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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Le Capitaine Arena + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: August, 2005 [EBook #8693] +[This file was first posted on August 2, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: Utf-8 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online Distributed +Proofreading Team. + + + + + + + +LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père) + +Volume 1 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA MAISON DES FOUS. + + +A neuf heures du matin le capitaine Aréna vint nous prévenir que notre +bâtiment était prêt et n'attendait plus que nous pour mettre à la +voile. Nous quittâmes aussitôt l'hôtel, et nous nous rendîmes sur le +port. + +La veille, nous avions été visiter la maison des fous: qu'on +nous permette de jeter un regard en arrière sur ce magnifique +établissement. + +La _Casa dei Matti_ jouit non-seulement d'une immense réputation en +Sicile et en Italie, mais encore par tout le reste de l'Europe. Un +seigneur sicilien qui avait visité plusieurs établissements de ce +genre, révolté de la façon dont les malheureux malades y étaient +traités, résolut de consacrer son palais, sa fortune et sa vie à la +guérison des aliénés. Beaucoup de gens prétendirent que le baron +Pisani était aussi fou que les autres, mais sa folie à lui était au +moins une folie sublime. + +Le baron Pisani était riche, il avait une magnifique villa, il était +âgé de trente-cinq ans à peine; il fit le sacrifice de sa jeunesse, de +son palais, de sa fortune. Sa vie devint celle d'un garde-malade, son +palais fut échangé contre un appartement de quatre ou cinq chambres, +et de toute sa fortune il ne se réserva que six mille livres de rente. + +Ce fut lui-même qui voulut bien se charger de nous faire les honneurs +de son établissement. Il avait choisi pour cette visite le dimanche, +qui est un jour de fête pour ses administrés. Nous nous arrêtâmes +devant une maison de fort belle apparence, qui n'avait que ceci de +particulier, que toutes les fenêtres en étaient grillées, mais encore +fallait-il être prévenu pour s'en apercevoir. Ces grillages travaillés +et peints représentaient, les uns des ceps de vignes chargés de +raisins, les autres des convolvuli aux longues feuilles et aux +clochettes bleues; tout cela perdu dans des fleurs et des fruits +naturels qu'au toucher seulement on pouvait distinguer des fleurs et +des fruits peints. + +La porte nous fut ouverte par un concierge en habit ordinaire; +seulement au lieu de l'attirail obligé d'un gardien de fous, armé +ordinairement d'un bâton et orné d'un trousseau de clefs, il avait un +bouquet au côté et une flûte à la main. En entrant le baron Pisani lui +demanda comment les choses allaient; il répondit que tout allait bien. + +La première personne que nous rencontrâmes dans le corridor fut +une espèce de commissionnaire qui portait une charge de bois. En +apercevant M. Pisani, il vint à lui, et, posant sa charge de bois à +terre, il lui prit en souriant sa main, qu'il baisa. Le baron lui +demanda pourquoi il n'était pas dans le jardin à s'amuser avec les +autres; mais il lui répondit que, comme l'hiver approchait, il pensait +qu'il n'avait pas de temps à perdre pour descendre le bois du grenier +à la cave. Le baron l'encouragea dans cette bonne disposition, et le +commissionnaire reprit ses fagots et continua sa route. + +C'était un des propriétaires les plus riches de Castelveterano, qui, +n'ayant jamais su s'occuper, était tombé dans une espèce de spleen qui +l'avait conduit tout droit à la folie. On l'avait alors amené au baron +Pisani, qui, l'ayant pris à pari, lui avait expliqué qu'il avait été +changé en nourrice, et que cette substitution ayant été reconnue, il +serait désormais obligé de travailler pour vivre. Le fou n'en avait +tenu aucun compte et s'était croisé les deux bras, attendant que ses +domestiques lui vinssent, comme d'habitude, apporter son dîner. Mais à +l'heure accoutumée les domestiques n'étaient pas venus, la faim avait +commencé de se faire sentir; néanmoins, le Castelvétéranois avait tenu +bon et avait passé la nuit à appeler, à crier, à frapper le long des +murs et à réclamer son dîner: tout avait été inutile, les murs avaient +fait les sourds, et le prisonnier était resté à jeun. + +Le matin, le gardien était entré vers les neuf heures, et le fou lui +avait demandé impérieusement son déjeuner. Le gardien lui avait alors +tranquillement demandé un ou deux écus pour aller l'acheter en ville. +L'affamé avait fouillé dans ses poches, et n'y ayant rien trouvé, il +avait demandé du crédit; ce à quoi le gardien avait répondu que le +crédit était bon pour les grands seigneurs, mais qu'on ne faisait +pas crédit à de la canaille comme lui. Alors le pauvre diable avait +réfléchi profondément, et avait fini par demander au gardien ce qu'il +fallait qu'il fit pour se procurer de l'argent. Le gardien lui dit que +s'il voulait l'aider à porter au grenier le bois qui était à la cave, +à la douzième brassée il lui donnerait deux grains; qu'avec deux +grains il aurait un pain de deux livres, et qu'avec ce pain de deux +livres il apaiserait son appétit. Cette condition avait paru fort +dure à l'ex-aristocrate; mais enfin, comme il lui paraissait plus dur +encore de ne pas déjeuner après s'être passé de dîner la veille, il +avait suivi le gardien, était descendu avec lui à la cave, avait porté +ses douze brassées de bois au grenier, avait reçu ses deux grains, et +en avait acheté un pain de deux livres qu'il avait dévoré. + +A partir de ce moment, la chose avait été toute seule. Le fou s'était +remis à porter son bois pour gagner son dîner. Comme il en avait porté +trente-six brassées au lieu de douze, le dîner avait été trois fois +meilleur que le déjeuner. Il avait pris goût à cette amélioration, et +le lendemain, après avoir passé une nuit parfaitement tranquille, il +s'était mis à faire la chose de lui-même. + +Depuis ce temps, on ne pouvait plus l'arracher à cet exercice, qu'il +continuait de prendre, comme on l'a vu, même les dimanches et les +jours de fête; seulement, quand tout le bois était monté de la cave au +grenier, il le redescendait du grenier à la cave, et _vice versa_. + +Il y avait un an qu'il faisait ce métier, le côté splénétique de sa +folie avait complètement disparu; il était redevenu, sinon gras, du +moins fort, car sa santé physique était parfaitement rétablie, grâce +au travail assidu qu'il faisait. Dans quelques jours, le baron se +proposait d'attaquer la partie morale, en lui disant qu'on était à la +recherche de papiers qui pourraient bien prouver que l'accusation de +substitution dont il était victime était fausse. Mais si bien guéri +que son pensionnaire dût jamais être, le baron Pisani nous assura +qu'il ne le laisserait sortir que sous la promesse formelle que, +quelque part qu'il fût, il monterait tous les jours de la cave au +grenier, ou descendrait tous les jours du grenier à la cave, douze +charges de bois, pas une de plus, pas une de moins. + +Comme tous les fous étaient dans le jardin, à l'exception de trois ou +quatre qu'on n'osait laisser communiquer avec les autres parce qu'ils +étaient atteints de folie furieuse, le baron nous conduisit voir +d'abord l'établissement avant de nous montrer ceux qui l'habitaient. +Chaque malade avait une cellule, enjolivée ou attristée selon son +caprice. L'un, qui se prétendait fils du roi de la Chine, avait une +quantité d'étendards de soie, chargés de dragons et de serpents +de toutes les formes peints dessus, avec toute sorte d'ornements +impériaux en papiers dorés. Sa folie était douce et gaie, et le baron +Pisani espérait le guérir en lui faisant lire un jour sur une gazette +que son père venait d'être détrôné, et avait renoncé à la couronne +pour lui et sa postérité. L'autre, dont la folie était de se croire +mort, avait un lit en forme de bière, dont il ne sortait que drapé en +fantôme; sa chambre était toute tendue de crêpe noir avec des larmes +d'argent. Nous demandâmes au baron comment il comptait guérir +celui-là.--Rien de plus facile, nous répondit-il; j'avancerai +le jugement dernier de trois ou quatre mille ans. Une nuit, je +l'éveillerai au son de la trompette, et je ferai entrer un ange qui +lui ordonnera de se lever de la part de Dieu. + +Celui-là était depuis trois ans dans la maison; et, comme il allait +de mieux en mieux, il n'avait plus que cinq ou six mois à attendre la +résurrection éternelle. + +En sortant de cette chambre nous entendîmes de véritables rugissements +sortir d'une chambre voisine; le baron nous demanda alors si nous +voulions voir de quelle façon il traitait ses fous furieux: nous +répondîmes que nous étions à ses ordres, pourvu qu'il nous garantit +que nous nous en tirerions avec nos yeux; il se mit à rire, prit une +clef des mains du gardien, et ouvrit la porte. + +Cette porte donnait dans une chambre matelassée de tous côtés, et dans +laquelle il n'y avait pas de vitraux, de peur sans doute que celui qui +l'habitait ne se blessât en brisant les carreaux. Cette absence +de clôture n'était, au reste, qu'un très-médiocre inconvénient; +l'exposition de la chambre étant au midi, et le climat de la Sicile +étant constamment tempéré. + +Dans un coin de cette chambre il y avait un lit, et sur ce lit un +homme vêtu d'une camisole de force qui lui serrait les bras autour +du corps et lui fixait les reins à la couchette. Un quart d'heure +auparavant il avait eu un accès terrible, et les gardiens avaient été +obligés de recourir à cette mesure répressive, fort rare, au +reste, dans cet établissement. Cet homme pouvait avoir de trente à +trente-cinq ans, avait dû être extrêmement beau, de cette beauté +italienne qui consiste dans des yeux ardents, dans un née recourbé, et +dans une barbe et des cheveux noirs, et était bâti comme un Hercule. + +Lorsqu'il entendit ouvrir la porte, ses rugissements redoublèrent; +mais à peine en soulevant la tête ses regards eurent-ils rencontré +ceux du baron, que ses cris de rage se changèrent en cris de douleur, +qui bientôt eux-mêmes dégénérèrent en plaintes. Le baron s'approcha de +lui, et lui demanda ce qu'il avait fait pour qu'on l'attachât ainsi. +Il répondit qu'on lui avait enlevé Angélique, et qu'alors il avait +voulu assommer Médor. Le pauvre diable se figurait qu'il était Roland, +et malheureusement, comme son patron, sa folie était une folie +furieuse. + +Le baron le tranquillisa tout doucement, lui assurant qu'Angélique +avait été enlevée malgré elle, mais qu'à la première occasion elle +s'échapperait des mains de ses ravisseurs pour venir le rejoindre. +Peu à peu cette promesse, renouvelée d'une voix pleine de persuasion, +calma l'amant désolé, qui demanda alors au baron de le détacher. Le +baron lui fit donner sa parole d'honneur qu'il ne chercherait pas à +profiter de sa liberté pour courir après Angélique; le fou la lui +donna de la meilleure foi du monde. Alors le baron délia les boucles +qui l'attachaient, et lui enleva la camisole de force, tout en le +plaignant sur le malheur qui venait de lui arriver. Cette sympathie à +ses malheurs imaginaires eut son effet; quoique libre, il n'essaya +pas même de se lever, mais seulement s'assit sur son lit. Bientôt +ses plaintes dégénérèrent en gémissements, et ses gémissements en +sanglots; mais, malgré ces sanglots, pas une larme ne sortait de ses +yeux. Depuis un an qu'il était dans l'établissement, le baron avait +fait tout ce qu'il avait pu pour le faire pleurer, mais il n'avait +jamais pu y réussir. Il comptait un jour lui annoncer la mort +d'Angélique, et le faire assister à l'enterrement d'un mannequin; il +espérait que cette dernière crise lui briserait le cœur, et qu'il +finirait enfin par pleurer. S'il pleurait, M. Pisani ne doutait plus +de sa guérison. + +Dans la chambre en face était un autre fou furieux, que deux gardiens +balançaient dans un hamac où il était attaché. A travers les barreaux +de sa fenêtre, Il avait vu ses camarades se promener dans le jardin, +et il voulait aller se promener avec eux; mais comme à sa dernière +sortie il avait failli assommer un fou mélancolique, qui ne fait de +mal à personne et se promène ordinairement en ramassant les feuilles +sèches qu'il trouve dans son chemin et qu'il rapporte précieusement +dans sa cellule pour en composer un herbier, on s'était opposé à son +désir. Ce qui l'avait mis dans une telle colère qu'on avait été obligé +de le lier dans son hamac, ce qui est la seconde mesure de répression; +la première étant l'emprisonnement; la troisième, le gilet de force. +Au reste, il était frénétique, faisait tout ce qu'il pouvait pour +mordre ses gardiens, et poussait des cris de possédé. + +--Eh bien! lui demanda le baron en entrant, qu'y a-t-il? Nous sommes +donc bien méchant aujourd'hui! + +Le fou regarda le baron, et passa de ses hurlements à de petits cris +pareils à ceux d'un enfant qui pleure. + +--On ne veut pas me laisser aller jouer, dit-il; on ne veut pas me +laisser aller jouer. + +--Et pourquoi veux-tu aller jouer? + +--Je m'ennuie ici, je m'ennuie; et il se remit à vagir comme un +poupard. + +--Au fait, dit le baron Pisani, tu ne dois pas t'amuser, attaché comme +cela; attends, attends. Et il le détacha. + +--Ah! fit le fou en sautant à terre et en étendant ses bras et jambes; +ah! maintenant je veux aller jouer. + +--C'est impossible, dit le baron; parce que la dernière fois qu'on te +l'a permis, tu as été méchant. + +--Alors, que vais-je donc faire? demanda le fou. + +--Écoute, reprit le baron, pour te distraire un instant, veux-tu +danser la tarentelle? + +--Ah! oui, la tarentelle, s'écria le fou avec un accent joyeux dans +lequel il ne restait pas la moindre trace de sa colère passée; la +tarentelle. + +--Allez lui chercher Thérésa et Gaëtano, dit le baron Pisani +en s'adressant à l'un des gardiens; puis se retournant vers +nous:--Thérésa, continua-t-il, est une folle furieuse, et Gaëtano est +un ancien maître de guitare qui est devenu fou. C'est le ménétrier de +l'établissement. + +Un instant après, nous vîmes arriver Thérésa; deux hommes la +portaient, et elle faisait d'incroyables efforts pour s'échapper de +leurs mains. Gaëtano la suivait gravement avec sa guitare, mais sans +que personne eût besoin de l'accompagner, car sa folie était des plus +inoffensives. Mais à peine Thérésa eut-elle aperçu le baron, qu'elle +courut dans ses bras en l'appelant son père; puis, l'entraînant +dans un coin de la cellule, elle se mit à lui raconter tout bas les +tracasseries qu'on lui avait faites depuis le matin. + +--C'est bien, mon enfant, c'est bien, dit le baron, j'ai appris tout +cela à l'instant même, voilà pourquoi j'ai voulu te récompenser en te +donnant un instant d'agrément: veux-tu danser la tarentelle? + +--Ah! oui, ah! oui, la tarentelle, s'écria la jeune fille en allant se +placer devant son danseur, qui depuis un instant s'était déjà mis en +mouvement et qui pelotait tout seul tandis que Gaëtano accordait son +instrument. + +--Allons, Gaëtano, allons, presto, presto, dit le baron. + +--Un instant, votre majesté, il faut que l'instrument soit d'accord. + +--Il me croit le roi de Naples, reprit le baron; il eût été trop fier +pour entrer an service d'un particulier, mais je l'ai fait premier +musicien de ma chapelle, je lui ai donné le titre de chambellan, je +l'ai décoré du grand cordon de Saint-Janvier, de sorte qu'il est +fort satisfait. Si vous lui parlez ayez la bonté de l'appeler +excellence.--Eh bien, maëstro, où en sommes-nous? + +--Voilà, votre majesté, dit le musicien en commençant l'air de la +tarentelle. + +J'ai déjà dit l'effet magique de cet air sur les Siciliens, mais +jamais je n'avais vu un résultat pareil à celui qu'il opéra sur les +deux fous; leurs figures se déridèrent à l'instant même, ils firent +claquer leurs doigts comme des castagnettes, et ils commencèrent une +danse dont le baron pressa de plus en plus la mesure; au bout d'un +quart d'heure ils étaient en sueur tous deux, et n'en continuaient +pas moins, suivant la mesure toujours plus précise avec une justesse +étonnante: enfin, l'homme tomba le premier, épuisé de fatigue; cinq +minutes après la femme se coucha à son tour; on mit l'homme sur +son lit et l'on emporta la femme dans sa chambre. Le baron Pisani +répondait d'eux pour vingt-quatre heures. Quant au guitariste, on +l'envoya dans le jardin faire les délices du reste de la société. + +M. le baron Pisani nous fit alors passer dans une grande salle, où, +quand par hasard il fait mauvais, les malades se promènent: cette +salle était pleine de fleurs, et les murs étaient tout couverts de +fresques représentant presque toutes des sujets bouffons. C'est là +surtout que le bon docteur, qui connaît à fond le genre de folie de +chacun de ses pensionnaires, fait les études les plus curieuses; il +les prend par-dessous le bras, les conduit tantôt devant une fresque, +tantôt devant une autre, et les explique à ses malades ou se les fait +expliquer par eux: une de ces fresques représente le gentil paladin +Astolfe allant chercher dans la lune la fiole qui contient la raison +de Roland. Je demandai alors au baron comment il avait osé placer dans +une maison de fous un tableau qui fait allusion à la folie.--Ne dites +pas trop de mal de cette fresque, me répondit le baron; elle en a +guéri dix-sept. + +Outre les fleurs logées dans les embrasures de ses fenêtres et les +fresques peintes sur ses murailles, cette salle contenait un certain +nombre de tambours à tapisserie, de métiers de tisserand et de rouets +à filer; chacun de ces instruments portait quelque ouvrage commencé +par les fous. Une des premières règles de la maison est le travail; +quiconque ne connaît aucun métier, bêche la terre, tire de l'eau aux +pompes ou porte du bois. Les dimanches et les jours de fête ceux +qui veulent se distraire, lisent, dansent, jouent à la balle, ou se +balancent sur des escarpolettes; le baron prétendant qu'une occupation +quelconque est un des plus puissants remèdes à la folie, et qu'il faut +toujours que les fous travaillent ou s'amusent, fatiguent le corps +ou occupent l'esprit. L'expérience au reste est pour lui: proportion +gardée, il guérit un nombre d'aliénés double de ceux que guérissent +les médecins qui appliquent à leurs malades le traitement ordinaire. + +De la salle de travail nous passâmes au jardin: c'est un délicieux +parterre, arrosé par des fontaines et abrité par de grands arbres, où +tous ces pauvres malheureux se promènent presque toujours isolés les +uns des autres, chacun s'abandonnant à son genre de folie, et suivant +les allées, les uns bruyants, les autres silencieux. Le caractère +principal de la folie est le besoin de la solitude; presque jamais +deux fous ne causent ensemble; ou s'ils causent ensemble, chacun +suit son idée, et répond à sa pensée, mais jamais à celle de son +interlocuteur, quoiqu'il n'en soit pis ainsi avec les étrangers qui +viennent les voir, et qu'au premier aspect quelques-uns paraissent +pleins de sens et de raison. + +Le premier que nous rencontrâmes était un jeune homme de 26 ou 28 ans, +nommé Lucca. C'était avant sa folie un des avocats les plus distingués +de Catane. Un jour il avait eu au spectacle une discussion avec un +Napolitain, qui, au lien de mettre dans sa poche la carte que Lucca +lui avait glissée dans la main, était allé se plaindre à la garde; or, +la garde était composée de soldats napolitains qui, ne demandant pas +mieux que de chercher noise à un Sicilien, vinrent signifier à +Lucca de sortir du parterre. Lucca, qui n'avait en rien troublé la +tranquillité publique, les envoya promener; un Napolitain lui mit la +main sur le collet; un coup de poing bien appliqué l'envoya rouler +à dix pas; mais aussitôt tous tombèrent sur le récalcitrant, qui se +débattît quelque temps et finit enfin par recevoir un coup de crosse +qui lut fendit le crâne et le renversa évanoui. Alors on l'emporta et +on le déposa dans un des cachots de la prison. Lorsque le lendemain le +juge vint pour l'interroger, il était fou. + +Sa folie était des plus poétiques: tantôt il se croyait Le Tasse, +tantôt Schakspeare, tantôt Châteaubriand. Ce jour-là il s'était décidé +pour Dante, et suivant une allée, un crayon et du papier à la main, il +composait son 33e chant de l'Enfer. + +Je m'approchai de lui par derrière, il en était à l'épisode d'Ugolin; +mais sans doute la mémoire lui manquait, car deux ou trois fois il +répéta en se frappant le front: + + La bocca sollevò dal fiero pasto; + +mais sans pouvoir aller plus loin. Je pensai que c'était un excellent +moyen de me mettre dans ses bonnes grâces que de lui souffler les +premiers mots du vers suivant; et comme il se frappait la tête de +nouveau en signe de détresse, j'ajoutai: + + Quel peccator forbendola. + +--Ah! merci, s'écria-t-il, merci; sans vous je sentais toutes mes +idées qui se brouillaient, et je crois que j'allais devenir fou. _Quel +peccalor forbendola_. C'est cela, c'est cela, et il continua + + A'capelli.... + +jusqu'à la fin du second tercet. + +Alors, profitant du point qui suspendait le sens, et permettait au +compositeur de respirer: + +--Pardon, monsieur, lui dis-je, mais j'apprends que vous êtes le +Dante. + +--C'est moi-même, me répondit Lucca, que voulez-vous? + +--Faire votre connaissance. J'ai d'abord été à Florence pour avoir cet +honneur, mais vous n'y étiez plus. + +--Vous ne savez donc pas? répondit Lucca avec cette voix brève qui est +un des caractères de la folie, ils m'en ont chassé de Florence; ils +m'ont accusé d'avoir volé l'argent de la république. Dante un voleur! +J'ai pris mon épée, les sept premiers chants de mon poème, et je suis +parti. + +--J'avais espéré, repris-je, vous joindre entre Feltre et +Montefeltro. + +--Ah! oui, dit-il, oui, chez Can Grande della Scala. + + El gran Lombardo, + Che'n su la Scala porta il santo uccello + +Mais je n'y suis resté qu'un instant; il me faisait payer trop cher +son hospitalité: il me fallait vivre là avec des flatteurs, des +bouffons, des courtisans, des poètes; et quels poètes! Pourquoi +n'êtes-vous pas venu par Ravennes? + +--J'y ai été, mais je n'y ai trouvé que votre tombeau. + +--Et encore je n'étais plus dedans. Vous savez comment j'en suis +sorti? + +--Non. + +--J'ai trouvé un moyen de ressusciter toutes les fois que je suis +mort. + +--Est-ce un secret? + +--Pas le moins du monde. + +--Peste! mais c'est que je ne serais pas fâché de le connaître. + +--Rien de plus facile: au moment de mourir je recommande qu'on creuse +ma fosse bien profonde, bien profonde: vous savez que le centre de la +terre est un immense lac? + +--Vraiment? + +--Immense. Or, l'eau ronge toujours, comme vous savez; l'eau ronge, +ronge, ronge, jusqu'à ce qu'elle arrive à moi; alors elle m'emporte +jusqu'à la mer. Arrivé au fond de la mer, je me couche, les deux +talons appuyés à deux branches de corail. Le corail pousse; car, comme +vous le savez, le corail est une plante: il pousse, pousse, pousse, +passe dans les veines et fait le sang; alors il monte toujours, monte, +monte, monte, et quand il arrive au cœur je ressuscite. + +--Mon cher poète, dit vivement le baron interrompant notre +conversation, est-ce que vous ne serez pas assez bon pour jouer une +contredanse à ces pauvres gens? + +--Si fait, mon cher baron, reprit Lucca en prenant le violon que lui +présentait le baron Pisani et en le mettant d'accord, si fait; +où sont-ils, où sont-ils? Et il monta sur une chaise, comme ont +l'habitude de faire les ménétriers. + +--Maëstro, dit le baron en appelant Gaëtano qui accourut avec sa +guitare, maëstro, une contredanse. + +--Oui, majesté, répondit Gaëtano en montant sur une chaise voisine de +celle de Lucca, et en lui donnant le LA. + +Et tous deux se mirent à jouer une contredanse. + +Aussitôt de tous les coins du jardin accoururent, dans les costumes +les plut étranges, une douzaine de fous, hommes et femmes, parmi +lesquels je reconnus au premier coup d'œil le fils de l'empereur +de la Chine et le prétendu mort; le premier avait sur la tête une +magnifique couronne de papier doré; l'autre était enveloppé d'un grand +drap blanc et marchait d'un pas grave et posé, comme il convient à +un fantôme: les autres étaient le fou mélancolique, qui venait +visiblement à regret et que de temps en temps étaient obligés de +pousser deux gardiens; une femme qui se croyait sainte Thérèse et qui +avait des extases, puis enfin une jeune femme de vingt à vingt et +un ans, dont on pouvait sous les traits flétris deviner la beauté +première: elle aussi venait péniblement, et plutôt traînée que +conduite par une femme qui paraissait chargée de sa garde; enfin elle +se mit en place comme les autres, et la contredanse commença. + +Contredanse étrange, où chaque acteur semblait obéir mécaniquement à +la pression de quelque ressort secret qui le mettait en mouvement, +tandis que son esprit suivait la pente où l'entraînait la folie; +quadrille joyeux en apparence, sombre en réalité, où tout était +insensé, musique, musiciens et danseurs; spectacle terrible à +regarder, en ce qu'il laissait voir au plus profond de la faiblesse +humaine. + +Je m'écartai un instant. J'avais peur de devenir fou moi-même. + +Le baron vint à moi. + +--J'ai interrompu votre conversation avec ce pauvre Lucca, me dit-il, +car je ne permets pas qu'il se perde dans ses systèmes métaphysiques. +Les fous métaphysiciens sont les plus difficiles à guérir, en ce qu'on +ne peut pas dire où la raison finit, où la folie commence. Qu'il se +croie Dante, le Tasse, Arioste, Shakspeare ou Chateaubriand, il n'y a +pas d'inconvénient à cela. J'ai sauvé presque tous ceux qui n'avaient +que ce genre d'aliénation, et je sauverai Lucca, j'en suis certain. +Mais ceux que je ne sauverai pas, continua le baron en secouant la +tête et en étendant la main vers les danseurs, c'est cette pauvre +folle qui se débat pour quitter sa place et retourner à l'écart. Et, +tenez, la voilà qui se renverse en arrière, sa crise lui prend; jamais +elle ne pourra entendre la musique, jamais elle ne pourra voir danser +sans retomber dans sa folie.--C'est bien, c'est bien, laissez-la +tranquille, cria le baron à la femme qui en avait soin et qui voulait +la forcer de rester à la contredanse. Costanza, Costanza, viens, mon +enfant, viens. Et il fit quelques pas vers elle, tandis que la jeune +fille, profitant de sa liberté, accourait légère comme une gazelle +effarouchée, et, tout en regardant derrière elle pour voir si elle +n'était pas poursuivie, venait se jeter toute sanglotante dans ses +bras. + +--Eh bien, mon enfant, dit le baron, voyons, qu'y a-t-il encore? + +--O mon père, mon père! ils ne veulent pas ôter leurs masques, ils +ne veulent dire leur noms qu'à lui, ils l'emmènent dans la chambre à +côté. Oh! ne le laissez pas aller avec eux, au nom du ciel; ils le +tueront, Albano, Albano, ah!... ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est fini..., +il est trop tard! Et la jeune fille se renversa presque évanouie dans +les bras du baron, qui, quelque habitué qu'il fut à ce spectacle, ne +put s'empêcher de tirer un mouchoir de sa poche et d'essuyer une larme +qui roulait le long de sa joue. + +Pendant ce temps-là les autres dansaient toujours, sans s'occuper le +moins du monde de la douleur de la jeune fille; et, quoique sa crise +eût commencé au milieu de tous, aucun n'avait paru s'en apercevoir, +pas même Lucca, qui jouait du violon avec une espèce de frénésie, +frappant du pied et criant des figures que personne ne suivait. Je +sentis que le vertige me gagnait, c'était une de ces scènes comme en +raconte Hoffmann, ou comme on en voit en rêve. Je demandai au baron la +permission de lire les règlements de sa maison, dont on m'avait parlé +comme d'un modèle de philanthropie; il tira de sa poche une petite +brochure imprimée, et je me retirai dans un cabinet d'étude que le +baron s'était réservé et dont il me fit ouvrir la porte. + +Je citerai deux ou trois articles de ce règlement. + + CHAPITRE V. + + Art. 45. + +«On a déjà aboli dans la maison des fous l'usage cruel et abominable +des chaînes et des coups de bâton, qui, au lieu de rendre plus calmes +et plus dociles les malheureux aliénés, ne font que redoubler leur +fureur et, leur inspirer des sentiments de vengeance. Néanmoins, si, +malgré la douceur qu'on emploie avec eux, ils s'abandonnent à la +violence, on aura recours aux moyens de restriction, en n'oubliant +jamais que les fous ne sont point des coupables à punir, mais bien +de pauvres malades auxquels il faut porter des secours, et dont la +position malheureuse réclame tous les égards dus au malheur et à la +souffrance.» + + Art. 46. + +«De toutes les méthodes de restriction dont on se sert actuellement +dans les hospices et les établissements des aliénés chez les nations +les plus civilisées de l'Europe, il n'en sera adopté que trois: +l'emprisonnement dans la chambre, la ligature dans un hamac et la +camisole de force, convaincu qu'est le directeur de la maison des fous +de Palerme, non-seulement de l'inefficacité, mais encore du danger +réel des machines de rotation, des bains de surprise, des lits de +force, moyens de répression plus cruels encore que l'emploi des +chaînes aboli dans quelques établissements.» + + Art. 48. + +«Cependant, comme on est quelquefois avec les aliénés contraint +d'employer la force, dans les cas extrêmes la force sera employée. +Alors la répression se fera, non pas avec bruit et dureté, mais avec +fermeté et humanité en même temps, et en faisant comprendre, autant +que cela sera possible, aux malades la douleur que leurs gardiens +éprouvent d'être contraints de se servir de pareils moyens envers +eux.» + + Art. 51. + +«L'emploi de la camisole de force ne sera jamais ordonné que par le +directeur; mais encore toutes les précautions seront prises au moment +d'en faire usage, surtout lorsque l'application devra en être faite +à une femme, à laquelle le serrement des courroies pourrait faire +beaucoup de mal en comprimant les muscles de la poitrine.» + +J'achevais la lecture _delle Instruzioni_ (c'est le titre de ces +règlements) lorsque le baron rentra accompagné de Lucca, parfaitement +calmé par la musique qu'il venait de faire, et qui, ayant appris +mon nom, voulait, en sa qualité de confrère en poésie, me faire ses +compliments. Il connaissait de moi _Antony_ et _Charles VII_, et me +pria de lui mettre quelques vers sur son album. Je lui demandai la +réciprocité, mais il réclama jusqu'au lendemain matin, voulant me +faire ces vers tout exprès. Il était redevenu parfaitement calme, +parlait avec douceur et gravité à la fois, et, sauf la conviction +qu'il avait gardée d'être Dante, n'avait pour le moment aucune des +manières d'un fou. + +L'heure était venue de nous retirer; d'ailleurs, un des spectacles que +je supporte le moins long-temps et avec le plus de peine, est celui de +la folie. Le baron, qui avait affaire de notre côté, nous offrit de +nous reconduire, nous acceptâmes. + +En traversant la cour, je revis la jeune fille qui était venue se +jeter dans les bras du baron; elle était agenouillée devant le bassin +d'une fontaine, et elle s'y regardait comme dans un miroir, s'amusant +à tremper dans l'eau les longues boucles de ses cheveux, dont elle +appuyait ensuite l'extrémité mouillée sur son front brûlant + +Je demandai au baron quel événement avait produit cette folie sombre +et douloureuse, à laquelle lui-même ne voyait aucun espoir de +guérison. Le baron me raconta ce qui suit: + +--Costanza (on se rappelle que c'est le nom que le baron avait donné +à la jeune folle) était la fille unique du dernier comte de la Bruca; +elle habitait avec lui et sa mère, entre Syracuse et Catane, un de +ces vieux châteaux d'architecture sarrasine, comme il en reste encore +quelques-uns en Sicile. Mais, quelque isolé que fut le château, la +beauté de Costanza ne s'en était pas moins répandue de Messine à +Trappani; et plus d'une fois de jeunes seigneurs siciliens, sous le +prétexte que la nuit les avait surpris dans leur voyage, vinrent +demander au comte de la Bruca une hospitalité qu'il ne refusait +jamais. C'était un moyen de voir Costanza. Ils la voyaient, et presque +tous s'en allaient amoureux-fous d'elle. + +Parmi ces visiteurs intéressés, passa un jour le chevalier Bruni. +C'était un homme de vingt-huit à trente ans, qui avait ses biens à +Castrogiovanni, et qui passait pour un de ces hommes violents et +passionnés qui ne reculent devant rien pour satisfaire un désir +d'amour, ou pour accomplir un acte de vengeance. + +Costanza ne le remarqua point plus qu'elle ne faisait des autres; et +le chevalier Bruni passa une nuit et un jour au château de la Bruca, +sans laisser après son départ le moindre souvenir dans le cœur ni +dans l'esprit de la jeune fille. + +Il faut tout dire aussi: ce cœur et cet esprit étaient occupés +ailleurs. Le comte de Rizzari avait un château situé à quelques milles +seulement de celui qu'habitait le comte de la Bruca. Une vieille +amitié liait entre eux les deux voisins, et faisait qu'ils étaient +presque toujours l'un chez l'autre. Le comte de Rizzari avait deux +fils, et le plus jeune de ces deux fils, nommé Albano, aimait Costanza +et était aimé d'elle. + +Malheureusement, c'est une assez triste position sociale que celle +d'un cadet sicilien. A l'aîné est destinée la charge de soutenir +l'honneur du nom, et, par conséquent, à l'aîné revient toute la +fortune. Cet amour de Costanza et d'Albano, loin de sourire aux deux +pères, les effraya donc pour l'avenir. Ils pensèrent que, puisque +Costanza aimait le frère cadet, elle pourrait aussi bien aimer le +frère aîné; et le pauvre Albano, sous prétexte d'achever ses études, +fut envoyé à Rome. + +Albano partit d'autant plus désespéré que l'intention de son père +était visible. On destinait le pauvre garçon à l'état ecclésiastique, +et plus il descendait en lui-même, plus il acquérait la conviction +qu'il n'avait pas la moindre vocation pour l'Église. Il n'en fallut +pas moins obéir: en Sicile, pays en retard d'un siècle, la volonté +paternelle est encore chose sainte. Les deux jeunes gens se jurèrent +en pleurant de n'être jamais que l'un à l'autre; mais, tout en se +faisant cette promesse, tous deux en connaissaient la valeur. Cette +promesse ne les rassura donc que médiocrement sur l'avenir. + +En effet, à peine Albano fut-il arrivé à Rome et installé dans son +collège, que le comte de Bruca annonça à sa fille qu'il lui fallait +renoncer à tout jamais à épouser Albano, destiné par sa famille à +embrasser l'état ecclésiastique; mais qu'en échange, et par manière de +compensation, elle pouvait se regarder d'avance comme l'épouse de don +Ramiro, son frère aîné. + +Don Ramiro était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, +brave, élégant, adroit à tous les exercices du corps, et à qui eût +rendu justice toute femme dont le cœur n'eût point été prévenu en +faveur d'un autre. Mais l'amour est aussi aveugle dans son antipathie +que dans sa sympathie. Costanza, à toutes ces brillantes qualités, +préférait la timide mélancolie d'Albano; et, au lieu de remercier son +père du choix qu'il s'était donné la peine de faire pour elle, elle +pleura si fort et si long-temps, que, par manière de transaction, il +fut convenu qu'elle épouserait don Ramiro, mais aussi l'on arrêta que +ce mariage ne se ferait que dans un an. + +Quelque temps après cette décision prise, le chevalier Bruni fit la +demande de la main de Costanza dans les formes les plus directes et +les plus positives; mais le comte de la Bruca lui répondit qu'il +était à son grand regret obligé de refuser l'honneur de son alliance, +attendu que sa fille était promise au fils aîné du comte Rizzari, et +que l'on attendait seulement, pour que ce mariage s'accomplit, que +Costanza eût atteint l'âge de dix-huit ans. + +Le chevalier Bruni se retira sans mot dire. Quelques personnes, qui +connaissaient son caractère vindicatif et sombre, conseillèrent au +comte de la Bruca de se défier de lui. Mais six mois s'écoulèrent +sans qu'on en entendit parler. Au bout de ce temps, on apprit qu'il +paraissait non-seulement tout consolé du refus qu'il avait essuyé, +mais encore qu'il vivait presque publiquement avec une ancienne +maîtresse de don Ramiro, que celui-ci avait cessé de voir du moment où +son mariage avec Costanza avait été décidé. + +Cinq autres mois s'écoulèrent. Le terme demandé par Costanza elle-même +approchait; on s'occupa des apprêts du mariage, et don Ramiro partit +pour aller acheter à Palerme les cadeaux de noces qu'il comptait +offrir à sa fiancée. + +Trois jours après, on apprit qu'entre Mineo et Aulone don Ramiro avait +été attaqué par une bande de voleurs. Accompagné de deux domestiques +dévoués, et plein de courage lui-même, don Ramiro avait voulu se +défendre; mais après avoir tué deux bandits une balle qu'il avait +reçue au milieu du front l'avait étendu roide mort Un de ses +domestiques avait été blessé; le second, plus heureux, était parvenu +à se dérober aux balles et à la poursuite des brigands, et c'était +lui-même qui apportait cette nouvelle. + +Les deux comtes montèrent eux-mêmes à cheval avec tous leurs campieri, +et le lendemain à midi ils étaient à Mineo. Ce fut dans ce village +que, prés du cadavre de son maître mort, ils trouvèrent le fidèle +domestique blessé. Des muletiers, qui passaient par hasard sur la +route une heure après le combat, les y avaient ramenés tons deux. + +Le comte Rizzari, à qui un seul espoir restait, celui de la vengeance, +prit aussitôt près du blessé toutes les informations qui le pouvaient +guider dans la poursuite des meurtriers; malheureusement, ces +informations étaient bien vagues. Les voleurs étaient au nombre de +sept, et, contre l'habitude des bandits siciliens, portaient, pour +plus grande sécurité sans doute, un masque sur leur visage. Parmi les +sept bandits, il y en avait un si petit et si mince que le blessé +pensait que celui-là était une femme. Quand le jeune comte eut été +tué, l'un des bandits s'approcha du cadavre, le regarda attentivement, +puis, faisant signe au plus petit et au plus mince de ses camarades +de venir le joindre:--Est-ce bien lui? demanda-t-il.