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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:32:02 -0700 |
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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Le Capitaine Arena + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: August, 2005 [EBook #8692] +[This file was first posted on August 2, 2003] +Last Updated: October 4, 2016 + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: Utf-8 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + +LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père) + +Volume 2 + + +CHAPITRE X. + + +LE PROPHÈTE. + +En arrivant à bord nous trouvâmes le pilote assis, selon son habitude, +au gouvernail, quoique le bâtiment fût à l'ancre, et que par +conséquent il n'eût rien à faire à cette place. Au bruit que nous +fîmes en remontant à bord, il éleva sa tête au-dessus de la cabine +et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose à lui dire. Le +capitaine, qui partageait la déférence que chacun avait pour Nunzio, +passa aussitôt à l'arrière. La conférence dura dix minutes à peu près; +pendant ce temps les matelots de leur côté s'étaient entre eux et +formaient un groupe qui paraissait assez préoccupé; nous crûmes qu'il +était question de l'aventure de Scylla, et nous ne fîmes pas autrement +attention à ces symptômes d'inquiétude. + +Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit à nous. + +--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours à partir demain? nous +demandat-il. + +--Mais, oui, si la chose est possible, répondis-je. + +--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons +le vent contraire pour sortir du détroit. + +--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sûr? + +--Oh! dit Pietro, qui s'était approché de nous avec tout l'équipage, +si le vieux l'a dit, dame! c'est l'Évangile. L'a-t-il dit, capitaine? + +--Il l'a dit, répondit gravement celui auquel la question était +adressée. + +--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il +avait la mine toute gendarmée: n'est-ce pas, les autres? + +Tout l'équipage fit un signe de tête qui indiquait que, comme Pietro, +chacun avait remarqué la préoccupation du vieux prophète. + +--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a +l'habitude de souffler longtemps? + +--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus, +quelquefois moins. + +--Et alors on ne peut pas sortir du détroit? + +--C'est impossible. + +--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il? + +--Eh! vieux! dit le capitaine. + +--Présent, dit Nunzio eu se levant derrière sa cabine. + +--Pour quelle heure le vent? + +Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis +se retournant de notre côté: + +--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures, +un instant après que le soleil sera couché. + +--Ce sera entre huit et neuf heures, répéta le capitaine avec la même +assurance que si c'eût été Matthieu Lænsberg ou Nostradamus qui lui +eût adressé la réponse qu'il nous transmettait. + +--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir +tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu +que nous arrivions à gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande. + +--Si vous le voulez absolument, répondit directement le pilote, on +tâchera. + +--Eh bien, tâchez-donc alors. + +--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun à son poste. En un +instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut à la +besogne; l'ancre fut levée, et le bâtiment, tournant lentement son +beaupré vers le cap Pelore, commença de se mouvoir sous l'effort de +quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un +souffle de vent ne traversait. + +Cependant il était évident que, quoique notre équipage eût obéi sans +réplique à l'ordre donné, c'était à contre-cœur qu'il se mettait en +route; mais, comme cette espèce de nonchalance pouvait bien venir +aussi du regret que chacun avait de s'éloigner de sa femme ou de sa +maîtresse, nous n'y fîmes pas grande attention, et nous continuâmes +d'espérer que Nunzio mentirait cette fois à son infaillibilité +ordinaire. + +Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu à peu, et tout en +dissimulant cette intention, s'étaient rapprochés des côtes de Sicile, +se trouvèrent à un demi-quart de lieue à peu près du village de La +Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencèrent à encombrer +la côte. Je vis bien quel était le but de cette manœuvre, attribuée +simplement au courant, et j'allai au-devant du désir de ces braves +gens en les autorisant, non pas à débarquer, ils ne le pouvaient pas +sans patente, mais à s'approcher du rivage à une assez faible distance +pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs +adieux. Ils profitèrent de la permission, et en une vingtaine de +coups de rames ils se trouvèrent à portée de la voix. Au bout d'une +demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous +n'avions pas de temps à perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter +les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on +se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait +sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd. + +Comme cette disposition atmosphérique me portait tout naturellement +au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double +rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande +curiosité pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et +j'allai me coucher. + +Je dormais depuis trois ou quatre heures à peu près, et tout en +dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi +quelque chose d'étrange, lorsqu'enfin je fus complétement réveillé par +le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête et par le cri bien +connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux, +ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement +d'oscillation imprimé au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux +de savoir ce qui se passait, je me traînai jusqu'à la porte de +derrière de la cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote. +Je fus bientôt au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague qui +demandait à entrer juste au moment où je voulais sortir m'attrapa en +pleine poitrine, et m'envoya bientôt à trois pas en arrière, couvert +d'eau et d'écume. Je me relevai, mais il y avait inondation complète +dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos +lits du déluge. Jadin accourut accompagné du mousse qui portait une +lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'œil atout, tirait à lui la +porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout +à fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui +heureusement, étant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre +l'eau. Nous les plaçâmes sur des tréteaux qui les élevaient au-dessus +des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendîmes nos draps et nos +couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intérieures +de notre chambre à coucher; puis, laissant à notre mousse le soin +d'éponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions, +nous gagnâmes le pont. + +Le vent s'était levé comme l'avait dit le pilote et à l'heure qu'il +avait dit, et, selon sa prédiction, nous était tout à fait contraire. +Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous étions +plus à l'aise, et nous courions des bordées dans l'espérance de gagner +un peu de chemin; mais il résultait de cette manœuvre que la mer +nous battait en plein travers, et que de temps en temps le bâtiment +s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer. +Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan incliné comme un toit, +nos matelots couraient de l'avant en arrière avec une célérité à +laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous +cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions véritablement rien. +De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau; +aussitôt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le +speronare, le beaupré dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent +arrivait bruissant, et, chargé de pluie, sifflait à travers nos mâts +et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues, prenant notre +speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix. +En même temps, à la lueur de deux ou trois éclairs qui accompagnaient +chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordées nous +avaient rapprochés des uns ou des autres, ou les rivages de la +Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours à la même distance: ce +qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre +petit bâtiment se comportait à merveille et faisait des efforts inouïs +pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent. + +Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant +ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'élevèrent +pas une récrimination contre la volonté qui les mettait aux prises +avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce temps, je demandai +combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des +bordées; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous +répondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je +m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et +j'appris que, selon toute probabilité, nous en aurions encore pour +trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions à +conserver sur le vent et la mer le même avantage, nous pouvions faire +à peu, près huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la +fatigue, et je prévins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans +le détroit, nous renoncions momentanément à aller plus avant. Cette +intention pacifique était à peine formulée par moi que, transmise +immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue de tout +l'équipage. Le speronare tourna sur lui-même comme par enchantement; +la voile latine et la voile de foc se déployèrent dans l'ombre, et le +petit bâtiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrière +avec la rapidité d'un cheval de course. Dix minutes après, le mousse +vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle +était parfaitement séchée, et que nous y retrouverions nos lits, qui +nous attendaient dans le meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes +pas redire deux fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque +devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormîmes au +bout de quelques instants. + +Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit dont nous étions +partis la veille: il ne tenait qu'à nous de croire que nous n'avions +pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un +peu agité. Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en +point, nous nous approchâmes de lui avec une vénération encore plus +grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries à +l'endroit du temps. Ses prévisions n'étaient pas consolantes: à son +avis, le temps était complétement dérangé pour huit ou dix jours; et +il y avait même dans l'air quelque chose de fort étrange, et qu'il ne +comprenait pas bien. Il résultait donc des observations atmosphériques +de Nunzio que nous étions cloués à San-Giovanni pour une semaine au +moins. Quant à renouveler l'essai que nous venions de faire et qui +nous avait si médiocrement réussi, il ne fallait pas même le tenter. + +Notre parti fut pris à l'instant même. Nous déclarâmes au capitaine +que nous donnions six jours au vent pour se décider à passer du nord +au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'était pas décidée +faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre, à +travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à +pied, tantôt à mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement +par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier +souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo. + +Rien ne met le corps et l'âme à l'aise comme une résolution prise, +fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre. +A peine la nôtre fut-elle arrêtée que nous nous occupâmes de nos +dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le +comprend bien, étaient plus que médiocres; pour rien au monde je +n'aurais voulu remettre le pied à Messine. Nous décidâmes donc que +nous demeurerions sur notre speronare; en conséquence on s'occupa à +l'instant même de le tirer à terre, afin que nous n'eussions pas même +à supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais +temps se fait sentir jusqu'au milieu du détroit. Chacun se mit à +l'œuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carène +antique, était tiré sur le sable du rivage, étayé à droite et à gauche +par deux énormes pieux, et orné à son babord d'une échelle à l'aide de +laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une +tente fut établie de l'arrière au grand mât, afin que noua pussions +nous promener, lire ou travailler à l'abri du soleil et de la pluie. +Moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une +demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure +auberge de San-Giovanni. + +Le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu: +Jadin avait ses croquis à repasser; et moi, pendant mes longues +rêveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais à peu près +arrêté le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait +plus que quelques caractères à mettre en relief et quelques scènes à +compléter. Je résolus donc de profiter de cette espèce de quarantaine +pour achever ce travail préparatoire, qui devait recevoir à Naples son +exécution, et dès le soir même je me mis à l'œuvre. + +Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la +permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le +vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à +bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La +permission fut accordée à ces conditions. + +Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio; +et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la +bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et +se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle +venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces +villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était +ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler; +et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits +siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le +cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques +peut-être, décidé du succès de l'ouvrage. + +Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé. +Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de +partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de +revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le +capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves +gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de +nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver +dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer +tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de +garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au +dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous +en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du +village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de +leurs jardins. + +Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté +ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort +confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives +indulgents. + +Après le dîner, auquel assista une partie de la population de +San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la +tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin +de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un +instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un +en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste +du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé +une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut +resplendissant. + +Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur +le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs +et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous +plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles, +et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des +spectateurs. + +La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro: +aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le +prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là, +disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la +Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout +du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas +trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce +qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des +Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit +Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon +oreille, et me dit tout bas: + +--Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien +heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici. + +A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le +rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon +de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce +beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa +toilette. + +Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens, +et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné, +ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les +applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se +dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la +voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas +duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi, +et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une +certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle +qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main +droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il +s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont. +C'était, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entrée._ +Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en +réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet. + +Alors commença entre Pietro et le nouveau venu une véritable lutte +chorégraphique. Nous croyions connaître Pietro depuis le temps que +nous le pratiquions, mais nous, fûmes forcés d'avouer que c'était +la première fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute +sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours +auxquels il se livra, étaient quelque chose de fantastique; mais tout +ce que faisait Pietro était à l'instant même répété par Agnolo +comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une méthode +supérieure. Pietro était le danseur de la nature, Agnolo était celui +de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine +fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord +dans sa tête, puis que les jambes obéissaient à l'ordre donné; chez +Agnolo, point: tout était instantané, l'art était arrivé à ressembler +à de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut +degré auquel l'art puisse atteindre. Il en résulta que Pietro, +haletant, essoufflé, au bout de sa force et de son haleine, après +avoir épuisé tout son répertoire, tomba les jambes croisées sous lui +en jetant son cri de défaite habituel, sans conséquence lorsque la +chose se passait devant nous, c'est-à-dire en famille, mais qui +acquérait une bien autre gravité en face d'un rival comme Agnolo. +Quant à Agnolo, comme la fête commençait à peine pour lui, il laissa +quelques minutes à Pietro pour se remettre; puis, voyant que son +antagoniste avait sans doute besoin d'une trêve plus longue, puisqu'il +ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses +exercices. + +Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence à soutenir, fut +lui-même, c'est-à-dire véritablement un beau danseur, non pas comme on +l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne, +en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent +passées en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son +chapeau, son bouquet, devinrent l'un après l'autre les accessoires de +ce petit drame chorégraphique, qui exprima tour à tour tous les degrés +de la passion, et qui, après avoir commencé par la rencontre presque +indifférente du danseur et de sa danseuse, avoir passé par les +différentes phases d'un amour combattu puis partagé, finit par toute +l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous étions approchés comme +les autres pour voir cette représentation vraiment théâtrale, et, au +risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mêlions +nos applaudissements à ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse +du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, proférés d'abord +par deux ou trois personnes, puis ensuite répétés frénétiquement +non-seulement par les invités qui se trouvaient à bord, mais encore +par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna +vers nous, comme pour dire que puisqu'il était notre hôte il ne ferait +rien qu'avec notre consentement, nous joignîmes alors nos instances à +celles qui le sollicitaient déjà. Alors Agnolo, saluant gracieusement +la foule, fit signe qu'il allait se rendre au désir qu'on lui +exprimait. Cette condescendance fut à l'instant même accueillie par +des applaudissements unanimes, et la musique commença une ritournelle +bizarre, qui eut le privilége d'exciter à l'instant même l'hilarité +parmi tous les assistants. + +Comme j'ai le malheur d'avoir là compréhension très-difficile à +l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce +que c'était que la danse du Tailleur. + +--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils +en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est +pas étonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcières en Calabre. + +--Mais enfin, à quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport? + +--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, maître Térence, qui a +fait _gratis_ une paire de culottes au diable; à la condition que le +diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emportée tout +de même. + +--Bah! + +--Oh! parole d'honneur: + +--Comment cela? + +--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais. + +--Vraiment? + +--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez à +Catanzaro, vous pourrez le voir. + +--Qui? le diable? + +--Non, ce gueux de Térence. C'est arrivé il n'y a pas plus de dix ans, +au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont +tous des sorciers et des sorcières en Calabre. + +--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas? + +--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis +d'ailleurs je n'aime pas beaucoup à parler de toutes ces histoires-là +où le diable joue un rôle, attendu que, comme vous le savez, il y a +déjà eu dans ma famille une histoire de sorcière. Mais vous allez +traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun +accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de +maître Térence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera. + +--Vous croyez? + +--Oh! j'en suis sûr. + +Je pris mon album, et j'écrivis dessus en grosses lettres: + +_«Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de maître Térence de +Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable, à la +condition que le diable emporterait sa femme.»_ + +Et je revins à Agnolo. + +La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la +ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de +commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était +exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner +une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la +_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens, +la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre +du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne +pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me +paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais +bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son +fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces +différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire, +que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur. +Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée, +et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un +caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il +faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et +le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le +second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient, +Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les +autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui, +perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine. +Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule: + +--Excellence? dit-il. + +--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je. + +--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose +de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses +qui révoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en +prières. + +--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air? + +--Jésus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble. + +Cette judicieuse remarque fur immédiatement suivie d'un cri général de +terreur. Le bâtiment vacilla comme s'il était encore en pleine mer. Un +des deux étais qui le soutenaient glissa le long de sa carène, et +le speronare, versant comme une voiture à laquelle deux roues +manqueraient à la fois du même côté, nous envoya tous, danseurs, +musiciens et assistants, rouler pêle-mêle sur le sable! + +Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible à décrire; +chacun se releva et se mit à fuir de son côté, sans savoir où. Quant +à moi, n'ayant plus aucune idée, grâce à la culbute que je venais de +faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer, +quand une main me saisit et m'arrêta. Je me retournai, c'était le +pilote. + +--Où allez-vous, excellence? me dit-il. + +--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais +avec vous, ça m'est égal. + +--Nous n'avons nulle part à aller, excellence; et ce que nous pouvons +foire de mieux, c'est d'attendre. + +--Eh bien! dit Jadin en arrivant à son tour tout en crachant le sable +qu'il avait dans la bouche, en voilà une de cabriole! + +--Vous n'avez rien? lui demandai-je. + +--Moi, rien du tout; je suis tombé sur Milord que j'ai manqué +étouffer, voilà tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la +parole à son chien de son fausset le plus agréable, il a donc sauvé la +vie à son maître. Milord se ramassa sur lui-même et agita vivement sa +queue en témoignage du plaisir qu'il éprouvait d'avoir accompli sans +s'en douter une si belle action. + +--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé? + +--Il est arrivé, dit Jadin en haussant les épaules, que ces +imbéciles-là ont mal assuré les pieux, et qu'un des supports ayant +manqué, le speronare à fait comme quand Milord secoue ses puces. + +--C'est-à-dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secoué les +siennes. + +--Comment? + +--Écoutez ce qu'ils crient tous en se sauvant. + +Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient +comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_ + +--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de +terre? demandai-je. + +--Ni plus ni moins, dit le pilote. + +--Parole d'honneur? fit Jadin. + +--Parole d'honneur, reprit Nunzio. + +--Eh bien! pilote, touchez-là, dit Jadin, je suis enchanté. + +--De quoi? demanda gravement Nunzio. + +--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous +croyez que ça se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord, +il aura donc vu des tempêtes, il aura donc vu des volcans, il aura +donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu! + +Je me mis à rire malgré moi. + +--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Français, je sais bien +que vous riez de tout. Ça n'empêche pas que dans ce moment-ci la +moitié de la Calabre est peut-être sens dessus dessous. Ce n'est pas +qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont +des hommes. + +--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite +secouée que nous avons ressentie.... + +--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et +nous, justement, nous sommes à l'extrémité de la botte, et par +conséquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du côté de +Nicastro et de Cosenza, c'est là qu'il doit y avoir eu le plus d'œufs +cassés; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout. + +--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de +l'agrément? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe. + +Et il se mit à battre le briquet, en attendant une seconde secousse. + +Mais nous attendîmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas, +et au bout de dix minutes notre équipage, qui dans le premier moment +s'était éparpillé de tous les côtés, était réuni autour de nous: +personne n'était blessé, à l'exception de Giovanni qui s'était foulé +le poignet, et de Pietro qui prétendait s'être donné une entorse. + +--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire +maintenant? + +--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, répondit le vieux +prophète: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je +crois que c'est fini pour le moment. + +--Allons, enfants, dit le capitaine, à l'ouvrage! Puis, se retournant +de notre côté:--Si leurs excellences avaient la bonté ... ajouta-t-il. + +--De quoi faire, capitaine, dites? + +--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous +tant que nous sommes pour en venir à notre honneur; attendu que ces +fainéants de Calabrais, c'est bon à boire, à manger et à danser; mais +pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un +seul! + +Effectivement, le rivage était complètement désert: hommes, femmes et +enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez +naturel pour qu'on ne s'en formalisât point. + +Quoique réduits à nos propres forces, nous n'en parvînmes pas moins, +grâce à un mécanisme fort ingénieux inventé par le pilote, à remettre +le bâtiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait +glissé fut rétabli en son lieu et place, l'échelle appliquée de +nouveau à bâbord, et au bout d'une heure à peu près tout était +aussi propre et aussi en ordre à bord du speronare que si rien +d'extraordinaire ne s'était passé. + +La nuit s'écoula sans accident aucun. + + + + +CHAPITRE XI. + +TÉRENCE LE TAILLEUR. + + +Le lendemain, à six heures du matin, nous vîmes arriver le guide et +les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage +important n'était arrivé dans le village; trois ou quatre cheminées +étaient tombées, voilà tout. + +Nous convînmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait +trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent +changeât, il lui fallait, à lui, douze ou quinze heures: il fut +convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait +jusqu'à ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant +lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours +écoulés, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans +la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau +rendez-vous. + +Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter +avec nous le moins d'argent possible, nous prîmes chacun six ou huit +louis seulement, laissant le reste de notre trésor sous la garde de +l'équipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en +règle, nous enfourchâmes nos montures et prîmes congé de nos matelots, +qui nous promirent de nous recommander tous les soirs à Dieu dans +leurs prières. Quant à nous, nous leur enjoignîmes de partir au +premier souffle de vent; ils s'y engagèrent sur leur parole, nous +baisèrent une dernière fois les mains, et nous nous séparâmes. + +Nous suivions pour aller à Scylla la route déjà parcourue, et sur +laquelle par conséquent nous n'avions aucune observation à faire; mais +comme notre guide était forcé de marcher à pied, attendu qu'après +nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amené que deux, +espérant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres +convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train +très-ordinaire; encore en arrivant à Scylla nous déclara-t-il que, +ses mulets n'ayant point mangé avant leur départ, il était de toute +urgence qu'il les fît déjeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un +éclaircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme +toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prétendait +avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses +voyageurs. La chose n'était point portée sur le _papier_; mais, comme +heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois +mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses +conventions à la lettre, à défaut de quoi j'allais aller prévenir +mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut +arrêté que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais +un troisième, et que le prix du mulet absent serait affecté à la +nourriture des deux mulets présents. + +Afin de ne pas perdre une heure inutilement à Scylla, nous montâmes, +Jadin et moi, sur le rocher où est bâtie la forteresse. Là, nous +relevâmes une petite erreur archéologique: c'est que la citadelle, +qu'on nous avait dit élevée par Murât, datait de Charles d'Anjou: il y +avait cinq siècles et demi de différence entre l'un et l'autre de ces +deux conquérants. Mais le renseignement nous avait été donné par +nos Siciliens, et j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas +scrupuleusement les croire a l'endroit des dates. + +Ce fut le 7 février 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e +régiment d'infanterie légère et du 67e régiment d'infanterie de +ligne entrèrent à la baïonnette dans la petite ville de Scylla et +en chassèrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent à +s'embarquer sous la protection du fort que défendait une garnison du +62e régiment de ligne anglais. + +A peine maîtres de la ville, les Français établirent sur la montagne +qui la domine une batterie de canons destinée à battre le fort en +brèche. Le 9, la batterie commença son feu; le 15, la garnison +anglaise fut sommée de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais +dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits bâtiments partit des +cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour +venu, les assiégeants s'aperçurent qu'on ne répondait pas à leur feu; +en même temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour +la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible à cause de +l'escarpement du roc taillé à pic; mais il fallut bien qu'ils en +crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'éloigner +chargées d'habits rouges. Ils coururent aussitôt à l'assaut, +s'emparèrent de la forteresse sans résistance aucune et arrivèrent au +haut du rempart juste à temps pour voir s'éloigner la dernière barque. +Un escalier taillé dans le roc, et qu'il était impossible d'apercevoir +de tout autre côté que de celui de la mer, donna l'explication du +miracle. Les canons du fort furent aussitôt tournés vers les fugitifs, +et un bateau chargé de cinquante hommes fut coulé bas; les autres, +craignant le même sort, firent force de voiles pour s'éloigner, +laissant leurs compagnons se tirer de là connue ils pourraient. Les +trois quarts s'en tirèrent en se noyant, l'autre quart regagna la côte +à la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans +le fort dix-neuf pièces de canon, deux mortiers, deux obusiers, une +caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit. + +La prise de Scylla mit fin à la campagne: c'était le seul point où le +roi Ferdinand posât encore le pied en Calabre; et Joseph Napoléon, +passé roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi maître de la moitié du +royaume de son prédécesseur. + +J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu'à l'extrémité de la +Péninsule italique je retrouvai la trace des boulets français sur une +citadelle de la Grande-Grèce. + +L'heure était écoulée: nous avions donné rendez-vous à notre muletier +de l'autre côté de la ville. Nous revînmes donc sur la grande route, +où, après un instant d'attente, nous fûmes rejoints par notre homme +et par ses deux bêtes. En remontant sur mon mulet je m'aperçus qu'on +avait touché à mes fontes; ma première idée fut qu'on m'avait volé mes +pistolets, mais en levant la couverture je les vis à leur place. Notre +guide nous dit alors que c'était seulement le garçon d'écurie qui les +avait regardés, pour s'assurer s'ils étaient chargés, sans doute, et +donner sur ce point important des renseignements à qui de droit. Au +reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une société +équivoque pour être pris au dépourvu: nous étions armés jusqu'aux +dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint à la terreur +qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres +dont nous entendions faire journellement le récit. Au reste, comme je +ne me fiais pas beaucoup à mon guide, ce petit événement me fut une +occasion de lui dire que, si nous étions arrêtés, la première chose +que je ferais serait de lui casser la tête. Cette menace, donnée en +manière d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus résolu du +monde, parut faire sur lui une très-sérieuse impression. + +Vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Bagnaria. Là, +notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacrée à +son dîner et au nôtre. La proposition était trop juste pour ne +pas trouver en nous un double écho: nous entrâmes dans une espèce +d'auberge, et nous demandâmes qu'on nous servit immédiatement. + +Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns +préparatifs dans la chambre où nous attendions notre nourriture, je +descendis à la cuisine afin de presser le cuisinier. Là il me fut +répondu qu'on aurait déjà servi le dîner à nos excellences, mais que +notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient à l'hôtel, on +n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait à peine sept +lieues dans la journée, je trouvai la plaisanterie médiocre, et je +priai le maître de la locanda de nous faire dîner à l'instant même, +et de prévenir notre muletier de se tenir prêt, lui et ses bêtes, à +repartir aussitôt après le repas. + +La première partie de cet ordre fut scrupuleusement exécutée; deux +minutes après l'injonction faite, nous étions à table. Mais il n'en +fut pas de même de la seconde: lorsque nous descendîmes, on nous +annonça que, notre guide n'étant point rentré, on n'avait pas pu lui +faire part de nos intentions, et que, par conséquent, elles n'étaient +pas exécutées. Notre résolution fut prise à l'instant même: nous fîmes +faire notre compte et celui de nos mulets, nous payâmes total et bonne +main; nous allâmes droit à l'écurie, nous sellâmes nos montures, +nous montâmes dessus, et nous dîmes à l'hôte que lorsque le muletier +reviendrait il n'avait qu'à lui dire qu'en courant après nous il nous +rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point à se tromper, +ce chemin étant la grande route. + +Comme nous atteignions l'extrémité de la ville, nous entendîmes +derrière nous des cris perçants; c'était notre Calabrais qui s'était +mis à notre poursuite et qui n'aurait pas été fâché d'ameuter quelque +peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit était +clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journée, ce n'était +point une étape. Il nous restait encore trois heures de jour à épuiser +et sept milles seulement à faire pour arriver à Palma. Nous avions +donc le droit d'aller jusqu'à Palma. Notre guide alors essaya de nous +arrêter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer +d'être arrêtés deux ou trois fois en voyageant à une pareille heure; +et, à l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre +gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou +six prisonniers. Or ces prisonniers n'étaient autres, assurait notre +homme, que des voleurs qui avaient été pris la veille sur la route +même que nous voulions suivre. A ceci nous répondîmes que, puisqu'ils +avaient été pris, ils n'y étaient plus; et que d'ailleurs, s'il avait +besoin effectivement d'être rassuré, nous demanderions aux gendarmes, +qui suivaient la même route, la permission de voyager dans leur +honorable société. A une pareille proposition, il n'y avait rien à +répondre; force fut donc à notre malheureux guide d'en prendre son +parti: nous mîmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en +gémissant. Je donne tous ces détails pour que le voyageur qui nous +succédera dans ce bienheureux pays sache à quoi s'en tenir, une fois +pour toutes; faire ses conditions, par écrit d'abord, et avant tout; +puis, ces conditions faites, ne céder jamais sur aucune d'elles. +Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures +passées, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son +pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-même au-devant de +vos désirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera à chaque heure une +opposition, à chaque pas une difficulté; un voyage de trois jours en +durera huit, et là où l'on aura cru dépenser cent écus on dépensera +mille francs. + +Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine +eus-je jeté les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de +Scylla: c'était jour de bonheur. + +La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient porté leurs +fruits. Je n'aurais eu qu'un mot à dire pour faire accoupler mon +muletier à un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis +pas, seulement je fis comprendra d'un signe à ce drôle-là dans quels +rapports j'étais avec les autorités du pays. + +J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur +j'étais tombé sur les plus honnêtes gens de la terre, ils ne savaient +absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient à +Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir à ceux qui les y +menaient, mais ils étaient bien convaincus qu'ils seraient à peine +arrivés dans la capitale de la Calabre citérieure, qu'on leur ferait +des excuses sur l'erreur qu'on avait commise à leur endroit, et qu'on +les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et +mœurs. + +Voyant que c'était un parti pris, je revins à mon brigadier; +malheureusement lui-même était fort peu au courant des faits et gestes +de ses prisonniers; il savait seulement que tous étaient arrêtés sous +prévention de vol à main armée, et que parmi eux trois ou quatre +étaient accusés d'assassinat. Malgré la promesse faite à mon guide, je +trouvai la société trop choisie pour rester plus long-temps avec elle, +et, faisant un signe à Jadin, qui y répondit par un autre, nous mîmes +nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations; +mais je priai mon brave brigadier de lui faire à l'oreille une petite +morale; ce qui eut lieu à l'instant même, et ce qui produisit le +meilleur effet. + +Moyennant quoi nous arrivâmes vers sept heures du soir à Palma sans +mauvaise rencontre et sans nouvelles observations. + +Rien n'est plus promptement visité qu'une ville de Calabre; excepté +les éternels temples de Pestum qui restent obstinément debout à +l'entrée de cette province, il n'y a pas un seul monument à voir de la +pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essayé, +comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a +jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre à deux mains, +et comme un vanneur fait du blé, il secoue rochers, villes et +villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il +s'arrête, tout est changé d'aspect sur une surface de soixante-dix +lieues de long et de trente ou quarante de large. Où il y avait +des montagnes il y a des lacs, où il y avait des lacs il y a des +montagnes, et où il y avait des villes il n'y a généralement plus +rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille à une +fourmilière dont un voyageur en passant a détruit l'édifice, se remet +à l'œuvre; chacun charrie son moellon, chacun traîne sa poutre; +puis, tant bien que mal et autant que possible, à la place où était +l'ancienne ville on bâtit une ville nouvelle qui, pareille à chacune +des dix villes qui l'ont précédée, durera ce qu'elle pourra. On +comprend qu'avec cette éternelle éventualité de destruction, on +s'occupe peu de bâtir selon les règles de l'un des six ordres reconnus +par les architectes. Vous pouvez donc, à moins que vous n'ayez quelque +recherche historique, géologique ou botanique à faire, arriver le soir +dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain +matin: vous n'aurez rien laissé derrière vous qui mérite la peine +d'être vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage, +c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses +habitants, la vigueur de ses forêts, l'aspect de ses rochers, et les +mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour, +tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une +tente et des mulets irait de Pestum à Reggio sans entrer dans une +seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la +grande route par étapes de trois lieues, aurait séjourné dans chaque +ville et dans chaque village. + +Nous ne cherchâmes donc aucunement à voir les curiosités de Palma, +mais bien à nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus +blancs de l'auberge de l'_Aigle-d'Or_, où, pour se venger de nous sans +doute, nous conduisit notre guide; puis, les premières précautions +prises, nous fîmes une espèce de toilette pour aller porter à son +adresse une lettre que nous avait prié de remettre en passant et en +mains propres notre brave capitaine. Cette lettre était destinée à M. +Piglia, l'un des plus riches négociants en huile de la Calabre. Nous +trouvâmes dans M. Piglia non-seulement le négociant _pas fier_ dont +nous avait parlé Pietro, mais encore un homme fort distingué. Il +nous reçut comme eût pu le faire un de ses aïeux de la Grande-Grèce, +c'est-à-dire en mettant à notre disposition sa maison et sa table. A +cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre +fut grande, je l'avoue; j'avais presque oublié les auberges de Sicile, +et je n'étais pas encore familiarisé avec celles de Calabre, de +sorte que la vue de la nôtre m'avait quelque peu terrifié; nous n'en +refusâmes pas moins le gîte, retenus par une fausse honte; mais +heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du déjeuner offert +pour le lendemain. Nous objectâmes bien à la vérité la difficulté +d'arriver le lendemain soir à Monteleone si nous partions trop tard de +Palma; mais M. Piglia détruisit à l'instant même l'objection en nous +disant de faire partir le lendemain, dès le matin, le muletier et les +mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu'à cette +ville en voiture, de manière à ce que, trouvant les hommes et les +bêtes bien reposés, nous pussions repartir à l'instant même. La grâce +avec laquelle nous était faite l'invitation, plus encore que la +logique du raisonnement, nous décida à accepter, et il fut convenu que +le lendemain à neuf heures du matin nous nous mettrions à table, et +qu'à dix heures nous monterions en voiture. + +Une nouvelle surprise nous attendait en rentrant à l'hôtel: outre +toutes les chances que nos chambres par elles-mêmes nous offraient de +ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'établissement. Cela me +rappela notre fête de la veille si singulièrement interrompue, notre +chorégraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'idée me vint alors, +puisque j'étais forcé de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait +dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le maître +de l'hôtel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance +savait, dans tous ses détails, l'histoire de maître Térence le +tailleur. Mon hôte me répondit qu'il la savait à merveille, mais qu'il +avait quelque chose à m'offrir de mieux qu'un récit verbal: c'était +la complainte imprimée qui racontait cette lamentable aventure. La +complainte était une trouvaille: aussi déclarai-je que j'en donnerais +la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer à +l'instant même; cinq minutes après j'étais possesseur du précieux +imprimé. Il est orné d'une gravure coloriée représentant le diable +jouant du violon, et maître Térence dansant sur son établi. + +Voici l'anecdote: + +C'était par un beau soir d'automne; maître Térence, tailleur à +Catanzaro, s'était pris de dispute avec la signora Judith sa femme, +à propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints +étaient unis, elle tenait à faire d'une certaine façon, tandis que +maître Térence préférait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze +ans, tous les soirs à la même heure la même dispute se renouvelait à +propos de la même cause. + +Mais cette fois la dispute avait été si loin, qu'au moment où maître +Térence s'accroupissait sur son établi pour travailler encore deux +petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux +heures à prendre un à-compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude +fort grassement: or, dis-je, la dispute avait été si loin, qu'en se +retirant dans sa chambre, Judith avait, par manière d'adieu, lancé à +son mari une pelote toute garnie d'épingles, et que le projectile, +dirigé par une main aussi sûre que celle d'Hippolyte, avait atteint +le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en était résulté une +douleur subite, accompagnée d'un rapide dégorgement de la glande +lacrymale; ce qui avait porté l'exaspération du pauvre homme au point +de s'écrier:--Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me +débarrassât de toi! + +--Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'écria en rouvrant la porte +la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe. + +--Je lui donnerais, s'écria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette +paire de culottes que je fais pour don Girolamo, curé de Simmari! +--Malheureux! répondit Judith en faisant un nouveau geste de menace +qui fit que, autant par sentiment de la douleur passée que par crainte +de la douleur à venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les +deux mains à son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier +le nom du Seigneur, qui t'a donné une femme qui est la patience même, +que d'invoquer le nom de Satan. + +Et, soit qu'elle fût intimidée du souhait de son mari, soit que, +généreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme +atterré, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour +que maître Térence ne doutât point qu'il y eût maintenant un pouce de +bois entre lui et son ennemie. + +Cela n'empêcha point que maître Térence, qui, à défaut du courage du +lion, avait la prudence du serpent, ne restât un instant immobile et +la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait données comme +armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur +de son caractère, il avait converties en armes défensives. Cependant, +au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'éprouvant +aucun choc, il se hasarda à regarder entre ses doigts d'abord, et puis +à ôter une main, puis l'autre, puis enfin à porter la vue sur les +différentes parties de l'appartement. Judith était bien entrée dans +son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que, +jusqu'au lendemain matin, il était au moins débarrassé. + +Mais son étonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les +culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux déjà à moitié +exécutées, il aperçut en face de lui, assis au pied de son établi, +un petit vieillard de bonne mine, habillé tout de noir, et qui le +regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuyés sur l'établi et +le menton dans ses deux mains. + +Le petit vieillard et maître Térence se regardèrent un instant face à +face; puis maître Térence rompant le premier le silence: + +--Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que +vous attendez là? + +--Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en +douter. + +--Non, le diable m'emporte, répondit Térence. + +A ce mot: le diable m'emporte, il eût fallu voir la joie du petit +vieillard; ses yeux brillèrent comme braise, sa bouche se fendit +jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrière lui quelque chose qui +allait et venait en balayant le plancher. + +--Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends? + +--Oui, reprit Térence. + +--Eh bien, j'attends mes culottes. + +--Comment, vos culottes? + +--Sans doute. + +--Mais vous ne m'avez pas commandé de culottes, vous. + +--Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte. + +--Moi, s'écria Térence stupéfait; moi, je vous ai offert des culottes? +Lesquelles? + +--Celles-là? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles +le tailleur travaillait. + +--Celles-là, reprit maître Térence, de plus en plus étonné; mais +celles-là appartiennent à don Girolamo, curé de Simmari. + +--C'est-à-dire qu'elles appartenaient à don Girolamo il y a un quart +d'heure, mais maintenant elles sont à moi. + +--A vous? reprit maître Térence, de plus en plus ébahi. + +--Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais +bien ces culottes pour être débarrassé de ta femme? + +--Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le répète. + +--Eh bien! j'accepte le marché; moyennant ces culottes je te +débarrasse de ta femme. + +--Vraiment? + +--Parole d'honneur. + +--Et quand cela? + +--Aussitôt que je les aurai entre les jambes. + +--Oh! mon gentilhomme, s'écria Térence en pressant le vieillard sur +son cœur, permettez-moi de vous embrasser. + +--Volontiers, dit le vieillard en serrant à son tour si fortement le +tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber à la renverse +étouffé, et fut un instant à se remettre. + +--Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard. + +--Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se +plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal. + +--Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard +en tirant de sa poche une bouteille et deux verres. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Térence la bouche ouverte et +les yeux étincelants de joie. + +--Goûtez toujours, dit le vieillard. + +--C'est de confiance, reprit Térence; et il porta le verre à sa +bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en +amateur satisfait. + +--Diable! dit-il. + +Soit satisfaction de voir sa liqueur appréciée, soit que l'exclamation +par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plût au petit +vieillard, ses yeux brillèrent de nouveau, sa bouche se fendit +derechef, et l'on entendit, comme la première fois, ce petit frôlement +qui était évidemment chez lui une marque de satisfaction. Quant à +maître Térence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'élixir +de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux. + +--Ainsi vous êtes venu pour cela, ô digne gentilhomme que vous êtes, +et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et +aussitôt qu'elles seront faites vous emmènerez ma femme, vraiment? + +--Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes? + +--Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela +qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu'à enfiler son +aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voilà, enfin. + +Et maître Térence se mit à coudre avec une telle ardeur qu'on ne +voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avançait avec une +rapidité miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans tout +cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation +de surprise à maître Térence, c'est que, quoique les points se +succédassent avec une rapidité à laquelle lui-même ne comprenait rien, +le fil restait toujours de la même longueur; si bien qu'avec ce fil, +il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever, +non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les +culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phénomène lui donna à +penser, et pour la première fois il lui vint à la pensée que le petit +vieillard qui était devant lui pourrait bien ne pas être ce qu'il +paraissait. + +--Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement +qu'il n'avait fait encore. + +Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute +qui se trouvait dans la voix de maître Térence, et aussitôt empoignant +la bouteille au collet: + +--Encore une goutte de cet élixir, mon maître, dit-il en remplissant +le verre de Térence. + +--Volontiers, répondit le tailleur, qui avait trouvé la liqueur trop +superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second +verre avec la même sensualité que le premier. + +--Voilà de fameux rosolio, dit-il, où diable se fait-il? + +Comme ces paroles avaient été dites avec un tout autre accent que +celles qui avaient inquiété le petit vieillard, ses yeux se remirent +à briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce +singulier frôlement qu'avait déjà remarqué le tailleur. + +Mais cette fois maître Térence était loin de s'en inquiéter; l'effet +de la liqueur avait été plus souverain encore que la première fois, et +l'étranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il fût, +venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il +le chicanât sur l'endroit d'où il venait. + +--Où l'on fait cette liqueur? dit l'étranger. --Où? demanda Térence. + +--Eh bien! dans l'endroit même où je compte emmener ta femme. + +Térence cligna de l'œil et regarda le vieillard d'un air qui voulait +dire: Bon! je comprends; et il se remit à l'ouvrage; mais au bout d'un +instant le vieillard étendit là main. + +--Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu? + +--Ce que je fais? + +--Oui, tu fermes le fond de mes culottes. + +--Sans doute, je le ferme. + +--Alors, par où passerai-je ma queue? + +--Comment, votre queue? + +--Certainement, ma queue. + +--Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit +frôlement? + +--Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi +d'elle-même quand je suis content. + +--En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son âme, au lieu de +s'effrayer comme il l'aurait dû d'une si singulière réponse; en ce +cas, je sais qui vous êtes; et, du moment où vous avez une queue, je +ne serais pas étonné que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein! + +--Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutôt. + +Et levant la jambe, il passa à travers l'établi comme s'il n'eût eu à +percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui +d'un bouc. + +--Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu'à bien se tenir. Et il +continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un +instant les culottes se trouvèrent faites. + +--Où vas-tu? demanda le vieillard. + +--Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer à presser, et de +donner un dernier coup aux coutures de vos culottes. + +--Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te déranger. + +Et il tira de la même poche dont il avait déjà tiré les verres et la +bouteille un éclair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot posé +sur les chenets, et qui, s'enlevant par la cheminée, illumina pendant +quelques secondes tous les environs. Le feu se mit à pétiller, et en +une seconde le fer rougit. + +--Eh! eh! s'écria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire +brûler vos culottes. + +--Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance +qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'étoffe en laine +d'amiante. + +--Alors c'est autre chose, dit Térence en laissant glisser ses jambes +le long de l'établi. + +--Où vas-tu? demanda le vieillard. + +--Chercher mon fer. + +--Attends. + +--Comment, que j'attende? + +--Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mérite est fait pour se +déranger pour un fer! + +--Mais il faut bien que j'aille à lui, puis-qu'il ne peut venir à moi. +--Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir. + +Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre +quelques accords. + +A la première note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant +jusqu'au pied de l'établi; arrivé là, le vieillard tira de +l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'établi. + +--Diable! dit Térence, voilà un instrument au son duquel on doit bien +danser. + +--Achève mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air +après. + +Le tailleur saisit le fer avec une poignée, retourna les culottes, +étendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant +d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient +d'une seule pièce. Puis, lorsqu'il eut fini: + +--Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir là une +paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de +vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il à demi-voix que, si vous +êtes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul +pouvez me rendre. + +Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui +ne laissait rien à désirer à l'amour-propre de maître Térence. Puis, +après a voir eu la précaution de passer sa queue par le trou ménagé +à cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds à leur place +naturelle, sans avoir eu la peine d'ôter les anciennes, attendu que, +comptant sans doute sur celles-là, il s'était contenté de passer +simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la +ceinture, boutonna les jarretières et se regarda avec satisfaction +dans le miroir cassé que maître Térence mettait à la disposition de +ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur +honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de +prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard +lui-même. + +--Maintenant, dit le vieillard après avoir fait trois ou quatre pliés +à la manière des maîtres de danse, pour assouplir le vêtement au moule +qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole, à mon tour de tenir +la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit à jouer un +cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord maître Térence se +trouva debout sur son établi, comme si la main de l'ange qui portait +Habacuc l'avait soulevé par les cheveux, et qu'aussitôt il se mit à +sauter avec une frénésie dont, même à l'époque où il passait pour un +beau danseur, il n'avait jamais eu l'idée. Mais ce ne fut pas tout, ce +délire chorégraphique fut aussitôt partagé par tous les objets qui se +trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et +les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les +épingles et les aiguilles se dressèrent sur leurs pointes, et un +ballet général commença, dont maître Térence était le principal +acteur, et dont tous les objets environnants étaient les accessoires. +Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre, +battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grêle +les figures les plus fantastiques qui étaient à l'instant même +exécutées par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la +mesure de façon que non-seulement maître Térence paraissait hors de +lui-même, mais encore que la pelle et les pincettes étaient rouges +comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets +s'échevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des épingles +et des aiguilles, comme s'ils étaient en nage enfin, à un dernier +accord plus violent que les autres, la tête de maître Térence alla +frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut +ébranlée, et que la porte de la chambre à coucher s'ouvrant la signora +Judith parut sur le seuil. + +Soit que le terme du ballet fut arrivé, soit que cette apparition +stupéfiât le vieillard lui-même, à la vue de la digne femme la musique +cessa. Aussitôt maître Térence retomba assis sur son établi, la pelle +et les pincettes se couchèrent à côté l'une de l'autre, les tabourets +et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux +rapprochèrent leurs jambes, les épingles se renfoncèrent dans leur +pelote, et les aiguilles rentrèrent dans leur étui. + +Un silence de mort succéda à l'horrible brouhaha qui depuis un quart +d'heure se faisait entendre. + +Quant à Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, était +stupéfaite de colère en voyant que son mari profitait de son sommeil +pour donner bal chez lui. Mais elle n'était pas femme à contenir sa +rage et à rester figée en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les +pincettes afin d'étriller vigoureusement son mari; mais, comme de son +côté maître Térence était familiarisé avec son caractère, en même +temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger +le délinquant, il sautait, lui, à bas de son établi, et, saisissant +le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son allié. +Malheureusement Judith n'était pas femme à compter ses ennemis, et, +comme dans certains moments il fallait qu'elle frappât n'importe sur +qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air +goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute +sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand étonnement de +Judith, n'eut d'autre résultat que de faire jaillir de l'endroit +frappé une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre +côté, ce qui fit à l'instant même jaillir une seconde corne de la même +dimension et de la même couleur. A cette double apparition, Judith +commença de comprendre à qui elle avait affaire et voulut faire +retraite dans sa chambre; mais, au moment où elle allait en franchir +le seuil, le vieillard porta son violon à son épaule, posa l'archet +sur les cordes et commença un air de valse, mais si jovial, si +entraînant, si fascinateur, que, si peu que le cœur de la pauvre +Judith fût disposé à la danse, son corps, forcé d'obéir, sauta +du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit à valser +frénétiquement, bien qu'elle jetât les hauts cris et s'arrachât les +cheveux de désespoir; tandis que Térence, sans lâcher la queue du +diable, tournait sur lui-même, et que les pelles, les pincettes, les +chaises, les tabourets, les ciseaux, les épingles et les aiguilles +reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi, +pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des +cris et des contorsions de Judith, qui, à la dernière mesure, finit, +comme avait fait Térence, par tomber haletante sur le carreau, en +même temps que tous les autres meubles, auxquels la tête tournait, +roulaient pêle-mêle dans la chambre. + +--Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela +n'est qu'un prélude et que je suis homme de parole, vous allez, mon +cher Térence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith +toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein +air. + +Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya +de fuir; mais au même instant un air nouveau retentit, et Judith, +entraînée par une puissance surnaturelle, se remit à sauter avec une +vigueur nouvelle, tout en suppliant maître Térence, par tout ce qu'il +avait de plus sacré au monde, de ne point souffrir que le corps et +l'âme de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur, +sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait été sourde +aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait commandé le gentilhomme +cornu; aussitôt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds +fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith, +qui se tordait les bras de désespoir tandis que ses jambes battaient +les entrechats les plus immodérés et les bourrées les plus +frénétiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir où ils +allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un +petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer, +puis enfin disparaître dans l'obscurité. Quelque temps encore il +entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et +les cris désespérés de Judith; mais tout à coup, musique, rires, +gémissements cessèrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie +qu'on plongerait dans l'eau, leur succéda; un éclair rapide et +bleuâtre sillonna le ciel, répandant une effroyable odeur de soufre +par toute la contrée; puis tout rentra dans le silence et dans +l'obscurité. Térence rentra chez lui, referma la porte à double tour, +remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, épingles et +aiguilles à leur place, et alla se coucher en bénissant à la fois Dieu +et le diable de ce qui venait de lui arriver. + +Le lendemain, et après avoir dormi comme cela ne lui était pas arrivé +depuis dix ans, Térence se leva, et, pour se rendre compte du chemin +qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce +qui était on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laissé son +empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et +enfin sur le sable du rivage, où il s'était perdu dans la frange +d'écume qui bordait la mer. + +Depuis ce moment, Térence le tailleur est l'homme le plus heureux de +la terre, et n'a pas manqué un seul jour, à ce qu'il assure, de prier +soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si généreusement venu +à son aide dans son affliction. + +Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mêla, mais je fus +loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le +bonhomme Térence la nuit du départ de sa femme; aussi à sept heures du +matin étais-je dans les rues de Palma. + +Comme je l'avais présumé, il n'y avait absolument rien à voir; toutes +les maisons étaient de la veille, et les deux ou trois églises où nous +entrâmes datent d'une vingtaine d'années; il est vrai qu'en échange on +a du rivage de la mer, réunie dans un seul panorama, la vue de toutes +les îles Ioniennes. + +A neuf heures moins un quart nous nous rendîmes chez M. Piglia: le +déjeuner était prêt, et au moment où nous entrâmes il donna l'ordre de +mettre les mules à la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia +nous confierait tout bonnement à son cocher; mais point: avec une +grâce toute particulière il prétendit avoir à Gioja une affaire +pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen +de l'empêcher de nous accompagner. + +M. Piglia avait raison de dire que nous réparerions le temps perdu: +en moins d'une heure nous fîmes les huit milles qui séparent Palma +de Gioja. A Gioja nous trouvâmes notre muletier et nos mulets, qui +étaient arrivés depuis une demi-heure et qui étaient repus et reposés. +L'étape était énorme jusqu'à Monteleone; nous prîmes congé de M. +Piglia, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes. + +En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne +pouvaient guère rien nous offrir de nouveau, nous prîmes la route +de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus +pittoresque. D'ailleurs, nous étions si familiarisés avec les menaces +de danger qui ne se réalisaient jamais sérieusement, que nous avions +fini par les regarder comme entièrement chimériques. Au reste, le +passage était superbe, partout il conservait un caractère de grandeur +sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages +qui le vivifiaient. Tantôt c'était un médecin faisant ses visites à +cheval, avec son fusil en bandoulière et sa giberne autour du corps; +tantôt c'était le pâtre calabrais, drapé dans son manteau déguenillé, +se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil à une +statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer à ses pieds, +sans curiosité et sans menace, insouciant comme tout ce qui est +sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui +est fort; tantôt enfin c'étaient des familles tout entières dont les +trois générations émigraient à la fois: la mère assise sur un âne, +tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis +que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes +gens, portant sur leurs épaules des instruments de labourage, +chassaient devant eux un cochon destiné à succéder probablement aux +provisions épuisées. Une fois nous rencontrâmes, à une lieue à peu +près d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une célérité +remarquable, le véritable propriétaire de l'animal immonde, qui nous +arrêta pour nous demander si nous n'avions pas rencontré une troupe de +bandits calabrais qui emmenaient sa troïa. A la description qu'il nous +fit de la pauvre bête qui, selon lui, était près de mettre bas, il +nous fut impossible de méconnaître les voleurs dans les derniers +bipèdes et le cochon dans le dernier quadrupède que nous avions +rencontrés; nous donnâmes au requérant les renseignements que notre +conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vîmes +repartir au galop à la poursuite de la tribu voyageuse. + +Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvâmes un si délicieux +paysage à la manière du Poussin, avec une prairie pleine de bœufs +au premier plan, et au second une forêt de châtaigniers du milieu de +laquelle se détachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme +charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le +troisième plan, que Jadin réclama son droit de halte, ce droit qui lui +était toujours accordé sans conteste. Je le laissai s'établir à son +point de vue, et je me mis à chasser dans la montagne. Nous gagnâmes +à cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix +rouges pour notre souper. + +En arrivant à Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles +pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules +venaient de se reposer une heure, et que, grâce à une maison située +sur la route et où il s'était procuré à nos dépens un sac d'avoine, +elles avaient fait un excellent repas, nous eûmes l'air de ne pas +entendre et nous continuâmes notre route jusqu'à Mileto. A Mileto ce +fut un véritable désespoir quand nous lui réitérâmes notre intention +irrévocable d'aller coucher à Monteleone: il était sept heures du +soir, et nous avions encore sept milles à faire; de sorte que, comme +on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'être +arrêtés. Pour comble de malheur, en traversant la grande place +de Mileto, j'aperçus un tombeau antique représentant la mort de +Penthésilée. Ce fut moi, à mon tour, qui réclamai un croquis, et une +demi-heure s'écoula, au grand désespoir de notre guide, en face de +cette pierre, où il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien +digne de nous arrêter. + +Il était nuit presque close lorsque nous sortîmes de la ville, et je +dois le dire à l'honneur de notre pauvre muletier, à un quart de lieu +au delà des dernières maisons, la route s'escarpait si brusquement +dans la montagne et s'enfonçait dans un bois de châtaigniers si +sombre, que nous-mêmes nous ne pûmes nous empêcher d'échanger un coup +d'œil, et par un mouvement simultané de nous assurer que les capsules +de nos fusils et de nos pistolets étaient bien à leurs places. Ce ne +fut pas tout: jugeant qu'il était inutile de faire aussi par trop beau +jeu à ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous +descendîmes de nos montures, nous en remîmes les brides aux mains +de notre guide, nous fîmes passer nos pistolets de nos fontes à nos +ceintures, et, après avoir fait prendre à nos mules le milieu de la +route, nous nous plaçâmes au milieu d'elles, de sorte que de chaque +côté elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en +l'honneur des Calabrais que cette précaution était parfaitement +inutile. Nous fîmes nos sept milles sans rencontrer autre chose +que des pâtres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise, +s'empressèrent de nous saluer les premiers de l'éternel _buon +viaggio_, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds +à la tête. + +Nous arrivâmes à Monteleone à nuit close, ce qui fit que notre prudent +muletier nous arrêta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on +voyait à peine à quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de +chercher mieux. + +Dieu préserve mon plus mortel ennemi d'arriver à Monteleone à l'heure +où nous y arrivâmes, et de s'arrêter chez maître Antonio Adamo. + +A Monteleone, nous commençâmes à entendre parler du tremblement de +terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinément interrompu +notre bal. La secousse avait été assez violente, et quoique aucun +accident sérieux ne fût arrivé, les Montéléoniens avaient eu un +instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783, +avait entièrement détruit leur ville. + +Nous passâmes chez maître Adamo une des plus mauvaises nuits que nous +eussions encore passées. Quant à moi, je fis mettre successivement +trois paires de draps différentes à mon lit; encore la virginité de +cette troisième paire me parut-elle si douteuse, que je me décidai à +me coucher tout habillé. + +Le lendemain, au point du jour, nous fîmes seller nos mules, et nos +partîmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chaîne de montagnes +qui courait à notre gauche, nous retrouvâmes la mer, et, assise au +bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher. + +Mais ce qu'à notre grand regret nous cherchâmes inutilement dans le +port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fumée de +Stromboli, qui s'élevait à une trentaine de milles devant nous au +milieu de la mer, nous vîmes que le vent n'avait point changé et +venait du nord. + +Par un étrange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtième +anniversaire de la mort de Murat. + + + + +CHAPITRE XII + +LE PIZZO. + + +Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces +catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que +leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent +au milieu du siècle comme un de tes jalons historiques plantés par la +main de Dieu pour l'éternité: tel est le sort du Pizzo. Sans annales +dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de +son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques +de l'Iliade napoléonienne. + +On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat +vint se faire fusiller, là que cet autre Ajax trouva une mort +obscure et sanglante, après avoir cru un instant que, lui aussi, il +échapperait malgré les dieux. + +Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des +fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le +plus populaire de l'empire après celui de Napoléon. + +Ce fut un sort étrange que celui-là: né dans une auberge, élevé dans +un pauvre village, Murat parvient, grâce à la protection d'une famille +noble, à obtenir une bourse au collége de Cahors, qu'il quitte bientôt +pour aller terminer ses études au séminaire de Toulouse. Il doit être +prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murat, lorsque, +pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le +renvoie à la Bastide. Là il retrouve l'auberge paternelle dont il +devient un instant le premier domestique. Bientôt cette existence +le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va +trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal de +logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du régiment +comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit +revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang +parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de +Louis XVI est décrétée, Murat est désigné pour en faire partie; il +part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade +se nomme Bessières: ce sera le duc d'Istrie. + +Bientôt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le +séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans +les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est +lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé; il écrit au +club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur +ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins +n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murat garde son nom. + +Le 13 vendémiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de +Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le +commandement de l'armée d'Italie, Murat sera son aide de camp. + +Alors Murat grandit avec l'homme à fortune duquel il s'est attaché. Il +est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier à +la tête de son régiment; il monte le premier à l'assaut; il entre le +premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en +moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de +l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur, +grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler _Marat_ +va s'appeler _Joachim Napoléon_. + +Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le +général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son +casque une couronne; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te +retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le +16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 13 novembre +1805 il est entré le premier à Vienne, + +Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de +la grandeur de Murat et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre +n'est qu'un homme. Napoléon va tomber, Murat va descendre. + +Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murat. +Napoléon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades, +position, fortune: il lui a donné sa sœur et un trône. A qui se fiera +Napoléon, s'il ne se fie point à Murat, ce garçon d'auberge qu'il a +fait roi? + +L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte +l'armée, Murat tourne le dos à l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu +par la peur de perdre son trône. Il arrive à Naples pour marchander +sa couronne aux ennemis de la France; des négociations se nouent avec +l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo +tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout. + +Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont +sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est +debout pour une nouvelle lutte. Murat écoute avec inquiétude ce canon +septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit +l'étranger au cœur de la France. Deux noms de victoire arrivent +jusqu'à lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit, +Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son +cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voilà +qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caserte ou de +Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non +pas, il est à Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie. +Pourquoi Murat ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se +noya-t-il pas à Leipsick comme Poniatowski?.... + +Il n'eût pas signé le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le +traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 hommes et +à marcher à leur tête contre la France. Moyennant quoi il resta roi de +Naples, tandisque Napoléon devenait souverain de l'île d'Elbe. + +Mais un jour Joachim s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône +s'ébranle et vacille au milieu des vieux trônes. L'antique famille des +rois rougit du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère. +Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Joachim. + +En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île +d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer. + +Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids à cet +événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000 +hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne +sont plus des Français. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se +brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à +Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander +l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi. + +Napoléon se contente de lui répondre:--Vous m'avez perdu deux fois; +la première, en vous déclarant contre moi; la seconde, en vous +déclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de +Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je +tomberai sans vous. + +A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napoléon. Une +seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers +sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement +s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura:--Ah! si Murat était +ici!.... + +Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat était devenu; il ne +devait reparaître que pour mourir. + +Entrons au Pizzo. + +Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour +moi presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréchal Brune était mon +parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai tiré +les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois +j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiffé du bonnet +aux plumes éclatantes du héros d'Aboukir. + +Je venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les dernières +heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire +aient conservé le souvenir. + +J'avais pris toutes mes précautions d'avance. A Vulcano, on se le +rappelle, les fils du général Nunziante m'avaient donné une lettre de +recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, général +du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite +encore, et il avait rendu à Murat prisonnier tous les services qu'il +avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivité il lui +avait fait visite, et enfin il avait pris congé de lui dans un dernier +adieu, quelques instants avant sa mort. + +J'eus à peine remis à M. le chevalier Alcala la lettre de +recommandation dont j'étais porteur, qu'il comprit l'intérêt que je +devais prendre aux moindres détails de la catastrophe dont je voulais +me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir à ma disposition. + +D'abord nous commençâmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une +petite ville de 15 ou 1,800 âmes, bâtie sur le prolongement d'un des +contreforts de la grande chaîne de montagnes qui part des Apennins, un +peu au-dessus de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant toute +la Calabre. Comme à Scylla, ce contrefort s'étend jusqu'à la mer par +une longue arête de rochers, sur le dernier desquels est bâtie la +citadelle. + +Des deux cotés, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une +centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphémie, à sa +gauche est la côte qui s'étend jusqu'au cap Lambroni. + +Au milieu du Pizzo est une grande place de forme à peu près carrée, +mal bâtie, et à laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses. +A son extrémité méridionale, cette rue est ornée de la statue du roi +Ferdinand, père de la reine Amélie et grand-père du roi de Naples +actuel. + +Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer; +à droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par +un escalier cyclopéen, formé, comme celui de Caprée, de larges dalles +de granit. + +Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites +maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du +rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de +sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux. + +Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre +pêcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient +pas utiliser de la journée, attendu que ce 8 octobre était un +dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâtiments +qui, après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient +suivre, se dirigèrent tout à coup vers le Pizzo. A cinquante pas du +rivage à peu près, les trois bâtiments mirent en panne; une chaloupe +fut descendue à la mer; trente et une personnes y descendirent, et +la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient +debout à la proue: le premier de ces trois hommes était Murat; le +second, le général Franceschetti, et le troisième, l'aide-de-camp +Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient +vingt-cinq soldats et trois domestiques. + +Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et le +trésor de Murat, elle était restée sous le commandement d'un nommé +Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait comblé de bontés, et +qu'il avait nommé son amiral. + +En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à +terre; mais Murat l'arrêta en lui posant la main sur la tête et en lui +disant: + +--Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier. + +A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général +Franceschetti sauta après Murat, et Campana après Franceschetti; les +soldats débarquèrent ensuite, puis les valets. + +Murat était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la +poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des +bottes à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de +pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la +ganse était formée de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun +mille écus à peu près; enfin, sous son bras gauche il portait roulée +son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier +ses nouveaux partisans. + +A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murat +trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper; +de l'endroit où il était débarqué il voyait parfaitement l'escalier +gigantesque qui conduit à la place: il donna l'exemple à sa petite +troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville. + +Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour jeter un +coup d'œil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le +bâtiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de +soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix +heures sonnaient. La place était encombrée de peuple: c'était l'heure +où l'on allait commencer la messe. + +L'étonnement fut grand lorsque l'on vit déboucher la petite troupe +conduite par un homme si richement vêtu, par un général et par un +aide-de-camp. Murat pénétra jusqu'au milieu de la place sans que +personne le reconnût, tant on était loin de s'attendre à le revoir +jamais. Murat cependant était venu au Pizzo cinq ans auparavant et à +l'époque où il était roi. + +Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans, +un ancien sergent qui avait servi dans sa garde à Naples. Murat, comme +la plupart des souverains, avait la mémoire des noms. Il marcha +droit à l'ex-sergent, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit: + +--Tu t'appelles Tavella? + +--Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous? + +--Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda +Murat, mais ne répondit point. + +--Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier +le premier _vive Joachim_! + +La petite troupe de Murat cria à l'instant _vive Joachim_! mais le +Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne +répondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait +donné lui-même le signal; bien au contraire, une rumeur sourde +commençait à courir dans la foule. Murat comprit ce frémissement +d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent: + +--Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que +tu étais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'éloigna sans répondre, +s'enfonça dans une des rues tortueuses qui aboutissent à la place, +rentra chez lui et s'y renferma. + +Pendant ce temps, Murat était demeuré sur la place, où la foule +devenait de plus en plus épaisse. Alors le général Franceschetti, +voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au +contraire les figures sévères des assistants s'assombrissaient de +minute en minute, s'approcha du roi: + +--Sire, lui dit-il, que faut-il faire? + +--Crois-tu que cet homme m'amènera un cheval? + +--Je ne le crois point, dit Franceschetti. + +--Alors, allons à pied à Monteleone. + +--Sire, il serait plus prudent peut-être de retourner à bord. + +--Il est trop tard, dit Murat; les dés sont jetés, que ma destinée +s'accomplisse à Monteleone. A Monteleone! + +--A Monteleone! répéta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui +montrant le chemin, marchait à sa tête. + +Le roi prit, pour aller à Monteleone, la route que nous venions de +suivre nous-mêmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais déjà, et +dans cette circonstance suprême, il y avait trop de temps perdu. En +même temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'étaient esquivés, +non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde +napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces +éternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nommé Georges +Pellegrino, à peine armé, avait couru chez un capitaine de gendarmerie +nommé Trenta Capelli, dont les soldats étaient à Cosenza, mais qui se +trouvait, lui, momentanément dans sa famille au Pizzo, et lui avait +raconté ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre à +la tête de la population et d'arrêter Murat. Trenta Capelli avait +aussitôt compris quels avantages résulteraient immanquablement pour +lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il était en uniforme, +tout prêt d'assister à la messe; il s'élança de chez lui, suivi de +Pellegrino, courut sur la place, proposa à toute la population, déjà +en rumeur, de se mettre à la poursuite de Murat. Le cri _aux armes!_ +retentit aussitôt; chacun se précipita dans la première maison venue, +en sortit avec un fusil, et, guidée par Trenta Capelli et Georges +Pellegrino, toute cette foule s'élança sur la route de Monteleone, +coupant la retraite à Murat et à sa petite troupe. + +Murat avait atteint le pont qui se trouve à trois cents pas à peu près +en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrière lui les cris de toute +cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne +savait pas fuir, il attendit. + +Trenta Capelli marchait en tête. Lorsqu'il vit Murat s'arrêter, il ne +voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit +donc signe à la population de se tenir où elle était, et s'avançant +seul contre Murat, qui de son côté s'avançait seul vers lui: + +--Vous voyez que la retraite vous est coupée, lui dit-il; vous voyez +que nous sommes trente contre un et que par conséquent il n'y a pas +moyen pour vous de résister; rendez-vous donc, et vous épargnerez +l'effusion du sang. + +--J'ai quelque chose de mieux que cela à vous offrir, dit à son tour +Murat; suivez-moi, réunissez-vous à moi avec cette troupe, et il y +a les épaulettes de général pour vous, et pour chacun de ces hommes +cinquante louis. + +--Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous +sommes tous dévoués au roi Ferdinand à la vie et à la mort; vous +ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a répondu à votre cri de _Vive +Joachim!_ n'est-ce pas? Écoutez. + +Et Trenta Capelli, levant son épée en l'air, cria: _Vive Ferdinand_! + +--_Vive Ferdinand!_ répéta d'une seule voix toute la population, +à laquelle commençaient à se mêler les femmes et les enfants, qui +accouraient et s'amassaient à l'arrière-garde. + +--Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me +rendrai pas. + +--Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le +feront couler. + +--Dérangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empêchez cet homme de +m'ajuster. + +Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue. +Trenta Capelli se jeta de côté, le coup partit, mais Murat n'en fut +point atteint. + +Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil était tiré de son +côté, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes +seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'était trompé sur l'esprit +des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa +flottille. Il fit un signe à Franceschetti et à Campana, et s'élançant +du haut du pont sur la plage, c'est-à-dire d'une hauteur de trente à +trente-cinq pieds à peu près, il tomba dans le sable sans se faire +aucun mal; Campana et Franceschetti sautèrent après lui, et eurent +le même bonheur que lui. Tous trois alors se mirent à courir vers le +rivage, au milieu, des vociférations de toute la populace qui, n'osant +les suivre par le même chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo +pour regagner le large escalier dont nous avons parlé et qui conduit à +la plage. + +Murat se croyait sauvé, car il comptait retrouver la chaloupe sur +le rivage et la flottille à la place où il l'avait laissée; mais en +levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait +et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarrée à la proue du +navire-amiral que montait Barbara. Ce misérable livrait son maître +pour s'emparer de trois millions qu'il savait être dans la chambre du +roi. + +Murat ne put croire à tant de trahison; il mit son drapeau au bout de +son épée et fit des signaux, mais les signaux restèrent sans réponse. +Pendant ce temps, les balles de ceux qui étaient restés sur le pont +pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commençait à voir déboucher par +la place la tête de la colonne qui s'était mise à la poursuite des +fugitifs. Il n'y avait pas de temps à perdre, une seule chance de +salut restait, c'était de pousser à la mer une barque qui s'en +trouvait à vingt pas et de faire force de rames vers la flottille, +qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses +compagnons se mirent donc à pousser la barque avec l'énergie du +désespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce +moment, une décharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli, +Pellegrino et toute leur suite n'étaient plus qu'à cinquante pas de la +barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna +l'éloigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter à son +tour, mais, par une de ces petites fatalités qui brisent les hautes +fortunes, les éperons de ses bottes à l'écuyère restèrent accrochés +dans un filet qui était étendu sur la plage. Arrêté dans son élan, +Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au +même instant, et avant qu'il eût pu se relever, toute la population +était sur lui: en une seconde ses épaulettes furent arrachées, son +habit en lambeaux et sa figure en sang. La curée royale se fût faite à +l'instant même, et chacun en eût emporté son morceau à belles dents, +si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus à +le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui +conduisait à la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand, +les vociférations redoublèrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent +que Murat serait massacré s'ils ne le tiraient pas au plus vite +des mains de cette populace; ils l'entraînèrent vers le château, y +entrèrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la première prison +venue, le poussèrent dedans, et la refermèrent sur lui. Murât alla +rouler tout étourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui; +il était au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui, +mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de +Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frère de Napoléon, était dans le +cachot des condamnés correctionnels. + +Un instant après, le gouverneur du château entra; il se nommait +Mattei, et comme il était en uniforme Murât le reconnut pour ce qu'il +était. + +--Commandant, s'écria alors Murât en se levant alors du banc où il +était assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce +que c'est là une prison à mettre un roi? + +A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses, +ce furent les condamnés qui se levèrent à leur tour, stupéfaits +d'étonnement; ils avaient pris Murât pour un compagnon de vol et de +brigandage, et voilà qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur +ancien roi. + +--Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre +qu'il était défendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je +vais vous conduire dans une chambre particulière. + +--Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurèrent les condamnés. + +--Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande +taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne +qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser à ses +compagnons de captivité, quels qu'ils soient, une trace de son +passage. + +A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en +tira une poignée d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans +attendre les remercîments des misérables dont il avait été un instant +le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il était prêt à le +suivre. + +Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et +le conduisit dans une chambre dont les deux fenêtres donnaient, l'une +sur la pleine mer, l'autre sur la plage où il avait été arrêté. Arrivé +là, il lui demanda s'il désirait quelque chose. + +--Je voudrais un bain parfumé et des tailleurs pour me refaire des +habits. + +--L'un et l'autre seront assez difficiles à vous procurer, général, +reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on était +convenu de lui donner. + +--Eh! pourquoi cela? demanda Murat. + +--Parce que je ne sais où l'on trouvera ici des essences, et que parmi +les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire à votre +excellence autre chose qu'un costume du pays. + +--Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir +des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfumé, je le paierai +cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voilà tout. Quant +aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que +je désire. + +Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les +ordres qu'il venait de recevoir. + +Un instant après, des domestiques en livrée entrèrent: ils apportaient +des rideaux de Damas pour mettre aux fenêtres, des chaises et des +fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures +pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat étant celle du +concierge, tous ces objets manquaient, ou étaient en si mauvais état +que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir. +Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui +répondit que c'était de la part du chevalier Alcala. + +Bientôt on apporta à Murat le bain qu'il avait demandé. Il était +encore dans la baignoire lorsqu'on lui annonça le général Nunziante: +c'était une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reçut en ami; +mais la position du général Nunziante était fausse, et Murat s'aperçut +bientôt de son embarras. Le général, prévenu à Tropea de ce qui venait +de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant +le prisonnier; et, tout en demandant à son roi pardon des rigueurs que +lui imposait sa position, il commença un interrogatoire. Alors Murât +se contenta de répondre:--Vous voulez savoir d'où je viens et où je +vais, n'est-ce pas, général? eh bien! je viens de Corse, je vais à +Trieste, l'orage m'a poussé sur les côtes de Calabre, le défaut +de vivres m'a forcé de relâcher au Pizzo; voilà tout. Maintenant +voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir +du bain. + +Le général comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans +faire céder tout à fait les convenances à un devoir un peu rigoureux +peut-être; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et +envoya à Murât ce qu'il demandait. + +C'était un uniforme complet d'officier napolitain. Murât s'en revêtit +en souriant malgré lui de se voir habillé aux couleurs du roi +Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et écrivit à +l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et +à la reine sa femme. Comme il achevait ces dépêches, deux tailleurs +qu'on avait fait venir de Monteleone arrivèrent. + +Aussitôt Murât, avec cette frivolité d'esprit qui le caractérisait, +passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, à la +commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets: +il expliqua dans les moindres détails quelle coupe il désirait pour +l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour +le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses +instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congédia +en leur faisant promettre que ses vêtements seraient prêts pour le +dimanche suivant. + +Les tailleurs sortis, Murât s'approcha d'une de ses fenêtres: c'était +celle qui donnait sur la plage où il avait été arrêté. Une grande +foule de monde était réunie au pied d'un petit fortin qu'on y peut +voir encore aujourd'hui à fleur de terre. Murât chercha vainement +à deviner ce que faisait là cet amas de curieux. En ce moment le +concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point +souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.--Oh! ce +n'est rien, répondit le concierge. + +--Mais enfin que font là tous ces gens? demanda Murat en insistant. + +--Bah! répondit le concierge, ils regardent creuser une fosse. + +Murat se rappela qu'au milieu du trouble amené par sa catastrophe il +avait effectivement vu tomber près de lui un de ses deux compagnons, +et que celui qui était tombé était Campana: cependant tout s'était +passé d'une façon si rapide et si imprévue qu'à peine s'il avait eu le +temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient +immédiatement précédé et suivi son arrestation. Il espérait donc +encore qu'il s'était trompé, lorsqu'il vit deux hommes fendre le +groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes après +portant le cadavre ensanglanté d'un jeune homme entièrement dépouillé +de ses vêtements: c'était celui de Campana. + +Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tête dans ses deux +mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures +quoique toujours au feu, caracolé au milieu de tant de champs de +bataille sans faiblir un seul instant, se sentit brisé à la vue +inopinée de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confié, qui +venait de tomber pour lui dans une échauffourée sans gloire, et que +des indifférents enterraient comme un chien sans même demander son +nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de +nouveau de la fenêtre. Cette fois la plage, à part quelques curieux +attardés, était à peu près déserte; seulement, à l'endroit que +couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attiré +l'attention du prisonnier, une légère élévation, remarquable par la +couleur différente que conservait la terre nouvellement retournée, +indiquait l'endroit où Campana venait d'être enterré. Deux grosses +larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il était si +profondément préoccupé qu'il ne voyait pas le concierge qui, entré +depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin, +à un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat +se retourna. + +--Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prêt. + +--Bien, dit Murat en secouant la tête comme pour faire tomber la +dernière larme qui tremblait à sa paupière; bien, je te suis. + +--Son excellence le général Nunziante demande s'il lui serait permis +de dîner avec votre excellence. + +--Parfaitement, dit Murat. Préviens-le, et reviens dans cinq minutes. + +Murat employa ces cinq minutes à effacer de son visage toute trace +d'émotion, de sorte que le général Nunziante entra lui-même à la place +du concierge. Le prisonnier le reçut d'un visage si souriant qu'on eût +dit que rien d'extraordinaire ne s'était passé. Le dîner était préparé +dans la chambre voisine; mais la tranquillité de Murat était toute +superficielle; son cœur était brisé, et vainement essaya-t-il de +prendre quelque chose. Le général Nunziante mangea seul; et, supposant +que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant +la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa +chambre. Après être resté un quart d'heure à peu près à table, Murat, +ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il éprouvait, manifesta le +désir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille +jusqu'au lendemain. Le général Nunziante s'inclina en signé +d'adhésion, et reconduisit le prisonnier jusqu'à sa chambre. Sur le +seuil, Murat se retourna et lui présenta la main; puis il rentra, et +la porte se referma sur lui. + +Le lendemain, à neuf heures du matin, une dépêche télégraphique arriva +en réponse à celle qui avait annoncé la tentative de débarquement +et l'arrestation de Murat. Cette dépêche ordonnait la convocation +immédiate d'un conseil de guerre. Murat devait être jugé militairement +et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-même en 1810 +contre tout bandit qui serait pris dans ses états les armes à la main. + +Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au général +Nunziante qu'il déclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans +l'interprétation des signes télégraphiques, il attendrait une dépêche +écrite. De cette façon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce +qui lui donna une nouvelle confiance dans la façon dont il allait être +traité. Mais enfin, le 12 au matin, la dépêche écrite arriva. Elle +était brève et précise; il n'y avait pas moyen de l'éluder. La voici: +«Naples, 9 octobre 1815. + +» Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc. + +» Avons décrété et décrétons ce qui suit: + +» ART. 1er. Le général Murat sera jugé par une commission militaire +dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre. + +» ART. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour +recevoir les secours de la religion.» + +Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait +déjà réglé le temps qui devait s'écouler entre la condamnation et la +mort. + +Un second arrêté était joint à celui-ci. Ce second arrêté, qui +découlait du premier, contenait les noms des membres choisis pour +composer le conseil de guerre. + +Toute la journée s'écoula sans que le général Nunziante eût le courage +d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reçues. Dans la nuit du 12 +au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au +matin Murat parût devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher +plus long-temps la situation où il se trouvait; et le 13, à six heures +du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifiée, et la +liste de ses juges lui fut communiquée. + +Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que +Murat, si imprévue qu'elle fût pour lui, reçut cependant comme s'il y +eût été préparé et le sourire du mépris sur les lèvres; mais, cette +lecture achevée, Murat déclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal +composé de simples officiers; que si on le traitait en roi, il +fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en +maréchal de France, son jugement ne pouvait être prononcé que par une +commission de maréchaux; qu'enfin, si on le traitait en général, ce +qui était le moins qu'on pût faire pour lui, il fallait rassembler un +jury de généraux. + +Le capitaine Strati n'avait pas mission de répondre aux +interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de répondre +que son devoir était de faire ce qu'il venait de faire, et que, +le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses +prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner. + +--C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que +l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura traité +un de ses frères en royauté comme il aurait traité un brigand. Allez, +et dites à la commission qu'elle peut procéder sans moi. Je ne me +rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune +puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence. + +Strati s'inclina et sortit. Murat, qui était encore au lit, se leva et +s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait +qu'il était condamné d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation +et son supplice une demi-heure seulement lui était accordée. Il se +promenait à grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco +Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au +nom de ses collègues, de comparaître au tribunal, ne fût-ce qu'un +instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui +demanda quels étaient son nom, son âge et le lieu de sa naissance. + +A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur +impossible à décrire: + +--Je suis, dit-il, Joachim-Napoléon, roi des Deux-Siciles, né à la +Bastide-Fortunière, et l'histoire ajoutera: assassiné au Pizzo. +Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne +de sortir. + +Le rapporteur obéît. + +Cinq minutes après, le général Nunziante entra; il venait à son +tour supplier Murat de paraître devant la commission, mais il fut +inébranlable. + +Cinq heures s'écoulèrent pendant lesquelles Murat resta enfermé seul +et sans que personne fût introduit près de lui; puis sa porte se +rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant +d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que +Murat avait rendue lui-même contre les bandits, et en vertu de +laquelle il avait été jugé. Murat était assis; il devina que c'était +sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une +voix ferme au procureur royal:--Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous +écoute. + +Le procureur royal lut alors le jugement: Murat était condamné à +l'unanimité moins une voix. + +Cette lecture terminée:--Général, lui dit le procureur royal, j'espère +que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que +vous ne vous en prendrez qu'à vous-même de la loi que vous avez faite. + +--Monsieur, répondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands +et non pour des têtes couronnées. + +--La loi est égale pour tous, monsieur, répondit le procureur royal. + +--Cela peut être, dit Murat, lorsque cela est utile à certaines +gens; mais quiconque a été roi porte avec lui un caractère sacré qui +mériterait qu'on y regardât à deux fois avant de le traiter connue le +commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire +qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais: +tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai été à trente batailles, +j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles +connaissances pour ne pas être familiarisés l'un avec l'autre. C'est +vous dire, messieurs, que quand vous serez prêts je le serai, et que +je ne vous ferai point attendre. Quant à vous en vouloir, je ne vous +en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mêlée, ayant reçu de son +chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoyé sa balle au travers du +corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrêté du roi ne me +donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps à perdre pour dire +adieu à ma femme et à mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en +souriant, comme au temps où il était roi:--Et que Dieu vous ait dans +sa sainte et digne garde. + +Resté seul, Murat s'assit en face de la fenêtre qui regarde la mer, +et écrivit à sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir +l'authenticité, puisque nous l'avons transcrite sur la copie même de +l'original qu'avait conservé le chevalier Alcala. + +«Chère Caroline de mon cœur, + +» L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices: +dans une heure tu n'auras plus d'époux et nos enfants n'auront plus de +père; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire. + +» Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste. + +» Adieu mon Achille, adieu ma Lætitia, adieu mon Lucien, adieu ma +Louise. + +» Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un +royaume plein de mes ennemis; montrez-vous supérieurs à l'adversité, +et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en +songeant à ce que vous avez été. + +» Adieu, je vous bénis, ne maudissez jamais ma mémoire; rappelez-vous +que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle +de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun +ami pour me fermer les yeux. + +» Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bénédiction +paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers. » Adieu, +adieu, n'oubliez point votre malheureux père! + +» Pizzo, ce 13 octobre 1815. + +» JOACHIM MURAT.» + +Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna +et reconnut le général Nunziante. + +--Général, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer +une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-même, peut-être me la +refuserait-on. + +Le général sortit, et rentra quelques secondes après avec l'instrument +demandé. Murat le remercia d'un signe de tête, lui prit les ciseaux +des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la +lettre et présentant cette lettre au général: + +--Général, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre +sera remise à ma Caroline? + +---Sur mes épaulettes je vous le jure, répondit le général. Et il se +détourna pour cacher son émotion. + +--Eh bien! eh bien! général, dit Murat en lui frappant sur l'épaule, +qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les +deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voilà +tout, et cette fois elle viendra à mon commandement, ce qu'elle ne +fait pas toujours, car j'espère qu'on me laissera commander le feu, +n'est-ce pas? Le général fit signe de la tête que oui. + +--Maintenant, général, continua Murat, quelle est l'heure fixée pour +mon exécution? + +--Désignez-la vous-même, répondit le général. + +--C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre. + +--J'espère que vous ne croyez pas que c'est ce motif. + +--Allons donc, général, je plaisanté, voilà tout. + +Murât tira sa montre de son gousset: c'était une montre enrichie de +diamants, sur laquelle était le portrait de la reine; le hasard fit +qu'elle se présenta du côté de l'émail. + +Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur +indéfinissable, puis avec un soupir: + +--Voyez donc, général, dit-il, comme la reine est ressemblante.