère qui était pour lui ce que le serpent fut pour nos premiers +pères, le génie du mal. + +Un jour il arriva, il y a de cela six mois à peu près, madame, il +arriva, dis-je, que le comte Antoniello chassait dans la portion de +ses forêts qui avoisine notre maison. Il s'était perdu à la poursuite +d'un daim, il avait chaud, il avait soif, il aperçut une jeune fille +qui revenait de la fontaine, portant sur son épaule un vase rempli +d'eau; il sauta à bas de son cheval, passa la bride de l'animal a son +bras, et vint demander à boire à la jeune fille. Cette jeune fille, +c'était Costanza, c'était ma soeur. + +Un frisson passa par le corps de la régente, mais l'inconnu continua +sans paraître s'apercevoir de l'effet produit par ses dernières +paroles: + +--Je vous ai dit, madame, ce qu'était le comte Antoniello, permettez +que je vous dise aussi ce qu'était ma soeur. + +C'était une jeune fille de seize ans, belle comme un ange, chaste +comme une madone. On voyait, à travers ses yeux, jusqu'au fond de son +âme, comme, à travers une eau limpide, on voit jusqu'au fond d'un lac; +et son père et sa mère, qui y regardaient tous les jours, n'avaient +jamais pu y lire l'ombre d'une mauvaise pensée. + +Costanza n'aimait personne, et disait toujours qu'elle n'aimerait +jamais que Dieu; et, en effet, sa nature fine et délicate était trop +supérieure à la matière qui l'entourait, pour que cette fange humaine +souillât jamais sa blanche robe de vierge. + +Mais, je vous l'ai dit, madame, et peut-être le savez-vous vous-même, +le comte Antoniello est un beau, noble, riche et généreux seigneur. +Costanza voyait pour la première fois un homme de cette classe; le +comte Antoniello voyait pour la première, sans doute aussi, une femme +de cette espèce. Ces deux natures supérieures, l'une par le corps, +l'autre par l'âme, se sentirent attirées l'une par l'autre, et +lorsqu'ils se furent quittés avec une longue conversation, Costanza +commença à penser au beau jeune homme, et le comte Antoniello ne fit +plus que rêver à la belle jeune fille. + +Les lèvres de la régente se crispèrent; mais il n'en sortit pas une +seule syllabe. + +--Il faut tout vous dire, madame; Costanza ignorait que ce beau jeune +homme fût le comte Carracciolo; elle croyait que c'était quelque page +ou quelque écuyer de sa suite, qu'elle pouvait, chaste et riche, car +elle est riche pour une paysanne, ma soeur, qu'elle pouvait, dis-je, +regarder en face et aimer. + +Ils se virent ainsi trois ou quatre jours de suite, toujours sur le +chemin de la fontaine et au même endroit où ils s'étaient vus pour la +première fois; mais, une après-midi, ils s'oublièrent, de sorte que +mon père, ne voyant pas revenir sa fille, fut inquiet, et, jetant son +fusil sur son épaule, il alla au devant d'elle. + +Au détour d'un chemin, il l'aperçut assise près d'un jeune homme. + +A la vue de notre père, Costanza bondit comme un daim effrayé, et +le jeune homme, de son côté, s'enfonça dans la forêt. Le premier +mouvement de mon père fut d'abaisser son arquebuse et de le mettre en +joue, mais Costanza se jeta entre le canon de l'arme et Carracciolo. +Notre père releva son arquebuse, mais il avait reconnu le jeune comte. + +--Et c'était bien Antoniello Carracciolo? murmura la régente. + +--C'était lui-même, dit l'inconnu. + +Le même soir, notre père ordonna à sa femme et à sa fille de se tenir +prêtes à partir dans la nuit: toutes deux devaient quitter notre +maison et chercher un asile chez une tante que nous avions à +Monteleone. Au moment de partir, mon père prit Costanza à part, et lui +dit: + +--Si tu le revois, je le tuerai. + +Costanza tomba aux genoux de mon père, promettant de ne pas le revoir; +puis, les mains jointes et les yeux pleins de larmes, elle lui demanda +son pardon. Costanza partit avec sa mère, et, lorsque le jour parut, +toutes deux étaient déjà hors des terres du comte Antoniello. + +La régente respira. + +Le lendemain, mon père alla trouver le comte. Je ne sais ce qui se +passa entre eux; mais ce que je sais, c'est que le comte lui jura sur +son honneur qu'il n'avait rien à craindre dans l'avenir pour la vertu +de Costanza. + +Le lendemain de cette entrevue, le comte, de son côté, partit pour +Naples. + +--Oui, oui, je me rappelle son retour, murmura la régente. Après? +après? + +--Eh bien! après, madame, après?... Il continua de se souvenir de +celle qu'il aurait dû oublier. Les plaisirs de la cour, les faveurs +des dames de haut parage, les espérances de l'ambition, ne purent +chasser de son souvenir l'image de la pauvre Calabraise: cette image +était sans cesse présente à ses yeux pendant ses jours, pendant ses +nuits; elle tourmentait ses veilles, elle brûlait son sommeil. Ses +lettres à son frère devenaient tristes, amères, désespérées. Son +frère, inquiet, partit et arriva à la cour. Il le croyait amoureux de +quelque reine, à la main de laquelle il n'osait aspirer. II éclata de +rire lorsqu'il apprit que l'objet de cet amour était une misérable +Calabraise. + +--Tu es fou, Antoniello, lui dit-il. Cette fille est ta vassale, ta +serve, ta sujette, cette fille est ton bien. + +--Mais, dit Antoniello, j'ai juré à son père... + +--Quoi? qu'as-tu juré, imbécile? + +--J'ai juré de ne pas chercher à revoir sa fille. + +--Très bien! Il faut tenir la promesse. Un gentilhomme n'a qu'une +parole. + +--Tu vois donc que tout est perdu pour moi. + +--Tu as juré de ne pas chercher à la revoir? + +--Oui. + +--Mais si c'est elle qui vient te trouver? + +--Elle! + +--Oui, elle! + +--Où cela? + +--Où tu voudras. Ici, par exemple! + +--Oh! non, pas ici. + +--Eh bien! dans ton château de Rosarno. + +--Mais je suis enchaîné ici; je ne puis quitter Naples. + +--Pour huit jours? + +--Oh! pour huit jours? oui, c'est possible, je trouverai quelque +prétexte pour _lui_ échapper pendant huit jours. Je ne sais pas de qui +il parlait, madame, ni quelle chose le tenait en esclavage; mais voilà +ce qu'il dit. + +--Je le sais, moi, dit la régente en devenant affreusement pâle. +Continuez, monsieur, continuez. + +--Ainsi, reprit Raymond, quand tu recevras ma lettre tu partiras? + +--A l'instant même. + +--C'est bien. + +Les deux frères se serrèrent la main en se quittant; le comte +Antoniello resta à Naples, et Raymond-le-Bâtard partit pour la +Calabre. + +Un mois après, le comte Antoniello reçut une lettre de son frère, et, +il faut lui rendre justice, c'est un homme fidèle à sa promesse que le +comte! Ce jour même il partit. + +Voilà ce qui était arrivé. Ne vous impatientez pas, madame, j'arrive +au dénouement. + +--Je ne m'impatiente pas, j'écoute, répondit la régente; seulement je +frissonne en vous écoutant. + +--Un homme avait été assassiné près de la fontaine. Mon père, en ce +moment, revenait de la chasse; il trouva ce malheureux expirant; il se +précipita à son secours, et, comme il essayait, mais inutilement, de +le rappeler à la vie, deux domestiques de Raymond-le-Bâtard sortirent +de la forêt et arrêtèrent mon père comme l'assassin. + +Par un malheur étrange, l'arquebuse de mon père était déchargée, et, +par une coïncidence fatale, mais dont Raymond pourrait donner le +secret s'il n'était pas mort, la balle qu'on retira de la poitrine du +cadavre était du même calibre que celles que l'on retrouva sur mon +père. + +Le procès fut court; les deux domestiques déposèrent dans un sens qui +ne permettait pas aux juges d'hésiter. Mon père fut condamné à mort. + +Ma mère et ma soeur apprirent tout ensemble la catastrophe, le procès +et le jugement; elles quittèrent Monteleone et arrivèrent à Rosarno, +ce jour même où le comte Antoniello, prévenu par la lettre de son +frère, arrivait, de son côté, de Naples. + +Le comte Carracciolo, comme seigneur de Rosarno, avait droit de haute +et basse justice. Il pouvait donc, d'un signe, donner à mon père la +vie ou la mort. + +Ma mère ignorait que le comte fût arrivé; elle rencontra +Raymond-le-Bâtard, qui lui annonça cette heureuse nouvelle, et lui +donna le conseil de venir solliciter avec sa fille la grâce de notre +père et de son mari; il n'y avait pas de temps à perdre, l'exécution +de mon père était fixée au lendemain. + +Elle saisit avec avidité la voie qui lui était ouverte par ce conseil, +qu'elle regardait comme un conseil ami; elle vint prendre sa fille, +elle l'entraîna avec elle sans même lui dire où elle la conduisait, +et, le jour même de l'arrivée du noble seigneur, les deux femmes +éplorées vinrent frapper à la porte de son château. + +Elle ignorait, la pauvre mère, l'amour du comte pour Costanza. + +La porte s'ouvrit, comme on le pense bien, car toutes choses avaient +été préparées par l'infâme Raymond pour que rien ne vint s'opposer à +l'accomplissement de son projet; mais une fois entrées, la mère et la +fille rencontrèrent des valets qui leur barrèrent le passage et qui +leur dirent qu'une seule des deux pouvait entrer. + +Ma mère entra, Costanza attendit. + +Elle trouva le comte Antoniello qui la reçut avec un visage sévère; +elle se jeta à ses pieds, elle pria, elle supplia; Antoniello fut +inflexible: un crime avait été commis, disait-il, son mari était +coupable de ce crime, il fallait que ce meurtre fût vengé; il fallait +que la justice eût son cours: le sang demandait du sang. + +Ma pauvre mère sortit de la chambre du comte, brisée par la douleur, +anéantie par le désespoir, et criant merci à Dieu. + +--Mais où donc étiez-vous pendant ce temps-là? demanda la régente à +l'inconnu. + +--A l'autre bout de la Calabre, madame, à Tarente, à Brindisi, que +sais-je. J'étais trop loin pour rien savoir de ce qui se passait. +Voilà tout. + +Ma mère sortit donc désespérée et voulut entraîner sa fille, mais +Costanza l'arrêta: + +--A mon tour, ma mère, dit-elle, à mon tour d'essayer de fléchir notre +maître. Peut-être serai-je plus heureuse que vous. + +Ma mère secoua la tête et tomba sur une chaise, elle n'espérait rien. +Ma soeur entra à son tour. + +--Elle savait que cet homme l'aimait, s'écria la régente, et elle +entrait chez cet homme!... + +--Mon père allait mourir, madame, comprenez-vous? Isabelle d'Aragon +grinça des dents, puis, au bout d'un instant: + +--Continuez, continuez... dit-elle. + +Dix minutes s'écoulèrent dans une mortelle anxiété, enfin un serviteur +sortit un papier à la main. + +--Monseigneur le comte fait grâce pleine et entière au coupable, +dit-il, voici le parchemin revêtu de son sceau. + +Ma mère jeta un cri de joie si profond, qu'il ressemblait à un cri de +désespoir. + +--Oh! merci, merci, dit-elle, et, baisant la signature du comte, elle +se précipita vers la porte. Puis, s'arrêtant tout à coup: + +--Et ma fille? dit-elle. + +--Courez à la prison, dit le serviteur, vous trouverez votre fille en +rentrant chez vous. + +Ma mère s'élança, égarée de joie, ivre de bonheur; elle traversa les +rues de Rosarno en criant: «Sa grâce! sa grâce! j'ai sa grâce!...» +Elle arriva à la porte de la prison, où déjà elle s'était présentée +deux fois sans pouvoir entrer. On voulut la repousser une troisième +fois, mais elle montra le papier, et la porte s'ouvrit. + +On la conduisit au cachot de mon père. + +Mon père n'attendait plus que le bourreau; c'était la vie qui entrait +à la place de la mort. + +Il y eut au fond de cet asile de douleur un instant d'indicible joie. + +Puis il demanda des détails: comment ma mère et ma soeur avaient +appris l'accusation qui pesait sur lui, comment elles étaient +parvenues au comte; comment, enfin, toutes choses s'étaient passées. + +Ma mère commença le récit, mon père l'écouta, l'interrompant à chaque +instant par ses exclamations; peu à peu il ne dit plus que quelques +paroles et d'une voix tremblante, bientôt il se tut tout à fait, puis +sa tête tomba dans ses deux mains, puis la sueur de l'angoisse lui +monta au visage, puis la rougeur de la honte lui brûla le front; +enfin, quand ma mère lui eut dit que, repoussée par le comte, elle +avait permis à ma soeur de prendre sa place, il bondit en poussant +un rugissement comme un lion blessé, et s'élança contre la porte, la +porte était fermée. + +Il prit la pierre qui lui servait d'oreiller, et la lança de toutes +ses forces contre la barrière de fer qu'il croyait avoir le droit de +se faire ouvrir. + +Le geôlier accourut et lui demanda ce qu'il voulait. + +--Je veux sortir, s'écria mon père, sortir à l'instant même. + +--Impossible! dit le geôlier. + +--J'ai ma grâce, cria mon père. Je l'ai, je la tiens, la voilà! + +--Oui, mais elle porte que vous ne sortirez de prison que demain +matin. + +--Demain matin? fit le captif avec une exclamation terrible. + +--Lisez plutôt, si vous en doutez, ajouta le geôlier. + +--Mon père s'approcha de la lampe, lut et relut le parchemin. Le +geôlier avait raison; soit hasard, soit erreur, soit calcul, le jour +de sa sortie était fixé au lendemain matin seulement. + +Le prisonnier ne poussa pas un cri, pas un gémissement, pas un +sanglot. Il revint s'asseoir muet et morne sur son lit. Ma mère vint +s'agenouiller devant lui. + +--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle. + +--Rien, répondit-il. + +--Mais que crains-tu? + +--Oh! peu de chose. + +--Mon Dieu! mon Dieu! que crois-tu, que crains-tu, que penses-tu? + +--Je pense que Costanza est indigne de son père, voilà tout. Ce fut ma +mère qui se leva à son tour, pâle et frissonnante. + +--Mais c'est impossible. + +--Impossible! et pourquoi? + +--On m'a dit qu'elle allait sortir derrière moi. On m'a dit qu'elle +allait nous attendre à la maison. + +--Eh bien! va voir à la maison si elle y est, et, si elle y est, +reviens avec elle. + +--Je reviens, dit ma mère. + +Et elle frappa à son tour et demanda à sortir. Le geôlier lui ouvrit. + +Elle courut à la maison. La maison était déserte, Costanza n'était +point reparue. + +Elle courut au palais et redemanda sa fille. On lui répondit qu'on ne +savait pas ce qu'elle voulait dire. + +Elle revint à la maison. Costanza n'était pas rentrée. + +Elle attendit jusqu'au soir. Costanza ne reparut point. + +Alors elle pensa à son mari et s'achemina de nouveau vers la prison; +mais, cette fois, d'un pas aussi lent et aussi morne que si elle eût +suivi au cimetière le cadavre de sa fille. + +Comme la première fois, les portes s'ouvrirent devant elle. + +Elle retrouva son mari assis à la même place; quoiqu'il eût reconnu +son pas, il ne leva même pas la tête. Elle alla se coucher à ses pieds +et posa sans rien dire son front sur ses genoux. + +--Comprenez-vous, madame, quelle nuit infernale fut cette nuit pour +ces deux damnés! + +Le lendemain, au point du jour, on vint ouvrir la prison et annoncer +au condamné qu'il était libre.--Je vous l'ai déjà dit, ajouta +l'inconnu en riant d'un rire terrible, oh! le comte Carracciolo est un +noble seigneur, et qui tient religieusement sa parole!... + +Les deux vieillards sortirent s'appuyant l'un sur l'autre. Une seule +nuit les avait tous deux rapprochés de la tombe de dix ans. + +En tournant le coin de la route d'où l'on aperçoit la maison, ils +virent Costanza, qui les attendait agenouillée sur le seuil. + +Ils ne firent pas un pas plus vite pour aller au devant de leur fille; +leur fille ne se releva pas pour aller au devant d'eux. + +Quand ils furent près d'elle, Constanza joignit les mains et ne dit +que ce seul mot: + +--Grâce! + +Par un mouvement instinctif, ma mère étendit le bras entre son mari et +sa fille. + +Mais celui-ci l'arrêta doucement. + +--Grâce, dit-il en tendant la main à Costanza, grâce, et pourquoi +grâce, mon enfant? n'es-tu pas un ange? n'es-tu pas une sainte? +n'es-tu pas plus que tout cela, n'es-tu pas une martyre? + +Et il l'embrassa. + +Puis, comme la mère, entraînant sa fille au fond de la chaumière, le +laissa seul dans la pièce d'entrée, il détacha son arquebuse, la jeta +sur son épaule, et s'achemina vers le château. + +Il demanda à remercier le comte. + +Le comte était parti depuis une heure pour Naples. + +Il demanda à remercier Raymond. + +Raymond était parti avec son frère. + +Il revint alors vers la chaumière, accrocha son arquebuse à la +cheminée. Puis Costanza et sa mère entendirent comme le bruit d'un +corps pesant qui tombait; elles sortirent toutes deux et trouvèrent le +vieillard étendu sans connaissance au milieu de la chambre. + +Elles le posèrent sur le lit; ma soeur resta près de lui, tandis que +ma mère courait chercher un médecin. + +Le médecin secoua la tête; cependant il saigna mon père. Vers le soir, +le vieillard rouvrit les yeux. + +Comme il rouvrait les yeux, je mettais le pied sur le seuil de la +porte. + +Il ne vit ni ma mère ni ma soeur, il ne vit que moi. + +--Mon fils, mon fils! s'écria-t-il, oh! c'est la vengeance divine qui +te ramène. + +Je me jetai dans ses bras. + +--Allez, dit-il à ma mère et à ma soeur, et laissez-nous seuls. Ma +mère obéit, mais ma soeur voulut rester. + +Alors le vieillard se souleva sur son lit, et, montrant à Costanza sa +mère qui s'éloignait: + +--Suivez votre mère, dit-il avec un de ces gestes suprêmes qui veulent +être obéis, suivez votre mère, si vous voulez que ma bénédiction vous +suive. + +Costanza baisa la main du moribond, se jeta à mon cou en pleurant et +suivit sa mère. + +Je déposai mon arquebuse, mes pistolets et mon poignard sur une table, +et j'allai m'agenouiller près du lit du vieillard. + +--C'est la vengeance divine qui te ramène, répéta-t-il une seconde +fois. Écoute-moi, mon fils, et ne m'interromps pas; car, je le sens, +je n'ai plus que quelques instans à vivre, écoute-moi. + +Je lui fis signe qu'il pouvait parler. + +Alors il me raconta tout. + +Et, à mesure qu'il parlait, sa voix s'animait, le sang refluait à son +visage, la colère remontait dans ses yeux, on eût dit qu'il était +plein de force, de vie et de santé. Seulement, au dernier mot, +lorsqu'il en fut au moment où, rentrant chez lui et remettant son +arquebuse à sa cheminée, il avait cru qu'il lui faudrait renoncer à sa +vengeance, il jeta un cri étouffé et retomba la tête sur son chevet. + +Cette fois il était mort. + +Je fus long-temps sans le croire, long-temps je lui secouai le bras, +long-temps je l'appelai; enfin je sentis ses mains se refroidir dans +les miennes, enfin je vis ses yeux se ternir. + +Je fermai ses yeux, je croisai ses mains sur sa poitrine, je +l'embrassai une dernière fois et je jetai par dessus sa tête son drap +devenu un linceul. + +Puis j'allai ouvrir la porte du fond, et faisant signe à ma mère et à +ma soeur de s'approcher: + +--Venez, leur dis-je, venez prier près de votre mari et de votre père +mort. + +Les deux femmes se jetèrent sur le lit en s'arrachant les cheveux et +en éclatant en sanglots. + +Pendant ce temps, je passais mes pistolets et mon poignard dans ma +ceinture, et, jetant mon arquebuse sur mon épaule, je m'avançai vers +la porte. + +--Où vas-tu, frère? s'écria Costanza. + +--Où Dieu me mène, répondis-je. + +Et, avant qu'elle eût le temps de s'opposer à ma sortie, je franchis +le seuil et je disparus dans l'obscurité. + +Je vins droit à Naples. + +On m'avait dit non seulement que vous étiez belle entre les femmes, +mais encore juste entre les reines. + +Je vins à Naples avec l'intention de vous demander justice. + +--Comment ne vous l'êtes-vous pas faite vous-même? demanda Isabelle. + +--Un coup de poignard n'était point assez pour un pareil crime, +madame, c'était l'échafaud que je voulais. Antoniello Carracciolo a +déshonoré ma famille, je veux le déshonneur d'Antoniello Carracciolo. + +--C'est juste, murmura la régente. + +--Mais, pour plus de sûreté encore, comme le long du chemin j'appris +que la tête de Rocco del Pizzo était mise à prix, et comme, en +arrivant à Naples, je lus, au coin du Mercato-Nuovo, le placard qui +offrait quatre mille ducats à celui qui le livrerait mort ou vif; pour +plus de sûreté, dis-je, je me présentai chez le ministre de la police, +offrant de livrer vivant cet homme que vous cherchez partout et que +vous ne pouvez trouver nulle part. Mais le ministre de la police ne +voulut point m'accorder ce que je lui demandais, c'est-à-dire une +audience de Votre Altesse. Alors je résolus d'arriver à mon but par un +autre moyen; je volai sur la route de Résina à Torre del Greco. + +--Alors c'était donc vous et non pas Rocco del Pizzo?... + +--Alors je volai sur la route d'Aversa... + +--C'était donc encore vous et non pas celui que l'on croyait?... + +--Alors j'assassinai sur la route d'Amalfi. La mort de Raymond, +c'était le commencement de ma vengeance, car j'étais résolu de +recourir à la vengeance puisqu'on me refusait justice. + +--C'est bien, dit la régente. Dieu a voulu que je vous retrouve, tout +est donc pour le mieux. + +--Tout est pour le mieux, dit l'inconnu. + +--Et vous vous engagez toujours à livrer Rocco del Pizzo? + +--Toujours. + +--Vous savez où il est? + +--Je le sais. + +--Vous répondez de mettre la main dessus? + +--J'en réponds. + +--Et vous me le livrerez vivant? + +--En échange de Carracciolo mort; vous le savez, c'est ma condition, +madame. + +--C'est chose dite, soyez tranquille. Mais qui me répondra de vous +d'ici là? + +--C'est bien simple: envoyez-moi en prison; seulement, vous me ferez +conduire, par deux gardes, à quelque fenêtre d'où je puisse assister +au supplice de Carracciolo. Puis, Carracciolo mort, je vous livrerai +Rocco del Pizzo. + +--Mais si vous ne me le livrez pas? + +--Ma tête répondra pour la sienne; je l'ai déjà dit et je vous le +répète. + +--C'est juste, dit la régente, je l'avais oublié. + +Elle frappa dans ses mains, le capitaine des gardes entra. + +--Faites écrouer cet homme à la Vicairie, dit-elle. + +Le capitaine remit l'inconnu aux mains de deux gardes et rentra. + +--Maintenant, continua la régente, faites arrêter le comte Antoniello +Carracciolo et conduisez-le au château de l'Oeuf. + +Le capitaine se présenta au palais de Carracciolo; mais, soupçonnant +sans doute quelque chose du danger qui le menaçait, Carracciolo avait +disparu. + +La régente, en apprenant cette nouvelle qui lui confirmait la +culpabilité de son favori, ordonna aussitôt aux nobles du siège +de Capouan, où les Carraccioli étaient inscrits, de lui livrer le +coupable, leur donnant trois jours seulement pour obtempérer à cet +ordre. + +Les trois jours s'écoulèrent, et comme, à la fin de la troisième +journée, le comte n'avait point reparu, Naples, en se réveillant, +trouva, le lendemain, cinquante ouvriers occupés à démolir le palais +d'Antoniello Carracciolo, situé en face de la cathédrale. + +Quand le palais fut complètement rasé, on amena une charrue, on creusa +des sillons à la place où il s'était élevé, et l'on sema du sel dans +les sillons. + +Puis on commença de démolir le palais situé à la droite du sien: +c'était le palais du prince Carracciolo son père. + +Puis on commença de démolir le palais de gauche: c'était le palais du +duc Carracciolo son frère aîné. + +Le palais démoli, il en fut fait autant sur son emplacement qu'il en +avait été fait sur l'emplacement des deux autres. + +La régente ordonna qu'il en serait ainsi des palais de tous les +Carraccioli, jusqu'à ce que les Carraccioli eussent livré le coupable. + +Dans la nuit qui suivit cette ordonnance, Antoniello Carracciolo se +constitua de lui-même prisonnier. + +Le lendemain, son père et ses deux frères se présentèrent au palais, +mais la régente fit dire qu'elle n'était pas visible. + +Le surlendemain, le prisonnier écrivit à la duchesse pour solliciter +d'elle les faveurs d'une entrevue; mais la duchesse lui fit répondre +qu'elle ne pouvait le recevoir. + +Les uns et les autres renouvelèrent pendant huit jours leurs +tentatives; mais ni les uns ni les autres n'obtinrent le résultat +qu'ils poursuivaient. + +Le matin du neuvième jour, les habitans du Mercato-Nuovo, avec un +étonnement mêlé d'effroi, virent sur la place un échafaud qui n'y +était pas la veille. La funèbre machine avait poussé dans l'ombre, +sans que nul la vît croître, sans que personne l'entendît grandir. + +Il y avait à l'une des extrémités de cet échafaud un autel, et à +l'autre un billot; entre le billot et l'autel étaient, d'un côté, un +prêtre, et de l'autre le bourreau. + +Nul ne savait pour qui étaient cet échafaud, ce bourreau, ce prêtre, +ce billot et cet autel. + +Bientôt on vit arriver, par le quai qui va du môle au Mercato-Nuovo, +un homme conduit par deux gardes. On crut d'abord que cet homme était +le héros du drame qui allait être joué; mais il entra, suivi de ses +deux gardes, dans une des maisons de la place. Un instant après, il +reparut, toujours entre ses deux gardes, à la fenêtre de cette maison +qui donnait en face de l'échafaud. On s'était trompé sur l'importance +de cet homme, qui, selon toute probabilité, devait être simple +spectateur de l'événement. + +Un instant après, des cris se firent entendre à la fois sur le quai +qui mène du pont de la Madalena au Mercato-Nuovo et dans la rue +du Soupir. Deux cortèges s'avançaient, celui de la rue du Soupir +conduisant un beau jeune homme, celui du quai conduisant une belle +jeune fille. Le beau jeune homme, c'était Antoniello Carracciolo. La +belle jeune fille, c'était Costanza. + +Tous deux apparurent sur la place en même temps, tous deux +s'approchèrent de l'échafaud du même pas, tous deux y montèrent +ensemble; seulement, Costanza y monta du côté du prêtre, et Antoniello +du côté du bourreau. + +Arrivés sur la plate-forme, Antoniello fit un mouvement pour s'élancer +vers Costanza, mais le bourreau l'arrêta; de son côté, Costanza fit un +pas pour s'avancer vers Antoniello, mais le prêtre la retint. + +Alors le greffier déploya un parchemin et le lut à haute voix. C'était +le contrat de mariage du comte Antoniello Carracciolo avec Costanza +Maselli, contrat par lequel le noble fiancé donnait à sa future +épousée, non seulement tous ses titres, mais encore tous ses biens. + +Quoique la place fût encombrée par la foule, quoique cette foule +refluât dans les rues environnantes, quoique chaque fenêtre de la +place parût bâtie de têtes, quoique les toits des maisons semblassent +chargés d'une moisson vivante, il se fit, au moment où le greffier +déploya le parchemin, un tel silence dans cette multitude, que pas un +mot du contrat de mariage ne fut perdu. + +Aussi toute cette foule, la lecture achevée, éclata-t-elle en +applaudissemens. On commençait à comprendre que, malgré la différence +des conditions, la régente avait ordonné que le comte rendrait à la +paysanne l'honneur qu'il lui avait ôté. + +Quant aux deux fiancés, qui jusque-là n'avaient probablement pas su +eux-mêmes de quoi il était question, ils parurent reprendre courage; +et lorsque le prêtre, qui était monté à l'autel, leur fit signe de +s'approcher, ils allèrent d'un pas assez ferme s'agenouiller devant +lui. + +Aussitôt la messe commença, accompagnée de tous les rites du mariage. +Le prêtre demanda à chacun des deux jeunes gens s'il prenait l'autre +pour époux, et chacun d'eux, d'une voix intelligible, prononça le oui +solennel. Puis l'homme de Dieu remit à Antoniello l'anneau nuptial, et +Antoniello le passa au doigt de Costanza. + +Alors tous deux s'agenouillèrent de nouveau et le prêtre les bénit. +Tous les assistans pleuraient de joie et d'émotion à cet étrange +spectacle et bénissaient à leur tour les deux jeunes époux, quand tout +à coup le même ministre qui avait prononcé les saintes paroles du +mariage entonna d'une voix sourde les prières des agonisans. A ce +changement, toute cette multitude frissonna et laissa échapper un +murmure de terreur, car elle comprenait qu'on n'en était encore qu'à +la moitié de la cérémonie, et qu'une catastrophe terrible allait en +faire le dénouement. + +En effet, comme Antoniello, ignorant, ainsi que tous les autres, du +destin qui l'attendait, jetait autour de lui un regard épouvanté, les +deux aides de l'exécuteur s'emparèrent de lui, et, avant qu'il eût eu +le temps de faire un mouvement pour se défendre, ils lui lièrent les +mains, et, tandis que le bourreau tirait son épée hors du fourreau, +ils conduisirent le condamné devant le billot qui, ainsi que nous +l'avons dit, s'élevait à l'autre extrémité de l'échafaud en face de +l'autel, et le forcèrent de s'agenouiller, devant lui. + +Costanza voulut s'élancer vers Antoniello, mais le prêtre arrêta la +jeune femme en étendant un crucifix entre elle et son époux. + +Antoniello vit alors que tout était fini pour lui, et comprit qu'il +était irrévocablement condamné; il ne songea donc plus qu'à bien +mourir. Il releva le front, dit à haute voix une prière; puis se +retournant vers Costanza à moitié évanouie: + +--Au revoir dans le ciel, lui cria-t-il, et il posa son cou sur le +billot. + +Au même instant, l'épée de l'exécuteur flamboya comme l'éclair, et la +foule, jetant un cri terrible, fit un mouvement en arrière; la tête de +Carracciolo, détachée du corps d'un seul coup, avait bondi du billot +sur le pavé, et roulait entre les jambes de ceux qui étaient les plus +rapprochés de l'échafaud. + +Deux confréries religieuses s'approchèrent alors de l'échafaud: une +d'hommes, une de femmes. La première emporta le cadavre de Carracciolo +décapité, la seconde emporta le corps de Costanza évanouie. + +La foule s'écoula sur leurs traces, et au bout d'un instant la place +se trouva vide; il n'y resta plus, solitaire, sanglante et debout, +que la terrible machine, demeurée là pour attester sans doute à la +population de Naples que tout ce qu'elle venait de voir était une +réalité et non un rêve. + +Quand la place fut vide, l'homme qui avait assisté à l'exécution entre +ses deux gardes descendit avec eux et reprit le chemin du quai. Mais, +au lieu de le ramener à la Vicairie, les soldats le conduisirent au +palais royal. + +Là, il fut introduit dans les mêmes appartemens que la première fois, +et, conduit au même oratoire, il y retrouva la régente à la même +place, debout près du prie-dieu et la main étendue sur les Évangiles. +Les soldats entrèrent avec lui et demeurèrent de chaque côté de la +porte. + +--Eh bien! dit Isabelle d'Aragon, ai-je accompli mon serment? + +--Religieusement, madame, répondit l'inconnu. + +--Maintenant, à vous de tenir le vôtre. + +--Je suis prêt. + +--Où est l'homme dont la tête est à prix? + +--Devant Votre Altesse. + +--Ainsi, Rocco del Pizzo?... + +--C'est moi, madame. + +--Je le savais, dit Isabelle. + +--Alors, reprit le bandit, qu'ordonne de moi Votre Altesse? + +--Que vous serviez de père à l'orpheline et de protecteur à la veuve. + +---Comment, madame?... s'écria Rocco del Pizzo. + +--Je ne sais faire ni justice, ni grâce à moitié, reprit la régente. + +Puis se retournant vers les soldats: + +--Cet homme est libre d'aller où il voudra, dit-elle: laissez-le donc +sortir. + +Et elle rentra dans ses appartemens d'un pas calme et assuré, d'un pas +de reine. + + +Constanza retourna en Calabre avec son frère, car elle avait encore, +comme on s'en souvient, sa pauvre mère à Rosarno. + +Rocco del Pizzo la suivit. + +Mais lorsque sa mère mourut, ce qui arriva la nuit suivante, elle +revint à Naples, entra dans le couvent qui l'avait déjà recueillie, y +paya sa dot et légua les restes de l'immense fortune qu'elle tenait +de son mari à la pauvre communauté, qui se trouva enrichie d'un seul +coup. + +Rocco del Pizzo suivit sa soeur à Naples. + +Mais le jour où elle prononça ses voeux, lorsqu'il comprit qu'elle +n'avait plus besoin de lui et que le Seigneur l'avait remplacé près +d'elle, il disparut, et personne ne le revit depuis, ni ne sut +positivement ce qu'il était devenu. + +On croit qu'il s'attacha à la fortune de César Borgia, et qu'il fut +tué près de ce grand homme, en même temps que lui. + + + + +VIII + +Pouzzoles. + + +Nous montâmes dans notre corricolo, laissant à notre droite le lac +d'Agnano, sur lequel il y a peu de choses à dire; nous gagnâmes +l'ancienne voie romaine qui menait de Naples à Pouzzoles, et qu'on +appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'est bien +l'ancien pavé en pierres volcaniques, tout bordé de tombeaux ou plutôt +de ruines sépulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant traversé +les âges comme des jalons séculaires, et étant restés debout sur la +route infinie du temps. + +Nous nous arrêtâmes au couvent des Capucins. C'est là qu'a été +transportée la pierre où saint Janvier subit le martyre; cette pierre +est encore aujourd'hui tachée de sang, et, lorsque le miracle de la +liquéfaction s'opère à la chapelle du trésor à Naples, le sang qui +tache cette pierre, fière de celui que renferment ces deux fioles, se +léquifie, dit-on, et bouillonne de même. + +Cette église renferme en outre une assez belle statue du saint. + +De l'église des Capucins à la Solfatare il n'y a qu'une enjambée. Nous +avions été préparés à la vue de cet ancien volcan par notre voyage +dans l'archipel hipariote. Nous retrouvâmes les mêmes phénomènes: ce +terrain sonnant le creux et qui, à chaque pas, semble prêt à vous +engloutir dans des catacombes de flammes; ces fumeroles par lesquelles +s'échappe une vapeur épaisse et empestée; enfin, dans les endroits où +ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques préparées +pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y récolte +sans autres frais, chaque matin et chaque soir. + +La Solfatare est le _Forum Vulcani_ de Strabon. + +A quelques pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithéâtre +appelé en même temps _Carceri_, nom qui a prévalu sur l'autre et qui +rappelle les persécutions chrétiennes du deuxième et du troisième +siècles. C'est dans cet amphithéâtre que le roi Tiridate, amené +par Néron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses +gladiateurs, voulant montrer quelle était sa force et son adresse à +lui, prit un javelot de la main d'un prétorien, et lançant ce javelot +dans l'arène, tua deux taureaux du même coup. + +C'est encore, selon toute probabilité, dans ce cirque que saint +Janvier, échappé à la flamme et aux bêtes, fut décapité, ce que Dieu +permit, comme nous l'avons dit, parce que c'était le cours ordinaire +de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom de +_Carceri_, érigée en chapelle, est celle que la tradition assure avoir +servi de prison au martyr. + +Près du _Carceri_ est la maison de Cicéron, ce martyr d'une petite +réaction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande +révolution divine. + +Cette maison était la villa chérie de l'auteur des _Catilinaires_. Il +la préférait à sa villa de Gaëte, à sa villa de Cumes, à sa villa de +Pompeïa, car Cicéron avait des villa partout. En ce temps-là comme +aujourd'hui, l'état d'avocat et celui d'orateur étaient parfois, à ce +qu'il paraît, d'un excellent rapport. + +Il est vrai qu'ils avaient aussi leurs désagrémens, comme, par +exemple, d'avoir, après sa mort, la tête et les mains clouées à la +tribune aux harangues et la langue percée par une aiguille. Mais +enfin, cela n'arrivait pas à tous les avocats, témoin Salluste. +Pourquoi diable aussi Cicéron s'était-il mêlé de ce qui ne le +regardait pas et avait-il tenu des propos sur les faux cheveux de +Livie? En cherchant bien, on finit d'ordinaire par découvrir que dans +les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre +faute. + +En attendant, Cicéron passa quelques beaux et paisibles jours dans +cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et où il composa +ses _Questions académiques_. Il avait de là une vue magnifique que ne +gênait pas à cette époque ce stupide _Monte-Nuovo_, poussé dans une +nuit comme un champignon, pour gâter tout le paysage. + +C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre à +Sextus Pompée, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine, +Lépide et lui avaient fait un traité de paix au cap Misène. + +Ce fut un instant avant la signature de ce traité que, voyant les +triumvirs réunis sur le vaisseau de son maître, Menas, affranchi et +amiral de Sextus, se pencha à son oreille et lui dit tout bas: + +--Veux-tu que je coupe le câble qui retient ton vaisseau au rivage et +que je te fasse maître du monde? + +Sextus réfléchit un instant: la proposition en valait bien la peine; +puis, se retournant vers Menas: + +--Il fallait le faire sans me consulter, répondit-il. Maintenant il +est trop tard! + +Et, se retournant vers les triumvirs le visage souriant et sans qu'ils +se doutassent qu'ils avaient couru un grand danger, il continua de +discuter ce traité qui accordait la terre à Octave, à Antoine et à +Lépide; et à lui, fils de Neptune, qui avait changé son manteau de +pourpre contre la robe verte de Glaucus, les îles et la mer. + +Il y aurait un admirable roman à faire sur ce jeune roi de la mer, qui +fut le premier amant de Cléopâtre et le dernier antagoniste d'Auguste, +et qui, tandis que Rome promettait cent mille sesterces (vingt mille +francs) par tête de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par +chaque exilé qu'on amènerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde +où un banni pût alors être en sûreté. + +Malheureusement, que font à nos lecteurs, en l'an de grâce 1842, les +amours de Cléopâtre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de +Sextus Pompée, ce galant voleur qui fut à peu près le seul honnête +homme de son temps? + +Pouzzoles était le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles +avait ses sources comme Plombières, ses thermes comme Aix, ses bains +de mer comme Dieppe. Après avoir été le maître du monde et n'avoir pas +trouvé dans tout son empire un autre lieu qui lui plût, Sylla vint +mourir à Pouzzoles. + +Auguste y avait un temple que lui avait élevé le chevalier romain +Calpurnius. C'est aujourd'hui l'église de saint Proclus, compagnon de +saint Janvier. + +Tibère y avait une statue portée sur un piédestal de marbre qui +représentait les quatorze villes de l'Asie-Mineure qu'un tremblement +de terre avait renversées et que Tibère avait fait rebâtir. La statue +est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le piédestal existe +encore. + +Caligula y fit bâtir ce fameux pont qui réalisait un rêve aussi +insensé que celui de Xercès; ce pont partait du môle, traversait +le golfe et allait aboutir à Baïa. Sa construction occasionna la +suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le +soutenaient en partant du môle; et comme la mer devenait au delà trop +profonde pour qu'on pût continuer d'établir des piles, on avait réuni +un nombre infini de galères qu'on avait fixées avec des ancres et +des chaînes; puis sur ces galères on avait établi des planches qui, +recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont. + +L'empereur passa dessus, revêtu de la chlamyde, armé de l'épée +d'Alexandre-le-Grand, et traînant derrière lui, à son char attelé de +quatre chevaux, le jeune Darius, fils d'Arbane, que les Parthes lui +avaient donné en otage.--Et tout cela, savez-vous pourquoi? Parce +qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibère, ayant vu le vieil empereur +regarder Caligula de cet oeil inquiet qu'il connaissait si bien. + +--Calicula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne +traversera à cheval le golfe de Baïa. + +Caligula traversa à cheval le golfe de Baïa, et, pour le malheur +du monde, à qui Tibère eût rendu un grand service en l'étouffant, +Caligula fut quatre ans empereur. + +Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros +piliers, dont les uns s'élèvent au dessus de la surface des flots, et +dont les autres sont recouverts par la mer. + +Enfin le maître des dieux y avait un temple dans lequel il était adoré +sous le nom de Jupiter Sérapis. Envahi, selon toute probabilité, par +l'eau et enseveli en même temps sous les cendres, lors du tremblement +de terre de 1538, il fut retrouvé en 1750, mais dépouillé aussitôt de +toutes les choses premières qu'il contenait et qui furent envoyées +à Caserte. Il ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui +l'entouraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptère, et, +scellé dans son pavé de marbre grec, un des deux anneaux de bronze qui +servaient à attacher les victimes au moment de leur sacrifice. + +Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons de parler est le +grand événement de Pouzzoles et de ses environs. Un matin, Pouzzoles +s'est réveillée, a regardé autour d'elle et ne s'est pas reconnue. Où +elle avait laissé la veille un lac, elle retrouvait une montagne; où +elle avait laissé une forêt, elle trouvait des cendres; enfin, où elle +avait laissé un village, elle ne trouvait rien du tout. + +Une montagne d'une lieue de terre avait poussé dans la nuit, déplacé +le lac Lucrèce, qui est le Styx de Virgile, comblé le port Jules, et +englouti le village de Tripergole. + +Aujourd'hui, le Monte-Nuovo (on l'a baptisé de ce nom, qu'il a certes +bien mérité) est couvert d'arbres comme une vraie montagne, et ne +présente pas la moindre différence avec les autres collines qui sont +là depuis le commencement du monde. + +Nous avions arrêté que nous irions dîner sur les bords de la mer, pour +manger des huîtres du lac Lucrin et boire du vin de Falerne. Nous nous +acheminâmes donc vers le lieu désigné, où des provisions, prudemment +achetées à Naples et envoyées d'avance, nous attendaient, lorsqu'en +arrivant près des ruines du temple de Vénus, nous aperçûmes un +groupe de promeneurs qui s'apprêtaient à en faire autant. Nous nous +approchâmes et nous reconnûmes, qui? Barbaja, l'illustre impresario; +Duprez, notre célèbre artiste, et la _diva_ Malibran, comme on +l'appelait alors à Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le +monde! + +C'était une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre; et +comme on voulut bien répondre à notre compliment par un compliment +semblable, il fut arrêté à l'instant même et par acclamation que les +deux dîners seraient réunis en un seul. + +Ce point essentiel arrêté, comme il fallait encore un certain temps +pour apprêter le banquet commun, et que nous n'étions qu'à deux cents +pas des étuves Néron, où le gardien nous offrait de faire cuire nos +oeufs, nous acceptâmes la proposition, nous lui mîmes à la main le +panier qui les contenait, et nous marchâmes derrière lui. + +Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai +parlé dans un précédent chapitre. A mesure que nous approchions des +étuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosité est +impitoyable. Nous fûmes donc insensibles aux gémissemens qu'il +poussait, et, la porte des étuves ouverte, nous nous précipitâmes +dedans. + +Ces étuves se composent d'abord de deux grandes salles où nous vîmes +une douzaine de baignoires dégradées. Dans les intervalles de ces +baignoires sont des niches vides: ces niches étaient destinées à des +statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux +thermales guérissaient. Or, leur efficacité était encore si grande +au moyen-âge qu'une vieille tradition raconte que trois médecins de +Salerne, furieux de voir que les cures opérées par ces eaux nuisaient +à leur clientèle, partirent de cette ville, débarquèrent pendant la +nuit à Baïa, détruisirent l'établissement de fond en comble et se +rembarquèrent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempête +s'étant élevée, leur bâtiment fit naufrage près de Capri, et tous +trois périrent dans les flots. Il y avait dans le palais du roi +Ladislas, à ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait à +l'exécration publique les noms de ces trois médecins. + +Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est +aux voyageurs à l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le +corridor par lequel on pénètre jusqu'aux sources donnant juste passage +à un homme, et l'air y étant si chaud et si rare qu'au bout de dix pas +le plus entêté de nous fut forcé de revenir. + +Pendant ce temps, le gardien des étuves s'apprêtait, de l'air d'un +homme qui va monter à l'échafaud; puis il prit par l'anse notre panier +d'oeufs, et, nous écartant de l'ouverture du corridor, il s'y lança et +disparut dans ses profondeurs. + +Deux ou trois minutes se passèrent, pendant lesquelles nous crûmes que +le pauvre diable était véritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au +bout de ces trois minutes, nous commençâmes à entendre des plaintes +lointaines qui, à mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en +gémissemens; enfin nous vîmes reparaître notre messager des morts, son +panier a la main, ruisselant de sueur, pâle et chancelant. Arrivé à +nous, comme s'il n'avait juste eu de force que pour ce trajet, il +tomba à terre et s'évanouit. + +Notre peur fut grande, et si nous n'avions pas vu à la porte le fils +de ce brave homme, qui, sans s'inquiéter autrement de l'évanouissement +paternel, grignotait des noisettes, nous l'aurions cru mort. +Nous demandâmes à l'enfant ce qu'il fallait faire pour donner du +soulagement à l'auteur de ses jours. + +--Ah bah! rien du tout, répondit-il. Attendez, il va revenir. + +Nous attendîmes, et effectivement le bonhomme reprit ses sens. Il y +avait mis de la conscience, et, comme il avait voulu que nos oeufs +fussent bien cuits, il était resté sept ou huit secondes de plus qu'à +l'ordinaire. Or, sept ou huit secondes sont une grande affaire quand +il s'agit de respirer un air qui n'est pas respirable. Il en était +résulté que, deux secondes de plus, le gardien était cuit lui-même. + +Nous demandâmes à ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour à +l'effroyable métier qu'il faisait. Il nous répondit que, bon an mal +an, il gagnait trois carlins par jour (vingt-six ou vingt-sept sous.) +Son père et son grand-père avaient fait le même métier et étaient +morts avant l'âge de cinquante ans; il en avait trente-huit et en +paraissait soixante, tant il était maigre et décharné par l'effet de +cette sueur perpétuelle qui lui découlait du corps. Le gamin que nous +avions vu si parfaitement insensible à sa syncope était son fils +unique, et il l'élevait au même métier que lui. De temps en temps, +quand cela pouvait être agréable aux voyageurs, il prenait le moutard +par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses oeufs. Madame +Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte, +lequel lui demanda entre autres choses quel était l'imbécile qui avait +pu inventer les poules. Le résultat de la conversation fut que le +gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'état si +glorieusement exercé depuis trois générations dans sa famille. + +Nous donnâmes à ce pauvre homme deux colonates, c'est-à-dire ce qu'il +gagnait d'ordinaire en une semaine; puis nous voulûmes gratifier son +élève d'une couple d'oeufs, mais il nous répondit dédaigneusement +qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'était bon pour +des rats d'étrangers comme nous. Ce furent les propres paroles de +l'enfant. + +Nous revînmes en les méditant à l'endroit où nous attendait notre +dîner. Je dois dire, à la louange de Barbaja, que si l'ordinaire +qu'il nous servit était celui de ses artistes, il les nourrissait +parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajouté d'abord le nôtre, +dont il ne faut point parler, puis les huîtres du lac Lucrin et le vin +de Falerne tant vanté par Horace. + +Les huîtres m'ont paru mériter cette réputation antique qui les a +accompagnées à travers les âges; elles ressemblent beaucoup à celles +de Maremmes; leur seul défaut est d'être trop grasses et trop douces. +Quant au falerne, c'est un vin jaune et épais qui ressemble, pour le +goût, à celui de Monteflascone. Fait par d'habiles manipulateurs, il +serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble a de bon cidre doux. + +On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le +jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne +sont pas plus fort que les vignerons. Il en résulte que, dans un pays +où, grâce à un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux +fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de +l'homme ne s'est pas encore avisée de gâter, attendu qu'ils poussent +tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges. + +Le dîner fini, les opinions se divisèrent: les uns étaient d'avis de +monter à l'instant même dans la barque qui nous attendait, et d'aller +faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui +nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Cumes, la +Piscine merveilleuse, les Cent-Chambres et le tombeau d'Agrippine. On +alla aux voix, et, le parti archéologique l'ayant emporté sur le parti +nautique, nous nous acheminâmes aussitôt vers le lac d'Averne. Jadin +et moi nous étions naturellement les chefs du parti archéologique. + + + + +IX + +Le Tartare et les Champs-Élysées. + + +Tout au contraire des choses de ce monde, l'Averne s'est fort embelli +en vieillissant. S'il faut en croire Virgile, c'était du temps d'Énée +un lac noir, entouré de sombres bois, au dessus duquel les oiseaux, +si rapide que fût leur vol, ne pouvaient passer sans être frappés de +mort. Aujourd'hui c'est un charmant lac comme le lac de Némi, comme +le lac des Quatre-Cantons, comme le lac de Loch-Leven, qui fait à +merveille dans le paysage, et qui semble un beau miroir mis là tout +exprès pour réfléchir un beau ciel. + +Notre cicerone (en Italie il n'y a pas moyen d'éviter le cicerone) +nous conduisit, Barbaja, Duprez, madame Malibran, Jadin et moi, aux +ruines d'un temple qu'il nous donna pour un temple d'Apollon. Comme, +grâce à nos études préliminaires, nous savions à quoi nous en tenir, +nous le laissâmes tranquillement barboter dans ses définitions; et +nous en revînmes à Pluton, le véritable patron de la localité. + +Ce temple, au reste, était fort ancien et fort célèbre. Annibal, +arrêté devant Pouzzoles, où les Romains avaient envoyé une colonie +sous le commandement de Quintus Fabius, alla visiter ce même temple, +et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fit, dit +Tile-Live, un sacrifice au roi des enfers. + +Nous longeâmes les bords du lac en marchant de l'orient à l'occident, +et bientôt nous traversâmes une tranchée antique que nous ne +franchîmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'était le lit du +canal que Néron, ce désireur de l'impossible, comme dit Tacite, fit +creuser en allant de Baïa à Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de +long et être assez large pour que deux galères à cinq rangs de rames +pussent y passer de front. Ce canal était destiné, dit Suétone, à +remplacer la navigation des côtes qui alors, comme aujourd'hui, était +fort mauvaise. Néron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait +eu: un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grèce +pour lequel tout était préparé. Malheureusement, il ne put jouir de la +voie qu'il avait ouverte à force de bras et d'argent. La révolution de +Galba arriva, et comme le dit Néron lui-même au moment de se couper la +gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste. + +Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait +autrefois la ville de Cumes. Une seule porte est restée debout, et on +l'appelle, je ne sais pourquoi, l'_Arco-Felice_. C'est à deux pas de +cette porte qu'était le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de +Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce tombeau dans son voyage à +Naples, et en parle dans son itinéraire. On assure qu'il a été depuis +transporté au musée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a au musée un +tombeau qu'on montre pour celui-là. + +C'est aussi à Cumes que Pétrone se fit ouvrir les veines, mais en +véritable sybarite qu'il était, dans un bain parfumé, en causant avec +ses amis. Il se refermait les veines quand la conversation devenait +plus intéressante, il les rouvrait quand elle languissait. Enfin, +il fit apporter les vases Murrhins, qu'il brisa pour que Néron n'en +héritât point; puis il changea de lieu, car il fallait que cette mort +violente eût l'apparence d'une mort volontaire; puis il glissa, au +moment de mourir, à un ami le manuscrit de _Trimalcion_, cet immortel +monument des débauches impériales, dont il avait été le complice avant +d'en être l'historien. + +C'était une époque curieuse que celle-là! Le pouvoir suprême s'était +tellement perfectionné que le bourreau était devenu un personnage +inutile. Un signe suffisait, un geste disait tout. Le condamné +comprenait la sentence, rentrait chez lui, faisait un testament où il +léguait la moitié de son bien à César, pour que sa famille put hériter +de l'autre moitié; remerciait l'empereur de sa clémence, faisait +chauffer un bain, se couchait dedans et s'ouvrait les veines. S'ouvrir +les veines était la mort à la mode; un homme comme il faut ne se +servait plus de l'épée ni du poignard: c'était bon pour des stoïciens +comme Caton. ou pour des soldats comme Brutus et Cassius; mais à des +Romains du temps de Néron il fallait une mort voluptueuse comme la +vie, une mort sans douleur, quelque chose de pareil à l'ivresse et +au sommeil. Quand on appelait son barbier, il demandait avec la +plus grande simplicité du monde: Faut-il prendre mes rasoirs ou ma +lancette? et il était arrivé un temps où ces vénérables fraters +pratiquaient plus de saignées qu'ils ne faisaient de barbes. + +Puis, comme ceux à qui on ne pouvait pas faire signe de se tuer, comme +à Pétrone, qui n'était qu'un riche dandy; comme à Lucain, qui n'était +qu'un pauvre poète; comme à Sénèque, qui n'était qu'un beau parleur; +comme à Burrhus, qui n'était qu'un vieux soldat; comme à Pallas, qui +n'était qu'un misérable affranchi; pour un père qui vivait trop vieux, +par exemple; pour une mère, pour un oncle, on avait Locuste, la Voisin +du temps. Il y avait chez elle un assortiment de poisons comme peu de +chimistes modernes en possèdent. Chez elle, on achetait de confiance. +D'ailleurs, ceux qui avaient peur d'être volés essayaient sur des +enfans et ne payaient que s'ils étaient contens. + +Peut-on se faire une idée de ce qu'un pareil monde serait devenu si la +religion chrétienne n'était pas arrivée pour le purifier! + +Cependant, comme Énée, nous nous avancions vers l'antre de la Sibylle. +A cinquante pas de la porte, nous trouvâmes le concierge qui vint à +nous la clé à la main, tandis que des porteurs, restés en arrière, +nous attendaient sur le seuil avec des torches allumées. L'appareil +nous paraissait peu agréable. D'ailleurs, nous avions déjà vu tant +de souterrains, de grottes et d'antres, que nous commencions à avoir +assez de ces sortes de plaisanteries. Nous échangeâmes un signe qui +voulait dire: Sauve qui peut! Mais il était trop tard; nous étions +entourés, nous étions captifs, nous étions la chose des _ciceroni_; +nous étions venus pour voir, nous ne devions pas nous en aller sans +avoir vu. En un instant, la porte s'ouvrit, nous fûmes enveloppés, +pris, poussés, et nous nous trouvâmes dedans. Il n'y avait plus moyen +de s'en dédire. + +Nous fîmes à peu près cent pas, non dans cette haute caverne que +nous nous attendions à trouver sur la foi de Virgile: _Spelunca alta +fecit_, mais dans un corridor assez bas et assez étroit. Ces cent +pas faits, nous crûmes que nous en étions quittes, et nous voulûmes +retourner en arrière. Bast! nous n'avions vu encore que le vestibule. +En ce moment, Jadin, qui marchait le premier, jeta des cris de paon; +il n'avait pas écouté ce que lui disait son guide, et il était tombé +dans l'eau jusqu'au genou. Cette fois, nous crûmes que c'était fini +et que nous avions eu assez de plaisirs; nous nous trompions encore. +Comme chacun de nous était entre deux guides, l'un qui portait une +torche, et l'autre qui, comme le page de M. Marlborough, ne portait +rien du tout, une manoeuvre à laquelle nous ne pouvions nous attendre +s'exécuta. Le guide qui était devant nous se baissa, le guide qui +était derrière nous se haussa, de sorte que, par un mouvement rapide +comme la pensée, chacun de nous, madame Malibran comme les autres, se +trouva sur le dos d'un cicerone. Dès lors il n'y eut plus de défense +possible, et nous nous trouvâmes à la merci de l'ennemi. + +Hélas! ce que l'on nous fit faire de tours et de détours dans cette +affreuse caverne, ce qu'on nous conta de bourdes abominables à +l'endroit de cette bonne sibylle qui n'en pouvait mais, la quantité +innombrable de coups qu'on nous donna à la tête contre le plafond, et +aux genoux contre la muraille, Dieu seul le sait! Mais ce que je sais, +moi, c'est qu'en sortant de ce guêpier j'avais une envie démesurée de +rendre à qui de droit les horions que j'avais reçus. Cependant nous +comprîmes que, comme on n'irait pas dans de pareils lieux de son plein +gré, et qu'il est convenu qu'on doit les avoir vus, il faut bien +qu'il y ait des gens qui vous y portent de force. Le résultat de ce +raisonnement fut que nos porteurs se partagèrent deux piastres de +pour-boire; moyennant quoi ils nous reconduisirent, les torches à la +main et en nous appelant altesses, jusqu'aux bords du lac Achéron. + +L'Achéron est encore une déception pour les amateurs du terrible. Les +eaux en sont toujours bleu-foncé. Mais ce n'est plus ce marais de +douleur qui lui a fait donner son nom; c'est, au contraire, un joli +lac qui partage avec son ami, le lac Agnano, le monopole de rouir le +chanvre, et avec son voisin, le lac Lucrin, le privilège d'engraisser +d'excellentes huîtres que l'on va pêcher soi-même à l'aide d'une +barque que manoeuvre le successeur de Caron. La seule chose qui lui +soit restée de son véritable aïeul, c'est son exactitude à vous +demander l'obole. + +Au bord du lac est une espèce de casino (lisez guinguette) où les +_lions_ de Naples viennent faire de petits soupers dans le genre de +ceux de la régence. + +Des bords de l'Achéron on nous montra le Cocyte, qui nous parut +moins changé que son terrible voisin. C'est toujours une mare d'eau +stagnante. Je crois même qu'elle a conservé l'avantage qu'elle avait +dans l'antiquité, de sentir fort mauvais. + +L'antre de Cerbère est à l'extrémité du canal qui communique de +l'Achéron à la mer. L'antre de Cerbère a son cicerone à lui, comme le +moindre trou de cet heureux coin de la terre. Seulement on a pensé que +l'antre de Cerbère n'avait pas assez d'importance pour lui donner un +homme tout entier: on lui a donné un bossu auquel il manque une jambe, +mais à qui heureusement il reste une langue et les deux mains. Il +fit de ces deux mains et de cette langue tout ce qu'il put pour nous +entraîner vers la localité qu'il exploite; mais, comme il n'osa pas +nous répondre positivement que nous trouverions Cerbère chez lui, la +vue de l'antre, dénué de son locataire, nous parut par trop ressembler +à celle de la carpe et du lapin, père et mère de ce fameux monstre que +l'on montrerait en province si M. Lacépède ne l'avait fait demander +pour le Musée de Paris. + +Nous offrîmes à Milord la survivance de Cerbère, mais Milord n'avait +pas assez de confiance dans les grottes depuis qu'il avait vu celle du +Chien, pour accepter la position, si avantageuse qu'elle fût. + +Il est inutile d'ajouter que le bossu eut son carlin, comme si nous +avions visité l'antre de son dogue. + +Des bords du Cocyte nous fûmes en un instant aux ruines du palais de +Néron. + +Ce palais s'élevait sur le point le plus ravissant du golfe de Baïa, +qui, au dire d'Horace, l'emportait sur les plus doux rivages de +l'univers, et où l'air, comme a Poestum, portait avec lui un tel +parfum, un tel enivrement, que Properce prétendait qu'une femme était +compromise rien qu'en y restant une semaine. Malgré cela, et peut-être +à cause de cela, tout ce qu'il y avait de riches Romains à Rome avait +sa maison à Baïa. Marius, Pompée, César, y venaient passer leur été. +C'est dans la maison de ce dernier que mourut le jeune Marcellus, très +probablement empoisonné par Livie, et dont la mort devait fournir +à Virgile un des hémistiches à la fois les plus beaux et les plus +lucratifs de son sixième chant. Byron se vantait de vendre ses poèmes +une guinée le vers. Demandez à Virgile ce que lui rapporta le _Tu +Marcellus eris_! + +Mais revenons au palais de Néron, aujourd'hui á moitié écroulé dans +les flots, et dont la vague emporte chaque jour quelque sanglante +parcelle. C'est dans ce palais qu'il avait appelé sa mère Agrippine; +c'est là qu'il voulait célébrer avec elle les fêtes de réconciliation. + +Voyez, en face l'un de l'autre, la lionne et lionceau: la lionne, +habituée depuis long-temps au carnage; le lionceau, qui n'a encore +goûté qu'une fois le sang: il est vrai que c'est le sang de son frère. + +Un coup d'oeil en passant sur ce tableau: nous promettons au lecteur +que nous allons mettre sous ses yeux une des plus terribles pages qui +aient été écrites sur le livre de l'histoire universelle. + +D'abord faisons le tour de nos personnages: voyons ce que c'était +qu'Agrippine, car le crime du fils nous a fait oublier les crimes de +la mère; et, comme elle nous est apparue dans son linceul ensanglanté, +nous n'avons pas pu distinguer le sang qui était à elle du sang qui +appartenait aux autres. + +Elle est la fille de Germanicus; sa mère est cette Agrippine, noble +veuve et féconde matrone, qui abordait à Brindes, portant dans ses +bras l'urne funéraire de son mari, et suivie de ses six enfans, dont +quatre devaient aller promptement rejoindre leur père. Les premiers +qui disparurent furent les deux aînés, Néron et Drusus (ne pas +confondre ce Néron-là, dernier espoir des républicains, avec le fils +de Domitius, dont nous allons parler tout à l'heure). Néron fut exilé +à Pontia, où il mourut. Comment? on ne le sait pas, probablement comme +on mourait alors. Quant à Drusus, il n'y a pas de doute sur lui, et +la chose est des plus claires: on l'enferma un beau matin dans les +souterrains du palais, et pendant neuf jours on oublia de lui porter +à manger; le dixième jour, on descendit ostensiblement dans sa prison +avec un plateau couvert de viande, de vins et de fruits; on le trouva +expirant: il avait vécu huit jours en dévorant la bourre de son +matelas. + +Quant à la mère, elle fut punie pour un crime énorme: elle avait +pleuré ses enfans. On l'exila _ob lacrymas_; elle se tua dans l'exil. + +Bref, il ne restait plus de toute la race de Germanicus que notre +Agrippine et Caïus Caligula, ce serpent que Tibère élevait, disait-il, +pour dévorer le monde. + +Tibère, qui, comme on l'a vu, s'intéressait fort à toute sa race, +avait marié Agrippine à un certain Eneus Domitius, dont le vol et +l'homicide étaient les moindres crimes. Comme préteur, il avait volé +les jeux des courses. Un jour, en plein Forum, il avait crevé l'oeil +d'un chevalier. Un autre jour, il avait écrasé sous les pieds de ses +chevaux un enfant qui ne se rangeait pas assez vite. Un autre jour, +enfin, il avait tué un affranchi à qui il avait donné un verre plein +de vin à vider d'un seul coup, et qui, manquant de respiration, avait +commis la faute de s'y reprendre à deux fois. Lors de l'agonie de +Tibère, il était accusé de lèse-majesté. Tibère mourut étouffé par +Macron, et Eneus Domitius fut absous. + +Caligula était mort. Des six enfans de Germanicus, Agrippine restait +seule. Claude régnait. Claude venait de faire tuer Messaline, sa +troisième femme, qui avait eu le caprice d'épouser publiquement, +toute femme de l'empereur qu'elle était, son amant Silius. Dégoûté du +mariage, l'empereur avait juré à ses prétoriens de vivre désormais +sans femme. Mais les affranchis de Claude avaient décidé que Claude se +remarierait. + +Ils étaient trois: Caliste, Narcisse et Pallas, les premiers +personnages de l'État, les véritables ministres de l'empereur. +Voulez-vous connaître la fortune de ces trois anciens esclaves? Pallas +avait trois cents millions de sesterces (soixante millions de francs); +Narcisse était plus riche du quart: il avait quatre cents millions de +sesterces (quatre-vingts millions de francs); quant à Caliste, c'était +le plus pauvre: le malheureux n'avait que quarante millions à peu +près. Au reste, c'était l'époque des fortunes insensées. Un esclave +qui avait été _dispensator_, titre qui répond à celui de munitionnaire +général, avait, au dire de Pline, achevé sa liberté pour la bagatelle +de treize millions. Vous vous rappelez le gourmand Apicius, lequel, +après avoir dépensé vingt millions pour sa table, est averti par son +intendant qu'il ne lui reste plus que deux millions cinq cent mille +francs. Or, que croyez-vous que fera Apicius? Qu'il placera son +argent à dix pour cent, taux légal de Rome, et que, des bribes de son +patrimoine, il se fera deux cent cinquante mille livres de rente, ce +qui est encore un fort joli denier? Point. Apicius s'empoisonne: il +n'a plus assez pour vivre. Il est vrai qu'Apicius avait donné jusqu'à +mille deux cents francs d'un surmulet de quatre livres et demie que +faisait vendre Tibère, trouvant ce poisson trop beau pour sa table. On +a de la peine à croire à de pareilles folies. Lisez pourtant Sénèque, +épître 95. Mais revenons encore à nos affranchis. + +Chacun d'eux avait une femme qu'il protégeait, une impératrice de sa +main qu'il voulait donner à Claude, l'empereur imbécile, qui dormait à +table, à qui on laçait ses sandales aux mains, à qui on chatouillait +le nez avec une plume, et qui alors, à la grande joie des convives, se +frottait le nez avec ses sandales. Caliste présentait Lollia Paulina, +qui avait autrefois été la femme de Caligula. Narcisse présentait Elia +Petina, qui avait été déjà la femme de Claude, ce qui épargnait la +dépense de nouvelles noces. Enfin Pallas présentait Agrippine, dont +il était l'amant, et qui apportait en dot à César un petit-fils +de Germanicus. On lâcha les trois femmes après Claude. Agrippine +l'emporta et fut impératrice. + +Agrippine était donc enfin arrivée à une position digne d'elle. +Voyons-la à l'oeuvre. + +Silanus est le fiancé d'Octavie, fille de Claude; mais Octavie est +devenue un parti sortable pour le fils d'Agrippine. Silanus est +dépouillé de la préture, accusé du premier crime qu'on imagine, et +invité à se donner la mort; Silanus se tue. + +Sa rivale Lollia Paulina, cette veuve de son frère qui avait failli +l'emporter sur elle, était belle comme elle, violente comme elle, +débauchée comme elle, capable de tout comme elle, mais plus riche +qu'elle, ce qui lui donnait un grand avantage. Un jour, elle était +venue à un souper avec une parure d'émeraudes qui valait quarante +millions de sesterces (huit millions de notre monnaie). Le fortune de +Lollia Paulina fut confisquée, Lollia Paulina fut envoyée en exil, +et six mois après un centurion vint dans son exil annoncer à Lollia +Paulina qu'il fallait mourir. Lollia Paulina mourut. + +Après Lollia Paulina vint Calpurnie, dont Claude avait vanté +imprudemment la beauté; après Calpurnie, Lepida, tante de Néron. +Pourquoi moururent-elles toutes deux? Demandez à Pline: _Mulieribus ex +causis_, pour des raisons de femmes; il ne vous dira pas autre chose. +En effet, ces trois mots disent tout. + +Nous ne parlons pas d'un Taurus qui avait une villa qu'Agrippine +voulait acheter, qu'il refusa de vendre, et qui, trois mois après, +mourut en la lui léguant. + +Cependant Claude, qui était devenu méfiant depuis la mort de +Messaline, s'apercevait de tout cela et secouait la tête. Puis, +dans ses momens d'abandon, quand il réformait la langue avec ses +grammairiens, ou le monde avec ses affranchis, il disait: «J'ai eu +tort de me remarier, mais qu'on y prenne garde! Je suis destiné à être +trompé, c'est vrai, mais je suis destiné aussi à punir celles qui me +trompent!» + +Claude n'avait pas tort de penser cela, mais Claude avait grand tort +de le dire. Ces menaces conjugales revinrent aux oreilles d'Agrippine: +le tribun qui avait tué Messaline vivait encore; il ne fallait qu'un +signe de Claude, un mot de Narcisse, pour qu'il en fût de la quatrième +femme de Claude comme il en avait été de la troisième. Agrippine prit +les devants. + +Un soir, elle jeta un voile sur sa tête, sortit du Palatin par une +porte de derrière et s'en alla trouver Locuste. + +Il s'agissait, cette fois, de trouver le chef-d'oeuvre des poisons, +quelque chose d'agréable au goût, qui ne tuât ni trop vite ni trop +lentement, qui fît mourir, voilà tout, mais sans laisser de traces. +Agrippine ne regardait pas au prix. + + + + +X + +Le Golfe de Baïa. + + +Agrippine emporta ce qu'elle était venue demander à l'empoisonneuse +Locuste: c'était une espèce de pâte qu'on pouvait parfaitement délayer +dans une sauce. Le lendemain, on servit à l'empereur Claude des +champignons farcis; Claude adorait les champignons; il dévora le +plat tout entier. Il n'y avait rien d'étonnant que Claude mourût +d'indigestion, après avoir avalé à lui seul un plat de champignons qui +eût pu suffire à six personnes. Mais Claude ne mourait pas; Claude +sentait une grande pesanteur à l'estomac. Il fit venir son médecin, +un médecin grec fort habile, ma foi, nommé Xénophon. Ce médecin lui +ordonna d'ouvrir la bouche et lui frotta la gorge avec les barbes +d'une plume empoisonnée. Claude mourut. + +On annonça à Rome que Claude allait mieux. + +Après avoir fait de Claude un dieu, il fallait faire de Néron un +empereur. Voici ce que c'était que Néron: c'était, à cette époque, un +enfant de quinze ans, né, au dire de Pline, les pieds en avant, ce qui +était un signe de malheur; mais, signe de malheur plus certain encore, +né de Domitius et d'Agrippine: c'était l'avis de son père lui-même. +Comme on le félicitait de la naissance du jeune Lucius et que les +courtisans voyaient d'avance en lui d'heureuses destinées pour le +monde: «Vous êtes bien aimables, dit Domitius, mais je doute fort +qu'il puisse naître quelque chose de bon d'Agrippine et de moi.» + +Domitius ne s'était pas trompé: c'était un terrible enfant que ce +jeune Néron. L'éducation ne lui avait pas manqué: au contraire, il +avait près de lui Sénèque, qui lui avait appris le grec et le latin; +Burrhus, qui lui avait appris la tactique militaire et l'escrime. +Il chantait comme l'histrion Diodore, dansait comme le mime Pâris, +conduisait un char comme Apollon. Aussi avait-il, avant toute chose, +la prétention d'être artiste. Néron chanteur, Néron danseur, Néron +cocher d'abord, Néron empereur ensuite. + +Cela n'empêcha pas qu'il n'accueillit avec une grande joie la mort de +Claude et qu'il ne fit tout ce qu'il fallait pour souffler le monde +à son cousin Britannicus. II est vrai que pour cela il n'avait pas +grand'chose à faire, il n'avait qu'à laisser agir Agrippine; il se +contenta, quand il apprit que le dernier plat qu'avait mangé Claude +était un plat de champignons, de dire que les champignons étaient le +mets des dieux. Le mot n'était pas tendre pour son père adoptif, mais +il était joli: il fit fortune. + +Cependant Néron était pas monté sur le trône pour faire des mots; il +avait près de lui Narcisse et Tigelius, qui le poussaient a faire +autre chose. Puis les passions commençaient à fermenter dans cette +jeune tête, car pour son coeur elles n'en approchèrent jamais. Il +avait des amours cachés, pour lesquelles Sénèque, son précepteur, lui +prêtait le nom d'un de ses beaux-frères. Agrippine le sut, et cela lui +donna fort à penser. Elle commençait à comprendre que la lutte serait +plus opiniâtre qu'elle ne s'y était attendue d'abord; elle voulut +effrayer Néron par un jeu de bascule, elle se retourna vers +Britannicus. + +Alors, ce fut Néron qui sortit un soir du Palatin. Avec qui? on ne +sait pas; avec son ami Othon peut-être, ce futur empereur de Rome, +avec lequel, dans ses orgies nocturnes, Néron allait frapper aux +portes et battre les passans. Et, à son tour, il se rendit chez +Locuste. Il trouva la pauvre femme toute tremblante: l'avis lui avait +été donné qu'elle devait être arrêtée le lendemain. On commençait à la +soupçonner de vendre du poison; et à qui ce soupçon était-il venu? A +Agrippine! + +Néron la rassura et lui promit sa protection; mais à condition qu'elle +lui donnerait une eau qui tuerait à l'instant même. + +La nuit se passa à faire bouillir des herbes; le matin, on eut deux +petites fioles d'eau claire et limpide comme de l'eau de roche. +Locuste proposa d'en faire l'essai sur un esclave, mais Néron fit +observer qu'un homme n'avait pas la vie assez dure, et qu'il fallait +chercher quelque animal de résistance. Un sanglier barbotait dans la +cour: Locuste le montra à Néron. On versa une des deux fioles dans +une assiette pleine de son, et l'on fit manger ce son au sanglier qui +mourut comme s'il était frappé de la foudre. + +Néron rentra au palais. Il mangeait ordinairement dans la même chambre +que Britannicus, mais non à la même table. Chacun des deux jeunes gens +avait un dégustateur qui buvait avant eux de chaque liqueur qu'on leur +offrait, qui mangeait avant eux de chaque plat qui leur était servi. +Britannicus buvait tiède; il était un peu souffrant. Son dégustateur, +après en avoir bu le tiers à peu près, lui présenta à dessein une +boisson que le jeune homme trouva trop chaude. «Remettez-moi de l'eau +froide là-dedans,» dit Britannicus en tendant son verre. On lui +versa l'eau préparée par Locuste. Britannicus but sans défiance. +Son dégustateur ne venait-il pas de boire devant lui? Mais à peine +avait-il bu qu'il poussa un cri et tomba à la renverse. + +Agrippine jeta un coup d'oeil rapide sur Néron, en même temps que +Néron, de son côté, jetait un coup d'oeil sur elle: ces deux regards +se croisèrent comme deux glaives. La mère et le fils n'avaient plus +rien à s'apprendre, la mère et le fils n'avaient plus rien à se +reprocher; la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre. + +Maintenant tout était dans cette question: Serait-ce la mère qui +oserait tuer le fils? Serait-ce le fils qui oserait tuer la mère? Ni +l'un ni l'autre ne l'eût osé peut-être si une troisième femme ne fût +venue se mêler à cette haine. + +Cette femme, c'était Sabina Poppea, la plus belle femme de Rome depuis +qu'Agrippine avait fait tuer Lollia Paulina; et avec cela coquette +comme si elle eût eu besoin de coquetterie; ne sortant jamais sans +voile, ne levant jamais son voile qu'à demi, et, lorsqu'elle quittait +Rome pour aller à Tivoli ou Baïa, se faisant suivre par un troupeau de +quatre cents ânesses, lesquelles lui fournissaient les trois bains de +lait qu'elle prenait chaque jour. + +Sabina Poppea avait eu ce que nous appellerions, nous autres, une +jeunesse orageuse. Othon la trouva momentanément mariée, dit Tacite, à +un chevalier romain nommé Rufius Crispinius; Othon l'enleva à ce mari +provisoire, la fit divorcer et l'épousa. Othon, nous l'avons dit, +était le camarade de Néron. Celui-ci, en allant chez Othon, vit sa +femme; alors il envoya Othon en Espagne. Othon partit sans regimber: +il connaissait son ami Néron. + +Mais ce n'était pas tout que d'éloigner Othon pour devenir l'amant +de Poppée. Poppée savait être sage quand son profit y était. Lorsque +Othon l'avait aimée, Othon l'avait épousée. César l'aimait, eh bien! +que César en fit autant. César était marié avec Octavie: il fallait +donc éloigner Octavie. Agrippine s'opposerait à cette nouvelle union: +il fallait donc aussi se débarrasser d'Agrippine. D'ailleurs, Poppée +ne comprenait pas comment César pouvait garder Octavie, cette +pleureuse éternelle, qui ne faisait que gémir sur la mort de Claude +et de Britannicus. Poppée ne comprenait pas non plus comment César +supportait la domination de sa mère, qui écoutait les délibérations du +sénat derrière un rideau, et continuait de régner comme si César était +encore un enfant. Cela ne pouvait durer ainsi. + +Agrippine était à Antium, elle reçut une lettre de son fils qui +l'invitait à venir le rejoindre à Baïa.--«Il ne pouvait, disait-il, +rester plus longtemps loin d'une si bonne mère: il avait des torts +envers elle, il voulait les lui faire oublier.» + +Un devin avait prédit à Agrippine que, si son fils devenait empereur, +son fils la tuerait. Agrippine avait méprisé la prophétie du devin, et +Néron régnait. Elle méprisa de même les conseils de Pallas, qui lui +disait de ne pas aller à Baïa: elle y vint. Elle y trouva Néron plus +tendre, plus respectueux, plus soumis que jamais. Elle se reprit à +cette idée qu'elle pourrait peut-être l'emporter sur Poppée. C'était +chez elle une idée fixe. Agrippine soupa avec Néron. Tous deux +avaient bien pensé au poison, mais tous deux aussi avaient pensé au +contre-poison. + +Le souper fini, Néron dit à Agrippine qu'il ne voulait pas qu'elle +retournât à Antium. Elle avait une villa à trois milles de là, près +de Bauli; c'était là que Néron voulait qu'elle allât pour n'être plus +éloignée de lui. Ce point était si bien arrêté dans son esprit qu'il +avait fait préparer une galère pour l'y transporter. Agrippine +accepta. + +A dix heures, le fils et la mère se séparèrent; Néron conduisit +Agrippine jusqu'au bord de la mer; des esclaves portaient des torches; +les musiciens qui avaient joué pendant le souper venaient derrière +eux. Arrivé sur le rivage, Néron embrassa sa mère sur les mains et +sur les yeux; puis il resta non seulement jusqu'à ce qu'il l'eût vue +descendre dans l'intérieur de la galère, mais encore jusqu'à ce que la +galère eût levé l'ancre et fût déjà loin. + +Agrippine était assise dans la cabine; Crépéréius, son serviteur +favori, était debout devant elle; Aurronie, son affranchie, était à +ses pieds. Le ciel était tout scintillant d'étoiles, la mer était +calme comme un miroir. Tout à coup le pont s'écroule: Crépéréius est +écrasé, mais une poutre soutient les débris au dessus de la tête +d'Agrippine et d'Aurronie; au même moment, Agrippine sent que le +plancher manque sous ses pieds, elle saute à la mer suivie d'Aurronie, +criant pour qu'on la sauve: «Je suis Agrippine! Sauvez la mère de +César!» A peine a-t-elle dit, qu'une rame se lève et en retombant lui +fend la tête. Agrippine a tout deviné: elle plonge sans prononcer une +parole, ne réparait à la surface que pour respirer, replonge encore, +et, tandis que les assassins la cherchent, vivante pour l'achever, +morte pour reporter son cadavre à Néron, elle nage vigoureusement vers +la terre, aborde le rivage, gagne à pied sa villa, se fait reconnaître +à ses esclaves et se jette sur son lit. + +Pendant ce temps, on la cherche, on l'appelle de la galère; les gens +qui habitent le rivage apprennent qu'Agrippine est tombée à la mer et +n'est point reparue; bientôt toute la population est sur la côte avec +des flambeaux; des barques sont poussées dans le golfe pour aller +au secours de la mère de César; des hommes se jettent à la nage en +l'appelant; d'autres, qui ne savent pas nager, descendent dans l'eau +jusqu'à la poitrine; ils jettent des cordes, ils tendent les mains. +Dans ce moment de danger, on s'est souvenu qu'Agrippine est la fille +de Germanicus. + +Agrippine voit ces témoignages d'amour; elle se rassure en se sentant +au milieu d une population dévouée: elle comprend qu'elle ne pourra +long-temps cacher sa présence, elle fait dire qu'elle est sauvée; +la foule entoure alors la villa avec des cris de joie; Agrippine se +montre, le peuple rend grâces aux dieux. + +Néron a tout su presque à l'instant même; un messager d'Agrippine +est venu lui dire de la part de sa maîtresse qu'elle était sauvée. +Agrippine a voulu, aux yeux de son fils, avoir l'air de croire que +tout cela n'était qu'un accident, auquel la volonté de Néron n'avait +eu aucune part. + +Que fera Néron? Néron conçoit et dirige assez bien un crime; mais +si, par une circonstance quelconque, le crime avorte, Néron perd +facilement la tête et il ne sait pas faire face au danger. Agrippine, +les vêtemens ruisselans, les cheveux collés au visage, Agrippine +racontant le meurtre auquel elle n'est échappée que par miracle, peut +soulever le peuple, entraîner les prétoriens, marcher contre Néron. +Au moindre bruit, Néron tremble. Seul, il ne prendra aucune décision, +il ne saura qu'attendre et trembler. Il envoie chercher Sénèque et +Burrhus. A eux deux, le guerrier et le philosophe lui donneront +peut-être un bon conseil. + +--Qui a conseillé le crime? demandent-ils après s'être consultés. + +--Anicetus, le commandant de la flotte de Misène, répond Néron. + +--Qu'Anicetus achève donc ce qu'il a commencé, disent Sénèque et +Burrhus. + +Anicetus ne se le fait pas redire deux fois; il part avec une douzaine +de soldats. + +Que vous semble de ces deux braves pédagogues? Tels que vous les voyez +pourtant, c'étaient, après Thraséas, les deux plus honnêtes gens de +l'époque. Comment donc! on avait voulu faire Sénèque empereur--à cause +de ses hautes vertus! Voyez Tacite et Juvénal. + +Cependant Agrippine s'est recouchée; elle a une seule esclave près +d'elle. Tout à coup les cris de la foule cessent, le bruit des armes +retentit dans les escaliers, l'esclave qui est près d'Agrippine se +sauve par une petite porte dérobée; Agrippine va la suivre, quand +la porte de la chambre s'ouvre. Agrippine se retourne et aperçoit +Anicetus. + +A sa vue et à la manière dont il entre dans la chambre de son +impératrice, Agrippine a tout deviné. Toutefois elle feint de ne rien +craindre. + +--Si tu viens pour savoir de mes nouvelles de la part de mon fils, +retourne vers lui et dis-lui que je suis sauvée. + +Un des soldats s'avance alors, et, tandis qu'Agrippine parle encore, +la frappe d'un coup de bâton à la tête. + +--Oh! dit Agrippine en levant les mains au ciel, oh! je ne croirai +jamais que Néron soit un parricide. + +Pour toute réponse Anicetus tire son épée. + +Alors Agrippine, d'un geste sublime d'impudeur, jette loin d'elle sa +couverture, et montrant ses flancs nus, ces flancs qu'elle veut punir +d'avoir porté Néron: + +--_Feri ventrem_! Frappe au ventre! dit-elle. + +Et elle reçoit aussitôt quatre ou cinq coups d'épée dont elle meurt +sans pousser un cri. + +N'est-ce pas bien jusqu'au bout la femme que je vous ai dite, et +n'est-elle pas morte comme elle a vécu? + +Quant à Néron, attendez un moment encore. Néron est incomplet: il n'a +encore tué que Britannicus et Agrippine; il faut qu'il tue Octavie. +Mais Octavie était difficile à tuer à cause de sa faiblesse même. +Agrippine luttait contre Néron; pendant la lutte, son pied a glissé +dans le sang de Claude, et elle est tombée, c'est bien. Mais Octavie! +comment égorgera-t-on cette douce brebis? comment étouffera-t-on cette +blanche colombe? C'est la seule femme de Rome dont la calomnie n'ait +jamais pu approcher. + +On mit ses esclaves à la torture pour savoir si elle n'aurait pas +commis quelque crime inconnu dont on pût la punir. Ses esclaves +moururent sans oser l'accuser. Il fallut encore recourir à Anicetus. +Au milieu d'un dîner, comme Néron, couronné de roses, marquait de la +tête la mesure aux musiciens qui chantaient, Anicetus entra, se jeta +aux pieds de Néron et s'écria que, vaincu par ses remords, il venait +avouer à l'empereur qu'il était l'amant d'Octavie. + +Octavie, cette chaste créature, la maîtresse d'un Anicetus! + +Personne ne crut à cette monstrueuse accusation; mais qu'importait +à César? il voulait un prétexte, voilà tout. Anicetus fut exilé en +Sardaigne, et Octavie à Pandataria. + +Puis, quelques jours après, on fit dire à Octavie qu'il fallait +mourir. + +La pauvre enfant, qui avait eu si peu de jours heureux dans la vie, +s'effrayait cependant de la mort; elle se prit à pleurer, tendant les +mains aux soldats, implorant Néron, non plus comme sa femme, mais +comme sa soeur, adjurant sa clémence au nom de Germanicus. Mais les +ordres étaient positifs: ni prières ni larmes ne pouvaient la sauver +de ce crime énorme d'être coupable de trop de vertu. On lui prit les +bras, on les lui raidit de force, on lui ouvrit les veines avec une +lancette; puis, comme le sang, figé par la peur, ne voulait pas +couler, on les lui trancha avec un rasoir. Enfin, comme le sang ne +coulait pas encore, on l'étouffa dans la vapeur d'un bain bouillant. + +Poppée, de son côté, avait donné ses ordres aux meurtriers; elle +voulait être sûre qu'Octavie était bien morte: on lui apporta sa tête. + +Alors elle épousa tranquillement Néron. + +Néron, dans un moment d'humeur, la tuera quelque jour d'un coup de +pied. + +Nous étions sur le lieu même où le drame terrible que nous venons de +raconter s'était accompli. Ces ruines, c'étaient celles qui avaient vu +Agrippine assise à la même table que Néron; ce rivage, c'était celui +jusqu'où César avait reconduit sa mère. Nous montâmes dans la barque: +nous étions sur le golfe où Agrippine avait été précipitée, et nous +suivions la route qu'elle avait suivie à la nage pour aborder à Bauli. + +On montre un prétendu tombeau qui passe pour le tombeau d'Agrippine. +N'en croyez rien: ce n'était pas de ce côté-ci de Bauli qu'était situé +le tombeau d'Agrippine; c'était sur le chemin de Misène, près de +la villa de César. Puis le tombeau d'Agrippine n'avait pas cette +dimension. Ses affranchis l'enterrèrent en secret, et, après la mort +de Néron, lui élevèrent un monument. Or, ce monument de tardive piété +était un tout petit tombeau, _levem tumulum_, dit Tacite. + +Le golfe de Baïa devait être une miraculeuse chose quand ses rives +étaient couvertes de maisons; ses collines, d'arbres; ses eaux, de +navires; puisque, aujourd'hui que ces maisons ne sont plus, que des +ruines, que ses collines, bouleversées par des tremblemens de terre, +sont arides et brûlées, que ses eaux sont silencieuses et désertes, +Baïa est encore un des plus délicieux points du monde. + +La soirée était splendide. Nous nous fîmes descendre à l'endroit +même où était la villa d'Agrippine. La mer l'a recouverte; on en +chercherait donc inutilement les ruines. Puis, à la lueur de la lune +qui se levait derrière Sorrente, située en face de nous, de l'autre +coté du golfe de Naples, nous nous engageâmes dans le chemin bordé +de tombeaux qui conduit des bords de la mer au village de Boccola, +l'ancienne Bauli. C'était fête, et tout ce pauvre village était en +joie; on chantait, on dansait, et tout cela au milieu des ruines, au +milieu des monumens funéraires d'un peuple disparu, sur cette même +terre qu'avaient foulés Manlius, César, Agrippine, Néron, sur ce sol +où était venu mourir Tibère. + +Oui, le vieux Tibère était sorti de son île; il visitait Baïa, où +peut-être il était venu prendre les eaux, lorsque le bruit lui revint +que des accusés dénoncés par lui-même, avaient été renvoyés sans même +avoir été entendus. Cela sentait effroyablement la révolte. Aussi +Tibère se hâta-t-il de regagner Misène, d'où il comptait s'embarquer +pour Caprée, sa chère île, sa fidèle retraite, son imprenable +forteresse. Mais à Misène les forces lui manquèrent, et il ne put +aller plus loin. L'agonie fut longue et terrible. Le moribond se +cramponnait à la vie, le vieil empereur ne voulait absolument point +passer dieu. Un instant Caligula le crut mort; il lui avait déjà +tiré son anneau du doigt. Tibère se redresse et demande son anneau. +Caligula se sauve effaré, tremblant. Tibère descend de son lit, veut +le poursuivre, chancelle, appelle, et, comme personne ne répond, tombe +sur le pavé. Alors Macron entre, le regarde; et comme Caligula demande +à travers la porte ce qu'il faut faire: + +--C'est bien simple, répondit-il, jetez-moi un matelas sur cette +vieille carcasse, et que tout soit dit. + +Ce fut l'oraison funèbre de Tibère. + +Comme nous l'avons dit, c'était dans le port de Misène qu'était la +flotte romaine. Pline commandait cette flotte lors du tremblement +de terre de 79. Ce fut de Misène qu'il partit pour aller étudier le +phénomène arrivé à Stabie; il y mourut étouffé. + + + + +XI + +Un courant d'air à Naples.--Les Églises de Naples. + + +Malgré la fatigue de la journée, notre excursion sur la terre +classique de Virgile, d'Horace et de Tacite avait eu pour nous un +tel attrait que nous proposâmes, Jadin et moi, pareille excursion à +Pompeïa pour le lendemain; mais à cette proposition Barbaja jeta +les hauts cris. Le lendemain, Duprez et la Malibran chantaient, et +l'impresario ne se souciait pas de perdre six mille francs de recette +pour l'amour de l'antiquité. Il fut donc convenu que la partie serait +remise au surlendemain. + +Bien nous en prit, comme on va le voir, de n'avoir fait aucune +opposition contre le pouvoir aristocratique du czar de Saint-Charles. + +Nous étions rentrés à minuit dans Naples par le plus beau temps du +monde: pas un nuage au ciel, pas une ride à la mer. + +A trois heures du matin, je fus réveillé par le bruit de mes trois +fenêtres qui s'ouvraient en même temps et par leurs dix-huit carreaux +qui passaient de leurs châssis sur le parquet. + +Je sautai à bas de mon lit et je crus que j'étais ivre. La maison +chancelait. Je pensai à Pline l'Ancien, et ne me souciant pas d'être +étouffé comme lui, je m'habillai à la hâte, je pris un bougeoir et je +m'élançai sur le palier! + +Tous les hôtes de M. Martin Zir en firent autant que moi; chacun était +sur le seuil de son appartement, plus ou moins vêtu. Je vis Jadin qui +entrebâillait sa porte, une allumette chimique à la main et Milord +entre ses jambes. + +--Je crois qu'il y a un courant d'air, me dit-il. + +Ce courant d'air venait d'enlever le toit du palais du prince de +San-Teodore, avec tous les domestiques qui étaient dans les mansardes. + +Tout s'expliqua: nous n'avions pas la joie d'être menacés d'une +éruption: c'était tout bonnement un coup de vent, mais un coup de vent +comme il en fait à Naples, ce qui n'a aucun rapport avec les coups de +vent des autres pays. + +Sur soixante-dix fenêtres, il en était resté trois intactes. Sept ou +huit plafonds étaient fendus. Une gerçure s'étendait du haut en bas +de la maison. Huit jalousies avaient été emportées; les domestiques +couraient après dans les rues, comme on court après son chapeau. + +On se contenta de balayer les chambres qui étaient pleines de vitres +brisées; car d'envoyer chercher les vitriers, il n'y fallait pas +songer. A Naples, on ne se dérange pas à trois heures du matin. +D'ailleurs, c'eût été de la besogne à recommencer dix minutes après. +Il était donc infiniment plus économique de se borner pour le moment +aux jalousies. + +J'étais un des moins malheureux: le vent ne m'en avait arraché qu'une. +Il est vrai qu'en échange il ne me restait pas un carreau. Je me +barricadai du mieux que je pus et j'essayai de me coucher; mais les +éclairs et le tonnerre se mirent de la partie. Je me réfugiai au +rez-de-chaussée, où le vent, ayant eu moins de prise, avait causé +moins de dégât. Alors commença un de ces orages dont nous n'avons +aucune idée, nous autres gens du nord; il était accompagné d'une de +ces pluies comme j'en avais reçu en Calabre seulement; je la reconnus +pour être du même royaume. + +En un instant, la villa Réale ne parut plus faire qu'un avec la mer; +l'eau monta à la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée et entra dans +le salon. Aussitôt après on vint prévenir M. Martin que ses caves +étaient pleines et que ses tonneaux dansaient une contredanse dans les +avant-deux de laquelle il y en avait déjà cinq ou six de défoncés. + +Au bout d'un instant, un âne chargé de légumes passa, emporté par le +torrent; il s'en allait droit à un égout, suivi de son propriétaire, +emporté comme lui. L'âne s'engouffra dans le cloaque et disparut; +l'homme, plus heureux, s'accrocha à un pied de réverbère et tint bon: +il fut sauvé. + +L'eau qui tombe en une heure à Naples mettrait deux mois à tomber à +Paris; encore faudrait-il que l'hiver fût bien pluvieux. + +Comme cette histoire d'âne emporté m'ébouriffait singulièrement et que +j'y revenais sans cesse, on me raconta deux aventures du même genre. + +Au dernier coup de vent, qui avait eu lieu il y avait six ou huit +mois, un officier, enlevé de la tête de sa compagnie, avait été +emporté par un ruisseau gonflé dans l'égout d'un immense édifice +appelé le Serraglio; on n'en avait jamais entendu reparler. + +A l'avant-dernier, qui avait eu lieu deux ans auparavant, une chose +plus terrible et plus incroyable encore était arrivée. Une Française, +madame Conti, revenait de Capoue dans sa voiture. Surprise par un +orage pareil à celui dont nous jouissions dans le moment même, elle +avait voulu continuer son chemin, au lieu d'abriter sa voiture dans +quelque endroit où elle eût pu rester en sûreté. A la descente de Capo +di Chino, elle trouva son chemin coupé par une rue qui descend vers la +mer. Cette rue était devenue, non pas un torrent, mais un fleuve. A +cette vue, le cocher s'effraie et veut rétrograder. Madame Conti lui +ordonne d'aller en avant, le cocher refuse, un débat s'engage, le +cocher saute à bas de son siège et abandonne sa voiture. Pendant ce +temps, le fleuve avait grossi toujours, il déborde a flots dans la rue +transversale où est madame Conti; les chevaux s'effraient, font quatre +pas en avant, sont enveloppés par les vagues qui se précipitent de +Capo di Monte et de Capo di Chino; au bout d'un instant ils perdent +pied et sont emportés, eux et la voiture; au bout de vingt pas la +voiture est en morceaux. Le lendemain on retrouva le cadavre de madame +Conti. + +Au reste, à Naples il y a un avantage: c'est que deux heures après ces +sortes de déluges il n'y paraît plus, si ce n'est aux rues qui +sont devenues propres, ce qui ne leur arrive jamais qu'en pareille +circonstance. Il y a cependant un officier chargé du nettoyage des +places; mais cet officier est invisible: on sait qu'il s'appelle +_portulano_, voilà tout. + +J'oubliais de dire que, sans doute pour ne point s'exposer aux +accidens que nous venons de raconter, dès qu'il tombe une goutte d'eau +à Naples, tous les fiacres se sauvent, chacun tirant de son côté. Ni +cris, ni prières, ni menaces ne les arrêtent; on dirait d'une volée +d'oiseaux au milieu desquels on aurait jeté une pierre. Mais aussi, +dès qu'il fait beau, c'est-à-dire quand on n'a plus besoin d'eux, ils +reviennent s'épanouir à leur place ordinaire. + +Une autre habitude des cochers napolitains est de dételer les chevaux +pour les faire manger; ils leur mettent la botte de foin dans la +voiture et ouvrent les deux portières; chaque cheval tire de son côté +comme à un râtelier. S'il vient une pratique pendant ce temps-là, le +cocher lui fait signe que ses chevaux sont à leur repas, et la renvoie +à son confrère. + +Le temps étant rafraîchi et les rues devenues propres, nous voulûmes +profiter de ce double avantage, et nous décidâmes, Jadin et moi, que +nous emploierions la matinée à des courses à pied. Nous avions +fort négligé les églises, qui sont en général d'une fort médiocre +architecture. + +Nous commençâmes par la cathédrale: c'était justice. Au dessus de la +grande porte intérieure, suspendu comme celui de Mahomet entre le +ciel et la terre, est le tombeau de Charles d'Anjou. J'ai conté son +histoire dans le _Speronare_. C'est ce prince qui voulut que sa femme +eût un siège pareil à celui des trois reines ses soeurs, et qui, pour +arriver à ce but, fit rouler du haut en bas de l'échafaud la tête de +Conradin. En face de ce roi meurtrier est un roi meurtri, mais dans un +modeste tombeau, comme il convient à un prince hongrois qui se mêle +de venir régner sur les Napolitains. Ce tombeau est celui d'André. Le +cadavre qui y dort était de son vivant un beau et insoucieux jeune +homme qui, un matin, par caprice sans doute, eut la ridicule +prétention de vouloir être roi parce qu'il était le mari de la reine. +Le lendemain du jour où cette billevesée lui était passée par la tête, +il trouva la reine si occupée d'un ouvrage qu'elle exécutait qu'il +s'approcha jusqu'à son fauteuil sans être vu. Elle tressait des fils +de soie de différentes couleurs, et comme André ne pouvait deviner le +but de ce travail: + +--Que faites-vous donc là, madame? demanda-t-il. + +--Une corde pour vous pendre, mon cher seigneur, répondit Jeanne avec +son plus charmant sourire. + +De là vient sans doute le proverbe: «Dire la vérité en riant.» + +Trois jours après, André était étranglé avec cette charmante petite +cordelette de soie que sa femme, comme elle le lui avait dit, avait +pris la peine de tresser elle-même à cette intention. + +De la cathédrale nous passâmes à l'église Saint-Dominique. Là, du +moins, c'est plaisir: on se retrouve en plein gothique, on sent que le +monument est consacré au fondateur de l'inquisition: il est triste, +solide et sombre. + +C'est dans cette église qu'est le fameux crucifix qui parla à saint +Thomas. L'image miraculeuse est de Masuccio Ier. Le saint craignait +d'avoir fait quelque erreur dans sa _Somme_ théologique, et il était +venu au pied du crucifix, tourmenté de cette crainte, quand le Christ, +voyant les inquiétudes de son serviteur, voulut le rassurer et lui +dit: «_Bene scripsisti de me, Thoma; quam ergo mercedem recipies_. Tu +as bien écrit sur moi, Thomas, et je te promets que tu en recevras la +récompense.» + +Quoique le cas fût nouveau et étrange, le saint ne se démonta point. + +--_Non aliam nisi te_, répondit-il, «je n'en veux pas d'autre que +toi-même, mon Seigneur.» Et le saint se sentit soulever de terre, en +présage que bientôt il devait monter au ciel. + +Ce qui m'attirait surtout dans l'église Saint-Dominique, c'est sa +sacristie avec ses douze tombeaux renfermant les douze princes de la +maison d'Aragon. Quand je dis ses douze tombeaux, je devrais dire ses +douze cercueils: les cadavres sont couchés à visage découvert aussi +bien embaumés que possible par les Gannals de l'époque. Le dernier roi +de la dynastie manque à la collection: il est venu, comme on sait, +mourir en France. + +Au milieu de ces tombeaux, il s'en trouve deux autres qui, pour ne pas +être des tombeaux de roi, n'en sont pas moins fort curieux. L'un est +celui de Pescaire, qui assiégea Marseille de compte à demi avec le +connétable de Bourbon, et qui, chassé par les Marseillais, prit une +si sanglante revanche à Pavie. Au dessus de sa bière est son portrait +ainsi que sa bannière déchirée, et une courte et simple épée de fer, +qu'on dit être celle que François Ier lui rendit deux heures avant +d'écrire à sa mère le fameux: _Tout est perdu, fors l'honneur_. + +L'autre tombeau, qui est tout bonnement une énorme malle dont le +sacristain a la clé dans sa poche, renferme, à ce qu'on assure, le +corps d'Antonello Petrucci, pendu dans la conspiration des barons. Que +ce soit véritablement Antonio Petrucci, c'est ce que le moindre petit +savant, c'est ce que le plus infime _topo litterato_, comme on +appelle généralement cette race à Naples, peut nier; mais, ce qui est +incontestable, c'est que c'est un pendu, témoin son cou disloqué, sa +bouche de travers et tous les muscles de sa figure encore crispés. +Quoique mis avec une certaine recherche, le cadavre porte encore +l'habit avec lequel il a été exécuté. Je suis forcé de dire que le +seigneur Antonello Petrucci m'a paru fort laid. Il est vrai que de son +vivant il était probablement mieux. La potence n'embellit pas. + +De Saint-Dominique nous passâmes à Sainte-Claire. Sainte-Claire a +aussi sa collection de morts illustres. L'église tout entière avait +été peinte par Giotto Guitto, qui faisait avec le roi Robert de si +bonnes plaisanteries et qui lui représentait son peuple, non pas comme +le cheval sans frein qu'il a choisi pour emblème, mais sous la forme +d'un âne qui cherche un bât. Eh bien! cette église peinte par Giotto, +il s'est trouvé un autre âne bâté qui l'a fait badigeonner tout +entière, afin de lui donner du jour; tout entière, je me trompe: +une belle Vierge, une sainte madone, une de ces figures tristes et +candides comme les faisait Giotto, a échappé au vandalisme. + +C'est à Sainte-Claire que dorment les Angevins: ce bon vieux roi +Robert, qui couronna Pétrarque, le pendant de notre roi René, dort là, +une fois en chair et en os, deux fois en marbre: assis et avec son +costume royal; couché et dans son habit de franciscain. + +Jeanne est à quelques pas de lui: cette belle Jeanne qui fila la +fameuse corde conjugale que vous savez. Elle est là avec une grande +robe bien montante, toute parsemée des fleurs de lis de France. Au +fait, n'était-elle pas du sang de cette chaste mère de saint Louis, +que les indiscrétions poétiques de Thibaut ne purent parvenir à +compromettre, tant sa vertu était une croyance publique, populaire et +presque religieuse? Seulement le sang s'était tant soit peu corrompu +en pasant des veines de l'aïeule dans celles de la petite-fille. + +Malheureusement pour la mémoire de Jeanne, de laquelle on n'est déjà +que trop porté à médire, on a eu l'imprudence d'enterrer à quelques +pas d'elle le fameux Raymond Cabane, le mari de sa nourrice, ce +misérable esclave sarrasin devenu grand-sénéchal, et qui payait les +honneurs dont l'accablait sa maîtresse en faisant des noeuds coulans +aux cordes qu'elle tressait. + +Maintenant, si l'on veut continuer de passer cette royale et funèbre +revue, il faut aller de Sainte-Claire à Saint-Jean-Carbonara. C'est +une jolie petite église de Masaccio II, qui, à part ses souvenirs +historiques, mériterait encore d'être visitée. Là est le mausolée de +Ladislas et de sa soeur Jeanne II. Vous savez comment l'un est mort +et comment l'autre a vécu. Pourquoi diable aussi un