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+The Project Gutenberg EBook of Le Capitaine Arena, by Alexandre Dumas
+
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+this or any other Project Gutenberg eBook.
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Le Capitaine Arena
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: August, 2005 [EBook #8692]
+[This file was first posted on August 2, 2003]
+Last Updated: October 4, 2016
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Utf-8
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online
+Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)
+
+Volume 2
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+LE PROPHÈTE.
+
+En arrivant à bord nous trouvâmes le pilote assis, selon son habitude,
+au gouvernail, quoique le bâtiment fût à l'ancre, et que par
+conséquent il n'eût rien à faire à cette place. Au bruit que nous
+fîmes en remontant à bord, il éleva sa tête au-dessus de la cabine
+et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose à lui dire. Le
+capitaine, qui partageait la déférence que chacun avait pour Nunzio,
+passa aussitôt à l'arrière. La conférence dura dix minutes à peu près;
+pendant ce temps les matelots de leur côté s'étaient entre eux et
+formaient un groupe qui paraissait assez préoccupé; nous crûmes qu'il
+était question de l'aventure de Scylla, et nous ne fîmes pas autrement
+attention à ces symptômes d'inquiétude.
+
+Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit à nous.
+
+--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours à partir demain? nous
+demandat-il.
+
+--Mais, oui, si la chose est possible, répondis-je.
+
+--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons
+le vent contraire pour sortir du détroit.
+
+--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sûr?
+
+--Oh! dit Pietro, qui s'était approché de nous avec tout l'équipage,
+si le vieux l'a dit, dame! c'est l'Évangile. L'a-t-il dit, capitaine?
+
+--Il l'a dit, répondit gravement celui auquel la question était
+adressée.
+
+--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il
+avait la mine toute gendarmée: n'est-ce pas, les autres?
+
+Tout l'équipage fit un signe de tête qui indiquait que, comme Pietro,
+chacun avait remarqué la préoccupation du vieux prophète.
+
+--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a
+l'habitude de souffler longtemps?
+
+--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus,
+quelquefois moins.
+
+--Et alors on ne peut pas sortir du détroit?
+
+--C'est impossible.
+
+--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?
+
+--Eh! vieux! dit le capitaine.
+
+--Présent, dit Nunzio eu se levant derrière sa cabine.
+
+--Pour quelle heure le vent?
+
+Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis
+se retournant de notre côté:
+
+--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures,
+un instant après que le soleil sera couché.
+
+--Ce sera entre huit et neuf heures, répéta le capitaine avec la même
+assurance que si c'eût été Matthieu Lænsberg ou Nostradamus qui lui
+eût adressé la réponse qu'il nous transmettait.
+
+--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir
+tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu
+que nous arrivions à gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.
+
+--Si vous le voulez absolument, répondit directement le pilote, on
+tâchera.
+
+--Eh bien, tâchez-donc alors.
+
+--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun à son poste. En un
+instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut à la
+besogne; l'ancre fut levée, et le bâtiment, tournant lentement son
+beaupré vers le cap Pelore, commença de se mouvoir sous l'effort de
+quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un
+souffle de vent ne traversait.
+
+Cependant il était évident que, quoique notre équipage eût obéi sans
+réplique à l'ordre donné, c'était à contre-cœur qu'il se mettait en
+route; mais, comme cette espèce de nonchalance pouvait bien venir
+aussi du regret que chacun avait de s'éloigner de sa femme ou de sa
+maîtresse, nous n'y fîmes pas grande attention, et nous continuâmes
+d'espérer que Nunzio mentirait cette fois à son infaillibilité
+ordinaire.
+
+Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu à peu, et tout en
+dissimulant cette intention, s'étaient rapprochés des côtes de Sicile,
+se trouvèrent à un demi-quart de lieue à peu près du village de La
+Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencèrent à encombrer
+la côte. Je vis bien quel était le but de cette manœuvre, attribuée
+simplement au courant, et j'allai au-devant du désir de ces braves
+gens en les autorisant, non pas à débarquer, ils ne le pouvaient pas
+sans patente, mais à s'approcher du rivage à une assez faible distance
+pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs
+adieux. Ils profitèrent de la permission, et en une vingtaine de
+coups de rames ils se trouvèrent à portée de la voix. Au bout d'une
+demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous
+n'avions pas de temps à perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter
+les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on
+se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait
+sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.
+
+Comme cette disposition atmosphérique me portait tout naturellement
+au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double
+rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande
+curiosité pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et
+j'allai me coucher.
+
+Je dormais depuis trois ou quatre heures à peu près, et tout en
+dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
+quelque chose d'étrange, lorsqu'enfin je fus complétement réveillé par
+le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête et par le cri bien
+connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux,
+ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement
+d'oscillation imprimé au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux
+de savoir ce qui se passait, je me traînai jusqu'à la porte de
+derrière de la cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote.
+Je fus bientôt au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague qui
+demandait à entrer juste au moment où je voulais sortir m'attrapa en
+pleine poitrine, et m'envoya bientôt à trois pas en arrière, couvert
+d'eau et d'écume. Je me relevai, mais il y avait inondation complète
+dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos
+lits du déluge. Jadin accourut accompagné du mousse qui portait une
+lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'œil atout, tirait à lui la
+porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout
+à fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui
+heureusement, étant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre
+l'eau. Nous les plaçâmes sur des tréteaux qui les élevaient au-dessus
+des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendîmes nos draps et nos
+couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intérieures
+de notre chambre à coucher; puis, laissant à notre mousse le soin
+d'éponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions,
+nous gagnâmes le pont.
+
+Le vent s'était levé comme l'avait dit le pilote et à l'heure qu'il
+avait dit, et, selon sa prédiction, nous était tout à fait contraire.
+Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous étions
+plus à l'aise, et nous courions des bordées dans l'espérance de gagner
+un peu de chemin; mais il résultait de cette manœuvre que la mer
+nous battait en plein travers, et que de temps en temps le bâtiment
+s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer.
+Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan incliné comme un toit,
+nos matelots couraient de l'avant en arrière avec une célérité à
+laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous
+cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions véritablement rien.
+De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau;
+aussitôt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le
+speronare, le beaupré dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent
+arrivait bruissant, et, chargé de pluie, sifflait à travers nos mâts
+et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues, prenant notre
+speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix.
+En même temps, à la lueur de deux ou trois éclairs qui accompagnaient
+chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordées nous
+avaient rapprochés des uns ou des autres, ou les rivages de la
+Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours à la même distance: ce
+qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre
+petit bâtiment se comportait à merveille et faisait des efforts inouïs
+pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.
+
+Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant
+ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'élevèrent
+pas une récrimination contre la volonté qui les mettait aux prises
+avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce temps, je demandai
+combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des
+bordées; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous
+répondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je
+m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et
+j'appris que, selon toute probabilité, nous en aurions encore pour
+trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions à
+conserver sur le vent et la mer le même avantage, nous pouvions faire
+à peu, près huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la
+fatigue, et je prévins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans
+le détroit, nous renoncions momentanément à aller plus avant. Cette
+intention pacifique était à peine formulée par moi que, transmise
+immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue de tout
+l'équipage. Le speronare tourna sur lui-même comme par enchantement;
+la voile latine et la voile de foc se déployèrent dans l'ombre, et le
+petit bâtiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrière
+avec la rapidité d'un cheval de course. Dix minutes après, le mousse
+vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle
+était parfaitement séchée, et que nous y retrouverions nos lits, qui
+nous attendaient dans le meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes
+pas redire deux fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque
+devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormîmes au
+bout de quelques instants.
+
+Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit dont nous étions
+partis la veille: il ne tenait qu'à nous de croire que nous n'avions
+pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un
+peu agité. Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en
+point, nous nous approchâmes de lui avec une vénération encore plus
+grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries à
+l'endroit du temps. Ses prévisions n'étaient pas consolantes: à son
+avis, le temps était complétement dérangé pour huit ou dix jours; et
+il y avait même dans l'air quelque chose de fort étrange, et qu'il ne
+comprenait pas bien. Il résultait donc des observations atmosphériques
+de Nunzio que nous étions cloués à San-Giovanni pour une semaine au
+moins. Quant à renouveler l'essai que nous venions de faire et qui
+nous avait si médiocrement réussi, il ne fallait pas même le tenter.
+
+Notre parti fut pris à l'instant même. Nous déclarâmes au capitaine
+que nous donnions six jours au vent pour se décider à passer du nord
+au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'était pas décidée
+faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre, à
+travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à
+pied, tantôt à mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement
+par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier
+souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.
+
+Rien ne met le corps et l'âme à l'aise comme une résolution prise,
+fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre.
+A peine la nôtre fut-elle arrêtée que nous nous occupâmes de nos
+dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le
+comprend bien, étaient plus que médiocres; pour rien au monde je
+n'aurais voulu remettre le pied à Messine. Nous décidâmes donc que
+nous demeurerions sur notre speronare; en conséquence on s'occupa à
+l'instant même de le tirer à terre, afin que nous n'eussions pas même
+à supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais
+temps se fait sentir jusqu'au milieu du détroit. Chacun se mit à
+l'œuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carène
+antique, était tiré sur le sable du rivage, étayé à droite et à gauche
+par deux énormes pieux, et orné à son babord d'une échelle à l'aide de
+laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une
+tente fut établie de l'arrière au grand mât, afin que noua pussions
+nous promener, lire ou travailler à l'abri du soleil et de la pluie.
+Moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une
+demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure
+auberge de San-Giovanni.
+
+Le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu:
+Jadin avait ses croquis à repasser; et moi, pendant mes longues
+rêveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais à peu près
+arrêté le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait
+plus que quelques caractères à mettre en relief et quelques scènes à
+compléter. Je résolus donc de profiter de cette espèce de quarantaine
+pour achever ce travail préparatoire, qui devait recevoir à Naples son
+exécution, et dès le soir même je me mis à l'œuvre.
+
+Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la
+permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le
+vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à
+bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La
+permission fut accordée à ces conditions.
+
+Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio;
+et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la
+bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et
+se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle
+venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces
+villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était
+ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler;
+et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits
+siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le
+cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques
+peut-être, décidé du succès de l'ouvrage.
+
+Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé.
+Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de
+partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de
+revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le
+capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves
+gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de
+nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver
+dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer
+tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de
+garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au
+dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous
+en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du
+village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de
+leurs jardins.
+
+Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté
+ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort
+confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives
+indulgents.
+
+Après le dîner, auquel assista une partie de la population de
+San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la
+tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin
+de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un
+instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un
+en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste
+du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé
+une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut
+resplendissant.
+
+Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur
+le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs
+et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous
+plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles,
+et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des
+spectateurs.
+
+La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro:
+aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le
+prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là,
+disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la
+Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout
+du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas
+trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce
+qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des
+Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit
+Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon
+oreille, et me dit tout bas:
+
+--Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien
+heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.
+
+A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le
+rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon
+de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce
+beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa
+toilette.
+
+Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens,
+et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné,
+ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les
+applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se
+dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la
+voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas
+duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi,
+et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une
+certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle
+qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main
+droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il
+s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont.
+C'était, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entrée._
+Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en
+réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.
+
+Alors commença entre Pietro et le nouveau venu une véritable lutte
+chorégraphique. Nous croyions connaître Pietro depuis le temps que
+nous le pratiquions, mais nous, fûmes forcés d'avouer que c'était
+la première fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute
+sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours
+auxquels il se livra, étaient quelque chose de fantastique; mais tout
+ce que faisait Pietro était à l'instant même répété par Agnolo
+comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une méthode
+supérieure. Pietro était le danseur de la nature, Agnolo était celui
+de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine
+fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord
+dans sa tête, puis que les jambes obéissaient à l'ordre donné; chez
+Agnolo, point: tout était instantané, l'art était arrivé à ressembler
+à de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut
+degré auquel l'art puisse atteindre. Il en résulta que Pietro,
+haletant, essoufflé, au bout de sa force et de son haleine, après
+avoir épuisé tout son répertoire, tomba les jambes croisées sous lui
+en jetant son cri de défaite habituel, sans conséquence lorsque la
+chose se passait devant nous, c'est-à-dire en famille, mais qui
+acquérait une bien autre gravité en face d'un rival comme Agnolo.
+Quant à Agnolo, comme la fête commençait à peine pour lui, il laissa
+quelques minutes à Pietro pour se remettre; puis, voyant que son
+antagoniste avait sans doute besoin d'une trêve plus longue, puisqu'il
+ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses
+exercices.
+
+Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence à soutenir, fut
+lui-même, c'est-à-dire véritablement un beau danseur, non pas comme on
+l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne,
+en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent
+passées en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son
+chapeau, son bouquet, devinrent l'un après l'autre les accessoires de
+ce petit drame chorégraphique, qui exprima tour à tour tous les degrés
+de la passion, et qui, après avoir commencé par la rencontre presque
+indifférente du danseur et de sa danseuse, avoir passé par les
+différentes phases d'un amour combattu puis partagé, finit par toute
+l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous étions approchés comme
+les autres pour voir cette représentation vraiment théâtrale, et, au
+risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mêlions
+nos applaudissements à ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse
+du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, proférés d'abord
+par deux ou trois personnes, puis ensuite répétés frénétiquement
+non-seulement par les invités qui se trouvaient à bord, mais encore
+par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna
+vers nous, comme pour dire que puisqu'il était notre hôte il ne ferait
+rien qu'avec notre consentement, nous joignîmes alors nos instances à
+celles qui le sollicitaient déjà. Alors Agnolo, saluant gracieusement
+la foule, fit signe qu'il allait se rendre au désir qu'on lui
+exprimait. Cette condescendance fut à l'instant même accueillie par
+des applaudissements unanimes, et la musique commença une ritournelle
+bizarre, qui eut le privilége d'exciter à l'instant même l'hilarité
+parmi tous les assistants.
+
+Comme j'ai le malheur d'avoir là compréhension très-difficile à
+l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce
+que c'était que la danse du Tailleur.
+
+--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils
+en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est
+pas étonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcières en Calabre.
+
+--Mais enfin, à quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?
+
+--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, maître Térence, qui a
+fait _gratis_ une paire de culottes au diable; à la condition que le
+diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emportée tout
+de même.
+
+--Bah!
+
+--Oh! parole d'honneur:
+
+--Comment cela?
+
+--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.
+
+--Vraiment?
+
+--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez à
+Catanzaro, vous pourrez le voir.
+
+--Qui? le diable?
+
+--Non, ce gueux de Térence. C'est arrivé il n'y a pas plus de dix ans,
+au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont
+tous des sorciers et des sorcières en Calabre.
+
+--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?
+
+--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis
+d'ailleurs je n'aime pas beaucoup à parler de toutes ces histoires-là
+où le diable joue un rôle, attendu que, comme vous le savez, il y a
+déjà eu dans ma famille une histoire de sorcière. Mais vous allez
+traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun
+accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de
+maître Térence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oh! j'en suis sûr.
+
+Je pris mon album, et j'écrivis dessus en grosses lettres:
+
+_«Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de maître Térence de
+Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable, à la
+condition que le diable emporterait sa femme.»_
+
+Et je revins à Agnolo.
+
+La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la
+ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de
+commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était
+exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner
+une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la
+_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens,
+la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre
+du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne
+pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me
+paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais
+bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son
+fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces
+différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire,
+que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur.
+Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée,
+et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un
+caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il
+faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et
+le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le
+second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient,
+Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les
+autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui,
+perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine.
+Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule:
+
+--Excellence? dit-il.
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.
+
+--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose
+de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses
+qui révoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en
+prières.
+
+--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?
+
+--Jésus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.
+
+Cette judicieuse remarque fur immédiatement suivie d'un cri général de
+terreur. Le bâtiment vacilla comme s'il était encore en pleine mer. Un
+des deux étais qui le soutenaient glissa le long de sa carène, et
+le speronare, versant comme une voiture à laquelle deux roues
+manqueraient à la fois du même côté, nous envoya tous, danseurs,
+musiciens et assistants, rouler pêle-mêle sur le sable!
+
+Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible à décrire;
+chacun se releva et se mit à fuir de son côté, sans savoir où. Quant
+à moi, n'ayant plus aucune idée, grâce à la culbute que je venais de
+faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer,
+quand une main me saisit et m'arrêta. Je me retournai, c'était le
+pilote.
+
+--Où allez-vous, excellence? me dit-il.
+
+--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais
+avec vous, ça m'est égal.
+
+--Nous n'avons nulle part à aller, excellence; et ce que nous pouvons
+foire de mieux, c'est d'attendre.
+
+--Eh bien! dit Jadin en arrivant à son tour tout en crachant le sable
+qu'il avait dans la bouche, en voilà une de cabriole!
+
+--Vous n'avez rien? lui demandai-je.
+
+--Moi, rien du tout; je suis tombé sur Milord que j'ai manqué
+étouffer, voilà tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la
+parole à son chien de son fausset le plus agréable, il a donc sauvé la
+vie à son maître. Milord se ramassa sur lui-même et agita vivement sa
+queue en témoignage du plaisir qu'il éprouvait d'avoir accompli sans
+s'en douter une si belle action.
+
+--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé?
+
+--Il est arrivé, dit Jadin en haussant les épaules, que ces
+imbéciles-là ont mal assuré les pieux, et qu'un des supports ayant
+manqué, le speronare à fait comme quand Milord secoue ses puces.
+
+--C'est-à-dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secoué les
+siennes.
+
+--Comment?
+
+--Écoutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.
+
+Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient
+comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de
+terre? demandai-je.
+
+--Ni plus ni moins, dit le pilote.
+
+--Parole d'honneur? fit Jadin.
+
+--Parole d'honneur, reprit Nunzio.
+
+--Eh bien! pilote, touchez-là, dit Jadin, je suis enchanté.
+
+--De quoi? demanda gravement Nunzio.
+
+--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous
+croyez que ça se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord,
+il aura donc vu des tempêtes, il aura donc vu des volcans, il aura
+donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!
+
+Je me mis à rire malgré moi.
+
+--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Français, je sais bien
+que vous riez de tout. Ça n'empêche pas que dans ce moment-ci la
+moitié de la Calabre est peut-être sens dessus dessous. Ce n'est pas
+qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont
+des hommes.
+
+--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite
+secouée que nous avons ressentie....
+
+--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et
+nous, justement, nous sommes à l'extrémité de la botte, et par
+conséquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du côté de
+Nicastro et de Cosenza, c'est là qu'il doit y avoir eu le plus d'œufs
+cassés; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.
+
+--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de
+l'agrément? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.
+
+Et il se mit à battre le briquet, en attendant une seconde secousse.
+
+Mais nous attendîmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas,
+et au bout de dix minutes notre équipage, qui dans le premier moment
+s'était éparpillé de tous les côtés, était réuni autour de nous:
+personne n'était blessé, à l'exception de Giovanni qui s'était foulé
+le poignet, et de Pietro qui prétendait s'être donné une entorse.
+
+--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire
+maintenant?
+
+--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, répondit le vieux
+prophète: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je
+crois que c'est fini pour le moment.
+
+--Allons, enfants, dit le capitaine, à l'ouvrage! Puis, se retournant
+de notre côté:--Si leurs excellences avaient la bonté ... ajouta-t-il.
+
+--De quoi faire, capitaine, dites?
+
+--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous
+tant que nous sommes pour en venir à notre honneur; attendu que ces
+fainéants de Calabrais, c'est bon à boire, à manger et à danser; mais
+pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un
+seul!
+
+Effectivement, le rivage était complètement désert: hommes, femmes et
+enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez
+naturel pour qu'on ne s'en formalisât point.
+
+Quoique réduits à nos propres forces, nous n'en parvînmes pas moins,
+grâce à un mécanisme fort ingénieux inventé par le pilote, à remettre
+le bâtiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait
+glissé fut rétabli en son lieu et place, l'échelle appliquée de
+nouveau à bâbord, et au bout d'une heure à peu près tout était
+aussi propre et aussi en ordre à bord du speronare que si rien
+d'extraordinaire ne s'était passé.
+
+La nuit s'écoula sans accident aucun.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+TÉRENCE LE TAILLEUR.
+
+
+Le lendemain, à six heures du matin, nous vîmes arriver le guide et
+les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage
+important n'était arrivé dans le village; trois ou quatre cheminées
+étaient tombées, voilà tout.
+
+Nous convînmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait
+trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent
+changeât, il lui fallait, à lui, douze ou quinze heures: il fut
+convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait
+jusqu'à ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant
+lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours
+écoulés, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans
+la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau
+rendez-vous.
+
+Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter
+avec nous le moins d'argent possible, nous prîmes chacun six ou huit
+louis seulement, laissant le reste de notre trésor sous la garde de
+l'équipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en
+règle, nous enfourchâmes nos montures et prîmes congé de nos matelots,
+qui nous promirent de nous recommander tous les soirs à Dieu dans
+leurs prières. Quant à nous, nous leur enjoignîmes de partir au
+premier souffle de vent; ils s'y engagèrent sur leur parole, nous
+baisèrent une dernière fois les mains, et nous nous séparâmes.
+
+Nous suivions pour aller à Scylla la route déjà parcourue, et sur
+laquelle par conséquent nous n'avions aucune observation à faire; mais
+comme notre guide était forcé de marcher à pied, attendu qu'après
+nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amené que deux,
+espérant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres
+convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train
+très-ordinaire; encore en arrivant à Scylla nous déclara-t-il que,
+ses mulets n'ayant point mangé avant leur départ, il était de toute
+urgence qu'il les fît déjeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un
+éclaircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme
+toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prétendait
+avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses
+voyageurs. La chose n'était point portée sur le _papier_; mais, comme
+heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois
+mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses
+conventions à la lettre, à défaut de quoi j'allais aller prévenir
+mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut
+arrêté que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais
+un troisième, et que le prix du mulet absent serait affecté à la
+nourriture des deux mulets présents.
+
+Afin de ne pas perdre une heure inutilement à Scylla, nous montâmes,
+Jadin et moi, sur le rocher où est bâtie la forteresse. Là, nous
+relevâmes une petite erreur archéologique: c'est que la citadelle,
+qu'on nous avait dit élevée par Murât, datait de Charles d'Anjou: il y
+avait cinq siècles et demi de différence entre l'un et l'autre de ces
+deux conquérants. Mais le renseignement nous avait été donné par
+nos Siciliens, et j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas
+scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.
+
+Ce fut le 7 février 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e
+régiment d'infanterie légère et du 67e régiment d'infanterie de
+ligne entrèrent à la baïonnette dans la petite ville de Scylla et
+en chassèrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent à
+s'embarquer sous la protection du fort que défendait une garnison du
+62e régiment de ligne anglais.
+
+A peine maîtres de la ville, les Français établirent sur la montagne
+qui la domine une batterie de canons destinée à battre le fort en
+brèche. Le 9, la batterie commença son feu; le 15, la garnison
+anglaise fut sommée de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais
+dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits bâtiments partit des
+cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour
+venu, les assiégeants s'aperçurent qu'on ne répondait pas à leur feu;
+en même temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour
+la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible à cause de
+l'escarpement du roc taillé à pic; mais il fallut bien qu'ils en
+crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'éloigner
+chargées d'habits rouges. Ils coururent aussitôt à l'assaut,
+s'emparèrent de la forteresse sans résistance aucune et arrivèrent au
+haut du rempart juste à temps pour voir s'éloigner la dernière barque.
+Un escalier taillé dans le roc, et qu'il était impossible d'apercevoir
+de tout autre côté que de celui de la mer, donna l'explication du
+miracle. Les canons du fort furent aussitôt tournés vers les fugitifs,
+et un bateau chargé de cinquante hommes fut coulé bas; les autres,
+craignant le même sort, firent force de voiles pour s'éloigner,
+laissant leurs compagnons se tirer de là connue ils pourraient. Les
+trois quarts s'en tirèrent en se noyant, l'autre quart regagna la côte
+à la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans
+le fort dix-neuf pièces de canon, deux mortiers, deux obusiers, une
+caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.
+
+La prise de Scylla mit fin à la campagne: c'était le seul point où le
+roi Ferdinand posât encore le pied en Calabre; et Joseph Napoléon,
+passé roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi maître de la moitié du
+royaume de son prédécesseur.
+
+J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu'à l'extrémité de la
+Péninsule italique je retrouvai la trace des boulets français sur une
+citadelle de la Grande-Grèce.
+
+L'heure était écoulée: nous avions donné rendez-vous à notre muletier
+de l'autre côté de la ville. Nous revînmes donc sur la grande route,
+où, après un instant d'attente, nous fûmes rejoints par notre homme
+et par ses deux bêtes. En remontant sur mon mulet je m'aperçus qu'on
+avait touché à mes fontes; ma première idée fut qu'on m'avait volé mes
+pistolets, mais en levant la couverture je les vis à leur place. Notre
+guide nous dit alors que c'était seulement le garçon d'écurie qui les
+avait regardés, pour s'assurer s'ils étaient chargés, sans doute, et
+donner sur ce point important des renseignements à qui de droit. Au
+reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une société
+équivoque pour être pris au dépourvu: nous étions armés jusqu'aux
+dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint à la terreur
+qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres
+dont nous entendions faire journellement le récit. Au reste, comme je
+ne me fiais pas beaucoup à mon guide, ce petit événement me fut une
+occasion de lui dire que, si nous étions arrêtés, la première chose
+que je ferais serait de lui casser la tête. Cette menace, donnée en
+manière d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus résolu du
+monde, parut faire sur lui une très-sérieuse impression.
+
+Vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Bagnaria. Là,
+notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacrée à
+son dîner et au nôtre. La proposition était trop juste pour ne
+pas trouver en nous un double écho: nous entrâmes dans une espèce
+d'auberge, et nous demandâmes qu'on nous servit immédiatement.
+
+Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns
+préparatifs dans la chambre où nous attendions notre nourriture, je
+descendis à la cuisine afin de presser le cuisinier. Là il me fut
+répondu qu'on aurait déjà servi le dîner à nos excellences, mais que
+notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient à l'hôtel, on
+n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait à peine sept
+lieues dans la journée, je trouvai la plaisanterie médiocre, et je
+priai le maître de la locanda de nous faire dîner à l'instant même,
+et de prévenir notre muletier de se tenir prêt, lui et ses bêtes, à
+repartir aussitôt après le repas.
+
+La première partie de cet ordre fut scrupuleusement exécutée; deux
+minutes après l'injonction faite, nous étions à table. Mais il n'en
+fut pas de même de la seconde: lorsque nous descendîmes, on nous
+annonça que, notre guide n'étant point rentré, on n'avait pas pu lui
+faire part de nos intentions, et que, par conséquent, elles n'étaient
+pas exécutées. Notre résolution fut prise à l'instant même: nous fîmes
+faire notre compte et celui de nos mulets, nous payâmes total et bonne
+main; nous allâmes droit à l'écurie, nous sellâmes nos montures,
+nous montâmes dessus, et nous dîmes à l'hôte que lorsque le muletier
+reviendrait il n'avait qu'à lui dire qu'en courant après nous il nous
+rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point à se tromper,
+ce chemin étant la grande route.
+
+Comme nous atteignions l'extrémité de la ville, nous entendîmes
+derrière nous des cris perçants; c'était notre Calabrais qui s'était
+mis à notre poursuite et qui n'aurait pas été fâché d'ameuter quelque
+peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit était
+clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journée, ce n'était
+point une étape. Il nous restait encore trois heures de jour à épuiser
+et sept milles seulement à faire pour arriver à Palma. Nous avions
+donc le droit d'aller jusqu'à Palma. Notre guide alors essaya de nous
+arrêter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer
+d'être arrêtés deux ou trois fois en voyageant à une pareille heure;
+et, à l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre
+gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou
+six prisonniers. Or ces prisonniers n'étaient autres, assurait notre
+homme, que des voleurs qui avaient été pris la veille sur la route
+même que nous voulions suivre. A ceci nous répondîmes que, puisqu'ils
+avaient été pris, ils n'y étaient plus; et que d'ailleurs, s'il avait
+besoin effectivement d'être rassuré, nous demanderions aux gendarmes,
+qui suivaient la même route, la permission de voyager dans leur
+honorable société. A une pareille proposition, il n'y avait rien à
+répondre; force fut donc à notre malheureux guide d'en prendre son
+parti: nous mîmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en
+gémissant. Je donne tous ces détails pour que le voyageur qui nous
+succédera dans ce bienheureux pays sache à quoi s'en tenir, une fois
+pour toutes; faire ses conditions, par écrit d'abord, et avant tout;
+puis, ces conditions faites, ne céder jamais sur aucune d'elles.
+Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures
+passées, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son
+pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-même au-devant de
+vos désirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera à chaque heure une
+opposition, à chaque pas une difficulté; un voyage de trois jours en
+durera huit, et là où l'on aura cru dépenser cent écus on dépensera
+mille francs.
+
+Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine
+eus-je jeté les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de
+Scylla: c'était jour de bonheur.
+
+La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient porté leurs
+fruits. Je n'aurais eu qu'un mot à dire pour faire accoupler mon
+muletier à un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis
+pas, seulement je fis comprendra d'un signe à ce drôle-là dans quels
+rapports j'étais avec les autorités du pays.
+
+J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur
+j'étais tombé sur les plus honnêtes gens de la terre, ils ne savaient
+absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient à
+Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir à ceux qui les y
+menaient, mais ils étaient bien convaincus qu'ils seraient à peine
+arrivés dans la capitale de la Calabre citérieure, qu'on leur ferait
+des excuses sur l'erreur qu'on avait commise à leur endroit, et qu'on
+les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et
+mœurs.
+
+Voyant que c'était un parti pris, je revins à mon brigadier;
+malheureusement lui-même était fort peu au courant des faits et gestes
+de ses prisonniers; il savait seulement que tous étaient arrêtés sous
+prévention de vol à main armée, et que parmi eux trois ou quatre
+étaient accusés d'assassinat. Malgré la promesse faite à mon guide, je
+trouvai la société trop choisie pour rester plus long-temps avec elle,
+et, faisant un signe à Jadin, qui y répondit par un autre, nous mîmes
+nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations;
+mais je priai mon brave brigadier de lui faire à l'oreille une petite
+morale; ce qui eut lieu à l'instant même, et ce qui produisit le
+meilleur effet.
+
+Moyennant quoi nous arrivâmes vers sept heures du soir à Palma sans
+mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.
+
+Rien n'est plus promptement visité qu'une ville de Calabre; excepté
+les éternels temples de Pestum qui restent obstinément debout à
+l'entrée de cette province, il n'y a pas un seul monument à voir de la
+pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essayé,
+comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a
+jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre à deux mains,
+et comme un vanneur fait du blé, il secoue rochers, villes et
+villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il
+s'arrête, tout est changé d'aspect sur une surface de soixante-dix
+lieues de long et de trente ou quarante de large. Où il y avait
+des montagnes il y a des lacs, où il y avait des lacs il y a des
+montagnes, et où il y avait des villes il n'y a généralement plus
+rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille à une
+fourmilière dont un voyageur en passant a détruit l'édifice, se remet
+à l'œuvre; chacun charrie son moellon, chacun traîne sa poutre;
+puis, tant bien que mal et autant que possible, à la place où était
+l'ancienne ville on bâtit une ville nouvelle qui, pareille à chacune
+des dix villes qui l'ont précédée, durera ce qu'elle pourra. On
+comprend qu'avec cette éternelle éventualité de destruction, on
+s'occupe peu de bâtir selon les règles de l'un des six ordres reconnus
+par les architectes. Vous pouvez donc, à moins que vous n'ayez quelque
+recherche historique, géologique ou botanique à faire, arriver le soir
+dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain
+matin: vous n'aurez rien laissé derrière vous qui mérite la peine
+d'être vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage,
+c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses
+habitants, la vigueur de ses forêts, l'aspect de ses rochers, et les
+mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour,
+tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une
+tente et des mulets irait de Pestum à Reggio sans entrer dans une
+seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la
+grande route par étapes de trois lieues, aurait séjourné dans chaque
+ville et dans chaque village.
+
+Nous ne cherchâmes donc aucunement à voir les curiosités de Palma,
+mais bien à nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus
+blancs de l'auberge de l'_Aigle-d'Or_, où, pour se venger de nous sans
+doute, nous conduisit notre guide; puis, les premières précautions
+prises, nous fîmes une espèce de toilette pour aller porter à son
+adresse une lettre que nous avait prié de remettre en passant et en
+mains propres notre brave capitaine. Cette lettre était destinée à M.
+Piglia, l'un des plus riches négociants en huile de la Calabre. Nous
+trouvâmes dans M. Piglia non-seulement le négociant _pas fier_ dont
+nous avait parlé Pietro, mais encore un homme fort distingué. Il
+nous reçut comme eût pu le faire un de ses aïeux de la Grande-Grèce,
+c'est-à-dire en mettant à notre disposition sa maison et sa table. A
+cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre
+fut grande, je l'avoue; j'avais presque oublié les auberges de Sicile,
+et je n'étais pas encore familiarisé avec celles de Calabre, de
+sorte que la vue de la nôtre m'avait quelque peu terrifié; nous n'en
+refusâmes pas moins le gîte, retenus par une fausse honte; mais
+heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du déjeuner offert
+pour le lendemain. Nous objectâmes bien à la vérité la difficulté
+d'arriver le lendemain soir à Monteleone si nous partions trop tard de
+Palma; mais M. Piglia détruisit à l'instant même l'objection en nous
+disant de faire partir le lendemain, dès le matin, le muletier et les
+mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu'à cette
+ville en voiture, de manière à ce que, trouvant les hommes et les
+bêtes bien reposés, nous pussions repartir à l'instant même. La grâce
+avec laquelle nous était faite l'invitation, plus encore que la
+logique du raisonnement, nous décida à accepter, et il fut convenu que
+le lendemain à neuf heures du matin nous nous mettrions à table, et
+qu'à dix heures nous monterions en voiture.
+
+Une nouvelle surprise nous attendait en rentrant à l'hôtel: outre
+toutes les chances que nos chambres par elles-mêmes nous offraient de
+ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'établissement. Cela me
+rappela notre fête de la veille si singulièrement interrompue, notre
+chorégraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'idée me vint alors,
+puisque j'étais forcé de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait
+dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le maître
+de l'hôtel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance
+savait, dans tous ses détails, l'histoire de maître Térence le
+tailleur. Mon hôte me répondit qu'il la savait à merveille, mais qu'il
+avait quelque chose à m'offrir de mieux qu'un récit verbal: c'était
+la complainte imprimée qui racontait cette lamentable aventure. La
+complainte était une trouvaille: aussi déclarai-je que j'en donnerais
+la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer à
+l'instant même; cinq minutes après j'étais possesseur du précieux
+imprimé. Il est orné d'une gravure coloriée représentant le diable
+jouant du violon, et maître Térence dansant sur son établi.
+
+Voici l'anecdote:
+
+C'était par un beau soir d'automne; maître Térence, tailleur à
+Catanzaro, s'était pris de dispute avec la signora Judith sa femme,
+à propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints
+étaient unis, elle tenait à faire d'une certaine façon, tandis que
+maître Térence préférait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze
+ans, tous les soirs à la même heure la même dispute se renouvelait à
+propos de la même cause.
+
+Mais cette fois la dispute avait été si loin, qu'au moment où maître
+Térence s'accroupissait sur son établi pour travailler encore deux
+petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux
+heures à prendre un à-compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude
+fort grassement: or, dis-je, la dispute avait été si loin, qu'en se
+retirant dans sa chambre, Judith avait, par manière d'adieu, lancé à
+son mari une pelote toute garnie d'épingles, et que le projectile,
+dirigé par une main aussi sûre que celle d'Hippolyte, avait atteint
+le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en était résulté une
+douleur subite, accompagnée d'un rapide dégorgement de la glande
+lacrymale; ce qui avait porté l'exaspération du pauvre homme au point
+de s'écrier:--Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me
+débarrassât de toi!
+
+--Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'écria en rouvrant la porte
+la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe.
+
+--Je lui donnerais, s'écria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette
+paire de culottes que je fais pour don Girolamo, curé de Simmari!
+--Malheureux! répondit Judith en faisant un nouveau geste de menace
+qui fit que, autant par sentiment de la douleur passée que par crainte
+de la douleur à venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les
+deux mains à son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier
+le nom du Seigneur, qui t'a donné une femme qui est la patience même,
+que d'invoquer le nom de Satan.
+
+Et, soit qu'elle fût intimidée du souhait de son mari, soit que,
+généreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme
+atterré, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour
+que maître Térence ne doutât point qu'il y eût maintenant un pouce de
+bois entre lui et son ennemie.
+
+Cela n'empêcha point que maître Térence, qui, à défaut du courage du
+lion, avait la prudence du serpent, ne restât un instant immobile et
+la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait données comme
+armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur
+de son caractère, il avait converties en armes défensives. Cependant,
+au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'éprouvant
+aucun choc, il se hasarda à regarder entre ses doigts d'abord, et puis
+à ôter une main, puis l'autre, puis enfin à porter la vue sur les
+différentes parties de l'appartement. Judith était bien entrée dans
+son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que,
+jusqu'au lendemain matin, il était au moins débarrassé.
+
+Mais son étonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les
+culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux déjà à moitié
+exécutées, il aperçut en face de lui, assis au pied de son établi,
+un petit vieillard de bonne mine, habillé tout de noir, et qui le
+regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuyés sur l'établi et
+le menton dans ses deux mains.
+
+Le petit vieillard et maître Térence se regardèrent un instant face à
+face; puis maître Térence rompant le premier le silence:
+
+--Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que
+vous attendez là?
+
+--Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en
+douter.
+
+--Non, le diable m'emporte, répondit Térence.
+
+A ce mot: le diable m'emporte, il eût fallu voir la joie du petit
+vieillard; ses yeux brillèrent comme braise, sa bouche se fendit
+jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrière lui quelque chose qui
+allait et venait en balayant le plancher.
+
+--Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends?
+
+--Oui, reprit Térence.
+
+--Eh bien, j'attends mes culottes.
+
+--Comment, vos culottes?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais vous ne m'avez pas commandé de culottes, vous.
+
+--Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte.
+
+--Moi, s'écria Térence stupéfait; moi, je vous ai offert des culottes?
+Lesquelles?
+
+--Celles-là? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles
+le tailleur travaillait.
+
+--Celles-là, reprit maître Térence, de plus en plus étonné; mais
+celles-là appartiennent à don Girolamo, curé de Simmari.
+
+--C'est-à-dire qu'elles appartenaient à don Girolamo il y a un quart
+d'heure, mais maintenant elles sont à moi.
+
+--A vous? reprit maître Térence, de plus en plus ébahi.
+
+--Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais
+bien ces culottes pour être débarrassé de ta femme?
+
+--Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le répète.
+
+--Eh bien! j'accepte le marché; moyennant ces culottes je te
+débarrasse de ta femme.
+
+--Vraiment?
+
+--Parole d'honneur.
+
+--Et quand cela?
+
+--Aussitôt que je les aurai entre les jambes.
+
+--Oh! mon gentilhomme, s'écria Térence en pressant le vieillard sur
+son cœur, permettez-moi de vous embrasser.
+
+--Volontiers, dit le vieillard en serrant à son tour si fortement le
+tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber à la renverse
+étouffé, et fut un instant à se remettre.
+
+--Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard.
+
+--Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se
+plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal.
+
+--Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard
+en tirant de sa poche une bouteille et deux verres.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Térence la bouche ouverte et
+les yeux étincelants de joie.
+
+--Goûtez toujours, dit le vieillard.
+
+--C'est de confiance, reprit Térence; et il porta le verre à sa
+bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en
+amateur satisfait.
+
+--Diable! dit-il.
+
+Soit satisfaction de voir sa liqueur appréciée, soit que l'exclamation
+par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plût au petit
+vieillard, ses yeux brillèrent de nouveau, sa bouche se fendit
+derechef, et l'on entendit, comme la première fois, ce petit frôlement
+qui était évidemment chez lui une marque de satisfaction. Quant à
+maître Térence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'élixir
+de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux.
+
+--Ainsi vous êtes venu pour cela, ô digne gentilhomme que vous êtes,
+et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et
+aussitôt qu'elles seront faites vous emmènerez ma femme, vraiment?