--Puis +il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout +à coup pour quelle cause il l'avait tirée: + +--Oh! pardon, général, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est +trois heures passées; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien; +cinquante-cinq minutes, est-ce trop? + +---C'est bien, général, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour +sortir en sentant qu'il étouffait. + +--Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrêtant. + +--Mes instructions portent que j'assisterai à votre exécution, mais +vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, général? je n'en aurais pas la +force.... + +C'est bien, c'est bien! enfant que vous êtes, dit Murat; vous me +donnerez la main en passant, et ce sera tout. + +Le général Nunziante se précipita vers la porte; il sentait lui-même +qu'il allait éclater en sanglots. De l'autre côté du seuil, il y avait +deux prêtres. + +--Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin +de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir? + +--Ils demandent à entrer, sire, dit le général, donnant pour la +première fois dans son trouble, au prisonnier, le titre réservé à la +royauté. + +--Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat. + +Les deux prêtres entrèrent: l'un d'eux se nommait Francesco +Pellegrino, et était l'oncle de ce même Georges Pellegrino qui était +cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea. + +--Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux, +que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure, +et je n'ai pas de temps à perdre. + +--Général, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez +mourir en chrétien? + +--Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez. + +Pellegrino se retira à cette première rebuffade? mais don Antonio +Masdea resta. C'était un beau vieillard à la figure respectable, à +la démarche grave, aux manières simples. Murat eut d'abord un moment +d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais, +en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa +physionomie, il se contint. + +--Eh bien! mon père, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu? + +--Vous ne m'avez pas reçu ainsi la première fois que je vous vis, +sire; il est vrai qu'à cette époque vous étiez roi, et que je venais +vous demander une grâce. + +--Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: où vous +ai-je donc vu? Aidez ma mémoire. + +--Ici même, sire, lorsque vous passâtes au Pizzo en 1810; j'allai vous +demander un secours pour achever notre église: je sollicitais 25,000 +francs, vous m'en envoyâtes 40,000. + +--C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant +Murat. + +--Eh bien! sire, refuserez-vous à un vieillard la dernière grâce qu'il +vous demande? + +--Laquelle? + +--Celle de mourir en chrétien. + +--Vous voulez que je me confesse? eh bien! écoutez: Étant enfant, j'ai +désobéi à mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat. +Voilà la seule chose dont j'aie, à me repentir. + +--Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez +dans la foi catholique? + +--Oh! pour cela, sans difficulté, dit Murat; et allant s'asseoir à la +table où il avait déjà écrit, il traça le billet suivant: + +«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, » croyant à la sainte +église catholique, » apostolique et romaine. + +» JOACHIM MURAT.» + +Et il remit le billet au prêtre. + +Le prêtre s'éloigna. + +--Mon père, lui dit Murat, votre bénédiction. + +--Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais +de cœur, répondit le prêtre. + +Et il imposa les deux mains sur cette tête qui avait porté le diadème. + +Murât s'inclina et dit à voix basse quelques paroles qui ressemblaient +à une prière; puis il fit signe à don Masdea de le laisser seul. Cette +fois le prêtre obéit. + +Le temps fixé entre le départ du prêtre et l'heure de l'exécution +s'écoula sans qu'on pût dire ce que fit Murat pendant cette +demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie, à partir du village +obscur, et qui après avoir brillé, météore royal, revenait s'éteindre +dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une +partie de ce temps avait été employée à sa toilette, car lorsque le +général Nunziante rentra il trouva Murat prêt comme pour une parade; +ses cheveux noirs étaient régulièrement séparés sur son front et +encadraient sa figure mâle et tranquille; il appuyait la main sur le +dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente. + +--Vous êtes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prêt. + +--Le général Nunziante ne put lui répondre tant il était ému, mais +Murat vit bien qu'il était attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce +moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les +dalles. + +--Adieu, général, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre à ma +chère Caroline. + +Puis, voyant que le général cachait sa tête entre ses deux mains, il +sortit de la chambre et entra dans la cour. --Mes amis, dit-il aux +soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander +le feu; la cour est assez étroite pour que vous tiriez juste: visez à +la poitrine, sauvez le visage. + +Et il alla se placer à six pas des soldats, presque adossé à un mur et +exhaussé sur une marche. + +Il y eut un instant de tumulte au moment où il allait commencer de +commander le feu; c'étaient les prisonniers correctionnels qui, +n'ayant qu'une fenêtre grillée qui donnait sur la cour, se débattaient +pour être à cette fenêtre. + +L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se +turent. + +Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hâte +ni retard, et comme il eût fait à un simple exercice. Au mot feu, +trois coups seulement partirent, Murât resta debout. Parmi les soldats +intimidés, six n'avaient pas tiré, trois avaient tiré au-dessus de +la tête. C'est alors que ce cœur de lion, qui faisait de Murat un +demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible énergie. +Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la +crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat +en avait pour mourir deux fois, lui! + +--Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait +m'épargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par où vous auriez +dû commencer, recommençons, et cette fois pas de grâce, je vous prie. + +Et il recommença d'ordonner la charge avec cette même voix calme et +sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la +reine; enfin le mot feu se fit entendre, immédiatement suivi d'une +détonation, et Murat tomba percé de trois balles. + +Il était tué roide: une des balles avait traversé le cœur. + +On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il +n'avait point lâchée, et sur laquelle était le portrait. J'ai vu +cette montre à Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait +rachetée 2,400 fr. + +On porta le corps sur le lit, et, le procès-verbal de l'exécution +rédigé, on referma la porte sur lui. + +Pendant la nuit, le cadavre fut porté dans l'église par quatre +soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs +sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui +depuis ce temps ne fut pas rouverte. + +Un bruit étrange courut. On assura que les soldats n'avaient porté +à l'église qu'un cadavre décapité; s'il faut en croire certaines +traditions verbales, la tête fut portée à Naples et remise à +Ferdinand, puis conservée dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin +que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isolée et +obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pût lui répondre, +en lui montrant la tête de Murat. + +Cette tête était conservée dans une armoire placée à la tête du lit de +Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut +qu'après la mort du vieux roi que, poussé par la curiosité, son fils +François ouvrit cette armoire, et découvrit le secret paternel. + +Ainsi mourut Murat, à l'âge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple +que lui avait donné, six mois auparavant, Napoléon revenant de l'île +d'Elbe. + +Quant à Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'était payé lui-même de +sa trahison en emportant les trois millions déposés sur son navire, il +demande à cette heure l'aumône dans les cafés de Malte. + +Après avoir recueilli de la bouche des témoins oculaires toutes les +notes relatives à ce triste sujet, nous commençâmes la visite des +localités qui y sont signalées; d'abord, notre première visite fut +pour la plage où eut lieu le débarquement. On nous montra au bord de +la mer, où on la conserve comme un objet de curiosité, la vieille +chaloupe que Murat poussait à la mer quand il fut pris, et dont la +carcasse est encore trouée de deux balles. + +En avant du petit fortin, nous nous fîmes montrer la place où est +enterré Campana; rien ne la désigne à la curiosité des voyageurs; elle +est recouverte de sable, comme le reste de la plage. + +De la tombe de Campana, nous allâmes mesurer le rocher du sommet +duquel le roi et ses deux compagnons avaient sauté. Il a un peu plus +de trente-cinq pieds de hauteur. + +De là nous revînmes au château; c'est une petite forteresse sans +grande importance militaire, à laquelle on monte par un escalier pris +entre deux murs; deux portes se ferment pendant la montée. Arrivé à +sa dernière marche, on a à sa droite la prison des condamnés +correctionnels, à sa gauche l'entrée de la chambre qu'occupa Murat, +et derrière soi, dans un rentrant de l'escalier, la place où il fut +fusillé. Le mur qui s'élève derrière la marche sur laquelle Murât +était monté porte encore la trace de six balles. Trois de ces six +balles ont traversé le corps du condamné. Nous entrâmes dans la +chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se +compose de quatre murailles nues, blanchies à la chaux et recouvertes +d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte +était le lit où le roi sua son agonie de soldat. Nous vîmes deux +ou trois enfants couchés pêle-mêle sur ce lit. Une vieille femme +accroupie, et qui avait peur du choléra, disait son rosaire dans +un coin; dans la chambre voisine, où s'était tenue la commission +militaire, des soldats chantaient à tue-tête. + +L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation était +le fils de l'ancien concierge; c'était un homme de trente-cinq ou +trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa +détention, et se le rappelait à merveille, puisqu'il pouvait avoir à +cette époque quinze ou seize ans. + +Au reste, aucun souvenir matériel n'était resté de cette grande +catastrophe, à l'exception des balles qui trouent le mur. + +Je pris à la chambre claire un dessin très-exact de cette cour. Il +est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces +murailles blanches, qui se détachent en contours arrêtés sur un ciel +d'un bleu d'indigo. + +Du château nous nous rendîmes à l'église. La pierre scellée sur le +cadavre de Murat n'a jamais été rouverte. A la voûte pend comme un +trophée de victoire la bannière qu'il apportait avec lui, et qui a été +prise sur lui. + +A mon retour à Florence, vers le mois de décembre de la même année, +madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de +Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez +elle. Je m'empressai de me rendre à son invitation; elle n'avait +jamais eu de détails bien précis sur la mort de son mari, et elle me +pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris +au Pizzo. + +Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachetée, et +que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba.... Quant à la lettre +qu'il lui avait écrite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait +jamais reçue, et ce fut moi qui lui en donnai la première copie. + +J'oubliais de dire qu'en souvenir et en récompense du service rendu au +gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exemptée pour toujours +de droits et d'impôts. + + + + +CHAPITRE XIII. + +MAÏDA. + + +Comme je l'ai dit, notre speronare n'était point arrivé, et la chose +était d'autant plus inquiétante que le temps se préparait à la +tempête. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous étions logés, +séduits par son apparence, dans une petite auberge située sur la place +même où débarqua le roi, et à une centaine de pas du petit fortin où +est enterré Campana; mais nous n'y fûmes pas plutôt établis que nous +nous aperçûmes que tout y manquait, même les lits. Malheureusement il +était trop tard pour remonter à la ville, l'eau tombait par torrents +et les éclats du tonnerre se succédaient avec une telle rapidité, +qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant +il était violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage +et venaient mourir à dix pas de notre auberge. + +On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on +fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en +résulta que je fus obligé, comme la veille, de me jeter tout habillé +sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de +caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cédai la +place et que j'essayai de dormir couché sur deux chaises; peut-être y +serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents à la chambre, mais il +n'y avait que des fenêtres, et les éclairs étaient tellement continus, +qu'on eût véritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin +j'appelais nos matelots à grands cris, mais à cette heure je priais +Dieu qu'ils n'eussent pas quitté le port. + +Le jour vint enfin sans que j'eusse fermé l'œil; c'était la troisième +nuit que je ne pouvais dormir; j'étais écrasé de fatigue. Comme Murat, +j'eusse donné cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans +tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en +avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier. +Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser +l'indiscrétion jusque-là. + +Avec le jour la tempête se calma, mais l'air était devenu très-froid, +et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais +étendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable +de la mer était tout détrempé, et il était devenu une plaine de boue +pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortîmes pas moins de +notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finîmes par +trouver dans une petite auberge située sur la place. Pendant que +nous étions à déjeuner, nous demandâmes si l'on ne pourrait pas +nous coucher la nuit suivante: on nous répondit, comme toujours, +affirmativement et en nous montrant une chambre où du moins il y avait +l'air de n'avoir que des puces. Nous envoyâmes notre muletier payer +notre carte à l'auberge de la plage, et fîmes transporter notre _roba_ +dans notre nouveau domicile. + +Jadin, qui était parvenu à dormir quelque peu la nuit précédente, +s'en alla prendre une vue générale du Pizzo; pendant ce temps, je +fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne +pouvais dormir. + +Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une +grande affaire dans les auberges d'Italie en général, et dans celles +de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier +coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on +essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec +un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se +renouvelle avec les mêmes ruses et la même obstination de la part des +aubergistes, qui, à mon avis, auraient bien plutôt fait de les faire +blanchir. Mais sans doute, quelque préjugé qui s'y oppose, quelque +superstition qui le défende, les draps blancs, c'est le _rara avis_ de +Juvénal, c'est le phœnix de la princesse de Babylone. + +Je passai en revue toute la lingerie de l'hôtel sans en venir à mon +honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'écrivis à M. +le chevalier Alcala pour le prier de nous prêter deux paires de draps. +Il accourut lui-même pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais +comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus +pas lui causer ce dérangement. Il insista, mais je tins bon; et le +garçon de l'hôtel, envoyé chez lui, revint avec tes bienheureux draps +tant ambitionnés. + +Je profitai de cette visite pour arrêter avec lui nos affaires +relativement au speronare. Il était évident qu'après la tempête de la +nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journée; il fallait donc +continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le +capitaine: une à l'auberge de la place, l'autre à l'auberge du rivage, +et l'autre à M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonçaient à notre +équipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous +à San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commençaient à +arriver de l'intérieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses +environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, à ce qu'on +assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient +disparu, entièrement englouties, elles et leurs habitants. Au reste, +les secousses continuaient tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, +ce qui faisait qu'on ignorait où s'arrêterait la catastrophe. Je +demandai au chevalier Alcala si la tempête de cette nuit n'avait pas +quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me répondit en +souriant, moitié croyant, moitié incrédule, que la tempête de la nuit +était la tempête anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette +espèce d'énigme atmosphérique. + +--Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous +répondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui +visite le Pizzo. + +--Et vous, que me répondrez-vous? lui demandai-je en souriant. + +--Moi,je vous répondrai que depuis vingt ans cette tempête n'a pas +manqué une seule fois de revenir à jour et à heure fixe, affirmation +de laquelle, en votre qualité de Français et de philosophe, vous +tirerez la conclusion que vous voudrez. + +Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'être +pressé de nouvelles questions. + +Toute la journée se passa sans que nous aperçussions apparence de +speronare; nous restâmes sur la terrasse du château jusqu'au dernier +rayon de jour, les yeux fixés sur Tropea, et atteints de quelques +légères inquiétudes. Comptant sur le vent, nous étions partis, comme +nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps +contraire continuait nous devions bientôt arriver à la fin de notre +trésor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrâmes à l'hôtel, +notre muletier nous signifia que nous n'eussions point à compter +sur lui pour le lendemain, attendu que nous étions beaucoup trop +aventureux pour lui, et que c'était un miracle comment nous n'avions +pas été assassinés et lui avec nous, surtout portant le nom de +Français, nom qui a laissé peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous +essayâmes de le décider à venir avec nous jusqu'à Cosenza, mais toutes +nos instances furent inutiles; nous le payâmes, et nous nous mîmes à +la recherche d'un autre muletier. + +Ce n'était pas chose facile, non pas que l'espèce manquât; mais au +Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu +appeler les mulets, _muli_, et je continuais de désigner l'objet sous +ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son +crayon et de dessiner une mule toute caparaçonnée. Notre hôte, à qui +nous nous étions adressés, suivit avec beaucoup d'intérêt ce dessin; +puis, quand il fut fini. + +--Ah! s'écria-t-il, _una vettura_. + +Au Pizzo une mule s'appelle _vettura_. Avis aux philologues et surtout +aux voyageurs. + +Le lendemain, à six heures, nos deux _vetture_ étaient prêtes. +Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mêmes hésitations +que nous avions éprouvées de la part de celui que nous quittions, nous +entamâmes une explication préalable sur ce sujet; mais celui-là se +contenta de nous répondre en nous montrant son fusil qu'il portait en +bandoulière:--Où vous voudrez, comme vous voudrez, à l'heure que vous +voudrez. Nous appréciâmes ce laconisme tout spartiate; nous fîmes une +dernière visite à notre terrasse pour nous assurer que le speronare +n'était point en vue; puis enfin, désappointés cette fois encore, nous +revînmes à l'hôtel, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes. + +Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientôt expliquée +par lui-même: c'était un véritable Pizziote. Je demande pardon à +l'Académie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas. +Or, la conduite que tint le Pizzo à l'endroit de Murat fut, il faut +le dire, fort diversement jugée dans le reste des Calabres. A cette +première dissension, soulevée par un mouvement politique, vinrent se +joindre les faveurs dont la ville fut comblée et qui soulevèrent un +mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose +répéter le mot, sortent à peine de la circonscription de leur +territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines. +Cette circonstance fait que dès leur enfance ils sortent armés, +s'habituent jeunes au danger et, par conséquent habitués à lui, +cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres +Calabrais, en les appelant presque toujours _traditori_, leur +rendaient au moins pleine et entière justice. + +Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un +village nommé Vena, qui avait conservé un costume étranger et une +langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances +nous donnèrent le désir de voir ce village; mais notre guide nous +prévint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par +conséquent il ne fallait pas penser à nous y arrêter, mais à y passer +seulement. Nous nous informâmes alors où nous pourrions faire halte +pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Maïda comme +le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, à la rigueur, +des _signori_ pouvaient s'arrêter; nous le priâmes donc de se +détourner de la grande route et de nous conduire à Maïda. Comme +c'était le garçon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune +difficulté; c'était un jour de retard pour arriver à Cosenza, voilà +tout. + +Nous nous arrêtâmes sur le midi à un petit village nommé Fundaco del +Fico, pour reposer nos montures et essayer de déjeuner; puis, après +une halte d'une heure, nous reprîmes notre course, en laissant la +grande route à notre gauche et en nous engageant dans la montagne. + +Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les +auberges avait à peu près cessé; nous étions engagés dans la région +des montagnes où poussent les châtaigniers, et, comme nous approchions +de l'époque de l'année où l'on commence la récolte de cet arbre, nous +prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de +châtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la +cendre et mangeais de préférence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu +m'habituer, et qui était souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne +volonté notre hôte pût nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me +gardai bien de déroger à cette habitude, attendu que d'avance je me +faisais une assez médiocre idée du gîte qui dons attendait. + +Après trois heures de marche dans la montagne, nous aperçûmes Maïda. +C'était un amas de maisons, situées au haut d'une montagne, qui +avaient été recouvertes primitivement, comme toutes les maisons +calabraises, d'une couche de plâtre ou de chaux, mais qui, dans les +secousses successives quelles avaient éprouvées, avaient secoué une +partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, étaient +couvertes de larges taches grises qui leur donnaient à toutes l'air +d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardâmes, Jadin et +moi, en secouant la tête et en supputant mentalement la quantité +incalculable d'animaux de toute espèce qui, outre les Maïdiens, +devaient habiter de pareilles maisons. C'était effroyable à penser; +mais nous étions trop avancés pour reculer. Nous continuâmes donc +notre route sans même faire part à notre guide de terreurs qu'il +n'aurait point comprises. + +Arrivés au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si +escarpée que nous préférâmes mettre pied à terre et chasser nos mulets +devant nous. Nous avions fait à peine une centaine de pas en suivant +ce chemin, lorsque nous aperçûmes sur la pointe d'un roc une femme en +haillons et toute échevelée. Comme nous étions, s'il fallait en croire +nos Siciliens, dans un pays de sorcières, je demandai à nôtre guide +à quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous +avions devant les yeux: notre guide nous répondit alors que ce n'était +pas une sorcière, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous +voulions lui faire l'aumône de quelques grains, ce serait une bonne +action devant Dieu. Si pauvres que nous commençassions d'être +nous-mêmes, nous ne voulûmes pas perdre cette occasion d'augmenter la +somme de nos mérites, et je lui envoyai par notre guide la somme +de deux carlins: cette somme parut sans doute à la bonne femme une +fortune, car elle quitta à l'instant même son rocher et se mit à nous +suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris +de joie: nous eûmes beau lui faire dire que nous la tenions quitte, +elle ne voulut entendre à rien, et continua de marcher derrière nous, +ralliant à elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et +qui, éloignés de tout chemin, semblaient aussi étonnés de voir des +étrangers qu'auraient pu l'être des insulaires des îles Sandwich ou +des indigènes de la Nouvelle-Zemble. Il en résulta qu'en arrivant à +la première rue nous avions à notre suite une trentaine de personnes +parlant et gesticulant à qui mieux mieux, et au milieu de ces trente +personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions +donné deux carlins, preuve incontestable que nous étions des princes +déguisés. + +Au reste, une fois entrés dans le bourg, ce fut bien pis: chaque +maison, pareille aux sépulcres du jour du jugement dernier, rendit à +l'instant même ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fûmes +plus suivis, mais entourés de telle façon qu'il nous fut impossible +d'avancer. Nous nous escrimâmes alors de notre mieux à demander une +auberge; mais il paraît, ou que notre accent avait un caractère tout +particulier, ou que nous réclamions une chose inconnue, car à chaque +interpellation de ce genre la foule se mettait à rire d'un rire si +joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarité +générale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degré la curiosité +des Maïdiens mâles, c'étaient nos armes, qui, par leur luxe, +contrastaient, il faut le dire, avec la manière plus que simple dont +nous étions mis; nous ne pouvions pas les empêcher de toucher, comme +de grands enfants, ces doubles canons damassés, qui étaient l'objet +d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au +milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions à +nous regarder avec une certaine inquiétude, lorsque tout à coup un +homme fendit la foule, me prit par la main, déclara que nous étions +sa propriété, et qu'il allait nous conduire dans une maison où nous +serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend +bien, nous allécha. Nous répondîmes au brave homme que, s'il tenait +seulement la moitié de ce qu'il promettait, il n'aurait pas à se +plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne +demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous +montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus +considérable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un +instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relâche, et ne cessant +de nous répéter que nous étions bien favorisés du ciel d'être tombés +entre ses mains. + +Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent à nous amener devant +une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu supérieure à +celles qui l'environnaient, mais dont l'intérieur nous présagea à +l'instant même les maux dont nous étions menacés. C'était une espèce +de cabaret, composé d'une grande chambre divisée en deux par une +tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait +pénétrer de la partie antérieure à la partie postérieure par une +déchirure en forme de porte. A droite de la partie antérieure +consacrée au public, était un comptoir avec quelques bouteilles de +vin et d'eau-de-vie et quelques verres de différentes grandeurs. A +ce comptoir était la maîtresse de la maison, femme de trente à +trente-cinq ans, qui n'eût peut-être point paru absolument laide si +une saleté révoltante n'eût pas forcé le regard de se détourner de +dessus elle. A gauche était, dans un enfoncement, une truie qui, +venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont +les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiéter +sur son domaine. La partie postérieure, éclairée par une fenêtre +donnant sur un jardin, fenêtre presque entièrement obstruée par les +plantes grimpantes, était l'habitation dé l'hôtesse. A droite était +son lit couvert de vieilles courtines vertes, à gauche une énorme +cheminée ou grouillait couché sur la cendre quelque chose qui +ressemblait dans l'obscurité à un chien, et que nous reconnûmes +quelque temps après pour un de ces crétins hideux, à gros cou et à +ventre ballonné, comme on en trouve à chaque pas dans le Valais. Sur +le rebord de la croisée étaient rangées sept ou huit lampes à trois +becs, et au-dessous du rebord était la table, couverte pour le moment +de hideux chiffons tout hâillonnés que l'on eût jetés en France à +la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il était à +claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourré de foin et de paille. + +C'était là le paradis où nous devions être comme des anges. + +Notre conducteur entra le premier et échangea tout bas quelques +paroles avec notre future hôtesse; puis il revint la figure riante +nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'eût point l'habitude +de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos +excellences, à se départir de ses habitudes et à nous donner à manger +et à coucher. A entendre notre guide, au reste, c'était une si +grande faveur qui nous était accordée, que c'eût été le comble de +l'impolitesse de la refuser. La question de paraître poli ou impoli à +la signora Bertassi était, comme on s'en doute, fort secondaire pour +nous; mais, après nous être informés à notre Pizziote, nous apprîmes +qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout +Maïda, et très probablement non plus pas une seule maison aussi +confortable que celle qui nous était offerte. Nous nous décidâmes +donc à entrer, et ce fut alors que nous passâmes l'inspection des +localités: c'était, comme on l'a vu, à faire dresser les cheveux. + +Au reste, notre hôtesse, grâce sans doute à la confidence faite par +notre cicérone, était charmante de gracieuseté. Elle accourut dans +l'arrière-boutique, qui servait à la fois de salle à manger, de salon +et de chambre à coucher, et jeta un fagot dans la cheminée; ce fut à +la lueur de la flamme, qui la forçait de se retirer devant elle, que +nous nous aperçûmes que ce que nous avions pris pour un chien de +berger était un jeune garçon de dix-huit à vingt ans. A ce dérangement +opéré dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris +plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus +éloigné de la cheminée, et tout cela avec les mouvements lents et +pénibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors à la signora +Bertassi où était la chambre qu'elle nous destinait; elle me répondit +que c'était celle-là même; que nous coucherions, Jadin et moi, +dans son lit, et qu'elle et son frère (le crétin était son frère) +dormiraient près du feu. Il n'y avait rien à dire à une femme qui nous +faisait de pareils sacrifices. + +J'ai pour système d'accepter toutes les situations de la vie sans +tenter de réagir contre les impossibilités, mais en essayant au +contraire de tirer à l'instant même des choses le meilleur résultat +possible; or il me parut clair comme le jour que, grâce aux rats du +grenier, à la truie de la boutique et à la multitude d'autres animaux +qui devaient peupler la chambre à coucher, nous ne dormirions pas un +instant: c'était un deuil à faire; je le fis, et me rabattis sur le +diner. + +Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en +cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou +un dindonneau; enfin le jardin, placé derrière la maison, renfermait +plusieurs espèces de salades. Avec cela et les châtaignes dont nos +poches étaient bourrées on ne fait pas un dîner royal, mais on ne +meurt pas de faim. + +Qu'on me pardonne tous ces détails; j'écris pour les malheureux +voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue à celle +où nous étions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront +peut-être à s'en tirer mieux que nous ne le fîmes. + +Je pensai avec raison que les différents matériaux de notre dîner +prendraient un certain temps à réunir. Je résolus donc de ne pas +laisser de bras inutiles. Je chargeai l'hôtesse de préparer le +macaroni, le cicérone de trouver le poulet, crétin d'aller me chercher +pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les châtaignes, et je me +chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en résulta qu'au bout de +dix minutes chacun avait fait son affaire, à l'exception de Jadin, qui +avait eu les holà à mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que +les autres préparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce côté se +répara. + +Le macaroni fut placé sur le feu; la volaille, mise à mort, malgré ses +protestations qu'elle était une poule et non un poulet, fut pendue à +une ficelle par les deux pattes de derrière et commença de tourner sur +elle-même; enfin la salade, convenablement lavée et épluchée, attendit +l'assaisonnement dans un saladier passé à trois eaux. On verra plus +tard comment, malgré toutes ces précautions, j'arrivai à demeurer à +jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni. + +Sur ces entrefaites la nuit était venue: on alluma deux lampes, une +pour éclairer la table, l'autre pour éclairer le service; comme on le +voit, notre hôtesse faisait les choses splendidement. + +On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'était l'entrée; il en +mangea et le trouva fort bon; quant à moi, j'ai déjà dit ma répugnance +pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'était au +tour du poulet: il tournait comme un tonton, était rissolé à point, et +présentait un aspect des plus appétissants; je m'approchai pour couper +la ficelle, et j'aperçus notre crétin qui, toujours couché dans les +cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un +petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosité de jeter un coup +d'œil sur sa cuisine particulière, et je m'aperçus qu'il avait +recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les +faisait frire. C'était fort ridicule sans doute; mais, à cette vue, je +laissai tomber le poulet dans la lèchefrite, sentant qu'après ce que +je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande. +Comme Jadin n'avait rien aperçu de pareil, il s'informa de la cause du +retard que je mettais à apporter le rôti. Malheureusement, le mouchoir +sur la bouche, j'étais retourné du côté de la tapisserie, incapable de +répondre, pour le moment, une seule parole à ses interpellations; ce +qui fit qu'il se leva, vint lui-même voir ce qui se passait, et trouva +le malheureux crétin mangeant à belles mains son effroyable fricassée. +Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre côté en jurant tous les +jurons que cette belle et riche langue française pouvait lui fournir. +Quant au crétin, qui était loin de se douter qu'il fût l'objet de +cette double explosion, il ne perdait pas une bouchée de son repas; si +bien que quand nous nous retournâmes il avait fini. + +Nous revînmes nous mettre tristement et silencieusement à table. +Le mot seul de poulet, prononcé par un de nous, aurait eu les +conséquences les plus fâcheuses; notre hôtesse voulut s'approcher +de la cheminée un plat à la main, mais je lui criai que nous nous +contenterions de manger de la salade. + +Un instant après j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la +fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant +qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et +quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre +hôtesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le +morceau de résistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-même, +et, après avoir commencé par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on +le sait, une véritable hérésie culinaire, elle versait par un de ses +trois becs l'huile de la lampe dans le saladier. + +A ce spectacle je me levai et je sortis. + +Un instant après je vis arriver Jadin un cigare à la bouche; c'était +sa grande consolation dans les fréquentes mésaventures que nous +éprouvions, consolation dont j'étais malheureusement privé, n'ayant +jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, très-doux et +presque sans odeur. Nous nous regardâmes les bras croisés et en +secouant la tête; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais +cependant le spectacle n'avait été jusque-là. Une seule chose nous +consolait, c'était notre ressource habituelle, c'est-à-dire les +châtaignes qui rôtissaient sous la cendre. + +Nous rentrâmes, et nous les trouvâmes servies et tout épluchées; +l'effroyable crétin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous +rendre ce service en notre absence. + +Cette fois, nous nous mîmes à rire; nos malheurs étaient si redoublés +qu'ils retombaient dans la comédie. Nous envoyâmes les châtaignes +rejoindre le poulet et la salade. Nous coupâmes chacun un morceau +de pain, et nous nous en allâmes, de peur que quelque chose ne nous +dégoûtât même du pain, le manger par les rues de Maïda. + +Au bout d'une demi-heure nous repassâmes devant la maison, et nous +vîmes, à travers les vitres, notre hôtesse, notre crétin et un +militaire à nous inconnu, qui, assis à notre table, soupaient avec +notre souper. + +Nous ne voulûmes pas déranger ce petit festin, et nous attendîmes +qu'ils eussent fini pour rentrer. + +Le militaire, qui était un carabinier, nous parut jouir dans la maison +d'une autorité presque autocratique: cependant nous nous aperçûmes au +premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre hôtesse +pour nous; bien plus, apprenant que nous étions Français et que nous +arrivions du Pizzo, il se mit à nous vanter avec enthousiasme la +révolution de juillet et à déplorer le meurtre de Murat. Cette double +explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte +dans un fidèle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas +jusque-là manifesté de profondes sympathies pour l'une ni pour +l'autre. Il était évident que notre carabinier, ne pouvant deviner +dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas été fâché de nous +reconduire à Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se +faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le +fidèle soldat de S. M. Ferdinand, le piège était trop grossier pour +que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en +son nom en italien qu'il était un mouchard; je le lui dis en son +nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui +n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espéré; alors, loin de +là, il se mit à regarder nos armes avec la plus minutieuse attention, +puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin +aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous +appelâmes notre hôtesse pour qu'elle eût la bonté de mettre le fidèle +soldat de S. M. Ferdinand à la porte. Cette invitation de notre part +amena de la sienne une longue négociation à la fin de laquelle le +carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis, +et en nous annonçant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec +nous le lendemain matin avant notre départ. + +Nous nous croyions débarrassés des visiteurs, lorsque derrière notre +carabinier arriva une amie de notre hôtesse, qui s'établit avec elle +au coin de la cheminée. Comme à tout prendre c'était une espèce de +femme, nous prîmes patience pendant une heure. Cependant, au bout +d'une heure nous demandâmes à la signora Bertassi si son amie n'allait +pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la +signora Bertassi nous répondit que son amie venait passer la nuit avec +elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gêner en sa présence. +Nous comprîmes alors que l'arrivée de la nouvelle venue était une +attention délicate de notre cicérone, qui nous avait promis que nous +serions, où il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui +voulait, autant qu'il était en lui, nous tenir sa promesse. Nous en +prîmes donc notre parti, et nous résolûmes d'agir comme si nous étions +absolumentseuls. + +Au reste, nos dispositions nocturnes étaient faciles à prendre. Comme +notre hôtesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous +avait non-seulement cédé son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas +question de se déshabiller. Je cédai la couchette à Jadin, qui s'y +jeta tout habillé et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser +les attaques dont il allait incessamment être l'objet, et moi je +m'établis sur deux chaises enveloppé de mon manteau. Quant aux deux +femmes, elles s'accoudèrent comme elles purent à la cheminée, et le +crétin compléta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans +les cendres. + +Il est impossible de se faire une idée de la nuit que nous passâmes. +La constitution la plus robuste ne résisterait point à trois nuits +pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux; +cependant, comme nous pensâmes que le meilleur remède à notre malaise +était l'air et le soleil, nous ne fîmes point attendre notre guide +qui, à six heures du matin, était ponctuellement à la porte avec +ses deux mules: nous réglâmes notre compte avec notre hôtesse, qui, +portant sur la carte _tout ce qu'on nous avait servi_ comme ayant été +_consommé_ par nous, nous demanda quatre piastres, que nous payâmes +sans conteste, tant nous avions hâte d'être dehors de cet horrible +endroit. Quant à notre cicérone, comme nous ne l'aperçûmes même pas, +nous présumâmes que sa rétribution était comprise dans l'addition. + +Nous nous acheminâmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfoncé +dans la montagne que Maïda. Mais au bout de vingt minutes de marche, +nous entendîmes de grands cris d'appel derrière nous, et en nous +retournant nous aperçûmes notre carabinier, armé de toutes pièces, qui +courait après nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous +pensâmes que, peu flatté de notre accueil de la veille, il avait +été faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reçu +l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fûmes +agréablement détrompés lorsque nous le vîmes tirer de sa fonte une +bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave +de la parole qu'il nous avait donnée de boire avec nous le coup de +l'étrier, et étant arrivé trop tard pour avoir ce plaisir, il avait +sellé son cheval et s'était mis à notre poursuite. Comme l'intention +était évidemment bonne, quoique la façon fût singulière, nous ne vîmes +aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prîmes +chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bûmes à la santé +du roi Ferdinand, à laquelle, toujours fidèle aux principes +révolutionnaires qu'il nous avait manifestés, il tint absolument à +mêler celle du roi Louis-Philippe. Après quoi, sur notre refus de +redoubler, il nous offrit une nouvelle poignée de main, et repartit au +galop comme il était venu. + +Jadin prétendit que c'était le fidèle soldat de S.M. le roi Ferdinand +qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin +est un homme plein de sens et de pénétration à l'endroit des misères +humaines, je suis tenté de croire qu'il avait raison. + + + + +CHAPITRE XIV. + +BELLINI. + + +Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivâmes à Vena. + +Notre guide ne nous avait pas trompés, car aux premiers mots que nous +adressâmes à un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que +la langue que nous lui parlions lui était aussi parfaitement inconnue +qu'à nous celle dans laquelle il nous répondait; ce qui ressortit de +cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois +gréco-italique, et que le village était une de ces colonies albanaises +qui émigrèrent de la Grèce après la conquête de Constantinople par +Mahomet II. + +Notre entrée à Vena fut sinistre: Milord commença par étrangler un +chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquité de son +origine et la difficulté de disputer le prix, être soumis au tarif des +chats italiens, siciliens ou calabrais, nous coûta quatre carlins: +c'était un événement sérieux dans l'état de nos finances; aussi Médor +fut-il mis immédiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se +renouvelât point. + +Ce meurtre et les cris qu'avaient poussés, non pas la victime, mais +ses propriétaires, occasionnèrent un rassemblement de tout le +village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes +journaliers que portaient les femmes, que ceux réservés aux dimanches +et fêtes devaient être fort riches et fort beaux; nous proposâmes +alors à la maîtresse du chat, qui tenait tendrement le défunt entre +ses bras comme si elle ne pouvait se séparer même de son cadavre, de +porter l'indemnité à une piastre si elle voulait revêtir son plus beau +costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La négociation fut +longue: il y eut des pourparlers fort animés entre le mari et la +femme; enfin la femme se décida, rentra chez elle, et une demi-heure +après en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies: +c'était sa robe de noces. + +Jadin se mit à l'œuvre tandis que j'essayais de réunir les éléments +d'un déjeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins +pas même à acheter un morceau de pain. Les essais réitérés de mon +guide, dirigés dans la même voie, ne furent pas plus heureux. + +Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, à moins de +manger le chat, qui était passé de l'apothéose aux gémonies et que +deux enfants traînaient par la queue, il n'y avait pas probabilité que +nous trouvassions à satisfaire l'appétit qui nous tourmentait depuis +la veille à la même heure, nous ne jugeâmes pas opportun de demeurer +plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remîmes en selle +pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvâmes un bois +de châtaigniers, notre éternelle ressource, nous abattîmes des +châtaignes, nous allumâmes un feu et nous les fîmes griller; ce fut +notre déjeuner, puis nous reprîmes notre course. + +Vers les trois heures de l'après-midi nous retombâmes dans la grande +route: le paysage était toujours très-beau, et le chemin que nous +avions quitté, montant déjà à Fundaco del Fico, continuait de monter +encore; il résulta de cette ascension non interrompue que, au bout +d'une autre heure de marche, nous nous trouvâmes sur un point +culminant, d'où nous aperçûmes tout à coup les deux mers, c'est-à-dire +le golfe de Sainte-Euphémie à notre gauche, et le golfe Squillace à +notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphémie étaient les débris +de deux bâtiments qui s'étaient perdus à la côte pendant la nuit où +nous-mêmes pensâmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace +s'étendait, sur un espace de terrain assez considérable, la ville +de Catanzaro, illustrée quelques années auparavant par l'aventure +merveilleuse de maître Térence le tailleur. Notre guide essaya de +nous faire voir, à quelques centaines de pas de la mer, la maison +qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que +fussent les efforts et la bonne volonté que nous y mîmes, il nous fut +impossible, à la distance dont nous en étions, de la distinguer au +milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles. + +Il était facile de voir que nous approchions de quelque lieu habité; +en effet, depuis une demi-heure à peu près nous rencontrions, vêtues +de costumes extrêmement pittoresques, des femmes portant des charges +de bois sur leurs épaules. Jadin profita du moment où l'une de ces +femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrogé +par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au +village de Triolo. + +Au bout d'une autre heure nous aperçûmes le village. Une seule +auberge, placée sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs: +une certaine propreté extérieure nous prévint en sa faveur; en effet, +elle était bâtie à neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point +encore eu le temps de la salir tout à fait. Nous remarquâmes, en nous +installant dans notre chambre, que les divisions intérieures étaient +en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandâmes les +causes de cette singularité, et l'on nous répondit que c'était à +cause des fréquents tremblements de terre; en effet, grâce à cette +précaution, notre logis avait fort peu souffert des dernières +secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo étaient déjà fort +endommagées. + +Nous étions écrasés de fatigue, moins de la route parcourue que de la +privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupâmes que de +notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile à +organiser; quant à nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui +étaient arrivés dans la journée et qui dans ce moment-là visitaient +les ravages que le tremblement de terre avait faits à Triolo, avaient +pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans +l'hôtel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous +informâmes alors sérieusement de l'époque fixe où cette disette de +linge cesserait, et notre hôte nous assura que nous trouverions à +Cosenza un excellent hôtel, où il y aurait probablement des draps +blancs, si toutefois l'hôtel n'avait pas été renversé par les +tremblements de terre. Nous demandâmes le nom de cette bienheureuse +auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise était pour les +Hébreux, et nous apprîmes qu'elle portait pour enseigne: _Al Riposo +d'Alarico_, c'est-à-dire _Au Repos d'Alaric_. Cette enseigne était de +bon augure: si un roi s'était reposé là, il est évident que nous, qui +étions de simples particuliers, ne pouvions pas être plus difficiles +qu'un roi. Nous prîmes donc patience en songeant que nous n'avions +plus que deux nuits à souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux +comme des Visigoths. + +Je tins donc mon hôte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait +fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, enveloppé dans mon manteau. + +J'étais dans cet état de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant +lequel on distingue à peine la réalité du songe, lorsque j'entendis +dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos +deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai +le nom de Bellini. Cela me reporta à Palerme, où j'avais entendu sa +_Norma_, son chef-d'œuvre peut-être; le trio du premier acte me +revint dans l'esprit, je me sentis bercé par cette mélodie et je fis +un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: «Il est +mort.--Bellini est mort?...--Oui.» Je répétai machinalement: Bellini +est mort. Et je m'endormis. + +Cinq minutes après, ma porte s'ouvrit et je me réveillai en sursaut: +c'était Jadin qui rentrait. + +--Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'éveiller, je faisais +un mauvais rêve. + +--Lequel? + +--Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort. + +--Rien de plus vrai que votre rêve, Bellini est mort. + +Je me levai tout debout. + +--Que dites-vous là? Voyons. + +--Je vous répète ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes, +qui l'ont lu à Naples sur les journaux de France, Bellini est mort. + +--Impossible! m'écriai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de +Noja.--Je m'élançai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon +portefeuille, et du portefeuille la lettre. + +--Tenez. + +--Quelle est sa date? Je regardai. + +--6 mars. + +--Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18 +octobre, et le pauvre garçon est mort dans l'intervalle, voilà tout. +Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanité possède +22,000 maladies, et que nous devons à la mort 12 cadavres par minute, +sans compter les époques de peste, de typhus et de choléra où elle +escompte? + +--Bellini est mort! répétai-je sa lettre à la main.... + +Cette lettre, je la lui avais vu écrire au coin de ma cheminée; je me +rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si +mélancolique; je l'entendais me parler ce français qu'il parlait si +mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce +papier: ce papier conservait son écriture, son nom; ce papier était +vivant et lui était mort! Il y avait deux mois à peine qu'à Catane, sa +patrie, j'avais vu son vieux père, heureux et fier comme on l'est à la +veille d'un malheur. Il m'avait embrassé, ce vieillard, quand je lui +avais dit que je connaissais son fils; et ce fils était mort! ce +n'était pas possible. Si Bellini fût mort, il me semble que ces lignes +eussent changé de couleur, que son nom se fût effacé; que sais-je! +je rêvais, j'étais fou. Bellini ne pouvait pas être mort; je me +rendormis. + +Le lendemain on me répéta la même chose, je ne voulais pas la +croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant à Naples que je demeurai +convaincu. + +Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de +l'auteur de la _Somnambule_ et des _Puritains_, il me la fit demander. +J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point, +cette lettre était devenue pour moi une chose sacrée: elle prouvait +que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais été +son ami. + +La nuit avait été pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir +s'améliorer beaucoup pendant la journée, qui devait être longue et +fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrêter qu'à Rogliano, +c'est-à-dire à dix lieues d'où nous étions à peu près. Il était huit +heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures +pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc guère espérer +que d'arriver à huit heures du soir. + +A peine fûmes-nous partis, que la pluie recommença. Le mois d'octobre, +ordinairement assez beau en Calabre, était tout dérangé par le +tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et à mesure +que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la +cause ou plutôt le prétexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient. +C'était la léthargie du légataire universel. + +Vers midi nous fîmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin +d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rôti, de sorte qu'il +ne nous manqua, pour faire un excellent déjeuner, qu'un rayon de +soleil; mais, loin de là, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et +d'énormes masses de nuages passaient dans le ciel, chassés par un vent +du midi qui, tout en nous présageant l'orage, avait cependant cela +de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait, +à moins de mauvaise volonté de sa part, être en route pour nous +rejoindre. Or, notre réunion devenait urgente pour mille raisons, dont +la principale était l'épuisement prochain de nos finances. + +Vers les deux heures, l'orage dont nous étions menacés depuis le matin +éclata: il faut avoir éprouvé un orage dans les pays méridionaux, pour +se faire une idée de la confusion où le vent, la pluie, le tonnerre, +la grêle et les éclairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions +par une route extrêmement escarpée et dominant des précipices, de +sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui +couraient avec rapidité chassés par le vent, nous étions obligés +d'arrêter nos mulets; car, cessant entièrement de voir à trois pas +autour de nous, il eût été très possible que nos montures nous +précipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientôt les torrents +se mêlèrent de la partie et se mirent à bondir du haut en bas des +montagnes; enfin nos mulets rencontrèrent des espèces de fleuves +qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrèrent d'abord +jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin où nous entrâmes +nous-mêmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus +pénible. Cette pluie continuelle nous avait percés jusqu'aux os; les +nuages qui passaient en nous inveloppant, chassés par la tiède haleine +du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une +espèce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaçait au contact +de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades +toujours plus bondissantes, menaçaient de nous entraîner avec elles. +Notre guide lui-même paraissait inquiet, tout habitué qu'il dût être +à de pareils cataclysmes; les animaux eux-mêmes partageaient cette +crainte, à chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, à +chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient. + +Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous +rencontrions à chaque pas, avaient commencé par nous produire, tant +que nous avions conservé quelque chaleur personnelle, une sensation +des plus désagréables; mais peu à peu un refroidissement si grand +s'empara de nous, qu'à peine nous apercevions-nous, à la sensation +éprouvée, que nous passions au milieu de ces fleuves improvisés. Quant +à moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus +mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour +garder mon équilibre, comme je le faisais, autrement que par un +miracle; aussi cessai-je tout à fait de m'occuper de ma monture pour +la laisser aller où bon lui semblait. J'essayai de parler à Jadin, +mais à peine si j'entendais mes propres paroles, et, à coup sûr, +je n'entendis point la réponse. Cet état étrange allait, au reste, +toujours s'augmentant, et la nuit étant venue sur ces entrefaites, je +perdis à peu près tout sentiment de mon existence, à l'exception de ce +mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce +mouvement cessait tout à coup, et je restais immobile; c'était mon +mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre +guide ranimait à grands coups de bâton. Une fois la halte fut plus +longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait; +plus tard, j'appris que c'était Milord qui n'en pouvant plus avait, de +son côté, cessé de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin, +après un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous +arrêtâmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumières, je +sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'éprouvai une vive +douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant +marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je +perdis entièrement connaissance, et je ne me réveillai que près d'un +grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec +une charité toute chrétienne, mon hôtesse et ses deux filles. Quant à +Jadin, il avait mieux supporté que moi cette affreuse marche, sa veste +de panne l'ayant tenu plus long-temps à l'abri que n'avait pu le faire +mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant à Milord, il était +étendu sur une dalle qu'on avait chauffée avec des cendres et +paraissait absolument privé de connaissance: deux chats jouaient entre +ses pattes, je le crus trépassé. + +Mes premières sensations furent douloureuses; il fallait que je +revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin à achever +pour mourir; et puis c'eût été autant de fait. + +Je regardai autour de moi, nous étions dans une espèce de chaumière, +mais au moins nous étions à l'abri de l'orage et près d'un bon feu. Au +dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent +qui mugissait à faire trembler la maison. Quant aux éclairs je les +apercevais à travers une large gerçure de la muraille produite par +les secousses du tremblement de terre. Nous étions dans le village de +Rogliano, et cette malheureuse cabane en était la meilleure auberge. + +Au reste, je commençais à reprendre mes forces: j'éprouvais même +une espèce de sentiment de bien-être à ce retour de la vie et de la +chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et +si j'avais eu du linge blanc et des habits secs à mettre j'aurais +presque béni l'orage et la pluie; mais toute notre robba était +imprégnée d'eau, et tout autour d'un immense brasier allumé au milieu +de la chambre et dont la fumée s'en allait par les mille ouvertures +de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui +fumaient de leur côté à qui mieux mieux, mais qui, malgré le soin +qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'être séchés de +sitôt. + +Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute +probabilité, nous devions trouver au _Repos d'Alaric_ et dont je +n'osai pas même m'informer à Rogliano. Au reste, à la rigueur, ma +position était tolérable: j'étais sur un matelas, entre la cheminée et +le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui +m'enveloppaient de la tête aux pieds, pouvaient à la rigueur remplacer +les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le +corps. Puis, sourd à toute proposition de souper, je déclarai que +j'abandonnais magnanimement ma part à mon guide, qui pendant toute +cette journée avait été admirable de patience, de courage et de +volonté. + +Soit fatigue suprême, soit qu'effectivement la position fût plus +tolérable que la veille, nous parvînmes à dormir quelque peu pendant +cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de +la torpeur dans laquelle j'étais tombé, nos hôtes furent pleins +d'attention et de complaisance pour nous, et l'état dans lequel ils +nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde pitié. + +Le lendemain au matin, notre guide vint nous prévenir qu'une de ses +mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait été prise +d'un refroidissement, et paraissait entièrement paralysée. On envoya +chercher le médecin de Rogliano, qui, comme Figaro, était à la fois +barbier, docteur et vétérinaire; il répondit de l'animal si on lui +laissait pendant deux jours la faculté de le médicamenter. Nous +décidâmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide, +et que nous irions à pied jusqu'à Cosenza, qui n'est éloignée de +Rogliano que de quatre lieues. + +Le première chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel côté +venait le vent; heureusement il était est-sud-est, ce qui faisait que +notre speronare devait s'en trouver à merveille. Or, l'arrivée de +notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous étions, Jadin +et moi, à la fin de nos espèces, et nous avions calculé que, notre +guide payé, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins. + + * * * * * + +A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus +marquées du tremblement de terre: les maisons, éparses sur le bord +de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, étaient +presque toutes abandonnées; les unes manquaient de toit, tandis que +les autres étaient lézardées du haut en bas, et quelques-unes même +renversées tout à fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des +Cosentins à cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur +des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue +en lieue, de ces migrations de familles tout entières, avec leurs +instruments de labourage, leur guitare et leur inséparable cochon. +Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vîmes Cosenza, +s'étendant au fond de la vallée que nous dominions, et, dans une +prairie attenante à la ville, une espèce de camp, qui nous parut +infiniment plus habité que la ville elle-même. + +Après avoir traversé une espèce de faubourg, nous descendîmes par une +grande rue assez régulière, mais qui ressemblait par sa solitude à une +rue d'Herculanum ou de Pompéïa; plusieurs maisons étaient renversées +tout à fait, d'autres lézardées depuis le toit jusqu'aux fondations, +d'autres enfin avaient toutes leurs fenêtres brisées, et c'étaient les +moins endommagées. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, où, +comme on se le rappelle, fut enterré le roi Alaric; le fleuve était +complétement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque +gouffre qui s'était ouvert entre sa source et la ville. Nous vîmes +dans son lit desséché une foule de gens qui faisaient des fouilles sur +l'autorité de Jornandès, qui raconte les riches funérailles de ce roi. +A chaque fois que le même phénomène se renouvelle, on fait les mêmes +fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable +vénération pour l'antiquité, se laissent jamais abattre par les +déceptions successives qu'ils ont éprouvées. La seule chose qu'aient +jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut +retrouvé à la fin du dernier siècle. + +En face de nous et de l'autre côté du Busento était la fameuse auberge +du _Repos d'Alaric_, ouvrant majestueusement sa grande porte au +voyageur fatigué. Nous avions trop long-temps soupiré après ce +but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en +conséquence nous traversâmes le pont, et nous vînmes demander +l'hospitalité à l'hôtel patronisé par le spoliateur du Panthéon et le +destructeur de Rome. + + + + +CHAPITRE XV. + +COSENZA. + + +Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné comme les maisons +que nous avions rencontrées sur la route. Nous parcourûmes tout +le rez-de-chaussée et tout le premier sans trouver ni maître ni +domestiques à qui adresser la parole: la plupart des carreaux des +fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous +comprîmes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui +agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre +de ne point avoir encore trouvé là l'Eldorado que nous nous étions +promis. + +Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier et être +redescendus du premier au rez-de-chaussée sans rencontrer une seule +personne, nous crûmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous +enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir +descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle +souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses et occupée par +une vingtaine de personnes. + +Je n'ai jamais vu d'aspect plus étrange que celui que présentait cette +chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le +premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait +le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il était dans un +grand lit emboîté à l'angle le plus profond de la salle, et il avait +près de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil à +la main. En face du lit était une table où des marchands de bestiaux +jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproché de la porte, un +troisième groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin +étaient entassées dans un coin, afin que, si la maison s'écroulait sur +ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant +qu'on leur portât secours. Quant au rez-de-chaussée et au premier, ils +étaient, comme nous l'avons dit, complètement abandonnés. + +A peine les garçons de l'hôtel nous eurent-ils aperçus sur le pas +de la porte qu'ils accoururent à nous, non point avec la politesse +naturelle de l'espèce à laquelle ils appartiennent, mais au contraire +avec un air rébarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au +lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur +le seuil des auberges, c'était un interrogatoire en règle qui nous +attendait. On nous demanda d'où nous venions, où nous allions, qui +nous étions, comment nous voyagions; à et l'imprudence que nous eûmes +d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on +nous répondit qu'à l'hôtel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les +voyageurs à pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le +drôle qui nous faisait cette réponse; mais Jadin me retint, et je +me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du général +Nunziante m'avait donnée pour le baron Mollo. + +--Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garçon. + +--Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je +m'adressais, d'un ton infiniment radouci. + +--Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de +savoir si vous le connaissez, vous. + +--Oui ... monsieur. + +--Est-il en ce moment à Cosenza? + +--Il y est ... excellence. + +--Portez-lui cette lettre à l'instant même, et demandez-lui à quelle +heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apportée. +Peut-être nous trouvera-t-il un hôtel, lui. + +--Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences +eussent l'honneur de connaître le baron Mollo, ou plutôt que le baron +Mollo eût l'honneur de connaître leurs excellences, certainement +qu'au lieu de répondre ce que nous avons répondu nous nous serions +empressés. + +--En ce cas, ne répondez rien, et empressez-vous. Allez! + +Le garçon s'inclina jusqu'à terre, et sortit en courant. + +Dix minutes après, le maître de l'hôtel rentra et vint à nous. + +--Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous +demanda-t-il. + +--C'est-à-dire, lui répondis-je, que nos excellences ont des lettres +pour lui de la part du fils du général Nunziante. + +--Alors je fais mille excuses à leurs excellences de la manière dont +le garçon les a reçues. En ce temps de malheur, où la moitié des +maisons sont abandonnées, nous recommandons à nos gens les mesures +les plus sévères à l'endroit des étrangers; et je prierai leurs +excellences de ne pas se formaliser si au premier abord.... + +--On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?. + +--Oh! excellences. + +--Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir +ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre? + +--Que dit son excellence? demanda le maître de l'hôtel. + +Je lui traduisis le désir de Jadin. + +--Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais +il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des +chambres. + +--Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des +chambres. Où voulez-vous donc que nous couchions? à la cave? + +--Dans les circonstances actuelles ce serait peut-être plus prudent. +Voyez ces messieurs, ajouta notre hôte en nous montrant l'honorable +société que nous avons décrite, il y a huit jours qu'ils sont ici. + +--Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre société. + +--Il y a encore les baraques, nous dit l'hôte. + +--Qu'est-ce que les baraques? demandai-je. + +--Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait +bâtir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la +ville se sont retirés. + +--Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la répugnance à +nous donner des chambres? + +--Mais parce que d'un moment à l'autre le plancher peut tomber sur la +tête de leurs excellences et les écraser. + +--Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il? + +--Mais à cause du tremblement de terre. + +--Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin. + +--Dame! il me semble que nous en avons vu des traces. + +--Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce +qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de +terre pour obtenir une indemnité du gouvernement. Mail l'hôtel est bâti +à neuf; il ne tombera pas. + +--Est-ce votre avis? + +--Je le crois bien. + +--Mon cher hôte, avez-vous des baignoires? + +--Oui. + +--Vous pouvez nous donner à déjeuner? + +--Oui. + +--Vous possédez des draps blancs? + +--Oh! oui, monsieur. + +--Eh bien! avec des promesses comme celles-là, nous ne quitterons pas +l'hôtel quand il devrait nous tomber sur la tête. + +--Vous êtes les maîtres. + +--Ainsi vous entendez: deux bains, deux déjeuners, deux lits; tout +cela le plus tôt possible. + +--Dame, peut-être ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver +le cuisinier. + +--Et pourquoi ce gaillard-là n'est-il pas à ses fourneaux? + +--Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il +y a moins de danger le jour que la nuit, peut-être consentira-t-il à +venir à l'hôtel. + +--S'il ne consent pas, prévenez-nous à l'instant même, et nous ferons +notre cuisine nous-mêmes. + +--Oh! excellences, je ne souffrirais jamais.... + +--Nous verrons tout cela après; nos bains, notre déjeuner, nos lits +d'abord. + +--Je cours faire préparer tout cela; en attendant, leurs excellences +peuvent choisir dans l'hôtel l'appartement qui leur convient le mieux. + +Nous recommençâmes la visite, et nous nous arrêtâmes à une grande +chambre au premier dont les fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et sur +le faubourg; le faubourg était toujours désert et le fleuve toujours +habité. + +Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions +fait une excellente collation, et nous étions dans nos lits bien +confortablement bassinés. + +On nous annonça le baron Mollo: on ne l'avait point trouvé chez lui; +on l'avait aussitôt poursuivi aux baraques, où il avait fallu le temps +de démêler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette +politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes +italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous dérangeassions, +fatigués comme nous devions l'être, et il était venu lui-même à +l'hôtel, ce qui avait porté au comble la confusion du pauvre camerière +et la vénération de notre hôte pour ses voyageurs. + +Nous fîmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dîmes que, +n'ayant point couché depuis huit jours dans des draps blancs, nous +avions été pressés de jouir de cette nouveauté; mais que, cependant, +s'il voulait passer par-dessus le cérémonial et entrer dans notre +chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes après que +le camerière était allé reporter notre réponse, la porte s'ouvrit et +le baron entra. + +C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, parlant très-bien +français et remarquable, de bonnes manières; il avait habité Naples +du temps de la domination française, et, comme presque toutes les +personnes des classes supérieures, il avait conservé de nous un +excellent souvenir. + +De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des +merveilles. Le fils du général Nunziante, versé dans la littérature +française, qui faisait sur le volcan où il était relégué à peu près +sa seule distraction, m'avait recommandé à lui de la façon la plus +pressante; de sorte qu'il venait mettre à notre disposition sa +personne, sa voiture, ses chevaux et même sa baraque. Quant à son +palazzo, il n'en était point question; il était fendu depuis le haut +jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait à ne pas le retrouver +debout le lendemain. + +Alors il nous fallut bien reconnaître qu'il y avait eu un tremblement +de terre. La première secousse s'était fait sentir dans la soirée du +douze, et elle avait été excessivement violente: c'était cette même +secousse qui, à l'extrémité de la Calabre, nous avait tous envoyés +du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits +d'autres secousses lui succédaient, mais on remarquait qu'elles +allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons +qui n'étaient pas tombées à la première secousse fussent ébranlées +et ne pussent résister aux autres, quoique moins violentes, chaque +matinée on signalait quelque nouveau désastre. Au reste, Cosenza +n'était point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs +villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles +de la capitale de la Calabre, étaient entièrement détruits. + +A Cosenza une soixantaine de maisons étaient renversées seulement, et +une vingtaine de personnes avaient péri. + +Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions +en restant ainsi à l'hôtel; mais nous nous trouvions si bien dans nos +lits, que nous lui déclarâmes que, puisqu'il s'était si obligeamment +mis à notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous +faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions +pas d'où nous étions. Voyant que c'était une résolution prise, le +baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna +son adresse aux baraques et prit congé de nous. + +Deux heures après nous nous levâmes parfaitement reposés, et nous +commençâmes à visiter la ville. + +C'était le centre qui avait le plus souffert: là, toutes les maisons +étaient à peu près abandonnées et offraient un aspect de désolation +impossible à décrire: dans quelques-unes, complètement écroulées et +dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des +fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents étaient +pleins d'anxiété pour savoir si les ensevelis seraient retirés morts +ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrérie de +capucins, portant des consolations aux afflichés, prodiguant des +secours aux blessés et rendant les derniers devoirs aux morts. Au +reste, partout où je les avais rencontrés, j'avais vu les capucins +donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de +dévouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli à leur +pieuse mission. + +Après avoir visité la ville, nous nous rendîmes aux baraques. C'était, +comme nous l'avons dit, une espèce de camp dressé dans une petite +prairie attenante au couvent des capucins et presque entourée de +haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes, +recouvertes en paille, avaient été construites sur quatre rangs, +de manière à former deux rues, en dehors desquelles avaient été se +dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme +les autres, et qui s'étaient bâti çà et là des espèces de maisons de +campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la désolation générale, +avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'étaient +refusés à descendre à la simple baraque et demeuraient dans leurs +voitures dételées, tandis que le cocher habitait sur le siége de +devant et les domestiques sur le siége de derrière. Tous les matins, +une espèce de marché se tenait dans un coin de la prairie; les +cuisiniers et les cuisinières allaient y faire leurs provisions; +puis, sur des espèces de fourneaux improvisés, situés derrière chaque +baraque, chaque repas se préparait tant bien que mal et se mangeait en +général sur une table dressée à la porte, ce qui faisait qu'attendu +l'habitude qu'ont gardée les Cosentins de dîner d'une heure à deux +heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des +Spartiates. + +Au reste, rien, excepté la vue, ne peut donner l'idée de l'aspect de +cette ville improvisée, où la vie intérieure de toute une population +était mise à découvert depuis les échelons les plus inférieurs +jusqu'aux degrés les plus élevés; depuis l'écuelle de terre jusqu'à la +soupière d'argent; depuis l'humble macaroni cuit à l'eau, composant le +repas complet, jusqu'au dîner luxueux dont il ne forme qu'une simple +entrée. Nous étions justement arrivés à l'heure de ce banquet général, +et la chose se présentait à nous par son côté le plus original et le +plus curieux. + +Au milieu de notre course à travers ce double rang de tables, nous +aperçûmes à la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le +baron Mollo, servi par des domestiques en livrée et dînant avec sa +famille. A peine nous eut-il aperçus, qu'il se leva et nous présenta à +ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux: +nous le remerciâmes, attendu que nous venions de déjeuner nous-mêmes. +Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restâmes un moment à +causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'était l'objet de +la conversation générale et que le dialogue, détourné un instant de ce +sujet, y revenait bientôt, ramené qu'il y était presque malgré lui par +la vue des objets extérieurs. + +Nous restâmes jusqu'à quatre heures à nous promener aux baraques, qui +étaient, au reste, le rendez-vous de ceux mêmes qui n'avaient point +voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en était +fort minime. C'est là qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement +les visites, et que s'étaient renouées les relations sociales, un +instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes +qu'elle, s'étaient presque aussitôt rétablies. A quatre heures, notre +dîner nous attendait nous-mêmes à l'hôtel. + +Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre résultat que +d'augmenter notre vénération pour l'hôtel del Riposo d'Alarico. Ce +n'était point que la chère en fût ni fort délicate ni fort variée, +puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restâmes, le +plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y +avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement +couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous +nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir +retrouvé ce superflu de première nécessité. Après le dîner, nous fîmes +monter notre pizziote et nous réglâmes nos comptes avec lui: comme +nous l'avions calculé, bêtes et homme payés, il nous resta à peu près +une piastre: c'était momentanément toute notre fortune; aussi jamais +négociant hollandais n'attendit vaisseau chargé aux grandes Indes +d'une impatience pareille à celle dont nous attendions notre +speronare. + +A six heures la nuit vint: la nuit était le moment formidable; chaque +nuit, depuis la soirée où la première secousse s'était fait sentir, +avait été marquée par de nouvelles commotions et par de nouveaux +malheurs; c'était ordinairement de minuit à deux heures que la terre +s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxiété toute la population +attendait ce retour fatal. + +A sept heures nous retournâmes aux baraques: elles étaient presque +toutes éclairées avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntées +aux voitures des propriétaires, jetaient un jour plus ardent et +brillaient pareilles à des planètes au milieu d'étoiles ordinaires. +Comme le temps était assez beau, tout le monde était sorti et se +promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque +dans les éclairs de gaieté de toute cette population, quelque chose de +brusque, de saccadé et de furieux qui dénonçait l'inquiétude générale. +Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de +dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme +d'oraison:--Enfin, Dieu nous fera peut-être la grâce qu'il n'y ait pas +de secousse cette nuit. + +Ce souhait, tant de fois répété qu'il était impossible que Dieu +ne l'eût pas entendu, joint à notre incrédulité systématique, fit +qu'encore très-fatigués de la façon dont nous avions passé les nuits +précédentes, nous rentrâmes à l'hôtel vers les dix heures. Nous fûmes +curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, un second coup d'œil +sur la salle basse; tout y était dans la même situation. Le chanoine, +couché dans son lit, disait des prières, toujours gardé par ses quatre +campieri; les marchands de bestiaux jouaient aux cartes, et un autre +groupe continuait à boire et à manger en attendant la fin du monde. + +Nous appelâmes le garçon, qui cette fois accourut à notre appel et qui +se crut obligé, pour rentrer dans nos bonnes grâces qu'il craignait +d'avoir à tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher +dans notre chambre; mais nous ne répondîmes à ses conseils qu'en lui +ordonnant de nous éclairer et de venir nous pendre des couvertures +devant les fenêtres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit, +de leurs carreaux. Il s'empressa d'obéir à cette double injonction, et +bientôt nous nous retrouvâmes à peu près à l'abri de l'air extérieur +et couchés dans nos excellents lits, ou qui, du moins par comparaison, +nous paraissaient tels. + +Alors nous agitâmes cette grave question de savoir si nous devions +employer la dernière piastre qui nous restait à envoyer un messager à +San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le +cas où il ne serait pas arrivé, pour que le messager y laissât du +moins, à l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informât de notre +situation et l'invitât à venir nous rejoindre avec une vingtaine de +louis dans ses poches aussitôt qu'il aurait mis pied à terre. La +question fut résolue affirmativement, le garçon se chargea de nous +trouver le commissionnaire, et j'écrivis la lettre destinée à lui être +remise si on le trouvait au rendez-vous, destinée à l'attendre s'il +n'y était pas. + +Après quoi, nous priâmes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne +garde. Nous gardâmes une de nos lampes que nous plaçâmes derrière +un paravent, afin d'avoir de la lumière en cas d'accident; nous +soufflâmes l'autre et nous nous endormîmes. + +Vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le cri de: Terre +moto! terre moto! Une secousse terrible, que nous n'avions pas sentie, +venait, à ce qu'il paraît, d'avoir lieu: nous sautâmes au bas de nos +lits, qui se trouvaient avoir roulé au milieu de la chambre, et nous +courûmes à la fenêtre. + +Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris +terribles. Tous ceux qui, comme nous, étaient restés dans les maisons, +se précipitaient dehors, dans le costume pittoresque où la commotion +les avait surpris. + +La foule s'écoula du côté des baraques, et, peu à peu la tranquillité +se rétablit: nous restâmes une demi-heure à la fenêtre à peu près, et, +comme il n'y eu pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu à peu +dans le silence: quant à nous, nous refermâmes les croisées, nous +retendîmes les couvertures, nous repoussâmes nos lits le long de la +muraille et nous nous recouchâmes. + +Le lendemain, quand nous sonnâmes, ce fut notre hôte lui-même qui +entra. La commotion de la nuit avait été si violente, qu'il avait cru +que, pour cette fois, son auberge s'était écroulée: il était alors +sorti de sa baraque et était accouru, de peur qu'il ne nous fût arrivé +quelque accident; mais il nous avait vus à la fenêtre et cela l'avait +rassuré. + +Trois maisons de plus avaient cédé et étaient complétement en ruines; +heureusement, comme c'étaient des plus ébranlées, elles étaient +désertes, et personne par conséquent n'avait été victime de cet +accident. + +Avec le jour revint la tranquillité; par un hasard singulier, les +secousses revenaient régulièrement et toujours la nuit, ce qui +augmentait la terreur. Dès le point du jour, au reste, nous avions +entendu les cloches sonner; et comme nous étions au dimanche, il y +avait grand'messe et prêche au couvent des Capucins. Quoique nous nous +y fussions, pris d'avance, prévenus que nous étions par notre hôte que +l'église serait trop petite pour contenir les fidèles, nous arrivâmes +encore trop tard; l'église débordait dans la rue, et nous eûmes +grand'peine à percer la foule pour pénétrer dans l'intérieur. Enfin +nous y parvînmes, et nous nous trouvâmes assez près de la chaire pour +ne pas perdre un mot du sermon. + +Vu la solennité de la circonstance, la chaire avait été convertie en +une espèce de théâtre, d'une dizaine de pieds de long sur trois ou +quatre de large, qui faisait absolument l'effet d'un balcon accroché +à une colonne. Ce balcon était drapé de noir, comme pour les services +funèbres, et à l'une des extrémités était planté un grand christ de +bois. Le moment venu, l'officiant interrompit la messe, et un des +frères sortit du chœur et monta en chaire. C'était un homme de trente +à trente-cinq ans, avec une barbe et des cheveux noirs qui faisaient +encore ressortir son extrême pâleur. Ses grands yeux caves semblaient +brûlés par la fièvre, et lorsqu'il mit le pied sur la première marche +de l'escalier, ce fut avec une démarche si débile et si chancelante, +qu'on n'aurait pas cru qu'il eût la force d'arriver jusqu'en haut; +cependant il y parvint, mais avec lenteur, et en se traînant plutôt +qu'en marchant. Arrivé là, il s'appuya sur la balustrade, comme épuisé +de l'effort qu'il venait de faire; puis, après avoir promené un long +regard sur l'auditoire, il commença à parler d'une voix tellement +faible qu'à peine ceux qui étaient les plus rapprochés de lui +pouvaient-ils l'entendre. Mais peu à peu sa voix prit de la force, ses +gestes s'animèrent, sa tête se releva, et, sans doute excité par la +fièvre même qui semblait le dévorer, ses yeux commencèrent à lancer +des éclairs, tandis que ses paroles, rapides, pressées, incisives, +reprochaient à l'auditoire cette corruption générale où le monde était +arrivé, corruption qui attirait la colère de Dieu sur la terre, colère +dont la catastrophe qui désolait Cosenza était l'expression visible +et immédiate. Ce fut alors que je compris ce développement donné à +la chaire. Ce n'était plus cet homme faible et souffrant, pouvant se +traîner à peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir; +c'était le prédicateur emporté par son sujet, s'adressant à la fois à +toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes tantôt à +la masse, tantôt aux individus; bondissant d'un bout à l'autre de sa +chaire; se lamentant comme Jérémie, ou menaçant comme Ézéchiel; puis, +de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant +à genoux, le suppliant; puis, tout à coup, le saisissant dans ses bras +et l'élevant plein de menace au-dessus de la foule terrifiée. Je +ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je +comprenais l'influence que cette parole puissante devait, dans des +circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit +était universel, profond, terrible; hommes et femmes étaient tombés +à genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci; +tandis que le prédicateur, dominant toute cette foule, courait +sans relâche, atteignant du geste et de la voix jusqu'à ceux qui +l'écoutaient de la rue. Bientôt les cris, les larmes et les sanglots +de l'auditoire furent si violents qu'ils couvrirent la voix qui les +excitait; alors, cette voix s'adoucit peu à peu: il passa de la menace +à la miséricorde, de la vengeance au pardon. Enfin, il finit par +annoncer que la communauté prenait sur elle les péchés de la ville +tout entière, et il annonça que si, le surlendemain, le tremblement de +terre n'avait pas cessé, lui et ses frères feraient par la ville une +procession expiatoire, qui, il en avait l'espérance, achèverait de +désarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consumé tout l'aliment qu'on +lui a donné, il sembla s'éteindre; la rougeur maladive qui avait un +instant enflammé ses joues disparut pour faire place à sa pâleur +habituelle, une faiblesse plus grande encore que la première sembla +briser ses membres, on fut forcé de le soutenir pour descendue de la +chaire, et on le porta plutôt qu'on ne le conduisit sur sa stalle, où +il s'évanouit. + +Cette scène m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y +avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entraînant; +je ne sais si son éloquence était selon les règles du langage et de +l'art, mais elle était certainement selon les sympathies du cœur et +les faiblesses de l'humanité. Né deux mille ans plus tôt, cet homme +eût été un prophète. + +Je quittai l'église profondément impressionné. Quant à l'auditoire, +il resta à prier long-temps encore après que la messe fut finie; les +baraques et la ville étaient désertes, la population tout entière +s'était agglomérée autour de l'église. + +Il en résulta qu'en revenant à l'hôtel nous eûmes grand'peine à +obtenir la collation: notre cuisinier était probablement un des +pécheurs les plus repentants de la capitale de la Calabre, car il ne +revint de l'église qu'un des derniers, et si consterné et si abattu, +que nous pensâmes faire pénitence en son lieu et place en ne déjeunant +pas. + +Vers les deux heures notre messager revint: il n'avait trouvé aucun +speronare à San-Lucido, mais on lui avait dit que, comme depuis trois +jours le vent venait de la Sicile, il ne tarderait certainement pas à +apparaître: il avait en conséquence laissé la lettre à un marinier de +ses amis qui connaissait le capitaine Aréna, et qui avait promis de la +lui remettre aussitôt son arrivée. + +La journée s'écoula, comme celle de la veille, à nous promener aux +baraques, cet étrange Longchamps. Le soir venu, nous voulûmes cette +fois jouir du tremblement de terre; comme nous étions à peu près +reposés par l'excellente nuit que nous avions passée, au lieu de nous +coucher à dix heures nous nous rendîmes au rendez-vous général, où +nous trouvâmes tous les habitants dans la terrible expectative qui, +depuis dix jours déjà, les tenait éveillés jusqu'à deux heures du +matin. + +Tout se passa d'une façon assez calme jusqu'à minuit, heure avant +laquelle les accidents se manifestaient rarement; mais après que les +douze coups, pareils à une voix qui pleure, eurent retenti lentement +à l'église des Capucins, les personnes les plus attardées sortirent +à leur tour des baraques, les groupes se formèrent et une grande +agitation commença de s'y manifester: à chaque instant, quelques +femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds, +jetaient un cri isolé, auquel répondaient deux ou trois cris pareils; +puis on se rassurait momentanément en voyant que la terreur était +anticipée, et l'on attendait avec plus d'anxiété encore le moment de +crier véritablement pour quelque chose. + +Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras Jadin et +moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frémissement métallique passait dans +l'air; presque en même temps, et avant que nous eussions même ouvert +la bouche pour nous faire part de ce phénomène, nous sentîmes la terre +se mouvoir sous nos pieds: trois mouvements d'oscillation, allant +du nord au midi, se firent sentir successivement; puis un mouvement +d'élévation leur succéda. Un cri général retentit; quelques personnes, +plus effrayées que les autres, commencèrent à fuir sans savoir où. +Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui +venaient de la ville répondirent au cri qu'elle avait poussé; puis on +entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil à un tonnerre +lointain, de deux ou trois maisons qui s'écroulaient. + +Quoique assez ému moi-même de l'attente de l'événement, j'avais +assisté à ce spectacle, dont j'étais un des acteur, avec assez de +calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'était passé: le +mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi +au nord, me parut nous avoir déplacés de trois pieds à peu près; ce +sentiment était pareil à celui qu'éprouverait un homme placé sur un +parquet à coulisse et qui le sentirait tout à coup glisser sous ses +pieds: le mouvement d'élévation, semblable à celui d'une vague qui +soulèverait une barque, me parut être de deux pieds à peu près, et fut +assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou. +Les quatre mouvements, qui se succédèrent à intervalles à peu près +égaux, furent accomplis en six ou huit secondes. + +Trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure à +peu près; mais celles-ci, beaucoup moins fortes que la première, ne +furent qu'une espèce de frémissement du sol, et allèrent toujours en +diminuant. Enfin, on comprit que cette nuit ne serait pas encore la +dernière et que le monde avait probablement son lendemain. On +se félicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venait +d'échapper, et l'on rentra petit à petit dans les baraques. A deux +heures et demie la place était à peu près déserte. + +Nous suivîmes l'exemple qui nous était donné et nous regagnâmes nos +lits: ils avaient pris, comme la veille, leur part du tremblement de +terre en quittant la muraille et en s'en allant, l'un du côté de la +fenêtre, l'autre du côté de la porte; nous les rétablîmes chacun en +son lieu et place, et nous les assurâmes en nous y étendant. Quant +à l'hôtel du Repos-d'Alaric, il était resté digne de son patron et +demeurait ferme comme un roc sur ses fondations. + +A huit heures du matin nous fûmes réveillés par le capitaine Aréna; il +était arrivé la veille au soir avec le speronare et tout l'équipage à +San-Lucido, il y avait trouvé notre lettre, et accourait en personne à +notre secours les poches bourrées de piastres. + +Il était temps: il ne nous restait pas tout à fait deux carlins. + + + + +CHAPITRE XVI. + +TERRE MOTI. + + +Le baron Mollo nous avait entendus exprimer la veille le désir que +nous avions d'aller visiter Castiglione, un des villages des environs +de Cosenza qui avaient le plus souffert. En conséquence, à neuf +heures du matin, nous vîmes arriver sa voiture, mise par lui à notre +disposition pour toute la journée. + +Nous partîmes vers les dix heures; la voiture ne pouvait nous conduire +qu'à trois milles de Cosenza. Arrivés là, nous devions prendre par un +sentier dans la montagne et faire trois autres milles à pied avant +d'arriver à Castiglione. + +A peine fûmes-nous partis qu'une pluie fine commença de tomber, qui, +s'augmentant sans cesse, était passée à l'état d'ondée. Lorsque +nous mîmes pied à terre cependant, nous n'en résolûmes pas moins de +continuer notre chemin; nous prîmes un guide, et nous nous acheminâmes +vers le malheureux village. + +Nous l'aperçûmes d'assez loin, situé qu'il est au sommet d'une +montagne, et, du plus loin que nous l'aperçûmes, il nous apparut comme +un amas de ruines. Au milieu de ces ruines, nous voyions s'agiter +toute la population. En effet, en nous approchant, nous nous aperçûmes +que tout le monde était occupé à faire des fouilles: les vivants +déterraient les morts. + +Rien ne peut donner une idée de l'aspect de Castiglione. Pas une +maison n'était restée intacte; la plupart étaient entièrement +écroulées, quelques-unes étaient englouties entièrement: un toit se +trouvait au niveau du sol et l'on passait dessus; d'autres maisons +avaient tourné sur elles-mêmes, et parmi celles-ci il y en avait une +dont la façade, qui était d'abord à l'orient, s'était retrouvée vers +le nord; la portion de terrain sur laquelle le bâtiment était situé +avait suivi le même mouvement de rotation, de sorte que cette maison +était une des moins mutilées. De son côté, le jardin, situé jusque-là +au midi, se trouvait maintenant à l'ouest. Jusqu'à cette heure on +avait retiré des décombres quatre-vingt-sept morts; cinquante-trois +personnes avaient été blessées plus ou moins grièvement, et vingt-deux +individus devaient être encore ensevelis sous les ruines. Quant aux +bestiaux, la perte en était considérable, mais ne pouvait s'évaluer +encore, car beaucoup étaient retirés vivants, et, quoique blessés ou +mourant de faim, pouvaient être sauvés. Un paysan occupé aux fouilles +nous demanda qui nous étions; nous lui répondîmes que nous étions des +peintres.--Que venez-vous faire ici alors? nous dit-il; vous voyez +bien qu'il n'y a plus rien à peindre. + +Les détails des divers événements qu'amène un tremblement de terre +sont tellement variés et souvent tellement incroyables, que j'hésite à +consigner ici tout ce qu'on nous raconta, et que je préfère emprunter +la relation officielle que M. de Gourbillon fit de la catastrophe dont +il fut témoin oculaire. Peut-être le récit a-t-il un peu vieilli dans +sa forme; mais j'aime mieux le laisser tel qu'il est que d'y faire +aucun changement qui pourrait donner lieu à l'accusation d'avoir +altéré en rien la vérité. + +«Le 4 février 1783, au sud-ouest du village de San-Lucido [note: +Celui-là même où nous attendait notre speronare.], étaient situés +le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne +disparurent; une plaine marécageuse prit leur place, et le lac se +trouva reporté plus à l'ouest, entre la rivière Cacacieri et le site +qu'il avait précédemment occupé. Un second lac fut formé le même jour +entre la rivière d'Aqua-Bianca et le bras supérieur de la rivière +d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit à la rivière Leone et qui +longe celle de Torbido fut également rempli de marais et de petits +étangs. + +La belle église de la Trinité à Mileto [note: Mileto est situé à +quatre milles à peu près de Monteleone: c'est la même ville où nous +avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes +villes des deux Calabres, s'engouffra tout à coup, le 5 février, de +manière à ne plus laisser apercevoir que l'extrémité de la flèche du +clocher. Un fait plus inouï encore, c'est que tout ce vaste édifice +s'enfonça dans la terre sans qu'aucune de ses parties parût avoir +souffert le moindre déplacement. + +De profonds abîmes s'ouvrirent sur toute l'étendue de la route tracée +sur le mont Laké, route qui conduit au village d'Iérocrane. + +Le père Agace, supérieur d'un couvent de carmes dans ce dernier +village, était sur cette route au moment d'une des fortes secousses: +la terre vacillante s'ouvrit bientôt sous lui; les crevasses +s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidité +remarquables. L'infortuné moine, cédant à une terreur fort naturelle +sans doute, se livre machinalement à la fuite; bientôt l'avide terre +le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La +douleur qu'il éprouve, l'épouvante qui le saisit, le tableau affreux +qui l'entoure l'ont à peine privé de ses sens, qu'une violente +secousse le rappelle à lui: l'abîme qui le retient s'ouvre, et la +cause de sa captivité devient celle de sa délivrance. + +Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel +Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site +où onze autres personnes avaient été misérablement englouties la +veille; ce lieu était situé au bord de la rivière Charybde. Surpris +eux-mêmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers +parviennent à s'échapper: Roviti seul est moins heureux que les +autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous +lui; tantôt elle l'attire dans son sein, et tantôt elle le vomit au +dehors. A demi submergé dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu +tout à coup aquatique, le malheureux est long-temps ballotté par +les flots terraqués, qui enfin le jettent à une grande distance +horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait +fut huit jours après retrouvé près du nouveau lit que la Charybde +s'était tracé. + +Dans une maison de la même ville, qui, comme toutes les autres +maisons, avait été détruite de fond en comble, un bouge contenant deux +porcs résista seul à la ruine commune. Trente-deux jours après le +tremblement de terre, leur retraite fut découverte au milieu des +décombres, et, au grand étonnement des ouvriers, les deux animaux +apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils +n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable même +à leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures +imperceptibles: ces animaux étaient vacillants sur leurs jambes et +d'une maigreur remarquable. Ils rejetèrent d'abord toute espèce +de nourriture, et se jetèrent si avidement sur l'eau qui leur fut +présentée qu'on eût dit qu'ils craignaient d'en être encore privés. +Quarante jours après, ils étaient redevenus aussi gras qu'avant la +catastrophe dans laquelle ils avaient manqué périr. On les tua tous +deux, quoique, en considération du rôle qu'ils avaient joué dans cette +grande tragédie, ils eussent peut-être dû avoir la vie sauve. + +Sur le penchant d'une montagne qui mène ou plutôt qui menait à la +petite ville d'Acena, un précipice immense et escarpé s'entr'ouvrit +tout à coup sur la totalité de la route de Saint-Étienne-du-Bois à +cette même ville. Un fait très-remarquable et qui eût suffi partout +ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des +bâtiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment +exposé aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement +général trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls +édifices qui demeurèrent sur pied. La montagne est maintenant une +plaine. + +Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de +Saint-Pierre et Crepoli présentent un fait tout aussi remarquable: le +sol de ces trois différents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de +son ancien niveau. + +Sur toute l'étendue du pays ravagé par le tremblement de terre on +remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espèces +de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles étaient généralement +de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils étaient creusés en +forme de spirale à onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient +aucune trace du passage des eaux, qui les avaient formés sans doute, +qu'une espèce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible, +souvent même impossible à voir, et qui en occupait ordinairement le +centre. Quant à la nature même des eaux en question, jaillies tout +à coup du sein de la terre, la vérité se cache dans la foule des +conjectures et des différents rapports: les uns prétendent que des +eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent +plusieurs habitants qui portent encore les marques des brûlures +qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et +soutiennent que les eaux étaient froides au contraire et tellement +imprégnées d'une odeur sulfureuse que l'air même en fut long-temps +infecté; enfin, quelques-uns démentent l'une et l'autre assertion, +et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivière et de +source. Au reste, ces différents rapports peuvent être également +vrais, eu égard aux lieux où ces différentes observations furent +faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois +différentes espèces d'eaux. + +La ville de Rosarno fut entièrement détruite; la rivière qui la +traversait présenta un phénomène remarquable. Au moment de la secousse +qui renversa la ville, cette rivière, fort grosse et fort rapide en +hiver, suspendit tout à coup son cours. + +La route qui allait de cette même ville à San-Fici s'enfonça sous +elle-même et devint un précipice affreux. Les rocs les plus escarpés +ne résistèrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne +furent pas entièrement renversés sont encore tailladés en tous sens et +couverts de larges fissures comme s'ils eussent été coupés à dessein +avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire +découpés à jour depuis leur base jusqu'à leur cime, et présentent à +l'œil étonné comme autant d'espèces de ruelles qui seraient creusées +par l'art dans l'épaisseur de la montagne. + +A Polystène, deux femmes étaient dans la même chambre au moment où la +maison s'affaissa: ces deux femmes étaient mères; l'une avait auprès +d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien. + +Long-temps après, c'est-à-dire quand la consternation et la ruine +générale permirent de fouiller dans les décombres, les cadavres de ces +deux femmes furent trouvés dans une seule et même attitude; toutes +deux étaient à genoux courbées sur leurs enfants tendrement serrés +dans leurs bras, et le sein qui les protégeait les écrasa tous deux +sans les séparer de lui. + +Ces quatre cadavres ne furent déterrés que le 11 mars suivant, +c'est-à-dire trente-quatre jours après l'événement. Ceux des deux +mères étaient couverts de taches livides; ceux des deux enfants +étaient de véritables squelettes. + +Plus heureuse que ces deux mères, une vieille fut retirée au bout de +sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva évanouie +et presque mourante. L'éclat du jour la frappa péniblement: elle +refusa d'abord toute espèce de nourriture, et ne soupirait qu'après +l'eau. Interrogée sur ce qu'elle avait éprouvé, elle dit que pendant +plusieurs jours la soif avait été son tourment le plus cruel; ensuite +elle était tombée dans un état de stupeur et d'insensibilité total, +état qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait +éprouvé, pensé ou senti. + +Une délivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouvé +après quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange +Pillogallo; le pauvre animal fut retrouvé étendu sur le sol dans un +état d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parlé +plus haut, il était d'une maigreur extrême, vacillant sur les pattes, +timide, craintif, et entièrement privé de sa vivacité habituelle. On +remarqua en lui le même dégoût d'aliments et la même propension pour +toute espèce de breuvage. Il reprit peu à peu ses forces, et dès qu'il +put reconnaître la voix de son maître, il miaula faiblement à ses +pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir. + +La petite ville des _Cinque-Fronti_, ainsi appelée des cinq tours qui +s'élevaient en dehors de ses murs, fut également détruite en entier: +église, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout périt, tout +disparut, tout fut plongé subitement à plusieurs pieds sous terre. + +L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, réunit sur elle seule +tous les désastres communs. + +Le 5 février, à midi, le ciel se couvrit tout à coup de nuages épais +et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de +nord-ouest eut bientôt dissipés. Les oiseaux parurent voler çà et là +comme égarés dans leur route; les animaux domestiques furent frappés +d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres +demeuraient immobiles à leur place et comme frappés d'une secrète +terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les +écartaient l'une de l'autre pour s'empêcher de tomber; les chiens et +les chats, recourbés sur eux-mêmes, se blottissaient aux pieds +de leurs maîtres. Tant de tristes présages, tant de signes +extraordinaires auraient dû éveiller les soupçons et la crainte dans +l'âme des malheureux habitants et les porter à prendre la fuite; leur +destinée en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans éviter ni +prévoir le danger. En un clin d'œil la terre, encore tranquille, +vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses +entrailles; bientôt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la +ville fut soulevée fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois +elle fut entraînée à plusieurs pieds au-dessous; à la quatrième, elle +n'existait plus. + +Sa destruction n'avait point été uniforme, et d'étranges épisodes +signalèrent cet événement. Quelques-uns des quartiers de la ville +furent subitement arrachés à leur situation naturelle; soulevés avec +le sol qui leur servait de base, les uns furent lancés jusque sur +les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville, +ceux-là à trois cents pas, ceux-ci à six cents de distance; d'autres +furent jetés çà et là sur la pente de la montagne qui dominait la +ville, et sur laquelle celle-ci était construite. Un bruit plus fort +que celui du tonnerre, et qui, à de courts intervalles, laissait à +peine entendre des gémissements sourds et confus; des nuages épais +et noirâtres qui s'élevaient du milieu des ruines, tel fut l'effet +général de ce vaste chaos, où la terre et la pierre, l'eau et le feu, +l'homme et la brute, furent jetés pêle-mêle ensemble, confondus et +broyés. + +Un petit nombre de victimes échappa cependant à la mort; et ce qu'il y +a de plus étrange, c'est que cette même nature, qui semblait si avide +du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si +inouïs et si forts, qu'on eût dit qu'elle voulait prouver à notre +orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de +l'hommée. + +La ville de Terra-Nova fut détruite par le quadruple genre de +tremblement de terre connu sous les différentes dénominations de +secousses, d'_oscillation_, d'_élévation_, de _dépression_ et de +_bondissement_. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inouï +de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des +parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espèce de +mouvement de projection qui élance une de ces mêmes parties vers +un lieu différent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette +malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que +l'esprit le plus incrédule serait forcé d'en reconnaître l'existence: +j'en rapporterai ici quelques-uns. + +La totalité des maisons situées au bord de la plate-forme de la +montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports +dits du Vent et de Saint-Sébastien, tous ces édifices, dis-je, les +uns à demi détruits déjà, les autres sans aucun dommage remarquable, +furent arrachés de leur site naturel et jetés soit sur le penchant de +la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au delà de +cette première rivière. Cet événement inouï donna lieu à la cause la +plus étrange sur laquelle un tribunal ait jamais eu à prononcer. + +"Après cette étrange mutation de lieux, le propriétaire d'un enclos +planté d'oliviers, naguère situé au bas de la plate-forme en question, +reconnut que son enclos et ses arbres avaient été transportés au delà +du Soli sur un terrain jadis planté de mûriers, terrain alors disparu +et qui appartenait auparavant à un autre habitant de Terra-Nova. Sur +la réclamation qu'il fait de sa propriété, celui-ci appuie le refus de +la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son +propre terrain et l'en avait conséquemment privé. Cette question, +aussi nouvelle que difficile à résoudre, en ce que rien ne pouvait +prouver en effet que la disparition du sol inférieur n'eût pas été +l'effet immédiat de la chute et de la prise de possession du sol +supérieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, être +prouvée que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nommés, +et le propriétaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les +olives avec le maître du terrain usurpé. + +Dans la rue dont il a été parlé plus haut était une auberge située +à environ trois cents pas de la rivière Soli; un moment avant la +secousse formidable, l'hôte, nommé Jean Agiulino, sa femme, une de +leurs nièces et quatre voyageurs se trouvaient réunis dans une salle +par bas de l'auberge. Au fond de cette salle était un lit, au pied +de ce lit un brasero, espèce de grand vase qui contient de la braise +enflammée, seule et unique cheminée de toute l'Italie méridionale; +enfin, autour de la salle, étaient une table, des chaises et quelques +autres meubles à l'usage de la famille. L'hôte était couché sur le lit +et plongé dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero +et les pieds appuyés sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune +nièce, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placés autour d'une +table à la gauche de la porte d'entrée, ils faisaient une partie de +cartes. + +Telles étaient les diverses attitudes des personnages et la disposition +même de la scène, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire +le théâtre et les acteurs eurent changé de place. Une secousse violente +arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hôte, +l'hôtesse, la nièce et les voyageurs sont jetés tout à coup au delà de +la rivière: un abîme paraît à leur place. + +A peine cet énorme amas de terre, de pierres, de matériaux et d'hommes +tombèrent-ils de l'autre côté de la rivière, qu'il se creuse de +nouveaux fondements, et le bâtiment même n'est plus qu'un mélange +confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des +particularités remarquables: le mur contre lequel le lit était placé +s'écroula vers la partie extérieure; celui qui touchait à la porte +placée en face du même lit plia d'abord sur lui-même dans l'intérieur +et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le même effet +fut produit par les murailles à l'angle desquelles étaient placés nos +quatre joueurs, qui déjà ne jouaient plus: le toit fut enlevé comme +par enchantement et jeté à une plus grande distance que la maison +même. + +"Une fois établie sur son nouveau site et entièrement dégagée de tous +les décombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante présenta +à la fois une scène curieuse et horrible. Le lit était à la même place +et s'était effondré sur lui-même; l'hôte s'était réveillé et croyait +dormir encore. Pendant cet étrange voyage, qu'elle ne soupçonnait pas +elle-même, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous +ses pieds, s'était baissée pour le retenir, et cette action avait sans +doute été la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais +dès qu'elle se fut relevée, dès qu'elle aperçut par l'ouverture de la +porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rêver elle-même, et +faillit devenir folle. Quant à la nièce, abandonnée par sa tante au +moment où celle-ci se baissait, elle courut éperdue vers la porte, +qui, tombant au moment où elle en touchait le seuil, l'écrasa dans sa +chute. Il en était de même des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent +eu le temps de se lever de leur place, ils étaient tués. + +Cent témoins oculaires de cette catastrophe inouïe existent encore +au moment où j'écris; le procès-verbal, d'où est tiré ce récit, fut +dressé, quelque temps après, sur les lieux, et appuyé des déclarations +de l'hôte et de sa femme, qui sans doute vivent encore. + +Les effets inouïs du tremblement de terre par bondissement ne se font +pas sentir aux seuls édifices; les phénomènes qu'ils produisent à +l'égard des hommes mêmes ne sont ni moins forts ni moins étonnants; et +ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cette particularité qui, en +toute autre circonstance, est la cause immédiate de la perte des +habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut +des unes et des autres. + +Un médecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison +à deux étages, située dans la rue principale, près le couvent de +Sainte-Catherine. Cette maison commença par trembler; elle vacilla +ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'élevèrent, +s'abaissèrent, et enfin furent jetés hors de leur place naturelle. Le +médecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme +évanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement général, il +cherche en vain la force nécessaire pour observer ce qui se passe +autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba +la tête la première dans l'abîme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il +resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout à coup, au +moment où, couvert des décombres de sa maison en ruines, il est près +d'être étouffé par la poussière qui tombe de toute part sur lui, une +oscillation contraire à celle dont il est la victime, écartant les +deux poutres qui l'arrêtent, les élève à une grande hauteur et les +jette avec lui dans une large crevasse formée par les décombres +entassés devant la maison. L'infortuné médecin en fut quitte toutefois +pour de violentes contusions et une terreur facile à concevoir. +Une autre maison de la même ville fut le théâtre d'une scène plus +touchante, plus tragique encore, et qui, grâce à la même circonstance, +n'eut pas une fin plus funeste. + +Don François Zappia et toute sa famille furent comme emprisonnés +dans l'angle d'une des pièces de cette maison, par suite de la +chute soudaine des plafonds et des poutres; l'étroite enceinte qui +protégeait encore leurs jours était entourée de manière qu'il devenait +aussi impossible d'y respirer l'air nécessaire à la vie que d'en +forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente +qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette +famille. Déjà chacun l'attendait avec impatience comme le seul remède +à ses maux, quand, tout à coup, l'événement le plus heureux comme +le plus inespéré met fin à cette situation affreuse; une violente +secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle, +les lance à la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie. + +Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration +étrange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de +Molochiello, nommé Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre +aux environs de cette même ville, se réfugie sur un châtaignier d'une +hauteur et d'une grosseur remarquables; à peine s'y est-il établi, que +l'arbre est violemment agité. Tout à coup, arraché du sol qui couvre +ses énormes racines, l'arbre est jeté à deux ou trois cents pas de +distance, où il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attaché fortement +à ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et +avec lui voit enfin le terme de son voyage. + +Un autre fait à peu près semblable existe, et, bien que se rattachant +à une autre époque, mérite cependant d'être ajouté aux exemples +précédemment cités des tremblements de terre par bondissement: ce fait +se trouve rapporté dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas +de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans +l'intérieur du couvent à Soriano. Tout à coup le lit et le moine sont +lancés par la fenêtre au milieu de la rivière Vesco. Le plancher suit +heureusement le même chemin que le lit et le dormeur, et devient le +radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se réveilla +en route. + +La ville de Casalnovo ne fut pas plus épargnée que celle de +Terra-Nova: églises, monuments publics, maisons particulières, tout +fut également détruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la +princesse de Garane, dont le cadavre fut retiré du milieu des ruines, +portant encore la trace de deux larges blessures. + +La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le géographe Cluverius, +serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de +toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dégoût +dans leur décrépitude, d'horreur après leur mort. + +Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de +tout genre dont ce triste lieu fut la scène; je me borne à remarquer +que tel fut l'état de confusion où ce terrible fléau jeta ici les +monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et +de maux serait lui-même un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'état +déplorable de cette malheureuse ville, que parmi le très-petit nombre +de victimes échappées à la mort commune, il ne s'en trouva pas une +qui pût parvenir, par la suite, à reconnaître les ruines de sa propre +maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard +un exemple. + +Deux frères, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de +cette ville, avaient une fort belle propriété, située à l'un des bouts +de la rue Canna-Maria, c'est-à-dire hors de la ville. Cette propriété +comprenait plusieurs bâtiments, tels entre autres qu'une maison +composée de sept pièces, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout +au premier étage. Le rez-de-chaussée formait trois grandes caves; +au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes +d'huile: attenantes à cette même maison étaient quatre autres petites +maisons de campagne appartenant à d'autres habitants; un peu plus loin +une espèce de pavillon destiné à servir de refuge aux maîtres et aux +domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait +six pièces élégamment meublées. Plus loin, enfin, se trouvait une +autre maisonnette avec une seule chambre à coucher, et un salon d'une +longueur immense sur une largeur proportionnée. + +Telle était encore, avant l'époque du 5 février, la situation des +lieux en question. Au moment même de la secousse, toute espèce de +vestiges de tant de différentes maisons, de tant de matériaux, de +meubles d'utilité, de luxe et d'élégance, tout avait disparu; tout +jusqu'au sol même avait tellement changé d'aspect et de place, tout +s'était effacé tellement et du site et de la mémoire des hommes, +qu'aucun de ces propriétaires ne put reconnaître, après la +catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement où elle +avait existé. + +L'histoire des désastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux +faits suivants: + +Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant +la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines, +avait nécessairement effacé toute trace de chemin. On sait que dans +la matinée du 5 il était parti à cheval pour se rendre de Cusoletto à +Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne +reparurent plus. + +Une jeune paysanne, nommée Catherine Polystène, sortait de cette +première ville pour rejoindre son père qui travaillait dans les +champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune +fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de +sortir, à ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets +qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point +à ses yeux. Tout à coup, au milieu du morne silence qui succède par +intervalles au bruissement sourd des éléments confondus, la voix d'un +être vivant s'élève et parvient jusqu'à elle. Cette voix est celle +d'une chèvre plaintive, perdue, égarée; cette voix ranime le courage +de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-même devant la mort +parmi les terres, les rochers et les arbres soulevés, fendus ou +fracassés. A peine la chèvre aperçoit-elle Catherine, qu'elle accourt +vers elle en bêlant; le malheur réunit les êtres, il efface jusqu'aux +signes apparents des espèces, et, rapprochant l'homme de la brute, +il les arme à la fois contre lui du secours de la raison et de +l'instinct. La chèvre, déjà moins craintive à la vue de la jeune +villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son côté, reprend, à sa +vue, un peu plus de courage; l'animal reçoit avec joie les caresses, +puis il flaire en bêlant la gourde que la jeune fille tient à la main: +ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de +l'eau dans le creux de sa main et donne à boire à la chèvre altérée, +puis elle partage avec elle la moitié de son pain bis; et, le repas +fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes +deux se remettent en route, la chèvre marchant devant comme un guide +protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la +nature sans but déterminé, gravissant les rocs les plus escarpés, +se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chèvre +s'arrêtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin +d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses +bêlements. Enfin, toutes deux, après plusieurs heures de marche, se +trouvent au milieu des ruines, ou plutôt sur le sol bouleversé et nu +de la ville qui a cessé d'être. + +La petite ville de Seido fut également détruite et devint aussi le +théâtre des plus affreux événements. + +Menacés de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et +sa femme s'oublient eux-mêmes pour ne songer qu'à leur enfant, jeune +fille en bas âge: ils se précipitent vers son berceau, la pressent +contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison +prête à s'écrouler sur eux. Au milieu d'une foule de décombres, ils +gagnent la porte; mais au moment où ils en touchent le seuil, la +maison tombe et les écrase. Quelques jours après, en fouillant dans +les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant +n'était pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha +d'entre les bras de son père et de sa mère, qui s'étaient réunis pour +la protéger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mêmes aux coups, +lui avaient sauvé la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui +elle est mariée et a des enfants. + +Au centre d'un petit canton nommé la Conturella, non loin du village +de Saint-Procope, s'élevait une vieille tour fermée d'un grillage en +bois; toute la partie supérieure de la tour tomba d'aplomb sur le +terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevés, puis renversés +sur eux-mêmes, ils furent jetés à plus de soixante pas de là. La +porte s'en alla tomber à une grande distance; et ce qu'il y a de plus +remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous +qui réunissaient les poutres et les planches, furent parsemés çà et +là sur le terrain comme s'ils eussent été arrachés avec de fortes +tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phénomène. + +Une autre ville, nommée Seminara, fut un exemple bien frappant de +l'insuffisance de toutes les précautions de l'homme contre la force +des éléments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les +maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres, +étaient construites en bois; les murailles intérieures étaient faites +de joncs fortement réunis et recouvertes d'une couche de mastic ou de +plâtre, qui, sans rien ôter à l'élégance, donnait juste une solidité +suffisante à la sûreté des habitants. Cette espèce de construction +semblait donc devoir être le moyen le plus propre à les garantir +des périls du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux +oscillations du sol que la force strictement nécessaire pour résister +en cédant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable! +la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On eût même dit que la +nature se plut ici à varier ses horribles jeux: la partie montagneuse +devint une vallée profonde, et le quartier le plus bas forma une haute +montagne au milieu des murs de la ville. + +A la porte d'une des maisons de cette ville, était placée une meule +de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait croître un +énorme oranger. Les maîtres de la maison avaient coutume de venir +s'asseoir en été dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par +un fort pilier de pierre, était entourée par un banc semblable. +Au moment de la secousse du 5 février, les branches de l'oranger +devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant épouvanté, s'y blottit; +le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevés et +portés ensemble à un tiers de lieue au delà. + +La destruction de Bagnara présente au philosophe et au naturaliste +des faits moins merveilleux peut-être, mais non moins intéressants: +pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et +toutes les fontaines de la ville furent subitement desséchées; les +animaux les plus sauvages furent frappés d'une si grande terreur, +qu'un sanglier, échappé de la forêt qui dominait la ville, se +précipita volontairement du haut d'un roc escarpé au milieu de la voie +publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable, +la nature se plut à frapper surtout les femmes, et parmi les femmes +toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauvées et survécurent à +cette catastrophe. + +Tels sont les traits principaux de l'événement, telle fut la situation +des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les +Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq années de calme, +l'état où le pays se trouve encore aujourd'hui.» [note: M. de +Gourbillon écrivait son voyage en Calabre vers 1818.] + +Sans que le village de Castiglione eût été le théâtre d'événements +aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les +accidents en étaient cependant assez déplorables et assez variés pour +que notre journée s'écoulât rapidement au milieu de cette malheureuse +population. Après avoir vu retirer de dessous les décombres deux ou +trois cadavres d'hommes et une douzaine de bœufs ou de chevaux tués +ou blessés, après avoir nous-mêmes pris part aux fouilles pour relayer +les bras fatigués, nous quittâmes vers les cinq heures le village de +Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques; +seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale étaient +des palais près de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns +étaient entièrement ruinés. + +Il avait plu toute la journée sans que nous y fissions autrement +attention, tant nous étions préoccupés du spectacle que nous avions +sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de +l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux +étaient devenus des torrents, et les torrents s'étaient changés en +rivières. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrâmes, nous +tranchâmes des sybarites, et nous acceptâmes la proposition que +nous fit notre guide, moyennant rétribution, bien entendu, de nous +transporter d'un bord à l'autre sur ses épaules; en conséquence, je +traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme +j'étais occupé à explorer le paysage pour voir s'il nous restait +beaucoup de passages pareils à franchir, j'entendis un cri, et je vis +Jadin qui, au lieu d'être porté comme moi sur les épaules de notre +guide, était occupé avec grande peine à le tirer de l'eau: en +retournant à lui, le pied avait manqué au pauvre diable, et la +violence du courant était telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait +où, lorsque Jadin s'était mis à l'eau jusqu'à la ceinture et l'avait +arrêté. Je courus à lui pour lui prêter main forte, et nous parvînmes +enfin à amener notre guide à moitié évanoui sur l'autre bord. + +A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend +bien, d'employer ce défectueux système de locomotion. D'ailleurs, +comme nous étions mouillés par l'eau du torrent depuis les pieds +jusqu'à la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous était tombée sur +le dos toute la journée, depuis la ceinture jusqu'à la pointe de +nos cheveux, il n'y avait plus de précaution à prendre que contre +l'accident qui venait d'arriver à notre guide. En conséquence, quand +de nouvelles rivières se présentèrent, nous nous contentâmes de les +traverser fraternellement, chacun de nous prêtant et recevant appui +au moyen de nos mouchoirs liés à notre poignet et dont nous fîmes une +chaîne. Moyennant cette ingénieuse invention, nous arrivâmes à notre +voiture sans accident grave, mais trempés comme des caniches. + +On comprend qu'en arrivant à l'hôtel nous éprouvâmes plus que jamais +le besoin de nos lits: aussi refusâmes-nous l'offre réitérée de notre +hôte de nous en aller coucher aux baraques, et bravâmes-nous encore le +futur tremblement de terre qui nous menaçait de minuit à une heure du +matin. + +Notre courage fut récompensé: nous ne sentîmes aucune secousse, nous +n'entendîmes même pas les cris de Terre moto, et nous nous réveillâmes +seulement le lendemain matin, tirés de notre sommeil par le son des +cloches. + +Nos lits avaient fait leurs évolutions ordinaires et se trouvaient au +milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir à Cosenza, +deux jours après le prêche si pittoresque et si animé du capucin, +une procession expiatoire dans le cas où les tremblements de terre +n'auraient pas cessé: les tremblements de terre allaient diminuant, +il est vrai, mais ils ne s'arrêtaient pas encore; et les capucins +qui s'étaient faits les boucs émissaires de la ville pécheresse +s'apprêtaient à tenir leur parole. + +Aussi, dès sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles à grande +volée et les rues de la ville étaient-elles peuplées non-seulement +de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces +environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale: +chacun accourait pour prendre part à cette espèce de jubilé, et de +tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite +par les capucins avait attiré des fidèles. + +Comme le garçon, préoccupé de ces grands préparatifs, ne venait pas +prendre nos ordres, nous sonnâmes: il monta, et nous lui demandâmes +s'il avait oublié que nous avions pris l'invariable habitude de +déjeuner à neuf heures sonnantes. Il nous répondit que comme il y +avait jeûne général dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru +que les ordres donnés pour les autres jours dussent subsister pour +celui-ci. La raison ne nous parut pas extrêmement logique, et nous +lui signifiâmes que, n'étant pas de la paroisse et ayant assez de nos +propres péchés, notre intention n'était nullement de prendre notre +part de ceux des Cosentins; qu'en conséquence nous l'invitions à ne +faire aucune différence pour nous de ce jour aux autres jours, et à +nous servir un déjeuner, non pas exorbitant, mais convenable. + +Ce fut une grande affaire à débattre que ce déjeuner: le cuisinier +était allé faire ses dévotions, et il fallait attendre qu'il fût +revenu; à son retour il prétendit que, momentanément détaché des +choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'éprouver, +il aurait grand'peine à redescendre jusqu'à ses fourneaux. Quelques +carlins levèrent ses scrupules, et à dix heures, au lieu de neuf +heures, la table enfin fut servie. Nous mangeâmes en toute hâte, car +nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractéristique +qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annonça qu'il +allait commencer. Nous mîmes les morceaux doubles et, le dernier à +la main, nous courûmes vers l'église des Capucins. Toutes les rues +étaient encombrées d'hommes et de femmes en habits de fête, au milieu +desquels un simple passage était ménagé pour la confrérie; ne pouvant +et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montâmes sur des +bornes et nous attendîmes. + +A onze heures précises l'église s'ouvrit: elle était illuminée comme +pour les grandes solennités. Le prieur de la communauté parut le +premier: il était nu jusqu'à la ceinture, ainsi que tous les frères; +ils marchaient un à un, chacun tenant de la main droite une corde +garnie de nœuds; tous chantant le _Miserere_. + +A leur aspect une grande rumeur s'éleva parmi la foule: elle se +composait d'exclamations de douleur, d'élans de contrition et de +murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pères, des +mères, des frères et des sœurs, qui reconnaissaient leurs parents au +milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri +de famille, si cela se peut dire ainsi. + +Mais ce fut bien pis lorsqu'à peine descendus des degrés de l'église, +on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient à la main +droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les +épaules de celui qui le précédait, et cela non point avec un simulacre +de flagellation, mais à tour de bras et autant que chacun avait de +force. Alors les cris, les clameurs et les gémissements redoublèrent; +les assistants tombèrent à genoux, frappant la terre du front, et se +meurtrissant la poitrine à coups de poing; les hommes hurlaient, +les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer +pénitence à elles-mêmes, fouettaient à tour de bras les malheureux +enfants qui étaient accourus comme on va à une fête, et qui de cette +façon payaient leur contingent d'expiation pour les péchés que leurs +parents avaient commis. C'était une flagellation universelle qui +s'étendait de proche en proche, qui se communiquait d'une façon +presque électrique, et dans laquelle nous eûmes toutes les peines du +monde à empêcher nos voisins de nous faire jouer à la fois un rôle +passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au +pas, chantant toujours et fouettant sans relâche: nous reconnûmes le +prédicateur du dimanche précédent qui remplissait, les yeux levés +au ciel, son office de battant et de battu; seulement, à sa +recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par conséquent +frappait sur lui, avait, outre les nœuds généralement adoptés, armé +sa corde de gros clous, lesquels, à chaque coup que recevait le +malheureux moine, laissaient sur ses épaules une trace sanglante; mais +tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger +dans une extase plus profonde: quelle que fût la douleur qu'il dût +ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix +au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitôt +que la procession était passée, notre course par des rues adjacentes, +nous nous retrouvâmes sur son nouveau passage; trois fois, par +conséquent, nous assistâmes à ce spectacle; et chaque fois la foi et +la ferveur des flagellants semblaient s'être augmentées; la plupart +d'entre eux avaient le dos et les épaules dans un état déplorable; +quant à notre prédicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une +plaie. Aussi chacun criait-il que c'était un saint homme, et qu'il n'y +avait pas de justice s'il n'était canonisé du coup. + +La procession ou plutôt le martyre de ces pauvres gens dura trois +heures. Sortis à onze heures juste de l'église, ils y rentraient à +deux heures sonnantes. Quant à nous, nous étions stupéfaits de voir +une foi si ardente dans une époque comme la nôtre. Il est vrai que la +chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre était +demeurée huit ans sous la domination française, et j'aurais cru que +huit ans de notre domination, surtout de 1807 à 1815, eussent été +plus que suffisants pour sécher la croyance dans ses plus profondes +racines. + +L'église resta ouverte, chacun put y prier toute la journée, et de +toute la journée elle ne désemplit pas. J'avoue que, pour mon compte, +j'aurais voulu voir de près ce moine, l'interroger sur sa vie +antérieure, le sonder sur ses espérances à venir. Je demandai au Père +gardien si je pouvais lui parler, mais on me répondit qu'en rentrant +il s'était trouvé mal, et qu'en revenant à lui il s'était enfermé dans +sa cellule, et avait prévenu qu'il ne descendrait pas au réfectoire, +voulant passer le reste de sa journée en prières. + +Nous rentrâmes à l'hôtel vers les quatre heures; nous y retrouvâmes le +capitaine, à qui nous demandâmes s'il avait pris part aux dévotions +générales; mais le capitaine était trop bon Sicilien pour prier pour +des Calabrais. D'ailleurs il prétendit que la masse des péchés qui +se commettaient de Pestum à Reggio était si grande, que toutes les +communautés religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un +an, n'enlèveraient pas à chaque sujet continental de S. M. le roi de +Naples la centième partie du temps qu'il avait à rester en purgatoire. + +Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pécheurs nous ne +pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mêmes, nous +fixâmes au lendemain matin le moment de notre départ: en conséquence +le capitaine partit à l'instant même, afin qu'en arrivant à San-Lucido +nous trouvassions notre patente prête et que rien ne retardât notre +départ. + +Nous employâmes notre soirée à faire une visite au baron Mollo et une +promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance +de cette loi qu'on appelle l'hospitalité, qu'au milieu des malheurs de +la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le +baron Mollo ne nous avait pas négligés un seul instant, et s'était +montré pour nous le même qu'il eût été dans les temps calmes et +heureux. + +Je voulus m'assurer par moi-même de l'influence qu'avait eue sur le +futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la +journée. Jadin désira faire la même expérience. J'avais mes notes +à mettre en ordre, et lui ses dessins à achever, car, depuis une +quinzaine de jours, nous étions si malheureux dans nos haltes que nous +n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit, +nous prîmes congé du baron Mollo; nous rentrâmes à l'hôtel et, pour +mettre à exécution notre projet, nous nous assîmes chacun d'un côté de +la table où nous dînions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son +carton, et une montre entre nous deux pour ne point être surpris par +la secousse. + +La précaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivèrent +sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous +entendissions la moindre clameur. Comme deux heures était l'heure +extrême, nous présumâmes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y +aurait rien pour la nuit: en conséquence, nous nous couchâmes, et nous +nous endormîmes bientôt dans notre sécurité. + +Le lendemain, nous nous réveillâmes à la même place où nous nous +étions couchés, ce qui ne nous était pas encore arrivé. Un instant +après, notre hôte, à qui nous avions dit de venir régler son compte +avec nous à huit heures, entra tout triomphant et nous annonça que, +grâce aux flagellations et aux prières de la veille, les tremblements +de terre avaient complètement cessé. + +Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra. + + + + +CHAPITRE XVII. + +RETOUR. + + +A neuf heures nous prîmes congé avec une profonde reconnaissance de la +locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'était par comparaison +que nous en étions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que, +malgré les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu, +nous n'avions pris personnellement aucune part, c'était l'endroit de +la terre où nous avions trouvé le plus complet repos. Peut-être aussi, +au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgré tout +ce que nous y avions souffert, à ces hommes si curieux à étudier dans +leur rudesse primitive, et à cette terre si pittoresque à voir dans +ses bouleversements éternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas +sans un vif regret que nous nous éloignâmes de cette bonne ville si +hospitalière au milieu de son malheur; et deux fois, après l'avoir +perdue de vue, nous revînmes sur nos pas pour lui dire un dernier +adieu. + +A une lieue de Cosenza à peu près nous quittâmes la grande route pour +nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage +était d'une âpreté terrible, mais en même temps d'un caractère plein +de grandeur et de pittoresque. La teinte rougeâtre des roches, leur +forme élancée qui leur donnait l'apparence de clochers de granit, +les charmantes forêts de châtaigniers que de temps en temps nous +rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succédait aux +orages et aux inondations des jours précédents, tout concourait à nous +faire paraître le chemin un des plus heureusement accidentés que nous +eussions faits. + +Joignez à cela le récit de notre guide, qui nous raconta à cet endroit +même une histoire que j'ai déjà publiée sous le titre des _Enfants de +la Madone_ et qu'on retrouvera dans les _Souvenirs d'Antony_; la vue +de deux croix élevées à l'endroit où, l'année précédente, et trois +mois auparavant, deux voyageurs avaient été assassinés, et l'on aura +une idée de la rapidité avec lequelle s'écoulèrent les trois heures +que dura notre course. + +En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous +trouvâmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhénienne tout +étincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions +s'élever comme un phare cet éternel Stromboli que nous n'arrivions +jamais à perdre de vue, et que, malgré son air tranquille et la façon +toute paterne avec laquelle il poussait sa fumée, je soupçonnai d'être +pour quelque chose, avec son aïeul l'Etna et son ami le Vésuve, dans +tous les tremblements que la Calabre venait d'éprouver: peut-être me +trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il +porte les fruits de sa mauvaise réputation. + +A nos pieds était San-Lucido, et dans son port, pareil à un de +ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des +Tuileries, nous voyions se balancer notre élégant et gracieux +speronare qui nous attendait. + +Une heure après nous étions à bord. + +C'était toujours un moment de bien-être suprême quand, après une +certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des +braves gens qui composaient notre équipage, et que du pont nous +passions dans notre petite cabine si propre, et par conséquent si +différente des localités siciliennes et calabraises que nous venions +de visiter. Il n'y avait pas jusqu'à Milord qui ne fît une fête +désordonnée à son ami Piétro, et qui ne lui racontât, par les +gémissements les plus variés et les plus expressifs, toutes les +tribulations qu'il avait éprouvées. + +Au bout de dix minutes que nous fûmes à bord nous levâmes l'ancre. Le +vent, qui venait du sud-est, était excellent aussi: à peine eûmes-nous +ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de +mer. Alors toute la journée nous rasâmes les côtes, suivant des yeux +la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosités de ses rivages +et dans tous les âpres accidents de ses montagnes. Nous passâmes +successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le +golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvâmes à +la hauteur du cap Palinure. Nous recommandâmes à Nunzio de faire +meilleure garde que le pilote d'Énée, afin de ne pas tomber comme lui +à la mer avec son gouvernail, et nous nous endormîmes sur la foi des +étoiles. + +Le lendemain nous nous éveillâmes à la hauteur du cap Licosa et en vue +des ruines de Pestum. + +Il était convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre +une heure ou deux près de ces magnifiques débris; mais au moment de +débarquer nous éprouvâmes une double difficulté: la première en ce +que l'on nous prit pour des cholériques qui apportions la peste des +Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des +contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés +furent levées par l'inspection de nos passe-ports visés de Cosenza et +par l'exhibition d'une piastre frappée à Naples, et nous pûmes enfin +débarquer sur le rivage où Auguste, au dire de Suétone, était débarqué +2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son +temps déjà passaient pour des antiquités. + +Un hémistiche de Virgile a illustré Pestum, comme un vers de Properce +a flétri Baja. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspect de cette +grande plaine si chaudement exposée aux rayons du soleil, qui, à la +vue de ces beaux temples à la teinte dorée, ne réclame ces champs de +roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres +pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant +l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente: +le _Biferique rosaria Pæsti_ n'est plus qu'un marais infect et +fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double +moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises. +Quant à l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes +filles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes +qui habitent la métairie attenant aux temples aient un sexe quelconque +et appartiennent même à l'espèce humaine. + +Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de +circonférence au plus, était autrefois le paradis des poètes, car ce +n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de +l'aurore, a visité ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y +conduit Myscèle, fils d'Alémon, et qui lui fait voir Leucosie, et les +plaines tièdes et embaumées de Pestum;[2] c'est Martial qui compare +les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses +prédécesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse, +qui conduit au siége de la ville sainte le peuple adroit qui est +né sur le sol où abondent les roses vermeilles et où les ondes +merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui +tombent dans son lit.[4] + +[1] Vidi ego odorati victura rosaria Pæsti + Sub malutino cocta jacere noto. + Prop., liv. iv, _Élégie V_. + +[2] Leucosiam petit tepidique rosaria Pæsti. + Ovide, liv. xv, vers 708. + +[3] Pæstanis rubeant æmula labbia rosis. + Martial, liv. iv. + +[4] Qui vi insieme venia la gente esperta + D'al suol che abbonda de vermiglie rose; + Là ve come si narro, e rami e fronde + Silaro impetra con mirabil' onde. + (Tasse, _Ger. lib._, liv 1er, ch. XI.) + + +Voici ce que nous raconte Hérodote l'historien-poète. + +C'était sous le règne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie, +royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens résolurent de se +diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux +fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet +Tyrrhénus. + +Cette division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait +dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers. Le +sort de l'exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec la portion du +peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur +les côtes de l'Ombrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes. + +Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aïeule de Pestum. + +Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le désespoir +des archéologues, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur +architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions +chaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs +cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses, +oblongues, placées les unes au-dessus des autres et jointes sans +ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un +débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum, +placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un +bas-relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner +le nom de _porte de la Sirène_: c'est un arc de quarante-six pieds de +haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au +nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est +inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre +à Cérés; quant au troisième, ne sachant à quel dieu en faire les +honneurs, on l'a appelé la Basilique. + +Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches +qui règnent tout à l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze +pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais +encore, selon toute probabilité, le plus ancien de tous. Comme il est +construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du +Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres +substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date +à laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit. + +Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le +plus élégant. Sa forme es un carré long de cent pieds sur quarante; +il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un +entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de +douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement et repose sans +base sur le pavé. + +La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination +primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de +large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes +cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun +seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau. + +Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et +comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je +dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler. + +Quelques jours avant notre arrivée, la foudre, jalouse sans doute de +son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès; mais elle +y avait à peu près perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire +était de marquer son passage sur son front de granit en emportant +quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme +s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître +toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait-elle +plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on +reconnaissait à l'interruption de cette belle couleur feuille-morte +qui dorait le reste du bâtiment. + +Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids +d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a +conservé son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que +celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve, +qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus +du temps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Sele +aujourd'hui. + +Il était décidé que partout où nous mettrions le pied nous nous +heurterions à quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les +acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous +les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme +de Salerne à Pestum quelque temps avant la visite que nous y fîmes +nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui +demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune +résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé, +allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperçut une +chaîne d'or au cou de l'Anglaise: il étendit la main pour la prendre; +l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et +repoussa violemment le bandit, lequel riposta à cette bourrade par un +coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt. + +Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que +l'on ne vînt au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans +faire aucun mal à mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva évanouie +sur le corps de son mari. + +Il était trois heures à peu près lorsque nous prîmes congé des ruines +de Pestum. Comme pour débarquer nos marins furent obligés de nous +prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque, nous y étions +arrivés Jadin et moi à bon port, et il n'y avait plus que le capitaine +à transporter, lorsque dans le transport le pied manqua à Pietro, +qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine +par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au fond, +le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poignée de +gravier qu'il leur jeta à la figure. Au reste, il était si bon garçon +qu'il fut le premier à rire de cet accident, et à donner ainsi toute +liberté à l'équipage, qui avait grande envie d'en faire autant. + +Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher. J'avais jugé +plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino +que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer +bien autrement les yeux que la petite voiture populaire à laquelle je +comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais +sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à M. Alex. Dumas, sous +les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il +voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois. + +Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il +eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre +d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon +entrée; humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon +speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des +plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine, +mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La +patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu'à six heures +et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut +impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à +toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ +au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous à notre +capitaine, qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vittoria, où nous +étions descendus trois mois auparavant. + +Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne +réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à +la science arabe qui s'y était réfugiée, n'est plus aujourd'hui qu'une +espèce d'école destinée à l'étude des sciences exactes, et où quelques +élèves en médecine apprennent tant bien que mal à tuer leur prochain. +Quant à son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une +inscription que l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être +de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais +aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il +cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous, +viennent faire un pèlerinage à la tombe de Grégoire-le-Grand, ou par +quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni. + +C'est à l'église de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul +pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saint. +Après sa longue lutte avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se +réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles, +qui, à douze cents ans de distance, font le pendant de celles de +Brutus.--J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi +je meurs en exil: _Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea +morior in exilio._ + +Une chapelle est consacrée à ce grand homme, dont la mémoire, à peu de +chose près, est parvenue à détrôner saint Matthieu, et s'est emparé de +toute l'église comme elle a fait du reste du monde. Il est +représenté debout sur son tombeau, dernière allusion de l'artiste à +l'inébranlable constance de ce Napoléon du pontificat. + +A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui, +par un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être enterré, +mort, près de celui dont, vivant, il avait été le constant admirateur. + +Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une +cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs +qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha +de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de +Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un +trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ. + +Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une +maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et +en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne +l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois. + +Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité; +mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur +la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions +comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur +épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II, +qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape +Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il +montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de +son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour +de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne +tracée, il dit:--Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la +parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant +de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du +rocher où s'assit Grégoire-le-Grand. + +Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et +fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus +tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical. + +En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre +speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des +moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture, +fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusquà la +Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied +pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec +Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé +de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal +pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous +remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de +Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi. + +Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive, +ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses +roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par +mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup +d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace +comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps +de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi +est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets +de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie +d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons +de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur, +puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne +lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le +ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le +ver le ronge. + +En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi. + +En 1135 on y trouve les _Pandectes_ de Justinien. + +En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole. + +Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour. + +Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe +de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit +coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses +grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui +se pétrisse de Chambéry à Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna. + +Entre ses cascades est une fonderie où l'on fabrique le fer qui se +tire de l'île d'Elbe, cet autre royaume déchu, qui ne subsistera dans +l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal à un géant. + +C'est à Atrani, petit village situé à quelques centaines de pas +d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation +familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce +souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des +monuments les plus curieux que présente l'Italie: ce sont les +bas-reliefs en bronze des portes de l'église de San-Salvatore, et qui +datent de 1087, époque où la république d'Amalfi était arrivée à son +apogée. Ces portes, consacrées à saint Sébastien, furent commandées +par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son âme: _pro mercede +animæ suæ_. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait +mis l'âme du seigneur Pantaleone en état de péché mortel, on l'avait +oublié, en songeant sans doute que, quel qu'il fût, il était dignement +racheté. + +Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème +de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on +nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place +du Marché-Neuf à Naples, pour donner quelques détails inconnus, +peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours, +insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies +comme un tyran, apothéosé comme un grand homme et révéré comme un +saint. + +Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est +un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama +admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi, +lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui +appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous +attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine, +qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que +nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous +qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille +ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi +remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt à danser une tarentelle à +notre honneur. C'était la première fois que nous le voyions se livrer +à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni le +soir du fameux tremblement de terre. + +Au reste, par une de ces singularités inexplicables qui se +représentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources +de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers +souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces +montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une +légère secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, située à moitié +chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée. + +Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un +guide: deux jeunes pâtres gardaient quelques chèvres au pied d'une +église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous +la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à +la générosité de nos excellences, se mit à trotter devant nous sur le +chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait +d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin +nous arrivâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se +dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin; +deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri, +qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la +législation. + +En récompense de sa peine notre guide reçut la somme de cinq carlins; +à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de +beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne +s'était vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la +tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello. + +Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui, +moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples. +Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du +royaume des Deux-Sielles, une des conditions du traité fut qu'à moitié +chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata, nous trouverions un +cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands +dieux qu'il possédais justement à cet endroit une écurie où nous +trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous +recûmes ses arrhes. + +Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la +France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui +donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché +meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils +partissent. C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de +cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Salerne à Gaete, sous +le nom de _calessino_, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans +aucun lieu du monde. + +Le calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son +inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espèce de +tilbury peint de couleurs vives et dont le siége a la forme d'une +grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un +fauteuil. Quand le calessino touchait à son enfance, le propriétaire +primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait à cette palette et +conduisait lui-même: voilà, du moins, ce que semblent m'indiquer +les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du +calessino. + +Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie +d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cheval, et sans avoir rien +changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au +plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine, +au ventre arrondi et à la face rubiconde, occupe le centre de +l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au +milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière +le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher +conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de +l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche +nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne +de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du +soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants, +frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher +se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois +lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un +caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette +au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides +aspirants, cicerone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à +la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet +suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues, +quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se +plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq à huit +ans, qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de +quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice, +paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de +quinze: calculez et vous aurez votre compte. + +Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand +galop. + +Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses désagréments: +parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout +son chargement sur un des bas-côtés de la route. + +Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relève, +on le tâte, on s'informe s'il n'a rien de cassé; et lorsqu'on est +rassuré sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le +cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et +les gamins d'eux-mêmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en +inquiète, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans +cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres. + +C'était dans une machine de ce genre que nous devions opérer notre +voyage de la Cava à Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions +tenir, Jadin et moi, sur le siége, le cocher devait, comme d'habitude, +se tenir derrière nous, et Milord se coucher à nos pieds. + +De plus, et pour surcroît de précaution, nous devions, comme nous +l'avons dit, changer de cheval à Torre dell'Annunziata; c'étaient +les conventions faites, du moins, et pour répondre de l'exécution +desquelles le cocher nous avait donné des arrhes. + +A sept heures, heure indiquée, le calessino était à la porte de +l'hôtel. Il n'y avait rien à dire pour l'exactitude: d'un autre côté, +le siége était vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval, +qui ne pouvait croire à une pareille bonne fortune, secouait ses +grelots d'un air de joie mêlé de doute. Nous montâmes, Jadin, moi et +Milord; nous prîmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit +entendre un petit roulement de lèvres, pareil à celui dont le chasseur +se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partîmes comme le +vent. + +Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquiétude: il se passait +immédiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait +pas naturel. Bientôt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un +froncement de lèvres qui découvrait ses deux mâchoires depuis les +premières canines jusqu'aux dernières molaires: c'était un signe +auquel il n'y avait pas à se tromper; aussi, presque aussitôt, Milord +fit une volte. Mais, à notre grand étonnement, il tourna sur lui-même +comme sur un pivot: sa queue était passée à travers la natte qui +formait le plancher du calessino, et une force supérieure l'empêchait +de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle, +d'ordinaire, il était fort jaloux. Des éclats de rire, qui suivirent +immédiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent à qui +il avait affaire. Nous avions négligé de visiter le filet qui pendait +au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait à la porte, il +s'était rempli de son chargement ordinaire. + +Jadin était furieux de l'humiliation que venait d'éprouver Milord; +mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les +enfants jusqu'à moi. Seulement, on s'arrêta et on fit des conditions +avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur +filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs à l'endroit +de Milord. Le traité conclu, nous repartîmes au galop. + +Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre +cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous +retournâmes, et nous vîmes une seconde tête au-dessus de son épaule: +c'était celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment +où nous nous étions arrêtés pour profiter de l'occasion qui se +présentait, de revenir jusqu'à Naples avec nous. Notre premier +mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gêne et de le prier de +descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait, +d'un ton si câlin, souhaité le bonjour à nos excellences, que nous +ne pouvions pas répondre à cette politesse par un affront; nous le +laissâmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanité, mais en +recommandant au cocher de borner là sa libéralité. + +Un peu au delà de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous +demandant si nous ne nous arrêtions pas à Pompéia, et en nous offrant +de nous en faire les honneurs. Nous le remerciâmes de sa proposition +obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre +directement à Naples, nous l'invitâmes à aller offrir ses services à +d'autres qu'à nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restât où +il était jusqu'à Pompéia. La demande était trop peu ambitieuse pour +que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard. +Seulement, arrivé à Pompéia, il nous dit, qu'en y réfléchissant bien, +c'était à Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre +permission il ne nous quitterait que là. Nous eussions perdu tout le +mérite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout. +La permission fut étendue jusqu'à Torre dell'Annunziata. + +A Torre dell'Annunziata nous nous arrêtâmes, comme la chose était +convenue, pour déjeuner et pour changer de cheval. Nous déjeunâmes +d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation +à l'huile épouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit était +assaisonné; puis nous appelâmes notre cocher, qui se rendit à notre +invitation de l'air le plus dégagé du monde. Nous ne doutions donc pas +que nous ne pussions nous remettre immédiatement en route, lorsqu'il +nous annonça, toujours avec son même air riant, qu'il ne savait +pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouvé à Torre +dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il +est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien, +et que le cheval ne se serait pas plutôt reposé une heure, que nous +repartirions plus vite que nous n'étions venus. Au reste, l'accident, +nous assurait-il, était des plus heureux, puisqu'il nous offrait une +occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, à son avis, +les plus curieuses du royaume de Naples. + +Nous nous serions fâchés que cela n'aurait avancé à rien. D'ailleurs, +il faut le dire, il n'y a pas de peuple à l'endroit duquel la colère +soit plus difficile qu'à l'endroit du peuple de Naples; il est si +grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher +dispute à polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui +abandonnâmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis +nous passâmes à l'écurie, où nous fîmes donner devant nous double +ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous +venions de recevoir, nous nous mîmes en quête des curiosités de Torre +dell'Annunziata. + +Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-même. +Ainsi nommé d'une chapelle érigée en 1319 et d'une tour que fit élever +Alphonse I'er, il fut brûlé je ne sais combien de fois par la lave du +Vésuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebâti toujours à la +même place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances +de destruction, le roi Charles III y établit une fabrique de +poudre; si bien qu'à la dernière irruption les pauvres diables qui +l'habitaient, placés entre le volcan de Dieu et celui des hommes, +manquèrent à la fois de brûler et de sauter, ce qui, grâce à la +prévoyance de leur souverain, offrait du moins à leur mort une +variante que les autres n'avaient point. + +Le seul monument de Torre dell'Annunziata, à part celui qui lui a fait +donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa +coquette église de Saint-Martin, véritable bonbonnière à la manière de +Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux +qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du +cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrêté par la mort, n'eut +pas le temps de terminer la toile de la Nativité qu'il peignait pour +le maître-autel. + +Au-dessus de la porte est la fameuse Déposition de la croix par +Stanzioni, laquelle doit sa réputation plus encore à la jalousie +qu'elle inspira à l'Espagnolet qu'à son mérite réel. Cette jalousie +était telle, que ce dernier, ayant donné aux moines à qui elle +appartenait le conseil de la nettoyer, mêla à l'eau dont ils se +servirent une substance corrosive qui la brûla en plusieurs endroits. +Stanzioni aurait pu réparer cet accident, les moines désolés l'en +supplièrent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache à +la vie de son rival. + +Au reste, c'était une chose curieuse que ces haines de peintre à +peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin +et Barroccio meurent empoisonnés; deux élèves de Geni, élève du Guide, +attirés sur une galère, disparaissent sans que jamais on ait pu +apprendre ce qu'ils étaient devenus; le Guide et le chevalier +d'Arpino, menacés d'une mort violente, sont obligés de s'enfuir de +Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut +la vie à la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au +couteau de chasse qu'il portait au côté. + +Il est vrai aussi que c'était le temps des chefs-d'œuvre. + +En revenant à l'hôtel, nous retrouvâmes notre calessino attelé: le +pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration +d'avoine, mais sa charge s'était augmentée de deux lazzaronis et d'un +second gamin. + +Nous vîmes qu'il était inutile dé protester contre l'envahissement, et +nous résolûmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y +opposer. En arrivant à Resina nous étions au complet, et rien ne nous +manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas même la +nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la +double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point +empêché notre cheval d'aller toujours au galop. + +A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur +de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le +plus de bruit sur la surface de la terre: ses églises sont pleines +de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonnés de grelots, ses +lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout +cela sonne, tinte, crie éternellement. La nuit même, aux heures où +toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose +qui remue, s'agite et frémit à Naples. De temps en temps une voix +puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vésuve +qui gronde et qui prend part au concert éternel; mais quelques efforts +qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus +terrible et plus menaçant mêlé à tous ces bruits. + +Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'était jointe à nous, +oubliant de nous dire adieu comme elle avait oublié de nous dire +bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'eût point sa +part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la +Maddalena, les deux gamins sautèrent à bas des brancards; à la +fontaine des Carmes, nous nous arrêtâmes pour laisser descendre la +nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissèrent +couler à terre; à Mergellina, notre pêcheur disparut. En arrivant +à l'hôtel, nous croyons n'être plus possesseurs que des enfants du +filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vîmes que le filet +était vide. Grâce à nous, chacun était arrivé à sa destination. + +Grâce à notre équipage et à notre suite, on n'avait pas fait attention +à nous, et nous étions rentrés à Naples sans qu'on nous eût même +demandé nos passe-ports. + +Comme à notre première arrivée, nous descendîmes à l'hôtel de la +Vittoria, le meilleur et le plus élégant de Naples, situé à la fois +sur Chiaja et sur la mer; et le même soir, au clair de la lune, nous +crûmes reconnaître notre speronare, qui se balançait à l'ancre à cent +pas de nos fenêtres. + +Nous ne nous étions pas trompés: le lendemain, à peine étions-nous +levés qu'on nous annonça que le capitaine nous attendait accompagné de +tout son équipage. Le moment était venu de nous séparer de nos braves +matelots. + +Il faut avoir vécu pendant trois mois isolés sur la mer et d'une vie +qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le +capitaine au navire, le passager à l'équipage. Quoique nos sympathies +se fussent principalement fixées sur le capitaine, sur Nunzio, sur +Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du départ étaient +devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en +recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me +pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignité, +je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons +pas revus, et peut-être ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on +leur parle de nous, qu'on s'informe auprès d'eux des deux voyageurs +français qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'année 1835, et je +suis sûr que notre souvenir sera aussi présent à leur cœur que leur +mémoire est présente à notre esprit. + +Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue +de Naples à Messine sous l'invocation de la _Madone du pied de la +grotte._ + + + + +FIN DU SECOND VOLUME. + +TABLE DES CHAPITRES. + + * * * * * + +Chap. X. Le prophète + + XI. Térence le tailleur + + XII. Le Pizzo + + XIII. Maïda + + XIV. Bellini + + XV. Cosenza + + XVI. Terre Moti + + XVII. Retour + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA *** + +This file should be named 8692-8.txt or 8692-8.zip + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +https://gutenberg.org or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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Au bruit que nous +fmes en remontant bord, il leva sa tte au-dessus de la cabine +et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose lui dire. Le +capitaine, qui partageait la dfrence que chacun avait pour Nunzio, +passa aussitt l'arrire. La confrence dura dix minutes peu prs; +pendant ce temps les matelots de leur ct s'taient entre eux et +formaient un groupe qui paraissait assez proccup; nous crmes qu'il +tait question de l'aventure de Scylla, et nous ne fmes pas autrement +attention ces symptmes d'inquitude. + +Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit nous. + +--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours partir demain? nous +demandat-il. + +--Mais, oui, si la chose est possible, rpondis-je. + +--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons +le vent contraire pour sortir du dtroit. + +--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sr? + +--Oh! dit Pietro, qui s'tait approch de nous avec tout l'quipage, +si le vieux l'a dit, dame! c'est l'vangile. L'a-t-il dit, capitaine? + +--Il l'a dit, rpondit gravement celui auquel la question tait +adresse. + +--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il +avait la mine toute gendarme: n'est-ce pas, les autres? + +Tout l'quipage fit un signe de tte qui indiquait que, comme Pietro, +chacun avait remarqu la proccupation du vieux prophte. + +--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a +l'habitude de souffler longtemps? + +--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus, +quelquefois moins. + +--Et alors on ne peut pas sortir du dtroit? + +--C'est impossible. + +--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il? + +--Eh! vieux! dit le capitaine. + +--Prsent, dit Nunzio eu se levant derrire sa cabine. + +--Pour quelle heure le vent? + +Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis +se retournant de notre ct: + +--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures, +un instant aprs que le soleil sera couch. + +--Ce sera entre huit et neuf heures, rpta le capitaine avec la mme +assurance que si c'et t Matthieu Laensberg ou Nostradamus qui lui +et adress la rponse qu'il nous transmettait. + +--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir +tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu +que nous arrivions gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande. + +--Si vous le voulez absolument, rpondit directement le pilote, on +tchera. + +--Eh bien, tchez-donc alors. + +--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun son poste. En un +instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut la +besogne; l'ancre fut leve, et le btiment, tournant lentement son +beaupr vers le cap Pelore, commena de se mouvoir sous l'effort de +quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un +souffle de vent ne traversait. + +Cependant il tait vident que, quoique notre quipage et obi sans +rplique l'ordre donn, c'tait contre-coeur qu'il se mettait en +route; mais, comme cette espce de nonchalance pouvait bien venir +aussi du regret que chacun avait de s'loigner de sa femme ou de sa +matresse, nous n'y fmes pas grande attention, et nous continumes +d'esprer que Nunzio mentirait cette fois son infaillibilit +ordinaire. + +Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu peu, et tout en +dissimulant cette intention, s'taient rapprochs des ctes de Sicile, +se trouvrent un demi-quart de lieue peu prs du village de La +Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencrent encombrer +la cte. Je vis bien quel tait le but de cette manoeuvre, attribue +simplement au courant, et j'allai au-devant du dsir de ces braves +gens en les autorisant, non pas dbarquer, ils ne le pouvaient pas +sans patente, mais s'approcher du rivage une assez faible distance +pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs +adieux. Ils profitrent de la permission, et en une vingtaine de +coups de rames ils se trouvrent porte de la voix. Au bout d'une +demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous +n'avions pas de temps perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter +les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on +se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait +sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd. + +Comme cette disposition atmosphrique me portait tout naturellement +au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double +rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande +curiosit pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et +j'allai me coucher. + +Je dormais depuis trois ou quatre heures peu prs, et tout en +dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi +quelque chose d'trange, lorsqu'enfin je fus compltement rveill par +le bruit des matelots courant au-dessus de ma tte et par le cri bien +connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux, +ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement +d'oscillation imprim au btiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux +de savoir ce qui se passait, je me tranai jusqu' la porte de +derrire de la cabine, qui donnait sur l'espace rserv au pilote. +Je fus bientt au fait: au moment o je l'ouvrais, une vague qui +demandait entrer juste au moment o je voulais sortir m'attrapa en +pleine poitrine, et m'envoya bientt trois pas en arrire, couvert +d'eau et d'cume. Je me relevai, mais il y avait inondation complte +dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidt sauver nos +lits du dluge. Jadin accourut accompagn du mousse qui portait une +lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'oeil atout, tirait lui la +porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submerget point tout + fait notre tablissement. Nous roulmes aussitt nos matelas, qui +heureusement, tant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre +l'eau. Nous les plames sur des trteaux qui les levaient au-dessus +des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendmes nos draps et nos +couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intrieures +de notre chambre coucher; puis, laissant notre mousse le soin +d'ponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions, +nous gagnmes le pont. + +Le vent s'tait lev comme l'avait dit le pilote et l'heure qu'il +avait dit, et, selon sa prdiction, nous tait tout fait contraire. +Nanmoins, comme nous tions parvenus sortir du dtroit, nous tions +plus l'aise, et nous courions des bordes dans l'esprance de gagner +un peu de chemin; mais il rsultait de cette manoeuvre que la mer +nous battait en plein travers, et que de temps en temps le btiment +s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer. +Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan inclin comme un toit, +nos matelots couraient de l'avant en arrire avec une clrit +laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous +cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions vritablement rien. +De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau; +aussitt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le +speronare, le beaupr dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent +arrivait bruissant, et, charg de pluie, sifflait travers nos mts +et nos cordages dpouills, tandis que les vagues, prenant notre +speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix. +En mme temps, la lueur de deux ou trois clairs qui accompagnaient +chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordes nous +avaient rapprochs des uns ou des autres, ou les rivages de la +Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours la mme distance: ce +qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre +petit btiment se comportait merveille et faisait des efforts inous +pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent. + +Nous nous obstinmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant +ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'levrent +pas une rcrimination contre la volont qui les mettait aux prises +avec l'impossibilit mme. Enfin, au bout de ce temps, je demandai +combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des +bordes; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous +rpondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je +m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et +j'appris que, selon toute probabilit, nous en aurions encore pour +trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions +conserver sur le vent et la mer le mme avantage, nous pouvions faire + peu, prs huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la +fatigue, et je prvins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans +le dtroit, nous renoncions momentanment aller plus avant. Cette +intention pacifique tait peine formule par moi que, transmise +immdiatement Nunzio, elle fut l'instant mme connue de tout +l'quipage. Le speronare tourna sur lui-mme comme par enchantement; +la voile latine et la voile de foc se dployrent dans l'ombre, et le +petit btiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrire +avec la rapidit d'un cheval de course. Dix minutes aprs, le mousse +vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle +tait parfaitement sche, et que nous y retrouverions nos lits, qui +nous attendaient dans le meilleur tat possible. Nous ne nous le fmes +pas redire deux fois, et, tranquilles dsormais sur la bourrasque +devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormmes au +bout de quelques instants. + +Nous nous rveillmes l'ancre, juste l'endroit dont nous tions +partis la veille: il ne tenait qu' nous de croire que nous n'avions +pas boug de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un +peu agit. Comme la prdiction de Nunzio s'tait ralise de point en +point, nous nous approchmes de lui avec une vnration encore plus +grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries +l'endroit du temps. Ses prvisions n'taient pas consolantes: son +avis, le temps tait compltement drang pour huit ou dix jours; et +il y avait mme dans l'air quelque chose de fort trange, et qu'il ne +comprenait pas bien. Il rsultait donc des observations atmosphriques +de Nunzio que nous tions clous San-Giovanni pour une semaine au +moins. Quant renouveler l'essai que nous venions de faire et qui +nous avait si mdiocrement russi, il ne fallait pas mme le tenter. + +Notre parti fut pris l'instant mme. Nous dclarmes au capitaine +que nous donnions six jours au vent pour se dcider passer du nord +au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'tait pas dcide +faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre, +travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'paule, et tantt +pied, tantt mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement +par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier +souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo. + +Rien ne met le corps et l'me l'aise comme une rsolution prise, +ft-elle exactement contraire celle que l'on comptait prendre. +A peine la ntre fut-elle arrte que nous nous occupmes de nos +dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le +comprend bien, taient plus que mdiocres; pour rien au monde je +n'aurais voulu remettre le pied Messine. Nous dcidmes donc que +nous demeurerions sur notre speronare; en consquence on s'occupa +l'instant mme de le tirer terre, afin que nous n'eussions pas mme + supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais +temps se fait sentir jusqu'au milieu du dtroit. Chacun se mit +l'oeuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carne +antique, tait tir sur le sable du rivage, tay droite et gauche +par deux normes pieux, et orn son babord d'une chelle l'aide de +laquelle on communiquait de son pont la terre ferme. En outre, une +tente fut tablie de l'arrire au grand mt, afin que noua pussions +nous promener, lire ou travailler l'abri du soleil et de la pluie. +Moyennant ces petites prparations, nous nous trouvmes avoir une +demeure infiniment plus confortable que ne l'et t la meilleure +auberge de San-Giovanni. + +Le temps que nous avions passer ainsi ne devait point tre perdu: +Jadin avait ses croquis repasser; et moi, pendant mes longues +rveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais peu prs +arrt le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait +plus que quelques caractres mettre en relief et quelques scnes +complter. Je rsolus donc de profiter de cette espce de quarantaine +pour achever ce travail prparatoire, qui devait recevoir Naples son +excution, et ds le soir mme je me mis l'oeuvre. + +Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la +permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le +vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment +bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La +permission fut accorde ces conditions. + +Le vent tait constamment contraire, ainsi que l'avait prdit Nunzio; +et cependant le temps, aprs avoir t deux nuits et un jour la +bourrasque, tait redevenu assez beau. La lune tait dans son plein et +se levait chaque soir derrire les montagnes de la Calabre; puis elle +venait faire du dtroit un lac d'argent, et de Messine une de ces +villes fantastiques comme en rve le burin potique de Martyn. C'tait +ce moment-l que je choisissais de prfrence pour travailler; +et, selon toute probabilit, c'est au calme de ces belles nuits +siciliennes que le caractre du principal hros de mon drame a d le +cachet religieux et rveur qui a, plus que les scnes dramatiques +peut-tre, dcid du succs de l'ouvrage. + +Au bout de six jours, le vent soutenait le dfi et n'avait pas chang. +Ne voulant rien changer notre dcision, nous rsolmes donc de +partir le matin du septime, et nous fimes dire au capitaine de +revenir pour arrter un itinraire avec nous. Non-seulement le +capitaine revint, mais encore il ramena tout l'quipage; les braves +gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre cong de +nous. Vers les trois heures, nous les vmes en consquence arriver +dans la chaloupe. Aussitt je donnai l'ordre Giovanni de se procurer +tout ce qu'il pourrait runir de vivres, et Philippe, qui tait de +garde avec lui, de prparer sur le pont une table monstre; quant au +dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous +en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du +village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de +leurs jardins. + +Quoique pris au dpourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habilet +ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dner fort +confortable. Il est vrai que nous avions affaire des convives +indulgents. + +Aprs le dner, auquel assista une partie de la population de +San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la +tarentelle. J'eus alors l'ide d'envoyer Pietro par le village afin +de recruter deux musiciens, un flteur et un joueur de guitare: un +instant aprs j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un +en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste +du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait prpar +une illumination gnrale; en cinq minutes le speronare fut +resplendissant. + +Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances monter sur +le btiment: en un instant nous emes bord une vingtaine de danseurs +et de danseuses. Nous juchmes nos musiciens sur la cabine, nous +plames l'avant une table couverte de verres et de bouteilles, +et le raout commena, la grande joie des acteurs et mme des +spectateurs. + +La tarentelle, comme on se le rappelle, tait le triomphe de Pietro: +aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le +prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il tait l, +disait-on, soutiendrait lui seul l'honneur de la Calabre contre la +Sicile tout entire; mais il n'y tait pas. On l'avait cherch partout +du moment o l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas +trouv: selon toute probabilit, il tait Beggio ou Scylla, ce +qui tait un grand malheur pour l'amour-propre national des +Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la rputation du susdit +Agnolo avait pass le dtroit, car le capitaine se pencha mon +oreille, et me dit tout bas: + +--Ce n'est pas pour mpriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien +heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici. + +A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le +rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garon +de vingt vingt-deux ans, vtu de son costume des dimanches. Ce +beau garon, c'tait Agnolo; et ce qui l'avait retard, c'tait sa +toilette. + +Il tait vident que cette apparition tait peu agrable nos gens, +et surtout Pietro, qui se voyait sur le point d'tre dtrn, +ou tout au moins d'tre forc de partager avec un rival les +applaudissements de la socit, Cependant le capitaine ne pouvait se +dispenser d'inviter un homme dsign ainsi notre admiration par la +voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, dix pas +duquel Agnolo se tenait debout les bras croiss d'un air de dfi, +et l'invita prendre part la fte. Agnolo le remercia avec une +certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'chelle +qui tait de l'autre ct, il s'accrocha en sautant avec sa main +droite au bordage du btiment; puis, la force des poignets, il +s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont. +C'tait, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entre._ +Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en +rputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet. + +Alors commena entre Pietro et le nouveau venu une vritable lutte +chorgraphique. Nous croyions connatre Pietro depuis le temps que +nous le pratiquions, mais nous, fmes forcs d'avouer que c'tait +la premire fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute +sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours +auxquels il se livra, taient quelque chose de fantastique; mais tout +ce que faisait Pietro tait l'instant mme rpt par Agnolo +comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une mthode +suprieure. Pietro tait le danseur de la nature, Agnolo tait celui +de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine +fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord +dans sa tte, puis que les jambes obissaient l'ordre donn; chez +Agnolo, point: tout tait instantan, l'art tait arriv ressembler + de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut +degr auquel l'art puisse atteindre. Il en rsulta que Pietro, +haletant, essouffl, au bout de sa force et de son haleine, aprs +avoir puis tout son rpertoire, tomba les jambes croises sous lui +en jetant son cri de dfaite habituel, sans consquence lorsque la +chose se passait devant nous, c'est--dire en famille, mais qui +acqurait une bien autre gravit en face d'un rival comme Agnolo. +Quant Agnolo, comme la fte commenait peine pour lui, il laissa +quelques minutes Pietro pour se remettre; puis, voyant que son +antagoniste avait sans doute besoin d'une trve plus longue, puisqu'il +ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses +exercices. + +Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence soutenir, fut +lui-mme, c'est--dire vritablement un beau danseur, non pas comme on +l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne, +en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent +passes en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son +chapeau, son bouquet, devinrent l'un aprs l'autre les accessoires de +ce petit drame chorgraphique, qui exprima tour tour tous les degrs +de la passion, et qui, aprs avoir commenc par la rencontre presque +indiffrente du danseur et de sa danseuse, avoir pass par les +diffrentes phases d'un amour combattu puis partag, finit par toute +l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous tions approchs comme +les autres pour voir cette reprsentation vraiment thtrale, et, au +risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mlions +nos applaudissements ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse +du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, profrs d'abord +par deux ou trois personnes, puis ensuite rpts frntiquement +non-seulement par les invits qui se trouvaient bord, mais encore +par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna +vers nous, comme pour dire que puisqu'il tait notre hte il ne ferait +rien qu'avec notre consentement, nous joignmes alors nos instances +celles qui le sollicitaient dj. Alors Agnolo, saluant gracieusement +la foule, fit signe qu'il allait se rendre au dsir qu'on lui +exprimait. Cette condescendance fut l'instant mme accueillie par +des applaudissements unanimes, et la musique commena une ritournelle +bizarre, qui eut le privilge d'exciter l'instant mme l'hilarit +parmi tous les assistants. + +Comme j'ai le malheur d'avoir l comprhension trs-difficile +l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce +que c'tait que la danse du Tailleur. + +--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils +en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est +pas tonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcires en Calabre. + +--Mais enfin, quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport? + +--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, matre Trence, qui a +fait _gratis_ une paire de culottes au diable; la condition que le +diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emporte tout +de mme. + +--Bah! + +--Oh! parole d'honneur: + +--Comment cela? + +--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais. + +--Vraiment? + +--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez +Catanzaro, vous pourrez le voir. + +--Qui? le diable? + +--Non, ce gueux de Trence. C'est arriv il n'y a pas plus de dix ans, +au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont +tous des sorciers et des sorcires en Calabre. + +--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas? + +--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis +d'ailleurs je n'aime pas beaucoup parler de toutes ces histoires-l +o le diable joue un rle, attendu que, comme vous le savez, il y a +dj eu dans ma famille une histoire de sorcire. Mais vous allez +traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun +accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de +matre Trence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera. + +--Vous croyez? + +--Oh! j'en suis sr. + +Je pris mon album, et j'crivis dessus en grosses lettres: + +_Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de matre Trence de +Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable, la +condition que le diable emporterait sa femme._ + +Et je revins Agnolo. + +La toile tait leve, et, sur une musique plus trange encore que la +ritournelle dont la bizarrerie m'avait dj frapp, Agnolo venait de +commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo tait +excutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner +une ide, et qui aurait eu un miraculeux succs dans l'opra de la +_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens, +la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre +du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne +pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me +paraissait des plus intressantes et des plus compliques. Je voyais +bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son +fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces +diffrents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire, +que les pisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur. +Quant Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et anime, +et sa danse bouffonne et fantastique la fois tait pleine d'un +caractre d'entranement presque magique. On voyait les efforts qu'il +faisait pour rsister, mais la musique l'emportait. Pour le flteur et +le guitariste, le premier soufflait perdre haleine, tandis que le +second grattait se dmancher les bras. Les assistants trpignaient, +Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les +autres ce spectacle diabolique, quand tout coup je vis Nunzio qui, +perant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine. +Aussitt le capitaine tendit la main, et me touchant l'paule: + +--Excellence? dit-il. + +--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je. + +--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose +de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses +qui rvoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en +prires. + +--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air? + +--Jsus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble. + +Cette judicieuse remarque fur immdiatement suivie d'un cri gnral de +terreur. Le btiment vacilla comme s'il tait encore en pleine mer. Un +des deux tais qui le soutenaient glissa le long de sa carne, et +le speronare, versant comme une voiture laquelle deux roues +manqueraient la fois du mme ct, nous envoya tous, danseurs, +musiciens et assistants, rouler ple-mle sur le sable! + +Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible dcrire; +chacun se releva et se mit fuir de son ct, sans savoir o. Quant + moi, n'ayant plus aucune ide, grce la culbute que je venais de +faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer, +quand une main me saisit et m'arrta. Je me retournai, c'tait le +pilote. + +--O allez-vous, excellence? me dit-il. + +--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais +avec vous, a m'est gal. + +--Nous n'avons nulle part aller, excellence; et ce que nous pouvons +foire de mieux, c'est d'attendre. + +--Eh bien! dit Jadin en arrivant son tour tout en crachant le sable +qu'il avait dans la bouche, en voil une de cabriole! + +--Vous n'avez rien? lui demandai-je. + +--Moi, rien du tout; je suis tomb sur Milord que j'ai manqu +touffer, voil tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la +parole son chien de son fausset le plus agrable, il a donc sauv la +vie son matre. Milord se ramassa sur lui-mme et agita vivement sa +queue en tmoignage du plaisir qu'il prouvait d'avoir accompli sans +s'en douter une si belle action. + +--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arriv? + +--Il est arriv, dit Jadin en haussant les paules, que ces +imbciles-l ont mal assur les pieux, et qu'un des supports ayant +manqu, le speronare fait comme quand Milord secoue ses puces. + +--C'est--dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secou les +siennes. + +--Comment? + +--coutez ce qu'ils crient tous en se sauvant. + +Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient +comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_ + +--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de +terre? demandai-je. + +--Ni plus ni moins, dit le pilote. + +--Parole d'honneur? fit Jadin. + +--Parole d'honneur, reprit Nunzio. + +--Eh bien! pilote, touchez-l, dit Jadin, je suis enchant. + +--De quoi? demanda gravement Nunzio. + +--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous +croyez que a se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord, +il aura donc vu des temptes, il aura donc vu des volcans, il aura +donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu! + +Je me mis rire malgr moi. + +--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Franais, je sais bien +que vous riez de tout. a n'empche pas que dans ce moment-ci la +moiti de la Calabre est peut-tre sens dessus dessous. Ce n'est pas +qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont +des hommes. + +--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite +secoue que nous avons ressentie.... + +--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et +nous, justement, nous sommes l'extrmit de la botte, et par +consquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du ct de +Nicastro et de Cosenza, c'est l qu'il doit y avoir eu le plus d'oeufs +casss; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout. + +--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de +l'agrment? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe. + +Et il se mit battre le briquet, en attendant une seconde secousse. + +Mais nous attendmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas, +et au bout de dix minutes notre quipage, qui dans le premier moment +s'tait parpill de tous les cts, tait runi autour de nous: +personne n'tait bless, l'exception de Giovanni qui s'tait foul +le poignet, et de Pietro qui prtendait s'tre donn une entorse. + +--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire +maintenant? + +--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, rpondit le vieux +prophte: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je +crois que c'est fini pour le moment. + +--Allons, enfants, dit le capitaine, l'ouvrage! Puis, se retournant +de notre ct:--Si leurs excellences avaient la bont ... ajouta-t-il. + +--De quoi faire, capitaine, dites? + +--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous +tant que nous sommes pour en venir notre honneur; attendu que ces +fainants de Calabrais, c'est bon boire, manger et danser; mais +pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un +seul! + +Effectivement, le rivage tait compltement dsert: hommes, femmes et +enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez +naturel pour qu'on ne s'en formalist point. + +Quoique rduits nos propres forces, nous n'en parvnmes pas moins, +grce un mcanisme fort ingnieux invent par le pilote, remettre +le btiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait +gliss fut rtabli en son lieu et place, l'chelle applique de +nouveau bbord, et au bout d'une heure peu prs tout tait +aussi propre et aussi en ordre bord du speronare que si rien +d'extraordinaire ne s'tait pass. + +La nuit s'coula sans accident aucun. + + + + +CHAPITRE XI. + +TRENCE LE TAILLEUR. + + +Le lendemain, six heures du matin, nous vmes arriver le guide et +les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage +important n'tait arriv dans le village; trois ou quatre chemines +taient tombes, voil tout. + +Nous convnmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait +trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent +changet, il lui fallait, lui, douze ou quinze heures: il fut +convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait +jusqu' ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant +lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours +couls, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans +la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau +rendez-vous. + +Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter +avec nous le moins d'argent possible, nous prmes chacun six ou huit +louis seulement, laissant le reste de notre trsor sous la garde de +l'quipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en +rgle, nous enfourchmes nos montures et prmes cong de nos matelots, +qui nous promirent de nous recommander tous les soirs Dieu dans +leurs prires. Quant nous, nous leur enjoignmes de partir au +premier souffle de vent; ils s'y engagrent sur leur parole, nous +baisrent une dernire fois les mains, et nous nous sparmes. + +Nous suivions pour aller Scylla la route dj parcourue, et sur +laquelle par consquent nous n'avions aucune observation faire; mais +comme notre guide tait forc de marcher pied, attendu qu'aprs +nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amen que deux, +esprant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres +convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train +trs-ordinaire; encore en arrivant Scylla nous dclara-t-il que, +ses mulets n'ayant point mang avant leur dpart, il tait de toute +urgence qu'il les ft djeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un +claircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme +toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prtendait +avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses +voyageurs. La chose n'tait point porte sur le _papier_; mais, comme +heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois +mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses +conventions la lettre, dfaut de quoi j'allais aller prvenir +mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut +arrt que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais +un troisime, et que le prix du mulet absent serait affect la +nourriture des deux mulets prsents. + +Afin de ne pas perdre une heure inutilement Scylla, nous montmes, +Jadin et moi, sur le rocher o est btie la forteresse. L, nous +relevmes une petite erreur archologique: c'est que la citadelle, +qu'on nous avait dit leve par Murt, datait de Charles d'Anjou: il y +avait cinq sicles et demi de diffrence entre l'un et l'autre de ces +deux conqurants. Mais le renseignement nous avait t donn par +nos Siciliens, et j'avais dj remarqu qu'il ne fallait pas +scrupuleusement les croire a l'endroit des dates. + +Ce fut le 7 fvrier 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e +rgiment d'infanterie lgre et du 67e rgiment d'infanterie de +ligne entrrent la baonnette dans la petite ville de Scylla et +en chassrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent +s'embarquer sous la protection du fort que dfendait une garnison du +62e rgiment de ligne anglais. + +A peine matres de la ville, les Franais tablirent sur la montagne +qui la domine une batterie de canons destine battre le fort en +brche. Le 9, la batterie commena son feu; le 15, la garnison +anglaise fut somme de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais +dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits btiments partit des +cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour +venu, les assigeants s'aperurent qu'on ne rpondait pas leur feu; +en mme temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour +la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible cause de +l'escarpement du roc taill pic; mais il fallut bien qu'ils en +crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'loigner +charges d'habits rouges. Ils coururent aussitt l'assaut, +s'emparrent de la forteresse sans rsistance aucune et arrivrent au +haut du rempart juste temps pour voir s'loigner la dernire barque. +Un escalier taill dans le roc, et qu'il tait impossible d'apercevoir +de tout autre ct que de celui de la mer, donna l'explication du +miracle. Les canons du fort furent aussitt tourns vers les fugitifs, +et un bateau charg de cinquante hommes fut coul bas; les autres, +craignant le mme sort, firent force de voiles pour s'loigner, +laissant leurs compagnons se tirer de l connue ils pourraient. Les +trois quarts s'en tirrent en se noyant, l'autre quart regagna la cte + la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans +le fort dix-neuf pices de canon, deux mortiers, deux obusiers, une +caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit. + +La prise de Scylla mit fin la campagne: c'tait le seul point o le +roi Ferdinand post encore le pied en Calabre; et Joseph Napolon, +pass roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi matre de la moiti du +royaume de son prdcesseur. + +J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu' l'extrmit de la +Pninsule italique je retrouvai la trace des boulets franais sur une +citadelle de la Grande-Grce. + +L'heure tait coule: nous avions donn rendez-vous notre muletier +de l'autre ct de la ville. Nous revnmes donc sur la grande route, +o, aprs un instant d'attente, nous fmes rejoints par notre homme +et par ses deux btes. En remontant sur mon mulet je m'aperus qu'on +avait touch mes fontes; ma premire ide fut qu'on m'avait vol mes +pistolets, mais en levant la couverture je les vis leur place. Notre +guide nous dit alors que c'tait seulement le garon d'curie qui les +avait regards, pour s'assurer s'ils taient chargs, sans doute, et +donner sur ce point important des renseignements qui de droit. Au +reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une socit +quivoque pour tre pris au dpourvu: nous tions arms jusqu'aux +dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint la terreur +qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres +dont nous entendions faire journellement le rcit. Au reste, comme je +ne me fiais pas beaucoup mon guide, ce petit vnement me fut une +occasion de lui dire que, si nous tions arrts, la premire chose +que je ferais serait de lui casser la tte. Cette menace, donne en +manire d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus rsolu du +monde, parut faire sur lui une trs-srieuse impression. + +Vers les trois heures de l'aprs-midi, nous arrivmes Bagnaria. L, +notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacre +son dner et au ntre. La proposition tait trop juste pour ne +pas trouver en nous un double cho: nous entrmes dans une espce +d'auberge, et nous demandmes qu'on nous servit immdiatement. + +Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns +prparatifs dans la chambre o nous attendions notre nourriture, je +descendis la cuisine afin de presser le cuisinier. L il me fut +rpondu qu'on aurait dj servi le dner nos excellences, mais que +notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient l'htel, on +n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait peine sept +lieues dans la journe, je trouvai la plaisanterie mdiocre, et je +priai le matre de la locanda de nous faire dner l'instant mme, +et de prvenir notre muletier de se tenir prt, lui et ses btes, +repartir aussitt aprs le repas. + +La premire partie de cet ordre fut scrupuleusement excute; deux +minutes aprs l'injonction faite, nous tions table. Mais il n'en +fut pas de mme de la seconde: lorsque nous descendmes, on nous +annona que, notre guide n'tant point rentr, on n'avait pas pu lui +faire part de nos intentions, et que, par consquent, elles n'taient +pas excutes. Notre rsolution fut prise l'instant mme: nous fmes +faire notre compte et celui de nos mulets, nous paymes total et bonne +main; nous allmes droit l'curie, nous sellmes nos montures, +nous montmes dessus, et nous dmes l'hte que lorsque le muletier +reviendrait il n'avait qu' lui dire qu'en courant aprs nous il nous +rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point se tromper, +ce chemin tant la grande route. + +Comme nous atteignions l'extrmit de la ville, nous entendmes +derrire nous des cris perants; c'tait notre Calabrais qui s'tait +mis notre poursuite et qui n'aurait pas t fch d'ameuter quelque +peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit tait +clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journe, ce n'tait +point une tape. Il nous restait encore trois heures de jour puiser +et sept milles seulement faire pour arriver Palma. Nous avions +donc le droit d'aller jusqu' Palma. Notre guide alors essaya de nous +arrter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer +d'tre arrts deux ou trois fois en voyageant une pareille heure; +et, l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre +gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou +six prisonniers. Or ces prisonniers n'taient autres, assurait notre +homme, que des voleurs qui avaient t pris la veille sur la route +mme que nous voulions suivre. A ceci nous rpondmes que, puisqu'ils +avaient t pris, ils n'y taient plus; et que d'ailleurs, s'il avait +besoin effectivement d'tre rassur, nous demanderions aux gendarmes, +qui suivaient la mme route, la permission de voyager dans leur +honorable socit. A une pareille proposition, il n'y avait rien +rpondre; force fut donc notre malheureux guide d'en prendre son +parti: nous mmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en +gmissant. Je donne tous ces dtails pour que le voyageur qui nous +succdera dans ce bienheureux pays sache quoi s'en tenir, une fois +pour toutes; faire ses conditions, par crit d'abord, et avant tout; +puis, ces conditions faites, ne cder jamais sur aucune d'elles. +Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures +passes, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son +pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-mme au-devant de +vos dsirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera chaque heure une +opposition, chaque pas une difficult; un voyage de trois jours en +durera huit, et l o l'on aura cru dpenser cent cus on dpensera +mille francs. + +Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine +eus-je jet les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de +Scylla: c'tait jour de bonheur. + +La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient port leurs +fruits. Je n'aurais eu qu'un mot dire pour faire accoupler mon +muletier un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis +pas, seulement je fis comprendra d'un signe ce drle-l dans quels +rapports j'tais avec les autorits du pays. + +J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur +j'tais tomb sur les plus honntes gens de la terre, ils ne savaient +absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient +Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir ceux qui les y +menaient, mais ils taient bien convaincus qu'ils seraient peine +arrivs dans la capitale de la Calabre citrieure, qu'on leur ferait +des excuses sur l'erreur qu'on avait commise leur endroit, et qu'on +les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et +moeurs. + +Voyant que c'tait un parti pris, je revins mon brigadier; +malheureusement lui-mme tait fort peu au courant des faits et gestes +de ses prisonniers; il savait seulement que tous taient arrts sous +prvention de vol main arme, et que parmi eux trois ou quatre +taient accuss d'assassinat. Malgr la promesse faite mon guide, je +trouvai la socit trop choisie pour rester plus long-temps avec elle, +et, faisant un signe Jadin, qui y rpondit par un autre, nous mmes +nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations; +mais je priai mon brave brigadier de lui faire l'oreille une petite +morale; ce qui eut lieu l'instant mme, et ce qui produisit le +meilleur effet. + +Moyennant quoi nous arrivmes vers sept heures du soir Palma sans +mauvaise rencontre et sans nouvelles observations. + +Rien n'est plus promptement visit qu'une ville de Calabre; except +les ternels temples de Pestum qui restent obstinment debout +l'entre de cette province, il n'y a pas un seul monument voir de la +pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essay, +comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a +jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre deux mains, +et comme un vanneur fait du bl, il secoue rochers, villes et +villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il +s'arrte, tout est chang d'aspect sur une surface de soixante-dix +lieues de long et de trente ou quarante de large. O il y avait +des montagnes il y a des lacs, o il y avait des lacs il y a des +montagnes, et o il y avait des villes il n'y a gnralement plus +rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille une +fourmilire dont un voyageur en passant a dtruit l'difice, se remet + l'oeuvre; chacun charrie son moellon, chacun trane sa poutre; +puis, tant bien que mal et autant que possible, la place o tait +l'ancienne ville on btit une ville nouvelle qui, pareille chacune +des dix villes qui l'ont prcde, durera ce qu'elle pourra. On +comprend qu'avec cette ternelle ventualit de destruction, on +s'occupe peu de btir selon les rgles de l'un des six ordres reconnus +par les architectes. Vous pouvez donc, moins que vous n'ayez quelque +recherche historique, gologique ou botanique faire, arriver le soir +dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain +matin: vous n'aurez rien laiss derrire vous qui mrite la peine +d'tre vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage, +c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses +habitants, la vigueur de ses forts, l'aspect de ses rochers, et les +mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour, +tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une +tente et des mulets irait de Pestum Reggio sans entrer dans une +seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la +grande route par tapes de trois lieues, aurait sjourn dans chaque +ville et dans chaque village. + +Nous ne cherchmes donc aucunement voir les curiosits de Palma, +mais bien nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus +blancs de l'auberge de l'_Aigle-d'Or_, o, pour se venger de nous sans +doute, nous conduisit notre guide; puis, les premires prcautions +prises, nous fmes une espce de toilette pour aller porter son +adresse une lettre que nous avait pri de remettre en passant et en +mains propres notre brave capitaine. Cette lettre tait destine M. +Piglia, l'un des plus riches ngociants en huile de la Calabre. Nous +trouvmes dans M. Piglia non-seulement le ngociant _pas fier_ dont +nous avait parl Pietro, mais encore un homme fort distingu. Il +nous reut comme et pu le faire un de ses aeux de la Grande-Grce, +c'est--dire en mettant notre disposition sa maison et sa table. A +cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre +fut grande, je l'avoue; j'avais presque oubli les auberges de Sicile, +et je n'tais pas encore familiaris avec celles de Calabre, de +sorte que la vue de la ntre m'avait quelque peu terrifi; nous n'en +refusmes pas moins le gte, retenus par une fausse honte; mais +heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du djeuner offert +pour le lendemain. Nous objectmes bien la vrit la difficult +d'arriver le lendemain soir Monteleone si nous partions trop tard de +Palma; mais M. Piglia dtruisit l'instant mme l'objection en nous +disant de faire partir le lendemain, ds le matin, le muletier et les +mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu' cette +ville en voiture, de manire ce que, trouvant les hommes et les +btes bien reposs, nous pussions repartir l'instant mme. La grce +avec laquelle nous tait faite l'invitation, plus encore que la +logique du raisonnement, nous dcida accepter, et il fut convenu que +le lendemain neuf heures du matin nous nous mettrions table, et +qu' dix heures nous monterions en voiture. + +Une nouvelle surprise nous attendait en rentrant l'htel: outre +toutes les chances que nos chambres par elles-mmes nous offraient de +ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'tablissement. Cela me +rappela notre fte de la veille si singulirement interrompue, notre +chorgraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'ide me vint alors, +puisque j'tais forc de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait +dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le matre +de l'htel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance +savait, dans tous ses dtails, l'histoire de matre Trence le +tailleur. Mon hte me rpondit qu'il la savait merveille, mais qu'il +avait quelque chose m'offrir de mieux qu'un rcit verbal: c'tait +la complainte imprime qui racontait cette lamentable aventure. La +complainte tait une trouvaille: aussi dclarai-je que j'en donnerais +la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer +l'instant mme; cinq minutes aprs j'tais possesseur du prcieux +imprim. Il est orn d'une gravure colorie reprsentant le diable +jouant du violon, et matre Trence dansant sur son tabli. + +Voici l'anecdote: + +C'tait par un beau soir d'automne; matre Trence, tailleur +Catanzaro, s'tait pris de dispute avec la signora Judith sa femme, + propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints +taient unis, elle tenait faire d'une certaine faon, tandis que +matre Trence prfrait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze +ans, tous les soirs la mme heure la mme dispute se renouvelait +propos de la mme cause. + +Mais cette fois la dispute avait t si loin, qu'au moment o matre +Trence s'accroupissait sur son tabli pour travailler encore deux +petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux +heures prendre un -compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude +fort grassement: or, dis-je, la dispute avait t si loin, qu'en se +retirant dans sa chambre, Judith avait, par manire d'adieu, lanc +son mari une pelote toute garnie d'pingles, et que le projectile, +dirig par une main aussi sre que celle d'Hippolyte, avait atteint +le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en tait rsult une +douleur subite, accompagne d'un rapide dgorgement de la glande +lacrymale; ce qui avait port l'exaspration du pauvre homme au point +de s'crier:--Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me +dbarrasst de toi! + +--Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'cria en rouvrant la porte +la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe. + +--Je lui donnerais, s'cria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette +paire de culottes que je fais pour don Girolamo, cur de Simmari! +--Malheureux! rpondit Judith en faisant un nouveau geste de menace +qui fit que, autant par sentiment de la douleur passe que par crainte +de la douleur venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les +deux mains son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier +le nom du Seigneur, qui t'a donn une femme qui est la patience mme, +que d'invoquer le nom de Satan. + +Et, soit qu'elle ft intimide du souhait de son mari, soit que, +gnreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme +atterr, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour +que matre Trence ne doutt point qu'il y et maintenant un pouce de +bois entre lui et son ennemie. + +Cela n'empcha point que matre Trence, qui, dfaut du courage du +lion, avait la prudence du serpent, ne restt un instant immobile et +la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait donnes comme +armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur +de son caractre, il avait converties en armes dfensives. Cependant, +au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'prouvant +aucun choc, il se hasarda regarder entre ses doigts d'abord, et puis + ter une main, puis l'autre, puis enfin porter la vue sur les +diffrentes parties de l'appartement. Judith tait bien entre dans +son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que, +jusqu'au lendemain matin, il tait au moins dbarrass. + +Mais son tonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les +culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux dj moiti +excutes, il aperut en face de lui, assis au pied de son tabli, +un petit vieillard de bonne mine, habill tout de noir, et qui le +regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuys sur l'tabli et +le menton dans ses deux mains. + +Le petit vieillard et matre Trence se regardrent un instant face +face; puis matre Trence rompant le premier le silence: + +--Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que +vous attendez l? + +--Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en +douter. + +--Non, le diable m'emporte, rpondit Trence. + +A ce mot: le diable m'emporte, il et fallu voir la joie du petit +vieillard; ses yeux brillrent comme braise, sa bouche se fendit +jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrire lui quelque chose qui +allait et venait en balayant le plancher. + +--Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends? + +--Oui, reprit Trence. + +--Eh bien, j'attends mes culottes. + +--Comment, vos culottes? + +--Sans doute. + +--Mais vous ne m'avez pas command de culottes, vous. + +--Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte. + +--Moi, s'cria Trence stupfait; moi, je vous ai offert des culottes? +Lesquelles? + +--Celles-l? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles +le tailleur travaillait. + +--Celles-l, reprit matre Trence, de plus en plus tonn; mais +celles-l appartiennent don Girolamo, cur de Simmari. + +--C'est--dire qu'elles appartenaient don Girolamo il y a un quart +d'heure, mais maintenant elles sont moi. + +--A vous? reprit matre Trence, de plus en plus bahi. + +--Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais +bien ces culottes pour tre dbarrass de ta femme? + +--Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le rpte. + +--Eh bien! j'accepte le march; moyennant ces culottes je te +dbarrasse de ta femme. + +--Vraiment? + +--Parole d'honneur. + +--Et quand cela? + +--Aussitt que je les aurai entre les jambes. + +--Oh! mon gentilhomme, s'cria Trence en pressant le vieillard sur +son coeur, permettez-moi de vous embrasser. + +--Volontiers, dit le vieillard en serrant son tour si fortement le +tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber la renverse +touff, et fut un instant se remettre. + +--Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard. + +--Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se +plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal. + +--Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard +en tirant de sa poche une bouteille et deux verres. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Trence la bouche ouverte et +les yeux tincelants de joie. + +--Gotez toujours, dit le vieillard. + +--C'est de confiance, reprit Trence; et il porta le verre sa +bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en +amateur satisfait. + +--Diable! dit-il. + +Soit satisfaction de voir sa liqueur apprcie, soit que l'exclamation +par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plt au petit +vieillard, ses yeux brillrent de nouveau, sa bouche se fendit +derechef, et l'on entendit, comme la premire fois, ce petit frlement +qui tait videmment chez lui une marque de satisfaction. Quant +matre Trence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'lixir +de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux. + +--Ainsi vous tes venu pour cela, digne gentilhomme que vous tes, +et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et +aussitt qu'elles seront faites vous emmnerez ma femme, vraiment? + +--Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes? + +--Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela +qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu' enfiler son +aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voil, enfin. + +Et matre Trence se mit coudre avec une telle ardeur qu'on ne +voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avanait avec une +rapidit miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus tonnant dans tout +cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation +de surprise matre Trence, c'est que, quoique les points se +succdassent avec une rapidit laquelle lui-mme ne comprenait rien, +le fil restait toujours de la mme longueur; si bien qu'avec ce fil, +il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever, +non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les +culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phnomne lui donna +penser, et pour la premire fois il lui vint la pense que le petit +vieillard qui tait devant lui pourrait bien ne pas tre ce qu'il +paraissait. + +--Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement +qu'il n'avait fait encore. + +Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute +qui se trouvait dans la voix de matre Trence, et aussitt empoignant +la bouteille au collet: + +--Encore une goutte de cet lixir, mon matre, dit-il en remplissant +le verre de Trence. + +--Volontiers, rpondit le tailleur, qui avait trouv la liqueur trop +superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second +verre avec la mme sensualit que le premier. + +--Voil de fameux rosolio, dit-il, o diable se fait-il? + +Comme ces paroles avaient t dites avec un tout autre accent que +celles qui avaient inquit le petit vieillard, ses yeux se remirent + briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce +singulier frlement qu'avait dj remarqu le tailleur. + +Mais cette fois matre Trence tait loin de s'en inquiter; l'effet +de la liqueur avait t plus souverain encore que la premire fois, et +l'tranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il ft, +venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il +le chicant sur l'endroit d'o il venait. + +--O l'on fait cette liqueur? dit l'tranger. --O? demanda Trence. + +--Eh bien! dans l'endroit mme o je compte emmener ta femme. + +Trence cligna de l'oeil et regarda le vieillard d'un air qui voulait +dire: Bon! je comprends; et il se remit l'ouvrage; mais au bout d'un +instant le vieillard tendit l main. + +--Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu? + +--Ce que je fais? + +--Oui, tu fermes le fond de mes culottes. + +--Sans doute, je le ferme. + +--Alors, par o passerai-je ma queue? + +--Comment, votre queue? + +--Certainement, ma queue. + +--Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit +frlement? + +--Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi +d'elle-mme quand je suis content. + +--En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son me, au lieu de +s'effrayer comme il l'aurait d d'une si singulire rponse; en ce +cas, je sais qui vous tes; et, du moment o vous avez une queue, je +ne serais pas tonn que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein! + +--Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutt. + +Et levant la jambe, il passa travers l'tabli comme s'il n'et eu +percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui +d'un bouc. + +--Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu' bien se tenir. Et il +continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un +instant les culottes se trouvrent faites. + +--O vas-tu? demanda le vieillard. + +--Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer presser, et de +donner un dernier coup aux coutures de vos culottes. + +--Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te dranger. + +Et il tira de la mme poche dont il avait dj tir les verres et la +bouteille un clair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot pos +sur les chenets, et qui, s'enlevant par la chemine, illumina pendant +quelques secondes tous les environs. Le feu se mit ptiller, et en +une seconde le fer rougit. + +--Eh! eh! s'cria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire +brler vos culottes. + +--Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance +qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'toffe en laine +d'amiante. + +--Alors c'est autre chose, dit Trence en laissant glisser ses jambes +le long de l'tabli. + +--O vas-tu? demanda le vieillard. + +--Chercher mon fer. + +--Attends. + +--Comment, que j'attende? + +--Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mrite est fait pour se +dranger pour un fer! + +--Mais il faut bien que j'aille lui, puis-qu'il ne peut venir moi. +--Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir. + +Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre +quelques accords. + +A la premire note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant +jusqu'au pied de l'tabli; arriv l, le vieillard tira de +l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'tabli. + +--Diable! dit Trence, voil un instrument au son duquel on doit bien +danser. + +--Achve mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air +aprs. + +Le tailleur saisit le fer avec une poigne, retourna les culottes, +tendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant +d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient +d'une seule pice. Puis, lorsqu'il eut fini: + +--Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir l une +paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de +vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il demi-voix que, si vous +tes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul +pouvez me rendre. + +Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui +ne laissait rien dsirer l'amour-propre de matre Trence. Puis, +aprs a voir eu la prcaution de passer sa queue par le trou mnag + cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds leur place +naturelle, sans avoir eu la peine d'ter les anciennes, attendu que, +comptant sans doute sur celles-l, il s'tait content de passer +simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la +ceinture, boutonna les jarretires et se regarda avec satisfaction +dans le miroir cass que matre Trence mettait la disposition de +ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur +honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de +prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard +lui-mme. + +--Maintenant, dit le vieillard aprs avoir fait trois ou quatre plis + la manire des matres de danse, pour assouplir le vtement au moule +qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole, mon tour de tenir +la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit jouer un +cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord matre Trence se +trouva debout sur son tabli, comme si la main de l'ange qui portait +Habacuc l'avait soulev par les cheveux, et qu'aussitt il se mit +sauter avec une frnsie dont, mme l'poque o il passait pour un +beau danseur, il n'avait jamais eu l'ide. Mais ce ne fut pas tout, ce +dlire chorgraphique fut aussitt partag par tous les objets qui se +trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et +les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les +pingles et les aiguilles se dressrent sur leurs pointes, et un +ballet gnral commena, dont matre Trence tait le principal +acteur, et dont tous les objets environnants taient les accessoires. +Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre, +battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grle +les figures les plus fantastiques qui taient l'instant mme +excutes par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la +mesure de faon que non-seulement matre Trence paraissait hors de +lui-mme, mais encore que la pelle et les pincettes taient rouges +comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets +s'chevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des pingles +et des aiguilles, comme s'ils taient en nage enfin, un dernier +accord plus violent que les autres, la tte de matre Trence alla +frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut +branle, et que la porte de la chambre coucher s'ouvrant la signora +Judith parut sur le seuil. + +Soit que le terme du ballet fut arriv, soit que cette apparition +stupfit le vieillard lui-mme, la vue de la digne femme la musique +cessa. Aussitt matre Trence retomba assis sur son tabli, la pelle +et les pincettes se couchrent ct l'une de l'autre, les tabourets +et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux +rapprochrent leurs jambes, les pingles se renfoncrent dans leur +pelote, et les aiguilles rentrrent dans leur tui. + +Un silence de mort succda l'horrible brouhaha qui depuis un quart +d'heure se faisait entendre. + +Quant Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, tait +stupfaite de colre en voyant que son mari profitait de son sommeil +pour donner bal chez lui. Mais elle n'tait pas femme contenir sa +rage et rester fige en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les +pincettes afin d'triller vigoureusement son mari; mais, comme de son +ct matre Trence tait familiaris avec son caractre, en mme +temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger +le dlinquant, il sautait, lui, bas de son tabli, et, saisissant +le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son alli. +Malheureusement Judith n'tait pas femme compter ses ennemis, et, +comme dans certains moments il fallait qu'elle frappt n'importe sur +qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air +goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute +sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand tonnement de +Judith, n'eut d'autre rsultat que de faire jaillir de l'endroit +frapp une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre +ct, ce qui fit l'instant mme jaillir une seconde corne de la mme +dimension et de la mme couleur. A cette double apparition, Judith +commena de comprendre qui elle avait affaire et voulut faire +retraite dans sa chambre; mais, au moment o elle allait en franchir +le seuil, le vieillard porta son violon son paule, posa l'archet +sur les cordes et commena un air de valse, mais si jovial, si +entranant, si fascinateur, que, si peu que le coeur de la pauvre +Judith ft dispos la danse, son corps, forc d'obir, sauta +du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit valser +frntiquement, bien qu'elle jett les hauts cris et s'arracht les +cheveux de dsespoir; tandis que Trence, sans lcher la queue du +diable, tournait sur lui-mme, et que les pelles, les pincettes, les +chaises, les tabourets, les ciseaux, les pingles et les aiguilles +reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi, +pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des +cris et des contorsions de Judith, qui, la dernire mesure, finit, +comme avait fait Trence, par tomber haletante sur le carreau, en +mme temps que tous les autres meubles, auxquels la tte tournait, +roulaient ple-mle dans la chambre. + +--Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela +n'est qu'un prlude et que je suis homme de parole, vous allez, mon +cher Trence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith +toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein +air. + +Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya +de fuir; mais au mme instant un air nouveau retentit, et Judith, +entrane par une puissance surnaturelle, se remit sauter avec une +vigueur nouvelle, tout en suppliant matre Trence, par tout ce qu'il +avait de plus sacr au monde, de ne point souffrir que le corps et +l'me de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur, +sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait t sourde +aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait command le gentilhomme +cornu; aussitt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds +fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith, +qui se tordait les bras de dsespoir tandis que ses jambes battaient +les entrechats les plus immodrs et les bourres les plus +frntiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir o ils +allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un +petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer, +puis enfin disparatre dans l'obscurit. Quelque temps encore il +entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et +les cris dsesprs de Judith; mais tout coup, musique, rires, +gmissements cessrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie +qu'on plongerait dans l'eau, leur succda; un clair rapide et +bleutre sillonna le ciel, rpandant une effroyable odeur de soufre +par toute la contre; puis tout rentra dans le silence et dans +l'obscurit. Trence rentra chez lui, referma la porte double tour, +remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, pingles et +aiguilles leur place, et alla se coucher en bnissant la fois Dieu +et le diable de ce qui venait de lui arriver. + +Le lendemain, et aprs avoir dormi comme cela ne lui tait pas arriv +depuis dix ans, Trence se leva, et, pour se rendre compte du chemin +qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce +qui tait on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laiss son +empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et +enfin sur le sable du rivage, o il s'tait perdu dans la frange +d'cume qui bordait la mer. + +Depuis ce moment, Trence le tailleur est l'homme le plus heureux de +la terre, et n'a pas manqu un seul jour, ce qu'il assure, de prier +soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si gnreusement venu + son aide dans son affliction. + +Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mla, mais je fus +loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le +bonhomme Trence la nuit du dpart de sa femme; aussi sept heures du +matin tais-je dans les rues de Palma. + +Comme je l'avais prsum, il n'y avait absolument rien voir; toutes +les maisons taient de la veille, et les deux ou trois glises o nous +entrmes datent d'une vingtaine d'annes; il est vrai qu'en change on +a du rivage de la mer, runie dans un seul panorama, la vue de toutes +les les Ioniennes. + +A neuf heures moins un quart nous nous rendmes chez M. Piglia: le +djeuner tait prt, et au moment o nous entrmes il donna l'ordre de +mettre les mules la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia +nous confierait tout bonnement son cocher; mais point: avec une +grce toute particulire il prtendit avoir Gioja une affaire +pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen +de l'empcher de nous accompagner. + +M. Piglia avait raison de dire que nous rparerions le temps perdu: +en moins d'une heure nous fmes les huit milles qui sparent Palma +de Gioja. A Gioja nous trouvmes notre muletier et nos mulets, qui +taient arrivs depuis une demi-heure et qui taient repus et reposs. +L'tape tait norme jusqu' Monteleone; nous prmes cong de M. +Piglia, nous enfourchmes nos mules et nous partmes. + +En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne +pouvaient gure rien nous offrir de nouveau, nous prmes la route +de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus +pittoresque. D'ailleurs, nous tions si familiariss avec les menaces +de danger qui ne se ralisaient jamais srieusement, que nous avions +fini par les regarder comme entirement chimriques. Au reste, le +passage tait superbe, partout il conservait un caractre de grandeur +sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages +qui le vivifiaient. Tantt c'tait un mdecin faisant ses visites +cheval, avec son fusil en bandoulire et sa giberne autour du corps; +tantt c'tait le ptre calabrais, drap dans son manteau dguenill, +se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil une +statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer ses pieds, +sans curiosit et sans menace, insouciant comme tout ce qui est +sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui +est fort; tantt enfin c'taient des familles tout entires dont les +trois gnrations migraient la fois: la mre assise sur un ne, +tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis +que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes +gens, portant sur leurs paules des instruments de labourage, +chassaient devant eux un cochon destin succder probablement aux +provisions puises. Une fois nous rencontrmes, une lieue peu +prs d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une clrit +remarquable, le vritable propritaire de l'animal immonde, qui nous +arrta pour nous demander si nous n'avions pas rencontr une troupe de +bandits calabrais qui emmenaient sa troa. A la description qu'il nous +fit de la pauvre bte qui, selon lui, tait prs de mettre bas, il +nous fut impossible de mconnatre les voleurs dans les derniers +bipdes et le cochon dans le dernier quadrupde que nous avions +rencontrs; nous donnmes au requrant les renseignements que notre +conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vmes +repartir au galop la poursuite de la tribu voyageuse. + +Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvmes un si dlicieux +paysage la manire du Poussin, avec une prairie pleine de boeufs +au premier plan, et au second une fort de chtaigniers du milieu de +laquelle se dtachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme +charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le +troisime plan, que Jadin rclama son droit de halte, ce droit qui lui +tait toujours accord sans conteste. Je le laissai s'tablir son +point de vue, et je me mis chasser dans la montagne. Nous gagnmes + cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix +rouges pour notre souper. + +En arrivant Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles +pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules +venaient de se reposer une heure, et que, grce une maison situe +sur la route et o il s'tait procur nos dpens un sac d'avoine, +elles avaient fait un excellent repas, nous emes l'air de ne pas +entendre et nous continumes notre route jusqu' Mileto. A Mileto ce +fut un vritable dsespoir quand nous lui ritrmes notre intention +irrvocable d'aller coucher Monteleone: il tait sept heures du +soir, et nous avions encore sept milles faire; de sorte que, comme +on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'tre +arrts. Pour comble de malheur, en traversant la grande place +de Mileto, j'aperus un tombeau antique reprsentant la mort de +Penthsile. Ce fut moi, mon tour, qui rclamai un croquis, et une +demi-heure s'coula, au grand dsespoir de notre guide, en face de +cette pierre, o il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien +digne de nous arrter. + +Il tait nuit presque close lorsque nous sortmes de la ville, et je +dois le dire l'honneur de notre pauvre muletier, un quart de lieu +au del des dernires maisons, la route s'escarpait si brusquement +dans la montagne et s'enfonait dans un bois de chtaigniers si +sombre, que nous-mmes nous ne pmes nous empcher d'changer un coup +d'oeil, et par un mouvement simultan de nous assurer que les capsules +de nos fusils et de nos pistolets taient bien leurs places. Ce ne +fut pas tout: jugeant qu'il tait inutile de faire aussi par trop beau +jeu ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous +descendmes de nos montures, nous en remmes les brides aux mains +de notre guide, nous fmes passer nos pistolets de nos fontes nos +ceintures, et, aprs avoir fait prendre nos mules le milieu de la +route, nous nous plames au milieu d'elles, de sorte que de chaque +ct elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en +l'honneur des Calabrais que cette prcaution tait parfaitement +inutile. Nous fmes nos sept milles sans rencontrer autre chose +que des ptres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise, +s'empressrent de nous saluer les premiers de l'ternel _buon +viaggio_, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds + la tte. + +Nous arrivmes Monteleone nuit close, ce qui fit que notre prudent +muletier nous arrta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on +voyait peine quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de +chercher mieux. + +Dieu prserve mon plus mortel ennemi d'arriver Monteleone l'heure +o nous y arrivmes, et de s'arrter chez matre Antonio Adamo. + +A Monteleone, nous commenmes entendre parler du tremblement de +terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinment interrompu +notre bal. La secousse avait t assez violente, et quoique aucun +accident srieux ne ft arriv, les Montloniens avaient eu un +instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783, +avait entirement dtruit leur ville. + +Nous passmes chez matre Adamo une des plus mauvaises nuits que nous +eussions encore passes. Quant moi, je fis mettre successivement +trois paires de draps diffrentes mon lit; encore la virginit de +cette troisime paire me parut-elle si douteuse, que je me dcidai +me coucher tout habill. + +Le lendemain, au point du jour, nous fmes seller nos mules, et nos +partmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chane de montagnes +qui courait notre gauche, nous retrouvmes la mer, et, assise au +bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher. + +Mais ce qu' notre grand regret nous cherchmes inutilement dans le +port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fume de +Stromboli, qui s'levait une trentaine de milles devant nous au +milieu de la mer, nous vmes que le vent n'avait point chang et +venait du nord. + +Par un trange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtime +anniversaire de la mort de Murat. + + + + +CHAPITRE XII + +LE PIZZO. + + +Il y a certaines villes inconnues o il arrive tout coup de ces +catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que +leur nom devient tout coup un nom europen, et qu'elles s'lvent +au milieu du sicle comme un de tes jalons historiques plants par la +main de Dieu pour l'ternit: tel est le sort du Pizzo. Sans annales +dans le pass et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de +son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homriques +de l'Iliade napolonienne. + +On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat +vint se faire fusiller, l que cet autre Ajax trouva une mort +obscure et sanglante, aprs avoir cru un instant que, lui aussi, il +chapperait malgr les dieux. + +Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgr le souvenir des +fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le +plus populaire de l'empire aprs celui de Napolon. + +Ce fut un sort trange que celui-l: n dans une auberge, lev dans +un pauvre village, Murat parvient, grce la protection d'une famille +noble, obtenir une bourse au collge de Cahors, qu'il quitte bientt +pour aller terminer ses tudes au sminaire de Toulouse. Il doit tre +prtre, il est dj sous-diacre, on l'appelle l'abb Murat, lorsque, +pour une faute lgre dont il ne veut pas demander pardon, on le +renvoie la Bastide. L il retrouve l'auberge paternelle dont il +devient un instant le premier domestique. Bientt cette existence +le lasse. Le 12e rgiment de chasseurs passe devant sa porte, il va +trouver le colonel et s'engage. Six mois aprs il est marchal de +logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du rgiment +comme il a t chass du sminaire. Une seconde fois son pre le voit +revenir, et ne le reoit qu' la condition qu'il reprendra son rang +parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de +Louis XVI est dcrte, Murat est dsign pour en faire partie; il +part avec un de ses camarades, et arrive avec lui Paris. Le camarade +se nomme Bessires: ce sera le duc d'Istrie. + +Bientt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitt le +sminaire, comme il a quitt son premier rgiment. Il entre dans +les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an aprs il est +lieutenant-colonel. C'est alors un rvolutionnaire enrag; il crit au +club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur +ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins +n'a pas eu le temps de faire droit sa demande, Murat garde son nom. + +Le 13 vendmiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de +Bonaparte. Le jeune gnral flaire l'homme de guerre. Il a le +commandement de l'arme d'Italie, Murat sera son aide de camp. + +Alors Murat grandit avec l'homme fortune duquel il s'est attach. Il +est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier +la tte de son rgiment; il monte le premier l'assaut; il entre le +premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en +moins de six ans, gnral de division, gnral en chef, marchal de +l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Lgion d'honneur, +grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler _Marat_ +va s'appeler _Joachim Napolon_. + +Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le +gnral d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son +casque une couronne; voil tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te +retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le +16 septembre 1812 il entra le premier Moscou, comme le 13 novembre +1805 il est entr le premier Vienne, + +Ici s'arrte la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apoge de +la grandeur de Murat et de Napolon. Mais l'un est un hros, l'autre +n'est qu'un homme. Napolon va tomber, Murat va descendre. + +Le 5 dcembre 1812, Napolon remet le commandement de l'arme Murat. +Napolon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades, +position, fortune: il lui a donn sa soeur et un trne. A qui se fiera +Napolon, s'il ne se fie point Murat, ce garon d'auberge qu'il a +fait roi? + +L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte +l'arme, Murat tourne le dos l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu +par la peur de perdre son trne. Il arrive Naples pour marchander +sa couronne aux ennemis de la France; des ngociations se nouent avec +l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo +tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout. + +Mais Napolon a frapp du pied le sol, et 300,000 soldats en sont +sortis. Le gant terrass a touch sa mre, et comme Ante il est +debout pour une nouvelle lutte. Murat coute avec inquitude ce canon +septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit +l'tranger au coeur de la France. Deux noms de victoire arrivent +jusqu' lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit, +Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son +cheval de bataille. De la mme course dont il avait fui, le voil +qui accourt. Il tait, disait-on, dans son palais de Caserte ou de +Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non +pas, il est Dresde, o il crase toute une aile de l'arme ennemie. +Pourquoi Murat ne fut-il pas tu Bautzen comme Duroc, ou ne se +noya-t-il pas Leipsick comme Poniatowski?.... + +Il n'et pas sign le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le +trait par lequel il s'engageait fournir aux allis 30,000 hommes et + marcher leur tte contre la France. Moyennant quoi il resta roi de +Naples, tandisque Napolon devenait souverain de l'le d'Elbe. + +Mais un jour Joachim s'aperoit qu' son tour son nouveau trne +s'branle et vacille au milieu des vieux trnes. L'antique famille des +rois rougit du parvenu que Napolon l'a force de traiter en frre. +Les Bourbons de France ont demand Vienne la dchance de Joachim. + +En mme temps, un bruit trange se rpand. Napolon a quitt l'le +d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer. + +Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids cet +vnement qui fait pencher le monde. Il a rassembl sourdement 70,000 +hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne +sont plus des Franais. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se +brise. Son arme disparat comme une fume. Il revient seul +Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander +l'hospitalit de l'exil celui qu'il a trahi. + +Napolon se contente de lui rpondre:--Vous m'avez perdu deux fois; +la premire, en vous dclarant contre moi; la seconde, en vous +dclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de +Naples et l'empereur des Franais. Je vaincrai sans vous, ou je +tomberai sans vous. + +A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napolon. Une +seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers +sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement +s'anantir sur les carrs anglais, il murmura:--Ah! si Murat tait +ici!.... + +Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat tait devenu; il ne +devait reparatre que pour mourir. + +Entrons au Pizzo. + +Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, tait pour +moi presqu'un plerinage de famille. Si le marchal Brune tait mon +parrain, le roi de Naples tait l'ami de mon pre. Enfant, j'ai tir +les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois +j'ai caracol sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiff du bonnet +aux plumes clatantes du hros d'Aboukir. + +Je venais donc recueillir une une, si je puis le dire, les dernires +heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire +aient conserv le souvenir. + +J'avais pris toutes mes prcautions d'avance. A Vulcano, on se le +rappelle, les fils du gnral Nunziante m'avaient donn une lettre de +recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, gnral +du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite +encore, et il avait rendu Murat prisonnier tous les services qu'il +avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivit il lui +avait fait visite, et enfin il avait pris cong de lui dans un dernier +adieu, quelques instants avant sa mort. + +J'eus peine remis M. le chevalier Alcala la lettre de +recommandation dont j'tais porteur, qu'il comprit l'intrt que je +devais prendre aux moindres dtails de la catastrophe dont je voulais +me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir ma disposition. + +D'abord nous commenmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une +petite ville de 15 ou 1,800 mes, btie sur le prolongement d'un des +contreforts de la grande chane de montagnes qui part des Apennins, un +peu au-dessus de Potenza, et s'tend jusqu' Reggio en divisant toute +la Calabre. Comme Scylla, ce contrefort s'tend jusqu' la mer par +une longue arte de rochers, sur le dernier desquels est btie la +citadelle. + +Des deux cots, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une +centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphmie, sa +gauche est la cte qui s'tend jusqu'au cap Lambroni. + +Au milieu du Pizzo est une grande place de forme peu prs carre, +mal btie, et laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses. +A son extrmit mridionale, cette rue est orne de la statue du roi +Ferdinand, pre de la reine Amlie et grand-pre du roi de Naples +actuel. + +Des deux cts de cette place il faut descendre pour arriver la mer; + droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; gauche, par +un escalier cyclopen, form, comme celui de Capre, de larges dalles +de granit. + +Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parseme de petites +maisons ombrages de quelques oliviers; mais, soixante pas du +rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de +sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux. + +Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre +pcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient +pas utiliser de la journe, attendu que ce 8 octobre tait un +dimanche, aperurent une petite flottille compose de trois btiments +qui, aprs avoir paru hsiter un instant sur la route qu'ils devaient +suivre, se dirigrent tout coup vers le Pizzo. A cinquante pas du +rivage peu prs, les trois btiments mirent en panne; une chaloupe +fut descendue la mer; trente et une personnes y descendirent, et +la chaloupe s'avana aussitt vers la cte. Trois hommes se tenaient +debout la proue: le premier de ces trois hommes tait Murat; le +second, le gnral Franceschetti, et le troisime, l'aide-de-camp +Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe taient +vingt-cinq soldats et trois domestiques. + +Quant la flottille, dans laquelle tait le reste des troupes et le +trsor de Murat, elle tait reste sous le commandement d'un nomm +Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait combl de bonts, et +qu'il avait nomm son amiral. + +En arrivant prs du rivage, le gnral Franceschetti voulut sauter +terre; mais Murat l'arrta en lui posant la main sur la tte et en lui +disant: + +--Pardon, gnral, mais c'est moi de descendre le premier. + +A ces mots il s'lana et se trouva sur la plage. Le gnral +Franceschetti sauta aprs Murat, et Campana aprs Franceschetti; les +soldats dbarqurent ensuite, puis les valets. + +Murat tait vtu d'un habit bleu, brod d'or au collet, sur la +poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des +bottes l'cuyre, une ceinture laquelle tait passe une paire de +pistolets, un chapeau brod comme l'habit, garni de plumes, et dont la +ganse tait forme de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun +mille cus peu prs; enfin, sous son bras gauche il portait roule +son ancienne bannire royale, autour de laquelle il comptait rallier +ses nouveaux partisans. + +A la vue de cette petite troupe les pcheurs s'taient retirs. Murat +trouva donc la plage dserte. Mais il n'y avait pas se tromper; +de l'endroit o il tait dbarqu il voyait parfaitement l'escalier +gigantesque qui conduit la place: il donna l'exemple sa petite +troupe en se mettant sa tte et en marchant droit la ville. + +Au milieu de l'escalier peu prs, il se retourna pour jeter un +coup d'oeil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le +btiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de +soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix +heures sonnaient. La place tait encombre de peuple: c'tait l'heure +o l'on allait commencer la messe. + +L'tonnement fut grand lorsque l'on vit dboucher la petite troupe +conduite par un homme si richement vtu, par un gnral et par un +aide-de-camp. Murat pntra jusqu'au milieu de la place sans que +personne le reconnt, tant on tait loin de s'attendre le revoir +jamais. Murat cependant tait venu au Pizzo cinq ans auparavant et +l'poque o il tait roi. + +Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans, +un ancien sergent qui avait servi dans sa garde Naples. Murat, comme +la plupart des souverains, avait la mmoire des noms. Il marcha +droit l'ex-sergent, lui mit la main sur l'paule, et lui dit: + +--Tu t'appelles Tavella? + +--Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous? + +--Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda +Murat, mais ne rpondit point. + +--Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier +le premier _vive Joachim_! + +La petite troupe de Murat cria l'instant _vive Joachim_! mais le +Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne +rpondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait +donn lui-mme le signal; bien au contraire, une rumeur sourde +commenait courir dans la foule. Murat comprit ce frmissement +d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent: + +--Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que +tu tais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'loigna sans rpondre, +s'enfona dans une des rues tortueuses qui aboutissent la place, +rentra chez lui et s'y renferma. + +Pendant ce temps, Murat tait demeur sur la place, o la foule +devenait de plus en plus paisse. Alors le gnral Franceschetti, +voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au +contraire les figures svres des assistants s'assombrissaient de +minute en minute, s'approcha du roi: + +--Sire, lui dit-il, que faut-il faire? + +--Crois-tu que cet homme m'amnera un cheval? + +--Je ne le crois point, dit Franceschetti. + +--Alors, allons pied Monteleone. + +--Sire, il serait plus prudent peut-tre de retourner bord. + +--Il est trop tard, dit Murat; les ds sont jets, que ma destine +s'accomplisse Monteleone. A Monteleone! + +--A Monteleone! rpta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui +montrant le chemin, marchait sa tte. + +Le roi prit, pour aller Monteleone, la route que nous venions de +suivre nous-mmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais dj, et +dans cette circonstance suprme, il y avait trop de temps perdu. En +mme temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'taient esquivs, +non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde +napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces +ternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nomm Georges +Pellegrino, peine arm, avait couru chez un capitaine de gendarmerie +nomm Trenta Capelli, dont les soldats taient Cosenza, mais qui se +trouvait, lui, momentanment dans sa famille au Pizzo, et lui avait +racont ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre +la tte de la population et d'arrter Murat. Trenta Capelli avait +aussitt compris quels avantages rsulteraient immanquablement pour +lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il tait en uniforme, +tout prt d'assister la messe; il s'lana de chez lui, suivi de +Pellegrino, courut sur la place, proposa toute la population, dj +en rumeur, de se mettre la poursuite de Murat. Le cri _aux armes!_ +retentit aussitt; chacun se prcipita dans la premire maison venue, +en sortit avec un fusil, et, guide par Trenta Capelli et Georges +Pellegrino, toute cette foule s'lana sur la route de Monteleone, +coupant la retraite Murat et sa petite troupe. + +Murat avait atteint le pont qui se trouve trois cents pas peu prs +en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrire lui les cris de toute +cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne +savait pas fuir, il attendit. + +Trenta Capelli marchait en tte. Lorsqu'il vit Murat s'arrter, il ne +voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit +donc signe la population de se tenir o elle tait, et s'avanant +seul contre Murat, qui de son ct s'avanait seul vers lui: + +--Vous voyez que la retraite vous est coupe, lui dit-il; vous voyez +que nous sommes trente contre un et que par consquent il n'y a pas +moyen pour vous de rsister; rendez-vous donc, et vous pargnerez +l'effusion du sang. + +--J'ai quelque chose de mieux que cela vous offrir, dit son tour +Murat; suivez-moi, runissez-vous moi avec cette troupe, et il y +a les paulettes de gnral pour vous, et pour chacun de ces hommes +cinquante louis. + +--Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous +sommes tous dvous au roi Ferdinand la vie et la mort; vous +ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a rpondu votre cri de _Vive +Joachim!_ n'est-ce pas? coutez. + +Et Trenta Capelli, levant son pe en l'air, cria: _Vive Ferdinand_! + +--_Vive Ferdinand!_ rpta d'une seule voix toute la population, + laquelle commenaient se mler les femmes et les enfants, qui +accouraient et s'amassaient l'arrire-garde. + +--Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me +rendrai pas. + +--Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le +feront couler. + +--Drangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empchez cet homme de +m'ajuster. + +Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue. +Trenta Capelli se jeta de ct, le coup partit, mais Murat n'en fut +point atteint. + +Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil tait tir de son +ct, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes +seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'tait tromp sur l'esprit +des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa +flottille. Il fit un signe Franceschetti et Campana, et s'lanant +du haut du pont sur la plage, c'est--dire d'une hauteur de trente +trente-cinq pieds peu prs, il tomba dans le sable sans se faire +aucun mal; Campana et Franceschetti sautrent aprs lui, et eurent +le mme bonheur que lui. Tous trois alors se mirent courir vers le +rivage, au milieu, des vocifrations de toute la populace qui, n'osant +les suivre par le mme chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo +pour regagner le large escalier dont nous avons parl et qui conduit +la plage. + +Murat se croyait sauv, car il comptait retrouver la chaloupe sur +le rivage et la flottille la place o il l'avait laisse; mais en +levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait +et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarre la proue du +navire-amiral que montait Barbara. Ce misrable livrait son matre +pour s'emparer de trois millions qu'il savait tre dans la chambre du +roi. + +Murat ne put croire tant de trahison; il mit son drapeau au bout de +son pe et fit des signaux, mais les signaux restrent sans rponse. +Pendant ce temps, les balles de ceux qui taient rests sur le pont +pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commenait voir dboucher par +la place la tte de la colonne qui s'tait mise la poursuite des +fugitifs. Il n'y avait pas de temps perdre, une seule chance de +salut restait, c'tait de pousser la mer une barque qui s'en +trouvait vingt pas et de faire force de rames vers la flottille, +qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses +compagnons se mirent donc pousser la barque avec l'nergie du +dsespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce +moment, une dcharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli, +Pellegrino et toute leur suite n'taient plus qu' cinquante pas de la +barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna +l'loigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter son +tour, mais, par une de ces petites fatalits qui brisent les hautes +fortunes, les perons de ses bottes l'cuyre restrent accrochs +dans un filet qui tait tendu sur la plage. Arrt dans son lan, +Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au +mme instant, et avant qu'il et pu se relever, toute la population +tait sur lui: en une seconde ses paulettes furent arraches, son +habit en lambeaux et sa figure en sang. La cure royale se ft faite +l'instant mme, et chacun en et emport son morceau belles dents, +si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus +le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui +conduisait la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand, +les vocifrations redoublrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent +que Murat serait massacr s'ils ne le tiraient pas au plus vite +des mains de cette populace; ils l'entranrent vers le chteau, y +entrrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la premire prison +venue, le poussrent dedans, et la refermrent sur lui. Murt alla +rouler tout tourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui; +il tait au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui, +mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de +Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frre de Napolon, tait dans le +cachot des condamns correctionnels. + +Un instant aprs, le gouverneur du chteau entra; il se nommait +Mattei, et comme il tait en uniforme Murt le reconnut pour ce qu'il +tait. + +--Commandant, s'cria alors Murt en se levant alors du banc o il +tait assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce +que c'est l une prison mettre un roi? + +A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses, +ce furent les condamns qui se levrent leur tour, stupfaits +d'tonnement; ils avaient pris Murt pour un compagnon de vol et de +brigandage, et voil qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur +ancien roi. + +--Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre +qu'il tait dfendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je +vais vous conduire dans une chambre particulire. + +--Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurrent les condamns. + +--Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande +taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne +qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser ses +compagnons de captivit, quels qu'ils soient, une trace de son +passage. + +A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en +tira une poigne d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans +attendre les remercments des misrables dont il avait t un instant +le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il tait prt le +suivre. + +Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et +le conduisit dans une chambre dont les deux fentres donnaient, l'une +sur la pleine mer, l'autre sur la plage o il avait t arrt. Arriv +l, il lui demanda s'il dsirait quelque chose. + +--Je voudrais un bain parfum et des tailleurs pour me refaire des +habits. + +--L'un et l'autre seront assez difficiles vous procurer, gnral, +reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on tait +convenu de lui donner. + +--Eh! pourquoi cela? demanda Murat. + +--Parce que je ne sais o l'on trouvera ici des essences, et que parmi +les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire votre +excellence autre chose qu'un costume du pays. + +--Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir +des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfum, je le paierai +cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voil tout. Quant +aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que +je dsire. + +Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les +ordres qu'il venait de recevoir. + +Un instant aprs, des domestiques en livre entrrent: ils apportaient +des rideaux de Damas pour mettre aux fentres, des chaises et des +fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures +pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat tant celle du +concierge, tous ces objets manquaient, ou taient en si mauvais tat +que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir. +Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui +rpondit que c'tait de la part du chevalier Alcala. + +Bientt on apporta Murat le bain qu'il avait demand. Il tait +encore dans la baignoire lorsqu'on lui annona le gnral Nunziante: +c'tait une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reut en ami; +mais la position du gnral Nunziante tait fausse, et Murat s'aperut +bientt de son embarras. Le gnral, prvenu Tropea de ce qui venait +de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant +le prisonnier; et, tout en demandant son roi pardon des rigueurs que +lui imposait sa position, il commena un interrogatoire. Alors Murt +se contenta de rpondre:--Vous voulez savoir d'o je viens et o je +vais, n'est-ce pas, gnral? eh bien! je viens de Corse, je vais +Trieste, l'orage m'a pouss sur les ctes de Calabre, le dfaut +de vivres m'a forc de relcher au Pizzo; voil tout. Maintenant +voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir +du bain. + +Le gnral comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans +faire cder tout fait les convenances un devoir un peu rigoureux +peut-tre; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et +envoya Murt ce qu'il demandait. + +C'tait un uniforme complet d'officier napolitain. Murt s'en revtit +en souriant malgr lui de se voir habill aux couleurs du roi +Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et crivit +l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et + la reine sa femme. Comme il achevait ces dpches, deux tailleurs +qu'on avait fait venir de Monteleone arrivrent. + +Aussitt Murt, avec cette frivolit d'esprit qui le caractrisait, +passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, la +commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets: +il expliqua dans les moindres dtails quelle coupe il dsirait pour +l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour +le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses +instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congdia +en leur faisant promettre que ses vtements seraient prts pour le +dimanche suivant. + +Les tailleurs sortis, Murt s'approcha d'une de ses fentres: c'tait +celle qui donnait sur la plage o il avait t arrt. Une grande +foule de monde tait runie au pied d'un petit fortin qu'on y peut +voir encore aujourd'hui fleur de terre. Murt chercha vainement + deviner ce que faisait l cet amas de curieux. En ce moment le +concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point +souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.--Oh! ce +n'est rien, rpondit le concierge. + +--Mais enfin que font l tous ces gens? demanda Murat en insistant. + +--Bah! rpondit le concierge, ils regardent creuser une fosse. + +Murat se rappela qu'au milieu du trouble amen par sa catastrophe il +avait effectivement vu tomber prs de lui un de ses deux compagnons, +et que celui qui tait tomb tait Campana: cependant tout s'tait +pass d'une faon si rapide et si imprvue qu' peine s'il avait eu le +temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient +immdiatement prcd et suivi son arrestation. Il esprait donc +encore qu'il s'tait tromp, lorsqu'il vit deux hommes fendre le +groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes aprs +portant le cadavre ensanglant d'un jeune homme entirement dpouill +de ses vtements: c'tait celui de Campana. + +Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tte dans ses deux +mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures +quoique toujours au feu, caracol au milieu de tant de champs de +bataille sans faiblir un seul instant, se sentit bris la vue +inopine de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confi, qui +venait de tomber pour lui dans une chauffoure sans gloire, et que +des indiffrents enterraient comme un chien sans mme demander son +nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de +nouveau de la fentre. Cette fois la plage, part quelques curieux +attards, tait peu prs dserte; seulement, l'endroit que +couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attir +l'attention du prisonnier, une lgre lvation, remarquable par la +couleur diffrente que conservait la terre nouvellement retourne, +indiquait l'endroit o Campana venait d'tre enterr. Deux grosses +larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il tait si +profondment proccup qu'il ne voyait pas le concierge qui, entr +depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin, + un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat +se retourna. + +--Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prt. + +--Bien, dit Murat en secouant la tte comme pour faire tomber la +dernire larme qui tremblait sa paupire; bien, je te suis. + +--Son excellence le gnral Nunziante demande s'il lui serait permis +de dner avec votre excellence. + +--Parfaitement, dit Murat. Prviens-le, et reviens dans cinq minutes. + +Murat employa ces cinq minutes effacer de son visage toute trace +d'motion, de sorte que le gnral Nunziante entra lui-mme la place +du concierge. Le prisonnier le reut d'un visage si souriant qu'on et +dit que rien d'extraordinaire ne s'tait pass. Le dner tait prpar +dans la chambre voisine; mais la tranquillit de Murat tait toute +superficielle; son coeur tait bris, et vainement essaya-t-il de +prendre quelque chose. Le gnral Nunziante mangea seul; et, supposant +que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant +la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa +chambre. Aprs tre rest un quart d'heure peu prs table, Murat, +ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il prouvait, manifesta le +dsir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille +jusqu'au lendemain. Le gnral Nunziante s'inclina en sign +d'adhsion, et reconduisit le prisonnier jusqu' sa chambre. Sur le +seuil, Murat se retourna et lui prsenta la main; puis il rentra, et +la porte se referma sur lui. + +Le lendemain, neuf heures du matin, une dpche tlgraphique arriva +en rponse celle qui avait annonc la tentative de dbarquement +et l'arrestation de Murat. Cette dpche ordonnait la convocation +immdiate d'un conseil de guerre. Murat devait tre jug militairement +et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-mme en 1810 +contre tout bandit qui serait pris dans ses tats les armes la main. + +Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au gnral +Nunziante qu'il dclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans +l'interprtation des signes tlgraphiques, il attendrait une dpche +crite. De cette faon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce +qui lui donna une nouvelle confiance dans la faon dont il allait tre +trait. Mais enfin, le 12 au matin, la dpche crite arriva. Elle +tait brve et prcise; il n'y avait pas moyen de l'luder. La voici: +Naples, 9 octobre 1815. + + Ferdinand, par la grce de Dieu, etc. + + Avons dcrt et dcrtons ce qui suit: + + ART. 1er. Le gnral Murat sera jug par une commission militaire +dont les membres seront nomms par notre ministre de la guerre. + + ART. 2. Il ne sera accord au condamn qu'une demi-heure pour +recevoir les secours de la religion. + +Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait +dj rgl le temps qui devait s'couler entre la condamnation et la +mort. + +Un second arrt tait joint celui-ci. Ce second arrt, qui +dcoulait du premier, contenait les noms des membres choisis pour +composer le conseil de guerre. + +Toute la journe s'coula sans que le gnral Nunziante et le courage +d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reues. Dans la nuit du 12 +au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au +matin Murat part devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher +plus long-temps la situation o il se trouvait; et le 13, six heures +du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifie, et la +liste de ses juges lui fut communique. + +Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que +Murat, si imprvue qu'elle ft pour lui, reut cependant comme s'il y +et t prpar et le sourire du mpris sur les lvres; mais, cette +lecture acheve, Murat dclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal +compos de simples officiers; que si on le traitait en roi, il +fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en +marchal de France, son jugement ne pouvait tre prononc que par une +commission de marchaux; qu'enfin, si on le traitait en gnral, ce +qui tait le moins qu'on pt faire pour lui, il fallait rassembler un +jury de gnraux. + +Le capitaine Strati n'avait pas mission de rpondre aux +interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de rpondre +que son devoir tait de faire ce qu'il venait de faire, et que, +le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses +prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner. + +--C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que +l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura trait +un de ses frres en royaut comme il aurait trait un brigand. Allez, +et dites la commission qu'elle peut procder sans moi. Je ne me +rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune +puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence. + +Strati s'inclina et sortit. Murat, qui tait encore au lit, se leva et +s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait +qu'il tait condamn d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation +et son supplice une demi-heure seulement lui tait accorde. Il se +promenait grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco +Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au +nom de ses collgues, de comparatre au tribunal, ne ft-ce qu'un +instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui +demanda quels taient son nom, son ge et le lieu de sa naissance. + +A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur +impossible dcrire: + +--Je suis, dit-il, Joachim-Napolon, roi des Deux-Siciles, n la +Bastide-Fortunire, et l'histoire ajoutera: assassin au Pizzo. +Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne +de sortir. + +Le rapporteur obt. + +Cinq minutes aprs, le gnral Nunziante entra; il venait son +tour supplier Murat de paratre devant la commission, mais il fut +inbranlable. + +Cinq heures s'coulrent pendant lesquelles Murat resta enferm seul +et sans que personne ft introduit prs de lui; puis sa porte se +rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant +d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que +Murat avait rendue lui-mme contre les bandits, et en vertu de +laquelle il avait t jug. Murat tait assis; il devina que c'tait +sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une +voix ferme au procureur royal:--Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous +coute. + +Le procureur royal lut alors le jugement: Murat tait condamn +l'unanimit moins une voix. + +Cette lecture termine:--Gnral, lui dit le procureur royal, j'espre +que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que +vous ne vous en prendrez qu' vous-mme de la loi que vous avez faite. + +--Monsieur, rpondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands +et non pour des ttes couronnes. + +--La loi est gale pour tous, monsieur, rpondit le procureur royal. + +--Cela peut tre, dit Murat, lorsque cela est utile certaines +gens; mais quiconque a t roi porte avec lui un caractre sacr qui +mriterait qu'on y regardt deux fois avant de le traiter connue le +commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire +qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais: +tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai t trente batailles, +j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles +connaissances pour ne pas tre familiariss l'un avec l'autre. C'est +vous dire, messieurs, que quand vous serez prts je le serai, et que +je ne vous ferai point attendre. Quant vous en vouloir, je ne vous +en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mle, ayant reu de son +chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoy sa balle au travers du +corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrt du roi ne me +donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps perdre pour dire +adieu ma femme et mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en +souriant, comme au temps o il tait roi:--Et que Dieu vous ait dans +sa sainte et digne garde. + +Rest seul, Murat s'assit en face de la fentre qui regarde la mer, +et crivit sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir +l'authenticit, puisque nous l'avons transcrite sur la copie mme de +l'original qu'avait conserv le chevalier Alcala. + +Chre Caroline de mon coeur, + + L'heure fatale est arrive, je vais mourir du dernier des supplices: +dans une heure tu n'auras plus d'poux et nos enfants n'auront plus de +pre; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mmoire. + + Je meurs innocent, et la vie m'est enleve par un jugement injuste. + + Adieu mon Achille, adieu ma Laetitia, adieu mon Lucien, adieu ma +Louise. + + Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un +royaume plein de mes ennemis; montrez-vous suprieurs l'adversit, +et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'tes, en +songeant ce que vous avez t. + + Adieu, je vous bnis, ne maudissez jamais ma mmoire; rappelez-vous +que la plus grande douleur que j'prouve dans mon supplice est celle +de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun +ami pour me fermer les yeux. + + Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bndiction +paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers. Adieu, +adieu, n'oubliez point votre malheureux pre! + + Pizzo, ce 13 octobre 1815. + + JOACHIM MURAT. + +Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna +et reconnut le gnral Nunziante. + +--Gnral, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer +une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-mme, peut-tre me la +refuserait-on. + +Le gnral sortit, et rentra quelques secondes aprs avec l'instrument +demand. Murat le remercia d'un signe de tte, lui prit les ciseaux +des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la +lettre et prsentant cette lettre au gnral: + +--Gnral, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre +sera remise ma Caroline? + +---Sur mes paulettes je vous le jure, rpondit le gnral. Et il se +dtourna pour cacher son motion. + +--Eh bien! eh bien! gnral, dit Murat en lui frappant sur l'paule, +qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les +deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voil +tout, et cette fois elle viendra mon commandement, ce qu'elle ne +fait pas toujours, car j'espre qu'on me laissera commander le feu, +n'est-ce pas? Le gnral fit signe de la tte que oui. + +--Maintenant, gnral, continua Murat, quelle est l'heure fixe pour +mon excution? + +--Dsignez-la vous-mme, rpondit le gnral. + +--C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre. + +--J'espre que vous ne croyez pas que c'est ce motif. + +--Allons donc, gnral, je plaisant, voil tout. + +Murt tira sa montre de son gousset: c'tait une montre enrichie de +diamants, sur laquelle tait le portrait de la reine; le hasard fit +qu'elle se prsenta du ct de l'mail. + +Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur +indfinissable, puis avec un soupir: + +--Voyez donc, gnral, dit-il, comme la reine est ressemblante.--Puis +il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout + coup pour quelle cause il l'avait tire: + +--Oh! pardon, gnral, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est +trois heures passes; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien; +cinquante-cinq minutes, est-ce trop? + +---C'est bien, gnral, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour +sortir en sentant qu'il touffait. + +--Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrtant. + +--Mes instructions portent que j'assisterai votre excution, mais +vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, gnral? je n'en aurais pas la +force.... + +C'est bien, c'est bien! enfant que vous tes, dit Murat; vous me +donnerez la main en passant, et ce sera tout. + +Le gnral Nunziante se prcipita vers la porte; il sentait lui-mme +qu'il allait clater en sanglots. De l'autre ct du seuil, il y avait +deux prtres. + +--Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin +de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir? + +--Ils demandent entrer, sire, dit le gnral, donnant pour la +premire fois dans son trouble, au prisonnier, le titre rserv la +royaut. + +--Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat. + +Les deux prtres entrrent: l'un d'eux se nommait Francesco +Pellegrino, et tait l'oncle de ce mme Georges Pellegrino qui tait +cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea. + +--Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux, +que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure, +et je n'ai pas de temps perdre. + +--Gnral, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez +mourir en chrtien? + +--Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez. + +Pellegrino se retira cette premire rebuffade? mais don Antonio +Masdea resta. C'tait un beau vieillard la figure respectable, +la dmarche grave, aux manires simples. Murat eut d'abord un moment +d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais, +en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa +physionomie, il se contint. + +--Eh bien! mon pre, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu? + +--Vous ne m'avez pas reu ainsi la premire fois que je vous vis, +sire; il est vrai qu' cette poque vous tiez roi, et que je venais +vous demander une grce. + +--Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: o vous +ai-je donc vu? Aidez ma mmoire. + +--Ici mme, sire, lorsque vous passtes au Pizzo en 1810; j'allai vous +demander un secours pour achever notre glise: je sollicitais 25,000 +francs, vous m'en envoytes 40,000. + +--C'est que je prvoyais que j'y serais enterr, rpondit en souriant +Murat. + +--Eh bien! sire, refuserez-vous un vieillard la dernire grce qu'il +vous demande? + +--Laquelle? + +--Celle de mourir en chrtien. + +--Vous voulez que je me confesse? eh bien! coutez: tant enfant, j'ai +dsobi mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat. +Voil la seule chose dont j'aie, me repentir. + +--Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez +dans la foi catholique? + +--Oh! pour cela, sans difficult, dit Murat; et allant s'asseoir la +table o il avait dj crit, il traa le billet suivant: + +Moi, Joachim Murat, je meurs en chrtien, croyant la sainte +glise catholique, apostolique et romaine. + + JOACHIM MURAT. + +Et il remit le billet au prtre. + +Le prtre s'loigna. + +--Mon pre, lui dit Murat, votre bndiction. + +--Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais +de coeur, rpondit le prtre. + +Et il imposa les deux mains sur cette tte qui avait port le diadme. + +Murt s'inclina et dit voix basse quelques paroles qui ressemblaient + une prire; puis il fit signe don Masdea de le laisser seul. Cette +fois le prtre obit. + +Le temps fix entre le dpart du prtre et l'heure de l'excution +s'coula sans qu'on pt dire ce que fit Murat pendant cette +demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie, partir du village +obscur, et qui aprs avoir brill, mtore royal, revenait s'teindre +dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une +partie de ce temps avait t employe sa toilette, car lorsque le +gnral Nunziante rentra il trouva Murat prt comme pour une parade; +ses cheveux noirs taient rgulirement spars sur son front et +encadraient sa figure mle et tranquille; il appuyait la main sur le +dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente. + +--Vous tes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prt. + +--Le gnral Nunziante ne put lui rpondre tant il tait mu, mais +Murat vit bien qu'il tait attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce +moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les +dalles. + +--Adieu, gnral, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre ma +chre Caroline. + +Puis, voyant que le gnral cachait sa tte entre ses deux mains, il +sortit de la chambre et entra dans la cour. --Mes amis, dit-il aux +soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander +le feu; la cour est assez troite pour que vous tiriez juste: visez +la poitrine, sauvez le visage. + +Et il alla se placer six pas des soldats, presque adoss un mur et +exhauss sur une marche. + +Il y eut un instant de tumulte au moment o il allait commencer de +commander le feu; c'taient les prisonniers correctionnels qui, +n'ayant qu'une fentre grille qui donnait sur la cour, se dbattaient +pour tre cette fentre. + +L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se +turent. + +Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hte +ni retard, et comme il et fait un simple exercice. Au mot feu, +trois coups seulement partirent, Murt resta debout. Parmi les soldats +intimids, six n'avaient pas tir, trois avaient tir au-dessus de +la tte. C'est alors que ce coeur de lion, qui faisait de Murat un +demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible nergie. +Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la +crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat +en avait pour mourir deux fois, lui! + +--Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait +m'pargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par o vous auriez +d commencer, recommenons, et cette fois pas de grce, je vous prie. + +Et il recommena d'ordonner la charge avec cette mme voix calme et +sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la +reine; enfin le mot feu se fit entendre, immdiatement suivi d'une +dtonation, et Murat tomba perc de trois balles. + +Il tait tu roide: une des balles avait travers le coeur. + +On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il +n'avait point lche, et sur laquelle tait le portrait. J'ai vu +cette montre Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait +rachete 2,400 fr. + +On porta le corps sur le lit, et, le procs-verbal de l'excution +rdig, on referma la porte sur lui. + +Pendant la nuit, le cadavre fut port dans l'glise par quatre +soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs +sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui +depuis ce temps ne fut pas rouverte. + +Un bruit trange courut. On assura que les soldats n'avaient port + l'glise qu'un cadavre dcapit; s'il faut en croire certaines +traditions verbales, la tte fut porte Naples et remise +Ferdinand, puis conserve dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin +que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isole et +obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pt lui rpondre, +en lui montrant la tte de Murat. + +Cette tte tait conserve dans une armoire place la tte du lit de +Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut +qu'aprs la mort du vieux roi que, pouss par la curiosit, son fils +Franois ouvrit cette armoire, et dcouvrit le secret paternel. + +Ainsi mourut Murat, l'ge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple +que lui avait donn, six mois auparavant, Napolon revenant de l'le +d'Elbe. + +Quant Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'tait pay lui-mme de +sa trahison en emportant les trois millions dposs sur son navire, il +demande cette heure l'aumne dans les cafs de Malte. + +Aprs avoir recueilli de la bouche des tmoins oculaires toutes les +notes relatives ce triste sujet, nous commenmes la visite des +localits qui y sont signales; d'abord, notre premire visite fut +pour la plage o eut lieu le dbarquement. On nous montra au bord de +la mer, o on la conserve comme un objet de curiosit, la vieille +chaloupe que Murat poussait la mer quand il fut pris, et dont la +carcasse est encore troue de deux balles. + +En avant du petit fortin, nous nous fmes montrer la place o est +enterr Campana; rien ne la dsigne la curiosit des voyageurs; elle +est recouverte de sable, comme le reste de la plage. + +De la tombe de Campana, nous allmes mesurer le rocher du sommet +duquel le roi et ses deux compagnons avaient saut. Il a un peu plus +de trente-cinq pieds de hauteur. + +De l nous revnmes au chteau; c'est une petite forteresse sans +grande importance militaire, laquelle on monte par un escalier pris +entre deux murs; deux portes se ferment pendant la monte. Arriv +sa dernire marche, on a sa droite la prison des condamns +correctionnels, sa gauche l'entre de la chambre qu'occupa Murat, +et derrire soi, dans un rentrant de l'escalier, la place o il fut +fusill. Le mur qui s'lve derrire la marche sur laquelle Murt +tait mont porte encore la trace de six balles. Trois de ces six +balles ont travers le corps du condamn. Nous entrmes dans la +chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se +compose de quatre murailles nues, blanchies la chaux et recouvertes +d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte +tait le lit o le roi sua son agonie de soldat. Nous vmes deux +ou trois enfants couchs ple-mle sur ce lit. Une vieille femme +accroupie, et qui avait peur du cholra, disait son rosaire dans +un coin; dans la chambre voisine, o s'tait tenue la commission +militaire, des soldats chantaient tue-tte. + +L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation tait +le fils de l'ancien concierge; c'tait un homme de trente-cinq ou +trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa +dtention, et se le rappelait merveille, puisqu'il pouvait avoir +cette poque quinze ou seize ans. + +Au reste, aucun souvenir matriel n'tait rest de cette grande +catastrophe, l'exception des balles qui trouent le mur. + +Je pris la chambre claire un dessin trs-exact de cette cour. Il +est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces +murailles blanches, qui se dtachent en contours arrts sur un ciel +d'un bleu d'indigo. + +Du chteau nous nous rendmes l'glise. La pierre scelle sur le +cadavre de Murat n'a jamais t rouverte. A la vote pend comme un +trophe de victoire la bannire qu'il apportait avec lui, et qui a t +prise sur lui. + +A mon retour Florence, vers le mois de dcembre de la mme anne, +madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de +Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez +elle. Je m'empressai de me rendre son invitation; elle n'avait +jamais eu de dtails bien prcis sur la mort de son mari, et elle me +pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris +au Pizzo. + +Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachete, et +que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba.... Quant la lettre +qu'il lui avait crite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait +jamais reue, et ce fut moi qui lui en donnai la premire copie. + +J'oubliais de dire qu'en souvenir et en rcompense du service rendu au +gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exempte pour toujours +de droits et d'impts. + + + + +CHAPITRE XIII. + +MADA. + + +Comme je l'ai dit, notre speronare n'tait point arriv, et la chose +tait d'autant plus inquitante que le temps se prparait la +tempte. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous tions logs, +sduits par son apparence, dans une petite auberge situe sur la place +mme o dbarqua le roi, et une centaine de pas du petit fortin o +est enterr Campana; mais nous n'y fmes pas plutt tablis que nous +nous apermes que tout y manquait, mme les lits. Malheureusement il +tait trop tard pour remonter la ville, l'eau tombait par torrents +et les clats du tonnerre se succdaient avec une telle rapidit, +qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant +il tait violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage +et venaient mourir dix pas de notre auberge. + +On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on +fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en +rsulta que je fus oblig, comme la veille, de me jeter tout habill +sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de +caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cdai la +place et que j'essayai de dormir couch sur deux chaises; peut-tre y +serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents la chambre, mais il +n'y avait que des fentres, et les clairs taient tellement continus, +qu'on et vritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin +j'appelais nos matelots grands cris, mais cette heure je priais +Dieu qu'ils n'eussent pas quitt le port. + +Le jour vint enfin sans que j'eusse ferm l'oeil; c'tait la troisime +nuit que je ne pouvais dormir; j'tais cras de fatigue. Comme Murat, +j'eusse donn cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans +tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en +avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier. +Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser +l'indiscrtion jusque-l. + +Avec le jour la tempte se calma, mais l'air tait devenu trs-froid, +et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais +tendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable +de la mer tait tout dtremp, et il tait devenu une plaine de boue +pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortmes pas moins de +notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finmes par +trouver dans une petite auberge situe sur la place. Pendant que +nous tions djeuner, nous demandmes si l'on ne pourrait pas +nous coucher la nuit suivante: on nous rpondit, comme toujours, +affirmativement et en nous montrant une chambre o du moins il y avait +l'air de n'avoir que des puces. Nous envoymes notre muletier payer +notre carte l'auberge de la plage, et fmes transporter notre _roba_ +dans notre nouveau domicile. + +Jadin, qui tait parvenu dormir quelque peu la nuit prcdente, +s'en alla prendre une vue gnrale du Pizzo; pendant ce temps, je +fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne +pouvais dormir. + +Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une +grande affaire dans les auberges d'Italie en gnral, et dans celles +de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier +coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on +essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec +un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se +renouvelle avec les mmes ruses et la mme obstination de la part des +aubergistes, qui, mon avis, auraient bien plutt fait de les faire +blanchir. Mais sans doute, quelque prjug qui s'y oppose, quelque +superstition qui le dfende, les draps blancs, c'est le _rara avis_ de +Juvnal, c'est le phoenix de la princesse de Babylone. + +Je passai en revue toute la lingerie de l'htel sans en venir mon +honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'crivis M. +le chevalier Alcala pour le prier de nous prter deux paires de draps. +Il accourut lui-mme pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais +comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus +pas lui causer ce drangement Il insista, mais je tins bon; et le +garon de l'htel, envoy chez lui, revint avec tes bienheureux draps +tant ambitionns. + +Je profitai de cette visite pour arrter avec lui nos affaires +relativement au speronare. Il tait vident qu'aprs la tempte de la +nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journe; il fallait donc +continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le +capitaine: une l'auberge de la place, l'autre l'auberge du rivage, +et l'autre M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonaient notre +quipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous + San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commenaient +arriver de l'intrieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses +environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, ce qu'on +assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient +disparu, entirement englouties, elles et leurs habitants. Au reste, +les secousses continuaient tous les jours, ou plutt toutes les nuits, +ce qui faisait qu'on ignorait o s'arrterait la catastrophe. Je +demandai au chevalier Alcala si la tempte de cette nuit n'avait pas +quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me rpondit en +souriant, moiti croyant, moiti incrdule, que la tempte de la nuit +tait la tempte anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette +espce d'nigme atmosphrique. + +--Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous +rpondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui +visite le Pizzo. + +--Et vous, que me rpondrez-vous? lui demandai-je en souriant. + +--Moi,je vous rpondrai que depuis vingt ans cette tempte n'a pas +manqu une seule fois de revenir jour et heure fixe, affirmation +de laquelle, en votre qualit de Franais et de philosophe, vous +tirerez la conclusion que vous voudrez. + +Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'tre +press de nouvelles questions. + +Toute la journe se passa sans que nous aperussions apparence de +speronare; nous restmes sur la terrasse du chteau jusqu'au dernier +rayon de jour, les yeux fixs sur Tropea, et atteints de quelques +lgres inquitudes. Comptant sur le vent, nous tions partis, comme +nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps +contraire continuait nous devions bientt arriver la fin de notre +trsor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrmes l'htel, +notre muletier nous signifia que nous n'eussions point compter +sur lui pour le lendemain, attendu que nous tions beaucoup trop +aventureux pour lui, et que c'tait un miracle comment nous n'avions +pas t assassins et lui avec nous, surtout portant le nom de +Franais, nom qui a laiss peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous +essaymes de le dcider venir avec nous jusqu' Cosenza, mais toutes +nos instances furent inutiles; nous le paymes, et nous nous mmes +la recherche d'un autre muletier. + +Ce n'tait pas chose facile, non pas que l'espce manqut; mais au +Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu +appeler les mulets, _muli_, et je continuais de dsigner l'objet sous +ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son +crayon et de dessiner une mule toute caparaonne. Notre hte, qui +nous nous tions adresss, suivit avec beaucoup d'intrt ce dessin; +puis, quand il fut fini. + +--Ah! s'cria-t-il, _una vettura_. + +Au Pizzo une mule s'appelle _vettura_. Avis aux philologues et surtout +aux voyageurs. + +Le lendemain, six heures, nos deux _vetture_ taient prtes. +Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mmes hsitations +que nous avions prouves de la part de celui que nous quittions, nous +entammes une explication pralable sur ce sujet; mais celui-l se +contenta de nous rpondre en nous montrant son fusil qu'il portait en +bandoulire:--O vous voudrez, comme vous voudrez, l'heure que vous +voudrez. Nous apprcimes ce laconisme tout spartiate; nous fmes une +dernire visite notre terrasse pour nous assurer que le speronare +n'tait point en vue; puis enfin, dsappoints cette fois encore, nous +revnmes l'htel, nous enfourchmes nos mules et nous partmes. + +Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientt explique +par lui-mme: c'tait un vritable Pizziote. Je demande pardon +l'Acadmie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas. +Or, la conduite que tint le Pizzo l'endroit de Murat fut, il faut +le dire, fort diversement juge dans le reste des Calabres. A cette +premire dissension, souleve par un mouvement politique, vinrent se +joindre les faveurs dont la ville fut comble et qui soulevrent un +mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose +rpter le mot, sortent peine de la circonscription de leur +territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines. +Cette circonstance fait que ds leur enfance ils sortent arms, +s'habituent jeunes au danger et, par consquent habitus lui, +cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres +Calabrais, en les appelant presque toujours _traditori_, leur +rendaient au moins pleine et entire justice. + +Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un +village nomm Vena, qui avait conserv un costume tranger et une +langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances +nous donnrent le dsir de voir ce village; mais notre guide nous +prvint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par +consquent il ne fallait pas penser nous y arrter, mais y passer +seulement. Nous nous informmes alors o nous pourrions faire halte +pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Mada comme +le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, la rigueur, +des _signori_ pouvaient s'arrter; nous le primes donc de se +dtourner de la grande route et de nous conduire Mada. Comme +c'tait le garon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune +difficult; c'tait un jour de retard pour arriver Cosenza, voil +tout. + +Nous nous arrtmes sur le midi un petit village nomm Fundaco del +Fico, pour reposer nos montures et essayer de djeuner; puis, aprs +une halte d'une heure, nous reprmes notre course, en laissant la +grande route notre gauche et en nous engageant dans la montagne. + +Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les +auberges avait peu prs cess; nous tions engags dans la rgion +des montagnes o poussent les chtaigniers, et, comme nous approchions +de l'poque de l'anne o l'on commence la rcolte de cet arbre, nous +prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de +chtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la +cendre et mangeais de prfrence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu +m'habituer, et qui tait souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne +volont notre hte pt nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me +gardai bien de droger cette habitude, attendu que d'avance je me +faisais une assez mdiocre ide du gte qui dons attendait. + +Aprs trois heures de marche dans la montagne, nous apermes Mada. +C'tait un amas de maisons, situes au haut d'une montagne, qui +avaient t recouvertes primitivement, comme toutes les maisons +calabraises, d'une couche de pltre ou de chaux, mais qui, dans les +secousses successives quelles avaient prouves, avaient secou une +partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, taient +couvertes de larges taches grises qui leur donnaient toutes l'air +d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardmes, Jadin et +moi, en secouant la tte et en supputant mentalement la quantit +incalculable d'animaux de toute espce qui, outre les Madiens, +devaient habiter de pareilles maisons. C'tait effroyable penser; +mais nous tions trop avancs pour reculer. Nous continumes donc +notre route sans mme faire part notre guide de terreurs qu'il +n'aurait point comprises. + +Arrivs au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si +escarpe que nous prfrmes mettre pied terre et chasser nos mulets +devant nous. Nous avions fait peine une centaine de pas en suivant +ce chemin, lorsque nous apermes sur la pointe d'un roc une femme en +haillons et toute chevele. Comme nous tions, s'il fallait en croire +nos Siciliens, dans un pays de sorcires, je demandai ntre guide + quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous +avions devant les yeux: notre guide nous rpondit alors que ce n'tait +pas une sorcire, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous +voulions lui faire l'aumne de quelques grains, ce serait une bonne +action devant Dieu. Si pauvres que nous commenassions d'tre +nous-mmes, nous ne voulmes pas perdre cette occasion d'augmenter la +somme de nos mrites, et je lui envoyai par notre guide la somme +de deux carlins: cette somme parut sans doute la bonne femme une +fortune, car elle quitta l'instant mme son rocher et se mit nous +suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris +de joie: nous emes beau lui faire dire que nous la tenions quitte, +elle ne voulut entendre rien, et continua de marcher derrire nous, +ralliant elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et +qui, loigns de tout chemin, semblaient aussi tonns de voir des +trangers qu'auraient pu l'tre des insulaires des les Sandwich ou +des indignes de la Nouvelle-Zemble. Il en rsulta qu'en arrivant +la premire rue nous avions notre suite une trentaine de personnes +parlant et gesticulant qui mieux mieux, et au milieu de ces trente +personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions +donn deux carlins, preuve incontestable que nous tions des princes +dguiss. + +Au reste, une fois entrs dans le bourg, ce fut bien pis: chaque +maison, pareille aux spulcres du jour du jugement dernier, rendit +l'instant mme ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fmes +plus suivis, mais entours de telle faon qu'il nous fut impossible +d'avancer. Nous nous escrimmes alors de notre mieux demander une +auberge; mais il parat, ou que notre accent avait un caractre tout +particulier, ou que nous rclamions une chose inconnue, car chaque +interpellation de ce genre la foule se mettait rire d'un rire si +joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarit +gnrale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degr la curiosit +des Madiens mles, c'taient nos armes, qui, par leur luxe, +contrastaient, il faut le dire, avec la manire plus que simple dont +nous tions mis; nous ne pouvions pas les empcher de toucher, comme +de grands enfants, ces doubles canons damasss, qui taient l'objet +d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au +milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions +nous regarder avec une certaine inquitude, lorsque tout coup un +homme fendit la foule, me prit par la main, dclara que nous tions +sa proprit, et qu'il allait nous conduire dans une maison o nous +serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend +bien, nous allcha. Nous rpondmes au brave homme que, s'il tenait +seulement la moiti de ce qu'il promettait, il n'aurait pas se +plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne +demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous +montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus +considrable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un +instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relche, et ne cessant +de nous rpter que nous tions bien favoriss du ciel d'tre tombs +entre ses mains. + +Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent nous amener devant +une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu suprieure +celles qui l'environnaient, mais dont l'intrieur nous prsagea +l'instant mme les maux dont nous tions menacs. C'tait une espce +de cabaret, compos d'une grande chambre divise en deux par une +tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait +pntrer de la partie antrieure la partie postrieure par une +dchirure en forme de porte. A droite de la partie antrieure +consacre au public, tait un comptoir avec quelques bouteilles de +vin et d'eau-de-vie et quelques verres de diffrentes grandeurs. A +ce comptoir tait la matresse de la maison, femme de trente +trente-cinq ans, qui n'et peut-tre point paru absolument laide si +une salet rvoltante n'et pas forc le regard de se dtourner de +dessus elle. A gauche tait, dans un enfoncement, une truie qui, +venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont +les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiter +sur son domaine. La partie postrieure, claire par une fentre +donnant sur un jardin, fentre presque entirement obstrue par les +plantes grimpantes, tait l'habitation d l'htesse. A droite tait +son lit couvert de vieilles courtines vertes, gauche une norme +chemine ou grouillait couch sur la cendre quelque chose qui +ressemblait dans l'obscurit un chien, et que nous reconnmes +quelque temps aprs pour un de ces crtins hideux, gros cou et +ventre ballonn, comme on en trouve chaque pas dans le Valais. Sur +le rebord de la croise taient ranges sept ou huit lampes trois +becs, et au-dessous du rebord tait la table, couverte pour le moment +de hideux chiffons tout hillonns que l'on et jets en France +la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il tait +claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourr de foin et de paille. + +C'tait l le paradis o nous devions tre comme des anges. + +Notre conducteur entra le premier et changea tout bas quelques +paroles avec notre future htesse; puis il revint la figure riante +nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'et point l'habitude +de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos +excellences, se dpartir de ses habitudes et nous donner manger +et coucher. A entendre notre guide, au reste, c'tait une si +grande faveur qui nous tait accorde, que c'et t le comble de +l'impolitesse de la refuser. La question de paratre poli ou impoli +la signora Bertassi tait, comme on s'en doute, fort secondaire pour +nous; mais, aprs nous tre informs notre Pizziote, nous apprmes +qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout +Mada, et trs probablement non plus pas une seule maison aussi +confortable que celle qui nous tait offerte. Nous nous dcidmes +donc entrer, et ce fut alors que nous passmes l'inspection des +localits: c'tait, comme on l'a vu, faire dresser les cheveux. + +Au reste, notre htesse, grce sans doute la confidence faite par +notre cicrone, tait charmante de gracieuset. Elle accourut dans +l'arrire-boutique, qui servait la fois de salle manger, de salon +et de chambre coucher, et jeta un fagot dans la chemine; ce fut +la lueur de la flamme, qui la forait de se retirer devant elle, que +nous nous apermes que ce que nous avions pris pour un chien de +berger tait un jeune garon de dix-huit vingt ans. A ce drangement +opr dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris +plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus +loign de la chemine, et tout cela avec les mouvements lents et +pnibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors la signora +Bertassi o tait la chambre qu'elle nous destinait; elle me rpondit +que c'tait celle-l mme; que nous coucherions, Jadin et moi, +dans son lit, et qu'elle et son frre (le crtin tait son frre) +dormiraient prs du feu. Il n'y avait rien dire une femme qui nous +faisait de pareils sacrifices. + +J'ai pour systme d'accepter toutes les situations de la vie sans +tenter de ragir contre les impossibilits, mais en essayant au +contraire de tirer l'instant mme des choses le meilleur rsultat +possible; or il me parut clair comme le jour que, grce aux rats du +grenier, la truie de la boutique et la multitude d'autres animaux +qui devaient peupler la chambre coucher, nous ne dormirions pas un +instant: c'tait un deuil faire; je le fis, et me rabattis sur le +diner. + +Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en +cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou +un dindonneau; enfin le jardin, plac derrire la maison, renfermait +plusieurs espces de salades. Avec cela et les chtaignes dont nos +poches taient bourres on ne fait pas un dner royal, mais on ne +meurt pas de faim. + +Qu'on me pardonne tous ces dtails; j'cris pour les malheureux +voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue celle +o nous tions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront +peut-tre s'en tirer mieux que nous ne le fmes. + +Je pensai avec raison que les diffrents matriaux de notre dner +prendraient un certain temps runir. Je rsolus donc de ne pas +laisser de bras inutiles. Je chargeai l'htesse de prparer le +macaroni, le cicrone de trouver le poulet, crtin d'aller me chercher +pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les chtaignes, et je me +chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en rsulta qu'au bout de +dix minutes chacun avait fait son affaire, l'exception de Jadin, qui +avait eu les hol mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que +les autres prparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce ct se +rpara. + +Le macaroni fut plac sur le feu; la volaille, mise mort, malgr ses +protestations qu'elle tait une poule et non un poulet, fut pendue +une ficelle par les deux pattes de derrire et commena de tourner sur +elle-mme; enfin la salade, convenablement lave et pluche, attendit +l'assaisonnement dans un saladier pass trois eaux. On verra plus +tard comment, malgr toutes ces prcautions, j'arrivai demeurer +jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni. + +Sur ces entrefaites la nuit tait venue: on alluma deux lampes, une +pour clairer la table, l'autre pour clairer le service; comme on le +voit, notre htesse faisait les choses splendidement. + +On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'tait l'entre; il en +mangea et le trouva fort bon; quant moi, j'ai dj dit ma rpugnance +pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'tait au +tour du poulet: il tournait comme un tonton, tait rissol point, et +prsentait un aspect des plus apptissants; je m'approchai pour couper +la ficelle, et j'aperus notre crtin qui, toujours couch dans les +cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un +petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosit de jeter un coup +d'oeil sur sa cuisine particulire, et je m'aperus qu'il avait +recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les +faisait frire. C'tait fort ridicule sans doute; mais, cette vue, je +laissai tomber le poulet dans la lchefrite, sentant qu'aprs ce que +je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande. +Comme Jadin n'avait rien aperu de pareil, il s'informa de la cause du +retard que je mettais apporter le rti. Malheureusement, le mouchoir +sur la bouche, j'tais retourn du ct de la tapisserie, incapable de +rpondre, pour le moment, une seule parole ses interpellations; ce +qui fit qu'il se leva, vint lui-mme voir ce qui se passait, et trouva +le malheureux crtin mangeant belles mains son effroyable fricasse. +Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre ct en jurant tous les +jurons que cette belle et riche langue franaise pouvait lui fournir. +Quant au crtin, qui tait loin de se douter qu'il ft l'objet de +cette double explosion, il ne perdait pas une bouche de son repas; si +bien que quand nous nous retournmes il avait fini. + +Nous revnmes nous mettre tristement et silencieusement table. +Le mot seul de poulet, prononc par un de nous, aurait eu les +consquences les plus fcheuses; notre htesse voulut s'approcher +de la chemine un plat la main, mais je lui criai que nous nous +contenterions de manger de la salade. + +Un instant aprs j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la +fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant +qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et +quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre +htesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le +morceau de rsistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-mme, +et, aprs avoir commenc par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on +le sait, une vritable hrsie culinaire, elle versait par un de ses +trois becs l'huile de la lampe dans le saladier. + +A ce spectacle je me levai et je sortis. + +Un instant aprs je vis arriver Jadin un cigare la bouche; c'tait +sa grande consolation dans les frquentes msaventures que nous +prouvions, consolation dont j'tais malheureusement priv, n'ayant +jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, trs-doux et +presque sans odeur. Nous nous regardmes les bras croiss et en +secouant la tte; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais +cependant le spectacle n'avait t jusque-l. Une seule chose nous +consolait, c'tait notre ressource habituelle, c'est--dire les +chtaignes qui rtissaient sous la cendre. + +Nous rentrmes, et nous les trouvmes servies et tout pluches; +l'effroyable crtin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous +rendre ce service en notre absence. + +Cette fois, nous nous mmes rire; nos malheurs taient si redoubls +qu'ils retombaient dans la comdie. Nous envoymes les chtaignes +rejoindre le poulet et la salade. Nous coupmes chacun un morceau +de pain, et nous nous en allmes, de peur que quelque chose ne nous +dgott mme du pain, le manger par les rues de Mada. + +Au bout d'une demi-heure nous repassmes devant la maison, et nous +vmes, travers les vitres, notre htesse, notre crtin et un +militaire nous inconnu, qui, assis notre table, soupaient avec +notre souper. + +Nous ne voulmes pas dranger ce petit festin, et nous attendmes +qu'ils eussent fini pour rentrer. + +Le militaire, qui tait un carabinier, nous parut jouir dans la maison +d'une autorit presque autocratique: cependant nous nous apermes au +premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre htesse +pour nous; bien plus, apprenant que nous tions Franais et que nous +arrivions du Pizzo, il se mit nous vanter avec enthousiasme la +rvolution de juillet et dplorer le meurtre de Murat. Cette double +explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte +dans un fidle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas +jusque-l manifest de profondes sympathies pour l'une ni pour +l'autre. Il tait vident que notre carabinier, ne pouvant deviner +dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas t fch de nous +reconduire Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se +faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le +fidle soldat de S. M. Ferdinand, le pige tait trop grossier pour +que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en +son nom en italien qu'il tait un mouchard; je le lui dis en son +nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui +n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espr; alors, loin de +l, il se mit regarder nos armes avec la plus minutieuse attention, +puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin +aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous +appelmes notre htesse pour qu'elle et la bont de mettre le fidle +soldat de S. M. Ferdinand la porte. Cette invitation de notre part +amena de la sienne une longue ngociation la fin de laquelle le +carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis, +et en nous annonant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec +nous le lendemain matin avant notre dpart. + +Nous nous croyions dbarrasss des visiteurs, lorsque derrire notre +carabinier arriva une amie de notre htesse, qui s'tablit avec elle +au coin de la chemine. Comme tout prendre c'tait une espce de +femme, nous prmes patience pendant une heure. Cependant, au bout +d'une heure nous demandmes la signora Bertassi si son amie n'allait +pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la +signora Bertassi nous rpondit que son amie venait passer la nuit avec +elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gner en sa prsence. +Nous comprmes alors que l'arrive de la nouvelle venue tait une +attention dlicate de notre cicrone, qui nous avait promis que nous +serions, o il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui +voulait, autant qu'il tait en lui, nous tenir sa promesse. Nous en +prmes donc notre parti, et nous rsolmes d'agir comme si nous tions +absolumentseuls. + +Au reste, nos dispositions nocturnes taient faciles prendre. Comme +notre htesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous +avait non-seulement cd son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas +question de se dshabiller. Je cdai la couchette Jadin, qui s'y +jeta tout habill et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser +les attaques dont il allait incessamment tre l'objet, et moi je +m'tablis sur deux chaises envelopp de mon manteau. Quant aux deux +femmes, elles s'accoudrent comme elles purent la chemine, et le +crtin complta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans +les cendres. + +Il est impossible de se faire une ide de la nuit que nous passmes. +La constitution la plus robuste ne rsisterait point trois nuits +pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux; +cependant, comme nous pensmes que le meilleur remde notre malaise +tait l'air et le soleil, nous ne fmes point attendre notre guide +qui, six heures du matin, tait ponctuellement la porte avec +ses deux mules: nous rglmes notre compte avec notre htesse, qui, +portant sur la carte _tout ce qu'on nous avait servi_ comme ayant t +_consomm_ par nous, nous demanda quatre piastres, que nous paymes +sans conteste, tant nous avions hte d'tre dehors de cet horrible +endroit. Quant notre cicrone, comme nous ne l'apermes mme pas, +nous prsummes que sa rtribution tait comprise dans l'addition. + +Nous nous acheminmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfonc +dans la montagne que Mada. Mais au bout de vingt minutes de marche, +nous entendmes de grands cris d'appel derrire nous, et en nous +retournant nous apermes notre carabinier, arm de toutes pices, qui +courait aprs nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous +pensmes que, peu flatt de notre accueil de la veille, il avait +t faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reu +l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fmes +agrablement dtromps lorsque nous le vmes tirer de sa fonte une +bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave +de la parole qu'il nous avait donne de boire avec nous le coup de +l'trier, et tant arriv trop tard pour avoir ce plaisir, il avait +sell son cheval et s'tait mis notre poursuite. Comme l'intention +tait videmment bonne, quoique la faon ft singulire, nous ne vmes +aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prmes +chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bmes la sant +du roi Ferdinand, laquelle, toujours fidle aux principes +rvolutionnaires qu'il nous avait manifests, il tint absolument +mler celle du roi Louis-Philippe. Aprs quoi, sur notre refus de +redoubler, il nous offrit une nouvelle poigne de main, et repartit au +galop comme il tait venu. + +Jadin prtendit que c'tait le fidle soldat de S.M. le roi Ferdinand +qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin +est un homme plein de sens et de pntration l'endroit des misres +humaines, je suis tent de croire qu'il avait raison. + + + + +CHAPITRE XIV. + +BELLINI. + + +Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivmes Vena. + +Notre guide ne nous avait pas tromps, car aux premiers mots que nous +adressmes un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que +la langue que nous lui parlions lui tait aussi parfaitement inconnue +qu' nous celle dans laquelle il nous rpondait; ce qui ressortit de +cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois +grco-italique, et que le village tait une de ces colonies albanaises +qui migrrent de la Grce aprs la conqute de Constantinople par +Mahomet II. + +Notre entre Vena fut sinistre: Milord commena par trangler un +chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquit de son +origine et la difficult de disputer le prix, tre soumis au tarif des +chats italiens, siciliens ou calabrais, nous cota quatre carlins: +c'tait un vnement srieux dans l'tat de nos finances; aussi Mdor +fut-il mis immdiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se +renouvelt point. + +Ce meurtre et les cris qu'avaient pousss, non pas la victime, mais +ses propritaires, occasionnrent un rassemblement de tout le +village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes +journaliers que portaient les femmes, que ceux rservs aux dimanches +et ftes devaient tre fort riches et fort beaux; nous proposmes +alors la matresse du chat, qui tenait tendrement le dfunt entre +ses bras comme si elle ne pouvait se sparer mme de son cadavre, de +porter l'indemnit une piastre si elle voulait revtir son plus beau +costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La ngociation fut +longue: il y eut des pourparlers fort anims entre le mari et la +femme; enfin la femme se dcida, rentra chez elle, et une demi-heure +aprs en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies: +c'tait sa robe de noces. + +Jadin se mit l'oeuvre tandis que j'essayais de runir les lments +d'un djeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins +pas mme acheter un morceau de pain. Les essais ritrs de mon +guide, dirigs dans la mme voie, ne furent pas plus heureux. + +Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, moins de +manger le chat, qui tait pass de l'apothose aux gmonies et que +deux enfants tranaient par la queue, il n'y avait pas probabilit que +nous trouvassions satisfaire l'apptit qui nous tourmentait depuis +la veille la mme heure, nous ne jugemes pas opportun de demeurer +plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remmes en selle +pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvmes un bois +de chtaigniers, notre ternelle ressource, nous abattmes des +chtaignes, nous allummes un feu et nous les fmes griller; ce fut +notre djeuner, puis nous reprmes notre course. + +Vers les trois heures de l'aprs-midi nous retombmes dans la grande +route: le paysage tait toujours trs-beau, et le chemin que nous +avions quitt, montant dj Fundaco del Fico, continuait de monter +encore; il rsulta de cette ascension non interrompue que, au bout +d'une autre heure de marche, nous nous trouvmes sur un point +culminant, d'o nous apermes tout coup les deux mers, c'est--dire +le golfe de Sainte-Euphmie notre gauche, et le golfe Squillace +notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphmie taient les dbris +de deux btiments qui s'taient perdus la cte pendant la nuit o +nous-mmes pensmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace +s'tendait, sur un espace de terrain assez considrable, la ville +de Catanzaro, illustre quelques annes auparavant par l'aventure +merveilleuse de matre Trence le tailleur. Notre guide essaya de +nous faire voir, quelques centaines de pas de la mer, la maison +qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que +fussent les efforts et la bonne volont que nous y mmes, il nous fut +impossible, la distance dont nous en tions, de la distinguer au +milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles. + +Il tait facile de voir que nous approchions de quelque lieu habit; +en effet, depuis une demi-heure peu prs nous rencontrions, vtues +de costumes extrmement pittoresques, des femmes portant des charges +de bois sur leurs paules. Jadin profita du moment o l'une de ces +femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrog +par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au +village de Triolo. + +Au bout d'une autre heure nous apermes le village. Une seule +auberge, place sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs: +une certaine propret extrieure nous prvint en sa faveur; en effet, +elle tait btie neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point +encore eu le temps de la salir tout fait. Nous remarqumes, en nous +installant dans notre chambre, que les divisions intrieures taient +en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandmes les +causes de cette singularit, et l'on nous rpondit que c'tait +cause des frquents tremblements de terre; en effet, grce cette +prcaution, notre logis avait fort peu souffert des dernires +secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo taient dj fort +endommages. + +Nous tions crass de fatigue, moins de la route parcourue que de la +privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupmes que de +notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile +organiser; quant nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui +taient arrivs dans la journe et qui dans ce moment-l visitaient +les ravages que le tremblement de terre avait faits Triolo, avaient +pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans +l'htel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous +informmes alors srieusement de l'poque fixe o cette disette de +linge cesserait, et notre hte nous assura que nous trouverions +Cosenza un excellent htel, o il y aurait probablement des draps +blancs, si toutefois l'htel n'avait pas t renvers par les +tremblements de terre. Nous demandmes le nom de cette bienheureuse +auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise tait pour les +Hbreux, et nous apprmes qu'elle portait pour enseigne: _Al Riposo +d'Alarico_, c'est--dire _Au Repos d'Alaric_. Cette enseigne tait de +bon augure: si un roi s'tait repos l, il est vident que nous, qui +tions de simples particuliers, ne pouvions pas tre plus difficiles +qu'un roi. Nous prmes donc patience en songeant que nous n'avions +plus que deux nuits souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux +comme des Visigoths. + +Je tins donc mon hte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait +fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, envelopp dans mon manteau. + +J'tais dans cet tat de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant +lequel on distingue peine la ralit du songe, lorsque j'entendis +dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos +deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai +le nom de Bellini. Cela me reporta Palerme, o j'avais entendu sa +_Norma_, son chef-d'oeuvre peut-tre; le trio du premier acte me +revint dans l'esprit, je me sentis berc par cette mlodie et je fis +un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: Il est +mort.