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+The Project Gutenberg EBook of Le corricolo, by Alexandre Dumas
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+Title: Le corricolo
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: November, 2005 [EBook #9262]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on September 16, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CORRICOLO ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
+
+the PG Online Distributed Proofreaders.
+
+
+
+
+
+LE CORRICOLO
+
+par
+
+ALEXANDRE DUMAS.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+Introduction
+
+
+Le _corricolo_ est le synonyme de _calessino_, mais comme il n'y a
+pas de synonyme parfait, expliquons la différence qui existe entre le
+corricolo et le calessino.
+
+Le corricolo est un espèce de tilbury primitivement destiné à contenir
+une personne et à être attelé d'un cheval; on l'attelle de deux
+chevaux, et il charrie de douze à quinze personnes.
+
+Et qu'on ne croie pas que ce soit au pas, comme la charrette à boeufs
+des rois francs, ou au trot, comme le cabriolet de régie; non, c'est
+au triple galop; et le char de Pluton, qui enlevait Proserpine sur les
+bords du Symète, n'allait pas plus vite que le corricolo qui sillonne
+les quais de Naples en brûlant un pavé de laves et en soulevant leur
+poussière de cendres.
+
+Cependant un seul des deux chevaux tire véritablement: c'est le
+timonier. L'autre, qui s'appelle le bilancino, et qui est attelé de
+côté, bondit, caracole, excite son compagnon, voilà tout. Quel dieu,
+comme à Tityre, lui a fait ce repos? C'est le hasard, c'est la
+Providence, c'est la fatalité: les chevaux, comme les hommes, ont leur
+étoile.
+
+Nous avons dit que ce tilbury, destiné à une personne, en charriait
+d'ordinaire douze ou quinze; cela, nous le comprenons bien, demande
+une explication. Un vieux proverbe français dit: «Quand il y en a
+pour un, il y en a pour deux.» Mais je ne connais aucun proverbe dans
+aucune langue qui dise: «Quand il y en a pour un, il y en a pour
+quinze.»
+
+Il en est cependant ainsi du corricolo, tant, dans les civilisations
+avancées, chaque chose est détournée de sa destination primitive!
+
+Comment et en combien de temps s'est faite cette agglomération
+successive d'individus sur le corricolo, c'est ce qu'il est impossible
+de déterminer avec précision. Contentons-nous donc de dire comment
+elle y tient.
+
+D'abord, et presque toujours, un gros moine est assis au milieu, et
+forme le centre de l'agglomération humaine que le corricolo emporte
+comme un de ces tourbillons d'âmes que Dante vit suivant un grand
+étendard dans le premier cercle de l'enfer. Il a sur un de ses genoux
+quelque fraîche nourrice d'Aversa ou de Neltuno, et sur l'autre
+quelque belle paysanne de Bauci ou de Procida; aux deux côtés du
+moine, entre les roues et la caisse, se tiennent debout les maris de
+ces dames. Derrière le moine se dresse sur la pointe des pieds le
+propriétaire ou le conducteur de l'attelage, tenant de la main gauche
+la bride, et de la main droite le long fouet avec lequel il entretient
+d'une égale vitesse la marche de ses deux chevaux. Derrière celui-ci
+se groupent à leur tour, à la manière des valets de bonne maison, deux
+ou trois lazzaroni, qui montent, qui descendent, se succèdent, se
+renouvellent, sans qu'on pense jamais à leur demander un salaire en
+échange du service rendu. Sur les deux brancards sont assis deux
+gamins ramassés sur la route de Torre del Greco ou de Pouzzoles,
+ciceroni surnuméraires des antiquités d'Herculanum et de Pompéia,
+guides marrons des antiquités de Cumes et de Baïa. Enfin, sous
+l'essieu de la voiture, entre les deux roues, dans un filet à grosses
+mailles qui va ballottant de haut en bas, de long en large, grouille
+quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui crie, qui hogne, qui
+se plaint, qui chante, qui raille, qu'il est impossible de distinguer
+au milieu de la poussière que soulèvent les pieds des chevaux: ce sont
+trois ou quatre enfans qui appartiennent on ne sait à qui, qui vont
+on ne sait où, qui vivent on ne sait de quoi, qui sont là on ne sait
+comment, et qui y restent on ne sait pourquoi.
+
+Maintenant, mettez au dessous l'un de l'autre, moine, paysannes,
+maris, conducteurs, lazzaroni, gamins et enfans; additionnez le tout,
+ajoutez le nourrisson oublié, et vous aurez votre compte. Total,
+quinze personnes.
+
+Parfois il arrive que la fantastique machine, chargée comme elle est;
+passe sur une pierre et verse; alors toute la carrossée s'éparpille
+sur le revers de la route, chacun lancé selon son plus ou moins de
+pesanteur. Mais chacun se retire aussitôt et oublie son accident pour
+ne s'occuper que de celui du moine; on le tâte, on le tourne, on le
+retourne, on le relève, on l'interroge. S'il est blessé, tout le monde
+s'arrête, on le porte, on le soutient, on le choie, on le couche, on
+le garde. Le corricolo est remisé au coin de la cour, les chevaux
+entrent dans l'écurie; pour ce jour-là, le voyage est fini; on pleure,
+on se lamente, on prie. Mais si, au contraire, le moine est sain et
+sauf, personne n'a rien; il remonte à sa place, la nourrice et
+la paysanne reprennent chacune la sienne; chacun se rétablit, se
+regroupe, se rentasse, et, au seul cri excitateur du cocher, le
+corricolo reprend sa course, rapide comme l'air et infatigable comme
+le temps.
+
+Voilà ce que c'est que le corricolo.
+
+Maintenant, comment le nom d'une voiture est-il devenu le titre d'un
+ouvrage? C'est ce que le lecteur verra au second chapitre.
+
+D'ailleurs, nous avons un antécédent de ce genre que, plus que
+personne, nous avons le droit d'invoquer: c'est le _Speronare_.
+
+
+
+
+I
+
+Osmin et Zaïda.
+
+
+Nous étions descendus à l'hôtel de la Victoire. M. Martin Zir est
+le type du parfait hôtelier italien: homme de goût, homme d'esprit,
+antiquaire distingué, amateur de tableaux, convoiteur de chinoiseries,
+collectionneur d'autographes, M. Martin Zir est tout, excepté
+aubergiste. Cela n'empêche pas l'hôtel de la Victoire d'être le
+meilleur hôtel de Naples. Comment cela se fait-il? Je n'en sais rien.
+Dieu est parce qu'il est.
+
+C'est qu'aussi l'hôtel de la Victoire est situé d'une manière
+ravissante: vous ouvrez une fenêtre, vous voyez Chiaja, la
+Villa-Reale, le Pausilippe: vous ouvrez une autre, voilà le golfe,
+et à l'extrémité du golfe, pareille à un vaisseau éternellement à
+l'ancre, la bleuâtre et poétique Caprée; vous en ouvrez une troisième,
+c'est Sainte-Lucie avec ses mellenari, ses fruits de mer, ses cris de
+tous les jours, ses illuminations de toutes les nuits.
+
+Les chambres d'où l'on voit toutes ces belles choses ne sont point des
+appartemens; ce sont des galeries de tableau, ce sont des cabinets de
+curiosités, ce sont des boutiques de bric-à-brac.
+
+Je crois que ce qui détermine M. Martin Zir à recevoir chez lui des
+étrangers, c'est d'abord le désir de leur faire voir les trésors qu'il
+possède; puis il loge et nourrit les hôtes par circonstance. A la fin
+de leur séjour à la Vittoria, un total de leur dépense arrive, c'est
+vrai: ce total se monte à cent écus, à vingt-cinq louis, à mille
+francs, plus ou moins, c'est vrai encore; mais c'est parce qu'ils
+demandent leur compte. S'ils ne le demandaient pas, je crois que
+M. Martin Zir, perdu dans la contemplation d'un tableau, dans
+l'appréciation d'une porcelaine ou dans le déchiffrement d'un
+autographe, oublierait de le leur envoyer.
+
+Aussi, lorsque le dey, chassé d'Alger, passa à Naples, charriant ses
+trésors et son harem, prévenu par la réputation de M. Martin Zir. il
+se fit conduire tout droit à l'hôtel de la Vittoria, dont il loua les
+trois étages supérieurs, c'est-à-dire le troisième, le quatrième et
+les greniers.
+
+Le troisième était pour ses officiers et les gens de sa suite.
+
+Le quatrième était pour lui et ses trésors.
+
+Les greniers étaient pour son harem.
+
+L'arrivée du dey fut une bonne fortune pour M. Martin Zir; non pas,
+comme on pourrait le croire, à cause de l'argent que l'Algérien allait
+dépenser dans l'hôtel, mais relativement aux trésors d'armes, de
+costumes et de bijoux qu'il transportait avec lui.
+
+Au bout de huit jours, Hussein-Pacha et M. Martin Zir étaient les
+meilleurs amis du monde; ils ne se quittaient plus. Qui voyait
+paraître l'un s'attendait à voir immédiatement paraître l'autre.
+Oreste et Pylade n'étaient pas plus inséparables; Damon et Pythias
+n'étaient pas plus dévoués. Cela dura quatre ou cinq mois. Pendant
+ce temps, on donna force fêtes à Son Altesse. Ce fut à l'une de ces
+fêtes, chez les prince de Cassaro, qu'après avoir vu exécuter un
+cotillon effréné le dey demanda au prince de Tricasia, gendre du
+ministre des affaires étrangères, comment, étant si riche, il se
+donnait la peine de danser lui même.
+
+Le dey aimait fort ces sortes de divertissemens, car il était fort
+impressionnable à la beauté, à la beauté comme il la comprenait bien
+entendu. Seulement il avait une singulière manière de manifester
+son mépris ou son admiration. Selon la maigreur ou l'obésité des
+personnes, il disait:
+
+--Madame une telle ne vaut pas trois piastres. Madame une telle vaut
+plus de mille ducats.
+
+Un jour on apprit avec étonnement que M. Martin Zir et Hussein-Pacha
+venaient de se brouiller. Voici à quelle occasion le refroidissement
+était survenu:
+
+Un matin, le cuisinier de Hussein-Pacha, un beau nègre de Nubie, noir
+comme de l'encre et luisant comme s'il eût été passé au vernis;
+un matin, dis-je, le cuisinier de Hussein-Pacha était descendu au
+laboratoire et avait demandé le plus grand couteau qu'il y eût dans
+l'hôtel.
+
+Le chef lui avait donné une espèce de tranchelard de dix-huit pouces
+de long, pliant comme un fleuret et affilé comme un rasoir. Le nègre
+avait regardé l'instrument en secouant la tête, puis il était remonté
+à son troisième étage.
+
+Un instant après il était redescendu et avait rendu le tranchelard au
+chef en disant:
+
+--Plus grand, plus grand!
+
+Le chef avait alors ouvert tous ses tiroirs, et ayant découvert
+un coutelas dont il ne se servait lui-même que dans les grandes
+occasions, il l'avait remis à son confrère. Celui-ci avait regarde le
+coutelas avec la même attention qu'il avait fait du tranchelard, et,
+après avoir répondu par un signe de tête qui voulait dire: «Hum! ce
+n'est pas encore cela qu'il me faudrait, mais cela se rapproche,» il
+était remonté comme la première fois.
+
+Cinq minutes après, le nègre redescendit de nouveau, et, rendant le
+coutelas au chef:
+
+--Plus grand encore, lui dit-il.
+
+--Et pourquoi diable avez-vous besoin d'un couteau plus grand que
+celui-ci? demanda le chef.
+
+--Moi en avoir besoin, répondit dogmatiquement le nègre.
+
+--Mais pour quoi faire?
+
+--Pour moi couper la tête à Osmin.
+
+--Comment! s'écria le chef, pour toi couper la tête à Osmin.
+
+--Pour moi couper la tête à Osmin, répondit le nègre.
+
+--A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse?
+
+--A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse.
+
+--A Osmin que le dey aime tant?
+
+--A Osmin que le dey aime tant.
+
+--Mais vous êtes fou, mon cher! Si vous coupez la tête à Osmin, Sa
+Hautesse sera furieuse.
+
+--Sa Hautesse l'a ordonné à moi.
+
+--Ah diable! c'est différent alors.
+
+--Donnez donc un autre couteau à moi, reprit le nègre, qui revenait à
+son idée avec la persistance de l'obéissance passive.
+
+--Mais qu'a fait Osmin? demanda le chef.
+
+--Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand.
+
+--Auparavant, je voudrais savoir ce qu'a fait Osmin.
+
+--Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand, plus grand
+encore!
+
+--Eh bien! je te le donnerai ton couteau, si tu me dis ce qu'a fait
+Osmin.
+
+--Il a laissé faire un trou dans le mur.
+
+--A quel mur?
+
+--Au mur du harem.
+
+--Et après?
+
+--Le mur, il était celui de Zaïda.
+
+--La favorite de Sa Hautesse?
+
+--La favorite de Sa Hautesse.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! un homme est entré chez Zaïda.
+
+--Diable!
+
+--Donnez donc un grand, grand, grand couteau à moi pour couper la tête
+à Osmin.
+
+--Pardon; mais que fera-t-on à Zaïda?
+
+--Sa Hautesse aller promener dans le golfe avec un sac, Zaïda être
+dans ce sac, Sa Hautesse jeter le sac à la mer... Bonsoir, Zaïda.
+
+Et le nègre montra, en riant de la plaisanterie qu'il venait de faire,
+deux rangées de dents blanches comme des perles.
+
+--Mais quand cela? reprit le chef.
+
+--Quand, quoi? demanda le nègre.
+
+--Quand jette-t-on Zaïda à la mer?
+
+--Aujourd'hui. Commencer par Osmin, finir par Zaïda.
+
+--Et c'est toi qui t'es chargé de l'exécution?
+
+--Sa Hautesse a donné l'ordre à moi, dit le nègre en se redressant
+avec orgueil.
+
+--Mais c'est la besogne du bourreau et non la tienne.
+
+--Sa Hautesse pas avoir eu le temps d'emmener son bourreau, et il a
+pris cuisinier à lui. Donnez donc à moi un grand couteau pour couper
+la tête à Osmin.
+
+--C'est bien, c'est bien, interrompit le chef; on va te le chercher,
+ton grand couteau. Attends-moi ici.
+
+--J'attends vous, dit le nègre.
+
+Le chef courut chez M. Martin Zir et lui transmit la demande du
+cuisinier de Sa Hautesse.
+
+M. Martin Zir courut chez Son Excellence le ministre de la police, et
+le prévint de ce qui se passait à son hôtel.
+
+Son Excellence fit mettre les chevaux à sa voiture et se rendit chez
+le dey.
+
+Il trouva Sa Hautesse à demi couchée sur un divan, le dos appuyé à la
+muraille, fumant du latakié dans un chibouque, une jambe repliée sous
+lui et l'autre jambe étendue, se faisant gratter la plante du pied par
+un icoglan et éventer par deux esclaves.
+
+Le ministre fit les trois saluts d'usage, le dey inclina la tête.
+
+--Hautesse, dit Son Excellence, je suis le ministre de la police.
+
+--Je te connais, répondit le dey.
+
+--Alors, Votre Hautesse se doute du motif qui m'amène.
+
+--Non. Mais n'importe, sois le bien-venu.
+
+--Je viens pour empêcher Votre Hautesse de commettre un crime.
+
+--Un crime! Et lequel? dit le dey, tirant son chibouque de ses lèvres
+et regardant son interlocuteur avec l'expression du plus profond
+étonnement.
+
+--Lequel? Votre Hautesse le demande! s'écria le ministre. Votre
+Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de faire couper la tête à Osmin?
+
+--Couper la tête à Osmin n'est point un crime, reprit le dey.
+
+--Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de jeter Zaïda à la mer?
+
+--Jeter Zaïda à la mer n'est point un crime, reprit encore le dey.
+
+--Comment! ce n'est point un crime de jeter Zaïda à la mer et de
+couper la tête à Osmin?
+
+--J'ai acheté Osmin cinq cents piastres et Zaïda mille sequins, comme
+j'ai acheté cette pipe cent ducats.
+
+--Eh bien! demanda le ministre, où Votre Hautesse en veut-elle venir?
+
+--Que, comme cette pipe m'appartient, je puis la casser en dix
+morceaux, en vingt morceaux, en cinquante morceaux, si cela me
+convient, et que personne n'a rien à dire. Et le pacha cassa sa pipe,
+dont il jeta les débris dans la chambre.
+
+--Bon pour une pipe, dit le ministre; mais Osmin, mais Zaïda!
+
+--Moins qu'une pipe, dit gravement le dey.
+
+--Comment, moins qu'une pipe! Un homme moins qu'une pipe! Une femme
+moins qu'une pipe!
+
+--Osmin n'est pas un homme. Zaïda n'est point une femme: ce sont des
+esclaves. Je ferai couper la tête à Osmin, et je ferai jeter Zaïda à
+la mer.
+
+--Non, dit Son Excellence.
+
+--Comment, non! s'écria le pacha avec un geste de menace.
+
+--Non, reprit le ministre, non; pas à Naples du moins.
+
+--Giaour, dit le dey, sais-tu comment je m'appelle?
+
+--Vous vous appelez Hussein-Pacha.
+
+--Chien de chrétien! s'écria le dey avec une colère croissante;
+sais-tu qui je suis?
+
+--Vous êtes l'ex-dey d'Alger, et moi je suis le ministre actuel de la
+police de Naples.
+
+--Et cela veut dire? demanda le dey.
+
+--Cela veut dire que je vais vous envoyer en prison si vous faites
+l'impertinent, entendez-vous, mon brave homme? répondit le ministre
+avec le plus grand sang-froid.
+
+--En prison! murmura le dey en retombant sur son divan.
+
+--En prison, dit le ministre.
+
+--C'est bien, reprit Hussein. Ce soir je quitte Naples.
+
+--Votre Hautesse est libre comme l'air, répondit le ministre.
+
+--C'est heureux, dit le dey.
+
+--Mais à une condition cependant.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que Votre Hautesse me jurera sur le prophète qu'il n'arrivera
+malheur ni à Osmin ni à Zaïda.
+
+--Osmin et Zaïda m'appartiennent, dit le dey, j'en ferai ce que bon me
+semblera.
+
+--Alors Votre Hautesse ne partira point.
+
+--Comment, je ne partirai point!
+
+--Non, du moins avant de m'avoir remis Osmin et Zaïda.
+
+--Jamais! s'écria le dey.
+
+--Alors je les prendrai, dit le ministre.
+
+--Vous les prendrez? vous me prendrez mon eunuque et mon esclave?
+
+--En touchant le sol de Naples, votre esclave et votre eunuque sont
+devenus libres. Vous ne quitterez Naples qu'à la condition que les
+deux coupables seront remis à la justice du roi.
+
+--Et si je ne veux pas vous les remettre, qui m'empêchera de partir?
+
+--Moi.
+
+--Vous?
+
+Le pacha porta la main à son poignard; le ministre lui saisit le bras
+au dessus du poignet.
+
+--Venez ici, lui dit-il en le conduisant vers la fenêtre, regardez
+dans la rue. Que voyez-vous à la porte de l'hôtel?
+
+--Un peloton de gendarmerie.
+
+--Savez-vous ce que le brigadier qui le commande attend? Que je lui
+fasse un signe pour vous conduire en prison.
+
+--En prison, moi? je voudrais bien voir cela!
+
+--Voulez-vous le voir?
+
+Son Excellence fit un signe: un instant après, on entendit retentir
+dans l'escalier le bruit de deux grosses bottes garnies d'éperons.
+Presque aussitôt la porte s'ouvrit, et le brigadier parut sur le
+seuil, la main droite à son chapeau, la main gauche à la couture de sa
+culotte.
+
+--Gennaro, lui dit le ministre de la police, si je vous donnais
+l'ordre d'arrêter monsieur et de le conduire en prison, y verriez-vous
+quelque difficulté?
+
+--Aucune, Excellence.
+
+--Vous savez que monsieur s'appelle Hussein-Pacha?
+
+--Non, je ne le savais pas.
+
+--Et que monsieur n'est ni plus ni moins que le dey d'Alger?
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, le dey d'Alger?
+
+--Vous voyez, dit le ministre.
+
+--Diable! fit le dey.
+
+--Faut-il? demanda Gennaro en tirant une paire de poucettes de sa
+poche et en s'avançant vers Hussein-Pacha, qui, le voyant faire un pas
+en avant, fit de son côté un pas en arrière.
+
+--Non, il ne le faut pas, dit le ministre. Sa Hautesse sera bien sage.
+Seulement cherchez dans l'hôtel un certain Osmin et une certaine
+Zaïda, et conduisez-les tous les deux à la préfecture.
+
+--Comment, comment, dit le dey, cet homme entrerait dans mon harem!
+
+--Ce n'est pas un homme ici, répondit le ministre; c'est un brigadier
+de gendarmerie.
+
+--N'importe. Il n'aurait qu'à laisser la porte ouverte!
+
+--Alors il y a un moyen. Faites-lui remettre Osmin et Zaïda.
+
+--Et ils seront punis? demanda le dey.
+
+--Selon toute la rigueur de nos lois, répondit le ministre.
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Je vous le jure.
+
+--Allons, dit le dey, il faut bien en passer par où vous voulez,
+puisqu'on ne peut pas faire autrement.
+
+--A la bonne heure, dit le ministre; je savais bien que vous n'étiez
+pas aussi méchant que vous en aviez l'air.
+
+Hussein-Pacha frappa dans ses mains; un esclave ouvrit une porte
+cachée dans la tapisserie.
+
+--Faites descendre Osmin et Zaïda, dit le dey.
+
+L'esclave croisa les mains sur sa poitrine, courba la tête et
+s'éloigna sans répondre un mot. Un instant après il reparut avec les
+coupables.
+
+L'eunuque était une petite boule de chaire, grosse, grasse, ronde,
+avec des mains de femme, des pieds de femme, une figure de femme.
+
+Zaïda était une Circassienne, aux yeux peints avec du cool, aux dents
+noircies avec du bétel, aux ongles rougis avec du henné.
+
+En apercevant Hussein-Pacha, l'eunuque tomba à genoux, Zaïda releva la
+tête. Les yeux du dey étincelèrent, et il porta la main à son canjiar.
+Osmin pâlit, Zaïda sourit.
+
+Le ministre se plaça entre le pacha et les coupables.
+
+--Faites ce que j'ai ordonné, dit-il en se retournant vers Gennaro.
+
+Gennaro s'avança vers Osmin et vers Zaïda, leur mit à tous deux les
+poucettes et les emmena.
+
+Au moment où ils quittaient la chambre avec le brigadier, Hussein
+poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement.
+
+Le ministre de la police alla vers la fenêtre, vit les deux
+prisonniers sortir de l'hôtel, et, accompagné de leur escorte,
+disparaître au coin de la rue Chiatamone.
+
+--Maintenant, dit-il en se retournant vers le dey, Votre Hautesse est
+libre de partir quand elle voudra.
+
+--A l'instant même! s'écria Hussein, à l'instant même! Je ne resterai
+pas un instant de plus dans un pays aussi barbare que le vôtre!
+
+--Bon voyage! dit le ministre.
+
+--Allez au diable! dit Hussein.
+
+Une heure ne s'était pas écoulée que Hussein avait frété un petit
+bâtiment; deux heures après il y avait fait conduire ses femmes et ses
+trésors. Le même soir il s'y rendait à son tour avec sa suite, et à
+minuit il mettait à la voile, maudissant ce pays d'esclaves où l'on
+n'était pas libre de couper le cou à son eunuque et de noyer sa femme.
+
+Le lendemain, le ministre fit comparaître devant lui les deux
+coupables et leur fit subir un interrogatoire.
+
+Osmin fut convaincu d'avoir dormi quand il aurait dû veiller, et Zaïda
+d'avoir veillé quand elle aurait dû dormir.
+
+Mais comme dans le code napolitain ces deux crimes de lèze-hautesse
+n'étaient point prévus, ils n'étaient passibles d'aucune punition.
+
+En conséquence, Osmin et Zaïda furent, à leur grand étonnement, mis en
+liberté le lendemain même du jour où le dey avait quitté Naples.
+
+Or, comme tous les deux ne savaient que devenir, n'ayant ni fortune ni
+état, ils furent forcés de se créer chacun une industrie.
+
+Osmin devint marchand de pastilles du sérail, et Zaïda se fit
+demoiselle de comptoir.
+
+Quant au dey d'Alger, il était sorti de Naples avec l'intention de se
+rendre en Angleterre, pays où il avait entendu dire qu'on avait au
+moins la liberté de vendre sa femme, à défaut du droit de la noyer:
+mais il se trouva indisposé pendant la traversée et fut forcé de
+relâcher à Livourne, où il fit, comme chacun sait, une fort belle
+mort, si ce n'est cependant qu'il mourut sans avoir pardonné à M.
+Martin Zir, ce qui aurait eu de grandes conséquences pour un chrétien,
+mais ce qui est sans importance pour un Turc.
+
+
+
+
+II
+
+Les Chevaux spectres.
+
+
+J'avais été recommandé à M. Martin Zir comme artiste; j'avais admiré
+ses galeries de tableaux, j'avais exalté son cabinet de curiosités, et
+j'avais augmenté sa collection d'autographes. Il en résultait que M.
+Martin Zir, à mon premier passage, si rapide qu'il eût été, m'avait
+pris en grande affection; et la preuve, c'est qu'il s'était, comme on
+l'a vu ailleurs, défait en ma faveur de son cuisinier Cama, dont j'ai
+raconté l'histoire (voir le _Speronare_), et qui n'avait d'autre
+défaut que d'être _appassionnato_ de Roland et de ne pouvoir supporter
+la mer, ce qui était cause que sur terre il faisait fort peu de
+cuisine, et que sur mer il n'en faisait pas du tout.
+
+Ce fut donc avec grand plaisir que M. Martin Zir nous vit, après trois
+mois d'absence, pendant lesquels le bruit de notre mort était arrivé
+jusqu'à lui, descendre à la porte de son hôtel.
+
+Comme sa galerie s'était augmentée de quelques tableaux, comme son
+cabinet s'était enrichi de quelques curiosités, comme sa collection
+d'autographes s'était recrutée de quelques signatures, il me fallut
+avant toute chose parcourir la galerie, visiter le cabinet, feuilleter
+les autographes.
+
+Après quoi je le priai de me donner un appartement.
+
+Cependant il ne s'agissait pas de perdre mon temps à me reposer.
+J'étais à Naples, c'est vrai; mais j'y étais sous un nom de
+contrebande; et comme d'un jour à l'autre le gouvernement napolitain
+pouvait découvrir mon incognito et me prier d'aller voir à Rome si
+son ministre y était toujours, il fallait voir Naples le plus tôt
+possible.
+
+Or, Naples, à part ses environs, se compose de trois rues où l'on va
+toujours, et de cinq cents rues où l'on ne va jamais.
+
+Ces trois rues se nomment la rue de Chiaja, la rue de Tolède et la rue
+de Forcella.
+
+Les cinq cents autres rues n'ont pas de nom. C'est l'oeuvre de Dédale;
+c'est le labyrinthe de Crète, moins le Minautore, plus les lazzaroni.
+
+Il y a trois manières de visiter Naples:
+
+A pied, en corricolo, en calèche.
+
+A pied, on passe partout.
+
+En corricolo, l'on passe presque partout.
+
+En calèche, l'on ne passe que dans les rues de Chiaja, de Tolède et de
+Forcella.
+
+Je ne me souciais pas d'aller à pied. A pied, l'on voit trop de
+choses.
+
+Je ne me souciais pas d'aller en calèche. En calèche, on n'en voit pas
+assez.
+
+Restait le corricolo, terme moyen, juste milieu, anneau intermédiaire
+qui réunissait les deux extrêmes.
+
+Je m'arrêtai donc au corricolo.
+
+Mon choix fait, j'appelai M. Martin Zir. M. Martin Zir monta aussitôt.
+
+--Mon cher hôte, lui dis-je, je viens de décider dans ma sagesse que
+je visiterai Naples en corricolo.
+
+--A merveille, dit M. Martin. Le corricolo est une voiture nationale
+qui remonte à la plus haute antiquité. C'est la biga des Romains, et
+je vois avec plaisir que vous appréciez le corricolo.
+
+--Au plus haut degré, mon cher hôte. Seulement, je voudrais savoir ce
+qu'on loue un corricolo au mois.
+
+--On ne loue pas un corricolo au mois, me répondit M. Martin.
+
+--Alors à la semaine.
+
+--On ne loue pas le corricolo à la semaine.
+
+--Eh bien! au jour.
+
+--On ne loue pas le corricolo au jour.
+
+--Comment donc loue-t-on le corricolo?
+
+--On monte dedans quand il passe et l'on dit: «Pour un carlin.» Tant
+que le carlin dure, le cocher vous promène; le carlin usé, on vous
+descend. Voulez-vous recommencer? vous dites: «Pour un autre carlin;»
+le corricolo repart, et ainsi de suite.
+
+--Mais moyennant ce carlin on va où l'on veut?
+
+--Non, on va où le cheval veut aller. Le corricolo est comme le
+ballon, on n'a pas encore trouvé moyen de le diriger.
+
+--Mais alors pourquoi va-t-on en corricolo!
+
+--Pour le plaisir d'y aller.
+
+--Comment! c'est pour leur plaisir que ces malheureux s'entassent à
+quinze dans une voiture où l'on est gêné à deux!
+
+--Pas pour autre chose.
+
+--C'est original!
+
+--C'est comme cela.
+
+--Mais si je proposais à un propriétaire de corricoli de louer un de
+ses berlingo au mois, à la semaine ou au jour?
+
+--Il refuserait.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ce n'est pas l'habitude.
+
+--Il la prendrait.
+
+--A Naples, on ne prend pas d'habitudes nouvelles: on garde les
+vieilles habitudes qu'on a.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Diable! diable! J'avais une idée sur le corricolo; cela me vexera
+horriblement d'y renoncer.
+
+--N'y renoncez pas.
+
+--Comment voulez-vous que je la satisfasse, puisqu'on ne loue les
+corricoli ni au mois, ni à la semaine, ni au jour?
+
+--Achetez un corricolo.
+
+--Mais ce n'est pas le tout que d'acheter un corricolo, il faut
+acheter les chevaux avec.
+
+--Achetez les chevaux avec.
+
+--Mais cela me coûtera les yeux de la tête.
+
+--Non.
+
+--Combien cela me coûtera-t-il donc?
+
+--Je vais vous le dire.
+
+Et M. Martin, sans se donner la peine de prendre une plume et du
+papier, leva le nez au plafond et calcula de mémoire.
+
+--Cela vous coûtera, reprit-il, le corricolo, dix ducats; chaque
+cheval, trente carlins; les harnais, une pistole; en tout
+quatre-vingts francs de France.
+
+--C'est miraculeux! Et pour dix ducats j'aurai un corricolo?
+
+--Magnifique.
+
+--Neuf?
+
+--Oh! vous en demandez trop. D'abord, il n'y a pas de corricoli neufs.
+Le corricolo n'existe pas, le corricolo est mort, le corricolo a été
+tué légalement.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, il y a un arrêté de police qui défend aux carrossiers de faire
+des corricoli.
+
+--Et combien y a-t-il que cet arrêté a été rendu?
+
+--Oh! il y a cinquante ans peut-être.
+
+--Alors comment le corricolo survit-il à une pareille ordonnance?
+
+--Vous connaissez l'histoire du couteau de Jeannot.
+
+--Je crois bien! c'est une chronique nationale.
+
+--Ses propriétaires successifs en avaient changé quinze fois le
+manche.
+
+--Et quinze fois la lame.
+
+--Ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours le même.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! c'est l'histoire du corricolo. Il est défendu de faire des
+corricoli, mais il n'est pas défendu de mettre des roues neuves aux
+vieilles caisses, et des caisses neuves aux vieilles roues.
+
+--Ah! je comprends.
+
+--De cette façon, le corricolo résiste et se perpétue; de cette façon,
+le corricolo est immortel.
+
+--Alors vive le corricolo, avec des roues neuves et une vieille
+caisse! Je le fais repeindre, et fouette cocher! Mais l'attelage? Vous
+dite que pour trente francs j'aurai un attelage.
+
+--Superbe! et qui ira comme le vent.
+
+--Quelle espèce de chevaux?
+
+--Ah! dame! des chevaux morts.
+
+--Comment! des chevaux morts?
+
+--Oui; vous comprenez que pour ce prix-là, vous ne pouvez pas exiger
+autre chose.
+
+--Voyons, entendons-nous, mon cher monsieur Martin, car il me semble
+que nous pataugeons.
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Alors expliquez-moi la chose; je ne demande pas mieux que de
+m'instruire, je voyage pour cela.
+
+--Vous connaissez l'histoire des chevaux?
+
+--L'histoire naturelle? M. de Buffon? Certainement: le cheval est,
+après le lion, le plus noble des animaux.
+
+--Non pas, l'histoire philosophique?
+
+--Je m'en suis moins occupé; mais n'importe! allez toujours.
+
+--Vous savez les vicissitudes auxquelles ces nobles quadrupèdes sont
+soumis.
+
+--Dame! quand il sont jeunes, on en fait des chevaux de selle.
+
+--Après?
+
+--De la selle, ils passent à la calèche; de la calèche, ils descendent
+au fiacre; du fiacre, ils tombent dans le coucou; du coucou, ils
+dégringolent jusqu'à l'abattoir.
+
+--Et de l'abattoir?
+
+--Ils vont où va l'âme du juste; aux Champs-Élysées, je présume.
+
+--Eh bien! ici ils parcourent une phase de plus.
+
+--Laquelle?
+
+--De l'abattoir, ils vont au corricolo.
+
+--Comment cela?
+
+--Voici l'endroit où l'on tue les chevaux, au ponte della Maddelena.
+
+--J'écoute.
+
+--Il y a des amateurs en permanence.
+
+--Bon!
+
+--Et lorsqu'on amène un cheval...
+
+--Lorsqu'on amène un cheval?
+
+--Ils achètent la peau sur pieds trente carlins, c'est le prix; il y a
+un tarif.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! au lieu de tuer le cheval et de lui enlever la peau, les
+amateurs prennent la peau et le cheval, et ils utilisent les jours
+qui restent à vivre au cheval, sûrs qu'ils sont que la peau ne leur
+échappera pas. Voilà ce que c'est que des chevaux morts.
+
+--Mais que diable peut-on faire de ces malheureuses bêtes!
+
+--On les attelle aux corricoli.
+
+--Comment! ceux avec lesquels je suis venu de Salerne à Naples?...
+
+--Étaient des fantômes de chevaux, des chevaux spectres!
+
+--Mais ils n'ont pas quitté le galop!
+
+--Les morts vont vite.
+
+--Au fait, je comprends qu'en les bourrant d'avoine...
+
+--D'avoine? Jamais un cheval de corricolo n'a mangé d'avoine!
+
+--Mais de quoi vivent-ils?
+
+--De ce qu'ils trouvent?
+
+--Et que trouvent-ils?
+
+--Toutes sortes de choses, des trognons de choux, des feuilles de
+salade, de vieux chapeaux de paille.
+
+--Et à quelle heure prennent-ils leur aliment?
+
+--La nuit on les mène paître.
+
+--A merveille. Restent les harnais.
+
+--Oh! quant à cela, je m'en charge.
+
+--Et des chevaux?
+
+--Des chevaux aussi.
+
+--Et du corricolo?
+
+--Encore, si cela peut vous rendre service.
+
+--Et quand tout cela sera-t-il prêt?
+
+--Demain au matin.
+
+--Vous êtes un homme adorable!
+
+--Vous faut-il un cocher?
+
+--Non, je conduirai moi-même.
+
+--Très bien. Mais en attendant, que ferez-vous?
+
+--Avez-vous un livre?
+
+--J'ai douze cents volumes.
+
+--Eh bien! je lirai. Avez-vous quelque chose sur votre ville?
+
+--Voulez-vous _Napoli senza sole_?
+
+--Naples sans soleil?
+
+--Oui.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela?
+
+--Un ouvrage à l'usage des gens à pied, et qui vous sera plus utile
+que tous les Ebels et tous les Richards de la terre.
+
+--Et de quoi traite-t-il?
+
+--De la manière de parcourir Naples à l'ombre.
+
+--La nuit.
+
+--Non, le jour.
+
+--A une heure donnée?
+
+--Non, à toutes les heures.
+
+--Même à midi?
+
+--A midi surtout. Le beau mérite qu'il y aurait de trouver de l'ombre
+le soir et le matin!
+
+--Mais quel est le savant géographe qui a exécuté ce chef-d'oeuvre?
+
+--Un jésuite ignorant, que ses confrères avaient reconnu trop bête
+pour l'occuper à autre chose.
+
+--Et cette besogne l'a occupé combien d'années?
+
+--Toute sa vie... C'est une publication posthume.
+
+--Moyennant laquelle on peut, dites-vous?...
+
+--Partir d'où on voudra et aller où cela fera plaisir, à quelque
+instant de la matinée ou à quelque heure de l'après-midi que ce soit,
+sans avoir à traverser un seul rayon de soleil.
+
+--Mais voilà un homme qui méritait d'être canonisé!
+
+--On ne sait pas son nom.
+
+--Ingratitude humaine!
+
+--Alors ce livre vous convient?
+
+--Comment donc! c'est un trésor. Envoyez-le-moi le plus tôt possible.
+
+Je passai la journée à étudier ce précieux itinéraire: deux heures
+après, je connaissais mon Naples sans soleil, et je serais allé à
+l'ombre du ponte della Maddalena au Pausilippe, et de la Vuaria à
+Saint-Elmo.
+
+Le soir vint, et avec le soir la fraîcheur. Alors, à cette douce brise
+de mer, on vit toutes les fenêtres s'ouvrir comme pour respirer. Les
+portes roulèrent sur leurs gonds, les voitures commencèrent à sortir,
+Chiaja se peupla d'équipages, et la Villa-Reale de piétons.
+
+Je n'avais pas encore mon équipage, je me mêlai aux piétons.
+
+La Villa-Reale fait face à l'hôtel de la Victoire; c'est la promenade
+de Naples. Elle est située, relativement à la rue de Chiaja, comme
+le jardin des Tuileries à la rue de Rivoli. Seulement, au lieu de la
+terrasse du bord de l'eau, c'est la plage de l'Arno; au lieu de
+la Seine, c'est la Méditerranée; au lieu du quai d'Orsay, c'est
+l'étendue, c'est l'espace, c'est l'infini.
+
+La Villa-Reale est, sans contredit, la plus belle et surtout la plus
+aristocratique promenade du monde. Les gens du peuple, les paysans et
+les laquais en sont rigoureusement exclus et n'y peuvent mettre
+le pied qu'une fois l'an, le jour de la fête de la Madone du
+Pied-de-la-Grotte. Aussi ce jour-là la foule se presse-t-elle sous ses
+allées d'acacias, dans ses bosquets de myrtes, autour de son temple
+circulaire. Chacun, homme et femme, accourt de vingt lieues à la ronde
+avec son costume national; Ischia, Caprée, Castellamare, Sorrente,
+Procida, envoient en députation leurs plus belles filles, et la
+solennité de ce jour est si grande, si ardemment attendue, qu'il est
+d'habitude de faire dans les contrats de mariage une obligation au
+mari de conduire sa femme à la promenade de la Villa-Reale, le
+8 septembre de chaque année, jour de la fête della Madona di
+Pie-di-Grotta.
+
+Tout au contraire des Tuileries, d'où l'on renvoie le public au moment
+où il est le plus agréable de s'y promener, la Villa-Reale reste
+ouverte toute la nuit. Les grandes grilles se ferment, il est vrai,
+mais deux petites portes dérobées offrent aux promeneurs attardés une
+entrée et une sortie toujours praticables à quelque heure que ce soit.
+
+Nous restâmes jusqu'à minuit assis sur le mur que vient battre la
+vague. Nous ne pouvions nous lasser de regarder cette mer limpide et
+azurée que nous venions de sillonner en tous sens et à laquelle nous
+allions dire adieu. Jamais elle ne nous avait paru si belle.
+
+En entrant à l'hôtel, nous trouvâmes M. Martin Zir, qui nous prévint
+que toutes les commissions dont nous l'avions chargé étaient faites,
+et que le lendemain notre attelage nous attendrait à huit heures du
+matin à la porte de l'hôtel.
+
+Effectivement, à l'heure dite, nous entendîmes sonner les grelots de
+nos revenans; nous mîmes le nez à la fenêtre, et nous vîmes le roi des
+corricoli.
+
+Il était fond rouge avec des dessins verts. Ces dessins représentaient
+des arbres, des animaux et des arabesques. La composition générale
+représentait le paradis terrestre.
+
+Deux chevaux qui paraissaient pleins d'impatience disparaissaient sous
+les harnais, sous les panaches, sous les pompons dont ils étaient
+couverts.
+
+Enfin un homme, armé d'un long fouet, se tenait debout près de notre
+équipage, qu'il paraissait admirer avec toute la satisfaction de
+l'orgueil.
+
+Nous descendîmes aussitôt, et nous reconnûmes dans l'homme au fouet
+Francesco, c'est-à-dire l'automédon qui nous avait amené en calessino
+de Salerne à Naples. M. Martin Zir s'était adressé à lui comme à un
+homme de l'état. Flatté de la confiance, Francesco avait fait vite
+et en conscience. Il s'était procuré la caisse, il avait acheté les
+chevaux, et il avait trouvé de rencontre des harnais presque neufs;
+enfin, malgré la prétention que nous avions manifestée de conduire
+nous-mêmes, il venait nous offrir ses services comme cocher.
+
+Je commençai par lui demander la note de ses déboursés: il me
+la présenta. Comme l'avait dit M. Martin Zir, elle montait à
+quatre-vingt-un francs.
+
+Je lui en donnai quatre-vingt-dix; il mit sa croix au dessous du total
+en forme de quittance; puis je lui pris le fouet des mains, et je
+m'apprêtai à monter dans notre équipage.
+
+--Est-ce que ces messieurs ne me gardent pas à leur service? nous
+demanda Francesco.
+
+--Et pourquoi faire, mon ami? répondis-je.
+
+--Mais pour faire tout ce dont je serai capable, et particulièrement
+pour faire marcher vos chevaux.
+
+--Comment! pour faire marcher nos chevaux?
+
+--Oui.
+
+--Nous, les ferons bien marcher nous-mêmes.
+
+--Il faudra voir.
+
+--J'en ai mené de plus fringans que les tiens!
+
+--Je ne dis pas qu'ils sont fringans, excellence.
+
+--Et dans une ville où il est plus difficile de conduire qu'à Naples,
+où jusqu'à cinq heures de l'après-midi il n'y a personne dans les
+rues.
+
+--Je ne doute pas de l'adresse de son excellence, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais son excellence a peut-être mené jusqu'ici des chevaux vivans,
+tandis que...
+
+--Tandis que? Voyons, parle.
+
+--Tandis que ceux-ci sont des chevaux morts.
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien! je ferai observer à son excellence que c'est tout autre
+chose.
+
+--Pourquoi?
+
+--Son excellence verra.
+
+--Est-ce qu'ils sont vicieux, tes chevaux?
+
+--Oh! non, excellence; ils sont comme la jument de Roland, qui
+avait toutes les qualités; seulement toutes ces qualités étaient
+contrebalancées par un seul défaut.
+
+--Lequel?
+
+--Elle était morte.
+
+--Mais s'ils ne marchent pas avec moi, ils ne marcheront avec
+personne.
+
+--Pardon, excellence.
+
+--Et qui les fera marcher?
+
+--Moi.
+
+--Je serais curieux de faire l'expérience.
+
+--Faites, excellence.
+
+Francesco alla d'un air goguenard s'appuyer contre la porte de
+l'hôtel, tandis que je sautais dans le corricolo, où m'attendait
+Jadin, et que je m'accommodais près de lui.
+
+A peine établi, je rassemblai mes rênes de la main gauche, et
+j'allongeai de la droite un coup de fouet qui enveloppa le bilancino
+et le porteur.
+
+Ni le porteur ni le bilancino ne bougèrent; on eût dit des chevaux de
+marbre.
+
+J'avais opéré de droite à gauche, je recommençai en opérant cette fois
+de gauche à droite. Même immobilité.
+
+Je m'attaquai aux oreilles.
+
+Ils se contentèrent de secouer les oreilles comme ils auraient fait
+pour une mouche qui les eût piqués.
+
+Je pris le fouet par la lanière et je frappai avec le manche.
+
+Ils se contentèrent de tourner leur peau comme fait un âne qui veut
+jeter son cavalier à terre.
+
+Cela dura dix minutes.
+
+Au bout de ce temps, toutes les fenêtres de l'hôtel étaient ouvertes,
+et il y avait autour de nous un rassemblement de deux cents lazzaroni.
+
+Je vis que je donnais la comédie gratis à la population de Naples.
+Comme je n'étais pas venu pour faire concurrence à Polichinelle,
+je pris mon parti. A l'instant même je jetai le fouet à Francesco,
+curieux de voir comment il s'en tirerait à son tour.
+
+Francesco sauta derrière nous, prit les rênes que je lui tendais,
+poussa un petit cri, allongea un petit coup de fouet, et nous partîmes
+au galop.
+
+Après quelques évolutions autour de la place, Francesco parvint à
+diriger son attelage vers la rue de la Chiaja.
+
+
+
+
+III
+
+Chiaja.
+
+
+Chiaja n'est qu'une rue: elle ne peut donc offrir de curieux que ce
+qu'offre toute rue, c'est-à-dire une longue file de bâtimens modernes
+d'un goût plus ou moins mauvais. Au reste, Chiaja, comme la rue de
+Rivoli, a sur ce point un avantage sur les autres rues: c'est de ne
+présenter qu'une seule ligne de portes, de fenêtres et de pierres
+plus ou moins maladroitement posées les unes sur les autres. La
+ligne parallèle est occupée par les arbres taillés en berceaux de la
+Villa-Reale, de sorte qu'à partir du premier étage des maisons, ou
+plutôt des palais de la rue de Chiaja, comme on les appelle à Naples,
+on domine cette seconde partie du golfe qui sépare de l'autre le
+château de l'Oeuf.
+
+Mais si la rue de Chiaja n'est pas curieuse par elle-même, elle
+conduit à une partie des curiosités de Naples: c'est par elle qu'on
+va au tombeau de Virgile, à la grotte du Chien, au lac d'Agnano, à
+Pouzzoles, à Baïa, au lac d'Averne et aux Champs-Élysées.
+
+De plus et surtout, c'est la rue où tous les jours, à trois heures de
+l'après-midi pendant l'hiver, et à cinq heures de l'après-midi pendant
+l'été, l'aristocratie napolitaine fait corso.
+
+Nous allons donc abandonner la description des palais de Chiaja à
+quelque honnête architecte qui nous prouvera que l'art de la bâtisse a
+fait de grands progrès depuis Michel-Ange jusqu'à nous, et nous allons
+dire quelques mots de l'aristocratie napolitaine.
+
+Les nobles de Naples, comme ceux de Venise, n'indiquent jamais de date
+à la naissance de leurs familles. Peut-être auront-ils une fin, mais
+à coup sûr ils n'ont pas eu de commencement. Selon eux, l'époque
+florissante de leurs maisons était sous les empereurs romains; ils
+citent tranquillement parmi leurs aïeux les Fabius, les Marcellus, les
+Scipions. Ceux qui ne voient clair dans leur généalogie que jusqu'au
+douzième siècle sont de la petite noblesse, du fretin d'aristocratie.
+
+Comme toutes les autres noblesses européennes, à quelques exceptions
+près, la noblesse de Naples est ruinée. Quand je dis ruinée, il est
+bien entendu qu'on doit prendre le mot dans une acception relative,
+c'est-à-dire que les plus riches sont pauvres comparativement à ce
+qu'étaient leurs aïeux.
+
+Il n'y a pas, au reste, à Naples quatre fortunes qui atteignent cinq
+cent mille livres de rente, vingt qui dépassent deux cent mille, et
+cinquante qui flottent entre cent et cent cinquante mille. Les revenus
+ordinaires sont de cinq à dix mille ducats. Le commun des martyrs
+a mille écus de rentes, quelquefois moins. Nous ne parlons pas des
+dettes.
+
+Mais la chose curieuse, c'est qu'il faut être prévenu de cette
+différence pour s'en apercevoir. En apparence, tout le monde a la même
+fortune.
+
+Cela tient à ce qu'en général tout le monde vit dans sa voiture et
+dans sa loge.
+
+Or, comme, à part les équipages du duc d'Éboli, du prince de
+Sant'Antimo ou du duc de San-Theodo, qui sortent de la ligne, tout le
+monde possède une calèche plus ou moins neuve, deux chevaux plus ou
+moins vieux, une livrée plus ou moins fanée, il n'y a souvent, à la
+première vue, qu'une nuance entre deux fortunes où il y a un abîme.
+
+Quant aux maisons, elles sont presque toutes hermétiquement closes aux
+étrangers. Quatre ou cinq palais princiers ouvrent orgueilleusement
+leurs galeries dans la journée, et fastueusement leurs salons le soir;
+mais pour tout le reste il faut en faire son deuil. Le temps est passé
+où comme Ferdinand Orsini, duc de Gravina, on écrivait au dessus de sa
+porte: _Sibi, suisque, et amicis omnibus_; pour soi, pour les siens et
+pour tous ses amis.
+
+C'est qu'à part ces riches demeures, qui perpétuent à Naples
+l'hospitalité nationale, toutes les autres sont plus ou moins déchues
+de leur ancienne splendeur. Le curieux qui, avec l'aide d'Asmodée,
+lèverait la terrasse de la plupart de ces palais, trouverait dans un
+tiers la gêne, et dans les deux autres la misère.
+
+Grâce à la vie en voiture et en loge, on ne voit rien de tout cela. On
+met sa carte au palais, mais on se rencontre au Corso, mais on fait
+ses visites au Fondo ou à Saint-Charles. De cette façon, l'orgueil
+est sauvé; comme François 1er on a tout perdu, mais du moins il reste
+l'honneur.
+
+Vous me direz qu'avec l'honneur on ne mange malheureusement pas, et
+qu'il faut manger pour vivre. Or, il est évident que, lorsqu'on prend
+sur mille écus de rente l'entretien d'une voiture, la nourriture de
+deux chevaux, les gages d'un cocher et la location d'une loge au Fondo
+ou à Saint-Charles, il ne doit pas rester grand'chose pour faire face
+aux dépenses de la table. A cela je répondrai que Dieu est grand, la
+mer profonde, le macaroni à deux sous la livre, et l'asprino d'Aversa
+à deux liards le fiasco.
+
+Pour l'instruction de nos lecteurs, qui ne savent probablement pas ce
+que c'est que l'asprino d'Aversa, nous leur apprendrons que c'est un
+joli petit vin qui tient le milieu entre la tisane de Champagne et le
+cidre de Normandie. Or, avec du poisson, du macaroni et de l'asprino,
+on fait chez soi un charmant dîner qui coûte quatre sous par personne.
+Supposez que la famille se compose de cinq personnes, c'est vingt
+sous.
+
+Restent neuf francs pour soutenir l'honneur du nom.
+
+--Mais le déjeûner?
+
+--On ne déjeûne pas. Il est prouvé que rien n'est plus sain que de
+faire un seul repas toutes les vingt-quatre heures. Seulement le repas
+change de nom et d'heure selon la saison où on le prend. En hiver, on
+dîne à deux heures, et moyennant ce dîner on en a jusqu'au lendemain
+deux heures. En été, on soupe à minuit, et moyennant ce souper on en a
+pour jusqu'au lendemain minuit.
+
+Puis il y a encore les élégans, qui mangent du pain sans macaroni ou
+du macaroni sans pain pour s'en aller prendre le soir à grand fracas
+une glace chez Donzelli ou chez Benvenuti.
+
+Il va sans dire que cette hygiène n'est adoptée que par les petites
+bourses. Ceux qui ont cinq cent mille livres de rente ont un cuisinier
+français dont la filiation de certificats est aussi en règle que la
+généalogie d'un cheval arabe. Ceux-là font deux et quelquefois trois
+repas par jour. Pour ceux-là il n'y a pas de pays: le paradis est
+partout.
+
+Le premier plaisir de l'aristocratie napolitaine est le jeu. Le matin
+on va au Casino et l'on joue; l'après-midi on va à la promenade, et le
+soir au spectacle. Après le spectacle, on revient au Casino et l'on
+joue encore.
+
+L'aristocratie n'a qu'une carrière ouverte: la diplomatie. Or, comme,
+si étendues que soient ses relations avec les autres puissances, le
+roi de Naples n'occupe pas dans ses ambassades et dans ses consulats
+plus d'une soixantaine de personnes, il en résulte que les cinq
+sixièmes des jeunes nobles ne savent que faire, et par conséquent ne
+font rien.
+
+Quant à la carrière militaire, elle est sans avenir. Quant à la
+carrière commerciale, elle est sans considération.
+
+Je ne parle pas des carrières littéraires ou scientifiques, elles
+n'existent pas: il y a à Naples, comme partout, plus que partout
+même, une certaine quantité de savans qui disputent sur la forme des
+pincettes grecques et des pelles à feu romaines, qui s'injurient
+à propos de la grande mosaïque de Pompéia ou des statues des deux
+Balbus. Mais cela se passe en famille, et personne ne s'occupe de
+pareilles puérilités.
+
+La chose importante, c'est l'amour. Florence est le pays du plaisir:
+Rome, celui de l'amour; Naples, celui de la sensation.
+
+A Naples, le sort d'un amoureux est décidé tout de suite. A
+la première vue il est sympathique ou antipathique. S'il est
+antipathique, ni soins, ni cadeaux, ni persistance ne le feront aimer.
+S'il est sympathique, on l'aime sans grand délai: la vie est courte,
+et le temps qu'on perd ne se rattrape pas. L'amant préféré s'installe
+au logis; on le reconnaît, malgré la distance respectueuse où il se
+tient de la maîtresse de la maison, au laisser-aller avec lequel il
+s'assied et à la manière facile avec laquelle il appuie sa tête contre
+les fresques. En outre, c'est lui qui sonne les domestiques, qui
+reconduit les visiteurs et qui ramasse les poissons rouges que les
+bambins font tomber du bocal sur le parquet.
+
+Quant à l'amant malheureux, il s'en va tout consolé, certain que son
+infortune ne sera pas constante et qu'il trouvera bientôt à ramasser
+des poissons rouges ailleurs.
+
+L'aristocratie napolitaine est peu instruite: en général, son
+éducation est négligée sous le rapport intellectuel: cela tient à
+ce qu'il n'y a pas dans tout Naples un seul bon collège, celui des
+jésuites excepté. En compensation, ceux qui savent savent bien: ils
+ont appris avec des professeurs attachés à leur personne. J'ai vu des
+femmes plus fortes en histoire, en philosophie et en politique que
+certains historiens, que certains philosophes et que certains hommes
+d'État de France. La famille du marquis de Gargallo, par exemple, est
+quelque chose de merveilleux en ce genre. Le fils écrit notre langue
+comme Charles Nodier, et les filles la parlent comme madame de
+Sévigné.
+
+Les exercices physiques sont, au contraire, fort suivis à
+Naples: presque tous les hommes montent bien à cheval et tirent
+remarquablement le fusil, l'épée et le pistolet. Leur réputation sur
+ce point est même assez étendue et à peu près incontestée. Ce sont des
+duellistes fort dangereux.
+
+Cette dernière période de notre alinéa nous amène tout naturellement à
+parler du courage chez les Napolitains.
+
+La nation napolitaine, toute proportion gardée et en raison de l'état
+politique de l'Italie actuelle, n'est ni une nation militaire comme
+la Prusse, ni une nation guerrière comme la France: c'est une nation
+passionnée. Le Napolitain, insulté dans son honneur, exalté par
+son patriotisme, menacé dans sa religion, se bat avec un courage
+admirable. A Naples, un duel est aussi vite et aussi bravement accepté
+que partout ailleurs; et s'il varie sur les préliminaires, qui
+appartiennent à des habitudes de localités, le dénouement en
+est toujours mené à bout aussi vigoureusement qu'à Paris, à
+Saint-Pétersbourg ou à Londres. Citons quelques faits.
+
+Le comte de Rocca Romana, le Saint-Georges de Naples, se prend de
+querelle avec un colonel; le rendez-vous est indiqué à Castellamare,
+l'arme choisie est le sabre. Le colonel français se rend sur le
+terrain à cheval; Rocca Romana prend un fiacre, arrive au lieu
+désigné, où l'attend son adversaire; le colonel rappelle à Rocca
+Romana qu'une des conditions du duel est qu'il aura lieu à
+cheval.--C'est vrai, répond Rocca Romana, je l'avais oublié; mais qu'à
+cela ne tienne, l'oubli est facile à réparer. Aussitôt il dételle un
+des chevaux de son fiacre, saute sur le dos de l'animal, combat sans
+selle et sans bride, et tue son adversaire.
+
+A l'époque de la restauration, c'est-à-dire vers 1815, Ferdinand,
+grand-père du roi actuel, de retour à Naples, qu'il avait quitté
+depuis dix ou douze ans, voulut rétablir les gardes-du-corps. En
+conséquence, on recruta cette troupe privilégiée dans les premières
+familles des deux royaumes, et on les divisa en cinq compagnies, dont
+trois napolitaines et deux siciliennes.
+
+J'ai dit dans le _Speronare_, et à l'article de Palerme, quelle est
+l'antipathie profonde qui sépare les deux peuples. On comprend donc
+que les Siciliens et les Napolitains ne se trouvèrent pas plutôt en
+contact, surtout à cette époque où les haines politiques étaient
+encore toutes chaudes, que les querelles commencèrent d'éclater.
+Quelques duels sans conséquence eurent lieu d'abord, mais bientôt on
+résolut de confier en quelque sorte la cause des deux peuples à deux
+champions choisis parmi leurs enfans: on y voulait voir non seulement
+une haine accomplie, mais une superstitieuse révélation de l'avenir.
+Le choix tomba sur le marquis de Crescimani, Sicilien, et sur
+le prince Mirelli, Napolitain. Ce choix fait et accepté par les
+adversaires, on décida qu'ils se battraient au pistolet à vingt pas,
+et jusqu'à blessure grave de l'un ou de l'autre champion.
+
+Un mot sur le prince Mirelli, dont nous allons nous occuper
+particulièrement.
+
+C'était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, prince de
+Teora, marquis de Mirelli, comte de Conza, et qui descendait en droite
+ligne du fameux condottiere Dudone dit Conza, dont parle le Tasse. Il
+était riche, il était beau, il était poète; il avait par conséquent
+reçu du ciel toutes les chances d'une vie heureuse; mais un mauvais
+présage avait attristé son entrée dans la vie. Mirelli était né au
+village de Sant'Antimo, fief de sa famille. A peine eut-on su que sa
+mère était accouchée d'un fils, que l'ordre fut envoyé à la chapelle
+d'un couvent de mettre les cloches en branle pour annoncer cet heureux
+événement à toute la population. Le sacristain était absent; un moine
+se chargea de ce soin, mais, inhabile à cet exercice, il se laissa
+enlever par la volée de la corde, et au plus haut de son ascension,
+perdant la tête, pris par un vertige, il lâcha son point d'appui,
+tomba dans le choeur et se brisa les deux cuisses. Quoique mutilé
+ainsi, le pauvre religieux ne se traîna pas moins du choeur à la
+porte, où il appela au secours: on vint à son aide, on le transporta
+dans sa cellule; mais, quelque soin qu'on prît de lui, il expira le
+lendemain.
+
+Cet événement avait fait une grande sensation dans la famille,
+et cette histoire, souvent racontée au jeune Mirelli, s'était
+profondément gravée dans son esprit. Cependant il en parlait rarement.
+
+Voilà l'homme que les Napolitains avaient choisi pour leur champion.
+
+Quant au marquis Crescimani, c'était un homme digne en tout point
+d'être opposé à Mirelli, quoique les qualités qu'il avait reçues
+du ciel fussent peut-être moins brillantes que celles de son jeune
+adversaire.
+
+Au jour et à l'heure dits, les deux champions se trouvèrent en
+présence: ni l'un ni l'autre n'était animé d'aucune haine personnelle,
+et ils avaient vécu jusque-là, au contraire, plutôt en amis qu'en
+ennemis.
+
+En arrivant au rendez-vous, ils marchèrent l'un à l'autre en souriant,
+se serrèrent la main et se mirent à causer de choses indifférentes,
+tandis que les témoins réglaient les conditions du combat.
+
+Le moment arrivé, ils s'éloignèrent de vingt pas, reçurent leurs armes
+toutes chargées, se saluèrent en souriant, puis, au signal donné,
+tirèrent tous les deux l'un sur l'autre: aucun des deux coups ne
+porta.
+
+Pendant qu'on rechargeait les armes, Mirelli et Crescimani échangèrent
+quelques paroles sur leur maladresse mutuelle, mais sans quitter leur
+place. On leur remit les pistolets chargés de nouveau. Ils firent feu
+une seconde fois, et, cette fois comme l'autre, ils se manquèrent tous
+deux.
+
+Enfin, à la troisième décharge, Mirelli tomba.
+
+Une balle l'avait percé à jour au dessus des deux hanches; on le
+crut mort, mais lorsqu'on s'approcha de lui on vit qu'il n'était que
+blessé. Il est vrai que la blessure était terrible: la balle lui avait
+traversé tout le corps, et avait en passant ouvert le tube intestinal.
+
+On fit approcher une voiture pour transporter le blessé chez lui; on
+voulut le soutenir pour l'aider à y monter; mais il écarta de la main
+ceux qui lui offraient leurs secours, et, se relevant vivement par un
+effort incroyable sur lui-même, il s'élança dans la voiture en disant:
+«Allons donc! il ne sera pas dit que j'aie eu besoin d'être soutenu
+pour monter, fût-ce dans mon corbillard!» A peine fut-il entré dans la
+voiture que la douleur reprit le dessus, et il s'évanouit. Arrivé chez
+lui, il voulut descendre comme il était monté; mais on ne le souffrit
+point. Deux amis le prirent à bras et le portèrent sur son lit.
+
+On envoya chercher le meilleur chirurgien de Naples, le docteur Penza;
+c'était un homme qui s'était fait dans la science un nom européen.
+Le docteur sonda la blessure et dit qu'il ne répondait de rien, mais
+qu'en tout cas la cure serait longue et horriblement douloureuse.
+
+--Faites ce que vous voudrez, docteur, dit Mirelli. Marius n'a pas
+jeté un cri pendant qu'on lui disséquait la jambe, je serai muet comme
+Marius.
+
+--Oui, dit le docteur; mais lorsque le chirurgien en eut fini avec la
+jambe droite, Marius ne voulut jamais lui donner la gauche. N'allez
+pas me laisser entreprendre une opération et m'arrêter au milieu.
+
+--Vous irez jusqu'au bout, docteur, soyez tranquille, répondit
+Mirelli; mon corps vous appartient, et vous pouvez l'anatomiser tout à
+votre aise.
+
+Sur cette assurance, le docteur commença.
+
+Mirelli tint sa parole; mais à mesure que la nuit s'approcha, il parut
+plus agité, plus inquiet; il avait une fièvre terrible. Sa mère le
+gardait avec deux de ses amis. Vers les onze heures il s'endormit,
+mais au premier coup de minuit il se réveilla. Alors, sans paraître
+voir ceux qui étaient là, il s'appuya sur son coude et parut écouter.
+Il était pâle comme un mort, mais ses yeux étaient ardens de délire.
+Peu à peu ses regards se fixèrent sur une porte qui donnait dans un
+grand salon. Sa mère se leva alors et lui demanda s'il avait besoin de
+quelque chose.
+
+--Non, rien, répondit Mirelli. C'est lui qui vient.
+
+--Qui, lui? demanda sa mère avec inquiétude.
+
+--Entendez-vous le traînement de sa robe dans le salon? s'écria le
+malade. L'entendez-vous? Tenez, il vient, il s'approche; voyez,
+la porte s'ouvre... sans que personne la pousse... Le voilà... le
+voilà!... il entre... il se traîne sur ses cuisses brisées... il vient
+droit à mon lit. Lève ton froc, moine, lève ton froc, que je voie
+ton visage. Que veux-tu?... parle... voyons!... viens-tu pour me
+chercher?... d'où sors-tu?... de la terre... Tenez, voyez-vous?... il
+lève les deux mains; il les frappe l'une contre l'autre; elles rendent
+un son creux, comme si elles n'avaient plus de chair... Eh bien! oui,
+je t'écoute, parle!...
+
+Et Mirelli, au lieu de chercher à fuir la terrible vision,
+s'approchait au bord de son lit comme pour entendre ses paroles; mais
+au bout de quelques secondes d'attention, pendant lesquelles il resta
+dans la pose d'un homme qui écoute, il poussa un profond soupir et
+tomba sur son lit en murmurant:
+
+--Le moine de Sant'Antimo!
+
+C'est alors qu'on se rappela seulement cet événement arrivé le jour de
+sa naissance, c'est-à-dire vingt-cinq ans auparavant, et qui, conservé
+toujours vivant dans la pensée du jeune homme, prenait un corps au
+milieu de son délire.
+
+Le lendemain, soit que Mirelli eût oublié l'apparition, soit qu'il ne
+voulût donner aucun détail, il répondit à toutes les questions qui lui
+furent faites qu'il ignorait complètement ce qu'on voulait lui dire.
+
+Pendant trois mois l'apparition infernale se renouvela chaque nuit,
+détruisant ainsi en quelques minutes les progrès que le reste du temps
+le blessé faisait vers la guérison. Mirelli ressemblait à un spectre
+lui-même. Enfin, une nuit il demanda instamment à rester seul, avec
+tant d'insistance, que sa mère et ses amis ne purent s'opposer à sa
+volonté. A neuf heures, tout le monde ayant quitté sa chambre, il mit
+son épée sous le chevet de son lit et attendit. Sans qu'il le sût, un
+de ses amis était caché dans une chambre voisine, voyant par une porte
+vitrée et prêt à porter secours au malade s'il en avait besoin. A dix
+heures il s'endormit comme d'habitude, mais au premier coup de minuit
+il s'éveilla. Aussitôt on le vit se soulever sur son lit et regarder
+la porte de son regard fixe et ardent; un instant après il essuya son
+front, d'où la sueur ruisselait; ses cheveux se dressèrent sur sa
+tête, un sourire passa sur ses lèvres: puis saisissant son épée, il la
+tira hors du fourreau, bondit hors de son lit, frappa deux fois comme
+s'il eût voulu poignarder quelqu'un avec la pointe de sa lame, et,
+jetant un cri, il tomba évanoui sur le plancher.
+
+L'ami qui était en sentinelle accourut et porta Mirelli sur son lit;
+celui-ci serrait si fortement la garde de son épée qu'on ne put la lui
+arracher de la main.
+
+Le lendemain, il fit venir le supérieur de Sant'Antimo et lui demanda,
+dans le cas où il mourrait des suites de sa blessure, à être enterré
+dans le cloître du couvent, réclamant la même faveur, en supposant
+qu'il en échappât cette fois, pour l'époque où sa mort arriverait,
+quelle que fût cette époque et en quelque lieu qu'il expirât. Puis il
+raconta à ses amis qu'il avait résolu la veille de se débarrasser du
+fantôme en luttant corps à corps, mais qu'ayant été vaincu, il lui
+avait promis enfin de se faire enterrer dans son couvent: promesse
+qu'il n'avait pas voulu lui accorder jusque-là, tant il lui répugnait
+de paraître céder à une crainte, même religieuse et surnaturelle.
+
+A partir de ce moment, la vision disparut, et neuf mois après Mirelli
+était complètement guéri.
+
+Nous avons raconté en détail cette anecdote, d'abord parce que de
+pareilles légendes, surtout parmi les contemporains, sont rares en
+Italie, le pays le moins fantastique de la terre; et ensuite parce
+qu'elle nous a paru développer dans un seul homme trois courages bien
+différens: le courage patriotique, qui consiste à risquer froidement
+sa vie pour la cause de la patrie; le courage physique, qui consiste
+à supporter stoïquement la douleur; et enfin le courage moral, qui
+consiste à réagir contre l'invisible et à lutter contre l'inconnu.
+Bayard eût certainement eu les deux premiers, mais il est douteux
+qu'il eût eu le troisième.
+
+Maintenant passons au courage civil.
+
+Nous sommes en 99: les Français ont évacué la ville des délices. Le
+cardinal Ruffo, parti de Palerme, descendu de la Calabre et soutenu
+par les flottes turque, russe et anglaise, qui bloquent le fort,
+a assiégé Naples, et, voyant l'impossibilité de prendre la ville
+défendue du côté de la mer par Caracciolo, et du côté de la terre par
+Manthony, Caraffa et Schiappani, a signé une capitulation qui assure
+aux patriotes la vie et la fortune sauves: près de sa signature on
+lit celle de Foote, commandant la flotte britannique; de Keraudy,
+commandant la flotte russe; et de Bonnieu, commandant la flotte
+ottomane. Mais, dans une nuit de débauche et d'orgie, Nelson a déchiré
+le traité. Le lendemain, il déclare que la capitulation est nulle,
+que Bonnieu, Keraudy et Foote ont outre-passé leurs pouvoirs en
+transigeant avec les rebelles, et il livre à la haine de la cour, en
+échange de l'amour de lady Hamilton, les troupeaux de victimes qu'on
+lui demande. Alors il y eut spectacle et joie pour bien des jours, car
+on avait à peu près vingt mille têtes à faire tomber. Eh bien! toutes
+ces têtes tombèrent, et pas une seule ne tomba déshonorée par une
+larme ou par un soupir.
+
+Citons au hasard quelques exemples.
+
+Cyrillo et Pagano sont condamnés à être pendus. Comme André Chénier et
+Roucher, ils se rencontrent au pied de l'échafaud; là ils se disputent
+à qui mourra le premier; et comme aucun des deux ne veut céder sa
+place à l'autre, ils tirent à la courte paille. Pagano gagne, tend
+la main à Cyrillo, met la courte paille entre ses dents, et monte
+l'échelle infâme, le sourire sur les lèvres et la sérénité sur le
+front.
+
+Hector Caraffa, l'oncle du compositeur, est condamné à avoir la tête
+tranchée; il arriva sur l'échafaud; on s'informe s'il n'a pas quelque
+désir à exprimer.
+
+--Oui, dit-il, je désire regarder le fer de la mandaja.
+
+Et il est guillotiné couché sur le dos, au lieu d'être couché sur le
+ventre.
+
+Quoique cet article soit consacré à l'aristocratie, un mot sur le
+courage religieux. Ce courage est celui du peuple.
+
+Au moment où Championnet marchait sur Naples, proclamant la liberté
+des peuples et créant des républiques sur son passage, les royalistes
+répandirent le bruit dans la ville que les Français venaient pour
+brûler les maisons, piller les églises, enlever les femmes et les
+filles et transporter en France la statue de saint Janvier. A ces
+accusations, d'autant plus accréditées qu'elles sont plus absurdes,
+les lazzaroni, que les mots d'honneur, de patrie et de liberté
+n'auraient pu tirer de leur sommeil, se lèvent des portiques des
+palais dont ils ont fait leur demeure, encombrent les places
+publiques, s'arment de pierres et de bâtons, et à moitié nus, sans
+chefs, sans tactique militaire, avec l'instinct de bêtes fauves qui
+gardent leur antre, leur femelle et leurs petits, aux cris de: Vive
+saint Janvier! vive la sainte Foi! mort aux Jacobins! ils combattent
+soixante heures les soldats qui avaient vaincu à Montenotte, passé le
+pont de Lodi, pris Mantoue. Au bout de ce temps, Championnet n'était
+encore parvenu qu'à la porte de Saint-Janvier, et sur tous les autres
+points n'avait pas encore gagné un pouce de terrain.
+
+A tout cela on m'objectera sans doute la révolution de 1820, le
+passage des Abruzzes, abandonné presque sans combat. Je répondrai une
+seule chose: c'est que les chefs qui commandaient cette armée, et
+qui avaient en face d'eux les baïonnettes autrichiennes, voyaient se
+relever derrière eux les bûchers, les échafauds et les potences de
+99; c'est qu'ils se savaient trahis à Naples, tandis qu'eux venaient
+mourir à la frontière; c'est qu'enfin c'était une guerre sociale que
+Pépé et Carrascosa avaient entreprise à leurs risques et périls, et
+que le peuple napolitain n'avait pas sanctionnée.
+
+Lorsque nous traversons Naples avec nos idées libérales, puisées,
+non pas dans l'étude individuelle des peuples, mais dans de simples
+théories émises par des publicistes, et que nous jetons un coup d'oeil
+léger à la surface de ce peuple que nous voyons couché presque nu sur
+le seuil des palais et dans les angles des places où il mange, dort et
+se réveille, notre coeur se serre à la vue de cette misère apparente,
+et nous crions dans notre philanthropique élan: «Le peuple napolitain
+est le peuple le plus malheureux de la terre.»
+
+Nous nous trompons étrangement.
+
+Non, le peuple napolitain n'est pas malheureux, car ses besoins sont
+en harmonie avec ses désirs. Que lui faut-il pour manger? une pizza ou
+une tranche de cocomero à mettre sous sa dent; que lui faut-il pour
+dormir? une pierre à mettre sous sa tête. Sa nudité, que nous prenons
+pour une douleur, est au contraire une jouissance dans ce climat
+ardent où le soleil l'habille de sa chaleur. Quel dais plus magnifique
+pourrait-il demander aux palais qui lui prêtent leur seuil que le
+ciel de velours qui flamboie sur sa tête? Chacune des étoiles qui
+scintillent à la voûte du firmament n'est-elle pas dans sa croyance
+une lampe qui brûle au pied de la Madone? Avec deux grains par jour,
+ne se procure-t-il pas le nécessaire, et de son superflu ne lui
+reste-t-il pas encore de quoi payer largement l'improvisateur du môle
+et le conducteur du corricolo?
+
+Ce qui est malheureux à Naples, c'est l'aristocratie, qui, à peu
+d'exceptions près, est ruinée, comme nous l'avons dit à propos de la
+noblesse de Sicile, par l'abolition des majorats et des fidéicommis;
+c'est la noblesse, qui porte un grand nom et qui n'a plus de quoi le
+dorer, qui possède des palais et qui laisse vendre ses meubles.
+
+Ce qui est malheureux à Naples, c'est la classe moyenne, qui n'a ni
+commerce ni industrie, qui tient une plume et qui ne peut écrire,
+qui a une voix et qui ne peut parler; c'est cette classe qui calcule
+qu'elle aura le temps d'être morte de faim avant qu'elle réunisse à
+elle assez de nobles philosophes et de lazzaroni intelligens pour se
+faire une majorité constitutionnelle.
+
+Nous reviendrons en temps et lieu sur le mezzo ceto et sur les
+lazzaroni. Cet article nous a déjà entraîné trop loin, puisqu'il ne
+devait être consacré qu'à la noblesse; mais de déduction en déduction
+on fait le tour du monde. Que notre lecteur se rassure; nous nous
+apercevons à temps de notre erreur, et nous nous arrêtons à Tolède.
+
+
+
+
+IV
+
+Toledo.
+
+
+Toledo est la rue de tout le monde. C'est la rue des restaurans, des
+cafés, des boutiques; c'est l'artère qui alimente et traverse tous les
+quartiers de la ville; c'est le fleuve où vont se dégorger tous les
+torrens de la foule. L'aristocratie y passe en voiture, la bourgeoisie
+y vend ses étoffes, le peuple y fait sa sieste. Pour le noble, c'est
+une promenade; pour le marchand, un bazar; pour le lazzarone, un
+domicile.
+
+Toledo est aussi le premier pas fait par Naples vers la civilisation
+moderne, telle que l'entendent nos progressistes, c'est le lien qui
+réunit la cité poétique à la ville industrielle, c'est un terrain
+neutre où l'on peut suivre d'un oeil curieux les restes de l'ancien
+monde qui s'en va et les envahissemens du nouveau monde qui arrive.
+A côté de la classique osteria aux vieux rideaux tachetés par les
+mouches, un galant pâtissier français étale sa femme, ses brioches et
+ses babas. En face d'un respectable fabricant d'antiquités à l'usage
+de messieurs les Anglais se pavane un marchand d'allumettes chimiques.
+Au dessus d'un bureau de loterie s'élève un brillant salon de
+coiffure; enfin, pour dernier trait caractéristique de la fusion
+qui s'opère, la rue de Toledo est pavée en lave comme Herculanum et
+Pompéia, et éclairée au gaz comme Londres et Paris.
+
+Tout est à voir dans la rue de Toledo; mais comme il est impossible de
+tout décrire, il faut se borner à trois palais, qui sont ce qu'elle
+offre de plus saillant et de plus remarquable: le palais du roi à une
+extrémité, le palais de la ville à l'autre extrémité, et au milieu le
+palais de Barbaja.
+
+Quant au palais du roi de Naples, l'occasion se présentera de nous en
+occuper. Passons à la ville. La ville se compose: 1. d'un carrosse
+à douze places, peint et doré dans le plus beau style espagnol du
+dix-septième siècle; 2. de douze magistrats, élus moitié parmi les
+nobles, moitié parmi les bourgeois napolitains, portant fièrement
+la cape et l'épée, chaussés de petits souliers à boucles et coiffés
+d'énormes perruques à la Louis XIV; 3. de six chevaux harnachés,
+empanachés, caparaçonnés avec la plus grande magnificence. Voici
+maintenant les fonctions respectives de tout le personnel de la ville;
+le carrosse est tenu de sortir deux fois par an de sa remise, les
+douze magistrats sont chargés de s'asseoir dans le carrosse, et les
+six chevaux sont obligés de traîner le tout d'un bout de Toledo à
+l'autre, le plus lentement possible. Tout le monde s'acquitte à
+merveille de ses devoirs.
+
+Reste donc à expliquer à mes lecteurs ce que c'est, ou plutôt ce que
+c'était que Barbaja; car, hélas! au moment où j'écris ces lignes, ce
+grand homme a disparu, cette grande gloire s'est évanouie, ce grand
+astre s'est éteint.
+
+Domenico Barbaja était le véritable type de l'impresario italien. En
+France, nous connaissons le directeur, le régisseur, le commissaire
+du roi, le caissier, les contrôleurs, nous ne connaissons pas
+l'impresario. L'impresario est tout cela à la fois, mais il est plus
+encore. Nos théâtres sont régis constitutionnellement, nos directeurs
+règnent et ne gouvernent pas, suivant la célèbre maxime parlementaire.
+L'impresario italien est un despote, un czar, un sultan, régnant par
+le droit divin dans son théâtre, n'ayant, comme les rois les plus
+légitimes, d'autres règles que sa propre volonté, et ne devant compte
+de son administration qu'à Dieu et à sa conscience.
+
+Il est à la fois pour les artistes un exploiteur habile et un père
+indulgent, un maître absolu et un ami fidèle, un guide éclairé et un
+juge incorruptible.
+
+C'est un homme faisant la traite des blancs pour son compte et en
+disposant à son gré, sans reconnaître à qui que ce soit au monde le
+droit de visite sur ses planches, couvrant sa marchandise de son
+pavillon, et défendant les droits de son pavillon avec une intrépidité
+tout américaine.
+
+Au reste, l'impresario n'a pas seulement le droit pour lui, il a aussi
+la force. Il a à ses ordres un piquet de cavalerie et un peloton
+d'infanterie, un commissaire de police et un capitaine de place, des
+sbires, des carabiniers, des gendarmes pour envoyer immédiatement en
+prison les chanteurs qui s'aviseraient d'avoir des caprices et le
+public qui oserait siffler sans raison.
+
+Domenico Barbaja 1er a donc régné d'une manière aussi complète et
+aussi absolue pendant l'espace de quarante ans. C'était un homme de
+taille moyenne, mais bâti en Hercule, la poitrine large, les épaules
+carrées, le poignet de fer. Sa tête était assez commune, et ses traits
+ne se piquaient pas d'une grande régularité; mais ses yeux pétillaient
+d'esprit, d'intelligence et de malice.
+
+Goldoni l'avait prévu en écrivant _le Bourru bienfaisant_. Excellent
+coeur, mais les manières les plus brusques, le caractère le plus
+violent et le plus emporté du monde. Il est impossible de traduire
+dans aucune langue le dictionnaire d'injures et de gros mots dont il
+se servait à l'égard des artistes de son théâtre. Mais il n'en est
+pas un qui lui ait gardé rancune, tant ils étaient sûrs qu'au moindre
+succès Barbaja serait là pour les embrasser avec effusion, à la
+moindre chute pour les consoler avec délicatesse, à la moindre maladie
+pour les veiller nuit et jour avec une tendresse et un dévoûment
+paternels.
+
+Parti d'un café de Milan, où il servait en qualité de garçon, il était
+arrivé à diriger en même temps les théâtres de Saint-Charles, de la
+Scala et de Vienne, à régner sans contestation et sans contrôle sur
+le public italien et sur le public allemand, c'est-à-dire sur deux
+publics dont l'un passe pour être le plus capricieux et l'autre pour
+être le plus difficile de l'univers. Après avoir amassé sou par sou sa
+fortune, Barbaja la dépensait noblement en prodigalités royales et en
+généreux bienfaits. Il avait un palais pour loger les artistes, une
+villa pour traiter ses amis, des jeux publics pour amuser tout le
+monde. Génie vraiment extraordinaire et instinctif, n'ayant jamais su
+écrire une lettre ni déchiffrer une note, et traçant avec un parfait
+bon sens aux poètes le plan de leurs libretti, aux compositeurs le
+choix de leurs morceaux; doué par Dieu de la voix la plus criarde
+et la plus dissonante, et formant par ses conseils les premiers
+chanteurs, de l'Italie; ne parlant que son patois milanais, et se
+faisant comprendre à merveille par les rois et par les empereurs avec
+lesquels il traitait de puissance à puissance.
+
+Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepter la
+moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion à Barbaja. Il
+avait toujours sous sa main de quoi récompenser largement et de
+quoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle
+accommodante à l'endroit des décors, un public encourageait-il les
+débutans avec cette bienveillance qui triple les moyens d'un artiste,
+un gouvernement ne lésinait-il pas trop sur la subvention? ville,
+public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de
+l'impresario; il leur envoyait Rubini, la Pasta, Lablache, l'élite de
+sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop
+exigeante, si un autre public abusait de son droit de siffler acheté
+à la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions
+excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses
+_chiens_, comme il les appelait par une expression énergique; leur
+faisait écorcher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait
+les plaintes et les sifflets des patiens avec le même sang-froid qu'un
+empereur romain assistant au spectacle du cirque.
+
+Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge
+d'avant-scène, en face du roi, un soir de première représentation,
+grave, impassible, se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le
+public. Si c'était l'artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à
+l'immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un: «_Can
+de Dio_!» qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, c'était le
+public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipère, et lui
+lançait à pleine voix un: «_Fioli d'una vacea_, voulez-vous vous taire
+vous ne méritez que de la canaille!» Si c'était le roi par hasard qui
+manquait, d'applaudir à temps, Barbaja se contentait de hausser les
+épaules et sortait en grommelant de sa loge.
+
+Barbaja ne se fiait à personne du soin de former sa troupe; il avait
+pour principe d'engager le moins possible les artistes connus, parce
+qu'une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître,
+et qu'avec des talens célèbres il y avait plus à perdre qu'à gagner.
+Il aimait mieux les créer lui-même, et commençait d'ordinaire ses
+expériences _in anima vili_.
+
+Voici sa manière de procéder:
+
+Il sortait par une belle matinée de mai ou de septembre, et se faisait
+conduire par son cocher dans les environs de Naples. Arrivé à la
+campagne, il descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et
+s'acheminait seul et à pied à la recherche de l'_ut_ de poitrine. S'il
+rencontrait un paysan assez beau, assez bien tourné et assez paresseux
+pour faire un ténor, il s'approchait de lui amicalement, lui posait
+la main sur l'épaule, et engageait la conversation à peu près en ces
+termes:
+
+--Eh bien! mon ami, le travail nous fatigue un peu, n'est-ce pas? Nous
+n'avons pas la force de lever la bêche?
+
+--Je me reposais, eccellenza.
+
+--Connu! connu! le paysan napolitain se repose toujours.
+
+--C'est qu'il fait une chaleur étouffante. Et puis la terre est si
+dure!
+
+--Je parie que tu dois avoir une belle voix; je ne connais rien qui
+soulage et qui donne des forces comme un peu de musique; si tu me
+chantais une chanson?
+
+--Moi, monsieur! Je n'ai jamais chanté de ma vie.
+
+--Raison de plus; tu auras la voix plus fraîche.
+
+--Vous voulez plaisanter!
+
+--Non, je veux t'entendre.
+
+--Et qu'est-ce que je gagnerai à me faire entendre de vous?
+
+--Mais peut-être que si ta voix me plaît tu ne travailleras plus, je
+te prendrai avec moi.
+
+--Pour domestique?
+
+--Mieux que cela.
+
+--Pour cuisinier?
+
+--Mieux, te dis-je.
+
+--Et pourquoi donc? demandait alors le paysan avec quelque défiance.
+
+--Qu'est-ce que ça te fait? chante toujours.
+
+--Bien fort?
+
+--De tous tes poumons, et surtout ouvre bien la bouche.
+
+Si le malheureux n'avait qu'une voix de baryton ou de basse-taille,
+l'impresario tournait lestement sur ses talons en lui laissant quelque
+maxime bien consolante sur l'amour du travail et le bonheur de la vie
+champêtre; mais s'il était assez heureux dans sa journée pour mettre
+la main sur un ténor, il l'emmenait avec lui et le faisait monter...
+derrière sa voiture.
+
+Il ne gâtait pas les artistes, celui-là.
+
+S'agissait-il d'engager un homme:--Qu'est-ce qu'il te faut, mon
+garçon? lui demandait Barbaja de sa voix brusque et de son ton bourru;
+tu auras assez de cinquante francs par mois pour commencer. Des
+souliers pour te chausser, un habit pour te couvrir, du macaroni pour
+te régaler, que demandes-tu davantage? Sois grand artiste d'abord, et
+ensuite tu me feras la loi comme je te la fais maintenant. Hélas! ce
+temps ne viendra que trop tôt; tu as une belle voix, et la preuve
+c'est que je t'ai engagé; tu as de l'intelligence et la preuve c'est
+que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien te viendra
+en chantant. Si je te donnais beaucoup d'argent tout de suite, tu
+ferais le beau, tu te griserais tous les jours, et tu perdrais ta voix
+au bout de trois semaines.
+
+Avec les femmes, le raisonnement était beaucoup plus court et plus
+simple:
+
+--Chère enfant, je ne te donnerai pas un sou; c'est toi, au contraire,
+qui dois me payer. Je t'offre les moyens de montrer au public tout ce
+que tu possèdes d'agrémens naturels. Tu es jolie; si tu as du talent,
+tu arriveras bien vite; si tu n'en as pas, tu arriveras plus vite
+encore. Crois-moi, tu m'en remercieras plus tard lorsque tu auras
+acquis un peu plus d'expérience. Si tu étais déjà riche à tes débuts,
+tu épouserais un choriste qui te battrait ou un prince qui te
+réduirait à la misère.
+
+Convaincus par une logique aussi entraînante, les artistes
+s'engageaient pour cinquante francs par mois; mais il arrivait le plus
+souvent qu'après le premier trimestre ils devaient six mille francs
+à un usurier. Alors Barbaja, pour ne pas les faire aller en prison,
+payait leurs dettes, et le compte était soldé.
+
+Pendant mon séjour à Naples, on racontait plusieurs anecdotes sur le
+grand impresario, qui peignent l'homme tout entier et donnent une
+exacte mesure de ses connaissances en musique.
+
+Je ne sais plus quel marquis napolitain, dont l'influence était grande
+à la cour, lui avait recommandé une jeune fille comme ayant pour le
+théâtre la vocation la plus décidée et annonçant le plus bel avenir.
+Barbaja fit une moue très significative et enfonça ses deux mains
+dans les poches de sa veste de nankin, attitude qu'il prenait
+habituellement quand il ne pouvait pas donner un libre cours à sa
+colère.
+
+--Vous verrez, mon cher, répliqua le marquis avec un air de suffisance
+qui échauffait de plus en plus la bile du terrible impresario, c'est
+un véritable prodige!
+
+--Bien, bien! qu'elle vienne demain à midi.
+
+Le lendemain, à l'heure dite, la débutante met sa plus belle robe,
+prend ses cahiers, et, flanquée de l'éternelle mère que vous
+connaissez, se présente au palais de Barbaja.
+
+Le directeur de l'orchestre était déjà au piano, Barbaja se promenait
+de long en large dans son salon.
+
+--Signor impresario, dit la vieille femme après une profonde
+révérence, il est du devoir d'une mère, devoir religieux et sacré, de
+vous avertir que cette pauvre enfant, étant pure comme le cristal, et
+timide comme une colombe...
+
+--Nous commençons mal, interrompit brusquement Barbaja; au théâtre il
+faut être effrontée.
+
+--Ce n'est pas cependant que je veuille entendre, reprend la mère de
+sa voix la plus mielleuse...
+
+Mais l'impresario, lui tournant le dos, s'approcha de la jeune fille
+et lui dit d'un ton passablement impatienté:--Voyons, ma chère, que
+veux-tu me chanter?
+
+Il aurait tutoyé la reine en personne.
+
+--Monsieur, balbutie la débutante, devenue rouge jusqu'au blanc des
+yeux, j'ai la prière de _Norma_...
+
+--Comment, malheureuse! s'écrie Barbaja d'une voix tonnante; après la
+Ronzi, oserais-tu aborder la prière de _Norma_? Quelle audace!
+
+--Je chanterai, si vous le préférez, la cavatine du _Barbier_.
+
+--La cavatine du _Barbier_! après la Fodor! Quelle indignité!
+
+--Pardon, monsieur, dit la jeune fille en tremblant; j'essaierai la
+romance du _Saule_.
+
+--La romance du _Saule_! après la Malibran! Quelle profanation!
+
+--Alors il ne me reste plus que des solfèges, reprend la pauvre
+débutante presque en sanglotant.
+
+--A la bonne heure! Va pour les solfèges!
+
+La jeune fille essuie ses larmes, la mère lui glisse à l'oreille un
+mot de consolation, l'accompagnateur l'encourage; bref, elle s'en tire
+à merveille. Jamais solfèges n'avaient été mieux exécutés.
+
+La physionomie de Barbaja s'éclaircit, son front se déride, un sourire
+de satisfaction erre sur ses lèvres.
+
+--Eh bien, monsieur! s'écrie la mère dans la plus grande anxiété, que
+pensez-vous de ma fille?
+
+--Eh, madame! la voix n'est pas mauvaise, mais du diable si j'ai pu
+comprendre un seul mot.
+
+Une autre fois (on était en plein hiver) on répétait un opéra nouveau,
+et les chanteurs chargés des premiers rôles, désolés de quitter leur
+édredon, étaient toujours en retard. Barbaja, furieux, avait juré la
+veille de mettre à l'amende le premier qui ne se trouverait pas à
+l'heure, fût-ce le ténor ou la prima donna elle-même, pour faire un
+exemple.
+
+La répétition commence, Barbaja s'éloigne un peu vers le fond d'une
+coulisse pour gronder le machiniste; tout à coup les voix se taisent,
+l'orchestre s'arrête, on attend quelqu'un.
+
+--Qu'y a-t-il? s'écrie l'impresario en se précipitant vers la rampe.
+
+--Rien, monsieur, répond le premier violon.
+
+--Qu'est-ce qui manque? Je veux le savoir.
+
+--Il manque un _ré_.
+
+--A l'amende.
+
+Tout cela n'empêche pas que Domenico Barbaja n'ait créé Lablache,
+Tamburini, Rubini, Donzelli, la Colbron, la Pasta, la Fodor,
+Donizetti, Bellini, Rossini lui-même; oui, le grand Rossini.
+
+Les plus grands chefs-d'oeuvre du maître souverain ont été composés
+pour Barbaja, et Dieu seul peut savoir ce qu'il en a coûté au pauvre
+impresario de prières, de violences et de ruses pour forcer au travail
+le génie le plus libre, le plus insouciant et le plus heureux qui ait
+jamais plané sur le beau ciel de l'Italie.
+
+J'en citerai un exemple qui caractérise parfaitement l'imprésario et
+le compositeur.
+
+
+
+
+V
+
+Otello.
+
+
+Rossini venait d'arriver à Naples, précédé déjà par une grande
+réputation. La première personne qu'il rencontra en descendant de
+voiture fut, comme on s'en doute bien, l'impresario de Saint-Charles.
+Barbaja alla au devant du maestro les bras et le coeur ouverts, et,
+sans lui donner le temps de faire un pas ni de prononcer une parole:
+
+--Je viens, lui dit-il, te faire trois offres, et j'espère que tu ne
+refuseras aucune des trois.
+
+--J'écoute, répondit Rossini avec ce fin sourire que vous savez.
+
+--Je t'offre mon hôtel pour toi et pour tes gens.
+
+--J'accepte.
+
+--Je t'offre ma table pour toi et pour tes amis.
+
+--J'accepte.
+
+--Je t'offre d'écrire un opéra nouveau pour moi et pour mon théâtre.
+
+--Je n'accepte plus.
+
+--Comment! tu refuses de travailler pour moi?
+
+--Ni pour vous ni pour personne. Je ne veux plus faire de musique.
+
+--Tu es fou, mon cher.
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+--Et que viens-tu faire à Naples?
+
+--Je viens manger des macaroni et prendre des glaces. C'est ma
+passion.
+
+--Je te ferai préparer des glaces par mon limonadier, qui est le
+premier de Toledo, et je te ferai moi-même des macaroni dont tu me
+diras des nouvelles.
+
+--Diable! cela devient grave.
+
+--Mais tu me donneras un opéra en échange.
+
+--Nous verrons.
+
+--Prends un mois, deux mois, six mois, tout le temps que tu désires.
+
+--Va pour six mois.
+
+--C'est convenu.
+
+--Allons souper.
+
+Dès le soir même, le palais de Barbaja fut mis à la disposition de
+Rossini; le propriétaire s'éclipsa complètement, et le célèbre maestro
+put se regarder comme étant chez lui, dans la plus stricte acception
+du mot. Tous les amis ou même les simples connaissances qu'il
+rencontrait en se promenant étaient invités sans façon à la table de
+Barbaja, dont Rossini faisait les honneurs avec une aisance parfaite.
+Quelquefois ce dernier se plaignait de ne pas avoir trouvé assez
+d'amis pour les convier aux festins de son hôte: à peine s'il avait
+pu en réunir, malgré toutes les avances du monde, douze ou quinze.
+C'étaient les mauvais jours.
+
+Quant à Barbaja, fidèle au rôle de cuisinier qu'il s'était imposé, il
+inventait tous les jours un nouveau mets, vidait les bouteilles les
+plus anciennes de sa cave, et fêtait tous les inconnus qu'il plaisait
+à Rossini de lui amener, comme s'ils avaient été les meilleurs amis de
+son père. Seulement, vers la fin du repas, d'un air dégagé, avec une
+adresse infinie et le sourire à la bouche, il glissait entre la poire
+et le fromage quelques mots sur l'opéra qu'il s'était fait promettre
+et sur l'éclatant succès qui ne pouvait lui manquer.
+
+Mais, quelque précaution oratoire qu'employât l'honnête impresario
+pour rappeler à son hôte la dette qu'il avait contractée, ce peu de
+mots tombés du bout de ses lèvres produisait sur le maestro le même
+effet que les trois paroles terribles du festin de Balthazar. C'est
+pourquoi Barbaja, dont la présence avait été tolérée jusque alors, fut
+prié poliment par Rossini de ne plus paraître au dessert.
+
+Cependant les mois s'écoulaient, le libretto était fini depuis
+long-temps, et rien n'annonçait encore que le compositeur se fût
+décidé à se mettre à l'ouvrage. Aux dîners succédaient les promenades,
+aux promenades les parties de campagne. La chasse, la pêche,
+l'équitation se partageaient les loisirs du noble maître; mais il
+n'était pas question de la moindre note. Barbaja éprouvait vingt fois
+par jour des accès de fureur, des crispations nerveuses, des envies
+irrésistibles de faire un éclat. Il se contenait néanmoins, car
+personne plus que lui n'avait foi dans l'incomparable génie de
+Rossini.
+
+Barbaja garda le silence pendant cinq mois avec la résignation la plus
+exemplaire. Mais le matin du premier jour du sixième mois, voyant
+qu'il n'y avait plus de temps à perdre ni de ménagemens à garder, il
+tira le maestro à l'écart et entama l'entretien suivant:
+
+--Ah ça! mon cher, sais-tu qu'il ne manque plus que vingt-neuf jours
+pour l'époque fixée?
+
+--Quelle époque? dit Rossini avec l'ébahissement d'un homme à qui on
+adresserait une question incompréhensible en le prenant pour un autre.
+
+--Le 30 mai.
+
+--Le 30 mai!
+
+Même pantomime.
+
+--Ne m'as-tu pas promis un opéra nouveau qu'on doit jouer ce jour-là?
+
+--Ah! j'ai promis?
+
+--Il ne s'agit pas ici de faire l'étonné! s'écria l'impresario, dont
+la patience est à bout; j'ai attendu le délai de rigueur, comptant sur
+ton génie et sur l'extrême facilité de travail que Dieu t'a accordée.
+Maintenant il m'est impossible de plus attendre: il me faut mon opéra.
+
+--Ne pourrait-on pas arranger quelque opéra ancien en changeant le
+titre?
+
+--Y penses-tu? Et les artistes qui sont engagés exprès pour jouer dans
+un opéra nouveau?
+
+--Vous les mettrez à l'amende.
+
+--Et le public?
+
+--Vous fermerez le théâtre.
+
+--Et le roi?
+
+--Vous donnerez votre démission.
+
+--Tout cela est vrai jusqu'à un certain point. Mais si ni les
+artistes, ni le public, ni le roi lui-même ne peuvent me forcer à
+tenir ma promesse, j'ai donné ma parole, monsieur, et Domenico Barbaja
+n'a jamais manqué à sa parole d'honneur.
+
+--Alors c'est différent.
+
+--Ainsi, tu me promets de commencer demain.
+
+--Demain, c'est impossible, j'ai une partie de pêche au Fusaro.
+
+--C'est bien, dit Barbaja, enfonçant ses mains dans ses poches, n'en
+parlons plus. Je verrai quel parti il me reste à prendre.
+
+Et il s'éloigna sans ajouter un mot.
+
+Le soir, Rossini soupa de bon appétit, et fit honneur à la table de
+l'impresario en homme qui avait parfaitement oublié la discussion
+du matin. En se retirant, il recommanda bien à son domestique de le
+réveiller au point du jour et de lui tenir prête une barque pour le
+Fusaro. Après quoi il s'endormit du sommeil du juste.
+
+Le lendemain, midi sonnait aux cinq cents cloches que possède la
+bienheureuse ville de Naples, et le domestique de Rossini n'était pas
+encore monté chez son maître; le soleil dardait ses rayons à travers
+les persiennes. Rossini, réveillé en sursaut, se leva sur son séant,
+se frotta les yeux et sonna: le cordon de la sonnette resta dans sa
+main.
+
+Il appela par la croisée qui donnait sur la cour: le palais demeura
+muet comme un sérail.
+
+Il secoua la porte de sa chambre: la porte résista à ses secousses,
+elle était murée au dehors!
+
+Alors Rossini, revenant à la croisée, se mit à hurler au secours, à la
+trahison, au guet-apens! Il n'eut pas même la consolation que l'écho
+répondit à ses plaintes, le palais de Barbaja étant le bâtiment le
+plus sourd qui existe sur le globe.
+
+Il ne lui restait qu'une ressource, c'était de sauter du quatrième
+étage; mais il faut dire, à la louange de Rossini, que cette idée ne
+lui vint pas un instant à la tête.
+
+Au bout d'une bonne heure, Barbaja montra son bonnet de coton à une
+croisée du troisième. Rossini, qui n'avait pas quitté sa fenêtre,
+eut envie de lui lancer une tuile; il se contenta de l'accabler
+d'imprécations.
+
+--Désirez-vous quelque chose? lui demanda l'impresario d'un ton
+patelin.
+
+--Je veux sortir à l'instant même.
+
+--Vous sortirez quand votre opéra sera fini.
+
+--Mais c'est une séquestration arbitraire.
+
+--Arbitraire tant que vous voudrez; mais il me faut mon opéra.
+
+--Je m'en plaindrai à tous les artistes, et nous verrons.
+
+--Je les mettrai à l'amende.
+
+--J'en informerai le public.
+
+--Je fermerai le théâtre.
+
+--J'irai jusqu'au roi.
+
+--Je donnerai ma démission.
+
+Rossini s'aperçut qu'il était pris dans ses propres filets. Aussi,
+en homme supérieur, changeant tout à coup de ton et de manières,
+demanda-t-il d'une voix calme:
+
+--J'accepte la plaisanterie, et je ne m'en fâche pas; mais puis-je
+savoir quand me sera rendue ma liberté?
+
+--Quand la dernière scène de l'opéra me sera remise, répondit Barbaja
+en ôtant son bonnet.
+
+--C'est bien: envoyez ce soir chercher l'ouverture.
+
+Le soir, on remit ponctuellement à Barbaja un cahier de musique sur
+lequel était écrit en grandes lettres: _Ouverture d'Otello_.
+
+Le salon de Barbaja était rempli de célébrités musicales au moment où
+il reçut le premier envoi de son prisonnier. On se mit sur-le-champ
+au piano, on déchiffra le nouveau chef-d'oeuvre, et on conclut que
+Rossini n'était pas un homme, et que, semblable à Dieu, il créait sans
+travail et sans effort, par le seul acte de sa volonté. Barbaja, que
+le bonheur rendait presque fou, arracha le morceau des mains des
+admirateurs et l'envoya à la copisterie. Le lendemain il reçut un
+nouveau cahier sur lequel on lisait: _Le premier acte d'Otello_; ce
+nouveau cahier fut envoyé également aux copistes, qui s'acquittaient
+de leur devoir avec cette obéissance muette et passive à laquelle
+Barbaja les avait habitués. Au bout de trois jours, la partition
+d'_Otello_ avait été livrée et copiée.
+
+L'impresario ne se possédait pas de joie; il se jeta au cou de
+Rossini, lui fit les excuses les plus touchantes et les plus sincères
+pour le stratagème qu'il avait été forcé d'employer, et le pria
+d'achever son oeuvre en assistant aux répétitions.
+
+--Je passerai moi-même chez les artistes, répondit Rossini d'un ton
+dégagé, et je leur ferai répéter leur rôle. Quant à ces messieurs de
+l'orchestre, j'aurai l'honneur de les recevoir chez moi!
+
+--Eh bien! mon cher, tu peux t'entendre avec eux. Ma présence n'est
+pas nécessaire, et j'admirerai ton chef-d'oeuvre à la répétition
+générale. Encore une fois, je te prie de me pardonner la manière dont
+j'ai agi.
+
+--Pas un mot de plus sur cela, ou je me fâche.
+
+--Ainsi, à la répétition générale?
+
+--A la répétition générale.
+
+Le jour de la répétition générale arriva enfin: c'était la veille
+de ce fameux 30 mai qui avait coûté tant de transes à Barbaja.
+Les chanteurs étaient à leur poste, les musiciens prirent place à
+l'orchestre, Rossini s'assit au piano.
+
+Quelques dames élégantes et quelques hommes privilégiés occupaient les
+loges d'avant-scène. Barbaja, radieux et triomphant, se frottait les
+mains et se promenait en sifflotant sur son théâtre.
+
+On joua d'abord l'ouverture. Des applaudissemens frénétiques
+ébranlèrent les voûtes de Saint-Charles. Rossini se leva et salua.
+
+--Bravo! cria Barbaja. Passons à la cavatine du ténor.
+
+Rossini se rassit à son piano, tout le monde fit silence, le premier
+violon leva l'archet, et on recommença à jouer l'ouverture. Les mêmes
+applaudissemens, plus enthousiastes encore, s'il était possible,
+éclatèrent à la fin du morceau.
+
+Rossini se leva et salua.
+
+--Bravo! bravo! répéta Barbaja. Passons maintenant à la cavatine.
+
+L'orchestre se mit à jouer pour la troisième fois l'ouverture.
+
+--Ah ça! s'écria Barbaja exaspéré, tout cela est charmant, mais
+nous n'avons pas le temps de rester là jusqu'à demain. Arrivez à la
+cavatine.
+
+Mais, malgré l'injonction de l'imprésario, l'orchestre n'en continuât
+pas moins la même ouverture. Barbaja s'élança sur le premier violon,
+et, le prenant au collet, lui cria à l'oreille:
+
+--Mais que diable avez-vous donc à jouer la même chose depuis une
+heure?
+
+--Dame! dit le violon avec un flegme qui eût fait honneur à un
+Allemand, nous jouons ce qu'on nous a donné.
+
+--Mais tournez donc le feuillet, imbéciles!
+
+--Nous avons beau tourner, il n'y a que l'ouverture.
+
+--Comment! il n'y a que l'ouverture! s'écria l'impresario en
+pâlissant: c'est donc une atroce mystification?
+
+Rossini se leva et salua.
+
+Mais Barbaja était retombé sur un fauteuil sans mouvement. La prima
+donna, le ténor, tout le monde s'empressait autour de lui. Un moment
+on le crut frappé par une apoplexie foudroyante.
+
+Rossini, désolé que la plaisanterie prit une tournure aussi sérieuse,
+s'approche de lui avec une réelle inquiétude.
+
+Mais à sa vue, Barbaja, bondissant comme un lion, se prit à hurler de
+plus belle.
+
+--Va-t'en d'ici, traître, ou je me porte à quelque excès!
+
+--Voyons, voyons, dit Rossini en souriant, n'y a-t-il pas quelque
+remède?
+
+--Quel remède, bourreau! C'est demain le jour de la première
+représentation.
+
+--Si la prima donna se trouvait indisposée? murmura Rossini tout bas à
+l'oreille de l'impresario.
+
+--Impossible, lui répondit celui-ci du même ton; elle ne voudra jamais
+attirer sur elle la vengeance et les citrons du public.
+
+--Si vous vouliez la prier un peu?
+
+--Ce serait inutile. Tu ne connais pas la Colbron.
+
+--Je vous croyais au mieux avec elle.
+
+--Raison de plus.
+
+--Voulez-vous me permettre d'essayer, moi?
+
+--Fais tout ce que tu voudras; mais je t'avertis que c'est du temps
+perdu.
+
+--Peut-être.
+
+Le jour suivant, on lisait sur l'affiche de Saint-Charles que la
+première représentation d'_Otello_ était remise par l'indisposition de
+la prima donna.
+
+Huit jours après on jouait _Otello_.
+
+Le monde entier connaît aujourd'hui cet opéra; nous n'avons rien à
+ajouter. Huit jours avaient suffi à Rossini pour faire oublier le
+chef-d'oeuvre de Shakespeare.
+
+Après la chute du rideau, Barbaja, pleurant d'émotion, cherchait
+partout le maître pour le presser sur son coeur; mais Rossini, cédant
+sans doute à cette modestie qui va si bien aux triomphateurs, s'était
+dérobé à l'ovation de la foule.
+
+Le lendemain, Domenico Barbaja sonna son souffleur, qui remplissait
+auprès de lui les fonctions de valet de chambre, impatient qu'il
+était, le digne imprésario, de présenter à son hôte les félicitations
+de la veille.
+
+Le souffleur entra.
+
+--Va prier Rossini de descendre chez moi, lui dit Barbaja.
+
+--Rossini est parti, répondit le souffleur.
+
+--Comment! parti?
+
+--Parti pour Bologne au point du jour.
+
+--Parti sans rien me dire!
+
+--Si fait, monsieur, il vous a laissé ses adieux.
+
+--Alors va prier la Colbron de me permettre de monter chez elle.
+
+--La Colbron?
+
+--Oui, la Colbron; es-tu sourd ce matin?
+
+--Faites excuse, mais la Colbron est partie.
+
+--Impossible!
+
+--Ils sont partis dans la même voiture.
+
+--La malheureuse! elle me quitte pour devenir la maîtresse de Rossini.
+
+--Pardon, monsieur, elle est sa femme.
+
+--Je suis vengé! dit Barbaja.
+
+
+
+
+VI
+
+Forcella.
+
+
+De même que Chiaja est la rue des étrangers et de l'aristocratie, de
+même que Toledo est la rue des flâneurs et des boutiques, Forcella est
+la rue des avocats et des plaideurs.
+
+Cette rue ressemble beaucoup, pour la population qui la parcourt, à
+la galerie du Palais-de-Justice, à Paris, qu'on appelle salle des
+Pas-Perdus, si ce n'est que les avocats y sont encore plus loquaces et
+les plaideurs râpés.
+
+C'est que les procès durent à Naples trois fois plus long-temps qu'ils
+ne durent à Paris.
+
+Le jour où nous la traversions, il y avait encombrement; nous fûmes
+forcés de descendre de notre corricolo pour continuer notre route à
+pied, et nous allions à force de coups de coude parvenir à traverser
+cette foule lorsque nous nous avisâmes de demander quelle cause la
+rassemblait: on nous répondit qu'il y avait procès entre la confrérie
+des pèlerins et don Philippe Villani. Nous demandâmes quelle était
+la cause du procès: on nous répondit que le défendeur, s'étant fait
+enterrer quelques jours auparavant aux frais de la confrérie des
+pèlerins, venait d'être assigné afin de prouver légalement qu'il était
+mort. Comme on le voit, le procès était assez original pour attirer
+une certaine affluence. Nous demandâmes à Francesco ce que c'était que
+don Philippe Villani. En ce moment, il nous montra un individu qui
+passait tout courant.
+
+--Le voici, nous dit-il.
+
+--Celui qu'on a enterré il y a huit jours?
+
+--Lui-même.
+
+--Mais comment cela se fait-il?
+
+--Il sera ressuscité.
+
+--Il est donc sorcier?
+
+--C'est le neveu de Cagliostro.
+
+En effet, grâce à la filiation authentique qui le rattache à son
+illustre aïeul, et à une série de tours de magie plus ou moins drôles,
+don Philippe était parvenu à accréditer à Naples le bruit qu'il était
+sorcier.
+
+On lui faisait tort: don Philippe Villani était mieux qu'un sorcier,
+C'était un type: don Philippe Villani était le Robert Macaire
+napolitain. Seulement l'industriel napolitain a une grande supériorité
+sur l'industriel français; notre Robert Macaire à nous est un
+personnage d'invention, une fiction sociale, un mythe philosophique,
+tandis que le Robert Macaire ultramontain est un personnage de chair
+et d'os, une individualité palpable, une excentricité visible.
+
+Don Philippe est un homme de trente-cinq à quarante ans, aux cheveux
+noirs, aux yeux ardens, à la figure mobile, à la voix stridente, aux
+gestes rapides et multipliés; don Philippe a tout appris et sait un
+peu de tout; il sait un peu de droit, un peu de médecine, un peu de
+chimie, un peu de mathématiques, un peu d'astronomie; ce qui fait
+qu'en se comparant à tout ce qui l'entourait, il s'est trouvé fort
+supérieur à la société et a résolu de vivre par conséquent aux dépens
+de la société.
+
+Don Philippe avait vingt ans lorsque son père mourut: il lui laissait
+tout juste assez d'argent pour faire quelques dettes. Don Philippe eut
+le soin d'emprunter avant d'être ruiné toute fait, de sorte que
+ses premières lettres de change furent scrupuleusement payées: il
+s'agissait d'établir son crédit. Mais toute chose a sa fin dans ce
+monde; un jour vint où don Philippe ne se trouva pas chez lui au
+moment de l'échéance: on y revint le lendemain matin, il était déjà
+sorti; on y revint le soir, il n'était pas encore rentré. La lettre
+de change fut protestée. Il en résulta que don Philippe fut obligé de
+passer des mains des banquiers aux mains des escompteurs, et qu'au
+lieu de payer six du cent, il paya douze.
+
+Au bout de quatre ans, don Philippe avait usé les escompteurs comme Il
+avait usé les banquiers; il fut donc obligé de passer des mains des
+escompteurs aux mains des usuriers. Ce nouveau mouvement s'accomplit
+sans secousse sensible, si ce n'est qu'au lieu de payer douze pour
+cent, don Philippe fut obligé de payer cinquante. Mais cela importait
+peu à don Philippe, qui commençait à ne plus payer du tout. Il en
+résulta qu'au bout de deux ans encore don Philippe, qui éprouvait le
+besoin d'une somme de mille écus, eut grand'peine à trouver un juif
+qui consentit à la lui prêter à cent cinquante pour cent. Enfin, après
+une foule de négociations dans lesquelles don Philippe eut à mettre au
+jour toutes les ressources inventives que le ciel lui avait données,
+le descendant d'Isaac se présenta chez don Philippe avec sa lettre de
+change toute préparée; elle portait obligation d'une somme de neuf
+mille francs: le juif en apportait trois mille; il n'y avait rien à
+dire, c'était la chose convenue.
+
+Don Philippe prit la lettre de change, jeta un coup d'oeil rapide
+dessus, étendit négligemment la main vers sa plume, fit semblant de la
+tremper dans l'encrier, apposa son acceptation et sa signature au bas
+de l'obligation, passa sur l'encre humide une couche de sable bleu, et
+remit au juif la lettre de change toute ouverte.
+
+Le juif jeta les yeux sur le papier; l'acceptation et la signature
+étaient d'une grosse écriture fort lisible; le juif inclina donc la
+tête d'un air satisfait, plia la lettre de change et l'introduisit
+dans un vieux portefeuille où elle devait rester jusqu'à l'échéance,
+la signature de don Philippe ayant depuis long-temps cessé d'avoir
+cours sur la place.
+
+A l'échéance du billet, le juif se présente chez don Philippe. Contre
+son habitude, don Philippe était à la maison. Contre l'attente du
+juif, il était visible. Le juif fut introduit.
+
+--Monsieur, dit le juif en saluant profondément son débiteur, vous
+n'avez point oublié, j'espère, que c'est aujourd'hui l'échéance de
+notre petite lettre de change.
+
+--Non, mon cher monsieur Félix, répondit don Philippe. Le juif
+s'appelai Félix.
+
+--En ce cas, dit le juif, j'espère que vous avez eu la précaution de
+vous mettre en règle?
+
+--Je n'y ai pas pensé un seul instant.
+
+--Mais alors vous savez que je vais vous poursuivre?
+
+--Poursuivez.
+
+--Vous n'ignorez pas que la lettre de change entraîne la prise de
+corps?
+
+--Je le sais.
+
+--Et, afin que vous ne prétextiez cause d'ignorance, je vous préviens
+que, de ce pas, je vais vous faire assigner.
+
+--Faites.
+
+Le juif s'en alla en grommelant, et fit assigner don Philippe à
+huitaine.
+
+Don Philippe se présenta au tribunal.
+
+Le juif exposa sa demande.
+
+--Reconnaissez-vous la dette? demanda le juge.
+
+--Non seulement je ne la reconnais pas, répondit don Philippe, mais je
+ne sais pas même ce que monsieur veut dire.
+
+--Faites passer votre titre au tribunal, dit le juge au demandeur.
+
+Le juif tira de son portefeuille la lettre de change souscrite par don
+Philippe et la passa toute pliée au juge.
+
+Le juge la déplia; puis, jetant un coup d'oeil dessus:
+
+--Oui, dit-il, voilà bien une lettre de change, mais je n'y vois ni
+acceptation ni signature.
+
+--Comment! s'écria le juif en pâlissant.
+
+--Lisez vous-même, dit le juge.
+
+Et il rendit la lettre de change au demandeur.
+
+Le juif faillit tomber à la renverse. L'acceptation et la signature
+avaient effectivement disparu comme par magie.
+
+--Infâme brigand! s'écria le juif en se retournant vers don Philippe.
+Tu me paieras celle-là.
+
+--Pardon, mon cher monsieur Félix, vous vous trompez, c'est vous qui
+me la paierez au contraire. Puis se tournant vers le juge:
+
+--Excellence, lui dit-il, nous vous demandons acte que nous venons
+d'être insulté en face du tribunal, sans motif aucun.
+
+--Nous vous l'accordons, dit le juge.
+
+Muni de son acte, don Philippe attaqua le juif en diffamation,
+et comme l'insulte avait été publique, le jugement ne se fit pas
+attendre.
+
+Le juif fut condamné à trois mois de prison et à mille écus d'amende.
+
+Maintenant expliquons le miracle.
+
+Au lieu de tremper sa plume dans l'encre, don Philippe l'avait
+purement et simplement trempée dans sa bouche et avait écrit avec sa
+salive. Puis, sur l'écriture humide, il avait passé du sable bleu. Le
+sable avait tracé les lettres; mais, la salive séchée, le sable était
+parti et avec lui l'acceptation et la signature.
+
+Don Philippe gagna six mille francs à ce petit tour de passe-passe,
+mais il y perdit le reste de son crédit; il est vrai que le reste de
+son crédit ne lui eût probablement pas rapporté six mille francs.
+
+Mais si bien qu'on ménage mille écus, ils ne peuvent pas éternellement
+durer; d'ailleurs, don Philippe avait une assez grande foi dans son
+génie pour ne point pousser l'économie jusqu'à l'avarice. Il essaya de
+négocier un nouvel emprunt, mais l'affaire du pauvre Félix avait
+fait grand bruit, et, quoique personne ne plaignit le juif, chacun
+éprouvait une répugnance marquée à traiter avec un escamoteur assez
+habile pour effacer sa signature dans la poche de son créancier.
+
+Sur ces entrefaites, on arriva au commencement d'avril. Le 4 mai est
+l'époque des déménagemens à Naples: don Philippe devait deux termes à
+son propriétaire, lequel lui fit signifier que s'il ne payait pas ces
+deux termes dans les vingt-quatre heures, il allait, par avance et en
+se pourvoyant devant le juge, se mettre en situation de le renvoyer à
+la fin du troisième.
+
+Le troisième arriva, et, comme don Philippe ne paya point, on saisit
+et l'on vendit les meubles, à l'exception de son lit et de celui d'une
+vieille domestique de la famille qui n'avait pas voulu le quitter et
+qui partageait toutes les vicissitudes de sa fortune. La veille du
+jour où il devait quitter la maison, il se mit en quête d'un autre
+logement. Ce n'était pas chose facile à trouver: don Philippe
+commençait à être fort connu sur le pavé de Naples. Désespérant donc
+de trouver un propriétaire avec qui traiter à l'amiable, il résolut de
+faire son affaire par force ou par surprise.
+
+Il connaissait une maison que son propriétaire, vieil avare, laissait
+tomber en ruines plutôt que de la faire réparer. Dans tout autre
+temps, cette maison lui eût paru fort indigne de lui; mais don
+Philippe était devenu facile dans la fortune adverse. Il s'assura
+pendant la journée que la maison n'était point habitée, et, lorsque la
+nuit fut venue, il déménagea avec sa vieille servante, chacun portant
+son lit, et s'achemina vers son nouveau domicile. La porte était
+close, mais une fenêtre était ouverte; il passa par la fenêtre, alla
+ouvrir la porte à sa compagne, choisit la meilleure chambre, l'invita
+à choisir après lui, et une heure après tous deux étaient installés.
+
+Quelques jours après, le vieil avare, en visitant sa maison, la trouva
+habitée. C'était une bonne fortune pour lui: depuis deux ou trois
+années elle était dans un tel état de délabrement qu'il ne pouvait
+plus la louer à personne; il se retira donc sans mot dire; seulement,
+il fit constater l'occupation par deux voisins.
+
+Le jour du terme, don Bernardo se présenta, cette attestation à la
+main, et après force révérences:--Monsieur, lui dit-il, je viens
+réclamer l'argent que vous avez bien voulu me devoir, en me faisant
+l'agréable surprise de venir loger chez moi sans m'en prévenir.
+
+--Mon cher, mon estimable ami, lui répondit don Philippe en lui
+serrant la main avec effusion, informez-vous partout où j'ai demeuré
+si j'ai jamais payé mon loyer; et si vous trouvez dans tout Naples
+un propriétaire qui vous réponde affirmativement, je consens à vous
+donner le double de ce que vous prétendez que je vous dois, aussi vrai
+que je m'appelle don Philippe Villani.
+
+Don Philippe se vantait, mais il y a des momens où il faut savoir
+mentir pour intimider l'ennemi.
+
+A ce nom redouté, le propriétaire pâlit. Jusque-là il avait ignoré
+quel illustre personnage il avait eu l'honneur de loger chez lui. Les
+bruits de magie qui s'étaient répandus sur le compte de don Philippe
+se présentaient à son esprit, et il se crut non seulement ruiné pour
+avoir hébergé un locataire insolvable, mais encore damné pour avoir
+frayé avec un sorcier.
+
+Don Bernardo se retira pour réfléchir à la résolution qu'il devait
+prendre. S'il eût été le diable boiteux, il eût enlevé le toit; il
+n'était qu'un pauvre diable, il se décida à le laisser tomber, ce
+qui ne pouvait, au reste, entraîner de longs retards, vu l'état de
+dégradation de la maison. C'était justement dans la saison pluvieuse,
+et quand il pleut à Naples on sait avec quelle libéralité le Seigneur
+donne l'eau; le propriétaire se présenta de nouveau au seuil de la
+maison.
+
+Comme nos premiers pères poursuivis par la vengeance de Dieu, à
+laquelle ils cherchaient à échapper, don Philippe s'était retiré de
+chambre en chambre devant le déluge. Le propriétaire crut donc,
+au premier abord, qu'il avait pris le parti de décamper, mais son
+illusion fut courte. Bientôt, guidé par la voix de son locataire, il
+pénétra dans un petit cabinet un peu plus imperméable que le reste de
+la maison, et le trouva sur son lit tenant d'une main son parapluie
+ouvert, de l'autre main un livre, et déclamant à tue-tête les vers
+d'Horace: _Impavidum ferient ruinae!_
+
+Le propriétaire s'arrêta un instant immobile et muet devant
+l'enthousiaste résignation de son hôte, puis enfin, retrouvant la
+parole:
+
+--Vous ne voulez donc pas vous en aller? demanda-t-il faiblement et
+d'une voix consternée:
+
+--Écoutez-moi, mon brave ami, écoutez-moi, mon digne propriétaire, dit
+don Philippe en fermant son livre. Pour me chasser d'ici, il faut me
+faire un procès; c'est évident: nous n'avons pas de bail, et j'ai la
+possession. Or, je me laisserai juger par défaut: un mois, je formerai
+opposition au jugement: autre mois; vous me réassignerez: troisième
+mois; j'interjetterai appel: quatrième mois; vous obtiendrez un second
+jugement: cinquième mois; je me pourvoirai en cassation: sixième mois.
+Vous voyez qu'en allongeant tant soit peu la chose, car je cote au
+plus bas, c'est une année de perdue, plus les frais.
+
+--Comment les frais! s'écria le propriétaire; c'est vous qui serez
+condamné aux frais.
+
+--Sans doute, c'est moi qui serai condamné aux frais, mais c'est vous
+qui les paierez, attendu que je n'ai pas le sou, et que, comme vous
+serez le demandeur, vous aurez été forcé de faire les avances.
+
+--Hélas! ce n'est que trop vrai! murmura le pauvre propriétaire en
+poussant un profond soupir.
+
+--C'est une affaire de six cents ducats, continua don Philippe.
+
+--A peu près, répondit le propriétaire, qui avait rapidement calculé
+les honoraires des juges, des avocats et des greffiers.
+
+--Eh bien! faisons mieux que cela, mon digne hôte, transigeons.
+
+--Je ne demande pas mieux, voyons.
+
+--Donnez-moi la moitié de la somme, et je sors à l'instant de ma
+propre volonté, et je me retire à l'amiable.
+
+--Comment! que je vous donne trois cents ducats pour sortir de chez
+moi, quand c'est vous qui me devez deux termes!
+
+--La remise de l'argent portera quittance.
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Très bien. Ce que j'en faisais, c'était pour vous obliger.
+
+--Pour m'obliger, malheureux!
+
+--Pas de gros mots, mon hôte; cela n'a pas réussi, vous le savez au
+papa Félix.
+
+--Eh bien! dit l'avare faisant un effort sur lui-même, eh bien! je
+donnerai moitié.
+
+--Trois cents ducats, dit don Philippe, pas un grain de plus, pas un
+grain de moins.
+
+--Jamais! s'écria le propriétaire.
+
+--Prenez garde que, lorsque vous reviendrez, je ne veuille plus pour
+ce prix-là.
+
+--Eh bien! je risquerai le procès, dût-il me coûter six cents ducats!
+
+--Risquez, mon brave homme, risquez.
+
+--Adieu; demain vous recevrez du papier marqué.
+
+--Je l'attends.
+
+--Allez au diable!
+
+--Au plaisir de vous revoir.
+
+Et tandis que don Bernardo se retirait furieux, don Philippe reprit
+son ode au _Justum et tenacem_.
+
+
+
+
+VII
+
+Suite.
+
+
+Le lendemain se passa, le surlendemain se passa, la semaine se passa,
+et don Philippe, comme il s'y attendait, ne vit apparaître aucune
+sommation; loin de là, au bout de quinze jours, ce fut le propriétaire
+qui revint, aussi doux et aussi mielleux au retour qu'il s'était
+montré menaçant et terrible au départ.
+
+--Mon cher hôte, lui dit-il, vous êtes un homme si persuasif qu'il
+faut en passer par où vous voulez: voici les trois cents ducats que
+vous avez exigés; j'espère que vous allez tenir votre promesse. Vous
+m'avez promis, si je vous apportais trois cents ducats, de vous en
+aller à l'instant, de votre propre volonté et à l'amiable.
+
+--Si vous me les donniez le jour même; mais je vous ai dit que si vous
+attendiez ce serait le double. Or, vous avez attendu. Payez-moi six
+cents ducats, mon cher, et je me retire.
+
+--Mais c'est une ruine!
+
+--C'est la vingtième partie de la somme qu'on vous a offerte hier pour
+votre maison.
+
+--Comment! vous savez...
+
+--Que milord Blumfild vous en donne dix mille écus.
+
+--Vous êtes donc sorcier?
+
+--Je croyais que c'était connu. Payez-moi mes six cents ducats, mon
+cher, et je me retire.
+
+--Jamais!
+
+--A votre prochaine visite, ce sera douze cents.
+
+--Eh bien! quatre cent cinquante.
+
+--Six cents, mon hôte, six cents. Et songez que si vous n'avez pas
+rendu réponse demain à milord Blumfild, milord Blumfild achète la
+maison de votre digne confrère le papa Félix.
+
+--Allons, dit le propriétaire tirant une plume et du papier de
+sa poche, faites-moi votre obligation, quoiqu'on dise que votre
+obligation et rien c'est la même chose.
+
+--Comment, mon obligation! c'est ma quittance que vous voulez dire?
+
+--Va pour votre quittance alors, et n'en parlons plus. Signez. Voici
+votre argent.
+
+--Voici votre quittance.
+
+--Maintenant, dit le propriétaire en lui montrant la porte.
+
+--C'est juste, répondit don Philippe en s'apprêtant à se retirer...
+
+--Mais votre domestique!
+
+--Marie! cria don Philippe.
+
+La vieille domestique parut.
+
+--Marie, mon enfant, nous déménageons, dit don Philippe; prenez mon
+parapluie, saluez notre digne hôte et suivez-moi.
+
+Marie prit le parapluie, fit une révérence au propriétaire, et suivit
+son maître.
+
+Le lendemain, le propriétaire attendit toute la journée la visite de
+milord Blumfild. Il l'attendit toute la journée du surlendemain, il
+l'attendit toute la semaine: milord Blumfild ne parut pas. Le pauvre
+propriétaire visita tous les hôtels de Naples; on n'y connaissait
+aucun Anglais de ce nom. Seulement, un soir, en allant par hasard aux
+Fiorentini, don Bernardo vit un acteur qui ressemblait comme deux
+gouttes d'eau à son introuvable milord; il s'informa à la direction et
+apprit que le ménechme de sir Blumfild jouait à merveille les rôles
+d'Anglais. Il demanda si par hasard cet artiste n'était pas lié avec
+don Philippe Villani, et il apprit que non seulement ils étaient
+amis intimes, mais encore que l'artiste n'avait rien à refuser à
+l'industriel, l'industriel faisant des articles à la louange de
+l'artiste dans le _Rat savant_, seul journal littéraire qui existât
+dans la ville de Naples.
+
+Grâce à cette recrudescence de fortune, don Philippe parvint à trouver
+un logement convenable dont il paya, pour ôter toute méfiance
+au propriétaire, le premier terme à l'avance. De plus, il fit
+l'acquisition de quelques meubles d'absolue nécessité.
+
+Cependant six cents ducats dans les mains d'un homme à qui l'avenir
+appartenait d'une façon si certaine ne devaient pas durer long-temps;
+mais l'exactitude de ses paiemens lui avait rendu quelque crédit; et
+lorsque ses six cents ducats furent épuisés, il trouva moyen, sur
+lettre de change, d'en emprunter cent cinquante autres.
+
+Ces cent cinquante autres s'usèrent comme les premiers; les ducats
+disparurent, la lettre de change resta. Il n'y a que deux choses qui
+ne sont jamais perdues: un bienfait et une lettre de change.
+
+Toute lettre de change a une échéance: l'échéance de la lettre de
+change de don Philippe arriva, puis le créancier suivit l'échéance,
+puis l'huissier suivit le créancier, puis la saisie devait le
+surlendemain suivre le tout.
+
+Le soir, don Philippe rentra chargé de vieilles porcelaines du plus
+beau Chine et du plus magnifique Japon; seulement la porcelaine était
+en morceaux. Il est vrai que, comme dit Jocrisse, il n'y avait pas un
+de ces morceaux de cassé.
+
+Aussitôt, avec l'aide de la vielle servante, il dressa un buffet
+contre la porte d'entrée et sur le buffet il dressa toute sa
+porcelaine, puis il se coucha et attendit les événemens.
+
+Les événemens étaient faciles à prévoir: le lendemain, à huit heures
+du matin, l'huissier frappa à la porte, personne ne répondit;
+l'huissier frappa une seconde fois, même silence; une troisième,
+néant.
+
+L'huissier se retira et s'en vint requérir l'assistance d'un
+commissaire de police et l'aide d'un serrurier; puis tous trois
+revinrent sur le palier de don Philippe. L'huissier frappa aussi
+inutilement que la première fois; le commissaire donna au serrurier
+l'autorisation d'ouvrir la porte; le serrurier introduisit le
+rossignol dans la serrure: le pêne céda. Quelque chose cependant
+s'opposait encore à l'ouverture de la porte.
+
+--Faut-il pousser? demanda l'huissier.
+
+--Poussez! dit le commissaire. Le serrurier poussa.
+
+Au même instant on entendit un bruit pareil à celui que ferait en
+tombant un étalage de marchand de bric-à-brac; puis de grandes
+clameurs retentirent:
+
+--A l'aide! au secours! on me pille! on m'assassine! Je suis un homme
+perdu! je suis un homme ruiné! criait la voix.
+
+Le commissaire entra, l'huissier suivit le commissaire, et le
+serrurier suivit l'huissier. Ils trouvèrent don Philippe qui
+s'arrachait les cheveux devant les morceaux de sa porcelaine
+multipliés à l'infini.
+
+--Ah! malheureux que vous êtes! s'écria don Philippe en les
+apercevant, vous m'avez brisé pour deux mille écus de porcelaine!
+
+C'eût été au bas prix si la porcelaine n'avait pas été brisée
+auparavant. Mais c'est ce qu'ignoraient le commissaire de police et
+l'huissier; ils se trouvaient en face des débris: le buffet était
+renversé, la porcelaine en morceaux; ce malheur était arrivé de leur
+fait, et si à la rigueur ils n'étaient légalement pas tenus d'en
+répondre, consciencieusement ils n'en étaient pas moins coupables.
+
+La fausseté de leur situation s'augmenta encore du désespoir de don
+Philippe.
+
+On devine que pour le moment il ne fut pas question de saisie. Le
+moyen de saisir, pour une misérable somme de cent cinquante ducats,
+les meubles d'un homme chez qui l'on vient de briser pour deux mille
+écus de porcelaine!
+
+Le commissaire et l'huissier essayèrent de consoler don Philippe, mais
+don Philippe était inconsolable, non pas précisément pour la valeur de
+la porcelaine, don Philippe avait fait bien d'autres pertes et de
+bien plus considérables que celle-là; mais don Philippe n'était que
+dépositaire: le propriétaire qui était un amateur de curiosités,
+allait venir réclamer son dépôt; don Philippe ne pouvait le lui
+remettre; don Philippe était déshonoré.
+
+Le commissaire et l'huissier se cotisèrent. L'affaire en s'ébruitant
+pouvait leur faire grand tort; la loi accorde à ses agens le droit de
+saisir les meubles, mais non celui de les briser. Ils offrirent à don
+Philippe une somme de trois cents ducats à titre d'indemnité, et leur
+influence près de son créancier pour lui faire obtenir un mois de
+délai à l'endroit du paiement de sa lettre de change. Don Philippe,
+de son côté, se montra large et grand envers l'huissier et le
+commissaire; la douleur réelle n'est point calculatrice; il consentit
+à tout sans rien discuter: le commissaire et l'huissier se retirèrent
+le coeur brisé de ce muet désespoir.
+
+Le délai accordé à don Philippe s'écoula sans que, comme on s'en doute
+bien, le débiteur eût songé à donner un sou d'à-compte. Il en résulta
+qu'un matin don Philippe, en regardant attentivement par sa fenêtre
+ce qui se passait dans la rue, précaution dont il usait toujours
+lorsqu'il se sentait sous le coup d'une prise de corps, vit sa maison
+cernée par des gardes du commerce. Don Philippe était philosophe; il
+résolut de passer sa journée à méditer sur les vicissitudes humaines,
+et de ne plus sortir désormais que le soir. D'ailleurs, on était en
+plein été, et qui est-ce qui, en plein été, sort pendant le jour dans
+les rues de Naples, excepté les chiens et les recors? Huit jours se
+passèrent donc pendant lesquels les recors firent bonne, mais inutile
+garde.
+
+Le neuvième jour, don Philippe se leva comme d'habitude, à dix heures
+du matin: don Philippe était devenu fort paresseux depuis qu'il ne
+sortait plus. Il regarda par la fenêtre: la rue était libre; pas un
+seul recors! Don Philippe connaissait trop bien l'activité de l'ennemi
+auquel il avait affaire pour se croire ainsi, un beau matin et sans
+cause, délivré de lui. Ou ses persécuteurs sont cachés pour faire
+croire à leur absence, et tomber sur lui au moment où, affamé d'air et
+de soleil, il sortira pour respirer: et le moyen serait bien faible
+et bien indigne d'eux et de lui! ou ils sont chez le président à
+solliciter une ordonnance pour l'arrêter à domicile. A peine cette
+idée a-t-elle traversé la tête de don Philippe, qu'il la reconnaît
+juste avec la sagacité du génie et s'y arrête avec la persistance de
+l'instinct. Le danger devient enfin digne de lui: il s'agit d'y faire
+face.
+
+Don Philippe était un de ces généraux habiles qui ne risquent une
+bataille que lorsqu'ils sont sûrs de la gagner, mais qui, dans
+l'occasion, savent temporiser comme Fabius ou ruser comme Anibal.
+Cette fois, il ne s'agissait pas de combattre, il s'agissait de fuir;
+cette fois, il s'agissait de gagner une retraite inviolable; cette
+fois, il s'agissait d'atteindre une église, l'église étant à Naples
+lieu d'asile pour les voleurs, les assassins, les parricides et même
+pour les débiteurs.
+
+Mais gagner une église n'était pas chose facile. L'église la plus
+proche était distante de six cents pas au moins. Il existe, comme nous
+l'avons dit, un livre intitulé: _Naples sans soleil_, mais il n'en
+existe pas qui soit intitulé: _Naples sans recors_.
+
+Tout à coup une idée sublime traverse son cerveau. La veille, il a
+laissé sa vieille domestique un peu indisposée; il entre chez elle, la
+trouve au lit, s'approche d'elle et lui tâte le pouls.
+
+--Marie, lui dit-il en secouant la tête, ma pauvre Marie, nous allons
+donc plus mal qu'hier?
+
+--Non, excellence, au contraire, répond la vieille, je me sens
+beaucoup mieux, et j'allais me lever.
+
+--Gardez-vous-en bien, ma bonne Marie! gardez-vous-en bien! je ne le
+souffrirai pas. Le pouls est petit, saccadé, sec, profond; il y a
+pléthore.
+
+--Eh mon Dieu! monsieur, qu'est-ce que c'est que cette maladie-là?
+
+--C'est un engorgement des canaux qui conduisent le sang veineux aux
+extrémités et qui ramènent le sang artériel au coeur.
+
+--Et c'est dangereux, excellence?
+
+--Tout est dangereux, ma pauvre Marie, pour le philosophe; mais
+pour le chrétien tout est louable: la mort elle-même qui, pour le
+philosophe, est une cause de terreur, est pour le chrétien un objet
+de joie; le philosophe essaie de la fuir, le chrétien se hâte de s'y
+préparer.
+
+--Monsieur, voudriez-vous dire que l'heure est venue de penser au
+salut de mon âme?
+
+--Il faut toujours y penser, ma bonne Marie, c'est le moyen de ne pas
+être pris à l'improviste.
+
+--Et qu'il serait temps que je me préparasse?
+
+--Non, non, certainement; vous n'en êtes pas là; mais à votre place,
+ma bonne Marie, j'enverrais toujours chercher le viatique.
+
+--Ah! mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Allons, allons, du courage! Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le
+pour moi, ma bonne Marie, je suis fort tourmenté, fort inquiet, et
+cela me tranquillisera, parole d'honneur!
+
+--Ah! en effet, je me sens bien mal.
+
+--Là, tu vois!
+
+--Et je ne sais pas s'il est temps encore.
+
+--Sans doute, en se pressant.
+
+--Oh! le viatique! le viatique! mon cher maître.
+
+--A l'instant même, ma bonne Marie.
+
+--Le petit garçon du portier fut expédié à la paroisse, et, dix
+minutes après, on entendit les clochettes du sacristain: don Philippe
+respira.
+
+La vieille Marie fit ses dernières dévotions avec une foi et une
+humilité qui édifièrent tous les assistans; puis, ses dévotions
+faites, son pieux maître, qui lui avait donné un si bon conseil et qui
+ne l'avait pas quittée pendant tout le temps qu'elle l'accomplissait,
+prit un des bâtons du dais, pour reconduire la procession à l'église.
+
+A la porte, il trouva les gardes du commerce qui, leur ordonnance à la
+main, venaient l'arrêter à domicile. A l'aspect du Saint-Sacrement,
+ils tombèrent à genoux et virent d'abord défiler le sacristain sonnant
+sa sonnette, puis deux lazzaroni vêtus en anges, puis les ouvriers
+de la paroisse qui étaient de tour et qui marchaient deux à deux une
+torche à la main, puis le prêtre qui portait le Saint-Sacrement, puis
+enfin leur débiteur qui leur échappait, grâce au bâton du dais qu'il
+tenait des deux mains, et qui passait devant eux en chantant à
+tue-tête le _Te Deum laudamus_.
+
+Arrivé dans l'église, et par conséquent se trouvant en lieu de sûreté,
+il écrivit à la bonne Marie qu'elle n'était pas plus malade que lui,
+et qu'elle eût à venir le rejoindre le plus tôt possible.
+
+Une heure après, le digne couple était réuni.
+
+Le créancier trouva quatre chaises, un buffet et quatre corbeilles de
+porcelaine cassée: le tout fut rendu à la criée pour la somme de dix
+carlins.
+
+Don Philippe n'avait plus besoin de meubles; il avait momentanément
+trouvé un logement garni. Son ami l'artiste, qui contrefaisait si
+admirablement les Anglais, était devenu millionnaire tout à coup par
+un de ces caprices de fortune aussi inouï que bien-venu. Un Anglais
+immensément riche, et qui avait quitté l'Angleterre attaqué du spleen,
+était venu à Naples comme y viennent tous les Anglais; il était allé
+voir Polichinelle, et il n'avait pas ri; il était allé entendre les
+sermons des capucins, et il n'avait pas ri; il avait assisté au
+miracle de saint Janvier, et il n'avait pas ri. Son médecin le
+regardait comme un homme perdu.
+
+Un jour il s'avisa d'aller aux Fiorentini; on y jouait une traduction
+des _Anglaises pour rire_, de l'illustrissime signore Scribe. En
+Italie, tout est Scribe. J'y ai vu jouer le _Marino Faliero_, de
+Scribe; la _Lucrèce Borgia_, de Scribe; l'_Antony_, de Scribe; et
+lorsque j'en suis parti, on annonçait le _Sonneur de Saint-Paul_, de
+Scribe.
+
+Le malade était donc allé voir les _Anglaises pour rire_, de Scribe;
+et à la vue de Lélio, qui jouait l'une de ces dames (Lélio était l'ami
+de don Philippe), notre Anglais avait tant ri que son médecin avait
+craint un instant qu'il n'eût, comme Bobèche, la rate attaquée.
+
+Le lendemain, il était retourné aux Fiorentini: on jouait les _Deux
+Anglais_, de Scribe, et le splénétique y avait ri plus encore que la
+veille.
+
+Le surlendemain, le convalescent ne s'était pas fait faute d'un remède
+qui lui faisait si grand bien: il était retourné, pour la troisième
+fois, aux Fiorentini; il avait vu le _Grondeur_, de Scribe, et il
+avait ri plus encore qu'il n'avait fait les jours précédens.
+
+Il en était résulté que l'Anglais, qui ne mangeait plus, qui ne buvait
+plus, avait peu à peu retrouvé l'appétit et la soif; et cela de telle
+façon, qu'au bout de trois mois qu'il était au Lélio, il avait pris
+une indigestion de macaroni et de muscats calabrais qui l'avait
+joyeusement conduit la nuit suivante au tombeau. De laquelle fin,
+plein de reconnaissance pour qui de droit, le digne insulaire avait
+laissé trois mille livres sterling de rente à Lélio, qui l'avait
+guérit. Lélio, comme nous l'avons dit, se trouvait donc millionnaire.
+En conséquence, il s'était retiré du théâtre, s'appelait don Lélio, et
+avait loué le premier étage du plus beau palais de la rue de Tolède,
+où, fidèle à l'amitié, il s'était empressé d'offrir un appartement
+à don Philippe Villani. C'était cette offre, faite de la veille
+seulement, qui rendait don Philippe si insoucieux sur la perte de ses
+meubles.
+
+On fut un an à peu près sans entendre aucunement parler de don
+Philippe Villani. Les uns disaient qu'il était passé en France, où il
+s'était fait entrepreneur de chemins de fer; les autres, qu'il était
+passé en Angleterre, où il avait inventé un nouveau gaz.
+
+Mais personne ne pouvait dire positivement ce qu'était devenu don
+Philippe Villani, lorsque, le 15 du mois de novembre 1835, la
+congrégation des pèlerins reçut l'avis suivant:
+
+«Le sieur don Philippe Villani étant décédé du spleen, la vénérable
+confrérie des pèlerins est priée de donner les ordres les plus
+opportuns pour ses obsèques.»
+
+Pour que nos lecteurs comprennent le sens de cette invitation, il est
+bon que nous leur disions quelques mots de la manière dont se fait à
+Naples le service des pompes funèbres.
+
+Une vieille habitude veut que les morts soient enterrés dans les
+églises: c'est malsain, cela donne l'aria cattiva, la peste, le
+choléra; mais n'importe, c'est l'habitude, et d'un bout de l'Italie à
+l'autre on s'incline devant ce mot.
+
+Les nobles ont des chapelles héréditaires enrichies de marbres et
+d'or, ornées de tableaux du Dominiquin, d'André del Sarto et de
+Ribeira.
+
+Le peuple est jeté pêle-mêle, hommes et femmes, vieillards et enfants,
+dans la fosse commune, au milieu de la grande nef de l'église.
+
+Les pauvres sont transportés par deux croque-morts dans une charrette
+au Campo-Santo.
+
+C'est le plus cruel des malheurs, le dernier des avilissements, la
+plus cruelle punition qu'on puisse infliger à ces malheureux qui ont
+bravé la misère toute leur vie, et qui n'en sentent le poids qu'après
+leur mort. Aussi, chacun de son vivant prend-il ses précautions pour
+échapper aux croque-morts, à la charrette et au Campo-Santo. De là
+les associations pour les pompes funèbres entre citoyens; de là les
+assurances mutuelles, non pas sur la vie, mais sur la mort.
+
+Voici les formalités générales de réception pour être admis dans un
+des cinquante clubs mortuaires de la joyeuse ville de Naples. Un des
+membres de la société présente le néophyte, qui est élu _frère_ par
+les votes d'un scrutin secret: à partir de ce moment, chaque fois
+qu'il veut se livrer à quelque pratique religieuse, il va à l'église
+de sa confrérie: c'est sa paroisse adoptive; elle doit, moyennant une
+légère contribution mensuelle, le communier, le confirmer, le marier,
+lui donner l'extrême-onction pendant sa vie, et enfin l'enterrer après
+sa mort. Le tout gratis et magnifiquement.
+
+Si, au contraire, on a négligé cette formalité, non seulement on est
+obligé de payer fort cher toutes les cérémonies qui s'accomplissent
+pendant la vie, mais encore les parens sont forcés de dépenser des
+sommes fabuleuses pour arriver à cette magnificence de funérailles qui
+est le grand orgueil du Napolitain, à quelque classe qu'il appartienne
+et à quelque degré qu'il ait pratiqué sa religion.
+
+Mais si le défunt fait partie de quelque confrérie, c'est tout autre
+chose: les parens n'ont à s'occuper de rien au monde que de pleurer
+plus ou moins le mort; tous les embarras, tous les frais, toutes
+les magnificences regardent les confrères. Le défunt est transporté
+pompeusement à l'église. On le dépose dans une fosse particulière,
+sur laquelle on écrit son nom, le jour de sa naissance et celui de sa
+mort; plus, deux lignes de vertus, au choix des parens.
+
+Enfin, pendant une année entière, on célèbre tous les jours une messe
+pour le repos de son âme. Et ce n'est pas tout: le 2 novembre, jour
+de la fête des trépassés, les catacombes de chaque confrérie sont
+ouvertes au public; les parvis sont tendus de velours noir; des fleurs
+et des parfums embaument l'atmosphère, et les caveaux mortuaires sont
+éclairés comme le théâtre Saint-Charles les jours de grand gala. Alors
+on hisse les squelettes des frères qui sont morts dans l'année, on les
+habille de leurs plus beaux habits, on les place religieusement dans
+des niches préparées à cet effet tout autour de la salle; puis ils
+reçoivent les visites de leurs parens, qui, fiers d'eux, amènent leurs
+amis et connaissances, pour leur faire voir la manière convenable dont
+sont traités après leur mort les gens de leur famille. Après quoi on
+les enterre définitivement dans un jardin d'orangers qu'on appelle
+_Terra santa_.
+
+Toutes les corporations funèbres ont des rentes, des droits, des
+privilèges fort respectés; elles sont gouvernées par un prieur élu
+tous les ans parmi les confrères. Il y a des confréries pour tous
+les ordres et pour toutes les classes: pour les nobles et pour les
+magistrats, pour les marchands et pour les ouvriers.
+
+Une seule, la confrérie des pèlerins, qui est une des plus anciennes,
+admet, avec une égalité qui fait honneur à la manière dont elle a
+conservé l'esprit de la primitive Église, les nobles et les plébéiens.
+Chez elle, pas le moindre privilège. Tous siègent aux mêmes bancs,
+tous sont couverts du même costume, tous obéissent aux mêmes lois; et
+l'esprit républicain de l'institution est poussé à ce point, que le
+prieur est choisi une année parmi les nobles, une année parmi les
+plébéiens, et que, depuis que la confrérie existe, cet ordre n'a pas
+été une seule fois interverti.
+
+C'est de cette honorable confrérie que faisait partie don Philippe
+Villani; et il avait si bien senti l'importance d'en rester membre,
+que, si bas qu'il eût été précipité par la roue de la Fortune, il
+avait toujours pieusement et scrupuleusement acquitté sa part de la
+cotisation annuelle et générale.
+
+On fut donc affligé, mais non surpris, lorsqu'on reçut, au bureau de
+la confrérie, l'avis de la mort de don Philippe et l'invitation de
+préparer ses obsèques.
+
+Le choix de la majorité était tombé, cette année, sur un célèbre
+marchand de morue, qui jouissait d'une réputation de piété qui eut été
+remarquable en tout temps, et qui de nos jours était prodigieuse. Ce
+fut lui qui, en sa qualité de prieur, eût mission de donner les ordres
+nécessaires à l'enterrement de don Philippe Villani; il envoya donc
+ses ouvriers au n° 15 de la rue de Toledo, dernier domicile du défunt,
+pour tendre la chambre ardente, convoqua tous les confrères et invita
+le chapelain à se tenir prêt. Vingt-quatre heures après le décès,
+terme exigé par les réglemens de la police, le convoi s'achemina en
+conséquence vers la maison de don Philippe. Un comte, choisi parmi la
+plus ancienne noblesse de Naples, tenait le gonfalon de la confrérie;
+puis les confrères, rangés deux à deux et habillés en pénitens rouges,
+précédaient une caisse mortuaire en argent massif, richement sculptée
+et ciselée, que recouvrait un magnifique poêle en velours rouge, brodé
+et frangé d'or, et que soutenaient douze vigoureux porteurs. Derrière
+la caisse marchait le prieur, seul et tenant en main le bâton d'ébène
+à pomme d'ivoire, insigne de sa charge; enfin, derrière le prieur,
+venait, pour clore le convoi, le respectable corps des pauvres de
+saint Janvier.
+
+Pardon encore de cette nouvelle digression; mais, comme nous marchons
+sur un terrain à peu près inconnu à nos lecteurs, nous allons leur
+expliquer d'abord ce que c'est que les pauvres de saint Janvier,
+puis nous reprendrons cet intéressant récit à l'endroit même où nous
+l'avons interrompu.
+
+A Naples, quand les domestiques sont devenus trop vieux pour servir
+les maîtres vivans, qui en général sont fort difficiles à servir, ils
+changent de condition et passent au service de saint Janvier, patron
+le plus commode qui ait jamais existé. Ce sont les invalides de la
+domesticité.
+
+Dès qu'un domestique a atteint l'âge ou le degré d'infirmité exigé
+pour être reçu pauvre de saint Janvier, et qu'il a son diplôme signé
+par le trésorier du saint, il n'a plus à s'inquiéter de rien que
+de prier le ciel de lui envoyer le plus grand nombre d'enterremens
+possible.
+
+En effet, il n'y a pas d'enterrement un peu fashionable sans les
+pauvres de saint Janvier. Tout mort qui se respecte un peu doit les
+avoir à sa suite. On les convoque à domicile, ils se rendent à la
+maison mortuaire, reçoivent trois carlins par tête et accompagnent
+le corps à l'église et au lieu de la sépulture, en tenant à la main
+droite une petite bannière noire flottant au bout d'une lance. Tant
+qu'ils accompagnent le convoi, le plus grand respect accompagne les
+pauvres de saint Janvier; mais comme il n'est pas de médaille, si
+bien dorée qu'elle soit, qui n'ait son revers, à peine les malheureux
+invalides cessent-ils d'être sous la protection du cercueil qu'ils
+perdent le prestige qui les défendait, et qu'ils deviennent purement
+et simplement les _lanciers de la mort_. Alors ils sont hués,
+conspués, poursuivis et reconduits à domicile à coups d'écorce de
+citrons et de trognons de choux, à moins que par bonheur il ne passe,
+entre eux et les assaillans, un chien ayant une casserole à la queue.
+On sait que, dans tous les pays du monde, une casserole et un chien
+réunis par un bout de ficelle sont un grave événement.
+
+Le gonfalonier, les confrères, la caisse mortuaire, les porteurs, le
+marchand de morue et les pauvres de saint Janvier arrivèrent donc
+devant le no. 15 de la rue de Toledo; là, comme le convoi était
+parvenu à sa destination, il fit halte. Quatre portefaix montèrent au
+premier, prirent la bière posée sur deux tréteaux, la descendirent et
+la déposèrent dans la caisse d'argent: aussitôt le prieur frappa la
+terre de son bâton, et le convoi, reprenant le chemin par lequel il
+était venu, rentra lentement dans l'église des Pèlerins.
+
+Le lendemain des obsèques, le prieur, selon ses habitudes bourgeoises,
+qui le tenaient toute la journée à son comptoir, sortait à la nuit
+tombante pour aller faire son petit tour au Môle, récitant mentalement
+un _De profundis_ pour l'âme de don Philippe Villani, lorsqu'au détour
+de la rue San-Giacomo, il vit venir à sa rencontre un homme qui lui
+paraissait ressembler si merveilleusement au défunt, qu'il s'arrêta
+stupéfait. L'homme s'avançait toujours, et, à mesure qu'il s'avançait,
+la ressemblance devenait de plus en plus frappante. Enfin, lorsque
+cet homme ne fut plus qu'à dix pas de distance, tout doute disparut:
+c'était l'ombre de don Villani elle-même.
+
+L'ombre, sans paraître s'apercevoir de l'effet qu'elle produisait,
+s'avança droit vers le prieur. Le pauvre marchand de morue était
+resté immobile; seulement la sueur coulait de son front, ses genoux
+s'entrechoquaient, ses dents étaient serrées par une contraction
+convulsive; il ne pouvait ni avancer ni reculer: il essaya de crier au
+secours; mais, comme Énée sur la tombe de Polydore, il sentit sa voix
+expirer dans son gosier, et un son sourd et inarticulé qui ressemblait
+à un râle d'agonie s'en échappa seul.
+
+--Bonjour, mon cher prieur, dit le fantôme en souriant.
+
+--_In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti_, murmura le prieur.
+
+--_Amen_! répondit le fantôme.
+
+--_Vade retro, Satanas!_ s'écria le prieur.
+
+--A qui donc en avez-vous, mon très cher? demanda le fantôme en
+regardant autour de lui, comme s'il cherchait quel objet pouvait
+causer la terreur dont paraissait saisi le pauvre marchand de morue.
+
+--Va-t'en, âme bienveillante! continua le prieur, et je te promets que
+je ferai dire des messes pour ton repos.
+
+--Je n'ai pas besoin de vos messes, dit le fantôme; mais si vous
+voulez me donner l'argent que vous comptiez consacrer à cette bonne
+oeuvre, cet argent me sera agréable.
+
+--C'est bien, lui dit le prieur; il revient de l'autre monde pour
+emprunter. C'est bien lui!
+
+--Qui, lui? demanda le fantôme.
+
+--Don Philippe Villani.
+
+--Pardieu! et qui voulez-vous que ce soit?
+
+--Pardon, mon cher frère, reprit le prieur en tremblant. Peut-on
+sans indiscrétion vous demander où vous demeurez, ou plutôt où vous
+demeuriez?
+
+--Rue de Toledo, no. 15. A propos de quoi me faites-vous cette
+question?
+
+--C'est qu'on nous a écrit, il y a trois jours, que vous étiez mort.
+Nous nous sommes rendus à votre maison, nous avons mis votre bière
+dans le catafalque, nous vous avons conduit à l'église, et nous vous
+avons enterré.
+
+--Merci de la complaisance! dit don Philippe.
+
+--Mais comment se fait-il, puisque vous êtes mort avant-hier et que
+nous vous avons enterré hier, que je vous rencontre aujourd'hui?
+
+--C'est que je suis ressuscité, dit don Philippe.
+
+Et, donnant au bon prieur une tape d'amitié sur l'épaule, don Philippe
+continua son chemin. Le prieur resta dix minutes à la même place,
+regardant s'éloigner don Philippe, qui disparut au coin de la rue de
+Toledo. La première idée du bon prieur fut que Dieu avait fait un
+miracle en faveur de don Philippe; mais en y réfléchissant bien, le
+choix fait par Notre-Seigneur lui sembla si étrange qu'il convoqua
+le soir même le chapitre pour lui exposer ses doutes. Le chapitre
+convoqué, le digne marchand de morue lui raconta ce qui lui était
+arrivé, comment il avait rencontré don Philippe, comment don Philippe
+lui avait parlé, et comment enfin don Philippe en le quittant lui
+avait annoncé, comme avait fait le Christ à la Madeleine, qu'il était
+ressuscité le troisième jour.
+
+Sur dix personnes dont se composait le chapitre, neuf parurent
+disposées à croire au miracle; une seule secoua la tête.
+
+--Doutez-vous de ce que j'ai avancé? demanda le prieur.
+
+--Pas le moins du monde, répondit l'incrédule; seulement je crois peu
+aux fantômes, et comme tout ceci pourrait bien cacher quelque nouveau
+tour de don Philippe, je serais d'avis, en attendant plus amples
+informations, de le faire assigner en dommages-intérêts comme s'étant
+fait enterrer sans être mort.
+
+Le lendemain, on laissa chez le portier de la maison no. 15, rue
+de Toledo, une sommation conçue en ces termes: «L'an 1835, ce 18
+novembre, à la requête de la vénérable confrérie des Pèlerins, moi,
+soussigné, huissier près le tribunal civil de Naples, j'ai fait
+sommation à feu don Philippe Villani, décédé le 15 du même mois, de
+comparaître dans la huitaine devant le susdit tribunal, pour prouver
+légalement sa mort, et, dans le cas contraire, se voir condamner
+à payer à ladite vénérable confrérie des Pèlerins cent ducats de
+dommages-intérêts, plus les frais de l'enterrement et du procès.»
+
+C'était le jour même du jugement du procès que nous nous étions
+trouvés au milieu du rassemblement qui attendait, rue de Forcella,
+l'ouverture du tribunal. Le tribunal ouvert, la foule se précipita
+dans la salle d'audience et nous entraîna avec elle. Tout le monde
+s'attendait à voir juger le défunt par défaut; mais tout le monde
+se trompait: le défunt parut, au grand étonnement de la foule,
+qui s'ouvrit en le voyant paraître, et le laissa passer avec un
+frissonnement qui prouvait que ceux qui la composaient n'étaient pas
+bien certains au fond du coeur que don Philippe Villani fût encore
+réellement de ce monde. Don Philippe s'avança gravement et de ce
+pas solennel qui convient aux fantômes; puis, s'arrêtant devant le
+tribunal, il s'inclina avec respect.
+
+--Monsieur le président, dit-il, ce n'est pas moi qui suis mort, mais
+un de mes amis chez lequel je logeais; sa veuve m'a chargé de son
+enterrement, et comme, pour le quart d'heure, j'avais plus besoin
+d'argent que de sépulture, je l'ai fait enterrer à ma place. Au
+surplus, que demande la vénérable confrérie? J'avais droit à un
+enterrement pour un: elle m'a enterré. Mon nom était sur le catalogue:
+elle a rayé mon nom. Nous sommes quittes. Je n'avais plus rien à
+vendre: j'ai vendu mes obsèques.
+
+En effet, le pauvre Lélio, qui avait tant fait rire les autres, venait
+de mourir du spleen, et c'était lui que la vénérable confrérie des
+Pélerins avait enseveli au lieu et place de don Philippe. Celui-ci fut
+renvoyé de la plainte aux grands applaudissemens de la foule, qui le
+reporta en triomphe jusqu'à la porte du no. 15 de la rue de Toledo.
+
+Au moment où nous quittâmes Naples, le bruit courait que don Philippe
+Villani allait faire une fin en épousant la veuve de son ami, ou
+plutôt ses trois mille livres sterling.
+
+
+
+
+VIII
+
+Grand Gala.
+
+
+Avant d'abandonner les rues où l'on passe, pour conduire nos lecteurs
+dans les rues où on ne passe pas, disons un mot du fameux théâtre de
+San-Carlo, le rendez-vous de l'aristocratie.
+
+Lorsque nous arrivâmes à Naples, la nouvelle de la mort de Bellini
+était encore toute récente, et, malgré la haine qui divise les
+Siciliens et les Napolitains, elle y avait produit, quelles que
+fussent les opinions musicales des dilettanti, une sensation
+douloureuse; les femmes surtout, pour qui la musique du jeune maestro
+semble plus spécialement écrite et sur le jugement desquelles la haine
+nationale a moins d'influence, avaient presque toutes dans leur salon
+un portrait _del gentile maestro,_ et il était bien rare qu'une
+visite, si étrangère qu'elle fût à l'art, se terminât sans qu'il y eût
+échange de regrets entre les visiteurs et les visités sur la perte que
+l'Italie venait de faire.
+
+Donizetti surtout, qui déjà portait le sceptre de la musique et qui
+héritait encore du la couronne, était admirable de regrets pour celui
+qui avait été son rival sans jamais cesser d'être son ami. Cela
+avait, du reste, ravivé les querelles entre les bellinistes et les
+donizettistes, querelles bien plus promptement terminées que les
+nôtres, où chacun des antagonistes tient à prouver qu'il a raison,
+tandis que les Napolitains s'inquiètent peu, au contraire, de
+rationaliser leur opinion, et se contentent de dire d'un homme, d'une
+femme ou d'une chose qu'elle leur est sympathique ou antipathique.
+Les Napolitains sont un peuple de sensations. Toute leur conduite est
+subordonnée aux pulsations de leur pouls.
+
+Cependant les deux partis s'étaient réunis pour honorer la mémoire de
+l'auteur de _Norma_ et des _Puritains._ Les élèves du Conservatoire de
+Naples avaient ouvert une souscription pour lui faire des funérailles;
+mais le ministre des cultes s'était opposé à cette fête mortuaire,
+sous le seul prétexte, peu acceptable en France, mais suffisant à
+Naples, que Bellini était mort sans recevoir les sacremens. Alors ils
+avaient demandé la permission de chanter à _Santa-Chiara_ la fameuse
+messe de Winter; mais cette fois le ministre était intervenu, disant
+que ce _Requiem_ avait été exécuté aux funérailles de l'aïeul du roi,
+et qu'il ne voulait pas qu'une messe qui avait servi pour un roi
+fût chantée pour un musicien. Cette seconde raison avait paru moins
+plausible que la première. Cependant les amis du ministre avaient
+calmé l'irritation en faisant observer que Son Excellence avait fait
+une grande concession au progrès constitutionnel des esprits en
+daignant instruire le public du motif de son refus, puisqu'il pouvait
+tout bonnement dire: Je ne veux pas, sans prendre la peine de donner
+la raison de ce non-vouloir. Cet argument avait paru si juste que le
+mécontentement des bellinistes s'était calmé en le méditant.
+
+Puis, comme les jours poussent les jours, et comme un soleil fait
+oublier l'autre, un événement à venir commençait à faire diversion à
+l'événement passé. On parlait comme d'une chose incroyable, inouïe,
+et à laquelle il ne fallait pas croire, du reste, avant plus ample
+informé, de la présomption d'un musicien français qui, lassé des
+ennuis qu'ont à éprouver les jeunes compositeurs parisiens pour
+arriver à l'Opéra-Comique ou au grand Opéra, avait acheté un drame
+à l'un de ces mille poètes librettistes qui marchent à la suite de
+Romani, et qui, de plein saut et pour son début, venait s'attaquer au
+public le plus connaisseur de l'Europe et au théâtre le plus
+dangereux du monde. A l'appui de cette opinion sur eux-mêmes et
+sur Saint-Charles, les dilettanti napolitains rappelaient avec la
+béatitude de la suffisance qu'ils avaient hué Rossini et sifflé la
+Malibran, et ne comprenaient rien à la politesse française, qui se
+contentait de leur répondre en souriant: Qu'est-ce que cela prouve?
+Une chose encore nuisait on ne peut plus à mon pauvre compatriote,
+j'aurais dû dire deux choses: il avait le malheur d'être riche, et le
+tort d'être noble, double imprudence des plus graves de la part d'un
+compositeur à Naples, où l'on est encore à ne pas comprendre le talent
+qui va en voiture et le nom célèbre qui porte une couronne de vicomte.
+
+Enfin, comme un point plus sombre en ce sombre horizon, une cabale,
+chose, il faut l'avouer, si rare à Naples qu'elle est presque
+inconnue, menaçait pour cette fois de faire infraction à la règle
+et d'éclater en faveur du compositeur étranger. Voici comment elle
+s'était formée; je la raconte moins à cause de son importance que
+parce qu'elle me conduit tout naturellement à parler des artistes.