conquérant, un +ambitieux, un homme qui veut être roi d'Italie, s'avise-t-il de +devenir amoureux de la fille d'un médecin de Pérouse! + +Florence avait peur d'être conquise comme Rome venait de l'être; elle +eut l'idée de s'entendre avec le médecin. Un jour la fille, tout +éplorée, vint se plaindre à son père de ce que son royal amant +commençait à l'aimer moins. C'était une singulière confidence entre un +père et une fille. Mais il paraît que cela se passait ainsi en l'an de +grâce 1314. + +La fille suivit ponctuellement les instructions paternelles: huit +jours après, l'amant et la maîtresse mouraient empoisonnés: c'était +alors une belle chose que la médecine. + +Près de lui, comme nous l'avons dit, est sa soeur Jeanne II. A Naples, +selon toute apparence, ce nom portait malheur, aux maris d'abord, aux +femmes ensuite, puis, par-ci par-là, aux amans. Demandez à Gianni +Carracciolo, qui est enterré à dix pas de sa maîtresse. + +Celui-là, il faut lui rendre justice, fit tout ce qu'il put pour ne +pas s'apercevoir que sa souveraine l'aimait, et pour ne pas se trouver +seul en présence de Jeanne, dans la crainte d'être amené à lui +déclarer ses sentimens. La chose en était devenue impertinente pour +la pauvre femme. Aussi n'en voulut-elle pas avoir le démenti. Ce que +femme veut, Dieu le veut, dit le proverbe. Or, Jeanne voulait être +aimée et voulait entendre l'aveu de cet amour. Seulement elle s'y prit +singulièrement pour que le proverbe ne mentit pas. + +Un soir qu'on parlait au cercle de la reine de ces antipathies +instinctives que les hommes les plus braves ont pour certains animaux, +et que chacun disait la sienne: celui-ci l'araignée, celui-là le +lézard, un autre le chat, Carracciolo, interrogé, répondit que +l'animal qui lui était le plus antipathique dans la création était le +rat. Un rat, il l'avouait, l'eût fait sauver à l'autre bout du monde. +Jeanne ne dit rien, mais elle tint compte de la chose. + +Le surlendemain, comme Carracciolo se rendait au conseil, et que, pour +s'y rendre, il traversait un long corridor du palais habité par les +dames de la reine, un domestique parut tout à coup à l'extrémité de ce +corridor avec une cage pleine de rats. Carracciolo ne fit attention ni +à la cage ni aux hôtes qu'elle contenait, et continua de s'avancer; +mais lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas du valet, celui-ci posa +sa cage à terre, ouvrit la porte, et tous les rats en sortirent, +courant à droite et à gauche, avec la vélocité que l'on connaît à ce +charmant animal. + +Carracciolo avait dit vrai: il avait une haine, ou plutôt une terreur +profonde pour les rats. Aussi, à peine les vit-il faire irruption +hors de leur domicile, qu'il perdit la tête et se sauva comme un fou, +frappant à toutes les portes. Mais toutes les portes étaient fermées à +l'exception d'une seule qui s'ouvrit. Carracciolo se précipita dans +la chambre et s'y trouva en présence de sa souveraine. Le pauvre +courtisan en fuyant un danger imaginaire était tombé dans un danger +réel. + +Il n'eut pas lieu de regretter sa fortune. La reine le fit tour à tour +grand-sénéchal, duc d'Avellino et seigneur de Capoue. Il avait bien +demandé a être prince de cette dernière ville; mais comme c'était le +titre réservé aux héritiers présomptifs de la couronne, la reine +avait refusé. Il s'était alors rabattu sur le duché d'Amalfi et la +principauté de Salerne; mais cette dernière concession souffrait +aussi, à ce qu'il paraît, quelque petite difficulté, car un jour que +cette éternelle demande avait amené une discussion plus vive que +d'habitude entre Jeanne et Carracciolo, l'amant oublia la distance que +Jeanne avait franchie pour arriver jusqu'à lui, et appliqua sur la +joue de sa royale maîtresse un soufflet de crocheteur. + +Il en est des soufflets de crocheteur comme des baisers de nourrice: +on les entend de loin. Une certaine duchesse de Suessa, ennemie jurée +de Carracciolo, entendit le bruit de cet insolent soufflet; elle entra +chez Jeanne comme Carracciolo en sortait, et trouva la reine pleurant +de honte et de douleur. + +Les deux femmes restèrent enfermées ensemble une partie de la journée. +Quand les femmes veulent se mettre à la besogne, elles vont plus vite +que nous autres; aussi en deux heures tout fut-il résolu, principal et +accessoires, faits et détails. + +Le lendemain matin, comme Carracciolo était encore au lit, il entendit +frapper à sa porte. Carracciolo, comme on le comprend, n'était pas +sans défiance: c'était la première fois qu'il levait la main sur +la reine, et ce malheureux soufflet qui lui était échappé l'avait +tracassé toute la nuit. Aussi, avant d'ouvrir commença-t-il par +demander qui frappait. + +--Hélas! répondit un page dont la voix était bien connue de +Carracciolo, car c'était le page favori de Jeanne, c'est la reine qui +vient d'être atteinte d'apoplexie, et Son Altesse ne veut pas mourir +sans vous voir. + +Carracciolo calcula à l'instant même qu'au moment de la mort de la +reine il pouvait arracher d'elle ce qu'il n'avait jamais pu obtenir de +son vivant, et il ouvrit la porte. + +Au même instant, cinq ou six hommes armés se précipitèrent sur lui, +et, sans qu'il eût le temps de se mettre en défense, le renversèrent +sur son lit et le massacrèrent à coups de hache et d'épée; et après +s'être assurés qu'il était bien mort, ils sortirent sans que personne +fût venu les déranger dans leur sanglante exécution. + +Trois heures après, quand on entra chez le grand-sénéchal, on le +trouva couché à terre, à moitié vêtu, une seule jambe chaussée, les +assassins l'ayant laissé juste dans l'état où la mort l'avait saisi. + +Prenez l'un après l'autre tous ces rois, toutes ces reines et tous ces +courtisans, et vous n'en trouverez pas un sur quatre qui soit mort de +la façon dont Dieu a destiné l'homme à mourir. + + + + +XII + +Une visite à Herculanum et à Pompeïa. + + +Un des malheurs auxquels est exposée cette classe de voyageurs que +Sterne désigne sous le nom de voyageurs curieux, c'est qu'en général +on ne peut être transporté sans transition d'un lieu à un autre. Si +l'on avait la faculté de bondir de Paris à Florence, de Florence à +Venise, de Venise à Naples, ou de fermer au moins les yeux tout le +long de la route, l'Italie présenterait des sensations tranchées, +inouïes, ineffaçables; mais au lieu de cela, malgré la rapidité des +malles-postes, malgré l'agilité des bateaux à vapeur, il faut +bien traverser un paysage, il faut bien aborder dans un port; les +préparations détruisent alors les sensations. Marseille révèle Naples; +la Maison-Carrée et le pont du Gard dénoncent le Panthéon et le +Colisée. Toute impression perd alors son inattendu, et par conséquent +sa force. + +Ainsi est-il de Pompeïa: on commence par visiter le musée de Naples, +on s'appesantit sur toutes ces merveilles d'art ou de forme retrouvées +depuis deux cents ans que durent les fouilles; bronzes et peintures, +on se fait raconter l'histoire de chaque chose, comment et quand elle +a été retrouvée, à quel usage elle servait, en quel lieu elle était +placée; puis, lorsqu'on s'est bien blasé sur les bijoux, vient le tour +de l'écrin. + +Nous évitâmes ce premier piège, mais nous ne pûmes en faire autant +d'un second: échappés aux Studi, nous retombâmes dans Herculanum. + +Herculanum et Pompeïa périrent dans la même catastrophe, et cependant +d'une façon toute différente. Herculanum fut enveloppée, étreinte, et +enfin recouverte par la lave, sur la route de laquelle elle se trouva; +Pompeïa, plus éloignée, fut ensevelie sous cette pluie de cendres et +de pierres ponces que raconte Pline le jeune, et dont fut victime +Pline l'ancien. Il en résulte qu'à Herculanum tout ce qui pouvait +subir l'action du feu fut dévoré par le feu; que le fer, le bronze et +l'argent résistèrent seuls; tandis qu'à Pompeïa, au contraire, tout +fut garanti, conservé, entretenu, si on peut le dire, par cette molle +couche de cendres dont le volcan avait recouvert la ville, on pourrait +presque le croire, dans un simple bat d'art et d'archéologie, afin de +conserver aux siècles à venir un vivant échantillon de ce qu'était une +ville romaine pendant la première année du règne de Titus. + +Au moment où l'on retrouva Herculanum et Pompeïa, elles étaient à peu +près aussi perdues que le sont aujourd'hui Stabie, Oplonte et Rétine. +Pour Herculanum, la chose n'était pas étonnante: il fallait presque un +miracle pour la retrouver; Herculanum dormait au fond d'une tombe +de lave profonde de cinquante ou soixante pieds. La pauvre ville +d'Hercule semblait bien morte et ensevelie à tout jamais. Mais il n'en +était point ainsi de Pompeïa. + +Pompeïa n'était point morte, Pompeïa n'était point ensevelie, Pompeia +semblait dormir. Seulement ce qu'on prenait pour le drap de sa couche +était le linceul de son tombeau. Pompeïa, couverte seulement à la +hauteur de quinze ou vingt pieds, élançait hors de la cendre, qui +n'avait pu la couvrir entièrement, les chapiteaux de ses colonnes, les +extrémités de ses portiques, les toits de ses maisons; Pompeïa enfin +demandait incessamment secours, et criait jour et nuit du fond de ton +sépulcre, où elle n'était ensevelie qu'à moitié: «Fouillez! je suis +là!» Il y a plus: quelques uns prétendent que cette éruption dont +parle Pline ne fut pas celle qui détruisit Pompeïa. Selon Ignarra et +Laporte-Dutheil, Pompeïa, à moitié ensevelie, aurait pour cette +fois secoué sa couche de sable, et, l'écartant, comme la Ginevra de +Florence, serait reparue à la lueur du jour, son voile mortuaire à la +main et réclamant son nom trop tôt rayé de la liste des villes; si +bien que, selon eux, la ville ressuscitée aurait encore vécu jusqu'en +l'an 471, époque à laquelle le tremblement de terre décrit par +Marcellin l'aurait définitivement engloutie. Ceux-ci se fondent sur +ce que Pompeïa se trouve encore indiquée sur la carte de Peutinger, +qui est postérieure au règne de Constantin, et ne disparaît +entièrement de la surface du sol que dans l'itinéraire d'Antonin. + +Rien de plus possible, au bout du compte; et nous ne sommes pas +disposé à chicaner Pompeïa sur quatre siècles de plus ou de moins. +Mais cependant il y a un fait incontestable qui s'oppose à la +reconnaissance pleine et entière de cette résurrection: c'est +qu'aucune monnaie de cuivre, d'argent ou d'or n'a été retrouvée, à +Pompeïa, postérieure à l'an 79, quoique incontestablement encore +les empereurs aient continué à faire frapper monnaie, cette haute +prérogative du rang suprême à laquelle les souverains tiennent tant. +Or, supposez Saint-Cloud enseveli à notre époque et exhumé dans deux +mille ans: je suis convaincu qu'on retrouverait dans les fouilles de +Saint-Cloud infiniment plus de pièces de cinq, de vingt et de quarante +francs à l'effigie de Napoléon, de Louis XVIII, de Charles X et de +Louis-Philippe, que de sous parisis et de deniers d'or et d'argent au +millésime du quatorzième siècle. + +Ce qui est probable, c'est que la cendre, en engloutissant la ville +tout entière, avait laissé échapper les trois quarts de la population; +que cette population, soit dans l'espoir de mettre à découvert un +jour ses anciennes demeures, soit par cet amour du sol si fortement +enraciné dans le coeur les habitans de là Campanie, n'aura pas voulu +s'éloigner de l'emplacement qu'elle avait déjà habité; qu'elle aura +élevé un village près de la ville; que le nouveau bourg aura pris le +nom de l'ancienne cité, et que les géographes, en retrouvant ce nom +sur la carte de Peutinger, auront pris la fille pour la mère, et +auront confondu la tombe avec le berceau. + +Cela est si vrai que l'on retrouva entre Bosco-Real et Bosco-Trecase +cette nouvelle Pompeïa, laquelle gardait aussi des bronzes magnifiques +et des statues du meilleur temps, vieux débris arrachés sans doute à +son ancienne splendeur. Mais les maisons qui renfermaient ces bronzes +et ces statues étaient, comme architecture et comme peinture, d'une +époque de décadence tellement en désaccord avec les chefs-d'oeuvre de +l'art, qu'on peut croire qu'il y avait plusieurs siècles de différence +entre les uns et les autres. Cependant, il faut le dire, la +distribution intérieure des appartemens était absolument la même, +quoique, selon toute probabilité, cette seconde Pompeïa eût été +engloutie quatre siècles après l'ancienne. + +Ainsi, comme nous le disions, la renommée de la ville grecque a +long-temps survécu à elle-même pour s'éteindre juste au moment où elle +allait reparaître plus brillante que jamais. + +D'abord un grand nombre des habitans de Pompeïa retournèrent, la hache +et la pioche à la main, fouiller plus d'une fois cette vaste tombe où +était restée enfouie la plus grande partie de leurs richesses. Les +antiquaires appellent cela une profanation; iî est évident qu'ils +ne se seraient pas entendus sur le mot avec les anciens habitans de +Pompeïa. + +Alexandre Sévère fit fouiller Pompeïa; il en tira une grande quantité +de marbres, de colonnes et de statues d'un très beau travail, qu'il +employa dans les constructions nouvelles qu'il faisait faire à Rome, +et parmi lesquelles on les reconnaît comme on reconnaîtrait un +fragment de la renaissance au milieu de l'architecture napoléonienne. + +Puis vint le flot de la barbarie, qui, comme une nouvelle lave, +couvrit non seulement les villes mortes, mais encore les villes +vivantes. Que devinrent alors Pompeïa et le village qu'elle tenait par +la main comme une mère tient son enfant? Il n'en est plus question, +nul ne sait plus rien. Sans doute tout ce qui dépassait cette couche +de cendres qui montait, comme nous l'avons dit, plus haut que +le premier étage fut abattu. Chapiteaux, frontons, terrasses se +nivelèrent. Quelque temps encore les ruines indiquèrent la place des +tombeaux, puis les ruines elles-mêmes devinrent de la poudre; la +poussière se mêla à la poussière; quelques maigres gazons, quelques +arbres rares poussèrent sur cette terre stérile, et tout fut dit: +Pompeïa avait disparu; on chercha vainement où avait été Pompeïa. +Pompeïa avait été oubliée! + +Dix siècles se passèrent. + +Un jour, c'était en 1592, l'architecte Dominique Fontana fut appelé +par Mutius Cuttavilla, comte de Sarno. Il s'agissait de creuser un +aqueduc pour porter de l'eau à la Torre. Fontana se mit à l'oeuvre; et +comme la ligne qu'il avait tracée traversait tout le plan de Pompeïa, +ses ouvriers allèrent bientôt se heurter contre des fondations de +maisons, des bases de colonnes et des degrés de temples. On vint +prévenir l'architecte de ce qui se passait ainsi sous terre; il +descendit dans les fouilles, une torche à la main; reconnut des +marbres, des bronzes, des peintures; traversa des rues, des théâtres, +des portiques; puis, stupéfait de ce qu'il avait vu dans cette +nécropole, remonta pour demander au duc de Sarno ce qu'il devait +faire. Le comte lui répondit qu'il devait continuer son aqueduc. + +Fontana n'était pas assez riche pour entretenir des fouilles à ses +frais: il se contenta donc, en artiste pieux qu'il était, de continuer +les excavations en réparant à mesure ce qu'il était forcé de détruire; +il passa ainsi sous le temple d'Isis sans le renverser, et aujourd'hui +encore on peut suivre sa marche par les soupiraux du canal qu'il +traça. + +Pendant ce temps Herculanum dormait, plus tranquille que sa soeur en +infortune, car sa tombe à elle était plus sûre et plus profonde; +mais, comme si une loi de ce monde était qu'il n'y aura pas de repos +éternel, même pour les morts, l'heure de sa résurrection sonna avant +même qu'eut sonné celle de Pompeïa. + +Ce fut un prince d'Elbeuf, de la maison de Lorraine, qui comprit le +premier quel était le trésor que seize siècles avaient dédaigneusement +foulé aux pieds. Marié à une fille du prince de Salsa, et désirant +embellir une maison de campagne qu'il avait achetée aux environs de +Portici, il commença d'acheter aux paysans des environs tous les +fragmens d'antiquités qu'ils lui apportèrent. D'abord il prit tout ce +qu'on lui apporta; puis, comme avec l'abondance son goût devint plus +difficile, il exigea que les choses eussent une certaine valeur pour +en faire l'acquisition. Enfin, voyant qu'on lui apportait chaque jour +de nouvelles richesses, il résolut de remonter lui-même à cette source +et fit venir un architecte. L'architecte demanda des renseignemens aux +paysans, reconnut des localités, et prit si bien ses mesures que dès +sa première fouille, exécutée vers l'an 1720, on retrouva deux +statues d'Hercule, on découvrit un temple circulaire, soutenu +par quarante-huit colonnes d'albâtre, vingt-quatre extérieures, +vingt-quatre intérieures; et enfin on mit au jour sept nouvelles +statues grecques, que le libéral prince d'Elbeuf donna en pur don au +prince Eugène de Savoie. + +Mais, comme on le comprend, la chose fit grand bruit: on exagéra +encore les merveilles de la ville souterraine; le gouvernement +intervint et ordonna au prince d'Elbeuf d'interrompre ses excavations. +Les fouilles restèrent quelque temps suspendues. + +Enfin, le jeune prince des Asturies, don Carlos, monta sur le trône de +Naples sous le nom de Charles III, fit bâtir le Palais de Portici, et, +achetant la maison du prince d'Elbeuf avec tout ce qu'elle contenait, +reprit les fouilles et les fit continuer jusqu'à quatre-vingts pieds +de profondeur. Ce ne fut plus alors un monument solitaire ou un temple +isolé que l'on rencontra: ce fut une ville tout entière disparue sous +la lave, gisante entre Portici et Resina, et que sa position d'abord, +puis des inscriptions, les unes grecques, les autres latines, firent +reconnaître pour l'ancienne ville d'Herculanum. + +Mais l'extraction de cette cité n'était point facile; la cité était +emboîtée dans son moule de lave; il fallait briser le bronze pour +arriver à la pierre; on s'aperçut bientôt des frais énormes que +nécessitait ce travail inconnu, et après quelques années on y renonça. +Ces quelques années avaient cependant produit des trésors. + +Il faut dire aussi que l'attention fut tout à coup détournée +d'Herculanum et se reporta sur Pompeïa. Déjà, vers la fin du siècle +précédent, on avait trouvé dans des ruines, sur les bords du fleuve +Sarno, un trépied et un petit Priape en bronze; puis d'autres objets +précieux avaient été le résultat d'une fouille particulière faite en +1689, à environ un mille de la mer, sur le flanc oriental du Vésuve; +enfin, en 1748, des paysans creusent un fossé, quelque chose leur +résiste; ils redoublent d'efforts, découvrent des monumens, des +maisons, des statues; la ville ensevelie revoit le jour, la cité +perdue est retrouvée; Pompeïa sort de son tombeau, morte il est vrai, +mais belle encore, comme au jour où elle y est descendue. Jusqu'à +cette heure on a évoqué l'ombre des hommes: de ce moment on va évoquer +le spectre d'une ville. L'antiquité, racontée par les historiens, +chantée par les poètes, rêvée par les savans, a pris tout à coup un +corps: le passé se fait visible pour l'avenir. + +Malheureusement, comme nous l'avons dit, une sensation peut être +détruite, du moins en partie, par la progression. Ainsi est-il +généralement de Pompeïa, qui, pour son malheur, a Herculanum sur son +chemin. En effet, Herculanum, au lieu d'irriter la curiosité, la +fatigue: on descend dans les fouilles d'Herculanum comme dans une +mine, par une espèce de puits: ensuite viennent des corridors +souterrains où l'on ne pénètre qu'avec des torches; corridors noircis +par la fumée, qui de temps en temps laissent entrevoir, comme par la +déchirure d'un voile, le coin d'une maison, le péristyle d'un temple, +les degrés d'un théâtre; tout cela incomplet, mutilé, sombre, sans +suite, sans ensemble, et par conséquent sans effet. Aussi, au bout +d'une heure passée dans ces souterrains, le plus terrible antiquaire, +l'archéologue le plus obstiné, le plus infatigable curieux, +n'éprouvent-ils qu'un besoin, celui de respirer l'air du ciel, ne +ressentent-ils qu'un désir, celui de revoir la clarté du jour. Ce fut +ce qui nous arriva. + +Nous nous remîmes en route après avoir visité cette momie de ville, +et nous reprîmes la route qui conduit de Naples à Salerne. A une +demi-lieue de la tour de l'Annonciation, une route s'offrit tracée sur +le sable, s'enfonçant vers la gauche, et présentant à son entrée un +poteau avec cette inscription: _Via di Pompei_. Nous la prîmes, et au +bout d'une demi-heure de marche nous rencontrâmes une barrière qui +s'ouvrit devant nous, et nous nous trouvâmes à cent pas de la maison +de Diomède, et par conséquent à l'extrémité de la rue des Tombeaux. + +Là, il faut le dire, malgré le tort qu'Herculanum fait à Pompeïa, +l'impression est vive, profonde, durable; cette rue des Tombeaux est +un magnifique péristyle pour entrer dans une ville morte; puis, tous +ces monumens funèbres placés aux deux côtés de la route consulaire au +bout de laquelle s'ouvre béante la porte de Pompeïa, ne dépassant pas +la couche de sable qui les recouvrait, se sont conservés intacts comme +au jour où ils sont sortis des mains de l'artiste: seulement le temps +a déposé sur eux en passant cette belle teinte sombre, ce vernis des +siècles, qui est la suprême beauté de toute architecture. + +Joignez à cela la solitude, cette poétique gardienne des sépulcres et +des ruines. + +Que serait-ce donc, je le répète, si l'on n'avait point passé par +Herculanum! Qu'on se figure, sous un soleil ardent, ou, si l'on aime +mieux, sous un pâle rayon de la lune, une rue large de vingt pas, +longue de cinq cents, toute sillonnée encore par les roues des chars +antiques, toute garnie de trottoirs pareils aux nôtres, toute bordée, +à droite et à gauche, par des monumens funéraires, au dessus +desquels se balancent quelques maigres et tristes arbustes poussés +à grand'peine dans cette cendre; offrant à son extrémité, comme une +grande arche à travers laquelle on ne voit que le ciel, cette porte, +par laquelle on allait de la ville des morts à la ville des vivans; +qu'on entoure tout cela de silence, de solitude, de recueillement, et +l'on aura une idée, bien incomplète encore, de l'aspect merveilleux +que présente le faubourg de Pompeïa, appelé par les anciens le bourg +d'Augustus Félix, et par les modernes la _rue des Tombeaux_. + +Nous nous arrêtâmes, ne songeant plus à ce soleil de trente degrés qui +tombait d'aplomb sur nos têtes, moi, pour prendre le nom de tous ces +monumens, Jadin, pour faire un croquis de cette vue. On eût dit que +nous avions peur de voir disparaître tout ce panorama d'un autre âge, +et que nous voulions le fixer sur le papier avant qu'il s'envolât +comme un songe ou qu'il s'évanouît comme une vision. + +Au commencement de la rue s'ouvre la première maison déterrée. Par un +hasard étrange, c'est une des plus complètes: cette maison était celle +de l'affranchi Arrius Diomède. + +Que notre lecteur se tranquillise, nous ne comptons pas l'entraîner +dans une excursion domiciliaire. Nous visiterons trois ou quatre +des maisons les plus importantes, nous entrerons dans une ou deux +boutiques, nous passerons devant un temple, nous traverserons le +Forum, nous ferons le tour d'un théâtre, nous lirons quelques +inscriptions, et ce sera tout. + + + + +XIII + +La Rue des Tombeaux. + + +La première, la seule maison même, je crois, de la rue des Tombeaux +qui soit découverte, est celle de l'affranchi Arrius Diomède; vaste +tombeau elle-même, car, dans sa galerie souterraine, où l'on descend +par le jardin, on retrouva vingt squelettes. + +Arrius Diomède ne démentait pas le proverbe: Riche comme un affranchi. +Sa maison est comme celle d'un millionnaire. A défaut de gravure, +essayons de faire comprendre par la description ce que c'était que la +maison d'un millionnaire romain. + +Quand nous disons que celle-ci appartenait à Arrius Diomède, il +ne faut pas prendre à la lettre ce que nous disons: depuis qu'un +Florentin a fait contre moi un volume parce que j'avais écrit _Corso_ +Donati au lieu de _Cocco_ dei Donati, et _Jacob_ de Pazzi au lieu de +_Jacques_ de Pazzi, je deviens méticuleux en diable en matière de +noms, et je mets plutôt deux points sur un _i_ que de n'en pas mettre +du tout. + +Ce qui a fait donner à la belle villa que nous allons décrire +l'appellation sous laquelle elle est connue, c'est que le tombeau le +plus voisin d'elle est consacré à la famille de l'affranchi +Diomède. Cette fois, il n'y avait pas à s'y tromper, car il portait +l'inscription suivante: + + M. ARRIUS. I.L. DIOMÈDES + + SIBI. SUIS. MEMORIAE + + MAGISTER. PAG. AUG. FELIC. SUB. URB. + +Ce qui voulait dire: «Marcus Arrius Diomède, affranchi de Julia, +maître du bourg Augustus Félix, près de la ville, a élevé ce tombeau à +sa mémoire et à celle des siens.» + +Or, après que la maison avait donné un nom au tombeau, le tombeau à +son tour en donna un à la maison. + +Non seulement c'était une maison de la plus suprême élégance, et bâtie +à une des plus heureuses époques de l'art romain, c'est-à-dire sous +le règne d'Auguste; mais encore c'était un des plus grands édifices +particuliers de Pompeïa: deux étages restent debout; le troisième +manque. + +On monte quelques degrés, puis on entre par une petite porte dans +une cour ouverte, environnée de quatorze colonnes: cette cour, comme +toutes les cours antiques, avait la forme d'un cloître; ces colonnes +soutenaient un toit dont l'inclinaison intérieure versait les eaux +dans un petit canal; aussi cette cour s'appelait-elle l'impluvium. + +C'est en côtoyant cette cour et en se promenant à l'abri de ce toit, +lorsqu'ils n'étaient pas au forum ou lorsqu'il pleuvait, que les +Romains, ces éternels promeneurs, passaient leur vie. Les murs de ces +portiques étaient élégamment peints à fresque, ressemblance qu'ils +avaient de plus avec les cloîtres des riches couvent de Saint-Marc, à +Florence. + +Cette cour faisait ordinairement le centre des maisons romaines; +toute les portes des différens appartemens, depuis celles des esclaves +jusqu'à celle du maître de la maison, s'ouvraient sous ces portiques. +Le patron, en s'y promenant, voyait à peu près tout ce qui se passait +chez lui. + +Un petit jardin, qui devait être plein de fleurs, était au milieu +de cette cour, traversée par le canal dont nous avons parlé, lequel +recevait l'eau de pluie et la conduisait à deux citernes. Ces citernes +avaient des margelles de pierres volcaniques, et dans une de ces +pierres on retrouva la cannelure qui fixait la corde à l'aide de +laquelle on tirait l'eau. Tout ce qui ne devait pas être planté était +pavé avec des morceaux de mosaïque maintenus par un enduit de tuile +pilée. Au dehors et sous le portique était une niche contenant une +petite statue de Minerve. + +A droite étaient les chambres pour les esclaves; au milieu de ces +chambres, il y avait un petit escalier qui conduisait à l'étage +supérieur. On retrouva dans cet étage, qui était probablement un +grenier, de la paille et de l'orge. A côté de l'escalier étaient les +amphores et une armoire; à gauche se trouvaient les bains. Les bains +faisaient chez les Romains la jouissance suprême de la vie intérieure. +Aussi, au contraire de chez nous, où l'on possède à grand'peine un +simple cabinet de toilette, les bains, dans une maison romaine, +occupaient-ils en général le sixième de l'appartement. + +C'est que c'était une très grande affaire que de prendre un bain sous +le règne des douze Césars. + +Chez nous, on se blottit dans une baignoire plus ou moins courte. +Heureux ceux qui ont de petites jambes ou de grandes baignoires! + +Puis, après une demi-heure passée à se tourner et à se retourner pour +éviter les crampes, on sonne, on s'essuie avec du linge froid ou +brûlant, on se rhabille et l'on sort. + +Chez les Romains, c'était tout autre chose. Voyez plutôt les bains de +l'affranchi Arrius Diomède. + +Il y avait d'abord une première chambre. Dans cette première chambre, +on trouva un bassin pour le bain froid. Ce bassin était entouré d'un +joli petit portique avec des colonnes octogones, au fond duquel était +un fourneau; sur ce fourneau étaient un chaudron et une poêle à deux +anses encore noircis par la fumée, un gril de fer, plusieurs pots de +terre et une casserole. + +Il paraît que, comme nous, les Romains se faisaient quelquefois servir +à déjeûner dans leurs bains froids. + +Il y avait ensuite une seconde chambre: c'était celle où ceux qui +voulaient prendre les bains chauds se déshabillaient; on l'appelait +_apodyterium_. Puis il y avait une troisième chambre: c'était celle où +étaient à la fois le bain chaud et la fournaise. La fournaise était +une construction de brique pareille à un poêle; seulement sa forme +était longue au lieu d'être élevée. Trois vases de cuivre contenaient +de l'eau portée à des degrés différens: l'eau froide, l'eau tiède et +l'eau chaude. Des tuyaux de plomb, qui servaient de conducteurs à +cette eau, s'ouvraient par des robinets à peu près pareils aux nôtres, +et permettaient au baigneur de hausser ou diminuer la température de +son bain. + +Alors on quittait le rez-de-chaussée et l'on montait au premier étage. +Là, exactement au dessus de l'autre, se trouvait une petite chambre +que l'on appelait l'étuve. On y pénétrait après avoir traversé une +autre chambre, où l'on déposait les vêtemens dont on s'était couvert +pour monter du rez-de-chaussée au premier étage. De cette première +chambre, on traversait le tepidarium, où l'on ne s'arrêtait qu'au +retour, et l'on entrait dans l'étuve. C'est dans cette étuve, située, +comme nous l'avons dit, au dessus de la fournaise, qu'on prenait le +bain de vapeur. + +Une fenêtre s'ouvrant sur la petite cour servait à donner de l'air au +baigneur quand il était sur le point d'étouffer. Une lampe était +posée dans une niche qui donnait à la fois dans l'étuve et dans le +tepidarium, et qui, lorsqu'on voulait prendre des bains le soir, +éclairait les deux appartemens. + +Aujourd'hui que les bains russes sont à la mode, il est inutile de +décrire cette douleur graduée dont les anciens s'étaient fait une +jouissance. Lorsqu'ils avaient passé dans l'étuve le temps qu'ils +voulaient consacrer à fondre, ils repassaient dans le tepidarium. Là, +un esclave attendait le baigneur; il tenait d'une main une fiole et +de l'autre un frottoir. Le frottoir était composé de petites lames +d'ivoire, d'argent ou d'or, pareilles, moins les dents, à celles d'une +étrille, et s'appelait _strigilis_. La petite fiole contenait une +huile parfumée et se nommait _guttum_. D'abord, l'esclave grattait le +baigneur avec le strigilis, puis il inclinait au dessus de sa tête et +de ses épaules le guttum, en laissait tomber quelques gouttes d'huile +odorante qu'il lui étendait par tout le corps avec la main. Le +tepidarium, comme l'étuve, avait une fenêtre; mais cette fenêtre +l'emporte fort en célébrité sur la fenêtre sa voisine. Cela tient à ce +que, dans ses châssis de bois réduits en cendre, on retrouva quatre +carreaux de vitre. + +Or, au moment où on les retrouva, un savant italien venait de prouver, +dans un ouvrage en quatre volumes in-quarto, que les anciens ne +connaissaient pas le verre. + +Le libraire qui avait imprimé l'ouvrage fut ruiné, mais l'auteur n'en +resta pas moins un savantissime. + +Outre cette fenêtre, on retrouva dans le tepidarium des sièges en +bois, et à terre, à côté de l'un d'eux, le fond d'un panier. + +De cette chambre, où se terminait l'opération du bain, on repassait +dans l'apodyterium, où l'on se rhabillait avec les vêtemens que les +esclaves avaient montés, et tout était fini. + +L'empereur Commode prenait par jour sept bains dans le genre de +celui-ci. Il devait lui rester, comme on le voit, pour les soins de +son empire, encore moins de temps qu'il n'en restait à Orosmane, +lequel, s'il faut en croire M. de Voltaire, n'y donnait cependant +qu'une heure. + +Des bains nous passâmes dans une espèce de dépense attenante aux +chambres à coucher. Dans cette dépense, on trouva à terre, et au pied +d'une table de marbre soutenue par la statue d'une jeune prêtresse, +plusieurs vases de cuisine. + +Dans les chambres à coucher, on ne retrouva rien que des peintures +encore fraîche, des mosaïques et des marbres. Au reste, toutes ces +chambres à coucher, éclairées par la porte seulement, étaient petites +et devaient être fort peu confortables. + +Au milieu de ces chambres était une salle à manger, bâtie en forme +d'hémicycle, et dans laquelle on voit encore la place de la table. On +y retrouva des vases de terre et de bronze, des moules à pâtisserie +de la forme des nôtres, deux petits trépieds destinés à soutenir les +lampes quand on dînait ou soupait à la lumière; deux petits bassins à +laver les mains; deux candélabres, dont l'un avait la forme d'un tronc +d'arbre; deux couteaux avec des manches d'os; enfin, des anneaux +avec de petites plaques pour les armoires. Tout autour des murailles +étaient peintes des fresques représentant des poissons de toute forme +et de toute couleur, lesquelles, outre la porte, étaient éclairées par +trois fenêtres donnant sur la campagne, et s'ouvrant à l'orient et au +midi. + +Dans l'autre face du portique s'ouvrait l'_exedra_, ou le salon de +réception. Quelques cabinets aboutissaient à ce salon; dans l'un d'eux +on retrouva une table ronde en marbre blanc, ornée de deux têtes +de tigre, dont chacune faisait jaillir l'eau par sa bouche; des +médaillons de marbre représentant Vulcain près de son enclume; une +femme ailée, tenant d'une main un papillon et de l'autre un flambeau +qu'elle approche d'un autel, auquel elle va mettre le feu; un Hercule +appuyé sur sa massue avec une peau de lion, un carquois et des +flèches; des faunes avec un vase et un thyrse dans les mains; cinq +petits masques troués à la place des yeux et de la bouche; enfin un +lièvre qui grignote des fruits. + +Puis, des étages supérieurs étaient tombés, dans ce salon et dans les +cabinets voisins, des vases d'argent sculptés, un vase de cuisine en +bronze, des pièces de monnaie, dont une était de Naples antique, +c'est à-dire avait déjà près de cinq cents ans à cette époque; enfin, +différens morceaux d'ivoire détachés d'une petite statue qu'ils +recouvraient, et qui servaient d'ornement à un meuble. + +De l'exedra on passe sur une terrasse; cette terrasse dominait le +quartier des esclaves. Dans ce quartier on trouva une bouteille +suspendue à un clou, des vases de terre cuite, une lampe, quatre +bêches et un râteau de fer; un couteau à manche d'os, des vases de +verre et des monnaies de bronze: c'était l'ameublement et la richesse +de la pauvre petite colonie. + +Près d'une porte étaient un squelette d'homme et un squelette de +brebis: la brebis avait encore sa clochette. + +Outre les pièces que nous avons décrites, il y avait encore un +appartement d'été; on descendait dans cet appartement par un petit +escalier; les pièces en étaient voûtées, ornées de fresques et pavées +en mosaïque. Les peintures qui couvraient les murailles de la plus +grande de ces pièces représentaient une Uranie, une Melpomène, une +Minerve, un pédagogue assis, tenant un bâton à la main et ayant un +coffre plein de papyrus à ses pieds; des génies et des bacchantes qui +dansent en pinçant de la sambuca, ce qui fit croire que cette chambre +était une bibliothèque. Un reste de tapis en couvrait le pavé. + +De cette chambre, et en traversant le jardin, on descend dans une +galerie souterraine; c'est dans celle galerie que s'étaient réfugiés +les habitans de la maison. On y retrouva vingt squelettes appuyés au +mur: deux de ces squelettes appartenaient à des enfans; un troisième +était, selon toute probabilité, celui de la maîtresse de la maison, +car on lui trouva au bras deux bracelets et aux doigts quatre anneaux. +Tous avaient été étouffés par la cendre; et comme à cette cendre +avaient succédé des torrens d'eau, elle avait été changée en un limon +qui s'était séché lentement, enveloppant les cadavres comme un moule. +Aussi, lorsqu'on les trouva, ces cadavres étaient-ils parfaitement +conservés; mais à peine les toucha-t-on du bout du doigt qu'ils +tombèrent réduits en poudre, et ne laissèrent debout que leurs +ossemens. Le limon qui les emboîtait demeura plus solide, et l'on +conserve au musée de Naples un fragment de cette terre dans lequel est +empreint un magnifique sein de femme à la surface duquel on distingue +les plis d'une robe de mousseline. Un second fragment garde le moule +de deux épaules; un troisième, le contour d'un bras; tout cela jeune +et arrondi, tout cela magnifique de forme. + +En outre, on trouva à terre deux colliers d'or, dont l'un est orné de +neuf plaques d'émeraudes, et dont l'autre portait une chaînette au +bout de laquelle pendaient deux feuilles de pampre; deux anneaux +d'argent, une grosse épingle, un candélabre dont le pied était formé +par trois jambes d'homme, un paquet de clés, deux améthystes, sur +l'une desquelles était gravée une Vénus Anadyomène, dans la même pose +que la Vénus de Médicis; enfin trente-une pièces de monnaie presque +toutes consulaires et quarante-quatre autres presque toutes +impériales, parmi lesquelles étaient plusieurs Galba et plusieurs +Vespasien. + +Mais dans cette galerie funèbre n'étaient point renfermés tous les +cadavres. Un autre squelette fut retrouvé près de la porte qui donnait +du côté de la mer; celui-là, sans doute, était le squelette du maître +de la maison, car il tenait dans une main une clé et dans l'autre +une bague et un rouleau de dix pièces d'or à l'effigie de Néron et +d'Agrippine, de Vitellius, de Vespasien et de Titus, quatre-vingt-huit +pièces d'argent impériales et consulaires au nombre desquelles étaient +un Marc-Antoine et une Cléopâtre, et enfin quelques sous en bronze à +l'effigie d'Auguste et de Claude. A quelques pas du cadavre de cet +homme, on trouva encore deux autres squelettes auprès desquels étaient +cinq médailles de bronze; puis, hors de la porte et en s'avançant vers +la mer, neuf autres squelettes encore, appartenant probablement à la +famille d'Arrius Diomède. On sait que les anciens entendaient par +famille cette innombrable troupe d'esclaves et de chiens attachée à +toute riche maison. + +Aux angles de ces appartemens inférieurs étaient deux cabinets, dans +l'un desquels on trouva un squelette ayant au poignet un bracelet de +bronze, au doigt un anneau d'argent, à la main une faucille de fer. +Près de ces cabinets étaient deux enclos, qui, selon toute apparence, +avaient été recouverts d'un treillage garni de vigne et qui devait +servir de jeu de boules. Enfin, hors de la maison et s'étendant du +côté de la mer, on retrouva un champ labouré à sillons, près duquel +était une aire pour battre le blé. + +Une vaste enceinte séparait du côté opposé la maison de la rue; elle +était entourée d'un mur solide, appuyé à un terre-plain percé de +tuyaux. Cette enceinte était le cimetière des esclaves. En la +fouillant, on y trouva une grande quantité d'os humains, et les +coquilles des limaçons qu'on avait l'habitude de manger aux repas +mortuaires. + +Quant au tombeau préparé par le maître de la maison pour lui et les +siens, et dans lequel reposaient son frère aîné et Arria, sa huitième +fille, nous avons déjà dit qu'il s'élevait sur la rue, et que cette +demeure des morts rivalisait d'élégance et de richesse avec la demeure +des vivans. + +Parmi ces tombeaux qui bordent les deux côtés de la voie consulaire, +les plus remarquables après celui de la famille Diomède sont les +tombeaux des deux Tyché, et le cénotaphe de Calventius. + +Le premier que l'on rencontre est celui de Nevoleïa Tyché, découvert +en 1813. C'est un large piédestal formé par cinq rangs de longues +pierres volcaniques que surmontent deux degrés soutenant un autel de +marbre. Sur cet autel est placé le buste de Nevoleïa. Au dessous du +buste on lit une inscription latine de laquelle nous nous contentons +de donner une traduction: «Nevoleïa Tyché, affranchie de Julie, +à elle-même, et à Caïus Munatius Faustus Augustal qui, avec le +consentement du peuple, reçut des décurions le bisellium pour ses +mérites.--Nevoleïa Tyché, de son vivant, a élevé ce monument à ses +affranchis et affranchies et à ceux de Caïus Munatius Faustus.» + +Ce tombeau est orné de trois bas-reliefs, tous trois assez curieux. + +Le premier qui s'offre à la vue du côté de Naples est un navire qui +entre dans le port. De petits génie en carguent les voiles; un homme +est au gouvernail: la tête de Minerve orne la proue. + +Dans un pays où, comme du temps de Figaro, on ne peut écrire sur rien +qui touche au gouvernement, à la politique, à l'administration, à la +littérature, ni à quelque chose que ce soit, on comprend combien l'on +a écrit de volumes sur cette sculpture. Cette sculpture, c'était une +bonne fortune. Les savans n'auraient donné pour rien au monde cette +sculpture, c'était leur pain quotidien. Il a peut-être paru cinquante +volumes sur cette bienheureuse sculpture. Dieu fasse paix à ceux qui +les ont écrits! Dieu fasse miséricorde à ceux qui les ont lus! + +Les uns y ont vu une allégorie, les autres une réalité. + +Ceux qui ont vu une allégorie se sont extasiés sur la pensée qu'elle +représentait. Le navire de la Vie, conduit par la Sagesse, touche au +port de la Tombe, après avoir traversé les écueils des Passions. + +Ceux-là se sont appuyés sur un passage de Pope, qui est venu seize +siècles plus tard; mais cela ne fait rien: les grandes vérités sont de +tous les temps. + +Le passage disait: «Nous faisons voile de différentes manières sur +le vaste océan de la vie. La Raison est la carte; la Passion est le +vent.» Cela rappelle de la science rétrospective. + +Ceux qui y ont vu une réalité ont dit tout bonnement que, comme +Munatius exerçait le commerce maritime, ce bas-relief n'était rien +autre chose que le prospectus posthume de sa profession. Ceux-ci se +sont appuyés sur ce passage de Pétrone, où Trimalcyon, qui était +marchand, dit à Albine: «Je te prie aussi que les navires que tu +sculpteras sur mon tombeau aillent à pleines voiles, et que je sois +assis au tribunal avec ma toge, avec cinq anneaux d'or et avec un +sac rempli d'argent pour le jeter au peuple.» Ceci est de la science +prospective; que les savans me permettent de risquer le mot. + +On comprend que la question était grave. Aussi la lutte, commencée +en 1813, existait-elle encore en 1815, plus acharnée que jamais. +Positivistes et allégoristes en appelaient à toutes les académies +italiennes, depuis celle de Naples jusqu'à celle de Saint-Marin. L'un +d'eux, plus exaspéré que les autres, allait partir pour Paris afin de +soumettre cette énigme à l'Institut. Il était venu, trois jours +avant son départ, me proposer sérieusement de faire en français la +traduction des deux volumes qu'il avait écrits sur cette question +européenne. Je mis ce monsieur à la porte. + +Le bas-relief opposé, c'est-à-dire celui qui regarde Pompeïa, +représente le bisellium dont il est question dans l'épitaphe. Vous ne +savez peut-être pas ce que c'est que le bisellium; je vais vous le +dire. Depuis que j'habite l'Italie, je deviens savant à mon tour. +Pardonnez-moi mes offenses comme je les pardonne à ceux qui m'ont +offensé. + +Le bisellium, dont la forme serait encore inconnue sans le précieux +bas-relief que nous a conservé la tombe de Nevoleïa, est un banc +oblong garni d'un coussin, orné de franges, avec un tabouret au +dessous. Le citoyen qui avait eu le bonheur d'obtenir le bisellium +avait le droit de s'asseoir tout seul dans les assemblées publiques +sur ce siège où cependant on pouvait tenir à deux. Ces honneurs du +bisellium étaient fort enviés des Pompéïens, qui, à ce qu'il paraît, +aimaient par dessus toute chose à avoir les coudées franches. Cela +ressemblait beaucoup aux gens vertueux de Saint-Just, à qui le jeune +conventionnel voulait qu'on accordât le privilège de se promener le +dimanche avec un habit gris-perle et un bouquet de roses au côté. + +Quant au bas-relief du milieu, c'est-à-dire quant à celui qui donne +sur la rue, il représente le sacrifice qui eut lieu aux funérailles +mêmes de Munatius Faustus. Un jeune prêtre pose l'urne sur l'autel, +tandis qu'un enfant l'assiste. A droite sont les décurions, les +officiers du municipium et les _sexviri augustales_, dont Munatius +avait l'honneur de faire partie, et qui viennent rendre leurs derniers +devoirs à leur collègue. A gauche, un groupe d'hommes et de femmes +s'avance vers l'autel et présente des offrandes. Parmi ces dernières, +une jeune fille se renverse accablée de douleur. Les savans, de +leur autorité privée, ont décidé que ce personnage était Nevoleïa +elle-même. Je n'ai absolument rien à dire contre cette opinion. + +Après avoir fait le tour de ce magnifique tombeau, et tandis que Jadin +en faisait un croquis, je descendis dans le colombarium. C'était une +petite chambre de six ou huit pieds carrés; une niche pratiquée dans +la muraille contenait une grande urne d'argile, pleine de cendres et +d'os. Les mêmes savans ont décidé que c'étaient les restes de Nevoleïa +et de Munatius, sentimentalement réunis les uns aux autres pour +l'éternité. D'autres urnes contenaient d'autres ossemens, et de plus +les pièces de monnaie destinées à Caron. L'Académie de Naples s'occupe +à décider en ce moment si ce n'est pas de cette coutume antique que +vient l'habitude de payer un sou en traversant le pont des Arts. + +En outre, on trouva sur le sol trois vases de terre renfermés dans +trois vases de plomb; un de ces vases contenait de l'eau; les autres, +de l'eau, du vin et de l'huile sur laquelle surnageaient des ossemens. +Au fond, il y avait un précipité de cendres et de substances animales. +C'étaient les restes des libations et des essences qu'on répandait +d'ordinaire sur les reliques des morts, lorsqu'on les déposait dans le +sépulcre après les avoir recueillis du bûcher. + +Le sépulcre de la seconde Tyché n'était pas moins curieux que celui de +la première. C'est un cénotaphe de la même forme à peu près que celui +que nous venons de décrire, surmonté par un cyppe que couronne une +tête humaine vue de face, portant des cheveux réunis en tresses +et noués derrière le cou. Sur cette tête est gravée l'inscription +suivante qui a donné force tablature aux savans, et qui cependant me +paraît on ne peut plus simple: + + JUNONI + + TYCHES JULIAE + + AUGUSTAE VENER. + +On voit que les anciens, sous le rapport de la courtisanerie, étaient +encore plus avancés que nous. Tout titre qui les rapprochait des +princes les honorait, quel que fût ce titre. Ouvrez Tacite, et vous +verrez que Pétrone remplissait glorieusement près de Néron l'emploi +que Tyché avait accepté près de Julie. Bref, après avoir gagné +sa retraite, Tyché se retira à Pompeïa, où probablement elle fit +pénitence pour sa vie passée, puisqu'en mourant elle se recommandait à +Junon, la plus rogue de toutes les déesses. Il est vrai que les savans +expliquent cette anomalie, en disant que les divinités protectrices +des femmes s'appelaient _junons_, et celles des hommes _génies_; mais +alors il me semble qu'il y aurait un pluriel au lieu d'un singulier, +et qu'on lirait sur l'épitaphe _Junonibus_ et non _Junoni_. Je soumets +cette observation à MM. les archéologues avec toute l'humilité d'un +néophyte. + +Le tombeau de Calventius, découvert en 1813, est, comme celui des deux +Tychés, du beau temps de l'architecture romaine. Aussi, comme pour le +défendre des injures des passans, est-il environné de murailles sans +ouverture. Sa matière est de marbre blanc, ses ornemens sont d'un beau +style, et il se termine par deux enroulemens de palmes avec des têtes +de béliers. C'était, comme Munatius Faustus, un augustal; comme +Munatius Faustus, il jouissait des honneurs du bisellium. + +Voici son épitaphe: + +«A Caïus Calventius Quietus Augustal. L'honneur du bisellium lui a +été décerné par le décret des décurions, et avec le consentement du +peuple, à cause de sa magnificence.» + +Le cénotaphe de Calventius est massif, c'est-à-dire que c'est un +tombeau honorifique. Le mur qui l'entoure et le protège avait fait +croire qu'en pénétrant dans l'intérieur, on y trouverait quelque +trésor caché. En conséquence, on brisa le monument du côté qui regarde +l'ouest. Mais alors on s'aperçut que l'on venait de commettre un +sacrilège inutile. + +Deux couronnes de chêne indiquent qu'à l'honneur du bisellium +Calventius joignait l'honneur plus insigne encore d'avoir reçu la +couronne civique. + +Outre les quatre tombeaux que nous venons de décrire, il y en a une +soixantaine d'autres devant lesquels nous nous contentons de faire +passer le lecteur, comme Ruy Gomez de Sylva fait passer Charles-Quint +devant une partie de ses aïeux. Seulement, nous le prévenons, comme le +fait le respectable tuteur de dona Sol, que nous en passons, et des +meilleurs, afin d'arriver plus vite à la porte de Pompeïa. + + + + +XIV + +Petites Affiches. + + +Nous suivîmes la voie consulaire et nous arrivâmes à la porte +d'Herculanum. Disons un mot de la voie consulaire et de la porte +d'Herculanum; puis nous ferons un tour dans la ville même de Pompeïa. + +La voie consulaire était un rameau de cette fameuse voie Appienne +qui allait de Rome à Naples; elle la joignait au nord à Capoue, et +s'étendait au midi jusqu'à Reggio: c'était la troisième voie romaine +décrite par Strabon, qui passait par le pays des Brutiens, la Lucanie, +le Samnium, la Campanie, où elle rejoignait la voie Appienne. + +Ces grands chemins étaient sous l'inspection des censeurs, qui +devaient les tenir en bon état. Tite-Live trace à ces estimables +magistrats les devoirs qu'ils avaient à remplir à cet égard. «Les +censeurs, dit-il, doivent, dans l'intérieur des villes, faire +construire les chemins avec de la pierre de silex; mais, dans la +campagne et hors les murs, c'est avec des cailloux que les routes +et les trottoirs doivent être fabriqués.» Or, qu'étaient-ce que ces +chemins en cailloutis, si ce n'est nos routes ferrées? M. Macadam est +un grand plagiaire d'avoir donné la recette comme de lui, tandis +qu'elle date, ainsi qu'on le voit, d'une vingtaine d'années avant le +Christ. + +La ville de Pompeïa est encore aujourd'hui pavée selon les réglemens +de l'époque. Seulement, hors des murs, dans la campagne, les routes se +sont un peu détériorées, et il n'y aurait pas de mal que les censeurs +s'en occupassent. + +Quant à la porte d'Herculanum, il n'y faut rien changer, elle est bien +celle qui convient à la nécropole à laquelle elle donne entrée: ruine +qui conduit à des ruines, poterne sans gardes qui mène à une ville +sans habitans. + +Sa voûte s'est