--Bellini est mort?...--Oui. Je rptai machinalement: Bellini +est mort. Et je m'endormis. + +Cinq minutes aprs, ma porte s'ouvrit et je me rveillai en sursaut: +c'tait Jadin qui rentrait. + +--Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'veiller, je faisais +un mauvais rve. + +--Lequel? + +--Je rvais que ce pauvre Bellini tait mort. + +--Rien de plus vrai que votre rve, Bellini est mort. + +Je me levai tout debout. + +--Que dites-vous l? Voyons. + +--Je vous rpte ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes, +qui l'ont lu Naples sur les journaux de France, Bellini est mort. + +--Impossible! m'criai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de +Noja.--Je m'lanai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon +portefeuille, et du portefeuille la lettre. + +--Tenez. + +--Quelle est sa date? Je regardai. + +--6 mars. + +--Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18 +octobre, et le pauvre garon est mort dans l'intervalle, voil tout. +Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanit possde +22,000 maladies, et que nous devons la mort 12 cadavres par minute, +sans compter les poques de peste, de typhus et de cholra o elle +escompte? + +--Bellini est mort! rptai-je sa lettre la main.... + +Cette lettre, je la lui avais vu crire au coin de ma chemine; je me +rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si +mlancolique; je l'entendais me parler ce franais qu'il parlait si +mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce +papier: ce papier conservait son criture, son nom; ce papier tait +vivant et lui tait mort! Il y avait deux mois peine qu' Catane, sa +patrie, j'avais vu son vieux pre, heureux et fier comme on l'est la +veille d'un malheur. Il m'avait embrass, ce vieillard, quand je lui +avais dit que je connaissais son fils; et ce fils tait mort! ce +n'tait pas possible. Si Bellini ft mort, il me semble que ces lignes +eussent chang de couleur, que son nom se ft effac; que sais-je! +je rvais, j'tais fou. Bellini ne pouvait pas tre mort; je me +rendormis. + +Le lendemain on me rpta la mme chose, je ne voulais pas la +croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant Naples que je demeurai +convaincu. + +Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de +l'auteur de la _Somnambule_ et des _Puritains_, il me la fit demander. +J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point, +cette lettre tait devenue pour moi une chose sacre: elle prouvait +que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais t +son ami. + +La nuit avait t pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir +s'amliorer beaucoup pendant la journe, qui devait tre longue et +fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrter qu' Rogliano, +c'est--dire dix lieues d'o nous tions peu prs. Il tait huit +heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures +pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc gure esprer +que d'arriver huit heures du soir. + +A peine fmes-nous partis, que la pluie recommena. Le mois d'octobre, +ordinairement assez beau en Calabre, tait tout drang par le +tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et mesure +que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la +cause ou plutt le prtexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient. +C'tait la lthargie du lgataire universel. + +Vers midi nous fmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin +d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rti, de sorte qu'il +ne nous manqua, pour faire un excellent djeuner, qu'un rayon de +soleil; mais, loin de l, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et +d'normes masses de nuages passaient dans le ciel, chasss par un vent +du midi qui, tout en nous prsageant l'orage, avait cependant cela +de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait, + moins de mauvaise volont de sa part, tre en route pour nous +rejoindre. Or, notre runion devenait urgente pour mille raisons, dont +la principale tait l'puisement prochain de nos finances. + +Vers les deux heures, l'orage dont nous tions menacs depuis le matin +clata: il faut avoir prouv un orage dans les pays mridionaux, pour +se faire une ide de la confusion o le vent, la pluie, le tonnerre, +la grle et les clairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions +par une route extrmement escarpe et dominant des prcipices, de +sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui +couraient avec rapidit chasss par le vent, nous tions obligs +d'arrter nos mulets; car, cessant entirement de voir trois pas +autour de nous, il et t trs possible que nos montures nous +prcipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientt les torrents +se mlrent de la partie et se mirent bondir du haut en bas des +montagnes; enfin nos mulets rencontrrent des espces de fleuves +qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrrent d'abord +jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin o nous entrmes +nous-mmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus +pnible. Cette pluie continuelle nous avait percs jusqu'aux os; les +nuages qui passaient en nous inveloppant, chasss par la tide haleine +du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une +espce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaait au contact +de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades +toujours plus bondissantes, menaaient de nous entraner avec elles. +Notre guide lui-mme paraissait inquiet, tout habitu qu'il dt tre + de pareils cataclysmes; les animaux eux-mmes partageaient cette +crainte, chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, +chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient. + +Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous +rencontrions chaque pas, avaient commenc par nous produire, tant +que nous avions conserv quelque chaleur personnelle, une sensation +des plus dsagrables; mais peu peu un refroidissement si grand +s'empara de nous, qu' peine nous apercevions-nous, la sensation +prouve, que nous passions au milieu de ces fleuves improviss. Quant + moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus +mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour +garder mon quilibre, comme je le faisais, autrement que par un +miracle; aussi cessai-je tout fait de m'occuper de ma monture pour +la laisser aller o bon lui semblait. J'essayai de parler Jadin, +mais peine si j'entendais mes propres paroles, et, coup sr, +je n'entendis point la rponse. Cet tat trange allait, au reste, +toujours s'augmentant, et la nuit tant venue sur ces entrefaites, je +perdis peu prs tout sentiment de mon existence, l'exception de ce +mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce +mouvement cessait tout coup, et je restais immobile; c'tait mon +mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre +guide ranimait grands coups de bton. Une fois la halte fut plus +longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait; +plus tard, j'appris que c'tait Milord qui n'en pouvant plus avait, de +son ct, cess de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin, +aprs un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous +arrtmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumires, je +sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'prouvai une vive +douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant +marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je +perdis entirement connaissance, et je ne me rveillai que prs d'un +grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec +une charit toute chrtienne, mon htesse et ses deux filles. Quant +Jadin, il avait mieux support que moi cette affreuse marche, sa veste +de panne l'ayant tenu plus long-temps l'abri que n'avait pu le faire +mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant Milord, il tait +tendu sur une dalle qu'on avait chauffe avec des cendres et +paraissait absolument priv de connaissance: deux chats jouaient entre +ses pattes, je le crus trpass. + +Mes premires sensations furent douloureuses; il fallait que je +revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin achever +pour mourir; et puis c'et t autant de fait. + +Je regardai autour de moi, nous tions dans une espce de chaumire, +mais au moins nous tions l'abri de l'orage et prs d'un bon feu. Au +dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent +qui mugissait faire trembler la maison. Quant aux clairs je les +apercevais travers une large gerure de la muraille produite par +les secousses du tremblement de terre. Nous tions dans le village de +Rogliano, et cette malheureuse cabane en tait la meilleure auberge. + +Au reste, je commenais reprendre mes forces: j'prouvais mme +une espce de sentiment de bien-tre ce retour de la vie et de la +chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et +si j'avais eu du linge blanc et des habits secs mettre j'aurais +presque bni l'orage et la pluie; mais toute notre robba tait +imprgne d'eau, et tout autour d'un immense brasier allum au milieu +de la chambre et dont la fume s'en allait par les mille ouvertures +de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui +fumaient de leur ct qui mieux mieux, mais qui, malgr le soin +qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'tre schs de +sitt. + +Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute +probabilit, nous devions trouver au _Repos d'Alaric_ et dont je +n'osai pas mme m'informer Rogliano. Au reste, la rigueur, ma +position tait tolrable: j'tais sur un matelas, entre la chemine et +le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui +m'enveloppaient de la tte aux pieds, pouvaient la rigueur remplacer +les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le +corps. Puis, sourd toute proposition de souper, je dclarai que +j'abandonnais magnanimement ma part mon guide, qui pendant toute +cette journe avait t admirable de patience, de courage et de +volont. + +Soit fatigue suprme, soit qu'effectivement la position ft plus +tolrable que la veille, nous parvnmes dormir quelque peu pendant +cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de +la torpeur dans laquelle j'tais tomb, nos htes furent pleins +d'attention et de complaisance pour nous, et l'tat dans lequel ils +nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde piti. + +Le lendemain au matin, notre guide vint nous prvenir qu'une de ses +mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait t prise +d'un refroidissement, et paraissait entirement paralyse. On envoya +chercher le mdecin de Rogliano, qui, comme Figaro, tait la fois +barbier, docteur et vtrinaire; il rpondit de l'animal si on lui +laissait pendant deux jours la facult de le mdicamenter. Nous +dcidmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide, +et que nous irions pied jusqu' Cosenza, qui n'est loigne de +Rogliano que de quatre lieues. + +Le premire chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel ct +venait le vent; heureusement il tait est-sud-est, ce qui faisait que +notre speronare devait s'en trouver merveille. Or, l'arrive de +notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous tions, Jadin +et moi, la fin de nos espces, et nous avions calcul que, notre +guide pay, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins. + + * * * * * + +A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus +marques du tremblement de terre: les maisons, parses sur le bord +de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, taient +presque toutes abandonnes; les unes manquaient de toit, tandis que +les autres taient lzardes du haut en bas, et quelques-unes mme +renverses tout fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des +Cosentins cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur +des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue +en lieue, de ces migrations de familles tout entires, avec leurs +instruments de labourage, leur guitare et leur insparable cochon. +Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vmes Cosenza, +s'tendant au fond de la valle que nous dominions, et, dans une +prairie attenante la ville, une espce de camp, qui nous parut +infiniment plus habit que la ville elle-mme. + +Aprs avoir travers une espce de faubourg, nous descendmes par une +grande rue assez rgulire, mais qui ressemblait par sa solitude une +rue d'Herculanum ou de Pompa; plusieurs maisons taient renverses +tout fait, d'autres lzardes depuis le toit jusqu'aux fondations, +d'autres enfin avaient toutes leurs fentres brises, et c'taient les +moins endommages. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, o, +comme on se le rappelle, fut enterr le roi Alaric; le fleuve tait +compltement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque +gouffre qui s'tait ouvert entre sa source et la ville. Nous vmes +dans son lit dessch une foule de gens qui faisaient des fouilles sur +l'autorit de Jornands, qui raconte les riches funrailles de ce roi. +A chaque fois que le mme phnomne se renouvelle, on fait les mmes +fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable +vnration pour l'antiquit, se laissent jamais abattre par les +dceptions successives qu'ils ont prouves. La seule chose qu'aient +jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut +retrouv la fin du dernier sicle. + +En face de nous et de l'autre ct du Busento tait la fameuse auberge +du _Repos d'Alaric_, ouvrant majestueusement sa grande porte au +voyageur fatigu. Nous avions trop long-temps soupir aprs ce +but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en +consquence nous traversmes le pont, et nous vnmes demander +l'hospitalit l'htel patronis par le spoliateur du Panthon et le +destructeur de Rome. + + + + +CHAPITRE XV. + +COSENZA. + + +Au premier abord, nous crmes l'htel abandonn comme les maisons +que nous avions rencontres sur la route. Nous parcourmes tout +le rez-de-chausse et tout le premier sans trouver ni matre ni +domestiques qui adresser la parole: la plupart des carreaux des +fentres taient casss, et peu de meubles taient leur place. Nous +comprmes que ce dsordre tait le rsultat de la catastrophe qui +agitait en ce moment les Cosentins, et nous commenmes craindre +de ne point avoir encore trouv l l'Eldorado que nous nous tions +promis. + +Enfin, aprs tre monts du rez-de-chausse au premier et tre +redescendus du premier au rez-de-chausse sans rencontrer une seule +personne, nous crmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous +enfilmes un escalier qui nous conduisit une cave, et, aprs avoir +descendu une douzaine de marches, nous nous trouvmes dans une salle +souterraine claire par cinq ou six lampes fumeuses et occupe par +une vingtaine de personnes. + +Je n'ai jamais vu d'aspect plus trange que celui que prsentait cette +chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le +premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait +le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il tait dans un +grand lit embot l'angle le plus profond de la salle, et il avait +prs de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil +la main. En face du lit tait une table o des marchands de bestiaux +jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproch de la porte, un +troisime groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin +taient entasses dans un coin, afin que, si la maison s'croulait sur +ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant +qu'on leur portt secours. Quant au rez-de-chausse et au premier, ils +taient, comme nous l'avons dit, compltement abandonns. + +A peine les garons de l'htel nous eurent-ils aperus sur le pas +de la porte qu'ils accoururent nous, non point avec la politesse +naturelle de l'espce laquelle ils appartiennent, mais au contraire +avec un air rbarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au +lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur +le seuil des auberges, c'tait un interrogatoire en rgle qui nous +attendait. On nous demanda d'o nous venions, o nous allions, qui +nous tions, comment nous voyagions; et l'imprudence que nous emes +d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on +nous rpondit qu' l'htel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les +voyageurs pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le +drle qui nous faisait cette rponse; mais Jadin me retint, et je +me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du gnral +Nunziante m'avait donne pour le baron Mollo. + +--Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garon. + +--Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je +m'adressais, d'un ton infiniment radouci. + +--Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de +savoir si vous le connaissez, vous. + +--Oui ... monsieur. + +--Est-il en ce moment Cosenza? + +--Il y est ... excellence. + +--Portez-lui cette lettre l'instant mme, et demandez-lui quelle +heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apporte. +Peut-tre nous trouvera-t-il un htel, lui. + +--Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences +eussent l'honneur de connatre le baron Mollo, ou plutt que le baron +Mollo et l'honneur de connatre leurs excellences, certainement +qu'au lieu de rpondre ce que nous avons rpondu nous nous serions +empresss. + +--En ce cas, ne rpondez rien, et empressez-vous. Allez! + +Le garon s'inclina jusqu' terre, et sortit en courant. + +Dix minutes aprs, le matre de l'htel rentra et vint nous. + +--Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous +demanda-t-il. + +--C'est--dire, lui rpondis-je, que nos excellences ont des lettres +pour lui de la part du fils du gnral Nunziante. + +--Alors je fais mille excuses leurs excellences de la manire dont +le garon les a reues. En ce temps de malheur, o la moiti des +maisons sont abandonnes, nous recommandons nos gens les mesures +les plus svres l'endroit des trangers; et je prierai leurs +excellences de ne pas se formaliser si au premier abord.... + +--On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?. + +--Oh! excellences. + +--Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir +ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre? + +--Que dit son excellence? demanda le matre de l'htel. + +Je lui traduisis le dsir de Jadin. + +--Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais +il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des +chambres. + +--Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des +chambres. O voulez-vous donc que nous couchions? la cave? + +--Dans les circonstances actuelles ce serait peut-tre plus prudent. +Voyez ces messieurs, ajouta notre hte en nous montrant l'honorable +socit que nous avons dcrite, il y a huit jours qu'ils sont ici. + +--Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre socit. + +--Il y a encore les baraques, nous dit l'hte. + +--Qu'est-ce que les baraques? demandai-je. + +--Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait +btir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la +ville se sont retirs. + +--Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la rpugnance +nous donner des chambres? + +--Mais parce que d'un moment l'autre le plancher peut tomber sur la +tte de leurs excellences et les craser. + +--Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il? + +--Mais cause du tremblement de terre. + +--Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin. + +--Dame! il me semble que nous en avons vu des traces. + +--Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce +qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de +terre pour obtenir une indemnit du gouvernement. Mail l'htel est bti + neuf; il ne tombera pas. + +--Est-ce votre avis? + +--Je le crois bien. + +--Mon cher hte, avez-vous des baignoires? + +--Oui. + +--Vous pouvez nous donner djeuner? + +--Oui. + +--Vous possdez des draps blancs? + +--Oh! oui, monsieur. + +--Eh bien! avec des promesses comme celles-l, nous ne quitterons pas +l'htel quand il devrait nous tomber sur la tte. + +--Vous tes les matres. + +--Ainsi vous entendez: deux bains, deux djeuners, deux lits; tout +cela le plus tt possible. + +--Dame, peut-tre ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver +le cuisinier. + +--Et pourquoi ce gaillard-l n'est-il pas ses fourneaux? + +--Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il +y a moins de danger le jour que la nuit, peut-tre consentira-t-il +venir l'htel. + +--S'il ne consent pas, prvenez-nous l'instant mme, et nous ferons +notre cuisine nous-mmes. + +--Oh! excellences, je ne souffrirais jamais.... + +--Nous verrons tout cela aprs; nos bains, notre djeuner, nos lits +d'abord. + +--Je cours faire prparer tout cela; en attendant, leurs excellences +peuvent choisir dans l'htel l'appartement qui leur convient le mieux. + +Nous recommenmes la visite, et nous nous arrtmes une grande +chambre au premier dont les fentres s'ouvraient sur le fleuve et sur +le faubourg; le faubourg tait toujours dsert et le fleuve toujours +habit. + +Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions +fait une excellente collation, et nous tions dans nos lits bien +confortablement bassins. + +On nous annona le baron Mollo: on ne l'avait point trouv chez lui; +on l'avait aussitt poursuivi aux baraques, o il avait fallu le temps +de dmler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette +politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes +italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous drangeassions, +fatigus comme nous devions l'tre, et il tait venu lui-mme +l'htel, ce qui avait port au comble la confusion du pauvre camerire +et la vnration de notre hte pour ses voyageurs. + +Nous fmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dmes que, +n'ayant point couch depuis huit jours dans des draps blancs, nous +avions t presss de jouir de cette nouveaut; mais que, cependant, +s'il voulait passer par-dessus le crmonial et entrer dans notre +chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes aprs que +le camerire tait all reporter notre rponse, la porte s'ouvrit et +le baron entra. + +C'tait un homme de cinquante-cinq soixante ans, parlant trs-bien +franais et remarquable, de bonnes manires; il avait habit Naples +du temps de la domination franaise, et, comme presque toutes les +personnes des classes suprieures, il avait conserv de nous un +excellent souvenir. + +De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des +merveilles. Le fils du gnral Nunziante, vers dans la littrature +franaise, qui faisait sur le volcan o il tait relgu peu prs +sa seule distraction, m'avait recommand lui de la faon la plus +pressante; de sorte qu'il venait mettre notre disposition sa +personne, sa voiture, ses chevaux et mme sa baraque. Quant son +palazzo, il n'en tait point question; il tait fendu depuis le haut +jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait ne pas le retrouver +debout le lendemain. + +Alors il nous fallut bien reconnatre qu'il y avait eu un tremblement +de terre. La premire secousse s'tait fait sentir dans la soire du +douze, et elle avait t excessivement violente: c'tait cette mme +secousse qui, l'extrmit de la Calabre, nous avait tous envoys +du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits +d'autres secousses lui succdaient, mais on remarquait qu'elles +allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons +qui n'taient pas tombes la premire secousse fussent branles +et ne pussent rsister aux autres, quoique moins violentes, chaque +matine on signalait quelque nouveau dsastre. Au reste, Cosenza +n'tait point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs +villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles +de la capitale de la Calabre, taient entirement dtruits. + +A Cosenza une soixantaine de maisons taient renverses seulement, et +une vingtaine de personnes avaient pri. + +Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions +en restant ainsi l'htel; mais nous nous trouvions si bien dans nos +lits, que nous lui dclarmes que, puisqu'il s'tait si obligeamment +mis notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous +faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions +pas d'o nous tions. Voyant que c'tait une rsolution prise, le +baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna +son adresse aux baraques et prit cong de nous. + +Deux heures aprs nous nous levmes parfaitement reposs, et nous +commenmes visiter la ville. + +C'tait le centre qui avait le plus souffert: l, toutes les maisons +taient peu prs abandonnes et offraient un aspect de dsolation +impossible dcrire: dans quelques-unes, compltement croules et +dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des +fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents taient +pleins d'anxit pour savoir si les ensevelis seraient retirs morts +ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrrie de +capucins, portant des consolations aux afflichs, prodiguant des +secours aux blesss et rendant les derniers devoirs aux morts. Au +reste, partout o je les avais rencontrs, j'avais vu les capucins +donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de +dvouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli leur +pieuse mission. + +Aprs avoir visit la ville, nous nous rendmes aux baraques. C'tait, +comme nous l'avons dit, une espce de camp dress dans une petite +prairie attenante au couvent des capucins et presque entoure de +haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes, +recouvertes en paille, avaient t construites sur quatre rangs, +de manire former deux rues, en dehors desquelles avaient t se +dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme +les autres, et qui s'taient bti et l des espces de maisons de +campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la dsolation gnrale, +avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'taient +refuss descendre la simple baraque et demeuraient dans leurs +voitures dteles, tandis que le cocher habitait sur le sige de +devant et les domestiques sur le sige de derrire. Tous les matins, +une espce de march se tenait dans un coin de la prairie; les +cuisiniers et les cuisinires allaient y faire leurs provisions; +puis, sur des espces de fourneaux improviss, situs derrire chaque +baraque, chaque repas se prparait tant bien que mal et se mangeait en +gnral sur une table dresse la porte, ce qui faisait qu'attendu +l'habitude qu'ont garde les Cosentins de dner d'une heure deux +heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des +Spartiates. + +Au reste, rien, except la vue, ne peut donner l'ide de l'aspect de +cette ville improvise, o la vie intrieure de toute une population +tait mise dcouvert depuis les chelons les plus infrieurs +jusqu'aux degrs les plus levs; depuis l'cuelle de terre jusqu' la +soupire d'argent; depuis l'humble macaroni cuit l'eau, composant le +repas complet, jusqu'au dner luxueux dont il ne forme qu'une simple +entre. Nous tions justement arrivs l'heure de ce banquet gnral, +et la chose se prsentait nous par son ct le plus original et le +plus curieux. + +Au milieu de notre course travers ce double rang de tables, nous +apermes la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le +baron Mollo, servi par des domestiques en livre et dnant avec sa +famille. A peine nous eut-il aperus, qu'il se leva et nous prsenta +ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux: +nous le remercimes, attendu que nous venions de djeuner nous-mmes. +Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restmes un moment +causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'tait l'objet de +la conversation gnrale et que le dialogue, dtourn un instant de ce +sujet, y revenait bientt, ramen qu'il y tait presque malgr lui par +la vue des objets extrieurs. + +Nous restmes jusqu' quatre heures nous promener aux baraques, qui +taient, au reste, le rendez-vous de ceux mmes qui n'avaient point +voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en tait +fort minime. C'est l qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement +les visites, et que s'taient renoues les relations sociales, un +instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes +qu'elle, s'taient presque aussitt rtablies. A quatre heures, notre +dner nous attendait nous-mmes l'htel. + +Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre rsultat que +d'augmenter notre vnration pour l'htel del Riposo d'Alarico. Ce +n'tait point que la chre en ft ni fort dlicate ni fort varie, +puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restmes, le +plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y +avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement +couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous +nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir +retrouv ce superflu de premire ncessit. Aprs le dner, nous fmes +monter notre pizziote et nous rglmes nos comptes avec lui: comme +nous l'avions calcul, btes et homme pays, il nous resta peu prs +une piastre: c'tait momentanment toute notre fortune; aussi jamais +ngociant hollandais n'attendit vaisseau charg aux grandes Indes +d'une impatience pareille celle dont nous attendions notre +speronare. + +A six heures la nuit vint: la nuit tait le moment formidable; chaque +nuit, depuis la soire o la premire secousse s'tait fait sentir, +avait t marque par de nouvelles commotions et par de nouveaux +malheurs; c'tait ordinairement de minuit deux heures que la terre +s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxit toute la population +attendait ce retour fatal. + +A sept heures nous retournmes aux baraques: elles taient presque +toutes claires avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntes +aux voitures des propritaires, jetaient un jour plus ardent et +brillaient pareilles des plantes au milieu d'toiles ordinaires. +Comme le temps tait assez beau, tout le monde tait sorti et se +promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque +dans les clairs de gaiet de toute cette population, quelque chose de +brusque, de saccad et de furieux qui dnonait l'inquitude gnrale. +Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de +dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme +d'oraison:--Enfin, Dieu nous fera peut-tre la grce qu'il n'y ait pas +de secousse cette nuit. + +Ce souhait, tant de fois rpt qu'il tait impossible que Dieu +ne l'et pas entendu, joint notre incrdulit systmatique, fit +qu'encore trs-fatigus de la faon dont nous avions pass les nuits +prcdentes, nous rentrmes l'htel vers les dix heures. Nous fmes +curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, un second coup d'oeil +sur la salle basse; tout y tait dans la mme situation. Le chanoine, +couch dans son lit, disait des prires, toujours gard par ses quatre +campieri; les marchands de bestiaux jouaient aux cartes, et un autre +groupe continuait boire et manger en attendant la fin du monde. + +Nous appelmes le garon, qui cette fois accourut notre appel et qui +se crut oblig, pour rentrer dans nos bonnes grces qu'il craignait +d'avoir tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher +dans notre chambre; mais nous ne rpondmes ses conseils qu'en lui +ordonnant de nous clairer et de venir nous pendre des couvertures +devant les fentres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit, +de leurs carreaux. Il s'empressa d'obir cette double injonction, et +bientt nous nous retrouvmes peu prs l'abri de l'air extrieur +et couchs dans nos excellents lits, ou qui, du moins par comparaison, +nous paraissaient tels. + +Alors nous agitmes cette grave question de savoir si nous devions +employer la dernire piastre qui nous restait envoyer un messager +San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le +cas o il ne serait pas arriv, pour que le messager y laisst du +moins, l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informt de notre +situation et l'invitt venir nous rejoindre avec une vingtaine de +louis dans ses poches aussitt qu'il aurait mis pied terre. La +question fut rsolue affirmativement, le garon se chargea de nous +trouver le commissionnaire, et j'crivis la lettre destine lui tre +remise si on le trouvait au rendez-vous, destine l'attendre s'il +n'y tait pas. + +Aprs quoi, nous primes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne +garde. Nous gardmes une de nos lampes que nous plames derrire +un paravent, afin d'avoir de la lumire en cas d'accident; nous +soufflmes l'autre et nous nous endormmes. + +Vers le milieu de la nuit, nous fmes rveills par le cri de: Terre +moto! terre moto! Une secousse terrible, que nous n'avions pas sentie, +venait, ce qu'il parat, d'avoir lieu: nous sautmes au bas de nos +lits, qui se trouvaient avoir roul au milieu de la chambre, et nous +courmes la fentre. + +Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris +terribles. Tous ceux qui, comme nous, taient rests dans les maisons, +se prcipitaient dehors, dans le costume pittoresque o la commotion +les avait surpris. + +La foule s'coula du ct des baraques, et, peu peu la tranquillit +se rtablit: nous restmes une demi-heure la fentre peu prs, et, +comme il n'y eu pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu peu +dans le silence: quant nous, nous refermmes les croises, nous +retendmes les couvertures, nous repoussmes nos lits le long de la +muraille et nous nous recouchmes. + +Le lendemain, quand nous sonnmes, ce fut notre hte lui-mme qui +entra. La commotion de la nuit avait t si violente, qu'il avait cru +que, pour cette fois, son auberge s'tait croule: il tait alors +sorti de sa baraque et tait accouru, de peur qu'il ne nous ft arriv +quelque accident; mais il nous avait vus la fentre et cela l'avait +rassur. + +Trois maisons de plus avaient cd et taient compltement en ruines; +heureusement, comme c'taient des plus branles, elles taient +dsertes, et personne par consquent n'avait t victime de cet +accident. + +Avec le jour revint la tranquillit; par un hasard singulier, les +secousses revenaient rgulirement et toujours la nuit, ce qui +augmentait la terreur. Ds le point du jour, au reste, nous avions +entendu les cloches sonner; et comme nous tions au dimanche, il y +avait grand'messe et prche au couvent des Capucins. Quoique nous nous +y fussions, pris d'avance, prvenus que nous tions par notre hte que +l'glise serait trop petite pour contenir les fidles, nous arrivmes +encore trop tard; l'glise dbordait dans la rue, et nous emes +grand'peine percer la foule pour pntrer dans l'intrieur. Enfin +nous y parvnmes, et nous nous trouvmes assez prs de la chaire pour +ne pas perdre un mot du sermon. + +Vu la solennit de la circonstance, la chaire avait t convertie en +une espce de thtre, d'une dizaine de pieds de long sur trois ou +quatre de large, qui faisait absolument l'effet d'un balcon accroch + une colonne. Ce balcon tait drap de noir, comme pour les services +funbres, et l'une des extrmits tait plant un grand christ de +bois. Le moment venu, l'officiant interrompit la messe, et un des +frres sortit du choeur et monta en chaire. C'tait un homme de trente + trente-cinq ans, avec une barbe et des cheveux noirs qui faisaient +encore ressortir son extrme pleur. Ses grands yeux caves semblaient +brls par la fivre, et lorsqu'il mit le pied sur la premire marche +de l'escalier, ce fut avec une dmarche si dbile et si chancelante, +qu'on n'aurait pas cru qu'il et la force d'arriver jusqu'en haut; +cependant il y parvint, mais avec lenteur, et en se tranant plutt +qu'en marchant. Arriv l, il s'appuya sur la balustrade, comme puis +de l'effort qu'il venait de faire; puis, aprs avoir promen un long +regard sur l'auditoire, il commena parler d'une voix tellement +faible qu' peine ceux qui taient les plus rapprochs de lui +pouvaient-ils l'entendre. Mais peu peu sa voix prit de la force, ses +gestes s'animrent, sa tte se releva, et, sans doute excit par la +fivre mme qui semblait le dvorer, ses yeux commencrent lancer +des clairs, tandis que ses paroles, rapides, presses, incisives, +reprochaient l'auditoire cette corruption gnrale o le monde tait +arriv, corruption qui attirait la colre de Dieu sur la terre, colre +dont la catastrophe qui dsolait Cosenza tait l'expression visible +et immdiate. Ce fut alors que je compris ce dveloppement donn +la chaire. Ce n'tait plus cet homme faible et souffrant, pouvant se +traner peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir; +c'tait le prdicateur emport par son sujet, s'adressant la fois +toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes tantt +la masse, tantt aux individus; bondissant d'un bout l'autre de sa +chaire; se lamentant comme Jrmie, ou menaant comme zchiel; puis, +de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant + genoux, le suppliant; puis, tout coup, le saisissant dans ses bras +et l'levant plein de menace au-dessus de la foule terrifie. Je +ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je +comprenais l'influence que cette parole puissante devait, dans des +circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit +tait universel, profond, terrible; hommes et femmes taient tombs + genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci; +tandis que le prdicateur, dominant toute cette foule, courait +sans relche, atteignant du geste et de la voix jusqu' ceux qui +l'coutaient de la rue. Bientt les cris, les larmes et les sanglots +de l'auditoire furent si violents qu'ils couvrirent la voix qui les +excitait; alors, cette voix s'adoucit peu peu: il passa de la menace + la misricorde, de la vengeance au pardon. Enfin, il finit par +annoncer que la communaut prenait sur elle les pchs de la ville +tout entire, et il annona que si, le surlendemain, le tremblement de +terre n'avait pas cess, lui et ses frres feraient par la ville une +procession expiatoire, qui, il en avait l'esprance, achverait de +dsarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consum tout l'aliment qu'on +lui a donn, il sembla s'teindre; la rougeur maladive qui avait un +instant enflamm ses joues disparut pour faire place sa pleur +habituelle, une faiblesse plus grande encore que la premire sembla +briser ses membres, on fut forc de le soutenir pour descendue de la +chaire, et on le porta plutt qu'on ne le conduisit sur sa stalle, o +il s'vanouit. + +Cette scne m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y +avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entranant; +je ne sais si son loquence tait selon les rgles du langage et de +l'art, mais elle tait certainement selon les sympathies du coeur et +les faiblesses de l'humanit. N deux mille ans plus tt, cet homme +et t un prophte. + +Je quittai l'glise profondment impressionn. Quant l'auditoire, +il resta prier long-temps encore aprs que la messe fut finie; les +baraques et la ville taient dsertes, la population tout entire +s'tait agglomre autour de l'glise. + +Il en rsulta qu'en revenant l'htel nous emes grand'peine +obtenir la collation: notre cuisinier tait probablement un des +pcheurs les plus repentants de la capitale de la Calabre, car il ne +revint de l'glise qu'un des derniers, et si constern et si abattu, +que nous pensmes faire pnitence en son lieu et place en ne djeunant +pas. + +Vers les deux heures notre messager revint: il n'avait trouv aucun +speronare San-Lucido, mais on lui avait dit que, comme depuis trois +jours le vent venait de la Sicile, il ne tarderait certainement pas +apparatre: il avait en consquence laiss la lettre un marinier de +ses amis qui connaissait le capitaine Arna, et qui avait promis de la +lui remettre aussitt son arrive. + +La journe s'coula, comme celle de la veille, nous promener aux +baraques, cet trange Longchamps. Le soir venu, nous voulmes cette +fois jouir du tremblement de terre; comme nous tions peu prs +reposs par l'excellente nuit que nous avions passe, au lieu de nous +coucher dix heures nous nous rendmes au rendez-vous gnral, o +nous trouvmes tous les habitants dans la terrible expectative qui, +depuis dix jours dj, les tenait veills jusqu' deux heures du +matin. + +Tout se passa d'une faon assez calme jusqu' minuit, heure avant +laquelle les accidents se manifestaient rarement; mais aprs que les +douze coups, pareils une voix qui pleure, eurent retenti lentement + l'glise des Capucins, les personnes les plus attardes sortirent + leur tour des baraques, les groupes se formrent et une grande +agitation commena de s'y manifester: chaque instant, quelques +femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds, +jetaient un cri isol, auquel rpondaient deux ou trois cris pareils; +puis on se rassurait momentanment en voyant que la terreur tait +anticipe, et l'on attendait avec plus d'anxit encore le moment de +crier vritablement pour quelque chose. + +Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras Jadin et +moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frmissement mtallique passait dans +l'air; presque en mme temps, et avant que nous eussions mme ouvert +la bouche pour nous faire part de ce phnomne, nous sentmes la terre +se mouvoir sous nos pieds: trois mouvements d'oscillation, allant +du nord au midi, se firent sentir successivement; puis un mouvement +d'lvation leur succda. Un cri gnral retentit; quelques personnes, +plus effrayes que les autres, commencrent fuir sans savoir o. +Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui +venaient de la ville rpondirent au cri qu'elle avait pouss; puis on +entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil un tonnerre +lointain, de deux ou trois maisons qui s'croulaient. + +Quoique assez mu moi-mme de l'attente de l'vnement, j'avais +assist ce spectacle, dont j'tais un des acteur, avec assez de +calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'tait pass: le +mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi +au nord, me parut nous avoir dplacs de trois pieds peu prs; ce +sentiment tait pareil celui qu'prouverait un homme plac sur un +parquet coulisse et qui le sentirait tout coup glisser sous ses +pieds: le mouvement d'lvation, semblable celui d'une vague qui +soulverait une barque, me parut tre de deux pieds peu prs, et fut +assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou. +Les quatre mouvements, qui se succdrent intervalles peu prs +gaux, furent accomplis en six ou huit secondes. + +Trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure +peu prs; mais celles-ci, beaucoup moins fortes que la premire, ne +furent qu'une espce de frmissement du sol, et allrent toujours en +diminuant. Enfin, on comprit que cette nuit ne serait pas encore la +dernire et que le monde avait probablement son lendemain. On +se flicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venait +d'chapper, et l'on rentra petit petit dans les baraques. A deux +heures et demie la place tait peu prs dserte. + +Nous suivmes l'exemple qui nous tait donn et nous regagnmes nos +lits: ils avaient pris, comme la veille, leur part du tremblement de +terre en quittant la muraille et en s'en allant, l'un du ct de la +fentre, l'autre du ct de la porte; nous les rtablmes chacun en +son lieu et place, et nous les assurmes en nous y tendant. Quant + l'htel du Repos-d'Alaric, il tait rest digne de son patron et +demeurait ferme comme un roc sur ses fondations. + +A huit heures du matin nous fmes rveills par le capitaine Arna; il +tait arriv la veille au soir avec le speronare et tout l'quipage +San-Lucido, il y avait trouv notre lettre, et accourait en personne +notre secours les poches bourres de piastres. + +Il tait temps: il ne nous restait pas tout fait deux carlins. + + + + +CHAPITRE XVI. + +TERRE MOTI. + + +Le baron Mollo nous avait entendus exprimer la veille le dsir que +nous avions d'aller visiter Castiglione, un des villages des environs +de Cosenza qui avaient le plus souffert. En consquence, neuf +heures du matin, nous vmes arriver sa voiture, mise par lui notre +disposition pour toute la journe. + +Nous partmes vers les dix heures; la voiture ne pouvait nous conduire +qu' trois milles de Cosenza. Arrivs l, nous devions prendre par un +sentier dans la montagne et faire trois autres milles pied avant +d'arriver Castiglione. + +A peine fmes-nous partis qu'une pluie fine commena de tomber, qui, +s'augmentant sans cesse, tait passe l'tat d'onde. Lorsque +nous mmes pied terre cependant, nous n'en rsolmes pas moins de +continuer notre chemin; nous prmes un guide, et nous nous acheminmes +vers le malheureux village. + +Nous l'apermes d'assez loin, situ qu'il est au sommet d'une +montagne, et, du plus loin que nous l'apermes, il nous apparut comme +un amas de ruines. Au milieu de ces ruines, nous voyions s'agiter +toute la population. En effet, en nous approchant, nous nous apermes +que tout le monde tait occup faire des fouilles: les vivants +dterraient les morts. + +Rien ne peut donner une ide de l'aspect de Castiglione. Pas une +maison n'tait reste intacte; la plupart taient entirement +croules, quelques-unes taient englouties entirement: un toit se +trouvait au niveau du sol et l'on passait dessus; d'autres maisons +avaient tourn sur elles-mmes, et parmi celles-ci il y en avait une +dont la faade, qui tait d'abord l'orient, s'tait retrouve vers +le nord; la portion de terrain sur laquelle le btiment tait situ +avait suivi le mme mouvement de rotation, de sorte que cette maison +tait une des moins mutiles. De son ct, le jardin, situ jusque-l +au midi, se trouvait maintenant l'ouest. Jusqu' cette heure on +avait retir des dcombres quatre-vingt-sept morts; cinquante-trois +personnes avaient t blesses plus ou moins grivement, et vingt-deux +individus devaient tre encore ensevelis sous les ruines. Quant aux +bestiaux, la perte en tait considrable, mais ne pouvait s'valuer +encore, car beaucoup taient retirs vivants, et, quoique blesss ou +mourant de faim, pouvaient tre sauvs. Un paysan occup aux fouilles +nous demanda qui nous tions; nous lui rpondmes que nous tions des +peintres.--Que venez-vous faire ici alors? nous dit-il; vous voyez +bien qu'il n'y a plus rien peindre. + +Les dtails des divers vnements qu'amne un tremblement de terre +sont tellement varis et souvent tellement incroyables, que j'hsite +consigner ici tout ce qu'on nous raconta, et que je prfre emprunter +la relation officielle que M. de Gourbillon fit de la catastrophe dont +il fut tmoin oculaire. Peut-tre le rcit a-t-il un peu vieilli dans +sa forme; mais j'aime mieux le laisser tel qu'il est que d'y faire +aucun changement qui pourrait donner lieu l'accusation d'avoir +altr en rien la vrit. + +Le 4 fvrier 1783, au sud-ouest du village de San-Lucido [note: +Celui-l mme o nous attendait notre speronare.], taient situs +le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne +disparurent; une plaine marcageuse prit leur place, et le lac se +trouva report plus l'ouest, entre la rivire Cacacieri et le site +qu'il avait prcdemment occup. Un second lac fut form le mme jour +entre la rivire d'Aqua-Bianca et le bras suprieur de la rivire +d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit la rivire Leone et qui +longe celle de Torbido fut galement rempli de marais et de petits +tangs. + +La belle glise de la Trinit Mileto [note: Mileto est situ +quatre milles peu prs de Monteleone: c'est la mme ville o nous +avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes +villes des deux Calabres, s'engouffra tout coup, le 5 fvrier, de +manire ne plus laisser apercevoir que l'extrmit de la flche du +clocher. Un fait plus inou encore, c'est que tout ce vaste difice +s'enfona dans la terre sans qu'aucune de ses parties part avoir +souffert le moindre dplacement. + +De profonds abmes s'ouvrirent sur toute l'tendue de la route trace +sur le mont Lak, route qui conduit au village d'Irocrane. + +Le pre Agace, suprieur d'un couvent de carmes dans ce dernier +village, tait sur cette route au moment d'une des fortes secousses: +la terre vacillante s'ouvrit bientt sous lui; les crevasses +s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidit +remarquables. L'infortun moine, cdant une terreur fort naturelle +sans doute, se livre machinalement la fuite; bientt l'avide terre +le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La +douleur qu'il prouve, l'pouvante qui le saisit, le tableau affreux +qui l'entoure l'ont peine priv de ses sens, qu'une violente +secousse le rappelle lui: l'abme qui le retient s'ouvre, et la +cause de sa captivit devient celle de sa dlivrance. + +Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel +Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site +o onze autres personnes avaient t misrablement englouties la +veille; ce lieu tait situ au bord de la rivire Charybde. Surpris +eux-mmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers +parviennent s'chapper: Roviti seul est moins heureux que les +autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous +lui; tantt elle l'attire dans son sein, et tantt elle le vomit au +dehors. A demi submerg dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu +tout coup aquatique, le malheureux est long-temps ballott par +les flots terraqus, qui enfin le jettent une grande distance +horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait +fut huit jours aprs retrouv prs du nouveau lit que la Charybde +s'tait trac. + +Dans une maison de la mme ville, qui, comme toutes les autres +maisons, avait t dtruite de fond en comble, un bouge contenant deux +porcs rsista seul la ruine commune. Trente-deux jours aprs le +tremblement de terre, leur retraite fut dcouverte au milieu des +dcombres, et, au grand tonnement des ouvriers, les deux animaux +apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils +n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable mme + leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures +imperceptibles: ces animaux taient vacillants sur leurs jambes et +d'une maigreur remarquable. Ils rejetrent d'abord toute espce +de nourriture, et se jetrent si avidement sur l'eau qui leur fut +prsente qu'on et dit qu'ils craignaient d'en tre encore privs. +Quarante jours aprs, ils taient redevenus aussi gras qu'avant la +catastrophe dans laquelle ils avaient manqu prir. On les tua tous +deux, quoique, en considration du rle qu'ils avaient jou dans cette +grande tragdie, ils eussent peut-tre d avoir la vie sauve. + +Sur le penchant d'une montagne qui mne ou plutt qui menait la +petite ville d'Acena, un prcipice immense et escarp s'entr'ouvrit +tout coup sur la totalit de la route de Saint-tienne-du-Bois +cette mme ville. Un fait trs-remarquable et qui et suffi partout +ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des +btiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment +expos aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement +gnral trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls +difices qui demeurrent sur pied. La montagne est maintenant une +plaine. + +Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de +Saint-Pierre et Crepoli prsentent un fait tout aussi remarquable: le +sol de ces trois diffrents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de +son ancien niveau. + +Sur toute l'tendue du pays ravag par le tremblement de terre on +remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espces +de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles taient gnralement +de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils taient creuss en +forme de spirale onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient +aucune trace du passage des eaux, qui les avaient forms sans doute, +qu'une espce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible, +souvent mme impossible voir, et qui en occupait ordinairement le +centre. Quant la nature mme des eaux en question, jaillies tout + coup du sein de la terre, la vrit se cache dans la foule des +conjectures et des diffrents rapports: les uns prtendent que des +eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent +plusieurs habitants qui portent encore les marques des brlures +qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et +soutiennent que les eaux taient froides au contraire et tellement +imprgnes d'une odeur sulfureuse que l'air mme en fut long-temps +infect; enfin, quelques-uns dmentent l'une et l'autre assertion, +et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivire et de +source. Au reste, ces diffrents rapports peuvent tre galement +vrais, eu gard aux lieux o ces diffrentes observations furent +faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois +diffrentes espces d'eaux. + +La ville de Rosarno fut entirement dtruite; la rivire qui la +traversait prsenta un phnomne remarquable. Au moment de la secousse +qui renversa la ville, cette rivire, fort grosse et fort rapide en +hiver, suspendit tout coup son cours. + +La route qui allait de cette mme ville San-Fici s'enfona sous +elle-mme et devint un prcipice affreux. Les rocs les plus escarps +ne rsistrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne +furent pas entirement renverss sont encore taillads en tous sens et +couverts de larges fissures comme s'ils eussent t coups dessein +avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire +dcoups jour depuis leur base jusqu' leur cime, et prsentent +l'oeil tonn comme autant d'espces de ruelles qui seraient creuses +par l'art dans l'paisseur de la montagne. + +A Polystne, deux femmes taient dans la mme chambre au moment o la +maison s'affaissa: ces deux femmes taient mres; l'une avait auprs +d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien. + +Long-temps aprs, c'est--dire quand la consternation et la ruine +gnrale permirent de fouiller dans les dcombres, les cadavres de ces +deux femmes furent trouvs dans une seule et mme attitude; toutes +deux taient genoux courbes sur leurs enfants tendrement serrs +dans leurs bras, et le sein qui les protgeait les crasa tous deux +sans les sparer de lui. + +Ces quatre cadavres ne furent dterrs que le 11 mars suivant, +c'est--dire trente-quatre jours aprs l'vnement. Ceux des deux +mres taient couverts de taches livides; ceux des deux enfants +taient de vritables squelettes. + +Plus heureuse que ces deux mres, une vieille fut retire au bout de +sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva vanouie +et presque mourante. L'clat du jour la frappa pniblement: elle +refusa d'abord toute espce de nourriture, et ne soupirait qu'aprs +l'eau. Interroge sur ce qu'elle avait prouv, elle dit que pendant +plusieurs jours la soif avait t son tourment le plus cruel; ensuite +elle tait tombe dans un tat de stupeur et d'insensibilit total, +tat qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait +prouv, pens ou senti. + +Une dlivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouv +aprs quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange +Pillogallo; le pauvre animal fut retrouv tendu sur le sol dans un +tat d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parl +plus haut, il tait d'une maigreur extrme, vacillant sur les pattes, +timide, craintif, et entirement priv de sa vivacit habituelle. On +remarqua en lui le mme dgot d'aliments et la mme propension pour +toute espce de breuvage. Il reprit peu peu ses forces, et ds qu'il +put reconnatre la voix de son matre, il miaula faiblement ses +pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir. + +La petite ville des _Cinque-Fronti_, ainsi appele des cinq tours qui +s'levaient en dehors de ses murs, fut galement dtruite en entier: +glise, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout prit, tout +disparut, tout fut plong subitement plusieurs pieds sous terre. + +L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, runit sur elle seule +tous les dsastres communs. + +Le 5 fvrier, midi, le ciel se couvrit tout coup de nuages pais +et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de +nord-ouest eut bientt dissips. Les oiseaux parurent voler et l +comme gars dans leur route; les animaux domestiques furent frapps +d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres +demeuraient immobiles leur place et comme frapps d'une secrte +terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les +cartaient l'une de l'autre pour s'empcher de tomber; les chiens et +les chats, recourbs sur eux-mmes, se blottissaient aux pieds +de leurs matres. Tant de tristes prsages, tant de signes +extraordinaires auraient d veiller les soupons et la crainte dans +l'me des malheureux habitants et les porter prendre la fuite; leur +destine en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans viter ni +prvoir le danger. En un clin d'oeil la terre, encore tranquille, +vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses +entrailles; bientt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la +ville fut souleve fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois +elle fut entrane plusieurs pieds au-dessous; la quatrime, elle +n'existait plus. + +Sa destruction n'avait point t uniforme, et d'tranges pisodes +signalrent cet vnement. Quelques-uns des quartiers de la ville +furent subitement arrachs leur situation naturelle; soulevs avec +le sol qui leur servait de base, les uns furent lancs jusque sur +les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville, +ceux-l trois cents pas, ceux-ci six cents de distance; d'autres +furent jets et l sur la pente de la montagne qui dominait la +ville, et sur laquelle celle-ci tait construite. Un bruit plus fort +que celui du tonnerre, et qui, de courts intervalles, laissait +peine entendre des gmissements sourds et confus; des nuages pais +et noirtres qui s'levaient du milieu des ruines, tel fut l'effet +gnral de ce vaste chaos, o la terre et la pierre, l'eau et le feu, +l'homme et la brute, furent jets ple-mle ensemble, confondus et +broys. + +Un petit nombre de victimes chappa cependant la mort; et ce qu'il y +a de plus trange, c'est que cette mme nature, qui semblait si avide +du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si +inous et si forts, qu'on et dit qu'elle voulait prouver notre +orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de +l'homme. + +La ville de Terra-Nova fut dtruite par le quadruple genre de +tremblement de terre connu sous les diffrentes dnominations de +secousses, d'_oscillation_, d'_lvation_, de _dpression_ et de +_bondissement_. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inou +de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des +parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espce de +mouvement de projection qui lance une de ces mmes parties vers +un lieu diffrent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette +malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que +l'esprit le plus incrdule serait forc d'en reconnatre l'existence: +j'en rapporterai ici quelques-uns. + +La totalit des maisons situes au bord de la plate-forme de la +montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports +dits du Vent et de Saint-Sbastien, tous ces difices, dis-je, les +uns demi dtruits dj, les autres sans aucun dommage remarquable, +furent arrachs de leur site naturel et jets soit sur le penchant de +la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au del de +cette premire rivire. Cet vnement inou donna lieu la cause la +plus trange sur laquelle un tribunal ait jamais eu prononcer. + +"Aprs cette trange mutation de lieux, le propritaire d'un enclos +plant d'oliviers, nagure situ au bas de la plate-forme en question, +reconnut que son enclos et ses arbres avaient t transports au del +du Soli sur un terrain jadis plant de mriers, terrain alors disparu +et qui appartenait auparavant un autre habitant de Terra-Nova. Sur +la rclamation qu'il fait de sa proprit, celui-ci appuie le refus de +la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son +propre terrain et l'en avait consquemment priv. Cette question, +aussi nouvelle que difficile rsoudre, en ce que rien ne pouvait +prouver en effet que la disparition du sol infrieur n'et pas t +l'effet immdiat de la chute et de la prise de possession du sol +suprieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, tre +prouve que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nomms, +et le propritaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les +olives avec le matre du terrain usurp. + +Dans la rue dont il a t parl plus haut tait une auberge situe + environ trois cents pas de la rivire Soli; un moment avant la +secousse formidable, l'hte, nomm Jean Agiulino, sa femme, une de +leurs nices et quatre voyageurs se trouvaient runis dans une salle +par bas de l'auberge. Au fond de cette salle tait un lit, au pied +de ce lit un brasero, espce de grand vase qui contient de la braise +enflamme, seule et unique chemine de toute l'Italie mridionale; +enfin, autour de la salle, taient une table, des chaises et quelques +autres meubles l'usage de la famille. L'hte tait couch sur le lit +et plong dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero +et les pieds appuys sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune +nice, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placs autour d'une +table la gauche de la porte d'entre, ils faisaient une partie de +cartes. + +Telles taient les diverses attitudes des personnages et la disposition +mme de la scne, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire +le thtre et les acteurs eurent chang de place. Une secousse violente +arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hte, +l'htesse, la nice et les voyageurs sont jets tout coup au del de +la rivire: un abme parat leur place. + +A peine cet norme amas de terre, de pierres, de matriaux et d'hommes +tombrent-ils de l'autre ct de la rivire, qu'il se creuse de +nouveaux fondements, et le btiment mme n'est plus qu'un mlange +confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des +particularits remarquables: le mur contre lequel le lit tait plac +s'croula vers la partie extrieure; celui qui touchait la porte +place en face du mme lit plia d'abord sur lui-mme dans l'intrieur +et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le mme effet +fut produit par les murailles l'angle desquelles taient placs nos +quatre joueurs, qui dj ne jouaient plus: le toit fut enlev comme +par enchantement et jet une plus grande distance que la maison +mme. + +"Une fois tablie sur son nouveau site et entirement dgage de tous +les dcombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante prsenta + la fois une scne curieuse et horrible. Le lit tait la mme place +et s'tait effondr sur lui-mme; l'hte s'tait rveill et croyait +dormir encore. Pendant cet trange voyage, qu'elle ne souponnait pas +elle-mme, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous +ses pieds, s'tait baisse pour le retenir, et cette action avait sans +doute t la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais +ds qu'elle se fut releve, ds qu'elle aperut par l'ouverture de la +porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rver elle-mme, et +faillit devenir folle. Quant la nice, abandonne par sa tante au +moment o celle-ci se baissait, elle courut perdue vers la porte, +qui, tombant au moment o elle en touchait le seuil, l'crasa dans sa +chute. Il en tait de mme des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent +eu le temps de se lever de leur place, ils taient tus. + +Cent tmoins oculaires de cette catastrophe inoue existent encore +au moment o j'cris; le procs-verbal, d'o est tir ce rcit, fut +dress, quelque temps aprs, sur les lieux, et appuy des dclarations +de l'hte et de sa femme, qui sans doute vivent encore. + +Les effets inous du tremblement de terre par bondissement ne se font +pas sentir aux seuls difices; les phnomnes qu'ils produisent +l'gard des hommes mmes ne sont ni moins forts ni moins tonnants; et +ce qu'il y a de plus trange, c'est que cette particularit qui, en +toute autre circonstance, est la cause immdiate de la perte des +habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut +des unes et des autres. + +Un mdecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison + deux tages, situe dans la rue principale, prs le couvent de +Sainte-Catherine. Cette maison commena par trembler; elle vacilla +ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'levrent, +s'abaissrent, et enfin furent jets hors de leur place naturelle. Le +mdecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme +vanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement gnral, il +cherche en vain la force ncessaire pour observer ce qui se passe +autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba +la tte la premire dans l'abme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il +resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout coup, au +moment o, couvert des dcombres de sa maison en ruines, il est prs +d'tre touff par la poussire qui tombe de toute part sur lui, une +oscillation contraire celle dont il est la victime, cartant les +deux poutres qui l'arrtent, les lve une grande hauteur et les +jette avec lui dans une large crevasse forme par les dcombres +entasss devant la maison. L'infortun mdecin en fut quitte toutefois +pour de violentes contusions et une terreur facile concevoir. +Une autre maison de la mme ville fut le thtre d'une scne plus +touchante, plus tragique encore, et qui, grce la mme circonstance, +n'eut pas une fin plus funeste. + +Don Franois Zappia et toute sa famille furent comme emprisonns +dans l'angle d'une des pices de cette maison, par suite de la +chute soudaine des plafonds et des poutres; l'troite enceinte qui +protgeait encore leurs jours tait entoure de manire qu'il devenait +aussi impossible d'y respirer l'air ncessaire la vie que d'en +forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente +qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette +famille. Dj chacun l'attendait avec impatience comme le seul remde + ses maux, quand, tout coup, l'vnement le plus heureux comme +le plus inespr met fin cette situation affreuse; une violente +secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle, +les lance la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie. + +Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration +trange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de +Molochiello, nomm Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre +aux environs de cette mme ville, se rfugie sur un chtaignier d'une +hauteur et d'une grosseur remarquables; peine s'y est-il tabli, que +l'arbre est violemment agit. Tout coup, arrach du sol qui couvre +ses normes racines, l'arbre est jet deux ou trois cents pas de +distance, o il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attach fortement + ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et +avec lui voit enfin le terme de son voyage. + +Un autre fait peu prs semblable existe, et, bien que se rattachant + une autre poque, mrite cependant d'tre ajout aux exemples +prcdemment cits des tremblements de terre par bondissement: ce fait +se trouve rapport dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas +de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans +l'intrieur du couvent Soriano. Tout coup le lit et le moine sont +lancs par la fentre au milieu de la rivire Vesco. Le plancher suit +heureusement le mme chemin que le lit et le dormeur, et devient le +radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se rveilla +en route. + +La ville de Casalnovo ne fut pas plus pargne que celle de +Terra-Nova: glises, monuments publics, maisons particulires, tout +fut galement dtruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la +princesse de Garane, dont le cadavre fut retir du milieu des ruines, +portant encore la trace de deux larges blessures. + +La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le gographe Cluverius, +serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de +toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dgot +dans leur dcrpitude, d'horreur aprs leur mort. + +Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de +tout genre dont ce triste lieu fut la scne; je me borne remarquer +que tel fut l'tat de confusion o ce terrible flau jeta ici les +monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et +de maux serait lui-mme un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'tat +dplorable de cette malheureuse ville, que parmi le trs-petit nombre +de victimes chappes la mort commune, il ne s'en trouva pas une +qui pt parvenir, par la suite, reconnatre les ruines de sa propre +maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard +un exemple. + +Deux frres, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de +cette ville, avaient une fort belle proprit, situe l'un des bouts +de la rue Canna-Maria, c'est--dire hors de la ville. Cette proprit +comprenait plusieurs btiments, tels entre autres qu'une maison +compose de sept pices, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout +au premier tage. Le rez-de-chausse formait trois grandes caves; +au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes +d'huile: attenantes cette mme maison taient quatre autres petites +maisons de campagne appartenant d'autres habitants; un peu plus loin +une espce de pavillon destin servir de refuge aux matres et aux +domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait +six pices lgamment meubles. Plus loin, enfin, se trouvait une +autre maisonnette avec une seule chambre coucher, et un salon d'une +longueur immense sur une largeur proportionne. + +Telle tait encore, avant l'poque du 5 fvrier, la situation des +lieux en question. Au moment mme de la secousse, toute espce de +vestiges de tant de diffrentes maisons, de tant de matriaux, de +meubles d'utilit, de luxe et d'lgance, tout avait disparu; tout +jusqu'au sol mme avait tellement chang d'aspect et de place, tout +s'tait effac tellement et du site et de la mmoire des hommes, +qu'aucun de ces propritaires ne put reconnatre, aprs la +catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement o elle +avait exist. + +L'histoire des dsastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux +faits suivants: + +Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant +la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines, +avait ncessairement effac toute trace de chemin. On sait que dans +la matine du 5 il tait parti cheval pour se rendre de Cusoletto +Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne +reparurent plus. + +Une jeune paysanne, nomme Catherine Polystne, sortait de cette +premire ville pour rejoindre son pre qui travaillait dans les +champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune +fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de +sortir, ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets +qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point + ses yeux. Tout coup, au milieu du morne silence qui succde par +intervalles au bruissement sourd des lments confondus, la voix d'un +tre vivant s'lve et parvient jusqu' elle. Cette voix est celle +d'une chvre plaintive, perdue, gare; cette voix ranime le courage +de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-mme devant la mort +parmi les terres, les rochers et les arbres soulevs, fendus ou +fracasss. A peine la chvre aperoit-elle Catherine, qu'elle accourt +vers elle en blant; le malheur runit les tres, il efface jusqu'aux +signes apparents des espces, et, rapprochant l'homme de la brute, +il les arme la fois contre lui du secours de la raison et de +l'instinct. La chvre, dj moins craintive la vue de la jeune +villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son ct, reprend, sa +vue, un peu plus de courage; l'animal reoit avec joie les caresses, +puis il flaire en blant la gourde que la jeune fille tient la main: +ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de +l'eau dans le creux de sa main et donne boire la chvre altre, +puis elle partage avec elle la moiti de son pain bis; et, le repas +fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes +deux se remettent en route, la chvre marchant devant comme un guide +protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la +nature sans but dtermin, gravissant les rocs les plus escarps, +se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chvre +s'arrtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin +d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses +blements. Enfin, toutes deux, aprs plusieurs heures de marche, se +trouvent au milieu des ruines, ou plutt sur le sol boulevers et nu +de la ville qui a cess d'tre. + +La petite ville de Seido fut galement dtruite et devint aussi le +thtre des plus affreux vnements. + +Menacs de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et +sa femme s'oublient eux-mmes pour ne songer qu' leur enfant, jeune +fille en bas ge: ils se prcipitent vers son berceau, la pressent +contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison +prte s'crouler sur eux. Au milieu d'une foule de dcombres, ils +gagnent la porte; mais au moment o ils en touchent le seuil, la +maison tombe et les crase. Quelques jours aprs, en fouillant dans +les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant +n'tait pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha +d'entre les bras de son pre et de sa mre, qui s'taient runis pour +la protger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mmes aux coups, +lui avaient sauv la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui +elle est marie et a des enfants. + +Au centre d'un petit canton nomm la Conturella, non loin du village +de Saint-Procope, s'levait une vieille tour ferme d'un grillage en +bois; toute la partie suprieure de la tour tomba d'aplomb sur le +terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevs, puis renverss +sur eux-mmes, ils furent jets plus de soixante pas de l. La +porte s'en alla tomber une grande distance; et ce qu'il y a de plus +remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous +qui runissaient les poutres et les planches, furent parsems et +l sur le terrain comme s'ils eussent t arrachs avec de fortes +tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phnomne. + +Une autre ville, nomme Seminara, fut un exemple bien frappant de +l'insuffisance de toutes les prcautions de l'homme contre la force +des lments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les +maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres, +taient construites en bois; les murailles intrieures taient faites +de joncs fortement runis et recouvertes d'une couche de mastic ou de +pltre, qui, sans rien ter l'lgance, donnait juste une solidit +suffisante la sret des habitants. Cette espce de construction +semblait donc devoir tre le moyen le plus propre les garantir +des prils du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux +oscillations du sol que la force strictement ncessaire pour rsister +en cdant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable! +la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On et mme dit que la +nature se plut ici varier ses horribles jeux: la partie montagneuse +devint une valle profonde, et le quartier le plus bas forma une haute +montagne au milieu des murs de la ville. + +A la porte d'une des maisons de cette ville, tait place une meule +de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait crotre un +norme oranger. Les matres de la maison avaient coutume de venir +s'asseoir en t dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par +un fort pilier de pierre, tait entoure par un banc semblable. +Au moment de la secousse du 5 fvrier, les branches de l'oranger +devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant pouvant, s'y blottit; +le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevs et +ports ensemble un tiers de lieue au del. + +La destruction de Bagnara prsente au philosophe et au naturaliste +des faits moins merveilleux peut-tre, mais non moins intressants: +pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et +toutes les fontaines de la ville furent subitement dessches; les +animaux les plus sauvages furent frapps d'une si grande terreur, +qu'un sanglier, chapp de la fort qui dominait la ville, se +prcipita volontairement du haut d'un roc escarp au milieu de la voie +publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable, +la nature se plut frapper surtout les femmes, et parmi les femmes +toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauves et survcurent +cette catastrophe. + +Tels sont les traits principaux de l'vnement, telle fut la situation +des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les +Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq annes de calme, +l'tat o le pays se trouve encore aujourd'hui. [note: M. de +Gourbillon crivait son voyage en Calabre vers 1818.] + +Sans que le village de Castiglione et t le thtre d'vnements +aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les +accidents en taient cependant assez dplorables et assez varis pour +que notre journe s'coult rapidement au milieu de cette malheureuse +population. Aprs avoir vu retirer de dessous les dcombres deux ou +trois cadavres d'hommes et une douzaine de boeufs ou de chevaux tus +ou blesss, aprs avoir nous-mmes pris part aux fouilles pour relayer +les bras fatigus, nous quittmes vers les cinq heures le village de +Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques; +seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale taient +des palais prs de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns +taient entirement ruins. + +Il avait plu toute la journe sans que nous y fissions autrement +attention, tant nous tions proccups du spectacle que nous avions +sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de +l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux +taient devenus des torrents, et les torrents s'taient changs en +rivires. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrmes, nous +tranchmes des sybarites, et nous acceptmes la proposition que +nous fit notre guide, moyennant rtribution, bien entendu, de nous +transporter d'un bord l'autre sur ses paules; en consquence, je +traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme +j'tais occup explorer le paysage pour voir s'il nous restait +beaucoup de passages pareils franchir, j'entendis un cri, et je vis +Jadin qui, au lieu d'tre port comme moi sur les paules de notre +guide, tait occup avec grande peine le tirer de l'eau: en +retournant lui, le pied avait manqu au pauvre diable, et la +violence du courant tait telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait +o, lorsque Jadin s'tait mis l'eau jusqu' la ceinture et l'avait +arrt. Je courus lui pour lui prter main forte, et nous parvnmes +enfin amener notre guide moiti vanoui sur l'autre bord. + +A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend +bien, d'employer ce dfectueux systme de locomotion. D'ailleurs, +comme nous tions mouills par l'eau du torrent depuis les pieds +jusqu' la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous tait tombe sur +le dos toute la journe, depuis la ceinture jusqu' la pointe de +nos cheveux, il n'y avait plus de prcaution prendre que contre +l'accident qui venait d'arriver notre guide. En consquence, quand +de nouvelles rivires se prsentrent, nous nous contentmes de les +traverser fraternellement, chacun de nous prtant et recevant appui +au moyen de nos mouchoirs lis notre poignet et dont nous fmes une +chane. Moyennant cette ingnieuse invention, nous arrivmes notre +voiture sans accident grave, mais tremps comme des caniches. + +On comprend qu'en arrivant l'htel nous prouvmes plus que jamais +le besoin de nos lits: aussi refusmes-nous l'offre ritre de notre +hte de nous en aller coucher aux baraques, et bravmes-nous encore le +futur tremblement de terre qui nous menaait de minuit une heure du +matin. + +Notre courage fut rcompens: nous ne sentmes aucune secousse, nous +n'entendmes mme pas les cris de Terre moto, et nous nous rveillmes +seulement le lendemain matin, tirs de notre sommeil par le son des +cloches. + +Nos lits avaient fait leurs volutions ordinaires et se trouvaient au +milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir Cosenza, +deux jours aprs le prche si pittoresque et si anim du capucin, +une procession expiatoire dans le cas o les tremblements de terre +n'auraient pas cess: les tremblements de terre allaient diminuant, +il est vrai, mais ils ne s'arrtaient pas encore; et les capucins +qui s'taient faits les boucs missaires de la ville pcheresse +s'apprtaient tenir leur parole. + +Aussi, ds sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles grande +vole et les rues de la ville taient-elles peuples non-seulement +de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces +environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale: +chacun accourait pour prendre part cette espce de jubil, et de +tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite +par les capucins avait attir des fidles. + +Comme le garon, proccup de ces grands prparatifs, ne venait pas +prendre nos ordres, nous sonnmes: il monta, et nous lui demandmes +s'il avait oubli que nous avions pris l'invariable habitude de +djeuner neuf heures sonnantes. Il nous rpondit que comme il y +avait jene gnral dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru +que les ordres donns pour les autres jours dussent subsister pour +celui-ci. La raison ne nous parut pas extrmement logique, et nous +lui signifimes que, n'tant pas de la paroisse et ayant assez de nos +propres pchs, notre intention n'tait nullement de prendre notre +part de ceux des Cosentins; qu'en consquence nous l'invitions ne +faire aucune diffrence pour nous de ce jour aux autres jours, et +nous servir un djeuner, non pas exorbitant, mais convenable. + +Ce fut une grande affaire dbattre que ce djeuner: le cuisinier +tait all faire ses dvotions, et il fallait attendre qu'il ft +revenu; son retour il prtendit que, momentanment dtach des +choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'prouver, +il aurait grand'peine redescendre jusqu' ses fourneaux. Quelques +carlins levrent ses scrupules, et dix heures, au lieu de neuf +heures, la table enfin fut servie. Nous mangemes en toute hte, car +nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractristique +qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annona qu'il +allait commencer. Nous mmes les morceaux doubles et, le dernier +la main, nous courmes vers l'glise des Capucins. Toutes les rues +taient encombres d'hommes et de femmes en habits de fte, au milieu +desquels un simple passage tait mnag pour la confrrie; ne pouvant +et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montmes sur des +bornes et nous attendmes. + +A onze heures prcises l'glise s'ouvrit: elle tait illumine comme +pour les grandes solennits. Le prieur de la communaut parut le +premier: il tait nu jusqu' la ceinture, ainsi que tous les frres; +ils marchaient un un, chacun tenant de la main droite une corde +garnie de noeuds; tous chantant le _Miserere_. + +A leur aspect une grande rumeur s'leva parmi la foule: elle se +composait d'exclamations de douleur, d'lans de contrition et de +murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pres, des +mres, des frres et des soeurs, qui reconnaissaient leurs parents au +milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri +de famille, si cela se peut dire ainsi. + +Mais ce fut bien pis lorsqu' peine descendus des degrs de l'glise, +on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient la main +droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les +paules de celui qui le prcdait, et cela non point avec un simulacre +de flagellation, mais tour de bras et autant que chacun avait de +force. Alors les cris, les clameurs et les gmissements redoublrent; +les assistants tombrent genoux, frappant la terre du front, et se +meurtrissant la poitrine coups de poing; les hommes hurlaient, +les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer +pnitence elles-mmes, fouettaient tour de bras les malheureux +enfants qui taient accourus comme on va une fte, et qui de cette +faon payaient leur contingent d'expiation pour les pchs que leurs +parents avaient commis. C'tait une flagellation universelle qui +s'tendait de proche en proche, qui se communiquait d'une faon +presque lectrique, et dans laquelle nous emes toutes les peines du +monde empcher nos voisins de nous faire jouer la fois un rle +passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au +pas, chantant toujours et fouettant sans relche: nous reconnmes le +prdicateur du dimanche prcdent qui remplissait, les yeux levs +au ciel, son office de battant et de battu; seulement, sa +recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par consquent +frappait sur lui, avait, outre les noeuds gnralement adopts, arm +sa corde de gros clous, lesquels, chaque coup que recevait le +malheureux moine, laissaient sur ses paules une trace sanglante; mais +tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger +dans une extase plus profonde: quelle que ft la douleur qu'il dt +ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix +au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitt +que la procession tait passe, notre course par des rues adjacentes, +nous nous retrouvmes sur son nouveau passage; trois fois, par +consquent, nous assistmes ce spectacle; et chaque fois la foi et +la ferveur des flagellants semblaient s'tre augmentes; la plupart +d'entre eux avaient le dos et les paules dans un tat dplorable; +quant notre prdicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une +plaie. Aussi chacun criait-il que c'tait un saint homme, et qu'il n'y +avait pas de justice s'il n'tait canonis du coup. + +La procession ou plutt le martyre de ces pauvres gens dura trois +heures. Sortis onze heures juste de l'glise, ils y rentraient +deux heures sonnantes. Quant nous, nous tions stupfaits de voir +une foi si ardente dans une poque comme la ntre. Il est vrai que la +chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre tait +demeure huit ans sous la domination franaise, et j'aurais cru que +huit ans de notre domination, surtout de 1807 1815, eussent t +plus que suffisants pour scher la croyance dans ses plus profondes +racines. + +L'glise resta ouverte, chacun put y prier toute la journe, et de +toute la journe elle ne dsemplit pas. J'avoue que, pour mon compte, +j'aurais voulu voir de prs ce moine, l'interroger sur sa vie +antrieure, le sonder sur ses esprances venir. Je demandai au Pre +gardien si je pouvais lui parler, mais on me rpondit qu'en rentrant +il s'tait trouv mal, et qu'en revenant lui il s'tait enferm dans +sa cellule, et avait prvenu qu'il ne descendrait pas au rfectoire, +voulant passer le reste de sa journe en prires. + +Nous rentrmes l'htel vers les quatre heures; nous y retrouvmes le +capitaine, qui nous demandmes s'il avait pris part aux dvotions +gnrales; mais le capitaine tait trop bon Sicilien pour prier pour +des Calabrais. D'ailleurs il prtendit que la masse des pchs qui +se commettaient de Pestum Reggio tait si grande, que toutes les +communauts religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un +an, n'enlveraient pas chaque sujet continental de S. M. le roi de +Naples la centime partie du temps qu'il avait rester en purgatoire. + +Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pcheurs nous ne +pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mmes, nous +fixmes au lendemain matin le moment de notre dpart: en consquence +le capitaine partit l'instant mme, afin qu'en arrivant San-Lucido +nous trouvassions notre patente prte et que rien ne retardt notre +dpart. + +Nous employmes notre soire faire une visite au baron Mollo et une +promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance +de cette loi qu'on appelle l'hospitalit, qu'au milieu des malheurs de +la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le +baron Mollo ne nous avait pas ngligs un seul instant, et s'tait +montr pour nous le mme qu'il et t dans les temps calmes et +heureux. + +Je voulus m'assurer par moi-mme de l'influence qu'avait eue sur le +futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la +journe. Jadin dsira faire la mme exprience. J'avais mes notes + mettre en ordre, et lui ses dessins achever, car, depuis une +quinzaine de jours, nous tions si malheureux dans nos haltes que nous +n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit, +nous prmes cong du baron Mollo; nous rentrmes l'htel et, pour +mettre excution notre projet, nous nous assmes chacun d'un ct de +la table o nous dnions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son +carton, et une montre entre nous deux pour ne point tre surpris par +la secousse. + +La prcaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivrent +sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous +entendissions la moindre clameur. Comme deux heures tait l'heure +extrme, nous prsummes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y +aurait rien pour la nuit: en consquence, nous nous couchmes, et nous +nous endormmes bientt dans notre scurit. + +Le lendemain, nous nous rveillmes la mme place o nous nous +tions couchs, ce qui ne nous tait pas encore arriv. Un instant +aprs, notre hte, qui nous avions dit de venir rgler son compte +avec nous huit heures, entra tout triomphant et nous annona que, +grce aux flagellations et aux prires de la veille, les tremblements +de terre avaient compltement cess. + +Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra. + + + + +CHAPITRE XVII. + +RETOUR. + + +A neuf heures nous prmes cong avec une profonde reconnaissance de la +locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'tait par comparaison +que nous en tions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que, +malgr les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu, +nous n'avions pris personnellement aucune part, c'tait l'endroit de +la terre o nous avions trouv le plus complet repos. Peut-tre aussi, +au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgr tout +ce que nous y avions souffert, ces hommes si curieux tudier dans +leur rudesse primitive, et cette terre si pittoresque voir dans +ses bouleversements ternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas +sans un vif regret que nous nous loignmes de cette bonne ville si +hospitalire au milieu de son malheur; et deux fois, aprs l'avoir +perdue de vue, nous revnmes sur nos pas pour lui dire un dernier +adieu. + +A une lieue de Cosenza peu prs nous quittmes la grande route pour +nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage +tait d'une pret terrible, mais en mme temps d'un caractre plein +de grandeur et de pittoresque. La teinte rougetre des roches, leur +forme lance qui leur donnait l'apparence de clochers de granit, +les charmantes forts de chtaigniers que de temps en temps nous +rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succdait aux +orages et aux inondations des jours prcdents, tout concourait nous +faire paratre le chemin un des plus heureusement accidents que nous +eussions faits. + +Joignez cela le rcit de notre guide, qui nous raconta cet endroit +mme une histoire que j'ai dj publie sous le titre des _Enfants de +la Madone_ et qu'on retrouvera dans les _Souvenirs d'Antony_; la vue +de deux croix leves l'endroit o, l'anne prcdente, et trois +mois auparavant, deux voyageurs avaient t assassins, et l'on aura +une ide de la rapidit avec lequelle s'coulrent les trois heures +que dura notre course. + +En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous +trouvmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhnienne tout +tincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions +s'lever comme un phare cet ternel Stromboli que nous n'arrivions +jamais perdre de vue, et que, malgr son air tranquille et la faon +toute paterne avec laquelle il poussait sa fume, je souponnai d'tre +pour quelque chose, avec son aeul l'Etna et son ami le Vsuve, dans +tous les tremblements que la Calabre venait d'prouver: peut-tre me +trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il +porte les fruits de sa mauvaise rputation. + +A nos pieds tait San-Lucido, et dans son port, pareil un de +ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des +Tuileries, nous voyions se balancer notre lgant et gracieux +speronare qui nous attendait. + +Une heure aprs nous tions bord. + +C'tait toujours un moment de bien-tre suprme quand, aprs une +certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des +braves gens qui composaient notre quipage, et que du pont nous +passions dans notre petite cabine si propre, et par consquent si +diffrente des localits siciliennes et calabraises que nous venions +de visiter. Il n'y avait pas jusqu' Milord qui ne ft une fte +dsordonne son ami Pitro, et qui ne lui racontt, par les +gmissements les plus varis et les plus expressifs, toutes les +tribulations qu'il avait prouves. + +Au bout de dix minutes que nous fmes bord nous levmes l'ancre. Le +vent, qui venait du sud-est, tait excellent aussi: peine emes-nous +ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de +mer. Alors toute la journe nous rasmes les ctes, suivant des yeux +la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosits de ses rivages +et dans tous les pres accidents de ses montagnes. Nous passmes +successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le +golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvmes +la hauteur du cap Palinure. Nous recommandmes Nunzio de faire +meilleure garde que le pilote d'ne, afin de ne pas tomber comme lui + la mer avec son gouvernail, et nous nous endormmes sur la foi des +toiles. + +Le lendemain nous nous veillmes la hauteur du cap Licosa et en vue +des ruines de Pestum. + +Il tait convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre +une heure ou deux prs de ces magnifiques dbris; mais au moment de +dbarquer nous prouvmes une double difficult: la premire en ce +que l'on nous prit pour des cholriques qui apportions la peste des +Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous souponna d'tre des +contrebandiers chargs de cigares de Corse. Ces deux difficults +furent leves par l'inspection de nos passe-ports viss de Cosenza et +par l'exhibition d'une piastre frappe Naples, et nous pmes enfin +dbarquer sur le rivage o Auguste, au dire de Sutone, tait dbarqu +2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son +temps dj passaient pour des antiquits. + +Un hmistiche de Virgile a illustr Pestum, comme un vers de Properce +a fltri Baja. Il n'est point de voyageur qui, l'aspect de cette +grande plaine si chaudement expose aux rayons du soleil, qui, la +vue de ces beaux temples la teinte dore, ne rclame ces champs de +roses qui fleurissaient deux fois l'anne, et qui n'ouvre les lvres +pour respirer cet air si tide qui dflorait les jeunes filles avant +l'ge de leur pubert. Le voyageur est tromp dans sa double attente: +le _Biferique rosaria Paesti_ n'est plus qu'un marais infect et +fivreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double +moisson de roses, on fait une double rcolte de poires et de cerises. +Quant l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes +filles dflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipdes +qui habitent la mtairie attenant aux temples aient un sexe quelconque +et appartiennent mme l'espce humaine. + +Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de +circonfrence au plus, tait autrefois le paradis des potes, car ce +n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de +l'aurore, a visit ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y +conduit Myscle, fils d'Almon, et qui lui fait voir Leucosie, et les +plaines tides et embaumes de Pestum;[2] c'est Martial qui compare +les lvres de sa matresse la fleur qu'ont dj illustre ses +prdcesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse, +qui conduit au sige de la ville sainte le peuple adroit qui est +n sur le sol o abondent les roses vermeilles et o les ondes +merveilleuses du Silaro ptrifient les branches et les feuilles qui +tombent dans son lit.[4] + +[1] Vidi ego odorati victura rosaria Paesti + Sub malutino cocta jacere noto. + Prop., liv. iv, _lgie V_. + +[2] Leucosiam petit tepidique rosaria Paesti. + Ovide, liv. xv, vers 708. + +[3] Paestanis rubeant aemula labbia rosis. + Martial, liv. iv. + +[4] Qui vi insieme venia la gente esperta + D'al suol che abbonda de vermiglie rose; + L ve come si narro, e rami e fronde + Silaro impetra con mirabil' onde. + (Tasse, _Ger. lib._, liv 1er, ch. XI.) + + +Voici ce que nous raconte Hrodote l'historien-pote. + +C'tait sous le rgne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie, +royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens rsolurent de se +diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux +fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'an Lydus, et le cadet +Tyrrhnus. + +Cette division opre, les deux chefs tirrent au sort qui resterait +dans les champs paternels, qui irait chercher d'autres foyers. Le +sort de l'exil tomba sur Tyrrhnus, qui partit avec la portion du +peuple qui s'tait attache son sort, et qui aborda avec elle sur +les ctes de l'Ombrie, qui devinrent alors les ctes tyrrhniennes. + +Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aeule de Pestum. + +Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le dsespoir +des archologues, qui ne savent quel ordre connu rattacher leur +architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions +chaldennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs +cyclopens de la ville. Ces murs, composs de pierres larges, lisses, +oblongues, places les unes au-dessus des autres et jointes sans +ciment, forment un paralllogramme de deux milles et demi de tour. Un +dbris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum, +places en angle droit, reste la porte de l'Est, laquelle un +bas-relief, reprsentant une sirne cueillant une rose, a fait donner +le nom de _porte de la Sirne_: c'est un arc de quarante-six pieds de +haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au +nombre de quatre, mais dont l'un est tellement dtruit qu'il est +inutile d'en parler, ils taient consacrs, l'un Neptune et l'autre + Crs; quant au troisime, ne sachant quel dieu en faire les +honneurs, on l'a appel la Basilique. + +Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches +qui rgnent tout l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze +pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais +encore, selon toute probabilit, le plus ancien de tous. Comme il est +construit de pierres provenant en grande partie du sdiment du +Silaro, et que ce sdiment se compose de morceaux de bois et d'autres +substances ptrifis, il a l'air d'tre bti en lige, quoique la date + laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit. + +Le temple de Crs est le plus petit des trois, mais aussi c'est le +plus lgant. Sa forme es un carr long de cent pieds sur quarante; +il offre deux faades dont les six colonnes doriques soutiennent un +entablement et un fronton. Chaque partie latrale, qui se compose de +douze colonnes canneles, supporte aussi un entablement et repose sans +base sur le pav. + +La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination +primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de +large; elle offre deux faades dont chacune est orne de neuf colonnes +canneles d'ordre dorique sans base, ses deux cts prsentent chacun +seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau. + +Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un thtre et +comme un amphithtre, mais le tout si ruin, si inapprciable, et je +dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler. + +Quelques jours avant notre arrive, la foudre, jalouse sans doute de +son indestructibilit, tait tombe sur le temple de Crs; mais elle +y avait peu prs perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire +tait de marquer son passage sur son front de granit en emportant +quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme +s'tait-il mis l'instant mme l'oeuvre pour faire disparatre +toute trace de la colre de Dieu, et l'ternelle Babel n'avait-elle +plus, l'poque o nous la visitmes, qu'une cicatrice qu'on +reconnaissait l'interruption de cette belle couleur feuille-morte +qui dorait le reste du btiment. + +Des paysans nous vendirent des ptrifications de fleurs et de nids +d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a +conserv son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que +celle de l'objet mme qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve, +qui contient une grande quantit de sel calcaire, s'appelait Silarus +du temps des Romains, Silaro l'poque du Tasse, et est appel Sele +aujourd'hui. + +Il tait dcid que partout o nous mettrions le pied nous nous +heurterions quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les +acteurs de ces formidables drames qui faisaient frmir ceux qui nous +les racontaient. Un Anglais, nomm Hunt, se rendant avec sa femme +de Salerne Pestum quelque temps avant la visite que nous y fmes +nous-mmes, fut arrt sur la route par des brigands qui lui +demandrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilit de faire aucune +rsistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forc, +allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperut une +chane d'or au cou de l'Anglaise: il tendit la main pour la prendre; +l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et +repoussa violemment le bandit, lequel riposta cette bourrade par un +coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt. + +Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que +l'on ne vnt au bruit de l'arme feu, les bandits se retirrent sans +faire aucun mal mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva vanouie +sur le corps de son mari. + +Il tait trois heures peu prs lorsque nous prmes cong des ruines +de Pestum. Comme pour dbarquer nos marins furent obligs de nous +prendre sur leurs paules pour nous porter la barque, nous y tions +arrivs Jadin et moi bon port, et il n'y avait plus que le capitaine + transporter, lorsque dans le transport le pied manqua Pietro, +qui tomba entranant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine +par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait t jusqu'au fond, +le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poigne de +gravier qu'il leur jeta la figure. Au reste, il tait si bon garon +qu'il fut le premier rire de cet accident, et donner ainsi toute +libert l'quipage, qui avait grande envie d'en faire autant. + +Nous gouvernmes sur Salerne, o nous devions coucher. J'avais jug +plus prudent de revenir de Salerne Naples en prenant un calessino +que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer +bien autrement les yeux que la petite voiture populaire laquelle je +comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais +sous le nom de Guichard, et qu'il tait dfendu M. Alex. Dumas, sous +les peines les plus svres, d'entrer dans le royaume de Naples, o il +voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois. + +Or, aprs avoir vu dans un si grand dtail la Sicile et la Calabre, il +et t fort triste de n'arriver Naples que pour recevoir l'ordre +d'en sortir. C'est ce que je voulais viter par l'humilit de mon +entre; humilit qu'il m'tait impossible de conserver bord de mon +speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des +plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine, +mettre le cap sur Salerne, o nous arrivmes vers les cinq heures. La +patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu' six heures +et demie; de sorte que, la nuit tant presque tombe, il nous fut +impossible de rien visiter le mme soir. Comme nous voulions visiter +toute force Amalfi et l'glise de la Cava, nous remmes notre dpart +au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous notre +capitaine, qui devait nous retrouver l'htel de la Vittoria, o nous +tions descendus trois mois auparavant. + +Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne +rputation. Son universit, si florissante au douzime sicle, grce +la science arabe qui s'y tait rfugie, n'est plus aujourd'hui qu'une +espce d'cole destine l'tude des sciences exactes, et o quelques +lves en mdecine apprennent tant bien que mal tuer leur prochain. +Quant son port, bti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une +inscription que l'on retrouve dans la cathdrale, il pouvait tre +de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais +aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et peine est-il +cinq ou six fois l'an visit par quelques artistes qui, comme nous, +viennent faire un plerinage la tombe de Grgoire-le-Grand, ou par +quelques patrons de barques gnoises qui viennent acheter du macaroni. + +C'est l'glise de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul +pape qui ait la fois mrit le double titre de grand et de saint. +Aprs sa longue lutte avec les empereurs, l'aptre du peuple vint se +rfugier Salerne, o il mourut en disant ces tranges paroles, +qui, douze cents ans de distance, font le pendant de celles de +Brutus.