+
+La direction du théâtre Saint-Charles avait, sur la foi de ses succès
+passés, engagé la Ronzi pour soixante représentations, et cela à
+mille francs chacune. Il était donc de son intérêt de faire valoir
+un pensionnaire qui lui coûtait par soirée la recette ordinaire d'un
+théâtre de France. En conséquence, elle avait exigé que le rôle de la
+prima donna fût écrit pour la Ronzi. Mais, par une de ces fatalités
+qui rendent les dilettanti de Saint-Charles si fiers de leur
+supériorité dans l'espèce, la nouvelle prima donna, fêtée, adorée,
+couronnée six mois auparavant, était venue tomber à plat, et si
+j'osais me servir d'un terme de coulisse, fit un fiasco complet
+à Naples. On avait trouvé généralement qu'il était absurde à
+l'administration de payer mille francs par soirée pour un reste de
+talent et un reste de voix, tandis qu'en ajoutant mille francs de plus
+on aurait pu avoir la Malibran, qui était le commencement de tout ce
+dont l'autre était la fin. En conséquence de ce raisonnement, une
+espèce de bande noire s'était attachée aux ruines de la Ronzi et la
+démolissait en sifflant chaque soir.
+
+Dès lors, l'administration avait compris deux choses: la première,
+qu'il fallait obtenir de la nouvelle pensionnaire qu'elle réduisît
+de moitié le nombre de ses représentations, et les dégoûts qu'elle
+éprouvait chaque soir rendaient la négociation facile; la deuxième,
+que c'était une mauvaise spéculation de soutenir un talent qui n'était
+pas adopté par un opéra, qui ne pouvait pas l'être. En conséquence, le
+rôle de la _prima donna_ était passé des mains de la Ronzi dans celle
+de la Persiani, pour la voix de laquelle, du reste, il n'était pas
+écrit, celle-ci étant un soprano de la plus grande étendue. De là
+l'orage dont nous avons signalé l'existence.
+
+Au reste, la troupe de Saint-Charles restait toujours la plus belle et
+la plus complète d'Italie: elle se composait de trois élémens musicaux
+nécessaires pour faire un tout: d'un ténor mezzo carattero, d'une
+basse, d'un soprano. Par bonheur encore les trois élémens étaient
+aussi parfaits qu'on pouvait le désirer, et avaient nom: Duprez,
+Ronconi, Taquinardi.
+
+A cette époque, la France ne connaissait Duprez que vaguement:
+on parlait bien d'un grand artiste, d'un admirable chanteur qui
+parcourait l'Italie et commençait à imposer des conditions aux
+impresarii de Naples, de Milan et de Venise; mais des qualités de sa
+voix on ne savait rien que ce qu'en disaient les journaux ou ce qu'en
+rapportaient les voyageurs. Quelques amateurs se rappelaient seulement
+avoir entendu chanter a l'Odéon un jeune élève de Choron, à la voix
+fraîche, sonore, étendue; mais l'identité du grand chanteur était si
+problématique qu'on se demandait avec doute si c'était bien celui-là
+que les étudians avaient sifflé qui était applaudi à cette heure par
+les dilettanti italiens. Deux ans après, Duprez vint à Paris, et
+débuta dans _Guillaume Tell_. Nous n'avons rien de plus à dire de ce
+roi du chant.
+
+Ronconi était, à cette même époque, un jeune homme de vingt-trois à
+vingt-quatre ans, inconnu, je crois, en France, et qui se servait
+d'une magnifique voix de baryton que le ciel lui avait octroyée, sans
+se donner la peine d'en corriger les défauts ou d'en développer les
+qualités. Engagé par un entrepreneur qui le vendait trente mille
+francs et qui lui en donnait six, il puisait dans la modicité de
+son traitement une excellente excuse pour ne pas étudier, attendu,
+disait-il, que lorsqu'il étudiait on l'entendait, et que lorsqu'on
+l'entendait il ne pouvait pas dire qu'il n'était pas chez lui. Depuis
+lors Ronconi, payé à sa valeur, a fait les progrès qu'il devait faire,
+et c'est aujourd'hui le premier baryton de l'Italie.
+
+La Taquinardi était une espèce de rossignol qui chante comme une autre
+parle: c'était madame Damoreau pour la méthode, avec une voix plus
+étendue et plus fraîche; rien n'était comparable à la douceur de cet
+organe, jeune et pur, mais rarement dramatique. Du reste, talent
+intelligent au suprême degré, sans devenir jamais ni mélancolique ni
+passionné; figure froide et jolie: c'était une brune qui chantait
+blond. La Taquinardi, en épousant l'auteur d'_Inès de Castro_, est
+devenue la Persiani.
+
+Voilà quels étaient les artistes chargés de représenter le poème de
+_Lara_.
+
+Lorsque j'arrivai à Naples, l'ouvrage était en pleine répétition,
+c'est-à-dire qu'on l'avait mis à l'étude le 8 du mois de novembre, et
+qu'il devait passer le 19 dudit; ce qui faisait onze répétitions en
+tout pour un ouvrage du premier ordre. Tous les opéras cependant ne se
+montent pas avec cette rapidité. Il y en a auxquels on accorde jusqu'à
+quinze et dix-huit répétitions. Mais cette fois il y avait ordre
+supérieur: la reine-mère s'était plainte de ne pas avoir cette année
+pour sa fête une nouveauté musicale, ce qui ne manque jamais d'arriver
+pour celle de son fils ou de sa fille; et le roi de Naples, faisant
+droit à la plainte, avait ordonné qu'on jouerait l'opéra du Français
+pour faire honneur à l'anniversaire maternel: c'était une espèce de
+victime humaine sacrifiée à l'amour filial.
+
+Aussi ne faut-il pas demander dans quel état je retrouvai mon pauvre
+compatriote. Il se regardait comme un homme condamné par le médecin,
+et qui n'a plus que sept à huit jours à vivre. Le fait est qu'en
+examinant sa position il n'y avait guère qu'un charlatan qui pût
+promettre de le sauver. J'essayai cependant de ces consolations
+banales qui ne consolent pas. Mais à tous mes argumens il répondait
+par une seule parole: _Grand gala_! mon ami, _grand gala_! Je lui pris
+la main: il avait la fièvre; je me retournai vers le chef d'orchestre,
+qui fumait avec un chibouque, et je lui dis en soupirant: II y a un
+commencement de délire.
+
+--Non, non, dit Festa en ôtant gravement le tuyau d'ambre de sa
+bouche: il a parbleu raison, grand gala! grand gala! mon cher
+monsieur, grand gala!
+
+J'allai alors vers Duprez, qui faisait dans un coin des boulettes
+avec de la cire d'une bougie, et je le regardai comme pour lui dire:
+Voyons, tout le monde n'est-il pas fou ici? II comprit ma pantomime
+avec une rapidité qui aurait fait honneur à un Napolitain.
+
+--Non, me dit-il en s'appliquant la boulette de cire sur le nez, non,
+ils ne sont pas fous; vous ne savez pas ce que c'est que grand gala,
+vous?
+
+Je sortis humblement. J'allai prendre mon Dictionnaire, je cherchai à
+la lettre G: je ne trouvai rien.
+
+--Auriez-vous la bonté, dis-je en rentrant, de m'expliquer ce que veut
+dire grand gala?
+
+--Cela veut dire, répondit Duprez, qu'il y a ce jour-là dans la salle
+douze cents bougies qui vous aveuglent et dont la fumée prend les
+chanteurs à la gorge.
+
+--Cela veut dire, continua le chef d'orchestre, qu'il faut jouer
+l'ouverture la toile levée, attendu que la cour ne peut pas attendre;
+ce qui nuit infiniment au choeur d'introduction.
+
+--Cela veut dire, termina Ruoltz, que toute la cour assiste à la
+représentation, et que le public ne peut applaudir que lorsque la cour
+applaudit, et la cour n'applaudit jamais.
+
+--Diable! diable! dis-je, ne trouvant pas autre chose à répondre à
+cette triple explication. Et joignez à cela, ajoutai-je pour avoir
+l'air de ne pas rester court, que vous n'avez plus, je crois, que sept
+jours devant vous.
+
+--Et que les musiciens n'ont pas encore répété l'ouverture, dit
+Ruoltz.
+
+--Oh! l'orchestre, cela ne m'inquiète pas, répondit Festa.
+
+--Que les acteurs n'ont point encore répété ensemble, ajouta l'auteur.
+
+--Oh! les chanteurs, dit Duprez, ils iront toujours.
+
+--Et je n'aurai jamais ni la force ni la patience de faire la dernière
+répétition.
+
+--Eh bien! mais ne suis-je pas là? dit Donizetti en se levant. Ruoltz
+alla à lui et lui tendit la main.
+
+--Oui, vous avez raison, j'ai trouvé de bons amis.
+
+--Et, ce qui vaut mieux encore pour le succès, vous avez fait de la
+belle musique.
+
+--Croyez-vous? dit Ruoltz avec cet accent naïf et modeste qui lui est
+propre. Nous nous mîmes à rire.
+
+--Allons à la répétition! dit Duprez.
+
+En effet, tout se passa comme l'avaient prévu Festa, Duprez et
+Donizetti. L'orchestre joua l'ouverture à la première vue; les
+chanteurs, habitués à jouer ensemble, n'eurent qu'à se mettre en
+rapport pour s'entendre, et Ruoltz, mourant de fatigue, laissa le soin
+de ses trois dernières répétitions à l'auteur d'_Anna Bolena_.
+
+Je revins du théâtre fortement impressionné. J'avais cru assister à
+l'essai d'un écolier, je venais d'entendre une partition de maître.
+On se fait malgré soi une idée des oeuvres par les hommes qui les
+produisent, et malheureusement on prend presque toujours de ces
+oeuvres et de ces hommes l'opinion qu'ils en ont eux-mêmes. Or, Ruoltz
+était l'enfant le plus simple et le plus modeste que j'aie jamais vu.
+Depuis trois mois que nous nous connaissions, je ne l'avais jamais
+entendu dire du mal des autres, ni, ce qui est plus étonnant encore
+pour un homme qui en est à son premier ouvrage, du bien de lui. J'ai
+trouvé en général beaucoup plus d'amour-propre dans les jeunes gens
+qui n'ont encore rien fait que dans les hommes _arrivés_, et, qu'on me
+passe le paradoxe, je crois qu'il n'y a rien de tel que le succès pour
+guérir de l'orgueil. J'attendis donc, avec plus de confiance, le jour
+de la première représentation. Il arriva.
+
+C'est une splendide chose que le théâtre Saint-Charles, jour de grand
+gala. Cette immense et sombre salle, triste pour un oeil français
+pendant les représentations ordinaires, prend, dans les occasions
+solennelles un air de vie qui lui est communiqué par les faisceaux de
+bougies qui brûlent à chaque loge. Alors les femmes sont visibles, ce
+qui n'arrive pas les jours où la salle est mal éclairée. Ce n'est,
+certes, ni la toilette de l'Opéra ni la fashion des Bouffes; mais
+c'est une profusion de diamans dont on n'a pas d'idée en France; ce
+sont des yeux italiens qui pétillent comme des diamans, c'est toute la
+cour avec son costume d'apparat, c'est le peuple le plus bruyant de
+l'univers, sinon dans la plus belle, du moins dans la plus grande
+salle du monde.
+
+Le soir, contre l'habitude des premières représentations, la salle
+était pleine. La foule italienne, tout opposée à la nôtre, n'affronte
+jamais une musique inconnue. Non; à Naples surtout, où la vie est
+toute de bonheur, de plaisir, de sensations, on craint trop que
+l'ennui n'en ternisse quelques heures. Il faut à ces habitans du plus
+beau pays de la terre une vie comme leur ciel avec un soleil brûlant,
+comme leur mer avec des flots qui réfléchissent le soleil. Lorsqu'il
+est bien constaté que l'oeuvre est du premier mérite, lorsque la liste
+est faite des morceaux qu'on doit écouter et de ceux pendant lesquels
+on peut se mouvoir, oh! alors on s'empresse, on s'encombre, on
+s'étouffe: mais cette vogue ne commence jamais qu'à la sixième ou
+huitième représentation. En France, on va au théâtre pour se montrer;
+à Naples, on va à l'Opéra pour jouir.
+
+Quant aux claqueurs, il n'en est pas question: c'est une lèpre qui n'a
+pas encore rongé les beaux succès, c'est un ver qui n'a pas encore
+piqué les beaux fruits. L'auteur n'a de billets que ceux qu'il achète,
+de loges que celles qu'il loue. Auteurs et acteurs sont applaudis
+quand le parterre croit qu'ils méritent de l'être, les jours de grand
+gala exceptés, où, comme nous l'avons dit, l'opinion du public est
+subordonnée à l'opinion de la cour; quand le roi n'y est pas, à celle
+de la reine; quand la reine est absente, à celle de don Carlos, et
+ainsi de suite jusqu'au prince de Salerne.
+
+A sept heures précises, des huissiers parurent dans les loges
+destinées à la famille royale. Au même instant la toile se leva, et
+l'ouverture fit entendre son premier coup d'archet.
+
+Ce fut donc une chose perdue que l'ouverture, si belle qu'elle fût.
+Moi-même tout le premier, et malgré l'intérêt que je prenais à la
+pièce et à l'auteur, j'étais plus occupé de la cour, que je ne
+connaissais pas, que de l'opéra qui commençait. Les aides-de-camp
+s'emparèrent de l'avant-scène; la jeune reine, la reine-mère et le
+prince de Salerne prirent la loge suivante; le roi et le prince
+Charles occupaient la troisième, et le comte de Syracuse, exilé dans
+la quatrième, conserva au théâtre la place isolée que sa disgrâce lui
+assignait à la cour.
+
+L'ouverture, si peu écoutée qu'elle fût, parut bien disposer le
+public. L'ouverture d'un opéra est comme la préface d'un livre;
+l'auteur y explique ses intentions, y indique ses personnages et y
+jette le prospectus de son talent. On reconnut dans celle de _Lara_
+une instrumentation vigoureuse et soutenue, plutôt allemande
+qu'italienne, des motifs neufs et suaves qu'on espéra retrouver dans
+le courant de la partition, enfin une connaissance approfondie du
+matériel de l'orchestre.
+
+Dès les premiers morceaux, je m'aperçus de la différence qui existe
+entre l'orchestre de Saint-Charles et celui de l'Opéra de Paris,
+qui tous deux passent pour les premiers du monde. L'orchestre de
+Saint-Charles consent toujours à accompagner le chanteur et laisse
+pour ainsi dire flotter la voix sur l'instrument comme un liège sur
+l'eau; il la soutient, s'élève et s'abaisse avec elle, mais ne la
+couvre jamais. En France, au contraire, le moindre triangle prétend
+avoir sa part des applaudissemens, et alors c'est la voix de l'artiste
+qui nage entre deux eaux. Aussi, à moins d'avoir dans le timbre une
+vigueur peu commune, est-il très rare que quelques notes de chant
+bondissent hors du déluge d'harmonie qui les couvre; et encore, comme
+les poissons volans, qui ne peuvent se maintenir au dessus de
+l'eau que tant que leurs ailes sont mouillées, à peine la
+voix redescend-elle dans le médium qu'on n'entend plus que
+l'instrumentation.
+
+Un très beau duo entre Ronconi et la Persiani passa sans être
+remarqué. De temps en temps un général portait son lorgnon à ses
+yeux, examinait avec grand soin quelques dilettanti, puis appelait un
+aide-de-camp, et désignait tel ou tel individu au parquet ou dans les
+loges. L'aide-de-camp sortait aussitôt, reparaissait une minute
+après derrière le personnage désigné, lui disait deux mots, et alors
+celui-ci sortait et ne reparaissait plus. Je demandai ce que cela
+signifiait; on me répondit que c'étaient des officiers qu'on envoyait
+aux arrêts pour être venus en bourgeois au théâtre. Du reste, la cour
+paraissait si occupée de l'application de la discipline militaire,
+qu'elle n'avait pas encore pensé à donner ni aux musiciens ni aux
+acteurs un signe de sa présence; par conséquent l'ouverture et
+les trois quarts du premier acte avaient passé déjà sans un
+applaudissement. Ruoltz crut son opéra tombé et se sauva.
+
+Le second acte commença, les beautés allèrent croissant; des flots
+d'harmonie se répandaient dans la salle: le public était haletant.
+C'était quelque chose de merveilleux à voir que cette puissance du
+génie qui pèse sur trois mille personnes qui se débattent et étouffent
+sous elle; l'atmosphère avait presque cessé d'être respirable pour
+tous les hommes, autour desquels flottaient des vapeurs symphoniques
+chaudes comme ces bouffées d'air qui précèdent l'orage; de temps en
+temps la belle voix de Duprez illuminait une situation comme un éclair
+qui passe. Enfin vint le morceau le plus remarquable de l'opéra: c'est
+une cavatine chantée par Lara au moment où, poursuivi par le tribunal,
+abandonné de ses amis, il en appelle à leur dévoûment et maudit leur
+ingratitude. L'acteur sentait qu'après ce morceau tout était perdu ou
+sauvé; aussi je ne crois pas que l'expression de la voix humaine
+ait jamais rendu avec plus de vérité l'abattement, la douleur et le
+mépris: toutes les respirations étaient suspendues, toutes les mains
+prêtes à battre, toutes les oreilles tendues vers la scène, tous les
+yeux fixés sur le roi. Le roi se retourna vers les acteurs, et au
+moment où Duprez jetait sa dernière note, déchirante comme un dernier
+soupir, Sa Majesté rapprocha ses deux mains. La salle jeta un seul
+et grand cri: c'était la respiration qui revenait à trois mille
+personnes.
+
+Le premier torrent d'applaudissemens fut, comme d'habitude, reçu
+par l'acteur, qui salua; mais aussitôt trois mille voix appelèrent
+l'auteur avec une unanimité électrique; il n'y avait plus de rivalité
+nationale, il n'était plus question de savoir si le compositeur était
+Français ou Napolitain; c'était un grand musicien, voilà tout. On
+voulait le voir, l'écraser d'applaudissemens comme il avait écrasé le
+public d'émotions; on voulait rendre ce que l'on avait reçu.
+
+Duprez chercha l'auteur de tous les côtés et revint dire au public
+qu'il était disparu. Le public comprit la cause de cette fuite, et les
+applaudissemens redoublèrent. Au bout d'un quart d'heure on reprit
+l'opéra.
+
+Le dernier morceau était un rondo chanté par la Taquinardi; c'était
+quelque chose de déchirant comme expression. La maîtresse de Lara,
+après avoir essayé de le perdre par une fausse accusation, se traîne
+empoisonnée et mourante aux pieds de son amant en demandant grâce. La
+Malibran ou la Grisi, en pareille situation, se serait peu inquiétée
+de la voix, mais beaucoup du sentiment; la Taquinardi réussit par le
+moyen contraire; elle fila des sons d'une telle pureté, fit jaillir
+des notes si fleuries, s'épanouit en roulades si difficiles, qu'une
+seconde fois le roi applaudit et que la salle suivit son exemple.
+Cette fois l'auteur était revenu: on l'avait retrouvé, je ne sais où,
+dans les bras de Donizetti, qui l'assistait à ses derniers momens.
+Duprez le prit par une main, la Taquinardi par l'autre, et on le
+traîna plutôt qu'on ne le conduisit sur la scène.
+
+Quant à moi, qui, comme compatriote et comme camarade, par esprit
+national et par amitié, avais senti dans cette soirée mon coeur passer
+par toutes les émotions, et qui avais appelé ce triomphe de toute mon
+âme, je le vis s'accomplir avec une pitié profonde pour celui qui en
+était l'objet: c'est que je connaissais ce moment suprême et cette
+heure où l'on est porté par Satan sur la plus haute montagne et où
+l'on voit au dessous de soi tous les royaumes de la terre; c'est que
+je savais que de ce faîte on n'a plus qu'à redescendre. Riche et
+heureux jusque alors, un homme venait tout à coup de changer son
+existence tranquille contre une vie d'émotions, sa douce obscurité
+contre la lumière dévorante du succès. Aucun changement physique ne
+s'était opéré en lui, et cependant cet homme n'était plus le même
+homme: il avait cessé de s'appartenir; pour des applaudissemens et des
+couronnes, il s'était vendu au public; il était maintenant l'esclave
+d'un caprice, d'une mode, d'une cabale; il allait sentir son nom
+arraché de sa personne comme un fruit de sa tige. Les mille voix de la
+publicité allaient le briser en morceaux, l'éparpiller sur le monde;
+et maintenant, voulût-il le reprendre, le cacher, l'éteindre dans
+la vie privée, cela n'était plus en son pouvoir, dût-il se briser
+d'émotions à trentre-quatre ans ou se noyer de dégoût à soixante;
+dût-il, comme Bellini, succomber avant d'avoir atteint toute sa
+splendeur, ou, comme Gros, disparaître après avoir survécu à la
+sienne.
+
+1842.
+
+Je ne m'étais pas trompé dans ma prévision: le vicomte Ruoltz, après
+avoir eu un succès à l'Opéra de Paris comme il en avait eu un à
+l'Opéra de Naples, a complètement abandonné la carrière musicale, et
+aussi bon chimiste qu'il était excellent compositeur, vient de faire
+cette excellente découverte dont le monde savant s'occupe en ce
+moment, et qui consiste à dorer le fer par l'application de la pile
+voltaïque.
+
+
+
+
+IX
+
+Le Lazzarone.
+
+
+Nous avons dit qu'il y avait à Naples trois rues où l'on passait et
+cinq cents rues où l'on ne passait pas; nous avons essayé, tant bien
+que mal, de décrire Chiaja, Toledo et Forcella; essayons maintenant de
+donner une idée des rues où l'on ne passe pas: ce sera vite fait.
+
+Naples est bâtie en amphithéâtre; il en résulte qu'à l'exception des
+quais qui bordent la mer, comme Marinella, Sainte-Lucie et Mergellina,
+toutes les rues vont en montant et en descendant par des pentes si
+rapides, que le corricolo seul, avec son fantastique attelage, peut y
+tenir pied.
+
+Puis ajoutons que, comme il n'y a que ceux qui habitent de pareilles
+rues qui peuvent y avoir affaire, un étranger ou un indigène qui
+s'y égare avec un habit de drap est à l'instant même l'objet de la
+curiosité générale.
+
+Nous disons un habit de drap, parce que l'habit de drap a une grande
+influence sur le peuple napolitain. Celui qui est _vestito di pano_
+acquiert par le fait même de cette supériorité somptuaire de grands
+privilèges aristocratiques. Nous y reviendrons.
+
+Aussi l'apparition de quelque Cook ou de quelque Bougainville est-elle
+rare dans ces régions inconnues, où il n'y a rien à découvrir que
+l'intérieur d'ignobles maisons, sur le seuil ou sur la croisée
+desquelles la grand-mère peigne sa fille, la fille son enfant et
+l'enfant son chien. Le peuple napolitain est le peuple de la terre
+qui se peigne le plus; peut-être est-il condamné à cet exercice par
+quelque jugement inconnu, et accomplit-il un supplice analogue à celui
+qui punissait les cinquante filles de Danaüs, avec cette différence
+que, plus celles-ci versaient d'eau dans leur barrique, moins il en
+restait.
+
+Nous passâmes dans cinquante de ces rues sans voir aucune différence
+entre elles. Une seule nous parut présenter des caractères
+particuliers: c'était la rue de Morta-Capuana, une large rue
+poussiéreuse, ayant des cailloux pour pavés et des ruisseaux pour
+trottoirs. Elle est bordée à droite par des arbres, et à gauche par
+une longue file de maisons, dont la physionomie n'offre au premier
+abord rien de bizarre; mais si le voyageur indiscret, poussant un peu
+plus loin ses recherches, s'approche de ces maisons; s'il jette un
+regard en passant dans les ruelles borgnes et tortueuses qui se
+croisent en tout sens dans cet inextricable labyrinthe, il est étonné
+de voir que ce singulier faubourg, de même que l'île de Lesbos, n'est
+habité que par des femmes, lesquelles, vieilles ou jeunes, laides ou
+jolies, de tout âge, de tout pays, de toutes conditions, sont jetées
+là pêle-mêle, gardées à vue comme des criminelles, parquées comme des
+troupeaux, traquées comme des bêtes fauves. Eh bien, ce n'est pas,
+comme on pourrait s'y attendre, des cris, des blasphèmes, des
+gémissemens qu'on entend dans cet étrange pandémonium, mais au
+contraire des chansons joyeuses, de folles tarentelles, des éclats de
+rire à faire damner un anachorète.
+
+Tout le reste est habité par une population qu'on ne peut nommer,
+qu'on ne peut décrire, qui fait on ne sait quoi, qui vit on ne sait
+comment, qui se croit fort au dessus du lazzarone, et qui est fort au
+dessous.
+
+Abandonnons-la donc pour passer au lazzarone.
+
+Hélas! le lazzarone se perd: celui qui voudra voir encore le lazzarone
+devra se hâter. Naples éclairé au gaz, Naples avec des restaurans,
+Naples avec ses bazars, effraie l'insouciant enfant du môle. Le
+lazzarone, comme l'Indien rouge, se retire devant la civilisation.
+
+C'est l'occupation française de 99 qui a porté le premier coup au
+lazzarone.
+
+A cette époque, le lazzarone jouissait des prérogatives entières de
+son paradis terrestre; il ne se servait pas plus de tailleur que le
+premier homme avant le péché: il buvait le soleil par tous les pores.
+
+Curieux et câlin comme un enfant, le lazzarone était vite devenu l'ami
+du soldat français qu'il avait combattu; mais le soldat français est
+avant toutes choses plein de convenance et de vergogne; il accorda
+au lazzarone son amitié, il consentit à boire avec lui au cabaret, à
+l'avoir sous le bras à la promenade, mais à une condition _sine qua
+non_, c'est que le lazzarone passerait un vêtement. Le lazzarone, fier
+de l'exemple de ses pères et de dix siècles de nudité, se débattit
+quelque temps contre cette exigence, mais enfin consentit à faire ce
+sacrifice à l'amitié.
+
+Ce fut le premier pas vers sa perte. Après le premier vêtement vint le
+gilet, après le gilet viendra la veste. Le jour où le lazzarone aura
+une veste, il n'y aura plus de lazzarone; le lazzarone sera une race
+éteinte, le lazzarone passera du monde réel dans le monde conjectural,
+le lazzarone rentrera dans le domaine de la science, comme le
+mastodonte et l'ichtyosaurus, comme le cyclope et le troglodite.
+
+En amendant, comme nous avons eu le bonheur de voir et d'étudier les
+derniers restes de cette grande race qui tombe, hâtons-nous, pour
+aider les savans à venir dans leurs investigations anthropologiques,
+de dire ce que c'est que le lazzarone.
+
+Le lazzarone est le fils aîné de la nature: c'est à lui le soleil qui
+brille; c'est à lui la mer qui murmure; c'est à lui la création qui
+sourit. Les autres hommes ont une maison, les autres hommes ont une
+villa, les autres hommes ont un palais; le lazzarone, lui, a le monde.
+
+Le lazzarone n'a pas de maître, le lazzarone n'a pas de lois, le
+lazzarone est en dehors de toutes les exigences sociales: il dort
+quand il a sommeil, il mange quand il a faim, il boit quand il a soif.
+Les autres peuples se reposent quand ils sont las de travailler; lui,
+au contraire, quand il est las de se reposer, il travaille.
+
+Il travaille non pas de ce travail du Nord qui plonge éternellement
+l'homme dans les entrailles de la terre pour en tirer de la houille ou
+du charbon; qui le courbe sans cesse sur la charrue pour féconder
+un sol toujours tourmenté et toujours rebelle; qui le promène sans
+relâche sur les toits inclinés ou sur les murs croulans, d'où il se
+précipite et se brise; mais de ce travail joyeux, insouciant, tout
+brodé de chansons et de lazzis, tout interrompu par le rire qui montre
+ses dents blanches, et par la paresse qui étend ses deux bras; de ce
+travail qui dure une heure, une demi-heure, dix minutes, un instant,
+et qui dans cet instant rapporte un salaire plus que suffisant aux
+besoins de la journée.
+
+Quel est ce travail? Dieu seul le sait.
+
+Une malle portée du bateau à vapeur à l'hôtel, un Anglais conduit du
+môle à Chiaja, trois poissons échappés du filet qui les emprisonne et
+vendus à un cuisinier, la main tendue à tout hasard et dans laquelle
+le _forestière_ laisse tomber en riant une aumône; voilà le travail du
+lazzarone.
+
+Quant à sa nourriture, c'est plus facile à dire: quoique le lazzarone
+appartienne à l'espèce des omnivores, le lazzarone ne mange en général
+que deux choses: la pizza et le cocomero.
+
+On croit que le lazzarone vit de macaroni: c'est une grande erreur
+qu'il est temps de relever; le macaroni est né à Naples, il est vrai,
+mais aujourd'hui le macaroni est un mets européen qui a voyagé comme
+la civilisation, et qui, comme la civilisation, se trouve fort éloigné
+de son berceau. D'ailleurs, le macaroni coûte deux sous la livre, ce
+qui ne le rend accessible aux bourses des lazzaroni que les dimanches
+et les jours de fêtes. Tout le reste du temps le lazzarone mange,
+comme nous l'avons dit, des pizze et du cocomero; du cocomero l'été,
+des pizze l'hiver.
+
+La pizza est une espèce de talmouse comme on en fait à Saint-Denis;
+elle est de forme ronde et se pétrit de la même pâte que le pain. Elle
+est de différentes largeurs, selon le prix. Une pizza de deux liards
+suffit à un homme; une pizza de deux sous doit rassasier toute une
+famille.
+
+Au premier abord, la pizza semble un mets simple; après examen, c'est
+un mets composé. La pizza est à l'huile, la pizza est au lard, la
+pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux
+tomates, la pizza est aux petits poissons; c'est le thermomètre
+gastronomique du marché: elle hausse ou baisse de prix, selon le cours
+des ingrédients sus-désignés, selon l'abondance ou la disette de
+l'année. Quand la pizza aux poissons est à un demi-grain, c'est que la
+pêche a été bonne; quand la pizza à l'huile est à un grain, c'est que
+la récolte a été mauvaise.
+
+Puis une chose influe encore sur le cours de la pizza, c'est son plus
+ou moins de fraîcheur; on comprend qu'on ne peut plus vendre la pizza
+de la veille le même prix qu'on vend celle du jour; il y a pour les
+petites bourses des pizza d'une semaine; celles-là peuvent, sinon
+agréablement, du moins avantageusement, remplacer le biscuit de mer.
+
+Comme nous l'avons dit, la pizza est la nourriture d'hiver. Au 1er
+mai, la pizza fait place au cocomero; mais la marchandise disparaît
+seule, le marchand reste le même. Le marchand c'est le Janus antique,
+avec sa face qui pleure au passé, et sa face qui sourit à l'avenir. Au
+jour dit, le pizza-jolo se fait mellonaro.
+
+Le changement ne s'étend pas jusqu'à la boutique: la boutique reste
+la même. On apporte un panier de cocomeri au lieu d'une corbeille de
+pizze; on passe une éponge sur les différentes couches d'huile,
+de lard, de saindoux, de fromage, de tomates ou de poissons, qu'a
+laissées le comestible d'hiver, et tout est dit, on passe au
+comestible d'été.
+
+Les beaux cocomeri viennent de Castellamare; ils ont un aspect à la
+fois joyeux et appétissant: sons leur enveloppe verte, ils offrent une
+chair dont les pépins nous font encore ressortir le rosé vif; mais un
+bon cocomero coûte cher; un cocomero de la grosseur d'un boulet de
+quatre-vingts coûte de cinq à six sous. Il est vrai qu'un cocomero de
+cette grosseur, sous les mains d'un détailleur adroit, peut se diviser
+en mille ou douze cents morceaux.
+
+Chaque ouverture d'un nouveau cocomero est une représentation
+nouvelle; les concurrents sont en face l'un de l'autre: c'est à
+qui donnera le coup de couteau le plus adroitement et le plus
+impartialement. Les spectateurs jugent.
+
+Le mellonaro prend le cocomero dans le panier plat, où il est posé
+pyramidalement avec une vingtaine d'autres, comme sont posés les
+boulets dans un arsenal. Il le flaire, il l'élève au dessus de sa
+tête, comme un empereur romain le globe du monde. Il crie: «C'est du
+feu!» ce qui annonce d'avance que la chair sera du plus beau rouge. Il
+l'ouvre d'un seul coup, et présente les deux hémisphères au public,
+un de chaque main. Si, au lieu d'être rouge, la chair du cocomero est
+jaune ou verdâtre, ce qui annonce une qualité inférieure, la pièce
+fait fiasco; le mellonaro est hué, conspué, honni: trois chutes, et un
+mellonaro est déshonoré à tout jamais!
+
+Si le marchand s'aperçoit, au poids ou au flair, que le cocomero n'est
+point bon, il se garde de l'avouer. Au contraire, il se présente
+plus hardiment au peuple; il énumère ses qualités, il vante sa chair
+savoureuse, il exalte son eau glacée:--Vous voudriez bien manger cette
+chair! vous voudriez bien boire cette eau! s'écrie-t-il; mais celui-ci
+n'est pas pour vous; celui-ci vous passe devant le nez; celui-ci est
+destiné à des convives autrement nobles que vous. Le roi me l'a fait
+retenir pour la reine.
+
+Et il le fait passer de sa droite à sa gauche, au grand ébahissement
+de la multitude, qui envie le bonheur de la reine et qui admire la
+galanterie du roi.
+
+Mais si, au contraire, le cocomero ouvert est d'une qualité
+satisfaisante, la foule se précipite, et le détail commence.
+
+Quoiqu'il n'y ait pour le cocomero qu'un acheteur, il y a généralement
+trois consommateurs: d'abord son seul et véritable propriétaire, celui
+qui paie sa tranche un demi-denier, un denier ou un liard, selon sa
+grosseur; qui en mange aristocratiquement la même portion à peu près
+que mange d'un cantalou un homme bien élevé, et qui le passe à un ami
+moins fortuné que lui; ensuite l'ami qui le tient de seconde main, qui
+en tire ce qu'il peut et le passe à son tour au gamin qui attend cette
+libéralité inférieure; enfin le gamin, qui en grignote l'écorce, et
+derrière lequel il est parfaitement inutile de chercher à glaner.
+
+Avec le cocomero on mange, on boit et on se lave, à ce qu'assure le
+marchand; le cocomero contient donc à la fois le nécessaire et le
+superflu.
+
+Aussi le mellonaro fait-il le plus grand tort aux aquajoli. Les
+aquajoli sont les marchands de coco de Naples, à l'exception qu'au
+lieu d'une exécrable décoction de réglisse ils vendent une excellente
+eau glacée, acidulée par une tranche de citron ou parfumée par trois
+gouttes de sambuco.
+
+Contre toute croyance, c'est l'hiver que les aquajoli font les
+meilleures affaires. Le cocomero désaltère, tandis que la pizza
+étouffe; plus on mange de cocomero, moins on a soif; on ne peut pas
+avaler une pizza sans risquer la suffocation.
+
+C'est donc l'aristocratie qui défraie l'été les aquajoli. Les princes,
+les ducs, les grands seigneurs ne dédaignent pas de faire arrêter
+leurs équipages aux boutiques des aquajoli et de boire un ou deux
+verres de cette délicieuse boisson, dont chaque verre ne coûte pas un
+liard.
+
+C'est que rien n'est tentant au monde, sous ce climat brûlant, comme
+la boutique de l'aquajolo, avec sa couverture de feuillage, ses
+franges de citrons et ses deux tonneaux à bascule pleins d'eau glacée.
+Je sais que pour mon compte je ne m'en lassais pas, et que je trouvais
+adorable cette façon de se rafraîchir sans presque avoir besoin de
+s'arrêter. Il y a des aquajoli de cinquante pas en cinquante pas; on
+n'a qu'à étendre la main en passant, le verre vient vous trouver, et
+la bouche court d'elle-même au verre.
+
+Quant au lazzarone, il fait la nique aux buveurs, en mangeant son
+cocomero.
+
+Maintenant ce n'est point assez que le lazzarone mange, boive et
+dorme; il faut encore que le lazzarone s'amuse. Je connais une femme
+d'esprit qui prétend qu'il n'y a de nécessaire que le superflu et de
+positif que l'idéal. Le paradoxe semble violent au premier abord, et
+cependant, en y songeant, on reconnaît qu'il y a, surtout pour les
+gens comme il faut, quelque chose de vrai dans cet axiome.
+
+Or, le lazzarone a beaucoup des vices de l'homme comme il faut. Un de
+ses vices est d'aimer les plaisirs. Les plaisirs ne lui manquent pas.
+Énumérons les plaisirs du lazzarone.
+
+Il a l'improvisateur du môle. Malheureusement, nous avons dit
+qu'à Naples il y avait beaucoup de choses qui s'en allaient, et
+l'improvisateur est une des choses qui s'en vont.
+
+Pourquoi l'improvisateur s'en va-t-il? quelle est la cause de sa
+décadence? Voilà ce que tout le monde s'est demandé et ce que personne
+n'a pu résoudre.
+
+On a dit que le prédicateur lui avait ouvert une concurrence:
+c'est vrai; mais examinez sur la même place le prédicateur et
+l'improvisateur, vous verrez que le prédicateur prêche dans le désert,
+et que l'improvisateur chante pour la foule. Ce ne peut donc être le
+prédicateur qui ait tué l'improvisateur.
+
+On a dit que l'Arioste avait vieilli; que la folie de Roland était un
+peu bien connue; que les amours de Médor et d'Angélique, éternellement
+répétées, étaient au bout de leur intérêt; enfin que, depuis la
+découverte des bateaux à vapeur et des allumettes chimiques, les
+sorcelleries de Merlin avaient paru bien pâles.
+
+Rien de tout cela n'est vrai, et la preuve c'est que, l'improvisateur
+coupant les séances comme le poète coupe ses chants, et s'arrêtant
+chaque soir à l'endroit le plus intéressant, il n'y a pas de nuit que
+quelque lazzarone impatient n'aille réveiller l'improvisateur pour
+avoir la suite de son récit.
+
+D'ailleurs, ce n'est pas l'auditoire qui manque à l'improvisateur,
+c'est l'improvisateur qui manque à l'auditoire.
+
+Eh bien! cette cause de la décadence de l'improvisation, je crois
+l'avoir trouvée: la voici. L'improvisateur est aveugle comme Homère;
+comme Homère, il tend son chapeau à la foule pour en obtenir une
+faible rétribution; c'est cette rétribution, si modique qu'elle soit,
+qui perpétue l'improvisateur.
+
+Or, qu'arrive-t-il à Naples? C'est que, lorsque l'improvisateur
+fait le tour du cercle tendant son chapeau, il y a des spectateurs
+poétiques et consciencieux qui y plongent la main pour y laisser un
+sou; mais il y en a aussi qui, abusant du même geste, au lieu d'y
+mettre un sou, en retirent deux.
+
+Il en résulte que, lorsque l'improvisateur a fini sa tournée, il
+retrouve son chapeau aussi parfaitement vide qu'avant de l'avoir
+commencée, moins la coiffe.
+
+Cet état de choses, comme on le comprend, ne peut durer: il faut à
+l'art une subvention; à défaut de subvention, l'art disparaît. Or,
+comme je doute que le gouvernement de Naples subventionne jamais
+l'improvisateur, l'art de l'improvisation est sur le point de
+disparaître.
+
+C'est donc un plaisir qui va échapper au lazzarone; mais, Dieu merci!
+à défaut de celui-ci, il en a d'autres.
+
+Il a la revue que le roi tous les huit jours passe de son armée.
+
+Le roi de Naples est un des rois les plus guerriers de la terre; tout
+jeune, il faisait déjà changer les uniformes des troupes. C'est à
+propos d'un de ces changements, qui ne s'opéraient pas sans porter
+quelque atteinte au trésor, que son aïeul Ferdinand, roi plein de
+sens, lui disait les paroles mémorables qui prouvaient le cas que le
+roi faisait, non pas sans doute du courage, mais de la composition
+de son armée:--Mon cher enfant, habille-les de blanc, habille-les de
+rouge, ils s'enfuiront toujours.
+
+Cela n'arrêta pas le moins du monde le jeune prince dans ses
+dispositions belliqueuses; il continua d'étudier le demi-tour à droite
+et le demi-tour à gauche; il amena des perfectionnements dans la coupe
+de l'habit et la forme du schako; enfin, il parvint à élargir les
+cadres de son armée jusqu'à ce qu'il pût y faire entrer cinquante
+mille hommes à peu près.
+
+C'est, comme on le voit, un fort joli joujou royal que cinquante mille
+soldats qui marchent, qui s'arrêtent, qui tournent, qui virent à
+la parole, ni plus ni moins que si chacune de ces cinquante mille
+individualités était une mécanique.
+
+Maintenant, examinons comment cette mécanique est montée, et cela
+sans faire tort le moins du monde au génie organisateur du roi et au
+courage individuel de chaque soldat.
+
+Le premier corps, le corps privilégié, le corps par excellence de
+toutes les royautés qui tremblent, celui auquel est confiée la garde
+du palais, est composé de Suisses; leurs avantages sont une paie plus
+élevée; leurs privilèges, le droit de porter le sabre dans la ville.
+
+La garde ne vient qu'en second, ce qui fait que, quoique jouissant à
+peu près des mêmes avantages et des mêmes privilèges que les Suisses,
+elle exècre ces dignes descendants de Guillaume Tell, qui, à ses yeux,
+ont commis un crime irrémissible, celui de lui avoir pris le premier
+rang.
+
+Apres la garde vient la légion sicilienne, qui exècre les Suisses
+parce qu'ils sont Suisses, et les Napolitains parce qu'ils sont
+Napolitains.
+
+Après les Siciliens vient la ligne, qui exècre les Suisses et la garde
+parce que ces deux corps ont des avantages qu'elle n'a pas et des
+privilèges qu'on lui refuse, et les Siciliens par la seule raison
+qu'ils sont Siciliens.
+
+Enfin, vient la gendarmerie, qui, en sa qualité de gendarmerie, est
+naturellement exécrée par les autres corps.
+
+Voilà les cinq éléments dont se compose l'armée de Ferdinand II, cette
+formidable armée que le gouvernement napolitain offrait au prince
+impérial de Russie comme l'avant-garde de la future coalition qui
+devait marcher sur la France.
+
+Mettez dans une plaine les Suisses et la garde, les Siciliens et la
+ligne; faites-leur donner le signal du combat par la gendarmerie, et
+Suisses, Napolitains, Siciliens et gendarmes s'entr'égorgeront depuis
+le premier jusqu'au dernier, sans rompre d'une semelle. Échelonnez ces
+cinq corps contre l'ennemi, aucun ne tiendra peut-être, car chaque
+échelon sera convaincu qu'il a moins à craindre de l'ennemi que de ses
+alliés, et que, si mal attaqué qu'il sera par lui, il sera encore plus
+mal soutenu par les autres.
+
+Cela n'empêche pas que, lorsque cette mécanique militaire fonctionne,
+elle ne soit fort agréable à voir. Aussi, quand le lazzarone la
+regarde opérer, il bat des mains; lorsqu'il entend sa musique, il fait
+la roue. Seulement, lorsqu'elle fait l'exercice à feu, il se sauve: il
+peut rester une baguette dans les fusils; cela s'est vu.
+
+Mais le lazzarone a encore d'autres plaisirs.
+
+Il a les cloches qui, partout, sonnent, et qui, à Naples, chantent.
+L'instrument du lazzarone, c'est la cloche. Plus heureux que
+Guildenstern qui refuse à Hamlet de jouer de la flûte sous prétexte
+qu'il ne sait pas en jouer, le lazzarone sait jouer de la cloche sans
+l'avoir appris. Veut-il, après un long repos, un exercice agréable et
+sain, il entre dans une église et prie le sacristain de lui laisser
+sonner la cloche; le sacristain, enchanté de se reposer, se fait prier
+un instant pour donner de la valeur à sa concession; puis il lui passe
+la corde: le lazzarone s'y pend aussitôt, et, tandis que le sacristain
+se croise les bras, le lazzarone fait de la voltige.
+
+Il a la voiture qui passe et qui le promène gratis. A Naples, il n'y a
+pas de domestique qui consente à se tenir debout derrière une voiture,
+ni de maître qui permette que le domestique se tienne assis à côté de
+lui. Il en résulte que le domestique monte près du cocher et que le
+lazzarone monte derrière. On a essayé tous les moyens de chasser le
+lazzarone de ce poste, et tous les moyens ont échoué. La chose
+est passée en coutume, et, comme toute chose passée en coutume, a
+aujourd'hui force de loi.
+
+Il a la parade des Puppi. Le lazzarone n'entre pas dans l'intérieur où
+se joue la pièce, c'est vrai. Aux Puppi, les premières coûtent cinq
+sous, l'orchestre trois sous, et le parterre six liards. Ces prix
+exorbitants dépassent de beaucoup les moyens des lazzaroni. Mais,
+pour attirer les chalands, on apporte sur des tréteaux dressés devant
+l'entrée du théâtre les principales marionnettes revêtues de leur
+grand costume. C'est le roi Latinus avec son manteau royal, son
+sceptre à la main, sa couronne sur sa tête; c'est la reine Amata,
+vêtue de sa robe de grand gala et le front serré avec le bandeau qui
+lui serrera la gorge; c'est le pieux Eneas, tenant à la main la grande
+épée qui occira Turnus; c'est la jeune Lavinie, les cheveux ombragés
+de la fleur d'oranger virginale; c'est enfin Polichinelle. Personnage
+indispensable, diplomate universel, Talleyrand contemporain de Moïse
+et de Sésostris, Polichinelle est chargé de maintenir la paix entre
+les Troyens et les Latins; et, lorsqu'il perdra tout espoir d'arranger
+les choses, il montera sur un arbre pour regarder la bataille, et n'en
+descendra que pour en enterrer les morts. Voilà ce qu'on lui montre, à
+lui, cet heureux lazzarone; c'est tout ce qu'il désire. Il connaît les
+personnages, son imagination fera le reste.
+
+Il a l'Anglais. Peste! nous avions oublié l'Anglais.
+
+L'Anglais, qui est plus pour lui que l'improvisateur, plus que la
+revue, plus que les cloches, plus que les Puppi; l'Anglais, qui lui
+procure non seulement du plaisir, mais de l'argent; l'Anglais, sa
+chose, son bien, sa propriété; l'Anglais, qu'il précède pour lui
+montrer son chemin, ou qu'il suit pour lui voler son mouchoir;
+l'Anglais, auquel il rend des curiosités; l'Anglais, auquel il procure
+des médailles antiques; l'Anglais, auquel il apprend son idiome;
+l'Anglais, qui lui jette dans la mer des sous qu'il rattrape en
+plongeant; l'Anglais enfin, qu'il accompagne dans ses excursions à
+Pouzzoles, à Castellamare, à Capri ou à Pompéia. Car l'Anglais est
+original par système: l'Anglais refuse parfois le guide patenté et le
+cicérone à numéro; l'Anglais prend le premier lazzarone venu, sans
+doute parce que l'Anglais a une attraction instinctive pour le
+lazzarone, comme le lazzarone a une sympathie calculée pour l'Anglais.
+
+Et, il faut le dire, le lazzarone est non seulement bon guide, mais
+encore bon conseiller. Pendant mon séjour à Naples, un lazzarone avait
+donné à un Anglais trois conseils dont il s'était trouvé fort bien.
+Aussi, les trois conseils avaient rapporté cinq piastres au lazzarone,
+ce qui lui avait fait une existence assurée et tranquille pour six
+mois.
+
+Voici le fait.
+
+
+
+
+X
+
+Le Lazzarone et l'Anglais.
+
+
+Il y avait à Naples en même temps que moi et dans le même hôtel que
+moi un de ces Anglais quinteux, flegmatiques, absolus, qui croient
+l'argent le mobile de tout, qui se figurent qu'avec de l'argent on
+doit venir à bout de tout, enfin pour qui l'argent est l'argument qui
+répond à tout.
+
+L'Anglais s'était fait ce raisonnement: Avec mon argent, je dirai ce
+que je pense; avec mon argent, je me procurerai ce que je veux; avec
+mon argent, j'achèterai ce que je désire. Si j'ai assez d'argent pour
+donner un bon prix de la terre, je verrai après cela à marchander le
+ciel.
+
+Et il était parti de Londres dans cette douce illusion. Il était venu
+droit à Naples par le bateau à vapeur _the Sphinx_. Une fois à Naples,
+il avait voulu voir Pompéia; il avait fait demander un guide; et comme
+le guide ne se trouvait pas là sous sa main à l'instant même où il le
+demandait, il avait pris un lazzarone pour remplacer le guide.
+
+En arrivant la veille dans le port, l'Anglais avait éprouvé un premier
+désappointement: le bâtiment avait jeté l'ancre une demi-heure trop
+tard pour que les passagers pussent descendre à terre le même soir.
+Or, comme l'Anglais avait eu constamment le mal de mer pendant les six
+jours que le bâtiment avait mis pour venir de Porsmouth à Naples, ce
+digne insulaire avait supporté fort impatiemment cette contrariété.
+En conséquence, il avait fait offrir à l'instant même cent guinées au
+capitaine du port; mais comme les ordres sanitaires sont du dernier
+positif, le capitaine du port lui avait ri au nez; l'Anglais alors
+s'était couché de fort mauvaise humeur, envoyant à tous les diables
+le roi qui donnait de pareils ordres et le gouvernement qui avait la
+bassesse de les exécuter.
+
+Grâce à leur tempérament lymphatique, les Anglais sont tout
+particulièrement rancuniers; notre Anglais conservait donc une dent
+contre le roi Ferdinand; et, comme les Anglais n'ont pas l'habitude de
+dissimuler ce qu'ils pensent, il déblatérait tout en suivant la route
+de Pompéia, et dans le plus pur italien que pouvait lui fournir sa
+grammaire de Vergani, contre la tyrannie du roi Ferdinand.
+
+Le lazzarone ne parle pas italien, mais le lazzarone comprend toutes
+les langues. Le lazzarone comprenait donc parfaitement ce que disait
+l'Anglais, qui, par suite de ses principes d'égalité sans doute,
+l'avait fait s'asseoir dans sa voiture. La seule distance sociale qui
+existât entre l'Anglais et le lazzarone, c'est que l'Anglais allait en
+avant, et le lazzarone allait en arrière.
+
+Tant qu'on fut sur le grand chemin, le lazzarone écouta impassiblement
+toutes les injures qu'il plut à l'Anglais de débiter contre son
+souverain. Le lazzarone n'a pas d'opinion politique arrêtée. On peut
+dire devant lui tout ce qu'on veut du roi, de la reine ou du prince
+royal; pourvu qu'on ne dise rien de la Madone, de saint Janvier ou du
+Vésuve, le lazzarone laissera tout dire.
+
+Cependant, en arrivant à la rue des Tombeaux, le lazzarone, voyant que
+l'Anglais continuait son monologue, mit l'index sur sa bouche en signe
+de silence; mais, soit que l'Anglais n'eût pas compris l'importance du
+signe, soit qu'il regardât comme au dessous de sa dignité de se rendre
+à l'invitation qui lui était faite, il continua ses invectives contre
+Ferdinand le Bien-Aimé. Je crois que c'est ainsi qu'on l'appelle.
+
+--Pardon, excellence, dit le lazzarone en appuyant une de ses mains
+sur le rebord de la calèche et en sautant à terre aussi légèrement
+qu'aurait pu le faire Auriol, Lawrence ou Redisha; pardon, excellence,
+mais avec votre permission je retourne à Naples.
+
+--Pourquoi toi retourner à Naples? demanda l'Anglais.
+
+--Parce que moi pas avoir envie d'être pendu, dit le lazzarone,
+empruntant pour répondre à l'Anglais la tournure de phrase qu'il
+paraissait affectionner.
+
+--Et qui oserait pendre toi? reprit l'Anglais.
+
+--Roi à moi, répondit le lazzarone.
+
+--Et pourquoi pendrait-il toi?
+
+--Parce que vous avoir dit des injures de lui.
+
+--L'Anglais être libre de dire tout ce qu'il veut.
+
+--Le lazzarone ne l'être pas.
+
+--Mais toi n'avoir rien dit.
+
+--Mais moi avoir entendu tout.
+
+--Qui dira toi avoir entendu tout?
+
+--L'invalide.
+
+--Quel invalide?
+
+--L'invalide qui va nous accompagner pour visiter Pompéia.
+
+--Moi pas vouloir d'invalide.
+
+--Alors vous pas visiter Pompéia.
+
+--Moi pas pouvoir visiter Pompéia sans invalide?
+
+--Non.
+
+--Moi en payant?
+
+--Non.
+
+--Moi, en donnant le double, le triple, le quadruple?
+
+--Non, non, non!
+
+--Oh! oh! fit l'Anglais; et il tomba dans une réflexion profonde.
+
+Quant au lazzarone, il se mit à essayer de sauter pardessus son ombre.
+
+--Je veux bien prendre l'invalide, moi, dit l'Anglais au bout d'un
+instant.
+
+--Prenons l'invalide alors, répondit le lazzarone.
+
+--Mais je ne veux pas taire la langue à moi.
+
+--En ce cas, je souhaite le bonjour à vous.
+
+--Moi vouloir que tu restes.
+
+--En ce cas, laissez-moi donner un conseil à vous.
+
+--Donne le conseil à moi.
+
+--Puisque vous ne vouloir pas taire la langue à vous, prenez un
+invalide sourd au moins.
+
+--Oh! dit l'Anglais émerveillé du conseil, moi bien vouloir le
+invalide sourd. Voilà une piastre pour toi avoir trouvé le invalide
+sourd.
+
+Le lazzarone courut au corps-de-garde et choisit un invalide sourd
+comme une pioche.
+
+On commença l'investigation habituelle, pendant laquelle l'Anglais
+continua de soulager son coeur à l'endroit de Sa Majesté Ferdinand
+1er, sans que l'invalide l'entendît et sans que le lazzarone fît
+semblant de l'entendre: on visita ainsi la maison de Diomède, la rue
+des Tombeaux, la villa de Cicéron, la maison du Poète. Dans une
+des chambres à coucher de cette dernière était une fresque fort
+anacréontique qui attira l'attention de l'Anglais, qui, sans demander
+la permission à personne, s'assit sur un siège de bronze, tira son
+album et commença à dessiner.
+
+A la première ligne qu'il traça, l'invalide et le lazzarone
+s'approchèrent de lui; l'invalide voulut parler, mais le lazzarone lui
+fit signe qu'il allait porter la parole.
+
+--Excellence, dit le lazzarone, il est défendu de faire des copies des
+fresques.
+
+--Oh! dit l'anglais, moi vouloir cette copie.
+
+--C'est défendu.
+
+--Oh! moi, je paierai.
+
+--C'est défendu, même en payant.
+
+--Oh! je paierai le double, le triple, le quadruple.
+
+--Je vous dis que c'est défendu! défendu! défendu! entendez-vous?
+
+--Moi vouloir absolument dessiner cette petite bêtise pour faire rire
+milady.
+
+--Alors l'invalide mettre vous au corps-de-garde.
+
+--L'Anglais être libre de dessiner ce qu'il veut.
+
+Et l'Anglais se remit à dessiner. L'invalide s'approcha d'un air
+inexorable.
+
+--Pardonnez, excellence, dit le lazzarone.
+
+--Parle à moi.
+
+--Voulez-vous absolument dessiner cette fresque?
+
+--Je le veux.
+
+--Et d'autres encore?
+
+--Oui, et d'autres encore; moi vouloir dessiner toutes les fresques.
+
+--Alors, dit le lazzarone, laissez-moi donner un conseil à votre
+excellence. Prenez un invalide aveugle.
+
+--Oh! oh! s'écria l'Anglais, plus émerveillé encore du second conseil
+que du premier, moi bien vouloir le invalide aveugle. Voilà deux
+piastres pour toi avoir trouvé le invalide aveugle.
+
+--Alors, sortons; j'irai chercher l'invalide aveugle, et vous
+renverrez l'invalide sourd, en le payant, bien entendu.
+
+--Je paierai le invalide sourd.
+
+L'Anglais renfonça son crayon dans son album, et son album dans sa
+poche; puis, sortant de la maison de Salustre, il fit semblant de
+s'arrêter devant un mur pour lire les inscriptions à la sanguine qui y
+sont tracées. Pendant ce temps, le lazzarone courait au corps-de-garde
+et en ramenait un invalide aveugle, conduit par un caniche noir.
+L'Anglais donna deux carlins à l'invalide sourd et le renvoya.
+
+L'Anglais voulait rentrer à l'instant même dans la maison du poète
+pour continuer son dessin; mais le lazzarone obtint de lui que, pour
+dérouter les soupçons, il ferait un petit détour. L'invalide aveugle
+marcha devant, et l'on continua la visite.
+
+Le chien de l'invalide connaissait son Pompéia sur le bout de la
+patte; c'était un gaillard qui en savait, en antiquités, plus que
+beaucoup de membres des inscriptions et belles-lettres. Il conduisit
+donc notre voyageur de la boutique du forgeron à la maison de
+Fortunata, et de la maison de Fortunata au four public.
+
+Ceux qui ont vu Pompéia savent que ce four public porte une singulière
+enseigne, modelée en terre cuite, peinte en vermillon, et au dessous
+de laquelle sont écrits ces trois mots: _Hic habitat Felicitas_.
+
+--Oh! oh! dit l'Anglais, les maisons être numérotées à Pompéia! Voilà
+le no. 1. Puis il ajouta tout bas au lazzarone: Moi vouloir peindre le
+no. 1 pour faire rire un peu milady.
+
+--Faites, dit le lazzarone; pendant ce temps j'amuserai le invalide.
+
+Et le lazzarone alla causer avec l'invalide tandis que l'Anglais
+faisait son croquis.
+
+Le croquis fut fait en quelques minutes.
+
+--Moi très content, dit l'Anglais; mais moi vouloir retourner à la
+maison du poète.
+
+--Castor! dit l'invalide à son chien; Castor, à la maison du poète!
+
+Et Castor revint sur ses pas et entra tout droit chez Salustre.
+
+Le lazzarone se remit à causer avec l'invalide, et l'Anglais acheva
+son dessin.
+
+--Oh! moi très content, très content! dit l'Anglais; mais moi vouloir
+en faire d'autres.
+
+--Alors continuons, dit le lazzarone.
+
+Comme on le comprend bien, l'occasion ne manqua pas à l'Anglais
+d'augmenter sa collection de drôleries; les anciens avaient à cet
+endroit l'imagination fort vagabonde. En moins de deux heures, il se
+trouva avoir un album fort respectable.
+
+Sur ces entrefaites, on arriva à une fouille: c'était, à ce qu'il
+paraissait, la maison d'un fort riche particulier, car on en tirait
+une multitude de statuettes, de bronzes, de curiosités plus précieuses
+les unes que autres, que l'on portait aussitôt dans une maison à côté.
+L'Anglais entra dans ce musée improvisé et s'arrêta devant une petite
+statue de satyre haute de six pouces, et qui avait toutes les qualités
+nécessaires pour attirer son attention.
+
+--Oh! dit l'Anglais, moi vouloir acheter cette petite statue.
+
+--Le roi de Naples pas vouloir la vendre, répondit le lazzarone.
+
+--Moi je paierai ce qu'on voudra, pour faire rire un peu milady.
+
+--Je vous dis qu'elle n'est point à vendre.
+
+--Moi la paierai le double, le triple, le quadruple.
+
+--Pardon, excellence, dit le lazzarone en changeant de ton, je vous ai
+déjà donné deux conseils, vous vous en êtes bien trouvé; voulez-vous
+que je vous en donne un troisième? Eh bien! n'achetez point la statue,
+volez-la.
+
+--Oh! toi avoir raison. Avec cela, nous avoir l'invalide aveugle. Oh!
+oh! oh! ce être très original.
+
+--Oui; mais avoir Castor, qui a deux bons yeux et seize bonnes dents,
+et qui, si vous y touchez seulement du bout du doigt, vous sautera à
+la gorge.
+
+--Moi, donner une boulette à Castor.
+
+--Faites mieux: prenez un invalide boiteux. Comme vous avez à peu
+près tout vu, vous mettrez la statuette dans votre poche et nous nous
+sauverons. Il criera; mais nous aurons des jambes, et il n'en aura
+pas.
+
+--Oh! s'écria l'Anglais, encore plus émerveillé du troisième conseil
+que du second, moi bien vouloir le invalide boiteux; voilà trois
+piastres pour toi avoir trouvé le invalide boiteux.
+
+Et pour ne point donner de soupçons à l'invalide aveugle et surtout à
+Castor, l'Anglais sortit et fit semblant de regarder une fontaine en
+coquillages d'un rococo mirobolant, tandis que le lazzarone était allé
+chercher le nouveau guide.
+
+Un quart d'heure après il revint accompagné d'un invalide qui avait
+deux jambes de bois; il savait que l'Anglais ne marchanderait pas, et
+il ramenait ce qu'il avait trouvé de mieux dans ce genre.
+
+On donna trois carlins à l'invalide aveugle, deux pour lui, un pour
+Castor, et on les renvoya tous les deux.
+
+Il ne restait à voir que les théâtres, le Forum nundiarium et le
+temple d'Isis; l'Anglais et le lazzarone visitèrent ces trois
+antiquités avec la vénération convenable; puis l'Anglais, du ton le
+plus dégagé qu'il put prendre, demanda à voir encore une fois
+le produit des fouilles de la maison qu'on venait de découvrir;
+l'invalide, sans défiance aucune, ramena l'Anglais au petit musée.
+
+Tous trois entrèrent dans la chambre où les curiosités étaient étalées
+sur des planches clouées contre la muraille.
+
+Tandis que l'Anglais allait, tournait, virait, revenant sans avoir
+l'air d'y toucher, à sa statuette, le lazzarone s'amusait à tendre, à
+la hauteur de deux pieds, une corde devant la porte. Quand la corde
+fut bien assurée il fit signe à l'Anglais, l'Anglais mit la statuette
+dans sa poche, et, pendant que l'invalide ébahi le regardait faire, il
+sauta par dessus la corde, et, précédé par le lazzarone, il se sauva
+à toutes jambes par la porte de Stabie, se trouva sur la route de
+Salerne, rencontra un corricolo qui retournait à Naples, sauta dedans
+et rejoignit sa calèche, qui l'attendait à la via del Sepolcri. Deux
+heures après avoir quitté Pompéia il était à Torre del Greco, et une
+heure après avoir quitté Torre del Greco il était à Naples.
+
+Quant à l'invalide, il avait d'abord essayé d'enjamber par dessus la
+corde, mais le lazzarone avait établi sa barrière à une hauteur qui
+ne permettait à aucune jambe de bois de la franchir: l'invalide avait
+alors tenté de la dénouer; mais le lazzarone avait été pêcheur dans
+ses moments perdus, et savait faire ce fameux noeud à la marinière
+qui n'est autre chose que le noeud gordien. Enfin l'invalide, à
+l'exemple d'Alexandre-le-Grand, avait voulu couper ce qu'il ne pouvait
+dénouer, et avait tiré son sabre; mais son sabre, qui n'avait jamais
+coupé que très peu, ne coupait plus du tout: de sorte que l'Anglais
+était à moitié chemin de Resina, que l'invalide en était encore à
+essayer de scier sa corde.
+
+Le même soir l'Anglais s'embarqua sur le bateau à vapeur _the King
+George_, et le lazzarone se perdait dans la foule de ses compagnons.
+
+L'Anglais avait fait les trois choses les plus expressément défendues
+à Naples: il avait dit du mal du roi, il avait copié des fresques, il
+avait volé une statue; et tout cela, non pas grâce à son argent, son
+argent ne lui servit de rien pour ces trois choses, mais grâce à
+l'imaginative d'un lazzarone.
+
+Mais, pensera-t-on, parmi ces choses, il y en a une qui n'est ni plus
+ni moins qu'un vol. Je répondrai que le lazzarone est essentiellement
+voleur; c'est-à-dire que le lazzarone a ses idées à lui sur la
+propriété, ce qui l'empêche d'adopter à cet endroit les idées des
+autres. Le lazzarone n'est pas voleur, il est conquérant; il ne dérobe
+pas, il prend. Le lazzarone a beaucoup du Spartiate: pour lui la
+soustraction est une vertu, pourvu que la soustraction se fasse avec
+adresse. Il n'y a de voleurs, à ses yeux, que ceux qui se laissent
+prendre. Aussi, afin de n'être pas pris, le lazzarone s'associe
+parfois arec le sbire.
+
+Le sbire n'est souvent lui-même qu'un lazzarone armé par la loi. Le
+sbire a un aspect formidable; il porte une carabine, une paire de
+pistolets et un sabre. Le sbire est chargé de faire la police
+de seconde main: il veille sur la sécurité publique entre deux
+patrouilles. En cas d'association, aussitôt que la patrouille est
+passée, le sbire met une pierre sur une borne pour indiquer au
+lazzarone qu'il peut voler en toute sûreté.
+
+Quand le lazzarone a volé, le sbire parait.
+
+Alors le sbire et le lazzarone partagent en frères.
+
+Seulement, en ce cas, il arrive parfois aussi que le sbire vole le
+lazzarone ou que le lazzarone escroque le sbire: notre pauvre monde va
+tellement de mal en pis, qu'on ne peut plus compter sur la conscience,
+même des fripons.
+
+Le gouvernement sait cela, et il essaie d'y remédier en changeant les
+sbires de quartier; alors ce sont de nouvelles associations à faire,
+de nouvelles compagnies d'assurance mutuelle à organiser.
+
+Le sbire se met en embuscade dans la rue de Chiaja, de Toledo ou de
+Forcella, et, quand il veut, il est sûr, dès le soir de la première
+journée, d'avoir déjà établi des relations commerciales qui le
+dédommagent de celles qu'il vient d'être forcé de rompre.
+
+Comme le lazzarone n'a pas de poches, on le trouve éternellement la
+main dans la poche des autres.
+
+Le lazzarone ne tarde donc jamais à être pris en flagrant délit par le
+sbire; alors le marché s'établit.
+
+Le sbire, généreux comme Orosmane, propose une rançon.
+
+Le lazzarone, fidèle à sa parole comme Lusignan, dégage sa parole au
+bout de dix minutes, d'une demi-heure, d'une heure au plus tard.
+
+Parfois cependant, comme je l'ai dit, le sbire abuse de sa puissance
+ou le lazzarone de son adresse.
+
+Un jour, en passant dans la rue de Tolède, j'ai vu arrêter un sbire.
+Comme le chasseur de La Fontaine, il avait été insatiable, et il était
+puni par où il avait péché.
+
+Voici ce qui était arrivé:
+
+Un sbire avait pris un lazzarone en flagrant délit.
+
+--Qu'as-tu volé à ce monsieur en noir qui vient de passer? demanda le
+sbire.
+
+--Rien, absolument rien, excellence, répondit le lazzarone (le
+lazzarone appelle le sbire excellence).
+
+--Je t'ai vu la main dans sa poche.
+
+--Sa poche était vide.
+
+--Comment! pas un mouchoir, pas une tabatière, pas une bourse?
+
+--C'était un savant, excellence.
+
+--Pourquoi t'adresses-tu à ces sortes de gens
+
+--Je l'ai reconnu trop tard.
+
+--Allons, suis-moi à la police.
+
+--Comment! mais puisque je n'ai rien volé, excellence.
+
+--C'est justement pour cela, imbécile. Si tu avais volé quelque chose,
+on s'arrangerait.
+
+--Eh bien! c'est partie remise, voilà tout; je ne serai pas toujours
+si malheureux.
+
+--Me promets-tu, d'ici à une demi-heure, de me dédommager?
+
+--Je vous le promets, excellence.
+
+--Comment cela?
+
+--Ce qu'il y a dans la poche du premier passant sera pour vous.
+
+--Soit, mais je choisirai l'individu; je ne me soucie pas que tu
+ailles encore faire quelque bêtise pareille à l'autre.
+
+--Vous choisirez.
+
+Le sbire s'appuie majestueusement contre une borne; le lazzarone se
+couche paresseusement à ses pieds.
+
+Un abbé, un avocat, un poète, passent successivement sans que le sbire
+bouge. Un jeune officier, leste, pimpant, paré d'un charmant uniforme,
+paraît à son tour; le sbire donne le signal.
+
+Le lazzarone se lève et suit l'officier; tous deux disparaissent à
+l'angle de la première rue. Un instant après, le lazzarone revient
+tenant sa rançon à la main.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demande le sbire.
+
+--Un mouchoir, répond le lazzarone.
+
+--Voilà tout?
+
+--Comment, voilà tout? c'est de la batiste!
+
+--Est-ce qu'il n'en avait qu'un seul[1]?
+
+--Un seul dans cette poche-là.
+
+--Et dans l'autre?
+
+--Dans l'autre il avait son foulard.
+
+--Pourquoi ne l'as-tu pas apporté?
+
+--Celui-là, je le garde pour moi, excellence.
+
+--Comment, pour toi?
+
+--Oui. N'est-il pas convenu que nous partageons?
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! chacun sa poche.
+
+--J'ai droit à tout.
+
+--A la moitié, excellence.
+
+--Je veux le foulard.
+
+--Mais, excellence...
+
+--Je veux le foulard!
+
+--C'est une injustice.
+
+--Ah! tu dis du mal des employés du gouvernement. En prison, drôle! en
+prison!
+
+--Vous aurez le foulard, excellence.
+
+--Je veux celui de l'officier.
+
+--Vous aurez celui de l'officier.
+
+--Où le retrouveras-tu!
+
+--Il était allé chez sa maîtresse, rue de Foria; je vais l'attendre à
+la porte.
+
+Le lazzarone remonte la rue, disparaît, et va s'embusquer dans une
+grande porte de la rue de Foria.
+
+Au bout d'un instant, le jeune officier sort; il n'a pas fait dix pas
+qu'il fouille à sa poche et s'aperçoit qu'elle est vide.
+
+--Pardon, excellence, dit le lazzarone, vous cherchez quelque chose?
+
+--J'ai perdu un mouchoir de batiste.
+
+--Votre excellence ne l'a pas perdu, on le lui a volé.
+
+--Et quel est le brigand?...
+
+--Qu'est-ce que votre excellence me donnera si je lui trouve son
+voleur?
+
+--Je te donnerai une piastre!
+
+--J'en veux deux.
+
+--Va pour deux piastres. Eh bien! que fais-tu?
+
+--Je vous vole votre foulard?
+
+--Pour me faire retrouver mon mouchoir?
+
+--Oui.
+
+--Et où seront-ils tous les deux?
+
+--Dans la même poche. Celui à qui je donnerai votre foulard est celui
+à qui j'ai déjà donné votre mouchoir.
+
+L'officier suit le lazzarone; le lazzarone remet le foulard au sbire,
+le sbire fourre le foulard dans sa poche. Le lazzarone, rendu à la
+liberté, s'esquive. Derrière le lazzarone vient l'officier. L'officier
+met la main sur le collet du sbire, le sbire tombe à genoux. Comme le
+sbire de cette espèce a été lazzarone avant d'être sbire, il comprend
+tout: c'est lui qui est le volé. Il a voulu jouer son associé, il
+a été joué par lui. Tous autres qu'un lazzarone et un sbire se
+brouilleraient en pareille circonstance: mais le lazzarone et le sbire
+ne se brouillent pas pour si peu de chose: c'est à l'oeuvre qu'on
+reconnaît l'ouvrier. Le lazzarone et le sbire se sont reconnus pour
+deux ouvriers de première force; ils ont pu s'apprécier l'un l'autre.
+Gare aux poches! ce sera désormais entre eux à la vie et à la mort.
+
+
+Note:
+
+[1] A Naples, on a toujours deux mouchoirs dans sa poche: un mouchoir
+de batiste pour s'essuyer, un mouchoir de soie pour se moucher; il y a
+même des élégants qui en ont un troisième avec lequel ils époussettent
+leurs bottes, pour faire croire qu'ils sont venus en voiture.
+
+
+
+
+XI
+
+Le roi Nasone.
+
+
+Je ne sais pas si les lazzaroni, ennuyés de leur liberté, demandèrent
+jamais un roi comme les grenouilles de la fable, mais ce que je sais,
+c'est qu'un jour Dieu leur envoya un.
+
+Celui-là n'était ni un baliveau ni une grue: c'était un renard, et un
+des plus fins que la race royale ait jamais produits. Ce roi eut trois
+noms: Dieu le nomma Ferdinand IV, le congrès le nomma Ferdinand 1er,
+et les lazzaroni le nommèrent le roi Nasone.
+
+Dieu et le congrès eurent tort: un seul de ses trois noms lui resta:
+c'est celui qui lui a été donné par les lazzaroni.
+
+L'histoire, à la vérité, lui a conservé indifféremment les deux
+autres, ce qui n'a pas contribué à la rendre plus claire: mais qui
+est-ce qui lit l'histoire, si ce n'est les historiens lorsqu'ils
+corrigent leurs épreuves!
+
+A Naples, personne ne connaît donc ni Ferdinand 1er ni Ferdinand IV;
+mais, en revanche, tout le monde connaît le roi Nasone.
+
+Chaque peuple a eu son roi qui a résumé l'esprit de la nation. Les
+Écossais ont eu Robert-Bruce, les Anglais ont eu Henri VIII, les
+Allemands ont eu Maximilien, les Français ont eu Henri IV, les
+Espagnols ont eu Charles V, les Napolitains ont eu _Nasone_ [1].
+
+Le roi Nasone était l'homme le plus fin, le plus fort, le plus adroit,
+le plus insouciant, le plus indévot, le plus superstitieux de son
+royaume, ce qui n'est pas peu dire. Moitié Italien, moitié Français,
+moitié Espagnol, jamais il n'a su un mot d'espagnol, de français ni
+d'italien; le roi Nasone n'a jamais su qu'une langue, c'était le
+patois du môle.
+
+Il a eu pour enfans le roi François, le prince de Salerne, la reine
+Marie-Amélie, c'est-à-dire un des hommes les plus savans, un des
+princes les meilleurs, une des femmes les plus admirablement saintes
+qui aient jamais existé.
+
+Le roi Nasone monta sur le trône à six ans, comme Louis XIV, et mourut
+presque aussi vieux que lui. Il régna de 1759 à 1825, c'est-à-dire 66
+ans y compris sa minorité. Tout ce qui s'accomplit de grand en Europe
+dans la dernière moitié du siècle passé et dans le premier quart du
+siècle présent s'accomplit sous ses yeux. Napoléon tout entier passa
+dans son règne. Il le vit naître et grandir, il le vit décroître et
+tomber. Il se trouva mêlé à ce drame gigantesque qui bouleversa le
+monde de Lisbonne à Moscou, et de Paris au Caire.
+
+Le roi Nasone n'avait reçu aucune éducation; il avait eu pour
+gouverneur le prince de San-Miandro, qui, n'ayant jamais rien su,
+n'avait pas jugé nécessaire que son élève en apprît plus que lui.
+En échange, le roi faisait des armes comme Saint-Georges, montait à
+cheval comme Rocca Romana, et tirait un coup de fusil comme Charles X.
+Mais d'arts, mais de sciences, mais de politique, il n'en fut pas un
+seul instant question dans le programme de l'éducation royale.
+
+Aussi de sa vie le roi Nasone n'ouvrit-il un livre ou ne lut-il un
+mémoire. Quand il fut majeur, il laissa régner son ministre, quand
+il fut marié, il laissa régner sa femme. Il ne pouvait se dispenser
+d'assister aux conseils d'État, mais il avait défendu qu'il y parût un
+seul encrier, de peur que sa vue n'entraînât à des écritures. Restait
+son seing, qu'il ne pouvait se dispenser de donner au moins une fois
+par jour. Napoléon, dans le même cas, avait réduit le sien à cinq
+lettres d'abord, à trois ensuite, puis enfin à une seule. Le roi
+Nasone fit mieux, il eut une griffe.
+
+Aussi passait-il le meilleur de son temps à chasser à Caserte ou à
+pêcher au Fusaro; puis la chasse finie ou la pêche terminée, le roi se
+faisait cabaretier, la reine se faisait cabaretière, les courtisans se
+faisaient garçons de cabaret, et l'on détaillait au dessous du cours
+des comestibles ordinaires, les produits de la chasse ou de la pêche,
+le tout avec l'accompagnement de disputes et de jurons qu'on aurait pu
+rencontrer dans une halle ordinaire. Cela était un des grands plaisirs
+du roi Nasone.
+
+Le roi Nasone savait de qui tenir son amour pour la chasse. Son père,
+le roi Charles III, avait fait bâtir le château de Capo-di-monti par
+la seule raison qu'il y avait sur cette colline, au mois d'août,
+un abondant passage de becfigues. Malheureusement, en jetant les
+fondations de cette villa, on s'était aperçu qu'au dessous des
+fondations s'étendaient de vastes carrières d'où, depuis dix mille
+ans, Naples tirait sa pierre. On y ensevelit trois millions dans des
+constructions souterraines; après quoi on s'aperçut qu'il ne manquait
+qu'une chose pour se rendre au château, c'était un chemin. On comprend
+que si Charles III, comme son fils, avait eu le goût du commerce et
+avait vendu ses becfigues, il eût, selon toute probabilité, en les
+vendant au prix ordinaire, perdu quelque chose, comme un millier de
+francs sur chacun d'eux.
+
+Le contre-coup de la révolution française vint troubler le roi Nasone
+au milieu de ses plaisirs. Un jour il lui prit envie de chasser à
+l'homme au lieu de chasser au daim ou au sanglier; il lâcha sa meute
+sur la piste des républicains et vint les attaquer aux environs de
+Rome. Malheureusement le Français est un animal qui revient sur le
+chasseur. Le roi Nasone le vit revenir et fut obligé d'abandonner la
+place et de gouverner au plus vite sur Naples; encore fallut-il qu'il
+changeât de costume avec le duc d'Ascoli, son écuyer. Il prit la
+gauche, ordonna au duc de le tutoyer, et le servit tout le long de la
+route comme si le duc d'Ascoli eût été Ferdinand et qu'il eût été le
+duc d'Ascoli.
+
+Plus tard, un des grands plaisirs du roi était de raconter cette
+anecdote. L'idée que le duc d'Ascoli aurait pu être pendu à la place
+du roi mettait la cour en fort belle humeur.
+
+Arrivé à Naples sans accident, le roi jugea qu'il n'était point
+prudent à lui de s'arrêter là; il s'adressa à son bon ami Nelson, lui
+demanda un vaisseau, monta dessus avec la reine, son ministre Acton
+et la belle Emma Lyonna, à laquelle nous reviendrons bientôt; mais
+un vent contraire s'éleva: le vaisseau ne put sortir du golfe et fut
+forcé de revenir jeter l'ancre à une centaine de pas de la terre.
+Alors, ministres, magistrats, officiers, accoururent pour supplier le
+roi de revenir à Naples; mais le roi tint bon pour la Sicile et envoya
+promener officiers, magistrats et ministres, marmottant sans cesse ses
+meilleures prières pour que le vent changeât de direction. Au premier
+souffle qui vint du nord, on leva l'ancre et on s'éloigna à pleines
+voiles.
+
+Mais la satisfaction du roi ne fut point de longue durée. A peine
+la flottille avait-elle gagné la haute mer qu'une tempête terrible
+s'éleva; en même temps le jeune prince Alberto tomba malade. Le roi
+avait pris pour capitaine de son vaisseau l'amiral Nelson, qui passait
+à cette époque pour le premier marin du monde, et cependant, comme si
+Dieu eût poursuivi le roi en personne, le mât de misaine et la grande
+vergue de son bâtiment furent brisés, tandis qu'il voyait à cent pas
+de lui la frégate de l'amiral Carracciolo, sur laquelle il avait
+refusé de monter, se fiant plus à son allié qu'à son sujet, s'avancer
+au milieu de la tempête, calme et comme si elle commandait aux vents.
+Plusieurs fois le roi héla ce bâtiment, qui, pareil à celui du
+_Corsaire rouge_, semblait un navire enchanté, pour s'informer s'il ne
+pourrait point passer à son bord; mais quoiqu'à chaque signal du
+roi l'amiral lui-même se fût mis en mer dans une chaloupe et se fût
+approché du vaisseau royal pour recevoir les ordres de Sa Majesté, le
+péril du transport était trop grand pour que Carraciolo osât en courir
+la responsabilité. Cependant à chaque heure le danger augmentait.
+Enfin on arriva en vue de Palerme, mais le voisinage de la terre
+augmentait encore le danger: si habile marin que fût Nelson, il en
+savait moins pour entrer dans le port par un gros temps que le dernier
+pilote côtier. Il fit donc un signal pour demander s'il se trouvait
+sur la flottille un homme plus familiarisé que lui avec ces parages.
+Aussitôt une barque montée par un officier se détacha d'un des
+bâtimens, emportée par le vent comme une feuille, et s'approcha
+du vaisseau royal. Lorsqu'elle fut à portée, on jeta une corde,
+l'officier la saisit, on le hissa à bord: c'était le capitaine
+Giovanni Beausan, élève et ami de Carracciolo; il répondit de tout.
+Nelson lui remit le commandement: une heure après on entrait dans le
+port de Palerme, et le même soir on débarquait a Castello-à-Mare.
+
+Le lendemain, au point du jour, le roi chassait à son château de la
+Favorite, avec autant de plaisir et d'entrain que s'il n'eût pas perdu
+la moitié de son royaume.
+
+Pendant ce temps Championnet prenait Naples, et un beau matin le roi
+Nasone apprit que le monde libéral comptait une république de plus.
+C'était la république parthénopéenne.
+
+Sa colère fut grande; il ne comprenait pas que ses sujets, abandonnés
+par lui, ne lui eussent pas gardé plus exactement leur serment de
+fidélité; c'était fort triste: le patrimoine de Charles III était
+diminué de moitié; le roi des Deux-Siciles n'en avait plus qu'une.
+Noblesse et bourgeoisie avaient embrassé avec ardeur la cause de la
+révolution; il ne restait plus au roi Nasone que ses bons lazzaroni.
+
+Le roi Nasone s'en rapporta à Dieu et à saint Janvier de changer le
+coeur de ses sujets, fit voeu d'élever une église sur le modèle de
+Saint-Pierre s'il rentrait jamais dans sa bonne ville de Naples, et
+continua de chasser.
+
+Il est vrai que, comme nous l'avons dit, le roi Nasone était un
+merveilleux tireur. Quoiqu'il ne chassât jamais qu'à balles franches,
+il était sûr de ne toucher l'animal qu'au défaut de l'épaule; et, sur
+ce point, Bas-de-Cuir aurait pu prendre de ses leçons. Mais le curieux
+de la chose, c'est qu'il exigeait que les chasseurs de sa suite en
+fissent autant que lui, sinon il entrait dans des colères toujours
+fort préjudiciables au coupable.
+
+Un jour qu'on avait chassé toute la journée dans la forêt de Fienzza,
+et que les chasseurs faisaient cercle autour d'un double rang de
+sangliers abattus, le roi avisa un des cadavres frappés au ventre.
+Aussitôt le rouge lui monta à la figure, et se retournant vers sa
+suite:--_Che è il porco che a fatto un tal colpo_? s'écria-t-il, ce
+qui voulait dire en toutes lettres: Quel est le porc qui a fait un
+pareil coup?
+
+--C'est moi, sire, répondit le prince de San-Cataldo. Faut-il me
+pendre pour cela?
+
+--Non, dit le roi, mais il faut rester chez vous.
+
+Et désormais le prince de San-Cataldo ne fut plus invité aux chasses
+royales.
+
+Un des crimes qui avaient le privilège d'exciter à un degré presque
+égal la colère de Sa Majesté, était de se présenter devant elle avec
+des favoris longs et des cheveux courts. Tout homme dont le menton
+n'était point rasé, dont le crâne n'était point poudré à blanc, et
+dont la nuque n'était point ornée d'une queue plus ou moins longue,
+était pour le roi Nasone un jacobin à pendre. Un jour, le jeune prince
+Peppino Ruffo, qui avait tout perdu au service du prince, qui avait
+abandonné famille et patrie pour le suivre, eut l'imprudence de se
+présenter devant lui sans poudre et avec une paire de ces beaux
+favoris napolitains que vous savez. Le roi ne fit qu'un bond de son
+fauteuil à lui, et le saisissant à pleines mains par la barbe:--Ah!
+brigand! ah! jacobin! ah! septembriseur! s'écria-t-il. Mais tu sors
+donc d'un club, que tu oses te présenter ainsi devant moi?
+
+--Non, sire, répondit le jeune homme, je sors d'une prison où j'ai été
+jeté il y a trois mois, comme trop fidèle sujet de Votre Majesté.
+
+Cette raison, si péremptoire qu'elle fût, ne calma pas entièrement le
+roi, qui garda rancune au pauvre Peppino Ruffo, même après qu'il eut
+rasé ses favoris, poudré ses cheveux, pris une queue postiche et
+substitué une culotte courte à ses pantalons.
+
+Il n'y avait par toute la Sicile qu'un homme qui fût aussi colère que
+le roi: c'était le président Cardillo, qui, n'ayant pas un seul cheveu
+sur la tête et pas un seul poil au menton, était entré tout d'abord
+dans les faveurs de son souverain, grâce à la majestueuse perruque
+dont son front était orné. Aussi, malgré son caractère emporté, le roi
+l'avait-il pris en amitié grande, malgré sa haine pour les gens de
+robe. Il le désignait quelquefois pour faire sa partie reversi. Alors
+c'était un spectacle donné à la galerie. Quand il jouait avec tout
+autre qu'avec le roi, le président lâchait la bride à sa colère,
+foudroyait son partner de gros mots, faisait voler les jetons, les
+fiches, les cartes, l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il
+avait l'honneur de jouer avec le roi, le pauvre président avait
+les menottes, et il lui fallait ronger son frein. Il prenait bien
+toujours, dans une intention parfaitement claire, chandeliers, argent,
+cartes, fiches et jetons; mais tout à coup le roi, qui ne le perdait
+pas de vue, le regardait ou lui adressait un question; alors le
+président souriait agréablement, reposait sur la table la chose
+quelconque qu'il tenait à la main et se contentait d'arracher les
+boutons de son habit, qu'on retrouvait le lendemain semés sur le
+parquet. Un jour cependant que le roi avait poussé le pauvre président
+plus loin qu'à l'ordinaire, et que cette plaisanterie lui avait fait
+négliger son jeu, le prince s'aperçut qu'un as dont il aurait pu se
+défaire lui était resté.
+
+--Ah! mon Dieu! que je suis bête! s'écria le prince, j'aurais pu
+donner mon as, et je ne l'ai pas fait.
+
+--Eh bien! je suis plus bête encore que votre Majesté, s'écria le
+président, car j'aurais pu donner le quinola et il m'est resté dans
+les mains.
+
+Le prince, au lieu de se fâcher, éclata de rire; la réponse lui
+rappelant probablement l'urbanité de ses bons lazzaroni.
+
+Il faut tout dire aussi: le président Cardillo était, comme Nemrod,
+un grand chasseur devant Dieu, et avait de magnifiques chasses, des
+chasses royales auxquelles il invitait son roi et auxquelles son roi
+lui faisait l'honneur d'assister. C'était dans son magnifique fief
+d'Ilice que se passait la chose; et comme au milieu de la propriété
+s'élevait un château digne d'elle, Sa Majesté daignait, la veille des
+chasses, arriver, souper et coucher dans ce château, où elle demeurait
+quelquefois deux ou trois jours de suite. Un soir on y arriva comme
+d'habitude avec l'intention de chasser le lendemain. Quand il
+s'agissait de chasser, le roi ne dormait pas. Aussi, après s'être
+tourné et retourné toute la nuit dans son lit, se leva-t-il au point
+du jour, et, allumant son bougeoir, se dirigea-t-il en chemise vers la
+chambre du seigneur suzerain. La clé était à la porte; Ferdinand eut
+envie de voir quelle mine un président avait dans son lit. Il tourna
+la clé et entra dans sa chambre. Dieu servait le roi à sa guise.
+
+Le président, sans perruque et en chemise, était assis au milieu de la
+chambre. Le roi alla droit à lui. Tandis que, surpris à l'improviste,
+le pauvre président demeurait sans bouger, le roi lui mit le bougeoir
+sous le nez pour bien voir la figure qu'il faisait, puis il commença à
+faire le tour de la statue et du piédestal avec une gravité admirable,
+tandis que la tête seule du président, mobile comme celle d'un magot
+de la Chine, l'accompagnait par un mouvement de rotation
+centrale, égal au mouvement circulaire. Enfin les deux astres qui
+accomplissaient leur périple, se retrouvèrent en face l'un de l'autre.
+Et, comme le roi continuait de garder le silence:
+
+--Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid, le fait
+n'étant pas prévu par les lois de l'étiquette, faut-il que je me lève
+ou faut-il que je reste?
+
+--Reste, reste, dit le roi, mais ne nous fais pas attendre; voilà
+quatre heures qui sonnent.
+
+Et il sortit de la chambre aussi gravement qu'il y était entré.
+
+Bientôt l'honneur que le roi faisait au président Cardillo en allant
+ainsi chasser chez lui éveilla l'ambition des courtisans; il n'y eut
+pas jusqu'aux abbesses des premiers couvens de Palerme qui, peuplant
+leurs parcs de chevreuils, de daims et de sangliers, ne fissent
+inviter le roi à venir donner aux pauvres recluses dont elles
+dirigeaient les âmes la distraction d'une chasse. On comprend que Sa
+Majesté se garda bien de refuser de pareilles invitations. Le roi
+était quelque peu galant; il oublia presque sa colonie de San-Lucio.
+Cette colonie de San-Lucio était cependant quelque chose de fort
+agréable. C'était un charmant village, situé à trois ou quatre
+lieues de Naples, appartenant corps et biens au roi; les âmes seules
+appartenaient à Dieu, ce qui n'empêchait pas le diable d'en avoir sa
+part. San-Lucio était, moins le turban et le lacet, devenu le sérail
+du sultan Nasone. Comme le shah de Perse, il aurait pu une fois faire
+part à ses amis et connaissances de quatre-vingts naissances dans le
+même mois.
+
+Aussi la population de San-Lucio a-t-elle encore aujourd'hui des
+privilèges que n'a aucun autre village du royaume des Deux-Siciles:
+ses habitans ne paient pas de contributions et échappent à la loi du
+recrutement. En outre, chacun, quel que soit son âge ou son sexe, a
+la prétention d'être quelque peu parent du roi actuel. Seulement, les
+plus âgés l'appellent mon neveu, et les plus jeunes mon cousin.
+
+Le roi Nasone en était donc là en Sicile, chassant tous les jours soit
+dans ses forêts à lui, soit dans celles du président, soit dans les
+parcs des abbesses, faisant tous les soirs sa partie d'ombre, de
+whist ou de reversi, et ne regrettant au monde que son château de
+Capo-di-Monti, où il y avait tant de becfigues; son lac de Fusaro, où
+il y avait tant de poissons; et sa place du Môle, où il y avait tant
+de lazzaroni, lorsqu'un jour un homme de cinquante à cinquante-cinq
+ans environ se présenta pour lui demander l'autorisation de
+reconquérir son royaume: cet homme, c'était le cardinal Ruffo.
+
+Fabrizio Ruffo était né d'une famille noble, mais peu considérable.
+Seulement, comme il avait le génie de l'intrigue développé à un point
+fort remarquable, il avait fait, grâce au pape Pie VI, dont il
+était devenu le favori, un assez beau chemin dans la carrière de la
+prélature, et il avait été nommé à un haut emploi dans la chambre
+pontificale. Arrivé là, il eut l'adresse de faire sa fortune en trois
+ans et la maladresse de laisser voir qu'il l'avait faite. Il en
+résulta que son faste ayant fait scandale, Pie VI fut forcé de lui
+demander sa démission. Ruffo la lui donne, vint à Naples, et obtint
+l'intendance du château de Caserie. Il y servait de son mieux le roi
+Nasone dans les plaisirs que Sa Majesté allait chercher dans sa villa,
+lorsque Sa Majesté se réfugia en Sicile. Le cardinal Ruffo l'y suivit.
+
+Là, tandis que le roi chassait le jour et jouait le soir, Ruffo rêvait
+de reconquérir le royaume. La face des choses changeait en Italie, les
+défaites succédaient aux défaites; Bonaparte semblait avoir transporté
+de l'autre côté de la Méditerranée la statue de la Victoire. Les
+ennemis que le directoire avait à combattre croissaient chaque jour.
+La flotte turque et la flotte russe combinées avaient repris quelques
+unes des îles louiennes, assiégeaient Corfou et annonçaient hautement
+que, dès qu'elles se seraient rendues maîtresses de ce point
+important, elles feraient voile vers les côtes de l'Italie. L'escadre
+anglaise n'attendait qu'un signal pour se réunir à elles. Fabrizio
+Ruffo espérait donc qu'en mettant le feu aux Calabres, ce feu, comme
+une traînée de poudre, gagnerait rapidement Naples et embraserait la
+capitale. Il vint donc, comme nous l'avons dit, trouver le roi.
+
+Le roi, à qui il ne demandait ni hommes ni argent, mais seulement son
+autorisation et ses pleins pouvoirs, donna tout ce que le cardinal
+demandait; après quoi, roi et cardinal échangèrent leur bénédiction.
+Le cardinal partit pour les montagnes de la Calabre, et le roi pour la
+forêt de Fienzza.
+
+Deux mois à peu près s'écoulèrent. Pendant ces deux mois, le roi, tout
+en chassant à la Favorite, à Montréal ou a Nice, avait vu passer une
+foule de vaisseaux russes, turcs et anglais se dirigeant vers sa
+capitale. Un soir même, en rentrant, il avait appris que Nelson avait
+quitté Palerme pour prendre le commandement général de la flotte.
+Enfin, un matin, il reçut un courrier qui lui annonça que le cardinal
+Ruffo venait d'entrer à Naples, que la république parthénopéenne, qui
+était venue avec Championnet, s'en était allée avec Macdonald, et que
+les républicains avaient obtenu une capitulation en vertu de laquelle
+ils rendaient les forts, mais qui leur accordait en échange vie
+et bagages saufs. Cette capitulation était signée de Foote pour
+l'Angleterre, de Keraudy pour la Russie, de Boncieu pour la Porte, et
+de Ruffo pour le roi.
+
+Tout au contraire de ce à quoi l'on s'attendait, Sa Majesté entra dans
+une grande colère; ou lui avait reconquis son royaume, ce qui était
+fort agréable, mais on avait traité avec des rebelles, ce qui lui
+paraissait fort humiliant. Nasone était petit-fils de Louis XIV, et il
+y avait en lui, tout populaire qu'il était, beaucoup de l'orgueil et
+de l'omnipotence du grand roi.
+
+Il s'agissait donc de sauver l'honneur royal en déchirant la
+capitulation [2].
+
+Cependant on craignait une chose: il y avait à cette heure à Naples
+un homme qui était plus roi que le roi lui-même; cet homme, c'était
+Nelson. Or, Nelson était arrivé à l'âge de quarante-un ans sans que
+son plus mortel ennemi eût eu d'autre reproche à lui faire qu'une trop
+grande intrépidité. Il avait des honneurs autant qu'un vainqueur en
+pouvait amasser sur sa tête. La ville de Londres lui avait envoyé une
+épée, et le roi l'avait fait chevalier du Bain, baron du Nil et pair
+du royaume. Il avait une fortune princière; car le gouvernement lui
+faisait mille livres sterling de rente, le roi l'avait doté d'une
+pension de cinquante mille francs, et la compagnie des Indes lui avait
+fait cadeau de cent mille écus. Il y avait donc à craindre que Nelson,
+reconnu jusque alors, non seulement pour brave entre les braves, mais
+encore pour loyal entre les loyaux, n'eût le ridicule de tenir à cette
+double réputation, et, n'ayant rien fait jusque-là qui portât atteinte
+à son courage, ne voulût rien faire qui portât atteinte à son honneur.
+
+Et pourtant il fallait que la capitulation signée par Foote, de
+Keraudy et Bonnieu fut déchirée. On se rappela que c'était une femme
+qui avait perdu Adam, et on jeta les yeux sur son amie Emma Lyonna
+pour damner Nelson.--Emma Lyonna était une femme perdue de Londres.
+Son père, on ne le connaît pas; sa patrie, on l'ignore: on sait
+seulement que sa mère était pauvre; on croit qu'elle naquit dans la
+principauté de Galles, voilà tout. Un charlatan la rencontra et
+lui offrit de prendre part à une spéculation nouvelle: c'était de
+représenter la déesse Hygie. Ce charlatan était le docteur Graham,
+auteur de la _Mégalanthropogénésie_. Emma Lyonna accepte; elle est
+installée dans le cabinet du docteur, à qui elle sert d'explication
+vivante. Emma Lyonna était belle, on accourut pour la voir, les
+peintres demandèrent à la copier; Hamney, l'un des artistes les plus
+populaires de l'Angleterre, la peignit en Vénus, en Cléopâtre, en
+Phryné. Dès lors la vogue d'Emma Lyonna fut établie, et la fortune de
+Graham fut faite.
+
+Parmi les jeunes gens qui, depuis l'exposition de la déesse Hygie,
+suivaient avec le plus d'assiduité les cours du docteur était un jeune
+homme de la maison de Warwick nommé Charles Greville. Du jour où il
+avait vu Emma Lyonna, il en était devenu amoureux; il proposa à la
+belle statue de quitter le docteur pour lui. Emma Lyonna commençait
+à se lasser du poser pour les curieux el pour les peintres. Sa
+réputation était faite; un jeune homme de l'aristocratie allait la
+mettre à la mode; elle accepta. En trois ans, la fortune de Charles
+Greville fut mangée, une place honorable qu'il occupait dans la
+diplomatie perdue, et il ne lui resta rien que la femme à laquelle il
+devait sa ruine pécuniaire et sa chute sociale. Alors il offrit à Emma
+de l'épouser, si grande était la fascination que cette autre Laïs
+exerçait sur cet autre Alcibiade. Mais Emma Lyonna était trop bonne
+calculatrice pour épouser un homme ruiné; elle avait pris l'habitude
+de l'or et des diamans pendant ces trois années, et elle ne voulait
+pas la perdre. Sous un prétexta de délicatesse dont le pauvre Charles
+Greville fut dupe, elle refusa. Alors une autre idée lui vint. Il
+avait à la cour de Naples un oncle riche et puissant, nommé sir
+Williams Hamilton. Il était l'héritier du vieillard; il lui avait fait
+demander de l'argent et la permission d'épouser Emma Lyonna. L'oncle
+avait répondu par un double refus à celte double demande. Charles
+Greville connaissait le pouvoir d'Emma Lyonna sur les coeurs: il
+envoya sa belle sirène solliciter pour elle et pour lui.
+
+Il y avait en effet un charme fatal attaché à cette femme. Le
+vieillard vit Emma Lyonna et en devint amoureux. Il offrit de faire
+à son neveu deux mille cinq cents livres sterling de rente si Emma
+Lyonna consentait à l'épouser lui-même. Quinze jours après, Charles
+Greville recevait son contrat de rente et Emma Lyonna devenait lady
+Hamilton.
+
+Le scandale fut grand. Toutefois, on ne pouvait refuser de recevoir
+la nouvelle mariée dans le monde. Tous les salons lui furent donc
+ouverts. La reine Caroline, cette fière princesse d'Autriche, cette
+soeur de Marie-Antoinette, plus hautaine qu'elle encore, refusa
+complètement de lui parler et affecta de lui tourner le dos chaque
+fois que le hasard jeta la reine et l'ambassadrice sur le même chemin.
+
+Sur ces entrefaites, Nelson vint à Naples: le vainqueur de la
+Vera-Cruz, qui devait être celui d'Aboukir et de Trafalgar, subit
+l'influence commune et devint amoureux. Nelson pouvait être un
+Achille, mais ce n'était ni un Hyacinthe ni un Pâris; il avait perdu
+un oeil à Calvi et un bras à la Vera-Cruz. Mais lady Hamilton était
+trop habile pour laisser échapper la fortune qui passait à la portée
+de sa main. Elle comprit tout de suite l'influence que Nelson
+allait prendre sur les événemens et par conséquent sur les hommes.
+L'Angleterre, pour Ferdinand et Caroline, était non seulement une
+alliée, mais encore une libératrice: Nelson devenait pour eux non
+seulement un héros, mais presque un dieu.
+
+L'amour de Nelson changea tout pour Emma Lyonna. La reine descendit de
+son trône et fit la moitié du chemin qui la séparait dé l'aventurière;
+Emma Lyonna daigna faire l'autre. Bientôt on ne vit plus l'une sans
+l'autre. A la cour, au théâtre, à Chiaja, à Toledo, dans sa voiture
+comme dans la loge royale, Emma Lyonna eut sa place de tous les jours,
+de toutes les heures, de tous les instans, Emma Lyonna fut la favorite
+de Caroline.
+
+Le jour des désastres arriva: Emma Lyonna, fidèle à l'amitié ou plutôt
+à l'ambition, accompagna le roi et la reine en Sicile, traînant
+Nelson à sa suite. Le terrible capitaine de la mer était, avec elle,
+obéissant et doux comme un enfant.
+
+Ce fut sur cette femme que Caroline jeta les yeux pour perdre Nelson;
+ce lut à ces mains étranges que Dieu remit l'existence des hommes et
+le destin des royaumes.
+
+Emma Lyonna portait une lettre de créance conçue en ces termes:
+
+«La Providence vous remet le sort de la monarchie napolitaine; je
+n'ai pas le temps de vous écrire une lettre détaillée sur le service
+immense que nous attendons de vous. Milady, mon ambassadrice et mon
+amie, vous exposera ma prière et toute la reconnaissance de votre
+affectionnée, CAROLINE.»
+
+Dans cette lettre était contenu un décret du roi qui portait que
+«l'intention du roi n'avait jamais été de traiter avec des sujets
+rebelles; qu'en conséquence les capitulations des forts étaient
+révoquées; que les partisans de la prétendue république parthénopéenne
+étant plus ou moins coupables de lèse-majesté, une junte d'État serait
+établie pour les juger, et punirait les plus coupables par la mort,
+les autres par la prison et l'exil, tous par la confiscation de leurs
+biens.»
+
+Une autre ordonnance devait faire connaître les volontés ultérieures
+de Sa Majesté et la manière dont elles seraient exécutées. A la
+rigueur, le roi et la reine pouvaient écrire ces choses, ils n'avaient
+rien signé: ils voyaient les événemens accomplis au point de vue de
+leur pouvoir et de leur dignité. Mais Nelson, l'homme du peuple;
+Nelson, le fils d'un pauvre ministre du village de Burnham-Thorp;
+Nelson, dont la parole était engagée par la signature de son
+représentant; Nelson, qui, dans tous ces démêlés de peuple à rois,
+devait être calme, impartial et froid comme la statue de la Justice;
+Nelson, sur lequel l'Europe avait les yeux ouverts, et dont le monde
+n'attendait qu'un mot pour le proclamer le défenseur de l'humanité,
+comme il était déjà l'élu de la gloire; Nelson, quelle excuse avait-il
+et que répondra-t-il à Dieu quand Dieu lui demandera compte de
+l'existence de vingt-cinq mille hommes sacrifiés à un fol amour? Le
+navire qui portait Emma Lyonna aborda un soir le navire qui portait
+Nelson; une heure après, le navire repartait pour Palerme, emportant
+pour tout message cette seule réponse: «Tout va bien.» Le lendemain la
+capitulation était déchirée.
+
+Parmi toutes les victimes, il y en avait une qui devait être sacrée
+pour Nelson: c'était son collègue l'amiral Carracciolo. Après avoir
+conduit le roi en Sicile avec un bonheur qui avait fait envie à celui
+qui passait à cette époque pour le premier homme de mer qui existât,
+Carracciolo avait demandé la permission de revenir à Naples et l'avait
+obtenue. Là il avait pris parti pour les républicains, avait combattu
+avec eux, avait traité comme eux, et, comme eux, eût du être sous la
+garde de l'honneur de trois grandes nations.
+
+Carracciolo était parvenu à échapper aux premières recherches, et par
+conséquent aux premiers massacres; mais, trahi par un domestique, il
+fut pris dans la chambre où il était caché. A peine Nelson eut-il
+appris son arrestation qu'il le réclama comme son prisonnier. Une
+action grande et généreuse pouvait servir non pas de contre-poids,
+mais de palliatif à la trahison de l'amiral anglais; Nelson pouvait
+réclamer son collègue pour l'arracher à la junte d'État; on le crut,
+on l'applaudit: Nelson réclamait son collègue pour le faire pendre sur
+son propre vaisseau!
+
+Le procès fut court: il commença à neuf heures du matin; à dix heures,
+on fit dire à Nelson que la cour venait de décider qu'on accueillerait
+les preuves et les témoignages en faveur de l'accusé, décision qui,
+dans tous les pays du monde, est un droit et non une faveur. Nelson
+répondit que c'était inutile, et la cour passa outre.
+
+A midi, on vint annoncer à Nelson que l'accusé était condamné à la
+prison perpétuelle.
+
+--Vous vous trompez, dit Nelson au comte de Thun, qui lui annonçait
+cette sentence, il a été condamné à la peine de mort.
+
+La cour gratta le mot _prison_ et écrivit le mot _mort_ à la place.
+
+A une heure, on vint dire à Nelson que le condamné demandait à être
+fusillé au lieu d'être pendu.
+
+--Il faut que justice ait son cours, répondit Nelson.
+
+En conséquence, on transporta Carracciolo à bord de la _Minerve_;
+c'était le vaisseau sur lequel il combattait de préférence. L'amiral
+l'avait constamment soigné comme un père soigne son propre fils; et
+cependant, pendant le temps qu'il était resté à bord du vaisseau
+anglais, il avait remarqué une foule de ces détails de construction
+qui faisaient alors et qui font encore de la marine de la
+Grande-Bretagne une des premières marines du monde: ces détails, il
+les expliquait à un jeune officier qui avait servi sous lui, et il
+en était arrivé à un point important de sa démonstration, lorsque
+le greffier s'avança vers lui, le jugement à la main. Carracciolo
+s'interrompit, écouta la sentence avec le plus grand calme; puis, la
+lecture terminée:
+
+--Je disais donc... reprit l'amiral, et il continua sa démonstration à
+l'endroit même où l'arrêt de mort l'avait interrompu.
+
+Dix minutes après, le corps de l'amiral se balançait suspendu au bout
+d'une vergue. Le soir on coupa la corde, on attacha un boulet de
+trente-six aux pieds du cadavre, et on le jeta à la mer. Douze heures
+avaient suffi pour rassembler la cour, porter ce jugement, exécuter la
+sentence, et faire disparaître jusqu'à la dernière trace du condamné.
+
+Pendant ce temps, les bons lazzaroni faisaient de leur mieux: ils
+attendaient en chantant et en dansant au pied de l'échafaud ou de la
+potence les cadavres qui sortaient des mains du bourreau, les jetaient
+dans des bûchers; puis, lorsqu'ils étaient cuits selon leur goût, ils
+en grignotaient le foie ou le coeur, tandis que les autres, portés par
+leur nature à des amusemens plus champêtres, se faisaient des sifflets
+avec les os des bras, et des flûtes avec les os des jambes.
+
+Trois mois de jugemens, d'exécutions et de supplices avaient rétabli
+le calme dans la ville de Naples. Le roi et la reine reçurent donc
+avis qu'ils pouvaient rentrer dans leur capitale. Pendant ces trois
+mois, Nelson et Emma Lyonna ne s'étaient point quittés: ce furent
+trois malheureux pour ces tendres amans.
+
+D'ailleurs, de nouveaux honneurs pleuvaient sur Nelson et
+rejaillissaient sur sa maîtresse: le vainqueur d'Aboukir avait été
+fait baron du Nil, le lacérateur du traité de Naples fut fait duc de
+Bronte.
+
+Le surlendemain de l'exécution de Carracciolo, on signala une
+flottille venant de Sicile; c'était le roi qui revenait prendre
+possession de son royaume. Mais le roi ne regardait pas encore le sol
+de Naples comme bien affermi; il résolut de stationner quelques jours
+dans le port, et de recevoir ses fidèles sujets sur son vaisseau.
+
+Bientôt le vaisseau fut entouré de barques; c'étaient des ministres
+qui apportaient des ordonnances, c'étaient des députés qui venaient
+débiter des harangues, c'étaient des courtisans qui venaient mendier
+des places. Tous furent reçus avec ce visage souriant et paternel d'un
+roi qui rentre dans son royaume. Quelques barques seulement furent
+écartées de la cour comme importunes: c'étaient celles qui portaient
+quelques ennuyeux solliciteurs venant demander la grâce de leurs
+parens condamnés à mort.
+
+La soirée se passa en fêtes: il y eut illumination et concert sur le
+vaisseau royal.
+
+Or, écoutez que je vous dise l'étrange spectacle qu'éclaira cette
+illumination, que je vous raconte l'événement inouï qui troubla ce
+concert.
+
+C'était dans la nuit du 30 juin au 1er juillet: le roi était fatigué
+de tout ce bruit, de toutes ces adulations, de toutes ces lâchetés,
+car Nasone était homme d'esprit avant tout, et son regard voyait
+tout d'abord le fond de la chose. Il monta seul sur le pont et alla
+s'appuyer au bastingage du gaillard d'arrière, et, tout en sifflotant
+un air de chasse, il se mit à regarder cette mer infinie, si calme et
+si tranquille qu'elle réfléchissait toutes les étoiles du ciel. Tout
+à coup, à vingt pas de lui, du milieu de cette nappe d'azur surgit un
+homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture et demeure immobile en
+face de lui. Le roi fixe les yeux sur l'apparition, tressaille,
+regarde encore, pâlit, veut reculer et sent ses jambes qui lui
+manquent; il veut appeler et sent sa voix qui le trahit. Alors,
+immobile, l'oeil fixe, les cheveux hérissés, la sueur au front, il
+reste cloué par la terreur.
+
+Cet homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture, c'est l'ancien ami du
+roi, c'est le condamné de la surveille, c'est l'amiral Carracciolo,
+qui, la tête haute, la face livide, la chevelure ruisselante,
+s'incline et se redresse à chaque mouvement de la houle, comme pour
+saluer une dernière fois le roi.
+
+Enfin les liens qui retenaient la langue de Ferdinand se brisent, et
+l'on entend ce cri terrible retentir jusque dans les entrailles du
+bâtiment.
+
+--Carracciolo! Carracciolo!...
+
+A ce cri, tout le monde accourt; mais au lieu de s'évanouir,
+l'apparition reste visible pour tous. Les plus braves s'émeuvent.
+Nelson, qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur, pâlit
+d'émotion et d'angoisse; et répète l'ordre donné par le roi de
+gouverner vers la terre.
+
+Alors, en un clin d'oeil, le bâtiment se couvre de voiles, s'incline
+et glisse doucement vers Sainte-Lucie, poussé par la brise de mer;
+mais voilà, chose terrible! que le cadavre, lui aussi, s'incline, suit
+le sillage, et, mû par la force d'attraction, semble poursuivre son
+meurtrier.
+
+En ce moment, le chapelain paraît sur le pont; le roi se jette dans
+ses bras:--Mon père! mon père! s'écria-t-il, que me veut donc ce mort
+qui me poursuit?
+
+--Une sépulture chrétienne, répond le chapelain.
+
+--Qu'on la lui donne, qu'on la lui donne à l'instant même! s'écria
+Ferdinand en se précipitant par l'écoutille, afin de ne plus voir cet
+étrange spectacle.
+
+Nelson ordonna de mettre une barque à la mer et d'aller chercher le
+cadavre; mais pas un matelot napolitain ne consentit à se charger de
+cette mission. Dix matelots anglais descendirent dans la yole, huit
+ramèrent, deux tirèrent le cadavre hors de l'eau. La cause du miracle
+fut alors connue.
+
+L'amiral, comme nous l'avons dit, avait été jeté à la mer avec un
+boulet de trente-six seulement attaché aux pieds. Or, le corps s'était
+enflé dans l'eau, et le poids étant trop faible pour le retenir au
+fond, il était remonté à la surface de la mer, et, par un effet
+d'équilibre, il s'était dressé jusqu'à la ceinture; puis, poussé par
+le vent et entraîné par le sillage, il avait suivi le vaisseau.
+
+Le lendemain il fut enterré dans la petite église de
+Sainte-Marie-à-la-Chaîne. Après quoi, le roi fit son entrée triomphale
+dans sa capitale, et régna paisiblement sur son peuple jusqu'au moment
+où Napoléon lui fit signifier qu'il venait de disposer du royaume de
+Naples en faveur de son frère Joseph.
+
+Le roi Nasone prit la chose en philosophe, et s'en retourna chasser à
+Palerme.
+
+Ce nouvel exil dura jusqu'au 9 juin 1815, époque à laquelle Joachim
+Murat, qui avait succédé à Joseph Napoléon, était tombé à son tour. Sa
+Majesté napolitaine revint chasser a Capo-di-Monti et à Caserte.
+
+
+Notes:
+
+[1] Qu'on ne prenne point ce sobriquet en mauvaise part; c'est comme
+si, au lieu de dire Philippe V, nous disions Philippe-le-Long.
+
+
+[2] Voici tes termes de cette capitulation:
+
+1. Le château Neuf et le château de l'Oeuf, avec armes et munitions,
+seront remis aux commissaires de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles et
+de ses alliés; l'Angleterre, la Prusse, la Porte-Ottomane.
+
+2. Les garnisons républicaines des deux châteaux sortiront avec les
+honneurs de la guerre et seront respectées dans leurs personnes et
+dans leurs biens meubles et immeubles.
+
+3. Elles pourront choisir de s'embarquer sur des vaisseaux
+parlementaires pour être transportées à Toulon, ou de rester dans
+le royaume sans avoir rien à craindre ni pour elles ni pour leurs
+familles. Les vaisseaux seront fournis par les ministres du roi.
+
+4. Ces conditions et ces clauses seront communes aux personnes
+des deux sexes enfermées dans les forts, aux républicains faits
+prisonniers dans le cours de la guerre par les troupes royales ou
+alliées, et au camp de Saint-Martin.
+
+5. Les garnisons républicaines ne sortiront des châteaux que quand les
+vaisseaux destinés au transport de ceux qui auront choisi le départ
+seront prêts à mettre à la voile.
+
+6. L'archevêque de Salerne, le comte Michevieux, le comte Dillon et
+l'évêque d'Avellino resteront comme otages dans le fort Saint-Elme,
+jusqu'à ce qu'on ait appris à Naples la nouvelle certaine de l'arrivée
+à Toulon des vaisseaux qui auront transporté dans cette ville les
+garnisons républicaines. Les prisonniers du parti du roi et les
+otages retenus dans les forts seront mis en liberté aussitôt après la
+ratification de la présente capitulation.
+
+
+
+
+XIII
+
+Anecdotes.
+
+
+Quelque temps après le retour du roi à Naples, Charles IV vint l'y
+rejoindre; celui-là aussi était exilé de son royaume; mais il
+n'avait pas même une Sicile où se réfugier, et il venait demander
+l'hospitalité à son frère.
+
+Celui-là aussi était un grand chasseur et un grand pêcheur: aussi les
+deux frères, si long-temps séparés, ne se quittaient-ils plus, et
+chassaient-ils ou pêchaient-ils du matin jusqu'au soir. Ce n'était
+plus que parties de chasse dans le parc de Caserte ou dans le bois de
+Persano, que parties de pêche au lac Fusaro ou à Castellamare.
+
+On se rappelle la grande tendresse de Louis XIV pour Monsieur. Assez
+indifférent pour sa femme, assez égoïste envers ses maîtresses, assez
+sévère pour ses enfans, Louis XIV n'aimait que Monsieur, et cette
+amitié s'augmentait, disait-on, de son indifférence profonde pour tout
+autre. Quelques nuages avaient bien de temps en temps passé entre eux;
+mais ces nuages s'étaient promptement dissipés au soleil ardent de
+la fraternité. Aussi, le lendemain de la nuit où mourut Monsieur,
+personne n'osait se risquer à aborder le grand roi, qui, enfermé dans
+son cabinet, s'abandonnait à la douleur.
+
+Enfin, dit Saint-Simon, madame de Maintenon se risqua, et trouva Louis
+XIV le nez au vent, le jarret tendu, et chantonnant un petit air
+d'opéra à sa louange.
+
+Même chose à peu près devait se passer entre Ferdinand Ier et Charles
+IV. Une partie avait été liée entre les deux princes pour aller
+chasser au bois de Persano, lorsqu'au moment du départ du roi Charles
+IV se trouva légèrement indisposé; mais comme l'auguste malade savait
+par sa propre expérience quelle contrariété c'est qu'une partie de
+chasse remise, il exigea que son frère allât à Persano sans lui; ce
+à quoi Ferdinand 1er ne consentit qu'à la condition que si le roi
+Charles IV se sentait plus indisposé il le lui ferait dire. Le malade
+s'y engagea sur sa parole. Le roi embrassa son frère et partit.
+
+Dans la journée, l'indisposition sembla prendre quelque gravité. Le
+soir, le malade était fort souffrant. Pendant la nuit, la situation
+empira tellement que, sur les deux heures du matin, on expédia un
+courrier porteur d'une lettre de la duchesse de San-Florida, laquelle
+annonçait au roi que, s'il voulait embrasser une dernière fois son
+frère, il fallait qu'il revînt en toute hâte. Le courrier arriva comme
+Sa Majesté montait à cheval pour se rendre à la chasse. Le roi prit la
+lettre, la décacheta, et levant lamentablement les yeux au ciel:
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! messieurs, quel malheur! s'écria-t-il, le
+roi d'Espagne est gravement malade!
+
+Et comme chacun, prenant une figure de circonstance, allongeait son
+visage le plus qu'il pouvait:
+
+--Heu! continua le roi avec cet accent napolitain dont rien ne peut
+rendre l'expression, je crois qu'il y a beaucoup d'exagération dans le
+rapport qu'on me fait. Chassons d'abord, messieurs; ensuite on verra.
+
+Les courtisans reprirent leur figure habituelle; on arriva au
+rendez-vous et l'on commença de chasser.
+
+A peine avait-on tiré dix coups de fusils, car la chasse que préférait
+Sa Majesté était la chasse au tir, qu'un second courrier arriva.
+Celui-ci annonçait que le roi Charles IV était à toute extrémité et ne
+cessait de demander son frère. Il n'y avait plus de doute à conserver
+sur la situation désespérée du malade. Aussi le roi Ferdinand, qui
+était homme de résolution, prit-il aussitôt son parti; et comme les
+courtisans attendaient les premières paroles du roi pour régler leur
+visage sur ces paroles:
+
+--Heu! fit-il de nouveau, mon frère est malade mortellement ou il ne
+l'est pas. S'il l'est, quel bien lui fera-t-il que je vienne? S'il ne
+l'est pas, il sera désespéré de savoir que pour lui j'ai manqué une si
+belle chasse. Chassons donc, messieurs.
+
+Et on se remit à la besogne de plus belle.
+
+Le soir, en rentrant, on trouva un courrier qui annonçait que Charles
+IV était mort.
+
+La douleur que ressentit le roi fut si profonde qu'il comprit qu'il
+devait, avant tout, la combattre par quelque puissante distraction. En
+conséquence, il donna ses ordres pour qu'une chasse plus belle encore
+que celle qu'on venait de faire eût lieu pour le lendemain et le
+surlendemain. On tua cent cinquante sangliers et deux cents daims dans
+ces trois chasses. Mais qu'on ne croie point pour cela que Ferdinand
+avait oublié le défunt. A chaque beau coup qu'il faisait ou voyait
+faire, il s'écriait:--Ah! si mon pauvre frère était là, qu'il serait
+heureux!
+
+Le troisième jour le roi revint, ordonna un convoi magnifique et prit
+le deuil pour trois mois, lui et toute sa cour.
+
+Qu'on ne croie pas non plus que le roi Nasone avait un mauvais coeur.
+Les coeurs des dix-septième et dix-huitième siècles étaient faits
+ainsi. On vint un jour dire à Bassompierre, au moment où il
+s'habillait pour aller danser un quadrille chez la reine Marie de
+Médicis, que sa mère, qu'il adorait, était morte.
+
+--Vous vous trompez, répondit tranquillement Bassompierre en
+continuant de nouer ses aiguillettes, elle ne sera morte que lorsque
+le quadrille sera dansé.
+
+Bassompierre dansa le quadrille; il y eut le plus grand succès, et
+rentra chez lui pour pleurer sa mère.
+
+La sensibilité est une invention moderne. Espérons qu'elle durera.
+
+A côté de cette indifférence, à l'endroit de sa passion dominante, le
+roi Nasone avait parfois d'excellens mouvemens. Un jour, une pauvre
+femme, dont le mari venait d'être condamné à mort, part d'Aversa sur
+le conseil de l'avocat qui l'avait défendu, et vint à pied à Naples
+pour demander au roi la grâce de son mari. C'était chose facile que
+d'aborder le roi, toujours courant qu'il était, à pied ou à cheval
+dans les rues et sur les places de Naples, quand il n'était pas à la
+chasse. Cette fois, malheureusement ou heureusement, le roi n'était ni
+dans les rues ni dans son palais; il était a Capo-di-Monti: c'était la
+saison des becfigues.
+
+La pauvre femme était écrasée de fatigue; elle venait de faire quatre
+grandes lieues tout courant; elle demanda la permission d'attendre
+le roi. Le capitaine des gardes, touché de compassion pour elle, lui
+accorda sa demande. Elle s'assit sur la première marche de l'escalier
+par lequel devait monter le roi pour rentrer dans son appartement.
+Mais quelles que fussent la gravité de la situation où elle se
+trouvait et la préoccupation qui agitait ses esprits, la fatigue fut
+plus forte que l'inquiétude, et, après avoir pendant quelque temps
+lutté en vain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur,
+ferma les yeux et s'endormit. Elle dormait à peine depuis un quart
+d'heure lorsque le roi rentra.
+
+Le roi avait été ce jour-là plus adroit que d'habitude, et avait
+trouvé des becfigues plus nombreux que la veille. Il était donc dans
+une situation d'esprit des plus bienveillantes, lorsqu'en rentrant il
+aperçut la pauvre femme qui l'attendait. On voulut la réveiller, mais
+le roi fit signe qu'on ne la dérangeât point. Il s'approcha d'elle, la
+regarda avec une curiosité mêlée d'intérêt, puis, voyant l'angle de
+la pétition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement et avec
+précaution, afin de ne pas troubler son sommeil, la lut, et ayant
+demandé une plume, il écrivit au bas: _Fortuna e duorme_. Ce qui
+correspond à peu près à notre proverbe français: _La fortune vient en
+dormant_. Puis il signa _Ferdinand, roi_.
+
+Après quoi il ordonna de ne réveiller la bonne femme sous aucun
+prétexte, défendit qu'on la laissât parvenir jusqu'à lui, replaça la
+pétition dans l'ouverture où il l'avait prise, et remonta joyeusement
+chez lui, une bonne action sur la conscience.
+
+Au bout de dix minutes, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa
+si le roi était rentré, et apprit qu'il venait de passer devant elle
+pendant qu'elle dormait.
+
+Sa désolation fut grande; elle avait manqué l'occasion qu'elle était
+venue chercher de si loin et avec tant de fatigue; elle supplia le
+capitaine des gardes de lui permettre d'arriver jusqu'au roi; mais
+le capitaine des gardes refusa obstinément, en disant que Sa Majesté
+était renfermée chez elle, déclarant que de la journée ni de celle du
+lendemain elle ne sortirait de la chambre ni ne recevrait personne. Il
+fallut renoncer à l'espoir de voir le roi; la pauvre femme repartit
+pour Aversa désolée.
+
+La première visite, à son retour, fut pour l'avocat qui lui avait
+donné le conseil de venir implorer la clémence du roi; elle lui
+raconta tout ce qui s'était passé et comment, par sa faute, elle avait
+laissé échapper une occasion désormais introuvable. L'avocat, qui
+avait des amis à la cour, lui dit alors de lui rendre la pétition, et
+qu'il aviserait à quelque moyen de la faire remettre au roi.
+
+La femme remit à l'avocat la pétition demandée. Par un mouvement
+machinal, l'avocat l'ouvrit; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il
+poussa un cri de joie. Dans la situation où l'on se trouvait, le
+proverbe consolateur écrit et signé de la main du roi équivalait à une
+grâce. Effectivement, huit jours après, le prisonnier était rendu à la
+liberté, et cette fortune qui arrivait à la pauvre femme, ainsi que
+l'avait écrit te roi Nasone, lui était venue en dormant.
+
+Près de cette action qui ferait honneur à Henri IV, citons des
+jugemens qui feraient honneur à Salomon.
+
+La marquise de C---- avait été, à l'époque de la mort de son mari,
+nommée tutrice de son fils, alors âgé de douze ans. Pendant les neuf
+années qui le séparaient encore de sa majorité, la marquise, femme
+pleine de sens et d'honneur, avait géré la fortune de son fils de
+telle façon que, grâce à la retraite où, quoique jeune encore, elle
+avait vécu, cette fortune s'était presque doublée. La majorité
+du jeune homme arrivée, la marquise lui rendit ses comptes; mais
+celui-ci, pour tout remerciement, se contenta de faire à sa mère une
+espèce de pension alimentaire qui la soutenait à peine au dessus de la
+misère. La mère ne dit rien, reçut avec résignation l'aumône filiale,
+et se retira à Sorrente, où elle avait une petite maison de campagne.
+
+Au bout d'un an, la petite pension manqua tout à coup; et tandis que
+le fils menait à Naples le train d'un prince, la mère se trouva à
+Sorrente sans un morceau de pain. Il fallait se résigner à mourir de
+faim ou se décider à se plaindre au roi. La pauvre mère épuisa jusqu'à
+sa dernière ressource avant d'en venir à cette extrémité. Enfin, il
+n'y eut plus moyen d'aller plus avant. La marquise de C---- vint se
+jeter aux pieds de Nasone en lui demandant justice pour elle et pardon
+pour son fils. Le roi reçut la pétition que lui présentait la marquise
+de C----, et dans laquelle étaient consignés les détails de la gestion
+maternelle; puis il se fit rendre compte de la situation des choses,
+vit que tous ces détails étaient de la plus exacte vérité, prit une
+plume et écrivit:
+
+_Duri la minorità del figlio giache vive la madre_.
+
+«Dure la minorité du fils tant que vivra la mère.»
+
+
+De singuliers bruits avaient couru sur le comte de B----. Son fils
+avait disparu, et l'on prétendait que, dans une querelle survenue
+entre le père et le fils pour une femme qu'ils auraient aimée tous
+deux, le père, dans un mouvement d'emportement, aurait tué le fils.
+Cependant ces bruits vagues n'existaient point à l'état de réalité;
+seulement, au dire du père, le jeune homme était absent et voyageait
+pour son instruction. Sur ces entrefaites, Ferdinand fut relégué en
+Sicile, et Joseph, puis Murat, vinrent occuper le trône de Naples.
+
+De si graves événemens firent oublier les inculpations qui pesaient
+sur le comte de B----, qui, ayant pris du service à la cour du frère
+et du beau-frère de Napoléon, et étant parvenu à une grande faveur,
+vit s'éteindre jusqu'aux allusions à la sanglante aventure dans
+laquelle le bruit public l'accusait d'avoir joué un si terrible rôle.
+Tout le monde avait donc oublié ou paraissait avoir oublié le jeune
+homme absent, lorsque arriva la catastrophe de 1815. Murat, forcé
+de fuir de Naples, se réfugia en France, et tous ceux qui l'avaient
+servi, sachant qu'il n'y avait point de pardon à espérer pour eux
+de la part de Ferdinand, n'attendirent point son arrivée et
+s'éparpillèrent par l'Europe. Le comte de B---- fit comme les autres,
+et alla demander un asile à la Suisse, où il demeura six ans.
+
+Au bout de six ans, il pensa que son erreur politique était expiée par
+son exil, et écrivit à Ferdinand pour lui demander la permission de
+rentrer à la cour. La lettre fut ouverte par le ministre de la police,
+qui, au premier travail, la présenta au roi.
+
+--Qu'est cela? dit Ferdinand.
+
+--Une lettre du comte de B----, Majesté.
+
+--Que demande-t-il?
+
+--Il demande à rentrer en grâce près de vous.
+
+--Comment donc! mais certainement, ce cher comte de B----, je le
+reverrai avec le plus grand plaisir. Passez-moi une plume.
+
+Le ministre passa la plume à Sa Majesté, qui écrivit au dessous de la
+demande: _Torni, ma col figlio_ (qu'il revienne, mais avec son fils).
+
+Le comte de B---- mourut en exil.
+
+
+Comme ses amis les lazzaroni, le roi Nasone n'avait pas un grand
+attachement pour les moines. En échange, et comme eux encore, il avait
+un profond respect pour padre Rocco, dont il avait plus d'une fois
+écouté les sermons en plein air. Aussi padre Rocco, dont nous aurons à
+parler longuement dans la suite de ce récit, avait-il au palais du roi
+des entrées aussi faciles que dans la plus pauvre maison de Naples. De
+plus, il va sans dire que padre Rocco, aux yeux duquel tous les hommes
+étaient égaux, avait conservé la même liberté de paroles vis-à-vis du
+roi qu'à l'égard du dernier lazzarone.
+
+Un jour que toute la famille royale était à Capo-di-Monte, on vit
+arriver padre Rocco. Aussitôt de grands cris de joie retentirent dans
+le palais, et chacun accourut au devant du bon prêtre, que personne
+n'avait vu depuis plus de dix-huit mois; c'était au premier retour de
+Sicile, et après la terrible réaction dont nous avons dit quelques
+mots.
+
+Padre Rocco venait de quêter pour les pauvres prisonniers. Quand le
+roi, la reine, le prince François, le duc de Salerne et les dix ou
+douze courtisans qui avaient suivi la famille royale à Capo-di-Monte
+eurent donné leur aumône, padre Rocco voulut se retirer, mais
+Ferdinand l'arrêta.
+
+--Un instant, un instant, padre Rocco, dit le roi; on ne s'en va pas
+comme cela.
+
+--Et comment s'en va-t-on, sire?
+
+--Chacun son impôt. Nous vous devions une aumône, nous vous l'avons
+donnée. Vous nous devez un sermon: donnez-nous-le.
+
+--Oh! oui, oui, un sermon! crièrent la reine, le prince François et le
+duc de Salerne.
+
+--Oh! oui, oui, un sermon! répétèrent en choeur tous les courtisans.
+
+--J'ai l'habitude de prêcher devant des lazzaroni, sire, et non devant
+des têtes couronnées, répondit padre Rocco: excusez-moi donc si je
+crois devoir récuser l'honneur que vous me faites.
+
+--Oh! non pas, non pas; vous ne vous en tirerez point ainsi: nous vous
+avons donné votre aumône, il nous faut notre sermon; je ne sors pas de
+là.
+
+--Mais quel genre de sermon? demanda le prêtre.
+
+--Faites-nous un sermon pour amuser les enfans.
+
+Le prêtre se mordit les lèvres; puis, s'adressant au roi:
+
+--Vous le voulez donc absolument, sire?
+
+--Oui, certes, je le veux.
+
+--Ce sermon étant fait pour les enfans, ne vous étonnez point qu'il
+commence comme un conte de fée.
+
+--Qu'il commence comme il voudra, mais que nous l'ayons.
+
+--A vos ordres, sire.
+
+Et padre Rocco monta sur une chaise pour mieux dominer son auguste
+auditoire.
+
+--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit! commença padre Rocco.
+
+--Amen! interrompit le roi.
+
+--Il y avait une fois, continua le prêtre en saluant le roi, comme
+pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu lui servir de
+sacristain, il y avait une fois un crabe et une crabe...
+
+--Comment dites-vous cela? s'écria Ferdinand, qui croyait avoir mal
+entendu.
+
+--Il y avait une fois un crabe et une crabe, reprit gravement padre
+Rocco, lesquels avaient eu en légitime mariage trois fils et deux
+filles qui donnaient les plus belles espérances. Aussi le père et la
+mère avaient-ils placé près de leurs enfans les professeurs les plus
+distingués et les gouvernantes les plus instruites qu'ils avaient pu
+trouver à trois lieues à la ronde: ils avaient surtout recommandé aux
+instituteurs et aux institutrices d'apprendre à leurs enfans à marcher
+droit.
+
+Quand l'éducation des trois enfans mâles fut finie, le père les
+convoqua devant lui, et ayant laissé le professeur à la porte, afin
+que, les élèves n'étant pas soutenus par sa présence, il pût mieux
+juger de l'éducation qu'ils avaient reçue:
+
+--Mon cher fils, dit-il à l'aîné, j'ai recommandé entre autres choses
+que l'on vous apprit à marcher droit. Marchez un peu, que je voie
+comment mes instructions ont été suivies.
+
+--Volontiers, mon père, dit le fils aîné. Regardez, et vous allez
+voir. Et aussitôt il se mit en mouvement.
+
+--Mais, dit le père, que diable fais-tu donc là?
+
+--Ce que je fais? je vous obéis: je marche.
+
+--Oui, tu marches, mais tu marches de travers. Est-ce que cela
+s'appelle marcher? Voyons, recommençons.
+
+--Recommençons, mon père.
+
+Et le fils aîné se remit en mouvement. Le père jeta un cri de douleur.
+La première fois son enfant avait marché de droite à gauche; la
+seconde fois il marchait de gauche à droite.
+
+--Mais ne peux-tu donc pas aller droit? s'écria le père.
+
+--Est-ce que je ne vais pas droit? demanda le fils.
+
+--Il ne voit pas son infirmité! s'écria le malheureux crabe en
+joignant ses deux grosses pinces et en les élevant avec douleur vers
+le ciel.
+
+Puis, se retournant vers son fils cadet:
+
+--Viens ici, toi, lui dit-il, et montre à ton frère aîné comment on
+marche.
+
+--Volontiers, mon père, dit le second.
+
+Et il recommença exactement la même manoeuvre qu'avait faite son frère
+aîné, si ce n'est qu'au lieu d'aller la première fois de droite à
+gauche et la seconde fois de gauche à droite, il alla la première fois
+de gauche à droite et la seconde fois de droite à gauche.
+
+--Toujours de travers! toujours de travers! s'écria le père au
+désespoir. Puis, se retournant, les larmes aux yeux, vers le plus
+jeune de ses fils:
+
+--Voyons, toi, lui dit-il, à ton tour, et donne l'exemple à tes
+frères.
+
+--Mon père, reprit le troisième, qui était un jeune crabe plein de
+sens, il me semble que l'exemple serait bien autrement profitable pour
+nous si vous nous le donniez vous-même. Marchez donc, et montrez-nous
+comment il faut faire. Ce que vous ferez, nous le ferons!
+
+Alors, continua padre Rocco, alors le père...
+
+--Bien, bien, dit Ferdinand, bien, padre Rocco; nous avons notre
+affaire, la reine et moi; vous pouvez nous revenir demander l'aumône
+tant que vous voudrez, nous ne vous demanderons plus de sermons.
+Adieu, padre Rocco.
+
+--Adieu, sire.
+
+Et padre Rocco se retira laissant son sermon inachevé, mais emportant
+son aumône tout entière.
+
+Voilà le roi Nasone, non pas tel que l'histoire l'a fait ou le fera.
+L'histoire est trop grande dame pour entrer dans la chambre des rois
+à toute heure du jour et de la nuit, et pour les surprendre dans la
+position où Sa Majesté napolitaine surprit le président Cardillo. Ce
+n'est pourtant que lorsqu'on a fait avec un flambeau le tour de leur
+trône, et avec un bougeoir le tour de leur chambre, qu'on peut porter
+un jugement impartial sur ceux-là que Dieu, dans son amour ou dans sa
+colère, a choisis dans le sein maternel pour en faire des pasteurs
+d'hommes; et encore peut-on se tromper. Après avoir vu le roi Nasone
+vendre son poisson, détailler son gibier, écouler au coin d'un
+carrefour le sermon de padre Rocco, s'humaniser avec les vassales
+dans son sérail de San-Lecco, rire de son gros rire avec le premier
+lazzarone venu, peut-être ira-t-on croire qu'il état prêt à tendre la
+main à tout le monde: point; il y avait entre l'aristocratie et
+le peuple une classe de la société que le roi Nasone exécrait
+particulièrement, c'était la bourgeoisie.
+
+Racontons l'histoire d'un bourgeois sicilien qui voulut absolument
+devenir gentilhomme. Ceux qui voudront savoir le nom de cet autre
+monsieur Jourdain pourront recourir aux moeurs siciliennes de mon
+spirituel ami Palinieri de Micciche, qui voyage depuis une vingtaine
+d'années dans tous les pays, excepté dans le sien, pour expier
+l'habitude qu'il a prise d'appeler les choses et les hommes par leur
+nom. Ce qui fait qu'instruit par son exemple, je lâcherai d'éviter le
+même inconvénient.
+
+
+
+
+XIII
+
+La Bête noire du roi Nasone.
+
+
+Il y avait à Fermini, vers l'an de grâce 1798, un jeune homme de seize
+à dix-sept ans, lequel, comme le cardinal Lecada, ne demandait qu'une
+chose au ciel: être secrétaire d'État et mourir.
+
+C'était le fils d'un honnête fermier nommé Neodad. Le nom est tant
+soit peu arabe peut-être, mais nos lecteurs voudront bien se souvenir
+que la Sicile a été autrefois conquise par les Sarrasins. Puis, comme
+je l'ai dit, ils peuvent recourir pour les racines à mon ami Palmieri
+de Micciche.
+
+Son père lui avait laissé quelque petite fortune; il résolut d'acheter
+un costume à la mode, de poudrer ses cheveux, de raser son menton,
+d'attacher un catogan au collet de son habit, et de venir chercher un
+titre à Palerme. En conséquence, en vertu de l'axiome: Aide-toi, et
+Dieu t'aidera, il commença par changer son nom de Neodad en celui de
+Soval, quoiqu'à mon avis le premier fût bien plus pittoresque que
+le second. Il est vrai qu'un peu plus tard il ajouta à ce nom la
+particule _de_, ce qui le rendit, sinon plus aristocratique, du moins
+plus original encore.
+
+Ainsi déguisé, et croyant avoir suffisamment caché sa crasse
+paternelle sous la poudre à la maréchale, le jeune Soval essaya tout
+doucettement de se glisser à la cour. Mais Sa Majesté napolitaine
+n'avait pas reçu le nom de Nasone pour rien. Elle flaira l'intrus
+d'une lieue, lui fit fermer toutes les portes des palais royaux et des
+villes royales, lui laissant toute liberté, au reste, de se promener
+partout ailleurs que chez lui.
+
+Mais le jeune fermier n'était pas venu à Palerme dans la seule
+intention de faire admirer sa tournure à la Marine ou sa jambe à la
+Fiora. Il était venu pour avoir ses entrées à la cour. Il résolut de
+les avoir à quelque prix que ce fût, et, puisque le roi Nasone les lui
+refusait de bonne volonté, de les enlever de force.
+
+Il y avait plusieurs moyens pour cela. C'était le moment où le
+cardinal Ruffo cherchait des hommes de bonne volonté pour l'aider
+à reconquérir le royaume de Naples, que, comme Charles VII, le roi
+Nasone perdait le plus gaîment du monde. Le jeune Soval, déjà habitué
+aux métamorphoses, pouvait changer son habit de seigneur contre une
+casaque de soldat, comme il avait changé sa veste de fermier contre
+un habit de seigneur; il pouvait ajouter à cette casaque un fusil, un
+sabre, une giberne, et aller se faire un nom dans le genre de ceux de
+Mammone et de Fra-Diavolo. Il ne fallait qu'un peu de courage pour
+cela; mais une des vertus héréditaires de la famille Neodad était la
+prudence. Les Calabres sont longues, il pouvait arriver un accident
+entre Bagnara et Naples. Puis, notre héros connaissait le vieux
+proverbe: Loin des yeux, loin du coeur. Il résolut de rester sous
+les yeux de ses souverains bien-aimés, afin de demeurer le plus près
+possible de leur coeur.
+
+Comme nous l'avons dit, c'était le roi Nasone qui était roi; mais
+c'était la reine Caroline qui régnait. Or, la reine Caroline, qui ne
+pouvait pas, comme le calife Al-Raschid, se déguiser en kalender ou en
+portefaix pour entrer dans les maisons de ses fidèles sujets et savoir
+ce qu'on y pensait de son gouvernement, suppléait à cet inconvénient
+en correspondant avec une foule de gens qui y entraient pour elle, et
+qui, dans un but tout patriotique, lui rendaient un compte exact des
+choses qu'elle ne pouvait voir par elle-même. Malheureusement, ce
+dévoûment si louable n'était pas tout à fait désintéressé. En échange
+de ces petits services, la reine donnait à ceux qui les lui rendaient
+des appointemens plus ou moins élevés sur sa cassette particulière. Le
+jeune Soval, qui avait une écriture magnifique, un style épistolaire
+des plus lucides et pas la moindre vocation pour la carrière
+militaire, eut un beau matin la révélation de l'avenir qui lui était
+réservé: il sollicita l'honneur d'être reçu surnuméraire, obtint
+l'objet de sa demande, et, au bout de trois mois, avait fait preuve
+d'une si haute intelligence dans le choix des discours, pensées et
+maximes qu'il recueillait ça et là pour les transmettre à Sa Majesté,
+qu'il fut définitivement reçu au nombre de ses correspondans.
+
+Le pauvre garçon faillit en perdre la tête de joie; du moment où il
+correspondait avec la reine, il lui semblait que toute difficulté
+allait s'aplanir. Il redoubla donc de zèle; et, comme la nature
+l'avait doué d'une finesse d'ouïe extrême, il rendit vraiment des
+services incroyables. Aussi, la reine, qui, toute maîtresse qu'elle
+était des choses politiques, avait cependant conservé l'habitude de
+consulter son mari pour les choses d'étiquette, demanda-t-elle pour
+le jeune Soval ses entrées à la cour. Mais Sa Majesté napolitaine, en
+entendant ce nom qui lui était devenu si profondément antipathique,
+bondit comme un chevreuil relancé par les chiens, et refusa tout net.
+Ni prières, ni supplications, ni menaces, ne purent rien: l'interdit
+lancé sur le malheureux Soval fut maintenu.
+
+La restauration de 1799 arriva: c'était l'époque des punitions, mais
+c'était aussi celle des récompenses; le jeune Soval résolut de donner
+une nouvelle et grande preuve de son dévoûment à la famille royale et
+s'expatria à sa suite. Ce fut alors que, pensant qu'il avait assez
+fait pour s'accorder à lui-même la récompense qu'on lui refusait, il
+ajouta un _de_ à son nom, sans qu'il y eût au reste plus d'empêchement
+à l'adjonction de cette particule que n'en avait éprouvé Alfieri,
+après avoir créé l'ordre d'Homère, à s'en décorer lui-même chevalier.
+C'est donc à partir de ce moment, et en même temps que Buonaparte
+retranchait une lettre à son nom, que notre héros ajoutait deux
+lettres au sien.
+
+Arrivé à Naples, non seulement le jeune de Soval conserva ses
+anciennes fonctions près de la reine Caroline; mais, comme on le
+comprend bien, ces fonctions acquirent une nouvelle importance: il
+en résulta que la reine ne se contenta plus de recevoir de simples
+lettres, mais lui permit de lui faire dans les grandes occasions
+des rapports verbaux. C'était ce que notre héros regardait comme le
+marchepied infaillible de sa grandeur. En effet, pour conférer avec la
+reine, il fallait qu'il vint chez le roi. Il est vrai qu'il entrait
+pour ces conférences par une petite porte dérobée par laquelle on
+n'introduisait que les familiers du premier ministre Giaffar; mais
+c'était toujours un pas de fait. La question était maintenant de
+passer par la grande porte au lieu de passer par la petite, et
+d'entrer de jour au lieu d'entrer de nuit. La reine ne désespérait pas
+d'obtenir cette faveur du roi. Mais, contre toutes les prévisions de
+sa protectrice, le pauvre Soval ne put rien intervertir dans l'ordre
+établi, et sept ans de services s'écoulèrent sans qu'il eût pu une
+seule fois entrer par la porte de devant.
+
+C'était à désespérer un saint: aussi le pauvre garçon se désespéra
+tout de bon, et, un beau jour que la reine venait de lui porter une
+nouvelle rebuffade qu'elle avait reçue du roi, il résolut de partir à
+la manière des chevaliers errans, et de chercher à accomplir de par
+le monde quelque grande action qui forçât le roi à lui donner une
+récompense éclatante.
+
+Ce fut vers 1808 que le nouveau don Quichotte se mit à chercher
+aventure. A cette époque, il n'y avait pas besoin d'aller bien loin
+pour en trouver: aussi, à son arrivée à Venise, le pauvre de Soval
+crut-il enfin avoir rencontré ce qu'il cherchait.
+
+Il y avait à cette époque à Venise une madame S----, Allemande de
+naissance, mais belle-soeur d'un des plus illustres amiraux de la
+marine anglaise. Cette dame était prisonnière dans sa maison, gardée
+à vue, et conservée par le gouvernement français comme un précieux
+otage. Le jeune Soval vit dans cette circonstance l'aventure qu'il
+cherchait, et résolut de tenter l'entreprise.
+
+Ce n'était pas chose facile, si adroit, si souple et si retors que fût
+le paladin; Napoléon était à cette époque un géant assez difficile à
+vaincre, et un enchanteur assez rebelle à endormir. Cependant notre
+héros avait une telle habitude des portes dérobées, qu'à force de
+tourner autour de la maison de madame S----, il en aperçut une qui
+donnait sur un des mille petits canaux qui sillonnent Venise. Trois
+jours après, madame S---- et lui sortaient par cette porte; le
+lendemain, ils étaient à Trieste; trois jours après, à Vienne; quinze
+jours après, en Sicile. Comme on doit se le rappeler, c'était en
+Sicile que se trouvait la cour à cette époque; Joseph Napoléon étant
+monté en 1806 sur le trône de Naples.
+
+Le chevalier errant se présenta hardiment à la reine. Cette foi, il ne
+doutait plus que cette grande porte, si longtemps fermée pour lui,
+ne s'ouvrît à deux battans. La reine elle-même en eut un instant
+l'espérance. En effet, son protégé venait d'enlever une prisonnière
+d'État aux Français; cette prisonnière d'État appartenait à
+l'aristocratie d'Allemagne et était alliée à celle d'Angleterre.
+La reine se hasarda à demander au roi le titre de marquis pour son
+libérateur.
+
+Malheureusement, le roi était en ce moment-là de très mauvaise humeur.
+Il reçut donc la reine de fort mauvaise grâce, et, au premier mot
+qu'elle dit de son ambassade, il l'envoya promener avec plus de
+véhémence qu'il n'avait l'habitude de le faire en pareille occasion.
+Cette fois, la bourrade avait été si violente que Caroline exprima
+tous ses regrets à son protégé, mais lui déclara que c'était la
+dernière négociation de ce genre qu'elle tenterait près de son auguste
+époux, et que s'il se sentait décidément une vocation invincible à
+être marquis, elle l'invitait à trouver quelque autre canal plus sûr
+que le sien pour arriver à son marquisat.
+
+Il n'y avait rien à dire: la reine avait fait tout ce qu'elle avait
+pu. Le pauvre Soval ne lui conserva donc aucun ressentiment de son
+échec; bien au contraire, il continua de lui rendre ses services
+habituels: seulement cette fois il partagea son temps entre elle et
+l'ambassadeur d'Angleterre. L'ambassadeur d'Angleterre était, à cette
+époque, une grande puissance en Sicile, et Soval espérait obtenir par
+lui ce qu'il n'avait pu obtenir par la reine. La reine, de son côté,
+ne fut point jalouse de n'occuper plus que la moitié du temps de son
+protégé; on prétendit même que ce fut elle qui lui donna le conseil
+d'en agir ainsi.
+
+Cependant, malgré ce redoublement de besogne et ce surcroît de
+dévoûment, l'aspirant marquis était encore bien loin du but tant
+désiré; six ans s'écoulèrent sans que sir W. A'Court, ambassadeur
+d'Angleterre, pût rien obtenir du souverain près duquel il était
+accrédité. Enfin 1815 arriva.
+
+Ce fut l'époque de la seconde restauration: l'Angleterre en avait fait
+les dépenses; or, l'Angleterre ne fait rien pour rien, comme chacun
+sait; en conséquence, dès que Ferdinand fut rentré dans sa très fidèle
+ville de Naples, qui a conservé ce titre malgré ses vingt-six révoltes
+tant contre ses vice-rois que ses rois, l'Angleterre présenta ses
+comptes par l'organe de son ambassadeur. Sir W. A'Court profita de
+cette occasion, et à l'article des titres, cordons et faveurs, il
+glissa, espérant que l'ensemble seul frapperait le roi et qu'il
+négligerait les détails, cette ligne de sa plus imperceptible
+écriture:
+
+_M. de Soval sera nommé marquis_.
+
+Mais l'instinct a des yeux de lynx; Sa Majesté napolitaine, qui, comme
+on le sait, avait la haine des rapports, mémoires, lettres, etc., et
+qui signait ordinairement tout ce qu'on lui présentait sans rien lire,
+flaira, dans l'arrêté des comptes que lui présentait son amie la
+Grande-Bretagne, une odeur de roture qui lui monta au cerveau. Il
+chercha d'où la chose pouvait venir, et comme un limier ferme sur sa
+piste, il arriva droit à l'article concernant le pauvre Soval.
+
+Malheureusement, cette fois, il n'y avait pas moyen de refuser; mais
+Ferdinand voulut, puisqu'on le violentait, que la nomination même
+du futur marquis portât avec elle protestation de la violence. En
+conséquence, au dessous du mot _accordé_, il écrivit de sa propre
+main:
+
+«Mais uniquement pour donner une preuve de la grande considération
+que le roi de Naples a pour son haut et puissant allié le roi de la
+Grande-Bretagne.»
+
+Puis il signa, cette fois-ci, non pas avec sa griffe, mais avec sa
+plume; ce qui fit que, grâce au tremblement dont sa main était agitée,
+la signature du titre est à peu près indéchiffrable.
+
+N'importe, lisible ou non, la signature était donnée, et Soval était
+enfin--marquis de Soval.
+
+Le fils du pauvre fermier Neodad pensa devenir fou de joie à cette
+nouvelle; peu s'en fallut qu'il ne courût en chemise dans les rues
+de Naples, comme deux mille ans auparavant son compatriote Archimède
+avait fait dans les rues de Syracuse. Quiconque se trouva sur son
+chemin pendant les trois premiers jours fut embrassé sans miséricorde.
+Il n'y avait plus pour le bienheureux Soval ni ami ni ennemi: il
+portait la création tout entière dans son coeur. Comme Jacob Ortis, il
+eût voulu répandre des fleurs sur la tête de tous les hommes.
+
+A son avis, il n'avait plus rien à désirer; il n'avait, pensait-il,
+qu'à se présenter avec son nouveau titre à toutes les portes de
+Naples, et toutes les portes lui seraient ouvertes. Toutes les portes
+lui furent ouvertes, effectivement, excepté une seule. Cette porte
+était celle du palais royal, à laquelle le malheureux frappait depuis
+vingt ans.
+
+Heureusement le marquis de Soval, comme on a pu s'en apercevoir dans
+le cours de cette narration, n'était pas facile à rebuter; il mit le
+nouvel affront qu'il venait de recevoir près des vieux affronts qu'il
+avait reçus, et se creusa la tête pour trouver un moyen d'entrer, ne
+fût-ce qu'une seule fois en sa vie, dans ce bienheureux palais, qui
+était l'Éden aristocratique auquel il avait éternellement visé.
+
+Le carnaval de l'an de grâce 1816 sembla arriver tout exprès pour lui
+fournir cette occasion. Le nouveau marquis, qui, grâce à la faveur
+toute particulière dont l'honorait la reine, s'était lié avec ce qu'il
+y avait de mieux dans l'aristocratie des deux royaumes, proposa à
+plusieurs jeunes gens de Naples et de Palerme d'exécuter un carrousel
+sous les fenêtres du palais royal. La proposition eut le plus grand
+succès, et celui qui avait eu l'idée du divertissement reçut mission
+de l'organiser.
+
+Le carrousel fut splendide; chacun avait fait assaut de magnificence,
+tout Naples voulut le voir. Il n'y eut qu'une seule personne qu'on
+ne put jamais déterminer à s'approcher de son balcon: cette personne
+c'était le roi.
+
+Sa Majesté napolitaine avait appris que le directeur de l'oeuvre
+chorégraphique en question était le marquis de Soval, et il n'avait
+pas voulu voir le carrousel afin de ne pas voir le marquis.
+
+Un autre que notre héros se serait tenu pour battu, il n'en fut point
+ainsi; c'était un gaillard qui, pareil au renard de La Fontaine, avait
+plus d'un tour dans son bissac: il résolut de mettre son antagoniste
+royal au pied du mur.
+
+Le soir même du carrousel, il y avait à la cour bal costumé. Or, le
+carrousel n'avait été inventé que dans le but d'attirer une invitation
+à son inventeur. Le but ayant été manqué, puisque, le carrousel
+exécuté, l'invitation n'était pas venue, le marquis proposa à ses
+compagnons d'envoyer une députation au roi pour le prier d'accorder à
+_tous_ les acteurs de la mascarade la permission d'exécuter le soir au
+bal de la cour, et à pied, le ballet qu'ils avaient exécuté le matin
+sur la place et à cheval. Comme tous les compagnons du marquis avaient
+leurs entrées au palais et étaient invités à la soirée royale, ils ne
+virent aucun inconvénient à la proposition et nommèrent une députation
+pour la porter au roi. Le marquis aurait bien voulu être de cette
+députation; mais, malheureusement, de peur d'éveiller quelques unes
+de ces susceptibilités ou de ces jalousies qui ne manquent jamais de
+surgir en pareil cas, on décida que le sort désignerait les quatre
+ambassadeurs. Notre héros était dans son mauvais jour: son nom resta
+au fond du chapeau, si ardente que fut sa prière mentale pour qu'il
+sorti. Les quatre élus se présentèrent à la porte du palais, qui
+s'ouvrit aussitôt pour eux, et, sur la simple audition de leurs noms
+et qualités, furent introduits devant le roi Ferdinand, à qui ils
+exposèrent le but de leur visite. Ferdinand vit d'où venait le coup;
+mais, comme nous l'avons dit, c'était un vrai Saint-Georges pour la
+parade.
+
+--Messieurs, dit-il, tous ceux d'entre vous à qui leur naissance donne
+entrée chez moi pourront y venir ce soir, soit avec leur costume du
+carrousel, soit avec tel autre costume qui leur conviendra.
+
+La réponse était claire. Aussi arriva-t-elle directement à son
+adresse. Le pauvre marquis vit que c'était un parti pris, et que, si
+fin et si entêté qu'il fût, il avait affaire encore à plus rusé et
+plus tenace que lui. Il perdit courage, et de ce moment ne fit plus
+aucune tentative pour vaincre la répugnance du roi à son égard. Cette
+répugnance du roi des lazzaroni ne venait point de l'état qu'avait
+exercé le pauvre marquis, mais de l'infériorité sociale dans laquelle
+il était né.
+
+Au reste, si le roi Nasone avait son Croquemitaine qu'il ne voulait
+voir ni de près ni de loin, il avait d'un autre côté son Jocrisse,
+dont il ne pouvait pas se passer.
+
+Ce Jocrisse était monseigneur Perelli.
+
+
+
+
+XIV
+
+Anecdotes.
+
+
+Chaque pays a sa queue rouge qui résume dans une seule individualité
+la bêtise générale de la nation: Milan a Girolamo, Rome a Cassandre.
+Florence a Stentarelle, Naples a monsignor Perelli.
+
+Monsignor Perelli est le bouc émissaire de toutes les sottises dites
+et faites à Naples pendant la dernière moitié du dernier siècle.
+Pendant cinquante ans qu'il a vécu, monsignor Perelli a défrayé de
+lazzis, d'anecdotes et de quolibets la capitale et la province, et
+depuis quarante ans que monsignor Perelli est mort, comme on n'a
+encore trouvé personne digne de le remplacer, c'est à lui que l'on
+continue d'attribuer tout ce qui se dit de mieux dans ce genre.
+
+Monsignor Perelli, ainsi que l'indique son titre, avait suivi la
+carrière de la prélature et était arrivé aux bas rouges, ce qui est
+une position en Italie; puis, comme au bout du compte il était d'une
+probité reconnue, il avait été nommé trésorier de Saint-Janvier, place
+que, ses jocrisseries à part, il occupa honorablement pendant toute sa
+vie.
+
+Monsignor Perelli était de bonne famille. Aussi, comme nous l'avons
+dit, était-il parfaitement reçu en cour; il faut dire qu'aux yeux du
+roi Ferdinand, comme aux yeux du roi Louis XIV, si un homme eût pu se
+passer d'aïeux, c'eût été un prêtre. Le pape, souverain temporel de
+Rome, roi spirituel du monde, n'est le plus souvent qu'un pauvre
+moine. Mais la question n'est point là. Monsignor Perelli était noble,
+et le roi Nasone n'avait pas même eu la peine de vaincre à son égard
+les répugnances que nous avons racontées à l'endroit du pauvre marquis
+de Soval.
+
+Aussi Sa Majesté napolitaine, spirituelle et railleuse de sa nature,
+avait-elle vu tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer d'un homme
+tel que monsignor Perelli. Comme le _Charivari_, qui tous les matins
+raconte un nouveau bon mot de M. Dupin et une nouvelle réponse fine de
+M. Sauzet, le roi Ferdinand demandait tous les matins à son lever:--Eh
+bien! qu'a dit hier monsignor Perelli? Alors, selon que l'anecdote de
+la veille était plus ou moins bouffonne, le roi, pour tout le reste de
+la journée, était lui-même plus ou moins joyeux. Une bonne histoire
+sur monsignor Perelli était la meilleure apostille présentée au roi
+Ferdinand.
+
+Une fois seulement il arriva à monsignor Perelli de rencontrer plus
+bête que lui: c'était un soldat suisse. Le roi Ferdinand le fit
+caporal, le soldat bien entendu.
+
+Un ordre avait été donné par l'archevêché de ne laisser entrer dans
+les églises que les ecclésiastiques en robe, et des sentinelles
+avaient été mises aux portes des trois cents temples de Naples avec
+ordre de faire observer cette consigne. Justement, le lendemain même
+du jour où cette mesure avait été prise, monsignor Perelli sortait du
+bain en habit court, et n'ayant que son rabat pour le faire distinguer
+des laïques; soit qu'il ignorât l'ordonnance rendue, soit qu'il se
+crût exempt de la règle générale, il se présenta avec la confiance qui
+lui était naturelle à la porte de l'église del Carmine.
+
+La sentinelle mit son fusil en travers.
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda monsignor Perelli.
+
+--Vous ne pouvez point entrer, répondit la sentinelle.
+
+--Et pourquoi ne puis-je entrer?
+
+--Parce que vous n'avez point de robe.
+
+--Comment! s'écria monsignor Perelli, comment! je n'ai point de robe!
+Que dites-vous donc là? J'en ai quatre chez moi, dont deux toutes
+neuves.
+
+--Alors, c'est autre chose, répondit le Suisse; passez.
+
+Et monsignor Perelli passa malgré l'ordonnance.
+
+Monsignor Perelli eut un jour un autre triomphe qui ne fit pas moins
+de bruit que celui-là. Il éclaircit d'un seul mot un grand point de
+l'histoire naturelle resté obscur depuis la naissance des âges.
+
+Il y avait réunion de savans aux Studi, et l'on discutait, sous la
+présidence du marquis Arditi, sur les causes de la salaison de la mer.
+Chacun avait exposé son système plus ou moins probable, mais aucun
+encore n'avait été d'une assez grande lucidité pour que la majorité
+l'adoptât, lorsque monsignor Perelli, qui assistait comme auditeur à
+cette intéressante séance, se leva et demanda la parole. Elle lui fut
+accordée sans difficulté ni retard.
+
+--Pardon, messieurs, dit alors monsignor Perelli; mais il me semble
+que vous vous écartez de la véritable cause de ce phénomène, qui,
+à mon avis, est patente. Voulez vous me permettre de hasarder une
+opinion?
+
+--Hasardez, monsignor, hasardez, cria-t-on de toutes parts.
+
+--Messieurs, reprit monsignor Perelli, une seule question.
+
+--Dites.
+
+--D'où tire-t-on les harengs salés?
+
+--De la mer.
+
+--N'est-il pas dit dans l'histoire naturelle que ce cétacé se trouve
+dans les mers, et presque toujours par bandes innombrables?
+
+--C'est la vérité.
+
+--Eh bien donc, reprit monsignor Perelli satisfait de l'adhésion
+générale, qu'avez-vous besoin de chercher plus loin?
+
+--C'est juste, dit le marquis Arditi. Personne de nous n'y avait
+jamais songé: ce sont les harengs salés qui salent la mer.
+
+Et cette lumineuse révélation fut inscrite sur les registres de
+l'Académie, où l'on peut encore la lire à cette heure, quoique je sois
+le premier peut-être qui l'ait communiquée au monde savant.
+
+Lors du baptême de son fils aîné, le roi Ferdinand fit un cadeau plus
+ou moins précieux à chacun de ceux qui assistaient à la cérémonie
+sainte. Monsignor Perelli obtint dans cette distribution générale une
+tabatière d'or enrichie du chiffre du roi en diamans.
+
+On comprend qu'une pareille preuve de la magnifique amitié de son
+roi devint on ne peut plus chère à monsignor Perelli. Aussi
+cette bienheureuse tabatière était-elle l'objet de son éternelle
+préoccupation. Il était toujours à la poursuivre des poches de sa
+veste dans les poches de son habit, et des poches de son habit dans
+celles de sa veste. Un savant mathématicien calcula, en procédant du
+connu à l'inconnu, que monsignor Perelli dépensait, par jour et
+par nuit, quatre heures trente-cinq minutes vingt-trois secondes à
+chercher ce précieux bijoux; or, comme, pendant les quatre heures
+trente-cinq minutes vingt-trois secondes qu'il passait par nuit et par
+jour à cette recherche, monsignor, ainsi qu'il le disait lui-même,
+ne vivait pas, c'était autant de secondes, de minutes et d'heures
+à retrancher à son existence. Il en résulta que, tout compte fait,
+monsignor Perelli eût vécu dix ans de plus si le roi Ferdinand ne lui
+eût point donné une tabatière.
+
+Un soir que monsignor Perelli était allé faire sa partie de reversi
+chez le prince de C----, et que, selon son habitude, le digne prélat
+avait perdu une partie de sa soirée à s'inquiéter de sa tabatière,
+il arriva qu'en rentrant chez lui, et en fouillant dans ses poches,
+monsignor s'aperçut que le bijou était pour cette fois bien réellement
+disparu. La première idée de monsignor Perelli fut que sa tabatière
+était restée dans sa voiture. Il appela donc son cocher, lui ordonna
+de fouiller dans les poches du carrosse, de retourner les coussins,
+de lever le tapis, enfin de se livrer aux recherches les plus
+minutieuses. Le cocher obéit; mais cinq minutes après il vint
+rapporter cette désastreuse nouvelle, que la tabatière n'était pas
+dans la voiture.
+
+Monsignor Perelli pensa alors que peut-être, comme les glaces de son
+carrosse étaient ouvertes, et qu'il avait plusieurs fois passé les
+mains par les portières, il avait pu, dans un moment de distraction,
+laisser échapper sa tabatière; elle devait donc en ce cas se retrouver
+sur le chemin suivi pour revenir du palais du prince de C---- à la
+maison qu'occupait monsignor Perelli. Heureusement il était deux
+heures du matin, il y avait quelque chance que le bijou perdu n'eût
+point encore été retrouvé. Monsignor Perelli ordonna à son cocher et à
+sa cuisinière, qui composaient tout son domestique, de prendre chacun
+une lanterne et d'explorer les rues intermédiaires, pavé par pavé.
+
+Les deux serviteurs rentrèrent désespérés; ils n'avaient pas trouvé
+vestige de tabatière.
+
+Monsignor Perelli se décida alors, quoiqu'il fût trois heures du
+matin, à écrire au prince de C---- pour qu'il fît immédiatement et
+par tout son palais chercher le bijou dont l'absence causait au digne
+prélat de si graves inquiétudes. La lettre était pressante et telle
+que peut la rédiger un homme sous le coup de la plus vive inquiétude.