écroulée, lassée qu'elle était de porter dix-sept +siècles. La herse s'est faite poussière comme la poussière qui la +couvrait; mais les ouvertures latérales, plus étroites et plus basses, +ont conservé leurs voûtes; on voit encore la rainure où glissait la +barrière disparue. + +En arrivant sur le seuil de Pompeïa, on s'arrête un instant, on +regarde autour de soi, on regarde devant soi, on plonge les yeux +devant toutes les courbures des rues, dans tous les angles des ruines, +dans tous les plis du terrain; on ne voit pas un être vivant; on +écoute, on n'entend pas un seul bruit. + +Alors se présente un escalier aux larges marches; cet escalier conduit +aux murailles publiques, qui furent découvertes de 1811 à 1814, +c'est-à-dire pendant le règne de Murat. + +Ces murailles furent bâties, comme celles de Fiesole, de Roselle et de +Volterra, avec de grandes pierres de travertin à leur base, et dans +leur partie supérieure avec des pierres volcaniques posées les unes +sur les autres, sans autre lien que leur propre aplomb, sans autre +ciment que leur seul poids. Trois chars pouvaient y passer de front, +et aujourd'hui l'on peut s'y promener comme aux jours de Sylla et de +Cicéron. + +Des lettres osques et étrusques sont gravées sur le revers de chaque +pierre; on suppose que, ces pierres se taillant d'avance dans la +carrière d'où on les tirait, les lettres étaient des signes tracés par +les ouvriers pour reconnaître la position qu'était destinée à occuper +chacune d'elles. + +Du haut de cette muraille on plane, comme Asmodée, sur une ville sans +toits. + +En descendant de la muraille, on trouve à gauche la maison du +triclinium; un banc recouvert d'une treille lui a fait donner ce nom +gastronomique. Elle avait été mise par son maître sous la garde de la +Fortune, dont on retrouva l'image dans une espèce de petite chapelle. + +En face de cette maison est celle de Jules Polybe. Il n'y avait point +à se tromper sur celle-là, le nom de JULIUS POLIBIUS étant écrit sur +la porte en lettres noires. + +Maintenant, quelle était sa destination? Les savans veulent, les uns +que ce soit une auberge, les autres un relais de poste. Ils se fondent +sur ce qu'on y a trouvé des ossemens de chevaux et des pièces de fer +qui ne pouvaient être que des essieux. + +Après cette maison s'élève un grand pilier dont la nature occupa fort +l'académie d'Herculanum. Elle prétendit d'abord, entre autres choses, +que cette image était un talisman contre la jettatura, et puis elle y +reconnut une enseigne de bijoutier. Comme cette opinion était la moins +plausible, tout le monde s'y rallia. + +Il est vrai que les fouilles exécutées dans la maison attenante +produisirent une quantité très grande d'objets pareils en corail, en +or et en argent, lesquels se portaient autrefois, comme se portent +encore aujourd'hui à Naples les mains et les cornes. Il faut dire le +pour et le contre. + +Mais ce qui nous frappa surtout, c'est la quantité, c'est la variété +des inscriptions en lettres noires ou rouges, en caractères osques ou +samnites, en latin ou en grec, qui couvrent les murailles. Londres, la +ville des puffs par excellence, où chaque coin de muraille blanche +est loué, où les affiches, après s'être hissées du premier au second +étage, grimpent du second étage au troisième, enjambent le toit et +vont se coller à la cheminée, Londres est, sous ce rapport, bien en +arrière de Pompeïa: qu'est-ce qu'un malheureux lambeau de papier que +le premier vent emporte, que la première pluie décolle, que le premier +gamin arrache, près de cette encre indélébile qui dure depuis dix-huit +cents ans! + +Aussi, au lieu d'entrer tout d'abord dans les maisons, nous nous mîmes +à courir les rues le nez en l'air comme de véritables badauds, lisant +les enseignes des boutiques et les affiches des spectacles, exactement +comme ces provinciaux qui se demandent: Achèterons-nous une canne ou +un parapluie? Irons-nous aux Variétés ou à l'Opéra? N'est-ce pas une +chose curieuse en effet, que de voir encore survivre aux habitans, +aux maisons, à la ville, cet intérêt personnel qui, alors comme +aujourd'hui, par les plus humbles prières et par les plus belles +promesses, essayait d'attirer à lui l'attention du public, les faveurs +des puissans, l'argent de tous. + +Voulez-vous lire quelques unes de ces inscriptions? Voici les plus +curieuses: + +_Marcellinum oedilem lignarii et plaustarii rogant ut faveat_. + +Ce qui veut dire: + +«Les charpentiers et les charretiers se recommandent à l'édile +Marcellinus.» + +Voulez-vous savoir où vous pouviez loger? Tâchez de déchiffrer cet +avis en langue étrusque: + + EKSVC. AMVIANVR. EITVNS. ANTER. TIVRRI. + + XII. INI. HEIS. ABINV. PVPH. PHAAMAT. + + MR. AARIRIIS. V. + +Ce qui signifie, au dire des gens qui parlent étrusque, et je prie le +lecteur de ne pas me confondre avec ces messieurs: + +«Voyageur, en traversant d'ici à la douzième tour, tu trouveras +Sarinus, fils de Publius, qui tient auberge. Salut!» + +Maintenant que vous savez où vous loger, voulez-vous aller au +spectacle? Appelez le garçon et dites-lui d'aller vous louer une +place. Il vous rapportera un billet ainsi conçu: + + CAR. II + CUN. III + GRAD. VIII + CASINA + PLAUTI. + +Vous voilà tranquille: vous avez la _seconde travée_, dans le +_troisième coin_, sur le _huitième gradin_, et l'on joue la _Casina_ +de Plaute. + +Au reste, si vous aimez mieux les spectacles du cirque que ceux du +théâtre, si vous préférez la réalité à la fiction, faites mieux, allez +jusqu'au carrefour de la fontaine; c'est là que sont les programmes +des spectacles; il y en a pour tous les goûts. Voyez: + + _Glad. paria XXX matutini erunt_. + +«Trente paires de gladiateurs combattront au lever du soleil.» + +Car, vous le savez, les combats des gladiateurs étaient si appréciés +des Romains, qu'il y avait ordinairement deux combats de ce genre par +jour, l'un le matin, l'autre à midi: il fallait bien faire quelque +chose pour les paresseux. + +Aimez-vous mieux une chasse? Vous savez ce que les Romains appelaient +une chasse? On plantait des arbres dans l'amphithéâtre pour simuler +une forêt, puis dans cette forêt, on lâchait deux ou trois lions, +quatre ou cinq tigres, cinq ou six panthères, un rhinocéros, un +éléphant, un boa et un crocodile; puis une dizaine de bestiaires +entraient, et la lutte de l'instinct et du jugement, de la force et de +l'adresse commençait. + +Aussi, c'est là que véritablement les Romains se récréaient. Avec les +hommes, nature civilisée, combattans sortis de l'école, meurtriers qui +se poignardaient avec art, tout était à peu près prévu d'avance. On +aurait pu, pour peu qu'on fût un habitué, donner le programme de +l'assaut, dire comment tel maître porterait tel coup, comment tel +autre le parerait. Mais avec les lions, avec les tigres, avec les +panthères, avec les rhinocéros, avec les boas et les crocodiles, +c'était bien différent: là, tout était imprévu. Chaque animal +déployait le courage, la force ou la ruse qui lui était propre. +C'était véritablement un combat, c'était plus qu'un combat, c'était +un carnage. Les duels entre gladiateurs finissaient tous de la même +manière à peu près: le blessé tombait sur un genou, s'avouait vaincu, +tendait la gorge et recevait le coup de la manière la plus gracieuse +qu'il lui était possible. Mais on se lasse de tout, même de voir +mourir avec grâce. Puis, d'ailleurs, ces diables de gladiateurs +s'entendaient entre eux; ils ne se faisaient pas souffrir le moins du +monde: ils coupaient la carodite, et tout était dit. Il y avait si +peu d'agonie, que ce n'était pas la peine d'en parler; tandis que les +animaux, peste! ils n'y mettaient pas de complaisance; ils frappaient +où ils pouvaient et comme ils pouvaient, des dents, des griffes, de la +corne; ils brisaient bras et jambes, faisaient voler des lambeaux de +chair jusqu'au trône de l'empereur, jusqu'à la tribune des vestales et +des chevaliers; ils s'acharnaient sur le moribond, lui fouillaient la +poitrine, lui rongeaient la tête, lui buvaient le sang; il n'y avait +pas moyen de prendre une pose théâtrale, de choisir une attitude +académique: il fallait souffrir, il fallait se débattre, il fallait +crier; cela du moins, c'était amusant à voir, c'était curieux à +étudier! Aussi, l'empereur Claude, de grotesque mémoire, ne s'en +rassasiait-il pas. Il y venait au point du jour, il y restait jusqu'à +midi, et souvent encore, quand le peuple s'en allait pour dîner, il +demeurait seul sur son trône, interrogeait l'inspecteur des jeux sur +l'heure où ils allaient recommencer. Eh bien! je vous le disais, +avez-vous les goûts de l'empereur Claude? Voici votre affaire: + + N. Popidi + Rufi. fam. glad. IV. K. nov. Pompeis + Venatione et XII. K. mai. + Mala et vela erunt + O. Procurator, felicitas. + +«La troupe des gladiateurs de Numerius Popidius Rufus donnera une +chasse à Pompeïa, le quatrième jour des calendes de novembre et +le douzième jour des calendes de mai. On y déploiera les voiles. +Octavius, procurateur des jeux. Salut!» + +Au reste, si vous ne vous sentez pas bien dans l'auberge de M. +Varinus, vous savez que vous pouvez vous loger en ville. Cherchez, il +y a des pancartes d'appartemens à louer de tous côtés. Un second étage +vous va-t-il? + +«_Cneus Pompeius Diogenes_ louera aux calendes de juillet l'étage +supérieur de sa maison.» + +Ou bien aimez-vous mieux être principal locataire et gagner quelque +chose en détaillant? Il y a une certaine Julia Felix, fille de +Spurius, qui propose de louer, du premier au six des ides d'août, +et pour cinq années consécutives, une partie de son patrimoine, se +composant d'un appartement de bains, d'un venereum et de neuf cents +boutiques et étaux. Seulement vous êtes prévenu que c'est une personne +honnête et qui tient à ce qu'il ne se passe chez elle que des choses +convenables. Autrement le bail sera résilié de plein droit. Voici les +conditions; c'est à prendre ou à laisser: + + In praediis Juliae S.P.F. Felicis locantur balneum, + Venereum et nongentum tabernae, pergulae. + Coenacula ex idibus Aug. primis, in id. + Aug. sextas, annos continuos quinque + S.Q.D.L.E.N.C. + +Je vous avais bien dit qu'elle était fort sévère; sa dernière +condition n'est indiquée que par des initiales. + +Maintenant, si vous n'êtes venu ni pour louer ni pour sous-louer, si +vous ne voulez pas dépenser votre argent au théâtre ou au cirque, si +votre bourse est vide, ce qui peut arriver aux plus honnêtes gens +de la terre, et ce qui arrive même plutôt à ceux-là qu'à d'autres, +attendez jusqu'au jour des calendes de juin: l'édile donne spectacle +gratis. + +Vous savez ce que c'est qu'un édile, n'est-ce pas? C'est un homme qui +a mangé le tiers de sa fortune pour arriver où il est, et qui mangera +les deux autres tiers pour devenir préteur. Aussi, quant à la justice +qu'il doit rendre, il ne s'en occupe pas le moins du monde. Jugeât-il +comme l'empereur Claude depuis le matin jusqu'au soir, personne ne lui +en aurait la moindre obligation. Non, son état est d'amuser le peuple; +c'est pour cela que le peuple l'a nommé. Aussi donne-t-il une fête +tous les huit jours, un combat de gladiateurs tous les mois et une +chasse tous les semestres. C'est que les animaux coûtent cher; il faut +les faire venir de l'Atlas, du Nil, de l'Inde. Avec le prix d'un lion +à crinière, on achète huit gladiateurs. Les panthères coûtent six +mille sesterces, et les tigres dix mille. On ne trouve plus de +rhinocéros qu'an delà du lac Natron. Il faut remonter jusqu'à la +troisième cataracte pour pêcher un crocodile de dix pieds, et le +moindre boa est hors de prix. + +Aulus Svezius Cerius, qui vous promet une chasse pour le mois de juin, +sera ruiné ou mois de septembre; mais qu'importe? Au mois d'octobre se +font les élections, et si l'édile a bien amusé le peuple, il sera élu +préteur, c'est-à-dire roi d'une province, non pas d'une province comme +le Languedoc ou le Berri, la Bretagne ou l'Artois, l'Alsace ou la +Franche-Comte: ce n'est pas de pareils lambeaux que Rome a pour +provinces; les provinces de Rome, c'est l'Afrique, l'Espagne, la +Syrie, l'Égypte, la Grèce, la Cappadoce ou le Pont; c'est mille lieues +carrées de terrain, six cents villes, dix mille villages, vingt +millions d'habitans, non pas à gouverner, non pas à régir, non pas +à civiliser, mais à piller, à voler, à pressurer, car tout est au +préteur; le préteur a pleins pouvoirs, le préteur a droit de vie et +de mort; c'est au préteur les temples et leurs statues, les hommes +et leurs trésors, les femmes et leur honneur. Tous les créanciers de +l'édile ont suivi le préteur comme une meute: la province est leur +curée; chacun en emporte une bribe, une parcelle, un lambeau; la +province épure les comptes, paie les créanciers, enrichit le débiteur. +On donnait à Tibère le conseil de changer les préteurs qu'il avait +envoyés en Grèce, en Judée et en Égypte, attendu, disait-on, qu'ils +dévoraient ces malheureuses provinces que tant d'autres avaient déjà +dévorées avant eux. «Si vous chassez les mouches qui boivent le sang +d'un blessé, répondait Tibère, il en reviendra d'autres à jeun, et, +par conséquent plus affamées.» + +Allez donc à la chasse du futur préteur, car il le sera, puisqu'il est +assez riche pour donner le spectacle gratis aux soixante-dix mille +spectateurs que contient le cirque. Voici son affiche: + + La famille de gladiateurs d'Aulus Svezius Cerius, + édile, combattra dans Pompéia le dernier + jour des calendes de juin. Il y + aura chasse et velarium. + +Le velarium, comme vous le savez, était une tente qui couvrait +l'amphithéâtre. Il y en avait de toutes couleurs, de grises, de +jaunes, de bleues. Néron en avait fait faire une en soie azurée avec +des étoiles d'or, au milieu de laquelle il s'était fait représenter en +Apollon, une lyre à la main et conduisant le char du soleil. + +Maintenant, il y a peut-être quelque chose de plus curieux encore pour +l'observateur que ces affiches pour ainsi dire officielles: ce sont +ces lignes grossières, ces sentences de cabaret, ces refrains de +taverne, tracés sur le mur avec la pointe d'un charbon ou l'extrémité +d'un couteau. Allez dans la rue qui longe le petit théâtre, et vous +y lirez les aventures amoureuses de deux soldats, arrivées sous le +consulat de Marcus Messala et de Lucius Lentulus, c'est-à-dire trois +ans avant la naissance du Christ. C'est une chose très plaisante. + +Puis, pendant que vous y êtes, entrez dans le cabaret même: c'est une +de ces riches thermopoles où les anciens passaient la nuit à jouer et +à boire. Comme l'établissement de la célèbre commère de l'abbé Dubois, +il avait deux faces: l'une visible, et qui s'ouvrait sur la rue; +l'autre voilée, et qui se cachait sur la cour. On passait de la +boutique dans l'appartement intérieur. + +Il n'y a pas à s'y tromper. Par la seule inspection des murailles on +sait où l'on est. Les peintures représentent des hommes qui boivent +et qui jouent. L'un d'eux crie au garçon de lui apporter du vin à la +glace: _Da mihi frigidum pusillum_. A une table voisine, des jeunes +gens boivent avec des dames dont la tête est couverte d'un capuchon. +Le capuchon indique que ce sont des femmes honnêtes. C'est le cucullus +dont Juvénal couvre la tête de Messaline lorsqu'elle déserte le palais +impérial du mont Palatin pour le corps-de-garde de la porte Flaminia. +Aussi, comme vous le comprenez bien, ces dames ne sont point entrées +par la boutique; il y a une petite porte qui donne dans une rue +étroite, solitaire et sombre: c'est par là qu'elles sont venues, c'est +par là qu'elles s'en iront. Allez voir cette porte. + +Il y avait encore dans cette chambre d'autres peintures non moins +curieuses que celles-ci et qu'on a enlevées. On les retrouve dans +le Musée de Naples, où on les reconnaît à cette inscription: _Lente +impelle_. + +J'ai promis à mes lecteurs de ne pas leur faire faire une trop longue +visite domiciliaire. Je vais donc les conduire maintenant à la maison +du Faune, et tout sera dit sur Pompeïa. + + + + +XV + +Maison du Faune. + + +La maison du Faune est une des plus charmantes maisons de Pompeïa; +elle est située dans le plus beau quartier de la ville, c'est-à-dire +dans la rue qui s'étend de l'arc de Tibère à la porte d'Isis; elle +fut découverte en 1830 par le savant directeur des fouilles, Charles +Bonnucci, en présence du fils de Goethe, le même qui ne précéda que de +quelques mois son illustre père dans la tombe. Elle reçut son nom de +maison du Faune de la statue d'un de ces demi-dieux, qu'on y retrouva. + +En franchissant le seuil de l'atrium, on découvre d'un coup d'oeil +toute la maison. Cet atrium était peint de couleurs vives et variées +et pavé de jaspe rouge, d'agates orientales et d'albâtre fleuri. +Des chambres à coucher, des salles d'audience, des salles à manger +enveloppent cet atrium. + +Derrière est un jardin qui devait être tout parsemé de fleurs; au +milieu de ces fleurs et de ce jardin jaillissait une fontaine qui +retombait dans un bassin de marbre. Tout autour s'étendait un portique +soutenu par vingt-quatre colonnes d'ordre ionique, au delà desquelles +on apercevait encore d'autres colonnes et un second jardin, celui-là +planté de platanes et de lauriers, à l'ombre desquels s'élevaient deux +petits temples consacrés aux dieux lares. + +Au delà la vue s'étendait jusqu'à la cime du Vésuve, dont on voit +monter au ciel l'éternelle fumée. + +Malgré cette vue, les propriétaires de cette belle demeure ne furent +pas prévenus à temps du danger. On retrouva toute chose à sa place: +choses communes comme objets précieux, urnes d'or, coupes d'argent, +vases de terre; les uns dans les armoires, les autres sur les tables +servies. La maîtresse de la maison seule essaya en fuyant d'emporter +quelques bijoux. Peut-être même, pour les aller prendre, perdit-elle +un temps précieux. On reconnut son squelette dans la salle de +réception, et à quelques pas d'elle, dans le gynécée, on trouva deux +bracelets d'or très pesans, deux boucles d'oreilles, sept anneaux d'or +enchâssant de belles pierres gravées, et enfin un monceau de monnaies +d'or, d'argent et de bronze. + +Entre le jardin et le bosquet était situé le salon. + +Arrêtons-nous au seuil de ce salon, et recueillons-nous. Nous touchons +à un chef-d'oeuvre antique, dont l'exhumation a failli produire une +trente-troisième révolte dans la très fidèle ville de Naples. + +Nous voulons parler de la grande mosaïque. + +La grande mosaïque a été découverte en 1830, c'était l'année des +révolutions. + +Mais notre lutte, à nous, s'est calmée. De loin en loin, quand on +entend dans l'enceinte de la ville quelque coup de fusil qui résonne +en contravention avec les ordres de la police, on tressaille bien +encore, et l'on écoute, inquiet, si l'on n'entendra pas au bout de la +rue battre la générale; mais la générale est muette. Le roulement +des voitures qui passent atteste que pour le moment il n'y a pas de +barricades dans les environs. Tout s'apaise sous la lente et sourde +pression du temps. + +Mais il n'en a pas été ainsi à Naples. Les savans forment une race +à part, bien autrement entêtée, bien autrement rancunière, bien +autrement ergoteuse que les autres races. Les haines politiques ne +sont rien auprès des haines archéologiques, et c'est tout simple: +les haines politiques tuent, les haines archéologiques ne font que +blesser. + +C'est une terrible chose que la grande mosaïque! La grande mosaïque +sera à l'avenir ce que le Masque de Fer a été au passé. Il y a neuf +systèmes sur le Masque de Fer, et il y en a déjà dix sur la grande +mosaïque, et notez que le Masque de Fer date de 1680, tandis que la +grande mosaïque ne date que de 1830. + +Il va sans dire qu'aucun des systèmes inventés sur la grande mosaïque +n'est encore reconnu pour le véritable. On sait ce qu'elle n'est pas, +mais on ne sait pas ce qu'elle est. + +Je voudrais bien avoir un pinceau au lieu d'une plume, je vous ferais +un croquis de la grande mosaïque, et de ce croquis il résulterait +peut-être un onzième système qui serait le bon. _Numero deus impare +gaudet_. + +A défaut d'un dessin, il faut donc que le lecteur se contente d'une +description. + +La grande mosaïque, qui peut avoir seize pieds de large sur huit pieds +de haut, représente une bataille. L'artiste a choisi ce moment suprême +et décisif où la victoire se déclare pour une des deux armées: cette +victoire est amenée par la chute d'un des principaux personnages. + +Les deux chefs des deux armées sont en présence; l'un, qui paraît +avoir trente ans à peu près, est monté sur un de ces beaux chevaux +héroïques comme en sculptait Phidias sur la frise du Parthénon; il est +nu-tête, porte les cheveux courts et des favoris qui se joignent sous +le cou, et a pour armes défensives une cuirasse très richement ornée, +avec des manches d'étoffe, et une chlamyde qui, passant par dessus +l'épaule gauche, retombe flottante derrière lui. Ses armes offensives +sont l'épée qu'il porte à son côté et la lance qu'il tient à la main, +et de laquelle il traverse le flanc d'un des généraux ennemis, lequel, +embarrassé par son cheval abattu sous lui, n'a pu éviter le coup, et +se cramponne, en se tordant de douleur, au bois de la lance de son +adversaire. C'est la chute, et surtout la blessure terrible de ce +cavalier, qui paraissent décider de la victoire. + +Quant au vainqueur, il occupe le premier plan du côté gauche de la +grande mosaïque. Il a derrière lui trois ou quatre cavaliers +qui, armés comme lui, appartiennent évidemment à la même nation. +D'ailleurs, ils viennent d'où il vient et vont où il va. + +L'autre chef est monté sur un char traîné par quatre chevaux, et +occupe le côté opposé du tableau. Il a la tête enveloppé d'une espèce +de chaperon qui, après avoir fait le tour du front, passe sous le +col. II a une tunique à longues manches et un manteau agrafé sur sa +poitrine et retombant sur ses épaules; il tient de la main gauche un +arc et étend, dans l'attitude de l'intérêt et de la terreur, sa main +droite vers le cavalier blessé. Pendant ce temps, son cocher, qui +tient les rênes de l'attelage de la main gauche, force les chevaux à +se retourner, et presse leur fuite en les fouettant de la main droite. + +Un quatrième personnage, placé comme les trois autres sur le premier +plan du tableau, tient en bride un cheval qu'il semble offrir au chef +monté sur le char, car, comprenant sans doute la difficulté que ce +char éprouvera à passer à travers les morts, les blessés et les armes +dont le champ de bataille est jonché, il veut offrir à son chef un +plus sûr moyen de salut. + +Le fond du tableau est occupé par les soldats du second chef, dont +l'un porte un étendard, et dont les autres, se sacrifiant pour leur +général, s'élancent entre lui et le général ennemi. + +Au dessus de la mêlée s'élève un arbre dépouillé de feuillage. + +Il y a en tout vingt-huit combattans et seize chevaux, tous un tiers à +peu près plus petit que nature. + +Malheureusement cette belle mosaïque avait été endommagée par le +tremblement de terre de l'an 63, et l'on s'occupait de la réparer lors +de l'éruption de l'an 69. + +Or, voyez ce que c'est que le hasard! le dégât a justement frappé les +endroits qui pouvaient renseigner les antiquaires sur l'époque où +avait lieu cette bataille et sur les nations qui se la livraient. Nous +avons parlé d'un étendard. Cet étendard devait porter un lion, un +aigle, un animal quelconque. Alors on eût su a qui l'on avait à +faire: il n'y avait plus de discussion, tout le monde était d'accord, +l'Académie d'Herculanum continuait de vivre dans la concorde. Mais +bast! il ne reste de l'étendard que la pique et le bâton; de l'animal +qu'il portait, pas le moindre vestige, un bout de crête seulement, à +ce que prétendent ceux qui désirent y voir un coq. Quand à moi, je +sais que je n'y ai rien vu. + +Mais c'est justement parce qu'on n'y voit rien, que la chose est +devenue si formidablement intéressante. Vous comprendrez, une énigme +scientifique à expliquer, un problème archéologique à résoudre! Quelle +bonne fortune pour les savans! + +Aussi, chacun s'est précipité sur la grande mosaïque et y a vu une +bataille différente. + +L'opinion générale a prétendu que c'était la bataille d'Issus, entre +Darius et Alexandre. + +Il signor Francesco Avellino a prétendu que c'était la bataille du +Granique. + +Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille +d'Arbelles. + +Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de Platée. + +M. Marchand a prétendu que c'était la bataille de Marathon. + +Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite des +Gaulois à Delphes. + +Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre des +Druses et des Gaulois à Lyon. + +Il signor Pascale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite de +Ptolémée par César. + +Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon. + +Enfin, il signor Giuseppe Sanchez y voit un combat entre Achille et +Hector. + +Voilà de quoi choisir, n'est-ce pas? Eh bien! ce n'est rien de tout +cela. + +--Mais enfin pourquoi n'est-ce rien de tout cela? + +--Je vais vous le dire. Commençons par l'opinion générale; c'est +toujours, comme on le sait, la plus difficile à détrôner, quoiqu'elle +soit souvent la plus absurde. + +«L'opinion générale prétend que la bataille représentée dans la +grande mosaïque est la bataille d'Issus, qui se livra entre Darius et +Alexandre, et par conséquent entre les Perses et les Macédoniens.» + +L'opinion générale est une ignorante. + +Hérodote dit que les lances des Perses étaient courtes: or, selon +l'opinion générale, les Perses sont les vaincus de la mosaïque, et les +lances des vaincus de la mosaïque sont démesurément longues. + +Arrien dit que, les soldats mercenaires tués, les Perses prirent la +fuite, mais que, comme les chevaux se trouvaient alourdis par le +poids de l'armure de leurs cavaliers, ces derniers étaient facilement +rejoints et mis à mort par leurs ennemis. Or, pas un des vaincus de la +mosaïque ne possède visiblement du moins, une cuirasse assez lourde +pour ralentir la course d'un cheval. + +Plutarque dit que les Perses traînaient dans leurs combats un grand +nombre de chars ornés d'un grand nombre de faux. Or, il n'y a dans +toute la bataille représentée par la mosaïque qu'un seul char et pas +une seule faux. + +Passons des soldats aux chefs. + +L'opinion générale prétend que le chef vainqueur est Alexandre. + +Dans tous les portraits, dans tous les bustes, dans toutes les +médailles que nous possédons d'Alexandre, Alexandre est représenté +sans barbe, et le chef vainqueur a des favoris. + +Alexandre portait, au dire de tous les biographes, la tête inclinée +vers l'épaule gauche, et le chef vainqueur a la tête inclinée sur +l'épaule droite. + +Enfin il est connu qu'excepté à la bataille du Granique, Alexandre +combattait toujours sur Bucéphale, lequel était d'un tiers plus grand +que les autres chevaux et avait la tête qui ressemblait à une tête de +boeuf, ressemblance d'où lui venait son nom _bous kephalé_. Or, le +cheval du chef vainqueur est de taille ordinaire et n'a d'aucune façon +cette physionomie bovine que constatent les historiens. + +L'opinion générale prétend que le chef vaincu est Darius. + +Quinte-Curce dit que le char que montait Darius était tout +resplendissant de pierreries, que sur ce char il y avait deux figures +d'or massif hautes d'une coudée, lesquelles représentaient la Paix et +la Guerre, et qu'au milieu de ces deux figures, un aigle, également +d'or, ouvrait ses ailes et semblait prêt à s'envoler. Or, le char du +chef vaincu est un char fort élégant, mais sur lequel on ne retrouve +aucune trace ni de ces statues de la Paix et de la Guerre, ni de cet +aigle aux ailes déployées. + +Quinte-Curce dit que Darius portait une tunique de pourpre lisérée de +blanc, et un manteau frangé d'or que réunissaient sur la poitrine du +roi deux éperviers qui semblaient se becqueter. En outre, Darius avait +une tiare bleue et blanche, son sceptre à la main et sa couronne sur +la tête. Ce furent cette couronne, ce sceptre et cette tiare, symboles +de sa dignité, que Darius jeta en fuyant, et qui tombèrent au pouvoir +d'Alexandre, qui le poursuivait. Or, le manteau du chef vaincu est +retenu par deux serpens et non par deux éperviers et sa tiare est +jaune et non pas bleue; enfin, il ne tient pas un sceptre à la main, +mais un arc. + +Hérodote dit que les Perses étaient surtout gênés dans le combat par +les longues robes qui tombaient jusque sur leurs talons; or, le chef +vaincu, vêtu d'habits exactement taillés sur le même modèle que ceux +de ses soldats, porte une tunique qui ne dépasse pas les genoux. + +Enfin Oelianus dit que Darius, voyant le combat perdu, monta sur une +jument que lui présenta son frère Artaxerce. Or, la monture qu'offre +à son roi le guerrier qui s'approche du char est un cheval et non une +jument[1]. Sur ce point, il ne peut pas y avoir de discussion. + +Or, l'opinion générale est donc parfaitement absurde. + +Passons au second système. + +«Il signor Francesco Avellino prétend que c'est la bataille du +Granique.» + +Prouvons que ce n'est pas plus la bataille du Granique que ce n'est la +bataille d'Issus. + +La bataille du Granique eut lieu dans les eaux et sur la rive même du +fleuve. Les Macédoniens, armés de lances, et Alexandre à leur tête, se +précipitèrent dans les flots, repoussèrent les Perses, qui voulaient +leur disputer le passage, et s'emparèrent de l'autre bord. Dans cette +lutte, Alexandre, qui donnait par sa témérité l'exemple du courage, +ayant rompu sa lance, demanda à Arêtès, général de sa cavalerie, +de lui prêter la sienne; puis, cette seconde lance rompue comme +la première, il en reprit une troisième des mains de Débatrius de +Corinthe. Ce fut alors que le fils de Philippe attaqua Mithridate, +gendre de Darius, qui poussait son cheval en avant des bataillons +persans, et l'ayant frappé dans le flanc d'un premier coup de lance +qui demeura sans effet, repoussé qu'il fut par sa cuirasse, lui +porta au visage un second coup dont il le renversa. Dans ce moment, +Alexandre était tellement acharné contre l'ennemi qu'il combattait, +qu'il ne vit point Rosacès qui levait une hache au dessus de sa tête, +et qu'il ne put parer le coup, qui ouvrit son casque et lui fit une +légère blessure au front. Mais en se sentant frappé, Alexandre se +retourna vers lui et lui traversa la poitrine d'un coup d'épée. Outre +cette blessure à la tête, Alexandre en avait une seconde que lui avait +faite le javelot de Mithridate, et par laquelle il perdait beaucoup de +sang. Enfin, Spiridate, qui s'était glissé jusqu'à la croupe de +son cheval, levait sa masse et lui en préparait une troisième, +probablement plus terrible que les deux autres, lorsque le bras qui +allait frapper fut abattu par Clitus. En ce moment, les Macédoniens +restés en arrière rejoignirent leur chef, et les Perses, ne pouvant +résister aux quarante guerriers d'élite qu'Alexandre appelait ses +compagnons, et à la phalange macédonienne, qui les suivait, prirent la +fuite, et, avec la victoire, abandonnèrent à Alexandre la possession +de l'Ionie, de la Carie, de la Phrygie et des autres portions de +l'Asie qui formaient auparavant la puissante monarchie des Lydiens. + +Voilà la bataille du Granique telle qu'elle est racontée dans Diodore +de Sicile, dans Quinte-Curce et dans Plutarque. + +Procédons par ordre. + +La bataille du Granique conserva le nom du fleuve, parce qu'elle fut +livrée, comme nous l'avons dit, moitié dans l'eau, moitié sur le +rivage. Or, il n'y a pas dans la grande mosaïque trace du plus petit +ruisseau. + +Le guerrier vaincu ne peut être Mithridate, puisque le premier coup +que lui porta Alexandre dans le flanc demeura sans effet, et que ce ne +fut que du second coup que le héros macédonien lui traversa le visage. +Or le cavalier moribond jouit, au contraire, d'un visage parfaitement +sain, mais éprouve le désagrément d'avoir le flanc percé de part en +part. + +Au moment où Alexandre frappait Mithridate, Rosacès, comme nous +l'avons dit, s'apprêtait à le frapper lui-même. Or, dans la grande +mosaïque, le chef vainqueur est suivi de ses soldats, et parmi ces +soldats il n'y a pas plus de Rosacès que de Granique. D'ailleurs, dit +l'historien, le coup de hache s'amortit sur le casque d'Alexandre, et +le chef vainqueur est nu-tête. + +Alexandre, si on se le rappelle, avait deux blessures: celle que lui +avait faite Rosacès et celle que lui avait faite Mithridate. Or, +le chef vainqueur est au contraire parfaitement invulnéré, et +l'on n'aperçoit aucune trace de sang sur ses habits. La cuirasse +d'Alexandre, raconte Diodore de Sicile, était ouverte en deux +endroits. Or, la cuirasse du chef vainqueur est parfaitement intacte. +Enfin, le même historien dit que le bouclier d'Alexandre, le même +bouclier qu'il avait enlevé au temple de Minerve, était marqué de +trois coups terribles qu'Alexandre avait reçus dans la mêlée. Or, le +chef vainqueur n'a pas même de bouclier. + +Ce n'est donc pas la bataille du Granique. + + +Note: + +[1] On se servait particulièrement de jumens pour fuir; car les +jumens allaient plus vite que les chevaux, attirées, qu'elles +étaient par le désir de retrouver leurs petits. + + + + +XVI + +La grande Mosaïque. + + +Continuons nos réfutations: + +«Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille +d'Arbelle.» + +Prouvons que ce n'est pas plus la bataille d'Arbelles que ce n'est la +bataille du Granique. + +Arbelles est le Marengo d'Alexandre. Les chars garnis de faux des +Persans et la terrible charge qu'avait faite leur cavalerie avaient +mis les Macédoniens en fuite, lorsque le vainqueur d'Issus et du +Granique se jeta à la rencontre de Darius, qui combattait à la tête +des siens, et d'un coup, destiné au roi des Perses, tua son cocher. Ce +coup fut un coup de flèche, disent Plutarque et Diodore de Sicile; et +un coup de lance, disent les autres historiens. Mais tant il y a que, +de quelque arme qu'il fût frappé, le cocher tomba, et que les Perses, +croyant que c'était leur général qui était frappé à mort, perdirent +courage et prirent aussitôt la fuite. Ce fut alors que, le char de +Darius ne pouvant se retourner à cause de la quantité de cadavres +amoncelés autour de lui, le roi des Perses sauta sur une jument, et, +comme à la bataille d'Issus, s'enfuit et disparut bientôt au milieu de +la poussière qui s'élevait sous les roues des chars et sous les pas +des chameaux et des éléphans, ne s'arrêtant, dit Plutarque, que +lorsqu'il eut mis le désert tout entier entre lui et son vainqueur. + +La victoire d'Arbelles fut donc décidée par la chute du cocher de +Darius, qui tomba du char et dont la chute épouvanta les Perses. Or, +le cocher de la mosaïque est debout, et bien debout; et, à la façon +dont il frappe les chevaux, il y a probabilité qu'il se tirera de la +mêlée sain et sauf. + +La victoire d'Arbelles fut surtout remarquable par la lutte acharnée +des deux cavaleries ennemies. Arrien affirme que cette lutte fut si +acharnée, que les cavaliers se prenaient corps à corps et tombaient +embrassés sous les pieds de leurs chevaux. Or, il n'y a pas parmi les +vingt-huit personnages de la mosaïque deux cavaliers qui combattent de +cette façon. + +Plutarque, dans la vie de Camille, raconte que la bataille d'Arbelles +eut lieu pendant l'automne. Or, la bataille de la mosaïque a lieu +pendant l'hiver, et au plus avancé de l'hiver, ainsi que l'arbre +dépouillé de son feuillage en fait foi. + +Tous les historiens racontent que Darius s'enfuit sur une jument et +disparut bientôt, grâce à la poussière qui se levait sous les roues +des chars et sous les pas des éléphans et des chameaux. Or, il n'y a +dans la mosaïque qu'un seul char, c'est le char du roi; de chameaux et +d'éléphans, il n'y en a pas plus que sur la main. + +Ce n'est donc pas la bataille d'Arbelles. + +«Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de +Platée.» + +Prouvons que ce n'est pas plus la bataille de Platée que ce n'est la +bataille d'Arbelles. + +Selon l'opinion du savant architecte des fouilles, et c'est lui, +rappelons-le, qui a découvert la maison du Faune, le chef victorieux +de la mosaïque serait Pausanias, roi de Sparte, le guerrier bleu +serait Mardonius, gendre du roi des Perses; et le personnage du char +serait Artabase, général en second de l'armée barbare. + +Certes, nous ne demanderions pas mieux que de nous rallier à l'opinion +de M. Charles Bonnucci. M. Charles Bonnucci est non seulement un des +hommes les plus savans que j'aie rencontrés, mais c'est encore un des +hommes les plus aimables que j'aie vus. Mais, en conscience, nous ne +pouvons pas, tout indigne que nous nous reconnaissons de discuter avec +un académicien, laisser passer la chose ainsi. + +1. Mardonius ne fut pas tué par Pausanias, mais par Aimneste. Ecoutez +Hérodote, il s'explique positivement sur ce point: «Mardonius, dit-il, +fut tué par Aimneste, illustre citoyen de Sparte, qui depuis mourut +lui-même dans une bataille contre les Messéniens.» + +2. Non seulement ce ne fut pas Pausanias qui tua Mardonius d'un coup +de lance, mais Mardonius, dit toujours le même Hérodote, ne fut pas +tué d'un coup de lance, mais d'un coup de pierre. + +3. Le guerrier du char ne peut être Artabase, le second chef de +l'armée, puisque avant la bataille de Platée, se trouvant en +dissidence avec Mardonius relativement au plan de campagne, il ne +voulut pas même assister à la bataille; et ayant appris que la +victoire avait favorisé les Grecs il se retira en Phocide avec 40,000 +hommes qui, ainsi que lui, n'avaient pas assisté au combat. + +4. Enfin ce ne peut pas être la bataille de Platée, attendu qu'avant +la bataille de Platée les Perses ayant été vaincus dans une rencontre +et ayant perdu Maniste, un de leurs chefs, Mardonius avait ordonné +qu'en signe de deuil tous les soldats de son armée taillassent leurs +cheveux et leurs barbes, et qu'on coupât les crins aux chevaux et aux +bêtes de somme. Voyez plutôt Hérodote: «La cavalerie revenue au camp, +toute l'armée exprima la douleur qu'elle ressentait de la mort de +Maniste, et Mardonius plus que tous les autres. Aussi les Perses se +taillèrent-ils la barbe et les cheveux, et coupèrent-ils les crins de +leurs bêtes de somme, et jetèrent-ils des cris qui retentirent dans +toute la Béotie; et cela venait de ce qu'ils demeuraient privés d'un +personnage qui, après Mardonius, était, de l'avis du roi lui-même, +le premier parmi tous les Perses.» Or, les cavaliers perses de la +mosaïque sont à toute barbe et les chevaux à tous crins. + +Ce n'est donc pas la bataille de Platée. + +«M. Marchand, car les Français s'en sont mêlés comme les autres, M. +Marchand, dis-je, a prétendu que c'était la bataille de Marathon.» + +Je voudrais fort ne pas contredire un compatriote, et surtout un +compatriote aussi savant que M. Marchand; mais on m'accuserait de +partialité si je ne démantibulais pas Marathon comme j'ai démantibulé +Platée, Arbelles, le Granique et Issus. + +Prouvons donc que ce n'est pas plus la bataille de Marathon que ce +n'est la bataille de Platée. + +La bataille de Marathon, gagnée par Miltiade, fut, du côté des Perses, +perdue de compte à demi par Datis et Artapherne. M. Marchand voit donc +dans Artapherne le général monté sur le char, dans Datis le guerrier +blessé, et dans Miltiade le chef vainqueur. + +Nous passons Artapherne à M. Marchand, mais, en conscience, nous ne +pouvons lui passer Datis ni Miltiade. + +Datis, parce qu'il ne fut ni tué ni blessé en cette occasion, +puisqu'au dire d'Hérodote il rendit aux vainqueurs, après la bataille, +la statue dorée d'Apollon qu'il leur avait enlevée quelques jours +auparavant, et se retira sain et sauf en Asie avec le reste de +l'armée. + +Miltiade, parce qu'il avait cinquante ans à cette époque, et que le +chef vainqueur de la mosaïque n'en a que trente. + +Quant à l'arbre dépouillé de feuilles, M. Marchand y voit un +hiéroglyphe. Selon lui, cet arbre est là pour symboliser la pensée de +l'historien, qui dit qu'à Marathon les Athéniens ne furent des hommes +ni de chair ni d'os, mais des hommes de bois. + +Notre avis est donc, malgré l'arbre symbolique, que ce n'est pas la +bataille de Marathon. + +«Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite des +Gaulois à Delphes.» + +Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Gaulois à Delphes que ce +n'est la bataille de Marathon. + +Selon le signor Luigi Vescorali, les assaillans seraient les Grecs, +le guerrier blessé serait le brenn ou général, et les soldats vaincus +seraient les Gaulois. Quant au personnage du char, comme le signor +Luigi Vescorali n'en sait que faire, il n'en fait rien. + +D'abord, ce ne sont ni les armes, ni le costume, ni la manière de +combattre des Gaulois. Où sont les braies? où sont les longs cheveux +blonds? où sont ces lances larges et recourbées? où sont les arcs +avec lesquels ils lançaient leurs traits comme la foudre? où sont ces +immenses boucliers qui leur servaient de bateaux pour traverser les +fleuves? Il n'y a rien de tout cela dans les vaincus de la mosaïque. + +Puis écoutez le récit d'Amédée Thierry, récit emprunté à Valère +Maxime, à Tite-Live, à Justin et à Pausanias, et jugez: + +«On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé +un de ces orages soudains, si communs dans les hautes chaînes de +l'Hellade; il éclata tout à coup, versant dans la montagne des torrens +de pluie et de grêle: les prêtres et les devins attachés au temple +d'Apollon se saisirent d'un incident propre à frapper l'esprit +superstitieux des Grecs. L'oeil hagard et les cheveux hérissés, +l'esprit comme aliéné, ils se répandirent dans la ville et dans les +rangs de l'armée, criant que le dieu était arrivé: «Il est ici, +disaient-ils, nous l'avons vu s'élancer à travers la voûte du temple; +elle s'est fendue sous ses pieds: deux vierges armées, Minerve et +Diane, l'accompagnent; nous avons entendu le sifflement de leurs arcs +et le cliquetis de leurs lances. Accourez, ô Grecs! sur les pas de +vos dieux, si vous voulez partager leur victoire.» Ce spectacle, ces +discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, +remplirent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel; ils se reforment +en bataille et se précipitent l'épée haute sur l'ennemi. Les mêmes +circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens +contraire, sur les bandes victorieuses: les Gaulois crurent +reconnaître le pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée. La +foudre, à plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses +détonations, répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel +retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs. Ceux +qui pénétrèrent dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé +trembler sous leurs pas; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse +et méphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un délire +violent. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit +apparaître trois guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus +qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frappèrent les +Gaulois de leurs lances. Les Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres +de trois héros, Hyperocus et Laodocus, dont les tombeaux étaient +voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille. Quant aux Gaulois, une +terreur panique les entraîna en désordre jusqu'à leur camp, où ils ne +parvinrent qu'à grand'peine, accablés par les traits des Grecs et par +la chute d'énormes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse.» + +Voilà le récit d'Amédée Thierry, c'est-à-dire d'un de nos écrivains +les plus savans et les plus consciencieux. Or, je vous prie, où est +Delphes? où est le temple? où est la foudre? où est le dieu irrité? où +sont les trois guerriers spectres qui combattent pour les Delphiens? +où sont ces rocs qui poursuivent les fugitifs en bondissant aux flancs +du Parnasse? Rien de tout cela n'est dans la mosaïque. Ce n'est donc +point la défaite des Gaulois à Delphes. + +«Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre de +Drusus avec les Gaulois, près de la ville de Lyon.» + +Prouvons que ce n'est pas plus la rencontre de Drusus avec les Gaulois +près de la ville de Lyon que ce n'est la défaite des Gaulois à +Delphes. + +Selon le signor de Romanis, le chef vainqueur de la mosaïque serait +Néron Claudius Drusus; le cavalier blessé, un chef gaulois; et le +personnage du char, un barde; quant aux noms de ce barde et de ce +chef, les noms gaulois sont si barbares et si difficiles à prononcer +que le signor de Romanis ne les indique pas même par une pauvre petite +initiale. + +Il signor de Romanis est de l'avis du proverbe qui dit que quand on +prend du galon on n'en saurait trop prendre; pendant qu'il était en +train d'inventer un système, il a inventé une bataille: en effet, sa +bataille n'a pas plus de nom que son chef gaulois et son barde. + +Malheureusement, malgré ce vague si favorable aux théories +systématiques, il y a deux choses positives. La première, c'est que +les médailles qui restent des Druses ne ressemblent en rien au chef +vainqueur de la mosaïque. La seconde, c'est que le prétendu barde +monté sur le char tient un arc et non une lyre. Je sais bien qu'un +arc est un instrument à corde, mais je doute que jamais les bardes se +soient servis d'un arc pour s'accompagner. + +J'ai donc grand'peur que la mosaïque ne représente pas la rencontre de +Drusus avec les Gaulois près de la ville de Lyon. + +«Il signor Pasquale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite des +Égyptiens par César.» + +Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Égyptiens par César que +ce n'est la défaite des Gaulois près de la ville de Lyon. + +Selon il signor Pasquale Ponticelli, le chef vainqueur est César, le +guerrier blessé est Achille, le roi fugitif est Ptolémée. + +Il y a tout bonnement une impossibilité par personne citée à ce que +cela soit. + +Le chef vainqueur de la mosaïque a trente ans à peu près, et à cette +époque César en avait cinquante un ou cinquante-deux. + +Le guerrier blessé ne peut être le général égyptien Achille, puisque +le général égyptien Achille fut, avant la bataille, tué en trahison +par l'eunuque Ganimède. + +Enfin, le roi fugitif ne peut être Ptolémée, puisque Ptolémée avait +à cette époque dix-sept ans à peine, et que le roi vaincu parait en +avoir de quarante-cinq à cinquante. + +Il est vrai que cela pourrait s'arranger si César cédait à Ptolémée +les vingt-un ou vingt-deux ans qu'il a de trop; mais resterait encore +le malheureux général Achille, que nous ne saurions, en conscience, +ressusciter pour faire plaisir au signor Pasquale Ponticelli. + +Nous ne parlons pas des costumes, qui ne s'appliquent ni aux Romains +du temps de César, ni aux Egyptiens du temps de Ptolémée. + +Mais, dira peut-être il signor Pasquale Ponticelli, ce n'est point de +la bataille d'Alexandrie que j'ai voulu parler, mais de la seconde +bataille qui rendit César maître de la monarchie égyptienne. + +A ceci nous répondrons qu'à cette seconde bataille, le roi Ptolémée, +qui, au reste, n'avait que quelques mois de plus qu'à la première, +était revêtu d'une cuirasse d'or; puisque, lorsqu'on le retira du Nil, +mort et défiguré, ce fut à cette cuirasse qu'on le reconnut. + +Or, sur toute la personne du roi fugitif il n'y a pas la moindre +apparence de cette cuirasse d'or, qui cependant était assez importante +pour que le peintre ne la laissât point à l'arsenal. + +Ce n'est donc point la défaite des Egyptiens par César. + +«Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.» + +Prouvons que ce n'est pas plus la mort de Sarpédon que ce n'est la +défaite des Egyptiens par César. + +Sarpédon eut deux rencontres avec les Grecs, c'est vrai; près du hêtre +sacré, c'est encore vrai; mais, quoique fils de Jupiter, Sarpédon +n'était pas heureux en guerre: dans la première, Sarpédon fut blessé, +dans la seconde, il fut tué. + +Traduisons littéralement Homère, et voyons si le sujet de la mosaïque +s'applique le moins du monde à l'une ou l'autre de ces deux rencontres +de Sarpédon. + +La première de ces deux rencontres eut lieu avec Tlépolème, fils +d'Hercule et petit-fils de Jupiter. Sarpédon était par conséquent +l'oncle de Tlépolème. Voici comment l'oncle parle au neveu: + +«Tlépolème, si Hercule détruisit Troie, la ville sacrée, c'était +pour punir la perfidie du fier Laomédon, qui paya par des paroles +insolentes celui qui avait si bien agi à son égard, et lui refusa les +chevaux pour lesquels il était venu d'aussi loin. Eh bien! je te le +dis, tu recevras de moi la mort et le noir enfer, et, frappé de mon +javelot, tu me donneras, à moi, la gloire, et ton âme à Pluton.» + +Ainsi parla Sarpédon. + +Maintenant, voici comment le neveu répond à l'oncle: + +«Tlépolème élève son javelot aigu, et les deux longs javelots des +guerriers partent de leurs mains. Sarpédon lança le sien, et la pointe +alla frapper Tlépolème à la gorge: la sombre nuit de la mort couvrit +ses yeux. Tlépolème frappa Sarpédon à la cuisse de son long javelot, +et le fer impétueux écarta les chairs et pénétra jusqu'à l'os. Les +amis de Sarpédon l'entraînent loin du combat; il porte encore le +javelot long et pesant; aucun de ceux qui se pressent autour de lui +ne s'en aperçoit et ne pense à retirer le fer dangereux pour qu'il +remonte sur son char, tant ils s'étaient empressés de le tirer de ce +danger.» + +Le guerrier vainqueur de la mosaïque est armé d'une lance et non d'un +javelot. Le guerrier vaincu n'a pas lancé son javelot, mais de douleur +a laissé tomber sa lance près de lui. Tlépolème n'est pas le moins du +monde frappé à la gorge, et Sarpédon est frappé non pas à la cuisse, +mais dans le flanc; et la lance, qui n'a pas trouvé d'os pour +l'arrêter, passe d'un pied et demi de l'autre côté du corps; de plus, +comme cette lance peut avoir douze pieds de long, il serait difficile +que les amis de Sarpédon ne s'aperçussent point que, tout fils de +Jupiter qu'il est, le héros doit en être incommodé. De plus, ils sont +pressés de faire remonter Sarpédon sur son cheval, et le guerrier +blessé de la mosaïque est à cheval. + +L'artiste n'a donc évidemment pas eu l'idée de représenter ce premier +combat; passons au second. + +Cette fois, la lutte a lieu entre Sarpédon et Patrocle. Voici comment +parle Homère. Nous demandons pardon à nos lecteurs de la simplicité +de notre traduction littérale; elle ne ressemble ni à celle du prince +Lebrun ni à celle de M. Bitaubé, mais ce n'est pas notre faute. + +«Lorsque les deux guerriers se furent approchés en face l'un de +l'autre, Patrocle frappa le courageux Trasymèle, qui était le meilleur +écuyer de Sarpédon, et, lui lançant un trait dans le ventre, il le +renversa à terre. Sarpédon, frappant le second, lance à son tour son +javelot aigu et atteint le cheval Pédase à l'épaule droite. Le cheval +pousse des cris, tombe au milieu des rênes et meurt: les deux autres +s'arrêtent, le timon craque, et les chevaux s'embarrassent, car Pédase +gît au milieu des rênes; Automédon tire sa longue épée et coupe le +trait à la volée. Ils recommencent alors leur périlleux combat; +Sarpédon lance de nouveau à son ennemi un trait aigu: le javelot rase +l'épaule gauche de Patrocle, mais ne le touche pas; enfin Patrocle +lance son trait, qui ne sort pas inutilement de sa main, mais va +frapper à l'endroit où le diaphragme embrasse le coeur nerveux et +plein de vie. Sarpédon tombe alors comme un chêne, ou comme un pin que +sur la montagne les hommes abattent avec des haches tranchantes.» + +Or, le combat de la mosaïque ressemble encore moins à la seconde +rencontre de Sarpédon qu'à la première. + +Où est Trasymèle, le meilleur écuyer de Sarpédon? où est le cheval +Pédase, blessé à l'épaule droite? où est Automédon coupant le trait? +où est enfin Sarpédon frappé au coeur? à moins que déjà, du temps +d'Homère, les médecins n'aient mis le coeur à droite. + +Ce n'est donc pas la mort de Sarpédon. + +«Enfin il signor Giuseppe Sanchez a prétendu que c'était une rencontre +entre Achille et Hector.» + +Prouvons que ce n'est pas plus une rencontre entre Achille et Hector +que ce n'est la mort de Sarpédon. + +Voici, selon le signor Giuseppe Sanchez, le paragraphe d'Homère auquel +le peintre a emprunté son sujet: + +Ulysse vient supplier Achille d'oublier l'injure que lui a faite +Agamemnon, mais Achille le renvoie plus loin qu'il ne veut aller, et, +rappelant les services rendus aux Grecs, il dit: + +«Tant que je combattis avec les Grecs, Hector n'osa point lutter avec +moi ni s'aventurer hors de ses murs, toujours il restait à la porte de +Scée et sous un hêtre; cependant un jour il osa me braver, mais il put +à peine échapper à mes coups.» + +--Nous vous voyons venir, monsieur Sanchez. + +Vous n'avez pas voulu choisir un des combats racontés par Homère. +Non. Homère poète, peintre, historien, Homère est trop précis, trop +descripteur. Il eût été trop facile, Homère à la main, de vous +réfuter. Vous avez préféré prendre quelque chose de vague, et vous +avez prétendu que l'artiste avait pris à la volée les quelques mois de +rodomontade jetés au vent par la colère d'Achille, et qu'il en avait +fait un tableau. Ce n'est pas probable; mais, n'importe, admettons +votre donnée. + +C'est donc la rencontre d'Achille et d'Hector près de la porte de +Scée. + +D'abord, monsieur Sanchez, Achille avait des chevaux de rechange. Il +avait, à cette époque, Xanthe et Balius, fils de Podarge et du Zéphyr, +et par conséquent immortels, il avait de plus Pédase, qu'il avait pris +au siège de Thèbes, et qui, au dire d'Homère, tout mortel qu'il était, +était digne d'être attelé près de ses deux collègues divins. + +Mais, quoique Achille dût monter à cheval comme un membre du +Jokey-Club ou comme un écuyer de Franconi, Achille ne montait jamais +à cheval quand il s'agissait de combattre. Fi donc! les héros comme +Achille avaient un char, un automédon pour conduire ce char, et au +fond de ce char tout un arsenal de piques et de javelots. Combattre +à cheval! pour qui prenez-vous le divin fils de Thétis et de Pelée? +C'est bon pour des pleutres et des faquins; mais du temps d'Homère les +gens comme il faut combattaient en char. Ecoutez Nestor: + +«Contenez vos chevaux, dit-il, prenez garde qu'ils ne portent le +désordre dans nos lignes; qu'aucun de vous ne s'abandonne à sa +fougueuse ardeur, qu'aucun ne sorte des rangs pour attaquer l'ennemi, +qu'aucun ne recule; vous seriez bientôt rompus et défaits. Si +quelqu'un est forcé d'abandonner son char pour monter sur un autre, +qu'il ne se serve plus que de ses javelots.» + +Puis, s'il vous plaît, à cette époque, Achille avait encore ses armes, +puisque Patrocle n'était pas mort. Où est donc l'immense bouclier sous +lequel gémissait le bras de Patrocle? où est le casque terrible dont +le cimier seul, en se balançant, faisait fuir les Troyens? où Achille +dit-il que lorsque Hector a fui devant lui, lui Achille était nu-tête? +Certes, Achille n'est point assez modeste pour avoir oublié une +pareille circonstance. + +Donc le chef vainqueur de la mosaïque ne peut être Achille, puisque le +vainqueur de la mosaïque n'est pas sur le char d'Achille et ne porte +pas les armes d'Achille. + +Passons à Hector. + +Maintenant, Hector est sur son char, c'est vrai; malheureusement, le +chef vaincu de la mosaïque non seulement n'a pas les armes d'Hector, +mais encore n'a pas l'âge d'Hector. + +Où M. Giuseppe Sanchez a-t-il vu que l'élégant fils de Priam, qui +dispute le prix de la beauté à Pâris, le prix du courage à Achille, +soit un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans? Franchement, +quoique Homère ne dise nulle part l'âge d'Achille, tout ce que je peux +faire pour M. Sanchez, c'est d'accorder trente ans à Hector. + +Puis, j'en demande pardon à M. Sanchez, j'ai lu et relu l'_Iliade_, +et je n'ai vu nulle part qu'Hector se servît d'un arc. C'est Pâris, +l'archer de la famille; et Homère est trop adroit pour établir une +pareille similitude entre les deux frères. A Hector, il faut les armes +offensives du brave; il lui faut les javelots avec lesquels on se bat +à vingt pas de distance: il lui faut cette lance au cercle d'or avec +laquelle on frappe son ennemi en le joignant; il lui faut l'épée, avec +laquelle on lutte corps à corps. + +Puis, connue arme défensive, où est ce casque, présent d'Apollon, dont +le panache sème la terreur? où est ce grand bouclier qu'il rejette sur +ses épaules quand il tourne le dos à l'ennemi et qui le couvre tout +entier? où est enfin la cuirasse où s'enfonce si profondément le +javelot d'Ajax qu'il déchire jusqu'à sa tunique? + +Or, si le guerrier vaincu de la mosaïque n'a pas l'âge d'Hector et n'a +pas les armes d'Hector, ce ne peut pas être Hector. + +Il en résulte que si l'un ne peut pas être Hector et que l'autre ne +puisse pas être Achille, la mosaïque doit nécessairement représenter +autre chose que la rencontre d'Achille et d'Hector. + +J'en demande pardon à mes lecteurs, mais j'ai voulu prendre les dix +systèmes les uns après les autres pour leur prouver qu'il ne faut pas +croire trop aveuglément aux systèmes. + +Maintenant je pourrais, comme un autre, faire un onzième système, mais +je ne donnerai pas ce plaisir à MM. les savans italiens. + +Je leur raconterai tout simplement l'histoire d'un pauvre fou que j'ai +vu à Charenton, et qui m'a paru non seulement plus sage, mais encore +plus logique qu'eux. Sa folie était de se croire un grand peintre, et +à son avis il venait d'exécuter son chef-d'oeuvre. + +Ce chef-d'oeuvre, recouvert d'une toile verte, était le passage de la +mer Rouge par les Hébreux. + +Il vous conduisait devant le chef-d'oeuvre, levait la toile verte, et +l'on apercevait une toile blanche. + +--Voyez, disait-il, voilà mon tableau. + +--Et il représente? demandait le visiteur. + +--Il représente le passage de la mer Rouge par les Hébreux. + +--Pardon, mais où est la mer? + +--Elle s'est retirée. + +--Où sont les Hébreux? + +--Ils sont passés. + +--Et les Égyptiens? + +--Ils vont venir. + +Dites-moi, les savans italiens que nous venons de citer sont-ils aussi +sages et surtout aussi logiques que mon fou de Charenton? + + + + +XVII + +Visite au Musée de Naples. + + +J'en demande bien pardon à mes lecteurs, mais je suis placé, comme +narrateur, entre l'omission et l'ennui. Si j'omets, ce sera justement +de la chose omise qu'on me demandera compte; si je passe tous les +objets en revue, je risque de tomber dans la monotonie. Au surplus, +nous en avons fini ou à peu près avec Naples antique et Naples +moderne, et nous touchons à la catastrophe. Un peu de patience donc +pour le Musée. Que dirait-on, je vous le demande, si je ne parlais pas +un peu du musée de Naples? + +Le palais des Studi, dont le duc d'Ossuna, vice-roi de Naples, +avait jeté les fondemens dans le but d'en faire une vaste école de +cavalerie, vit sa destination changée par Ruis de Castro, comte de +Lemos, qui décida qu'il servirait de logement à l'Université, laquelle +y fut effectivement instituée sous son fils, en 1616. Mais, en 1770, +les palais de Portici, de Caserte, de Naples et de Capo di Monte +s'étant successivement encombrés des précieux résultats que +produisaient les fouilles de Pompeïa, le roi Ferdinand résolut de +réunir toutes les antiquités provenant de la découverte de ces deux +villes dans un seul local, où elles seraient exposées à la curiosité +du public et aux investigations des savans. A cet effet, il choisit le +palais de l'Université, laquelle Université fut transportée au palais +de San-Salvandor. + +Le roi Ferdinand fut si content de la résolution qu'il venait de +prendre et la trouva si docte et si sage, qu'il résolut d'en perpétuer +le souvenir en se faisant représenter en Minerve à l'entrée du nouveau +Musée. + +Ce fut Canova qu'on chargea de l'exécution de ce chef-d'oeuvre. + +C'est quelque chose de bien grotesque, je vous jure, que la statue du +roi Ferdinand en Minerve; et quand il n'y aurait que cela à voir au +Musée, on n'aurait, sur ma parole, aucunement perdu son temps à y +faire une promenade. + +Mais heureusement il y a encore autre chose, de sorte que l'on peut +faire d'une pierre deux coups. Notre première visite, après notre +retour à Naples, fut pour les objets provenant d'Herculanum et de +Pompeïa; c'était continuer tout bonnement notre course de la +veille: après avoir vu l'écrin, c'était regarder les bijoux; bijoux +merveilleux, d'art souvent, de forme toujours. + +Nous commençâmes par les statues; elles se présentent d'elles-mêmes +sur le passage des visiteurs. D'abord ce sont les neuf effigies de la +famille Balbus; puis celles de Nonius père et fils, les plus fines, +les plus légères, les plus aristocratiques, si on peut le dire, de +toute l'antiquité. Ces dernières étaient à Portici. Eu 1799, un boulet +emporta la tête de Nonius fils, mais on en retrouva les débris et on +la restaura. Il y a encore là d'autres statues splendides: un Faune +ivre, par exemple; la Vénus Callipyge que je trouve pour mon compte +moins belle que celle de Syracuse; l'Hercule au repos, colosse +du statuaire Glycon, retrouvé sans jambes dans les Thermes de +Caracalla, et que Michel-Ange entreprit de compléter; mais, les jambes +achevées, et lorsque l'auteur de Moïse eut pu comparer son oeuvre à +celle de l'antiquité, il les brisa, en disant que ce n'était pas à un +homme d'achever l'oeuvre des dieux. Guillaume de la Porta fut moins +sévère pour lui-même, il refit les jambes; mais, les jambes faites, on +apprit que le prince Borghèse venait de retrouver les véritables dans +un puits, à trois lieues de l'endroit où l'on avait retrouvé le corps. +Comment étaient-elles allées là? Personne ne le sut jamais. Or, il +était encore plus difficile de faire un corps aux jambes du prince +Borghèse que de faire des jambes au corps du roi de Naples. Le prince, +qui était généreux comme un Borghèse, fit cadeau de ces jambes au roi. +Tant il y a qu'aujourd'hui l'Hercule est au grand complet, chose rare +parmi les statues antiques. + +Il y a encore le taureau Farnèse, magnifique groupe de cinq à six +personnages taillés dans un bloc de marbre de seize pieds sur +quatorze; l'Agrippine au moment où elle vient d'apprendre que Néron +menace sa vie; et enfin l'Aristide, que Canova regardait comme le +chef-d'oeuvre de la statuaire antique. + +De là on passa dans la salle des petits bronzes. Malgré cette +dénomination infime, la salle des petits bronzes n'est pas la moins +curieuse. En effet, dans cette salle sont rassemblés tous les +ustensiles familiers retrouvés à Pompeïa. La vie antique, la vie +positive est là; pour la première fois, on y voit boire et manger les +anciens qui, dans notre théâtre, ne boivent et ne mangent que pour +s'empoisonner. + +Ce sont des vases pour porter l'eau chaude, des marabouts, des +bouilloires, des poêles à frire, des moules à petits pâtés, des +passoires si fines que le fond en semble un voile brodé à jour, des +candélabres, des lanternes, des lampes de toutes formes et de toutes +façons; un escargot qui éclaire avec ses deux cornes; un petit Bacchus +qui fuit emporté par une panthère, une souris qui ronge un lumignon; +des lampes consacrées à Isis et au Silence, d'autres consacrées à +l'Amour, et que le dieu éteignait en abaissant la main; des lampes à +plusieurs lumières accrochées à un petit pilastre orné de têtes de +taureaux et de festons de fleurs, ou accrochées par des chaînes aux +branches d'un arbre effeuillé. + +A côté de la salle des petits bronzes est le cabinet des comestibles: +ce sont des oeufs, des petits pâtés, des pains, des dattes, des +raisins secs, des amandes, des figues, des noix, des pommes de pin, du +millet, des noyaux de pêches, de l'huile d'Aix, des burettes, du vin +dans des bouteilles, une serviette avec un morceau de levain, un oeuf +d'autruche, des coquilles de limaçons. On y voit aussi des draps, du +linge qui était dans un cuvier à lessive, des filets, du fil, enfin +toutes ces choses qu'on rencontre à chaque pas dans la vie réelle, et +dont il n'est jamais question dans les livres: ce qui fait que les +anciens, toujours vus au sénat, au forum ou sur le champ de bataille, +ne sont pas pour nous des hommes, mais des demi-dieux. Fausse +éducation qu'il faut refaire, fausses idées qu'il faut redresser une +fois qu'on est sorti du collège, et qui prolongent les études bien au +delà du temps qui devrait leur être consacré. + +Puis, de là on passe dans la chambre des bijoux. Voulez-vous des +formes pures, suaves, sans reproches? Voyez ces anneaux, ces colliers, +ces bracelets. C'est comme cela qu'en portaient Aspasie, Cléopâtre, +Messaline. Voilà des mains qui se serrent en signe de bonne foi; +voilà un serpent qui se mord la queue, symbole de l'infini; voici des +mosaïques, des antiques, des bas-reliefs. Voulez-vous écrire? voici un +encrier avec son encre coagulée au fond. Voulez-vous peindre? voici +une palette avec sa couleur toute préparée. Voulez-vous faire votre +toilette? voici des peignes, des épingles d'or, des miroirs, du fard, +tout ce _monde de la femme, mundus muliebris_, comme l'appelaient les +anciens. + +Passons à la peinture: c'est la grande question artistique de +l'antiquité; c'était la mystérieuse Isis, dont on n'avait pas encore, +avant la découverte de Pompeïa, pu soulever le voile. On avait +retrouvé des statues, on connaissait des chefs-d'oeuvre de la +sculpture, on possédait l'Apollon, la Vénus de Médicis, le Laocoon, le +Torse; on avait des frises du Parthénon et les métopes de Sélinonte; +mais ces merveilles du pinceau tant vantées par Pline, ces portraits +que les princes couvraient d'or, ces tableaux pour lesquels les rois +donnaient leurs maîtresses, ces peintures que les artistes offraient +aux dieux, jugeant eux-mêmes que les hommes n'étaient pas assez riches +pour les payer: tout cela était inconnu. Il y avait un piédestal pour +les statuaires, il n'y en avait pas pour les peintres. + +Il est vrai que les fouilles de Pompeïa et d'Herculanum n'ont éclairé +la question qu'à demi. Jusqu'à présent, on n'a retrouvé aucun original +que l'on puisse attribuer à quelqu'un de ces grands maîtres qui +avaient nom Timanthe, Zeuxis ou Apelles. Il y a plus: la majeure +partie des peintures d'Herculanum et de Pompeïa ne sont rien autre +chose que des fresques pareilles à celles de nos théâtres et de nos +cafés. Mais n'importe! par cette oeuvre des ouvriers on peut apprécier +l'oeuvre des artistes, et parmi ces peintures secondaires il y a même +deux ou trois tableaux tout à fait dignes d'être remarqués. Mais il ne +faut pas courir à ces deux ou trois tableaux, il faut les voir tous, +les examiner tous, les étudier tous, car même dans les plus médiocres +il y a quelque chose à apprendre. + +Les peintures de Pompeïa sont à la détrempe, c'est-à-dire exécutées +par le même procédé dont se servaient Giotto, Giovanni du Fiesole +et Masaccio. Le style, à part deux ou trois oeuvres de la décadence +exécutées par les Bouchers de l'époque, est purement grec. Le dessin +en est fin, correct, étudié; le clair-obscur, quoique compris +autrement que par nos artistes, est tout à fait à la manière des +graveurs, c'est-à-dire à l'aide de hachures, et bien entendu. La +composition est en général douce et harmonieuse. L'expression en est +toujours juste et très souvent remarquable. Enfin les vêtemens et les +plis sont touchés avec cette supériorité qu'on avait déjà reconnue +dans la statuaire antique, et qui fait le désespoir des artistes +modernes. + +Nous ne pouvons pas passer en revue les 1,700 peintures qui composent +la collection du Musée antique; nous pouvons seulement indiquer les +plus originales ou les meilleures. + +D'abord, dans les arabesques et dans les natures mortes, on trouvera +des choses charmantes: des animaux auxquels il ne manque que la vie, +des fruits auxquels il ne manque que le goût; un perroquet traînant un +char conduit par une cigale, tableau que l'on croit une caricature +de Néron et de son pédagogue Sénèque; une charge représentant Énée +sauvant son père et son fils, tous trois avec des têtes de chiens. Les +trois parties du monde, l'Afrique avec son visage noir, l'Asie avec +un bonnet représentant une tête d'éléphant, et au milieu d'elles +l'Europe, leur maitresse et leur reine; puis au fond la mer, et sur +cette mer un vaisseau cinglant à pleines voiles à la recherche de +cette quatrième partie du monde promise par Sénèque. Il n'y pas à s'y +tromper, car au dessous on lit ces vers de _Médée_: + + Venient annis + Secula seris quibus Oceanus + Vincula rerum laxet, et ingens + Pateat tellus, Typhisque novos + Deteget orbes: nec sit terris ultima Thule. + + _Médée_, acte II. + +Maintenant, voici un tableau d'histoire: il est précieux, car c'est le +seul qu'on ait retrouvé à Pompeïa: c'est Sophonisbe buvant le poison. +Devant elle est Scipion l'Africain, qu'on peut reconnaître en le +comparant à son buste, auquel il ressemble; puis, derrière Sophonisbe, +Massinissa qui la soutient dans ses bras. Le tableau est sans +signature. Est-ce une copie? est-ce l'original? Nul ne le sait. + +Mais en voici un autre sur lequel le même doute n'existe point. Il +représente Phoebé essayant de raccommoder Niobé avec Latone. Aux pieds +de leur mère, Aglaé et Héléna, pauvres enfans qui seront enveloppés +dans la vengeance divine, jouent aux osselets avec toute l'insouciance +de leur âge. C'est un original: il est signé Alexandre l'Athénien. + +Puis viennent les fameuses danseuses tant de fois reproduites par la +peinture moderne; des funambules vêtus comme nos arlequins; les sept +grands dieux qui présidaient aux sept jours de la semaine: Diane pour +le lundi, Mars pour le mardi, et ainsi de suite Mercure, Jupiter, +Vénus, Apollon et Saturne. + +Au milieu de tout cela, le morceau de cendre coagulée qui conserve la +forme du sein de cette femme retrouvée dans le souterrain d'Arrius +Diomède, comme nous l'avons raconté. + +Puis les trois Grâces, que l'on croit copiées de Phidias, et qui +furent recopiées par Canova. + +Puis le sacrifice d'Iphigénie, que l'on croit une copie de ce fameux +tableau de Timanthe dont parle Pline. On se fonde sur ce que, dans +l'un comme dans l'autre, Agamemnon a la tête voilée, et que, selon +toute probabilité, un artiste n'aurait pas osé faire, à un maître +aussi connu que Timanthe, un pareil vol. + +Puis Thésée tuant le Minotaure. A ses pieds est le monstre abattu; +autour de lui sont les jeunes garçons et les jeunes filles qu'il a +sauvés et qui lui baisent la main. + +Puis Médée méditant la mort de ses fils, composition magnifique d'une +simplicité terrible. Les enfans jouent, la mère rêve. C'est beau et +grand pour tout le monde. Un homme de nos jours qui aurait fait ce +tableau serait le rival de nos plus grands peintres. Ne commencez +pas par ce tableau, vous ne verriez plus rien. Quant à moi, il y a +maintenant sept ans que je l'ai vu, et en fermant les yeux je le +revois comme s'il était là. + +Puis une foule d'autres peintures:--l'Éducation d'Achille par le +centaure Chiron, tableau imité par un de nos peintres, et que la +gravure a popularisé;--Ariane s'éveillant sur le rivage d'une +île déserte, et tendant les bras au vaisseau de Thésée qui +s'éloigne;--Phryxus traversant l'Hellespont, monté sur son bélier, +et tendant la main à Hellé qui est tombée dans la mer;--la Vénus +qui sourit, étendue dans une conque;--Achille rendant Briséis à +Agamemnon;--enfin, Thétis allant demander vengeance à Jupiter. + +Ces deux derniers sont deux pages de l'Iliade. + +Puis, allez, cherchez encore, regardez dans tous les coins: vous +croirez en avoir pour une heure, vous y resterez tout le jour; puis, +vous y reviendrez le lendemain et le surlendemain; et au moment de +votre départ vous ferez arrêter votre voiture pour rendre encore une +dernière visite à cette salle, unique dans le monde. + +Il ne faut pas s'en aller sans visiter le cabinet des papyrus; ce +serait une grande injustice. Dans mon voyage de Sicile, après avoir +visité Syracuse, j'ai conduit mes lecteurs aux sources de la Cyanée, +à travers des îles charmantes dont les longs roseaux courbaient au +dessus de nous, leurs têtes empanachées; ces roseaux, c'étaient des +papyrus. On en faisait une espèce de parchemin étroit et long qu'on +déroulait à mesure qu'on écrivait, et qu'on roulait à mesure qu'on +avait écrit. Eh bien! on trouva cinq ou six mille de ces rouleaux, +noircis, brûlés, friables; on les prit d'abord pour des morceaux de +bois carbonisés et on n'y fit aucune attention; on les jeta ou plutôt +on les laissa rouler où il leur plaisait d'aller; puis on reconnut que +c'était le trésor le plus précieux de l'antiquité que l'on méprisait +ainsi. On recueillit tout ce qu'on put en trouver, et, par un miracle +de patience inouï, incroyable, fabuleux, on en a déroulé et lu à cette +heure trois mille ou trois mille cinq cents, je crois. Le reste est +dans ce cabinet, rangé sur les rayons de vastes armoires; ce sont deux +mille cinq cents petits cylindres noirs que vous prendriez pour des +échantillons de charbon de bois. Ce fut en 1753 seulement qu'on revint +de l'erreur que nous avons dite: on trouva d'un seul coup, au dessous +du jardin du couvent de Saint-Augustin, à Portici, dix-huit cents de +ces petits rouleaux, rangés avec tant de symétrie que l'on commença à +y voir quelque chose de mieux que du bois brûlé. D'ailleurs, en même +temps et dans la même pièce on retrouva trois bustes, sept encriers, +et des stylets à écrire. On reconnut alors qu'on était dans une +bibliothèque, et l'on eut pour la première fois l'idée que les petits +rouleaux noirs pouvaient être des papyrus; on les examina avec soin +et on y reconnut, comme on la voit sur du papier brûlé, la trace +des caractères qui y avaient été écrits. A partir de ce moment, la +recommandation fut faite à tous les ouvriers travaillant aux fouilles +de mettre précieusement de côté tout ce qui pourrait ressembler à du +charbon. + +Et, comme je vous le dis, il y a là trois mille manuscrits dans +lesquels on retrouvera peut-être ces quatre volumes de Trogue Pompée +qui font une lacune dans l'histoire, et ces trois ou quatre livres de +Tacite qui font une lacune dans ses Annales. + +J'avoue que j'avais grande envie de mettre dans ma poche un de ces +petits rouleaux de charbon. + +Comme nous allions descendre le grand escalier des Studi, le gardien, +qui était sans doute satisfait de la rétribution que nous lui avions +donnée, nous demanda à voix basse si nous ne voulions pas visiter la +galerie de Murat. Nous acceptâmes, en lui demandant comment la galerie +de Murat se trouvait aux Studi. Il nous répondit alors que, lorsque le +roi Ferdinand avait repris son royaume, on avait partagé en famille +tous les objets abandonnés par le roi déchu. Cette galerie était +devenue la propriété du prince de Salerne qui, ayant eu besoin de +quelque chose comme cent mille piastres, les emprunta sur gage à son +auguste neveu actuellement régnant. Or, le gage fut cette galerie, +laquelle, pour plus grande sûreté de la créance, fut transportée au +musée Bourbon. + +Il y a là, entre autres chefs-d'oeuvre, treize Salvator Rosa, deux +ou trois Van-Dick, un Pérugin, un Annibal Carrache, deux Gérard des +Nuits, un Guerchin, les Trois Âges de Gérard, puis dans un petit coin, +derrière un rideau de fenêtre, un tableau de quatorze pouces de haut, +et de huit pouces de large, une de ces miniatures grandioses comme en +fait Ingres quand le peintre d'histoire descend au genre, une petite +merveille enfin, comme l'Arètin, comme le Tintoret! c'est Francesca +de Rimini et Paolo, au moment où les deux amans s'interrompent et «ce +jour-là ne lisent pas plus avant.» + +Demandez, je vous le répète, à visiter cette galerie, ne fût-ce que +pour voir ce charmant petit tableau. + +Nous sortîmes enfin, ou plutôt on nous mit à la porte. Il était quatre +heures et demie, et nous avions outre-passé d'une demi-heure le temps +fixé pour la visite du musée. Il est vrai qu'à Naples il n'y a rien +de fixe, et qu'avec une colonate, c'est-à-dire avec cinq francs cinq +sous, on fait et l'on fait faire bien des choses. + +Nous n'avions pas marché cent pas qu'au coin de la rue de Tolède +nous nous trouvâmes face à face avec un monsieur d'une cinquantaine +d'années qu'il me sembla à la première vue avoir rencontré à Paris +dans le monde diplomatique. Probablement je ne lui étais pas inconnu +non plus, car il s'approcha de moi avec son plus charmant sourire. + +--Eh! bonjour, mon cher Alexandre, me dit-il d'un ton protecteur; +comment êtes-vous à Naples sans que j'en sois averti? Ne savez-vous +donc pas que je suis le protecteur-né des artistes et des gens de +lettres? + +Le faquin! Il me prit une cruelle envie de lui briser quelque chose +d'un peu dur sur le dos; mais je me retins, me doutant bien qu'il +accepterait cette réponse et que tout serait fini là. + +En effet, pour mon malheur, c'était... + +A l'autre chapitre, je vous dirai qui c'était. + + + + +XVIII + +La Bête noire du roi Ferdinand. + + +C'était ce fameux marquis dont je vous ai parlé comme de la bête noire +du roi Ferdinand, et qui, tout protégé qu'il avait été par la reine +Caroline, n'avait jamais pu entrer au palais que par la porte de +derrière. + +En partant de France, j'avais pris quelques lettres de recommandation +pour les plus grands seigneurs de Naples, les San-Teodore, les Noja et +les San-Antimo. De plus, je connaissais de longue date le marquis de +Gargallo cl les princes de Coppola. + +Parmi ces lettres, il s'en était, je ne sais comment, glissé une pour +le marquis. + +Étant à Rome, je n'avais pu obtenir de l'ambassade des Deux-Siciles +l'autorisation d'aller à Naples. Afin d'éluder ce refus, j'avais, +comme je l'ai raconté ailleurs, passé la frontière napolitaine grâce +au passeport d'un de mes amis. Pour tout le monde je m'appelais donc +du nom de cet ami, c'est-à-dire monsieur Guichard. et pour quelques +personnes seulement j'étais Alexandre Dumas. + +Mais comme, en arrivant à Naples, j'ignorais à qui je pouvais me fier, +j'avais, avec un homme que j'appellerais mon ami, si ce n'était pas un +très haut personnage, j'avais, dis-je, passé une revue des adresses de +mes lettres, afin de savoir de lui quelles étaient les personnes à +qui il n'y avait aucun inconvénient que monsieur Guichard remît les +recommandations données à monsieur Dumas. + +Or, à toutes les adresses, ce haut personnage, que je n'ose appeler +mon ami, mais à qui j'espère prouver un jour que je suis le sien, +avait fait un signe d'assentiment, lorsque, arrivé à la lettre +destinée au marquis, il prit cette lettre par un coin de l'enveloppe, +et la jetant, sans même regarder où elle allait tomber, de l'autre +côté de la table sur laquelle nous faisions notre choix: + +--Qui vous a donc donné une lettre pour cet homme? me demanda-t-il. + +--Pourquoi cela? répondis-je, ripostant à sa question par une autre +question. + +--Mais, parce que ... parce que ... ce n'est pas un de ces hommes à +qui on recommande un homme comme vous. + +--Mais, n'est-il pas quelque peu homme de lettres lui-même? +demandai-je. + +--Oh! oui, me répondit mon interlocuteur; oui, il a une correspondance +très active avec le ministre de la police. Cela s'appelle-t-il être un +homme de lettres en France? En ce cas, c'est un homme de lettres. + +--Diable! fis-je; mais il me semble que j'ai rencontré ce gaillard-là +dans les meilleurs salons de Paris. + +--Cela ne m'étonnerait pas: c'est un drôle qui se fourre partout. Et +moi-même, tenez, je ne serais pas surpris en rentrant de le trouver +dans mon antichambre. Mais vous voilà prévenu. Assez sur cette +matière; parlons d'autre chose. + +C'est un garçon fort aristocrate que cet ami que je n'ose pas appeler +mon ami. Je ne m'en tins pas moins pour averti, et bien averti, car il +était en position d'être parfaitement renseigné sur toutes ces petites +choses-là, et, à partir de ce jour, je me donnai de garde d'aller en +aucun endroit où je pusse rencontrer mon marquis. + +Or, j'avais parfaitement réussi à l'éviter depuis trois semaines que +j'étais à Naples, lorsque, pour mon malheur, comme je l'ai dit, je me +trouvai face à face avec lui en sortant du musée Bourbon. + +On devine donc quelle figure je fis lorsque, avec ce charmant sourire +qui lui est habituel et avec ce ton protecteur qu'il affecte, il me +dit: + +--Eh! bonjour, mon cher Alexandre; comment êtes-vous à Naples sans que +j'en sois averti? Ne savez-vous donc pas que je suis le protecteur-né +des artistes et des gens de lettres? Puis, voyant que je ne répondais +rien et que je le regardais des pieds à la tête, il ajouta: +Comptez-vous rester encore long-temps avec nous? + +--D'abord, monsieur, lui répondis-je, je ne suis pas le moins du monde +votre cher Alexandre, attendu que c'est la troisième fois, je crois, +que je vous parle, et que, les deux premières, je ne savais pas à qui +je parlais. Ensuite, vous n'avez pas été averti de mon arrivée parce +que mon véritable nom n'a pas été déposé à la police. Enfin, et pour +répondre à votre dernière question, oui, je comptais rester huit jours +encore, mais j'ai bien peur d'être forcé de partir demain. + +Après quoi je pris le bras de Jadin et laissai le protecteur-né des +artistes et des gens de lettres fort abasourdi du compliment qu'il +venait de recevoir. + +A Chiaja, je quittai Jadin; il s'achemina du côté de l'hôtel, et moi +j'allai droit à l'ambassade française. + +A cette époque, nous avions pour chargé d'affaires à Naples un noble +et excellent jeune homme ayant nom le comte de Béarn. En arrivant, il +y avait quatre mois, j'avais été lui faire ma visite, et je lui avais +tout raconté. Il m'avait écouté gravement et avec une légère teinte +de mécontentement; mais presque aussitôt ce nuage passager s'était +effacé, et me tendant la main: + +--Vous avez eu tort, me dit-il, d'agir ainsi à votre façon, et vous +pouvez cruellement nous compromettre. Si la chose était à faire, +je vous dirais: Ne la faites point; mais elle est faite, soyez +tranquille, nous ne vous laisserons pas dans l'embarras. + +J'étais peu habitué à ces façons de faire de nos ambassadeurs; aussi +j'avais gardé au comte de Béarn une grande reconnaissance de sa +réception, tout en me promettant, le moment venu, d'avoir recours à +lui. + +Or, je pensai que le moment était venu, et j'allai le trouver. + +--Eh bien! me demanda-t-il, avons-nous quelque chose de nouveau? + +--Non, pas pour le moment, répondis-je, mais cela pourrait bien ne pas +tarder. + +--Qu'est-il donc arrivé? + +Je lui dis la rencontre que je venais de faire, et je lui racontai le +court dialogue qui en avait été la suite. + +--Eh bien! me dit-il, vous avez eu tort cette fois-ci comme l'autre: +il fallait faire semblant de ne pas le voir, et, si vous ne pouviez +pas faire autrement que de le voir, il fallait au moins faire semblant +de ne pas le reconnaître. + +--Que voulez-vous, mon cher comte, lui répondis-je, je suis l'homme du +premier mouvement. + +--Vous savez cependant ce qu'a dit un de nos plus illustre diplomates? + +--Celui dont vous parlez a dit tant de choses, que je ne puis savoir +tout ce qu'il a dit. + +--Il a dit qu'il fallait se défier du premier mouvement, attendu qu'il +était toujours bon. + +--C'est une maxime à l'usage des têtes couronnées, et il y aurait +par conséquent de l'impertinence à moi de la suivre. Je ne suis +heureusement ni roi ni empereur. + +--Vous êtes mieux que cela, mon cher poète. + +--Oui, mais en attendant nous ne sommes pas au temps du bon roi +Robert; et je doute que, si son successeur Ferdinand daigne s'occuper +de moi, ce soit pour me couronner comme Pétrarque avec le laurier de +Virgile. D'ailleurs, vous le savez bien, Virgile n'a plus de laurier, +et celui qu'a repiqué sur sa tombe mon illustre confrère et ami +Casimir Delavigne lui a fait la mauvaise plaisanterie de ne pas +reprendre de bouture. + +--Bref, que désirez-vous? + +--Je désire savoir si vous êtes toujours dans les mêmes dispositions à +mon égard. + +--Lesquelles? + +--De venir à mon secours si je vous appelle. + +--Je vous l'ai promis et je n'ai qu'une parole; mais savez-vous ce que +je ferais si j'étais à votre place? + +--Que feriez-vous? + +--Vous allez bondir! + +--Dites toujours. + +--Eh bien! je ferais viser mon passeport ce soir, et je partirais +cette nuit. + +--Ah! pour cela, non, par exemple. + +--Très bien; n'en parlons plus. + +--Ainsi je compte sur vous? + +--Comptez sur moi. + +Le comte de Béarn me tendit la main, et nous nous séparâmes. + +--Faites-moi un plaisir, dis-je à Jadin en rentrant à l'hôtel. + +--Lequel? + +--Dites au garçon de vous dresser pour cette nuit un lit de sangle +dans ma chambre. + +--Pour quoi faire? + +--Vous le verrez probablement. + +--Avez-vous besoin de Milord aussi? + +--Eh! eh! il ne sera peut-être pas de trop. + +--Vous croyez donc qu'ils vont venir vous arrêter? + +--J'en ai peur. + +--Sacré fat que vous faites, de vous figurer que les gouvernement +s'occupent de vous! + +--Celui-ci a daigné s'occuper de mon père au point de l'empoisonner, +et je vous avoue que ce précédent ne me donne pas de confiance. + +--Eh bien! on couchera dans votre chambre, puisqu'il faut vous garder. + +Et Jadin donna ordre qu'on lui dressât son lit en face du mien. + +Cette précaution prise, nous nous couchâmes et nous nous endormîmes +comme si nous n'avions pas rencontré le moindre marquis dans notre +journée. + +Le lendemain, vers les quatre heures du matin, j'entendis qu'on +ouvrait ma porte. + +Si profondément que je dorme et si légèrement qu'on ouvre la porte de +ma chambre quand je dors, je m'éveille à l'instant même. Cette fois, +ma vigilance habituelle ne me fit pas défaut; j'ouvris les yeux tout +grands, et j'aperçus le valet de chambre. + +--Eh bien! Peppino, demandai-je, qu'y a-t-il, que vous me faites le +plaisir d'entrer si matin chez moi? + +--J'en demande un million de pardons à son excellence, répondit le +pauvre garçon; ce sont deux messieurs qui veulent absolument vous +parler. + +--Deux messieurs de la police, n'est-ce pas? + +--Ma foi! s'il faut vous le dire, j'en ai peur. + +--Allons, allons, alerte, Jadin! + +--Quoi? dit Jadin, en se frottant les yeux. + +--Deux sbires qui nous font l'honneur de nous faire visite, mon +garçon. + +--C'est-à-dire qu'il faut que je me lève et que je coure chez M. de +Béarn. + +--Vous parlez comme saint Jean-Bouche-d'Or, cher ami; levez-vous et +courez. + +--Vous n'aimez pas mieux que je les fasse manger par Milord? Cela +serait plus tôt fait, et cela ne nous dérangerait pas. + +--Non, il en reviendrait d'autres, et ce serait à recommencer. + +--Ces messieurs peuvent-ils entrer? demanda Peppino. + +--Parfaitement, qu'ils entrent. Ces messieurs entrèrent. + +Cela ressemblait beaucoup aux gardes du commerce que nous voyons au +théâtre. + +--Monsu Guissard? dit l'un d'eux. + +--C'est moi, répondis-je. + +--Eh bien! monsu Guissard, il faut nous suivre tout de suite. + +--Où cela, s'il vous plaît? + +--A la polize. + +Je jetai un coup d'oeil triomphant à Jadin. + +--Il faut, murmura-t-il, que le gouvernement ait bien du temps de +reste pour se déranger ainsi! + +--Que dit monsu? demanda le sbire. + +--Moi! Rien, dit Jadin. + +--Monsu a parlé du gouvernement! + +--Ah! j'ai dit que le gouvernement était plein de tendresse pour les +étrangers qui viennent ici; et je le répète! attendu que c'est mon +opinion, monsieur. Est-il défendu d'avoir une opinion? + +--Oui, dit le sbire. + +--En ce cas, je n'en ai pas, monsieur, prenons que je n'ai rien dit. +Je me hâtai de m'habiller; j'avais une peur de tous les diables que +les sbires, peu habitués au dialogue de Jadin, ne l'emmenassent avec +moi. Je passai donc lestement mon gilet et ma redingote, et leur +déclarai que j'étais prêt à les suivre. + +Cette promptitude à me rendre à l'invitation du gouvernement parut +donner à nos deux sbires une excellente idée de moi; aussi, lorsque, +arrivé à la porte de la rue, je leur demandai la permission de prendre +un fiacre, ils ne firent aucune difficulté, et l'un d'eux poussa même +la complaisance jusqu'à courir en chercher un qui stationnait devant +la grille encore fermée de la villa Reale. + +Comme je montais en voiture, je vis apparaître Jadin à la fenêtre; il +était tiré à quatre épingles et tout prêt à se rendre à l'ambassade. +Seulement, pour ne pas donner de soupçons sur sa connivence avec moi, +il attendait pour sortir que nous eussions tourné le coin, et fumait +innocemment la plus colossale de ses trois pipes. + +Cinq minutes après j'étais à la police. Un monsieur, tout vêtu de +noir et de fort mauvaise humeur d'avoir été réveillé si matin, m'y +attendait. + +--C'est à vous ce passeport? me demanda-t-il aussitôt qu'il m'aperçut +et en me montrant mon passeport au nom de Guichard. + +--Oui, monsieur. + +--Et cependant Guichard n'est pas votre nom? + +--Non, monsieur. + +--Et pourquoi voyagez-vous sous un autre nom que le vôtre? + +--Parce que votre ambassadeur n'a pas voulu me laisser voyager sous le +mien. + +--Quel est votre nom? + +--Alexandre Dumas. + +--Avez-vous un titre? + +--Mon aïeul a reçu de Louis XIV le titre de marquis, et mon père a +refusé de Napoléon le titre de comte. + +--Et pourquoi ne portez-vous pas votre titre? + +--Parce que je crois pouvoir m'en passer. + +--Vous méprisez donc ceux qui ont des titres? + +--Pas le moins du monde; mais je préfère ceux qu'on se fait soi-même à +ceux qu'on a reçus de ses aïeux. + +--Vous êtes donc un jacobin? + +Je me mis à rire, et je haussai les épaules. + +--Il ne s'agit pas de rire ici! me dit le monsieur en noir, d'un air +on ne peut plus irrité. + +--Vous ne pouvez pas m'empêcher de trouver la question ridicule. + +--Non, mais je veux vous faire passer l'envie de rire. + +--Oh! cela, je vous en défie tant que j'aurai le plaisir de vous voir. + +--Monsieur! + +--Monsieur! + +--Savez-vous qu'en attendant je vais vous envoyer en prison? + +--Vous n'oserez pas. + +--Comment! je n'oserai pas? s'écria l'homme noir en se levant et en +frappant la table du poing. + +--Non. + +--Eh! qui m'en empêchera? + +--Vous réfléchirez. + +--A quoi? + +--A ceci. + +Je tirai de ma poche trois lettres. + +Le monsieur noir jeta un coup d'oeil rapide sur les papiers que je lui +présentais, et reconnut des cachets ministériels. + +--Qu'est-ce que c'est que ces lettres? + +--Oh! mon Dieu, presque rien. Celle-ci, c'est une lettre du ministre +de l'instruction publique, qui me charge d'une mission littéraire +en Italie, et particulièrement dans le royaume des Deux-Siciles: il +désire savoir quels sont les progrès que l'instruction a faits depuis +les vice-rois jusqu'à nos jours. Celle-ci, c'est une lettre du +ministre des affaires étrangères, qui me recommande particulièrement +à nos ambassadeurs, et qui les prie de me donner _en toute +circonstance_, voyez: _en toute circonstance_ est même souligné;--de +me donner, dis-je, _en toute circonstance_, aide et protection. Quant +à cette troisième, n'y touchez pas, monsieur, et permettez-moi de +vous la montrer à distance. Quant à cette troisième, voyez, elle est +signée: «Marie-Amélie,» c'est-à-dire d'un des plus nobles et des plus +saints noms qui existent sur la terre. C'est de la tante de votre roi. +J'aurais pu m'en servir, mais je ne l'ai pas fait, il aurait fallu la +remettre à la personne à qui elle était adressée; et quand on a un +autographe comme celui-là, lequel, comme vous pouvez le voir, ne dit +pas trop de mal du porteur, on le garde, au risque que quelque valet +de police vous menace de vous envoyer en prison. + +--Mais, me dit le monsieur un peu abasourdi, qui me dira que ces +lettres sont bien des personnes dont elles portent les signatures? + +Je me retournai vers la porte qui s'ouvrait en ce moment, et j'aperçus +le comte de Béarn. + +--Qui vous le dira? Pardieu, repris-je, monsieur l'ambassadeur de +France, qui se dérange tout exprès pour cela. N'est-ce pas, mon cher +comte, continuai-je, que vous direz à monsieur que ces lettres ne sont +pas de fausses lettres? + +--Non seulement je le lui dirai, mais encore je demanderai en vertu de +quel ordre on vous arrête, et il me sera fait raison de l'insulte que +vous avez reçue. Je réclame monsieur, ajouta le comte de Béarn en +étendant la main vers moi, d'abord comme sujet du roi de France, +et ensuite comme envoyé du ministère. Si monsieur a commis quelque +infraction aux lois de la police et de la santé[1], j'en répondrai à +plus haut que vous. Venez, mon cher Dumas, je suis désolé qu'on vous +ait réveillé si matin, et j'espère que c'est par un malentendu. + +Et à ces mots, nous sortîmes de la police bras dessus bras dessous, +laissant le monsieur en noir dans un état de stupéfaction des plus +difficiles à décrire. + +Jadin nous attendait à la porte. + +--Ah ça! maintenant, me dit le comte de Béarn, maintenant que nous +sommes entre nous, il ne s'agit plus de faire les fanfarons; je vous +ai tiré de là avec les honneurs de la guerre, mais je vais avoir sur +les bras tout le ministère de la police. Il s'agit pour vous de songer +au départ. + +--Diable! + +--N'avez-vous pas tout vu? + +--Si fait. J'ai visité hier la dernière chose qui me restai à voir. + +--Eh bien! + +--Eh bien! nous tâcherons d'être prêts quand il le faudra, voilà tout. + +--A la bonne heure! Maintenant, rentrez à l'hôtel, et attendez-moi +dans la journée. J'aurai une réponse. + +Je suivis le conseil que me donnait M. Béarn, et je le vis +effectivement revenir vers les cinq heures. + +--Eh bien! me dit-il, tout est arrangé de la façon la plus +convenable. On savait votre présence ici; et comme vous n'y avez +commis aucun scandale patriotique, on la tolérait. Mais vous avez été +officiellement dénoncé hier soir, et l'on s'est cru alors dans la +nécessité d'agir. + +--Et combien de temps me laisse-t-on pour quitter Naples? + +--On s'en est rapporté à moi, et j'ai dit que dans trois jours vous +seriez parti. + +--Vous êtes un excellent mandataire, mon cher comte, et non seulement +vous représentez admirablement l'honneur de la France, mais encore +vous sauvez à merveille celui des Français. Recevez tous mes +remerciemens. Dans trois jours j'aurai acquitté votre parole envers le +gouvernement napolitain. + +Voilà comment je fus obligé de quitter la très fidèle ville de Naples, +qui n'en est encore qu'à sa trente-septième révolte; et cela pour +avoir eu le malheur de rencontrer la bête noire de Sa Majesté le roi +Ferdinand. + +Cela prouve qu'il y a à Naples quelque chose de pire encore que les +jettateurs: + +Ce sont les mouchards. + + +Note: + +[1] On était alors dans le plus fort du choléra, et je n'avais pas +fait à Rome la quarantaine de vingt-cinq jours obligée. + + + + +XIX + +L'Auberge de Sainte-Agathe. + + +C'en était fait, je devais quitter Naples. Le rêve était fini, la +vision allait s'envoler dans les cieux. Je vous avoue, mes chers +lecteurs, que, lorsque je vis disparaître Capo-di-Chino à ma gauche et +le Champ-de-Mars à ma droite, lorsque, étendu sur les coussins de +ma voiture, je me mis à songer tristement que, selon toutes les +probabilités humaines, et grâce surtout à la bienveillante protection +du marquis de Soval et à la justice éclairée du roi Ferdinand, je +ne verrais plus ces merveilles, mon coeur se serra par un sentiment +d'angoisse indéfinissable, des larmes me vinrent aux bords des +paupières, et je me rappelai malgré moi le mélancolique proverbe +italien: Voir Naples et mourir! + +En m'éloignant de ce pays enchanté, j'éprouvais donc quelque chose +de semblable à ce qui doit se passer dans l'âme de l'exilé disant un +dernier adieu à sa patrie. Oui, je m'étais épris de tendresse, de +sympathie et de pitié pour cette terre étrangère que Dieu, dans sa +prédilection jalouse, a comblée de ses bienfaits et de ses richesses; +pour cette oisive et nonchalante favorite dont la vie entière est une +fête, dont la seule préoccupation est le bonheur; pour cette ingrate +et voluptueuse sirène qui s'endort au bruit des vagues et se réveille +aux chants du rossignol, et à qui le rossignol et les vagues répètent +dans leur doux langage un éternel refrain de joie et d'amour, et +traduisent dans leur musique divine les paroles du Seigneur: «A toi, +ma bien-aimée, mes plus riches tapis de verdure et de fleurs; à toi +mon plus beau pavillon d'or et d'azur; à toi mes sources les plus +limpides et les plus fraîches; à toi mes parfums les plus suaves et +les plus purs; à toi mes trésors d'harmonie; à toi mes torrens de +lumière.» Hélas! pourquoi faut-il que l'homme, cet esclave envieux et +stérile, s'attache à détruire partout l'oeuvre de Dieu; pourquoi tout +paradis terrestre doit-il cacher un serpent! + +Absorbé par ces idées passablement lugubres, je baissai la tête sur +ma poitrine et je me laissai aller à ma rêverie. Jadin ronflait à mes +côtés du sommeil des justes, avec cette différence cependant que la +trompette des archanges ne l'aurait pas éveillé. Il avait lancé sa +dernière malédiction sur les douaniers de Sa Majesté sicilienne, avait +craché sur la barrière en guise d'adieu, et s'était endormi comme un +homme qui n'a plus de comptes à rendre à sa conscience. Je voulus +m'assurer si mes regrets bruyans n'avaient pas troublé le repos de mon +camarade. J'attendis deux ou trois cahots de première force; Jadin +subit l'épreuve sans sourciller, il aurait subi l'épreuve du canon +tiré à bout d'oreille. Alors je fermai les yeux à mon tour, et je +repassai dans mon esprit tous ces rians tableaux que j'avais admirés +pour la première et pour la dernière fois de ma vie. Je ne sais +combien de temps dura ma méditation ou mon rêve, je ne sais combien +d'heures je restai dans cet engourdissement de l'âme qui n'est plus la +veille, mais qui n'est pas encore le sommeil; ce que je sais très +bien et dont je me souviens, Dieu merci, avec une grande précision +de détails, c'est que j'en fus arraché brusquement par un accident +survenu à notre voiture. L'essieu s'était brisé et nous étions dans +une mare. + +Cette fois Jadin était éveillé, non point par sa chute, comme on +pourrait le croire, mais par la fraîcheur de l'eau qui venait de +pénétrer ses vêtemens les plus intimes, et il jurait de toute +l'indignation de son âme et de toute la force de ses poumons. Il +pouvait être environ trois heures; la route était déserte; le +postillon s'en était allé demander du secours. + +Lorsque je dis que la route était déserte, je me trompe, car, en +tournant la tête à gauche, je vis près de nous une espèce de petit +lazzarone de douze à treize ans, crépu, hâlé, doré de reflets +changeans, imitant à merveille le bronze florentin, les yeux noirs +comme du charbon, les lèvres rouges comme du corail et les dents +blanches comme des perles. Il était fièrement drapé dans des haillons +qui auraient fait envie à Murillo, et nous regardait d'un air +intelligent et réfléchi, sans daigner nous tendre la main ni pour +nous aider, ni pour nous demander l'aumône. Dans un pays où la nudité +presque complète est le privilège du mendiant et du lazzarone, et où +tout homme du peuple, quels que soient ses besoins, n'aborde jamais +l'étranger sans se croire le droit de mettre sa bourse à contribution, +ce luxe de guenilles et ce silence de dédain ne furent pas sans me +causer un certain étonnement. + +--Où sommes-nous? lui demandai-je en sautant par dessus la roue qui +gisait renversée au milieu du chemin. + +--_A Sant-Agata di Goti_, répondit le petit sauvage sans déranger un +pli de son bizarre accoutrement. + +--Pardieu! fit Jadin, il s'agit bien de Goths et de Visigoths, ne +voyez-vous pas que nous sommes en Afrique? Voilà de la véritable +couleur locale ou je ne m'y connais guère. + +Le petit paysan fixa son regard sur Jadin, comme pour deviner le +sens de ses paroles, et fronça le sourcil d'un air de défiance et de +soupçon, se croyant sans doute offensé par ce peu de mots prononcés +devant lui dans une langue inconnue. Je me hâtai de rassurer la +susceptibilité du jeune habitant de Sainte-Agathe, en lui faisant +comprendre de mon mieux que Jadin s'extasiait sur la qualité de son +teint et sur l'originalité de son costume. + +L'enfant ne fut pas dupe de ma bienveillante traduction et se contenta +de répondre, en haussant les épaules, que, si les hommes de son pays +étaient bronzés par le soleil, les femmes y étaient plus blanches +et plus jolies que partout ailleurs, et que si lui et ses frères +n'avaient que des haillons pour tout vêtement, c'était pour que leurs +soeurs portassent des jupes brodées et des corsages à galons d'or. + +Ces paroles furent dites d'un ton si simple que je me suis réconcilié +tout à coup avec l'indolence et la misère du petit lazzarone. + +--Y a-t-il une auberge, une cabane, un chenil dans ce maudit village? +demanda Jadin en se servant cette fois du patois napolitain, dans +lequel il avait fait, dans les derniers temps, de rapides progrès. + +--_C'e una superba locanda_, répondit l'enfant en regardant Jadin avec +une singulière