+
+--Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes?
+
+--Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela
+qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu'à enfiler son
+aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voilà, enfin.
+
+Et maître Térence se mit à coudre avec une telle ardeur qu'on ne
+voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avançait avec une
+rapidité miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans tout
+cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation
+de surprise à maître Térence, c'est que, quoique les points se
+succédassent avec une rapidité à laquelle lui-même ne comprenait rien,
+le fil restait toujours de la même longueur; si bien qu'avec ce fil,
+il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever,
+non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les
+culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phénomène lui donna à
+penser, et pour la première fois il lui vint à la pensée que le petit
+vieillard qui était devant lui pourrait bien ne pas être ce qu'il
+paraissait.
+
+--Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement
+qu'il n'avait fait encore.
+
+Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute
+qui se trouvait dans la voix de maître Térence, et aussitôt empoignant
+la bouteille au collet:
+
+--Encore une goutte de cet élixir, mon maître, dit-il en remplissant
+le verre de Térence.
+
+--Volontiers, répondit le tailleur, qui avait trouvé la liqueur trop
+superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second
+verre avec la même sensualité que le premier.
+
+--Voilà de fameux rosolio, dit-il, où diable se fait-il?
+
+Comme ces paroles avaient été dites avec un tout autre accent que
+celles qui avaient inquiété le petit vieillard, ses yeux se remirent
+à briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce
+singulier frôlement qu'avait déjà remarqué le tailleur.
+
+Mais cette fois maître Térence était loin de s'en inquiéter; l'effet
+de la liqueur avait été plus souverain encore que la première fois, et
+l'étranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il fût,
+venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il
+le chicanât sur l'endroit d'où il venait.
+
+--Où l'on fait cette liqueur? dit l'étranger. --Où? demanda Térence.
+
+--Eh bien! dans l'endroit même où je compte emmener ta femme.
+
+Térence cligna de l'œil et regarda le vieillard d'un air qui voulait
+dire: Bon! je comprends; et il se remit à l'ouvrage; mais au bout d'un
+instant le vieillard étendit là main.
+
+--Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu?
+
+--Ce que je fais?
+
+--Oui, tu fermes le fond de mes culottes.
+
+--Sans doute, je le ferme.
+
+--Alors, par où passerai-je ma queue?
+
+--Comment, votre queue?
+
+--Certainement, ma queue.
+
+--Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit
+frôlement?
+
+--Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi
+d'elle-même quand je suis content.
+
+--En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son âme, au lieu de
+s'effrayer comme il l'aurait dû d'une si singulière réponse; en ce
+cas, je sais qui vous êtes; et, du moment où vous avez une queue, je
+ne serais pas étonné que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein!
+
+--Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutôt.
+
+Et levant la jambe, il passa à travers l'établi comme s'il n'eût eu à
+percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui
+d'un bouc.
+
+--Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu'à bien se tenir. Et il
+continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un
+instant les culottes se trouvèrent faites.
+
+--Où vas-tu? demanda le vieillard.
+
+--Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer à presser, et de
+donner un dernier coup aux coutures de vos culottes.
+
+--Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te déranger.
+
+Et il tira de la même poche dont il avait déjà tiré les verres et la
+bouteille un éclair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot posé
+sur les chenets, et qui, s'enlevant par la cheminée, illumina pendant
+quelques secondes tous les environs. Le feu se mit à pétiller, et en
+une seconde le fer rougit.
+
+--Eh! eh! s'écria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire
+brûler vos culottes.
+
+--Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance
+qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'étoffe en laine
+d'amiante.
+
+--Alors c'est autre chose, dit Térence en laissant glisser ses jambes
+le long de l'établi.
+
+--Où vas-tu? demanda le vieillard.
+
+--Chercher mon fer.
+
+--Attends.
+
+--Comment, que j'attende?
+
+--Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mérite est fait pour se
+déranger pour un fer!
+
+--Mais il faut bien que j'aille à lui, puis-qu'il ne peut venir à moi.
+--Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir.
+
+Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre
+quelques accords.
+
+A la première note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant
+jusqu'au pied de l'établi; arrivé là, le vieillard tira de
+l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'établi.
+
+--Diable! dit Térence, voilà un instrument au son duquel on doit bien
+danser.
+
+--Achève mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air
+après.
+
+Le tailleur saisit le fer avec une poignée, retourna les culottes,
+étendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant
+d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient
+d'une seule pièce. Puis, lorsqu'il eut fini:
+
+--Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir là une
+paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de
+vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il à demi-voix que, si vous
+êtes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul
+pouvez me rendre.
+
+Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui
+ne laissait rien à désirer à l'amour-propre de maître Térence. Puis,
+après a voir eu la précaution de passer sa queue par le trou ménagé
+à cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds à leur place
+naturelle, sans avoir eu la peine d'ôter les anciennes, attendu que,
+comptant sans doute sur celles-là, il s'était contenté de passer
+simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la
+ceinture, boutonna les jarretières et se regarda avec satisfaction
+dans le miroir cassé que maître Térence mettait à la disposition de
+ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur
+honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de
+prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard
+lui-même.
+
+--Maintenant, dit le vieillard après avoir fait trois ou quatre pliés
+à la manière des maîtres de danse, pour assouplir le vêtement au moule
+qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole, à mon tour de tenir
+la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit à jouer un
+cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord maître Térence se
+trouva debout sur son établi, comme si la main de l'ange qui portait
+Habacuc l'avait soulevé par les cheveux, et qu'aussitôt il se mit à
+sauter avec une frénésie dont, même à l'époque où il passait pour un
+beau danseur, il n'avait jamais eu l'idée. Mais ce ne fut pas tout, ce
+délire chorégraphique fut aussitôt partagé par tous les objets qui se
+trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et
+les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les
+épingles et les aiguilles se dressèrent sur leurs pointes, et un
+ballet général commença, dont maître Térence était le principal
+acteur, et dont tous les objets environnants étaient les accessoires.
+Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre,
+battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grêle
+les figures les plus fantastiques qui étaient à l'instant même
+exécutées par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la
+mesure de façon que non-seulement maître Térence paraissait hors de
+lui-même, mais encore que la pelle et les pincettes étaient rouges
+comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets
+s'échevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des épingles
+et des aiguilles, comme s'ils étaient en nage enfin, à un dernier
+accord plus violent que les autres, la tête de maître Térence alla
+frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut
+ébranlée, et que la porte de la chambre à coucher s'ouvrant la signora
+Judith parut sur le seuil.
+
+Soit que le terme du ballet fut arrivé, soit que cette apparition
+stupéfiât le vieillard lui-même, à la vue de la digne femme la musique
+cessa. Aussitôt maître Térence retomba assis sur son établi, la pelle
+et les pincettes se couchèrent à côté l'une de l'autre, les tabourets
+et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux
+rapprochèrent leurs jambes, les épingles se renfoncèrent dans leur
+pelote, et les aiguilles rentrèrent dans leur étui.
+
+Un silence de mort succéda à l'horrible brouhaha qui depuis un quart
+d'heure se faisait entendre.
+
+Quant à Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, était
+stupéfaite de colère en voyant que son mari profitait de son sommeil
+pour donner bal chez lui. Mais elle n'était pas femme à contenir sa
+rage et à rester figée en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les
+pincettes afin d'étriller vigoureusement son mari; mais, comme de son
+côté maître Térence était familiarisé avec son caractère, en même
+temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger
+le délinquant, il sautait, lui, à bas de son établi, et, saisissant
+le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son allié.
+Malheureusement Judith n'était pas femme à compter ses ennemis, et,
+comme dans certains moments il fallait qu'elle frappât n'importe sur
+qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air
+goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute
+sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand étonnement de
+Judith, n'eut d'autre résultat que de faire jaillir de l'endroit
+frappé une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre
+côté, ce qui fit à l'instant même jaillir une seconde corne de la même
+dimension et de la même couleur. A cette double apparition, Judith
+commença de comprendre à qui elle avait affaire et voulut faire
+retraite dans sa chambre; mais, au moment où elle allait en franchir
+le seuil, le vieillard porta son violon à son épaule, posa l'archet
+sur les cordes et commença un air de valse, mais si jovial, si
+entraînant, si fascinateur, que, si peu que le cœur de la pauvre
+Judith fût disposé à la danse, son corps, forcé d'obéir, sauta
+du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit à valser
+frénétiquement, bien qu'elle jetât les hauts cris et s'arrachât les
+cheveux de désespoir; tandis que Térence, sans lâcher la queue du
+diable, tournait sur lui-même, et que les pelles, les pincettes, les
+chaises, les tabourets, les ciseaux, les épingles et les aiguilles
+reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi,
+pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des
+cris et des contorsions de Judith, qui, à la dernière mesure, finit,
+comme avait fait Térence, par tomber haletante sur le carreau, en
+même temps que tous les autres meubles, auxquels la tête tournait,
+roulaient pêle-mêle dans la chambre.
+
+--Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela
+n'est qu'un prélude et que je suis homme de parole, vous allez, mon
+cher Térence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith
+toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein
+air.
+
+Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya
+de fuir; mais au même instant un air nouveau retentit, et Judith,
+entraînée par une puissance surnaturelle, se remit à sauter avec une
+vigueur nouvelle, tout en suppliant maître Térence, par tout ce qu'il
+avait de plus sacré au monde, de ne point souffrir que le corps et
+l'âme de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur,
+sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait été sourde
+aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait commandé le gentilhomme
+cornu; aussitôt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds
+fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith,
+qui se tordait les bras de désespoir tandis que ses jambes battaient
+les entrechats les plus immodérés et les bourrées les plus
+frénétiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir où ils
+allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un
+petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer,
+puis enfin disparaître dans l'obscurité. Quelque temps encore il
+entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et
+les cris désespérés de Judith; mais tout à coup, musique, rires,
+gémissements cessèrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie
+qu'on plongerait dans l'eau, leur succéda; un éclair rapide et
+bleuâtre sillonna le ciel, répandant une effroyable odeur de soufre
+par toute la contrée; puis tout rentra dans le silence et dans
+l'obscurité. Térence rentra chez lui, referma la porte à double tour,
+remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, épingles et
+aiguilles à leur place, et alla se coucher en bénissant à la fois Dieu
+et le diable de ce qui venait de lui arriver.
+
+Le lendemain, et après avoir dormi comme cela ne lui était pas arrivé
+depuis dix ans, Térence se leva, et, pour se rendre compte du chemin
+qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce
+qui était on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laissé son
+empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et
+enfin sur le sable du rivage, où il s'était perdu dans la frange
+d'écume qui bordait la mer.
+
+Depuis ce moment, Térence le tailleur est l'homme le plus heureux de
+la terre, et n'a pas manqué un seul jour, à ce qu'il assure, de prier
+soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si généreusement venu
+à son aide dans son affliction.
+
+Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mêla, mais je fus
+loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le
+bonhomme Térence la nuit du départ de sa femme; aussi à sept heures du
+matin étais-je dans les rues de Palma.
+
+Comme je l'avais présumé, il n'y avait absolument rien à voir; toutes
+les maisons étaient de la veille, et les deux ou trois églises où nous
+entrâmes datent d'une vingtaine d'années; il est vrai qu'en échange on
+a du rivage de la mer, réunie dans un seul panorama, la vue de toutes
+les îles Ioniennes.
+
+A neuf heures moins un quart nous nous rendîmes chez M. Piglia: le
+déjeuner était prêt, et au moment où nous entrâmes il donna l'ordre de
+mettre les mules à la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia
+nous confierait tout bonnement à son cocher; mais point: avec une
+grâce toute particulière il prétendit avoir à Gioja une affaire
+pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen
+de l'empêcher de nous accompagner.
+
+M. Piglia avait raison de dire que nous réparerions le temps perdu:
+en moins d'une heure nous fîmes les huit milles qui séparent Palma
+de Gioja. A Gioja nous trouvâmes notre muletier et nos mulets, qui
+étaient arrivés depuis une demi-heure et qui étaient repus et reposés.
+L'étape était énorme jusqu'à Monteleone; nous prîmes congé de M.
+Piglia, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.
+
+En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne
+pouvaient guère rien nous offrir de nouveau, nous prîmes la route
+de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus
+pittoresque. D'ailleurs, nous étions si familiarisés avec les menaces
+de danger qui ne se réalisaient jamais sérieusement, que nous avions
+fini par les regarder comme entièrement chimériques. Au reste, le
+passage était superbe, partout il conservait un caractère de grandeur
+sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages
+qui le vivifiaient. Tantôt c'était un médecin faisant ses visites à
+cheval, avec son fusil en bandoulière et sa giberne autour du corps;
+tantôt c'était le pâtre calabrais, drapé dans son manteau déguenillé,
+se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil à une
+statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer à ses pieds,
+sans curiosité et sans menace, insouciant comme tout ce qui est
+sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui
+est fort; tantôt enfin c'étaient des familles tout entières dont les
+trois générations émigraient à la fois: la mère assise sur un âne,
+tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis
+que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes
+gens, portant sur leurs épaules des instruments de labourage,
+chassaient devant eux un cochon destiné à succéder probablement aux
+provisions épuisées. Une fois nous rencontrâmes, à une lieue à peu
+près d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une célérité
+remarquable, le véritable propriétaire de l'animal immonde, qui nous
+arrêta pour nous demander si nous n'avions pas rencontré une troupe de
+bandits calabrais qui emmenaient sa troïa. A la description qu'il nous
+fit de la pauvre bête qui, selon lui, était près de mettre bas, il
+nous fut impossible de méconnaître les voleurs dans les derniers
+bipèdes et le cochon dans le dernier quadrupède que nous avions
+rencontrés; nous donnâmes au requérant les renseignements que notre
+conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vîmes
+repartir au galop à la poursuite de la tribu voyageuse.
+
+Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvâmes un si délicieux
+paysage à la manière du Poussin, avec une prairie pleine de bœufs
+au premier plan, et au second une forêt de châtaigniers du milieu de
+laquelle se détachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme
+charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le
+troisième plan, que Jadin réclama son droit de halte, ce droit qui lui
+était toujours accordé sans conteste. Je le laissai s'établir à son
+point de vue, et je me mis à chasser dans la montagne. Nous gagnâmes
+à cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix
+rouges pour notre souper.
+
+En arrivant à Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles
+pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules
+venaient de se reposer une heure, et que, grâce à une maison située
+sur la route et où il s'était procuré à nos dépens un sac d'avoine,
+elles avaient fait un excellent repas, nous eûmes l'air de ne pas
+entendre et nous continuâmes notre route jusqu'à Mileto. A Mileto ce
+fut un véritable désespoir quand nous lui réitérâmes notre intention
+irrévocable d'aller coucher à Monteleone: il était sept heures du
+soir, et nous avions encore sept milles à faire; de sorte que, comme
+on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'être
+arrêtés. Pour comble de malheur, en traversant la grande place
+de Mileto, j'aperçus un tombeau antique représentant la mort de
+Penthésilée. Ce fut moi, à mon tour, qui réclamai un croquis, et une
+demi-heure s'écoula, au grand désespoir de notre guide, en face de
+cette pierre, où il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien
+digne de nous arrêter.
+
+Il était nuit presque close lorsque nous sortîmes de la ville, et je
+dois le dire à l'honneur de notre pauvre muletier, à un quart de lieu
+au delà des dernières maisons, la route s'escarpait si brusquement
+dans la montagne et s'enfonçait dans un bois de châtaigniers si
+sombre, que nous-mêmes nous ne pûmes nous empêcher d'échanger un coup
+d'œil, et par un mouvement simultané de nous assurer que les capsules
+de nos fusils et de nos pistolets étaient bien à leurs places. Ce ne
+fut pas tout: jugeant qu'il était inutile de faire aussi par trop beau
+jeu à ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous
+descendîmes de nos montures, nous en remîmes les brides aux mains
+de notre guide, nous fîmes passer nos pistolets de nos fontes à nos
+ceintures, et, après avoir fait prendre à nos mules le milieu de la
+route, nous nous plaçâmes au milieu d'elles, de sorte que de chaque
+côté elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en
+l'honneur des Calabrais que cette précaution était parfaitement
+inutile. Nous fîmes nos sept milles sans rencontrer autre chose
+que des pâtres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise,
+s'empressèrent de nous saluer les premiers de l'éternel _buon
+viaggio_, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds
+à la tête.
+
+Nous arrivâmes à Monteleone à nuit close, ce qui fit que notre prudent
+muletier nous arrêta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on
+voyait à peine à quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de
+chercher mieux.
+
+Dieu préserve mon plus mortel ennemi d'arriver à Monteleone à l'heure
+où nous y arrivâmes, et de s'arrêter chez maître Antonio Adamo.
+
+A Monteleone, nous commençâmes à entendre parler du tremblement de
+terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinément interrompu
+notre bal. La secousse avait été assez violente, et quoique aucun
+accident sérieux ne fût arrivé, les Montéléoniens avaient eu un
+instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783,
+avait entièrement détruit leur ville.
+
+Nous passâmes chez maître Adamo une des plus mauvaises nuits que nous
+eussions encore passées. Quant à moi, je fis mettre successivement
+trois paires de draps différentes à mon lit; encore la virginité de
+cette troisième paire me parut-elle si douteuse, que je me décidai à
+me coucher tout habillé.
+
+Le lendemain, au point du jour, nous fîmes seller nos mules, et nos
+partîmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chaîne de montagnes
+qui courait à notre gauche, nous retrouvâmes la mer, et, assise au
+bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher.
+
+Mais ce qu'à notre grand regret nous cherchâmes inutilement dans le
+port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fumée de
+Stromboli, qui s'élevait à une trentaine de milles devant nous au
+milieu de la mer, nous vîmes que le vent n'avait point changé et
+venait du nord.
+
+Par un étrange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtième
+anniversaire de la mort de Murat.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE PIZZO.
+
+
+Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces
+catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que
+leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent
+au milieu du siècle comme un de tes jalons historiques plantés par la
+main de Dieu pour l'éternité: tel est le sort du Pizzo. Sans annales
+dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de
+son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques
+de l'Iliade napoléonienne.
+
+On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat
+vint se faire fusiller, là que cet autre Ajax trouva une mort
+obscure et sanglante, après avoir cru un instant que, lui aussi, il
+échapperait malgré les dieux.
+
+Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des
+fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le
+plus populaire de l'empire après celui de Napoléon.
+
+Ce fut un sort étrange que celui-là: né dans une auberge, élevé dans
+un pauvre village, Murat parvient, grâce à la protection d'une famille
+noble, à obtenir une bourse au collége de Cahors, qu'il quitte bientôt
+pour aller terminer ses études au séminaire de Toulouse. Il doit être
+prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murat, lorsque,
+pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le
+renvoie à la Bastide. Là il retrouve l'auberge paternelle dont il
+devient un instant le premier domestique. Bientôt cette existence
+le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va
+trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal de
+logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du régiment
+comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit
+revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang
+parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de
+Louis XVI est décrétée, Murat est désigné pour en faire partie; il
+part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade
+se nomme Bessières: ce sera le duc d'Istrie.
+
+Bientôt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le
+séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans
+les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est
+lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé; il écrit au
+club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur
+ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins
+n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murat garde son nom.
+
+Le 13 vendémiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de
+Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le
+commandement de l'armée d'Italie, Murat sera son aide de camp.
+
+Alors Murat grandit avec l'homme à fortune duquel il s'est attaché. Il
+est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier à
+la tête de son régiment; il monte le premier à l'assaut; il entre le
+premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en
+moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de
+l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur,
+grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler _Marat_
+va s'appeler _Joachim Napoléon_.
+
+Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le
+général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son
+casque une couronne; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te
+retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le
+16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 13 novembre
+1805 il est entré le premier à Vienne,
+
+Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de
+la grandeur de Murat et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre
+n'est qu'un homme. Napoléon va tomber, Murat va descendre.
+
+Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murat.
+Napoléon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades,
+position, fortune: il lui a donné sa sœur et un trône. A qui se fiera
+Napoléon, s'il ne se fie point à Murat, ce garçon d'auberge qu'il a
+fait roi?
+
+L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte
+l'armée, Murat tourne le dos à l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu
+par la peur de perdre son trône. Il arrive à Naples pour marchander
+sa couronne aux ennemis de la France; des négociations se nouent avec
+l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo
+tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.
+
+Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont
+sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est
+debout pour une nouvelle lutte. Murat écoute avec inquiétude ce canon
+septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit
+l'étranger au cœur de la France. Deux noms de victoire arrivent
+jusqu'à lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit,
+Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son
+cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voilà
+qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caserte ou de
+Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non
+pas, il est à Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie.
+Pourquoi Murat ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se
+noya-t-il pas à Leipsick comme Poniatowski?....
+
+Il n'eût pas signé le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le
+traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 hommes et
+à marcher à leur tête contre la France. Moyennant quoi il resta roi de
+Naples, tandisque Napoléon devenait souverain de l'île d'Elbe.
+
+Mais un jour Joachim s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône
+s'ébranle et vacille au milieu des vieux trônes. L'antique famille des
+rois rougit du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère.
+Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Joachim.
+
+En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île
+d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.
+
+Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids à cet
+événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000
+hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne
+sont plus des Français. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se
+brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à
+Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander
+l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi.
+
+Napoléon se contente de lui répondre:--Vous m'avez perdu deux fois;
+la première, en vous déclarant contre moi; la seconde, en vous
+déclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de
+Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je
+tomberai sans vous.
+
+A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napoléon. Une
+seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers
+sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement
+s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura:--Ah! si Murat était
+ici!....
+
+Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat était devenu; il ne
+devait reparaître que pour mourir.
+
+Entrons au Pizzo.
+
+Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour
+moi presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréchal Brune était mon
+parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai tiré
+les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois
+j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiffé du bonnet
+aux plumes éclatantes du héros d'Aboukir.
+
+Je venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les dernières
+heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire
+aient conservé le souvenir.
+
+J'avais pris toutes mes précautions d'avance. A Vulcano, on se le
+rappelle, les fils du général Nunziante m'avaient donné une lettre de
+recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, général
+du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite
+encore, et il avait rendu à Murat prisonnier tous les services qu'il
+avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivité il lui
+avait fait visite, et enfin il avait pris congé de lui dans un dernier
+adieu, quelques instants avant sa mort.
+
+J'eus à peine remis à M. le chevalier Alcala la lettre de
+recommandation dont j'étais porteur, qu'il comprit l'intérêt que je
+devais prendre aux moindres détails de la catastrophe dont je voulais
+me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir à ma disposition.
+
+D'abord nous commençâmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une
+petite ville de 15 ou 1,800 âmes, bâtie sur le prolongement d'un des
+contreforts de la grande chaîne de montagnes qui part des Apennins, un
+peu au-dessus de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant toute
+la Calabre. Comme à Scylla, ce contrefort s'étend jusqu'à la mer par
+une longue arête de rochers, sur le dernier desquels est bâtie la
+citadelle.
+
+Des deux cotés, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une
+centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphémie, à sa
+gauche est la côte qui s'étend jusqu'au cap Lambroni.
+
+Au milieu du Pizzo est une grande place de forme à peu près carrée,
+mal bâtie, et à laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses.
+A son extrémité méridionale, cette rue est ornée de la statue du roi
+Ferdinand, père de la reine Amélie et grand-père du roi de Naples
+actuel.
+
+Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer;
+à droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par
+un escalier cyclopéen, formé, comme celui de Caprée, de larges dalles
+de granit.
+
+Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites
+maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du
+rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de
+sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.
+
+Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre
+pêcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient
+pas utiliser de la journée, attendu que ce 8 octobre était un
+dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâtiments
+qui, après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient
+suivre, se dirigèrent tout à coup vers le Pizzo. A cinquante pas du
+rivage à peu près, les trois bâtiments mirent en panne; une chaloupe
+fut descendue à la mer; trente et une personnes y descendirent, et
+la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient
+debout à la proue: le premier de ces trois hommes était Murat; le
+second, le général Franceschetti, et le troisième, l'aide-de-camp
+Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient
+vingt-cinq soldats et trois domestiques.
+
+Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et le
+trésor de Murat, elle était restée sous le commandement d'un nommé
+Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait comblé de bontés, et
+qu'il avait nommé son amiral.
+
+En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à
+terre; mais Murat l'arrêta en lui posant la main sur la tête et en lui
+disant:
+
+--Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier.
+
+A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général
+Franceschetti sauta après Murat, et Campana après Franceschetti; les
+soldats débarquèrent ensuite, puis les valets.
+
+Murat était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la
+poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des
+bottes à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de
+pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la
+ganse était formée de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun
+mille écus à peu près; enfin, sous son bras gauche il portait roulée
+son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier
+ses nouveaux partisans.
+
+A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murat
+trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper;
+de l'endroit où il était débarqué il voyait parfaitement l'escalier
+gigantesque qui conduit à la place: il donna l'exemple à sa petite
+troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville.
+
+Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour jeter un
+coup d'œil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le
+bâtiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de
+soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix
+heures sonnaient. La place était encombrée de peuple: c'était l'heure
+où l'on allait commencer la messe.
+
+L'étonnement fut grand lorsque l'on vit déboucher la petite troupe
+conduite par un homme si richement vêtu, par un général et par un
+aide-de-camp. Murat pénétra jusqu'au milieu de la place sans que
+personne le reconnût, tant on était loin de s'attendre à le revoir
+jamais. Murat cependant était venu au Pizzo cinq ans auparavant et à
+l'époque où il était roi.
+
+Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans,
+un ancien sergent qui avait servi dans sa garde à Naples. Murat, comme
+la plupart des souverains, avait la mémoire des noms. Il marcha
+droit à l'ex-sergent, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit:
+
+--Tu t'appelles Tavella?
+
+--Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous?
+
+--Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda
+Murat, mais ne répondit point.
+
+--Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier
+le premier _vive Joachim_!
+
+La petite troupe de Murat cria à l'instant _vive Joachim_! mais le
+Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne
+répondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait
+donné lui-même le signal; bien au contraire, une rumeur sourde
+commençait à courir dans la foule. Murat comprit ce frémissement
+d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent:
+
+--Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que
+tu étais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'éloigna sans répondre,
+s'enfonça dans une des rues tortueuses qui aboutissent à la place,
+rentra chez lui et s'y renferma.
+
+Pendant ce temps, Murat était demeuré sur la place, où la foule
+devenait de plus en plus épaisse. Alors le général Franceschetti,
+voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au
+contraire les figures sévères des assistants s'assombrissaient de
+minute en minute, s'approcha du roi:
+
+--Sire, lui dit-il, que faut-il faire?
+
+--Crois-tu que cet homme m'amènera un cheval?
+
+--Je ne le crois point, dit Franceschetti.
+
+--Alors, allons à pied à Monteleone.
+
+--Sire, il serait plus prudent peut-être de retourner à bord.
+
+--Il est trop tard, dit Murat; les dés sont jetés, que ma destinée
+s'accomplisse à Monteleone. A Monteleone!
+
+--A Monteleone! répéta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui
+montrant le chemin, marchait à sa tête.
+
+Le roi prit, pour aller à Monteleone, la route que nous venions de
+suivre nous-mêmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais déjà, et
+dans cette circonstance suprême, il y avait trop de temps perdu. En
+même temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'étaient esquivés,
+non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde
+napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces
+éternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nommé Georges
+Pellegrino, à peine armé, avait couru chez un capitaine de gendarmerie
+nommé Trenta Capelli, dont les soldats étaient à Cosenza, mais qui se
+trouvait, lui, momentanément dans sa famille au Pizzo, et lui avait
+raconté ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre à
+la tête de la population et d'arrêter Murat. Trenta Capelli avait
+aussitôt compris quels avantages résulteraient immanquablement pour
+lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il était en uniforme,
+tout prêt d'assister à la messe; il s'élança de chez lui, suivi de
+Pellegrino, courut sur la place, proposa à toute la population, déjà
+en rumeur, de se mettre à la poursuite de Murat. Le cri _aux armes!_
+retentit aussitôt; chacun se précipita dans la première maison venue,
+en sortit avec un fusil, et, guidée par Trenta Capelli et Georges
+Pellegrino, toute cette foule s'élança sur la route de Monteleone,
+coupant la retraite à Murat et à sa petite troupe.
+
+Murat avait atteint le pont qui se trouve à trois cents pas à peu près
+en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrière lui les cris de toute
+cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne
+savait pas fuir, il attendit.
+
+Trenta Capelli marchait en tête. Lorsqu'il vit Murat s'arrêter, il ne
+voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit
+donc signe à la population de se tenir où elle était, et s'avançant
+seul contre Murat, qui de son côté s'avançait seul vers lui:
+
+--Vous voyez que la retraite vous est coupée, lui dit-il; vous voyez
+que nous sommes trente contre un et que par conséquent il n'y a pas
+moyen pour vous de résister; rendez-vous donc, et vous épargnerez
+l'effusion du sang.
+
+--J'ai quelque chose de mieux que cela à vous offrir, dit à son tour
+Murat; suivez-moi, réunissez-vous à moi avec cette troupe, et il y
+a les épaulettes de général pour vous, et pour chacun de ces hommes
+cinquante louis.
+
+--Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous
+sommes tous dévoués au roi Ferdinand à la vie et à la mort; vous
+ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a répondu à votre cri de _Vive
+Joachim!_ n'est-ce pas? Écoutez.
+
+Et Trenta Capelli, levant son épée en l'air, cria: _Vive Ferdinand_!
+
+--_Vive Ferdinand!_ répéta d'une seule voix toute la population,
+à laquelle commençaient à se mêler les femmes et les enfants, qui
+accouraient et s'amassaient à l'arrière-garde.
+
+--Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me
+rendrai pas.
+
+--Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le
+feront couler.
+
+--Dérangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empêchez cet homme de
+m'ajuster.
+
+Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue.
+Trenta Capelli se jeta de côté, le coup partit, mais Murat n'en fut
+point atteint.
+
+Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil était tiré de son
+côté, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes
+seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'était trompé sur l'esprit
+des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa
+flottille. Il fit un signe à Franceschetti et à Campana, et s'élançant
+du haut du pont sur la plage, c'est-à-dire d'une hauteur de trente à
+trente-cinq pieds à peu près, il tomba dans le sable sans se faire
+aucun mal; Campana et Franceschetti sautèrent après lui, et eurent
+le même bonheur que lui. Tous trois alors se mirent à courir vers le
+rivage, au milieu, des vociférations de toute la populace qui, n'osant
+les suivre par le même chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo
+pour regagner le large escalier dont nous avons parlé et qui conduit à
+la plage.
+
+Murat se croyait sauvé, car il comptait retrouver la chaloupe sur
+le rivage et la flottille à la place où il l'avait laissée; mais en
+levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait
+et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarrée à la proue du
+navire-amiral que montait Barbara. Ce misérable livrait son maître
+pour s'emparer de trois millions qu'il savait être dans la chambre du
+roi.
+
+Murat ne put croire à tant de trahison; il mit son drapeau au bout de
+son épée et fit des signaux, mais les signaux restèrent sans réponse.
+Pendant ce temps, les balles de ceux qui étaient restés sur le pont
+pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commençait à voir déboucher par
+la place la tête de la colonne qui s'était mise à la poursuite des
+fugitifs. Il n'y avait pas de temps à perdre, une seule chance de
+salut restait, c'était de pousser à la mer une barque qui s'en
+trouvait à vingt pas et de faire force de rames vers la flottille,
+qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses
+compagnons se mirent donc à pousser la barque avec l'énergie du
+désespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce
+moment, une décharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli,
+Pellegrino et toute leur suite n'étaient plus qu'à cinquante pas de la
+barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna
+l'éloigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter à son
+tour, mais, par une de ces petites fatalités qui brisent les hautes
+fortunes, les éperons de ses bottes à l'écuyère restèrent accrochés
+dans un filet qui était étendu sur la plage. Arrêté dans son élan,
+Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au
+même instant, et avant qu'il eût pu se relever, toute la population
+était sur lui: en une seconde ses épaulettes furent arrachées, son
+habit en lambeaux et sa figure en sang. La curée royale se fût faite à
+l'instant même, et chacun en eût emporté son morceau à belles dents,
+si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus à
+le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui
+conduisait à la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand,
+les vociférations redoublèrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent
+que Murat serait massacré s'ils ne le tiraient pas au plus vite
+des mains de cette populace; ils l'entraînèrent vers le château, y
+entrèrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la première prison
+venue, le poussèrent dedans, et la refermèrent sur lui. Murât alla
+rouler tout étourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui;
+il était au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui,
+mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de
+Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frère de Napoléon, était dans le
+cachot des condamnés correctionnels.
+
+Un instant après, le gouverneur du château entra; il se nommait
+Mattei, et comme il était en uniforme Murât le reconnut pour ce qu'il
+était.
+
+--Commandant, s'écria alors Murât en se levant alors du banc où il
+était assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce
+que c'est là une prison à mettre un roi?
+
+A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses,
+ce furent les condamnés qui se levèrent à leur tour, stupéfaits
+d'étonnement; ils avaient pris Murât pour un compagnon de vol et de
+brigandage, et voilà qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur
+ancien roi.
+
+--Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre
+qu'il était défendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je
+vais vous conduire dans une chambre particulière.
+
+--Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurèrent les condamnés.
+
+--Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande
+taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne
+qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser à ses
+compagnons de captivité, quels qu'ils soient, une trace de son
+passage.
+
+A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en
+tira une poignée d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans
+attendre les remercîments des misérables dont il avait été un instant
+le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il était prêt à le
+suivre.
+
+Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et
+le conduisit dans une chambre dont les deux fenêtres donnaient, l'une
+sur la pleine mer, l'autre sur la plage où il avait été arrêté. Arrivé
+là, il lui demanda s'il désirait quelque chose.
+
+--Je voudrais un bain parfumé et des tailleurs pour me refaire des
+habits.
+
+--L'un et l'autre seront assez difficiles à vous procurer, général,
+reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on était
+convenu de lui donner.
+
+--Eh! pourquoi cela? demanda Murat.
+
+--Parce que je ne sais où l'on trouvera ici des essences, et que parmi
+les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire à votre
+excellence autre chose qu'un costume du pays.
+
+--Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir
+des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfumé, je le paierai
+cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voilà tout. Quant
+aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que
+je désire.
+
+Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les
+ordres qu'il venait de recevoir.
+
+Un instant après, des domestiques en livrée entrèrent: ils apportaient
+des rideaux de Damas pour mettre aux fenêtres, des chaises et des
+fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures
+pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat étant celle du
+concierge, tous ces objets manquaient, ou étaient en si mauvais état
+que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir.
+Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui
+répondit que c'était de la part du chevalier Alcala.
+
+Bientôt on apporta à Murat le bain qu'il avait demandé. Il était
+encore dans la baignoire lorsqu'on lui annonça le général Nunziante:
+c'était une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reçut en ami;
+mais la position du général Nunziante était fausse, et Murat s'aperçut
+bientôt de son embarras. Le général, prévenu à Tropea de ce qui venait
+de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant
+le prisonnier; et, tout en demandant à son roi pardon des rigueurs que
+lui imposait sa position, il commença un interrogatoire. Alors Murât
+se contenta de répondre:--Vous voulez savoir d'où je viens et où je
+vais, n'est-ce pas, général? eh bien! je viens de Corse, je vais à
+Trieste, l'orage m'a poussé sur les côtes de Calabre, le défaut
+de vivres m'a forcé de relâcher au Pizzo; voilà tout. Maintenant
+voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir
+du bain.
+
+Le général comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans
+faire céder tout à fait les convenances à un devoir un peu rigoureux
+peut-être; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et
+envoya à Murât ce qu'il demandait.
+
+C'était un uniforme complet d'officier napolitain. Murât s'en revêtit
+en souriant malgré lui de se voir habillé aux couleurs du roi
+Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et écrivit à
+l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et
+à la reine sa femme. Comme il achevait ces dépêches, deux tailleurs
+qu'on avait fait venir de Monteleone arrivèrent.
+
+Aussitôt Murât, avec cette frivolité d'esprit qui le caractérisait,
+passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, à la
+commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets:
+il expliqua dans les moindres détails quelle coupe il désirait pour
+l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour
+le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses
+instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congédia
+en leur faisant promettre que ses vêtements seraient prêts pour le
+dimanche suivant.
+
+Les tailleurs sortis, Murât s'approcha d'une de ses fenêtres: c'était
+celle qui donnait sur la plage où il avait été arrêté. Une grande
+foule de monde était réunie au pied d'un petit fortin qu'on y peut
+voir encore aujourd'hui à fleur de terre. Murât chercha vainement
+à deviner ce que faisait là cet amas de curieux. En ce moment le
+concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point
+souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.--Oh! ce
+n'est rien, répondit le concierge.
+
+--Mais enfin que font là tous ces gens? demanda Murat en insistant.
+
+--Bah! répondit le concierge, ils regardent creuser une fosse.
+
+Murat se rappela qu'au milieu du trouble amené par sa catastrophe il
+avait effectivement vu tomber près de lui un de ses deux compagnons,
+et que celui qui était tombé était Campana: cependant tout s'était
+passé d'une façon si rapide et si imprévue qu'à peine s'il avait eu le
+temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient
+immédiatement précédé et suivi son arrestation. Il espérait donc
+encore qu'il s'était trompé, lorsqu'il vit deux hommes fendre le
+groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes après
+portant le cadavre ensanglanté d'un jeune homme entièrement dépouillé
+de ses vêtements: c'était celui de Campana.
+
+Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tête dans ses deux
+mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures
+quoique toujours au feu, caracolé au milieu de tant de champs de
+bataille sans faiblir un seul instant, se sentit brisé à la vue
+inopinée de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confié, qui
+venait de tomber pour lui dans une échauffourée sans gloire, et que
+des indifférents enterraient comme un chien sans même demander son
+nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de
+nouveau de la fenêtre. Cette fois la plage, à part quelques curieux
+attardés, était à peu près déserte; seulement, à l'endroit que
+couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attiré
+l'attention du prisonnier, une légère élévation, remarquable par la
+couleur différente que conservait la terre nouvellement retournée,
+indiquait l'endroit où Campana venait d'être enterré. Deux grosses
+larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il était si
+profondément préoccupé qu'il ne voyait pas le concierge qui, entré
+depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin,
+à un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat
+se retourna.
+
+--Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prêt.
+
+--Bien, dit Murat en secouant la tête comme pour faire tomber la
+dernière larme qui tremblait à sa paupière; bien, je te suis.
+
+--Son excellence le général Nunziante demande s'il lui serait permis
+de dîner avec votre excellence.
+
+--Parfaitement, dit Murat. Préviens-le, et reviens dans cinq minutes.
+
+Murat employa ces cinq minutes à effacer de son visage toute trace
+d'émotion, de sorte que le général Nunziante entra lui-même à la place
+du concierge. Le prisonnier le reçut d'un visage si souriant qu'on eût
+dit que rien d'extraordinaire ne s'était passé. Le dîner était préparé
+dans la chambre voisine; mais la tranquillité de Murat était toute
+superficielle; son cœur était brisé, et vainement essaya-t-il de
+prendre quelque chose. Le général Nunziante mangea seul; et, supposant
+que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant
+la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa
+chambre. Après être resté un quart d'heure à peu près à table, Murat,
+ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il éprouvait, manifesta le
+désir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille
+jusqu'au lendemain. Le général Nunziante s'inclina en signé
+d'adhésion, et reconduisit le prisonnier jusqu'à sa chambre. Sur le
+seuil, Murat se retourna et lui présenta la main; puis il rentra, et
+la porte se referma sur lui.
+
+Le lendemain, à neuf heures du matin, une dépêche télégraphique arriva
+en réponse à celle qui avait annoncé la tentative de débarquement
+et l'arrestation de Murat. Cette dépêche ordonnait la convocation
+immédiate d'un conseil de guerre. Murat devait être jugé militairement
+et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-même en 1810
+contre tout bandit qui serait pris dans ses états les armes à la main.
+
+Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au général
+Nunziante qu'il déclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans
+l'interprétation des signes télégraphiques, il attendrait une dépêche
+écrite. De cette façon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce
+qui lui donna une nouvelle confiance dans la façon dont il allait être
+traité. Mais enfin, le 12 au matin, la dépêche écrite arriva. Elle
+était brève et précise; il n'y avait pas moyen de l'éluder. La voici:
+«Naples, 9 octobre 1815.