+Monsignor Perelli s'excusait vis-à-vis du prince de l'éveiller à une
+pareille heure, mais il le priait de se mettre un instant à sa place
+et de lui pardonner le dérangement qu'il lui causait.
+
+La lettre était écrite et signée, pliée, et il n'y manquait plus
+que le sceau, lorsqu'en se levant pour aller chercher son cachet,
+monsignor Perelli sentit quelque chose de lourd qui lui battait le
+gras de la jambe. Or, comme le docte prélat savait qu'il n'y a point
+dans ce monde d'effet sans cause, il voulut remonter à la cause de
+l'effet, et il porta la main à la basque de son habit; c'était la
+fameuse tabatière qui, par son poids ayant percé la poche, avait
+glissé dans la doublure, et donnait signe d'existence en chatouillant
+le mollet de son propriétaire.
+
+La joie de monsignor Perelli fut grande. Cependant, il faut le dire,
+si sa première pensée fut pour lui-même, la seconde fut pour son
+prochain: il frémit à l'idée de l'inquiétude qu'aurait pu causer sa
+lettre à son ami le prince de C----, et, pour en atténuer l'effet, il
+écrivit au dessous le _post criptum_ suivant:
+
+«Mon cher prince, je rouvre ma lettre pour vous dire que vous ne
+preniez pas la peine de faire chercher ma tabatière. Je viens de la
+retrouver dans la basque de mon habit.»
+
+Puis il remit l'épître à son cocher, en lui ordonnant de la porter à
+l'instant même au prince de C----, que ses gens réveillèrent à quatre
+heures du matin pour lui remettre, de la part de monsignor Perelli, le
+message qui lui apprenait à la fois qu'il avait perdu et retrouvé sa
+tabatière.
+
+Cependant monsignor Perelli avait un avantage sur beaucoup de gens de
+ma connaissance: c'était une bête et non un sot; il y avait en lui une
+certaine conscience de son infirmité d'esprit, d'où il résultait qu'il
+ne demandait pas mieux que de s'instruire. Aussi, un soir, ayant
+entendu dire au comte de ---- que vers l'_Ave Maria_ il était malsain
+de rester à l'air, attendu que le crépuscule tombait à cette heure, la
+remarque hygiénique lui resta dans la tête et le préoccupa gravement.
+Monsignor Perelli n'avait jamais vu tomber le crépuscule et ignorait
+parfaitement quelle espèce de chose c'était.
+
+Pendant plusieurs jours, il eut des velléités de demander à ses amis
+quelques renseignemens sur l'objet en question; mais le pauvre prélat
+était tellement habitué aux railleries qu'éveillaient presque toujours
+ses demandes et ses réponses, qu'à chaque fois que la curiosité lui
+ouvrait la bouche, la crainte la lui refermait. Enfin, un jour que son
+cocher le servait à table:
+
+--Gaëtan, mon ami, lui dit-il, as-tu jamais vu tomber le crépuscule?
+
+--Oh! oui, monseigneur, répondit le pauvre diable, à qui, comme on le
+comprend bien, depuis vingt-cinq ans qu'il était cocher, une pareille
+aubaine n'avait pas manqué; certainement que je l'ai vu.
+
+--Et où tombe-t-il?
+
+--Partout, monseigneur.
+
+--Mais plus particulièrement?
+
+--Dame! au bord de la mer.
+
+Le prélat ne répondit rien, mais il mit à profit le renseignement, et,
+avant de faire sa sieste, il ordonna que les chevaux fussent attelés à
+six heures précises.
+
+A l'heure dite, Gaëtan vint prévenir son maître que la voiture était
+prête. Monsignor Perelli descendit son escalier quatre à quatre, tant
+il était curieux de la chose inconnue qu'il allait voir: il sauta dans
+son carrosse, s'y accommoda de son mieux, et donna l'ordre d'aller
+stationner au bout de la villa Reale, entre le Boschetto et
+Mergellina.
+
+Monsignor Perelli demeura à l'endroit indiqué depuis sept jusqu'à
+neuf, regardant de tous ses yeux s'il ne verrait pas tomber ce
+crépuscule tant désiré; mais il ne vit rien que la nuit qui venait
+avec cette rapidité qui lui est toute particulière dans les climats
+méridionaux. A neuf heures, elle était si obscure que monsignor
+Perelli perdit toute espérance de rien voir tomber ce soir-là.
+D'ailleurs, l'heure indiquée pour la chute était passée depuis
+long-temps. Il revint donc tout attristé à la maison; mais il se
+consola en songeant qu'il serait probablement plus heureux le
+lendemain.
+
+Le lendemain, à la même heure, même attente et même déception; mais
+monsignor Perelli avait entre autres vertus chrétiennes une patience
+développée à un haut degré; il espéra donc que sa curiosité, trompée
+déjà deux fois, serait enfin satisfaite la troisième.
+
+Cependant Gaëtan ne comprenait rien au nouveau caprice de son maître
+qui, au lieu de s'en aller passer sa soirée, comme il en avait
+l'habitude, chez le prince de C---- ou chez le duc de N----, venait
+s'établir au bord de la mer, et, la tête à la portière, restait aussi
+attentif que s'il eût été dans sa loge de San-Carlo un jour de grand
+gala; et puis Gaétan n'était plus tout à fait un jeune homme, et il
+craignait, pour sa santé, l'humidité du soir, dont, assis sur son
+siège, rien ne le garantissait. Le troisième jour arrivé, il résolut
+de tirer au clair la cause de ces stations inaccoutumées. En
+conséquence, au moment où commençait à sonner l'_Ave Maria_:
+
+--Pardon, excellence, dit-il, en se penchant sur son siège de manière
+à dialoguer plus facilement avec monsignor Perelli, qui se tenait à
+la portière, les yeux écarquillés dans leur plus grande dimension,
+peut-on, sans indiscrétion, demander à votre excellence ce qu'elle
+attend ainsi?
+
+--Mon ami, dit le prélat, j'attends que le crépuscule tombe; j'ai
+attendu inutilement hier et avant-hier; je ne l'ai pas vu malgré la
+grande attention que j'y ai faite; mais aujourd'hui j'espère être plus
+heureux.
+
+--Peste! dit Gaëtan, il est cependant tombé, et joliment tombé, ces
+deux jours-ci, excellence, et je vous en réponds!
+
+--Comment! tu l'as donc vu, toi?
+
+--Non seulement je l'ai vu, mais je l'ai senti!
+
+--On le sent donc aussi?
+
+--Je le crois bien qu'on le sent!
+
+--C'est singulier, je ne l'ai vu ni senti.
+
+--Et tenez, dans ce moment même...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! vous ne le voyez pas, excellence?
+
+--Non.
+
+--Voulez-vous le sentir?
+
+--Je ne te cache pas que cela me serait agréable.
+
+--Alors rentrez la tête entièrement dans la voiture.
+
+--M'y voilà.
+
+--Étendez la main hors de la portière.
+
+--J'y suis.
+
+--Plus haut. Encore. Là, bien.
+
+Gaëtan prit son fouet et en cingla un grand coup sur la main de
+monsignor Perelli.
+
+Le digne prélat poussa un cri de douleur.
+
+--Eh bien! l'avez-vous senti? demanda Gaëtan.
+
+--Oui, oui, très bien! répondit monsignor Perelli. Très bien; je suis
+content, très content. Revenons chez nous.
+
+--Cependant, si vous n'étiez pas satisfait, excellence, continua
+Gaëtan, nous pourrions revenir encore demain.
+
+--Non, mon ami, non, c'est inutile; j'en ai assez. Merci.
+
+Monsignor porta huit jours sa main en écharpe, racontant son aventure
+à tout le monde, et assurant que, malgré les premiers doutes, il en
+était revenu à l'avis du comte de M----, qui avait dit qu'il était
+fort malsain de rester dehors tandis que le crépuscule tombait,
+ajoutant que si le crépuscule lui était tombé sur le visage au lieu de
+lui tomber sur la main, il n'y avait pas de doute qu'il n'en fût resté
+défiguré tout le reste de sa vie.
+
+Malgré sa fabuleuse bêtise, et peut-être même à cause d'elle,
+monsignor Perelli avait l'âme la plus évangélique qu'il fût possible
+de rencontrer. Toute douleur le voyait compatissant, toute plainte le
+trouvait accessible. Ce qu'il craignait surtout, c'était le scandale;
+le scandale, selon lui, avait perdu plus d'âmes que le péché même.
+Aussi faisait-il tout au monde pour éviter le scandale. Non pas pour
+lui; Dieu merci, monsignor Perelli était un homme de moeurs non
+seulement pures, mais encore austères. Malheureusement, le bon exemple
+n'est pas celui que l'on suit avec le plus d'entraînement. Monsignor
+Perelli avait, dans sa maison même, une jeune voisine, et dans la
+maison en face de la sienne un jeune voisin qui donnaient fort à
+causer à tout le quartier. C'était la journée durant, et d'une fenêtre
+à l'autre, les signes les plus tendres, si bien que plusieurs fois les
+âmes charitables de la rue qu'habitait monsignor Perelli le vinrent
+prévenir des distractions mondaines que donnait aux esprits réservés
+cet éternel échange de signaux amoureux.
+
+Monsignor Perelli commença par prier Dieu de permettre que le scandale
+cessât; mais, malgré l'ardeur de ses prières, le scandale, loin de
+cesser, alla toujours croissant. Il s'informa alors des causes qui
+forçaient les deux jeunes gens à passer à cet exercice télégraphique
+un temps qu'ils pouvaient infiniment mieux employer en louant le
+Seigneur, et il apprit que les coupables étaient deux amoureux que
+leurs parens refusaient d'unir sous prétexte de disproportion de
+fortune. Dès lors, au sentiment de réprobation que lui inspirait leur
+conduite se mêla un grain de pitié que lui inspirait leur malheur;
+il alla les trouver l'un après l'autre pour les consoler, mais les
+pauvres jeunes gens étaient inconsolables; il voulut obtenir d'eux
+qu'ils se résignassent à leur sort, comme devaient le faire des
+chrétiens soumis et des enfans respectueux; mais ils déclarèrent que
+le mode de correspondance qu'ils avaient adopté était le seul qui leur
+restât après la cruelle séparation dont ils étaient victimes, ils
+ne renonceraient pour rien au monde à cette dernière consolation,
+dût-elle mettre en rumeur toute la ville de Naples. Monsignor Perelli
+eut beau prier, supplier, menacer, il les trouva inébranlables dans
+leur obstination. Alors, voyant que, s'il ne s'en mêlait pas plus
+efficacement, les deux malheureux pécheurs continueraient d'être pour
+leur prochain une pierre d'achoppement, le digne prélat leur offrit,
+puisqu'ils ne pouvaient se voir ni chez l'un ni chez l'autre pour se
+dire, loin de tous les yeux, ce qu'ils étaient forcés de se dire ainsi
+_coram populo_, de se rencontrer chez lui une heure ou deux tous les
+jours, à la condition que les portes et les fenêtres de la chambre où
+ils se rencontreraient seraient fermées, que personne ne connaîtrait
+leurs rendez-vous, et qu'ils renonceraient entièrement à cette
+malheureuse correspondance par signes qui mettait en rumeur tout
+le quartier. Les jeunes gens acceptèrent avec reconnaissance cette
+évangélique proposition, jurèrent tout ce que monsignor Perelli leur
+demandait de jurer, et, à la grande édification du quartier, parurent
+avoir, à compter de ce jour, renoncé à leur fatal entêtement.
+
+Plusieurs mois se passèrent, pendant lesquels monsignor Perelli se
+félicitait chaque jour davantage de l'expédient ingénieux qu'il avait
+trouvé à l'endroit des deux amans, lorsqu'un matin, au moment où il
+rendait grâces à Dieu de lui avoir inspiré une si heureuse idée, les
+parens de la jeune fille tombèrent chez monsignor Perelli pour lui
+demander compte de sa trop grande charité chrétienne. Seulement alors
+monsignor Perelli comprit toute l'étendue du rôle qu'il avait joué
+dans cette affaire. Mais comme monsignor Perelli était riche, comme
+monsignor Perelli était la bonté en personne, comme toute chose
+pouvait s'arranger, au bout du compte, avec une niaiserie de deux ou
+trois mille ducats, monsignor Perelli dota la jeune pécheresse, à la
+grande satisfaction du père du jeune homme, de la part duquel venait
+tout l'empêchement, et qui ne vit plus dès lors aucun inconvénient
+à la recevoir dans sa famille. La chose, grâce à monsignor Perelli,
+finit donc comme un conte de fée: les deux amans se marièrent, furent
+constamment heureux, et obtinrent du ciel beaucoup d'enfans.
+
+Maintenant, il me resterait bien une dernière histoire à raconter,
+qui, à l'heure qu'il est, désopile encore immodérément la rate des
+Napolitains; mais l'esprit des nations est chose si différente, que
+l'on ne peut jamais répondre que ce qui fera pouffer de rire l'une
+fera sourciller l'autre. Conduisez Falstaff à Naples, et il y passera
+incompris; transplantez Polichinelle à Londres, et il mourra du
+spleen.
+
+Et puis nous avons une malheureuse langue moderne si bégueule qu'elle
+rougit de tout, et même de sa bonne aïeule la langue de Molière et de
+Saint-Simon, à laquelle je lui souhaiterais cependant de ressembler.
+Il en résulte que, tout bien pesé, je n'ose point vous raconter
+l'histoire de monsignor Perelli, laquelle fit néanmoins tant rire le
+bon roi Nasone, lequel, à coup sûr, avait au moins autant d'esprit que
+vous et moi en pouvons avoir, soit séparément, soit même ensemble. Et
+pourtant, elle lui avait été racontée un certain jour où il ne fallait
+rien moins qu'une pareille histoire pour dérider le front de Sa
+Majesté. On venait d'apprendre à Naples une nouvelle escapade des
+Vardarelli.
+
+Comme ces honnêtes bandits m'offrent une occasion de faire connaître
+le peuple napolitain sous une nouvelle face, et qu'on ne doit négliger
+dans un tableau aucun des détails qui peuvent en augmenter la vérité
+ou l'effet, disons ce que c'était que les Vardarelli.
+
+
+
+
+XV
+
+Les Vardarelli.
+
+
+Le peuple est en général aux mains des rois ce qu'un couteau bien
+affilé est aux mains des enfans: il est rare qu'ils s'en servent sans
+se blesser. La reine Louisa de Prusse organisa les sociétés secrètes:
+les sociétés secrètes produisirent Sand. La reine Caroline protégea le
+carbonarisme: le carbonarisme amena la révolution de 1820.
+
+Au nombre des premiers carbonari reçus, se trouvait un Calabrais nommé
+Gaëtano Vardarelli. C'était un de ces hommes d'Homère, possédant
+toutes les qualités de la primitive nature, aux muscles de lion, aux
+jambes de chamois, à l'oeil d'aigle. Il avait d'abord servi sous
+Murat; car Murat, dans le projet qu'il conçut un instant de se faire
+roi de toute l'Italie, avait calculé que le carbonarisme lui serait en
+ce cas un puissant levier; puis, s'apercevant bientôt qu'il fallait
+un autre bras et surtout un autre génie que le sien pour diriger un
+pareil moteur, Murat, de protecteur des carbonari qu'il était, s'en
+fit bientôt le persécuteur. Gaëtano Vardarelli alors déserta et se
+retira dans la Calabre, au sein de ses montagnes maternelles, où
+il croyait qu'aucun pouvoir humain ne serait assez hardi pour le
+poursuivre.
+
+Vardarelli se trompait: Murat avait alors parmi ses généraux un homme
+d'une bravoure inouïe, d'une persévérance stoïque, d'une inflexibilité
+suprême; un homme comme Dieu en envoie pour les choses qu'il veut
+détruire ou élever: cet homme, c'était le général Manhès.
+
+Parcourez la Calabre de Reggio à Pestum: tout individu possédant un
+ducat et un pied de terrain vous dira que la paisible jouissance de ce
+pied de terrain et de ce ducat, c'est au général Manhès qu'il la doit.
+En échange, quiconque ne possède pas ou désire posséder le bien des
+autres a le général Manhès en exécration.
+
+Vardarelli fut donc forcé comme les autres de se courber sous la main
+de fer du terrible proconsul. Traqué de vallée en vallée, de forêt en
+forêt, de montagne en montagne, il recula pied à pied, mais enfin il
+recula; puis un beau jour, acculé à Scylla, il fut forcé de traverser
+le détroit et d'aller demander du service au roi Ferdinand.
+
+Vardarelli avait vingt-six ans, il était grand, il était fort, il
+était brave. On comprit qu'il ne fallait pas mépriser un pareil homme,
+on le fit sergent de la garde sicilienne. C'est avec ce grade et dans
+cette position que Vardarelli rentra à Naples en 1815, à la suite du
+roi Ferdinand.
+
+Mais c'était une position bien secondaire que celle de sergent pour un
+homme du caractère dont était Gaëtano Vardarelli. Toute son espérance,
+s'il continuait sa carrière militaire, était d'arriver au grade de
+sous-lieutenant; et cette espérance, le jeune ambitieux n'eût pas
+même voulu l'accepter comme un pis-aller. Après avoir balancé quelque
+temps, il fit donc ce qu'il avait déjà fait; il déserta le service du
+roi Ferdinand, comme il avait déserté celui du roi Joachim, et, la
+première comme la seconde fois, il s'enfuit dans la Calabre, sentant,
+comme Antée, sa force s'accroître à chaque fois qu'il touchait sa
+mère.
+
+Là il fit un appel à ses anciens compagnons. Deux de ses frères et
+une trentaine de bandits errans et dispersés y répondirent. La petite
+troupe réunie élit Gaëtano Vardarelli pour son chef, s'engageant à lui
+obéir passivement, et lui reconnaissant sur tous le droit de vie et de
+mort. D'esclave qu'il était à la ville, Vardarelli se retrouva donc
+roi dans la montagne, et roi d'autant plus à craindre que le terrible
+général Manhès n'était plus là pour le détrôner.
+
+Vardarelli procéda selon la vieille rubrique, grâce à laquelle les
+bandits ont toujours fait de si bonnes affaires en Calabre et
+à l'Opéra-Comique; c'est-à-dire qu'il se proclama le grand
+régularisateur des choses de ce monde, et que, joignant l'effet aux
+paroles, il commença le nivellement social qu'il rêvait, en complétant
+le nécessaire aux pauvres avec le superflu dont il débarrassait les
+riches. Quoique ce système soit un peu bien connu, il est juste de
+dire qu'il ne s'use jamais. Il en résulta donc qu'il s'attacha au nom
+de Vardarelli une popularité et une terreur grâce auxquelles il ne
+tarda pas à être connu du roi Ferdinand lui-même.
+
+Le roi Ferdinand, qui venait d'être réintégré sur son trône, trouvait
+naturellement que le monde ne pouvait pas aller mieux qu'il n'allait,
+et appréciait assez médiocrement tout réformateur qui essayait de
+tailler au globe une nouvelle facette; il résulta de cette opinion
+bien arriérée chez lui, que Vardarelli lui apparut tout bonnement
+comme un brigand à pendre, et qu'il ordonna qu'il fût pendu.
+
+Mais pour pendre un homme, il faut trois choses: une corde, une
+potence et un pendu. Quant au bourreau, il est inutile de s'en
+inquiéter, cela se trouve toujours et partout.
+
+Les agens du roi avaient la corde et la potence, ils étaient à peu
+près sûrs de trouver le bourreau, mais il leur manquait la chose
+principale: l'homme à pendre.
+
+On se mit à courir après Vardarelli; mais comme il savait parfaitement
+dans quel but philanthropique on le cherchait, il n'eut garde de se
+laisser rejoindre. Il y a plus: comme il avait fait son éducation sous
+le général Manhès, c'était un gaillard qui connaissait à fond son jeu
+de cache-cache. Il en donna donc tant et plus à garder aux troupes
+napolitaines, ne se trouvant jamais où on s'attendait à le rencontrer,
+se montrant partout où ne l'attendait pas, s'échappant comme une
+vapeur et revenant comme un orage.
+
+Rien ne réussit comme le succès. Le succès est l'aimant moral qui
+attire tout à lui. La troupe de Vardarelli, qui ne montait d'abord
+qu'à vingt-cinq ou trente personnes, fut bientôt doublée: Vardarelli
+devint une puissance.
+
+Ce fut une raison de plus pour l'anéantir; on fit des plans de
+campagne contre lui, on doubla les troupes envoyées à sa poursuite, on
+mit sa tête à prix, tout fut inutile. Autant eût valu mettre au ban
+du royaume l'aigle et le chamois, ses compagnons d'indépendance et de
+liberté.
+
+Et cependant chaque jour on entendait raconter quelque prouesse
+nouvelle qui indiquait dans le fugitif un redoublement d'adresse ou un
+surcroît d'audace. Il venait jusqu'à deux ou trois lieues de Naples,
+comme pour narguer le gouvernement. Une fois, il organisa une chasse
+dans la forêt de Persiano, comme aurait pu faire le roi lui-même, et,
+comme il était excellent tireur, il demanda ensuite aux gardes qu'il
+avait forcés de le suivre et de le seconder s'ils avaient jamais vu
+leur auguste maître faire de plus beaux coups que lui.
+
+Une autre fois, c'étaient le prince de Lésorano, le colonel
+Calcedonio, Casella, et le major Delponte, qui chassaient eux-mêmes
+avec une dizaine d'officiers et une vingtaine de piqueurs dans
+une forêt à quelques lieues de Bari, quand tout à coup le cri:
+_Vardarelli! Vardarelli_! se fit entendre. Chacun alors de fuir le
+plus vite possible, et dans la direction où il se trouvait. Bien en
+prit aux chasseurs de fuir ainsi, car tous eussent été pris, tandis
+que, grâce à la vitesse de leurs chevaux habitués à courre le cerf, un
+seul tomba entre les mains des bandits.
+
+C'était le major Delponte: les bandits jouaient de malheur, ils
+avaient fait prisonnier un des plus braves, mais aussi un des plus
+pauvres officiers de l'armée napolitaine. Lorsque Vardarelli demanda
+au major Delponte mille ducats de rançon pour l'indemniser de ses
+frais d'expédition, le major Delponte lui fit des cornes en lui disant
+qu'il le défiait bien de lui faire payer une seule obole. Vardarelli
+menaça Delponte de le faire fusiller si la somme n'était pas versée à
+une époque qu'il fixa. Mais Delponte lui répondit que c'était du temps
+de perdu que d'attendre, et que s'il avait un conseil à lui donner,
+c'était de le faire fusiller tout de suite.
+
+Vardarelli en eut un instant la velléité; mais il songea que, plus
+Delponte faisait bon marché de sa vie, plus Ferdinand devait y tenir.
+En effet, à peine le roi eut-il appris que le brave major était entre
+les mains des bandits, qu'il ordonna de payer sa rançon sur ses
+propres deniers. En conséquence, un matin, Vardarelli annonça au major
+Delponte que, sa rançon ayant été exactement et intégralement payée,
+il était parfaitement libre de quitter la troupe et de diriger ses pas
+vers le point de la terre qui lui agréait le plus. Le major Delponte
+ne comprenait pas quelle était la main généreuse qui le délivrait;
+mais comme, quelle qu'elle fût, il était fort disposé à profiter de sa
+libéralité, il demanda son cheval et son sabre, qu'on lui rendit, se
+mit en selle avec un flegme parfait, et s'éloigna au petit pas et en
+sifflotant un air de chasse, ne permettant pas que sa monture fit un
+pas plus vite que l'autre, tant il tenait à ce qu'on ne pût pas même
+supposer qu'il avait peur.
+
+Mais le roi, pour s'être montré magnifique à l'endroit du major, n'en
+avait pas moins juré l'extermination des bandits qui l'avaient forcé
+de traiter de puissance à puissance avec eux. Un colonel, je ne sais
+plus lequel, qui l'avait entendu jurer ainsi, fit à son tour
+le serment, si on voulait lui confier un bataillon, de ramener
+Vardarelli, ses deux frères et le soixante hommes qui composaient sa
+troupe, pieds et poings liés, dans les cachots de la Vicaria. L'offre
+était trop séduisante pour qu'on ne l'acceptât point; le ministre de
+la guerre mit cinq cents hommes à la disposition du colonel, et le
+colonel et sa petite troupe se mirent en quête de Vardarelli et de ses
+compagnons.
+
+Vardarelli avait des espions trop dévoués pour ne pas être prévenu
+à temps de l'expédition qui s'organisait. Il y a plus: en apprenant
+cette nouvelle, lui aussi, il avait fait un serment: c'était de guérir
+à tout jamais le colonel qui s'était si aventureusement voué à sa
+poursuite, d'un second élan patriotique dans le genre du premier.
+
+Il commença donc par faire courir le pauvre colonel par monts et par
+vaux, jusqu'a ce que lui et sa troupe fussent sur les dents; puis,
+lorsqu'il les vit tels qu'il les désirait, il leur fit, à deux
+heures du matin, donner une fausse indication; le colonel prit le
+renseignement pour or en barre, et partit à l'instant même, afin de
+surprendre Vardarelli, qu'on lui avait assuré être, lui et sa troupe,
+dans un petit village situé à l'extrémité d'une gorge si étroite
+qu'à peine y pouvait-on passer quatre hommes de front. Quelques âmes
+charitables qui connaissaient les localités firent bien au brave
+colonel quelques observations, mais il était tellement exaspéré qu'il
+ne voulut entendre à rien, et partit dix minutes après avoir reçu
+l'avis.
+
+Le colonel fit une telle diligence qu'il dévora près de quatre lieues
+en deux heures, de sorte qu'au point du jour il se trouva sur le
+point d'entrer dans la gorge de l'autre côté de laquelle il devait
+surprendre les bandits. Quand il fut arrivé là, l'endroit lui parut
+si effroyablement propice à une embuscade qu'il envoya vingt hommes
+explorer le chemin, tandis qu'il faisait halte avec le reste de son
+bataillon; mais au bout d'un quart d'heure les vingt hommes revinrent,
+en annonçant qu'ils n'avaient rencontré âme qui vive.
+
+Le colonel n'hésita donc plus et s'engagea dans la gorge lui et ses
+cinq cents hommes: mais au moment où cette gorge s'élargissait,
+pareille à une espèce d'entonnoir, entre deux défilés, le cri:
+_Vardarelli! Vardarelli_! se fit entendre comme s'il tombait des
+nuages, et le pauvre colonel, levant la tête, vit toutes les crêtes de
+rochers garnies de brigands qui le tenaient en joue lui et sa troupe.
+Cependant il ordonna de se former en peloton; mais Vardarelli cria
+d'une voix terrible: «A bas les armes, ou vous êtes morts!» A
+l'instant même les bandits répétèrent le cri de leur chef, puis l'écho
+répéta le cri des bandits; de sorte que les soldats, qui n'avaient pas
+fait le même serment que leur colonel et qui se croyaient entourés
+d'une troupe trois fois plus nombreuse que la leur, crièrent à qui
+mieux mieux qu'ils se rendaient, malgré les exhortations, les prières
+et les menaces de leur malheureux chef.
+
+Aussitôt Vardarelli, sans abandonner sa position, ordonna aux soldats
+de mettre les fusils en faisceaux, ordre qu'ils exécutèrent à
+l'instant même; puis il leur signifia de se séparer en deux bandes,
+et de se rendre chacun à un endroit indiqué, nouvel ordre auquel ils
+obéirent avec la même ponctualité qu'ils avaient fait pour la première
+manoeuvre. Enfin, laissant une vingtaine de bandits en embuscade, il
+descendit avec le reste de ses hommes, et, leur ordonnant de se ranger
+en cercle autour des faisceaux, il les invita à mettre les armes de
+leurs ennemis hors d'état de leur nuire momentanément par le même
+moyen qu'avait employé Gulliver pour éteindre l'incendie du palais de
+Lilliput.
+
+C'est le récit de cet événement qui avait mis le roi de si mauvaise
+humeur, qu'il ne fallait rien moins que l'anecdote nouvelle dont
+monsignor Perelli était le héros pour le lui faire oublier.
+
+On comprend que cette nouvelle frasque ne remit pas don Gaëtano dans
+les bonnes grâces du gouvernement. Les ordres les plus sévères furent
+donnés à son égard; seulement, dès le lendemain, le roi, qui était
+homme de trop joyeux esprit pour garder rancune à Vardarelli d'un si
+bon tour, racontait en riant à gorge déployée l'aventure à qui voulait
+l'entendre, de sorte que, comme il y a toujours foule pour entendre
+les aventures que veulent bien raconter les rois, le pauvre colonel
+n'osa de trois ans remettre le pied dans la capitale.
+
+Mais le général qui commandait en Calabre prit la chose d'une façon
+bien autrement sérieuse que ne l'avait fait le roi. Il jura que, quel
+que fût le moyen qu'il dût employer, il exterminerait les Vardarelli
+depuis le premier jusqu'au dernier. Il commença par les poursuivre à
+outrance; mais, comme on s'en doute bien, cette poursuite ne fut qu'un
+jeu de barres pour les bandits. Ce que voyant, le général commandant
+proposa à leur chef un traité par lequel lui et les siens entreraient
+au service du gouvernement. Soit que les conditions fussent trop
+avantageuses pour être refusées, soit que Gaëtano se lassât de cette
+vie de dangers sans fin et d'éternel vagabondage, il accepta les
+propositions qui lui étaient faites, et le traité fut rédige en ces
+termes:
+
+«Au nom de la très sainte Trinité.
+
+«Art. 1er. Il sera octroyé pardon et oubli aux méfaits des Vardarelli
+et de leurs partisans.
+
+«Art. 2. La bande des Vardarelli sera transformée en compagnie de
+gendarmes.
+
+«Art. 3. La solde du chef Gaëtano Vardarelli sera de 99 ducats par
+mois; celle de chacun de ses trois lieutenans, de 43 ducats, et
+celle de chaque homme de la compagnie, de 30. Elle sera payée au
+commencement de chaque mois et par anticipation[1].
+
+«Art. 4. La susdite compagnie jurera fidélité au roi entre les mains
+du commissaire royal; ensuite elle obéira aux généraux qui commandent
+dans les provinces, et sera destinée à poursuivre les malfaiteurs dans
+toutes les parties du royaume.
+
+«Naples, 6 juillet 1817.»
+
+Les conditions ci-dessus rapportées furent immédiatement mises à
+exécution de part et d'autre; les Vardarelli changèrent de nom et
+d'uniforme, touchèrent d'avance, comme ils en étaient convenus, le
+premier mois de leurs appointemens, en échange de quoi ils se mirent
+à la poursuite des bandits qui désolaient la Capitanate, ne leur
+laissant ni paix ni relâche, tant ils connaissaient toutes les ruses
+du métier; si bien qu'au bout de quelque temps on pouvait s'en aller
+de Naples à Reggio sa bourse à la main.
+
+Mais ce n'était pas là précisément le but que s'était proposé le
+général; il avait contre les Vardarelli, à cause de l'histoire du
+colonel, une vieille dent que vint encore corroborer la promptitude
+avec laquelle les nouveaux gendarmes venaient d'exécuter, au nombre
+de cinquante ou soixante seulement, des choses qu'avant eux des
+compagnies, des bataillons, des régimens et jusqu'à des corps d'armée
+avaient entreprises en vain. Il fut donc résolu que, maintenant que
+les Vardarelli avaient débarrassé la Capitanate et les Calabres
+des brigands qui les infestaient, on débarrasserait le royaume des
+Vardarelli.
+
+Mais c'était chose plus facile à entreprendre qu'à exécuter, et
+probablement toutes les troupes que le général avait sous ses ordres,
+réunies ensemble, n'eussent pas pu y parvenir, si les bandits
+gendarmisés eussent eu le moindre soupçon de ce qui se tramait contre
+eux. Mais, à défaut de soupçons positifs, ils étaient doués d'un
+instinct de défiance qui ne leur permettait pas de donner la moindre
+prise à leurs ennemis, et près d'une année se passa sans que le
+général trouvât moyen de mettre à exécution son projet exterminateur.
+
+Mais le général trouva des alliés dans les anciens amis des
+ex-brigands: un homme de Porto-Canone, dont Gaëtano Vardarelli avait
+enlevé la soeur, vint le trouver, et, lui racontant les causes de
+haine qu'il avait contre les Vardarelli, lui offrit de le débarrasser
+au moins de Gaëtano Vardarelli et de ses deux frères. L'offre était
+trop selon les désirs du général pour qu'il hésitât un instant à
+l'accepter. Il offrit à l'homme qui venait lui faire cette proposition
+une somme d'argent considérable; mais celui-ci, tout en acceptant pour
+ses compagnons, refusa pour lui-même, disant que c'était du sang
+et non de l'or qu'il lui fallait; que, quant aux compagnons qu'il
+comptait s'adjoindre dans celle expédition, il s'informerait de ce
+qu'ils demandaient pour le seconder, et qu'il rendrait compte de leurs
+exigences au général, qui traiterait directement avec eux.
+
+Quelles furent ces exigences nul historien ne l'a dit. Ce qui fut
+donné, ce qui fut reçu, on l'ignore. Ce qu'on sait seulement, ce
+furent les faits qui s'accomplirent à la suite de cet entretien.
+
+Un jour les Vardarelli, se croyant au milieu d'amis sûrs,
+stationnaient pleins de confiance et d'abandon sur la place d'un petit
+village de la Pouille, nommé Uriri. Tout à coup, et sans que rien au
+monde eût pu faire présager une pareille agression, une douzaine de
+coups de feu partirent d'une des maisons situées sur la place, et
+de celle seule décharge, Gaëtano Vardarelli, ses deux frères et six
+bandits tombèrent morts. Aussitôt les autres, ne sachant pas à quel
+nombre d'ennemis ils avaient affaire, et soupçonnant qu'ils étaient
+enveloppés d'une vaste trahison, sautèrent sur leurs chevaux, dont ils
+ne s'éloignaient jamais, et disparurent en un clin d'oeil, comme une
+volée d'oiseaux effarouchés.
+
+Aussitôt que la place fut vide et qu'il n'y eut plus de morts, l'homme
+qui était allé trouver le général sortit le premier de la maison d'où
+était parti le feu, s'avança vers Gaëtano Vardarelli, et tandis que
+ses compagnons dépouillaient les autres cadavres, s'emparant de leurs
+armes et de leur ceinture, lui se contenta de tremper ses deux mains
+dans le sang de son ennemi, et après s'en être barbouillé le visage:
+
+--Voici la tache lavée dit-il; et il se retira sans rien prendre du
+pillage commun, sans rien accepter de la récompense promise.
+
+Cependant ce n'était point assez: Gaëtano Vardarelli, ses deux frères
+et six de ses compagnons étaient morts, c'est vrai; mais quarante
+autres étaient encore vivans et pouvaient, en reprenant leur ancien
+métier et en élisant de nouveaux chefs, donner infiniment de fil à
+retordre à Son Excellence le général commandant. Il résolut donc de
+continuer à jouer le rôle d'ami, et donna l'ordre que les meurtriers
+d'Uriri fussent arrêtés. Comme ceux-ci ne s'attendaient à rien
+de pareil, la chose ne fut pas difficile; on s'empara d'eux à
+l'improviste et sans qu'ils essayassent de tenter la moindre
+résistance; on les jeta en prison, et l'on cria bien haut qu'on allait
+leur faire leur procès, et que prompte et sévère vengeance serait
+tirée du crime qu'ils avaient commis.
+
+Il pouvait y avoir du vrai dans tout cela; aussi les fugitifs se
+laissèrent-ils prendre au piège. Comme il était notoire qu'à la tête
+des meurtriers se trouvait le frère de la jeune fille outragée par
+Gaëtano Vardarelli, on crut généralement dans la troupe que cet
+assassinat était le résultat d'une vengeance particulière; de sorte
+que, lorsque les malheureux qui s'étaient sauvés virent leurs
+assassins arrêtés et entendirent répéter de tous côtés que leur
+procès se poursuivait avec ardeur, ils n'eurent aucune idée que le
+gouvernement fût pour quelque chose dans cette trahison. D'ailleurs,
+eussent-ils conçu quelque doute, qu'une lettre qu'ils reçurent de lui
+les eût fait évanouir: il leur écrivait que le traité du 6 juillet
+restait toujours sacré, et les invitait à se choisir d'autres chefs en
+remplacement, de ceux qu'ils avaient eu le malheur de perdre.
+
+Comme ce remplacement était urgent, les Vardarelli procédèrent
+immédiatement à la nomination de leurs nouveaux officiers, et, à peine
+l'élection achevée, ils prévinrent le général que ses instructions
+étaient suivies. Alors ils reçurent une seconde lettre qui les
+convoquait à une revue dans la ville de Foggia. Cette lettre leur
+recommandait, entre autres choses importantes, de venir tous tant
+qu'ils étaient, afin qu'on ne pût douter que les élections faites ne
+fussent le résultat positif d'un scrutin unanime et incontestable.
+
+A la lecture de cette lettre, une longue discussion s'éleva entre les
+Vardarelli; la majorité était d'avis qu'on se rendît à la revue;
+mais une faible minorité s'opposait à cette proposition: selon elle,
+c'était un nouveau guet-apens dressé pour exterminer le reste de la
+troupe. Les Vardarelli avaient le droit de nomination entre eux;
+c'était chose incontestée et qui par conséquent n'avait besoin
+d'aucune sanction gouvernementale; on ne pouvait donc les convoquer
+que dans quelque sinistre dessein. C'était du moins l'avis de huit
+d'entre eux, et, malgré les sollicitations de leurs camarades, ces
+huit clairvoyans refusèrent de se rendre à Foggia: le reste de la
+troupe, qui se composait de trente-un hommes et d'une femme qui avait
+voulu accompagner son mari, se trouva sur la place de la ville au jour
+et à l'heure dits.
+
+C'était un dimanche; la revue était solennement annoncée, de sorte que
+la place publique était encombrée de curieux. Les Vardarelli entrèrent
+dans la ville avec un ordre parfait, armés jusqu'aux dents, mais sans
+donner aucun signe d'hostilité. Au contraire, en arrivant sur la
+place, ils levèrent leurs sabres, et d'une voix unanime firent
+entendre le cri de _Vive le roi_! A ce cri, le général parut sur son
+balcon pour saluer les arrivans, tandis que l'aide-de-camp de service
+descendait pour les recevoir.
+
+Après force complimens sur la beauté de leurs chevaux et le bon état
+de leurs armes, l'aide-de-camp invita les Vardarelli à défiler sous le
+balcon du général, manoeuvre qu'ils exécutèrent avec une précision
+qui eût fait honneur à des troupes réglées. Puis, cette évolution
+exécutée, ils vinrent se ranger sur la place, où l'aide-de-camp les
+invita à mettre pied à terre et à se reposer un instant, tandis qu'il
+porterait au général la liste des trois nouveaux officiers.
+
+L'aide-de-camp venait de rentrer dans la maison d'où il était sorti;
+les Vardarelli, la bride passée au bras, se tenaient près de leurs
+chevaux, lorsqu'une grande rumeur commença à circuler dans la foule;
+puis à cette rumeur succédèrent des cris d'effroi, et toute cette
+masse de curieux commença d'aller et de venir comme une marée. Par
+toutes les rues aboutissantes à la place, des soldats napolitains
+s'avançaient en colonnes serrées. De tous côtés les Vardarelli étaient
+cernés.
+
+Aussitôt, reconnaissant la trahison dont ils étaient victimes, les
+Vardarelli sautèrent sur leurs chevaux et tirèrent leurs sabres; mais
+au même instant le général ayant ôté son chapeau, ce qui était le
+signal convenu, le cri: Ventre à terre! retentit; et tous les curieux
+ayant obéi à cette injonction dont ils comprenaient l'importance,
+les feux des soldats se croisèrent au dessus de leurs têtes, et neuf
+Vardarelli tombèrent de leurs chevaux, tués ou blessés à mort. Ceux
+qui étaient restés debout, comprenant alors qu'il n'y avait pas de
+quartier à attendre, se réunirent, sautèrent à bas de leurs chevaux,
+et, armés de leurs carabines, s'ouvrirent en combattant un passage
+jusqu'aux ruines d'un vieux château dans lesquelles ils se
+retranchèrent. Deux seulement, se confiant à la vitesse de leur
+monture, fondirent tête baissée sur le groupe de soldats qui leur
+parut le moins nombreux, et, faisant feu à bout portant, profitèrent
+de la confusion que causait dans les rangs leur décharge, qui avait
+tué deux hommes, pour passer à travers les baïonnettes et s'échapper à
+fond de train. La femme, aussi heureuse qu'eux, dut la vie à la même
+manoeuvre, opérée sur un autre point, et s'éloigna au grand galop,
+après avoir déchargé ses deux pistolets.
+
+Tous les efforts se réunirent aussitôt sur les vingt Vardarelli
+restans, lesquels, comme nous l'avons dit, s'étaient réfugiés dans les
+ruines d'un vieux château. Les soldats, s'encourageant les uns les
+autres, s'avancèrent, croyant que ceux qu'ils poursuivaient allaient
+leur disputer les approches de leur retraite; mais, au grand
+étonnement de tout le monde, ils parvinrent jusqu'à la porte sans
+qu'il y eût un seul coup de fusil tiré. Cette impunité les enhardit;
+on attaqua la porte à coups de hache et de levier, la porte céda; les
+soldats se précipitèrent alors dans la cour du château, se répandirent
+dans les corridors, parcourant les appartemens; mais, à leur grand
+étonnement, tout était désert: les Vardarelli avaient disparu.
+
+Les assaillans furetèrent une heure dans tous les coins et recoins de
+la vieille masure; enfin ils allaient se retirer, convaincus que les
+Vardarelli avaient trouvé quelques moyens, connus d'eux seuls, de
+regagner la montagne, lorsqu'un soldat qui s'était approché du
+soupirail d'un cellier, et qui se penchait pour regarder dans
+l'intérieur tomba percé d'un coup de feu.
+
+Les Vardarelli étaient découverts; mais les poursuivre dans leur
+retraite n'était pas chose facile. Aussi résolut-on, au lieu de
+chercher à les y forcer, d'employer un autre moyen, plus lent,
+mais plus sûr: on commença par rouler une grosse pierre contre le
+soupirail. Sur cette pierre on amassa toutes celles que l'on put
+trouver; on laissa un piquet d'hommes avec leurs armes chargées pour
+garder cette issue; puis, faisant un détour, on commença par jeter
+des fagots enflammés contre la porte du cellier, que les Vardarelli
+avaient fermée en dedans, et sur ces fagots enflammés tout le bois et
+toutes les matières combustibles que l'on put trouver; de sorte que
+l'escalier ne fut bientôt qu'une immense fournaise, et que, la porte
+ayant cédé à l'action du feu, l'incendie se répandit comme un torrent
+dans ce souterrain où les Vardarelli s'étaient réfugiés. Cependant un
+profond silence régnait encore dans le cellier. Bientôt deux coups
+de fusil partirent: c'étaient deux frères qui, ne voulant pas tomber
+vivans aux mains de leurs ennemis, s'étaient embrassés et avaient à
+bout portant déchargé leurs fusils l'un sur l'autre. Un instant après,
+une troisième explosion se fit entendre: c'était un bandit qui se
+jetait volontairement au milieu des flammes et dont la giberne
+sautait. Enfin, les dix-sept bandits restans voyant qu'il n'y avait
+plus pour eux aucune chance de salut, et se voyant près d'être
+asphyxiés, demandèrent à se rendre. Alors on déblaya le soupirail, on
+les en tira les uns après les autres, et à mesure qu'ils en sortirent
+on leur liait les pieds et les mains. Une charrette que l'on amena
+ensuite les transporta tous dans les prisons de la ville.
+
+Quant aux huit qui n'avaient pas voulu venir à Foggia et aux deux qui
+s'étaient échappés, ils furent chassés comme des bêtes fauves, traqués
+de caverne en caverne. Les uns furent tués ou débusqués comme des
+chevreuils, les autres furent livrés par leurs hôtes, les autres enfin
+se rendirent eux-mêmes; si bien qu'au bout d'un an tous les Vardarelli
+étaient morts ou prisonniers.
+
+Il n'y eut que la femme qui s'était sauvée un pistolet de chaque main
+qui disparut, sans qu'on la revît jamais ni morte ni vivante.
+
+Lorsque le roi apprit cet événement, il entra dans une grande colère;
+c'était la seconde fois qu'on violait sans l'en prévenir un traité,
+non pas signé par lui, mais fait en son nom. Or, il savait que
+l'inexorable histoire enregistre presque toujours les faits sans se
+donner la peine d'en rechercher les causes, et que, tout au contraire
+de ce qui se passe dans notre monde, où ce sont les ministres qui sont
+responsables des fautes du roi, c'est le roi qui, dans l'autre, est
+responsable des fautes de ses ministres.
+
+Mais on lui répéta tant, et de tant de côtés, que c'était une action
+louable que d'avoir exterminé celle méchante race des Vardarelli,
+qu'il finit par pardonner à ceux qui avaient ainsi abusé de son nom.
+
+Il est vrai que quelque temps après arriva la révolution de 1820, qui
+amena avec elle bien d'autres préoccupations que celle de savoir si on
+avait plus ou moins exactement tenu un traité fait avec des bandits.
+Pour la troisième fois il rentra au bout de deux ans d'absence, an
+milieu des cris de joie de son peuple, qui le chassait sans cesse et
+qui ne pouvait vivre sans lui.
+
+Malheureusement pour les Napolitains, cette troisième restauration fut
+de courte durée. Le soir du 3 janvier 1825, le roi se coucha après
+avoir fait sa partie de jeu et avoir dit ses prières accoutumées. Le
+lendemain, comme à dix heures du matin il n'avait pas encore sonné, on
+entra dans sa chambre, et on le trouva mort.
+
+A l'ouverture de son testament, dans lequel il recommandait à son fils
+François de continuer les aumônes qu'il avait l'habitude de faire, ou
+trouva que ces aumônes montaient par an à 24,000 ducats.
+
+Il avait vécu soixante-seize ans, il en avait régné soixante-cinq; il
+avait vu passer sous son long règne trois générations d'hommes, et,
+malgré trois révolutions et trois restaurations, il mourait le roi le
+plus populaire que Naples ait jamais eu.
+
+Aussi le peuple chercha-t-il à la mort imprévue de son roi bien-aimé
+une cause surnaturelle. Or, pour des hommes d'imagination comme sont
+les Napolitains, rien n'est difficile à trouver. Voilà ce que l'on
+découvrit.
+
+Le roi Ferdinand, comme on a pu le voir, n'était pas exempt de
+certains préjugés. Depuis quinze ans il était persécuté par le
+chanoine Ojori, qui le tourmentait pour obtenir une audience de lui et
+lui présenter je ne sais quel livre dont il était l'auteur. Ferdinand
+avait toujours refusé, et, malgré les instances du postulant, avait
+constamment tenu bon. Enfin le 2 janvier 1825, vaincu par les prières
+de tous ceux qui l'entouraient, il accorda pour le lendemain cette
+audience si long-temps reculée. Le matin, le roi eut quelque velléité
+de partir pour Caserte et de rejeter sur une chasse, excuse qui lui
+paraissait toujours valable, l'impolitesse qu'il avait si grande envie
+de faire au bon chanoine; mais on l'en dissuada: il resta donc à
+Naples, reçut don Ojori, lequel demeura deux heures avec lui et le
+quitta en lui laissant son livre.
+
+Le lendemain, comme nous l'avons dit, le roi Ferdinand était mort.
+
+Les médecins déclarèrent d'une voix unanime que c'était d'une attaque
+d'apoplexie foudroyante; mais le peuple n'en crut pas un mot. Ce qui
+fut la véritable cause de sa mort, selon le peuple, ce fut cette
+audience qu'il donna si à contre-coeur au chanoine Ojori.
+
+Le chanoine Ojori était, avec le prince de ----, le plus terrible
+_jettatore_ de Naples. Nous dirons dans un prochain chapitre ce que
+c'est que la _jettatura_.
+
+
+Note:
+
+[1] Ces différens appointemens correspondaient aux soldes des
+colonels, des capitaines et des lieutenans.
+
+
+
+
+XVI
+
+La Jettatura.
+
+
+Naples, comme toutes les choses humaines, subit l'influence d'une
+double force qui régit sa destinée: elle a son mauvais principe qui
+la poursuit, et son bon génie qui la garde; elle a son Arimane qui la
+menace, et son Oromaze qui la défend; elle a son démon qui veut la
+perdre, elle a son patron qui espère la sauver.
+
+Son ennemi, c'est la jettatura; son protecteur, c'est saint Janvier.
+
+Si saint Janvier n'était pas au ciel, il y aurait long-temps que la
+jettatura aurait anéanti Naples; si la jettatura n'existait pas sur la
+terre, il y a long-temps que saint Janvier aurait fait de Naples la
+reine du monde.
+
+Car la jettatura n'est pas une invention d'hier; ce n'est pas une
+croyance du moyen-âge, ce n'est pas une superstition du bas-empire:
+c'est un fléau légué par l'ancien monde au monde moderne; c'est une
+peste que les chrétiens ont héritée des gentils; c'est une chaîne
+qui passe à travers les âges, et à laquelle chaque siècle ajoute un
+anneau.
+
+Les Grecs et les Romains connaissaient la jettatura: les Grecs
+l'appelaient [Greek: alexiana], les Romains _fascinum_.
+
+La jettatura est née dans l'Olympe; c'est un fléau d'assez bonne
+maison, comme on voit. Maintenant à quelle occasion elle prit
+naissance, le voici.
+
+Vénus, sortie de la mer depuis la veille, venait de prendre place
+parmi les dieux; son premier soin avait été de se choisir un adorateur
+dans cette auguste assemblée: Bacchus avait obtenu la préférence,
+Bacchus était heureux.
+
+Toute déesse qu'elle était, Vénus se trouvait soumise aux lois de la
+nature comme une simple femme; en sa qualité d'immortelle, elle était
+destinée à les accomplir plus long-temps et plus souvent, voilà tout.
+Vénus s'aperçut un jour qu'elle allait être mère. Comme l'enfant
+qu'elle portait dans son sein était le premier de cette longue suite
+de rejetons dont la déesse de la beauté devait peupler les forêts
+d'Amathonte et les bosquets de Cythère, la découverte de son nouvel
+état fut accompagnée chez elle d'un sentiment de pudeur qui la
+détermina à le cacher aux regards de tous les dieux. Vénus annonça
+donc que sa santé chancelante la forçait d'habiter pendant quelque
+temps la campagne, et elle se retira dans les appartemens les plus
+reculés de son palais, à Paphos.
+
+Tous les dieux avaient été dupes de cette fausse indisposition; il
+n'y avait pas jusqu'à Esculape lui-même qui n'eût déclaré que Vénus
+n'avait rien autre chose qu'une maladie de nerfs qui se calmerait avec
+des bains et du petit lait; Junon seule avait tout deviné.
+
+Junon était experte en pareille matière. Sa stérilité la rendait
+jalouse: il ne s'arrondissait pas une taille dans tout l'Olympe, que
+la première ligne de ce changement ne lui sautât aux yeux. Elle avait
+suivi les progrès de celle de Vénus, et, d'avance, elle voua au
+malheur l'enfant qui naîtrait d'elle.
+
+En conséquence, elle résolut de ne pas la perdre un instant de vue,
+afin de jeter un sort sur le malheureux fruit des entrailles de sa
+belle-fille. Aussi, dès que Vénus sentit les premières douleurs, Junon
+se présenta-t-elle aussitôt à son chevet, déguisée en sage-femme.
+
+Vénus était fort douillette, comme toute femme à la mode doit être:
+elle jeta donc les hauts cris tant que dura le travail; puis enfin
+elle mit au jour le petit Priape.
+
+Junon le reçut dans ses mains, et tandis que Vénus, à moitié évanouie,
+fermait ses beaux yeux encore tout moites de larmes, elle s'apprêta à
+lancer sur l'enfant la malédiction fatale qui devait influer sur le
+reste de sa vie.
+
+Mais à l'instant où Junon fixait ses yeux pleins de colère sur le
+nouveau-né, elle s'arrêta stupéfaite. Jamais elle n'avait vu, même
+chez les plus grands dieux, rien de pareil à ce qu'elle voyait à cette
+heure.
+
+Si court que fut ce moment d'hésitation, il sauva Priape. Bacchus,
+qui, du fond de l'Inde, où il était occupé à apprendre aux Birmans la
+meilleure manière de coller le vin, avait entendu les cris de Vénus,
+était accouru en toute hâte: il se précipita dans la chambre de
+l'accouchée, courut à l'enfant, et, dans son ardeur toute paternelle,
+l'arracha des bras de Junon.
+
+Junon se crut découverte; elle sortit furieuse, sauta dans son char,
+et remonta au ciel. Bacchus ignorait cependant que ce fût elle; mais
+il la devina, au cri de ses paons d'abord, puis au rayon de lumière
+qu'elle laissait à sa suite. Il connaissait de longue main le
+caractère de sa belle-mère: lui-même avait été obligé de rester six
+mois caché dans la cuisse de Jupiter pour échapper à sa jalousie; il
+comprit que les choses se passeraient mal pour le pauvre enfant si
+jamais elle mettait la main sur lui: il l'emporta tout courant, et
+s'en alla le cacher dans l'île de Lampsaque.
+
+Mais le bruit de ce qui s'était passé se répandit, ainsi que la
+circonstance à laquelle le jeune Priape avait dû la vie; il n'en
+fallut pas davantage pour faire croire aux anciens qu'ils avaient
+trouvé un remède contre la jettatura; de là certains bijoux déterrés
+à Herculanum et à Pompéia, qui faisaient partie de la toilette des
+femmes.
+
+Chez les modernes, où ces bijoux ne sont pas de mise, les cornes les
+ont remplacés. Vous n'entrez pas dans une maison de Naples quelque peu
+aristocratique, sans que le premier objet qui frappe vos yeux dans
+l'antichambre ne soit une paire de cornes; plus ces cornes sont
+longues, plus elles sont efficaces. On les fait venir en général de
+Sicile; c'est là qu'on trouve les plus belles. J'en ai vu qui avaient
+jusqu'à trois pieds de long, et qui coûtaient cinq cents francs la
+paire.
+
+Outre ces cornes à domicile, qu'on ne peut, vu leur volume,
+transporter facilement avec soi, on a d'autres petits cornillons que
+l'on porte au cou, au doigt, à la chaîne de la montre: cela se trouve
+à tous les coins de rue, chez tous les marchands de bric-à-brac. Ce
+symbole préservatif est ordinairement en corail ou en jais.
+
+Je voudrais vous dire quelles sont les causes qui ont porté les cornes
+à ce degré d'honneur chez les Napolitains; mais quelque recherche
+que j'aie faite à ce sujet, j'avoue que je n'ai absolument rien pu
+découvrir sur quoi on puisse appuyer la moindre théorie ou échafauder
+le plus petit système. Cela est parce que cela est; ne me demandez
+donc point autre chose, car je serais forcé de prononcer ce mot qui
+coûte tant à la bouche humaine: Je ne sais pas.
+
+Les anciens connaissaient trois moyens de jeter les sorts, car la
+jettatura n'est rien autre chose que la substantivation du verbe
+_jettare_,--par le toucher, par la parole, par le regard:
+
+ Cujus ab attractu variarum monstra ferarum
+ In juvenes veniunt; nulli sua mansit imago,
+
+dit Ovide;
+
+ Quae nec pernumerare curiosi
+ Possint, nec mala fascinare lingua,
+
+dit Catulle;
+
+ Nescio quis teneros oculis mihi fascinat agnos,
+
+dit Virgile.
+
+Maintenant voulez-vous voir passer cette croyance du monde païen dans
+le monde chrétien? écoutez saint Paul s'adressant aux Galates:
+
+ Quis vos fascinavit non obedire veritati?
+
+Saint Paul croyait donc à la jettatura?
+
+Maintenant passons au moyen-âge, et ouvrons Erchempert, moine du mont
+Cassin, qui florissait vers l'an 842:
+
+«J'ai connu, dit le vénérable cénobite, messire Landolphe, évêque de
+Capoue, homme d'une singulière prudence, lequel avait l'habitude de
+dire: «Toutes les fois que je rencontre un moine, il m'arrive quelque
+chose de malheureux dans la journée. _Quolies monachum visu cerno,
+semper mihi futura dies auspicia tristia subministrat_.»
+
+Or, cette croyance est encore en pleine vigueur aujourd'hui à Naples.
+Lorsque nous partîmes pour la Sicile, je crois avoir raconté qu'au
+moment de nous embarquer nous rencontrâmes un abbé, et qu'à sa vue le
+capitaine nous avait proposé de remettre le départ au lendemain. Nous
+n'en fîmes compte, et nous fûmes assaillis par une tempête qui nous
+tint vingt-quatre heures entre la vie et la mort.
+
+Des trois jettature connues de l'antiquité, deux se sont perdues en
+route, et une seule est restée: la jettatura du régard. Il est vrai
+que c'est la plus terrible: «_Nihil oculo nequius creatum_,» dit
+l'Ecclésiaste, chap. 21.
+
+Cependant, comme Dieu a voulu que le serpent à sonnettes se dénonçât
+lui-même par le bruit que font ses anneaux, il a imprimé au front du
+jettatore certains signes auxquels, avec un peu d'habitude, on peut le
+reconnaître. Le jettatore est ordinairement maigre et pâle, il a le
+nez en bec de corbin, de gros yeux qui ont quelque chose de ceux du
+crapaud et qu'il recouvre ordinairement, pour les dissimuler, d'une
+paire de lunettes: le crapaud, comme on sait, a reçu du ciel le don
+fatal de la jettature: il tue le rossignol en le regardant.
+
+Donc, quand vous rencontrez dans les rues de Naples un homme fait
+ainsi que j'ai dit, prenez garde à vous, il y a cent à parier contre
+un que c'est un jettatore. Si c'est un jettatore et qu'il vous ait
+aperçu le premier, le mal est fait, il n'y a pas de remède, courbez
+la tête et attendez. Si, au contraire, vous l'avez prévenu du regard,
+hâtez-vous de lui présenter le doigt du milieu étendu et les deux
+autres fermés: le maléfice sera conjuré:--_Et digitum porrigito
+medium_, dit Martial.
+
+Il va sans dire que, si vous porter sur vous quelque corne de jais ou
+de corail, vous n'avez point besoin de prendre toutes ces précautions.
+Le talisman est infaillible, du moins à ce que disent les marchands de
+cornes.
+
+La jettatura est une maladie incurable; on naît jettatore, on meurt
+jettatore. On peut à la rigueur le devenir; mais une fois qu'on l'est,
+on ne peut plus cesser de l'être.
+
+En général, les jettatori ignorent leur fatale influence: comme c'est
+un fort mauvais compliment à faire à un homme que de lui dire qu'il
+est jettatore, et qu'il y en a d'ailleurs qui prendraient fort mal la
+chose, on se contente de les éviter comme on peut, et, si l'on ne peut
+pas, de conjurer leur influence en tenant sa main dans la position
+sus-indiquée. Toutes les fois que vous voyez a Naples deux hommes
+causant dans la rue et que l'un des deux garde sa main pliée contre
+son dos, regardez bien celui avec lequel il cause; c'est un jettatore,
+ou du moins un homme qui a le malheur de passer pour tel.
+
+Lorsqu'un étranger arrive à Naples, il commence par rire de la
+jettatura, puis peu à peu il s'en préoccupe; enfin, au bout de trois
+mois de séjour, vous le voyez couvert de cornes des pieds à la tête et
+la main, droite éternellement crispée.
+
+Rien ne garantit de la jettatura que les moyens que j'ai indiqués. Il
+n'y a pas de rang, il n'y a pas de fortune, il n'y a pas de position
+sociale qui vous mette au dessus de ses coups. Tous les hommes sont
+égaux devant elle.
+
+D'un autre côté, il n'y a pas d'âge, il n'y a pas de sexe, il n'y
+a pas d'état pour le jettatore: il peut être également enfant ou
+vieillard, homme ou femme, avocat ou médecin, juge, prêtre, industriel
+ou gentilhomme, lazzarone ou grand seigneur; le tout est seulement de
+savoir si l'un ou l'autre de ces âges, l'un ou l'autre de ces sexes,
+l'une ou l'autre de ces conditions, ajoute ou ôte de la gravité au
+maléfice.
+
+Il y a là-dessus, à Naples, un travail extrêmement développé del
+gentile signor Niccolo Valetta; il y discute dans un volume toutes les
+questions qui divisent sur ce point les savans anciens et modernes,
+depuis vingt-cinq siècles.
+
+Il y est examiné:
+
+1. Si l'homme jette le sort plus terrible que ne le fait la femme;
+
+2. Si celui qui porte perruque est plus à craindre que celui qui n'en
+porte pas;
+
+3. Si celui qui porte des lunettes n'est pas plus à craindre que celui
+qui porte perruque;
+
+4. Si celui qui prend du tabac n'est pas plus à craindre encore que
+celui qui porte des lunettes; et si les lunettes, la perruque et la
+tabatière, en se combinant, triplent les forces de la jettatura;
+
+5. Si la femme jettatrice est plus à craindre quand elle est enceinte;
+
+6. S'il y a plus à craindre encore d'elle quand il y a certitude
+qu'elle ne l'est pas;
+
+7. Si les moines sont plus généralement jettatori que les autres
+hommes, et parmi les moines quel est l'ordre le plus à craindre sur ce
+point;
+
+8. A quelle distance se peut jeter le sort;
+
+9. S'il se peut jeter de côté, de face ou par derrière;
+
+10. S'il y a réellement des gestes, des sons de voix et des regards
+particuliers auxquels on puisse reconnaître les jettatori;
+
+11. S'il est des prières qui puissent garantir de la jettatura, et,
+dans ce cas, s'il est des prières spéciales pour garantir de la
+jettatura qui vient des moines;
+
+12. Enfin, si le pouvoir des talismans modernes est égal au pouvoir du
+talisman ancien, et laquelle est plus efficace de la corne unique ou
+de la corne double.
+
+Toutes ces recherches sont consignées dans un volume qui est du plus
+haut intérêt et que je voudrais bien faire connaître à mes lecteurs.
+Malheureusement mon libraire refuse de l'imprimer dans mes notes
+justificatives, sous prétexte que c'est un in-folio de 600 pages.
+Mois j'invite tout voyageur à se le procurer, en arrivant à Naples,
+moyennant la modique somme de six carlins.
+
+Maintenant que nous avons examiné la jettatura dans ses effets et ses
+causes, racontons l'histoire d'un jettatore.
+
+
+
+
+XVII
+
+Le Prince de ----.
+
+
+Le prince de ----, les lunettes, la perruque et la tabatière
+exceptées, naquit avec tous les caractères de la jettatura. Il avait
+les lèvres minces, les yeux gros et fixes, et le nez en bec de corbin;
+sa mère, dont il était le second enfant, n'eut pas même le bonheur de
+voir le nouveau-né: elle mourut en couches.
+
+On chercha une nourrice pour l'enfant, et l'on trouva une belle
+et vigoureuse paysanne des environs de Nettuno. Mais à peine le
+malencontreux poupon lui eut-il touché le sein que son lait tourna.
+
+Force fut de nourrir le principino au lait de chèvre, ce qui lui donna
+pour tout le reste de sa vie une allure sautillante à laquelle, grâce
+au ciel, on le reconnaît à trois cents pas de distance, tandis qu'avec
+ses gros yeux il ne peut mordre qu'en touchant. Louons le Seigneur, ce
+qu'il a fait est bien fait.
+
+En apprenant la mort de sa femme et la naissance d'un second fils, le
+prince de ----, qui était ambassadeur en Toscane, accourut à Naples;
+il descendit au palais, pleura convenablement la princesse, embrassa
+paternellement l'infant et s'en alla faire sa cour au roi. Le roi lui
+tourna le dos, il avait trouvé fort mauvais que le prince quittât
+son ambassade sans autorisation; il eut beau faire valoir l'amour
+paternel, l'amour paternel lui coûta sa place.
+
+Cette catastrophe refroidit un peu le prince de ---- pour son fils;
+d'ailleurs, il avait, comme nous l'avons dit, un fils aîné, auquel
+appartenaient de droit titres, honneurs, richesses. Il fut donc décidé
+que le cadet entrerait dans les ordres. Le principino était trop jeune
+pour avoir une opinion quelconque à l'endroit de son avenir: il se
+laissa faire.
+
+Le jour où il entra au séminaire, tous les enfans de la classe dans
+laquelle il fut mis attrapaient la coqueluche. Notez qu'au milieu de
+tout cela aucun accident personnel n'atteignait le principino; il
+grandissait à vue d'oeil et prospérait que c'était un charme.
+
+Il fit ses classes avec le plus grand succès, l'emportant sur tous
+ses camarades. Une seule fois, on ne sait comment cela se fit, il
+ne remporta que le second prix; mais l'élève qui avait remporté le
+premier, en allant recevoir sa couronne, butta sur la première marche
+de l'estrade et se cassa la jambe.
+
+Cependant l'enfant devenait jeune homme. Si retiré que fût le
+séminaire, les bruits du monde arrivaient jusqu'à lui. D'ailleurs,
+dans ses promenades avec ses compagnons, il voyait passer de belles
+dames dans des voitures élégantes, et de beaux jeunes gens sur de
+fringans chevaux; puis, au bout de la rue de Toledo, il apercevait un
+édifice qu'on appelait Saint-Charles, et de l'intérieur duquel on lui
+disait tant de merveilles, que les jardins et les palais d'Aladin
+n'étaient rien en comparaison. Il en résultait que le principino avait
+grande envie de faire connaissance avec les belles dames, de monter
+à cheval comme les beaux jeunes gens, et surtout d'entrer à
+Saint-Charles pour voir ce qui s'y passait réellement.
+
+Malheureusement la chose était impossible; le prince de ----, qui
+avait toujours sa disgrâce sur le coeur, gardait rancune à son fils
+cadet. D'un autre côté, le prince Hercule, que l'on faisait voyager
+afin qu'il n'eût aucun contact avec son frère, devenait de jour
+en jour un peu plus parfait cavalier, et promettait de soutenir
+à merveille l'honneur du nom. Raison de plus pour que le pauvre
+principino restât confiné dans son séminaire.
+
+Cependant les affaires se brouillaient entre le royaume des
+Deux-Siciles et la France; on parlait d'une croisade contre les
+républicains; le roi Ferdinand, comme nous l'avons dit ailleurs,
+voulait en donner l'exemple. On leva des troupes de tous côtés,
+on assembla une armée, et l'on annonça avec grande solennité que
+l'archevêque de Naples bénirait les drapeaux dans la cathédrale de
+Sainte-Claire.
+
+Comme c'était une chose fort curieuse, et que si grande que fût
+l'église, il n'y avait pas possibilité que tout Naples y pût tenir, on
+décida que des députés des différens ordres de l'État assisteraient
+seuls aux cérémonies. Eh outre, les collèges, les écoles et les
+séminaires avaient droit d'y envoyer les élèves de chaque classe qui
+auraient été les premiers dans la composition la plus rapprochée du
+jour où devait avoir lieu la cérémonie. Le principino fut le premier
+dans sa triple composition du thème, de version et de théologie; le
+principino, qui faisait au reste des progrès miraculeux, était à cette
+époque en rhétorique, et pouvait avoir de 16 à 17 ans.
+
+Le grand jour arriva. La cérémonie fut pleine de solennité; tout se
+passa avec un calme et un grandiose parfaits; seulement, au moment
+où les étendards, après la bénédiction, défilaient pour sortir de
+l'église, un des porte-drapeaux tomba mort d'une apoplexie foudroyante
+en passant devant le principino. Le principino, qui avait un coeur
+excellent, se précipita aussitôt sur ce malheureux pour lui porter
+secours, mais il avait déjà rendu le dernier soupir. Ce que voyant, le
+principino saisit l'étendard, l'agita d'un air martial qui indiquait
+quel homme il serait un jour, et le remit à un officier en criant:
+_Vive le roi_! cri qui fut répété avec enthousiasme par toute
+l'assemblée.
+
+Trois mois après, l'armée napolitaine était battue, le drapeau était
+tombé au pouvoir des Français avec une douzaine d'autres et le roi
+Ferdinand s'embarquait pour la Sicile.
+
+Le principino avait fini ses classes; il s'agissait de faire choix
+d'un couvent. Le jeune homme choisit les camaldules. En conséquence,
+il sortit du séminaire où il avait passé son adolescence, et il entra
+comme novice dans le monastère où devait s'écouler sa virilité et
+s'éteindre sa vieillesse.
+
+Le lendemain de son entrée aux camaldules parut l'ordonnance du
+nouveau gouvernement qui supprimait les communautés religieuses.
+
+Le jeune homme fut alors forcé de suivre la carrière de la prélature,
+car, les couvens supprimés, il n'en demeurait pas moins le cadet et
+n'en était pas plus riche pour cela. Pendant trois mois, il se promena
+donc dans les rues de Naples avec un chapeau à trois cornes, un habit
+noir et des bas violets; puis il se décida à recevoir les ordres
+mineurs.
+
+Le matin du jour fixé pour la cérémonie, la république parthénopéenne,
+qui venait d'être établie, décida qu'il n'y avait pas d'égalité devant
+la loi tant qu'il n'y avait pas égalité entre les héritages, et que
+par conséquent le droit d'aînesse était aboli.
+
+Ce nouveau décret enlevait cent mille livres de rente au prince
+Hercule, frère aîné de notre héros, lequel se trouvait possesseur d'un
+capital de deux millions.
+
+Comme le principino n'avait pas une grande vocation pour l'église, il
+fit des bas rouges comme il avait fit de la robe blanche, envoya le
+tricorne rejoindre le capuchon, fit venir le meilleur tailleur de
+Naples, acheta la plus belle voiture et les plus beaux chevaux
+qu'il put trouver, et envoya retenir pour le soir même une loge à
+Saint-Charles.
+
+Saint-Charles était véritablement bien digne du désir qu'avait toujour
+eu le principino d'y entrer: c'était un des monumens dont Charles VII,
+pendant sa royauté temporaire, avait doté Naples. Un jour il avait
+fait venir l'architecte Angelo Carasale, et mettant tous ses trésors
+à sa disposition, il lui avait dit de n'épargner ni frais ni
+dépense, mais de lui faire la plus belle salle qui existât au monde.
+L'architecte s'y était engagé (les architectes s'engagent toujours);
+puis, profitant de la licence accordée, il avait choisi un emplacement
+voisin du palais, abattu nombre de maisons, et déblayé un terrain
+immense sur lequel s'éleva avec une merveilleuse rapidité la féerique
+construction. En effet, le théâtre, commencé an mais de mars 1737,
+fut prêt le 1er novembre, et s'ouvrit le 4 du même mois, jour de la
+Saint-Charles.
+
+Si nous n'avions pas renoncé aux descriptions, par la conviction
+que nous avons qu'aucune description ne décrit, nous essaierions
+de relever le nombre de glaces, de calculer le nombre de bougies,
+d'énumérer le nombre d'arbres en fleurs qui faisaient, pendant cette
+grande soirée, du théâtre de Saint-Charles la huitième merveille du
+monde. Une grande loge avait été préparée pour le roi et la famille
+royale; et au moment où les augustes spectateurs y entrèrent,
+l'impression fut si grande sur eux-mêmes qu'ils donnèrent le signal
+des applaudissements; aussitôt la salle tout entière éclata en bravos
+et en cris d'admiration.
+
+Ce ne fut pas tout. Le roi fit venir l'architecte dans sa loge, et,
+lui posant la main sur l'épaule à la vue de tous, il le félicita sur
+son admirable réussite.
+
+--Une seule chose manque a votre salle, dit le roi.
+
+--Laquelle? demanda l'architecte.
+
+--Un passage qui conduise du palais au théâtre.
+
+L'architecte baissa la tête en signe d'assentiment.
+
+Le spectacle fini, le roi sortit de sa loge et trouva Carasale qui
+l'attendait.
+
+--Qu'avez-vous donc fait pendant toute cette représentation? lui
+demanda le roi.
+
+--J'ai exécuté les ordres de Votre Majesté, répondit Carasale.
+
+--Lesquels?
+
+--Que Votre Majesté daigne me suivre, et elle verra.
+
+--Suivons-le, dit le roi en se retournant vers la famille royale; quoi
+qu'il ail fait, rien ne m'étonnera; nous sommes dans la journée aux
+miracles.
+
+Le roi suivit donc l'architecte; mais, quoi qu'il eût dit, son
+étonnement fut grand lorsqu'il vit s'ouvrir devant lui les portes
+d'une galerie intérieure toute tapissée d'étoffes de soie et de
+glaces; cette galerie, qui avait deux ponts jetés à une hauteur de
+trente pieds et un escalier de cinquante-cinq marches, avait été
+improvisée pendant trois heures qu'avait duré la représentation.
+
+Voilà donc ce qu'était Saint-Charles depuis soixante ans; depuis
+soixante ans Saint-Charles faisait l'admiration et l'envie de toute
+la terre. Il n'était donc pas étonnant que le principino eût une si
+grande envie de voir Saint-Charles.
+
+Le soir même où le principino avait vu Saint-Charles, et comme le
+dernier spectateur franchissait le seuil de la salle, le feu prit au
+théâtre; le lendemain Saint-Charles n'était plus qu'un monceau de
+cendres.
+
+Déjà depuis long-temps des bruits alarmans circulaient sur le
+principino; mais à partir de ce jour ces bruits prirent une
+consistance réelle. On se rappelait avec effroi les différens
+résultats qu'il avait obtenus, et l'on commença de le fuir comme la
+peste. Cependant ces bruits trouvaient des incrédules; à Naples, comme
+partout ailleurs, il y a des esprits forts qui se vantent de ne croire
+à rien. D'ailleurs, la présence des Français avait mis le scepticisme
+à la mode, et madame la comtesse de M----, qui aimait fort les
+Français, déclara hautement qu'elle ne croyait pas un mot de ce
+que l'on disait sur le pauvre principino, et qu'en preuve de son
+incrédulité elle donnerait une grande soirée tout exprès pour le
+recevoir et pour prouver, par l'impunité, que tous les bruits qu'on
+répandait sur lui étaient ridicules et erronés.
+
+La nouvelle du défi porté à la jettatura par la comtesse de M---- se
+répandit dans Naples; le premier mot de tous les invités fut qu'ils
+n'iraient certainement pas à cette soirée; mais le grand jour venu, la
+curiosité l'emporta sur la crainte, et, dès neuf heures du soir, les
+salons de la comtesse étaient encombrés. Heureusement, toute cette
+foule débordait dans de magnifiques jardins éclairés avec des verres
+de couleur, dans les bosquets desquels étaient disposés des groupes
+d'instrumentistes et de chanteurs.
+
+A dix heures, le prince de ---- arriva: c'était à cette époque un
+charmant cavalier, qui portait depuis longtemps des lunettes, c'est
+vrai; qui venait de prendre la tabatière bien plutôt par genre
+qu'autrement, c'est encore vrai; mais qu'une magnifique chevelure
+ondoyante et bouclée devait encore long-temps dispenser de recourir
+à la perruque. Il était d'un caractère charmant, paraissait toujours
+joyeux, se frottait les mains sans cesse, et ne manquait pas d'esprit;
+bref, c'était un homme à succès, n'était cette maudite jettatura.
+
+Son entrée chez la comtesse de M---- fut signalée par un petit
+accident; mais il est juste de dire que cet accident pouvait aussi
+bien avoir pour cause la maladresse que la fatalité: un laquais, qui
+portait un plateau de glaces, le laissa tomber juste au moment où le
+prince ouvrait la porte. Cependant la coïncidence de son apparition
+avec l'événement fit qu'on remarqua cet événement, si léger qu'il fût.
+
+Le prince se mit en quête de la maîtresse de la maison. Elle se
+promenait dans ses jardins, ainsi que presque tous les invités. Il
+faisait une de ces magnifiques sorées du mois de juin dont la chaleur,
+à Naples, est tempérée par cette double brise de mer qu'on ne connaît
+que là. Le ciel était flamboyant d'étoiles, et la lune, qui montait au
+dessus du Vésuve fumant, semblait un énorme boulet rouge lancé par un
+mortier gigantesque.
+
+Le prince, après avoir erré dix minutes dans la foule, avoir respiré
+cet air, avoir savouré ces parfums, avoir admiré ce ciel, rencontra
+enfin la maîtresse de la maison, à la recherche de laquelle il s'était
+lancé, comme nous l'avons dit.
+
+Dès qu'elle aperçut le prince, madame la comtesse de M---- vint a
+lui: on échangea les complimens d'usage; puis, pour prouver le mépris
+qu'elle faisait des bruits répandus, la comtesse quitta le bras de
+son cavalier et prit celui du prince. Sensible à cette marque de
+distinction, le prince voulut la reconnaître en louant la fête.
+
+--Ah! madame, dit-il, quelle charmante fête vous nous donnez là, et
+comme on en parlera long-temps!
+
+--Oh! prince, répondit madame de M----, vous exagérez la valeur d'une
+petite réunion sans conséquence.
+
+--Non, d'honneur, dit le prince. Il est vrai que tout y concourt, et
+que Dieu vous a donné le temps le plus magnifique.
+
+Le prince n'avait pas achevé cette phrase qu'un coup de tonnerre
+olympien se fit entendre, et qu'un nuage, que personne n'avait vu,
+crevant tout à coup, se répandit en épouvantable averse. Chacun se
+sauva de son côté comme il put; les uns cherchèrent un abri momentané
+dans les grottes ou dans les kiosques, les autres s'enfuirent vers
+le palais; la comtesse de M---- et le prince furent au nombre de ces
+derniers.
+
+Or, notez que, dans le mois de juin, Naples est une espèce d'Egypte
+à l'endroit de l'eau, et qu'il y a trois mois dans l'année, juin,
+juillet et août, pendant lesquels, la sécheresse fût-elle libyenne,
+on ne se hasarderait pas, pour la faire cesser, a sortir la châsse de
+saint Janvier de son tabernacle, de peur de compromettre la puissance
+du saint.
+
+Le prince n'avait eu qu'un mot à dire, et un autre déluge avait à
+l'instant même ouvert les cataractes du ciel.
+
+Le salon principal, vaste rotonde autour de laquelle tournaient tous
+les autres appartements, était éclairé par un magnifique lustre en
+cristal que la comtesse de M---- avait reçu d'Angleterre trois mois
+auparavant, et qu'elle avait fait allumer pour la première fois. Ce
+lustre était d'un effet magique, tant la lumière, reflétée par les
+mille facettes du verre, se multipliait, brillant de tous les feux de
+l'arc-en-ciel. Aussi, au moment où le prince et la comtesse arrivèrent
+sur le seuil de la porte, le prince s'arrêta-t-il ébloui.
+
+--Eh bien! qu'avez-vous donc, prince? demanda la comtesse de M----.
+
+--Ah! madame, s'écria le prince, que vous avez là un magnifique
+lustre!
+
+Le prince avait à peine laissé échapper ces paroles louangeuses, qu'un
+des anneaux dorés qui soutenaient cet autre soleil au plafond se
+rompit, et que le lustre, tombant sur le parquet, se brisa en mille
+morceaux.
+
+Par bonheur, c'était juste au moment où chacun prenait place pour la
+contredanse; le centre du salon se trouva donc vide, et personne ne
+fut blessé.
+
+Madame de M---- commença à se repentir en elle-même d'avoir ainsi
+tenté Dieu en invitant le prince; mais l'idée qu'elle reculait devant
+trois accidents qui pouvaient, à tout prendre, être l'effet du hasard;
+la crainte des sarcasmes de ses amis si elle semblait céder à cette
+crainte, la difficulté de se débarrasser du prince, auquel elle
+donnait le bras et qui se confondait en regrets sur les catastrophes
+aussi incroyables qu'inattendues qui venaient attrister la fête,
+toutes ces considérations réunies la déterminèrent à faire contre
+fortune bon coeur et à suivre jusqu'au bout la route où elle était
+engagée. La comtesse n'en fut donc que plus aimable avec le prince,
+et, sauf le plateau renversé, sauf l'orage survenu, sauf le lustre
+brisé, tout continua d'aller à merveille.
+
+La soirée était entrecoupée de chant: c'était le moment où Paësiello
+et Cimarosa, ces deux ancêtres de Rossini, se partageaient les
+adorations du monde musical. On chantait tour à tour des morceaux de
+l'un et de l'autre. Une des meilleures interprètes de ces deux grands
+génies était la signora Erminia, prima donna du malheureux théâtre
+Saint-Charles, qui fumait encore. C'était un soprano de la plus
+grande étendue, d'une sûreté de voix et de méthode telle, qu'on ne se
+rappelait pas, de mémoire de dilettante, avoir rien entendu de pareil.
+
+En effet, depuis trois ans que la signora Erminia était à Naples,
+jamais le moindre enrouement, jamais la moindre note douteuse, jamais,
+enfin, pour nous servir du terme consacré, jamais le moindre _chat
+dans le gosier_. Elle avait promis de chanter le fameux air: _Pria che
+spunti_, et le moment était venu de tenir sa promesse.
+
+Aussi, la contredanse finie, chacun se rangea-t-il à sa place pour
+laisser le salon libre à la signora Erminia.
+
+L'accompagnateur se plaça au piano, la signora se leva pour l'y
+rejoindre; mais comme il lui fallait traverser seule tout cet immense
+salon, le prince, qui l'avait appréciée à sa valeur la seule fois
+qu'il avait été à Saint-Charles, dit un mot d'excuse à la comtesse
+de M----, et, s'élançant au devant de la célèbre cantatrice, il lui
+offrit le bras pour la conduire à son poste.
+
+Chacun applaudit à cet élan de galanterie, d'autant plus remarquable
+qu'il venait de la part d'un jeune homme qui, la veille encore, était
+au séminaire.
+
+Le prince revint ensuite réclamer le bras de la comtesse de M----, au
+milieu d'un murmure général d'approbation.
+
+Mais bientôt les mots _Chut! Silence! Ecoutons_! se firent entendre.
+L'accompagnateur jeta à la foule impatiente son brillant prélude. La
+cantatrice toussa, essaya de rougir; puis, ouvrant la bouche, elle
+fila son premier son.
+
+Elle l'avait pris un demi-ton trop haut, et, à la moitié de la
+quatrième mesure, elle fit un épouvantable _couac_.
+
+Comme c'était chose miraculeuse, chose inouïe, chose presque
+impossible à croire, chacun se hâta de rassurer la cantatrice par des
+applaudissemens; mais le coup était porté: la signora Erminia, sentant
+qu'elle était dominée par une force néfaste supérieure à son talent,
+comprit que c'était la jettatura qui agissait, elle s'élança hors du
+salon en lançant un regard terrible au pauvre prince, auquel elle
+attribuait la déconvenue qui venait de lui arriver.
+
+Cette série d'événements commençait à mettre madame de M---- on ne
+peut plus mal à son aise; tous les yeux étaient fixés sur elle et sur
+le malencontreux prince, dont la première entrée dans le monde était
+signalée par de si étranges catastrophes. Mais comme, de son côté, à
+part les compliments de condoléance qu'il se croyait obligé de faire à
+madame de M----, le prince ne paraissait nullement s'apercevoir qu'il
+était la cause présumée de tous ces effets, et que, fier de l'honneur
+d'avoir à son bras le bras de la maîtresse de la maison, il ne
+semblait pas vouloir s'en dessaisir de toute la soirée, madame de
+M---- avisa un moyen poli de rentrer en possession d'elle-même, en
+feignant d'être lasse de rester debout et en priant le prince de la
+conduire dans un charmant petit boudoir donnant sur le salon, et qui
+avait été conservé tout meublé, dans le but justement d'offrir un lieu
+de repos aux danseurs et aux danseuses fatigués.
+
+Cette charmante oasis était d'autant plus agréable que sa porte à
+deux battants s'ouvrait sur le salon, et que tout en cessant de faire
+partie du bal comme acteur, on continuait, en se retirant dans ce
+petit boudoir, d'en demeurer spectateur.
+
+Ce fut donc là que le prince de ---- conduisit la comtesse; et comme
+c'était un cavalier plein d'attentions, il alla prendre un fauteuil
+contre la muraille, le traîna en face de la porte, de manière que,
+tout en se reposant, madame de M---- pût parfaitement voir; approcha
+une chaise du fauteuil, afin de n'être point obligé de la quitter, et,
+en la saluant, lui fit signe de s'asseoir.
+
+Madame de M---- s'assit; mais au moment où elle s'asseyait, les deux
+pieds de derrière du fauteuil se brisèrent en même temps, de manière
+que la pauvre comtesse fit une chute des plus désagréables. Aussi,
+lorsque le prince, se précipitant vers elle, lui offrit la main pour
+l'aider à se relever, repoussa-t-elle sa main avec une vivacité
+qu'avait cessé de tempérer toute politesse, et, toute rougissante et
+confuse, se sauva-t-elle dans sa chambre à coucher, où elle s'enferma,
+et d'où, quelques instances qu'on lui fît à la porte, elle ne voulut
+plus sortir!
+
+Veuf de la maîtresse de la maison, le bal ne pouvait plus continuer.
+Aussi chacun se retira-t-il, maudissant le malencontreux invité qui
+avait changé toute cette délicieuse fête en une série non interrompue
+d'accidents. Le prince seul ne s'aperçut point des causes de cette
+désertion prématurée; il resta le dernier, et s'obstinait encore à
+essayer de faire reparaître madame de M----, lorsque les domestiques
+vinrent lui faire observer qu'il n'y avait plus que sa présence qui
+empêchât qu'on n'éteignît les candélabres et qu'on ne fermât les
+portes.
+
+Le prince, qui au bout du compte était homme de bon goût, comprit
+qu'un plus long séjour serait une inconvenance, et se retira chez
+lui, enchanté de son début dans le monde, et ne doutant pas que son
+amabilité n'eût produit sur le coeur de la comtesse le plus désastreux
+effet pour sa tranquillité à venir.
+
+On comprend que les résultats de cette fameuse soirée produisirent une
+immense sensation; on les attendait pour porter une opinion définitive
+sur le prince de ----. A compter de ce moment, l'opinion fut donc
+fixée.
+
+Sur ces entrefaites, le prince Hercule, dont nous avons déjà dit
+quelques mots, arriva de ses voyages; il avait parcouru la France,
+l'Angleterre, l'Allemagne, et avait eu partout les plus grands succès.
+C'était chose juste, car peu d'hommes les eussent mérités à aussi
+juste titre. C'était un excellent cavalier, un danseur merveilleux,
+et surtout un tireur de première force à l'épée et au pistolet,
+supériorité qui avait été constatée par une douzaine de duels dans
+lesquels il avait toujours tué ou blessé ses adversaires, sans qu'il
+eût attrapé, lui, une seule égratignure. Aussi le prince Hercule
+était-il dans ces sortes d'affaires d'une confiance qui s'augmentait
+naturellement encore de la crainte qu'il inspirait.
+
+L'entrevue entre les deux frères fut naturellement un peu froide; ils
+ne s'étaient jamais vus, et le prince Hercule, tout en pardonnant à
+son puîné l'accroc qu'il avait fait à sa fortune, n'avait point assez
+de philosophie pour l'oublier entièrement. Néanmoins, le prince aîné
+était si loyal, le prince cadet était si bon enfant, qu'au bout de
+quelques jours les deux frères étaient devenus inséparables.
+
+Mais le prince Hercule n'avait point passé ces quelques jours dans une
+ville qui ne s'entretenait que de la fatale influence attachée à
+son frère cadet, sans attraper par-ci par-là quelques bribes de
+conversation qui avaient donné l'éveil à sa susceptibilité. Il en
+résulta que le prince ouvrit l'oreille sur tout ce qui se disait à
+l'endroit de son frère, et, prenant dans la Villa-Réal un jeune homme
+en flagrant délit de narration, débuta dans son explication avec lui
+par lui jeter à la figure un de ces démentis qui n'admettent d'autre
+réparation que celle qui se fait les armes à la main. Jour et heure
+furent pris pour le lendemain; les témoins devaient régler les
+conditions du combat.
+
+Une provocation aussi publique fit grand bruit par la ville. Si c'eût
+été du temps du roi Ferdinand, ce bruit eût été un bonheur, car il
+serait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui eût pris
+ses mesures pour que le duel n'eût pas lieu; mais le régime avait fort
+changé: la république parthénopéenne était décrétée de Gaëte à
+Reggio, et elle eût regardé comme une atteinte portée à la liberté
+individuelle d'empêcher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle
+protection de faire ce que bon leur semblait. La police laissa donc
+les choses suivre naturellement leur cours.
+
+Or, il était dans le cours de ces choses que notre héros apprit que
+son frère devait se battre le lendemain, tout en continuant d'ignorer
+la cause pour laquelle il se battait. Il descendit aussitôt chez son
+aîné pour s'informer de ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle qui
+venait de parvenir jusqu'à lui; le prince Hercule lui avoua alors
+qu'il devait se battre en effet le lendemain, mais il ajouta
+qu'attendu que le duel avait lieu à propos d'une femme, il ne pouvait
+mettre personne dans le secret de cette future rencontre, pas même lui
+qui était son frère.
+
+Le jeune prince comprit parfaitement cet excès de délicatesse, mais
+il exigea de son frère qu'il lui permît d'être son témoin. Celui-ci
+refusa d'abord, mais le principino insista tellement que le prince
+Hercule consentit enfin à ce qu'il lui demandait, à cette condition
+cependant qu'il ne ferait aucune question sur la cause de la querelle,
+ni ne consentirait à aucun arrangement.
+
+Quant au choix des armes; le prince Hercule le laissait entièrement à
+la disposition de son adversaire, le pistolet lui étant aussi familier
+que l'épée, _et vice versa_.
+
+Deux heures après ce colloque, les témoins avaient arrêté, sans autre
+explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain,
+à six heures du matin, au lac d'Agnano, et que l'arme à laquelle ils
+se battraient était l'épée.
+
+Là-dessus le prince Hercule s'endormit avec une telle tranquillité,
+qu'il fallut que le lendemain, à cinq heures, son frère le réveillât.
+
+Tous deux partirent dans leur calèche, emmenant avec eux leur médecin,
+qui devait porter indifféremment secours à celui des deux adversaires
+qui serait blessé.
+
+A l'entrée de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux à qui ils
+avaient affaire et qui venaient à cheval. Les quatre jeunes gens se
+saluèrent, puis on s'enfonça sous la grotte. Dix minutes après on
+était sur les rives du lac d'Agnano.
+
+Les adversaires et les témoins mirent pied à terre: chacun avait
+apporté des épées. On tira au sort afin de savoir desquelles on devait
+se servir. Le sort décida qu'on se servirait de celles du prince
+Hercule.
+
+Les deux jeunes gens mirent le fer à la main. La disproportion était
+inouïe. A peine si l'adversaire du prince Hercule avait touché un
+fleuret trois fois dans sa vie; tandis que le prince Hercule, qui
+avait fait de l'escrime son délassement favori, maniait son épée avec
+une grâce et une précision qui ne permettaient pas de douter un seul
+instant que toutes les chances ne fussent en sa faveur.
+
+Mais, à la première passe et contre toute attente, le prince Hercule
+fut enfilé de part en part, et tomba sans même jeter un cri.
+
+Le médecin accourut: le prince était mort; l'épée de son adversaire
+lui avait traversé le coeur.
+
+Le jeune prince voulut continuer le combat; il arracha l'épée des
+mains de son frère et somma son meurtrier de croiser le fer à son tour
+avec lui; mais le docteur et le second témoin se jetèrent entre eux,
+déclarant qu'ils ne permettraient pas une pareille infraction aux lois
+du duel, si bien que force fut au principino de se rendre à leurs
+raisons, quelque envie qu'il eût de venger son frère.
+
+On le ramena chez lui désespéré, quoique ce fatal événement doublât sa
+fortune.
+
+Le vieux prince, qui vivait fort retiré dans son château de la
+Capitanate, apprit la mort de son fils aîné le lendemain du jour où
+il avait expiré. Comme il l'avait toujours fort aimé et que cette
+nouvelle lui avait été annoncée sans précaution aucune, elle le frappa
+d'un coup aussi douloureux qu'inattendu. Le même jour il se mit au
+lit; le surlendemain il était mort.
+
+Le principino se trouva donc le chef de la famille, et maître, à
+vingt-un ans, d'une fortune de huit millions.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Le Combat.
+
+
+La douleur du prince fut grande; aussi résolut-il de voyager pour se
+distraire.
+
+Il y avait justement dans le port une frégate française qui
+s'apprêtait à faire voile pour Toulon; le prince demanda une
+recommandation pour le capitaine et obtint le passage.
+
+Des amis du capitaine lui avaient bien dit, lorsqu'ils avaient appris
+que le prince de ---- allait s'embarquer à son bord, quel était le
+compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait; mais le
+capitaine était un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni à Dieu
+ni au diable, et il n'avait fait que rire des susceptibilités de ses
+amis.
+
+Toutes les chances étaient pour une heureuse traversée: le temps était
+magnifique; la flotte anglaise, sous les ordres de Foote, croisait du
+côté de Corfou; Nelson vivait joyeusement à Palerme auprès de la belle
+Emma Lyonna; le capitaine partit, fier comme un conquérant qui court à
+la recherche d'un monde.
+
+Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqu'en se
+réveillant le troisième jour, à la hauteur de Livourne, le capitaine
+entendit crier par le matelot en vigie: _Voile à tribord_!
+
+Le capitaine monta aussitôt sur le pont avec sa longue-vue et braqua
+l'instrument sur l'objet désigné. Au premier coup d'oeil, il reconnut
+une frégate de dix canons plus forte que la sienne, et, à certains
+détails de sa construction, il crut pouvoir être certain qu'elle était
+anglaise.
+
+Mais dix canons de plus ou de moins étaient une misère pour un vieux
+requin comme le capitaine; il ordonna à l'équipage de se tenir prêt
+à tout hasard, et continua d'examiner le bâtiment. Il manoeuvrait
+évidemment pour se rapprocher de la frégate; le capitaine, qui aimait
+fort ce que les marins appellent le _jeu de boules_, résolut de lui
+épargner moitié du chemin, et mit le cap droit sur le navire ennemi.
+
+Dans ce moment, le matelot en vigie cria: _Voile à bâbord_!
+
+Le capitaine se retourna, braqua sa lunette sur l'autre horizon,
+et vit un second bâtiment qui, sortant majestueusement du port de
+Livourne, s'avançait de son côté avec intention évidente de faire sa
+partie. Le capitaine l'examina avec une attention toute particulière,
+et il reconnut un vaisseau de ligne de la première force.
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, trois rangées de dents à droite et deux à
+gauche, cela fait cinq. Nous avons à faire à trop fortes mâchoires; et
+aussitôt, demandant son porte-voix, il donna l'ordre de se diriger sur
+Bastia et de couvrir la frégate d'autant de voiles qu'elle en pourrait
+porter. Aussitôt on vit se déployer comme autant d'étendards les
+légères bonnettes, et le bâtiment, cédant à l'impulsion nouvelle que
+lui imprimait ce surcroît de toile, s'inclina doucement et fendit la
+mer avec une nouvelle vigueur.
+
+Le prince de ---- était sur le pont et avait suivi tous ces mouvemens
+avec un intérêt et une curiosité extrêmes. Il était brave et ne
+craignait pas un combat; mais cependant, en voyant les deux bâtimens
+auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'y
+avait d'autre salut pour la frégate que de prendre chasse et de
+tailler les plus longues croupières qu'elle pourrait à ses ennemis.
+
+Heureusement le vent était bon. Aussi la frégate, qui n'avait qu'une
+ligne droite à suivre, tandis que les deux autres bâtimens suivaient
+la diagonale, gagnait-elle visiblement sur les Anglais. Le capitaine,
+qui jusque-là avait tenu le porte-voix à pleine main, commença à
+le laisser pendre négligemment à son petit doigt et à siffloter la
+_Marseillaise_, ce qui voulait dire clairement: _Enfoncés messieurs
+les Anglais_! Le prince comprit parfaitement ce langage, et,
+s'approchant du capitaine en se frottant les mains et avec ce sourire
+qui lui était habituel:
+
+--Eh bien! capitaine, dit-il, nous avons donc de meilleures jambes
+qu'eux?
+
+--Oui, oui, dit le capitaine; et, si ce vent-là dure, nous les aurons
+bientôt laissés à une telle distance que nous ne les entendrons plus
+même aboyer.
+
+--Oh! il durera, dit le prince, en fixant ses gros yeux vers le point
+de l'horizon d'où venait la brise.
+
+--Ohé! capitaine, cria le matelot en vigie.
+
+--Eh bien?
+
+--Le vent saute de l'est au nord.
+
+--Mille tonnerres! s'écria le capitaine, nous sommes flambés!
+
+En effet, une bouffée de mistral, passant aussitôt à travers les
+agrès, confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne
+pouvait être qu'une saute de vent accidentelle. Le capitaine attendit
+donc quelques minutes encore avant de prendre un parti; mais, au bout
+d'un instant, il n'y avait plus de doute, le vent était fixé au nord.
+
+Cette impulsion nouvelle fut éprouvée à la fois par les trois
+bâtimens; le vaisseau à trois ponts en profita pour prendre l'avance
+et couper à la frégate française la roule de la Corse. Quant à la
+frégate anglaise, elle se mit à courir des bordées afin de ne pas
+s'éloigner, ne pouvant plus se rapprocher directement.
+
+Le capitaine était homme de tête; il prit à l'instant même une
+résolution décisive et hardie: c'était de marcher droit sur le plus
+faible des deux bâtimens, de l'attaquer corps à corps et de le prendre
+à l'abordage avant que le vaisseau de ligne eût pu venir à son
+secours.
+
+En conséquence, la manoeuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour
+battit le branle-bas de combat.
+
+On était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour
+qui répondait à notre défi.
+
+De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit
+toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.
+
+Les trois bâtimens paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne
+et avaient l'air de suivre le même chemin; seulement ils étaient
+distancés à différens intervalles. Ainsi, la frégate française, qui
+se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la
+frégate anglaise, et à plus de deux lieues du vaisseau de ligne.
+
+Bientôt cette distance diminua encore; car la frégate anglaise, voyant
+l'intention de son ennemie, ne conserva que les voiles strictement
+nécessaires à la manoeuvre, et attendit le choc dont elle était
+menacée.
+
+Le capitaine français, voyant que le moment de l'action approchait,
+invita le prince à descendre à fond de cale, ou du moins à se retirer
+dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval
+et qui désirait profiter de l'occasion, demanda à demeurer sur le
+pont, promettant de rester appuyé au mât de misaine et de ne gêner en
+rien la manoeuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays
+qu'ils fussent, lui accorda sa demande.
+
+On continua de s'avancer; mais, à peine eut-on fait la valeur d'une
+centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut à bâbord de la
+frégate anglaise; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de
+la frégate française, puis on entendit le coup, puis enfin on vit la
+légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissant et
+disparaître à travers la mâture, poussée qu'elle était par le vent qui
+venait de la France.
+
+La partie était engagée par l'orgueilleuse fille de la
+Grande-Bretagne, qui, provoquée la première par le son du tambour,
+avait voulu répondre la première par le son du canon. Les deux
+bâtimens commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre; mais, quoique
+les canonniers français fussent à leur poste, quoique les mèches
+fussent allumées, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds
+affûts, semblassent demander à dire un mot à leur tour en faveur de la
+république, tout resta muet à bord, et l'on n'entendit d'autre
+bruit que l'air de la _Marseillaise_ que continuait de siffloter le
+capitaine. Il est vrai que, comme c'était à peu près le seul air qu'il
+sût, il l'appliquait à toutes les circonstances; seulement, selon les
+tons où il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on pouvait
+reconnaître aux intonations si le capitaine était de bonne ou de
+mauvaise humeur, content ou mécontent, triste ou joyeux.
+
+Cette fois, l'air avait pris en passant à travers ses dents une
+expression de menace stridente qui ne promettait rien de bon à
+messieurs les Anglais.
+
+En effet, rien n'était d'un aspect plus terrible que ce bâtiment, muet
+et silencieux, s'avançant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme
+que celle de l'aigle, sur son ennemi, qui, de cinq minutes en cinq
+minutes, virant et revirant de bord, lui envoyait sa double bordée,
+sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles, les
+agrès et la mâture de la frégate française, parût lui faire un mal
+sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin, les deux
+bâtimens se trouvèrent presque bord à bord; la frégate venait de
+décharger sa bordée; elle donna l'ordre de virer pour présenter celui
+de ses flancs qui était encore armé; mais, au moment où elle s'offrait
+de biais à notre artillerie, le mot _Feu!_ retentit; vingt-quatre
+pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fut
+emporté, deux mâts craquèrent et s'abattirent, et le bâtiment,
+frémissant de ses mâtereaux à sa quille, s'arrêta court dans sa
+manoeuvre, tremblant sur place et forcé d'attendre son ennemi.
+
+Alors la frégate française vira de bord à son tour avec une légèreté
+et une grâce parfaites, et vint pour engager son beaupré dans les
+porte-haubans du mât d'artimon; mais, en passant devant son ennemie,
+elle la salua à bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en
+plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit
+ou dix morts et une vingtaine de blessés.
+
+Au même moment, on entendit le choc des deux bâtimens qui se
+heurtaient, et que les grappins attachaient l'un à l'autre de cette
+fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des
+deux.
+
+Il y eut un moment de confusion horrible; Anglais et Français étaient
+tellement mêlés et confondus, qu'on ne savait lesquels attaquaient,
+lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la
+frégate anglaise comme un torrent qui se précipite, trois fois ils
+reculèrent comme une marée qui se retire. Enfin, à un quatrième
+effort, toute résistance parut cesser; le capitaine avait disparu,
+blessé ou mort. Chacun se rendait à bord de la frégate anglaise; le
+pavillon britannique protestait seul encore contre la défaite; un
+matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment, le cri: Au feu!
+retentit; le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu
+s'avançant vers la sainte-barbe.
+
+Aussitôt Anglais et Français se précipitèrent pêle-mêle à bord de la
+frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs
+pieds et qui menaçait d'engloutir à la fois amis et ennemis. Des
+matelots, la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes
+des grappins et pour dégager le beaupré. Le capitaine emboucha son
+porte-voix et commanda la manoeuvre à l'aide de laquelle il espérait
+s'éloigner de son ennemie, et la belle et intelligente frégate, comme
+si elle eût compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en
+arrière. Au même instant, un fracas pareil à celui de cent pièces de
+canon qui tonneraient à la fois se fit entendre; le bâtiment anglais
+éclata comme une bombe, chassant au ciel les débris de ses mâts, ses
+canons brisés et les membres dispersés de ses blessés et de ses morts.
+Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit, un vaste
+foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la
+mer, s'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui
+l'étreignait, enfin il fit trois tours sur lui-même et s'engloutit.
+Presque aussitôt une pluie d'agrès rompus, de membres sanglans, de
+débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout était
+fini, son ennemie avait cessé d'exister.
+
+Il y eut un instant de trouble suprême pendant lequel personne ne
+fut sûr de sa propre existence, où les plus braves se regardèrent en
+frissonnant, et où l'on ne sut pas, tant la frégate française était
+proche de la frégate anglaise, si elle ne serait pas entraînée avec
+elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel.
+
+Le capitaine reprit la premier son sang-froid; il ordonna de conduire
+les prisonniers à fond de cale, de descendre les blessés dans
+l'entre-pont et de jeter les morts à la mer.
+
+Puis, ces trois ordres exécutés, il se retourna vers le vaisseau à
+trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter,
+avait gagné du chemin, et qui s'avançait chassant l'écume devant sa
+proue comme un cheval de course la poussière devant son poitrail.
+
+Le capitaine fit réparer à l'instant même les avaries qui avaient
+atteint le corps du bâtiment, changea deux ou trois voiles déchirées
+par les boulets, remplaça les agrès coupés par des agrès neufs; puis,
+comprenant que son salut dépendait de la rapidité de ses mouvemens,
+il reprit chasse avec toute la vitesse dont son bâtiment était
+susceptible.
+
+Mais si rapidement qu'eussent été exécutées ces manoeuvres, elles
+avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à
+profit, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent,
+reprenant sa course vers les Baléares, un point blanc apparut à
+l'avant du bâtiment de ligne, et presque aussitôt, passant à travers
+la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande
+voile et la voile de foc.
+
+--Mille tonnerres! dit le capitaine; les brigands ont du vingt-quatre!
+
+Effectivement, deux pièces de ce calibre étaient placées à bord du
+vaisseau, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, de sorte que, lorsque
+le capitaine de la frégate se croyait encore hors de la portée
+habituelle, il se trouvait, à son grand désappointement, sous le feu
+de son ennemi.
+
+--Toutes les voiles dehors! cria le capitaine, tout, jusqu'aux
+bonnettes de cacatois! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand
+comme un mouchoir de poche dans les armoires! Allez!
+
+Et aussitôt trois ou quatre petites voiles s'élancèrent et coururent
+se ranger près des voiles plus grandes qu'elles étaient destinées à
+accompagner, et l'on sentit à un accroissement de vitesse que, si
+chétif que fût ce secours, il n'était cependant pas tout à fait
+inutile.
+
+En ce moment, un second coup du canon retentit, qui passa comme le
+premier dans la mâture, mais sans autre résultat que de trouer une ou
+deux voiles.
+
+On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes à peu près; pendant
+ces dix minutes, le capitaine français ne cessa point de tenir sa
+lunette braquée sur le vaisseau ennemi. Puis, après ces dix minutes
+d'examen, faisant rentrer les différent tubes de sa lunette les uns
+dans les autres d'un violent coup de la paume de la main:
+
+--Enfoncés, décidément, messieurs les Anglais! cria-t-il, nous filons
+un demi-noeud plus que vous!
+
+--Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitté le pont, ainsi
+demain matin nous serons hors de vue?
+
+--Oh! mon Dieu, oui, répondit le capitaine, si nous allons toujours ce
+train-là.
+
+--Et si quelque boulet maudit ne nous brise pas une de nos trois
+jambes, dit en riant le prince.
+
+Comme il disait ces paroles, le bruit d'un troisième coup de canon
+retentit, et presque aussitôt on entendit un craquement terrible;
+un boulet venait de briser le mât auquel était appuyé le prince, au
+dessous de la grande hune.
+
+En même temps le mât s'inclina comme un arbre que le vent déracine;
+puis, toute chargée de ses voiles, de ses agrès, de ses cordages, sa
+partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de
+---- sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le
+prince n'eut pas même une égratignure.
+
+Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le
+roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui
+envisageait d'un coup d'oeil sa position. Or, cette position était
+tranchée: maintenant un combat était inévitable, et le résultat de ce
+combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première
+lutte et un équipage de moitié moins fort que l'équipage ennemi, ne
+présentait pas un instant la moindre chance favorable.
+
+Le capitaine ne se prépara pas moins à cette lutte désespérée avec le
+courage calme et persévérant que chacun lui connaissait: le branle-bas
+de combat retentit de nouveau, et la moitié des matelots courut
+de rechef aux armes, qu'on n'avait fait au reste que déposer
+provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moitié, s'élançant dans
+la mâture, se mit à couper à grands coups de hache cordages et agrès;
+puis on souleva le mât brisé, et agrès, mâts, voiles, cordages, tout
+fut jeté à la mer.
+
+Ce fut alors seulement qu'on s'aperçut que le prince était sain et
+sauf. Le capitaine l'avait cru exterminé.
+
+Cependant, si court que fut le temps écoulé depuis la catastrophe, les
+progrès du vaisseau étaient déjà visibles: continuer la chasse était
+donc fuir inutilement; or, fuir est une lâcheté, quand la fuite
+n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le
+capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment
+de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la
+manoeuvre, et qu'on attendit le vaisseau.
+
+Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution
+à ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard
+d'arrière, et, s'adressant à son équipage:
+
+--Mes amis, dit-il, nous sommes tous flambés depuis A jusqu'à Z. Il
+ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux que nous pourrons.
+Souvenez-vous du _Vengeur_, et _vive la république_!
+
+L'équipage répéta d'une seule voix le cri de: _Vive la république_!
+puis chacun courut à son poste aussi léger et aussi dispos que s'il
+venait d'être convoqué pour une distribution de grog.
+
+Quant au capitaine, il se mit à siffler la _Marseillaise_.
+
+Le vaisseau s'avançait toujours, et, à chaque pas qu'il faisait, ses
+messagers de mort devenaient de plus en plus fréquens et de plus en
+plus funestes; enfin il se trouva à portée ordinaire, et tournant son
+flanc armé d'une triple rangée de canons, il se couvrit d'un épais
+nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui
+vint s'abattre sur le pont de la frégate.
+
+En pareille circonstance, mieux vaut courir au devant du danger que de
+l'attendre. Le capitaine ordonna de manoeuvrer sur le bâtiment anglais
+et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégate,
+c'était un coup de vigueur qui fit disparaître la supériorité
+physique de l'ennemi auquel elle avait affaire, en mettant aux prises
+l'impétuosité française avec le courage anglican.
+
+Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre
+ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégate pouvait l'atteindre à
+peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait
+impunément. Or comme, dès qu'il vit la frégate mettre cap sur lui, ce
+fut lui qui manoeuvra pour la tenir toujours à la même distance, à
+partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu, le plus fort qui
+sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre.
+
+La situation du bâtiment français était terrible: maintenu toujours à
+la même distance par la même manoeuvre, chaque bordée de son ennemi
+l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il
+tirait se perdaient impuissans dans l'intervalle qui la séparait
+du but qu'il voulait atteindre; ce n'était plus une lutte, c'était
+simplement une agonie; il fallait mourir sans même se défendre, ou
+amener.
+
+Le capitaine était à l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi
+dire au devant de chaque bordée, et espérant qu'à chacune d'elles
+quelque boulet le couperait en deux; mais on eût dit qu'il était
+invulnérable; son bâtiment était rasé comme un ponton, le plancher
+était couvert de morts et de mourans, et lui n'avait pas une seule
+blessure.
+
+Il y avait aussi le prince de ---- qui était sain et sauf.
+
+Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé
+par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans
+vengeance; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses
+pieds, comme si elle aussi eût été animée et vivante: il comprit qu'il
+était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, et
+devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en
+pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon.
+
+Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où
+elle flottait, le feu du bâtiment ennemi cessa; et, mettant le cap
+sur la frégate, il manoeuvra pour venir droit à elle; de son côté, la
+frégate le voyait s'avancer dans un morne silence: on eût dit qu'à son
+approche les mourans même retenaient leurs plaintes. Par un mouvement
+machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'une douzaine de
+pièces encore en batterie virent à peine le bâtiment à portée, qu'ils
+approchèrent machinalement la mèche des canons; mais, sur un signe
+du capitaine, toutes les lances furent jetées sur le pont, et chacun
+attendit, résigné, comprenant que toute défense serait une trahison.
+
+Au bout d'un instant, les deux bâtimens se trouvèrent presque bord à
+bord, mais dans un état bien différent: pas un seul homme du vaisseau
+anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint,
+pas un cordage n'était brisé; le bâtiment français, au contraire, tout
+mutilé de sa double lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait
+ses trois mâts brisés, et presque tous ses cordages flottaient au vent
+comme une chevelure éparse et désolée.
+
+Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix, il adressa en
+excellent français, à son courageux adversaire, quelques uns de ces
+mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux
+la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine
+français se contenta de sourire en secouant la tête, après quoi il
+fit signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'équipage
+prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de
+la frégate étant hors de service. Le transport s'opéra aussitôt. Le
+bâtiment français avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout
+côté, et que, si l'on ne portait un prompt remède à ses avaries, il
+menaçait de couler bas.
+
+On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grièvement, puis
+ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques
+hommes qui étaient sortis par miracle sains et saufs du double combat
+qu'ils venaient de soutenir.
+
+Le capitaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir; puis,
+lorsqu'il vit le reste de son équipage dans la chaloupe, et que
+le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour
+l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié
+quelque chose; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup
+de pistolet.
+
+Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait
+l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la
+chambre du capitaine. Ils le trouvèrent étendu sur le parquet,
+défiguré et nageant dans son sang; le malheureux et brave marin
+n'avait pas voulu survivre à sa défaite: il venait de se brûler la
+cervelle.
+
+Le jeune midshipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer
+qu'il était mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment
+où le prince de ---- mettait le pied à bord du vaisseau anglais, on
+commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête; de sorte
+que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour
+faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte
+le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo.
+
+Trois jours après, le bâtiment anglais, démâté de son mât d'artimon,
+son gouvernail brisé, et ne se soutenant sur l'eau qu'à l'aide de ses
+pompes, entra dans le port de Mahon, poussé par les derniers souffles
+de la tempête qui avait failli l'anéantir.
+
+Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu
+essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de
+l'abandonner; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le
+port de Mahon, elle allait s'échouer sur les côtes de France, avec
+le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux
+cercueil.
+
+Le prince de ---- avait supporté la tempête avec le même bonheur que
+le combat, et il était descendu à Mahon sans même avoir eu le mal de
+mer.
+
+
+
+
+XIX
+
+La Bénédiction paternelle.
+
+
+Pendant cinq ans, on ignora complètement ce que le prince de ----
+était devenu. Son banquier seulement lui faisait régulièrement passer
+des sommes considérables, tantôt en France, tantôt en Angleterre,
+tantôt en Allemagne. Enfin, un beau jour, on le vit reparaître à
+Naples, mari d'une jeune Anglaise qu'il avait épousée, et père de deux
+jolis enfans que le ciel, dans son éternel sourire pour lui, avait
+faits l'un garçon et l'autre fille.
+
+Nous ne dirons qu'un mot du garçon; puis nous le quitterons pour
+revenir à la fille, dont les malheurs vont faire à peu près à eux
+seuls les frais de cet intéressant chapitre.
+
+Le garçon était le portrait vivant de son père. Aussi, à la première
+vue, n'y eut-il pas de doute à Naples que le don fatal de la jettatura
+ne dût se continuer dans la ligne masculine du prince.
+
+Quant à la fille, c'était une délicieuse personne, qui réunissait en
+elle seule les deux types des beautés italienne et anglaise: elle
+avait de longs cheveux noirs, de beaux yeux bleus, le teint blanc et
+mat comme un lis, des dents petites et brillantes comme des perles,
+les lèvres rouges comme une cerise.
+
+La mère seule se chargea de l'éducation de cette ravissante enfant;
+elle grandit à son ombre, gracieuse et fraîche comme une fleur de
+printemps.
+
+A quinze ans, c'était le miracle de Naples; la première chose qu'on
+demandait aux étrangers était s'ils avaient vu la charmante princesse
+de ----.
+
+Il va sans dire que pendant ces quinze ans l'étoile funeste du prince
+était constamment restée la même; seulement à ses besicles il avait
+joint une énorme tabatière, ce qui doublait encore, s'il faut en
+croire les traditions, la maligne influence à laquelle étaient
+constamment soumis ceux qui se trouvaient en contact avec lui.
+
+Au milieu de tous les jeunes seigneurs qui bourdonnaient autour
+d'elle, la belle Elena (c'était ainsi que se nommait la fille du
+prince de ----) avait remarqué le comte de F----, second fils d'un
+des plus riches et des plus aristocratiques patriciens de la ville de
+Naples. Or, comme le droit d'aînesse était aboli dans le royaume des
+Deux-Siciles, le comte de F---- ne se trouvait pas moins, tout puîné
+qu'il était, un parti fort sortable pour notre héroïne, puisqu'il
+apportait en mariage quelque chose comme cent cinquante mille livres
+de rente, un noble nom, vingt-cinq ans, et une belle figure.
+
+Chose difficile à croire, c'était cette belle figure qui se trouvait
+le principal obstacle au mariage, non de la part de la jeune
+princesse, Dieu merci; elle, au contraire, appréciait ce don de la
+nature à sa valeur, et même au delà; mais cette belle figure avait
+tant fait des siennes, elle avait tourné tant de têtes et elle avait
+causé tant de scandale par la ville, que toutes les fois qu'il était
+question du comte de F---- devant le prince de ----, il s'empressait
+de manifester son opinion sur les jeunes dissipés, et particulièrement
+sur celui-ci, lequel, au dire du prince, avait autant de bonnes
+fortunes que Salomon.
+
+Malheureusement, il arriva ce qui arrive toujours; ce fut du seul
+homme que n'aurait pas dû aimer Elena que la belle Elena devint
+amoureuse. Était-ce par sympathie ou par esprit de contrariété? Je
+l'ignore. Était-ce parce qu'elle en pensait beaucoup de bien ou parce
+qu'on lui en avait dit beaucoup de mal? Je ne sais. Mais tant il y a
+qu'elle en devint amoureuse non pas de cet amour éphémère qu'un léger
+caprice fait naître et que la moindre opposition fait mourir, mais de
+cet amour ardent, profond et éternel, qui s'augmente des difficultés
+qu'on lui oppose, qui se nourrit des larmes qu'il répand, et qui,
+comme celui de Juliette et de Roméo, ne voit d'autre dénouement à sa
+durée que l'autel ou la tombe.
+
+Mais quoique le prince adorât sa fille, et justement même parce qu'il
+l'adorait, il se montrait de plus en plus opposé à une union, qui,
+selon lui, devait faire son malheur. Chaque jour il venait raconter
+à la pauvre Elena quelque tour nouveau à la manière de Faublas ou de
+Richelieu, dont le comte de F---- était le héros; mais, à son grand
+étonnement, cette nomenclature de méfaits, au lieu de diminuer l'amour
+de la jeune fille, ne faisait que l'augmenter.
+
+Cet amour arriva bientôt à un point que ses belles joues pâlirent,
+que ses yeux, conservant le jour la trace des larmes de la nuit,
+commencèrent à perdre de leur éclat; enfin qu'une mélancolie profonde
+s'emparant d'elle, ses lèvres ne laissèrent plus passer que de ces
+rares sourires pareils aux pâles rayons d'un soleil d'hiver. Une
+maladie de langueur se déclara.
+
+Le prince, horriblement inquiet du changement survenu chez Elena,
+attendit le médecin au moment où il sortait de la chambre de sa fille,
+et le supplia de lui dire ce qu'il pensait de son état; le médecin
+répondit qu'en cette circonstance moins qu'en toute autre la médecine
+pouvait se permettre de prédire l'avenir, attendu que la maladie de
+la jeune fille lui paraissait amenée par des causes purement
+morales, causes sur lesquelles la malade avait obstinément refusé de
+s'expliquer; mais que, malgré ce refus, il n'en était pas moins sûr
+qu'il y avait au fond de cette langueur, qui pouvait devenir mortelle,
+quelque secret dans lequel était sa guérison.
+
+Ce secret n'en était pas un pour le prince. Aussi suivit-il les
+progrès du mal avec anxiété. Il tint bon encore deux ou trois mois;
+mais, au bout de ce temps, le médecin l'ayant prévenu que l'état de
+la malade empirait de telle façon qu'il ne répondait plus d'elle, le
+prince, tout en demandant pardon à Dieu et à la morale de confier le
+bonheur de sa fille à un pareil homme, finit par dire un beau jour à
+Elena que, comme sa vie lui était plus chère que tout au monde, il
+consentait enfin à ce qu'elle épousât le comte de F----.
+
+La pauvre Elena, qui ne s'attendait pas à cette bonne nouvelle, bondit
+de joie; ses joues pâlies s'animèrent à l'instant du plus ravissant
+incarnat; ses yeux ternis lancèrent des éclairs; enfin sa belle bouche
+attristée retrouva un de ces doux sourires qu'elle semblait à tout
+jamais avoir oubliés. Elle jeta ses bras amaigris autour du cou de
+son père, et, en échange de son consentement, elle lui promit non
+seulement de vivre, mais encore d'être heureuse.
+
+Le prince secoua la tête tristement, la fatale réputation de son futur
+gendre lui revenant sans cesse à l'esprit.
+
+Cependant, comme sa parole était donnée, il n'en consentit pas moins à
+ce qu'Elena fit connaître à l'instant même à son prétendu, qui
+avait été sinon aussi malade, du moins aussi malheureux qu'elle, le
+changement inattendu qui s'opérait dans leur position.
+
+Le comte de F---- accourut. En apprenant cette nouvelle inespérée, il
+avait failli devenir fou de joie.
+
+Les deux amans se revoyant ne purent échanger une seule parole, ils
+fondirent en larmes.
+
+Le prince se retira tout en grommelant: cinq secondes de plus d'un
+pareil spectacle, il allait pleurer comme eux et avec eux.
+
+Les refus du prince avaient fait tant de bruit qu'il comprit lui-même
+que, du moment où il cessait de s'opposer à l'union des deux amans,
+mieux valait que le mariage eût lieu plus tôt que plus tard. Le jour
+de la cérémonie fut donc fixé à trois semaines; c'était juste le temps
+nécessaire à l'accomplissement des formalités d'usage.
+
+Pendant ces trois semaines, le prince de ---- reçut peut-être dix
+lettres anonymes, tontes remplies des plus graves accusations
+contre son futur gendre; c'étaient des Arianes délaissées qui le
+représentaient comme un amant sans foi; c'étaient des mères éplorées
+qui l'accusaient d'être un père sans entrailles; c'étaient enfin des
+deux parts des plaintes amères qui venaient corroborer de plus en plus
+la première opinion que le prince avait conçue à l'endroit du comte de
+F----. Mais le prince avait donné sa parole; il voyait son heureuse
+enfant se reprendre chaque jour à la vie en se reprenant au bonheur.
+Il renferma toutes ses craintes au fond de son âme, comprenant
+qu'après avoir cédé aux désirs d'Elena, ce serait la tuer maintenant
+que de lui retirer sa parole donnée.
+
+Tout resta dans le _statu quo_, et, le grand jour arrivé, l'auguste
+cérémonie eut lieu à la grande joie des jeunes époux et à l'admiration
+de tous les assistans, qui déclaraient, à l'unanimité, qu'on ferait
+inutilement tout le royaume des Deux-Siciles pour trouver deux jeunes
+gens qui se convinssent davantage sous tous les rapports.
+
+Le soir, il y eut un grand bal pendant lequel le jeune époux fut fort
+empressé, et la belle épouse fort rougissante; puis enfin vint l'heure
+de se retirer. Les invités disparurent les uns après les autres: il
+ne resta plus dans le palais que les nouveaux mariés, le prince et la
+princesse. En voyant se rapprocher ainsi l'instant d'appartenir à un
+autre, Elena se jeta dans les bras de sa mère, tandis que le jeune
+comte secouait en souriant la main du prince.
+
+En ce moment, celui-ci, oubliant tous ses préjugés contre son gendre,
+le prit dans un bras, prit sa fille dans l'autre, les embrassa tous
+les deux sur le front en s'écriant:--Venez, chers enfans, venez
+recevoir la bénédiction paternelle!
+
+A ces mots, tous deux, se laissant glisser de ses bras, tombèrent
+à ses genoux, et le prince, pour ne pas rester au dessous de la
+situation, abaissa sur leurs têtes ses mains qu'il avait levées vers
+le ciel; alors, ne trouvant rien de mieux à dire que les paroles que
+le Seigneur lui-même dit aux premiers époux:--Croissez et multipliez!
+s'écria-t-il.
+
+Puis, craignant de se laisser aller à une émotion qu'il regardait
+comme indigne d'un homme, il se retira dans son appartement, où,
+au bout d'un quart d'heure, la princesse vint le joindre, en lui
+annonçant que, selon toute probabilité, les deux jeunes époux étaient
+occupés à accomplir en ce moment même les paroles de la Genèse.
+
+Le lendemain, Elena, en revoyant son père, rougit prodigieusement; de
+son côté, le comte de F---- n'était pas exempt d'un certain embarras
+en abordant le prince; mais comme cet embarras et cette rougeur
+étaient assez naturels dans la position des parties, la princesse se
+contenta de répondre à cette rougeur par un baiser, et le prince à cet
+embarras par un sourire.
+
+La journée se passa sans que le prince et la princesse essayassent
+d'entrer dans aucun détail sur ce qui s'était passé entre les jeunes
+époux hors de leur présence; seulement, comme ils comprenaient leur
+situation, ils les laissèrent le plus qu'ils purent en tête-à-tête,
+et ne furent aucunement étonnés qu'ils passassent une partie de
+la journée renfermés dans leurs appartmens. Néanmoins, on dîna en
+famille; mais comme les époux paraissaient de plus en plus contraints
+et embarrassés, le prince et la princesse échangèrent un sourire
+d'intelligence; et aussitôt le dessert achevé, ils annoncèrent à
+leurs enfans qu'ils avaient décidé d'aller passer quelques jours à la
+campagne, et que, pendant ces quelques jours, ils laissaient le palais
+de Naples à leur entière disposition.
+
+Ce qui fut dit fut fait, et le même soir le prince et la princesse
+partirent pour Caserte, assez préoccupés tous deux des observations
+qu'ils avaient faites séparément, mais dont cependant ils n'ouvrirent
+pas la bouche pendant tout le voyage.
+
+Trois jours après, au moment où le prince et la princesse déjeunaient
+en tête-à-tête, on entendit le roulement d'une voiture dans la cour
+du château. Cinq minutes après, un domestique arriva tout courant
+annoncer que la jeune comtesse venait d'arriver.
+
+Derrière lui Elena parut; mais, au contraire de ce qu'on aurait
+pu attendre d'une mariée de la semaine, sa figure était toute
+bouleversée, et elle se jeta en pleurant dans les bras de sa mère.
+
+Le prince adorait sa fille; il voulut donc connaître la cause de son
+chagrin; mais plus il l'interrogeait, plus Elena, tout en gardant le
+silence, versait d'abondantes larmes. Enfin une idée terrible traversa
+l'esprit du prince.
+
+--Oh! le malheureux! s'écria-t-il, il t'aura fait quelque infidélité?
+
+--Hélas! plût au ciel! répondit la jeune fille.
+
+--Comment, plût au ciel? Mais qu'est-il donc arrivé? continua le
+prince.
+
+--Une chose que je ne puis dire qu'à ma mère, répondit Elena.
+
+--Viens donc, mon enfant, viens donc avec moi, s'écria la princesse,
+et conte-moi tes chagrins.
+
+--Ma mère! ma mère! dit la jeune femme, je ne sais si j'oserai.
+
+--Mais c'est donc bien terrible? demanda le prince.
+
+--Oh! mon père, c'est affreux.
+
+--Je l'avais bien dit, murmura le prince, que cet homme ferait ton
+malheur!
+
+--Hélas! que ne vous ai-je cru! répondit Elena.
+
+--Viens, mon enfant, viens, dit la princesse, et nous verrons à
+arranger tout cela.
+
+--Ah! ma mère, ma mère, répondit la jeune mariée en se laissant
+entraîner presque malgré elle, ah! je crains bien qu'il n'y ait pas
+de remède.
+
+Et les deux femmes disparurent dans la chambre à coucher de la
+princesse.
+
+Là fut révélé un secret inattendu, miraculeux, inouï: le comte de
+F----, le Lovelace de Naples, ce héros aux mille et une aventures, cet
+homme dont les précoces paternités avaient causé de si grandes et de
+si longues terreurs au prince de ----, le comte de F---- n'était pas
+plus avancé près de sa femme au bout de six jours de mariage que M. de
+Lignolle, de charadique mémoire, ne l'était près de sa femme au bout
+d'un an.
+
+Et ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que la réputation
+antérieure du comte de F----, loin d'être usurpée, était encore restée
+au dessous de la réalité.
+
+Mais la bénédiction paternelle portait ses fruits. Aussi, comme
+l'avait laissé craindre l'exclamation d'Elena, il n'y avait pas de
+remède.
+
+Trois ans s'écoulèrent sans que rien au monde pût conjurer le maléfice
+dont le pauvre comte de F---- était victime; puis, au bout de trois
+ans, un bruit singulier se répandit: c'est que madame la comtesse de
+F----, aux termes d'un des articles du concile de Trente, demandait le
+divorce pour cause d'impuissance de son mari.
+
+Une pareille nouvelle, comme on le comprend bien, ne pouvait
+avoir grande croyance dans la ville de Naples; les femmes surtout
+l'accueillaient en haussant les épaules, en assurant que de pareils
+bruits n'avaient pas le sens commun. Cependant un jour il fallut bien
+y croire: la comtesse de F---- venait de faire assigner son mari
+devant le tribunal de la Rota à Rome.
+
+Alors chacun voulut entrer dans les moindres détails des événemens qui
+avaient suivi le bal de noces; mais nul ne pensa à révéler la fatale
+bénédiction du prince de ---- et les termes bibliques dans lesquels il
+l'avait formulée, de sorte que toutes choses restèrent dans le doute,
+tous les hommes prenant parti pour la comtesse, toutes les femmes se
+rangeant du côté du comte.
+
+Pendant trois mois, Naples fut aussi pleine de division qu'elle
+l'avait été aux époques des plus grandes discordes civiles. C'étaient,
+à propos du comte et de la comtesse de F----, d'éternelles discussions
+entre les maris et les femmes; les maris soutenaient à leurs femmes
+que non seulement le comte de F---- était impuissant, mais encore
+qu'il l'avait toujours été; les femmes répondaient à leurs maris
+qu'ils étaient des imbéciles, et qu'ils ne savaient ce qu'ils
+disaient.
+
+Enfin la comtesse comparut devant un tribunal de docteurs et de
+sages-femmes. Les sages-femmes et les docteurs déclarèrent à
+l'unanimité qu'il était fort malheureux qu'Elena, comme Jeanne d'Arc,
+ne fût pas née dans les marches de Lorraine, attendu que, comme
+l'héroïne de Vaucouleurs, elle avait, en cas d'invasion tout ce qu'il
+fallait pour chasser les Anglais de France.
+
+Les maris triomphèrent, mais les femmes ne se rendirent point pour
+si peu: elles prétendirent que les sages-femmes ne savaient pas leur
+métier, et que les médecins ne s'y connaissaient pas.
+
+Les querelles conjugales s'envenimèrent ainsi, et une partie de ces
+dames, n'ayant pas le bonheur de pouvoir demander le divorce pour
+cause d'impuissance, demandèrent la séparation de corps pour
+incompatibilité d'humeur.
+
+Le comte de F---- demanda le congrès: c'était son droit. Le congrès
+fut donc ordonné: c'était sa dernière espérance.
+
+Nous sommes trop chaste pour entrer dans les détails de cette
+singulière coutume, fort usitée au moyen-âge, mais fort tombée en
+désuétude au dix-neuvième siècle. Au reste, si nos lecteurs avaient
+quelque curiosité à ce sujet, nous les renverrions à Tallemant des
+Beaux, _Historiette de M. de Langeais_. Contentons-nous de dire que,
+contre toute croyance, le résultat tourna à la plus grande honte du
+pauvre comte de F----.
+
+Les maris napolitains se prirent par la main et dansèrent en rond,
+ni plus ni moins qu'on assure que le firent depuis au foyer du
+Théâtre-Français MM. les romantiques autour du buste de Racine; ce qui
+ne me parut jamais bien prouvé, attendu que le buste de Racine est
+appuyé contre le mur.
+
+On crut les femmes anéanties; mais comme on le sait, lorsque les
+femmes ont une chose dans la tête, il est assez difficile de la leur
+ôter. Ces dames répondirent qu'elles demeureraient dans leur première
+opinion sur l'excellent caractère du comte jusqu'à preuve directe du
+contraire.
+
+Mais, comme le tribunal de la Rota n'est pas composé de femmes, le
+tribunal décida que le mariage, n'ayant point été consommé, était
+comme nul et non avenu.
+
+Moyennant lequel jugement les deux époux rentrèrent dans la liberté de
+se tourner le dos et de contracter, si bon leur semble, chacun de son
+côté, un nouvel hyménée.
+
+Elena ne tarda point à profiter de la permission qui lui était donnée.
+Pendant ces trois ans d'étrange veuvage, le chevalier de T---- lui
+avait fait une cour des plus assidues; mais, moitié par vertu, moitié
+dans la crainte de fournir au comte de F---- de légitimes griefs,
+Elena n'avait jamais avoué au chevalier qu'elle partageait son amour.
+Il était résulté de cette réserve une grande admiration de la part du
+monde, et un profond amour de la part du chevalier de T----.
+
+Aussi, le prononcé du jugement à peine connu, le chevalier de T----,
+qui n'attendait que ce moment pour se substituer aux lieu et place
+du premier mari, accourut-il offrir son coeur et sa main à la belle
+Elena: l'un et l'autre furent acceptés, et la nouvelle des noces à
+venir se répandit en même temps que la rupture du mariage passé.
+
+Cette fois, le prince ne mit aucune opposition aux voeux de sa fille,
+qui, au reste, étant devenue majeure, avait le droit de se gouverner
+elle-même. Le chevalier de T---- n'avait jamais fait parler de lui que
+de la façon la plus avantageuse: il était d'une des premières familles
+de Naples, assez riche pour qu'on ne pût pas supposer que son amour
+pour Elena fût le résultat d'un calcul, et en outre attaché comme
+aide-de-camp à l'un des princes de la famille régnante: le parti était
+donc sortable de tout point.
+
+On décida qu'on laisserait trois mois s'écouler pour les convenances;
+que pendant ces trois mois le chevalier de T---- accepterait une
+mission que le prince lui avait offerte pour Vienne; enfin que, ces
+trois mois expirés, il reviendrait à Naples, où les noces seraient
+célébrées.
+
+Tout se passa selon les conventions faites: au jour dit, le chevalier
+de T---- fut de retour, plus amoureux qu'il n'était parti: de son
+côté, Elena lui avait gardé dans toute sa force le second amour aussi
+profond et aussi pur que le premier. Toutes les formalités d'usage
+avaient été remplies pendant cet intervalle, rien ne pouvait donc
+retarder le bonheur des deux amans. Le mariage fut célébré huit jours
+après l'arrivée du chevalier.
+
+Cette fois, il n'y eut ni dîner ni bal; on se maria à la campagne et
+dans la chapelle du château: quatre témoins, le prince et la princesse
+assistèrent seuls au bonheur des nouveaux époux. Comme la première
+fois, après la célébration du mariage, le prince les arrêta pour leur
+faire une petite exhortation qu'Elena et le chevalier écoutèrent avec
+tout le recueillement et le respect possibles. Puis, l'allocution
+terminée, il voulut les bénir. Mais Elena, qui savait ce qu'avait
+coûté à son bonheur la première bénédiction paternelle, fit un bond en
+arrière, et, étendant les mains vers son père:
+
+--Au nom du ciel! mon père, lui dit-elle, pas un mot de plus! C'est
+une superstition peut-être, mais, superstition ou non, ne nous
+bénissez pas.
+
+Le prince, qui ne connaissait pas la véritable cause du refus de sa
+fille, insista pour accomplir ce qu'il regardait comme un devoir;
+mais, la peur l'emportant sur le respect, Elena, au grand étonnement
+du prince, entraîna son mari dans son appartement pour le soustraire à
+la redoutable bénédiction, et, d'un mouvement rapide comme la pensée,
+en faisant des cornes de ses deux mains, afin, s'il était besoin,
+de conjurer doublement l'influence perturbatrice de son père, elle
+referma la porte entre elle et lui et la barricada en dedans à deux
+verroux.
+
+Le souvenir des orages qui avaient éclaté dès le premier jour dans le
+jeune ménage inspira d'abord de vives inquiétudes à la princesse, qui
+craignit que le maléfice de son époux troublât également ce second
+ménage. Ses appréhensions ne se calmèrent que lorsque le troisième
+jour sa fille vint rendre visite comme la première fois à ses parens,
+qui s'étaient retirés à la campagne. La jeune fille avait la figure si
+radieuse que les craintes de la mère s'évanouirent aussitôt.
+
+En effet, Elena dit à sa mère que son nouvel époux n'avait pas cessé
+un seul instant de l'aimer, qu'il était bon, d'un charmant caractère,
+prévenant, docile même et plein d'attentions délicates pour elle; en
+un mot, qu'elle était parfaitement heureuse.
+
+Le bonheur si chèrement acheté de la jeune fille s'augmenta bientôt du
+titre de mère. Elle donna le jour à un gros garçon. On choisit pour
+allaiter le nouveau-né une belle nourrice de Procida, aux boucles
+d'oreilles à rosette de perles, au justaucorps écarlate galonné d'or,
+à l'ample jupon plissé à franges d'argent, qu'on installa dans la
+maison et à qui tous les domestiques reçurent l'ordre d'obéir comme à
+une seconde maîtresse. Le bambino était l'idole de toute la maison, la
+princesse l'adorait, le prince en était fou; nous ne parlons pas du
+père et de la mère, tous les deux semblaient avoir concentré leur
+existence dans celle de cette pauvre petite créature.
+
+Quinze mois s'écoulèrent: l'enfant était on ne peut plus avancé pour
+son âge, connaissant et aimant tout le monde, et surtout le bon papa,
+auquel il rendait force gentils sourires en échange de ses agaceries.
+De son côté, bon papa ne pouvait se passer de lui. Il se le faisait
+apporter à toute heure du jour, si bien que, pour ne pas quitter
+l'enfant, le prince fut sur le point de refuser une mission de la plus
+haute importance que le roi de Naples lui avait confiée pour le roi
+de France. Il s'agissait d'aller complimenter Charles X sur la prise
+d'Alger.
+
+Cependant tous les amis du prince lui remontrèrent si bien le tort
+qu'il se ferait dans l'esprit du roi par un pareil refus, sa famille
+le supplia tellement de considérer que l'avenir de son gendre pourrait
+éternellement souffrir de son obstination, que le prince consentit
+enfin à remplir une mission que tant d'autres lui eussent enviée. Il
+partit de Naples dans les premiers jours de juillet 1830, arriva à
+Paris le 24, se rendit aussitôt au ministère des affaires étrangères
+pour demander son audience, et fut reçu solennellement deux jours
+après par le roi Charles X.
+
+Le lendemain de cette réception la révolution de juillet éclata.
+
+Trois jours suffirent, comme on sait, pour renverser un trône, huit
+pour en élever un autre. Mais le prince n'était point accrédité près
+du nouveau monarque. Aussi ne jugea-t-il pas à propos de rester près
+de la nouvelle cour; il quitta la France, sans même mettre le pied aux
+Tuileries, circonstance à laquelle le roi Louis-Philippe dut, selon
+toute probabilité, les heureux et faciles commencemens de son règne.
+
+Le prince était guéri des voyages par mer: les combats n'étaient plus
+à craindre, mais les tempêtes étaient toujours à redouter. Aussi
+prit-il par les Alpes, et traversa-t-il la Toscane pour se rendre à
+Naples par Rome.
+
+En passant par la capitale du monde, il s'arrêta pour présenter ses
+hommages au pape Pie VIII, qui, sachant de quelle mission de confiance
+le prince avait été chargé par son souverain, le reçut avec tous les
+honneurs dus à son rang, c'est-à-dire qu'au lieu de lui donner sa mule
+à baiser, comme Sa Sainteté fait pour le commun des martyrs, le pape
+lui donna sa main.
+
+Trois jours après, le pape était mort.
+
+Le prince était parti de Rome aussitôt son audience obtenue, tant il
+avait hâte de revenir à Naples; il voyagea jour et nuit, et arriva en
+vue de son palais le lendemain à onze heures du matin, précédé de dix
+minutes seulement par le courrier qui lui faisait préparer des chevaux
+sur la route; mais ces dix minutes suffirent à toute la famille
+pour accourir sur le balcon du premier étage, élevé, comme tous les
+premiers étages des palais napolitains, de plus de vingt-cinq pieds de
+hauteur.
+
+La nourrice y accourut comme les autres, tenant l'enfant dans ses
+bras.
+
+Malgré sa vue basse, grâce à d'excellentes lunettes qu'il avait
+achetées à Paris, le prince aperçut son petit-fils et lui fit de sa
+voiture un signe de la main. De son côté, le bambino le reconnut; et
+comme, ainsi que nous l'avons dit, il adorait son bon papa, dans la
+joie de le revoir, le pauvre petit fit un mouvement si brusque, en
+tendant ses deux petits bras vers lui et en cherchant à s'élancer à sa
+rencontre, que le malheureux enfant s'échappa des bras de sa nourrice,
+et, se précipitant du balcon, se brisa la tête sur le pavé.
+
+Le père et la mère faillirent mourir de douleur; le prince fut près
+de six mois comme un fou; ses cheveux blanchirent, puis tombèrent, de
+sorte qu'il fut forcé de prendre perruque, ce qui compléta ainsi en
+lui la triple et terrible réunion de la perruque, de la tabatière et
+des lunettes.
+
+C'est ainsi que je le vis en passant à Naples; mais j'étais
+heureusement prévenu. Du plus loin que je l'aperçus, je lui fis des
+cornes, si bien que, quoiqu'il me fît l'honneur de causer avec moi
+près de vingt minutes, il ne m'arriva d'autre malheur, grâce à la
+précaution que j'avais prise, que d'être arrêté le lendemain.
+
+Je raconterai cette arrestation en son lieu et place, attendu qu'elle
+fut accompagnée de circonstances assez curieuses pour que je ne
+craigne pas, le moment venu, de m'étendre quelque peu sur ses détails.
+
+Le jour même de mon départ, le prince avait été nommé président du
+comité sanitaire des Deux-Siciles.
+
+Huit jours après, j'appris à Rome que le lendemain de cette nomination
+le choléra avait éclaté à Naples.
+
+Depuis, j'ai su que le comte de F----, le premier époux de la belle
+Elena, ayant suivi l'exemple qu'elle lui avait donné, s'était remarié
+comme elle, avait été parfaitement heureux de son côté avec sa
+nouvelle épouse, et comme mari, et comme père, car il avait eu de ce
+second mariage cinq enfans: trois garçons et deux filles.
+
+Au mois de mars dernier, le prince de ---- est entré dans sa
+soixante-dix-huitième année; mais, loin que l'âge lui ait rien fait
+perdre de sa terrible influence, on prétend, au contraire, qu'il
+devient plus formidable au fur et à mesure qu'il vieillit.
+
+Et maintenant que nous avons fini avec Arimane, passons à Oromaze.
+
+
+
+
+XX
+
+Saint Janvier, martyr de l'Église.
+
+
+Saint Janvier n'est pas un saint de création moderne; ce n'est pas un
+patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les cliens,
+accordant sa protection au premier venu, et se chargeant des intérêts
+de tout le monde; son corps n'a pas été recomposé dans les catacombes
+aux dépens d'autres martyrs plus ou moins inconnus, comme celui de
+sainte Philomèle; son sang n'a pas jailli d'une image de pierre, comme
+celui de la madone de l'Arc; enfin les autres saints ont bien fait
+quelques miracles pendant leur vie, miracles qui sont parvenus jusqu'à
+nous par la tradition et par l'histoire; tandis que le miracle de
+saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours, et se renouvelle deux
+fois par an, à la grande gloire de la ville de Naples et à la grande
+confusion des athées.
+
+Saint Janvier remonte, par son origine, aux premiers siècles de
+l'Église. Évêque, il a prêché la parole du Christ et a converti au
+véritable culte des milliers de païens; martyr, il a enduré toutes les
+tortures inventées par la cruauté de ses bourreaux, et a répandu son
+sang pour la foi; élu du ciel, avant de quitter ce monde où il avait
+tant souffert, il a adressé à Dieu une prière suprême pour faire
+cesser la persécution des empereurs.
+
+Mais là se bornent ses devoirs de chrétien et sa charité de
+cosmopolite.
+
+Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie; il
+la protège contre tous les dangers, il la venge de tous ses ennemis:
+_Civi, patrono, vindici_, comme le dit une vieille tradition
+napolitaine. Le monde entier serait menacé d'un second déluge, que
+saint Janvier ne lèverait pas le bout du petit doigt pour l'empêcher;
+mais que la moindre goutte d'eau puisse nuire aux récoltes de sa bonne
+ville, saint Janvier remuera ciel et terre pour ramener le beau temps.
+
+Saint Janvier n'aurait pas existé sans Naples, et Naples ne pourrait
+plus exister sans saint Janvier. Il est vrai qu'il n'y a pas de ville
+au monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l'étranger;
+mais, grâce à l'intervention active et vigilante de son protecteur,
+les conquérans ont disparu, et Naples est restée.
+
+Les Normands ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
+
+Les Souabes ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
+
+Les Angevins ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
+
+Les Aragonais ont usurpé le trône à leur tour, mais saint Janvier les
+a punis.
+
+Les Espagnols ont tyrannisé Naples, mais saint Janvier les a battus.
+
+Enfin, les Français ont occupé Naples, mais saint Janvier les a
+éconduits.
+
+Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie?
+
+Quelle que soit la domination, indigène ou étrangère, légitime ou
+usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il
+est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains, croyance
+qui les rend patiens jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et
+tous les gouvernemens passeront, et qu'il ne restera en définitive que
+le peuple et saint Janvier.
+
+L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples, et ne
+finira, selon toute probabilité, qu'avec elle: toutes deux se côtoient
+sans cesse, et, à chaque grand événement heureux ou malheureux, elles
+se touchent et se confondent. Au premier abord, on peut bien se
+tromper sur les causes et les effets de ces événemens, et les
+attribuer, sur la foi d'historiens ignorans ou prévenus, à telle ou
+telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source; mais,
+en approfondissant le sujet, on verra que, depuis le commencement du
+quatrième siècle jusqu'à nos jours, saint Janvier est le principe
+ou la fin de toutes choses; si bien qu'aucun changement ne s'y est
+accompli que par la permission, par l'ordre ou par l'intervention de
+son puissant protecteur.
+
+Aussi cette histoire présente-t-elle trois phases bien distinctes, et
+doit-elle être envisagée sous trois aspects bien différens. Dans les
+premiers siècles, elle revêt l'allure simple et naïve d'une légende
+de Grégoire de Tours; au moyen-âge, elle prend la marche poétique et
+pittoresque d'une chronique de Froissard; enfin, de nos jours, elle
+offre l'aspect railleur et sceptique d'un conte de Voltaire.
+
+Nous allons commencer par la légende.
+
+Comme de raison, la famille de saint Janvier appartient à la plus
+haute noblesse de l'antiquité; le peuple, qui, en 1647, donnait à sa
+république le titre de _sérénissime royale république napolitaine_, et
+qui, en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierre pour avoir
+osé abolir le titre d'excellence, n'aurait jamais consenti à se
+choisir un protecteur d'origine plébéienne: le lazzarone est
+essentiellement aristocrate.
+
+La famille de saint Janvier descend en droite ligne des _Januari_ de
+Rome, dont la généalogie se perd dans la nuit des âges. Les premières
+années du saint sont restées ensevelies dans l'obscurité la plus
+profonde; il ne paraît en public qu'à la dernière époque de sa vie,
+pour prêcher et souffrir, pour confesser sa croyance et mourir pour
+elle. Il fut nommé à l'évêché de Bénévent vers l'an de grâce 304,
+sous le pontificat de saint Marcelin. Étrange destinée de l'évêché
+bénéventin, qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de
+Talleyrand!
+
+Une des plus terribles persécutions que l'Église ait endurées est,
+comme on sait, celle des empereurs Dioclétien et Maximien; les
+chrétiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que, dans
+l'espace d'un seul mois, dix-sept mille martyrs tombèrent sous le
+glaive de ces deux tyrans. Cependant, deux ans après la promulgation
+de l'édit qui frappait de mort indistinctement tous les fidèles,
+hommes et femmes, enfans et vieillards, l'Église naissante parut
+respirer un instant. Aux empereurs Dioclélien et Maximien, qui
+venaient d'abdiquer, avaient succédé Constance et Galère; il était
+résulté de cette substitution que, par ricochet, un changement pareil
+s'était opéré dans les proconsuls de la Campanie, et qu'à Dragontius
+avait succédé Timothée.
+
+Au nombre des chrétiens entassés dans les prisons de Cumes par
+Dragontius, se trouvaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus,
+diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait duré la
+persécution, saint Janvier n'avait jamais manqué, au risque de sa vie,
+de leur apporter des consolations et des secours; et, quittant son
+diocèse de Bénévent pour accourir là où il croyait sa présence
+nécessaire, il avait bravé mainte et mainte fois les fatigues d'un
+long voyage et la colère du proconsul.
+
+A chaque nouveau soleil politique qui se lève, un rayon d'espoir passe
+à travers les barreaux des prisonniers de l'autre règne; il en fut
+ainsi à l'avènement au trône de Constance et de Galère. Sosius et
+Proculus se crurent sauvés. Saint Janvier, qui avait partagé leur
+douleur, se hâta de venir partager leur joie. Après avoir récité si
+long-temps avec ses chers fidèles les psaumes de la captivité, il
+entonna le premier avec eux le cantique de la délivrance.
+
+Les chrétiens, relâchés provisoirement, rendaient grâces au Seigneur
+dans une petite église située aux environs de Pouzzoles, et le saint
+évêque, assisté par les deux diacres Sosius et Proculus, s'apprêtait à
+offrir à Dieu le sacrifice de la messe, lorsque tout à coup il se fit
+au dehors un grand bruit, suivi d'un long silence. Les prisonniers,
+rendus il y avait peu d'instans à la liberté, prêtèrent l'oreille; les
+deux diacres se regardèrent l'un l'autre, et saint Janvier attendit ce
+qui allait se passer, immobile et debout devant la première marche
+de l'autel qu'il allait franchir, les mains jointes, le sourire aux
+lèvres, et le regard fixé sur la croix avec une indicible expression
+de confiance.
+
+Le silence fut interrompu par une voix qui lisait lentement le décret
+de Dioclétien remis en vigueur par le nouveau proconsul Timothée; et
+ces terribles paroles, que nous traduisons textuellement, retentirent
+à l'oreille des chrétiens prosternés dans l'église:
+
+«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à
+tous les préfets et proconsuls du romain empire, salut.
+
+«Un bruit qui ne nous a pas médiocrement déplu étant parvenu à nos
+oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent
+chrétiens, hérésie de la plus grande impiété (_valde impiam_), reprend
+de nouvelles forces; que lesdits chrétiens honorent comme dieu ce
+Jésus enfanté par je ne sais quelle femme juive, insultant par des
+injures et des malédictions le grand Apollon et Mercure, et Hercule,
+et Jupiter lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, que les
+Juifs ont cloué sur une croix comme un sorcier; à cet effet, nous
+ordonnons que tous les chrétiens, hommes ou femmes, dans toutes les
+villes et contrées, subissent les supplices les plus atroces s'ils
+refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur erreur. Si
+cependant quelques uns parmi eux se montrent obéissans, nous voulons
+bien leur accorder leur pardon; au cas contraire, nous exigeons qu'ils
+soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus cruelle
+(_morte pessima punire_). Sachez enfin que, si vous négligez nos
+divins décrets, nous vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons
+les coupables.»
+
+Lorsque le dernier mot de la loi terrible fut prononcé, saint Janvier
+adressa à Dieu une muette prière pour le supplier de faire descendre
+sur tous les fidèles qui l'entouraient la grâce nécessaire pour braver
+les tortures et la mort; puis, sentant que l'heure de son martyre
+venait de sonner, il sortit de l'église accompagné par les deux
+diacres et suivi de la foule des chrétiens, qui bénissaient à haute
+voix le nom du Seigneur. Il traversa une double haie de soldats et de
+bourreaux étonnés de tant de courage, et, chantant toujours au milieu
+des populations ameutées qui se pressaient pour voir le saint évêque,
+il arriva à Nola après une marche qui parut un triomphe.
+
+Timothée l'attendait du haut de son tribunal, élevé, dit la chronique,
+comme de coutume, au milieu de la place. Saint Janvier, sans éprouver
+le moindre trouble à la vue de son juge, s'avança d'un pas ferme et
+sûr dans l'enceinte, ayant toujours à sa droite Sosius, diacre de
+Misène, et à sa gauche Proculus, diacre de Pouzzoles. Les autres
+chrétiens se rangèrent en cercle et attendirent en silence
+l'interrogatoire de leur chef.
+
+Timothée n'était pas sans savoir la grande naissance de saint Janvier.
+Aussi, par égard pour le _civis romanus_, poussa-t-il la complaisance
+jusqu'à l'interroger, tandis qu'il aurait parfaitement pu, dit le père
+Antonio Carracciolo, le condamner sans l'entendre.
+
+Quant à Timothée, tous les écrivains s'accordent à le peindre comme
+un païen fort cruel, comme un tyran exécrable, comme un préfet
+impie, comme un juge insensé. A ces traits, déjà passablement
+caractéristiques, un chroniqueur ajoute qu'il était tellement altéré
+de sang que Dieu, pour le punir, couvrait parfois ses yeux d'un voile
+sanglant qui le privait momentanément de la vue, et qui, tout le temps
+que durait sa cécité, lui causait les plus atroces douleurs.
+
+Tels étaient les deux hommes que la Providence amenait en face l'un de
+l'autre pour donner une nouvelle preuve du triomphe de la foi.
+
+--Quel est ton nom? demanda Timothée.
+
+--Janvier, répondit le saint.
+
+--Ton âge?
+
+--Trente-trois ans.
+
+--Ta patrie?
+
+--Naples.
+
+--Ta religion?
+
+--Celle du Christ.
+
+--Et tous ceux qui t'accompagnent sont aussi chrétiens?
+
+--Lorsque tu les interrogeras, j'espère en Dieu qu'ils répondront
+comme moi qu'ils sont tous chrétiens.
+
+--Connais-tu les ordres de notre divin empereur?
+
+--Je ne connais que les ordres de Dieu.
+
+--Tu es noble?
+
+--Je suis le plus humble des serviteurs du Christ.
+
+--Et tu ne veux pas renier ton Dieu?
+
+--Je renie et je maudis vos idoles, qui ne sont que du bois fragile ou
+de la boue pétrie.
+
+--Tu sais les supplices qui te sont réservés?
+
+--Je les attends avec calme.
+
+--Et tu te crois assez fort pour braver ma puissance?
+
+--Je ne suis qu'un faible instrument que le moindre choc peut briser;
+mais mon Dieu tout-puissant peut me défendre de ta fureur et te
+réduire en cendres au même instant où tu blasphèmes son nom.
+
+--Nous verrons, lorsque tu seras jeté dans une fournaise ardente, si
+ton Dieu viendra t'en tirer.
+
+--Dieu n'a-t-il pas sauvé de la fournaise Ananias, Azarias et Mizaël?
+
+--Je te jetterai aux bêtes dans le cirque.
+
+--Dieu n'a-t-il pas tiré Daniel de la fosse aux lions?
+
+--Je te ferai trancher la tête par l'épée du bourreau.
+
+--Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite.
+
+--Soit. Je verrai jaillir ton sang maudit, ce sang que tu déshonores
+en trahissant la religion de tes ancêtres pour un culte d'esclaves.
+
+--O malheureux insensé! s'écria le saint avec un inexprimable accent
+de compassion et de douleur, avant que tu jouisses du spectacle que tu
+te promets, Dieu te frappera de la cécité la plus affreuse, et la vue
+ne te sera rendue qu'à ma prière, afin que tu puisses être témoin du
+courage avec lequel savent mourir les martyrs du Christ!
+
+--Eh bien! si c'est un défi, je l'accepte, répondit le proconsul;
+nous verrons si, comme tu le dis, ta foi sera plus puissante que la
+douleur.
+
+Puis, se tournant vers ses licteurs, il ordonna que le saint fût lié
+et jeté dans une fournaise ardente.
+
+Les deux diacres pâlirent à cet ordre, et tous les chrétiens qui
+l'entendirent poussèrent un long et douloureux gémissement; car
+quoique chacun d'eux fût personnellement prêt à subir le martyre,
+cependant le coeur leur manquait à tous du moment qu'il s'agissait
+d'assister au supplice de leur saint évêque.
+
+A ce cri de pitié et de douleur qui s'éleva tout à coup dans la foule,
+saint Janvier se tourna d'un air grave et sévère, et étendant la main
+droite pour imposer silence:
+
+--Eh bien! mes frères, dit-il, que faites-vous? Voulez-vous par
+vos plaintes réjouir l'âme des impies? En vérité je vous le dis,
+rassurez-vous, car l'heure de ma mort n'est pas venue, et le Seigneur
+ne me croit pas encore digne de recevoir la palme du martyre.
+Prosternez-vous et priez cependant, non pas pour moi, que la flamme du
+brasier ne saurait atteindre, mais pour mon persécuteur, qui est voué
+au feu éternel de l'enfer.
+
+Timothée écouta les paroles du saint avec un sourire de mépris, et fit
+signe aux bourreaux d'exécuter son arrêt.
+
+Saint Janvier fut jeté dans la fournaise, et aussitôt l'ouverture
+par laquelle on l'avait poussé fut murée au dehors aux yeux de la
+population entière qui assistait à ce spectacle.
+
+Quelques minutes après, des tourbillons de flammes et de fumée
+s'élevant vers le ciel avertirent le proconsul que ses ordres étaient
+exécutés; et se croyant vengé à tout jamais de l'homme qui avait osé
+le braver, il rentra chez lui plein de l'orgueil du triomphe.
+
+Quant aux autres chrétiens, ils furent ramenés dans leur prison pour
+y attendre le jour de leur supplice, et la foule se dissipa sous
+l'impression d'une pitié profonde et d'une sombre terreur.
+
+Les soldats, occupés jusque alors à écarter les curieux et à maintenir
+le bon ordre, n'ayant plus rien à faire dès que le peuple se fut
+écoulé, se rapprochèrent lentement de la fournaise et se mirent à
+causer entre eux des événemens du jour et du calme étrange qu'avait
+montré le patient au moment de subir une mort si terrible, lorsque
+l'un deux, s'arrêtant tout à coup au milieu de sa phrase commencée,
+fit signe à son interlocuteur de se taire et d'écouter. Celui-ci
+écouta en effet et imposa silence à son tour à son voisin; si bien
+que, le geste se répétant de proche en proche, tout le monde
+demeura immobile et attentif. Alors des chants célestes, partant de
+l'intérieur de la fournaise, frappèrent les oreilles des soldats, et
+la chose leur parut si extraordinaire qu'ils se crurent un instant le
+jouet d'un rêve.
+
+Cependant les chants devenaient plus distincts, et bientôt ils purent
+reconnaître la voix de saint Janvier au milieu d'un choeur angélique.
+
+Cette fois, ce ne fut plus l'étonnement, mais bien la frayeur qui
+les saisit; et voyant qu'il devenait urgent de prévenir le préfet de
+l'événement inattendu, quoique prédit, qui se passait sur la place,
+ils coururent chez lui, pâles et effarés, et lui racontèrent avec
+l'éloquence de la peur l'incroyable miracle dont ils venaient d'être
+témoins.
+
+Timothée haussa les épaules à cet étrange récit, et menaça ses soldats
+de les faire battre de verges s'ils se laissaient dominer par de si
+puériles frayeurs. Mais alors ils jurèrent par tous leurs dieux, non
+seulement d'avoir reconnu distinctement la voix de saint Janvier et
+l'air qu'il chantait dans la fournaise, mais encore d'avoir retenu
+les paroles du cantique et les actions de grâces qu'il rendait au
+Seigneur.
+
+Le proconsul, irrité, mais non pas convaincu par une telle
+obstination, donna l'ordre immédiatement que la fournaise fût ouverte
+en sa présence, se réservant de punir avec la dernière rigueur, après
+leur avoir mis sous les yeux les restes carbonisés du martyr, ces faux
+rapporteurs qui venaient le déranger pour lui faire de pareils récits.
+
+Lorsque le préfet arriva sur la place, il la trouva de nouveau
+tellement encombrée par le peuple qu'il eut peine à se frayer un
+passage.
+
+Le bruit du miracle ayant rapidement circulé dans la ville, les
+habitans de Nola, se pressant en tumulte sur le lieu du supplice,
+demandaient à grands cris la démolition de la fournaise, et menaçaient
+le proconsul, non point encore par des paroles ou des faits, mais par
+ces clameurs sourdes qui précèdent l'émeute comme le roulement du
+tonnerre précède l'ouragan.
+
+Timothée demanda la parole, et lorsque le calme fut suffisamment
+rétabli pour qu'il pût se faire entendre, il répondit que le désir du
+peuple allait être satisfait sur-le-champ, et qu'il venait précisément
+donner l'ordre d'ouvrir la fournaise, pour offrir un éclatant démenti
+aux bruits absurdes répandus parmi la foule.
+
+A ces mots, les cris cessent, la colère s'apaise et fait place à une
+curiosité haletante.
+
+Toutes les respirations sont suspendues, tous les yeux sont fixés sur
+un point.
+
+A un signe de Timothée, les soldats s'avancent vers la fournaise,
+armés de marteaux et de pioches; mais aux premières briques qui
+tombent sous leurs coups, un tourbillon de flammes s'échappe
+subitement du foyer et les réduit en cendres.
+
+A l'instant même les murs tombent comme par enchantement, et au milieu
+d'une clarté éblouissante le saint évêque apparaît dans toute sa
+gloire. Le feu n'avait pas touché un seul cheveu de son front, la
+fumée n'avait pas terni la blancheur de ses vêtemens. Un essaim
+de petits chérubins soutenaient au dessus de sa tête une auréole
+éclatante, et une musique invisible, dont les accords célestes étaient
+réglés par la harpe des séraphins, accompagnait son chant.
+
+Alors saint Janvier se mit à marcher de long en large sur les charbons
+ardens, afin de bien convaincre les incrédules que le feu de la terre
+ne pouvait rien sur les élus du Seigneur; puis, comme on aurait pu
+douter encore de la réalité du miracle, voulant prouver que c'était
+bien lui, homme de chair et de sang, et non pas un esprit, pas un
+fantôme, pas une apparition surhumaine que l'on venait de voir, saint
+Janvier rentra lui-même dans sa prison et se remit à la disposition du
+préfet.
+
+A la vue de ce qui venait de se passer, Timothée s'était senti pris
+d'une telle frayeur que, craignant quelque révolte, il s'était réfugié
+dans le temple de Jupiter; ce fut là qu'il apprit que le saint, qui
+pouvait, au milieu de l'enthousiasme général dont ce miracle l'avait
+fait l'objet, s'éloigner et se soustraire à son pouvoir, était au
+contraire rentré dans sa prison, et y attendait le nouveau supplice
+qu'il lui plairait de lui infliger.
+
+Cette nouvelle lui rendit toute son assurance, et avec son assurance
+toute sa colère.
+
+Il descendit dans la prison du martyr pour acquérir la certitude qu'il
+avait bien affaire à l'évêque de Bénévent lui-même, et non point à
+quelque spectre que la magie eût fait survivre à son corps.
+
+En conséquence, et pour qu'il ne lui restât aucun doute à ce sujet,
+après avoir tâté saint Janvier, pour s'assurer qu'il était bien de
+chair et d'os, il le fit dépouiller de ses vêtemens sacerdotaux, le
+fit lier à une colonne que la vénération des fidèles a conservée
+jusqu'à nos jours comme un nouveau témoin du martyre du saint, et le
+fit fouetter par ses licteurs jusqu'à ce que le sang jaillît. Alors il
+trempa dans ce sang le coin de sa toge, et s'assura que c'était bien
+du sang humain, et non quelque liqueur rouge qui en avait l'apparence;
+puis, satisfait de ce premier essai, il ordonna que le patient fût
+appliqué à la torture.
+
+La torture fut longue et douloureuse; saint Janvier en sortit les
+chairs meurtries et les os disloqués; mais, pendant tout le temps
+qu'elle dura, les bourreaux ne purent lui arracher une plainte.
+Lorsque les souffrances devenaient insupportables, saint Janvier
+louait le Seigneur.
+
+Timothée, voyant que la question n'avait d'autre résultat pour lui que
+de le faire souffrir, décida que saint Janvier serait jeté dans le
+cirque et exposé aux tigres et aux lions; seulement il hésita quelque
+temps pour savoir si l'exécution aurait lieu dans le cirque de
+Pouzzoles ou de Nola; enfin il se décida pour celui de Pouzzoles.
+
+Un double calcul présida à cette décision: d'abord le cirque de
+Pouzzoles était plus vaste que celui de Nola, et par conséquent
+pouvait contenir un plus grand nombre de spectateurs; et puis, une
+telle fermentation s'était manifestée à la suite du premier miracle,
+qu'il pensait que les bourreaux de saint Janvier auraient tout à
+craindre si le martyr sortait triomphant d'une seconde épreuve.