--Oui, répondit +laconiquement celui auquel était adressée cette question. Puis tous +deux se retirèrent à l'écart, causèrent un instant à voix basse, et +sautant sur des chevaux qui les attendaient tout sellés et tout bridés +dans l'angle d'une roche, ils disparurent, laissant aux autres bandits +le soin de visiter les poches et le portemanteau du jeune comte; ce +dont ils s'acquittèrent religieusement. + +Quant au blessé, il avait fait le mort; et comme, en sa qualité de +domestique, on le supposait naturellement moins chargé d'argent que +son maître, les bandits l'avaient visité à peine, satisfaits sans +doute de ce qu'ils avaient trouvé sur le comte; puis, après cette +courte visite, qui lui avait cependant coûté sa bourse et sa montre, +ils étaient partis, emportant dans la montagne les cadavres de leurs +deux camarades tués. + +Il n'y avait pas moyen de poursuivre les meurtriers; les deux comtes +confièrent donc ce soin à la police de Syracuse et de Catane; il en +résulta que les meurtriers restèrent inconnus et demeurèrent impunis: +quant à don Ramiro, son cadavre fut ramené à Catane, où il reçut une +sépulture digne de lui dans les caveaux de ses ancêtres. + +Cet événement, si terrible qu'il fût pour les deux familles, avait +cependant, comme toutes les choses de ce monde, son bon et son mauvais +coté: grâce à la mort de don Ramiro, Albano devenait l'aîné de la +famille; il ne pouvait donc plus être question pour lui' d'embrasser +l'état ecclésiastique; c'était à lui maintenant à soutenir le nom et à +perpétuer la race des Rizzari. + +Il fut donc rappelé à Catane. + +Nous ne scruterons pas le cœur des deux jeunes gens; le cœur le +plus pur a son petit coin gangrené par lequel il tient aux misères +humaines, et ce fut dans ce petit coin que Costanza et Albano +sentirent en se revoyant remuer et revivre l'espoir d'être un jour +l'un à l'autre. + +En effet, rien ne s'opposait plus à leur union; aussi cette idée +vint-elle aux pères comme elle était venue aux enfants: on fixa +seulement les noces à la fin du grand deuil, c'est-à-dire à une année. + +Vers ce même temps, le chevalier Bruni ayant appris que Costanza +était, par la mort de don Ramiro, redevenue libre, renouvela sa +demande; malheureusement comme la première fois il arrivait trop tard, +d'autres arrangements étaient pris, à la grande satisfaction des deux +amants, et le comte de Bruca répondit au chevalier Bruni que le fis +cadet du comte Rizzari étant devenu son fils aîné, il lui succédait, +non-seulement dans son titre et dans sa fortune, mais encore dans +l'union projetée depuis long-temps entre les deux maisons. + +Comme la première fois, le chevalier Bruni se retira sans dire une +seule parole; si bien que ceux qui connaissaient son caractère ne +pouvaient rien comprendre à cette modération. + +Les jours et les mois s'écoulèrent bien différents pour les deux +jeunes gens des jours et des mois de Tannée précédente: le terme fixé +pour l'expiration du deuil était le 12 septembre: le 15 les jeunes +gens devaient être unis. + +Ce jour bienheureux, que dans leur impatience ils ne croyaient jamais +atteindre, arriva enfin. + +La cérémonie eut lieu au château de la Bruca. Toute la noblesse des +environs était conviée à la fête; à onze heures du matin les jeunes +gens furent unis à la chapelle. Costanza et Albano n'eussent point +échangé leur sort contre l'empire du monde. + +Après la messe, chacun se dispersa dans les vastes jardins du château +jusqu'à ce que la cloche sonnât l'heure du dîner. Le repas fut +homérique, quatre-vingts personnes étaient réunies à la même table. + +Les portes de la salle à manger donnaient d'un côté sur le jardin +splendidement illuminé, de l'autre dans un vaste salon où tout était +préparé pour le bal; de l'autre côté du salon était la chambre +nuptiale que devaient occuper les jeunes époux. + +Le bal commença avec cette frénésie toute particulière aux Siciliens; +chez eux tous les sentiments sont portés à l'excès: ce qui chez les +autres peuples n'est qu'un plaisir est chez eux une passion, les deux +nouveaux époux donnaient l'exemple, et chacun paraissait heureux de +leur bonheur. + +A minuit deux masques entrèrent vêtus de costumes de paysans siciliens +et portant entre leurs bras un mannequin vêtu d'une longue robe noire +et ayant la forme d'un homme. Ce mannequin était masqué comme eux et +portait sur la poitrine le mot _tristizia_ brodé en argent; dans ce +doux patois sicilien, qui renchérit encore en velouté sur la langue +italienne, ce mot veut dire _tristesse_. + +Les deux masques entrèrent gravement, déposèrent le mannequin sur une +ottomane, et se mirent à faire autour de lui des lamentations comme on +a l'habitude d'en faire près des morts qu'on va ensevelir. Dès lors +l'intention était frappante: après une année de douleur s'ouvrait pour +les deux familles un avenir de joie, et les masques faisaient allusion +à cette douleur passée et à cet avenir en portant la _tristesse_ +en terre. Quoique peut-être on eût pu choisir quelque allégorie de +meilleur goût que celle-là, les nouveaux venus n'en furent pas moins +gracieusement accueillis par le maître de la maison; et toutes danses +cessant à l'instant même, on se réunit autour d'eux pour ne rien +perdre du spectacle à la fois funèbre et comique dont ils étaient si +inopinément venus réjouir la société. + +Alors les masques, se voyant l'objet de l'attention générale, +commencèrent une pantomime expressive, mêlée à la fois de plaintes +et de danses. De temps en temps ils interrompaient leurs pas pour +s'approcher du mannequin de la tristesse et pour essayer de le +réveiller en le secouant; mais voyant que rien ne pouvait le tirer +de sa léthargie, ils reprenaient leur danse, qui de moment en moment +prenait un caractère plus sombre et plus funèbre. C'étaient des +figures inconnues, des cadences lentes, des tournoiements prolongés, +le tout exécuté sur un chant triste et monotone qui commença à faire +passer dans le cœur des assistants une terreur secrète qui finit par +se répandre dans toute la salle et devenir générale. + +Dans un moment de silence, où le chant venait de cesser et où les +assistants écoutaient encore, une corde de la harpe se brisa avec ce +frémissement sec et clair qui va au cœur. La jeune mariée poussa un +faible cri. On sait que cet accident est généralement regardé comme un +présage de mort. + +Alors, d'une voix presque générale, on cria aux deux danseurs d'ôter +leurs masques. + +Mais l'un des deux, levant le doigt comme pour imposer silence, +répondit en son nom et en celui de son compagnon qu'ils ne voulaient +se faire connaître qu'au jeune comte Albano. La demande était juste, +car c'est une habitude en Sicile, lorsqu'on arrive masqué dans quelque +bal ou dans quelque soirée, de ne se démasquer que pour le maître de +la maison. Le jeune comte ouvrit donc la porte de la chambre voisine, +pour faire comprendre aux *masqués que si l'on exigeait qu'ils lui +livrassent leur secret, ce secret du moins serait connu de loi seul. +Les deux danseurs prirent aussitôt leur mannequin, entrèrent en +dansant dans la chambre; le comte Albano les y suivit, et la porte se +referma derrière eux. + +En ce moment, et comme si la présence seule des étrangers avait +empêché la fête de continuer, l'orchestre donna le signal de la +contredanse: les quadrilles se reformèrent, et le bal recommença. + +Cependant près de vingt minutes se passèrent sans qu'on vit reparaître +ni les masques ni le comte. La contredanse finit an milieu d'un +malaise général, et comme si chacun eût senti qu'an malheur inconnu +planait au-dessus la fête. Enfin, comme la mariée inquiète allait +prier son père d'entrer dans la chambre, la porte se rouvrit et les +deux masques reparurent. + +Ils avaient changé de costume et avaient passé un habit noir à +l'espagnole: sous ce vêtement plus dégagé que l'autre, on put +remarquer, à la finesse de la taille de l'un d'eux, que ce devait être +une femme. Ils avaient un crêpe au bras, un crêpe à leur toque, et +portaient leur mannequin comme lorsqu'ils étaient entrés; seulement le +drap rouge qui l'enveloppait montait plus haut et descendait plus bas +que lors de leur première apparition. + +Comme la première fois ils posèrent leur mannequin sur une ottomane et +se mirent à recommencer leurs danses symboliques, seulement ces danses +avaient un caractère plus funèbre encore qu'auparavant. Les deux +danseurs s'agenouillaient, poussant de tristes lamentations, levant +les bras au ciel, et exprimant par toutes les attitudes possibles la +douleur qu'ils avaient commencé par parodier. Bientôt cette pantomime +si singulièrement prolongée commença de préoccuper les assistants et +surtout la mariée qui, inquiète de ne pas voir revenir son mari, se +glissa dans la chambre voisine, où elle croyait le retrouver; mais à +peine y était-elle entrée que l'on entendit un cri, et qu'elle reparut +sur le seuil, pâle, tremblante et appelant Albano. Le comte de la +Bruca accourut aussitôt vers elle pour lui demander la cause de sa +terreur; mais, incapable de répondre à cette question, elle chancela, +prononça quelques paroles inarticulées, montra la chambre et +s'évanouit. + +Cet accident attira l'attention de toute l'assemblée sur la jeune +femme: chacun se pressa autour d'elle, les uns par curiosité, les +autres par intérêt. Enfin elle reprit ses sens et, regardant autour +d'elle, elle appela avec un cri de terreur profonde Albano, que +personne n'avait revu. + +Alors seulement on songea aux masques, et l'on se retourna du côté +où on les avait laissés pour leur demander ce qu'ils avaient fait +du jeune comte; mais les deux masques, profitant de la confusion +générale, avaient disparu. + +Le mannequin seul était resté sur l'ottomane, roide, immobile et +recouvert de son linceul de pourpre. + +Alors on s'approcha de lui, on souleva un pan du linceul, et l'on +sentit une main d'homme, mais froide et crispée; en une seconde on +déroula le drap qui l'enveloppait, et l'on vit que c'était un cadavre. +On arracha le masque, et l'on reconnut le jeune comte Albano. + +Il avait été étranglé dans la chambre voisine, si inopinément et +si rapidement sans doute, qu'on n'avait pas entendu un seul cri; +seulement les assassins, avec un sang-froid qui faisait honneur à +leur impassibilité, avaient déposé une couronne de cyprès sur de lit +nuptial. + +C'était cette couronne plus encore que l'absence de son fiancé qui +avait si fort épouvanté Costanza. + +Tout ce qu'il y avait d'hommes dans la salle, parents, amis, +domestiques, se précipitèrent à la poursuite des assassins; mais +toutes les recherches furent inutiles; le château de la Bruca était +isolé, situé au pied des montagnes, et il n'avait pas fallu plus de +deux minutes aux deux terribles masques pour gagner ces montagnes et +s'y cacher à tous les yeux. + +Costanza, à la vue du cadavre de son bien-aimé Albano, tomba dans +d'affreuses convulsions qui durèrent toute la nuit. Le lendemain elle +était folle. + +Cette folie, d'abord ardente, avait pris peu à peu un caractère +de mélancolie profonde; mais, comme je l'ai dit, le baron Pisani +n'espérait pas que la guérison pût aller plus loin. + +En 1840 je revis Lucca à Paris, il était parfaitement guéri et avait +conservé un souvenir très-présent et très-distinct de la visite que je +lui avais faite. Ma première question fut pour sa compagne, la pauvre +Costanza; mais il secoua tristement la tête. La double prédiction du +baron s'était vérifiée pour elle et pour lui. Lucca avait recouvré sa +raison, mais Costanza était toujours folle. + + + + +CHAPITRE II + +MŒURS ET ANECDOTES SICILIENNES. + + +Le Sicilien est, comme tout peuple successivement conquis par d'autres +peuples, on ne peut plus désireux de la liberté; seulement, là comme +partout ailleurs, il y a deux genres de liberté: la liberté de +l'intelligence, la liberté de la matière. Les classes supérieures sont +pour la liberté sociale, les classes inférieures sont pour la liberté +individuelle. Donnez au paysan sicilien la liberté de parcourir la +Sicile en tous sens, un couteau à sa ceinture et un fusil sur son +épaule, et le paysan sicilien sera content: il veut être indépendant, +ne comprenant pas encore ce que c'est que d'être libre. + +Donnons une idée de la façon dont le gouvernement napolitain répond à +ce double désir. + +Il y a à Palerme une grande place qu'on appelle la place du +Marché-Neuf. C'était autrefois un pâté de maisons, sillonné de rues +étroites et sombres, et habité par une population particulière, à +peu près comme sont les Catalans à Marseille, et qu'on appelait +les _Conciapelle_. De temps immémorial ils ne payaient aucune +contribution; et quoiqu'on n'ait aucun document bien positif sur cette +franchise, il y a tout lieu de croire qu'elle remonte à l'époque des +Vêpres siciliennes, et qu'elle aura été accordée en récompense de +la conduite que les _Conciapelle_ avaient tenue dans cette grande +circonstance. Au reste, toujours armés: l'enfant, presque au sortir +du berceau, recevait un fusil qu'il ne déposait qu'au moment d'entrer +dans la tombe. + +En 1821 les Conciapelle se levèrent en masse contre les Napolitains +et firent des merveilles; mais lorsque les Autrichiens eurent replacé +Ferdinand, sur le trône, le général Nunziante fut envoyé pour punir +les Siciliens de ces nouvelles Vêpres. Les Conciapelle lui furent +signalés les plus incorrigibles de la ville de Palerme, et il fut +décidé que le fouet de la vengeance royale tomberait sur eux. + +En conséquence, pendant une belle nuit, et tandis que les Conciapelle, +se reposant sur leurs vieilles franchises, dormaient à côté de leurs +fusils, le général Nunziante fit braquer des pièces de canon à +l'entrée de chaque rue et cerner tout le pâté par un cordon de +soldats: en se réveillant les pauvres diables se trouvèrent +prisonniers. + +Si braves que fussent les Conciapelle, il n'y avait pas moyen de +se défendre; aussi force leur fut-il de se rendre à discrétion. Le +premier soin du général Nunziante fut de leur enlever leurs armes: on +chargea trente charrettes de fusils, et on les exila hors des murs de +Palerme, avec la permission d'y rentrer seulement dans la journée pour +leurs affaires, mais avec défense d'y passer la nuit. + +Puis, à peine furent-ils hors des portes, que, sous prétexte d'arriéré +de contributions, leurs maisons furent confisquées et mises à bas. + +Le lieu qu'elles occupaient forme aujourd'hui, comme nous l'avons dit, +la place du Marché-Neuf de Palerme. Souvent je l'ai traversée, et +presque toujours j'ai trouvé l'escalier qui conduit dans la Strada +Nova couvert de ces malheureux qui, assis sur les degrés, restent des +heures entières à regarder, immobiles et sombres, ce terrain vide où +étaient autrefois leurs maisons. + +Les fêtes de sainte Rosalie excitent un grand enthousiasme en Sicile, +où l'on n'est pas très-scrupuleux sur Dieu le Père, sur le Christ ou +sur la vierge Marie, et où cependant le culte des saints est dégénéré +en une véritable adoration: aussi leurs fêtes ressemblent-elles à +une suite des saturnales païennes. Chaque ville a son saint de +prédilection, pour lequel elle exige que tout étranger ait la même +vénération qu'elle; or, comme les honneurs rendus à ce patron sont +quelquefois d'une nature fort étrange, il est en général assez +dangereux pour tout homme qui n'entend pas ce patois guttural, criblé +de z et de g, que parle le peuple en Sicile, de se hasarder au milieu +de la foule les jours où les saints prennent l'air. Il n'y avait pas +longtemps, quand j'arrivai à Syracuse, qu'un Anglais avait été victime +d'une erreur commise par lui à l'endroit d'un de ces bienheureux. + +L'Anglais était un officier de marine descendu à terre pour chasser +dans les environs de la ville d'Auguste. Après cinq ou six heures +employées fructueusement à cet exercice, il rentrait, son fusil sous +le bras, sa carnassière sur le dos; tout à coup, au détour d'une +rue, il voit venir à lui, avec de grands cris, une foule frénétique +traînant sur un tréteau mobile, attelé de chevaux empanachés, et +entouré d'un nuage d'encens, le colosse doré de saint Sébastien. +L'officier, à l'aspect de cette bruyante procession, se rangea contre +la muraille, et, curieux de voir une chose si nouvelle pour lui, +s'arrêta pour laisser passer le saint; mais, comme il était en +uniforme et portait un fusil, son immobilité sembla irrespectueuse à +la foule, qui lui cria de présenter les armes. L'Anglais n'entendait +pas un mot de sicilien, de sorte qu'il ne bougea non plus qu'un Terme, +malgré l'injonction reçue. Alors le peuple se mit à le menacer, +hurlant l'ordre, inintelligible pour lui, de rendre les honneurs +militaires au bienheureux martyr. L'Anglais commença à s'inquiéter de +toute cette rumeur et voulut se retirer; mais il lui fut impossible de +franchir la barrière menaçante qui s'était formée tout autour de lui, +et qui, avec des cris toujours croissants et des gestes de plus en +plus animés, lui montrait, les uns leur fusil, les autres le saint. +Bientôt cependant l'Anglais, qui ne comprend pas que c'est à lui que +s'adresse toute cette colère, puisqu'il n'a rien fait pour l'exciter, +croit que c'est le saint qui en est l'objet: il a lu dans la relation +de mistress Clarke que les Italiens ont l'habitude d'injurier et de +battre les saints dont ils sont mécontents. Ce souvenir est un trait +de lumière pour lui: saint Sébastien aura commis quelque méfait dont +on veut le punir; comme les démonstrations relatives à son fusil +continuent, il croit que pour contenter cette foule il n'a qui ajouter +une balle aux flèches dont le saint est tout couvert; en conséquence +il ajuste le colasse et lui fait sauter la tête. + +La tête du saint n'était pas retombée à terre que l'Anglais avait déjà +reçu vingt-cinq coups de couteau. + +Maintenant, il ne faut pas croire que les aventures finissent toujours +d'une façon aussi tragique en Sicile, et que si les étrangers y +courent quelques périls, ces périls n'aient pas leur compensation. + +Un de mes amis visitait la Sicile en 1829, avec deux autres compagnons +de route, Français comme lui et aventureux comme lui. Arrivés à Catane +à la fin de janvier, nos voyageurs apprennent que, le 5 février, il y +aura foire brillante et procession solennelle, à propos de la fête de +sainte Agathe, patronne de la ville. Aussitôt le triumvirat s'assemble +et décide que l'occasion est trop solennelle pour la manquer, et que +l'on restera. + +La semaine qui séparait le jour de la détermination prise du jour de +la fête s'écoula à essayer de monter sur l'Etna, chose impossible à +cette époque, et à visiter les curiosités de Catane, qu'on visite +en un jour. On comprend donc, qu'ayant du temps de reste, les trois +compagnons ne manquaient pas une promenade, pas un corso. Toute la +ville les connaissait. + +La fête arriva. J'ai déjà fait assister mes lecteurs à trop de +processions pour que je leur décrive celle-ci : cris, guirlandes, +feux d'artifice, girandoles, chants, danses, illuminations, rien n'y +manquait. + +Après la procession commença la foire. Cette foire, à laquelle assiste +non-seulement la ville tout entière, mais encore toute la population +des villages environnants, est le prétexte d'une singulière coutume. + +Les femmes s'enveloppent d'une grande mante noire, s'encapuchonnent la +tête; et alors, aussi méconnaissables que si elles portaient un domino +et qu'elles eussent un masque sur la figure, ces _tuppanelles_, c'est +le nom qu'on leur donne, arrêtent leurs connaissances en quêtant +pour les pauvres; cette quête s'appelle l'_aumône de la foire_. +Ordinairement nul ne la refuse; c'est un commencement de carnaval. + +La procession était donc finie et la foire commencée, lorsque mon ami, +que j'appellerai Horace, si l'on veut bien, n'ayant pas le loisir de +lui faire demander la permission de mettre ici son nom véritable, +attendu que je le crois en Syrie maintenant; lorsque mon ami, dis-je, +qui, dans son ignorance de cette coutume, était sorti avec quelques +piastres seulement, avait déjà vidé ses poches, fut accosté par deux +tuppanelles, qu'à leur voix, à leur tournure et à la coquetterie de +leurs manteaux garnis de dentelles, il crut reconnaître pour jeunes. +Les jeunes quêteuses, comme on sait, ont toujours une influence +favorable sur la quête. Horace, plus qu'aucun autre, était accessible +à cette influence: aussi visita-t-il scrupuleusement les deux poches +de son gilet et les deux goussets de son pantalon, pour voir si +quelque ducat n'avait pas échappé au pillage. Investigation inutile; +Horace fut forcé de s'avouer à lui-même qu'il ne possédait pas pour le +moment un seul bajoco. + +Il fallut faire cet aveu aux deux tuppanelles, si humiliant qu'il fut; +mais, malgré sa véracité, il fut reçu avec une incrédulité profonde. +Horace eut beau protester, jurer, offrir de rejoindre ses amis pour +leur demander de l'argent, ou de retourner à l'hôtel pour fouiller à +son coffre-fort, toutes ces propositions furent repoussées; il avait +affaire à des créancières inexorables, qui répondaient à tontes les +excuses:--Pas de répit--pas de pitié--de l'aident à l'instant même, ou +bien prisonnier. + +L'idée de devenir prisonnier de deux jeunes et probablement de deux +jolies femmes, n'était pas une perspective si effrayante, qu'Horace +repoussât ce mezzo termine, proposé par l'une d'elles, comme moyen +d'accommoder la chose. Il se reconnut donc prisonnier, secouru on non +secouru; et, conduit par les deux tuppanelles, il fendit la foule, +traversa la foire, et se trouva enfin au coin d'une petite rue qu'il +était impossible de reconnaître dans l'obscurité, en face d'une +voiture élégante, mais sans armoiries, où on le fit monter. Une fois +dans la voiture, une de ses conductrices détacha un mouchoir de soie +de son cou et lui banda les yeux. Puis toutes deux se placèrent à ses +côtés; chacune lui prit une main, pour qu'il n'essayât pas sans doute +de déranger son bandeau, et la voiture partit. + +Autant qu'on peut mesurer le temps en situation pareille, Horace +calcula qu'elle avait roulé une demi-heure à peu près; mais, comme on +le comprend, cela ne signifiait rien, ses gardiennes ayant pu donner +l'ordre à leur cocher de faire des détours pour dérouter le captif. +Enfin la voiture s'arrêta. Horace crut que le moment était venu de +voir où il se trouvait; il fit un mouvement pour porter la main +droite à son bandeau; mais sa voisine l'arrêta en lui disant:--Pas +encore!--Horace obéit. + +Alors on l'aida à descendre; on lui fit monter trois marches, puis il +entra, et une porte se ferma derrière lui. Il fit encore vingt pas à +peu près, puis rencontra un escalier. Horace compta vingt-cinq degrés; +au vingt-cinquième, une seconde porte s'ouvrit, et il lui sembla +entrer dans un corridor. Il suivit ce corridor pendant douze pas; +et ayant franchi une troisième porte, il se trouva les pieds sur +un tapis. Là, ses conductrices, qui ne l'avaient pas quitté, +s'arrêtèrent. + +--Donnez-nous votre parole d'honneur, lui dit Tune d'elles, que vous +n'ôterez votre bandeau que lorsque neuf heures sonneront à la +pendule. Il est neuf heures moins deux minutes: ainsi vous n'avez pas +long-temps à attendre. + +Horace donna sa parole d'honneur; aussitôt ses deux conductrices le +lâchèrent. Bientôt il entendit le cri d'une porte qu'on referma. Un +instant après, neuf heures sonnèrent. Au premier coup du timbre, +Horace arracha son bandeau. + +Il était dans un petit boudoir rond, dans le style de Louis XV, style +qui est encore généralement celui de l'intérieur des palais siciliens. +Ce boudoir était tendu d'une étoffe de satin rose avec des branches +courantes, d'où pendaient des fleurs et des fruits de couleur +naturelle; le meuble, recouvert d'une étoffe semblable à celle qui +tapissait les murailles, se composait d'un canapé, d'une de ces +causeuses adossées comme on en refait de nos jours, de trois ou quatre +chaises et fauteuils, et enfin d'un piano et d'une table chargée de +romans français et anglais et sur laquelle se trouvait tout ce qu'il +faut pour écrire. + +Le jour venait par le plafond, et le châssis à travers lequel il +passait se levait extérieurement. + +Horace achevait son inventaire, lorsqu'un domestique entra, tenant une +lettre à la main: ce domestique était masqué. + +Horace prit la lettre, l'ouvrit vivement et lut ce qui suit: + +«Vous êtes notre prisonnier, selon toutes les lois divines et +humaines, et surtout selon la loi du plus fort. + +»Nous pouvons à notre gré vous rendre votre prison dure ou agréable, +nous pouvons vous faire porter dans un cachot ou vous laisser dans le +boudoir où vous êtes. + +»Choisissez.» + +--Pardieu! s'écria Horace, mon choix est fait; allez dire à ces dames +que je choisis le boudoir, et que, comme je présume que c'est à une +condition quelconque qu'elles me laissent le choix, dites-leur que je +les prie de me faire connaître cette condition. + +Le domestique se retira sans prononcer une seule parole et, un instant +après, rentra, une seconde lettre à la main: Horace la prit non moins +avidement que la première et lut ce qui suit. + +«Voici à quelles conditions on vous rendra votre prison agréable: + +»Vous donnerez votre parole de n'essayer, d'ici à quinze jours, aucune +tentative d'évasion; + +»Vous donnerez votre parole de ne point essayer de voir, tant que vous +serez ici, le visage des personnes qui vous retiennent prisonnier; + +»Vous donnerez votre parole qu'une fois couché, vous éteindrez toutes +les bougies et ne garderez aucune lumière cachée; + +»Moyennant quoi, ces quinze jours écoulés, vous serez libre sans +rançon. + +»Si ces conditions vous conviennent, écrivez au-dessous: + +«Acceptées sur parole d'honneur.» Et comme on sait que vous êtes +Français, on se fiera à cette parole.» + +Attendu que, au bout du compte, les conditions imposées n'étaient pas +trop dures et qu'elles semblaient promettre certaines compensations à +sa captivité, Horace prit la plume et écrivit: + +«J'accepte sur parole d'honneur, en me recommandant à la générosité de +mes belles geôlières. + +»HORACE.» + +Puis il rendit le traité au domestique, qui disparut aussitôt. + +Un instant après, il sembla au prisonnier entendre remuer de +l'argenterie et des verres: il s'approcha d'une des deux portes qui +donnaient dans son boudoir, et acquit en y collant son oreille la +certitude que l'on dressait une table. La singularité de sa situation +l'avait empêché jusque-là de se souvenir qu'il avait faim, et il sut +gré a ses hôtesses d'y avoir songé pour lui. + +D'ailleurs il ne doutait pas que les deux tuppanelles ne lui tinssent +compagnie pendant le repas. Alors elles seraient bien fines, si à lui, +habitué des bals de l'Opéra, elles ne laissaient pas apercevoir une +main, un coin d'épaule, un bout de menton, à l'aide desquels +il pourrait, comme Cuvier, reconstruire toute la personne. +Malheureusement cette première espérance fut déçue: lorsque le +domestique ouvrit la porte de communication entre le boudoir et la +salle à manger, le prisonnier vit, quoique le souper parût, par la +quantité de plats, destiné à trois ou quatre personnes, qu'il n'y +avait qu'un seul couvert. + +Il ne se mit pas moins à table, fort disposé à faire honneur au repas. +Il fut secondé dans cette louable intention par le domestique masqué +qui, avec l'habitude d'un serviteur de bonne maison, ne lui laissait +pas même le temps de désirer. Il en résulta qu'Horace soupa très-bien +et, grâce au vin de Syracuse et au malvoisie de Lipari, se trouva au +dessert dans une des situations d'esprit les plus riantes où puisse se +trouver un prisonnier. + +Le repas fini, Horace rentra dans son boudoir. La seconde porte en +était ouverte; elle donnait dans une charmante petite chambre à +coucher, aux murailles toutes couvertes de fresques. Cette chambre +communiquait elle-même avec un cabinet de toilette. Là finissait +l'appartement, le cabinet de toilette n'ayant point de sortie visible. +Le prisonnier avait donc à sa disposition quatre pièces: le cabinet +susdit, la chambre à coucher, le boudoir, qui faisait salon, et la +salle à manger. C'est autant qu'il en fallait pour un garçon. + +La pendule sonna minuit: c'était l'heure de se coucher. Aussi, après +avoir fait une scrupuleuse visite de son appartement et s'être assuré +que la porte de la salle à manger s'était refermée derrière lui, le +prisonnier rentra-t-il dans sa chambre à coucher, se mit au lit, et, +selon l'injonction qui lui en avait été faite, souffla scrupuleusement +ses deux bougies. + +Quoique le prisonnier reconnût la supériorité du lit dans lequel il +était étendu sur tous les autres lits qu'il avait rencontrés depuis +qu'il était en Sicile, il n'en resta pas moins parfaitement éveillé, +soit que la singularité de sa position chassât le sommeil, soit qu'il +s'attendît à quelque surprise nouvelle. En effet, au bout d'une +demi-heure ou trois quarts d'heure à peu près, il lui sembla entendre +le cri d'un panneau de boiserie qui glisse, puis un léger froissement +comme serait celui d'une robe de soie, enfin de petits pas firent +crier le parquet et s'approchèrent de son lit; mais à quelque distance +les petits pas s'arrêtèrent, et tout rentra dans le silence. + +Horace avait beaucoup entendu parler de revenants, de spectres et +de fantômes, et avait toujours désiré en voir. C'était l'heure des +évocations, il eut donc l'espoir que son désir était enfin exaucé. En +conséquence il étendit le bras vers l'endroit où il avait entendu +du bruit, et sa main; rencontra une main. Mais cette fois encore +l'espérance de se trouver en contact avec un habitant de l'autre monde +était déçue. Cette main petite, effilée et tremblante appartenait à un +corps, et non à une ombre. + +Heureusement le prisonnier était un de ces optimistes à caractère +heureux, qui ne demandent jamais à la Providence plus qu'elle n'est en +disposition de leur accorder. Il en résulta que le visiteur nocturne, +quel qu'il fût, n'eut pas lieu de se plaindre de La réception qui lui +fut faite. + +--En se réveillant Horace chercha autour de lui, mais il ne vit plus +personne. Toute trace de visite avait disparu. Il lui sembla seulement +qu'il s'était entendu dire, comme dans un rêve:--A demain. + +Horace sauta en bas de son lit et courut à la fenêtre, qu'il ouvrit; +elle donnait sur une cour fermée de hautes murailles par-dessus +lesquelles il était impossible de voir: le prisonnier resta donc dans +le doute s'il était à la ville ou à la campagne. + +A onze heures la salle à manger s'ouvrit, et Horace retrouva son +domestique masqué et son déjeuner tout servi. Tout en déjeunant, il +voulut interroger le domestique; mais, en quelque langue que les +questions fussent faites, anglais, français ou italien, le fidèle +serviteur répondit son éternel _Non capisco_. + +Les fenêtres de la salle à manger donnaient sur la même cour que +celles de la chambre à coucher. Les murailles étaient partout de la +même hauteur; il n'y avait donc rien de nouveau à apprendre de ce +côté-là. + +Pendant le déjeuner la chambre à coucher s'était trouvée refaite comme +par une fée. + +La journée se partagea entre la lecture et la musique. Horace joua sur +le piano tout ce qu'il savait de mémoire, et déchiffra tout ce qu'il +trouva de romances, sonates, partitions, etc. A cinq heures le dîner +fût servi. + +Même bonne chère, même silence. Horace aurait préféré trouver un dîner +un peu moins bon, mais avoir avec qui causer. + +Il se coucha à huit heures, espérant avancer l'apparition sur laquelle +il comptait pour se dédommager de sa solitude de la journée. Comme la +veille les bougies furent scrupuleusement éteintes, et comme la veille +effectivement il entendit, au bout d'une demi-heure, le petit cri +de la boiserie, le froissement de la robe, le bruit des pas sur le +parquet; comme la veille il étendit le bras, et rencontra une main: +seulement il lui sembla que ce n'était pas la même main que la veille; +l'autre main était petite et effilée, celle-ci était potelée et +grasse. Horace était homme à apprécier cette attention de ses +hôtesses, qui avaient voulu que les nuits se suivissent et ne se +ressemblassent point. + +Le lendemain il retrouva la petite main, le surlendemain la main +potelée, et ainsi de suite pendant quatorze jours ou plutôt quatorze +nuits. + +La quinzième, il rencontra les deux mains au lieu d'une. Vers les +trois heures du matin, ces deux mains lui passèrent chacune une bague +à un doigt; puis, après lui avoir fait donner de nouveau sa parole +d'honneur de ne point chercher à lever le mouchoir qu'elles allaient +lui mettre devant les yeux, ses deux hôtesses l'invitèrent à se +préparer au départ. + +Horace donna sa parole d'honneur. Dix minutes après, il avait les yeux +bandés; un quart d'heure après, il était en voiture entre ses deux +geôlières; une heure après, la voiture s'arrêtait, et un double +serrement de main lui adressait un dernier adieu. + +La portière s'ouvrit. A peine à terre, Horace arracha le bandeau qui +lui couvrait les yeux; mais il ne vit rien autre chose que le même +cocher, la même voiture et les deux tuppanelles: encore à peine eut-il +le temps de les voir, car au moment où il enlevait le mouchoir la +voiture repartait au galop. Il était déposé, au reste, au même endroit +où il avait été pris. + +Horace profita des premiers rayons du jour qui commençaient à paraître +pour s'orienter. Bientôt il se retrouva sur la place de la foire et +reconnut la rue qui conduisait à son hôtel: en l'apercevant le garçon +fit un grand cri de joie. + +On l'avait cru assassiné. Ses deux compagnons l'avaient attendu huit +jours; mais voyant qu'il ne reparaissait pas et qu'on n'en entendait +pas parler, ils avaient fini par perdre tout espoir: alors ils avaient +fait leur déclaration au juge, avaient mis les effets de leur camarade +sous la garde du maître de l'hôtel et avaient, pour le cas peu +probable où Horace reparaîtrait, laissé une lettre dans laquelle ils +lui indiquaient l'itinéraire qu'ils comptaient parcourir. + +Horace se mit à leur poursuite, mais il ne les rattrapa qu'à Naples. + +Comme il en avait donné sa parole, il ne fit aucune recherche pour +savoir à qui appartenaient la main effilée et la main grasse. + +Quant aux deux bagues, elles étaient si exactement pareilles qu'on ne +pouvait pas les reconnaître l'une de l'autre. + +Quelques années avant notre voyage, un événement était arrivé qui +avait amené un grand scandale: cet événement n'était rien moins qu'une +guerre entre doux couvents du même ordre. Cependant l'un était un +couvent de capucins, l'autre un couvert du tiers-ordre. La scène +s'était passée à Saint-Philippe d'Argiro. + +Les deux bâtiments se touchaient: le mur des deux jardins était +mitoyen et, sans doute à cause de cette proximité, les voisins +s'exécraient. + +Les capucins avaient un très-beau chien de garde, nommé Dragon, qu'ils +lâchaient la nuit dans leur jardin, de peur qu'on n'en vint voler les +fruits. Je ne sais comment la chose arriva, mais un jour il passa d'un +jardin dans l'autre. Quand les moines haïssent, leur haine est bon +teint: ne pouvant te venger sur leurs voisins, ils se vengèrent sur +le pauvre Dragon; lequel fut assommé à coups de bâton et rejeté +par-dessus la muraille. + +A la vue du cadavre, grande désolation dans la communauté, qui jura de +se venger le soir même. + +En effet, toute la journée se passa chez les capucins à faire +provision d'armes et de munitions; on réunit tout ce que l'on put +trouver de sabres, de fusils, de poudre et de balles, et l'on +s'apprêta à prendre d'assaut, le soir même, le couvent des frères du +tiers-ordre. + +De leur côté, les frères du tiers-ordre furent prévenus, et se mirent +sur la défensive. + +A six heures, les capucins, conduits par leur gardien, escaladèrent le +mur et descendirent dans le jardin des frères du tiers-ordre: ceux-ci +les attendaient avec leur gardien à leur tête. + +Le combat commença et dura plus de deux heures; enfin le couvent du +tiers-ordre fut emporté d'assaut après une résistance héroïque, et les +moines vaincus se dispersèrent dans la campagne. + +Deux capucins furent tués sur la place: c'étaient le père Benedetto di +Pietra-Perzia et il padre Luigi di S. Filippo. Le premier avait reçu +deux balles dans le bas-ventre, et le second cinq balles, dont deux +lui traversaient la poitrine de part en part. Du côté des frères du +tiers-ordre, il y eut deux frères-lais si grièvement blessés, que l'un +mourut de ses blessures et que l'autre en revint à grand'peine. Quant +aux blessures légères, on ne les compta même pas; il y eut peu de +combattants des deux partis qui n'en eussent reçu quelqu'une. + +Comme on le comprend bien, on étouffa l'affaire; portée devant les +tribunaux, elle eût été trop scandaleuse. + +Remontons un peu plus haut: + +Il y avait à Messine, vers la fin du dernier siècle, un juge +nommé Cambo; c'était un travailleur éternel, un homme probe et +consciencieux, un magistrat estimé enfin de tous ceux qui le +connaissaient, et auquel on ne pouvait faire d'autre reproche que de +prendre la législation qui régissait alors la Sicile par trop au pied +de la lettre. + +Or, un matin que Cambo s'était levé avant le jour pour étudier, il +entend crier à l'aide dans la rue, court à son balcon, et ouvre sa +fenêtre juste au moment où un homme en frappait un autre d'un coup de +poignard; L'homme frappé tomba mort et le meurtrier, qui était inconnu +à Cambo, mais dont il eut tout le temps de voir le visage, s'enfuit, +laissant le poignard dans la plaie; à cinquante pas plus loin, +embarrassé du fourreau, il le jeta à son tour; puis, se lançant dans +une rue transversale, il disparut. + +Cinq minutes après, un garçon boulanger sort d'une maison heurte du +pied le fourreau du poignard, le ramasse, l'examine, le met dans sa +poche et continue son chemin; arrivé devant la maison de Cambo, qui +était toujours resté caché derrière la jalousie de son balcon, il se +trouve en face de l'assassiné. Son premier mouvement