+
+» Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc.
+
+» Avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+» ART. 1er. Le général Murat sera jugé par une commission militaire
+dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.
+
+» ART. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour
+recevoir les secours de la religion.»
+
+Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait
+déjà réglé le temps qui devait s'écouler entre la condamnation et la
+mort.
+
+Un second arrêté était joint à celui-ci. Ce second arrêté, qui
+découlait du premier, contenait les noms des membres choisis pour
+composer le conseil de guerre.
+
+Toute la journée s'écoula sans que le général Nunziante eût le courage
+d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reçues. Dans la nuit du 12
+au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au
+matin Murat parût devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher
+plus long-temps la situation où il se trouvait; et le 13, à six heures
+du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifiée, et la
+liste de ses juges lui fut communiquée.
+
+Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que
+Murat, si imprévue qu'elle fût pour lui, reçut cependant comme s'il y
+eût été préparé et le sourire du mépris sur les lèvres; mais, cette
+lecture achevée, Murat déclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal
+composé de simples officiers; que si on le traitait en roi, il
+fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en
+maréchal de France, son jugement ne pouvait être prononcé que par une
+commission de maréchaux; qu'enfin, si on le traitait en général, ce
+qui était le moins qu'on pût faire pour lui, il fallait rassembler un
+jury de généraux.
+
+Le capitaine Strati n'avait pas mission de répondre aux
+interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de répondre
+que son devoir était de faire ce qu'il venait de faire, et que,
+le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses
+prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner.
+
+--C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que
+l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura traité
+un de ses frères en royauté comme il aurait traité un brigand. Allez,
+et dites à la commission qu'elle peut procéder sans moi. Je ne me
+rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune
+puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence.
+
+Strati s'inclina et sortit. Murat, qui était encore au lit, se leva et
+s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait
+qu'il était condamné d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation
+et son supplice une demi-heure seulement lui était accordée. Il se
+promenait à grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco
+Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au
+nom de ses collègues, de comparaître au tribunal, ne fût-ce qu'un
+instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui
+demanda quels étaient son nom, son âge et le lieu de sa naissance.
+
+A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur
+impossible à décrire:
+
+--Je suis, dit-il, Joachim-Napoléon, roi des Deux-Siciles, né à la
+Bastide-Fortunière, et l'histoire ajoutera: assassiné au Pizzo.
+Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne
+de sortir.
+
+Le rapporteur obéît.
+
+Cinq minutes après, le général Nunziante entra; il venait à son
+tour supplier Murat de paraître devant la commission, mais il fut
+inébranlable.
+
+Cinq heures s'écoulèrent pendant lesquelles Murat resta enfermé seul
+et sans que personne fût introduit près de lui; puis sa porte se
+rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant
+d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que
+Murat avait rendue lui-même contre les bandits, et en vertu de
+laquelle il avait été jugé. Murat était assis; il devina que c'était
+sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une
+voix ferme au procureur royal:--Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous
+écoute.
+
+Le procureur royal lut alors le jugement: Murat était condamné à
+l'unanimité moins une voix.
+
+Cette lecture terminée:--Général, lui dit le procureur royal, j'espère
+que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que
+vous ne vous en prendrez qu'à vous-même de la loi que vous avez faite.
+
+--Monsieur, répondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands
+et non pour des têtes couronnées.
+
+--La loi est égale pour tous, monsieur, répondit le procureur royal.
+
+--Cela peut être, dit Murat, lorsque cela est utile à certaines
+gens; mais quiconque a été roi porte avec lui un caractère sacré qui
+mériterait qu'on y regardât à deux fois avant de le traiter connue le
+commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire
+qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais:
+tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai été à trente batailles,
+j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles
+connaissances pour ne pas être familiarisés l'un avec l'autre. C'est
+vous dire, messieurs, que quand vous serez prêts je le serai, et que
+je ne vous ferai point attendre. Quant à vous en vouloir, je ne vous
+en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mêlée, ayant reçu de son
+chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoyé sa balle au travers du
+corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrêté du roi ne me
+donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps à perdre pour dire
+adieu à ma femme et à mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en
+souriant, comme au temps où il était roi:--Et que Dieu vous ait dans
+sa sainte et digne garde.
+
+Resté seul, Murat s'assit en face de la fenêtre qui regarde la mer,
+et écrivit à sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir
+l'authenticité, puisque nous l'avons transcrite sur la copie même de
+l'original qu'avait conservé le chevalier Alcala.
+
+«Chère Caroline de mon cœur,
+
+» L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices:
+dans une heure tu n'auras plus d'époux et nos enfants n'auront plus de
+père; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.
+
+» Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.
+
+» Adieu mon Achille, adieu ma Lætitia, adieu mon Lucien, adieu ma
+Louise.
+
+» Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un
+royaume plein de mes ennemis; montrez-vous supérieurs à l'adversité,
+et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en
+songeant à ce que vous avez été.
+
+» Adieu, je vous bénis, ne maudissez jamais ma mémoire; rappelez-vous
+que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle
+de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun
+ami pour me fermer les yeux.
+
+» Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bénédiction
+paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers. » Adieu,
+adieu, n'oubliez point votre malheureux père!
+
+» Pizzo, ce 13 octobre 1815.
+
+» JOACHIM MURAT.»
+
+Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna
+et reconnut le général Nunziante.
+
+--Général, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer
+une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-même, peut-être me la
+refuserait-on.
+
+Le général sortit, et rentra quelques secondes après avec l'instrument
+demandé. Murat le remercia d'un signe de tête, lui prit les ciseaux
+des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la
+lettre et présentant cette lettre au général:
+
+--Général, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre
+sera remise à ma Caroline?
+
+---Sur mes épaulettes je vous le jure, répondit le général. Et il se
+détourna pour cacher son émotion.
+
+--Eh bien! eh bien! général, dit Murat en lui frappant sur l'épaule,
+qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les
+deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voilà
+tout, et cette fois elle viendra à mon commandement, ce qu'elle ne
+fait pas toujours, car j'espère qu'on me laissera commander le feu,
+n'est-ce pas? Le général fit signe de la tête que oui.
+
+--Maintenant, général, continua Murat, quelle est l'heure fixée pour
+mon exécution?
+
+--Désignez-la vous-même, répondit le général.
+
+--C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre.
+
+--J'espère que vous ne croyez pas que c'est ce motif.
+
+--Allons donc, général, je plaisanté, voilà tout.
+
+Murât tira sa montre de son gousset: c'était une montre enrichie de
+diamants, sur laquelle était le portrait de la reine; le hasard fit
+qu'elle se présenta du côté de l'émail.
+
+Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur
+indéfinissable, puis avec un soupir:
+
+--Voyez donc, général, dit-il, comme la reine est ressemblante.--Puis
+il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout
+à coup pour quelle cause il l'avait tirée:
+
+--Oh! pardon, général, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est
+trois heures passées; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien;
+cinquante-cinq minutes, est-ce trop?
+
+---C'est bien, général, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour
+sortir en sentant qu'il étouffait.
+
+--Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrêtant.
+
+--Mes instructions portent que j'assisterai à votre exécution, mais
+vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, général? je n'en aurais pas la
+force....
+
+C'est bien, c'est bien! enfant que vous êtes, dit Murat; vous me
+donnerez la main en passant, et ce sera tout.
+
+Le général Nunziante se précipita vers la porte; il sentait lui-même
+qu'il allait éclater en sanglots. De l'autre côté du seuil, il y avait
+deux prêtres.
+
+--Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin
+de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir?
+
+--Ils demandent à entrer, sire, dit le général, donnant pour la
+première fois dans son trouble, au prisonnier, le titre réservé à la
+royauté.
+
+--Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat.
+
+Les deux prêtres entrèrent: l'un d'eux se nommait Francesco
+Pellegrino, et était l'oncle de ce même Georges Pellegrino qui était
+cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea.
+
+--Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux,
+que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure,
+et je n'ai pas de temps à perdre.
+
+--Général, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez
+mourir en chrétien?
+
+--Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez.
+
+Pellegrino se retira à cette première rebuffade? mais don Antonio
+Masdea resta. C'était un beau vieillard à la figure respectable, à
+la démarche grave, aux manières simples. Murat eut d'abord un moment
+d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais,
+en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa
+physionomie, il se contint.
+
+--Eh bien! mon père, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu?
+
+--Vous ne m'avez pas reçu ainsi la première fois que je vous vis,
+sire; il est vrai qu'à cette époque vous étiez roi, et que je venais
+vous demander une grâce.
+
+--Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: où vous
+ai-je donc vu? Aidez ma mémoire.
+
+--Ici même, sire, lorsque vous passâtes au Pizzo en 1810; j'allai vous
+demander un secours pour achever notre église: je sollicitais 25,000
+francs, vous m'en envoyâtes 40,000.
+
+--C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant
+Murat.
+
+--Eh bien! sire, refuserez-vous à un vieillard la dernière grâce qu'il
+vous demande?
+
+--Laquelle?
+
+--Celle de mourir en chrétien.
+
+--Vous voulez que je me confesse? eh bien! écoutez: Étant enfant, j'ai
+désobéi à mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat.
+Voilà la seule chose dont j'aie, à me repentir.
+
+--Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez
+dans la foi catholique?
+
+--Oh! pour cela, sans difficulté, dit Murat; et allant s'asseoir à la
+table où il avait déjà écrit, il traça le billet suivant:
+
+«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, » croyant à la sainte
+église catholique, » apostolique et romaine.
+
+» JOACHIM MURAT.»
+
+Et il remit le billet au prêtre.
+
+Le prêtre s'éloigna.
+
+--Mon père, lui dit Murat, votre bénédiction.
+
+--Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais
+de cœur, répondit le prêtre.
+
+Et il imposa les deux mains sur cette tête qui avait porté le diadème.
+
+Murât s'inclina et dit à voix basse quelques paroles qui ressemblaient
+à une prière; puis il fit signe à don Masdea de le laisser seul. Cette
+fois le prêtre obéit.
+
+Le temps fixé entre le départ du prêtre et l'heure de l'exécution
+s'écoula sans qu'on pût dire ce que fit Murat pendant cette
+demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie, à partir du village
+obscur, et qui après avoir brillé, météore royal, revenait s'éteindre
+dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une
+partie de ce temps avait été employée à sa toilette, car lorsque le
+général Nunziante rentra il trouva Murat prêt comme pour une parade;
+ses cheveux noirs étaient régulièrement séparés sur son front et
+encadraient sa figure mâle et tranquille; il appuyait la main sur le
+dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente.
+
+--Vous êtes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prêt.
+
+--Le général Nunziante ne put lui répondre tant il était ému, mais
+Murat vit bien qu'il était attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce
+moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les
+dalles.
+
+--Adieu, général, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre à ma
+chère Caroline.
+
+Puis, voyant que le général cachait sa tête entre ses deux mains, il
+sortit de la chambre et entra dans la cour. --Mes amis, dit-il aux
+soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander
+le feu; la cour est assez étroite pour que vous tiriez juste: visez à
+la poitrine, sauvez le visage.
+
+Et il alla se placer à six pas des soldats, presque adossé à un mur et
+exhaussé sur une marche.
+
+Il y eut un instant de tumulte au moment où il allait commencer de
+commander le feu; c'étaient les prisonniers correctionnels qui,
+n'ayant qu'une fenêtre grillée qui donnait sur la cour, se débattaient
+pour être à cette fenêtre.
+
+L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se
+turent.
+
+Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hâte
+ni retard, et comme il eût fait à un simple exercice. Au mot feu,
+trois coups seulement partirent, Murât resta debout. Parmi les soldats
+intimidés, six n'avaient pas tiré, trois avaient tiré au-dessus de
+la tête. C'est alors que ce cœur de lion, qui faisait de Murat un
+demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible énergie.
+Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la
+crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat
+en avait pour mourir deux fois, lui!
+
+--Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait
+m'épargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par où vous auriez
+dû commencer, recommençons, et cette fois pas de grâce, je vous prie.
+
+Et il recommença d'ordonner la charge avec cette même voix calme et
+sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la
+reine; enfin le mot feu se fit entendre, immédiatement suivi d'une
+détonation, et Murat tomba percé de trois balles.
+
+Il était tué roide: une des balles avait traversé le cœur.
+
+On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il
+n'avait point lâchée, et sur laquelle était le portrait. J'ai vu
+cette montre à Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait
+rachetée 2,400 fr.
+
+On porta le corps sur le lit, et, le procès-verbal de l'exécution
+rédigé, on referma la porte sur lui.
+
+Pendant la nuit, le cadavre fut porté dans l'église par quatre
+soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs
+sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui
+depuis ce temps ne fut pas rouverte.
+
+Un bruit étrange courut. On assura que les soldats n'avaient porté
+à l'église qu'un cadavre décapité; s'il faut en croire certaines
+traditions verbales, la tête fut portée à Naples et remise à
+Ferdinand, puis conservée dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin
+que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isolée et
+obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pût lui répondre,
+en lui montrant la tête de Murat.
+
+Cette tête était conservée dans une armoire placée à la tête du lit de
+Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut
+qu'après la mort du vieux roi que, poussé par la curiosité, son fils
+François ouvrit cette armoire, et découvrit le secret paternel.
+
+Ainsi mourut Murat, à l'âge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple
+que lui avait donné, six mois auparavant, Napoléon revenant de l'île
+d'Elbe.
+
+Quant à Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'était payé lui-même de
+sa trahison en emportant les trois millions déposés sur son navire, il
+demande à cette heure l'aumône dans les cafés de Malte.
+
+Après avoir recueilli de la bouche des témoins oculaires toutes les
+notes relatives à ce triste sujet, nous commençâmes la visite des
+localités qui y sont signalées; d'abord, notre première visite fut
+pour la plage où eut lieu le débarquement. On nous montra au bord de
+la mer, où on la conserve comme un objet de curiosité, la vieille
+chaloupe que Murat poussait à la mer quand il fut pris, et dont la
+carcasse est encore trouée de deux balles.
+
+En avant du petit fortin, nous nous fîmes montrer la place où est
+enterré Campana; rien ne la désigne à la curiosité des voyageurs; elle
+est recouverte de sable, comme le reste de la plage.
+
+De la tombe de Campana, nous allâmes mesurer le rocher du sommet
+duquel le roi et ses deux compagnons avaient sauté. Il a un peu plus
+de trente-cinq pieds de hauteur.
+
+De là nous revînmes au château; c'est une petite forteresse sans
+grande importance militaire, à laquelle on monte par un escalier pris
+entre deux murs; deux portes se ferment pendant la montée. Arrivé à
+sa dernière marche, on a à sa droite la prison des condamnés
+correctionnels, à sa gauche l'entrée de la chambre qu'occupa Murat,
+et derrière soi, dans un rentrant de l'escalier, la place où il fut
+fusillé. Le mur qui s'élève derrière la marche sur laquelle Murât
+était monté porte encore la trace de six balles. Trois de ces six
+balles ont traversé le corps du condamné. Nous entrâmes dans la
+chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se
+compose de quatre murailles nues, blanchies à la chaux et recouvertes
+d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte
+était le lit où le roi sua son agonie de soldat. Nous vîmes deux
+ou trois enfants couchés pêle-mêle sur ce lit. Une vieille femme
+accroupie, et qui avait peur du choléra, disait son rosaire dans
+un coin; dans la chambre voisine, où s'était tenue la commission
+militaire, des soldats chantaient à tue-tête.
+
+L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation était
+le fils de l'ancien concierge; c'était un homme de trente-cinq ou
+trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa
+détention, et se le rappelait à merveille, puisqu'il pouvait avoir à
+cette époque quinze ou seize ans.
+
+Au reste, aucun souvenir matériel n'était resté de cette grande
+catastrophe, à l'exception des balles qui trouent le mur.
+
+Je pris à la chambre claire un dessin très-exact de cette cour. Il
+est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces
+murailles blanches, qui se détachent en contours arrêtés sur un ciel
+d'un bleu d'indigo.
+
+Du château nous nous rendîmes à l'église. La pierre scellée sur le
+cadavre de Murat n'a jamais été rouverte. A la voûte pend comme un
+trophée de victoire la bannière qu'il apportait avec lui, et qui a été
+prise sur lui.
+
+A mon retour à Florence, vers le mois de décembre de la même année,
+madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de
+Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez
+elle. Je m'empressai de me rendre à son invitation; elle n'avait
+jamais eu de détails bien précis sur la mort de son mari, et elle me
+pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris
+au Pizzo.
+
+Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachetée, et
+que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba.... Quant à la lettre
+qu'il lui avait écrite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait
+jamais reçue, et ce fut moi qui lui en donnai la première copie.
+
+J'oubliais de dire qu'en souvenir et en récompense du service rendu au
+gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exemptée pour toujours
+de droits et d'impôts.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+MAÏDA.
+
+
+Comme je l'ai dit, notre speronare n'était point arrivé, et la chose
+était d'autant plus inquiétante que le temps se préparait à la
+tempête. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous étions logés,
+séduits par son apparence, dans une petite auberge située sur la place
+même où débarqua le roi, et à une centaine de pas du petit fortin où
+est enterré Campana; mais nous n'y fûmes pas plutôt établis que nous
+nous aperçûmes que tout y manquait, même les lits. Malheureusement il
+était trop tard pour remonter à la ville, l'eau tombait par torrents
+et les éclats du tonnerre se succédaient avec une telle rapidité,
+qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant
+il était violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage
+et venaient mourir à dix pas de notre auberge.
+
+On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on
+fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en
+résulta que je fus obligé, comme la veille, de me jeter tout habillé
+sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de
+caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cédai la
+place et que j'essayai de dormir couché sur deux chaises; peut-être y
+serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents à la chambre, mais il
+n'y avait que des fenêtres, et les éclairs étaient tellement continus,
+qu'on eût véritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin
+j'appelais nos matelots à grands cris, mais à cette heure je priais
+Dieu qu'ils n'eussent pas quitté le port.
+
+Le jour vint enfin sans que j'eusse fermé l'œil; c'était la troisième
+nuit que je ne pouvais dormir; j'étais écrasé de fatigue. Comme Murat,
+j'eusse donné cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans
+tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en
+avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier.
+Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser
+l'indiscrétion jusque-là.
+
+Avec le jour la tempête se calma, mais l'air était devenu très-froid,
+et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais
+étendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable
+de la mer était tout détrempé, et il était devenu une plaine de boue
+pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortîmes pas moins de
+notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finîmes par
+trouver dans une petite auberge située sur la place. Pendant que
+nous étions à déjeuner, nous demandâmes si l'on ne pourrait pas
+nous coucher la nuit suivante: on nous répondit, comme toujours,
+affirmativement et en nous montrant une chambre où du moins il y avait
+l'air de n'avoir que des puces. Nous envoyâmes notre muletier payer
+notre carte à l'auberge de la plage, et fîmes transporter notre _roba_
+dans notre nouveau domicile.
+
+Jadin, qui était parvenu à dormir quelque peu la nuit précédente,
+s'en alla prendre une vue générale du Pizzo; pendant ce temps, je
+fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne
+pouvais dormir.
+
+Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une
+grande affaire dans les auberges d'Italie en général, et dans celles
+de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier
+coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on
+essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec
+un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se
+renouvelle avec les mêmes ruses et la même obstination de la part des
+aubergistes, qui, à mon avis, auraient bien plutôt fait de les faire
+blanchir. Mais sans doute, quelque préjugé qui s'y oppose, quelque
+superstition qui le défende, les draps blancs, c'est le _rara avis_ de
+Juvénal, c'est le phœnix de la princesse de Babylone.
+
+Je passai en revue toute la lingerie de l'hôtel sans en venir à mon
+honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'écrivis à M.
+le chevalier Alcala pour le prier de nous prêter deux paires de draps.
+Il accourut lui-même pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais
+comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus
+pas lui causer ce dérangement. Il insista, mais je tins bon; et le
+garçon de l'hôtel, envoyé chez lui, revint avec tes bienheureux draps
+tant ambitionnés.
+
+Je profitai de cette visite pour arrêter avec lui nos affaires
+relativement au speronare. Il était évident qu'après la tempête de la
+nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journée; il fallait donc
+continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le
+capitaine: une à l'auberge de la place, l'autre à l'auberge du rivage,
+et l'autre à M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonçaient à notre
+équipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous
+à San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commençaient à
+arriver de l'intérieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses
+environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, à ce qu'on
+assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient
+disparu, entièrement englouties, elles et leurs habitants. Au reste,
+les secousses continuaient tous les jours, ou plutôt toutes les nuits,
+ce qui faisait qu'on ignorait où s'arrêterait la catastrophe. Je
+demandai au chevalier Alcala si la tempête de cette nuit n'avait pas
+quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me répondit en
+souriant, moitié croyant, moitié incrédule, que la tempête de la nuit
+était la tempête anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette
+espèce d'énigme atmosphérique.
+
+--Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous
+répondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui
+visite le Pizzo.
+
+--Et vous, que me répondrez-vous? lui demandai-je en souriant.
+
+--Moi,je vous répondrai que depuis vingt ans cette tempête n'a pas
+manqué une seule fois de revenir à jour et à heure fixe, affirmation
+de laquelle, en votre qualité de Français et de philosophe, vous
+tirerez la conclusion que vous voudrez.
+
+Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'être
+pressé de nouvelles questions.
+
+Toute la journée se passa sans que nous aperçussions apparence de
+speronare; nous restâmes sur la terrasse du château jusqu'au dernier
+rayon de jour, les yeux fixés sur Tropea, et atteints de quelques
+légères inquiétudes. Comptant sur le vent, nous étions partis, comme
+nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps
+contraire continuait nous devions bientôt arriver à la fin de notre
+trésor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrâmes à l'hôtel,
+notre muletier nous signifia que nous n'eussions point à compter
+sur lui pour le lendemain, attendu que nous étions beaucoup trop
+aventureux pour lui, et que c'était un miracle comment nous n'avions
+pas été assassinés et lui avec nous, surtout portant le nom de
+Français, nom qui a laissé peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous
+essayâmes de le décider à venir avec nous jusqu'à Cosenza, mais toutes
+nos instances furent inutiles; nous le payâmes, et nous nous mîmes à
+la recherche d'un autre muletier.
+
+Ce n'était pas chose facile, non pas que l'espèce manquât; mais au
+Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu
+appeler les mulets, _muli_, et je continuais de désigner l'objet sous
+ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son
+crayon et de dessiner une mule toute caparaçonnée. Notre hôte, à qui
+nous nous étions adressés, suivit avec beaucoup d'intérêt ce dessin;
+puis, quand il fut fini.
+
+--Ah! s'écria-t-il, _una vettura_.
+
+Au Pizzo une mule s'appelle _vettura_. Avis aux philologues et surtout
+aux voyageurs.
+
+Le lendemain, à six heures, nos deux _vetture_ étaient prêtes.
+Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mêmes hésitations
+que nous avions éprouvées de la part de celui que nous quittions, nous
+entamâmes une explication préalable sur ce sujet; mais celui-là se
+contenta de nous répondre en nous montrant son fusil qu'il portait en
+bandoulière:--Où vous voudrez, comme vous voudrez, à l'heure que vous
+voudrez. Nous appréciâmes ce laconisme tout spartiate; nous fîmes une
+dernière visite à notre terrasse pour nous assurer que le speronare
+n'était point en vue; puis enfin, désappointés cette fois encore, nous
+revînmes à l'hôtel, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.
+
+Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientôt expliquée
+par lui-même: c'était un véritable Pizziote. Je demande pardon à
+l'Académie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas.
+Or, la conduite que tint le Pizzo à l'endroit de Murat fut, il faut
+le dire, fort diversement jugée dans le reste des Calabres. A cette
+première dissension, soulevée par un mouvement politique, vinrent se
+joindre les faveurs dont la ville fut comblée et qui soulevèrent un
+mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose
+répéter le mot, sortent à peine de la circonscription de leur
+territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines.
+Cette circonstance fait que dès leur enfance ils sortent armés,
+s'habituent jeunes au danger et, par conséquent habitués à lui,
+cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres
+Calabrais, en les appelant presque toujours _traditori_, leur
+rendaient au moins pleine et entière justice.
+
+Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un
+village nommé Vena, qui avait conservé un costume étranger et une
+langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances
+nous donnèrent le désir de voir ce village; mais notre guide nous
+prévint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par
+conséquent il ne fallait pas penser à nous y arrêter, mais à y passer
+seulement. Nous nous informâmes alors où nous pourrions faire halte
+pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Maïda comme
+le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, à la rigueur,
+des _signori_ pouvaient s'arrêter; nous le priâmes donc de se
+détourner de la grande route et de nous conduire à Maïda. Comme
+c'était le garçon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune
+difficulté; c'était un jour de retard pour arriver à Cosenza, voilà
+tout.
+
+Nous nous arrêtâmes sur le midi à un petit village nommé Fundaco del
+Fico, pour reposer nos montures et essayer de déjeuner; puis, après
+une halte d'une heure, nous reprîmes notre course, en laissant la
+grande route à notre gauche et en nous engageant dans la montagne.
+
+Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les
+auberges avait à peu près cessé; nous étions engagés dans la région
+des montagnes où poussent les châtaigniers, et, comme nous approchions
+de l'époque de l'année où l'on commence la récolte de cet arbre, nous
+prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de
+châtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la
+cendre et mangeais de préférence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu
+m'habituer, et qui était souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne
+volonté notre hôte pût nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me
+gardai bien de déroger à cette habitude, attendu que d'avance je me
+faisais une assez médiocre idée du gîte qui dons attendait.
+
+Après trois heures de marche dans la montagne, nous aperçûmes Maïda.
+C'était un amas de maisons, situées au haut d'une montagne, qui
+avaient été recouvertes primitivement, comme toutes les maisons
+calabraises, d'une couche de plâtre ou de chaux, mais qui, dans les
+secousses successives quelles avaient éprouvées, avaient secoué une
+partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, étaient
+couvertes de larges taches grises qui leur donnaient à toutes l'air
+d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardâmes, Jadin et
+moi, en secouant la tête et en supputant mentalement la quantité
+incalculable d'animaux de toute espèce qui, outre les Maïdiens,
+devaient habiter de pareilles maisons. C'était effroyable à penser;
+mais nous étions trop avancés pour reculer. Nous continuâmes donc
+notre route sans même faire part à notre guide de terreurs qu'il
+n'aurait point comprises.
+
+Arrivés au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si
+escarpée que nous préférâmes mettre pied à terre et chasser nos mulets
+devant nous. Nous avions fait à peine une centaine de pas en suivant
+ce chemin, lorsque nous aperçûmes sur la pointe d'un roc une femme en
+haillons et toute échevelée. Comme nous étions, s'il fallait en croire
+nos Siciliens, dans un pays de sorcières, je demandai à nôtre guide
+à quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous
+avions devant les yeux: notre guide nous répondit alors que ce n'était
+pas une sorcière, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous
+voulions lui faire l'aumône de quelques grains, ce serait une bonne
+action devant Dieu. Si pauvres que nous commençassions d'être
+nous-mêmes, nous ne voulûmes pas perdre cette occasion d'augmenter la
+somme de nos mérites, et je lui envoyai par notre guide la somme
+de deux carlins: cette somme parut sans doute à la bonne femme une
+fortune, car elle quitta à l'instant même son rocher et se mit à nous
+suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris
+de joie: nous eûmes beau lui faire dire que nous la tenions quitte,
+elle ne voulut entendre à rien, et continua de marcher derrière nous,
+ralliant à elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et
+qui, éloignés de tout chemin, semblaient aussi étonnés de voir des
+étrangers qu'auraient pu l'être des insulaires des îles Sandwich ou
+des indigènes de la Nouvelle-Zemble. Il en résulta qu'en arrivant à
+la première rue nous avions à notre suite une trentaine de personnes
+parlant et gesticulant à qui mieux mieux, et au milieu de ces trente
+personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions
+donné deux carlins, preuve incontestable que nous étions des princes
+déguisés.
+
+Au reste, une fois entrés dans le bourg, ce fut bien pis: chaque
+maison, pareille aux sépulcres du jour du jugement dernier, rendit à
+l'instant même ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fûmes
+plus suivis, mais entourés de telle façon qu'il nous fut impossible
+d'avancer. Nous nous escrimâmes alors de notre mieux à demander une
+auberge; mais il paraît, ou que notre accent avait un caractère tout
+particulier, ou que nous réclamions une chose inconnue, car à chaque
+interpellation de ce genre la foule se mettait à rire d'un rire si
+joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarité
+générale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degré la curiosité
+des Maïdiens mâles, c'étaient nos armes, qui, par leur luxe,
+contrastaient, il faut le dire, avec la manière plus que simple dont
+nous étions mis; nous ne pouvions pas les empêcher de toucher, comme
+de grands enfants, ces doubles canons damassés, qui étaient l'objet
+d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au
+milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions à
+nous regarder avec une certaine inquiétude, lorsque tout à coup un
+homme fendit la foule, me prit par la main, déclara que nous étions
+sa propriété, et qu'il allait nous conduire dans une maison où nous
+serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend
+bien, nous allécha. Nous répondîmes au brave homme que, s'il tenait
+seulement la moitié de ce qu'il promettait, il n'aurait pas à se
+plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne
+demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous
+montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus
+considérable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un
+instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relâche, et ne cessant
+de nous répéter que nous étions bien favorisés du ciel d'être tombés
+entre ses mains.
+
+Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent à nous amener devant
+une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu supérieure à
+celles qui l'environnaient, mais dont l'intérieur nous présagea à
+l'instant même les maux dont nous étions menacés. C'était une espèce
+de cabaret, composé d'une grande chambre divisée en deux par une
+tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait
+pénétrer de la partie antérieure à la partie postérieure par une
+déchirure en forme de porte. A droite de la partie antérieure
+consacrée au public, était un comptoir avec quelques bouteilles de
+vin et d'eau-de-vie et quelques verres de différentes grandeurs. A
+ce comptoir était la maîtresse de la maison, femme de trente à
+trente-cinq ans, qui n'eût peut-être point paru absolument laide si
+une saleté révoltante n'eût pas forcé le regard de se détourner de
+dessus elle. A gauche était, dans un enfoncement, une truie qui,
+venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont
+les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiéter
+sur son domaine. La partie postérieure, éclairée par une fenêtre
+donnant sur un jardin, fenêtre presque entièrement obstruée par les
+plantes grimpantes, était l'habitation dé l'hôtesse. A droite était
+son lit couvert de vieilles courtines vertes, à gauche une énorme
+cheminée ou grouillait couché sur la cendre quelque chose qui
+ressemblait dans l'obscurité à un chien, et que nous reconnûmes
+quelque temps après pour un de ces crétins hideux, à gros cou et à
+ventre ballonné, comme on en trouve à chaque pas dans le Valais. Sur
+le rebord de la croisée étaient rangées sept ou huit lampes à trois
+becs, et au-dessous du rebord était la table, couverte pour le moment
+de hideux chiffons tout hâillonnés que l'on eût jetés en France à
+la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il était à
+claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourré de foin et de paille.
+
+C'était là le paradis où nous devions être comme des anges.
+
+Notre conducteur entra le premier et échangea tout bas quelques
+paroles avec notre future hôtesse; puis il revint la figure riante
+nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'eût point l'habitude
+de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos
+excellences, à se départir de ses habitudes et à nous donner à manger
+et à coucher. A entendre notre guide, au reste, c'était une si
+grande faveur qui nous était accordée, que c'eût été le comble de
+l'impolitesse de la refuser. La question de paraître poli ou impoli à
+la signora Bertassi était, comme on s'en doute, fort secondaire pour
+nous; mais, après nous être informés à notre Pizziote, nous apprîmes
+qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout
+Maïda, et très probablement non plus pas une seule maison aussi
+confortable que celle qui nous était offerte. Nous nous décidâmes
+donc à entrer, et ce fut alors que nous passâmes l'inspection des
+localités: c'était, comme on l'a vu, à faire dresser les cheveux.
+
+Au reste, notre hôtesse, grâce sans doute à la confidence faite par
+notre cicérone, était charmante de gracieuseté. Elle accourut dans
+l'arrière-boutique, qui servait à la fois de salle à manger, de salon
+et de chambre à coucher, et jeta un fagot dans la cheminée; ce fut à
+la lueur de la flamme, qui la forçait de se retirer devant elle, que
+nous nous aperçûmes que ce que nous avions pris pour un chien de
+berger était un jeune garçon de dix-huit à vingt ans. A ce dérangement
+opéré dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris
+plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus
+éloigné de la cheminée, et tout cela avec les mouvements lents et
+pénibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors à la signora
+Bertassi où était la chambre qu'elle nous destinait; elle me répondit
+que c'était celle-là même; que nous coucherions, Jadin et moi,
+dans son lit, et qu'elle et son frère (le crétin était son frère)
+dormiraient près du feu. Il n'y avait rien à dire à une femme qui nous
+faisait de pareils sacrifices.
+
+J'ai pour système d'accepter toutes les situations de la vie sans
+tenter de réagir contre les impossibilités, mais en essayant au
+contraire de tirer à l'instant même des choses le meilleur résultat
+possible; or il me parut clair comme le jour que, grâce aux rats du
+grenier, à la truie de la boutique et à la multitude d'autres animaux
+qui devaient peupler la chambre à coucher, nous ne dormirions pas un
+instant: c'était un deuil à faire; je le fis, et me rabattis sur le
+diner.
+
+Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en
+cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou
+un dindonneau; enfin le jardin, placé derrière la maison, renfermait
+plusieurs espèces de salades. Avec cela et les châtaignes dont nos
+poches étaient bourrées on ne fait pas un dîner royal, mais on ne
+meurt pas de faim.
+
+Qu'on me pardonne tous ces détails; j'écris pour les malheureux
+voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue à celle
+où nous étions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront
+peut-être à s'en tirer mieux que nous ne le fîmes.
+
+Je pensai avec raison que les différents matériaux de notre dîner
+prendraient un certain temps à réunir. Je résolus donc de ne pas
+laisser de bras inutiles. Je chargeai l'hôtesse de préparer le
+macaroni, le cicérone de trouver le poulet, crétin d'aller me chercher
+pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les châtaignes, et je me
+chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en résulta qu'au bout de
+dix minutes chacun avait fait son affaire, à l'exception de Jadin, qui
+avait eu les holà à mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que
+les autres préparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce côté se
+répara.
+
+Le macaroni fut placé sur le feu; la volaille, mise à mort, malgré ses
+protestations qu'elle était une poule et non un poulet, fut pendue à
+une ficelle par les deux pattes de derrière et commença de tourner sur
+elle-même; enfin la salade, convenablement lavée et épluchée, attendit
+l'assaisonnement dans un saladier passé à trois eaux. On verra plus
+tard comment, malgré toutes ces précautions, j'arrivai à demeurer à
+jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.
+
+Sur ces entrefaites la nuit était venue: on alluma deux lampes, une
+pour éclairer la table, l'autre pour éclairer le service; comme on le
+voit, notre hôtesse faisait les choses splendidement.
+
+On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'était l'entrée; il en
+mangea et le trouva fort bon; quant à moi, j'ai déjà dit ma répugnance
+pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'était au
+tour du poulet: il tournait comme un tonton, était rissolé à point, et
+présentait un aspect des plus appétissants; je m'approchai pour couper
+la ficelle, et j'aperçus notre crétin qui, toujours couché dans les
+cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un
+petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosité de jeter un coup
+d'œil sur sa cuisine particulière, et je m'aperçus qu'il avait
+recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les
+faisait frire. C'était fort ridicule sans doute; mais, à cette vue, je
+laissai tomber le poulet dans la lèchefrite, sentant qu'après ce que
+je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande.
+Comme Jadin n'avait rien aperçu de pareil, il s'informa de la cause du
+retard que je mettais à apporter le rôti. Malheureusement, le mouchoir
+sur la bouche, j'étais retourné du côté de la tapisserie, incapable de
+répondre, pour le moment, une seule parole à ses interpellations; ce
+qui fit qu'il se leva, vint lui-même voir ce qui se passait, et trouva
+le malheureux crétin mangeant à belles mains son effroyable fricassée.
+Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre côté en jurant tous les
+jurons que cette belle et riche langue française pouvait lui fournir.
+Quant au crétin, qui était loin de se douter qu'il fût l'objet de
+cette double explosion, il ne perdait pas une bouchée de son repas; si
+bien que quand nous nous retournâmes il avait fini.
+
+Nous revînmes nous mettre tristement et silencieusement à table.
+Le mot seul de poulet, prononcé par un de nous, aurait eu les
+conséquences les plus fâcheuses; notre hôtesse voulut s'approcher
+de la cheminée un plat à la main, mais je lui criai que nous nous
+contenterions de manger de la salade.
+
+Un instant après j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la
+fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant
+qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et
+quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre
+hôtesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le
+morceau de résistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-même,
+et, après avoir commencé par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on
+le sait, une véritable hérésie culinaire, elle versait par un de ses
+trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.
+
+A ce spectacle je me levai et je sortis.
+
+Un instant après je vis arriver Jadin un cigare à la bouche; c'était
+sa grande consolation dans les fréquentes mésaventures que nous
+éprouvions, consolation dont j'étais malheureusement privé, n'ayant
+jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, très-doux et
+presque sans odeur. Nous nous regardâmes les bras croisés et en
+secouant la tête; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais
+cependant le spectacle n'avait été jusque-là. Une seule chose nous
+consolait, c'était notre ressource habituelle, c'est-à-dire les
+châtaignes qui rôtissaient sous la cendre.
+
+Nous rentrâmes, et nous les trouvâmes servies et tout épluchées;
+l'effroyable crétin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous
+rendre ce service en notre absence.
+
+Cette fois, nous nous mîmes à rire; nos malheurs étaient si redoublés
+qu'ils retombaient dans la comédie. Nous envoyâmes les châtaignes
+rejoindre le poulet et la salade. Nous coupâmes chacun un morceau
+de pain, et nous nous en allâmes, de peur que quelque chose ne nous
+dégoûtât même du pain, le manger par les rues de Maïda.
+
+Au bout d'une demi-heure nous repassâmes devant la maison, et nous
+vîmes, à travers les vitres, notre hôtesse, notre crétin et un
+militaire à nous inconnu, qui, assis à notre table, soupaient avec
+notre souper.
+
+Nous ne voulûmes pas déranger ce petit festin, et nous attendîmes
+qu'ils eussent fini pour rentrer.
+
+Le militaire, qui était un carabinier, nous parut jouir dans la maison
+d'une autorité presque autocratique: cependant nous nous aperçûmes au
+premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre hôtesse
+pour nous; bien plus, apprenant que nous étions Français et que nous
+arrivions du Pizzo, il se mit à nous vanter avec enthousiasme la
+révolution de juillet et à déplorer le meurtre de Murat. Cette double
+explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte
+dans un fidèle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas
+jusque-là manifesté de profondes sympathies pour l'une ni pour
+l'autre. Il était évident que notre carabinier, ne pouvant deviner
+dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas été fâché de nous
+reconduire à Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se
+faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le
+fidèle soldat de S. M. Ferdinand, le piège était trop grossier pour
+que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en
+son nom en italien qu'il était un mouchard; je le lui dis en son
+nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui
+n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espéré; alors, loin de
+là, il se mit à regarder nos armes avec la plus minutieuse attention,
+puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin
+aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous
+appelâmes notre hôtesse pour qu'elle eût la bonté de mettre le fidèle
+soldat de S. M. Ferdinand à la porte. Cette invitation de notre part
+amena de la sienne une longue négociation à la fin de laquelle le
+carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis,
+et en nous annonçant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec
+nous le lendemain matin avant notre départ.
+
+Nous nous croyions débarrassés des visiteurs, lorsque derrière notre
+carabinier arriva une amie de notre hôtesse, qui s'établit avec elle
+au coin de la cheminée. Comme à tout prendre c'était une espèce de
+femme, nous prîmes patience pendant une heure. Cependant, au bout
+d'une heure nous demandâmes à la signora Bertassi si son amie n'allait
+pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la
+signora Bertassi nous répondit que son amie venait passer la nuit avec
+elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gêner en sa présence.