+
+Or, tandis que le proconsul avisait au moyen le plus sûr et le plus
+cruel de transporter le saint d'une ville à l'autre, on vint lui dire
+que saint Janvier, parfaitement guéri de la torture de la veille,
+pouvait faire le voyage à pied.
+
+A cette nouvelle, une idée infernale traversa l'esprit de Timothée:
+il avisa que ce serait faire merveille que d'ajouter la honte à la
+douleur et imagina de faire traîner son char, de Nola à Pouzzoles,
+par le saint évêque et par ses deux compagnons, les diacres Sosius et
+Proculus.
+
+Il espérait ainsi, ou que les trois martyrs tomberaient d'épuisement
+ou de douleur au milieu de la route, ou qu'ils arriveraient au lieu
+de leur supplice tellement humiliés et flétris par les huées de la
+populace, que leur sort n'inspirerait plus ni pitié ni regrets.
+
+La chose fut donc exécutée comme l'avait décidé le proconsul.
+
+On attela saint Janvier au char consulaire, entre Sosius et Proculus;
+et Timothée, s'y étant assis, intima à ses licteurs l'injonction de
+frapper de verges les trois patiens chaque fois qu'ils s'arrêteraient
+ou seulement ralentiraient le pas; puis il donna l'ordre du départ en
+levant sur eux le fouet dont lui-même était armé.
+
+Mais Dieu ne permit même pas que le fouet levé sur les martyrs
+retombât sur eux. Saint Janvier, s'élançant d'un bond, entraîna avec
+lui ses deux compagnons, renversant sur son passage soldats, licteurs
+et curieux.
+
+Beaucoup dirent alors avoir vu pousser sur les épaules des trois
+hommes du Seigneur de ces grandes ailes archangéliques, à l'aide
+desquelles les messagers du ciel traversent l'empirée avec la rapidité
+de l'éclair; mais la vérité est que le char s'éloigna, emporté par
+une telle rapidité qu'il laissa bientôt derrière lui non seulement
+la foule des piétons, mais les cavaliers romains, qui lancèrent
+inutilement leurs montures à sa poursuite, et le virent bientôt
+disparaître au milieu d'un nuage de poussière.
+
+Ce n'était pas à cela que s'était attendu le proconsul; il ne s'était
+occupé que des moyens de pousser son saint attelage en avant et non
+de le retenir; aussi, se trouvant emporté avec une rapidité dont les
+oiseaux de l'air pouvaient à peine donner une idée, il ne songea qu'à
+se cramponner aux rebords du char pour ne point être renversé; mais
+bientôt un vertige le prit; il lui sembla que le char cessait de
+toucher la terre, que tous les objets, emportés d'une course égale à
+la sienne, fuyaient en arrière, tandis que lui s'élançait en avant. La
+lumière manqua à ses yeux, le souffle à sa bouche, l'équilibre à son
+corps; il se laissa tomber à genoux au fond du char, pâle, haletant,
+les mains jointes.
+
+Mais les trois saints ne pouvaient le voir, emportés qu'ils semblaient
+être eux-mêmes par une puissance surhumaine. Enfin, arrivé à
+la colline d'Antignano, à l'endroit même où l'on trouve encore
+aujourd'hui une petite chapelle élevée en mémoire de ce miraculeux
+événement, le proconsul, rassemblant toutes les forces de son agonie,
+poussa un tel cri de détresse et de douleur, que saint Janvier
+l'entendit, malgré le bruissement des roues, et que, s'arrêtant avec
+ses deux compagnons et se retournant vers son juge, il lui demanda
+d'une voix fraîche et reposée qui ne trahissait point la moindre
+lassitude:
+
+--Qu'y a-t-il, maître?
+
+Mais Timothée resta quelque temps sans pouvoir articuler une seule
+parole, tandis que les deux diacres profitaient de cet instant de
+halte pour respirer à pleine poitrine.
+
+Saint Janvier, au bout de quelques secondes, renouvela sa question.
+
+--Il y a que je veux relayer ici, dit le proconsul.
+
+--Relayons, répondit saint Janvier.
+
+Timothée descendit de son char; mais les trois saints restèrent
+attachés à leur chaîne, et cependant, à l'émotion du proconsul, à la
+sueur qui coulait de son front, au souffle précipité qui sortait de sa
+poitrine, on eût pu croire que c'était lui qui avait jusque alors été
+attelé à la place des chevaux, et que c'étaient les trois saints qui
+avaient tenu la place du maître.
+
+Mais, dès que le proconsul sentit son pied sur la terre, et que,
+par conséquent, il se vit hors de danger, sa haine et sa colère le
+reprirent, et s'avançant vers saint Janvier, le fouet levé:
+
+--Pourquoi, lui dit-il, m'as-tu conduit de Nola ici avec une si grande
+rapidité?
+
+--Ne m'avais-tu pas commandé d'aller le plus vite que je pourrais?
+
+--Oui, mais qui allait se douter que tu irais plus vite que ceux de
+mes cavaliers qui étaient les mieux montés et qui n'ont pu te suivre?
+
+--J'ignorais moi-même de quel pas j'irais, quand les anges m'ont prêté
+leurs ailes.
+
+--Ainsi, tu crois que l'assistance que tu as reçue vient de ton Dieu?
+
+--Tout vient de lui.
+
+--Et tu persistes dans ton hérésie?
+
+--La religion du Christ est la seule vraie, la seule pure, la seule
+digne du Seigneur.
+
+--Tu sais quelle mort t'attend à l'autre bout de la route? reprit le
+proconsul.
+
+--Ce n'est pas moi qui ai demandé à m'arrêter, répondit saint Janvier.
+
+--C'est juste, répondit Timothée; aussi allons-nous repartir.
+
+--A tes ordres, maître.
+
+--Ainsi, je vais remonter dans mon char.
+
+--Remonte.
+
+--Mais écoute-moi bien.
+
+--J'écoute.
+
+--C'est à la condition que tu n'iras plus du train que tu as été.
+
+--J'irai du train que tu voudras.
+
+--Le promets-tu?
+
+--Je le promets.
+
+--Sur ta parole de noble?
+
+--Sur ma foi de chrétien.
+
+--C'est bien.
+
+--Es-tu prêt, maître?
+
+--Allons, dit le proconsul.
+
+--Allons, mes frères, dit saint Janvier à ses compagnons, faisons ce
+qui nous est ordonné.
+
+Et le char repartit de nouveau; mais le saint, observant
+scrupuleusement la promesse qu'il avait faite, ne marcha plus qu'au
+pas, ou tout au plus au petit trot; encore se tournait-il de temps en
+temps vers Timothée pour lui demander si c'était là l'allure qui lui
+convenait.
+
+Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent sur la place de Pouzzoles, où pas une
+âme n'attendait le proconsul; car ils avaient marché d'un tel train,
+que la nouvelle de leur arrivée n'avait pu les précéder. Aucun ordre
+n'était donc donné pour le supplice: aussi force fut à Timothée de
+le remettre à un autre moment. Il se fît donc purement et simplement
+conduire à son palais, et, appelant ses esclaves, il ordonna que
+les trois saints fussent dételés et conduits dans les prisons de
+Pouzzoles, tandis que lui se parfumait dans un bain. Après quoi, brisé
+de fatigue, il se reposa trois jours et trois nuits.
+
+Le matin du quatrième jour, la foule se pressait sur les gradins
+de l'amphithéâtre: elle y était accourue de tous les points de la
+Campanie, car cet amphithéâtre était un des plus beaux de la province,
+et c'était pour lui qu'on réservait les tigres et les lions les plus
+féroces, qui, envoyés d'Afrique à Rome, abordaient et se reposaient un
+instant à Naples.
+
+C'était dans ce même amphithéâtre, dont les ruines existent encore
+aujourd'hui, que Néron, deux cent trente ans auparavant, avait donné
+une fête à Tiridate. Tout avait été préparé pour frapper d'étonnement
+le roi d'Arménie: les animaux les plus puissans et les gladiateurs
+les plus adroits s'étaient exercés devant lui; mais lui était resté
+impassible et froid à ce spectacle, et lorsque Néron lui demanda ce
+qu'il pensait de ces hommes dont les efforts surhumains avaient forcé
+le cirque d'éclater en tonnerres d'applaudissemens, Tiridate, sans
+rien répondre, s'était levé en souriant, et, lançant son javelot dans
+le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d'un seul
+coup.
+
+A peine le proconsul y eut-il pris place sur son trône, au milieu
+de ses licteurs, que les trois saints, amenés par son ordre, furent
+placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient être
+introduits. A un signe du proconsul, la grille s'ouvrit et les animaux
+de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente mille
+spectateurs battirent des mains avec joie; de leur côté, les animaux
+étonnés répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes
+les voix et tous les applaudissemens. Puis, excités par les cris de la
+multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours leurs
+gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair humaine
+dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à
+secouer leurs crinières, les tigres à bondir et les hyènes à lécher
+leurs lèvres. Mais l'étonnement du proconsul fut grand lorsqu'il vit
+les lions, les tigres et les hyènes se coucher aux pieds des trois
+martyrs, pleins de respect et d'obéissance, tandis que saint Janvier
+toujours calme, toujours souriant, levait la main droite et bénissait
+les spectateurs.
+
+Au même instant, le proconsul sentit descendre sur ses yeux comme un
+nuage; l'amphithéâtre se déroba à sa vue, ses paupières se collèrent,
+et il fut plongé tout à coup dans les ténèbres. Mais l'aveuglement
+n'était rien en comparaison de la souffrance, car à chaque pulsation
+de l'artère il semblait au malheureux qu'un fer rouge perçait ses
+prunelles. La prédiction de saint Janvier s'accomplissait.
+
+Timothée essaya d'abord de dompter sa douleur et d'étouffer ses
+plaintes devant la multitude; mais, oubliant bientôt sa fierté et sa
+haine, il tendit les mains vers le saint, et le pria à haute voix de
+lui rendre la vue et de le délivrer de ses atroces souffrances.
+
+Saint Janvier s'avança doucement vers lui au milieu de l'attention
+générale, et prononça cette courte prière:
+
+«Mon Seigneur Jésus-Christ, pardonnez à cet homme tout le mal qu'il
+m'a fait, et rendez-lui la lumière afin que ce dernier miracle que
+vous daignerez opérer en sa faveur puisse dessiller les yeux de son
+esprit et le retenir encore sur le bord de l'abîme où le malheureux
+va tomber sans retour. En même temps, je vous supplie, ô mon Dieu! de
+toucher le coeur de tous les hommes de bonne volonté qui se trouvent
+dans cette enceinte; que votre grâce descende sur eux et les arrache
+aux ténèbres du paganisme.»
+
+Puis élevant la voix et touchant de l'index les paupières du
+proconsul, il ajouta:
+
+«Timothée, préfet de la Campanie, ouvre les yeux et sois délivré de
+tes souffrances, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»
+
+--Amen, répondirent les deux diacres.
+
+Et Timothée ouvrit les yeux, et sa guérison s'opéra d'une manière si
+prompte et si complète qu'il ne se souvenait même plus d'avoir éprouvé
+aucune douleur.
+
+A la vue de ce miracle, cinq mille spectateurs se levèrent, et d'une
+seule voix, d'un seul cri, d'un seul élan, demandèrent à recevoir le
+baptême.
+
+Quant à Timothée, il rentra au palais, et, voyant que le feu était
+impuissant et les animaux indociles, il ordonna que les trois saints
+fussent mis à mort par le glaive.
+
+Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre de l'année
+305, que saint Janvier, accompagné des deux diacres Proculus et
+Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d'un cratère à moitié
+éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y souffrir le dernier
+supplice. Près de lui marchait le bourreau, tenant dans ses mains
+une large épée à deux tranchans, et deux légions romaines, armées
+de fortes pièces, précédaient ou suivaient le cortège, pour ôter au
+peuple de Pouzzoles toute velléité de résistance. Pas un cri, pas une
+plainte, pas un murmure parmi cette foule avilie et tremblant; un
+silence de mort planait sur la ville entière, silence qui n'était
+interrompu que par le piétinement des chevaux et par le bruit des
+armures.
+
+Saint Janvier n'avait pas fait une cinquantaine de pas dans la
+direction du forum, où son exécution devait avoir lieu, lorsque, au
+tournant d'une rue, il fut abordé par un pauvre mendiant qui avait eu
+toutes les peines du monde à se frayer un passage jusqu'à lui, accablé
+qu'il était par le double malheur de la cécité et de la vieillesse.
+Le vieillard s'avançait en levant le menton et en étendant les bras
+devant lui, se dirigeant vers la personne qu'il cherchait avec cet
+instinct des aveugles qui les guide quelquefois avec plus de sûreté
+que le regard le plus clairvoyant. Dès qu'il se crut assez près de
+saint Janvier pour être entendu, le malheureux, redoublant d'efforts
+et de zèle, s'écria d'une voix haute et perçante:
+
+--Mon père! mon père! où êtes-vous, que je puisse me jeter à vos
+genoux?
+
+--Par ici, mon fils, répondit saint Janvier en s'arrêtant pour écouter
+le vieillard.
+
+--Mon père! mon père! pourrais-je être assez heureux pour baiser la
+poussière que vos pieds ont foulée?
+
+--Cet homme est fou, dit le bourreau en haussant les épaules.
+
+--Laissez approcher ce vieillard, dit doucement saint Janvier, car la
+grâce de Dieu est avec lui.
+
+Le bourreau s'écarta, et l'aveugle put enfin s'agenouiller devant le
+saint.
+
+--Que me veux-tu, mon fils? demanda saint Janvier.
+
+--Mon père, je vous prit de me donner un souvenir de vous; je le
+garderai jusqu'à la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans
+cette vie et dans l'autre.
+
+--Cet homme est fou! dit le bourreau avec un sourire de mépris.
+Comment! lui dit-il, ne sais-tu pas qu'il n'a plus rien à lui? Tu
+demandes l'aumône à un homme qui va mourir!
+
+--Cela n'est pas bien sûr, dit le vieillard en secouant la tête, ce
+n'est pas la première fois qu'il vous échappe.
+
+--Sois tranquille, répondit le bourreau, cette fois il aura affaire à
+moi.
+
+--Serait-il vrai, mon père? vous qui avez triomphé du feu, de la
+torture et des animaux féroces, vous laisserez-vous tuer par cet
+homme?
+
+--Mon heure est venue, répondit le martyr avec joie; mon exil est
+fini, il est temps que je retourne dans ma patrie. Écoute, mon fils,
+interrompit saint Janvier, il ne me reste plus que le linge avec
+lequel on doit me bander les yeux à mon dernier moment: je te le
+laisserai après ma mort.
+
+--Et comment irai-je le chercher? dit le vieillard, les soldats ne me
+laisseront pas approcher de vous.
+
+--Eh bien! répondit saint Janvier, je te l'apporterai moi-même.
+
+--Merci, mon père.
+
+--Adieu, mon fils.
+
+L'aveugle s'éloigna et le cortège reprit sa marche. Arrivé au forum de
+Vulcano, les trois saints s'agenouillèrent, et saint Janvier, d'une
+voix ferme et sonore, prononça ces paroles:
+
+--Dieu de miséricorde et de justice, puisse enfin le sang que nous
+allons verser calmer votre colère et faire cesser les persécutions des
+tyrans contre votre sainte Église!
+
+Puis il se leva, et après avoir embrassé tendrement ses deux
+compagnons de martyre, il fit signe au bourreau de commencer son
+oeuvre de sang. Le bourreau trancha d'abord les têtes de Proculus et
+de Sosius, qui moururent courageusement en chantant les louanges du
+Seigneur. Mais comme il s'approchait de saint Janvier, un tremblement
+convulsif le saisit tout à coup, et l'épée lui tomba des mains sans
+qu'il eût la force de se courber pour la ramasser.
+
+Alors saint Janvier se banda lui-même les yeux; puis, portant la main
+à son cou:
+
+--Eh bien! dit-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frère?
+
+--Je ne pourrai jamais relever cette épée, dit le bourreau, si tu ne
+m'en donnes pas la permission.
+
+--Non seulement je te le permets, frère, mais je t'en prie.
+
+A ces mots, le bourreau sentit que les forces lui revenaient, et
+levant l'épée à deux mains il en frappa le saint avec tant de vigueur,
+que non seulement la tête, mais un doigt aussi furent emportés du même
+coup.
+
+Quant à la prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant de
+mourir, elle fut sans doute agréée par le Seigneur, car, la même
+année, Constantin, s'échappant de Rome, alla trouver son père et fut
+nommé par lui son héritier et son successeur dans l'empire. Si donc
+tout effet doit se reporter à sa cause, c'est de la mort de saint
+Janvier et de ses deux diacres Proculus et Sosius que date le triomphe
+de l'Église.
+
+Après l'exécution, comme les soldats et le bourreau s'acheminaient
+vers la maison de Timothée pour lui rendre compte de la mort de son
+ennemi et de ses deux compagnons, ils rencontrèrent le mendiant à la
+même place où ils l'avaient laissé. Les soldats s'arrêtèrent pour
+s'amuser un peu aux dépens du vieillard, et le bourreau lui demanda en
+ricanant:
+
+--Eh bien! l'aveugle, as-tu reçu le souvenir qu'on t'avait promis?
+
+--O impie que vous êtes! s'écria le vieillard en ouvrant les yeux
+brusquement et fixant sur tous ceux qui l'entouraient un regard clair
+et limpide, non seulement j'ai reçu le bandeau des mains du saint
+lui-même, qui vient de m'apparaître tout à l'heure, mais en appliquant
+ce bandeau sur mes yeux j'ai recouvré la vue, moi qui étais aveugle de
+naissance. Et maintenant, malheur à toi qui as osé porter la main sur
+le martyr du Christ! malheur à celui qui a ordonné sa mort! malheur à
+tous ceux qui s'en sont rendus complices! malheur à vous, malheur!
+
+Les soldats se hâtèrent de quitter le vieillard, et le bourreau les
+devançait pour avoir la gloire de faire le premier son rapport au
+tyran. Mais la maison du proconsul était vide et déserte, les esclaves
+l'avaient pillée, les femmes l'avaient abandonnée avec horreur. Tout
+le monde s'éloignait de ce lieu de désolation, comme si la main de
+Dieu l'eût marqué d'un signe maudit. Le bourreau et son escorte, ne
+comprenant rien à ce qui se passait, résolurent d'avancer hardiment;
+mais au premier pas qu'ils firent dans l'intérieur de la maison, ils
+tombèrent raides morts. Timothée n'était plus qu'un cadavre informe
+et pourri, et les émanations pestilentielles qui s'exhalaient de son
+corps avaient suffi pour asphyxier d'un seul coup les misérables
+complices de ses iniquités.
+
+Cependant, dès que la nuit fut venue, le mendiant s'en alla au forum
+de Vulcano pour recueillir les restes sacrés du saint évêque. La lune,
+qui venait de se lever, répandit sa lumière argentée sur la plaine
+jaunâtre de la Solfatare, de telle sorte qu'on pouvait distinguer le
+moindre objet dans tous ses détails.
+
+Comme le vieillard marchait lentement et regardait autour de lui pour
+voir s'il n'était pas suivi par quelque espion, il aperçut à l'autre
+bout du forum une vieille femme à peu près de son âge qui s'avançait
+avec les mêmes précautions.
+
+--Bonjour, mon frère, dit la femme.
+
+--Bonjour, ma soeur, répondit le vieillard.
+
+--Qui êtes-vous, mon frère?
+
+--Je suis un ami de saint Janvier. Et vous, ma soeur?
+
+--Moi, je suis sa parente.
+
+--De quel pays êtes-vous?
+
+--De Naples. Et vous?
+
+--De Pouzzoles.
+
+--Puis-je savoir quel motif vous amène ici à cette heure?
+
+--Je vous le dirai quand vous m'aurez expliqué le but de votre voyage
+nocturne.
+
+--Je viens pour recueillir le sang de saint Janvier.
+
+--Et moi je viens pour enterrer son corps.
+
+--Et qui vous a chargé de remplir ce devoir, qui n'appartient
+d'ordinaire qu'aux parens du défunt?
+
+--C'est saint Janvier lui-même, qui m'est apparu peu d'instans après
+sa mort.
+
+--Quelle heure pouvait-il être lorsque le saint vous est apparu?
+
+--A peu près la troisième heure du jour.
+
+--Cela m'étonne, mon frère, car à la même heure il est venu me voir,
+et m'a ordonné de me rendre ici à la nuit tombante.
+
+--Il y a miracle, ma soeur, il y a miracle. Écoutez-moi, et je vous
+raconterai ce que le saint a fait en ma faveur.
+
+--Je vous écoute, puis je vous raconterai à mon tour ce qu'il a fait
+en la mienne; car, ainsi que vous le dites, il y a miracle, mon frère,
+il y a miracle.
+
+--Sachez d'abord que j'étais aveugle.
+
+--Et moi percluse.
+
+--Il a commencé par me rendre la vue.
+
+--Il m'a rendu l'usage des jambes.
+
+--J'étais mendiant.
+
+--J'étais mendiante.
+
+--Il m'a assuré que je ne manquerai de rien jusqu'à la fin de mes
+jours.
+
+--Il m'a promis que je ne souffrirai plus ici bas.
+
+--J'ai osé lui demander un souvenir de son affection.
+
+--Je l'ai prié de me donner un gage de son amitié.
+
+--Voici le même linge qui a servi à bander ses yeux au moment de sa
+mort.
+
+--Voici les deux fioles qui ont servi à célébrer sa dernière messe.
+
+--Soyez bénie, ma soeur, car je vois bien maintenant que vous êtes sa
+parente.
+
+--Soyez béni, mon frère, car je ne doute plus que vous étiez son ami.
+
+--A propos, j'oubliais une chose.
+
+--Laquelle, mon frère?
+
+--Il m'a recommandé de chercher un doigt qui a dû lui être coupé en
+même temps que sa tête, et de le réunir à ses saintes reliques.
+
+--Il m'a bien dit de même que je trouverai dans son sang un petit fétu
+de paille, et m'a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite
+des deux fioles.
+
+--Cherchons.
+
+--Cela ne doit pas être bien loin.
+
+--Heureusement la lune nous éclaire.
+
+--C'est encore un bienfait du saint, car depuis un mois le ciel était
+couvert de nuages.
+
+--Voici le doigt que je cherchais.
+
+--Voici le fétu dont il m'a parlé.
+
+Et tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le
+corps et la tête du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouillée
+pieusement, recueillait avec une éponge jusqu'à la dernière goutte de
+son sang précieux, et en remplissait les deux fioles que le saint lui
+avait données lui-même à cet effet.
+
+C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles, se met en ébullition
+toutes les fois qu'on le rapproche de la tête du saint, et c'est dans
+cette ébullition prodigieuse et inexplicable que consiste le miracle
+de saint Janvier.
+
+Voilà ce que Dieu fit de saint Janvier; maintenant voyons ce qu'en
+firent les hommes.
+
+
+
+
+XXI
+
+Saint Janvier et sa Cour.
+
+
+Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les
+différentes pérégrinations qu'elles ont accomplies, et qui les
+conduisirent de Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et
+les ramenèrent enfin de Bénévent à Naples: cette narration nous
+entraînerait à l'histoire du moyen-âge tout entière, et on a tant
+abusé de cette intéressante époque qu'elle commence singulièrement à
+passer de mode.
+
+C'est depuis le commencement du seizième siècle seulement que saint
+Janvier a un domicile fixe et inamovible, dont il ne sort que
+deux fois l'an pour aller faire son miracle à la cathédrale de
+Sainte-Claire. Deux ou trois fois par hasard on dérange bien encore le
+saint, mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire
+pour le faire sortir de ses habitudes sédentaires; et chacune de ces
+sorties devient un événement dont le souvenir se perpétue et grandit,
+par tradition orale, dans la mémoire du peuple napolitain.
+
+C'est à l'archevêché et dans la chapelle du Trésor que, tout le reste
+de l'année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par les
+nobles et les bourgeois napolitains: c'est le résultat d'un voeu
+qu'ils firent simultanément en 1527, épouvantés qu'ils étaient par la
+peste qui désola cette année la très fidèle ville de Naples. La peste
+cessa, grâce à l'intercession du saint, et la chapelle fut bâtie comme
+un signe de la reconnaissance publique.
+
+A l'opposé des votans ordinaires qui, lorsque le danger est passé,
+oublient le plus souvent le saint auquel il se sont voués, les
+Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à-vis de leur
+patron l'engagement pris, que dona Catherine de Sandoval, femme
+du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de
+contribuer de son côté pour une somme de trente mille ducats à la
+confection de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant
+qu'ils ne voulaient partager avec aucun étranger, cet étranger fût-il
+leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de loger dignement leur
+saint protecteur.
+
+Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manqua, la chapelle fut bientôt
+bâtie; il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne
+volonté, nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle
+existe encore, devant maître Vicenzio di Bossis, notaire public; cette
+obligation porte la date du 13 janvier 1527: ceux qui y ont signé
+s'engagent à fournir pour les frais du bâtiment la somme de 13,000
+ducats; mais il parait qu'à partir de cette époque il fallait déjà
+commencer à se défier des devis des architectos: la porte seule couta
+135,000 francs, c'est-à-dire une somme triple de celle qui était
+allouée pour les frais généraux de la chapelle.
+
+La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, pour l'orner de
+fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les
+premiers peintres du monde. Malheureusement cette décision ne fut pas
+approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent à leur tour que
+la chapelle ne serait ornée que par des artistes indigènes, et qui
+jurèrent que tout rival qui répondrait à l'appel fait à son pinceau
+s'en repentirait cruellement.
+
+Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent pas à
+son exécution, le Dominiquin, le Guide et le chevalier d'Arpino
+accoururent; mais le chevalier d'Arpino fut obligé de fuir avant même
+d'avoir mis le pinceau à la main; le Guide, après deux tentatives
+d'assassinat, auxquelles il n'échappa que par miracle, quitta Naples
+à son tour: le Dominiquin seul, fait aux persécutions par les
+persécutions qu'il avait déjà éprouvées, las d'une vie que ses rivaux
+lui avaient rendue si triste et si douloureuse, n'écouta ni insultes
+ni menaces, et continua de peindre. Il fit successivement la Femme
+guérissant une foule de malades avec l'huile de la lampe qui brûle
+devant saint Janvier, la Résurrection d'un jeune homme, et la coupole,
+lorsqu'un jour il se trouva mal sur son échafaud: on le rapporta chez
+lui, il était empoisonné.
+
+Alors les peintres napolitains se crurent délivrés de toute
+concurrence; mais il n'en était point ainsi: un matin, ils virent
+arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le
+Guide son maître; huit jours après, les deux élèves, attirés sur une
+galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît
+reparler d'eux; alors Gessi abandonné perdit courage et se retira
+à son tour; et l'Espagnolet, Corenzio, Lafranco et Stanzoni se
+trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d'avenir, à
+la possession duquel ils étaient arrivés par des crimes.
+
+Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son Saint sortant de la
+fournaise, composition titanesque; Stanzoni, la Possédée délivrée
+par le saint; et enfin Lafranco, la coupole, à laquelle il refusa de
+mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux
+angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées.
+
+Ce fut à cette chapelle, où l'art avait eu ses martyrs, que les
+reliques du saint furent confiées.
+
+Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le
+maître-autel; cette niche est séparée par un compartiment de marbre,
+afin que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement qui
+pourrait faire arriver le miracle avant l'époque fixée, puisque c'est
+par le contact de la tête et des fioles que le sang figé se liquéfie.
+Enfin elle est close par deux portes d'argent massif sculptées aux
+armes du roi d'Espagne Charles II.
+
+Ces portes sont fermées elles-mêmes par deux clés dont l'une est
+gardée par l'archevêque, et l'autre par une compagnie tirée au sort
+parmi les nobles, et qu'on appelle les députés du Trésor. On voit que
+saint Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges,
+qui ne pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, et qui ne
+sortaient de leur palais qu'avec la permission du sénat. Si cette
+réclusion a ses inconvéniens, elle a bien aussi ses avantages: saint
+Janvier y gagne à n'être pas dérangé à toute heure du jour et de
+la nuit comme un médecin de village: aussi ceux qui le gardent
+connaissent bien la supériorité de leur position sur leurs confrères
+les gardiens des autres saints.
+
+Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que la lave, après avoir
+dévoré Torre del Greco, s'acheminait tout doucement vers Naples, il
+y eut émeute: les lazzaroni, qui cependant avaient le moins à perdre
+dans tout cela se portèrent à l'archevêché, et commencèrent à crier
+pour qu'on sortît le buste de saint Janvier et qu'on le portât à
+l'encontre de l'inondation de flammes. Mais ce n'était pas chose
+facile que de leur accorder ce qu'ils demandaient: saint Janvier était
+sous double clé, et une de ces deux clés était entre les mains de
+l'archevêque, pour le moment en course dans la Basilicate, tandis que
+l'autre était entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce
+qu'ils avaient de plus précieux, couraient l'un d'un côté, l'autre de
+l'autre.
+
+Heureusement le chanoine de garde était un gaillard qui avait le
+sentiment de la position aristocratique que son saint Janvier occupait
+au ciel et sur la terre: il monta sur le balcon de l'archevêché qui
+dominait toute la place encombrée de monde; il fit signe de la main
+qu'il voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, en homme
+étonné de l'audace de ceux à qui il avait affaire:
+
+--Vous me paraissez encore de plaisans drôles, dit-il, de venir ici
+crier saint Janvier comme vous viendriez crier saint Crépin ou saint
+Fiacre. Apprenez que saint Janvier est un monsieur qui ne se dérange
+pas ainsi pour le premier venu.
+
+--Tiens, dit une voix dans la foule, Jésus-Christ se dérange bien pour
+le premier venu; quand je demande le bon Dieu, est-ce qu'on me le
+refuse?
+
+--Voilà justement où je vous attendais, reprit le chanoine: de qui est
+fils Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un charpentier et d'une pauvre
+fille comme vous et moi pourrions être; tandis que saint Janvier,
+c'est bien autre chose. Saint Janvier est fils d'un sénateur et d'une
+patricienne; c'est donc, vous le voyez, un bien autre personnage que
+Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu si vous voulez; mais
+quant à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous
+réunir dix fois plus nombreux que vous n'êtes, et crier quatre fois
+davantage, il ne se dérangera pas, car il a le droit de ne pas se
+déranger.
+
+--C'est juste, dit la foule: allons chercher le bon Dieu.
+
+Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate que saint
+Janvier, sortit de l'église de Sainte-Claire, et s'en vint suivi
+de son cortège populaire au lieu que réclamait sa miséricordieuse
+présence.
+
+En effet, comme le disait le bon chanoine, saint Janvier est un saint
+aristocrate: il a un cortège de saints inférieurs qui reconnaissent sa
+suprématie, à peu près comme les cliens romains reconnaissaient celle
+de leurs maîtres: ces saints le suivent quand il sort, le saluent
+quand il passe, l'attendent quand il rentre: ce sont les patrons
+secondaires de la ville de Naples.
+
+Voici comment se recrute cette armée de saints courtisans.
+
+Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout
+particulier même qui tient à faire déclarer un saint de ses amis
+patron de Naples, sous la présidence de saint Janvier bien entendu,
+n'a qu'à faire fondre une statue d'argent massif du prix de 6 à 8,000
+ducats, et l'offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois
+admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle: à partir de
+ce moment, elle jouit de toutes les prérogatives de sa présentation
+en règle. Comme les saints, qui au ciel glorifient éternellement Dieu
+autour duquel ils forment un choeur, eux glorifient éternellement
+saint Janvier. En échange de cette béatitude qui leur est accordée,
+ils sont condamnés à la même réclusion que saint Janvier; ceux même
+qui en ont fait don à la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur
+sainte prison qu'en déposant entre les mains d'un notaire du saint le
+double de la valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir
+particulier, soit dans l'intérêt général, on désire faire voir le
+jour. La somme déposée, le saint sort pour un temps plus ou moins
+long. Le saint rentré, son identité constatée, le propriétaire, muni
+de son reçu, va retirer la somme. De cette façon, on est sûr que les
+saints ne s'égareront pas, et que, s'ils s'égarent, ils ne seront
+pas du moins perdus, puisque avec l'argent déposé on en pourra faire
+fondre deux au lieu d'un.
+
+Cette mesure, qui paraît arbitraire au premier abord, n'a été prise,
+il faut le dire, qu'après que le chapitre de saint Janvier eut été
+dupe de sa trop grande confiance: la statue de san Gaëtano, sortie
+sans dépôt, non seulement ne rentra pas au jour dit, mais encore ne
+rentra jamais. On eut beau essayer de charger le saint lui-même, et
+prétendre qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné à
+saint Janvier, il avait profité de la première occasion qui s'était
+présentée pour faire une fugue; les témoignages les plus respectables
+vinrent en foule contredire cette calomnieuse assertion, et,
+recherches faites, il fut reconnu que c'était un cocher de fiacre
+qui avait détourné la précieuse statue. On se mit à la poursuite du
+voleur; mais comme il avait eu deux jours devant lui, il avait, selon
+toute probabilité, passé la frontière; et, si minutieuses que fussent
+les recherches, elles n'amenèrent aucun résultat. Depuis ce malheureux
+jour, une tache indélébile s'étendit sur la respectable corporation
+des cochers de fiacre, qui jusque-là, à Naples, comme en France,
+avaient disputé aux caniches la suprématie de la fidélité, et qui,
+à partir de ce moment, n'osèrent plus se faire peindre revenant au
+domicile de la pratique une bourse à la main. Il y a plus, si vous
+avez discussion avec le cocher de fiacre, et que vous croyiez que la
+discussion vaille la peine d'appliquer à votre adversaire une de ces
+immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la
+pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par ventre-saint-gris, comme
+jurait Henri IV: jurez tout bonnement par san Gaëtano, et vous verrez
+votre ennemi attéré tomber à vos pieds pour vous demander excuse, s'il
+ne se relève pas, au contraire, pour vous donner un coup de couteau.
+
+Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes
+pour recevoir les statues des saints qui désirent faire partie de la
+cour de saint Janvier, et cela sans aucune investigation de date, sans
+que le récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de
+1426; la seule règle exigée, la seule condition _sine qua non_, c'est
+que la statue soit d'argent pur et qu'elle pèse le poids.
+
+Cependant la statue serait d'or et pèserait le double, qu'on ne la
+refuserait point pour cela; les seuls jésuites, qui, comme on le sait,
+ne négligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité,
+ont déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de moins de trois ans.
+
+Ces détails étaient nécessaires pour nous amener au miracle de saint
+Janvier, qui depuis plus de mille ans fait tous les six mois tant de
+bruit, non seulement dans la ville de Naples, mais encore par tout le
+monde.
+
+
+
+
+XXII
+
+Le Miracle.
+
+
+Nous nous trouvions fort heureusement à Naples lors du retour de cette
+époque solennelle.
+
+Huit jours auparavant, on commença à sentir la ville s'agiter,
+comme c'est l'habitude à l'approche de quelque grand événement: les
+lazzaroni criaient plus haut et gesticulaient plus fort; les cochers
+devenaient insolens, et faisaient leurs conditions au lieu de les
+recevoir; enfin, les hôtels s'emplissaient d'étrangers, qu'amenaient
+de Rome les diligences, ou qu'apportaient de Civita-Vecchia et de
+Palerme les bateaux à vapeur.
+
+Il y avait aussi recrudescence de carillons; tout à coup une cloche se
+mettait à sonner hors de son heure: on courait à l'église d'où partait
+ce bruit pour s'informer des motifs de ce concert inattendu; le
+lazzarone, qui s'ébattait en pendillant au bout de sa corde, vous
+répondait tout bonnement que la cloche sonnait parce qu'elle était
+joyeuse.
+
+Le Vésuve, de son côté, lançait une fumée plus noire le jour et plus
+rouge la nuit; le soir, à la base de cette colonne de vapeur qui
+montait en tournoyant, et qui s'épanouissait dans le ciel comme la
+cime d'un pin gigantesque, on voyait surgir des langues de flamme
+pareilles aux dards d'un serpent. Tout le monde parlait d'une éruption
+prochaine; et, à force de l'entendre annoncer comme inévitable, nous
+avions fini par compter dessus, et la classer à son endroit dans le
+programme de la fête.
+
+La surveille, toutes les populations voisines commencèrent à déborder
+dans la ville: c'étaient les pêcheurs de Sorrente, de Resina, de
+Castellamare et de Capri, dans leurs plus beaux costumes; c'étaient
+les femmes d'Ischia, de Nettuno, de Procida et d'Averse, dans leurs
+plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée, joyeuse,
+dorée, bruyante, passait de temps en temps une vieille femme, aux
+cheveux gris épars comme ceux de la sibylle de Cumes, criant plus
+haut, gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans
+s'inquiéter des coups qu'elle donnait; entourée au reste par tout son
+chemin de respect et de vénération: c'était une des nourrices ou des
+parentes de saint Janvier: toutes les vieilles femmes, de Sainte-Lucie
+à Mergellina, sont parentes de saint Janvier et descendent de celle
+que l'aveugle guéri rencontra dans le cirque de Pouzzoles, recueillant
+dans une fiole le sang du saint.
+
+Toute la nuit les cloches sonnèrent à folles volées: on eût dit qu'un
+tremblement de terre les mettait en branle, tant elles carillonnaient,
+isolées les unes des autres et dans une indépendance tout
+individuelle.
+
+La veille du miracle, nous fûmes réveillés à dix heures du matin
+par une rumeur effroyable. Nous mîmes le nez à la fenêtre, les rues
+semblaient des canaux roulant à pleins bords la population de Naples
+et des environs; toute cette foule se rendait à l'archevêché pour
+prendre sa place à la procession. Cette procession va de la chapelle
+au Trésor, domicile habituel de saint Janvier, à la cathédrale de
+Sainte-Claire, métropole des rois de Naples; et dans laquelle le saint
+doit accomplir son miracle.
+
+Nous suivîmes la foule, et nous allâmes gagner la maison de Duprez,
+qui demeurait justement sur le passage de la procession, et qui nous
+avait offert place à ses fenêtres.
+
+Nous mîmes plus d'une heure à faire cinq cents pas.
+
+Par bonheur, la procession, qui part de l'archevêché avant le jour,
+n'arrive à la cathédrale qu'à la nuit fermée: il lui faut d'ordinaire
+quatorze ou quinze heures pour accomplir un trajet d'un kilomètre à
+peu près.
+
+Elle se compose, comme nous l'avons dit, non seulement de la ville
+tout entière, mais encore des populations environnantes, divisées
+par castes et confréries. La noblesse doit marcher la première,
+puis viennent les corporations. Malheureusement, grâce au caractère
+parfaitement indépendant de la nation napolitaine, personne ne garde
+ses rangs; j'étais depuis une heure à la fenêtre, demandant quand
+viendrait la procession à tous mes voisins, qui, étrangers comme moi,
+se faisaient les uns aux autres la même question, lorsqu'un Napolitain
+survint et nous dit que cette foule plus ou moins endimanchée, ces
+ouvriers poudrés à blanc, habillés de noir, de vert, de rouge, de
+jaune et de gorge de pigeon, avec leurs culottes courtes de mille
+couleurs, leurs bas chinés, escarpins à boucles, marchant par groupes
+de quinze ou vingt, s'arrêtant pour causer avec leurs connaissances,
+faisant halte pour boire à la porte des cabarets, criant pour qu'on
+leur apportât des tranches de cocomero et des verres de sambuco,
+étaient la procession elle-même.
+
+Ce fut un trait de lumière: je regardai plus attentivement, et je vis
+en effet une double ligne de soldats placée sur toute la longueur de
+la rue, portant au bras le fusil orné d'un bouquet, et destinée comme
+une digue à resserrer le torrent dans son lit; mission dont, malgré
+toute sa bonne volonté et la rigueur de la consigne, elle ne pouvait
+parvenir à s'acquitter.
+
+La procession, que je reconnaissais maintenant pour telle, s'en allait
+vagabonde et indépendante, comme la Durance, battant de ses flots les
+maisons, et de préférence la porte des cabarets; s'arrêtant tout à
+coup sans qu'il y eût une cause visible à cette station; se remettant
+en marche sans qu'on pût deviner le motif qui lui rendait le
+mouvement; pareille, enfin, à ces fleuves aux cours contraires, dont
+il est, grâce à leur double remou, presque impossible de distinguer la
+véritable direction.
+
+Au milieu de tout cela, on voyait de temps en temps briller le riche
+uniforme d'un officier napolitain, marchant nonchalamment, un cierge
+renversé à la main, et escorté de quatre ou cinq lazzaroni, se
+heurtant, se culbutant, se renversant, pour recueillir dans un cornet
+de papier gris la cire tombant de son cierge; tandis que l'officier,
+la tête haute, sans s'occuper de ce qui se passait à ses pieds,
+faisait largesse de sa cire, lorgnait les dames amassées aux fenêtres
+et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter des
+fleurs sur le chemin de la procession, lui envoyaient leurs bouquets
+en échange de ses clins d'oeil.
+
+Puis venaient, précédés de la croix et de la bannière, mêlés au
+peuple, dont le flot les enveloppait sans cesse en les isolant les
+uns des autres, des moines de tous les ordres et de toutes couleurs:
+capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chaussés et
+déchaussés; les uns au corps gras, gros, rond, court, avec une tête
+enluminée posée carrément sur de larges épaules: ceux-là s'en
+allaient causant, chantant, offrant du tabac aux maris, donnant des
+consultations aux femmes enceintes, et regardant, peut-être un peu
+plus charnellement que ne le permettait la règle de leur ordre, les
+jeunes filles groupées sur les bornes ou appuyées sur l'épaule des
+soldats pour les voir passer; les autres, maigris par le jeûne, pâlis
+par l'abstinence, affaiblis par les austérités, levant au ciel leur
+front jaune, leurs joues livides et leurs yeux caves; marchant sans
+voir où le flot humain les emportait; fantômes vivans, qui s'étaient
+fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer les conduirait
+droit au paradis, et qui recueillaient en ce moment le fruit de leurs
+douleurs claustrales, par le respect craintif et religieux dont
+ils étaient environnés. C'était l'endroit et l'envers de la vie
+monastique.
+
+De temps en temps, lorsque les stations étaient trop longues, ou
+lorsque le désordre était trop grand, le ceremoniere lâchait sur les
+traînards ses estafiers armés d'une longue baguette d'ébène, comme
+fait le berger en envoyant ses chiens après les moutons récalcitrans;
+alors, cédant à cette mesure de répression, les buveurs, les causeurs
+et les priseurs finissaient par reprendre tant bien que mal un rang
+quelconque, et la procession faisait quelques pas en avant.
+
+Cependant, comme on le comprend bien, cette procession qui n'avait pas
+encore de queue avait une tête; vers les onze heures du matin cette
+tête arrivait à la cathédrale, entrait par la porte du milieu, et
+commençait à déposer ses bouquets et ses cierges devant l'autel où
+était exposé le buste de saint Janvier; puis, ressortant par les
+portes latérales, chacun s'en allait à sa besogne: les moines à leurs
+dîners, les officiers à leurs amours, les corporations à leur sieste,
+les lazzaroni à de nouveaux cierges.
+
+Et ainsi de suite, au fur et à mesure que les masses se succédaient.
+
+Les masses se succédèrent ainsi jusqu'à six heures du soir; à six
+heures du soir, la procession commença à prendre une forme un peu plus
+régulière.
+
+D'abord nous vîmes paraître, précédée par des bouffées d'harmonie qui,
+entre toutes les rumeurs populaires, étaient déjà venues jusqu'à nous,
+la musique des gardes royales, exécutant les airs les plus à la mode
+de Rossini, de Mercadante et de Donizetti; ensuite les séminaristes en
+surplis, et marchant deux à deux dans le plus grand ordre; puis enfin
+les soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires de la
+ville de Naples, lesquels, comme nous l'avons dit, forment la cour de
+saint Janvier.
+
+A l'approche des ces statues, un autre spectacle nous attendait; on
+nous l'avait réservé pour le dernier, sans doute parce qu'il était le
+plus curieux.
+
+Comme nous l'avons dit, les saints qui composent le cortège de saint
+Janvier ne sont pas choisis dans l'aristocratie du calendrier, mais,
+au contraire, parmi les parvenus de la finance: il en résulte qu'il y
+a sur les élus de la Chaussée-d'Antin napolitaine bien des choses à
+dire et même des cancans de faits; et comme le peuple, ainsi que nous
+l'avons dit, met saint Janvier au dessus de toute chose, et ne
+voit rien, ni avant, ni après lui, ces saints, subordonnés à leur
+bienheureux patron, sont, à mesure qu'ils paraissent, exposés aux
+quolibets les plus piquans et les plus réitérés; ce qui ne serait pas
+encore trop grand'chose pour les saints; mais ce qui devient grave
+pour eux, c'est qu'il n'y a pas une peccadille de la vie publique ou
+privée ces malheureux élus qui échappe à la censure des spectateurs.
+On reproche à saint Paul son idolâtrie, à saint Pierre ses trahisons,
+à saint Augustin ses fredaines, à sainte Thérèse son extase, à saint
+François Borgia ses principes, à saint Antoine son usurpation, à saint
+Gaëtan son insouciance; et cela, en des termes, avec des cris, avec
+des vociférations, avec des gestes qui font le plus grand honneur au
+bon caractère des saints, et qui prouvent qu'à la tête des vertus qui
+leur ont ouvert le paradis marchaient la patience et l'humilité.
+
+Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les épaules de six
+fachini et précédée par six prêtres, et chacune d'elles soulevait tout
+le long de sa route le hourra toujours prolongé et toujours croissant
+que nous avons dit.
+
+Puis, ainsi apostrophées, les statues arrivent enfin à l'église
+Sainte-Claire, font humblement la révérence à saint Janvier, qui est
+exposé sur le côté droit de l'autel, et se retirent.
+
+Après les saints vient l'archevêque, porté dans une riche litière et
+tenant en main les fioles du sang miraculeux.
+
+L'archevêque dépose ses fioles dans le tabernacle, puis tout est fini
+pour ce jour-là.
+
+Chacun s'en retourne à ses amours, à ses plaisirs ou à ses affaires;
+les cloches seules n'ont point de repos et continuent de sonner arec
+une allégresse qui ressemble au désespoir.
+
+Ce branle universel et continuel dura toute la nuit.
+
+A sept heures du matin nous nous levâmes; Naples se précipitait vers
+l'église Sainte-Claire: il ne s'agissait, cette fois, ni de demander
+les chevaux ni d'appeler sa voiture; la circulation de tout véhicule
+était interdite. Nous descendîmes nos deux étages, nous nous arrêtâmes
+un instant sur la porte, puis nous nous abandonnâmes à la foule et
+nous laissâmes emporter par le tourbillon.
+
+Le torrent nous mena droit à l'église de Sainte-Claire. Le vaste
+édifice était encombré; mais, grâce à l'ambassade française, nous
+avions eu des billets réservés. A la vue de nos _posti distinti_, les
+sentinelles nous firent faire place et nous gagnâmes nos tribunes.
+
+Voici le spectacle que présentait l'église:
+
+Sur le maître-autel étaient: d'un côté, le buste de saint Janvier; de
+l'autre, la fiole contenant le sang.
+
+Un chanoine était de garde devant l'autel.
+
+A droite et à gauche de l'autel, étaient deux tribunes;
+
+La tribune de gauche, chargée de musiciens attendant, leurs instrumens
+à la main, que le miracle se fît pour le célébrer;
+
+La tribune de droite, encombrée de vieilles femmes s'intitulant
+parentes de saint Janvier et se chargeant d'activer le miracle si par
+hasard le miracle se faisait attendre.
+
+Au bas des marches de l'autel s'étendait une grande balustrade où
+venaient tour à tour s'agenouiller les fidèles; le chanoine alors
+prenait la fiole, la leur faisait baiser, leur montrait le sang
+parfaitement coagulé; puis les fidèles satisfaits se retiraient pour
+faire place à d'autres, qui venaient baiser la fiole à leur tour,
+constater de leur côté la coagulation du sang, puis se retiraient
+encore cédant la place a leurs successeurs, et ainsi de suite.
+
+Les mêmes peuvent revenir trois, quatre, cinq et six fois, tant qu'ils
+veulent enfin; seulement ils ne peuvent pas rester deux fois de suite:
+une fois la fiole baisée, une fois la coagulation du sang constatée,
+il faut qu'ils se retirent.
+
+Le reste de l'église forme une mer de têtes humaines, au dessus de
+laquelle apparaissent comme des îles chargées de femmes, d'hommes, de
+plumes, de crachats, de rubans, d'épaulettes et d'écharpes; la tribune
+des princes, la tribune des ambassadeurs et la tribune _dei posti
+distinti_.
+
+Princes, ambassadeurs, _posti distinti_ peuvent descendre de leur
+échafaudage, aller baiser la fiole, constater la coagulation du sang
+et revenir à leur place: seulement, pendant ce trajet, ils risquent
+d'être étouffés comme de simples mortels.
+
+La première chose que nous fîmes fut de nous agenouiller à la
+balustrade; le chanoine de garde nous présenta la fiole, que nous
+baisâmes; puis il nous fit voir le sang desséché, qui se tenait collé
+aux parois.
+
+Nous revîmes prendre noire place: Jadin laissa dans le trajet un pan
+de son habit, moi un mouchoir de poche.
+
+Puis nous attendîmes.
+
+Les foules se succédèrent ainsi depuis le moment de notre entrée,
+c'est-à-dire depuis trois heures du matin, jusqu'à huit heures de
+l'après-midi.
+
+A trois heures de l'après-midi, des murmures commencèrent à se faire
+entendre, et quelques malintentionnés répandaient le bruit que le
+miracle ne se ferait pas.
+
+Vers trois heures et demie, les murmures augmentèrent d'une façon
+effrayante: cela commençait par une espèce de plainte, et cela montait
+jusqu'aux rugissemens. Les parentes de saint Janvier jetèrent quelques
+injures au saint qui se faisait ainsi prier.
+
+A quatre heures, il y avait presque émeute: on trépignait, on
+vociférait, on montrait des poings; le chanoine de garde (on avait
+renouvelé les chanoines d'heure en heure) s'approcha de la balustrade
+et dit:
+
+--Il y a sans doute des hérétiques dans l'assemblée. Que les
+hérétiques sortent, ou le miracle ne se fera pas.
+
+A ces mots, une clameur épouvantable s'éleva de toutes les parties de
+la cathédrale, hurlant:--Dehors les hérétiques! à bas les hérétiques!
+à mort les hérétiques!
+
+Une douzaine d'Anglais, qui étaient aux tribunes, descendirent
+alors de leur échafaudage, au milieux des cris, des huées et des
+vociférations de la foule; une escouade de fantassins, conduite par un
+officier, l'épée nue à la main, les enveloppa, afin qu'ils ne fussent
+pas mis en pièces par le peuple, et les accompagna hors de l'église,
+où je ne sais pas ce qu'ils devinrent.
+
+Leur expulsion amena un moment de silence, pendant lequel la foule,
+émue et soulevée, reprit le mouvement qui la reportait vers l'autel
+pour baiser la fiole, et s'éloignait de l'autel quand la fiole était
+baisée.
+
+Une heure à peu près s'écoula dans l'attente, et sans que le miracle
+se fit. Pendant celle heure, la foule fut assez tranquille;
+mais c'était le calme qui précède l'orage. Bientôt les rumeurs
+recommencèrent, les grondemens se firent entendre de nouveau, quelques
+clameurs sauvages et isolées éclatèrent. Enfin, cris tumultueux,
+vociférations, grondemens, rumeurs, se fondirent dans un rugissement
+universel dont rien ne peut donner une idée.
+
+Le chanoine demanda une seconde fois s'il y avait des hérétiques
+dans l'assemblée; mais cette fois personne ne répondit. Si quelque
+malheureux Anglais, Russe ou Grec se fût dénoncé en répondant à cet
+appel, il eût été certainement mis en morceaux, sans qu'aucune force
+militaire, sans qu'aucune protection humaine eût pu le sauver.
+
+Alors les parentes de saint Janvier se mêlèrent à la partie: c'était
+quelque chose de hideux que ces vingt ou trente mégères arrachant leur
+bonnet de rage, menaçant saint Janvier du poing, invectivant leur
+parent de toute la force de leurs poumons, hurlant les injures les
+plus grossières, vociférant les menaces les plus terribles, insultant
+le saint sur son autel, comme une populace ivre eût pu faire d'un
+parricide sur un échafaud.
+
+Au milieu do ce sabbat infernal, tout à coup le prêtre éleva la fiole
+en l'air, criant:--Gloire à saint Janvier, le miracle est fait!
+
+Aussitôt tout changea.
+
+Chacun se jeta la face contre terre. Aux injures, aux vociférations,
+aux cris, aux clameurs, aux rugissemens, succédèrent les gémissemens,
+les plaintes, les pleurs, les sanglots. Toute cette populace, folle
+de joie, se roulait, se relevait, s'embrassait, criant:--Miracle!
+miracle! et demandait pardon à saint Janvier, en agitant ses mouchoirs
+trempés de larmes, des excès auxquels elle venait de se porter à son
+endroit.
+
+Au même instant, les musiciens commencèrent à jouer et les chantres
+à chanter le _Te Deum_, tandis qu'un coup de canon tiré au fort
+Saint-Elme, et dont le bruit vint retentir jusque dans l'église,
+annonçait à la ville et au monde, _urbi et orbi_, que le miracle était
+fait.
+
+En effet, la foule se précipita vers l'autel, nous comme les autres.
+Ainsi que la première fois, on nous donna la fiole à baiser; mais,
+de parfaitement coagulé qu'il était d'abord, le sang était devenu
+parfaitement liquide.
+
+C'est, comme nous l'avons dit, dans cette liquéfaction que consiste le
+miracle.
+
+Et il y avait bien véritablement miracle, car c'était toujours la même
+fiole; le prêtre ne l'avait touchée que pour la prendre sur l'autel et
+la faire baiser aux assistans, et ceux qui venaient de la baiser ne
+l'avaient pas un instant perdue de vue.
+
+La liquéfaction s'était faite au moment où la fiole était posée
+sur l'autel, et où le prêtre, à dix pas de la fiole à peu près,
+apostrophait les parentes de saint Janvier.
+
+Maintenant, que le doute dresse sa tête pour nier, que la science
+élève sa voix pour contredire; voilà ce qui est, voilà ce qui se fait,
+ce qui se fait sans mystère, sans supercherie, sans substitution, ce
+qui se fait à la vue de tous. La philosophie du dix-huitième siècle et
+la chimie moderne y ont perdu leur latin: Voltaire et Lavoisier ont
+voulu mordre à cette fiole, et, comme le serpent de la fable, ils y
+ont usé leurs dents.
+
+Maintenant, est-ce un secret gardé par les chanoines du Trésor et
+conservé de génération en génération depuis le quatrième siècle
+jusqu'à nous?
+
+Cela est possible; mais alors cette fidélité, on en conviendra, est
+plus miraculeuse encore que le miracle.
+
+J'aime donc mieux croire tout bonnement au miracle; et, pour ma part.
+je déclare que j'y crois.
+
+Le soir, toute la ville était illuminée et l'on dansait dans les rues.
+
+
+
+
+XXIII
+
+Saint Antoine usurpateur.
+
+
+Maintenant, et après ce que nous venons de dire de la popularité de
+saint Janvier, croirait-on une chose? C'est que, comme une puissance
+terrestre, comme un simple roi de chair et d'os, comme un Stuart, ou
+comme un Bourbon, un jour vint où Saint Janvier fut détrôné.
+
+Il est juste d'ajouter que c'était en 99, époque du détrônement
+général sur la terre comme au ciel; il est vrai de dire que c'était
+pendant cette période étrange où Dieu lui-même, chassé de son paradis,
+eut besoin, pour reparaître en France sous le nom de l'Être-Suprême,
+d'un laissez-passer de la Convention nationale signé par Maximilien
+Robespierre.
+
+Ceux qui douteront de la chose pourront, en passant dans le faubourg
+du Roule, jeter les yeux sur le fronton de l'église Saint-Philippe;
+ils y liront encore cette inscription, mal effacée:
+
+«Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être-Suprème et
+l'immortalité de l'âme.»
+
+Or, comme nous le disions, ce fut en 1799, dans le seizième siècle
+du patronat de saint Janvier, MM. Barras, Rewbel, Gohier et autres
+régnant en France sous le nom de directeurs, que la chose arriva.
+
+Voici à quelle occasion:
+
+Le 23 janvier 1799, après une défense de trois jours, pendant lesquels
+les lazzaroni, armés de pierres et de bâtons seulement, avaient tenu
+tête aux meilleures troupes de la république, Naples s'était rendue à
+Championnet, et, grâce à un discours que le général en chef avait fait
+aux Napolitains dans leur propre langue, et par lequel il leur avait
+prouvé que tout ce qui s'était passé était un malentendu, l'armée
+républicaine avait fait son entrée dans la ville, criant:--Vive saint
+Janvier! tandis que de leur côté les lazzaroni criaient:--Vivent les
+Français!
+
+Pendant la nuit, on enterra quatre mille morts, victimes de ce
+malentendu, et tout fut dit.
+
+Cependant, comme on le pensa bien, cette entrée, toute fraternelle
+qu'elle était, avait amené un changement notable dans les affaires
+du gouvernement: le parti républicain l'emportait; il se mit donc
+à établir une république, laquelle prit le nom de république
+parthénopéenne.
+
+Le jour où elle fut proclamée, il y eut, un grand banquet que le
+général Championnet donna aux membres du nouveau gouvernement, dans
+l'ancien palais du roi, devenu palais national.
+
+Ce banquet réjouit beaucoup les lazzaroni, qui virent dîner leurs
+représentans, et qui s'assurèrent que les libéraux n'étaient point des
+anthropophages, comme on le leur avait dit.
+
+Le lendemain, le général Championnet, suivi de tout son état-major, se
+transporta en grande pompe dans la cathédrale de Sainte-Claire, pour
+rendre grâces à Dieu du rétablissement de la paix, adorer les reliques
+de saint Janvier, et implorer sa protection pour la ville de Naples,
+malgré son changement de gouvernement.
+
+Cette cérémonie, à laquelle assista autant de peuple que l'église put
+en contenir, fut fort agréable aux lazzaroni, qui reconnurent, vu le
+silence du saint et le recueillement du général et de son état-major,
+que les Français n'étaient point des hérétiques, comme on le leur
+avait assuré.
+
+Le surlendemain on planta des arbres de là Liberté sut toutes les
+places de Naples, au son de la musique militaire française et de la
+musique civile napolitaine.
+
+Cet essai d'horticulture championnienne mit le comble à l'enthousiasme
+des lazzaroni, qui aiment la musique et qui adorent l'ombre.
+
+Alors commencèrent ce que l'on appelle les réformes; ce fut la pierre
+d'achoppement de la nouvelle république.
+
+On abolit les droits sur le vin, et le peuple laissa faire sans rien
+dire.
+
+On abolit les droits sur le tabac, et le peuple toléra encore cette
+abolition.
+
+On abolit le droit sur le sel, et le peuple commença à murmurer.
+
+On abolit les droits sur le poisson, et le peuple cria plus fort.
+
+Enfin, on abolit le titre d'excellence, et le peuple se fâcha tout à
+fait.
+
+Bon et excellent peuple, qui regardait chaque abolition d'impôt comme
+un outrage fait à ses droits, et qui pourtant ne se révolta réellement
+que lorsqu'on abolit le titre d'excellence, qui cependant, comme il le
+disait lui-même, n'avait rien fait au nouveau gouvernement.
+
+Malheureusement, le nouveau gouvernement ne tint aucun compte des
+réclamations des lazzaroni, et continua ses réformes, fier et fort
+qu'il était de l'appui de l'armée française.
+
+Mais cet appui, comme on le comprend bien, révéla aux Napolitains
+qu'il y avait connivence entre l'armée française et le gouvernement
+qui les opprimait en leur enlevant les uns après les autres leurs
+impôts les plus anciens et les plus sacrés. Dès lors les Français,
+d'abord combattus comme des hérétiques, puis accueillis comme des
+libérateurs, puis fêtés comme des frères, furent regardés comme des
+ennemis, et le bruit commença à se répandre, du château de l'Oeuf à
+Capo-di-Monte, et du pont de la Maddalena à la grotte de Pouzzoles,
+que saint Janvier, pour punir la ville de Naples de la confiance
+qu'elle avait eue en eux, ne ferait point son miracle le premier
+dimanche du mois de mai, comme c'est son habitude de le faire depuis
+quatorze siècles au jour sus-indiqué.
+
+Cette désastreuse nouvelle fit grande sensation; chacun en s'abordant
+se demandait:--Avez-vous entendu dire que saint Janvier ne fera pas
+son miracle cette année? On se répondait:--Je l'ai entendu dire; et
+les interlocuteurs, regardant le ciel en soupirant, secouaient la tête
+et se quittaient en murmurant:
+
+--C'est la faute de ces gueux de Français!
+
+Bientôt on commença, aux heures de l'appel, à remarquer des absences
+dans les rangs. Le rapport en fut fait au général Championnet, qui ne
+douta point un seul instant que les absens n'eussent été jetés à la
+mer.
+
+Quelques jours avant celui où le miracle devait avoir lieu, on trouva
+trois soldats inanimés: un dans la rue Porta-Capouana, le second dans
+la rue Saint-Joseph, le troisième sur la place du Marché-Neuf.
+
+Un d'eux, avait encore dans la poitrine le couteau qui l'avait tué, et
+au manche du couteau était attachée celle inscription:
+
+«Meurent ainsi tous ces hérétiques de Français, qui sont cause que
+saint Janvier ne fera pas son miracle!»
+
+Le général Championnet vit alors qu'il était fort important pour son
+salut et pour le salut de l'armée que le miracle se fit.
+
+Il décida donc que d'une façon ou de l'autre le miracle se ferait.
+
+A mesure que le premier dimanche de mai approchait, les démonstrations
+devenaient plus hostiles et les menaces plus ouvertes.
+
+La veille du grand jour arriva: la procession eut lieu comme
+d'habitude; seulement, au lieu de défiler entre deux lignes de soldats
+napolitains, elle défila entre uns haie de grenadiers français et une
+haie de troupes indigènes.
+
+Toute la nuit les patrouilles furent faites, moitié par les soldats
+de la république parthénopéenne, et moitié par les soldats de la
+république française. Il y avait pour les deux nations un même mot
+d'ordre franco-italien.
+
+La nuit, quelques cloches isolées sonnèrent; mais au lieu de ce joyeux
+carillon qui leur est habituel, elles ne jetèrent dans l'air que de
+lugubres volées. Ces tintemens rappelèrent au général Championnet
+celui des Vêpres Siciliennes et il promit de ne pas se laisser
+surprendre comme l'avait fait Charles d'Anjou.
+
+Le matin, chacun s'avança vers l'église de Sainte-Claire morne
+et silencieux. C'était un trop grand contraste avec le caractère
+napolitain pour qu'il ne fût pas remarqué. Le général, à l'exception
+des hommes de service, consigna les soldats dans les casernes, en leur
+donnant l'ordre de se tenir prêts à marcher au premier appel.
+
+La journée s'écoula sous un aspect sombre et menaçant. Cependant,
+comme le miracle ne s'accomplit d'ordinaire que de trois à six heures
+du soir, jusque-là il n'y eut encore trop rien à dire; mais cette
+heure arrivée, les vociférations commencèrent; seulement, cette
+fois, au lieu de s'adresser au saint, c'était les Français qu'elles
+attaquaient. Comme le général assistait à la cérémonie avec son
+étal-major et qu'il entendait parfaitement le patois napolitain, il ne
+perdit pas un mot de toutes les menaces qui lui étaient faites.
+
+A six heures, les vociférations se changèrent en hurlemens, les bras
+commencèrent à sortir des manteaux et les couteaux à sortir des
+poches. Bras et couteaux se dirigeaient vers le général et vers son
+état-major, qui demeuraient aussi impassibles que s'ils n'eussent rien
+compris ou que si la chose ne les eût point regardés.
+
+A huit heures, c'étaient des rugissemens à ne plus s'entendre, ceux de
+la rue répondaient à ceux de l'église; les grenadiers regardaient le
+général pour savoir si eux aussi ne tireraient pas la baïonnette. Le
+général était impassible.
+
+A huit heures et demie, comme le tumulte redoublait, le général se
+pencha vers un aide-de-camp et lui dit quelques mois à l'oreille.
+L'aide-de-camp descendit de l'échafaudage, traversa la double haie de
+soldats français et napolitains qui conduisait au choeur, se mêla à la
+foule des fidèles qui se pressaient pour aller baiser la fiole, arriva
+jusqu'à la balustrade, se mit à genoux et attendit son tour.
+
+Au bout de cinq minutes, le chanoine prit sur l'autel la fiole
+renfermant le sang parfaitement coagulé; ce qui était, vu l'heure
+avancée, une grande preuve de la colère de saint Janvier contre les
+Français; la leva en l'air, pour que personne ne doutât de l'état dans
+lequel elle était; puis il commença à la faire baiser à la ronde.
+
+Lorsqu'il arriva devant l'aide-de-camp, celui-ci, tout en baisant la
+fiole, lui prit la main. Le chanoine fit un mouvement.
+
+--Un mot, mon père, dit le jeune officier.
+
+--Que me voulez-vous? demanda le prêtre.
+
+--Je veux vous dire, de la part du général en chef, reprit
+l'aide-de-camp, que si dans dix minutes le miracle n'est pas fait,
+dans un quart d'heure vous serez fusillé.
+
+Le chanoine laissa tomber la fiole, que le jeune aide-de-camp rattrapa
+heureusement avant qu'elle n'eût touché la terre, et qu'il lui rendit
+aussitôt avec les marques de la plus profonde dévotion; puis il se
+leva, et revint prendre sa place près du général.
+
+--Eh bien? dit Championnet.
+
+--Eh bien! dit l'aide-de-camp, soyez tranquille, général, dans dix
+minutes le miracle sera fait.
+
+L'aide-de-camp avait dit la vérité: seulement il s'était trompé de
+cinq minutes. Au bout de cinq minutes, le chanoine leva la fiole en
+criant:--_Il miracolo e fatto_. Le sang était en pleine liquéfaction.
+
+Mais au lieu de cris de joie et de transports d'allégresse qui
+accueillaient ordinairement cette heure solennelle, toute cette foule,
+déçue dans son espoir, s'écouta dans un morne silence: la promesse
+faite au nom de saint Janvier n'avait pas été tenue; malgré la
+présence des Français, le miracle s'était accompli. Saint Janvier ne
+les regardait donc pas comme des ennemis; c'était à n'y plus rien
+comprendre; et comme ni le chanoine ni le général ne révélèrent pour
+le moment la petite conversation qu'ils avaient eue ensemble par
+l'organe du jeune aide-de-camp, personne en effet n'y comprit rien.
+
+Il en résulta que de mauvais soupçons planèrent sur saint Janvier: on
+l'accusa tout bas de s'être laissé séduire par de belles paroles, et
+de tourner tout doucement au républicanisme.
+
+Ce bruit fut la première atteinte portée au pouvoir spirituel et
+temporel de saint Janvier.
+
+Nous avons dit ailleurs comment les choses suivirent un autre cours
+que celui auquel on s'attendait. Les Français, battus dans l'Italie
+occidentale, rappelèrent les troupes qui occupaient Naples: le général
+Macdonald, qui avait remplacé le général Championnet, évacua la
+capitale, laissant la république parthénopéenne à elle-même. Trois
+mois après, la pauvre république n'existait plus.
+
+Il y eut alors une réaction terrible contre tout ce qui avait subi
+l'influence du parti français. Nous avons raconté les supplices de
+Caracciolo, d'Hector Caraffa, de Cirillo et d'Éléonore Pimentale;
+pendant deux mois, Naples fut une vaste boucherie. Que ceux qui en
+ont le courage ouvrent Coletta et fassent avec lui le tour de cet
+effroyable charnier.
+
+Cependant, lorsque les lazzaroni eurent tout tué ou tout proscrit,
+force leur fut de s'arrêter. On regarda alors de tous côtés, pour voir
+si l'on n'avait oublié personne, avant de déraciner les potences, de
+démonter les échafauds et d'éteindre les bûchers; tout était muet et
+désert comme une tombe; il n'y avait que des bourreaux sur les places,
+des spectateurs aux fenêtres, mais plus de victimes.
+
+Quelqu'un pensa alors à saint Janvier, lequel avait fait son miracle
+d'une façon si anti-nationale et surtout si inattendue.
+
+Mais saint Janvier n'était pas une de ces puissances d'un jour, à
+laquelle on s'attaque sans s'inquiéter de ce qu'il en résultera: saint
+Janvier avait vu passer les Grecs, les Goths, les Sarrasins, les
+Normands, les Souabes, les Angevins, les Espagnols, les vice-rois, et
+les rois, et saint Janvier était toujours debout; de sorte que ce
+fut tout bas et presque en tremblant que le premier qui accusa saint
+Janvier formula son accusation.
+
+Mais, justement à cause de cette longue popularité saint Janvier
+avait au fond beaucoup plus d'ennemis qu'on ne lui en connaissait. Si
+bienveillant, si puissant, si attentif qu'il fût, il lui avait été
+impossible, au milieu du concert de demandes qui monte éternellement
+jusqu'à lui, d'entendre et d'exaucer tout le monde; il s'était donc,
+sans qu'il s'en doutât lui-même, fait une foule de mécontens,
+lesquels n'osaient rien dire tant qu'ils se croyaient isolés, mais se
+rallièrent immédiatement au premier accusateur qui éleva la voix; il
+en résulta que, contre son attente, celui-ci eut un succès auquel il
+ne s'était pas attendu.
+
+Du moment qu'on n'avait pas mis l'accusateur en pièces, on l'éleva sur
+un pavois: aussitôt chacun fit chorus; il n'y eut pas jusqu'au plus
+petit lazzarone qui ne formulât sa petite accusation. Saint Janvier,
+d'abord soupçonné d'indifférence, fut bientôt taxé de trahison; on
+l'appela libéral, on l'appela révolutionnaire, on l'appela jacobin.
+On courut à la chapelle du Trédor, qu'on pilla préalablement; puis on
+prit la statue du saint, on lui attacha une corde au cou, on la traîna
+sur le Môle, on la jeta à la mer.
+
+Quelques voix s'élevèrent bien parmi les pêcheurs contre cette
+exécution, qui sentait son 2 septembre d'une lieue; mais ces voix
+furent aussitôt couvertes par les vociférations de la populace, qui
+criait:--_A bas saint Janvier! saint Janvier à la mer_!
+
+Saint Janvier subit donc une seconde fois le martyre, et fut jeté dans
+les flots; il est vrai que cette fois il était exécuté en effigie.
+
+Mais saint Janvier ne fut pas plus tôt à la mer que la ville de Naples
+se trouva sans patron, et que, habituée comme elle l'était à une
+protection miraculeuse, elle sentit de la façon la plus déplorable
+l'isolement dans lequel elle se trouvait.
+
+Son premier mouvement, son mouvement naturel, fut de recourir à l'un
+de ses soixante-quinze patrons secondaires, et de lui transmettre la
+survivance de saint Janvier.
+
+Malheureusement ce n'était pas chose facile à faire; les saints
+supérieurs étaient occupés ailleurs: saint Pierre avait Rome, saint
+Paul avait Londres, saint François avait Assise, saint Charles
+Borromée Arona; chacun enfin avait sa ville qu'il avait toujours
+protégée comme saint Janvier avait protégé Naples, et il n'y avait
+pas lieu d'espérer que, quelque espérance d'avancement que lui donnât
+cette nouvelle nomination, il abandonnât son peuple pour un peuple
+nouveau. D'un autre côté en partageant son patronage, il y avait à
+craindre que le saint n'eût plus de besogne qu'il n'en pouvait faire,
+et n'étreignît mal pour trop embrasser.
+
+Restaient, il est vrai, les saintes, qui, grâce à l'établissement
+presque général de la lui salique, ont plus de temps à elles que les
+saints; mais c'était un pauvre successeur à donner à saint Janvier
+qu'une femme, et les Napolitains étaient trop fiers pour laisser ainsi
+tomber le patronage de leur ville en quenouille.
+
+Pendant ce temps, toutes sortes de brigues s'ourdissaient: chacun
+présentait son saint, exagérait ses mérites, doublait ses qualités,
+s'engageait pour lui et en son nom, répondait de sa bonne volonté;
+il n'y eut pas jusqu'à saint Gaëtan qui n'eût ses prôneurs. Mais on
+comprend que c'était un mauvais antécédent pour le saint que de s'être
+laissé voler lui-même, et de n'avoir pas pu se retrouver. Aussi san
+Gaëtan n'eut-il pas un instant de chance, et ne fut-il nommé que pour
+mémoire.
+
+On résolut de faire un conclave où les mérites des prétendans
+seraient examinés, et d'où sortirait le plus digne. Les noms des
+soixante-quinze saints furent proclamés; après chaque proclamation,
+chacun eut la liberté de se lever et de dire en faveur du dernier
+nommé tout ce que bon lui semblerait; la liberté entière da vote fut
+accordée; et, pour que ces votes fussent essentiellement libres, on
+décréta que le scrutin sérait secret.
+
+Au troisième tour de scrutin, saint Antoine fut élu.
+
+Ce qui avait surtout plaidé en faveur de saint Antoine, c'est qu'il
+est patron du feu.
+
+Or, Naples étant incessamment menacée, comme Sodome et Gomorrhe, de
+périr de combustion instantanée, voyait une certaine sécurité dans
+le choix d'un patron qui tenait particulièrement sous sa dépendance
+l'élément mortel et redouté.
+
+Mais Naples n'avait pas songé à une chose, c'est qu'il y a feu et feu,
+comme il y a fagots et fagots. Saint Antoine était le patron du
+feu causé par accident, par inadvertance, par maladresse; il était
+souverain contre tout incendie ayant pour principe une cause humaine;
+mais saint Antoine ne pouvait rien contre le feu du ciel, ni contre le
+feu de la terre; saint Antoine était impuissant contre la foudre et
+contre la lave, contre les orages et contre les volcans. A part le
+soin avec lequel il s'était gardé jusque-là, saint Antoine n'était
+donc pas pour Naples un patron de beaucoup supérieur à saint Gaëtan.
+
+Saint Antoine n'en fut pas moins proclamé patron de Naples au milieu
+de l'allégresse générale. Il y eut des danses, des fêtes, des joutes
+sur l'eau, des distributions gratis, des spectacles en plein air et
+des feux d'artifice; de sorte que saint Antoine se crut aussi solide à
+son poste que l'avaient été successivement les vingt-trois empereurs
+romains successeurs de Charlemagne, ou les deux cent cinquante-sept
+papes successeurs de saint Pierre.
+
+Saint Antoine comptait sans le Vésuve.
+
+Six mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement vint porter atteinte à
+la popularité du nouveau patron; deux, ou trois incendies avaient même
+eu lieu dans la ville, qui avaient été miraculeusement réprimés par la
+seule présence de la châsse du saint: de sorte que non seulement on
+commençait d'oublier saint Janvier, mais qu'il y, avait même des
+courtisans du pouvoir qui proposaient de jeter bas la statue de
+l'ex-patron de Naples que, par oubli sans doute, on avait laissée
+debout à la tête du _ponte della Maddalena_.
+
+Heureusement l'exaspération était calmée, et cette proposition de
+vengeance rétroactive n'eut aucun résultat.
+
+Tout semblait donc marcher pour le mieux dans le meilleur des mondes
+possible, lorsqu'un beau matin on s'aperçut que la fumée du Vésuve
+s'épaississait sensiblement et montait au ciel avec uni violence et
+une rapidité extraordinaires. En même temps, des bruits souterrains
+commencèrent à se faire entendre; les chiens hurlaient lamentablement,
+et de nombreuses troupes d'oiseaux effrayés tournoyaient en l'air,
+s'abattant pour un instant, puis reprenant leur vol aussitôt, comme
+s'ils eussent craint de se reposer sur une chose qui avait sa
+racine dans la terre. De son côté, la mer présentait des phénomènes
+particuliers tout aussi effrayans; du bleu d'azur qui lui est habituel
+sous le beau ciel de Naples, elle était passée à une couleur cendrée
+qui lui ôtait toute sa transparence; et, quoique calme en apparence,
+quoique aucun vent ne l'agitât, de grosses vagues isolées montaient,
+bouillonnant et venaient crever à la surface en répandant une forte
+odeur de soufre. Parfois aussi, comme s'il y eût eu pour la mer
+méditerranéenne une marée pareille à celle qui agile le vieil Océan,
+le flot montait au dessus de son rivage, puis tout a coup reculait,
+laissant la plage nue, pour revenir bientôt comme il s'était éloigné.
+Ces présages étaient trop connus pour qu'on doutât un seul instant de
+ce qu'ils annonçaient: une éruption du Vésuve était imminente.
+
+Dans tout autre moment, Naples s'en serait souciée comme de
+Colin-Tampon; mais au moment du danger Naples se souvint qu'elle
+n'avait plus saint Janvier, qui, pendant quatorze siècles, l'avait
+si bien gardée de son redoutable voisin, que le Vésuve avait eu beau
+jeter feu et flamme, l'insouciante fille de Panthénope n'avait pas
+moins continué de se mirer dans son golfe, comme si la chose ne l'eût
+regardée aucunement. En effet, la Sicile avait été bouleversée, la
+Calabre avait été détruite; Résina et Torre del Greco, rebâties, l'une
+sept fois et l'autre neuf, s'étaient autant de fois fondues dans un
+torrent de la lave, sans que jamais une seule des maisons enfermées
+dans l'enceinte des murailles de Naples eût été seulement et ébranlée.
+Aussi la confiance était-elle arrivée à ce point que les Napolitains
+ne regardaient plus le Vésuve que comme une espèce de phare à la
+lueur duquel ils voyaient le bouleversement du reste du monde sans
+qu'eux-mêmes eussent à craindre d'être bouleversés. Mais cette fois
+un vague instinct de malheur leur dirait qu'il n'en était plus ainsi.
+Avec saint Janvier la sécurité avait disparu: le pacte était rompu
+entre la ville et la montagne.
+
+Aussi, contre l'habitude, une certaine terreur, à la vue de ces signes
+menaçans, se répandit-elle dans la cité. Au lieu de se coucher aux
+grondemens de la montagne, les nobles et les bourgeois dans leurs
+lits, les pêcheurs dans leurs barques, les lazzaroni sur les marches
+de leurs palais, chacun resta debout et examina avec inquiétude
+le travail nocturne du volcan. C'était à la fois un magnifique et
+terrible spectacle, car à chaque instant les présages devenaient plus
+certains et le danger plus imminent. En effet, du minute en minute la
+fumée se déroulait plus épaisse, et de temps en temps de longs serpens
+de flamme, pareils a des éclairs, jaillissaient de la bouche du volcan
+et se dessinaient sur la spirale sombre qui semblait soutenir le poids
+du ciel. Enfin, vers les deux heures du matin, une détonation terrible
+se fit entendre; la terre oscilla, la mer bondit, et la cime du mont,
+se déchirant comme une grenade trop mûre, donna passage à un fleuve de
+lave ardente qui, un instant incertain de la direction qu'il devait
+prendre, s'arrêta comme sur un plateau; puis, comme s'il eût été
+conduit par une main vengeresse, abandonna son cours accoutumé et
+s'avança directement vers Naples.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre: une fois sa direction prise, la
+lave s'avance avec une lente, mais impassible inflexibilité; rien ne
+la détourne, rien ne la fléchit, rien ne l'arrête; elle tarit les
+fleuves, elle comble les vallées, elle surmonte les collines; elle
+enveloppe les maisons, les coupe par leur base, les emporte comme
+des îles flottantes et les balance à sa surface jusqu'à ce qu'elles
+s'écroulent dans ses flots. A son approche, l'herbe su dessèche, les
+feuilles meurent, jaunissent et tombent; la sève des arbres s'évapore;
+l'écorce éclate et se soulève; le tronc fume et se plaint; la lave est
+à vingt pas de lui encore, que déjà il se tord, s'embrase, s'enflamme,
+pareil à ces ifs qu'on prépare pour les fêtes publiques; si bien
+que, lorsqu'elle l'atteint, le géant foudroyé n'est déjà plus qu'une
+colonne de cendre qui tombe en poussière, et s'évanouit comme si elle
+n'avait jamais existé.
+
+La lave s'avançait vers Naples.
+
+On courut à la chapelle du Trésor; on en tira la statue de saint
+Antoine; six chanoines la prirent sur leur dos, et, suivis d'une
+partie de la population, s'avancèrent vers l'endroit où menaçait le
+danger.
+
+Mais ce n'était plus là un de ces incendies sans conséquence sur
+lesquels saint Antoine n'avait eu qu'à souffler pour les éteindre;
+c'était une mer de feu qui s'avançait, ruisselant de rocher en rocher,
+sur une largeur de trois quarts de lieue. Les chanoines portèrent
+le saint le plus près de la lave qu'il leur fut possible, et là ils
+entonnèrent le _Dies irae, dies illa_. Mais, malgré la présence du
+saint, malgré les chants des chanoines, la lave continua d'avancer.
+Les chanoines tinrent bon tant qu'ils purent, aussi y eut-il un moment
+où l'on crut le feu vaincu. Mais ce n'était qu'une fausse joie: saint
+Antoine fut contraint de reculer.
+
+De ce moment on comprit que tout était perdu. Si le patron de Naples
+ne pouvait rien pour Naples, quel serait le saint assez puissant pour
+la sauver? Naples, la ville des délices; Naples, la maison de campagne
+de Rome du temps d'Auguste; Naples, la reine de la Méditerranée dans
+tous les temps; Naples allait être ensevelie comme Herculanum et
+disparaître comme Pompéia. Il lui restait encore deux heures à vivre,
+puis tout serait dit: Naples aurait vécu!
+
+La lave s'avançait toujours; elle avait atteint d'un côté le chemin de
+Portici, et commençait à se répandre dans la mer; elle avait dépassé
+de l'autre le Sebetus et commençait à se répandre dans les jardins. Le
+centre descendait droit sur l'église de Sainte-Marie-des-Grâces, et
+allait atteindre le pont della Maddalena.
+
+Tout à coup la statue de marbre de saint Janvier, qui se tenait à la
+tête du pont les mains jointes, détacha sa main droite de sa main
+gauche, et, d'un geste suprême et impératif, étendit son bras de
+marbre vers la rivière de flammes. Aussitôt le volcan se referma;
+aussitôt la terre cessa de frémir; aussitôt la mer se calma. Puis la
+lave, après avoir fait encore quelques pas, sentant la source qui
+l'alimentait se tarir, s'arrêta tout à coup à son tour. Saint Janvier
+venait de lui dire, comme autrefois Dieu à l'Océan:
+
+--Tu n'iras pas plus loin!
+
+Naples était sauvée!
+
+Sauvée par son ancien patron, par celui qu'elle avait hué, conspué,
+détrôné, jeté à l'eau, et qui se vengeait de toutes ces humiliations,
+de toutes ces insultes, de toutes ces injures, comme Jésus-Christ
+s'était vengé de ses bourreaux, en leur pardonnant.
+
+Il ne faut pas demander si la réaction fut rapide: à l'instant même
+les cris de: _Vive saint Janvier_! retentirent d'un bout de la ville à
+l'autre; toutes les cloches bondirent, toutes les églises chantèrent.
+On courut à l'endroit où l'on avait jeté la statue de saint Janvier
+à la mer; on l'enveloppa de filets, et l'on demanda les meilleurs
+plongeurs pour aller reconnaître l'endroit où gisait le précieux
+simulacre. Mais alors un vieux pêcheur fit signe qu'on eût à le
+suivre. Il conduisit toute cette foule à sa cabane; puis, y étant
+entré seul, il en sortit un instant après tenant la statue du saint
+dans ses bras.
+
+Le même soir où elle avait été précipitée du haut du Môle, il l'avait
+retirée de la mer et l'avait précieusement emportée chez lui.
+
+La statue fut aussitôt transportée à la cathédrale de Sainte-Claire,
+et le lendemain réintégrée en grande pompe dans la chapelle du Trésor.
+
+Quant au pauvre saint Antoine, il fut dégradé de tous ses titres
+et honneurs, et, à partir de cette heure, classé dans l'esprit des
+Napolitains un cran plus bas que saint Gaëtan.
+
+Depuis ce jour, la dévotion à saint Janvier, loin de subir quelque
+nouvelle atteinte, a toujours été en croissant.
+
+J'ai entendu dans une église la prière d'un lazzarone: il demandait à
+Dieu de prier saint Janvier de le faire gagner à la loterie.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Le Capucin de Resina.
+
+
+Le Vésuve, dont nous nous sommes encore assez peu occupé, mais auquel
+nous reviendrons plus tard, est le juste milieu entre l'Etna et le
+Stromboli.
+
+Je pourrais donc, en toute sécurité de conscience, renvoyer mes
+lecteurs aux descriptions que j'ai déjà données des deux autres
+volcans.
+
+Mais, dans la nature comme dans l'art, dans l'oeuvre de Dieu comme
+dans le travail de l'homme, dans le volcan comme dans le drame, à côté
+du mérite réel il y a la réputation.
+
+Or, quoique les véritables débuts du Vésuve dans sa carrière
+volcanique datent à peine de l'an 79, c'est-à-dire d'une époque où
+l'Etna était déjà vieux, il s'est tant remué depuis dans ses cinquante
+éruptions successives, il a si bien profité de son admirable position
+et de sa magnifique mise en scène, il a fait tant de bruit et tant de
+fumée, que non seulement il a éclipsé le nom de ses anciens confrères,
+qui n'étaient ni de force ni de taille à lutter contre lui, mais qu'il
+a presque effacé la gloire du roi des volcans, du redoutable Etna, du
+géant homérique.
+
+Il faut aussi convenir qu'il s'est révélé au monde par un coup de
+maître.
+
+Envelopper la campagne et la mer d'un sombre nuage; répandre la
+terreur et la nuit sur une immense étendue; envoyer ses cendres
+jusqu'en Afrique, en Syrie, en Égypte; supprimer deux villes telles
+qu'Herculanum et Pompeïa; asphyxier à une lieue de distance un
+philosophe tel que Pline, et forcer son neveu d'immortaliser la
+catastrophe par une admirable lettre; vous m'avouerez que ce n'est pas
+trop mal pour un volcan qui commence, et pour un ignivome qui débute.
+
+A dater de cette époque le Vésuve n'a rien négligé pour justifier
+la célébrité qu'il avait acquise d'une manière si terrible et si
+imprévue. Tantôt éclatant comme un mortier et vomissant par neuf
+bouches de feu des torrens de lave, tantôt pompant l'eau de la mer et
+la rejetant en gerbes bouillonnantes au point de noyer trois mille
+personnes, tantôt se couronnant d'un panache de flammes qui s'éleva
+en 1779, selon le calcul des géomètres, à dix-huit mille pieds
+de hauteur, ses éruptions, qu'on peut suivre exactement sur une
+collection de gravures coloriées, ont toutes un caractère différent et
+offrent toujours l'aspect le plus grandiose et le plus pittoresque. On
+dirait que le volcan a ménagé ses effets, varié ses phénomènes, gradué
+ses explosions avec une parfaite entente de son rôle. Tout lui a servi
+pour agrandir sa renommée: les récits des voyageurs, les exagérations
+des guides, l'admiration des Anglais, qui, dans leur philanthropique
+enthousiasme, donneraient leur fortune et leurs femmes par dessus
+pour voir une bonne fois brûler Naples et ses environs. Il n'est pas
+jusqu'à la lutte soutenue avec saint Janvier, lutte, à la vérité,
+où le saint a remporté tout l'avantage, qui n'ait aussi ajouté à la
+gloire du Vésuve. Il est vrai que le volcan a fini par être vaincu,
+comme Satan par Dieu; mais une telle défaite est plus grande qu'un
+triomphe. Aussi le Vésuve n'est plus seulement célèbre, il est
+populaire.
+
+On comprend, après cela, qu'il m'était impossible de quitter Naples
+sans présenter mes hommages au Vésuve.
+
+Je fis donc prévenir Francesco[1] qu'il eût à tenir prêt son corricolo
+pour le lendemain matin à six heures, en lui recommandant bien d'être
+exact, et en joignant à la recommandation six carlins depour-boire,
+seul moyen de rendre la recommandation efficace.
+
+Le lendemain, à la pointe du jour, Francesco et son fantastique
+attelage étaient à la porte de l'hôtel. Jadin refusa de m'accompagner
+dans ma nouvelle ascension, prétendant que son croquis n'en serait que
+plus exact s'il ne quittait pas sa fenêtre, et m'engageant par toutes
+sortes de raisons à ne pas me déranger moi-même pour si peu de chose.
+A l'entendre, le Vésuve était un volcan éteint depuis plusieurs
+siècles, comme la Solfatare ou le lac d'Aguano; seulement le roi de
+Naples y faisait tirer de temps à autre un petit feu d'artifice à
+l'intention des Anglais. Quant à Milord, il partagea complètement
+l'avis de son maître: l'intelligent animal, après son bain dans les
+eaux bouillantes de Vulcano et son passage dans les sables brûlans de
+Stromboli, était parfaitement guéri de toute curiosité scientifique.
+
+Je partis donc seul avec Francesco.
+
+Le brave conducteur commença par s'informer très respectueusement si
+son excellence mon camarade n'était pas indisposé. Rassuré sur l'objet
+de ses craintes, il s'empressa de quitter sa tristesse de commande,
+reprit son air le plus joyeux, son sourire le plus épanoui, et fit
+claquer son fouet avec un redoublement de bonne humeur. Soit que la
+présence de Jadin l'eût intimidé dans nos excursions précédentes, soit
+qu'il eût avalé littéralement son pour-boire de la veille, Francesco
+déploya tout le long de la route une verve sceptique et une
+incrédulité voltairienne que je ne lui avais nullement soupçonnées,
+et qui m'étonnèrent singulièrement dans un homme de son âge, de sa
+condition et de son pays.
+
+Arrivé au _Ponte della Maddalena_, il passa fort cavalièrement entre
+les deux statues de saint Janvier et de saint Antoine, affectant de
+siffler ses chevaux et de crier gare! à la foule, pour ne pas rendre
+le salut d'usage aux deux protecteurs de la ville.
+
+Comme à la rigueur cette première irrévérence pouvait être mise sur
+le compte d'une distraction légitime, je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir.
+
+Mais en traversant _San Giovanni a Tudicci_, village assez célèbre
+pour la confection du macaroni, un moine franciscain d'une santé
+florissante et d'une magnifique encolure, par ce droit naturel qu'ont
+les moines napolitains sur tous les corricoli, comme les Anglais sur
+la mer, héla le cocher, et lui fit signe impérieusement de l'attendre.
+Francesco arrêta ses chevaux avec une si parfaite bonne foi,
+qu'habitué d'ailleurs à de telles surprises, je m'étais déjà rangé
+pour faire place au compagnon que le ciel m'envoyait. Mais à peine le
+bon moine s'était-il approché à la portée de nos voix, que
+Francesco ôta ironiquement son chapeau, et lui dit avec un sourire
+railleur:--Pardon, mon révérend, mais je crois que saint François,
+mon patron et le fondateur de votre ordre, n'est jamais monté dans un
+corricolo de sa vie. Si je ne me trompe, il se servait de ses sandales
+lorsqu'il voyageait par terre, et de son manteau lorsqu'il traversait
+la mer. Or, vos souliers me semblent en fort bon état, et je ne vois
+pas le plus petit trou à votre manteau: ainsi, mon frère, si vous
+voulez aller à Capri, prenez votre manteau; si vous voulez aller à
+Sorrente, prenez vos sandales. Adieu, mon révérend.
+
+Cette fois, l'irréligion de Francesco devenait plus évidente.
+Cependant, si son refus était toujours blâmable dans la forme, on
+pouvait en quelque sorte l'excuser au fond; car, m'ayant cédé son
+corricolo, il n'avait plus le droit d'y admettre d'autres passagers.
+Je voulus donc attendre une autre occasion pour lui exprimer mon
+mécontentement.
+
+Comme nous entrions à Portici, à la hauteur d'une petite rue qui mène
+au port du Granatello, je remarquai une énorme croix peinte en noir,
+et au dessous de cette croix une inscription en grosses lettres
+qui enjoignait aux voitures d'aller au pas, et aux cochers de se
+découvrir.
+
+Je me retournai vivement vers Francesco pour voir de quelle manière
+il allait se conformer à un ordre aussi simple et aussi précis: lui
+donnant l'exemple moi-même, plus encore, je dois le dire, par un
+sentiment de respect intime que par obéissance aux réglemens de Sa
+Majesté Ferdinand II; Francesco enfonça son chapeau sur sa tête, et
+fit partir ses chevaux au galop.
+
+Il n'y avait plus de doute possible sur les intentions
+anti-chrétiennes de mon conducteur. Je n'avais rien vu de pareil dans
+toute l'Italie. Je pensai qu'il était temps d'intervenir.
+
+--Pourquoi n'arrêtez-vous pas vos chevaux? Pourquoi ne saluez-vous pas
+cette croix? lui demandai-je sévèrement.
+
+--Bah! me dit-il d'un ton dégagé qui eût fait honneur à un
+encyclopédiste, cette croix que vous voyez, monsieur, est la croix du
+mauvais larron. Les habitans de Portici l'ont en grande vénération,
+par une raison toute simple: ils sont tous voleurs.
+
+L'esprit fort de cet homme renversait toutes les idées que je m'étais
+faites sur la foi naïve et l'aveugle superstition du lazzarone.
+
+Néanmoins, je crus m'être trompé un instant, et j'allais lui rendre
+mon estime en le voyant revenir à des sentimens plus pieux. Entre
+Portici et Resina, au point de jonction des deux chemins, dont l'un
+conduit à la Favorite, et l'autre descend à la mer, s'élève une de
+ces petites chapelles, si fréquentes en Italie, devant lesquelles les
+brigands eux-mêmes ne passent pas sans s'incliner. La fresque qui sert
+de tableau à la petite chapelle de Resina jouit à bon droit d'une
+immense réputation a dix lieues à la ronde. Ce sont des âmes du
+purgatoire du plus beau vermillon, se tordant de douleur et d'angoisse
+dans des flammes si vives et si terribles, que, comparé à leur intense
+ardeur, le feu du Vésuve n'est qu'un feu follet.
+
+A la vue du brasier surhumain, la raillerie expira sur les lèvres de
+Francesco; il porta machinalement la main à son chapeau, et jeta un
+long regard sur les deux chemins qui se terminaient à angle droit par
+la chapelle, comme s'il eût craint d'être observé par quelqu'un. Mais
+ce bon mouvement, inspiré soit par la peur, soit par le remords,
+ne dura que quelques secondes. Rassuré par son inspection rapide,
+Francesco redoubla de gaîté et d'aplomb, et, donnant un libre cours à
+ses moqueries et à ses sarcasmes, il se mit en devoir de me faire sa
+profession de foi, ou plutôt d'incrédulité, se vantant tout haut qu'il
+ne croyait ni au purgatoire, ni à l'enfer, ni à Dieu, ni au diable; et
+ajoutant, en forme de corollaire, que toutes ces momeries avaient été
+inventées par les prêtres, à l'effet de presser la bourse des pauvres
+gens assez simples et assez timides pour se fier à leurs promesses ou
+s'effrayer de leurs menaces.
+
+Francesco me rappelait étonnamment mon brave capitaine Langlé.
+
+J'allais arrêter ce débordement d'épigrammes émoussées et de
+bel-esprit de carrefour, lorsque Francesco, sautant légèrement à
+terre, m'annonça que nous étions arrivés.
+
+--Comment! déjà? m'écriai-je en oubliant mon sermon.
+
+--C'est-à-dire nous sommes arrivés à la paroisse de Resina, au pied du
+Vésuve. Maintenant il ne reste plus qu'à monter.
+
+--Et comment monte-t-on au Vésuve?
+
+--Il y a trois manières de monter: en chaise à porteurs, à quatre
+pattes et à âne. Vous avez le choix.
+
+--Ah! et laquelle de ces trois manières te semble-t-elle préférable?
+
+--Dame! ça dépend... Si vous vous décidez pour la chaise à porteurs,
+vous n'avez qu'à louer une de ces petites cages peintes que vous voyez
+là à votre gauche: montez dedans, fermez les yeux et vous laissez
+faire. Au bout de deux heures, on vous déposera sur le sommet de la
+montagne, mais...
+
+---Mais quoi?
+
+--Avec la chaise, on a une chance de plus de se casser le cou; vous
+comprenez, excellence... quatre jambes glissent mieux que deux.
+
+--Allons, parlons d'autre chose.
+
+--Si vous grimpez à quatre pattes, il est clair qu'en vous aidant des
+pieds et des mains, vous risquez moins de rouler en bas, mais...
+
+--Encore, qu'y a-t-il?
+
+--Il y a, excellence, que vous vous écorcherez les pieds sur la lave,
+et que vous vous brûlerez les mains dans les cendres.
+
+--Reste l'âne.
+
+--C'est aussi ce que j'allais vous conseiller, vu la grande habitude
+qu'a cet animal de marcher à quatre pattes depuis sa création, et
+la sage précaution qu'ont ses maîtres de le chausser de fers très
+solides; mais il y a aussi un petit inconvénient.
+
+--Lequel? repris-je impatienté de ces objections flegmatiques.
+
+--Voyez-vous ces braves gens, excellence? me dit Francesco, en me
+montrant du bout de son index un groupe de lazzaroni qui se tenaient
+sournoisement à l'écart pendant notre entretien, guettant du coin de
+l'oeil le moment favorable pour fondre sur leur proie.
+
+--Eh bien?
+
+--Ces gens-là vous sont tous indispensables pour monter au Vésuve. Les
+guides vous montreront le chemin; les ciceroni vous expliqueront
+la nature du volcan; les paysans vous vendront leur bâton ou vous
+loueront leur âne. Mais ce n'est pas tout que de louer un âne, il faut
+encore le faire marcher.
+
+--Comment, drôle, tu crois que, quand j'aurai enfourché ma monture, et
+que je pourrai manier à mon aise un de ces bons bâtons de chêne,
+que je guigne du coin de l'oeil, je ne viendrai pas à bout de faire
+marcher mon âne?
+
+--Pardon, excellence; ce n'est pas un reproche que je vous fais; mais
+vous aviez cru aussi pouvoir faire aller mes chevaux; et pourtant un
+cheval est bien moins entêté qu'un âne!...
+
+--Quel sera donc ce prodigieux dompteur de bêtes que je dois appeler à
+mon secours?
+
+--Moi, excellence, si vous le permettez. Je vais recommander la
+voiture à Tonio, un ancien camarade, et je suis à vos ordres.
+
+--J'accepte, à la condition que tu me débarrasseras de tout ce monde.
+
+--Vous êtes parfaitement libre de les laisser ici; seulement, que vous
+les ameniez ou non, il faudra toujours les payer.
+
+--Voyons, tâche de t'arranger avec eux, et que je sois au moins
+délivré de leur présence.
+
+En moins d'un quart d'heure, Francesco fit si bien les choses, que le
+corricolo était remisé, que les chevaux se prélassaient à l'écurie,
+que les lazzaroni avaient disparu, et que je montais sur mon âne. Tout
+cela me coûtait deux piastres.
+
+Pauvre animal! il suffisait de le voir pour se convaincre qu'on
+l'avait indignement calomnié. Quand je me fus bien assuré de la
+docilité de ma bête et de la solidité de mon bâton, je voulus donner
+une petite leçon de savoir-vivre à mon impertinent conducteur, et
+j'appliquai un tel coup sur la croupe de ma monture, que je crus, pour
+le moins, qu'elle allait prendre le galop. L'âne s'arrêta court; je
+redoublai, et il ne bougea pas plus que si, comme le chien de Céphale,
+il eût été changé en pierre. Je répétai mon avertissement de droite à
+gauche, comme je l'avais fait une première fois de gauche à droite.
+L'animal tourna sur lui-même par un mouvement de rotation si rapide et
+si exact, qu'avant que j'eusse relevé mon bâton il était retombé dans
+sa position et dans son immobilité primitives. Indigné d'avoir été la
+dupe de ces hypocrites apparences de douceur, je fis alors pleuvoir
+une grêle de coups sur le dos, sur la tête, sur les jambes, sur les
+oreilles du traître. Je le chatouillai, je le piquai, j'épuisai mes
+forces et mes ruses pour lui faire entendre raison. L'affreuse bête se
+contenta de tomber sur ses genoux de devant, sans daigner même pousser
+un seul braiement pour se plaindre de la façon dont elle était
+traitée.
+
+Haletant, trempé de sueur, je m'avouai vaincu, et je priai Francesco
+de venir à mon aide. Il le fit avec une modestie parfaite, c'est une
+justice à lui rendre.
+
+--Rien n'est plus facile, excellence, me dit-il: règle générale, les
+ânes font toujours le contraire de ce qu'on leur dit. Or, vous voulez
+que votre âne marche en avant, il suffit de le tirer par derrière; et,
+joignant la pratique à la théorie, il se mit à le tirer doucement par
+la queue. L'âne partit comme un trait.
+
+--Il paraît que l'animal te connaît, mon cher Francesco.
+
+--Je m'en flatte, excellence. Avant d'être cocher, j'ai travaillé dans
+les ânes: aussi leur dois-je ma fortune.
+
+--Comment cela, mon garçon?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Francesco avec un soupir, ce n'est pas moi qui
+l'ai cherchée! Et encore si j'avais pu prévoir une telle horreur,
+jamais au grand jamais je n'aurais voulu accepter.
+
+--Mais enfin explique-toi; que t'est-il donc arrivé?
+
+--Nous nous tenions, mon âne et moi, au bas de la montagne où nous
+avons laissé la voiture. Un jour se présentent deux Anglais qui me
+demandent à louer ma bête pour monter au Vésuve.--Mais vous êtes deux,
+milords, que je leur dis, et je n'ai qu'un seul âne.--Cela ne fait
+rien, qu'ils me répondent.--Au moins, vous allez monter chacun votre
+tour! Je tiens à ma bête, et pour rien au monde je ne voudrais
+l'éreinter.--Soyez tranquille, mon brave, nous ne le monterons pas du
+tout.
+
+En effet, ils se mettent à marcher l'un à droite, l'autre à gauche,
+respectant mon âne comme s'il eût porté des reliques. Cela ne
+m'étonnait pas de leur part! j'avais entendu dire que les Anglais
+avaient un faible pour les bêtes, et il y a dans leur pays des lois
+très dures contre ceux qui les maltrailent... A preuve qu'un Anglais
+peut traîner sa femme au marché, la corde au cou, tant qu'il lui fait
+plaisir; mais il n'oserait pas se permettre la plus petite avanie
+contre le dernier de ses chats. C'est très bien vu, n'est-ce pas,
+excellence? Or, comme nous montions toujours, l'âne, les voyageurs et
+moi, voilà que les deux Anglais, après avoir causé un peu dans leur
+langue, un drôle de baragouin, ma foi!--Mon brave, qu'ils me disent,
+veux-tu nous vendre ton âne?
+
+--C'est trop d'honneur, milords, répondis-je; je vous ai dit que je
+l'aimais, cet animal, comme un ami, comme un camarade, comme un frère;
+mais, si j'en trouvais le prix, et si j'étais sûr qu'il dût tomber
+entre les mains d'honnêtes gens comme vous (je les flattais les
+Anglais), je ne voudrais pas empêcher son sort.
+
+--Et quel prix en demandes-tu, mon garçon?
+
+--Cinquante ducats! leur dis-je d'un seul coup. C'était énorme! Mais
+je l'aimais beaucoup, mon pauvre âne, et il me fallait de grands
+sacrifices pour me décider à m'en séparer.
+
+--C'est convenu, qu'ils me répondent en me comptant mon argent à
+l'instant même. Il n'y avait plus à s'en dédire. Je fis comprendre à
+mon âne que son devoir était de suivre ses nouveaux maîtres. La pauvre
+bête ne se le fit pas répéter deux fois, et à peine l'eus-je tirée
+un peu par la queue, qu'elle se mit à grimper bravement après les
+Anglais. Ils étaient arrivés au bord du cratère et s'amusaient à jeter
+des pierres au fond du volcan; l'âne baissait son museau vers le
+gouffre, alléché par un peu d'écume verdâtre qu'il avait prise pour de
+la mousse; moi, j'étais tout occupé à compter mon argent, lorsque tout
+à coup j'entends un bruit sourd et prolongé... Les deux mécréans
+avaient jeté la pauvre bête au fond du Vésuve, et ils riaient comme
+deux sauvages qu'ils étaient. Je vous l'avoue, dans ce premier moment,
+il me prit une furieuse envie de les envoyer rejoindre ma bête. Mais
+ça aurait pu me faire du tort, attendu que ces Anglais sont toujours
+soutenus par la police; et d'ailleurs, comme ils m'avaient payé le
+prix convenu, ils étaient dans leur droit. En descendant, j'eus la
+douleur de reconnaître au bas du cône, à côté d'un trou qui venait de
+s'ouvrir pas plus tard que la veille, mon malheureux animal, noir
+et brûlé comme un charbon. C'était pour voir s'il y avait une
+communication intérieure entre les deux ouvertures, que les brigands
+avaient sacrifié mon âne. Je le pleurai long-temps, excellence; mais
+comme, en définitive, toutes les larmes du monde n'auraient pu le
+faire revenir, je me mariai pour me consoler, et j'achetai avec
+l'argent des Anglais deux chevaux et un corricolo.
+
+Tout en écoutant ce larmoyant récit, j'étais arrivé à l'Ermitage. Pour
+distraire Francesco de sa douleur, je lui demandai s'il n'y avait pas
+moyen de boire un verre de vin à la mémoire du noble animal, et
+s'il n'y aurait pas d'indiscrétion à réclamer quelques instans
+d'hospitalité dans la cellule de l'ermite.
+
+A ce nom d'ermite, toute la mélancolie de Francesco se dissipa comme
+par enchantement, il fronça de nouveau ses lèvres par un sourire
+sardonique, et frappa lui-même à la porte à coups redoublés.
+
+L'ermite parut sur le seuil, et nous reçut avec un empressement digne
+des premiers temps de l'Eglise. Il nous servit des oeufs durs, du
+saucisson, une salade et des figues excellentes; le tout arrosé de
+deux bouteilles de _lacryma christi_ de première qualité. Comme je me
+récriais sur la générosité de notre hôte:
+
+--Attendez la carte, me dit Francesco avec malice.
+
+En effet, le total de cette réfection chrétienne se montait, je crois,
+à trois piastres; c'était quatre fois le prix des auberges ordinaires.
+
+Après avoir remercié notre excellent ermite, je montai jusqu'à la
+bouche du volcan, et je descendis jusqu'au fond du cratère. Le lecteur
+trouvera mes expressions exactes magnifiquement rendues dans trois
+admirables pages de Châteaubriand, qui avait accompli avant moi la
+même ascension et la même descente.
+
+Pendant tout le temps que dura notre voyage, Francesco, remis en train
+par la petite supercherie de notre hôte, ne cessa pas d'exercer sa
+bonne humeur sur les moines, sur les quêteurs, sur les ermites de
+toute espèce, répétant avec une nouvelle énergie qu'il se laisserait
+écorcher vif plutôt que de jeter une obole dans la bourse d'un de ces
+intrigans.
+
+De retour à Resina, nous remontâmes dans notre corricolo, et ses
+déclamations reprirent de plus belle à la vue d'un sacristain qui
+nous souhaita le bon voyage. Je commençais à désespérer réellement de
+pouvoir lui imposer silence, lorsqu'au moment où nous passions devant
+la petite chapelle des âmes du purgatoire, je le vis s'interrompre
+brusquement au milieu de sa phrase; ses joues pâlirent, ses lèvres
+tremblèrent et il laissa tomber le fouet de sa main.
+
+Je regardai devant moi pour tâcher de comprendre quelle pouvait être
+l'apparition qui causait à mon vaillant conducteur un effroi si
+terrible, et je vis un petit vieillard, à la barbe blanche et soyeuse,
+aux yeux baissés et modestes, à la physionomie douce et souriante,
+paraissant se traîner avec peine, et portant le costume des capucins
+dans toute sa rigoureuse pauvreté.
+
+Le saint personnage s'avançait vers nous la main gauche sur la
+poitrine, la droite élevée pour nous présenter une bourse en ferblanc,
+sur laquelle étaient reproduites en miniature les mêmes âmes et les
+mêmes flammes qui éclataient dans les fresques. Au reste, le pauvre
+capucin ne prononçait pas une parole, se bornant à solliciter la
+charité des fidèles par son humble démarche et par son éloquente
+pantomime.
+
+Francesco descendit en tremblant, vida sa poche dans la bourse du
+quêteur et se signa dévotement en baisant les âmes du purgatoire;
+puis, remontant promptement derrière la voiture, il fouetta les deux
+chevaux à tour de bras, comme s'il se fût agi de fuir devant tous les
+démons de l'enfer.
+
+Je tenais mon incrédule.
+
+--Qu'y a-t-il, mon cher Francesco? lui dis-je en raillant à mon tour;
+expliquez-moi par quel miracle ce bon capucin, sans même ouvrir la
+bouche, vous a si subitement converti, que dans votre ardeur de
+néophite vous lui avez versé dans les mains tout ce que vous aviez
+dans vos poches.
+
+--Lui! un capucin! dit Francesco en se tournant en arrière avec un
+reste de frayeur: c'est le plus infâme bandit de Naples et de Sicile;
+c'est Pietro. Je croyais qu'il faisait sa sieste à cette heure; sans
+cela je ne me serais pas risqué à m'approcher de sa chapelle, où il
+dévalise les passans avec l'autorisation des supérieurs.
+
+--Comment! ce vieillard si doux, si bienveillant, si vénérable?...
+
+--C'est un affreux brigand.
+
+--Prenez garde, Francesco, votre aversion pour les gens d'Église
+devient révoltante.
+
+--Lui, un homme d'Église! Mais je vous jure, excellence, par tout ce
+qu'il y a de plus sacré au monde, qu'il n'est pas plus moine que vous
+et moi. Quand je lui dis brigand, je l'appelle par son nom; c'est la
+seule chose qu'il n'ait pas volée.
+
+--Mais alors par quelle métamorphose se trouve-t-il transformé en
+capucin?
+
+--Le diable s'est fait ermite, voilà tout...
+
+--Et comment, dans un pays aussi catholique et aussi religieux que
+Naples, peut-on lui permettre cette indigne profanation?...
+
+--Il s'agit bien pour lui de demander une permission! il la prend.
+
+--Mais la police?
+
+--Ni vu ni connu...
+
+--Les carabiniers?
+
+--Votre serviteur...
+
+--Les gendarmes?
+
+--Enfoncés.
+
+--C'est donc un homme plus déterminé que Marco Brandi, plus rusé que
+Vardarelli, plus imprenable que Pascal Bruno?
+
+--C'est à peu près la même force, mais ce n'est plus le même genre.
+
+--Ah! et quelle est sa spécialité à ce brave capucin?
+
+--Les autres se contentaient de voler les hommes; lui, il vole le bon
+Dieu.
+
+--Comment! il vole le bon Dieu?
+
+--Quand je dis le bon Dieu, c'est les prêtres que je veux dire, ça
+revient au même. Les autres bandits se donnent la peine de courir
+la campagne, d'arrêter les fourgons du roi, de se battre avec les
+gendarmes. Sa campagne, à lui, a toujours été la sacristie, ses
+fourgons l'autel, ses ennemis les évêques, les vicaires, les
+chanoines. Croix, chandeliers, missels, calices, ostensoirs, il n'a
+rien respecté. Il est né dans l'église, il a vécu aux dépens de
+l'église, et il veut mourir dans l'église.
+
+--C'est donc par des vols sacrilèges que cet homme a soutenu sa
+criminelle existence?
+
+--Mon Dieu, oui; c'est plus qu'une habitude chez lui, c'est une
+vocation, c'est une second nature. Il est neveu d'un curé; sa mère
+l'avait naturellement placé à la paroisse en qualité de sacristain,
+d'enfant de choeur ou de bedeau, je ne sais pas bien ses fonctions
+exactes. Quoi qu'il en soit, le premier coup qu'a fait l'affreux
+garnement a été de voler la montre de son révérend oncle.
+
+--Vraiment?
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, excellence, et encore
+d'une drôle de manière, allez. Le curé disait la messe tous les matins
+au petit jour, et, pour que rien ne sortît de la famille, il se
+faisait servir par son neveu. Il faut vous dire que don Gregorio
+(c'était don Gregorio que s'appelait le curé) était un homme
+très exact, assez bon enfant au dehors, mais n'entendant plus la
+plaisanterie dès qu'il s'agissait de ses devoirs, tenant à gagner
+honnêtement sa vie, et incapable de faire tort à ses paroissiens d'un
+_Ite missa est_. Or, comme sa messe lui était payée trois carlins,
+et qu'elle devait durer trois quarts d'heure, don Gregorio posait sa
+montre sur l'autel, jetait un coup d'oeil sur l'Évangile, un autre
+sur le cadran, et à l'instant même où l'aiguille touchait à sa
+quarante-cinquième minute il faisait sa dernière génuflexion, et la
+messe était dite. Malheureusement don Gregorio avait la vue basse;
+aussi à côté de sa montre n'oubliait-il jamais de poser ses lunettes,
+d'abord pour regarder l'heure, ensuite pour surveiller ses fidèles;
+car je ne sais pas si je vous ai dit, excellence, que don Gregorio
+était curé de Portici, et que les habitans de Portici avaient une
+dévotion particulière pour le mauvais larron.
+
+--Oui, oui, continue...
+
+--Or, comme c'est l'habitude à la campagne de s'agenouiller tout près
+de l'autel pour mieux entendre le _Memento_...
+
+--Ah! je ne savais pas cela...
+
+--C'est tout simple, excellence; chacun donne quelque chose au prêtre
+pour qu'il recommande à Dieu son affaire: celui-ci sa récolte,
+celui-là ses troupeaux, un troisième ses vendanges; de sorte que l'on
+n'est pas fâché de savoir comment il s'acquitte de sa commission...
+
+--Eh bien! que faisait don Gregorio?
+
+--Don Gregorio, tout en lisant son missel et en regardant son heure,
+jetait de temps en temps un petit coup d'oeil à ses voisins pour voir
+s'ils ne s'approchaient pas trop de sa montre.
+
+--Je comprends.
+
+--Vous voyez donc, excellence, que ce n'était pas chose facile que
+de voler la montre de don Gregorio. Or, ce qui eût été un obstacle
+insurmontable pour tout le monde ne fut qu'un jeu pour le neveu du
+curé. Son oncle était myope; il s'agissait de le rendre aveugle,
+voilà tout. Que fait donc le petit brigand? Au moment où don Gregorio
+passait sa chasuble, il colle deux grands pains à cacheter sur les
+deux verres des lunettes; avec une telle rapidité et une telle
+adresse, que le digne curé, ne le croyant pas même dans la sacristie,
+l'appela deux ou trois fois pour lui demander sa barrette. On peut
+deviner le reste. Don Gregorio sort de la sacristie précédé de son
+neveu, il monte à l'autel, ouvre son Évangile, relève sa chasuble et
+sa soutane, tire la montre de son gousset et la pose devant lui, tout
+en priant ses ouailles de ne pas trop se presser; en même temps, il
+fouille dans l'autre poche, prend ses lunettes, et les enfourche
+majestueusement sur son nez.
+
+--Jésus-Maria! s'écria le pauvre curé dans son latin, je n'y vois pas
+clair, je n'y vois plus du tout, je suis aveugle!
+
+Le tour était fait: la montre était passée de l'oncle au neveu. Où
+chercher le voleur quand on a l'avantage d'être curé de Portici, et
+que soupçonner un seul c'est évidemment faire tort à tous les autres?
+
+--En effet, la chose doit être embarrassante. Mais par quel
+enchaînement de circonstances le sacristain de Portici est-il devenu
+le capucin de Resina?
+
+--Depuis son premier vol, sa vie entière n'a été qu'un pillage
+continuel de couvens, de monastères et d'églises. Le diable en
+personne n'aurait pu imaginer toutes les abominations qu'il a su
+mettre en oeuvre, et toujours avec un succès qui tenait du miracle.
+Croiriez-vous enfin, excellence, qu'il s'est servi des choses les
+plus saintes pour commettre ses crime les plus audacieux? Autant
+de cérémonies religieuses, autant de prétextes d'effraction et
+d'escalade; autant de baptêmes, d'enterremens, de mariages, autant
+de primes prélevées sur la bourse du prochain; autant de sacremens,
+autant de vols. Pour vous conter un seul de ses tours; il va se
+confesser un jour au trésorier de la chapelle de Saint-Janvier, qui a
+le privilège de donner l'absolution des péchés les plus énormes:
+
+--Mon père, lui dit le brigand en se frappant la poitrine, j'ai commis
+un crime horrible.
+
+--Mon fils, la miséricorde de Dieu est sans bornes, et je tiens de
+notre saint-père le pape des pouvoirs illimités pour vous absoudre;
+avouez-moi donc votre crime, et ayez toute confiance dans la bonté du
+Seigneur...
+
+--J'ai volé un bon prêtre au moment même où j'étais agenouillé
+humblement à ses pieds pour me confesser.
+
+--C'est très grave, mon fils, et vous avez encouru
+l'excommunication...
+
+--Vous le voyez, mon père...
+
+--Cependant Dieu est miséricordieux, et il veut la conversion, non pas
+la mort du pécheur.
+
+--Vous croyez donc, mon père, qu'il me le pardonnera?
+
+--Je l'espère; vous repentez-vous, mon fils?
+
+--De tout mon coeur.
+
+--Alors je vous absous, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
+
+--Ainsi soit-il!--répondit le voleur en se relevant; et il s'éloigna
+d'un air humble et contrit.
+
+Lorsque le brave trésorier voulut se lever à son tour pour monter dans
+sa chambre, il s'aperçut que les boucles d'argent qui retenaient ses
+souliers avaient disparu. Vous pensez si le bon prêtre en dut
+être furieux, et si l'archevêque de Naples a dû solliciter du roi
+l'arrestation du bandit.
+
+--Et jamais on n'en est venu à bout?
+
+--Jamais; le diable lui-même y eût perdu sa peine. Enfin le ministre
+de la police, désespérant de le faire arrêter, l'amnistia, à la
+condition qu'il eût à choisir un état, et à se conduire désormais
+en honnête homme. Ce fut alors qu'il demanda impudemment à se faire
+capucin. Mais ce n'était pas assez de la parole du ministre; il
+fallait l'autorisation de l'archevêque pour revêtir l'habit religieux,
+et l'archevêque était trop bien renseigné sur ses faits et gestes pour
+lui accorder une pareille autorisation.
+
+--Diable! Et comment se tira-t-il de cette nouvelle difficulté?
+
+--Oh! ce n'en fut pas une pour lui.--Ah! s'écria-t-il en souriant;
+monseigneur ne veut pas me donner la permission; eh bien! je la
+volerai. Comme il savait contrefaire différentes écritures, il se
+fabriqua d'abord un certificat en toute règle, et imita parfaitement
+la signature de l'archevêque. Restait le point le plus difficile:
+le certificat était nul sans le sceau pontifical, et ce sceau,
+monseigneur l'appliquait lui-même et le portait nuit et jour à son
+doigt, dans une bague enrichie de diamans magnifiques. Il s'agissait
+donc de voler cette bague. Le brigand ne fut pas long-temps à prendre
+son parti: il loua une petite chambre à deux pas de l'archevêché,
+s'étendit sur un grabat comme un homme prêt à rendre son âme, fit
+appeler un confesseur, et, après avoir reçu avec une humilité profonde
+et une dévotion exemplaire les sacremens de l'Église, il demanda
+en grâce que l'archevêque en personne vint lui administrer
+l'extrême-onction, ajoutant qu'il avait à lui confier un secret duquel
+dépendait le salut de son âme. Comme le cas était urgent et que
+le moribond paraissait n'avoir plus que quelques instans à vivre,
+l'archevêque s'empressa de se rendre à la prière du bandit; et, après
+avoir signé son front, sa bouche et sa poitrine de l'huile bénite, se
+baissa pour recueillir ses paroles faibles et entrecoupées déjà par
+le râle de l'agonie. Le mourant se leva sur ses coudes par un suprême
+effort, et, prenant la main de l'archevêque, murmura ces mots à
+l'oreille du prélat:--Courez chez vous, monseigneur; tandis que
+j'expire ici, mes complices mettent le feu à votre palais.
+
+L'archevêque n'en voulut pas entendre davantage; il sauta l'escalier
+en trois bonds, traversa la rue d'un seul pas, et fit sonner la cloche
+d'alarme. Il n'y avait ni feu, ni complot, ni voleur; seulement,
+lorsque Son Éminence fut revenue de son effroi, elle s'aperçut que sa
+bague avait disparu.
+
+Le lendemain, l'archevêque reçut une lettre conçue en ces termes:
+
+«Monseigneur, j'ai mon certificat, et je vous rendrai votre bague à
+la condition que vous ne vous opposerez pas plus long-temps à ma
+vocation.
+
+«Signé: Frère PIETRO le bandit.»
+
+A dater de ce jour, personne ne songea plus à s'opposer à la vocation
+de Pietro: il peignit lui-même sa petite chapelle des âmes du
+purgatoire, et il demanda l'aumône aux voyageurs en leur mettant le
+couteau ou le pistolet sous la gorge.
+
+--Mais la peur te fait divaguer, mon pauvre Francesco; cet homme me
+paraît vieux et infirme, et pour toute arme il ne nous a montré que sa
+bourse.
+
+--Oh le scélérat! s'écria Francesco avec un nouveau frisson; mais
+c'est là son poignard, ce sont là ses pistolets, c'est là sa carabine.
+D'abord âge, infirmités, dévotion, tout cela n'est que comédie. Il
+vous avalerait en trois bouchées un régiment de dragons. Ensuite, rien
+qu'en vous montrant sa bourse, il vous dit: L'argent ou la vie;
+c'est sa manière. Il vous la présente d'abord du côté des âmes du
+purgatoire. Si vous lui faites l'aumône à cette première sommation,
+tout est dit, il vous remercie et vous laisse aller en paix; mais si
+vous le refusez, il tourne la bourse de l'autre côté: et savez-vous ce
+qu'il y a de l'autre côté? son propre portrait dans son ancien costume
+de brigand, armé d'un énorme couteau, et au bas du portrait on lit en
+lettres rouges: PIETRO LE BANDIT.
+
+--Et si on ne tient pas compte des deux avis?
+
+--Alors on peut faire son paquet et se préparer à partir pour l'autre
+monde. Mais cela n'est jamais arrivé. Il est trop connu dans le pays.
+
+A ma grande satisfaction, Francesco, toujours sous l'impression de sa
+terreur, n'osa plus railler les moines que nous rencontrâmes sur notre
+route, se découvrit respectueusement devant la croix de Portici, et
+récita une double prière en repassant devant les statues de saint
+Janvier et de saint Antoine.
+
+Honneur au capucin de Resina! Il venait de convertir le dernier
+voltairien de notre époque.
+
+
+Note:
+
+[1] Je m'aperçois ici que j'ai appelé notre cocher tantôt Francesco,
+tantôt Gaëtano. Cela tient à ce qu'il était baptisé sous l'invocation
+de ces deux saints, et que nous l'appelions Francesco quand nous
+étions de bonne humeur, et Gaëtano quand nous le boudions.
+
+
+
+
+XXV
+
+Saint Joseph.
+
+
+Nous avons vu le lazzarone dans sa vie publique et dans sa vie privée;
+nous l'avons vu dans ses rapports avec l'étranger et dans ses rapports
+avec ses compatriotes; or, comme l'incrédulité de Francesco pourrait
+fausser le jugement de nos lecteurs à l'endroit de ses confrères,
+montrons maintenant le lazzarone dans ses relations avec l'Église.
+
+Un moine prend un batelier au Môle.
+
+--Où allons-nous, mon père?
+
+--Au Pausilippe, dit le moine.
+
+Et le batelier se met à ramer de mauvaise humeur; le moine ne paie
+jamais son passage. Par hasard il offre une prise de tabac, voilà
+tout. Cependant il est inouï qu'un batelier ait refusé le passage à un
+moine.
+
+Au bout de dix minutes, le moine sent quelque chose qui grouille dans
+ses jambes.
+
+--Qu'est cela? demande-t-il.
+
+--Un enfant, répond le batelier.
+
+--A toi?
+
+--On le dit.
+
+--Mais tu n'en es pas sûr?
+
+--Qui est sûr de cela?
+
+--Vous autres moins que personne.
+
+--Pourquoi nous autres moins que personne.
+
+--Vous n'êtes jamais à la maison.
+
+--C'est vrai: heureusement que nous avons un moyen de nous assurer de
+la vérité si l'enfant est de nous.
+
+--Lequel?
+
+--Nous le gardons jusqu'à cinq ans.
+
+--Après?
+
+--A cinq ans, nous lui faisons faire une promenade en mer.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis, quand nous sommes à la hauteur de Capri ou dans le golfe de
+Baya, nous le jetons à l'eau.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, s'il nage tout seul, il n'y a pas de doute sur la
+paternité.
+
+--Mais s'il ne nage pas?
+
+--Ah! s'il ne nage pas, c'est tout le contraire. Nous sommes sûrs de
+la chose comme si nous l'avions vue de nos deux yeux.
+
+--Alors que faites-vous de l'enfant?
+
+--Ce que nous en faisons?
+
+--Oui.
+
+--Que voulez-vous, mon père! comme au bout du compte ce n'est pas sa
+faute, à ce pauvre petit, et qu'il n'a pas demandé à venir au monde,
+nous plongeons après lui et nous le retirons de l'eau.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite nous le rapportons à la maison.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis nous lui donnons sa nourriture; c'est ce que nous lui
+devons. Mais quant à son éducation, c'est autre chose; cela ne nous
+regarde pas. De sorte que, vous comprenez, mon père, il devient un
+affreux garnement sans foi ni loi, ne croyant ni à Dieu ni aux saints,
+maugréant, jurant, blasphémant; mais lorsqu'il a atteint sa quinzième
+année, quand il n'est plus bon à rien au monde, nous en faisons...
+
+--Vous en faites quoi? Voyons, achève.
+
+--Nous en faisons un moine, mon père.
+
+Il ne faut cependant pas croire que le lazzarone soit voltairien,
+matérialiste, ou athée; le lazzarone croit en Dieu, espère en
+l'immortalité de l'âme, et, tout en raillant le mauvais moine, il
+respecte le bon prêtre.
+
+Il y en avait un qui faisait faire aux lazzaroni tout ce qu'il
+voulait. Ce prêtre, c'était le célèbre padre Rocco, dont nous avons
+déjà parlé à propos de la prédication sur les crabes.
+
+Padre Rocco est plus populaire à Naples que Bossuet, Fénelon et
+Fléchier tout ensemble ne le sont à Paris.
+
+Padre Rocco avait trois moyens d'arriver à son but: la persuasion,
+la menace, les coups. D'abord il parlait avec une onction toute
+particulière des récompenses du paradis; puis, si le moyen échouait,
+il passait au tableau des souffrances de l'enfer; enfin, si la menace
+n'avait pas plus de succès que la persuasion, il tirait un nerf
+de boeuf de dessous sa robe, et frappait à tour de bras sur son
+auditoire. Il fallait qu'un pécheur fût bien endurci pour résister à
+un pareil argument.
+
+Ce fut Padre Rocco qui réussit à faire éclairer Naples. Cette ville,
+resplendissante aujourd'hui d'huile et de gaz, de réverbères et de
+lanternes, de cierges et de veilleuses, était, il y a cinquante ans,
+plongée dans les plus profondes ténèbres. Ceux qui étaient riches se
+faisaient éclairer la nuit par un porteur de torches; ceux qui étaient
+pauvres tâchaient de se trouver sur le chemin des riches, et s'ils
+suivaient la même route qu'eux ils profitaient de leur fanal.
+
+Il résultait de cette obscurité que les vols étaient du double plus
+fréquens à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui; ce qui paraît
+impossible, mais ce qui n'en est pas moins l'exacte vérité.
+
+Aussi la police décida-t-elle un beau matin qu'on éclairerait les
+trois principales rues de Naples: Chiaja, Toledo et Forcella.
+
+Ce n'était peut-être pas ces trois rues qu'il était urgent d'éclairer,
+attendu que ces trois rues étaient justement celles qui pouvaient le
+mieux se passer d'éclairage; mais on n'arrive pas du premier coup à
+la perfection, et quelque tendance naturelle qu'ait la police à être
+infaillible, elle est, comme toutes les autres choses de ce monde,
+soumise au tâtonnement du progrès.
+
+Une cinquantaine de réverbères furent donc éparpillés dans les trois
+rues susdites, et allumés un beau soir, sans qu'on eût demandé aux
+lazzaroni si cela leur convenait.
+
+Le lendemain, il n'en restait pas un seul; les lazzaroni les avaient
+cassés depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+On renouvela l'expérience trois fois. Trois fois elle amena les mêmes
+résultats.
+
+La police en fut pour ses cent cinquante réverbères.
+
+On fit venir padre Rocco, et on lui expliqua l'embarras dans lequel se
+trouvait le gouvernement.
+
+Padre Rocco se chargea de faire entendre raison aux récalcitrans,
+pourvu qu'on lui permît d'opérer sur eux à sa manière.
+
+Le gouvernement, enchanté d'être débarrassé de ce soin, donna carte
+blanche à padre Rocco, lequel se mit incontinent à l'oeuvre.
+
+Padre Rocco avait compris que c'étaient les rues étroites et
+tortueuses qu'il fallait éclairer d'abord; et il avait avisé comme un
+centre la rue Saint-Joseph, qui donne d'un côté dans la rue de Tolède,
+et de l'autre sur la place de Santa-Medina. Il fit donc peindre sur
+un beau mur blanc qui se trouvait au milieu de la rue à peu près un
+magnifique saint Joseph.
+
+Les lazzaroni suivirent les progrès de la peinture sur la muraille
+avec un plaisir visible. Nous avons oublié de dire que le lazzarone
+est artiste.
+
+Quand la fresque fut achevée, padre Rocco alluma un cierge devant
+la fresque; il était dévot à saint Joseph, il brûlait un cierge en
+l'honneur du saint: il n'y avait rien à dire. D'ailleurs, le cierge
+jetait une fort médiocre clarté. A dix pas du cierge, on pouvait
+voler, tuer, assassiner; il fallait des yeux de lynx pour distinguer
+le voleur du volé, l'assassin de la victime, le meurtrissant du
+meurtri.
+
+Le lendemain, padre Rocco alluma un second cierge; sa dévotion
+s'accroissait; il n'y avait rien à dire. Seulement deux cierges
+produisirent le double de la lumière que produisait un seul; les
+lazzaroni commencèrent à remarquer qu'il faisait un peu bien clair
+dans la rue Saint-Joseph.
+
+Le surlendemain, padre Rocco alluma un troisième cierge. Cette fois,
+les lazzaroni se plaignirent, tout haut. Padre Rocco ne tint aucun
+compte de leurs plaintes; et comme sa dévotion à saint Joseph allait
+toujours croissant, le quatrième jour il alluma un réverbère.
+
+Cette fois, il n'y avait pas à se tromper aux intentions de padre
+Rocco; il faisait, à minuit, clair dans la rue Saint-Joseph comme en
+plein jour.
+
+Les lazzaroni cassèrent le réverbère de padre Rocco, comme ils avaient
+cassé les réverbères du gouvernement.
+
+Padro Rocco annonça qu'il prêcherait le dimanche suivant sur la
+puissance de saint Joseph.
+
+C'était une grande affaire qu'un sermon de padre Rocco.
+
+Padre Rocco prêchait rarement, et toujours dans des circonstances
+suprêmes; ce n'était pas un faiseur de phrases, c'était un diseur de
+faits.
+
+Or, comme les faits racontés par padre Rocco étaient toujours à la
+hauteur de l'intelligence de son auditoire, les sermons de padre Rocco
+produisaient habituellement une profonde impression sur ses ouailles.
+
+Aussi, dès que le bruit se répandit que padre Rocco prêcherait, tous
+les lazzaroni se répétèrent-ils les uns aux autres cette importante
+nouvelle, de sorte qu'à l'heure indiquée pour le sermon, non seulement
+l'église Saint-Joseph était pleine, mais encore il y avait une queue
+qui bifurquait sur les marches de l'église, et qui remontait d'un côté
+jusqu'au Mercatello, et descendait de l'autre jusqu'à la place du
+Palais-Royal.
+
+Les derniers, comme on le comprend bien, ne pouvaient rien entendre,
+mais ils comptaient sur l'obligeance de ceux qui entendraient pour
+leur répéter ce qu'ils auraient entendu.
+
+Padre Rocco monta on chaire: il ouvrit la bouche, on fit silence.
+
+--Mes enfans, dit-il, il est bon de vous apprendre que c'est moi qui
+ai fait peindre le saint Joseph que vous avez pu admirer dans la rue
+qui porte le nom de ce grand saint.
+
+--Nous le savons, nous le savons, dirent en choeur les lazzaroni.
+
+Padre Rocco, au contraire d'une foule de prédicateurs qui posent
+d'avance la condition qu'on ne les interrompra point, padre Rocco,
+dis-je, provoquait ordinairement le dialogue.
+
+--Mes enfans, continua-t-il, il est bon de vous apprendre que c'est
+moi qui ai mis un cierge devant saint Joseph.
+
+--Nous le savons, reprirent les lazzaroni.
+
+--Que c'est moi qui ai mis deux cierges devant saint Joseph.
+
+--Nous le savons encore.
+
+--Que c'est moi qui ai mis trois cierges devant saint Joseph.
+
+--Nous le savons toujours.
+
+--Enfin, que c'est moi qui ai mis un réverbère devant saint Joseph.
+
+--Mais pourquoi avez-vous mis un réverbère devant saint Joseph,
+puisqu'on ne met pas de réverbère devant les autres saints?
+
+--Parce que saint Joseph, ayant plus de puissance que tout autre au
+ciel, doit plus que tout autre être honoré sur la terre.
+
+--Oh! firent les lazzaroni, un instant, padre Rocco; nous avons
+d'abord le bon Dieu qui passe avant lui.
+
+--J'en conviens, dit padre Rocco.
+
+--La Madone!
+
+--Pardon, la Madone est sa femme.
+
+--Jésus-Christ?
+
+--Jésus-Christ est son fils.
+
+--Ce qui veut dire?...
+
+--Que le mari et le père passent avant la mère et l'enfant.
+
+--Ainsi, saint Joseph a plus de pouvoir que la Madone?
+
+--Oui.
+
+--Il a plus de pouvoir que Jésus-Christ?
+
+--Oui.
+
+--Quel pouvoir a-t-il donc?
+
+--Il a le pouvoir de faire entrer au ciel tous ceux qui lui furent
+dévots sur la terre.
+
+--Quelque chose qu'ils aient faite?
+
+--Oh! mon Dieu, oui.
+
+--Même les voleurs?
+
+--Même les voleurs.
+
+--Même les brigands?
+
+--Même les brigands.
+
+--Même les assassins?
+
+--Même les assassins.
+
+Il se fit un grand murmure de doute dans l'assemblée. Padre Rocco se
+croisa les bras et laissa le murmure monter, décroître et s'éteindre.
+
+--Vous doutez? dit padre Rocco.
+
+--Hum! firent les lazzaroni.
+
+--Eh bien! voulez-vous que je vous raconte ce qui est arrivé, pas plus
+tard qu'il y a huit jours, à Mastrilla?
+
+--A Mastrilla le bandit?
+
+--Oui.
+
+--Qui a été jugé à Gaëte?
+
+--Oui.
+
+--Et pendu à Terracine?
+
+--Oui.
+
+--Racontez, padre Rocco, racontez, s'écrièrent tous les lazzaroni.
+Padre Rocco n'attendait que cette invitation, aussi ne se fit-il point
+prier.
+
+--Comme vous le savez, Mastrilla était un brigand sans foi ni loi;
+mais ce que vous ne savez pas, c'est que Mastrilla était dévot à saint
+Joseph.
+
+--Non, c'est vrai, nous ne le savions pas, dirent les lazzaroni.
+
+--Eh bien! je vous l'apprends, moi.
+
+Les lazzaroni se répétèrent les uns aux autres:--Mastrilla était dévot
+à saint Joseph.
+
+--Tous les jours Mastrilla faisait sa prière à saint Joseph, et il
+lui disait: «Grand saint, je suis un si formidable pécheur que je ne
+compte que sur vous pour me sauver à l'heure de ma mort, car il n'y
+a que vous qui puissiez obtenir du bon Dieu qu'un réprouvé comme moi
+puisse entrer dans le paradis. Tout autre élu y perdrait son latin. Je
+ne compte donc que sur vous, ô grand saint Joseph!» Voilà la prière
+qu'il faisait tous les jours.
+
+--Eh bien? demandèrent les lazzaroni.
+
+--Eh bien! répondit le prédicateur, lorsqu'il fut dans les mains du
+bourreau, qu'il fut sur l'échelle, qu'il eut la corde au cou, il
+demanda la permission de dire deux lignes de prières.--On la lui
+accorda. Il répéta alors son oraison habituelle, et, au dernier mot
+de son oraison, sans attendre que le bourreau le poussât, il sauta de
+l'échelle en l'air. Cinq minutes après il était pendu.
+
+--Je l'ai vu pendre, dit un des assistans.
+
+--Eh bien! ce que je dis est-il vrai? demanda le prédicateur.
+
+--C'est la vérité pure, répondit le lazzarone.
+
+--Après? après? crièrent les lazzaroni, qui commençaient à prendre un
+vif intérêt à la narration de padre Rocco.
+
+--A peine Mastrilla fut-il mort qu'il vit deux routes ouvertes devant
+lui, une qui allait en montant, l'autre qui allait en descendant.
+Quand on vient d'être pendu, il est permis de ne pas savoir ce qu'on
+fait. Mastrilla prit la route qui allait en descendant.
+
+Mastrilla descendit, descendit, descendit, pendant un jour, une nuit,
+et encore un jour; enfin, il trouva une porte. C'était la porte de
+l'enfer. Mastrilla frappa à la porte. Pluton parut.
+
+--D'où viens-tu? demanda Pluton.
+
+--Je viens de la terre, répondit Mastrilla.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Je veux entrer.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Je suis Mastrilla.
+
+--Il n'y a pas de place ici pour toi; tu as passé ta vie à prier saint
+Joseph; va-t'en trouver ton saint.
+
+--Où est saint Joseph?
+
+--Il est au ciel.
+
+--Par où va-t-on au ciel?
+
+--Retourne par où tu es venu, tu trouveras un chemin qui monte; une
+fois que tu seras sur ce chemin, va toujours tout droit: le ciel est
+au bout.
+
+--Il n'y a pas à se tromper?
+
+--Non.
+
+--Bien obligé.
+
+--Il n'y a pas de quoi.
+
+Pluton ferma la porte, et Mastrilla prit le chemin du ciel.
+
+Il monta pendant un jour, une nuit et un jour; puis monta encore
+pendant une nuit, un jour et une nuit, et il trouva une porte. C'était
+la porte du ciel. Mastrilla frappa à la porte. Saint Pierre parut.
+
+--D'où viens-tu? demanda saint Pierre.
+
+--Je viens de l'enfer, répondit Mastrilla.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Je veux entrer.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Je suis Mastrilla.
+
+--Comment! s'écria saint Pierre, tu es Mastrilla le bandit, Mastrilla
+le voleur, Mastrilia l'assassin, et tu demandes à entrer au ciel!
+
+--Dame! on ne veut pas de moi en enfer, dit Mastrilla; il faut bien
+que j'aille quelque part.
+
+--Et pourquoi ne veut-on pas de toi en enfer?
+
+--Parce que j'ai été toute ma vie dévot à saint Joseph.
+
+--En voilà encore un! dit saint Pierre; cela ne finira donc pas! Mais
+tant pis, ma foi! Je suis las d'entendre toujours la même chanson. Tu
+n'entreras pas!
+
+--Comment! je n'entrerai pas?
+
+--Non.
+
+--Et où voulez-vous que j'aille?
+
+--Va-t'en au diable!
+
+--J'en viens.
+
+--Eh bien! retournes-y.
+
+--Ah! non, non! Merci! il y a trop loin; je suis fatigué. Me voila
+ici, j'y reste.
+
+--Comment, tu y restes?
+
+--Oui.
+
+--Et tu comptes entrer malgré moi?
+
+--Je l'espère bien.
+
+--Et sur qui comptes-tu pour cela?
+
+--Sur saint Joseph.
+
+--Qui se réclame de moi? demanda une voix.
+
+--Moi, moi! cria Mastrilla, qui reconnut saint Joseph, lequel, passant
+par hasard, avait entendu prononcer son nom.
+
+--Allons, bon! dit saint Pierre, il ne manquait plus que cela!
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda saint Joseph.
+
+--Rien, dit saint Pierre; absolument rien.
+
+--Comment, rien! s'écria Mastrilla; vous appelez cela rien, vous! Vous
+m'envoyez en enfer et vous ne voulez pas que je crie!
+
+--Pourquoi envoyez-vous cet homme en enfer? demanda saint Joseph.
+
+--Parce que c'est un bandit, répondit saint Pierre.
+
+--Mais peut-être s'est-il repenti à l'heure de sa mort?
+
+--Il est mort impénitent!
+
+--Ce n'est pas vrai! s'écria Mastrilla.
+
+--A quel saint t'es-tu voué en mourant? demanda saint Joseph.
+
+--Mais à vous, grand saint, à vous en personne, à vous, et pas à un
+autre. Mais c'est par jalousie ce que saint Pierre en fait.
+
+--Qui es-tu? demanda saint Joseph.
+
+--Je suis Mastrilla.
+
+--Comment! tu es Mastrilla, mon bon Mastrilla, qui tous les jours me
+faisais sa prière?
+
+--C'est moi-même en personne.
+
+--Et qui au moment de ta mort t'es adressé à moi, directement à moi?
+
+--A vous seul.
+
+--Et il veut t'empêcher d'entrer?
+
+--Si vous n'étiez pas passé là, c'était fini.
+
+--Mon cher saint Pierre, dit Joseph prenant un air digne, j'espère que
+vous allez laisser passer cet homme?
+
+--Ma foi, non, dit saint Pierre; je suis concierge ou je ne le suis
+pas. Si l'on n'est pas content de moi qu'on me destitue; mais je veux
+être maître à ma porte, et ne tirer le cordon que quand il me plaît.
+
+--Eh bien! alors, dit saint Joseph, vous trouverez bon que nous
+référions de la chose au bon Dieu. Vous ne lui contesterez pas le
+droit d'ouvrir le paradis à qui bon lui semble.
+
+--Soit! allons au bon Dieu.
+
+--Mais laissez entrer cet homme, au moins.
+
+--Qu'il attende à la porte.
+
+--Que dois-je faire, grand saint? demanda Mastrilla. Faut-il que je
+force la consigne ou faut-il que j'obéisse?
+
+--Attends, mon ami, dit saint Joseph, et si tu n'entres pas, c'est moi
+qui sortirai; entends-tu?
+
+--J'attendrai, dit Mastrilla.
+
+Saint Pierre referma la porte, et Mastrilla s'assit sur le seuil.
+
+Les deux saints se mirent à la recherche du bon Dieu. Au bout d'un
+instant ils le trouvèrent occupé à dire l'office de la Vierge.
+
+--Encore! dit le bon Dieu en entendant le bruit que faisaient les
+deux saints en entrant; mais on ne peut donc pas être tranquille dix
+minutes! Que me veut-on? leur dit-il.
+
+--Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph...
+
+--Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre...
+
+--Mais vous vous querellerez donc toujours! Mais je serai donc
+éternellement occupé à mettre la paix entre vous!
+
+--Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre qui ne veut pas
+laisser entrer mes dévots.
+
+--Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph qui veut faire entrer
+tout le monde.
+
+--Et moi je vous dis que vous êtes un égoïste! reprit saint Joseph.
+
+--Et vous un ambitieux! reprit saint Pierre.
+
+--Silence! dit le bon Dieu, Voyons, de quoi s'agit-il?
+
+--Seigneur, demanda saint Pierre, suis-je concierge du paradis ou non?
+
+--Vous l'êtes. On pourrait en trouver un meilleur, mais enfin vous
+l'êtes.
+
+--Ai-je le droit d'ouvrir ou de fermer la porte à ceux qui se
+présentent?
+
+--Vous l'avez; mais, vous comprenez, il faut être juste. Qui est-ce
+qui se présente?
+
+--Un bandit, un voleur, un assassin.
+
+--Oh! fit le bon Dieu.
+
+--Qui vient d'être pendu.
+
+--Oh! oh! Est-ce vrai, saint Joseph?
+
+--Seigneur... répondit saint Joseph un peu embarrassé.
+
+--Est-ce vrai? oui ou non? répondez.
+
+--Il y a du vrai, dit saint Joseph.
+
+--Ah! fit saint Pierre triomphant.
+
+--Mais cet homme m'a toujours été particulièrement dévot, et je ne
+puis pas abandonner mes amis dans le malheur.
+
+--Comment s'appelait-il? demanda le bon Dieu.
+
+--Mastrilla, répondit saint Joseph avec une certaine hésitation.
+
+--Attendez donc! attendez donc! fit le bon Dieu cherchant dans sa
+mémoire; Mastrilla, Mastrilla, mais je connais cela, moi.
+
+--Un voleur, dit saint Pierre.
+
+--Oui.
+
+--Un brigand, un assassin.
+
+--Oui, oui.
+
+--Qui se tenait sur la route de Rome à Naples, entre Terracine et
+Gaëte.
+
+--Oui, oui, oui.
+
+--Et qui pillait toutes les églises.
+
+--Comment! et c'est cet homme-là que tu veux faire entrer ici? demanda
+le bon Dieu à saint Joseph.
+
+--Pourquoi pas? dit saint Joseph; le bon larron y est bien.
+
+--Ah! tu le prends sur ce ton-là! dit le bon Dieu, à qui ce reproche
+était d'autant plus sensible que c'était toujours celui que lui
+faisaient les saints lorsqu'on leur refusait de laisser entrer
+quelqu'un de leurs protégés.
+
+--C'est celui qui me convient, dit saint Joseph.
+
+--Bon! nous allons voir! Saint Pierre?
+
+--Seigneur.
+
+--Je vous défends de laisser entrer Mastrilla.
+
+--Faites bien attention à ce que vous ordonnez là, Seigneur, reprit
+saint Joseph.
+
+--Saint Pierre, je vous défends de laisser entrer Mastrilla, dit le
+bon Dieu. Vous entendez?
+
+--Parfaitement, Seigneur. Il n'entrera pas, soyez tranquille.
+
+--Ah! il n'entrera pas? dit saint Joseph.
+
+--Non, dit le bon Dieu.
+
+--C'est votre dernier mot?
+
+--Oui.
+
+--Vous y tenez?
+
+--J'y tiens.
+
+--Il est encore temps de revenir là-dessus.
+
+--J'ai dit.
+
+--En ce cas-là, adieu, Seigneur.
+
+--Comment! adieu?
+
+--Oui, je m'en vais.
+
+--Où?
+
+--Je retourne à Nazareth.
+
+--Vous retournez à Nazareth, vous!
+
+--Certainement. Je n'ai pas envie de rester dans un endroit où l'on me
+traite comme vous le faites.
+
+--Mon cher, dit le bon Dieu, voilà déjà la dixième fois que vous me
+faites la même menace.
+
+--Eh bien! je ne vous la ferai pas une onzième.
+
+--Tant mieux!
+
+--Ah! tant mieux! Alors vous me laissez partir?
+
+--De grand coeur.
+
+--Vous ne me retenez pas?
+
+--Je m'en garde.
+
+--Vous vous en repentirez.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--C'est ce que nous allons voir.
+
+--Eh bien, voyons!
+
+--Réfléchissez-y.
+
+--C'est réfléchi.
+
+--Adieu, Seigneur.
+
+--Adieu, saint Joseph.
+
+--Il est encore temps, dit saint Joseph en revenant.
+
+--Vous n'êtes pas encore parti? dit le bon Dieu.
+
+--Non, mais cette fois je pars.
+
+--Bon voyage!
+
+--Merci.
+
+Le bon Dieu se remit à ses affaires, saint Pierre retourna à sa porte,
+saint Joseph rentra chez lui, ceignit ses reins, prit son bâton de
+voyage et passa chez la Madone.
+
+La Madone chantait le _Stabat Mater_ de Pergolèse, qui venait
+d'arriver au ciel. Les onze mille vierges lui servaient de choeur; les
+séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les
+archanges lui servaient d'instrumentistes; l'ange Gabriel conduisait
+l'orchestre.
+
+--Psitt! fit saint Joseph.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda la Madone.
+
+--Il y a qu'il faut me suivre.
+
+--Où cela!
+
+--Que vous importe?
+
+--Mais enfin?
+
+--Êtes-vous ma femme, oui ou non?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, la femme doit obéissance à son époux.
+
+--Je suis votre servante, monseigneur, et j'irai où vous voudrez, dit
+la Madone.
+
+--C'est bien, dit saint Joseph. Venez.
+
+La Madone suivit saint Joseph les yeux baissés et avec sa résignation
+habituelle, toujours prête qu'elle était à donner l'exemple du devoir
+et de la vertu au ciel comme sur la terre.
+
+--Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous?
+
+--Je vous obéis, monseigneur.
+
+--Vous me suivez seule?
+
+--Je m'en vais comme je suis venue.
+
+--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: emmenez votre cour, emmenez! La
+Madone fit un signe, et les onze mille vierges marchèrent derrière
+elle en chantant; elle fit un autre signe, et les séraphins,
+les chérubins, les dominations, les anges et les archanges,
+l'accompagnèrent en jouant de la viole, de la harpe et du luth.
+
+--C'est bien, dit saint Joseph, et il entra chez Jésus-Christ.
+
+Jésus-Christ revoyait l'évangile de saint Mathieu, dans lequel
+s'étaient glissées quelques erreurs de typographie.
+
+--Psitt! fit saint Joseph.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Jésus-Christ.
+
+--Il y a qu'il faut me suivre.
+
+--Où cela?
+
+--Que vous importe!
+
+--Mais enfin?
+
+--Etes-vous mon fils, oui ou non!
+
+--Oui, dit Jésus-Christ.
+
+--Le fils doit obéissance à son père.
+
+--Je suis votre serviteur, mon père, dit le Christ, et j'irai où vous
+voudrez.
+
+--C'est bien, dit saint Joseph; venez.
+
+Le Christ suivit saint Joseph avec cette douceur qui l'a fait si fort,
+et cette humilité qui l'a fait si grand.
+
+--Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous?
+
+--Je vous obéis, mon père.
+
+--Vous me suivez seul?
+
+--Je m'en vais comme je suis venu.
+
+--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; emmenez votre cour, emmenez.
+Jésus fit un signe: les apôtres se rangèrent autour de lui; Jésus
+éleva la voix, et les saints, les saintes et les martyrs accoururent.
+
+--Suivez-moi, dit le Christ.
+
+Et les apôtres, les saints, les saintes et les martyrs marchèrent à sa
+suite.
+
+Il prit la tête du cortège et s'achemina vers la porte. Derrière lui
+venaient la Madone et toute la population du ciel.
+
+Ils rencontrèrent le Saint-Esprit que causait avec la colombe de
+l'arche.
+
+--Où donc allez-vous comme cela? demanda le Saint-Esprit.
+
+--Nous allons faire un autre paradis, dit saint Joseph.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce que nous ne sommes pas contens de celui-ci.
+
+--Mais le bon Dieu?...
+
+--Le bon Dieu, nous le laissons.
+
+--Oh! il y a quelque erreur là-dessous, dit le Saint-Esprit.
+Voulez-vous permettre que j'aille en conférer avec le Seigneur?
+
+--Allez, dit saint Joseph, mais dépêchez-vous, nous sommes pressés.
+
+--J'y vole et je reviens, dit le Saint-Esprit.
+
+Le Saint-Esprit entra dans l'oratoire du bon Dieu et alla s'abattre
+sur son épaule.
+
+--Ah! c'est vous? dit le bon Dieu. Quelle nouvelle?
+
+--Mais une nouvelle terrible!
+
+--Laquelle?
+
+--Vous ne savez donc pas?
+
+--Non.
+
+--Saint Joseph s'en va.
+
+--C'est moi qui l'ai mis à la porte.
+
+--Vous, Seigneur?
+
+--Oui, moi. Il n'y avait plus moyen de vivre avec lui; c'étaient tous
+les jours de nouvelles prétentions, de nouvelles exigences. On aurait
+dit qu'il était le maître ici.
+
+--Eh bien! vous avez fait là une belle chose!
+
+--Comment?
+
+--Il emmène la Madone.
+
+--Bah!
+
+--Il emmène Jésus-Christ.
+
+--Impossible!
+
+--La Madone emmène les onze mille vierges, les séraphins, les
+chérubins, les dominations, les anges, les archanges.
+
+--Que me dites-vous là!
+
+--Le Christ emmène les apôtres, les saints, les saintes et les
+martyrs.
+
+--Mais c'est donc une défection!
+
+--Générale.
+
+--Que va-t-il donc me rester, à moi?
+
+--Les prophètes Isaïe, Ézéchiel, Jérémie.
+
+--Mais je vais m'ennuyer à mourir, moi!
+
+--C'est comme cela.
+
+--Vous vous serez trompé.
+
+--Regardez.
+
+Le bon Dieu regarda par cette même fenêtre où notre grand poète
+Béranger le vit, et il aperçut une foule immense qui se pressait du
+côté de la porte du paradis; tout le reste du ciel était vide, à
+l'exception d'un petit coin où causaient les trois prophètes.
+
+Le bon Dieu comprit d'un seul coup d'oeil la situation critique dans
+laquelle il se trouvait.
+
+--Que faut-il faire? demanda le bon Dieu au Saint-Esprit.
+
+--Dame! dit celui-ci, je ne connais pas l'état de la question.
+
+--Le bon Dieu lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui et saint
+Joseph a propos de Mastrilla, et comme quoi il avait donné raison à
+saint Pierre.
+
+--C'est une faute, dit le Saint-Esprit.
+
+--Comment, c'est une faute! s'écria le bon Dieu.
+
+--Eh! mon Dieu, oui. Il ne s'agit point ici du plus ou moins de mérite
+du protégé; il s'agit du plus ou moins de puissance du protecteur.
+
+--Un malheureux charpentier!
+
+--Voilà ce que c'est de lui avoir fait une position! il en abuse.
+
+--Mais que faire?
+
+--Il n'y a pas deux moyens: il faut en passer par ce qu'il voudra.
+
+--Mais il est capable de m'imposer des conditions nouvelles!
+
+--Il faut les accepter de suite. Plus vous attendrez, plus il
+deviendra exigeant.
+
+--Allez donc me le chercher, dit le bon Dieu.
+
+--J'y vais, dit le Saint-Esprit.
+
+En un coup d'aile le Saint-Esprit fut à la porte du paradis: rien
+n'était changé; saint Joseph avait la main sur la clé, et tout le
+monde attendait qu'il ouvrît la porte pour sortir avec lui. Quant à
+saint Pierre, en sa qualité d'apôtre, il avait été forcé de se mettre
+à la suite du Christ.
+
+--Le bon Dieu vous demande, dit le Saint-Esprit à saint Joseph.
+
+--Ah! c'est bien heureux! dit celui-ci.
+
+--Il est disposé à faire tout ce que vous voulez.
+
+--Je savais bien qu'il en viendrait là.
+
+--Vous pouvez renvoyer chacun à son poste.
+
+--Non pas, non pas; je prie au contraire tout le monde de m'attendre
+ici. Si nous ne nous entendions pas, ce serait à recommencer.
+
+--Nous attendrons, dirent la Madone et le Christ.
+
+--C'est bien, dit saint Joseph.
+
+Et, précédé du Saint-Esprit, il alla retrouver le bon Dieu.
+
+--Seigneur, dit le Saint-Esprit entrant le premier, voici saint
+Joseph.
+
+--Ah! c'est bien heureux! dit le bon Dieu.
+
+--Je vous avais prévenu, répondit saint Joseph.
+
+--Mauvaise tête!
+
+--Écoutez, on est saint ou on ne l'est pas; si on est saint, il faut
+avoir le droit de faire entrer dans le paradis ceux qui se réclament
+de vous; si on ne l'est pas, il faut s'en aller autre part.
+
+--C'est bien, c'est bien; n'en parlons plus.
+
+--Mais, au contraire, parlons-en; c'est fini pour aujourd'hui, mais
+cela recommencera demain.
+
+--Que veux-tu? voyons.
+
+--Je veux que tous ceux qui auront eu confiance en moi pendant leur
+vie puissent compter sur moi après leur mort.
+
+--Diable! Sais-tu ce que tu demandes là?
+
+--Parfaitement.
+
+--Si je donnais un pareil privilège à tout le monde.
+
+--D'abord, je ne suis pas tout le monde, moi.
+
+--Voyons, transigeons.
+
+--C'est à prendre ou à laisser.
+
+--Le quart?
+
+--Je m'en vais.
+
+Et saint Joseph fit un pas.
+
+--La moitié?
+
+--Adieu.
+
+Et saint Joseph gagna la porte.
+
+--Les trois quarts?
+
+--Bonsoir!
+
+Et saint Joseph sortit.
+
+--Est-ce qu'il s'en va tout de bon? demanda le bon Dieu.
+
+--Tout de bon! répondit le Saint-Esprit.
+
+--Il ne se retourne point?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Il ne ralentit pas sa marche?
+
+--Il se met à courir.
+
+--Volez après lui, et dites-lui qu'il revienne.
+
+Le Saint-Esprit vola après saint Joseph, et le ramena à grand peine.
+
+--Eh bien! dit le bon Dieu, puisque le maître ici c'est vous et non
+pas moi, il sera fait comme vous le voulez.
+
+--Envoyez chercher le notaire, dit saint Joseph.
+
+--Comment, le notaire! s'écria le bon Dieu; vous ne vous en rapportez
+pas à ma parole.
+
+--_Verba volant_, dit saint Joseph.
+
+--Appelez un notaire, dit le bon Dieu.
+
+Le notaire fut appelé, et saint Joseph est possesseur aujourd'hui
+d'un acte parfaitement en règle qui l'autorise à faire entrer dans le
+paradis quiconque lui est dévot.
+
+Or, je vous le demande maintenant, un saint comme saint Joseph peut-il
+se contenter d'un mauvais cierge comme un saint de troisième ou de
+quatrième ordre, et ne mérite-t-il pas un réverbère?
+
+--Il en mérite dix, il en mérite vingt, il en mérite cent! crièrent
+les lazzaroni. Vive saint Joseph! vive le père du Christ! vive le mari
+de la Madone! à bas saint Pierre!
+
+Le même soir, padre Rocco fit allumer dix réverbères dans la rue
+Saint-Joseph. Le lendemain, il en fit allumer vingt dans les rues
+adjacentes; le surlendemain, il en fit allumer cent dans les environs;
+le tout à la plus grande gloire du saint auquel l'histoire qu'il
+venait de raconter avait improvisé une si grande popularité.
+
+Ce fut ainsi que les réverbères de la rue Saint-Joseph, débordant
+d'un côté dans la rue de Tolède et de l'autre sur la place de
+Santa-Mediana, finirent à peu par se glisser, grâce au pieux
+stratagème de padre Rocco, dans les rues les plus sombres et les plus
+désertes de Naples.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+La villa Giordani.
+
+
+Une violente éruption du Vésuve, miraculeusement calmée par saint
+Janvier, donna lieu à un étrange épisode.
+
+Sur le penchant du Vésuve, à la source d'une des branches du Sebetus,
+s'élevait une de ces charmantes villas, comme on en voit blanchir au
+fond des délicieux tableaux de Léopold Robert. C'était une élégante
+bâtisse carrée, plus grande qu'une maison, moins imposante qu'un
+palais, au portique soutenu par des colonnes, au toit en terrasse,
+aux jalousies vertes, au perron surchargé de fleurs, dont les degrés
+conduisaient à un jardin tout planté d'orangers, de lauriers roses
+et de grenadiers. A l'un des angles de cette coquette habitation
+s'élevait un bouquet de palmiers dont les cimes, dépassant le toit,
+retombaient dessus comme un panache, et donnaient à tout l'ensemble du
+bâtiment un petit air oriental qui faisait plaisir à voir. Toute la
+journée, comme c'est l'habitude à Naples, la villa muette semblait
+solitaire et restait fermée; mais, lorsque le soir arrivait, et avec
+le avec le soir la brise de la mer, les jalousies s'ouvraient
+doucement, pour respirer, et alors ceux qui passaient au pied de cette
+demeure enchantée pouvaient voir, à travers les fenêtres, des
+appartemens aux meubles dorés et aux riches tentures, dans lesquels
+passaient, appuyés au bras l'un de l'autre, et se regardant avec
+amour, un beau jeune homme et une belle jeune femme. C'étaient les
+maîtres de ce petit palais de fée, le comte Odoardo Giordani et sa
+jeune femme la comtesse Lia.
+
+Quoique les deux jeunes gens s'aimassent depuis long-temps, il y avait
+six mois seulement qu'ils étaient unis l'un à l'autre. Ils avaient dû
+se marier au moment où la révolution napolitaine avait éclaté; mais
+alors le comte Odoardo, que sa naissance et ses principes attachaient
+à la cause royale, avait suivi le roi Ferdinand en Sicile, était resté
+à Palerme, comme chevalier d'honneur de la reine, pendant sept à huit
+mois; puis, au moment où le cardinal Ruffo avait fait son expédition
+de Calabre, le comte Odoardo avait demandé à sa souveraine la
+permission de partir avec lui, et, l'ayant obtenue, avait accompagné
+cet étrange chef de partisans dans sa marche triomphale vers Naples.
+Il était entré avec lui dans la capitale, avait retrouvé sa Lia
+fidèle, et, comme rien ne s'opposait plus à son mariage, il l'avait
+épousée. Fuyant alors les massacres qui désolaient la ville, il avait
+emporté sa jeune femme dans le paradis que nous avons essayé de
+décrire, qu'ils habitaient ensemble depuis six mois, et où le comte
+eût été, sans contredit, l'homme le plus heureux de la terre, sans un
+événement qui venait de lui arriver et qui troublait profondement son
+bonheur.
+
+Tous les membres de sa famille n'avaient point partagé la haine qu'il
+portait aux Français, et qui lui avait fait quitter Naples à leur
+approche. Le comte avait une soeur cadette nommée Teresa, belle et
+chaste enfant qui s'épanouissait comme un lis à l'ombre du cloître.
+Selon l'habitude des familles napolitaines, l'avenir d'amour et
+de bonheur de la jeune fille, cet amour que Dieu a permis à toute
+créature humaine d'espérer, avait été sacrifié à l'avenir d'ambition
+de son frère aîné. Avant que la pauvre Teresa sût ce que c'était que
+le monde, la grille d'un couvent s'était fermée entre le monde et
+elle; et, lorsque son père était mort, lorsque son frère aîné, qui
+l'adorait, était devenu maître de sa liberté, depuis trois ans déjà
+ses voeux étaient prononcés.
+
+La première parole du comte Odoardo à sa soeur, en la revoyant après
+la mort de son père, avait été l'offre de lui faire obtenir du saint
+père la rupture d'un engagement pris avant qu'elle connût la valeur
+du serment prononcé, et qu'elle pût apprécier l'étendue du sacrifice
+qu'elle allait faire; mais pour la pauvre enfant, qui n'avait vu le
+monde qu'à travers le voile insouciant de ses premières années, dont
+le coeur ne connaissait d'autre amour que celui qu'elle avait voué
+au Seigneur, le cloître avait son charme, et la solitude son
+enchantement; elle remercia donc son frère bien-aimé de l'offre qu'il
+lui faisait, mais elle l'assura qu'elle se trouvait heureuse et
+qu'elle craignait tout changement qui viendrait donner à son existence
+un autre avenir que celui auquel elle s'était habituée.
+
+Le jeune homme, qui commençait à aimer, et qui savait quel changement
+l'amour apporte dans la vie, se retira en priant Dieu de permettre que
+sa soeur ne regrettât jamais la résolution qu'elle avait prise.