est de voir s'il +ne peut pas lui porter secours: il soulève le corps et s'aperçoit que +ce n'est plus qu'un cadavre; en ce moment le pas d'une patrouille se +fait entendre, le garçon boulanger pense qu'il va se trouver mêlé +comme témoin dans une affaire de meurtre, et se jette dans une allée +entr'ouverte. Mais le mouvement n'a point été si rapide qu'il n'ait +été vu: la patrouille accourt, voit le cadavre, cerne la maison où +elle croit avoir vu entrer l'assassin. Le boulanger est arrêté, l'on +trouve sur lui le fourreau qu'il a trouvé; on le compare avec le +poignard resté dans la poitrine du mort, gaine et lame s'ajustent +parfaitement. Plus de doute qu'on ne tienne le coupable. + +Le juge a tout vu : l'assassinat, la fuite du meurtrier, l'arrestation +de l'innocent; et cependant il se tait, n'appelle personne, et laisse +conduire, sans s'y opposer, le boulanger en prison. + +A sept heures du matin il est officiellement prévenu par le capitaine +de justice de ce qui s'est passé; il écoute les témoins, dresse le +procès-verbal, se rend à la prison, interroge le prisonnier et inscrit +ses demandes et ses réponses avec la plus scrupuleuse exactitude: +il va sans dire que le malheureux boulanger se renferme dans la +dénégation la plus absolue. + +Le procès commence: Cambo préside le tribunal; les témoins sont +entendus et continuent de charger l'accusé; mais la principale charge +contre lui, c'est le fourreau trouvé sur lui et qui s'adapte si +parfaitement au poignard trouvé dans la blessure; Cambo presse +l'accusé de toutes les façons, l'enveloppe de ces mille questions dans +lesquelles le juge enlace le coupable. Le boulanger nie toujours, à +défaut de témoins atteste le ciel, jure ses grands dieux qu'il n'est +pas coupable, et cependant, grâce à l'éloquence de l'avocat du +ministère public, voit s'amasser contre lui une quantité de +semi-preuves suffisantes pour qu'on demande l'application de la +torture. La demande en est faite à Cambo, qui écrit au-dessous de la +demande le mot _accordé_. + +Au troisième tour d'estrapade la douleur est si forte que le +malheureux boulanger ne peut plus la supporter, et déclare que c'est +lui qui est l'assassin. Cambo prononce la peine de mort. + +Le condamné se pourvoit en grâce: le pourvoi est rejeté. + +Trois jours après le rejet du pourvoi le condamné est pendu! + +Six mois s'écoulent: le véritable assassin est arrêté au moment où il +commet un autre meurtre. Condamné à son tour, il avoue alors qu'un +innocent a été tué à sa place, et que c'est lui qui a commis le +premier assassinat pour lequel a été pendu le malheureux boulanger. + +--Seulement, ce qui l'étonné, ajoute-t-il, c'est que la sentence ait +été prononcée par le juge Cambo, qui a dû tout voir, attendu qu'il l'a +parfaitement distingué à travers sa jalousie. + +On s'informe auprès du juge si le condamné ne cherche pas à en imposer +à la justice; Cambon répond que ce qu'il dit est l'exacte vérité, +et qu'il a été effectivement depuis le commencement jusqu'à la fin +spectateur du drame sanglant qui s'est passé sous sa fenêtre. + +Le roi Ferdinand apprend cette étrange circonstance: il était alors à +Palerme. Il fait venir Cambo devant lui. + +--Pourquoi, lui dit-il, au fait comme tu l'étais des moindres +circonstances de l'assassinat, as-tu laissé condamner un innocent, et +n'as-tu pas dénoncé le vrai coupable? + +--Sire, répondit Cambo, parce que la législation est positive: elle +dit que le juge ne peut être ni témoin ni accusateur; j'aurais donc +été contre la loi si j'avais accusé le coupable ou témoigné en faveur +de l'innocent. + +--Mais, dit Ferdinand, ta aurait bien pu au moins ne pas le +condamner. + +--Impossible de faire autrement, sire: les preuves étaient suffisantes +pour qu'on lui donnât la torture, et pendant la torture il a avoué +qu'il était coupable. + +--C'est juste, dit Ferdinand, ce n'est pas ta faute, c'est celle de la +torture. + +La torture fut abolie et le juge maintenu. + +C'était un drôle de corps que ce roi Ferdinand; nous le retrouverons à +Naples, et nous en causerons. + +Une des choses qui m'étonnèrent le plus en arrivant en Sicile c'est +la différence du caractère napolitain et du caractère sicilien: une +traversée d'un jour sépare les deux capitales, un détroit de quatre +milles sépare les deux royaumes, et on les croirait à mille lieues +l'un de l'autre. A Naples vous rencontrez les cris, la gesticulation, +le bruit éternel et sans cause; à Messine ou à Palerme vous retrouvez +le silence, la sobriété de gestes, et presque de la taciturnité. +Interrogez le Palermitain, un signe, un mot, ou par extraordinaire une +phrase vous répond; interrogez l'homme de Naples, non-seulement il +vous répondra longuement, prolixement, mais encore bientôt c'est lui +qui vous interrogera à son tour, et vous ne pourrez plus vous en +débarrasser. Le Palermitain crie et gesticule aussi, mais c'est dans +un moment de colère et de passion; le Napolitain, c'est toujours. +L'état normal de l'un c'est le bruit, l'état habituel de l'autre c'est +le silence. + +Les deux caractères distinctifs du Sicilien c'est la bravoure et le +désintéressement. Le prince de Butera, qu'on peut citer comme le type +du grand seigneur palermitain, donna deux exemples de ces deux vertus +dans la même journée. + +Il y avait émeute à Palerme: cette émeute était amenée par une crise +d'argent. Le peuple mourait littéralement de faim ; or il s'était fait +ce raisonnement que mieux valait mourir d'une balle ou d'un boulet +de canon, l'agonie, de cette façon, étant moins longue et moins +douloureuse. + +De leur coté, le roi et la reine, qui n'avaient pas trop d'argent pour +eux, ne pouvaient pas acheter du blé et ne voulaient pas diminuer les +impôts; ils avaient donc fait braquer un canon dans chaque rue et +s'apprêtaient à répondre au peuple avec cette _ultima ratio regum_. + +Un de ces canons défendait l'extrémité de la rue de Tolède, à +l'endroit où elle débouche sur la place du Palais-Royal: le peuple +marchait sur le palais, et par conséquent marchait sur le canon; +l'artilleur, la mèche allumée, se tenait prêt, le peuple avançait +toujours, l'artilleur approche la mèche de la lumière, en ce moment +le prince Hercule de Butera sort d'une rue transversale et sans rien +dire, sans faire un signe, vient s'asseoir sur la bouche du canon. + +Comme c'était l'homme le plus populaire de la Sicile, le peuple le +reconnaît et pousse des cris de joie. + +Le prince fait signe qu'il veut parler; l'artilleur, stupéfait, après +avoir approché trois fois la mèche de la lumière, sans que le prince +ait même daigné s'en inquiéter, l'abaisse vers la terre. Le peuple se +tait comme par enchantement; il écoute. + +Le prince lui fait un long discours, dans lequel il explique au peuple +comment la cour, chassée de Naples, rongée par les Anglais et réduite +à son revenu de Sicile, meurt de faim elle-même; il raconte que le +roi Ferdinand va à la chasse pour manger, et qu'il a assisté quelques +jours auparavant à un dîner chez le roi, lequel dîner n'était composé +que du gibier qu'il avait tué. + +Le peuple écoute, reconnaît la justesse des raisonnements du prince de +Butera, désarme ses fusils, les jette sur son épaule et se disperse. + +Ferdinand et Caroline ont tout vu de leurs fenêtres; ils font venir le +prince de Butera, lequel, à son tour, leur fait un discours très-sensé +sur le désordre du trésor. Alors les deux souverains offrent d'une +seule voix, au prince de Butera, la place de ministre des finances. + +--Sire, répondit le prince de Butera, je n'ai jamais administré que ma +fortune, et je l'ai mangée. + +A ces mots, il tire sa révérence aux deux souverains qu'il vient de +sauver, et se retire dans son palais de la marine, bien plus roi que +le roi Ferdinand. + +Ce fut en 1818, trois ans après la Restauration de Naples, que +l'abolition des majorats et des substitutions fut introduite en +Sicile; cette introduction ruina à l'instant même tous les grands +seigneurs sans enrichir leurs fermiers; les créanciers seuls y +trouvèrent leur compte. + +Malheureusement ces créanciers étaient presque tous des juifs et des +usuriers prêtant à cent et à cent cinquante pour cent à des hommes qui +se seraient regardés, comme déshonorés de se mêler de leurs affaires; +quelques-uns n'avaient jamais mis le pied dans leurs domaines et +demeuraient sans cesse à Naples ou à Palerme. On demandait au prince +de P---- où était située la terre dont il portait le nom.--Mais je +ne sais pas trop, répondit-il; je crois que c'est entre Girgenti et +Syracuse.--C'était entre Messine et Catane. + +Avant l'introduction de la loi française, lorsqu'un baron sicilien +mourait, son successeur, qui; n'était point forcé d'accepter +l'héritage sous bénéfice d'inventaire, commençait par s'emparer +de tout; puis il envoyait promener les créanciers. Les créanciers +proposaient alors de se contenter des intérêts; la demande paraissait +raisonnable, et on y accédait; souvent, lorsque cette proposition +était faite, les créanciers, grâce au taux énorme auquel l'argent +avait été prêté, étaient déjà rentrés dans leur capital; tout ce +qu'ils touchaient était donc un bénéfice clair et net, dont ils se +contentaient comme d'un excellent pis-aller. + +Mais du moment où l'abolition des majorats et des substitutions eut +introduite, les choses changèrent: les créanciers mirent la main sur +les terres; les frères cadets, a leur tour, devinrent créanciers de +leurs aînés; il fallut vendre pour opérer les partages, et du jour au +lendemain il se trouva ensuite plus de vendeurs que d'acheteurs; il en +résulta que le taux des terres tomba de quatre-vingts pour cent; de +plus, ces terres en souffrance, et sur lesquelles pesaient des procès, +cessèrent d'être cultivées, et la Sicile, qui du superflu de ses douze +millions d'habitants nourrissait autrefois l'Italie, ne récolta plus +même assez de blé pour faire subsister les onze cent mille enfants qui +lui restent. + +Il va sans dire que les impôts restèrent les mêmes. + +Aussi y a-t-il dans le monde entier peu de pays aussi pauvres et aussi +malheureux que la Sicile. + +De cette pauvreté, absence d'art, de littérature, de commerce, et par +conséquent de civilisation. + +J'ai dit quelque part, je ne sais plus trop où, qu'en Sicile ce +n'étaient point les aubergistes qui nourrissaient les voyageurs, mais +bien au contraire les voyageurs qui nourrissaient les aubergistes. Cet +axiome, qui au premier abord peut paraître paradoxal, est cependant +l'exacte vérité; les voyageurs mangent ce qu'ils apportent, et les +aubergistes se nourrissent des restes. + +Il en résulte qu'une des branches les moins avancées de la +civilisation sicilienne est certainement la cuisine. On ne voudrait +pas croire ce que l'on vous fait manger dans les meilleurs hôtels, +sous le nom de mets honorables et connus, mais auxquels l'objet servi +ne ressemble en rien, du moins pour le goût. J'avais vu à la porte +d'une boutique du boudin noir, et en rentrant à l'hôtel j'en avais +demandé pour le lendemain. On me l'apporta paré de la mine la plus +appétissante, quoique son odeur ne correspondit nullement à celle à +laquelle je m'attendais. Comme j'avais déjà une certaine habitude des +surprises culinaires qui vous attendent en Sicile à chaque coup de +fourchette, je ne goûtai à mon boudin que du bout des dents. Bien m'en +prit: si j'avais mordu dans une bouchée entière, je me serais cru +empoisonné. J'appelai le maître de l'hôtel. + +--Comment appelez-vous cela? lui demandai-je en lui montrant l'objet +qui venait de me causer une si profonde déception. + +--Du boudin, me répondit-il. + +--Vous en êtes sûr? + +--Parfaitement sûr. + +--Mais avec quoi fait-on le boudin à Palerme? + +--Avec quoi? pardieu! avec du sang de cochon, du chocolat et des +concombres. + +Je savais ce que je voulais savoir, et je n'avais pas besoin d'en +demander davantage. + +Je présume que les Palermitains auront entendu parler un jour par +quelque voyageur français d'un certain mets qu'on appelait du boudin, +et que ne sachant comment se procurer des renseignements sur une +combinaison si compliquée, ils en auront fait venir un dessin de +Paris. + +C'est d'après ce dessin qu'on aura composé le boudin qui se mange +aujourd'hui à Palerme. + +Une des grandes prétentions des Siciliens, c'est la beauté et +l'excellence de leurs fruits; cependant les seuls fruits supérieurs +qu'on trouve en Sicile sont les oranges, les figues et les grenades; +les autres ne sont point même mangeables. Malheureusement les +Siciliens ont sur ce point une réponse on ne peut plus plausible aux +plaintes des voyageurs; ils vous montrent le malheureux passage de +leur histoire où il est raconté que Narsès a attiré les Lombards en +Italie en leur envoyant des fruits de Sicile. Comme c'est imprimé dans +un livre, on n'a rien à dire, sinon que les fruits siciliens étaient +plus beaux à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui, ou que les +Lombards n'avaient jamais mangé que des pommes à cidre. + + + + +CHAPITRE III. + +EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES. + + +LIPARI. + +Comme nous l'avait dit le capitaine, nous trouvâmes nos hommes sur le +port. A vingt ou trente pas en mer, notre petit speronare se balançait +vif, gracieux et fin au milieu des gros bâtiments, comme un alcyon au +milieu d'une troupe de cygnes. La barque nous attendait amarrée au +quai: nous y descendîmes; cinq minutes après nous étions à bord. + +Ce fut avec un vif plaisir, je l'avoue, que je me retrouvai au milieu +de mes bons et braves matelots sur le parquet si propre et si bien +lavé de notre speronare. Je passai ma tête dans la cabine; nos deux +lits étaient à leurs places. Après tant de draps d'une propreté +douteuse, c'était quelque chose de délicieux à voir que ces draps +éblouissants de blancheur. Peu s'en fallut que je ne me couchasse pour +en sentir la fraîche impression. + +Tout ceci doit paraître bien étrange au lecteur; mais tout homme qui +aura traversé la Romagne, la Calabre ou la Sicile, me comprendra +facilement. + +A peine fûmes-nous à bord que notre speronare se mit en mouvement, +glissant sous l'effort de nos quatre rameurs, et que nous nous +éloignâmes du rivage. Alors Palerme commença à s'étendre à nos yeux +dans son magnifique développement, d'abord masse un peu confuse, puis +s'élargissant, puis s'allongeant, puis s'éparpillant en blanches +villas perdues sous les orangers, les chênes verts et les palmiers. +Bientôt toute cette splendide vallée, que les anciens appelaient la +_conque d'or_, s'ouvrit depuis Montreal jusqu'à la mer, depuis la +montagne Sainte-Rosalie jusqu'au cap Zafarano. Palerme l'heureuse se +faisait coquette pour nous laisser un dernier regret, à nous qu'elle +n'avait pu retenir, et qui, selon toute probabilité, la quittions pour +ne jamais la revoir. + +Au sortir du port, nous trouvâmes un peu de vent, et nous hissâmes +notre voile; mais, vers midi, ce vent tomba tout à fait, et force fut +à nos matelots de reprendre la rame. La journée était magnifique; le +ciel et le flot semblaient d'un même azur; l'ardeur du soleil +était tempérée par une douce brise qui court sans cesse, vivace et +rafraîchissante, à la surface de la mer. Nous fîmes étendre un tapis +sur le toit de notre cabine pour ne rien perdre de ce poétique +horizon; nous fîmes allumer nos chibouques et nous nous couchâmes. + +C'étaient là les douces heures du voyage, celles où nous rêvions sans +penser, celles où le souvenir du pays éloigné et des amis absents nous +revenait en la mémoire, comme ces nuages à forme humaine qui glissent +doucement sur un ciel d'azur, changeant d'aspect, se composant, se +décomposant et se recomposant vingt fois en une heure. Les heures +glissaient alors sans qu'on sentît ni le toucher ni le bruit de leurs +ailes; puis le soir arrivait nous ne savions comment, allumant une +à une ses étoiles dans l'Orient assombri, tandis que l'Occident, +éteignant peu à peu le soleil, roulait des flots d'or, et passait par +toutes les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert +clair; alors il s'élevait de l'eau comme une harmonieuse vapeur; les +poissons s'élançaient hors de la mer pareils à des éclairs d'argent; +le pilote se levait sans quitter le gouvernail, et l'_Ave Maria_ +commençait à l'instant même où s'éteignait le dernier rayon du jour. + +Comme presque toujours le vent se leva avec la lune seulement: à +sa chaude moiteur nous reconnûmes le scirocco; le capitaine fut le +premier à nous inviter à rentrer dans la cabine, et nous suivîmes son +avis, à la condition que l'équipage chanterait en chœur sa chanson +habituelle. + +Rien n'était ravissant comme cet air chanté la nuit et accompagnant de +sa mesure la douce ondulation du bâtiment. Je me rappelle que souvent, +au milieu de mon sommeil, je l'entendais, et qu'alors, sans m'éveiller +tout à fait, sans me rendormir entièrement, je suivais pendant des +heures entières sa vague mélodie. Peut-être, si nous l'eussions +entendu dans des circonstances différentes et partout ailleurs qu'où +nous étions, n'y eussions-nous pas même fait attention. Mais la nuit, +mais au milieu de la mer, mais s'élevant de notre petite barque si +frêle, au milieu de ces flots si puissants, il s'imprégnait d'un +parfum de mélancolie que je n'ai retrouvé que dans quelques mélodies +de l'auteur de _Norma_ et des _Puritains_. + +Lorsque nous nous réveillâmes, le vent nous avait poussés au nord, et +nous courions des bordées pour doubler Alicudi, que le scirocco et le +greco, qui soufflaient ensemble, avaient grand'peine à nous permettre. +Pour les mettre d'accord ou leur donner le temps de tomber, nous +ordonnâmes au capitaine de s'approcher le plus près possible de l'île, +et de mettre en panne. Comme il n'y a à Alicudi ni porte ni anse, +ni rade, il n'y avait pas moyen d'aborder avec le speronare, mais, +seulement avec la petite chaloupe; encore la chose était-elle assez +difficile, à cause de la violence avec laquelle l'eau se brisait sur +les rochers, lesquels, au reste, polis et glissants comme une glace, +n'offraient aucune sécurité au pied qui se hasardait à sauter dessus. + +Nous n'arrivâmes pas moins à aborder avec l'aide de Pietro et de +Giovanni: il est vrai que Pietro tomba à la mer; mais, comme nos +hommes n'avaient jamais que le pantalon et la chemise et qu'ils +nageaient comme des poissons, nous avions fini par ne faire plus même +attention à ces sortes d'accidents. + +Alicudi est l'ancienne Éricodes de Strabon, qui, au reste, comme les +anciens, ne connaissait que sept îles éoliennes: Strongyle, Lipara, +Vulcania, Didyme, Phœnicodes, Éricodes et Evonimos. Cette dernière, +qui était peut-être alors la plus considérable de toutes, a tellement +été rongée par le feu intérieur qui la dévorait, que ses cratères +affaissés ont ouvert différents passages à la mer, et que ses +différentes sommités, qui s'élèvent seules aujourd'hui au-dessus des +flots, forment les îles de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca-Nera, de +Lisca-Bianca et de Datoli. De plus, quelques rochers épars, faisant +sans doute partie de la même terre, s'élèvent encore noirs et nus à la +surface de la mer, sous le nom de Formicali. + +Il est difficile de voir quelque chose de plus triste, de plus sombre +et de plus désolé que cette malheureuse île, qui forme l'angle +occidental de l'archipel Éolien. C'est un coin de la terre oublié lors +de la création, et resté tel qu'il était du temps du chaos. Aucun +chemin ne conduit à son sommet ou ne longe son rivage; quelques +sinuosités creusées par les eaux de la pluie sont les seuls passages +qui s'offrent aux pieds meurtris par les angles des pierres et les +aspérités de la lave. Sur toute l'île, pas un arbre, pas un morceau de +verdure pour reposer les yeux; seulement, au fond de quelques gerçures +des rochers, dans les interstices des scories, quelques rares tiges +de ces bruyères, qui font que Strabon l'appelle quelquefois Ericusa. +C'est le solitaire et périlleux chemin de Dante, où, parmi les rocs et +les débris, le pied ne peut avancer sans le secours de la main. + +Et cependant, sur ce coin de lave rougie, vivent dans de misérables +cabanes cent cinquante ou deux cents pêcheurs, qui ont cherché à +utiliser les rares parcelles de terre échappées à la destruction +générale. Un de ces malheureux rentrait avec sa barque; nous lui +achetâmes pour 3 carlins (28 sous à peu près) tout le poisson qu'il +avait pris. + +Nous remontâmes sur notre bâtiment, le cœur serré de tant de misères. +Vraiment, quand on vit dans un certain monde et d'une certaine façon, +il est des existences qui deviennent incompréhensibles. Qui a fixé ces +gens sur ce volcan éteint? Y ont-ils poussé comme les bruyères qui +lui ont donné son nom? Quelle raison empêche qu'ils ne quittent cet +effroyable séjour? Il n'y a pas un coin du monde où ils ne soient +mieux que là. Ce rocher brûlé par le feu, cette lave durcie par l'air, +ces scories sillonnées par l'eau des tempêtes, est-ce donc une patrie? +Qu'on y naisse, cela est concevable, on naît où l'on peut; mais +qu'ayant la faculté de se mouvoir, le libre arbitre qui fait qu'on +peut chercher le mieux, une barque pour vous porter partout ailleurs, +et qu'on reste là, c'est ce qui est impossible à comprendre, c'est ce +que ces malheureux eux-mêmes, j'en suis sûr, ne sauraient expliquer. + +Une partie de la journée nous courûmes des bordées; nous avions +toujours le vent contraire: nous passions successivement en revue les +Salines, Lipari et Vulcano; apercevant à chaque passage, entre les +Salines et Lipari, Stromboli secouant à l'horizon son panache de +flammes. Puis, chaque fois que nous revenions vers Vulcano, tout +enveloppée d'une vapeur chaude et humide, nous voyions plus +distinctement ses trois cratères inclinés vers l'occident, et dont +l'un d'eux a laissé couler une mer de lave, dont la couleur sombre +contraste avec la terre rougeâtre et avec les bancs sulfureux qui +l'entourent. Ce sont deux îles réunies en une seule par une irruption +qui a comblé l'intervalle; seulement, l'une était connue de toute +éternité, et c'était Vulcano; tandis que l'autre ne date que de l'an +550 de Rome. L'irruption qui les joignit eut lieu vers la moitié du +seizième siècle; elle forma deux ports: le port du levant et le port +du couchant. + +Enfin, après huit heures d'efforts inutiles, nous parvînmes à nous +glisser entre Lipari et Vulcano, et, une fois abrités par cette +dernière île nous gagnâmes à la rame le port de Lipari, où nous +jetâmes l'ancre vers les deux heures. + +Lipari, avec son château-fort bâti sur un rocher et ses maisons +suivant les sinuosités du terrain, présente un aspect des plus +pittoresques. Nous eûmes, au reste, tout le temps d'admirer sa +situation, attendu les difficultés sans nombre qu'on nous fit pour +nous laisser entrer. Les autorités, à qui nous avions eu l'imprudence +d'avouer que nous ne venions pas pour le commerce de la pierre-ponce, +le seul commerce de l'île, et qui ne comprenaient pas qu'on pût venir +a Lipari pour autre chose, ne voulaient pas, à toute force, nous +laisser entrer. Enfin, lorsqu'à travers une grille nous eûmes passé +nos passe-ports que, de peur du choléra, on nous prit des mains avec +des pincettes gigantesques, et qu'on se fut bien assuré que nous +venions de Palerme, et non point d'Alexandrie ou de Tunis, on nous +ouvrit une grille, et l'on consentit à nous laisser passer. + +Il y avait loin de cette hospitalité à celle du roi Éole. + +On se rappelle que Lipari n'est autre que l'antique Éolie, où vint +aborder Ulysse après avoir échappé à Polyphème. Voici ce qu'en dit +Homère: + +«Nous parvenons heureusement à l'île d'Éolie, île accessible et +connue, où règne Éole, l'ami des dieux. Un rempart indestructible +d'airain, bordé de roches polies et escarpées, enferme l'île tout +entière. Douze enfants du roi font la principale richesse de son +palais, six fils et six filles, tous au printemps de l'âge. Éole les +unit les uns aux autres, et leurs heures s'écoulent, près d'un père +et d'une mère dignes de leur vénération et de leur amour, en festins +éternels et splendides d'abondance et de variété.» + +Ce ne fut pas assez pour Éole de bien recevoir Ulysse, et de le +festoyer dignement tout le temps que lui et ses compagnons restèrent +à Lipari; au moment du départ, il lui fit encore cadeau de quatre +outres, où étaient enfermés les principaux vents: Eurus, Auster et +Aquilon. Zéphyr seul était resté en liberté, et avait reçu de son +souverain l'ordre de pousser heureusement le roi fugitif vers Ithaque. + +Malheureusement, l'équipage du vaisseau que montait Ulysse eut la +curiosité de voir ce que renfermaient ces outres si bien enflées, et +un beau jour il les ouvrit. Les trois vents, d'autant plus joyeux +d'être libres que depuis quelque temps déjà ils étaient enfermés dans +leurs outres, s'élancèrent d'un seul coup d'aile dans les cieux, où +ils exécutèrent par manière de récréation une telle tempête, que tous +les vaisseaux d'Ulysse furent brisés, et qu'il s'échappa seul sur une +planche. + +Aristote parle aussi de Lipari: + +«Dans une des sept Iles de l'Éolie, dit-il, on raconte qu'il y a un +tombeau dont on rapporte des choses prodigieuses; car on assure qu'on +entend sortir de ce tombeau un bruit de tambours et de cymbales, +accompagné de cris éclatants.» + +En effet, vers la fin du dernier siècle, on découvrit à Lipari un +monument qui pourrait bien être le tombeau dont parle Aristote: c'est +une espèce d'orgue en maçonnerie, de forme octogone, élevé sur des +piliers de basalte qui l'isolent de la terre. + +Chaque pan fait face à une petite vallée, et est percé à distance +égale de trous garnis de tuyaux de terre cuite disposés de façon que +le vent qui s'engouffre dans les cavités, produit des vibrations +pareilles aux frémissements des harpes éoliennes. Cette construction à +moitié enfouie se trouve encore à l'endroit où elle a été retrouvée. + +A peine fûmes-nous sur le port de Lipari, que nous nous mîmes en quête +d'une auberge; malheureusement c'était chose inconnue dans la capitale +d'Éole. Nous cherchâmes d'un bout à l'autre de la ville: pas la +moindre petite enseigne, pas le plus petit bouchon. + +Nous en étions là, Milord assis sur son derrière, et Jadin et moi +nous regardant, fort embarrassés tous deux, lorsque nous vîmes +un attroupement assez considérable devant une porte; nous nous +approchâmes, nous fendîmes la foule, et nous vîmes un enfant de six +ou huit ans, mort, sur une espèce de grabat. Cependant sa famille ne +paraissait pas autrement affectée; la grand-mère vaquait aux soins du +ménage, un autre enfant de cinq ou six ans jouait en se roulant par +terre avec deux ou trois petits cochons de lait. La mère seule était +assise au pied du lit, et, au lieu de pleurer, elle parlait au cadavre +avec une volubilité qui faisait que je n'en entendais point un mot. +J'interrogeai un voisin sur le motif de ce discours, et il me répondit +que la mère chargeait l'enfant de ses commissions pour le père et le +grand-père, qui étaient morts il y avait l'un un an et l'autre trois: +ces commissions étaient assez singulières; l'enfant était chargé +d'apprendre à l'auteur de ses jours que sa mère était sur le point de +se remarier, et que la truie avait fait six marcassins _beaux comme +des anges._ + +En ce moment deux franciscains entrèrent pour enlever le cadavre. +On le mit sur une civière découverte; la mère et la grand'mère +l'embrassèrent une dernière fois; on tira le jeune frère de ses +occupations pour en faire autant, ce qu'il exécuta en pleurnichant, +non pas de ce que son frère aîné était mort, mais de ce qu'on le +dérangeait de son occupation; puis on déposa le corps de l'enfant +sur une civière, en jetant seulement sur lui un drap déchiré, et on +l'emporta. + +A peine le cadavre eut-il franchi le seuil de la porte, que la mère +et la grand'mère se mirent à refaire le lit, et à effacer la dernière +trace de ce qui s'était passé. + +Quant à nous, voulant voir s'accomplir entièrement la cérémonie +funéraire, nous suivîmes le cadavre. + +On le conduisit à l'église des Franciscains, attenante au couvent des +bons pères, sans qu'aucun parent le suivît. On lui dit une petite +messe, puis on leva une pierre et on le jeta dans une fosse commune, +où tous les mois, sur la couche des cadavres, on laisse tomber une +couche de chaux. + +La cérémonie achevée, nous étions occupés à examiner la petite église, +lorsqu'un moine, s'approchant de nous, nous adressa la parole en nous +demandant si nous étions Français, Anglais ou Italiens: nous lui +répondîmes que nous étions Français, et la conversation s'étant +engagée sur ce point, nous ne tardâmes pas à lui exposer l'embarras où +nous nous trouvions à l'endroit d'une auberge. Il nous offrit aussitôt +l'hospitalité dans son couvent: on devine que nous acceptâmes avec +reconnaissance; le moine avait d'autant plus le droit de nous faire +cette offre, qu'il était le supérieur de la communauté. + +Notre guide nous fit traverser un petit cloître, et nous nous +trouvâmes dans le monastère; de là il nous conduisit à notre +appartement: c'étaient deux petites cellules pareilles à celles des +entres moines, si ce n'est quelles avaient des draps de toile à leur +lit, tandis que les moines ne couchent que dans des draps de laine; +les fenêtres de ces deux cellules, ouvertes à l'orient, offraient une +vue admirable sur les montagnes de la Calabre et sur les côtes de +la Sicile, qui, grâce au prolongement du cap Pelare, semblaient se +joindre à angle droit, au-dessous de Seylla. A vingt-cinq milles à peu +près, tout à fait à notre gauche, au delà de Panaria et des Formicali, +dont on distinguait tous les détails, s'élevait la cime fumeuse de +Stromboli. A nos pieds se déroulait la ville aux toits plats et +blanchis à la chaux, ce qui lui donnait un aspect tout à fait +oriental. + +Un quart d'heure après que nous fûmes entrés dans notre chambre, un +frère servant vint nous demander si nous souperions avec les pères, ou +si nous désirions être servis chez nous: nous répondîmes que si les +pères voulaient bien nous accorder l'honneur de leur compagnie, nous +en profiterions pour les remercier de leur bonne hospitalité. Le +souper était pour sept heures du soir, il en était quatre, nous avions +donc tout le temps d'aller nous promener par la ville. + +L'île de Lipari, qui donne son nom à tout l'archipel, a six lieues de +tour, et renferme dix-huit mille habitants: elle est le siège d'un +évêché et la résidence d'un gouverneur. + +Les événements sont rares, comme on le comprend bien, dans la capitale +des îles Éoliennes: aussi raconte-t-on, comme une chose arrivée +hier, le coup de main que tenta sur elle le fameux pirate Hariadan +Barberousse: dans une seule descente et d'un seul coup de filet, il +enleva toute la population, hommes, femmes et enfants, et emmena tout +en esclavage. Charles-Quint, alors roi de Sicile, envoya une colonie +d'Espagnols pour la repeupler, adjoignant à cette colonie des +ingénieurs pour y bâtir une citadelle et une garnison pour la +défendre. Les Lipariotes actuels sont donc les descendants de ces +Espagnols; car, comme on le comprend bien, on ne vit jamais reparaître +aucun de ceux que Barberousse avait enlevés. + +Notre arrivée avait fait événement: à part les matelots anglais et +français qui viennent y charger de la pierre-ponce, il est bien rare +qu'un étranger débarque à Lipari. Nous étions donc l'objet d'une +curiosité générale; hommes, femmes et enfants sortaient sur leurs +portes pour nous regarder passer, et ne rentraient que lorsque nous +étions loin. Nous traversâmes ainsi la ville. + +A l'extrémité de la grande rue et au pied de la montagne de +Campo-Bianco, se trouve une petite colline que nous gravîmes afin de +jouir du panorama de la ville tout entière. Nous y étions depuis un +instant, lorsque nous y fûmes accostés par un homme de trente-cinq +à quarante ans qui, depuis quelques minutes, nous suivait avec +l'intention évidente de nous parler; c'était le gouverneur de la ville +et de l'archipel. Ce titre pompeux m'effraya d'abord; je voyageais +sous un autre nom que le mien et j'étais entré dans le royaume de +Naples par contrebande. Mais je fus bientôt rassuré aux formes toutes +gracieuses de notre interlocuteur; il venait nous demander des +nouvelles du reste du monde, avec lequel il était fort rarement eu +communication, et nous inviter à dîner pour le lendemain: nous lui +apprîmes tout ce que nous savions de plus nouveau sur la Sicile, sur +Naples et sur la France, et nous acceptâmes son dîner. + +De notre côté, nous lui demandâmes des nouvelles de Lipari. Ce qu'il +y connaissait de plus nouveau, c'était son orgue éolien dont parle +Aristote, et ses étuves dont parle Diodore de Sicile; quant aux +voyageurs qui avaient visité l'île avant nous, les derniers étaient +Spallanzani et Dolomieu. Le brave homme, bien au contraire du roi Éole +dont il était le successeur, s'ennuyait à Crevco; il passait sa vie +sur la terrasse de sa maison, une lunette d'approche à la main; +il nous avait vus arriver et n'avait perdu aucun détail de notre +débarquement; puis aussitôt il s'était mis à notre piste. Un instant +il nous avait perdus, grâce à notre entrée dans la maison de l'enfant +mort et à notre pause au couvent des Franciscains; mais il nous avait +rattrapés et nous déclara qu'il ne nous lâchait plus. La bonne fortune +étant au moins égale pour nous que pour lui, nous nous mîmes à sa +disposition, à part notre souper au couvent, pour jusqu'au lendemain +cinq heures, à la condition cependant qu'il monterait séance tenante +avec nous sur le Campo-Bianco, qu'il nous laisserait une heure pour +dîner chez nos Franciscains, et qu'il nous accompagnerait le lendemain +dans notre excursion à Vulcano. Ces trois articles, qui formaient la +base de notre traité, furent acceptés à l'instant même. + +La montagne était derrière nous, nous n'avions donc qu'à nous +retourner et à nous mettre à l'œuvre; elle était toute parsemée +d'énormes rochers blanchâtres, qui lui avaient fait donner son nom de +Campo-Bianco. Comme je n'étais pas prévenu et que j'avais pris ces +rochers au sérieux, je voulus m'appuyer à l'un d'eux pour m'aider dans +ma montée; mais ma surprise fut grande quand, cédant à l'ébranlement +que je lui donnai, le rocher, après avoir un instant vacillé sur sa +base, se mit à rouler du haut en bas de la montagne, directement sur +Jadin qui était resté en arrière. Il n'y avait pas moyen de fuir; +Jadin se crut écrasé et, par un mouvement machinal, il étendit la main +en avant: j'éprouvai un instant d'horrible angoisse, quand tout à +coup, à mon grand étonnement, je vis cette masse énorme s'arrêter +devant l'obstacle qui lui était opposé. Alors Jadin prit le rocher +dans sa main, le souleva à la hauteur de l'œil, l'examina avec +attention, puis le rejeta par-dessus son épaule. + +Le rocher était un bloc de pierre-ponce qui ne pesait pas vingt +livres; tous les autres rochers environnants étaient de même matière, +et la montagne même sur laquelle nous marchions, avec sa solidité +apparente, n'avait pas plus d'opacité réelle: détachée de sa base, +le gouverneur nous assura qu'entre nous trois nous pourrions la +transporter d'un bout à l'autre de l'île. + +Cette explication m'ôta un peu de ma vénération pour les Titans, et je +ne les réintégrerai dans mon estime première que lorsque je me serai +assuré par moi-même qu'Ossa et Pélion ne sont point des montagnes de +pierre-ponce. + +Arrivés au sommet de Campo-Bianco, nous dominâmes tout l'archipel; +mais autant la vue que nous avions autour de nous était magnifique, +autant celle que nous avions au-dessous de nous était sombre et +désolée: Lipari n'est qu'un amas de rocs et de scories; les maisons +elles-mêmes, de la distance où nous les voyions, semblaient un amas +de pierres mal rangées, et à peine sur la surface de toute l'île +distinguait-on deux ou trois morceaux de verdure, qui semblaient, pour +me servir de l'expression de Sannazar, des fragments du ciel tombés +sur la terre. Je compris alors la tristesse et l'ennui de notre +malheureux gouverneur, qui, né à Naples, c'est-à-dire dans la plus +belle ville du monde, était forcé, pour 1,500 francs par an, d'habiter +cet abominable séjour. + +Nous nous étions laissés attarder à regarder ce splendide panorama qui +nous entourait et le lugubre spectacle que nous dominions: six heures +et demie sonnèrent; nous n'avions plus qu'une demi-heure devant nous +pour ne pas faire attendre nos hôtes: nous descendîmes tout courants, +et, après avoir promis au gouverneur d'aller prendre le café chez lui, +nous nous acheminâmes vers le couvent. Nous arrivâmes comme la cloche +sonnait. + +Heureusement, de peur de nous faire quelque mauvaise affaire avec les +Lipariotes, nous avions précautionnellement mis Milord en laisse: en +entrant dans le réfectoire nous trouvâmes un troupeau de quinze ou +vingt chats. Je laisse à juger au lecteur de l'extermination féline +qui aurait eu lieu si Milord s'était trouvé libre. + +Toute la communauté consistait en une douzaine de moines; ils étaient +assis à une table à trois compartiments, dont deux en retour comme les +ailes d'un château: le supérieur, sans aucune distinction apparente, +était assis au centre de la table qui faisait face à la porte; nos +deux couverts étaient placés vis-à-vis de lui. + +Quoique nous fussions au mardi, la communauté faisait maigre, ne +mangeant que des légumes et du poisson; on nous servit à part un +morceau de bœuf bouilli et des espèces de tourterelles rôties dont +j'avais vu un certain nombre dans l'île. + +Au dessert, et comme les moines, après avoir dit les Grâces, se +levaient pour se retirer, le supérieur leur fit signe de se rasseoir, +et l'on apporta une bouteille de malvoisie de Lipari: c'était bien le +plus admirable vin que j'eusse jamais bu de ma vie; il se récoltait et +se fabriquait au couvent même. + +Le souper achevé, nous primes congé du supérieur, en lui demandant +jusqu'à quelle heure nous pouvions rentrer: il répondit que le +couvent, qui se ferme