+Nous comprîmes alors que l'arrivée de la nouvelle venue était une
+attention délicate de notre cicérone, qui nous avait promis que nous
+serions, où il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui
+voulait, autant qu'il était en lui, nous tenir sa promesse. Nous en
+prîmes donc notre parti, et nous résolûmes d'agir comme si nous étions
+absolumentseuls.
+
+Au reste, nos dispositions nocturnes étaient faciles à prendre. Comme
+notre hôtesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous
+avait non-seulement cédé son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas
+question de se déshabiller. Je cédai la couchette à Jadin, qui s'y
+jeta tout habillé et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser
+les attaques dont il allait incessamment être l'objet, et moi je
+m'établis sur deux chaises enveloppé de mon manteau. Quant aux deux
+femmes, elles s'accoudèrent comme elles purent à la cheminée, et le
+crétin compléta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans
+les cendres.
+
+Il est impossible de se faire une idée de la nuit que nous passâmes.
+La constitution la plus robuste ne résisterait point à trois nuits
+pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux;
+cependant, comme nous pensâmes que le meilleur remède à notre malaise
+était l'air et le soleil, nous ne fîmes point attendre notre guide
+qui, à six heures du matin, était ponctuellement à la porte avec
+ses deux mules: nous réglâmes notre compte avec notre hôtesse, qui,
+portant sur la carte _tout ce qu'on nous avait servi_ comme ayant été
+_consommé_ par nous, nous demanda quatre piastres, que nous payâmes
+sans conteste, tant nous avions hâte d'être dehors de cet horrible
+endroit. Quant à notre cicérone, comme nous ne l'aperçûmes même pas,
+nous présumâmes que sa rétribution était comprise dans l'addition.
+
+Nous nous acheminâmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfoncé
+dans la montagne que Maïda. Mais au bout de vingt minutes de marche,
+nous entendîmes de grands cris d'appel derrière nous, et en nous
+retournant nous aperçûmes notre carabinier, armé de toutes pièces, qui
+courait après nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous
+pensâmes que, peu flatté de notre accueil de la veille, il avait
+été faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reçu
+l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fûmes
+agréablement détrompés lorsque nous le vîmes tirer de sa fonte une
+bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave
+de la parole qu'il nous avait donnée de boire avec nous le coup de
+l'étrier, et étant arrivé trop tard pour avoir ce plaisir, il avait
+sellé son cheval et s'était mis à notre poursuite. Comme l'intention
+était évidemment bonne, quoique la façon fût singulière, nous ne vîmes
+aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prîmes
+chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bûmes à la santé
+du roi Ferdinand, à laquelle, toujours fidèle aux principes
+révolutionnaires qu'il nous avait manifestés, il tint absolument à
+mêler celle du roi Louis-Philippe. Après quoi, sur notre refus de
+redoubler, il nous offrit une nouvelle poignée de main, et repartit au
+galop comme il était venu.
+
+Jadin prétendit que c'était le fidèle soldat de S.M. le roi Ferdinand
+qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin
+est un homme plein de sens et de pénétration à l'endroit des misères
+humaines, je suis tenté de croire qu'il avait raison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+BELLINI.
+
+
+Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivâmes à Vena.
+
+Notre guide ne nous avait pas trompés, car aux premiers mots que nous
+adressâmes à un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que
+la langue que nous lui parlions lui était aussi parfaitement inconnue
+qu'à nous celle dans laquelle il nous répondait; ce qui ressortit de
+cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois
+gréco-italique, et que le village était une de ces colonies albanaises
+qui émigrèrent de la Grèce après la conquête de Constantinople par
+Mahomet II.
+
+Notre entrée à Vena fut sinistre: Milord commença par étrangler un
+chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquité de son
+origine et la difficulté de disputer le prix, être soumis au tarif des
+chats italiens, siciliens ou calabrais, nous coûta quatre carlins:
+c'était un événement sérieux dans l'état de nos finances; aussi Médor
+fut-il mis immédiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se
+renouvelât point.
+
+Ce meurtre et les cris qu'avaient poussés, non pas la victime, mais
+ses propriétaires, occasionnèrent un rassemblement de tout le
+village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes
+journaliers que portaient les femmes, que ceux réservés aux dimanches
+et fêtes devaient être fort riches et fort beaux; nous proposâmes
+alors à la maîtresse du chat, qui tenait tendrement le défunt entre
+ses bras comme si elle ne pouvait se séparer même de son cadavre, de
+porter l'indemnité à une piastre si elle voulait revêtir son plus beau
+costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La négociation fut
+longue: il y eut des pourparlers fort animés entre le mari et la
+femme; enfin la femme se décida, rentra chez elle, et une demi-heure
+après en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies:
+c'était sa robe de noces.
+
+Jadin se mit à l'œuvre tandis que j'essayais de réunir les éléments
+d'un déjeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins
+pas même à acheter un morceau de pain. Les essais réitérés de mon
+guide, dirigés dans la même voie, ne furent pas plus heureux.
+
+Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, à moins de
+manger le chat, qui était passé de l'apothéose aux gémonies et que
+deux enfants traînaient par la queue, il n'y avait pas probabilité que
+nous trouvassions à satisfaire l'appétit qui nous tourmentait depuis
+la veille à la même heure, nous ne jugeâmes pas opportun de demeurer
+plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remîmes en selle
+pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvâmes un bois
+de châtaigniers, notre éternelle ressource, nous abattîmes des
+châtaignes, nous allumâmes un feu et nous les fîmes griller; ce fut
+notre déjeuner, puis nous reprîmes notre course.
+
+Vers les trois heures de l'après-midi nous retombâmes dans la grande
+route: le paysage était toujours très-beau, et le chemin que nous
+avions quitté, montant déjà à Fundaco del Fico, continuait de monter
+encore; il résulta de cette ascension non interrompue que, au bout
+d'une autre heure de marche, nous nous trouvâmes sur un point
+culminant, d'où nous aperçûmes tout à coup les deux mers, c'est-à-dire
+le golfe de Sainte-Euphémie à notre gauche, et le golfe Squillace à
+notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphémie étaient les débris
+de deux bâtiments qui s'étaient perdus à la côte pendant la nuit où
+nous-mêmes pensâmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace
+s'étendait, sur un espace de terrain assez considérable, la ville
+de Catanzaro, illustrée quelques années auparavant par l'aventure
+merveilleuse de maître Térence le tailleur. Notre guide essaya de
+nous faire voir, à quelques centaines de pas de la mer, la maison
+qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que
+fussent les efforts et la bonne volonté que nous y mîmes, il nous fut
+impossible, à la distance dont nous en étions, de la distinguer au
+milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles.
+
+Il était facile de voir que nous approchions de quelque lieu habité;
+en effet, depuis une demi-heure à peu près nous rencontrions, vêtues
+de costumes extrêmement pittoresques, des femmes portant des charges
+de bois sur leurs épaules. Jadin profita du moment où l'une de ces
+femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrogé
+par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au
+village de Triolo.
+
+Au bout d'une autre heure nous aperçûmes le village. Une seule
+auberge, placée sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs:
+une certaine propreté extérieure nous prévint en sa faveur; en effet,
+elle était bâtie à neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point
+encore eu le temps de la salir tout à fait. Nous remarquâmes, en nous
+installant dans notre chambre, que les divisions intérieures étaient
+en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandâmes les
+causes de cette singularité, et l'on nous répondit que c'était à
+cause des fréquents tremblements de terre; en effet, grâce à cette
+précaution, notre logis avait fort peu souffert des dernières
+secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo étaient déjà fort
+endommagées.
+
+Nous étions écrasés de fatigue, moins de la route parcourue que de la
+privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupâmes que de
+notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile à
+organiser; quant à nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui
+étaient arrivés dans la journée et qui dans ce moment-là visitaient
+les ravages que le tremblement de terre avait faits à Triolo, avaient
+pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans
+l'hôtel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous
+informâmes alors sérieusement de l'époque fixe où cette disette de
+linge cesserait, et notre hôte nous assura que nous trouverions à
+Cosenza un excellent hôtel, où il y aurait probablement des draps
+blancs, si toutefois l'hôtel n'avait pas été renversé par les
+tremblements de terre. Nous demandâmes le nom de cette bienheureuse
+auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise était pour les
+Hébreux, et nous apprîmes qu'elle portait pour enseigne: _Al Riposo
+d'Alarico_, c'est-à-dire _Au Repos d'Alaric_. Cette enseigne était de
+bon augure: si un roi s'était reposé là, il est évident que nous, qui
+étions de simples particuliers, ne pouvions pas être plus difficiles
+qu'un roi. Nous prîmes donc patience en songeant que nous n'avions
+plus que deux nuits à souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux
+comme des Visigoths.
+
+Je tins donc mon hôte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait
+fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, enveloppé dans mon manteau.
+
+J'étais dans cet état de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant
+lequel on distingue à peine la réalité du songe, lorsque j'entendis
+dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos
+deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai
+le nom de Bellini. Cela me reporta à Palerme, où j'avais entendu sa
+_Norma_, son chef-d'œuvre peut-être; le trio du premier acte me
+revint dans l'esprit, je me sentis bercé par cette mélodie et je fis
+un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: «Il est
+mort.--Bellini est mort?...--Oui.» Je répétai machinalement: Bellini
+est mort. Et je m'endormis.
+
+Cinq minutes après, ma porte s'ouvrit et je me réveillai en sursaut:
+c'était Jadin qui rentrait.
+
+--Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'éveiller, je faisais
+un mauvais rêve.
+
+--Lequel?
+
+--Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort.
+
+--Rien de plus vrai que votre rêve, Bellini est mort.
+
+Je me levai tout debout.
+
+--Que dites-vous là? Voyons.
+
+--Je vous répète ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes,
+qui l'ont lu à Naples sur les journaux de France, Bellini est mort.
+
+--Impossible! m'écriai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de
+Noja.--Je m'élançai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon
+portefeuille, et du portefeuille la lettre.
+
+--Tenez.
+
+--Quelle est sa date? Je regardai.
+
+--6 mars.
+
+--Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18
+octobre, et le pauvre garçon est mort dans l'intervalle, voilà tout.
+Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanité possède
+22,000 maladies, et que nous devons à la mort 12 cadavres par minute,
+sans compter les époques de peste, de typhus et de choléra où elle
+escompte?
+
+--Bellini est mort! répétai-je sa lettre à la main....
+
+Cette lettre, je la lui avais vu écrire au coin de ma cheminée; je me
+rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si
+mélancolique; je l'entendais me parler ce français qu'il parlait si
+mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce
+papier: ce papier conservait son écriture, son nom; ce papier était
+vivant et lui était mort! Il y avait deux mois à peine qu'à Catane, sa
+patrie, j'avais vu son vieux père, heureux et fier comme on l'est à la
+veille d'un malheur. Il m'avait embrassé, ce vieillard, quand je lui
+avais dit que je connaissais son fils; et ce fils était mort! ce
+n'était pas possible. Si Bellini fût mort, il me semble que ces lignes
+eussent changé de couleur, que son nom se fût effacé; que sais-je!
+je rêvais, j'étais fou. Bellini ne pouvait pas être mort; je me
+rendormis.
+
+Le lendemain on me répéta la même chose, je ne voulais pas la
+croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant à Naples que je demeurai
+convaincu.
+
+Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de
+l'auteur de la _Somnambule_ et des _Puritains_, il me la fit demander.
+J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point,
+cette lettre était devenue pour moi une chose sacrée: elle prouvait
+que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais été
+son ami.
+
+La nuit avait été pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir
+s'améliorer beaucoup pendant la journée, qui devait être longue et
+fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrêter qu'à Rogliano,
+c'est-à-dire à dix lieues d'où nous étions à peu près. Il était huit
+heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures
+pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc guère espérer
+que d'arriver à huit heures du soir.
+
+A peine fûmes-nous partis, que la pluie recommença. Le mois d'octobre,
+ordinairement assez beau en Calabre, était tout dérangé par le
+tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et à mesure
+que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la
+cause ou plutôt le prétexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient.
+C'était la léthargie du légataire universel.
+
+Vers midi nous fîmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin
+d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rôti, de sorte qu'il
+ne nous manqua, pour faire un excellent déjeuner, qu'un rayon de
+soleil; mais, loin de là, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et
+d'énormes masses de nuages passaient dans le ciel, chassés par un vent
+du midi qui, tout en nous présageant l'orage, avait cependant cela
+de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait,
+à moins de mauvaise volonté de sa part, être en route pour nous
+rejoindre. Or, notre réunion devenait urgente pour mille raisons, dont
+la principale était l'épuisement prochain de nos finances.
+
+Vers les deux heures, l'orage dont nous étions menacés depuis le matin
+éclata: il faut avoir éprouvé un orage dans les pays méridionaux, pour
+se faire une idée de la confusion où le vent, la pluie, le tonnerre,
+la grêle et les éclairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions
+par une route extrêmement escarpée et dominant des précipices, de
+sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui
+couraient avec rapidité chassés par le vent, nous étions obligés
+d'arrêter nos mulets; car, cessant entièrement de voir à trois pas
+autour de nous, il eût été très possible que nos montures nous
+précipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientôt les torrents
+se mêlèrent de la partie et se mirent à bondir du haut en bas des
+montagnes; enfin nos mulets rencontrèrent des espèces de fleuves
+qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrèrent d'abord
+jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin où nous entrâmes
+nous-mêmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus
+pénible. Cette pluie continuelle nous avait percés jusqu'aux os; les
+nuages qui passaient en nous inveloppant, chassés par la tiède haleine
+du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une
+espèce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaçait au contact
+de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades
+toujours plus bondissantes, menaçaient de nous entraîner avec elles.
+Notre guide lui-même paraissait inquiet, tout habitué qu'il dût être
+à de pareils cataclysmes; les animaux eux-mêmes partageaient cette
+crainte, à chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, à
+chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient.
+
+Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous
+rencontrions à chaque pas, avaient commencé par nous produire, tant
+que nous avions conservé quelque chaleur personnelle, une sensation
+des plus désagréables; mais peu à peu un refroidissement si grand
+s'empara de nous, qu'à peine nous apercevions-nous, à la sensation
+éprouvée, que nous passions au milieu de ces fleuves improvisés. Quant
+à moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus
+mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour
+garder mon équilibre, comme je le faisais, autrement que par un
+miracle; aussi cessai-je tout à fait de m'occuper de ma monture pour
+la laisser aller où bon lui semblait. J'essayai de parler à Jadin,
+mais à peine si j'entendais mes propres paroles, et, à coup sûr,
+je n'entendis point la réponse. Cet état étrange allait, au reste,
+toujours s'augmentant, et la nuit étant venue sur ces entrefaites, je
+perdis à peu près tout sentiment de mon existence, à l'exception de ce
+mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce
+mouvement cessait tout à coup, et je restais immobile; c'était mon
+mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre
+guide ranimait à grands coups de bâton. Une fois la halte fut plus
+longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait;
+plus tard, j'appris que c'était Milord qui n'en pouvant plus avait, de
+son côté, cessé de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin,
+après un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous
+arrêtâmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumières, je
+sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'éprouvai une vive
+douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant
+marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je
+perdis entièrement connaissance, et je ne me réveillai que près d'un
+grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec
+une charité toute chrétienne, mon hôtesse et ses deux filles. Quant à
+Jadin, il avait mieux supporté que moi cette affreuse marche, sa veste
+de panne l'ayant tenu plus long-temps à l'abri que n'avait pu le faire
+mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant à Milord, il était
+étendu sur une dalle qu'on avait chauffée avec des cendres et
+paraissait absolument privé de connaissance: deux chats jouaient entre
+ses pattes, je le crus trépassé.
+
+Mes premières sensations furent douloureuses; il fallait que je
+revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin à achever
+pour mourir; et puis c'eût été autant de fait.
+
+Je regardai autour de moi, nous étions dans une espèce de chaumière,
+mais au moins nous étions à l'abri de l'orage et près d'un bon feu. Au
+dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent
+qui mugissait à faire trembler la maison. Quant aux éclairs je les
+apercevais à travers une large gerçure de la muraille produite par
+les secousses du tremblement de terre. Nous étions dans le village de
+Rogliano, et cette malheureuse cabane en était la meilleure auberge.
+
+Au reste, je commençais à reprendre mes forces: j'éprouvais même
+une espèce de sentiment de bien-être à ce retour de la vie et de la
+chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et
+si j'avais eu du linge blanc et des habits secs à mettre j'aurais
+presque béni l'orage et la pluie; mais toute notre robba était
+imprégnée d'eau, et tout autour d'un immense brasier allumé au milieu
+de la chambre et dont la fumée s'en allait par les mille ouvertures
+de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui
+fumaient de leur côté à qui mieux mieux, mais qui, malgré le soin
+qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'être séchés de
+sitôt.
+
+Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute
+probabilité, nous devions trouver au _Repos d'Alaric_ et dont je
+n'osai pas même m'informer à Rogliano. Au reste, à la rigueur, ma
+position était tolérable: j'étais sur un matelas, entre la cheminée et
+le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui
+m'enveloppaient de la tête aux pieds, pouvaient à la rigueur remplacer
+les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le
+corps. Puis, sourd à toute proposition de souper, je déclarai que
+j'abandonnais magnanimement ma part à mon guide, qui pendant toute
+cette journée avait été admirable de patience, de courage et de
+volonté.
+
+Soit fatigue suprême, soit qu'effectivement la position fût plus
+tolérable que la veille, nous parvînmes à dormir quelque peu pendant
+cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de
+la torpeur dans laquelle j'étais tombé, nos hôtes furent pleins
+d'attention et de complaisance pour nous, et l'état dans lequel ils
+nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde pitié.
+
+Le lendemain au matin, notre guide vint nous prévenir qu'une de ses
+mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait été prise
+d'un refroidissement, et paraissait entièrement paralysée. On envoya
+chercher le médecin de Rogliano, qui, comme Figaro, était à la fois
+barbier, docteur et vétérinaire; il répondit de l'animal si on lui
+laissait pendant deux jours la faculté de le médicamenter. Nous
+décidâmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide,
+et que nous irions à pied jusqu'à Cosenza, qui n'est éloignée de
+Rogliano que de quatre lieues.
+
+Le première chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel côté
+venait le vent; heureusement il était est-sud-est, ce qui faisait que
+notre speronare devait s'en trouver à merveille. Or, l'arrivée de
+notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous étions, Jadin
+et moi, à la fin de nos espèces, et nous avions calculé que, notre
+guide payé, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.
+
+ * * * * *
+
+A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus
+marquées du tremblement de terre: les maisons, éparses sur le bord
+de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, étaient
+presque toutes abandonnées; les unes manquaient de toit, tandis que
+les autres étaient lézardées du haut en bas, et quelques-unes même
+renversées tout à fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des
+Cosentins à cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur
+des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue
+en lieue, de ces migrations de familles tout entières, avec leurs
+instruments de labourage, leur guitare et leur inséparable cochon.
+Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vîmes Cosenza,
+s'étendant au fond de la vallée que nous dominions, et, dans une
+prairie attenante à la ville, une espèce de camp, qui nous parut
+infiniment plus habité que la ville elle-même.
+
+Après avoir traversé une espèce de faubourg, nous descendîmes par une
+grande rue assez régulière, mais qui ressemblait par sa solitude à une
+rue d'Herculanum ou de Pompéïa; plusieurs maisons étaient renversées
+tout à fait, d'autres lézardées depuis le toit jusqu'aux fondations,
+d'autres enfin avaient toutes leurs fenêtres brisées, et c'étaient les
+moins endommagées. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, où,
+comme on se le rappelle, fut enterré le roi Alaric; le fleuve était
+complétement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque
+gouffre qui s'était ouvert entre sa source et la ville. Nous vîmes
+dans son lit desséché une foule de gens qui faisaient des fouilles sur
+l'autorité de Jornandès, qui raconte les riches funérailles de ce roi.
+A chaque fois que le même phénomène se renouvelle, on fait les mêmes
+fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable
+vénération pour l'antiquité, se laissent jamais abattre par les
+déceptions successives qu'ils ont éprouvées. La seule chose qu'aient
+jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut
+retrouvé à la fin du dernier siècle.
+
+En face de nous et de l'autre côté du Busento était la fameuse auberge
+du _Repos d'Alaric_, ouvrant majestueusement sa grande porte au
+voyageur fatigué. Nous avions trop long-temps soupiré après ce
+but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en
+conséquence nous traversâmes le pont, et nous vînmes demander
+l'hospitalité à l'hôtel patronisé par le spoliateur du Panthéon et le
+destructeur de Rome.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+COSENZA.
+
+
+Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné comme les maisons
+que nous avions rencontrées sur la route. Nous parcourûmes tout
+le rez-de-chaussée et tout le premier sans trouver ni maître ni
+domestiques à qui adresser la parole: la plupart des carreaux des
+fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous
+comprîmes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui
+agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre
+de ne point avoir encore trouvé là l'Eldorado que nous nous étions
+promis.
+
+Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier et être
+redescendus du premier au rez-de-chaussée sans rencontrer une seule
+personne, nous crûmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous
+enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir
+descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle
+souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses et occupée par
+une vingtaine de personnes.
+
+Je n'ai jamais vu d'aspect plus étrange que celui que présentait cette
+chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le
+premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait
+le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il était dans un
+grand lit emboîté à l'angle le plus profond de la salle, et il avait
+près de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil à
+la main. En face du lit était une table où des marchands de bestiaux
+jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproché de la porte, un
+troisième groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin
+étaient entassées dans un coin, afin que, si la maison s'écroulait sur
+ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant
+qu'on leur portât secours. Quant au rez-de-chaussée et au premier, ils
+étaient, comme nous l'avons dit, complètement abandonnés.
+
+A peine les garçons de l'hôtel nous eurent-ils aperçus sur le pas
+de la porte qu'ils accoururent à nous, non point avec la politesse
+naturelle de l'espèce à laquelle ils appartiennent, mais au contraire
+avec un air rébarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au
+lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur
+le seuil des auberges, c'était un interrogatoire en règle qui nous
+attendait. On nous demanda d'où nous venions, où nous allions, qui
+nous étions, comment nous voyagions; à et l'imprudence que nous eûmes
+d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on
+nous répondit qu'à l'hôtel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les
+voyageurs à pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le
+drôle qui nous faisait cette réponse; mais Jadin me retint, et je
+me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du général
+Nunziante m'avait donnée pour le baron Mollo.
+
+--Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garçon.
+
+--Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je
+m'adressais, d'un ton infiniment radouci.
+
+--Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de
+savoir si vous le connaissez, vous.
+
+--Oui ... monsieur.
+
+--Est-il en ce moment à Cosenza?
+
+--Il y est ... excellence.
+
+--Portez-lui cette lettre à l'instant même, et demandez-lui à quelle
+heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apportée.
+Peut-être nous trouvera-t-il un hôtel, lui.
+
+--Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences
+eussent l'honneur de connaître le baron Mollo, ou plutôt que le baron
+Mollo eût l'honneur de connaître leurs excellences, certainement
+qu'au lieu de répondre ce que nous avons répondu nous nous serions
+empressés.
+
+--En ce cas, ne répondez rien, et empressez-vous. Allez!
+
+Le garçon s'inclina jusqu'à terre, et sortit en courant.
+
+Dix minutes après, le maître de l'hôtel rentra et vint à nous.
+
+--Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous
+demanda-t-il.
+
+--C'est-à-dire, lui répondis-je, que nos excellences ont des lettres
+pour lui de la part du fils du général Nunziante.
+
+--Alors je fais mille excuses à leurs excellences de la manière dont
+le garçon les a reçues. En ce temps de malheur, où la moitié des
+maisons sont abandonnées, nous recommandons à nos gens les mesures
+les plus sévères à l'endroit des étrangers; et je prierai leurs
+excellences de ne pas se formaliser si au premier abord....
+
+--On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?.
+
+--Oh! excellences.
+
+--Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir
+ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?
+
+--Que dit son excellence? demanda le maître de l'hôtel.
+
+Je lui traduisis le désir de Jadin.
+
+--Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais
+il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des
+chambres.
+
+--Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des
+chambres. Où voulez-vous donc que nous couchions? à la cave?
+
+--Dans les circonstances actuelles ce serait peut-être plus prudent.
+Voyez ces messieurs, ajouta notre hôte en nous montrant l'honorable
+société que nous avons décrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.
+
+--Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre société.
+
+--Il y a encore les baraques, nous dit l'hôte.
+
+--Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.
+
+--Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait
+bâtir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la
+ville se sont retirés.
+
+--Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la répugnance à
+nous donner des chambres?
+
+--Mais parce que d'un moment à l'autre le plancher peut tomber sur la
+tête de leurs excellences et les écraser.
+
+--Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il?
+
+--Mais à cause du tremblement de terre.
+
+--Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin.
+
+--Dame! il me semble que nous en avons vu des traces.
+
+--Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce
+qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de
+terre pour obtenir une indemnité du gouvernement. Mail l'hôtel est bâti
+à neuf; il ne tombera pas.
+
+--Est-ce votre avis?
+
+--Je le crois bien.
+
+--Mon cher hôte, avez-vous des baignoires?
+
+--Oui.
+
+--Vous pouvez nous donner à déjeuner?
+
+--Oui.
+
+--Vous possédez des draps blancs?
+
+--Oh! oui, monsieur.
+
+--Eh bien! avec des promesses comme celles-là, nous ne quitterons pas
+l'hôtel quand il devrait nous tomber sur la tête.
+
+--Vous êtes les maîtres.
+
+--Ainsi vous entendez: deux bains, deux déjeuners, deux lits; tout
+cela le plus tôt possible.
+
+--Dame, peut-être ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver
+le cuisinier.
+
+--Et pourquoi ce gaillard-là n'est-il pas à ses fourneaux?
+
+--Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il
+y a moins de danger le jour que la nuit, peut-être consentira-t-il à
+venir à l'hôtel.
+
+--S'il ne consent pas, prévenez-nous à l'instant même, et nous ferons
+notre cuisine nous-mêmes.
+
+--Oh! excellences, je ne souffrirais jamais....
+
+--Nous verrons tout cela après; nos bains, notre déjeuner, nos lits
+d'abord.
+
+--Je cours faire préparer tout cela; en attendant, leurs excellences
+peuvent choisir dans l'hôtel l'appartement qui leur convient le mieux.
+
+Nous recommençâmes la visite, et nous nous arrêtâmes à une grande
+chambre au premier dont les fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et sur
+le faubourg; le faubourg était toujours désert et le fleuve toujours
+habité.
+
+Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions
+fait une excellente collation, et nous étions dans nos lits bien
+confortablement bassinés.
+
+On nous annonça le baron Mollo: on ne l'avait point trouvé chez lui;
+on l'avait aussitôt poursuivi aux baraques, où il avait fallu le temps
+de démêler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette
+politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes
+italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous dérangeassions,
+fatigués comme nous devions l'être, et il était venu lui-même à
+l'hôtel, ce qui avait porté au comble la confusion du pauvre camerière
+et la vénération de notre hôte pour ses voyageurs.
+
+Nous fîmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dîmes que,
+n'ayant point couché depuis huit jours dans des draps blancs, nous
+avions été pressés de jouir de cette nouveauté; mais que, cependant,
+s'il voulait passer par-dessus le cérémonial et entrer dans notre
+chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes après que
+le camerière était allé reporter notre réponse, la porte s'ouvrit et
+le baron entra.
+
+C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, parlant très-bien
+français et remarquable, de bonnes manières; il avait habité Naples
+du temps de la domination française, et, comme presque toutes les
+personnes des classes supérieures, il avait conservé de nous un
+excellent souvenir.
+
+De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des
+merveilles. Le fils du général Nunziante, versé dans la littérature
+française, qui faisait sur le volcan où il était relégué à peu près
+sa seule distraction, m'avait recommandé à lui de la façon la plus
+pressante; de sorte qu'il venait mettre à notre disposition sa
+personne, sa voiture, ses chevaux et même sa baraque. Quant à son
+palazzo, il n'en était point question; il était fendu depuis le haut
+jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait à ne pas le retrouver
+debout le lendemain.
+
+Alors il nous fallut bien reconnaître qu'il y avait eu un tremblement
+de terre. La première secousse s'était fait sentir dans la soirée du
+douze, et elle avait été excessivement violente: c'était cette même
+secousse qui, à l'extrémité de la Calabre, nous avait tous envoyés
+du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits
+d'autres secousses lui succédaient, mais on remarquait qu'elles
+allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons
+qui n'étaient pas tombées à la première secousse fussent ébranlées
+et ne pussent résister aux autres, quoique moins violentes, chaque
+matinée on signalait quelque nouveau désastre. Au reste, Cosenza
+n'était point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs
+villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles
+de la capitale de la Calabre, étaient entièrement détruits.
+
+A Cosenza une soixantaine de maisons étaient renversées seulement, et
+une vingtaine de personnes avaient péri.
+
+Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions
+en restant ainsi à l'hôtel; mais nous nous trouvions si bien dans nos
+lits, que nous lui déclarâmes que, puisqu'il s'était si obligeamment
+mis à notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous
+faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions
+pas d'où nous étions. Voyant que c'était une résolution prise, le
+baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna
+son adresse aux baraques et prit congé de nous.
+
+Deux heures après nous nous levâmes parfaitement reposés, et nous
+commençâmes à visiter la ville.
+
+C'était le centre qui avait le plus souffert: là, toutes les maisons
+étaient à peu près abandonnées et offraient un aspect de désolation
+impossible à décrire: dans quelques-unes, complètement écroulées et
+dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des
+fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents étaient
+pleins d'anxiété pour savoir si les ensevelis seraient retirés morts
+ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrérie de
+capucins, portant des consolations aux afflichés, prodiguant des
+secours aux blessés et rendant les derniers devoirs aux morts. Au
+reste, partout où je les avais rencontrés, j'avais vu les capucins
+donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de
+dévouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli à leur
+pieuse mission.
+
+Après avoir visité la ville, nous nous rendîmes aux baraques. C'était,
+comme nous l'avons dit, une espèce de camp dressé dans une petite
+prairie attenante au couvent des capucins et presque entourée de
+haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes,
+recouvertes en paille, avaient été construites sur quatre rangs,
+de manière à former deux rues, en dehors desquelles avaient été se
+dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme
+les autres, et qui s'étaient bâti çà et là des espèces de maisons de
+campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la désolation générale,
+avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'étaient
+refusés à descendre à la simple baraque et demeuraient dans leurs
+voitures dételées, tandis que le cocher habitait sur le siége de
+devant et les domestiques sur le siége de derrière. Tous les matins,
+une espèce de marché se tenait dans un coin de la prairie; les
+cuisiniers et les cuisinières allaient y faire leurs provisions;
+puis, sur des espèces de fourneaux improvisés, situés derrière chaque
+baraque, chaque repas se préparait tant bien que mal et se mangeait en
+général sur une table dressée à la porte, ce qui faisait qu'attendu
+l'habitude qu'ont gardée les Cosentins de dîner d'une heure à deux
+heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des
+Spartiates.
+
+Au reste, rien, excepté la vue, ne peut donner l'idée de l'aspect de
+cette ville improvisée, où la vie intérieure de toute une population
+était mise à découvert depuis les échelons les plus inférieurs
+jusqu'aux degrés les plus élevés; depuis l'écuelle de terre jusqu'à la
+soupière d'argent; depuis l'humble macaroni cuit à l'eau, composant le
+repas complet, jusqu'au dîner luxueux dont il ne forme qu'une simple
+entrée. Nous étions justement arrivés à l'heure de ce banquet général,
+et la chose se présentait à nous par son côté le plus original et le
+plus curieux.
+
+Au milieu de notre course à travers ce double rang de tables, nous
+aperçûmes à la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le
+baron Mollo, servi par des domestiques en livrée et dînant avec sa
+famille. A peine nous eut-il aperçus, qu'il se leva et nous présenta à
+ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux:
+nous le remerciâmes, attendu que nous venions de déjeuner nous-mêmes.
+Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restâmes un moment à
+causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'était l'objet de
+la conversation générale et que le dialogue, détourné un instant de ce
+sujet, y revenait bientôt, ramené qu'il y était presque malgré lui par
+la vue des objets extérieurs.
+
+Nous restâmes jusqu'à quatre heures à nous promener aux baraques, qui
+étaient, au reste, le rendez-vous de ceux mêmes qui n'avaient point
+voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en était
+fort minime. C'est là qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement
+les visites, et que s'étaient renouées les relations sociales, un
+instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes
+qu'elle, s'étaient presque aussitôt rétablies. A quatre heures, notre
+dîner nous attendait nous-mêmes à l'hôtel.
+
+Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre résultat que
+d'augmenter notre vénération pour l'hôtel del Riposo d'Alarico. Ce
+n'était point que la chère en fût ni fort délicate ni fort variée,
+puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restâmes, le
+plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y
+avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement
+couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous
+nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir
+retrouvé ce superflu de première nécessité. Après le dîner, nous fîmes
+monter notre pizziote et nous réglâmes nos comptes avec lui: comme
+nous l'avions calculé, bêtes et homme payés, il nous resta à peu près
+une piastre: c'était momentanément toute notre fortune; aussi jamais
+négociant hollandais n'attendit vaisseau chargé aux grandes Indes
+d'une impatience pareille à celle dont nous attendions notre
+speronare.
+
+A six heures la nuit vint: la nuit était le moment formidable; chaque
+nuit, depuis la soirée où la première secousse s'était fait sentir,
+avait été marquée par de nouvelles commotions et par de nouveaux
+malheurs; c'était ordinairement de minuit à deux heures que la terre
+s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxiété toute la population
+attendait ce retour fatal.
+
+A sept heures nous retournâmes aux baraques: elles étaient presque
+toutes éclairées avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntées
+aux voitures des propriétaires, jetaient un jour plus ardent et
+brillaient pareilles à des planètes au milieu d'étoiles ordinaires.
+Comme le temps était assez beau, tout le monde était sorti et se
+promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque
+dans les éclairs de gaieté de toute cette population, quelque chose de
+brusque, de saccadé et de furieux qui dénonçait l'inquiétude générale.
+Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de
+dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme
+d'oraison:--Enfin, Dieu nous fera peut-être la grâce qu'il n'y ait pas
+de secousse cette nuit.
+
+Ce souhait, tant de fois répété qu'il était impossible que Dieu
+ne l'eût pas entendu, joint à notre incrédulité systématique, fit
+qu'encore très-fatigués de la façon dont nous avions passé les nuits
+précédentes, nous rentrâmes à l'hôtel vers les dix heures. Nous fûmes
+curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, un second coup d'œil
+sur la salle basse; tout y était dans la même situation. Le chanoine,
+couché dans son lit, disait des prières, toujours gardé par ses quatre
+campieri; les marchands de bestiaux jouaient aux cartes, et un autre
+groupe continuait à boire et à manger en attendant la fin du monde.
+
+Nous appelâmes le garçon, qui cette fois accourut à notre appel et qui
+se crut obligé, pour rentrer dans nos bonnes grâces qu'il craignait
+d'avoir à tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher
+dans notre chambre; mais nous ne répondîmes à ses conseils qu'en lui
+ordonnant de nous éclairer et de venir nous pendre des couvertures
+devant les fenêtres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit,
+de leurs carreaux. Il s'empressa d'obéir à cette double injonction, et
+bientôt nous nous retrouvâmes à peu près à l'abri de l'air extérieur
+et couchés dans nos excellents lits, ou qui, du moins par comparaison,
+nous paraissaient tels.
+
+Alors nous agitâmes cette grave question de savoir si nous devions
+employer la dernière piastre qui nous restait à envoyer un messager à
+San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le
+cas où il ne serait pas arrivé, pour que le messager y laissât du
+moins, à l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informât de notre
+situation et l'invitât à venir nous rejoindre avec une vingtaine de
+louis dans ses poches aussitôt qu'il aurait mis pied à terre. La
+question fut résolue affirmativement, le garçon se chargea de nous
+trouver le commissionnaire, et j'écrivis la lettre destinée à lui être
+remise si on le trouvait au rendez-vous, destinée à l'attendre s'il
+n'y était pas.
+
+Après quoi, nous priâmes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne
+garde. Nous gardâmes une de nos lampes que nous plaçâmes derrière
+un paravent, afin d'avoir de la lumière en cas d'accident; nous
+soufflâmes l'autre et nous nous endormîmes.
+
+Vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le cri de: Terre
+moto! terre moto! Une secousse terrible, que nous n'avions pas sentie,
+venait, à ce qu'il paraît, d'avoir lieu: nous sautâmes au bas de nos
+lits, qui se trouvaient avoir roulé au milieu de la chambre, et nous
+courûmes à la fenêtre.
+
+Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris
+terribles. Tous ceux qui, comme nous, étaient restés dans les maisons,
+se précipitaient dehors, dans le costume pittoresque où la commotion
+les avait surpris.
+
+La foule s'écoula du côté des baraques, et, peu à peu la tranquillité
+se rétablit: nous restâmes une demi-heure à la fenêtre à peu près, et,
+comme il n'y eu pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu à peu
+dans le silence: quant à nous, nous refermâmes les croisées, nous
+retendîmes les couvertures, nous repoussâmes nos lits le long de la
+muraille et nous nous recouchâmes.
+
+Le lendemain, quand nous sonnâmes, ce fut notre hôte lui-même qui
+entra. La commotion de la nuit avait été si violente, qu'il avait cru
+que, pour cette fois, son auberge s'était écroulée: il était alors
+sorti de sa baraque et était accouru, de peur qu'il ne nous fût arrivé
+quelque accident; mais il nous avait vus à la fenêtre et cela l'avait
+rassuré.
+
+Trois maisons de plus avaient cédé et étaient complétement en ruines;
+heureusement, comme c'étaient des plus ébranlées, elles étaient
+désertes, et personne par conséquent n'avait été victime de cet
+accident.
+
+Avec le jour revint la tranquillité; par un hasard singulier, les
+secousses revenaient régulièrement et toujours la nuit, ce qui
+augmentait la terreur. Dès le point du jour, au reste, nous avions
+entendu les cloches sonner; et comme nous étions au dimanche, il y
+avait grand'messe et prêche au couvent des Capucins. Quoique nous nous
+y fussions, pris d'avance, prévenus que nous étions par notre hôte que
+l'église serait trop petite pour contenir les fidèles, nous arrivâmes
+encore trop tard; l'église débordait dans la rue, et nous eûmes
+grand'peine à percer la foule pour pénétrer dans l'intérieur. Enfin
+nous y parvînmes, et nous nous trouvâmes assez près de la chaire pour
+ne pas perdre un mot du sermon.