--J'ai aim la justice, j'ai ha l'iniquit; voil pourquoi +je meurs en exil: _Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea +morior in exilio._ + +Une chapelle est consacre ce grand homme, dont la mmoire, peu de +chose prs, est parvenue dtrner saint Matthieu, et s'est empar de +toute l'glise comme elle a fait du reste du monde. Il est +reprsent debout sur son tombeau, dernire allusion de l'artiste +l'inbranlable constance de ce Napolon du pontificat. + +A quelques pas de ce tombeau s'lve celui du cardinal Caraffa, qui, +par un dernier trait d'indpendance religieuse, a voulu tre enterr, +mort, prs de celui dont, vivant, il avait t le constant admirateur. + +Au reste, l'glise de Saint-Matthieu est plutt un muse qu'une +cathdrale. C'est l qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs +qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha +de sa main l'antiquit pour en parer le moyen-ge; dpouilles de +Jupiter, de Neptune et de Crs, dont le vainqueur normand fit un +trophe l'historien et l'aptre du Christ. + +Outre son dme et son collge, Salerne possde six autres glises, une +maison des orphelins, un thtre et deux foires; ce qui, en mars et +en septembre, rend pendant quelques jours la Salerne moderne +l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois. + +Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastre de la Trinit; +mais nous voulions visiter au moins la petite glise qui se trouve sur +la route, et laquelle se rattache une de ces potiques traditions +comme les souverains normands en crivaient avec la pointe de leur +pe. Un jour que Roger, premier fils de Tancrde et pre de Roger II, +qui fut roi de Sicile, montait au monastre de la Trinit avec le pape +Grgoire VII, le pape, fatigu de la route, descendit de la mule qu'il +montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit son tour de +son cheval, et, tirant son pe, il traa une ligne circulaire autour +de la pierre o se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne +trace, il dit:--Ici il y aura une glise. L'glise s'leva la +parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant +de l'autel du milieu du choeur, on voit encore sortir la pointe du +rocher o s'assit Grgoire-le-Grand. + +Voil ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exil et +fugitif: c'tait alors l're puissante de l'glise. Cent ans plus +tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trne pontifical. + +En descendant de l'glise nous retrouvmes heureusement notre +speronare dans le port de Salerne. Nous nous tions informs des +moyens de nous rendre Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture, +ft-ce mme un calessino, ne pouvait nous conduire que jusqu la +Cara, et qu'arrivs l il nous faudrait faire cinq six milles pied +pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec +Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jug +de toute inutilit de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal +pour se rendre l'une et l'autre de ces deux villes; nous +remontmes donc bord, et la nuit tombante nous sortmes du port de +Salerne pour nous rveiller dans celui d'Amalfi. + +Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons parses sur la rive, +ses roches qui la dominent, et son chteau en ruines qui domine ses +roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par +mer; elle se dessine alors en amphithtre et prsente d'un seul coup +d'oeil toutes ses beauts qui lui ont mrit d'tre cite par Boccace +comme une des plus dlicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps +de Boccace Amalfi tait presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi +est peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets +de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'aprs chaque pluie +d't elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont l les dons +de Dieu que les hommes n'ont pu lui ter: tout le reste, grandeur, +puissance, commerce, libert, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne +lui reste que le souvenir de ce qu'elle a t, c'est--dire ce que le +ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le +ver le ronge. + +En effet, peu de villes ont un pass comme celui d'Amalfi. + +En 1135 on y trouve les _Pandectes_ de Justinien. + +En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole. + +Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour. + +Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe +de toute souverainet populaire, prennent naissance dans ce petit +coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses +grandeurs passes que la rputation de faire le meilleur macaroni qui +se ptrisse de Chambry Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna. + +Entre ses cascades est une fonderie o l'on fabrique le fer qui se +tire de l'le d'Elbe, cet autre royaume dchu, qui ne subsistera dans +l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal un gant. + +C'est Atrani, petit village situ quelques centaines de pas +d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abrviation +familire au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce +souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des +monuments les plus curieux que prsente l'Italie: ce sont les +bas-reliefs en bronze des portes de l'glise de San-Salvatore, et qui +datent de 1087, poque o la rpublique d'Amalfi tait arrive son +apoge. Ces portes, consacres saint Sbastien, furent commandes +par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son me: _pro mercede +animae suae_. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait +mis l'me du seigneur Pantaleone en tat de pch mortel, on l'avait +oubli, en songeant sans doute que, quel qu'il ft, il tait dignement +rachet. + +Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grce au pome +de Scribe, la musique d'Auber et la rvolution de Belgique, on +nous permettra, quand nous en serons l, de nous arrter sur la place +du March-Neuf Naples, pour donner quelques dtails inconnus, +peut-tre, sur ce hros des lazzaronis, roi pendant huit jours, +insens pendant quatre, massacr comme un chien, tran aux gmonies +comme un tyran, apothos comme un grand homme et rvr comme un +saint. + +Le chteau qui domine la ville, et dont nous avons dj parl, est +un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama +admirable. Nous y tions vers les trois heures de l'aprs-midi, +lorsque, au-dessous de nous, nous vmes notre speronare qui +appareillait, et qui bientt s'loigna du rivage pour aller nous +attendre Naples. Nous changemes des signaux avec le capitaine, +qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que +nous avions gravie grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous +qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille +ascension, et qui nous rpondit de confiance. Nous fmes aussi +remarqus par Pietro, qui se mit aussitt danser une tarentelle +notre honneur. C'tait la premire fois que nous le voyions se livrer + cet exercice depuis l'chec qu'il avait prouv San-Giovanni le +soir du fameux tremblement de terre. + +Au reste, par une de ces singularits inexplicables qui se +reprsentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources +de ce cataclysme fussent, selon toute probabilit, dans les foyers +souterrains du Vsuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces +montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient prouv qu'une +lgre secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, situe moiti +chemin de ces deux volcans, tait peu prs ruine. + +Nous n'emes pas besoin de redescendre jusqu' Amalfi pour trouver un +guide: deux jeunes ptres gardaient quelques chvres au pied d'une +glise voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous +la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant +la gnrosit de nos excellences, se mit trotter devant nous sur le +chemin prsum de la Cava; je dis prsum, car aucune trace n'existait +d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin +nous arrivmes un endroit o une espce de sentier commenait se +dessiner imperceptiblement; cette apparence de route tait le chemin; +deux heures aprs nous tions dans la ville bien-aime de Filangieri, +qui y composa en grande partie son clbre trait de la Science de la +lgislation. + +En rcompense de sa peine notre guide reut la somme de cinq carlins; + sa joie nous nous apermes que notre gnrosit dpassait de +beaucoup ses esprances: il nous avoua mme que, de sa vie, il ne +s'tait vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la +tte ne lui tournt comme son compatriote Masaniello. + +Le mme soir nous fmes prix avec le propritaire d'un calessino, qui, +moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain Naples. +Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava la capitale du +royaume des Deux-Sielles, une des conditions du trait fut qu' moiti +chemin, c'est--dire Torre dell'Annunziata, nous trouverions un +cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands +dieux qu'il possdais justement cet endroit une curie o nous +trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous +recmes ses arrhes. + +Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la +France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui +donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit march +meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sr qu'ils +partissent. C'est ici peut-tre l'occasion de dire quelques paroles de +cette miraculeuse locomotive qu'on dsigne, de Salerne Gaete, sous +le nom de _calessino_, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans +aucun lieu du monde. + +Le calessino a, selon toute probabilit, t destin, par son +inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espce de +tilbury peint de couleurs vives et dont le sige a la forme d'une +grande palette de soufflet laquelle on ajouterait les deux bras d'un +fauteuil. Quand le calessino touchait son enfance, le propritaire +primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait cette palette et +conduisait lui-mme: voil, du moins, ce que semblent m'indiquer +les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du +calessino. + +Dans notre poque de civilisation perfectionne, le calessino charrie +d'ordinaire, toujours attel d'un seul cheval, et sans avoir rien +chang sa forme, de dix personnes au moins quinze personnes au +plus. Voici comment la chose s'opre. Ordinairement, un gros moine, +au ventre arrondi et la face rubiconde, occupe le centre de +l'agglomration d'tres humains que le calessino emporte avec lui au +milieu du tourbillon de poussire qu'il soulve sur la route. Derrire +le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher +conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de +l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une frache +nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne +de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du +soufflet o est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants, +frres ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrire le cocher +se hissent, la manire des laquais de grande maison, deux ou trois +lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un +caleon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tte, leur amulette +au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides +aspirants, cicerone surnumraires qui connaissent leur Herculanum +la lettre et leur Pompia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet +suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues, +quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se +plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq huit +ans, qui appartiennent on ne sait qui, qui vivent on ne sait de +quoi, qui vont on ne sait o. Tout cela, moine, cocher, nourrice, +paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de +quinze: calculez et vous aurez votre compte. + +Ce qui n'empche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand +galop. + +Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses dsagrments: +parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout +son chargement sur un des bas-cts de la route. + +Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relve, +on le tte, on s'informe s'il n'a rien de cass; et lorsqu'on est +rassur sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le +cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et +les gamins d'eux-mmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en +inquite, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans +cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres. + +C'tait dans une machine de ce genre que nous devions oprer notre +voyage de la Cava Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions +tenir, Jadin et moi, sur le sige, le cocher devait, comme d'habitude, +se tenir derrire nous, et Milord se coucher nos pieds. + +De plus, et pour surcrot de prcaution, nous devions, comme nous +l'avons dit, changer de cheval Torre dell'Annunziata; c'taient +les conventions faites, du moins, et pour rpondre de l'excution +desquelles le cocher nous avait donn des arrhes. + +A sept heures, heure indique, le calessino tait la porte de +l'htel. Il n'y avait rien dire pour l'exactitude: d'un autre ct, +le sige tait vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval, +qui ne pouvait croire une pareille bonne fortune, secouait ses +grelots d'un air de joie ml de doute. Nous montmes, Jadin, moi et +Milord; nous prmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit +entendre un petit roulement de lvres, pareil celui dont le chasseur +se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partmes comme le +vent. + +Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquitude: il se passait +immdiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait +pas naturel. Bientt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un +froncement de lvres qui dcouvrait ses deux mchoires depuis les +premires canines jusqu'aux dernires molaires: c'tait un signe +auquel il n'y avait pas se tromper; aussi, presque aussitt, Milord +fit une volte. Mais, notre grand tonnement, il tourna sur lui-mme +comme sur un pivot: sa queue tait passe travers la natte qui +formait le plancher du calessino, et une force suprieure l'empchait +de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle, +d'ordinaire, il tait fort jaloux. Des clats de rire, qui suivirent +immdiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent qui +il avait affaire. Nous avions nglig de visiter le filet qui pendait +au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait la porte, il +s'tait rempli de son chargement ordinaire. + +Jadin tait furieux de l'humiliation que venait d'prouver Milord; +mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les +enfants jusqu' moi. Seulement, on s'arrta et on fit des conditions +avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur +filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs l'endroit +de Milord. Le trait conclu, nous repartmes au galop. + +Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre +cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous +retournmes, et nous vmes une seconde tte au-dessus de son paule: +c'tait celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment +o nous nous tions arrts pour profiter de l'occasion qui se +prsentait, de revenir jusqu' Naples avec nous. Notre premier +mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gne et de le prier de +descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait, +d'un ton si clin, souhait le bonjour nos excellences, que nous +ne pouvions pas rpondre cette politesse par un affront; nous le +laissmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanit, mais en +recommandant au cocher de borner l sa libralit. + +Un peu au del de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous +demandant si nous ne nous arrtions pas Pompia, et en nous offrant +de nous en faire les honneurs. Nous le remercimes de sa proposition +obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre +directement Naples, nous l'invitmes aller offrir ses services +d'autres qu' nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restt o +il tait jusqu' Pompia. La demande tait trop peu ambitieuse pour +que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard. +Seulement, arriv Pompia, il nous dit, qu'en y rflchissant bien, +c'tait Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre +permission il ne nous quitterait que l. Nous eussions perdu tout le +mrite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout. +La permission fut tendue jusqu' Torre dell'Annunziata. + +A Torre dell'Annunziata nous nous arrtmes, comme la chose tait +convenue, pour djeuner et pour changer de cheval. Nous djeunmes +d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation + l'huile pouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit tait +assaisonn; puis nous appelmes notre cocher, qui se rendit notre +invitation de l'air le plus dgag du monde. Nous ne doutions donc pas +que nous ne pussions nous remettre immdiatement en route, lorsqu'il +nous annona, toujours avec son mme air riant, qu'il ne savait +pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouv Torre +dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il +est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien, +et que le cheval ne se serait pas plutt repos une heure, que nous +repartirions plus vite que nous n'tions venus. Au reste, l'accident, +nous assurait-il, tait des plus heureux, puisqu'il nous offrait une +occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, son avis, +les plus curieuses du royaume de Naples. + +Nous nous serions fchs que cela n'aurait avanc rien. D'ailleurs, +il faut le dire, il n'y a pas de peuple l'endroit duquel la colre +soit plus difficile qu' l'endroit du peuple de Naples; il est si +grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher +dispute polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui +abandonnmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis +nous passmes l'curie, o nous fmes donner devant nous double +ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous +venions de recevoir, nous nous mmes en qute des curiosits de Torre +dell'Annunziata. + +Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-mme. +Ainsi nomm d'une chapelle rige en 1319 et d'une tour que fit lever +Alphonse I'er, il fut brl je ne sais combien de fois par la lave du +Vsuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebti toujours la +mme place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances +de destruction, le roi Charles III y tablit une fabrique de +poudre; si bien qu' la dernire irruption les pauvres diables qui +l'habitaient, placs entre le volcan de Dieu et celui des hommes, +manqurent la fois de brler et de sauter, ce qui, grce la +prvoyance de leur souverain, offrait du moins leur mort une +variante que les autres n'avaient point. + +Le seul monument de Torre dell'Annunziata, part celui qui lui a fait +donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa +coquette glise de Saint-Martin, vritable bonbonnire la manire de +Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux +qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du +cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrt par la mort, n'eut +pas le temps de terminer la toile de la Nativit qu'il peignait pour +le matre-autel. + +Au-dessus de la porte est la fameuse Dposition de la croix par +Stanzioni, laquelle doit sa rputation plus encore la jalousie +qu'elle inspira l'Espagnolet qu' son mrite rel. Cette jalousie +tait telle, que ce dernier, ayant donn aux moines qui elle +appartenait le conseil de la nettoyer, mla l'eau dont ils se +servirent une substance corrosive qui la brla en plusieurs endroits. +Stanzioni aurait pu rparer cet accident, les moines dsols l'en +supplirent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache +la vie de son rival. + +Au reste, c'tait une chose curieuse que ces haines de peintre +peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin +et Barroccio meurent empoisonns; deux lves de Geni, lve du Guide, +attirs sur une galre, disparaissent sans que jamais on ait pu +apprendre ce qu'ils taient devenus; le Guide et le chevalier +d'Arpino, menacs d'une mort violente, sont obligs de s'enfuir de +Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut +la vie la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au +couteau de chasse qu'il portait au ct. + +Il est vrai aussi que c'tait le temps des chefs-d'oeuvre. + +En revenant l'htel, nous retrouvmes notre calessino attel: le +pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration +d'avoine, mais sa charge s'tait augmente de deux lazzaronis et d'un +second gamin. + +Nous vmes qu'il tait inutile d protester contre l'envahissement, et +nous rsolmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y +opposer. En arrivant Resina nous tions au complet, et rien ne nous +manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas mme la +nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la +double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point +empch notre cheval d'aller toujours au galop. + +A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur +de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le +plus de bruit sur la surface de la terre: ses glises sont pleines +de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonns de grelots, ses +lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout +cela sonne, tinte, crie ternellement. La nuit mme, aux heures o +toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose +qui remue, s'agite et frmit Naples. De temps en temps une voix +puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vsuve +qui gronde et qui prend part au concert ternel; mais quelques efforts +qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus +terrible et plus menaant ml tous ces bruits. + +Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'tait jointe nous, +oubliant de nous dire adieu comme elle avait oubli de nous dire +bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'et point sa +part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la +Maddalena, les deux gamins sautrent bas des brancards; la +fontaine des Carmes, nous nous arrtmes pour laisser descendre la +nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissrent +couler terre; Mergellina, notre pcheur disparut. En arrivant + l'htel, nous croyons n'tre plus possesseurs que des enfants du +filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vmes que le filet +tait vide. Grce nous, chacun tait arriv sa destination. + +Grce notre quipage et notre suite, on n'avait pas fait attention + nous, et nous tions rentrs Naples sans qu'on nous et mme +demand nos passe-ports. + +Comme notre premire arrive, nous descendmes l'htel de la +Vittoria, le meilleur et le plus lgant de Naples, situ la fois +sur Chiaja et sur la mer; et le mme soir, au clair de la lune, nous +crmes reconnatre notre speronare, qui se balanait l'ancre cent +pas de nos fentres. + +Nous ne nous tions pas tromps: le lendemain, peine tions-nous +levs qu'on nous annona que le capitaine nous attendait accompagn de +tout son quipage. Le moment tait venu de nous sparer de nos braves +matelots. + +Il faut avoir vcu pendant trois mois isols sur la mer et d'une vie +qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le +capitaine au navire, le passager l'quipage. Quoique nos sympathies +se fussent principalement fixes sur le capitaine, sur Nunzio, sur +Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du dpart taient +devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en +recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me +pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignit, +je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons +pas revus, et peut-tre ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on +leur parle de nous, qu'on s'informe auprs d'eux des deux voyageurs +franais qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'anne 1835, et je +suis sr que notre souvenir sera aussi prsent leur coeur que leur +mmoire est prsente notre esprit. + +Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue +de Naples Messine sous l'invocation de la _Madone du pied de la +grotte._ + + + + +FIN DU SECOND VOLUME. + +TABLE DES CHAPITRES. + + * * * * * + +Chap. X. Le prophte + + XI. Trence le tailleur + + XII. Le Pizzo + + XIII. Mada + + XIV. Bellini + + XV. Cosenza + + XVI. Terre Moti + + XVII. Retour + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA *** + +This file should be named 8692-8.txt or 8692-8.zip + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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Au bruit que nous +fîmes en remontant à bord, il éleva sa tête au-dessus de la cabine +et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose à lui dire. Le +capitaine, qui partageait la déférence que chacun avait pour Nunzio, +passa aussitôt à l'arrière. La conférence dura dix minutes à peu près; +pendant ce temps les matelots de leur côté s'étaient entre eux et +formaient un groupe qui paraissait assez préoccupé; nous crûmes qu'il +était question de l'aventure de Scylla, et nous ne fîmes pas autrement +attention à ces symptômes d'inquiétude.</p> + +<p id="id00020">Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit à nous.</p> + +<p id="id00021">—Est-ce que leurs excellences tiennent toujours à partir demain? nous +demandat-il.</p> + +<p id="id00022">—Mais, oui, si la chose est possible, répondis-je.</p> + +<p id="id00023">—C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons +le vent contraire pour sortir du détroit.</p> + +<p id="id00024">—Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sûr?</p> + +<p id="id00025">—Oh! dit Pietro, qui s'était approché de nous avec tout l'équipage, +si le vieux l'a dit, dame! c'est l'Évangile. L'a-t-il dit, capitaine?</p> + +<p id="id00026">—Il l'a dit, répondit gravement celui auquel la question était +adressée.</p> + +<p id="id00027">—Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il +avait la mine toute gendarmée: n'est-ce pas, les autres?</p> + +<p id="id00028">Tout l'équipage fit un signe de tête qui indiquait que, comme Pietro, +chacun avait remarqué la préoccupation du vieux prophète.</p> + +<p id="id00029">—Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a +l'habitude de souffler longtemps?</p> + +<p id="id00030">—Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus, +quelquefois moins.</p> + +<p id="id00031">—Et alors on ne peut pas sortir du détroit?</p> + +<p id="id00032">—C'est impossible.</p> + +<p id="id00033">—Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?</p> + +<p id="id00034">—Eh! vieux! dit le capitaine.</p> + +<p id="id00035">—Présent, dit Nunzio eu se levant derrière sa cabine.</p> + +<p id="id00036">—Pour quelle heure le vent?</p> + +<p id="id00037">Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis +se retournant de notre côté:</p> + +<p id="id00038">—Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures, +un instant après que le soleil sera couché.</p> + +<p id="id00039">—Ce sera entre huit et neuf heures, répéta le capitaine avec la même +assurance que si c'eût été Matthieu Lænsberg ou Nostradamus qui lui +eût adressé la réponse qu'il nous transmettait.</p> + +<p id="id00040">—Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir +tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu +que nous arrivions à gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.</p> + +<p id="id00041">—Si vous le voulez absolument, répondit directement le pilote, on +tâchera.</p> + +<p id="id00042">—Eh bien, tâchez-donc alors.</p> + +<p id="id00043">—Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun à son poste. En un +instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut à la +besogne; l'ancre fut levée, et le bâtiment, tournant lentement son +beaupré vers le cap Pelore, commença de se mouvoir sous l'effort de +quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un +souffle de vent ne traversait.</p> + +<p id="id00044">Cependant il était évident que, quoique notre équipage eût obéi sans +réplique à l'ordre donné, c'était à contre-cœur qu'il se mettait en +route; mais, comme cette espèce de nonchalance pouvait bien venir +aussi du regret que chacun avait de s'éloigner de sa femme ou de sa +maîtresse, nous n'y fîmes pas grande attention, et nous continuâmes +d'espérer que Nunzio mentirait cette fois à son infaillibilité +ordinaire.</p> + +<p id="id00045">Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu à peu, et tout en +dissimulant cette intention, s'étaient rapprochés des côtes de Sicile, +se trouvèrent à un demi-quart de lieue à peu près du village de La +Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencèrent à encombrer +la côte. Je vis bien quel était le but de cette manœuvre, attribuée +simplement au courant, et j'allai au-devant du désir de ces braves +gens en les autorisant, non pas à débarquer, ils ne le pouvaient pas +sans patente, mais à s'approcher du rivage à une assez faible distance +pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs +adieux. Ils profitèrent de la permission, et en une vingtaine de +coups de rames ils se trouvèrent à portée de la voix. Au bout d'une +demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous +n'avions pas de temps à perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter +les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on +se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait +sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.</p> + +<p id="id00046">Comme cette disposition atmosphérique me portait tout naturellement +au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double +rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande +curiosité pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et +j'allai me coucher.</p> + +<p id="id00047">Je dormais depuis trois ou quatre heures à peu près, et tout en +dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi +quelque chose d'étrange, lorsqu'enfin je fus complétement réveillé par +le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête et par le cri bien +connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux, +ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement +d'oscillation imprimé au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux +de savoir ce qui se passait, je me traînai jusqu'à la porte de +derrière de la cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote. +Je fus bientôt au fait: au moment oùù je l'ouvrais, une vague qui +demandait à entrer juste au moment où je voulais sortir m'attrapa en +pleine poitrine, et m'envoya bientôt à trois pas en arrière, couvert +d'eau et d'écume. Je me relevai, mais il y avait inondation complète +dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos +lits du déluge. Jadin accourut accompagné du mousse qui portait une +lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'œil atout, tirait à lui la +porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout +à fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui +heureusement, étant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre +l'eau. Nous les plaçâmes sur des tréteaux qui les élevaient au-dessus +des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendîmes nos draps et nos +couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intérieures +de notre chambre à coucher; puis, laissant à notre mousse le soin +d'éponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions, +nous gagnâmes le pont.</p> + +<p id="id00048">Le vent s'était levé comme l'avait dit le pilote et à l'heure qu'il +avait dit, et, selon sa prédiction, nous était tout à fait contraire. +Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous étions +plus à l'aise, et nous courions des bordées dans l'espérance de gagner +un peu de chemin; mais il résultait de cette manœuvre que la mer +nous battait en plein travers, et que de temps en temps le bâtiment +s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer. +Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan incliné comme un toit, +nos matelots couraient de l'avant en arrière avec une célérité à +laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous +cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions véritablement rien. +De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau; +aussitôt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le +speronare, le beaupré dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent +arrivait bruissant, et, chargé de pluie, sifflait à travers nos mâts +et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues, prenant notre +speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix. +En même temps, à la lueur de deux ou trois éclairs qui accompagnaient +chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordées nous +avaient rapprochés des uns ou des autres, ou les rivages de la +Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours à la même distance: ce +qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre +petit bâtiment se comportait à merveille et faisait des efforts inouïs +pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.</p> + +<p id="id00049">Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant +ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'élevèrent +pas une récrimination contre la volonté qui les mettait aux prises +avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce temps, je demandai +combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des +bordées; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous +répondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je +m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et +j'appris que, selon toute probabilité, nous en aurions encore pour +trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions à +conserver sur le vent et la mer le même avantage, nous pouvions faire +à peu, près huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la +fatigue, et je prévins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans +le détroit, nous renoncions momentanément à aller plus avant. Cette +intention pacifique était à peine formulée par moi que, transmise +immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue de tout +l'équipage. Le speronare tourna sur lui-même comme par enchantement; +la voile latine et la voile de foc se déployèrent dans l'ombre, et le +petit bâtiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrière +avec la rapidité d'un cheval de course. Dix minutes après, le mousse +vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle +était parfaitement séchée, et que nous y retrouverions nos lits, qui +nous attendaient dans le meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes +pas redire deux fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque +devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormîmes au +bout de quelques instants.</p> + +<p id="id00050">Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit dont nous étions +partis la veille: il ne tenait qu'à nous de croire que nous n'avions +pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un +peu agité. Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en +point, nous nous approchâmes de lui avec une vénération encore plus +grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries à +l'endroit du temps. Ses prévisions n'étaient pas consolantes: à son +avis, le temps était complétement dérangé pour huit ou dix jours; et +il y avait même dans l'air quelque chose de fort étrange, et qu'il ne +comprenait pas bien. Il résultait donc des observations atmosphériques +de Nunzio que nous étions cloués à San-Giovanni pour une semaine au +moins. Quant à renouveler l'essai que nous venions de faire et qui +nous avait si médiocrement réussi, il ne fallait pas même le tenter.</p> + +<p id="id00051">Notre parti fut pris à l'instant même. Nous déclarâmes au capitaine +que nous donnions six jours au vent pour se décider à passer du nord +au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'était pas décidée +faire sa <i>saute</i>, nous nous en irions tranquillement par terre, à +travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à +pied, tantôt à mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement +par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier +souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.</p> + +<p id="id00052">Rien ne met le corps et l'âme à l'aise comme une résolution prise, +fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre. +A peine la nôtre fut-elle arrêtée que nous nous occupâmes de nos +dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le +comprend bien, étaient plus que médiocres; pour rien au monde je +n'aurais voulu remettre le pied à Messine. Nous décidâmes donc que +nous demeurerions sur notre speronare; en conséquence on s'occupa à +l'instant même de le tirer à terre, afin que nous n'eussions pas même +à supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais +temps se fait sentir jusqu'au milieu du détroit. Chacun se mit à +l'œuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carène +antique, était tiré sur le sable du rivage, étayé à droite et à gauche +par deux énormes pieux, et orné à son babord d'une échelle à l'aide de +laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une +tente fut établie de l'arrière au grand mât, afin que noua pussions +nous promener, lire ou travailler à l'abri du soleil et de la pluie. +Moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une +demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure +auberge de San-Giovanni.</p> + +<p id="id00053">Le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu: +Jadin avait ses croquis à repasser; et moi, pendant mes longues +rêveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais à peu près +arrêté le plan de mon drame de <i>Paul Jones</i>, dont il ne me restait +plus que quelques caractères à mettre en relief et quelques scènes à +compléter. Je résolus donc de profiter de cette espèce de quarantaine +pour achever ce travail préparatoire, qui devait recevoir à Naples son +exécution, et dès le soir même je me mis à l'œuvre.</p> + +<p id="id00054">Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la +permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le +vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à +bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La +permission fut accordée à ces conditions.</p> + +<p id="id00055">Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio; +et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la +bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et +se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle +venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces +villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était +ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler; +et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits +siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le +cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques +peut-être, décidé du succès de l'ouvrage.</p> + +<p id="id00056">Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé. +Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de +partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de +revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le +capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves +gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de +nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver +dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer +tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de +garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au +dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous +en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du +village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de +leurs jardins.</p> + +<p id="id00057">Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté +ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort +confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives +indulgents.</p> + +<p id="id00058">Après le dîner, auquel assista une partie de la population de +San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la +tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin +de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un +instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un +en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste +du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé +une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut +resplendissant.</p> + +<p id="id00059">Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur +le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs +et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous +plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles, +et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des +spectateurs.</p> + +<p id="id00060">La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro: +aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le +prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là, +disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la +Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout +du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas +trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce +qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des +Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit +Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon +oreille, et me dit tout bas:</p> + +<p id="id00061">—Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien +heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.</p> + +<p id="id00062">A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le +rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon +de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce +beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa +toilette.</p> + +<p id="id00063">Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens, +et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné, +ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les +applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se +dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la +voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas +duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi, +et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une +certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle +qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main +droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il +s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont. +C'était, comme on dit en style de coulisses, <i>soigner son entrée.</i> +Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en +réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.</p> + +<p id="id00064">Alors commença entre Pietro et le nouveau venu une véritable lutte +chorégraphique. Nous croyions connaître Pietro depuis le temps que +nous le pratiquions, mais nous, fûmes forcés d'avouer que c'était +la première fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute +sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours +auxquels il se livra, étaient quelque chose de fantastique; mais tout +ce que faisait Pietro était à l'instant même répété par Agnolo +comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une méthode +supérieure. Pietro était le danseur de la nature, Agnolo était celui +de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine +fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord +dans sa tête, puis que les jambes obéissaient à l'ordre donné; chez +Agnolo, point: tout était instantané, l'art était arrivé à ressembler +à de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut +degré auquel l'art puisse atteindre. Il en résulta que Pietro, +haletant, essoufflé, au bout de sa force et de son haleine, après +avoir épuisé tout son répertoire, tomba les jambes croisées sous lui +en jetant son cri de défaite habituel, sans conséquence lorsque la +chose se passait devant nous, c'est-à-dire en famille, mais qui +acquérait une bien autre gravité en face d'un rival comme Agnolo. +Quant à Agnolo, comme la fête commençait à peine pour lui, il laissa +quelques minutes à Pietro pour se remettre; puis, voyant que son +antagoniste avait sans doute besoin d'une trêve plus longue, puisqu'il +ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses +exercices.</p> + +<p id="id00065">Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence à soutenir, fut +lui-même, c'est-à-dire véritablement un beau danseur, non pas comme on +l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne, +en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent +passées en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son +chapeau, son bouquet, devinrent l'un après l'autre les accessoires de +ce petit drame chorégraphique, qui exprima tour à tour tous les degrés +de la passion, et qui, après avoir commencé par la rencontre presque +indifférente du danseur et de sa danseuse, avoir passé par les +différentes phases d'un amour combattu puis partagé, finit par toute +l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous étions approchés comme +les autres pour voir cette représentation vraiment théâtrale, et, au +risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mêlions +nos applaudissements à ceux de la foule, lorsque les cris de <i>La danse +du Tailleur, La danse du Tailleur!</i> retentirent, proférés d'abord +par deux ou trois personnes, puis ensuite répétés frénétiquement +non-seulement par les invités qui se trouvaient à bord, mais encore +par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna +vers nous, comme pour dire que puisqu'il était notre hôte il ne ferait +rien qu'avec notre consentement, nous joignîmes alors nos instances à +celles qui le sollicitaient déjà. Alors Agnolo, saluant gracieusement +la foule, fit signe qu'il allait se rendre au désir qu'on lui +exprimait. Cette condescendance fut à l'instant même accueillie par +des applaudissements unanimes, et la musique commença une ritournelle +bizarre, qui eut le privilége d'exciter à l'instant même l'hilarité +parmi tous les assistants.</p> + +<p id="id00066">Comme j'ai le malheur d'avoir là compréhension très-difficile à +l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce +que c'était que la danse du Tailleur.</p> + +<p id="id00067">—Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils +en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est +pas étonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcières en Calabre.</p> + +<p id="id00068">—Mais enfin, à quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?</p> + +<p id="id00069">—C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, maître Térence, qui a +fait <i>gratis</i> une paire de culottes au diable; à la condition que le +diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emportée tout +de même.</p> + +<p id="id00070">—Bah!</p> + +<p id="id00071">—Oh! parole d'honneur:</p> + +<p id="id00072">—Comment cela?</p> + +<p id="id00073">—En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.</p> + +<p id="id00074">—Vraiment?</p> + +<p id="id00075">—Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez à<br/> + +Catanzaro, vous pourrez le voir.<br/> +</p> + +<p id="id00076">—Qui? le diable?</p> + +<p id="id00077">—Non, ce gueux de Térence. C'est arrivé il n'y a pas plus de dix ans, +au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont +tous des sorciers et des sorcières en Calabre.</p> + +<p id="id00078">—Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?</p> + +<p id="id00079">—Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis +d'ailleurs je n'aime pas beaucoup à parler de toutes ces histoires-là +où le diable joue un rôle, attendu que, comme vous le savez, il y a +déjà eu dans ma famille une histoire de sorcière. Mais vous allez +traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun +accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de +maître Térence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.</p> + +<p id="id00080">—Vous croyez?</p> + +<p id="id00081">—Oh! j'en suis sûr.</p> + +<p id="id00082">Je pris mon album, et j'écrivis dessus en grosses lettres:</p> + +<p id="id00083"><i>«Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de maître Térence de +Catanzaro, qui a fait</i> gratis <i>une paire de culottes au diable, à la +condition que le diable emporterait sa femme.»</i></p> + +<p id="id00084">Et je revins à Agnolo.</p> + +<p id="id00085">La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la +ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de +commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était +exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner +une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la +<i>Tentation</i>, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens, +la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre +du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne +pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me +paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais +bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son +fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces +différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire, +que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur. +Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée, +et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un +caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il +faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et +le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le +second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient, +Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les +autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui, +perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine. +Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule:</p> + +<p id="id00086">—Excellence? dit-il.</p> + +<p id="id00087">—Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.</p> + +<p id="id00088">—Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose +de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses +qui révoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en +prières.</p> + +<p id="id00089">—Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?</p> + +<p id="id00090">—Jésus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.</p> + +<p id="id00091">Cette judicieuse remarque fur immédiatement suivie d'un cri général de +terreur. Le bâtiment vacilla comme s'il était encore en pleine mer. Un +des deux étais qui le soutenaient glissa le long de sa carène, et +le speronare, versant comme une voiture à laquelle deux roues +manqueraient à la fois du même côté, nous envoya tous, danseurs, +musiciens et assistants, rouler pêle-mêle sur le sable!</p> + +<p id="id00092">Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible à décrire; +chacun se releva et se mit à fuir de son côté, sans savoir où. Quant +à moi, n'ayant plus aucune idée, grâce à la culbute que je venais de +faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer, +quand une main me saisit et m'arrêta. Je me retournai, c'était le +pilote.</p> + +<p id="id00093">—Où allez-vous, excellence? me dit-il.</p> + +<p id="id00094">—Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais +avec vous, ça m'est égal.</p> + +<p id="id00095">—Nous n'avons nulle part à aller, excellence; et ce que nous pouvons +foire de mieux, c'est d'attendre.</p> + +<p id="id00096">—Eh bien! dit Jadin en arrivant à son tour tout en crachant le sable +qu'il avait dans la bouche, en voilà une de cabriole!</p> + +<p id="id00097">—Vous n'avez rien? lui demandai-je.</p> + +<p id="id00098">—Moi, rien du tout; je suis tombé sur Milord que j'ai manqué +étouffer, voilà tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la +parole à son chien de son fausset le plus agréable, il a donc sauvé la +vie à son maître. Milord se ramassa sur lui-même et agita vivement sa +queue en témoignage du plaisir qu'il éprouvait d'avoir accompli sans +s'en douter une si belle action.</p> + +<p id="id00099">—Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé?</p> + +<p id="id00100">—Il est arrivé, dit Jadin en haussant les épaules, que ces +imbéciles-là ont mal assuré les pieux, et qu'un des supports ayant +manqué, le speronare à fait comme quand Milord secoue ses puces.</p> + +<p id="id00101">—C'est-à-dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secoué les +siennes.</p> + +<p id="id00102">—Comment?</p> + +<p id="id00103">—Écoutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.</p> + +<p id="id00104">Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient +comme des fous en criant: <i>Terre moto, terre moto!</i></p> + +<p id="id00105">—Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de +terre? demandai-je.</p> + +<p id="id00106">—Ni plus ni moins, dit le pilote.</p> + +<p id="id00107">—Parole d'honneur? fit Jadin.</p> + +<p id="id00108">—Parole d'honneur, reprit Nunzio.</p> + +<p id="id00109">—Eh bien! pilote, touchez-là, dit Jadin, je suis enchanté.</p> + +<p id="id00110">—De quoi? demanda gravement Nunzio.</p> + +<p id="id00111">—D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous +croyez que ça se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord, +il aura donc vu des tempêtes, il aura donc vu des volcans, il aura +donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!</p> + +<p id="id00112">Je me mis à rire malgré moi.</p> + +<p id="id00113">—Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Français, je sais bien +que vous riez de tout. Ça n'empêche pas que dans ce moment-ci la +moitié de la Calabre est peut-être sens dessus dessous. Ce n'est pas +qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont +des hommes.</p> + +<p id="id00114">—Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite +secouée que nous avons ressentie….</p> + +<p id="id00115">—Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et +nous, justement, nous sommes à l'extrémité de la botte, et par +conséquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du côté de +Nicastro et de Cosenza, c'est là qu'il doit y avoir eu le plus d'œufs +cassés; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.</p> + +<p id="id00116">—Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de +l'agrément? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.</p> + +<p id="id00117">Et il se mit à battre le briquet, en attendant une seconde secousse.</p> + +<p id="id00118">Mais nous attendîmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas, +et au bout de dix minutes notre équipage, qui dans le premier moment +s'était éparpillé de tous les côtés, était réuni autour de nous: +personne n'était blessé, à l'exception de Giovanni qui s'était foulé +le poignet, et de Pietro qui prétendait s'être donné une entorse.</p> + +<p id="id00119">—Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire +maintenant?</p> + +<p id="id00120">—Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, répondit le vieux +prophète: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je +crois que c'est fini pour le moment.</p> + +<p id="id00121">—Allons, enfants, dit le capitaine, à l'ouvrage! Puis, se retournant +de notre côté:—Si leurs excellences avaient la bonté … ajouta-t-il.</p> + +<p id="id00122">—De quoi faire, capitaine, dites?</p> + +<p id="id00123">—De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous +tant que nous sommes pour en venir à notre honneur; attendu que ces +fainéants de Calabrais, c'est bon à boire, à manger et à danser; mais +pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un +seul!</p> + +<p id="id00124">Effectivement, le rivage était complètement désert: hommes, femmes et +enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez +naturel pour qu'on ne s'en formalisât point.</p> + +<p id="id00125">Quoique réduits à nos propres forces, nous n'en parvînmes pas moins, +grâce à un mécanisme fort ingénieux inventé par le pilote, à remettre +le bâtiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait +glissé fut rétabli en son lieu et place, l'échelle appliquée de +nouveau à bâbord, et au bout d'une heure à peu près tout était +aussi propre et aussi en ordre à bord du speronare que si rien +d'extraordinaire ne s'était passé.</p> + +<p id="id00126">La nuit s'écoula sans accident aucun.</p> + +<h2 id="id00127" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XI.</h2> + +<h5 id="id00128">TÉRENCE LE TAILLEUR.</h5> + +<p id="id00129" style="margin-top: 2em">Le lendemain, à six heures du matin, nous vîmes arriver le guide et +les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage +important n'était arrivé dans le village; trois ou quatre cheminées +étaient tombées, voilà tout.</p> + +<p id="id00130">Nous convînmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait +trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent +changeât, il lui fallait, à lui, douze ou quinze heures: il fut +convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait +jusqu'à ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant +lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours +écoulés, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans +la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau +rendez-vous.</p> + +<p id="id00131">Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter +avec nous le moins d'argent possible, nous prîmes chacun six ou huit +louis seulement, laissant le reste de notre trésor sous la garde de +l'équipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en +règle, nous enfourchâmes nos montures et prîmes congé de nos matelots, +qui nous promirent de nous recommander tous les soirs à Dieu dans +leurs prières. Quant à nous, nous leur enjoignîmes de partir au +premier souffle de vent; ils s'y engagèrent sur leur parole, nous +baisèrent une dernière fois les mains, et nous nous séparâmes.</p> + +<p id="id00132">Nous suivions pour aller à Scylla la route déjà parcourue, et sur +laquelle par conséquent nous n'avions aucune observation à faire; mais +comme notre guide était forcé de marcher à pied, attendu qu'après +nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amené que deux, +espérant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres +convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train +très-ordinaire; encore en arrivant à Scylla nous déclara-t-il que, +ses mulets n'ayant point mangé avant leur départ, il était de toute +urgence qu'il les fît déjeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un +éclaircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme +toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prétendait +avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses +voyageurs. La chose n'était point portée sur le <i>papier</i>; mais, comme +heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois +mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses +conventions à la lettre, à défaut de quoi j'allais aller prévenir +mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut +arrêté que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais +un troisième, et que le prix du mulet absent serait affecté à la +nourriture des deux mulets présents.</p> + +<p id="id00133">Afin de ne pas perdre une heure inutilement à Scylla, nous montâmes, +Jadin et moi, sur le rocher où est bâtie la forteresse. Là, nous +relevâmes une petite erreur archéologique: c'est que la citadelle, +qu'on nous avait dit élevée par Murât, datait de Charles d'Anjou: il y +avait cinq siècles et demi de différence entre l'un et l'autre de ces +deux conquérants. Mais le renseignement nous avait été donné par +nos Siciliens, et j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas +scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.</p> + +<p id="id00134">Ce fut le 7 février 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e +régiment d'infanterie légère et du 67e régiment d'infanterie de +ligne entrèrent à la baïonnette dans la petite ville de Scylla et +en chassèrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent à +s'embarquer sous la protection du fort que défendait une garnison du +62e régiment de ligne anglais.</p> + +<p id="id00135">A peine maîtres de la ville, les Français établirent sur la montagne +qui la domine une batterie de canons destinée à battre le fort en +brèche. Le 9, la batterie commença son feu; le 15, la garnison +anglaise fut sommée de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais +dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits bâtiments partit des +cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour +venu, les assiégeants s'aperçurent qu'on ne répondait pas à leur feu; +en même temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour +la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible à cause de +l'escarpement du roc taillé à pic; mais il fallut bien qu'ils en +crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'éloigner +chargées d'habits rouges. Ils coururent aussitôt à l'assaut, +s'emparèrent de la forteresse sans résistance aucune et arrivèrent au +haut du rempart juste à temps pour voir s'éloigner la dernière barque. +Un escalier taillé dans le roc, et qu'il était impossible d'apercevoir +de tout autre côté que de celui de la mer, donna l'explication du +miracle. Les canons du fort furent aussitôt tournés vers les fugitifs, +et un bateau chargé de cinquante hommes fut coulé bas; les autres, +craignant le même sort, firent force de voiles pour s'éloigner, +laissant leurs compagnons se tirer de là connue ils pourraient. Les +trois quarts s'en tirèrent en se noyant, l'autre quart regagna la côte +à la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans +le fort dix-neuf pièces de canon, deux mortiers, deux obusiers, une +caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.</p> + +<p id="id00136">La prise de Scylla mit fin à la campagne: c'était le seul point où le +roi Ferdinand posât encore le pied en Calabre; et Joseph Napoléon, +passé roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi maître de la moitié du +royaume de son prédécesseur.</p> + +<p id="id00137">J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu'à l'extrémité de la +Péninsule italique je retrouvai la trace des boulets français sur une +citadelle de la Grande-Grèce.</p> + +<p id="id00138">L'heure était écoulée: nous avions donné rendez-vous à notre muletier +de l'autre côté de la ville. Nous revînmes donc sur la grande route, +où, après un instant d'attente, nous fûmes rejoints par notre homme +et par ses deux bêtes. En remontant sur mon mulet je m'aperçus qu'on +avait touché à mes fontes; ma première idée fut qu'on m'avait volé mes +pistolets, mais en levant la couverture je les vis à leur place. Notre +guide nous dit alors que c'était seulement le garçon d'écurie qui les +avait regardés, pour s'assurer s'ils étaient chargés, sans doute, et +donner sur ce point important des renseignements à qui de droit. Au +reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une société +équivoque pour être pris au dépourvu: nous étions armés jusqu'aux +dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint à la terreur +qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres +dont nous entendions faire journellement le récit. Au reste, comme je +ne me fiais pas beaucoup à mon guide, ce petit événement me fut une +occasion de lui dire que, si nous étions arrêtés, la première chose +que je ferais serait de lui casser la tête. Cette menace, donnée en +manière d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus résolu du +monde, parut faire sur lui une très-sérieuse impression.</p> + +<p id="id00139">Vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Bagnaria. Là, +notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacrée à +son dîner et au nôtre. La proposition était trop juste pour ne +pas trouver en nous un double écho: nous entrâmes dans une espèce +d'auberge, et nous demandâmes qu'on nous servit immédiatement.</p> + +<p id="id00140">Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns +préparatifs dans la chambre où nous attendions notre nourriture, je +descendis à la cuisine afin de presser le cuisinier. Là il me fut +répondu qu'on aurait déjà servi le dîner à nos excellences, mais que +notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient à l'hôtel, on +n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait à peine sept +lieues dans la journée, je trouvai la plaisanterie médiocre, et je +priai le maître de la locanda de nous faire dîner à l'instant même, +et de prévenir notre muletier de se tenir prêt, lui et ses bêtes, à +repartir aussitôt après le repas.</p> + +<p id="id00141">La première partie de cet ordre fut scrupuleusement exécutée; deux +minutes après l'injonction faite, nous étions à table. Mais il n'en +fut pas de même de la seconde: lorsque nous descendîmes, on nous +annonça que, notre guide n'étant point rentré, on n'avait pas pu lui +faire part de nos intentions, et que, par conséquent, elles n'étaient +pas exécutées. Notre résolution fut prise à l'instant même: nous fîmes +faire notre compte et celui de nos mulets, nous payâmes total et bonne +main; nous allâmes droit à l'écurie, nous sellâmes nos montures, +nous montâmes dessus, et nous dîmes à l'hôte que lorsque le muletier +reviendrait il n'avait qu'à lui dire qu'en courant après nous il nous +rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point à se tromper, +ce chemin étant la grande route.</p> + +<p id="id00142">Comme nous atteignions l'extrémité de la ville, nous entendîmes +derrière nous des cris perçants; c'était notre Calabrais qui s'était +mis à notre poursuite et qui n'aurait pas été fâché d'ameuter quelque +peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit était +clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journée, ce n'était +point une étape. Il nous restait encore trois heures de jour à épuiser +et sept milles seulement à faire pour arriver à Palma. Nous avions +donc le droit d'aller jusqu'à Palma. Notre guide alors essaya de nous +arrêter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer +d'être arrêtés deux ou trois fois en voyageant à une pareille heure; +et, à l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre +gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou +six prisonniers. Or ces prisonniers n'étaient autres, assurait notre +homme, que des voleurs qui avaient été pris la veille sur la route +même que nous voulions suivre. A ceci nous répondîmes que, puisqu'ils +avaient été pris, ils n'y étaient plus; et que d'ailleurs, s'il avait +besoin effectivement d'être rassuré, nous demanderions aux gendarmes, +qui suivaient la même route, la permission de voyager dans leur +honorable société. A une pareille proposition, il n'y avait rien à +répondre; force fut donc à notre malheureux guide d'en prendre son +parti: nous mîmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en +gémissant. Je donne tous ces détails pour que le voyageur qui nous +succédera dans ce bienheureux pays sache à quoi s'en tenir, une fois +pour toutes; faire ses conditions, par écrit d'abord, et avant tout; +puis, ces conditions faites, ne céder jamais sur aucune d'elles. +Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures +passées, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son +pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-même au-devant de +vos désirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera à chaque heure une +opposition, à chaque pas une difficulté; un voyage de trois jours en +durera huit, et là où l'on aura cru dépenser cent écus on dépensera +mille francs.</p> + +<p id="id00143">Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine +eus-je jeté les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de +Scylla: c'était jour de bonheur.</p> + +<p id="id00144">La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient porté leurs +fruits. Je n'aurais eu qu'un mot à dire pour faire accoupler mon +muletier à un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis +pas, seulement je fis comprendra d'un signe à ce drôle-là dans quels +rapports j'étais avec les autorités du pays.</p> + +<p id="id00145">J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur +j'étais tombé sur les plus honnêtes gens de la terre, ils ne savaient +absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient à +Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir à ceux qui les y +menaient, mais ils étaient bien convaincus qu'ils seraient à peine +arrivés dans la capitale de la Calabre citérieure, qu'on leur ferait +des excuses sur l'erreur qu'on avait commise à leur endroit, et qu'on +les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et +mœurs.</p> + +<p id="id00146">Voyant que c'était un parti pris, je revins à mon brigadier; +malheureusement lui-même était fort peu au courant des faits et gestes +de ses prisonniers; il savait seulement que tous étaient arrêtés sous +prévention de vol à main armée, et que parmi eux trois ou quatre +étaient accusés d'assassinat. Malgré la promesse faite à mon guide, je +trouvai la société trop choisie pour rester plus long-temps avec elle, +et, faisant un signe à Jadin, qui y répondit par un autre, nous mîmes +nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations; +mais je priai mon brave brigadier de lui faire à l'oreille une petite +morale; ce qui eut lieu à l'instant même, et ce qui produisit le +meilleur effet.</p> + +<p id="id00147">Moyennant quoi nous arrivâmes vers sept heures du soir à Palma sans +mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.</p> + +<p id="id00148">Rien n'est plus promptement visité qu'une ville de Calabre; excepté +les éternels temples de Pestum qui restent obstinément debout à +l'entrée de cette province, il n'y a pas un seul monument à voir de la +pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essayé, +comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a +jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre à deux mains, +et comme un vanneur fait du blé, il secoue rochers, villes et +villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il +s'arrête, tout est changé d'aspect sur une surface de soixante-dix +lieues de long et de trente ou quarante de large. Où il y avait +des montagnes il y a des lacs, où il y avait des lacs il y a des +montagnes, et où il y avait des villes il n'y a généralement plus +rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille à une +fourmilière dont un voyageur en passant a détruit l'édifice, se remet +à l'œuvre; chacun charrie son moellon, chacun traîne sa poutre; +puis, tant bien que mal et autant que possible, à la place où était +l'ancienne ville on bâtit une ville nouvelle qui, pareille à chacune +des dix villes qui l'ont précédée, durera ce qu'elle pourra. On +comprend qu'avec cette éternelle éventualité de destruction, on +s'occupe peu de bâtir selon les règles de l'un des six ordres reconnus +par les architectes. Vous pouvez donc, à moins que vous n'ayez quelque +recherche historique, géologique ou botanique à faire, arriver le soir +dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain +matin: vous n'aurez rien laissé derrière vous qui mérite la peine +d'être vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage, +c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses +habitants, la vigueur de ses forêts, l'aspect de ses rochers, et les +mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour, +tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une +tente et des mulets irait de Pestum à Reggio sans entrer dans une +seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la +grande route par étapes de trois lieues, aurait séjourné dans chaque +ville et dans chaque village.</p> + +<p id="id00149">Nous ne cherchâmes donc aucunement à voir les curiosités de Palma, +mais bien à nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus +blancs de l'auberge de l'<i>Aigle-d'Or</i>, où, pour se venger de nous sans +doute, nous conduisit notre guide; puis, les premières précautions +prises, nous fîmes une espèce de toilette pour aller porter à son +adresse une lettre que nous avait prié de remettre en passant et en +mains propres notre brave capitaine. Cette lettre était destinée à M. +Piglia, l'un des plus riches négociants en huile de la Calabre. Nous +trouvâmes dans M. Piglia non-seulement le négociant <i>pas fier</i> dont +nous avait parlé Pietro, mais encore un homme fort distingué. Il +nous reçut comme eût pu le faire un de ses aïeux de la Grande-Grèce, +c'est-à-dire en mettant à notre disposition sa maison et sa table. A +cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre +fut grande, je l'avoue; j'avais presque oublié les auberges de Sicile, +et je n'étais pas encore familiarisé avec celles de Calabre, de +sorte que la vue de la nôtre m'avait quelque peu terrifié; nous n'en +refusâmes pas moins le gîte, retenus par une fausse honte; mais +heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du déjeuner offert +pour le lendemain. Nous objectâmes bien à la vérité la difficulté +d'arriver le lendemain soir à Monteleone si nous partions trop tard de +Palma; mais M. Piglia détruisit à l'instant même l'objection en nous +disant de faire partir le lendemain, dès le matin, le muletier et les +mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu'à cette +ville en voiture, de manière à ce que, trouvant les hommes et les +bêtes bien reposés, nous pussions repartir à l'instant même. La grâce +avec laquelle nous était faite l'invitation, plus encore que la +logique du raisonnement, nous décida à accepter, et il fut convenu que +le lendemain à neuf heures du matin nous nous mettrions à table, et +qu'à dix heures nous monterions en voiture.</p> + +<p id="id00150">Une nouvelle surprise nous attendait en rentrant à l'hôtel: outre +toutes les chances que nos chambres par elles-mêmes nous offraient de +ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'établissement. Cela me +rappela notre fête de la veille si singulièrement interrompue, notre +chorégraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'idée me vint alors, +puisque j'étais forcé de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait +dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le maître +de l'hôtel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance +savait, dans tous ses détails, l'histoire de maître Térence le +tailleur. Mon hôte me répondit qu'il la savait à merveille, mais qu'il +avait quelque chose à m'offrir de mieux qu'un récit verbal: c'était +la complainte imprimée qui racontait cette lamentable aventure. La +complainte était une trouvaille: aussi déclarai-je que j'en donnerais +la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer à +l'instant même; cinq minutes après j'étais possesseur du précieux +imprimé. Il est orné d'une gravure coloriée représentant le diable +jouant du violon, et maître Térence dansant sur son établi.</p> + +<p id="id00151">Voici l'anecdote:</p> + +<p id="id00152">C'était par un beau soir d'automne; maître Térence, tailleur à +Catanzaro, s'était pris de dispute avec la signora Judith sa femme, +à propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints +étaient unis, elle tenait à faire d'une certaine façon, tandis que +maître Térence préférait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze +ans, tous les soirs à la même heure la même dispute se renouvelait à +propos de la même cause.</p> + +<p id="id00153">Mais cette fois la dispute avait été si loin, qu'au moment où maître +Térence s'accroupissait sur son établi pour travailler encore deux +petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux +heures à prendre un à-compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude +fort grassement: or, dis-je, la dispute avait été si loin, qu'en se +retirant dans sa chambre, Judith avait, par manière d'adieu, lancé à +son mari une pelote toute garnie d'épingles, et que le projectile, +dirigé par une main aussi sûre que celle d'Hippolyte, avait atteint +le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en était résulté une +douleur subite, accompagnée d'un rapide dégorgement de la glande +lacrymale; ce qui avait porté l'exaspération du pauvre homme au point +de s'écrier:—Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me +débarrassât de toi!</p> + +<p id="id00154">—Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'écria en rouvrant la porte +la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe.</p> + +<p id="id00155">—Je lui donnerais, s'écria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette +paire de culottes que je fais pour don Girolamo, curé de Simmari! +—Malheureux! répondit Judith en faisant un nouveau geste de menace +qui fit que, autant par sentiment de la douleur passée que par crainte +de la douleur à venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les +deux mains à son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier +le nom du Seigneur, qui t'a donné une femme qui est la patience même, +que d'invoquer le nom de Satan.</p> + +<p id="id00156">Et, soit qu'elle fût intimidée du souhait de son mari, soit que, +généreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme +atterré, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour +que maître Térence ne doutât point qu'il y eût maintenant un pouce de +bois entre lui et son ennemie.</p> + +<p id="id00157">Cela n'empêcha point que maître Térence, qui, à défaut du courage du +lion, avait la prudence du serpent, ne restât un instant immobile et +la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait données comme +armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur +de son caractère, il avait converties en armes défensives. Cependant, +au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'éprouvant +aucun choc, il se hasarda à regarder entre ses doigts d'abord, et puis +à ôter une main, puis l'autre, puis enfin à porter la vue sur les +différentes parties de l'appartement. Judith était bien entrée dans +son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que, +jusqu'au lendemain matin, il était au moins débarrassé.</p> + +<p id="id00158">Mais son étonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les +culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux déjà à moitié +exécutées, il aperçut en face de lui, assis au pied de son établi, +un petit vieillard de bonne mine, habillé tout de noir, et qui le +regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuyés sur l'établi et +le menton dans ses deux mains.</p> + +<p id="id00159">Le petit vieillard et maître Térence se regardèrent un instant face à +face; puis maître Térence rompant le premier le silence:</p> + +<p id="id00160">—Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que +vous attendez là?</p> + +<p id="id00161">—Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en +douter.</p> + +<p id="id00162">—Non, le diable m'emporte, répondit Térence.</p> + +<p id="id00163">A ce mot: le diable m'emporte, il eût fallu voir la joie du petit +vieillard; ses yeux brillèrent comme braise, sa bouche se fendit +jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrière lui quelque chose qui +allait et venait en balayant le plancher.</p> + +<p id="id00164">—Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends?</p> + +<p id="id00165">—Oui, reprit Térence.</p> + +<p id="id00166">—Eh bien, j'attends mes culottes.</p> + +<p id="id00167">—Comment, vos culottes?</p> + +<p id="id00168">—Sans doute.</p> + +<p id="id00169">—Mais vous ne m'avez pas commandé de culottes, vous.</p> + +<p id="id00170">—Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte.</p> + +<p id="id00171">—Moi, s'écria Térence stupéfait; moi, je vous ai offert des culottes?<br/> + +Lesquelles?<br/> +</p> + +<p id="id00172">—Celles-là? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles +le tailleur travaillait.</p> + +<p id="id00173">—Celles-là, reprit maître Térence, de plus en plus étonné; mais +celles-là appartiennent à don Girolamo, curé de Simmari.</p> + +<p id="id00174">—C'est-à-dire qu'elles appartenaient à don Girolamo il y a un quart +d'heure, mais maintenant elles sont à moi.</p> + +<p id="id00175">—A vous? reprit maître Térence, de plus en plus ébahi.</p> + +<p id="id00176">—Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais +bien ces culottes pour être débarrassé de ta femme?</p> + +<p id="id00177">—Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le répète.</p> + +<p id="id00178">—Eh bien! j'accepte le marché; moyennant ces culottes je te +débarrasse de ta femme.</p> + +<p id="id00179">—Vraiment?</p> + +<p id="id00180">—Parole d'honneur.</p> + +<p id="id00181">—Et quand cela?</p> + +<p id="id00182">—Aussitôt que je les aurai entre les jambes.</p> + +<p id="id00183">—Oh! mon gentilhomme, s'écria Térence en pressant le vieillard sur +son cœur, permettez-moi de vous embrasser.</p> + +<p id="id00184">—Volontiers, dit le vieillard en serrant à son tour si fortement le +tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber à la renverse +étouffé, et fut un instant à se remettre.</p> + +<p id="id00185">—Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard.</p> + +<p id="id00186">—Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se +plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal.</p> + +<p id="id00187">—Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard +en tirant de sa poche une bouteille et deux verres.</p> + +<p id="id00188">—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Térence la bouche ouverte et +les yeux étincelants de joie.</p> + +<p id="id00189">—Goûtez toujours, dit le vieillard.</p> + +<p id="id00190">—C'est de confiance, reprit Térence; et il porta le verre à sa +bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en +amateur satisfait.</p> + +<p id="id00191">—Diable! dit-il.</p> + +<p id="id00192">Soit satisfaction de voir sa liqueur appréciée, soit que l'exclamation +par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plût au petit +vieillard, ses yeux brillèrent de nouveau, sa bouche se fendit +derechef, et l'on entendit, comme la première fois, ce petit frôlement +qui était évidemment chez lui une marque de satisfaction. Quant à +maître Térence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'élixir +de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux.</p> + +<p id="id00193">—Ainsi vous êtes venu pour cela, ô digne gentilhomme que vous êtes, +et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et +aussitôt qu'elles seront faites vous emmènerez ma femme, vraiment?</p> + +<p id="id00194">—Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes?</p> + +<p id="id00195">—Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela +qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu'à enfiler son +aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voilà, enfin.</p> + +<p id="id00196">Et maître Térence se mit à coudre avec une telle ardeur qu'on ne +voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avançait avec une +rapidité miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans tout +cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation +de surprise à maître Térence, c'est que, quoique les points se +succédassent avec une rapidité à laquelle lui-même ne comprenait rien, +le fil restait toujours de la même longueur; si bien qu'avec ce fil, +il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever, +non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les +culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phénomène lui donna à +penser, et pour la première fois il lui vint à la pensée que le petit +vieillard qui était devant lui pourrait bien ne pas être ce qu'il +paraissait.</p> + +<p id="id00197">—Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement +qu'il n'avait fait encore.</p> + +<p id="id00198">Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute +qui se trouvait dans la voix de maître Térence, et aussitôt empoignant +la bouteille au collet:</p> + +<p id="id00199">—Encore une goutte de cet élixir, mon maître, dit-il en remplissant +le verre de Térence.</p> + +<p id="id00200">—Volontiers, répondit le tailleur, qui avait trouvé la liqueur trop +superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second +verre avec la même sensualité que le premier.</p> + +<p id="id00201">—Voilà de fameux rosolio, dit-il, où diable se fait-il?</p> + +<p id="id00202">Comme ces paroles avaient été dites avec un tout autre accent que +celles qui avaient inquiété le petit vieillard, ses yeux se remirent +à briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce +singulier frôlement qu'avait déjà remarqué le tailleur.</p> + +<p id="id00203">Mais cette fois maître Térence était loin de s'en inquiéter; l'effet +de la liqueur avait été plus souverain encore que la première fois, et +l'étranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il fût, +venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il +le chicanât sur l'endroit d'où il venait.</p> + +<p id="id00204">—Où l'on fait cette liqueur? dit l'étranger. —Où? demanda Térence.</p> + +<p id="id00205">—Eh bien! dans l'endroit même où je compte emmener ta femme.</p> + +<p id="id00206">Térence cligna de l'œil et regarda le vieillard d'un air qui voulait +dire: Bon! je comprends; et il se remit à l'ouvrage; mais au bout d'un +instant le vieillard étendit là main.</p> + +<p id="id00207">—Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu?</p> + +<p id="id00208">—Ce que je fais?</p> + +<p id="id00209">—Oui, tu fermes le fond de mes culottes.</p> + +<p id="id00210">—Sans doute, je le ferme.</p> + +<p id="id00211">—Alors, par où passerai-je ma queue?</p> + +<p id="id00212">—Comment, votre queue?</p> + +<p id="id00213">—Certainement, ma queue.</p> + +<p id="id00214">—Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit +frôlement?</p> + +<p id="id00215">—Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi +d'elle-même quand je suis content.</p> + +<p id="id00216">—En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son âme, au lieu de +s'effrayer comme il l'aurait dû d'une si singulière réponse; en ce +cas, je sais qui vous êtes; et, du moment où vous avez une queue, je +ne serais pas étonné que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein!</p> + +<p id="id00217">—Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutôt.</p> + +<p id="id00218">Et levant la jambe, il passa à travers l'établi comme s'il n'eût eu à +percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui +d'un bouc.</p> + +<p id="id00219">—Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu'à bien se tenir. Et il +continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un +instant les culottes se trouvèrent faites.</p> + +<p id="id00220">—Où vas-tu? demanda le vieillard.</p> + +<p id="id00221">—Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer à presser, et de +donner un dernier coup aux coutures de vos culottes.</p> + +<p id="id00222">—Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te déranger.</p> + +<p id="id00223">Et il tira de la même poche dont il avait déjà tiré les verres et la +bouteille un éclair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot posé +sur les chenets, et qui, s'enlevant par la cheminée, illumina pendant +quelques secondes tous les environs. Le feu se mit à pétiller, et en +une seconde le fer rougit.</p> + +<p id="id00224">—Eh! eh! s'écria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire +brûler vos culottes.</p> + +<p id="id00225">—Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance +qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'étoffe en laine +d'amiante.</p> + +<p id="id00226">—Alors c'est autre chose, dit Térence en laissant glisser ses jambes +le long de l'établi.</p> + +<p id="id00227">—Où vas-tu? demanda le vieillard.</p> + +<p id="id00228">—Chercher mon fer.</p> + +<p id="id00229">—Attends.</p> + +<p id="id00230">—Comment, que j'attende?</p> + +<p id="id00231">—Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mérite est fait pour se +déranger pour un fer!</p> + +<p id="id00232">—Mais il faut bien que j'aille à lui, puis-qu'il ne peut venir à moi.<br/> + +—Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir.<br/> +</p> + +<p id="id00233">Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre +quelques accords.</p> + +<p id="id00234">A la première note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant +jusqu'au pied de l'établi; arrivé là, le vieillard tira de +l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'établi.</p> + +<p id="id00235">—Diable! dit Térence, voilà un instrument au son duquel on doit bien +danser.</p> + +<p id="id00236">—Achève mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air +après.</p> + +<p id="id00237">Le tailleur saisit le fer avec une poignée, retourna les culottes, +étendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant +d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient +d'une seule pièce. Puis, lorsqu'il eut fini:</p> + +<p id="id00238">—Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir là une +paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de +vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il à demi-voix que, si vous +êtes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul +pouvez me rendre.</p> + +<p id="id00239">Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui +ne laissait rien à désirer à l'amour-propre de maître Térence. Puis, +après a voir eu la précaution de passer sa queue par le trou ménagé +à cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds à leur place +naturelle, sans avoir eu la peine d'ôter les anciennes, attendu que, +comptant sans doute sur celles-là, il s'était contenté de passer +simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la +ceinture, boutonna les jarretières et se regarda avec satisfaction +dans le miroir cassé que maître Térence mettait à la disposition de +ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur +honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de +prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard +lui-même.</p> + +<p id="id00240">—Maintenant, dit le vieillard après avoir fait trois ou quatre pliés +à la manière des maîtres de danse, pour assouplir le vêtement au moule +qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole, à mon tour de tenir +la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit à jouer un +cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord maître Térence se +trouva debout sur son établi, comme si la main de l'ange qui portait +Habacuc l'avait soulevé par les cheveux, et qu'aussitôt il se mit à +sauter avec une frénésie dont, même à l'époque où il passait pour un +beau danseur, il n'avait jamais eu l'idée. Mais ce ne fut pas tout, ce +délire chorégraphique fut aussitôt partagé par tous les objets qui se +trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et +les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les +épingles et les aiguilles se dressèrent sur leurs pointes, et un +ballet général commença, dont maître Térence était le principal +acteur, et dont tous les objets environnants étaient les accessoires. +Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre, +battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grêle +les figures les plus fantastiques qui étaient à l'instant même +exécutées par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la +mesure de façon que non-seulement maître Térence paraissait hors de +lui-même, mais encore que la pelle et les pincettes étaient rouges +comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets +s'échevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des épingles +et des aiguilles, comme s'ils étaient en nage enfin, à un dernier +accord plus violent que les autres, la tête de maître Térence alla +frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut +ébranlée, et que la porte de la chambre à coucher s'ouvrant la signora +Judith parut sur le seuil.</p> + +<p id="id00241">Soit que le terme du ballet fut arrivé, soit que cette apparition +stupéfiât le vieillard lui-même, à la vue de la digne femme la musique +cessa. Aussitôt maître Térence retomba assis sur son établi, la pelle +et les pincettes se couchèrent à côté l'une de l'autre, les tabourets +et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux +rapprochèrent leurs jambes, les épingles se renfoncèrent dans leur +pelote, et les aiguilles rentrèrent dans leur étui.</p> + +<p id="id00242">Un silence de mort succéda à l'horrible brouhaha qui depuis un quart +d'heure se faisait entendre.</p> + +<p id="id00243">Quant à Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, était +stupéfaite de colère en voyant que son mari profitait de son sommeil +pour donner bal chez lui. Mais elle n'était pas femme à contenir sa +rage et à rester figée en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les +pincettes afin d'étriller vigoureusement son mari; mais, comme de son +côté maître Térence était familiarisé avec son caractère, en même +temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger +le délinquant, il sautait, lui, à bas de son établi, et, saisissant +le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son allié. +Malheureusement Judith n'était pas femme à compter ses ennemis, et, +comme dans certains moments il fallait qu'elle frappât n'importe sur +qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air +goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute +sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand étonnement de +Judith, n'eut d'autre résultat que de faire jaillir de l'endroit +frappé une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre +côté, ce qui fit à l'instant même jaillir une seconde corne de la même +dimension et de la même couleur. A cette double apparition, Judith +commença de comprendre à qui elle avait affaire et voulut faire +retraite dans sa chambre; mais, au moment où elle allait en franchir +le seuil, le vieillard porta son violon à son épaule, posa l'archet +sur les cordes et commença un air de valse, mais si jovial, si +entraînant, si fascinateur, que, si peu que le cœur de la pauvre +Judith fût disposé à la danse, son corps, forcé d'obéir, sauta +du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit à valser +frénétiquement, bien qu'elle jetât les hauts cris et s'arrachât les +cheveux de désespoir; tandis que Térence, sans lâcher la queue du +diable, tournait sur lui-même, et que les pelles, les pincettes, les +chaises, les tabourets, les ciseaux, les épingles et les aiguilles +reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi, +pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des +cris et des contorsions de Judith, qui, à la dernière mesure, finit, +comme avait fait Térence, par tomber haletante sur le carreau, en +même temps que tous les autres meubles, auxquels la tête tournait, +roulaient pêle-mêle dans la chambre.</p> + +<p id="id00244">—Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela +n'est qu'un prélude et que je suis homme de parole, vous allez, mon +cher Térence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith +toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein +air.</p> + +<p id="id00245">Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya +de fuir; mais au même instant un air nouveau retentit, et Judith, +entraînée par une puissance surnaturelle, se remit à sauter avec une +vigueur nouvelle, tout en suppliant maître Térence, par tout ce qu'il +avait de plus sacré au monde, de ne point souffrir que le corps et +l'âme de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur, +sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait été sourde +aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait commandé le gentilhomme +cornu; aussitôt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds +fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith, +qui se tordait les bras de désespoir tandis que ses jambes battaient +les entrechats les plus immodérés et les bourrées les plus +frénétiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir où ils +allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un +petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer, +puis enfin disparaître dans l'obscurité. Quelque temps encore il +entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et +les cris désespérés de Judith; mais tout à coup, musique, rires, +gémissements cessèrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie +qu'on plongerait dans l'eau, leur succéda; un éclair rapide et +bleuâtre sillonna le ciel, répandant une effroyable odeur de soufre +par toute la contrée; puis tout rentra dans le silence et dans +l'obscurité. Térence rentra chez lui, referma la porte à double tour, +remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, épingles et +aiguilles à leur place, et alla se coucher en bénissant à la fois Dieu +et le diable de ce qui venait de lui arriver.</p> + +<p id="id00246">Le lendemain, et après avoir dormi comme cela ne lui était pas arrivé +depuis dix ans, Térence se leva, et, pour se rendre compte du chemin +qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce +qui était on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laissé son +empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et +enfin sur le sable du rivage, où il s'était perdu dans la frange +d'écume qui bordait la mer.</p> + +<p id="id00247">Depuis ce moment, Térence le tailleur est l'homme le plus heureux de +la terre, et n'a pas manqué un seul jour, à ce qu'il assure, de prier +soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si généreusement venu +à son aide dans son affliction.</p> + +<p id="id00248">Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mêla, mais je fus +loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le +bonhomme Térence la nuit du départ de sa femme; aussi à sept heures du +matin étais-je dans les rues de Palma.</p> + +<p id="id00249">Comme je l'avais présumé, il n'y avait absolument rien à voir; toutes +les maisons étaient de la veille, et les deux ou trois églises où nous +entrâmes datent d'une vingtaine d'années; il est vrai qu'en échange on +a du rivage de la mer, réunie dans un seul panorama, la vue de toutes +les îles Ioniennes.</p> + +<p id="id00250">A neuf heures moins un quart nous nous rendîmes chez M. Piglia: le +déjeuner était prêt, et au moment où nous entrâmes il donna l'ordre de +mettre les mules à la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia +nous confierait tout bonnement à son cocher; mais point: avec une +grâce toute particulière il prétendit avoir à Gioja une affaire +pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen +de l'empêcher de nous accompagner.</p> + +<p id="id00251">M. Piglia avait raison de dire que nous réparerions le temps perdu: +en moins d'une heure nous fîmes les huit milles qui séparent Palma +de Gioja. A Gioja nous trouvâmes notre muletier et nos mulets, qui +étaient arrivés depuis une demi-heure et qui étaient repus et reposés. +L'étape était énorme jusqu'à Monteleone; nous prîmes congé de M. +Piglia, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.</p> + +<p id="id00252">En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne +pouvaient guère rien nous offrir de nouveau, nous prîmes la route +de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus +pittoresque. D'ailleurs, nous étions si familiarisés avec les menaces +de danger qui ne se réalisaient jamais sérieusement, que nous avions +fini par les regarder comme entièrement chimériques. Au reste, le +passage était superbe, partout il conservait un caractère de grandeur +sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages +qui le vivifiaient. Tantôt c'était un médecin faisant ses visites à +cheval, avec son fusil en bandoulière et sa giberne autour du corps; +tantôt c'était le pâtre calabrais, drapé dans son manteau déguenillé, +se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil à une +statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer à ses pieds, +sans curiosité et sans menace, insouciant comme tout ce qui est +sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui +est fort; tantôt enfin c'étaient des familles tout entières dont les +trois générations émigraient à la fois: la mère assise sur un âne, +tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis +que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes +gens, portant sur leurs épaules des instruments de labourage, +chassaient devant eux un cochon destiné à succéder probablement aux +provisions épuisées. Une fois nous rencontrâmes, à une lieue à peu +près d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une célérité +remarquable, le véritable propriétaire de l'animal immonde, qui nous +arrêta pour nous demander si nous n'avions pas rencontré une troupe de +bandits calabrais qui emmenaient sa troïa. A la description qu'il nous +fit de la pauvre bête qui, selon lui, était près de mettre bas, il +nous fut impossible de méconnaître les voleurs dans les derniers +bipèdes et le cochon dans le dernier quadrupède que nous avions +rencontrés; nous donnâmes au requérant les renseignements que notre +conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vîmes +repartir au galop à la poursuite de la tribu voyageuse.</p> + +<p id="id00253">Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvâmes un si délicieux +paysage à la manière du Poussin, avec une prairie pleine de bœufs +au premier plan, et au second une forêt de châtaigniers du milieu de +laquelle se détachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme +charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le +troisième plan, que Jadin réclama son droit de halte, ce droit qui lui +était toujours accordé sans conteste. Je le laissai s'établir à son +point de vue, et je me mis à chasser dans la montagne. Nous gagnâmes +à cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix +rouges pour notre souper.</p> + +<p id="id00254">En arrivant à Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles +pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules +venaient de se reposer une heure, et que, grâce à une maison située +sur la route et où il s'était procuré à nos dépens un sac d'avoine, +elles avaient fait un excellent repas, nous eûmes l'air de ne pas +entendre et nous continuâmes notre route jusqu'à Mileto. A Mileto ce +fut un véritable désespoir quand nous lui réitérâmes notre intention +irrévocable d'aller coucher à Monteleone: il était sept heures du +soir, et nous avions encore sept milles à faire; de sorte que, comme +on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'être +arrêtés. Pour comble de malheur, en traversant la grande place +de Mileto, j'aperçus un tombeau antique représentant la mort de +Penthésilée. Ce fut moi, à mon tour, qui réclamai un croquis, et une +demi-heure s'écoula, au grand désespoir de notre guide, en face de +cette pierre, où il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien +digne de nous arrêter.</p> + +<p id="id00255">Il était nuit presque close lorsque nous sortîmes de la ville, et je +dois le dire à l'honneur de notre pauvre muletier, à un quart de lieu +au delà des dernières maisons, la route s'escarpait si brusquement +dans la montagne et s'enfonçait dans un bois de châtaigniers si +sombre, que nous-mêmes nous ne pûmes nous empêcher d'échanger un coup +d'œil, et par un mouvement simultané de nous assurer que les capsules +de nos fusils et de nos pistolets étaient bien à leurs places. Ce ne +fut pas tout: jugeant qu'il était inutile de faire aussi par trop beau +jeu à ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous +descendîmes de nos montures, nous en remîmes les brides aux mains +de notre guide, nous fîmes passer nos pistolets de nos fontes à nos +ceintures, et, après avoir fait prendre à nos mules le milieu de la +route, nous nous plaçâmes au milieu d'elles, de sorte que de chaque +côté elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en +l'honneur des Calabrais que cette précaution était parfaitement +inutile. Nous fîmes nos sept milles sans rencontrer autre chose +que des pâtres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise, +s'empressèrent de nous saluer les premiers de l'éternel <i>buon +viaggio</i>, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds +à la tête.</p> + +<p id="id00256">Nous arrivâmes à Monteleone à nuit close, ce qui fit que notre prudent +muletier nous arrêta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on +voyait à peine à quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de +chercher mieux.</p> + +<p id="id00257">Dieu préserve mon plus mortel ennemi d'arriver à Monteleone à l'heure +où nous y arrivâmes, et de s'arrêter chez maître Antonio Adamo.</p> + +<p id="id00258">A Monteleone, nous commençâmes à entendre parler du tremblement de +terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinément interrompu +notre bal. La secousse avait été assez violente, et quoique aucun +accident sérieux ne fût arrivé, les Montéléoniens avaient eu un +instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783, +avait entièrement détruit leur ville.</p> + +<p id="id00259">Nous passâmes chez maître Adamo une des plus mauvaises nuits que nous +eussions encore passées. Quant à moi, je fis mettre successivement +trois paires de draps différentes à mon lit; encore la virginité de +cette troisième paire me parut-elle si douteuse, que je me décidai à +me coucher tout habillé.</p> + +<p id="id00260">Le lendemain, au point du jour, nous fîmes seller nos mules, et nos +partîmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chaîne de montagnes +qui courait à notre gauche, nous retrouvâmes la mer, et, assise au +bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher.</p> + +<p id="id00261">Mais ce qu'à notre grand regret nous cherchâmes inutilement dans le +port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fumée de +Stromboli, qui s'élevait à une trentaine de milles devant nous au +milieu de la mer, nous vîmes que le vent n'avait point changé et +venait du nord.</p> + +<p id="id00262">Par un étrange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtième +anniversaire de la mort de Murat.</p> + +<h2 id="id00263" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XII</h2> + +<h5 id="id00264">LE PIZZO.</h5> + +<p id="id00265" style="margin-top: 2em">Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces +catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que +leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent +au milieu du siècle comme un de tes jalons historiques plantés par la +main de Dieu pour l'éternité: tel est le sort du Pizzo. Sans annales +dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de +son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques +de l'Iliade napoléonienne.</p> + +<p id="id00266">On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat +vint se faire fusiller, là que cet autre Ajax trouva une mort +obscure et sanglante, après avoir cru un instant que, lui aussi, il +échapperait malgré les dieux.</p> + +<p id="id00267">Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des +fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le +plus populaire de l'empire après celui de Napoléon.</p> + +<p id="id00268">Ce fut un sort étrange que celui-là: né dans une auberge, élevé dans +un pauvre village, Murat parvient, grâce à la protection d'une famille +noble, à obtenir une bourse au collége de Cahors, qu'il quitte bientôt +pour aller terminer ses études au séminaire de Toulouse. Il doit être +prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murat, lorsque, +pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le +renvoie à la Bastide. Là il retrouve l'auberge paternelle dont il +devient un instant le premier domestique. Bientôt cette existence +le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va +trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal de +logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du régiment +comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit +revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang +parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de +Louis XVI est décrétée, Murat est désigné pour en faire partie; il +part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade +se nomme Bessières: ce sera le duc d'Istrie.</p> + +<p id="id00269">Bientôt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le +séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans +les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est +lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé; il écrit au +club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur +ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins +n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murat garde son nom.</p> + +<p id="id00270">Le 13 vendémiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de +Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le +commandement de l'armée d'Italie, Murat sera son aide de camp.</p> + +<p id="id00271">Alors Murat grandit avec l'homme à fortune duquel il s'est attaché. Il +est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier à +la tête de son régiment; il monte le premier à l'assaut; il entre le +premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en +moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de +l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur, +grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler <i>Marat</i> +va s'appeler <i>Joachim Napoléon</i>.</p> + +<p id="id00272">Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le +général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son +casque une couronne; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te +retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le +16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 13 novembre +1805 il est entré le premier à Vienne,</p> + +<p id="id00273">Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de +la grandeur de Murat et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre +n'est qu'un homme. Napoléon va tomber, Murat va descendre.</p> + +<p id="id00274">Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murat. +Napoléon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades, +position, fortune: il lui a donné sa sœur et un trône. A qui se fiera +Napoléon, s'il ne se fie point à Murat, ce garçon d'auberge qu'il a +fait roi?</p> + +<p id="id00275">L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte +l'armée, Murat tourne le dos à l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu +par la peur de perdre son trône. Il arrive à Naples pour marchander +sa couronne aux ennemis de la France; des négociations se nouent avec +l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo +tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.</p> + +<p id="id00276">Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont +sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est +debout pour une nouvelle lutte. Murat écoute avec inquiétude ce canon +septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit +l'étranger au cœur de la France. Deux noms de victoire arrivent +jusqu'à lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit, +Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son +cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voilà +qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caserte ou de +Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non +pas, il est à Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie. +Pourquoi Murat ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se +noya-t-il pas à Leipsick comme Poniatowski?….</p> + +<p id="id00277">Il n'eût pas signé le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le +traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 hommes et +à marcher à leur tête contre la France. Moyennant quoi il resta roi de +Naples, tandisque Napoléon devenait souverain de l'île d'Elbe.</p> + +<p id="id00278">Mais un jour Joachim s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône +s'ébranle et vacille au milieu des vieux trônes. L'antique famille des +rois rougit du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère. +Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Joachim.</p> + +<p id="id00279">En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île +d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.</p> + +<p id="id00280">Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids à cet +événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000 +hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne +sont plus des Français. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se +brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à +Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander +l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi.</p> + +<p id="id00281">Napoléon se contente de lui répondre:—Vous m'avez perdu deux fois; +la première, en vous déclarant contre moi; la seconde, en vous +déclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de +Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je +tomberai sans vous.</p> + +<p id="id00282">A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napoléon. Une +seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers +sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement +s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura:—Ah! si Murat était +ici!….</p> + +<p id="id00283">Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat était devenu; il ne +devait reparaître que pour mourir.</p> + +<p id="id00284">Entrons au Pizzo.</p> + +<p id="id00285">Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour +moi presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréchal Brune était mon +parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai tiré +les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois +j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiffé du bonnet +aux plumes éclatantes du héros d'Aboukir.</p> + +<p id="id00286">Je venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les dernières +heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire +aient conservé le souvenir.</p> + +<p id="id00287">J'avais pris toutes mes précautions d'avance. A Vulcano, on se le +rappelle, les fils du général Nunziante m'avaient donné une lettre de +recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, général +du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite +encore, et il avait rendu à Murat prisonnier tous les services qu'il +avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivité il lui +avait fait visite, et enfin il avait pris congé de lui dans un dernier +adieu, quelques instants avant sa mort.</p> + +<p id="id00288">J'eus à peine remis à M. le chevalier Alcala la lettre de +recommandation dont j'étais porteur, qu'il comprit l'intérêt que je +devais prendre aux moindres détails de la catastrophe dont je voulais +me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir à ma disposition.</p> + +<p id="id00289">D'abord nous commençâmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une +petite ville de 15 ou 1,800 âmes, bâtie sur le prolongement d'un des +contreforts de la grande chaîne de montagnes qui part des Apennins, un +peu au-dessus de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant toute +la Calabre. Comme à Scylla, ce contrefort s'étend jusqu'à la mer par +une longue arête de rochers, sur le dernier desquels est bâtie la +citadelle.