ordinairement à neuf heures, serait pour nous +ouvert toute la nuit. + +Nous nous rendîmes chez le gouverneur; il habitait une maison décorée +du nom de château, et qui, en effet, comparée à toutes les autres, +méritait incontestablement ce titre. Il nous attendait avec +impatience, et nous présenta à sa femme; toute sa postérité se +composait d'un bambin de cinq ou six ans. + +A peine fûmes-nous assis sur une charmante terrasse toute garnie de +fleurs et qui dominait la mer, qu'on nous apporta du café et des +cigares; le café était fait à la manière orientale, c'est-à-dire +pilé sans être rôti, et bouilli au lieu d'être passé: les tasses +elles-mêmes étaient toutes petites et pareilles aux tasses turques; +aussi l'habitude est-elle de les vider cinq ou six fois, ce qui est +sans inconvénient aucun, attendu la légèreté de la liqueur. J'aimais +beaucoup cette manière de préparer le café, et je fis fête à celui de +notre hôte. Il n'en fut pas ainsi des cigares, qu'à leur tournure et à +leur couleur je soupçonnai indigènes; Jadin, moins difficile que moi, +fuma pour nous deux. + +C'était, au reste, quelque chose de délicieux que cette mer vaste et +tranquille, toute parsemée d'îles, et enfermée dans l'horizon vaporeux +que lui taisaient les côtes de Sicile et les montagnes de la Calabre. +Grâce à la dégradation du soleil qui s'abaissait derrière le +Campo-Bianco, la terre, par un jeu de lumière plein de chaleur et +d'harmonie, changea cinq ou six fois de teinte, et finit par s'effacer +dans la vapeur; alors, cette délicieuse brise de la Grèce, qui arrive +chaque soir avec l'obscurité, vint nous caresser le visage, et +je commençai à trouver notre gouverneur un peu moins malheureux. +J'essayai, en conséquence, de le consoler en lui détaillant les unes +après les autres toutes les délices de sa résidence. Mais il me +répondit en soupirant qu'il y avait quinze ans qu'il en jouissait. +Depuis quinze ans, le même soir, à la même heure, il avait le même +spectacle, et le même vent lui venait rafraîchir le visage; ce qui ne +laissait pas à la longue d'être quelque peu monotone, si fort amateur +que l'on soit de la belle nature. Je ne pus m'empêcher d'avouer qu'il +y avait bien quelque justesse au fond de ce raisonnement. + +Nous restâmes sur la terrasse jusqu'à dix heures du soir. En rentrant, +nous trouvâmes une salle de billard illuminée, et il nous fallut faire +notre partie. Après la partie, la maîtresse de la maison nous invita +à passer dans la salle à manger, où nous attendait une collation +composée de gâteaux et de fruits. Tout cela était présenté avec une +grâce si parfaite que nous résolûmes de nous laisser faire jusqu'au +bout. + +A minuit cependant, le gouverneur, pensant que nous avions besoin de +repos, nous laissa libres. Il y avait dix ans qu'il ne s'était couché +à pareille heure, et il n'avait jamais, nous assura-t-il, passé une +soirée si agréable. + +Je renvoyai tous les honneurs du compliment à Jadin, qui, enchanté +de trouver une occasion de parler français, avait été flamboyant +d'esprit. + +Le lendemain, à six heures du matin, le gouverneur ouvrit la porte +de ma chambre; il était désolé: une affaire inattendue le retenait +impitoyablement dans le siège de son gouvernement, et il ne pouvait +nous accompagner à Vulcano. En échange, il mettait sa barque et ses +quatre rameurs à notre disposition. De plus, il nous apportait une +lettre pour les fils du général Nunziante, qui exploitent les mines de +soufre de Vulcano. L'île tout entière est affermée à leur père. + +Nous acceptâmes la barque et la lettre; nous nous engageâmes à être de +retour à quatre heures; et, après avoir pris une légère collation +que le frère cuisinier avait eu le soin de nous tenir prête, nous +descendîmes vers le port, accompagnés de notre gouverneur, et +entourés, comme on le comprend bien, du respect et de la vénération de +tous les Lipariotes. + + + + +CHAPITRE IV. + +EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES. + +VULCANO. + + +Un détroit, large de trois milles à peine, sépare Lipari de Vulcano. +Nous fîmes ce trajet, grâce à l'habileté de nos rameurs, en moins de +quarante minutes. + +Vulcano, la Vulcania antique, est l'île dont Virgile fait la +succursale de l'Etna et l'atelier de Vulcain. [Note: Insula Sicanium +juxta latus Æoliamque Erigitur Liparen, fumantibus ardua saxis; +Quam subter specus et Cyclopum exesa caminis Antra ætræa tonant, +validique incudibus ictus Auditi referunt gemitum, striduntque +cavernis Stricturæ Chalybum, et fornacibus ignis anhelat: Vulcani +domus, et Vulcania nomine tellus.] Au reste elle est bien digue de cet +honneur, car, quoiqu'il soit évident que depuis dix-neuf siècles elle +ait perdu un peu de sa chaleur, il a succédé une fort belle fumée au +feu qui, sans doute, s'en échappait à cette époque. Vulcano, pareil au +dernier débris d'un monde brûlé, s'éteint tout doucement au milieu de +la mer qui siffle, frémit et bouillonne tout autour de lui. Il est +impossible, même à la peinture, de donner une idée de cette terre +convulsionnée, ardente et presque en fusion. Nous ne savions pas, à +l'aspect de cette étrange apparition, si notre voyage n'était pas un +rêve, et si ce sol fantastique n'allait pas s'évanouir devant nous au +moment où nous croirions y mettre le pied. + +Heureusement nous étions bien éveillés, et nous abordâmes enfin sur +cette terre, si étrange qu'elle fut. + +Notre premier soin, en sautant sur le rivage, fut de nous informer +auprès de deux ou trois hommes qui étaient accourus à notre rencontre, +où nous trouverions les fils du général Nunziante. Non seulement on +nous montra à l'instant même la maison qu'ils habitaient, et qui, au +reste, est la seule de l'île; mais encore un des hommes à qui nous +nous étions adressés, courut devant nous pour prévenir les deux frères +de notre arrivée. + +Un seul était là pour le moment: c'était l'aîné. Nous vîmes venir +au-devant de nous un beau jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre +ans, qui, avant même que je lui eusse dit mon vrai nom, commença par +nous recevoir avec une charmante affabilité. Il achevait de déjeuner, +et nous offrit de nous mettre à table avec lui. Malheureusement, nous +venions précautionnellement d'en faire autant il y avait une heure. Je +dis malheureusement, attendu que la table était ornée d'une magnifique +langouste, qui faisait envie à voir, surtout à des gens qui n'en +avaient pas mangé depuis qu'ils avaient quitté Paris. Aussi je ne +pus m'empêcher de m'informer auprès de lui dans quelle partie de +l'Archipel on trouvait cet estimable crustacé. Il nous répondit que +c'était aux environs de Panaria, et que si nous avions quelque désir +d'en manger, nous n'avions qu'à prévenir notre capitaine d'en faire +provision en passant devant cette île. + +J'inscrivis cet important renseignement sur mon album. + +Comme notre hôte se levait de table, le frère cadet arriva: c'était +un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans. Son aîné nous lé présenta +aussitôt, et il nous renouvela le compliment de bienvenue que nous +avions déjà reçu. Tous deux vivaient ensemble, seuls et isolés, au +milieu de cette terrible population, car nous apprîmes alors ce que +nous avions ignoré jusque-là: c'est qu'à l'exception des deux frères, +l'île n'était habitée que par des forçats. + +Nos hôtes voulurent nous faire en personne les honneurs de leur +domaine; le nouveau venu se hâta donc, moyennant deux œufs frais et +le reste de la langouste, de se mettre à notre niveau. Après quoi, les +deux jeunes gens nous annoncèrent qu'ils étaient à nos ordres. + +La première curiosité qu'ils nous offrirent de visiter était un petit +volcan sous-marin, qui chauffait l'eau dans une circonférence de +cinquante à soixante pieds à peu près, jusqu'à une chaleur de +quatre-vingts à quatre-vingt-cinq degrés; c'était là qu'ils faisaient +cuire leurs œufs. Comme à ce détail culinaire ils virent passer sur +nos lèvres un sourire d'incrédulité, ils firent signe à l'un de leurs +forçats qui courut à la maison et rapporta aussitôt un petit panier et +deux œufs pour faire, séance tenante, la susdite expérience. + +Le petit panier tenait lieu de cuiller à pot ou de marmite; on le +posait sur l'eau, le poids de son contenu le faisait enfoncer jusqu'à +la moitié de sa hauteur; on le laissait trois minutes, la montre à la +main, dans la mer, et les œufs étaient cuits à point. + +La chose s'exécuta ainsi à notre grande confusion. Un des deux +œufs, ouvert avec les précautions d'usage, offrait l'aspect le plus +appétissant. On en fit don à un des forçats qui nous accompagnait, +lequel n'en fit qu'une gorgée, au nez de Milord, qui n'avait point +pris d'intérêt à toute la discussion que dans l'espérance qu'on lui en +offrirait les résultats. + +Comme j'avais un grand faible pour Milord, j'allais le dédommager +de sa déception en lui abandonnant le second œuf, lorsque Jadin +s'aperçut qu'il s'était cassé en cuisant, et que l'eau de la mer avait +pénétré dans l'intérieur; cette circonstance méritait considération: +ce mélange d'eau de mer, de soufre et de jaune d'œuf pouvait être +dangereux; quel que fût mon regret de priver Milord de ce qu'il +regardait comme son dû, je jetai l'œuf à la mer. + +Milord avait suivi la discussion avec cet œil intelligent qui +indiquait clairement que, sans entendre parfaitement notre dialogue, +il comprenait cependant qu'il roulait sur lui; aussi, à peine m'eut-il +vu jeter l'œuf à la mer, que d'un seul bond il s'élança au milieu de +la distance que je lui avais fait parcourir, et qu'il tomba au milieu +de l'eau bouillante. + +On comprend la surprise du pauvre animal: la théorie des volcans lui +étant parfaitement étrangère, il avait cru sauter dans l'eau froide, +et il se trouvait dans un liquide chauffé à quatre-vingt-cinq degrés: +aussi jeta-t-il un cri perçant et, sans s'occuper davantage de l'œuf, +commença-t-il à nager vers le rivage, en nous regardant avec deux gros +yeux ardents, dont l'expression indiquait on ne peut plus clairement +la stupéfaction profonde qui s'était emparée de lui. + +Jadin l'attendait sur le rivage; à peine y eut-il mis le pied, qu'il +le prit aussitôt dans ses bras et courut de toutes ses forces à +cinquante pas de là pour le tremper dans l'eau froide; mais Milord, en +sa qualité de chien échaudé, n'était pas le moins du monde disposée +faire une nouvelle expérience: une lutte des plus violentes s'engagea +entre lui et Jadin, et pour la première fois de sa vie il se permit +d'entamer, d'un coup de croc, la main de son auguste maître; il est +vrai qu'à peine fut-il dans l'eau froide, qu'il comprit si bien +l'étendue de ses torts, que, soit qu'il éprouvât un grand soulagement +au changement de la température, soit qu'il craignit en regagnant la +terre de recevoir la correction méritée, il refusa constamment de +sortir de la mer. + +Comme il n'y avait aucun danger qu'il se perdît, vu qu'il n'était +pas assez niais pour essayer de gagner Lipari, Scylla ou Messine +en nageant, nous le laissâmes s'ébattre en pleine eau, et nous +abandonnâmes le rivage pour nous enfoncer dans l'intérieur de l'île; +mais alors ce que nous avions prévu arriva. À peine Milord nous vit-il +à cent pas de lui, qu'il regagna la terre et se mit à nous suivre à +distance respectueuse, s'arrêtant et s'asseyant aussitôt que nous nous +retournions, Jadin ou moi, pour le regarder; manœuvre qui indiquait à +ceux qui étaient au courant de son caractère la plus suprême défiance; +comme la défiance est la mère de la sûreté, nous perdîmes bientôt +toute inquiétude à son endroit, et nous continuâmes d'aller en avant. + +Nous commencions à gravir le cratère du premier volcan, et à chaque +pas que nous faisions nous entendions la terre résonner sous nos pieds +comme si nous marchions sur des catacombes: on n'a point idée de la +fatigue d'une pareille ascension, à onze heures du matin, sur un sol +ardent et sous un soleil de feu. La montée dura trois quarts d'heure à +peu près, puis nous nous trouvâmes sur le bord du cratère. + +Celui-la était épuisé, et n'offrait rien d'autrement curieux: aussi +nous acheminâmes-nous aussitôt vers le second, situé à un millier de +pieds au-dessus du premier et qui est en pleine exploitation. + +Pendant la route, nous longeâmes une montagne pleine d'excavations; +quelques-unes de ces excavations étaient fermées par une porte, et +même par une fenêtre; d'autres ressemblaient purement et simplement à +des tanières de bêtes sauvages. C'était le village des forçats; quatre +cents hommes à peu près habitaient dans cette montagne, et, selon +qu'ils étaient plus ou moins industrieux ou plus ou moins sensuels, +ils laissaient leur demeure abrupte, ou essayaient de la rendre plus +confortable. + +Apres une seconde ascension, d'une heure à peu près, nous nous +trouvâmes sur les bords du second volcan, au fond duquel, au milieu de +la fumée qui s'échappait de son centre, nous aperçûmes une fabrique, +autour de laquelle s'agitait une population tout entière. La forme de +cette immense excavation était ovale et pouvait avoir mille pas de +longueur dans son plus grand diamètre; on y descendait par une pente +facile, de forme circulaire produite par l'éboulement d'une partie des +scories, et assez douce pour être praticable à des civières et à des +brouettes. + +Nous fûmes près de vingt minutes à atteindre le fond de cette immense +chaudière; à mesure que nous descendions, la chaleur du soleil, +combinée avec celle delà terre, augmentait. Arrivés à l'extrémité +de la descente, nous fumes forcés de nous arrêter un instant, +l'atmosphère était à peine respirable. + +Nous jetâmes alors un coup d'œil en arrière pour voir ce qu'était +devenu Milord: il était tranquillement assis sur le bord du cratère, +et, craignant sans doute quelque nouvelle surprise dans le genre +de celle qu'il venait d'éprouver, il n'avait pas jugé a propos de +s'aventurer plus loin. + +Au bout de quelques minutes, nous commencions à nous familiariser avec +les émanations sulfureuses qui s'exhalent d'une multitude de petites +gerçures, au fond de quelques-unes desquelles on aperçoit la flamme; +de temps en temps cependant nous étions forcés de nous percher sur +quelque bloc de lave pour aller chercher, à une quinzaine de pieds +au-dessus de la terre, un air un peu plus pur. Quant à la population +qui circulait autour de nous, elle était parvenue à s'y habituer et ne +paraissait pas en souffrir. MM. Nunziante eux-mêmes étaient parvenus +à s'y accoutumer, tant bien que mal, et ils restaient quelquefois des +heures entières au fond de ce cratère sans être incommodés de ce gaz, +qui, au premier abord, nous avait paru presque insupportable. + +Il serait difficile de voir quelque chose de plus étrange que l'aspect +de ces malheureux forçats: selon qu'ils travaillent dans des veines de +terre différentes, ils ont fini par prendre la couleur de cette terre; +les uns sont jaunes comme des canaris; les autres, rouges comme des +Hurons; ceux-ci, enfarinés comme des paillasses; ceux-là, bistrés +comme des mulâtres. Il est difficile de croire, en voyant toute cette +grotesque mascarade, que chacun des hommes qui la composent est +là pour quelque vol ou pour quelque meurtre. Nous nous étions +particulièrement attachés à un petit bonhomme d'une quinzaine +d'années, à la figure douce comme celle d'une jeune fille. Nous nous +informâmes de ce qu'il avait fait: il avait, à l'âge de douze ans, +tué, d'un coup de couteau, un domestique de la princesse de la +Cattolica. + +Après avoir passé en revue les hommes qui avaient d'abord absorbé +toute notre attention, nous examinâmes le sol: à mesure que se +rapprochait du centre du cratère, il perdait de sa solidité, devenait +tremblant comme la houille d'un marais, puis enfin menaçait de manquer +sous les pieds. Une pierre de quelque pesanteur, jetée au milieu de ce +terrain mouvant, s'y enfonçait et disparaissait comme dans de la boue. + +Après une heure d'exploration, nous remontâmes, toujours accompagnés +de nos deux jeunes et aimables guides, qui ne voulurent pas nous +abandonner un seul instant; seulement, au haut du cratère, ils se +séparèrent: l'un nous quitta pour nous aller écrire quelques lettres +de recommandation pour la Calabre, l'autre resta avec nous pour nous +accompagner à une grotte que notre voisin le gouverneur avait eu le +soin de recommander à notre attention. + +Cette grotte, effectivement fort curieuse, est située dans la partie +de l'île qui fait face à la Calabre; c'est une étroite ouverture qui, +après une quinzaine de pas, va en s'élargissant; on n'y pénètre qu'en +marchant à quatre pattes dans les endroits faciles, et en rampant dans +les endroits difficiles; encore est-on bientôt obligé de revenir +à l'orifice extérieur pour faire une nouvelle provision d'air +respirable. Quelques nouvelles instances que nous fissions à Milord, +il refusa obstinément de nous suivre; et j'avoue que je compris son +entêtement: je commençais, comme lui, à me défier des surprises. + +Après trois essais successifs, nous parvînmes enfin au fond de +la grotte, qui s'élève d'une dizaine de pieds et s'élargit d'une +quinzaine de pas; là nous allumâmes les torches dont nous nous étions +munis, et, malgré la vapeur qui la remplissait, la caverne s'éclaira. +Les parois étaient recouvertes d'ammoniaque et de muriate de soude, et +au fond bouillonnait un petit lac d'eau chaude; un thermomètre pendu +à la muraille, et qu'y trempa M. Nunziante, monta jusqu'à +soixante-quinze degrés. + +J'avais hâte de sortir de cette espèce de four où je respirais à +grand'peine, et je donnai l'exemple de la retraite. J'avoue que je +revis le soleil avec un certain plaisir; je n'étais resté que dix +minutes dans la grotte, et j'étais mouillé jusqu'aux os. + +Nous regagnâmes notre débarcadère en suivant le rivage de la mer, dont +Milord ne s'approcha jamais à plus de vingt-cinq pas. En arrivant à la +maison, nous trouvâmes M. Nunziante qui achevait sa seconde lettre; la +première était pour M. le chevalier Alcala, au Pizzo; la seconde, pour +le baron Mollo de Lozensa. On verra plus tard de quelle utilité ces +deux lettres nous furent en temps et lieu. + +Nous prîmes congé de nos deux hôtes avec une reconnaissance réelle. +Ils avaient été pour nous d'une obligeance parfaite; aussi, ce qui est +peu probable, si ces lignes leur tombent jamais sous les yeux, je les +prie d'y recevoir l'expression de nos bien sincères remercîments; +faits ainsi, et à sept ans d'intervalle, ils leur prouveront au moins +que nous avons la mémoire du cœur. + +Nous retournâmes au rivage, accompagnés par eux, et nous échangeâmes +un dernier serrement de main, eux à terre et nous déjà dans notre +barque; un coup d'aviron nous sépara d'eux. + +Nous avions le vent bon pour revenir; aussi, grâce à la petite voile +que nous hissâmes, ne mîmes-nous pas plus d'une demi-heure à exécuter +le trajet. + +Quand nous fûmes assez près de Lipari pour que les objets devinssent +distincts, nous aperçûmes notre gouverneur qui nous suivait du haut de +sa terrasse, sa lorgnette à l'œil. Lorsqu'il nous vit approcher du +port, il repoussa d'un coup de paume de la main les différents +tubes de son instrument les uns dans les autres, et disparut. Nous +présumâmes qu'il venait au-devant de nous; nous ne nous trompions +point, nous le trouvâmes au débarquer. Cette fois, il va sans dire +que, grâce à la barque et aux rameurs du gouverneur, la grille nous +fut ouverte à deux battants. + +Il était quatre heures moins un quart, cela me donnait le temps +d'aller remercier les bons pères et régler mon compte avec eux; +je laissai Jadin accompagner notre gouverneur, et je me rendis au +couvent. + +J'y trouvai le supérieur, qui me reprocha doucement d'avoir sans doute +trouvé la cuisine mauvaise puisque nous avions accepté à dîner hors de +chez lui. Je lui répondis que la cuisine n'eût-elle point été aussi +excellente qu'elle était réellement, nous aurions oublié ce petit +inconvénient en faveur de la manière toute gracieuse dont elle nous +était offerte; mais, loin de là, nous étions à la fois satisfaits de +la chère et reconnaissants de l'accueil; cependant nous n'avions pas +pu refuser d'aller dîner cher le gouverneur. Le supérieur parut se +rendre à nos raisons, et je lui demandai combien nous lui devions. + +Mais là, la discussion recommença; le supérieur avait entendu nous +offrir l'hospitalité gratis. Je craignis de le blesser en insistant, +je lui fis mes remerciments pour moi et Jadin; seulement, en passant +devant le tronc du couvent, j'y glissai deux piastres. + +Je me rappellerai toujours ce petit couvent avec son air oriental et +son beau palmier, qui lui donnaient bien plus l'aspect d'une mosquée +que d'une église: cela avait si fort frappé Jadin de son côté, qu'à +cinq heures du matin, tandis que je dormais encore, il s'était levé et +en avait fait un croquis. + +En arrivant chez notre bon gouverneur, je trouvai le dîner servi +et chacun prêt à se mettre à table. Le brave homme avait mis à +contribution pour nous recevoir la terre et la mer. Nous le grondâmes +de faire de pareilles folies pour des gens qui lui étaient inconnus. +Mais il nous répondit que, grâce aux bonnes heures que nous lui avions +fait passer nous n'étions plus des étrangers pour lui, mais bien au +contraire des amis dont, dans son exil, il conserverait le souvenir +toute sa vie. Nous lui rendîmes compliment pour compliment. + +Nous désirions, autant que possible, entrer le lendemain soir, +avant la fermeture de la police, dans le port de Stromboli. Aussi +avions-nous fixé notre départ à cinq heures et demie. Mais notre hôte +insista tant et si fort que nous n'eûmes le courage de le quitter qu'à +six heures. + +Avant de prendre congé de lui, il nous fit promettre que pendant la +soirée nous regarderions de temps en temps du côté de sa terrasse, +attendu qu'il nous ménageait une dernière surprise. Nous nous y +engageâmes. + +Toute la famille vint nous conduire jusqu'au bord de la mer. Le chef +de la police avait bien envie de nous chercher noise, attendu l'heure +avancée de notre départ; mais un mot du gouverneur, qui déclara que +c'était lui qui nous avait retenus, aplanit toutes les difficultés. + +Nous étions déjà sur le speronare, et nous allions lever l'ancre, +lorsque nous vîmes un frère franciscain qui accourait en nous faisant +de grands signes; nous envoyâmes Pietro à bord avec la barque, pour +savoir ce que le bon moine nous voulait. Un frère m'avait vu déposer +notre offrande dans le tronc et l'avait ouvert; de sorte que le +supérieur, trouvant que nous avions trop largement payé notre +hospitalité, nous envoyait une petite barrique de ce malvoisie de +Lipari, que nous avions trouvé si bon la veille. + +Pendant ce temps-là, l'équipage avait levé l'ancre; nous saluâmes +encore une fois notre gouverneur de la main, et, nos hommes commençant +à jouer vigoureusement des avirons, nous nous trouvâmes en un instant +hors du port. + +Dix minutes après, nous revîmes notre gouverneur sur sa terrasse, +agitant son mouchoir de toute sa force. Nous lui rendîmes signe pour +signe, présumant cependant que ce n'était point encore là la surprise +qu'il nous avait annoncée. + +Nous fûmes un instant distraits de l'attention que nous portions à +notre hôte par _Ave Maria_. Nous nous étions fait nous-mêmes une +habitude de cette prière; et quoique revenu à terre et séparé de nos +matelots, je fus longtemps à ne jamais laisser passer cette heure sans +penser à la solennité quelle me rappelait. + +L'_Ave Maria_ fini, nous nous retournâmes vers Lipari. Le soleil +s'abaissait derrière le Campo-Bianco, enveloppant de ses rayons toute +l'île qui se détachait en vigueur sur un fond d'or. Au reste, comme +nous avions le vent contraire, et que nous ne marchions qu'à la rame, +nous ne nous éloignions que lentement; de sorte que nous ne perdions +que peu à peu les détails du magnifique horizon que nous avions devant +les yeux, et dont Lipari formait le centre. + +Tant que les objets demeurèrent visibles, nous distinguâmes le +gouverneur sur sa terrasse; puis, lorsque le crépuscule fut enfin +devenu assez sombre pour qu'ils commençassent à s'effacer, une +lumière s'alluma comme un phare qui nous permit de ne point perdre la +direction du château. Enfin, au bout d'une heure à peu près de nuit +sombre, nous vîmes une fusée s'élancer de terre et aller s'éteindre +dans le ciel. + +C'était le signal d'un feu d'artifice que le gouverneur tirait en +notre honneur. + +Lorsque le dernier soleil fut évanoui, lorsque la dernière chandelle +romaine fut éteinte, je pris ma carabine, et, en réponse à sa dernière +politesse, je lâchai le coup en l'air. + +Nous nous demandions si nous avions été vus et entendus de la terre, +lorsque nous vîmes à notre tour un éclair qui sillonnait la nuit, et +que nous entendîmes, mourant sur les flots, la détonation d'un coup de +feu. + +Puis tout retomba dans le silence et dans l'obscurité. + +Comme la journée avait été dure, nous rentrâmes aussitôt dans notre +cabine, où nous ne tardâmes point à nous endormir. + + + + +CHAPITRE V. + +EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES. + +STROMBOLI. + + +Nous nous réveillâmes en face de Panaria. Toute la nuit le vent avait +été contraire et nos gens s'étaient relayés pour marcher à la rame; +mais nous n'avions pas fait grand chemin, et à peine étions-nous à dix +lieues de Lipari. Comme la mer était parfaitement calme, je dis au +capitaine de jeter l'ancre, de faire des provisions pour la journée, +et surtout de ne pas oublier les homards; puis nous descendîmes dans +la chaloupe et, prenant Pietro et Philippe pour rameurs, nous leur +ordonnâmes de nous conduire sur un des vingt ou trente petits îlots +éparpillés entre Panaria et Stromboli. Après un quart d'heure de +traversée nous abordâmes à Lisca-Bianca. + +Jadin s'assit, déploya son parassol, fixa sa chambre claire, et se mit +à faire un dessin général des îles. Quant à moi, je pris mon fusil, +et, suivi de Pietro, je me mis en quête des aventures; elles se +bornèrent à la rencontre de deux oiseaux de mer de l'espèce des +bécassines, que je tuai tous les deux; c'était déjà plus que je +n'espérais, l'îlot étant parfaitement inhabité et ne possédant pas une +touffe d'herbe. + +Pietro, qui était très-familier avec tous ces rochers petits et +grands, me conduisit ensuite à la seule chose curieuse qui existe dans +l'île, c'est une source de gaz hydrogène sulfureux qui se dégage de la +mer par bulles nombreuses: Pietro en recueillit une certaine quantité +dans une bouteille dont il s'était muni à cet effet, et qu'il boucha +hermétiquement, en me promettant de me faire voir, à notre retour sur +le speronare, _una curiosita_. + +Au bout d'une heure à peu près de station à Lisca-Bianca, nous vîmes +le speronare qui se mettait en mouvement et se rapprochait de nous. Il +arriva en face de notre île juste comme Jadin achevait son croquis; de +sorte que nous n'eûmes qu'à remonter dans la barque et ramer pendant +cinq minutes pour nous retrouver à bord. + +Le capitaine avait suivi mon injonction à la lettre: il avait fait une +telle récolte de homards ou de langoustes qu'on ne savait où poser le +pied, tant le pont en était encombré; j'ordonnai de les réunir et de +faire l'appel: il y en avait quarante. + +Je grondai alors le capitaine, et je l'accusai de nous ruiner; mais +il me répondit qu'il prendrait pour lui ceux que je ne voudrais pas, +attendu qu'il ne pouvait guère rien trouver à meilleur marché; en +effet, ses comptes rendus, il fut établi qu'il y en avait en tout pour +la somme de douze francs: il avait acheté toute la pêche d'une barque +en bloc et à deux sous la livre. + +Notre excursion sur l'île de Lisca-Bianca nous avait donné un appétit +féroce; en conséquence, nous ordonnâmes à Giovanni de mettre dans une +marmite les six plus grosses têtes de la société pour notre déjeuner +et celui de l'équipage, puis nous fîmes monter six bouteilles de vin +de la cantine, afin que rien ne manquât à la collation. + +Au dessert Pietro nous gratifia de la tarentelle. + +En voyant mes deux bécassines, le capitaine m'avait dénoncé l'île de +Basiluzzo comme fourmillant de lapins; or, comme il y avait long-temps +que nous n'avions fait une chasse en règle, et que rien ne nous +pressait autrement, il fut convenu que l'on jetterait l'ancre en face +de l'île, et que nous y mettrions pied à terre pendant une couple +d'heures. + +Nous y arrivâmes vers les trois heures, et nous entrâmes dans une +petite anse assez commode; huit ou dix maisons couronnent le plateau +de l'île, qui n'a pas plus de trois quarts de lieue de tour. Comme je +ne voulais pas empiéter sur les plaisirs des propriétaires, j'envoyai +Pietro leur demander s'ils voulaient bien me donner la permission de +tuer quelques-uns de leurs lapin: ils me firent répondre que, bien +loin de s'opposer à cette louable intention, plus j'en tuerais plus +je leur ferait plaisir, attendu qu'encouragés par l'impunité, ces +insolents maraudeurs mettaient au pillage le peu de légumes qu'ils +cultivaient, et qu'ils ne pouvaient défendre contre eux, n'ayant pas +de fusils. + +Nous nous mîmes en chasse à l'instant même, et à peine eûmes-nous fait +vingt pas, que nous nous aperçûmes que le capitaine nous avait dit la +vérité: les lapins nous partaient dans les jambes, et chaque lapin +qui se levait en faisait lever deux ou trois autres dans sa fuite; en +moins d'une demi-heure nous en eûmes tué une douzaine. Malheureusement +le sol était criblé de repaires, et à chaque coup de fusil nous en +faisions terrer cinq ou six; néanmoins, après deux heures de chasse, +nous comptions dix-huit cadavres. + +Nous en donnâmes douze aux habitants de l'île, et nous emportâmes les +six autres au bâtiment. + +Tout en arpentant l'île d'un bout à l'autre, nous avions aperçu +quelques ruines antiques; je m'en approchai, mais au premier coup +d'œil je reconnus qu'elles étaient sans importance. + +Nous avions perdu ou gagné deux heures, comme on voudra, de sorte +que, quoiqu'une jolie brise de Sicile se fût levée quelque temps +auparavant, il était probable que nous n'arriverions pas au port de +Stromboli à temps pour descendre à terre; nous n'en déployâmes pas +moins toutes nos voiles pour n'avoir rien à nous reprocher, et nous +fîmes près de six lieues en deux heures; mais tout à coup le vent du +midi tomba pour faire place au gréco, et nos voiles nous devenant dès +lors plutôt nuisibles que profitables, nous marchâmes de nouveau à la +rame. + +A mesure que nous approchions, Stromboli nous apparaissait plus +distinct, et à travers cet air limpide du soir nous apercevions chaque +détail: c'est une montagne ayant exactement la forme d'une meule de +foin, avec un sommet surmonté d'une arête: c'est de ce sommet que +s'échappe la fumée, et, de quart d'heure en quart d'heure, la flamme; +dans la journée cette flamme a l'air de ne pas exister, perdue qu'elle +est dans la lumière du soleil; mais lorsque vient le soir, lorsque +l'Orient commence à brunir, cette flamme devient visible, et on la +voit s'élancer au milieu de la fumée qu'elle colore, et retomber en +gerbes de lave. + +Vers sept heures du soir, nous atteignîmes Stromboli; malheureusement +le port est au levant, et nous venions, nous, de l'occident; de sorte +qu'il nous fallut longer toute l'île. Pour accomplir cette course +demi-circulaire, nous passâmes devant la portion de l'île où, par un +talus rapide, la lave descend dans la mer. Sur une largeur de vingt +pas au sommet et de cent cinquante pas à sa base, la montagne, sur ce +point, est couverte de cendre, et toute végétation est brûlée. + +Le capitaine avait prédit juste: nous arrivâmes une demi-heure après +la fermeture du port; tout ce que nous pûmes dire pour nous le faire +ouvrir fut de l'éloquence perdue. + +Cependant toute la population de Stromboli était accourue sur le +rivage. Notre speronare était un habitué du port, et nos matelots +étaient fort connus dans l'île: chaque automne ils y font quatre ou +cinq voyages pour y charger de la passoline; joignez à cela seulement +deux ou trais autres voyages dans l'année, et c'est plus qu'il n'en +faut pour établir des relations de toute nature. + +Depuis que nous étions à portée de la voix, il s'était établi entre +nos gens et les Stromboliotes une foule de dialogues particuliers +coupés de demandes et de réponses auxquelles, vu le patois dans lequel +elles étaient faites, il nous était impossible de rien comprendre; +seulement il était évident que ce dialogue était tout amical. Pietro +paraissait même avoir des intérêts plus tendres encore à démêler avec +une jeune fille qui ne nous paraissait nullement préoccupée de cacher +les sentiments pleins de bienveillance qu'elle paraissait avoir pour +lui. Enfin le dialogue s'anima au point que Pietro commença à se +balancer sur une jambe, puis sur l'autre, fit deux ou trois petits +bonds préparatoires, et, sur la ritournelle chantée par Antonio, +commença de danser la tarentelle. La jeune Stromboliote ne voulut pas +être en reste de politesse et se mit à se trémousser de son côté; +et cette gigue à distance dura jusqu'à ce que les deux danseurs +tombassent rendus de fatigue, l'un sur le pont, l'autre sur le rivage. + +C'était le moment que j'attendais pour demander au capitaine où il +comptait nous faire passer la nuit; il nous répondit qu'il était à +notre disposition, et que nous n'avions qu'à ordonner. Je le priai +alors d'aller nous jeter l'ancre en face du volcan, afin que nous ne +perdissions rien de ses évolutions nocturnes. Le capitaine dit un mot; +chacun interrompit sa conversation et courut aux rames. Dix minutes +après nous étions ancrés à soixante pas en avant de la face +septentrionale de la montagne. + +C'était dans Stromboli qu'Éole tenait enchaînés _luctantes ventos +tempestatesque sonoras._ Sans doute, au temps du chantre d'Énée, et +quand Stromboli s'appelait Strongyle, l'île n'était pas encore connue +pour ce qu'elle est, et elle préparait dans ses profondeurs ces +bouillantes et périodiques éjaculations qui en font le volcan le plus +poli de la terre. En effet, avec Stromboli on sait à quoi s'en tenir: +ce n'est point comme avec le Vésuve ou l'Etna, qui font attendre au +voyageur une pauvre petite irruption quelquefois trois, quelquefois +cinq, quelquefois dix ans. On me dira que cela tient sans doute à la +hiérarchie qu'ils occupent parmi les montagnes ignivomes, hiérarchie +qui leur permet de faire de l'aristocratie tout à leur aise: c'est +vrai; mais il ne faut pas moins en savoir gré à Stromboli de ne s'être +pas abusé un instant sur sa position sociale, et d'avoir compris qu'il +n'était qu'un volcan de poche auquel on ne ferait pas même attention +s'il se donnait le ridicule de prendre de grands airs. A défaut de la +qualité, Stromboli se retire donc sur la quantité. + +Aussi ne nous fit-il pas attendre. A peine étions-nous depuis cinq +minutes en expectative, qu'un grondement sourd se fit entendre, +qu'une détonation pareille à une vingtaine de pièces d'artillerie qui +éclateraient à la fois lui succéda, et qu'une longue gerbe de flamme +s'élança dans les airs et redescendit en pluie de lave; une partie +de cette pluie retomba dans le cratère même du volcan, tandis que +l'autre, roulant sur le talus, se précipita comme un ruisseau de +flamme, et vint s'éteindre en frémissant dans la mer. Dix minutes +après le même phénomène se renouvela, et ainsi de dix minutes en dix +minutes pendant toute la nuit. + +J'avoue que cette nuit est une des plus curieuses que j'aie passées de +ma vie; nous ne pouvions nous arracher, Jadin et moi, à ce terrible et +magnifique spectacle. Il y avait des détonations telles que l'air en +semblait tout ému et que l'on croyait voir trembler l'île comme un +enfant effrayé: il n'y avait que Milord que ce feu d'artifice mettait +dans un état d'exaltation impossible à décrire; il voulait à tout +moment sauter à l'eau pour aller dévorer cette lave ardente, qui +retombait quelquefois à dix pas de nous pareille à un météore qui se +précipiterait dans la mer. + +Quant à notre équipage, habitué qu'il était à ce spectacle, il nous +avait demandé si nous avions besoin de quelque chose; puis, sur notre +réponse négative, il s'était retiré dans l'entrepont sans que les +éclairs qui illuminaient l'air ni les détonations qui l'ébranlaient +eussent l'influence de le distraire de son sommeil. + +Nous restâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin; enfin, écrasés +de fatigue et de sommeil, nous nous décidâmes à rentrer dans notre +cabine. Quant à Milord, rien ne put le déterminer à en faire autant +que nous, et il resta toute la nuit sur le pont à rugir et à aboyer +contre le volcan. + +Le lendemain, au premier mouvement du speronare, nous nous +réveillâmes. Avec le retour de la lumière, la montagne avait perdu +tonte sa fantasmagorie. + +On entendait toujours les détonations; mais la flamme avait cessé +d'être visible; et cette lave, ruisseau ardent la nuit, se confondait +pendant le jour avec la cendre rougeâtre sur laquelle elle roulait. + +Dix minutes après nous étions de nouveau en face du port. Cette fois +on ne nous fit aucune difficulté pour l'entrée. Pietro et Giovanni +descendirent avec nous; ils voulaient nous accompagner dans notre +ascension. + +Nous entrâmes, non pas dans une auberge (il n'y en a pas à Stromboli), +mais dans une maison dont les propriétaires étaient un peu parents +de notre capitaine. Comme il n'eût pas été prudent de nous mettre en +route à jeun, Giovanni demanda à nos hôtes la permission de nous faire +à déjeuner chez eux tandis que Pietro irait chercher des guides; cette +permission non-seulement nous fut accordée avec beaucoup de grâce, +mais encore notre hôte sortit aussitôt et revint un instant après avec +le plus beau raisin et les plus belles figues d'Inde qu'il avait pu +trouver. + +Comme nous achevions de déjeuner, Pietro arriva avec deux +Stromboliotes qui consentaient, moyennant une demi-piastre chacun, à +nous servir de guides. Il était déjà près de huit heures du matin: +pour sauver au moins notre ascension de la trop