+
+Vu la solennité de la circonstance, la chaire avait été convertie en
+une espèce de théâtre, d'une dizaine de pieds de long sur trois ou
+quatre de large, qui faisait absolument l'effet d'un balcon accroché
+à une colonne. Ce balcon était drapé de noir, comme pour les services
+funèbres, et à l'une des extrémités était planté un grand christ de
+bois. Le moment venu, l'officiant interrompit la messe, et un des
+frères sortit du chœur et monta en chaire. C'était un homme de trente
+à trente-cinq ans, avec une barbe et des cheveux noirs qui faisaient
+encore ressortir son extrême pâleur. Ses grands yeux caves semblaient
+brûlés par la fièvre, et lorsqu'il mit le pied sur la première marche
+de l'escalier, ce fut avec une démarche si débile et si chancelante,
+qu'on n'aurait pas cru qu'il eût la force d'arriver jusqu'en haut;
+cependant il y parvint, mais avec lenteur, et en se traînant plutôt
+qu'en marchant. Arrivé là, il s'appuya sur la balustrade, comme épuisé
+de l'effort qu'il venait de faire; puis, après avoir promené un long
+regard sur l'auditoire, il commença à parler d'une voix tellement
+faible qu'à peine ceux qui étaient les plus rapprochés de lui
+pouvaient-ils l'entendre. Mais peu à peu sa voix prit de la force, ses
+gestes s'animèrent, sa tête se releva, et, sans doute excité par la
+fièvre même qui semblait le dévorer, ses yeux commencèrent à lancer
+des éclairs, tandis que ses paroles, rapides, pressées, incisives,
+reprochaient à l'auditoire cette corruption générale où le monde était
+arrivé, corruption qui attirait la colère de Dieu sur la terre, colère
+dont la catastrophe qui désolait Cosenza était l'expression visible
+et immédiate. Ce fut alors que je compris ce développement donné à
+la chaire. Ce n'était plus cet homme faible et souffrant, pouvant se
+traîner à peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir;
+c'était le prédicateur emporté par son sujet, s'adressant à la fois à
+toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes tantôt à
+la masse, tantôt aux individus; bondissant d'un bout à l'autre de sa
+chaire; se lamentant comme Jérémie, ou menaçant comme Ézéchiel; puis,
+de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant
+à genoux, le suppliant; puis, tout à coup, le saisissant dans ses bras
+et l'élevant plein de menace au-dessus de la foule terrifiée. Je
+ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je
+comprenais l'influence que cette parole puissante devait, dans des
+circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit
+était universel, profond, terrible; hommes et femmes étaient tombés
+à genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci;
+tandis que le prédicateur, dominant toute cette foule, courait
+sans relâche, atteignant du geste et de la voix jusqu'à ceux qui
+l'écoutaient de la rue. Bientôt les cris, les larmes et les sanglots
+de l'auditoire furent si violents qu'ils couvrirent la voix qui les
+excitait; alors, cette voix s'adoucit peu à peu: il passa de la menace
+à la miséricorde, de la vengeance au pardon. Enfin, il finit par
+annoncer que la communauté prenait sur elle les péchés de la ville
+tout entière, et il annonça que si, le surlendemain, le tremblement de
+terre n'avait pas cessé, lui et ses frères feraient par la ville une
+procession expiatoire, qui, il en avait l'espérance, achèverait de
+désarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consumé tout l'aliment qu'on
+lui a donné, il sembla s'éteindre; la rougeur maladive qui avait un
+instant enflammé ses joues disparut pour faire place à sa pâleur
+habituelle, une faiblesse plus grande encore que la première sembla
+briser ses membres, on fut forcé de le soutenir pour descendue de la
+chaire, et on le porta plutôt qu'on ne le conduisit sur sa stalle, où
+il s'évanouit.
+
+Cette scène m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y
+avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entraînant;
+je ne sais si son éloquence était selon les règles du langage et de
+l'art, mais elle était certainement selon les sympathies du cœur et
+les faiblesses de l'humanité. Né deux mille ans plus tôt, cet homme
+eût été un prophète.
+
+Je quittai l'église profondément impressionné. Quant à l'auditoire,
+il resta à prier long-temps encore après que la messe fut finie; les
+baraques et la ville étaient désertes, la population tout entière
+s'était agglomérée autour de l'église.
+
+Il en résulta qu'en revenant à l'hôtel nous eûmes grand'peine à
+obtenir la collation: notre cuisinier était probablement un des
+pécheurs les plus repentants de la capitale de la Calabre, car il ne
+revint de l'église qu'un des derniers, et si consterné et si abattu,
+que nous pensâmes faire pénitence en son lieu et place en ne déjeunant
+pas.
+
+Vers les deux heures notre messager revint: il n'avait trouvé aucun
+speronare à San-Lucido, mais on lui avait dit que, comme depuis trois
+jours le vent venait de la Sicile, il ne tarderait certainement pas à
+apparaître: il avait en conséquence laissé la lettre à un marinier de
+ses amis qui connaissait le capitaine Aréna, et qui avait promis de la
+lui remettre aussitôt son arrivée.
+
+La journée s'écoula, comme celle de la veille, à nous promener aux
+baraques, cet étrange Longchamps. Le soir venu, nous voulûmes cette
+fois jouir du tremblement de terre; comme nous étions à peu près
+reposés par l'excellente nuit que nous avions passée, au lieu de nous
+coucher à dix heures nous nous rendîmes au rendez-vous général, où
+nous trouvâmes tous les habitants dans la terrible expectative qui,
+depuis dix jours déjà, les tenait éveillés jusqu'à deux heures du
+matin.
+
+Tout se passa d'une façon assez calme jusqu'à minuit, heure avant
+laquelle les accidents se manifestaient rarement; mais après que les
+douze coups, pareils à une voix qui pleure, eurent retenti lentement
+à l'église des Capucins, les personnes les plus attardées sortirent
+à leur tour des baraques, les groupes se formèrent et une grande
+agitation commença de s'y manifester: à chaque instant, quelques
+femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds,
+jetaient un cri isolé, auquel répondaient deux ou trois cris pareils;
+puis on se rassurait momentanément en voyant que la terreur était
+anticipée, et l'on attendait avec plus d'anxiété encore le moment de
+crier véritablement pour quelque chose.
+
+Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras Jadin et
+moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frémissement métallique passait dans
+l'air; presque en même temps, et avant que nous eussions même ouvert
+la bouche pour nous faire part de ce phénomène, nous sentîmes la terre
+se mouvoir sous nos pieds: trois mouvements d'oscillation, allant
+du nord au midi, se firent sentir successivement; puis un mouvement
+d'élévation leur succéda. Un cri général retentit; quelques personnes,
+plus effrayées que les autres, commencèrent à fuir sans savoir où.
+Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui
+venaient de la ville répondirent au cri qu'elle avait poussé; puis on
+entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil à un tonnerre
+lointain, de deux ou trois maisons qui s'écroulaient.
+
+Quoique assez ému moi-même de l'attente de l'événement, j'avais
+assisté à ce spectacle, dont j'étais un des acteur, avec assez de
+calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'était passé: le
+mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi
+au nord, me parut nous avoir déplacés de trois pieds à peu près; ce
+sentiment était pareil à celui qu'éprouverait un homme placé sur un
+parquet à coulisse et qui le sentirait tout à coup glisser sous ses
+pieds: le mouvement d'élévation, semblable à celui d'une vague qui
+soulèverait une barque, me parut être de deux pieds à peu près, et fut
+assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou.
+Les quatre mouvements, qui se succédèrent à intervalles à peu près
+égaux, furent accomplis en six ou huit secondes.
+
+Trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure à
+peu près; mais celles-ci, beaucoup moins fortes que la première, ne
+furent qu'une espèce de frémissement du sol, et allèrent toujours en
+diminuant. Enfin, on comprit que cette nuit ne serait pas encore la
+dernière et que le monde avait probablement son lendemain. On
+se félicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venait
+d'échapper, et l'on rentra petit à petit dans les baraques. A deux
+heures et demie la place était à peu près déserte.
+
+Nous suivîmes l'exemple qui nous était donné et nous regagnâmes nos
+lits: ils avaient pris, comme la veille, leur part du tremblement de
+terre en quittant la muraille et en s'en allant, l'un du côté de la
+fenêtre, l'autre du côté de la porte; nous les rétablîmes chacun en
+son lieu et place, et nous les assurâmes en nous y étendant. Quant
+à l'hôtel du Repos-d'Alaric, il était resté digne de son patron et
+demeurait ferme comme un roc sur ses fondations.
+
+A huit heures du matin nous fûmes réveillés par le capitaine Aréna; il
+était arrivé la veille au soir avec le speronare et tout l'équipage à
+San-Lucido, il y avait trouvé notre lettre, et accourait en personne à
+notre secours les poches bourrées de piastres.
+
+Il était temps: il ne nous restait pas tout à fait deux carlins.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+TERRE MOTI.
+
+
+Le baron Mollo nous avait entendus exprimer la veille le désir que
+nous avions d'aller visiter Castiglione, un des villages des environs
+de Cosenza qui avaient le plus souffert. En conséquence, à neuf
+heures du matin, nous vîmes arriver sa voiture, mise par lui à notre
+disposition pour toute la journée.
+
+Nous partîmes vers les dix heures; la voiture ne pouvait nous conduire
+qu'à trois milles de Cosenza. Arrivés là, nous devions prendre par un
+sentier dans la montagne et faire trois autres milles à pied avant
+d'arriver à Castiglione.
+
+A peine fûmes-nous partis qu'une pluie fine commença de tomber, qui,
+s'augmentant sans cesse, était passée à l'état d'ondée. Lorsque
+nous mîmes pied à terre cependant, nous n'en résolûmes pas moins de
+continuer notre chemin; nous prîmes un guide, et nous nous acheminâmes
+vers le malheureux village.
+
+Nous l'aperçûmes d'assez loin, situé qu'il est au sommet d'une
+montagne, et, du plus loin que nous l'aperçûmes, il nous apparut comme
+un amas de ruines. Au milieu de ces ruines, nous voyions s'agiter
+toute la population. En effet, en nous approchant, nous nous aperçûmes
+que tout le monde était occupé à faire des fouilles: les vivants
+déterraient les morts.
+
+Rien ne peut donner une idée de l'aspect de Castiglione. Pas une
+maison n'était restée intacte; la plupart étaient entièrement
+écroulées, quelques-unes étaient englouties entièrement: un toit se
+trouvait au niveau du sol et l'on passait dessus; d'autres maisons
+avaient tourné sur elles-mêmes, et parmi celles-ci il y en avait une
+dont la façade, qui était d'abord à l'orient, s'était retrouvée vers
+le nord; la portion de terrain sur laquelle le bâtiment était situé
+avait suivi le même mouvement de rotation, de sorte que cette maison
+était une des moins mutilées. De son côté, le jardin, situé jusque-là
+au midi, se trouvait maintenant à l'ouest. Jusqu'à cette heure on
+avait retiré des décombres quatre-vingt-sept morts; cinquante-trois
+personnes avaient été blessées plus ou moins grièvement, et vingt-deux
+individus devaient être encore ensevelis sous les ruines. Quant aux
+bestiaux, la perte en était considérable, mais ne pouvait s'évaluer
+encore, car beaucoup étaient retirés vivants, et, quoique blessés ou
+mourant de faim, pouvaient être sauvés. Un paysan occupé aux fouilles
+nous demanda qui nous étions; nous lui répondîmes que nous étions des
+peintres.--Que venez-vous faire ici alors? nous dit-il; vous voyez
+bien qu'il n'y a plus rien à peindre.
+
+Les détails des divers événements qu'amène un tremblement de terre
+sont tellement variés et souvent tellement incroyables, que j'hésite à
+consigner ici tout ce qu'on nous raconta, et que je préfère emprunter
+la relation officielle que M. de Gourbillon fit de la catastrophe dont
+il fut témoin oculaire. Peut-être le récit a-t-il un peu vieilli dans
+sa forme; mais j'aime mieux le laisser tel qu'il est que d'y faire
+aucun changement qui pourrait donner lieu à l'accusation d'avoir
+altéré en rien la vérité.
+
+«Le 4 février 1783, au sud-ouest du village de San-Lucido [note:
+Celui-là même où nous attendait notre speronare.], étaient situés
+le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne
+disparurent; une plaine marécageuse prit leur place, et le lac se
+trouva reporté plus à l'ouest, entre la rivière Cacacieri et le site
+qu'il avait précédemment occupé. Un second lac fut formé le même jour
+entre la rivière d'Aqua-Bianca et le bras supérieur de la rivière
+d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit à la rivière Leone et qui
+longe celle de Torbido fut également rempli de marais et de petits
+étangs.
+
+La belle église de la Trinité à Mileto [note: Mileto est situé à
+quatre milles à peu près de Monteleone: c'est la même ville où nous
+avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes
+villes des deux Calabres, s'engouffra tout à coup, le 5 février, de
+manière à ne plus laisser apercevoir que l'extrémité de la flèche du
+clocher. Un fait plus inouï encore, c'est que tout ce vaste édifice
+s'enfonça dans la terre sans qu'aucune de ses parties parût avoir
+souffert le moindre déplacement.
+
+De profonds abîmes s'ouvrirent sur toute l'étendue de la route tracée
+sur le mont Laké, route qui conduit au village d'Iérocrane.
+
+Le père Agace, supérieur d'un couvent de carmes dans ce dernier
+village, était sur cette route au moment d'une des fortes secousses:
+la terre vacillante s'ouvrit bientôt sous lui; les crevasses
+s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidité
+remarquables. L'infortuné moine, cédant à une terreur fort naturelle
+sans doute, se livre machinalement à la fuite; bientôt l'avide terre
+le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La
+douleur qu'il éprouve, l'épouvante qui le saisit, le tableau affreux
+qui l'entoure l'ont à peine privé de ses sens, qu'une violente
+secousse le rappelle à lui: l'abîme qui le retient s'ouvre, et la
+cause de sa captivité devient celle de sa délivrance.
+
+Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel
+Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site
+où onze autres personnes avaient été misérablement englouties la
+veille; ce lieu était situé au bord de la rivière Charybde. Surpris
+eux-mêmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers
+parviennent à s'échapper: Roviti seul est moins heureux que les
+autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous
+lui; tantôt elle l'attire dans son sein, et tantôt elle le vomit au
+dehors. A demi submergé dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu
+tout à coup aquatique, le malheureux est long-temps ballotté par
+les flots terraqués, qui enfin le jettent à une grande distance
+horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait
+fut huit jours après retrouvé près du nouveau lit que la Charybde
+s'était tracé.
+
+Dans une maison de la même ville, qui, comme toutes les autres
+maisons, avait été détruite de fond en comble, un bouge contenant deux
+porcs résista seul à la ruine commune. Trente-deux jours après le
+tremblement de terre, leur retraite fut découverte au milieu des
+décombres, et, au grand étonnement des ouvriers, les deux animaux
+apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils
+n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable même
+à leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures
+imperceptibles: ces animaux étaient vacillants sur leurs jambes et
+d'une maigreur remarquable. Ils rejetèrent d'abord toute espèce
+de nourriture, et se jetèrent si avidement sur l'eau qui leur fut
+présentée qu'on eût dit qu'ils craignaient d'en être encore privés.
+Quarante jours après, ils étaient redevenus aussi gras qu'avant la
+catastrophe dans laquelle ils avaient manqué périr. On les tua tous
+deux, quoique, en considération du rôle qu'ils avaient joué dans cette
+grande tragédie, ils eussent peut-être dû avoir la vie sauve.
+
+Sur le penchant d'une montagne qui mène ou plutôt qui menait à la
+petite ville d'Acena, un précipice immense et escarpé s'entr'ouvrit
+tout à coup sur la totalité de la route de Saint-Étienne-du-Bois à
+cette même ville. Un fait très-remarquable et qui eût suffi partout
+ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des
+bâtiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment
+exposé aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement
+général trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls
+édifices qui demeurèrent sur pied. La montagne est maintenant une
+plaine.
+
+Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de
+Saint-Pierre et Crepoli présentent un fait tout aussi remarquable: le
+sol de ces trois différents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de
+son ancien niveau.
+
+Sur toute l'étendue du pays ravagé par le tremblement de terre on
+remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espèces
+de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles étaient généralement
+de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils étaient creusés en
+forme de spirale à onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient
+aucune trace du passage des eaux, qui les avaient formés sans doute,
+qu'une espèce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible,
+souvent même impossible à voir, et qui en occupait ordinairement le
+centre. Quant à la nature même des eaux en question, jaillies tout
+à coup du sein de la terre, la vérité se cache dans la foule des
+conjectures et des différents rapports: les uns prétendent que des
+eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent
+plusieurs habitants qui portent encore les marques des brûlures
+qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et
+soutiennent que les eaux étaient froides au contraire et tellement
+imprégnées d'une odeur sulfureuse que l'air même en fut long-temps
+infecté; enfin, quelques-uns démentent l'une et l'autre assertion,
+et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivière et de
+source. Au reste, ces différents rapports peuvent être également
+vrais, eu égard aux lieux où ces différentes observations furent
+faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois
+différentes espèces d'eaux.
+
+La ville de Rosarno fut entièrement détruite; la rivière qui la
+traversait présenta un phénomène remarquable. Au moment de la secousse
+qui renversa la ville, cette rivière, fort grosse et fort rapide en
+hiver, suspendit tout à coup son cours.
+
+La route qui allait de cette même ville à San-Fici s'enfonça sous
+elle-même et devint un précipice affreux. Les rocs les plus escarpés
+ne résistèrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne
+furent pas entièrement renversés sont encore tailladés en tous sens et
+couverts de larges fissures comme s'ils eussent été coupés à dessein
+avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire
+découpés à jour depuis leur base jusqu'à leur cime, et présentent à
+l'œil étonné comme autant d'espèces de ruelles qui seraient creusées
+par l'art dans l'épaisseur de la montagne.
+
+A Polystène, deux femmes étaient dans la même chambre au moment où la
+maison s'affaissa: ces deux femmes étaient mères; l'une avait auprès
+d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien.
+
+Long-temps après, c'est-à-dire quand la consternation et la ruine
+générale permirent de fouiller dans les décombres, les cadavres de ces
+deux femmes furent trouvés dans une seule et même attitude; toutes
+deux étaient à genoux courbées sur leurs enfants tendrement serrés
+dans leurs bras, et le sein qui les protégeait les écrasa tous deux
+sans les séparer de lui.
+
+Ces quatre cadavres ne furent déterrés que le 11 mars suivant,
+c'est-à-dire trente-quatre jours après l'événement. Ceux des deux
+mères étaient couverts de taches livides; ceux des deux enfants
+étaient de véritables squelettes.
+
+Plus heureuse que ces deux mères, une vieille fut retirée au bout de
+sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva évanouie
+et presque mourante. L'éclat du jour la frappa péniblement: elle
+refusa d'abord toute espèce de nourriture, et ne soupirait qu'après
+l'eau. Interrogée sur ce qu'elle avait éprouvé, elle dit que pendant
+plusieurs jours la soif avait été son tourment le plus cruel; ensuite
+elle était tombée dans un état de stupeur et d'insensibilité total,
+état qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait
+éprouvé, pensé ou senti.
+
+Une délivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouvé
+après quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange
+Pillogallo; le pauvre animal fut retrouvé étendu sur le sol dans un
+état d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parlé
+plus haut, il était d'une maigreur extrême, vacillant sur les pattes,
+timide, craintif, et entièrement privé de sa vivacité habituelle. On
+remarqua en lui le même dégoût d'aliments et la même propension pour
+toute espèce de breuvage. Il reprit peu à peu ses forces, et dès qu'il
+put reconnaître la voix de son maître, il miaula faiblement à ses
+pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir.
+
+La petite ville des _Cinque-Fronti_, ainsi appelée des cinq tours qui
+s'élevaient en dehors de ses murs, fut également détruite en entier:
+église, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout périt, tout
+disparut, tout fut plongé subitement à plusieurs pieds sous terre.
+
+L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, réunit sur elle seule
+tous les désastres communs.
+
+Le 5 février, à midi, le ciel se couvrit tout à coup de nuages épais
+et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de
+nord-ouest eut bientôt dissipés. Les oiseaux parurent voler çà et là
+comme égarés dans leur route; les animaux domestiques furent frappés
+d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres
+demeuraient immobiles à leur place et comme frappés d'une secrète
+terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les
+écartaient l'une de l'autre pour s'empêcher de tomber; les chiens et
+les chats, recourbés sur eux-mêmes, se blottissaient aux pieds
+de leurs maîtres. Tant de tristes présages, tant de signes
+extraordinaires auraient dû éveiller les soupçons et la crainte dans
+l'âme des malheureux habitants et les porter à prendre la fuite; leur
+destinée en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans éviter ni
+prévoir le danger. En un clin d'œil la terre, encore tranquille,
+vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses
+entrailles; bientôt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la
+ville fut soulevée fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois
+elle fut entraînée à plusieurs pieds au-dessous; à la quatrième, elle
+n'existait plus.
+
+Sa destruction n'avait point été uniforme, et d'étranges épisodes
+signalèrent cet événement. Quelques-uns des quartiers de la ville
+furent subitement arrachés à leur situation naturelle; soulevés avec
+le sol qui leur servait de base, les uns furent lancés jusque sur
+les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville,
+ceux-là à trois cents pas, ceux-ci à six cents de distance; d'autres
+furent jetés çà et là sur la pente de la montagne qui dominait la
+ville, et sur laquelle celle-ci était construite. Un bruit plus fort
+que celui du tonnerre, et qui, à de courts intervalles, laissait à
+peine entendre des gémissements sourds et confus; des nuages épais
+et noirâtres qui s'élevaient du milieu des ruines, tel fut l'effet
+général de ce vaste chaos, où la terre et la pierre, l'eau et le feu,
+l'homme et la brute, furent jetés pêle-mêle ensemble, confondus et
+broyés.
+
+Un petit nombre de victimes échappa cependant à la mort; et ce qu'il y
+a de plus étrange, c'est que cette même nature, qui semblait si avide
+du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si
+inouïs et si forts, qu'on eût dit qu'elle voulait prouver à notre
+orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de
+l'hommée.
+
+La ville de Terra-Nova fut détruite par le quadruple genre de
+tremblement de terre connu sous les différentes dénominations de
+secousses, d'_oscillation_, d'_élévation_, de _dépression_ et de
+_bondissement_. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inouï
+de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des
+parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espèce de
+mouvement de projection qui élance une de ces mêmes parties vers
+un lieu différent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette
+malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que
+l'esprit le plus incrédule serait forcé d'en reconnaître l'existence:
+j'en rapporterai ici quelques-uns.
+
+La totalité des maisons situées au bord de la plate-forme de la
+montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports
+dits du Vent et de Saint-Sébastien, tous ces édifices, dis-je, les
+uns à demi détruits déjà, les autres sans aucun dommage remarquable,
+furent arrachés de leur site naturel et jetés soit sur le penchant de
+la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au delà de
+cette première rivière. Cet événement inouï donna lieu à la cause la
+plus étrange sur laquelle un tribunal ait jamais eu à prononcer.
+
+"Après cette étrange mutation de lieux, le propriétaire d'un enclos
+planté d'oliviers, naguère situé au bas de la plate-forme en question,
+reconnut que son enclos et ses arbres avaient été transportés au delà
+du Soli sur un terrain jadis planté de mûriers, terrain alors disparu
+et qui appartenait auparavant à un autre habitant de Terra-Nova. Sur
+la réclamation qu'il fait de sa propriété, celui-ci appuie le refus de
+la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son
+propre terrain et l'en avait conséquemment privé. Cette question,
+aussi nouvelle que difficile à résoudre, en ce que rien ne pouvait
+prouver en effet que la disparition du sol inférieur n'eût pas été
+l'effet immédiat de la chute et de la prise de possession du sol
+supérieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, être
+prouvée que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nommés,
+et le propriétaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les
+olives avec le maître du terrain usurpé.
+
+Dans la rue dont il a été parlé plus haut était une auberge située
+à environ trois cents pas de la rivière Soli; un moment avant la
+secousse formidable, l'hôte, nommé Jean Agiulino, sa femme, une de
+leurs nièces et quatre voyageurs se trouvaient réunis dans une salle
+par bas de l'auberge. Au fond de cette salle était un lit, au pied
+de ce lit un brasero, espèce de grand vase qui contient de la braise
+enflammée, seule et unique cheminée de toute l'Italie méridionale;
+enfin, autour de la salle, étaient une table, des chaises et quelques
+autres meubles à l'usage de la famille. L'hôte était couché sur le lit
+et plongé dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero
+et les pieds appuyés sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune
+nièce, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placés autour d'une
+table à la gauche de la porte d'entrée, ils faisaient une partie de
+cartes.
+
+Telles étaient les diverses attitudes des personnages et la disposition
+même de la scène, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire
+le théâtre et les acteurs eurent changé de place. Une secousse violente
+arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hôte,
+l'hôtesse, la nièce et les voyageurs sont jetés tout à coup au delà de
+la rivière: un abîme paraît à leur place.
+
+A peine cet énorme amas de terre, de pierres, de matériaux et d'hommes
+tombèrent-ils de l'autre côté de la rivière, qu'il se creuse de
+nouveaux fondements, et le bâtiment même n'est plus qu'un mélange
+confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des
+particularités remarquables: le mur contre lequel le lit était placé
+s'écroula vers la partie extérieure; celui qui touchait à la porte
+placée en face du même lit plia d'abord sur lui-même dans l'intérieur
+et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le même effet
+fut produit par les murailles à l'angle desquelles étaient placés nos
+quatre joueurs, qui déjà ne jouaient plus: le toit fut enlevé comme
+par enchantement et jeté à une plus grande distance que la maison
+même.
+
+"Une fois établie sur son nouveau site et entièrement dégagée de tous
+les décombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante présenta
+à la fois une scène curieuse et horrible. Le lit était à la même place
+et s'était effondré sur lui-même; l'hôte s'était réveillé et croyait
+dormir encore. Pendant cet étrange voyage, qu'elle ne soupçonnait pas
+elle-même, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous
+ses pieds, s'était baissée pour le retenir, et cette action avait sans
+doute été la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais
+dès qu'elle se fut relevée, dès qu'elle aperçut par l'ouverture de la
+porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rêver elle-même, et
+faillit devenir folle. Quant à la nièce, abandonnée par sa tante au
+moment où celle-ci se baissait, elle courut éperdue vers la porte,
+qui, tombant au moment où elle en touchait le seuil, l'écrasa dans sa
+chute. Il en était de même des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent
+eu le temps de se lever de leur place, ils étaient tués.
+
+Cent témoins oculaires de cette catastrophe inouïe existent encore
+au moment où j'écris; le procès-verbal, d'où est tiré ce récit, fut
+dressé, quelque temps après, sur les lieux, et appuyé des déclarations
+de l'hôte et de sa femme, qui sans doute vivent encore.
+
+Les effets inouïs du tremblement de terre par bondissement ne se font
+pas sentir aux seuls édifices; les phénomènes qu'ils produisent à
+l'égard des hommes mêmes ne sont ni moins forts ni moins étonnants; et
+ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cette particularité qui, en
+toute autre circonstance, est la cause immédiate de la perte des
+habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut
+des unes et des autres.
+
+Un médecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison
+à deux étages, située dans la rue principale, près le couvent de
+Sainte-Catherine. Cette maison commença par trembler; elle vacilla
+ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'élevèrent,
+s'abaissèrent, et enfin furent jetés hors de leur place naturelle. Le
+médecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme
+évanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement général, il
+cherche en vain la force nécessaire pour observer ce qui se passe
+autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba
+la tête la première dans l'abîme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il
+resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout à coup, au
+moment où, couvert des décombres de sa maison en ruines, il est près
+d'être étouffé par la poussière qui tombe de toute part sur lui, une
+oscillation contraire à celle dont il est la victime, écartant les
+deux poutres qui l'arrêtent, les élève à une grande hauteur et les
+jette avec lui dans une large crevasse formée par les décombres
+entassés devant la maison. L'infortuné médecin en fut quitte toutefois
+pour de violentes contusions et une terreur facile à concevoir.
+Une autre maison de la même ville fut le théâtre d'une scène plus
+touchante, plus tragique encore, et qui, grâce à la même circonstance,
+n'eut pas une fin plus funeste.
+
+Don François Zappia et toute sa famille furent comme emprisonnés
+dans l'angle d'une des pièces de cette maison, par suite de la
+chute soudaine des plafonds et des poutres; l'étroite enceinte qui
+protégeait encore leurs jours était entourée de manière qu'il devenait
+aussi impossible d'y respirer l'air nécessaire à la vie que d'en
+forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente
+qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette
+famille. Déjà chacun l'attendait avec impatience comme le seul remède
+à ses maux, quand, tout à coup, l'événement le plus heureux comme
+le plus inespéré met fin à cette situation affreuse; une violente
+secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle,
+les lance à la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie.
+
+Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration
+étrange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de
+Molochiello, nommé Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre
+aux environs de cette même ville, se réfugie sur un châtaignier d'une
+hauteur et d'une grosseur remarquables; à peine s'y est-il établi, que
+l'arbre est violemment agité. Tout à coup, arraché du sol qui couvre
+ses énormes racines, l'arbre est jeté à deux ou trois cents pas de
+distance, où il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attaché fortement
+à ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et
+avec lui voit enfin le terme de son voyage.
+
+Un autre fait à peu près semblable existe, et, bien que se rattachant
+à une autre époque, mérite cependant d'être ajouté aux exemples
+précédemment cités des tremblements de terre par bondissement: ce fait
+se trouve rapporté dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas
+de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans
+l'intérieur du couvent à Soriano. Tout à coup le lit et le moine sont
+lancés par la fenêtre au milieu de la rivière Vesco. Le plancher suit
+heureusement le même chemin que le lit et le dormeur, et devient le
+radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se réveilla
+en route.
+
+La ville de Casalnovo ne fut pas plus épargnée que celle de
+Terra-Nova: églises, monuments publics, maisons particulières, tout
+fut également détruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la
+princesse de Garane, dont le cadavre fut retiré du milieu des ruines,
+portant encore la trace de deux larges blessures.
+
+La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le géographe Cluverius,
+serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de
+toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dégoût
+dans leur décrépitude, d'horreur après leur mort.
+
+Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de
+tout genre dont ce triste lieu fut la scène; je me borne à remarquer
+que tel fut l'état de confusion où ce terrible fléau jeta ici les
+monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et
+de maux serait lui-même un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'état
+déplorable de cette malheureuse ville, que parmi le très-petit nombre
+de victimes échappées à la mort commune, il ne s'en trouva pas une
+qui pût parvenir, par la suite, à reconnaître les ruines de sa propre
+maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard
+un exemple.
+
+Deux frères, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de
+cette ville, avaient une fort belle propriété, située à l'un des bouts
+de la rue Canna-Maria, c'est-à-dire hors de la ville. Cette propriété
+comprenait plusieurs bâtiments, tels entre autres qu'une maison
+composée de sept pièces, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout
+au premier étage. Le rez-de-chaussée formait trois grandes caves;
+au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes
+d'huile: attenantes à cette même maison étaient quatre autres petites
+maisons de campagne appartenant à d'autres habitants; un peu plus loin
+une espèce de pavillon destiné à servir de refuge aux maîtres et aux
+domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait
+six pièces élégamment meublées. Plus loin, enfin, se trouvait une
+autre maisonnette avec une seule chambre à coucher, et un salon d'une
+longueur immense sur une largeur proportionnée.
+
+Telle était encore, avant l'époque du 5 février, la situation des
+lieux en question. Au moment même de la secousse, toute espèce de
+vestiges de tant de différentes maisons, de tant de matériaux, de
+meubles d'utilité, de luxe et d'élégance, tout avait disparu; tout
+jusqu'au sol même avait tellement changé d'aspect et de place, tout
+s'était effacé tellement et du site et de la mémoire des hommes,
+qu'aucun de ces propriétaires ne put reconnaître, après la
+catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement où elle
+avait existé.
+
+L'histoire des désastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux
+faits suivants:
+
+Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant
+la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines,
+avait nécessairement effacé toute trace de chemin. On sait que dans
+la matinée du 5 il était parti à cheval pour se rendre de Cusoletto à
+Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne
+reparurent plus.
+
+Une jeune paysanne, nommée Catherine Polystène, sortait de cette
+première ville pour rejoindre son père qui travaillait dans les
+champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune
+fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de
+sortir, à ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets
+qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point
+à ses yeux. Tout à coup, au milieu du morne silence qui succède par
+intervalles au bruissement sourd des éléments confondus, la voix d'un
+être vivant s'élève et parvient jusqu'à elle. Cette voix est celle
+d'une chèvre plaintive, perdue, égarée; cette voix ranime le courage
+de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-même devant la mort
+parmi les terres, les rochers et les arbres soulevés, fendus ou
+fracassés. A peine la chèvre aperçoit-elle Catherine, qu'elle accourt
+vers elle en bêlant; le malheur réunit les êtres, il efface jusqu'aux
+signes apparents des espèces, et, rapprochant l'homme de la brute,
+il les arme à la fois contre lui du secours de la raison et de
+l'instinct. La chèvre, déjà moins craintive à la vue de la jeune
+villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son côté, reprend, à sa
+vue, un peu plus de courage; l'animal reçoit avec joie les caresses,
+puis il flaire en bêlant la gourde que la jeune fille tient à la main:
+ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de
+l'eau dans le creux de sa main et donne à boire à la chèvre altérée,
+puis elle partage avec elle la moitié de son pain bis; et, le repas
+fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes
+deux se remettent en route, la chèvre marchant devant comme un guide
+protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la
+nature sans but déterminé, gravissant les rocs les plus escarpés,
+se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chèvre
+s'arrêtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin
+d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses
+bêlements. Enfin, toutes deux, après plusieurs heures de marche, se
+trouvent au milieu des ruines, ou plutôt sur le sol bouleversé et nu
+de la ville qui a cessé d'être.
+
+La petite ville de Seido fut également détruite et devint aussi le
+théâtre des plus affreux événements.
+
+Menacés de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et
+sa femme s'oublient eux-mêmes pour ne songer qu'à leur enfant, jeune
+fille en bas âge: ils se précipitent vers son berceau, la pressent
+contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison
+prête à s'écrouler sur eux. Au milieu d'une foule de décombres, ils
+gagnent la porte; mais au moment où ils en touchent le seuil, la
+maison tombe et les écrase. Quelques jours après, en fouillant dans
+les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant
+n'était pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha
+d'entre les bras de son père et de sa mère, qui s'étaient réunis pour
+la protéger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mêmes aux coups,
+lui avaient sauvé la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui
+elle est mariée et a des enfants.
+
+Au centre d'un petit canton nommé la Conturella, non loin du village
+de Saint-Procope, s'élevait une vieille tour fermée d'un grillage en
+bois; toute la partie supérieure de la tour tomba d'aplomb sur le
+terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevés, puis renversés
+sur eux-mêmes, ils furent jetés à plus de soixante pas de là. La
+porte s'en alla tomber à une grande distance; et ce qu'il y a de plus
+remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous
+qui réunissaient les poutres et les planches, furent parsemés çà et
+là sur le terrain comme s'ils eussent été arrachés avec de fortes
+tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phénomène.
+
+Une autre ville, nommée Seminara, fut un exemple bien frappant de
+l'insuffisance de toutes les précautions de l'homme contre la force
+des éléments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les
+maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres,
+étaient construites en bois; les murailles intérieures étaient faites
+de joncs fortement réunis et recouvertes d'une couche de mastic ou de
+plâtre, qui, sans rien ôter à l'élégance, donnait juste une solidité
+suffisante à la sûreté des habitants. Cette espèce de construction
+semblait donc devoir être le moyen le plus propre à les garantir
+des périls du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux
+oscillations du sol que la force strictement nécessaire pour résister
+en cédant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable!
+la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On eût même dit que la
+nature se plut ici à varier ses horribles jeux: la partie montagneuse
+devint une vallée profonde, et le quartier le plus bas forma une haute
+montagne au milieu des murs de la ville.
+
+A la porte d'une des maisons de cette ville, était placée une meule
+de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait croître un
+énorme oranger. Les maîtres de la maison avaient coutume de venir
+s'asseoir en été dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par
+un fort pilier de pierre, était entourée par un banc semblable.
+Au moment de la secousse du 5 février, les branches de l'oranger
+devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant épouvanté, s'y blottit;
+le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevés et
+portés ensemble à un tiers de lieue au delà.
+
+La destruction de Bagnara présente au philosophe et au naturaliste
+des faits moins merveilleux peut-être, mais non moins intéressants:
+pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et
+toutes les fontaines de la ville furent subitement desséchées; les
+animaux les plus sauvages furent frappés d'une si grande terreur,
+qu'un sanglier, échappé de la forêt qui dominait la ville, se
+précipita volontairement du haut d'un roc escarpé au milieu de la voie
+publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable,
+la nature se plut à frapper surtout les femmes, et parmi les femmes
+toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauvées et survécurent à
+cette catastrophe.
+
+Tels sont les traits principaux de l'événement, telle fut la situation
+des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les
+Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq années de calme,
+l'état où le pays se trouve encore aujourd'hui.» [note: M. de
+Gourbillon écrivait son voyage en Calabre vers 1818.]
+
+Sans que le village de Castiglione eût été le théâtre d'événements
+aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les
+accidents en étaient cependant assez déplorables et assez variés pour
+que notre journée s'écoulât rapidement au milieu de cette malheureuse
+population. Après avoir vu retirer de dessous les décombres deux ou
+trois cadavres d'hommes et une douzaine de bœufs ou de chevaux tués
+ou blessés, après avoir nous-mêmes pris part aux fouilles pour relayer
+les bras fatigués, nous quittâmes vers les cinq heures le village de
+Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques;
+seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale étaient
+des palais près de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns
+étaient entièrement ruinés.
+
+Il avait plu toute la journée sans que nous y fissions autrement
+attention, tant nous étions préoccupés du spectacle que nous avions
+sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de
+l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux
+étaient devenus des torrents, et les torrents s'étaient changés en
+rivières. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrâmes, nous
+tranchâmes des sybarites, et nous acceptâmes la proposition que
+nous fit notre guide, moyennant rétribution, bien entendu, de nous
+transporter d'un bord à l'autre sur ses épaules; en conséquence, je
+traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme
+j'étais occupé à explorer le paysage pour voir s'il nous restait
+beaucoup de passages pareils à franchir, j'entendis un cri, et je vis
+Jadin qui, au lieu d'être porté comme moi sur les épaules de notre
+guide, était occupé avec grande peine à le tirer de l'eau: en
+retournant à lui, le pied avait manqué au pauvre diable, et la
+violence du courant était telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait
+où, lorsque Jadin s'était mis à l'eau jusqu'à la ceinture et l'avait
+arrêté. Je courus à lui pour lui prêter main forte, et nous parvînmes
+enfin à amener notre guide à moitié évanoui sur l'autre bord.
+
+A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend
+bien, d'employer ce défectueux système de locomotion. D'ailleurs,
+comme nous étions mouillés par l'eau du torrent depuis les pieds
+jusqu'à la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous était tombée sur
+le dos toute la journée, depuis la ceinture jusqu'à la pointe de
+nos cheveux, il n'y avait plus de précaution à prendre que contre
+l'accident qui venait d'arriver à notre guide. En conséquence, quand
+de nouvelles rivières se présentèrent, nous nous contentâmes de les
+traverser fraternellement, chacun de nous prêtant et recevant appui
+au moyen de nos mouchoirs liés à notre poignet et dont nous fîmes une
+chaîne. Moyennant cette ingénieuse invention, nous arrivâmes à notre
+voiture sans accident grave, mais trempés comme des caniches.
+
+On comprend qu'en arrivant à l'hôtel nous éprouvâmes plus que jamais
+le besoin de nos lits: aussi refusâmes-nous l'offre réitérée de notre
+hôte de nous en aller coucher aux baraques, et bravâmes-nous encore le
+futur tremblement de terre qui nous menaçait de minuit à une heure du
+matin.
+
+Notre courage fut récompensé: nous ne sentîmes aucune secousse, nous
+n'entendîmes même pas les cris de Terre moto, et nous nous réveillâmes
+seulement le lendemain matin, tirés de notre sommeil par le son des
+cloches.
+
+Nos lits avaient fait leurs évolutions ordinaires et se trouvaient au
+milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir à Cosenza,
+deux jours après le prêche si pittoresque et si animé du capucin,
+une procession expiatoire dans le cas où les tremblements de terre
+n'auraient pas cessé: les tremblements de terre allaient diminuant,
+il est vrai, mais ils ne s'arrêtaient pas encore; et les capucins
+qui s'étaient faits les boucs émissaires de la ville pécheresse
+s'apprêtaient à tenir leur parole.
+
+Aussi, dès sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles à grande
+volée et les rues de la ville étaient-elles peuplées non-seulement
+de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces
+environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale:
+chacun accourait pour prendre part à cette espèce de jubilé, et de
+tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite
+par les capucins avait attiré des fidèles.
+
+Comme le garçon, préoccupé de ces grands préparatifs, ne venait pas
+prendre nos ordres, nous sonnâmes: il monta, et nous lui demandâmes
+s'il avait oublié que nous avions pris l'invariable habitude de
+déjeuner à neuf heures sonnantes. Il nous répondit que comme il y
+avait jeûne général dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru
+que les ordres donnés pour les autres jours dussent subsister pour
+celui-ci. La raison ne nous parut pas extrêmement logique, et nous
+lui signifiâmes que, n'étant pas de la paroisse et ayant assez de nos
+propres péchés, notre intention n'était nullement de prendre notre
+part de ceux des Cosentins; qu'en conséquence nous l'invitions à ne
+faire aucune différence pour nous de ce jour aux autres jours, et à
+nous servir un déjeuner, non pas exorbitant, mais convenable.