+
+Quelques mois s'écoulèrent; puis arrivèrent les événemens que nous
+avons racontés: le comte Odoardo se retira en Sicile, comme nous
+l'avons dit, laissant la jeune carmélite sous la garde du Seigneur.
+
+Les Français entrèrent à Naples, et la république parthénopéenne fut
+proclamée: un des premiers actes du nouveau gouvernement fut, ainsi
+que l'avait fait sa soeur aînée la république française, d'ouvrir les
+portes de tous les couvens et de déclarer que les voeux prononcés par
+force étaient nuls.
+
+Puis, comme cette décision était insuffisante pour déterminer les
+femmes surtout à quitter l'asile où elles s'étaient habituées à vivre
+et où elles comptaient mourir, un décret arriva bientôt qui déclarait
+les ordres religieux complètement abolis.
+
+Force fut alors aux pauvres colombes de sortir de leur nid; Teresa se
+retira chez sa tante, qui l'accueillit comme si elle eût été sa fille;
+mais la maison de la marquise de Livello (c'est ainsi que se nommait
+la tante de Teresa) était mal choisie pour que la jeune religieuse pût
+retrouver le calme qu'elle regrettait. La marquise, que sa position
+aristocratique, sa fortune et sa naissance attachaient de coeur à la
+maison de Bourbon, avait craint d'être compromise par cet attachement
+bien connu, et elle s'était empressée de recevoir chez elle le général
+Championnet et les principaux chefs de l'armée française.
+
+Parmi ces officiers il y avait un jeune colonel de vingt-quatre ans.
+À cette époque, on était colonel de bonne heure. Celui-ci, sans
+naissance, sans fortune, était parvenu à ce grade, aidé par son seul
+courage. À peine eut-il vu Teresa qu'il en devint amoureux; à peine
+Teresa l'eut-elle vu qu'elle comprit qu'il y a d'autre bonheur dans la
+vie que la solitude et le repos du cloître.
+
+Les jeunes gens s'aimèrent, l'un avec l'imagination d'un Français,
+l'autre avec le coeur d'une Italienne. Cependant, dès le premier
+retour qu'ils avaient fait sur eux-mêmes, ils avaient compris que cet
+amour ne pouvait être que malheureux. Comment la soeur d'un émigré
+royaliste pouvait-elle épouser un colonel républicain?
+
+Les jeunes gens ne s'en aimèrent pas moins, et peut-être ne s'en
+aimèrent-ils que davantage. Trois mois passèrent comme un jour; puis
+cet ordre fatal, qui devait être le signal de si grands malheurs,
+arriva à l'armée française de battre en retraite, et vint réveiller
+les amans au milieu de leur songe d'or. Il ne s'agissait point de se
+quitter: l'amour des jeunes gens était trop grand pour s'arrêter un
+instant à l'idée d'une séparation. Se séparer c'était mourir, et tous
+deux se trouvaient si heureux, qu'ils avaient bonne envie de vivre.
+
+En Italie, pays des amours instantanées, tout a été prévu pour qu'à
+chaque heure du jour et de la nuit un amour du genre de celui qui
+liait le jeune colonel à Teresa pût recevoir sa sanctification. Deux
+amans se présentent devant un prêtre, lui déclarent qu'ils désirent
+se prendre pour époux, se confessent, reçoivent l'absolution, vont
+s'agenouiller devant l'autel, entendent la messe et sont mariés.
+
+Le colonel proposa à Teresa un mariage de ce genre. Teresa accepta.
+Il fut convenu que pendant la nuit qui précéderait le départ des
+Français, Teresa quitterait le palais de sa tante, et que les deux
+jeunes gens iraient recevoir la bénédiction nuptiale dans l'église del
+Carmine, située place du _Mercato nuovo_.
+
+Tout se fit ainsi qu'il avait été arrêté, à une chose près. Les deux
+jeunes gens se présentèrent devant le prêtre, qui leur dit qu'il
+était tout disposé à les unir aussitôt qu'il les aurait entendus en
+confession. Il n'y avait rien à dire, c'était l'habitude: le colonel
+s'y conforma en s'agenouillant d'un côté du confessionnal, tandis que
+la jeune fille s'agenouillait de l'autre; et quoique sans doute son
+récit ne fût pas exempt de certaines peccadiles, le prêtre, qui savait
+qu'il faut passer quelque chose à un colonel, et surtout à un colonel
+de vingt-quatre ans, lui remit ses péchés avec une facilité toute
+patriarcale.
+
+Mais, contre toute attente, il n'en fut pas ainsi de la pauvre Teresa.
+Le prêtre lui pardonna bien son amour; il lui pardonna sa fuite de
+chez sa tante, puisque cette fuite avait pour but de suivre son mari;
+mais quand la jeune fille lui apprit qu'elle avait autrefois été
+religieuse, qu'elle était sortie de son couvent lors du décret qui
+abolissait les ordres religieux, le prêtre se leva, déclarant que,
+déliée aux yeux des hommes, Teresa ne l'était pas aux regards de Dieu.
+En conséquence, il refusa positivement de bénir leur union. Teresa
+supplia, le colonel menaça, mais le prêtre resta aussi insensible aux
+menaces qu'aux prières. Le colonel avait grande envie de lui passer
+son épée au travers du corps, mais il réfléchit qu'il n'en serait
+pas mieux marié après cela, et il emporta Teresa entre ses bras, lui
+jurant que ce n'était qu'un retard sans importance, et qu'à peine
+arrivés en France ils trouveraient un prêtre moins scrupuleux que
+celui-là, lequel s'empresserait de réparer le temps perdu en les
+unissant sans aucun délai et sans aucune contestation.
+
+Teresa aimait: elle crut et consentit à suivre son amant. Le
+lendemain, la marquise de Livello trouva une lettre qui lui annonçait
+la fuite de sa nièce. Cette nouvelle lui causa une grande douleur.
+Cependant cette douleur ne venait pas tout entière de la disparition
+de Teresa. Nous avons dit les craintes politiques de la marquise. Ces
+craintes, contre son opinion, avaient été jusqu'à lui faire recevoir
+comme amis ces Français qu'elle haïssait. Or, elle prévoyait une
+réaction royaliste, elle avait déjà à répondre aux bourboniens de
+sa facilité à fraterniser avec les patriotes: que serait-ce donc
+lorsqu'on apprendrait que la nièce qui lui avait été confiée, la soeur
+du comte Odoardo, c'est-à-dire d'un des plus ardens _santa fede_ de
+la cour du roi Ferdinand, était partie de Naples avec un colonel
+républicain! La marquise de Livello se voyait déjà perdue,
+guillotinée, prisonnière, ou tout au moins proscrite. Sa résolution
+fut prise immédiatement: elle annonça que, depuis quelque temps, la
+santé de sa nièce s'affaiblissait sans cesse, et que, supposant que
+l'air de Naples lui était contraire, elle allait se retirer dans sa
+terre de Livello. Le même soir, elle partit dans une voiture fermée où
+elle était censée être avec Teresa, et le lendemain elle arriva dans
+son château, situé dans la terre de Bari, près du petit fleuve Ofanto.
+
+C'était un château sombre, isolé, solitaire, et qui convenait
+parfaitement à la résolution qu'elle avait prise. Au bout d'un mois,
+le bruit se répandit à Naples que Teresa venait de mourir d'une
+maladie de langueur. Un certificat d'un vieux prêtre attaché à la
+maison de la marquise depuis cinquante ans ne laissa aucun doute sur
+cet événement. D'ailleurs, à qui le soupçon que cette nouvelle était
+un mensonge pouvait-il venir? On savait que la marquise adorait sa
+nièce, et elle avait annoncé hautement qu'elle n'aurait pas d'autre
+héritière; enfin la marquise avait répandu ce bruit avec d'autant plus
+de confiance que Teresa lui avait annoncé dans sa lettre qu'elle ne la
+reverrait jamais.
+
+Le comte Odoardo fut au désespoir. Lia et sa soeur, c'était tout ce
+qu'il aimait au monde: heureusement Lia lui restait.
+
+Nous avons dit comment, en rentrant à Naples avec le cardinal Ruffo,
+Odoardo avait retrouvé Lia plus aimante que jamais; nous avons dit
+comment ils avaient été unis et comment ils avaient fui Naples pour
+être tout entiers à leur amour. Ils habitaient donc cette charmante
+villa que nous avons décrite, située sur le penchant du Vésuve, et des
+fenêtres de laquelle on voyait à la fois le volcan, la mer, Naples, et
+toute cette délicieuse vallée de l'antique Campanie qui s'étend vers
+Acerra.
+
+Les deux nouveaux époux recevaient peu de monde; le bonheur aime le
+calme et cherche la solitude. D'ailleurs, dans les premiers jours de
+son mariage, une des amies de la comtesse, en venant lui rendre sa
+visite de noce, l'avait trouvée seule, et s'était empressée de la
+féliciter, non seulement de son union avec le comte Odoardo, mais
+encore du triomphe qu'elle avait obtenu sur sa rivale, triomphe dont
+cette union était la preuve. Alors, sans savoir ce que signifiaient
+ces paroles, Lia avait pâli et avait demandé de quelle rivale on
+voulait parler, et de quel triomphe il était question. L'obligeante
+amie avait aussitôt raconté à la jeune comtesse qu'il n'avait été
+bruit à la cour de Palerme que de l'amour que le comte avait inspiré
+à la belle Emma Lyonna, la favorite de Caroline, bruit qui avait fait
+craindre aux amies de la future comtesse que son mariage ne fût fort
+aventuré; mais il n'en avait point été ainsi: le nouveau Renaud, égaré
+un instant, selon la visiteuse, avait enfin rompu les fers de cette
+autre Armide, et, quittant l'île enchantée où s'était un instant perdu
+son coeur, il était revenu plus amoureux que jamais à ses premières
+amours.
+
+Lia avait écouté toute cette histoire le sourire sur les lèvres et la
+mort dans l'âme; puis, satisfaite de la douleur qu'elle avait causée,
+l'officieuse amie était retournée à Naples, laissant dans le coeur de
+la jeune épouse toutes les angoisses de la jalousie.
+
+Aussi, à peine la porte se fut-elle refermée derrière la visiteuse,
+que Lia fondit en larmes. Presqu'en même temps une porte latérale
+s'ouvrit, et le comte entra. Lia essaya de lui cacher ses pleurs sous
+un sourire; mais, quand elle voulut parler, la douleur l'étouffa, et,
+au lieu des tendres paroles qu'elle essayait de prononcer, elle ne put
+qu'éclater en sanglots.
+
+Ce chagrin était trop profond et trop inattendu pour que le comte n'en
+voulût pas savoir la cause. Lia, de son côté, avait le coeur trop
+plein pour renfermer long-temps un pareil secret: toute sa douleur
+déborda, sans reproches, sans récriminations, mais telle qu'elle
+l'avait éprouvée, pleine d'angoisses et d'amertume.
+
+Odoardo sourit. Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'avait
+raconté à Lia son obligeante amie. La belle Emma Lyonna avait
+effectivement distingué le comte; mais, à son grand étonnement, sa
+sympathie n'avait été accueillie que par la froide politesse de
+l'homme du monde. Enfin, l'occasion s'était présentée pour lui de
+quitter la Sicile avec le cardinal Ruffo; il s'était empressé de la
+saisir. Odoardo raconta tout cela à sa femme avec l'accent de la
+vérité, sans faire valoir aucunement le sacrifice qu'il avait fait,
+car il aimait trop Lia pour croire qu'il lui avait fait un sacrifice.
+Lia, rassurée par son sourire, avait fini par oublier cette aventure
+comme on oublie les soupçons d'amour, c'est-à-dire qu'elle n'y pensait
+plus que lorsqu'elle était seule.
+
+Un matin qu'Odoardo était sorti dès le point du jour pour chasser dans
+la montagne, Lia, en traversant sa chambre, vit sur sa table quatre ou
+cinq lettres que le domestique venait de rapporter de la ville; elle y
+jeta machinalement les yeux; une de ces lettres était une écriture de
+femme. Lia tressaillit. Elle avait un trop profond sentiment de son
+devoir pour décacheter cette lettre; mais elle ne put résister au
+désir de s'assurer du genre de sensation qu'éprouverait son mari en la
+décachetant. Aussitôt qu'elle l'entendit rentrer, elle se glissa dans
+un cabinet d'où elle pouvait tout voir, et attendit, anxieuse et
+tremblante, comme si quelque chose de suprême allait se décider pour
+elle.
+
+Le comte traversa sa chambre sans s'arrêter, et entra dans celle de sa
+femme; on lui avait dit que la comtesse était chez elle, il croyait
+l'y trouver. Il l'appela. Répondre, c'était se trahir. Lia se tut.
+Odoardo rentra alors dans sa chambre, déposa son fusil dans un coin,
+jeta sa carnassière sur un sofa; puis, s'avançant nonchalamment vers
+la table où étaient les lettres, il jeta sur elles un coup d'oeil
+indifférent; mais à peine eut-il vu cette écriture fine qui avait tant
+intrigué la comtesse, qu'il poussa un cri et que sans s'inquiéter
+des autres dépêches, il se saisit de celle-là. La seule vue de cette
+écriture avait causé au comte une telle émotion, qu'il fut obligé de
+s'appuyer à la table pour ne pas tomber; puis il resta un instant les
+regards fixés sur l'adresse comme s'il ne pouvait en croire ses yeux.
+Enfin il brisa le cachet en tremblant, chercha la signature, la lut
+avidement, dévora la lettre, la couvrit de baisers; puis il resta
+pensif quelques minutes et pareil à un homme qui se consulte. Enfin,
+ayant relu cette épître, dont l'importance n'était pas douteuse, il
+la replia soigneusement, regarda autour de lui pour s'assurer qu'il
+n'avait point été vu, et, se croyant seul, il la cacha dans la poche
+de côté de sa veste de chasse, de manière que, soit par hasard, soit
+avec intention, la lettre se trouvait reposer sur son coeur.
+
+Cette lettre, c'était une lettre de Teresa. À la vue de l'écriture de
+celle qu'il croyait morte, Odoardo avait tressailli de surprise et
+avait cru être le jouet de quelque illusion. C'est alors qu'il avait
+ouvert cette lettre avec tant d'émotion et de crainte. Alors tout lui
+avait été révélé. Le jeune colonel avait été tué à la bataille de
+Genola, et Teresa s'était trouvée seule et isolée dans un pays
+inconnu. Femme du colonel, elle fût rentrée en France, fière du nom
+qu'elle portait; mais le mariage n'avait pas encore eu lieu: elle
+avait droit de pleurer son amant, voilà tout. Alors elle avait pensé
+à son frère qui l'aimait tant; c'était à lui seul qu'elle confiait sa
+position; elle le suppliait de lui garder le secret, désirant aux
+yeux de tous continuer de passer pour morte. Du reste, elle arrivait
+presque aussitôt que sa lettre: un mot, qu'elle priait son frère de
+lui jeter poste restante, lui indiquerait où elle pourrait descendre.
+Là, elle l'attendrait avec toute l'impatience d'une soeur qui avait
+craint de ne jamais le revoir. Pour plus de sécurité, ce mot ne devait
+porter aucun nom et être adressé à madame ----. Elle terminait sa
+lettre en lui recommandant de nouveau le secret, même vis-à-vis de
+sa femme, dont elle craignait la rigidité et dont elle ne pourrait
+supporter le mépris.
+
+Odoardo tomba sur une chaise, succombant à l'excès de sa surprise et
+de sa joie.
+
+Nous n'essaierons pas même de décrire les angoisses que la comtesse
+avait éprouvées pendant la demi-heure qui venait de s'écouler. Vingt
+fois elle avait été sur le point d'entrer, d'apparaître tout à coup au
+comte, et de lui demander en face si c'était ainsi qu'il tenait les
+sermens de fidélité qu'il lui avait faits. Mais retenue chaque fois
+par ce sentiment qui veut que l'on creuse son malheur jusqu'au fond,
+elle était restée immobile et sans parole, enchaînée à place comme si
+elle eût été sous l'empire d'un rêve.
+
+Cependant elle comprit que, si le comte la retrouvait là, il
+devinerait qu'elle avait tout vu, et par conséquent se tiendrait sur
+ses gardes. Elle s'élança donc dans le jardin, et par une réaction
+désespérée sur elle-même, elle parvint, au bout de quelques minutes, à
+rendre un certain calme à ses trais; quant à son coeur, il semblait à
+la comtesse qu'un serpent la dévorait.
+
+Le comte aussi était descendu dans le jardin: tous deux se
+rencontrèrent donc bientôt, et tous deux en se rencontrant firent un
+effort visible sur eux-mêmes, l'un pour dissimuler sa joie, l'autre
+pour cacher sa douleur.
+
+Odoardo courut à sa femme. Lia l'attendit. Il la serra dans ses bras
+avec un mouvement si puissant, qu'il était presque convulsif.
+
+--Qu'avez-vous donc, mon ami? demanda la comtesse.
+
+--Oh! je suis bien heureux! s'écria le comte.
+
+Lia se sentit prête à s'évanouir.
+
+Tous deux rentrèrent pour dîner. Après le dîner, pendant lequel
+Odoardo parut tellement préoccupé qu'il ne fit point attention à la
+préoccupation de sa femme, il se leva et prit son chapeau.
+
+--Où allez-vous? demanda Lia en tressaillant.
+
+Il y avait, dans le ton avec lequel ces paroles étaient prononcées, un
+accent si étrange, qu'Odoardo regarda Lia avec étonnement.
+
+--Où je vais? dit-il en regardant Lia.
+
+--Oui, où allez-vous? reprit Lia avec un accent plus doux et en
+s'efforçant de sourire.
+
+--Je vais à Naples. Qu'y a-t-il d'étonnant que j'aille à Naples?
+continua Odoardo en riant.
+
+--Oh! rien, sans doute, mais vous ne m'aviez pas dit que vous me
+quittiez ce soir.
+
+--Une des lettres que j'ai reçues ce matin me force à cette petite
+course, dit le comte; mais je rentrerai de bonne heure, sois
+tranquille.
+
+--Mais c'est donc une affaire importante qui vous appelle à Naples?
+
+--De la plus haute importance.
+
+--Ne pouvez-vous la remettre à demain?
+
+--Impossible.
+
+--En ce cas, allez.
+
+Lia prononça ce dernier mot avec un tel effort, que le comte revint à
+elle; et, la prenant dans son bras pour l'embrasser au front:
+
+--Souffres-tu, mon amour? lui dit-il.
+
+--Pas le moins du monde, répondit Lia.
+
+--Mais tu as quelque chose? continua-t-il en insistant.
+
+--Moi? rien, absolument rien. Que voulez-vous que j'aie, moi? Lia
+prononça ces paroles avec un sourire si amer, que cette fois Odoardo
+vit bien qu'il se passait en elle quelque chose d'étrange.
+
+--Écoute, mon enfant, lui dit-il, je ne sais pas si tu as quelque
+cause de chagrin; mais ce que je sais, c'est que mon coeur me dit que
+tu souffres.
+
+--Votre coeur se trompe, dit Lia; partez donc tranquille et ne vous
+inquiétez pas de moi.
+
+--M'est-il possible de te quitter, même pour un instant, lorsque tu me
+dis adieu ainsi?
+
+--Eh bien! donc, puisque tu le veux, dit Lia en faisant un nouvel
+effort sur elle-même, va, mon Odoardo, et reviens bien vite. Adieu.
+
+Pendant ce temps on avait sellé le cheval favori du comte, et il
+piétinait au bas du perron. Odoardo sauta dessus et s'éloigna en
+faisant de la main un signe à Lia. Lorsqu'il eut disparu derrière
+le premier massif d'arbres, Lia monta dans un petit pavillon qui
+surmontait la terrasse et d'où l'on découvrait toute la route de
+Naples.
+
+De là elle vit Odoardo se dirigeant vers la ville au grand galop de
+son cheval. Son coeur se serra plus fort; car, au lieu que l'idée lui
+vînt que c'était pour être plus tôt de retour, elle pensa que c'était
+pour s'éloigner plus rapidement.
+
+Odoardo allait à Naples pour retenir un appartement à sa soeur.
+
+D'abord il eut l'idée de lui louer un palais, puis il comprit que ce
+n'était point agir selon les instructions qu'il avait reçues et que
+mieux valait quelque petite chambre bien isolée dans un quartier
+perdu. Il trouva ce qu'il cherchait, rue San-Giacomo, no. 11, au
+troisième étage, chez une pauvre femme qui louait des chambres en
+garni. Seulement, lorsqu'il eut fait choix de celle qu'il réservait
+pour Teresa, il fit venir un tapissier et lui fit promettre que le
+lendemain au matin les murs seraient couverts de soie et les carreaux
+de tapis. Le tapissier s'engagea à faire de cette pauvre chambre un
+petit boudoir digne d'une duchesse. Le tapissier fut payé d'avance un
+tiers en plus de ce qu'il demandait.
+
+En sortant, le comte rencontra son hôtesse: elle était avec sa soeur,
+vieille mégère comme elle. Le comte lui recommanda tous les soins
+possibles pour sa nouvelle pensionnaire. L'hôtesse demanda quel était
+son nom. Le comte répondit qu'il était inutile qu'elle connût ce
+nom, qu'une femme jeune et jolie se présenterait, demandant le comte
+Giordani, et que c'était à cette femme que la chambre était destinée.
+Les deux vieilles échangèrent un sourire, que le comte ne vit même
+pas, ou auquel il ne fit pas attention. Puis, sans même se donner le
+temps d'écrire, tant il était inquiet de Lia, il reprit le chemin
+de la villa Giordani, pensant qu'il enverrait la lettre par un
+domestique.
+
+Lia était restée dans le pavillon jusqu'à ce qu'elle eût perdu son
+mari de vue. Alors elle était redescendue dans sa chambre, continuant
+de le suivre avec les yeux inquiets et perçans de la jalousie. Son
+coeur était oppressé à ne plus le sentir battre; elle ne pouvait ni
+pleurer ni crier, c'était un supplice affreux, et il lui semblait
+qu'on ne pouvait l'éprouver sans mourir. Lia resta deux heures, la
+tête renversée sur le dos de son fauteuil, tenant à pleines mains ses
+cheveux tordus entre ses doigts. Au bout de deux heures, elle entendit
+le galop du cheval: c'était Odoardo qui revenait; elle sentit qu'en
+ce moment elle ne pourrait pas le voir, il lui semblait qu'elle le
+haïssait autant qu'elle l'avait aimé; elle courut à la porte qu'elle
+ferma au verrou, et revint se jeter sur son lit. Bientôt elle entendit
+les pas du comte qui s'approchait de la porte; il essaya de l'ouvrir,
+mais la porte résista. Alors il parla à voix basse, et Lia entendit
+ces mots venir jusqu'à elle:--C'est moi, mon enfant, dors-tu?
+
+Lia ne répondit rien. Elle retourna seulement la tête et regarda du
+côté par où venait cette voix avec des yeux ardens de fièvre.
+
+--Réponds-moi, continua Odoardo.
+
+Lia se tut.
+
+Elle entendit alors les pas du comte qui s'éloignait. Un instant après
+sa voix parvint de nouveau jusqu'à elle: il demandait à sa femme de
+chambre si elle savait ce qu'avait sa maîtresse; mais celle-ci, qui ne
+s'était aperçue de rien, répondit que sa maîtresse était rentrée dans
+sa chambre, et que, sans doute fatiguée de la chaleur, elle s'était
+couchée et endormie.
+
+--C'est bien, dit le comte, je vais écrire. Quand la comtesse sera
+éveillée, prévenez-moi.
+
+Et Lia entendit Odoardo qui rentrait dans sa chambre et qui s'asseyait
+devant une table. Les deux chambres étaient contiguës; Lia se leva
+doucement, tira la clé de la porte et regarda par la serrure. Odoardo
+écrivait effectivement; et sans doute la lettre qu'il écrivait
+répondait à un besoin de son coeur, car une expression infinie de
+bonheur était répandue sur tout son visage.
+
+--Il lui écrit! murmura Lia.
+
+Et elle continua de regarder, hésitant entre sa jalousie qui la
+poussait à ouvrir cette porte, à courir au comte, à arracher cette
+lettre de ses mains, et un reste de raison qui lui disait que ce
+n'était peut-être point à une femme qu'il écrivait et que mieux valait
+attendre.
+
+Le comte acheva la lettre, la cacheta, mit l'adresse, sonna un
+domestique, lui ordonna de monter à cheval et de porter à l'instant la
+lettre qu'il venait d'écrire.
+
+C'était celle que Teresa devait trouver poste restante.
+
+Le domestique prit la lettre des mains du comte et sortit.
+
+La comtesse courut à une petite porte de dégagement qui donnait de
+son cabinet de toilette dans le corridor, et descendit au jardin.
+Au moment où le domestique allait franchir la grille du parc, il
+rencontra la comtesse.
+
+--Où allez-vous si tard, Giuseppe? demanda la comtesse.
+
+--Porter, de la part de M. le comte, cette lettre à la poste, répondit
+le domestique.
+
+Et en disant ces mots il tendit la lettre vers la comtesse; Lia jeta
+un coup d'oeil rapide sur l'adresse et lut:
+
+«A madame ----, poste restante, à Naples.»
+
+--C'est bien, dit-elle. Allez.
+
+Le domestique partit au galop.
+
+Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était bien à une femme qu'il
+écrivait, à une femme qui cachait son nom sous un signe, à une femme
+qui, par conséquent, voulait rester inconnue. Pourquoi ce mystère,
+s'il n'y avait pas en dessous quelque intrigue criminelle? Dès lors
+le parti de la comtesse fut arrêté. Elle résolut de dissimuler, afin
+d'épier son mari jusqu'au bout, et, avec une puissance dont elle se
+serait crue elle-même incapable, elle rentra dans sa chambre, et,
+ouvrant la porte qui donnait dans l'appartement du comte, elle
+s'avança vers Odoardo, le sourire sur les lèvres.
+
+Le lendemain, Odoardo avait complètement oublié cette préoccupation
+qu'il avait remarquée la veille sur le visage de Lia, et qui l'avait
+un instant inquiété. Lia paraissait plus joyeuse et plus confiante
+dans l'avenir que jamais.
+
+Le lendemain était un dimanche. La matinée de ce jour-là était
+consacrée par la comtesse à une grande distribution d'aumônes. Aussi,
+dès huit heures du matin, la grille du parc était-elle encombrée de
+pauvres.
+
+Après le déjeûner, le comte, qui était habitué à abandonner cette
+oeuvre de bienfaisance à sa femme, prit son fusil, sa carnassière et
+son chien et s'en alla faire un tour dans la montagne.
+
+Lia monta au pavillon; elle vit Odoardo s'éloigner dans la direction
+d'Avellino. Cette fois, il n'allait donc pas à Naples.
+
+Elle respira. C'était, depuis la veille, la première fois qu'elle se
+retrouvait seule avec elle-même.
+
+Au bout d'un instant, sa femme de chambre vint lui dire que les
+pauvres l'attendaient.
+
+Lia descendit, prit une poignée de carlins et s'achemina vers la
+grille du parc. Chacun eut sa part: vieillards, femmes, enfans, chacun
+étendit vers la belle comtesse sa main vide et retira sa main enrichie
+d'une aumône.
+
+Au fur et à mesure que s'opérait la distribution, ceux qui avaient
+reçu se retiraient et faisaient place à d'autres. Il ne restait plus
+qu'une vieille femme assise sur une pierre, qui n'avait encore rien
+demandé ni rien reçu, et qui, comme si elle eût été endormie, tenait
+sa tête sur ses deux genoux.
+
+Lia l'appela, elle ne répondit point; Lia fit quelques pas vers elle,
+la vieille resta immobile; enfin Lia lui toucha l'épaule, et elle leva
+la tête.
+
+--Tenez, ma bonne femme, dit la comtesse en lui présentant une petite
+pièce d'argent, prenez et priez pour moi.
+
+--Je ne demande pas l'aumône, dit la vieille femme, je dis la bonne
+aventure.
+
+Lia regarda alors celle qu'elle avait prise pour une pauvresse, et
+elle reconnut son erreur.
+
+En effet, ses vêtemens, qui étaient ceux des paysannes de Solatra et
+d'Avellino, n'indiquaient pas précisément la misère; elle avait une
+jupe bleue bordée d'une espèce de broderie grecque, un corsage de drap
+rouge, une serviette pliée sur le front à la manière d'Aquila, un
+tablier autour duquel courait une arabesque, et de larges manches de
+toile grise par lesquelles sortaient ses bras nus. Sa tête, qui eût pu
+servir de modèle à Schnetz pour prendre une de ces vieilles paysannes
+qu'il affectionne, était pleine de caractère et semblait taillée dans
+un bloc de bistre. Les rides et les plis qui la sillonnaient étaient
+accusés avec tant de fermeté, qu'ils semblaient creusés à l'aide du
+ciseau. Toute sa figure avait l'immobilité de la vieillesse. Ses yeux
+seuls vivaient et semblaient avoir le don de lire jusqu'au fond du
+coeur.
+
+Lia reconnut une de ces bohémiennes à qui leur vie errante a livré
+quelques uns des secrets de la nature et qui ont vieilli en spéculant
+sur l'ignorance ou sur la curiosité. Lia avait toujours eu de la
+répugnance pour ces prétendus sorciers. Elle fit donc un pas pour
+s'éloigner.
+
+--Vous ne voulez donc pas que je vous dise votre bonne aventure,
+signora? reprit la vieille.
+
+--Non, dit Lia, car ma bonne aventure, à moi, pourrait bien, si elle
+était vraie, n'être qu'une sombre révélation.
+
+--L'homme est souvent plus pressé de connaître le mal qui le menace
+que le bien qui peut lui arriver, répondit la vieille.
+
+--Oui, tu as raison, dit Lia. Aussi, si je pouvais croire en ta
+science, je n'hésiterais pas à te consulter.
+
+--Que risquez-vous? reprit la vieille. Aux premières paroles que je
+dirai, vous verrez bien si je mens.
+
+--Tu ne peux pas connaître ce que je veux savoir, dit Lia. Ainsi ce
+serait inutile.
+
+--Peut-être, dit la vieille. Essayez.
+
+Lia se sentait combattue par ce double principe dont, depuis la
+veille, elle avait plusieurs fois éprouvé l'influence. Cette fois
+encore elle céda à son mauvais génie, et se rapprochant de la vieille:
+
+--Eh bien! que faut-il que je fasse? demanda-t-elle.
+
+--Donnez-moi votre main, répondit la vieille.
+
+La comtesse ôta son gant et tendit sa main blanche, que la vieille
+prit entre ses mains noires et ridées. C'était un tableau tout composé
+que cette jeune, belle, élégante et aristocratique personne, debout,
+pâle et immobile devant cette vieille paysanne aux vêtemens grossiers,
+au teint brûlé par le soleil.
+
+--Que voulez-vous savoir? dit la bohémienne après avoir examiné les
+lignes de la main de la comtesse avec autant d'attention que si
+elle avait pu y lire aussi facilement que dans un livre. Dites, que
+voulez-vous savoir? le présent, le passé ou l'avenir?
+
+La vieille prononça ces mots avec une telle confiance que Lia
+tressaillit; elle était Italienne, c'est-à-dire superstitieuse; elle
+avait eu une nourrice calabraise, elle avait été bercée par des
+histoires de stryges et de bohémiens.
+
+--Ce que je veux savoir, dit-elle en essayant de donner à sa voix
+l'assurance de l'ironie; je désire savoir le passé: il m'indiquera la
+foi que je puis avoir dans l'avenir.
+
+--Vous êtes née à Salerne, dit la vieille; vous êtes riche, vous êtes
+noble, vous avez eu vingt ans à la dernière fête de la Madone de
+l'Arc, et vous avez épousé dernièrement un homme dont vous avez été
+longtemps séparée et que vous aimez profondément.
+
+--C'est cela, c'est bien cela, dit Lia en pâlissant; et voilà pour le
+passé.
+
+--Voulez-vous savoir le présent? dit la vieille en fixant sur la
+comtesse ses petits yeux de vipère.
+
+--Oui, dit Lia après un instant de silence et d'hésitation; oui, je le
+veux.
+
+--Vous vous sentez le courage de le supporter?
+
+--Je suis forte.
+
+--Mais si je rencontre juste, que me donnerez-vous? demanda la
+vieille.
+
+--Cette bourse, répondit la comtesse en tirant de sa poche un petit
+filet enrichi de perles, et dans laquelle on voyait briller, à travers
+la soie, l'or d'une vingtaine de sequins.
+
+La vieille jeta sur l'or un regard de convoitise, et étendit
+instinctivement la main pour s'en emparer.
+
+--Un instant! dit la comtesse, vous ne l'avez pas encore gagné.
+
+--C'est juste, signora, répondit la vieille. Rendez-moi votre main.
+Lia rendit sa main à la bohémienne.
+
+--Oui, oui, le présent, murmura la vieille, le présent est une triste
+chose pour vous, signora; car voici une ligne qui va du pouce à
+l'annulaire, et qui me dit que vous êtes jalouse.
+
+--Ai-je tort de l'être? demanda Lia.
+
+--Ah! cela, je ne puis vous le dire, reprit la bohémienne, car ici la
+ligne se confond avec deux autres. Seulement ce que je sais, c'est que
+votre mari a un secret qu'il vous cache.
+
+--Oui, c'est cela, murmura la comtesse; continuez.
+
+--C'est une femme qui est l'objet de ce secret, reprit la bohémienne.
+
+--Jeune? demanda Lia.
+
+--Jeune?... oui, jeune, répondit la bohémienne après un moment
+d'hésitation.
+
+--Jolie? continua la comtesse.
+
+--Jolie? Je ne la vois qu'à travers un voile; je ne puis donc vous
+répondre.
+
+--Et où est cette femme?
+
+--Je ne sais.
+
+--Comment, tu ne sais?
+
+--Non! je ne sais pas où elle est aujourd'hui. Il me semble qu'elle
+est dans une église, et je ne vois pas de ce côté-là; mais je puis
+vous dire où elle sera demain.
+
+--Et où sera-t-elle demain?
+
+--Demain elle sera dans une petite chambre de la rue San-Giacomo, no.
+11, au troisième étage, où elle attendra votre mari.
+
+--Je veux voir cette femme! s'écria la comtesse en jetant sa bourse à
+la bohémienne. Cinquante sequins si je la vois.
+
+--Je vous la ferai voir, dit la vieille; mais à une condition.
+
+--Parle. Laquelle?
+
+--C'est que, quelque chose que vous voyiez et que vous entendiez, vous
+ne paraîtrez point.
+
+--Je te le promets.
+
+--Ce n'est pas assez de le promettre, il faut le jurer.
+
+--Je te le jure.
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur les plaies du Christ.
+
+--Bien. Ensuite il faudrait vous procurer un vêtement de religieuse,
+afin que, si vous êtes rencontrée, vous ne soyez pas reconnue.
+
+--J'en ferai demander un au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces, dont
+ma tante est abbesse; ou plutôt... attends... J'irai dès le matin sous
+prétexte de lui faire une visite; viens m'y prendre à dix heures avec
+une voiture fermée, et attends-moi à la petite porte qui donne dans la
+rue de l'Arenaccia.
+
+--Très bien, dit la bohémienne; j'y serai.
+
+Lia rentra chez elle, et la vieille s'éloigna en branlant la tête et
+en comptant son or.
+
+A deux heures Odoardo rentra. Lia l'entendit demander au valet de
+chambre si l'on n'avait pas apporté quelque lettre pour lui. Le valet
+de chambre répondit que non.
+
+Lia fit semblant de n'avoir rien entendu que les pas du comte, pas
+qu'elle connaissait si bien, et elle ouvrit la porte en souriant.
+
+--Oh! quelle bonne surprise! lui dit-elle. Tu es rentré plus tôt que
+je n'espérais.
+
+--Oui, dit Odoardo en jetant les yeux du côté du Vésuve; oui, j'étais
+inquiet. Ne sens-tu pas qu'il fait étouffant? ne vois-tu pas que la
+fumée du Vésuve est plus épaisse que d'habitude? La montagne nous
+promet quelque chose!
+
+--Je ne sens rien, je ne vois rien, dit Lia. D'ailleurs, ne
+sommes-nous pas du côté privilégié?
+
+--Oui, et maintenant plus privilégié que jamais, dit Odoardo: un ange
+le garde.
+
+Cette soirée se passa comme l'autre, sans que le comte conçût aucun
+soupçon, tant Lia sut dissimuler sa douleur. Le lendemain, à neuf
+heures du matin, elle demanda au comte la permission d'aller voir sa
+tante la supérieure du couvent de Sainte-Marie. Cette permission lui
+fut gracieusement accordée.
+
+Le Vésuve devenait de plus en plus menaçant; mais tous deux avaient
+trop de choses dans le coeur et l'esprit pour penser au Vésuve.
+
+La comtesse monta en voiture et se fit conduire au couvent de
+Sainte-Marie-des-Grâces. Arrivée là, elle dit à sa tante que, pour
+accomplir incognito une oeuvre de bienfaisance, elle avait besoin d'un
+costume de religieuse. L'abbesse lui en fit apporter un à sa taille.
+Lia le revêtit. Comme elle achevait sa toilette monastique, la vieille
+la fit demander: elle attendait à la porte avec la voiture fermée.
+Cinq minutes après, cette voiture s'arrêtait à l'angle de la rue
+San-Giacomo et de la place Santa-Medina.
+
+Lia et sa conductrice descendirent et firent quelques pas à pied; puis
+elles entrèrent par une petite porte à gauche, trouvèrent un escalier
+sombre et étroit, et montèrent au troisième étage. Arrivée là, la
+vieille poussa une porte et entra dans une espèce d'antichambre, où
+une autre vieille l'attendait. Les deux bohémiennes alors firent
+renouveler à Lia son serment de ne jamais rien dire sur la manière
+dont elle avait découvert la trahison de son mari; puis ce
+serment fait dans les mêmes termes que la première fois, elles
+l'introduisirent dans une petite chambre, à la cloison de laquelle une
+ouverture presque imperceptible avait été pratiquée. Lia colla son
+oeil à cette ouverture.
+
+La première chose qui la frappa dans cette chambre, et la seule qui
+attira d'abord toute son attention, fut une ravissante jeune femme de
+son âge à peu près, reposant tout habillée sur un lit aux rideaux de
+satin bleu moiré d'argent; elle paraissait avoir cédé à la fatigue et
+dormait profondément.
+
+Lia se retourna pour interroger l'une ou l'autre des deux vieilles;
+mais toutes deux avaient disparu. Elle reporta avidement son oeil à
+l'ouverture.
+
+La jeune femme s'éveillait; elle venait de soulever sa tête, qu'elle
+appuyait encore tout endormie sur sa main. Ses longs cheveux noirs
+tombaient en boucles de son front jusque sur l'oreiller, lui couvrant
+à demi le visage. Elle secoua la tête pour écarter ce voile, ouvrit
+languissamment les yeux, regarda autour d'elle, comme pour reconnaître
+où elle était; puis, rassurée sans doute par l'inspection, un léger
+et triste sourire passa sur ses lèvres; elle fit une courte prière
+mentale, baisa un petit crucifix qu'elle portait au cou, et,
+descendant de son lit, elle alla soulever le rideau de la fenêtre,
+regarda long-temps dans la rue comme attendant quelqu'un, et, ce
+quelqu'un ne paraissant pas encore, elle revint s'asseoir.
+
+Pendant ce temps, Lia l'avait suivie de l'oeil, et ce long examen lui
+avait brisé le coeur. Cette femme était parfaitement belle.
+
+La vue de Lia se reporta alors de cette femme aux objets qui
+l'entouraient. La chambre qu'elle habitait était pareille à celle dans
+laquelle Lia avait été introduite; mais dans la chambre voisine une
+main prévoyante avait réuni tous ces mille détails de luxe dont a
+besoin d'être sans cesse accompagnée, comme une peinture l'est de son
+cadre, la femme belle, élégante et aristocratique; tandis que l'autre
+chambre, celle où se trouvait Lia, avec ses murs nus, ses chaises de
+paille, ses tables boiteuses, avait conservé son caractère de misère
+et de vétusté.
+
+Il était évident que l'autre chambre avait été préparée pour recevoir
+la belle hôtesse.
+
+Cependant celle-ci attendait toujours, dans la même pose, pensive et
+mélancolique, la tête penchée sur sa poitrine, celui qui sans doute
+avait veillé à l'arrangement du charmant boudoir qu'elle occupait.
+Tout à coup elle releva le front, prêta l'oreille avec anxiété et
+demeura soulevée à demi et les yeux fixés sur la porte. Bientôt sans
+doute le bruit qui l'avait tirée de sa rêverie devint plus distinct;
+elle se leva tout à fait, appuyant une main sur son coeur et cherchant
+de l'autre un appui, car elle pâlissait visiblement et semblait prête
+à s'évanouir. Il y eut alors un instant de silence, pendant lequel
+le bruit des pas d'un homme montant l'escalier arriva jusqu'à Lia
+elle-même; puis la porte de la chambre voisine s'ouvrit: l'inconnue
+jeta un grand cri, étendit les bras et ferma les yeux comme si elle ne
+pouvait résister à son émotion. Un homme se précipita dans la chambre
+et la retint sur son coeur au moment où elle allait tomber. Cet homme,
+c'était le comte.
+
+La jeune femme et lui ne purent qu'échanger deux paroles:
+
+--Odoardo! Teresa!
+
+La comtesse n'en put supporter davantage; elle poussa un gémissement
+douloureux et tomba évanouie sur le plancher.
+
+Quand elle recouvra ses sens, elle était dans une autre chambre. Les
+deux vieilles lui jetaient de l'eau sur le visage et lui faisaient
+respirer du vinaigre.
+
+Lia se leva d'un mouvement rapide comme la pensée, et voulut s'élancer
+vers la porte de la chambre qui renfermait Odoardo et la femme
+inconnue, mais les deux vieilles lui rappelèrent son serment. Lia
+courba la tête sous une promesse sacrée, tira de sa poche une bourse
+contenant une cinquantaine de louis et la donna à la bohémienne;
+c'était le prix de la prophétie faite par elle, et qui s'était si
+ponctuellement et si cruellement accomplie.
+
+La comtesse descendit l'escalier, remonta dans sa voiture,
+donna machinalement l'ordre de la conduire au couvent de
+Sainte-Marie-des-Grâces et rentra chez sa tante.
+
+Lia était si pâle que la bonne abbesse s'aperçut tout aussitôt qu'il
+venait de lui arriver quelque chose; mais à toutes les questions de
+sa tante, Lia répondit qu'elle s'était trouvée mal et que ce reste de
+pâleur venait de l'évanouissement qu'elle avait subi.
+
+L'amour de la supérieure s'alarma d'autant plus que, tout en lui
+racontant l'accident qui venait de lui arriver, sa nièce lui en
+cachait la cause. Aussi fit-elle tout ce qu'elle put pour obtenir de
+la comtesse qu'elle restât au couvent jusqu'à ce qu'elle fût remise
+tout à fait; mais l'émotion qu'avait éprouvée Lia n'était point une de
+ces secousses dont on se remet en quelques heures. La blessure était
+profonde, douloureuse et envenimée. Lia sourit amèrement aux craintes
+de sa tante, et, sans même essayer de les combattre, déclara qu'elle
+voulait retourner chez elle.
+
+L'abbesse lui montra alors la cime de la montagne tout enveloppée
+de fumée, et lui dit qu'une éruption prochaine étant inévitable, il
+serait plus raisonnable à elle de faire dire à son mari de venir la
+rejoindre et d'attendre les résultats de cette éruption en un lieu
+sûr. Mais Lia lui répondit en lui montrant d'un geste cette pente
+verdoyante de la montagne sur laquelle, depuis que le Vésuve existait,
+pas le plus petit ruisseau de lave ne s'était égaré. L'abbesse, voyant
+alors que sa résolution était inébranlable, prit congé d'elle en la
+recommandant à Dieu.
+
+La comtesse remonta en voiture. Dix minutes après, elle était à la
+villa Giordani.
+
+Odoardo n'était pas encore rentré.
+
+Là, les douleurs de Lia redoublèrent. Elle parcourut comme une
+insensée les appartemens et les jardins: chaque chambre, chaque
+bouquet d'arbres, chaque allée avait pour elle un souvenir, délicieux
+trois jours auparavant, aujourd'hui mortel. Partout Odoardo lui avait
+dit qu'il l'aimait. Chaque objet lui rappelait une parole d'amour.
+Alors Lia sentit que tout était fini pour elle et qu'il lui serait
+impossible de vivre ainsi; mais elle sentit en même temps qu'il
+lui était impossible de mourir en laissant Odoardo dans le monde
+qu'habitait sa rivale. En ce moment, il lui vint une idée terrible:
+c'était de tuer Odoardo et de se tuer ensuite. Lorsque cette idée se
+présenta à son esprit, elle jeta presque un cri d'horreur; mais peu à
+peu elle força son esprit de revenir à cette pensée, comme un cavalier
+puissant force son cheval rebelle de franchir l'obstacle qui l'avait
+d'abord effarouché.
+
+Bientôt cette pensée, loin de lui inspirer de la crainte, lui causa
+une sombre joie; elle se voyait le poignard à la main, réveillant
+Odoardo de son sommeil, lui criant le nom de sa rivale entre deux
+blessures mortelles, se frappant à son tour, mourant à côté de lui, et
+le condamnant à ses embrassemens pour l'éternité. Et Lia s'étonnait
+qu'au fond d'une douleur si poignante une résolution pareille pût
+remuer une si grande joie.
+
+Elle alla dans le cabinet d'Odoardo. Là étaient des trophées d'armes
+de tous les pays, de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du
+Malais jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. Lia détacha un
+beau cangiar turc, au fourreau de velours, au manche tout émaillé de
+topazes, de perles et de diamans. Elle l'emporta dans sa chambre,
+en essaya la pointe au bout de son doigt, dont une goutte de sang
+jaillit, limpide et brillante comme un rubis, puis le cacha sous son
+oreiller.
+
+En ce moment, elle entendit le hennissement du cheval d'Odoardo et
+comme elle se trouvait devant une glace, elle vit qu'elle devenait
+pâle comme une morte. Alors elle se mit à rire de sa faiblesse,
+mais l'éclat de son propre rire l'effraya, et elle s'arrêta toute
+frissonnante.
+
+En ce moment elle entendit les pas de son mari, qui montait
+l'escalier. Elle courut aux rideaux des fenêtres, qu'elle laissa
+retomber afin d'augmenter l'obscurité et de dérober ainsi au comte
+l'altération de son visage.
+
+Le comte ouvrit la porte, et, encore ébloui par l'éclat du jour, il
+appela Lia de sa plus douce et de sa plus tendre voix. Lia sourit avec
+dédain, et, se levant du fauteuil où elle était assise dans l'ombre
+des rideaux de la fenêtre, elle fit quelques pas au devant de lui.
+
+Odoardo l'embrassa avec cette effusion de l'homme heureux qui a besoin
+de répandre son bonheur sur tout ce qui l'entoure. Lia crut que son
+mari s'abaissait à feindre pour elle un amour qu'il n'éprouvait plus.
+Un instant auparavant elle avait crut le haïr; dès lors elle crut le
+mépriser.
+
+La journée se passa ainsi, puis la nuit vint. Bien souvent Odoardo, en
+regardant sa femme, qui s'efforçait de sourire sous son regard, ouvrit
+la bouche comme pour révéler un secret; puis chaque fois il retint les
+paroles sur ses lèvres, et le secret rentra dans son coeur.
+
+Pendant la soirée, les menaces du Vésuve devinrent plus effrayantes
+que jamais. Odoardo proposa plusieurs fois à sa femme de quitter la
+villa et de s'en aller dans leur palais de Naples; mais à chaque fois
+Lia pensa que cette proposition lui était faite par Odoardo pour se
+rapprocher de sa rivale, le palais du comte étant situé dans la rue
+de Tolède, à cent pas à peine de la rue San-Giacomo. Aussi, à chaque
+proposition du comte, lui rappela-t-elle que le côté du Vésuve où
+s'élevait la villa avait toujours été respecté par le volcan. Odoardo
+en convint; mais il n'en décida pas moins que, si le lendemain les
+symptômes de la montagne étaient toujours les mêmes, ils quitteraient
+la villa pour aller attendre à Naples la fin de l'événement.
+
+Lia y consentit. La nuit lui restait pour sa vengeance; elle ne
+demandait pas autre chose.
+
+Par un étrange phénomène atmosphérique, à mesure que l'obscurité
+descendait du ciel, la chaleur augmentait. En vain les fenêtres de la
+villa s'étaient ouvertes comme d'habitude pour aspirer le souffle du
+soir, la brise quotidienne avait manqué, et, à sa place, la mer en
+ébullition dégageait une vapeur lourde et tiède presque visible à
+l'oeil, et qui se répandait comme un brouillard à la surface de la
+terre. Le ciel, au lieu de s'étoiler comme à l'ordinaire, semblait un
+dôme d'étain rougi pesant de tout son poids sur le monde. Une
+chaleur insupportable passait par bouffées, venant de la montagne
+et descendant vers la villa; et cette chaleur énervante semblait, à
+chaque fois qu'elle se faisait sentir, emporter avec elle une portion
+des forces humaines.
+
+Odoardo voulait veiller. Ces symptômes bien connus l'inquiétaient pour
+Lia, mais Lia le rassurait en riant de ses frayeurs; Lia paraissait
+insensible à tous ces phénomènes. Quand le comte se couchait sans
+force et les yeux à demi fermés sur un fauteuil, Lia restait debout,
+ferme, roide et immobile, soutenue par la douleur qui veillait au fond
+de son âme. Le comte finit par croire que la faiblesse qu'il éprouvait
+venait d'une mauvaise disposition de sa part. Il demanda en riant
+le bras de Lia, s'y appuya pour gagner son lit, se jeta dessus tout
+habillé, lutta un instant encore contre le sommeil, puis tomba enfin
+dans une espèce d'engourdissement léthargique, et s'endormit la main
+de Lia dans les siennes.
+
+Lia resta debout près du lit, silencieuse et sans faire un mouvement,
+tant qu'elle crut que le sommeil n'avait pas encore pris tout son
+empire. Puis, lorsqu'elle fut à peu près certaine que le comte était
+devenu insensible au bruit comme au toucher, elle retira doucement sa
+main, s'avança vers l'antichambre, donna l'ordre aux domestiques de
+partir à l'instant même pour Naples, afin de préparer le palais à les
+recevoir le lendemain matin, et rentra dans son appartement.
+
+Les domestiques, enchantés de pouvoir se mettre en sûreté en
+accomplissant leur devoir, s'éloignèrent à l'instant même. La
+comtesse, appuyée à sa fenêtre ouverte, les entendit sortir, fermer
+la porte de la villa, puis la grille du jardin. Elle descendit alors,
+visita les antichambres, les corridors, les offices. La maison était
+déserte: comme la comtesse le désirait, elle était restée seule avec
+Odoardo.
+
+Elle rentra dans sa chambre, s'approcha de son lit d'un pas ferme,
+fouilla sous son oreiller, en tira le cangiar, le sortit du fourreau,
+examina de nouveau sa lame recourbée et toute diaprée d'arabesques
+d'or; puis, les lèvres serrées, les yeux fixes, le front plissé, elle
+s'avança vers la chambre d'Odoardo, pareille à Gulnare s'avançant vers
+l'appartement de Séide.
+
+La porte de communication était ouverte, et la lumière laissée par
+Lia dans sa chambre projetait ses rayons dans celle du comte. Elle
+s'avança donc vers le lit, guidée par cette lueur. Odoardo était
+toujours couché dans la même position et dans la même immobilité.
+
+Arrivée au chevet, elle étendit la main pour chercher l'endroit où
+elle devait frapper. Le comte, oppressé par la chaleur, avait, avant
+de se coucher, ôté sa cravate et entr'ouvert son gilet et sa chemise.
+La main de Lia rencontra donc sur sa poitrine nue, à l'endroit même
+du coeur, un petit médaillon renfermant un portrait et des cheveux
+qu'elle lui avait donnés au moment où il était parti pour la Sicile,
+et qu'il n'avait jamais quittés depuis.
+
+La suprême exaltation touche à la suprême faiblesse. A peine Lia
+eut-elle senti et reconnu ce médaillon, qu'il lui sembla qu'un rideau
+se levait et qu'elle voyait repasser une à une, comme de douces et
+gracieuses ombres, les premières heures de son amour. Elle se rappela,
+avec cette rapidité merveilleuse de la pensée qui enveloppe des années
+dans l'espace d'une seconde, le jour où elle vit Odoardo pour la
+première fois, le jour où elle lui avoua qu'elle l'aimait, le jour où
+il partit pour la Sicile, le jour où il revint pour l'épouser; tout ce
+bonheur qu'elle avait supporté sans fatigue, disséminé qu'il avait été
+sur sa vie, brisa sa force en se condensant pour ainsi dire dans
+sa pensée. Elle plia sous le poids des jours heureux; et, laissant
+échapper le cangiar de sa main tremblante, elle tomba à genoux près du
+lit, mordant les draps pour étouffer les cris qui demandaient à sortir
+de sa poitrine, et suppliant Dieu de leur envoyer à tous deux cette
+mort qu'elle craignait de n'avoir plus la force de donner et de
+recevoir.
+
+Au moment même où elle achevait cette prière, un grondement sourd et
+prolongé se fit entendre, une secousse violente ébranla le sol, et une
+lumière sanglante illumina l'appartement. Lia releva la tête: tous les
+objets qui l'entouraient avaient pris une teinte fantastique. Elle
+courut à la fenêtre, se croyant sous l'empire d'une hallucination;
+mais là tout lui fut expliqué.
+
+La montagne venait de se fendre sur une longueur d'un quart de lieue.
+Une flamme ardente s'échappait de cette gerçure infernale, et au pied
+de cette flamme bouillonnait, en prenant sa course vers la villa,
+un fleuve de lave qui menaçait de l'avoir, avant un quart d'heure,
+engloutie et dévorée.
+
+Lia, au lieu de profiter du temps qui lui était accordé pour sauver
+Odoardo et se sauver avec lui, crut que Dieu avait entendu et exaucé
+sa prière, et ses lèvres pâles murmurèrent ces paroles impies:
+«Seigneur, Seigneur, tu es grand, tu es miséricordieux, je te
+remercie!...»
+
+Puis, les bras croisés, le sourire sur les lèvres, les yeux brillans
+d'une volupté mortelle, tout illuminée par ce reflet sanglant,
+silencieuse et immobile, elle suivit du regard les progrès dévorans de
+la lave.
+
+Le torrent, ainsi que nous l'avons dit, s'avançait directement sur la
+villa Giordani, comme si, pareille à une de ces cités maudites, elle
+était condamnée par la colère de Dieu, et que ce fût elle surtout et
+avant tout que ce feu de la terre, rival du feu du ciel, avait mission
+d'atteindre et de punir. Mais la course du fleuve de feu était assez
+lente pour que les hommes et les animaux pussent fuir devant lui ou
+s'écarter de son passage. A mesure qu'il avançait, l'air, de lourd et
+humide qu'il était, devenait sec et ardent. Long-temps devant la
+lave les objets enchaînés à la terre et en apparence insensibles
+semblaient, à l'approche du danger, recevoir la vie pour mourir. Les
+sources se tarissaient en sifflant, les herbes se desséchaient en
+agitant leurs cimes jaunies, les arbres se tordaient en se courbant
+comme pour fuir du côté opposé à celui d'où venait la flamme. Les
+chiens de garde qu'on lâchait la nuit dans le parc étaient venus
+chercher un refuge sur le perron, et se pressant contre le mur
+hurlaient lamentablement. Chaque chose créée, mue par l'instinct de la
+conservation, semblait réagir contre l'épouvantable fléau. Lia seule
+semblait hâter du geste sa course et murmurait à voix basse: Viens!
+viens! viens!
+
+En ce moment, il sembla à Lia qu'Odoardo se réveillait: elle s'élança
+vers son lit. Elle se trompait; Odoardo, sur lequel pesait pendant son
+sommeil cet air dévorant, se débattait aux prises avec quelque songe
+terrible. Il semblait vouloir repousser loin de lui un objet menaçant.
+Lia le regarda un instant, effrayée de l'expression douloureuse de son
+visage. Mais en ce moment les liens qui enchaînaient ses paroles se
+brisèrent. Odoardo prononça le nom de Teresa. C'était donc Teresa qui
+visitait ses rêves! c'était donc pour Teresa qu'il tremblait! Lia
+sourit d'un sourire terrible, et revint prendre sa place sur le
+balcon.
+
+Pendant ce temps, la lave marchait toujours et avait gagné du terrain;
+déjà elle étendait ses deux bras flamboyans autour de la colline sur
+laquelle était située la villa. Si à cette heure Lia avait réveillé
+Odoardo, il était encore temps de fuir; car la lave, battant de front
+le monticule et s'étendant à ses deux flancs, ne s'était point encore
+rejointe derrière lui. Mais Lia garda le silence, n'ayant au contraire
+qu'une crainte, c'était que le cri suprême de toute cette nature
+à l'agonie ne parvint aux oreilles du comte et ne le tirât de son
+sommeil.
+
+Il n'en fut rien. Lia vit la lave s'étendre, pareille à un immense
+croissant, et se réunir derrière la colline. Elle poussa alors un cri
+de joie. Toute issue était fermée à la fuite. La villa et ses jardins
+n'étaient plus qu'une île battue de tous côtés par une mer de flammes.
+
+Alors la terrible marée commença de monter aux flancs de la colline
+comme un flux immense et redoublé. A chaque ressac, on voyait
+les vagues enflammées gagner du terrain et ronger l'île, dont la
+circonférence devenait de plus en plus étroite. Bientôt la lave arriva
+aux murs du parc, et les murs se couchèrent dans ses flots, tranchés
+à leur base. A l'approche du torrent, les arbres se séchèrent, et la
+flamme, jaillissant de leur racine, monta à leur sommet. Chaque arbre,
+tout en brûlant, conservait sa forme jusqu'au moment où il s'abîmait
+en cendres dans l'inondation ardente, qui s'avançait toujours. Enfin
+les premiers flots de lave commencèrent à paraître dans les allées du
+jardin. A cette vue, Lia comprit qu'à peine il lui restait le temps
+de réveiller Odoardo, de lui reprocher son crime et de lui faire
+comprendre qu'ils allaient mourir l'un par l'autre. Elle quitta la
+terrasse et s'approchant du lit:
+
+--Odoardo! Odoardo! s'écria-t-elle en le secouant par le bras;
+Odoardo! lève-toi pour mourir!
+
+Ces terribles paroles, dites avec l'accent suprême de la vengeance,
+allèrent chercher l'esprit du comte au plus profond de son sommeil. Il
+se dressa sur son lit, ouvrit des yeux hagards; puis, au reflet de la
+flamme, aux pétillemens des carreaux qui se brisaient, aux vacillemens
+de la maison que les vagues de lave commençaient d'étreindre et de
+secouer, il comprit tout, et s'élançant de son lit:
+
+--Le volcan! le volcan! s'écria-t-il. Ah! Lia! je te l'avais bien dit!
+
+Puis, bondissant vers la fenêtre, il embrassa d'un coup d'oeil tout
+cet horizon brûlant, jeta un cri de terreur, courut à l'extrémité
+opposée de la chambre, ouvrit une fenêtre qui donnait sur Naples, et
+voyant toute retraite fermée, il revint vers la comtesse en s'écriant,
+désespéré:
+
+--Oh! Lia, Lia, mon amour, mon âme, ma vie, nous sommes perdus!
+
+--Je le sais, répondit Lia.
+
+--Comment, tu le sais?
+
+--Depuis une heure je regarde le volcan! je n'ai pas dormi, moi!
+
+--Mais si tu ne dormais pas, pourquoi m'as-tu laissé dormir?
+
+--Tu rêvais de Teresa, et je ne voulais pas te réveiller.
+
+--Oui, je rêvais qu'on voulait m'enlever ma soeur une seconde fois. Je
+rêvais que j'avais été trompé, qu'elle était bien réellement morte,
+qu'elle était étendue sur son lit dans sa petite chambre de la rue
+San-Giacomo, qu'on apportait une bière et qu'on voulait la clouer
+dedans. C'était un rêve terrible, mais moins terrible encore que la
+réalité.
+
+--Que dis-tu? que dis-tu? s'écria la comtesse saisissant les mains
+d'Odoardo et le regardant en face. Cette Teresa, c'est ta soeur?
+
+--Oui.
+
+--Cette femme qui loge rue San-Giacomo, au troisième étage, no. 11.
+c'est ta soeur?
+
+--Oui.
+
+--Mais ta soeur est morte! Tu mens!
+
+--Ma soeur vit. Lia; ma soeur vit, et c'est nous qui allons mourir. Ma
+soeur avait suivi un colonel français qui a été tué. Moi aussi je la
+croyais morte, on me l'avait dit, mais j'ai reçu une lettre d'elle
+avant-hier, mais hier je l'ai vue. C'était bien elle, c'était bien ma
+soeur, humiliée, flétrie, voulant rester inconnue. Oh! mais que nous
+fait tout cela en ce moment? Sens-tu, sens-tu la maison qui
+tremble; entends-tu les murs qui se fendent? O mon Dieu, mon Dieu,
+secourez-nous!
+
+--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! s'écria Lia en tombant à genoux. Oh!
+pardonne-moi avant que je meure!
+
+--Et que veux-tu que je te pardonne? qu'ai-je à te pardonner?
+
+--Odoardo! Odoardo! c'est moi qui te tue! J'ai tout vu, j'ai pris
+cette femme pour une rivale, et, ne pouvant plus vivre avec toi, j'ai
+voulu mourir avec toi. Mon Dieu! mon Dieu! n'est-il aucune chance de
+nous sauver? N'y a-t-il aucun moyen de fuir? Viens, Odoardo! viens! je
+suis forte; je n'ai pas peur. Courons!
+
+Et elle prit son mari par la main, et tous deux se mirent à courir
+comme des insensés par les chambres de la villa chancelante,
+s'élançant à toutes les portes, tentant toutes les issues et
+rencontrant partout l'inexorable lave qui montait sans cesse,
+impassible, dévorante, et battant déjà le pied des murs qu'elle
+secouait de ses embrassemens mortels.
+
+Lia était tombée sur ses genoux, ne pouvant plus marcher. Odoardo
+l'avait prise dans ses bras et l'emportait de fenêtre en fenêtre en
+criant, appelant au secours. Mais tout secours était impossible, la
+lave continuait de monter. Odoardo, par un mouvement instinctif, alla
+chercher un refuge sur la terrasse qui couronnait la maison; mais là
+il comprit réellement que tout était fini, et, tombant à genoux et
+élevant Lia au dessus de sa tête comme s'il eût espéré qu'un ange la
+viendrait prendre:
+
+--O mon Dieu! s'écria-t-il, ayez pitié de nous!
+
+A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il entendit les planchers
+s'abîmer successivement et tomber dans la lave. Bientôt la terrasse
+vacilla et se précipita à son tour, les entraînant l'un et l'autre
+dans sa chute. Enfin les quatre murailles se replièrent comme le
+couvercle d'un tombeau. La lave continua de monter, passa sur les
+ruines, et tout fut fini.
+
+
+
+
+II
+
+Le Môle.
+
+
+Il nous restait deux endroits essentiellement populaires à visiter que
+nous avions déjà vus en passant, mais que nous n'avions pas encore
+examinés en détail: c'étaient le Môle et le Marché-Neuf. Le Môle est à
+Naples ce qu'était le boulevart du Temple à Paris quand il y avait
+à Paris un boulevart du Temple. Le Môle est le séjour privilégié de
+Polichinelle.
+
+Nous avons peu parlé de Polichinelle jusqu'à présent. Polichinelle est
+à Naples un personnage fort important. Toute l'opposition napolitaine
+s'est réfugiée en lui comme toute l'opposition romaine s'est réfugiée
+dans Pasquin. Polichinelle dit ce que personne n'ose dire.
+
+Polichinelle dit qu'avec trois F on gouverne Naples. C'était aussi
+l'opinion du roi Ferdinand, qui, nous l'avons dit, n'avait guère moins
+d'esprit et n'était guère moins populaire que Polichinelle. Ces trois
+F sont _festa-farina-forca_: fête-farine-potence. Dix-sept cents ans
+avant Polichinelle, César avait trouvé les deux premiers moyens de
+gouvernement: _panem_ et _circenses_. Ce fut Tibère qui trouva le
+troisième. A tout seigneur tout honneur.
+
+Au reste, il n'y aurait rien d'étonnant que Polichinelle eût entendu
+dire la chose à César et eût vu pratiquer la maxime par Tibère.
+Polichinelle remonte à la plus haute antiquité; une peinture retrouvée
+à Herculanum, et qui date très probablement du règne d'Auguste,
+reproduit trait pour trait cet illustre personnage, au dessous duquel
+est gravée cette inscription: _Civis atellanus_. Ainsi, selon toute
+probabilité, Polichinelle était le héros des Atellans. Que nos grands
+seigneurs viennent à présent nous vanter leur noblesse du douzième
+ou du treizième siècle! Ils sont de quinze cents ans postérieurs à
+Polichinelle. Polichinelle pouvait faire triple preuve et avait trois
+fois le droit de monter dans les carrosses du roi.
+
+La première fois que j'ai vu Polichinelle, il venait de proposer de
+nourrir la ville de Naples avec un boisseau de blé pendant un an, et
+cela à une seule condition. Il se faisait un grand silence sur la
+place, car chacun ignorait quelle était cette condition et cherchait
+quelle elle pouvait être. Enfin, au bout d'un instant, les chercheurs,
+s'impatientant, demandèrent à Polichinelle, qui attendait les bras
+croisés et en regardant la foule avec son air narquois, quelle était
+cette condition.
+
+--Eh bien! dit Polichinelle, faites sortir de Naples toutes les femmes
+qui trompent et tous les maris trompés, mettez à la porte tous les
+bâtards et tous les voleurs, je nourris Naples pendant un an avec
+un boisseau de blé, et au bout d'un an il me restera encore plus
+de farine qu'il ne m'en faudra pour faire une galette d'un pouce
+d'épaisseur et de six pieds de tour.
+
+Cette manière de dire la vérité est peut-être un peu brutale, mais
+Polichinelle ne s'est pas dégrossi le moins du monde: il est resté
+ce bon paysan de la campagne que Dieu l'a fait, et qu'il ne faut pas
+confondre avec notre Polichinelle que le diable emporte, ni avec le
+Punch anglais que le bourreau pend. Non, celui-là meurt chrétiennement
+dans son lit, ou plutôt celui-là ne meurt jamais; c'est toujours le
+même Polichinelle, avec son costume, sa camisole de calicot, son
+pantalon de toile, son chapeau pointu et son demi-masque noir. Notre
+Polichinelle, à nous, est un être fantastique, porteur de deux bosses
+comme il n'en existe pas, frondeur, libertin, vantard, bretteur,
+voltairien, sophiste, qui bat sa femme, qui bat le guet, qui tue le
+commissaire. Le Polichinelle napolitain est bonhomme, bête et malin à
+la fois, comme on dit de nos paysans; il est poltron comme Sganarelle,
+gourmand comme Crispin, franc comme Gautier Garguille.
+
+Autour de Polichinelle, et comme des planètes relevant de son système
+et tournant dans son tourbillon, se groupent l'improvisateur et
+l'écrivain public.
+
+L'improvisateur est un grand homme sec, vêtu d'un habit noir, râpé,
+luisant, auquel il manque deux ou trois boutons par devant et un
+bouton par derrière. Il a d'ordinaire une culotte courte qui retient
+des bas chinés au dessus du genou, ou un pantalon collant qui se perd
+dans des guêtres. Son chapeau bossué atteste les fréquens contacts
+qu'il a eus avec le public, et les lunettes qui couvrent ses yeux
+indiquent que son regard est affaibli par ses longues lectures.
+Au reste, cet homme n'a pas de nom, cet homme s'appelle
+l'_improvisateur_.
+
+L'improvisateur est réglé comme l'horloge de l'église de San-Egidio.
+Tous les jours, une heure avant le coucher du soleil, l'improvisateur
+débouche de l'angle du Château-Neuf par la strada del Molo, et
+s'avance d'un pas grave, lent et mesuré, tenant à la main un livre
+relié en basane, à la couverture usée, aux feuillets épaissis. Ce
+livre, c'est l'_Orlando furioso_ du _divin_ Arioste.
+
+En Italie, tout est _divin_: on dit le _divin_ Dante, le _divin_
+Pétrarque, le _divin_ Arioste et le _divin_ Tasse. Toute autre
+épithète serait indigne de la majesté de ces grands poètes.
+
+L'improvisateur a son public à lui. A quelque chose que ce public soit
+occupé, soit qu'il rie aux facéties de Polichinelle, soit qu'il
+pleure aux sermons d'un capucin, ce public quitte tout pour venir à
+l'improvisateur.
+
+Aussi l'improvisateur est-il comme les grands généraux de l'antiquité
+et des temps modernes, qui connaissaient chacun de leurs soldats par
+son nom. L'improvisateur connaît tout son cercle; s'il lui manque un
+auditeur, il le cherche des yeux avec inquiétude; et si c'est un de
+ses _appassionati_, il attend qu'il soit venu pour commencer, ou
+recommence quand il arrive.
+
+L'improvisateur rappelle ces grands orateurs romains qui avaient
+constamment derrière eux une flûte pour leur donner le _la_. Sa parole
+n'a ni les variations du chant, ni la simplicité du discours. C'est la
+modulation de la mélopée. Il commence froidement et d'un ton sourd
+et traînant; mais bientôt il s'anime avec l'action: Roland provoque
+Ferragus, sa voix se hausse au ton de la menace et du défi. Les deux
+héros se préparent; l'improvisateur imite leurs gestes, tire son épée,
+assure son bouclier. Son épée, c'est le premier bâton venu, et qu'il
+arrache le plus souvent à son voisin; son bouclier, c'est son livre;
+car il sait tellement son divin _Orlando_ par coeur, que tant que
+durera la lutte terrible il n'aura pas besoin de jeter les yeux sur le
+texte, qu'il allongera d'ailleurs ou raccourcira à sa fantaisie, sans
+que le génie métromanique des écoutans en soit choqué le moins du
+monde; c'est alors qu'il fait beau de voir l'improvisateur.
+
+En effet, l'improvisateur devient acteur; qu'il ait choisi le rôle de
+Roland ou celui du Ferragus, chacun des coups qu'il doit recevoir ou
+porter, il les porte où les reçoit. Alors il s'anime dans sa victoire
+ou s'exalte dans sa défaite. Vainqueur, il fond sur son ennemi, le
+presse, le poursuit, le renverse, l'égorge, le foule aux pieds, relève
+la tête et triomphe du regard. Vaincu, il rompt, recule, défend le
+terrain pied à pied, bondit à droite, bondit à gauche, saute en
+arrière, invoque Dieu ou le diable, selon que, pour le moment, il est
+païen ou chrétien, emploie toutes les ressources de la ruse, toutes
+les astuces de la faiblesse; enfin, poussé par son adversaire, il
+tombe sur un genou; combat encore, se renverse, se tord, se roule,
+puis, voyant que cette lutte est inutile, tend la gorge pour mourir
+avec grâce, comme le gladiateur gaulois, vieille tradition que
+l'amphithéâtre a léguée au Môle.
+
+S'il est vainqueur, l'improvisateur prend son chapeau, comme Bélisaire
+son casque, et réclame impérieusement son dû. S'il est vaincu, il
+se glisse jusqu'à son feutre, fait le tour de la société et demande
+humblement l'aumône; tant les natures du Midi sont impressionnables,
+tant elles ont de facilité à se transformer elles-mêmes et à devenir
+ce qu'elles désirent être.
+
+Malheureusement, comme nous l'avons dit, l'improvisateur s'en va;
+nos pères l'ont vu, nous l'avons vu; nos fils, s'ils se pressent, le
+verront encore, mais, à coup sûr, nos petits-fils et nos neveux ne le
+verront pas.
+
+Il n'en est pas de même de l'écrivain public, son voisin. Bien des
+siècles se passeront encore sans que tout le monde sache écrire, et
+surtout dans la très fidèle ville de Naples. Puis, lorsque tout le
+monde saura écrire, ne restera-t-il donc pas encore la lettre anonyme,
+ce poison que vend l'écrivain public en se faisant un peu prier, comme
+le pharmacien de Roméo et Juliette vend l'arsenic? Quant à moi, je
+reçois, pour mon compte seul, assez de lettres anonymes pour défrayer
+honorablement un écrivain public ayant femme et enfans.
+
+Le scribe qui peut écrire sur le devant de sa table: _Qui si scrive in
+francese_, est sûr de sa fortune. Pourquoi? Apprenez-le-moi, car je
+n'en sais rien. La langue française est la langue de la diplomatie,
+c'est vrai, mais les diplomates n'échangent point leurs notes par la
+voie des écrivains publics.
+
+Au reste, l'écrivain public napolitain opère en plein air, en face de
+de tous, _coram populo_. Est-ce un progrès, est-ce un retard de la
+civilisation?
+
+C'est que le peuple napolitain n'a pas de secret; il pense tout haut,
+il prie tout haut et se confesse tout haut. Celui qui sait le patois
+du Môle, et qui se promènera une heure par jour dans les églises,
+n'aura qu'à écouter ce qui se dit à l'autel ou au confessionnal, et à
+la fin de la semaine il sera initié dans les secrets les plus intimes
+de la vie napolitaine.
+
+Ah! j'oubliais de dire que l'écrivain public napolitain est
+gentilhomme, ou du moins qu'on lui donne ce titre.
+
+En effet, interrogez l'écrivain: c'est toujours un _galantuomo_ qui a
+eu des malheurs; doutez-en, et il vous montrera comme preuve un reste
+de redingote de drap.
+
+On ne saurait s'expliquer l'influence du drap sur le peuple
+napolitain: c'est pour lui le cachet de l'aristocratie, le signe de
+la prééminence. Un _vestido di panno_ peut se permettre, vis-à-vis du
+lazzarone, bien des choses que je ne conseillerais pas de tenter à un
+_vestido di telo_.
+
+Cependant, le _vestido di telo_ a encore une grande supériorité sur le
+lazzarone, qui, en général, n'est vêtu que d'air.
+
+
+
+
+III
+
+Le Tombeau de Virgile.
+
+
+Pour faire diversion à nos promenades dans Naples, nous résolûmes,
+Jadin et moi, de tenter quelques excursions dans ses environs. Des
+fenêtres de notre hôtel nous apercevions le tombeau de Virgile et la
+grotte de Pouzzoles. Au delà de cette grotte, que Sénèque appelle une
+longue prison, était le monde inconnu des féeries antiques; l'Averne,
+l'Achéron, le Styx; puis, s'il faut en croire Properce, Baïa, la cité
+de perdition, la ville luxurieuse, qui, plus sûrement et plus vite que
+toute autre ville, conduisait aux sombres et infernaux royaumes.
+
+Nous prîmes en main notre Virgile, notre Suétone et notre Tacite; nous
+montâmes dans notre corricolo, et comme notre cocher nous demandait
+où il devait nous conduire, nous lui répondîmes tranquillement:--Aux
+enfers. Notre cocher partit au galop.
+
+C'est à l'entrée de la grotte de Pouzzoles qu'est situé le tombeau
+présumé de Virgile.
+
+On monte au tombeau du poète par un sentier tout couvert de ronces et
+d'épines: c'est une ruine pittoresque que surmonte un chêne vert, dont
+les racines l'enveloppent comme les serres d'un aigle. Autrefois,
+disait-on, à la place de ce chêne était un laurier gigantesque qui
+y avait poussé tout seul. A la mort du Dante, le laurier mourut.
+Pétrarque en planta un second qui vécut jusqu'à Sannazar. Puis enfin
+Casimir Delavigne en planta un troisième qui ne reprit même pas de
+bouture. Ce n'était pas la faute de l'auteur des _Messéniennes_, la
+terre était épuisée.
+
+On descend au tombeau par un escalier à demi ruiné, entre les marches
+duquel poussent de grosses touffes de myrtes; puis on arrive à la
+porte columbarium, on en franchit le seuil et l'on se trouve dans le
+sanctuaire.
+
+L'urne qui contenait les cendres de Virgile y resta, assure-t-on,
+jusqu'au quatorzième siècle. Un jour on l'enleva sous prétexte de la
+mettre en sûreté: depuis ce jour elle n'a plus reparu.
+
+Après un instant d'exploration intérieure, Jadin sortit pour faire
+un croquis du monument et me laissa seul dans le tombeau. Alors mes
+regards se reportèrent naturellement en arrière, et j'essayai de me
+faire une idée bien précise de Virgile et de ce monde antique au
+milieu duquel il vivait.
+
+Virgile était né à Andes, près de Mantoue, le 15 octobre de l'an 70
+avant Jésus-Christ, c'est-à-dire lorsque César avait trente ans; et
+il était mort à Brindes, en Calabre, le 22 septembre de l'an 19,
+c'est-à-dire lorsque Auguste en avait quarante-trois.
+
+Il avait connu Cicéron, Caton d'Utique, Pompée, Brutus, Cassius,
+Antoine et Lépide; il était l'ami de Mécène, de Salluste, de Cornélius
+Nepos, de Catulle et d'Horace. Il fut le maître de Properce d'Ovide
+et de Tibulle, qui naquirent tous trois comme il finissait ses
+_Géorgiques_.
+
+Il avait vu tout ce qui s'était passé dans cette période, c'est-à-dire
+les plus grands événemens du monde antique: la chute de Pompée, la
+mort de César, l'avènement d'Octave, la rupture du triumvirat; il
+avait vu Caton déchirant ses entrailles, il avait vu Brutus se jetant
+sur son épée, il avait vu Pharsale, il avait vu Philippes, il devait
+voir Actium.
+
+Beaucoup ont comparé ce siècle à notre dix-septième siècle; rien n'y
+ressemblait moins cependant: Auguste avait bien plus de Louis-Philippe
+que de Louis XIV. Louis XIV était un grand roi, Auguste fut un grand
+politique.
+
+Aussi le siècle de Louis XIV ne comprend-il réellement que la première
+moitié de sa vie. Le siècle d'Auguste commence après Actium, et
+s'étend sur toute la dernière partie de son existence.
+
+Louis XIV, après avoir été le maître du monde, meurt battu par ses
+rivaux, méprisé par ses courtisans, honni par son peuple, laissant la
+France pauvre, plaintive et menacée, et redevenu un peu moins qu'un
+homme, après s'être cru un peu plus qu'un dieu.
+
+Auguste, au contraire, commence par les luttes intérieures, les
+proscriptions et les guerres civiles; puis, Lépide mort, Brutus mort,
+Antoine mort, il ferme le temple de Janus qui n'avait pas été fermé
+depuis deux cent six ans, et meurt presqu'à l'âge de Louis XIV, c'est
+vrai, mais laissant Rome riche, tranquille et heureuse; laissant
+l'empire plus grand qu'il ne l'avait pris des mains de César, ne
+quittant la terre que pour monter au ciel, ne cessant d'être homme que
+pour passer dieu.
+
+Il y a loin de Louis XIV descendant de Versailles à Saint-Denis au
+milieu des sifflets de la populace, à Auguste montant à l'Olympe par
+la voie Appia au milieu des acclamations de la multitude.
+
+On connaît Louis XIV, dédaigneux avec sa noblesse, hautain avec ses
+ministres, égoïste avec ses maîtresses; dilapidant l'argent de la
+France en fêtes dont il est le héros, en carrousels dont il est le
+vainqueur, en spectacles dont il est le dieu; toujours roi pour sa
+famille comme pour son peuple, pour ses courtisans en prose comme pour
+ses flatteurs en vers; n'accordant une pension à Corneille que parce
+que Boileau parle de lui abandonner la sienne; éloignant Racine de
+lui parce qu'il a eu le malheur de prononcer devant lui le nom de
+son prédécesseur, Scarron; se félicitant de la blessure de madame la
+duchesse de Bourgogne, qui donnera plus de régularité désormais à ses
+voyages de Marly, sifflotant un air d'opéra près du cercueil de son
+frère, et voyant passer devant lui le cadavre de ses trois fils sans
+s'informer qui les a empoisonnés, de peur de découvrir les véritables
+coupables dans sa maîtresse ou dans ses bâtards.
+
+En quoi ressemble à cela, je vous le demande, l'écolier qui vient
+d'Apollonie pour recueillir l'héritage de César?
+
+Voulez-vous voir Octave, ou Thurinus comme on l'appelait alors? puis
+nous passerons à César, et de César à Auguste, et vous verrez si ce
+triple et cependant unique personnage a un seul trait de l'amant de
+mademoiselle de La Vallière, de l'amant de madame de Montespan, et
+de l'amant de madame de Maintenon, qui lui aussi est un seul et même
+personnage.
+
+César vient de tomber au Capitole; Brutus et Cassius viennent d'être
+chassés de Rome par le peuple, qui les a portés la veille en triomphe;
+Antoine vient de lire le testament de César qui intitule Octave son
+héritier. Le monde tout entier attend Octave.
+
+C'est alors que Rome voit entrer dans ses murs un jeune homme de
+vingt-un ans à peine, né sous le consulat de Cicéron et d'Antoine,
+le 22 septembre de l'an 689 de la fondation de Rome, c'est-à-dire
+soixante-deux ans avant Jésus-Christ, qui naîtra sous son règne.
+
+Octave n'avait aucun des signes extérieurs de l'homme réservé aux
+grandes choses; c'était un enfant que sa petite taille faisait
+paraître encore plus jeune qu'il n'était réellement; car, au dire
+même de l'affranchi Julius Maratus, quoiqu'il essayât de se grandir à
+l'aide des épaisses semelles de ses sandales, Octave n'avait que cinq
+pieds deux pouces: il est vrai que c'était la taille qu'avait eue
+Alexandre et celle que devait avoir Napoléon. Mais Octave ne possédait
+ni la force physique du vainqueur de Bucéphale, ni le regard d'aigle
+du héros d'Austerlitz; il avait au contraire le teint pâle, les
+cheveux blonds et bouclés, les yeux clairs et brillans, les sourcils
+joints, le nez saillant d'en haut et effilé par le bas, les lèvres
+minces, les dents écartées, petites et rudes, et la physionomie
+si douce et si charmante, qu'un jour qu'il passera les Alpes,
+l'expression de cette physionomie retiendra un Gaulois qui avait formé
+le projet de le jeter dans un précipice. Quant à sa mise, elle est des
+plus simples: au milieu de cette jeunesse romaine qui se farde, qui
+met des mouches, qui grasseye, qui se dandine; parmi ces beaux et ces
+trossuli, ces modèles de l'élégance de l'époque, qu'on reconnaît à
+leur chevelure parfumée de baume, partagée par une raie, et que le fer
+du barbier roule deux fois par jour en longs anneaux de chaque côté de
+leurs tempes; à leurs barbes rasées avec soin, de manière à ne laisser
+aux uns que des moustaches, aux autres qu'un collier; à leurs tuniques
+transparentes ou pourprées, dont les manches démesurées couvriraient
+leurs mains tout entières s'ils n'avaient soin d'élever leurs mains
+pour que ces manches, en se retroussant, laissent voir leurs bras
+polis à la pierre ponce et leurs doigts couverts de bagues; Octave se
+fait remarquer par sa toge de toile, par son laticlave de laine, et
+par le simple anneau qu'il porte au premier doigt de la main gauche,
+et dont le chaton représente un sphinx. Aussi toute cette jeunesse,
+qui ne comprend rien à cette excentricité qui donne à l'héritier de
+César un air plébéien, nie-t-elle qu'il soit, comme on l'assure, de
+sang aristocratique, et prétend-elle que son père Cn. Octavius était
+un simple diviseur de tribu ou tout au plus un riche banquier.
+D'autres vont plus loin, et assurent que son grand-père était meunier,
+et qu'il ne porte cette simple toge blanche que pour qu'on n'y voie
+pas les traces de la farine: _Materna tibi farina_, dit Suétone; et
+Suétone, comme on le sait, est le Tallemant des Réaux de l'époque.
+
+Et cependant les dieux ont prédit de grandes choses à cet enfant; mais
+ces grandes choses, au lieu de les raconter, de les redire, de s'en
+faire un titre, sinon à l'amour, du moins à la superstition de
+ses concitoyens, il les renferme en lui-même et les garde dans le
+sanctuaire de ses espérances. Des présages ont accompagné et suivi sa
+naissance, et Octave croit aux présages, aux songes et aux augures.
+Autrefois, les murs de Volletri furent frappés de la foudre, et un
+oracle a prédit qu'un citoyen de cette ville donnerait un jour des
+lois au monde. En outre, un autre bruit s'est répandu, qu'Asclépiades
+et Mendès consigneront plus tard dans leur livre sur les choses
+divines: c'est qu'Atia, mère d'Octave, s'étant endormie dans le temple
+d'Apollon, fut réveillée comme par des embrassemens, et s'aperçut avec
+effroi qu'un serpent s'était glissé dans sa poitrine et l'enveloppait
+de ses replis; dix mois après elle accoucha. Ce n'est pas tout: le
+jour de son accouchement, son mari, retenu chez lui par cet événement,
+ayant différé de se rendre au sénat, où l'on s'occupait de la
+conjuration de Catilina, et ayant expliqué en y arrivant la cause de
+son retard, Publius Nigidius, augure très renommé pour la certitude de
+ses prédictions, se fit dire l'heure précise de la naissance d'Octave,
+et déclara que, si sa science ne le trompait pas, ce maître du monde
+promis par le vieil oracle de Velletri venait enfin de naître.
+
+Voilà les signes qui avaient précédé la naissance d'Octave. Voici ceux
+qui l'avaient suivie:
+
+Un jour que l'enfant prédestiné, alors âgé de quatre ans, dînait dans
+un bois, un aigle s'élança de la cime d'un roc où il était perché et
+lui enleva le pain qu'il tenait à la main, remonta dans le ciel, puis,
+un instant après, rapporta au jeune Octave le pain tout mouillé de
+l'eau des nuages.
+
+Enfin, deux ans après, Cicéron, accompagnant César au Capitole,
+racontait, tout en marchant, à un de ses amis, qu'il avait vu en
+songe, la nuit précédente, un enfant au regard limpide, à la figure
+douce, aux cheveux bouclés, lequel descendait du ciel à l'aide d'une
+chaîne d'or et s'arrêtait à la porte du Capitole, où Jupiter l'armait
+d'un fouet. Au moment où il racontait ce songe, il aperçut le jeune
+Octave et s'écria que c'était là le même enfant qu'il avait vu la nuit
+précédente.
+
+Il y avait là, comme on le voit, plus de promesses qu'il n'en fallait
+pour tourner une jeune tête; mais Octave était de ces hommes qui n'ont
+jamais été jeunes et à qui la tête ne tourne pas. C'était un esprit
+calme, réfléchi, rusé, incertain et habile, ne se laissant point
+emporter aux premiers mouvemens de sa tête ou de son coeur, mais les
+soumettant incessamment à l'analyse de son intérêt et aux calculs de
+son ambition. Dans aucun des partis qui s'étaient succédé depuis cinq
+ans qu'il avait revêtu la robe virile, il n'avait adopté de couleur;
+ce qui était une excellente position, attendu que, quelque parti
+qu'il adoptât, son avenir n'avait point à rompre avec son passé. Plus
+heureux donc qu'Henri IV en 1593 et que Louis-Philippe en 1830, il
+n'avait point d'engagemens pris et se trouvait à peu près dans la
+situation, moins la gloire passée, ce qui était encore une chance de
+plus pour lui, où se trouva Bonaparte au 18 brumaire.
+
+Comme alors, il y avait deux partis, mais deux partis qui, quoique
+portant les mêmes noms, n'avaient aucune analogie avec ceux qui
+existaient en France en 99; car, à cette époque, le parti républicain,
+représenté par Brutus, était le parti aristocratique; et le parti
+royaliste, représenté par Antoine, était le parti populaire.
+
+C'était donc entre ces deux hommes qu'il fallait qu'Octave se fît jour
+en créant un troisième parti, servons-nous d'un mot moderne, un parti
+juste-milieu.
+
+Un mot sur Brutus et sur Antoine.
+
+Brutus a trente-trois ou trente-quatre ans; il est d'une taille
+ordinaire, il a les cheveux courts, la barbe coupée à la longueur d'un
+demi-pouce, le regard calme et fier, et un seul pli creusé par la
+pensée au milieu du front: du moins, c'est ainsi que le représentent
+les médailles qu'il a fait frapper en Grèce avec le titre
+d'_imperator_; entendez-vous? _Brutus imperator_, c'est-à-dire Brutus,
+général. Ne prenez donc jamais le mot _imperator_ que dans ce sens, et
+non dans celui que lui ont donné depuis Charlemagne et Napoléon.
+
+Continuons.
+
+Il descend, par son père, de ce Junius Brutus qui condamna ses deux
+fils à mort, et dont la statue est au Capitole au milieu de celle des
+rois qu'il a chassés; et, par sa mère, de ce Servilius Ahala qui,
+étant général de la cavalerie sous Quintus Cincinnatus, tua de sa
+propre main Spurius Mélius qui aspirait à la royauté. Son père, mari
+de Servilie, fut tué par ordre de Pompée, pendant les guerres de
+Marius et de Sylla; et il est neveu de ce même Caton qui s'est déchiré
+les entrailles à Utique. Un bruit populaire le dit fils de César, qui
+aurait séduit sa mère avec une perle valant six millions de sesterces,
+c'est-à-dire douze cent mille francs à peu près. Mais on a tant prêté
+de bonnes fortunes à César, qu'il ne faut pas croire tout ce qu'on en
+dit. Jeune, Brutus a étudié la philosophie en Grèce; il appartient
+à la secte platonicienne, et il a puisé à Athènes et à Corinthe ces
+idées de liberté aristocratique qui formaient la base gouvernementale
+des petites républiques grecques. Officier en Macédoine sous Pompée,
+il s'est fait remarquer à Pharsale par son grand courage. Gouverneur
+dans les Gaules pour César, il s'est fait remarquer dans la province
+par sa sévère probité. C'est un de ces hommes qui n'agissent jamais
+sans conviction, mais qui, des qu'ils ont une conviction, agissent
+toujours; c'est une de ces âmes profondes et retirées où les dieux qui
+s'en vont trouvent un tabernacle; c'est un de ces coeurs couverts d'un
+triple acier, comme dit Horace, qui tiennent la mort pour amie, et qui
+la voient venir en souriant. Le regard incessamment tourné vers les
+vertus des âges antiques, il ne voit pas les vices des jours présens;
+il croit que le peuple est toujours un peuple de laboureurs; il croit
+que le sénat est toujours une assemblée de rois. Son seul tort est
+d'être né après le brutal Marius, le galant Sylla et le voluptueux
+César, au lieu de naître au temps de Cincinnatus, des Grecques ou des
+premiers Scipions. Il a été coulé tout de bronze dans une époque où
+les statues sont de boue et d'or. Quand un pareil homme commet un
+crime, c'est son siècle qu'il faut accuser et non pas lui.
+
+Au reste, Brutus vient de faire une grande faute: il a quitté Rome,
+oubliant que c'est sur le lieu même où l'on a commencé une révolution
+qu'il faut l'accomplir.
+
+Quant à Antoine, c'est le contraste le plus complet que le ciel ait pu
+mettre en opposition avec la figure calme, froide et sévère que nous
+venons de dessiner.
+
+Antoine a quarante-six ans, sa taille est haute, ses membres
+musculeux, sa barbe épaisse, son front large, son nez aquilin. Il
+prétend descendre d'Hercule; et comme c'est le plus habile cavalier,
+le plus fort discobole, le plus rude lutteur qu'il y ait eu depuis
+Pompée, personne ne lui conteste cette généalogie, si fabuleuse
+qu'elle paraisse à quelques uns. Enfant, sa grande beauté l'a fait
+remarquer de Curion, et il a passé avec lui les premières années de
+son adolescence dans la débauche et dans l'orgie. Avant de revêtir la
+robe virile, c'est-à-dire à seize ans à peu près, il avait déjà fait
+pour un million et demi de dettes; mais ce qu'on lui reproche surtout,
+c'est le cynisme de son intempérance. Le lendemain des noces du mime
+Hippias, il s'est rendu à l'assemblée publique si gorgé de vin qu'il a
+été obligé de s'arrêter à l'angle d'une rue et de le rendre aux yeux
+de tous, quoique le mime Sergius, avec lequel il vit dans un commerce
+infâme, et qui a, dit-on, toute influence sur lui, essayât d'étendre
+son manteau entre lui et les passans. Après Sergius, sa compagnie la
+plus habituelle est la courtisane Cythéris, qu'il mène partout avec
+lui dans une litière, et à laquelle il fait un cortège aussi nombreux
+que celui de sa propre mère. Chaque fois qu'il part pour l'armée,
+c'est avec une suite d'histrions et de joueurs de flûte. Lorsqu'il
+s'arrête, il fait dresser ses tentes sur le bord des rivières ou sous
+l'ombre des forêts. S'il traverse une ville, c'est sur un char traîné
+par des lions qu'il conduit avec des rênes d'or. En temps de paix, il
+porte une tunique étroite et une cape grossière. En temps de guerre,
+il est couvert des plus riches armes qu'il a pu se procurer, pour
+attirer à lui les coups des plus rudes et des plus braves ennemis. Car
+Antoine, avec la force physique, a reçu le courage brutal; ce qui fait
+qu'il est un dieu pour le soldat, et une idole pour le peuple. Du
+reste, orateur habile dans le style asiatique, par un seul discours
+il a chassé Brutus et Cassius de Rome. Fastueux et plein d'inégalité,
+prétendant être le fils d'un dieu, et descendant parfois au niveau de
+la bête, Antoine croit imiter César en le singeant à la guerre et à la
+tribune. Mais entre Antoine et César il y a un abîme: Antoine n'a que
+des défauts, César avait des vices; Antoine n'a que des qualités,
+César avait des vertus: Antoine, c'est la prose; César, c'est la
+poésie.
+
+Mais pour le moment, tel qu'il est, Antoine règne à Rome; car il y
+a réaction pour César, et Antoine représente César: c'est lui qui
+continue le vainqueur des Gaules et de l'Egypte. Il vend les charges,
+il vend les places, il vend jusqu'aux trônes; il vient pour vingt
+mille francs, ce qui n'est pas cher, comme on voit, de donner un
+diplôme de roi en Asie; car Antoine a sans cesse besoin d'argent.
+Cependant il n'y a pas plus de quinze jours qu'il a forcé la veuve de
+César de lui remettre les vingt-deux millions laissés par César; il
+est vrai que, des ides de mars au mois d'avril, Antoine a payé pour
+huit millions de dettes: mais comme on assure qu'il a pillé le trésor
+public, qui, au dire de Cicéron, contenait sept cents millions de
+sesterces, c'est-à-dire cent quarante millions de francs à peu près;
+si grand dépensier que soit Antoine, comme il n'a payé aucun des legs
+de César, il doit bien lui rester encore une centaine de millions; et
+un homme du caractère d'Antoine, avec cent millions derrière lui, est
+un homme à craindre.
+
+A propos, nous oublions une chose: Antoine était le mari de Fulvie.
+
+Voilà donc celui contre lequel Octave aura d'abord à lutter.
+
+Octave comprit que le sénat, tout en votant des remerciemens à
+Antoine, détestait d'autant plus ce maître grossier qu'il lui
+obéissait plus lâchement. Octave se glissa tout doucement dans le
+sénat, appela Cicéron son père, demanda humblement et obtint sans
+conteste de porter le grand nom de César, seule portion de son
+héritage à laquelle, disait-il, il eût jamais aspiré; paya tout
+doucement, et sur sa propre fortune, les legs que César avait laissés
+aux vétérans et qu'Antoine leur retenait; joua le citoyen pur, le
+patriote désintéressé; refusa les faisceaux qu'on lui offrait, et
+proposa tout bas, pour faire honneur à Antoine et pour lui donner
+l'occasion d'achever ce qu'il avait si bien commencé, d'envoyer
+Antoine chasser Décimus Brutus de la Gaule Cisalpine. Antoine,
+enchanté d'échapper aux criailleries des héritiers de César, part en
+promettant de ramener Décimus Brutus pieds et poings liés. A peine
+est-il parti que le sénat respire. Alors Octave voit que le moment est
+venu: il déclare qu'il croit Antoine l'ennemi de la république, met à
+la disposition du sénat une armée qu'il a achetée, sans que personne
+s'en doute, de ses propres deniers. Alors le sénat tout entier se lève
+contre Antoine. Cicéron embrasse Octave, il propose de le nommer chef
+de cette armée; et comme cette proposition cause quelque étonnement:
+_Ornandum tollendum_, dit-il en se retournant vers les vieilles têtes
+du sénat. Mauvais calembourg qu'entend Octave, et qui coûtera la vie
+à celui qui l'a fait. Mais Octave refuse; il est faible de corps,
+ignorant en fait de guerre; il veut deux collègues pour n'avoir aucune
+responsabilité à supporter; et, sur sa demande, un décret du sénat lui
+adjoint les consuls Hirtius et Pansa.
+
+Antoine a été envoyé pour combattre Décimus Brutus; Octave est envoyé
+pour défendre Décimus Brutus contre Antoine.
+
+C'était un conseil d'avocat: aussi venait-il de Cicéron. On perdait
+ainsi à la fois Antoine et Octave: Antoine, en mettant à jour toutes
+ses turpitudes; Octave, en l'envoyant au secours d'un des meurtriers
+de son père.
+
+Mais patience, Octave ne s'appelle plus Octave: un décret du sénat l'a
+autorisé à s'appeler César.
+
+Laissons donc de côté l'enfant, voilà l'homme qui commence.
+
+Les deux armées se rencontrent: Antoine est vaincu; les deux consuls,
+Hirtius et Pansa, sont tués dans la mêlée, on ne sait par qui:
+seulement, comme une simple blessure pourrait n'être pas mortelle
+et qu'il faut qu'ils meurent, ils ont été frappés tous deux par des
+glaives empoisonnés. César seul est sain et sauf: César est trop
+souffrant pour se battre, César est resté sous sa tente tandis que
+l'on se battait. C'est, au reste, ce qu'il fera à Philippes et à
+Actium: pendant toutes les victoires qu'il remportera il dormira ou
+sera malade.
+
+N'importe! Antoine est en fuite, les consuls sont morts et César est à
+la tête d'une armée.
+
+Pendant ce temps, Cicéron à son tour règne à Rome; il succède à
+Antoine comme Antoine a succédé à César. Le sénat a besoin d'être
+gouverné; peu lui importe que ce soit par un grand politique, ou par
+un soldat grossier, ou par un habile avocat.
+
+Le sénat croit que c'est le moment de mettre en pratique le jeu de
+mots de Cicéron: il n'a plus besoin de _cet enfant_. C'est ainsi que
+le sénat traite maintenant Octave, et il lui refuse le consulat.
+
+Mais, comme nous l'avons dit, l'enfant s'est fait homme, Octave est
+devenu César. Attendez.
+
+Au moment où Antoine traverse les Alpes en fuyant, et où Lépide, qui
+commande dans la Gaule, accourt au devant de lui, un envoyé de César
+arrive, qui offre à Antoine l'amitié de César. Antoine accepte en
+réservant les droits de Lépide.
+
+Le lieu fixé pour la conférence fut une petite île du Reno, située
+près de Bologne, ainsi que firent plus tard à Tilsitt Napoléon et
+Alexandre. Chacun y arriva de son côté: César par la rive droite,
+Antoine par la rive gauche. Trois cents hommes de garde furent laissés
+à chaque tête de pont. Lépide avait d'avance visité l'île.--En se
+joignant, Napoléon et Alexandre s'embrassèrent; Antoine et César n'en
+étaient pas là. Antoine fouilla César, César fouilla Antoine, de peur
+que l'un ou l'autre n'eût une arme cachée. Robert Macaire et Bertrand
+n'auraient pas fait mieux.
+
+Ce dut être une scène terrible que celle qui se passa entre ces trois
+hommes, lorsque, après s'être partagé le monde, chacun réclama le
+droit de faire périr ses ennemis. Chacun y mit du sien: Lépide céda la
+tête de son frère; Antoine, celle de son neveu. César refusa, ou fit
+semblant de refuser trois jours celle de Cicéron; mais Antoine y
+tenait, Antoine menaçait de tout rompre si on ne la lui accordait.
+Antoine, brutal et entêté, était capable de le faire comme il le
+disait; César ne voulut point se brouiller avec lui pour si peu; la
+mort de Cicéron fut résolue. J'essaierais d'écrire cette scène si
+Shakspeare ne l'avait pas écrite.
+
+Trois jours se passèrent pendant lesquels on chicana ainsi. Au bout de
+trois jours la liste des proscrits montait à deux mille trois cents
+noms: trois cents noms de sénateurs, deux mille noms de chevaliers.
+
+Alors on rédigea une proclamation: Appien nous a laissé cette
+proclamation traduite en grec. Tous ces préparatifs hostiles, disaient
+les trumvirs, étaient dirigés contre Brutus et Cassius; seulement les
+trois nouveaux alliés, en marchant contre les assassins de César, ne
+voulaient pas, disaient-ils, laisser d'ennemis derrière eux.
+
+Puis on pensa à réunir encore Antoine et César par une alliance de
+sang. Les mariages ont de tout temps été la grande sanction des
+raccommodemens politiques. Louis XIV épousa une infante d'Espagne;
+Napoléon épousa Marie-Louise; César épousa une belle-fille d'Antoine,
+déjà fiancée à un autre. Plus tard Antoine épousera une soeur
+d'Auguste; il est vrai que ce double mariage n'empêchera pas la
+bataille d'Actium.
+
+Pendant ce temps, le bruit de la réunion de César, d'Antoine et de
+Lépide se répand par toute l'Italie; Rome s'émeut, le sénat tremble;
+Cicéron fait des discours auxquels le sénat applaudit, mais qui ne le
+rassurent pas. Les uns proposent de se défendre, les autres proposent
+de fuir; Cicéron continue de parler sur les chances de la fuite et
+sur les chances de la défense, mais il ne se décide ni à fuir ni à se
+défendre; pendant ce temps, les triumvirs entrent dans Rome.
+
+Voyez Plutarque, _in Cicerone_.
+
+Cicéron mourut mieux qu'on n'aurait dû s'y attendre de la part d'un
+homme qui avait passé sa vie à avocasser. Il vit qu'il ne pouvait
+gagner le bateau dans lequel il espérait s'embarquer: il fit arrêter
+sa litière, défendit à ses esclaves de le défendre, passa la tête par
+la portière, tendit la gorge et reçut le coup mortel.
+
+C'était pour sa femme qu'Antoine avait demandé sa tête; on porta donc
+cette tête à Fulvie. Fulvie tira une épingle de ses cheveux et lui en
+perça la langue. Puis on alla clouer cette tête, au dessus de ses deux
+mains, à la tribune aux harangues.
+
+Le lendemain, on apporta une autre tête à Antoine. Antoine la prit;
+mais il eut beau la tourner et la retourner, il ne la reconnut point.
+--Cela ne me regarde pas, dit-il, portez cette tête à ma femme. En
+effet, c'était la tête d'un homme qui avait refusé de vendre sa maison
+à Fulvie. Fulvie fit clouer la tête à la porte de la maison.
+
+Pendant huit jours on égorgea dans les rues et le sang coula dans
+les ruisseaux de Rome. Velléius Parterculus écrit à ce propos quatre
+lignes qui peignent effroyablement cette effroyable époque: «II y
+eut, dit-il, beaucoup de dévoûment chez les femmes, assez dans les
+affranchis, quelque peu dans les esclaves, mais aucun dans les fils.»
+Puis il ajoute, avec cette simplicité antique qui fait frémir: «II est
+vrai que l'espoir d'hériter que chacun venait de concevoir, rendait
+l'attente difficile.»
+
+Ce fut le septième ou le huitième jour de cette boucherie, que Mécène,
+voyant César acharné sur son siège de prescripteur, lui fit passer
+une feuille de ses tablettes avec ces trois mots écrits au crayon:
+«Lève-toi, bourreau!»
+
+César se leva, car il n'y mettait ni haine, ni acharnement; il
+proscrivait parce qu'il croyait utile de proscrire. Lorsqu'il reçut le
+petit mot de Mécène, il fit un signe de tête et se leva, Mécène se fit
+honneur de la clémence de César. Mécène se trompait: César avait son
+compte, et l'impassible arithméticien ne demandait rien de plus.
+
+Tournons les yeux vers Brutus et Cassius, et voyons ce qu'ils font.
+
+Brutus et Cassius sont en Asie, où ils exigent d'un seul coup le
+tribut de dix années; Brutus et Cassius sont à Tarse, qu'ils frappent
+d'une contribution de quinze cents talens; Brutus et Cassius sont à
+Rhodes, où ils font égorger cinquante des principaux citoyens, parce
+que ceux-ci refusent de payer une contribution impossible. C'est qu'il
+faut des millions à Brutus et à Cassius pour soutenir l'impopulaire
+parti qu'ils ont adopté, et pour retenir sous leurs aigles
+républicaines les vieilles légions royalistes de César.
+
+Aussi les cris des peuples qu'il ruine deviennent-ils le remords
+incessant de Brutus. Ce remords c'est le mauvais génie qui apparaît
+dans ses nuits; c'est le spectre qu'il a vu à Xanthe et qu'il reverra
+à Philippes.
+
+Lisez dans Plutarque ou dans Shakspeare, comme il vous plaira, les
+derniers entretiens de Brutus et de Cassius. Voyez ces deux hommes se
+séparer un soir en se serrant la main avec un sourire grave et en se
+disant que, vainqueurs ou vaincus, ils n'ont point à redouter leurs
+ennemis. C'est que César et Antoine sont là. C'est qu'on est à la
+veille de la bataille de Philippes. C'est que le spectre qui poursuit
+Brutus a reparu ou va reparaître.
+
+En effet, le lendemain à la même heure Cassius était mort, et deux
+jours après Brutus l'avait rejoint. Un esclave, affranchi pour ce
+dernier service, avait tué Cassius: Brutus s'était jeté sur l'épée que
+lui tendait le rhéteur Straton.
+
+On s'étonne de cette mort si précipitée de Brutus et de Cassius, et
+l'on oublie que tous deux avaient hâte d'en finir.
+
+Les deux triumvirs avaient été fidèles à leur caractère. Nous disons
+les deux triumvirs, car de Lépide il n'en est déjà plus question.
+Antoine avait combattu comme un simple soldat. César, malade, était
+resté dans sa litière, disant qu'un dieu l'avait averti en songe de
+veiller sur lui.
+
+Le combat fini, Lépide écarté, le partage du monde était à refaire.
+Antoine prit pour lui l'inépuisable Orient; César se contenta de
+l'Occident épuisé.
+
+Les deux vainqueurs se séparent: l'un, pour aller épuiser toutes les
+délices de la vie avec Cléopâtre; l'autre, pour revenir lutter à Rome
+contre le sénat, qui commence enfin à le comprendre; contre cent
+soixante-dix mille vétérans qui réclament chacun un lot de terre et
+vingt mille sesterces qu'il leur a promis; contre le peuple, enfin,
+qui demande du pain, affamé qu'il est par Sextus Pompée, qui tient la
+mer de Sicile.
+
+Laissez huit ans s'écouler, et les vétérans seront payés, ou du moins
+croiront l'être, et Sextus Pompée sera battu et fugitif, et les
+greniers publics regorgeront de farine et de blé.
+
+Comment César avait-il accompli tout cela? En rejetant les
+proscriptions sur le compte d'Antoine et de Lépide; en refusant les
+triomphes qu'on lui avait offerts; et ayant l'air de remplir les
+fonctions d'un simple préfet de police; en parlant toujours au nom
+de la république, pour laquelle il agit, et qu'il va incessamment
+rétablir; enfin, sur le désir des soldats, en donnant sa soeur Octavie
+à Antoine: Fulvie était morte dans un accès de colère.
+
+Au reste, c'était un rude épouseur que cet Antoine, et il tenait à
+prouver que de tous côtés il descendait d'Hercule: il avait épousé
+Fulvie, il venait d'épouser Octavie, il allait épouser Minerve; enfin
+il devait finir par épouser Cléopâtre.
+
+Ce dernier mariage brouilla tout. Il y avait long-temps que César
+n'attendait qu'une occasion de se débarrasser de son rival; cette
+occasion, Antoine venait de la lui fournir. Cléopâtre avait eu de
+César, ou de Sextus Pompée, on ne sait pas bien lequel des deux, un
+fils appelé Césarion. Antoine, en épousant Cléopâtre, avait reconnu
+Césarion pour fils de César, et lui avait promis la succession de son
+père, c'est-à-dire l'Italie; tandis qu'il distribuait aux autres fils
+de Cléopâtre, Alexandre et Ptolémée, à Alexandre l'Arménie et le
+royaume des Parthes, qui, il est vrai, n'était pas encore conquis, et
+à Ptolémée la Phénicie, la Syrie et la Cilicie.
+
+Rome et Octavie demandaient donc ensemble vengeance contre Antoine. La
+cause de César devenait la cause publique; aussi jamais guerre plus
+populaire ne fut entreprise.
+
+Puis tous ceux qui arrivaient d'Orient racontaient d'étranges choses.
+Après s'être fait satrape, Antoine se faisait Dieu. On appelait
+Cléopâtre Isis, et Antoine Osiris. Antoine promettait à Cléopâtre
+de faire d'Alexandrie la capitale du monde quand il aurait conquis
+l'Occident; en attendant, il faisait graver le chiffre de Cléopâtre
+sur le bouclier de ses soldats, et soulevait le ban et l'arrière-ban
+de ses dieux égyptiens contre les dieux du Tibre.
+
+Omnigenumque Deum monstra et latrator Anubis Contra Neptunum et
+Venerem contraque Minervam, dit Virgile, qui n'avait pas mis là
+Minerve pour la seule mesure, mais aussi comme ayant sa propre injure
+à venger. Minerve était, on se le rappelle, une des quatre femmes
+d'Antoine; il l'avait épousée à Athènes, et s'était fait payer par les
+Athéniens mille talens pour sa dot, c'est-à-dire près de six millions
+de notre monnaie actuelle.
+
+N'est-ce pas que c'était un étrange monde que ce monde? Mais ne vous
+en étonnez pas trop, vous en verrez bien d'autres sous Néron.
+
+C'était la troisième fois, dans un quart de siècle, que l'Orient et
+l'Occident allaient se rencontrer en Grèce, et jeter un nouveau nom
+de victoire et de défaite dans cette éternelle série d'actions et de
+réactions qui durait depuis la guerre de Troie.
+
+Il régnait une profonde terreur à Rome: Rome ne comptait pas beaucoup
+sur César comme général: elle savait, au contraire, ce dont Antoine
+était capable une fois qu'il était armé; puis Antoine menait avec lui
+cent mille hommes de pied, douze mille chevaux, cinq cents navires,
+quatre rois et une reine.
+
+Il y avait bien encore cent vingt ou cent trente mille Juifs, Arabes,
+Perses, Égyptiens, Mèdes, Thraces et Paphlagoniens qui marchaient à la
+suite de l'armée; mais, ceux-là, on ne les comptait pas, ils n'étaient
+pas soldats romains.
+
+César avait à peu près cent mille hommes et deux cents vaisseaux.
+Ce n'était point tout à fait en navires et en soldats la moitié des
+forces de son adversaire.
+
+La fortune était pour Octave; ou plutôt ici le destin change de nom et
+devient la Providence: il fallait réunir l'Occident et l'Orient dans
+une main puissante qui contraignît le monde de parler une seule
+langue, d'obéir à une seule loi, afin que le Christ en naissant (le
+Christ allait naître) trouvât l'univers prêt à écouter sa parole. Dieu
+donna la victoire à César.
+
+On sait tous les détails de cette grande bataille; comment Cléopâtre,
+la déesse du naturalisme oriental, s'enfuit tout à coup avec soixante
+vaisseaux, quoique aucun péril ne la menaçât; comment Antoine la
+suivit, abandonnant son armée; comment tous deux revinrent en Egypte
+pour mourir tous deux: Antoine se tue en se jetant sur son épée;
+Cléopâtre, on ne sait trop de quelle façon: Plutarque croit que c'est
+en se faisant mordre par un aspic.
+
+Cette fois, il n'y avait pas moyen d'échapper au triomphe: bon gré mal
+gré, il fallut que César se laissât faire. Le sénat vint en corps au
+devant de lui jusqu'aux portes de Rome; mais, fidèle à son système,
+César n'accepta qu'une partie de ce que le sénat lui offrait; à
+l'entendre, le seul prix qu'il demandait de sa victoire était qu'on le
+débarrassât du fardeau du gouvernement. Le sénat se jeta à ses pieds
+pour obtenir de lui qu'il renonçât à cette funeste résolution; mais
+tout ce qu'il put obtenir fut que César resterait encore pendant dix
+ans chargé de mettre en ordre les affaires de la république. Il est
+vrai que César se montra moins récalcitrant pour le titre d'Auguste
+que le sénat lui offrit, et qu'il accepta sans trop se faire prier.
+
+Auguste avait trente ans. Depuis neuf ans qu'il avait succédé à César,
+il avait fait bien du chemin, comme on voit, ou plutôt il en avait
+bien fait faire à la république.
+
+C'est qu'aussi on était bien las à Rome des guerres intestines, des
+proscriptions civiles et des massacres de partis. A partir de Marius
+et de Sylla, et il y avait de cela à peu près soixante ans, on ne
+faisait guère autre chose à Rome que de tuer ou d'être tué, si bien
+que depuis un quart de siècle il fallait chercher avec beaucoup de
+soin et d'attention pour trouver un général, un consul, un tribun, un
+sénateur, un personnage notable enfin, qui fût mort tranquillement
+dans son lit.
+
+Il y avait plus, c'est que tout le monde était ruiné. On supporte
+encore les massacres, la croix, la potence; on ne supporte pas la
+misère. Les chevaliers avaient des places d'honneur au théâtre, mais
+ils n'osaient venir occuper ces places de peur d'y être arrêtés par
+leurs créanciers; ils avaient quatorze bancs au cirque, et leurs
+quatorze bancs étaient déserts. Les provinces déclaraient ne plus
+pouvoir payer l'impôt: le peuple n'avait pas de pain. De l'océan
+Atlantique à l'Euphrate, du détroit de Gades au Danube, cent trente
+millions d'hommes demandaient l'aumône à Auguste.
+
+Qui donc, en pareilles circonstances, eût même eu l'idée de faire de
+l'opposition contre le vainqueur d'Antoine, qui était le seul riche et
+qui pouvait seul enrichir les autres?
+
+Auguste fit trois parts de ses immenses richesses, que venait de
+quadrupler le trésor des Ptolémées: la première pour les dieux, la
+seconde pour l'aristocratie, la troisième pour le peuple.
+
+Jupiter Capitolin eut seize mille livres d'or; c'étaient treize mille
+livres de plus que ne lui en avait volé César; et de plus, pour dix
+millions de notre monnaie actuelle de pierres et de pierreries.
+
+Apollon eut six trépieds d'argent fondus à neuf, et dont le métal fut
+fourni par les propres statues d'Auguste.
+
+Enfin, comme les villes envoyaient de tous côtés des couronnes d'or au
+vainqueur, le vainqueur les répartit entre les autres dieux.
+
+Les dieux furent contens.
+
+Auguste alors s'occupa de l'aristocratie.
+
+Les legs de César furent entièrement payés. Tout ce qui avait un nom,
+ou tout ce qui s'en était fait un, reçut des secours; l'aristocratie
+tout entière devint la pensionnaire d'Auguste.
+
+L'aristocratie fut satisfaite.
+
+Restait le peuple.
+
+Les prédécesseurs d'Auguste lui avaient donné des jeux, Auguste lui
+donna du pain. Le blé arriva en larges convois de la mer Noire,
+de l'Egypte et de la Sicile; en moins de trois mois, un bien-être
+sensible se répandit jusque dans les derniers rangs de la population.
+
+Le peuple cria vive Auguste.
+
+Alors, comme il lui restait encore près de deux milliards, il lança
+dans la circulation cette masse énorme d'argent: l'intérêt était à
+12 pour 100, il descendit à 4; les terres étaient à vil prix, elles
+triplèrent et quadruplèrent de valeur.
+
+Puis il s'en revint dans sa petite maison du mont Palatin, maison
+toute de pierres, maison sans marbres, sans peintures, sans pavés de
+mosaïque; maison qu'il habitait été comme hiver, et qui ne renfermait
+qu'une seule chose de prix, la statuette d'or de la Fortune de
+l'empire.
+
+Il est vrai que cette maison ayant été brûlée dix-huit ans après,
+c'est-à-dire vers l'an 748 de Rome, Auguste la rebâtit plus commode,
+plus élégante et plus belle.
+
+C'est là qu'Auguste vécut encore quarante-six ans, suppliant sans
+cesse le peuple de lui retirer le fardeau du gouvernement, et sans
+cesse forcé par lui d'accepter de nouveaux honneurs. Ayant beau dire
+qu'il n'était qu'un simple citoyen comme les autres, ayant beau se
+fâcher quand on l'appelait seigneur, ayant beau répéter que ses noms
+étaient Caïus Julius César Octavianus et qu'il ne voulait être appelé
+d'aucun autre nom, il lui fallut se résigner à être prince, grand
+pontife, consul et régulateur des moeurs à perpétuité. On avait voulu
+le nommer tribun, mais il avait fait observer qu'en sa qualité de
+patricien il ne pouvait accepter cette charge. Alors, au lieu du
+tribunal, il avait reçu la puissance tribunitienne. C'était bien
+peut-être jouer un peu sur les mots, mais il y avait de l'avocat dans
+Auguste, et c'était par ce côté-là très probablement que Salluste
+était devenu si fort son ami.
+
+De cette façon, tout le monde était content à Rome. Les césariens
+avaient un roi, ou du moins quelque chose qui leur en tenait lieu.
+Les républicains entendaient sans cesse parler de la république, et
+d'ailleurs le S.P.Q.R. était partout, sur les enseignes, sur les
+faisceaux, sur la maison même du prince. Enfin les poètes, les
+peintres, les artistes avaient Mécène, à qui Auguste avait transmis
+ses pleins pouvoirs, et qui se chargeait de leur assurer cette _aurea
+mediocritas_ tant vantée par Horace.
+
+Au milieu de tous ces honneurs, Auguste restait toujours le même:
+travaillant six heures par jour, mangeant du pain bis, des figues et
+des petits poissons; jouant aux noix avec les polissons de Rome, et
+allant, vêtu des habits filés par sa femme ou par ses filles, rendre
+témoignage pour un vieux soldat d'Actium.
+
+Nous avons dit que sa maison du mont Palatin brûla vers l'an 748. A
+peine cet accident fut-il connu, que les vétérans, les décuries, les
+tribus souscrivirent pour une somme considérable, car ils voulaient
+que cette maison, rebâtie aux frais publics, attestât de l'amour
+public pour l'empereur. Auguste fit venir les uns après les autres
+tous les souscripteurs, et, pour ne pas dire qu'il refusait leur
+offrande, prit à chacun d'eux un denier.
+
+Puis, après le tour des dieux, de l'aristocratie, du peuple, du
+trésor, vint le tour de Rome. La ville républicaine était sale,
+étroite et sombre. Le _Forum antiquum_ était devenu trop petit pour la
+population toujours croissante de la reine du monde, le forum de César
+était encombré aux jours de fêtes; Auguste fit bâtir un troisième
+forum entre le Capitolin et le Viminal, un temple de Jupiter tonnant
+au Capitole, un temple à Apolon sur le mont Palatin, le théâtre de
+Marcellus au Champ-de-Mars, enfin les portiques de Livie et d'Octavie,
+et la basilique de Lucius et de Caïus. Ce n'est pas tout, en même
+temps que les obélisques égyptiens s'élevaient sur les places, que des
+routes magnifiques, partant de la _meta sudans_, s'élançaient
+vers tous les points du monde comme les rayons d'une étoile, que
+soixante-sept lieues d'aqueducs et de canaux amenaient par jour à
+Rome deux millions trois cent dix-neuf mille mètres cubes d'eau,
+qu'Agrippa, tout en construisant son Panthéon, distribuait en cinq
+cents fontaines, en cent soixante-dix bassins et en cent trente
+châteaux d'eau, Balbus bâtissait un théâtre, Philippe des musées, et
+Pollion un sanctuaire à la Liberté.
+
+Ainsi, en présidant à ces immenses travaux, Auguste se sentait-il pris
+d'un, de ces rares mouvements d'orgueil auxquels il permettait de se
+produire au grand jour.--Voyez cette Rome, disait-il, je l'ai prise de
+brique, je la rendrai de marbre.
+
+Auguste eut une de ces longues existences comme le ciel en garde aux
+fondateurs de monarchies. Il avait soixante-seize ans, lorsqu'un jour
+qu'il naviguait entre les îles jetées au milieu du golfe de Naples
+comme des corbeilles de fleurs et de verdure, il fut pris d'une
+douleur assez forte pour désirer relâcher au port le plus prochain.
+Cependant il eut le temps d'arriver jusqu'à Nole; là il se sentit si
+mal qu'il s'alita. Mais, loin de déplorer la perte d'une existence si
+bien remplie, Auguste se prépara à la mort comme à une fête; il prit
+un miroir, se fit friser les cheveux, se mit du rouge; puis, comme
+un acteur qui quitte la scène et qui, avant de passer derrière la
+coulisse, demande un dernier compliment au parterre:
+
+--Messieurs, dit-il en se tournant vers les amis qui entouraient sa
+couche, répondez franchement, ai-je bien joué la farce de la vie?
+
+Il n'y eut qu'une voix parmi les spectateurs.
+
+--Oui, répondirent-ils tous ensemble; oui, certes, parfaitement bien.
+
+--En ce cas, reprit Auguste, battez des mains en preuve que vous êtes
+contens.
+
+Les spectateurs applaudirent, et, au bruit de leurs applaudissemens,
+Auguste se laissa aller doucement sur son oreiller.
+
+Le comédien couronné était mort.
+
+Voilà l'homme qui protégea vingt ans Virgile; voilà le prince à la
+table duquel il s'assit une fois par semaine avec Horace, Mécène,
+Salluste, Pollion et Agrippa; voilà le dieu qui lui fit ce doux repos
+vanté par Tityre, et en reconnaissance duquel l'amant d'Amaryllis
+promet de faire couler incessamment le sang de ses agneaux.
+
+En effet, le talent doux, gracieux et mélancolique du cygne de Mantoue
+devait plaire essentiellement au collègue d'Antoine et de Lépide.
+Robespierre, cet autre Octave d'un autre temps, ce proscripteur
+en perruque poudrée à la maréchale, en gilet de basin et en habit
+bleu-barbeau, à qui heureusement ou malheureusement (la question n'est
+pas encore jugée) on n'a point laissé le temps de se montrer sous sa
+double face, adorait les _Lettres à Émilie sur la mythologie_, les
+_Poésies du cardinal de Bernis_ et les _Gaillardises du chevalier de
+Boufflers_; les _lambes_ de Barbier lui eussent donné des syncopes,
+et les drames d'Hugo des attaques de nerfs.
+
+C'est que, quoi qu'on en ait dit, la littérature n'est jamais
+l'expression de l'époque, mais tout au contraire, et si l'on peut se
+servir de ce mot, sa palidonie. Au milieu des grandes débauches de la
+régence et de Louis XV, qu'applaudit-on au théâtre? Les petits drames
+musqués de Marivaux. Au milieu des sanglantes orgies de la révolution,
+quels sont les poètes à la mode? Colin-d'Harleville, Demoustier,
+Fabre-d'Églantine, Legouvé et le chevalier de Bertin. Pendant cette
+grande ère napoléonienne, quelles sont les étoiles qui scintillent au
+ciel impérial? M. de Fontanes, Picard, Andrieux, Baour-Lormian, Luce
+de Lancival, Parny. Châteaubriand passe pour un rêveur, et Lemercier
+pour un fou; on raille le _Génie du christianisme_, on siffle _Pinto_.
+
+C'est que l'homme est fait pour deux existences simultanées, l'une
+positive et matérielle, l'autre intellectuelle et idéale. Quand sa vie
+matérielle est calme, sa vie idéale a besoin d'agitation; quand sa vie
+positive est agitée, sa vie intellectuelle a besoin de repos. Si toute
+la journée on a vu passer les charrettes des proscripteurs, que ces
+proscripteurs s'appellent Sylla ou Cromwell, Octave ou Robespierre, on
+a besoin le soir de sensations douces qui fassent oublier les émotions
+terribles de la matinée. C'est le flacon parfumé que les femmes
+romaines respiraient en sortant du cirque; c'est la couronne de roses
+que Néron se faisait apporter après avoir vu brûler Rome. Si, au
+contraire, la journée s'est passée dans une longue paix, il faut
+à notre coeur, qui craint de s'engourdir dans une languissante
+tranquillité, des émotions factices pour remplacer les émotions
+réelles, des douleurs imaginaires pour tenir lieu des souffrances
+positives. Ainsi, après cette suprême bataille de Philippes, où le
+génie républicain vient de succomber sous le géant impérial; après
+cette lutte d'Hercule et d'Antée qui a ébranlé le monde, que fait
+Virgile? Il polit sa première églogue. Quelle grande pensée le
+poursuit dans ce grand bouleversement? Celle de pauvres bergers qui,
+ne pouvant payer les contributions successivement imposées par Brutus
+et par César, sont obligés de quitter leurs doux champs et leur belle
+patrie:
+
+ Nos patriae fines et dulcia linquimus arva;
+ Nos patriam fugimus.
+
+De pauvres colons qui émigrent, les uns chez l'Africain brûlé, les
+autres dans la froide Scythie.
+
+ At nos hinc alii sitientes ibimus Afros;
+ Pars Scythiam...
+
+Celle de pauvres pasteurs enfin, pleurant, non pas la liberté perdue,
+non pas les lares d'argile faisant place aux pénates d'or, non pas la
+sainte pudeur républicaine se voilant le front à la vue des futures
+débauches impériales dont César a donné le prospectus; mais qui
+regrettent de ne plus chanter, couchés dans un antre vert, en
+regardant leurs chèvres vagabondes brouter le cytise fleuri et l'amer
+feuillage du saule.
+
+ ... Viridi projectus in antro.
+ ...............................
+ Carmina nulla canam; non, me pascente, capellae,
+ Florentem cytisum et salices carpetis amaras.
+
+Mais peut-être est-ce une préoccupation du poète, peut-être cette
+imagination qu'on a appelée la Folle du logis, et qu'on devrait bien
+plutôt nommer la Maîtresse de la maison, était-elle momentanément
+tournée aux douleurs champêtres et aux plaintes bucoliques; peut-être
+les grands événemens qui vont se succéder vont-ils arracher le poète à
+ses préoccupations bocagères. Voici venir Actium; voici l'Orient qui
+se soulève une fois encore contre l'Occident; voici le naturalisme et
+le spiritualisme aux prises; voici le jour enfin qui décidera entre le
+polythéisme et le christianisme. Que fait Virgile, que fait l'ami du
+vainqueur, que fait le prince des poètes latins? Il chante le pasteur
+Aristée, il chante des abeilles perdues, il chante une mère consolant
+son fils de ce que ses ruches sont désertes, et n'ayant rien de plus à
+demander à Apollon, comment avec le sang d'un taureau on peut faire de
+nouveaux essaims.
+
+Et que l'on ne croie pas que nous cotons au hasard et que nous prenons
+une époque pour une autre, car Virgile, comme s'il craignait qu'on ne
+l'accusât de se mêler des choses publiques autrement que pour louer
+César, prend lui-même le soin de nous dire à quelle époque il chante.
+C'est lorsque César pousse la gloire de ses armes jusqu'à l'Euphrate.
+
+ .... Caesar dùm magnus ad altum
+ Fulminat Euphraten bello, victorque volentes
+ Per populos dat jura, viamque affectat Olympo.
+
+Mais aussi que César ferme le temple de Janus, qu'Auguste pour la
+seconde fois rende la paix au monde, alors Virgile devient belliqueux;
+alors le poète bucolique embouche la trompette guerrière, alors le
+chantre de Palémon et d'Aristée va dire les combats du héros qui,
+parti des bords de Troie, toucha le premier les rives de l'Italie;
+il racontera Hector traîné neuf fois par Achille autour des murs de
+Pergame, qu'il enveloppe neuf fois d'un sillon de sang; il montrera
+le vieux Priam égorgé à la vue de ses filles, et tombant au pied de
+l'autel domestique en maudissant ses divinités impuissantes qui n'ont
+su protéger ni le royaume ni le roi.
+
+Et autant Auguste l'a aimé pour ses chants pacifiques pendant la
+guerre, autant il l'aimera pour ses chants belliqueux pendant la paix.
+
+Ainsi, quand Virgile mourra à Brindes, Auguste ordonnera-t-il en
+pleurant que ses cendres soient transportées à Naples, dont il savait
+que son poète favori avait affectionné le séjour.
+
+Peut-être même Auguste était-il venu dans ce tombeau, où je venais à
+mon tour, et s'était-il adossé à ce même endroit où, adossé moi-même,
+je venais de voir passer devant mes yeux toute cette gigantesque
+histoire.
+
+Et voilà cependant l'illusion qu'un malheureux savant voulait
+m'enlever en me disant que ce n'était _peut-être_ pas là le tombeau de
+Virgile!
+
+
+
+
+IV
+
+LA GROTTE DE POUZZOLES.--LA GROTTE DU CHIEN.
+
+
+Pendant cette exploration, notre cocher, que notre longue absence
+ennuyait, était entré dans un cabaret pour se distraire. Lorsque nous
+redescendîmes vers Chiaja, nous le trouvâmes ivre comme auraient pu
+l'être Horace ou Gallus. Cette petite infraction aux règles de la
+tempérance retomba sur nos pauvres chevaux, qui, excités par le fouet
+de leur maître, nous emportèrent au triple galop vers la grotte de
+Pouzzoles. Nous eûmes beau dire que nous voulions nous arrêter à
+l'entrée de cette grotte et la traverser dans toute sa longueur: notre
+automédon, qui croyait son honneur engagé à nous prouver, par la
+manière pimpante dont il conduisait, qu'il n'était pas ivre, redoubla
+de coups, et nous disparûmes dans l'ouverture béante comme si un
+tourbillon nous emportait.
+
+Malheureusement, à peine avions-nous fait cent pas dans ce corridor de
+l'enfer que nous accrochâmes une charrette. Le cocher, qui se tenait
+debout derrière nous, sauta par dessus notre tête, nous sautâmes
+par dessus celle des chevaux. Les chevaux s'abattirent; une roue du
+corricolo continua sa route, tandis que l'autre, engagée dans le moyeu
+de la charrette, s'arrêta court avec le reste de l'équipage. Je crus
+que nous étions tous anéantis. Heureusement le dieu des ivrognes, qui
+veillait sur notre cocher, daigna étendre sa protection jusqu'à nous,
+si indignes que nous en fussions: nous nous relevâmes sans une seule
+égratignure; les traits seuls du bilancino étaient cassés. On se
+rappelle que le bilancino est le cheval qui galope près du timonier
+enfermé dans les brancards.
+
+Notre conducteur nous déclara qu'il lui fallait un quart d'heure pour
+remettre en ordre son attelage; nous le lui accordâmes d'autant plus
+volontiers qu'il nous fallait, à nous, le méme temps pour visiter la
+grotte.
+
+Du temps de Sénèque, où il n'y avait pas de chemins de fer, et où par
+conséquent on ne perçait pas les montagnes, mais où l'on montait
+tout simplement par dessus, la grotte de Pouzzoles était une grande
+curiosité. Aussi s'en préoccupe-t-il plus que de nos jours ne le
+ferait le dernier ingénieur des ponts et chaussées, et, poétisant
+cette espèce de cave, qui n'est pas même bonne à mettre du vin,
+l'appelle-t-il une longue prison, et disserte-t-il sur la force
+involontaire des impressions. Quant à nous, je ne sais si la cabriole
+que nous venions de faire avait nui à notre imagination; mais, n'en
+déplaise à Sénèque, nous ne fûmes impressionnés que par l'abominable
+odeur d'huile que répandaient les soixante-quatre réverbères allumés
+dans ce grand terrier.
+
+Malgré ces soixante-quatre réverbères, il y a une telle obscurité dans
+la grotte de Pouzzoles, que ce ne fut que guidés par la voix avinée
+de notre cocher que nous parvînmes à retrouver notre corricolo. Nous
+remontâmes dedans, notre cocher remonta derrière, et, comme pour
+prouver à nos malheureux chevaux que ce n'était pas lui qui avait
+tort, il débuta par le plus splendide coup de fouet que jamais
+chevaux aient reçu depuis les coursiers d'Achille, qui pleurèrent si
+tendrement leur maître, jusqu'aux mules de don Miguel, qui faillirent
+si irrespectueusement casser le cou au leur.
+
+Le bilancino et le limonier firent un bond qui manqua démantibuler
+la voiture; mais, à notre grand étonnement, et quoique tous deux
+parussent faire des efforts inouïs pour remplir leur devoir, nous ne
+bougeâmes pas de la place.
+
+Le cocher redoubla, en accompagnant cette fois le cinglement de la
+lanière de ce petit sifflement habituel aux cochers italiens et avec
+lequel ils semblent galvaniser leurs chevaux. Les nôtres, à cette
+double admonestation, redoublèrent de soubresauts et de piétinemens,
+mais ne firent ni un pas en avant ni un pas en arrière.
+
+Cependant, comme, selon toutes les règles de la dignité humaine, ce
+n'est jamais aux animaux à deux pieds à céder aux animaux à quatre
+pattes, notre homme s'entêta et allongea à son équipage un troisième
+coup de fouet en accompagnant ce coup de fouet d'un juron à faire
+fendre le Pausilippe. L'impression fut grande sur les malheureux
+quadrupèdes; ils se cabrèrent, hennirent, firent des écarts à droite,
+firent des écarts à gauche; mais d'un seul pas en avant, il n'en fut
+pas question.
+
+Il y avait évidemment quelque mystère là-dessous. J'arrêtai le bras de
+Gaetano, levé pour un quatrième coup de fouet, et je l'invitai à aller
+s'assurer à tâtons des causes qui nous enchaînaient à notre place;
+car de voir avec les yeux, il n'y fallait pas songer. Gaetano voulut
+résister et prétendit que les chevaux devaient partir et qu'ils
+partiraient. Mais à mon tour j'insistai en lui disant que, s'il
+ajoutait un mot, je l'enverrais promener lui et son attelage. Gaetano,
+menacé dans ses intérêts pécuniaires, descendit.
+
+Au bout d'un instant, nous l'entendîmes pousser des soupirs, puis des
+plaintes, puis des gémissemens.
+
+--Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il?
+
+--_Oh, eccellenza_!
+
+--Après?
+
+--_O malora_!
+
+--Quoi?
+
+--_Ho perduto la testa del mio cavallo_.
+
+--Comment! vous avez perdu la tête de votre cheval?
+
+--_L'ho perduta_!
+
+Et les plaintes et les gémissemens recommencèrent.
+
+--Et duquel des deux avez-vous perdu la tête? demandai-je en éclatant
+de rire.
+
+--_Del povero bilancino, eccellenza_.
+
+--Ce gredin-là est ivre-mort, dit Jadin.
+
+--Eh bien, demandai-je après un moment de silence, est-elle retrouvée?
+
+--_O non si trovera più... mai! mai! mai_!
+
+--Voyons, attendez, je vais l'aller chercher moi-même.
+
+Je sautai à bas du corricolo; je fis a tâtons le tour de l'attelage et
+je trouvai mon homme qui serrait désespérément dans ses bras la croupe
+de son cheval. Il l'avait attaché à l'envers.
+
+On comprend le résultat naturel de cette combinaison: à chaque coup de
+fouet nouveau, le porteur tirait au nord et le bilancino au midi. Or,
+comme c'est une règle invariable que deux forces égales opposées l'une
+à l'autre se neutralisent l'une par l'autre, il en résultait que, plus
+nos deux chevaux faisaient d'efforts pour avancer, l'un vers l'entrée
+de la grotte, l'autre vers la sortie, plus solidement nous restions
+comme amarrés à la même place.
+
+J'annonçai à Gaetano que la tête de son cheval était retrouvée, je lui
+en donnai la preuve en lui mettant la main dessus, et je lui signifiai
+que, de peur de nouveaux accidens, nous irions à pied jusqu'à la
+grotte du Chien, où il était invité à nous rejoindre, si toutefois il
+en était capable.
+
+Il y a cependant des jours où cette grotte est splendidement éclairée,
+ce sont les jours d'équinoxe; comme le soleil se couche alors
+exactement en face d'elle, il la transperce de son dernier rayon et la
+dore merveilleusement de l'une à l'autre de ses extrémités.
+
+Il nous était arrivé tant d'encombrés dans cette malheureuse grotte
+que ce fut avec un certain plaisir que nous retrouvâmes la lumière.
+Afin sans doute de dédommager le voyageur de la perte qu'il a faite
+momentanément, la nature, à la sortie de ce long et sombre corridor,
+se présente coquette, animée, et pleine de fantasques accidens.
+Cependant, comme un effroyable soleil dardait sur nos têtes, nous ne
+nous arrêtâmes pas trop à les détailler, et sur l'indication d'un
+passant, laissant la route, nous prîmes un petit chemin qui conduit au
+lac d'Agnano.
+
+Gaetano s'était piqué d'honneur; au bout d'un instant, nous entendîmes
+derrière nous le bruit des roues d'une voiture et le pétillement des
+sonnettes de deux chevaux: c'était notre corricolo et notre cocher qui
+nous rejoignaient, le corricolo parfaitement rafistolé à l'aide de
+cordes, de ficelles et de chiffons, le cocher à peu près dégrisé.
+
+Comme nous étions en nage, nous ne nous fîmes pas prier pour reprendre
+nos places; et cette fois, grâce à l'harmonie de notre attelage, nous
+reprîmes notre allure habituelle, c'est-à-dire que nous allâmes comme
+le vent.
+
+Au bout d'un instant, deux chiens se mirent à courir devant notre
+corricolo, et un homme monta derrière. D'où sortaient-ils? D'une
+pauvre chaumière située à gauche de la route, je crois. Des deux
+quadrupèdes, l'un était nankin et l'autre noir.
+
+Au bout d'un instant, le quadrupède nankin donna des signes visibles
+d'hésitation. Il s'arrêtait, s'asseyait, restait en arrière, puis
+reprenait son chemin, toujours plus lentement. Son maître commença par
+le siffler, puis l'appela; puis enfin, voyant des signes de rébellion
+marquée, descendit, le coupla avec le chien noir, et, au lieu de
+remonter derrière nous, marcha à pied. Je demandai alors quels étaient
+cet homme et ces chiens; on nous répondit que c'était l'homme qui
+avait là clé de la grotte et les deux chiens sur lesquels on faisait
+successivement les expériences, c'est-à-dire le grand-prêtre et les
+victimes.
+
+Le mot _successivement_ m'éclaira sur les terreurs du chien nankin et
+sur l'insouciance du chien noir. Le chien noir descendait de garde, le
+chien nankin était de faction. Voilà pourquoi le chien nankin voulait
+à toute force retourner en arrière, et pourquoi il était indifférent
+au chien noir d'aller en avant. A la première visite d'étrangers, les
+rôles changeraient.
+
+A mesure que nous approchions, les terreurs du malheureux chien nankin
+redoublaient. Il opposait à son camarade une véritable résistance; et
+comme ils étaient à peu près de la même taille, et par conséquent de
+la même force, que l'un n'avait que le désir d'obéir à son maître,
+tandis que l'autre avait l'espérance d'y échapper, le sentiment de la
+conservation l'emporta bientôt sur celui du devoir, et, au lieu que ce
+fût le chien noir qui continuât d'entraîner le chien nankin vers la
+grotte, ce fut le chien nankin qui commença de ramener le chien noir
+vers la maison.
+
+Ce que voyant, le propriétaire des deux animaux jugea son intervention
+nécessaire et se mit en marche pour les rejoindre. Mais à mesure qu'il
+approchait d'eux, tandis que le chien nankin redoublait d'efforts pour
+fuir, le chien noir, qui n'était pas bien sûr d'avoir fait tout ce
+qu'il pouvait pour retenir son camarade, donnait à son tour des signes
+d'hésitation, de sorte que, lorsque le maître étendit le bras, croyant
+mettre la main sur eux, tous deux partirent au grand galop, reprenant
+la route par laquelle ils étaient venus.
+
+L'homme se mit à trotter après eux en les appelant; inutile de dire
+que, plus il les appelait, plus ils couraient vite. Au bout d'un
+instant, homme et chiens disparurent à un tournant de la route.
+
+Milord avait regardé toute cette scène avec un profond étonnement: en
+voyant apparaître deux individus de son espèce, il avait d'abord voulu
+se jeter dessus pour les dévorer; mais quelques coups de pied de Jadin
+l'avaient calmé, et il s'était décidé, quoique avec un regret visible,
+à devenir simple spectateur de ce qui allait se passer.
+
+Ce qui devait arriver arriva: les deux chiens s'arrêtèrent à la porte
+de leur chenil. Leur maître les y rejoignit, passa une corde au cou
+du chien nankin, siffla le chien noir, et, dix minutes après sa
+disparition, nous le vîmes reparaître précédé de l'un et traînant
+l'autre.
+
+Cette fois, il n'y avait pas à s'en dédire: il fallait que la
+malheureuse bête accomplît le sacrifice. En arrivant à la porte de
+la grotte, il tremblait de tous ses membres; la porte de la grotte
+ouverte, il était déjà à moitié mort. A la porte de la grotte étaient
+cinq ou six enfans si déguenillés qu'à part les indiscrétions des
+vêtemens, il était fort difficile de reconnaître leur sexe: chacun
+tenait un animal quelconque à la main, l'un une grenouille, l'autre
+une couleuvre, celui-ci un cochon d'Inde, celui-là un chat.
+
+Ces animaux étaient destinés aux plaisirs des amateurs qui ne se
+contentent pas de l'évanouissement et qui veulent la mort. Les chiens
+coûtent cher à faire mourir: quatre piastres par tête, je crois;
+tandis que pour un carlin on peut faire mourir la grenouille, pour
+deux carlins la couleuvre, pour trois carlins le cochon d'Inde, et
+pour quatre carlins le chat. C'est pour rien, comme on voit. Cependant
+un vice-roi, qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, fit
+entrer dans la grotte deux esclaves turcs et les vit mourir gratis.
+
+Tout cela est bien hideusement cruel, mais c'est l'habitude.
+D'ailleurs, les animaux en meurent, c'est vrai, mais aussi les maîtres
+en vivent, et il y a si peu d'industries à Naples, qu'il faut bien
+tolérer celle-là.
+
+La grotte peut avoir trois pieds de haut et deux pieds et demi de
+profondeur. J'introduisis la tête dans la partie supérieure, et je
+ne sentis aucune différence entre l'air qu'elle contenait et l'air
+extérieur; mais, en recueillant dans le creux de la main l'air
+inférieur et en le portant vivement à ma bouche et à mon nez, je
+sentis une odeur suffocante. En effet, les gaz mortels ne conservent
+leur action qu'à la hauteur d'un pied a peu près du sol. Mais là,
+en quelques secondes ils asphyxieraient l'homme aussi bien que les
+animaux.
+
+Le tour du malheureux chien était venu. Son maître le poussa dans la
+grotte sans qu'il opposât aucune résistance; mais une fois dedans, son
+énergie lui revint, il bondit, se dressa sur ses pieds de derrière
+pour élever sa tête au dessus de l'air méphitique qui l'entourait.
+Mais tout fut inutile; bientôt un tremblement convulsif s'empara de
+lui, il retomba sur ses quatre pattes, vacilla un instant, se coucha,
+raidit ses membres, les agita comme dans une crise d'agonie, puis tout
+à coup resta immobile. Son maître le tira par la queue hors du trou;
+il resta sans mouvement sur le sable, la gueule béante et pleine
+d'écume. Je le crus mort.
+
+Mais il n'était qu'évanoui: bientôt l'air extérieur agit sur lui, ses
+poumons se gonflèrent et battirent comme des soufflets, il souleva
+sa tête, puis l'avant-train, puis le train de derrière, demeura un
+instant vacillant sur ses quatre pattes comme s'il eût été ivre;
+enfin, ayant tout à coup rassemblé toutes ses forces, il partit comme
+un trait et ne s'arrêta qu'à cent pas de là, sur un petit monticule,
+au sommet duquel il s'assit, regardant tout autour de lui avec la plus
+prudente et la plus méticuleuse attention.
+
+Je crus que c'était fini et que son maître ne le rattraperait jamais.
+Je lui fis même part de cette observation; mais il sourit de l'air
+d'un homme qui veut dire:--Allons, allons, vous n'êtes pas encore fort
+sur les chiens! Et tirant un morceau de pain de sa poche, il le montra
+au patient, qui parut se consulter quelques secondes, retenu entre la
+crainte et la gourmandise. La gourmandise l'emporta. Il accourut en
+remuant la queue et dévora sa pitance comme s'il avait parfaitement
+oublié ce qui venait de se passer.
+
+Le chien noir avait regardé cette opération, gravement assis sur son
+derrière, en tournant la tête, et ayant l'air de dire à part soi,
+comme l'ivrogne de Charlet:--Voilà pourtant comme je serai dimanche!
+
+Quant à Milord, il était fourré sous la banquette du corricolo, où il
+paraissait n'avoir qu'une crainte, celle d'être découvert.
+
+Je demandai le nom des deux infortunés quadrupèdes dont la vie était
+destinée à s'écouler en évanouissemens perpétuels: ils s'appelaient
+Castor et Pollux, sans doute en raison de ce que, pareils aux deux
+divins gémeaux, ils sont condamnés à vivre et à mourir chacun à son
+tour.
+
+J'eus quelque envie d'acheter Castor et Pollux. Mais je songeai que si
+je leur donnais la liberté, ils deviendraient enragés; et que si je
+les gardais, ils ne pouvaient pas manquer d'être dévorés un jour ou
+l'autre par Milord. Je me décidai donc à ne rien changer à l'ordre des
+choses, et à laisser à chacun le sort que la nature lui avait fait.
+
+Quant à la grenouille, à la couleuvre, au cochon d'Inde et au chat,
+nous déclarâmes que nous n'étions aucunement curieux de continuer sur
+eux les expériences, et que celle que nous avions faite sur Castor
+nous suffisait.
+
+Cette décision fut accompagnée d'une couple de carlins que nous
+distribuâmes à leurs propriétaires pour les aider à attendre
+patiemment des voyageurs plus anglais que nous.
+
+
+
+
+V
+
+La Place du Marché.
+
+
+Nous avons dit que le Môle est le boulevart du temple de Naples; _il
+Mercato_ est sa place de Grève.
+
+Autrefois, quand on pendait à Naples, la potence restait dressée
+en permanence sur la place du Marché. Aujourd'hui, que Naples est
+éclairée au gaz, qu'elle est pavée d'asphalte et qu'elle guillotine,
+on élève et l'on démonte la _madaja_ pour chaque exécution.
+
+L'horrible machine se dresse pendant la nuit qui précède le supplice,
+en face d'une petite rue par laquelle débouche le condamné, et qu'on
+appelle pour cette raison _vico del Sospiro_, la ruelle du Soupir.
+
+C'est sur cette place que furent exécutés, le 29 octobre 1268, le
+jeune Conradin et son cousin Frédéric d'Autriche. Les corps des deux
+jeunes gens restèrent quelque temps ensevelis à l'endroit même de
+l'exécution, et une petite chapelle s'éleva sur leur tombe; mais
+l'impératrice Marguerite arriva du fond de l'Allemagne, elle apportait
+des trésors pour racheter à Charles d'Anjou la vie de son fils. Il
+était trop tard, son fils était mort. Avec la permission de son
+meurtrier, elle employa ces trésors à faire bâtir une église. Cette
+église c'est celle del Carmine.
+
+Si l'on n'est pas conduit par un guide, on sera long-temps à trouver
+cette tombe pour laquelle cependant une église fut bâtie: sans doute
+la susceptibilité de Charles l'exila dans le coin où elle se trouve.
+
+L'église del Carmine fut témoin d'un miracle incontestable et à peu
+près incontesté.
+
+J'ai acheté à Rome un livre italien intitulé _Histoire de la
+vingt-septième révolte de la très fidèle ville de Naples_: c'est celle
+de Masaniello. Avec celles qui ont eu lieu depuis 1647 et qu'il faut
+ajouter aux révoltes antérieures, cela fait un total de trente-cinq
+révoltes. Ce n'est pas trop mal pour une ville fidèle.
+
+Une de ces trente-cinq révoltes eut lieu contre Alphonse d'Aragon.
+Mais Alphonse d'Aragon n'était pas si bête que d'abandonner Naples,
+si Naples l'abandonnait. Il fit venir des galères de Sicile et de
+Catalogne, et, ayant mis le siège devant Naples, s'en alla établir
+son camp sur les bords du Sebetus, position de laquelle il commença à
+canonner sa très fidèle ville révoltée.
+
+Or, un des boulets envoyés par lui à ses anciens sujets, se trompant
+probablement de route, se dirigea vers l'église del Carmine, fracassa
+la coupole, renversa le tabernacle, et allait écraser la tête du
+crucifix de grandeur naturelle qui, déjà avant cette époque était
+reconnu comme très miraculeux; le crucifix baissa sa tête sur sa
+poitrine et le boulet, passant au dessus de son front, alla faire son
+trou dans la porte, enlevant seulement la couronne d'épines dont la
+tête était ceinte.
+
+Chaque année, le lendemain de Noël, le crucifix est exposé à la
+vénération des fidèles.
+
+C'est sur la place du Mercato qu'éclata la fameuse révolution de
+Masaniello, devenue si populaire en France depuis la représentation
+de _la Muette de Portici_. Il est donc presque ridicule à moi de
+m'étendre sur cette révolution. Mais comme les opéras en général
+n'ont pas la prétention d'être des oeuvres historiques, peut-être
+trouverais-je encore à dire, à propos du héros d'Amalfi, des choses
+oubliées par mon confrère et ami Scribe.
+
+Le duc d'Arcos était vice-roi depuis trois ans, et depuis trois ans la
+ville de Naples avait vu s'augmenter les impôts de telle façon que le
+gouverneur, ne sachant plus quelle chose imposer, imposa les fruits,
+qui, étant la principale nourriture des lazzaroni, avaient toujours
+eu leur entrée dans la ville de Naples sans payer aucun droit. Aussi
+cette nouvelle gabelle blessa-t-elle singulièrement le peuple de la
+très fidèle ville, qui commença de murmurer hautement. Le duc d'Arcos
+doubla ses gardes, renforça la garnison de tous les châteaux, fit
+rentrer dans la capitale trois ou quatre mille hommes éparpillés dans
+les environs, redoubla de luxe dans ses équipages, dans ses dîners et
+dans ses bals, et laissa le peuple murmurer.
+
+On approchait du mois de juillet, mois pendant lequel on célèbre à
+Naples avec une dévotion et une pompe toute particulière la fête de
+Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Il était d'habitude, à cette époque et à
+propos de cette fête, de construire un fort au milieu de la place du
+Marché. Ce fort, sans doute en mémoire des différens assauts que dut
+subir la montagne sainte, était défendu par une garnison chrétienne
+et attaqué par une armée sarrasine. Les chrétiens étaient vêtus de
+caleçons de toile, et avaient la tête couverte d'un bonnet rouge;
+c'est-à-dire que les chrétiens portaient tout bonnement et tout
+simplement le costume des pêcheurs napolitains, qui, en 1647,
+n'avaient pas encore adopté la chemise. Les Sarrasins étaient habillés
+à la turque, avec des pantalons larges, des vestes de soie et des
+turbans démesurés. La dépense des costumes infidèles avait été faite
+on ne se rappelait plus par qui. On les entretenait avec le plus grand
+soin, et les combattans se les léguaient de génération en génération.
+
+Les armes des assiégans et des assiégés étaient de longues cannes en
+roseau avec lesquelles ils frappaient à tour de bras sans se faire
+grand mal, et que leur fournissaient en abondance les terres
+marécageuses des environs de Naples.
+
+Dès le mois de juin, il était d'habitude que ceux qui devaient prendre
+part à ce combat se rassemblassent pour se discipliner. Alors, amis
+et ennemis, chrétiens et Sarrasins, manoeuvraient ensemble et dans
+la plus parfaite intelligence; puis ils rentraient dans la ville,
+marchant au pas, portant leurs roseaux comme on porte des fusils, et
+alignés comme des troupes régulières.
+
+Le chef des chrétiens qui devaient défendre le fort du Marché, à la
+fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel de l'an de grâce 1647, était un
+jeune homme de vingt-quatre ans, fils d'un pauvre pêcheur d'Amalfi,
+et pêcheur lui-même à Naples. On le nommait Thomas Aniello, et par
+abréviation Masaniello.
+
+Quelques jours auparavant, le jeune pêcheur avait eu gravement à se
+plaindre de la gabelle. Sa femme, qu'il avait épousée à l'âge de
+dix-neuf ans, et qu'il aimait beaucoup, en essayant d'introduire à
+Naples deux ou trois livres de farine cachée dans un bas, avait été
+surprise par les commis de l'octroi, mise en prison, et condamnée à
+y rester jusqu'à ce que son mari eût payé une somme de cent ducats,
+c'est-à-dire de quatre cent cinquante francs de notre monnaie.
+C'était, selon toute probabilité, plus que son mari n'en aurait pu
+amasser en travaillant toute sa vie.
+
+La haine que Masaniello avait vouée aux commis après l'arrestation de
+sa femme s'étendit, le jugement rendu, des commis au gouvernement.
+Cette haine était bien connue, car Masaniello disait hautement par
+les rues de Naples qu'il se vengerait d'une manière ou de l'autre; et
+comme le peuple, de son côté, était mécontent, il dut sans doute à ses
+manifestations hostiles d'être nommé le chef de la plus importante des
+deux troupe.
+
+Le nom de l'autre chef est resté inconnu.
+
+Le premier acte d'hostilité de Masaniello contre l'autorité du
+vice-roi fut une étrange gaminerie. Comme il passait avec toute sa
+troupe devant le palais du gouvernement, sur le balcon duquel le duc
+et la duchesse d'Arcos avaient réuni toute l'aristocratie de la ville,
+Masaniello, comme pour faire honneur à tous ces riches seigneurs et à
+toutes ces belles dames qui s'étaient dérangés pour lui, ordonna à
+sa troupe de s'arrêter, la fit ranger sur une seule ligne devant
+le palais, lui fit faire demi-tour à gauche afin que chaque soldat
+tournât le dos au balcon, fit poser toutes les cannes à terre, puis
+ordonna de les ramasser. Le double mouvement fut exécuté avec un
+ensemble remarquable et d'une suprême originalité. Les dames jetèrent
+les hauts cris, les seigneurs parlèrent d'aller châtier les
+insolens qui s'étaient livrés à cette impertinente facétie avec un
+imperturbable sérieux; mais comme la troupe de Masaniello se composait
+de deux cents gaillards choisis parmi les plus vigoureux habitués du
+Môle, la chose se passa en conversation, et Masaniello et ses acolytes
+rentrèrent chez eux sans être inquiétés.
+
+Le dimanche suivant, jour destiné à une autre revue, les deux chefs se
+rendirent dès le matin sur la place du Marché avec leurs troupes,
+afin de renouveler les manoeuvres des dimanches précédens. C'était
+justement à l'heure où les paysans des environs de Naples apportaient
+leurs fruits au marché. Pendant que les deux troupes s'exerçaient à
+qui mieux mieux, une dispute s'éleva, à propos d'un panier de figues,
+entre un jardinier de Portici et un bourgeois de Naples: il s'agissait
+du droit nouvellement imposé, que ni l'un ni l'autre ne voulait payer;
+le vendeur disant que le droit devait être supporté par l'acquéreur,
+et l'acquéreur disant au contraire que l'impôt regardait le vendeur.
+Comme cette dispute fit quelque bruit, le peuple, rassemblé pour voir
+manoeuvrer les Turcs et les chrétiens, accourut à l'endroit où la
+discussion avait lieu et fit cercle autour des discutans. Tirés de
+leur préoccupation par le bruit qui commençait à éclater, quelques
+soldats des deux troupes abandonnèrent leurs rangs pour aller voir ce
+qui se passait. Comme la chose prenait de l'importance, ils firent
+bientôt signe à leurs camarades d'accourir; ceux-ci ne se firent pas
+répéter l'invitation deux fois, le cercle s'agrandit alors et commença
+de former un rassemblement formidable. En ce moment, le magistrat
+chargé de la police, et qu'on nommait l'élu du peuple, arriva, et,
+interpellé à la fois par les bourgeois et les jardiniers pour savoir à
+qui appartenait de payer le droit, il répondit que le droit était à la
+charge des jardiniers. A peine cette décision est-elle rendue, que
+les jardiniers renversent à terre leurs paniers pleins de fruits,
+déclarant qu'ils aiment mieux les donner pour rien au peuple que de
+payer cette odieuse imposition. Aussitôt le peuple se précipite, se
+heurte, se presse pour piller ces fruits, lorsque tout à coup un homme
+s'élance au milieu de la foule, se fait jour, pénètre jusqu'au centre
+du rassemblement, impose silence à la multitude, qui se tait à sa
+voix, et là déclare au magistrat qu'à partir de cette heure, le peuple
+napolitain est décidé à ne plus payer d'impôts. Le magistrat parle de
+moyens coercitifs, menace de faire venir des soldats. Le jeune homme
+se baisse, ramasse une poignée de figues, et, toute mêlée de poussière
+qu'elle est, la jette au visage du magistrat, qui se retire hué par la
+multitude, tandis que le jeune homme, arrêtant les deux troupes prêtes
+à poursuivre le fugitif, se met à leur tête, fait ses dispositions
+avec la rapidité et l'énergie d'un général consommé, les distribue
+en quatre troupes, ordonne aux trois premières de se répandre par la
+ville, d'anéantir toutes les maisons de péage, de brûler tous les
+registres des gabelles, et d'annoncer l'abolition de tous les impôts,
+tandis qu'à la tête de la quatrième, grossie de la plus grande partie
+des assistans, il marchera droit au palais du vice-roi. Les quatre
+troupes partirent au cri de: Vive Masaniello!
+
+C'était Masaniello, ce jeune homme qui en un instant avait refoulé
+l'autorité comme un tribun, avait divisé son armée comme un général,
+et avait commandé au peuple comme un dictateur.
+
+Le duc d'Arcos était déjà informé de ce qui se passait; le magistrat
+s'était réfugié près de lui et lui avait tout raconté. Masaniello et
+sa troupe trouvèrent donc le palais fermé. Le premier mouvement du
+peuple fut de briser les portes. Mais Masaniello voulut procéder avec
+une certaine légalité. En conséquence, il allait faire sommer le
+vice-roi de paraître ou d'envoyer quelqu'un en son nom, lorsque la
+fenêtre du balcon s'ouvrit et que le magistrat parut, annonçant que
+l'impôt sur les fruits venait d'être levé. Mais ce n'était déjà plus
+assez: la multitude, en reconnaissant sa force et en voyant qu'on
+pouvait lui céder, était devenue exigeante. Elle demanda à grands
+cris l'abolition de l'impôt sur la farine. Le magistrat annonça qu'il
+allait chercher une réponse, rentra dans le palais, mais ne reparut
+pas.
+
+Masaniello haussa la voix, et de toute la force de ses poumons annonça
+qu'il donnait au vice-roi dix minutes pour se décider.
+
+Ces dix minutes écoulées, aucune réponse n'ayant été faite,
+Masaniello, d'un geste d'empereur, étendit la main. A l'instant même
+la porte fut enfoncée et la multitude se rua dans le palais, criant:
+A bas les impôts! brisant les glaces et jetant les meubles par les
+fenêtres. Mais, arrivée à la salle du dais, toute cette foule, sur un
+mot de Masaniello, s'arrêta devant le portrait du roi, se découvrit,
+salua, tandis que Masaniello protestait à haute voix que c'était non
+point contre la personne du souverain qu'il se révoltait, mais contre
+le mauvais gouvernement de ses ministres.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Arcos s'était sauvé par un escalier dérobé;
+il avait sauté dans une voiture et s'éloignait au grand galop dans la
+direction du Château-Neuf. Mais bientôt reconnu par la populace, il
+fut poursuivi et allait être atteint lorsque de la portière de la
+voiture s'échappèrent des poignées de ducats. La foule se rua sur
+cette pluie d'or et laissa échapper le duc, qui, trouvant le pont
+du Château-Neuf levé, fût forcé de se réfugier dans un couvent de
+minimes.
+
+De là il écrivit deux ordonnances: l'une qui abolissait tous les
+impôts quels qu'ils fussent, l'autre qui accordait à Masaniello une
+pension de six mille ducats, s'il voulait contenir le peuple et le
+faire rentrer dans son devoir.
+
+Masaniello reçoit ces deux ordonnances, les lit toutes deux au
+peuple du haut du balcon du duc d'Arcos, déchire celle qui lui est
+personnelle et en jette les morceaux à la multitude, en criant que,
+pour tout l'or du royaume, il ne trahira pas ses compagnons. Dès ce
+moment, pour la multitude, Masaniello n'est plus un chef, Masaniello
+n'est plus un roi, Masaniello est un Dieu.
+
+Alors, c'est lui à son tour qui envoie une députation au duc d'Arcos;
+cette députation est chargée de lui dire que la révolte n'a point eu
+lieu contre le roi, mais contre les impôts, qu'il n'a rien à craindre
+s'il tient les promesses faites, et qu'il peut revenir en toute
+sécurité à son palais. Chaque membre de la députation répond sur sa
+vie de la vie du duc d'Arcos. Le vice-roi accepte la protection qui
+lui est offerte; mais, au lieu de rentrer dans son palais dévasté, il
+demande à se retirer au fort Saint-Elme. La proposition est transmise
+à Masaniello, qui réfléchit quelques secondes et y adhère en souriant.
+Le duc d'Arcos se retire au château Saint-Elme. Masaniello est seul
+maître de la ville.
+
+Tout cela a duré cinq heures: en cinq heures, tout le pouvoir espagnol
+a été anéanti, toutes les prérogatives du vice-roi détruites; en cinq
+heures, un lazzarone en est venu à traiter d'égal à égal avec le
+représentant de Philippe IV, qui le fait roi à sa place en lui
+abandonnant la ville, et cette étrange révolution s'est accomplie sans
+qu'une goutte de sang ait été versée.
+
+Mais là commençait pour Masaniello une tâche immense. Le pêcheur sans
+éducation aucune, le lazzarone qui ne savait ni lire ni écrire, le
+marchand de poisson qui n'avait jamais manié que ses rames et tiré que
+son filet, allait être chargé de tous les détails d'un grand royaume;
+il allait publier des ordonnances, il allait rendre la justice, il
+allait organiser une armée, il allait combattre à sa tête.
+
+Rien de tout cela n'effraya Masaniello; il étendit son regard calme
+sur lui et autour de lui, puis aussitôt il se mit à l'oeuvre.
+
+Le premier usage qu'il fit de son autorité fut d'ordonner la mise en
+liberté des prisonniers qui n'étaient détenus que pour contrebande ou
+pour amendes imposées par la gabelle. Au nombre de ces derniers, on
+se le rappelle, était la propre femme du dictateur. Ces prisonniers
+délivrés vinrent le joindre immédiatement au palais du vice-roi.
+
+Alors, accompagné par eux, escorté par sa troupe, il se rendit sur la
+place du Marché, fit publier à son de trompe l'abolition des impôts et
+l'ordre à tous les hommes de Naples, depuis dix-huit jusqu'à cinquante
+ans, de prendre les armes et de se réunir sur la place. Cette
+ordonnance fut dictée par Masaniello et écrite par un écrivain public,
+et Masaniello, qui, comme nous l'avons dit, ne savait pas signer,
+appliqua au dessous de la dernière ligne, en guise de cachet,
+l'amulette qu'il portait au cou, et qui en ce moment devint le seing
+de ce nouveau souverain.