grande chaleur, nous +nous mîmes à l'instant même en route. + +La cime de Stromboli n'est qu'à douze ou quinze cents pieds au-dessus +du niveau de la mer; mais son inclinaison est tellement rapide qu'on +n'y peut point monter d'une manière directe, et qu'il faut zigzaguer +éternellement. D'abord, et en sortant du village, le chemin fut assez +facile; il s'élevait au milieu de ces vignes chargées de raisins qui +font tout le commerce de l'île, et auxquelles les grappes pendaient +en si grande quantité que chacun en prenait à son plaisir sans en +demander en rien la permission au propriétaire; mais une fois sortis +de la région des vignes, nous ne trouvâmes plus de chemins, et il nous +fallut marcher à l'aventure, cherchant le terrain le meilleur et les +pentes les moins inclinées. Malgré toutes ces précautions, il arriva +un moment où nous fûmes obligés de monter à quatre pattes: ce n'était +encore rien que de monter; mais cet endroit franchi, j'avoue qu'en +me retournant et en le voyant incliné presqu'à pic sur la mer, je +demandais avec terreur comment nous ferions pour redescendre; nos +guides alors nous dirent que nous descendrions par un autre chemin: +cela me tranquillisa un peu. Ceux qui ont le malheur d'avoir comme moi +des vertiges dès qu'ils voient le vide sous leurs pieds comprendront +ma question et surtout l'importance que j'y attachais. + +Ce casse-cou franchi, pendant un quart d'heure à peu près la montée +devint plus facile; mais bientôt nous arrivâmes à un endroit qui au +premier abord me parut infranchissable: c'était une arête parfaitement +aiguë qui formait l'orifice du premier volcan, et qui, d'une part, se +découpait à pic sur le cratère, et de l'autre descendait par une pente +tellement rapide jusqu'à la mer, qu'il me semblait que si d'un côté +je devais tomber d'aplomb, de l'autre côté je ne pouvais manquer +de rouler du haut jusqu'en bas. Jadin lui-même, qui ordinairement +grimpait comme un chamois sans jamais s'inquiéter de la difficulté du +terrain, s'arrêta court en arrivant à ce passage, et demanda s'il +n'y avait pas moyen de l'éviter. Comme on le pense bien, c'était +impossible. + +Il fallut en prendre notre parti. Heureusement la pente dont j'ai +parlé se composait de cendres dans lesquelles on enfonçait jusqu'aux +genoux, et qui, par leur friabilité même, offraient une espèce de +résistance. Nous commençâmes donc à nous hasarder sur ce chemin, où un +danseur de corde eût demandé son balancier, et, grâce à l'aide de nos +matelots et de nos guides, nous le franchîmes sans accident. En nous +retournant nous vîmes Milord qui était resté de l'autre côté, non pas +qu'il eût peur des vertiges ni qu'il craignît de rouler ou dans le +volcan ou dans la mer; mais il avait mis la patte dans la cendre, et +il l'avait trouvée d'une température assez élevée pour y regarder à +deux fois: enfin, lorsqu'il vit que nous continuions d'aller en avant, +il prit son parti, traversa le passage au galop, et nous rejoignit +visiblement inquiet de ce qui allait se passer après un pareil début. + +Les choses se passèrent mieux, pour le moment du moins, que nous ne +nous y attendions: nous n'avions plus qu'à descendre par une pente +assez douce, et nous parvînmes, après dix minutes de marche à peu +près, sur une plate-forme qui domine le volcan actuel. Arrivés sur ce +point nous assistions à toutes ses évolutions; et quelque envie qu'il +en eût, il n'y avait plus moyen à lui d'avoir des secrets pour nous. + +Le cratère de Stromboli a la forme d'un vaste entonnoir, au fond et au +milieu duquel est une ouverture par laquelle entrerait un homme à peu +près et qui communique avec le foyer intérieur de la montagne; c'est +cette ouverture qui, pareille à la bouche d'un canon, lance une nuée +de projectiles qui, en retombant dans le cratère, entraînent avec +eux sur sa pente inclinée des pierres, des cendres et de la lave, +lesquelles, roulant vers le fond, bouchent cet entonnoir. Alors le +volcan semble rassembler ses forces pendant quelques minutes, comprimé +qu'il est par la clôture de sa soupape; mais au bout d'un instant sa +fumée tremble comme haletante; on entend un mugissement sourd courir +dans les flancs creux de la montagne; enfin la canonnade éclate de +nouveau, lançant à deux cents pieds au-dessus du sommet le plus élevé +de nouvelles pierres et de nouvelle lave qui, en retombant et en +refermant l'orifice du passage, préparent une nouvelle irruption. + +Vu d'où nous étions, c'est-à-dire de haut en bas, ce spectacle est +superbe et effrayant; à chaque convulsion intérieure qu'éprouve +la montagne, on la sent frémir sous soi, et il semble qu'elle va +s'entr'ouvrir; puis vient l'explosion, pareille à un arbre gigantesque +de flamme et de fumée qui secoue ses feuilles de lave. + +Pendant que nous examinions ce spectacle, le vent changea tout à +coup: nous nous en aperçûmes à la fumée du cratère, qui, au lieu de +continuer à s'éloigner de nous comme elle avait fait jusqu'alors, plia +sur elle-même comme une colonne qui faiblit, et, se dirigeant de notre +côté, nous enveloppa de ses tourbillons avant que nous eussions eu le +temps de les éviter; en même temps la pluie de lave et de pierres, +cédant à la même influence, tomba tout autour de nous: nous risquions +d'être à la fois étouffés par la fumée, et tués ou brûlés par les +projectiles. Nous fîmes donc une retraite précipitée vers un autre +plateau, moins élevé d'une centaine de pieds et plus rapproché du +volcan, à l'exception de Pietro, qui resta un moment en arrière, +alluma sa pipe à un morceau de lave, et, après cette fanfaronnade +toute française, vint nous rejoindre tranquillement. + +Quant à Milord, il fallut le retenir par la peau du cou, attendu qu'il +voulait se jeter sur cette lave ardente, comme il avait l'habitude de +le faire sur les fusées, les marrons et autres pièces d'artifice. + +Notre retraite opérée, nous nous trouvâmes mieux encore dans cette +seconde position que dans la première: nous étions rapproches de +l'orifice du cratère, qui n'était plus distant de nous que d'une +vingtaine de pas et que nous dominions de cinquante pieds à peine. +D'où nous étions parvenus, nous pouvions distinguer plus facilement +encore le travail incessant de cette grande machine, et voir la flamme +en sortir presque incessamment. La nuit, ce spectacle doit être +quelque chose de splendide. + +Il était plus de deux heures quand nous songeâmes à partir; il est +vrai que nos gens nous avaient dit qu'il ne nous faudrait pas plus de +trois quarts d'heure pour regagner le village. J'avoue que je n'étais +pas sans inquiétude sur la façon dont s'exécuterait cette course si +rapide; je sais que presque toujours on descend plus vite qu'on ne +monte, mais je sais aussi, et par expérience, que presque toujours +la descente est plus dangereuse que la montée. Or, à moins que de +rencontrer sur notre chemin des passages tout à fait impraticables, je +ne comprenais rien de pire que ce que nous avions vu en venant. + +Nous fûmes bientôt tirés d'embarras. Après un quart d'heure de marche +sous un soleil dévorant, nous arrivâmes à cette grande nappe de +cendres que nous avions déjà traversée à son sommet, et qui descendait +jusqu'à la mer par une inclinaison tellement rapide qu'il n'y avait +que la friabilité du terrain même qui pût nous soutenir. Il n'y avait +pas à reculer, il fallait s'en aller par là ou par le chemin que nous +avions pris en venant. Nous nous aventurâmes sur cette mer de cendres. +Outre sa position presque verticale, qui m'avait frappé d'abord, +exposée tous les jours an soleil depuis neuf heures du matin jusqu'à +trois heures de l'après-midi, elle était bouillante. + +Nous nous y élançâmes en courant; Milord nous précédait, ne marchant +que par bonds et par sauts, ce qui donnait à son allure une apparence +de gaieté qui faisait plaisir à voir. Je fis remarquer à Jadin que de +nous tous c'était Milord qui paraissait le plus content, lorsque tout +à coup nous avisâmes la véritable cause de cette apparente allégresse; +la malheureuse bête, plongée jusqu'au cou dans cette cendre +bouillante, cuisait comme une châtaigne. Nous l'appelâmes; il s'arrêta +bondissant sur place: en un instant nous fûmes à lui, et Jadin le prit +dans ses bras. + +Le malheureux animal était dans un état déplorable: il avait les yeux +sanglants, la gueule ouverte, la langue pendante; tout son corps, +chauffé au vif, était devenu rose-tendre; il haletait à croire qu'il +allait devenir enragé. + +Nous-mêmes étions écrasés de fatigue et de chaleur: nous avisâmes un +rocher qui surplombait et qui jetait un peu d'ombre sur ce tapis de +feu. Nous gagnâmes son abri, tandis qu'un de nos guides allait à une +fontaine, qu'il prétendait être dans les environs, nous chercher un +peu d'eau dans une tasse en cuir. + +An bout d'un quart d'heure nous le vîmes revenir: il avait trouvé la +fontaine à peu près tarie; il avait cependant, moitié sable moitié +eau, rempli notre tasse. Pendant sa course, le sable s'était +précipité; de sorte qu'en arrivant le liquide était potable. Nous +bûmes l'eau, Jadin et moi; Milord mangea la boue. + +Après une halte d'une demi-heure, nous nous remîmes en route toujours +courant, car nos guides étaient aussi pressés que nous d'arriver +de l'autre côté de ce désert de cendres. Nos matelots surtout, qui +marchaient nu-pieds, avaient les jambes excoriées jusqu'aux genoux. + +Nous parvînmes enfin à l'extrémité de ce nouveau lac de Sodome, et +nous nous retrouvâmes dans une oasis de vignes, de grenadiers et +d'oliviers. Nous n'eûmes pas le courage d'aller plus loin. Nous nous +couchâmes dans l'herbe, et nos guides nous apportèrent une brassée de +raisins et plein un chapeau de figues d'Inde. + +C'était à merveille pour nous; mais il n'y avait pas dans tout cela la +moindre goutte d'eau à boire pour notre pauvre Milord, lorsque nous +nous aperçûmes qu'il dévorait la pelure des figues et le reste des +grappes de raisin. Nous lui fîmes alors part de notre repas, et, pour +la première et la dernière fois de sa vie probablement, il dîna moitié +figues moitié raisin. + +J'ai eu souvent envie de me mettre à la place de Milord, et d'écrire +ses mémoires comme Hoffmann a écrit ceux du chat Moar; je suis +convaincu qu'il y aurait eu, vus du point de vue canin (je demande +pardon à l'Académie du mot), des aperçus extrêmement nouveaux sur les +peuples qu'il a visités et les pays qu'il a parcourus. + +Un quart d'heure après cette halte nous étions au village, consignant +sur nos tablettes cette observation judicieuse, que les volcans se +suivent et ne se ressemblent pas: nous avions manqué geler en montant +sur l'Etna, nous avions pensé rôtir en descendant du Stromboli. + +Aussi étendîmes-nous, Jadin et moi, la main vers la montagne, et +jurâmes-nous, au mépris du Vésuve, que Stromboli était le dernier +volcan avec lequel nous ferions connaissance. + +Outre les métiers de vigneron et de marchand de raisins secs qui sont +les deux principales industries de l'île, les Stromboliotes font aussi +d'excellents marins. Ce fut sans doute grâce à cette qualité que l'on +fit de leur île la succursale de Lipari et le magasin où le roi Éole +renfermait ses vents et ses tempêtes. Au reste, ces dispositions +nautiques n'avaient point échappé aux Anglais, qui, lors de leur +occupation de la Sicile, recrutaient tous les ans dans l'archipel +lipariote trois ou quatre cents matelots. + + + + +CHAPITRE VI. + +LA SORCIÈRE DE PALMA. + + +Le même jour, à quatre heures du soir, nous sortîmes du port. Le temps +était magnifique, l'air limpide, la mer à peine ridée. Nous nous +retrouvions à peu près à la même hauteur de laquelle nous avions +découvert en venant, six semaines auparavant, les côtes de la Sicile; +avec cette différence, que nous laissions Stromboli derrière nous, au +lieu de l'avoir à notre gauche. De nouveau, nous apercevions à la même +distance, mais sous un aspect diffèrent, les montagnes bleues de la +Calabre et les côtes capricieusement découpées de la Sicile, qui +dominaient le cône de l'Etna, qui depuis notre ascension s'était +couvert d'un large manteau de neige. Enfin, nous venions de visiter +tout cet archipel fabuleux que Stromboli éclaire comme un phare. +Cependant, habitués que nous étions déjà à tous ces magnifiques +horizons, à peine jetions-nous sur eux, maintenant, un œil distrait. +Quant à nos matelots, la Sicile, comme on le sait, était leur terre +natale, et ils passaient indifférents et insoucieux au milieu des +plus riches aspects de ces mers que depuis leur enfance ils avaient +sillonnées dans tous les sens. Jadin, assis à l'arrière, à côté +du pilote, faisait un croquis de Strombolino, fragment détaché de +Stromboli par le même cataclysme peut-être qui détacha la Sicile de +l'Italie, et qui achève de s'éteindre dans la mer; tandis que, debout +et appuyé sur la couverture de la cabine, je consultais une carte +géographique, cherchant quelle route je pouvais prendre pour revenir à +travers les montagnes de Reggio à Cosenza. Au milieu de mon examen, +je levai la tête et je m'aperçus que nous étions à la hauteur du cap +Blanc; puis, reportant mes yeux de la terre sur la carte, je vis +indiqué, comme éloigné de deux lieues à peine de ce promontoire, le +petit bourg de Bauso. Ce nom éveilla aussitôt un souvenir confus dans +mon esprit. Je me rappelai que dans nos bavardages du soir, pendant +une de ces belles nuits étoilées que nous passions quelquefois tout +entières couchés sur le pont, on avait raconté quelque histoire où se +trouvait mêlé le nom de ce pays. Ne voulant pas laisser échapper cette +occasion de grossir ma collection de légendes, j'appelai le capitaine. +Le capitaine fit aussitôt un signe pour imposer silence à l'équipage, +qui, selon son habitude, chantait en chœur; ôta son bonnet phrygien, +et s'avança vers moi avec cette expression de bonne humeur qui faisait +le fond de sa physionomie. + +--Votre excellence m'a appelé? me dit-il. + +--Oui, capitaine. + +--Je suis à vos ordres. + +--Capitaine, ne m'avez-vous point, un jour ou une nuit, je ne sais +plus quand, raconté quelque chose, comme une histoire, où il était +question du village de Bauso? + +--Une histoire de bandit? + +--Oui, je crois. + +--Ce n'est pas moi, excellence; c'est Pietro. + +Et se retournant, il appela Pietro. Pietro accourut, battit un +entrechat, maigre l'état déplorable où les cendres de Stromboli +avaient mis ses jambes, et resta devant nous immobile et la main à +son front comme un soldat qui salue, et avec une gravité pleine de +comique. + +--Votre excellence m'appelle? demanda-t-il. + +Au même instant tout l'équipage, pensant qu'il s'agissait d'une +représentation chorégraphique, s'approcha de nous, et je me trouvai +former le point central d'un demi-cercle qui embrassait toute la +largeur du speronare. Quant à Jadin, comme il avait fini son croquis, +il poussa son album dans une des onze poches de sa veste de panne, +battit le briquet, alluma sa pipe, monta sur le bastingage, se +retenant de chaque main à un cordage, afin, autant que possible, +d'être sûr de ne point tomber à la mer, et commença à suivre des yeux +chaque bouffée qu'il expectorait avec l'attention grave d'un homme qui +tient à acquérir des notions exactes sur la direction du vent. Au même +instant, Philippe, le ménétrier de la troupe, qui, pour le moment, +était occupé à peler des pommes de terre dans l'entrepont, passa la +tête par une écoutille et, faisant trêve pour un instant à ses travaux +culinaires, se mit à siffler l'air de la tarentelle. + +--Il n'est pas question de danse pour le moment, dit le capitaine à +Pietro; c'est sa seigneurie qui se rappelle que tu lui as parlé de +Bauso. + +--Oh! reprit Pietro, oui, oui; à propos de Pascal Bruno, n'est-ce pas? +un brave bandit. Je me le rappelle bien. Je l'ai vu quand je n'étais +pas plus grand que le gamin du capitaine. Quand il avait peur de ne +pas dormir tranquille chez lui, il venait demander l'hospitalité à mon +père pour une nuit. Il savait bien que ce n'étaient pas les pêcheurs +qui le trahiraient. Alors, au moment où nous allions partir pour la +pêche, nous le voyions descendre de la montagne; il nous faisait un +signe, nous l'attendions, il se couchait au fond de la barque, sa +carabine auprès de lui, ses pistolets à sa ceinture, et il dormait +aussi tranquille que le roi dans son château, et pourtant sa tête +valait 8,000 piastres. + +--Blagueur! dit Jadin en laissant tomber l'accusation de toute sa +hauteur et de tout son poids, entre deux bouffées de fumée. + +--Comment! qu'est-ce qu'il dit? que c'est pas vrai, votre ami: +demandez plutôt au capitaine Aréna. + +--C'est vrai, dit le capitaine. + +--Est-ce que vous ne pourriez pas nous raconter son histoire? + +--Oh! son histoire, elle est longue. + +--Tant mieux, répondis-je. + +--C'est que je ne la connais pas bien, dit Pietro en se grattant +l'oreille; et puis, comme je suis prévenu que tout ce que je vous dis +sera imprimé un jour dans les livres, je ne voudrais pas vous conter +de menteries, voyez-vous. Nunzio, Nunzio! A l'appel de Pietro, nous +nous tournâmes vers le point où nous savions que devait être celui +qu'il appelait, et nous vîmes en effet sa tête apparaître de l'autre +côté de la cabine. + +--Nunzio, lui dis-je, vous qui saviez tout, savez-vous l'histoire de +Pascal Bruno? + +--Quant à ce qui est de tout savoir, dit le pilote avec le ton de +gravité qui ne l'abandonnait jamais, il n'y a guère que Dieu qui, +sans amour-propre, puisse se vanter d'eu savoir si long, sans +l'avoir apprit. Mais, relativement à Pascal Bruno, je n'en sais pas +grand'chose, si ce n'est qu'il est né à Calvaruso et qu'il est mort à +Palerme. + +--En ce cas, pilote, j'en sais encore plus que vous, dit Pietro. + +--C'est possible, dit Nunzio en disparaissant graduellement derrière +la cabine. + +*--Mais quel moyen y aurait-il donc, continuai-je en insistant, de +se procurer des détails exact sur cet homme? en connaissez-vous +quelques-uns, vous, capitaine? + +--Non, ma foi; tout ce que je sais, c'est qu'il était enchanté. + +--Comment, enchanté? + +--Oui, oui; il avait fait un pacte pour un temps avec le diable, de +sorte que ni balles ni poignards ne pouvaient le tuer. + +--Farceur de capitaine, dit Jadin en crachant dans la mer. + +--Comment, repris-je répondant à la chose avec le même sérieux qu'elle +avait été dite, vous croyez qu'on peut faire un pacte? + +--Je n'en ai jamais fait pour mon compte, répondit le capitaine; mais +voilà Pietro qui en a fait un. + +--Comment, Pietro! vous avez vendu votre âme? + +--Oh, que non pas! le diable en avait bonne envie dit Piétro; mais le +fils de ma mère est aussi fin que lui. Imaginez-vous, j'avais dix-huit +ans; j'étais ambitieux comme tout. Je voulais pêcher plus de poisson +que n'en pêchaient mes camarades; j'ai été pêcheur avant d'être +matelot: donc, j'allai trouver une vielle sorcière, une strigge de +Taormine; elle me dit que je n'avais qu'à lui donner la moitié du +poisson que je prendrais, et qu'elle me préparerait tous les soirs mes +appâts. C'était dit. Ça dura un an. Pendant cette année-là j'en ai +pris, du poisson, quatre fois plein ce bâtiment-ci, voyez-vous. Au +bout de l'année je lui dis: Va toujours, heim, la mère.--Oui, qu'elle +me dit; mais cette année j veux t'enrichir. L'année passée tu n'as +pêché que du poisson, cette année-ci je veux te faire pêcher du +corail.--Non, mère, que je lui répondis; j'ai un de mes camarades +qui a été coupé en deux par an chien de mer, et je ne me sens pas de +vocation pour ça.--Eh bien! dit la vielle, tu me signeras un papier et +je te donnerai un onguent avec lequel tu te frotteras, et les chiens +de mer ne pourront rien sur toi.--Bon, bon, je lui ai dit; je connais +votre drogue, en voilà assez, n'en parlons plus. Je pris mon bonnet, +je courus chez le curé, je lui fis chanter une messe et tout fut dit. +Le lendemain, le surlendemain, je suis retourné à la pêche, bonsoir; +pas un rouget. Alors, quand j'ai vu que ça ne mordait pas, je me suis +fait marinier. Voilà quinze ans que je le suis. Et, comme vous le +voyez, ça ne m'a pas mal profité, puisque j'ai l'honneur d'être au +service de votre seigneurie. + +--Vil flatteur, dit Jadin en lui donnant un coup de pied d'amitié dans +le dos. + +--Eh bien, capitaine! pour en revenir à Pascal Bruno; il parait qu'il +avait été moins scrupuleux que Pietro, lui. + +--Oui, répondit gravement le capitaine; et la preuve, c'est que, +quand on l'a pendu à Palerme, le diable a jeté un si grand cri en lui +sortant du corps, que mon père, qui, en sa qualité de capitaine +de milice, assistait à l'exécution, s'est sauvé à la tête, de sa +compagnie et que dans la bousculade on lui a volé sa giberne et les +boucles d'argent de ses souliers. Ça, voyez-vous, par exemple, je peux +vous le certifier, car il me l'a bien raconté cent fois. + +--Écoutez, dit Pietro, qui, pendant le couplet du capitaine, +paraissait avoir profondément réfléchi, voulez-vous des renseignements +sûrs et certains? + +--Mais sans doute, puisqu'il y a une heure que j'en demande. + +--Eh bien, attendez. Nunzio, quand serons-nous à Messine? + +--Ce soir, deux heures après l'Ave Maria. + +--C'est cela, vers les neuf heures, voyez-vous. Eh bien! nous serons +donc ce soir à Messine sur les neuf heures. Ça c'est l'Évangile, +puisque le vieux l'a dit. Vous n'irez pas coucher à terre cette nuit, +vu qu'il sera trop tard pour que le capitaine fasse viser sa patente; +mais demain, au point du jour, vous pourrez descendre prendre une +voiture, et, comme il n'y a que huit lieues de Messine à Bauso, vous y +serez en trois heures. + +--Pardieu! fis-je en l'interrompant, vous avez là une merveilleuse +idée, mais je crois que j'en ai encore une meilleure. + +--Et laquelle? + +--N'allons pas à Messine et allons directement au cap Blanc; c'est +à peu près la même distance, et le vent est favorable. Hé bien, +qu'avez-vous donc? + +Cette question était motivée par l'effet que ma proposition venait de +produire sur l'équipage. Pietro et ses camarades, si gais il n'y avait +qu'un instant, se regardaient avec une sorte d'épouvante. Philippe +était rentré dans l'entrepont comme si le diable l'eût tiré par les +pieds; le capitaine était devenu pâle comme un mort. + +--Nous irons au cap Blanc si votre excellence l'exige, dit-il d'une +voix altérée; nous sommes ici pour obéir à ses ordres; mais si la +chose lui était égale, au lieu d'aller au cap Blanc, nous irions, +comme nous en étions convenus d'abord, à Messine; nous lui en serions +tous on ne peut plus reconnaissants. N'est-ce pas, les autres? + +Tous les matelots firent silencieusement un signe de tête approbatif. + +--Puis-je au moins savoir le motif de votre répugnance? demandai-je. + +--Pietro vous contera cela; il y était, lui. + +--Eh bien, mes enfants, allons à Messine. + +Le capitaine me prit la main et me la baisa. Pietro respira comme si +on lui eût enlevé le Stromboli de dessus la poitrine, et le reste de +l'équipage parut aussi joyeux que si j'avais donné dix piastres de +gratification à chaque homme. On rompit aussitôt les rangs et chacun +retourna à son poste; à l'exception de Pietro, qui s'assit sur une +barrique. + +--En ce cas, dit Jadin en sautant du bastingage sur le pont, je ne +vois plus aucun motif de ne pas faire frire des pommes de terre. + +Et comme il comprenait assez médiocrement le patois sicilien, il +descendit à la cuisine pendant que, pour ne pas perdre un mot de +l'intéressant récit qui m'attendait, j'allai m'asseoir près de Pietro. + +Voyez-vous, me dit Pietro, il y a onze ans de cela; nous étions en +1824. Le capitaine Aréna, pas celui-ci, son oncle, venait de se +marier; c'était un beau jeune homme de vingt-deux ans, qui avait un +petit bâtiment à lui avec lequel il faisait le commerce tout le long +des côtes. Il avait épousé une fille du village della Pace; vous le +connaissez bien, c'est le pays qui est entre Messine et le Phare, et +dont nous sommes quasi tous. Nous avions fait une noce enragée pendant +trois jours, et le quatrième, qui était un dimanche, nous étions allés +au lac de Pantana. C'était le jour de la procession de Saint-Nicolas, +procession à laquelle vous avez assisté cette année, et ce jour-là +c'est grande fête. On descend sa chaise comme vous savez; on tire des +feux d'artifice, des coups de fusil, et l'on danse. Antonio donnait +le bras à sa femme, lorsqu'il sent qu'on le coudoie et qu'il entend +prononcer son nom. Il se retourna; c'était une femme couverte d'un +voile de taffetas noir, comme vous avez pu voir que les Siciliennes en +portent, mais pour sortir dans les rues et non pour aller aux fêtes. +Il croit qu'il s'est trompé, il continue sa route. C'est bien. Cinq +minutes après, même répétition; on se coudoie de nouveau et on répète +son nom. Cette fois-là il était bien sûr de son fait; mais comme +il était avec sa femme, il ne fait encore signe de rien. Enfin ça +recommence une troisième fois. Oh! pour le coup il perd patience. +Tiens, Piétro, qu'il me dit, reste auprès de ma femme; je vois là-bas +quelqu'un à qui il faut que je parle. Je ne me le fais pas dire deux +fois; je prends la menotte de la mariée, je la passe sous mon bras, +et me voilà fier comme un paon de promener la femme de mon capitaine. +Quant à lui, il était filé. + +Tout en marchant, nous arrivons auprès d'un ménétrier qui jouait la +tarentelle sur sa guitare. Quand j'entends ce diable d'air, vous +savez, je n'y peux pas tenir; faut que je saute. Je propose la petite +contredanse à la femme du capitaine: nous nous mettons en face l'un de +l'autre, et allez. Au bout de cinq minutes, on faisait cercle autour +de nous. Tout à coup, parmi ceux qui nous regardent, j'aperçois le +capitaine Antonio, mais si pâle, si pâle, que je crus, ma parole +d'honneur, que c'était son ombre. J'en perds la mesure, et je tombe +d'aplomb les deux talons sur les pieds du pilote. Ah! je lui dis, je +vous demande excuse, Nunzio, c'est une crampe qui me prend. Dansez +donc un instant à ma place. Il est très-complaisant, tel que vous +le voyez, le pilote, et si dur au mal que c'est un bœuf pour la +constance. Il se mit à danser sur un pied; je lui avais écrasé +l'autre. Pendant ce temps, je fais un signe au capitaine; il vient à +moi.--Hé bien, lui dis-je, qu'est-ce qu'il y a donc? + +--Je l'ai revue. + +--Qui? + +--Giulia. + +--La jolie sorcière? + +--Oui. + +--Que vous a-t-elle dit? + +*--Rien; des folies. + +--Est-ce qu'elle vous aime toujours? + +--Je ne sais; mais j'ai eu tort de la suivre. Où est ma femme? + +--Ne la voyez-vous pas? elle danse la Tarentelle avec Nunzio. + +--Ah! oui, c'est vrai. Crois-tu que ce qu'on raconte d'elle soit vrai? + +--De votre femme? + +--Non, de Giulia. Crois-tu quelle soit sorcière? + +--Dam! on dit qu'à Palma elles sont toutes des strigges. Le capitaine +se passa la main sur le front, il suait à grosses gouttes. Dans ce +moment la tarentelle finissait. Sa femme vint reprendre son bras. +Antonio lui proposa de revenir à sa maison. Elle ne demandait pas +mieux: une nouvelle mariée, vous comprenez, ça ne hait pas le +tête-à-tête. Le capitaine me fit un signe qui signifiait: Pas un mot! +Je répondis par un autre signe qui voulait dire: Ça suffit. Et nous +nous tournâmes le dos comme si nous ne nous étions jamais vus. + +--Mais qu'est-ce que c'était que Giulia? interrompis-je. + +--Ah! voilà. Vous saurez qu'il y avait un an à la fête de Palma, où le +capitaine Aréna Antonio, toujours l'oncle du nôtre... + +--Je comprends bien. + +--Était allé malgré nous, il prit parti pour une jeune fille qu'un +matelot calabrais insultait: ça commença par des mots et ça finit par +un coup de couteau que reçut le capitaine, mais un mauvais coup; trois +pouces de fer. Heureusement c'était du côté droit; si ça avait été +aussi bien du côté gauche le cœur était percé. On l'avait donc porté +chez une vieille femme, et on avait fait venir le médecin, un brave +médecin. Oh! oh! s'il était dans une grande ville il ferait sa +fortune; mais à Palma il n'y a pas assez de malades; de sorte qu'il +est obligé de faire un peu de tout. Il ferre les chevaux, il donne à +boire, il... + +--Parfaitement, je suis fixé. + +--Il vit le capitaine, il l'examina, il fourra le doigt dans la plaie. +Il n'y a rien à faire, dit-il; tous les médecins de Catanzaro et de +Cosenza seraient là, qu'ils n'y feraient ni chaud ni froid; c'est +un homme perdu; tournez-lui le nez du côté du mur et qu'il meure +tranquille. Ce sont les gens qui étaient là qui ont répété depuis ses +propres paroles au capitaine. Il n'entendait rien du tout, lui; il +était sans connaissance, et pourtant il souffrait comme un damné. +Ce qui fut dit fut fait: on alluma un cierge près de son lit, et la +vieille se mit à dire son rosaire dans un coin: on le croyait mort. + +Sur la mi-nuit, voilà que le capitaine, qui avait toujours les yeux +fermés, sent quelque chose comme du mieux. Il respirait, quoi! il +lui semblait, il m'a raconté ça vingt fois, pauvre capitaine, il +lui semblait qu'on lui ôtait la cathédrale de Messine de dessus la +poitrine. Ça lui faisait du bien et puis du bien, tant qu'il ouvrit +les yeux et qu'il crut qu'il rêvait. La vieille s'était endormie +dans un coin en marmottant ses prières; et à la lueur du cierge qui +veillait, il vit une jeune fille penchée sur lui: elle avait la bouche +appuyée contre sa poitrine et elle suçait sa plaie. Comme la fenêtre +était ouverte et qu'il voyait un beau ciel étoilé, il crut que c'était +un ange qui était descendu d'en haut. Alors il ne dit rien et la +laissa faire, car il avait peur, s'il parlait, que la jeune fille ne +disparût. Au bout d'un instant, elle détacha sa bouche de la plaie, +prit dans un petit mortier une poignée d'herbes pilées et en pressa le +suc sur la blessure, après quoi elle plia son mouchoir en quatre et +le lui posa sur la plaie en guise d'appareil; enfin, voyant qu'il ne +bougeait pas, elle approcha sa figure de la sienne, comme pour sentir +s'il respirait. C'est alors seulement que le capitaine reconnut la +jeune fille pour laquelle il s'était battu; il voulut parler, mais +elle lui mit la main sur la bouche et, portant le doigt à ses lèvres, +elle lui indiqua qu'il fallait qu'il gardât le silence; puis, se +retirant sans bruit, comme si elle glissait sur la terre au lieu de +marcher, elle ouvrit la porte et disparut. Le capitaine, oh! il me l'a +dit, et ce n'était pas un menteur, crut que c'était un rêve; il mit la +main sur sa blessure pour voir si elle était véritable; il sentit le +mouchoir mouillé; il lui sembla alors qu'en le pressant contre sa +poitrine il éprouvait du soulagement, et c'était vrai, à ce qu'il +parait, puisqu'il s'endormit d'un sommeil si tranquille qu'il se +réveilla le lendemain dans la même position et la main toujours au +même endroit. + +A peine avait-il ouvert les yeux, que le médecin entra. + +--Eh bien, la mère, dit-il, notre malade est-il mort? + +--Ma foi, je ne sais pas, dit la vieille; seulement je sais qu'il n'a +pas souffert. + +Le capitaine fit un mouvement dans son lit. + +--Ah! le voilà qui remue, dit le médecin; eh bien, je vous en réponds, +le gaillard a la vie dure! A ces mots, il s'approcha du lit, le blessé +se retourna de son côté.--Diable, dit le médecin, nous avons bon œil, +ce me semble? + +--Oui, docteur, dit le capitaine, ça ne va pas mal, et, si ce n'était +que je ne sais ce que j'ai fait de mes jambes, je pourrais marcher. + +--Ah! fit le docteur, c'est la fièvre qui se soutient... Voyons un peu +cela. + +Le capitaine lui tendit le bras, le docteur lui tâta le pouls.--Pas de +fièvre, dit-il; qu'est-ce que cela veut dire? voyons la blessure. + +Le capitaine retira sa main qu'il avait constamment tenue sur sa +poitrine, le médecin souleva le linge, la blessure était ouverte +encore mais dans le meilleur état possible. Alors il vit qu'il s'était +trompé et que le malade en reviendrait. Il envoya aussitôt chercher +des drogues, prépara un emplâtre et le lui appliqua sur le cou, en +lui disant de se tenir tranquille et que tout irait bien. Deux heures +après, le capitaine avait une fièvre de cheval; il souffrait tant +qu'un autre en aurait jeté des cris; mais, comme il était né +courageux, il se mordait les poings en disant: C'est pour ton bien, +Antonio, il faut souffrir pour guérir, mon bon ami; ça t'apprendra +à te mêler des choses qui ne te regardent pas; puis il disait ses +prières pour ne pas jurer. Ça alla comme ça toujours en augmentant +jusqu'à la nuit; enfin, écrasé de fatigue, il s'endormit. + +A minuit à peu près, car vous pensez bien qu'il n'avait pas songé à +remonter sa montre, il sentit une douleur si vive qu'il se réveilla: +c'était la jeune fille de l'autre nuit qui était revenue et qui +arrachait l'appareil du docteur. Elle lui fit signe, comme la veille, +de se taire; elle tira de sa poitrine un petit flacon, et laissa +tomber sur sa plaie quelques gouttes d'une liqueur verdâtre. Ça lui +éteignit le feu qu'il avait dans la poitrine, puis, comme la veille, +elle prit des herbes pilées, mais cette fois elle les lui mit sur la +blessure, les y assujettit avec une bande, et, comme il étendait +les bras vers elle, elle lui fit encore signe de ne pas s'agiter et +disparut ainsi que la première fois. Le capitaine se sentait rafraîchi +comme si on l'avait mis dans un bain de lait. Plus de douleur, plus de +fièvre, rien que la maudite faiblesse. Enfin il se rendormit. + +Il n'était pas encore réveillé le lendemain, quand le docteur lut +fit sa visite. Au bruit de ses pas, il ouvrit les yeux.--De mieux en +mieux, dit le médecin; bon œil; tirez la langue, bonne langue; donnez +la main, bon pouls: voyons la blessure. + +--Ah! dit le capitaine en levant la compresse d'herbes et la bande qui +la retenait, l'appareil s'est dérangé pendant la nuit. + +--N'importe, voyons toujours. + +La blessure allait à merveille, elle était presque fermée. Le docteur +proposa un second emplâtre pareil à l'autre et chargea la vieille de +l'appliquer sur le côté du malade. Mais à peine eut-il le dos tourné, +que le capitaine, qui se rappelait ce qu'il avait souffert la veille, +jeta le diable d'emplâtre par la fenêtre, remit sur sa blessure les +herbes toutes sèches qu'elles étaient, et, comme il se sentait bien, +il demanda à prendre un bouillon; mais la vieille lui dit que c'était +chose défendue. Il n'y avait pas à dire, il fallait s'en priver; il +passa par tout ce qu'on voulut, et, comme ça allait de mieux en mieux, +le soir il dit à la vieille qu'elle pouvait se coucher, qu'il n'avait +plus à faire de personne, qu'elle laissât seulement la lampe allumée +et que s'il avait besoin d'elle il l'appellerait. La vieille ne +demandait pas mieux, elle fit ce que désirait le capitaine, et elle le +laissa seul. + +Cette fois, au lieu de s'endormir, il demeura les yeux ouverts et +fixés sur la porte. A minuit elle s'ouvrit comme d'habitude, et la +jeune fille s'avança vers lui. + +--Vous ne dormez pas? dit-elle au capitaine. + +--Non, je vous attends. + +--Et comment vous trouvez-vous? + +--Oh! bien, toute la journée et encore mieux maintenant. + +--Votre blessure? + +--Voyez, elle est fermée. + +--Oui. + +--Grâce à vous, car c'est vous qui m'avez sauvé. + +--C'était bien le moins que je vous soignasse; c'était pour moi que +vous aviez été blessé: grâce à Dieu, vous êtes guéri. + +--Si bien guéri, répondit le capitaine, qui ne perdait pas de vue son +bouillon, que je meurs de faim, je vous l'avouerai. + +La jeune fille sourit, tira le flacon de la veille, seulement cette +fois la liqueur qu'il contenait était rouge comme du vin; elle le vida +dans une petite tasse qu'elle prit sur la cheminée et la présenta au +capitaine. + +Quoique ce ne fût pas cela qu'il demandait, il la prit tout de même, y +goûta d'abord du bout des lèvres, mais, sentant que c'était doux comme +du miel, il l'avala d'une seule gorgée. Si peu de chose que ce fût, +ça lui endormit l'estomac; c'est unique: à peine la valeur d'un petit +verre de rosolio! Ce n'était pas tout, bientôt il sentit une bonne +chaleur qui lui courait par tout le corps, il se croyait dans le +paradis. Pauvre capitaine, il regardait la jeune fille, il lui parlait +sans savoir ce qu'il disait: enfin, sentant que ses yeux se fermaient, +il lui prit la main et s'endormit. + +--N'était-ce point la même liqueur, demandai-je, que, dans une +occasion semblable, l'aubergiste Matteo donna à Gaetano-Sferra? + +--Juste la même. Il a habité ces pays-là, le vieux, et il a connu la +pauvre fille, qui lui a donné sa recette; il faut croire, au reste, +que c'est une boisson enchantée, car le capitaine fit des rêves d'or: +il croyait être à la pêche du corail du côté de Pantellerie, et il en +pêchait des branches magnifiques; il en avait plein son bâtiment, il +ne savait plus où en mettre: enfin il fallait bien se décider à +aller le vendre. Il partait pour Naples et il avait un petit vent +de demoiselle qui le poussait par derrière comme avec la main. En +arrivant dans le port, ses cordages étaient en soie, ses voiles en +taffetas rose et son bâtiment en bois d'acajou. Le roi et la reine, +qui étaient prévenus de son arrivée, l'attendaient et lui faisaient +signe de la main. Enfin, il descendait à terre, on l'amenait au +palais, et là on lui faisait boire du Lacryma-Christi dans des verres +taillés, et manger du macaroni dans des soupières d'argent; c'était un +rêve enfin: on lui achetait son corail plus cher qu'il ne voulait le +vendre, et il revenait riche _richissime_, et toute la nuit, il n'y a +pas à dire, toute la nuit comme ça. + +--Il avait pris de l'opium? interrompis-je. + +--C'est possible. Si bien que le lendemain, lorsqu'on le réveilla, il +se croyait le grand Turc. Mais quand la vieille entra, il vit bien +qu'il se trompait; il se rappela qu'il était tout bonnement le +capitaine Antonio Aréna, qu'il avait été blessé, et que ce qu'il +prenait pour du vin du Vésuve et du macaroni, était tout bonnement +quatre gouttes d'une liqueur rouge qu'une jeune fille lui avait versée +dans la tasse qui était encore sur la chaise auprès de son lit; mais +il ne dit pas un mot de la chose, il demanda seulement à se lever, on +lui mit un fauteuil à côté de sa croisée, il prit un bâton et, ma foi, +tant bien que mal il marcha: c'était crâne, tout de même, trois jours +après avoir reçu un coup de couteau pareil; enfin il avait l'air d'un +président quand le docteur entra: il n'en revenait pas, pauvre cher +homme, c'était la plus belle cure qu'il eût faite de sa vie. Il +s'assit auprès de son malade. + +Eh bien! capitaine, lui dit-il, il paraît que ça va de mieux en mieux? + +--Vous voyez, docteur, parfaitement. + +--Oh! il n'y a pas besoin de vous tâter le pouls, ni de vous regarder +la langue; il n'y a plus que patience à avoir, et les forces +reviendront. Mais quand elles seront revenues, si j'ai un conseil à +vous donner, c'est de ne plus vous battre pour toutes les sorcières +que vous rencontrerez, parce qu'il y en a quelques-unes en Calabre, +voyez-vous! + +--Qu'est-ce que vous dites? + +--Je dis que celle pour laquelle vous avez reçu le coup de couteau +dont ma science vient de vous guérir, ne valait pas la vie qu'elle a +failli vous coûter. + +--Comment? + +--Vous ne la connaissez pas? + +--Non. + +--Eh bien, c'est Giulia. + +--Giulia! c'est son nom? après? + +--Eh bien après... c'est le nom d'une sorcière! voilà tout. + +--Elle! elle est sorcière!