+
+Ce fut une grande affaire à débattre que ce déjeuner: le cuisinier
+était allé faire ses dévotions, et il fallait attendre qu'il fût
+revenu; à son retour il prétendit que, momentanément détaché des
+choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'éprouver,
+il aurait grand'peine à redescendre jusqu'à ses fourneaux. Quelques
+carlins levèrent ses scrupules, et à dix heures, au lieu de neuf
+heures, la table enfin fut servie. Nous mangeâmes en toute hâte, car
+nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractéristique
+qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annonça qu'il
+allait commencer. Nous mîmes les morceaux doubles et, le dernier à
+la main, nous courûmes vers l'église des Capucins. Toutes les rues
+étaient encombrées d'hommes et de femmes en habits de fête, au milieu
+desquels un simple passage était ménagé pour la confrérie; ne pouvant
+et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montâmes sur des
+bornes et nous attendîmes.
+
+A onze heures précises l'église s'ouvrit: elle était illuminée comme
+pour les grandes solennités. Le prieur de la communauté parut le
+premier: il était nu jusqu'à la ceinture, ainsi que tous les frères;
+ils marchaient un à un, chacun tenant de la main droite une corde
+garnie de nœuds; tous chantant le _Miserere_.
+
+A leur aspect une grande rumeur s'éleva parmi la foule: elle se
+composait d'exclamations de douleur, d'élans de contrition et de
+murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pères, des
+mères, des frères et des sœurs, qui reconnaissaient leurs parents au
+milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri
+de famille, si cela se peut dire ainsi.
+
+Mais ce fut bien pis lorsqu'à peine descendus des degrés de l'église,
+on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient à la main
+droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les
+épaules de celui qui le précédait, et cela non point avec un simulacre
+de flagellation, mais à tour de bras et autant que chacun avait de
+force. Alors les cris, les clameurs et les gémissements redoublèrent;
+les assistants tombèrent à genoux, frappant la terre du front, et se
+meurtrissant la poitrine à coups de poing; les hommes hurlaient,
+les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer
+pénitence à elles-mêmes, fouettaient à tour de bras les malheureux
+enfants qui étaient accourus comme on va à une fête, et qui de cette
+façon payaient leur contingent d'expiation pour les péchés que leurs
+parents avaient commis. C'était une flagellation universelle qui
+s'étendait de proche en proche, qui se communiquait d'une façon
+presque électrique, et dans laquelle nous eûmes toutes les peines du
+monde à empêcher nos voisins de nous faire jouer à la fois un rôle
+passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au
+pas, chantant toujours et fouettant sans relâche: nous reconnûmes le
+prédicateur du dimanche précédent qui remplissait, les yeux levés
+au ciel, son office de battant et de battu; seulement, à sa
+recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par conséquent
+frappait sur lui, avait, outre les nœuds généralement adoptés, armé
+sa corde de gros clous, lesquels, à chaque coup que recevait le
+malheureux moine, laissaient sur ses épaules une trace sanglante; mais
+tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger
+dans une extase plus profonde: quelle que fût la douleur qu'il dût
+ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix
+au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitôt
+que la procession était passée, notre course par des rues adjacentes,
+nous nous retrouvâmes sur son nouveau passage; trois fois, par
+conséquent, nous assistâmes à ce spectacle; et chaque fois la foi et
+la ferveur des flagellants semblaient s'être augmentées; la plupart
+d'entre eux avaient le dos et les épaules dans un état déplorable;
+quant à notre prédicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une
+plaie. Aussi chacun criait-il que c'était un saint homme, et qu'il n'y
+avait pas de justice s'il n'était canonisé du coup.
+
+La procession ou plutôt le martyre de ces pauvres gens dura trois
+heures. Sortis à onze heures juste de l'église, ils y rentraient à
+deux heures sonnantes. Quant à nous, nous étions stupéfaits de voir
+une foi si ardente dans une époque comme la nôtre. Il est vrai que la
+chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre était
+demeurée huit ans sous la domination française, et j'aurais cru que
+huit ans de notre domination, surtout de 1807 à 1815, eussent été
+plus que suffisants pour sécher la croyance dans ses plus profondes
+racines.
+
+L'église resta ouverte, chacun put y prier toute la journée, et de
+toute la journée elle ne désemplit pas. J'avoue que, pour mon compte,
+j'aurais voulu voir de près ce moine, l'interroger sur sa vie
+antérieure, le sonder sur ses espérances à venir. Je demandai au Père
+gardien si je pouvais lui parler, mais on me répondit qu'en rentrant
+il s'était trouvé mal, et qu'en revenant à lui il s'était enfermé dans
+sa cellule, et avait prévenu qu'il ne descendrait pas au réfectoire,
+voulant passer le reste de sa journée en prières.
+
+Nous rentrâmes à l'hôtel vers les quatre heures; nous y retrouvâmes le
+capitaine, à qui nous demandâmes s'il avait pris part aux dévotions
+générales; mais le capitaine était trop bon Sicilien pour prier pour
+des Calabrais. D'ailleurs il prétendit que la masse des péchés qui
+se commettaient de Pestum à Reggio était si grande, que toutes les
+communautés religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un
+an, n'enlèveraient pas à chaque sujet continental de S. M. le roi de
+Naples la centième partie du temps qu'il avait à rester en purgatoire.
+
+Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pécheurs nous ne
+pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mêmes, nous
+fixâmes au lendemain matin le moment de notre départ: en conséquence
+le capitaine partit à l'instant même, afin qu'en arrivant à San-Lucido
+nous trouvassions notre patente prête et que rien ne retardât notre
+départ.
+
+Nous employâmes notre soirée à faire une visite au baron Mollo et une
+promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance
+de cette loi qu'on appelle l'hospitalité, qu'au milieu des malheurs de
+la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le
+baron Mollo ne nous avait pas négligés un seul instant, et s'était
+montré pour nous le même qu'il eût été dans les temps calmes et
+heureux.
+
+Je voulus m'assurer par moi-même de l'influence qu'avait eue sur le
+futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la
+journée. Jadin désira faire la même expérience. J'avais mes notes
+à mettre en ordre, et lui ses dessins à achever, car, depuis une
+quinzaine de jours, nous étions si malheureux dans nos haltes que nous
+n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit,
+nous prîmes congé du baron Mollo; nous rentrâmes à l'hôtel et, pour
+mettre à exécution notre projet, nous nous assîmes chacun d'un côté de
+la table où nous dînions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son
+carton, et une montre entre nous deux pour ne point être surpris par
+la secousse.
+
+La précaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivèrent
+sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous
+entendissions la moindre clameur. Comme deux heures était l'heure
+extrême, nous présumâmes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y
+aurait rien pour la nuit: en conséquence, nous nous couchâmes, et nous
+nous endormîmes bientôt dans notre sécurité.
+
+Le lendemain, nous nous réveillâmes à la même place où nous nous
+étions couchés, ce qui ne nous était pas encore arrivé. Un instant
+après, notre hôte, à qui nous avions dit de venir régler son compte
+avec nous à huit heures, entra tout triomphant et nous annonça que,
+grâce aux flagellations et aux prières de la veille, les tremblements
+de terre avaient complètement cessé.
+
+Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+RETOUR.
+
+
+A neuf heures nous prîmes congé avec une profonde reconnaissance de la
+locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'était par comparaison
+que nous en étions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que,
+malgré les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu,
+nous n'avions pris personnellement aucune part, c'était l'endroit de
+la terre où nous avions trouvé le plus complet repos. Peut-être aussi,
+au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgré tout
+ce que nous y avions souffert, à ces hommes si curieux à étudier dans
+leur rudesse primitive, et à cette terre si pittoresque à voir dans
+ses bouleversements éternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas
+sans un vif regret que nous nous éloignâmes de cette bonne ville si
+hospitalière au milieu de son malheur; et deux fois, après l'avoir
+perdue de vue, nous revînmes sur nos pas pour lui dire un dernier
+adieu.
+
+A une lieue de Cosenza à peu près nous quittâmes la grande route pour
+nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage
+était d'une âpreté terrible, mais en même temps d'un caractère plein
+de grandeur et de pittoresque. La teinte rougeâtre des roches, leur
+forme élancée qui leur donnait l'apparence de clochers de granit,
+les charmantes forêts de châtaigniers que de temps en temps nous
+rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succédait aux
+orages et aux inondations des jours précédents, tout concourait à nous
+faire paraître le chemin un des plus heureusement accidentés que nous
+eussions faits.
+
+Joignez à cela le récit de notre guide, qui nous raconta à cet endroit
+même une histoire que j'ai déjà publiée sous le titre des _Enfants de
+la Madone_ et qu'on retrouvera dans les _Souvenirs d'Antony_; la vue
+de deux croix élevées à l'endroit où, l'année précédente, et trois
+mois auparavant, deux voyageurs avaient été assassinés, et l'on aura
+une idée de la rapidité avec lequelle s'écoulèrent les trois heures
+que dura notre course.
+
+En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous
+trouvâmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhénienne tout
+étincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions
+s'élever comme un phare cet éternel Stromboli que nous n'arrivions
+jamais à perdre de vue, et que, malgré son air tranquille et la façon
+toute paterne avec laquelle il poussait sa fumée, je soupçonnai d'être
+pour quelque chose, avec son aïeul l'Etna et son ami le Vésuve, dans
+tous les tremblements que la Calabre venait d'éprouver: peut-être me
+trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il
+porte les fruits de sa mauvaise réputation.
+
+A nos pieds était San-Lucido, et dans son port, pareil à un de
+ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des
+Tuileries, nous voyions se balancer notre élégant et gracieux
+speronare qui nous attendait.
+
+Une heure après nous étions à bord.
+
+C'était toujours un moment de bien-être suprême quand, après une
+certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des
+braves gens qui composaient notre équipage, et que du pont nous
+passions dans notre petite cabine si propre, et par conséquent si
+différente des localités siciliennes et calabraises que nous venions
+de visiter. Il n'y avait pas jusqu'à Milord qui ne fît une fête
+désordonnée à son ami Piétro, et qui ne lui racontât, par les
+gémissements les plus variés et les plus expressifs, toutes les
+tribulations qu'il avait éprouvées.
+
+Au bout de dix minutes que nous fûmes à bord nous levâmes l'ancre. Le
+vent, qui venait du sud-est, était excellent aussi: à peine eûmes-nous
+ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de
+mer. Alors toute la journée nous rasâmes les côtes, suivant des yeux
+la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosités de ses rivages
+et dans tous les âpres accidents de ses montagnes. Nous passâmes
+successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le
+golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvâmes à
+la hauteur du cap Palinure. Nous recommandâmes à Nunzio de faire
+meilleure garde que le pilote d'Énée, afin de ne pas tomber comme lui
+à la mer avec son gouvernail, et nous nous endormîmes sur la foi des
+étoiles.
+
+Le lendemain nous nous éveillâmes à la hauteur du cap Licosa et en vue
+des ruines de Pestum.
+
+Il était convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre
+une heure ou deux près de ces magnifiques débris; mais au moment de
+débarquer nous éprouvâmes une double difficulté: la première en ce
+que l'on nous prit pour des cholériques qui apportions la peste des
+Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des
+contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés
+furent levées par l'inspection de nos passe-ports visés de Cosenza et
+par l'exhibition d'une piastre frappée à Naples, et nous pûmes enfin
+débarquer sur le rivage où Auguste, au dire de Suétone, était débarqué
+2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son
+temps déjà passaient pour des antiquités.
+
+Un hémistiche de Virgile a illustré Pestum, comme un vers de Properce
+a flétri Baja. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspect de cette
+grande plaine si chaudement exposée aux rayons du soleil, qui, à la
+vue de ces beaux temples à la teinte dorée, ne réclame ces champs de
+roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres
+pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant
+l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente:
+le _Biferique rosaria Pæsti_ n'est plus qu'un marais infect et
+fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double
+moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises.
+Quant à l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes
+filles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes
+qui habitent la métairie attenant aux temples aient un sexe quelconque
+et appartiennent même à l'espèce humaine.
+
+Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de
+circonférence au plus, était autrefois le paradis des poètes, car ce
+n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de
+l'aurore, a visité ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y
+conduit Myscèle, fils d'Alémon, et qui lui fait voir Leucosie, et les
+plaines tièdes et embaumées de Pestum;[2] c'est Martial qui compare
+les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses
+prédécesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse,
+qui conduit au siége de la ville sainte le peuple adroit qui est
+né sur le sol où abondent les roses vermeilles et où les ondes
+merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui
+tombent dans son lit.[4]
+
+[1] Vidi ego odorati victura rosaria Pæsti
+ Sub malutino cocta jacere noto.
+ Prop., liv. iv, _Élégie V_.
+
+[2] Leucosiam petit tepidique rosaria Pæsti.
+ Ovide, liv. xv, vers 708.
+
+[3] Pæstanis rubeant æmula labbia rosis.
+ Martial, liv. iv.
+
+[4] Qui vi insieme venia la gente esperta
+ D'al suol che abbonda de vermiglie rose;
+ Là ve come si narro, e rami e fronde
+ Silaro impetra con mirabil' onde.
+ (Tasse, _Ger. lib._, liv 1er, ch. XI.)
+
+
+Voici ce que nous raconte Hérodote l'historien-poète.
+
+C'était sous le règne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie,
+royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens résolurent de se
+diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux
+fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet
+Tyrrhénus.
+
+Cette division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait
+dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers. Le
+sort de l'exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec la portion du
+peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur
+les côtes de l'Ombrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes.
+
+Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aïeule de Pestum.
+
+Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le désespoir
+des archéologues, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur
+architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions
+chaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs
+cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses,
+oblongues, placées les unes au-dessus des autres et jointes sans
+ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un
+débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum,
+placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un
+bas-relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner
+le nom de _porte de la Sirène_: c'est un arc de quarante-six pieds de
+haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au
+nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est
+inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre
+à Cérés; quant au troisième, ne sachant à quel dieu en faire les
+honneurs, on l'a appelé la Basilique.
+
+Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches
+qui règnent tout à l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze
+pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais
+encore, selon toute probabilité, le plus ancien de tous. Comme il est
+construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du
+Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres
+substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date
+à laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit.
+
+Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le
+plus élégant. Sa forme es un carré long de cent pieds sur quarante;
+il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un
+entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de
+douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement et repose sans
+base sur le pavé.
+
+La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination
+primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de
+large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes
+cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun
+seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau.
+
+Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et
+comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je
+dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler.
+
+Quelques jours avant notre arrivée, la foudre, jalouse sans doute de
+son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès; mais elle
+y avait à peu près perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire
+était de marquer son passage sur son front de granit en emportant
+quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme
+s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître
+toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait-elle
+plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on
+reconnaissait à l'interruption de cette belle couleur feuille-morte
+qui dorait le reste du bâtiment.
+
+Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids
+d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a
+conservé son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que
+celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve,
+qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus
+du temps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Sele
+aujourd'hui.
+
+Il était décidé que partout où nous mettrions le pied nous nous
+heurterions à quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les
+acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous
+les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme
+de Salerne à Pestum quelque temps avant la visite que nous y fîmes
+nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui
+demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune
+résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé,
+allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperçut une
+chaîne d'or au cou de l'Anglaise: il étendit la main pour la prendre;
+l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et
+repoussa violemment le bandit, lequel riposta à cette bourrade par un
+coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt.
+
+Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que
+l'on ne vînt au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans
+faire aucun mal à mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva évanouie
+sur le corps de son mari.
+
+Il était trois heures à peu près lorsque nous prîmes congé des ruines
+de Pestum. Comme pour débarquer nos marins furent obligés de nous
+prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque, nous y étions
+arrivés Jadin et moi à bon port, et il n'y avait plus que le capitaine
+à transporter, lorsque dans le transport le pied manqua à Pietro,
+qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine
+par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au fond,
+le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poignée de
+gravier qu'il leur jeta à la figure. Au reste, il était si bon garçon
+qu'il fut le premier à rire de cet accident, et à donner ainsi toute
+liberté à l'équipage, qui avait grande envie d'en faire autant.
+
+Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher. J'avais jugé
+plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino
+que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer
+bien autrement les yeux que la petite voiture populaire à laquelle je
+comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais
+sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à M. Alex. Dumas, sous
+les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il
+voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.
+
+Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il
+eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre
+d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon
+entrée; humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon
+speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des
+plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine,
+mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La
+patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu'à six heures
+et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut
+impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à
+toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ
+au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous à notre
+capitaine, qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vittoria, où nous
+étions descendus trois mois auparavant.
+
+Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne
+réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à
+la science arabe qui s'y était réfugiée, n'est plus aujourd'hui qu'une
+espèce d'école destinée à l'étude des sciences exactes, et où quelques
+élèves en médecine apprennent tant bien que mal à tuer leur prochain.
+Quant à son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une
+inscription que l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être
+de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais
+aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il
+cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous,
+viennent faire un pèlerinage à la tombe de Grégoire-le-Grand, ou par
+quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni.
+
+C'est à l'église de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul
+pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saint.
+Après sa longue lutte avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se
+réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles,
+qui, à douze cents ans de distance, font le pendant de celles de
+Brutus.--J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi
+je meurs en exil: _Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea
+morior in exilio._
+
+Une chapelle est consacrée à ce grand homme, dont la mémoire, à peu de
+chose près, est parvenue à détrôner saint Matthieu, et s'est emparé de
+toute l'église comme elle a fait du reste du monde. Il est
+représenté debout sur son tombeau, dernière allusion de l'artiste à
+l'inébranlable constance de ce Napoléon du pontificat.
+
+A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui,
+par un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être enterré,
+mort, près de celui dont, vivant, il avait été le constant admirateur.
+
+Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une
+cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs
+qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha
+de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de
+Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un
+trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ.
+
+Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une
+maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et
+en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne
+l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.
+
+Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité;
+mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur
+la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions
+comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur
+épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II,
+qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape
+Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il
+montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de
+son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour
+de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne
+tracée, il dit:--Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la
+parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant
+de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du
+rocher où s'assit Grégoire-le-Grand.
+
+Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et
+fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus
+tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical.
+
+En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre
+speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des
+moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture,
+fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusqu’à la
+Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied
+pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec
+Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé
+de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal
+pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous
+remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de
+Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi.
+
+Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive,
+ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses
+roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par
+mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup
+d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace
+comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps
+de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi
+est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets
+de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie
+d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons
+de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur,
+puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne
+lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le
+ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le
+ver le ronge.
+
+En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi.
+
+En 1135 on y trouve les _Pandectes_ de Justinien.
+
+En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.
+
+Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.
+
+Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe
+de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit
+coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses
+grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui
+se pétrisse de Chambéry à Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna.
+
+Entre ses cascades est une fonderie où l'on fabrique le fer qui se
+tire de l'île d'Elbe, cet autre royaume déchu, qui ne subsistera dans
+l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal à un géant.
+
+C'est à Atrani, petit village situé à quelques centaines de pas
+d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation
+familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce
+souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des
+monuments les plus curieux que présente l'Italie: ce sont les
+bas-reliefs en bronze des portes de l'église de San-Salvatore, et qui
+datent de 1087, époque où la république d'Amalfi était arrivée à son
+apogée. Ces portes, consacrées à saint Sébastien, furent commandées
+par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son âme: _pro mercede
+animæ suæ_. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait
+mis l'âme du seigneur Pantaleone en état de péché mortel, on l'avait
+oublié, en songeant sans doute que, quel qu'il fût, il était dignement
+racheté.
+
+Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème
+de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on
+nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place
+du Marché-Neuf à Naples, pour donner quelques détails inconnus,
+peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours,
+insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies
+comme un tyran, apothéosé comme un grand homme et révéré comme un
+saint.
+
+Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est
+un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama
+admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi,
+lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui
+appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous
+attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine,
+qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que
+nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous
+qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille
+ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi
+remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt à danser une tarentelle à
+notre honneur. C'était la première fois que nous le voyions se livrer
+à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni le
+soir du fameux tremblement de terre.
+
+Au reste, par une de ces singularités inexplicables qui se
+représentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources
+de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers
+souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces
+montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une
+légère secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, située à moitié
+chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée.
+
+Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un
+guide: deux jeunes pâtres gardaient quelques chèvres au pied d'une
+église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous
+la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à
+la générosité de nos excellences, se mit à trotter devant nous sur le
+chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait
+d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin
+nous arrivâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se
+dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin;
+deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri,
+qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la
+législation.
+
+En récompense de sa peine notre guide reçut la somme de cinq carlins;
+à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de
+beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne
+s'était vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la
+tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello.
+
+Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui,
+moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples.
+Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du
+royaume des Deux-Sielles, une des conditions du traité fut qu'à moitié
+chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata, nous trouverions un
+cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands
+dieux qu'il possédais justement à cet endroit une écurie où nous
+trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous
+recûmes ses arrhes.
+
+Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la
+France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui
+donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché
+meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils
+partissent. C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de
+cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Salerne à Gaete, sous
+le nom de _calessino_, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans
+aucun lieu du monde.
+
+Le calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son
+inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espèce de
+tilbury peint de couleurs vives et dont le siége a la forme d'une
+grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un
+fauteuil. Quand le calessino touchait à son enfance, le propriétaire
+primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait à cette palette et
+conduisait lui-même: voilà, du moins, ce que semblent m'indiquer
+les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du
+calessino.
+
+Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie
+d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cheval, et sans avoir rien
+changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au
+plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine,
+au ventre arrondi et à la face rubiconde, occupe le centre de
+l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au
+milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière
+le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher
+conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de
+l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche
+nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne
+de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du
+soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants,
+frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher
+se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois
+lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un
+caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette
+au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides
+aspirants, cicerone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à
+la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet
+suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues,
+quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se
+plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq à huit
+ans, qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de
+quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice,
+paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de
+quinze: calculez et vous aurez votre compte.
+
+Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand
+galop.
+
+Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses désagréments:
+parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout
+son chargement sur un des bas-côtés de la route.
+
+Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relève,
+on le tâte, on s'informe s'il n'a rien de cassé; et lorsqu'on est
+rassuré sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le
+cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et
+les gamins d'eux-mêmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en
+inquiète, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans
+cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres.
+
+C'était dans une machine de ce genre que nous devions opérer notre
+voyage de la Cava à Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions
+tenir, Jadin et moi, sur le siége, le cocher devait, comme d'habitude,
+se tenir derrière nous, et Milord se coucher à nos pieds.
+
+De plus, et pour surcroît de précaution, nous devions, comme nous
+l'avons dit, changer de cheval à Torre dell'Annunziata; c'étaient
+les conventions faites, du moins, et pour répondre de l'exécution
+desquelles le cocher nous avait donné des arrhes.
+
+A sept heures, heure indiquée, le calessino était à la porte de
+l'hôtel. Il n'y avait rien à dire pour l'exactitude: d'un autre côté,
+le siége était vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval,
+qui ne pouvait croire à une pareille bonne fortune, secouait ses
+grelots d'un air de joie mêlé de doute. Nous montâmes, Jadin, moi et
+Milord; nous prîmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit
+entendre un petit roulement de lèvres, pareil à celui dont le chasseur
+se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partîmes comme le
+vent.
+
+Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquiétude: il se passait
+immédiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait
+pas naturel. Bientôt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un
+froncement de lèvres qui découvrait ses deux mâchoires depuis les
+premières canines jusqu'aux dernières molaires: c'était un signe
+auquel il n'y avait pas à se tromper; aussi, presque aussitôt, Milord
+fit une volte. Mais, à notre grand étonnement, il tourna sur lui-même
+comme sur un pivot: sa queue était passée à travers la natte qui
+formait le plancher du calessino, et une force supérieure l'empêchait
+de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle,
+d'ordinaire, il était fort jaloux. Des éclats de rire, qui suivirent
+immédiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent à qui
+il avait affaire. Nous avions négligé de visiter le filet qui pendait
+au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait à la porte, il
+s'était rempli de son chargement ordinaire.
+
+Jadin était furieux de l'humiliation que venait d'éprouver Milord;
+mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les
+enfants jusqu'à moi. Seulement, on s'arrêta et on fit des conditions
+avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur
+filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs à l'endroit
+de Milord. Le traité conclu, nous repartîmes au galop.
+
+Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre
+cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous
+retournâmes, et nous vîmes une seconde tête au-dessus de son épaule:
+c'était celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment
+où nous nous étions arrêtés pour profiter de l'occasion qui se
+présentait, de revenir jusqu'à Naples avec nous. Notre premier
+mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gêne et de le prier de
+descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait,
+d'un ton si câlin, souhaité le bonjour à nos excellences, que nous
+ne pouvions pas répondre à cette politesse par un affront; nous le
+laissâmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanité, mais en
+recommandant au cocher de borner là sa libéralité.
+
+Un peu au delà de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous
+demandant si nous ne nous arrêtions pas à Pompéia, et en nous offrant
+de nous en faire les honneurs. Nous le remerciâmes de sa proposition
+obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre
+directement à Naples, nous l'invitâmes à aller offrir ses services à
+d'autres qu'à nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restât où
+il était jusqu'à Pompéia. La demande était trop peu ambitieuse pour
+que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard.
+Seulement, arrivé à Pompéia, il nous dit, qu'en y réfléchissant bien,
+c'était à Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre
+permission il ne nous quitterait que là. Nous eussions perdu tout le
+mérite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout.
+La permission fut étendue jusqu'à Torre dell'Annunziata.
+
+A Torre dell'Annunziata nous nous arrêtâmes, comme la chose était
+convenue, pour déjeuner et pour changer de cheval. Nous déjeunâmes
+d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation
+à l'huile épouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit était
+assaisonné; puis nous appelâmes notre cocher, qui se rendit à notre
+invitation de l'air le plus dégagé du monde. Nous ne doutions donc pas
+que nous ne pussions nous remettre immédiatement en route, lorsqu'il
+nous annonça, toujours avec son même air riant, qu'il ne savait
+pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouvé à Torre
+dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il
+est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien,
+et que le cheval ne se serait pas plutôt reposé une heure, que nous
+repartirions plus vite que nous n'étions venus. Au reste, l'accident,
+nous assurait-il, était des plus heureux, puisqu'il nous offrait une
+occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, à son avis,
+les plus curieuses du royaume de Naples.
+
+Nous nous serions fâchés que cela n'aurait avancé à rien. D'ailleurs,
+il faut le dire, il n'y a pas de peuple à l'endroit duquel la colère
+soit plus difficile qu'à l'endroit du peuple de Naples; il est si
+grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher
+dispute à polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui
+abandonnâmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis
+nous passâmes à l'écurie, où nous fîmes donner devant nous double
+ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous
+venions de recevoir, nous nous mîmes en quête des curiosités de Torre
+dell'Annunziata.
+
+Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-même.
+Ainsi nommé d'une chapelle érigée en 1319 et d'une tour que fit élever
+Alphonse I'er, il fut brûlé je ne sais combien de fois par la lave du
+Vésuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebâti toujours à la
+même place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances
+de destruction, le roi Charles III y établit une fabrique de
+poudre; si bien qu'à la dernière irruption les pauvres diables qui
+l'habitaient, placés entre le volcan de Dieu et celui des hommes,
+manquèrent à la fois de brûler et de sauter, ce qui, grâce à la
+prévoyance de leur souverain, offrait du moins à leur mort une
+variante que les autres n'avaient point.
+
+Le seul monument de Torre dell'Annunziata, à part celui qui lui a fait
+donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa
+coquette église de Saint-Martin, véritable bonbonnière à la manière de
+Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux
+qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du
+cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrêté par la mort, n'eut
+pas le temps de terminer la toile de la Nativité qu'il peignait pour
+le maître-autel.
+
+Au-dessus de la porte est la fameuse Déposition de la croix par
+Stanzioni, laquelle doit sa réputation plus encore à la jalousie
+qu'elle inspira à l'Espagnolet qu'à son mérite réel. Cette jalousie
+était telle, que ce dernier, ayant donné aux moines à qui elle
+appartenait le conseil de la nettoyer, mêla à l'eau dont ils se
+servirent une substance corrosive qui la brûla en plusieurs endroits.
+Stanzioni aurait pu réparer cet accident, les moines désolés l'en
+supplièrent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache à
+la vie de son rival.
+
+Au reste, c'était une chose curieuse que ces haines de peintre à
+peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin
+et Barroccio meurent empoisonnés; deux élèves de Geni, élève du Guide,
+attirés sur une galère, disparaissent sans que jamais on ait pu
+apprendre ce qu'ils étaient devenus; le Guide et le chevalier
+d'Arpino, menacés d'une mort violente, sont obligés de s'enfuir de
+Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut
+la vie à la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au
+couteau de chasse qu'il portait au côté.
+
+Il est vrai aussi que c'était le temps des chefs-d'œuvre.
+
+En revenant à l'hôtel, nous retrouvâmes notre calessino attelé: le
+pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration
+d'avoine, mais sa charge s'était augmentée de deux lazzaronis et d'un
+second gamin.
+
+Nous vîmes qu'il était inutile dé protester contre l'envahissement, et
+nous résolûmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y
+opposer. En arrivant à Resina nous étions au complet, et rien ne nous
+manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas même la
+nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la
+double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point
+empêché notre cheval d'aller toujours au galop.
+
+A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur
+de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le
+plus de bruit sur la surface de la terre: ses églises sont pleines
+de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonnés de grelots, ses
+lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout
+cela sonne, tinte, crie éternellement. La nuit même, aux heures où
+toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose
+qui remue, s'agite et frémit à Naples. De temps en temps une voix
+puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vésuve
+qui gronde et qui prend part au concert éternel; mais quelques efforts
+qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus
+terrible et plus menaçant mêlé à tous ces bruits.
+
+Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'était jointe à nous,
+oubliant de nous dire adieu comme elle avait oublié de nous dire
+bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'eût point sa
+part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la
+Maddalena, les deux gamins sautèrent à bas des brancards; à la
+fontaine des Carmes, nous nous arrêtâmes pour laisser descendre la
+nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissèrent
+couler à terre; à Mergellina, notre pêcheur disparut. En arrivant
+à l'hôtel, nous croyons n'être plus possesseurs que des enfants du
+filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vîmes que le filet
+était vide. Grâce à nous, chacun était arrivé à sa destination.
+
+Grâce à notre équipage et à notre suite, on n'avait pas fait attention
+à nous, et nous étions rentrés à Naples sans qu'on nous eût même
+demandé nos passe-ports.
+
+Comme à notre première arrivée, nous descendîmes à l'hôtel de la
+Vittoria, le meilleur et le plus élégant de Naples, situé à la fois
+sur Chiaja et sur la mer; et le même soir, au clair de la lune, nous
+crûmes reconnaître notre speronare, qui se balançait à l'ancre à cent
+pas de nos fenêtres.
+
+Nous ne nous étions pas trompés: le lendemain, à peine étions-nous
+levés qu'on nous annonça que le capitaine nous attendait accompagné de
+tout son équipage. Le moment était venu de nous séparer de nos braves
+matelots.
+
+Il faut avoir vécu pendant trois mois isolés sur la mer et d'une vie
+qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le
+capitaine au navire, le passager à l'équipage. Quoique nos sympathies
+se fussent principalement fixées sur le capitaine, sur Nunzio, sur
+Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du départ étaient
+devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en
+recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me
+pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignité,
+je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons
+pas revus, et peut-être ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on
+leur parle de nous, qu'on s'informe auprès d'eux des deux voyageurs
+français qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'année 1835, et je
+suis sûr que notre souvenir sera aussi présent à leur cœur que leur
+mémoire est présente à notre esprit.
+
+Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue
+de Naples à Messine sous l'invocation de la _Madone du pied de la
+grotte._
+
+
+
+
+FIN DU SECOND VOLUME.
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+ * * * * *
+
+Chap. X. Le prophète
+
+ XI. Térence le tailleur
+
+ XII. Le Pizzo
+
+ XIII. Maïda
+
+ XIV. Bellini
+
+ XV. Cosenza
+
+ XVI. Terre Moti
+
+ XVII. Retour
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***
+
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+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
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+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
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+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+ 100 1994 January
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+The Project Gutenberg EBook of Le Capitaine Arena, by Alexandre Dumas
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+
+Title: Le Capitaine Arena
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: August, 2005 [EBook #8692]
+[This file was first posted on August 2, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online
+Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+LE CAPITAINE ARNA par Alexandre Dumas (Pre)
+
+Volume 2
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+LE PROPHTE.
+
+En arrivant bord nous trouvmes le pilote assis, selon son habitude,
+au gouvernail, quoique le btiment ft l'ancre, et que par
+consquent il n'et rien faire cette place. Au bruit que nous
+fmes en remontant bord, il leva sa tte au-dessus de la cabine
+et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose lui dire. Le
+capitaine, qui partageait la dfrence que chacun avait pour Nunzio,
+passa aussitt l'arrire. La confrence dura dix minutes peu prs;
+pendant ce temps les matelots de leur ct s'taient entre eux et
+formaient un groupe qui paraissait assez proccup; nous crmes qu'il
+tait question de l'aventure de Scylla, et nous ne fmes pas autrement
+attention ces symptmes d'inquitude.
+
+Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit nous.
+
+--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours partir demain? nous
+demandat-il.
+
+--Mais, oui, si la chose est possible, rpondis-je.
+
+--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons
+le vent contraire pour sortir du dtroit.
+
+--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sr?
+
+--Oh! dit Pietro, qui s'tait approch de nous avec tout l'quipage,
+si le vieux l'a dit, dame! c'est l'vangile. L'a-t-il dit, capitaine?
+
+--Il l'a dit, rpondit gravement celui auquel la question tait
+adresse.
+
+--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il
+avait la mine toute gendarme: n'est-ce pas, les autres?
+
+Tout l'quipage fit un signe de tte qui indiquait que, comme Pietro,
+chacun avait remarqu la proccupation du vieux prophte.
+
+--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a
+l'habitude de souffler longtemps?
+
+--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus,
+quelquefois moins.
+
+--Et alors on ne peut pas sortir du dtroit?
+
+--C'est impossible.
+
+--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?
+
+--Eh! vieux! dit le capitaine.
+
+--Prsent, dit Nunzio eu se levant derrire sa cabine.
+
+--Pour quelle heure le vent?
+
+Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis
+se retournant de notre ct:
+
+--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures,
+un instant aprs que le soleil sera couch.
+
+--Ce sera entre huit et neuf heures, rpta le capitaine avec la mme
+assurance que si c'et t Matthieu Laensberg ou Nostradamus qui lui
+et adress la rponse qu'il nous transmettait.
+
+--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir
+tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu
+que nous arrivions gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.
+
+--Si vous le voulez absolument, rpondit directement le pilote, on
+tchera.
+
+--Eh bien, tchez-donc alors.
+
+--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun son poste. En un
+instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut la
+besogne; l'ancre fut leve, et le btiment, tournant lentement son
+beaupr vers le cap Pelore, commena de se mouvoir sous l'effort de
+quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un
+souffle de vent ne traversait.
+
+Cependant il tait vident que, quoique notre quipage et obi sans
+rplique l'ordre donn, c'tait contre-coeur qu'il se mettait en
+route; mais, comme cette espce de nonchalance pouvait bien venir
+aussi du regret que chacun avait de s'loigner de sa femme ou de sa
+matresse, nous n'y fmes pas grande attention, et nous continumes
+d'esprer que Nunzio mentirait cette fois son infaillibilit
+ordinaire.
+
+Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu peu, et tout en
+dissimulant cette intention, s'taient rapprochs des ctes de Sicile,
+se trouvrent un demi-quart de lieue peu prs du village de La
+Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencrent encombrer
+la cte. Je vis bien quel tait le but de cette manoeuvre, attribue
+simplement au courant, et j'allai au-devant du dsir de ces braves
+gens en les autorisant, non pas dbarquer, ils ne le pouvaient pas
+sans patente, mais s'approcher du rivage une assez faible distance
+pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs
+adieux. Ils profitrent de la permission, et en une vingtaine de
+coups de rames ils se trouvrent porte de la voix. Au bout d'une
+demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous
+n'avions pas de temps perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter
+les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on
+se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait
+sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.
+
+Comme cette disposition atmosphrique me portait tout naturellement
+au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double
+rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande
+curiosit pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et
+j'allai me coucher.
+
+Je dormais depuis trois ou quatre heures peu prs, et tout en
+dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
+quelque chose d'trange, lorsqu'enfin je fus compltement rveill par
+le bruit des matelots courant au-dessus de ma tte et par le cri bien
+connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux,
+ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement
+d'oscillation imprim au btiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux
+de savoir ce qui se passait, je me tranai jusqu' la porte de
+derrire de la cabine, qui donnait sur l'espace rserv au pilote.
+Je fus bientt au fait: au moment o je l'ouvrais, une vague qui
+demandait entrer juste au moment o je voulais sortir m'attrapa en
+pleine poitrine, et m'envoya bientt trois pas en arrire, couvert
+d'eau et d'cume. Je me relevai, mais il y avait inondation complte
+dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidt sauver nos
+lits du dluge. Jadin accourut accompagn du mousse qui portait une
+lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'oeil atout, tirait lui la
+porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submerget point tout
+ fait notre tablissement. Nous roulmes aussitt nos matelas, qui
+heureusement, tant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre
+l'eau. Nous les plames sur des trteaux qui les levaient au-dessus
+des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendmes nos draps et nos
+couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intrieures
+de notre chambre coucher; puis, laissant notre mousse le soin
+d'ponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions,
+nous gagnmes le pont.
+
+Le vent s'tait lev comme l'avait dit le pilote et l'heure qu'il
+avait dit, et, selon sa prdiction, nous tait tout fait contraire.
+Nanmoins, comme nous tions parvenus sortir du dtroit, nous tions
+plus l'aise, et nous courions des bordes dans l'esprance de gagner
+un peu de chemin; mais il rsultait de cette manoeuvre que la mer
+nous battait en plein travers, et que de temps en temps le btiment
+s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer.
+Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan inclin comme un toit,
+nos matelots couraient de l'avant en arrire avec une clrit
+laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous
+cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions vritablement rien.
+De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau;
+aussitt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le
+speronare, le beaupr dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent
+arrivait bruissant, et, charg de pluie, sifflait travers nos mts
+et nos cordages dpouills, tandis que les vagues, prenant notre
+speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix.
+En mme temps, la lueur de deux ou trois clairs qui accompagnaient
+chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordes nous
+avaient rapprochs des uns ou des autres, ou les rivages de la
+Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours la mme distance: ce
+qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre
+petit btiment se comportait merveille et faisait des efforts inous
+pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.
+
+Nous nous obstinmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant
+ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'levrent
+pas une rcrimination contre la volont qui les mettait aux prises
+avec l'impossibilit mme. Enfin, au bout de ce temps, je demandai
+combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des
+bordes; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous
+rpondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je
+m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et
+j'appris que, selon toute probabilit, nous en aurions encore pour
+trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions
+conserver sur le vent et la mer le mme avantage, nous pouvions faire
+ peu, prs huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la
+fatigue, et je prvins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans
+le dtroit, nous renoncions momentanment aller plus avant. Cette
+intention pacifique tait peine formule par moi que, transmise
+immdiatement Nunzio, elle fut l'instant mme connue de tout
+l'quipage. Le speronare tourna sur lui-mme comme par enchantement;
+la voile latine et la voile de foc se dployrent dans l'ombre, et le
+petit btiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrire
+avec la rapidit d'un cheval de course. Dix minutes aprs, le mousse
+vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle
+tait parfaitement sche, et que nous y retrouverions nos lits, qui
+nous attendaient dans le meilleur tat possible. Nous ne nous le fmes
+pas redire deux fois, et, tranquilles dsormais sur la bourrasque
+devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormmes au
+bout de quelques instants.