</p> + +<p id="id00290">Des deux cotés, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une +centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphémie, à sa +gauche est la côte qui s'étend jusqu'au cap Lambroni.</p> + +<p id="id00291">Au milieu du Pizzo est une grande place de forme à peu près carrée, +mal bâtie, et à laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses. +A son extrémité méridionale, cette rue est ornée de la statue du roi +Ferdinand, père de la reine Amélie et grand-père du roi de Naples +actuel.</p> + +<p id="id00292">Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer; +à droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par +un escalier cyclopéen, formé, comme celui de Caprée, de larges dalles +de granit.</p> + +<p id="id00293">Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites +maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du +rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de +sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.</p> + +<p id="id00294">Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre +pêcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient +pas utiliser de la journée, attendu que ce 8 octobre était un +dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâtiments +qui, après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient +suivre, se dirigèrent tout à coup vers le Pizzo. A cinquante pas du +rivage à peu près, les trois bâtiments mirent en panne; une chaloupe +fut descendue à la mer; trente et une personnes y descendirent, et +la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient +debout à la proue: le premier de ces trois hommes était Murat; le +second, le général Franceschetti, et le troisième, l'aide-de-camp +Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient +vingt-cinq soldats et trois domestiques.</p> + +<p id="id00295">Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et le +trésor de Murat, elle était restée sous le commandement d'un nommé +Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait comblé de bontés, et +qu'il avait nommé son amiral.</p> + +<p id="id00296">En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à +terre; mais Murat l'arrêta en lui posant la main sur la tête et en lui +disant:</p> + +<p id="id00297">—Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier.</p> + +<p id="id00298">A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général +Franceschetti sauta après Murat, et Campana après Franceschetti; les +soldats débarquèrent ensuite, puis les valets.</p> + +<p id="id00299">Murat était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la +poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des +bottes à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de +pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la +ganse était formée de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun +mille écus à peu près; enfin, sous son bras gauche il portait roulée +son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier +ses nouveaux partisans.</p> + +<p id="id00300">A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murat +trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper; +de l'endroit où il était débarqué il voyait parfaitement l'escalier +gigantesque qui conduit à la place: il donna l'exemple à sa petite +troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville.</p> + +<p id="id00301">Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour jeter un +coup d'œil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le +bâtiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de +soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix +heures sonnaient. La place était encombrée de peuple: c'était l'heure +où l'on allait commencer la messe.</p> + +<p id="id00302">L'étonnement fut grand lorsque l'on vit déboucher la petite troupe +conduite par un homme si richement vêtu, par un général et par un +aide-de-camp. Murat pénétra jusqu'au milieu de la place sans que +personne le reconnût, tant on était loin de s'attendre à le revoir +jamais. Murat cependant était venu au Pizzo cinq ans auparavant et à +l'époque où il était roi.</p> + +<p id="id00303">Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans, +un ancien sergent qui avait servi dans sa garde à Naples. Murat, comme +la plupart des souverains, avait la mémoire des noms. Il marcha +droit à l'ex-sergent, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit:</p> + +<p id="id00304">—Tu t'appelles Tavella?</p> + +<p id="id00305">—Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous?</p> + +<p id="id00306">—Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda<br/> + +Murat, mais ne répondit point.<br/> +</p> + +<p id="id00307">—Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier +le premier <i>vive Joachim</i>!</p> + +<p id="id00308">La petite troupe de Murat cria à l'instant <i>vive Joachim</i>! mais le +Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne +répondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait +donné lui-même le signal; bien au contraire, une rumeur sourde +commençait à courir dans la foule. Murat comprit ce frémissement +d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent:</p> + +<p id="id00309">—Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que +tu étais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'éloigna sans répondre, +s'enfonça dans une des rues tortueuses qui aboutissent à la place, +rentra chez lui et s'y renferma.</p> + +<p id="id00310">Pendant ce temps, Murat était demeuré sur la place, où la foule +devenait de plus en plus épaisse. Alors le général Franceschetti, +voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au +contraire les figures sévères des assistants s'assombrissaient de +minute en minute, s'approcha du roi:</p> + +<p id="id00311">—Sire, lui dit-il, que faut-il faire?</p> + +<p id="id00312">—Crois-tu que cet homme m'amènera un cheval?</p> + +<p id="id00313">—Je ne le crois point, dit Franceschetti.</p> + +<p id="id00314">—Alors, allons à pied à Monteleone.</p> + +<p id="id00315">—Sire, il serait plus prudent peut-être de retourner à bord.</p> + +<p id="id00316">—Il est trop tard, dit Murat; les dés sont jetés, que ma destinée +s'accomplisse à Monteleone. A Monteleone!</p> + +<p id="id00317">—A Monteleone! répéta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui +montrant le chemin, marchait à sa tête.</p> + +<p id="id00318">Le roi prit, pour aller à Monteleone, la route que nous venions de +suivre nous-mêmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais déjà, et +dans cette circonstance suprême, il y avait trop de temps perdu. En +même temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'étaient esquivés, +non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde +napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces +éternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nommé Georges +Pellegrino, à peine armé, avait couru chez un capitaine de gendarmerie +nommé Trenta Capelli, dont les soldats étaient à Cosenza, mais qui se +trouvait, lui, momentanément dans sa famille au Pizzo, et lui avait +raconté ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre à +la tête de la population et d'arrêter Murat. Trenta Capelli avait +aussitôt compris quels avantages résulteraient immanquablement pour +lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il était en uniforme, +tout prêt d'assister à la messe; il s'élança de chez lui, suivi de +Pellegrino, courut sur la place, proposa à toute la population, déjà +en rumeur, de se mettre à la poursuite de Murat. Le cri <i>aux armes!</i> +retentit aussitôt; chacun se précipita dans la première maison venue, +en sortit avec un fusil, et, guidée par Trenta Capelli et Georges +Pellegrino, toute cette foule s'élança sur la route de Monteleone, +coupant la retraite à Murat et à sa petite troupe.</p> + +<p id="id00319">Murat avait atteint le pont qui se trouve à trois cents pas à peu près +en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrière lui les cris de toute +cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne +savait pas fuir, il attendit.</p> + +<p id="id00320">Trenta Capelli marchait en tête. Lorsqu'il vit Murat s'arrêter, il ne +voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit +donc signe à la population de se tenir où elle était, et s'avançant +seul contre Murat, qui de son côté s'avançait seul vers lui:</p> + +<p id="id00321">—Vous voyez que la retraite vous est coupée, lui dit-il; vous voyez +que nous sommes trente contre un et que par conséquent il n'y a pas +moyen pour vous de résister; rendez-vous donc, et vous épargnerez +l'effusion du sang.</p> + +<p id="id00322">—J'ai quelque chose de mieux que cela à vous offrir, dit à son tour +Murat; suivez-moi, réunissez-vous à moi avec cette troupe, et il y +a les épaulettes de général pour vous, et pour chacun de ces hommes +cinquante louis.</p> + +<p id="id00323">—Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous +sommes tous dévoués au roi Ferdinand à la vie et à la mort; vous +ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a répondu à votre cri de <i>Vive +Joachim!</i> n'est-ce pas? Écoutez.</p> + +<p id="id00324">Et Trenta Capelli, levant son épée en l'air, cria: <i>Vive Ferdinand</i>!</p> + +<p id="id00325">—<i>Vive Ferdinand!</i> répéta d'une seule voix toute la population, +à laquelle commençaient à se mêler les femmes et les enfants, qui +accouraient et s'amassaient à l'arrière-garde.</p> + +<p id="id00326">—Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me +rendrai pas.</p> + +<p id="id00327">—Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le +feront couler.</p> + +<p id="id00328">—Dérangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empêchez cet homme de +m'ajuster.</p> + +<p id="id00329">Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue. +Trenta Capelli se jeta de côté, le coup partit, mais Murat n'en fut +point atteint.</p> + +<p id="id00330">Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil était tiré de son +côté, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes +seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'était trompé sur l'esprit +des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa +flottille. Il fit un signe à Franceschetti et à Campana, et s'élançant +du haut du pont sur la plage, c'est-à-dire d'une hauteur de trente à +trente-cinq pieds à peu près, il tomba dans le sable sans se faire +aucun mal; Campana et Franceschetti sautèrent après lui, et eurent +le même bonheur que lui. Tous trois alors se mirent à courir vers le +rivage, au milieu, des vociférations de toute la populace qui, n'osant +les suivre par le même chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo +pour regagner le large escalier dont nous avons parlé et qui conduit à +la plage.</p> + +<p id="id00331">Murat se croyait sauvé, car il comptait retrouver la chaloupe sur +le rivage et la flottille à la place où il l'avait laissée; mais en +levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait +et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarrée à la proue du +navire-amiral que montait Barbara. Ce misérable livrait son maître +pour s'emparer de trois millions qu'il savait être dans la chambre du +roi.</p> + +<p id="id00332">Murat ne put croire à tant de trahison; il mit son drapeau au bout de +son épée et fit des signaux, mais les signaux restèrent sans réponse. +Pendant ce temps, les balles de ceux qui étaient restés sur le pont +pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commençait à voir déboucher par +la place la tête de la colonne qui s'était mise à la poursuite des +fugitifs. Il n'y avait pas de temps à perdre, une seule chance de +salut restait, c'était de pousser à la mer une barque qui s'en +trouvait à vingt pas et de faire force de rames vers la flottille, +qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses +compagnons se mirent donc à pousser la barque avec l'énergie du +désespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce +moment, une décharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli, +Pellegrino et toute leur suite n'étaient plus qu'à cinquante pas de la +barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna +l'éloigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter à son +tour, mais, par une de ces petites fatalités qui brisent les hautes +fortunes, les éperons de ses bottes à l'écuyère restèrent accrochés +dans un filet qui était étendu sur la plage. Arrêté dans son élan, +Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au +même instant, et avant qu'il eût pu se relever, toute la population +était sur lui: en une seconde ses épaulettes furent arrachées, son +habit en lambeaux et sa figure en sang. La curée royale se fût faite à +l'instant même, et chacun en eût emporté son morceau à belles dents, +si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus à +le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui +conduisait à la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand, +les vociférations redoublèrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent +que Murat serait massacré s'ils ne le tiraient pas au plus vite +des mains de cette populace; ils l'entraînèrent vers le château, y +entrèrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la première prison +venue, le poussèrent dedans, et la refermèrent sur lui. Murât alla +rouler tout étourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui; +il était au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui, +mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de +Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frère de Napoléon, était dans le +cachot des condamnés correctionnels.</p> + +<p id="id00333">Un instant après, le gouverneur du château entra; il se nommait +Mattei, et comme il était en uniforme Murât le reconnut pour ce qu'il +était.</p> + +<p id="id00334">—Commandant, s'écria alors Murât en se levant alors du banc où il +était assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce +que c'est là une prison à mettre un roi?</p> + +<p id="id00335">A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses, +ce furent les condamnés qui se levèrent à leur tour, stupéfaits +d'étonnement; ils avaient pris Murât pour un compagnon de vol et de +brigandage, et voilà qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur +ancien roi.</p> + +<p id="id00336">—Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre +qu'il était défendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je +vais vous conduire dans une chambre particulière.</p> + +<p id="id00337">—Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurèrent les condamnés.</p> + +<p id="id00338">—Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande +taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne +qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser à ses +compagnons de captivité, quels qu'ils soient, une trace de son +passage.</p> + +<p id="id00339">A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en +tira une poignée d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans +attendre les remercîments des misérables dont il avait été un instant +le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il était prêt à le +suivre.</p> + +<p id="id00340">Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et +le conduisit dans une chambre dont les deux fenêtres donnaient, l'une +sur la pleine mer, l'autre sur la plage où il avait été arrêté. Arrivé +là, il lui demanda s'il désirait quelque chose.</p> + +<p id="id00341">—Je voudrais un bain parfumé et des tailleurs pour me refaire des +habits.</p> + +<p id="id00342">—L'un et l'autre seront assez difficiles à vous procurer, général, +reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on était +convenu de lui donner.</p> + +<p id="id00343">—Eh! pourquoi cela? demanda Murat.</p> + +<p id="id00344">—Parce que je ne sais où l'on trouvera ici des essences, et que parmi +les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire à votre +excellence autre chose qu'un costume du pays.</p> + +<p id="id00345">—Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir +des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfumé, je le paierai +cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voilà tout. Quant +aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que +je désire.</p> + +<p id="id00346">Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les +ordres qu'il venait de recevoir.</p> + +<p id="id00347">Un instant après, des domestiques en livrée entrèrent: ils apportaient +des rideaux de Damas pour mettre aux fenêtres, des chaises et des +fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures +pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat étant celle du +concierge, tous ces objets manquaient, ou étaient en si mauvais état +que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir. +Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui +répondit que c'était de la part du chevalier Alcala.</p> + +<p id="id00348">Bientôt on apporta à Murat le bain qu'il avait demandé. Il était +encore dans la baignoire lorsqu'on lui annonça le général Nunziante: +c'était une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reçut en ami; +mais la position du général Nunziante était fausse, et Murat s'aperçut +bientôt de son embarras. Le général, prévenu à Tropea de ce qui venait +de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant +le prisonnier; et, tout en demandant à son roi pardon des rigueurs que +lui imposait sa position, il commença un interrogatoire. Alors Murât +se contenta de répondre:—Vous voulez savoir d'où je viens et où je +vais, n'est-ce pas, général? eh bien! je viens de Corse, je vais à +Trieste, l'orage m'a poussé sur les côtes de Calabre, le défaut +de vivres m'a forcé de relâcher au Pizzo; voilà tout. Maintenant +voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir +du bain.</p> + +<p id="id00349">Le général comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans +faire céder tout à fait les convenances à un devoir un peu rigoureux +peut-être; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et +envoya à Murât ce qu'il demandait.</p> + +<p id="id00350">C'était un uniforme complet d'officier napolitain. Murât s'en revêtit +en souriant malgré lui de se voir habillé aux couleurs du roi +Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et écrivit à +l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et +à la reine sa femme. Comme il achevait ces dépêches, deux tailleurs +qu'on avait fait venir de Monteleone arrivèrent.</p> + +<p id="id00351">Aussitôt Murât, avec cette frivolité d'esprit qui le caractérisait, +passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, à la +commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets: +il expliqua dans les moindres détails quelle coupe il désirait pour +l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour +le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses +instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congédia +en leur faisant promettre que ses vêtements seraient prêts pour le +dimanche suivant.</p> + +<p id="id00352">Les tailleurs sortis, Murât s'approcha d'une de ses fenêtres: c'était +celle qui donnait sur la plage où il avait été arrêté. Une grande +foule de monde était réunie au pied d'un petit fortin qu'on y peut +voir encore aujourd'hui à fleur de terre. Murât chercha vainement +à deviner ce que faisait là cet amas de curieux. En ce moment le +concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point +souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.—Oh! ce +n'est rien, répondit le concierge.</p> + +<p id="id00353">—Mais enfin que font là tous ces gens? demanda Murat en insistant.</p> + +<p id="id00354">—Bah! répondit le concierge, ils regardent creuser une fosse.</p> + +<p id="id00355">Murat se rappela qu'au milieu du trouble amené par sa catastrophe il +avait effectivement vu tomber près de lui un de ses deux compagnons, +et que celui qui était tombé était Campana: cependant tout s'était +passé d'une façon si rapide et si imprévue qu'à peine s'il avait eu le +temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient +immédiatement précédé et suivi son arrestation. Il espérait donc +encore qu'il s'était trompé, lorsqu'il vit deux hommes fendre le +groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes après +portant le cadavre ensanglanté d'un jeune homme entièrement dépouillé +de ses vêtements: c'était celui de Campana.</p> + +<p id="id00356">Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tête dans ses deux +mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures +quoique toujours au feu, caracolé au milieu de tant de champs de +bataille sans faiblir un seul instant, se sentit brisé à la vue +inopinée de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confié, qui +venait de tomber pour lui dans une échauffourée sans gloire, et que +des indifférents enterraient comme un chien sans même demander son +nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de +nouveau de la fenêtre. Cette fois la plage, à part quelques curieux +attardés, était à peu près déserte; seulement, à l'endroit que +couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attiré +l'attention du prisonnier, une légère élévation, remarquable par la +couleur différente que conservait la terre nouvellement retournée, +indiquait l'endroit où Campana venait d'être enterré. Deux grosses +larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il était si +profondément préoccupé qu'il ne voyait pas le concierge qui, entré +depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin, +à un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat +se retourna.</p> + +<p id="id00357">—Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prêt.</p> + +<p id="id00358">—Bien, dit Murat en secouant la tête comme pour faire tomber la +dernière larme qui tremblait à sa paupière; bien, je te suis.</p> + +<p id="id00359">—Son excellence le général Nunziante demande s'il lui serait permis +de dîner avec votre excellence.</p> + +<p id="id00360">—Parfaitement, dit Murat. Préviens-le, et reviens dans cinq minutes.</p> + +<p id="id00361">Murat employa ces cinq minutes à effacer de son visage toute trace +d'émotion, de sorte que le général Nunziante entra lui-même à la place +du concierge. Le prisonnier le reçut d'un visage si souriant qu'on eût +dit que rien d'extraordinaire ne s'était passé. Le dîner était préparé +dans la chambre voisine; mais la tranquillité de Murat était toute +superficielle; son cœur était brisé, et vainement essaya-t-il de +prendre quelque chose. Le général Nunziante mangea seul; et, supposant +que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant +la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa +chambre. Après être resté un quart d'heure à peu près à table, Murat, +ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il éprouvait, manifesta le +désir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille +jusqu'au lendemain. Le général Nunziante s'inclina en signé +d'adhésion, et reconduisit le prisonnier jusqu'à sa chambre. Sur le +seuil, Murat se retourna et lui présenta la main; puis il rentra, et +la porte se referma sur lui.</p> + +<p id="id00362">Le lendemain, à neuf heures du matin, une dépêche télégraphique arriva +en réponse à celle qui avait annoncé la tentative de débarquement +et l'arrestation de Murat. Cette dépêche ordonnait la convocation +immédiate d'un conseil de guerre. Murat devait être jugé militairement +et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-même en 1810 +contre tout bandit qui serait pris dans ses états les armes à la main.</p> + +<p id="id00363">Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au général +Nunziante qu'il déclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans +l'interprétation des signes télégraphiques, il attendrait une dépêche +écrite. De cette façon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce +qui lui donna une nouvelle confiance dans la façon dont il allait être +traité. Mais enfin, le 12 au matin, la dépêche écrite arriva. Elle +était brève et précise; il n'y avait pas moyen de l'éluder. La voici: +«Naples, 9 octobre 1815.</p> + +<p id="id00364">» Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc.</p> + +<p id="id00365">» Avons décrété et décrétons ce qui suit:</p> + +<p id="id00366">» ART. 1er. Le général Murat sera jugé par une commission militaire +dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.</p> + +<p id="id00367">» ART. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour +recevoir les secours de la religion.»</p> + +<p id="id00368">Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait +déjà réglé le temps qui devait s'écouler entre la condamnation et la +mort.</p> + +<p id="id00369">Un second arrêté était joint à celui-ci. Ce second arrêté, qui +découlait du premier, contenait les noms des membres choisis pour +composer le conseil de guerre.</p> + +<p id="id00370">Toute la journée s'écoula sans que le général Nunziante eût le courage +d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reçues. Dans la nuit du 12 +au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au +matin Murat parût devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher +plus long-temps la situation où il se trouvait; et le 13, à six heures +du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifiée, et la +liste de ses juges lui fut communiquée.</p> + +<p id="id00371">Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que +Murat, si imprévue qu'elle fût pour lui, reçut cependant comme s'il y +eût été préparé et le sourire du mépris sur les lèvres; mais, cette +lecture achevée, Murat déclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal +composé de simples officiers; que si on le traitait en roi, il +fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en +maréchal de France, son jugement ne pouvait être prononcé que par une +commission de maréchaux; qu'enfin, si on le traitait en général, ce +qui était le moins qu'on pût faire pour lui, il fallait rassembler un +jury de généraux.</p> + +<p id="id00372">Le capitaine Strati n'avait pas mission de répondre aux +interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de répondre +que son devoir était de faire ce qu'il venait de faire, et que, +le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses +prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner.</p> + +<p id="id00373">—C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que +l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura traité +un de ses frères en royauté comme il aurait traité un brigand. Allez, +et dites à la commission qu'elle peut procéder sans moi. Je ne me +rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune +puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence.</p> + +<p id="id00374">Strati s'inclina et sortit. Murat, qui était encore au lit, se leva et +s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait +qu'il était condamné d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation +et son supplice une demi-heure seulement lui était accordée. Il se +promenait à grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco +Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au +nom de ses collègues, de comparaître au tribunal, ne fût-ce qu'un +instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui +demanda quels étaient son nom, son âge et le lieu de sa naissance.</p> + +<p id="id00375">A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur +impossible à décrire:</p> + +<p id="id00376">—Je suis, dit-il, Joachim-Napoléon, roi des Deux-Siciles, né à la<br/> + +Bastide-Fortunière, et l'histoire ajoutera: assassiné au Pizzo.<br/> + +Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne<br/> + +de sortir.<br/> +</p> + +<p id="id00377">Le rapporteur obéît.</p> + +<p id="id00378">Cinq minutes après, le général Nunziante entra; il venait à son +tour supplier Murat de paraître devant la commission, mais il fut +inébranlable.</p> + +<p id="id00379">Cinq heures s'écoulèrent pendant lesquelles Murat resta enfermé seul +et sans que personne fût introduit près de lui; puis sa porte se +rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant +d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que +Murat avait rendue lui-même contre les bandits, et en vertu de +laquelle il avait été jugé. Murat était assis; il devina que c'était +sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une +voix ferme au procureur royal:—Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous +écoute.</p> + +<p id="id00380">Le procureur royal lut alors le jugement: Murat était condamné à +l'unanimité moins une voix.</p> + +<p id="id00381">Cette lecture terminée:—Général, lui dit le procureur royal, j'espère +que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que +vous ne vous en prendrez qu'à vous-même de la loi que vous avez faite.</p> + +<p id="id00382">—Monsieur, répondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands +et non pour des têtes couronnées.</p> + +<p id="id00383">—La loi est égale pour tous, monsieur, répondit le procureur royal.</p> + +<p id="id00384">—Cela peut être, dit Murat, lorsque cela est utile à certaines +gens; mais quiconque a été roi porte avec lui un caractère sacré qui +mériterait qu'on y regardât à deux fois avant de le traiter connue le +commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire +qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais: +tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai été à trente batailles, +j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles +connaissances pour ne pas être familiarisés l'un avec l'autre. C'est +vous dire, messieurs, que quand vous serez prêts je le serai, et que +je ne vous ferai point attendre. Quant à vous en vouloir, je ne vous +en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mêlée, ayant reçu de son +chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoyé sa balle au travers du +corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrêté du roi ne me +donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps à perdre pour dire +adieu à ma femme et à mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en +souriant, comme au temps où il était roi:—Et que Dieu vous ait dans +sa sainte et digne garde.</p> + +<p id="id00385">Resté seul, Murat s'assit en face de la fenêtre qui regarde la mer, +et écrivit à sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir +l'authenticité, puisque nous l'avons transcrite sur la copie même de +l'original qu'avait conservé le chevalier Alcala.</p> + +<p id="id00386">«Chère Caroline de mon cœur,</p> + +<p id="id00387">» L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices: +dans une heure tu n'auras plus d'époux et nos enfants n'auront plus de +père; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.</p> + +<p id="id00388">» Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.</p> + +<p id="id00389">» Adieu mon Achille, adieu ma Lætitia, adieu mon Lucien, adieu ma +Louise.</p> + +<p id="id00390">» Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un +royaume plein de mes ennemis; montrez-vous supérieurs à l'adversité, +et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en +songeant à ce que vous avez été.</p> + +<p id="id00391">» Adieu, je vous bénis, ne maudissez jamais ma mémoire; rappelez-vous +que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle +de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun +ami pour me fermer les yeux.</p> + +<p id="id00392">» Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bénédiction +paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers. » Adieu, +adieu, n'oubliez point votre malheureux père!</p> + +<p id="id00393">» Pizzo, ce 13 octobre 1815.</p> + +<p id="id00394">» JOACHIM MURAT.»</p> + +<p id="id00395">Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna +et reconnut le général Nunziante.</p> + +<p id="id00396">—Général, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer +une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-même, peut-être me la +refuserait-on.</p> + +<p id="id00397">Le général sortit, et rentra quelques secondes après avec l'instrument +demandé. Murat le remercia d'un signe de tête, lui prit les ciseaux +des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la +lettre et présentant cette lettre au général:</p> + +<p id="id00398">—Général, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre +sera remise à ma Caroline?</p> + +<p id="id00399">—-Sur mes épaulettes je vous le jure, répondit le général. Et il se +détourna pour cacher son émotion.</p> + +<p id="id00400">—Eh bien! eh bien! général, dit Murat en lui frappant sur l'épaule, +qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les +deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voilà +tout, et cette fois elle viendra à mon commandement, ce qu'elle ne +fait pas toujours, car j'espère qu'on me laissera commander le feu, +n'est-ce pas? Le général fit signe de la tête que oui.</p> + +<p id="id00401">—Maintenant, général, continua Murat, quelle est l'heure fixée pour +mon exécution?</p> + +<p id="id00402">—Désignez-la vous-même, répondit le général.</p> + +<p id="id00403">—C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre.</p> + +<p id="id00404">—J'espère que vous ne croyez pas que c'est ce motif.</p> + +<p id="id00405">—Allons donc, général, je plaisanté, voilà tout.</p> + +<p id="id00406">Murât tira sa montre de son gousset: c'était une montre enrichie de +diamants, sur laquelle était le portrait de la reine; le hasard fit +qu'elle se présenta du côté de l'émail.</p> + +<p id="id00407">Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur +indéfinissable, puis avec un soupir:</p> + +<p id="id00408">—Voyez donc, général, dit-il, comme la reine est ressemblante.—Puis +il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout +à coup pour quelle cause il l'avait tirée:</p> + +<p id="id00409">—Oh! pardon, général, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est +trois heures passées; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien; +cinquante-cinq minutes, est-ce trop?</p> + +<p id="id00410">—-C'est bien, général, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour +sortir en sentant qu'il étouffait.</p> + +<p id="id00411">—Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrêtant.</p> + +<p id="id00412">—Mes instructions portent que j'assisterai à votre exécution, mais +vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, général? je n'en aurais pas la +force….</p> + +<p id="id00413">C'est bien, c'est bien! enfant que vous êtes, dit Murat; vous me +donnerez la main en passant, et ce sera tout.</p> + +<p id="id00414">Le général Nunziante se précipita vers la porte; il sentait lui-même +qu'il allait éclater en sanglots. De l'autre côté du seuil, il y avait +deux prêtres.</p> + +<p id="id00415">—Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin +de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir?</p> + +<p id="id00416">—Ils demandent à entrer, sire, dit le général, donnant pour la +première fois dans son trouble, au prisonnier, le titre réservé à la +royauté.</p> + +<p id="id00417">—Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat.</p> + +<p id="id00418">Les deux prêtres entrèrent: l'un d'eux se nommait Francesco +Pellegrino, et était l'oncle de ce même Georges Pellegrino qui était +cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea.</p> + +<p id="id00419">—Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux, +que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure, +et je n'ai pas de temps à perdre.</p> + +<p id="id00420">—Général, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez +mourir en chrétien?</p> + +<p id="id00421">—Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez.</p> + +<p id="id00422">Pellegrino se retira à cette première rebuffade? mais don Antonio +Masdea resta. C'était un beau vieillard à la figure respectable, à +la démarche grave, aux manières simples. Murat eut d'abord un moment +d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais, +en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa +physionomie, il se contint.</p> + +<p id="id00423">—Eh bien! mon père, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu?</p> + +<p id="id00424">—Vous ne m'avez pas reçu ainsi la première fois que je vous vis, +sire; il est vrai qu'à cette époque vous étiez roi, et que je venais +vous demander une grâce.</p> + +<p id="id00425">—Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: où vous +ai-je donc vu? Aidez ma mémoire.</p> + +<p id="id00426">—Ici même, sire, lorsque vous passâtes au Pizzo en 1810; j'allai vous +demander un secours pour achever notre église: je sollicitais 25,000 +francs, vous m'en envoyâtes 40,000.</p> + +<p id="id00427">—C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant<br/> + +Murat.<br/> +</p> + +<p id="id00428">—Eh bien! sire, refuserez-vous à un vieillard la dernière grâce qu'il +vous demande?</p> + +<p id="id00429">—Laquelle?</p> + +<p id="id00430">—Celle de mourir en chrétien.</p> + +<p id="id00431">—Vous voulez que je me confesse? eh bien! écoutez: Étant enfant, j'ai +désobéi à mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat. +Voilà la seule chose dont j'aie, à me repentir.</p> + +<p id="id00432">—Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez +dans la foi catholique?</p> + +<p id="id00433">—Oh! pour cela, sans difficulté, dit Murat; et allant s'asseoir à la +table où il avait déjà écrit, il traça le billet suivant:</p> + +<p id="id00434">«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, » croyant à la sainte +église catholique, » apostolique et romaine.</p> + +<p id="id00435">» JOACHIM MURAT.»</p> + +<p id="id00436">Et il remit le billet au prêtre.</p> + +<p id="id00437">Le prêtre s'éloigna.</p> + +<p id="id00438">—Mon père, lui dit Murat, votre bénédiction.</p> + +<p id="id00439">—Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais +de cœur, répondit le prêtre.</p> + +<p id="id00440">Et il imposa les deux mains sur cette tête qui avait porté le diadème.</p> + +<p id="id00441">Murât s'inclina et dit à voix basse quelques paroles qui ressemblaient +à une prière; puis il fit signe à don Masdea de le laisser seul. Cette +fois le prêtre obéit.</p> + +<p id="id00442">Le temps fixé entre le départ du prêtre et l'heure de l'exécution +s'écoula sans qu'on pût dire ce que fit Murat pendant cette +demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie, à partir du village +obscur, et qui après avoir brillé, météore royal, revenait s'éteindre +dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une +partie de ce temps avait été employée à sa toilette, car lorsque le +général Nunziante rentra il trouva Murat prêt comme pour une parade; +ses cheveux noirs étaient régulièrement séparés sur son front et +encadraient sa figure mâle et tranquille; il appuyait la main sur le +dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente.</p> + +<p id="id00443">—Vous êtes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prêt.</p> + +<p id="id00444">—Le général Nunziante ne put lui répondre tant il était ému, mais +Murat vit bien qu'il était attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce +moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les +dalles.</p> + +<p id="id00445">—Adieu, général, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre à ma +chère Caroline.</p> + +<p id="id00446">Puis, voyant que le général cachait sa tête entre ses deux mains, il +sortit de la chambre et entra dans la cour. —Mes amis, dit-il aux +soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander +le feu; la cour est assez étroite pour que vous tiriez juste: visez à +la poitrine, sauvez le visage.</p> + +<p id="id00447">Et il alla se placer à six pas des soldats, presque adossé à un mur et +exhaussé sur une marche.</p> + +<p id="id00448">Il y eut un instant de tumulte au moment où il allait commencer de +commander le feu; c'étaient les prisonniers correctionnels qui, +n'ayant qu'une fenêtre grillée qui donnait sur la cour, se débattaient +pour être à cette fenêtre.</p> + +<p id="id00449">L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se +turent.</p> + +<p id="id00450">Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hâte +ni retard, et comme il eût fait à un simple exercice. Au mot feu, +trois coups seulement partirent, Murât resta debout. Parmi les soldats +intimidés, six n'avaient pas tiré, trois avaient tiré au-dessus de +la tête. C'est alors que ce cœur de lion, qui faisait de Murat un +demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible énergie. +Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la +crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat +en avait pour mourir deux fois, lui!</p> + +<p id="id00451">—Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait +m'épargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par où vous auriez +dû commencer, recommençons, et cette fois pas de grâce, je vous prie.</p> + +<p id="id00452">Et il recommença d'ordonner la charge avec cette même voix calme et +sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la +reine; enfin le mot feu se fit entendre, immédiatement suivi d'une +détonation, et Murat tomba percé de trois balles.</p> + +<p id="id00453">Il était tué roide: une des balles avait traversé le cœur.</p> + +<p id="id00454">On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il +n'avait point lâchée, et sur laquelle était le portrait. J'ai vu +cette montre à Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait +rachetée 2,400 fr.</p> + +<p id="id00455">On porta le corps sur le lit, et, le procès-verbal de l'exécution +rédigé, on referma la porte sur lui.</p> + +<p id="id00456">Pendant la nuit, le cadavre fut porté dans l'église par quatre +soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs +sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui +depuis ce temps ne fut pas rouverte.</p> + +<p id="id00457">Un bruit étrange courut. On assura que les soldats n'avaient porté +à l'église qu'un cadavre décapité; s'il faut en croire certaines +traditions verbales, la tête fut portée à Naples et remise à +Ferdinand, puis conservée dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin +que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isolée et +obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pût lui répondre, +en lui montrant la tête de Murat.</p> + +<p id="id00458">Cette tête était conservée dans une armoire placée à la tête du lit de<br/> + +Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut<br/> + +qu'après la mort du vieux roi que, poussé par la curiosité, son fils<br/> + +François ouvrit cette armoire, et découvrit le secret paternel.<br/> +</p> + +<p id="id00459">Ainsi mourut Murat, à l'âge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple +que lui avait donné, six mois auparavant, Napoléon revenant de l'île +d'Elbe.</p> + +<p id="id00460">Quant à Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'était payé lui-même de +sa trahison en emportant les trois millions déposés sur son navire, il +demande à cette heure l'aumône dans les cafés de Malte.</p> + +<p id="id00461">Après avoir recueilli de la bouche des témoins oculaires toutes les +notes relatives à ce triste sujet, nous commençâmes la visite des +localités qui y sont signalées; d'abord, notre première visite fut +pour la plage où eut lieu le débarquement. On nous montra au bord de +la mer, où on la conserve comme un objet de curiosité, la vieille +chaloupe que Murat poussait à la mer quand il fut pris, et dont la +carcasse est encore trouée de deux balles.</p> + +<p id="id00462">En avant du petit fortin, nous nous fîmes montrer la place où est +enterré Campana; rien ne la désigne à la curiosité des voyageurs; elle +est recouverte de sable, comme le reste de la plage.</p> + +<p id="id00463">De la tombe de Campana, nous allâmes mesurer le rocher du sommet +duquel le roi et ses deux compagnons avaient sauté. Il a un peu plus +de trente-cinq pieds de hauteur.</p> + +<p id="id00464">De là nous revînmes au château; c'est une petite forteresse sans +grande importance militaire, à laquelle on monte par un escalier pris +entre deux murs; deux portes se ferment pendant la montée. Arrivé à +sa dernière marche, on a à sa droite la prison des condamnés +correctionnels, à sa gauche l'entrée de la chambre qu'occupa Murat, +et derrière soi, dans un rentrant de l'escalier, la place où il fut +fusillé. Le mur qui s'élève derrière la marche sur laquelle Murât +était monté porte encore la trace de six balles. Trois de ces six +balles ont traversé le corps du condamné. Nous entrâmes dans la +chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se +compose de quatre murailles nues, blanchies à la chaux et recouvertes +d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte +était le lit où le roi sua son agonie de soldat. Nous vîmes deux +ou trois enfants couchés pêle-mêle sur ce lit. Une vieille femme +accroupie, et qui avait peur du choléra, disait son rosaire dans +un coin; dans la chambre voisine, où s'était tenue la commission +militaire, des soldats chantaient à tue-tête.</p> + +<p id="id00465">L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation était +le fils de l'ancien concierge; c'était un homme de trente-cinq ou +trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa +détention, et se le rappelait à merveille, puisqu'il pouvait avoir à +cette époque quinze ou seize ans.</p> + +<p id="id00466">Au reste, aucun souvenir matériel n'était resté de cette grande +catastrophe, à l'exception des balles qui trouent le mur.</p> + +<p id="id00467">Je pris à la chambre claire un dessin très-exact de cette cour. Il +est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces +murailles blanches, qui se détachent en contours arrêtés sur un ciel +d'un bleu d'indigo.</p> + +<p id="id00468">Du château nous nous rendîmes à l'église. La pierre scellée sur le +cadavre de Murat n'a jamais été rouverte. A la voûte pend comme un +trophée de victoire la bannière qu'il apportait avec lui, et qui a été +prise sur lui.</p> + +<p id="id00469">A mon retour à Florence, vers le mois de décembre de la même année, +madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de +Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez +elle. Je m'empressai de me rendre à son invitation; elle n'avait +jamais eu de détails bien précis sur la mort de son mari, et elle me +pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris +au Pizzo.</p> + +<p id="id00470">Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachetée, et +que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba…. Quant à la lettre +qu'il lui avait écrite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait +jamais reçue, et ce fut moi qui lui en donnai la première copie.</p> + +<p id="id00471">J'oubliais de dire qu'en souvenir et en récompense du service rendu au +gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exemptée pour toujours +de droits et d'impôts.</p> + +<h2 id="id00472" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XIII.</h2> + +<h5 id="id00473">MAÏDA.</h5> + +<p id="id00474" style="margin-top: 2em">Comme je l'ai dit, notre speronare n'était point arrivé, et la chose +était d'autant plus inquiétante que le temps se préparait à la +tempête. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous étions logés, +séduits par son apparence, dans une petite auberge située sur la place +même où débarqua le roi, et à une centaine de pas du petit fortin où +est enterré Campana; mais nous n'y fûmes pas plutôt établis que nous +nous aperçûmes que tout y manquait, même les lits. Malheureusement il +était trop tard pour remonter à la ville, l'eau tombait par torrents +et les éclats du tonnerre se succédaient avec une telle rapidité, +qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant +il était violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage +et venaient mourir à dix pas de notre auberge.</p> + +<p id="id00475">On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on +fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en +résulta que je fus obligé, comme la veille, de me jeter tout habillé +sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de +caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cédai la +place et que j'essayai de dormir couché sur deux chaises; peut-être y +serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents à la chambre, mais il +n'y avait que des fenêtres, et les éclairs étaient tellement continus, +qu'on eût véritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin +j'appelais nos matelots à grands cris, mais à cette heure je priais +Dieu qu'ils n'eussent pas quitté le port.</p> + +<p id="id00476">Le jour vint enfin sans que j'eusse fermé l'œil; c'était la troisième +nuit que je ne pouvais dormir; j'étais écrasé de fatigue. Comme Murat, +j'eusse donné cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans +tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en +avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier. +Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser +l'indiscrétion jusque-là.</p> + +<p id="id00477">Avec le jour la tempête se calma, mais l'air était devenu très-froid, +et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais +étendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable +de la mer était tout détrempé, et il était devenu une plaine de boue +pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortîmes pas moins de +notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finîmes par +trouver dans une petite auberge située sur la place. Pendant que +nous étions à déjeuner, nous demandâmes si l'on ne pourrait pas +nous coucher la nuit suivante: on nous répondit, comme toujours, +affirmativement et en nous montrant une chambre où du moins il y avait +l'air de n'avoir que des puces. Nous envoyâmes notre muletier payer +notre carte à l'auberge de la plage, et fîmes transporter notre <i>roba</i> +dans notre nouveau domicile.</p> + +<p id="id00478">Jadin, qui était parvenu à dormir quelque peu la nuit précédente, +s'en alla prendre une vue générale du Pizzo; pendant ce temps, je +fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne +pouvais dormir.</p> + +<p id="id00479">Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une +grande affaire dans les auberges d'Italie en général, et dans celles +de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier +coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on +essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec +un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se +renouvelle avec les mêmes ruses et la même obstination de la part des +aubergistes, qui, à mon avis, auraient bien plutôt fait de les faire +blanchir. Mais sans doute, quelque préjugé qui s'y oppose, quelque +superstition qui le défende, les draps blancs, c'est le <i>rara avis</i> de +Juvénal, c'est le phœnix de la princesse de Babylone.</p> + +<p id="id00480">Je passai en revue toute la lingerie de l'hôtel sans en venir à mon +honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'écrivis à M. +le chevalier Alcala pour le prier de nous prêter deux paires de draps. +Il accourut lui-même pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais +comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus +pas lui causer ce dérangement. Il insista, mais je tins bon; et le +garçon de l'hôtel, envoyé chez lui, revint avec tes bienheureux draps +tant ambitionnés.</p> + +<p id="id00481">Je profitai de cette visite pour arrêter avec lui nos affaires +relativement au speronare. Il était évident qu'après la tempête de la +nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journée; il fallait donc +continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le +capitaine: une à l'auberge de la place, l'autre à l'auberge du rivage, +et l'autre à M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonçaient à notre +équipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous +à San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commençaient à +arriver de l'intérieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses +environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, à ce qu'on +assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient +disparu, entièrement englouties, elles et leurs habitants. Au reste, +les secousses continuaient tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, +ce qui faisait qu'on ignorait où s'arrêterait la catastrophe. Je +demandai au chevalier Alcala si la tempête de cette nuit n'avait pas +quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me répondit en +souriant, moitié croyant, moitié incrédule, que la tempête de la nuit +était la tempête anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette +espèce d'énigme atmosphérique.</p> + +<p id="id00482">—Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous +répondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui +visite le Pizzo.</p> + +<p id="id00483">—Et vous, que me répondrez-vous? lui demandai-je en souriant.</p> + +<p id="id00484">—Moi,je vous répondrai que depuis vingt ans cette tempête n'a pas +manqué une seule fois de revenir à jour et à heure fixe, affirmation +de laquelle, en votre qualité de Français et de philosophe, vous +tirerez la conclusion que vous voudrez.</p> + +<p id="id00485">Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'être +pressé de nouvelles questions.</p> + +<p id="id00486">Toute la journée se passa sans que nous aperçussions apparence de +speronare; nous restâmes sur la terrasse du château jusqu'au dernier +rayon de jour, les yeux fixés sur Tropea, et atteints de quelques +légères inquiétudes. Comptant sur le vent, nous étions partis, comme +nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps +contraire continuait nous devions bientôt arriver à la fin de notre +trésor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrâmes à l'hôtel, +notre muletier nous signifia que nous n'eussions point à compter +sur lui pour le lendemain, attendu que nous étions beaucoup trop +aventureux pour lui, et que c'était un miracle comment nous n'avions +pas été assassinés et lui avec nous, surtout portant le nom de +Français, nom qui a laissé peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous +essayâmes de le décider à venir avec nous jusqu'à Cosenza, mais toutes +nos instances furent inutiles; nous le payâmes, et nous nous mîmes à +la recherche d'un autre muletier.</p> + +<p id="id00487">Ce n'était pas chose facile, non pas que l'espèce manquât; mais au +Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu +appeler les mulets, <i>muli</i>, et je continuais de désigner l'objet sous +ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son +crayon et de dessiner une mule toute caparaçonnée. Notre hôte, à qui +nous nous étions adressés, suivit avec beaucoup d'intérêt ce dessin; +puis, quand il fut fini.</p> + +<p id="id00488">—Ah! s'écria-t-il, <i>una vettura</i>.</p> + +<p id="id00489">Au Pizzo une mule s'appelle <i>vettura</i>. Avis aux philologues et surtout +aux voyageurs.</p> + +<p id="id00490">Le lendemain, à six heures, nos deux <i>vetture</i> étaient prêtes. +Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mêmes hésitations +que nous avions éprouvées de la part de celui que nous quittions, nous +entamâmes une explication préalable sur ce sujet; mais celui-là se +contenta de nous répondre en nous montrant son fusil qu'il portait en +bandoulière:—Où vous voudrez, comme vous voudrez, à l'heure que vous +voudrez. Nous appréciâmes ce laconisme tout spartiate; nous fîmes une +dernière visite à notre terrasse pour nous assurer que le speronare +n'était point en vue; puis enfin, désappointés cette fois encore, nous +revînmes à l'hôtel, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.</p> + +<p id="id00491">Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientôt expliquée +par lui-même: c'était un véritable Pizziote. Je demande pardon à +l'Académie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas. +Or, la conduite que tint le Pizzo à l'endroit de Murat fut, il faut +le dire, fort diversement jugée dans le reste des Calabres. A cette +première dissension, soulevée par un mouvement politique, vinrent se +joindre les faveurs dont la ville fut comblée et qui soulevèrent un +mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose +répéter le mot, sortent à peine de la circonscription de leur +territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines. +Cette circonstance fait que dès leur enfance ils sortent armés, +s'habituent jeunes au danger et, par conséquent habitués à lui, +cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres +Calabrais, en les appelant presque toujours <i>traditori</i>, leur +rendaient au moins pleine et entière justice.</p> + +<p id="id00492">Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un +village nommé Vena, qui avait conservé un costume étranger et une +langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances +nous donnèrent le désir de voir ce village; mais notre guide nous +prévint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par +conséquent il ne fallait pas penser à nous y arrêter, mais à y passer +seulement. Nous nous informâmes alors où nous pourrions faire halte +pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Maïda comme +le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, à la rigueur, +des <i>signori</i> pouvaient s'arrêter; nous le priâmes donc de se +détourner de la grande route et de nous conduire à Maïda. Comme +c'était le garçon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune +difficulté; c'était un jour de retard pour arriver à Cosenza, voilà +tout.</p> + +<p id="id00493">Nous nous arrêtâmes sur le midi à un petit village nommé Fundaco del +Fico, pour reposer nos montures et essayer de déjeuner; puis, après +une halte d'une heure, nous reprîmes notre course, en laissant la +grande route à notre gauche et en nous engageant dans la montagne.</p> + +<p id="id00494">Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les +auberges avait à peu près cessé; nous étions engagés dans la région +des montagnes où poussent les châtaigniers, et, comme nous approchions +de l'époque de l'année où l'on commence la récolte de cet arbre, nous +prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de +châtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la +cendre et mangeais de préférence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu +m'habituer, et qui était souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne +volonté notre hôte pût nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me +gardai bien de déroger à cette habitude, attendu que d'avance je me +faisais une assez médiocre idée du gîte qui dons attendait.</p> + +<p id="id00495">Après trois heures de marche dans la montagne, nous aperçûmes Maïda. +C'était un amas de maisons, situées au haut d'une montagne, qui +avaient été recouvertes primitivement, comme toutes les maisons +calabraises, d'une couche de plâtre ou de chaux, mais qui, dans les +secousses successives quelles avaient éprouvées, avaient secoué une +partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, étaient +couvertes de larges taches grises qui leur donnaient à toutes l'air +d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardâmes, Jadin et +moi, en secouant la tête et en supputant mentalement la quantité +incalculable d'animaux de toute espèce qui, outre les Maïdiens, +devaient habiter de pareilles maisons. C'était effroyable à penser; +mais nous étions trop avancés pour reculer. Nous continuâmes donc +notre route sans même faire part à notre guide de terreurs qu'il +n'aurait point comprises.</p> + +<p id="id00496">Arrivés au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si +escarpée que nous préférâmes mettre pied à terre et chasser nos mulets +devant nous. Nous avions fait à peine une centaine de pas en suivant +ce chemin, lorsque nous aperçûmes sur la pointe d'un roc une femme en +haillons et toute échevelée. Comme nous étions, s'il fallait en croire +nos Siciliens, dans un pays de sorcières, je demandai à nôtre guide +à quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous +avions devant les yeux: notre guide nous répondit alors que ce n'était +pas une sorcière, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous +voulions lui faire l'aumône de quelques grains, ce serait une bonne +action devant Dieu. Si pauvres que nous commençassions d'être +nous-mêmes, nous ne voulûmes pas perdre cette occasion d'augmenter la +somme de nos mérites, et je lui envoyai par notre guide la somme +de deux carlins: cette somme parut sans doute à la bonne femme une +fortune, car elle quitta à l'instant même son rocher et se mit à nous +suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris +de joie: nous eûmes beau lui faire dire que nous la tenions quitte, +elle ne voulut entendre à rien, et continua de marcher derrière nous, +ralliant à elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et +qui, éloignés de tout chemin, semblaient aussi étonnés de voir des +étrangers qu'auraient pu l'être des insulaires des îles Sandwich ou +des indigènes de la Nouvelle-Zemble. Il en résulta qu'en arrivant à +la première rue nous avions à notre suite une trentaine de personnes +parlant et gesticulant à qui mieux mieux, et au milieu de ces trente +personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions +donné deux carlins, preuve incontestable que nous étions des princes +déguisés.</p> + +<p id="id00497">Au reste, une fois entrés dans le bourg, ce fut bien pis: chaque +maison, pareille aux sépulcres du jour du jugement dernier, rendit à +l'instant même ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fûmes +plus suivis, mais entourés de telle façon qu'il nous fut impossible +d'avancer. Nous nous escrimâmes alors de notre mieux à demander une +auberge; mais il paraît, ou que notre accent avait un caractère tout +particulier, ou que nous réclamions une chose inconnue, car à chaque +interpellation de ce genre la foule se mettait à rire d'un rire si +joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarité +générale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degré la curiosité +des Maïdiens mâles, c'étaient nos armes, qui, par leur luxe, +contrastaient, il faut le dire, avec la manière plus que simple dont +nous étions mis; nous ne pouvions pas les empêcher de toucher, comme +de grands enfants, ces doubles canons damassés, qui étaient l'objet +d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au +milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions à +nous regarder avec une certaine inquiétude, lorsque tout à coup un +homme fendit la foule, me prit par la main, déclara que nous étions +sa propriété, et qu'il allait nous conduire dans une maison où nous +serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend +bien, nous allécha. Nous répondîmes au brave homme que, s'il tenait +seulement la moitié de ce qu'il promettait, il n'aurait pas à se +plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne +demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous +montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus +considérable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un +instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relâche, et ne cessant +de nous répéter que nous étions bien favorisés du ciel d'être tombés +entre ses mains.</p> + +<p id="id00498">Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent à nous amener devant +une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu supérieure à +celles qui l'environnaient, mais dont l'intérieur nous présagea à +l'instant même les maux dont nous étions menacés. C'était une espèce +de cabaret, composé d'une grande chambre divisée en deux par une +tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait +pénétrer de la partie antérieure à la partie postérieure par une +déchirure en forme de porte. A droite de la partie antérieure +consacrée au public, était un comptoir avec quelques bouteilles de +vin et d'eau-de-vie et quelques verres de différentes grandeurs. A +ce comptoir était la maîtresse de la maison, femme de trente à +trente-cinq ans, qui n'eût peut-être point paru absolument laide si +une saleté révoltante n'eût pas forcé le regard de se détourner de +dessus elle. A gauche était, dans un enfoncement, une truie qui, +venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont +les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiéter +sur son domaine. La partie postérieure, éclairée par une fenêtre +donnant sur un jardin, fenêtre presque entièrement obstruée par les +plantes grimpantes, était l'habitation dé l'hôtesse. A droite était +son lit couvert de vieilles courtines vertes, à gauche une énorme +cheminée ou grouillait couché sur la cendre quelque chose qui +ressemblait dans l'obscurité à un chien, et que nous reconnûmes +quelque temps après pour un de ces crétins hideux, à gros cou et à +ventre ballonné, comme on en trouve à chaque pas dans le Valais. Sur +le rebord de la croisée étaient rangées sept ou huit lampes à trois +becs, et au-dessous du rebord était la table, couverte pour le moment +de hideux chiffons tout hâillonnés que l'on eût jetés en France à +la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il était à +claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourré de foin et de paille.</p> + +<p id="id00499">C'était là le paradis où nous devions être comme des anges.</p> + +<p id="id00500">Notre conducteur entra le premier et échangea tout bas quelques +paroles avec notre future hôtesse; puis il revint la figure riante +nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'eût point l'habitude +de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos +excellences, à se départir de ses habitudes et à nous donner à manger +et à coucher. A entendre notre guide, au reste, c'était une si +grande faveur qui nous était accordée, que c'eût été le comble de +l'impolitesse de la refuser. La question de paraître poli ou impoli à +la signora Bertassi était, comme on s'en doute, fort secondaire pour +nous; mais, après nous être informés à notre Pizziote, nous apprîmes +qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout +Maïda, et très probablement non plus pas une seule maison aussi +confortable que celle qui nous était offerte. Nous nous décidâmes +donc à entrer, et ce fut alors que nous passâmes l'inspection des +localités: c'était, comme on l'a vu, à faire dresser les cheveux.</p> + +<p id="id00501">Au reste, notre hôtesse, grâce sans doute à la confidence faite par +notre cicérone, était charmante de gracieuseté. Elle accourut dans +l'arrière-boutique, qui servait à la fois de salle à manger, de salon +et de chambre à coucher, et jeta un fagot dans la cheminée; ce fut à +la lueur de la flamme, qui la forçait de se retirer devant elle, que +nous nous aperçûmes que ce que nous avions pris pour un chien de +berger était un jeune garçon de dix-huit à vingt ans. A ce dérangement +opéré dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris +plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus +éloigné de la cheminée, et tout cela avec les mouvements lents et +pénibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors à la signora +Bertassi où était la chambre qu'elle nous destinait; elle me répondit +que c'était celle-là même; que nous coucherions, Jadin et moi, +dans son lit, et qu'elle et son frère (le crétin était son frère) +dormiraient près du feu. Il n'y avait rien à dire à une femme qui nous +faisait de pareils sacrifices.</p> + +<p id="id00502">J'ai pour système d'accepter toutes les situations de la vie sans +tenter de réagir contre les impossibilités, mais en essayant au +contraire de tirer à l'instant même des choses le meilleur résultat +possible; or il me parut clair comme le jour que, grâce aux rats du +grenier, à la truie de la boutique et à la multitude d'autres animaux +qui devaient peupler la chambre à coucher, nous ne dormirions pas un +instant: c'était un deuil à faire; je le fis, et me rabattis sur le +diner.</p> + +<p id="id00503">Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en +cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou +un dindonneau; enfin le jardin, placé derrière la maison, renfermait +plusieurs espèces de salades. Avec cela et les châtaignes dont nos +poches étaient bourrées on ne fait pas un dîner royal, mais on ne +meurt pas de faim.</p> + +<p id="id00504">Qu'on me pardonne tous ces détails; j'écris pour les malheureux +voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue à celle +où nous étions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront +peut-être à s'en tirer mieux que nous ne le fîmes.</p> + +<p id="id00505">Je pensai avec raison que les différents matériaux de notre dîner +prendraient un certain temps à réunir. Je résolus donc de ne pas +laisser de bras inutiles. Je chargeai l'hôtesse de préparer le +macaroni, le cicérone de trouver le poulet, crétin d'aller me chercher +pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les châtaignes, et je me +chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en résulta qu'au bout de +dix minutes chacun avait fait son affaire, à l'exception de Jadin, qui +avait eu les holà à mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que +les autres préparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce côté se +répara.</p> + +<p id="id00506">Le macaroni fut placé sur le feu; la volaille, mise à mort, malgré ses +protestations qu'elle était une poule et non un poulet, fut pendue à +une ficelle par les deux pattes de derrière et commença de tourner sur +elle-même; enfin la salade, convenablement lavée et épluchée, attendit +l'assaisonnement dans un saladier passé à trois eaux. On verra plus +tard comment, malgré toutes ces précautions, j'arrivai à demeurer à +jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.</p> + +<p id="id00507">Sur ces entrefaites la nuit était venue: on alluma deux lampes, une +pour éclairer la table, l'autre pour éclairer le service; comme on le +voit, notre hôtesse faisait les choses splendidement.</p> + +<p id="id00508">On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'était l'entrée; il en +mangea et le trouva fort bon; quant à moi, j'ai déjà dit ma répugnance +pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'était au +tour du poulet: il tournait comme un tonton, était rissolé à point, et +présentait un aspect des plus appétissants; je m'approchai pour couper +la ficelle, et j'aperçus notre crétin qui, toujours couché dans les +cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un +petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosité de jeter un coup +d'œil sur sa cuisine particulière, et je m'aperçus qu'il avait +recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les +faisait frire. C'était fort ridicule sans doute; mais, à cette vue, je +laissai tomber le poulet dans la lèchefrite, sentant qu'après ce que +je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande. +Comme Jadin n'avait rien aperçu de pareil, il s'informa de la cause du +retard que je mettais à apporter le rôti. Malheureusement, le mouchoir +sur la bouche, j'étais retourné du côté de la tapisserie, incapable de +répondre, pour le moment, une seule parole à ses interpellations; ce +qui fit qu'il se leva, vint lui-même voir ce qui se passait, et trouva +le malheureux crétin mangeant à belles mains son effroyable fricassée. +Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre côté en jurant tous les +jurons que cette belle et riche langue française pouvait lui fournir. +Quant au crétin, qui était loin de se douter qu'il fût l'objet de +cette double explosion, il ne perdait pas une bouchée de son repas; si +bien que quand nous nous retournâmes il avait fini.</p> + +<p id="id00509">Nous revînmes nous mettre tristement et silencieusement à table. +Le mot seul de poulet, prononcé par un de nous, aurait eu les +conséquences les plus fâcheuses; notre hôtesse voulut s'approcher +de la cheminée un plat à la main, mais je lui criai que nous nous +contenterions de manger de la salade.</p> + +<p id="id00510">Un instant après j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la +fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant +qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et +quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre +hôtesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le +morceau de résistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-même, +et, après avoir commencé par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on +le sait, une véritable hérésie culinaire, elle versait par un de ses +trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.</p> + +<p id="id00511">A ce spectacle je me levai et je sortis.</p> + +<p id="id00512">Un instant après je vis arriver Jadin un cigare à la bouche; c'était +sa grande consolation dans les fréquentes mésaventures que nous +éprouvions, consolation dont j'étais malheureusement privé, n'ayant +jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, très-doux et +presque sans odeur. Nous nous regardâmes les bras croisés et en +secouant la tête; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais +cependant le spectacle n'avait été jusque-là. Une seule chose nous +consolait, c'était notre ressource habituelle, c'est-à-dire les +châtaignes qui rôtissaient sous la cendre.</p> + +<p id="id00513">Nous rentrâmes, et nous les trouvâmes servies et tout épluchées; +l'effroyable crétin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous +rendre ce service en notre absence.</p> + +<p id="id00514">Cette fois, nous nous mîmes à rire; nos malheurs étaient si redoublés +qu'ils retombaient dans la comédie. Nous envoyâmes les châtaignes +rejoindre le poulet et la salade. Nous coupâmes chacun un morceau +de pain, et nous nous en allâmes, de peur que quelque chose ne nous +dégoûtât même du pain, le manger par les rues de Maïda.</p> + +<p id="id00515">Au bout d'une demi-heure nous repassâmes devant la maison, et nous +vîmes, à travers les vitres, notre hôtesse, notre crétin et un +militaire à nous inconnu, qui, assis à notre table, soupaient avec +notre souper.</p> + +<p id="id00516">Nous ne voulûmes pas déranger ce petit festin, et nous attendîmes +qu'ils eussent fini pour rentrer.</p> + +<p id="id00517">Le militaire, qui était un carabinier, nous parut jouir dans la maison +d'une autorité presque autocratique: cependant nous nous aperçûmes au +premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre hôtesse +pour nous; bien plus, apprenant que nous étions Français et que nous +arrivions du Pizzo, il se mit à nous vanter avec enthousiasme la +révolution de juillet et à déplorer le meurtre de Murat. Cette double +explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte +dans un fidèle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas +jusque-là manifesté de profondes sympathies pour l'une ni pour +l'autre. Il était évident que notre carabinier, ne pouvant deviner +dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas été fâché de nous +reconduire à Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se +faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le +fidèle soldat de S. M. Ferdinand, le piège était trop grossier pour +que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en +son nom en italien qu'il était un mouchard; je le lui dis en son +nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui +n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espéré; alors, loin de +là, il se mit à regarder nos armes avec la plus minutieuse attention, +puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin +aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous +appelâmes notre hôtesse pour qu'elle eût la bonté de mettre le fidèle +soldat de S. M. Ferdinand à la porte. Cette invitation de notre part +amena de la sienne une longue négociation à la fin de laquelle le +carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis, +et en nous annonçant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec +nous le lendemain matin avant notre départ.</p> + +<p id="id00518">Nous nous croyions débarrassés des visiteurs, lorsque derrière notre +carabinier arriva une amie de notre hôtesse, qui s'établit avec elle +au coin de la cheminée. Comme à tout prendre c'était une espèce de +femme, nous prîmes patience pendant une heure. Cependant, au bout +d'une heure nous demandâmes à la signora Bertassi si son amie n'allait +pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la +signora Bertassi nous répondit que son amie venait passer la nuit avec +elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gêner en sa présence. +Nous comprîmes alors que l'arrivée de la nouvelle venue était une +attention délicate de notre cicérone, qui nous avait promis que nous +serions, où il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui +voulait, autant qu'il était en lui, nous tenir sa promesse. Nous en +prîmes donc notre parti, et nous résolûmes d'agir comme si nous étions +absolumentseuls.</p> + +<p id="id00519">Au reste, nos dispositions nocturnes étaient faciles à prendre. Comme +notre hôtesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous +avait non-seulement cédé son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas +question de se déshabiller. Je cédai la couchette à Jadin, qui s'y +jeta tout habillé et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser +les attaques dont il allait incessamment être l'objet, et moi je +m'établis sur deux chaises enveloppé de mon manteau. Quant aux deux +femmes, elles s'accoudèrent comme elles purent à la cheminée, et le +crétin compléta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans +les cendres.</p> + +<p id="id00520">Il est impossible de se faire une idée de la nuit que nous passâmes. +La constitution la plus robuste ne résisterait point à trois nuits +pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux; +cependant, comme nous pensâmes que le meilleur remède à notre malaise +était l'air et le soleil, nous ne fîmes point attendre notre guide +qui, à six heures du matin, était ponctuellement à la porte avec +ses deux mules: nous réglâmes notre compte avec notre hôtesse, qui, +portant sur la carte <i>tout ce qu'on nous avait servi</i> comme ayant été +<i>consommé</i> par nous, nous demanda quatre piastres, que nous payâmes +sans conteste, tant nous avions hâte d'être dehors de cet horrible +endroit. Quant à notre cicérone, comme nous ne l'aperçûmes même pas, +nous présumâmes que sa rétribution était comprise dans l'addition.</p> + +<p id="id00521">Nous nous acheminâmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfoncé +dans la montagne que Maïda. Mais au bout de vingt minutes de marche, +nous entendîmes de grands cris d'appel derrière nous, et en nous +retournant nous aperçûmes notre carabinier, armé de toutes pièces, qui +courait après nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous +pensâmes que, peu flatté de notre accueil de la veille, il avait +été faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reçu +l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fûmes +agréablement détrompés lorsque nous le vîmes tirer de sa fonte une +bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave +de la parole qu'il nous avait donnée de boire avec nous le coup de +l'étrier, et étant arrivé trop tard pour avoir ce plaisir, il avait +sellé son cheval et s'était mis à notre poursuite. Comme l'intention +était évidemment bonne, quoique la façon fût singulière, nous ne vîmes +aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prîmes +chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bûmes à la santé +du roi Ferdinand, à laquelle, toujours fidèle aux principes +révolutionnaires qu'il nous avait manifestés, il tint absolument à +mêler celle du roi Louis-Philippe. Après quoi, sur notre refus de +redoubler, il nous offrit une nouvelle poignée de main, et repartit au +galop comme il était venu.</p> + +<p id="id00522">Jadin prétendit que c'était le fidèle soldat de S.M. le roi Ferdinand +qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin +est un homme plein de sens et de pénétration à l'endroit des misères +humaines, je suis tenté de croire qu'il avait raison.</p> + +<h2 id="id00523" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XIV.</h2> + +<h5 id="id00524">BELLINI.</h5> + +<p id="id00525" style="margin-top: 2em">Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivâmes à Vena.</p> + +<p id="id00526">Notre guide ne nous avait pas trompés, car aux premiers mots que nous +adressâmes à un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que +la langue que nous lui parlions lui était aussi parfaitement inconnue +qu'à nous celle dans laquelle il nous répondait; ce qui ressortit de +cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois +gréco-italique, et que le village était une de ces colonies albanaises +qui émigrèrent de la Grèce après la conquête de Constantinople par +Mahomet II.</p> + +<p id="id00527">Notre entrée à Vena fut sinistre: Milord commença par étrangler un +chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquité de son +origine et la difficulté de disputer le prix, être soumis au tarif des +chats italiens, siciliens ou calabrais, nous coûta quatre carlins: +c'était un événement sérieux dans l'état de nos finances; aussi Médor +fut-il mis immédiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se +renouvelât point.</p> + +<p id="id00528">Ce meurtre et les cris qu'avaient poussés, non pas la victime, mais +ses propriétaires, occasionnèrent un rassemblement de tout le +village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes +journaliers que portaient les femmes, que ceux réservés aux dimanches +et fêtes devaient être fort riches et fort beaux; nous proposâmes +alors à la maîtresse du chat, qui tenait tendrement le défunt entre +ses bras comme si elle ne pouvait se séparer même de son cadavre, de +porter l'indemnité à une piastre si elle voulait revêtir son plus beau +costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La négociation fut +longue: il y eut des pourparlers fort animés entre le mari et la +femme; enfin la femme se décida, rentra chez elle, et une demi-heure +après en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies: +c'était sa robe de noces.</p> + +<p id="id00529">Jadin se mit à l'œuvre tandis que j'essayais de réunir les éléments +d'un déjeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins +pas même à acheter un morceau de pain. Les essais réitérés de mon +guide, dirigés dans la même voie, ne furent pas plus heureux.</p> + +<p id="id00530">Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, à moins de +manger le chat, qui était passé de l'apothéose aux gémonies et que +deux enfants traînaient par la queue, il n'y avait pas probabilité que +nous trouvassions à satisfaire l'appétit qui nous tourmentait depuis +la veille à la même heure, nous ne jugeâmes pas opportun de demeurer +plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remîmes en selle +pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvâmes un bois +de châtaigniers, notre éternelle ressource, nous abattîmes des +châtaignes, nous allumâmes un feu et nous les fîmes griller; ce fut +notre déjeuner, puis nous reprîmes notre course.</p> + +<p id="id00531">Vers les trois heures de l'après-midi nous retombâmes dans la grande +route: le paysage était toujours très-beau, et le chemin que nous +avions quitté, montant déjà à Fundaco del Fico, continuait de monter +encore; il résulta de cette ascension non interrompue que, au bout +d'une autre heure de marche, nous nous trouvâmes sur un point +culminant, d'où nous aperçûmes tout à coup les deux mers, c'est-à-dire +le golfe de Sainte-Euphémie à notre gauche, et le golfe Squillace à +notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphémie étaient les débris +de deux bâtiments qui s'étaient perdus à la côte pendant la nuit où +nous-mêmes pensâmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace +s'étendait, sur un espace de terrain assez considérable, la ville +de Catanzaro, illustrée quelques années auparavant par l'aventure +merveilleuse de maître Térence le tailleur. Notre guide essaya de +nous faire voir, à quelques centaines de pas de la mer, la maison +qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que +fussent les efforts et la bonne volonté que nous y mîmes, il nous fut +impossible, à la distance dont nous en étions, de la distinguer au +milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles.</p> + +<p id="id00532">Il était facile de voir que nous approchions de quelque lieu habité; +en effet, depuis une demi-heure à peu près nous rencontrions, vêtues +de costumes extrêmement pittoresques, des femmes portant des charges +de bois sur leurs épaules. Jadin profita du moment où l'une de ces +femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrogé +par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au +village de Triolo.</p> + +<p id="id00533">Au bout d'une autre heure nous aperçûmes le village. Une seule +auberge, placée sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs: +une certaine propreté extérieure nous prévint en sa faveur; en effet, +elle était bâtie à neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point +encore eu le temps de la salir tout à fait. Nous remarquâmes, en nous +installant dans notre chambre, que les divisions intérieures étaient +en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandâmes les +causes de cette singularité, et l'on nous répondit que c'était à +cause des fréquents tremblements de terre; en effet, grâce à cette +précaution, notre logis avait fort peu souffert des dernières +secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo étaient déjà fort +endommagées.</p> + +<p id="id00534">Nous étions écrasés de fatigue, moins de la route parcourue que de la +privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupâmes que de +notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile à +organiser; quant à nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui +étaient arrivés dans la journée et qui dans ce moment-là visitaient +les ravages que le tremblement de terre avait faits à Triolo, avaient +pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans +l'hôtel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous +informâmes alors sérieusement de l'époque fixe où cette disette de +linge cesserait, et notre hôte nous assura que nous trouverions à +Cosenza un excellent hôtel, où il y aurait probablement des draps +blancs, si toutefois l'hôtel n'avait pas été renversé par les +tremblements de terre. Nous demandâmes le nom de cette bienheureuse +auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise était pour les +Hébreux, et nous apprîmes qu'elle portait pour enseigne: <i>Al Riposo +d'Alarico</i>, c'est-à-dire <i>Au Repos d'Alaric</i>. Cette enseigne était de +bon augure: si un roi s'était reposé là, il est évident que nous, qui +étions de simples particuliers, ne pouvions pas être plus difficiles +qu'un roi. Nous prîmes donc patience en songeant que nous n'avions +plus que deux nuits à souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux +comme des Visigoths.</p> + +<p id="id00535">Je tins donc mon hôte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait +fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, enveloppé dans mon manteau.</p> + +<p id="id00536">J'étais dans cet état de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant +lequel on distingue à peine la réalité du songe, lorsque j'entendis +dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos +deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai +le nom de Bellini. Cela me reporta à Palerme, où j'avais entendu sa +<i>Norma</i>, son chef-d'œuvre peut-être; le trio du premier acte me +revint dans l'esprit, je me sentis bercé par cette mélodie et je fis +un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: «Il est +mort.—Bellini est mort?…—Oui.» Je répétai machinalement: Bellini +est mort. Et je m'endormis.</p> + +<p id="id00537">Cinq minutes après, ma porte s'ouvrit et je me réveillai en sursaut: +c'était Jadin qui rentrait.</p> + +<p id="id00538">—Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'éveiller, je faisais +un mauvais rêve.</p> + +<p id="id00539">—Lequel?</p> + +<p id="id00540">—Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort.</p> + +<p id="id00541">—Rien de plus vrai que votre rêve, Bellini est mort.</p> + +<p id="id00542">Je me levai tout debout.</p> + +<p id="id00543">—Que dites-vous là? Voyons.</p> + +<p id="id00544">—Je vous répète ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes, +qui l'ont lu à Naples sur les journaux de France, Bellini est mort.</p> + +<p id="id00545">—Impossible! m'écriai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de +Noja.—Je m'élançai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon +portefeuille, et du portefeuille la lettre.</p> + +<p id="id00546">—Tenez.</p> + +<p id="id00547">—Quelle est sa date? Je regardai.</p> + +<p id="id00548">—6 mars.</p> + +<p id="id00549">—Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18 +octobre, et le pauvre garçon est mort dans l'intervalle, voilà tout. +Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanité possède +22,000 maladies, et que nous devons à la mort 12 cadavres par minute, +sans compter les époques de peste, de typhus et de choléra où elle +escompte?</p> + +<p id="id00550">—Bellini est mort! répétai-je sa lettre à la main….</p> + +<p id="id00551">Cette lettre, je la lui avais vu écrire au coin de ma cheminée; je me +rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si +mélancolique; je l'entendais me parler ce français qu'il parlait si +mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce +papier: ce papier conservait son écriture, son nom; ce papier était +vivant et lui était mort! Il y avait deux mois à peine qu'à Catane, sa +patrie, j'avais vu son vieux père, heureux et fier comme on l'est à la +veille d'un malheur. Il m'avait embrassé, ce vieillard, quand je lui +avais dit que je connaissais son fils; et ce fils était mort! ce +n'était pas possible. Si Bellini fût mort, il me semble que ces lignes +eussent changé de couleur, que son nom se fût effacé; que sais-je! +je rêvais, j'étais fou. Bellini ne pouvait pas être mort; je me +rendormis.</p> + +<p id="id00552">Le lendemain on me répéta la même chose, je ne voulais pas la +croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant à Naples que je demeurai +convaincu.</p> + +<p id="id00553">Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de +l'auteur de la <i>Somnambule</i> et des <i>Puritains</i>, il me la fit demander. +J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point, +cette lettre était devenue pour moi une chose sacrée: elle prouvait +que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais été +son ami.</p> + +<p id="id00554">La nuit avait été pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir +s'améliorer beaucoup pendant la journée, qui devait être longue et +fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrêter qu'à Rogliano, +c'est-à-dire à dix lieues d'où nous étions à peu près. Il était huit +heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures +pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc guère espérer +que d'arriver à huit heures du soir.</p> + +<p id="id00555">A peine fûmes-nous partis, que la pluie recommença. Le mois d'octobre, +ordinairement assez beau en Calabre, était tout dérangé par le +tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et à mesure +que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la +cause ou plutôt le prétexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient. +C'était la léthargie du légataire universel.</p> + +<p id="id00556">Vers midi nous fîmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin +d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rôti, de sorte qu'il +ne nous manqua, pour faire un excellent déjeuner, qu'un rayon de +soleil; mais, loin de là, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et +d'énormes masses de nuages passaient dans le ciel, chassés par un vent +du midi qui, tout en nous présageant l'orage, avait cependant cela +de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait, +à moins de mauvaise volonté de sa part, être en route pour nous +rejoindre. Or, notre réunion devenait urgente pour mille raisons, dont +la principale était l'épuisement prochain de nos finances.</p> + +<p id="id00557">Vers les deux heures, l'orage dont nous étions menacés depuis le matin +éclata: il faut avoir éprouvé un orage dans les pays méridionaux, pour +se faire une idée de la confusion où le vent, la pluie, le tonnerre, +la grêle et les éclairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions +par une route extrêmement escarpée et dominant des précipices, de +sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui +couraient avec rapidité chassés par le vent, nous étions obligés +d'arrêter nos mulets; car, cessant entièrement de voir à trois pas +autour de nous, il eût été très possible que nos montures nous +précipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientôt les torrents +se mêlèrent de la partie et se mirent à bondir du haut en bas des +montagnes; enfin nos mulets rencontrèrent des espèces de fleuves +qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrèrent d'abord +jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin où nous entrâmes +nous-mêmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus +pénible. Cette pluie continuelle nous avait percés jusqu'aux os; les +nuages qui passaient en nous inveloppant, chassés par la tiède haleine +du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une +espèce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaçait au contact +de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades +toujours plus bondissantes, menaçaient de nous entraîner avec elles. +Notre guide lui-même paraissait inquiet, tout habitué qu'il dût être +à de pareils cataclysmes; les animaux eux-mêmes partageaient cette +crainte, à chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, à +chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient.</p> + +<p id="id00558">Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous +rencontrions à chaque pas, avaient commencé par nous produire, tant +que nous avions conservé quelque chaleur personnelle, une sensation +des plus désagréables; mais peu à peu un refroidissement si grand +s'empara de nous, qu'à peine nous apercevions-nous, à la sensation +éprouvée, que nous passions au milieu de ces fleuves improvisés. Quant +à moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus +mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour +garder mon équilibre, comme je le faisais, autrement que par un +miracle; aussi cessai-je tout à fait de m'occuper de ma monture pour +la laisser aller où bon lui semblait. J'essayai de parler à Jadin, +mais à peine si j'entendais mes propres paroles, et, à coup sûr, +je n'entendis point la réponse. Cet état étrange allait, au reste, +toujours s'augmentant, et la nuit étant venue sur ces entrefaites, je +perdis à peu près tout sentiment de mon existence, à l'exception de ce +mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce +mouvement cessait tout à coup, et je restais immobile; c'était mon +mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre +guide ranimait à grands coups de bâton. Une fois la halte fut plus +longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait; +plus tard, j'appris que c'était Milord qui n'en pouvant plus avait, de +son côté, cessé de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin, +après un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous +arrêtâmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumières, je +sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'éprouvai une vive +douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant +marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je +perdis entièrement connaissance, et je ne me réveillai que près d'un +grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec +une charité toute chrétienne, mon hôtesse et ses deux filles. Quant à +Jadin, il avait mieux supporté que moi cette affreuse marche, sa veste +de panne l'ayant tenu plus long-temps à l'abri que n'avait pu le faire +mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant à Milord, il était +étendu sur une dalle qu'on avait chauffée avec des cendres et +paraissait absolument privé de connaissance: deux chats jouaient entre +ses pattes, je le crus trépassé.</p> + +<p id="id00559">Mes premières sensations furent douloureuses; il fallait que je +revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin à achever +pour mourir; et puis c'eût été autant de fait.</p> + +<p id="id00560">Je regardai autour de moi, nous étions dans une espèce de chaumière, +mais au moins nous étions à l'abri de l'orage et près d'un bon feu. Au +dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent +qui mugissait à faire trembler la maison. Quant aux éclairs je les +apercevais à travers une large gerçure de la muraille produite par +les secousses du tremblement de terre. Nous étions dans le village de +Rogliano, et cette malheureuse cabane en était la meilleure auberge.</p> + +<p id="id00561">Au reste, je commençais à reprendre mes forces: j'éprouvais même +une espèce de sentiment de bien-être à ce retour de la vie et de la +chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et +si j'avais eu du linge blanc et des habits secs à mettre j'aurais +presque béni l'orage et la pluie; mais toute notre robba était +imprégnée d'eau, et tout autour d'un immense brasier allumé au milieu +de la chambre et dont la fumée s'en allait par les mille ouvertures +de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui +fumaient de leur côté à qui mieux mieux, mais qui, malgré le soin +qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'être séchés de +sitôt.</p> + +<p id="id00562">Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute +probabilité, nous devions trouver au <i>Repos d'Alaric</i> et dont je +n'osai pas même m'informer à Rogliano. Au reste, à la rigueur, ma +position était tolérable: j'étais sur un matelas, entre la cheminée et +le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui +m'enveloppaient de la tête aux pieds, pouvaient à la rigueur remplacer +les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le +corps. Puis, sourd à toute proposition de souper, je déclarai que +j'abandonnais magnanimement ma part à mon guide, qui pendant toute +cette journée avait été admirable de patience, de courage et de +volonté.</p> + +<p id="id00563">Soit fatigue suprême, soit qu'effectivement la position fût plus +tolérable que la veille, nous parvînmes à dormir quelque peu pendant +cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de +la torpeur dans laquelle j'étais tombé, nos hôtes furent pleins +d'attention et de complaisance pour nous, et l'état dans lequel ils +nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde pitié.</p> + +<p id="id00564">Le lendemain au matin, notre guide vint nous prévenir qu'une de ses +mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait été prise +d'un refroidissement, et paraissait entièrement paralysée. On envoya +chercher le médecin de Rogliano, qui, comme Figaro, était à la fois +barbier, docteur et vétérinaire; il répondit de l'animal si on lui +laissait pendant deux jours la faculté de le médicamenter. Nous +décidâmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide, +et que nous irions à pied jusqu'à Cosenza, qui n'est éloignée de +Rogliano que de quatre lieues.</p> + +<p id="id00565">Le première chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel côté +venait le vent; heureusement il était est-sud-est, ce qui faisait que +notre speronare devait s'en trouver à merveille. Or, l'arrivée de +notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous étions, Jadin +et moi, à la fin de nos espèces, et nous avions calculé que, notre +guide payé, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.</p> + +<p id="id00566"> * * * * *</p> + +<p id="id00567">A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus +marquées du tremblement de terre: les maisons, éparses sur le bord +de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, étaient +presque toutes abandonnées; les unes manquaient de toit, tandis que +les autres étaient lézardées du haut en bas, et quelques-unes même +renversées tout à fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des +Cosentins à cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur +des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue +en lieue, de ces migrations de familles tout entières, avec leurs +instruments de labourage, leur guitare et leur inséparable cochon. +Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vîmes Cosenza, +s'étendant au fond de la vallée que nous dominions, et, dans une +prairie attenante à la ville, une espèce de camp, qui nous parut +infiniment plus habité que la ville elle-même.</p> + +<p id="id00568">Après avoir traversé une espèce de faubourg, nous descendîmes par une +grande rue assez régulière, mais qui ressemblait par sa solitude à une +rue d'Herculanum ou de Pompéïa; plusieurs maisons étaient renversées +tout à fait, d'autres lézardées depuis le toit jusqu'aux fondations, +d'autres enfin avaient toutes leurs fenêtres brisées, et c'étaient les +moins endommagées. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, où, +comme on se le rappelle, fut enterré le roi Alaric; le fleuve était +complétement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque +gouffre qui s'était ouvert entre sa source et la ville. Nous vîmes +dans son lit desséché une foule de gens qui faisaient des fouilles sur +l'autorité de Jornandès, qui raconte les riches funérailles de ce roi. +A chaque fois que le même phénomène se renouvelle, on fait les mêmes +fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable +vénération pour l'antiquité, se laissent jamais abattre par les +déceptions successives qu'ils ont éprouvées. La seule chose qu'aient +jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut +retrouvé à la fin du dernier siècle.</p> + +<p id="id00569">En face de nous et de l'autre côté du Busento était la fameuse auberge +du <i>Repos d'Alaric</i>, ouvrant majestueusement sa grande porte au +voyageur fatigué. Nous avions trop long-temps soupiré après ce +but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en +conséquence nous traversâmes le pont, et nous vînmes demander +l'hospitalité à l'hôtel patronisé par le spoliateur du Panthéon et le +destructeur de Rome.</p> + +<h2 id="id00570" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XV.</h2> + +<h5 id="id00571">COSENZA.</h5> + +<p id="id00572" style="margin-top: 2em">Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné comme les maisons +que nous avions rencontrées sur la route. Nous parcourûmes tout +le rez-de-chaussée et tout le premier sans trouver ni maître ni +domestiques à qui adresser la parole: la plupart des carreaux des +fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous +comprîmes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui +agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre +de ne point avoir encore trouvé là l'Eldorado que nous nous étions +promis.</p> + +<p id="id00573">Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier et être +redescendus du premier au rez-de-chaussée sans rencontrer une seule +personne, nous crûmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous +enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir +descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle +souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses et occupée par +une vingtaine de personnes.</p> + +<p id="id00574">Je n'ai jamais vu d'aspect plus étrange que celui que présentait cette +chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le +premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait +le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il était dans un +grand lit emboîté à l'angle le plus profond de la salle, et il avait +près de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil à +la main. En face du lit était une table où des marchands de bestiaux +jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproché de la porte, un +troisième groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin +étaient entassées dans un coin, afin que, si la maison s'écroulait sur +ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant +qu'on leur portât secours. Quant au rez-de-chaussée et au premier, ils +étaient, comme nous l'avons dit, complètement abandonnés.</p> + +<p id="id00575">A peine les garçons de l'hôtel nous eurent-ils aperçus sur le pas +de la porte qu'ils accoururent à nous, non point avec la politesse +naturelle de l'espèce à laquelle ils appartiennent, mais au contraire +avec un air rébarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au +lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur +le seuil des auberges, c'était un interrogatoire en règle qui nous +attendait. On nous demanda d'où nous venions, où nous allions, qui +nous étions, comment nous voyagions; à et l'imprudence que nous eûmes +d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on +nous répondit qu'à l'hôtel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les +voyageurs à pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le +drôle qui nous faisait cette réponse; mais Jadin me retint, et je +me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du général +Nunziante m'avait donnée pour le baron Mollo.</p> + +<p id="id00576">—Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garçon.</p> + +<p id="id00577">—Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je +m'adressais, d'un ton infiniment radouci.</p> + +<p id="id00578">—Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de +savoir si vous le connaissez, vous.</p> + +<p id="id00579">—Oui … monsieur.</p> + +<p id="id00580">—Est-il en ce moment à Cosenza?</p> + +<p id="id00581">—Il y est … excellence.</p> + +<p id="id00582">—Portez-lui cette lettre à l'instant même, et demandez-lui à quelle +heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apportée. +Peut-être nous trouvera-t-il un hôtel, lui.</p> + +<p id="id00583">—Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences +eussent l'honneur de connaître le baron Mollo, ou plutôt que le baron +Mollo eût l'honneur de connaître leurs excellences, certainement +qu'au lieu de répondre ce que nous avons répondu nous nous serions +empressés.</p> + +<p id="id00584">—En ce cas, ne répondez rien, et empressez-vous. Allez!</p> + +<p id="id00585">Le garçon s'inclina jusqu'à terre, et sortit en courant.</p> + +<p id="id00586">Dix minutes après, le maître de l'hôtel rentra et vint à nous.</p> + +<p id="id00587">—Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous +demanda-t-il.</p> + +<p id="id00588">—C'est-à-dire, lui répondis-je, que nos excellences ont des lettres +pour lui de la part du fils du général Nunziante.</p> + +<p id="id00589">—Alors je fais mille excuses à leurs excellences de la manière dont +le garçon les a reçues. En ce temps de malheur, où la moitié des +maisons sont abandonnées, nous recommandons à nos gens les mesures +les plus sévères à l'endroit des étrangers; et je prierai leurs +excellences de ne pas se formaliser si au premier abord….</p> + +<p id="id00590">—On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?.</p> + +<p id="id00591">—Oh! excellences.</p> + +<p id="id00592">—Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir +ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?</p> + +<p id="id00593">—Que dit son excellence? demanda le maître de l'hôtel.</p> + +<p id="id00594">Je lui traduisis le désir de Jadin.</p> + +<p id="id00595">—Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais +il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des +chambres.</p> + +<p id="id00596">—Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des +chambres. Où voulez-vous donc que nous couchions? à la cave?</p> + +<p id="id00597">—Dans les circonstances actuelles ce serait peut-être plus prudent. +Voyez ces messieurs, ajouta notre hôte en nous montrant l'honorable +société que nous avons décrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.</p> + +<p id="id00598">—Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre société.</p> + +<p id="id00599">—Il y a encore les baraques, nous dit l'hôte.</p> + +<p id="id00600">—Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.</p> + +<p id="id00601">—Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait +bâtir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la +ville se sont retirés.</p> + +<p id="id00602">—Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la répugnance à +nous donner des chambres?</p> + +<p id="id00603">—Mais parce que d'un moment à l'autre le plancher peut tomber sur la +tête de leurs excellences et les écraser.</p> + +<p id="id00604">—Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il?</p> + +<p id="id00605">—Mais à cause du tremblement de terre.</p> + +<p id="id00606">—Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin.</p> + +<p id="id00607">—Dame! il me semble que nous en avons vu des traces.</p> + +<p id="id00608">—Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce +qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de +terre pour obtenir une indemnité du gouvernement. Mail l'hôtel est bâti +à neuf; il ne tombera pas.</p> + +<p id="id00609">—Est-ce votre avis?</p> + +<p id="id00610">—Je le crois bien.</p> + +<p id="id00611">—Mon cher hôte, avez-vous des baignoires?</p> + +<p id="id00612">—Oui.</p> + +<p id="id00613">—Vous pouvez nous donner à déjeuner?</p> + +<p id="id00614">—Oui.</p> + +<p id="id00615">—Vous possédez des draps blancs?</p> + +<p id="id00616">—Oh! oui, monsieur.</p> + +<p id="id00617">—Eh bien! avec des promesses comme celles-là, nous ne quitterons pas +l'hôtel quand il devrait nous tomber sur la tête.</p> + +<p id="id00618">—Vous êtes les maîtres.</p> + +<p id="id00619">—Ainsi vous entendez: deux bains, deux déjeuners, deux lits; tout +cela le plus tôt possible.</p> + +<p id="id00620">—Dame, peut-être ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver +le cuisinier.</p> + +<p id="id00621">—Et pourquoi ce gaillard-là n'est-il pas à ses fourneaux?</p> + +<p id="id00622">—Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il +y a moins de danger le jour que la nuit, peut-être consentira-t-il à +venir à l'hôtel.</p> + +<p id="id00623">—S'il ne consent pas, prévenez-nous à l'instant même, et nous ferons +notre cuisine nous-mêmes.</p> + +<p id="id00624">—Oh! excellences, je ne souffrirais jamais….</p> + +<p id="id00625">—Nous verrons tout cela après; nos bains, notre déjeuner, nos lits +d'abord.</p> + +<p id="id00626">—Je cours faire préparer tout cela; en attendant, leurs excellences +peuvent choisir dans l'hôtel l'appartement qui leur convient le mieux.</p> + +<p id="id00627">Nous recommençâmes la visite, et nous nous arrêtâmes à une grande +chambre au premier dont les fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et sur +le faubourg; le faubourg était toujours désert et le fleuve toujours +habité.</p> + +<p id="id00628">Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions +fait une excellente collation, et nous étions dans nos lits bien +confortablement bassinés.</p> + +<p id="id00629">On nous annonça le baron Mollo: on ne l'avait point trouvé chez lui; +on l'avait aussitôt poursuivi aux baraques, où il avait fallu le temps +de démêler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette +politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes +italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous dérangeassions, +fatigués comme nous devions l'être, et il était venu lui-même à +l'hôtel, ce qui avait porté au comble la confusion du pauvre camerière +et la vénération de notre hôte pour ses voyageurs.</p> + +<p id="id00630">Nous fîmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dîmes que, +n'ayant point couché depuis huit jours dans des draps blancs, nous +avions été pressés de jouir de cette nouveauté; mais que, cependant, +s'il voulait passer par-dessus le cérémonial et entrer dans notre +chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes après que +le camerière était allé reporter notre réponse, la porte s'ouvrit et +le baron entra.</p> + +<p id="id00631">C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, parlant très-bien +français et remarquable, de bonnes manières; il avait habité Naples +du temps de la domination française, et, comme presque toutes les +personnes des classes supérieures, il avait conservé de nous un +excellent souvenir.</p> + +<p id="id00632">De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des +merveilles. Le fils du général Nunziante, versé dans la littérature +française, qui faisait sur le volcan où il était relégué à peu près +sa seule distraction, m'avait recommandé à lui de la façon la plus +pressante; de sorte qu'il venait mettre à notre disposition sa +personne, sa voiture, ses chevaux et même sa baraque. Quant à son +palazzo, il n'en était point question; il était fendu depuis le haut +jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait à ne pas le retrouver +debout le lendemain.</p> + +<p id="id00633">Alors il nous fallut bien reconnaître qu'il y avait eu un tremblement +de terre. La première secousse s'était fait sentir dans la soirée du +douze, et elle avait été excessivement violente: c'était cette même +secousse qui, à l'extrémité de la Calabre, nous avait tous envoyés +du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits +d'autres secousses lui succédaient, mais on remarquait qu'elles +allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons +qui n'étaient pas tombées à la première secousse fussent ébranlées +et ne pussent résister aux autres, quoique moins violentes, chaque +matinée on signalait quelque nouveau désastre. Au reste, Cosenza +n'était point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs +villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles +de la capitale de la Calabre, étaient entièrement détruits.