--Le capitaine pâlit.--Puis, comme il +n'était pas convaincu encore:--Sorcière? reprit-il: docteur, en +êtes-vous bien sûr? + +--Sûr comme de mon existence: c'est une fille sans père ni mère +d'abord. Puis, voyez-vous, elle a été élevée par un vieux berger, un +jeteur de sorts, un empoisonneur enfin. + +--Mais ce n'est pas une raison pour que cette pauvre fille... + +--Cette pauvre fille est une strigge, vous dis-je; moi, je l'ai +rencontrée dans les champs la nuit, en temps de pleine lune, cherchant +les herbes et les plantes avec lesquelles elle fait les maléfices. +Quand il arrive un malheur sur la montagne ou sur la plage, qu'un +marinier se noie ou qu'un homme reçoit un coup de couteau, elle va les +trouver la nuit; elle les fait revenir avec des paroles magiques; elle +leur donne des breuvages composés avec des plantes inconnues, et, +quand les malades sont près de guérir, elle leur fait signer un +pacte.--Eh bien, qu'avez-vous donc, capitaine? vous devenez blanc +comme un linge.--Une sueur! oh! oh! c'est de la faiblesse. Voyez-vous, +vous vous êtes levé trop tôt. C'est égal, cela ira bien demain, je +viendrai vous voir. + +--Docteur, dit le capitaine, je voudrais régler mon compte avec vous. + +--Bah, ce n'est pas pressé, répondit le docteur. + +--Si fait, si fait. + +--Eh bien, mais vous savez d'où je vous ai tiré; vous me donnerez ce +que vous voudrez, ce que vous croyez que ça mérite; je ne fais jamais +de prix, moi. + +--Un ducat par visite, est-ce bien, docteur? + +--Va pour un ducat par visite. + +--Le capitaine lui donna trois ducats, et le docteur sortit. + +Un quart d'heure après nous arrivâmes, à trois mariniers de l'équipage +du capitaine. Nunzio, mon pauvre frère et moi, nous avions appris +l'accident le jour même, et nous avions sauté dans notre barque. Oh! +une petite barque soignée, allez, qui filait comme une hirondelle, et +nous avions fait la traversée della Pace à Palma, il y a neuf grandes +lieues, il faut vous dire, en trois heures et demie, pas une minute +avec; c'est bien aller, cela, hein! + +--Très-bien; mais il me semble que vous vous écartez de votre récit, +mon cher Pietro. + +--C'est juste. Ah, dit le capitaine en nous apercevant, soyez les +bienvenus. Pauvre capitaine! nous lui baisions les mains comme du +pain. Voyez-vous, on nous avait dit qu'il était mort, et nous le +retrouvions non-seulement vivant, mais encore levé et avec une bonne +mine; c'est-à-dire que nous ne nous tenions pas de joie. + +--Ce n'est pas tout cela, mes enfants, qu'il nous dit; vous êtes +venus avec la barque. + +--Oui. + +--Eh bien, il faut la tenir prête pour repartir tous ensemble cette +nuit. + +--Cette nuit? + +--Chut! + +--Capitaine, vous n'y pensez pas, blessé comme vous êtes. + +--Il le faut, je vous dis; pas de raisons, pas de propos, pas +d'observations; quand je vous dis qu'il faut partir, c'est qu'il faut +partir. + +--Mais si le vent est mauvais? + +--Nous irons à la rame, et ça quand je devrais m'y mettre moi-même. + +--Vous, capitaine, allons donc; c'est bon pour vous amuser, quand vous +vous portez bien et qu'il y a bonace; mais quand vous êtes blessé, ça +serait beau. + +--Ainsi, c'est convenu. + +--Convenu. + +--Faites venir du vin, et du meilleur; c'est moi qui paie. + +Nous fîmes venir du petit vin de Calabre et des marrons; voyez-vous, +quand vous y passerez, en Calabre, n'oubliez pas cela; car il n'y a +que cela de bon dans le pays, le muscat et les châtaignes. Quant aux +hommes, de véritables brigands, qui ont trahi Joachim, et qui l'ont +fusillé après. + +--Mais il me semble, repris-je, que vous en voulez beaucoup aux +Calabrais. + +--Oh! entre eux et nous c'est une guerre à mort; je vous en raconterai +sur eux, soyez tranquille; mais pour le moment revenons au capitaine; +il prit plein un dé à coudre de vin; ça lui fit un bien infini. Il +sentait ses forces revenir, que c'était une bénédiction; enfin, à huit +heures, nous le quittâmes pour aller tout préparer. A onze heures nous +étions revenus: il s'impatientait beaucoup, le capitaine; il était +levé et prêt à partir. + +--Ah! dit-il, j'avais peur que vous ne tardassiez jusqu'à +minuit,--filons. + +--Sans rien dire à personne? + +--J'ai payé le médecin, et voilà deux piastres pour la vieille. + +--Vous faites les choses grandement, capitaine. + +--Pourvu qu'il me reste en arrivant à la Pace deux carlins pour faire +dire une messe, c'est tout ce qu'il me faut. En route. + +--Oh! avec votre permission, capitaine, vous ne marcherez pas, nous +vous porterons. + +--Comme vous voudrez; mais partons. + +Nunzio le prit sur son dos comme on prend un enfant, et, attendu que +nous n'étions pas à plus de cent pas de l'endroit où nous avions +amarré le canot, en dix minutes nous fûmes arrivés. Au moment où nous +posions le capitaine dans la barque, nous vîmes une figure blanche se +lever lentement sur un des rochers du rivage; elle nous regarda un +instant, puis elle nous sembla glisser le long de la grande pierre, et +elle vint vers nous. Pendant ce temps nous poussions la péniche à la +mer, ce qui lui donna le temps de s'approcher; elle n'était plus qu'à +quinze pas à peine, lorsque le capitaine l'aperçut. + +--La barque est-elle à flot? s'écria-t-il en se soulevant, et d'une +voix aussi forte que s'il était plein de santé. + +--Oui, capitaine, répondîmes-nous tous ensemble. + +--Eh bien, à la rame, mes amis, et au large, vivement au large. + +La femme poussa un cri: nous nous retournâmes. + +--Qu'est-ce que cette femme? demanda Nunzio. + +--Une sorcière, répondit le capitaine en faisant le signe de la croix. + +Le canot bondit sur la mer, emporté comme s'il avait des ailes; quant +à la pauvre créature que nous laissions en arrière, nous la vîmes +s'affaisser sur le sable, et elle y resta étendue comme si elle était +morte. + +Quant au capitaine, il était retombé évanoui au fond de la barque. + + + + +CHAPITRE VII. + +UNE TROMBE. + + +A table, dit Jadin en reparaissant sur le pont une langouste d'une +main, un plat de pommes de terre de l'autre et une bouteille de vin +de Syracuse sous chaque bras. Mais ce jour-là Jadin mangea seul; le +capitaine était triste, et il était facile de voir que sa tristesse +venait des souvenirs que j'avais éveillés en lui par ma proposition +d'aller au cap Blanc. Quant à moi, j'étais préoccupé du récit de +Pietro, dans lequel je cherchais la réalité sous la teinte trompeuse +dont il l'avait recouverte. Du reste, les obscurités jetées sur +certaines parties, obscurités que l'esprit superstitieux du narrateur, +au lieu d'éclaircir, épaississait à chaque question nouvelle, la +difficulté que j'éprouvais même parfois à comprendre le patois dans +lequel le récit m'était fait, tout concourait à faire porter aux +individus qui s'agitaient, dans ce drame simple mais sûr, une scène +immense, et, dans ce cadre gigantesque, des ombres poétiques qui +paraîtraient d'une forme insolite et d'une couleur étrange au milieu +de notre civilisation. J'éprouvais, du reste, un charme extrême à +voir, aux mêmes lieux qu'habitaient autrefois les croyances profanes, +errer aujourd'hui comme des ombres du moyen âge, les superstitions +chrétiennes qui, exilées de nos villes et de nos villages, se +réfugient sur l'Océan et enveloppent d'une même atmosphère le vaisseau +du matelot breton qui vogue vers le Nouveau-Monde, et la barque du +marinier de la Méditerranée qui rame vers l'Ancien. Je tenterai donc +de faire partager à mes lecteurs les sensations que j'ai éprouvées +sans les rationaliser pour eux plus que je ne suis parvenu à le faire +pour moi; afin que, blasés comme ils le sont et comme je l'étais sur +ces faits positifs de la politique et sur les découvertes exactes de +la science, ils respirent comme moi le souffle de cette atmosphère +nouvelle, au milieu de laquelle les hommes et les choses perdent +leurs contours secs et arrêtés pour nous apparaître avec le vague, la +mélancolie et le charme que répandent sur eux la distance, la vapeur +et la nuit. + +On comprendra donc facilement qu'aussitôt, et même avant la fin du +dîner, je me levai et fis signe à Pietro de me suivre. Nous allâmes +nous asseoir à l'avant du bâtiment et, tendant la main vers l'horizon, +je lui montrai sur les côtes de la Calabre Palma qui se dorait aux +derniers rayons du soleil. + +--Oui, oui, me dit-il, je vous comprends, et je n'ai même rien mangé +de peur que mon dîner ne m'étouffe en vous racontant ce qui me reste à +vous dire, parce que c'est le plus triste, voyez-vous. + +--Vous en étiez à l'évanouissement du capitaine. + +--Oh! il ne fut pas long, la fraîcheur de la nuit le fit bientôt +revenir. Nous arrivâmes sur les quatre heures au village; le même +matin, Antonio se confessa; huit jours après, il fit dire une messe, +et au bout d'un an, comme je vous l'ai raconté, il épousa sa cousine +Francesca. + +--N'avait-il pas revu Giulia pendant cet intervalle? + +--Non, mais il avait souvent entendu parler d'elle. Depuis l'aventure +du coup de couteau elle était devenue encore plus errante et plus +solitaire qu'auparavant; et on disait qu'elle aimait le capitaine: +vous jugez bien l'effet que ça lui fit quand il la rencontra près du +lac, et qu'il n'est pas étonnant qu'il soit revenu de son entrevue +avec elle, si pâle et si effaré. + +Il faut vous dire qu'au moment de se marier le capitaine allait faire +un petit voyage; nous devions transporter à Lipari une cargaison +d'huile de Calabre, et le capitaine avait retardé sa traversée afin +de pouvoir charger en repassant de la passoline à Stromboli; de cette +manière il n'y avait rien de perdu, ni allée ni retour, et il avait +profité du moment qu'il avait à lui pour se marier avec sa cousine, +qu'il aimait depuis long-temps. + +Trois ou quatre jours après sa rencontre avec Giulia, il me fit venir. + +--Tiens, Pietro, me dit-il, va-t'en à Palma à ma place, tu t'entendras +avec M. Piglia sur le jour où l'huile sera envoyée à San-Giovanni, où +il est convenu que nous l'irons prendre. Tu comprends pourquoi je +n'y vas pas moi-même.--C'est bon, c'est bon, capitaine, répondis-je, +j'entends: la sorcière, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Eh bien! soyez tranquille, la chose sera faite en conscience. En +effet, le lendemain je pris la barque; je dis à mon frère et à Nunzio +de m'accompagner, et nous partîmes. Arrivé à Palma, je les laissai à +bord et je montai chez M. Piglia. Oh! avec lui les arrangements sont +bientôt faits; c'est un homme fidèle comme sûr, M. Piglia. Au bout de +cinq minutes tout était fini, et j'aurais pu revenir s'il ne m'avait +pas gardé à dîner. Il est comme ça, lui, riche à millions, mais pas +fier; il fait mettre un matelot à sa table, et il trinque avec lui. +Dam, nous avions trinqué pas mal. Tout à coup, j'entends sonner neuf +heures à la pendule; ça me rappelle que les autres m'attendent.--Eh +bien! dis-je, c'est convenu, M. Piglia; d'aujourd'hui en huit jours +l'huile sera À San-Giovanni.--Oh! mon Dieu, vous pouvez l'aller +prendre, qu'il me répond.--Alors, je me lève, je salue la société, et +je m'en vas. + +Il faisait nuit noire tout à fait; mais je connaissais mon chemin +comme ma poche. Je pris une petite pente qui conduisait droit à la +mer, et je me mis en route en sifflant. Tout à coup j'aperçois +devant moi quelque chose de blanc, qui était assis sur un rocher; je +m'arrête, ça se lève; je continue mon chemin, ça se met en travers +de ma route. Oh! oh! que je dis, il y a du louche là-dedans; les +demoiselles qui se promènent à cette heure-ci ne sont pas sorties pour +aller à confesse. C'est drôle au moins, moi, Pietro, qui n'ai pas peur +d'un homme, ni de deux hommes, ni de dix hommes, voilà que je sens +mes jambes qui tremblent, et puis une sœur froide qui me prend à la +racine des cheveux, que j'en frissonne encore. C'est égal, je vas +toujours.--Vous devinez que c'était la sorcière, n'est-ce pas? + +--Sans doute. + +--Eh bien! elle ne bougeait pas plus qu'une borne; mais ce n'est pas +là l'étonnant; c'est qu'en arrivant près d'elle:--Pietro, qu'elle me +dit--elle savait mon nom, comprenez-vous--Eh bien! oui, Pietro, que je +réponds, après?... + +--Pietro, répéta-t-elle, tu fais partie de l'équipage du capitaine +Aréna. + +--Pardieu! belle malice! C'est connu, ça; si vous n'avez pas autre +chose à m'apprendre, ce n'est pas la peine de m'arrêter. + +--Tu l'aimes. + +--Oh! ça, comme un frère, + +--Eh bien! dis-lui de ne faire aucun voyage pendant cette lune-ci; +c'est tout. Ce voyage lui serait fatal, à lui et à ses compagnons. + +--Bah! vous croyez? + +--J'en suis sûre. + +--Eh bien! je lui dirai ça. + +--Tu me le promets? + +--Ma parole. + +--Cest bien, passe. + +Alors elle se dérangea; je me fis mince pour ne pas la toucher; je +continuai ma route pendant vingt pas, pas plus vite les uns que +les autres, pour ne pas avoir l'air d'avoir peur; mais, au premier +tournant, je pris mes jambes à mon cou; et je détale un peu vite, +allez, quand je m'y mets. + +--Oui, oui; je connais vos moyens. + +La barque m'attendait. Quand Nunzio et mon frère me virent arriver +tout essoufflé, ils se doutèrent bien qu'il y avait quelque chose; +alors ils me prirent chacun par un bras pour m'aider à monter plus +vite, et ils se mirent à ramer comme s'ils faisaient la pêche de +l'espadon. Ça n'aurait pas pu durer long-temps comme cela; mais une +fois hors de la crique le vent s'éleva, nous hissâmes la voile et +nous arrivâmes vivement au village. J'avais envie d'aller éveiller +le capitaine tout de suite, mais je pensai que le lendemain matin il +serait temps. Dailleurs je ne voulais rien dire devant sa femme. Le +lendemain j'allai le trouver et je lui contai l'affaire. + +--Elle m'a déjà dit la même chose, me répondit-il. + +Eh bien! est-ce que vous n'attendrez pas l'autre lune, capitaine? + +Impossible. On commence déjà à faire sécher la passoline, et si nous +attendions plus long-temps nous arriverions derrière les autres, ce +qui fait que nous aurions plus mauvais et plus cher. + +--Dam, c'est à vous de voir. + +--C'est tout vu. Tu dis que samedi prochain les huiles seront à +San-Giovanni, n'est-ce pas? + +--Samedi prochain. + +--Eh bien! samedi prochain nous chargerons, et lundi à la voile. + +--C'est bien, capitaine. + +Je ne fis pas d'autres observations: je savais qu'une fois qu'il avait +arrêté une chose dans sa tête, il n'y avait ni dieu ni diable qui pût +le faire changer de résolution; aussi il ne fut plus ouvert la bouche +de la chose: le samedi à cinq heures du matin nous allâmes charger à +San-Giovanni, à huit heures du soir les cinquante barriques d'huile +étaient à bord, et à minuit nous étions de retour à la Pace. Le +capitaine trouva sa femme en larmes, il lui demanda pourquoi elle +pleurait, et alors elle lui raconta qu'au jour tombant elle était +montée dans le jardin pour aller cueillir des figues d'Inde: le temps +d'en ramasser plein son tablier et la nuit était tombée; en revenant +elle avait rencontré sur la route une femme enveloppée d'un grand +voile de laine blanche, et cette femme lui avait dit que si son mari +partait avant la nouvelle lune il lui arriverait malheur + +--C'était toujours Giulia? demandai-je. + +Vous jugez, pauvre femme, l'état où elle était. Le capitaine la +tranquillisa tant bien que mal, car il n'était pas trop rassuré +lui-même; et au fait il n'y avait pas de quoi l'être. Mais Francesca +eut beau dire et beau faire, Antonio ne voulut entendre à rien: le +bâtiment était chargé, le prix était fait, le jour arrêté, c'était +fini; tout ce qu'elle put obtenir c'est qu'il entendrait avec elle +le lendemain une messe qu'elle avait été commander à l'église des +Jésuites à l'intention de son heureux voyage. + +Le lendemain, qui était un dimanche, ils allèrent tous les deux à +l'église, la messe était pour huit heures: quelques minutes avant +qu'elles ne sonnassent ils étaient arrivés; ils se mirent à genoux +et commencèrent à dire leurs prières. Lorsqu'ils eurent fini, ils +levèrent la tête, et au milieu du chœur ils virent une bière couverte +d'un drap noir avec des cierges tout autour: un enfant de chœur vint +les allumer, et Antonio lui demanda quelle était la messe qu'on allait +dire. L'enfant de chœur répondit que c'était celle commandée par +la femme du capitaine, et, comme en ce moment le prêtre montait à +l'autel, il ne lui fit pas d'autre question. Au même instant la messe +commença. + +Aux premières paroles que prononça le prêtre le capitaine et sa femme +se regardèrent en pâlissant. Cependant tous deux se remirent à prier; +mais lorsque les chantres entonnèrent le _De profundis_, la pauvre +Francesca ne put résister plus long-temps à sa terreur, elle jeta un +cri et s'évanouit. Ce cri était si douloureux que le prêtre descendit +de l'autel et s'approcha de celle qui lavait poussé. + +--Mais, dit le capitaine d'une voix altérée, quelle diable de messe +nous chantez-vous là? + +--L'office des morts, répondit le prêtre. + +--Qui vous l'a commandé? + +--Francesca. + +--Moi! un office des morts! s'écria la pauvre femme. Oh! non, non! Je +vous ai commandé une messe de bon retour, et non un service funèbre. + +--Alors j'ai mal compris, et je me suis trompé, répondit le prêtre. + +--Sainte Vierge, ayez pitié de nous! s'écria Francesca. + +--Que la volonté de Dieu soit faite, dit avec résignation le +capitaine. + +Le surlendemain nous partîmes. + +Jamais nous n'avions eu un plus beau temps pour appareiller. Nous +passâmes devant le Phare fiers comme si nous avions eu des ailes. Le +capitaine avait l'air aussi tranquille que s'il n'avait rien eu au +fond du cœur. Mais moi, qui savais la chose, je le vis, quand nous +eûmes doublé la tour, jeter deux ou trois coups d'œil du côté de +Palma. Enfin il demanda sa lunette, on la lui apporta, il regarda +long-temps le rivage, et, sans dire un mot, il me passa l'instrument. +Je regardai après lui, et, malgré la distance, je vis Giulia aussi +distinctement que je vous vois: elle était assise sur le haut d'un +rocher dont la base trempait dans la mer, regardant le bâtiment, et de +temps en temps s'essuyant les yeux avec un mouchoir. + +--C'est bien elle, dis-je en rendant la longue-vue au capitaine. + +--Oui, je l'ai reconnue. + +--Est-ce qu'elle va rester long-temps là? c'est qu'elle m'offusque. + +--Crois-tu véritablement qu'elle soit sorcière? + +--Si elle l'est, capitaine! j'en mettrais ma main au feu! + +--Cependant elle ne m'a jamais fait de mal; au contraire, sans elle... + +--Après? + +--Eh bien! sans elle, je ne naviguerais plus aujourd'hui. Elle ne peut +me vouloir du mal, car, lorsque je l'ai vue au bord du lac elle ne +menaçait pas, elle priait, elle pleurait. + +--Pardieu, si ce n'est que cela, elle pleure encore, on le voit bien. + +Le capitaine reporta la lunette à son œil, regarda plus attentivement +encore que la première fois; puis, poussant un soupir, il renfonça +sa lunette avec la paume de sa main, et passant son bras sous le +mien:--Allons faire un tour sur l'avant, me dit-il. + +--Volontiers, capitaine. + +L'équipage n'avait jamais été plus gai; on riait, on racontait des +histoires; et puis, voyez-vous, quand nous allons dans les îles, c'est +une fête; nous y avons des connaissances, comme vous avez pu voir, de +sorte que chacun parlait de sa chacune, et il ne faut pas demander +si on riait. Aussitôt qu'ils m'aperçurent:--Allons, Pietro, la +tarentelle.--Oh je ne suis pas en train de danser, que je leur +réponds. + +--Bah! nous te ferons bien danser malgré toi, dit mon pauvre frère. +Oh! un bon garçon, voyez-vous, dix ans de moins que moi; je l'aimais +comme mon enfant. Alors il se met à siffler, les autres à chanter, et +moi, ma foi, je sens la plante des pieds qui me démange; je commence +à danser d'une jambe, puis de l'autre, et me voilà parti. Vous savez, +quand je m'y mets, ce n'est pas pour un peu: ils allaient toujours, et +moi aussi; au bout d'une demi-heure je tombe sur mon derrière, j'étais +rendu.--Ah! je dis, un verre de muscat, ça ne fera pas de mal. On me +passe la bouteille.--A la santé du capitaine et de son heureux voyage! +Où est-il donc, le capitaine?--A l'arrière, me dit Nunzio.--Eh! +qu'est-ce que tu fais là, pilote?--Tu vois bien, je me croise les +bras; le capitaine s'est chargé du gouvernail.--Ah! ah! Sur ce, je me +lève, et je vas le rejoindre. Il avait une main sur le timon et il +tenait sa lorgnette de l'autre. La nuit commençait à tomber. + +--Eh bien, capitaine? + +--Elle y est toujours. + +Je mis ma main sur mes yeux, je vis un petit point blanc, pas autre +chose. + +--C'est drôle, que je dis au capitaine, je crois que vous vous +trompez, ce n'est pas une femme ça, c'est trop petit, ça m'a l'air +d'une mouette. + +--C'est la distance. + +--Oh! j'ai de bons yeux, je n'ai pas besoin de longue-vue, moi... je +m'en tiens à ce que j'ai dit, moi... c'est une mouette. + +--Tu te trompes. + +--Eh! tenez, la preuve, c'est que la voilà qui s'envole. Le capitaine +jeta un cri, s'élança sur le bastingage.--Eh bien, dis-je en le +retenant par le fond de sa culotte, qu'est-ce que vous allez donc +faire? + +--C'est juste, elle aurait le temps de se noyer dix fois avant que +j'arrivasse. Et il retomba plutôt qu'il ne redescendit. + +--Comment? + +--Elle s'est jetée à la mer. + +--Bah! + +--Regarde. + +Je pris sa lorgnette: inutile, il n'y avait plus rien. + +--Eh bien! dis-je au capitaine, que voulez-vous? voilà. Il se +désolait. Allons, soyez un homme, et que les autres ne s'aperçoivent +pas de cela. + +--Va les trouver et dis à Nunzio qu'il peut dormir cette nuit, je +resterai au gouvernail. Il me tendit la main, je la pris et je la +serrai. + +--Au bout du compte, lui dis-je, ce n'est qu'une sorcière de moins. + +--Est-ce que tu crois qu'elle était sorcière? répéta-t-il. + +--Dam! capitaine, vous savez mon opinion là-dessus, voilà trois fois +que je vous le dis. + +--C'est bien, laisse-moi. Je lui obéis. + +--Vous pouvez vous coucher tous, leur dis-je, le capitaine veillera. + +Ça faisait l'affaire de tout le monde, de sorte qu'il n'y eut pas +de contestation. Le lendemain on se réveilla à Lipari; quant au +capitaine, il n'avait pas fermé l'œil. + +Nous y restâmes trois jours, non pas à décharger l'huile, ça fut fini +en vingt-quatre heures, mais à faire la noce; puis après ça nous +partîmes pour Stromboli légers comme lièges. Là nous chargeâmes, comme +ça avait été dit, la valeur d'un millier de livres de passoline: non +pas que nous eussions assez d'argent pour payer ça comptant, mais +le capitaine avait bon crédit et il était sûr de s'en défaire +avantageusement rien qu'à Mélazzo; il en avait déjà près de deux cents +livres placées d'avance. Alors, vous concevez, au lieu de revenir de +Stromboli à Messine, on manœuvra sur le cap Blanc. Voilà que nous +arrivons à la chose; voyez-vous, je l'ai retardée tant que j'ai pu, +mais ici il n'y a plus à s'en dédire: faut marcher! + +--Un verre de rhum, Pietro! + +--Non, merci. C'était en plein jour, à midi, il faisait un magnifique +soleil de la fin de septembre; le temps à la bonace, un petit courant +d'air, voilà tout. Le capitaine fumait; le frère de Philippe, vous +savez, le chanteur, il jouait à la morra avec mon pauvre frère +Baptiste. Moi, j'étais de cuisine. Je mets par hasard le nez hors de +la cantine:--Tiens, je dis, voilà un singulier nuage et d'une drôle de +couleur. Il était comme vert, couleur de la mer, et tout seul au ciel. + +--Oui, me répond le capitaine; et il y a déjà dix minutes que je le +regarde. Vois donc comme il tourne, Nunzio. + +--Vous me parlez, capitaine? dit le pilote en levant la tête au-dessus +de la cabine. + +--Vois-tu? + +--Oui. + +--Qu'est-ce que tu penses de cela? + +--Rien de bon. + +--Si nous mettions toutes nos voiles dehors, peut-être +arriverions-nous au cap Blanc avant l'orage. + +--Ce n'est pas un orage, capitaine; il n'y à pas d'orage en l'air; le +temps est au beau fixe, la brise vient de la Grèce; voyez plutôt la +fumée de Stromboli qui va contre le vent. + +--C'est vrai, dit le capitaine. + +--Eh! tenez, tenez, capitaine, voyez donc la mer au-dessous du nuage, +comme elle crépite. + +--Tout le monde sur le pont, cria le capitaine. + +En un moment nous fûmes là tous les douze, les yeux fixés sur +l'endroit en question; l'eau bouillonnait de plus en plus. De son +côté, le nuage s'abaissait toujours; on aurait dit qu'ils s'attiraient +l'un l'autre, que la mer allait monter et que le ciel allait +descendre. Enfin, la vapeur et l'eau se joignirent. C'était comme un +immense pin dont l'eau formait le tronc, et la vapeur la cime. Alors +nous reconnûmes que c'était une trombe; au même moment, l'immense +machine commença de se mettre en mouvement. On eût dit un serpent +gigantesque aux écailles reluisantes qui aurait marché tout debout +sur sa queue, en vomissant de la fumée par sa gueule. Elle hésita +un instant comme pour chercher la direction qu'elle devait prendre. +Enfin, elle se décida à venir sur nous. En même temps le vent tomba. + +--Aux rames! crie le capitaine. + +Chacun empoigna l'aviron; nous n'avions que vingt pas à faire pour +que la trombe passât à l'arrière. Il ne faut pas demander si nous +ménagions nos bras; nous allions, Dieu me pardonne, aussi vite que +quand le vent du diable souffle. Aussi, nous eûmes, bientôt gagné sur +elle; si bien quelle continuait sa route lorsqu'elle rencontra notre +sillage. Quant à nous, nous ramions d'ardeur en lui tournant le dos; +de sorte que, ne la voyant plus, nous croyions en être quittes. Tout +à coup nous entendîmes Nunzio qui criait:--La trombe! la trombe! Nous +nous retournâmes. + +Soit que notre course rapide eût établi un courant d'air, soit que le +sillon que nous creusions lui indiquât sa route, elle avait changé +de direction et s'était mise à notre poursuite. On eût dit un de ces +géants comme il y en avait autrefois dans les cavernes du mont Etna, +et qui poursuivaient jusque dans la mer les vaisseaux qui avaient le +malheur de relâcher à Catane ou à Taormine. Nous n'avions plus de +bras, nous n'avions plus de voix, nous n'avions que des yeux. Quant à +moi, je me rappelle que j'étais comme un hébété; je suivais du regard +un grand oiseau de mer qui avait été entraîné dans la trombe, et qui +tourbillonnait comme un grain de sable, sans pouvoir sortir du cercle +qui l'enfermait. A mesure que la trombe s'approchait nous reculions +devant elle; si bien que nous nous trouvâmes tous entassés sur l'avant +du navire, excepté le pilote qui, ferme à son poste, était resté à +l'arrière. Tout à coup le bâtiment trembla comme si, lui aussi, il +avait eu peur. Les mâts plièrent comme des joncs, les voiles se +déchirèrent comme des toiles d'araignée; le bâtiment se retourna sur +lui-même. Nous étions tous engloutis. + +Je ne sais pas le temps que je passai sous l'eau. Autant que je pus +calculer, j'ai bien plongé à une trentaine de pieds de profondeur. +Heureusement, j'avais eu le temps de faire provision d'air, de sorte +que je n'étais pas encore trop ébouriffé en revenant à la surface de +la mer. J'ouvris les yeux, je regardai autour de moi, et la première +chose que je vis, c'était notre pauvre bâtiment flottant cap dessus, +cap dessous, comme une baleine morte. Au même instant je m'entendis +appeler; je me retournai, c'était le capitaine.--Allons, allons, +courage! que je lui dis; nous ne sommes pas paralytiques, et, avec la +grâce de Dieu, nous pouvons nous en tirer. + +--Oui, oui, dit le capitaine; mais en voilà encore un qui reparaît +derrière toi: c'est Vicenzo. + +--A moi! cria Vicenzo; je sens que j'ai la jambe cassée, je ne puis +pas me soutenir sur l'eau. + +--Poussons-le au bâtiment, capitaine; il se mettra à cheval dessus, +et, tant qu'il ne sera pas coulé tout à fait, eh bien! il aura la +chance d'être vu par quelque barque de pêche. Courage! Vicenzo, +courage! + +Nous le primes chacun par-dessous un bras, et nous le soutînmes sur +l'eau; puis, arrivé au bâtiment, il s'y cramponna, et, à l'aide de +ses deux mains et de sa bonne jambe, il parvint à se jucher sur la +quille.--Ah! dit-il quand il fut assuré sur sa machine, je vois les +autres: un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, vous deux +ça fait dix, et moi ça fait onze: il n'en manque qu'un. Celui qui +manquait s'appelait Jordano; nous n'en entendîmes jamais parler. + +--Allons! dis-je au capitaine, il faut nager de concert et piquer +droit au cap. C'est un peu loin, dam! et il y en a quelques-uns qui +resteront en route; mais c'est égal, il ne faut pas que cela vous +effraie.--Allons, en avant la coupe et la marinière. + +--Bon voyage! nous cria Vicenzo. + +--Encore un mot, vieux. + +--Hein? + +--Vois-tu mon frère? + +--Oui, c'est le second là-bas. + +--Dieu te récompense de ta bonne nouvelle!--Et je me mis à ramer vers +celui qu'il m'avait indiqué, que le capitaine en avait peine à me +suivre. Au bout de dix minutes, nous étions tous réunis, et nous +nagions en ligne comme une compagnie de marsouins. Je m'approchai de +mon frère.--Eh bien! Baptiste, que je lui dis, nous allons avoir du +tirage. + +--Oh! répondit-il, ça ne serait rien si je n'avais pas ma veste; mais +elle me gêne sous les bras. + +--Eh bien! approche-toi de moi et ne me perds pas de vue; quand tu te +sentiras faiblir, tu t'appuieras sur mon épaule. Tu sais bien que je +ne suis pas gros, mais que je suis solide. + +--Oui, frère. + +--Eh bien! pilote, c'est donc vous? + +--Moi-même, mon garçon. + +--Tiens, tiens, tiens, vous n'êtes pas si bête, vous, vous êtes tout +nu. + +--Oui, j'ai eu le temps de me déshabiller; mais si j'ai un conseil à +te donner, c'est de ne pas user ton haleine à bavarder, tu en auras +besoin avant une heure. + +--Un dernier mot: ne perdez pas de vue le capitaine. + +--Sois tranquille. + +--Maintenant, motus. + +Ça alla comme ça une heure. Au bout de ce temps, voyant mon frère +inquiet:--Est-ce que tu te fatigues? que je lui dis. + +--Non, ce n'est pas ça, mais c'est que je ne vois plus Giovanni. +C'était le frère de Philippe. + +Je me retournai, je regardai de tous les côtés; peine perdue, il était +allé rejoindre Jordano. Et ça, sans dire un mot, de peur de nous +effrayer. + +Voilà ce que c'est que les marins; pourtant je dis en moi-même un _Ave +Maria_, moitié pour lui moitié pour moi, et je me mis à faire un peu +de planche pour me reposer. Ça alla comme ça encore une heure; de +temps en temps je regardais mon frère, il devenait de plus en plus +pâle. + +--Est-ce que tu es fatigué, Baptiste? + +--Non, pas encore, mais nous ne sommes plus que huit. + +--Une barque, cria le capitaine. + +En effet, à l'extrémité du cap, nous voyions pointer une voile qui +venait de notre coté; ça nous redonna des forces, et nous nous remîmes +à nager bravement. Elle venait à nous, mais elle devait être encore +plus d'une heure avant de nous voir et près de deux heures avant de +nous rejoindre. + +--Je n'irai jamais jusqu'à elle, dit Baptiste. + +--Appuie-toi sur moi. + +--Pas encore. + +--Alors ne te presse pas et respire sur ta brassée. + +--C'est ma diable de veste qui me gêne. + +--Du courage. + +Ça alla bien comme ça trois quarts d'heure. La barque approchait à vue +d'œil; elle ne devait pas être à plus d'une lieue de nous. J'entendis +Baptiste qui toussait; je me retournai vivement.--Ce n'est rien, +dit-il, ce n'est rien. + +--Si fait, c'est quelque chose, que je lui répondis; allons, allons, +pas de bravade, et mets ta main sur mon épaule, ça soulage. + +--Approche-toi de moi alors, car je sens que je m'engourdis. En deux +brassées je l'avais rejoint; je lui mis la main sur mon cou, ça le +soulagea. + +--La barque nous a vus, cria le capitaine. + +--Entends-tu, Baptiste? la barque nous a vus; nous sommes sauvés. + +--Pas tous, car voilà Gaetano qui se noie. + +--Allons, allons, ne t'occupe pas des autres, chacun pour soi, frère. + +--Alors pourquoi ne me laisses-tu pas là? + +--Parce que toi, c'est moi. + +--Taisez-vous donc, dit le pilote, vous vous exténuez. + +Il avait dit vrai. Le pauvre Baptiste! il ne pouvait plus aller; il me +pesait comme un plomb, de sorte que je n'allais plus guère non plus, +moi. Cependant la barque avançait toujours; nous voyions déjà les gens +qui étaient dedans, nous entendions leurs cris, mais Nunzio seul leur +répondait. On aurait dit qu'il avait des nageoires, quoi! le vieux +chien de mer; il ne se fatiguait pas. Quant à Baptiste, c'était autre +chose; il avait les yeux à moitié fermés, et je sentais son bras qui +se roidissait autour de mon cou; je commençais moi-même à siffler en +respirant.--Pilote, que je dis, si je n'arrive pas jusqu'à la barque, +vous ferez dire des messes pour moi, n'est-ce pas? Je n'avais pas +achevé, que je sens que mon frère entre dans l'agonie.--A moi, pilote! +à... Va te promener! j'avais de l'eau par-dessus la tête. Vous savez, +on boit trois bouillons avant d'aller au fond tout à fait.--Bon, que +je dis, j'en ai encore deux à consommer. Effectivement, je revins +sur l'eau. J'avais le soleil en face des yeux et il me semblait tout +rouge; je voyais la barque dans un brouillard, je ne savais plus si +elle était près ou si elle était loin; je voulais parler, appeler: +oui, c'est comme si j'avais eu le cauchemar. Si ce n'avait été +Baptiste, j'aurais peut-être encore pu me retourner sur le dos; +mais avec lui, impossible, je sentais qu'il m'entraînait, que +j'enfonçais.