+
+Nous nous rveillmes l'ancre, juste l'endroit dont nous tions
+partis la veille: il ne tenait qu' nous de croire que nous n'avions
+pas boug de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un
+peu agit. Comme la prdiction de Nunzio s'tait ralise de point en
+point, nous nous approchmes de lui avec une vnration encore plus
+grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries
+l'endroit du temps. Ses prvisions n'taient pas consolantes: son
+avis, le temps tait compltement drang pour huit ou dix jours; et
+il y avait mme dans l'air quelque chose de fort trange, et qu'il ne
+comprenait pas bien. Il rsultait donc des observations atmosphriques
+de Nunzio que nous tions clous San-Giovanni pour une semaine au
+moins. Quant renouveler l'essai que nous venions de faire et qui
+nous avait si mdiocrement russi, il ne fallait pas mme le tenter.
+
+Notre parti fut pris l'instant mme. Nous dclarmes au capitaine
+que nous donnions six jours au vent pour se dcider passer du nord
+au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'tait pas dcide
+faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre,
+travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'paule, et tantt
+pied, tantt mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement
+par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier
+souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.
+
+Rien ne met le corps et l'me l'aise comme une rsolution prise,
+ft-elle exactement contraire celle que l'on comptait prendre.
+A peine la ntre fut-elle arrte que nous nous occupmes de nos
+dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le
+comprend bien, taient plus que mdiocres; pour rien au monde je
+n'aurais voulu remettre le pied Messine. Nous dcidmes donc que
+nous demeurerions sur notre speronare; en consquence on s'occupa
+l'instant mme de le tirer terre, afin que nous n'eussions pas mme
+ supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais
+temps se fait sentir jusqu'au milieu du dtroit. Chacun se mit
+l'oeuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carne
+antique, tait tir sur le sable du rivage, tay droite et gauche
+par deux normes pieux, et orn son babord d'une chelle l'aide de
+laquelle on communiquait de son pont la terre ferme. En outre, une
+tente fut tablie de l'arrire au grand mt, afin que noua pussions
+nous promener, lire ou travailler l'abri du soleil et de la pluie.
+Moyennant ces petites prparations, nous nous trouvmes avoir une
+demeure infiniment plus confortable que ne l'et t la meilleure
+auberge de San-Giovanni.
+
+Le temps que nous avions passer ainsi ne devait point tre perdu:
+Jadin avait ses croquis repasser; et moi, pendant mes longues
+rveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais peu prs
+arrt le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait
+plus que quelques caractres mettre en relief et quelques scnes
+complter. Je rsolus donc de profiter de cette espce de quarantaine
+pour achever ce travail prparatoire, qui devait recevoir Naples son
+excution, et ds le soir mme je me mis l'oeuvre.
+
+Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la
+permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le
+vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment
+bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La
+permission fut accorde ces conditions.
+
+Le vent tait constamment contraire, ainsi que l'avait prdit Nunzio;
+et cependant le temps, aprs avoir t deux nuits et un jour la
+bourrasque, tait redevenu assez beau. La lune tait dans son plein et
+se levait chaque soir derrire les montagnes de la Calabre; puis elle
+venait faire du dtroit un lac d'argent, et de Messine une de ces
+villes fantastiques comme en rve le burin potique de Martyn. C'tait
+ce moment-l que je choisissais de prfrence pour travailler;
+et, selon toute probabilit, c'est au calme de ces belles nuits
+siciliennes que le caractre du principal hros de mon drame a d le
+cachet religieux et rveur qui a, plus que les scnes dramatiques
+peut-tre, dcid du succs de l'ouvrage.
+
+Au bout de six jours, le vent soutenait le dfi et n'avait pas chang.
+Ne voulant rien changer notre dcision, nous rsolmes donc de
+partir le matin du septime, et nous fimes dire au capitaine de
+revenir pour arrter un itinraire avec nous. Non-seulement le
+capitaine revint, mais encore il ramena tout l'quipage; les braves
+gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre cong de
+nous. Vers les trois heures, nous les vmes en consquence arriver
+dans la chaloupe. Aussitt je donnai l'ordre Giovanni de se procurer
+tout ce qu'il pourrait runir de vivres, et Philippe, qui tait de
+garde avec lui, de prparer sur le pont une table monstre; quant au
+dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous
+en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du
+village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de
+leurs jardins.
+
+Quoique pris au dpourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habilet
+ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dner fort
+confortable. Il est vrai que nous avions affaire des convives
+indulgents.
+
+Aprs le dner, auquel assista une partie de la population de
+San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la
+tarentelle. J'eus alors l'ide d'envoyer Pietro par le village afin
+de recruter deux musiciens, un flteur et un joueur de guitare: un
+instant aprs j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un
+en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste
+du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait prpar
+une illumination gnrale; en cinq minutes le speronare fut
+resplendissant.
+
+Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances monter sur
+le btiment: en un instant nous emes bord une vingtaine de danseurs
+et de danseuses. Nous juchmes nos musiciens sur la cabine, nous
+plames l'avant une table couverte de verres et de bouteilles,
+et le raout commena, la grande joie des acteurs et mme des
+spectateurs.
+
+La tarentelle, comme on se le rappelle, tait le triomphe de Pietro:
+aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le
+prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il tait l,
+disait-on, soutiendrait lui seul l'honneur de la Calabre contre la
+Sicile tout entire; mais il n'y tait pas. On l'avait cherch partout
+du moment o l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas
+trouv: selon toute probabilit, il tait Beggio ou Scylla, ce
+qui tait un grand malheur pour l'amour-propre national des
+Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la rputation du susdit
+Agnolo avait pass le dtroit, car le capitaine se pencha mon
+oreille, et me dit tout bas:
+
+--Ce n'est pas pour mpriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien
+heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.
+
+A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le
+rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garon
+de vingt vingt-deux ans, vtu de son costume des dimanches. Ce
+beau garon, c'tait Agnolo; et ce qui l'avait retard, c'tait sa
+toilette.
+
+Il tait vident que cette apparition tait peu agrable nos gens,
+et surtout Pietro, qui se voyait sur le point d'tre dtrn,
+ou tout au moins d'tre forc de partager avec un rival les
+applaudissements de la socit, Cependant le capitaine ne pouvait se
+dispenser d'inviter un homme dsign ainsi notre admiration par la
+voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, dix pas
+duquel Agnolo se tenait debout les bras croiss d'un air de dfi,
+et l'invita prendre part la fte. Agnolo le remercia avec une
+certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'chelle
+qui tait de l'autre ct, il s'accrocha en sautant avec sa main
+droite au bordage du btiment; puis, la force des poignets, il
+s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont.
+C'tait, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entre._
+Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en
+rputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.
+
+Alors commena entre Pietro et le nouveau venu une vritable lutte
+chorgraphique. Nous croyions connatre Pietro depuis le temps que
+nous le pratiquions, mais nous, fmes forcs d'avouer que c'tait
+la premire fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute
+sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours
+auxquels il se livra, taient quelque chose de fantastique; mais tout
+ce que faisait Pietro tait l'instant mme rpt par Agnolo
+comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une mthode
+suprieure. Pietro tait le danseur de la nature, Agnolo tait celui
+de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine
+fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord
+dans sa tte, puis que les jambes obissaient l'ordre donn; chez
+Agnolo, point: tout tait instantan, l'art tait arriv ressembler
+ de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut
+degr auquel l'art puisse atteindre. Il en rsulta que Pietro,
+haletant, essouffl, au bout de sa force et de son haleine, aprs
+avoir puis tout son rpertoire, tomba les jambes croises sous lui
+en jetant son cri de dfaite habituel, sans consquence lorsque la
+chose se passait devant nous, c'est--dire en famille, mais qui
+acqurait une bien autre gravit en face d'un rival comme Agnolo.
+Quant Agnolo, comme la fte commenait peine pour lui, il laissa
+quelques minutes Pietro pour se remettre; puis, voyant que son
+antagoniste avait sans doute besoin d'une trve plus longue, puisqu'il
+ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses
+exercices.
+
+Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence soutenir, fut
+lui-mme, c'est--dire vritablement un beau danseur, non pas comme on
+l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne,
+en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent
+passes en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son
+chapeau, son bouquet, devinrent l'un aprs l'autre les accessoires de
+ce petit drame chorgraphique, qui exprima tour tour tous les degrs
+de la passion, et qui, aprs avoir commenc par la rencontre presque
+indiffrente du danseur et de sa danseuse, avoir pass par les
+diffrentes phases d'un amour combattu puis partag, finit par toute
+l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous tions approchs comme
+les autres pour voir cette reprsentation vraiment thtrale, et, au
+risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mlions
+nos applaudissements ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse
+du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, profrs d'abord
+par deux ou trois personnes, puis ensuite rpts frntiquement
+non-seulement par les invits qui se trouvaient bord, mais encore
+par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna
+vers nous, comme pour dire que puisqu'il tait notre hte il ne ferait
+rien qu'avec notre consentement, nous joignmes alors nos instances
+celles qui le sollicitaient dj. Alors Agnolo, saluant gracieusement
+la foule, fit signe qu'il allait se rendre au dsir qu'on lui
+exprimait. Cette condescendance fut l'instant mme accueillie par
+des applaudissements unanimes, et la musique commena une ritournelle
+bizarre, qui eut le privilge d'exciter l'instant mme l'hilarit
+parmi tous les assistants.
+
+Comme j'ai le malheur d'avoir l comprhension trs-difficile
+l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce
+que c'tait que la danse du Tailleur.
+
+--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils
+en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est
+pas tonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcires en Calabre.
+
+--Mais enfin, quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?
+
+--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, matre Trence, qui a
+fait _gratis_ une paire de culottes au diable; la condition que le
+diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emporte tout
+de mme.
+
+--Bah!
+
+--Oh! parole d'honneur:
+
+--Comment cela?
+
+--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.
+
+--Vraiment?
+
+--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez
+Catanzaro, vous pourrez le voir.
+
+--Qui? le diable?
+
+--Non, ce gueux de Trence. C'est arriv il n'y a pas plus de dix ans,
+au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont
+tous des sorciers et des sorcires en Calabre.
+
+--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?
+
+--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis
+d'ailleurs je n'aime pas beaucoup parler de toutes ces histoires-l
+o le diable joue un rle, attendu que, comme vous le savez, il y a
+dj eu dans ma famille une histoire de sorcire. Mais vous allez
+traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun
+accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de
+matre Trence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oh! j'en suis sr.
+
+Je pris mon album, et j'crivis dessus en grosses lettres:
+
+_Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de matre Trence de
+Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable, la
+condition que le diable emporterait sa femme._
+
+Et je revins Agnolo.
+
+La toile tait leve, et, sur une musique plus trange encore que la
+ritournelle dont la bizarrerie m'avait dj frapp, Agnolo venait de
+commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo tait
+excutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner
+une ide, et qui aurait eu un miraculeux succs dans l'opra de la
+_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens,
+la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre
+du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne
+pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me
+paraissait des plus intressantes et des plus compliques. Je voyais
+bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son
+fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces
+diffrents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire,
+que les pisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur.
+Quant Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et anime,
+et sa danse bouffonne et fantastique la fois tait pleine d'un
+caractre d'entranement presque magique. On voyait les efforts qu'il
+faisait pour rsister, mais la musique l'emportait. Pour le flteur et
+le guitariste, le premier soufflait perdre haleine, tandis que le
+second grattait se dmancher les bras. Les assistants trpignaient,
+Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les
+autres ce spectacle diabolique, quand tout coup je vis Nunzio qui,
+perant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine.
+Aussitt le capitaine tendit la main, et me touchant l'paule:
+
+--Excellence? dit-il.
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.
+
+--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose
+de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses
+qui rvoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en
+prires.
+
+--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?
+
+--Jsus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.
+
+Cette judicieuse remarque fur immdiatement suivie d'un cri gnral de
+terreur. Le btiment vacilla comme s'il tait encore en pleine mer. Un
+des deux tais qui le soutenaient glissa le long de sa carne, et
+le speronare, versant comme une voiture laquelle deux roues
+manqueraient la fois du mme ct, nous envoya tous, danseurs,
+musiciens et assistants, rouler ple-mle sur le sable!
+
+Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible dcrire;
+chacun se releva et se mit fuir de son ct, sans savoir o. Quant
+ moi, n'ayant plus aucune ide, grce la culbute que je venais de
+faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer,
+quand une main me saisit et m'arrta. Je me retournai, c'tait le
+pilote.
+
+--O allez-vous, excellence? me dit-il.
+
+--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais
+avec vous, a m'est gal.
+
+--Nous n'avons nulle part aller, excellence; et ce que nous pouvons
+foire de mieux, c'est d'attendre.
+
+--Eh bien! dit Jadin en arrivant son tour tout en crachant le sable
+qu'il avait dans la bouche, en voil une de cabriole!
+
+--Vous n'avez rien? lui demandai-je.
+
+--Moi, rien du tout; je suis tomb sur Milord que j'ai manqu
+touffer, voil tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la
+parole son chien de son fausset le plus agrable, il a donc sauv la
+vie son matre. Milord se ramassa sur lui-mme et agita vivement sa
+queue en tmoignage du plaisir qu'il prouvait d'avoir accompli sans
+s'en douter une si belle action.
+
+--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arriv?
+
+--Il est arriv, dit Jadin en haussant les paules, que ces
+imbciles-l ont mal assur les pieux, et qu'un des supports ayant
+manqu, le speronare fait comme quand Milord secoue ses puces.
+
+--C'est--dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secou les
+siennes.
+
+--Comment?
+
+--coutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.
+
+Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient
+comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de
+terre? demandai-je.
+
+--Ni plus ni moins, dit le pilote.
+
+--Parole d'honneur? fit Jadin.
+
+--Parole d'honneur, reprit Nunzio.
+
+--Eh bien! pilote, touchez-l, dit Jadin, je suis enchant.
+
+--De quoi? demanda gravement Nunzio.
+
+--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous
+croyez que a se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord,
+il aura donc vu des temptes, il aura donc vu des volcans, il aura
+donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!
+
+Je me mis rire malgr moi.
+
+--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Franais, je sais bien
+que vous riez de tout. a n'empche pas que dans ce moment-ci la
+moiti de la Calabre est peut-tre sens dessus dessous. Ce n'est pas
+qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont
+des hommes.
+
+--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite
+secoue que nous avons ressentie....
+
+--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et
+nous, justement, nous sommes l'extrmit de la botte, et par
+consquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du ct de
+Nicastro et de Cosenza, c'est l qu'il doit y avoir eu le plus d'oeufs
+casss; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.
+
+--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de
+l'agrment? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.
+
+Et il se mit battre le briquet, en attendant une seconde secousse.
+
+Mais nous attendmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas,
+et au bout de dix minutes notre quipage, qui dans le premier moment
+s'tait parpill de tous les cts, tait runi autour de nous:
+personne n'tait bless, l'exception de Giovanni qui s'tait foul
+le poignet, et de Pietro qui prtendait s'tre donn une entorse.
+
+--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire
+maintenant?
+
+--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, rpondit le vieux
+prophte: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je
+crois que c'est fini pour le moment.
+
+--Allons, enfants, dit le capitaine, l'ouvrage! Puis, se retournant
+de notre ct:--Si leurs excellences avaient la bont ... ajouta-t-il.
+
+--De quoi faire, capitaine, dites?
+
+--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous
+tant que nous sommes pour en venir notre honneur; attendu que ces
+fainants de Calabrais, c'est bon boire, manger et danser; mais
+pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un
+seul!
+
+Effectivement, le rivage tait compltement dsert: hommes, femmes et
+enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez
+naturel pour qu'on ne s'en formalist point.
+
+Quoique rduits nos propres forces, nous n'en parvnmes pas moins,
+grce un mcanisme fort ingnieux invent par le pilote, remettre
+le btiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait
+gliss fut rtabli en son lieu et place, l'chelle applique de
+nouveau bbord, et au bout d'une heure peu prs tout tait
+aussi propre et aussi en ordre bord du speronare que si rien
+d'extraordinaire ne s'tait pass.
+
+La nuit s'coula sans accident aucun.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+TRENCE LE TAILLEUR.
+
+
+Le lendemain, six heures du matin, nous vmes arriver le guide et
+les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage
+important n'tait arriv dans le village; trois ou quatre chemines
+taient tombes, voil tout.
+
+Nous convnmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait
+trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent
+changet, il lui fallait, lui, douze ou quinze heures: il fut
+convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait
+jusqu' ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant
+lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours
+couls, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans
+la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau
+rendez-vous.
+
+Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter
+avec nous le moins d'argent possible, nous prmes chacun six ou huit
+louis seulement, laissant le reste de notre trsor sous la garde de
+l'quipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en
+rgle, nous enfourchmes nos montures et prmes cong de nos matelots,
+qui nous promirent de nous recommander tous les soirs Dieu dans
+leurs prires. Quant nous, nous leur enjoignmes de partir au
+premier souffle de vent; ils s'y engagrent sur leur parole, nous
+baisrent une dernire fois les mains, et nous nous sparmes.
+
+Nous suivions pour aller Scylla la route dj parcourue, et sur
+laquelle par consquent nous n'avions aucune observation faire; mais
+comme notre guide tait forc de marcher pied, attendu qu'aprs
+nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amen que deux,
+esprant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres
+convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train
+trs-ordinaire; encore en arrivant Scylla nous dclara-t-il que,
+ses mulets n'ayant point mang avant leur dpart, il tait de toute
+urgence qu'il les ft djeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un
+claircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme
+toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prtendait
+avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses
+voyageurs. La chose n'tait point porte sur le _papier_; mais, comme
+heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois
+mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses
+conventions la lettre, dfaut de quoi j'allais aller prvenir
+mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut
+arrt que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais
+un troisime, et que le prix du mulet absent serait affect la
+nourriture des deux mulets prsents.
+
+Afin de ne pas perdre une heure inutilement Scylla, nous montmes,
+Jadin et moi, sur le rocher o est btie la forteresse. L, nous
+relevmes une petite erreur archologique: c'est que la citadelle,
+qu'on nous avait dit leve par Murt, datait de Charles d'Anjou: il y
+avait cinq sicles et demi de diffrence entre l'un et l'autre de ces
+deux conqurants. Mais le renseignement nous avait t donn par
+nos Siciliens, et j'avais dj remarqu qu'il ne fallait pas
+scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.
+
+Ce fut le 7 fvrier 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e
+rgiment d'infanterie lgre et du 67e rgiment d'infanterie de
+ligne entrrent la baonnette dans la petite ville de Scylla et
+en chassrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent
+s'embarquer sous la protection du fort que dfendait une garnison du
+62e rgiment de ligne anglais.
+
+A peine matres de la ville, les Franais tablirent sur la montagne
+qui la domine une batterie de canons destine battre le fort en
+brche. Le 9, la batterie commena son feu; le 15, la garnison
+anglaise fut somme de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais
+dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits btiments partit des
+cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour
+venu, les assigeants s'aperurent qu'on ne rpondait pas leur feu;
+en mme temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour
+la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible cause de
+l'escarpement du roc taill pic; mais il fallut bien qu'ils en
+crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'loigner
+charges d'habits rouges. Ils coururent aussitt l'assaut,
+s'emparrent de la forteresse sans rsistance aucune et arrivrent au
+haut du rempart juste temps pour voir s'loigner la dernire barque.
+Un escalier taill dans le roc, et qu'il tait impossible d'apercevoir
+de tout autre ct que de celui de la mer, donna l'explication du
+miracle. Les canons du fort furent aussitt tourns vers les fugitifs,
+et un bateau charg de cinquante hommes fut coul bas; les autres,
+craignant le mme sort, firent force de voiles pour s'loigner,
+laissant leurs compagnons se tirer de l connue ils pourraient. Les
+trois quarts s'en tirrent en se noyant, l'autre quart regagna la cte
+ la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans
+le fort dix-neuf pices de canon, deux mortiers, deux obusiers, une
+caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.
+
+La prise de Scylla mit fin la campagne: c'tait le seul point o le
+roi Ferdinand post encore le pied en Calabre; et Joseph Napolon,
+pass roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi matre de la moiti du
+royaume de son prdcesseur.
+
+J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu' l'extrmit de la
+Pninsule italique je retrouvai la trace des boulets franais sur une
+citadelle de la Grande-Grce.
+
+L'heure tait coule: nous avions donn rendez-vous notre muletier
+de l'autre ct de la ville. Nous revnmes donc sur la grande route,
+o, aprs un instant d'attente, nous fmes rejoints par notre homme
+et par ses deux btes. En remontant sur mon mulet je m'aperus qu'on
+avait touch mes fontes; ma premire ide fut qu'on m'avait vol mes
+pistolets, mais en levant la couverture je les vis leur place. Notre
+guide nous dit alors que c'tait seulement le garon d'curie qui les
+avait regards, pour s'assurer s'ils taient chargs, sans doute, et
+donner sur ce point important des renseignements qui de droit. Au
+reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une socit
+quivoque pour tre pris au dpourvu: nous tions arms jusqu'aux
+dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint la terreur
+qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres
+dont nous entendions faire journellement le rcit. Au reste, comme je
+ne me fiais pas beaucoup mon guide, ce petit vnement me fut une
+occasion de lui dire que, si nous tions arrts, la premire chose
+que je ferais serait de lui casser la tte. Cette menace, donne en
+manire d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus rsolu du
+monde, parut faire sur lui une trs-srieuse impression.
+
+Vers les trois heures de l'aprs-midi, nous arrivmes Bagnaria. L,
+notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacre
+son dner et au ntre. La proposition tait trop juste pour ne
+pas trouver en nous un double cho: nous entrmes dans une espce
+d'auberge, et nous demandmes qu'on nous servit immdiatement.
+
+Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns
+prparatifs dans la chambre o nous attendions notre nourriture, je
+descendis la cuisine afin de presser le cuisinier. L il me fut
+rpondu qu'on aurait dj servi le dner nos excellences, mais que
+notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient l'htel, on
+n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait peine sept
+lieues dans la journe, je trouvai la plaisanterie mdiocre, et je
+priai le matre de la locanda de nous faire dner l'instant mme,
+et de prvenir notre muletier de se tenir prt, lui et ses btes,
+repartir aussitt aprs le repas.
+
+La premire partie de cet ordre fut scrupuleusement excute; deux
+minutes aprs l'injonction faite, nous tions table. Mais il n'en
+fut pas de mme de la seconde: lorsque nous descendmes, on nous
+annona que, notre guide n'tant point rentr, on n'avait pas pu lui
+faire part de nos intentions, et que, par consquent, elles n'taient
+pas excutes. Notre rsolution fut prise l'instant mme: nous fmes
+faire notre compte et celui de nos mulets, nous paymes total et bonne
+main; nous allmes droit l'curie, nous sellmes nos montures,
+nous montmes dessus, et nous dmes l'hte que lorsque le muletier
+reviendrait il n'avait qu' lui dire qu'en courant aprs nous il nous
+rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point se tromper,
+ce chemin tant la grande route.
+
+Comme nous atteignions l'extrmit de la ville, nous entendmes
+derrire nous des cris perants; c'tait notre Calabrais qui s'tait
+mis notre poursuite et qui n'aurait pas t fch d'ameuter quelque
+peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit tait
+clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journe, ce n'tait
+point une tape. Il nous restait encore trois heures de jour puiser
+et sept milles seulement faire pour arriver Palma. Nous avions
+donc le droit d'aller jusqu' Palma. Notre guide alors essaya de nous
+arrter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer
+d'tre arrts deux ou trois fois en voyageant une pareille heure;
+et, l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre
+gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou
+six prisonniers. Or ces prisonniers n'taient autres, assurait notre
+homme, que des voleurs qui avaient t pris la veille sur la route
+mme que nous voulions suivre. A ceci nous rpondmes que, puisqu'ils
+avaient t pris, ils n'y taient plus; et que d'ailleurs, s'il avait
+besoin effectivement d'tre rassur, nous demanderions aux gendarmes,
+qui suivaient la mme route, la permission de voyager dans leur
+honorable socit. A une pareille proposition, il n'y avait rien
+rpondre; force fut donc notre malheureux guide d'en prendre son
+parti: nous mmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en
+gmissant. Je donne tous ces dtails pour que le voyageur qui nous
+succdera dans ce bienheureux pays sache quoi s'en tenir, une fois
+pour toutes; faire ses conditions, par crit d'abord, et avant tout;
+puis, ces conditions faites, ne cder jamais sur aucune d'elles.
+Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures
+passes, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son
+pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-mme au-devant de
+vos dsirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera chaque heure une
+opposition, chaque pas une difficult; un voyage de trois jours en
+durera huit, et l o l'on aura cru dpenser cent cus on dpensera
+mille francs.
+
+Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine
+eus-je jet les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de
+Scylla: c'tait jour de bonheur.
+
+La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient port leurs
+fruits. Je n'aurais eu qu'un mot dire pour faire accoupler mon
+muletier un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis
+pas, seulement je fis comprendra d'un signe ce drle-l dans quels
+rapports j'tais avec les autorits du pays.
+
+J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur
+j'tais tomb sur les plus honntes gens de la terre, ils ne savaient
+absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient
+Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir ceux qui les y
+menaient, mais ils taient bien convaincus qu'ils seraient peine
+arrivs dans la capitale de la Calabre citrieure, qu'on leur ferait
+des excuses sur l'erreur qu'on avait commise leur endroit, et qu'on
+les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et
+moeurs.
+
+Voyant que c'tait un parti pris, je revins mon brigadier;
+malheureusement lui-mme tait fort peu au courant des faits et gestes
+de ses prisonniers; il savait seulement que tous taient arrts sous
+prvention de vol main arme, et que parmi eux trois ou quatre
+taient accuss d'assassinat. Malgr la promesse faite mon guide, je
+trouvai la socit trop choisie pour rester plus long-temps avec elle,
+et, faisant un signe Jadin, qui y rpondit par un autre, nous mmes
+nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations;
+mais je priai mon brave brigadier de lui faire l'oreille une petite
+morale; ce qui eut lieu l'instant mme, et ce qui produisit le
+meilleur effet.
+
+Moyennant quoi nous arrivmes vers sept heures du soir Palma sans
+mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.
+
+Rien n'est plus promptement visit qu'une ville de Calabre; except
+les ternels temples de Pestum qui restent obstinment debout
+l'entre de cette province, il n'y a pas un seul monument voir de la
+pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essay,
+comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a
+jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre deux mains,
+et comme un vanneur fait du bl, il secoue rochers, villes et
+villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il
+s'arrte, tout est chang d'aspect sur une surface de soixante-dix
+lieues de long et de trente ou quarante de large. O il y avait
+des montagnes il y a des lacs, o il y avait des lacs il y a des
+montagnes, et o il y avait des villes il n'y a gnralement plus
+rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille une
+fourmilire dont un voyageur en passant a dtruit l'difice, se remet
+ l'oeuvre; chacun charrie son moellon, chacun trane sa poutre;
+puis, tant bien que mal et autant que possible, la place o tait
+l'ancienne ville on btit une ville nouvelle qui, pareille chacune
+des dix villes qui l'ont prcde, durera ce qu'elle pourra. On
+comprend qu'avec cette ternelle ventualit de destruction, on
+s'occupe peu de btir selon les rgles de l'un des six ordres reconnus
+par les architectes. Vous pouvez donc, moins que vous n'ayez quelque
+recherche historique, gologique ou botanique faire, arriver le soir
+dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain
+matin: vous n'aurez rien laiss derrire vous qui mrite la peine
+d'tre vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage,
+c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses
+habitants, la vigueur de ses forts, l'aspect de ses rochers, et les
+mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour,
+tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une
+tente et des mulets irait de Pestum Reggio sans entrer dans une
+seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la
+grande route par tapes de trois lieues, aurait sjourn dans chaque
+ville et dans chaque village.
+
+Nous ne cherchmes donc aucunement voir les curiosits de Palma,
+mais bien nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus
+blancs de l'auberge de l'_Aigle-d'Or_, o, pour se venger de nous sans
+doute, nous conduisit notre guide; puis, les premires prcautions
+prises, nous fmes une espce de toilette pour aller porter son
+adresse une lettre que nous avait pri de remettre en passant et en
+mains propres notre brave capitaine. Cette lettre tait destine M.
+Piglia, l'un des plus riches ngociants en huile de la Calabre. Nous
+trouvmes dans M. Piglia non-seulement le ngociant _pas fier_ dont
+nous avait parl Pietro, mais encore un homme fort distingu. Il
+nous reut comme et pu le faire un de ses aeux de la Grande-Grce,
+c'est--dire en mettant notre disposition sa maison et sa table. A
+cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre
+fut grande, je l'avoue; j'avais presque oubli les auberges de Sicile,
+et je n'tais pas encore familiaris avec celles de Calabre, de
+sorte que la vue de la ntre m'avait quelque peu terrifi; nous n'en
+refusmes pas moins le gte, retenus par une fausse honte; mais
+heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du djeuner offert
+pour le lendemain. Nous objectmes bien la vrit la difficult
+d'arriver le lendemain soir Monteleone si nous partions trop tard de
+Palma; mais M. Piglia dtruisit l'instant mme l'objection en nous
+disant de faire partir le lendemain, ds le matin, le muletier et les
+mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu' cette
+ville en voiture, de manire ce que, trouvant les hommes et les
+btes bien reposs, nous pussions repartir l'instant mme. La grce
+avec laquelle nous tait faite l'invitation, plus encore que la
+logique du raisonnement, nous dcida accepter, et il fut convenu que
+le lendemain neuf heures du matin nous nous mettrions table, et
+qu' dix heures nous monterions en voiture.
+
+Une nouvelle surprise nous attendait en rentrant l'htel: outre
+toutes les chances que nos chambres par elles-mmes nous offraient de
+ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'tablissement. Cela me
+rappela notre fte de la veille si singulirement interrompue, notre
+chorgraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'ide me vint alors,
+puisque j'tais forc de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait
+dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le matre
+de l'htel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance
+savait, dans tous ses dtails, l'histoire de matre Trence le
+tailleur. Mon hte me rpondit qu'il la savait merveille, mais qu'il
+avait quelque chose m'offrir de mieux qu'un rcit verbal: c'tait
+la complainte imprime qui racontait cette lamentable aventure. La
+complainte tait une trouvaille: aussi dclarai-je que j'en donnerais
+la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer
+l'instant mme; cinq minutes aprs j'tais possesseur du prcieux
+imprim. Il est orn d'une gravure colorie reprsentant le diable
+jouant du violon, et matre Trence dansant sur son tabli.
+
+Voici l'anecdote:
+
+C'tait par un beau soir d'automne; matre Trence, tailleur
+Catanzaro, s'tait pris de dispute avec la signora Judith sa femme,
+ propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints
+taient unis, elle tenait faire d'une certaine faon, tandis que
+matre Trence prfrait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze
+ans, tous les soirs la mme heure la mme dispute se renouvelait
+propos de la mme cause.
+
+Mais cette fois la dispute avait t si loin, qu'au moment o matre
+Trence s'accroupissait sur son tabli pour travailler encore deux
+petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux
+heures prendre un -compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude
+fort grassement: or, dis-je, la dispute avait t si loin, qu'en se
+retirant dans sa chambre, Judith avait, par manire d'adieu, lanc
+son mari une pelote toute garnie d'pingles, et que le projectile,
+dirig par une main aussi sre que celle d'Hippolyte, avait atteint
+le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en tait rsult une
+douleur subite, accompagne d'un rapide dgorgement de la glande
+lacrymale; ce qui avait port l'exaspration du pauvre homme au point
+de s'crier:--Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me
+dbarrasst de toi!
+
+--Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'cria en rouvrant la porte
+la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe.
+
+--Je lui donnerais, s'cria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette
+paire de culottes que je fais pour don Girolamo, cur de Simmari!
+--Malheureux! rpondit Judith en faisant un nouveau geste de menace
+qui fit que, autant par sentiment de la douleur passe que par crainte
+de la douleur venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les
+deux mains son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier
+le nom du Seigneur, qui t'a donn une femme qui est la patience mme,
+que d'invoquer le nom de Satan.
+
+Et, soit qu'elle ft intimide du souhait de son mari, soit que,
+gnreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme
+atterr, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour
+que matre Trence ne doutt point qu'il y et maintenant un pouce de
+bois entre lui et son ennemie.
+
+Cela n'empcha point que matre Trence, qui, dfaut du courage du
+lion, avait la prudence du serpent, ne restt un instant immobile et
+la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait donnes comme
+armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur
+de son caractre, il avait converties en armes dfensives. Cependant,
+au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'prouvant
+aucun choc, il se hasarda regarder entre ses doigts d'abord, et puis
+ ter une main, puis l'autre, puis enfin porter la vue sur les
+diffrentes parties de l'appartement. Judith tait bien entre dans
+son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que,
+jusqu'au lendemain matin, il tait au moins dbarrass.
+
+Mais son tonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les
+culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux dj moiti
+excutes, il aperut en face de lui, assis au pied de son tabli,
+un petit vieillard de bonne mine, habill tout de noir, et qui le
+regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuys sur l'tabli et
+le menton dans ses deux mains.
+
+Le petit vieillard et matre Trence se regardrent un instant face
+face; puis matre Trence rompant le premier le silence:
+
+--Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que
+vous attendez l?
+
+--Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en
+douter.
+
+--Non, le diable m'emporte, rpondit Trence.
+
+A ce mot: le diable m'emporte, il et fallu voir la joie du petit
+vieillard; ses yeux brillrent comme braise, sa bouche se fendit
+jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrire lui quelque chose qui
+allait et venait en balayant le plancher.
+
+--Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends?
+
+--Oui, reprit Trence.
+
+--Eh bien, j'attends mes culottes.
+
+--Comment, vos culottes?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais vous ne m'avez pas command de culottes, vous.
+
+--Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte.
+
+--Moi, s'cria Trence stupfait; moi, je vous ai offert des culottes?
+Lesquelles?
+
+--Celles-l? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles
+le tailleur travaillait.
+
+--Celles-l, reprit matre Trence, de plus en plus tonn; mais
+celles-l appartiennent don Girolamo, cur de Simmari.
+
+--C'est--dire qu'elles appartenaient don Girolamo il y a un quart
+d'heure, mais maintenant elles sont moi.
+
+--A vous? reprit matre Trence, de plus en plus bahi.
+
+--Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais
+bien ces culottes pour tre dbarrass de ta femme?
+
+--Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le rpte.
+
+--Eh bien! j'accepte le march; moyennant ces culottes je te
+dbarrasse de ta femme.
+
+--Vraiment?
+
+--Parole d'honneur.
+
+--Et quand cela?
+
+--Aussitt que je les aurai entre les jambes.
+
+--Oh! mon gentilhomme, s'cria Trence en pressant le vieillard sur
+son coeur, permettez-moi de vous embrasser.
+
+--Volontiers, dit le vieillard en serrant son tour si fortement le
+tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber la renverse
+touff, et fut un instant se remettre.
+
+--Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard.
+
+--Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se
+plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal.
+
+--Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard
+en tirant de sa poche une bouteille et deux verres.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Trence la bouche ouverte et
+les yeux tincelants de joie.
+
+--Gotez toujours, dit le vieillard.
+
+--C'est de confiance, reprit Trence; et il porta le verre sa
+bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en
+amateur satisfait.
+
+--Diable! dit-il.
+
+Soit satisfaction de voir sa liqueur apprcie, soit que l'exclamation
+par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plt au petit
+vieillard, ses yeux brillrent de nouveau, sa bouche se fendit
+derechef, et l'on entendit, comme la premire fois, ce petit frlement
+qui tait videmment chez lui une marque de satisfaction. Quant
+matre Trence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'lixir
+de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux.
+
+--Ainsi vous tes venu pour cela, digne gentilhomme que vous tes,
+et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et
+aussitt qu'elles seront faites vous emmnerez ma femme, vraiment?
+
+--Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes?
+
+--Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela
+qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu' enfiler son
+aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voil, enfin.
+
+Et matre Trence se mit coudre avec une telle ardeur qu'on ne
+voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avanait avec une
+rapidit miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus tonnant dans tout
+cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation
+de surprise matre Trence, c'est que, quoique les points se
+succdassent avec une rapidit laquelle lui-mme ne comprenait rien,
+le fil restait toujours de la mme longueur; si bien qu'avec ce fil,
+il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever,
+non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les
+culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phnomne lui donna
+penser, et pour la premire fois il lui vint la pense que le petit
+vieillard qui tait devant lui pourrait bien ne pas tre ce qu'il
+paraissait.
+
+--Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement
+qu'il n'avait fait encore.
+
+Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute
+qui se trouvait dans la voix de matre Trence, et aussitt empoignant
+la bouteille au collet:
+
+--Encore une goutte de cet lixir, mon matre, dit-il en remplissant
+le verre de Trence.
+
+--Volontiers, rpondit le tailleur, qui avait trouv la liqueur trop
+superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second
+verre avec la mme sensualit que le premier.
+
+--Voil de fameux rosolio, dit-il, o diable se fait-il?
+
+Comme ces paroles avaient t dites avec un tout autre accent que
+celles qui avaient inquit le petit vieillard, ses yeux se remirent
+ briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce
+singulier frlement qu'avait dj remarqu le tailleur.
+
+Mais cette fois matre Trence tait loin de s'en inquiter; l'effet
+de la liqueur avait t plus souverain encore que la premire fois, et
+l'tranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il ft,
+venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il
+le chicant sur l'endroit d'o il venait.
+
+--O l'on fait cette liqueur? dit l'tranger. --O? demanda Trence.
+
+--Eh bien! dans l'endroit mme o je compte emmener ta femme.
+
+Trence cligna de l'oeil et regarda le vieillard d'un air qui voulait
+dire: Bon! je comprends; et il se remit l'ouvrage; mais au bout d'un
+instant le vieillard tendit l main.
+
+--Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu?
+
+--Ce que je fais?
+
+--Oui, tu fermes le fond de mes culottes.
+
+--Sans doute, je le ferme.
+
+--Alors, par o passerai-je ma queue?
+
+--Comment, votre queue?
+
+--Certainement, ma queue.
+
+--Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit
+frlement?
+
+--Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi
+d'elle-mme quand je suis content.
+
+--En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son me, au lieu de
+s'effrayer comme il l'aurait d d'une si singulire rponse; en ce
+cas, je sais qui vous tes; et, du moment o vous avez une queue, je
+ne serais pas tonn que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein!
+
+--Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutt.
+
+Et levant la jambe, il passa travers l'tabli comme s'il n'et eu
+percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui
+d'un bouc.
+
+--Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu' bien se tenir. Et il
+continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un
+instant les culottes se trouvrent faites.
+
+--O vas-tu? demanda le vieillard.
+
+--Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer presser, et de
+donner un dernier coup aux coutures de vos culottes.
+
+--Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te dranger.
+
+Et il tira de la mme poche dont il avait dj tir les verres et la
+bouteille un clair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot pos
+sur les chenets, et qui, s'enlevant par la chemine, illumina pendant
+quelques secondes tous les environs. Le feu se mit ptiller, et en
+une seconde le fer rougit.
+
+--Eh! eh! s'cria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire
+brler vos culottes.
+
+--Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance
+qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'toffe en laine
+d'amiante.
+
+--Alors c'est autre chose, dit Trence en laissant glisser ses jambes
+le long de l'tabli.
+
+--O vas-tu? demanda le vieillard.
+
+--Chercher mon fer.
+
+--Attends.
+
+--Comment, que j'attende?
+
+--Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mrite est fait pour se
+dranger pour un fer!
+
+--Mais il faut bien que j'aille lui, puis-qu'il ne peut venir moi.
+--Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir.
+
+Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre
+quelques accords.
+
+A la premire note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant
+jusqu'au pied de l'tabli; arriv l, le vieillard tira de
+l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'tabli.
+
+--Diable! dit Trence, voil un instrument au son duquel on doit bien
+danser.
+
+--Achve mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air
+aprs.
+
+Le tailleur saisit le fer avec une poigne, retourna les culottes,
+tendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant
+d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient
+d'une seule pice. Puis, lorsqu'il eut fini:
+
+--Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir l une
+paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de
+vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il demi-voix que, si vous
+tes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul
+pouvez me rendre.