expression de malice. + +--Eh bien! mon garçon, lui dis-je, si tu nous mènes à cette _superba +locanda_, voici une pièce de six carlins pour ta peine. + +--Je ne suis pas un mendiant, répondit le jeune homme aux haillons, en +me lançant un regard d'une hauteur incroyable. + +Je tombais d'étonnement en étonnement. Un enfant de la dernière classe +du peuple napolitain, dont l'extérieur annonçait le dénûment le plus +complet, refuser une demi-piastre, c'était quelque chose de tellement +fabuleux que, n'en croyant pas mes oreilles, je me tournai vers Jadin +pour m'assurer si je n'avais pas mal entendu. + +--Comment, drôle! tu ne veux pas de notre argent? fit Jadin en lui +montrant la monnaie qu'il prit de mes mains. + +--Je ne l'ai pas gagné, répondit le petit paysan avec son stoïcisme +habituel. + +--Tu te trompes, mon garçon, repris-je à mon tour, ce n'est pas +à titre d'aumône que nous t'offrons cette somme, c'est pour te +récompenser du service que tu vas nous rendre en nous menant à un +hôtel. + +--Je ne suis pas un guide, répliqua l'étrange garçon avec le plus +imperturbable sang-froid. + +--Eh bien! quel est donc l'état de votre seigneurie? demanda Jadin en +portant respectueusement la main à son chapeau. + +--Mon état?... c'est de regarder les voitures qui passent et les +passagers qui tombent. + +--Hein! comment le trouvez-vous, Jadin? + +--Je le trouve tout à fait magnifique, et je veux absolument croquer +la tête de ce coquin. + +Comme nous l'avons dit, le descendant des Goths n'était pas très fort +sur le français. Il crut que Jadin le menaçait tout bonnement de lui +couper la tête. Sa colère, long-temps contenue, éclata avec fureur. Il +grinça des dents comme un tigre blessé, tira de ses haillons un long +poignard à lame triangulaire, et s'éloigna lentement à reculons, en +fixant sur Jadin ses fauves prunelles qui lançaient des éclairs. Son +intention évidente était d'attirer son adversaire loin de la grande +route, dans quelque endroit plus désert ou plus sombre, pour consommer +tranquillement sa vengeance. + +--Attends-moi, attends-moi, petit brigand, s'écria Jadin en riant, je +vais t'apprendre a faire usage d'armes prohibées. Et il fit un pas +pour s'élancer à sa poursuite. + +Mais au même instant le postillon reparut suivi de cinq ou six paysans +de Sainte-Agathe, les uns plus cuivrés que les autres; et le petit +sauvage, en voyant arriver du monde, cacha promptement son poignard et +se sauva à toutes jambes. + +On mit la voiture sur pied, on constata les dégâts, et nous acquîmes +la triste conviction que nous ne pouvions pas nous remettre en route +avant la nuit. Je fis part au postillon de notre singulière rencontre, +et lui demandai quelques renseignemens sur l'étonnant personnage qui +venait de s'enfuir à leur approche. Le postillon sourit, et pour toute +réponse frappa deux ou trois fois son front du bout de son index. +Comme je ne comprenais rien du tout à cette pantomime, je le priai de +s'expliquer plus clairement. Il me raconta alors que ce méchant gamin, +que nous avions pris pour un nègre, n'était pas plus Africain que les +autres habitans de Sainte-Agathe, et qu'il ne fallait pas nous étonner +de ses manières, car il était un peu fou, ainsi que le reste de sa +famille. + +--Mais au nom du diable! s'écria Jadin, exaspéré par toutes ces +lenteurs, où pourrais-je enfin trouver une auberge pour sécher mes +habits? + +--Tiens! en effet, reprit le postillon en l'examinant avec curiosité, +son excellence a versé du côté du ruisseau. + +La _locanda_ était à deux pas. J'ai abusé si souvent de la patience +de mes lecteurs en leur parlant des auberges d'Italie, que je puis +me borner celte fois à les renvoyer aux descriptions précédentes. +J'ajouterai seulement que l'auberge de Sainte-Agathe surpasse en +saleté toutes celles que j'ai décrites jusqu'ici. Cet affreux +coupe-gorge s'appelle, je crois, la _nobile locanda del Sole_. + +Jadin fit allumer un grand feu, et se mit en devoir de se sécher +de son mieux, trempé qu'il était jusqu'aux os. Moi, je sortis à +l'aventure, fort inquiet de savoir comment j'emploierais les trois ou +quatre mortelles heures pendant lesquelles on devait réparer notre +voiture. De dîner, il n'en était pas question. Comme nous comptions +nous arrêter seulement à Mola di Gaëta, nous n'avions pas pris de +provisions avec nous, et de son côté l'hôte de Sainte-Agathe s'était +empressé de mettre à notre disposition sa cuisine, ses ustensiles; +mais, comme on le pense bien, là se bornèrent ses offres de service: +des objets à mettre sous notre dent, il n'en fut aucunement question. +Je pris le premier chemin de traverse qui s'offrit à mes pas, décidé +à tuer le temps en parcourant la campagne. J'avais fait à peine un +huitième de mille, lorsqu'au détour d'un buisson je me trouvai nez à +nez avec mon sauvage. Il se chauffait tranquillement au soleil, et ne +fit pas un mouvement ni pour m'éviter ni pour marcher à ma rencontre. + +--Eh bien! mon enfant, lui dis-je en l'abordant comme une vieille +connaissance, vous vous êtes singulièrement mépris sur les intentions +de mon camarade. Il ne voulait vous faire aucun mal. Seulement, comme +il vous trouvait la tête d'un grand caractère, il eût été charmé de +faire votre portrait. + +--Comment, c'était un peintre! s'écria l'enfant ébahi. + +--Certainement, qu'y a-t-il là d'étonnant? + +--C'était un peintre! répéta le petit paysan, comme en se parlant à +lui-même. + +--Oui, c'était un peintre, et de quelque talent, j'ose vous en +répondre. + +--Mais moi je suis peintre aussi, s'écria le pauvre garçon d'un air +exalté, _son pittore anchio_, ou plutôt je le serai, car je suis trop +jeune encore pour avoir un état. + +--Eh bien, mon cher, vous voyez que, pour un collègue, vous ne vous +êtes pas montré trop aimable, et si c'eût été en pays civilisé, on eût +pu croire que vous vous connaissiez. + +--Ah! pardonnez-moi, monsieur; si j'avais pu deviner que vous étiez +des artistes, car vous êtes artiste aussi, vous, n'est-ce pas, +eccellenza? + +--Artiste... oui, oui... à peu près... + +--Si j'avais pu croire cela, au lieu de vous laisser égorger dans +cette vilaine auberge, je vous aurais mené chez mon grand-père, qui +est peintre aussi, lui, ou plutôt qui l'a été, car il est maintenant +trop vieux pour avoir un état. + +--Mais nous sommes encore à temps, mon garçon. + +--Vous avez raison, monsieur, dit le futur peintre en faisant quelques +pas dans la direction de la _locanda_. Mais il parut se raviser tout à +coup; et se tournant vers moi avec un certain embarras: + +--Je réfléchis, dit-il, qu'il vaudra peut-être mieux nous passer de +votre ami. + +--Et pourquoi cela? + +--Dame! c'est qu'il aime à rire, comme j'ai pu m'en apercevoir, et +qu'il pourrait avoir du désagrément avec mon grand-père; car dans +notre famille nous ne sommes pas endurans. Vous, c'est autre chose... +vous ne vous êtes pas trop moqué de mes haillons, et je crois qu'avec +un peu de bonne volonté de part et d'autre nous pourrons nous +entendre. + +--C'est convenu, mon petit Giotto; et en attendant que vous reveniez +un peu de vos préventions sur le compte de mon ami, je profiterai seul +de l'hospitalité que vous voulez bien m'offrir. + +--Et vous n'en serez pas fâché, je vous le promets. Vous allez voir +d'abord mes trois frères, trois garçons les plus forts et les plus +beaux de la province, le premier est vigneron, le second pêcheur, le +troisième garde-chasse. + +--Je serai flatté de faire leur connaissance. + +--Puis mes trois soeurs, trois madones. + +--De mieux en mieux, mon cher hôte. + +--Et puis enfin... + +--Comment! ce n'est pas tout? + +--Puis enfin, répéta le petit paysan en baissant la voix et regardant +autour de lui d'un air mystérieux, vous verrez trois tableaux, trois +merveilles; et vous pourrez vous vanter d'avoir une fière chance si +vous obtenez que mon grand-père vous les montre. + +--Vous piquez furieusement ma curiosité. + +--Oui, mais il faut savoir s'y prendre, car, voyez-vous, mon +grand-père tient plus à ses tableaux qu'à tous ses enfans; il verrait +mes trois frères se casser le cou, mes trois soeurs se noyer, qu'il +ne pousserait pas un cri, qu'il ne verserait pas une larme; moi-même, +qu'il préfère à tous les autres parce que je porte son nom et que je +serai peut-être un jour comme lui, je tomberais dans la gueule d'un +ours ou dans le fond d'un précipice qu'il en serait médiocrement +affligé; mais, s'il arrivait malheur à quelqu'un de ses tableaux, je +crois qu'il en mourrait du coup, ou que tout au moins il en perdrait +la raison. + +--Je comprends cette passion d'artiste et d'antiquaire; mais que +faut-il donc que je fasse pour mériter les bonnes grâces de votre +respectable aïeul? + +--D'abord il ne faudra pas trop lui dire du bien de ses tableaux, car +il croirait que vous voulez les acheter et il vous ferait mettre à la +porte. + +--Soyez tranquille! j'en dirai du mal. + +--Gardez-vous-en bien, il deviendrait furieux et pourrait bien avoir +envie de vous faire jeter par la fenêtre. + +--Diable! diable! Je n'en dirai rien du tout, alors. + +--Je vous ai dit, monsieur, que mon grand-père est un vieillard, il +faut lui pardonner quelque chose, reprit le petit lazzarone d'un ton +grave et sentencieux qui contrastait singulièrement avec sa condition +et son âge. Puis, comme s'il se fût ennuyé de jouer un rôle trop +sérieux, il partit d'un grand éclat de rire et mesura en quatre bonds +la distance qui nous séparait du sentier que nous devions prendre pour +arriver à l'atelier rustique du vieux peintre de Sainte-Agathe. Je +suivais avec quelque peine mon jeune guide, qui courait devant moi +comme un chevreuil, en sautant fossés et barrières, en enjambant +torrens et buissons, sans que rien pût arrêter son élan. + +Au moment où nous passions sous un de ces berceaux de vigne si communs +en Italie, l'enfant leva la tête, et me montra du doigt un très beau +garçon de vingt à vingt-cinq ans qui se tenait gracieusement penché +au bout d'une longue échelle, et coupait des sarmens avec un couteau +recourbé qu'on appelle dans le pays _roncillo_. + +--Bonjour, Vito, s'écria joyeusement mon gamin en secouant le pied de +l'échelle. + +--Bonjour, flâneur, répondit le personnage aérien sans interrompre sa +besogne. + +--C'est mon frère le vigneron, dit mon guide avec un sentiment de +fierté, et il reprit sa course. + +Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau aux bords d'une petite +rivière qui coupait en deux le chemin. Un jeune homme très brun +et très robuste se tenait assis sur la berge, les jambes nues et +pendantes, les bras tendus, le corps avancé; d'une main il jetait de +la chaux vive pour troubler le courant, de l'autre il battait les eaux +avec une perche. Il était impossible de passer devant cet homme +sans l'admirer. C'était une de ces natures riches et puissantes que +Michel-Ange eût souhaitées pour modèle. + +--Bonjour, André, fit le futur artiste en lui tapant sur l'épaule, +combien de truites aurons-nous ce soir? + +--Bonjour, gourmand, répondit l'homme à la perche. + +--Ne faites pas attention, monsieur, c'est mon frère le pêcheur. + +Enfin, nous étions presque à la porte d'une petite maison blanche +et coquette, qu'il m'avait indiquée de loin comme le but de notre +promenade artistique, lorsque nous rencontrâmes un troisième paysan, +plus remarquable par sa taille et sa bonne mine que les deux autres, +quoique, à vrai dire, son costume ne fût pas moins négligé que celui +de ses frères. Le seul luxe qu'il se permît, c'était un très beau +fusil anglais qu'il portait à l'épaule. + +--Bonjour, Orso, s'écria l'enfant gâté de la famille, en lui sautant +au cou. + +--Bonjour, mauvais garnement, répondit Orso en lui rendant ses +caresses. + +--C'est mon frère le chasseur, dit mon petit Raphaël en herbe, d'une +voix triomphante. + +Et sans me laisser le temps de prononcer une parole, il me prit +lestement par la main, et m'entraîna dans une de ces petites cours +italiennes qui ressemblent si bien à un _impluvium_, pavée d'une +mosaïque grossière et abritée d'une verte tonnelle. Nous franchîmes +un escalier découvert dont les marches étaient tapissées de mousse et +émaillées de ces grandes et belles fleurs dans lesquelles la dévotion +napolitaine a découvert tous les emblèmes de la passion, et nous nous +trouvâmes dans une assez vaste salle, haute, aérée, lumineuse, qui +devait être la pièce de réception et d'apparat. Là, mon petit nègre +aux haillons pittoresques me présenta trois jeunes filles qui +s'étaient levées à notre approche, et se serraient dans un seul groupe +timides et confuses. La plus jeune n'avait pas encore quinze ans, et +l'aînée en avait vingt à peine. Je fus ébloui de leur beauté et de +leur fraîcheur. Rien de plus gracieux et de plus charmant que leurs +jupes flottantes et leurs étroits corsages brodés de filigrane. On eût +dit, sans aucune exagération poétique, trois roses blanches sur le +même rosier. + +--Voici mes soeurs, monsieur, et j'espère que je ne vous ai pas menti +en vous disant qu'elles ne me ressemblaient guère ni pour le teint +ni pour le costume. Celle-ci s'appelle Concetta, celle-ci Nunziata, +celle-ci Assunta, les trois plus beaux noms de la Vierge. Et à chaque +nom qu'il prononçait, le petit démon imprimait un baiser sur le front +rougissant de celle de ses soeurs qu'il voulait désigner. + +--Et maintenant, dit-il, montons à l'atelier de mon grand-père. + + + + +XX + + +Les Héritiers d'un grand Homme. + + +Je suivis mon jeune guide avec toute la docilité que commandaient les +circonstances, mais, je l'avoue, non sans jeter un regard d'admiration +et de regret sur le charmant groupe dont je devais me séparer si +promptement. Nous traversâmes deux petites chambres dont tout +l'ameublement consistait en quatre monceaux d'épis de maïs entassés +dans les coins, et dont la tapisserie, formée tout bonnement de bottes +d'aulx et d'oignons, se faisait sentir une demi-lieue à la ronde; puis +une cuisine dont le plafond pliait sous les quartiers de lard et les +festons de _salami_, et enfin un petit corridor assez mal éclairé, +au bout duquel nous trouvâmes un escalier de bois plus raide et +plus incommode qu'une échelle. Mon guide le gravit en deux bonds et +s'arrêta sur un petit palier carrelé de rouge et de noir, qui n'était +pas assez large pour nous contenir tous les deux. Arrivé là, il colla +l'oreille à la porte, mit l'oeil à la serrure et frappa trois petits +coups, après m'avoir fait signe de la main d'écouter et de me taire. + +J'entendis d'abord le vieillard grogner sourdement comme un dogue dont +le sommeil est tout à coup interrompu par une visite importune. Le +gamin me regarda en souriant comme pour me donner du courage, hocha +légèrement la tête en homme habitué à une semblable réception, et +sachant parfaitement que, si la colère du vieillard était facile à +allumer, quelques mots suffisaient pour l'éteindre. En effet, ses +grognemens s'apaisèrent bientôt et furent suivis par un bruit de +chaises qu'on dérangeait, et par le craquement d'une porte intérieure +qu'on fermait à double tour. Puis les pas se rapprochèrent lentement, +et une voix claire et ferme, où perçait cependant un reste de +courroux, demanda:--Qui va là? + +--C'est moi, mon grand-père, ouvrez. + +La voix se radoucit et le vieillard mit la main sur la clé. + +--Es-tu seul? demanda-t-il après un instant de réflexion. + +--Je suis avec un monsieur qui demande à visiter votre atelier. + +--Va-t'en au diable, méchant coureur, s'écria le vieux peintre +furieux; c'est encore quelque brocanteur que tu auras ramassé sur +la grande route, et qui vient dans l'intention de me marchander mes +chefs-d'oeuvre. + +--Mais je vous jure que non, mon grand-père. + +--Alors c'est quelque rustre de Sainte-Agathe qui veut par ses +sottises et par ses âneries me faire renier le bon Dieu. + +--Encore moins, mon grand-père; croyez-vous que votre petit Salvator +soit capable de vous causer du chagrin? + +--Hum! hum! fit le vieillard ébranlé dans sa résolution, et qui est +donc ce monsieur que tu m'amènes? + +--C'est un artiste étranger qui n'a pas le sou pour acheter vos +tableaux, mais en revanche qui a assez de temps pour écouter votre +histoire. + +--Ah! ah! c'est un confrère, s'écria gaîment le bonhomme en passant +rapidement de la colère à la bonne humeur; et il fit tourner la clé +dans la serrure. + +Je voulus protester par un reste de scrupule, mais l'enfant me fit +signe de me tenir tranquille en mettant son index en croix sur ses +lèvres. + +La porte s'ouvrit et je me trouvai en face d'une des plus belles +têtes de vieillard que j'aie jamais vues. Une forêt de cheveux blancs +ombrageait son front large et sans rides, ses traits étaient calmes +et reposés, et son sourire avait quelque chose d'affectueux et de +bienveillant qui contrastait fort avec le ton bourru qu'il affectait +de prendre dans les grandes occasions pour se débarrasser des fâcheux. +Il était vêtu d'une espèce de froc dont le capuchon retombait sur +ses épaules, et dont la couleur primitive avait disparu sous +les différentes couches de graisse et de peinture qui l'avaient +successivement recouvert. Au reste, le plus grand désordre régnait +dans l'atelier malgré l'empressement que le bonhomme avait mis à +ranger quelques objets qui gênaient trop visiblement le passage. +C'était un pêle-mêle inextricable d'outils de paysan et d'instrumens +de peintre; des faux, des bêches et des râteaux s'accrochaient +bizarrement aux chevalets, aux appuie-mains, aux échelles; des toiles, +des cartons, des esquisses étaient enfouis sous un tas de cordes, +de paniers, d'arrosoirs; des boîtes à couleurs étaient remplies de +graines; des flacons d'essence, à goulots fracassés, servaient de vase +et de prison à la tige d'une fleur; des pinceaux, des brosses et des +palettes se prélassaient agréablement sur des cuillers de bois et dans +des moules à fromages. Un joyeux rayon de soleil glissait légèrement +à travers cette confusion étrange, et posait là-bas une aigrette de +diamans au front d'une madone enfermée, caressait ici les racines +d'une pauvre plante oubliée et frileuse, et piquait plus loin une +paillette au ventre d'un pot de cuivre luisant comme de l'or. + +Le vieillard m'observa en silence pendant deux ou trois minutes, pour +me juger sans doute d'après l'effet que produirait sur moi la vue de +son pandoemonium. Mais comme il s'aperçut que, loin de paraître +choqué de ces bizarreries criantes qui eussent irrité les nerfs d'un +bourgeois, je les contemplais au contraire avec le plus vif intérêt, +il se tourna vivement vers son petit-fils et lui dit d'un air +satisfait: + +--Bien, mon garçon, tu ne m'as pas trompé, monsieur est un brave +et digne étranger, et pourvu qu'il soit aussi pauvre qu'il est +raisonnable... + +--Rassurez-vous, mon cher hôte, repris-je à mon tour, je n'ai pas une +obole à dépenser en tableaux; et fusse-je plus riche qu'un nabab, je +comprends qu'il y a certains objets qu'on ne cède pas au prix de l'or. + +--Alors soyez le bien-venu, s'écria la vieux peintre avec toute +l'expression de son âme, et il me tendit une main calleuse que je +m'empressai de serrer dans les miennes. Soyez mille fois le bien-venu, +mon hôte et mon confrère. Dieu soit loué, vous ne traitez pas de fou +un pauvre vieillard, parce qu'il tient plus à ses tableaux qu'à la +vie. Et quand vous les aurez vus, ces tableaux, quand vous aurez su +comment ma famille les possède depuis tantôt deux cents ans, vous ne +serez pas étonné, vous, de m'entendre dire que je consentirais plutôt +à mendier, moi et mes enfans, qu'à me laisser enlever mon trésor. +Vous voyez en nous de pauvres paysans, monsieur, mais nous sommes les +héritiers d'un grand homme; et pour garder dignement cet héritage +sacré, il y a toujours eu dans notre famille un peintre, bon, médiocre +ou mauvais, qui, ne pouvant gagner sa vie par son art sans quitter +notre village, a préféré de rester fidèle à son poste de gardien et +de laboureur, qui a travaillé le jour dans les champs, la nuit dans +l'atelier, et a manié de la même main la bêche et les pinceaux. Mon +pauvre fils, le père de tous ces enfans que vous avez peut-être vus, +s'est tué à la peine. Il était meilleur peintre que moi, mais moi j'ai +été meilleur vigneron que lui; aussi lui ai-je survécu pour élever +notre famille. Mais Dieu a bien fait les choses, et il nous a envoyé +assez d'enfans pour faire largement la part du travail et de +l'étude. J'ai trois petits-fils qui sont les meilleurs garçons de +Sainte-Agathe, et dont chacun n'a pas l'égal dans son métier. Quant à +ce petit vagabond, ajouta le bonhomme en lui tapant doucement sur +la joue, je le destine à la peinture, et il ne manque pas de +dispositions. En attendant, je l'ai nommé Salvator: c'est aussi mon +nom, vous en saurez bientôt la cause. + +--Eh bien! monsieur, interrompit le petit Salvator, impatient +de rester si long-temps en place, vous voilà au mieux avec mon +grand-père, il va vous compter son histoire, ou plutôt l'histoire +de ses tableaux. Vous en aurez pour une bonne demi-heure. Comme je +connais la chose pour l'avoir entendu raconter au moins trois fois par +jour, je vous laisse et je m'en vais veiller au repas. Mon frère le +garde-chasse va nous apporter du gibier, le pêcheur nous donnera des +carpes et des anguilles, et le vigneron songera au fruit, mes trois +petites soeurs font la cuisine à tenter les anges du paradis; quant à +votre serviteur, en ma qualité de futur grand homme, je ne sais que +manger pour six; mais, vu la circonstance et pour faire honneur à +notre hôte, je servirai à table. Seulement, si vous vouliez demander +une grâce à mon grand-père... + +--Voyons, voyons, laisse-nous donc, bavard, s'écria brusquement le +vieux peintre. + +--Si vous vouliez, monsieur, continua le gamin sans se déconcerter, +m'obtenir la permission d'endosser mes habits de fête... + +--Pour les mettre en lambeaux, vaurien... + +--Mais, grand-papa, s'écria le petit Salvator presque en pleurant, +regardez donc comme je suis fait. Puis-je m'approcher d'une table +d'honnêtes gens, arrangé de la sorte? C'est pour le coup que monsieur +ne voudrait pas toucher au dîner. + +--Va te changer, petit misérable, et débarrasse-nous une fois pour +toutes de ta présence. + +Ma sincérité d'historien m'oblige à faire un aveu, quelque effort +qu'il en coûte à mon amitié. Tout ce que je voyais et tout ce que +j'entendais me paraissait si nouveau, si étrange et pourtant si +simple, que j'avais complètement oublié Jadin, Jadin avec lequel +j'avais jusque alors partagé en frère mes plaisirs et mes peines, mes +impressions douces ou pénibles, ma bonne et ma mauvaise fortune; Jadin +que j'avais laissé dans l'affreux bouge que vous savez, à peu près +dans la position d'Ugolin, plus Milord, moins les cadavres de ses +enfans. Oui, je l'avais oublié! + +Mais je dois le dire aussi à mon honneur: à la seule idée de repas, je +me souvins de mon ami, et me penchant à l'oreille du petit Salvator, +je lui dis à voix basse: + +--J'ai mille grâces à vous rendre pour votre bonne hospitalité; je +dois cependant vous déclarer que je n'accepterai le dîner que vous +m'offrez qu'à la condition que mon camarade aussi en profitera. Songez +donc qu'il se morfond à cette heure, un peu par votre faute, dans +cette horrible caverne où vous nous avez envoyés. Il peut bien se +passer d'admirer vos tableaux, puisque tel est votre bon plaisir, mais +je ne puis pas sans crime et sans remords le laisser mourir de faim +là-bas, tandis que je nage ici dans l'abondance. + +--Soyez tranquille; je ne suis pas aussi méchant diable que j'en ai +l'air. Votre ami aura sa part du festin. Seulement, comme il s'est +un peu trop moqué de mes guenilles, on la lui servira à la _nobile +locanda del Sole_. + +Et sans plus m'écouter il tourna lestement sur ses talons. + +--Enfin, dit le vieillard en respirant, il nous laisse un peu en +repos! Venez, venez, signor forestiere, mes chefs-d'oeuvre vous +attendent. + +--A vos ordres, signor pittore, lui répondis-je en m'inclinant. Alors +il poussa la porte par laquelle j'étais entré, écarta doucement une +vieille tapisserie qui masquait une seconde porte intérieure, celle +que nous avions entendu fermer à notre arrivée, tira une clé de sa +poche, ouvrit cette seconde porte et me fit passer dans une petite +pièce d'une architecture simple et sévère, qui n'avait pour tout +ameublement que deux chaises et une armoire. + +--Ah ça! mon cher hôte, lui dis-je en m'asseyant sans façon, mais +c'est une véritable chapelle que vous me montrez là, et je commence à +croire que vos tableaux pourraient bien être des reliques. + +--Vous me rappelez, monsieur, toutes les persécutions que je me suis +attirées par ma persistance à garder mes chefs-d'oeuvre. On m'a traité +tantôt de fou, tantôt d'égoïste, quelquefois de sorcier, quelque autre +fois de saint. Tout cela, je vous le répète, parce que j'ai entouré +ces peintures d'une espèce de culte, parce que je n'ai jamais pu me +décider à les vendre aux juifs ou à les montrer aux sots. J'ai vu +passer les habitans de Sainte-Agathe de la curiosité à l'envie, et de +l'envie à la superstition. Croiriez-vous qu'ils sont allés jusqu'à +prétendre que je devais leur prêter mes tableaux pour guérir les +hydropiques et pour exorciser les possédés. Un soir, il y a long-temps +de cela, la femme d'un de mes voisins était en mal d'enfant et +souffrait d'atroces douleurs. Quant à cela, je la plains, la pauvre +femme; mais était-ce ma faute à moi, si elle ne pouvait pas accoucher? +Eh bien! ne voilà-t-il pas que ses parens et ses amis s'avisent de +venir me demander une de mes images! De mes images! monsieur. Et vous +allez voir bientôt que dans mes trois tableaux il n'y a pas l'ombre +d'un saint. C'est égal, il leur fallait un miracle. Je tins bon au +commencement; mais le pays s'ameutait, on menaçait d'enfoncer les +portes et de mettre le feu à la maison. Il n'y avait pas de temps à +perdre. Illuminé par une idée subite, à la place du chef-d'oeuvre +demandé, je leur livre une vieille croûte, ouvrage d'un de mes oncles, +qui a été, après moi, le plus mauvais barbouilleur de la famille. Le +tumulte s'apaise, on reçoit avec des cris de joie le vieux tableau +tout noirci de fumée et de poussière, on le porte en procession à la +maison du voisin, on allume des cierges, on se prosterne et on entonne +les litanies. Miracle! les douleurs cessent, la femme est sauvée: +elle accouche de deux jumeaux! Le mari, tout en larmes, veut savoir à +quelle sainte effigie il doit l'heureuse délivrance de sa femme. C'est +sans doute la Vierge-aux-Sept-Douleurs, ou sainte Elisabeth, ou tout +au moins sainte Anne. Dans l'excès de sa reconnaissance, il prend une +éponge et commence à laver les nombreuses couches de poussière qui lui +cachent les traits de sa céleste protectrice. Tous les yeux sont fixés +sur le tableau, toutes les lèvres répètent des prières, lorsque sur +la toile mise à nu on voit apparaître tout à coup... Devinez qui, +monsieur?... Le portrait d'un vieil avocat en robe noire! A dater de +ce jour, on m'a laissé tranquille! + +--Votre histoire est parfaite, mon cher maître; mais, en vérité, il me +tarde de voir enfin ces tableaux qui vous ont donné tant de mal. + +--Vous avez raison, monsieur, je vous fatigue avec mes redites, mais à +mon âge il est permis de radoter. + +--A Dieu ne plaise, mon hôte, que vous interprétiez si mal mes +paroles. Vos récits m'intéressent au plus haut degré, et si j'ai +montré quelque impatience... + +--Allons, allons! voici la première de mes reliques, comme vous venez +de le dire. Ce n'est, à proprement parler, qu'une esquisse, mais vous +y verrez le germe d'un grand génie. + +Et il tira de l'armoire un petit tableau carré de deux pieds de haut +et de deux de large, ôta avec toutes sortes de précautions le morceau +de drap dont ledit tableau était enveloppé, et s'approchant de la +croisée me montra le précieux croquis dans tout son jour. + +C'était prodigieux d'éclat, d'originalité, de vigueur. Peut-être un +critique méticuleux eût trouvé à redire sur quelques parties de cette +esquisse, peut-être les lignes n'en étaient-elles pas très correctes, +ni la composition irréprochable; mais il y avait dans cette +improvisation de quelques heures une touche si hardie et si franche, +une conception si puissante et si naïve, une telle vérité de détails, +qu'il était impossible de ne pas y voir le cachet d'un grand maître. + +C'était à coup sûr un souvenir des Calabres ou des Abruzzes. +Figurez-vous des rochers noirs, dévastés, menaçans, suspendus comme un +pont sur l'abîme; une plaine aride et maudite, éclairée par la lumière +intermittente et livide d'un ciel orageux; de vieux troncs séculaires +se tordant sous l'étreinte de l'ouragan, ou calcinés par la foudre. +Nul vivant n'est témoin de cette scène de désolation et d'horreur; ou +plutôt dans la lutte affreuse que les élémens livrent à la nature, +l'homme a succombé le premier. De quelle mort? Dieu seul le sait! Des +os fracturés, des lambeaux de chair humaine sont semés çà et là sur +le sol, mais nul indice ne pouvait vous dire si le misérable auquel +appartenaient ces tristes débris s'est brisé le crâne en tombant du +précipice, ou s'il a été broyé sous la dent des bêtes féroces. On +dirait une page du Dante traduite en peinture. + +Je tournai et retournai le tableau en tous sens; je l'approchai et +l'éloignai de ma vue pour le contempler à mon aise, tandis que le +vieillard se frottait les mains de satisfaction et jouissait de ma +surprise. + +--Savez-vous que ce que vous me montrez là est admirable, lui dis-je +en lui rendant son esquisse, et que ce petit chef-d'oeuvre, bien qu'il +ne soit pas fini, ne déparerait pas le musée des Studi, ou la galerie +du prince Borghèse? + +--Ainsi vous ne trouvez pas que j'aie tort d'en avoir le soin que j'en +ai? + +--Bien au contraire. + +--Et de ne pas jeter mes perles devant... mes compatriotes? + +--Je ne saurais que vous approuver. + +--Et d'en avoir refusé six cents ducats du prince de Salerne? + +--J'en eus fait autant à votre place. + +--Cependant vous n'avez vu jusqu'ici que le moins précieux de mes +trois tableaux. + +--Je verrai les autres avec le même intérêt; mais comment sont-ils en +votre possession, mon cher hôte, et quel en est l'auteur? + +--Ah! voilà, vous allez me traiter, vous aussi, de vieux bavard, ni +plus ni moins que mes bons voisins de Sainte-Agathe. Ma foi, tant pis; +je vais vous conter tout cela d'un bout à l'autre, car il faut que +vous sachiez que ce n'est pas seulement le prix des tableaux, mais +encore, mais surtout le souvenir de celui qui nous les a donnés, qui +nous les rend si chers, à moi comme à tous ceux qui m'ont précédé dans +ma famille, comme à tous ceux qui viendront après moi. Asseyons-nous +là, dit-il en prenant une des chaises, et prêtez-moi quelques momens +d'attention. + +--Je vous écoute. + +--Il y a deux cents ans de cela, comme je crois vous l'avoir dit, que +le père du grand-père de mon aïeul, un pauvre paysan comme moi, se +tenait sur le pas de sa porte, pour prendre un peu le frais, après +une rude journée de travail. La soirée s'annonçait comme devant +être orageuse; de gros nuages, amoncelés lentement pendant le jour, +enveloppaient de toutes parts l'horizon. La lune, qui s'allumait déjà +comme un phare, perçait à peine de sa clarté rougeâtre cet épais +rideau de vapeurs. Rosalvo Pascoli (c'est ainsi que se nommait le +paysan), après avoir regardé le ciel deux fois du côté de Capoue et +deux fois du côté de Gaëte, s'était levé pour rentrer, lorsqu'il vit +s'avancer vers lui un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d'une +taille au dessous de la moyenne, dont l'extérieur annonçait plutôt un +mendiant qu'un voyageur. Son teint était presque aussi brun que celui +d'un Maure, ses cheveux d'un noir d'ébène flottaient au gré du +vent, hérissés et en désordre; ses vêtemens étaient en lambeaux. +Figurez-vous, en un mot, le portrait de mon petit Salvator, tel que +vous l'aurez rencontré tantôt sur la grande route, mais plus grand, +plus maigre et plus déguenillé, si cela est possible. + +Cependant l'inconnu aborda Rosalvo d'un pas ferme, et lui demanda d'un +ton hardi et cavalier: + +--Saurais-tu, mon brave, m'indiquer une auberge dans les environs où +je puisse trouver, pour mon argent, un gîte et du pain? + +Mon vieux parent le regarda d'abord avec un étonnement mêlé de +défiance, tant les manières froides et hautaines du jeune homme +contrastaient avec son costume délabré et sa détresse apparente. Mais, +rassuré bientôt par l'air de franchise et d'honnêteté qu'il crut lire +sur ses traits, il lui répondit, non seulement sans humeur, mais avec +une bonté tout à fait paternelle: + +--Il y a bien à l'autre bout de Sainte-Agathe un assez mauvais cabaret +où l'on te donnera à peu près ce que tu cherches; mais comme tu ne +pourrais pas y arriver, mon garçon, avant d'être surpris par l'orage, +entre ici chez nous, et tu trouveras toujours du pain et un asile. + +--En ce cas, faisons notre prix d'avance, car je ne suis pas bien +riche pour le moment, et il n'y a rien que je déteste tant que les +discussions après mon dîner et les disputes après mon réveil. + +Le paysan s'approcha du jeune homme, le prit par la main, et +l'attirant vers lui doucement, lui dit de son ton le plus calme: + +--Regarde bien, mon ami, au dessus de ma porte. + +--Eh bien, après? + +--Y vois-tu une enseigne? + +--Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Cela veut dire, mon ami, que je ne tiens pas auberge, et que je ne +vends ni ne loue mon hospitalité. + +--Alors, merci, mon brave homme, répondit brusquement l'inconnu; +j'irai à l'autre bout du village; j'irai, s'il le faut, jusqu'à Rome +sans prendre un instant de repos; mais je suis bien décidé de ne rien +accepter de personne. + +Et il fit un mouvement pour partir. + +Le vieux paysan, blessé par un refus auquel il était loin de +s'attendre, eut envie de tourner le dos à cette espèce de mendiant +orgueilleux, pour le punir ainsi de son mauvais caractère; mais il +pensa que l'injustice ou la dureté des hommes avait peut-être aigri +son coeur, et il n'eut pas le courage de l'abandonner à sa destinée. +De larges gouttes d'eau commençaient à tomber sur les feuilles, le +vent sifflait avec furie, et le pauvre garçon, malgré la fierté de ses +paroles et l'assurance affectée de sa démarche, paraissait tellement à +bout de ses forces qu'il n'aurait pu faire trois pas sans succomber à +son épuisement et à sa fatigue. + +Rosalvo l'arrêta donc par le bras au moment où il allait s'éloigner et +lui dit en souriant: + +--Tu es un singulier garçon, sur le salut de mon âme! et quand tu +serais le vice-roi déguisé, tu n'aurais pas plus de morgue et plus +d'orgueil. C'est égal, je ne veux pas me reprocher un jour de t'avoir +laissé partir par une nuit pareille, au risque de te casser le cou ou +de mourir de faim sur la route. Tu paieras ton écot, puisque tel est +ton bon plaisir. Je n'y mets qu'une condition: c'est que tu t'en +rapporteras à ma probité; et quoique tu veuilles à toute force +transformer ma maison en taverne, je te promets de ne pas trop +t'écorcher. + +--Soit, reprit l'inconnu d'un ton d'indifférence, je viderai le fond +de ma bourse, mais il ne sera pas dit qu'un paysan de Sainte-Agathe +m'a vaincu de courtoisie et de générosité. + +Rosalvo l'introduisit alors dans sa maison et le présenta au reste de +sa famille. Le jeune étranger fut reçu sous ce pauvre toit avec tant +d'égards et tant de cordialité qu'il passa bientôt de sa froide +réserve et de son dédain amer à la plus franche expansion et aux plus +vives sympathies. + +On lui donna la meilleure place à table; le paysan lui servit +les meilleurs morceaux, sa femme lui versa à boire, ses enfans +l'entourèrent. On ne prit garde à ses haillons que pour le fêter +davantage. Point de chuchotemens indiscrets, point de curiosité +agressive, point de questions importunes. Parlait-il, on l'écoutait +avec intérêt; voulait-il se taire, on respectait son silence. Bref, il +fut tellement charmé de cet accueil si affectueux et si simple, qu'à +la fin du repas il était de la famille. + +--Eh bien, mon enfant, reprit alors le vieux Rosalvo d'un ton sérieux, +mais sans colère et sans amertume, voulez-vous encore payer votre +compte comme si vous étiez au cabaret? + +--Pardonnez-moi, mon père, s'écria le jeune homme en lui serrant la +main, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes, j'ai été dur et +injuste envers vous. Mon orgueil a dû vous paraître bien déplacé et +bien ridicule dans l'état où je me trouve; mais j'ai tant souffert +depuis mon enfance! j'ai été si abreuvé d'humiliations et de douleurs +dès mes premières années, qu'au moment où les autres ne font qu'entrer +dans la vie je voudrais déjà en sortir. Tenez, mon hôte, vous me +disiez tout à l'heure que si j'étais le vice-roi en personne je ne +serais ni plus résolu ni plus fier.... Eh bien! dussiez-vous m'accuser +de folie, ajouta-t-il en portant la main à son front, je me sens là +quelque chose qui me rend plus orgueilleux que les rois. + +--Calmez-vous, mon jeune homme, reprit le bon Rosalvo moitié étonné, +moitié attendri par cet étrange discours, vous n'êtes encore qu'un +enfant, et vous avez tant d'années devant vous que vous pouvez bien +braver l'injustice du sort et réparer ses erreurs. + +--Ma foi, vous avez bien raison, s'écria gaîment le jeune homme en +changeant tout à coup d'expression; au diable la tristesse et les +soucis! Vous pourriez croire, grand Dieu! que j'ai le vin morose, ce +qui n'est permis que lorsqu'on en a bu de mauvais, tandis que le vôtre +était excellent. Mais aussi pourquoi me parlez-vous comme si vous +étiez mon père? pourquoi cette belle enfant est-elle tout le portrait +de ma soeur? pourquoi enfin me faites-vous songer à ma famille? + +--Comment! demanda le paysan d'un ton de reproche, vous avez une +famille, et vous pouvez la quitter! + +--Hélas! reprit le jeune homme, j'en avais une! Mais mon père n'est +plus; et lorsque le chef est mort, tous les membres se dispersent et +se brisent. + +Et son front s'assombrit de nouveau. + +--Allons! s'écria Rosalvo en frappant du poing sur la table, je ne +suis qu'un vieil imbécile; voilà la deuxième fois que je vous attriste +et vous chagrine par mes sottes questions. Vous devez bien m'en +vouloir? + +--Mais non, je vous assure; et pour que vous n'alliez pas croire, mes +amis, que je veuille m'entourer de mystère, je vous dirai en peu de +mots qui je suis, d'où je viens, quel est le but de mon voyage; car, +je ne sais pourquoi, jamais, depuis que je suis au monde, je n'ai +éprouvé si vivement le besoin d'épancher mon coeur. + +--Tout ce que nous pouvons faire, répondit le paysan, c'est de prier +Dieu, qui vous a amené sous notre toit, de seconder vos projets et de +bénir vos espérances. + +--J'accepte vos souhaits, mes amis, et je crois que les voeux de +brave gens tels que vous êtes ne pourront que me porter bonheur. J'ai +dix-neuf ans passés; je ne suis ni le dernier des vagabonds comme +mes haillons pourraient le faire croire, ni un gentilhomme déguisé +voyageant, dans cet accoutrement bizarre pour mieux assurer son +incognito. Je suis un pauvre artiste; mais quoique depuis ma naissance +j'aie eu de bons et de mauvais momens, je n'ai jamais été aussi pauvre +et aussi malheureux que vous me voyez à cette heure. Je suis né dans +un petit village aux environs de Naples, connu sous le doux nom de +_l'Aranella_. Mon père était un architecte plein de mérite à qui n'a +jamais manqué qu'une chose: des maisons à bâtir. Mon oncle maternel +était peintre, et on n'a pu lui reprocher qu'un défaut, celui de +n'avoir jamais eu une commande de sa vie. Aussi, le premier tort de +mes parens fut-il de m'éloigner de l'art pour lequel je me sentais un +penchant irrésistible. + +--Pauvre garçon! interrompit Rosalvo, ce n'est pas moi qui aurais +jamais empêché mes enfans de suivre leur vocation. + +--D'autant plus que cela ne sert à rien, continua l'étranger en +souriant. Pliez jusqu'à terre un jeune arbre plein de sève et de +vigueur; quand vous l'aurez courbé comme un arc, il vous échappe et se +redresse tout à coup vers le ciel. On m'envoya à l'école chez les bons +religieux, qui m'ennuyaient à périr. On n'eût pas été fâché de faire +de moi un prêtre, voire même un camaldule; mais, au lieu d'apprendre +mon latin et de réciter mes psaumes, je volais tout le charbon qui +me tombait sous la main pour tracer des paysages sur les murs des +cellules, ou dessiner le profil de mon révérend précepteur. Dieu seul +peut savoir ce que mes chefs-d'oeuvre m'ont coûté de calottes. + +--On allait jusqu'à vous battre! s'écria le paysan indigné. + +--Et on n'y allait pas de main morte, je vous en réponds; si bien +qu'un jour que la correction m'avait paru un peu rude, je plantai +là mon collège et mes maîtres, et je me sauvai au bout du monde, en +Pouille, en Calabre, dans les Abruzzes, que sais-je? J'ai erré de +vallée en vallée, de montagne en montagne; j'ai souffert le froid et +la faim. Je suis tombé dans les mains des brigands qui m'ont forcé à +être des leurs. Mais à travers tous mes voyages, au milieu de tous mes +malheurs, si je pouvais me procurer un crayon ou des pinceaux, si je +pouvais jeter sur le papier ou sur la toile tout ce qui me passait par +le cerveau, tout ce qui frappait mes regards, j'oubliais mes chagrins +et ma misère, je ne pleurais plus que de joie, et je tombais à genoux +pour bénir Dieu, qui m'avait donné des yeux pour admirer la nature, +un coeur pour en sentir les merveilles, une main pour en retracer les +beautés. + +--Mon Dieu, que votre état doit être sublime: interrompit le pauvre +paysan, animé par le feu de l'artiste. + +--Enfin, je revins à Naples, continua le jeune homme. Mon père était +mort; ma soeur aînée avait épousé Fracanzani, un peintre de talent et +de coeur, que la fortune avait traité presque aussi mal que mon père +et mon oncle. On dirait que l'indigence est devenue pour nous autres +une tradition de famille. Je me mis à travailler nuit et jour pour +aider mon beau-frère. Vains efforts! les marchands me jetaient au nez +mes paysages, ou bien le prix que j'en retirais ne suffisait pas pour +acheter mes brosses et mes couleurs. On m'appelait, comme par mépris, +Salvatoriello, et pourtant, j'en jure Dieu, on me nommera un jour +Salvator! Découragé, avili, dévoré de chagrin et de fièvre, j'allais +succomber à mon désespoir, lorsque celui dont je porte le nom a daigné +me sauver par un miracle. + +Je venais de vendre un tableau au plus juif de mes brocanteurs. Le +malheureux me reprochait encore les quelques sous qu'il m'avait donnés +pour prix de mon oeuvre, lorsqu'un beau carrosse armorié s'arrête tout +à coup devant sa boutique. La portière s'ouvre, et un personnage d'un +noble aspect, d'une tournure imposante, fait signe au revendeur, et +demande à voir le tableau qu'on vient d'exposer à l'étalage. Tandis +que le marchand se confond en révérences, caché derrière les roues de +la voiture, je ne perds pas un mot de leur entretien. + +--Quel est le sujet de ce tableau? demandait le cavalier en prenant la +toile des mains du brocanteur. + +--Vous le voyez, Excellence, c'est une Agar dans le désert. + +--Je n'ai jamais rien vu de si profondément senti, répliqua tout haut +le cavalier, et quel prix demandes-tu de cet ouvrage? + +--Monseigneur, c'est vingt... c'est vingt-cinq ducats tout au juste: +c'est le prix qu'il m'a coûté. + +J'avais envie de l'étrangler de mes mains. + +--Vingt-cinq ducats! reprit le cavalier, mais c'est pour rien: je +l'achète. Et quel en est l'auteur? + +--L'auteur, Excellence, balbutia le marchand; mais qu'est-ce que cela +fait, l'auteur, à votre Excellence? + +--Comment! qu'est-ce que cela me fait, imbécile? + +--Monseigneur, le marché est conclu, et, quel que soit le nom de +l'auteur, il n'y a plus à s'en dédire. + +--Voici tes vingt-cinq ducats, maraud, parleras-tu maintenant? + +--L'auteur, Excellence, est un tout jeune homme, qui s'appelle +Salvatoriello. + +--Eh bien! tu diras à ce jeune homme, de ma part, que, lorsqu'il aura +des tableaux à vendre, il vienne chez le cavalier Lanfranco; je les +lui achèterai au prix qu'il en voudra; car je le dis en vérité, sur +mon honneur et sur mon âme, ce petit Salvator est un grand peintre. + +Ce peu de mots m'a rendu mon courage; j'ai quitté Naples, mon ingrate +patrie, puisque nul n'est prophète chez soi, et je me suis traîné pas +à pas jusqu'ici, les pieds brisés, l'estomac vidé, les vêtemens en +lambeaux, mais le coeur rempli de foi et d'espoir. Il ne me reste plus +qu'une demi piastre pour arriver jusqu'à Rome; mais Rome, c'est mon +pays désormais; Rome, c'est la fortune; Rome, c'est la gloire! + +Tandis que le jeune voyageur racontait son histoire, Rosalvo, +mon ancêtre et toute sa famille, se serraient autour de lui et +l'accablaient de caresses et d'éloges. La parole ardente et fiévreuse +de l'artiste avait jeté comme des étincelles dans les coeurs de ces +honnêtes paysans. Ils regardaient leur hôte avec un étonnement naïf, +et se sentaient attirés vers lui par un charme dont ils ne savaient se +rendre compte dans leur ignorance. + +--Ah ça! mes amis, reprit enfin le jeune homme, quoique je comprenne +à présent que votre hospitalité ne peut pas se payer au prix de l'or, +vous me permettrez que je vous prouve au moins ma reconnaissance. +Demain je quitterai cette maison de bonne heure pour aller où Dieu +m'appelle. Mais je ne veux pas me séparer de vous sans vous laisser un +souvenir. Je dois avoir ici dans ma besace des pinceaux, des couleurs, +des morceaux de toile et d'étoffes, des cordes de luth et des papiers +de musique; en un mot, tout mon bagage de bohémien et d'artiste. Vous +voyez que ce n'est pas lourd. Je vais vous faire une esquisse. Cela +n'a pas une grande valeur pour le moment; mais plus tard, qui sait? +vous la vendrez peut-être assez bien, si la prophétie du bon Lanfranco +vient à s'accomplir. + +Ce fut alors, monsieur, que d'une main ferme et sûre il esquissa le +beau paysage que vous venez d'admirer. Vous savez maintenant de qui +je veux parler, si toutefois le style du tableau ne vous avait déjà +révélé le nom de l'auteur. Je vais vous montrer les deux autres, et +je vous dirai, le plus brièvement qu'il me sera possible, à quelle +occasion on en fit cadeau à ma famille. + +Arrivé à ce point de son histoire, le descendant de Rosalvo Pascoli +fit une pause et me regarda avec une légère hésitation, partagé qu'il +était, l'honnête vieillard, entre la crainte et le désir de continuer +son récit. + +Vraiment, il s'écoutait lui-même avec tant de bonheur, qu'il eût été +dommage de troubler la joie de ce brave homme, moitié paysan, moitié +artiste, de cette excellente nature amphibie, si le lecteur veut bien +nous passer le mot. Je le priai donc d'aller toujours; et c'est une +justice à lui rendre, il ne se le fit pas répéter deux fois. + +--Où en étions-nous donc restés, monsieur? + +--Le jeune homme était parti pour Rome, afin d'y retrouver le cavalier +Lanfranco, et maître Rosalvo, votre trisaïeul, je crois, avait accepté +l'esquisse que vous venez de me montrer. + +--Eh bien! continua le vieillard, pendant douze ans on n'entendit plus +parler de Salvatoriello. Les paysans de Sainte-Agathe retournèrent à +leurs travaux ordinaires, et personne ne songea plus au jeune voyageur +qui s'était arrêté par un soir d'orage sous le toit du bon Rosalvo. + +Au bout de la douzième année, un jour, vers midi, par un éclatant +soleil de juillet, le village entier fut mis en émoi par l'arrivée +d'un étranger de la plus haute distinction. A voir le train qu'il +menait, on eût dit un prince du Saint-Empire, ou un grand d'Espagne +de première classe. Les postillons faisaient claquer leur fouet comme +s'ils eussent conduit le duc d'Arcos en personne. Une nombreuse +escorte d'estafiers, de valets et de pages suivait ou précédait la +voiture attelée de six chevaux qui fumaient sous leur harnais et +blanchissaient leurs mors d'une écume bouillante. L'étranger fit +arrêter son équipage devant la porte de Rosalvo, et, sans donner le +temps à ses domestiques d'abattre le marchepied, il sauta légèrement +à terre. C'était un noble et brillant cavalier de trente-deux à +trente-quatre ans, d'une beauté mâle et fière, d'une rare élégance. +Ses traits vivement accusés, ses yeux très noirs, sa peau très brune, +sa moustache fine et retroussée, le faisaient ressembler plutôt à un +Espagnol qu'à un Napolitain, et plutôt à un Arabe qu'à un Espagnol. + +Il portait le plus beau costume qu'on puisse voir. Cape et pourpoint +richement brodés, toque à médaillon d'or à plumes flottantes, épée à +fourreau de velours, à poignée de diamans. Tout cela était d'un luxe +écrasant, d'une magnificence inouïe. Tandis que le pauvre Rosalvo, les +cheveux tout blancs, le dos voûté par les années, s'avançait lentement +pour demander quel était l'éminent personnage qui daignait s'arrêter +devant sa porte, celui-ci le prévint, et, faisant quelques pas à sa +rencontre, lui expliqua en peu de mots l'objet de sa visite. + +--Je suis un amateur de tableaux, lui dit-il, un antiquaire forcené; +pour l'acquisition d'un chef-d'oeuvre qui manque à ma galerie, pour +l'achat d'un camée qui manque à ma collection, je donnerais la moitié +de ma fortune. Souvent je descends de ma voiture, souvent je fais +une demi-lieue à pied pour fouiller les villes et les villages, les +châteaux et les chaumières, le palais du riche et le taudis du pauvre; +car bien des fois j'ai découvert des meubles rares, des armures de +prix, des curiosités d'une grande valeur, là où je m'attendais le +moins d'en trouver. + +--Seigneur cavalier, répondit le paysan, je suis désolé de la peine +que vous avez prise en descendant chez moi, mais vous ne trouverez +rien ici qui soit digne de fixer votre attention. + +--Peut-être avez-vous quelque objet dont vous ignorez l'importance? + +--Je ne le pense pas, monseigneur. + +--Voyons toujours, répliqua l'étranger; et, sans attendre d'autre +réponse, il entra dans la pièce principale, et se mit à regarder +attentivement de tous les côtés. + +Tout à coup ses yeux brillèrent, et il s'écria d'une voix triomphante: + +--Eh bien! que vous ai-je dit, mon brave homme? Vous avez là un petit +tableau dont je m'arrangerai à merveille. + +--Ce tableau n'est pas à vendre, répondit sèchement le vieillard. + +--Bien, bien, vous ne savez pas que je suis homme à en donner +cinquante piastres