+
+Puis, comme sa première milice était déjà divisée en quatre troupes,
+il donna aux trois troupes qui n'étaient pas sous son commandement des
+chefs pour se diriger. Ces chefs étaient trois lazzaroni de ses amis,
+et qui se nommaient Cataneo, Renna et Ardizzone. Ils furent chargés de
+se rendre chacun dans un quartier opposé, et de veiller à la sûreté de
+la ville. Les trois troupes se rendirent à leur poste, et Masaniello
+demeura sur la place du Marché, à la tête de la sienne, attendant le
+résultat de l'ordre qu'il avait donné pour la levée en masse.
+
+L'exécution de cet ordre ne se fit pas attendre. Au bout de deux
+heures, cent trente mille hommes armés entouraient Masaniello. Chacun
+s'était rendu à l'appel, sans discuter un instant le droit de celui
+qui les appelait. Seulement la corporation des peintres avait demandé
+à s'organiser en compagnie particulière sous le nom de compagnie de
+la Mort, et comme cette demande avait été faite à Masaniello par un
+ancien lazzarone qu'il aimait beaucoup, cette demande fut accordée. Ce
+lazzarone, ami de Masaniello, qui s'était chargé de la négociation,
+était Salvator Rosa.
+
+Alors Masaniello pensa que la première chose à faire dans un bon
+gouvernement était de vider les prisons en renvoyant les innocens et
+en punissant les coupables. Le chef des révoltés s'était fait général,
+le général venait de se faire législateur, le législateur se fit juge.
+
+Masaniello fit dresser une espèce d'échafaud de bois, s'assit dessus
+en caleçon et en chemise, et appuyant sa main droite sur une épée nue,
+il fit comparaître tour à tour devant lui tous les prisonniers.
+
+Pendant tout le reste de la journée il jugea: ceux qu'il proclamait
+innocens étaient mis à l'instant même en liberté; ceux qu'il
+reconnaissait coupables étaient à l'instant même exécutés. Et tel
+était le coup d'oeil de cet homme que, quoique son jugement n'eût,
+pour la plupart du temps, d'autre base que l'inspection rapide et
+profonde de la physionomie de l'accusé, il y avait conviction entière,
+parmi les assistans, que le juge improvisé n'avait condamné aucun
+innocent et n'avait laissé échapper aucun coupable. Seulement il
+n'y avait ni différence entre les jugemens ni progression entre les
+supplices. Voleurs, faussaires et assassins furent également condamnés
+à mort. Cela ressemblait fort aux lois de Dracon; mais Masaniello
+avait compris que le temps pressait, et il n'avait pas pris le loisir
+d'en faire d'autres.
+
+Le lendemain au matin tout était fini: les prisons de Naples étaient
+vides et tous les jugemens exécutés.
+
+Le développement que prenait la révolte, ou plutôt le génie de celui
+qui la dirigeait, épouvanta le vice-roi. Il envoya le duc de Matalone
+à Masaniello pour lui demander quel était le but qu'il se proposait
+et quelles étaient les conditions auxquelles la ville pouvait rentrer
+sous le pouvoir de son souverain. Masaniello nia que la ville fût
+révoltée contre Philippe IV, et, en preuve de cette assertion, il
+montra à l'ambassadeur tous les coins de rues ornés de portraits du
+roi d'Espagne, que, pour plus grand honneur, on avait abrités sous
+des dais. Quant aux conditions qu'il lui plaisait d'imposer, elles se
+bornaient à une seule: c'était la remise au peuple de l'original de
+l'ordonnance de Charles-Quint, laquelle, à partir du jour de sa date,
+excluait pour l'avenir toute imposition nouvelle.
+
+Le vice-roi parut se rendre, fit fabriquer un faux titre et l'envoya à
+Masaniello. Mais Masaniello, soupçonnant quelque trahison, fit venir
+des experts et leur remit l'ordonnance. Ceux-ci déclarèrent que
+c'était une copie et non l'original.
+
+Alors Masaniello descendit de son échafaud, marcha droit au duc de
+Matalone, lui reprocha sa supercherie; puis, l'ayant arraché de son
+cheval et fait tomber à terre, il lui appliqua son pied nu sur le
+visage, après quoi il remonta sur son trône et ordonna que le duc fût
+conduit en prison. La nuit suivante le duc séduisit le geôlier à force
+d'or et s'échappa.
+
+Le vice-roi vit alors à quel homme il avait affaire, et, ne pouvant le
+tromper, il voulut l'abattre. En conséquence, il donna ordre à toutes
+les troupes qui se trouvaient au nord, à Capoue et à Gaëte; au midi, à
+Salerne et dans ses environs, de marcher sur Naples. Masaniello apprit
+cet ordre, divisa son armée en trois corps, envoya ses lieutenans avec
+un de ces corps au devant des troupes qui venaient de Salerne, marcha
+avec l'autre au devant des troupes qui venaient de Capoue, et laissa
+le troisième corps sous le commandement d'Ardizzone pour garder
+Naples.
+
+On croit que ce fut pendant cette expédition, qui éloignait
+momentanément Masaniello de Naples, que les premières propositions
+de trahison furent faites à Ardizzone, avec autorisation de les
+communiquer à ses deux collèges, Cataneo et Renna.
+
+Masaniello battit les troupes du vice-roi, tua mille hommes et fit
+trois mille prisonniers qu'il ramena en grande pompe à Naples, et
+auxquels il donna pleine et entière liberté sur la place du Marché.
+Ces trois mille hommes prirent à l'instant place parmi les milices
+napolitaines en criant: Vive Masaniello!
+
+De leur côté, Cataneo et Renna avaient repoussé les troupes qui leur
+étaient opposées. La compagnie de la Mort, surtout, qui faisait partie
+de leur corps d'armée, avait fait merveille.
+
+Le duc d'Arcos n'avait plus de ressource; il avait essayé de la ruse,
+et Masaniello avait découvert la trahison; il avait essayé de la
+force, et Masaniello l'avait battu. Il résolu donc de traiter
+directement avec lui; se réservant mentalement de le trahir ou de le
+briser à la première occasion qui se présenterait.
+
+Cette fois, pour donner plus de poids à la négociation, il choisit
+pour négociateur le cardinal Filomarino. Le peuple, qui se défiait du
+prélat, voulut un instant s'opposer à cette nouvelle entrevue, mais
+Masaniello répondit du cardinal, et l'entrevue eut lieu.
+
+Masaniello venait de donner l'ordre de brûler trente-six palais
+appartenant aux trente-six seigneurs les plus éminens de la noblesse
+espagnole et napolitaine. Le cardinal Filomarino supplia Masaniello de
+révoquer cet ordre, et Masaniello le révoqua.
+
+Comme Masaniello quittait le prélat et se rendait au lieu de la
+conférence à la place du Marché, on tira sur lui, presque à bout
+portant, cinq coups d'arquebuse dont aucun ne le toucha: son jour
+n'était pas encore venu.
+
+Les meurtriers furent mis en pièces par le peuple et avouèrent en
+mourant qu'ils avaient été payés par le duc de Matalone, lequel
+voulait se venger des mauvais traitemens qu'il avait reçus de
+Masaniello.
+
+Le vice-roi désavoua l'assassinat, le cardinal engagea sa parole que
+le duc d'Arcos ignorait cette trahison, et les négociations reprirent
+leur cours.
+
+Cependant la police n'avait jamais été mieux faite, et, depuis quatre
+jours que commandait Masaniello, pas un vol n'avait été commis dans
+toute la ville de Naples.
+
+Le jour même où Masaniello avait failli être assassiné, le cardinal
+revint lui dire de la part du vice-roi que celui-ci désirait
+s'entretenir tête-à-tête avec lui des affaires de l'État, et
+reviendrait le lendemain avec toute sa cour au palais afin de l'y
+recevoir. Masaniello, qui se défiait de ces avances, voulait refuser,
+mais le cardinal insista tellement que force lui fut d'accepter. Alors
+une nouvelle discussion plus tenace que la première s'engagea encore.
+Masaniello, qui ne se reconnaissait pas pour autre chose que pour
+un pêcheur, voulait se rendre au palais en costume de pêcheur,
+c'est-à-dire les bras et les jambes nus, et vêtu seulement de son
+caleçon, de sa chemise et de son bonnet phrygien; mais le cardinal lui
+répéta tant de fois qu'un pareil costume était inconvenant pour un
+homme qui allait paraître au milieu d'une cour si brillante, et pour
+y traiter des affaires d'une si haute importance, que Masaniello céda
+encore et permit en soupirant que le vice-roi lui envoyât le costume
+qu'il devait revêtir dans cette grande journée. Le même soir il reçut
+un costume complet de drap d'argent avec un chapeau garni d'une plume
+et une épée à garde d'or. Il accepta le costume; mais quant à l'épée,
+il la refusa, n'en voulant point d'autre que celle qui lui avait servi
+jusque-là de sceptre et de main de justice.
+
+Cette nuit, Masaniello dormit mal, et il dit le lendemain matin que
+son patron lui était apparu en songe et lui avait défendu d'aller à
+cette entrevue; mais le cardinal Filomarino lui fit observer que sa
+parole était engagée, que le vice-roi l'attendait au palais, que son
+cheval était en bas, et qu'il n'y avait pas moyen de manquer à son
+engagement sans manquer à l'honneur.
+
+Masaniello revêtit son riche costume, monta à cheval et s'achemina
+vers le palais du vice-roi.
+
+
+
+
+VI
+
+Église del Carmine.
+
+
+Masaniello était un de ces hommes privilégiés dont non seulement
+l'esprit, mais encore la personne, semblent grandir avec les
+circonstances. Le duc d'Arcos, en lui envoyant le riche costume que
+l'ex-pêcheur venait de revêtir, avait espéré le rendre ridicule.
+Masaniello le revêtit, et Masaniello eut l'air d'un roi.
+
+Aussi s'avança-t-il au milieu des cris d'admiration de la multitude,
+maniant son cheval avec autant d'adresse et de puissance qu'aurait pu
+le faire le meilleur cavalier de la cour du vice-roi; car, enfant,
+Masaniello avait plus d'une fois dompté, pour son plaisir, ces petits
+chevaux dont les Sarrasins ont laissé, en passant, la race dans
+la Calabre, et qui, aujourd'hui encore, errent en liberté dans la
+montagne.
+
+En outre, il était suivi d'un cortège comme peu de souverains auraient
+pu se vanter d'en posséder un: c'étaient cent cinquante compagnies,
+tant de cavalerie que de fantassins, organisées par lui, et plus de
+soixante mille personnes sans armes. Toute cette escorte criait:
+Vive Masaniello! de sorte qu'en approchant du palais, il semblait un
+triomphateur qui va rentrer chez lui.
+
+A peine Masaniello parut-il sur la place que le capitaine des gardes
+du vice-roi apparut sur la porte pour le recevoir. Alors, Masaniello,
+se retournant vers la foule qui l'accompagnait:
+
+--Mes amis, dit-il, je ne sais pas ce qui va se passer entre moi et
+monseigneur le duc; mais, quelque chose qu'il arrive, souvenez-vous
+bien que je ne me suis jamais proposé et ne me proposerai jamais que
+le bonheur public. Aussitôt ce bonheur assuré et la liberté rendue
+à tous, je redeviens le pauvre pêcheur que vous avez vu, et je ne
+demande comme expression de votre reconnaissance qu'un _Ave Maria_,
+prononcé par chacun de vous à l'heure de ma mort.
+
+Alors le peuple comprit bien que Masaniello craignait d'être attiré
+dans quelque piége et que c'était à contre-coeur qu'il entrait dans
+ce palais. Des milliers de voix s'élevèrent pour le prier de se faire
+accompagner d'une garde.
+
+--Non, dit Masaniello, non; les affaires que nous allons discuter,
+monseigneur et moi, demandent à être débattues en tête-à-tête.
+Laissez-moi donc entrer seul. Seulement, si je tardais trop à revenir,
+ruez-vous sur ce palais et n'en laissez pas pierre sur pierre que vous
+n'ayez retrouvé mon cadavre.
+
+Tous le lui jurèrent, les hommes armés étendant leurs armes, les
+hommes désarmes étendant le poing vers le vice-roi. Alors Masaniello
+descendit de cheval, traversa une partie de la place à pied, suivit le
+capitaine des gardes et disparut sous la grande porte du palais. Au
+moment où il disparut, une si grande rumeur s'éleva que le vice-roi
+demanda en tressaillant si c'était quelque révolte nouvelle qui venait
+d'éclater.
+
+Masaniello trouva le duc d'Arcos qui l'attendait au haut de
+l'escalier. En l'apercevant, Masaniello s'inclina. Le vice-roi lui
+dit qu'une récompense lui était due pour avoir si bien contenu cette
+multitude, si promptement rendu la justice, et si merveilleusement
+organisé une armée; qu'il espérait que cette armée, réunie à celle
+des Espagnols, se tournerait contre les ennemis communs, et qu'ainsi
+faisant, Masaniello aurait rendu, à Philippe IV le plus grand service
+qu'un sujet puisse rendre à son souverain. Masaniello répondit que
+ni lui ni le peuple ne s'étaient jamais révoltés contre Philippe IV,
+ainsi que le pouvaient attester les portraits du roi exposés en grand
+honneur à tous les coins de rue; qu'il avait voulu seulement alléger
+le trésor des appointemens que l'on payait à tous ces maltotiers
+chargés des gabelles, appointemens (Masaniello s'en était fait rendre
+compte) qui dépassaient d'un tiers les impôts qu'ils percevaient, et
+que, ce point arrêté que Naples jouirait à l'avenir des immunités
+accoudées par Charles-Quint, il promettait de faire lui-même et de
+faire faire au peuple de Naples tout ce qui serait utile au service du
+roi.
+
+Alors tous deux entrèrent dans une chambre où les attendait le
+cardinal Filomarino, et là commença entre ces trois hommes, si
+différens d'état, de caractère et de position, une discussion
+approfondie des droits de la royauté et des intérêts du peuple. Puis,
+comme cette discussion se prolongeait et que le peuple, ne voyant
+point reparaître son chef, criait à haute voix: Masaniello!
+Masaniello! et que ces cris commençaient à inquiéter le duc et le
+cardinal tant ils allaient croissant, Masaniello sourit de leur
+crainte et leur dit:
+
+--Je vais vous faire voir, messeigneurs, combien le peuple de Naples
+est obéissant.
+
+Il ouvrit la fenêtre et s'avança sur le balcon. A sa vue, toutes les
+voix éclatèrent en un seul cri: Vive Masaniello! Mais Masaniello n'eut
+qu'à mettre le doigt sur sa bouche, et toute cette foule fit un tel
+silence qu'il sembla un instant que la cité des éternelles clameurs
+fût morte comme Herculanum ou Pompeïa. Alors, de sa voix ordinaire,
+qui fut entendue de tous, tant le silence était grand:
+
+--C'est bien, dit-il; je n'ai plus besoin de vous; que chacun se
+retire donc sous peine de rébellion.
+
+Aussitôt chacun se retira sans faire une observation, sans prononcer
+une parole, et cinq minutes après, cette place, encombrée par plus de
+cent vingt mille âmes, se trouva entièrement déserte, à l'exception
+de la sentinelle et du lazzarone qui tenait par la bride le cheval de
+Masaniello.
+
+Le duc et le cardinal se regardèrent avec effroi, car de cette heure
+seulement ils comprenaient la terrible puissance de cet homme.
+
+Mais cette puissance prouva aux deux politiques auxquels Masaniello
+avait affaire, que, pour le moment du moins, il ne lui fallait rien
+refuser de ce qu'il demandait; aussi fut-il convenu, avant que le
+triumvirat qui décidait les intérêts de Naples se séparât, que la
+suppression des impôts serait lue, signée et confirmée publiquement,
+en présence de tout le peuple, qui ne s'était révolté, Masaniello le
+répétait, que pour obtenir leur abolition.
+
+Ce point bien arrêté, comme c'était le seul pour lequel Masaniello
+était venu au palais, il demanda au duc d'Arcos la permission de se
+retirer. Le duc lui dit qu'il était le maître de faire ce qui lui
+conviendrait, qu'il était vice-roi comme lui, que ce palais lui
+appartenait donc par moitié, et qu'il pouvait à sa volonté entrer
+ou sortir. Masaniello s'inclina de nouveau, reconduisit le cardinal
+jusqu'à son palais, chevauchant côte à côte avec lui, mais de manière
+cependant que le cheval du cardinal dépassât toujours le sien de toute
+la tête; puis, le cardinal rentré chez lui, Masaniello regagna la
+place du Marché, où il trouva réunie toute cette multitude qu'il avait
+renvoyée de la place du palais, et au milieu de laquelle il passa la
+nuit à expédier les affaires publiques et à répondre aux requêtes
+qu'on lui présentait.
+
+Cet homme semblait être au dessus des besoins humains: depuis cinq
+jours que son pouvoir durait, on ne l'avait vu ni manger ni dormir; de
+temps en temps seulement il se faisait apporter un verre d'eau dans
+lequel on avait exprimé quelques gouttes de limon.
+
+Le lendemain était le jour fixé pour la ratification du traité et la
+ratification de la paix dans l'église cathédrale de Sainte-Claire.
+Aussi, dès le matin, Masaniello vit-il arriver deux chevaux
+magnifiquement caparaçonnés, l'un pour lui, l'autre pour son frère.
+C'était une nouvelle attention de la part du vice-roi. Les deux jeunes
+gens montèrent dessus et se rendirent au palais.
+
+Là ils trouvèrent le duc d'Arcos et toute la cour qui les attendaient.
+Une nombreuse cavalcade se réunit à eux. Le duc d'Arcos prit
+Masaniello à sa droite, plaça son frère à sa gauche, et, suivi de tout
+le peuple, s'avança vers la cathédrale, où le cardinal Filomarino, qui
+était archevêque de Naples, les reçut à la tête de tout son clergé.
+
+Aussitôt chacun se plaça selon le rang qu'il avait reçu de Dieu ou
+qu'il s'était fait lui-même: le cardinal au milieu du choeur, le duc
+d'Arcos sur une tribune, et Masaniello, l'épée nue à la main, près du
+secrétaire qui lisait les articles, et qui, chaque article lu, faisait
+silence. Masaniello répétait l'article, en expliquant la portée au
+peuple et le commentant comme le plus habile légiste eût pu le faire;
+après quoi, sur un signe qu'il n'avait plus rien à dire, le secrétaire
+passait à l'article suivant.
+
+Tous les articles lus et commentés ainsi, on commença le service
+divin, qui se termina par un _Te Deum_.
+
+Un grand repas attendait les principaux acteurs de cette scène dans
+les jardins du palais. On avait invité Masaniello, sa femme et son
+frère. D'abord, comme toujours, Masaniello, pour qui tous ces honneurs
+n'étaient point faits, avait voulu les refuser; mais le cardinal
+Filomarino était intervenu, et, à force d'instances, avait obtenu du
+jeune lazzarone qu'il ne ferait pas au vice-roi cet affront de refuser
+de dîner à sa table. Masaniello avait donc accepté.
+
+Cependant On pouvait voir sur son front, ordinairement si franc et si
+ouvert, quelque chose comme un nuage sombre, que ne purent éclaircir
+ces cris d'amour du peuple qui avaient ordinairement tant d'influence
+sur lui. On remarqua qu'en revenant de la cathédrale au palais il
+avait la tête inclinée sur la poitrine, et l'on pouvait d'autant mieux
+lire la tristesse empreinte sur son front, que, par respect pour le
+vice-roi et contrairement à son invitation plusieurs fois réitérée de
+se couvrir, Masaniello, malgré le soleil de feu qui dardait sur lui,
+tint constamment son chapeau à la main. Aussi, en arrivant au palais
+et avant de se mettre à table, demanda-t-il un verre d'eau mêlée de
+jus de limon. On le lui apporta, et comme il avait très chaud il
+l'avala d'un trait; mais à peine l'eut-il avalé qu'il devint si pâle
+que la duchesse lui demanda ce qu'il avait. Masaniello lui répondit
+que c'était sans doute celle eau glacée qui lui avait fait mal. Alors
+la duchesse en souriant lui donna un bouquet à respirer. Masaniello
+y porta les lèvres pour le baiser en signe de respect; mais presque
+aussitôt qu'il l'eut touché, par un mouvement rapide et involontaire,
+il le jeta loin de lui. La duchesse vit ce mouvement, mais elle ne
+parut pas y faire attention; et, s'étant assise à table, elle fit
+asseoir Masaniello à sa droite et le frère de Masaniello à sa gauche.
+Quant à la femme de Masaniello, sa place lui était réservée entre le
+duc et le cardinal Filomarino.
+
+Masaniello fut sombre et muet pendant tout ce repas; il paraissait
+souffrir d'un mal intérieur dont il ne voulait pas se plaindre. Son
+esprit semblait absent, et lorsque le duc l'invita à boire à la santé
+du roi, il fallut lui répéter l'invitation deux fois avant qu'il eût
+l'air de l'entendre. Enfin il se leva, prit son verre d'une main
+tremblante; mais au moment où il allait le porter à sa bouche, les
+forces lui manquèrent et il tomba évanoui.
+
+Cet accident fit grande sensation. Le frère de Masaniello se leva en
+regardant le vice-roi d'un air terrible; sa femme fondit en larmes,
+mais le vice-roi, avec le plus grand calme, fit observer qu'une
+pareille faiblesse n'était point étonnante dans un homme qui depuis
+six jours et six nuits n'avait presque ni mangé ni dormi, et avait
+passé toutes ses heures tantôt à des exercices violens, sous un soleil
+de feu, tantôt à des travaux assidus qui devaient d'autant plus lui
+briser l'esprit que son esprit y était moins accoutumé. Au reste, il
+ordonna qu'on eût pour Masaniello tous les soins imaginables, le fit
+transporter au palais, l'y accompagna lui-même et ordonna qu'on allât
+chercher son propre médecin.
+
+Le médecin arriva comme Masaniello revenait à lui, et déclara
+qu'effectivement son indisposition ne provenait que d'une trop longue
+fatigue, et n'aurait aucune suite s'il consentait à interrompre pour
+un jour ou deux les travaux de corps et d'esprit auxquels il se
+livrait depuis quelque temps.
+
+Masaniello sourit amèrement; puis du geste dont Hercule arracha de
+dessus ses épaules la tunique empoisonnée de Nessus, il déchira les
+habits de drap d'argent dont l'avait revêtu le vice-roi, et demandant
+à grands cris ses vêtemens de pêcheur, qui étaient restés dans sa
+petite maison de la place du Marché, il courut aux écuries à demi nu,
+sauta sur le premier cheval venu et s'élança hors du palais.
+
+Le duc le regarda s'éloigner, puis lorsqu'il l'eut perdu de vue:
+
+--Cet homme a perdu la tête, dit-il; en se voyant si grand, il est
+devenu fou.
+
+Et les courtisans répétèrent en choeur que Masaniello était fou.
+
+Pendant ce temps, Masaniello courait effectivement les rues de Naples
+comme un insensé, au grand galop de son cheval, renversant tous ceux
+qu'il rencontrait sur sa route et ne s'arrêtant que pour demander de
+l'eau. Sa poitrine brûlait.
+
+Le soir, il revint place du Marché; ses yeux étaient ardens de fièvre;
+il avait la délire, et dans son délire il donnait les ordres les plus
+étranges et les plus contradictoires. On avait obéi aux premiers, mais
+bientôt on s'était aperçu qu'il était fou, et l'on avait cesser de les
+exécuter.
+
+Toute la nuit, son frère et sa femme veillèrent près de lui.
+
+Le lendemain, il parut plus calme; ses deux gardiens le quittèrent
+pour aller prendre à leur tour un peu de repos; mais à peine
+furent-ils sortis, que Masaniello se revêtit des débris de son
+brillant costume de la veille, et demanda son cheval d'une voix si
+impérieuse qu'on le lui amena. Il sauta aussitôt dessus, sans chapeau,
+sans veste, n'ayant qu'une chemise déchirée et une trousse en
+lambeaux, il s'élança au galop vers le palais. La sentinelle ne le
+reconnaissant pas voulut l'arrêter, mais il passa sur le ventre de la
+sentinelle, sauta à bas de son cheval, pénétra jusqu'au vice-roi, lui
+dit qu'il mourait de faim et lui demanda à manger; puis, un instant
+après il annonça au vice-roi qu'il venait de faire dresser une
+collation hors de la ville et l'invita à en venir prendre sa part;
+mais le vice-roi, qui ignorait ce qu'il y avait de vrai ou de faux
+dans tout cela, et qui voyait seulement devant lui un homme dont
+l'esprit était égaré, prétexta une indisposition et refusa de suivre
+Masaniello. Alors Masaniello, sans insister davantage, descendit
+l'escalier, remonta à cheval, et sortant de la ville en fit presque le
+tour au galop sous un soleil ardent, de sorte qu'il rentra chez lui
+trempé de sueur. Tout le long de la route, comme la veille, il avait
+demandé à boire, et l'on calcula qu'il avait dû avaler jusqu'à seize
+carafes d'eau. Ecrasé de fatigue, il se coucha.
+
+Pendant ces deux jours de folie, Ardizzone, Renna et Cataneo, qui
+s'étaient éclipsés pendant la dictature de Masaniello, reprirent leur
+influence et se partagèrent la garde de la ville.
+
+Masaniello s'était jeté sur son lit et était bientôt tombé dans un
+profond assoupissement; mais vers minuit il se réveilla, et quoique
+ses membres musculeux fussent agités d'un dernier frissonnement,
+quoique son oeil brûlât d'un reste de fièvre, il se sentit mieux. En
+ce moment sa porte s'ouvrit, et, au lieu de sa femme ou de son frère
+qu'il s'attendait à voir paraître, un homme entra enveloppé d'un large
+manteau noir, le visage entièrement caché sous un feutre de même
+couleur, et s'avançant en silence jusqu'au grabat sur lequel était
+couché cet homme tout-puissant qui d'un signe disposait de la vie de
+quatre cent mille de ses semblables:
+
+--Masaniello, dit-il, pauvre Masaniello! Et en même temps il écarta
+son manteau et laissa voir son visage.
+
+--Salvator Rosa! s'écria Masaniello en reconnaissant son ami que
+depuis quatre jours il avait perdu de vue, occupé qu'avait été
+Salvator, avec la compagnie de la Mort, à repousser les Espagnols qui
+avaient voulu entrer à Naples du côté de Salerne.
+
+Et les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Oui, oui, pauvre Masaniello! dit le pêcheur-roi en retombant sur son
+lit. N'est-ce pas, et ils m'ont bien arrangé, et j'ai eu raison de me
+fier à eux! Mais j'ai tort de dire que je m'y suis fié! jamais je n'ai
+cru en leurs belles paroles, jamais je n'ai eu foi dans leurs grandes
+promesses. C'est cet infâme cardinal Filomarino qui a tout fait et qui
+m'a trompé au saint nom de Dieu.
+
+Salvator Rosa écoutait son ami avec étonnement.
+
+--Comment! dit-il, ce que l'on m'a dit ne serait-il pas vrai?
+
+--Et que t'a-t-on dit, mon Salvator? reprit tristement Masaniello.
+Salvator se tut.
+
+--On t'a dit que j'étais fou, n'est-ce pas? continua Masaniello.
+Salvator fit un signe de la tête.
+
+--Oui, oui, les misérables! Oh! je les reconnais bien là! Non,
+Salvator, non, je ne suis pas fou, je suis empoisonné, voilà tout.
+
+Salvator jeta un cri de surprise.
+
+--C'est ma faute, dit Masaniello. Pourquoi ai-je mis le pied dans
+leurs palais! Est-ce la place d'un pauvre pêcheur comme moi? Pourquoi
+ai-je accepté leur repas! L'orgueil, Salvator, le démon de l'orgueil
+m'a tenté, et j'ai été puni.
+
+--Comment! s'écria Salvator, tu crois qu'ils auraient eu l'infamie...
+
+--Ils m'ont empoisonné, reprit Masaniello d'une vois plus forte
+encore; ils m'ont empoisonné deux fois: lui et elle; lui dans un verre
+d'eau, elle dans un bouquet. C'est bien la peine de se dire noble, de
+s'appeler duc et duchesse pour empoisonner un pauvre pêcheur plein de
+confiance qui croit que ce qui est juré est juré, et qui se livre sans
+défiance!
+
+--Non, non, dit Salvator, tu te trompes, Masaniello: c'est ce soleil
+ardent, ce sont ces travaux assidus, c'est cette vie intellectuelle
+qui dévorent ceux-là mêmes qui y sont habitués, qui auront
+momentanément fatigué ton esprit et égaré ta raison.
+
+--C'est ce qu'ils disent, je le sais bien, s'écria Masaniello; c'est
+ce qu'ils disent, et c'est ce que les générations à venir diront sans
+doute aussi, puisque toi, mon ami, toi, mon Salvator, toi qui es
+là, toi qui es en face de moi, tu répètes la même chose, quoique je
+t'affirme le contraire. Ils m'ont empoisonné dans un verre d'eau et
+dans un bouquet: à peine ai-je eu respiré ce bouquet, à peine ai-je eu
+avalé ce verre d'eau, que j'ai senti que c'en était fait de ma raison.
+Une sueur froide passa sur mon front, la terre sembla manquer sous mes
+pieds; la ville, la mer, le Vésuve, tout tourbillonna devant moi comme
+dans un rêve. Oh! les misérables! les misérables!
+
+Et une larme ardente roula sur les joues du jeune Napolitain.
+
+--Oui, oui, dit Salvator, oui, je vois bien maintenant que c'est vrai.
+Mais, grâce à Dieu, leur complot a échoué; grâce à Dieu, tu n'es plus
+fou; grâce à Dieu, le poison a sans doute cédé aux remèdes, et tu es
+sauvé.
+
+--Oui, répondit Masaniello, mais Naples est perdue.
+
+--Perdue, et pourquoi? demanda Salvator.
+
+--Ne vois-tu donc pas, répondit Masaniello, que je ne suis plus
+aujourd'hui ce que j'étais avant-hier? Quand j'ordonne, le peuple
+hésite. On a douté de moi, Salvator, car on m'a vu agir en insensé.
+Puis n'ont-ils pas dit tout bas à cette multitude que je voulais me
+faire roi?
+
+--C'est vrai, dit Salvator d'une voix sombre, car c'est ce bruit qui
+m'a amené ici.
+
+--Et qu'y venais-tu faire? Voyons, parle franchement.
+
+--Ce que j'y venais faire? dit Salvator. Je venais m'assurer si
+la chose était vraie; et si la chose était vraie, je venais te
+poignarder!
+
+--Bien, Salvator, bien! dit Masaniello. Il nous faudrait six hommes
+comme toi seulement, et tout ne serait pas perdu.
+
+--Mais pourquoi désespères-tu ainsi? demanda Salvator.
+
+--Parce que, dans l'état actuel des choses, moi seul pourrais diriger
+ce peuple vers le but qu'il atteindra probablement un jour, et que
+demain, cette nuit, dans une heure peut-être, je ne serai plus là pour
+le diriger.
+
+--Et où seras-tu donc?
+
+Masaniello laissa errer sur ses lèvres un sourire profondément
+triste, leva un instant ses regards au ciel, et ramenant les yeux sur
+Salvator:
+
+--Ils me tueront, mon ami, lui dit-il. Il y a quatre jours, ils ont
+essayé de m'assassiner, et ils m'ont manqué parce que mon heure
+n'était pas venue. Avant-hier ils m'ont empoisonné, et, s'ils n'ont
+pas réussi à me faire mourir, ils sont parvenus à me rendre fou. C'est
+un avertissement de Dieu, Salvator. La prochaine tentative qu'ils
+feront sur moi sera la dernière.
+
+--Mais pourquoi, averti comme tu l'es, ne te garantirais-tu pas de
+leurs complots en demeurant chez toi?
+
+--Ils diraient que j'ai peur.
+
+--En t'entourant de gardes chaque fois que tu sortiras par la ville?
+
+--Ils diraient que je veux me faire roi.
+
+--Mais on ne le croirait pas.
+
+--Tu l'as bien cru, toi!
+
+Salvator courba son front, rougissant, car il y avait tant de
+douceur dans la réponse de Masaniello que sa réponse n'était pas une
+accusation, mais un reproche.
+
+--Eh bien! soit, répondit-il, que la volonté de Dieu s'accomplisse.
+Salvator Rosa s'assit près du lit de son ami.
+
+--Quelle est ton intention? demanda Masaniello.
+
+--De rester près de toi, et, bonne ou mauvaise, de partager ta
+fortune.
+
+--Tu es fou, Salvator, répondit Masaniello. Que moi, que le Seigneur a
+choisi pour son élu, j'attende tranquillement le calice qu'il me reste
+à épuiser, c'est bien, car je ne puis pas, car je ne dois pas faire
+autrement; mais toi, Salvator, qu'aucune fatalité ne pousse, qu'aucun
+serment ne lie, que tu restes dans cette infâme Babylone, c'est une
+folie, c'est un aveuglement, c'est un crime.
+
+--J'y resterai pourtant, dit Salvator.
+
+--Tu le perdrais sans me sauver, Salvator, et tout dévoûment inutile
+est une sottise.
+
+--Advienne que pourra! reprit le peintre. C'est ma volonté.
+
+--C'est ta volonté? Et tes soeurs? et ta mère? C'est ta volonté! Le
+jour où tu m'as reconnu pour chef, tu as fait abnégation de ta volonté
+pour la subordonner à la mienne. Eh bien! moi, ma volonté est,
+Salvator, que tu sortes à l'instant même de Naples, que tu te rendes à
+Rome, que tu te jettes au genoux du saint-père, et que tu lui demandes
+ses indulgences pour moi, car je mourrai probablement sans que mes
+meurtriers m'accordent le temps de me mettre en état de grâce.
+Entends-tu? Ceci est ma volonté, à moi. Je te l'ordonne comme ton
+chef, je t'en conjure comme ton ami.
+
+--C'est bien, dit Salvator, je t'obéirai.
+
+Et alors il déroula une toile, tira d'une trousse qu'il portait à sa
+ceinture ses pinceaux qui, non plus que son épée, ne le quittaient
+jamais, et, à la lueur de la lampe qui brûlait sur la table, d'une
+main ferme et rapide, il improvisa ce beau portrait que l'on voit
+encore aujourd'hui près de la porte dans la première chambre du musée
+des _Studi_, à Naples, et où Masaniello est représenté avec un béret
+de couleur sombre, le cou nu et revêtu d'une chemise seulement.
+
+Les deux amis se séparèrent pour ne se revoir jamais. La même nuit
+Salvator prit le chemin de Rome. Quant à Masaniello, fatigué de cette
+scène, il reposa la tête sur son oreiller et se rendormit.
+
+Le lendemain, il se réveilla au son de la cloche qui appelait les
+fidèles à l'église; il se leva, fit sa prière, revêtit ses simples
+habits de pêcheur, descendit, traversa la place et entra dans l'église
+_del Carmine_. C'était le jour de la fête de la Vierge du Mont-Carmel.
+Le cardinal Filomarino disait la messe; l'église regorgeait de monde.
+
+A la vue de Masaniello, la foule s'ouvrit et lui fit place. La messe
+finie, Masaniello monta dans la chaire et fit signe qu'il voulait
+parler. Aussitôt chacun s'arrêta, et il se fit un profond silence pour
+écouter ce qu'il allait dire.
+
+--Amis, dit Masaniello d'une voix triste, mais calme, vous étiez
+esclaves, je vous ai faits libres. Si vous êtes dignes de cette
+liberté, défendez-la, car maintenant c'est vous seuls que cela
+regarde. On vous a dit que je voulais me faire roi: ce n'est pas
+vrai, et j'en jure par ce Christ qui a voulu mourir sur la croix pour
+acheter au prix de son sang la liberté des hommes. Maintenant tout est
+fini entre le monde et moi. Quelque chose me dit que je n'ai plus que
+peu d'heures à vivre. Amis, rappelez-vous la seule chose que je vous
+aie jamais demandée et que vous m'avez promise: au moment où vous
+apprendrez ma mort, dites un _Ave Maria_ pour mon âme.
+
+Tous les assistans le lui promirent de nouveau. Alors Masaniello fit
+signe à la foule de s'écouler, et la foule s'écoula; puis, quand il
+fut seul, il descendit, alla s'agenouiller devant l'autel de la Vierge
+et fit sa prière.
+
+Comme il relevait la tête, un homme vint lui dire que le cardinal
+Filomarino l'attendait au couvent pour s'entretenir avec lui des
+affaires d'État. Masaniello fit signe qu'il allait se rendre à
+l'invitation du cardinal. Le messager disparut.
+
+Masaniello dit encore un _Pater_ et un _Ave_, baisa trois fois
+l'amulette qu'il portait au cou et dont il avait toujours scellé
+les ordonnances; puis il s'avança vers la sacristie. Arrivé là, il
+entendit plusieurs voix qui l'appelaient dans le cloître: il alla du
+côté d'où venaient ces voix; mais au moment où il mettait le pied sur
+le seuil de la porte, trois coups de fusil partirent et trois balles
+lui traversèrent la poitrine. Cette fois son heure était venue; tous
+les coups avaient porté. Il tomba en prononçant ces seules paroles:
+--Ah! les traîtres! ah! les ingrats!
+
+Il avait reconnu dans les trois assassins ses trois amis, Calaneo,
+Renna et Ardizzone.
+
+Ardizzone s'approcha du cadavre, lui coupa la tête, et, traversant la
+ville tout entière cette tête sanglante à la main, il alla la déposer
+aux pieds du vice-roi.
+
+Le vice-roi la regarda un instant pour bien s'assurer que c'était la
+tête de Masaniello; puis, après avoir fait compter à Ardizzone la
+récompense convenue, il fit jeter cette tête dans les fossés de la
+ville.
+
+Quant à Renna à Cataneo, ils prirent le cadavre mutilé et le
+traînèrent par les rues de la ville sans que le peuple, qui,
+trois jours auparavant, mettait en pièces ceux qui avaient essayé
+d'assassiner son chef, parût s'émouvoir aucunement à ce terrible
+spectacle.
+
+Lorsqu'ils furent las de traîner et d'insulter ce cadavre, comme en
+passant près des fossés ils aperçurent sa tête, ils jetèrent à son
+tour le corps dans le fossé, où ils restèrent jusqu'au lendemain.
+
+Le lendemain le peuple se reprit d'amour pour Masaniello. Ce n'était
+que pleurs et gémissemens par la ville. On se mit à la recherche de
+cette tête et de ce corps tant insultés la veille: on les retrouva, on
+les rajusta l'un à l'autre, on mit le cadavre sur un brancard, on le
+couvrit d'un manteau royal, on lui ceignit le front d'une couronne de
+laurier, on lui mit à la main droite le bâton de commandement, à la
+main gauche son épée nue; puis on le promena solennellement dans tous
+les quartiers de la ville.
+
+Ce que voyant, le vice-roi envoya huit pages avec un flambeau de cire
+blanche à la main pour suivre le convoi, et ordonna à tous les hommes
+de guerre de le saluer lorsqu'il passerait en inclinant leurs armes.
+On le porta ainsi à la cathédrale Sainte-Claire, où le cardinal
+Filomarino dit pour lui la messe des morts.
+
+Le soir, il fut inhumé avec les mêmes cérémonies qu'on avait
+l'habitude de pratiquer pour les gouverneurs de Naples ou pour les
+princes des familles royales.
+
+Ainsi finit Thomas Aniello, roi pendant huit jours, fou pendant
+quatre, assassiné comme un tyran, abandonné comme un chien, recueilli
+comme un martyr, et depuis lors vénéré comme un saint.
+
+La terreur qu'inspira son nom fut si grande, que l'ordonnance des
+vice-rois qui défendit de donner aux enfans le nom de Masaniello
+existe encore aujourd'hui et est en pleine vigueur par tout le royaume
+de Naples.
+
+Ainsi ce nom a été gardé de toute tache et conservé pur à la
+vénération des peuples.
+
+
+
+
+VII
+
+Le Mariage sur l'échafaud.
+
+
+Un jour, c'était en 1501, on afficha sur les murs de Naples le placard
+suivant:
+
+«Il sera compté la somme de quatre mille ducats à celui qui livrera,
+mort ou vif, à la justice, le bandit calabrais Rocco del Pizzo.
+ISABELLE D'ARAGON, régente.»
+
+Trois jours après, un homme se présenta chez le ministre de la police,
+et déclara qu'il savait un moyen immanquable de s'emparer de celui
+qu'on cherchait, mais qu'en échange de l'or offert il demandait une
+grâce que la régente seule pouvait lui accorder: c'était donc avec la
+régente seule qu'il voulait traiter de cette affaire.
+
+Le ministre répondit à cet homme qu'il ne voulait pas déranger Son
+Altesse pour une pareille bagatelle, qu'on avait promis quatre mille
+ducats et non autre chose; et que si les quatre mille ducats lui
+convenaient, il n'avait qu'à livrer Rocco del Pizzo, et que les quatre
+mille ducats lui seraient comptés.
+
+L'inconnu secoua dédaigneusement la tête et se retira.
+
+Le soir même, un vol d'une telle hardiesse fut commis entre Resina et
+Torre del Greco, que chacun fut d'avis qu'il n'y avait que Rocco del
+Pizzo qui pouvait avoir fait le coup.
+
+Le lendemain, à la fin du conseil, Isabelle demanda au ministre de la
+police des explications sur ce nouvel événement. Le ministre n'avait
+aucune explication à donner; cette fois, comme toujours, l'auteur de
+l'attentat avait disparu, et, selon toute probabilité, exerçait déjà
+sur un tout autre point du royaume.
+
+Le ministre alors se souvint de cet homme qui s'était présenté chez
+lui la veille, et qui lui avait offert de livrer Rocco del Pizzo: il
+raconta à la régente tous les détails de son entrevue avec cet homme;
+mais il ajouta que, comme la première condition imposée par lui avait
+été de traiter l'affaire avec Son Altesse, à laquelle, au lieu de la
+prime accordée, il avait disait-il, une grâce particulière à demander,
+il avait cru devoir repousser une pareille ouverture, venant surtout
+de la part d'un inconnu.
+
+--Vous avez eu tort, dit la régente, faites chercher à l'instant même
+cet homme, et si vous le trouvez amenez-le-moi.
+
+Le ministre s'inclina, et promit de mettre, le jour même, tous ses
+agens en campagne.
+
+Effectivement, en rentrant chez lui, il donna à l'instant même le
+signalement de l'inconnu, recommandant qu'on le découvrît quelque part
+qu'il fût, mais qu'une fois découvert on eût pour lui les plus grands
+égards, et qu'on le lui amenât sans lui faire aucun mal.
+
+La journée se passa en recherches infructueuses.
+
+La nuit même, un second vol eut lieu près d'Averse. Celui-là était
+accompagné de circonstances plus audacieuses encore que celui de la
+veille, et il ne resta plus aucun doute que Rocco del Pizzo, pour des
+motifs de convenance personnelle, ne se fût rapproché de la capitale.
+
+Le ministre de la police commença à regretter sincèrement d'avoir
+éloigné l'étranger d'une façon aussi absolue, et le regret augmenta
+encore lorsque deux fois dans la journée du lendemain la régente
+lui fit demander s'il avait découvert quelque chose relativement à
+l'inconnu qui avait offert de livrer Rocco del Pizzo. Malheureusement
+ce retour sur le passé fut inutile; cette journée, comme celle de la
+veille, s'écoula sans amener aucun renseignement sur le mystérieux
+révélateur.
+
+Mais la nuit amena une nouvelle catastrophe. Au point du jour, on
+trouva, sur la route d'Amalfi à là Cava, un homme assassiné. Il était
+complètement nu et avait un poignard planté au milieu du coeur.
+
+A tort ou à raison, la vindicte publique attribua encore ce nouveau
+crime à Rocco del Pizzo.
+
+Quant au cadavre, il fut reconnu pour être celui d'un jeune seigneur
+connu sous le nom de Raymond-le-Bâtard, et qui appartenait, moins
+cette faute d'orthographe dans sa naissance, à la puissante maison des
+Carraccioli, ces éternels favoris des reines de Naples, et dont l'un
+des membres passait pour remplir alors, près de la régente, la charge
+héréditaire de la famille.
+
+Cette fois le ministre fut désespéré, d'autant plus désespéré qu'une
+demi-heure après que le rapport de cet événement lui eut été fait, il
+reçut de la régente l'ordre de passer au palais.
+
+Il s'y rendit aussitôt: la régente l'attendait le sourcil froncé et
+l'oeil sévère; près d'elle était Antoniello Caracciolo, le frère du
+mort, lequel sans doute était venu réclamer justice.
+
+Isabelle demanda d'une voix brève au pauvre ministre s'il avait appris
+quelque chose de nouveau relativement à l'inconnu; mais celui-ci avait
+eu beau faire courir les places, les carrefours et les rues de Naples,
+il en était toujours au même point d'incertitude. La régente lui
+déclara que, si le lendemain l'inconnu n'était point retrouvé ou Rocco
+del Pizzo pris, il était invité à ne plus se présenter devant elle que
+pour lui remettre sa démission; le comte Antoniello Carracciolo ayant
+déclaré que Rocco del Pizzo seul pouvait avoir commis un pareil crime.
+
+Le ministre rentrait donc chez lui, le front sombre et incliné,
+lorsqu'en relevant la tête il crut voir de l'autre côté de la place,
+enveloppé d'un manteau et se chauffant au soleil d'automne, un homme
+qui ressemblait étrangement à son inconnu. Il s'arrêta d'abord comme
+cloué à sa place, car il tremblait que ses yeux ne l'eussent trompé;
+mais plus il le regarda, plus il s'affermit dans son opinion; il
+s'avança alors vers lui, et à mesure qu'il s'avança il reconnut plus
+distinctement son homme.
+
+Celui-ci le laissa approcher sans faire un seul mouvement pour le fuir
+ou pour aller au devant de lui. On l'eût pris pour une statue.
+
+Arrivé près de lui, le ministre lui mit la main sur l'épaule, comme
+s'il eût eu peur qu'il ne lui échappât.
+
+--Ah! enfin, c'est toi! lui dit-il.
+
+--Oui, c'est moi, répondit l'inconnu, que me voulez-vous?
+
+--Je veux te conduire à la régente, qui désire te parler.
+
+--Vraiment; c'est un peu tard.
+
+--Comment, c'est un peu tard! demanda le ministre tremblant que le
+révélateur ne voulût rien révéler. Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que, si vous aviez fait, il y a trois jours, ce que
+vous faites aujourd'hui, vous compteriez dans les annales de Naples
+deux vols de moins.
+
+--Mais, demanda le ministre, tu n'as pas changé d'avis, j'espère?
+
+--Je n'en change jamais.
+
+--Tu es toujours dans l'intention de livrer Rocco del Pizzo, si l'on
+t'accorde ce que tu demandes?
+
+--Sans doute.
+
+--Et tu en as encore la possibilité?
+
+--Cela m'est aussi facile que de me remettre moi-même entre vos mains.
+
+--Alors, viens.
+
+--Un instant. Je parlerai à la régente?
+
+--A elle-même.
+
+--A elle seule?
+
+--A elle seule.
+
+--Je vous suis.
+
+--Mais à une condition, cependant.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est qu'avant d'entrer chez elle vous remettrez vos armes à
+l'officier de service.
+
+--N'est-ce point la règle? demanda l'inconnu.
+
+--Oui, répondit le ministre.
+
+--Eh bien! alors, cela va tout seul.
+
+--Vous y consentez?
+
+--Sans doute.
+
+--Alors, venez.
+
+--Je viens.
+
+Et l'inconnu suivit le ministre qui, de dix pas en dix pas, se
+retournait pour voir si son mystérieux compagnon marchait toujours
+derrière lui.
+
+Ils arrivèrent ainsi au palais.
+
+Devant le ministre toutes les portes s'ouvrirent, et au bout d'un
+instant ils se trouvèrent dans l'antichambre de la régente. On
+annonça le ministre, qui fut introduit aussitôt, tandis que l'inconnu
+remettait de lui-même à l'officier des gardes le poignard et les
+pistolets qu'il portait à la ceinture.
+
+Cinq minutes après, le ministre reparut; il venait chercher l'inconnu
+pour le conduire près de Son Altesse.
+
+Ils traversèrent ensemble deux ou trois chambres, puis ils trouvèrent
+un long corridor, et au bout de ce corridor une porte entr'ouverte.
+Le ministre poussa cette porte; c'était celle de l'oratoire de la
+régente. La duchesse Isabelle les y attendait.
+
+Le ministre et l'inconnu entrèrent; mais quoique ce fût, selon toute
+probabilité, la première fois que cet homme se trouvât en face d'une
+si puissante princesse, il ne parut aucunement embarrassé, et, après
+avoir salué avec une certaine rudesse qui ne manquait pas cependant
+d'aisance, il se tint debout, immobile et muet, attendant qu'on
+l'interrogeât.
+
+--C'est donc vous, dit la duchesse, qui vous engagez à livrer Rocco
+del Pizzo?
+
+--Oui, madame, répondit l'inconnu.
+
+--Et vous êtes sûr de tenir votre promesse?
+
+--Je m'offre comme otage.
+
+--Ainsi votre tête...
+
+--Paiera pour la sienne, si je manque à ma parole.
+
+--Ce n'est pas tout à fait la même chose, dit la régente.
+
+--Je ne puis pas offrir davantage, répondit l'inconnu.
+
+--Dites donc ce que vous désirez alors?
+
+--J'ai demandé à parler à Votre Altesse seule.
+
+--Monsieur est un autre moi-même, dit la régente.
+
+--J'ai demandé à parler à Votre Altesse seule, reprit l'inconnu: c'est
+ma première condition.
+
+--Laissez-nous, don Luiz, dit la duchesse.
+
+Le ministre s'inclina et sortit.
+
+L'inconnu se trouva tête-à-tête avec la régente, séparé seulement
+d'elle par le prie-dieu sur lequel était posé un Évangile, et au
+dessus duquel s'élevait un crucifix.
+
+La régente jeta un coup d'oeil rapide sur lui. C'était un homme de
+trente à trente-cinq ans, d'une taille au dessus de la moyenne, au
+teint hâlé, aux cheveux noirs retombant en boucles le long de son cou,
+et dont les yeux ardens exprimaient à la fois la résolution et la
+témérité: comme tous les montagnards, il était admirablement bien
+fait, et l'on sentait que chacun de ces membres si bien proportionnés
+était riche de souplesse et d'élasticité.
+
+--Qui êtes-vous et d'où venez-vous? demanda la régente.
+
+--Que vous fait mon nom, madame? dit l'inconnu; que vous importe le
+pays où je suis né? Je suis Calabrais, c'est-à-dire esclave de ma
+parole... Voilà tout ce qu'il vous importe de savoir, n'est-ce pas?
+
+--Et vous vous engagez à me livrer Rocco del Pizzo?
+
+--Je m'y engage.
+
+--Et en échange qu'exigez-vous de moi?
+
+--Justice.
+
+--Rendre la justice est un devoir que j'accomplis, et non pas une
+récompense que j'accorde.
+
+--Oui, je sais bien que c'est là une de vos prétentions, à vous
+autres souverains; vous vous croyez tous des juges aussi intègres que
+Salomon: malheureusement votre justice a deux poids et deux mesures.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, oui; lourde aux petits, légère aux grands, continua l'inconnu.
+Voilà ce que c'est que votre justice.
+
+--Vous avez tort, monsieur, reprit la régente; ma justice à moi est
+égale pour tous, et je vous en donnerai la preuve. Parlez: pour qui
+demandez-vous justice?
+
+--Pour ma soeur, lâchement trompée.
+
+--Par qui?
+
+--Par l'un de vos courtisans.
+
+--Lequel?
+
+--Oh! un des plus jeunes, des plus beaux, un des plus nobles!--Ah!
+tenez, voilà que Votre Altesse hésite déjà!
+
+--Non; seulement je désire savoir d'abord ce qu'il a fait...
+
+--Et si ce qu'il a fait mérite la mort, aurais-je sa tête en échange
+de la tête de Rocco del Pizzo?
+
+--Mais, demanda la duchesse, qui sera juge de la gravité du crime?
+L'inconnu hésita un instant; puis, regardant fixement la régente:
+
+--La conscience de Votre Altesse, dit-il.
+
+--Donc, vous vous en rapportez à elle?
+
+--Entièrement.
+
+--Vous avez raison.
+
+--Ainsi, si Votre Altesse trouve le crime capital, j'aurai sa tête en
+échange de celle de Rocco del Pizzo?
+
+--Je vous le jure.
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur cet Évangile et sur ce Christ.
+
+--C'est bien. Écoutez alors, madame, car c'est tout une histoire.
+
+--J'écoute.
+
+--Notre famille habite une petite maison isolée, à une demi-lieue du
+village de Rosarno, situé entre Cosenza et Sainte-Euphémie; elle se
+compose de deux vieillards: mon père et ma mère; de deux jeunes gens:
+ma soeur et moi. Ma soeur s'appelle Costanza.
+
+Tout autour de nous s'étendent les domaines d'un puissant seigneur,
+sur les terres duquel le hasard nous fit naître, et dont, par
+conséquent, nous sommes les vassaux.
+
+--Comment s'appelle ce seigneur? interrompit la régente.
+
+--Je vous dirai son crime d'abord, son nom après.
+
+--C'est bien; continuez.
+
+--C'était un magnifique seigneur que notre jeune maître, beau, noble,
+riche, généreux, et cependant avec tout cela haï et redouté; car, en
+le voyant paraître, il n'y avait pas un mari qui ne tremblât pour sa
+femme, pas un père qui ne tremblât pour sa fille, pas un frère qui
+ne tremblât pour sa soeur. Mais il faut dire aussi que tout ce qu'il
+faisait de mal lui venait d'un mauvais génie qui lui soufflait l'enfer
+aux oreilles. Ce mauvais génie était son frère naturel, on le nommait
+Raymond-le-Bâtard.
+
+--Raymond-le-Bâtard! s'écria la régente, celui qui a été assassiné
+cette nuit?
+
+--Celui-là même.
+
+--Connaissez-vous son assassin?
+
+--C'est moi.
+
+--Ce n'est donc pas Rocco del Pizzo? s'écria la duchesse.
+
+--C'est moi, répéta l'inconnu avec le plus grand calme.
+
+--Donc vous avez commencé par vous faire justice vous-même.
+
+--Je suis venu la demander il y a trois jours, et on me l'a refusée.
+
+--Alors, que venez-vous réclamer aujourd'hui?
+
+--La meilleure partie de ma vengeance, madame; Raymond-le-Bâtard
+n'était que l'instigateur du crime, son frère est le criminel.
+
+--Son frère! s'écria la duchesse, son frère! mais son frère c'est
+Antoniello Carracciolo.
+
+--Lui-même, madame, répondit l'inconnu, en fixant son regard perçant
+sur la régente.
+
+Isabelle pâlit et s'appuya sur le prie-dieu, comme si les jambes lui
+manquaient; mais bientôt elle reprit courage.
+
+--Continuez, monsieur, continuez.
+
+--Et le nom du coupable ne changera rien à l'arrêt du juge? demanda
+l'inconnu.
+
+--Rien, répondit la régente, absolument rien, je vous le jure.
+
+--Toujours sur cet Évangile et sur ce Christ?
+
+--Toujours, continuez; j'écoute.
+
+Et elle reprit la même attitude et le même visage qu'elle avait un
+moment avant que la terrible révélation ne lui eût été faite, et
+l'inconnu à son tour reprit, de la même voix qu'il l'avait commencé,
+le récit interrompu.
+
+--Je vous disais donc, madame, que le comte Antoniello Caracciolo
+était un beau, noble, riche et généreux seigneur; mais qu'il avait
+un frère qui était pour lui ce que le serpent fut pour nos premiers
+pères, le génie du mal.
+
+Un jour il arriva, il y a de cela six mois à peu près, madame, il
+arriva, dis-je, que le comte Antoniello chassait dans la portion de
+ses forêts qui avoisine notre maison. Il s'était perdu à la poursuite
+d'un daim, il avait chaud, il avait soif, il aperçut une jeune fille
+qui revenait de la fontaine, portant sur son épaule un vase rempli
+d'eau; il sauta à bas de son cheval, passa la bride de l'animal a son
+bras, et vint demander à boire à la jeune fille. Cette jeune fille,
+c'était Costanza, c'était ma soeur.
+
+Un frisson passa par le corps de la régente, mais l'inconnu continua
+sans paraître s'apercevoir de l'effet produit par ses dernières
+paroles:
+
+--Je vous ai dit, madame, ce qu'était le comte Antoniello, permettez
+que je vous dise aussi ce qu'était ma soeur.
+
+C'était une jeune fille de seize ans, belle comme un ange, chaste
+comme une madone. On voyait, à travers ses yeux, jusqu'au fond de son
+âme, comme, à travers une eau limpide, on voit jusqu'au fond d'un lac;
+et son père et sa mère, qui y regardaient tous les jours, n'avaient
+jamais pu y lire l'ombre d'une mauvaise pensée.
+
+Costanza n'aimait personne, et disait toujours qu'elle n'aimerait
+jamais que Dieu; et, en effet, sa nature fine et délicate était trop
+supérieure à la matière qui l'entourait, pour que cette fange humaine
+souillât jamais sa blanche robe de vierge.
+
+Mais, je vous l'ai dit, madame, et peut-être le savez-vous vous-même,
+le comte Antoniello est un beau, noble, riche et généreux seigneur.
+Costanza voyait pour la première fois un homme de cette classe; le
+comte Antoniello voyait pour la première, sans doute aussi, une femme
+de cette espèce. Ces deux natures supérieures, l'une par le corps,
+l'autre par l'âme, se sentirent attirées l'une par l'autre, et
+lorsqu'ils se furent quittés avec une longue conversation, Costanza
+commença à penser au beau jeune homme, et le comte Antoniello ne fit
+plus que rêver à la belle jeune fille.
+
+Les lèvres de la régente se crispèrent; mais il n'en sortit pas une
+seule syllabe.
+
+--Il faut tout vous dire, madame; Costanza ignorait que ce beau jeune
+homme fût le comte Carracciolo; elle croyait que c'était quelque page
+ou quelque écuyer de sa suite, qu'elle pouvait, chaste et riche, car
+elle est riche pour une paysanne, ma soeur, qu'elle pouvait, dis-je,
+regarder en face et aimer.
+
+Ils se virent ainsi trois ou quatre jours de suite, toujours sur le
+chemin de la fontaine et au même endroit où ils s'étaient vus pour la
+première fois; mais, une après-midi, ils s'oublièrent, de sorte que
+mon père, ne voyant pas revenir sa fille, fut inquiet, et, jetant son
+fusil sur son épaule, il alla au devant d'elle.
+
+Au détour d'un chemin, il l'aperçut assise près d'un jeune homme.
+
+A la vue de notre père, Costanza bondit comme un daim effrayé, et
+le jeune homme, de son côté, s'enfonça dans la forêt. Le premier
+mouvement de mon père fut d'abaisser son arquebuse et de le mettre en
+joue, mais Costanza se jeta entre le canon de l'arme et Carracciolo.
+Notre père releva son arquebuse, mais il avait reconnu le jeune comte.
+
+--Et c'était bien Antoniello Carracciolo? murmura la régente.
+
+--C'était lui-même, dit l'inconnu.
+
+Le même soir, notre père ordonna à sa femme et à sa fille de se tenir
+prêtes à partir dans la nuit: toutes deux devaient quitter notre
+maison et chercher un asile chez une tante que nous avions à
+Monteleone. Au moment de partir, mon père prit Costanza à part, et lui
+dit:
+
+--Si tu le revois, je le tuerai.
+
+Costanza tomba aux genoux de mon père, promettant de ne pas le revoir;
+puis, les mains jointes et les yeux pleins de larmes, elle lui demanda
+son pardon. Costanza partit avec sa mère, et, lorsque le jour parut,
+toutes deux étaient déjà hors des terres du comte Antoniello.
+
+La régente respira.
+
+Le lendemain, mon père alla trouver le comte. Je ne sais ce qui se
+passa entre eux; mais ce que je sais, c'est que le comte lui jura sur
+son honneur qu'il n'avait rien à craindre dans l'avenir pour la vertu
+de Costanza.
+
+Le lendemain de cette entrevue, le comte, de son côté, partit pour
+Naples.
+
+--Oui, oui, je me rappelle son retour, murmura la régente. Après?
+après?
+
+--Eh bien! après, madame, après?... Il continua de se souvenir de
+celle qu'il aurait dû oublier. Les plaisirs de la cour, les faveurs
+des dames de haut parage, les espérances de l'ambition, ne purent
+chasser de son souvenir l'image de la pauvre Calabraise: cette image
+était sans cesse présente à ses yeux pendant ses jours, pendant ses
+nuits; elle tourmentait ses veilles, elle brûlait son sommeil. Ses
+lettres à son frère devenaient tristes, amères, désespérées. Son
+frère, inquiet, partit et arriva à la cour. Il le croyait amoureux de
+quelque reine, à la main de laquelle il n'osait aspirer. II éclata de
+rire lorsqu'il apprit que l'objet de cet amour était une misérable
+Calabraise.
+
+--Tu es fou, Antoniello, lui dit-il. Cette fille est ta vassale, ta
+serve, ta sujette, cette fille est ton bien.
+
+--Mais, dit Antoniello, j'ai juré à son père...
+
+--Quoi? qu'as-tu juré, imbécile?
+
+--J'ai juré de ne pas chercher à revoir sa fille.
+
+--Très bien! Il faut tenir la promesse. Un gentilhomme n'a qu'une
+parole.
+
+--Tu vois donc que tout est perdu pour moi.
+
+--Tu as juré de ne pas chercher à la revoir?
+
+--Oui.
+
+--Mais si c'est elle qui vient te trouver?
+
+--Elle!
+
+--Oui, elle!
+
+--Où cela?
+
+--Où tu voudras. Ici, par exemple!
+
+--Oh! non, pas ici.
+
+--Eh bien! dans ton château de Rosarno.
+
+--Mais je suis enchaîné ici; je ne puis quitter Naples.
+
+--Pour huit jours?
+
+--Oh! pour huit jours? oui, c'est possible, je trouverai quelque
+prétexte pour _lui_ échapper pendant huit jours. Je ne sais pas de qui
+il parlait, madame, ni quelle chose le tenait en esclavage; mais voilà
+ce qu'il dit.
+
+--Je le sais, moi, dit la régente en devenant affreusement pâle.
+Continuez, monsieur, continuez.
+
+--Ainsi, reprit Raymond, quand tu recevras ma lettre tu partiras?
+
+--A l'instant même.
+
+--C'est bien.
+
+Les deux frères se serrèrent la main en se quittant; le comte
+Antoniello resta à Naples, et Raymond-le-Bâtard partit pour la
+Calabre.
+
+Un mois après, le comte Antoniello reçut une lettre de son frère, et,
+il faut lui rendre justice, c'est un homme fidèle à sa promesse que le
+comte! Ce jour même il partit.
+
+Voilà ce qui était arrivé. Ne vous impatientez pas, madame, j'arrive
+au dénouement.
+
+--Je ne m'impatiente pas, j'écoute, répondit la régente; seulement je
+frissonne en vous écoutant.
+
+--Un homme avait été assassiné près de la fontaine. Mon père, en ce
+moment, revenait de la chasse; il trouva ce malheureux expirant; il se
+précipita à son secours, et, comme il essayait, mais inutilement, de
+le rappeler à la vie, deux domestiques de Raymond-le-Bâtard sortirent
+de la forêt et arrêtèrent mon père comme l'assassin.
+
+Par un malheur étrange, l'arquebuse de mon père était déchargée, et,
+par une coïncidence fatale, mais dont Raymond pourrait donner le
+secret s'il n'était pas mort, la balle qu'on retira de la poitrine du
+cadavre était du même calibre que celles que l'on retrouva sur mon
+père.
+
+Le procès fut court; les deux domestiques déposèrent dans un sens qui
+ne permettait pas aux juges d'hésiter. Mon père fut condamné à mort.
+
+Ma mère et ma soeur apprirent tout ensemble la catastrophe, le procès
+et le jugement; elles quittèrent Monteleone et arrivèrent à Rosarno,
+ce jour même où le comte Antoniello, prévenu par la lettre de son
+frère, arrivait, de son côté, de Naples.
+
+Le comte Carracciolo, comme seigneur de Rosarno, avait droit de haute
+et basse justice. Il pouvait donc, d'un signe, donner à mon père la
+vie ou la mort.
+
+Ma mère ignorait que le comte fût arrivé; elle rencontra
+Raymond-le-Bâtard, qui lui annonça cette heureuse nouvelle, et lui
+donna le conseil de venir solliciter avec sa fille la grâce de notre
+père et de son mari; il n'y avait pas de temps à perdre, l'exécution
+de mon père était fixée au lendemain.
+
+Elle saisit avec avidité la voie qui lui était ouverte par ce conseil,
+qu'elle regardait comme un conseil ami; elle vint prendre sa fille,
+elle l'entraîna avec elle sans même lui dire où elle la conduisait,
+et, le jour même de l'arrivée du noble seigneur, les deux femmes
+éplorées vinrent frapper à la porte de son château.
+
+Elle ignorait, la pauvre mère, l'amour du comte pour Costanza.
+
+La porte s'ouvrit, comme on le pense bien, car toutes choses avaient
+été préparées par l'infâme Raymond pour que rien ne vint s'opposer à
+l'accomplissement de son projet; mais une fois entrées, la mère et la
+fille rencontrèrent des valets qui leur barrèrent le passage et qui
+leur dirent qu'une seule des deux pouvait entrer.
+
+Ma mère entra, Costanza attendit.
+
+Elle trouva le comte Antoniello qui la reçut avec un visage sévère;
+elle se jeta à ses pieds, elle pria, elle supplia; Antoniello fut
+inflexible: un crime avait été commis, disait-il, son mari était
+coupable de ce crime, il fallait que ce meurtre fût vengé; il fallait
+que la justice eût son cours: le sang demandait du sang.
+
+Ma pauvre mère sortit de la chambre du comte, brisée par la douleur,
+anéantie par le désespoir, et criant merci à Dieu.
+
+--Mais où donc étiez-vous pendant ce temps-là? demanda la régente à
+l'inconnu.
+
+--A l'autre bout de la Calabre, madame, à Tarente, à Brindisi, que
+sais-je. J'étais trop loin pour rien savoir de ce qui se passait.
+Voilà tout.
+
+Ma mère sortit donc désespérée et voulut entraîner sa fille, mais
+Costanza l'arrêta:
+
+--A mon tour, ma mère, dit-elle, à mon tour d'essayer de fléchir notre
+maître. Peut-être serai-je plus heureuse que vous.
+
+Ma mère secoua la tête et tomba sur une chaise, elle n'espérait rien.
+Ma soeur entra à son tour.
+
+--Elle savait que cet homme l'aimait, s'écria la régente, et elle
+entrait chez cet homme!...
+
+--Mon père allait mourir, madame, comprenez-vous? Isabelle d'Aragon
+grinça des dents, puis, au bout d'un instant:
+
+--Continuez, continuez... dit-elle.
+
+Dix minutes s'écoulèrent dans une mortelle anxiété, enfin un serviteur
+sortit un papier à la main.
+
+--Monseigneur le comte fait grâce pleine et entière au coupable,
+dit-il, voici le parchemin revêtu de son sceau.
+
+Ma mère jeta un cri de joie si profond, qu'il ressemblait à un cri de
+désespoir.
+
+--Oh! merci, merci, dit-elle, et, baisant la signature du comte, elle
+se précipita vers la porte. Puis, s'arrêtant tout à coup:
+
+--Et ma fille? dit-elle.
+
+--Courez à la prison, dit le serviteur, vous trouverez votre fille en
+rentrant chez vous.
+
+Ma mère s'élança, égarée de joie, ivre de bonheur; elle traversa les
+rues de Rosarno en criant: «Sa grâce! sa grâce! j'ai sa grâce!...»
+Elle arriva à la porte de la prison, où déjà elle s'était présentée
+deux fois sans pouvoir entrer. On voulut la repousser une troisième
+fois, mais elle montra le papier, et la porte s'ouvrit.
+
+On la conduisit au cachot de mon père.
+
+Mon père n'attendait plus que le bourreau; c'était la vie qui entrait
+à la place de la mort.
+
+Il y eut au fond de cet asile de douleur un instant d'indicible joie.
+
+Puis il demanda des détails: comment ma mère et ma soeur avaient
+appris l'accusation qui pesait sur lui, comment elles étaient
+parvenues au comte; comment, enfin, toutes choses s'étaient passées.
+
+Ma mère commença le récit, mon père l'écouta, l'interrompant à chaque
+instant par ses exclamations; peu à peu il ne dit plus que quelques
+paroles et d'une voix tremblante, bientôt il se tut tout à fait, puis
+sa tête tomba dans ses deux mains, puis la sueur de l'angoisse lui
+monta au visage, puis la rougeur de la honte lui brûla le front;
+enfin, quand ma mère lui eut dit que, repoussée par le comte, elle
+avait permis à ma soeur de prendre sa place, il bondit en poussant
+un rugissement comme un lion blessé, et s'élança contre la porte, la
+porte était fermée.
+
+Il prit la pierre qui lui servait d'oreiller, et la lança de toutes
+ses forces contre la barrière de fer qu'il croyait avoir le droit de
+se faire ouvrir.
+
+Le geôlier accourut et lui demanda ce qu'il voulait.
+
+--Je veux sortir, s'écria mon père, sortir à l'instant même.
+
+--Impossible! dit le geôlier.
+
+--J'ai ma grâce, cria mon père. Je l'ai, je la tiens, la voilà!
+
+--Oui, mais elle porte que vous ne sortirez de prison que demain
+matin.
+
+--Demain matin? fit le captif avec une exclamation terrible.
+
+--Lisez plutôt, si vous en doutez, ajouta le geôlier.
+
+--Mon père s'approcha de la lampe, lut et relut le parchemin. Le
+geôlier avait raison; soit hasard, soit erreur, soit calcul, le jour
+de sa sortie était fixé au lendemain matin seulement.
+
+Le prisonnier ne poussa pas un cri, pas un gémissement, pas un
+sanglot. Il revint s'asseoir muet et morne sur son lit. Ma mère vint
+s'agenouiller devant lui.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle.
+
+--Rien, répondit-il.
+
+--Mais que crains-tu?
+
+--Oh! peu de chose.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! que crois-tu, que crains-tu, que penses-tu?
+
+--Je pense que Costanza est indigne de son père, voilà tout. Ce fut ma
+mère qui se leva à son tour, pâle et frissonnante.
+
+--Mais c'est impossible.
+
+--Impossible! et pourquoi?
+
+--On m'a dit qu'elle allait sortir derrière moi. On m'a dit qu'elle
+allait nous attendre à la maison.
+
+--Eh bien! va voir à la maison si elle y est, et, si elle y est,
+reviens avec elle.
+
+--Je reviens, dit ma mère.
+
+Et elle frappa à son tour et demanda à sortir. Le geôlier lui ouvrit.
+
+Elle courut à la maison. La maison était déserte, Costanza n'était
+point reparue.
+
+Elle courut au palais et redemanda sa fille. On lui répondit qu'on ne
+savait pas ce qu'elle voulait dire.
+
+Elle revint à la maison. Costanza n'était pas rentrée.
+
+Elle attendit jusqu'au soir. Costanza ne reparut point.
+
+Alors elle pensa à son mari et s'achemina de nouveau vers la prison;
+mais, cette fois, d'un pas aussi lent et aussi morne que si elle eût
+suivi au cimetière le cadavre de sa fille.
+
+Comme la première fois, les portes s'ouvrirent devant elle.
+
+Elle retrouva son mari assis à la même place; quoiqu'il eût reconnu
+son pas, il ne leva même pas la tête. Elle alla se coucher à ses pieds
+et posa sans rien dire son front sur ses genoux.
+
+--Comprenez-vous, madame, quelle nuit infernale fut cette nuit pour
+ces deux damnés!
+
+Le lendemain, au point du jour, on vint ouvrir la prison et annoncer
+au condamné qu'il était libre.--Je vous l'ai déjà dit, ajouta
+l'inconnu en riant d'un rire terrible, oh! le comte Carracciolo est un
+noble seigneur, et qui tient religieusement sa parole!...
+
+Les deux vieillards sortirent s'appuyant l'un sur l'autre. Une seule
+nuit les avait tous deux rapprochés de la tombe de dix ans.
+
+En tournant le coin de la route d'où l'on aperçoit la maison, ils
+virent Costanza, qui les attendait agenouillée sur le seuil.
+
+Ils ne firent pas un pas plus vite pour aller au devant de leur fille;
+leur fille ne se releva pas pour aller au devant d'eux.
+
+Quand ils furent près d'elle, Constanza joignit les mains et ne dit
+que ce seul mot:
+
+--Grâce!
+
+Par un mouvement instinctif, ma mère étendit le bras entre son mari et
+sa fille.
+
+Mais celui-ci l'arrêta doucement.
+
+--Grâce, dit-il en tendant la main à Costanza, grâce, et pourquoi
+grâce, mon enfant? n'es-tu pas un ange? n'es-tu pas une sainte?
+n'es-tu pas plus que tout cela, n'es-tu pas une martyre?
+
+Et il l'embrassa.
+
+Puis, comme la mère, entraînant sa fille au fond de la chaumière, le
+laissa seul dans la pièce d'entrée, il détacha son arquebuse, la jeta
+sur son épaule, et s'achemina vers le château.
+
+Il demanda à remercier le comte.
+
+Le comte était parti depuis une heure pour Naples.
+
+Il demanda à remercier Raymond.
+
+Raymond était parti avec son frère.
+
+Il revint alors vers la chaumière, accrocha son arquebuse à la
+cheminée. Puis Costanza et sa mère entendirent comme le bruit d'un
+corps pesant qui tombait; elles sortirent toutes deux et trouvèrent le
+vieillard étendu sans connaissance au milieu de la chambre.
+
+Elles le posèrent sur le lit; ma soeur resta près de lui, tandis que
+ma mère courait chercher un médecin.
+
+Le médecin secoua la tête; cependant il saigna mon père. Vers le soir,
+le vieillard rouvrit les yeux.
+
+Comme il rouvrait les yeux, je mettais le pied sur le seuil de la
+porte.
+
+Il ne vit ni ma mère ni ma soeur, il ne vit que moi.
+
+--Mon fils, mon fils! s'écria-t-il, oh! c'est la vengeance divine qui
+te ramène.
+
+Je me jetai dans ses bras.
+
+--Allez, dit-il à ma mère et à ma soeur, et laissez-nous seuls. Ma
+mère obéit, mais ma soeur voulut rester.
+
+Alors le vieillard se souleva sur son lit, et, montrant à Costanza sa
+mère qui s'éloignait:
+
+--Suivez votre mère, dit-il avec un de ces gestes suprêmes qui veulent
+être obéis, suivez votre mère, si vous voulez que ma bénédiction vous
+suive.
+
+Costanza baisa la main du moribond, se jeta à mon cou en pleurant et
+suivit sa mère.
+
+Je déposai mon arquebuse, mes pistolets et mon poignard sur une table,
+et j'allai m'agenouiller près du lit du vieillard.
+
+--C'est la vengeance divine qui te ramène, répéta-t-il une seconde
+fois. Écoute-moi, mon fils, et ne m'interromps pas; car, je le sens,
+je n'ai plus que quelques instans à vivre, écoute-moi.
+
+Je lui fis signe qu'il pouvait parler.
+
+Alors il me raconta tout.
+
+Et, à mesure qu'il parlait, sa voix s'animait, le sang refluait à son
+visage, la colère remontait dans ses yeux, on eût dit qu'il était
+plein de force, de vie et de santé. Seulement, au dernier mot,
+lorsqu'il en fut au moment où, rentrant chez lui et remettant son
+arquebuse à sa cheminée, il avait cru qu'il lui faudrait renoncer à sa
+vengeance, il jeta un cri étouffé et retomba la tête sur son chevet.
+
+Cette fois il était mort.
+
+Je fus long-temps sans le croire, long-temps je lui secouai le bras,
+long-temps je l'appelai; enfin je sentis ses mains se refroidir dans
+les miennes, enfin je vis ses yeux se ternir.
+
+Je fermai ses yeux, je croisai ses mains sur sa poitrine, je
+l'embrassai une dernière fois et je jetai par dessus sa tête son drap
+devenu un linceul.
+
+Puis j'allai ouvrir la porte du fond, et faisant signe à ma mère et à
+ma soeur de s'approcher:
+
+--Venez, leur dis-je, venez prier près de votre mari et de votre père
+mort.
+
+Les deux femmes se jetèrent sur le lit en s'arrachant les cheveux et
+en éclatant en sanglots.
+
+Pendant ce temps, je passais mes pistolets et mon poignard dans ma
+ceinture, et, jetant mon arquebuse sur mon épaule, je m'avançai vers
+la porte.
+
+--Où vas-tu, frère? s'écria Costanza.
+
+--Où Dieu me mène, répondis-je.
+
+Et, avant qu'elle eût le temps de s'opposer à ma sortie, je franchis
+le seuil et je disparus dans l'obscurité.
+
+Je vins droit à Naples.
+
+On m'avait dit non seulement que vous étiez belle entre les femmes,
+mais encore juste entre les reines.
+
+Je vins à Naples avec l'intention de vous demander justice.
+
+--Comment ne vous l'êtes-vous pas faite vous-même? demanda Isabelle.
+
+--Un coup de poignard n'était point assez pour un pareil crime,
+madame, c'était l'échafaud que je voulais. Antoniello Carracciolo a
+déshonoré ma famille, je veux le déshonneur d'Antoniello Carracciolo.
+
+--C'est juste, murmura la régente.
+
+--Mais, pour plus de sûreté encore, comme le long du chemin j'appris
+que la tête de Rocco del Pizzo était mise à prix, et comme, en
+arrivant à Naples, je lus, au coin du Mercato-Nuovo, le placard qui
+offrait quatre mille ducats à celui qui le livrerait mort ou vif; pour
+plus de sûreté, dis-je, je me présentai chez le ministre de la police,
+offrant de livrer vivant cet homme que vous cherchez partout et que
+vous ne pouvez trouver nulle part. Mais le ministre de la police ne
+voulut point m'accorder ce que je lui demandais, c'est-à-dire une
+audience de Votre Altesse. Alors je résolus d'arriver à mon but par un
+autre moyen; je volai sur la route de Résina à Torre del Greco.
+
+--Alors c'était donc vous et non pas Rocco del Pizzo?...
+
+--Alors je volai sur la route d'Aversa...
+
+--C'était donc encore vous et non pas celui que l'on croyait?...
+
+--Alors j'assassinai sur la route d'Amalfi. La mort de Raymond,
+c'était le commencement de ma vengeance, car j'étais résolu de
+recourir à la vengeance puisqu'on me refusait justice.
+
+--C'est bien, dit la régente. Dieu a voulu que je vous retrouve, tout
+est donc pour le mieux.
+
+--Tout est pour le mieux, dit l'inconnu.
+
+--Et vous vous engagez toujours à livrer Rocco del Pizzo?
+
+--Toujours.
+
+--Vous savez où il est?
+
+--Je le sais.
+
+--Vous répondez de mettre la main dessus?
+
+--J'en réponds.
+
+--Et vous me le livrerez vivant?
+
+--En échange de Carracciolo mort; vous le savez, c'est ma condition,
+madame.
+
+--C'est chose dite, soyez tranquille. Mais qui me répondra de vous
+d'ici là?
+
+--C'est bien simple: envoyez-moi en prison; seulement, vous me ferez
+conduire, par deux gardes, à quelque fenêtre d'où je puisse assister
+au supplice de Carracciolo. Puis, Carracciolo mort, je vous livrerai
+Rocco del Pizzo.
+
+--Mais si vous ne me le livrez pas?
+
+--Ma tête répondra pour la sienne; je l'ai déjà dit et je vous le
+répète.
+
+--C'est juste, dit la régente, je l'avais oublié.
+
+Elle frappa dans ses mains, le capitaine des gardes entra.
+
+--Faites écrouer cet homme à la Vicairie, dit-elle.
+
+Le capitaine remit l'inconnu aux mains de deux gardes et rentra.
+
+--Maintenant, continua la régente, faites arrêter le comte Antoniello
+Carracciolo et conduisez-le au château de l'Oeuf.
+
+Le capitaine se présenta au palais de Carracciolo; mais, soupçonnant
+sans doute quelque chose du danger qui le menaçait, Carracciolo avait
+disparu.
+
+La régente, en apprenant cette nouvelle qui lui confirmait la
+culpabilité de son favori, ordonna aussitôt aux nobles du siège
+de Capouan, où les Carraccioli étaient inscrits, de lui livrer le
+coupable, leur donnant trois jours seulement pour obtempérer à cet
+ordre.
+
+Les trois jours s'écoulèrent, et comme, à la fin de la troisième
+journée, le comte n'avait point reparu, Naples, en se réveillant,
+trouva, le lendemain, cinquante ouvriers occupés à démolir le palais
+d'Antoniello Carracciolo, situé en face de la cathédrale.
+
+Quand le palais fut complètement rasé, on amena une charrue, on creusa
+des sillons à la place où il s'était élevé, et l'on sema du sel dans
+les sillons.
+
+Puis on commença de démolir le palais situé à la droite du sien:
+c'était le palais du prince Carracciolo son père.
+
+Puis on commença de démolir le palais de gauche: c'était le palais du
+duc Carracciolo son frère aîné.
+
+Le palais démoli, il en fut fait autant sur son emplacement qu'il en
+avait été fait sur l'emplacement des deux autres.
+
+La régente ordonna qu'il en serait ainsi des palais de tous les
+Carraccioli, jusqu'à ce que les Carraccioli eussent livré le coupable.
+
+Dans la nuit qui suivit cette ordonnance, Antoniello Carracciolo se
+constitua de lui-même prisonnier.
+
+Le lendemain, son père et ses deux frères se présentèrent au palais,
+mais la régente fit dire qu'elle n'était pas visible.
+
+Le surlendemain, le prisonnier écrivit à la duchesse pour solliciter
+d'elle les faveurs d'une entrevue; mais la duchesse lui fit répondre
+qu'elle ne pouvait le recevoir.
+
+Les uns et les autres renouvelèrent pendant huit jours leurs
+tentatives; mais ni les uns ni les autres n'obtinrent le résultat
+qu'ils poursuivaient.
+
+Le matin du neuvième jour, les habitans du Mercato-Nuovo, avec un
+étonnement mêlé d'effroi, virent sur la place un échafaud qui n'y
+était pas la veille. La funèbre machine avait poussé dans l'ombre,
+sans que nul la vît croître, sans que personne l'entendît grandir.
+
+Il y avait à l'une des extrémités de cet échafaud un autel, et à
+l'autre un billot; entre le billot et l'autel étaient, d'un côté, un
+prêtre, et de l'autre le bourreau.
+
+Nul ne savait pour qui étaient cet échafaud, ce bourreau, ce prêtre,
+ce billot et cet autel.
+
+Bientôt on vit arriver, par le quai qui va du môle au Mercato-Nuovo,
+un homme conduit par deux gardes. On crut d'abord que cet homme était
+le héros du drame qui allait être joué; mais il entra, suivi de ses
+deux gardes, dans une des maisons de la place. Un instant après, il
+reparut, toujours entre ses deux gardes, à la fenêtre de cette maison
+qui donnait en face de l'échafaud. On s'était trompé sur l'importance
+de cet homme, qui, selon toute probabilité, devait être simple
+spectateur de l'événement.
+
+Un instant après, des cris se firent entendre à la fois sur le quai
+qui mène du pont de la Madalena au Mercato-Nuovo et dans la rue
+du Soupir. Deux cortèges s'avançaient, celui de la rue du Soupir
+conduisant un beau jeune homme, celui du quai conduisant une belle
+jeune fille. Le beau jeune homme, c'était Antoniello Carracciolo. La
+belle jeune fille, c'était Costanza.
+
+Tous deux apparurent sur la place en même temps, tous deux
+s'approchèrent de l'échafaud du même pas, tous deux y montèrent
+ensemble; seulement, Costanza y monta du côté du prêtre, et Antoniello
+du côté du bourreau.
+
+Arrivés sur la plate-forme, Antoniello fit un mouvement pour s'élancer
+vers Costanza, mais le bourreau l'arrêta; de son côté, Costanza fit un
+pas pour s'avancer vers Antoniello, mais le prêtre la retint.
+
+Alors le greffier déploya un parchemin et le lut à haute voix. C'était
+le contrat de mariage du comte Antoniello Carracciolo avec Costanza
+Maselli, contrat par lequel le noble fiancé donnait à sa future
+épousée, non seulement tous ses titres, mais encore tous ses biens.
+
+Quoique la place fût encombrée par la foule, quoique cette foule
+refluât dans les rues environnantes, quoique chaque fenêtre de la
+place parût bâtie de têtes, quoique les toits des maisons semblassent
+chargés d'une moisson vivante, il se fit, au moment où le greffier
+déploya le parchemin, un tel silence dans cette multitude, que pas un
+mot du contrat de mariage ne fut perdu.
+
+Aussi toute cette foule, la lecture achevée, éclata-t-elle en
+applaudissemens. On commençait à comprendre que, malgré la différence
+des conditions, la régente avait ordonné que le comte rendrait à la
+paysanne l'honneur qu'il lui avait ôté.
+
+Quant aux deux fiancés, qui jusque-là n'avaient probablement pas su
+eux-mêmes de quoi il était question, ils parurent reprendre courage;
+et lorsque le prêtre, qui était monté à l'autel, leur fit signe de
+s'approcher, ils allèrent d'un pas assez ferme s'agenouiller devant
+lui.
+
+Aussitôt la messe commença, accompagnée de tous les rites du mariage.
+Le prêtre demanda à chacun des deux jeunes gens s'il prenait l'autre
+pour époux, et chacun d'eux, d'une voix intelligible, prononça le oui
+solennel. Puis l'homme de Dieu remit à Antoniello l'anneau nuptial, et
+Antoniello le passa au doigt de Costanza.
+
+Alors tous deux s'agenouillèrent de nouveau et le prêtre les bénit.
+Tous les assistans pleuraient de joie et d'émotion à cet étrange
+spectacle et bénissaient à leur tour les deux jeunes époux, quand tout
+à coup le même ministre qui avait prononcé les saintes paroles du
+mariage entonna d'une voix sourde les prières des agonisans. A ce
+changement, toute cette multitude frissonna et laissa échapper un
+murmure de terreur, car elle comprenait qu'on n'en était encore qu'à
+la moitié de la cérémonie, et qu'une catastrophe terrible allait en
+faire le dénouement.
+
+En effet, comme Antoniello, ignorant, ainsi que tous les autres, du
+destin qui l'attendait, jetait autour de lui un regard épouvanté, les
+deux aides de l'exécuteur s'emparèrent de lui, et, avant qu'il eût eu
+le temps de faire un mouvement pour se défendre, ils lui lièrent les
+mains, et, tandis que le bourreau tirait son épée hors du fourreau,
+ils conduisirent le condamné devant le billot qui, ainsi que nous
+l'avons dit, s'élevait à l'autre extrémité de l'échafaud en face de
+l'autel, et le forcèrent de s'agenouiller, devant lui.
+
+Costanza voulut s'élancer vers Antoniello, mais le prêtre arrêta la
+jeune femme en étendant un crucifix entre elle et son époux.
+
+Antoniello vit alors que tout était fini pour lui, et comprit qu'il
+était irrévocablement condamné; il ne songea donc plus qu'à bien
+mourir. Il releva le front, dit à haute voix une prière; puis se
+retournant vers Costanza à moitié évanouie:
+
+--Au revoir dans le ciel, lui cria-t-il, et il posa son cou sur le
+billot.
+
+Au même instant, l'épée de l'exécuteur flamboya comme l'éclair, et la
+foule, jetant un cri terrible, fit un mouvement en arrière; la tête de
+Carracciolo, détachée du corps d'un seul coup, avait bondi du billot
+sur le pavé, et roulait entre les jambes de ceux qui étaient les plus
+rapprochés de l'échafaud.
+
+Deux confréries religieuses s'approchèrent alors de l'échafaud: une
+d'hommes, une de femmes. La première emporta le cadavre de Carracciolo
+décapité, la seconde emporta le corps de Costanza évanouie.
+
+La foule s'écoula sur leurs traces, et au bout d'un instant la place
+se trouva vide; il n'y resta plus, solitaire, sanglante et debout,
+que la terrible machine, demeurée là pour attester sans doute à la
+population de Naples que tout ce qu'elle venait de voir était une
+réalité et non un rêve.
+
+Quand la place fut vide, l'homme qui avait assisté à l'exécution entre
+ses deux gardes descendit avec eux et reprit le chemin du quai. Mais,
+au lieu de le ramener à la Vicairie, les soldats le conduisirent au
+palais royal.
+
+Là, il fut introduit dans les mêmes appartemens que la première fois,
+et, conduit au même oratoire, il y retrouva la régente à la même
+place, debout près du prie-dieu et la main étendue sur les Évangiles.
+Les soldats entrèrent avec lui et demeurèrent de chaque côté de la
+porte.
+
+--Eh bien! dit Isabelle d'Aragon, ai-je accompli mon serment?
+
+--Religieusement, madame, répondit l'inconnu.
+
+--Maintenant, à vous de tenir le vôtre.
+
+--Je suis prêt.
+
+--Où est l'homme dont la tête est à prix?
+
+--Devant Votre Altesse.
+
+--Ainsi, Rocco del Pizzo?...
+
+--C'est moi, madame.
+
+--Je le savais, dit Isabelle.
+
+--Alors, reprit le bandit, qu'ordonne de moi Votre Altesse?
+
+--Que vous serviez de père à l'orpheline et de protecteur à la veuve.
+
+---Comment, madame?... s'écria Rocco del Pizzo.
+
+--Je ne sais faire ni justice, ni grâce à moitié, reprit la régente.
+
+Puis se retournant vers les soldats:
+
+--Cet homme est libre d'aller où il voudra, dit-elle: laissez-le donc
+sortir.
+
+Et elle rentra dans ses appartemens d'un pas calme et assuré, d'un pas
+de reine.
+
+
+Constanza retourna en Calabre avec son frère, car elle avait encore,
+comme on s'en souvient, sa pauvre mère à Rosarno.
+
+Rocco del Pizzo la suivit.
+
+Mais lorsque sa mère mourut, ce qui arriva la nuit suivante, elle
+revint à Naples, entra dans le couvent qui l'avait déjà recueillie, y
+paya sa dot et légua les restes de l'immense fortune qu'elle tenait
+de son mari à la pauvre communauté, qui se trouva enrichie d'un seul
+coup.
+
+Rocco del Pizzo suivit sa soeur à Naples.
+
+Mais le jour où elle prononça ses voeux, lorsqu'il comprit qu'elle
+n'avait plus besoin de lui et que le Seigneur l'avait remplacé près
+d'elle, il disparut, et personne ne le revit depuis, ni ne sut
+positivement ce qu'il était devenu.
+
+On croit qu'il s'attacha à la fortune de César Borgia, et qu'il fut
+tué près de ce grand homme, en même temps que lui.
+
+
+
+
+VIII
+
+Pouzzoles.
+
+
+Nous montâmes dans notre corricolo, laissant à notre droite le lac
+d'Agnano, sur lequel il y a peu de choses à dire; nous gagnâmes
+l'ancienne voie romaine qui menait de Naples à Pouzzoles, et qu'on
+appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'est bien
+l'ancien pavé en pierres volcaniques, tout bordé de tombeaux ou plutôt
+de ruines sépulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant traversé
+les âges comme des jalons séculaires, et étant restés debout sur la
+route infinie du temps.
+
+Nous nous arrêtâmes au couvent des Capucins. C'est là qu'a été
+transportée la pierre où saint Janvier subit le martyre; cette pierre
+est encore aujourd'hui tachée de sang, et, lorsque le miracle de la
+liquéfaction s'opère à la chapelle du trésor à Naples, le sang qui
+tache cette pierre, fière de celui que renferment ces deux fioles, se
+léquifie, dit-on, et bouillonne de même.
+
+Cette église renferme en outre une assez belle statue du saint.
+
+De l'église des Capucins à la Solfatare il n'y a qu'une enjambée. Nous
+avions été préparés à la vue de cet ancien volcan par notre voyage
+dans l'archipel hipariote. Nous retrouvâmes les mêmes phénomènes: ce
+terrain sonnant le creux et qui, à chaque pas, semble prêt à vous
+engloutir dans des catacombes de flammes; ces fumeroles par lesquelles
+s'échappe une vapeur épaisse et empestée; enfin, dans les endroits où
+ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques préparées
+pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y récolte
+sans autres frais, chaque matin et chaque soir.
+
+La Solfatare est le _Forum Vulcani_ de Strabon.
+
+A quelques pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithéâtre
+appelé en même temps _Carceri_, nom qui a prévalu sur l'autre et qui
+rappelle les persécutions chrétiennes du deuxième et du troisième
+siècles. C'est dans cet amphithéâtre que le roi Tiridate, amené
+par Néron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses
+gladiateurs, voulant montrer quelle était sa force et son adresse à
+lui, prit un javelot de la main d'un prétorien, et lançant ce javelot
+dans l'arène, tua deux taureaux du même coup.
+
+C'est encore, selon toute probabilité, dans ce cirque que saint
+Janvier, échappé à la flamme et aux bêtes, fut décapité, ce que Dieu
+permit, comme nous l'avons dit, parce que c'était le cours ordinaire
+de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom de
+_Carceri_, érigée en chapelle, est celle que la tradition assure avoir
+servi de prison au martyr.
+
+Près du _Carceri_ est la maison de Cicéron, ce martyr d'une petite
+réaction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande
+révolution divine.
+
+Cette maison était la villa chérie de l'auteur des _Catilinaires_. Il
+la préférait à sa villa de Gaëte, à sa villa de Cumes, à sa villa de
+Pompeïa, car Cicéron avait des villa partout. En ce temps-là comme
+aujourd'hui, l'état d'avocat et celui d'orateur étaient parfois, à ce
+qu'il paraît, d'un excellent rapport.
+
+Il est vrai qu'ils avaient aussi leurs désagrémens, comme, par
+exemple, d'avoir, après sa mort, la tête et les mains clouées à la
+tribune aux harangues et la langue percée par une aiguille. Mais
+enfin, cela n'arrivait pas à tous les avocats, témoin Salluste.
+Pourquoi diable aussi Cicéron s'était-il mêlé de ce qui ne le
+regardait pas et avait-il tenu des propos sur les faux cheveux de
+Livie? En cherchant bien, on finit d'ordinaire par découvrir que dans
+les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre
+faute.
+
+En attendant, Cicéron passa quelques beaux et paisibles jours dans
+cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et où il composa
+ses _Questions académiques_. Il avait de là une vue magnifique que ne
+gênait pas à cette époque ce stupide _Monte-Nuovo_, poussé dans une
+nuit comme un champignon, pour gâter tout le paysage.
+
+C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre à
+Sextus Pompée, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine,
+Lépide et lui avaient fait un traité de paix au cap Misène.
+
+Ce fut un instant avant la signature de ce traité que, voyant les
+triumvirs réunis sur le vaisseau de son maître, Menas, affranchi et
+amiral de Sextus, se pencha à son oreille et lui dit tout bas:
+
+--Veux-tu que je coupe le câble qui retient ton vaisseau au rivage et
+que je te fasse maître du monde?
+
+Sextus réfléchit un instant: la proposition en valait bien la peine;
+puis, se retournant vers Menas:
+
+--Il fallait le faire sans me consulter, répondit-il. Maintenant il
+est trop tard!
+
+Et, se retournant vers les triumvirs le visage souriant et sans qu'ils
+se doutassent qu'ils avaient couru un grand danger, il continua de
+discuter ce traité qui accordait la terre à Octave, à Antoine et à
+Lépide; et à lui, fils de Neptune, qui avait changé son manteau de
+pourpre contre la robe verte de Glaucus, les îles et la mer.
+
+Il y aurait un admirable roman à faire sur ce jeune roi de la mer, qui
+fut le premier amant de Cléopâtre et le dernier antagoniste d'Auguste,
+et qui, tandis que Rome promettait cent mille sesterces (vingt mille
+francs) par tête de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par
+chaque exilé qu'on amènerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde
+où un banni pût alors être en sûreté.
+
+Malheureusement, que font à nos lecteurs, en l'an de grâce 1842, les
+amours de Cléopâtre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de
+Sextus Pompée, ce galant voleur qui fut à peu près le seul honnête
+homme de son temps?
+
+Pouzzoles était le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles
+avait ses sources comme Plombières, ses thermes comme Aix, ses bains
+de mer comme Dieppe. Après avoir été le maître du monde et n'avoir pas
+trouvé dans tout son empire un autre lieu qui lui plût, Sylla vint
+mourir à Pouzzoles.
+
+Auguste y avait un temple que lui avait élevé le chevalier romain
+Calpurnius. C'est aujourd'hui l'église de saint Proclus, compagnon de
+saint Janvier.
+
+Tibère y avait une statue portée sur un piédestal de marbre qui
+représentait les quatorze villes de l'Asie-Mineure qu'un tremblement
+de terre avait renversées et que Tibère avait fait rebâtir. La statue
+est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le piédestal existe
+encore.
+
+Caligula y fit bâtir ce fameux pont qui réalisait un rêve aussi
+insensé que celui de Xercès; ce pont partait du môle, traversait
+le golfe et allait aboutir à Baïa. Sa construction occasionna la
+suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le
+soutenaient en partant du môle; et comme la mer devenait au delà trop
+profonde pour qu'on pût continuer d'établir des piles, on avait réuni
+un nombre infini de galères qu'on avait fixées avec des ancres et
+des chaînes; puis sur ces galères on avait établi des planches qui,
+recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont.
+
+L'empereur passa dessus, revêtu de la chlamyde, armé de l'épée
+d'Alexandre-le-Grand, et traînant derrière lui, à son char attelé de
+quatre chevaux, le jeune Darius, fils d'Arbane, que les Parthes lui
+avaient donné en otage.--Et tout cela, savez-vous pourquoi? Parce
+qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibère, ayant vu le vieil empereur
+regarder Caligula de cet oeil inquiet qu'il connaissait si bien.
+
+--Calicula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne
+traversera à cheval le golfe de Baïa.
+
+Caligula traversa à cheval le golfe de Baïa, et, pour le malheur
+du monde, à qui Tibère eût rendu un grand service en l'étouffant,
+Caligula fut quatre ans empereur.
+
+Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros
+piliers, dont les uns s'élèvent au dessus de la surface des flots, et
+dont les autres sont recouverts par la mer.
+
+Enfin le maître des dieux y avait un temple dans lequel il était adoré
+sous le nom de Jupiter Sérapis. Envahi, selon toute probabilité, par
+l'eau et enseveli en même temps sous les cendres, lors du tremblement
+de terre de 1538, il fut retrouvé en 1750, mais dépouillé aussitôt de
+toutes les choses premières qu'il contenait et qui furent envoyées
+à Caserte. Il ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui
+l'entouraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptère, et,
+scellé dans son pavé de marbre grec, un des deux anneaux de bronze qui
+servaient à attacher les victimes au moment de leur sacrifice.
+
+Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons de parler est le
+grand événement de Pouzzoles et de ses environs. Un matin, Pouzzoles
+s'est réveillée, a regardé autour d'elle et ne s'est pas reconnue. Où
+elle avait laissé la veille un lac, elle retrouvait une montagne; où
+elle avait laissé une forêt, elle trouvait des cendres; enfin, où elle
+avait laissé un village, elle ne trouvait rien du tout.
+
+Une montagne d'une lieue de terre avait poussé dans la nuit, déplacé
+le lac Lucrèce, qui est le Styx de Virgile, comblé le port Jules, et
+englouti le village de Tripergole.
+
+Aujourd'hui, le Monte-Nuovo (on l'a baptisé de ce nom, qu'il a certes
+bien mérité) est couvert d'arbres comme une vraie montagne, et ne
+présente pas la moindre différence avec les autres collines qui sont
+là depuis le commencement du monde.
+
+Nous avions arrêté que nous irions dîner sur les bords de la mer, pour
+manger des huîtres du lac Lucrin et boire du vin de Falerne. Nous nous
+acheminâmes donc vers le lieu désigné, où des provisions, prudemment
+achetées à Naples et envoyées d'avance, nous attendaient, lorsqu'en
+arrivant près des ruines du temple de Vénus, nous aperçûmes un
+groupe de promeneurs qui s'apprêtaient à en faire autant. Nous nous
+approchâmes et nous reconnûmes, qui? Barbaja, l'illustre impresario;
+Duprez, notre célèbre artiste, et la _diva_ Malibran, comme on
+l'appelait alors à Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le
+monde!
+
+C'était une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre; et
+comme on voulut bien répondre à notre compliment par un compliment
+semblable, il fut arrêté à l'instant même et par acclamation que les
+deux dîners seraient réunis en un seul.
+
+Ce point essentiel arrêté, comme il fallait encore un certain temps
+pour apprêter le banquet commun, et que nous n'étions qu'à deux cents
+pas des étuves Néron, où le gardien nous offrait de faire cuire nos
+oeufs, nous acceptâmes la proposition, nous lui mîmes à la main le
+panier qui les contenait, et nous marchâmes derrière lui.
+
+Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai
+parlé dans un précédent chapitre. A mesure que nous approchions des
+étuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosité est
+impitoyable. Nous fûmes donc insensibles aux gémissemens qu'il
+poussait, et, la porte des étuves ouverte, nous nous précipitâmes
+dedans.
+
+Ces étuves se composent d'abord de deux grandes salles où nous vîmes
+une douzaine de baignoires dégradées. Dans les intervalles de ces
+baignoires sont des niches vides: ces niches étaient destinées à des
+statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux
+thermales guérissaient. Or, leur efficacité était encore si grande
+au moyen-âge qu'une vieille tradition raconte que trois médecins de
+Salerne, furieux de voir que les cures opérées par ces eaux nuisaient
+à leur clientèle, partirent de cette ville, débarquèrent pendant la
+nuit à Baïa, détruisirent l'établissement de fond en comble et se
+rembarquèrent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempête
+s'étant élevée, leur bâtiment fit naufrage près de Capri, et tous
+trois périrent dans les flots. Il y avait dans le palais du roi
+Ladislas, à ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait à
+l'exécration publique les noms de ces trois médecins.
+
+Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est
+aux voyageurs à l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le
+corridor par lequel on pénètre jusqu'aux sources donnant juste passage
+à un homme, et l'air y étant si chaud et si rare qu'au bout de dix pas
+le plus entêté de nous fut forcé de revenir.
+
+Pendant ce temps, le gardien des étuves s'apprêtait, de l'air d'un
+homme qui va monter à l'échafaud; puis il prit par l'anse notre panier
+d'oeufs, et, nous écartant de l'ouverture du corridor, il s'y lança et
+disparut dans ses profondeurs.
+
+Deux ou trois minutes se passèrent, pendant lesquelles nous crûmes que
+le pauvre diable était véritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au
+bout de ces trois minutes, nous commençâmes à entendre des plaintes
+lointaines qui, à mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en
+gémissemens; enfin nous vîmes reparaître notre messager des morts, son
+panier a la main, ruisselant de sueur, pâle et chancelant. Arrivé à
+nous, comme s'il n'avait juste eu de force que pour ce trajet, il
+tomba à terre et s'évanouit.
+
+Notre peur fut grande, et si nous n'avions pas vu à la porte le fils
+de ce brave homme, qui, sans s'inquiéter autrement de l'évanouissement
+paternel, grignotait des noisettes, nous l'aurions cru mort.
+Nous demandâmes à l'enfant ce qu'il fallait faire pour donner du
+soulagement à l'auteur de ses jours.
+
+--Ah bah! rien du tout, répondit-il. Attendez, il va revenir.
+
+Nous attendîmes, et effectivement le bonhomme reprit ses sens. Il y
+avait mis de la conscience, et, comme il avait voulu que nos oeufs
+fussent bien cuits, il était resté sept ou huit secondes de plus qu'à
+l'ordinaire. Or, sept ou huit secondes sont une grande affaire quand
+il s'agit de respirer un air qui n'est pas respirable. Il en était
+résulté que, deux secondes de plus, le gardien était cuit lui-même.
+
+Nous demandâmes à ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour à
+l'effroyable métier qu'il faisait. Il nous répondit que, bon an mal
+an, il gagnait trois carlins par jour (vingt-six ou vingt-sept sous.)
+Son père et son grand-père avaient fait le même métier et étaient
+morts avant l'âge de cinquante ans; il en avait trente-huit et en
+paraissait soixante, tant il était maigre et décharné par l'effet de
+cette sueur perpétuelle qui lui découlait du corps. Le gamin que nous
+avions vu si parfaitement insensible à sa syncope était son fils
+unique, et il l'élevait au même métier que lui. De temps en temps,
+quand cela pouvait être agréable aux voyageurs, il prenait le moutard
+par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses oeufs. Madame
+Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte,
+lequel lui demanda entre autres choses quel était l'imbécile qui avait
+pu inventer les poules. Le résultat de la conversation fut que le
+gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'état si
+glorieusement exercé depuis trois générations dans sa famille.
+
+Nous donnâmes à ce pauvre homme deux colonates, c'est-à-dire ce qu'il
+gagnait d'ordinaire en une semaine; puis nous voulûmes gratifier son
+élève d'une couple d'oeufs, mais il nous répondit dédaigneusement
+qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'était bon pour
+des rats d'étrangers comme nous. Ce furent les propres paroles de
+l'enfant.
+
+Nous revînmes en les méditant à l'endroit où nous attendait notre
+dîner. Je dois dire, à la louange de Barbaja, que si l'ordinaire
+qu'il nous servit était celui de ses artistes, il les nourrissait
+parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajouté d'abord le nôtre,
+dont il ne faut point parler, puis les huîtres du lac Lucrin et le vin
+de Falerne tant vanté par Horace.
+
+Les huîtres m'ont paru mériter cette réputation antique qui les a
+accompagnées à travers les âges; elles ressemblent beaucoup à celles
+de Maremmes; leur seul défaut est d'être trop grasses et trop douces.
+Quant au falerne, c'est un vin jaune et épais qui ressemble, pour le
+goût, à celui de Monteflascone. Fait par d'habiles manipulateurs, il
+serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble a de bon cidre doux.
+
+On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le
+jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne
+sont pas plus fort que les vignerons. Il en résulte que, dans un pays
+où, grâce à un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux
+fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de
+l'homme ne s'est pas encore avisée de gâter, attendu qu'ils poussent
+tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges.
+
+Le dîner fini, les opinions se divisèrent: les uns étaient d'avis de
+monter à l'instant même dans la barque qui nous attendait, et d'aller
+faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui
+nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Cumes, la
+Piscine merveilleuse, les Cent-Chambres et le tombeau d'Agrippine. On
+alla aux voix, et, le parti archéologique l'ayant emporté sur le parti
+nautique, nous nous acheminâmes aussitôt vers le lac d'Averne. Jadin
+et moi nous étions naturellement les chefs du parti archéologique.
+
+
+
+
+IX
+
+Le Tartare et les Champs-Élysées.
+
+
+Tout au contraire des choses de ce monde, l'Averne s'est fort embelli
+en vieillissant. S'il faut en croire Virgile, c'était du temps d'Énée
+un lac noir, entouré de sombres bois, au dessus duquel les oiseaux,
+si rapide que fût leur vol, ne pouvaient passer sans être frappés de
+mort. Aujourd'hui c'est un charmant lac comme le lac de Némi, comme
+le lac des Quatre-Cantons, comme le lac de Loch-Leven, qui fait à
+merveille dans le paysage, et qui semble un beau miroir mis là tout
+exprès pour réfléchir un beau ciel.
+
+Notre cicerone (en Italie il n'y a pas moyen d'éviter le cicerone)
+nous conduisit, Barbaja, Duprez, madame Malibran, Jadin et moi, aux
+ruines d'un temple qu'il nous donna pour un temple d'Apollon. Comme,
+grâce à nos études préliminaires, nous savions à quoi nous en tenir,
+nous le laissâmes tranquillement barboter dans ses définitions; et
+nous en revînmes à Pluton, le véritable patron de la localité.
+
+Ce temple, au reste, était fort ancien et fort célèbre. Annibal,
+arrêté devant Pouzzoles, où les Romains avaient envoyé une colonie
+sous le commandement de Quintus Fabius, alla visiter ce même temple,
+et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fit, dit
+Tile-Live, un sacrifice au roi des enfers.
+
+Nous longeâmes les bords du lac en marchant de l'orient à l'occident,
+et bientôt nous traversâmes une tranchée antique que nous ne
+franchîmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'était le lit du
+canal que Néron, ce désireur de l'impossible, comme dit Tacite, fit
+creuser en allant de Baïa à Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de
+long et être assez large pour que deux galères à cinq rangs de rames
+pussent y passer de front. Ce canal était destiné, dit Suétone, à
+remplacer la navigation des côtes qui alors, comme aujourd'hui, était
+fort mauvaise. Néron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait
+eu: un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grèce
+pour lequel tout était préparé. Malheureusement, il ne put jouir de la
+voie qu'il avait ouverte à force de bras et d'argent. La révolution de
+Galba arriva, et comme le dit Néron lui-même au moment de se couper la
+gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste.
+
+Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait
+autrefois la ville de Cumes. Une seule porte est restée debout, et on
+l'appelle, je ne sais pourquoi, l'_Arco-Felice_. C'est à deux pas de
+cette porte qu'était le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de
+Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce tombeau dans son voyage à
+Naples, et en parle dans son itinéraire. On assure qu'il a été depuis
+transporté au musée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a au musée un
+tombeau qu'on montre pour celui-là.
+
+C'est aussi à Cumes que Pétrone se fit ouvrir les veines, mais en
+véritable sybarite qu'il était, dans un bain parfumé, en causant avec
+ses amis. Il se refermait les veines quand la conversation devenait
+plus intéressante, il les rouvrait quand elle languissait. Enfin,
+il fit apporter les vases Murrhins, qu'il brisa pour que Néron n'en
+héritât point; puis il changea de lieu, car il fallait que cette mort
+violente eût l'apparence d'une mort volontaire; puis il glissa, au
+moment de mourir, à un ami le manuscrit de _Trimalcion_, cet immortel
+monument des débauches impériales, dont il avait été le complice avant
+d'en être l'historien.
+
+C'était une époque curieuse que celle-là! Le pouvoir suprême s'était
+tellement perfectionné que le bourreau était devenu un personnage
+inutile. Un signe suffisait, un geste disait tout. Le condamné
+comprenait la sentence, rentrait chez lui, faisait un testament où il
+léguait la moitié de son bien à César, pour que sa famille put hériter
+de l'autre moitié; remerciait l'empereur de sa clémence, faisait
+chauffer un bain, se couchait dedans et s'ouvrait les veines. S'ouvrir
+les veines était la mort à la mode; un homme comme il faut ne se
+servait plus de l'épée ni du poignard: c'était bon pour des stoïciens
+comme Caton. ou pour des soldats comme Brutus et Cassius; mais à des
+Romains du temps de Néron il fallait une mort voluptueuse comme la
+vie, une mort sans douleur, quelque chose de pareil à l'ivresse et
+au sommeil. Quand on appelait son barbier, il demandait avec la
+plus grande simplicité du monde: Faut-il prendre mes rasoirs ou ma
+lancette? et il était arrivé un temps où ces vénérables fraters
+pratiquaient plus de saignées qu'ils ne faisaient de barbes.
+
+Puis, comme ceux à qui on ne pouvait pas faire signe de se tuer, comme
+à Pétrone, qui n'était qu'un riche dandy; comme à Lucain, qui n'était
+qu'un pauvre poète; comme à Sénèque, qui n'était qu'un beau parleur;
+comme à Burrhus, qui n'était qu'un vieux soldat; comme à Pallas, qui
+n'était qu'un misérable affranchi; pour un père qui vivait trop vieux,
+par exemple; pour une mère, pour un oncle, on avait Locuste, la Voisin
+du temps. Il y avait chez elle un assortiment de poisons comme peu de
+chimistes modernes en possèdent. Chez elle, on achetait de confiance.
+D'ailleurs, ceux qui avaient peur d'être volés essayaient sur des
+enfans et ne payaient que s'ils étaient contens.
+
+Peut-on se faire une idée de ce qu'un pareil monde serait devenu si la
+religion chrétienne n'était pas arrivée pour le purifier!
+
+Cependant, comme Énée, nous nous avancions vers l'antre de la Sibylle.
+A cinquante pas de la porte, nous trouvâmes le concierge qui vint à
+nous la clé à la main, tandis que des porteurs, restés en arrière,
+nous attendaient sur le seuil avec des torches allumées. L'appareil
+nous paraissait peu agréable. D'ailleurs, nous avions déjà vu tant
+de souterrains, de grottes et d'antres, que nous commencions à avoir
+assez de ces sortes de plaisanteries. Nous échangeâmes un signe qui
+voulait dire: Sauve qui peut! Mais il était trop tard; nous étions
+entourés, nous étions captifs, nous étions la chose des _ciceroni_;
+nous étions venus pour voir, nous ne devions pas nous en aller sans
+avoir vu. En un instant, la porte s'ouvrit, nous fûmes enveloppés,
+pris, poussés, et nous nous trouvâmes dedans. Il n'y avait plus moyen
+de s'en dédire.
+
+Nous fîmes à peu près cent pas, non dans cette haute caverne que
+nous nous attendions à trouver sur la foi de Virgile: _Spelunca alta
+fecit_, mais dans un corridor assez bas et assez étroit. Ces cent
+pas faits, nous crûmes que nous en étions quittes, et nous voulûmes
+retourner en arrière. Bast! nous n'avions vu encore que le vestibule.
+En ce moment, Jadin, qui marchait le premier, jeta des cris de paon;
+il n'avait pas écouté ce que lui disait son guide, et il était tombé
+dans l'eau jusqu'au genou. Cette fois, nous crûmes que c'était fini
+et que nous avions eu assez de plaisirs; nous nous trompions encore.
+Comme chacun de nous était entre deux guides, l'un qui portait une
+torche, et l'autre qui, comme le page de M. Marlborough, ne portait
+rien du tout, une manoeuvre à laquelle nous ne pouvions nous attendre
+s'exécuta. Le guide qui était devant nous se baissa, le guide qui
+était derrière nous se haussa, de sorte que, par un mouvement rapide
+comme la pensée, chacun de nous, madame Malibran comme les autres, se
+trouva sur le dos d'un cicerone. Dès lors il n'y eut plus de défense
+possible, et nous nous trouvâmes à la merci de l'ennemi.
+
+Hélas! ce que l'on nous fit faire de tours et de détours dans cette
+affreuse caverne, ce qu'on nous conta de bourdes abominables à
+l'endroit de cette bonne sibylle qui n'en pouvait mais, la quantité
+innombrable de coups qu'on nous donna à la tête contre le plafond, et
+aux genoux contre la muraille, Dieu seul le sait! Mais ce que je sais,
+moi, c'est qu'en sortant de ce guêpier j'avais une envie démesurée de
+rendre à qui de droit les horions que j'avais reçus. Cependant nous
+comprîmes que, comme on n'irait pas dans de pareils lieux de son plein
+gré, et qu'il est convenu qu'on doit les avoir vus, il faut bien
+qu'il y ait des gens qui vous y portent de force. Le résultat de ce
+raisonnement fut que nos porteurs se partagèrent deux piastres de
+pour-boire; moyennant quoi ils nous reconduisirent, les torches à la
+main et en nous appelant altesses, jusqu'aux bords du lac Achéron.
+
+L'Achéron est encore une déception pour les amateurs du terrible. Les
+eaux en sont toujours bleu-foncé. Mais ce n'est plus ce marais de
+douleur qui lui a fait donner son nom; c'est, au contraire, un joli
+lac qui partage avec son ami, le lac Agnano, le monopole de rouir le
+chanvre, et avec son voisin, le lac Lucrin, le privilège d'engraisser
+d'excellentes huîtres que l'on va pêcher soi-même à l'aide d'une
+barque que manoeuvre le successeur de Caron. La seule chose qui lui
+soit restée de son véritable aïeul, c'est son exactitude à vous
+demander l'obole.
+
+Au bord du lac est une espèce de casino (lisez guinguette) où les
+_lions_ de Naples viennent faire de petits soupers dans le genre de
+ceux de la régence.
+
+Des bords de l'Achéron on nous montra le Cocyte, qui nous parut
+moins changé que son terrible voisin. C'est toujours une mare d'eau
+stagnante. Je crois même qu'elle a conservé l'avantage qu'elle avait
+dans l'antiquité, de sentir fort mauvais.
+
+L'antre de Cerbère est à l'extrémité du canal qui communique de
+l'Achéron à la mer. L'antre de Cerbère a son cicerone à lui, comme le
+moindre trou de cet heureux coin de la terre. Seulement on a pensé que
+l'antre de Cerbère n'avait pas assez d'importance pour lui donner un
+homme tout entier: on lui a donné un bossu auquel il manque une jambe,
+mais à qui heureusement il reste une langue et les deux mains. Il
+fit de ces deux mains et de cette langue tout ce qu'il put pour nous
+entraîner vers la localité qu'il exploite; mais, comme il n'osa pas
+nous répondre positivement que nous trouverions Cerbère chez lui, la
+vue de l'antre, dénué de son locataire, nous parut par trop ressembler
+à celle de la carpe et du lapin, père et mère de ce fameux monstre que
+l'on montrerait en province si M. Lacépède ne l'avait fait demander
+pour le Musée de Paris.
+
+Nous offrîmes à Milord la survivance de Cerbère, mais Milord n'avait
+pas assez de confiance dans les grottes depuis qu'il avait vu celle du
+Chien, pour accepter la position, si avantageuse qu'elle fût.
+
+Il est inutile d'ajouter que le bossu eut son carlin, comme si nous
+avions visité l'antre de son dogue.
+
+Des bords du Cocyte nous fûmes en un instant aux ruines du palais de
+Néron.
+
+Ce palais s'élevait sur le point le plus ravissant du golfe de Baïa,
+qui, au dire d'Horace, l'emportait sur les plus doux rivages de
+l'univers, et où l'air, comme a Poestum, portait avec lui un tel
+parfum, un tel enivrement, que Properce prétendait qu'une femme était
+compromise rien qu'en y restant une semaine. Malgré cela, et peut-être
+à cause de cela, tout ce qu'il y avait de riches Romains à Rome avait
+sa maison à Baïa. Marius, Pompée, César, y venaient passer leur été.
+C'est dans la maison de ce dernier que mourut le jeune Marcellus, très
+probablement empoisonné par Livie, et dont la mort devait fournir
+à Virgile un des hémistiches à la fois les plus beaux et les plus
+lucratifs de son sixième chant. Byron se vantait de vendre ses poèmes
+une guinée le vers. Demandez à Virgile ce que lui rapporta le _Tu
+Marcellus eris_!
+
+Mais revenons au palais de Néron, aujourd'hui á moitié écroulé dans
+les flots, et dont la vague emporte chaque jour quelque sanglante
+parcelle. C'est dans ce palais qu'il avait appelé sa mère Agrippine;
+c'est là qu'il voulait célébrer avec elle les fêtes de réconciliation.
+
+Voyez, en face l'un de l'autre, la lionne et lionceau: la lionne,
+habituée depuis long-temps au carnage; le lionceau, qui n'a encore
+goûté qu'une fois le sang: il est vrai que c'est le sang de son frère.
+
+Un coup d'oeil en passant sur ce tableau: nous promettons au lecteur
+que nous allons mettre sous ses yeux une des plus terribles pages qui
+aient été écrites sur le livre de l'histoire universelle.
+
+D'abord faisons le tour de nos personnages: voyons ce que c'était
+qu'Agrippine, car le crime du fils nous a fait oublier les crimes de
+la mère; et, comme elle nous est apparue dans son linceul ensanglanté,
+nous n'avons pas pu distinguer le sang qui était à elle du sang qui
+appartenait aux autres.
+
+Elle est la fille de Germanicus; sa mère est cette Agrippine, noble
+veuve et féconde matrone, qui abordait à Brindes, portant dans ses
+bras l'urne funéraire de son mari, et suivie de ses six enfans, dont
+quatre devaient aller promptement rejoindre leur père. Les premiers
+qui disparurent furent les deux aînés, Néron et Drusus (ne pas
+confondre ce Néron-là, dernier espoir des républicains, avec le fils
+de Domitius, dont nous allons parler tout à l'heure). Néron fut exilé
+à Pontia, où il mourut. Comment? on ne le sait pas, probablement comme
+on mourait alors. Quant à Drusus, il n'y a pas de doute sur lui, et
+la chose est des plus claires: on l'enferma un beau matin dans les
+souterrains du palais, et pendant neuf jours on oublia de lui porter
+à manger; le dixième jour, on descendit ostensiblement dans sa prison
+avec un plateau couvert de viande, de vins et de fruits; on le trouva
+expirant: il avait vécu huit jours en dévorant la bourre de son
+matelas.
+
+Quant à la mère, elle fut punie pour un crime énorme: elle avait
+pleuré ses enfans. On l'exila _ob lacrymas_; elle se tua dans l'exil.
+
+Bref, il ne restait plus de toute la race de Germanicus que notre
+Agrippine et Caïus Caligula, ce serpent que Tibère élevait, disait-il,
+pour dévorer le monde.
+
+Tibère, qui, comme on l'a vu, s'intéressait fort à toute sa race,
+avait marié Agrippine à un certain Eneus Domitius, dont le vol et
+l'homicide étaient les moindres crimes. Comme préteur, il avait volé
+les jeux des courses. Un jour, en plein Forum, il avait crevé l'oeil
+d'un chevalier. Un autre jour, il avait écrasé sous les pieds de ses
+chevaux un enfant qui ne se rangeait pas assez vite. Un autre jour,
+enfin, il avait tué un affranchi à qui il avait donné un verre plein
+de vin à vider d'un seul coup, et qui, manquant de respiration, avait
+commis la faute de s'y reprendre à deux fois. Lors de l'agonie de
+Tibère, il était accusé de lèse-majesté. Tibère mourut étouffé par
+Macron, et Eneus Domitius fut absous.
+
+Caligula était mort. Des six enfans de Germanicus, Agrippine restait
+seule. Claude régnait. Claude venait de faire tuer Messaline, sa
+troisième femme, qui avait eu le caprice d'épouser publiquement,
+toute femme de l'empereur qu'elle était, son amant Silius. Dégoûté du
+mariage, l'empereur avait juré à ses prétoriens de vivre désormais
+sans femme. Mais les affranchis de Claude avaient décidé que Claude se
+remarierait.
+
+Ils étaient trois: Caliste, Narcisse et Pallas, les premiers
+personnages de l'État, les véritables ministres de l'empereur.
+Voulez-vous connaître la fortune de ces trois anciens esclaves? Pallas
+avait trois cents millions de sesterces (soixante millions de francs);
+Narcisse était plus riche du quart: il avait quatre cents millions de
+sesterces (quatre-vingts millions de francs); quant à Caliste, c'était
+le plus pauvre: le malheureux n'avait que quarante millions à peu
+près. Au reste, c'était l'époque des fortunes insensées. Un esclave
+qui avait été _dispensator_, titre qui répond à celui de munitionnaire
+général, avait, au dire de Pline, achevé sa liberté pour la bagatelle
+de treize millions. Vous vous rappelez le gourmand Apicius, lequel,
+après avoir dépensé vingt millions pour sa table, est averti par son
+intendant qu'il ne lui reste plus que deux millions cinq cent mille
+francs. Or, que croyez-vous que fera Apicius? Qu'il placera son
+argent à dix pour cent, taux légal de Rome, et que, des bribes de son
+patrimoine, il se fera deux cent cinquante mille livres de rente, ce
+qui est encore un fort joli denier? Point. Apicius s'empoisonne: il
+n'a plus assez pour vivre. Il est vrai qu'Apicius avait donné jusqu'à
+mille deux cents francs d'un surmulet de quatre livres et demie que
+faisait vendre Tibère, trouvant ce poisson trop beau pour sa table. On
+a de la peine à croire à de pareilles folies. Lisez pourtant Sénèque,
+épître 95. Mais revenons encore à nos affranchis.
+
+Chacun d'eux avait une femme qu'il protégeait, une impératrice de sa
+main qu'il voulait donner à Claude, l'empereur imbécile, qui dormait à
+table, à qui on laçait ses sandales aux mains, à qui on chatouillait
+le nez avec une plume, et qui alors, à la grande joie des convives, se
+frottait le nez avec ses sandales. Caliste présentait Lollia Paulina,
+qui avait autrefois été la femme de Caligula. Narcisse présentait Elia
+Petina, qui avait été déjà la femme de Claude, ce qui épargnait la
+dépense de nouvelles noces. Enfin Pallas présentait Agrippine, dont
+il était l'amant, et qui apportait en dot à César un petit-fils
+de Germanicus. On lâcha les trois femmes après Claude. Agrippine
+l'emporta et fut impératrice.
+
+Agrippine était donc enfin arrivée à une position digne d'elle.
+Voyons-la à l'oeuvre.
+
+Silanus est le fiancé d'Octavie, fille de Claude; mais Octavie est
+devenue un parti sortable pour le fils d'Agrippine. Silanus est
+dépouillé de la préture, accusé du premier crime qu'on imagine, et
+invité à se donner la mort; Silanus se tue.
+
+Sa rivale Lollia Paulina, cette veuve de son frère qui avait failli
+l'emporter sur elle, était belle comme elle, violente comme elle,
+débauchée comme elle, capable de tout comme elle, mais plus riche
+qu'elle, ce qui lui donnait un grand avantage. Un jour, elle était
+venue à un souper avec une parure d'émeraudes qui valait quarante
+millions de sesterces (huit millions de notre monnaie). Le fortune de
+Lollia Paulina fut confisquée, Lollia Paulina fut envoyée en exil,
+et six mois après un centurion vint dans son exil annoncer à Lollia
+Paulina qu'il fallait mourir. Lollia Paulina mourut.
+
+Après Lollia Paulina vint Calpurnie, dont Claude avait vanté
+imprudemment la beauté; après Calpurnie, Lepida, tante de Néron.
+Pourquoi moururent-elles toutes deux? Demandez à Pline: _Mulieribus ex
+causis_, pour des raisons de femmes; il ne vous dira pas autre chose.
+En effet, ces trois mots disent tout.
+
+Nous ne parlons pas d'un Taurus qui avait une villa qu'Agrippine
+voulait acheter, qu'il refusa de vendre, et qui, trois mois après,
+mourut en la lui léguant.
+
+Cependant Claude, qui était devenu méfiant depuis la mort de
+Messaline, s'apercevait de tout cela et secouait la tête. Puis,
+dans ses momens d'abandon, quand il réformait la langue avec ses
+grammairiens, ou le monde avec ses affranchis, il disait: «J'ai eu
+tort de me remarier, mais qu'on y prenne garde! Je suis destiné à être
+trompé, c'est vrai, mais je suis destiné aussi à punir celles qui me
+trompent!»
+
+Claude n'avait pas tort de penser cela, mais Claude avait grand tort
+de le dire. Ces menaces conjugales revinrent aux oreilles d'Agrippine:
+le tribun qui avait tué Messaline vivait encore; il ne fallait qu'un
+signe de Claude, un mot de Narcisse, pour qu'il en fût de la quatrième
+femme de Claude comme il en avait été de la troisième. Agrippine prit
+les devants.
+
+Un soir, elle jeta un voile sur sa tête, sortit du Palatin par une
+porte de derrière et s'en alla trouver Locuste.
+
+Il s'agissait, cette fois, de trouver le chef-d'oeuvre des poisons,
+quelque chose d'agréable au goût, qui ne tuât ni trop vite ni trop
+lentement, qui fît mourir, voilà tout, mais sans laisser de traces.
+Agrippine ne regardait pas au prix.
+
+
+
+
+X
+
+Le Golfe de Baïa.
+
+
+Agrippine emporta ce qu'elle était venue demander à l'empoisonneuse
+Locuste: c'était une espèce de pâte qu'on pouvait parfaitement délayer
+dans une sauce. Le lendemain, on servit à l'empereur Claude des
+champignons farcis; Claude adorait les champignons; il dévora le
+plat tout entier. Il n'y avait rien d'étonnant que Claude mourût
+d'indigestion, après avoir avalé à lui seul un plat de champignons qui
+eût pu suffire à six personnes. Mais Claude ne mourait pas; Claude
+sentait une grande pesanteur à l'estomac. Il fit venir son médecin,
+un médecin grec fort habile, ma foi, nommé Xénophon. Ce médecin lui
+ordonna d'ouvrir la bouche et lui frotta la gorge avec les barbes
+d'une plume empoisonnée. Claude mourut.
+
+On annonça à Rome que Claude allait mieux.
+
+Après avoir fait de Claude un dieu, il fallait faire de Néron un
+empereur. Voici ce que c'était que Néron: c'était, à cette époque, un
+enfant de quinze ans, né, au dire de Pline, les pieds en avant, ce qui
+était un signe de malheur; mais, signe de malheur plus certain encore,
+né de Domitius et d'Agrippine: c'était l'avis de son père lui-même.
+Comme on le félicitait de la naissance du jeune Lucius et que les
+courtisans voyaient d'avance en lui d'heureuses destinées pour le
+monde: «Vous êtes bien aimables, dit Domitius, mais je doute fort
+qu'il puisse naître quelque chose de bon d'Agrippine et de moi.»
+
+Domitius ne s'était pas trompé: c'était un terrible enfant que ce
+jeune Néron. L'éducation ne lui avait pas manqué: au contraire, il
+avait près de lui Sénèque, qui lui avait appris le grec et le latin;
+Burrhus, qui lui avait appris la tactique militaire et l'escrime.
+Il chantait comme l'histrion Diodore, dansait comme le mime Pâris,
+conduisait un char comme Apollon. Aussi avait-il, avant toute chose,
+la prétention d'être artiste. Néron chanteur, Néron danseur, Néron
+cocher d'abord, Néron empereur ensuite.
+
+Cela n'empêcha pas qu'il n'accueillit avec une grande joie la mort de
+Claude et qu'il ne fit tout ce qu'il fallait pour souffler le monde
+à son cousin Britannicus. II est vrai que pour cela il n'avait pas
+grand'chose à faire, il n'avait qu'à laisser agir Agrippine; il se
+contenta, quand il apprit que le dernier plat qu'avait mangé Claude
+était un plat de champignons, de dire que les champignons étaient le
+mets des dieux. Le mot n'était pas tendre pour son père adoptif, mais
+il était joli: il fit fortune.
+
+Cependant Néron était pas monté sur le trône pour faire des mots; il
+avait près de lui Narcisse et Tigelius, qui le poussaient a faire
+autre chose. Puis les passions commençaient à fermenter dans cette
+jeune tête, car pour son coeur elles n'en approchèrent jamais. Il
+avait des amours cachés, pour lesquelles Sénèque, son précepteur, lui
+prêtait le nom d'un de ses beaux-frères. Agrippine le sut, et cela lui
+donna fort à penser. Elle commençait à comprendre que la lutte serait
+plus opiniâtre qu'elle ne s'y était attendue d'abord; elle voulut
+effrayer Néron par un jeu de bascule, elle se retourna vers
+Britannicus.
+
+Alors, ce fut Néron qui sortit un soir du Palatin. Avec qui? on ne
+sait pas; avec son ami Othon peut-être, ce futur empereur de Rome,
+avec lequel, dans ses orgies nocturnes, Néron allait frapper aux
+portes et battre les passans. Et, à son tour, il se rendit chez
+Locuste. Il trouva la pauvre femme toute tremblante: l'avis lui avait
+été donné qu'elle devait être arrêtée le lendemain. On commençait à la
+soupçonner de vendre du poison; et à qui ce soupçon était-il venu? A
+Agrippine!
+
+Néron la rassura et lui promit sa protection; mais à condition qu'elle
+lui donnerait une eau qui tuerait à l'instant même.
+
+La nuit se passa à faire bouillir des herbes; le matin, on eut deux
+petites fioles d'eau claire et limpide comme de l'eau de roche.
+Locuste proposa d'en faire l'essai sur un esclave, mais Néron fit
+observer qu'un homme n'avait pas la vie assez dure, et qu'il fallait
+chercher quelque animal de résistance. Un sanglier barbotait dans la
+cour: Locuste le montra à Néron. On versa une des deux fioles dans
+une assiette pleine de son, et l'on fit manger ce son au sanglier qui
+mourut comme s'il était frappé de la foudre.
+
+Néron rentra au palais. Il mangeait ordinairement dans la même chambre
+que Britannicus, mais non à la même table. Chacun des deux jeunes gens
+avait un dégustateur qui buvait avant eux de chaque liqueur qu'on leur
+offrait, qui mangeait avant eux de chaque plat qui leur était servi.
+Britannicus buvait tiède; il était un peu souffrant. Son dégustateur,
+après en avoir bu le tiers à peu près, lui présenta à dessein une
+boisson que le jeune homme trouva trop chaude. «Remettez-moi de l'eau
+froide là-dedans,» dit Britannicus en tendant son verre. On lui
+versa l'eau préparée par Locuste. Britannicus but sans défiance.
+Son dégustateur ne venait-il pas de boire devant lui? Mais à peine
+avait-il bu qu'il poussa un cri et tomba à la renverse.
+
+Agrippine jeta un coup d'oeil rapide sur Néron, en même temps que
+Néron, de son côté, jetait un coup d'oeil sur elle: ces deux regards
+se croisèrent comme deux glaives. La mère et le fils n'avaient plus
+rien à s'apprendre, la mère et le fils n'avaient plus rien à se
+reprocher; la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre.
+
+Maintenant tout était dans cette question: Serait-ce la mère qui
+oserait tuer le fils? Serait-ce le fils qui oserait tuer la mère? Ni
+l'un ni l'autre ne l'eût osé peut-être si une troisième femme ne fût
+venue se mêler à cette haine.
+
+Cette femme, c'était Sabina Poppea, la plus belle femme de Rome depuis
+qu'Agrippine avait fait tuer Lollia Paulina; et avec cela coquette
+comme si elle eût eu besoin de coquetterie; ne sortant jamais sans
+voile, ne levant jamais son voile qu'à demi, et, lorsqu'elle quittait
+Rome pour aller à Tivoli ou Baïa, se faisant suivre par un troupeau de
+quatre cents ânesses, lesquelles lui fournissaient les trois bains de
+lait qu'elle prenait chaque jour.
+
+Sabina Poppea avait eu ce que nous appellerions, nous autres, une
+jeunesse orageuse. Othon la trouva momentanément mariée, dit Tacite, à
+un chevalier romain nommé Rufius Crispinius; Othon l'enleva à ce mari
+provisoire, la fit divorcer et l'épousa. Othon, nous l'avons dit,
+était le camarade de Néron. Celui-ci, en allant chez Othon, vit sa
+femme; alors il envoya Othon en Espagne. Othon partit sans regimber:
+il connaissait son ami Néron.
+
+Mais ce n'était pas tout que d'éloigner Othon pour devenir l'amant
+de Poppée. Poppée savait être sage quand son profit y était. Lorsque
+Othon l'avait aimée, Othon l'avait épousée. César l'aimait, eh bien!
+que César en fit autant. César était marié avec Octavie: il fallait
+donc éloigner Octavie. Agrippine s'opposerait à cette nouvelle union:
+il fallait donc aussi se débarrasser d'Agrippine. D'ailleurs, Poppée
+ne comprenait pas comment César pouvait garder Octavie, cette
+pleureuse éternelle, qui ne faisait que gémir sur la mort de Claude
+et de Britannicus. Poppée ne comprenait pas non plus comment César
+supportait la domination de sa mère, qui écoutait les délibérations du
+sénat derrière un rideau, et continuait de régner comme si César était
+encore un enfant. Cela ne pouvait durer ainsi.
+
+Agrippine était à Antium, elle reçut une lettre de son fils qui
+l'invitait à venir le rejoindre à Baïa.--«Il ne pouvait, disait-il,
+rester plus longtemps loin d'une si bonne mère: il avait des torts
+envers elle, il voulait les lui faire oublier.»
+
+Un devin avait prédit à Agrippine que, si son fils devenait empereur,
+son fils la tuerait. Agrippine avait méprisé la prophétie du devin, et
+Néron régnait. Elle méprisa de même les conseils de Pallas, qui lui
+disait de ne pas aller à Baïa: elle y vint. Elle y trouva Néron plus
+tendre, plus respectueux, plus soumis que jamais. Elle se reprit à
+cette idée qu'elle pourrait peut-être l'emporter sur Poppée. C'était
+chez elle une idée fixe. Agrippine soupa avec Néron. Tous deux
+avaient bien pensé au poison, mais tous deux aussi avaient pensé au
+contre-poison.
+
+Le souper fini, Néron dit à Agrippine qu'il ne voulait pas qu'elle
+retournât à Antium. Elle avait une villa à trois milles de là, près
+de Bauli; c'était là que Néron voulait qu'elle allât pour n'être plus
+éloignée de lui. Ce point était si bien arrêté dans son esprit qu'il
+avait fait préparer une galère pour l'y transporter. Agrippine
+accepta.
+
+A dix heures, le fils et la mère se séparèrent; Néron conduisit
+Agrippine jusqu'au bord de la mer; des esclaves portaient des torches;
+les musiciens qui avaient joué pendant le souper venaient derrière
+eux. Arrivé sur le rivage, Néron embrassa sa mère sur les mains et
+sur les yeux; puis il resta non seulement jusqu'à ce qu'il l'eût vue
+descendre dans l'intérieur de la galère, mais encore jusqu'à ce que la
+galère eût levé l'ancre et fût déjà loin.
+
+Agrippine était assise dans la cabine; Crépéréius, son serviteur
+favori, était debout devant elle; Aurronie, son affranchie, était à
+ses pieds. Le ciel était tout scintillant d'étoiles, la mer était
+calme comme un miroir. Tout à coup le pont s'écroule: Crépéréius est
+écrasé, mais une poutre soutient les débris au dessus de la tête
+d'Agrippine et d'Aurronie; au même moment, Agrippine sent que le
+plancher manque sous ses pieds, elle saute à la mer suivie d'Aurronie,
+criant pour qu'on la sauve: «Je suis Agrippine! Sauvez la mère de
+César!» A peine a-t-elle dit, qu'une rame se lève et en retombant lui
+fend la tête. Agrippine a tout deviné: elle plonge sans prononcer une
+parole, ne réparait à la surface que pour respirer, replonge encore,
+et, tandis que les assassins la cherchent, vivante pour l'achever,
+morte pour reporter son cadavre à Néron, elle nage vigoureusement vers
+la terre, aborde le rivage, gagne à pied sa villa, se fait reconnaître
+à ses esclaves et se jette sur son lit.
+
+Pendant ce temps, on la cherche, on l'appelle de la galère; les gens
+qui habitent le rivage apprennent qu'Agrippine est tombée à la mer et
+n'est point reparue; bientôt toute la population est sur la côte avec
+des flambeaux; des barques sont poussées dans le golfe pour aller
+au secours de la mère de César; des hommes se jettent à la nage en
+l'appelant; d'autres, qui ne savent pas nager, descendent dans l'eau
+jusqu'à la poitrine; ils jettent des cordes, ils tendent les mains.
+Dans ce moment de danger, on s'est souvenu qu'Agrippine est la fille
+de Germanicus.
+
+Agrippine voit ces témoignages d'amour; elle se rassure en se sentant
+au milieu d une population dévouée: elle comprend qu'elle ne pourra
+long-temps cacher sa présence, elle fait dire qu'elle est sauvée;
+la foule entoure alors la villa avec des cris de joie; Agrippine se
+montre, le peuple rend grâces aux dieux.
+
+Néron a tout su presque à l'instant même; un messager d'Agrippine
+est venu lui dire de la part de sa maîtresse qu'elle était sauvée.
+Agrippine a voulu, aux yeux de son fils, avoir l'air de croire que
+tout cela n'était qu'un accident, auquel la volonté de Néron n'avait
+eu aucune part.
+
+Que fera Néron? Néron conçoit et dirige assez bien un crime; mais
+si, par une circonstance quelconque, le crime avorte, Néron perd
+facilement la tête et il ne sait pas faire face au danger. Agrippine,
+les vêtemens ruisselans, les cheveux collés au visage, Agrippine
+racontant le meurtre auquel elle n'est échappée que par miracle, peut
+soulever le peuple, entraîner les prétoriens, marcher contre Néron.
+Au moindre bruit, Néron tremble. Seul, il ne prendra aucune décision,
+il ne saura qu'attendre et trembler. Il envoie chercher Sénèque et
+Burrhus. A eux deux, le guerrier et le philosophe lui donneront
+peut-être un bon conseil.
+
+--Qui a conseillé le crime? demandent-ils après s'être consultés.
+
+--Anicetus, le commandant de la flotte de Misène, répond Néron.
+
+--Qu'Anicetus achève donc ce qu'il a commencé, disent Sénèque et
+Burrhus.
+
+Anicetus ne se le fait pas redire deux fois; il part avec une douzaine
+de soldats.
+
+Que vous semble de ces deux braves pédagogues? Tels que vous les voyez
+pourtant, c'étaient, après Thraséas, les deux plus honnêtes gens de
+l'époque. Comment donc! on avait voulu faire Sénèque empereur--à cause
+de ses hautes vertus! Voyez Tacite et Juvénal.
+
+Cependant Agrippine s'est recouchée; elle a une seule esclave près
+d'elle. Tout à coup les cris de la foule cessent, le bruit des armes
+retentit dans les escaliers, l'esclave qui est près d'Agrippine se
+sauve par une petite porte dérobée; Agrippine va la suivre, quand
+la porte de la chambre s'ouvre. Agrippine se retourne et aperçoit
+Anicetus.
+
+A sa vue et à la manière dont il entre dans la chambre de son
+impératrice, Agrippine a tout deviné. Toutefois elle feint de ne rien
+craindre.
+
+--Si tu viens pour savoir de mes nouvelles de la part de mon fils,
+retourne vers lui et dis-lui que je suis sauvée.
+
+Un des soldats s'avance alors, et, tandis qu'Agrippine parle encore,
+la frappe d'un coup de bâton à la tête.
+
+--Oh! dit Agrippine en levant les mains au ciel, oh! je ne croirai
+jamais que Néron soit un parricide.
+
+Pour toute réponse Anicetus tire son épée.
+
+Alors Agrippine, d'un geste sublime d'impudeur, jette loin d'elle sa
+couverture, et montrant ses flancs nus, ces flancs qu'elle veut punir
+d'avoir porté Néron:
+
+--_Feri ventrem_! Frappe au ventre! dit-elle.
+
+Et elle reçoit aussitôt quatre ou cinq coups d'épée dont elle meurt
+sans pousser un cri.
+
+N'est-ce pas bien jusqu'au bout la femme que je vous ai dite, et
+n'est-elle pas morte comme elle a vécu?
+
+Quant à Néron, attendez un moment encore. Néron est incomplet: il n'a
+encore tué que Britannicus et Agrippine; il faut qu'il tue Octavie.
+Mais Octavie était difficile à tuer à cause de sa faiblesse même.
+Agrippine luttait contre Néron; pendant la lutte, son pied a glissé
+dans le sang de Claude, et elle est tombée, c'est bien. Mais Octavie!
+comment égorgera-t-on cette douce brebis? comment étouffera-t-on cette
+blanche colombe? C'est la seule femme de Rome dont la calomnie n'ait
+jamais pu approcher.
+
+On mit ses esclaves à la torture pour savoir si elle n'aurait pas
+commis quelque crime inconnu dont on pût la punir. Ses esclaves
+moururent sans oser l'accuser. Il fallut encore recourir à Anicetus.
+Au milieu d'un dîner, comme Néron, couronné de roses, marquait de la
+tête la mesure aux musiciens qui chantaient, Anicetus entra, se jeta
+aux pieds de Néron et s'écria que, vaincu par ses remords, il venait
+avouer à l'empereur qu'il était l'amant d'Octavie.
+
+Octavie, cette chaste créature, la maîtresse d'un Anicetus!
+
+Personne ne crut à cette monstrueuse accusation; mais qu'importait
+à César? il voulait un prétexte, voilà tout. Anicetus fut exilé en
+Sardaigne, et Octavie à Pandataria.
+
+Puis, quelques jours après, on fit dire à Octavie qu'il fallait
+mourir.
+
+La pauvre enfant, qui avait eu si peu de jours heureux dans la vie,
+s'effrayait cependant de la mort; elle se prit à pleurer, tendant les
+mains aux soldats, implorant Néron, non plus comme sa femme, mais
+comme sa soeur, adjurant sa clémence au nom de Germanicus. Mais les
+ordres étaient positifs: ni prières ni larmes ne pouvaient la sauver
+de ce crime énorme d'être coupable de trop de vertu. On lui prit les
+bras, on les lui raidit de force, on lui ouvrit les veines avec une
+lancette; puis, comme le sang, figé par la peur, ne voulait pas
+couler, on les lui trancha avec un rasoir. Enfin, comme le sang ne
+coulait pas encore, on l'étouffa dans la vapeur d'un bain bouillant.
+
+Poppée, de son côté, avait donné ses ordres aux meurtriers; elle
+voulait être sûre qu'Octavie était bien morte: on lui apporta sa tête.
+
+Alors elle épousa tranquillement Néron.
+
+Néron, dans un moment d'humeur, la tuera quelque jour d'un coup de
+pied.
+
+Nous étions sur le lieu même où le drame terrible que nous venons de
+raconter s'était accompli. Ces ruines, c'étaient celles qui avaient vu
+Agrippine assise à la même table que Néron; ce rivage, c'était celui
+jusqu'où César avait reconduit sa mère. Nous montâmes dans la barque:
+nous étions sur le golfe où Agrippine avait été précipitée, et nous
+suivions la route qu'elle avait suivie à la nage pour aborder à Bauli.
+
+On montre un prétendu tombeau qui passe pour le tombeau d'Agrippine.
+N'en croyez rien: ce n'était pas de ce côté-ci de Bauli qu'était situé
+le tombeau d'Agrippine; c'était sur le chemin de Misène, près de
+la villa de César. Puis le tombeau d'Agrippine n'avait pas cette
+dimension. Ses affranchis l'enterrèrent en secret, et, après la mort
+de Néron, lui élevèrent un monument. Or, ce monument de tardive piété
+était un tout petit tombeau, _levem tumulum_, dit Tacite.
+
+Le golfe de Baïa devait être une miraculeuse chose quand ses rives
+étaient couvertes de maisons; ses collines, d'arbres; ses eaux, de
+navires; puisque, aujourd'hui que ces maisons ne sont plus, que des
+ruines, que ses collines, bouleversées par des tremblemens de terre,
+sont arides et brûlées, que ses eaux sont silencieuses et désertes,
+Baïa est encore un des plus délicieux points du monde.
+
+La soirée était splendide. Nous nous fîmes descendre à l'endroit
+même où était la villa d'Agrippine. La mer l'a recouverte; on en
+chercherait donc inutilement les ruines. Puis, à la lueur de la lune
+qui se levait derrière Sorrente, située en face de nous, de l'autre
+coté du golfe de Naples, nous nous engageâmes dans le chemin bordé
+de tombeaux qui conduit des bords de la mer au village de Boccola,
+l'ancienne Bauli. C'était fête, et tout ce pauvre village était en
+joie; on chantait, on dansait, et tout cela au milieu des ruines, au
+milieu des monumens funéraires d'un peuple disparu, sur cette même
+terre qu'avaient foulés Manlius, César, Agrippine, Néron, sur ce sol
+où était venu mourir Tibère.
+
+Oui, le vieux Tibère était sorti de son île; il visitait Baïa, où
+peut-être il était venu prendre les eaux, lorsque le bruit lui revint
+que des accusés dénoncés par lui-même, avaient été renvoyés sans même
+avoir été entendus. Cela sentait effroyablement la révolte. Aussi
+Tibère se hâta-t-il de regagner Misène, d'où il comptait s'embarquer
+pour Caprée, sa chère île, sa fidèle retraite, son imprenable
+forteresse. Mais à Misène les forces lui manquèrent, et il ne put
+aller plus loin. L'agonie fut longue et terrible. Le moribond se
+cramponnait à la vie, le vieil empereur ne voulait absolument point
+passer dieu. Un instant Caligula le crut mort; il lui avait déjà
+tiré son anneau du doigt. Tibère se redresse et demande son anneau.
+Caligula se sauve effaré, tremblant. Tibère descend de son lit, veut
+le poursuivre, chancelle, appelle, et, comme personne ne répond, tombe
+sur le pavé. Alors Macron entre, le regarde; et comme Caligula demande
+à travers la porte ce qu'il faut faire:
+
+--C'est bien simple, répondit-il, jetez-moi un matelas sur cette
+vieille carcasse, et que tout soit dit.
+
+Ce fut l'oraison funèbre de Tibère.
+
+Comme nous l'avons dit, c'était dans le port de Misène qu'était la
+flotte romaine. Pline commandait cette flotte lors du tremblement
+de terre de 79. Ce fut de Misène qu'il partit pour aller étudier le
+phénomène arrivé à Stabie; il y mourut étouffé.
+
+
+
+
+XI
+
+Un courant d'air à Naples.--Les Églises de Naples.
+
+
+Malgré la fatigue de la journée, notre excursion sur la terre
+classique de Virgile, d'Horace et de Tacite avait eu pour nous un
+tel attrait que nous proposâmes, Jadin et moi, pareille excursion à
+Pompeïa pour le lendemain; mais à cette proposition Barbaja jeta
+les hauts cris. Le lendemain, Duprez et la Malibran chantaient, et
+l'impresario ne se souciait pas de perdre six mille francs de recette
+pour l'amour de l'antiquité. Il fut donc convenu que la partie serait
+remise au surlendemain.
+
+Bien nous en prit, comme on va le voir, de n'avoir fait aucune
+opposition contre le pouvoir aristocratique du czar de Saint-Charles.
+
+Nous étions rentrés à minuit dans Naples par le plus beau temps du
+monde: pas un nuage au ciel, pas une ride à la mer.
+
+A trois heures du matin, je fus réveillé par le bruit de mes trois
+fenêtres qui s'ouvraient en même temps et par leurs dix-huit carreaux
+qui passaient de leurs châssis sur le parquet.
+
+Je sautai à bas de mon lit et je crus que j'étais ivre. La maison
+chancelait. Je pensai à Pline l'Ancien, et ne me souciant pas d'être
+étouffé comme lui, je m'habillai à la hâte, je pris un bougeoir et je
+m'élançai sur le palier!
+
+Tous les hôtes de M. Martin Zir en firent autant que moi; chacun était
+sur le seuil de son appartement, plus ou moins vêtu. Je vis Jadin qui
+entrebâillait sa porte, une allumette chimique à la main et Milord
+entre ses jambes.
+
+--Je crois qu'il y a un courant d'air, me dit-il.
+
+Ce courant d'air venait d'enlever le toit du palais du prince de
+San-Teodore, avec tous les domestiques qui étaient dans les mansardes.
+
+Tout s'expliqua: nous n'avions pas la joie d'être menacés d'une
+éruption: c'était tout bonnement un coup de vent, mais un coup de vent
+comme il en fait à Naples, ce qui n'a aucun rapport avec les coups de
+vent des autres pays.
+
+Sur soixante-dix fenêtres, il en était resté trois intactes. Sept ou
+huit plafonds étaient fendus. Une gerçure s'étendait du haut en bas
+de la maison. Huit jalousies avaient été emportées; les domestiques
+couraient après dans les rues, comme on court après son chapeau.
+
+On se contenta de balayer les chambres qui étaient pleines de vitres
+brisées; car d'envoyer chercher les vitriers, il n'y fallait pas
+songer. A Naples, on ne se dérange pas à trois heures du matin.
+D'ailleurs, c'eût été de la besogne à recommencer dix minutes après.
+Il était donc infiniment plus économique de se borner pour le moment
+aux jalousies.
+
+J'étais un des moins malheureux: le vent ne m'en avait arraché qu'une.
+Il est vrai qu'en échange il ne me restait pas un carreau. Je me
+barricadai du mieux que je pus et j'essayai de me coucher; mais les
+éclairs et le tonnerre se mirent de la partie. Je me réfugiai au
+rez-de-chaussée, où le vent, ayant eu moins de prise, avait causé
+moins de dégât. Alors commença un de ces orages dont nous n'avons
+aucune idée, nous autres gens du nord; il était accompagné d'une de
+ces pluies comme j'en avais reçu en Calabre seulement; je la reconnus
+pour être du même royaume.
+
+En un instant, la villa Réale ne parut plus faire qu'un avec la mer;
+l'eau monta à la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée et entra dans
+le salon. Aussitôt après on vint prévenir M. Martin que ses caves
+étaient pleines et que ses tonneaux dansaient une contredanse dans les
+avant-deux de laquelle il y en avait déjà cinq ou six de défoncés.
+
+Au bout d'un instant, un âne chargé de légumes passa, emporté par le
+torrent; il s'en allait droit à un égout, suivi de son propriétaire,
+emporté comme lui. L'âne s'engouffra dans le cloaque et disparut;
+l'homme, plus heureux, s'accrocha à un pied de réverbère et tint bon:
+il fut sauvé.
+
+L'eau qui tombe en une heure à Naples mettrait deux mois à tomber à
+Paris; encore faudrait-il que l'hiver fût bien pluvieux.
+
+Comme cette histoire d'âne emporté m'ébouriffait singulièrement et que
+j'y revenais sans cesse, on me raconta deux aventures du même genre.
+
+Au dernier coup de vent, qui avait eu lieu il y avait six ou huit
+mois, un officier, enlevé de la tête de sa compagnie, avait été
+emporté par un ruisseau gonflé dans l'égout d'un immense édifice
+appelé le Serraglio; on n'en avait jamais entendu reparler.
+
+A l'avant-dernier, qui avait eu lieu deux ans auparavant, une chose
+plus terrible et plus incroyable encore était arrivée. Une Française,
+madame Conti, revenait de Capoue dans sa voiture. Surprise par un
+orage pareil à celui dont nous jouissions dans le moment même, elle
+avait voulu continuer son chemin, au lieu d'abriter sa voiture dans
+quelque endroit où elle eût pu rester en sûreté. A la descente de Capo
+di Chino, elle trouva son chemin coupé par une rue qui descend vers la
+mer. Cette rue était devenue, non pas un torrent, mais un fleuve. A
+cette vue, le cocher s'effraie et veut rétrograder. Madame Conti lui
+ordonne d'aller en avant, le cocher refuse, un débat s'engage, le
+cocher saute à bas de son siège et abandonne sa voiture. Pendant ce
+temps, le fleuve avait grossi toujours, il déborde a flots dans la rue
+transversale où est madame Conti; les chevaux s'effraient, font quatre
+pas en avant, sont enveloppés par les vagues qui se précipitent de
+Capo di Monte et de Capo di Chino; au bout d'un instant ils perdent
+pied et sont emportés, eux et la voiture; au bout de vingt pas la
+voiture est en morceaux. Le lendemain on retrouva le cadavre de madame
+Conti.
+
+Au reste, à Naples il y a un avantage: c'est que deux heures après ces
+sortes de déluges il n'y paraît plus, si ce n'est aux rues qui
+sont devenues propres, ce qui ne leur arrive jamais qu'en pareille
+circonstance. Il y a cependant un officier chargé du nettoyage des
+places; mais cet officier est invisible: on sait qu'il s'appelle
+_portulano_, voilà tout.
+
+J'oubliais de dire que, sans doute pour ne point s'exposer aux
+accidens que nous venons de raconter, dès qu'il tombe une goutte d'eau
+à Naples, tous les fiacres se sauvent, chacun tirant de son côté. Ni
+cris, ni prières, ni menaces ne les arrêtent; on dirait d'une volée
+d'oiseaux au milieu desquels on aurait jeté une pierre. Mais aussi,
+dès qu'il fait beau, c'est-à-dire quand on n'a plus besoin d'eux, ils
+reviennent s'épanouir à leur place ordinaire.
+
+Une autre habitude des cochers napolitains est de dételer les chevaux
+pour les faire manger; ils leur mettent la botte de foin dans la
+voiture et ouvrent les deux portières; chaque cheval tire de son côté
+comme à un râtelier. S'il vient une pratique pendant ce temps-là, le
+cocher lui fait signe que ses chevaux sont à leur repas, et la renvoie
+à son confrère.
+
+Le temps étant rafraîchi et les rues devenues propres, nous voulûmes
+profiter de ce double avantage, et nous décidâmes, Jadin et moi, que
+nous emploierions la matinée à des courses à pied. Nous avions
+fort négligé les églises, qui sont en général d'une fort médiocre
+architecture.
+
+Nous commençâmes par la cathédrale: c'était justice. Au dessus de la
+grande porte intérieure, suspendu comme celui de Mahomet entre le
+ciel et la terre, est le tombeau de Charles d'Anjou. J'ai conté son
+histoire dans le _Speronare_. C'est ce prince qui voulut que sa femme
+eût un siège pareil à celui des trois reines ses soeurs, et qui, pour
+arriver à ce but, fit rouler du haut en bas de l'échafaud la tête de
+Conradin. En face de ce roi meurtrier est un roi meurtri, mais dans un
+modeste tombeau, comme il convient à un prince hongrois qui se mêle
+de venir régner sur les Napolitains. Ce tombeau est celui d'André. Le
+cadavre qui y dort était de son vivant un beau et insoucieux jeune
+homme qui, un matin, par caprice sans doute, eut la ridicule
+prétention de vouloir être roi parce qu'il était le mari de la reine.
+Le lendemain du jour où cette billevesée lui était passée par la tête,
+il trouva la reine si occupée d'un ouvrage qu'elle exécutait qu'il
+s'approcha jusqu'à son fauteuil sans être vu. Elle tressait des fils
+de soie de différentes couleurs, et comme André ne pouvait deviner le
+but de ce travail:
+
+--Que faites-vous donc là, madame? demanda-t-il.
+
+--Une corde pour vous pendre, mon cher seigneur, répondit Jeanne avec
+son plus charmant sourire.
+
+De là vient sans doute le proverbe: «Dire la vérité en riant.»
+
+Trois jours après, André était étranglé avec cette charmante petite
+cordelette de soie que sa femme, comme elle le lui avait dit, avait
+pris la peine de tresser elle-même à cette intention.
+
+De la cathédrale nous passâmes à l'église Saint-Dominique. Là, du
+moins, c'est plaisir: on se retrouve en plein gothique, on sent que le
+monument est consacré au fondateur de l'inquisition: il est triste,
+solide et sombre.
+
+C'est dans cette église qu'est le fameux crucifix qui parla à saint
+Thomas. L'image miraculeuse est de Masuccio Ier. Le saint craignait
+d'avoir fait quelque erreur dans sa _Somme_ théologique, et il était
+venu au pied du crucifix, tourmenté de cette crainte, quand le Christ,
+voyant les inquiétudes de son serviteur, voulut le rassurer et lui
+dit: «_Bene scripsisti de me, Thoma; quam ergo mercedem recipies_. Tu
+as bien écrit sur moi, Thomas, et je te promets que tu en recevras la
+récompense.»
+
+Quoique le cas fût nouveau et étrange, le saint ne se démonta point.
+
+--_Non aliam nisi te_, répondit-il, «je n'en veux pas d'autre que
+toi-même, mon Seigneur.» Et le saint se sentit soulever de terre, en
+présage que bientôt il devait monter au ciel.
+
+Ce qui m'attirait surtout dans l'église Saint-Dominique, c'est sa
+sacristie avec ses douze tombeaux renfermant les douze princes de la
+maison d'Aragon. Quand je dis ses douze tombeaux, je devrais dire ses
+douze cercueils: les cadavres sont couchés à visage découvert aussi
+bien embaumés que possible par les Gannals de l'époque. Le dernier roi
+de la dynastie manque à la collection: il est venu, comme on sait,
+mourir en France.
+
+Au milieu de ces tombeaux, il s'en trouve deux autres qui, pour ne pas
+être des tombeaux de roi, n'en sont pas moins fort curieux. L'un est
+celui de Pescaire, qui assiégea Marseille de compte à demi avec le
+connétable de Bourbon, et qui, chassé par les Marseillais, prit une
+si sanglante revanche à Pavie. Au dessus de sa bière est son portrait
+ainsi que sa bannière déchirée, et une courte et simple épée de fer,
+qu'on dit être celle que François Ier lui rendit deux heures avant
+d'écrire à sa mère le fameux: _Tout est perdu, fors l'honneur_.
+
+L'autre tombeau, qui est tout bonnement une énorme malle dont le
+sacristain a la clé dans sa poche, renferme, à ce qu'on assure, le
+corps d'Antonello Petrucci, pendu dans la conspiration des barons. Que
+ce soit véritablement Antonio Petrucci, c'est ce que le moindre petit
+savant, c'est ce que le plus infime _topo litterato_, comme on
+appelle généralement cette race à Naples, peut nier; mais, ce qui est
+incontestable, c'est que c'est un pendu, témoin son cou disloqué, sa
+bouche de travers et tous les muscles de sa figure encore crispés.
+Quoique mis avec une certaine recherche, le cadavre porte encore
+l'habit avec lequel il a été exécuté. Je suis forcé de dire que le
+seigneur Antonello Petrucci m'a paru fort laid. Il est vrai que de son
+vivant il était probablement mieux. La potence n'embellit pas.
+
+De Saint-Dominique nous passâmes à Sainte-Claire. Sainte-Claire a
+aussi sa collection de morts illustres. L'église tout entière avait
+été peinte par Giotto Guitto, qui faisait avec le roi Robert de si
+bonnes plaisanteries et qui lui représentait son peuple, non pas comme
+le cheval sans frein qu'il a choisi pour emblème, mais sous la forme
+d'un âne qui cherche un bât. Eh bien! cette église peinte par Giotto,
+il s'est trouvé un autre âne bâté qui l'a fait badigeonner tout
+entière, afin de lui donner du jour; tout entière, je me trompe:
+une belle Vierge, une sainte madone, une de ces figures tristes et
+candides comme les faisait Giotto, a échappé au vandalisme.
+
+C'est à Sainte-Claire que dorment les Angevins: ce bon vieux roi
+Robert, qui couronna Pétrarque, le pendant de notre roi René, dort là,
+une fois en chair et en os, deux fois en marbre: assis et avec son
+costume royal; couché et dans son habit de franciscain.
+
+Jeanne est à quelques pas de lui: cette belle Jeanne qui fila la
+fameuse corde conjugale que vous savez. Elle est là avec une grande
+robe bien montante, toute parsemée des fleurs de lis de France. Au
+fait, n'était-elle pas du sang de cette chaste mère de saint Louis,
+que les indiscrétions poétiques de Thibaut ne purent parvenir à
+compromettre, tant sa vertu était une croyance publique, populaire et
+presque religieuse? Seulement le sang s'était tant soit peu corrompu
+en pasant des veines de l'aïeule dans celles de la petite-fille.
+
+Malheureusement pour la mémoire de Jeanne, de laquelle on n'est déjà
+que trop porté à médire, on a eu l'imprudence d'enterrer à quelques
+pas d'elle le fameux Raymond Cabane, le mari de sa nourrice, ce
+misérable esclave sarrasin devenu grand-sénéchal, et qui payait les
+honneurs dont l'accablait sa maîtresse en faisant des noeuds coulans
+aux cordes qu'elle tressait.
+
+Maintenant, si l'on veut continuer de passer cette royale et funèbre
+revue, il faut aller de Sainte-Claire à Saint-Jean-Carbonara. C'est
+une jolie petite église de Masaccio II, qui, à part ses souvenirs
+historiques, mériterait encore d'être visitée. Là est le mausolée de
+Ladislas et de sa soeur Jeanne II. Vous savez comment l'un est mort
+et comment l'autre a vécu. Pourquoi diable aussi un conquérant, un
+ambitieux, un homme qui veut être roi d'Italie, s'avise-t-il de
+devenir amoureux de la fille d'un médecin de Pérouse!
+
+Florence avait peur d'être conquise comme Rome venait de l'être; elle
+eut l'idée de s'entendre avec le médecin. Un jour la fille, tout
+éplorée, vint se plaindre à son père de ce que son royal amant
+commençait à l'aimer moins. C'était une singulière confidence entre un
+père et une fille. Mais il paraît que cela se passait ainsi en l'an de
+grâce 1314.
+
+La fille suivit ponctuellement les instructions paternelles: huit
+jours après, l'amant et la maîtresse mouraient empoisonnés: c'était
+alors une belle chose que la médecine.