--Bon, je dis, voilà mon second bouillon, je n'en ai plus +qu'un; enfin je rassemble toutes mes forces, je reviens sur l'eau, le +soleil était noir. Ah! vous ne vous êtes jamais noyé, vous? + +--Non. Continuez, Piétro. + +--Que diable voulez-vous que je continue? je ne sais plus rien. Je ne +connaissais plus mon frère, qui me tenait au col; je sentais que je +roulais avec une chose qui m'entraînait au fond, avec une chose qui +me noyait, et je voulais me débarrasser de cette chose. Je ne sais +comment je fis, mais, Dieu me pardonne, j'y réussis. Alors j'eus un +moment de bien-être; il me sembla que je respirais, qu'on me pressait, +puis qu'on me retournait. Quand j'ouvris les yeux, nous étions à la +pointe du cap Blanc, que vous voyez là-bas; j'étais pendu par les +pieds et je crachais l'eau de mer gros comme le bras. Nunzio était +près de moi, qui me frottait la poitrine et les reins. + +--Et les autres? + +--Il y en avait quatre de sauvés, et moi et Nunzio ça faisait six. + +--Et le capitaine? + +--Le capitaine, il ne s'était pas noyé, lui; mais des efforts qu'il +avait faits en mettant le pied dans la barque sa blessure s'était +rouverte. Elle ne voulut jamais se refermer; pendant trois jours il +perdit tout le sang de son corps, et le troisième jour il mourut: +preuve que Giulia était une sorcière. + +--Et Vicenzo, que vous aviez laissé sur le bâtiment avec une jambe +cassée? + +--C'est le même que voilà là et qui cause avec votre camarade et le +cuisinier; mais c'est égal, vous comprenez maintenant pourquoi nous ne +nous soucions plus d'aller au cap Blanc. + +En effet, je comprenais. + +En ce moment le capitaine s'approcha de nous, et voyant à notre +silence que nous avions fini: + +--Excellence, me dit-il, je crois que votre intention est de toucher +terre seulement à Messine et de retourner immédiatement à Naples par +la Calabre. + +--Oui. Y aurait-il quelque empêchement? + +--Au contraire, je venais proposer à votre excellence de descendre +directement à San-Giovanni pour ne pas payer deux patentes pour le +speronare; nous traverserons le détroit dans la chaloupe. + +--A merveille. + +--A San-Giovanni, vieux, dit le capitaine en se tournant vers le +pilote. + +Nunzio fit un signe de tête, imprima un léger mouvement au gouvernail, +et le petit bâtiment, docile comme un cheval de manége, tourna sa +proue du côté de la Calabre. + +A dix heures du soir, nous jetâmes l'ancre à vingt pas de la côte. + + + + +CHAPITRE VIII. + +LA CAGE DE FER. + + +Si nous avions éprouvé des difficultés pour mettre pied à terre dans +la capitale de l'archipel lipariote, ce fut bien autre chose pour +descendre sur les côtes de Calabre: quoique notre capitaine eût pris +la précaution de se rendre à la police dès l'ouverture du bureau, +c'est-à-dire à six heures du matin, à huit il n'était pas encore de +retour au speronare; enfin, nous le vîmes poindre au bout d'une petite +ruelle, escorté d'une escouade de douaniers, laquelle se rangea en +demi-cercle sur le bord de la mer, formant un cordon sanitaire entre +nous et la population: cette disposition stratégique arrêtée, on +nous fit descendre avec nos papiers, qu'on prit de nos mains avec de +longues pincettes et qu'on soumit à une commission de trois membres +choisis sans doute parmi les plus éclairés. L'examen ayant, à ce qu'il +paraît, été favorable, les papiers nous furent rendus, et l'on procéda +à l'interrogatoire: c'est à savoir, d'où nous venions, où nous +allions, et dans quel but nous voyagions. Nous répondîmes sans hésiter +que nous venions de Stromboli, que nous allions à Bauso, et que nous +voyagions pour notre plaisir. Ces raisons furent soumises à un examen +pareil à celui qu'avaient subi nos papiers; et sans doute elles en +sortirent victorieuses comme eux, car le chef de la troupe, rassuré +sur notre état sanitaire, s'approcha de nous pour nous dire qu'on +allait nous délivrer notre patente, et que nous pourrions continuer +notre route; une piastre que je lui offris, et qu'il ne crut pas +devoir prendre, comme les passe-ports, avec des pincettes, activa les +dernières formalités, de sorte qu'un quart d'heure après, c'est-à-dire +vers les dix heures, nous reçûmes notre autorisation de partir pour +Messine. + +J'en profitai seul: Jadin avait avisé une barque de pêcheurs, et +dans cette barque trois ou quatre poissons de formes et de couleurs +tellement séduisantes, que le désir de faire une nature morte +l'emporta chez lui sur celui de visiter le théâtre des exploits de +Pascal Bruno; en outre, il comptait le lendemain et le surlendemain +aller prendre un croquis de Scylla. + +Nous montâmes dans une petite barque, tout l'équipage et moi: chacun +était pressé de revoir sa femme. Jadin, le mousse et Milord restèrent +seuls pour garder le speronare. Ne voulant pas retarder leur bonheur +d'un instant, j'autorisai nos matelots à piquer droit sur le village +della Pace; cette autorisation fut reçue avec des hurras de joie: +chacun empoigna un aviron, et nous volâmes, littéralement, sur la +surface de la mer. + +Dès le matin, d'un côté du détroit à l'autre on avait reconnu notre +petit bâtiment à l'ancre sur les côtes de Calabre; et comme on s'était +bien douté que la journée ne se passerait pas sans une visite de son +équipage, on ne l'avait pas perdu de vue: aussi, à peine avions-nous +fait un mille, que nous commençâmes à voir s'amasser toute la +population sur le bord de la mer. Cette vue redoubla l'ardeur de nos +mariniers: en moins de quarante minutes nous fûmes à terre. + +Comme j'étais le seul qui n'était attendu par personne, je laissai +tout mon monde à la joie du retour, et, leur donnant rendez-vous pour +le surlendemain à huit heures du matin à l'hôtel de la Marine, je +m'acheminai vers Messine, où j'arrivai vers midi. + +Il était trop tard pour songer à faire ma course le même jour, il +m'aurait fallu coucher dans quelque infâme auberge de village, et +je ne voulais pas anticiper sur les plaisirs que, sur ce point, me +promettait la Calabre; je me mis donc à courir par les rues de Messine +pour voir si je n'aurais pas oublié de visiter quelque chef-d'œuvre à +mon premier voyage. Je n'avais absolument rien oublié. + +En rentrant à l'hôtel, un grand jeune homme me croisa; je crus +le reconnaître, et j'allai à lui: en effet, c'était le frère de +mademoiselle Schulz, avec lequel j'avais ébauché connaissance il y +avait deux mois. Je ne croyais pas le retrouver à Messine; mais sa +sœur avait eu du succès au théâtre, et ils étaient restés dans la +seconde capitale de la Sicile plus long-temps qu'ils ne le croyaient +d'abord. + +J'exposai à M. Schulz les causes de mon retour à Messine. Aussi +curieux de pittoresque que qui que ce soit au monde, il m'offrit +d'être mon compagnon de voyage. L'offre, comme on le comprend bien, +fut acceptée à l'instant même, et séance tenante nous allâmes chez +l'_affitatore_ qui lui louait sa voiture, afin de retenir chez lui un +berlingo quelconque pour le lendemain à six heures du matin: moyennant +deux piastres nous eûmes notre affaire. + +Le lendemain, comme je descendais de ma chambre, je trouvai Pietro au +bas de l'escalier; le brave garçon avait pensé que, pendant ce petit +voyage, j'aurais peut-être besoin de ses services, et il avait quitté +la Pace à cinq heures du matin, de peur de me manquer au saut du lit. + +J'ai parfois des tristesses profondes quand je pense que je ne +reverrai probablement jamais aucun de ces braves gens. Il y a des +attentions et des services qui ne se paient pas avec de l'argent; et +comme, selon toute probabilité, l'ouvrage que j'écris à cette heure ne +leur tombera jamais entre les mains, ils croiront, chaque fois qu'ils +penseront à moi, que moi, je les ai oubliés. + +Il y eut alors entre nous un grand débat: Pietro voulait monter avec +le cocher; j'exigeai qu'il montât avec nous: il se résigna enfin, mais +ce ne fut qu'à une lieue ou deux de Messine qu'il se décida à allonger +ses jambes. + +Comme la route de Messine à Bauso n'offre rien de bien remarquable, le +temps se passa à faire des questions à Pietro; mais Pietro nous avait +dit tout ce qu'il savait à l'endroit de Pascal Bruno, et tout le fruit +que nous retirâmes de nos interrogatoires fut d'apprendre qu'il y +avait à Calvaruso, village situé à un mille de celui où nous nous +rendions, un notaire de la connaissance de Pietro, et à qui tous les +détails que nous désirions savoir étaient parfaitement connus. + +Vers les onze heures nous arrivâmes à Bauso; Pietro fit arrêter la +voiture à la porte d'une espèce d'auberge, la seule qu'il y eût dans +le pays. L'hôte vint nous recevoir de l'air le plus affable du monde, +son chapeau à la main et son tablier retroussé: son air de bonhomie me +frappa, et j'en exprimai ma satisfaction à Pietro en lui disant que +son mæstro di casa avait l'air d'un brave homme. + +--Oh, oui! c'est un brave homme, répondit Pietro, et il ne mérite pas +tout le chagrin qu'on lui a fait. + +--Et qui lui a donc fait du chagrin? demandai-je. + +--Hum! fit Pietro. + +--Mais enfin? + +Il s'approcha de mon oreille. + +--La police, dit-il. + +--Comment, la police? + +--Oui, vous comprenez. On est Sicilien, on est vif; on a une dispute. +Eh bien! on joue du couteau ou du fusil. + +--Oui, et notre hôte a joué à ce jeu-là, à ce qu'il paraît? + +--Il était provoqué, le brave homme, car quant à lui, il est doux +comme une fille. + +--Et alors? + +--Eh bien alors! dit Pietro, accouchant à grand'peine du corps du +délit, eh bien! il a tué deux hommes, un d'un coup de couteau et +l'autre d'un coup de fusil: quand je dis tué, il y en a un qui n'était +que blessé; seulement il est mort au bout de huit jours. + +--Ah! ah! + +--Mais voyez-vous, méchanceté pure: un autre en aurait guéri, mais lui +c'était une vieille haine avec ce pauvre Guiga; et il s'est laissé +mourir pour lui faire pièce. + +--Ainsi, ce brave homme s'appelle Guiga? demandai-je. + +--C'est-à-dire, c'est un surnom qu'on lui a donné; mais son vrai nom +est Santo-Coraffe. + +--Et la police l'a tourmenté pour cette bagatelle? + +--Comment, tourmenté! c'est-à-dire qu'on l'a mis en prison comme un +voleur. Heureusement qu'il avait du bien, car, tel que vous le voyez, +il a plus de 300 onces de revenu, le gaillard. + +--Eh bien! qu'est-ce que ces 300 onces ont pu faire là-dedans? il +était coupable ou il ne l'était pas. + +--Il ne l'était pas! il ne l'était pas! s'écria Pietro, il a été +provoqué, c'est la douceur même, lui, pauvre Guiga! Eh bien alors, +quand ils ont vu qu'il avait du bien, ils ont traité avec lui. On a +fait une côte mal taillée; il paie une petite rente, et on le laisse +tranquille. + +--Mais à qui paie-t-il une rente? à la famille de ceux qu'il a tués? + +--Non, non, non; ah bien! pour quoi faire? non, non, à la police. + +--C'est autre chose, alors je comprends. + +Je m'avançai vers notre hôte avec toute la considération que +méritaient les renseignements que je venais de recevoir sur lui, et je +lui demandai le plus poliment que je pus s'il y aurait moyen d'avoir +un déjeuner pour quatre personnes; puis, sur sa réponse affirmative, +je priai Pietro de monter dans la voiture et d'aller chercher son +notaire à Calvaruso. + +Pendant que les côtelettes rôtissaient et que Pietro roulait, nous +descendîmes jusqu'au bord de la mer. De la plage de Bauso, la vue est +délicieuse. De ces côtes, le cap Blanc s'avance plat et allongé dans +la mer; de l'autre côté les monts Pelore se brisent au-dessus des +flots à pic comme une falaise. Au fond, se découpent Vulcano, Lipari +et Lisca-Bianca, au delà de laquelle s'élève et fume Stromboli. + +Nous vîmes de loin la voiture qui revenait sur la route: deux +personnes étaient dedans; Pietro avait donc trouvé son notaire: il eût +été malhonnête de faire attendre le digne tabellion qui se dérangeait +pour nous; nous reprîmes donc notre course vers l'hôtel, où nous +arrivâmes au moment même où la voiture s'arrêtait. + +Pietro me présenta il signor don Cesare Alletto, notaire à Calvaruso. +Non-seulement le brave homme apportait toutes les traditions orales +dont il était l'interprète, mais encore une partie des papiers +relatifs à la procédure qui avait conduit à la potence l'illustre +bandit dont je comptais me faire le biographe. + +Le déjeuner était prêt: maître Guiga s'était surpassé, et je commençai +à penser comme Pietro, qu'il n'était pas si coupable qu'on le faisait +et que c'était un _peccato_ que d'avoir tourmenté un aussi brave +homme. + +Après le déjeuner, don Cesare Alletto nous demanda si nous désirions +d'abord entendre l'histoire des prouesses de Pascal Bruno, ou visiter +avant tout le théâtre de ces prouesses: nous lui répondîmes que, +chronologiquement, il nous semblait que l'histoire devait passer la +première, attendu que, l'histoire racontée, chaque détail subséquent +deviendrait plus intéressant et plus précieux. + +Nous commençâmes donc par l'histoire. + +Pascal Bruno était fils de Giuseppe Bruno; Giuseppe Bruno avait six +frères. + +Pascal Bruno avait trois ans, lorsque son père, né sur les terres du +prince de Montcada Paterno, vint s'établir à Bauso, village dans les +environs duquel demeuraient ses six frères, et qui appartenait au +comte de Castel-Novo. + +Malheureusement Giuseppe Bruno avait une jolie femme, et le prince +de Castel-Novo était fort appréciateur des jolies femmes; il devint +amoureux de la mère de Pascal, et lui fit des offres qu'elle refusa. +Le comte de Castel-Novo n'avait pas l'habitude d'essuyer de pareils +refus dans ses domaines, où chacun, hommes et femmes, allaient +au-devant de ses désirs. Il renouvela ses offres, les doubla, les +tripla sans rien obtenir. Enfin, sa patience se lassa, et, sans songer +qu'il n'avait aucun droit sur la femme de Giuseppe, puisqu'elle +n'était pas même née sur ses terres, un jour que son mari était +absent, il la fit enlever par quatre hommes, la fit conduire à sa +petite maison et la viola. C'était sans doute un grand honneur qu'il +faisait à un pauvre diable comme Giuseppe Bruno que de descendre +jusqu'à sa femme; mais Giuseppe avait l'esprit fait autrement que les +autres: il ne fit pas un reproche à la pauvre femme, mais il alla +s'embusquer sur le chemin du comte de Castel-Novo, et comme il passait +auprès de lui il lui allongea, au-dessous de la sixième côte gauche, +un coup de poignard dont il mourut deux heures après, ce qui lui donna +peu de temps pour se réconcilier avec Dieu, mais ce qui lui en donna +assez pour nommer son meurtrier. + +Giuseppe Bruno prit la fuite, et se réfugia dans la montagne, où ses +six frères lui portaient à manger chacun à son tour: on sut cela, +et on les arrêta tous les six comme complices du meurtre du comte. +Giuseppe, qui ne voulait pas que ses frères payassent pour lui, +écrivit qu'il était prêt à se livrer si l'on voulait relâcher ses +frères. On le lui promit, il se livra, fut pendu, et ses frères +envoyés aux galères. Ce n'était pas là précisément l'engagement que +l'on avait pris avec Giuseppe; mais s'il fallait que les gouvernements +tinssent leurs engagements avec tout le monde, on comprend que cela +les mènerait trop loin. + +La pauvre mère resta donc au village de Bauso avec le petit Pascal +Bruno, alors âgé de cinq ans; mais comme selon l'habitude, et pour +guérir par l'exemple, on avait exposé la tête de Giuseppe dans une +cage de fer, et que ce spectacle lui était trop pénible, un jour elle +prit son enfant par la main et disparut dans la montagne. Quinze ans +se passèrent sans qu'on entendît reparler ni de l'un ni de l'autre. + +Au bout de ce temps Pascal reparut. C'était un beau jeune homme de +vingt et un à vingt-deux ans, au visage sombre, à l'accent rude, à la +main prompte, et dont la vie sauvage avait singulièrement accru la +force et l'adresse naturelles. A part cet air de tristesse répandu sur +ses traits, il paraissait avoir complétement oublié la cause qui lui +avait fait quitter Bauso: seulement, quand il passait devant la cage +où était exposée la tête de son père, il courbait le front pour ne pas +la voir, et devenait plus pâle encore que d'habitude. Au reste, il ne +recherchait aucune société, ne parlait jamais le premier à personne, +se contentait de répondre si on lui adressait la parole et vivait seul +dans la maison qu'avait habitée sa mère et qui était restée fermée +quinze ans. + +Personne n'avait rien compris à son retour, et l'on se demandait ce +qu'il revenait faire dans un pays dont tant de souvenirs douloureux +devaient l'éloigner, lorsque le bruit commença de se répandre qu'il +était amoureux d'une jeune fille nommée Térésa, qui était la sœur de +lait de la jeune comtesse Gemma, fille du comte de Castel-Novo. Ce qui +avait donné quelque créance à ce bruit, c'est qu'un jeune homme du +village, revenant une nuit de faire une visite à sa maîtresse, +l'avait vu descendre par-dessus le mur du jardin attenant à la maison +qu'habitait Térésa. On compara alors l'époque du retour de Térésa, qui +habitait ordinairement Palerme, dans le village de Bauso, avec celle +de l'apparition de Pascal, et l'on s'aperçut que le retour de l'une +et l'apparition de l'autre avaient eu lieu dans la même semaine; mais +surtout, ce qui ôta jusqu'au dernier doute sur l'intelligence qui +existait entre les deux jeunes gens, c'est que Térésa étant retournée +à Palerme, le lendemain de son départ Pascal avait disparu, et que +la porte de la maison maternelle était fermée de nouveau, comme elle +l'avait été pendant quinze ans. + +Trois ans s'écoulèrent sans qu'on sût ce qu'il était devenu, lorsqu'un +jour (ce jour était celui de la fête du village de Bauso) on le vit +reparaître tout à coup avec le costume des riches paysans calabrais, +c'est-à-dire le chapeau pointu avec un ruban pendant sur l'épaule, la +veste de velours à boutons d'argent ciselés, la ceinture de soie aux +mille couleurs, qui se fabrique à Messine, la culotte de velours avec +ses boucles d'argent, et la guêtre de cuir ouverte au mollet. Il +avait une carabine anglaise sur l'épaule, et il était suivi de quatre +magnifiques chiens corses. + +Parmi les divers amusements qu'avait réunis ce jour solennel, il y en +avait un que l'on retrouve presque toujours en Sicile. En pareille +occasion, c'était un prix au fusil. Or, par une vieille habitude +du pays, tous, les ans cet exercice avait lieu en face des hautes +Murailles du château, aux deux tiers desquelles blanchissait depuis +vingt ans, dans sa cage de fer, le crâne de Giuseppe Bruno. + +Pascal s'avança au milieu d'un silence général. Chacun, en +l'apercevant si bien armé et si bien escorté, avait compris, à part +soi, qu'il allait se passer quelque chose d'étrange. Cependant rien +n'indiqua de la part du jeune homme une intention hostile quelconque. +Il s'approcha de la barraque où l'on vendait les balles, en acheta une +qu'il mesura au calibre de sa carabine, puis il alla se ranger +parmi les tireurs, et là il chargea son arme avec les méticuleuses +précautions que les tireurs ont l'habitude d'employer en pareil cas. + +On suivait un ordre alphabétique, chacun était appelé à son rang et +tirait une balle. On pouvait en acheter jusqu'à six; mais, quel que +fût le nombre qu'on achetât, il fallait acheter ce nombre d'une seule +fois, sinon il n'était pas permis d'en reprendre. Pascal Bruno, +n'ayant acheté qu'une balle, n'avait donc qu'un seul coup à tirer; +mais, quoiqu'il ne se fût fait à lui-même qu'une bien faible chance, +l'inquiétude n'en était pas moins grande parmi les autres tireurs qui +connaissaient son adresse devenue presque proverbiale dans tout le +canton. + +On en était à l'N quand Bruno arriva; on épuisa donc toutes tes +lettres de l'alphabet avant d'arriver à lui; puis on recommença par +l'A, puis on appela le B; Bruno se présenta. + +Si le silence avait été grand lorsqu'on avait purement et simplement +vu Bruno paraître, on comprend qu'il fut bien plus grand encore quand +on le vit s'apprêter à donner une preuve publique de cette adresse +dont on avait tant parlé, mais sans que personne cependant pût dire +qu'il la lui eût vue exercer. Le jeune homme s'avança donc suivi de +tous les regards jusqu'à la corde qui marquait la limite, et, sans +paraître remarquer qu'il fût l'objet de l'attention générale, il +s'assura sur sa jambe droite, fit un mouvement pour bien dégager ses +bras, appuya son fusil à son épaule, et commença de prendre son point +de mire du bas en haut. + +On comprend avec quelle anxiété les rivaux de Pascal Bruno suivirent, +à mesure qu'il se levait, le mouvement du canon du fusil. Bientôt il +arriva à la hauteur du but, et l'attention redoubla; mais, au grand +étonnement de l'assemblée, Pascal continua de lever le bout de sa +carabine, et à chercher un autre point de mire; arrivé dans la +direction de la cage de fer, il s'arrêta, resta un instant immobile +comme si lui et son arme étaient de bronze; enfin, le coup si +long-temps attendu se fit entendre, et le crâne enlevé de sa cage de +fer tomba au pied de la muraille. Bruno enjamba aussitôt la corde, +s'avança lentement et sans faire un pas plus vite que l'autre, vers ce +terrible trophée de son adresse, le ramassa respectueusement, et sans +se retourner une seule fois vers ceux qu'il laissait stupéfaits de son +action, il prit le chemin de la montagne. + +Deux jours après, le bruit d'un autre événement dans lequel Bruno +avait joué un rôle aussi inattendu et plus tragique encore que celui +qu'il venait de remplir, se répandit dans toute la Sicile. Térésa, +cette jeune sœur de lait de la comtesse de Castel-Novo, dont nous +avons déjà parlé, venait d'épouser un des campieri du vice-roi, +lorsque le soir même, du mariage, et comme les jeunes époux allaient +ouvrir le bal par une tarentelle, Bruno, une paire de pistolets à la +ceinture, s'était tout à coup trouvé au milieu des danseurs. Alors il +s'était avancé vers la mariée, et, sous prétexte qu'elle lui avait +promis de danser avec lui avant de danser avec aucun autre, il avait +voulu que le mari lui cédât sa place. Le mari, pour toute réponse, +avait tiré son couteau; mais Pascal, d'un coup de pistolet, l'avait +étendu roide mort; alors, son second pistolet à la main, il avait +forcé la jeune femme, pâle et presque mourante, à danser la tarentelle +près du cadavre de son mari; enfin, au bout de quelques secondes, ne +pouvant plus supporter le supplice qui lui était imposé en punition de +son parjure, Térésa était tombée évanouie. + +Alors Pascal avait dirigé contre elle le canon du second pistolet, et +chacun avait cru qu'il allait achever la pauvre femme; mais, songeant +sans doute que dans sa situation la vie était plus cruelle que la +mort, il avait laissé retomber son bras, avait désarmé son pistolet, +l'avait repassé dans sa ceinture et était disparu sans que personne +essayât même de faire un mouvement pour l'arrêter. + +Cette nouvelle, à laquelle on hésitait d'abord à croire, fut bientôt +confirmée par le vice-roi lui-même qui, furieux de la mort d'un de ses +plus braves serviteurs, donna les ordres les plus sévères pour que +Pascal Bruno fût arrêté. Mais c'était chose plus facile à ordonner +qu'à faire; Pascal Bruno s'était fait bandit, mais bandit à la +manière de Karl Moor, c'est-à-dire bandit pour les riches et pour les +puissants, envers lesquels il était sans pitié; tandis qu'au contraire +les faibles et les pauvres étaient sûrs de trouver en lui un +protecteur ou un ami. On disait que toutes les bandes disséminées +jusque-là dans la chaîne de montagnes qui commence à Messine et s'en +va mourir à Trapani, s'étaient réunies à lui et l'avaient nommé leur +chef, ce qui le mettait presque à la tête d'une armée; et cependant, +toutes les fois qu'on le voyait, il était toujours seul, armé de sa +carabine et de ses pistolets, et accompagné de ses quatre chiens +corses. + +Depuis que Pascal Bruno, en se livrant au nouveau genre de vie qu'il +exerçait à cette heure, s'était rapproché de Bauso, l'intendant, qui +habitait le petit château de Castel-Novo dont il régissait les biens +au compte de la jeune comtesse Gemma, s'était retiré à Cefalu, de peur +qu'enveloppé dans quelque vengeance du jeune homme irrité il ne lui +arrivât malheur. Le château était donc resté fermé comme la maison +de Giuseppe Bruno, lorsqu'un jour un paysan, en passant devant ses +murailles, vit toutes les portes ouvertes et Bruno accoudé à l'une de +ses fenêtres. + +Quelques jours après, un autre paysan rencontra Bruno: le pauvre +diable, quoique sa récolte eût complétement manqué, portait sa +redevance à son seigneur; cette redevance était de cinquante onces, +et, pour arriver à amasser cette somme, il laissait sa femme et ses +enfants presque sans pain. Bruno alors lui dit d'aller s'acquitter +avant tout avec son seigneur, et de revenir le retrouver, lui Bruno, +le surlendemain à la même place. Le paysan continua sa route à moitié +consolé, car il y avait dans la voix du bandit un accent de promesse +auquel il ne s'était pas trompé. + +En effet, le surlendemain, lorsqu'il se trouva au rendez-vous, Bruno +s'approcha de lui et lui remit une bourse; cette bourse contenait +vingt-cinq onces, c'est-à-dire la moitié de la redevance. C'était une +remise qu'à la prière de Bruno, et l'on savait que les prières de +Bruno étaient des ordres, le propriétaire avait consenti à faire. + +Quelque temps après, Bruno entendit raconter que le mariage d'un jeune +homme du village ne pouvait se faire avec une jeune fille que le jeune +homme aimait, parce que la jeune fille avait quelque fortune et que +son père exigeait que son futur époux apportât à peu près autant +qu'elle dans la communauté, c'est-à-dire cent onces. Le jeune homme +se désespérait, il voulait s'engager dans les troupes anglaises, il +voulait se faire pêcheur de corail, il avait encore mille autres +projets aussi insensés que ceux-là; mais ces projets, au lieu de le +rapprocher de sa maîtresse, ne tendaient tous qu'à l'en éloigner. Un +jour on vit Bruno descendre de sa petite forteresse, traverser le +village et entrer chez le pauvre amoureux; il resta enfermé une +demi-heure à peu près avec lui, et le lendemain le jeune homme se +présenta chez le père de sa maîtresse avec les cent onces que celui-ci +exigeait. Huit jours après, le mariage eut lieu. + +Enfin, un incendie dévora un jour une partie du village et réduisit +à la mendicité tous les malheureux qui avaient été sa victime. Huit +jours après, un convoi d'argent, qui allait de Palerme à Messine, +fut enlevé, entre Mistretta et Tortorico, et deux des gendarmes qui +l'accompagnaient tués sur la place. Le lendemain de cet événement, +chaque incendié reçut cinquante onces de la part de Pascal Bruno. + +On comprend que, par de pareils moyens, répétés presque tous les +jours, Pascal Bruno amassait une somme de reconnaissance qui lui +rapportait ses intérêts en sécurité; en effet, il ne se formait pas +une entreprise contre Pascal Bruno, que, par le moyen des paysans, il +n'en fût averti à l'instant même, et cela sans que les paysans eussent +besoin d'aller au château, ou que Bruno eût besoin de descendre au +village. Il suffisait d'un air chanté, d'un petit drapeau arboré au +haut d'une maison, d'un signal quelconque enfin, auquel la police ne +pouvait rien distinguer, pour que Bruno, averti à temps, se trouvât, +grâce à son petit cheval du val de Noto, moitié sicilien, moitié +arabe, à vingt-cinq lieues de l'endroit où on l'avait vu la veille et +où on croyait le trouver le lendemain. Tantôt encore, comme me l'avait +dit Pietro, il courait jusqu'au rivage, descendait dans la première +barque venue, et passait ainsi deux ou trois jours avec les pêcheurs +qui, largement récompensés par lui, n'avaient garde de le trahir; +alors il abordait sur quelque point du rivage où l'on était loin de +l'atteindre, gagnait la montagne, faisait vingt lieues dans sa +nuit, et se retrouvait le lendemain, après avoir laissé un souvenir +quelconque de son passage à l'endroit le plus éloigné de sa course +nocturne, dans sa petite forteresse de Castel-Novo. Cette rapidité de +locomotion faisait alors circuler de singuliers bruits: on racontait +que Pascal Bruno, pendant une nuit d'orage, avait passé un pacte avec +une sorcière, et que, moyennant son âme que le bandit lui avait donnée +en retour, elle lui avait donné la pierre qui rend invisible et le +balai ailé qui transporte en un instant d'un endroit à un autre. +Pascal, comme on le comprend bien, encourageait ces bruits qui +concouraient à sa sûreté; mais comme cette faculté de locomotion et +d'invisibilité ne lui paraissait pas encore assez rassurante, il +saisit l'occasion qui se présenta de faire croire encore à celle +d'invulnérabilité. + +Si bien renseigné que fût Pascal, il arriva une fois qu'il tomba dans +une embuscade; mais, comme ils n'étaient qu'une vingtaine d'hommes, +ils n'osèrent point l'attaquer corps à corps, et se contentèrent de +faire feu à trente pas contre lui. Par un véritable miracle, aucune +balle ne l'atteignit, tandis que son cheval en reçut sept, et, tué sur +le coup, s'abattit sur son maître; mais, leste et vigoureux comme il +l'était, Pascal tira sa jambe de dessous le cadavre, en y laissant +toutefois son soulier, et, gagnant la cime d'un rocher presqu'à pic, +il se laissa couler du haut en bas et disparut dans la vallée. Deux +heures après il était à sa forteresse, sur le chemin de laquelle il +avait laissé sa veste de velours percée de treize balles. + +Cette veste, retrouvée par un paysan, passa de main en main et fit +grand bruit, comme on le pense: comment la veste avait-elle été percée +ainsi sans que le corps fût atteint? c'était un véritable prodige dont +la magie seule pouvait donner l'explication. Ce fut donc à la magie +qu'on eut recours, et bientôt Pascal passa, non-seulement pour +posséder le pouvoir de se transporter d'un bout à l'autre de l'île +en un instant, pour avoir le don de l'invisibilité, mais encore, et +c'était la plus incontestée de ses facultés, attendu que de celle-ci +la veste qu'on avait entre les mains faisait foi, pour être +invulnérable. + +Toutes les tentatives infructueuses faites contre Pascal, et dont on +attribua la mauvaise réussite à des ressources surhumaines employées +par le bandit, inspirèrent une telle terreur aux autorités +napolitaines, qu'elles commencèrent à laisser Pascal Bruno à peu près +tranquille. De son côté, le bandit, se sentant à l'aise, en devint +plus audacieux encore; il allait prier dans les églises, non pas +solitairement et à des heures où il ne pouvait être vu que de Dieu, +mais en plein jour et pendant la messe; il descendait aux fêtes des +villages, dansait avec les plus jolies paysannes et enlevait tous +les prix du fusil aux plus adroits; enfin, chose incroyable, il s'en +allait au spectacle tantôt à Messine, tantôt à Palerme, sous un +déguisement il est vrai; mais chaque fois qu'il avait fait une +escapade de ce genre, il avait le soin de la faire savoir d'une façon +quelconque au chef de la police ou au commandant de la place. Bref, on +s'était peu à peu habitué à tolérer Pascal Bruno comme une autorité de +fait, sinon de droit. + +Sur ces entrefaites, les événements politiques forcèrent le roi +Ferdinand d'abandonner sa capitale et de se réfugier en Sicile: on +comprend que l'arrivée du maître, et surtout la présence des Anglais, +devaient rendre l'autorité un peu plus sévère; cependant, comme on +voulait éviter, autant que possible, une collision avec Pascal Bruno, +auquel on supposait toujours des forces considérables cachées dans la +montagne, on lui fit offrir de prendre du service dans les troupes de +Sa Majesté avec le grade de capitaine, ou bien encore d'organiser sa +bande en corps franc et de faire avec eux une guerre de partisans aux +Français. Mais Pascal répondit qu'il n'avait d'autre bande que ses +quatre chiens corses, et que, quant à ce qui était de faire la guerre +aux Français, il leur porterait bien plutôt secours, attendu qu'ils +venaient pour rendre la liberté à la Sicile comme ils l'avaient rendue +à Naples, et que, par conséquent, Sa Majesté, à laquelle il souhaitait +toute sorte de bonheur, n'avait que faire de compter sur lui. + +L'affaire devenait plus grave par cet exposé de principes; Bruno +grandissait de toute la hauteur de son refus: c'était encore un chef +de bande, mais il pouvait changer ce nom contre celui de chef de +parti. On résolut de ne pas lui en laisser le temps. + +Le gouverneur de Messine fit enlever les juges de Bauso, de Saponara, +de Calvaruso, de Rometta et de Spadafora, et les fit conduire à la +citadelle. Là, après les avoir fait enfermer tous les cinq dans le +même cachot, il prit la peine de leur faire une visite en personne +pour leur annoncer qu'ils demeureraient ses prisonniers tant qu'ils ne +se rachèteraient pas en livrant Pascal Bruno. Les juges jetèrent les +hauts cris, et demandèrent au gouverneur comment il voulait que du +fond de leur prison ils accomplissent ce qu'ils n'avaient pu faire +lorsqu'ils étaient en liberté. Mais le gouverneur leur répondit +que cela ne le regardait point, que c'était à eux de maintenir la +tranquillité dans leurs villages comme il la maintenait, lui, à +Messine; qu'il n'allait pas leur demander conseil, à eux, quand il +avait quelque sédition à réprimer, et que par conséquent il n'avait +pas de conseil à leur offrir quand ils avaient un bandit à prendre. + +Les juges virent bien qu'il n'y avait pas moyen de plaisanter avec un +homme doué d'une pareille logique; chacun d'eux écrivit à sa famille, +ils parvinrent à réunir une somme de 250 onces (4,000 francs à peu +près); puis, cette somme réunie, ils prièrent le gouverneur de leur +accorder l'honneur d'une seconde visite. + +Le gouverneur ne se fit pas attendre. Les juges lui dirent alors +qu'ils croyaient avoir trouvé un moyen de prendre Bruno, mais qu'il +fallait pour cela qu'on leur permit de communiquer avec un certain +Placido Tommaselli, intime ami de Pascal Bruno. Le gouverneur répondit +que c'était la chose la plus facile, et que le lendemain l'individu +demandé serait à Messine. + +Ce qu'avaient prévu les juges arriva: moyennant la somme de 250 onces, +qui fut remise à l'instant même à Tommaselli, et somme pareille qui +lui fut promise pour le lendemain de l'arrestation, il s'engagea à +livrer Pascal Bruno. + +L'approche des Français avait fait prendre des mesures extrêmement +sévères dans l'intérieur de l'île: toute la Sicile était sous les +armes comme au temps de Jean de Procida, des milices avaient été +organisées dans tous les villages, et les milices, armées et +approvisionnées de munitions, se tenaient prêtes à marcher d'un jour à +l'autre. + +Un soir, les milices de Calvaruso, de Saponara et de Rometta reçurent +l'ordre de se rendre vers minuit entre le cap Blanc et la plage de +San-Giacomo. Comme le rendez-vous indiqué était au bord de la mer, +chacun crut que c'était pour s'opposer au débarquement des Français. +Or, comme peu de Siciliens partageaient les bons sentiments de Pascal +Bruno à notre égard, toute la milice accourut pleine d'ardeur au +rendez-vous. Là, les chefs félicitèrent leurs hommes sur l'exactitude +qu'ils avaient montrée, et leur faisant tourner le dos à la mer, ils +les séparèrent en trois troupes, leur recommandèrent le silence, +et commencèrent à s'avancer vers la montagne, une troupe passant à +travers le village de Bauso, et les deux autres troupes le longeant de +chaque côté. Par cette manœuvre toute simple, la petite forteresse +de Castel-Novo se trouvait entièrement enveloppée. Alors les milices +comprirent seulement dans quel but on les avait rassemblées; prévenus +du motif, la plupart de ceux qui composaient la troupe ne seraient pas +venus; mais une fois qu'ils y étaient, la honte de faire autrement que +les autres les retint: chacun fit donc assez bonne contenance. + +On voyait les fenêtres du château de Castel-Novo ardemment illuminées, +et il était évident que ceux qui l'habitaient étaient en fête; en +effet, Pascal Bruno avait invité trois ou quatre de ses amis, au +nombre desquels était Tommaselli, et leur donnait un souper. + +Tout à coup, au milieu de ce souper, la chienne favorite de Pascal, +qui était couchée à ses pieds, se leva avec inquiétude, alla vers une +fenêtre, se dressa sur ses pattes de derrière et hurla tristement. +Presque aussitôt les trois chiens qui étaient attachés dans la cour +répondirent par des aboiements furieux. Il n'y avait point à s'y +tromper, un péril quelconque menaçait. + +Pascal jeta un regard scrutateur sur ses convives: quatre d'entre +eux paraissaient fort inquiets; le cinquième seul, qui était +Placido Tommaselli, affectait une grande tranquillité. Un sourire +imperceptible passa sur les lèvres de Pascal. + +--Je crois que nous sommes trahis, dit-il. + +--Et par qui trahis? s'écria Placido. + +--Je n'en sais rien, reprit Bruno, mais je crois que nous le sommes. + +Et à ces mots il se leva, marcha droit à la fenêtre, et l'ouvrit. + +Au même instant un feu de peloton se fit entendre, sept ou huit balles +entrèrent dans la chambre, et deux ou trois carreaux de la fenêtre +brisés aux côtés et au-dessus de la tête de Pascal tombèrent en +morceaux autour de lui. Quant à lui, comme si le hasard eût pris à +tâche d'accréditer les bruits étranges qui s'étaient répandus sur son +compte, pas une seule balle ne le toucha. + +--Je vous l'avais bien dit, reprit tranquillement Bruno en se +retournant vers ses convives, qu'il y avait quelque Judas parmi nous. + +--Aux armes! aux armes! crièrent les quatre convives qui avaient +d'abord paru inquiets, et qui étaient des affiliés de Pascal; aux +armes! + +--Aux armes! et pour quoi faire? s'écria Placido; pour nous faire +tuer tous? Mieux vaut nous rendre. + +--Voilà le traître, dit Pascal en dirigeant le bout de son pistolet +sur Tommaselli. + +--A mort! à mort, Placido! crièrent les convives en s'élançant sur lui +pour le poignarder avec les couteaux qui se trouvaient sur la table. + +--Arrêtez, dit Bruno. + +Et prenant Placido, pâle et tremblant, par le bras, il descendit avec +lui dans une cave située juste au-dessous de la chambre où la table +était dressée, et lui montrant, à la lueur de la lampe qu'il tenait +de l'autre main, trois tonneaux de poudre, communiquant les uns +aux autres par une mèche commune, laquelle grimpant le long du mur +communiquait à travers le plafond avec la chambre du souper: + +--Maintenant, dit Bruno, va trouver le chef de la troupe, et dis-lui +que s'il essaie de me prendre d'assaut, je me fais sauter, moi et tous +ses hommes. Tu me connais, tu sais que je ne menace pas inutilement; +va, et dis ce que tu as vu. + +Et il ramena Tommaselli dans la cour. + +--Mais par où vais-je sortir? demanda celui-ci, qui voyait toutes les +portes barricadées. + +--Voici une échelle, dit Bruno. + +--Mais ils croiront que je veux me sauver, et ils tireront sur moi, +s'écria Tommaselli. + +--Dam, ceci, c'est ton affaire, dit Bruno; que diable! quand on fait +le commerce, on ne spécule pas toujours à coup sûr. + +--Mais j'aime mieux rester ici, dit Tommaselli. + +Pascal, sans répondre une seule parole, tira un pistolet de sa +ceinture, d'une main le dirigea sur Tommaselli, et de l'autre lui +montra l'échelle. + +Tommaselli comprit qu'il n'y avait rien à répliquer, et commença son +ascension, tandis que Bruno détachait ses trois chiens corses. + +Le traître ne s'était pas trompé; à peine eut-il dépassé la muraille +de la moitié du corps que quinze ou vingt coups de fusil partirent, et +qu'une balle lui traversa le bras. + +Tommaselli voulut se rejeter dans la cour, mais Bruno était derrière +lui le pistolet à la main. + +--Parlementaire! cria Tommaselli, parlementaire! je suis Tommaselli; +ne tirez pas, ne tirez pas. + +--Ne tirez pas, c'est un ami, dit une voix qu'à son accent de +commandement on n'eut pas de peine à reconnaître pour celle d'un chef. + +Il prit alors à Pascal Bruno une terrible envie de lâcher dans les +reins du traître le coup de pistolet dont il l'avait déjà trois fois +menacé, mais il réfléchit que mieux valait lui laisser accomplir +la commission dont il l'avait chargé que d'en tirer une vengeance +inutile. Au reste, Tommaselli, qui avait jugé qu'il n'y avait pas pour +lui de temps à perdre, sans se donner la peine de tirer l'échelle de +l'autre côté du mur, venait de sauter du haut en bas. + +Pascal Bruno entendit le bruit de ses pas qui s'éloignaient, et +remontant aussitôt vers ses compagnons: + +--Maintenant, dit-il, nous pouvons combattre tranquillement, il n'y a +plus de traîtres parmi nous. + +En effet, dix minutes après, le combat commença. Grâce à l'avis donné +par Tommaselli, les miliciens n'osaient risquer un assaut, dans la +crainte qu'ainsi que l'avait dit Bruno, il ne les fit tous sauter +avec lui; on se borna donc à une guerre de fusillade: c'était ce que +désirait le bandit, qui ainsi gagnait du temps, et qui, grâce à +son adresse et à celle de ses compagnons, espérait obtenir une +capitulation honorable. + +Tous les avantages de la position étaient pour Bruno. Abrités par les +murailles, lui et ses compagnons tiraient à coup sûr, tandis que +les miliciens essuyaient le feu à découvert: aussi chaque balle +portait-elle; et quoiqu'ils répondissent par des feux de peloton à des +coups isolés, une vingtaine d'hommes des leurs étaient déjà couchés +sur le carreau, que pas un des quatre assiégés n'avait encore reçu une +seule égratignure. + +Vers les onze heures du matin, un des miliciens attacha son mouchoir à +la baguette de son fusil et fit signe qu'il avait des propositions à +faire. Pascal se mit aussitôt à une fenêtre et lui cria d'approcher. + +Le milicien approcha: il venait proposer, au nom des chefs +assiégeants, à la garnison de se rendre. Pascal