s'il le faut. + +--Je vous ai dit, seigneur cavalier, que ce tableau n'était pas à +vendre. + +--Alors, je doublerai la somme. + +--C'est inutile. + +--Je la triplerai. + +--Quand vous voudriez m'acheter cette esquisse au poids de l'or, je ne +vous la vendrais pas, monseigneur. + +--Ah! et qu'y a-t-il donc de si précieux dans ce tableau pour que vous +mettiez un tel acharnement à le garder? + +--Ce tableau, Excellence, est le souvenir d'un pauvre jeune homme que +je n'ai vu qu'une fois, mais que j'aimerai toute ma vie. + +--Son âge? + +--Il n'avait pas encore vingt ans. + +--Sa patrie? + +--Naples. + +--Son nom? + +--Salvatoriello. + +--Viens dans mes bras, bon Rosalvo, s'écria l'étranger attendri +jusqu'aux larmes; le Salvatoriello que tu aimes tant, c'est moi. Tu +vois bien que tes souhaits m'ont porté bonheur: je suis le premier +peintre de mon siècle, mes tableaux sont payés au poids de l'or, les +cardinaux et les princes se disputent l'honneur d'être admis dans mon +atelier. Honneurs, plaisirs, richesses, j'ai tout ce qu'on aurait pu +désirer. La réalité a dépassé mes rêves; et pourtant, ajouta-t-il en +baissant la voix, pourtant, si tu savais, mon vieux Rosalvo, à quels +honteux moyens j'ai dû descendre pour attirer sur moi les regards de +la foule, pour saisir dans mes bras ce vain fantôme que nous appelons +la gloire, et qui n'est qu'un peu d'air et de fumée, pour fixer ce +bruit vague et passager qui se fait tantôt autour d'un nom, tantôt +autour de l'autre; pareil au vent qui souffle tantôt du côté du nord, +tantôt du côté du midi! Si tu savais tout ce que j'ai tenté, tout ce +que j'ai souffert! Je me suis fait comédien, saltimbanque, histrion. +Salvator est devenu Coviello. Honte et malédiction sur ce siècle +corrompu, sur ces hommes infâmes, sur ces villes maudites! + +--Eh quoi! mon enfant, toujours triste, toujours irrité contre tout? +Rien ne pourra donc calmer au fond de ton coeur cette bile amère qui +fait tourner en fiel tout ce qu'on y verse! + +--C'est vrai, reprit l'artiste en souriant, j'allais te réciter une de +mes satires, sans penser qu'il vaut mieux te la traduire en peinture, +puisque tu aimes tant les tableaux. La dernière fois que je suis passé +par Sainte-Agathe, il y a douze ans, je t'ai esquissé une scène des +montagnes au milieu desquelles j'avais vécu jusque alors: cette fois +que je viens de Rome, je te dessinerai une scène de la cour que +je viens de quitter. Alors tu t'es contenté d'une esquisse de +Salvatoriello, maintenant tu auras un tableau de Salvator. + +--Et il me sera doublement cher, car maintenant j'ai dans ma famille +un peintre et un savant. Ne croyez pas que je plaisante, seigneur +cavalier: depuis le soir où vous avez dormi sous notre toit, mon plus +jeune fils a appris le dessin et la grammaire; et qui sait si un jour +il ne pourra copier vos tableaux ou écrire vos Mémoires! En attendant, +que dites-vous de la surprise que je vous ai ménagée? + +--Je vous ai prévenu, mon hôte, s'écria Salvator; j'ai aussi un fils, +moi, et je l'ai appelé Rosalvo. + +L'artiste et le paysan s'embrassèrent. Chacun des deux avait été +fidèle au souvenir d'une noble et touchante amitié. + +Aussitôt Salvator fit signe à un de ses valets, et, ayant demandé sa +palette et ses pinceaux, jeta à larges traits sur la toile +l'étrange et merveilleux sujet que vous allez voir. C'est le second +chef-d'oeuvre de ma collection. + +A ces mots, le vieillard de Sainte-Agathe tira de l'armoire son second +tableau richement encadré, écarta son rideau de soie qui le couvrait +et me le montra en silence. + +C'était la reproduction fidèle, ou plutôt la conception première, +du célèbre tableau de la _Fortune_. La déesse verse de sa corne +d'abondance un torrent de mitres, de couronnes, de croix, de +pierreries; tandis que des sénateurs, des cardinaux, des évêques, sous +les traits de bêtes immondes ou de reptiles venimeux, se disputent ces +trésors. Dire tout ce que l'artiste a jeté de verve, d'imagination et +d'esprit dans cette vive et mordante allégorie, ce serait une chose +impossible. Je me contentai d'assurer mon paysan de Sainte-Agathe +qu'il possédait vraiment un chef-d'oeuvre. + +--Je crois bien, s'écria mon vieillard, c'est le véritable original de +Salvator; celui qui est en Angleterre n'est qu'une copie. + +--Or donc, pour vous finir mon histoire, aussitôt que l'illustre +peintre eut achevé ce tableau, il prit congé de Rosalvo; mais, avant +de le quitter, il le tira à l'écart, et tombant à genoux devant lui: + +--Mon père, lui dit-il, lorsque j'allais de Naples à Rome, vos +souhaits m'ont suivi; mais à présent que je vais de Rome à Naples, il +me faut plus que des voeux; car j'ai une mission sainte et belle à +remplir. Bénissez-moi, mon père! ma patrie m'a renié, je vais me +venger de ma patrie! mais en brisant ses fers, en exterminant ses +tyrans, en lui rendant la liberté! + +--Que Dieu t'accompagne et te protège, mon enfant; mais je crains que +tes efforts soient inutiles. Les fers sont trop entrés dans la chair; +vous pourrez les secouer peut-être, mais les briser, jamais! + +Hélas! mon pauvre aïeul avait dit vrai. Six mois ne s'étaient pas +écoulés après sa dernière entrevue avec l'heureux et brillant +Salvator, lorsqu'un soir, à minuit, tandis que les habitans de +Sainte-Agathe étaient plongés dans le plus profond sommeil, on +entendit frapper à la porte de Rosalvo à coups redoublés. + +Le vieillard se trouva debout le premier; ses enfans sautèrent sur +leurs fusils, les femmes poussèrent un cri d'effroi. + +--Qui va là? demanda Rosalvo alarmé. + +--C'est moi, Salvator; ouvrez-moi. + +La porte s'ouvrit et Rosalvo recula de trois pas devant l'apparition +d'un fantôme. Salvator habillé de noir de la tête aux pieds, les +cheveux hérissés, la barbe en désordre, l'épée nue à la main, se +présenta à ses amis de la campagne, comme un spectre sortant du +tombeau. + +--Tout est fini, dit-il, Naples est retombée plus que jamais sous le +joug de ses tyrans. Il s'était trouvé un homme, un pêcheur pour se +mettre à notre tête et délivrer son pays. Des traîtres l'ont tué. +Fracanzani, mon beau-frère, est mort empoisonné dans sa prison. +Aniello Falcone se sauve en France; moi, je retourne à Rome pour ne +plus revenir; c'est la troisième et dernière fois que vous me verrez. +Je suis le seul qui reste des chevaliers de la Mort. + +--Es-tu poursuivi, mon enfant? demanda Rosalvo avec cette même +tendresse inquiète, cette même sollicitude paternelle qui ne s'étaient +pas démenties un seul instant. + +--Poursuivi? reprit le peintre d'un ton égaré; oui, je le suis par mes +idées qui m'accablent, par le chagrin qui me ronge, par la fureur qui +me tue. Vite, vite des pinceaux, des couleurs, ou je sens que je vais +devenir fou. + +Il se promena de long en large dans la chambre, pleura, hurla, +s'arracha des poignées de cheveux. Puis, saisissant son pinceau d'une +main convulsive, il traça sur la toile le plus affreux carnage qui ait +jamais ensanglanté un tableau. Je crois qu'il n'y a pas une bataille +au monde qui puisse soutenir la comparaison de ce chef-d'oeuvre. Voyez +plutôt! + +En disant cela, le vieillard, au comble de l'enthousiasme, arrachait +son vêtement de brocart à son dernier tableau. + +Je ne pus retenir un cri d'admiration. Je n'avais jamais rien vu de +plus sublime. Ce n'était plus ni un site agreste et sauvage, ni une +éblouissante satire; c'était une scène atroce, flagrante, épouvantable +de destruction, de mort et de vengeance! Des chevaux nageant dans le +sang jusqu'au poitrail; des têtes séparées de leur tronc roulant comme +des boulets refroidis, des blessés gémissant, des vainqueurs hurlant, +les mourans qui râlent. Je ne pense pas que la réalité soit plus +effrayante. + +--Eh bien! que dites-vous de cela, monsieur l'étranger? + +--Je dis que vous avez les trois plus beaux Salvator-Rosa qui soient +au monde. + +--Et moi je dis que le dîner est servi, s'écria le petit paysan en +mettant son nez à la porte de l'atelier. + +Quand le repas fut fini, repas gai, aimable et cordial s'il en fut, je +quittai mes bons amis de Sainte-Agathe, regrettant jusqu'au fond de +mon coeur de ne pouvoir payer royalement leur hospitalité par des +chefs-d'oeuvre. Tout ce que je puis faire ici, c'est de leur consacrer +un souvenir dans ces pages. Admirable puissance du génie! il a suffi +du passage d'un grand artiste au milieu d'une pauvre famille de +paysans pour y laisser comme une trace lumineuse qui se perpétue à +travers les siècles. + +Quant au petit Salvator que nous avions pris, Jadin et moi, pour un +nègre, je l'ai, à mon dernier voyage, retrouvé à Rome, où il m'a fait +les honneurs de la Farnesina. C'est un des pensionnaires les plus +distingués du roi de Naples. + + + + +XXI + +Route de Rome. + +En revenant à Sainte-Agathe dei Gothi, nous apprîmes une chose que +nous ignorions: c'est que notre conducteur, ayant cru que nous +voulions nous en retourner par la route de Bénévent, ce qui allongeait +quelque peu notre chemin, nous avait déjà fait faire huit lieues de +trop. Nous ne les regrettâmes point, ou plutôt je ne les regrettai +point, car, ainsi qu'on l'a vu, Jadin n'avait rien eu à faire dans +l'aventure qui venait de m'arriver, et dont je ne comptais lui parler +qu'à distance convenable, de peur de quelque scène fâcheuse entre lui +et son confrère. + +Il était tard et nous voulions aller coucher à Caserte, pour visiter +le lendemain les deux Capoues. Nous arrivâmes à notre gîte vers les +sept heures du soir. + +Heureusement, ce que nous désirions voir pouvait se voir au clair de +la lune. Caserte est le Versailles napolitain. Bâti par Vanvitelli et +commandé par Charles III, ce palais a la prétention d'être le plus +grand palais de la terre, ce qui fait que très probablement il en est +en même temps le plus triste. Ajoutez que, comme celui de Versailles, +il est bâti dans un endroit où ce n'est qu'à force de travaux qu'on +a pu lui faire quelques pauvres petits horizons. Il faut, on en +conviendra, être bien royalement capricieux, quand on a Naples, Capo +di Monte et Resina, pour venir habiter Caserte. + +Il est vrai que Caserte a des chasses magnifiques, et que de tout +temps, comme nous l'avons dit, les rois de Naples ont été de grands +chasseurs devant Dieu. Un des trois parcs, parc fourré, noir, féodal, +est encore aujourd'hui fort giboyeux, à ce que l'on assure. Ce beau +parc, que nous vîmes à la nuit tombante, et qui n'y perdit certes +rien, comme poésie et comme majesté, est flanqué d'un autre parc, bien +peigné, bien soigné, bien frisé à la manière de celui de Versailles, +avec une cascade assez belle qui tombe d'un sombre rocher qui me +paraît être né sur place, ce qui arrive rarement aux rochers des +jardins anglais, et une foule de statues représentant Diane, ses +nymphes et le malheureux Actéon, d'indiscrète mémoire, déjà à moitié +changé en cerf. Ce parc lui-même est voisin d'un jardin anglais, avec +grottes, ruisseaux, ponts chinois, chaumières, serres et magnolias. + +Nous soupâmes et nous couchâmes à Caserte, fort bien même, +consignons-le en l'honneur de l'aubergiste, cela n'arrive pas souvent +sur la route de Naples à Rome; il est vrai que je me trompe et que +Caserte, placée en dehors des grands chemins, n'est sur aucune route. + +Le lendemain matin, un cicérone, où n'y a-t-il pas de cicérone en +Italie? nous proposa d'aller voir la magnifique filature de San Lucio. +J'ai peu d'enthousiasme en général pour visiter les établissements +industriels: les directeurs de ces sortes d'établissemens sont presque +toujours féroces; une fois qu'ils vous tiennent, ils ne vous font pas +grâce d'un métier, ils ne vous épargnent pas un fil de soie. Aussi +nous serions-nous privés de la magnifique filature, si je ne m'étais +point rappelé que San Lucio était la fameuse colonie du roi Ferdinand: +car le roi Ferdinand était non seulement un grand chasseur devant +Dieu, mais aussi un grand pécheur devant les hommes: or, de son temps, +il avait, pour le plaisir de ses yeux sans doute, rassemblé dans cette +filature, qu'il avait fondée avec une bonté toute paternelle, les plus +belles filles des environs: ces filles étaient fort reconnaissantes à +leur fondateur, et lui prouvaient leur reconnaissance de toutes les +manières. Enfin, le roi Ferdinand fut si paternel et les belles filles +si reconnaissantes, qu'il résulta de ce double échange de sentimens +vertueux toute une population de petits fileurs et de petites fileuses +qui obtinrent de leur royal protecteur une espèce de constitution +beaucoup plus libérale que celle de 1830: un des articles de cette +constitution porte que les garçons seront exempt de tout service +militaire, et que les filles auront chacune trois cents francs de dot; +aussi les mariages abondent-ils à San Lucio. + +A onze heures du matin nous quittâmes Caserte, et nous nous dirigeâmes +sur l'ancienne Capoue. + +Hélas! Capoue est de nos jours un de ces noms menteurs comme nous en +ont tant légués les menteurs historiens de Rome; cependant il faut le +dire, aux ruines qui existent encore, il est facile de voir de quelle +importance était cette fameuse ville qui, selon Tite-Live, fut le +tombeau de la gloire d'Annibal. Capoue, cette ville de la Campanie, +dont la civilisation étrusque avait de cinq cents ans devancé la +civilisation de Rome, et que Rome, la grande jalouseuse de toutes les +gloires, traita comme Carthage, avait un magnifique amphithéâtre +dont on peut encore admirer les ruines; car ce fut Capoue, la ville +civilisée par excellence, qui inventa les combats de gladiateurs. D'où +venait cette férocité instinctive aux féroces habitans de la Campanie? +de l'excès des voluptés mêmes. Quand on est blasé sur les plaisirs +doux et humains, il faut bien inventer d'autres plaisirs cruels +et sanglans. Cicéron, qui, en sa qualité d'avocat, n'était jamais +embarrassé de répondre par un paradoxe ou par une antithèse à une +question quelconque, dit que c'était la fertilité du sol qui faisait +la férocité des habitans. En tous cas, les Romains se chargèrent +de faire oublier par des cruautés plus grandes toutes les cruautés +qu'avaient pu commettre les Campaniens. Capoue, prise par eux, fut +livrée au pillage, un peu démolie et beaucoup brûlée; ses habitans, +réduits en esclavage, furent vendus à l'encan sur ses places +publiques; enfin, ses sénateurs furent battus de verges et décapités. +Il est vrai, à ce que dit le doux et bon Cicéron, que c'était une +action commandée par la prudence, et non par l'amour du sang:--_Non +crudelitate, sed consilio_.--Ajoutons qu'un des reproches de mollesse +que firent les Romains aux Capouans fut d'avoir inventé le velarium, +grande toile suspendue au dessus des cirques et des théâtres pour +garantir les spectateurs du soleil; il est vrai que les Romains, +s'apercevant bientôt à leur tour que mieux valait être à l'ombre qu'au +soleil, adoptèrent le susdit velarium, si fort reproché à ces pauvres +Campaniens.--Voir Suétone, article NÉRON. + +Il y a un souvenir qu'éveillé encore tout naturellement Capoue: c'est +celui d'Annibal. On trouve de par le monde historique une malheureuse. +phrase de Florus, qui dit, à propos du héros de Cannes, de la +Trebbia et de Thrasimène: _Cum victoria posset uti, frui maluit_; +c'est-à-dire: Lorsqu'il pouvait user de sa victoire, il aima mieux en +jouir. C'est un fort joli concetti antique, nous n'en disconvenons +pas; mais, nous en sommes bien sûr, son auteur, en l'écrivant, ne +comprenait pas toute la portée qu'il devait avoir. En effet, ce +malheureux concetti a été pour Annibal ce que les deux fameuses +chansons de M. de La Palisse et de M. de Marlborough ont été pour les +deux grands capitaines de ce nom. Annibal, accusé de s'être endormi +dans les délices, a été déshonoré à tout jamais. + +Mais ce qu'il y a surtout de remarquable, ce sont les attaques de nos +professeurs de collège, contre le fils d'Amilcar, à l'endroit de cette +malheureuse Capoue; comme ils traitent ce fainéant d'Annibal; comme +ils méprisent ce pauvre héros; comme à sa place ils auraient marché +sur Rome; comme ils auraient pris Rome; comme ils auraient fait +disparaître Rome de la surface de la terre! Il n'y a pas jusqu'à mon +pauvre précepteur, un bon et excellent abbé, qui, à part les férules +qu'il nous donnait, n'aurait pas voulu faire de mal à un enfant, qui +n'eût établi son plan de campagne pour marcher sur Rome. Quand nous +en étions à ce malheureux passage de Flerus, il tirait son plan de sa +bibliothèque, l'étendait sur notre table d'étude, faisait un compas de +ses deux doigts, et nous montrait comme c'était chose facile que +de s'emparer de la ville éternelle. Ah! s'il eût été à la place +d'Annibal! + +Il est vrai qu'il y a un autre abbé, et celui-là s'appelle l'abbé de +Montesquieu, qui prétend qu'Annibal n'a fait qu'une halte de quelques +jours pour reposer son armée, fatiguée par une marche de huit cents +lieues et par trois victoires successives, ce qui équivaut presque à +une défaite, Il est vrai encore qu'il y a d'autres esprits intelligens +qui ont été chercher à Carthage même le secret de la temporisation +d'Annibal, et qui ont vu que là, comme partout, il y avait de petits +rhéteurs qui faisaient la guerre au grand général, des robes qui +morigénaient la cuirasse, des plumes qui calomniaient l'épée. Annibal +demandait des secours à cor et à cri. Rome était perdue, disait-il, +l'Italie était à lui si on lui envoyait des secours. Mais on lui +répondait, ou plutôt les rhéteurs répondaient à ses messages, car à +lui ils n'eussent, selon toute probabilité, pas osé répondre; les +rhéteurs répondaient donc: «Ou Annibal est vainqueur, ou Annibal est +vaincu. S'il est vainqueur, il est inutile de lui envoyer des secours; +s'il est vaincu, il faut le rappeler.» + +C'est à peu près ce que l'on répondait à Bonaparte quand, lui aussi, +s'endormait dans les délices du Caire, où il avait à lutter contre une +insurrection tous les huit jours, et contre la peste deux fois par an. +Mais Bonaparte avait affaire au directoire français et non au sénat +carthaginois. Bonaparte répondit en traversant, lui troisième, la +Méditerranée, et en venant faire le 18 brumaire. + +Il y a encore, il faut le dire, entre ces deux opinions qui divisent +en deux cette grande question historique, de savoir si Annibal est +resté des mois à Capoue ou s'il n'y a fait qu'une halte de quelques +jours, une troisième opinion qui prétend qu'Annibal n'y a jamais mis +le pied. + +Cette opinion pourrait bien être la vraie. + +Cela me rappelle que les Romains, les incrédules s'entend, disent +qu'il y a deux hommes qui ne sont jamais venus à Rome. Ces deux +hommes, selon eux, sont l'apôtre saint Pierre et le président Dupaty. + +Comme nous eussions fort mal dîné, et que, selon toute probabilité, +nous n'eussions pas dormi du tout dans la ville des délices, nous +partîmes, après avoir visité l'amphithéâtre et les quelques ruines qui +l'entourent, pour la moderne Capoue. + +La moderne Capoue est une fort jolie ville, selon Vauban, Montecuculli +et Folard; elle est muraillée, bastionnée et poternée, elle a des +lunes, des demi-lunes, des chemins de ronde, tout cela donnant sur un +beau paysage, avec un horizon de montagnes d'un côté, et la mer de +l'autre. Au reste, peu de choses à voir, excepté la cathédrale, +soutenue presque entièrement par des colonnes enlevées à l'ancien +amphithéâtre. + +En sortant de Capoue, nous rencontrâmes un premier fleuve, que je +crois être le Volturne: pardon, messieurs les savans, si je me trompe, +je n'ai sous les yeux ni mes albums qui sont à Florence, ni mes cartes +qui sont rue du Gazomètre, et que je serais obligé d'y aller chercher, +ce qui n'en vaut pas la peine; et un second fleuve qui est à coup sûr +le Garigliano, c'est-à-dire l'ancien Liris. + +Nous traversâmes ce fleuve poétique de la façon la moins poétique de +la terre. On nous mit, nous, nos chevaux et notre voiture, dans un +bac, et on nous fit filer le long d'une corde, si bien que nous nous +trouvâmes de l'autre côté au bout de cinq minutes. Notre passeur, au +reste, était désolé; on méditait un pont en fil de fer,--un pont de +fil de fer sur le Liris! + +Pourquoi pas? on va bien du Pirée à Athènes en omnibus; et l'on +remonte bien l'Euphrate en bateau à vapeur. + +Au reste, c'est, on se le rappelle, sur les bords du Garigliano que +notre armée fut défaite par Gonzalve, ce qui fait que Brantôme, +redevenant Français un instant, après avoir passé, il y a trois cents +ans, le Liris, au même endroit où nous venons de le passer nous-mêmes, +s'écrie: + +«Hélas! j'ai veu ces lieux là dernier, et mesme le Gariglian, et +c'estait male tard, à soleil couchant, que les ombres et les masnes +commencent à se paroistre comme fantosmes, plustôt qu'aux autres +heures du jour, où il me sembloit que les asmes généreuses de ces +braves François là morts s'eslevoient sur la terre et me parloient, +et quasi me répondoient sur les plaintes que je leur faisois de leur +combat et de leur mort.» + +Nous touchions à la voie Appienne, là plus belle des voies antiques, +celle sur laquelle les Romains qui avaient quelque prescience de +l'endroit où ils mourraient, ordonnaient de placer leurs tombeaux. +Elle existait du temps de la république. César, Auguste, Vespasien, +Domitien, Nerva, Trajan et Théodoric la réparèrent successivement. + +Arrivés où nous nous trouvions, elle s'élançait vers Bénévent, et s'en +allait mourir à Brindes: ce fut cette route qu'Horace suivit dans son +poétique voyage. + +Nous traversions les souvenirs antiques, marchant en plein sur +l'histoire et sur la fable, coudoyant à chaque pas Tacite et +Horace. Notre postillon (un postillon romain ou napolitain pourrait +parfaitement être reçu, soit dit en passant, à l'Académie des +inscriptions et belles-lettres) nous apprit que quelques ruines, sur +lesquelles nous allions sautillant de décombres en décombres, étaient +l'ancienne Minturnes. + +--Ainsi, les marais que l'on aperçoit d'ici? demandai-je en étendant +le bras dans la direction de la route de San-Germano. + +--Sont ceux où se cacha Marius, répondit mon postillon. + +Je lui donnai deux pauli. + +C'est au même endroit à peu près où Marius se cacha, que Cicéron fut +tué et Conradin trahi. + +Nous avons raconté ailleurs comment l'orateur antique et le jeune +héros du moyen-âge étaient morts. + +Nous allâmes dîner à Mola; on nous conduisit dans une grande salle +dont toutes les fenêtres étaient fermées pour maintenir la fraîcheur +de l'air; puis tout à coup, comme étendus dans de bonnes chaises +nous nous éventions avec nos mouchoirs, le garçon ouvrit une de ces +fenêtres. + +Il est impossible d'exprimer la magie du paysage que cette espèce de +lanterne magique venait de dévoiler à nos yeux. Nous plongions sur ce +golfe si calme qu'il semblait un miroir d'azur, et de l'autre côté, +s'avançant jusqu'à l'extrémité du promontoire, nous apercevions Gaëte, +Gaëte, célèbre par ses vergers d'orangers, ses deux sièges soutenus, +l'un en 1501, l'autre en 1806, et surtout par ses femmes blondes. + +C'est une fille de Gaëte qui servit de modèle au Tasse pour le +portrait d'Armide. + +Pardon, nous oublions encore une des célébrités de Gaëte. C'est sur +son rivage que Scipion et Lélius s'amusaient à faire des ricochets, +comme plus tard Auguste s'amusait à jouer aux noix avec les petits +polissons de Rome. + +Après le dîner, nous allâmes faire une promenade jusqu'à Castellone de +Gaëte, l'ancienne Formies, dont une portion des murs, plus une porte, +existent encore. C'est entre ces deux bourgs qu'était située une des +villas de Cicéron; c'est de cette villa qu'il fuyait, caché dans sa +litière, lorsqu'il fut rejoint par le tribun Popilius, dont il avait +été l'avocat, qui lui coupa la tête et les mains, en manière de +reconnaissance; il est probable que si Popilius a eu pendant le reste +de sa vie quelque autre procès, le tribunal aura été forcé de lui +nommer un défenseur d'office. + +L'emplacement où était, selon toutes les probabilités, située cette +villa, fait partie aujourd'hui de la propriété du prince de Caposele. + +Une autre tradition veut qu'une source qui coule dans la même +propriété soit la fameuse fontaine Artacia, près de laquelle Ulysse +rencontra la fille d'Antiphate, roi des Lestrigons, laquelle allait, +comme une simple mortelle, y puiser une cruche d'eau. + +La voiture nous suivait par derrière; nous n'eûmes donc qu'à nous y +réinstaller, lorsque nous eûmes vu tout ce que nous voulions voir, et +nous repartîmes; une demi-heure après nous étions à Ytry, patrie +du fameux Fra Diavolo, si célèbre en Campanie, et surtout à +l'Opéra-Comique. + +Fra Diavolo était un brave homme de curé, disant son bréviaire comme +un autre, confessant tant bien que mal les voleurs des environs, qui +venaient lui conter leurs petites peccadilles, et dont il se faisait +des amis en ne les abîmant pas trop de pénitences, lorsqu'un beau +matin, quand il fut question de nommer Joseph Napoléon roi de Naples, +l'envie lui prit de s'opposer à cette nomination. En conséquence, sans +changer de costume, il passa une paire de pistolets à sa ceinture, +pendit un sabre par dessus sa soutane, prit une carabine qu'il avait +trouvée dans le presbytère et qui lui venait de son prédécesseur, et, +faisant appel à ses ouailles, au nombre desquelles, comme nous l'avons +dit, était bon nombre de brigands, il se mit en campagne, gardant +les défilés de Fondi, et égorgeant tous les Français isolés qui y +passaient. Ces exploits firent bientôt si grand bruit, que l'écho +en alla retentir à Palerme, où étaient à cette époque Ferdinand et +Caroline; leurs augustes majestés invitèrent alors Fra Diavolo à +les aller voir, et, comme il se hâta de se rendre à cette gracieuse +invitation, elles lui conférèrent le grade de capitaine. Fra Diavolo +revint à Ytry investi de cette nouvelle dignité; mais cette nouvelle +dignité ne lui porta point bonheur. Masséna, après avoir pris Gaëte, +ordonna une battue générale dans les environs: Fra Diavolo fut +pris avec deux cents hommes de sa bande à peu près; ses deux cents +compagnons furent incontinent pendus aux arbres de la route. Mais +comme les Napolitains niaient que Fra Diavolo qui, selon leur opinion, +à eux, opinion que justifie le nom qu'ils lui avaient donné de frère +Diable, avait mille ressources de magie à son service; comme les +Napolitains, dis-je, niaient que Fra Diavolo eût été assez imprudent +pour se laisser prendre, on conduisit l'ex-curé à Naples, on le +promena pendant trois jours dans les rues de la capitale, après quoi +on lui trancha la tête sur la place du Marché-Neuf. + +Tout cela ne fit point que, pendant tout le règne de Joseph et de +Murat, les esprits forts ne niassent la mort de Fra Diavolo. + +Qu'une illustration moderne ne nous fasse point perdre de vue un +souvenir antique. Ytry est l'ancienne _Urbs Mamurrarum_ d'Horace; +c'est là que Muréna lui prêta sa maison et Capiton sa cuisine: + + Muraena praebente domum, Capitone culinam. + +Nous nous arrêtâmes à Ytri. Je me rappelais la nuit qu'à mon premier +voyage j'avais passée à Terracine, nuit terrible parmi les terribles +nuits que j'ai subies en Italie. Je me rappelais ces malheureux lits +recouverts de serge verte, dans lesquels nous nous étions tournés et +retournés six heures, sans pouvoir arriver à fermer l'oeil une seule +minute. Il est vrai que, l'esprit exalté par la menace éternelle d'un +seul et même danger, j'avais, à force de chercher, trouvé un costume +de nuit qui me mettait à peu près à l'abri des puces: c'était un +pantalon à pied aux coutures serrées et pressant la taille, une +chemise qui s'ouvrait juste pour laisser passer la tête, et qui se +refermait hermétiquement au col, enfin, des gants sur lesquels se +boutonnaient mes manchettes: moyennant cette précaution, le visage +seul restait exposé, et j'ai remarqué que la puce, comme le lion, +respecte le visage de l'homme. Restait, il est vrai, la punaise qui ne +respecte rien; mais, au lieu de deux races ennemies, ce n'était plus +qu'une seule à combattre. + +Encore une fois, défiez-vous, non pas des fièvres des marais Pontins +que tout le monde vous signale, mais de leurs puces et de leurs +punaises dont personne ne parle. + +Le lendemain matin, nous nous abordâmes, Jadin et moi, en disant que +nous aurions aussi bien fait de coucher à Terracine. + +A l'une des descentes de la route de Fondi, notre postillon s'arrêta +et nous raconta que nous étions juste à l'endroit où le _fameux poète +français Esménard_ s'était tué en tombant de voiture. + +En général, les Italiens ne nous abîment pas de louanges; on peut +même dire que, dans leur étroit patriotisme, patriotisme de clocher, +dernier reste de l'orgueil des petites républiques, ils sont presque +toujours injustes pour les autres nations; mais comme toute curiosité +vaut une rétribution quelconque, et que cette rétribution est variable +selon le plus ou le moins d'intérêt que présente la susdite curiosité, +notre postillon avait pensé que la curiosité et par conséquent la +rétribution seraient plus grandes, s'il faisait d'Esménard un poète de +premier ordre. + +La ville de Fondi, que saint Thomas choisit pour y établir une classe, +et dans laquelle il fit ce miracle d'horticulture, de planter par +la tête un oranger qui prit racine et qu'on montre encore, est +aujourd'hui un pauvre et bien misérable bourg. Le fameux corsaire +Barberousse, qu'il ne faut pas confondre avec l'empereur Barberousse, +le souverain des légendes rhénanes, furieux de n'avoir pu enlever la +belle Julie Gonzaga, veuve de Vespasien Colonne et comtesse de Fondi, +dont il comptait faire cadeau à Soliman II, brûla la ville. Depuis ce +temps-là la pauvre cité n'a pu se remettre de cet accident, et la main +de feu du terrible pirate est encore empreinte sur la ville moderne. + +Deux heures après nous étions à Terracine. + +Terracine est bien encore, en venant de Naples surtout, l'éclatante +Axur dont parle Horace: + + Impositum saxis latè candentibus Anxur, + +avec son gigantesque rocher qui fut sa base de toutes les époques, et +les restes de son palais de Théodoric, qui ne la couronne que depuis +le cinquième siècle seulement. Comme il n'était que midi, et que +j'avais quelques recherches à faire à Terracine, nous nous arrêtâmes à +l'auberge où nous nous étions arrêtés en venant, la seule au reste qui +soit, je crois, dans toute la ville. + +Dix minutes après notre arrivée, nous étions déjà en route, Jadin +pour gravir la montagne couverte de ses ruines gothiques, et moi pour +courir au bord de la mer, où l'on retrouve encore des vestiges du +port, qui, selon toute probabilité, remonte au temps de la république. + +En revenant, j'entrai dans la cathédrale. Quelques belles colonnes +de marbre blanc qui viennent d'un temple d'Apollon la rendent assez +remarquable. + +En entrant à l'hôtel, j'avais demandé s'il n'existait pas quelque +histoire de Mastrilla. On n'a peut-être pas oublié le nom de ce fameux +bandit, que Padre Rocco appela si heureusement à son secours, à propos +de l'éclairage de Naples, et de cette fameuse histoire de saint Joseph +que l'on nous a tant reprochée. + +L'histoire de Mastrilla se trouvait renfermée dans une espèce +de complainte à peu près intraduisible, que l'on me procura à +grand'peine, mais dont à la honte de mon imagination, je l'avoue, je +ne pus rien tirer. + +Alors force me fut de me borner aux traditions orales, et de me mettre +en quête des rapsodes, qui pouvaient, fragment par fragment, me +raconter l'Iliade de cet autre Achille. + +Les rapsodes me tinrent jusqu'à sept heures du soir à me conter des +rapsodies qui n'étaient que les différens couplets de la complainte, +séparés au lieu d'être réunis. + +Nous avions passé notre journée à la recherche de l'insaisissable +Mastrilla. La journée était perdue, ce qui n'était pas un grand +malheur; mais ce qui compliquait notre situation, c'est qu'il fallait +ou passer la nuit à Terracine, et l'on sait quelle terreur nous +inspirait cette station, ou traverser les marais Pontins pendant +l'obscurité. En restant à Terracine, nous étions sûrs d'être dévorés +par les puces et par les punaises; en traversant les marais Pontins, +nous risquions d'être dévalisés par les voleurs. Nous balançâmes un +instant, puis nous nous décidâmes à traverser les marais Pontins. + +Nous fîmes mettre les chevaux, à huit heures du soir; il faisait un +clair de lune magnifique: nous chargeâmes nos fusils, nous montâmes, +Jadin et moi, sur le siège de la voiture, et nous partîmes d'un assez +bon train. + +Les marais Pontins commencent en sortant de Terracine, et presque +aussitôt le pays prend un caractère de tristesse particulière, que ne +contribuent pas peu, sans doute, à lui donner, aux yeux des voyageurs, +la crainte de la fièvre, qu'on y rencontre certainement, et celle des +voleurs, qui vous y attendent peut-être. La route, tracée au +beau travers du pays, s'étend par une ligne parfaitement droite, +qu'accompagne de chaque côté un canal destiné à l'écoulement des eaux. +Malheureusement, à ce qu'on assure, ces eaux, se trouvant au dessous +du niveau de la mer, ne peuvent s'écouler dans la Méditerranée. Au +delà du canal est un terrain mouvant et planté de grands roseaux. + +Cette vaste solitude, où Pline comptait autrefois jusqu'à vingt-trois +villes, n'offre pas aujourd'hui, à part les relais de poste, une seule +habitation. Comme dans les Maremmes toscanes, une fièvre dévorante +tuerait, en moins d'une année, l'imprudent qui oserait s'y fixer. Les +voleurs qui l'exploitent ne font eux-mêmes qu'y passer, et, aussitôt +leurs expéditions finies, ils se retirent dans les montagnes de +Piperno, leur véritable domicile. + +A mesure que nous avancions, le pays prenait un caractère de plus en +plus mélancolique; et comme si nos chevaux et notre postillon eussent +partagé l'inquiétude que sa mauvaise réputation pouvait inspirer, ils +redoublaient, les uns de vitesse, l'autre de coups. + +Après une heure et demie à peu près, nous aperçûmes à notre droite un +grand feu qui jetait une lueur d'incendie à cent pas autour de lui; +ce ne pouvaient être des voleurs, car, par cette imprudence, ils se +fussent dénoncés eux-mêmes: nous demandâmes à notre postillon ce que +c'était que ce feu; il nous répondit que c'était le relais de poste. + +En effet, à mesure que nous avancions, nous apercevions à la lueur +de la flamme une espèce de masure, et adossés aux murailles de cette +masure, éclairés par le reflet du foyer, cinq ou six hommes immobiles +et enveloppés de leurs manteaux. A notre approche et au bruit du +fouet de notre postillon, deux se détachèrent du groupe, et montant +eux-mêmes à cheval, ils prirent en main une espèce de lance et +disparurent. Les autres continuèrent à se chauffer. + +Arrivé en face du hangar, notre postillon s'arrêta, et, à peine +arrêté, détela ses chevaux, demanda le prix de sa course, ainsi que la +bonne main qui en était l'accompagnement obligé, et, sautant sur un +de ses deux chevaux aussitôt qu'il les eut reçus, il tourna bride et +repartit au galop. Au reste, ses chevaux étaient si bien habitués à ce +retour précipité qu'il n'eut pas même besoin d'employer le fouet comme +il avait fait en venant: on eût dit que ces animaux, partageant les +inquiétudes de l'homme, avaient hâte de fuir ces contrées méphitiques +et cet air pestilentiel. + +Cependant nous étions restés au milieu de la route avec notre voiture +dételée; et comme nous ne voyions s'avancer aucun quadrupède, comme +pas un seul de ces bipèdes grelottans et accroupis autour du feu ne +bougeait de sa place, je me décidai, voyant qu'ils ne venaient pas +à moi, à aller à eux. En conséquence, je descendis de mon siège, je +jetai mon fusil en bandouillère sur mon épaule et je m'avançai vers la +masure. + +Ils me laissèrent approcher sans faire un mouvement. + +En m'approchant je les regardais: ce n'étaient pas des hommes, +c'étaient des spectres. + +Ces malheureux, avec leur teint hâve, leurs membres frissonnans, leurs +dents qui se choquaient, étaient hideux à voir; le mieux portant des +quatre eût pu poser pour une effrayante statue de la Fièvre. + +Je les considérai un instant, oubliant pourquoi je m'étais approché +d'eux; puis, par un retour égoïste sur moi-même, je pensai que j'étais +moi-même au milieu de ces marais dont les émanations les avaient faits +tels qu'ils étaient. + +--Et les chevaux? demandai-je. + +--Écoutez, me répondit l'un d'eux, les voilà. + +En effet, on entendait un piétinement qui allait se rapprochant, puis +un hennissement sauvage, puis, mêlés à ce bruit confus, des juremens +et des blasphèmes. + +Bientôt les hommes qui s'étaient éloignés avec des lances reparurent +chassant devant eux une douzaine de petits chevaux, ardens, sauvages, +fougueux, et qui semblaient souffler la flamme par les naseaux. + +Aussitôt les quatre fiévreux se levèrent, se jetèrent au milieu du +troupeau étrange, saisirent chacun un cheval par la longe qu'il +traînait, lui passèrent, malgré sa résistance, un misérable harnais, +et, tout en me criant: «Remontez, remontez,» poussèrent l'attelage +récalcitrant vers la voiture. + +Je compris qu'il n'y avait pas d'observations à faire, et que dans les +marais Pontins cela devait se passer ainsi. Je remontai donc vivement +sur mon siège et je repris ma place près de Jadin. + +--Ah ça! me dit Jadin, où allons-nous? Au sabbat? + +--Cela m'en a tout l'air, répondis-je. En tout cas, c'est curieux. + +--Oui, c'est curieux, dit-il, mais ce n'est point rassurant. + +En effet, il se passait une terrible lutte entre les hommes et les +chevaux: les chevaux hennissaient, ruaient, mordaient; les hommes +criaient, frappaient, blasphémaient; les chevaux essayaient, par des +écarts qui ébranlaient la voiture, de casser les cordes qui leur +servaient de traits; les hommes resserraient les noeuds de ces cordes, +tout en posant sur le dos de deux de ces démons des espèces de +selles. Enfin, quand les selles furent posées, tandis que deux hommes +maintenaient les chevaux de devant, deux autres sautèrent sur les +chevaux sellés, puis ils crièrent: Laissez aller! puis nous nous +sentîmes emportés comme par un attelage fantastique, tandis que de +chaque côté de la route les deux hommes à cheval nous suivaient, +criant un fouet à la main, et joignant les gestes aux cris pour +maintenir nos coursiers dans le milieu de la route, dont ils voulaient +s'écarter sans cesse, et les empêcher d'aller s'abîmer avec notre +voiture dans un des canaux qui bordaient chaque côté du chemin. + +Cela dura dix minutes ainsi; puis, ces dix minutes écoulées, comme nos +chevaux étaient lancés, nos escorteurs nous abandonnèrent, et, sortis +un instant, par une crise, de leur apathie, s'en retournèrent attendre +d'autres voyageurs, en tremblant la fièvre devant leur feu. + +Quand nous pûmes un peu respirer, nous regardâmes autour de nous: nous +traversions de grands roseaux tout peuplés de buffles qui, réveillés +par le bruit que nous faisions, écartaient bruyamment ces joncs +gigantesques pour nous regarder passer; puis, effrayés à notre +approche, se reculaient en soufflant bruyamment. De temps en temps de +grands oiseaux de marais, comme des hérons ou des butors, se levaient +en jetant un cri de terreur, et s'éloignaient rapidement, traçant +une ligne droite, et se perdant dans l'obscurité; enfin, de temps +en temps, des animaux, dont je ne pouvais reconnaître la forme, +traversaient la route, parfois isolés, parfois par bandes. J'appris au +relais que c'étaient des sangliers. + +Nous arrivâmes ainsi en moins d'une heure et demie au second relais. +Là la même scène se renouvela: même feu, hommes semblables, pareils +chevaux; après une demi-heure d'attente, nous repartîmes comme +emportés par un tourbillon. + +Nous fîmes trois relais de la même manière; puis au bout du quatrième +nous aperçûmes une ville: c'était Velletri. + +Les fameux marais Pontins étaient traversés, et cette fois encore sans +rencontrer de voleurs: décidément les voleurs étaient passés pour nous +à l'état de mythes. + +Sans nous consulter, nos postillons s'arrêtèrent à la porte d'une +auberge, au lieu de s'arrêter à la porte de la poste. Comme la susdite +locanda ne paraissait pas trop misérable, je ne leur en voulus pas de +la méprise; nous descendîmes, et nous demandâmes deux chambres pour le +soir, et un bon déjeûner, s'il était possible, pour le lendemain. + +Trois choses nous faisaient prendre en patience notre station à +Velletri. Je méditais pour le lendemain une excursion à Cori, +l'ancienne Cora, et à Monte-Circello, l'ex-cap de Circé; tandis que +Jadin, attiré par un autre but, m'avait déjà déclaré qu'il demeurerait +sur place pour faire quelque portrait de femme; on sait que les femmes +de Velletri passent pour les plus belles femmes[1]. + +Velletri est la patrie, non pas d'Auguste, mais de ses ancêtres; son +père y était banquier (lisez usurier): les banquiers romains prêtaient +à 20 pour 100; c'est à 20 pour 100 que César avait fait pour +cinquante-deux millions de dettes. Elle n'offre de remarquable, comme +monument, que le bel escalier de marbre de l'ancien palais Lancelloti, +bâti par Lunghi-le-Vieux. + +Cori, plus heureuse que sa voisine, possède encore deux temples, +élevés l'un à Castor et Pollux, l'autre à Hercule; du premier il +ne reste que les colonnes et l'inscription qui atteste qu'il était +consacré aux fils de Jupiter et de Léda; le second, élevé sous Claude, +est parfaitement conservé, et on le regarde, merveilleusement posé +qu'il est d'ailleurs sur une base de granit entièrement isolée, comme +un des plus complets modèles de l'ordre dorique grec. + +Quand à Monte-Circello, c'est, comme l'indique son nom, l'antique +résidence de la fille du Soleil. Ce fut sur cette montagne, jadis +baignée par la mer et qu'on appelait, comme nous l'avons dit, le cap +Circé, que parvint Ulysse, lorsqu'après avoir échappé au cyclope +Polyphême et au Lestrigon Antiphate, il aborda sur une terre inconnue, +et, montant sur un cap élevé, ne vit devant lui _qu'une île et une mer +sans fin: l'île était perdue au milieu des flots; puis à travers +les buissons et les forêts sortaient de la terre des tourbillons de +fumée_. + +Je suis monté sur le cap, j'ai cherché l'île volcanique et je n'ai +rien aperçu; mais peut-être aussi ai-je moins bonne vue qu'Ulysse. + +Mais ce que j'ai découvert, par exemple, ce sont d'immenses troupeaux +de porcs, bien autrement nobles que les cochons de M. de Rohan, +puisque, selon toute probabilité, ils descendent de ces imprudens +compagnons d'Ulysse, qui, attirés par le bruit de la navette et par +l'harmonie des instrumens, entrèrent dans le palais de la fille du +Soleil malgré les conseils d'Euriloque, qui revint seul aux vaisseaux +pour annoncer à leur chef la disparition de ses vingt soldats. + +Or, comme je disais, y a-t-il beaucoup de noblesse qui puisse le +disputer à celle des cochons de Monte-Circello, dont les ancêtres ont +été chantés par Homère? + +Dans la montagne est encore une grotte, appelée _Grotta della Maga_, +ou grotte de la Magicienne: c'est le seul souvenir que Circé ait +laissé dans le pays. Quant à son splendide palais de marbre, il est +bien entendu qu'il n'en reste pas plus de trace que de celui d'Armide. + +Nous revînmes assez tard à Velletri; et, comme rien ne nous pressait, +que nous n'avions pas été trop mécontens de l'auberge, nous résolûmes +d'y passer la soirée. Jadin y était resté dans l'intention de faire un +portrait de femme, il avait fait deux paysages. L'homme propose, Dieu +dispose. + +Le lendemain, nous nous remîmes en route vers les neuf heures du +matin, nous arrêtant un instant à Genzano pour boire de son vin, qui a +une certaine réputation, un instant à l'Arriccia pour voir le palais +Chigi et l'église de la ville, deux des ouvrages les plus remarquables +du Bernin. + +Enfin, à deux heures, nous arrivâmes à Albano. C'est à Albano que les +riches Romains qui craignent le mal'aria vont passer l'été; à partir +de la porte de Rome, en effet, la route monte jusqu'à Albano; et, +comme on le sait, hôte des plaines et des marais, la fièvre n'atteint +jamais une certaine hauteur. + +Dix ciceroni nous attendaient à la descente de notre voiture pour nous +faire voir de force le tombeau d'Ascagne et celui des Horaces et des +Curiaces. Nous ne donnerons pas aux savans italiens le plaisir de nous +voir nous enferrer dans une discussion archéologique à l'endroit de +ces deux monumens. Nous avons dit tout ce que nous avions à dire +là-dessus à propos de la grande mosaïque de Pompeïa, à qui Dieu fasse +paix. + +En sortant d'Albano, on aperçoit Rome à quatre lieues de distance; ces +quatre lieues se font vite, le chemin, comme nous l'avons dit, allant +toujours en descendant. Aussi, une heure après notre départ d'Albano, +nous entrions dans la ville éternelle, que nous avions quittée quatre +mois auparavant. + + +Note: + +[1] Velletri, c'est l'Arles de l'Italie. Raphaël, passant un jour à +Velletri, vit une mère qui tenait un enfant dans ses bras: la beauté +de la mère et de l'enfant exalta le peintre à un tel point, qu'il les +pria de ne pas bouger, et qu'à défaut de papier et de crayon il prit +un morceau de craie et traça sur le fond d'un tonneau l'esquisse de la +Madone à la Seggiola. + +De là, la forme circulaire de cet admirable tableau, un des +chefs-d'oeuvre du palais Pitti à Florence. + + + + +XXII + +Gasparone. + + +Je n'avais plus rien à voir dans la ville éternelle que le +représentant éternel de notre religion, le vicaire du Christ, le +successeur de saint Pierre. Depuis que j'étais en Italie, j'entendais +parler de Grégoire XVI comme d'un des plus nobles et des plus saints +caractères qui eussent encore illustré la papauté, et ce concert +général d'éloges me donnait une plus ardente envie de me prosterner à +ses pieds. + +Aussi, le lendemain, dès que l'heure d'être reçu fut arrivée, me +présentai-je chez M. de Tallenay, pour le prier de demander pour moi +une audience à Sa Sainteté: M. de Tallenay me répondit qu'il allait +à l'instant même transmettre ma demande au cardinal Fieschi; mais en +même temps il me prévint que, comme l'audience ne me serait jamais +accordée que trois ou quatre jours après la réception de ma demande, +je pouvais, si j'avais quelque course à faire soit dans Rome, soit +dans les environs, profiter de ce petit retard. + +Cela m'allait à merveille. A mon premier passage, j'avais visité +toute la campagne orientale de Rome: Tivoli, Frascati, Soubiaco et +Palestrine; mais je n'avais point vu Civitta-Vecchia; Civitta-Vecchia, +au reste, où il n'y aurait rien à voir, si Civitta-Vecchia n'avait +point un bagne et dans ce bagne n'avait point l'honneur de renfermer +le fameux Gasparone. + +En effet, je vous ai bien raconté des histoires de bandits, n'est-ce +pas? je vous ai tour à tour parlé du Sicilien Pascal Bruno, du +Calabrais Marco Brandi et de ce fameux comte Horace, ce voleur de +grands chemins aux charmantes manières, aux gants jaunes et à l'habit +taillé par Humann. + +Eh bien! tous ces bandits-là ne sont rien près de Gasparone. Il y a +plus, prenez tous les autres bandits, prenez Dieci Nove, prenez Pietro +Mancino, cet habile coquin qui vola un million en or et qui, satisfait +de la somme, s'en alla vivre honnêtement en Dalmatie, faisant, de +là, la nique à la police romaine; prenez Giuseppe Mastrilla, cet +incorrigible voleur, qui, au moment de mourir, ne pouvant plus rien +voler à personne, vola son âme au diable; prenez Gobertineo, le fameux +Gobertineo, que vous ne connaissez pas, vous autres Parisiens, +mais dont le nom est au bord du Tibre l'égal des plus grands noms; +Gobertineo qui tua de sa main neuf cent soixante-dix personnes, dont +six enfans, et qui mourut avec le pieux regret de n'avoir pas atteint +le nombre de mille comme il en avait fait voeu à saint Antoine, et +qui, au moment de la mort, craignait d'être damné surtout pour n'avoir +pas accompli son voeu; prenez Oronzo Albeyna, qui tua son père comme +Oedipe, sa mère comme Oreste, son frère comme Romulus, et sa soeur +comme Horace; prenez les Sondino, les Francatripa, les Calabrese, +les Mezza Pinta; et ils n'iront pas au genou de Gasparone. Quant +à Lacenaire, ce bucolique assassin qui a fait tant d'honneur à la +littérature, il va sans dire que, comme meurtrier et comme poète, il +n'est pas même digne de dénouer les cordons du soulier gauche de son +illustre confrère. + +On comprend que je ne pouvais pas aller à Rome et passer par +conséquent à douze lieues de Civitta-Vecchia sans aller voir +Gasparone. + +Cette fois, nous partîmes par la diligence, tout simplement. La +diligence, qui n'est même pas trop mauvaise pour une diligence +romaine, se transporte en cinq ou six heures de Rome à +Civitta-Vecchia. Il va sans dire que je m'étais muni d'une carte, +carte du reste fort difficile à obtenir pour visiter le bagne, et +avoir l'honneur d'être présenté à Gasparone. J'étais donc en mesure. + +Je ne dirai rien de la campagne de Rome, la description de ce +magnifique désert a sa place ailleurs. Rome est une chose sainte, +qu'il faut visiter à part et religieusement. + +En descendant de voiture, nous fîmes, pour éviter tout retard, +prévenir le gouverneur de la forteresse de l'intention où nous étions +de visiter son illustre prisonnier: nous joignîmes notre carte à la +lettre, et nous nous mîmes à table. + +Au dessert, nous vîmes entrer le gouverneur, il venait nous chercher +lui-même. + +Comme on le pense bien, je m'emparai exclusivement de son excellence, +et tout le long de la route je le questionnai. + +Il y avait dix ans que Gasparone habitait la forteresse à la suite +d'une capitulation, dont la principale condition était que lui et ses +compagnons auraient la vie sauve. + +On rencontre sur le pavé de Rome une quantité de bons vieillards mis +comme nos paysans de l'Opéra-Comique, et se promenant une canne à la +Dormeuil à la main. Qu'est-ce que ces honnêtes gens? de bons pères, de +bons époux, d'honnêtes citoyens; de véritables mines d'électeurs, de +véritables démarches de gardes nationaux; vous portez la main à votre +chapeau. + +Prenez garde, vous allez saluer un bandit qui a capitulé; vous allez +faire une politesse à un gaillard qui, sur la route de Viterbe ou +de Terracine, vous eût, il y a trois ou quatre ans, coupé les deux +oreilles si vous n'aviez pas racheté chacune d'elles mille écus +romains. + +Remarquez que les écus romains ne sont pas démonétisés comme les +nôtres et valent toujours six francs. + +Il y en a même qui ont stipulé une petite rente, que le gouvernement +leur paie trimestre par trimestre, aussi régulièrement que s'ils +avaient placé leurs fonds sur l'Etat. + +Malheureusement pour Gasparone, il s'était fait une de ces réputations +qui ne permettent pas à ceux qui en ont joui de rentrer dans +l'obscurité. On craignit, si on le laissait libre, qu'il ne lui +reprit, un beau matin, quelque velléité de gloire, et que ce Napoléon +de la montagne ne voulût aussi avoir son retour de l'Ile d'Elbe. + +Aussi Gasparone et ses vingt-un compagnons furent-ils étroitement +écroués dans la citadelle de Civitta-Vecchia. + +Pendant les premiers temps, Gasparone jeta feu et flammes, mordant et +secouant ses barreaux comme un tigre pris au piège, disant qu'il +avait été trahi et que la liberté était une des conditions de la +capitulation; mais le pape Léon XII, d'énergique mémoire, le laissa se +démener tout à son aise, et peu à peu Gasparone se calma. + +Tout le long de la route, le gouverneur nous entretint de petites +espiègleries attribuées à Gasparone: il y en a quelques unes qui +émanent d'un esprit assez original pour être racontées. + +Gasparone était fils du chef des bergers du prince de L---- Jusqu'à +l'âge de seize ans sa conduite fut exemplaire: seulement peut-être +dans son orgueil était-il un peu trop amoureux des beaux habits, des +beaux chevaux et des belles armes qu'il voyait aux jeunes seigneurs +romains. Mais cependant il y avait quelque chose que Gasparone +préférait aux belles armes, aux beaux chevaux et aux beaux habits, +c'était sa belle maîtresse Teresa. + +Un dimanche, Gasparone et Teresa étaient chez le prince L----, qui +était fort indulgent pour eux: les filles du prince, dont l'une était +du même âge que Teresa, et l'autre un peu plus jeune, s'amusèrent à +habiller la jeune paysanne avec une de leurs robes et à la couvrir de +leurs bijoux. La jeune fille était coquette, cette riche toilette +sous laquelle elle s'était trouvée un instant plus belle que sous son +costume pittoresque de paysanne lui fit envie: sans doute, si elle eût +demandé la robe et même quelques uns des bijoux aux filles du prince, +celles-ci les eussent donnés; mais Teresa était fière comme une +Romaine, elle eût eu honte devant les jeunes filles d'exprimer un +pareil souhait; elle renferma son désir au plus profond de son coeur, +se laissa dépouiller de sa robe, se laissa reprendre jusqu'à son +dernier bijou. Seulement, à peine fut-elle sortie de la chambre des +jeunes princesses que son beau front se pencha soucieux. Gasparone +s'aperçut de sa préoccupation; mais à toutes les demandes qu'il lui +fit sur ce qu'elle avait, Teresa se contenta de répondre, de ce ton si +significatif de la femme qui désire une chose et qui n'ose dire quelle +chose elle désire:--Que voulez-vous que j'aie?