+
+Près de lui, comme nous l'avons dit, est sa soeur Jeanne II. A Naples,
+selon toute apparence, ce nom portait malheur, aux maris d'abord, aux
+femmes ensuite, puis, par-ci par-là, aux amans. Demandez à Gianni
+Carracciolo, qui est enterré à dix pas de sa maîtresse.
+
+Celui-là, il faut lui rendre justice, fit tout ce qu'il put pour ne
+pas s'apercevoir que sa souveraine l'aimait, et pour ne pas se trouver
+seul en présence de Jeanne, dans la crainte d'être amené à lui
+déclarer ses sentimens. La chose en était devenue impertinente pour
+la pauvre femme. Aussi n'en voulut-elle pas avoir le démenti. Ce que
+femme veut, Dieu le veut, dit le proverbe. Or, Jeanne voulait être
+aimée et voulait entendre l'aveu de cet amour. Seulement elle s'y prit
+singulièrement pour que le proverbe ne mentit pas.
+
+Un soir qu'on parlait au cercle de la reine de ces antipathies
+instinctives que les hommes les plus braves ont pour certains animaux,
+et que chacun disait la sienne: celui-ci l'araignée, celui-là le
+lézard, un autre le chat, Carracciolo, interrogé, répondit que
+l'animal qui lui était le plus antipathique dans la création était le
+rat. Un rat, il l'avouait, l'eût fait sauver à l'autre bout du monde.
+Jeanne ne dit rien, mais elle tint compte de la chose.
+
+Le surlendemain, comme Carracciolo se rendait au conseil, et que, pour
+s'y rendre, il traversait un long corridor du palais habité par les
+dames de la reine, un domestique parut tout à coup à l'extrémité de ce
+corridor avec une cage pleine de rats. Carracciolo ne fit attention ni
+à la cage ni aux hôtes qu'elle contenait, et continua de s'avancer;
+mais lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas du valet, celui-ci posa
+sa cage à terre, ouvrit la porte, et tous les rats en sortirent,
+courant à droite et à gauche, avec la vélocité que l'on connaît à ce
+charmant animal.
+
+Carracciolo avait dit vrai: il avait une haine, ou plutôt une terreur
+profonde pour les rats. Aussi, à peine les vit-il faire irruption
+hors de leur domicile, qu'il perdit la tête et se sauva comme un fou,
+frappant à toutes les portes. Mais toutes les portes étaient fermées à
+l'exception d'une seule qui s'ouvrit. Carracciolo se précipita dans
+la chambre et s'y trouva en présence de sa souveraine. Le pauvre
+courtisan en fuyant un danger imaginaire était tombé dans un danger
+réel.
+
+Il n'eut pas lieu de regretter sa fortune. La reine le fit tour à tour
+grand-sénéchal, duc d'Avellino et seigneur de Capoue. Il avait bien
+demandé a être prince de cette dernière ville; mais comme c'était le
+titre réservé aux héritiers présomptifs de la couronne, la reine
+avait refusé. Il s'était alors rabattu sur le duché d'Amalfi et la
+principauté de Salerne; mais cette dernière concession souffrait
+aussi, à ce qu'il paraît, quelque petite difficulté, car un jour que
+cette éternelle demande avait amené une discussion plus vive que
+d'habitude entre Jeanne et Carracciolo, l'amant oublia la distance que
+Jeanne avait franchie pour arriver jusqu'à lui, et appliqua sur la
+joue de sa royale maîtresse un soufflet de crocheteur.
+
+Il en est des soufflets de crocheteur comme des baisers de nourrice:
+on les entend de loin. Une certaine duchesse de Suessa, ennemie jurée
+de Carracciolo, entendit le bruit de cet insolent soufflet; elle entra
+chez Jeanne comme Carracciolo en sortait, et trouva la reine pleurant
+de honte et de douleur.
+
+Les deux femmes restèrent enfermées ensemble une partie de la journée.
+Quand les femmes veulent se mettre à la besogne, elles vont plus vite
+que nous autres; aussi en deux heures tout fut-il résolu, principal et
+accessoires, faits et détails.
+
+Le lendemain matin, comme Carracciolo était encore au lit, il entendit
+frapper à sa porte. Carracciolo, comme on le comprend, n'était pas
+sans défiance: c'était la première fois qu'il levait la main sur
+la reine, et ce malheureux soufflet qui lui était échappé l'avait
+tracassé toute la nuit. Aussi, avant d'ouvrir commença-t-il par
+demander qui frappait.
+
+--Hélas! répondit un page dont la voix était bien connue de
+Carracciolo, car c'était le page favori de Jeanne, c'est la reine qui
+vient d'être atteinte d'apoplexie, et Son Altesse ne veut pas mourir
+sans vous voir.
+
+Carracciolo calcula à l'instant même qu'au moment de la mort de la
+reine il pouvait arracher d'elle ce qu'il n'avait jamais pu obtenir de
+son vivant, et il ouvrit la porte.
+
+Au même instant, cinq ou six hommes armés se précipitèrent sur lui,
+et, sans qu'il eût le temps de se mettre en défense, le renversèrent
+sur son lit et le massacrèrent à coups de hache et d'épée; et après
+s'être assurés qu'il était bien mort, ils sortirent sans que personne
+fût venu les déranger dans leur sanglante exécution.
+
+Trois heures après, quand on entra chez le grand-sénéchal, on le
+trouva couché à terre, à moitié vêtu, une seule jambe chaussée, les
+assassins l'ayant laissé juste dans l'état où la mort l'avait saisi.
+
+Prenez l'un après l'autre tous ces rois, toutes ces reines et tous ces
+courtisans, et vous n'en trouverez pas un sur quatre qui soit mort de
+la façon dont Dieu a destiné l'homme à mourir.
+
+
+
+
+XII
+
+Une visite à Herculanum et à Pompeïa.
+
+
+Un des malheurs auxquels est exposée cette classe de voyageurs que
+Sterne désigne sous le nom de voyageurs curieux, c'est qu'en général
+on ne peut être transporté sans transition d'un lieu à un autre. Si
+l'on avait la faculté de bondir de Paris à Florence, de Florence à
+Venise, de Venise à Naples, ou de fermer au moins les yeux tout le
+long de la route, l'Italie présenterait des sensations tranchées,
+inouïes, ineffaçables; mais au lieu de cela, malgré la rapidité des
+malles-postes, malgré l'agilité des bateaux à vapeur, il faut
+bien traverser un paysage, il faut bien aborder dans un port; les
+préparations détruisent alors les sensations. Marseille révèle Naples;
+la Maison-Carrée et le pont du Gard dénoncent le Panthéon et le
+Colisée. Toute impression perd alors son inattendu, et par conséquent
+sa force.
+
+Ainsi est-il de Pompeïa: on commence par visiter le musée de Naples,
+on s'appesantit sur toutes ces merveilles d'art ou de forme retrouvées
+depuis deux cents ans que durent les fouilles; bronzes et peintures,
+on se fait raconter l'histoire de chaque chose, comment et quand elle
+a été retrouvée, à quel usage elle servait, en quel lieu elle était
+placée; puis, lorsqu'on s'est bien blasé sur les bijoux, vient le tour
+de l'écrin.
+
+Nous évitâmes ce premier piège, mais nous ne pûmes en faire autant
+d'un second: échappés aux Studi, nous retombâmes dans Herculanum.
+
+Herculanum et Pompeïa périrent dans la même catastrophe, et cependant
+d'une façon toute différente. Herculanum fut enveloppée, étreinte, et
+enfin recouverte par la lave, sur la route de laquelle elle se trouva;
+Pompeïa, plus éloignée, fut ensevelie sous cette pluie de cendres et
+de pierres ponces que raconte Pline le jeune, et dont fut victime
+Pline l'ancien. Il en résulte qu'à Herculanum tout ce qui pouvait
+subir l'action du feu fut dévoré par le feu; que le fer, le bronze et
+l'argent résistèrent seuls; tandis qu'à Pompeïa, au contraire, tout
+fut garanti, conservé, entretenu, si on peut le dire, par cette molle
+couche de cendres dont le volcan avait recouvert la ville, on pourrait
+presque le croire, dans un simple bat d'art et d'archéologie, afin de
+conserver aux siècles à venir un vivant échantillon de ce qu'était une
+ville romaine pendant la première année du règne de Titus.
+
+Au moment où l'on retrouva Herculanum et Pompeïa, elles étaient à peu
+près aussi perdues que le sont aujourd'hui Stabie, Oplonte et Rétine.
+Pour Herculanum, la chose n'était pas étonnante: il fallait presque un
+miracle pour la retrouver; Herculanum dormait au fond d'une tombe
+de lave profonde de cinquante ou soixante pieds. La pauvre ville
+d'Hercule semblait bien morte et ensevelie à tout jamais. Mais il n'en
+était point ainsi de Pompeïa.
+
+Pompeïa n'était point morte, Pompeïa n'était point ensevelie, Pompeia
+semblait dormir. Seulement ce qu'on prenait pour le drap de sa couche
+était le linceul de son tombeau. Pompeïa, couverte seulement à la
+hauteur de quinze ou vingt pieds, élançait hors de la cendre, qui
+n'avait pu la couvrir entièrement, les chapiteaux de ses colonnes, les
+extrémités de ses portiques, les toits de ses maisons; Pompeïa enfin
+demandait incessamment secours, et criait jour et nuit du fond de ton
+sépulcre, où elle n'était ensevelie qu'à moitié: «Fouillez! je suis
+là!» Il y a plus: quelques uns prétendent que cette éruption dont
+parle Pline ne fut pas celle qui détruisit Pompeïa. Selon Ignarra et
+Laporte-Dutheil, Pompeïa, à moitié ensevelie, aurait pour cette
+fois secoué sa couche de sable, et, l'écartant, comme la Ginevra de
+Florence, serait reparue à la lueur du jour, son voile mortuaire à la
+main et réclamant son nom trop tôt rayé de la liste des villes; si
+bien que, selon eux, la ville ressuscitée aurait encore vécu jusqu'en
+l'an 471, époque à laquelle le tremblement de terre décrit par
+Marcellin l'aurait définitivement engloutie. Ceux-ci se fondent sur
+ce que Pompeïa se trouve encore indiquée sur la carte de Peutinger,
+qui est postérieure au règne de Constantin, et ne disparaît
+entièrement de la surface du sol que dans l'itinéraire d'Antonin.
+
+Rien de plus possible, au bout du compte; et nous ne sommes pas
+disposé à chicaner Pompeïa sur quatre siècles de plus ou de moins.
+Mais cependant il y a un fait incontestable qui s'oppose à la
+reconnaissance pleine et entière de cette résurrection: c'est
+qu'aucune monnaie de cuivre, d'argent ou d'or n'a été retrouvée, à
+Pompeïa, postérieure à l'an 79, quoique incontestablement encore
+les empereurs aient continué à faire frapper monnaie, cette haute
+prérogative du rang suprême à laquelle les souverains tiennent tant.
+Or, supposez Saint-Cloud enseveli à notre époque et exhumé dans deux
+mille ans: je suis convaincu qu'on retrouverait dans les fouilles de
+Saint-Cloud infiniment plus de pièces de cinq, de vingt et de quarante
+francs à l'effigie de Napoléon, de Louis XVIII, de Charles X et de
+Louis-Philippe, que de sous parisis et de deniers d'or et d'argent au
+millésime du quatorzième siècle.
+
+Ce qui est probable, c'est que la cendre, en engloutissant la ville
+tout entière, avait laissé échapper les trois quarts de la population;
+que cette population, soit dans l'espoir de mettre à découvert un
+jour ses anciennes demeures, soit par cet amour du sol si fortement
+enraciné dans le coeur les habitans de là Campanie, n'aura pas voulu
+s'éloigner de l'emplacement qu'elle avait déjà habité; qu'elle aura
+élevé un village près de la ville; que le nouveau bourg aura pris le
+nom de l'ancienne cité, et que les géographes, en retrouvant ce nom
+sur la carte de Peutinger, auront pris la fille pour la mère, et
+auront confondu la tombe avec le berceau.
+
+Cela est si vrai que l'on retrouva entre Bosco-Real et Bosco-Trecase
+cette nouvelle Pompeïa, laquelle gardait aussi des bronzes magnifiques
+et des statues du meilleur temps, vieux débris arrachés sans doute à
+son ancienne splendeur. Mais les maisons qui renfermaient ces bronzes
+et ces statues étaient, comme architecture et comme peinture, d'une
+époque de décadence tellement en désaccord avec les chefs-d'oeuvre de
+l'art, qu'on peut croire qu'il y avait plusieurs siècles de différence
+entre les uns et les autres. Cependant, il faut le dire, la
+distribution intérieure des appartemens était absolument la même,
+quoique, selon toute probabilité, cette seconde Pompeïa eût été
+engloutie quatre siècles après l'ancienne.
+
+Ainsi, comme nous le disions, la renommée de la ville grecque a
+long-temps survécu à elle-même pour s'éteindre juste au moment où elle
+allait reparaître plus brillante que jamais.
+
+D'abord un grand nombre des habitans de Pompeïa retournèrent, la hache
+et la pioche à la main, fouiller plus d'une fois cette vaste tombe où
+était restée enfouie la plus grande partie de leurs richesses. Les
+antiquaires appellent cela une profanation; iî est évident qu'ils
+ne se seraient pas entendus sur le mot avec les anciens habitans de
+Pompeïa.
+
+Alexandre Sévère fit fouiller Pompeïa; il en tira une grande quantité
+de marbres, de colonnes et de statues d'un très beau travail, qu'il
+employa dans les constructions nouvelles qu'il faisait faire à Rome,
+et parmi lesquelles on les reconnaît comme on reconnaîtrait un
+fragment de la renaissance au milieu de l'architecture napoléonienne.
+
+Puis vint le flot de la barbarie, qui, comme une nouvelle lave,
+couvrit non seulement les villes mortes, mais encore les villes
+vivantes. Que devinrent alors Pompeïa et le village qu'elle tenait par
+la main comme une mère tient son enfant? Il n'en est plus question,
+nul ne sait plus rien. Sans doute tout ce qui dépassait cette couche
+de cendres qui montait, comme nous l'avons dit, plus haut que
+le premier étage fut abattu. Chapiteaux, frontons, terrasses se
+nivelèrent. Quelque temps encore les ruines indiquèrent la place des
+tombeaux, puis les ruines elles-mêmes devinrent de la poudre; la
+poussière se mêla à la poussière; quelques maigres gazons, quelques
+arbres rares poussèrent sur cette terre stérile, et tout fut dit:
+Pompeïa avait disparu; on chercha vainement où avait été Pompeïa.
+Pompeïa avait été oubliée!
+
+Dix siècles se passèrent.
+
+Un jour, c'était en 1592, l'architecte Dominique Fontana fut appelé
+par Mutius Cuttavilla, comte de Sarno. Il s'agissait de creuser un
+aqueduc pour porter de l'eau à la Torre. Fontana se mit à l'oeuvre; et
+comme la ligne qu'il avait tracée traversait tout le plan de Pompeïa,
+ses ouvriers allèrent bientôt se heurter contre des fondations de
+maisons, des bases de colonnes et des degrés de temples. On vint
+prévenir l'architecte de ce qui se passait ainsi sous terre; il
+descendit dans les fouilles, une torche à la main; reconnut des
+marbres, des bronzes, des peintures; traversa des rues, des théâtres,
+des portiques; puis, stupéfait de ce qu'il avait vu dans cette
+nécropole, remonta pour demander au duc de Sarno ce qu'il devait
+faire. Le comte lui répondit qu'il devait continuer son aqueduc.
+
+Fontana n'était pas assez riche pour entretenir des fouilles à ses
+frais: il se contenta donc, en artiste pieux qu'il était, de continuer
+les excavations en réparant à mesure ce qu'il était forcé de détruire;
+il passa ainsi sous le temple d'Isis sans le renverser, et aujourd'hui
+encore on peut suivre sa marche par les soupiraux du canal qu'il
+traça.
+
+Pendant ce temps Herculanum dormait, plus tranquille que sa soeur en
+infortune, car sa tombe à elle était plus sûre et plus profonde;
+mais, comme si une loi de ce monde était qu'il n'y aura pas de repos
+éternel, même pour les morts, l'heure de sa résurrection sonna avant
+même qu'eut sonné celle de Pompeïa.
+
+Ce fut un prince d'Elbeuf, de la maison de Lorraine, qui comprit le
+premier quel était le trésor que seize siècles avaient dédaigneusement
+foulé aux pieds. Marié à une fille du prince de Salsa, et désirant
+embellir une maison de campagne qu'il avait achetée aux environs de
+Portici, il commença d'acheter aux paysans des environs tous les
+fragmens d'antiquités qu'ils lui apportèrent. D'abord il prit tout ce
+qu'on lui apporta; puis, comme avec l'abondance son goût devint plus
+difficile, il exigea que les choses eussent une certaine valeur pour
+en faire l'acquisition. Enfin, voyant qu'on lui apportait chaque jour
+de nouvelles richesses, il résolut de remonter lui-même à cette source
+et fit venir un architecte. L'architecte demanda des renseignemens aux
+paysans, reconnut des localités, et prit si bien ses mesures que dès
+sa première fouille, exécutée vers l'an 1720, on retrouva deux
+statues d'Hercule, on découvrit un temple circulaire, soutenu
+par quarante-huit colonnes d'albâtre, vingt-quatre extérieures,
+vingt-quatre intérieures; et enfin on mit au jour sept nouvelles
+statues grecques, que le libéral prince d'Elbeuf donna en pur don au
+prince Eugène de Savoie.
+
+Mais, comme on le comprend, la chose fit grand bruit: on exagéra
+encore les merveilles de la ville souterraine; le gouvernement
+intervint et ordonna au prince d'Elbeuf d'interrompre ses excavations.
+Les fouilles restèrent quelque temps suspendues.
+
+Enfin, le jeune prince des Asturies, don Carlos, monta sur le trône de
+Naples sous le nom de Charles III, fit bâtir le Palais de Portici, et,
+achetant la maison du prince d'Elbeuf avec tout ce qu'elle contenait,
+reprit les fouilles et les fit continuer jusqu'à quatre-vingts pieds
+de profondeur. Ce ne fut plus alors un monument solitaire ou un temple
+isolé que l'on rencontra: ce fut une ville tout entière disparue sous
+la lave, gisante entre Portici et Resina, et que sa position d'abord,
+puis des inscriptions, les unes grecques, les autres latines, firent
+reconnaître pour l'ancienne ville d'Herculanum.
+
+Mais l'extraction de cette cité n'était point facile; la cité était
+emboîtée dans son moule de lave; il fallait briser le bronze pour
+arriver à la pierre; on s'aperçut bientôt des frais énormes que
+nécessitait ce travail inconnu, et après quelques années on y renonça.
+Ces quelques années avaient cependant produit des trésors.
+
+Il faut dire aussi que l'attention fut tout à coup détournée
+d'Herculanum et se reporta sur Pompeïa. Déjà, vers la fin du siècle
+précédent, on avait trouvé dans des ruines, sur les bords du fleuve
+Sarno, un trépied et un petit Priape en bronze; puis d'autres objets
+précieux avaient été le résultat d'une fouille particulière faite en
+1689, à environ un mille de la mer, sur le flanc oriental du Vésuve;
+enfin, en 1748, des paysans creusent un fossé, quelque chose leur
+résiste; ils redoublent d'efforts, découvrent des monumens, des
+maisons, des statues; la ville ensevelie revoit le jour, la cité
+perdue est retrouvée; Pompeïa sort de son tombeau, morte il est vrai,
+mais belle encore, comme au jour où elle y est descendue. Jusqu'à
+cette heure on a évoqué l'ombre des hommes: de ce moment on va évoquer
+le spectre d'une ville. L'antiquité, racontée par les historiens,
+chantée par les poètes, rêvée par les savans, a pris tout à coup un
+corps: le passé se fait visible pour l'avenir.
+
+Malheureusement, comme nous l'avons dit, une sensation peut être
+détruite, du moins en partie, par la progression. Ainsi est-il
+généralement de Pompeïa, qui, pour son malheur, a Herculanum sur son
+chemin. En effet, Herculanum, au lieu d'irriter la curiosité, la
+fatigue: on descend dans les fouilles d'Herculanum comme dans une
+mine, par une espèce de puits: ensuite viennent des corridors
+souterrains où l'on ne pénètre qu'avec des torches; corridors noircis
+par la fumée, qui de temps en temps laissent entrevoir, comme par la
+déchirure d'un voile, le coin d'une maison, le péristyle d'un temple,
+les degrés d'un théâtre; tout cela incomplet, mutilé, sombre, sans
+suite, sans ensemble, et par conséquent sans effet. Aussi, au bout
+d'une heure passée dans ces souterrains, le plus terrible antiquaire,
+l'archéologue le plus obstiné, le plus infatigable curieux,
+n'éprouvent-ils qu'un besoin, celui de respirer l'air du ciel, ne
+ressentent-ils qu'un désir, celui de revoir la clarté du jour. Ce fut
+ce qui nous arriva.
+
+Nous nous remîmes en route après avoir visité cette momie de ville,
+et nous reprîmes la route qui conduit de Naples à Salerne. A une
+demi-lieue de la tour de l'Annonciation, une route s'offrit tracée sur
+le sable, s'enfonçant vers la gauche, et présentant à son entrée un
+poteau avec cette inscription: _Via di Pompei_. Nous la prîmes, et au
+bout d'une demi-heure de marche nous rencontrâmes une barrière qui
+s'ouvrit devant nous, et nous nous trouvâmes à cent pas de la maison
+de Diomède, et par conséquent à l'extrémité de la rue des Tombeaux.
+
+Là, il faut le dire, malgré le tort qu'Herculanum fait à Pompeïa,
+l'impression est vive, profonde, durable; cette rue des Tombeaux est
+un magnifique péristyle pour entrer dans une ville morte; puis, tous
+ces monumens funèbres placés aux deux côtés de la route consulaire au
+bout de laquelle s'ouvre béante la porte de Pompeïa, ne dépassant pas
+la couche de sable qui les recouvrait, se sont conservés intacts comme
+au jour où ils sont sortis des mains de l'artiste: seulement le temps
+a déposé sur eux en passant cette belle teinte sombre, ce vernis des
+siècles, qui est la suprême beauté de toute architecture.
+
+Joignez à cela la solitude, cette poétique gardienne des sépulcres et
+des ruines.
+
+Que serait-ce donc, je le répète, si l'on n'avait point passé par
+Herculanum! Qu'on se figure, sous un soleil ardent, ou, si l'on aime
+mieux, sous un pâle rayon de la lune, une rue large de vingt pas,
+longue de cinq cents, toute sillonnée encore par les roues des chars
+antiques, toute garnie de trottoirs pareils aux nôtres, toute bordée,
+à droite et à gauche, par des monumens funéraires, au dessus
+desquels se balancent quelques maigres et tristes arbustes poussés
+à grand'peine dans cette cendre; offrant à son extrémité, comme une
+grande arche à travers laquelle on ne voit que le ciel, cette porte,
+par laquelle on allait de la ville des morts à la ville des vivans;
+qu'on entoure tout cela de silence, de solitude, de recueillement, et
+l'on aura une idée, bien incomplète encore, de l'aspect merveilleux
+que présente le faubourg de Pompeïa, appelé par les anciens le bourg
+d'Augustus Félix, et par les modernes la _rue des Tombeaux_.
+
+Nous nous arrêtâmes, ne songeant plus à ce soleil de trente degrés qui
+tombait d'aplomb sur nos têtes, moi, pour prendre le nom de tous ces
+monumens, Jadin, pour faire un croquis de cette vue. On eût dit que
+nous avions peur de voir disparaître tout ce panorama d'un autre âge,
+et que nous voulions le fixer sur le papier avant qu'il s'envolât
+comme un songe ou qu'il s'évanouît comme une vision.
+
+Au commencement de la rue s'ouvre la première maison déterrée. Par un
+hasard étrange, c'est une des plus complètes: cette maison était celle
+de l'affranchi Arrius Diomède.
+
+Que notre lecteur se tranquillise, nous ne comptons pas l'entraîner
+dans une excursion domiciliaire. Nous visiterons trois ou quatre
+des maisons les plus importantes, nous entrerons dans une ou deux
+boutiques, nous passerons devant un temple, nous traverserons le
+Forum, nous ferons le tour d'un théâtre, nous lirons quelques
+inscriptions, et ce sera tout.
+
+
+
+
+XIII
+
+La Rue des Tombeaux.
+
+
+La première, la seule maison même, je crois, de la rue des Tombeaux
+qui soit découverte, est celle de l'affranchi Arrius Diomède; vaste
+tombeau elle-même, car, dans sa galerie souterraine, où l'on descend
+par le jardin, on retrouva vingt squelettes.
+
+Arrius Diomède ne démentait pas le proverbe: Riche comme un affranchi.
+Sa maison est comme celle d'un millionnaire. A défaut de gravure,
+essayons de faire comprendre par la description ce que c'était que la
+maison d'un millionnaire romain.
+
+Quand nous disons que celle-ci appartenait à Arrius Diomède, il
+ne faut pas prendre à la lettre ce que nous disons: depuis qu'un
+Florentin a fait contre moi un volume parce que j'avais écrit _Corso_
+Donati au lieu de _Cocco_ dei Donati, et _Jacob_ de Pazzi au lieu de
+_Jacques_ de Pazzi, je deviens méticuleux en diable en matière de
+noms, et je mets plutôt deux points sur un _i_ que de n'en pas mettre
+du tout.
+
+Ce qui a fait donner à la belle villa que nous allons décrire
+l'appellation sous laquelle elle est connue, c'est que le tombeau le
+plus voisin d'elle est consacré à la famille de l'affranchi
+Diomède. Cette fois, il n'y avait pas à s'y tromper, car il portait
+l'inscription suivante:
+
+ M. ARRIUS. I.L. DIOMÈDES
+
+ SIBI. SUIS. MEMORIAE
+
+ MAGISTER. PAG. AUG. FELIC. SUB. URB.
+
+Ce qui voulait dire: «Marcus Arrius Diomède, affranchi de Julia,
+maître du bourg Augustus Félix, près de la ville, a élevé ce tombeau à
+sa mémoire et à celle des siens.»
+
+Or, après que la maison avait donné un nom au tombeau, le tombeau à
+son tour en donna un à la maison.
+
+Non seulement c'était une maison de la plus suprême élégance, et bâtie
+à une des plus heureuses époques de l'art romain, c'est-à-dire sous
+le règne d'Auguste; mais encore c'était un des plus grands édifices
+particuliers de Pompeïa: deux étages restent debout; le troisième
+manque.
+
+On monte quelques degrés, puis on entre par une petite porte dans
+une cour ouverte, environnée de quatorze colonnes: cette cour, comme
+toutes les cours antiques, avait la forme d'un cloître; ces colonnes
+soutenaient un toit dont l'inclinaison intérieure versait les eaux
+dans un petit canal; aussi cette cour s'appelait-elle l'impluvium.
+
+C'est en côtoyant cette cour et en se promenant à l'abri de ce toit,
+lorsqu'ils n'étaient pas au forum ou lorsqu'il pleuvait, que les
+Romains, ces éternels promeneurs, passaient leur vie. Les murs de ces
+portiques étaient élégamment peints à fresque, ressemblance qu'ils
+avaient de plus avec les cloîtres des riches couvent de Saint-Marc, à
+Florence.
+
+Cette cour faisait ordinairement le centre des maisons romaines;
+toute les portes des différens appartemens, depuis celles des esclaves
+jusqu'à celle du maître de la maison, s'ouvraient sous ces portiques.
+Le patron, en s'y promenant, voyait à peu près tout ce qui se passait
+chez lui.
+
+Un petit jardin, qui devait être plein de fleurs, était au milieu
+de cette cour, traversée par le canal dont nous avons parlé, lequel
+recevait l'eau de pluie et la conduisait à deux citernes. Ces citernes
+avaient des margelles de pierres volcaniques, et dans une de ces
+pierres on retrouva la cannelure qui fixait la corde à l'aide de
+laquelle on tirait l'eau. Tout ce qui ne devait pas être planté était
+pavé avec des morceaux de mosaïque maintenus par un enduit de tuile
+pilée. Au dehors et sous le portique était une niche contenant une
+petite statue de Minerve.
+
+A droite étaient les chambres pour les esclaves; au milieu de ces
+chambres, il y avait un petit escalier qui conduisait à l'étage
+supérieur. On retrouva dans cet étage, qui était probablement un
+grenier, de la paille et de l'orge. A côté de l'escalier étaient les
+amphores et une armoire; à gauche se trouvaient les bains. Les bains
+faisaient chez les Romains la jouissance suprême de la vie intérieure.
+Aussi, au contraire de chez nous, où l'on possède à grand'peine un
+simple cabinet de toilette, les bains, dans une maison romaine,
+occupaient-ils en général le sixième de l'appartement.
+
+C'est que c'était une très grande affaire que de prendre un bain sous
+le règne des douze Césars.
+
+Chez nous, on se blottit dans une baignoire plus ou moins courte.
+Heureux ceux qui ont de petites jambes ou de grandes baignoires!
+
+Puis, après une demi-heure passée à se tourner et à se retourner pour
+éviter les crampes, on sonne, on s'essuie avec du linge froid ou
+brûlant, on se rhabille et l'on sort.
+
+Chez les Romains, c'était tout autre chose. Voyez plutôt les bains de
+l'affranchi Arrius Diomède.
+
+Il y avait d'abord une première chambre. Dans cette première chambre,
+on trouva un bassin pour le bain froid. Ce bassin était entouré d'un
+joli petit portique avec des colonnes octogones, au fond duquel était
+un fourneau; sur ce fourneau étaient un chaudron et une poêle à deux
+anses encore noircis par la fumée, un gril de fer, plusieurs pots de
+terre et une casserole.
+
+Il paraît que, comme nous, les Romains se faisaient quelquefois servir
+à déjeûner dans leurs bains froids.
+
+Il y avait ensuite une seconde chambre: c'était celle où ceux qui
+voulaient prendre les bains chauds se déshabillaient; on l'appelait
+_apodyterium_. Puis il y avait une troisième chambre: c'était celle où
+étaient à la fois le bain chaud et la fournaise. La fournaise était
+une construction de brique pareille à un poêle; seulement sa forme
+était longue au lieu d'être élevée. Trois vases de cuivre contenaient
+de l'eau portée à des degrés différens: l'eau froide, l'eau tiède et
+l'eau chaude. Des tuyaux de plomb, qui servaient de conducteurs à
+cette eau, s'ouvraient par des robinets à peu près pareils aux nôtres,
+et permettaient au baigneur de hausser ou diminuer la température de
+son bain.
+
+Alors on quittait le rez-de-chaussée et l'on montait au premier étage.
+Là, exactement au dessus de l'autre, se trouvait une petite chambre
+que l'on appelait l'étuve. On y pénétrait après avoir traversé une
+autre chambre, où l'on déposait les vêtemens dont on s'était couvert
+pour monter du rez-de-chaussée au premier étage. De cette première
+chambre, on traversait le tepidarium, où l'on ne s'arrêtait qu'au
+retour, et l'on entrait dans l'étuve. C'est dans cette étuve, située,
+comme nous l'avons dit, au dessus de la fournaise, qu'on prenait le
+bain de vapeur.
+
+Une fenêtre s'ouvrant sur la petite cour servait à donner de l'air au
+baigneur quand il était sur le point d'étouffer. Une lampe était
+posée dans une niche qui donnait à la fois dans l'étuve et dans le
+tepidarium, et qui, lorsqu'on voulait prendre des bains le soir,
+éclairait les deux appartemens.
+
+Aujourd'hui que les bains russes sont à la mode, il est inutile de
+décrire cette douleur graduée dont les anciens s'étaient fait une
+jouissance. Lorsqu'ils avaient passé dans l'étuve le temps qu'ils
+voulaient consacrer à fondre, ils repassaient dans le tepidarium. Là,
+un esclave attendait le baigneur; il tenait d'une main une fiole et
+de l'autre un frottoir. Le frottoir était composé de petites lames
+d'ivoire, d'argent ou d'or, pareilles, moins les dents, à celles d'une
+étrille, et s'appelait _strigilis_. La petite fiole contenait une
+huile parfumée et se nommait _guttum_. D'abord, l'esclave grattait le
+baigneur avec le strigilis, puis il inclinait au dessus de sa tête et
+de ses épaules le guttum, en laissait tomber quelques gouttes d'huile
+odorante qu'il lui étendait par tout le corps avec la main. Le
+tepidarium, comme l'étuve, avait une fenêtre; mais cette fenêtre
+l'emporte fort en célébrité sur la fenêtre sa voisine. Cela tient à ce
+que, dans ses châssis de bois réduits en cendre, on retrouva quatre
+carreaux de vitre.
+
+Or, au moment où on les retrouva, un savant italien venait de prouver,
+dans un ouvrage en quatre volumes in-quarto, que les anciens ne
+connaissaient pas le verre.
+
+Le libraire qui avait imprimé l'ouvrage fut ruiné, mais l'auteur n'en
+resta pas moins un savantissime.
+
+Outre cette fenêtre, on retrouva dans le tepidarium des sièges en
+bois, et à terre, à côté de l'un d'eux, le fond d'un panier.
+
+De cette chambre, où se terminait l'opération du bain, on repassait
+dans l'apodyterium, où l'on se rhabillait avec les vêtemens que les
+esclaves avaient montés, et tout était fini.
+
+L'empereur Commode prenait par jour sept bains dans le genre de
+celui-ci. Il devait lui rester, comme on le voit, pour les soins de
+son empire, encore moins de temps qu'il n'en restait à Orosmane,
+lequel, s'il faut en croire M. de Voltaire, n'y donnait cependant
+qu'une heure.
+
+Des bains nous passâmes dans une espèce de dépense attenante aux
+chambres à coucher. Dans cette dépense, on trouva à terre, et au pied
+d'une table de marbre soutenue par la statue d'une jeune prêtresse,
+plusieurs vases de cuisine.
+
+Dans les chambres à coucher, on ne retrouva rien que des peintures
+encore fraîche, des mosaïques et des marbres. Au reste, toutes ces
+chambres à coucher, éclairées par la porte seulement, étaient petites
+et devaient être fort peu confortables.
+
+Au milieu de ces chambres était une salle à manger, bâtie en forme
+d'hémicycle, et dans laquelle on voit encore la place de la table. On
+y retrouva des vases de terre et de bronze, des moules à pâtisserie
+de la forme des nôtres, deux petits trépieds destinés à soutenir les
+lampes quand on dînait ou soupait à la lumière; deux petits bassins à
+laver les mains; deux candélabres, dont l'un avait la forme d'un tronc
+d'arbre; deux couteaux avec des manches d'os; enfin, des anneaux
+avec de petites plaques pour les armoires. Tout autour des murailles
+étaient peintes des fresques représentant des poissons de toute forme
+et de toute couleur, lesquelles, outre la porte, étaient éclairées par
+trois fenêtres donnant sur la campagne, et s'ouvrant à l'orient et au
+midi.
+
+Dans l'autre face du portique s'ouvrait l'_exedra_, ou le salon de
+réception. Quelques cabinets aboutissaient à ce salon; dans l'un d'eux
+on retrouva une table ronde en marbre blanc, ornée de deux têtes
+de tigre, dont chacune faisait jaillir l'eau par sa bouche; des
+médaillons de marbre représentant Vulcain près de son enclume; une
+femme ailée, tenant d'une main un papillon et de l'autre un flambeau
+qu'elle approche d'un autel, auquel elle va mettre le feu; un Hercule
+appuyé sur sa massue avec une peau de lion, un carquois et des
+flèches; des faunes avec un vase et un thyrse dans les mains; cinq
+petits masques troués à la place des yeux et de la bouche; enfin un
+lièvre qui grignote des fruits.
+
+Puis, des étages supérieurs étaient tombés, dans ce salon et dans les
+cabinets voisins, des vases d'argent sculptés, un vase de cuisine en
+bronze, des pièces de monnaie, dont une était de Naples antique,
+c'est à-dire avait déjà près de cinq cents ans à cette époque; enfin,
+différens morceaux d'ivoire détachés d'une petite statue qu'ils
+recouvraient, et qui servaient d'ornement à un meuble.
+
+De l'exedra on passe sur une terrasse; cette terrasse dominait le
+quartier des esclaves. Dans ce quartier on trouva une bouteille
+suspendue à un clou, des vases de terre cuite, une lampe, quatre
+bêches et un râteau de fer; un couteau à manche d'os, des vases de
+verre et des monnaies de bronze: c'était l'ameublement et la richesse
+de la pauvre petite colonie.
+
+Près d'une porte étaient un squelette d'homme et un squelette de
+brebis: la brebis avait encore sa clochette.
+
+Outre les pièces que nous avons décrites, il y avait encore un
+appartement d'été; on descendait dans cet appartement par un petit
+escalier; les pièces en étaient voûtées, ornées de fresques et pavées
+en mosaïque. Les peintures qui couvraient les murailles de la plus
+grande de ces pièces représentaient une Uranie, une Melpomène, une
+Minerve, un pédagogue assis, tenant un bâton à la main et ayant un
+coffre plein de papyrus à ses pieds; des génies et des bacchantes qui
+dansent en pinçant de la sambuca, ce qui fit croire que cette chambre
+était une bibliothèque. Un reste de tapis en couvrait le pavé.
+
+De cette chambre, et en traversant le jardin, on descend dans une
+galerie souterraine; c'est dans celle galerie que s'étaient réfugiés
+les habitans de la maison. On y retrouva vingt squelettes appuyés au
+mur: deux de ces squelettes appartenaient à des enfans; un troisième
+était, selon toute probabilité, celui de la maîtresse de la maison,
+car on lui trouva au bras deux bracelets et aux doigts quatre anneaux.
+Tous avaient été étouffés par la cendre; et comme à cette cendre
+avaient succédé des torrens d'eau, elle avait été changée en un limon
+qui s'était séché lentement, enveloppant les cadavres comme un moule.
+Aussi, lorsqu'on les trouva, ces cadavres étaient-ils parfaitement
+conservés; mais à peine les toucha-t-on du bout du doigt qu'ils
+tombèrent réduits en poudre, et ne laissèrent debout que leurs
+ossemens. Le limon qui les emboîtait demeura plus solide, et l'on
+conserve au musée de Naples un fragment de cette terre dans lequel est
+empreint un magnifique sein de femme à la surface duquel on distingue
+les plis d'une robe de mousseline. Un second fragment garde le moule
+de deux épaules; un troisième, le contour d'un bras; tout cela jeune
+et arrondi, tout cela magnifique de forme.
+
+En outre, on trouva à terre deux colliers d'or, dont l'un est orné de
+neuf plaques d'émeraudes, et dont l'autre portait une chaînette au
+bout de laquelle pendaient deux feuilles de pampre; deux anneaux
+d'argent, une grosse épingle, un candélabre dont le pied était formé
+par trois jambes d'homme, un paquet de clés, deux améthystes, sur
+l'une desquelles était gravée une Vénus Anadyomène, dans la même pose
+que la Vénus de Médicis; enfin trente-une pièces de monnaie presque
+toutes consulaires et quarante-quatre autres presque toutes
+impériales, parmi lesquelles étaient plusieurs Galba et plusieurs
+Vespasien.
+
+Mais dans cette galerie funèbre n'étaient point renfermés tous les
+cadavres. Un autre squelette fut retrouvé près de la porte qui donnait
+du côté de la mer; celui-là, sans doute, était le squelette du maître
+de la maison, car il tenait dans une main une clé et dans l'autre
+une bague et un rouleau de dix pièces d'or à l'effigie de Néron et
+d'Agrippine, de Vitellius, de Vespasien et de Titus, quatre-vingt-huit
+pièces d'argent impériales et consulaires au nombre desquelles étaient
+un Marc-Antoine et une Cléopâtre, et enfin quelques sous en bronze à
+l'effigie d'Auguste et de Claude. A quelques pas du cadavre de cet
+homme, on trouva encore deux autres squelettes auprès desquels étaient
+cinq médailles de bronze; puis, hors de la porte et en s'avançant vers
+la mer, neuf autres squelettes encore, appartenant probablement à la
+famille d'Arrius Diomède. On sait que les anciens entendaient par
+famille cette innombrable troupe d'esclaves et de chiens attachée à
+toute riche maison.
+
+Aux angles de ces appartemens inférieurs étaient deux cabinets, dans
+l'un desquels on trouva un squelette ayant au poignet un bracelet de
+bronze, au doigt un anneau d'argent, à la main une faucille de fer.
+Près de ces cabinets étaient deux enclos, qui, selon toute apparence,
+avaient été recouverts d'un treillage garni de vigne et qui devait
+servir de jeu de boules. Enfin, hors de la maison et s'étendant du
+côté de la mer, on retrouva un champ labouré à sillons, près duquel
+était une aire pour battre le blé.
+
+Une vaste enceinte séparait du côté opposé la maison de la rue; elle
+était entourée d'un mur solide, appuyé à un terre-plain percé de
+tuyaux. Cette enceinte était le cimetière des esclaves. En la
+fouillant, on y trouva une grande quantité d'os humains, et les
+coquilles des limaçons qu'on avait l'habitude de manger aux repas
+mortuaires.
+
+Quant au tombeau préparé par le maître de la maison pour lui et les
+siens, et dans lequel reposaient son frère aîné et Arria, sa huitième
+fille, nous avons déjà dit qu'il s'élevait sur la rue, et que cette
+demeure des morts rivalisait d'élégance et de richesse avec la demeure
+des vivans.
+
+Parmi ces tombeaux qui bordent les deux côtés de la voie consulaire,
+les plus remarquables après celui de la famille Diomède sont les
+tombeaux des deux Tyché, et le cénotaphe de Calventius.
+
+Le premier que l'on rencontre est celui de Nevoleïa Tyché, découvert
+en 1813. C'est un large piédestal formé par cinq rangs de longues
+pierres volcaniques que surmontent deux degrés soutenant un autel de
+marbre. Sur cet autel est placé le buste de Nevoleïa. Au dessous du
+buste on lit une inscription latine de laquelle nous nous contentons
+de donner une traduction: «Nevoleïa Tyché, affranchie de Julie,
+à elle-même, et à Caïus Munatius Faustus Augustal qui, avec le
+consentement du peuple, reçut des décurions le bisellium pour ses
+mérites.--Nevoleïa Tyché, de son vivant, a élevé ce monument à ses
+affranchis et affranchies et à ceux de Caïus Munatius Faustus.»
+
+Ce tombeau est orné de trois bas-reliefs, tous trois assez curieux.
+
+Le premier qui s'offre à la vue du côté de Naples est un navire qui
+entre dans le port. De petits génie en carguent les voiles; un homme
+est au gouvernail: la tête de Minerve orne la proue.
+
+Dans un pays où, comme du temps de Figaro, on ne peut écrire sur rien
+qui touche au gouvernement, à la politique, à l'administration, à la
+littérature, ni à quelque chose que ce soit, on comprend combien l'on
+a écrit de volumes sur cette sculpture. Cette sculpture, c'était une
+bonne fortune. Les savans n'auraient donné pour rien au monde cette
+sculpture, c'était leur pain quotidien. Il a peut-être paru cinquante
+volumes sur cette bienheureuse sculpture. Dieu fasse paix à ceux qui
+les ont écrits! Dieu fasse miséricorde à ceux qui les ont lus!
+
+Les uns y ont vu une allégorie, les autres une réalité.
+
+Ceux qui ont vu une allégorie se sont extasiés sur la pensée qu'elle
+représentait. Le navire de la Vie, conduit par la Sagesse, touche au
+port de la Tombe, après avoir traversé les écueils des Passions.
+
+Ceux-là se sont appuyés sur un passage de Pope, qui est venu seize
+siècles plus tard; mais cela ne fait rien: les grandes vérités sont de
+tous les temps.
+
+Le passage disait: «Nous faisons voile de différentes manières sur
+le vaste océan de la vie. La Raison est la carte; la Passion est le
+vent.» Cela rappelle de la science rétrospective.
+
+Ceux qui y ont vu une réalité ont dit tout bonnement que, comme
+Munatius exerçait le commerce maritime, ce bas-relief n'était rien
+autre chose que le prospectus posthume de sa profession. Ceux-ci se
+sont appuyés sur ce passage de Pétrone, où Trimalcyon, qui était
+marchand, dit à Albine: «Je te prie aussi que les navires que tu
+sculpteras sur mon tombeau aillent à pleines voiles, et que je sois
+assis au tribunal avec ma toge, avec cinq anneaux d'or et avec un
+sac rempli d'argent pour le jeter au peuple.» Ceci est de la science
+prospective; que les savans me permettent de risquer le mot.
+
+On comprend que la question était grave. Aussi la lutte, commencée
+en 1813, existait-elle encore en 1815, plus acharnée que jamais.
+Positivistes et allégoristes en appelaient à toutes les académies
+italiennes, depuis celle de Naples jusqu'à celle de Saint-Marin. L'un
+d'eux, plus exaspéré que les autres, allait partir pour Paris afin de
+soumettre cette énigme à l'Institut. Il était venu, trois jours
+avant son départ, me proposer sérieusement de faire en français la
+traduction des deux volumes qu'il avait écrits sur cette question
+européenne. Je mis ce monsieur à la porte.
+
+Le bas-relief opposé, c'est-à-dire celui qui regarde Pompeïa,
+représente le bisellium dont il est question dans l'épitaphe. Vous ne
+savez peut-être pas ce que c'est que le bisellium; je vais vous le
+dire. Depuis que j'habite l'Italie, je deviens savant à mon tour.
+Pardonnez-moi mes offenses comme je les pardonne à ceux qui m'ont
+offensé.
+
+Le bisellium, dont la forme serait encore inconnue sans le précieux
+bas-relief que nous a conservé la tombe de Nevoleïa, est un banc
+oblong garni d'un coussin, orné de franges, avec un tabouret au
+dessous. Le citoyen qui avait eu le bonheur d'obtenir le bisellium
+avait le droit de s'asseoir tout seul dans les assemblées publiques
+sur ce siège où cependant on pouvait tenir à deux. Ces honneurs du
+bisellium étaient fort enviés des Pompéïens, qui, à ce qu'il paraît,
+aimaient par dessus toute chose à avoir les coudées franches. Cela
+ressemblait beaucoup aux gens vertueux de Saint-Just, à qui le jeune
+conventionnel voulait qu'on accordât le privilège de se promener le
+dimanche avec un habit gris-perle et un bouquet de roses au côté.
+
+Quant au bas-relief du milieu, c'est-à-dire quant à celui qui donne
+sur la rue, il représente le sacrifice qui eut lieu aux funérailles
+mêmes de Munatius Faustus. Un jeune prêtre pose l'urne sur l'autel,
+tandis qu'un enfant l'assiste. A droite sont les décurions, les
+officiers du municipium et les _sexviri augustales_, dont Munatius
+avait l'honneur de faire partie, et qui viennent rendre leurs derniers
+devoirs à leur collègue. A gauche, un groupe d'hommes et de femmes
+s'avance vers l'autel et présente des offrandes. Parmi ces dernières,
+une jeune fille se renverse accablée de douleur. Les savans, de
+leur autorité privée, ont décidé que ce personnage était Nevoleïa
+elle-même. Je n'ai absolument rien à dire contre cette opinion.
+
+Après avoir fait le tour de ce magnifique tombeau, et tandis que Jadin
+en faisait un croquis, je descendis dans le colombarium. C'était une
+petite chambre de six ou huit pieds carrés; une niche pratiquée dans
+la muraille contenait une grande urne d'argile, pleine de cendres et
+d'os. Les mêmes savans ont décidé que c'étaient les restes de Nevoleïa
+et de Munatius, sentimentalement réunis les uns aux autres pour
+l'éternité. D'autres urnes contenaient d'autres ossemens, et de plus
+les pièces de monnaie destinées à Caron. L'Académie de Naples s'occupe
+à décider en ce moment si ce n'est pas de cette coutume antique que
+vient l'habitude de payer un sou en traversant le pont des Arts.
+
+En outre, on trouva sur le sol trois vases de terre renfermés dans
+trois vases de plomb; un de ces vases contenait de l'eau; les autres,
+de l'eau, du vin et de l'huile sur laquelle surnageaient des ossemens.
+Au fond, il y avait un précipité de cendres et de substances animales.
+C'étaient les restes des libations et des essences qu'on répandait
+d'ordinaire sur les reliques des morts, lorsqu'on les déposait dans le
+sépulcre après les avoir recueillis du bûcher.
+
+Le sépulcre de la seconde Tyché n'était pas moins curieux que celui de
+la première. C'est un cénotaphe de la même forme à peu près que celui
+que nous venons de décrire, surmonté par un cyppe que couronne une
+tête humaine vue de face, portant des cheveux réunis en tresses
+et noués derrière le cou. Sur cette tête est gravée l'inscription
+suivante qui a donné force tablature aux savans, et qui cependant me
+paraît on ne peut plus simple:
+
+ JUNONI
+
+ TYCHES JULIAE
+
+ AUGUSTAE VENER.
+
+On voit que les anciens, sous le rapport de la courtisanerie, étaient
+encore plus avancés que nous. Tout titre qui les rapprochait des
+princes les honorait, quel que fût ce titre. Ouvrez Tacite, et vous
+verrez que Pétrone remplissait glorieusement près de Néron l'emploi
+que Tyché avait accepté près de Julie. Bref, après avoir gagné
+sa retraite, Tyché se retira à Pompeïa, où probablement elle fit
+pénitence pour sa vie passée, puisqu'en mourant elle se recommandait à
+Junon, la plus rogue de toutes les déesses. Il est vrai que les savans
+expliquent cette anomalie, en disant que les divinités protectrices
+des femmes s'appelaient _junons_, et celles des hommes _génies_; mais
+alors il me semble qu'il y aurait un pluriel au lieu d'un singulier,
+et qu'on lirait sur l'épitaphe _Junonibus_ et non _Junoni_. Je soumets
+cette observation à MM. les archéologues avec toute l'humilité d'un
+néophyte.
+
+Le tombeau de Calventius, découvert en 1813, est, comme celui des deux
+Tychés, du beau temps de l'architecture romaine. Aussi, comme pour le
+défendre des injures des passans, est-il environné de murailles sans
+ouverture. Sa matière est de marbre blanc, ses ornemens sont d'un beau
+style, et il se termine par deux enroulemens de palmes avec des têtes
+de béliers. C'était, comme Munatius Faustus, un augustal; comme
+Munatius Faustus, il jouissait des honneurs du bisellium.
+
+Voici son épitaphe:
+
+«A Caïus Calventius Quietus Augustal. L'honneur du bisellium lui a
+été décerné par le décret des décurions, et avec le consentement du
+peuple, à cause de sa magnificence.»
+
+Le cénotaphe de Calventius est massif, c'est-à-dire que c'est un
+tombeau honorifique. Le mur qui l'entoure et le protège avait fait
+croire qu'en pénétrant dans l'intérieur, on y trouverait quelque
+trésor caché. En conséquence, on brisa le monument du côté qui regarde
+l'ouest. Mais alors on s'aperçut que l'on venait de commettre un
+sacrilège inutile.
+
+Deux couronnes de chêne indiquent qu'à l'honneur du bisellium
+Calventius joignait l'honneur plus insigne encore d'avoir reçu la
+couronne civique.
+
+Outre les quatre tombeaux que nous venons de décrire, il y en a une
+soixantaine d'autres devant lesquels nous nous contentons de faire
+passer le lecteur, comme Ruy Gomez de Sylva fait passer Charles-Quint
+devant une partie de ses aïeux. Seulement, nous le prévenons, comme le
+fait le respectable tuteur de dona Sol, que nous en passons, et des
+meilleurs, afin d'arriver plus vite à la porte de Pompeïa.
+
+
+
+
+XIV
+
+Petites Affiches.
+
+
+Nous suivîmes la voie consulaire et nous arrivâmes à la porte
+d'Herculanum. Disons un mot de la voie consulaire et de la porte
+d'Herculanum; puis nous ferons un tour dans la ville même de Pompeïa.
+
+La voie consulaire était un rameau de cette fameuse voie Appienne
+qui allait de Rome à Naples; elle la joignait au nord à Capoue, et
+s'étendait au midi jusqu'à Reggio: c'était la troisième voie romaine
+décrite par Strabon, qui passait par le pays des Brutiens, la Lucanie,
+le Samnium, la Campanie, où elle rejoignait la voie Appienne.
+
+Ces grands chemins étaient sous l'inspection des censeurs, qui
+devaient les tenir en bon état. Tite-Live trace à ces estimables
+magistrats les devoirs qu'ils avaient à remplir à cet égard. «Les
+censeurs, dit-il, doivent, dans l'intérieur des villes, faire
+construire les chemins avec de la pierre de silex; mais, dans la
+campagne et hors les murs, c'est avec des cailloux que les routes
+et les trottoirs doivent être fabriqués.» Or, qu'étaient-ce que ces
+chemins en cailloutis, si ce n'est nos routes ferrées? M. Macadam est
+un grand plagiaire d'avoir donné la recette comme de lui, tandis
+qu'elle date, ainsi qu'on le voit, d'une vingtaine d'années avant le
+Christ.
+
+La ville de Pompeïa est encore aujourd'hui pavée selon les réglemens
+de l'époque. Seulement, hors des murs, dans la campagne, les routes se
+sont un peu détériorées, et il n'y aurait pas de mal que les censeurs
+s'en occupassent.
+
+Quant à la porte d'Herculanum, il n'y faut rien changer, elle est bien
+celle qui convient à la nécropole à laquelle elle donne entrée: ruine
+qui conduit à des ruines, poterne sans gardes qui mène à une ville
+sans habitans.
+
+Sa voûte s'est écroulée, lassée qu'elle était de porter dix-sept
+siècles. La herse s'est faite poussière comme la poussière qui la
+couvrait; mais les ouvertures latérales, plus étroites et plus basses,
+ont conservé leurs voûtes; on voit encore la rainure où glissait la
+barrière disparue.
+
+En arrivant sur le seuil de Pompeïa, on s'arrête un instant, on
+regarde autour de soi, on regarde devant soi, on plonge les yeux
+devant toutes les courbures des rues, dans tous les angles des ruines,
+dans tous les plis du terrain; on ne voit pas un être vivant; on
+écoute, on n'entend pas un seul bruit.
+
+Alors se présente un escalier aux larges marches; cet escalier conduit
+aux murailles publiques, qui furent découvertes de 1811 à 1814,
+c'est-à-dire pendant le règne de Murat.
+
+Ces murailles furent bâties, comme celles de Fiesole, de Roselle et de
+Volterra, avec de grandes pierres de travertin à leur base, et dans
+leur partie supérieure avec des pierres volcaniques posées les unes
+sur les autres, sans autre lien que leur propre aplomb, sans autre
+ciment que leur seul poids. Trois chars pouvaient y passer de front,
+et aujourd'hui l'on peut s'y promener comme aux jours de Sylla et de
+Cicéron.
+
+Des lettres osques et étrusques sont gravées sur le revers de chaque
+pierre; on suppose que, ces pierres se taillant d'avance dans la
+carrière d'où on les tirait, les lettres étaient des signes tracés par
+les ouvriers pour reconnaître la position qu'était destinée à occuper
+chacune d'elles.
+
+Du haut de cette muraille on plane, comme Asmodée, sur une ville sans
+toits.
+
+En descendant de la muraille, on trouve à gauche la maison du
+triclinium; un banc recouvert d'une treille lui a fait donner ce nom
+gastronomique. Elle avait été mise par son maître sous la garde de la
+Fortune, dont on retrouva l'image dans une espèce de petite chapelle.
+
+En face de cette maison est celle de Jules Polybe. Il n'y avait point
+à se tromper sur celle-là, le nom de JULIUS POLIBIUS étant écrit sur
+la porte en lettres noires.
+
+Maintenant, quelle était sa destination? Les savans veulent, les uns
+que ce soit une auberge, les autres un relais de poste. Ils se fondent
+sur ce qu'on y a trouvé des ossemens de chevaux et des pièces de fer
+qui ne pouvaient être que des essieux.
+
+Après cette maison s'élève un grand pilier dont la nature occupa fort
+l'académie d'Herculanum. Elle prétendit d'abord, entre autres choses,
+que cette image était un talisman contre la jettatura, et puis elle y
+reconnut une enseigne de bijoutier. Comme cette opinion était la moins
+plausible, tout le monde s'y rallia.
+
+Il est vrai que les fouilles exécutées dans la maison attenante
+produisirent une quantité très grande d'objets pareils en corail, en
+or et en argent, lesquels se portaient autrefois, comme se portent
+encore aujourd'hui à Naples les mains et les cornes. Il faut dire le
+pour et le contre.
+
+Mais ce qui nous frappa surtout, c'est la quantité, c'est la variété
+des inscriptions en lettres noires ou rouges, en caractères osques ou
+samnites, en latin ou en grec, qui couvrent les murailles. Londres, la
+ville des puffs par excellence, où chaque coin de muraille blanche
+est loué, où les affiches, après s'être hissées du premier au second
+étage, grimpent du second étage au troisième, enjambent le toit et
+vont se coller à la cheminée, Londres est, sous ce rapport, bien en
+arrière de Pompeïa: qu'est-ce qu'un malheureux lambeau de papier que
+le premier vent emporte, que la première pluie décolle, que le premier
+gamin arrache, près de cette encre indélébile qui dure depuis dix-huit
+cents ans!
+
+Aussi, au lieu d'entrer tout d'abord dans les maisons, nous nous mîmes
+à courir les rues le nez en l'air comme de véritables badauds, lisant
+les enseignes des boutiques et les affiches des spectacles, exactement
+comme ces provinciaux qui se demandent: Achèterons-nous une canne ou
+un parapluie? Irons-nous aux Variétés ou à l'Opéra? N'est-ce pas une
+chose curieuse en effet, que de voir encore survivre aux habitans,
+aux maisons, à la ville, cet intérêt personnel qui, alors comme
+aujourd'hui, par les plus humbles prières et par les plus belles
+promesses, essayait d'attirer à lui l'attention du public, les faveurs
+des puissans, l'argent de tous.
+
+Voulez-vous lire quelques unes de ces inscriptions? Voici les plus
+curieuses:
+
+_Marcellinum oedilem lignarii et plaustarii rogant ut faveat_.
+
+Ce qui veut dire:
+
+«Les charpentiers et les charretiers se recommandent à l'édile
+Marcellinus.»
+
+Voulez-vous savoir où vous pouviez loger? Tâchez de déchiffrer cet
+avis en langue étrusque:
+
+ EKSVC. AMVIANVR. EITVNS. ANTER. TIVRRI.
+
+ XII. INI. HEIS. ABINV. PVPH. PHAAMAT.
+
+ MR. AARIRIIS. V.
+
+Ce qui signifie, au dire des gens qui parlent étrusque, et je prie le
+lecteur de ne pas me confondre avec ces messieurs:
+
+«Voyageur, en traversant d'ici à la douzième tour, tu trouveras
+Sarinus, fils de Publius, qui tient auberge. Salut!»
+
+Maintenant que vous savez où vous loger, voulez-vous aller au
+spectacle? Appelez le garçon et dites-lui d'aller vous louer une
+place. Il vous rapportera un billet ainsi conçu:
+
+ CAR. II
+ CUN. III
+ GRAD. VIII
+ CASINA
+ PLAUTI.
+
+Vous voilà tranquille: vous avez la _seconde travée_, dans le
+_troisième coin_, sur le _huitième gradin_, et l'on joue la _Casina_
+de Plaute.
+
+Au reste, si vous aimez mieux les spectacles du cirque que ceux du
+théâtre, si vous préférez la réalité à la fiction, faites mieux, allez
+jusqu'au carrefour de la fontaine; c'est là que sont les programmes
+des spectacles; il y en a pour tous les goûts. Voyez:
+
+ _Glad. paria XXX matutini erunt_.
+
+«Trente paires de gladiateurs combattront au lever du soleil.»
+
+Car, vous le savez, les combats des gladiateurs étaient si appréciés
+des Romains, qu'il y avait ordinairement deux combats de ce genre par
+jour, l'un le matin, l'autre à midi: il fallait bien faire quelque
+chose pour les paresseux.
+
+Aimez-vous mieux une chasse? Vous savez ce que les Romains appelaient
+une chasse? On plantait des arbres dans l'amphithéâtre pour simuler
+une forêt, puis dans cette forêt, on lâchait deux ou trois lions,
+quatre ou cinq tigres, cinq ou six panthères, un rhinocéros, un
+éléphant, un boa et un crocodile; puis une dizaine de bestiaires
+entraient, et la lutte de l'instinct et du jugement, de la force et de
+l'adresse commençait.
+
+Aussi, c'est là que véritablement les Romains se récréaient. Avec les
+hommes, nature civilisée, combattans sortis de l'école, meurtriers qui
+se poignardaient avec art, tout était à peu près prévu d'avance. On
+aurait pu, pour peu qu'on fût un habitué, donner le programme de
+l'assaut, dire comment tel maître porterait tel coup, comment tel
+autre le parerait. Mais avec les lions, avec les tigres, avec les
+panthères, avec les rhinocéros, avec les boas et les crocodiles,
+c'était bien différent: là, tout était imprévu. Chaque animal
+déployait le courage, la force ou la ruse qui lui était propre.
+C'était véritablement un combat, c'était plus qu'un combat, c'était
+un carnage. Les duels entre gladiateurs finissaient tous de la même
+manière à peu près: le blessé tombait sur un genou, s'avouait vaincu,
+tendait la gorge et recevait le coup de la manière la plus gracieuse
+qu'il lui était possible. Mais on se lasse de tout, même de voir
+mourir avec grâce. Puis, d'ailleurs, ces diables de gladiateurs
+s'entendaient entre eux; ils ne se faisaient pas souffrir le moins du
+monde: ils coupaient la carodite, et tout était dit. Il y avait si
+peu d'agonie, que ce n'était pas la peine d'en parler; tandis que les
+animaux, peste! ils n'y mettaient pas de complaisance; ils frappaient
+où ils pouvaient et comme ils pouvaient, des dents, des griffes, de la
+corne; ils brisaient bras et jambes, faisaient voler des lambeaux de
+chair jusqu'au trône de l'empereur, jusqu'à la tribune des vestales et
+des chevaliers; ils s'acharnaient sur le moribond, lui fouillaient la
+poitrine, lui rongeaient la tête, lui buvaient le sang; il n'y avait
+pas moyen de prendre une pose théâtrale, de choisir une attitude
+académique: il fallait souffrir, il fallait se débattre, il fallait
+crier; cela du moins, c'était amusant à voir, c'était curieux à
+étudier! Aussi, l'empereur Claude, de grotesque mémoire, ne s'en
+rassasiait-il pas. Il y venait au point du jour, il y restait jusqu'à
+midi, et souvent encore, quand le peuple s'en allait pour dîner, il
+demeurait seul sur son trône, interrogeait l'inspecteur des jeux sur
+l'heure où ils allaient recommencer. Eh bien! je vous le disais,
+avez-vous les goûts de l'empereur Claude? Voici votre affaire:
+
+ N. Popidi
+ Rufi. fam. glad. IV. K. nov. Pompeis
+ Venatione et XII. K. mai.
+ Mala et vela erunt
+ O. Procurator, felicitas.
+
+«La troupe des gladiateurs de Numerius Popidius Rufus donnera une
+chasse à Pompeïa, le quatrième jour des calendes de novembre et
+le douzième jour des calendes de mai. On y déploiera les voiles.
+Octavius, procurateur des jeux. Salut!»
+
+Au reste, si vous ne vous sentez pas bien dans l'auberge de M.
+Varinus, vous savez que vous pouvez vous loger en ville. Cherchez, il
+y a des pancartes d'appartemens à louer de tous côtés. Un second étage
+vous va-t-il?
+
+«_Cneus Pompeius Diogenes_ louera aux calendes de juillet l'étage
+supérieur de sa maison.»
+
+Ou bien aimez-vous mieux être principal locataire et gagner quelque
+chose en détaillant? Il y a une certaine Julia Felix, fille de
+Spurius, qui propose de louer, du premier au six des ides d'août,
+et pour cinq années consécutives, une partie de son patrimoine, se
+composant d'un appartement de bains, d'un venereum et de neuf cents
+boutiques et étaux. Seulement vous êtes prévenu que c'est une personne
+honnête et qui tient à ce qu'il ne se passe chez elle que des choses
+convenables. Autrement le bail sera résilié de plein droit. Voici les
+conditions; c'est à prendre ou à laisser:
+
+ In praediis Juliae S.P.F. Felicis locantur balneum,
+ Venereum et nongentum tabernae, pergulae.
+ Coenacula ex idibus Aug. primis, in id.
+ Aug. sextas, annos continuos quinque
+ S.Q.D.L.E.N.C.
+
+Je vous avais bien dit qu'elle était fort sévère; sa dernière
+condition n'est indiquée que par des initiales.
+
+Maintenant, si vous n'êtes venu ni pour louer ni pour sous-louer, si
+vous ne voulez pas dépenser votre argent au théâtre ou au cirque, si
+votre bourse est vide, ce qui peut arriver aux plus honnêtes gens
+de la terre, et ce qui arrive même plutôt à ceux-là qu'à d'autres,
+attendez jusqu'au jour des calendes de juin: l'édile donne spectacle
+gratis.
+
+Vous savez ce que c'est qu'un édile, n'est-ce pas? C'est un homme qui
+a mangé le tiers de sa fortune pour arriver où il est, et qui mangera
+les deux autres tiers pour devenir préteur. Aussi, quant à la justice
+qu'il doit rendre, il ne s'en occupe pas le moins du monde. Jugeât-il
+comme l'empereur Claude depuis le matin jusqu'au soir, personne ne lui
+en aurait la moindre obligation. Non, son état est d'amuser le peuple;
+c'est pour cela que le peuple l'a nommé. Aussi donne-t-il une fête
+tous les huit jours, un combat de gladiateurs tous les mois et une
+chasse tous les semestres. C'est que les animaux coûtent cher; il faut
+les faire venir de l'Atlas, du Nil, de l'Inde. Avec le prix d'un lion
+à crinière, on achète huit gladiateurs. Les panthères coûtent six
+mille sesterces, et les tigres dix mille. On ne trouve plus de
+rhinocéros qu'an delà du lac Natron. Il faut remonter jusqu'à la
+troisième cataracte pour pêcher un crocodile de dix pieds, et le
+moindre boa est hors de prix.
+
+Aulus Svezius Cerius, qui vous promet une chasse pour le mois de juin,
+sera ruiné ou mois de septembre; mais qu'importe? Au mois d'octobre se
+font les élections, et si l'édile a bien amusé le peuple, il sera élu
+préteur, c'est-à-dire roi d'une province, non pas d'une province comme
+le Languedoc ou le Berri, la Bretagne ou l'Artois, l'Alsace ou la
+Franche-Comte: ce n'est pas de pareils lambeaux que Rome a pour
+provinces; les provinces de Rome, c'est l'Afrique, l'Espagne, la
+Syrie, l'Égypte, la Grèce, la Cappadoce ou le Pont; c'est mille lieues
+carrées de terrain, six cents villes, dix mille villages, vingt
+millions d'habitans, non pas à gouverner, non pas à régir, non pas
+à civiliser, mais à piller, à voler, à pressurer, car tout est au
+préteur; le préteur a pleins pouvoirs, le préteur a droit de vie et
+de mort; c'est au préteur les temples et leurs statues, les hommes
+et leurs trésors, les femmes et leur honneur. Tous les créanciers de
+l'édile ont suivi le préteur comme une meute: la province est leur
+curée; chacun en emporte une bribe, une parcelle, un lambeau; la
+province épure les comptes, paie les créanciers, enrichit le débiteur.
+On donnait à Tibère le conseil de changer les préteurs qu'il avait
+envoyés en Grèce, en Judée et en Égypte, attendu, disait-on, qu'ils
+dévoraient ces malheureuses provinces que tant d'autres avaient déjà
+dévorées avant eux. «Si vous chassez les mouches qui boivent le sang
+d'un blessé, répondait Tibère, il en reviendra d'autres à jeun, et,
+par conséquent plus affamées.»
+
+Allez donc à la chasse du futur préteur, car il le sera, puisqu'il est
+assez riche pour donner le spectacle gratis aux soixante-dix mille
+spectateurs que contient le cirque. Voici son affiche:
+
+ La famille de gladiateurs d'Aulus Svezius Cerius,
+ édile, combattra dans Pompéia le dernier
+ jour des calendes de juin. Il y
+ aura chasse et velarium.
+
+Le velarium, comme vous le savez, était une tente qui couvrait
+l'amphithéâtre. Il y en avait de toutes couleurs, de grises, de
+jaunes, de bleues. Néron en avait fait faire une en soie azurée avec
+des étoiles d'or, au milieu de laquelle il s'était fait représenter en
+Apollon, une lyre à la main et conduisant le char du soleil.
+
+Maintenant, il y a peut-être quelque chose de plus curieux encore pour
+l'observateur que ces affiches pour ainsi dire officielles: ce sont
+ces lignes grossières, ces sentences de cabaret, ces refrains de
+taverne, tracés sur le mur avec la pointe d'un charbon ou l'extrémité
+d'un couteau. Allez dans la rue qui longe le petit théâtre, et vous
+y lirez les aventures amoureuses de deux soldats, arrivées sous le
+consulat de Marcus Messala et de Lucius Lentulus, c'est-à-dire trois
+ans avant la naissance du Christ. C'est une chose très plaisante.
+
+Puis, pendant que vous y êtes, entrez dans le cabaret même: c'est une
+de ces riches thermopoles où les anciens passaient la nuit à jouer et
+à boire. Comme l'établissement de la célèbre commère de l'abbé Dubois,
+il avait deux faces: l'une visible, et qui s'ouvrait sur la rue;
+l'autre voilée, et qui se cachait sur la cour. On passait de la
+boutique dans l'appartement intérieur.
+
+Il n'y a pas à s'y tromper. Par la seule inspection des murailles on
+sait où l'on est. Les peintures représentent des hommes qui boivent
+et qui jouent. L'un d'eux crie au garçon de lui apporter du vin à la
+glace: _Da mihi frigidum pusillum_. A une table voisine, des jeunes
+gens boivent avec des dames dont la tête est couverte d'un capuchon.
+Le capuchon indique que ce sont des femmes honnêtes. C'est le cucullus
+dont Juvénal couvre la tête de Messaline lorsqu'elle déserte le palais
+impérial du mont Palatin pour le corps-de-garde de la porte Flaminia.
+Aussi, comme vous le comprenez bien, ces dames ne sont point entrées
+par la boutique; il y a une petite porte qui donne dans une rue
+étroite, solitaire et sombre: c'est par là qu'elles sont venues, c'est
+par là qu'elles s'en iront. Allez voir cette porte.
+
+Il y avait encore dans cette chambre d'autres peintures non moins
+curieuses que celles-ci et qu'on a enlevées. On les retrouve dans
+le Musée de Naples, où on les reconnaît à cette inscription: _Lente
+impelle_.
+
+J'ai promis à mes lecteurs de ne pas leur faire faire une trop longue
+visite domiciliaire. Je vais donc les conduire maintenant à la maison
+du Faune, et tout sera dit sur Pompeïa.
+
+
+
+
+XV
+
+Maison du Faune.
+
+
+La maison du Faune est une des plus charmantes maisons de Pompeïa;
+elle est située dans le plus beau quartier de la ville, c'est-à-dire
+dans la rue qui s'étend de l'arc de Tibère à la porte d'Isis; elle
+fut découverte en 1830 par le savant directeur des fouilles, Charles
+Bonnucci, en présence du fils de Goethe, le même qui ne précéda que de
+quelques mois son illustre père dans la tombe. Elle reçut son nom de
+maison du Faune de la statue d'un de ces demi-dieux, qu'on y retrouva.
+
+En franchissant le seuil de l'atrium, on découvre d'un coup d'oeil
+toute la maison. Cet atrium était peint de couleurs vives et variées
+et pavé de jaspe rouge, d'agates orientales et d'albâtre fleuri.
+Des chambres à coucher, des salles d'audience, des salles à manger
+enveloppent cet atrium.
+
+Derrière est un jardin qui devait être tout parsemé de fleurs; au
+milieu de ces fleurs et de ce jardin jaillissait une fontaine qui
+retombait dans un bassin de marbre. Tout autour s'étendait un portique
+soutenu par vingt-quatre colonnes d'ordre ionique, au delà desquelles
+on apercevait encore d'autres colonnes et un second jardin, celui-là
+planté de platanes et de lauriers, à l'ombre desquels s'élevaient deux
+petits temples consacrés aux dieux lares.
+
+Au delà la vue s'étendait jusqu'à la cime du Vésuve, dont on voit
+monter au ciel l'éternelle fumée.
+
+Malgré cette vue, les propriétaires de cette belle demeure ne furent
+pas prévenus à temps du danger. On retrouva toute chose à sa place:
+choses communes comme objets précieux, urnes d'or, coupes d'argent,
+vases de terre; les uns dans les armoires, les autres sur les tables
+servies. La maîtresse de la maison seule essaya en fuyant d'emporter
+quelques bijoux. Peut-être même, pour les aller prendre, perdit-elle
+un temps précieux. On reconnut son squelette dans la salle de
+réception, et à quelques pas d'elle, dans le gynécée, on trouva deux
+bracelets d'or très pesans, deux boucles d'oreilles, sept anneaux d'or
+enchâssant de belles pierres gravées, et enfin un monceau de monnaies
+d'or, d'argent et de bronze.
+
+Entre le jardin et le bosquet était situé le salon.
+
+Arrêtons-nous au seuil de ce salon, et recueillons-nous. Nous touchons
+à un chef-d'oeuvre antique, dont l'exhumation a failli produire une
+trente-troisième révolte dans la très fidèle ville de Naples.
+
+Nous voulons parler de la grande mosaïque.
+
+La grande mosaïque a été découverte en 1830, c'était l'année des
+révolutions.
+
+Mais notre lutte, à nous, s'est calmée. De loin en loin, quand on
+entend dans l'enceinte de la ville quelque coup de fusil qui résonne
+en contravention avec les ordres de la police, on tressaille bien
+encore, et l'on écoute, inquiet, si l'on n'entendra pas au bout de la
+rue battre la générale; mais la générale est muette. Le roulement
+des voitures qui passent atteste que pour le moment il n'y a pas de
+barricades dans les environs. Tout s'apaise sous la lente et sourde
+pression du temps.
+
+Mais il n'en a pas été ainsi à Naples. Les savans forment une race
+à part, bien autrement entêtée, bien autrement rancunière, bien
+autrement ergoteuse que les autres races. Les haines politiques ne
+sont rien auprès des haines archéologiques, et c'est tout simple:
+les haines politiques tuent, les haines archéologiques ne font que
+blesser.
+
+C'est une terrible chose que la grande mosaïque! La grande mosaïque
+sera à l'avenir ce que le Masque de Fer a été au passé. Il y a neuf
+systèmes sur le Masque de Fer, et il y en a déjà dix sur la grande
+mosaïque, et notez que le Masque de Fer date de 1680, tandis que la
+grande mosaïque ne date que de 1830.
+
+Il va sans dire qu'aucun des systèmes inventés sur la grande mosaïque
+n'est encore reconnu pour le véritable. On sait ce qu'elle n'est pas,
+mais on ne sait pas ce qu'elle est.
+
+Je voudrais bien avoir un pinceau au lieu d'une plume, je vous ferais
+un croquis de la grande mosaïque, et de ce croquis il résulterait
+peut-être un onzième système qui serait le bon. _Numero deus impare
+gaudet_.
+
+A défaut d'un dessin, il faut donc que le lecteur se contente d'une
+description.
+
+La grande mosaïque, qui peut avoir seize pieds de large sur huit pieds
+de haut, représente une bataille. L'artiste a choisi ce moment suprême
+et décisif où la victoire se déclare pour une des deux armées: cette
+victoire est amenée par la chute d'un des principaux personnages.
+
+Les deux chefs des deux armées sont en présence; l'un, qui paraît
+avoir trente ans à peu près, est monté sur un de ces beaux chevaux
+héroïques comme en sculptait Phidias sur la frise du Parthénon; il est
+nu-tête, porte les cheveux courts et des favoris qui se joignent sous
+le cou, et a pour armes défensives une cuirasse très richement ornée,
+avec des manches d'étoffe, et une chlamyde qui, passant par dessus
+l'épaule gauche, retombe flottante derrière lui. Ses armes offensives
+sont l'épée qu'il porte à son côté et la lance qu'il tient à la main,
+et de laquelle il traverse le flanc d'un des généraux ennemis, lequel,
+embarrassé par son cheval abattu sous lui, n'a pu éviter le coup, et
+se cramponne, en se tordant de douleur, au bois de la lance de son
+adversaire. C'est la chute, et surtout la blessure terrible de ce
+cavalier, qui paraissent décider de la victoire.
+
+Quant au vainqueur, il occupe le premier plan du côté gauche de la
+grande mosaïque. Il a derrière lui trois ou quatre cavaliers
+qui, armés comme lui, appartiennent évidemment à la même nation.
+D'ailleurs, ils viennent d'où il vient et vont où il va.
+
+L'autre chef est monté sur un char traîné par quatre chevaux, et
+occupe le côté opposé du tableau. Il a la tête enveloppé d'une espèce
+de chaperon qui, après avoir fait le tour du front, passe sous le
+col. II a une tunique à longues manches et un manteau agrafé sur sa
+poitrine et retombant sur ses épaules; il tient de la main gauche un
+arc et étend, dans l'attitude de l'intérêt et de la terreur, sa main
+droite vers le cavalier blessé. Pendant ce temps, son cocher, qui
+tient les rênes de l'attelage de la main gauche, force les chevaux à
+se retourner, et presse leur fuite en les fouettant de la main droite.
+
+Un quatrième personnage, placé comme les trois autres sur le premier
+plan du tableau, tient en bride un cheval qu'il semble offrir au chef
+monté sur le char, car, comprenant sans doute la difficulté que ce
+char éprouvera à passer à travers les morts, les blessés et les armes
+dont le champ de bataille est jonché, il veut offrir à son chef un
+plus sûr moyen de salut.
+
+Le fond du tableau est occupé par les soldats du second chef, dont
+l'un porte un étendard, et dont les autres, se sacrifiant pour leur
+général, s'élancent entre lui et le général ennemi.
+
+Au dessus de la mêlée s'élève un arbre dépouillé de feuillage.
+
+Il y a en tout vingt-huit combattans et seize chevaux, tous un tiers à
+peu près plus petit que nature.
+
+Malheureusement cette belle mosaïque avait été endommagée par le
+tremblement de terre de l'an 63, et l'on s'occupait de la réparer lors
+de l'éruption de l'an 69.
+
+Or, voyez ce que c'est que le hasard! le dégât a justement frappé les
+endroits qui pouvaient renseigner les antiquaires sur l'époque où
+avait lieu cette bataille et sur les nations qui se la livraient. Nous
+avons parlé d'un étendard. Cet étendard devait porter un lion, un
+aigle, un animal quelconque. Alors on eût su a qui l'on avait à
+faire: il n'y avait plus de discussion, tout le monde était d'accord,
+l'Académie d'Herculanum continuait de vivre dans la concorde. Mais
+bast! il ne reste de l'étendard que la pique et le bâton; de l'animal
+qu'il portait, pas le moindre vestige, un bout de crête seulement, à
+ce que prétendent ceux qui désirent y voir un coq. Quand à moi, je
+sais que je n'y ai rien vu.
+
+Mais c'est justement parce qu'on n'y voit rien, que la chose est
+devenue si formidablement intéressante. Vous comprendrez, une énigme
+scientifique à expliquer, un problème archéologique à résoudre! Quelle
+bonne fortune pour les savans!
+
+Aussi, chacun s'est précipité sur la grande mosaïque et y a vu une
+bataille différente.
+
+L'opinion générale a prétendu que c'était la bataille d'Issus, entre
+Darius et Alexandre.
+
+Il signor Francesco Avellino a prétendu que c'était la bataille du
+Granique.
+
+Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille
+d'Arbelles.
+
+Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de Platée.
+
+M. Marchand a prétendu que c'était la bataille de Marathon.
+
+Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite des
+Gaulois à Delphes.
+
+Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre des
+Druses et des Gaulois à Lyon.
+
+Il signor Pascale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite de
+Ptolémée par César.
+
+Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.
+
+Enfin, il signor Giuseppe Sanchez y voit un combat entre Achille et
+Hector.
+
+Voilà de quoi choisir, n'est-ce pas? Eh bien! ce n'est rien de tout
+cela.
+
+--Mais enfin pourquoi n'est-ce rien de tout cela?
+
+--Je vais vous le dire. Commençons par l'opinion générale; c'est
+toujours, comme on le sait, la plus difficile à détrôner, quoiqu'elle
+soit souvent la plus absurde.
+
+«L'opinion générale prétend que la bataille représentée dans la
+grande mosaïque est la bataille d'Issus, qui se livra entre Darius et
+Alexandre, et par conséquent entre les Perses et les Macédoniens.»
+
+L'opinion générale est une ignorante.
+
+Hérodote dit que les lances des Perses étaient courtes: or, selon
+l'opinion générale, les Perses sont les vaincus de la mosaïque, et les
+lances des vaincus de la mosaïque sont démesurément longues.
+
+Arrien dit que, les soldats mercenaires tués, les Perses prirent la
+fuite, mais que, comme les chevaux se trouvaient alourdis par le
+poids de l'armure de leurs cavaliers, ces derniers étaient facilement
+rejoints et mis à mort par leurs ennemis. Or, pas un des vaincus de la
+mosaïque ne possède visiblement du moins, une cuirasse assez lourde
+pour ralentir la course d'un cheval.
+
+Plutarque dit que les Perses traînaient dans leurs combats un grand
+nombre de chars ornés d'un grand nombre de faux. Or, il n'y a dans
+toute la bataille représentée par la mosaïque qu'un seul char et pas
+une seule faux.
+
+Passons des soldats aux chefs.
+
+L'opinion générale prétend que le chef vainqueur est Alexandre.
+
+Dans tous les portraits, dans tous les bustes, dans toutes les
+médailles que nous possédons d'Alexandre, Alexandre est représenté
+sans barbe, et le chef vainqueur a des favoris.
+
+Alexandre portait, au dire de tous les biographes, la tête inclinée
+vers l'épaule gauche, et le chef vainqueur a la tête inclinée sur
+l'épaule droite.
+
+Enfin il est connu qu'excepté à la bataille du Granique, Alexandre
+combattait toujours sur Bucéphale, lequel était d'un tiers plus grand
+que les autres chevaux et avait la tête qui ressemblait à une tête de
+boeuf, ressemblance d'où lui venait son nom _bous kephalé_. Or, le
+cheval du chef vainqueur est de taille ordinaire et n'a d'aucune façon
+cette physionomie bovine que constatent les historiens.
+
+L'opinion générale prétend que le chef vaincu est Darius.
+
+Quinte-Curce dit que le char que montait Darius était tout
+resplendissant de pierreries, que sur ce char il y avait deux figures
+d'or massif hautes d'une coudée, lesquelles représentaient la Paix et
+la Guerre, et qu'au milieu de ces deux figures, un aigle, également
+d'or, ouvrait ses ailes et semblait prêt à s'envoler. Or, le char du
+chef vaincu est un char fort élégant, mais sur lequel on ne retrouve
+aucune trace ni de ces statues de la Paix et de la Guerre, ni de cet
+aigle aux ailes déployées.
+
+Quinte-Curce dit que Darius portait une tunique de pourpre lisérée de
+blanc, et un manteau frangé d'or que réunissaient sur la poitrine du
+roi deux éperviers qui semblaient se becqueter. En outre, Darius avait
+une tiare bleue et blanche, son sceptre à la main et sa couronne sur
+la tête. Ce furent cette couronne, ce sceptre et cette tiare, symboles
+de sa dignité, que Darius jeta en fuyant, et qui tombèrent au pouvoir
+d'Alexandre, qui le poursuivait. Or, le manteau du chef vaincu est
+retenu par deux serpens et non par deux éperviers et sa tiare est
+jaune et non pas bleue; enfin, il ne tient pas un sceptre à la main,
+mais un arc.
+
+Hérodote dit que les Perses étaient surtout gênés dans le combat par
+les longues robes qui tombaient jusque sur leurs talons; or, le chef
+vaincu, vêtu d'habits exactement taillés sur le même modèle que ceux
+de ses soldats, porte une tunique qui ne dépasse pas les genoux.
+
+Enfin Oelianus dit que Darius, voyant le combat perdu, monta sur une
+jument que lui présenta son frère Artaxerce. Or, la monture qu'offre
+à son roi le guerrier qui s'approche du char est un cheval et non une
+jument[1]. Sur ce point, il ne peut pas y avoir de discussion.
+
+Or, l'opinion générale est donc parfaitement absurde.
+
+Passons au second système.
+
+«Il signor Francesco Avellino prétend que c'est la bataille du
+Granique.»
+
+Prouvons que ce n'est pas plus la bataille du Granique que ce n'est la
+bataille d'Issus.
+
+La bataille du Granique eut lieu dans les eaux et sur la rive même du
+fleuve. Les Macédoniens, armés de lances, et Alexandre à leur tête, se
+précipitèrent dans les flots, repoussèrent les Perses, qui voulaient
+leur disputer le passage, et s'emparèrent de l'autre bord. Dans cette
+lutte, Alexandre, qui donnait par sa témérité l'exemple du courage,
+ayant rompu sa lance, demanda à Arêtès, général de sa cavalerie,
+de lui prêter la sienne; puis, cette seconde lance rompue comme
+la première, il en reprit une troisième des mains de Débatrius de
+Corinthe. Ce fut alors que le fils de Philippe attaqua Mithridate,
+gendre de Darius, qui poussait son cheval en avant des bataillons
+persans, et l'ayant frappé dans le flanc d'un premier coup de lance
+qui demeura sans effet, repoussé qu'il fut par sa cuirasse, lui
+porta au visage un second coup dont il le renversa. Dans ce moment,
+Alexandre était tellement acharné contre l'ennemi qu'il combattait,
+qu'il ne vit point Rosacès qui levait une hache au dessus de sa tête,
+et qu'il ne put parer le coup, qui ouvrit son casque et lui fit une
+légère blessure au front. Mais en se sentant frappé, Alexandre se
+retourna vers lui et lui traversa la poitrine d'un coup d'épée. Outre
+cette blessure à la tête, Alexandre en avait une seconde que lui avait
+faite le javelot de Mithridate, et par laquelle il perdait beaucoup de
+sang. Enfin, Spiridate, qui s'était glissé jusqu'à la croupe de
+son cheval, levait sa masse et lui en préparait une troisième,
+probablement plus terrible que les deux autres, lorsque le bras qui
+allait frapper fut abattu par Clitus. En ce moment, les Macédoniens
+restés en arrière rejoignirent leur chef, et les Perses, ne pouvant
+résister aux quarante guerriers d'élite qu'Alexandre appelait ses
+compagnons, et à la phalange macédonienne, qui les suivait, prirent la
+fuite, et, avec la victoire, abandonnèrent à Alexandre la possession
+de l'Ionie, de la Carie, de la Phrygie et des autres portions de
+l'Asie qui formaient auparavant la puissante monarchie des Lydiens.
+
+Voilà la bataille du Granique telle qu'elle est racontée dans Diodore
+de Sicile, dans Quinte-Curce et dans Plutarque.
+
+Procédons par ordre.
+
+La bataille du Granique conserva le nom du fleuve, parce qu'elle fut
+livrée, comme nous l'avons dit, moitié dans l'eau, moitié sur le
+rivage. Or, il n'y a pas dans la grande mosaïque trace du plus petit
+ruisseau.
+
+Le guerrier vaincu ne peut être Mithridate, puisque le premier coup
+que lui porta Alexandre dans le flanc demeura sans effet, et que ce ne
+fut que du second coup que le héros macédonien lui traversa le visage.
+Or le cavalier moribond jouit, au contraire, d'un visage parfaitement
+sain, mais éprouve le désagrément d'avoir le flanc percé de part en
+part.
+
+Au moment où Alexandre frappait Mithridate, Rosacès, comme nous
+l'avons dit, s'apprêtait à le frapper lui-même. Or, dans la grande
+mosaïque, le chef vainqueur est suivi de ses soldats, et parmi ces
+soldats il n'y a pas plus de Rosacès que de Granique. D'ailleurs, dit
+l'historien, le coup de hache s'amortit sur le casque d'Alexandre, et
+le chef vainqueur est nu-tête.
+
+Alexandre, si on se le rappelle, avait deux blessures: celle que lui
+avait faite Rosacès et celle que lui avait faite Mithridate. Or,
+le chef vainqueur est au contraire parfaitement invulnéré, et
+l'on n'aperçoit aucune trace de sang sur ses habits. La cuirasse
+d'Alexandre, raconte Diodore de Sicile, était ouverte en deux
+endroits. Or, la cuirasse du chef vainqueur est parfaitement intacte.
+Enfin, le même historien dit que le bouclier d'Alexandre, le même
+bouclier qu'il avait enlevé au temple de Minerve, était marqué de
+trois coups terribles qu'Alexandre avait reçus dans la mêlée. Or, le
+chef vainqueur n'a pas même de bouclier.
+
+Ce n'est donc pas la bataille du Granique.
+
+
+Note:
+
+[1] On se servait particulièrement de jumens pour fuir; car les
+jumens allaient plus vite que les chevaux, attirées, qu'elles
+étaient par le désir de retrouver leurs petits.
+
+
+
+
+XVI
+
+La grande Mosaïque.
+
+
+Continuons nos réfutations:
+
+«Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille
+d'Arbelle.»
+
+Prouvons que ce n'est pas plus la bataille d'Arbelles que ce n'est la
+bataille du Granique.
+
+Arbelles est le Marengo d'Alexandre. Les chars garnis de faux des
+Persans et la terrible charge qu'avait faite leur cavalerie avaient
+mis les Macédoniens en fuite, lorsque le vainqueur d'Issus et du
+Granique se jeta à la rencontre de Darius, qui combattait à la tête
+des siens, et d'un coup, destiné au roi des Perses, tua son cocher. Ce
+coup fut un coup de flèche, disent Plutarque et Diodore de Sicile; et
+un coup de lance, disent les autres historiens. Mais tant il y a que,
+de quelque arme qu'il fût frappé, le cocher tomba, et que les Perses,
+croyant que c'était leur général qui était frappé à mort, perdirent
+courage et prirent aussitôt la fuite. Ce fut alors que, le char de
+Darius ne pouvant se retourner à cause de la quantité de cadavres
+amoncelés autour de lui, le roi des Perses sauta sur une jument, et,
+comme à la bataille d'Issus, s'enfuit et disparut bientôt au milieu de
+la poussière qui s'élevait sous les roues des chars et sous les pas
+des chameaux et des éléphans, ne s'arrêtant, dit Plutarque, que
+lorsqu'il eut mis le désert tout entier entre lui et son vainqueur.
+
+La victoire d'Arbelles fut donc décidée par la chute du cocher de
+Darius, qui tomba du char et dont la chute épouvanta les Perses. Or,
+le cocher de la mosaïque est debout, et bien debout; et, à la façon
+dont il frappe les chevaux, il y a probabilité qu'il se tirera de la
+mêlée sain et sauf.
+
+La victoire d'Arbelles fut surtout remarquable par la lutte acharnée
+des deux cavaleries ennemies. Arrien affirme que cette lutte fut si
+acharnée, que les cavaliers se prenaient corps à corps et tombaient
+embrassés sous les pieds de leurs chevaux. Or, il n'y a pas parmi les
+vingt-huit personnages de la mosaïque deux cavaliers qui combattent de
+cette façon.
+
+Plutarque, dans la vie de Camille, raconte que la bataille d'Arbelles
+eut lieu pendant l'automne. Or, la bataille de la mosaïque a lieu
+pendant l'hiver, et au plus avancé de l'hiver, ainsi que l'arbre
+dépouillé de son feuillage en fait foi.
+
+Tous les historiens racontent que Darius s'enfuit sur une jument et
+disparut bientôt, grâce à la poussière qui se levait sous les roues
+des chars et sous les pas des éléphans et des chameaux. Or, il n'y a
+dans la mosaïque qu'un seul char, c'est le char du roi; de chameaux et
+d'éléphans, il n'y en a pas plus que sur la main.
+
+Ce n'est donc pas la bataille d'Arbelles.
+
+«Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de
+Platée.»
+
+Prouvons que ce n'est pas plus la bataille de Platée que ce n'est la
+bataille d'Arbelles.
+
+Selon l'opinion du savant architecte des fouilles, et c'est lui,
+rappelons-le, qui a découvert la maison du Faune, le chef victorieux
+de la mosaïque serait Pausanias, roi de Sparte, le guerrier bleu
+serait Mardonius, gendre du roi des Perses; et le personnage du char
+serait Artabase, général en second de l'armée barbare.
+
+Certes, nous ne demanderions pas mieux que de nous rallier à l'opinion
+de M. Charles Bonnucci. M. Charles Bonnucci est non seulement un des
+hommes les plus savans que j'aie rencontrés, mais c'est encore un des
+hommes les plus aimables que j'aie vus. Mais, en conscience, nous ne
+pouvons pas, tout indigne que nous nous reconnaissons de discuter avec
+un académicien, laisser passer la chose ainsi.
+
+1. Mardonius ne fut pas tué par Pausanias, mais par Aimneste. Ecoutez
+Hérodote, il s'explique positivement sur ce point: «Mardonius, dit-il,
+fut tué par Aimneste, illustre citoyen de Sparte, qui depuis mourut
+lui-même dans une bataille contre les Messéniens.»
+
+2. Non seulement ce ne fut pas Pausanias qui tua Mardonius d'un coup
+de lance, mais Mardonius, dit toujours le même Hérodote, ne fut pas
+tué d'un coup de lance, mais d'un coup de pierre.
+
+3. Le guerrier du char ne peut être Artabase, le second chef de
+l'armée, puisque avant la bataille de Platée, se trouvant en
+dissidence avec Mardonius relativement au plan de campagne, il ne
+voulut pas même assister à la bataille; et ayant appris que la
+victoire avait favorisé les Grecs il se retira en Phocide avec 40,000
+hommes qui, ainsi que lui, n'avaient pas assisté au combat.
+
+4. Enfin ce ne peut pas être la bataille de Platée, attendu qu'avant
+la bataille de Platée les Perses ayant été vaincus dans une rencontre
+et ayant perdu Maniste, un de leurs chefs, Mardonius avait ordonné
+qu'en signe de deuil tous les soldats de son armée taillassent leurs
+cheveux et leurs barbes, et qu'on coupât les crins aux chevaux et aux
+bêtes de somme. Voyez plutôt Hérodote: «La cavalerie revenue au camp,
+toute l'armée exprima la douleur qu'elle ressentait de la mort de
+Maniste, et Mardonius plus que tous les autres. Aussi les Perses se
+taillèrent-ils la barbe et les cheveux, et coupèrent-ils les crins de
+leurs bêtes de somme, et jetèrent-ils des cris qui retentirent dans
+toute la Béotie; et cela venait de ce qu'ils demeuraient privés d'un
+personnage qui, après Mardonius, était, de l'avis du roi lui-même,
+le premier parmi tous les Perses.» Or, les cavaliers perses de la
+mosaïque sont à toute barbe et les chevaux à tous crins.
+
+Ce n'est donc pas la bataille de Platée.
+
+«M. Marchand, car les Français s'en sont mêlés comme les autres, M.
+Marchand, dis-je, a prétendu que c'était la bataille de Marathon.»
+
+Je voudrais fort ne pas contredire un compatriote, et surtout un
+compatriote aussi savant que M. Marchand; mais on m'accuserait de
+partialité si je ne démantibulais pas Marathon comme j'ai démantibulé
+Platée, Arbelles, le Granique et Issus.
+
+Prouvons donc que ce n'est pas plus la bataille de Marathon que ce
+n'est la bataille de Platée.
+
+La bataille de Marathon, gagnée par Miltiade, fut, du côté des Perses,
+perdue de compte à demi par Datis et Artapherne. M. Marchand voit donc
+dans Artapherne le général monté sur le char, dans Datis le guerrier
+blessé, et dans Miltiade le chef vainqueur.
+
+Nous passons Artapherne à M. Marchand, mais, en conscience, nous ne
+pouvons lui passer Datis ni Miltiade.
+
+Datis, parce qu'il ne fut ni tué ni blessé en cette occasion,
+puisqu'au dire d'Hérodote il rendit aux vainqueurs, après la bataille,
+la statue dorée d'Apollon qu'il leur avait enlevée quelques jours
+auparavant, et se retira sain et sauf en Asie avec le reste de
+l'armée.
+
+Miltiade, parce qu'il avait cinquante ans à cette époque, et que le
+chef vainqueur de la mosaïque n'en a que trente.
+
+Quant à l'arbre dépouillé de feuilles, M. Marchand y voit un
+hiéroglyphe. Selon lui, cet arbre est là pour symboliser la pensée de
+l'historien, qui dit qu'à Marathon les Athéniens ne furent des hommes
+ni de chair ni d'os, mais des hommes de bois.
+
+Notre avis est donc, malgré l'arbre symbolique, que ce n'est pas la
+bataille de Marathon.
+
+«Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite des
+Gaulois à Delphes.»
+
+Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Gaulois à Delphes que ce
+n'est la bataille de Marathon.
+
+Selon le signor Luigi Vescorali, les assaillans seraient les Grecs,
+le guerrier blessé serait le brenn ou général, et les soldats vaincus
+seraient les Gaulois. Quant au personnage du char, comme le signor
+Luigi Vescorali n'en sait que faire, il n'en fait rien.
+
+D'abord, ce ne sont ni les armes, ni le costume, ni la manière de
+combattre des Gaulois. Où sont les braies? où sont les longs cheveux
+blonds? où sont ces lances larges et recourbées? où sont les arcs
+avec lesquels ils lançaient leurs traits comme la foudre? où sont ces
+immenses boucliers qui leur servaient de bateaux pour traverser les
+fleuves? Il n'y a rien de tout cela dans les vaincus de la mosaïque.
+
+Puis écoutez le récit d'Amédée Thierry, récit emprunté à Valère
+Maxime, à Tite-Live, à Justin et à Pausanias, et jugez:
+
+«On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé
+un de ces orages soudains, si communs dans les hautes chaînes de
+l'Hellade; il éclata tout à coup, versant dans la montagne des torrens
+de pluie et de grêle: les prêtres et les devins attachés au temple
+d'Apollon se saisirent d'un incident propre à frapper l'esprit
+superstitieux des Grecs. L'oeil hagard et les cheveux hérissés,
+l'esprit comme aliéné, ils se répandirent dans la ville et dans les
+rangs de l'armée, criant que le dieu était arrivé: «Il est ici,
+disaient-ils, nous l'avons vu s'élancer à travers la voûte du temple;
+elle s'est fendue sous ses pieds: deux vierges armées, Minerve et
+Diane, l'accompagnent; nous avons entendu le sifflement de leurs arcs
+et le cliquetis de leurs lances. Accourez, ô Grecs! sur les pas de
+vos dieux, si vous voulez partager leur victoire.» Ce spectacle, ces
+discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs,
+remplirent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel; ils se reforment
+en bataille et se précipitent l'épée haute sur l'ennemi. Les mêmes
+circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens
+contraire, sur les bandes victorieuses: les Gaulois crurent
+reconnaître le pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée. La
+foudre, à plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses
+détonations, répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel
+retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs. Ceux
+qui pénétrèrent dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé
+trembler sous leurs pas; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse
+et méphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un délire
+violent. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit
+apparaître trois guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus
+qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frappèrent les
+Gaulois de leurs lances. Les Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres
+de trois héros, Hyperocus et Laodocus, dont les tombeaux étaient
+voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille. Quant aux Gaulois, une
+terreur panique les entraîna en désordre jusqu'à leur camp, où ils ne
+parvinrent qu'à grand'peine, accablés par les traits des Grecs et par
+la chute d'énormes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse.»
+
+Voilà le récit d'Amédée Thierry, c'est-à-dire d'un de nos écrivains
+les plus savans et les plus consciencieux. Or, je vous prie, où est
+Delphes? où est le temple? où est la foudre? où est le dieu irrité? où
+sont les trois guerriers spectres qui combattent pour les Delphiens?
+où sont ces rocs qui poursuivent les fugitifs en bondissant aux flancs
+du Parnasse? Rien de tout cela n'est dans la mosaïque. Ce n'est donc
+point la défaite des Gaulois à Delphes.
+
+«Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre de
+Drusus avec les Gaulois, près de la ville de Lyon.»
+
+Prouvons que ce n'est pas plus la rencontre de Drusus avec les Gaulois
+près de la ville de Lyon que ce n'est la défaite des Gaulois à
+Delphes.
+
+Selon le signor de Romanis, le chef vainqueur de la mosaïque serait
+Néron Claudius Drusus; le cavalier blessé, un chef gaulois; et le
+personnage du char, un barde; quant aux noms de ce barde et de ce
+chef, les noms gaulois sont si barbares et si difficiles à prononcer
+que le signor de Romanis ne les indique pas même par une pauvre petite
+initiale.
+
+Il signor de Romanis est de l'avis du proverbe qui dit que quand on
+prend du galon on n'en saurait trop prendre; pendant qu'il était en
+train d'inventer un système, il a inventé une bataille: en effet, sa
+bataille n'a pas plus de nom que son chef gaulois et son barde.
+
+Malheureusement, malgré ce vague si favorable aux théories
+systématiques, il y a deux choses positives. La première, c'est que
+les médailles qui restent des Druses ne ressemblent en rien au chef
+vainqueur de la mosaïque. La seconde, c'est que le prétendu barde
+monté sur le char tient un arc et non une lyre. Je sais bien qu'un
+arc est un instrument à corde, mais je doute que jamais les bardes se
+soient servis d'un arc pour s'accompagner.
+
+J'ai donc grand'peur que la mosaïque ne représente pas la rencontre de
+Drusus avec les Gaulois près de la ville de Lyon.
+
+«Il signor Pasquale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite des
+Égyptiens par César.»
+
+Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Égyptiens par César que
+ce n'est la défaite des Gaulois près de la ville de Lyon.
+
+Selon il signor Pasquale Ponticelli, le chef vainqueur est César, le
+guerrier blessé est Achille, le roi fugitif est Ptolémée.
+
+Il y a tout bonnement une impossibilité par personne citée à ce que
+cela soit.
+
+Le chef vainqueur de la mosaïque a trente ans à peu près, et à cette
+époque César en avait cinquante un ou cinquante-deux.
+
+Le guerrier blessé ne peut être le général égyptien Achille, puisque
+le général égyptien Achille fut, avant la bataille, tué en trahison
+par l'eunuque Ganimède.
+
+Enfin, le roi fugitif ne peut être Ptolémée, puisque Ptolémée avait
+à cette époque dix-sept ans à peine, et que le roi vaincu parait en
+avoir de quarante-cinq à cinquante.
+
+Il est vrai que cela pourrait s'arranger si César cédait à Ptolémée
+les vingt-un ou vingt-deux ans qu'il a de trop; mais resterait encore
+le malheureux général Achille, que nous ne saurions, en conscience,
+ressusciter pour faire plaisir au signor Pasquale Ponticelli.
+
+Nous ne parlons pas des costumes, qui ne s'appliquent ni aux Romains
+du temps de César, ni aux Egyptiens du temps de Ptolémée.
+
+Mais, dira peut-être il signor Pasquale Ponticelli, ce n'est point de
+la bataille d'Alexandrie que j'ai voulu parler, mais de la seconde
+bataille qui rendit César maître de la monarchie égyptienne.
+
+A ceci nous répondrons qu'à cette seconde bataille, le roi Ptolémée,
+qui, au reste, n'avait que quelques mois de plus qu'à la première,
+était revêtu d'une cuirasse d'or; puisque, lorsqu'on le retira du Nil,
+mort et défiguré, ce fut à cette cuirasse qu'on le reconnut.
+
+Or, sur toute la personne du roi fugitif il n'y a pas la moindre
+apparence de cette cuirasse d'or, qui cependant était assez importante
+pour que le peintre ne la laissât point à l'arsenal.
+
+Ce n'est donc point la défaite des Egyptiens par César.
+
+«Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.»
+
+Prouvons que ce n'est pas plus la mort de Sarpédon que ce n'est la
+défaite des Egyptiens par César.
+
+Sarpédon eut deux rencontres avec les Grecs, c'est vrai; près du hêtre
+sacré, c'est encore vrai; mais, quoique fils de Jupiter, Sarpédon
+n'était pas heureux en guerre: dans la première, Sarpédon fut blessé,
+dans la seconde, il fut tué.
+
+Traduisons littéralement Homère, et voyons si le sujet de la mosaïque
+s'applique le moins du monde à l'une ou l'autre de ces deux rencontres
+de Sarpédon.
+
+La première de ces deux rencontres eut lieu avec Tlépolème, fils
+d'Hercule et petit-fils de Jupiter. Sarpédon était par conséquent
+l'oncle de Tlépolème. Voici comment l'oncle parle au neveu:
+
+«Tlépolème, si Hercule détruisit Troie, la ville sacrée, c'était
+pour punir la perfidie du fier Laomédon, qui paya par des paroles
+insolentes celui qui avait si bien agi à son égard, et lui refusa les
+chevaux pour lesquels il était venu d'aussi loin. Eh bien! je te le
+dis, tu recevras de moi la mort et le noir enfer, et, frappé de mon
+javelot, tu me donneras, à moi, la gloire, et ton âme à Pluton.»
+
+Ainsi parla Sarpédon.
+
+Maintenant, voici comment le neveu répond à l'oncle:
+
+«Tlépolème élève son javelot aigu, et les deux longs javelots des
+guerriers partent de leurs mains. Sarpédon lança le sien, et la pointe
+alla frapper Tlépolème à la gorge: la sombre nuit de la mort couvrit
+ses yeux. Tlépolème frappa Sarpédon à la cuisse de son long javelot,
+et le fer impétueux écarta les chairs et pénétra jusqu'à l'os. Les
+amis de Sarpédon l'entraînent loin du combat; il porte encore le
+javelot long et pesant; aucun de ceux qui se pressent autour de lui
+ne s'en aperçoit et ne pense à retirer le fer dangereux pour qu'il
+remonte sur son char, tant ils s'étaient empressés de le tirer de ce
+danger.»
+
+Le guerrier vainqueur de la mosaïque est armé d'une lance et non d'un
+javelot. Le guerrier vaincu n'a pas lancé son javelot, mais de douleur
+a laissé tomber sa lance près de lui. Tlépolème n'est pas le moins du
+monde frappé à la gorge, et Sarpédon est frappé non pas à la cuisse,
+mais dans le flanc; et la lance, qui n'a pas trouvé d'os pour
+l'arrêter, passe d'un pied et demi de l'autre côté du corps; de plus,
+comme cette lance peut avoir douze pieds de long, il serait difficile
+que les amis de Sarpédon ne s'aperçussent point que, tout fils de
+Jupiter qu'il est, le héros doit en être incommodé. De plus, ils sont
+pressés de faire remonter Sarpédon sur son cheval, et le guerrier
+blessé de la mosaïque est à cheval.
+
+L'artiste n'a donc évidemment pas eu l'idée de représenter ce premier
+combat; passons au second.
+
+Cette fois, la lutte a lieu entre Sarpédon et Patrocle. Voici comment
+parle Homère. Nous demandons pardon à nos lecteurs de la simplicité
+de notre traduction littérale; elle ne ressemble ni à celle du prince
+Lebrun ni à celle de M. Bitaubé, mais ce n'est pas notre faute.
+
+«Lorsque les deux guerriers se furent approchés en face l'un de
+l'autre, Patrocle frappa le courageux Trasymèle, qui était le meilleur
+écuyer de Sarpédon, et, lui lançant un trait dans le ventre, il le
+renversa à terre. Sarpédon, frappant le second, lance à son tour son
+javelot aigu et atteint le cheval Pédase à l'épaule droite. Le cheval
+pousse des cris, tombe au milieu des rênes et meurt: les deux autres
+s'arrêtent, le timon craque, et les chevaux s'embarrassent, car Pédase
+gît au milieu des rênes; Automédon tire sa longue épée et coupe le
+trait à la volée. Ils recommencent alors leur périlleux combat;
+Sarpédon lance de nouveau à son ennemi un trait aigu: le javelot rase
+l'épaule gauche de Patrocle, mais ne le touche pas; enfin Patrocle
+lance son trait, qui ne sort pas inutilement de sa main, mais va
+frapper à l'endroit où le diaphragme embrasse le coeur nerveux et
+plein de vie. Sarpédon tombe alors comme un chêne, ou comme un pin que
+sur la montagne les hommes abattent avec des haches tranchantes.»
+
+Or, le combat de la mosaïque ressemble encore moins à la seconde
+rencontre de Sarpédon qu'à la première.
+
+Où est Trasymèle, le meilleur écuyer de Sarpédon? où est le cheval
+Pédase, blessé à l'épaule droite? où est Automédon coupant le trait?
+où est enfin Sarpédon frappé au coeur? à moins que déjà, du temps
+d'Homère, les médecins n'aient mis le coeur à droite.
+
+Ce n'est donc pas la mort de Sarpédon.
+
+«Enfin il signor Giuseppe Sanchez a prétendu que c'était une rencontre
+entre Achille et Hector.»
+
+Prouvons que ce n'est pas plus une rencontre entre Achille et Hector
+que ce n'est la mort de Sarpédon.
+
+Voici, selon le signor Giuseppe Sanchez, le paragraphe d'Homère auquel
+le peintre a emprunté son sujet:
+
+Ulysse vient supplier Achille d'oublier l'injure que lui a faite
+Agamemnon, mais Achille le renvoie plus loin qu'il ne veut aller, et,
+rappelant les services rendus aux Grecs, il dit:
+
+«Tant que je combattis avec les Grecs, Hector n'osa point lutter avec
+moi ni s'aventurer hors de ses murs, toujours il restait à la porte de
+Scée et sous un hêtre; cependant un jour il osa me braver, mais il put
+à peine échapper à mes coups.»
+
+--Nous vous voyons venir, monsieur Sanchez.
+
+Vous n'avez pas voulu choisir un des combats racontés par Homère.
+Non. Homère poète, peintre, historien, Homère est trop précis, trop
+descripteur. Il eût été trop facile, Homère à la main, de vous
+réfuter. Vous avez préféré prendre quelque chose de vague, et vous
+avez prétendu que l'artiste avait pris à la volée les quelques mois de
+rodomontade jetés au vent par la colère d'Achille, et qu'il en avait
+fait un tableau. Ce n'est pas probable; mais, n'importe, admettons
+votre donnée.
+
+C'est donc la rencontre d'Achille et d'Hector près de la porte de
+Scée.
+
+D'abord, monsieur Sanchez, Achille avait des chevaux de rechange. Il
+avait, à cette époque, Xanthe et Balius, fils de Podarge et du Zéphyr,
+et par conséquent immortels, il avait de plus Pédase, qu'il avait pris
+au siège de Thèbes, et qui, au dire d'Homère, tout mortel qu'il était,
+était digne d'être attelé près de ses deux collègues divins.
+
+Mais, quoique Achille dût monter à cheval comme un membre du
+Jokey-Club ou comme un écuyer de Franconi, Achille ne montait jamais
+à cheval quand il s'agissait de combattre. Fi donc! les héros comme
+Achille avaient un char, un automédon pour conduire ce char, et au
+fond de ce char tout un arsenal de piques et de javelots. Combattre
+à cheval! pour qui prenez-vous le divin fils de Thétis et de Pelée?
+C'est bon pour des pleutres et des faquins; mais du temps d'Homère les
+gens comme il faut combattaient en char. Ecoutez Nestor:
+
+«Contenez vos chevaux, dit-il, prenez garde qu'ils ne portent le
+désordre dans nos lignes; qu'aucun de vous ne s'abandonne à sa
+fougueuse ardeur, qu'aucun ne sorte des rangs pour attaquer l'ennemi,
+qu'aucun ne recule; vous seriez bientôt rompus et défaits. Si
+quelqu'un est forcé d'abandonner son char pour monter sur un autre,
+qu'il ne se serve plus que de ses javelots.»
+
+Puis, s'il vous plaît, à cette époque, Achille avait encore ses armes,
+puisque Patrocle n'était pas mort. Où est donc l'immense bouclier sous
+lequel gémissait le bras de Patrocle? où est le casque terrible dont
+le cimier seul, en se balançant, faisait fuir les Troyens? où Achille
+dit-il que lorsque Hector a fui devant lui, lui Achille était nu-tête?
+Certes, Achille n'est point assez modeste pour avoir oublié une
+pareille circonstance.
+
+Donc le chef vainqueur de la mosaïque ne peut être Achille, puisque le
+vainqueur de la mosaïque n'est pas sur le char d'Achille et ne porte
+pas les armes d'Achille.
+
+Passons à Hector.
+
+Maintenant, Hector est sur son char, c'est vrai; malheureusement, le
+chef vaincu de la mosaïque non seulement n'a pas les armes d'Hector,
+mais encore n'a pas l'âge d'Hector.
+
+Où M. Giuseppe Sanchez a-t-il vu que l'élégant fils de Priam, qui
+dispute le prix de la beauté à Pâris, le prix du courage à Achille,
+soit un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans? Franchement,
+quoique Homère ne dise nulle part l'âge d'Achille, tout ce que je peux
+faire pour M. Sanchez, c'est d'accorder trente ans à Hector.
+
+Puis, j'en demande pardon à M. Sanchez, j'ai lu et relu l'_Iliade_,
+et je n'ai vu nulle part qu'Hector se servît d'un arc. C'est Pâris,
+l'archer de la famille; et Homère est trop adroit pour établir une
+pareille similitude entre les deux frères. A Hector, il faut les armes
+offensives du brave; il lui faut les javelots avec lesquels on se bat
+à vingt pas de distance: il lui faut cette lance au cercle d'or avec
+laquelle on frappe son ennemi en le joignant; il lui faut l'épée, avec
+laquelle on lutte corps à corps.
+
+Puis, connue arme défensive, où est ce casque, présent d'Apollon, dont
+le panache sème la terreur? où est ce grand bouclier qu'il rejette sur
+ses épaules quand il tourne le dos à l'ennemi et qui le couvre tout
+entier? où est enfin la cuirasse où s'enfonce si profondément le
+javelot d'Ajax qu'il déchire jusqu'à sa tunique?
+
+Or, si le guerrier vaincu de la mosaïque n'a pas l'âge d'Hector et n'a
+pas les armes d'Hector, ce ne peut pas être Hector.
+
+Il en résulte que si l'un ne peut pas être Hector et que l'autre ne
+puisse pas être Achille, la mosaïque doit nécessairement représenter
+autre chose que la rencontre d'Achille et d'Hector.
+
+J'en demande pardon à mes lecteurs, mais j'ai voulu prendre les dix
+systèmes les uns après les autres pour leur prouver qu'il ne faut pas
+croire trop aveuglément aux systèmes.
+
+Maintenant je pourrais, comme un autre, faire un onzième système, mais
+je ne donnerai pas ce plaisir à MM. les savans italiens.
+
+Je leur raconterai tout simplement l'histoire d'un pauvre fou que j'ai
+vu à Charenton, et qui m'a paru non seulement plus sage, mais encore
+plus logique qu'eux. Sa folie était de se croire un grand peintre, et
+à son avis il venait d'exécuter son chef-d'oeuvre.
+
+Ce chef-d'oeuvre, recouvert d'une toile verte, était le passage de la
+mer Rouge par les Hébreux.
+
+Il vous conduisait devant le chef-d'oeuvre, levait la toile verte, et
+l'on apercevait une toile blanche.
+
+--Voyez, disait-il, voilà mon tableau.
+
+--Et il représente? demandait le visiteur.
+
+--Il représente le passage de la mer Rouge par les Hébreux.
+
+--Pardon, mais où est la mer?
+
+--Elle s'est retirée.
+
+--Où sont les Hébreux?
+
+--Ils sont passés.
+
+--Et les Égyptiens?
+
+--Ils vont venir.
+
+Dites-moi, les savans italiens que nous venons de citer sont-ils aussi
+sages et surtout aussi logiques que mon fou de Charenton?
+
+
+
+
+XVII
+
+Visite au Musée de Naples.
+
+
+J'en demande bien pardon à mes lecteurs, mais je suis placé, comme
+narrateur, entre l'omission et l'ennui. Si j'omets, ce sera justement
+de la chose omise qu'on me demandera compte; si je passe tous les
+objets en revue, je risque de tomber dans la monotonie. Au surplus,
+nous en avons fini ou à peu près avec Naples antique et Naples
+moderne, et nous touchons à la catastrophe. Un peu de patience donc
+pour le Musée. Que dirait-on, je vous le demande, si je ne parlais pas
+un peu du musée de Naples?
+
+Le palais des Studi, dont le duc d'Ossuna, vice-roi de Naples,
+avait jeté les fondemens dans le but d'en faire une vaste école de
+cavalerie, vit sa destination changée par Ruis de Castro, comte de
+Lemos, qui décida qu'il servirait de logement à l'Université, laquelle
+y fut effectivement instituée sous son fils, en 1616. Mais, en 1770,
+les palais de Portici, de Caserte, de Naples et de Capo di Monte
+s'étant successivement encombrés des précieux résultats que
+produisaient les fouilles de Pompeïa, le roi Ferdinand résolut de
+réunir toutes les antiquités provenant de la découverte de ces deux
+villes dans un seul local, où elles seraient exposées à la curiosité
+du public et aux investigations des savans. A cet effet, il choisit le
+palais de l'Université, laquelle Université fut transportée au palais
+de San-Salvandor.
+
+Le roi Ferdinand fut si content de la résolution qu'il venait de
+prendre et la trouva si docte et si sage, qu'il résolut d'en perpétuer
+le souvenir en se faisant représenter en Minerve à l'entrée du nouveau
+Musée.
+
+Ce fut Canova qu'on chargea de l'exécution de ce chef-d'oeuvre.
+
+C'est quelque chose de bien grotesque, je vous jure, que la statue du
+roi Ferdinand en Minerve; et quand il n'y aurait que cela à voir au
+Musée, on n'aurait, sur ma parole, aucunement perdu son temps à y
+faire une promenade.
+
+Mais heureusement il y a encore autre chose, de sorte que l'on peut
+faire d'une pierre deux coups. Notre première visite, après notre
+retour à Naples, fut pour les objets provenant d'Herculanum et de
+Pompeïa; c'était continuer tout bonnement notre course de la
+veille: après avoir vu l'écrin, c'était regarder les bijoux; bijoux
+merveilleux, d'art souvent, de forme toujours.
+
+Nous commençâmes par les statues; elles se présentent d'elles-mêmes
+sur le passage des visiteurs. D'abord ce sont les neuf effigies de la
+famille Balbus; puis celles de Nonius père et fils, les plus fines,
+les plus légères, les plus aristocratiques, si on peut le dire, de
+toute l'antiquité. Ces dernières étaient à Portici. Eu 1799, un boulet
+emporta la tête de Nonius fils, mais on en retrouva les débris et on
+la restaura. Il y a encore là d'autres statues splendides: un Faune
+ivre, par exemple; la Vénus Callipyge que je trouve pour mon compte
+moins belle que celle de Syracuse; l'Hercule au repos, colosse
+du statuaire Glycon, retrouvé sans jambes dans les Thermes de
+Caracalla, et que Michel-Ange entreprit de compléter; mais, les jambes
+achevées, et lorsque l'auteur de Moïse eut pu comparer son oeuvre à
+celle de l'antiquité, il les brisa, en disant que ce n'était pas à un
+homme d'achever l'oeuvre des dieux. Guillaume de la Porta fut moins
+sévère pour lui-même, il refit les jambes; mais, les jambes faites, on
+apprit que le prince Borghèse venait de retrouver les véritables dans
+un puits, à trois lieues de l'endroit où l'on avait retrouvé le corps.
+Comment étaient-elles allées là? Personne ne le sut jamais. Or, il
+était encore plus difficile de faire un corps aux jambes du prince
+Borghèse que de faire des jambes au corps du roi de Naples. Le prince,
+qui était généreux comme un Borghèse, fit cadeau de ces jambes au roi.
+Tant il y a qu'aujourd'hui l'Hercule est au grand complet, chose rare
+parmi les statues antiques.
+
+Il y a encore le taureau Farnèse, magnifique groupe de cinq à six
+personnages taillés dans un bloc de marbre de seize pieds sur
+quatorze; l'Agrippine au moment où elle vient d'apprendre que Néron
+menace sa vie; et enfin l'Aristide, que Canova regardait comme le
+chef-d'oeuvre de la statuaire antique.
+
+De là on passa dans la salle des petits bronzes. Malgré cette
+dénomination infime, la salle des petits bronzes n'est pas la moins
+curieuse. En effet, dans cette salle sont rassemblés tous les
+ustensiles familiers retrouvés à Pompeïa. La vie antique, la vie
+positive est là; pour la première fois, on y voit boire et manger les
+anciens qui, dans notre théâtre, ne boivent et ne mangent que pour
+s'empoisonner.
+
+Ce sont des vases pour porter l'eau chaude, des marabouts, des
+bouilloires, des poêles à frire, des moules à petits pâtés, des
+passoires si fines que le fond en semble un voile brodé à jour, des
+candélabres, des lanternes, des lampes de toutes formes et de toutes
+façons; un escargot qui éclaire avec ses deux cornes; un petit Bacchus
+qui fuit emporté par une panthère, une souris qui ronge un lumignon;
+des lampes consacrées à Isis et au Silence, d'autres consacrées à
+l'Amour, et que le dieu éteignait en abaissant la main; des lampes à
+plusieurs lumières accrochées à un petit pilastre orné de têtes de
+taureaux et de festons de fleurs, ou accrochées par des chaînes aux
+branches d'un arbre effeuillé.
+
+A côté de la salle des petits bronzes est le cabinet des comestibles:
+ce sont des oeufs, des petits pâtés, des pains, des dattes, des
+raisins secs, des amandes, des figues, des noix, des pommes de pin, du
+millet, des noyaux de pêches, de l'huile d'Aix, des burettes, du vin
+dans des bouteilles, une serviette avec un morceau de levain, un oeuf
+d'autruche, des coquilles de limaçons. On y voit aussi des draps, du
+linge qui était dans un cuvier à lessive, des filets, du fil, enfin
+toutes ces choses qu'on rencontre à chaque pas dans la vie réelle, et
+dont il n'est jamais question dans les livres: ce qui fait que les
+anciens, toujours vus au sénat, au forum ou sur le champ de bataille,
+ne sont pas pour nous des hommes, mais des demi-dieux. Fausse
+éducation qu'il faut refaire, fausses idées qu'il faut redresser une
+fois qu'on est sorti du collège, et qui prolongent les études bien au
+delà du temps qui devrait leur être consacré.
+
+Puis, de là on passe dans la chambre des bijoux. Voulez-vous des
+formes pures, suaves, sans reproches? Voyez ces anneaux, ces colliers,
+ces bracelets. C'est comme cela qu'en portaient Aspasie, Cléopâtre,
+Messaline. Voilà des mains qui se serrent en signe de bonne foi;
+voilà un serpent qui se mord la queue, symbole de l'infini; voici des
+mosaïques, des antiques, des bas-reliefs. Voulez-vous écrire? voici un
+encrier avec son encre coagulée au fond. Voulez-vous peindre? voici
+une palette avec sa couleur toute préparée. Voulez-vous faire votre
+toilette? voici des peignes, des épingles d'or, des miroirs, du fard,
+tout ce _monde de la femme, mundus muliebris_, comme l'appelaient les
+anciens.
+
+Passons à la peinture: c'est la grande question artistique de
+l'antiquité; c'était la mystérieuse Isis, dont on n'avait pas encore,
+avant la découverte de Pompeïa, pu soulever le voile. On avait
+retrouvé des statues, on connaissait des chefs-d'oeuvre de la
+sculpture, on possédait l'Apollon, la Vénus de Médicis, le Laocoon, le
+Torse; on avait des frises du Parthénon et les métopes de Sélinonte;
+mais ces merveilles du pinceau tant vantées par Pline, ces portraits
+que les princes couvraient d'or, ces tableaux pour lesquels les rois
+donnaient leurs maîtresses, ces peintures que les artistes offraient
+aux dieux, jugeant eux-mêmes que les hommes n'étaient pas assez riches
+pour les payer: tout cela était inconnu. Il y avait un piédestal pour
+les statuaires, il n'y en avait pas pour les peintres.
+
+Il est vrai que les fouilles de Pompeïa et d'Herculanum n'ont éclairé
+la question qu'à demi. Jusqu'à présent, on n'a retrouvé aucun original
+que l'on puisse attribuer à quelqu'un de ces grands maîtres qui
+avaient nom Timanthe, Zeuxis ou Apelles. Il y a plus: la majeure
+partie des peintures d'Herculanum et de Pompeïa ne sont rien autre
+chose que des fresques pareilles à celles de nos théâtres et de nos
+cafés. Mais n'importe! par cette oeuvre des ouvriers on peut apprécier
+l'oeuvre des artistes, et parmi ces peintures secondaires il y a même
+deux ou trois tableaux tout à fait dignes d'être remarqués. Mais il ne
+faut pas courir à ces deux ou trois tableaux, il faut les voir tous,
+les examiner tous, les étudier tous, car même dans les plus médiocres
+il y a quelque chose à apprendre.
+
+Les peintures de Pompeïa sont à la détrempe, c'est-à-dire exécutées
+par le même procédé dont se servaient Giotto, Giovanni du Fiesole
+et Masaccio. Le style, à part deux ou trois oeuvres de la décadence
+exécutées par les Bouchers de l'époque, est purement grec. Le dessin
+en est fin, correct, étudié; le clair-obscur, quoique compris
+autrement que par nos artistes, est tout à fait à la manière des
+graveurs, c'est-à-dire à l'aide de hachures, et bien entendu. La
+composition est en général douce et harmonieuse. L'expression en est
+toujours juste et très souvent remarquable. Enfin les vêtemens et les
+plis sont touchés avec cette supériorité qu'on avait déjà reconnue
+dans la statuaire antique, et qui fait le désespoir des artistes
+modernes.
+
+Nous ne pouvons pas passer en revue les 1,700 peintures qui composent
+la collection du Musée antique; nous pouvons seulement indiquer les
+plus originales ou les meilleures.
+
+D'abord, dans les arabesques et dans les natures mortes, on trouvera
+des choses charmantes: des animaux auxquels il ne manque que la vie,
+des fruits auxquels il ne manque que le goût; un perroquet traînant un
+char conduit par une cigale, tableau que l'on croit une caricature
+de Néron et de son pédagogue Sénèque; une charge représentant Énée
+sauvant son père et son fils, tous trois avec des têtes de chiens. Les
+trois parties du monde, l'Afrique avec son visage noir, l'Asie avec
+un bonnet représentant une tête d'éléphant, et au milieu d'elles
+l'Europe, leur maitresse et leur reine; puis au fond la mer, et sur
+cette mer un vaisseau cinglant à pleines voiles à la recherche de
+cette quatrième partie du monde promise par Sénèque. Il n'y pas à s'y
+tromper, car au dessous on lit ces vers de _Médée_:
+
+ Venient annis
+ Secula seris quibus Oceanus
+ Vincula rerum laxet, et ingens
+ Pateat tellus, Typhisque novos
+ Deteget orbes: nec sit terris ultima Thule.
+
+ _Médée_, acte II.
+
+Maintenant, voici un tableau d'histoire: il est précieux, car c'est le
+seul qu'on ait retrouvé à Pompeïa: c'est Sophonisbe buvant le poison.
+Devant elle est Scipion l'Africain, qu'on peut reconnaître en le
+comparant à son buste, auquel il ressemble; puis, derrière Sophonisbe,
+Massinissa qui la soutient dans ses bras. Le tableau est sans
+signature. Est-ce une copie? est-ce l'original? Nul ne le sait.
+
+Mais en voici un autre sur lequel le même doute n'existe point. Il
+représente Phoebé essayant de raccommoder Niobé avec Latone. Aux pieds
+de leur mère, Aglaé et Héléna, pauvres enfans qui seront enveloppés
+dans la vengeance divine, jouent aux osselets avec toute l'insouciance
+de leur âge. C'est un original: il est signé Alexandre l'Athénien.
+
+Puis viennent les fameuses danseuses tant de fois reproduites par la
+peinture moderne; des funambules vêtus comme nos arlequins; les sept
+grands dieux qui présidaient aux sept jours de la semaine: Diane pour
+le lundi, Mars pour le mardi, et ainsi de suite Mercure, Jupiter,
+Vénus, Apollon et Saturne.
+
+Au milieu de tout cela, le morceau de cendre coagulée qui conserve la
+forme du sein de cette femme retrouvée dans le souterrain d'Arrius
+Diomède, comme nous l'avons raconté.
+
+Puis les trois Grâces, que l'on croit copiées de Phidias, et qui
+furent recopiées par Canova.
+
+Puis le sacrifice d'Iphigénie, que l'on croit une copie de ce fameux
+tableau de Timanthe dont parle Pline. On se fonde sur ce que, dans
+l'un comme dans l'autre, Agamemnon a la tête voilée, et que, selon
+toute probabilité, un artiste n'aurait pas osé faire, à un maître
+aussi connu que Timanthe, un pareil vol.
+
+Puis Thésée tuant le Minotaure. A ses pieds est le monstre abattu;
+autour de lui sont les jeunes garçons et les jeunes filles qu'il a
+sauvés et qui lui baisent la main.
+
+Puis Médée méditant la mort de ses fils, composition magnifique d'une
+simplicité terrible. Les enfans jouent, la mère rêve. C'est beau et
+grand pour tout le monde. Un homme de nos jours qui aurait fait ce
+tableau serait le rival de nos plus grands peintres. Ne commencez
+pas par ce tableau, vous ne verriez plus rien. Quant à moi, il y a
+maintenant sept ans que je l'ai vu, et en fermant les yeux je le
+revois comme s'il était là.
+
+Puis une foule d'autres peintures:--l'Éducation d'Achille par le
+centaure Chiron, tableau imité par un de nos peintres, et que la
+gravure a popularisé;--Ariane s'éveillant sur le rivage d'une
+île déserte, et tendant les bras au vaisseau de Thésée qui
+s'éloigne;--Phryxus traversant l'Hellespont, monté sur son bélier,
+et tendant la main à Hellé qui est tombée dans la mer;--la Vénus
+qui sourit, étendue dans une conque;--Achille rendant Briséis à
+Agamemnon;--enfin, Thétis allant demander vengeance à Jupiter.
+
+Ces deux derniers sont deux pages de l'Iliade.
+
+Puis, allez, cherchez encore, regardez dans tous les coins: vous
+croirez en avoir pour une heure, vous y resterez tout le jour; puis,
+vous y reviendrez le lendemain et le surlendemain; et au moment de
+votre départ vous ferez arrêter votre voiture pour rendre encore une
+dernière visite à cette salle, unique dans le monde.
+
+Il ne faut pas s'en aller sans visiter le cabinet des papyrus; ce
+serait une grande injustice. Dans mon voyage de Sicile, après avoir
+visité Syracuse, j'ai conduit mes lecteurs aux sources de la Cyanée,
+à travers des îles charmantes dont les longs roseaux courbaient au
+dessus de nous, leurs têtes empanachées; ces roseaux, c'étaient des
+papyrus. On en faisait une espèce de parchemin étroit et long qu'on
+déroulait à mesure qu'on écrivait, et qu'on roulait à mesure qu'on
+avait écrit. Eh bien! on trouva cinq ou six mille de ces rouleaux,
+noircis, brûlés, friables; on les prit d'abord pour des morceaux de
+bois carbonisés et on n'y fit aucune attention; on les jeta ou plutôt
+on les laissa rouler où il leur plaisait d'aller; puis on reconnut que
+c'était le trésor le plus précieux de l'antiquité que l'on méprisait
+ainsi. On recueillit tout ce qu'on put en trouver, et, par un miracle
+de patience inouï, incroyable, fabuleux, on en a déroulé et lu à cette
+heure trois mille ou trois mille cinq cents, je crois. Le reste est
+dans ce cabinet, rangé sur les rayons de vastes armoires; ce sont deux
+mille cinq cents petits cylindres noirs que vous prendriez pour des
+échantillons de charbon de bois. Ce fut en 1753 seulement qu'on revint
+de l'erreur que nous avons dite: on trouva d'un seul coup, au dessous
+du jardin du couvent de Saint-Augustin, à Portici, dix-huit cents de
+ces petits rouleaux, rangés avec tant de symétrie que l'on commença à
+y voir quelque chose de mieux que du bois brûlé. D'ailleurs, en même
+temps et dans la même pièce on retrouva trois bustes, sept encriers,
+et des stylets à écrire. On reconnut alors qu'on était dans une
+bibliothèque, et l'on eut pour la première fois l'idée que les petits
+rouleaux noirs pouvaient être des papyrus; on les examina avec soin
+et on y reconnut, comme on la voit sur du papier brûlé, la trace
+des caractères qui y avaient été écrits. A partir de ce moment, la
+recommandation fut faite à tous les ouvriers travaillant aux fouilles
+de mettre précieusement de côté tout ce qui pourrait ressembler à du
+charbon.
+
+Et, comme je vous le dis, il y a là trois mille manuscrits dans
+lesquels on retrouvera peut-être ces quatre volumes de Trogue Pompée
+qui font une lacune dans l'histoire, et ces trois ou quatre livres de
+Tacite qui font une lacune dans ses Annales.
+
+J'avoue que j'avais grande envie de mettre dans ma poche un de ces
+petits rouleaux de charbon.
+
+Comme nous allions descendre le grand escalier des Studi, le gardien,
+qui était sans doute satisfait de la rétribution que nous lui avions
+donnée, nous demanda à voix basse si nous ne voulions pas visiter la
+galerie de Murat. Nous acceptâmes, en lui demandant comment la galerie
+de Murat se trouvait aux Studi. Il nous répondit alors que, lorsque le
+roi Ferdinand avait repris son royaume, on avait partagé en famille
+tous les objets abandonnés par le roi déchu. Cette galerie était
+devenue la propriété du prince de Salerne qui, ayant eu besoin de
+quelque chose comme cent mille piastres, les emprunta sur gage à son
+auguste neveu actuellement régnant. Or, le gage fut cette galerie,
+laquelle, pour plus grande sûreté de la créance, fut transportée au
+musée Bourbon.
+
+Il y a là, entre autres chefs-d'oeuvre, treize Salvator Rosa, deux
+ou trois Van-Dick, un Pérugin, un Annibal Carrache, deux Gérard des
+Nuits, un Guerchin, les Trois Âges de Gérard, puis dans un petit coin,
+derrière un rideau de fenêtre, un tableau de quatorze pouces de haut,
+et de huit pouces de large, une de ces miniatures grandioses comme en
+fait Ingres quand le peintre d'histoire descend au genre, une petite
+merveille enfin, comme l'Arètin, comme le Tintoret! c'est Francesca
+de Rimini et Paolo, au moment où les deux amans s'interrompent et «ce
+jour-là ne lisent pas plus avant.»
+
+Demandez, je vous le répète, à visiter cette galerie, ne fût-ce que
+pour voir ce charmant petit tableau.
+
+Nous sortîmes enfin, ou plutôt on nous mit à la porte. Il était quatre
+heures et demie, et nous avions outre-passé d'une demi-heure le temps
+fixé pour la visite du musée. Il est vrai qu'à Naples il n'y a rien
+de fixe, et qu'avec une colonate, c'est-à-dire avec cinq francs cinq
+sous, on fait et l'on fait faire bien des choses.
+
+Nous n'avions pas marché cent pas qu'au coin de la rue de Tolède
+nous nous trouvâmes face à face avec un monsieur d'une cinquantaine
+d'années qu'il me sembla à la première vue avoir rencontré à Paris
+dans le monde diplomatique. Probablement je ne lui étais pas inconnu
+non plus, car il s'approcha de moi avec son plus charmant sourire.
+
+--Eh! bonjour, mon cher Alexandre, me dit-il d'un ton protecteur;
+comment êtes-vous à Naples sans que j'en sois averti? Ne savez-vous
+donc pas que je suis le protecteur-né des artistes et des gens de
+lettres?
+
+Le faquin! Il me prit une cruelle envie de lui briser quelque chose
+d'un peu dur sur le dos; mais je me retins, me doutant bien qu'il
+accepterait cette réponse et que tout serait fini là.
+
+En effet, pour mon malheur, c'était...
+
+A l'autre chapitre, je vous dirai qui c'était.
+
+
+
+
+XVIII
+
+La Bête noire du roi Ferdinand.
+
+
+C'était ce fameux marquis dont je vous ai parlé comme de la bête noire
+du roi Ferdinand, et qui, tout protégé qu'il avait été par la reine
+Caroline, n'avait jamais pu entrer au palais que par la porte de
+derrière.
+
+En partant de France, j'avais pris quelques lettres de recommandation
+pour les plus grands seigneurs de Naples, les San-Teodore, les Noja et
+les San-Antimo. De plus, je connaissais de longue date le marquis de
+Gargallo cl les princes de Coppola.
+
+Parmi ces lettres, il s'en était, je ne sais comment, glissé une pour
+le marquis.
+
+Étant à Rome, je n'avais pu obtenir de l'ambassade des Deux-Siciles
+l'autorisation d'aller à Naples. Afin d'éluder ce refus, j'avais,
+comme je l'ai raconté ailleurs, passé la frontière napolitaine grâce
+au passeport d'un de mes amis. Pour tout le monde je m'appelais donc
+du nom de cet ami, c'est-à-dire monsieur Guichard. et pour quelques
+personnes seulement j'étais Alexandre Dumas.
+
+Mais comme, en arrivant à Naples, j'ignorais à qui je pouvais me fier,
+j'avais, avec un homme que j'appellerais mon ami, si ce n'était pas un
+très haut personnage, j'avais, dis-je, passé une revue des adresses de
+mes lettres, afin de savoir de lui quelles étaient les personnes à
+qui il n'y avait aucun inconvénient que monsieur Guichard remît les
+recommandations données à monsieur Dumas.
+
+Or, à toutes les adresses, ce haut personnage, que je n'ose appeler
+mon ami, mais à qui j'espère prouver un jour que je suis le sien,
+avait fait un signe d'assentiment, lorsque, arrivé à la lettre
+destinée au marquis, il prit cette lettre par un coin de l'enveloppe,
+et la jetant, sans même regarder où elle allait tomber, de l'autre
+côté de la table sur laquelle nous faisions notre choix:
+
+--Qui vous a donc donné une lettre pour cet homme? me demanda-t-il.
+
+--Pourquoi cela? répondis-je, ripostant à sa question par une autre
+question.
+
+--Mais, parce que ... parce que ... ce n'est pas un de ces hommes à
+qui on recommande un homme comme vous.
+
+--Mais, n'est-il pas quelque peu homme de lettres lui-même?
+demandai-je.
+
+--Oh! oui, me répondit mon interlocuteur; oui, il a une correspondance
+très active avec le ministre de la police. Cela s'appelle-t-il être un
+homme de lettres en France? En ce cas, c'est un homme de lettres.
+
+--Diable! fis-je; mais il me semble que j'ai rencontré ce gaillard-là
+dans les meilleurs salons de Paris.
+
+--Cela ne m'étonnerait pas: c'est un drôle qui se fourre partout. Et
+moi-même, tenez, je ne serais pas surpris en rentrant de le trouver
+dans mon antichambre. Mais vous voilà prévenu. Assez sur cette
+matière; parlons d'autre chose.
+
+C'est un garçon fort aristocrate que cet ami que je n'ose pas appeler
+mon ami. Je ne m'en tins pas moins pour averti, et bien averti, car il
+était en position d'être parfaitement renseigné sur toutes ces petites
+choses-là, et, à partir de ce jour, je me donnai de garde d'aller en
+aucun endroit où je pusse rencontrer mon marquis.
+
+Or, j'avais parfaitement réussi à l'éviter depuis trois semaines que
+j'étais à Naples, lorsque, pour mon malheur, comme je l'ai dit, je me
+trouvai face à face avec lui en sortant du musée Bourbon.
+
+On devine donc quelle figure je fis lorsque, avec ce charmant sourire
+qui lui est habituel et avec ce ton protecteur qu'il affecte, il me
+dit:
+
+--Eh! bonjour, mon cher Alexandre; comment êtes-vous à Naples sans que
+j'en sois averti? Ne savez-vous donc pas que je suis le protecteur-né
+des artistes et des gens de lettres? Puis, voyant que je ne répondais
+rien et que je le regardais des pieds à la tête, il ajouta:
+Comptez-vous rester encore long-temps avec nous?
+
+--D'abord, monsieur, lui répondis-je, je ne suis pas le moins du monde
+votre cher Alexandre, attendu que c'est la troisième fois, je crois,
+que je vous parle, et que, les deux premières, je ne savais pas à qui
+je parlais. Ensuite, vous n'avez pas été averti de mon arrivée parce
+que mon véritable nom n'a pas été déposé à la police. Enfin, et pour
+répondre à votre dernière question, oui, je comptais rester huit jours
+encore, mais j'ai bien peur d'être forcé de partir demain.
+
+Après quoi je pris le bras de Jadin et laissai le protecteur-né des
+artistes et des gens de lettres fort abasourdi du compliment qu'il
+venait de recevoir.
+
+A Chiaja, je quittai Jadin; il s'achemina du côté de l'hôtel, et moi
+j'allai droit à l'ambassade française.
+
+A cette époque, nous avions pour chargé d'affaires à Naples un noble
+et excellent jeune homme ayant nom le comte de Béarn. En arrivant, il
+y avait quatre mois, j'avais été lui faire ma visite, et je lui avais
+tout raconté. Il m'avait écouté gravement et avec une légère teinte
+de mécontentement; mais presque aussitôt ce nuage passager s'était
+effacé, et me tendant la main:
+
+--Vous avez eu tort, me dit-il, d'agir ainsi à votre façon, et vous
+pouvez cruellement nous compromettre. Si la chose était à faire,
+je vous dirais: Ne la faites point; mais elle est faite, soyez
+tranquille, nous ne vous laisserons pas dans l'embarras.
+
+J'étais peu habitué à ces façons de faire de nos ambassadeurs; aussi
+j'avais gardé au comte de Béarn une grande reconnaissance de sa
+réception, tout en me promettant, le moment venu, d'avoir recours à
+lui.
+
+Or, je pensai que le moment était venu, et j'allai le trouver.
+
+--Eh bien! me demanda-t-il, avons-nous quelque chose de nouveau?
+
+--Non, pas pour le moment, répondis-je, mais cela pourrait bien ne pas
+tarder.
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+Je lui dis la rencontre que je venais de faire, et je lui racontai le
+court dialogue qui en avait été la suite.
+
+--Eh bien! me dit-il, vous avez eu tort cette fois-ci comme l'autre:
+il fallait faire semblant de ne pas le voir, et, si vous ne pouviez
+pas faire autrement que de le voir, il fallait au moins faire semblant
+de ne pas le reconnaître.
+
+--Que voulez-vous, mon cher comte, lui répondis-je, je suis l'homme du
+premier mouvement.
+
+--Vous savez cependant ce qu'a dit un de nos plus illustre diplomates?
+
+--Celui dont vous parlez a dit tant de choses, que je ne puis savoir
+tout ce qu'il a dit.
+
+--Il a dit qu'il fallait se défier du premier mouvement, attendu qu'il
+était toujours bon.
+
+--C'est une maxime à l'usage des têtes couronnées, et il y aurait
+par conséquent de l'impertinence à moi de la suivre. Je ne suis
+heureusement ni roi ni empereur.
+
+--Vous êtes mieux que cela, mon cher poète.
+
+--Oui, mais en attendant nous ne sommes pas au temps du bon roi
+Robert; et je doute que, si son successeur Ferdinand daigne s'occuper
+de moi, ce soit pour me couronner comme Pétrarque avec le laurier de
+Virgile. D'ailleurs, vous le savez bien, Virgile n'a plus de laurier,
+et celui qu'a repiqué sur sa tombe mon illustre confrère et ami
+Casimir Delavigne lui a fait la mauvaise plaisanterie de ne pas
+reprendre de bouture.
+
+--Bref, que désirez-vous?
+
+--Je désire savoir si vous êtes toujours dans les mêmes dispositions à
+mon égard.
+
+--Lesquelles?
+
+--De venir à mon secours si je vous appelle.
+
+--Je vous l'ai promis et je n'ai qu'une parole; mais savez-vous ce que
+je ferais si j'étais à votre place?
+
+--Que feriez-vous?
+
+--Vous allez bondir!
+
+--Dites toujours.
+
+--Eh bien! je ferais viser mon passeport ce soir, et je partirais
+cette nuit.
+
+--Ah! pour cela, non, par exemple.
+
+--Très bien; n'en parlons plus.
+
+--Ainsi je compte sur vous?
+
+--Comptez sur moi.
+
+Le comte de Béarn me tendit la main, et nous nous séparâmes.
+
+--Faites-moi un plaisir, dis-je à Jadin en rentrant à l'hôtel.
+
+--Lequel?
+
+--Dites au garçon de vous dresser pour cette nuit un lit de sangle
+dans ma chambre.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Vous le verrez probablement.
+
+--Avez-vous besoin de Milord aussi?
+
+--Eh! eh! il ne sera peut-être pas de trop.
+
+--Vous croyez donc qu'ils vont venir vous arrêter?
+
+--J'en ai peur.
+
+--Sacré fat que vous faites, de vous figurer que les gouvernement
+s'occupent de vous!
+
+--Celui-ci a daigné s'occuper de mon père au point de l'empoisonner,
+et je vous avoue que ce précédent ne me donne pas de confiance.
+
+--Eh bien! on couchera dans votre chambre, puisqu'il faut vous garder.
+
+Et Jadin donna ordre qu'on lui dressât son lit en face du mien.
+
+Cette précaution prise, nous nous couchâmes et nous nous endormîmes
+comme si nous n'avions pas rencontré le moindre marquis dans notre
+journée.
+
+Le lendemain, vers les quatre heures du matin, j'entendis qu'on
+ouvrait ma porte.
+
+Si profondément que je dorme et si légèrement qu'on ouvre la porte de
+ma chambre quand je dors, je m'éveille à l'instant même. Cette fois,
+ma vigilance habituelle ne me fit pas défaut; j'ouvris les yeux tout
+grands, et j'aperçus le valet de chambre.
+
+--Eh bien! Peppino, demandai-je, qu'y a-t-il, que vous me faites le
+plaisir d'entrer si matin chez moi?
+
+--J'en demande un million de pardons à son excellence, répondit le
+pauvre garçon; ce sont deux messieurs qui veulent absolument vous
+parler.
+
+--Deux messieurs de la police, n'est-ce pas?
+
+--Ma foi! s'il faut vous le dire, j'en ai peur.
+
+--Allons, allons, alerte, Jadin!
+
+--Quoi? dit Jadin, en se frottant les yeux.
+
+--Deux sbires qui nous font l'honneur de nous faire visite, mon
+garçon.
+
+--C'est-à-dire qu'il faut que je me lève et que je coure chez M. de
+Béarn.
+
+--Vous parlez comme saint Jean-Bouche-d'Or, cher ami; levez-vous et
+courez.
+
+--Vous n'aimez pas mieux que je les fasse manger par Milord? Cela
+serait plus tôt fait, et cela ne nous dérangerait pas.
+
+--Non, il en reviendrait d'autres, et ce serait à recommencer.
+
+--Ces messieurs peuvent-ils entrer? demanda Peppino.
+
+--Parfaitement, qu'ils entrent. Ces messieurs entrèrent.
+
+Cela ressemblait beaucoup aux gardes du commerce que nous voyons au
+théâtre.
+
+--Monsu Guissard? dit l'un d'eux.
+
+--C'est moi, répondis-je.
+
+--Eh bien! monsu Guissard, il faut nous suivre tout de suite.
+
+--Où cela, s'il vous plaît?
+
+--A la polize.
+
+Je jetai un coup d'oeil triomphant à Jadin.
+
+--Il faut, murmura-t-il, que le gouvernement ait bien du temps de
+reste pour se déranger ainsi!
+
+--Que dit monsu? demanda le sbire.
+
+--Moi! Rien, dit Jadin.
+
+--Monsu a parlé du gouvernement!
+
+--Ah! j'ai dit que le gouvernement était plein de tendresse pour les
+étrangers qui viennent ici; et je le répète! attendu que c'est mon
+opinion, monsieur. Est-il défendu d'avoir une opinion?
+
+--Oui, dit le sbire.
+
+--En ce cas, je n'en ai pas, monsieur, prenons que je n'ai rien dit.
+Je me hâtai de m'habiller; j'avais une peur de tous les diables que
+les sbires, peu habitués au dialogue de Jadin, ne l'emmenassent avec
+moi. Je passai donc lestement mon gilet et ma redingote, et leur
+déclarai que j'étais prêt à les suivre.
+
+Cette promptitude à me rendre à l'invitation du gouvernement parut
+donner à nos deux sbires une excellente idée de moi; aussi, lorsque,
+arrivé à la porte de la rue, je leur demandai la permission de prendre
+un fiacre, ils ne firent aucune difficulté, et l'un d'eux poussa même
+la complaisance jusqu'à courir en chercher un qui stationnait devant
+la grille encore fermée de la villa Reale.
+
+Comme je montais en voiture, je vis apparaître Jadin à la fenêtre; il
+était tiré à quatre épingles et tout prêt à se rendre à l'ambassade.
+Seulement, pour ne pas donner de soupçons sur sa connivence avec moi,
+il attendait pour sortir que nous eussions tourné le coin, et fumait
+innocemment la plus colossale de ses trois pipes.
+
+Cinq minutes après j'étais à la police. Un monsieur, tout vêtu de
+noir et de fort mauvaise humeur d'avoir été réveillé si matin, m'y
+attendait.
+
+--C'est à vous ce passeport? me demanda-t-il aussitôt qu'il m'aperçut
+et en me montrant mon passeport au nom de Guichard.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et cependant Guichard n'est pas votre nom?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Et pourquoi voyagez-vous sous un autre nom que le vôtre?
+
+--Parce que votre ambassadeur n'a pas voulu me laisser voyager sous le
+mien.
+
+--Quel est votre nom?
+
+--Alexandre Dumas.
+
+--Avez-vous un titre?
+
+--Mon aïeul a reçu de Louis XIV le titre de marquis, et mon père a
+refusé de Napoléon le titre de comte.
+
+--Et pourquoi ne portez-vous pas votre titre?
+
+--Parce que je crois pouvoir m'en passer.
+
+--Vous méprisez donc ceux qui ont des titres?
+
+--Pas le moins du monde; mais je préfère ceux qu'on se fait soi-même à
+ceux qu'on a reçus de ses aïeux.
+
+--Vous êtes donc un jacobin?
+
+Je me mis à rire, et je haussai les épaules.
+
+--Il ne s'agit pas de rire ici! me dit le monsieur en noir, d'un air
+on ne peut plus irrité.
+
+--Vous ne pouvez pas m'empêcher de trouver la question ridicule.
+
+--Non, mais je veux vous faire passer l'envie de rire.
+
+--Oh! cela, je vous en défie tant que j'aurai le plaisir de vous voir.
+
+--Monsieur!
+
+--Monsieur!
+
+--Savez-vous qu'en attendant je vais vous envoyer en prison?
+
+--Vous n'oserez pas.
+
+--Comment! je n'oserai pas? s'écria l'homme noir en se levant et en
+frappant la table du poing.
+
+--Non.
+
+--Eh! qui m'en empêchera?
+
+--Vous réfléchirez.
+
+--A quoi?
+
+--A ceci.
+
+Je tirai de ma poche trois lettres.
+
+Le monsieur noir jeta un coup d'oeil rapide sur les papiers que je lui
+présentais, et reconnut des cachets ministériels.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ces lettres?
+
+--Oh! mon Dieu, presque rien. Celle-ci, c'est une lettre du ministre
+de l'instruction publique, qui me charge d'une mission littéraire
+en Italie, et particulièrement dans le royaume des Deux-Siciles: il
+désire savoir quels sont les progrès que l'instruction a faits depuis
+les vice-rois jusqu'à nos jours. Celle-ci, c'est une lettre du
+ministre des affaires étrangères, qui me recommande particulièrement
+à nos ambassadeurs, et qui les prie de me donner _en toute
+circonstance_, voyez: _en toute circonstance_ est même souligné;--de
+me donner, dis-je, _en toute circonstance_, aide et protection. Quant
+à cette troisième, n'y touchez pas, monsieur, et permettez-moi de
+vous la montrer à distance. Quant à cette troisième, voyez, elle est
+signée: «Marie-Amélie,» c'est-à-dire d'un des plus nobles et des plus
+saints noms qui existent sur la terre. C'est de la tante de votre roi.
+J'aurais pu m'en servir, mais je ne l'ai pas fait, il aurait fallu la
+remettre à la personne à qui elle était adressée; et quand on a un
+autographe comme celui-là, lequel, comme vous pouvez le voir, ne dit
+pas trop de mal du porteur, on le garde, au risque que quelque valet
+de police vous menace de vous envoyer en prison.
+
+--Mais, me dit le monsieur un peu abasourdi, qui me dira que ces
+lettres sont bien des personnes dont elles portent les signatures?
+
+Je me retournai vers la porte qui s'ouvrait en ce moment, et j'aperçus
+le comte de Béarn.
+
+--Qui vous le dira? Pardieu, repris-je, monsieur l'ambassadeur de
+France, qui se dérange tout exprès pour cela. N'est-ce pas, mon cher
+comte, continuai-je, que vous direz à monsieur que ces lettres ne sont
+pas de fausses lettres?
+
+--Non seulement je le lui dirai, mais encore je demanderai en vertu de
+quel ordre on vous arrête, et il me sera fait raison de l'insulte que
+vous avez reçue. Je réclame monsieur, ajouta le comte de Béarn en
+étendant la main vers moi, d'abord comme sujet du roi de France,
+et ensuite comme envoyé du ministère. Si monsieur a commis quelque
+infraction aux lois de la police et de la santé[1], j'en répondrai à
+plus haut que vous. Venez, mon cher Dumas, je suis désolé qu'on vous
+ait réveillé si matin, et j'espère que c'est par un malentendu.
+
+Et à ces mots, nous sortîmes de la police bras dessus bras dessous,
+laissant le monsieur en noir dans un état de stupéfaction des plus
+difficiles à décrire.
+
+Jadin nous attendait à la porte.
+
+--Ah ça! maintenant, me dit le comte de Béarn, maintenant que nous
+sommes entre nous, il ne s'agit plus de faire les fanfarons; je vous
+ai tiré de là avec les honneurs de la guerre, mais je vais avoir sur
+les bras tout le ministère de la police. Il s'agit pour vous de songer
+au départ.
+
+--Diable!
+
+--N'avez-vous pas tout vu?
+
+--Si fait. J'ai visité hier la dernière chose qui me restai à voir.
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien! nous tâcherons d'être prêts quand il le faudra, voilà tout.
+
+--A la bonne heure! Maintenant, rentrez à l'hôtel, et attendez-moi
+dans la journée. J'aurai une réponse.
+
+Je suivis le conseil que me donnait M. Béarn, et je le vis
+effectivement revenir vers les cinq heures.
+
+--Eh bien! me dit-il, tout est arrangé de la façon la plus
+convenable. On savait votre présence ici; et comme vous n'y avez
+commis aucun scandale patriotique, on la tolérait. Mais vous avez été
+officiellement dénoncé hier soir, et l'on s'est cru alors dans la
+nécessité d'agir.
+
+--Et combien de temps me laisse-t-on pour quitter Naples?
+
+--On s'en est rapporté à moi, et j'ai dit que dans trois jours vous
+seriez parti.
+
+--Vous êtes un excellent mandataire, mon cher comte, et non seulement
+vous représentez admirablement l'honneur de la France, mais encore
+vous sauvez à merveille celui des Français. Recevez tous mes
+remerciemens. Dans trois jours j'aurai acquitté votre parole envers le
+gouvernement napolitain.
+
+Voilà comment je fus obligé de quitter la très fidèle ville de Naples,
+qui n'en est encore qu'à sa trente-septième révolte; et cela pour
+avoir eu le malheur de rencontrer la bête noire de Sa Majesté le roi
+Ferdinand.
+
+Cela prouve qu'il y a à Naples quelque chose de pire encore que les
+jettateurs:
+
+Ce sont les mouchards.
+
+
+Note:
+
+[1] On était alors dans le plus fort du choléra, et je n'avais pas
+fait à Rome la quarantaine de vingt-cinq jours obligée.
+
+
+
+
+XIX
+
+L'Auberge de Sainte-Agathe.
+
+
+C'en était fait, je devais quitter Naples. Le rêve était fini, la
+vision allait s'envoler dans les cieux. Je vous avoue, mes chers
+lecteurs, que, lorsque je vis disparaître Capo-di-Chino à ma gauche et
+le Champ-de-Mars à ma droite, lorsque, étendu sur les coussins de
+ma voiture, je me mis à songer tristement que, selon toutes les
+probabilités humaines, et grâce surtout à la bienveillante protection
+du marquis de Soval et à la justice éclairée du roi Ferdinand, je
+ne verrais plus ces merveilles, mon coeur se serra par un sentiment
+d'angoisse indéfinissable, des larmes me vinrent aux bords des
+paupières, et je me rappelai malgré moi le mélancolique proverbe
+italien: Voir Naples et mourir!
+
+En m'éloignant de ce pays enchanté, j'éprouvais donc quelque chose
+de semblable à ce qui doit se passer dans l'âme de l'exilé disant un
+dernier adieu à sa patrie. Oui, je m'étais épris de tendresse, de
+sympathie et de pitié pour cette terre étrangère que Dieu, dans sa
+prédilection jalouse, a comblée de ses bienfaits et de ses richesses;
+pour cette oisive et nonchalante favorite dont la vie entière est une
+fête, dont la seule préoccupation est le bonheur; pour cette ingrate
+et voluptueuse sirène qui s'endort au bruit des vagues et se réveille
+aux chants du rossignol, et à qui le rossignol et les vagues répètent
+dans leur doux langage un éternel refrain de joie et d'amour, et
+traduisent dans leur musique divine les paroles du Seigneur: «A toi,
+ma bien-aimée, mes plus riches tapis de verdure et de fleurs; à toi
+mon plus beau pavillon d'or et d'azur; à toi mes sources les plus
+limpides et les plus fraîches; à toi mes parfums les plus suaves et
+les plus purs; à toi mes trésors d'harmonie; à toi mes torrens de
+lumière.» Hélas! pourquoi faut-il que l'homme, cet esclave envieux et
+stérile, s'attache à détruire partout l'oeuvre de Dieu; pourquoi tout
+paradis terrestre doit-il cacher un serpent!
+
+Absorbé par ces idées passablement lugubres, je baissai la tête sur
+ma poitrine et je me laissai aller à ma rêverie. Jadin ronflait à mes
+côtés du sommeil des justes, avec cette différence cependant que la
+trompette des archanges ne l'aurait pas éveillé. Il avait lancé sa
+dernière malédiction sur les douaniers de Sa Majesté sicilienne, avait
+craché sur la barrière en guise d'adieu, et s'était endormi comme un
+homme qui n'a plus de comptes à rendre à sa conscience. Je voulus
+m'assurer si mes regrets bruyans n'avaient pas troublé le repos de mon
+camarade. J'attendis deux ou trois cahots de première force; Jadin
+subit l'épreuve sans sourciller, il aurait subi l'épreuve du canon
+tiré à bout d'oreille. Alors je fermai les yeux à mon tour, et je
+repassai dans mon esprit tous ces rians tableaux que j'avais admirés
+pour la première et pour la dernière fois de ma vie. Je ne sais
+combien de temps dura ma méditation ou mon rêve, je ne sais combien
+d'heures je restai dans cet engourdissement de l'âme qui n'est plus la
+veille, mais qui n'est pas encore le sommeil; ce que je sais très
+bien et dont je me souviens, Dieu merci, avec une grande précision
+de détails, c'est que j'en fus arraché brusquement par un accident
+survenu à notre voiture. L'essieu s'était brisé et nous étions dans
+une mare.
+
+Cette fois Jadin était éveillé, non point par sa chute, comme on
+pourrait le croire, mais par la fraîcheur de l'eau qui venait de
+pénétrer ses vêtemens les plus intimes, et il jurait de toute
+l'indignation de son âme et de toute la force de ses poumons. Il
+pouvait être environ trois heures; la route était déserte; le
+postillon s'en était allé demander du secours.
+
+Lorsque je dis que la route était déserte, je me trompe, car, en
+tournant la tête à gauche, je vis près de nous une espèce de petit
+lazzarone de douze à treize ans, crépu, hâlé, doré de reflets
+changeans, imitant à merveille le bronze florentin, les yeux noirs
+comme du charbon, les lèvres rouges comme du corail et les dents
+blanches comme des perles. Il était fièrement drapé dans des haillons
+qui auraient fait envie à Murillo, et nous regardait d'un air
+intelligent et réfléchi, sans daigner nous tendre la main ni pour
+nous aider, ni pour nous demander l'aumône. Dans un pays où la nudité
+presque complète est le privilège du mendiant et du lazzarone, et où
+tout homme du peuple, quels que soient ses besoins, n'aborde jamais
+l'étranger sans se croire le droit de mettre sa bourse à contribution,
+ce luxe de guenilles et ce silence de dédain ne furent pas sans me
+causer un certain étonnement.
+
+--Où sommes-nous? lui demandai-je en sautant par dessus la roue qui
+gisait renversée au milieu du chemin.
+
+--_A Sant-Agata di Goti_, répondit le petit sauvage sans déranger un
+pli de son bizarre accoutrement.
+
+--Pardieu! fit Jadin, il s'agit bien de Goths et de Visigoths, ne
+voyez-vous pas que nous sommes en Afrique? Voilà de la véritable
+couleur locale ou je ne m'y connais guère.
+
+Le petit paysan fixa son regard sur Jadin, comme pour deviner le
+sens de ses paroles, et fronça le sourcil d'un air de défiance et de
+soupçon, se croyant sans doute offensé par ce peu de mots prononcés
+devant lui dans une langue inconnue. Je me hâtai de rassurer la
+susceptibilité du jeune habitant de Sainte-Agathe, en lui faisant
+comprendre de mon mieux que Jadin s'extasiait sur la qualité de son
+teint et sur l'originalité de son costume.
+
+L'enfant ne fut pas dupe de ma bienveillante traduction et se contenta
+de répondre, en haussant les épaules, que, si les hommes de son pays
+étaient bronzés par le soleil, les femmes y étaient plus blanches
+et plus jolies que partout ailleurs, et que si lui et ses frères
+n'avaient que des haillons pour tout vêtement, c'était pour que leurs
+soeurs portassent des jupes brodées et des corsages à galons d'or.
+
+Ces paroles furent dites d'un ton si simple que je me suis réconcilié
+tout à coup avec l'indolence et la misère du petit lazzarone.
+
+--Y a-t-il une auberge, une cabane, un chenil dans ce maudit village?
+demanda Jadin en se servant cette fois du patois napolitain, dans
+lequel il avait fait, dans les derniers temps, de rapides progrès.
+
+--_C'e una superba locanda_, répondit l'enfant en regardant Jadin avec
+une singulière expression de malice.
+
+--Eh bien! mon garçon, lui dis-je, si tu nous mènes à cette _superba
+locanda_, voici une pièce de six carlins pour ta peine.
+
+--Je ne suis pas un mendiant, répondit le jeune homme aux haillons, en
+me lançant un regard d'une hauteur incroyable.
+
+Je tombais d'étonnement en étonnement. Un enfant de la dernière classe
+du peuple napolitain, dont l'extérieur annonçait le dénûment le plus
+complet, refuser une demi-piastre, c'était quelque chose de tellement
+fabuleux que, n'en croyant pas mes oreilles, je me tournai vers Jadin
+pour m'assurer si je n'avais pas mal entendu.
+
+--Comment, drôle! tu ne veux pas de notre argent? fit Jadin en lui
+montrant la monnaie qu'il prit de mes mains.
+
+--Je ne l'ai pas gagné, répondit le petit paysan avec son stoïcisme
+habituel.
+
+--Tu te trompes, mon garçon, repris-je à mon tour, ce n'est pas
+à titre d'aumône que nous t'offrons cette somme, c'est pour te
+récompenser du service que tu vas nous rendre en nous menant à un
+hôtel.
+
+--Je ne suis pas un guide, répliqua l'étrange garçon avec le plus
+imperturbable sang-froid.