demanda quelles +étaient les conditions imposées: c'étaient la potence pour lui et les +galères pour ses quatre compagnons: il y avait déjà amélioration +dans la situation des choses, puisque, s'ils avaient été pris sans +capitulation, ils ne pouvaient manquer d'être pendus tous les cinq. +Cependant la proposition ne parut pas assez avantageuse à Pascal Bruno +pour être reçue avec enthousiasme, et il renvoya le parlementaire avec +un refus. + +Le combat recommença et dura jusqu'à cinq heures du soir. A cinq +heures du soir, les miliciens comptaient plus de soixante des leurs +hors de service, tandis que Pascal Bruno et un de ses compagnons +étaient encore sains et saufs et que les deux autres n'avaient encore +reçu que de légères blessures. + +Cependant les munitions diminuaient: non pas en poudre, il y en avait +pour soutenir un siége de trois mois; mais les balles commençaient à +s'épuiser. Un des assiégés ramassa toutes celles qui avaient pénétré +par les fenêtres dans l'intérieur de l'appartement, et, tandis que +les trois autres continuaient de répondre au feu de la milice, il les +refondit au calibre des carabines de ses compagnons. + +Le même parlementaire se représenta: il venait proposer les galères +à temps au lieu des galères à vie, et proposait, séance tenante, de +débattre le chiffre. Quant à Pascal Bruno, son sort était fixé, et +aucune transaction, comme on le comprend bien, ne pouvait l'adoucir. + +Pascal Bruno répondit que c'était déjà mieux que la première fois, et +que si l'on voulait promettre liberté entière à ses compagnons, il y +aurait peut-être moyen de s'entendre. + +Le parlementaire regagna les rangs des miliciens, et la fusillade +recommença. + +La nuit fut fatale aux assiégeants. Pascal, qui voyait ses munitions +s'épuiser, ne tirait qu'à coup sûr et recommandait à ses compagnons +d'en faire autant. Les miliciens perdirent encore une vingtaine +d'hommes. Plusieurs fois les chefs avaient voulu les faire monter à +l'assaut; mais la perspective qui les attendait dans ce cas, et que +leur avait énergiquement dépeinte Tommaselli, les maintint toujours à +distance, et ni promesses ni menaces ne parvinrent à les décider à cet +acte de courage, qu'ils appelaient, eux, un acte de folie. + +Enfin, le matin, vers six heures, le parlementaire reparut une +troisième fois: il offrait grâce entière, complète, irrévocable, aux +quatre compagnons de Pascal Bruno; quant à lui, il n'y avait rien de +changé à son avenir: c'était toujours la potence. + +Les compagnons de Pascal voulaient tirer sur le parlementaire, mais +Pascal les arrêta d'un geste impérieux. + +--J'accepte, dit-il. + +--Que fais-tu? s'écrièrent les autres. + +--Je vous sauve la vie, dit Bruno. + +--Mais toi? reprirent les autres. + +--Moi, dit Bruno en riant, ne savez-vous point que je me transporte +où je veux, que je me fais invisible à ma volonté, et que je suis +toujours invulnérable? Moi, je sortirai de prison, et dans quinze +jours je vous aurai rejoints dans la montagne. + +--Parole d'honneur? demandèrent les compagnons de Bruno. + +--Parole d'honneur, répondit celui-ci. + +--Alors c'est autre chose, dirent-ils, fais comme tu voudras. + +Bruno reparut à la fenêtre. + +--Ainsi, tu acceptes? lui demanda le parlementaire. + +--Oui, mais à une condition. + +--Laquelle? + +--C'est qu'un de vos chefs me servira d'otage ici même, et que je +ne le relâcherai que lorsque je verrai mes quatre amis parfaitement +libres dans la campagne. + +--Puisque tu as la parole des chefs, dit le parlementaire. + +--C'est sur une parole semblable que mes six oncles ont été envoyés +aux galères; ne vous étonnez donc pas de ce que je prends mes +précautions. + +--Mais..., dit le parlementaire. + +--Mais, interrompit Bruno, c'est à prendre ou à laisser. + +Le parlementaire retourna vers les assiégeants. Aussitôt les chefs se +formèrent en conseil: une délibération eut lieu; cette délibération +eut pour résultat que les trois capitaines de milice tireraient au +sort, et que celui que le sort désignerait se constituerait l'otage de +Bruno. + +Les trois billets furent mis dans un chapeau; deux de ces billets +étaient blancs, le troisième était noirci intérieurement avec de la +poudre. Le billet noir était le billet perdant. + +Les Siciliens sont braves, j'ai déjà eu occasion de le dire, et je te +répète: le capitaine auquel tomba le billet noir donna une poignée +de main à ses camarades, déposa à terre son fusil et sa giberne, et, +prenant à son tour la baguette de fusil ornée du mouchoir blanc, pour +ne laisser aucun doute sur sa mission pacifique, il s'achemina vers la +porte du château qui s'ouvrit devant lui. Derrière la porte, il trouva +Bruno et ses quatre compagnons. + +--Eh bien! dit l'otage, acceptes-tu les conditions proposées? Tu vois +que nous les acceptons, nous, et que nous comptons les tenir, puisque +me voilà. + +--Et moi aussi je les accepte, et je les tiendrai, dit Bruno. + +--Et vos quatre compagnons libres, vous vous rendrez à moi? + +--A vous, et pas à un autre. + +--Sans conditions nouvelles? + +--A une seule. + +--Laquelle? + +--C'est que j'irai a pied à Messine ou à Palerme, soit qu'on veuille +me pendre dans l'une ou dans l'autre de ces deux villes; et qu'on ne +me liera ni les jambes, ni les bras. + +--Accordé. + +--A merveille. + +Pascal Bruno se retourna vers ses quatre amis, les embrassa les +uns après les autres, et, en les embrassant, leur donna à chacun +rendez-vous à quinze jours de là, dans la montagne; car, sans cette +promesse peut-être, ces braves gens n'eussent-ils pas voulu le +quitter. Puis, saisissant l'otage par le poignet pour qu'il n'essayât +point de s'échapper, il le fit monter avec lui dans la chambre dont +les fenêtres donnaient sur la montagne. + +Bientôt les quatre compagnons de Bruno parurent; selon la promesse +faite, ils sortaient armés et parfaitement libres. Les rangs des +miliciens s'ouvrirent devant eux, et ils franchirent sans empêchement +le cordon vivant qui enfermait la petite forteresse; puis ils +continuèrent à s'avancer vers la montagne. Bientôt ils s'enfoncèrent +dans un petit bois d'oliviers qui s'étendait entre le château et la +première colline de la chaîne des monts Pelores; puis ils reparurent +gravissant cette colline, puis enfin ils arrivèrent à son sommet. Là, +tous quatre, les bras enlacés, se retournèrent vers Pascal, qui les +avait suivis d'un long regard, et lui firent un signe avec leurs +chapeaux. Pascal répondit à ce signe avec son mouchoir. Ce dernier +adieu échangé, tous quatre prirent leur course et disparurent de +l'autre côté de la colline. + +Alors Pascal lâcha le bras de son otage, qu'il avait fortement serré +jusque-là, et se retournant vers lui: + +--Tenez, lui dit-il, vous êtes un brave; j'aime mieux que ce soit vous +qui héritiez de moi que la justice. Voici ma bourse, prenez-la; il y a +dedans trois cent quinze onces. Maintenant je suis à vos ordres. + +Le capitaine ne se fit pas prier; il mit la bourse dans sa poche, et +demanda à Pascal s'il n'avait pas quelque dernière recommandation à +lui faire. + +--Non, dit Pascal, sinon que je voudrais que mes quatre pauvres chiens +fussent bien placés. Ce sont de bonnes et nobles bêtes qui rendront en +services à leur maître bien au-delà du pain qu'ils lui mangeront. + +--Je m'en charge, dit le capitaine. + +--Eh bien! voilà tout, répondit Pascal. Ah! quant à ma chienne Lionna, +je désire qu'elle reste avec moi jusqu'au moment de ma mort; c'est ma +favorite. + +--C'est convenu, répondit le capitaine. + +--Voilà. Il n'y a plus rien que je sache, continua Pascal Bruno avec +la plus grande tranquillité.--Maintenant marchons. + +En montrant le chemin au capitaine, qui ne pouvait s'empêcher +d'admirer ce froid et tranquille courage, il descendit le premier; +le capitaine le suivit, et tous deux arrivèrent, au milieu du plus +profond silence, au premier rang des miliciens. + +--Me voilà, dit Pascal. Maintenant où allons-nous? + +--A Messine, dirent les trois capitaines. + +--A Messine, soit, reprit Bruno. Marchons donc. + +Et il prit la route de Messine entre deux haies de miliciens, tenant +le milieu de la route avec ses quatre chiens corses qui le suivaient +la tête basse, et comme s'ils eussent deviné que leur maître était +prisonnier. + +Comme on le comprend bien, son procès ne fut pas long. Lui-même alla +au-devant de l'interrogatoire en racontant toute sa vie. Il fut +condamné à être pendu. + +La veille de l'exécution, un ordre arriva de transporter le condamné à +Palerme. Gemma, la fille du comte de Castel-Novo qui avait été tué par +le père de Bruno; était fort bien en cour; et, comme elle désirait +assister à l'exécution, elle avait obtenu que Pascal fût pendu à +Palerme. + +Comme il était indifférent à Pascal d'être pendu à un endroit ou à un +autre, il ne fit aucune réclamation. + +Le condamné fut conduit en poste, escorté d'une escouade de +gendarmerie, et en deux jours il fut arrivé à sa destination. +L'exécution fut fixée au lendemain, qui était un mardi, et l'on donna +congé aux colléges et aux tribunaux, afin que chacun pût assister à +cette solennité. + +Le soir, le prêtre entra dans la prison et trouva Bruno très-pâle et +très-faible. Il ne s'en confessa pas moins d'une voix calme et ferme; +seulement, à la fin de la confession, il avoua qu'il venait de +s'empoisonner et qu'il commençait à sentir les atteintes du poison. +C'est ce qui causait cette pâleur et cette faiblesse dont le prêtre +s'était étonné dans un homme comme lui. + +Le prêtre dit à Bruno qu'il était prêt à lui donner l'absolution de +tous ses crimes, mais non de son suicide. Pour que ses crimes lui +fussent remis, il fallait l'expiation de la honte. Il avait voulu +échapper par orgueil à cette expiation. C'était un tort aux yeux du +Seigneur. + +Bruno frémit à l'idée de mourir sans absolution. Cet homme, auquel +aucune puissance humaine n'eût pu faire baisser les yeux, tremblait +comme un enfant devant la damnation éternelle. + +Il demanda au prêtre ce qu'il fallait faire, et dit qu'il le ferait. +Le prêtre appela aussitôt le geôlier, et lui ordonna d'aller chercher +un médecin et de le prévenir qu'il eût à prendre avec lui les +contre-poisons les plus efficaces. + +Le médecin accourut. Les contre-poisons, administrés à temps, eurent +leur effet. A minuit, Pascal Bruno était hors de danger; à minuit et +demi, il recevait l'absolution. + +Le lendemain, à huit heures du matin, il sortit de l'église de +Saint-François-de-Sales, où il avait passé la nuit en chapelle +ardente, pour se rendre à la place de la Marine, où l'exécution devait +avoir lieu. La marche était accompagnée de tous les accessoires +terribles des exécutions italiennes; Pascal Bruno était lié sur un âne +marchant à reculons, précédé du bourreau et de son aide, suivi de la +confrérie de pénitents qui portaient la bière où il devait reposer +dans l'éternité, et accompagné d'hommes revêtus de longues robes +trouées aux yeux seulement, tenant à la main une tirelire qu'ils +agitaient comme une sonnette, et qu'ils présentaient pour recevoir +l'aumône des fidèles, destinée à faire dire des messes pour le +condamné. + +L'encombrement était tel dans la rue del Cassero, que le condamné +devait longer dans toute son étendue, que plus d'une fois le cortége +fut forcé de s'arrêter. A chaque fois, Pascal étendait son regard +calme sur toute cette foule qui, sentant que ce n'était pas un homme +ordinaire qui allait mourir, le suivait avec une curiosité croissante, +mais pieuse, et sans qu'aucune insulte fût proférée contre le +condamné; au contraire, beaucoup de récits circulaient dans la foule, +traits de courage ou de bonté attribués à Pascal, et dont les uns +exaltaient les hommes, tandis que les autres attendrissaient les +femmes. + +A la place des Quatre-Cantons, comme le cortége subissait une de ces +haltes nombreuses que lui imposait l'encombrement des rues, quatre +nouveaux moines vinrent se joindre au cortége de pénitents qui +suivaient immédiatement Pascal. Un de ces moines leva son capuchon, et +Pascal reconnut un des braves qui avaient soutenu le siége avec lui; +il comprit aussitôt que les trois autres moines étaient ses trois +autres compagnons, et qu'ils étaient venus là dans l'intention de le +sauver. + +Alors Pascal demanda à parler à celui des moines avec lequel il avait +échangé un signe de reconnaissance, et le moine s'approcha de lui. + +--Nous venons pour te sauver, dit le moine. + +--Non, dit Pascal, vous venez pour me perdre. + +--Comment cela? + +--Je me suis rendu sans restriction aucune, je me suis rendu sur la +promesse qu'on vous laisserait la vie, et on vous l'a laissée. Je suis +aussi honnête homme qu'eux; ils ont tenu leur parole, je tiendrai la +mienne. + +--Mais..., reprit le moine, essayant de convaincre le condamné. + +--Silence, dit Pascal, ou je vous fais arrêter. + +Le moine reprit son rang sans mot dire; puis, lorsque le cortége se +fut remis en marche, il échangea quelques paroles avec ses compagnons, +et à la première rue transversale qui se présenta ils quittèrent la +file et disparurent. + +On arriva sur la place de la Marine: les balcons étaient chargés des +plus belles femmes et des plus riches seigneurs de Palerme. L'un d'eux +surtout, placé juste en face du gibet, était, comme aux jours de +fêtes, tendu d'une draperie de brocart; c'était celui qui était +réservé à la comtesse Gemma de Castel-Novo. + +Arrivé au pied de la potence, le bourreau descendit de cheval et +planta sur la poutre transversale le drapeau rouge, signal de +l'exécution: aussitôt on délia Pascal, qui sauta à terre, monta de +lui-même et à reculons l'échelle fatale, présenta son cou pour qu'on +y passât le lacet, et, sans attendre que le bourreau le poussât, +s'élança lui-même de l'échelle. + +Toute la foule jeta un cri simultané; mais si puissant que fût ce cri, +celui que poussa le condamné le domina de telle sorte, que chacun en +conçut cette idée, que ce cri était celui que jetait le diable en lui +sortant du corps; si bien qu'il y eut dans la foule une terreur telle, +que les assistants se ruèrent les uns sur les autres, et que dans la +bagarre l'oncle de notre capitaine, qui était chef de milice, +perdit, comme nous le raconta celui-ci, ses boucles d'argent et sa +cartouchière. + +Le corps de Bruno fut remis aux pénitents blancs, qui se chargèrent +de l'ensevelir; mais, comme ils l'avaient rapporté au couvent où ils +s'occupaient de ce pieux office, le bourreau se présenta et +vint réclamer la tête. Les pénitents voulurent d'abord défendre +l'intégralité du cadavre, mais le bourreau tira de sa poche un ordre +du ministre de la justice qui décrétait que la tête de Pascal Bruno +serait, pour servir d'exemple, exposée dans une cage de fer le long +des murailles du château baronial de Bauso. + +Ceux qui désireront de plus amples renseignements sur cet illustre +bandit, pourront recourir au roman que j'ai publié sur lui en 1837 ou +38, je crois; ceci étant son histoire pure et simple, telle que me +l'a racontée, et telle que je l'ai encore signée de sa main dans mon +album, son excellence don Cesare Alletto, notaire à Calvaruso. + + + + +CHAPITRE IX. + +SCYLLA. + + +Aussitôt cette histoire terminée, écrite sur mon album et revêtue du +seing authentique du digne fonctionnaire qui me l'avait racontée, et +que la force de son esprit mettait, comme on le voit, au-dessus des +traditions superstitieuses auxquelles croyaient si aveuglément les +gens de notre équipage, nous nous levâmes et nous acheminâmes vers les +lieux où s'était passée une partie des événements qui viennent de se +développer sous les yeux de nos lecteurs. + +Le premier point de notre investigation était la maison paternelle +de Pascal: cette maison, dont la porte fermée par lui n'a jamais été +rouverte par personne, est empreinte d'un cachet de désolation qui va +bien aux souvenirs qu'elle rappelle; les murs se lézardent, le toit +s'affaisse, le volet du premier, décroché, pend à un de ses gonds. Je +demandai une échelle pour regarder dans l'intérieur de la chambre par +un des carreaux brisés; mais don César me prévint que ma curiosité +pourrait être mal interprétée par les habitants du village et +m'attirer quelque mauvaise affaire. Comme cette susceptibilité des +Bausiens tenait au fond à un sentiment de piété, je ne voulus le +heurter en rien; et après avoir, tant bien que mal et pour mes +souvenirs particuliers, jeté sur mon album un petit croquis de cette +maison, dont les murs avaient enfermé tant de malheurs différents +et tant de passions diverses, je repris mon chemin vers le château +baronial. + +Il est situé à l'extrémité droite de la rue, si l'on peut appeler rue +une suite de jardins, ou plutôt de champs et de maisons que rien ne +rattache ensemble, et qui montent sur une petite pente. Cependant, il +faut le dire, les touffes énormes de figuiers et de grenadiers semés +tout le long du chemin, et du milieu desquelles s'élance le jet +flexible de l'aloès, donnent à tout ce paysage un caractère +particulier qui n'est pas sans charmes: à mesure que l'on monte, on +voit, au-dessus des toits d'une rue transversale, apparaître d'abord +le sommet fumant de Stromboli, puis les îles moins élevées que lui, +puis enfin la mer, vaste nappe d'azur qui se confond avec l'azur du +ciel. + +Le château baronial, en face duquel s'élève une de ces belles croix de +pierres du seizième siècle pleines de caractère, dans sa fruste nudité +est une petite bâtisse à qui ses créneaux donnent un air de crânerie +qui fait plaisir à voir. Sur la face qui regarde la croix sont deux +cages, ou plutôt, et pour donner une idée plus exacte de la chose, +deux lanternes sans verres. L'une de ces deux cages est vide; c'est +celle où était la tête du père de Pascal Bruno, et que son fils, +dans un moment d'étrange piété, enleva avec la balle de sa carabine: +l'autre contient un crâne blanchi par trente-cinq ans de soleil et de +pluie; ce crâne est celui de Pascal Bruno. + +Une fenêtre voisine de la cage a été murée pour que le crâne ne fût +point enlevé; mais Pascal était le seul de sa famille, et aucune +tentative ne fut faite pour soustraire ce dernier débris à son dernier +châtiment. + +Du reste, le souvenir du bandit était aussi vivant dans le village que +s'il était mort de la veille. Une douzaine de paysans, ayant appris +la cause de notre voyage à Bausio, nous accompagnaient dans notre +exploration, et, paraissant tout fiers que la réputation de leur +compatriote eût traversé la mer, ajoutaient, chacun selon ses +souvenirs personnels ou les traditions orales, quelques traits +caractéristiques de cette vie aventureuse et excentrique, et qui +venaient se joindre comme une broderie fantasque et bariolée à la +sévère esquisse historique tracée sur mon album par le notaire de +Calvaruso. Parmi cette suite que nous traînions après nous, était un +vieillard de soixante-quatorze ans: c'était le même à qui Pascal +Bruno avait fait rendre les 25 onces; aussi parlait-il du bandit avec +enthousiasme et nous assura-t-il que, depuis l'époque de sa mort, il +faisait dire tous les ans une messe pour fui. Non pas, ajouta-t-il, +qu'il en ait besoin; car, à son avis, si celui-là n'était pas en +paradis, personne n'avait le droit d'y être. + +Du château baronial nous nous enfonçâmes à gauche et à travers terres, +en suivant un sentier tracé au milieu d'une plantation d'oliviers; au +bout d'un quart d'heure de marche à peu près, nous nous trouvâmes dans +une petite plaine circulaire dont la forteresse de Castel-Novo formait +le centre. C'était là le palais de Pascal Bruno. + +La forteresse est dans un état de délabrement qui correspond à peu +près à celui où se trouve la maison de Pascal Bruno. Abandonnée par +l'intendant du comte, elle ne fut jamais, depuis la mort du bandit, +occupée par aucun membre ni aucun serviteur de cette noble famille. +Aujourd'hui, une pauvre femme en baillons et quelques enfants à moitié +nus y ont trouvé un asile et en habitent un coin; vivant là, comme +des animaux sauvages dans leur tanière, de racines, de fruits et de +coquillages; quant à un loyer quelconque, il est bien entendu qu'il +n'en est pas question. + +La vieille femme nous fit voir l'appartement qu'habitait Pascal et la +chambre dans laquelle lui et ses quatre compagnons avaient soutenu +un siége de près de trente-six heures: les murs extérieurs étaient +criblés de balles; les contrevents de chaque fenêtre, les parois de la +chambre étaient mutilés. Je comptai celles qui avaient frappé dans un +seul contrevent, il y en avait dix-sept. + +En descendant on me montra la niche où étaient enfermés les quatre +fameux chiens corses qui ont laissé dans le village un souvenir +presque aussi terrible que celui de leur maître. + +Nous retournâmes à l'hôtel: il était trois heures de l'après-midi, je +n'avais donc pas de temps à perdre pour revenir à Messine. + +A huit heures du soir j'étais à Messine: c'était une demi-heure +trop tard pour sortir du port et m'en aller coucher à San-Giovanni; +d'ailleurs mes rameurs n'étaient pas prévenus, et chacun d'eux sans +doute avait déjà pris pour sa soirée des arrangements que ma nouvelle +résolution aurait fort contrariés; je remis donc mon départ au +lendemain matin. + +A six heures du matin Pietro était à ma porte avec Philippe, le reste +de l'équipage attendait dans la barque. Le maître de l'hôtel me remit +mon passe-port visé à neuf, précaution qu'il ne faut jamais négliger +quand on passe de Sicile en Calabre ou de Calabre en Sicile, et nous +prîmes congé, probablement pour toujours, de Messine-la-Noble; nous +étions restés un peu plus de deux mois en Sicile. + +Notre retour à San-Giovanni fut moins rapide que ne l'avait été notre +départ pour La Pace: la traversée était la même, mais elle se faisait +d'un cœur bien différent; j'avais prévenu mes hommes que je les +emmenais encore pour un mois à peu près, et, à part Pietro, que sa +joyeuse humeur ne quittait jamais, tout l'équipage était assez triste. + +En arrivant je trouvai une lettre de Jadin, laquelle lettre me +prévenait, qu'ayant commencé la veille un dessin de Scylla, il était +parti au point du jour avec Milord et le mousse, afin d'achever, +s'il était possible dans la journée, le susdit dessin. Je prévins le +capitaine que je désirais partir le lendemain au point du jour; il me +demanda alors mon passe-port pour y faire apposer un nouveau visa, et +me promit d'être prêt, lui et tout son monde, pour le moment que je +désirais. Quant à moi, n'ayant rien de mieux à faire, je pris la route +de Scylla pour me mettre en quête de Jadin. + +La distance de San-Giovanni à Scylla est de cinq milles à peu près, +mais cette distance est fort raccourcie par le pittoresque du chemin, +qui côtoie presque toujours la mer et se déploie entre des haies de +cactus, de grenadiers et d'aloès; que domine de temps en temps quelque +noyer ou quelque châtaignier à l'épais feuillage, sous l'ombre duquel +étaient presque toujours assis un petit berger et son chien, tandis +que les trois ou quatre chèvres dont il avait la garde grimpaient +capricieusement à quelque rocher voisin, ou s'élevaient sur leurs +pattes de derrière pour atteindre les premières branches d'un +arbousier ou d'un chêne vert. De temps en temps aussi je rencontrais +sur la route, et par groupes de deux ou trois, des jeunes filles de +Scylla, à la taille élevée, au visage grave, aux cheveux, ornés de +bandelettes rouges et blanches, comme celles que l'on retrouve sur les +portraits des anciennes Romaines; qui allaient à San-Giovanni, portant +des paniers de fruits ou des cruches de lait de chèvre sur leur tête; +qui s'arrêtaient pour me regarder passer, comme elles auraient fait +d'un animal quelconque qui leur eût été inconnu, et qui, pour la +plupart du temps, se mettaient à rire tout haut, et sans gêne aucune, +de mon costume, qui, entièrement sacrifié a ma plus grande commodité, +leur paraissait sans doute fort hétéroclite en comparaison du costume +élégant que porte le paysan calabrais, A trois ou quatre cents pas +en avant de Scylla, je trouvai Jadin établi sous son parasol, ayant +Milord à ses pieds et son mousse à côté de lui; ils formaient le +centre d'un groupe de paysans et de paysannes calabrais, qu'on avait +toutes les peines du monde à tenir ouvert du côté de la ville, et qui, +se rapprochant toujours par curiosité, finissait de dix minutes en dix +minutes par former un rideau venant entre le peintre et le paysage. +Alors Jadin faisait ce que fait le berger: il envoyait Milord dans la +direction où il désirait que la solution de continuité s'établit, et +les paysans, qui avaient une terreur profonde de Milord, s'écartaient +aussitôt, pour se reformer, il est vrai, dix minutes après. Cependant, +comme tout cela s'opérait de la façon, la plus bienveillante du monde, +il n'y avait rien à dire. + +La route m'avait aiguisé l'appétit, aussi offris-je à Jadin +d'interrompre sa besogne pour venir déjeuner avec moi à la ville; mais +Jadin, qui voulait terminer son croquis dans la journée, avait pris +ses précautions pour ne point bouger de la place où il était établi: +le mousse avait été lui chercher du pain, du jambon et du vin, et +il venait d'achever sa _collazione_ au moment où j'arrivais. Je me +décidai donc à déjeuner seul, et je m'acheminai vers la ville, moins +prudent qu'Énée, mais croyant sur la foi de l'antiquité que Scylla +n'était à craindre que lorsqu'on s'en approchait par mer. On va voir +que je me trompais grossièrement, et que, quoique donnés il y a trois +mille ans et à un autre qu'à moi, j'aurais bien fait de suivre les +conseils d'Anchise. + +J'arrivai à la ville tout en admirant son étrange situation. Bâtie sur +une cime, elle descend comme un long ruban sur le versant occidental +de la montagne, puis en tournant comme un _S_ elle vient s'étendre +le long de la mer, qui trouve dans le cintre que forme sa partie +inférieure une petite rade où ne peuvent guère, à ce qu'il m'a paru, +aborder que les bateaux pêcheurs et des bâtiments légers du genre des +speronare. Cette rade est protégée par un haut promontoire de rochers, +au haut duquel et dominant la mer est une forteresse bâtie par Murat. +Au pied du rocher, et à une centaine de pas autour de lui, une foule +d'écueils aux formes bizarres, et dont quelques-uns ont la forme de +chiens dressés sur leurs pattes de derrière, sortent capricieusement +de l'eau: de là sans doute la fable qui a donné à l'amante du dieu +Glaucus sa terrible célébrité. + +J'avais avisé de loin, grâce à la position ascendante de la rue, +une maison entre les fenêtres de laquelle pendait une enseigne +représentant un pélican rouge: l'emblème de cet oiseau, qui se déchire +le sein pour nourrir ses enfants, me sembla une allusion trop directe +à l'engagement que prenait le maître de l'auberge vis-à-vis des +voyageurs, pour que j'hésitasse un instant à me laisser prendre à cet +appât. J'aurais dû cependant songer qu'il y a pélican et pélican, +comme il y a fagot et fagot, et qu'un pélican rouge n'est pas un +pélican blanc; mais la prudence du serpent qu'on m'avait tant +recommandée à l'égard des Calabrais m'abandonna pour cette fois, et +j'entrai dans la souricière. J'y fus merveilleusement reçu par l'hôte, +qui, âpres m'avoir demandé des ordres pour le déjeuner et m'avoir +répondu par l'éternel _subito_ italien, me fit monter dans une chambre +où l'on s'empressa effectivement de mettre mon couvert. Une demi-heure +après, l'hôte entra lui-même, un plat de côtelettes à la main, et +lorsqu'il m'eut vu attablé et piquant en affamé sur la préface de la +collation, il me demanda toujours du même ton mielleux, si je n'avais +pas un passe-port. Ne comprenant pas l'importance de la question, je +lui répondis négligemment que non, que je ne voyageais pas pour le +moment, mais me promenais purement et simplement; qu'en conséquence, +j'avais laissé mon passe-port à San-Giovanni, où j'avais momentanément +élu mon domicile. Mou hôte me répondit par un _benone_ des plus +tranquillisants, et je continuai d'expédier mon déjeuner, qu'il +continua, de son côté, de me servir avec une politesse croissante. + +Au dessert, il sortit pour m'aller chercher lui-même, me dit-il, +les plus beaux fruits de son jardin. Je fis signe de la tête que je +l'attendis avec la patience d'un homme qui a convenablement mangé, et, +allumant ma cigarette, je me lançai, tout en suivant de l'œil les +capricieuses décompositions de la fumée, dans ces rêves sereins et +fantasques qui accompagnent d'ordinaire les digestions faciles. + +J'étais au beau milieu de mon Eldorado, lorsque j'entendis trois ou +quatre sabres qui retentissaient sur les marches de l'escalier. Je n'y +fis point d'abord attention, mais, comme ces sabres s'approchaient de +plus en plus de ma chambre, je finis cependant par me retourner. Au +moment où je me retournais, ma porte s'ouvrit, et quatre gendarmes +entrèrent: c'était le dessert que mon hôte m'avait promis. + +Je dois rendre justice aux milices Urbaines de S. M. le roi Ferdinand, +ce fut en portant la main à leur chapeau à trois cornes et en +m'appelant excellence, qu'elles me demandèrent le passe-port qu'elles +savaient bien que je n'avais pas. Je leur fis alors la même réponse +que j'avais faite à mon hôte, et, comme si elles ne s'y attendaient +pas, les susdites milices se regardèrent d'un air qui voulait dire: +Diable! diable! voilà une méchante affaire qui se prépare. Puis ces +signes échangés, le brigadier se retourna de mon côté, et, toujours la +main au chapeau, signifia à mon excellence qu'il était obligé de la +conduire chez le juge. + +Comme je me doutais bien que ses politesses aboutiraient à cette sotte +proposition, et que je ne me souciais pas de traverser toute la ville +entre quatre gendarmes, je fis signe au brigadier que j'avais une +confidence à lui faire tout bas; il s'approcha de moi, et sans me +lever de ma chaise: + +--Faites sortir vos soldats, lui dis-je. + +Le brigadier regarda autour de lui, s'assura qu'il n'y avait aucune +arme à ma portée, et, se retournant vers ses acolytes, il leur fit +signe de nous laisser seuls. Les trois gendarmes obéirent aussitôt, et +je me trouvai en tête à tête avec mon homme. + +--Asseyez-vous là, dis-je au brigadier en lui montrant une chaise en +face de moi. Il s'assit. + +--Maintenant, lui dis-je en posant mes deux coudes sur la table et ma +tête sur mes deux mains; maintenant que nous ne sommes que nous deux, +écoutez, lui dis-je. + +--J'écoute, me répondit mon Calabrais. + +--Écoutez, mon cher maréchal des logis, car vous êtes maréchal des +logis, n'est-ce pas? + +--Je devrais l'être, excellence, mais les injustices... + +--Vous le serez; laissez-moi donc vous donner un titre qui ne peut +vous manquer d'un jour à l'autre et que vous méritez si bien sous tous +les rapports. Maintenant, dis-je, mon cher maréchal des logis, vous +n'êtes pas ennemi, lorsque la chose ne peut en rien vous compromettre, +n'est-ce pas, d'un cigare de la Havane, d'une bouteille de +Muscato-Calabrese, et d'une petite somme de deux piastres? + +A ces mots, je tirai deux écus de mon gousset, et je les fis briller +aux yeux de mon interlocuteur qui, par un mouvement instinctif, avança +la main. + +Ce mouvement me fit plaisir: cependant je ne parus pas le remarquer, +et, renfonçant les deux piastres dans ma poche, je continuai. + +--Eh bien, mon cher maréchal, tout cela est à votre service, si vous +voulez seulement me permettre, avant de me conduire chez le juge, +d'envoyer chercher mon passe-port à San-Giovanni; pendant ce temps +vous me tiendrez une agréable compagnie, nous fumerons, nous boirons, +nous jouerons même aux cartes si vous aimez le piquet ou la bataille; +vos hommes, pour plus grande sûreté, resteront à la porte, et, pour +qu'ils ne s'ennuient pas trop de leur côté, je leur enverrai trois +bouteilles de vin; ah! voilà une proposition, j'espère; vous +va-t-elle? + +--D'autant mieux, me répondit le brigadier, qu'elle s'accorde +parfaitement avec mon devoir. + +--Comment donc! est-ce que vous croyez que je me serais permis une +proposition inconvenante? Peste! je n'aurais eu garde, je connais trop +bien la rigidité des troupes de S. M. Ferdinand. A la santé de S. M. +Ferdinand, maréchal; ah! vous ne pouvez pas refuser ou je dirai que +vous êtes un sujet rebelle. + +--Aussi je ne refuse pas, dit le brigadier. + +Et il tendit son verre. + +--Maintenant, me dit-il après avoir fait honneur au toast royal +proposé par moi, maintenant, excellence, si on ne vous apportait pas +de passe-port? + +--Oh! alors, lui dis-je, vous auriez les deux piastres tout de même, +et la preuve c'est que les voilà d'avance, tant j'ai confiance en +vous, et vous serez parfaitement libre de me faire reconduire de +brigade en brigade jusqu'à Naples. + +Et je lui donnai les deux piastres, qu'il mit dans sa poche avec un +laisser-aller qui prouvait l'habitude qu'il avait de ces sortes de +négociations. + +--Votre excellence a-t-elle une préférence quelconque pour le messager +qui doit aller chercher son passe-port? me demanda alors le brigadier. + +--Oui, maréchal; avec votre permission, je désirerais qu'un de vos +hommes... Venez ici. Je le conduisis à la fenêtre et lui montrai de +loin, sur la grande route, Jadin qui, sans se douter le moins du monde +de l'embarras où je me trouvais, continuait à lever son croquis à +l'ombre de son parasol.--Je désirerais, continuai-je, qu'un de vos +hommes allât me chercher ce mousse que vous apercevez là-bas, près de +ce gentilhomme qui peint. Le voyez-vous, là-bas, là-bas, tenez? + +--Parfaitement. + +--Il a de bonnes jambes, et, s'il y a trois ou quatre carlins à +gagner, j'aime mieux qu'il les gagne qu'un autre. + +--Je vais l'envoyer chercher. + +--A merveille, maréchal, dites en même temps qu'on nous monte une +bouteille du meilleur muscat, qu'on donne trois bouteilles de syracuse +sec à vos hommes, et apportez-moi une plume, de l'encre et du papier. + +--A l'instant, excellence. + +Cinq minutes après j'étais servi; j'écrivis au capitaine: + +«Cher capitaine, je suis, faute de passe-port, prisonnier dans +l'auberge du Pélican-Rouge à Scylla; ayez la bonté de m'apporter +vous-même le papier qui me manque, afin de pouvoir donner aux +autorités calabraises tous les renseignements, moraux et politiques, +qu'elles peuvent désirer sur votre serviteur + +«GUICHARD.» + +Au bout de dix minutes le mousse était introduit près de moi. Je lui +donnai ma lettre, accompagnée de quatre carlins, et lui recommandai +d'aller toujours courant jusqu'à San-Giovanni, et surtout de ne pas +revenir sans le capitaine. + +Le bonhomme, qui n'avait jamais eu une pareille somme à sa +disposition, partit comme le vent. Un instant après je le vis de la +fenêtre qui gagnait consciencieusement ses quatre carlins; il passa +près de Jadin au pas gymnastique; Jadin voulut l'arrêter, mais il lui +montra la lettre et continua son chemin. + +Et Jadin, qui tenait à finir son croquis, se remit à la besogne avec +sa tranquillité ordinaire. + +Quant à moi, j'entamai avec mon brigadier une conversation morale, +scientifique et littéraire, dont il parut on ne peut plus charmé. +Cette conversation durait depuis une heure et demie à peu près, ce qui +faisait que, si intéressante quelle fût, elle commençait à tirer un +peu en longueur, lorsque j'aperçus sur la route, non pas le capitaine +seul, mais tout l'équipage, qui arrivait au pas de course; à tout +hasard, chacun s'était muni d'une arme quelconque, afin de me délivrer +par force si besoin était. Nunzio seul était resté pour garder le +bâtiment. + +Le groupe fit une halte d'un instant près de Jadin; mais comme il +était infiniment moins instruit de mon aventure que le capitaine +qui avait reçu ma lettre, ce fut lui qui se fit interrogateur. Le +capitaine alors, pour ne pas perdre de temps, lui remit mon billet et +continua sa route; Jadin le lut, fit un mouvement de tête qui voulait +dire: Bon, bon, ce n'est que cela? mit soigneusement le billet +dans une des nombreuses poches de sa veste, afin d'en augmenter sa +collection d'autographes, et se remit à piocher. + +Cinq minutes après, l'auberge du Pélican-Rouge était prise d'assaut +par mon équipage, et le capitaine se précipitait dans ma chambre mon +passe-port à la main. + +Nous étions devenus si bons compagnons, mon brigadier et moi, qu'en +vérité je n'en avais presque plus besoin. + +Je n'en fus pas moins enchanté de ne pas avoir à mettre son amitié +naissante à une trop rude épreuve; je lui tendis donc fièrement mon +passe-port. Il jeta négligemment les yeux dessus, puis, ouvrant +lui-même la porte: + +--Son excellence le comte Guichard est en règle, dit-il, qu'on le +laisse passer. + +Toutes les portes s'ouvrirent. Moyennant mes deux piastres j'étais +devenu comte. + +--Dites donc, mon cher maréchal, lui demandai-je, si par hasard je +rencontre sur mon chemin le maître de l'hôtel, est-ce que cela vous +contrarierait que je l'assommasse? + +--Moi, excellence? dit mon brave brigadier, pas le moins du monde, +seulement prenez garde au couteau. + +--Cela me regarde, maréchal. + +--Et je descendis dans la douce espérance de régler mon double compte +avec l'aubergiste du Pélican-Rouge; malheureusement, comme il se +doutait sans doute de la chose, ce fut son premier garçon qui +me présenta la carte; quant à lui, il était devenu parfaitement +invisible. + +Nous reprîmes Jadin en passant, et je rentrai triomphalement à +San-Giovanni à la tête de mon équipage. + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + + CHAP. Ier. La maison des fous + II. Mœurs et anecdotes siciliennes + III. Excursion aux îles Éoliennes: Lipari + IV. Vulcano + V. Stromboli + VI. La sorcière de Palma + VII. Une trombe + VIII. La cage de fer + IX. Scylla + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA *** + +This file should be named 8693-8.txt or 8693-8.zip + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + + PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION + 809 North 1500 West + Salt Lake City, UT 84116 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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