--je n'ai rien. + +Le soir, Gasparone entra à l'improviste dans la chambre de Teresa, et +trouva Teresa qui pleurait. + +Cette fois, il n'y avait plus à nier le chagrin; tout ce que pouvait +faire Teresa, c'était d'essayer d'en cacher la cause. + +Teresa essaya de le faire, mais Gasparone la pressa tellement qu'elle +fut forcée d'avouer que cette belle robe qu'elle avait essayée, que +ces beaux bijoux dont on l'avait couverte, lui faisaient envie, et +qu'elle voudrait les posséder, ne fût-ce que pour s'en parer toute +seule dans sa chambre et devant son miroir. + +Gasparone la laissa dire, puis, quand elle eut fini: + +--Tu dis donc, demanda-t-il, que tu serais heureuse si tu avais cette +robe et ces bijoux? + +--Oh! oui, s'écria Teresa. + +--C'est bien, dit Gasparone. Cette nuit tu les auras. + +Le même soir, le feu prit à la villa du prince L----, justement dans +la partie du bâtiment qu'habitaient les jeunes princesses. Par +bonheur, Gasparone, qui rôdait dans les environs, vit l'incendie un +des premiers, se précipita au milieu des flammes, et sauva les deux +jeunes filles. + +Toute cette partie de la villa fut dévorée par l'incendie et +l'intensité du feu était telle qu'on n'essaya pas même de sauver les +meubles ni les bijoux. + +Gasparone seul osa se jeter une troisième fois dans les flammes, mais +il ne reparut plus; on crut qu'il y avait péri, mais on apprit que, ne +pouvant repasser par l'escalier qui s'était abîmé, il avait sauté du +haut d'une fenêtre qui donnait dans la campagne. + +Le prince fit chercher Gasparone, et lui offrit une récompense pour le +courage qn'il avait montré, mais le jeune homme refusa fièrement, +et quelques instances que lui fit Son Altesse, il ne voulut rien +accepter. + +On approchait de la semaine de Pâques. Gasparone était trop bon +chrétien pour ne pas remplir exactement ses devoirs de religion. Il +alla comme d'habitude se confesser au curé de sa paroisse; mais cette +fois le curé, on ne sait pourquoi, lui refusait l'absolution. Une +discussion, s'établit alors entre le confesseur et le pénitent; et +comme le confesseur persistait dans son refus d'absoudre le jeune +homme, celui-ci, qui ne voulait pas s'en retourner avec une conscience +inquiète, tua le curé d'un coup de couteau. + +Gasparone, que tout cela n'empêchait point d'être bon chrétien à sa +manière, alla s'accuser à un autre prêtre, et du crime qui lui avait +valu le refus du premier, et du meurtre de celui-ci. Le nouveau +confesseur, que le sort de son prédécesseur ne laissait pas que +d'inquiéter, refusa tout, juste pour se faire valoir, mais finit par +donner pleine et entière l'absolution que demandait Gasparone. + +Sur quoi Gasparone, la coeur satisfait, l'âme tranquille, alla +s'engager comme bandit dans la troupe de Cucumello. + +Ce Cucumello était un bandit assez renommé, quoique de second ordre: +d'ailleurs il était petit, roux et louche, fort laid en somme, défaut +capital pour un chef de bande. Cela n'empêchait pas qu'on ne lui +obéît au doigt et à l'oeil. Mais on lui obéissait, voilà tout: sans +entraînement, sans enthousiasme, sans fanatisme. + +L'apparition de Gasparone au milieu de la troupe fit grand effet: +Gasparone était grand, beau, fort, adroit et rusé. Gasparone était +poète et musicien, il improvisait des vers comme le Tasse, et des +mélodies comme Paësiello. Gasparone fut considéré tout de suite comme +un sujet qui devait aller loin. + +On lui demanda quels étaient ses titres pour se faire brigand, il +répondit qu'il avait mis le feu à la villa du prince L---- pour faire +cadeau à sa maîtresse d'une robe, d'un collier et d'un bracelet dont +elle avait eu envie, et que, comme le prêtre de sa paroisse lui +refusait l'absolution de cette peccadille, il l'avait tué pour +l'exemple. + +Ce récit parut confirmer la bonne opinion que la vue de Gasparone +avait tout d'abord inspirée aux bandits, et il fut reçu par +acclamation. + +Huit jours après, les carabiniers enveloppèrent la bande de Cucumello, +qui, par un ordre imprudent du chef, s'était hasardée sur un terrain +dangereux. Gasparone, qui marchait le premier, se trouva tout à coup +entre deux carabiniers; les deux soldats étendirent en même temps +la main pour le saisir, mais avant qu'ils n'eussent eu le temps de +toucher le collet de son habit, ils étaient tombés tous deux frappés +de son stylet. Chacun alors, comme d'habitude, tira de son côté. +Gasparone s'enfonça dans le makis, poursuivi pour son compte par six +carabiniers; mais, quoique Gasparone fût bon coureur, Gasparone ne +fuyait pas pour fuir: il connaissait son histoire romaine, l'anecdote +des Horaces et des Curiaces lui avait toujours paru des plus +ingénieuses, et sa fuite n'avait d'autre but que de la mettre en +pratique. En effet, quand il vit les six carabiniers éparpillés dans +le makis et égarés à sa poursuite, il revint successivement sur eux, +et, les attaquant chacun à son tour, il les tua tous les six; après +quoi il regagna le rendez-vous que les bandits prennent toujours +précautionnellement pour une expédition quelconque, et où peu à peu +ses compagnons vinrent le rejoindre. + +Cependant, la nuit venue, quatre hommes manquaient à l'appel, et au +nombre de ces hommes était Cucumello. + +On proposa de tirer au sort pour savoir lequel des bandits irait +savoir à Rome des nouvelles des absens; Gasparone s'offrit comme +messager volontaire, et fut accepté. + +En approchant de la porte del Popolo, il aperçut quatre têtes +fraîchement coupées qui, rangées avec symétrie, ornaient sa corniche. + +Il s'approcha de ces têtes et reconnut que c'étaient celles de ses +trois compagnons et de leur chef. + +Il était inutile d'aller chercher plus loin d'autres nouvelles, celle +qu'il avait à rapporter aux bandits parut suffisante à Gasparone; il +reprit donc le chemin de Tusculum, dans les environs duquel se tenait +la bande. + +Les bandits écoutèrent le récit de Gasparone avec une philosophie +remarquable; puis, comme il ressortait clairement de ce récit que +Cucumello était trépassé, on procéda à l'élection d'un autre chef. + +Gasparone fut élu à une formidable majorité!--Style du +_Constitutionnel_. + +Alors commença cette série d'expéditions hasardeuses, d'aventures +pittoresques et de caprices excentriques qui firent à Gasparone la +réputation européenne dont il a l'honneur de jouir aujourd'hui, et qui +autorise sa femme à lui écrire avec cette suscription dont personne ne +s'étonne: + + ALL ILLUSTRISSIMO SIGNORE ANTONIO GASPARONE, + Ai bagni di Civitta-Vecchia. + +Et en effet Gasparone mérite bien le titre d'illustrissime, tant +prodigué en Italie, et qui se réhabiliterait bien vite si on ne +l'appliquait qu'à de pareilles célébrités; car, pendant dix ans, de +Sainte-Agathe à Fondi et de Fondi à Spoletto, il ne s'exécuta point +un vol, il ne s'alluma point un incendie, il ne se commit point un +assassinat,--et Dieu sait combien de vols furent exécutés, combien +d'incendies s'allumèrent, combien d'assassinats furent commis,--sans +que vol, incendie ou assassinat ne fût signé du nom de Gasparone. + +Comme on le comprend bien, tous ces récits ne faisaient qu'augmenter +singulièrement ma curiosité, qui était portée à son comble lorsque +nous arrivâmes à la porte de la forteresse. + +A la vue du gouverneur, qui nous accompagnait, la porte s'ouvrit comme +par enchantement; le custode accourut, s'inclina, puis, sur l'ordre de +son excellence, marcha devant nous. + +D'abord nous entrâmes dans une grande cour, toute hérissée de +pyramides de boulets rouillés, et défendue par cinq ou six vieux +canons endormis sur leurs affûts; tout autour de cette cour, pareille +à un cloître, régnait une grille, et sur l'une des quatre faces de +cette grille s'ouvraient vingt-deux portes, dont vingt-une donnaient +dans les cellules des compagnons de Gasparone, et la vingt-deuxième +dans celle de Gasparone lui-même. + +A un ordre du gouverneur, chacun des bandits se rangea sur la porte de +sa cellule, comme pour passer une inspection. + +Nous nous étions à l'avance, et sur leur réputation, figuré voir des +hommes terribles, au regard farouche et au costume pittoresque: nous +fûmes singulièrement détrompés. + +Nous vîmes de bons paysans, toujours comme on en voit à +l'Opéra-Comique, avec des figures bonasses et les regards les plus +bienveillans. + +Nous avions nos bandits devant les yeux que, ne pouvant croire que +c'étaient eux, nous les cherchions encore. + +Vous rappelez-vous tous les Turcs de l'ambassade ottomane, que nous +trouvions si beaux, si romanesques, si poétiques, sous leurs +robes brodées, sous leurs riches dolimans, sous leurs magnifiques +cachemires, et qui aujourd'hui, avec leur redingote bleue en fourreau +de parapluie et leurs calottes grecques, ont l'air de bouteilles à +cachets rouges? + +Eh bien! il en était ainsi de nos brigands. + +Nous comptions sur Gasparone pour relever un peu le physique de toute +la bande; il était le dernier de ses compagnons, occupant la première +cellule en retour, debout comme les autres sur le seuil de sa porte, +les deux mains dans les goussets de sa culotte, nous attendant d'un +air patriarcal. + +C'était là cet homme qui, pendant dix ans, avait fait trembler les +États romains, qui avait eu une armée, qui avait lutté corps à corps +avec Léon XII, un des trois papes guerriers que les successeurs de +saint Pierre comptent dans leurs rangs; les deux autres sont, comme on +le sait, Jules II et Sixte-Quint. + +Il nous invita d'une voix presque caressante à entrer dans sa cellule. + +Ainsi, c'était cette voix caressante qui avait donné tant d'ordres +de mort, c'étaient ces yeux bienveillans qui avaient lancé de si +terribles éclairs, c'étaient ces mains inoffensives qui s'étaient si +souvent rougies de sang humain. + +C'était à croire qu'on nous avait volé nos voleurs. + +Gasparone me renouvela, avec la politesse qui m'avait déjà étonné dans +ses camarades, l'invitation d'entrer dans sa cellule, invitation que +j'acceptai cette fois sans me faire prier. J'espérais qu'à défaut du +lion je trouverais au moins une caverne. + +La caverne était une petite chambre assez propre, quoique fort +misérablement meublée. + +Parmi ces meubles, qui se composaient du reste d'une table, de deux +chaises et d'un lit, un seul me frappa tout particulièrement. + +Quatre rayons de bois cloués au mur simulaient une bibliothèque, et +les rayons de cette bibliothèque à leur tour soutenaient quelques +livres. + +Je fus curieux de voir quelles étaient les lectures favorites du +bandit, et lui demandai la permission de jeter un coup d'oeil sur la +partie intéressante de son mobilier. + +Il me répondit que les livres, la cellule et son propriétaire étaient +bien à mon service. + +Sur quoi je m'approchai des rayons et je reconnus, à mon grand +étonnement: d'abord un _Télémaque_; près du _Télémaque_, un +_Dictionnaire français-italien_, puis, de l'autre côté du +_Dictionnaire français-italien_, une pauvre petite édition de _Paul +et Virginie_, toute fatiguée et toute crasseuse; enfin les _Nouvelles +morales_, de Soane, et les _Animaux parlans_, de Casti. + +Puis quelques autres livres qui n'eussent point été déplacés dans une +institution de jeunes demoiselles. + +--Est-ce votre propre choix, ou l'ordre du gouverneur qui vous a +composé cette bibliothèque? demandai-je à Gasparone. + +--C'est mon propre choix, très illustre seigneur, répondit le bandit; +j'ai toujours eu du goût pour les lectures de ce genre. + +--Je vois dans votre collection deux ouvrages de deux compatriotes +à moi, Fénelon et Bernardin de Saint-Pierre; parleriez-vous notre +langue? + +--Non; mais je la lis et la comprends. + +--Faites-vous cas de ces deux ouvrages? + +--Un si grand cas que, dans ce moment-ci, je m'occupe à traduire +_Télémaque_ en italien. + +--Ce sera un véritable cadeau que vous ferez à votre patrie que de +faire passer dans la langue du Dante l'un des chefs-d'oeuvre de notre +langue. + +--Malheureusement, me répondit Gasparone d'un air modeste, je suis +incapable de transporter d'une langue dans l'autre les beautés du +style; mais au moins les idées resteront. + +--Et où en êtes-vous de votre traduction? + +--A la fin du premier volume. + +Et Gasparone me montra sur sa table une pyramide de papiers couverts +d'une grosse écriture: c'était sa traduction. + +J'en lus quelques passages. A part l'orthographe, sur laquelle, comme +M. Marle, Gasparone me parut avoir des idées particulières, ce n'était +pas plus mauvais que les mille traductions qu'on nous donne tous les +jours. + +Plusieurs fois je fis des tentatives pour mettre Gasparone sur la voie +de sa vie passée; mais chaque fois il détourna la conversation. Enfin, +sur une allusion plus directe: + +--Ne me parlez pas de ce temps, me dit-il, depuis dix ans que j'habite +Civitta-Vecchia, je suis revenu des vanités de ce monde. + +Je vis qu'en poussant plus loin mes investigations je serais +indiscret, et qu'en restant plus long-temps je serais importun; +je priai Gasparone d'écrire sur mon album quelques lignes de sa +traduction et de me choisir un passage selon son coeur. + +Sans se faire prier, il prit la plume et écrivit les lignes suivantes: + +«L'innosenza dei costumi, la buona fede, l'obedienza e l'orrore del +vizio abitano questa terra fortunata. Egli sembia che la dea Astrea, +la quale si dice ritirata nel celo, sia anche costi nacosta fra questi +uomini. Essi non anno bisogno di giudici, giacche la loro propria +coscienza gle ne tiene luogo. + +«Civitta Vecchia, li 23 octobre 1835.» + +Je remerciai le bandit, et lui demandai s'il n'avait pas besoin de +quelque chose. + +A cette demande, il releva fièrement la tête: + +--Je n'ai besoin de rien, me dit-il, Sa Sainteté me donne deux pauli +par jour pour mon tabac et mon eau-de-vie; cela me suffit. J'ai pris +quelquefois, mais je n'ai jamais demandé l'aumône. + +Je le priai de me pardonner, l'assurant que je lui avais fait cette +demande dans une excellente intention et nullement pour l'offenser. + +Il reçut mes excuses avec beaucoup de dignité, et me salua en homme +qui désirait visiblement en rester là de ses relations avec moi. + +Je me retirai assez humilié d'avoir manqué mon effet sur Gasparone; +et comme Jadin avait fini le croquis qu'il avait fait de lui à la +dérobée, je rendis son salut à mon hôte et je sortis de sa cellule. + +J'ai cru bien long-temps fermement, et je le crois encore un peu, que +c'est un faux Gasparone qu'on m'a fait voir. + + + + +XXIII + +Une Visite à sa sainteté le pape Grégoire XVI. + + +En arrivant à Rome, je trouvai une lettre de M. de Tallenay, mon +audience m'était accordée pour le lendemain. + +Il m'invitait donc à me tenir prêt le lendemain à onze heures, et en +uniforme. + +Mais là s'élevait une grave difficulté: à cette époque, où j'allais en +Italie pour la première fois, je ne connaissais pas la nécessité de +l'uniforme, et j'avais négligé de m'en faire faire un: je me trouvais +donc tout bonnement possesseur d'un habit noir, encore était-il un peu +bien fripé par quatorze mois de voyage. M. de Tallenay exposa mon +embarras, qui fut exposé à Sa Sainteté, laquelle répondit qu'eu égard +à la recommandation dont je m'étais fait précéder on dérogerait pour +moi aux lois de l'étiquette. + +Il est vrai que cette recommandation était une lettre de la main de la +reine. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'était pas seulement comme +venant de la reine qu'il y était fait droit, mais comme venant de la +plus digne, de la plus noble et de la plus sainte des femmes. + +Pauvre mère! à qui Dieu enfonça sur la tête la couronne d'épines de +son propre fils! + +Le lendemain, à l'heure dite, j'étais à l'ambassade de France; M. de +Tallenay m'attendait, nous partîmes. + +J'éprouvais, je l'avoue, l'émotion la plus profonde que j'eusse +éprouvée de ma vie. Je ne sais s'il existe un homme plus accessible +que moi aux impressions religieuses; j'avais déjà été reçu par +quelques uns des rois de ce monde; j'avais vu un empereur qui en +valait bien un autre, et qui s'appelait Napoléon, c'est-à-dire quelque +chose comme Charlemagne ou comme César: mais c'était la première fois +que j'allais me trouver face à face avec la plus sainte des majestés. + +Deux fois depuis, j'eus l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté, et la +dernière fois même avec une bonté si particulière que j'en garderai +une reconnaissance éternelle; mais chaque fois l'émotion fut la +même, et je ne puis la comparer qu'à celle que j'éprouvai lorsque je +communiai pour la première fois. + +A moitié de l'escalier du Vatican, je fus forcé de m'arrêter, tant mes +jambes tremblaient. Je passais au milieu des merveilles des anciens et +des modernes sans les voir. J'étais comme les bergers qui suivaient +l'étoile et qui ne regardaient qu'elle. + +On nous introduisit dans une antichambre fort simple, meublée en +bois de chêne. Nous attendîmes un instant, tandis qu'on prévenait Sa +Sainteté. Cet instant fut pour moi presque de l'anxiété, tant mon +émotion était grande; cinq minutes après, la porte s'ouvrit et l'on +nous fit signe que nous pouvions passer. + +M. de Tallenay m'avait mis au courant de l'étiquette; le pape reçoit +toujours debout: trois fois celui qu'il daigne recevoir s'agenouille +devant lui--une première fois sur le seuil de la porte--une seconde +fois après être entré dans la chambre--une troisième fois à ses pieds. +Alors il présente sa mule, sur laquelle est une croix brodée, pour que +l'on voie bien que l'hommage rendu à l'homme remonte directement +à Dieu, et que le serviteur des serviteurs du Christ n'est que +l'intermédiaire entre la terre et le ciel. + +Le pape ne parle, dans ses audiences, que latin ou italien, mais on +peut lui parler le français qu'il entend parfaitement. + +J'arrivai à la porte du cabinet pontifical plus tremblant encore +que je ne l'avais été sur l'escalier: je suivais immédiatement +l'ambassadeur, et entre lui et la porte j'aperçus Sa Sainteté debout +et nous attendant. + +C'était un beau et grand vieillard, âgé alors de soixante-sept +ou soixante-huit ans, à la fois simple et digne, avec un air de +paternelle bonté répandu sur toute sa personne: il portait sur la +tête une petite calotte blanche et était vêtu d'une cimarre de même +couleur, boutonnée du haut jusqu'en bas et tombant jusqu'à ses pieds. + +L'ambassadeur s'agenouilla et je m'agenouillai près de lui, mais +un peu en arrière: il lui fit signe alors de s'approcher de lui, +indiquant par ce signe qu'il supprimait la seconde génuflexion. Nous +nous avançâmes donc alors de son côté; il fit un pas vers nous, +présenta à M. de Tallenay sa main au lieu de son pied, et son anneau +au lieu de sa mule. M. de Tallenay baisa l'anneau et se releva. Puis +vint mon tour. + +Je le répète, j'étais tellement étourdi de me trouver en face de la +représentation vivante de Dieu sur la terre, que je ne savais plus +guère ce que je faisais; aussi, au lieu de faire comme milord Stain +que Louis XIV invitait à monter le premier dans sa voiture, et qui, +calculant que venant de si haut toute invitation est un ordre, y +monta sans répliquer, lorsque le pape, comme il avait fait pour M. de +Tallenay, me présenta son anneau, j'insistai pour baiser le pied: le +pape sourit. + +--Soit, puisque vous le voulez, dit-il, et il me présenta sa mule. + +--_Tibi et Petro_! balbutiai-je, en appuyant mes lèvres sur la croix. + +Le pape sourit à cette allusion, et, me présentant de nouveau la +main, me releva en me demandant, dans la langue de Cicéron, mais avec +l'accent d'Alfieri, quelle cause m'amenait à Rome. + +Je priai alors Sa Sainteté de vouloir bien me parler italien, la +langue latine m'étant trop peu familière pour que je pusse comprendre +couramment cette langue, surtout avec l'accent, si différent du nôtre, +que lui ont donné les Italiens modernes. Alors Sa Sainteté me répéta +sa question dans la langue de Dante. + +Comme cette langue était celle que je parlais depuis plus d'un an, mon +embarras passa, et je restai avec ma seule émotion. + +Les souverains sont comme les femmes, ils éprouvent toujours un +certain plaisir à voir l'effet qu'ils produisent: je ne sais pas si +le pape fut accessible à ce petit sentiment d'orgueil; mais ce que je +sais, c'est que, pendant toute l'audience, je ne vis luire sur son +visage qu'une parfaite sérénité. + +Nous parlâmes de toutes choses: du duc d'Orléans, dont il espérait +beaucoup; de la reine, qu'il vénérait comme une sainte; de M. de +Chateaubriand, qu'il aimait comme un ami. + +Puis la conversation tomba sur le mouvement qui s'opérait en France. +Grégoire XVI le suivait des yeux, mais ne se trompait point sur son +résultat: il l'envisageait comme un mouvement plus chrétien que +catholique; plus social que religieux. + +Puis il me parla des missions dans l'Inde, dans la Chine et le Thibet; +me conduisit devant de grandes cartes géographiques sur lesquelles +étaient marqués, avec des épingles à tête de cire, toute la route +suivie par les missionnaires et les points les plus avancés auxquels +ils étaient parvenus. Il me raconta plusieurs des supplices qu'avaient +subis les modernes martyrs avec non moins de courage et de résignation +que les martyrs antiques. Il me cita tous les noms de ces derniers +apôtres du Christ, noms qui, au milieu de nos tourmentes politiques et +de nos agitations sociales, ne sont pas même parvenus jusqu'à nous. + +Or, pour ce coeur plein d'espérance et de foi, la religion, loin de +marcher à sa décadence, n'avait point encore atteint son apogée. + +Et, en effet, il est permis de voir ainsi lorsqu'on s'appelle Pie VII +ou Grégoire XVI, et que, du haut d'un trône qui dépasse celui des rois +et des empereurs, on donne au monde l'exemple de toutes les vertus. + +Après avoir passé en revue, l'une après l'autre, toutes ces grandes +questions, Sa Sainteté voulut bien revenir à moi. + +--Mon fils, me dit-elle, vous venez de me parler en homme qui, tout en +s'écartant parfois de la religion, comme fait un enfant de celle qui +lui a donné son lait le plus pur, n'a point oublié cependant cette +mère universelle et sublime. N'avez-vous donc jamais songé que, dans +un temps comme le nôtre, où toutes les nobles croyances ont besoin +d'être raffermies, le théâtre était une chaire d'où pouvait descendre +aussi la parole de Dieu? + +--On dirait que Votre Sainteté lit au plus profond de mon coeur, +répondis-je. Oui, mon intention est bien celle-là. Mais je ne sais +pas si pour notre époque, gangrenée encore par les doctrines de +l'_Encyclopédie_, les orgies de Louis XV et les turpitudes du +Directoire, le temps est arrivé de prononcer de nouveau sur la +scène les paroles sévères et religieuses que firent entendre, au +dix-septième siècle, Corneille dans _Polyeucte_ et Racine dans +_Atholie_. Notre génération les écouterait sans doute; car, chose +étrange, ce sont les jeunes gens qui, chez nous, sont les hommes +graves. Mais ceux-là qui ont applaudi, depuis quarante ans, les +sentences de Voltaire, les concetti de Marivaux et les saillies de +Beaumarchais, ont tout à fait oublié la Bible et se souviennent fort +peu de l'Evangile. Votre Sainteté m'a parlé tout à l'heure de ses +missionnaires. Si je tentais une pareille oeuvre, je pourrais bien +avoir, à Paris, le sort qu'ils ont dans l'Inde, dans la Chine et dans +le Thibet. + +--Oui, c'est cela, répondit Sa Sainteté en souriant, et vous ne vous +sentez pas assez fort pour le martyre. + +--Si fait; mais, je l'avoue, j'ai besoin d'être encouragé par un mot +de Votre Sainteté. + +--Avez-vous déjà votre sujet? + +--Depuis long-temps; et le véritable but de mon voyage à Rome et à +Naples était d'étudier l'antiquité, non pas l'antiquité de Tite-Live, +de Tacite et de Virgile, mais celle de Plutarque, de Suétone et de +Juvénal. J'ai vu Pompeïa, et Pompeïa m'a raconté tout ce que je +voulais savoir, c'est-à-dire tous ces détails de la vie privée qu'on +ne trouve dans aucun livre; aussi suis-je prêt. + +--Et comment s'appellera votre oeuvre? + +--Caligula. + +--C'est une belle époque, mais vous ne pourrez pas y placer les +premiers chrétiens: les premiers chrétiens, vous le savez, ne parurent +que postérieurement à la mort de cet empereur. + +--Je le sais, Votre Sainteté; mais j'ai trouvé moyen d'aller au devant +de cette objection en adoptant la tradition populaire qui fait mourir +Madeleine à la Sainte-Baume, et faisant remonter la lumière d'Occident +en Orient, au lieu de la faire descendre d'Orient en Occident. + +--Faites, mon fils; ce que vous ferez dans ce but pourra ne pas +réussir peut-être aux yeux des hommes, mais aura le mérite de +l'intention à ceux du Seigneur. + +--Et si j'ai le sort de vos missionnaires de l'Inde, de la Chine et du +Thibet, Votre Sainteté daignera-t-elle se souvenir de moi? + +--Il est du devoir de l'Eglise, répondit en riant Sa Sainteté, de +prier pour tous ses martyrs. + +L'audience avait duré une heure. Je m'inclinai. + +--Je vais prendre congé de Votre Sainteté, dis-je au pape, mais avec +un regret. + +--Lequel! + +--C'est de ne rien emporter qui soit bénit par elle; si j'avais su la +trouver si bonne pour moi, j'eusse acheté deux ou trois chapelets, qui +me seraient bien précieux pour ma mère et pour ma soeur. + +--Qu'à cela ne tienne, répondit Sa Sainteté. Je comprends votre désir, +et je ne veux pas que vous me quittiez sans qu'il soit accompli. + +A ces mots, le pape se dirigea vers une petite armoire qui se trouvait +dans l'angle de son cabinet, et en tira deux ou trois chapelets et +autant de petites croix en bois et en nacre; puis, les ayant bénits, +il me les mit dans la main. + +--Tenez, me dit-il, ces chapelets et ces croix viennent directement +de la Terre-Sainte, ils ont été travaillés par les moines du +Saint-Sépulcre et ils ont touché le tombeau du Christ. Je viens en +outre d'y attacher, pour les personnes qui les porteront, toutes les +indulgences dont l'Eglise dispose. + +Je me mis à genoux pour les recevoir. + +--Que Votre Sainteté accompagne ce précieux cadeau de sa bénédiction, +et je n'aurai plus rien à lui demander que de ne pas me confondre dans +sa mémoire avec la foule de ceux qu'elle daigne recevoir. + +Je sentis les deux mains de ce digne et saint vieillard se poser sur +ma tête, je m'inclinai jusqu'à terre et je baisai une seconde fois sa +mule; puis je sortis des larmes plein les yeux et de la foi plein le +coeur. + +Deux ans après cette audience _Caligula_ parut: ce que j'avais prévu +arriva, et si Sa Sainteté m'a tenu parole, mon nom doit être inscrit +au Martyrologe. + + + + +XXIV + +Comment en partant pour Venise on arrive à Florence. + + +Rien ne me retenait plus à Rome, que j'avais, ainsi que ses environs, +visitée pendant mon premier passage. Tous mes préparatifs étaient +faits: je pris donc congé de mon bon et brave Jadin, qui comptait y +rester un an avec Milord; et, le coeur tout serré de cette double +séparation, je quittai la ville éternelle le jour même, avec +l'intention de me rendre a Venise. Mais c'est pour l'Italie surtout +qu'a été fait le proverbe: L'homme propose et Dieu dispose. + +Le lendemain, comme la voiture s'était arrêtée un instant à +Civitta-Castellana pour faire reposer notre attelage, et que je +profitais de ce moment pour courir la ville, deux carabiniers +m'accostèrent dans la rue pendant que j'essayais de déchiffrer une +mauvaise inscription, écrite en mauvais latin, au pied d'une mauvaise +statue. Ces messieurs m'invitèrent à me rendre au bureau de la +police, où notre hôte, esclave des formalités, avait déjà envoyé mon +passeport; je m'y rendis assez tranquillement, malgré ce qui venait +de m'arriver à Naples, et quoique en Italie de pareilles invitations +renferment toujours quelque chose de ténébreux et de sinistre. Mais il +n'y avait que deux jours que j'avais eu l'honneur d'être reçu, comme +je l'ai dit, par Sa Sainteté: j'avais passé une heure avec elle; elle +avait eu la bonté de m'inviter à revenir; je l'avais quittée avec sa +bénédiction, je me croyais donc en état de grâce. + +Je trouvai, dans le bureau où l'on me conduisit, un monsieur qui me +reçut assis, le chapeau sur la tête et les sourcils froncés; avant +qu'il m'eût adressé une seule parole, j'avais pris un siège, enfoncé +ma casquette sur mes oreilles et réglé mon visage à l'unisson du sien. +C'est en Italie surtout qu'il faut n'avoir pour les autres que les +égards qu'ils ont pour vous: il resta un instant sans parler, je +gardai le silence; enfin il prit, dans une liasse de papiers, un +dossier à mon nom, et se tournant de mon côté: + +--Vous êtes M. Alexandre Dumas? me dit-il. + +--Oui. + +--Auteur dramatique? + +--Oui. + +--Et vous vous rendez à Venise? + +--Oui. + +--Eh bien! monsieur, j'ai l'ordre de vous faire conduire hors des +États pontificaux dans le plus bref délai possible. + +--Si vous voulez vous donner la peine de regarder le visa de mon +passeport, vous verrez que votre ordre s'accorde merveilleusement avec +mon désir. + +--Mais votre passeport est visé pour Ancône, et, comme la frontière la +plus rapprochée est celle de Pérouse, vous ne vous étonnerez pas que +je vous fasse prendre le chemin de cette ville. + +--Comme vous voudrez, monsieur, j'irai à Venise par Bologne. + +--Oui; mais j'ai encore à vous signifier qu'en remettant les pieds +dans les États de Sa Sainteté, vous encourez cinq ans de galères. + +--Très bien. Alors j'irai par le Tyrol; j'ai le temps. + +--Vous êtes de bonne composition, monsieur. + +--J'ai l'habitude de ne discuter les lois qu'avec ceux qui les font, +de ne résister aux ordres qu'en face de ceux qui les donnent, de ne +me regarder comme insulté que par mon égal, et de ne demander +satisfaction qu'à ceux qui se battent. + +--En ce cas, monsieur, vous ne me refuserez sans doute pas de signer +ce papier? + +--Voyons, d'abord. + +Il me le présenta. + +C'était la reconnaissance que l'ordre m'avait été signifié, l'aveu +que je faisais d'avoir mérité cette décision, et l'engagement que je +prenais de ne jamais remettre le pied dans les États romains, sous +peine de cinq ans de galères. Je haussai les épaules et lui rendis ce +papier. + +--Vous refusez, monsieur? + +--Je refuse. + +--Trouvez bon que j'envoie chercher deux témoins pour constater votre +refus. + +--Envoyez. + +Les deux témoins arrivèrent et servirent à un double emploi; non +seulement ils constatèrent mon refus, mais encore ils me donnèrent +une attestation que j'avais refusé; je mis cette attestation dans une +lettre à M. le marquis de Tallenay, je la pliai, et la remettant à +l'employé de la police de Civitta-Castellana: + +--Maintenant, monsieur, lui dis-je, chargez-vous sur votre +responsabilité de faire parvenir cette lettre; elle est tout ouverte; +la police romaine n'aura pas besoin d'en briser le cachet. + +L'employé lut la lettre. Je priais M. le marquis de Tallenay d'aller +trouver Sa Sainteté, de lui exposer ce qui venait de m'arriver dans +ses États, et de lui rappeler l'invitation qu'elle m'avait faite +elle-même d'y revenir pour la semaine-sainte. L'employé me regarda +d'un air de doute. + +--Vous avez été reçu hier par Sa Sainteté? me dit-il. + +Voici la lettre de monseigneur Fieschi, qui m'accorde cette grâce. + +--Cependant, vous êtes bien M. Alexandre Dumas? + +--Je suis bien M. Alexandre Dumas. + +--Alors, je n'y comprends rien. + +--Comme ce n'est pas votre état de comprendre, ayez la bonté, +monsieur, de vous borner à faire votre état. + +--Eh bien! mon état, monsieur, est, pour le moment, de vous faire +reconduire hors de la frontière. + +--Ordonnez que mes effets soient déchargés de la voiture de Venise et +faites venir un vetturino. + +--Mais je ne dois pas vous cacher que deux carabiniers vous +reconduiront jusqu'à Pérouse, et qu'il ne vous sera permis de vous +arrêter ni le jour ni la nuit. + +--Je connais déjà la route, par conséquent je ne tiens pas à m'arrêter +le jour. Quant aux nuits, j'aime autant les passer dans une voiture +propre que dans vos auberges sales. Restent donc les voleurs. Vous me +donnez une escorte. On n'est pas plus aimable. Je suis prêt à partir, +monsieur. + +On fit venir mon conducteur, qui me fit payer ma place et mon excédant +de bagages jusqu'à Venise, et un vetturino qui, voyant que je n'avais +pas le temps de discuter le prix de sa calèche, me demanda deux cents +francs pour me conduire jusqu'à Pérouse. C'était cent francs par jour. +Je lui comptai les deux cents francs et lui fis signer son reçu. +Lorsque je le tins, je lui fis observer qu'il était encore plus bête +que voleur, puisqu'il pouvait m'en demander quatre cents, et que +j'aurais été obligé de les lui donner de même. Le vetturino comprit +parfaitement la chose, et s'arracha les cheveux de désespoir; mais il +n'y avait pas moyen de revenir sur le traité, il était signé. + +Un quart d'heure après je roulais sur la route de Pérouse, établi +carrément dans mon voiturin, et ayant mes deux carabiniers dans le +cabriolet. + +Le lendemain j'avais établi, à l'aide d'un vasistas qui communiquait +de l'intérieur à l'extérieur, et de quelques bouteilles d'orviette +qui étaient sorties pleines et rentrées vides, de si bonnes relations +entre le cabriolet et l'intérieur, que mes carabiniers me proposèrent +les premiers de faire une station dans la patrie du Pérugin. +J'acceptai, sûr que j'étais par l'expérience que j'en avais faite +à mon premier passage de retrouver là une des premières auberges +d'Italie. Je donnait en conséquence l'ordre au vetturino de nous +conduire à l'hôtel de la Poste. + +Je m'attendais à ce que la vue de ma suite changerait quelque peu les +dispositions de mon hôte; mais, au contraire, il vint à moi d'un pas +plus leste et avec un visage plus gracieux encore que la première +fois: c'est qu'en Italie ce sont surtout les idées qu'on reconduit aux +frontières, et la considération d'un étranger s'accroît en raison du +nombre de gendarmes dont il est escorté. J'eus donc le pas sur un +Anglais qui avait eu l'imprudence d'arriver tout seul, et la meilleure +chambre et le meilleur dîner de l'hôtel furent pour moi. Quant +aux carabiniers qui, étaient vraiment d'excellens garçons je les +recommandai à la cuisine. + +L'hôte me servit lui-même à table, chose fort rare en Italie, où l'on +n'aperçoit jamais le maître de l'auberge qu'au moment où il vous +montre la carte; encore quelquefois s'épargne-t-il cette peine, et +se contente-t-il de vous attendre, le chapeau à la main, près du +marchepied de la voiture. Cette formalité a pour but de demander si +sa seigneurie est contente, et sur sa réponse affirmative, de se +recommander aux amis de son excellence. + +Cependant que les voyageurs qui se trouveraient dans la position où +je me trouvais fassent attention aux aubergistes qui les serviront +eux-mêmes: tous, peut-être, ne rempliraient pas l'office d'écuyers +tranchans avec des intentions aussi désintéressées que l'étaient +celles de mon ami l'hôtelier de Pérouse, et quelques paroles +imprudentes tombées entre le potage et le macaroni pourraient bien +amener pour le dessert un surcroît de gendarmerie locale, avec +invitation à l'illustre voyageur de se rendre à la prison de la ville +ou de continuer sa route, ce qui n'empêcherait pas son excellence de +payer le lit, comme je payai l'excédant de bagages. + +Mais pour cette fois rien de pareil n'était à craindre: nous causâmes +bien pendant le dîner, mais de toutes choses étrangères à la +politique, et ce furent le Pérugin et Raphaël qui firent tous les +frais de la conversation. Au dessert, mon hôte m'apporta l'affiche du +théâtre. + +--Qu'est cela? lui dis-je en souriant. + +--La liste des pièces que représentent aujourd'hui les comédiens de +l'archiduchesse Marie-Louise. + +--Que voulez-vous que je fasse de ce papier si vous ne m'apportez pas +des cigares avec? + +--Je pensais que son excellence irait peut-être au spectacle. + +--Certes, mon excellence irait très volontiers; mais je la crois tant +soit peu empêchée de faire pour le moment ce que bon lui semble. + +--Et par qui? + +--Mais par les honorables carabiniers qu'elle mène à sa suite. + +--Point du tout, ils sont aux ordres qu'elle voudra leur donner, et +ils l'accompagneront où il lui plaira d'aller. + +--Bah! vraiment? + +--C'est donc la première fois que son excellence est arrêtée depuis +qu'elle voyage en Italie? ajouta avec étonnement mon hôte. + +--Je vous demande pardon, c'est la troisième (mon hôte s'inclina); +mais, les deux premières, je n'ai pas eu le temps de faire d'études, +vu que j'ai été relâché au bout d'une heure. + +--Je présume que votre excellence est dans la disposition de donner à +son escorte une bonne main convenable? + +--Deux ou trois écus romains, pas davantage. + +--Eh bien! mais alors votre excellence peut aller où elle voudra, elle +paie comme un cardinal. + +--Ah! ah! ah! fis-je, exprimant ma satisfaction sur trois tons +différens. + +--Et je vais prévenir les carabiniers. + +L'hôte sortit. + +Je jetai les yeux sur l'affiche, et je vis qu'on donnait l'_Assassin +par Amour pour sa mère_. Diable! dis-je, c'eût été fâcheux de ne pas +voir un pareil ouvrage. L'assassin par amour pour sa mère, ça doit +être traduit du théâtre de Berquin ou de madame de Genlis. Quand cela +devrait me coûter un écu de plus en bonne main, il faut que je voie +la chose. En ce moment mes deux carabiniers entrèrent;--mon hôte +les suivait par derrière, il s'arrêta sur la porte de ma chambre de +manière à ce que sa figure moitié bonasse, moitié goguenarde, fût +seule éclairée par la lumière de ma lampe, et annonça les carabiniers +de son excellence. Quant à mes deux hommes, ils firent trois pas vers +la table, s'arrêtant comme devant un de leurs officiers, tenant le +chapeau de la main gauche, se frisant la moustache de la main droite, +l'oeil tendre comme des mousquetaires armés, le jarret tendu comme des +gardes-françaises à la parade. + +--Ah ça! mes enfans, dis-je, prenant le premier la parole, j'ai +pensé qu'il vous serait agréable, à vous qui n'allez pas souvent +au spectacle, d'y aller ce soir.--Ils se regardèrent du coin de +l'oeil.--En conséquence, je vais faire prendre une loge pour moi, deux +parterres pour vous. Nous irons ensemble au théâtre; j'entrerai dans +la loge, vous vous mettrez au dessous d'elle; cela vous convient-il? + +--Oui, excellence, dirent mes deux hommes. + +--Que l'un de vous aille donc me chercher une loge, tandis que l'autre +me fera monter une frasque de vin. Mes carabiniers s'inclinèrent et +sortirent. + +--Eh bien? me dit mon hôte en rentrant. + +--Eh bien! mon cher ami, je dis que vous connaissez mieux le pays que +moi; vous en êtes? + +--Oui, dit-il avec un air de satisfaction assaisonné d'un grain de +suffisance; j'ai rendu, Dieu merci! quelques petits secours de ce +genre, depuis quinze ans que je tiens l'hôtel de la Poste. Cela ne +fait de tort à personne,--tout le monde, au contraire, s'en trouve +bien,--voyageurs et carabiniers. + +--Et maître d'hôtel, hein? + +--Son excellence oublie que c'est le vetturino qui paie son dîner et +son coucher, et que par conséquent je n'ai aucun intérêt... + +--Oui, mais la bonne main... + +--C'est l'affaire de mes domestiques. + +Je me levai et m'inclinai à mon tour devant mon hôte. Ce qu'il venait +de me dire était littéralement vrai. Le brave homme m'avait rendu +service pour le plaisir de me le rendre. + +Un quart d'heure après, mon messager rentra avec la clé de ma loge; je +pris mon chapeau, mes gants, et je descendis l'escalier suivi par l'un +de mes gardes; je trouvai l'autre à dix pas de la porte: dès qu'il +m'aperçut, il se mit en route, de sorte que nous nous avancions dans +la rue du Cours échelonnés sur trois de hauteur. Au bout de dix +minutes, j'étais installé dans ma loge, et mes deux carabiniers dans +le parterre. + +D'après le titre de l'ouvrage, j'étais venu dans l'intention de rire +de la pièce et des acteurs: je fus donc assez étonné de me sentir +pris, dès les premières scènes, par une exposition attachante. Je +reconnus alors à travers la traduction italienne _le faire_ allemand; +je ne m'étais pas trompé: j'assistais à une pièce d'Iffland. + +Au second acte, le rôle principal se développa; celui qui le +remplissait était un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans, +ayant dans son jeu beaucoup de la mélancolie et de la grâce de celui +de Lockroy. Depuis que j'étais en Italie, je n'avais rien vu qui se +rapprochât autant de notre théâtre que la composition et l'exécution +scénique de cet homme. Je cherchai son nom sur l'affiche. Il +s'appelait Colomberti. + +Lorsque le spectacle fut terminé, je lui écrivis trois lignes au +crayon. Je lui disais que, s'il n'avait rien de mieux à faire, je le +priais de venir recevoir, dans la loge no. 20, les complimens d'un +Français qui ne pouvait les lui porter au théâtre, et je signai. + +Cela était d'autant plus facile qu'en Italie la toile se baisse sans +que pour cela les spectateurs évacuent la salle, les conversations +commencées continuent, les visites en train s'achèvent; et, une heure +après le spectacle, il y a encore quelquefois quinze ou vingt loges +habitées. + +Colomberti vint donc au bout d'un quart d'heure; il avait à peine pris +le temps de changer de costume; il connaissait mon nom et avait même +traduit _Charles VII_, il accourut donc, selon la coutume italienne, +les bras et le visage ouverts. Il était venu à Paris en 1830, y avait +étudié notre théâtre, le connaissait parfaitement et venait d'avoir un +succès immense dans _Elle est folle_. + +Nous causâmes long-temps de Scribe, qui est l'homme à la mode en +Italie comme en France; quant à moi, j'aurais cru que son talent, +plein d'esprit et de finesse locale, perdrait beaucoup au milieu d'un +pays et d'une société étrangère. Mais point; Colomberti me raconta +quelques uns de ses petits chefs-d'oeuvre, et je vis qu'il y restait +encore, en dépouillant le style et les mots, une habileté de +construction qui leur conservait dans une autre langue, sinon leur +couleur, du moins leur intérêt. Les directeurs de théâtre ont si bien +compris cela qu'ils mettent, comme nous l'avons dit, toutes les +pièces sous le nom de notre illustre confrère, ce qui a bien aussi +quelquefois son inconvénient. + +Après avoir passé en revue à peu près toute notre littérature moderne, +Colomberti revint à moi. Il me dit que mes ouvrages étaient défendus +depuis Pérouse jusqu'à Terracine, et depuis Piombino jusqu'à Ancône. +Puis il s'étonna que, dans un pays où ne pouvaient entrer mes oeuvres, +je voyageasse aussi librement. Je lui montrai alors de ma loge mes +deux carabiniers debout au parterre. Colomberti eut un mouvement de +physionomie d'un comique admirable. + +Je pris congé de lui en lui souhaitant toutes sortes de succès, qu'il +est homme à obtenir, et dix minutes après nous rentrâmes à l'hôtel, +moi et mes carabiniers, dans le même ordre que nous étions sortis. + +Le lendemain, nous nous mîmes en route au point du jour. Vers les onze +heures, nous aperçûmes le lac de Trasimeno. A midi nous atteignîmes la +frontière. + +Il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter, disait le roi +Dagobert à ses chiens. Quant à moi, le moment était venu de me séparer +de la meute pontificale. La voiture s'arrêta juste au milieu de la +ligne qui sépare la Toscane des États romains. Mes deux carabiniers +descendirent tous deux, mirent le chapeau à la main, et tandis que +l'un me montrait la limite des deux territoires, l'autre me lisait +l'avis ministériel qui me condamnait à cinq ans de galères si jamais +il me reprenait la fantaisie de mettre le pied sur les terres de +Sa Sainteté. Je lui donnai quatre écus pour sa peine, à la charge +cependant d'en remettre deux à son camarade; et chacun de nous reprit +sa route, eux enchantés de moi, moi débarrassé d'eux. + +Le lendemain soir j'arrivai dans la ville de Florence. + +Quatre jours après, je reçus une réponse du marquis de Tallenay. Le +pape avait été extrêmement peiné de ce qui venait de m'arriver, et +avait eu la bonté de se faire rendre compte, à l'instant même des +causes de mon arrestation. + +Voici ce qui était arrivé: + +Au moment de mon départ de Paris, quelque Soval romain avait écrit +que M. Alexandre Dumas, ex-vice-président du comité des récompenses +nationales, membre du comité polonais, et de plus auteur d'_Antony_, +d'_Angèle_, de _Teresa_ et d'une foule d'autres pièces non moins +incendiaires, était sur le point de partir, avec une mission de la +vente parisienne, pour révolutionner Rome. En conséquence, ordre avait +été donné à l'instant même de ne pas laisser passer la frontière +romaine à M. Alexandre Dumas, et, s'il la passait par hasard, de le +reconduire en toute hâte de l'autre côté. + +Malheureusement, comme on m'attendait par la route de Sienne, l'ordre +fut échelonné sur la susdite route. + +Mais, comme on l'a vu, j'arrivai par la route de Pérouse, ce qui fit +qu'on me laissa tranquillement passer. + +A mon arrivée à Rome, on rendit compte à la police de mon arrivée: la +police donna ordre de me surveiller; mais comme je ne commis pendant +le séjour que je fis dans la capitale des États pontificaux aucun +attentat, ni contre la morale, ni contre la religion, ni contre la +politique, on pensa que je valais probablement mieux que la réputation +que l'on m'avait faite, et l'on me laissa tranquille, mais sans +cependant avoir la précaution de révoquer l'ordre donné. + +C'était cette négligence dont je devais être victime au départ, et +dont j'étais seulement victime au retour. + +Cette explication était accompagnée d'une nouvelle invitation de Sa +Sainteté de revenir à Rome, et de l'assurance que l'ordre avait été +donné de m'en ouvrir les portes à deux battans. + +Et voilà comment, en partant pour Venise, j'étais arrivé à Florence. + +ALEXANDRE DUMAS. + + + + +FIN. + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + + PREMIÈRE PARTIE. + + + INTRODUCTION + + I. Osmin et Zaïda + II. Les Chevaux spectres + III. Chiaja + IV. Toledo + V. Otello + VI. Forcella + VII. Suite + VIII. Grand Gala + IX. Le Lazzarone + X. Le Lazzarone et l'Anglais + XI. Le roi Nasone + XII. Anecdotes + XIII. La Bête noire du roi Nasone + XIV. Anecdotes + XV. Les Vardarelli + XVI. La Jettatura + XVII. Le Prince de --- + XVIII. Le Combat + XIX. La Bénédiction paternelle + XX. Saint Janvier, martyr de l'Église + XXI. Saint Janvier et sa Cour + XXII. Le Miracle + XXIII. Saint Antoine usurpateur + XXIV. Le Capucin de Resina + XXV. Saint Joseph + + + DEUXIÈME PARTIE. + + + I. La villa Giordani + II. Le Môle + III. Le Tombeau de Virgile + IV. La grotte de Pouzzoles.--La grotte du Chien + V. La Place du Marché + VI. Église del Carmine + VII. Le Mariage sur l'échafaud + VIII. Pouzzoles + IX. Le Tartare et les Champs-Élysées + X. Le Golfe de Baïa + XI. Un courant d'air à Naples.--Les Églises de Naples + XII. Une visite à Herculanum et à Pompeïa + XIII. La rue des Tombeaux + XIV. Petites Affiches + XV. Maison du Faune + XVI. La grande Mosaïque + XVII. Visite au Musée de Naples + XVIII. La Bête noire du roi Ferdinand + XIX. L'Auberge de Sainte-Agathe + XX. Les Héritiers d'un grand Homme + XXI. Route de Rome + XXII. Gasparone + XXIII. Une visite à sa sainteté le pape Grégoire XVI + XXIV. Comment en partant pour Venise on arrive à Florence + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le corricolo, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CORRICOLO *** + +This file should be named 8lcrr10.txt or 8lcrr10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8lcrr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8lcrr10a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the +PG Online Distributed Proofreaders. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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