+
+--Eh bien! quel est donc l'état de votre seigneurie? demanda Jadin en
+portant respectueusement la main à son chapeau.
+
+--Mon état?... c'est de regarder les voitures qui passent et les
+passagers qui tombent.
+
+--Hein! comment le trouvez-vous, Jadin?
+
+--Je le trouve tout à fait magnifique, et je veux absolument croquer
+la tête de ce coquin.
+
+Comme nous l'avons dit, le descendant des Goths n'était pas très fort
+sur le français. Il crut que Jadin le menaçait tout bonnement de lui
+couper la tête. Sa colère, long-temps contenue, éclata avec fureur. Il
+grinça des dents comme un tigre blessé, tira de ses haillons un long
+poignard à lame triangulaire, et s'éloigna lentement à reculons, en
+fixant sur Jadin ses fauves prunelles qui lançaient des éclairs. Son
+intention évidente était d'attirer son adversaire loin de la grande
+route, dans quelque endroit plus désert ou plus sombre, pour consommer
+tranquillement sa vengeance.
+
+--Attends-moi, attends-moi, petit brigand, s'écria Jadin en riant, je
+vais t'apprendre a faire usage d'armes prohibées. Et il fit un pas
+pour s'élancer à sa poursuite.
+
+Mais au même instant le postillon reparut suivi de cinq ou six paysans
+de Sainte-Agathe, les uns plus cuivrés que les autres; et le petit
+sauvage, en voyant arriver du monde, cacha promptement son poignard et
+se sauva à toutes jambes.
+
+On mit la voiture sur pied, on constata les dégâts, et nous acquîmes
+la triste conviction que nous ne pouvions pas nous remettre en route
+avant la nuit. Je fis part au postillon de notre singulière rencontre,
+et lui demandai quelques renseignemens sur l'étonnant personnage qui
+venait de s'enfuir à leur approche. Le postillon sourit, et pour toute
+réponse frappa deux ou trois fois son front du bout de son index.
+Comme je ne comprenais rien du tout à cette pantomime, je le priai de
+s'expliquer plus clairement. Il me raconta alors que ce méchant gamin,
+que nous avions pris pour un nègre, n'était pas plus Africain que les
+autres habitans de Sainte-Agathe, et qu'il ne fallait pas nous étonner
+de ses manières, car il était un peu fou, ainsi que le reste de sa
+famille.
+
+--Mais au nom du diable! s'écria Jadin, exaspéré par toutes ces
+lenteurs, où pourrais-je enfin trouver une auberge pour sécher mes
+habits?
+
+--Tiens! en effet, reprit le postillon en l'examinant avec curiosité,
+son excellence a versé du côté du ruisseau.
+
+La _locanda_ était à deux pas. J'ai abusé si souvent de la patience
+de mes lecteurs en leur parlant des auberges d'Italie, que je puis
+me borner celte fois à les renvoyer aux descriptions précédentes.
+J'ajouterai seulement que l'auberge de Sainte-Agathe surpasse en
+saleté toutes celles que j'ai décrites jusqu'ici. Cet affreux
+coupe-gorge s'appelle, je crois, la _nobile locanda del Sole_.
+
+Jadin fit allumer un grand feu, et se mit en devoir de se sécher
+de son mieux, trempé qu'il était jusqu'aux os. Moi, je sortis à
+l'aventure, fort inquiet de savoir comment j'emploierais les trois ou
+quatre mortelles heures pendant lesquelles on devait réparer notre
+voiture. De dîner, il n'en était pas question. Comme nous comptions
+nous arrêter seulement à Mola di Gaëta, nous n'avions pas pris de
+provisions avec nous, et de son côté l'hôte de Sainte-Agathe s'était
+empressé de mettre à notre disposition sa cuisine, ses ustensiles;
+mais, comme on le pense bien, là se bornèrent ses offres de service:
+des objets à mettre sous notre dent, il n'en fut aucunement question.
+Je pris le premier chemin de traverse qui s'offrit à mes pas, décidé
+à tuer le temps en parcourant la campagne. J'avais fait à peine un
+huitième de mille, lorsqu'au détour d'un buisson je me trouvai nez à
+nez avec mon sauvage. Il se chauffait tranquillement au soleil, et ne
+fit pas un mouvement ni pour m'éviter ni pour marcher à ma rencontre.
+
+--Eh bien! mon enfant, lui dis-je en l'abordant comme une vieille
+connaissance, vous vous êtes singulièrement mépris sur les intentions
+de mon camarade. Il ne voulait vous faire aucun mal. Seulement, comme
+il vous trouvait la tête d'un grand caractère, il eût été charmé de
+faire votre portrait.
+
+--Comment, c'était un peintre! s'écria l'enfant ébahi.
+
+--Certainement, qu'y a-t-il là d'étonnant?
+
+--C'était un peintre! répéta le petit paysan, comme en se parlant à
+lui-même.
+
+--Oui, c'était un peintre, et de quelque talent, j'ose vous en
+répondre.
+
+--Mais moi je suis peintre aussi, s'écria le pauvre garçon d'un air
+exalté, _son pittore anchio_, ou plutôt je le serai, car je suis trop
+jeune encore pour avoir un état.
+
+--Eh bien, mon cher, vous voyez que, pour un collègue, vous ne vous
+êtes pas montré trop aimable, et si c'eût été en pays civilisé, on eût
+pu croire que vous vous connaissiez.
+
+--Ah! pardonnez-moi, monsieur; si j'avais pu deviner que vous étiez
+des artistes, car vous êtes artiste aussi, vous, n'est-ce pas,
+eccellenza?
+
+--Artiste... oui, oui... à peu près...
+
+--Si j'avais pu croire cela, au lieu de vous laisser égorger dans
+cette vilaine auberge, je vous aurais mené chez mon grand-père, qui
+est peintre aussi, lui, ou plutôt qui l'a été, car il est maintenant
+trop vieux pour avoir un état.
+
+--Mais nous sommes encore à temps, mon garçon.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit le futur peintre en faisant quelques
+pas dans la direction de la _locanda_. Mais il parut se raviser tout à
+coup; et se tournant vers moi avec un certain embarras:
+
+--Je réfléchis, dit-il, qu'il vaudra peut-être mieux nous passer de
+votre ami.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Dame! c'est qu'il aime à rire, comme j'ai pu m'en apercevoir, et
+qu'il pourrait avoir du désagrément avec mon grand-père; car dans
+notre famille nous ne sommes pas endurans. Vous, c'est autre chose...
+vous ne vous êtes pas trop moqué de mes haillons, et je crois qu'avec
+un peu de bonne volonté de part et d'autre nous pourrons nous
+entendre.
+
+--C'est convenu, mon petit Giotto; et en attendant que vous reveniez
+un peu de vos préventions sur le compte de mon ami, je profiterai seul
+de l'hospitalité que vous voulez bien m'offrir.
+
+--Et vous n'en serez pas fâché, je vous le promets. Vous allez voir
+d'abord mes trois frères, trois garçons les plus forts et les plus
+beaux de la province, le premier est vigneron, le second pêcheur, le
+troisième garde-chasse.
+
+--Je serai flatté de faire leur connaissance.
+
+--Puis mes trois soeurs, trois madones.
+
+--De mieux en mieux, mon cher hôte.
+
+--Et puis enfin...
+
+--Comment! ce n'est pas tout?
+
+--Puis enfin, répéta le petit paysan en baissant la voix et regardant
+autour de lui d'un air mystérieux, vous verrez trois tableaux, trois
+merveilles; et vous pourrez vous vanter d'avoir une fière chance si
+vous obtenez que mon grand-père vous les montre.
+
+--Vous piquez furieusement ma curiosité.
+
+--Oui, mais il faut savoir s'y prendre, car, voyez-vous, mon
+grand-père tient plus à ses tableaux qu'à tous ses enfans; il verrait
+mes trois frères se casser le cou, mes trois soeurs se noyer, qu'il
+ne pousserait pas un cri, qu'il ne verserait pas une larme; moi-même,
+qu'il préfère à tous les autres parce que je porte son nom et que je
+serai peut-être un jour comme lui, je tomberais dans la gueule d'un
+ours ou dans le fond d'un précipice qu'il en serait médiocrement
+affligé; mais, s'il arrivait malheur à quelqu'un de ses tableaux, je
+crois qu'il en mourrait du coup, ou que tout au moins il en perdrait
+la raison.
+
+--Je comprends cette passion d'artiste et d'antiquaire; mais que
+faut-il donc que je fasse pour mériter les bonnes grâces de votre
+respectable aïeul?
+
+--D'abord il ne faudra pas trop lui dire du bien de ses tableaux, car
+il croirait que vous voulez les acheter et il vous ferait mettre à la
+porte.
+
+--Soyez tranquille! j'en dirai du mal.
+
+--Gardez-vous-en bien, il deviendrait furieux et pourrait bien avoir
+envie de vous faire jeter par la fenêtre.
+
+--Diable! diable! Je n'en dirai rien du tout, alors.
+
+--Je vous ai dit, monsieur, que mon grand-père est un vieillard, il
+faut lui pardonner quelque chose, reprit le petit lazzarone d'un ton
+grave et sentencieux qui contrastait singulièrement avec sa condition
+et son âge. Puis, comme s'il se fût ennuyé de jouer un rôle trop
+sérieux, il partit d'un grand éclat de rire et mesura en quatre bonds
+la distance qui nous séparait du sentier que nous devions prendre pour
+arriver à l'atelier rustique du vieux peintre de Sainte-Agathe. Je
+suivais avec quelque peine mon jeune guide, qui courait devant moi
+comme un chevreuil, en sautant fossés et barrières, en enjambant
+torrens et buissons, sans que rien pût arrêter son élan.
+
+Au moment où nous passions sous un de ces berceaux de vigne si communs
+en Italie, l'enfant leva la tête, et me montra du doigt un très beau
+garçon de vingt à vingt-cinq ans qui se tenait gracieusement penché
+au bout d'une longue échelle, et coupait des sarmens avec un couteau
+recourbé qu'on appelle dans le pays _roncillo_.
+
+--Bonjour, Vito, s'écria joyeusement mon gamin en secouant le pied de
+l'échelle.
+
+--Bonjour, flâneur, répondit le personnage aérien sans interrompre sa
+besogne.
+
+--C'est mon frère le vigneron, dit mon guide avec un sentiment de
+fierté, et il reprit sa course.
+
+Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau aux bords d'une petite
+rivière qui coupait en deux le chemin. Un jeune homme très brun
+et très robuste se tenait assis sur la berge, les jambes nues et
+pendantes, les bras tendus, le corps avancé; d'une main il jetait de
+la chaux vive pour troubler le courant, de l'autre il battait les eaux
+avec une perche. Il était impossible de passer devant cet homme
+sans l'admirer. C'était une de ces natures riches et puissantes que
+Michel-Ange eût souhaitées pour modèle.
+
+--Bonjour, André, fit le futur artiste en lui tapant sur l'épaule,
+combien de truites aurons-nous ce soir?
+
+--Bonjour, gourmand, répondit l'homme à la perche.
+
+--Ne faites pas attention, monsieur, c'est mon frère le pêcheur.
+
+Enfin, nous étions presque à la porte d'une petite maison blanche
+et coquette, qu'il m'avait indiquée de loin comme le but de notre
+promenade artistique, lorsque nous rencontrâmes un troisième paysan,
+plus remarquable par sa taille et sa bonne mine que les deux autres,
+quoique, à vrai dire, son costume ne fût pas moins négligé que celui
+de ses frères. Le seul luxe qu'il se permît, c'était un très beau
+fusil anglais qu'il portait à l'épaule.
+
+--Bonjour, Orso, s'écria l'enfant gâté de la famille, en lui sautant
+au cou.
+
+--Bonjour, mauvais garnement, répondit Orso en lui rendant ses
+caresses.
+
+--C'est mon frère le chasseur, dit mon petit Raphaël en herbe, d'une
+voix triomphante.
+
+Et sans me laisser le temps de prononcer une parole, il me prit
+lestement par la main, et m'entraîna dans une de ces petites cours
+italiennes qui ressemblent si bien à un _impluvium_, pavée d'une
+mosaïque grossière et abritée d'une verte tonnelle. Nous franchîmes
+un escalier découvert dont les marches étaient tapissées de mousse et
+émaillées de ces grandes et belles fleurs dans lesquelles la dévotion
+napolitaine a découvert tous les emblèmes de la passion, et nous nous
+trouvâmes dans une assez vaste salle, haute, aérée, lumineuse, qui
+devait être la pièce de réception et d'apparat. Là, mon petit nègre
+aux haillons pittoresques me présenta trois jeunes filles qui
+s'étaient levées à notre approche, et se serraient dans un seul groupe
+timides et confuses. La plus jeune n'avait pas encore quinze ans, et
+l'aînée en avait vingt à peine. Je fus ébloui de leur beauté et de
+leur fraîcheur. Rien de plus gracieux et de plus charmant que leurs
+jupes flottantes et leurs étroits corsages brodés de filigrane. On eût
+dit, sans aucune exagération poétique, trois roses blanches sur le
+même rosier.
+
+--Voici mes soeurs, monsieur, et j'espère que je ne vous ai pas menti
+en vous disant qu'elles ne me ressemblaient guère ni pour le teint
+ni pour le costume. Celle-ci s'appelle Concetta, celle-ci Nunziata,
+celle-ci Assunta, les trois plus beaux noms de la Vierge. Et à chaque
+nom qu'il prononçait, le petit démon imprimait un baiser sur le front
+rougissant de celle de ses soeurs qu'il voulait désigner.
+
+--Et maintenant, dit-il, montons à l'atelier de mon grand-père.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Les Héritiers d'un grand Homme.
+
+
+Je suivis mon jeune guide avec toute la docilité que commandaient les
+circonstances, mais, je l'avoue, non sans jeter un regard d'admiration
+et de regret sur le charmant groupe dont je devais me séparer si
+promptement. Nous traversâmes deux petites chambres dont tout
+l'ameublement consistait en quatre monceaux d'épis de maïs entassés
+dans les coins, et dont la tapisserie, formée tout bonnement de bottes
+d'aulx et d'oignons, se faisait sentir une demi-lieue à la ronde; puis
+une cuisine dont le plafond pliait sous les quartiers de lard et les
+festons de _salami_, et enfin un petit corridor assez mal éclairé,
+au bout duquel nous trouvâmes un escalier de bois plus raide et
+plus incommode qu'une échelle. Mon guide le gravit en deux bonds et
+s'arrêta sur un petit palier carrelé de rouge et de noir, qui n'était
+pas assez large pour nous contenir tous les deux. Arrivé là, il colla
+l'oreille à la porte, mit l'oeil à la serrure et frappa trois petits
+coups, après m'avoir fait signe de la main d'écouter et de me taire.
+
+J'entendis d'abord le vieillard grogner sourdement comme un dogue dont
+le sommeil est tout à coup interrompu par une visite importune. Le
+gamin me regarda en souriant comme pour me donner du courage, hocha
+légèrement la tête en homme habitué à une semblable réception, et
+sachant parfaitement que, si la colère du vieillard était facile à
+allumer, quelques mots suffisaient pour l'éteindre. En effet, ses
+grognemens s'apaisèrent bientôt et furent suivis par un bruit de
+chaises qu'on dérangeait, et par le craquement d'une porte intérieure
+qu'on fermait à double tour. Puis les pas se rapprochèrent lentement,
+et une voix claire et ferme, où perçait cependant un reste de
+courroux, demanda:--Qui va là?
+
+--C'est moi, mon grand-père, ouvrez.
+
+La voix se radoucit et le vieillard mit la main sur la clé.
+
+--Es-tu seul? demanda-t-il après un instant de réflexion.
+
+--Je suis avec un monsieur qui demande à visiter votre atelier.
+
+--Va-t'en au diable, méchant coureur, s'écria le vieux peintre
+furieux; c'est encore quelque brocanteur que tu auras ramassé sur
+la grande route, et qui vient dans l'intention de me marchander mes
+chefs-d'oeuvre.
+
+--Mais je vous jure que non, mon grand-père.
+
+--Alors c'est quelque rustre de Sainte-Agathe qui veut par ses
+sottises et par ses âneries me faire renier le bon Dieu.
+
+--Encore moins, mon grand-père; croyez-vous que votre petit Salvator
+soit capable de vous causer du chagrin?
+
+--Hum! hum! fit le vieillard ébranlé dans sa résolution, et qui est
+donc ce monsieur que tu m'amènes?
+
+--C'est un artiste étranger qui n'a pas le sou pour acheter vos
+tableaux, mais en revanche qui a assez de temps pour écouter votre
+histoire.
+
+--Ah! ah! c'est un confrère, s'écria gaîment le bonhomme en passant
+rapidement de la colère à la bonne humeur; et il fit tourner la clé
+dans la serrure.
+
+Je voulus protester par un reste de scrupule, mais l'enfant me fit
+signe de me tenir tranquille en mettant son index en croix sur ses
+lèvres.
+
+La porte s'ouvrit et je me trouvai en face d'une des plus belles
+têtes de vieillard que j'aie jamais vues. Une forêt de cheveux blancs
+ombrageait son front large et sans rides, ses traits étaient calmes
+et reposés, et son sourire avait quelque chose d'affectueux et de
+bienveillant qui contrastait fort avec le ton bourru qu'il affectait
+de prendre dans les grandes occasions pour se débarrasser des fâcheux.
+Il était vêtu d'une espèce de froc dont le capuchon retombait sur
+ses épaules, et dont la couleur primitive avait disparu sous
+les différentes couches de graisse et de peinture qui l'avaient
+successivement recouvert. Au reste, le plus grand désordre régnait
+dans l'atelier malgré l'empressement que le bonhomme avait mis à
+ranger quelques objets qui gênaient trop visiblement le passage.
+C'était un pêle-mêle inextricable d'outils de paysan et d'instrumens
+de peintre; des faux, des bêches et des râteaux s'accrochaient
+bizarrement aux chevalets, aux appuie-mains, aux échelles; des toiles,
+des cartons, des esquisses étaient enfouis sous un tas de cordes,
+de paniers, d'arrosoirs; des boîtes à couleurs étaient remplies de
+graines; des flacons d'essence, à goulots fracassés, servaient de vase
+et de prison à la tige d'une fleur; des pinceaux, des brosses et des
+palettes se prélassaient agréablement sur des cuillers de bois et dans
+des moules à fromages. Un joyeux rayon de soleil glissait légèrement
+à travers cette confusion étrange, et posait là-bas une aigrette de
+diamans au front d'une madone enfermée, caressait ici les racines
+d'une pauvre plante oubliée et frileuse, et piquait plus loin une
+paillette au ventre d'un pot de cuivre luisant comme de l'or.
+
+Le vieillard m'observa en silence pendant deux ou trois minutes, pour
+me juger sans doute d'après l'effet que produirait sur moi la vue de
+son pandoemonium. Mais comme il s'aperçut que, loin de paraître
+choqué de ces bizarreries criantes qui eussent irrité les nerfs d'un
+bourgeois, je les contemplais au contraire avec le plus vif intérêt,
+il se tourna vivement vers son petit-fils et lui dit d'un air
+satisfait:
+
+--Bien, mon garçon, tu ne m'as pas trompé, monsieur est un brave
+et digne étranger, et pourvu qu'il soit aussi pauvre qu'il est
+raisonnable...
+
+--Rassurez-vous, mon cher hôte, repris-je à mon tour, je n'ai pas une
+obole à dépenser en tableaux; et fusse-je plus riche qu'un nabab, je
+comprends qu'il y a certains objets qu'on ne cède pas au prix de l'or.
+
+--Alors soyez le bien-venu, s'écria la vieux peintre avec toute
+l'expression de son âme, et il me tendit une main calleuse que je
+m'empressai de serrer dans les miennes. Soyez mille fois le bien-venu,
+mon hôte et mon confrère. Dieu soit loué, vous ne traitez pas de fou
+un pauvre vieillard, parce qu'il tient plus à ses tableaux qu'à la
+vie. Et quand vous les aurez vus, ces tableaux, quand vous aurez su
+comment ma famille les possède depuis tantôt deux cents ans, vous ne
+serez pas étonné, vous, de m'entendre dire que je consentirais plutôt
+à mendier, moi et mes enfans, qu'à me laisser enlever mon trésor.
+Vous voyez en nous de pauvres paysans, monsieur, mais nous sommes les
+héritiers d'un grand homme; et pour garder dignement cet héritage
+sacré, il y a toujours eu dans notre famille un peintre, bon, médiocre
+ou mauvais, qui, ne pouvant gagner sa vie par son art sans quitter
+notre village, a préféré de rester fidèle à son poste de gardien et
+de laboureur, qui a travaillé le jour dans les champs, la nuit dans
+l'atelier, et a manié de la même main la bêche et les pinceaux. Mon
+pauvre fils, le père de tous ces enfans que vous avez peut-être vus,
+s'est tué à la peine. Il était meilleur peintre que moi, mais moi j'ai
+été meilleur vigneron que lui; aussi lui ai-je survécu pour élever
+notre famille. Mais Dieu a bien fait les choses, et il nous a envoyé
+assez d'enfans pour faire largement la part du travail et de
+l'étude. J'ai trois petits-fils qui sont les meilleurs garçons de
+Sainte-Agathe, et dont chacun n'a pas l'égal dans son métier. Quant à
+ce petit vagabond, ajouta le bonhomme en lui tapant doucement sur
+la joue, je le destine à la peinture, et il ne manque pas de
+dispositions. En attendant, je l'ai nommé Salvator: c'est aussi mon
+nom, vous en saurez bientôt la cause.
+
+--Eh bien! monsieur, interrompit le petit Salvator, impatient
+de rester si long-temps en place, vous voilà au mieux avec mon
+grand-père, il va vous compter son histoire, ou plutôt l'histoire
+de ses tableaux. Vous en aurez pour une bonne demi-heure. Comme je
+connais la chose pour l'avoir entendu raconter au moins trois fois par
+jour, je vous laisse et je m'en vais veiller au repas. Mon frère le
+garde-chasse va nous apporter du gibier, le pêcheur nous donnera des
+carpes et des anguilles, et le vigneron songera au fruit, mes trois
+petites soeurs font la cuisine à tenter les anges du paradis; quant à
+votre serviteur, en ma qualité de futur grand homme, je ne sais que
+manger pour six; mais, vu la circonstance et pour faire honneur à
+notre hôte, je servirai à table. Seulement, si vous vouliez demander
+une grâce à mon grand-père...
+
+--Voyons, voyons, laisse-nous donc, bavard, s'écria brusquement le
+vieux peintre.
+
+--Si vous vouliez, monsieur, continua le gamin sans se déconcerter,
+m'obtenir la permission d'endosser mes habits de fête...
+
+--Pour les mettre en lambeaux, vaurien...
+
+--Mais, grand-papa, s'écria le petit Salvator presque en pleurant,
+regardez donc comme je suis fait. Puis-je m'approcher d'une table
+d'honnêtes gens, arrangé de la sorte? C'est pour le coup que monsieur
+ne voudrait pas toucher au dîner.
+
+--Va te changer, petit misérable, et débarrasse-nous une fois pour
+toutes de ta présence.
+
+Ma sincérité d'historien m'oblige à faire un aveu, quelque effort
+qu'il en coûte à mon amitié. Tout ce que je voyais et tout ce que
+j'entendais me paraissait si nouveau, si étrange et pourtant si
+simple, que j'avais complètement oublié Jadin, Jadin avec lequel
+j'avais jusque alors partagé en frère mes plaisirs et mes peines, mes
+impressions douces ou pénibles, ma bonne et ma mauvaise fortune; Jadin
+que j'avais laissé dans l'affreux bouge que vous savez, à peu près
+dans la position d'Ugolin, plus Milord, moins les cadavres de ses
+enfans. Oui, je l'avais oublié!
+
+Mais je dois le dire aussi à mon honneur: à la seule idée de repas, je
+me souvins de mon ami, et me penchant à l'oreille du petit Salvator,
+je lui dis à voix basse:
+
+--J'ai mille grâces à vous rendre pour votre bonne hospitalité; je
+dois cependant vous déclarer que je n'accepterai le dîner que vous
+m'offrez qu'à la condition que mon camarade aussi en profitera. Songez
+donc qu'il se morfond à cette heure, un peu par votre faute, dans
+cette horrible caverne où vous nous avez envoyés. Il peut bien se
+passer d'admirer vos tableaux, puisque tel est votre bon plaisir, mais
+je ne puis pas sans crime et sans remords le laisser mourir de faim
+là-bas, tandis que je nage ici dans l'abondance.
+
+--Soyez tranquille; je ne suis pas aussi méchant diable que j'en ai
+l'air. Votre ami aura sa part du festin. Seulement, comme il s'est
+un peu trop moqué de mes guenilles, on la lui servira à la _nobile
+locanda del Sole_.
+
+Et sans plus m'écouter il tourna lestement sur ses talons.
+
+--Enfin, dit le vieillard en respirant, il nous laisse un peu en
+repos! Venez, venez, signor forestiere, mes chefs-d'oeuvre vous
+attendent.
+
+--A vos ordres, signor pittore, lui répondis-je en m'inclinant. Alors
+il poussa la porte par laquelle j'étais entré, écarta doucement une
+vieille tapisserie qui masquait une seconde porte intérieure, celle
+que nous avions entendu fermer à notre arrivée, tira une clé de sa
+poche, ouvrit cette seconde porte et me fit passer dans une petite
+pièce d'une architecture simple et sévère, qui n'avait pour tout
+ameublement que deux chaises et une armoire.
+
+--Ah ça! mon cher hôte, lui dis-je en m'asseyant sans façon, mais
+c'est une véritable chapelle que vous me montrez là, et je commence à
+croire que vos tableaux pourraient bien être des reliques.
+
+--Vous me rappelez, monsieur, toutes les persécutions que je me suis
+attirées par ma persistance à garder mes chefs-d'oeuvre. On m'a traité
+tantôt de fou, tantôt d'égoïste, quelquefois de sorcier, quelque autre
+fois de saint. Tout cela, je vous le répète, parce que j'ai entouré
+ces peintures d'une espèce de culte, parce que je n'ai jamais pu me
+décider à les vendre aux juifs ou à les montrer aux sots. J'ai vu
+passer les habitans de Sainte-Agathe de la curiosité à l'envie, et de
+l'envie à la superstition. Croiriez-vous qu'ils sont allés jusqu'à
+prétendre que je devais leur prêter mes tableaux pour guérir les
+hydropiques et pour exorciser les possédés. Un soir, il y a long-temps
+de cela, la femme d'un de mes voisins était en mal d'enfant et
+souffrait d'atroces douleurs. Quant à cela, je la plains, la pauvre
+femme; mais était-ce ma faute à moi, si elle ne pouvait pas accoucher?
+Eh bien! ne voilà-t-il pas que ses parens et ses amis s'avisent de
+venir me demander une de mes images! De mes images! monsieur. Et vous
+allez voir bientôt que dans mes trois tableaux il n'y a pas l'ombre
+d'un saint. C'est égal, il leur fallait un miracle. Je tins bon au
+commencement; mais le pays s'ameutait, on menaçait d'enfoncer les
+portes et de mettre le feu à la maison. Il n'y avait pas de temps à
+perdre. Illuminé par une idée subite, à la place du chef-d'oeuvre
+demandé, je leur livre une vieille croûte, ouvrage d'un de mes oncles,
+qui a été, après moi, le plus mauvais barbouilleur de la famille. Le
+tumulte s'apaise, on reçoit avec des cris de joie le vieux tableau
+tout noirci de fumée et de poussière, on le porte en procession à la
+maison du voisin, on allume des cierges, on se prosterne et on entonne
+les litanies. Miracle! les douleurs cessent, la femme est sauvée:
+elle accouche de deux jumeaux! Le mari, tout en larmes, veut savoir à
+quelle sainte effigie il doit l'heureuse délivrance de sa femme. C'est
+sans doute la Vierge-aux-Sept-Douleurs, ou sainte Elisabeth, ou tout
+au moins sainte Anne. Dans l'excès de sa reconnaissance, il prend une
+éponge et commence à laver les nombreuses couches de poussière qui lui
+cachent les traits de sa céleste protectrice. Tous les yeux sont fixés
+sur le tableau, toutes les lèvres répètent des prières, lorsque sur
+la toile mise à nu on voit apparaître tout à coup... Devinez qui,
+monsieur?... Le portrait d'un vieil avocat en robe noire! A dater de
+ce jour, on m'a laissé tranquille!
+
+--Votre histoire est parfaite, mon cher maître; mais, en vérité, il me
+tarde de voir enfin ces tableaux qui vous ont donné tant de mal.
+
+--Vous avez raison, monsieur, je vous fatigue avec mes redites, mais à
+mon âge il est permis de radoter.
+
+--A Dieu ne plaise, mon hôte, que vous interprétiez si mal mes
+paroles. Vos récits m'intéressent au plus haut degré, et si j'ai
+montré quelque impatience...
+
+--Allons, allons! voici la première de mes reliques, comme vous venez
+de le dire. Ce n'est, à proprement parler, qu'une esquisse, mais vous
+y verrez le germe d'un grand génie.
+
+Et il tira de l'armoire un petit tableau carré de deux pieds de haut
+et de deux de large, ôta avec toutes sortes de précautions le morceau
+de drap dont ledit tableau était enveloppé, et s'approchant de la
+croisée me montra le précieux croquis dans tout son jour.
+
+C'était prodigieux d'éclat, d'originalité, de vigueur. Peut-être un
+critique méticuleux eût trouvé à redire sur quelques parties de cette
+esquisse, peut-être les lignes n'en étaient-elles pas très correctes,
+ni la composition irréprochable; mais il y avait dans cette
+improvisation de quelques heures une touche si hardie et si franche,
+une conception si puissante et si naïve, une telle vérité de détails,
+qu'il était impossible de ne pas y voir le cachet d'un grand maître.
+
+C'était à coup sûr un souvenir des Calabres ou des Abruzzes.
+Figurez-vous des rochers noirs, dévastés, menaçans, suspendus comme un
+pont sur l'abîme; une plaine aride et maudite, éclairée par la lumière
+intermittente et livide d'un ciel orageux; de vieux troncs séculaires
+se tordant sous l'étreinte de l'ouragan, ou calcinés par la foudre.
+Nul vivant n'est témoin de cette scène de désolation et d'horreur; ou
+plutôt dans la lutte affreuse que les élémens livrent à la nature,
+l'homme a succombé le premier. De quelle mort? Dieu seul le sait! Des
+os fracturés, des lambeaux de chair humaine sont semés çà et là sur
+le sol, mais nul indice ne pouvait vous dire si le misérable auquel
+appartenaient ces tristes débris s'est brisé le crâne en tombant du
+précipice, ou s'il a été broyé sous la dent des bêtes féroces. On
+dirait une page du Dante traduite en peinture.
+
+Je tournai et retournai le tableau en tous sens; je l'approchai et
+l'éloignai de ma vue pour le contempler à mon aise, tandis que le
+vieillard se frottait les mains de satisfaction et jouissait de ma
+surprise.
+
+--Savez-vous que ce que vous me montrez là est admirable, lui dis-je
+en lui rendant son esquisse, et que ce petit chef-d'oeuvre, bien qu'il
+ne soit pas fini, ne déparerait pas le musée des Studi, ou la galerie
+du prince Borghèse?
+
+--Ainsi vous ne trouvez pas que j'aie tort d'en avoir le soin que j'en
+ai?
+
+--Bien au contraire.
+
+--Et de ne pas jeter mes perles devant... mes compatriotes?
+
+--Je ne saurais que vous approuver.
+
+--Et d'en avoir refusé six cents ducats du prince de Salerne?
+
+--J'en eus fait autant à votre place.
+
+--Cependant vous n'avez vu jusqu'ici que le moins précieux de mes
+trois tableaux.
+
+--Je verrai les autres avec le même intérêt; mais comment sont-ils en
+votre possession, mon cher hôte, et quel en est l'auteur?
+
+--Ah! voilà, vous allez me traiter, vous aussi, de vieux bavard, ni
+plus ni moins que mes bons voisins de Sainte-Agathe. Ma foi, tant pis;
+je vais vous conter tout cela d'un bout à l'autre, car il faut que
+vous sachiez que ce n'est pas seulement le prix des tableaux, mais
+encore, mais surtout le souvenir de celui qui nous les a donnés, qui
+nous les rend si chers, à moi comme à tous ceux qui m'ont précédé dans
+ma famille, comme à tous ceux qui viendront après moi. Asseyons-nous
+là, dit-il en prenant une des chaises, et prêtez-moi quelques momens
+d'attention.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Il y a deux cents ans de cela, comme je crois vous l'avoir dit, que
+le père du grand-père de mon aïeul, un pauvre paysan comme moi, se
+tenait sur le pas de sa porte, pour prendre un peu le frais, après
+une rude journée de travail. La soirée s'annonçait comme devant
+être orageuse; de gros nuages, amoncelés lentement pendant le jour,
+enveloppaient de toutes parts l'horizon. La lune, qui s'allumait déjà
+comme un phare, perçait à peine de sa clarté rougeâtre cet épais
+rideau de vapeurs. Rosalvo Pascoli (c'est ainsi que se nommait le
+paysan), après avoir regardé le ciel deux fois du côté de Capoue et
+deux fois du côté de Gaëte, s'était levé pour rentrer, lorsqu'il vit
+s'avancer vers lui un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d'une
+taille au dessous de la moyenne, dont l'extérieur annonçait plutôt un
+mendiant qu'un voyageur. Son teint était presque aussi brun que celui
+d'un Maure, ses cheveux d'un noir d'ébène flottaient au gré du
+vent, hérissés et en désordre; ses vêtemens étaient en lambeaux.
+Figurez-vous, en un mot, le portrait de mon petit Salvator, tel que
+vous l'aurez rencontré tantôt sur la grande route, mais plus grand,
+plus maigre et plus déguenillé, si cela est possible.
+
+Cependant l'inconnu aborda Rosalvo d'un pas ferme, et lui demanda d'un
+ton hardi et cavalier:
+
+--Saurais-tu, mon brave, m'indiquer une auberge dans les environs où
+je puisse trouver, pour mon argent, un gîte et du pain?
+
+Mon vieux parent le regarda d'abord avec un étonnement mêlé de
+défiance, tant les manières froides et hautaines du jeune homme
+contrastaient avec son costume délabré et sa détresse apparente. Mais,
+rassuré bientôt par l'air de franchise et d'honnêteté qu'il crut lire
+sur ses traits, il lui répondit, non seulement sans humeur, mais avec
+une bonté tout à fait paternelle:
+
+--Il y a bien à l'autre bout de Sainte-Agathe un assez mauvais cabaret
+où l'on te donnera à peu près ce que tu cherches; mais comme tu ne
+pourrais pas y arriver, mon garçon, avant d'être surpris par l'orage,
+entre ici chez nous, et tu trouveras toujours du pain et un asile.
+
+--En ce cas, faisons notre prix d'avance, car je ne suis pas bien
+riche pour le moment, et il n'y a rien que je déteste tant que les
+discussions après mon dîner et les disputes après mon réveil.
+
+Le paysan s'approcha du jeune homme, le prit par la main, et
+l'attirant vers lui doucement, lui dit de son ton le plus calme:
+
+--Regarde bien, mon ami, au dessus de ma porte.
+
+--Eh bien, après?
+
+--Y vois-tu une enseigne?
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Cela veut dire, mon ami, que je ne tiens pas auberge, et que je ne
+vends ni ne loue mon hospitalité.
+
+--Alors, merci, mon brave homme, répondit brusquement l'inconnu;
+j'irai à l'autre bout du village; j'irai, s'il le faut, jusqu'à Rome
+sans prendre un instant de repos; mais je suis bien décidé de ne rien
+accepter de personne.
+
+Et il fit un mouvement pour partir.
+
+Le vieux paysan, blessé par un refus auquel il était loin de
+s'attendre, eut envie de tourner le dos à cette espèce de mendiant
+orgueilleux, pour le punir ainsi de son mauvais caractère; mais il
+pensa que l'injustice ou la dureté des hommes avait peut-être aigri
+son coeur, et il n'eut pas le courage de l'abandonner à sa destinée.
+De larges gouttes d'eau commençaient à tomber sur les feuilles, le
+vent sifflait avec furie, et le pauvre garçon, malgré la fierté de ses
+paroles et l'assurance affectée de sa démarche, paraissait tellement à
+bout de ses forces qu'il n'aurait pu faire trois pas sans succomber à
+son épuisement et à sa fatigue.
+
+Rosalvo l'arrêta donc par le bras au moment où il allait s'éloigner et
+lui dit en souriant:
+
+--Tu es un singulier garçon, sur le salut de mon âme! et quand tu
+serais le vice-roi déguisé, tu n'aurais pas plus de morgue et plus
+d'orgueil. C'est égal, je ne veux pas me reprocher un jour de t'avoir
+laissé partir par une nuit pareille, au risque de te casser le cou ou
+de mourir de faim sur la route. Tu paieras ton écot, puisque tel est
+ton bon plaisir. Je n'y mets qu'une condition: c'est que tu t'en
+rapporteras à ma probité; et quoique tu veuilles à toute force
+transformer ma maison en taverne, je te promets de ne pas trop
+t'écorcher.
+
+--Soit, reprit l'inconnu d'un ton d'indifférence, je viderai le fond
+de ma bourse, mais il ne sera pas dit qu'un paysan de Sainte-Agathe
+m'a vaincu de courtoisie et de générosité.
+
+Rosalvo l'introduisit alors dans sa maison et le présenta au reste de
+sa famille. Le jeune étranger fut reçu sous ce pauvre toit avec tant
+d'égards et tant de cordialité qu'il passa bientôt de sa froide
+réserve et de son dédain amer à la plus franche expansion et aux plus
+vives sympathies.
+
+On lui donna la meilleure place à table; le paysan lui servit
+les meilleurs morceaux, sa femme lui versa à boire, ses enfans
+l'entourèrent. On ne prit garde à ses haillons que pour le fêter
+davantage. Point de chuchotemens indiscrets, point de curiosité
+agressive, point de questions importunes. Parlait-il, on l'écoutait
+avec intérêt; voulait-il se taire, on respectait son silence. Bref, il
+fut tellement charmé de cet accueil si affectueux et si simple, qu'à
+la fin du repas il était de la famille.
+
+--Eh bien, mon enfant, reprit alors le vieux Rosalvo d'un ton sérieux,
+mais sans colère et sans amertume, voulez-vous encore payer votre
+compte comme si vous étiez au cabaret?
+
+--Pardonnez-moi, mon père, s'écria le jeune homme en lui serrant la
+main, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes, j'ai été dur et
+injuste envers vous. Mon orgueil a dû vous paraître bien déplacé et
+bien ridicule dans l'état où je me trouve; mais j'ai tant souffert
+depuis mon enfance! j'ai été si abreuvé d'humiliations et de douleurs
+dès mes premières années, qu'au moment où les autres ne font qu'entrer
+dans la vie je voudrais déjà en sortir. Tenez, mon hôte, vous me
+disiez tout à l'heure que si j'étais le vice-roi en personne je ne
+serais ni plus résolu ni plus fier.... Eh bien! dussiez-vous m'accuser
+de folie, ajouta-t-il en portant la main à son front, je me sens là
+quelque chose qui me rend plus orgueilleux que les rois.
+
+--Calmez-vous, mon jeune homme, reprit le bon Rosalvo moitié étonné,
+moitié attendri par cet étrange discours, vous n'êtes encore qu'un
+enfant, et vous avez tant d'années devant vous que vous pouvez bien
+braver l'injustice du sort et réparer ses erreurs.
+
+--Ma foi, vous avez bien raison, s'écria gaîment le jeune homme en
+changeant tout à coup d'expression; au diable la tristesse et les
+soucis! Vous pourriez croire, grand Dieu! que j'ai le vin morose, ce
+qui n'est permis que lorsqu'on en a bu de mauvais, tandis que le vôtre
+était excellent. Mais aussi pourquoi me parlez-vous comme si vous
+étiez mon père? pourquoi cette belle enfant est-elle tout le portrait
+de ma soeur? pourquoi enfin me faites-vous songer à ma famille?
+
+--Comment! demanda le paysan d'un ton de reproche, vous avez une
+famille, et vous pouvez la quitter!
+
+--Hélas! reprit le jeune homme, j'en avais une! Mais mon père n'est
+plus; et lorsque le chef est mort, tous les membres se dispersent et
+se brisent.
+
+Et son front s'assombrit de nouveau.
+
+--Allons! s'écria Rosalvo en frappant du poing sur la table, je ne
+suis qu'un vieil imbécile; voilà la deuxième fois que je vous attriste
+et vous chagrine par mes sottes questions. Vous devez bien m'en
+vouloir?
+
+--Mais non, je vous assure; et pour que vous n'alliez pas croire, mes
+amis, que je veuille m'entourer de mystère, je vous dirai en peu de
+mots qui je suis, d'où je viens, quel est le but de mon voyage; car,
+je ne sais pourquoi, jamais, depuis que je suis au monde, je n'ai
+éprouvé si vivement le besoin d'épancher mon coeur.
+
+--Tout ce que nous pouvons faire, répondit le paysan, c'est de prier
+Dieu, qui vous a amené sous notre toit, de seconder vos projets et de
+bénir vos espérances.
+
+--J'accepte vos souhaits, mes amis, et je crois que les voeux de
+brave gens tels que vous êtes ne pourront que me porter bonheur. J'ai
+dix-neuf ans passés; je ne suis ni le dernier des vagabonds comme
+mes haillons pourraient le faire croire, ni un gentilhomme déguisé
+voyageant, dans cet accoutrement bizarre pour mieux assurer son
+incognito. Je suis un pauvre artiste; mais quoique depuis ma naissance
+j'aie eu de bons et de mauvais momens, je n'ai jamais été aussi pauvre
+et aussi malheureux que vous me voyez à cette heure. Je suis né dans
+un petit village aux environs de Naples, connu sous le doux nom de
+_l'Aranella_. Mon père était un architecte plein de mérite à qui n'a
+jamais manqué qu'une chose: des maisons à bâtir. Mon oncle maternel
+était peintre, et on n'a pu lui reprocher qu'un défaut, celui de
+n'avoir jamais eu une commande de sa vie. Aussi, le premier tort de
+mes parens fut-il de m'éloigner de l'art pour lequel je me sentais un
+penchant irrésistible.
+
+--Pauvre garçon! interrompit Rosalvo, ce n'est pas moi qui aurais
+jamais empêché mes enfans de suivre leur vocation.
+
+--D'autant plus que cela ne sert à rien, continua l'étranger en
+souriant. Pliez jusqu'à terre un jeune arbre plein de sève et de
+vigueur; quand vous l'aurez courbé comme un arc, il vous échappe et se
+redresse tout à coup vers le ciel. On m'envoya à l'école chez les bons
+religieux, qui m'ennuyaient à périr. On n'eût pas été fâché de faire
+de moi un prêtre, voire même un camaldule; mais, au lieu d'apprendre
+mon latin et de réciter mes psaumes, je volais tout le charbon qui
+me tombait sous la main pour tracer des paysages sur les murs des
+cellules, ou dessiner le profil de mon révérend précepteur. Dieu seul
+peut savoir ce que mes chefs-d'oeuvre m'ont coûté de calottes.
+
+--On allait jusqu'à vous battre! s'écria le paysan indigné.
+
+--Et on n'y allait pas de main morte, je vous en réponds; si bien
+qu'un jour que la correction m'avait paru un peu rude, je plantai
+là mon collège et mes maîtres, et je me sauvai au bout du monde, en
+Pouille, en Calabre, dans les Abruzzes, que sais-je? J'ai erré de
+vallée en vallée, de montagne en montagne; j'ai souffert le froid et
+la faim. Je suis tombé dans les mains des brigands qui m'ont forcé à
+être des leurs. Mais à travers tous mes voyages, au milieu de tous mes
+malheurs, si je pouvais me procurer un crayon ou des pinceaux, si je
+pouvais jeter sur le papier ou sur la toile tout ce qui me passait par
+le cerveau, tout ce qui frappait mes regards, j'oubliais mes chagrins
+et ma misère, je ne pleurais plus que de joie, et je tombais à genoux
+pour bénir Dieu, qui m'avait donné des yeux pour admirer la nature,
+un coeur pour en sentir les merveilles, une main pour en retracer les
+beautés.
+
+--Mon Dieu, que votre état doit être sublime: interrompit le pauvre
+paysan, animé par le feu de l'artiste.
+
+--Enfin, je revins à Naples, continua le jeune homme. Mon père était
+mort; ma soeur aînée avait épousé Fracanzani, un peintre de talent et
+de coeur, que la fortune avait traité presque aussi mal que mon père
+et mon oncle. On dirait que l'indigence est devenue pour nous autres
+une tradition de famille. Je me mis à travailler nuit et jour pour
+aider mon beau-frère. Vains efforts! les marchands me jetaient au nez
+mes paysages, ou bien le prix que j'en retirais ne suffisait pas pour
+acheter mes brosses et mes couleurs. On m'appelait, comme par mépris,
+Salvatoriello, et pourtant, j'en jure Dieu, on me nommera un jour
+Salvator! Découragé, avili, dévoré de chagrin et de fièvre, j'allais
+succomber à mon désespoir, lorsque celui dont je porte le nom a daigné
+me sauver par un miracle.
+
+Je venais de vendre un tableau au plus juif de mes brocanteurs. Le
+malheureux me reprochait encore les quelques sous qu'il m'avait donnés
+pour prix de mon oeuvre, lorsqu'un beau carrosse armorié s'arrête tout
+à coup devant sa boutique. La portière s'ouvre, et un personnage d'un
+noble aspect, d'une tournure imposante, fait signe au revendeur, et
+demande à voir le tableau qu'on vient d'exposer à l'étalage. Tandis
+que le marchand se confond en révérences, caché derrière les roues de
+la voiture, je ne perds pas un mot de leur entretien.
+
+--Quel est le sujet de ce tableau? demandait le cavalier en prenant la
+toile des mains du brocanteur.
+
+--Vous le voyez, Excellence, c'est une Agar dans le désert.
+
+--Je n'ai jamais rien vu de si profondément senti, répliqua tout haut
+le cavalier, et quel prix demandes-tu de cet ouvrage?
+
+--Monseigneur, c'est vingt... c'est vingt-cinq ducats tout au juste:
+c'est le prix qu'il m'a coûté.
+
+J'avais envie de l'étrangler de mes mains.
+
+--Vingt-cinq ducats! reprit le cavalier, mais c'est pour rien: je
+l'achète. Et quel en est l'auteur?
+
+--L'auteur, Excellence, balbutia le marchand; mais qu'est-ce que cela
+fait, l'auteur, à votre Excellence?
+
+--Comment! qu'est-ce que cela me fait, imbécile?
+
+--Monseigneur, le marché est conclu, et, quel que soit le nom de
+l'auteur, il n'y a plus à s'en dédire.
+
+--Voici tes vingt-cinq ducats, maraud, parleras-tu maintenant?
+
+--L'auteur, Excellence, est un tout jeune homme, qui s'appelle
+Salvatoriello.
+
+--Eh bien! tu diras à ce jeune homme, de ma part, que, lorsqu'il aura
+des tableaux à vendre, il vienne chez le cavalier Lanfranco; je les
+lui achèterai au prix qu'il en voudra; car je le dis en vérité, sur
+mon honneur et sur mon âme, ce petit Salvator est un grand peintre.
+
+Ce peu de mots m'a rendu mon courage; j'ai quitté Naples, mon ingrate
+patrie, puisque nul n'est prophète chez soi, et je me suis traîné pas
+à pas jusqu'ici, les pieds brisés, l'estomac vidé, les vêtemens en
+lambeaux, mais le coeur rempli de foi et d'espoir. Il ne me reste plus
+qu'une demi piastre pour arriver jusqu'à Rome; mais Rome, c'est mon
+pays désormais; Rome, c'est la fortune; Rome, c'est la gloire!
+
+Tandis que le jeune voyageur racontait son histoire, Rosalvo,
+mon ancêtre et toute sa famille, se serraient autour de lui et
+l'accablaient de caresses et d'éloges. La parole ardente et fiévreuse
+de l'artiste avait jeté comme des étincelles dans les coeurs de ces
+honnêtes paysans. Ils regardaient leur hôte avec un étonnement naïf,
+et se sentaient attirés vers lui par un charme dont ils ne savaient se
+rendre compte dans leur ignorance.
+
+--Ah ça! mes amis, reprit enfin le jeune homme, quoique je comprenne
+à présent que votre hospitalité ne peut pas se payer au prix de l'or,
+vous me permettrez que je vous prouve au moins ma reconnaissance.
+Demain je quitterai cette maison de bonne heure pour aller où Dieu
+m'appelle. Mais je ne veux pas me séparer de vous sans vous laisser un
+souvenir. Je dois avoir ici dans ma besace des pinceaux, des couleurs,
+des morceaux de toile et d'étoffes, des cordes de luth et des papiers
+de musique; en un mot, tout mon bagage de bohémien et d'artiste. Vous
+voyez que ce n'est pas lourd. Je vais vous faire une esquisse. Cela
+n'a pas une grande valeur pour le moment; mais plus tard, qui sait?
+vous la vendrez peut-être assez bien, si la prophétie du bon Lanfranco
+vient à s'accomplir.
+
+Ce fut alors, monsieur, que d'une main ferme et sûre il esquissa le
+beau paysage que vous venez d'admirer. Vous savez maintenant de qui
+je veux parler, si toutefois le style du tableau ne vous avait déjà
+révélé le nom de l'auteur. Je vais vous montrer les deux autres, et
+je vous dirai, le plus brièvement qu'il me sera possible, à quelle
+occasion on en fit cadeau à ma famille.
+
+Arrivé à ce point de son histoire, le descendant de Rosalvo Pascoli
+fit une pause et me regarda avec une légère hésitation, partagé qu'il
+était, l'honnête vieillard, entre la crainte et le désir de continuer
+son récit.
+
+Vraiment, il s'écoutait lui-même avec tant de bonheur, qu'il eût été
+dommage de troubler la joie de ce brave homme, moitié paysan, moitié
+artiste, de cette excellente nature amphibie, si le lecteur veut bien
+nous passer le mot. Je le priai donc d'aller toujours; et c'est une
+justice à lui rendre, il ne se le fit pas répéter deux fois.
+
+--Où en étions-nous donc restés, monsieur?
+
+--Le jeune homme était parti pour Rome, afin d'y retrouver le cavalier
+Lanfranco, et maître Rosalvo, votre trisaïeul, je crois, avait accepté
+l'esquisse que vous venez de me montrer.
+
+--Eh bien! continua le vieillard, pendant douze ans on n'entendit plus
+parler de Salvatoriello. Les paysans de Sainte-Agathe retournèrent à
+leurs travaux ordinaires, et personne ne songea plus au jeune voyageur
+qui s'était arrêté par un soir d'orage sous le toit du bon Rosalvo.
+
+Au bout de la douzième année, un jour, vers midi, par un éclatant
+soleil de juillet, le village entier fut mis en émoi par l'arrivée
+d'un étranger de la plus haute distinction. A voir le train qu'il
+menait, on eût dit un prince du Saint-Empire, ou un grand d'Espagne
+de première classe. Les postillons faisaient claquer leur fouet comme
+s'ils eussent conduit le duc d'Arcos en personne. Une nombreuse
+escorte d'estafiers, de valets et de pages suivait ou précédait la
+voiture attelée de six chevaux qui fumaient sous leur harnais et
+blanchissaient leurs mors d'une écume bouillante. L'étranger fit
+arrêter son équipage devant la porte de Rosalvo, et, sans donner le
+temps à ses domestiques d'abattre le marchepied, il sauta légèrement
+à terre. C'était un noble et brillant cavalier de trente-deux à
+trente-quatre ans, d'une beauté mâle et fière, d'une rare élégance.
+Ses traits vivement accusés, ses yeux très noirs, sa peau très brune,
+sa moustache fine et retroussée, le faisaient ressembler plutôt à un
+Espagnol qu'à un Napolitain, et plutôt à un Arabe qu'à un Espagnol.
+
+Il portait le plus beau costume qu'on puisse voir. Cape et pourpoint
+richement brodés, toque à médaillon d'or à plumes flottantes, épée à
+fourreau de velours, à poignée de diamans. Tout cela était d'un luxe
+écrasant, d'une magnificence inouïe. Tandis que le pauvre Rosalvo, les
+cheveux tout blancs, le dos voûté par les années, s'avançait lentement
+pour demander quel était l'éminent personnage qui daignait s'arrêter
+devant sa porte, celui-ci le prévint, et, faisant quelques pas à sa
+rencontre, lui expliqua en peu de mots l'objet de sa visite.
+
+--Je suis un amateur de tableaux, lui dit-il, un antiquaire forcené;
+pour l'acquisition d'un chef-d'oeuvre qui manque à ma galerie, pour
+l'achat d'un camée qui manque à ma collection, je donnerais la moitié
+de ma fortune. Souvent je descends de ma voiture, souvent je fais
+une demi-lieue à pied pour fouiller les villes et les villages, les
+châteaux et les chaumières, le palais du riche et le taudis du pauvre;
+car bien des fois j'ai découvert des meubles rares, des armures de
+prix, des curiosités d'une grande valeur, là où je m'attendais le
+moins d'en trouver.
+
+--Seigneur cavalier, répondit le paysan, je suis désolé de la peine
+que vous avez prise en descendant chez moi, mais vous ne trouverez
+rien ici qui soit digne de fixer votre attention.
+
+--Peut-être avez-vous quelque objet dont vous ignorez l'importance?
+
+--Je ne le pense pas, monseigneur.
+
+--Voyons toujours, répliqua l'étranger; et, sans attendre d'autre
+réponse, il entra dans la pièce principale, et se mit à regarder
+attentivement de tous les côtés.
+
+Tout à coup ses yeux brillèrent, et il s'écria d'une voix triomphante:
+
+--Eh bien! que vous ai-je dit, mon brave homme? Vous avez là un petit
+tableau dont je m'arrangerai à merveille.
+
+--Ce tableau n'est pas à vendre, répondit sèchement le vieillard.
+
+--Bien, bien, vous ne savez pas que je suis homme à en donner
+cinquante piastres s'il le faut.
+
+--Je vous ai dit, seigneur cavalier, que ce tableau n'était pas à
+vendre.
+
+--Alors, je doublerai la somme.
+
+--C'est inutile.
+
+--Je la triplerai.
+
+--Quand vous voudriez m'acheter cette esquisse au poids de l'or, je ne
+vous la vendrais pas, monseigneur.
+
+--Ah! et qu'y a-t-il donc de si précieux dans ce tableau pour que vous
+mettiez un tel acharnement à le garder?
+
+--Ce tableau, Excellence, est le souvenir d'un pauvre jeune homme que
+je n'ai vu qu'une fois, mais que j'aimerai toute ma vie.
+
+--Son âge?
+
+--Il n'avait pas encore vingt ans.
+
+--Sa patrie?
+
+--Naples.
+
+--Son nom?
+
+--Salvatoriello.
+
+--Viens dans mes bras, bon Rosalvo, s'écria l'étranger attendri
+jusqu'aux larmes; le Salvatoriello que tu aimes tant, c'est moi. Tu
+vois bien que tes souhaits m'ont porté bonheur: je suis le premier
+peintre de mon siècle, mes tableaux sont payés au poids de l'or, les
+cardinaux et les princes se disputent l'honneur d'être admis dans mon
+atelier. Honneurs, plaisirs, richesses, j'ai tout ce qu'on aurait pu
+désirer. La réalité a dépassé mes rêves; et pourtant, ajouta-t-il en
+baissant la voix, pourtant, si tu savais, mon vieux Rosalvo, à quels
+honteux moyens j'ai dû descendre pour attirer sur moi les regards de
+la foule, pour saisir dans mes bras ce vain fantôme que nous appelons
+la gloire, et qui n'est qu'un peu d'air et de fumée, pour fixer ce
+bruit vague et passager qui se fait tantôt autour d'un nom, tantôt
+autour de l'autre; pareil au vent qui souffle tantôt du côté du nord,
+tantôt du côté du midi! Si tu savais tout ce que j'ai tenté, tout ce
+que j'ai souffert! Je me suis fait comédien, saltimbanque, histrion.
+Salvator est devenu Coviello. Honte et malédiction sur ce siècle
+corrompu, sur ces hommes infâmes, sur ces villes maudites!
+
+--Eh quoi! mon enfant, toujours triste, toujours irrité contre tout?
+Rien ne pourra donc calmer au fond de ton coeur cette bile amère qui
+fait tourner en fiel tout ce qu'on y verse!
+
+--C'est vrai, reprit l'artiste en souriant, j'allais te réciter une de
+mes satires, sans penser qu'il vaut mieux te la traduire en peinture,
+puisque tu aimes tant les tableaux. La dernière fois que je suis passé
+par Sainte-Agathe, il y a douze ans, je t'ai esquissé une scène des
+montagnes au milieu desquelles j'avais vécu jusque alors: cette fois
+que je viens de Rome, je te dessinerai une scène de la cour que
+je viens de quitter. Alors tu t'es contenté d'une esquisse de
+Salvatoriello, maintenant tu auras un tableau de Salvator.
+
+--Et il me sera doublement cher, car maintenant j'ai dans ma famille
+un peintre et un savant. Ne croyez pas que je plaisante, seigneur
+cavalier: depuis le soir où vous avez dormi sous notre toit, mon plus
+jeune fils a appris le dessin et la grammaire; et qui sait si un jour
+il ne pourra copier vos tableaux ou écrire vos Mémoires! En attendant,
+que dites-vous de la surprise que je vous ai ménagée?
+
+--Je vous ai prévenu, mon hôte, s'écria Salvator; j'ai aussi un fils,
+moi, et je l'ai appelé Rosalvo.
+
+L'artiste et le paysan s'embrassèrent. Chacun des deux avait été
+fidèle au souvenir d'une noble et touchante amitié.
+
+Aussitôt Salvator fit signe à un de ses valets, et, ayant demandé sa
+palette et ses pinceaux, jeta à larges traits sur la toile
+l'étrange et merveilleux sujet que vous allez voir. C'est le second
+chef-d'oeuvre de ma collection.
+
+A ces mots, le vieillard de Sainte-Agathe tira de l'armoire son second
+tableau richement encadré, écarta son rideau de soie qui le couvrait
+et me le montra en silence.
+
+C'était la reproduction fidèle, ou plutôt la conception première,
+du célèbre tableau de la _Fortune_. La déesse verse de sa corne
+d'abondance un torrent de mitres, de couronnes, de croix, de
+pierreries; tandis que des sénateurs, des cardinaux, des évêques, sous
+les traits de bêtes immondes ou de reptiles venimeux, se disputent ces
+trésors. Dire tout ce que l'artiste a jeté de verve, d'imagination et
+d'esprit dans cette vive et mordante allégorie, ce serait une chose
+impossible. Je me contentai d'assurer mon paysan de Sainte-Agathe
+qu'il possédait vraiment un chef-d'oeuvre.
+
+--Je crois bien, s'écria mon vieillard, c'est le véritable original de
+Salvator; celui qui est en Angleterre n'est qu'une copie.
+
+--Or donc, pour vous finir mon histoire, aussitôt que l'illustre
+peintre eut achevé ce tableau, il prit congé de Rosalvo; mais, avant
+de le quitter, il le tira à l'écart, et tombant à genoux devant lui:
+
+--Mon père, lui dit-il, lorsque j'allais de Naples à Rome, vos
+souhaits m'ont suivi; mais à présent que je vais de Rome à Naples, il
+me faut plus que des voeux; car j'ai une mission sainte et belle à
+remplir. Bénissez-moi, mon père! ma patrie m'a renié, je vais me
+venger de ma patrie! mais en brisant ses fers, en exterminant ses
+tyrans, en lui rendant la liberté!
+
+--Que Dieu t'accompagne et te protège, mon enfant; mais je crains que
+tes efforts soient inutiles. Les fers sont trop entrés dans la chair;
+vous pourrez les secouer peut-être, mais les briser, jamais!
+
+Hélas! mon pauvre aïeul avait dit vrai. Six mois ne s'étaient pas
+écoulés après sa dernière entrevue avec l'heureux et brillant
+Salvator, lorsqu'un soir, à minuit, tandis que les habitans de
+Sainte-Agathe étaient plongés dans le plus profond sommeil, on
+entendit frapper à la porte de Rosalvo à coups redoublés.
+
+Le vieillard se trouva debout le premier; ses enfans sautèrent sur
+leurs fusils, les femmes poussèrent un cri d'effroi.
+
+--Qui va là? demanda Rosalvo alarmé.
+
+--C'est moi, Salvator; ouvrez-moi.
+
+La porte s'ouvrit et Rosalvo recula de trois pas devant l'apparition
+d'un fantôme. Salvator habillé de noir de la tête aux pieds, les
+cheveux hérissés, la barbe en désordre, l'épée nue à la main, se
+présenta à ses amis de la campagne, comme un spectre sortant du
+tombeau.
+
+--Tout est fini, dit-il, Naples est retombée plus que jamais sous le
+joug de ses tyrans. Il s'était trouvé un homme, un pêcheur pour se
+mettre à notre tête et délivrer son pays. Des traîtres l'ont tué.
+Fracanzani, mon beau-frère, est mort empoisonné dans sa prison.
+Aniello Falcone se sauve en France; moi, je retourne à Rome pour ne
+plus revenir; c'est la troisième et dernière fois que vous me verrez.
+Je suis le seul qui reste des chevaliers de la Mort.
+
+--Es-tu poursuivi, mon enfant? demanda Rosalvo avec cette même
+tendresse inquiète, cette même sollicitude paternelle qui ne s'étaient
+pas démenties un seul instant.
+
+--Poursuivi? reprit le peintre d'un ton égaré; oui, je le suis par mes
+idées qui m'accablent, par le chagrin qui me ronge, par la fureur qui
+me tue. Vite, vite des pinceaux, des couleurs, ou je sens que je vais
+devenir fou.
+
+Il se promena de long en large dans la chambre, pleura, hurla,
+s'arracha des poignées de cheveux. Puis, saisissant son pinceau d'une
+main convulsive, il traça sur la toile le plus affreux carnage qui ait
+jamais ensanglanté un tableau. Je crois qu'il n'y a pas une bataille
+au monde qui puisse soutenir la comparaison de ce chef-d'oeuvre. Voyez
+plutôt!
+
+En disant cela, le vieillard, au comble de l'enthousiasme, arrachait
+son vêtement de brocart à son dernier tableau.
+
+Je ne pus retenir un cri d'admiration. Je n'avais jamais rien vu de
+plus sublime. Ce n'était plus ni un site agreste et sauvage, ni une
+éblouissante satire; c'était une scène atroce, flagrante, épouvantable
+de destruction, de mort et de vengeance! Des chevaux nageant dans le
+sang jusqu'au poitrail; des têtes séparées de leur tronc roulant comme
+des boulets refroidis, des blessés gémissant, des vainqueurs hurlant,
+les mourans qui râlent. Je ne pense pas que la réalité soit plus
+effrayante.
+
+--Eh bien! que dites-vous de cela, monsieur l'étranger?
+
+--Je dis que vous avez les trois plus beaux Salvator-Rosa qui soient
+au monde.
+
+--Et moi je dis que le dîner est servi, s'écria le petit paysan en
+mettant son nez à la porte de l'atelier.
+
+Quand le repas fut fini, repas gai, aimable et cordial s'il en fut, je
+quittai mes bons amis de Sainte-Agathe, regrettant jusqu'au fond de
+mon coeur de ne pouvoir payer royalement leur hospitalité par des
+chefs-d'oeuvre. Tout ce que je puis faire ici, c'est de leur consacrer
+un souvenir dans ces pages. Admirable puissance du génie! il a suffi
+du passage d'un grand artiste au milieu d'une pauvre famille de
+paysans pour y laisser comme une trace lumineuse qui se perpétue à
+travers les siècles.
+
+Quant au petit Salvator que nous avions pris, Jadin et moi, pour un
+nègre, je l'ai, à mon dernier voyage, retrouvé à Rome, où il m'a fait
+les honneurs de la Farnesina. C'est un des pensionnaires les plus
+distingués du roi de Naples.
+
+
+
+
+XXI
+
+Route de Rome.
+
+En revenant à Sainte-Agathe dei Gothi, nous apprîmes une chose que
+nous ignorions: c'est que notre conducteur, ayant cru que nous
+voulions nous en retourner par la route de Bénévent, ce qui allongeait
+quelque peu notre chemin, nous avait déjà fait faire huit lieues de
+trop. Nous ne les regrettâmes point, ou plutôt je ne les regrettai
+point, car, ainsi qu'on l'a vu, Jadin n'avait rien eu à faire dans
+l'aventure qui venait de m'arriver, et dont je ne comptais lui parler
+qu'à distance convenable, de peur de quelque scène fâcheuse entre lui
+et son confrère.
+
+Il était tard et nous voulions aller coucher à Caserte, pour visiter
+le lendemain les deux Capoues. Nous arrivâmes à notre gîte vers les
+sept heures du soir.
+
+Heureusement, ce que nous désirions voir pouvait se voir au clair de
+la lune. Caserte est le Versailles napolitain. Bâti par Vanvitelli et
+commandé par Charles III, ce palais a la prétention d'être le plus
+grand palais de la terre, ce qui fait que très probablement il en est
+en même temps le plus triste. Ajoutez que, comme celui de Versailles,
+il est bâti dans un endroit où ce n'est qu'à force de travaux qu'on
+a pu lui faire quelques pauvres petits horizons. Il faut, on en
+conviendra, être bien royalement capricieux, quand on a Naples, Capo
+di Monte et Resina, pour venir habiter Caserte.
+
+Il est vrai que Caserte a des chasses magnifiques, et que de tout
+temps, comme nous l'avons dit, les rois de Naples ont été de grands
+chasseurs devant Dieu. Un des trois parcs, parc fourré, noir, féodal,
+est encore aujourd'hui fort giboyeux, à ce que l'on assure. Ce beau
+parc, que nous vîmes à la nuit tombante, et qui n'y perdit certes
+rien, comme poésie et comme majesté, est flanqué d'un autre parc, bien
+peigné, bien soigné, bien frisé à la manière de celui de Versailles,
+avec une cascade assez belle qui tombe d'un sombre rocher qui me
+paraît être né sur place, ce qui arrive rarement aux rochers des
+jardins anglais, et une foule de statues représentant Diane, ses
+nymphes et le malheureux Actéon, d'indiscrète mémoire, déjà à moitié
+changé en cerf. Ce parc lui-même est voisin d'un jardin anglais, avec
+grottes, ruisseaux, ponts chinois, chaumières, serres et magnolias.
+
+Nous soupâmes et nous couchâmes à Caserte, fort bien même,
+consignons-le en l'honneur de l'aubergiste, cela n'arrive pas souvent
+sur la route de Naples à Rome; il est vrai que je me trompe et que
+Caserte, placée en dehors des grands chemins, n'est sur aucune route.
+
+Le lendemain matin, un cicérone, où n'y a-t-il pas de cicérone en
+Italie? nous proposa d'aller voir la magnifique filature de San Lucio.
+J'ai peu d'enthousiasme en général pour visiter les établissements
+industriels: les directeurs de ces sortes d'établissemens sont presque
+toujours féroces; une fois qu'ils vous tiennent, ils ne vous font pas
+grâce d'un métier, ils ne vous épargnent pas un fil de soie. Aussi
+nous serions-nous privés de la magnifique filature, si je ne m'étais
+point rappelé que San Lucio était la fameuse colonie du roi Ferdinand:
+car le roi Ferdinand était non seulement un grand chasseur devant
+Dieu, mais aussi un grand pécheur devant les hommes: or, de son temps,
+il avait, pour le plaisir de ses yeux sans doute, rassemblé dans cette
+filature, qu'il avait fondée avec une bonté toute paternelle, les plus
+belles filles des environs: ces filles étaient fort reconnaissantes à
+leur fondateur, et lui prouvaient leur reconnaissance de toutes les
+manières. Enfin, le roi Ferdinand fut si paternel et les belles filles
+si reconnaissantes, qu'il résulta de ce double échange de sentimens
+vertueux toute une population de petits fileurs et de petites fileuses
+qui obtinrent de leur royal protecteur une espèce de constitution
+beaucoup plus libérale que celle de 1830: un des articles de cette
+constitution porte que les garçons seront exempt de tout service
+militaire, et que les filles auront chacune trois cents francs de dot;
+aussi les mariages abondent-ils à San Lucio.
+
+A onze heures du matin nous quittâmes Caserte, et nous nous dirigeâmes
+sur l'ancienne Capoue.
+
+Hélas! Capoue est de nos jours un de ces noms menteurs comme nous en
+ont tant légués les menteurs historiens de Rome; cependant il faut le
+dire, aux ruines qui existent encore, il est facile de voir de quelle
+importance était cette fameuse ville qui, selon Tite-Live, fut le
+tombeau de la gloire d'Annibal. Capoue, cette ville de la Campanie,
+dont la civilisation étrusque avait de cinq cents ans devancé la
+civilisation de Rome, et que Rome, la grande jalouseuse de toutes les
+gloires, traita comme Carthage, avait un magnifique amphithéâtre
+dont on peut encore admirer les ruines; car ce fut Capoue, la ville
+civilisée par excellence, qui inventa les combats de gladiateurs. D'où
+venait cette férocité instinctive aux féroces habitans de la Campanie?
+de l'excès des voluptés mêmes. Quand on est blasé sur les plaisirs
+doux et humains, il faut bien inventer d'autres plaisirs cruels
+et sanglans. Cicéron, qui, en sa qualité d'avocat, n'était jamais
+embarrassé de répondre par un paradoxe ou par une antithèse à une
+question quelconque, dit que c'était la fertilité du sol qui faisait
+la férocité des habitans. En tous cas, les Romains se chargèrent
+de faire oublier par des cruautés plus grandes toutes les cruautés
+qu'avaient pu commettre les Campaniens. Capoue, prise par eux, fut
+livrée au pillage, un peu démolie et beaucoup brûlée; ses habitans,
+réduits en esclavage, furent vendus à l'encan sur ses places
+publiques; enfin, ses sénateurs furent battus de verges et décapités.
+Il est vrai, à ce que dit le doux et bon Cicéron, que c'était une
+action commandée par la prudence, et non par l'amour du sang:--_Non
+crudelitate, sed consilio_.--Ajoutons qu'un des reproches de mollesse
+que firent les Romains aux Capouans fut d'avoir inventé le velarium,
+grande toile suspendue au dessus des cirques et des théâtres pour
+garantir les spectateurs du soleil; il est vrai que les Romains,
+s'apercevant bientôt à leur tour que mieux valait être à l'ombre qu'au
+soleil, adoptèrent le susdit velarium, si fort reproché à ces pauvres
+Campaniens.--Voir Suétone, article NÉRON.
+
+Il y a un souvenir qu'éveillé encore tout naturellement Capoue: c'est
+celui d'Annibal. On trouve de par le monde historique une malheureuse.
+phrase de Florus, qui dit, à propos du héros de Cannes, de la
+Trebbia et de Thrasimène: _Cum victoria posset uti, frui maluit_;
+c'est-à-dire: Lorsqu'il pouvait user de sa victoire, il aima mieux en
+jouir. C'est un fort joli concetti antique, nous n'en disconvenons
+pas; mais, nous en sommes bien sûr, son auteur, en l'écrivant, ne
+comprenait pas toute la portée qu'il devait avoir. En effet, ce
+malheureux concetti a été pour Annibal ce que les deux fameuses
+chansons de M. de La Palisse et de M. de Marlborough ont été pour les
+deux grands capitaines de ce nom. Annibal, accusé de s'être endormi
+dans les délices, a été déshonoré à tout jamais.
+
+Mais ce qu'il y a surtout de remarquable, ce sont les attaques de nos
+professeurs de collège, contre le fils d'Amilcar, à l'endroit de cette
+malheureuse Capoue; comme ils traitent ce fainéant d'Annibal; comme
+ils méprisent ce pauvre héros; comme à sa place ils auraient marché
+sur Rome; comme ils auraient pris Rome; comme ils auraient fait
+disparaître Rome de la surface de la terre! Il n'y a pas jusqu'à mon
+pauvre précepteur, un bon et excellent abbé, qui, à part les férules
+qu'il nous donnait, n'aurait pas voulu faire de mal à un enfant, qui
+n'eût établi son plan de campagne pour marcher sur Rome. Quand nous
+en étions à ce malheureux passage de Flerus, il tirait son plan de sa
+bibliothèque, l'étendait sur notre table d'étude, faisait un compas de
+ses deux doigts, et nous montrait comme c'était chose facile que
+de s'emparer de la ville éternelle. Ah! s'il eût été à la place
+d'Annibal!
+
+Il est vrai qu'il y a un autre abbé, et celui-là s'appelle l'abbé de
+Montesquieu, qui prétend qu'Annibal n'a fait qu'une halte de quelques
+jours pour reposer son armée, fatiguée par une marche de huit cents
+lieues et par trois victoires successives, ce qui équivaut presque à
+une défaite, Il est vrai encore qu'il y a d'autres esprits intelligens
+qui ont été chercher à Carthage même le secret de la temporisation
+d'Annibal, et qui ont vu que là, comme partout, il y avait de petits
+rhéteurs qui faisaient la guerre au grand général, des robes qui
+morigénaient la cuirasse, des plumes qui calomniaient l'épée. Annibal
+demandait des secours à cor et à cri. Rome était perdue, disait-il,
+l'Italie était à lui si on lui envoyait des secours. Mais on lui
+répondait, ou plutôt les rhéteurs répondaient à ses messages, car à
+lui ils n'eussent, selon toute probabilité, pas osé répondre; les
+rhéteurs répondaient donc: «Ou Annibal est vainqueur, ou Annibal est
+vaincu. S'il est vainqueur, il est inutile de lui envoyer des secours;
+s'il est vaincu, il faut le rappeler.»
+
+C'est à peu près ce que l'on répondait à Bonaparte quand, lui aussi,
+s'endormait dans les délices du Caire, où il avait à lutter contre une
+insurrection tous les huit jours, et contre la peste deux fois par an.
+Mais Bonaparte avait affaire au directoire français et non au sénat
+carthaginois. Bonaparte répondit en traversant, lui troisième, la
+Méditerranée, et en venant faire le 18 brumaire.
+
+Il y a encore, il faut le dire, entre ces deux opinions qui divisent
+en deux cette grande question historique, de savoir si Annibal est
+resté des mois à Capoue ou s'il n'y a fait qu'une halte de quelques
+jours, une troisième opinion qui prétend qu'Annibal n'y a jamais mis
+le pied.
+
+Cette opinion pourrait bien être la vraie.
+
+Cela me rappelle que les Romains, les incrédules s'entend, disent
+qu'il y a deux hommes qui ne sont jamais venus à Rome. Ces deux
+hommes, selon eux, sont l'apôtre saint Pierre et le président Dupaty.
+
+Comme nous eussions fort mal dîné, et que, selon toute probabilité,
+nous n'eussions pas dormi du tout dans la ville des délices, nous
+partîmes, après avoir visité l'amphithéâtre et les quelques ruines qui
+l'entourent, pour la moderne Capoue.
+
+La moderne Capoue est une fort jolie ville, selon Vauban, Montecuculli
+et Folard; elle est muraillée, bastionnée et poternée, elle a des
+lunes, des demi-lunes, des chemins de ronde, tout cela donnant sur un
+beau paysage, avec un horizon de montagnes d'un côté, et la mer de
+l'autre. Au reste, peu de choses à voir, excepté la cathédrale,
+soutenue presque entièrement par des colonnes enlevées à l'ancien
+amphithéâtre.
+
+En sortant de Capoue, nous rencontrâmes un premier fleuve, que je
+crois être le Volturne: pardon, messieurs les savans, si je me trompe,
+je n'ai sous les yeux ni mes albums qui sont à Florence, ni mes cartes
+qui sont rue du Gazomètre, et que je serais obligé d'y aller chercher,
+ce qui n'en vaut pas la peine; et un second fleuve qui est à coup sûr
+le Garigliano, c'est-à-dire l'ancien Liris.
+
+Nous traversâmes ce fleuve poétique de la façon la moins poétique de
+la terre. On nous mit, nous, nos chevaux et notre voiture, dans un
+bac, et on nous fit filer le long d'une corde, si bien que nous nous
+trouvâmes de l'autre côté au bout de cinq minutes. Notre passeur, au
+reste, était désolé; on méditait un pont en fil de fer,--un pont de
+fil de fer sur le Liris!
+
+Pourquoi pas? on va bien du Pirée à Athènes en omnibus; et l'on
+remonte bien l'Euphrate en bateau à vapeur.
+
+Au reste, c'est, on se le rappelle, sur les bords du Garigliano que
+notre armée fut défaite par Gonzalve, ce qui fait que Brantôme,
+redevenant Français un instant, après avoir passé, il y a trois cents
+ans, le Liris, au même endroit où nous venons de le passer nous-mêmes,
+s'écrie:
+
+«Hélas! j'ai veu ces lieux là dernier, et mesme le Gariglian, et
+c'estait male tard, à soleil couchant, que les ombres et les masnes
+commencent à se paroistre comme fantosmes, plustôt qu'aux autres
+heures du jour, où il me sembloit que les asmes généreuses de ces
+braves François là morts s'eslevoient sur la terre et me parloient,
+et quasi me répondoient sur les plaintes que je leur faisois de leur
+combat et de leur mort.»
+
+Nous touchions à la voie Appienne, là plus belle des voies antiques,
+celle sur laquelle les Romains qui avaient quelque prescience de
+l'endroit où ils mourraient, ordonnaient de placer leurs tombeaux.
+Elle existait du temps de la république. César, Auguste, Vespasien,
+Domitien, Nerva, Trajan et Théodoric la réparèrent successivement.
+
+Arrivés où nous nous trouvions, elle s'élançait vers Bénévent, et s'en
+allait mourir à Brindes: ce fut cette route qu'Horace suivit dans son
+poétique voyage.
+
+Nous traversions les souvenirs antiques, marchant en plein sur
+l'histoire et sur la fable, coudoyant à chaque pas Tacite et
+Horace. Notre postillon (un postillon romain ou napolitain pourrait
+parfaitement être reçu, soit dit en passant, à l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres) nous apprit que quelques ruines, sur
+lesquelles nous allions sautillant de décombres en décombres, étaient
+l'ancienne Minturnes.
+
+--Ainsi, les marais que l'on aperçoit d'ici? demandai-je en étendant
+le bras dans la direction de la route de San-Germano.
+
+--Sont ceux où se cacha Marius, répondit mon postillon.
+
+Je lui donnai deux pauli.
+
+C'est au même endroit à peu près où Marius se cacha, que Cicéron fut
+tué et Conradin trahi.
+
+Nous avons raconté ailleurs comment l'orateur antique et le jeune
+héros du moyen-âge étaient morts.
+
+Nous allâmes dîner à Mola; on nous conduisit dans une grande salle
+dont toutes les fenêtres étaient fermées pour maintenir la fraîcheur
+de l'air; puis tout à coup, comme étendus dans de bonnes chaises
+nous nous éventions avec nos mouchoirs, le garçon ouvrit une de ces
+fenêtres.
+
+Il est impossible d'exprimer la magie du paysage que cette espèce de
+lanterne magique venait de dévoiler à nos yeux. Nous plongions sur ce
+golfe si calme qu'il semblait un miroir d'azur, et de l'autre côté,
+s'avançant jusqu'à l'extrémité du promontoire, nous apercevions Gaëte,
+Gaëte, célèbre par ses vergers d'orangers, ses deux sièges soutenus,
+l'un en 1501, l'autre en 1806, et surtout par ses femmes blondes.
+
+C'est une fille de Gaëte qui servit de modèle au Tasse pour le
+portrait d'Armide.
+
+Pardon, nous oublions encore une des célébrités de Gaëte. C'est sur
+son rivage que Scipion et Lélius s'amusaient à faire des ricochets,
+comme plus tard Auguste s'amusait à jouer aux noix avec les petits
+polissons de Rome.
+
+Après le dîner, nous allâmes faire une promenade jusqu'à Castellone de
+Gaëte, l'ancienne Formies, dont une portion des murs, plus une porte,
+existent encore. C'est entre ces deux bourgs qu'était située une des
+villas de Cicéron; c'est de cette villa qu'il fuyait, caché dans sa
+litière, lorsqu'il fut rejoint par le tribun Popilius, dont il avait
+été l'avocat, qui lui coupa la tête et les mains, en manière de
+reconnaissance; il est probable que si Popilius a eu pendant le reste
+de sa vie quelque autre procès, le tribunal aura été forcé de lui
+nommer un défenseur d'office.
+
+L'emplacement où était, selon toutes les probabilités, située cette
+villa, fait partie aujourd'hui de la propriété du prince de Caposele.
+
+Une autre tradition veut qu'une source qui coule dans la même
+propriété soit la fameuse fontaine Artacia, près de laquelle Ulysse
+rencontra la fille d'Antiphate, roi des Lestrigons, laquelle allait,
+comme une simple mortelle, y puiser une cruche d'eau.
+
+La voiture nous suivait par derrière; nous n'eûmes donc qu'à nous y
+réinstaller, lorsque nous eûmes vu tout ce que nous voulions voir, et
+nous repartîmes; une demi-heure après nous étions à Ytry, patrie
+du fameux Fra Diavolo, si célèbre en Campanie, et surtout à
+l'Opéra-Comique.
+
+Fra Diavolo était un brave homme de curé, disant son bréviaire comme
+un autre, confessant tant bien que mal les voleurs des environs, qui
+venaient lui conter leurs petites peccadilles, et dont il se faisait
+des amis en ne les abîmant pas trop de pénitences, lorsqu'un beau
+matin, quand il fut question de nommer Joseph Napoléon roi de Naples,
+l'envie lui prit de s'opposer à cette nomination. En conséquence, sans
+changer de costume, il passa une paire de pistolets à sa ceinture,
+pendit un sabre par dessus sa soutane, prit une carabine qu'il avait
+trouvée dans le presbytère et qui lui venait de son prédécesseur, et,
+faisant appel à ses ouailles, au nombre desquelles, comme nous l'avons
+dit, était bon nombre de brigands, il se mit en campagne, gardant
+les défilés de Fondi, et égorgeant tous les Français isolés qui y
+passaient. Ces exploits firent bientôt si grand bruit, que l'écho
+en alla retentir à Palerme, où étaient à cette époque Ferdinand et
+Caroline; leurs augustes majestés invitèrent alors Fra Diavolo à
+les aller voir, et, comme il se hâta de se rendre à cette gracieuse
+invitation, elles lui conférèrent le grade de capitaine. Fra Diavolo
+revint à Ytry investi de cette nouvelle dignité; mais cette nouvelle
+dignité ne lui porta point bonheur. Masséna, après avoir pris Gaëte,
+ordonna une battue générale dans les environs: Fra Diavolo fut
+pris avec deux cents hommes de sa bande à peu près; ses deux cents
+compagnons furent incontinent pendus aux arbres de la route. Mais
+comme les Napolitains niaient que Fra Diavolo qui, selon leur opinion,
+à eux, opinion que justifie le nom qu'ils lui avaient donné de frère
+Diable, avait mille ressources de magie à son service; comme les
+Napolitains, dis-je, niaient que Fra Diavolo eût été assez imprudent
+pour se laisser prendre, on conduisit l'ex-curé à Naples, on le
+promena pendant trois jours dans les rues de la capitale, après quoi
+on lui trancha la tête sur la place du Marché-Neuf.
+
+Tout cela ne fit point que, pendant tout le règne de Joseph et de
+Murat, les esprits forts ne niassent la mort de Fra Diavolo.
+
+Qu'une illustration moderne ne nous fasse point perdre de vue un
+souvenir antique. Ytry est l'ancienne _Urbs Mamurrarum_ d'Horace;
+c'est là que Muréna lui prêta sa maison et Capiton sa cuisine:
+
+ Muraena praebente domum, Capitone culinam.
+
+Nous nous arrêtâmes à Ytri. Je me rappelais la nuit qu'à mon premier
+voyage j'avais passée à Terracine, nuit terrible parmi les terribles
+nuits que j'ai subies en Italie. Je me rappelais ces malheureux lits
+recouverts de serge verte, dans lesquels nous nous étions tournés et
+retournés six heures, sans pouvoir arriver à fermer l'oeil une seule
+minute. Il est vrai que, l'esprit exalté par la menace éternelle d'un
+seul et même danger, j'avais, à force de chercher, trouvé un costume
+de nuit qui me mettait à peu près à l'abri des puces: c'était un
+pantalon à pied aux coutures serrées et pressant la taille, une
+chemise qui s'ouvrait juste pour laisser passer la tête, et qui se
+refermait hermétiquement au col, enfin, des gants sur lesquels se
+boutonnaient mes manchettes: moyennant cette précaution, le visage
+seul restait exposé, et j'ai remarqué que la puce, comme le lion,
+respecte le visage de l'homme. Restait, il est vrai, la punaise qui ne
+respecte rien; mais, au lieu de deux races ennemies, ce n'était plus
+qu'une seule à combattre.
+
+Encore une fois, défiez-vous, non pas des fièvres des marais Pontins
+que tout le monde vous signale, mais de leurs puces et de leurs
+punaises dont personne ne parle.
+
+Le lendemain matin, nous nous abordâmes, Jadin et moi, en disant que
+nous aurions aussi bien fait de coucher à Terracine.
+
+A l'une des descentes de la route de Fondi, notre postillon s'arrêta
+et nous raconta que nous étions juste à l'endroit où le _fameux poète
+français Esménard_ s'était tué en tombant de voiture.
+
+En général, les Italiens ne nous abîment pas de louanges; on peut
+même dire que, dans leur étroit patriotisme, patriotisme de clocher,
+dernier reste de l'orgueil des petites républiques, ils sont presque
+toujours injustes pour les autres nations; mais comme toute curiosité
+vaut une rétribution quelconque, et que cette rétribution est variable
+selon le plus ou le moins d'intérêt que présente la susdite curiosité,
+notre postillon avait pensé que la curiosité et par conséquent la
+rétribution seraient plus grandes, s'il faisait d'Esménard un poète de
+premier ordre.
+
+La ville de Fondi, que saint Thomas choisit pour y établir une classe,
+et dans laquelle il fit ce miracle d'horticulture, de planter par
+la tête un oranger qui prit racine et qu'on montre encore, est
+aujourd'hui un pauvre et bien misérable bourg. Le fameux corsaire
+Barberousse, qu'il ne faut pas confondre avec l'empereur Barberousse,
+le souverain des légendes rhénanes, furieux de n'avoir pu enlever la
+belle Julie Gonzaga, veuve de Vespasien Colonne et comtesse de Fondi,
+dont il comptait faire cadeau à Soliman II, brûla la ville. Depuis ce
+temps-là la pauvre cité n'a pu se remettre de cet accident, et la main
+de feu du terrible pirate est encore empreinte sur la ville moderne.
+
+Deux heures après nous étions à Terracine.
+
+Terracine est bien encore, en venant de Naples surtout, l'éclatante
+Axur dont parle Horace:
+
+ Impositum saxis latè candentibus Anxur,
+
+avec son gigantesque rocher qui fut sa base de toutes les époques, et
+les restes de son palais de Théodoric, qui ne la couronne que depuis
+le cinquième siècle seulement. Comme il n'était que midi, et que
+j'avais quelques recherches à faire à Terracine, nous nous arrêtâmes à
+l'auberge où nous nous étions arrêtés en venant, la seule au reste qui
+soit, je crois, dans toute la ville.
+
+Dix minutes après notre arrivée, nous étions déjà en route, Jadin
+pour gravir la montagne couverte de ses ruines gothiques, et moi pour
+courir au bord de la mer, où l'on retrouve encore des vestiges du
+port, qui, selon toute probabilité, remonte au temps de la république.
+
+En revenant, j'entrai dans la cathédrale. Quelques belles colonnes
+de marbre blanc qui viennent d'un temple d'Apollon la rendent assez
+remarquable.
+
+En entrant à l'hôtel, j'avais demandé s'il n'existait pas quelque
+histoire de Mastrilla. On n'a peut-être pas oublié le nom de ce fameux
+bandit, que Padre Rocco appela si heureusement à son secours, à propos
+de l'éclairage de Naples, et de cette fameuse histoire de saint Joseph
+que l'on nous a tant reprochée.
+
+L'histoire de Mastrilla se trouvait renfermée dans une espèce
+de complainte à peu près intraduisible, que l'on me procura à
+grand'peine, mais dont à la honte de mon imagination, je l'avoue, je
+ne pus rien tirer.
+
+Alors force me fut de me borner aux traditions orales, et de me mettre
+en quête des rapsodes, qui pouvaient, fragment par fragment, me
+raconter l'Iliade de cet autre Achille.
+
+Les rapsodes me tinrent jusqu'à sept heures du soir à me conter des
+rapsodies qui n'étaient que les différens couplets de la complainte,
+séparés au lieu d'être réunis.
+
+Nous avions passé notre journée à la recherche de l'insaisissable
+Mastrilla. La journée était perdue, ce qui n'était pas un grand
+malheur; mais ce qui compliquait notre situation, c'est qu'il fallait
+ou passer la nuit à Terracine, et l'on sait quelle terreur nous
+inspirait cette station, ou traverser les marais Pontins pendant
+l'obscurité. En restant à Terracine, nous étions sûrs d'être dévorés
+par les puces et par les punaises; en traversant les marais Pontins,
+nous risquions d'être dévalisés par les voleurs. Nous balançâmes un
+instant, puis nous nous décidâmes à traverser les marais Pontins.
+
+Nous fîmes mettre les chevaux, à huit heures du soir; il faisait un
+clair de lune magnifique: nous chargeâmes nos fusils, nous montâmes,
+Jadin et moi, sur le siège de la voiture, et nous partîmes d'un assez
+bon train.
+
+Les marais Pontins commencent en sortant de Terracine, et presque
+aussitôt le pays prend un caractère de tristesse particulière, que ne
+contribuent pas peu, sans doute, à lui donner, aux yeux des voyageurs,
+la crainte de la fièvre, qu'on y rencontre certainement, et celle des
+voleurs, qui vous y attendent peut-être. La route, tracée au
+beau travers du pays, s'étend par une ligne parfaitement droite,
+qu'accompagne de chaque côté un canal destiné à l'écoulement des eaux.
+Malheureusement, à ce qu'on assure, ces eaux, se trouvant au dessous
+du niveau de la mer, ne peuvent s'écouler dans la Méditerranée. Au
+delà du canal est un terrain mouvant et planté de grands roseaux.
+
+Cette vaste solitude, où Pline comptait autrefois jusqu'à vingt-trois
+villes, n'offre pas aujourd'hui, à part les relais de poste, une seule
+habitation. Comme dans les Maremmes toscanes, une fièvre dévorante
+tuerait, en moins d'une année, l'imprudent qui oserait s'y fixer. Les
+voleurs qui l'exploitent ne font eux-mêmes qu'y passer, et, aussitôt
+leurs expéditions finies, ils se retirent dans les montagnes de
+Piperno, leur véritable domicile.
+
+A mesure que nous avancions, le pays prenait un caractère de plus en
+plus mélancolique; et comme si nos chevaux et notre postillon eussent
+partagé l'inquiétude que sa mauvaise réputation pouvait inspirer, ils
+redoublaient, les uns de vitesse, l'autre de coups.
+
+Après une heure et demie à peu près, nous aperçûmes à notre droite un
+grand feu qui jetait une lueur d'incendie à cent pas autour de lui;
+ce ne pouvaient être des voleurs, car, par cette imprudence, ils se
+fussent dénoncés eux-mêmes: nous demandâmes à notre postillon ce que
+c'était que ce feu; il nous répondit que c'était le relais de poste.
+
+En effet, à mesure que nous avancions, nous apercevions à la lueur
+de la flamme une espèce de masure, et adossés aux murailles de cette
+masure, éclairés par le reflet du foyer, cinq ou six hommes immobiles
+et enveloppés de leurs manteaux. A notre approche et au bruit du
+fouet de notre postillon, deux se détachèrent du groupe, et montant
+eux-mêmes à cheval, ils prirent en main une espèce de lance et
+disparurent. Les autres continuèrent à se chauffer.
+
+Arrivé en face du hangar, notre postillon s'arrêta, et, à peine
+arrêté, détela ses chevaux, demanda le prix de sa course, ainsi que la
+bonne main qui en était l'accompagnement obligé, et, sautant sur un
+de ses deux chevaux aussitôt qu'il les eut reçus, il tourna bride et
+repartit au galop. Au reste, ses chevaux étaient si bien habitués à ce
+retour précipité qu'il n'eut pas même besoin d'employer le fouet comme
+il avait fait en venant: on eût dit que ces animaux, partageant les
+inquiétudes de l'homme, avaient hâte de fuir ces contrées méphitiques
+et cet air pestilentiel.
+
+Cependant nous étions restés au milieu de la route avec notre voiture
+dételée; et comme nous ne voyions s'avancer aucun quadrupède, comme
+pas un seul de ces bipèdes grelottans et accroupis autour du feu ne
+bougeait de sa place, je me décidai, voyant qu'ils ne venaient pas
+à moi, à aller à eux. En conséquence, je descendis de mon siège, je
+jetai mon fusil en bandouillère sur mon épaule et je m'avançai vers la
+masure.
+
+Ils me laissèrent approcher sans faire un mouvement.
+
+En m'approchant je les regardais: ce n'étaient pas des hommes,
+c'étaient des spectres.
+
+Ces malheureux, avec leur teint hâve, leurs membres frissonnans, leurs
+dents qui se choquaient, étaient hideux à voir; le mieux portant des
+quatre eût pu poser pour une effrayante statue de la Fièvre.
+
+Je les considérai un instant, oubliant pourquoi je m'étais approché
+d'eux; puis, par un retour égoïste sur moi-même, je pensai que j'étais
+moi-même au milieu de ces marais dont les émanations les avaient faits
+tels qu'ils étaient.
+
+--Et les chevaux? demandai-je.
+
+--Écoutez, me répondit l'un d'eux, les voilà.
+
+En effet, on entendait un piétinement qui allait se rapprochant, puis
+un hennissement sauvage, puis, mêlés à ce bruit confus, des juremens
+et des blasphèmes.
+
+Bientôt les hommes qui s'étaient éloignés avec des lances reparurent
+chassant devant eux une douzaine de petits chevaux, ardens, sauvages,
+fougueux, et qui semblaient souffler la flamme par les naseaux.
+
+Aussitôt les quatre fiévreux se levèrent, se jetèrent au milieu du
+troupeau étrange, saisirent chacun un cheval par la longe qu'il
+traînait, lui passèrent, malgré sa résistance, un misérable harnais,
+et, tout en me criant: «Remontez, remontez,» poussèrent l'attelage
+récalcitrant vers la voiture.
+
+Je compris qu'il n'y avait pas d'observations à faire, et que dans les
+marais Pontins cela devait se passer ainsi. Je remontai donc vivement
+sur mon siège et je repris ma place près de Jadin.
+
+--Ah ça! me dit Jadin, où allons-nous? Au sabbat?
+
+--Cela m'en a tout l'air, répondis-je. En tout cas, c'est curieux.
+
+--Oui, c'est curieux, dit-il, mais ce n'est point rassurant.
+
+En effet, il se passait une terrible lutte entre les hommes et les
+chevaux: les chevaux hennissaient, ruaient, mordaient; les hommes
+criaient, frappaient, blasphémaient; les chevaux essayaient, par des
+écarts qui ébranlaient la voiture, de casser les cordes qui leur
+servaient de traits; les hommes resserraient les noeuds de ces cordes,
+tout en posant sur le dos de deux de ces démons des espèces de
+selles. Enfin, quand les selles furent posées, tandis que deux hommes
+maintenaient les chevaux de devant, deux autres sautèrent sur les
+chevaux sellés, puis ils crièrent: Laissez aller! puis nous nous
+sentîmes emportés comme par un attelage fantastique, tandis que de
+chaque côté de la route les deux hommes à cheval nous suivaient,
+criant un fouet à la main, et joignant les gestes aux cris pour
+maintenir nos coursiers dans le milieu de la route, dont ils voulaient
+s'écarter sans cesse, et les empêcher d'aller s'abîmer avec notre
+voiture dans un des canaux qui bordaient chaque côté du chemin.
+
+Cela dura dix minutes ainsi; puis, ces dix minutes écoulées, comme nos
+chevaux étaient lancés, nos escorteurs nous abandonnèrent, et, sortis
+un instant, par une crise, de leur apathie, s'en retournèrent attendre
+d'autres voyageurs, en tremblant la fièvre devant leur feu.
+
+Quand nous pûmes un peu respirer, nous regardâmes autour de nous: nous
+traversions de grands roseaux tout peuplés de buffles qui, réveillés
+par le bruit que nous faisions, écartaient bruyamment ces joncs
+gigantesques pour nous regarder passer; puis, effrayés à notre
+approche, se reculaient en soufflant bruyamment. De temps en temps de
+grands oiseaux de marais, comme des hérons ou des butors, se levaient
+en jetant un cri de terreur, et s'éloignaient rapidement, traçant
+une ligne droite, et se perdant dans l'obscurité; enfin, de temps
+en temps, des animaux, dont je ne pouvais reconnaître la forme,
+traversaient la route, parfois isolés, parfois par bandes. J'appris au
+relais que c'étaient des sangliers.
+
+Nous arrivâmes ainsi en moins d'une heure et demie au second relais.
+Là la même scène se renouvela: même feu, hommes semblables, pareils
+chevaux; après une demi-heure d'attente, nous repartîmes comme
+emportés par un tourbillon.
+
+Nous fîmes trois relais de la même manière; puis au bout du quatrième
+nous aperçûmes une ville: c'était Velletri.
+
+Les fameux marais Pontins étaient traversés, et cette fois encore sans
+rencontrer de voleurs: décidément les voleurs étaient passés pour nous
+à l'état de mythes.
+
+Sans nous consulter, nos postillons s'arrêtèrent à la porte d'une
+auberge, au lieu de s'arrêter à la porte de la poste. Comme la susdite
+locanda ne paraissait pas trop misérable, je ne leur en voulus pas de
+la méprise; nous descendîmes, et nous demandâmes deux chambres pour le
+soir, et un bon déjeûner, s'il était possible, pour le lendemain.
+
+Trois choses nous faisaient prendre en patience notre station à
+Velletri. Je méditais pour le lendemain une excursion à Cori,
+l'ancienne Cora, et à Monte-Circello, l'ex-cap de Circé; tandis que
+Jadin, attiré par un autre but, m'avait déjà déclaré qu'il demeurerait
+sur place pour faire quelque portrait de femme; on sait que les femmes
+de Velletri passent pour les plus belles femmes[1].
+
+Velletri est la patrie, non pas d'Auguste, mais de ses ancêtres; son
+père y était banquier (lisez usurier): les banquiers romains prêtaient
+à 20 pour 100; c'est à 20 pour 100 que César avait fait pour
+cinquante-deux millions de dettes. Elle n'offre de remarquable, comme
+monument, que le bel escalier de marbre de l'ancien palais Lancelloti,
+bâti par Lunghi-le-Vieux.
+
+Cori, plus heureuse que sa voisine, possède encore deux temples,
+élevés l'un à Castor et Pollux, l'autre à Hercule; du premier il
+ne reste que les colonnes et l'inscription qui atteste qu'il était
+consacré aux fils de Jupiter et de Léda; le second, élevé sous Claude,
+est parfaitement conservé, et on le regarde, merveilleusement posé
+qu'il est d'ailleurs sur une base de granit entièrement isolée, comme
+un des plus complets modèles de l'ordre dorique grec.
+
+Quand à Monte-Circello, c'est, comme l'indique son nom, l'antique
+résidence de la fille du Soleil. Ce fut sur cette montagne, jadis
+baignée par la mer et qu'on appelait, comme nous l'avons dit, le cap
+Circé, que parvint Ulysse, lorsqu'après avoir échappé au cyclope
+Polyphême et au Lestrigon Antiphate, il aborda sur une terre inconnue,
+et, montant sur un cap élevé, ne vit devant lui _qu'une île et une mer
+sans fin: l'île était perdue au milieu des flots; puis à travers
+les buissons et les forêts sortaient de la terre des tourbillons de
+fumée_.
+
+Je suis monté sur le cap, j'ai cherché l'île volcanique et je n'ai
+rien aperçu; mais peut-être aussi ai-je moins bonne vue qu'Ulysse.
+
+Mais ce que j'ai découvert, par exemple, ce sont d'immenses troupeaux
+de porcs, bien autrement nobles que les cochons de M. de Rohan,
+puisque, selon toute probabilité, ils descendent de ces imprudens
+compagnons d'Ulysse, qui, attirés par le bruit de la navette et par
+l'harmonie des instrumens, entrèrent dans le palais de la fille du
+Soleil malgré les conseils d'Euriloque, qui revint seul aux vaisseaux
+pour annoncer à leur chef la disparition de ses vingt soldats.
+
+Or, comme je disais, y a-t-il beaucoup de noblesse qui puisse le
+disputer à celle des cochons de Monte-Circello, dont les ancêtres ont
+été chantés par Homère?
+
+Dans la montagne est encore une grotte, appelée _Grotta della Maga_,
+ou grotte de la Magicienne: c'est le seul souvenir que Circé ait
+laissé dans le pays. Quant à son splendide palais de marbre, il est
+bien entendu qu'il n'en reste pas plus de trace que de celui d'Armide.
+
+Nous revînmes assez tard à Velletri; et, comme rien ne nous pressait,
+que nous n'avions pas été trop mécontens de l'auberge, nous résolûmes
+d'y passer la soirée. Jadin y était resté dans l'intention de faire un
+portrait de femme, il avait fait deux paysages. L'homme propose, Dieu
+dispose.
+
+Le lendemain, nous nous remîmes en route vers les neuf heures du
+matin, nous arrêtant un instant à Genzano pour boire de son vin, qui a
+une certaine réputation, un instant à l'Arriccia pour voir le palais
+Chigi et l'église de la ville, deux des ouvrages les plus remarquables
+du Bernin.
+
+Enfin, à deux heures, nous arrivâmes à Albano. C'est à Albano que les
+riches Romains qui craignent le mal'aria vont passer l'été; à partir
+de la porte de Rome, en effet, la route monte jusqu'à Albano; et,
+comme on le sait, hôte des plaines et des marais, la fièvre n'atteint
+jamais une certaine hauteur.
+
+Dix ciceroni nous attendaient à la descente de notre voiture pour nous
+faire voir de force le tombeau d'Ascagne et celui des Horaces et des
+Curiaces. Nous ne donnerons pas aux savans italiens le plaisir de nous
+voir nous enferrer dans une discussion archéologique à l'endroit de
+ces deux monumens. Nous avons dit tout ce que nous avions à dire
+là-dessus à propos de la grande mosaïque de Pompeïa, à qui Dieu fasse
+paix.
+
+En sortant d'Albano, on aperçoit Rome à quatre lieues de distance; ces
+quatre lieues se font vite, le chemin, comme nous l'avons dit, allant
+toujours en descendant. Aussi, une heure après notre départ d'Albano,
+nous entrions dans la ville éternelle, que nous avions quittée quatre
+mois auparavant.
+
+
+Note:
+
+[1] Velletri, c'est l'Arles de l'Italie. Raphaël, passant un jour à
+Velletri, vit une mère qui tenait un enfant dans ses bras: la beauté
+de la mère et de l'enfant exalta le peintre à un tel point, qu'il les
+pria de ne pas bouger, et qu'à défaut de papier et de crayon il prit
+un morceau de craie et traça sur le fond d'un tonneau l'esquisse de la
+Madone à la Seggiola.
+
+De là, la forme circulaire de cet admirable tableau, un des
+chefs-d'oeuvre du palais Pitti à Florence.
+
+
+
+
+XXII
+
+Gasparone.
+
+
+Je n'avais plus rien à voir dans la ville éternelle que le
+représentant éternel de notre religion, le vicaire du Christ, le
+successeur de saint Pierre. Depuis que j'étais en Italie, j'entendais
+parler de Grégoire XVI comme d'un des plus nobles et des plus saints
+caractères qui eussent encore illustré la papauté, et ce concert
+général d'éloges me donnait une plus ardente envie de me prosterner à
+ses pieds.
+
+Aussi, le lendemain, dès que l'heure d'être reçu fut arrivée, me
+présentai-je chez M. de Tallenay, pour le prier de demander pour moi
+une audience à Sa Sainteté: M. de Tallenay me répondit qu'il allait
+à l'instant même transmettre ma demande au cardinal Fieschi; mais en
+même temps il me prévint que, comme l'audience ne me serait jamais
+accordée que trois ou quatre jours après la réception de ma demande,
+je pouvais, si j'avais quelque course à faire soit dans Rome, soit
+dans les environs, profiter de ce petit retard.
+
+Cela m'allait à merveille. A mon premier passage, j'avais visité
+toute la campagne orientale de Rome: Tivoli, Frascati, Soubiaco et
+Palestrine; mais je n'avais point vu Civitta-Vecchia; Civitta-Vecchia,
+au reste, où il n'y aurait rien à voir, si Civitta-Vecchia n'avait
+point un bagne et dans ce bagne n'avait point l'honneur de renfermer
+le fameux Gasparone.
+
+En effet, je vous ai bien raconté des histoires de bandits, n'est-ce
+pas? je vous ai tour à tour parlé du Sicilien Pascal Bruno, du
+Calabrais Marco Brandi et de ce fameux comte Horace, ce voleur de
+grands chemins aux charmantes manières, aux gants jaunes et à l'habit
+taillé par Humann.
+
+Eh bien! tous ces bandits-là ne sont rien près de Gasparone. Il y a
+plus, prenez tous les autres bandits, prenez Dieci Nove, prenez Pietro
+Mancino, cet habile coquin qui vola un million en or et qui, satisfait
+de la somme, s'en alla vivre honnêtement en Dalmatie, faisant, de
+là, la nique à la police romaine; prenez Giuseppe Mastrilla, cet
+incorrigible voleur, qui, au moment de mourir, ne pouvant plus rien
+voler à personne, vola son âme au diable; prenez Gobertineo, le fameux
+Gobertineo, que vous ne connaissez pas, vous autres Parisiens,
+mais dont le nom est au bord du Tibre l'égal des plus grands noms;
+Gobertineo qui tua de sa main neuf cent soixante-dix personnes, dont
+six enfans, et qui mourut avec le pieux regret de n'avoir pas atteint
+le nombre de mille comme il en avait fait voeu à saint Antoine, et
+qui, au moment de la mort, craignait d'être damné surtout pour n'avoir
+pas accompli son voeu; prenez Oronzo Albeyna, qui tua son père comme
+Oedipe, sa mère comme Oreste, son frère comme Romulus, et sa soeur
+comme Horace; prenez les Sondino, les Francatripa, les Calabrese,
+les Mezza Pinta; et ils n'iront pas au genou de Gasparone. Quant
+à Lacenaire, ce bucolique assassin qui a fait tant d'honneur à la
+littérature, il va sans dire que, comme meurtrier et comme poète, il
+n'est pas même digne de dénouer les cordons du soulier gauche de son
+illustre confrère.
+
+On comprend que je ne pouvais pas aller à Rome et passer par
+conséquent à douze lieues de Civitta-Vecchia sans aller voir
+Gasparone.
+
+Cette fois, nous partîmes par la diligence, tout simplement. La
+diligence, qui n'est même pas trop mauvaise pour une diligence
+romaine, se transporte en cinq ou six heures de Rome à
+Civitta-Vecchia. Il va sans dire que je m'étais muni d'une carte,
+carte du reste fort difficile à obtenir pour visiter le bagne, et
+avoir l'honneur d'être présenté à Gasparone. J'étais donc en mesure.
+
+Je ne dirai rien de la campagne de Rome, la description de ce
+magnifique désert a sa place ailleurs. Rome est une chose sainte,
+qu'il faut visiter à part et religieusement.
+
+En descendant de voiture, nous fîmes, pour éviter tout retard,
+prévenir le gouverneur de la forteresse de l'intention où nous étions
+de visiter son illustre prisonnier: nous joignîmes notre carte à la
+lettre, et nous nous mîmes à table.
+
+Au dessert, nous vîmes entrer le gouverneur, il venait nous chercher
+lui-même.
+
+Comme on le pense bien, je m'emparai exclusivement de son excellence,
+et tout le long de la route je le questionnai.
+
+Il y avait dix ans que Gasparone habitait la forteresse à la suite
+d'une capitulation, dont la principale condition était que lui et ses
+compagnons auraient la vie sauve.
+
+On rencontre sur le pavé de Rome une quantité de bons vieillards mis
+comme nos paysans de l'Opéra-Comique, et se promenant une canne à la
+Dormeuil à la main. Qu'est-ce que ces honnêtes gens? de bons pères, de
+bons époux, d'honnêtes citoyens; de véritables mines d'électeurs, de
+véritables démarches de gardes nationaux; vous portez la main à votre
+chapeau.
+
+Prenez garde, vous allez saluer un bandit qui a capitulé; vous allez
+faire une politesse à un gaillard qui, sur la route de Viterbe ou
+de Terracine, vous eût, il y a trois ou quatre ans, coupé les deux
+oreilles si vous n'aviez pas racheté chacune d'elles mille écus
+romains.
+
+Remarquez que les écus romains ne sont pas démonétisés comme les
+nôtres et valent toujours six francs.
+
+Il y en a même qui ont stipulé une petite rente, que le gouvernement
+leur paie trimestre par trimestre, aussi régulièrement que s'ils
+avaient placé leurs fonds sur l'Etat.
+
+Malheureusement pour Gasparone, il s'était fait une de ces réputations
+qui ne permettent pas à ceux qui en ont joui de rentrer dans
+l'obscurité. On craignit, si on le laissait libre, qu'il ne lui
+reprit, un beau matin, quelque velléité de gloire, et que ce Napoléon
+de la montagne ne voulût aussi avoir son retour de l'Ile d'Elbe.
+
+Aussi Gasparone et ses vingt-un compagnons furent-ils étroitement
+écroués dans la citadelle de Civitta-Vecchia.
+
+Pendant les premiers temps, Gasparone jeta feu et flammes, mordant et
+secouant ses barreaux comme un tigre pris au piège, disant qu'il
+avait été trahi et que la liberté était une des conditions de la
+capitulation; mais le pape Léon XII, d'énergique mémoire, le laissa se
+démener tout à son aise, et peu à peu Gasparone se calma.
+
+Tout le long de la route, le gouverneur nous entretint de petites
+espiègleries attribuées à Gasparone: il y en a quelques unes qui
+émanent d'un esprit assez original pour être racontées.
+
+Gasparone était fils du chef des bergers du prince de L---- Jusqu'à
+l'âge de seize ans sa conduite fut exemplaire: seulement peut-être
+dans son orgueil était-il un peu trop amoureux des beaux habits, des
+beaux chevaux et des belles armes qu'il voyait aux jeunes seigneurs
+romains. Mais cependant il y avait quelque chose que Gasparone
+préférait aux belles armes, aux beaux chevaux et aux beaux habits,
+c'était sa belle maîtresse Teresa.
+
+Un dimanche, Gasparone et Teresa étaient chez le prince L----, qui
+était fort indulgent pour eux: les filles du prince, dont l'une était
+du même âge que Teresa, et l'autre un peu plus jeune, s'amusèrent à
+habiller la jeune paysanne avec une de leurs robes et à la couvrir de
+leurs bijoux. La jeune fille était coquette, cette riche toilette
+sous laquelle elle s'était trouvée un instant plus belle que sous son
+costume pittoresque de paysanne lui fit envie: sans doute, si elle eût
+demandé la robe et même quelques uns des bijoux aux filles du prince,
+celles-ci les eussent donnés; mais Teresa était fière comme une
+Romaine, elle eût eu honte devant les jeunes filles d'exprimer un
+pareil souhait; elle renferma son désir au plus profond de son coeur,
+se laissa dépouiller de sa robe, se laissa reprendre jusqu'à son
+dernier bijou. Seulement, à peine fut-elle sortie de la chambre des
+jeunes princesses que son beau front se pencha soucieux. Gasparone
+s'aperçut de sa préoccupation; mais à toutes les demandes qu'il lui
+fit sur ce qu'elle avait, Teresa se contenta de répondre, de ce ton si
+significatif de la femme qui désire une chose et qui n'ose dire quelle
+chose elle désire:--Que voulez-vous que j'aie?--je n'ai rien.
+
+Le soir, Gasparone entra à l'improviste dans la chambre de Teresa, et
+trouva Teresa qui pleurait.
+
+Cette fois, il n'y avait plus à nier le chagrin; tout ce que pouvait
+faire Teresa, c'était d'essayer d'en cacher la cause.
+
+Teresa essaya de le faire, mais Gasparone la pressa tellement qu'elle
+fut forcée d'avouer que cette belle robe qu'elle avait essayée, que
+ces beaux bijoux dont on l'avait couverte, lui faisaient envie, et
+qu'elle voudrait les posséder, ne fût-ce que pour s'en parer toute
+seule dans sa chambre et devant son miroir.
+
+Gasparone la laissa dire, puis, quand elle eut fini:
+
+--Tu dis donc, demanda-t-il, que tu serais heureuse si tu avais cette
+robe et ces bijoux?
+
+--Oh! oui, s'écria Teresa.
+
+--C'est bien, dit Gasparone. Cette nuit tu les auras.
+
+Le même soir, le feu prit à la villa du prince L----, justement dans
+la partie du bâtiment qu'habitaient les jeunes princesses. Par
+bonheur, Gasparone, qui rôdait dans les environs, vit l'incendie un
+des premiers, se précipita au milieu des flammes, et sauva les deux
+jeunes filles.
+
+Toute cette partie de la villa fut dévorée par l'incendie et
+l'intensité du feu était telle qu'on n'essaya pas même de sauver les
+meubles ni les bijoux.
+
+Gasparone seul osa se jeter une troisième fois dans les flammes, mais
+il ne reparut plus; on crut qu'il y avait péri, mais on apprit que, ne
+pouvant repasser par l'escalier qui s'était abîmé, il avait sauté du
+haut d'une fenêtre qui donnait dans la campagne.
+
+Le prince fit chercher Gasparone, et lui offrit une récompense pour le
+courage qn'il avait montré, mais le jeune homme refusa fièrement,
+et quelques instances que lui fit Son Altesse, il ne voulut rien
+accepter.
+
+On approchait de la semaine de Pâques. Gasparone était trop bon
+chrétien pour ne pas remplir exactement ses devoirs de religion. Il
+alla comme d'habitude se confesser au curé de sa paroisse; mais cette
+fois le curé, on ne sait pourquoi, lui refusait l'absolution. Une
+discussion, s'établit alors entre le confesseur et le pénitent; et
+comme le confesseur persistait dans son refus d'absoudre le jeune
+homme, celui-ci, qui ne voulait pas s'en retourner avec une conscience
+inquiète, tua le curé d'un coup de couteau.
+
+Gasparone, que tout cela n'empêchait point d'être bon chrétien à sa
+manière, alla s'accuser à un autre prêtre, et du crime qui lui avait
+valu le refus du premier, et du meurtre de celui-ci. Le nouveau
+confesseur, que le sort de son prédécesseur ne laissait pas que
+d'inquiéter, refusa tout, juste pour se faire valoir, mais finit par
+donner pleine et entière l'absolution que demandait Gasparone.
+
+Sur quoi Gasparone, la coeur satisfait, l'âme tranquille, alla
+s'engager comme bandit dans la troupe de Cucumello.
+
+Ce Cucumello était un bandit assez renommé, quoique de second ordre:
+d'ailleurs il était petit, roux et louche, fort laid en somme, défaut
+capital pour un chef de bande. Cela n'empêchait pas qu'on ne lui
+obéît au doigt et à l'oeil. Mais on lui obéissait, voilà tout: sans
+entraînement, sans enthousiasme, sans fanatisme.
+
+L'apparition de Gasparone au milieu de la troupe fit grand effet:
+Gasparone était grand, beau, fort, adroit et rusé. Gasparone était
+poète et musicien, il improvisait des vers comme le Tasse, et des
+mélodies comme Paësiello. Gasparone fut considéré tout de suite comme
+un sujet qui devait aller loin.
+
+On lui demanda quels étaient ses titres pour se faire brigand, il
+répondit qu'il avait mis le feu à la villa du prince L---- pour faire
+cadeau à sa maîtresse d'une robe, d'un collier et d'un bracelet dont
+elle avait eu envie, et que, comme le prêtre de sa paroisse lui
+refusait l'absolution de cette peccadille, il l'avait tué pour
+l'exemple.
+
+Ce récit parut confirmer la bonne opinion que la vue de Gasparone
+avait tout d'abord inspirée aux bandits, et il fut reçu par
+acclamation.
+
+Huit jours après, les carabiniers enveloppèrent la bande de Cucumello,
+qui, par un ordre imprudent du chef, s'était hasardée sur un terrain
+dangereux. Gasparone, qui marchait le premier, se trouva tout à coup
+entre deux carabiniers; les deux soldats étendirent en même temps
+la main pour le saisir, mais avant qu'ils n'eussent eu le temps de
+toucher le collet de son habit, ils étaient tombés tous deux frappés
+de son stylet. Chacun alors, comme d'habitude, tira de son côté.
+Gasparone s'enfonça dans le makis, poursuivi pour son compte par six
+carabiniers; mais, quoique Gasparone fût bon coureur, Gasparone ne
+fuyait pas pour fuir: il connaissait son histoire romaine, l'anecdote
+des Horaces et des Curiaces lui avait toujours paru des plus
+ingénieuses, et sa fuite n'avait d'autre but que de la mettre en
+pratique. En effet, quand il vit les six carabiniers éparpillés dans
+le makis et égarés à sa poursuite, il revint successivement sur eux,
+et, les attaquant chacun à son tour, il les tua tous les six; après
+quoi il regagna le rendez-vous que les bandits prennent toujours
+précautionnellement pour une expédition quelconque, et où peu à peu
+ses compagnons vinrent le rejoindre.
+
+Cependant, la nuit venue, quatre hommes manquaient à l'appel, et au
+nombre de ces hommes était Cucumello.
+
+On proposa de tirer au sort pour savoir lequel des bandits irait
+savoir à Rome des nouvelles des absens; Gasparone s'offrit comme
+messager volontaire, et fut accepté.
+
+En approchant de la porte del Popolo, il aperçut quatre têtes
+fraîchement coupées qui, rangées avec symétrie, ornaient sa corniche.
+
+Il s'approcha de ces têtes et reconnut que c'étaient celles de ses
+trois compagnons et de leur chef.
+
+Il était inutile d'aller chercher plus loin d'autres nouvelles, celle
+qu'il avait à rapporter aux bandits parut suffisante à Gasparone; il
+reprit donc le chemin de Tusculum, dans les environs duquel se tenait
+la bande.
+
+Les bandits écoutèrent le récit de Gasparone avec une philosophie
+remarquable; puis, comme il ressortait clairement de ce récit que
+Cucumello était trépassé, on procéda à l'élection d'un autre chef.
+
+Gasparone fut élu à une formidable majorité!--Style du
+_Constitutionnel_.
+
+Alors commença cette série d'expéditions hasardeuses, d'aventures
+pittoresques et de caprices excentriques qui firent à Gasparone la
+réputation européenne dont il a l'honneur de jouir aujourd'hui, et qui
+autorise sa femme à lui écrire avec cette suscription dont personne ne
+s'étonne:
+
+ ALL ILLUSTRISSIMO SIGNORE ANTONIO GASPARONE,
+ Ai bagni di Civitta-Vecchia.
+
+Et en effet Gasparone mérite bien le titre d'illustrissime, tant
+prodigué en Italie, et qui se réhabiliterait bien vite si on ne
+l'appliquait qu'à de pareilles célébrités; car, pendant dix ans, de
+Sainte-Agathe à Fondi et de Fondi à Spoletto, il ne s'exécuta point
+un vol, il ne s'alluma point un incendie, il ne se commit point un
+assassinat,--et Dieu sait combien de vols furent exécutés, combien
+d'incendies s'allumèrent, combien d'assassinats furent commis,--sans
+que vol, incendie ou assassinat ne fût signé du nom de Gasparone.
+
+Comme on le comprend bien, tous ces récits ne faisaient qu'augmenter
+singulièrement ma curiosité, qui était portée à son comble lorsque
+nous arrivâmes à la porte de la forteresse.
+
+A la vue du gouverneur, qui nous accompagnait, la porte s'ouvrit comme
+par enchantement; le custode accourut, s'inclina, puis, sur l'ordre de
+son excellence, marcha devant nous.
+
+D'abord nous entrâmes dans une grande cour, toute hérissée de
+pyramides de boulets rouillés, et défendue par cinq ou six vieux
+canons endormis sur leurs affûts; tout autour de cette cour, pareille
+à un cloître, régnait une grille, et sur l'une des quatre faces de
+cette grille s'ouvraient vingt-deux portes, dont vingt-une donnaient
+dans les cellules des compagnons de Gasparone, et la vingt-deuxième
+dans celle de Gasparone lui-même.
+
+A un ordre du gouverneur, chacun des bandits se rangea sur la porte de
+sa cellule, comme pour passer une inspection.
+
+Nous nous étions à l'avance, et sur leur réputation, figuré voir des
+hommes terribles, au regard farouche et au costume pittoresque: nous
+fûmes singulièrement détrompés.
+
+Nous vîmes de bons paysans, toujours comme on en voit à
+l'Opéra-Comique, avec des figures bonasses et les regards les plus
+bienveillans.
+
+Nous avions nos bandits devant les yeux que, ne pouvant croire que
+c'étaient eux, nous les cherchions encore.
+
+Vous rappelez-vous tous les Turcs de l'ambassade ottomane, que nous
+trouvions si beaux, si romanesques, si poétiques, sous leurs
+robes brodées, sous leurs riches dolimans, sous leurs magnifiques
+cachemires, et qui aujourd'hui, avec leur redingote bleue en fourreau
+de parapluie et leurs calottes grecques, ont l'air de bouteilles à
+cachets rouges?
+
+Eh bien! il en était ainsi de nos brigands.
+
+Nous comptions sur Gasparone pour relever un peu le physique de toute
+la bande; il était le dernier de ses compagnons, occupant la première
+cellule en retour, debout comme les autres sur le seuil de sa porte,
+les deux mains dans les goussets de sa culotte, nous attendant d'un
+air patriarcal.
+
+C'était là cet homme qui, pendant dix ans, avait fait trembler les
+États romains, qui avait eu une armée, qui avait lutté corps à corps
+avec Léon XII, un des trois papes guerriers que les successeurs de
+saint Pierre comptent dans leurs rangs; les deux autres sont, comme on
+le sait, Jules II et Sixte-Quint.
+
+Il nous invita d'une voix presque caressante à entrer dans sa cellule.
+
+Ainsi, c'était cette voix caressante qui avait donné tant d'ordres
+de mort, c'étaient ces yeux bienveillans qui avaient lancé de si
+terribles éclairs, c'étaient ces mains inoffensives qui s'étaient si
+souvent rougies de sang humain.
+
+C'était à croire qu'on nous avait volé nos voleurs.
+
+Gasparone me renouvela, avec la politesse qui m'avait déjà étonné dans
+ses camarades, l'invitation d'entrer dans sa cellule, invitation que
+j'acceptai cette fois sans me faire prier. J'espérais qu'à défaut du
+lion je trouverais au moins une caverne.
+
+La caverne était une petite chambre assez propre, quoique fort
+misérablement meublée.
+
+Parmi ces meubles, qui se composaient du reste d'une table, de deux
+chaises et d'un lit, un seul me frappa tout particulièrement.
+
+Quatre rayons de bois cloués au mur simulaient une bibliothèque, et
+les rayons de cette bibliothèque à leur tour soutenaient quelques
+livres.
+
+Je fus curieux de voir quelles étaient les lectures favorites du
+bandit, et lui demandai la permission de jeter un coup d'oeil sur la
+partie intéressante de son mobilier.
+
+Il me répondit que les livres, la cellule et son propriétaire étaient
+bien à mon service.
+
+Sur quoi je m'approchai des rayons et je reconnus, à mon grand
+étonnement: d'abord un _Télémaque_; près du _Télémaque_, un
+_Dictionnaire français-italien_, puis, de l'autre côté du
+_Dictionnaire français-italien_, une pauvre petite édition de _Paul
+et Virginie_, toute fatiguée et toute crasseuse; enfin les _Nouvelles
+morales_, de Soane, et les _Animaux parlans_, de Casti.
+
+Puis quelques autres livres qui n'eussent point été déplacés dans une
+institution de jeunes demoiselles.
+
+--Est-ce votre propre choix, ou l'ordre du gouverneur qui vous a
+composé cette bibliothèque? demandai-je à Gasparone.
+
+--C'est mon propre choix, très illustre seigneur, répondit le bandit;
+j'ai toujours eu du goût pour les lectures de ce genre.
+
+--Je vois dans votre collection deux ouvrages de deux compatriotes
+à moi, Fénelon et Bernardin de Saint-Pierre; parleriez-vous notre
+langue?
+
+--Non; mais je la lis et la comprends.
+
+--Faites-vous cas de ces deux ouvrages?
+
+--Un si grand cas que, dans ce moment-ci, je m'occupe à traduire
+_Télémaque_ en italien.
+
+--Ce sera un véritable cadeau que vous ferez à votre patrie que de
+faire passer dans la langue du Dante l'un des chefs-d'oeuvre de notre
+langue.
+
+--Malheureusement, me répondit Gasparone d'un air modeste, je suis
+incapable de transporter d'une langue dans l'autre les beautés du
+style; mais au moins les idées resteront.
+
+--Et où en êtes-vous de votre traduction?
+
+--A la fin du premier volume.
+
+Et Gasparone me montra sur sa table une pyramide de papiers couverts
+d'une grosse écriture: c'était sa traduction.
+
+J'en lus quelques passages. A part l'orthographe, sur laquelle, comme
+M. Marle, Gasparone me parut avoir des idées particulières, ce n'était
+pas plus mauvais que les mille traductions qu'on nous donne tous les
+jours.
+
+Plusieurs fois je fis des tentatives pour mettre Gasparone sur la voie
+de sa vie passée; mais chaque fois il détourna la conversation. Enfin,
+sur une allusion plus directe:
+
+--Ne me parlez pas de ce temps, me dit-il, depuis dix ans que j'habite
+Civitta-Vecchia, je suis revenu des vanités de ce monde.
+
+Je vis qu'en poussant plus loin mes investigations je serais
+indiscret, et qu'en restant plus long-temps je serais importun;
+je priai Gasparone d'écrire sur mon album quelques lignes de sa
+traduction et de me choisir un passage selon son coeur.
+
+Sans se faire prier, il prit la plume et écrivit les lignes suivantes:
+
+«L'innosenza dei costumi, la buona fede, l'obedienza e l'orrore del
+vizio abitano questa terra fortunata. Egli sembia che la dea Astrea,
+la quale si dice ritirata nel celo, sia anche costi nacosta fra questi
+uomini. Essi non anno bisogno di giudici, giacche la loro propria
+coscienza gle ne tiene luogo.
+
+«Civitta Vecchia, li 23 octobre 1835.»
+
+Je remerciai le bandit, et lui demandai s'il n'avait pas besoin de
+quelque chose.
+
+A cette demande, il releva fièrement la tête:
+
+--Je n'ai besoin de rien, me dit-il, Sa Sainteté me donne deux pauli
+par jour pour mon tabac et mon eau-de-vie; cela me suffit. J'ai pris
+quelquefois, mais je n'ai jamais demandé l'aumône.
+
+Je le priai de me pardonner, l'assurant que je lui avais fait cette
+demande dans une excellente intention et nullement pour l'offenser.
+
+Il reçut mes excuses avec beaucoup de dignité, et me salua en homme
+qui désirait visiblement en rester là de ses relations avec moi.
+
+Je me retirai assez humilié d'avoir manqué mon effet sur Gasparone;
+et comme Jadin avait fini le croquis qu'il avait fait de lui à la
+dérobée, je rendis son salut à mon hôte et je sortis de sa cellule.
+
+J'ai cru bien long-temps fermement, et je le crois encore un peu, que
+c'est un faux Gasparone qu'on m'a fait voir.
+
+
+
+
+XXIII
+
+Une Visite à sa sainteté le pape Grégoire XVI.
+
+
+En arrivant à Rome, je trouvai une lettre de M. de Tallenay, mon
+audience m'était accordée pour le lendemain.
+
+Il m'invitait donc à me tenir prêt le lendemain à onze heures, et en
+uniforme.
+
+Mais là s'élevait une grave difficulté: à cette époque, où j'allais en
+Italie pour la première fois, je ne connaissais pas la nécessité de
+l'uniforme, et j'avais négligé de m'en faire faire un: je me trouvais
+donc tout bonnement possesseur d'un habit noir, encore était-il un peu
+bien fripé par quatorze mois de voyage. M. de Tallenay exposa mon
+embarras, qui fut exposé à Sa Sainteté, laquelle répondit qu'eu égard
+à la recommandation dont je m'étais fait précéder on dérogerait pour
+moi aux lois de l'étiquette.
+
+Il est vrai que cette recommandation était une lettre de la main de la
+reine. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'était pas seulement comme
+venant de la reine qu'il y était fait droit, mais comme venant de la
+plus digne, de la plus noble et de la plus sainte des femmes.
+
+Pauvre mère! à qui Dieu enfonça sur la tête la couronne d'épines de
+son propre fils!
+
+Le lendemain, à l'heure dite, j'étais à l'ambassade de France; M. de
+Tallenay m'attendait, nous partîmes.
+
+J'éprouvais, je l'avoue, l'émotion la plus profonde que j'eusse
+éprouvée de ma vie. Je ne sais s'il existe un homme plus accessible
+que moi aux impressions religieuses; j'avais déjà été reçu par
+quelques uns des rois de ce monde; j'avais vu un empereur qui en
+valait bien un autre, et qui s'appelait Napoléon, c'est-à-dire quelque
+chose comme Charlemagne ou comme César: mais c'était la première fois
+que j'allais me trouver face à face avec la plus sainte des majestés.
+
+Deux fois depuis, j'eus l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté, et la
+dernière fois même avec une bonté si particulière que j'en garderai
+une reconnaissance éternelle; mais chaque fois l'émotion fut la
+même, et je ne puis la comparer qu'à celle que j'éprouvai lorsque je
+communiai pour la première fois.
+
+A moitié de l'escalier du Vatican, je fus forcé de m'arrêter, tant mes
+jambes tremblaient. Je passais au milieu des merveilles des anciens et
+des modernes sans les voir. J'étais comme les bergers qui suivaient
+l'étoile et qui ne regardaient qu'elle.
+
+On nous introduisit dans une antichambre fort simple, meublée en
+bois de chêne. Nous attendîmes un instant, tandis qu'on prévenait Sa
+Sainteté. Cet instant fut pour moi presque de l'anxiété, tant mon
+émotion était grande; cinq minutes après, la porte s'ouvrit et l'on
+nous fit signe que nous pouvions passer.
+
+M. de Tallenay m'avait mis au courant de l'étiquette; le pape reçoit
+toujours debout: trois fois celui qu'il daigne recevoir s'agenouille
+devant lui--une première fois sur le seuil de la porte--une seconde
+fois après être entré dans la chambre--une troisième fois à ses pieds.
+Alors il présente sa mule, sur laquelle est une croix brodée, pour que
+l'on voie bien que l'hommage rendu à l'homme remonte directement
+à Dieu, et que le serviteur des serviteurs du Christ n'est que
+l'intermédiaire entre la terre et le ciel.
+
+Le pape ne parle, dans ses audiences, que latin ou italien, mais on
+peut lui parler le français qu'il entend parfaitement.
+
+J'arrivai à la porte du cabinet pontifical plus tremblant encore
+que je ne l'avais été sur l'escalier: je suivais immédiatement
+l'ambassadeur, et entre lui et la porte j'aperçus Sa Sainteté debout
+et nous attendant.
+
+C'était un beau et grand vieillard, âgé alors de soixante-sept
+ou soixante-huit ans, à la fois simple et digne, avec un air de
+paternelle bonté répandu sur toute sa personne: il portait sur la
+tête une petite calotte blanche et était vêtu d'une cimarre de même
+couleur, boutonnée du haut jusqu'en bas et tombant jusqu'à ses pieds.
+
+L'ambassadeur s'agenouilla et je m'agenouillai près de lui, mais
+un peu en arrière: il lui fit signe alors de s'approcher de lui,
+indiquant par ce signe qu'il supprimait la seconde génuflexion. Nous
+nous avançâmes donc alors de son côté; il fit un pas vers nous,
+présenta à M. de Tallenay sa main au lieu de son pied, et son anneau
+au lieu de sa mule. M. de Tallenay baisa l'anneau et se releva. Puis
+vint mon tour.
+
+Je le répète, j'étais tellement étourdi de me trouver en face de la
+représentation vivante de Dieu sur la terre, que je ne savais plus
+guère ce que je faisais; aussi, au lieu de faire comme milord Stain
+que Louis XIV invitait à monter le premier dans sa voiture, et qui,
+calculant que venant de si haut toute invitation est un ordre, y
+monta sans répliquer, lorsque le pape, comme il avait fait pour M. de
+Tallenay, me présenta son anneau, j'insistai pour baiser le pied: le
+pape sourit.
+
+--Soit, puisque vous le voulez, dit-il, et il me présenta sa mule.
+
+--_Tibi et Petro_! balbutiai-je, en appuyant mes lèvres sur la croix.
+
+Le pape sourit à cette allusion, et, me présentant de nouveau la
+main, me releva en me demandant, dans la langue de Cicéron, mais avec
+l'accent d'Alfieri, quelle cause m'amenait à Rome.
+
+Je priai alors Sa Sainteté de vouloir bien me parler italien, la
+langue latine m'étant trop peu familière pour que je pusse comprendre
+couramment cette langue, surtout avec l'accent, si différent du nôtre,
+que lui ont donné les Italiens modernes. Alors Sa Sainteté me répéta
+sa question dans la langue de Dante.
+
+Comme cette langue était celle que je parlais depuis plus d'un an, mon
+embarras passa, et je restai avec ma seule émotion.
+
+Les souverains sont comme les femmes, ils éprouvent toujours un
+certain plaisir à voir l'effet qu'ils produisent: je ne sais pas si
+le pape fut accessible à ce petit sentiment d'orgueil; mais ce que je
+sais, c'est que, pendant toute l'audience, je ne vis luire sur son
+visage qu'une parfaite sérénité.
+
+Nous parlâmes de toutes choses: du duc d'Orléans, dont il espérait
+beaucoup; de la reine, qu'il vénérait comme une sainte; de M. de
+Chateaubriand, qu'il aimait comme un ami.
+
+Puis la conversation tomba sur le mouvement qui s'opérait en France.
+Grégoire XVI le suivait des yeux, mais ne se trompait point sur son
+résultat: il l'envisageait comme un mouvement plus chrétien que
+catholique; plus social que religieux.
+
+Puis il me parla des missions dans l'Inde, dans la Chine et le Thibet;
+me conduisit devant de grandes cartes géographiques sur lesquelles
+étaient marqués, avec des épingles à tête de cire, toute la route
+suivie par les missionnaires et les points les plus avancés auxquels
+ils étaient parvenus. Il me raconta plusieurs des supplices qu'avaient
+subis les modernes martyrs avec non moins de courage et de résignation
+que les martyrs antiques. Il me cita tous les noms de ces derniers
+apôtres du Christ, noms qui, au milieu de nos tourmentes politiques et
+de nos agitations sociales, ne sont pas même parvenus jusqu'à nous.
+
+Or, pour ce coeur plein d'espérance et de foi, la religion, loin de
+marcher à sa décadence, n'avait point encore atteint son apogée.
+
+Et, en effet, il est permis de voir ainsi lorsqu'on s'appelle Pie VII
+ou Grégoire XVI, et que, du haut d'un trône qui dépasse celui des rois
+et des empereurs, on donne au monde l'exemple de toutes les vertus.
+
+Après avoir passé en revue, l'une après l'autre, toutes ces grandes
+questions, Sa Sainteté voulut bien revenir à moi.
+
+--Mon fils, me dit-elle, vous venez de me parler en homme qui, tout en
+s'écartant parfois de la religion, comme fait un enfant de celle qui
+lui a donné son lait le plus pur, n'a point oublié cependant cette
+mère universelle et sublime. N'avez-vous donc jamais songé que, dans
+un temps comme le nôtre, où toutes les nobles croyances ont besoin
+d'être raffermies, le théâtre était une chaire d'où pouvait descendre
+aussi la parole de Dieu?
+
+--On dirait que Votre Sainteté lit au plus profond de mon coeur,
+répondis-je. Oui, mon intention est bien celle-là. Mais je ne sais
+pas si pour notre époque, gangrenée encore par les doctrines de
+l'_Encyclopédie_, les orgies de Louis XV et les turpitudes du
+Directoire, le temps est arrivé de prononcer de nouveau sur la
+scène les paroles sévères et religieuses que firent entendre, au
+dix-septième siècle, Corneille dans _Polyeucte_ et Racine dans
+_Atholie_. Notre génération les écouterait sans doute; car, chose
+étrange, ce sont les jeunes gens qui, chez nous, sont les hommes
+graves. Mais ceux-là qui ont applaudi, depuis quarante ans, les
+sentences de Voltaire, les concetti de Marivaux et les saillies de
+Beaumarchais, ont tout à fait oublié la Bible et se souviennent fort
+peu de l'Evangile. Votre Sainteté m'a parlé tout à l'heure de ses
+missionnaires. Si je tentais une pareille oeuvre, je pourrais bien
+avoir, à Paris, le sort qu'ils ont dans l'Inde, dans la Chine et dans
+le Thibet.
+
+--Oui, c'est cela, répondit Sa Sainteté en souriant, et vous ne vous
+sentez pas assez fort pour le martyre.
+
+--Si fait; mais, je l'avoue, j'ai besoin d'être encouragé par un mot
+de Votre Sainteté.
+
+--Avez-vous déjà votre sujet?
+
+--Depuis long-temps; et le véritable but de mon voyage à Rome et à
+Naples était d'étudier l'antiquité, non pas l'antiquité de Tite-Live,
+de Tacite et de Virgile, mais celle de Plutarque, de Suétone et de
+Juvénal. J'ai vu Pompeïa, et Pompeïa m'a raconté tout ce que je
+voulais savoir, c'est-à-dire tous ces détails de la vie privée qu'on
+ne trouve dans aucun livre; aussi suis-je prêt.
+
+--Et comment s'appellera votre oeuvre?
+
+--Caligula.
+
+--C'est une belle époque, mais vous ne pourrez pas y placer les
+premiers chrétiens: les premiers chrétiens, vous le savez, ne parurent
+que postérieurement à la mort de cet empereur.
+
+--Je le sais, Votre Sainteté; mais j'ai trouvé moyen d'aller au devant
+de cette objection en adoptant la tradition populaire qui fait mourir
+Madeleine à la Sainte-Baume, et faisant remonter la lumière d'Occident
+en Orient, au lieu de la faire descendre d'Orient en Occident.
+
+--Faites, mon fils; ce que vous ferez dans ce but pourra ne pas
+réussir peut-être aux yeux des hommes, mais aura le mérite de
+l'intention à ceux du Seigneur.
+
+--Et si j'ai le sort de vos missionnaires de l'Inde, de la Chine et du
+Thibet, Votre Sainteté daignera-t-elle se souvenir de moi?
+
+--Il est du devoir de l'Eglise, répondit en riant Sa Sainteté, de
+prier pour tous ses martyrs.
+
+L'audience avait duré une heure. Je m'inclinai.
+
+--Je vais prendre congé de Votre Sainteté, dis-je au pape, mais avec
+un regret.
+
+--Lequel!
+
+--C'est de ne rien emporter qui soit bénit par elle; si j'avais su la
+trouver si bonne pour moi, j'eusse acheté deux ou trois chapelets, qui
+me seraient bien précieux pour ma mère et pour ma soeur.
+
+--Qu'à cela ne tienne, répondit Sa Sainteté. Je comprends votre désir,
+et je ne veux pas que vous me quittiez sans qu'il soit accompli.
+
+A ces mots, le pape se dirigea vers une petite armoire qui se trouvait
+dans l'angle de son cabinet, et en tira deux ou trois chapelets et
+autant de petites croix en bois et en nacre; puis, les ayant bénits,
+il me les mit dans la main.
+
+--Tenez, me dit-il, ces chapelets et ces croix viennent directement
+de la Terre-Sainte, ils ont été travaillés par les moines du
+Saint-Sépulcre et ils ont touché le tombeau du Christ. Je viens en
+outre d'y attacher, pour les personnes qui les porteront, toutes les
+indulgences dont l'Eglise dispose.
+
+Je me mis à genoux pour les recevoir.
+
+--Que Votre Sainteté accompagne ce précieux cadeau de sa bénédiction,
+et je n'aurai plus rien à lui demander que de ne pas me confondre dans
+sa mémoire avec la foule de ceux qu'elle daigne recevoir.
+
+Je sentis les deux mains de ce digne et saint vieillard se poser sur
+ma tête, je m'inclinai jusqu'à terre et je baisai une seconde fois sa
+mule; puis je sortis des larmes plein les yeux et de la foi plein le
+coeur.
+
+Deux ans après cette audience _Caligula_ parut: ce que j'avais prévu
+arriva, et si Sa Sainteté m'a tenu parole, mon nom doit être inscrit
+au Martyrologe.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Comment en partant pour Venise on arrive à Florence.
+
+
+Rien ne me retenait plus à Rome, que j'avais, ainsi que ses environs,
+visitée pendant mon premier passage. Tous mes préparatifs étaient
+faits: je pris donc congé de mon bon et brave Jadin, qui comptait y
+rester un an avec Milord; et, le coeur tout serré de cette double
+séparation, je quittai la ville éternelle le jour même, avec
+l'intention de me rendre a Venise. Mais c'est pour l'Italie surtout
+qu'a été fait le proverbe: L'homme propose et Dieu dispose.
+
+Le lendemain, comme la voiture s'était arrêtée un instant à
+Civitta-Castellana pour faire reposer notre attelage, et que je
+profitais de ce moment pour courir la ville, deux carabiniers
+m'accostèrent dans la rue pendant que j'essayais de déchiffrer une
+mauvaise inscription, écrite en mauvais latin, au pied d'une mauvaise
+statue. Ces messieurs m'invitèrent à me rendre au bureau de la
+police, où notre hôte, esclave des formalités, avait déjà envoyé mon
+passeport; je m'y rendis assez tranquillement, malgré ce qui venait
+de m'arriver à Naples, et quoique en Italie de pareilles invitations
+renferment toujours quelque chose de ténébreux et de sinistre. Mais il
+n'y avait que deux jours que j'avais eu l'honneur d'être reçu, comme
+je l'ai dit, par Sa Sainteté: j'avais passé une heure avec elle; elle
+avait eu la bonté de m'inviter à revenir; je l'avais quittée avec sa
+bénédiction, je me croyais donc en état de grâce.
+
+Je trouvai, dans le bureau où l'on me conduisit, un monsieur qui me
+reçut assis, le chapeau sur la tête et les sourcils froncés; avant
+qu'il m'eût adressé une seule parole, j'avais pris un siège, enfoncé
+ma casquette sur mes oreilles et réglé mon visage à l'unisson du sien.
+C'est en Italie surtout qu'il faut n'avoir pour les autres que les
+égards qu'ils ont pour vous: il resta un instant sans parler, je
+gardai le silence; enfin il prit, dans une liasse de papiers, un
+dossier à mon nom, et se tournant de mon côté:
+
+--Vous êtes M. Alexandre Dumas? me dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Auteur dramatique?
+
+--Oui.
+
+--Et vous vous rendez à Venise?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! monsieur, j'ai l'ordre de vous faire conduire hors des
+États pontificaux dans le plus bref délai possible.
+
+--Si vous voulez vous donner la peine de regarder le visa de mon
+passeport, vous verrez que votre ordre s'accorde merveilleusement avec
+mon désir.
+
+--Mais votre passeport est visé pour Ancône, et, comme la frontière la
+plus rapprochée est celle de Pérouse, vous ne vous étonnerez pas que
+je vous fasse prendre le chemin de cette ville.
+
+--Comme vous voudrez, monsieur, j'irai à Venise par Bologne.
+
+--Oui; mais j'ai encore à vous signifier qu'en remettant les pieds
+dans les États de Sa Sainteté, vous encourez cinq ans de galères.
+
+--Très bien. Alors j'irai par le Tyrol; j'ai le temps.
+
+--Vous êtes de bonne composition, monsieur.
+
+--J'ai l'habitude de ne discuter les lois qu'avec ceux qui les font,
+de ne résister aux ordres qu'en face de ceux qui les donnent, de ne
+me regarder comme insulté que par mon égal, et de ne demander
+satisfaction qu'à ceux qui se battent.
+
+--En ce cas, monsieur, vous ne me refuserez sans doute pas de signer
+ce papier?
+
+--Voyons, d'abord.
+
+Il me le présenta.
+
+C'était la reconnaissance que l'ordre m'avait été signifié, l'aveu
+que je faisais d'avoir mérité cette décision, et l'engagement que je
+prenais de ne jamais remettre le pied dans les États romains, sous
+peine de cinq ans de galères. Je haussai les épaules et lui rendis ce
+papier.
+
+--Vous refusez, monsieur?
+
+--Je refuse.
+
+--Trouvez bon que j'envoie chercher deux témoins pour constater votre
+refus.
+
+--Envoyez.
+
+Les deux témoins arrivèrent et servirent à un double emploi; non
+seulement ils constatèrent mon refus, mais encore ils me donnèrent
+une attestation que j'avais refusé; je mis cette attestation dans une
+lettre à M. le marquis de Tallenay, je la pliai, et la remettant à
+l'employé de la police de Civitta-Castellana:
+
+--Maintenant, monsieur, lui dis-je, chargez-vous sur votre
+responsabilité de faire parvenir cette lettre; elle est tout ouverte;
+la police romaine n'aura pas besoin d'en briser le cachet.
+
+L'employé lut la lettre. Je priais M. le marquis de Tallenay d'aller
+trouver Sa Sainteté, de lui exposer ce qui venait de m'arriver dans
+ses États, et de lui rappeler l'invitation qu'elle m'avait faite
+elle-même d'y revenir pour la semaine-sainte. L'employé me regarda
+d'un air de doute.
+
+--Vous avez été reçu hier par Sa Sainteté? me dit-il.
+
+Voici la lettre de monseigneur Fieschi, qui m'accorde cette grâce.
+
+--Cependant, vous êtes bien M. Alexandre Dumas?
+
+--Je suis bien M. Alexandre Dumas.
+
+--Alors, je n'y comprends rien.
+
+--Comme ce n'est pas votre état de comprendre, ayez la bonté,
+monsieur, de vous borner à faire votre état.
+
+--Eh bien! mon état, monsieur, est, pour le moment, de vous faire
+reconduire hors de la frontière.
+
+--Ordonnez que mes effets soient déchargés de la voiture de Venise et
+faites venir un vetturino.
+
+--Mais je ne dois pas vous cacher que deux carabiniers vous
+reconduiront jusqu'à Pérouse, et qu'il ne vous sera permis de vous
+arrêter ni le jour ni la nuit.
+
+--Je connais déjà la route, par conséquent je ne tiens pas à m'arrêter
+le jour. Quant aux nuits, j'aime autant les passer dans une voiture
+propre que dans vos auberges sales. Restent donc les voleurs. Vous me
+donnez une escorte. On n'est pas plus aimable. Je suis prêt à partir,
+monsieur.
+
+On fit venir mon conducteur, qui me fit payer ma place et mon excédant
+de bagages jusqu'à Venise, et un vetturino qui, voyant que je n'avais
+pas le temps de discuter le prix de sa calèche, me demanda deux cents
+francs pour me conduire jusqu'à Pérouse. C'était cent francs par jour.
+Je lui comptai les deux cents francs et lui fis signer son reçu.
+Lorsque je le tins, je lui fis observer qu'il était encore plus bête
+que voleur, puisqu'il pouvait m'en demander quatre cents, et que
+j'aurais été obligé de les lui donner de même. Le vetturino comprit
+parfaitement la chose, et s'arracha les cheveux de désespoir; mais il
+n'y avait pas moyen de revenir sur le traité, il était signé.
+
+Un quart d'heure après je roulais sur la route de Pérouse, établi
+carrément dans mon voiturin, et ayant mes deux carabiniers dans le
+cabriolet.
+
+Le lendemain j'avais établi, à l'aide d'un vasistas qui communiquait
+de l'intérieur à l'extérieur, et de quelques bouteilles d'orviette
+qui étaient sorties pleines et rentrées vides, de si bonnes relations
+entre le cabriolet et l'intérieur, que mes carabiniers me proposèrent
+les premiers de faire une station dans la patrie du Pérugin.
+J'acceptai, sûr que j'étais par l'expérience que j'en avais faite
+à mon premier passage de retrouver là une des premières auberges
+d'Italie. Je donnait en conséquence l'ordre au vetturino de nous
+conduire à l'hôtel de la Poste.
+
+Je m'attendais à ce que la vue de ma suite changerait quelque peu les
+dispositions de mon hôte; mais, au contraire, il vint à moi d'un pas
+plus leste et avec un visage plus gracieux encore que la première
+fois: c'est qu'en Italie ce sont surtout les idées qu'on reconduit aux
+frontières, et la considération d'un étranger s'accroît en raison du
+nombre de gendarmes dont il est escorté. J'eus donc le pas sur un
+Anglais qui avait eu l'imprudence d'arriver tout seul, et la meilleure
+chambre et le meilleur dîner de l'hôtel furent pour moi. Quant
+aux carabiniers qui, étaient vraiment d'excellens garçons je les
+recommandai à la cuisine.
+
+L'hôte me servit lui-même à table, chose fort rare en Italie, où l'on
+n'aperçoit jamais le maître de l'auberge qu'au moment où il vous
+montre la carte; encore quelquefois s'épargne-t-il cette peine, et
+se contente-t-il de vous attendre, le chapeau à la main, près du
+marchepied de la voiture. Cette formalité a pour but de demander si
+sa seigneurie est contente, et sur sa réponse affirmative, de se
+recommander aux amis de son excellence.
+
+Cependant que les voyageurs qui se trouveraient dans la position où
+je me trouvais fassent attention aux aubergistes qui les serviront
+eux-mêmes: tous, peut-être, ne rempliraient pas l'office d'écuyers
+tranchans avec des intentions aussi désintéressées que l'étaient
+celles de mon ami l'hôtelier de Pérouse, et quelques paroles
+imprudentes tombées entre le potage et le macaroni pourraient bien
+amener pour le dessert un surcroît de gendarmerie locale, avec
+invitation à l'illustre voyageur de se rendre à la prison de la ville
+ou de continuer sa route, ce qui n'empêcherait pas son excellence de
+payer le lit, comme je payai l'excédant de bagages.
+
+Mais pour cette fois rien de pareil n'était à craindre: nous causâmes
+bien pendant le dîner, mais de toutes choses étrangères à la
+politique, et ce furent le Pérugin et Raphaël qui firent tous les
+frais de la conversation. Au dessert, mon hôte m'apporta l'affiche du
+théâtre.
+
+--Qu'est cela? lui dis-je en souriant.
+
+--La liste des pièces que représentent aujourd'hui les comédiens de
+l'archiduchesse Marie-Louise.
+
+--Que voulez-vous que je fasse de ce papier si vous ne m'apportez pas
+des cigares avec?
+
+--Je pensais que son excellence irait peut-être au spectacle.
+
+--Certes, mon excellence irait très volontiers; mais je la crois tant
+soit peu empêchée de faire pour le moment ce que bon lui semble.
+
+--Et par qui?
+
+--Mais par les honorables carabiniers qu'elle mène à sa suite.
+
+--Point du tout, ils sont aux ordres qu'elle voudra leur donner, et
+ils l'accompagneront où il lui plaira d'aller.
+
+--Bah! vraiment?
+
+--C'est donc la première fois que son excellence est arrêtée depuis
+qu'elle voyage en Italie? ajouta avec étonnement mon hôte.
+
+--Je vous demande pardon, c'est la troisième (mon hôte s'inclina);
+mais, les deux premières, je n'ai pas eu le temps de faire d'études,
+vu que j'ai été relâché au bout d'une heure.
+
+--Je présume que votre excellence est dans la disposition de donner à
+son escorte une bonne main convenable?
+
+--Deux ou trois écus romains, pas davantage.
+
+--Eh bien! mais alors votre excellence peut aller où elle voudra, elle
+paie comme un cardinal.
+
+--Ah! ah! ah! fis-je, exprimant ma satisfaction sur trois tons
+différens.
+
+--Et je vais prévenir les carabiniers.
+
+L'hôte sortit.
+
+Je jetai les yeux sur l'affiche, et je vis qu'on donnait l'_Assassin
+par Amour pour sa mère_. Diable! dis-je, c'eût été fâcheux de ne pas
+voir un pareil ouvrage. L'assassin par amour pour sa mère, ça doit
+être traduit du théâtre de Berquin ou de madame de Genlis. Quand cela
+devrait me coûter un écu de plus en bonne main, il faut que je voie
+la chose. En ce moment mes deux carabiniers entrèrent;--mon hôte
+les suivait par derrière, il s'arrêta sur la porte de ma chambre de
+manière à ce que sa figure moitié bonasse, moitié goguenarde, fût
+seule éclairée par la lumière de ma lampe, et annonça les carabiniers
+de son excellence. Quant à mes deux hommes, ils firent trois pas vers
+la table, s'arrêtant comme devant un de leurs officiers, tenant le
+chapeau de la main gauche, se frisant la moustache de la main droite,
+l'oeil tendre comme des mousquetaires armés, le jarret tendu comme des
+gardes-françaises à la parade.
+
+--Ah ça! mes enfans, dis-je, prenant le premier la parole, j'ai
+pensé qu'il vous serait agréable, à vous qui n'allez pas souvent
+au spectacle, d'y aller ce soir.--Ils se regardèrent du coin de
+l'oeil.--En conséquence, je vais faire prendre une loge pour moi, deux
+parterres pour vous. Nous irons ensemble au théâtre; j'entrerai dans
+la loge, vous vous mettrez au dessous d'elle; cela vous convient-il?
+
+--Oui, excellence, dirent mes deux hommes.
+
+--Que l'un de vous aille donc me chercher une loge, tandis que l'autre
+me fera monter une frasque de vin. Mes carabiniers s'inclinèrent et
+sortirent.
+
+--Eh bien? me dit mon hôte en rentrant.
+
+--Eh bien! mon cher ami, je dis que vous connaissez mieux le pays que
+moi; vous en êtes?
+
+--Oui, dit-il avec un air de satisfaction assaisonné d'un grain de
+suffisance; j'ai rendu, Dieu merci! quelques petits secours de ce
+genre, depuis quinze ans que je tiens l'hôtel de la Poste. Cela ne
+fait de tort à personne,--tout le monde, au contraire, s'en trouve
+bien,--voyageurs et carabiniers.
+
+--Et maître d'hôtel, hein?
+
+--Son excellence oublie que c'est le vetturino qui paie son dîner et
+son coucher, et que par conséquent je n'ai aucun intérêt...
+
+--Oui, mais la bonne main...
+
+--C'est l'affaire de mes domestiques.
+
+Je me levai et m'inclinai à mon tour devant mon hôte. Ce qu'il venait
+de me dire était littéralement vrai. Le brave homme m'avait rendu
+service pour le plaisir de me le rendre.
+
+Un quart d'heure après, mon messager rentra avec la clé de ma loge; je
+pris mon chapeau, mes gants, et je descendis l'escalier suivi par l'un
+de mes gardes; je trouvai l'autre à dix pas de la porte: dès qu'il
+m'aperçut, il se mit en route, de sorte que nous nous avancions dans
+la rue du Cours échelonnés sur trois de hauteur. Au bout de dix
+minutes, j'étais installé dans ma loge, et mes deux carabiniers dans
+le parterre.
+
+D'après le titre de l'ouvrage, j'étais venu dans l'intention de rire
+de la pièce et des acteurs: je fus donc assez étonné de me sentir
+pris, dès les premières scènes, par une exposition attachante. Je
+reconnus alors à travers la traduction italienne _le faire_ allemand;
+je ne m'étais pas trompé: j'assistais à une pièce d'Iffland.
+
+Au second acte, le rôle principal se développa; celui qui le
+remplissait était un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans,
+ayant dans son jeu beaucoup de la mélancolie et de la grâce de celui
+de Lockroy. Depuis que j'étais en Italie, je n'avais rien vu qui se
+rapprochât autant de notre théâtre que la composition et l'exécution
+scénique de cet homme. Je cherchai son nom sur l'affiche. Il
+s'appelait Colomberti.
+
+Lorsque le spectacle fut terminé, je lui écrivis trois lignes au
+crayon. Je lui disais que, s'il n'avait rien de mieux à faire, je le
+priais de venir recevoir, dans la loge no. 20, les complimens d'un
+Français qui ne pouvait les lui porter au théâtre, et je signai.
+
+Cela était d'autant plus facile qu'en Italie la toile se baisse sans
+que pour cela les spectateurs évacuent la salle, les conversations
+commencées continuent, les visites en train s'achèvent; et, une heure
+après le spectacle, il y a encore quelquefois quinze ou vingt loges
+habitées.
+
+Colomberti vint donc au bout d'un quart d'heure; il avait à peine pris
+le temps de changer de costume; il connaissait mon nom et avait même
+traduit _Charles VII_, il accourut donc, selon la coutume italienne,
+les bras et le visage ouverts. Il était venu à Paris en 1830, y avait
+étudié notre théâtre, le connaissait parfaitement et venait d'avoir un
+succès immense dans _Elle est folle_.
+
+Nous causâmes long-temps de Scribe, qui est l'homme à la mode en
+Italie comme en France; quant à moi, j'aurais cru que son talent,
+plein d'esprit et de finesse locale, perdrait beaucoup au milieu d'un
+pays et d'une société étrangère. Mais point; Colomberti me raconta
+quelques uns de ses petits chefs-d'oeuvre, et je vis qu'il y restait
+encore, en dépouillant le style et les mots, une habileté de
+construction qui leur conservait dans une autre langue, sinon leur
+couleur, du moins leur intérêt. Les directeurs de théâtre ont si bien
+compris cela qu'ils mettent, comme nous l'avons dit, toutes les
+pièces sous le nom de notre illustre confrère, ce qui a bien aussi
+quelquefois son inconvénient.
+
+Après avoir passé en revue à peu près toute notre littérature moderne,
+Colomberti revint à moi. Il me dit que mes ouvrages étaient défendus
+depuis Pérouse jusqu'à Terracine, et depuis Piombino jusqu'à Ancône.
+Puis il s'étonna que, dans un pays où ne pouvaient entrer mes oeuvres,
+je voyageasse aussi librement. Je lui montrai alors de ma loge mes
+deux carabiniers debout au parterre. Colomberti eut un mouvement de
+physionomie d'un comique admirable.
+
+Je pris congé de lui en lui souhaitant toutes sortes de succès, qu'il
+est homme à obtenir, et dix minutes après nous rentrâmes à l'hôtel,
+moi et mes carabiniers, dans le même ordre que nous étions sortis.
+
+Le lendemain, nous nous mîmes en route au point du jour. Vers les onze
+heures, nous aperçûmes le lac de Trasimeno. A midi nous atteignîmes la
+frontière.
+
+Il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter, disait le roi
+Dagobert à ses chiens. Quant à moi, le moment était venu de me séparer
+de la meute pontificale. La voiture s'arrêta juste au milieu de la
+ligne qui sépare la Toscane des États romains. Mes deux carabiniers
+descendirent tous deux, mirent le chapeau à la main, et tandis que
+l'un me montrait la limite des deux territoires, l'autre me lisait
+l'avis ministériel qui me condamnait à cinq ans de galères si jamais
+il me reprenait la fantaisie de mettre le pied sur les terres de
+Sa Sainteté. Je lui donnai quatre écus pour sa peine, à la charge
+cependant d'en remettre deux à son camarade; et chacun de nous reprit
+sa route, eux enchantés de moi, moi débarrassé d'eux.
+
+Le lendemain soir j'arrivai dans la ville de Florence.
+
+Quatre jours après, je reçus une réponse du marquis de Tallenay. Le
+pape avait été extrêmement peiné de ce qui venait de m'arriver, et
+avait eu la bonté de se faire rendre compte, à l'instant même des
+causes de mon arrestation.
+
+Voici ce qui était arrivé:
+
+Au moment de mon départ de Paris, quelque Soval romain avait écrit
+que M. Alexandre Dumas, ex-vice-président du comité des récompenses
+nationales, membre du comité polonais, et de plus auteur d'_Antony_,
+d'_Angèle_, de _Teresa_ et d'une foule d'autres pièces non moins
+incendiaires, était sur le point de partir, avec une mission de la
+vente parisienne, pour révolutionner Rome. En conséquence, ordre avait
+été donné à l'instant même de ne pas laisser passer la frontière
+romaine à M. Alexandre Dumas, et, s'il la passait par hasard, de le
+reconduire en toute hâte de l'autre côté.
+
+Malheureusement, comme on m'attendait par la route de Sienne, l'ordre
+fut échelonné sur la susdite route.
+
+Mais, comme on l'a vu, j'arrivai par la route de Pérouse, ce qui fit
+qu'on me laissa tranquillement passer.
+
+A mon arrivée à Rome, on rendit compte à la police de mon arrivée: la
+police donna ordre de me surveiller; mais comme je ne commis pendant
+le séjour que je fis dans la capitale des États pontificaux aucun
+attentat, ni contre la morale, ni contre la religion, ni contre la
+politique, on pensa que je valais probablement mieux que la réputation
+que l'on m'avait faite, et l'on me laissa tranquille, mais sans
+cependant avoir la précaution de révoquer l'ordre donné.
+
+C'était cette négligence dont je devais être victime au départ, et
+dont j'étais seulement victime au retour.
+
+Cette explication était accompagnée d'une nouvelle invitation de Sa
+Sainteté de revenir à Rome, et de l'assurance que l'ordre avait été
+donné de m'en ouvrir les portes à deux battans.
+
+Et voilà comment, en partant pour Venise, j'étais arrivé à Florence.
+
+ALEXANDRE DUMAS.
+
+
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+ INTRODUCTION
+
+ I. Osmin et Zaïda
+ II. Les Chevaux spectres
+ III. Chiaja
+ IV. Toledo
+ V. Otello
+ VI. Forcella
+ VII. Suite
+ VIII. Grand Gala
+ IX. Le Lazzarone
+ X. Le Lazzarone et l'Anglais
+ XI. Le roi Nasone
+ XII. Anecdotes
+ XIII. La Bête noire du roi Nasone
+ XIV. Anecdotes
+ XV. Les Vardarelli
+ XVI. La Jettatura
+ XVII. Le Prince de ---
+ XVIII. Le Combat
+ XIX. La Bénédiction paternelle
+ XX. Saint Janvier, martyr de l'Église
+ XXI. Saint Janvier et sa Cour
+ XXII. Le Miracle
+ XXIII. Saint Antoine usurpateur
+ XXIV. Le Capucin de Resina
+ XXV. Saint Joseph
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+ I. La villa Giordani
+ II. Le Môle
+ III. Le Tombeau de Virgile
+ IV. La grotte de Pouzzoles.--La grotte du Chien
+ V. La Place du Marché
+ VI. Église del Carmine
+ VII. Le Mariage sur l'échafaud
+ VIII. Pouzzoles
+ IX. Le Tartare et les Champs-Élysées
+ X. Le Golfe de Baïa
+ XI. Un courant d'air à Naples.--Les Églises de Naples
+ XII. Une visite à Herculanum et à Pompeïa
+ XIII. La rue des Tombeaux
+ XIV. Petites Affiches
+ XV. Maison du Faune
+ XVI. La grande Mosaïque
+ XVII. Visite au Musée de Naples
+ XVIII. La Bête noire du roi Ferdinand
+ XIX. L'Auberge de Sainte-Agathe
+ XX. Les Héritiers d'un grand Homme
+ XXI. Route de Rome
+ XXII. Gasparone
+ XXIII. Une visite à sa sainteté le pape Grégoire XVI
+ XXIV. Comment en partant pour Venise on arrive à Florence
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le corricolo, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CORRICOLO ***
+
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+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
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