</p> + +<p id="id00634">A Cosenza une soixantaine de maisons étaient renversées seulement, et +une vingtaine de personnes avaient péri.</p> + +<p id="id00635">Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions +en restant ainsi à l'hôtel; mais nous nous trouvions si bien dans nos +lits, que nous lui déclarâmes que, puisqu'il s'était si obligeamment +mis à notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous +faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions +pas d'où nous étions. Voyant que c'était une résolution prise, le +baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna +son adresse aux baraques et prit congé de nous.</p> + +<p id="id00636">Deux heures après nous nous levâmes parfaitement reposés, et nous +commençâmes à visiter la ville.</p> + +<p id="id00637">C'était le centre qui avait le plus souffert: là, toutes les maisons +étaient à peu près abandonnées et offraient un aspect de désolation +impossible à décrire: dans quelques-unes, complètement écroulées et +dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des +fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents étaient +pleins d'anxiété pour savoir si les ensevelis seraient retirés morts +ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrérie de +capucins, portant des consolations aux afflichés, prodiguant des +secours aux blessés et rendant les derniers devoirs aux morts. Au +reste, partout où je les avais rencontrés, j'avais vu les capucins +donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de +dévouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli à leur +pieuse mission.</p> + +<p id="id00638">Après avoir visité la ville, nous nous rendîmes aux baraques. C'était, +comme nous l'avons dit, une espèce de camp dressé dans une petite +prairie attenante au couvent des capucins et presque entourée de +haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes, +recouvertes en paille, avaient été construites sur quatre rangs, +de manière à former deux rues, en dehors desquelles avaient été se +dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme +les autres, et qui s'étaient bâti çà et là des espèces de maisons de +campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la désolation générale, +avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'étaient +refusés à descendre à la simple baraque et demeuraient dans leurs +voitures dételées, tandis que le cocher habitait sur le siége de +devant et les domestiques sur le siége de derrière. Tous les matins, +une espèce de marché se tenait dans un coin de la prairie; les +cuisiniers et les cuisinières allaient y faire leurs provisions; +puis, sur des espèces de fourneaux improvisés, situés derrière chaque +baraque, chaque repas se préparait tant bien que mal et se mangeait en +général sur une table dressée à la porte, ce qui faisait qu'attendu +l'habitude qu'ont gardée les Cosentins de dîner d'une heure à deux +heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des +Spartiates.</p> + +<p id="id00639">Au reste, rien, excepté la vue, ne peut donner l'idée de l'aspect de +cette ville improvisée, où la vie intérieure de toute une population +était mise à découvert depuis les échelons les plus inférieurs +jusqu'aux degrés les plus élevés; depuis l'écuelle de terre jusqu'à la +soupière d'argent; depuis l'humble macaroni cuit à l'eau, composant le +repas complet, jusqu'au dîner luxueux dont il ne forme qu'une simple +entrée. Nous étions justement arrivés à l'heure de ce banquet général, +et la chose se présentait à nous par son côté le plus original et le +plus curieux.</p> + +<p id="id00640">Au milieu de notre course à travers ce double rang de tables, nous +aperçûmes à la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le +baron Mollo, servi par des domestiques en livrée et dînant avec sa +famille. A peine nous eut-il aperçus, qu'il se leva et nous présenta à +ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux: +nous le remerciâmes, attendu que nous venions de déjeuner nous-mêmes. +Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restâmes un moment à +causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'était l'objet de +la conversation générale et que le dialogue, détourné un instant de ce +sujet, y revenait bientôt, ramené qu'il y était presque malgré lui par +la vue des objets extérieurs.</p> + +<p id="id00641">Nous restâmes jusqu'à quatre heures à nous promener aux baraques, qui +étaient, au reste, le rendez-vous de ceux mêmes qui n'avaient point +voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en était +fort minime. C'est là qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement +les visites, et que s'étaient renouées les relations sociales, un +instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes +qu'elle, s'étaient presque aussitôt rétablies. A quatre heures, notre +dîner nous attendait nous-mêmes à l'hôtel.</p> + +<p id="id00642">Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre résultat que +d'augmenter notre vénération pour l'hôtel del Riposo d'Alarico. Ce +n'était point que la chère en fût ni fort délicate ni fort variée, +puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restâmes, le +plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y +avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement +couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous +nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir +retrouvé ce superflu de première nécessité. Après le dîner, nous fîmes +monter notre pizziote et nous réglâmes nos comptes avec lui: comme +nous l'avions calculé, bêtes et homme payés, il nous resta à peu près +une piastre: c'était momentanément toute notre fortune; aussi jamais +négociant hollandais n'attendit vaisseau chargé aux grandes Indes +d'une impatience pareille à celle dont nous attendions notre +speronare.</p> + +<p id="id00643">A six heures la nuit vint: la nuit était le moment formidable; chaque +nuit, depuis la soirée où la première secousse s'était fait sentir, +avait été marquée par de nouvelles commotions et par de nouveaux +malheurs; c'était ordinairement de minuit à deux heures que la terre +s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxiété toute la population +attendait ce retour fatal.</p> + +<p id="id00644">A sept heures nous retournâmes aux baraques: elles étaient presque +toutes éclairées avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntées +aux voitures des propriétaires, jetaient un jour plus ardent et +brillaient pareilles à des planètes au milieu d'étoiles ordinaires. +Comme le temps était assez beau, tout le monde était sorti et se +promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque +dans les éclairs de gaieté de toute cette population, quelque chose de +brusque, de saccadé et de furieux qui dénonçait l'inquiétude générale. +Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de +dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme +d'oraison:—Enfin, Dieu nous fera peut-être la grâce qu'il n'y ait pas +de secousse cette nuit.</p> + +<p id="id00645">Ce souhait, tant de fois répété qu'il était impossible que Dieu +ne l'eût pas entendu, joint à notre incrédulité systématique, fit +qu'encore très-fatigués de la façon dont nous avions passé les nuits +précédentes, nous rentrâmes à l'hôtel vers les dix heures. Nous fûmes +curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, un second coup d'œil +sur la salle basse; tout y était dans la même situation. Le chanoine, +couché dans son lit, disait des prières, toujours gardé par ses quatre +campieri; les marchands de bestiaux jouaient aux cartes, et un autre +groupe continuait à boire et à manger en attendant la fin du monde.</p> + +<p id="id00646">Nous appelâmes le garçon, qui cette fois accourut à notre appel et qui +se crut obligé, pour rentrer dans nos bonnes grâces qu'il craignait +d'avoir à tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher +dans notre chambre; mais nous ne répondîmes à ses conseils qu'en lui +ordonnant de nous éclairer et de venir nous pendre des couvertures +devant les fenêtres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit, +de leurs carreaux. Il s'empressa d'obéir à cette double injonction, et +bientôt nous nous retrouvâmes à peu près à l'abri de l'air extérieur +et couchés dans nos excellents lits, ou qui, du moins par comparaison, +nous paraissaient tels.</p> + +<p id="id00647">Alors nous agitâmes cette grave question de savoir si nous devions +employer la dernière piastre qui nous restait à envoyer un messager à +San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le +cas où il ne serait pas arrivé, pour que le messager y laissât du +moins, à l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informât de notre +situation et l'invitât à venir nous rejoindre avec une vingtaine de +louis dans ses poches aussitôt qu'il aurait mis pied à terre. La +question fut résolue affirmativement, le garçon se chargea de nous +trouver le commissionnaire, et j'écrivis la lettre destinée à lui être +remise si on le trouvait au rendez-vous, destinée à l'attendre s'il +n'y était pas.</p> + +<p id="id00648">Après quoi, nous priâmes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne +garde. Nous gardâmes une de nos lampes que nous plaçâmes derrière +un paravent, afin d'avoir de la lumière en cas d'accident; nous +soufflâmes l'autre et nous nous endormîmes.</p> + +<p id="id00649">Vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le cri de: Terre +moto! terre moto! Une secousse terrible, que nous n'avions pas sentie, +venait, à ce qu'il paraît, d'avoir lieu: nous sautâmes au bas de nos +lits, qui se trouvaient avoir roulé au milieu de la chambre, et nous +courûmes à la fenêtre.</p> + +<p id="id00650">Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris +terribles. Tous ceux qui, comme nous, étaient restés dans les maisons, +se précipitaient dehors, dans le costume pittoresque où la commotion +les avait surpris.</p> + +<p id="id00651">La foule s'écoula du côté des baraques, et, peu à peu la tranquillité +se rétablit: nous restâmes une demi-heure à la fenêtre à peu près, et, +comme il n'y eu pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu à peu +dans le silence: quant à nous, nous refermâmes les croisées, nous +retendîmes les couvertures, nous repoussâmes nos lits le long de la +muraille et nous nous recouchâmes.</p> + +<p id="id00652">Le lendemain, quand nous sonnâmes, ce fut notre hôte lui-même qui +entra. La commotion de la nuit avait été si violente, qu'il avait cru +que, pour cette fois, son auberge s'était écroulée: il était alors +sorti de sa baraque et était accouru, de peur qu'il ne nous fût arrivé +quelque accident; mais il nous avait vus à la fenêtre et cela l'avait +rassuré.</p> + +<p id="id00653">Trois maisons de plus avaient cédé et étaient complétement en ruines; +heureusement, comme c'étaient des plus ébranlées, elles étaient +désertes, et personne par conséquent n'avait été victime de cet +accident.</p> + +<p id="id00654">Avec le jour revint la tranquillité; par un hasard singulier, les +secousses revenaient régulièrement et toujours la nuit, ce qui +augmentait la terreur. Dès le point du jour, au reste, nous avions +entendu les cloches sonner; et comme nous étions au dimanche, il y +avait grand'messe et prêche au couvent des Capucins. Quoique nous nous +y fussions, pris d'avance, prévenus que nous étions par notre hôte que +l'église serait trop petite pour contenir les fidèles, nous arrivâmes +encore trop tard; l'église débordait dans la rue, et nous eûmes +grand'peine à percer la foule pour pénétrer dans l'intérieur. Enfin +nous y parvînmes, et nous nous trouvâmes assez près de la chaire pour +ne pas perdre un mot du sermon.</p> + +<p id="id00655">Vu la solennité de la circonstance, la chaire avait été convertie en +une espèce de théâtre, d'une dizaine de pieds de long sur trois ou +quatre de large, qui faisait absolument l'effet d'un balcon accroché +à une colonne. Ce balcon était drapé de noir, comme pour les services +funèbres, et à l'une des extrémités était planté un grand christ de +bois. Le moment venu, l'officiant interrompit la messe, et un des +frères sortit du chœur et monta en chaire. C'était un homme de trente +à trente-cinq ans, avec une barbe et des cheveux noirs qui faisaient +encore ressortir son extrême pâleur. Ses grands yeux caves semblaient +brûlés par la fièvre, et lorsqu'il mit le pied sur la première marche +de l'escalier, ce fut avec une démarche si débile et si chancelante, +qu'on n'aurait pas cru qu'il eût la force d'arriver jusqu'en haut; +cependant il y parvint, mais avec lenteur, et en se traînant plutôt +qu'en marchant. Arrivé là, il s'appuya sur la balustrade, comme épuisé +de l'effort qu'il venait de faire; puis, après avoir promené un long +regard sur l'auditoire, il commença à parler d'une voix tellement +faible qu'à peine ceux qui étaient les plus rapprochés de lui +pouvaient-ils l'entendre. Mais peu à peu sa voix prit de la force, ses +gestes s'animèrent, sa tête se releva, et, sans doute excité par la +fièvre même qui semblait le dévorer, ses yeux commencèrent à lancer +des éclairs, tandis que ses paroles, rapides, pressées, incisives, +reprochaient à l'auditoire cette corruption générale où le monde était +arrivé, corruption qui attirait la colère de Dieu sur la terre, colère +dont la catastrophe qui désolait Cosenza était l'expression visible +et immédiate. Ce fut alors que je compris ce développement donné à +la chaire. Ce n'était plus cet homme faible et souffrant, pouvant se +traîner à peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir; +c'était le prédicateur emporté par son sujet, s'adressant à la fois à +toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes tantôt à +la masse, tantôt aux individus; bondissant d'un bout à l'autre de sa +chaire; se lamentant comme Jérémie, ou menaçant comme Ézéchiel; puis, +de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant +à genoux, le suppliant; puis, tout à coup, le saisissant dans ses bras +et l'élevant plein de menace au-dessus de la foule terrifiée. Je +ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je +comprenais l'influence que cette parole puissante devait, dans des +circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit +était universel, profond, terrible; hommes et femmes étaient tombés +à genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci; +tandis que le prédicateur, dominant toute cette foule, courait +sans relâche, atteignant du geste et de la voix jusqu'à ceux qui +l'écoutaient de la rue. Bientôt les cris, les larmes et les sanglots +de l'auditoire furent si violents qu'ils couvrirent la voix qui les +excitait; alors, cette voix s'adoucit peu à peu: il passa de la menace +à la miséricorde, de la vengeance au pardon. Enfin, il finit par +annoncer que la communauté prenait sur elle les péchés de la ville +tout entière, et il annonça que si, le surlendemain, le tremblement de +terre n'avait pas cessé, lui et ses frères feraient par la ville une +procession expiatoire, qui, il en avait l'espérance, achèverait de +désarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consumé tout l'aliment qu'on +lui a donné, il sembla s'éteindre; la rougeur maladive qui avait un +instant enflammé ses joues disparut pour faire place à sa pâleur +habituelle, une faiblesse plus grande encore que la première sembla +briser ses membres, on fut forcé de le soutenir pour descendue de la +chaire, et on le porta plutôt qu'on ne le conduisit sur sa stalle, où +il s'évanouit.</p> + +<p id="id00656">Cette scène m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y +avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entraînant; +je ne sais si son éloquence était selon les règles du langage et de +l'art, mais elle était certainement selon les sympathies du cœur et +les faiblesses de l'humanité. Né deux mille ans plus tôt, cet homme +eût été un prophète.</p> + +<p id="id00657">Je quittai l'église profondément impressionné. Quant à l'auditoire, +il resta à prier long-temps encore après que la messe fut finie; les +baraques et la ville étaient désertes, la population tout entière +s'était agglomérée autour de l'église.</p> + +<p id="id00658">Il en résulta qu'en revenant à l'hôtel nous eûmes grand'peine à +obtenir la collation: notre cuisinier était probablement un des +pécheurs les plus repentants de la capitale de la Calabre, car il ne +revint de l'église qu'un des derniers, et si consterné et si abattu, +que nous pensâmes faire pénitence en son lieu et place en ne déjeunant +pas.</p> + +<p id="id00659">Vers les deux heures notre messager revint: il n'avait trouvé aucun +speronare à San-Lucido, mais on lui avait dit que, comme depuis trois +jours le vent venait de la Sicile, il ne tarderait certainement pas à +apparaître: il avait en conséquence laissé la lettre à un marinier de +ses amis qui connaissait le capitaine Aréna, et qui avait promis de la +lui remettre aussitôt son arrivée.</p> + +<p id="id00660">La journée s'écoula, comme celle de la veille, à nous promener aux +baraques, cet étrange Longchamps. Le soir venu, nous voulûmes cette +fois jouir du tremblement de terre; comme nous étions à peu près +reposés par l'excellente nuit que nous avions passée, au lieu de nous +coucher à dix heures nous nous rendîmes au rendez-vous général, où +nous trouvâmes tous les habitants dans la terrible expectative qui, +depuis dix jours déjà, les tenait éveillés jusqu'à deux heures du +matin.</p> + +<p id="id00661">Tout se passa d'une façon assez calme jusqu'à minuit, heure avant +laquelle les accidents se manifestaient rarement; mais après que les +douze coups, pareils à une voix qui pleure, eurent retenti lentement +à l'église des Capucins, les personnes les plus attardées sortirent +à leur tour des baraques, les groupes se formèrent et une grande +agitation commença de s'y manifester: à chaque instant, quelques +femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds, +jetaient un cri isolé, auquel répondaient deux ou trois cris pareils; +puis on se rassurait momentanément en voyant que la terreur était +anticipée, et l'on attendait avec plus d'anxiété encore le moment de +crier véritablement pour quelque chose.</p> + +<p id="id00662">Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras Jadin et +moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frémissement métallique passait dans +l'air; presque en même temps, et avant que nous eussions même ouvert +la bouche pour nous faire part de ce phénomène, nous sentîmes la terre +se mouvoir sous nos pieds: trois mouvements d'oscillation, allant +du nord au midi, se firent sentir successivement; puis un mouvement +d'élévation leur succéda. Un cri général retentit; quelques personnes, +plus effrayées que les autres, commencèrent à fuir sans savoir où. +Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui +venaient de la ville répondirent au cri qu'elle avait poussé; puis on +entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil à un tonnerre +lointain, de deux ou trois maisons qui s'écroulaient.</p> + +<p id="id00663">Quoique assez ému moi-même de l'attente de l'événement, j'avais +assisté à ce spectacle, dont j'étais un des acteur, avec assez de +calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'était passé: le +mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi +au nord, me parut nous avoir déplacés de trois pieds à peu près; ce +sentiment était pareil à celui qu'éprouverait un homme placé sur un +parquet à coulisse et qui le sentirait tout à coup glisser sous ses +pieds: le mouvement d'élévation, semblable à celui d'une vague qui +soulèverait une barque, me parut être de deux pieds à peu près, et fut +assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou. +Les quatre mouvements, qui se succédèrent à intervalles à peu près +égaux, furent accomplis en six ou huit secondes.</p> + +<p id="id00664">Trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure à +peu près; mais celles-ci, beaucoup moins fortes que la première, ne +furent qu'une espèce de frémissement du sol, et allèrent toujours en +diminuant. Enfin, on comprit que cette nuit ne serait pas encore la +dernière et que le monde avait probablement son lendemain. On +se félicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venait +d'échapper, et l'on rentra petit à petit dans les baraques. A deux +heures et demie la place était à peu près déserte.</p> + +<p id="id00665">Nous suivîmes l'exemple qui nous était donné et nous regagnâmes nos +lits: ils avaient pris, comme la veille, leur part du tremblement de +terre en quittant la muraille et en s'en allant, l'un du côté de la +fenêtre, l'autre du côté de la porte; nous les rétablîmes chacun en +son lieu et place, et nous les assurâmes en nous y étendant. Quant +à l'hôtel du Repos-d'Alaric, il était resté digne de son patron et +demeurait ferme comme un roc sur ses fondations.</p> + +<p id="id00666">A huit heures du matin nous fûmes réveillés par le capitaine Aréna; il +était arrivé la veille au soir avec le speronare et tout l'équipage à +San-Lucido, il y avait trouvé notre lettre, et accourait en personne à +notre secours les poches bourrées de piastres.</p> + +<p id="id00667">Il était temps: il ne nous restait pas tout à fait deux carlins.</p> + +<h2 id="id00668" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XVI.</h2> + +<h5 id="id00669">TERRE MOTI.</h5> + +<p id="id00670" style="margin-top: 2em">Le baron Mollo nous avait entendus exprimer la veille le désir que +nous avions d'aller visiter Castiglione, un des villages des environs +de Cosenza qui avaient le plus souffert. En conséquence, à neuf +heures du matin, nous vîmes arriver sa voiture, mise par lui à notre +disposition pour toute la journée.</p> + +<p id="id00671">Nous partîmes vers les dix heures; la voiture ne pouvait nous conduire +qu'à trois milles de Cosenza. Arrivés là, nous devions prendre par un +sentier dans la montagne et faire trois autres milles à pied avant +d'arriver à Castiglione.</p> + +<p id="id00672">A peine fûmes-nous partis qu'une pluie fine commença de tomber, qui, +s'augmentant sans cesse, était passée à l'état d'ondée. Lorsque +nous mîmes pied à terre cependant, nous n'en résolûmes pas moins de +continuer notre chemin; nous prîmes un guide, et nous nous acheminâmes +vers le malheureux village.</p> + +<p id="id00673">Nous l'aperçûmes d'assez loin, situé qu'il est au sommet d'une +montagne, et, du plus loin que nous l'aperçûmes, il nous apparut comme +un amas de ruines. Au milieu de ces ruines, nous voyions s'agiter +toute la population. En effet, en nous approchant, nous nous aperçûmes +que tout le monde était occupé à faire des fouilles: les vivants +déterraient les morts.</p> + +<p id="id00674">Rien ne peut donner une idée de l'aspect de Castiglione. Pas une +maison n'était restée intacte; la plupart étaient entièrement +écroulées, quelques-unes étaient englouties entièrement: un toit se +trouvait au niveau du sol et l'on passait dessus; d'autres maisons +avaient tourné sur elles-mêmes, et parmi celles-ci il y en avait une +dont la façade, qui était d'abord à l'orient, s'était retrouvée vers +le nord; la portion de terrain sur laquelle le bâtiment était situé +avait suivi le même mouvement de rotation, de sorte que cette maison +était une des moins mutilées. De son côté, le jardin, situé jusque-là +au midi, se trouvait maintenant à l'ouest. Jusqu'à cette heure on +avait retiré des décombres quatre-vingt-sept morts; cinquante-trois +personnes avaient été blessées plus ou moins grièvement, et vingt-deux +individus devaient être encore ensevelis sous les ruines. Quant aux +bestiaux, la perte en était considérable, mais ne pouvait s'évaluer +encore, car beaucoup étaient retirés vivants, et, quoique blessés ou +mourant de faim, pouvaient être sauvés. Un paysan occupé aux fouilles +nous demanda qui nous étions; nous lui répondîmes que nous étions des +peintres.—Que venez-vous faire ici alors? nous dit-il; vous voyez +bien qu'il n'y a plus rien à peindre.</p> + +<p id="id00675">Les détails des divers événements qu'amène un tremblement de terre +sont tellement variés et souvent tellement incroyables, que j'hésite à +consigner ici tout ce qu'on nous raconta, et que je préfère emprunter +la relation officielle que M. de Gourbillon fit de la catastrophe dont +il fut témoin oculaire. Peut-être le récit a-t-il un peu vieilli dans +sa forme; mais j'aime mieux le laisser tel qu'il est que d'y faire +aucun changement qui pourrait donner lieu à l'accusation d'avoir +altéré en rien la vérité.</p> + +<p id="id00676">«Le 4 février 1783, au sud-ouest du village de San-Lucido [note: +Celui-là même où nous attendait notre speronare.], étaient situés +le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne +disparurent; une plaine marécageuse prit leur place, et le lac se +trouva reporté plus à l'ouest, entre la rivière Cacacieri et le site +qu'il avait précédemment occupé. Un second lac fut formé le même jour +entre la rivière d'Aqua-Bianca et le bras supérieur de la rivière +d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit à la rivière Leone et qui +longe celle de Torbido fut également rempli de marais et de petits +étangs.</p> + +<p id="id00677">La belle église de la Trinité à Mileto [note: Mileto est situé à +quatre milles à peu près de Monteleone: c'est la même ville où nous +avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes +villes des deux Calabres, s'engouffra tout à coup, le 5 février, de +manière à ne plus laisser apercevoir que l'extrémité de la flèche du +clocher. Un fait plus inouï encore, c'est que tout ce vaste édifice +s'enfonça dans la terre sans qu'aucune de ses parties parût avoir +souffert le moindre déplacement.</p> + +<p id="id00678">De profonds abîmes s'ouvrirent sur toute l'étendue de la route tracée +sur le mont Laké, route qui conduit au village d'Iérocrane.</p> + +<p id="id00679">Le père Agace, supérieur d'un couvent de carmes dans ce dernier +village, était sur cette route au moment d'une des fortes secousses: +la terre vacillante s'ouvrit bientôt sous lui; les crevasses +s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidité +remarquables. L'infortuné moine, cédant à une terreur fort naturelle +sans doute, se livre machinalement à la fuite; bientôt l'avide terre +le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La +douleur qu'il éprouve, l'épouvante qui le saisit, le tableau affreux +qui l'entoure l'ont à peine privé de ses sens, qu'une violente +secousse le rappelle à lui: l'abîme qui le retient s'ouvre, et la +cause de sa captivité devient celle de sa délivrance.</p> + +<p id="id00680">Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel +Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site +où onze autres personnes avaient été misérablement englouties la +veille; ce lieu était situé au bord de la rivière Charybde. Surpris +eux-mêmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers +parviennent à s'échapper: Roviti seul est moins heureux que les +autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous +lui; tantôt elle l'attire dans son sein, et tantôt elle le vomit au +dehors. A demi submergé dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu +tout à coup aquatique, le malheureux est long-temps ballotté par +les flots terraqués, qui enfin le jettent à une grande distance +horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait +fut huit jours après retrouvé près du nouveau lit que la Charybde +s'était tracé.</p> + +<p id="id00681">Dans une maison de la même ville, qui, comme toutes les autres +maisons, avait été détruite de fond en comble, un bouge contenant deux +porcs résista seul à la ruine commune. Trente-deux jours après le +tremblement de terre, leur retraite fut découverte au milieu des +décombres, et, au grand étonnement des ouvriers, les deux animaux +apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils +n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable même +à leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures +imperceptibles: ces animaux étaient vacillants sur leurs jambes et +d'une maigreur remarquable. Ils rejetèrent d'abord toute espèce +de nourriture, et se jetèrent si avidement sur l'eau qui leur fut +présentée qu'on eût dit qu'ils craignaient d'en être encore privés. +Quarante jours après, ils étaient redevenus aussi gras qu'avant la +catastrophe dans laquelle ils avaient manqué périr. On les tua tous +deux, quoique, en considération du rôle qu'ils avaient joué dans cette +grande tragédie, ils eussent peut-être dû avoir la vie sauve.</p> + +<p id="id00682">Sur le penchant d'une montagne qui mène ou plutôt qui menait à la +petite ville d'Acena, un précipice immense et escarpé s'entr'ouvrit +tout à coup sur la totalité de la route de Saint-Étienne-du-Bois à +cette même ville. Un fait très-remarquable et qui eût suffi partout +ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des +bâtiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment +exposé aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement +général trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls +édifices qui demeurèrent sur pied. La montagne est maintenant une +plaine.</p> + +<p id="id00683">Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de +Saint-Pierre et Crepoli présentent un fait tout aussi remarquable: le +sol de ces trois différents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de +son ancien niveau.</p> + +<p id="id00684">Sur toute l'étendue du pays ravagé par le tremblement de terre on +remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espèces +de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles étaient généralement +de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils étaient creusés en +forme de spirale à onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient +aucune trace du passage des eaux, qui les avaient formés sans doute, +qu'une espèce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible, +souvent même impossible à voir, et qui en occupait ordinairement le +centre. Quant à la nature même des eaux en question, jaillies tout +à coup du sein de la terre, la vérité se cache dans la foule des +conjectures et des différents rapports: les uns prétendent que des +eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent +plusieurs habitants qui portent encore les marques des brûlures +qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et +soutiennent que les eaux étaient froides au contraire et tellement +imprégnées d'une odeur sulfureuse que l'air même en fut long-temps +infecté; enfin, quelques-uns démentent l'une et l'autre assertion, +et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivière et de +source. Au reste, ces différents rapports peuvent être également +vrais, eu égard aux lieux où ces différentes observations furent +faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois +différentes espèces d'eaux.</p> + +<p id="id00685">La ville de Rosarno fut entièrement détruite; la rivière qui la +traversait présenta un phénomène remarquable. Au moment de la secousse +qui renversa la ville, cette rivière, fort grosse et fort rapide en +hiver, suspendit tout à coup son cours.</p> + +<p id="id00686">La route qui allait de cette même ville à San-Fici s'enfonça sous +elle-même et devint un précipice affreux. Les rocs les plus escarpés +ne résistèrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne +furent pas entièrement renversés sont encore tailladés en tous sens et +couverts de larges fissures comme s'ils eussent été coupés à dessein +avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire +découpés à jour depuis leur base jusqu'à leur cime, et présentent à +l'œil étonné comme autant d'espèces de ruelles qui seraient creusées +par l'art dans l'épaisseur de la montagne.</p> + +<p id="id00687">A Polystène, deux femmes étaient dans la même chambre au moment où la +maison s'affaissa: ces deux femmes étaient mères; l'une avait auprès +d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien.</p> + +<p id="id00688">Long-temps après, c'est-à-dire quand la consternation et la ruine +générale permirent de fouiller dans les décombres, les cadavres de ces +deux femmes furent trouvés dans une seule et même attitude; toutes +deux étaient à genoux courbées sur leurs enfants tendrement serrés +dans leurs bras, et le sein qui les protégeait les écrasa tous deux +sans les séparer de lui.</p> + +<p id="id00689">Ces quatre cadavres ne furent déterrés que le 11 mars suivant, +c'est-à-dire trente-quatre jours après l'événement. Ceux des deux +mères étaient couverts de taches livides; ceux des deux enfants +étaient de véritables squelettes.</p> + +<p id="id00690">Plus heureuse que ces deux mères, une vieille fut retirée au bout de +sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva évanouie +et presque mourante. L'éclat du jour la frappa péniblement: elle +refusa d'abord toute espèce de nourriture, et ne soupirait qu'après +l'eau. Interrogée sur ce qu'elle avait éprouvé, elle dit que pendant +plusieurs jours la soif avait été son tourment le plus cruel; ensuite +elle était tombée dans un état de stupeur et d'insensibilité total, +état qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait +éprouvé, pensé ou senti.</p> + +<p id="id00691">Une délivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouvé +après quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange +Pillogallo; le pauvre animal fut retrouvé étendu sur le sol dans un +état d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parlé +plus haut, il était d'une maigreur extrême, vacillant sur les pattes, +timide, craintif, et entièrement privé de sa vivacité habituelle. On +remarqua en lui le même dégoût d'aliments et la même propension pour +toute espèce de breuvage. Il reprit peu à peu ses forces, et dès qu'il +put reconnaître la voix de son maître, il miaula faiblement à ses +pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir.</p> + +<p id="id00692">La petite ville des <i>Cinque-Fronti</i>, ainsi appelée des cinq tours qui +s'élevaient en dehors de ses murs, fut également détruite en entier: +église, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout périt, tout +disparut, tout fut plongé subitement à plusieurs pieds sous terre.</p> + +<p id="id00693">L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, réunit sur elle seule +tous les désastres communs.</p> + +<p id="id00694">Le 5 février, à midi, le ciel se couvrit tout à coup de nuages épais +et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de +nord-ouest eut bientôt dissipés. Les oiseaux parurent voler çà et là +comme égarés dans leur route; les animaux domestiques furent frappés +d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres +demeuraient immobiles à leur place et comme frappés d'une secrète +terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les +écartaient l'une de l'autre pour s'empêcher de tomber; les chiens et +les chats, recourbés sur eux-mêmes, se blottissaient aux pieds +de leurs maîtres. Tant de tristes présages, tant de signes +extraordinaires auraient dû éveiller les soupçons et la crainte dans +l'âme des malheureux habitants et les porter à prendre la fuite; leur +destinée en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans éviter ni +prévoir le danger. En un clin d'œil la terre, encore tranquille, +vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses +entrailles; bientôt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la +ville fut soulevée fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois +elle fut entraînée à plusieurs pieds au-dessous; à la quatrième, elle +n'existait plus.</p> + +<p id="id00695">Sa destruction n'avait point été uniforme, et d'étranges épisodes +signalèrent cet événement. Quelques-uns des quartiers de la ville +furent subitement arrachés à leur situation naturelle; soulevés avec +le sol qui leur servait de base, les uns furent lancés jusque sur +les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville, +ceux-là à trois cents pas, ceux-ci à six cents de distance; d'autres +furent jetés çà et là sur la pente de la montagne qui dominait la +ville, et sur laquelle celle-ci était construite. Un bruit plus fort +que celui du tonnerre, et qui, à de courts intervalles, laissait à +peine entendre des gémissements sourds et confus; des nuages épais +et noirâtres qui s'élevaient du milieu des ruines, tel fut l'effet +général de ce vaste chaos, où la terre et la pierre, l'eau et le feu, +l'homme et la brute, furent jetés pêle-mêle ensemble, confondus et +broyés.</p> + +<p id="id00696">Un petit nombre de victimes échappa cependant à la mort; et ce qu'il y +a de plus étrange, c'est que cette même nature, qui semblait si avide +du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si +inouïs et si forts, qu'on eût dit qu'elle voulait prouver à notre +orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de +l'hommée.</p> + +<p id="id00697">La ville de Terra-Nova fut détruite par le quadruple genre de +tremblement de terre connu sous les différentes dénominations de +secousses, d'<i>oscillation</i>, d'<i>élévation</i>, de <i>dépression</i> et de +<i>bondissement</i>. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inouï +de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des +parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espèce de +mouvement de projection qui élance une de ces mêmes parties vers +un lieu différent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette +malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que +l'esprit le plus incrédule serait forcé d'en reconnaître l'existence: +j'en rapporterai ici quelques-uns.</p> + +<p id="id00698">La totalité des maisons situées au bord de la plate-forme de la +montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports +dits du Vent et de Saint-Sébastien, tous ces édifices, dis-je, les +uns à demi détruits déjà, les autres sans aucun dommage remarquable, +furent arrachés de leur site naturel et jetés soit sur le penchant de +la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au delà de +cette première rivière. Cet événement inouï donna lieu à la cause la +plus étrange sur laquelle un tribunal ait jamais eu à prononcer.</p> + +<p id="id00699">"Après cette étrange mutation de lieux, le propriétaire d'un enclos +planté d'oliviers, naguère situé au bas de la plate-forme en question, +reconnut que son enclos et ses arbres avaient été transportés au delà +du Soli sur un terrain jadis planté de mûriers, terrain alors disparu +et qui appartenait auparavant à un autre habitant de Terra-Nova. Sur +la réclamation qu'il fait de sa propriété, celui-ci appuie le refus de +la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son +propre terrain et l'en avait conséquemment privé. Cette question, +aussi nouvelle que difficile à résoudre, en ce que rien ne pouvait +prouver en effet que la disparition du sol inférieur n'eût pas été +l'effet immédiat de la chute et de la prise de possession du sol +supérieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, être +prouvée que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nommés, +et le propriétaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les +olives avec le maître du terrain usurpé.</p> + +<p id="id00700">Dans la rue dont il a été parlé plus haut était une auberge située +à environ trois cents pas de la rivière Soli; un moment avant la +secousse formidable, l'hôte, nommé Jean Agiulino, sa femme, une de +leurs nièces et quatre voyageurs se trouvaient réunis dans une salle +par bas de l'auberge. Au fond de cette salle était un lit, au pied +de ce lit un brasero, espèce de grand vase qui contient de la braise +enflammée, seule et unique cheminée de toute l'Italie méridionale; +enfin, autour de la salle, étaient une table, des chaises et quelques +autres meubles à l'usage de la famille. L'hôte était couché sur le lit +et plongé dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero +et les pieds appuyés sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune +nièce, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placés autour d'une +table à la gauche de la porte d'entrée, ils faisaient une partie de +cartes.</p> + +<p id="id00701">Telles étaient les diverses attitudes des personnages et la disposition +même de la scène, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire +le théâtre et les acteurs eurent changé de place. Une secousse violente +arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hôte, +l'hôtesse, la nièce et les voyageurs sont jetés tout à coup au delà de +la rivière: un abîme paraît à leur place.</p> + +<p id="id00702">A peine cet énorme amas de terre, de pierres, de matériaux et d'hommes +tombèrent-ils de l'autre côté de la rivière, qu'il se creuse de +nouveaux fondements, et le bâtiment même n'est plus qu'un mélange +confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des +particularités remarquables: le mur contre lequel le lit était placé +s'écroula vers la partie extérieure; celui qui touchait à la porte +placée en face du même lit plia d'abord sur lui-même dans l'intérieur +et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le même effet +fut produit par les murailles à l'angle desquelles étaient placés nos +quatre joueurs, qui déjà ne jouaient plus: le toit fut enlevé comme +par enchantement et jeté à une plus grande distance que la maison +même.</p> + +<p id="id00703">"Une fois établie sur son nouveau site et entièrement dégagée de tous +les décombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante présenta +à la fois une scène curieuse et horrible. Le lit était à la même place +et s'était effondré sur lui-même; l'hôte s'était réveillé et croyait +dormir encore. Pendant cet étrange voyage, qu'elle ne soupçonnait pas +elle-même, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous +ses pieds, s'était baissée pour le retenir, et cette action avait sans +doute été la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais +dès qu'elle se fut relevée, dès qu'elle aperçut par l'ouverture de la +porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rêver elle-même, et +faillit devenir folle. Quant à la nièce, abandonnée par sa tante au +moment où celle-ci se baissait, elle courut éperdue vers la porte, +qui, tombant au moment où elle en touchait le seuil, l'écrasa dans sa +chute. Il en était de même des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent +eu le temps de se lever de leur place, ils étaient tués.</p> + +<p id="id00704">Cent témoins oculaires de cette catastrophe inouïe existent encore +au moment où j'écris; le procès-verbal, d'où est tiré ce récit, fut +dressé, quelque temps après, sur les lieux, et appuyé des déclarations +de l'hôte et de sa femme, qui sans doute vivent encore.</p> + +<p id="id00705">Les effets inouïs du tremblement de terre par bondissement ne se font +pas sentir aux seuls édifices; les phénomènes qu'ils produisent à +l'égard des hommes mêmes ne sont ni moins forts ni moins étonnants; et +ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cette particularité qui, en +toute autre circonstance, est la cause immédiate de la perte des +habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut +des unes et des autres.</p> + +<p id="id00706">Un médecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison +à deux étages, située dans la rue principale, près le couvent de +Sainte-Catherine. Cette maison commença par trembler; elle vacilla +ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'élevèrent, +s'abaissèrent, et enfin furent jetés hors de leur place naturelle. Le +médecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme +évanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement général, il +cherche en vain la force nécessaire pour observer ce qui se passe +autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba +la tête la première dans l'abîme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il +resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout à coup, au +moment où, couvert des décombres de sa maison en ruines, il est près +d'être étouffé par la poussière qui tombe de toute part sur lui, une +oscillation contraire à celle dont il est la victime, écartant les +deux poutres qui l'arrêtent, les élève à une grande hauteur et les +jette avec lui dans une large crevasse formée par les décombres +entassés devant la maison. L'infortuné médecin en fut quitte toutefois +pour de violentes contusions et une terreur facile à concevoir. +Une autre maison de la même ville fut le théâtre d'une scène plus +touchante, plus tragique encore, et qui, grâce à la même circonstance, +n'eut pas une fin plus funeste.</p> + +<p id="id00707">Don François Zappia et toute sa famille furent comme emprisonnés +dans l'angle d'une des pièces de cette maison, par suite de la +chute soudaine des plafonds et des poutres; l'étroite enceinte qui +protégeait encore leurs jours était entourée de manière qu'il devenait +aussi impossible d'y respirer l'air nécessaire à la vie que d'en +forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente +qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette +famille. Déjà chacun l'attendait avec impatience comme le seul remède +à ses maux, quand, tout à coup, l'événement le plus heureux comme +le plus inespéré met fin à cette situation affreuse; une violente +secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle, +les lance à la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie.</p> + +<p id="id00708">Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration +étrange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de +Molochiello, nommé Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre +aux environs de cette même ville, se réfugie sur un châtaignier d'une +hauteur et d'une grosseur remarquables; à peine s'y est-il établi, que +l'arbre est violemment agité. Tout à coup, arraché du sol qui couvre +ses énormes racines, l'arbre est jeté à deux ou trois cents pas de +distance, où il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attaché fortement +à ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et +avec lui voit enfin le terme de son voyage.</p> + +<p id="id00709">Un autre fait à peu près semblable existe, et, bien que se rattachant +à une autre époque, mérite cependant d'être ajouté aux exemples +précédemment cités des tremblements de terre par bondissement: ce fait +se trouve rapporté dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas +de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans +l'intérieur du couvent à Soriano. Tout à coup le lit et le moine sont +lancés par la fenêtre au milieu de la rivière Vesco. Le plancher suit +heureusement le même chemin que le lit et le dormeur, et devient le +radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se réveilla +en route.</p> + +<p id="id00710">La ville de Casalnovo ne fut pas plus épargnée que celle de +Terra-Nova: églises, monuments publics, maisons particulières, tout +fut également détruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la +princesse de Garane, dont le cadavre fut retiré du milieu des ruines, +portant encore la trace de deux larges blessures.</p> + +<p id="id00711">La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le géographe Cluverius, +serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de +toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dégoût +dans leur décrépitude, d'horreur après leur mort.</p> + +<p id="id00712">Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de +tout genre dont ce triste lieu fut la scène; je me borne à remarquer +que tel fut l'état de confusion où ce terrible fléau jeta ici les +monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et +de maux serait lui-même un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'état +déplorable de cette malheureuse ville, que parmi le très-petit nombre +de victimes échappées à la mort commune, il ne s'en trouva pas une +qui pût parvenir, par la suite, à reconnaître les ruines de sa propre +maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard +un exemple.</p> + +<p id="id00713">Deux frères, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de +cette ville, avaient une fort belle propriété, située à l'un des bouts +de la rue Canna-Maria, c'est-à-dire hors de la ville. Cette propriété +comprenait plusieurs bâtiments, tels entre autres qu'une maison +composée de sept pièces, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout +au premier étage. Le rez-de-chaussée formait trois grandes caves; +au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes +d'huile: attenantes à cette même maison étaient quatre autres petites +maisons de campagne appartenant à d'autres habitants; un peu plus loin +une espèce de pavillon destiné à servir de refuge aux maîtres et aux +domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait +six pièces élégamment meublées. Plus loin, enfin, se trouvait une +autre maisonnette avec une seule chambre à coucher, et un salon d'une +longueur immense sur une largeur proportionnée.</p> + +<p id="id00714">Telle était encore, avant l'époque du 5 février, la situation des +lieux en question. Au moment même de la secousse, toute espèce de +vestiges de tant de différentes maisons, de tant de matériaux, de +meubles d'utilité, de luxe et d'élégance, tout avait disparu; tout +jusqu'au sol même avait tellement changé d'aspect et de place, tout +s'était effacé tellement et du site et de la mémoire des hommes, +qu'aucun de ces propriétaires ne put reconnaître, après la +catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement où elle +avait existé.</p> + +<p id="id00715">L'histoire des désastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux +faits suivants:</p> + +<p id="id00716">Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant +la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines, +avait nécessairement effacé toute trace de chemin. On sait que dans +la matinée du 5 il était parti à cheval pour se rendre de Cusoletto à +Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne +reparurent plus.</p> + +<p id="id00717">Une jeune paysanne, nommée Catherine Polystène, sortait de cette +première ville pour rejoindre son père qui travaillait dans les +champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune +fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de +sortir, à ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets +qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point +à ses yeux. Tout à coup, au milieu du morne silence qui succède par +intervalles au bruissement sourd des éléments confondus, la voix d'un +être vivant s'élève et parvient jusqu'à elle. Cette voix est celle +d'une chèvre plaintive, perdue, égarée; cette voix ranime le courage +de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-même devant la mort +parmi les terres, les rochers et les arbres soulevés, fendus ou +fracassés. A peine la chèvre aperçoit-elle Catherine, qu'elle accourt +vers elle en bêlant; le malheur réunit les êtres, il efface jusqu'aux +signes apparents des espèces, et, rapprochant l'homme de la brute, +il les arme à la fois contre lui du secours de la raison et de +l'instinct. La chèvre, déjà moins craintive à la vue de la jeune +villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son côté, reprend, à sa +vue, un peu plus de courage; l'animal reçoit avec joie les caresses, +puis il flaire en bêlant la gourde que la jeune fille tient à la main: +ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de +l'eau dans le creux de sa main et donne à boire à la chèvre altérée, +puis elle partage avec elle la moitié de son pain bis; et, le repas +fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes +deux se remettent en route, la chèvre marchant devant comme un guide +protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la +nature sans but déterminé, gravissant les rocs les plus escarpés, +se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chèvre +s'arrêtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin +d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses +bêlements. Enfin, toutes deux, après plusieurs heures de marche, se +trouvent au milieu des ruines, ou plutôt sur le sol bouleversé et nu +de la ville qui a cessé d'être.</p> + +<p id="id00718">La petite ville de Seido fut également détruite et devint aussi le +théâtre des plus affreux événements.</p> + +<p id="id00719">Menacés de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et +sa femme s'oublient eux-mêmes pour ne songer qu'à leur enfant, jeune +fille en bas âge: ils se précipitent vers son berceau, la pressent +contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison +prête à s'écrouler sur eux. Au milieu d'une foule de décombres, ils +gagnent la porte; mais au moment où ils en touchent le seuil, la +maison tombe et les écrase. Quelques jours après, en fouillant dans +les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant +n'était pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha +d'entre les bras de son père et de sa mère, qui s'étaient réunis pour +la protéger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mêmes aux coups, +lui avaient sauvé la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui +elle est mariée et a des enfants.</p> + +<p id="id00720">Au centre d'un petit canton nommé la Conturella, non loin du village +de Saint-Procope, s'élevait une vieille tour fermée d'un grillage en +bois; toute la partie supérieure de la tour tomba d'aplomb sur le +terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevés, puis renversés +sur eux-mêmes, ils furent jetés à plus de soixante pas de là. La +porte s'en alla tomber à une grande distance; et ce qu'il y a de plus +remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous +qui réunissaient les poutres et les planches, furent parsemés çà et +là sur le terrain comme s'ils eussent été arrachés avec de fortes +tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phénomène.</p> + +<p id="id00721">Une autre ville, nommée Seminara, fut un exemple bien frappant de +l'insuffisance de toutes les précautions de l'homme contre la force +des éléments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les +maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres, +étaient construites en bois; les murailles intérieures étaient faites +de joncs fortement réunis et recouvertes d'une couche de mastic ou de +plâtre, qui, sans rien ôter à l'élégance, donnait juste une solidité +suffisante à la sûreté des habitants. Cette espèce de construction +semblait donc devoir être le moyen le plus propre à les garantir +des périls du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux +oscillations du sol que la force strictement nécessaire pour résister +en cédant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable! +la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On eût même dit que la +nature se plut ici à varier ses horribles jeux: la partie montagneuse +devint une vallée profonde, et le quartier le plus bas forma une haute +montagne au milieu des murs de la ville.</p> + +<p id="id00722">A la porte d'une des maisons de cette ville, était placée une meule +de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait croître un +énorme oranger. Les maîtres de la maison avaient coutume de venir +s'asseoir en été dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par +un fort pilier de pierre, était entourée par un banc semblable. +Au moment de la secousse du 5 février, les branches de l'oranger +devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant épouvanté, s'y blottit; +le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevés et +portés ensemble à un tiers de lieue au delà.</p> + +<p id="id00723">La destruction de Bagnara présente au philosophe et au naturaliste +des faits moins merveilleux peut-être, mais non moins intéressants: +pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et +toutes les fontaines de la ville furent subitement desséchées; les +animaux les plus sauvages furent frappés d'une si grande terreur, +qu'un sanglier, échappé de la forêt qui dominait la ville, se +précipita volontairement du haut d'un roc escarpé au milieu de la voie +publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable, +la nature se plut à frapper surtout les femmes, et parmi les femmes +toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauvées et survécurent à +cette catastrophe.</p> + +<p id="id00724">Tels sont les traits principaux de l'événement, telle fut la situation +des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les +Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq années de calme, +l'état où le pays se trouve encore aujourd'hui.» [note: M. de +Gourbillon écrivait son voyage en Calabre vers 1818.]</p> + +<p id="id00725">Sans que le village de Castiglione eût été le théâtre d'événements +aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les +accidents en étaient cependant assez déplorables et assez variés pour +que notre journée s'écoulât rapidement au milieu de cette malheureuse +population. Après avoir vu retirer de dessous les décombres deux ou +trois cadavres d'hommes et une douzaine de bœufs ou de chevaux tués +ou blessés, après avoir nous-mêmes pris part aux fouilles pour relayer +les bras fatigués, nous quittâmes vers les cinq heures le village de +Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques; +seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale étaient +des palais près de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns +étaient entièrement ruinés.</p> + +<p id="id00726">Il avait plu toute la journée sans que nous y fissions autrement +attention, tant nous étions préoccupés du spectacle que nous avions +sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de +l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux +étaient devenus des torrents, et les torrents s'étaient changés en +rivières. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrâmes, nous +tranchâmes des sybarites, et nous acceptâmes la proposition que +nous fit notre guide, moyennant rétribution, bien entendu, de nous +transporter d'un bord à l'autre sur ses épaules; en conséquence, je +traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme +j'étais occupé à explorer le paysage pour voir s'il nous restait +beaucoup de passages pareils à franchir, j'entendis un cri, et je vis +Jadin qui, au lieu d'être porté comme moi sur les épaules de notre +guide, était occupé avec grande peine à le tirer de l'eau: en +retournant à lui, le pied avait manqué au pauvre diable, et la +violence du courant était telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait +où, lorsque Jadin s'était mis à l'eau jusqu'à la ceinture et l'avait +arrêté. Je courus à lui pour lui prêter main forte, et nous parvînmes +enfin à amener notre guide à moitié évanoui sur l'autre bord.</p> + +<p id="id00727">A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend +bien, d'employer ce défectueux système de locomotion. D'ailleurs, +comme nous étions mouillés par l'eau du torrent depuis les pieds +jusqu'à la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous était tombée sur +le dos toute la journée, depuis la ceinture jusqu'à la pointe de +nos cheveux, il n'y avait plus de précaution à prendre que contre +l'accident qui venait d'arriver à notre guide. En conséquence, quand +de nouvelles rivières se présentèrent, nous nous contentâmes de les +traverser fraternellement, chacun de nous prêtant et recevant appui +au moyen de nos mouchoirs liés à notre poignet et dont nous fîmes une +chaîne. Moyennant cette ingénieuse invention, nous arrivâmes à notre +voiture sans accident grave, mais trempés comme des caniches.</p> + +<p id="id00728">On comprend qu'en arrivant à l'hôtel nous éprouvâmes plus que jamais +le besoin de nos lits: aussi refusâmes-nous l'offre réitérée de notre +hôte de nous en aller coucher aux baraques, et bravâmes-nous encore le +futur tremblement de terre qui nous menaçait de minuit à une heure du +matin.</p> + +<p id="id00729">Notre courage fut récompensé: nous ne sentîmes aucune secousse, nous +n'entendîmes même pas les cris de Terre moto, et nous nous réveillâmes +seulement le lendemain matin, tirés de notre sommeil par le son des +cloches.</p> + +<p id="id00730">Nos lits avaient fait leurs évolutions ordinaires et se trouvaient au +milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir à Cosenza, +deux jours après le prêche si pittoresque et si animé du capucin, +une procession expiatoire dans le cas où les tremblements de terre +n'auraient pas cessé: les tremblements de terre allaient diminuant, +il est vrai, mais ils ne s'arrêtaient pas encore; et les capucins +qui s'étaient faits les boucs émissaires de la ville pécheresse +s'apprêtaient à tenir leur parole.</p> + +<p id="id00731">Aussi, dès sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles à grande +volée et les rues de la ville étaient-elles peuplées non-seulement +de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces +environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale: +chacun accourait pour prendre part à cette espèce de jubilé, et de +tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite +par les capucins avait attiré des fidèles.</p> + +<p id="id00732">Comme le garçon, préoccupé de ces grands préparatifs, ne venait pas +prendre nos ordres, nous sonnâmes: il monta, et nous lui demandâmes +s'il avait oublié que nous avions pris l'invariable habitude de +déjeuner à neuf heures sonnantes. Il nous répondit que comme il y +avait jeûne général dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru +que les ordres donnés pour les autres jours dussent subsister pour +celui-ci. La raison ne nous parut pas extrêmement logique, et nous +lui signifiâmes que, n'étant pas de la paroisse et ayant assez de nos +propres péchés, notre intention n'était nullement de prendre notre +part de ceux des Cosentins; qu'en conséquence nous l'invitions à ne +faire aucune différence pour nous de ce jour aux autres jours, et à +nous servir un déjeuner, non pas exorbitant, mais convenable.</p> + +<p id="id00733">Ce fut une grande affaire à débattre que ce déjeuner: le cuisinier +était allé faire ses dévotions, et il fallait attendre qu'il fût +revenu; à son retour il prétendit que, momentanément détaché des +choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'éprouver, +il aurait grand'peine à redescendre jusqu'à ses fourneaux. Quelques +carlins levèrent ses scrupules, et à dix heures, au lieu de neuf +heures, la table enfin fut servie. Nous mangeâmes en toute hâte, car +nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractéristique +qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annonça qu'il +allait commencer. Nous mîmes les morceaux doubles et, le dernier à +la main, nous courûmes vers l'église des Capucins. Toutes les rues +étaient encombrées d'hommes et de femmes en habits de fête, au milieu +desquels un simple passage était ménagé pour la confrérie; ne pouvant +et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montâmes sur des +bornes et nous attendîmes.</p> + +<p id="id00734">A onze heures précises l'église s'ouvrit: elle était illuminée comme +pour les grandes solennités. Le prieur de la communauté parut le +premier: il était nu jusqu'à la ceinture, ainsi que tous les frères; +ils marchaient un à un, chacun tenant de la main droite une corde +garnie de nœuds; tous chantant le <i>Miserere</i>.</p> + +<p id="id00735">A leur aspect une grande rumeur s'éleva parmi la foule: elle se +composait d'exclamations de douleur, d'élans de contrition et de +murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pères, des +mères, des frères et des sœurs, qui reconnaissaient leurs parents au +milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri +de famille, si cela se peut dire ainsi.</p> + +<p id="id00736">Mais ce fut bien pis lorsqu'à peine descendus des degrés de l'église, +on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient à la main +droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les +épaules de celui qui le précédait, et cela non point avec un simulacre +de flagellation, mais à tour de bras et autant que chacun avait de +force. Alors les cris, les clameurs et les gémissements redoublèrent; +les assistants tombèrent à genoux, frappant la terre du front, et se +meurtrissant la poitrine à coups de poing; les hommes hurlaient, +les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer +pénitence à elles-mêmes, fouettaient à tour de bras les malheureux +enfants qui étaient accourus comme on va à une fête, et qui de cette +façon payaient leur contingent d'expiation pour les péchés que leurs +parents avaient commis. C'était une flagellation universelle qui +s'étendait de proche en proche, qui se communiquait d'une façon +presque électrique, et dans laquelle nous eûmes toutes les peines du +monde à empêcher nos voisins de nous faire jouer à la fois un rôle +passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au +pas, chantant toujours et fouettant sans relâche: nous reconnûmes le +prédicateur du dimanche précédent qui remplissait, les yeux levés +au ciel, son office de battant et de battu; seulement, à sa +recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par conséquent +frappait sur lui, avait, outre les nœuds généralement adoptés, armé +sa corde de gros clous, lesquels, à chaque coup que recevait le +malheureux moine, laissaient sur ses épaules une trace sanglante; mais +tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger +dans une extase plus profonde: quelle que fût la douleur qu'il dût +ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix +au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitôt +que la procession était passée, notre course par des rues adjacentes, +nous nous retrouvâmes sur son nouveau passage; trois fois, par +conséquent, nous assistâmes à ce spectacle; et chaque fois la foi et +la ferveur des flagellants semblaient s'être augmentées; la plupart +d'entre eux avaient le dos et les épaules dans un état déplorable; +quant à notre prédicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une +plaie. Aussi chacun criait-il que c'était un saint homme, et qu'il n'y +avait pas de justice s'il n'était canonisé du coup.</p> + +<p id="id00737">La procession ou plutôt le martyre de ces pauvres gens dura trois +heures. Sortis à onze heures juste de l'église, ils y rentraient à +deux heures sonnantes. Quant à nous, nous étions stupéfaits de voir +une foi si ardente dans une époque comme la nôtre. Il est vrai que la +chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre était +demeurée huit ans sous la domination française, et j'aurais cru que +huit ans de notre domination, surtout de 1807 à 1815, eussent été +plus que suffisants pour sécher la croyance dans ses plus profondes +racines.</p> + +<p id="id00738">L'église resta ouverte, chacun put y prier toute la journée, et de +toute la journée elle ne désemplit pas. J'avoue que, pour mon compte, +j'aurais voulu voir de près ce moine, l'interroger sur sa vie +antérieure, le sonder sur ses espérances à venir. Je demandai au Père +gardien si je pouvais lui parler, mais on me répondit qu'en rentrant +il s'était trouvé mal, et qu'en revenant à lui il s'était enfermé dans +sa cellule, et avait prévenu qu'il ne descendrait pas au réfectoire, +voulant passer le reste de sa journée en prières.</p> + +<p id="id00739">Nous rentrâmes à l'hôtel vers les quatre heures; nous y retrouvâmes le +capitaine, à qui nous demandâmes s'il avait pris part aux dévotions +générales; mais le capitaine était trop bon Sicilien pour prier pour +des Calabrais. D'ailleurs il prétendit que la masse des péchés qui +se commettaient de Pestum à Reggio était si grande, que toutes les +communautés religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un +an, n'enlèveraient pas à chaque sujet continental de S. M. le roi de +Naples la centième partie du temps qu'il avait à rester en purgatoire.</p> + +<p id="id00740">Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pécheurs nous ne +pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mêmes, nous +fixâmes au lendemain matin le moment de notre départ: en conséquence +le capitaine partit à l'instant même, afin qu'en arrivant à San-Lucido +nous trouvassions notre patente prête et que rien ne retardât notre +départ.</p> + +<p id="id00741">Nous employâmes notre soirée à faire une visite au baron Mollo et une +promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance +de cette loi qu'on appelle l'hospitalité, qu'au milieu des malheurs de +la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le +baron Mollo ne nous avait pas négligés un seul instant, et s'était +montré pour nous le même qu'il eût été dans les temps calmes et +heureux.</p> + +<p id="id00742">Je voulus m'assurer par moi-même de l'influence qu'avait eue sur le +futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la +journée. Jadin désira faire la même expérience. J'avais mes notes +à mettre en ordre, et lui ses dessins à achever, car, depuis une +quinzaine de jours, nous étions si malheureux dans nos haltes que nous +n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit, +nous prîmes congé du baron Mollo; nous rentrâmes à l'hôtel et, pour +mettre à exécution notre projet, nous nous assîmes chacun d'un côté de +la table où nous dînions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son +carton, et une montre entre nous deux pour ne point être surpris par +la secousse.</p> + +<p id="id00743">La précaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivèrent +sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous +entendissions la moindre clameur. Comme deux heures était l'heure +extrême, nous présumâmes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y +aurait rien pour la nuit: en conséquence, nous nous couchâmes, et nous +nous endormîmes bientôt dans notre sécurité.</p> + +<p id="id00744">Le lendemain, nous nous réveillâmes à la même place où nous nous +étions couchés, ce qui ne nous était pas encore arrivé. Un instant +après, notre hôte, à qui nous avions dit de venir régler son compte +avec nous à huit heures, entra tout triomphant et nous annonça que, +grâce aux flagellations et aux prières de la veille, les tremblements +de terre avaient complètement cessé.</p> + +<p id="id00745">Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra.</p> + +<h2 id="id00746" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XVII.</h2> + +<h5 id="id00747">RETOUR.</h5> + +<p id="id00748" style="margin-top: 2em">A neuf heures nous prîmes congé avec une profonde reconnaissance de la +locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'était par comparaison +que nous en étions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que, +malgré les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu, +nous n'avions pris personnellement aucune part, c'était l'endroit de +la terre où nous avions trouvé le plus complet repos. Peut-être aussi, +au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgré tout +ce que nous y avions souffert, à ces hommes si curieux à étudier dans +leur rudesse primitive, et à cette terre si pittoresque à voir dans +ses bouleversements éternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas +sans un vif regret que nous nous éloignâmes de cette bonne ville si +hospitalière au milieu de son malheur; et deux fois, après l'avoir +perdue de vue, nous revînmes sur nos pas pour lui dire un dernier +adieu.</p> + +<p id="id00749">A une lieue de Cosenza à peu près nous quittâmes la grande route pour +nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage +était d'une âpreté terrible, mais en même temps d'un caractère plein +de grandeur et de pittoresque. La teinte rougeâtre des roches, leur +forme élancée qui leur donnait l'apparence de clochers de granit, +les charmantes forêts de châtaigniers que de temps en temps nous +rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succédait aux +orages et aux inondations des jours précédents, tout concourait à nous +faire paraître le chemin un des plus heureusement accidentés que nous +eussions faits.</p> + +<p id="id00750">Joignez à cela le récit de notre guide, qui nous raconta à cet endroit +même une histoire que j'ai déjà publiée sous le titre des <i>Enfants de +la Madone</i> et qu'on retrouvera dans les <i>Souvenirs d'Antony</i>; la vue +de deux croix élevées à l'endroit où, l'année précédente, et trois +mois auparavant, deux voyageurs avaient été assassinés, et l'on aura +une idée de la rapidité avec lequelle s'écoulèrent les trois heures +que dura notre course.</p> + +<p id="id00751">En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous +trouvâmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhénienne tout +étincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions +s'élever comme un phare cet éternel Stromboli que nous n'arrivions +jamais à perdre de vue, et que, malgré son air tranquille et la façon +toute paterne avec laquelle il poussait sa fumée, je soupçonnai d'être +pour quelque chose, avec son aïeul l'Etna et son ami le Vésuve, dans +tous les tremblements que la Calabre venait d'éprouver: peut-être me +trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il +porte les fruits de sa mauvaise réputation.</p> + +<p id="id00752">A nos pieds était San-Lucido, et dans son port, pareil à un de +ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des +Tuileries, nous voyions se balancer notre élégant et gracieux +speronare qui nous attendait.</p> + +<p id="id00753">Une heure après nous étions à bord.</p> + +<p id="id00754">C'était toujours un moment de bien-être suprême quand, après une +certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des +braves gens qui composaient notre équipage, et que du pont nous +passions dans notre petite cabine si propre, et par conséquent si +différente des localités siciliennes et calabraises que nous venions +de visiter. Il n'y avait pas jusqu'à Milord qui ne fît une fête +désordonnée à son ami Piétro, et qui ne lui racontât, par les +gémissements les plus variés et les plus expressifs, toutes les +tribulations qu'il avait éprouvées.</p> + +<p id="id00755">Au bout de dix minutes que nous fûmes à bord nous levâmes l'ancre. Le +vent, qui venait du sud-est, était excellent aussi: à peine eûmes-nous +ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de +mer. Alors toute la journée nous rasâmes les côtes, suivant des yeux +la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosités de ses rivages +et dans tous les âpres accidents de ses montagnes. Nous passâmes +successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le +golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvâmes à +la hauteur du cap Palinure. Nous recommandâmes à Nunzio de faire +meilleure garde que le pilote d'Énée, afin de ne pas tomber comme lui +à la mer avec son gouvernail, et nous nous endormîmes sur la foi des +étoiles.</p> + +<p id="id00756">Le lendemain nous nous éveillâmes à la hauteur du cap Licosa et en vue +des ruines de Pestum.</p> + +<p id="id00757">Il était convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre +une heure ou deux près de ces magnifiques débris; mais au moment de +débarquer nous éprouvâmes une double difficulté: la première en ce +que l'on nous prit pour des cholériques qui apportions la peste des +Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des +contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés +furent levées par l'inspection de nos passe-ports visés de Cosenza et +par l'exhibition d'une piastre frappée à Naples, et nous pûmes enfin +débarquer sur le rivage où Auguste, au dire de Suétone, était débarqué +2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son +temps déjà passaient pour des antiquités.</p> + +<p id="id00758">Un hémistiche de Virgile a illustré Pestum, comme un vers de Properce +a flétri Baja. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspect de cette +grande plaine si chaudement exposée aux rayons du soleil, qui, à la +vue de ces beaux temples à la teinte dorée, ne réclame ces champs de +roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres +pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant +l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente: +le <i>Biferique rosaria Pæsti</i> n'est plus qu'un marais infect et +fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double +moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises. +Quant à l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes +filles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes +qui habitent la métairie attenant aux temples aient un sexe quelconque +et appartiennent même à l'espèce humaine.</p> + +<p id="id00759">Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de +circonférence au plus, était autrefois le paradis des poètes, car ce +n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de +l'aurore, a visité ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y +conduit Myscèle, fils d'Alémon, et qui lui fait voir Leucosie, et les +plaines tièdes et embaumées de Pestum;[2] c'est Martial qui compare +les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses +prédécesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse, +qui conduit au siége de la ville sainte le peuple adroit qui est +né sur le sol où abondent les roses vermeilles et où les ondes +merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui +tombent dans son lit.[4]</p> + +<p id="id00760" style="margin-right: 0%; margin-left: 0%">[1] Vidi ego odorati victura rosaria Pæsti + Sub malutino cocta jacere noto. + Prop., liv. iv, <i>Élégie V</i>.</p> + +<p id="id00761">[2] Leucosiam petit tepidique rosaria Pæsti.<br/> + + Ovide, liv. xv, vers 708.<br/> +</p> + +<p id="id00762">[3] Pæstanis rubeant æmula labbia rosis.<br/> + + Martial, liv. iv.<br/> +</p> + +<p id="id00763">[4] Qui vi insieme venia la gente esperta<br/> + + D'al suol che abbonda de vermiglie rose;<br/> + + Là ve come si narro, e rami e fronde<br/> + + Silaro impetra con mirabil' onde.<br/> + + (Tasse, <i>Ger. lib.</i>, liv 1er, ch. XI.)<br/> +</p> + +<p id="id00764" style="margin-top: 2em">Voici ce que nous raconte Hérodote l'historien-poète.</p> + +<p id="id00765">C'était sous le règne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie, +royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens résolurent de se +diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux +fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet +Tyrrhénus.</p> + +<p id="id00766">Cette division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait +dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers. Le +sort de l'exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec la portion du +peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur +les côtes de l'Ombrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes.</p> + +<p id="id00767">Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aïeule de Pestum.</p> + +<p id="id00768">Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le désespoir +des archéologues, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur +architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions +chaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs +cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses, +oblongues, placées les unes au-dessus des autres et jointes sans +ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un +débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum, +placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un +bas-relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner +le nom de <i>porte de la Sirène</i>: c'est un arc de quarante-six pieds de +haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au +nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est +inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre +à Cérés; quant au troisième, ne sachant à quel dieu en faire les +honneurs, on l'a appelé la Basilique.</p> + +<p id="id00769">Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches +qui règnent tout à l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze +pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais +encore, selon toute probabilité, le plus ancien de tous. Comme il est +construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du +Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres +substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date +à laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit.</p> + +<p id="id00770">Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le +plus élégant. Sa forme es un carré long de cent pieds sur quarante; +il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un +entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de +douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement et repose sans +base sur le pavé.</p> + +<p id="id00771">La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination +primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de +large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes +cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun +seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau.</p> + +<p id="id00772">Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et +comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je +dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler.</p> + +<p id="id00773">Quelques jours avant notre arrivée, la foudre, jalouse sans doute de +son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès; mais elle +y avait à peu près perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire +était de marquer son passage sur son front de granit en emportant +quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme +s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître +toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait-elle +plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on +reconnaissait à l'interruption de cette belle couleur feuille-morte +qui dorait le reste du bâtiment.</p> + +<p id="id00774">Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids +d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a +conservé son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que +celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve, +qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus +du temps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Sele +aujourd'hui.</p> + +<p id="id00775">Il était décidé que partout où nous mettrions le pied nous nous +heurterions à quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les +acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous +les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme +de Salerne à Pestum quelque temps avant la visite que nous y fîmes +nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui +demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune +résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé, +allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperçut une +chaîne d'or au cou de l'Anglaise: il étendit la main pour la prendre; +l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et +repoussa violemment le bandit, lequel riposta à cette bourrade par un +coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt.</p> + +<p id="id00776">Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que +l'on ne vînt au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans +faire aucun mal à mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva évanouie +sur le corps de son mari.</p> + +<p id="id00777">Il était trois heures à peu près lorsque nous prîmes congé des ruines +de Pestum. Comme pour débarquer nos marins furent obligés de nous +prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque, nous y étions +arrivés Jadin et moi à bon port, et il n'y avait plus que le capitaine +à transporter, lorsque dans le transport le pied manqua à Pietro, +qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine +par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au fond, +le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poignée de +gravier qu'il leur jeta à la figure. Au reste, il était si bon garçon +qu'il fut le premier à rire de cet accident, et à donner ainsi toute +liberté à l'équipage, qui avait grande envie d'en faire autant.</p> + +<p id="id00778">Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher. J'avais jugé +plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino +que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer +bien autrement les yeux que la petite voiture populaire à laquelle je +comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais +sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à M. Alex. Dumas, sous +les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il +voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.</p> + +<p id="id00779">Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il +eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre +d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon +entrée; humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon +speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des +plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine, +mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La +patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu'à six heures +et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut +impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à +toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ +au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous à notre +capitaine, qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vittoria, où nous +étions descendus trois mois auparavant.</p> + +<p id="id00780">Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne +réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à +la science arabe qui s'y était réfugiée, n'est plus aujourd'hui qu'une +espèce d'école destinée à l'étude des sciences exactes, et où quelques +élèves en médecine apprennent tant bien que mal à tuer leur prochain. +Quant à son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une +inscription que l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être +de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais +aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il +cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous, +viennent faire un pèlerinage à la tombe de Grégoire-le-Grand, ou par +quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni.</p> + +<p id="id00781">C'est à l'église de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul +pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saint. +Après sa longue lutte avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se +réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles, +qui, à douze cents ans de distance, font le pendant de celles de +Brutus.—J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi +je meurs en exil: <i>Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea +morior in exilio.</i></p> + +<p id="id00782">Une chapelle est consacrée à ce grand homme, dont la mémoire, à peu de +chose près, est parvenue à détrôner saint Matthieu, et s'est emparé de +toute l'église comme elle a fait du reste du monde. Il est +représenté debout sur son tombeau, dernière allusion de l'artiste à +l'inébranlable constance de ce Napoléon du pontificat.</p> + +<p id="id00783">A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui, +par un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être enterré, +mort, près de celui dont, vivant, il avait été le constant admirateur.</p> + +<p id="id00784">Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une +cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs +qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha +de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de +Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un +trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ.</p> + +<p id="id00785">Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une +maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et +en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne +l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.</p> + +<p id="id00786">Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité; +mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur +la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions +comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur +épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II, +qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape +Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il +montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de +son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour +de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne +tracée, il dit:—Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la +parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant +de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du +rocher où s'assit Grégoire-le-Grand.</p> + +<p id="id00787">Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et +fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus +tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical.</p> + +<p id="id00788">En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre +speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des +moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture, +fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusquà la +Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied +pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec +Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé +de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal +pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous +remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de +Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi.</p> + +<p id="id00789">Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive, +ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses +roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par +mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup +d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace +comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps +de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi +est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets +de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie +d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons +de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur, +puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne +lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le +ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le +ver le ronge.</p> + +<p id="id00790">En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi.</p> + +<p id="id00791">En 1135 on y trouve les <i>Pandectes</i> de Justinien.</p> + +<p id="id00792">En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.</p> + +<p id="id00793">Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.</p> + +<p id="id00794">Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe +de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit +coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses +grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui +se pétrisse de Chambéry à Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna.</p> + +<p id="id00795">Entre ses cascades est une fonderie où l'on fabrique le fer qui se +tire de l'île d'Elbe, cet autre royaume déchu, qui ne subsistera dans +l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal à un géant.</p> + +<p id="id00796">C'est à Atrani, petit village situé à quelques centaines de pas +d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation +familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce +souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des +monuments les plus curieux que présente l'Italie: ce sont les +bas-reliefs en bronze des portes de l'église de San-Salvatore, et qui +datent de 1087, époque où la république d'Amalfi était arrivée à son +apogée. Ces portes, consacrées à saint Sébastien, furent commandées +par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son âme: <i>pro mercede +animæ suæ</i>. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait +mis l'âme du seigneur Pantaleone en état de péché mortel, on l'avait +oublié, en songeant sans doute que, quel qu'il fût, il était dignement +racheté.</p> + +<p id="id00797">Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème +de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on +nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place +du Marché-Neuf à Naples, pour donner quelques détails inconnus, +peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours, +insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies +comme un tyran, apothéosé comme un grand homme et révéré comme un +saint.</p> + +<p id="id00798">Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est +un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama +admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi, +lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui +appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous +attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine, +qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que +nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous +qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille +ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi +remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt à danser une tarentelle à +notre honneur. C'était la première fois que nous le voyions se livrer +à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni le +soir du fameux tremblement de terre.</p> + +<p id="id00799">Au reste, par une de ces singularités inexplicables qui se +représentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources +de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers +souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces +montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une +légère secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, située à moitié +chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée.</p> + +<p id="id00800">Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un +guide: deux jeunes pâtres gardaient quelques chèvres au pied d'une +église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous +la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à +la générosité de nos excellences, se mit à trotter devant nous sur le +chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait +d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin +nous arrivâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se +dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin; +deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri, +qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la +législation.</p> + +<p id="id00801">En récompense de sa peine notre guide reçut la somme de cinq carlins; +à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de +beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne +s'était vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la +tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello.</p> + +<p id="id00802">Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui, +moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples. +Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du +royaume des Deux-Sielles, une des conditions du traité fut qu'à moitié +chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata, nous trouverions un +cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands +dieux qu'il possédais justement à cet endroit une écurie où nous +trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous +recûmes ses arrhes.</p> + +<p id="id00803">Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la +France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui +donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché +meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils +partissent. C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de +cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Salerne à Gaete, sous +le nom de <i>calessino</i>, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans +aucun lieu du monde.</p> + +<p id="id00804">Le calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son +inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espèce de +tilbury peint de couleurs vives et dont le siége a la forme d'une +grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un +fauteuil. Quand le calessino touchait à son enfance, le propriétaire +primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait à cette palette et +conduisait lui-même: voilà, du moins, ce que semblent m'indiquer +les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du +calessino.</p> + +<p id="id00805">Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie +d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cheval, et sans avoir rien +changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au +plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine, +au ventre arrondi et à la face rubiconde, occupe le centre de +l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au +milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière +le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher +conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de +l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche +nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne +de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du +soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants, +frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher +se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois +lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un +caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette +au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides +aspirants, cicerone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à +la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet +suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues, +quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se +plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq à huit +ans, qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de +quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice, +paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de +quinze: calculez et vous aurez votre compte.</p> + +<p id="id00806">Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand +galop.</p> + +<p id="id00807">Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses désagréments: +parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout +son chargement sur un des bas-côtés de la route.</p> + +<p id="id00808">Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relève, +on le tâte, on s'informe s'il n'a rien de cassé; et lorsqu'on est +rassuré sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le +cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et +les gamins d'eux-mêmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en +inquiète, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans +cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres.</p> + +<p id="id00809">C'était dans une machine de ce genre que nous devions opérer notre +voyage de la Cava à Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions +tenir, Jadin et moi, sur le siége, le cocher devait, comme d'habitude, +se tenir derrière nous, et Milord se coucher à nos pieds.</p> + +<p id="id00810">De plus, et pour surcroît de précaution, nous devions, comme nous +l'avons dit, changer de cheval à Torre dell'Annunziata; c'étaient +les conventions faites, du moins, et pour répondre de l'exécution +desquelles le cocher nous avait donné des arrhes.</p> + +<p id="id00811">A sept heures, heure indiquée, le calessino était à la porte de +l'hôtel. Il n'y avait rien à dire pour l'exactitude: d'un autre côté, +le siége était vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval, +qui ne pouvait croire à une pareille bonne fortune, secouait ses +grelots d'un air de joie mêlé de doute. Nous montâmes, Jadin, moi et +Milord; nous prîmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit +entendre un petit roulement de lèvres, pareil à celui dont le chasseur +se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partîmes comme le +vent.</p> + +<p id="id00812">Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquiétude: il se passait +immédiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait +pas naturel. Bientôt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un +froncement de lèvres qui découvrait ses deux mâchoires depuis les +premières canines jusqu'aux dernières molaires: c'était un signe +auquel il n'y avait pas à se tromper; aussi, presque aussitôt, Milord +fit une volte. Mais, à notre grand étonnement, il tourna sur lui-même +comme sur un pivot: sa queue était passée à travers la natte qui +formait le plancher du calessino, et une force supérieure l'empêchait +de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle, +d'ordinaire, il était fort jaloux. Des éclats de rire, qui suivirent +immédiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent à qui +il avait affaire. Nous avions négligé de visiter le filet qui pendait +au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait à la porte, il +s'était rempli de son chargement ordinaire.</p> + +<p id="id00813">Jadin était furieux de l'humiliation que venait d'éprouver Milord; +mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les +enfants jusqu'à moi. Seulement, on s'arrêta et on fit des conditions +avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur +filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs à l'endroit +de Milord. Le traité conclu, nous repartîmes au galop.</p> + +<p id="id00814">Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre +cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous +retournâmes, et nous vîmes une seconde tête au-dessus de son épaule: +c'était celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment +où nous nous étions arrêtés pour profiter de l'occasion qui se +présentait, de revenir jusqu'à Naples avec nous. Notre premier +mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gêne et de le prier de +descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait, +d'un ton si câlin, souhaité le bonjour à nos excellences, que nous +ne pouvions pas répondre à cette politesse par un affront; nous le +laissâmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanité, mais en +recommandant au cocher de borner là sa libéralité.</p> + +<p id="id00815">Un peu au delà de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous +demandant si nous ne nous arrêtions pas à Pompéia, et en nous offrant +de nous en faire les honneurs. Nous le remerciâmes de sa proposition +obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre +directement à Naples, nous l'invitâmes à aller offrir ses services à +d'autres qu'à nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restât où +il était jusqu'à Pompéia. La demande était trop peu ambitieuse pour +que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard. +Seulement, arrivé à Pompéia, il nous dit, qu'en y réfléchissant bien, +c'était à Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre +permission il ne nous quitterait que là. Nous eussions perdu tout le +mérite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout. +La permission fut étendue jusqu'à Torre dell'Annunziata.</p> + +<p id="id00816">A Torre dell'Annunziata nous nous arrêtâmes, comme la chose était +convenue, pour déjeuner et pour changer de cheval. Nous déjeunâmes +d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation +à l'huile épouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit était +assaisonné; puis nous appelâmes notre cocher, qui se rendit à notre +invitation de l'air le plus dégagé du monde. Nous ne doutions donc pas +que nous ne pussions nous remettre immédiatement en route, lorsqu'il +nous annonça, toujours avec son même air riant, qu'il ne savait +pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouvé à Torre +dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il +est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien, +et que le cheval ne se serait pas plutôt reposé une heure, que nous +repartirions plus vite que nous n'étions venus. Au reste, l'accident, +nous assurait-il, était des plus heureux, puisqu'il nous offrait une +occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, à son avis, +les plus curieuses du royaume de Naples.</p> + +<p id="id00817">Nous nous serions fâchés que cela n'aurait avancé à rien. D'ailleurs, +il faut le dire, il n'y a pas de peuple à l'endroit duquel la colère +soit plus difficile qu'à l'endroit du peuple de Naples; il est si +grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher +dispute à polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui +abandonnâmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis +nous passâmes à l'écurie, où nous fîmes donner devant nous double +ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous +venions de recevoir, nous nous mîmes en quête des curiosités de Torre +dell'Annunziata.</p> + +<p id="id00818">Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-même. +Ainsi nommé d'une chapelle érigée en 1319 et d'une tour que fit élever +Alphonse I'er, il fut brûlé je ne sais combien de fois par la lave du +Vésuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebâti toujours à la +même place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances +de destruction, le roi Charles III y établit une fabrique de +poudre; si bien qu'à la dernière irruption les pauvres diables qui +l'habitaient, placés entre le volcan de Dieu et celui des hommes, +manquèrent à la fois de brûler et de sauter, ce qui, grâce à la +prévoyance de leur souverain, offrait du moins à leur mort une +variante que les autres n'avaient point.</p> + +<p id="id00819">Le seul monument de Torre dell'Annunziata, à part celui qui lui a fait +donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa +coquette église de Saint-Martin, véritable bonbonnière à la manière de +Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux +qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du +cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrêté par la mort, n'eut +pas le temps de terminer la toile de la Nativité qu'il peignait pour +le maître-autel.</p> + +<p id="id00820">Au-dessus de la porte est la fameuse Déposition de la croix par +Stanzioni, laquelle doit sa réputation plus encore à la jalousie +qu'elle inspira à l'Espagnolet qu'à son mérite réel. Cette jalousie +était telle, que ce dernier, ayant donné aux moines à qui elle +appartenait le conseil de la nettoyer, mêla à l'eau dont ils se +servirent une substance corrosive qui la brûla en plusieurs endroits. +Stanzioni aurait pu réparer cet accident, les moines désolés l'en +supplièrent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache à +la vie de son rival.</p> + +<p id="id00821">Au reste, c'était une chose curieuse que ces haines de peintre à +peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin +et Barroccio meurent empoisonnés; deux élèves de Geni, élève du Guide, +attirés sur une galère, disparaissent sans que jamais on ait pu +apprendre ce qu'ils étaient devenus; le Guide et le chevalier +d'Arpino, menacés d'une mort violente, sont obligés de s'enfuir de +Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut +la vie à la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au +couteau de chasse qu'il portait au côté.</p> + +<p id="id00822">Il est vrai aussi que c'était le temps des chefs-d'œuvre.</p> + +<p id="id00823">En revenant à l'hôtel, nous retrouvâmes notre calessino attelé: le +pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration +d'avoine, mais sa charge s'était augmentée de deux lazzaronis et d'un +second gamin.</p> + +<p id="id00824">Nous vîmes qu'il était inutile dé protester contre l'envahissement, et +nous résolûmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y +opposer. En arrivant à Resina nous étions au complet, et rien ne nous +manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas même la +nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la +double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point +empêché notre cheval d'aller toujours au galop.</p> + +<p id="id00825">A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur +de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le +plus de bruit sur la surface de la terre: ses églises sont pleines +de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonnés de grelots, ses +lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout +cela sonne, tinte, crie éternellement. La nuit même, aux heures où +toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose +qui remue, s'agite et frémit à Naples. De temps en temps une voix +puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vésuve +qui gronde et qui prend part au concert éternel; mais quelques efforts +qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus +terrible et plus menaçant mêlé à tous ces bruits.</p> + +<p id="id00826">Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'était jointe à nous, +oubliant de nous dire adieu comme elle avait oublié de nous dire +bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'eût point sa +part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la +Maddalena, les deux gamins sautèrent à bas des brancards; à la +fontaine des Carmes, nous nous arrêtâmes pour laisser descendre la +nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissèrent +couler à terre; à Mergellina, notre pêcheur disparut. En arrivant +à l'hôtel, nous croyons n'être plus possesseurs que des enfants du +filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vîmes que le filet +était vide. Grâce à nous, chacun était arrivé à sa destination.</p> + +<p id="id00827">Grâce à notre équipage et à notre suite, on n'avait pas fait attention +à nous, et nous étions rentrés à Naples sans qu'on nous eût même +demandé nos passe-ports.</p> + +<p id="id00828">Comme à notre première arrivée, nous descendîmes à l'hôtel de la +Vittoria, le meilleur et le plus élégant de Naples, situé à la fois +sur Chiaja et sur la mer; et le même soir, au clair de la lune, nous +crûmes reconnaître notre speronare, qui se balançait à l'ancre à cent +pas de nos fenêtres.</p> + +<p id="id00829">Nous ne nous étions pas trompés: le lendemain, à peine étions-nous +levés qu'on nous annonça que le capitaine nous attendait accompagné de +tout son équipage. Le moment était venu de nous séparer de nos braves +matelots.</p> + +<p id="id00830">Il faut avoir vécu pendant trois mois isolés sur la mer et d'une vie +qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le +capitaine au navire, le passager à l'équipage. Quoique nos sympathies +se fussent principalement fixées sur le capitaine, sur Nunzio, sur +Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du départ étaient +devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en +recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me +pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignité, +je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons +pas revus, et peut-être ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on +leur parle de nous, qu'on s'informe auprès d'eux des deux voyageurs +français qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'année 1835, et je +suis sûr que notre souvenir sera aussi présent à leur cœur que leur +mémoire est présente à notre esprit.</p> + +<p id="id00831">Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue +de Naples à Messine sous l'invocation de la <i>Madone du pied de la +grotte.</i></p> + +<h2 id="id00832" style="margin-top: 4em">FIN DU SECOND VOLUME.</h2> + +<h5 id="id00833">TABLE DES CHAPITRES.</h5> + +<p id="id00834"> * * * * *</p> + +<p id="id00835">Chap. X. Le prophète</p> + +<p id="id00836"> XI. Térence le tailleur</p> + +<p id="id00837"> XII. Le Pizzo</p> + +<p id="id00838"> XIII. Maïda</p> + +<p id="id00839"> XIV. Bellini</p> + +<p id="id00840"> XV. Cosenza</p> + +<p id="id00841"> XVI. Terre Moti</p> + +<p id="id00842"> XVII. Retour</p> + +<p id="id00843" style="margin-top: 5em">*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***</p> + +<p id="id00844">This file should be named 8692-8.txt or 8692-8.zip</p> + +<p id="id00845">Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition.</p> + +<p id="id00846">We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date.</p> + +<p id="id00847">Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.</p> + +<p id="id00856">The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users.</p> + +<p id="id00857">Here is the briefest record of our progress (* means estimated):</p> + +<p id="id00858">eBooks Year Month</p> + +<p id="id00859"> 1 1971 July<br/> + + 10 1991 January<br/> + + 100 1994 January<br/> + + 1000 1997 August<br/> + + 1500 1998 October<br/> + + 2000 1999 December<br/> + + 2500 2000 December<br/> + + 3000 2001 November<br/> + + 4000 2001 October/November<br/> + + 6000 2002 December*<br/> + + 9000 2003 November*<br/> + +10000 2004 January*<br/> +</p> + +<p id="id00860" style="margin-top: 2em">The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.</p> + +<p id="id00861">We need your donations more than ever!</p> + +<p id="id00862">As of February, 2002, contributions are being solicited from people<br/> + +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,<br/> + +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,<br/> + +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,<br/> + +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New<br/> + +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,<br/> + +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South<br/> + +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West<br/> + +Virginia, Wisconsin, and Wyoming.<br/> +</p> + +<p id="id00863">We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded.</p> + +<p id="id00864">As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state.</p> + +<p id="id00865">In answer to various questions we have received on this:</p> + +<p id="id00866">We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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