+
+Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui
+ne laissait rien dsirer l'amour-propre de matre Trence. Puis,
+aprs a voir eu la prcaution de passer sa queue par le trou mnag
+ cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds leur place
+naturelle, sans avoir eu la peine d'ter les anciennes, attendu que,
+comptant sans doute sur celles-l, il s'tait content de passer
+simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la
+ceinture, boutonna les jarretires et se regarda avec satisfaction
+dans le miroir cass que matre Trence mettait la disposition de
+ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur
+honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de
+prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard
+lui-mme.
+
+--Maintenant, dit le vieillard aprs avoir fait trois ou quatre plis
+ la manire des matres de danse, pour assouplir le vtement au moule
+qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole, mon tour de tenir
+la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit jouer un
+cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord matre Trence se
+trouva debout sur son tabli, comme si la main de l'ange qui portait
+Habacuc l'avait soulev par les cheveux, et qu'aussitt il se mit
+sauter avec une frnsie dont, mme l'poque o il passait pour un
+beau danseur, il n'avait jamais eu l'ide. Mais ce ne fut pas tout, ce
+dlire chorgraphique fut aussitt partag par tous les objets qui se
+trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et
+les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les
+pingles et les aiguilles se dressrent sur leurs pointes, et un
+ballet gnral commena, dont matre Trence tait le principal
+acteur, et dont tous les objets environnants taient les accessoires.
+Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre,
+battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grle
+les figures les plus fantastiques qui taient l'instant mme
+excutes par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la
+mesure de faon que non-seulement matre Trence paraissait hors de
+lui-mme, mais encore que la pelle et les pincettes taient rouges
+comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets
+s'chevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des pingles
+et des aiguilles, comme s'ils taient en nage enfin, un dernier
+accord plus violent que les autres, la tte de matre Trence alla
+frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut
+branle, et que la porte de la chambre coucher s'ouvrant la signora
+Judith parut sur le seuil.
+
+Soit que le terme du ballet fut arriv, soit que cette apparition
+stupfit le vieillard lui-mme, la vue de la digne femme la musique
+cessa. Aussitt matre Trence retomba assis sur son tabli, la pelle
+et les pincettes se couchrent ct l'une de l'autre, les tabourets
+et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux
+rapprochrent leurs jambes, les pingles se renfoncrent dans leur
+pelote, et les aiguilles rentrrent dans leur tui.
+
+Un silence de mort succda l'horrible brouhaha qui depuis un quart
+d'heure se faisait entendre.
+
+Quant Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, tait
+stupfaite de colre en voyant que son mari profitait de son sommeil
+pour donner bal chez lui. Mais elle n'tait pas femme contenir sa
+rage et rester fige en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les
+pincettes afin d'triller vigoureusement son mari; mais, comme de son
+ct matre Trence tait familiaris avec son caractre, en mme
+temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger
+le dlinquant, il sautait, lui, bas de son tabli, et, saisissant
+le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son alli.
+Malheureusement Judith n'tait pas femme compter ses ennemis, et,
+comme dans certains moments il fallait qu'elle frappt n'importe sur
+qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air
+goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute
+sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand tonnement de
+Judith, n'eut d'autre rsultat que de faire jaillir de l'endroit
+frapp une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre
+ct, ce qui fit l'instant mme jaillir une seconde corne de la mme
+dimension et de la mme couleur. A cette double apparition, Judith
+commena de comprendre qui elle avait affaire et voulut faire
+retraite dans sa chambre; mais, au moment o elle allait en franchir
+le seuil, le vieillard porta son violon son paule, posa l'archet
+sur les cordes et commena un air de valse, mais si jovial, si
+entranant, si fascinateur, que, si peu que le coeur de la pauvre
+Judith ft dispos la danse, son corps, forc d'obir, sauta
+du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit valser
+frntiquement, bien qu'elle jett les hauts cris et s'arracht les
+cheveux de dsespoir; tandis que Trence, sans lcher la queue du
+diable, tournait sur lui-mme, et que les pelles, les pincettes, les
+chaises, les tabourets, les ciseaux, les pingles et les aiguilles
+reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi,
+pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des
+cris et des contorsions de Judith, qui, la dernire mesure, finit,
+comme avait fait Trence, par tomber haletante sur le carreau, en
+mme temps que tous les autres meubles, auxquels la tte tournait,
+roulaient ple-mle dans la chambre.
+
+--Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela
+n'est qu'un prlude et que je suis homme de parole, vous allez, mon
+cher Trence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith
+toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein
+air.
+
+Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya
+de fuir; mais au mme instant un air nouveau retentit, et Judith,
+entrane par une puissance surnaturelle, se remit sauter avec une
+vigueur nouvelle, tout en suppliant matre Trence, par tout ce qu'il
+avait de plus sacr au monde, de ne point souffrir que le corps et
+l'me de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur,
+sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait t sourde
+aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait command le gentilhomme
+cornu; aussitt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds
+fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith,
+qui se tordait les bras de dsespoir tandis que ses jambes battaient
+les entrechats les plus immodrs et les bourres les plus
+frntiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir o ils
+allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un
+petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer,
+puis enfin disparatre dans l'obscurit. Quelque temps encore il
+entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et
+les cris dsesprs de Judith; mais tout coup, musique, rires,
+gmissements cessrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie
+qu'on plongerait dans l'eau, leur succda; un clair rapide et
+bleutre sillonna le ciel, rpandant une effroyable odeur de soufre
+par toute la contre; puis tout rentra dans le silence et dans
+l'obscurit. Trence rentra chez lui, referma la porte double tour,
+remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, pingles et
+aiguilles leur place, et alla se coucher en bnissant la fois Dieu
+et le diable de ce qui venait de lui arriver.
+
+Le lendemain, et aprs avoir dormi comme cela ne lui tait pas arriv
+depuis dix ans, Trence se leva, et, pour se rendre compte du chemin
+qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce
+qui tait on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laiss son
+empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et
+enfin sur le sable du rivage, o il s'tait perdu dans la frange
+d'cume qui bordait la mer.
+
+Depuis ce moment, Trence le tailleur est l'homme le plus heureux de
+la terre, et n'a pas manqu un seul jour, ce qu'il assure, de prier
+soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si gnreusement venu
+ son aide dans son affliction.
+
+Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mla, mais je fus
+loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le
+bonhomme Trence la nuit du dpart de sa femme; aussi sept heures du
+matin tais-je dans les rues de Palma.
+
+Comme je l'avais prsum, il n'y avait absolument rien voir; toutes
+les maisons taient de la veille, et les deux ou trois glises o nous
+entrmes datent d'une vingtaine d'annes; il est vrai qu'en change on
+a du rivage de la mer, runie dans un seul panorama, la vue de toutes
+les les Ioniennes.
+
+A neuf heures moins un quart nous nous rendmes chez M. Piglia: le
+djeuner tait prt, et au moment o nous entrmes il donna l'ordre de
+mettre les mules la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia
+nous confierait tout bonnement son cocher; mais point: avec une
+grce toute particulire il prtendit avoir Gioja une affaire
+pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen
+de l'empcher de nous accompagner.
+
+M. Piglia avait raison de dire que nous rparerions le temps perdu:
+en moins d'une heure nous fmes les huit milles qui sparent Palma
+de Gioja. A Gioja nous trouvmes notre muletier et nos mulets, qui
+taient arrivs depuis une demi-heure et qui taient repus et reposs.
+L'tape tait norme jusqu' Monteleone; nous prmes cong de M.
+Piglia, nous enfourchmes nos mules et nous partmes.
+
+En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne
+pouvaient gure rien nous offrir de nouveau, nous prmes la route
+de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus
+pittoresque. D'ailleurs, nous tions si familiariss avec les menaces
+de danger qui ne se ralisaient jamais srieusement, que nous avions
+fini par les regarder comme entirement chimriques. Au reste, le
+passage tait superbe, partout il conservait un caractre de grandeur
+sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages
+qui le vivifiaient. Tantt c'tait un mdecin faisant ses visites
+cheval, avec son fusil en bandoulire et sa giberne autour du corps;
+tantt c'tait le ptre calabrais, drap dans son manteau dguenill,
+se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil une
+statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer ses pieds,
+sans curiosit et sans menace, insouciant comme tout ce qui est
+sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui
+est fort; tantt enfin c'taient des familles tout entires dont les
+trois gnrations migraient la fois: la mre assise sur un ne,
+tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis
+que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes
+gens, portant sur leurs paules des instruments de labourage,
+chassaient devant eux un cochon destin succder probablement aux
+provisions puises. Une fois nous rencontrmes, une lieue peu
+prs d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une clrit
+remarquable, le vritable propritaire de l'animal immonde, qui nous
+arrta pour nous demander si nous n'avions pas rencontr une troupe de
+bandits calabrais qui emmenaient sa troa. A la description qu'il nous
+fit de la pauvre bte qui, selon lui, tait prs de mettre bas, il
+nous fut impossible de mconnatre les voleurs dans les derniers
+bipdes et le cochon dans le dernier quadrupde que nous avions
+rencontrs; nous donnmes au requrant les renseignements que notre
+conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vmes
+repartir au galop la poursuite de la tribu voyageuse.
+
+Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvmes un si dlicieux
+paysage la manire du Poussin, avec une prairie pleine de boeufs
+au premier plan, et au second une fort de chtaigniers du milieu de
+laquelle se dtachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme
+charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le
+troisime plan, que Jadin rclama son droit de halte, ce droit qui lui
+tait toujours accord sans conteste. Je le laissai s'tablir son
+point de vue, et je me mis chasser dans la montagne. Nous gagnmes
+ cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix
+rouges pour notre souper.
+
+En arrivant Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles
+pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules
+venaient de se reposer une heure, et que, grce une maison situe
+sur la route et o il s'tait procur nos dpens un sac d'avoine,
+elles avaient fait un excellent repas, nous emes l'air de ne pas
+entendre et nous continumes notre route jusqu' Mileto. A Mileto ce
+fut un vritable dsespoir quand nous lui ritrmes notre intention
+irrvocable d'aller coucher Monteleone: il tait sept heures du
+soir, et nous avions encore sept milles faire; de sorte que, comme
+on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'tre
+arrts. Pour comble de malheur, en traversant la grande place
+de Mileto, j'aperus un tombeau antique reprsentant la mort de
+Penthsile. Ce fut moi, mon tour, qui rclamai un croquis, et une
+demi-heure s'coula, au grand dsespoir de notre guide, en face de
+cette pierre, o il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien
+digne de nous arrter.
+
+Il tait nuit presque close lorsque nous sortmes de la ville, et je
+dois le dire l'honneur de notre pauvre muletier, un quart de lieu
+au del des dernires maisons, la route s'escarpait si brusquement
+dans la montagne et s'enfonait dans un bois de chtaigniers si
+sombre, que nous-mmes nous ne pmes nous empcher d'changer un coup
+d'oeil, et par un mouvement simultan de nous assurer que les capsules
+de nos fusils et de nos pistolets taient bien leurs places. Ce ne
+fut pas tout: jugeant qu'il tait inutile de faire aussi par trop beau
+jeu ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous
+descendmes de nos montures, nous en remmes les brides aux mains
+de notre guide, nous fmes passer nos pistolets de nos fontes nos
+ceintures, et, aprs avoir fait prendre nos mules le milieu de la
+route, nous nous plames au milieu d'elles, de sorte que de chaque
+ct elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en
+l'honneur des Calabrais que cette prcaution tait parfaitement
+inutile. Nous fmes nos sept milles sans rencontrer autre chose
+que des ptres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise,
+s'empressrent de nous saluer les premiers de l'ternel _buon
+viaggio_, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds
+ la tte.
+
+Nous arrivmes Monteleone nuit close, ce qui fit que notre prudent
+muletier nous arrta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on
+voyait peine quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de
+chercher mieux.
+
+Dieu prserve mon plus mortel ennemi d'arriver Monteleone l'heure
+o nous y arrivmes, et de s'arrter chez matre Antonio Adamo.
+
+A Monteleone, nous commenmes entendre parler du tremblement de
+terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinment interrompu
+notre bal. La secousse avait t assez violente, et quoique aucun
+accident srieux ne ft arriv, les Montloniens avaient eu un
+instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783,
+avait entirement dtruit leur ville.
+
+Nous passmes chez matre Adamo une des plus mauvaises nuits que nous
+eussions encore passes. Quant moi, je fis mettre successivement
+trois paires de draps diffrentes mon lit; encore la virginit de
+cette troisime paire me parut-elle si douteuse, que je me dcidai
+me coucher tout habill.
+
+Le lendemain, au point du jour, nous fmes seller nos mules, et nos
+partmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chane de montagnes
+qui courait notre gauche, nous retrouvmes la mer, et, assise au
+bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher.
+
+Mais ce qu' notre grand regret nous cherchmes inutilement dans le
+port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fume de
+Stromboli, qui s'levait une trentaine de milles devant nous au
+milieu de la mer, nous vmes que le vent n'avait point chang et
+venait du nord.
+
+Par un trange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtime
+anniversaire de la mort de Murat.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE PIZZO.
+
+
+Il y a certaines villes inconnues o il arrive tout coup de ces
+catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que
+leur nom devient tout coup un nom europen, et qu'elles s'lvent
+au milieu du sicle comme un de tes jalons historiques plants par la
+main de Dieu pour l'ternit: tel est le sort du Pizzo. Sans annales
+dans le pass et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de
+son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homriques
+de l'Iliade napolonienne.
+
+On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat
+vint se faire fusiller, l que cet autre Ajax trouva une mort
+obscure et sanglante, aprs avoir cru un instant que, lui aussi, il
+chapperait malgr les dieux.
+
+Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgr le souvenir des
+fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le
+plus populaire de l'empire aprs celui de Napolon.
+
+Ce fut un sort trange que celui-l: n dans une auberge, lev dans
+un pauvre village, Murat parvient, grce la protection d'une famille
+noble, obtenir une bourse au collge de Cahors, qu'il quitte bientt
+pour aller terminer ses tudes au sminaire de Toulouse. Il doit tre
+prtre, il est dj sous-diacre, on l'appelle l'abb Murat, lorsque,
+pour une faute lgre dont il ne veut pas demander pardon, on le
+renvoie la Bastide. L il retrouve l'auberge paternelle dont il
+devient un instant le premier domestique. Bientt cette existence
+le lasse. Le 12e rgiment de chasseurs passe devant sa porte, il va
+trouver le colonel et s'engage. Six mois aprs il est marchal de
+logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du rgiment
+comme il a t chass du sminaire. Une seconde fois son pre le voit
+revenir, et ne le reoit qu' la condition qu'il reprendra son rang
+parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de
+Louis XVI est dcrte, Murat est dsign pour en faire partie; il
+part avec un de ses camarades, et arrive avec lui Paris. Le camarade
+se nomme Bessires: ce sera le duc d'Istrie.
+
+Bientt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitt le
+sminaire, comme il a quitt son premier rgiment. Il entre dans
+les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an aprs il est
+lieutenant-colonel. C'est alors un rvolutionnaire enrag; il crit au
+club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur
+ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins
+n'a pas eu le temps de faire droit sa demande, Murat garde son nom.
+
+Le 13 vendmiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de
+Bonaparte. Le jeune gnral flaire l'homme de guerre. Il a le
+commandement de l'arme d'Italie, Murat sera son aide de camp.
+
+Alors Murat grandit avec l'homme fortune duquel il s'est attach. Il
+est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier
+la tte de son rgiment; il monte le premier l'assaut; il entre le
+premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en
+moins de six ans, gnral de division, gnral en chef, marchal de
+l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Lgion d'honneur,
+grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler _Marat_
+va s'appeler _Joachim Napolon_.
+
+Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le
+gnral d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son
+casque une couronne; voil tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te
+retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le
+16 septembre 1812 il entra le premier Moscou, comme le 13 novembre
+1805 il est entr le premier Vienne,
+
+Ici s'arrte la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apoge de
+la grandeur de Murat et de Napolon. Mais l'un est un hros, l'autre
+n'est qu'un homme. Napolon va tomber, Murat va descendre.
+
+Le 5 dcembre 1812, Napolon remet le commandement de l'arme Murat.
+Napolon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades,
+position, fortune: il lui a donn sa soeur et un trne. A qui se fiera
+Napolon, s'il ne se fie point Murat, ce garon d'auberge qu'il a
+fait roi?
+
+L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte
+l'arme, Murat tourne le dos l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu
+par la peur de perdre son trne. Il arrive Naples pour marchander
+sa couronne aux ennemis de la France; des ngociations se nouent avec
+l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo
+tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.
+
+Mais Napolon a frapp du pied le sol, et 300,000 soldats en sont
+sortis. Le gant terrass a touch sa mre, et comme Ante il est
+debout pour une nouvelle lutte. Murat coute avec inquitude ce canon
+septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit
+l'tranger au coeur de la France. Deux noms de victoire arrivent
+jusqu' lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit,
+Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son
+cheval de bataille. De la mme course dont il avait fui, le voil
+qui accourt. Il tait, disait-on, dans son palais de Caserte ou de
+Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non
+pas, il est Dresde, o il crase toute une aile de l'arme ennemie.
+Pourquoi Murat ne fut-il pas tu Bautzen comme Duroc, ou ne se
+noya-t-il pas Leipsick comme Poniatowski?....
+
+Il n'et pas sign le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le
+trait par lequel il s'engageait fournir aux allis 30,000 hommes et
+ marcher leur tte contre la France. Moyennant quoi il resta roi de
+Naples, tandisque Napolon devenait souverain de l'le d'Elbe.
+
+Mais un jour Joachim s'aperoit qu' son tour son nouveau trne
+s'branle et vacille au milieu des vieux trnes. L'antique famille des
+rois rougit du parvenu que Napolon l'a force de traiter en frre.
+Les Bourbons de France ont demand Vienne la dchance de Joachim.
+
+En mme temps, un bruit trange se rpand. Napolon a quitt l'le
+d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.
+
+Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids cet
+vnement qui fait pencher le monde. Il a rassembl sourdement 70,000
+hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne
+sont plus des Franais. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se
+brise. Son arme disparat comme une fume. Il revient seul
+Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander
+l'hospitalit de l'exil celui qu'il a trahi.
+
+Napolon se contente de lui rpondre:--Vous m'avez perdu deux fois;
+la premire, en vous dclarant contre moi; la seconde, en vous
+dclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de
+Naples et l'empereur des Franais. Je vaincrai sans vous, ou je
+tomberai sans vous.
+
+A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napolon. Une
+seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers
+sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement
+s'anantir sur les carrs anglais, il murmura:--Ah! si Murat tait
+ici!....
+
+Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat tait devenu; il ne
+devait reparatre que pour mourir.
+
+Entrons au Pizzo.
+
+Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, tait pour
+moi presqu'un plerinage de famille. Si le marchal Brune tait mon
+parrain, le roi de Naples tait l'ami de mon pre. Enfant, j'ai tir
+les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois
+j'ai caracol sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiff du bonnet
+aux plumes clatantes du hros d'Aboukir.
+
+Je venais donc recueillir une une, si je puis le dire, les dernires
+heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire
+aient conserv le souvenir.
+
+J'avais pris toutes mes prcautions d'avance. A Vulcano, on se le
+rappelle, les fils du gnral Nunziante m'avaient donn une lettre de
+recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, gnral
+du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite
+encore, et il avait rendu Murat prisonnier tous les services qu'il
+avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivit il lui
+avait fait visite, et enfin il avait pris cong de lui dans un dernier
+adieu, quelques instants avant sa mort.
+
+J'eus peine remis M. le chevalier Alcala la lettre de
+recommandation dont j'tais porteur, qu'il comprit l'intrt que je
+devais prendre aux moindres dtails de la catastrophe dont je voulais
+me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir ma disposition.
+
+D'abord nous commenmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une
+petite ville de 15 ou 1,800 mes, btie sur le prolongement d'un des
+contreforts de la grande chane de montagnes qui part des Apennins, un
+peu au-dessus de Potenza, et s'tend jusqu' Reggio en divisant toute
+la Calabre. Comme Scylla, ce contrefort s'tend jusqu' la mer par
+une longue arte de rochers, sur le dernier desquels est btie la
+citadelle.
+
+Des deux cots, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une
+centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphmie, sa
+gauche est la cte qui s'tend jusqu'au cap Lambroni.
+
+Au milieu du Pizzo est une grande place de forme peu prs carre,
+mal btie, et laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses.
+A son extrmit mridionale, cette rue est orne de la statue du roi
+Ferdinand, pre de la reine Amlie et grand-pre du roi de Naples
+actuel.
+
+Des deux cts de cette place il faut descendre pour arriver la mer;
+ droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; gauche, par
+un escalier cyclopen, form, comme celui de Capre, de larges dalles
+de granit.
+
+Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parseme de petites
+maisons ombrages de quelques oliviers; mais, soixante pas du
+rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de
+sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.
+
+Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre
+pcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient
+pas utiliser de la journe, attendu que ce 8 octobre tait un
+dimanche, aperurent une petite flottille compose de trois btiments
+qui, aprs avoir paru hsiter un instant sur la route qu'ils devaient
+suivre, se dirigrent tout coup vers le Pizzo. A cinquante pas du
+rivage peu prs, les trois btiments mirent en panne; une chaloupe
+fut descendue la mer; trente et une personnes y descendirent, et
+la chaloupe s'avana aussitt vers la cte. Trois hommes se tenaient
+debout la proue: le premier de ces trois hommes tait Murat; le
+second, le gnral Franceschetti, et le troisime, l'aide-de-camp
+Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe taient
+vingt-cinq soldats et trois domestiques.
+
+Quant la flottille, dans laquelle tait le reste des troupes et le
+trsor de Murat, elle tait reste sous le commandement d'un nomm
+Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait combl de bonts, et
+qu'il avait nomm son amiral.
+
+En arrivant prs du rivage, le gnral Franceschetti voulut sauter
+terre; mais Murat l'arrta en lui posant la main sur la tte et en lui
+disant:
+
+--Pardon, gnral, mais c'est moi de descendre le premier.
+
+A ces mots il s'lana et se trouva sur la plage. Le gnral
+Franceschetti sauta aprs Murat, et Campana aprs Franceschetti; les
+soldats dbarqurent ensuite, puis les valets.
+
+Murat tait vtu d'un habit bleu, brod d'or au collet, sur la
+poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des
+bottes l'cuyre, une ceinture laquelle tait passe une paire de
+pistolets, un chapeau brod comme l'habit, garni de plumes, et dont la
+ganse tait forme de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun
+mille cus peu prs; enfin, sous son bras gauche il portait roule
+son ancienne bannire royale, autour de laquelle il comptait rallier
+ses nouveaux partisans.
+
+A la vue de cette petite troupe les pcheurs s'taient retirs. Murat
+trouva donc la plage dserte. Mais il n'y avait pas se tromper;
+de l'endroit o il tait dbarqu il voyait parfaitement l'escalier
+gigantesque qui conduit la place: il donna l'exemple sa petite
+troupe en se mettant sa tte et en marchant droit la ville.
+
+Au milieu de l'escalier peu prs, il se retourna pour jeter un
+coup d'oeil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le
+btiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de
+soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix
+heures sonnaient. La place tait encombre de peuple: c'tait l'heure
+o l'on allait commencer la messe.
+
+L'tonnement fut grand lorsque l'on vit dboucher la petite troupe
+conduite par un homme si richement vtu, par un gnral et par un
+aide-de-camp. Murat pntra jusqu'au milieu de la place sans que
+personne le reconnt, tant on tait loin de s'attendre le revoir
+jamais. Murat cependant tait venu au Pizzo cinq ans auparavant et
+l'poque o il tait roi.
+
+Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans,
+un ancien sergent qui avait servi dans sa garde Naples. Murat, comme
+la plupart des souverains, avait la mmoire des noms. Il marcha
+droit l'ex-sergent, lui mit la main sur l'paule, et lui dit:
+
+--Tu t'appelles Tavella?
+
+--Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous?
+
+--Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda
+Murat, mais ne rpondit point.
+
+--Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier
+le premier _vive Joachim_!
+
+La petite troupe de Murat cria l'instant _vive Joachim_! mais le
+Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne
+rpondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait
+donn lui-mme le signal; bien au contraire, une rumeur sourde
+commenait courir dans la foule. Murat comprit ce frmissement
+d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent:
+
+--Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que
+tu tais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'loigna sans rpondre,
+s'enfona dans une des rues tortueuses qui aboutissent la place,
+rentra chez lui et s'y renferma.
+
+Pendant ce temps, Murat tait demeur sur la place, o la foule
+devenait de plus en plus paisse. Alors le gnral Franceschetti,
+voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au
+contraire les figures svres des assistants s'assombrissaient de
+minute en minute, s'approcha du roi:
+
+--Sire, lui dit-il, que faut-il faire?
+
+--Crois-tu que cet homme m'amnera un cheval?
+
+--Je ne le crois point, dit Franceschetti.
+
+--Alors, allons pied Monteleone.
+
+--Sire, il serait plus prudent peut-tre de retourner bord.
+
+--Il est trop tard, dit Murat; les ds sont jets, que ma destine
+s'accomplisse Monteleone. A Monteleone!
+
+--A Monteleone! rpta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui
+montrant le chemin, marchait sa tte.
+
+Le roi prit, pour aller Monteleone, la route que nous venions de
+suivre nous-mmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais dj, et
+dans cette circonstance suprme, il y avait trop de temps perdu. En
+mme temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'taient esquivs,
+non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde
+napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces
+ternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nomm Georges
+Pellegrino, peine arm, avait couru chez un capitaine de gendarmerie
+nomm Trenta Capelli, dont les soldats taient Cosenza, mais qui se
+trouvait, lui, momentanment dans sa famille au Pizzo, et lui avait
+racont ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre
+la tte de la population et d'arrter Murat. Trenta Capelli avait
+aussitt compris quels avantages rsulteraient immanquablement pour
+lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il tait en uniforme,
+tout prt d'assister la messe; il s'lana de chez lui, suivi de
+Pellegrino, courut sur la place, proposa toute la population, dj
+en rumeur, de se mettre la poursuite de Murat. Le cri _aux armes!_
+retentit aussitt; chacun se prcipita dans la premire maison venue,
+en sortit avec un fusil, et, guide par Trenta Capelli et Georges
+Pellegrino, toute cette foule s'lana sur la route de Monteleone,
+coupant la retraite Murat et sa petite troupe.
+
+Murat avait atteint le pont qui se trouve trois cents pas peu prs
+en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrire lui les cris de toute
+cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne
+savait pas fuir, il attendit.
+
+Trenta Capelli marchait en tte. Lorsqu'il vit Murat s'arrter, il ne
+voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit
+donc signe la population de se tenir o elle tait, et s'avanant
+seul contre Murat, qui de son ct s'avanait seul vers lui:
+
+--Vous voyez que la retraite vous est coupe, lui dit-il; vous voyez
+que nous sommes trente contre un et que par consquent il n'y a pas
+moyen pour vous de rsister; rendez-vous donc, et vous pargnerez
+l'effusion du sang.
+
+--J'ai quelque chose de mieux que cela vous offrir, dit son tour
+Murat; suivez-moi, runissez-vous moi avec cette troupe, et il y
+a les paulettes de gnral pour vous, et pour chacun de ces hommes
+cinquante louis.
+
+--Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous
+sommes tous dvous au roi Ferdinand la vie et la mort; vous
+ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a rpondu votre cri de _Vive
+Joachim!_ n'est-ce pas? coutez.
+
+Et Trenta Capelli, levant son pe en l'air, cria: _Vive Ferdinand_!
+
+--_Vive Ferdinand!_ rpta d'une seule voix toute la population,
+ laquelle commenaient se mler les femmes et les enfants, qui
+accouraient et s'amassaient l'arrire-garde.
+
+--Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me
+rendrai pas.
+
+--Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le
+feront couler.
+
+--Drangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empchez cet homme de
+m'ajuster.
+
+Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue.
+Trenta Capelli se jeta de ct, le coup partit, mais Murat n'en fut
+point atteint.
+
+Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil tait tir de son
+ct, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes
+seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'tait tromp sur l'esprit
+des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa
+flottille. Il fit un signe Franceschetti et Campana, et s'lanant
+du haut du pont sur la plage, c'est--dire d'une hauteur de trente
+trente-cinq pieds peu prs, il tomba dans le sable sans se faire
+aucun mal; Campana et Franceschetti sautrent aprs lui, et eurent
+le mme bonheur que lui. Tous trois alors se mirent courir vers le
+rivage, au milieu, des vocifrations de toute la populace qui, n'osant
+les suivre par le mme chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo
+pour regagner le large escalier dont nous avons parl et qui conduit
+la plage.
+
+Murat se croyait sauv, car il comptait retrouver la chaloupe sur
+le rivage et la flottille la place o il l'avait laisse; mais en
+levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait
+et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarre la proue du
+navire-amiral que montait Barbara. Ce misrable livrait son matre
+pour s'emparer de trois millions qu'il savait tre dans la chambre du
+roi.
+
+Murat ne put croire tant de trahison; il mit son drapeau au bout de
+son pe et fit des signaux, mais les signaux restrent sans rponse.
+Pendant ce temps, les balles de ceux qui taient rests sur le pont
+pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commenait voir dboucher par
+la place la tte de la colonne qui s'tait mise la poursuite des
+fugitifs. Il n'y avait pas de temps perdre, une seule chance de
+salut restait, c'tait de pousser la mer une barque qui s'en
+trouvait vingt pas et de faire force de rames vers la flottille,
+qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses
+compagnons se mirent donc pousser la barque avec l'nergie du
+dsespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce
+moment, une dcharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli,
+Pellegrino et toute leur suite n'taient plus qu' cinquante pas de la
+barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna
+l'loigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter son
+tour, mais, par une de ces petites fatalits qui brisent les hautes
+fortunes, les perons de ses bottes l'cuyre restrent accrochs
+dans un filet qui tait tendu sur la plage. Arrt dans son lan,
+Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au
+mme instant, et avant qu'il et pu se relever, toute la population
+tait sur lui: en une seconde ses paulettes furent arraches, son
+habit en lambeaux et sa figure en sang. La cure royale se ft faite
+l'instant mme, et chacun en et emport son morceau belles dents,
+si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus
+le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui
+conduisait la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand,
+les vocifrations redoublrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent
+que Murat serait massacr s'ils ne le tiraient pas au plus vite
+des mains de cette populace; ils l'entranrent vers le chteau, y
+entrrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la premire prison
+venue, le poussrent dedans, et la refermrent sur lui. Murt alla
+rouler tout tourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui;
+il tait au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui,
+mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de
+Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frre de Napolon, tait dans le
+cachot des condamns correctionnels.
+
+Un instant aprs, le gouverneur du chteau entra; il se nommait
+Mattei, et comme il tait en uniforme Murt le reconnut pour ce qu'il
+tait.
+
+--Commandant, s'cria alors Murt en se levant alors du banc o il
+tait assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce
+que c'est l une prison mettre un roi?
+
+A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses,
+ce furent les condamns qui se levrent leur tour, stupfaits
+d'tonnement; ils avaient pris Murt pour un compagnon de vol et de
+brigandage, et voil qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur
+ancien roi.
+
+--Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre
+qu'il tait dfendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je
+vais vous conduire dans une chambre particulire.
+
+--Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurrent les condamns.
+
+--Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande
+taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne
+qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser ses
+compagnons de captivit, quels qu'ils soient, une trace de son
+passage.
+
+A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en
+tira une poigne d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans
+attendre les remercments des misrables dont il avait t un instant
+le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il tait prt le
+suivre.
+
+Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et
+le conduisit dans une chambre dont les deux fentres donnaient, l'une
+sur la pleine mer, l'autre sur la plage o il avait t arrt. Arriv
+l, il lui demanda s'il dsirait quelque chose.
+
+--Je voudrais un bain parfum et des tailleurs pour me refaire des
+habits.
+
+--L'un et l'autre seront assez difficiles vous procurer, gnral,
+reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on tait
+convenu de lui donner.
+
+--Eh! pourquoi cela? demanda Murat.
+
+--Parce que je ne sais o l'on trouvera ici des essences, et que parmi
+les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire votre
+excellence autre chose qu'un costume du pays.
+
+--Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir
+des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfum, je le paierai
+cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voil tout. Quant
+aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que
+je dsire.
+
+Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les
+ordres qu'il venait de recevoir.
+
+Un instant aprs, des domestiques en livre entrrent: ils apportaient
+des rideaux de Damas pour mettre aux fentres, des chaises et des
+fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures
+pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat tant celle du
+concierge, tous ces objets manquaient, ou taient en si mauvais tat
+que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir.
+Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui
+rpondit que c'tait de la part du chevalier Alcala.
+
+Bientt on apporta Murat le bain qu'il avait demand. Il tait
+encore dans la baignoire lorsqu'on lui annona le gnral Nunziante:
+c'tait une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reut en ami;
+mais la position du gnral Nunziante tait fausse, et Murat s'aperut
+bientt de son embarras. Le gnral, prvenu Tropea de ce qui venait
+de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant
+le prisonnier; et, tout en demandant son roi pardon des rigueurs que
+lui imposait sa position, il commena un interrogatoire. Alors Murt
+se contenta de rpondre:--Vous voulez savoir d'o je viens et o je
+vais, n'est-ce pas, gnral? eh bien! je viens de Corse, je vais
+Trieste, l'orage m'a pouss sur les ctes de Calabre, le dfaut
+de vivres m'a forc de relcher au Pizzo; voil tout. Maintenant
+voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir
+du bain.
+
+Le gnral comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans
+faire cder tout fait les convenances un devoir un peu rigoureux
+peut-tre; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et
+envoya Murt ce qu'il demandait.
+
+C'tait un uniforme complet d'officier napolitain. Murt s'en revtit
+en souriant malgr lui de se voir habill aux couleurs du roi
+Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et crivit
+l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et
+ la reine sa femme. Comme il achevait ces dpches, deux tailleurs
+qu'on avait fait venir de Monteleone arrivrent.
+
+Aussitt Murt, avec cette frivolit d'esprit qui le caractrisait,
+passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, la
+commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets:
+il expliqua dans les moindres dtails quelle coupe il dsirait pour
+l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour
+le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses
+instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congdia
+en leur faisant promettre que ses vtements seraient prts pour le
+dimanche suivant.
+
+Les tailleurs sortis, Murt s'approcha d'une de ses fentres: c'tait
+celle qui donnait sur la plage o il avait t arrt. Une grande
+foule de monde tait runie au pied d'un petit fortin qu'on y peut
+voir encore aujourd'hui fleur de terre. Murt chercha vainement
+ deviner ce que faisait l cet amas de curieux. En ce moment le
+concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point
+souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.--Oh! ce
+n'est rien, rpondit le concierge.
+
+--Mais enfin que font l tous ces gens? demanda Murat en insistant.
+
+--Bah! rpondit le concierge, ils regardent creuser une fosse.
+
+Murat se rappela qu'au milieu du trouble amen par sa catastrophe il
+avait effectivement vu tomber prs de lui un de ses deux compagnons,
+et que celui qui tait tomb tait Campana: cependant tout s'tait
+pass d'une faon si rapide et si imprvue qu' peine s'il avait eu le
+temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient
+immdiatement prcd et suivi son arrestation. Il esprait donc
+encore qu'il s'tait tromp, lorsqu'il vit deux hommes fendre le
+groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes aprs
+portant le cadavre ensanglant d'un jeune homme entirement dpouill
+de ses vtements: c'tait celui de Campana.
+
+Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tte dans ses deux
+mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures
+quoique toujours au feu, caracol au milieu de tant de champs de
+bataille sans faiblir un seul instant, se sentit bris la vue
+inopine de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confi, qui
+venait de tomber pour lui dans une chauffoure sans gloire, et que
+des indiffrents enterraient comme un chien sans mme demander son
+nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de
+nouveau de la fentre. Cette fois la plage, part quelques curieux
+attards, tait peu prs dserte; seulement, l'endroit que
+couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attir
+l'attention du prisonnier, une lgre lvation, remarquable par la
+couleur diffrente que conservait la terre nouvellement retourne,
+indiquait l'endroit o Campana venait d'tre enterr. Deux grosses
+larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il tait si
+profondment proccup qu'il ne voyait pas le concierge qui, entr
+depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin,
+ un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat
+se retourna.
+
+--Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prt.
+
+--Bien, dit Murat en secouant la tte comme pour faire tomber la
+dernire larme qui tremblait sa paupire; bien, je te suis.
+
+--Son excellence le gnral Nunziante demande s'il lui serait permis
+de dner avec votre excellence.
+
+--Parfaitement, dit Murat. Prviens-le, et reviens dans cinq minutes.
+
+Murat employa ces cinq minutes effacer de son visage toute trace
+d'motion, de sorte que le gnral Nunziante entra lui-mme la place
+du concierge. Le prisonnier le reut d'un visage si souriant qu'on et
+dit que rien d'extraordinaire ne s'tait pass. Le dner tait prpar
+dans la chambre voisine; mais la tranquillit de Murat tait toute
+superficielle; son coeur tait bris, et vainement essaya-t-il de
+prendre quelque chose. Le gnral Nunziante mangea seul; et, supposant
+que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant
+la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa
+chambre. Aprs tre rest un quart d'heure peu prs table, Murat,
+ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il prouvait, manifesta le
+dsir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille
+jusqu'au lendemain. Le gnral Nunziante s'inclina en sign
+d'adhsion, et reconduisit le prisonnier jusqu' sa chambre. Sur le
+seuil, Murat se retourna et lui prsenta la main; puis il rentra, et
+la porte se referma sur lui.
+
+Le lendemain, neuf heures du matin, une dpche tlgraphique arriva
+en rponse celle qui avait annonc la tentative de dbarquement
+et l'arrestation de Murat. Cette dpche ordonnait la convocation
+immdiate d'un conseil de guerre. Murat devait tre jug militairement
+et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-mme en 1810
+contre tout bandit qui serait pris dans ses tats les armes la main.
+
+Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au gnral
+Nunziante qu'il dclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans
+l'interprtation des signes tlgraphiques, il attendrait une dpche
+crite. De cette faon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce
+qui lui donna une nouvelle confiance dans la faon dont il allait tre
+trait. Mais enfin, le 12 au matin, la dpche crite arriva. Elle
+tait brve et prcise; il n'y avait pas moyen de l'luder. La voici:
+Naples, 9 octobre 1815.
+
+ Ferdinand, par la grce de Dieu, etc.
+
+ Avons dcrt et dcrtons ce qui suit:
+
+ ART. 1er. Le gnral Murat sera jug par une commission militaire
+dont les membres seront nomms par notre ministre de la guerre.
+
+ ART. 2. Il ne sera accord au condamn qu'une demi-heure pour
+recevoir les secours de la religion.
+
+Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait
+dj rgl le temps qui devait s'couler entre la condamnation et la
+mort.
+
+Un second arrt tait joint celui-ci. Ce second arrt, qui
+dcoulait du premier, contenait les noms des membres choisis pour
+composer le conseil de guerre.
+
+Toute la journe s'coula sans que le gnral Nunziante et le courage
+d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reues. Dans la nuit du 12
+au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au
+matin Murat part devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher
+plus long-temps la situation o il se trouvait; et le 13, six heures
+du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifie, et la
+liste de ses juges lui fut communique.
+
+Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que
+Murat, si imprvue qu'elle ft pour lui, reut cependant comme s'il y
+et t prpar et le sourire du mpris sur les lvres; mais, cette
+lecture acheve, Murat dclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal
+compos de simples officiers; que si on le traitait en roi, il
+fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en
+marchal de France, son jugement ne pouvait tre prononc que par une
+commission de marchaux; qu'enfin, si on le traitait en gnral, ce
+qui tait le moins qu'on pt faire pour lui, il fallait rassembler un
+jury de gnraux.
+
+Le capitaine Strati n'avait pas mission de rpondre aux
+interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de rpondre
+que son devoir tait de faire ce qu'il venait de faire, et que,
+le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses
+prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner.
+
+--C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que
+l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura trait
+un de ses frres en royaut comme il aurait trait un brigand. Allez,
+et dites la commission qu'elle peut procder sans moi. Je ne me
+rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune
+puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence.
+
+Strati s'inclina et sortit. Murat, qui tait encore au lit, se leva et
+s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait
+qu'il tait condamn d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation
+et son supplice une demi-heure seulement lui tait accorde. Il se
+promenait grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco
+Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au
+nom de ses collgues, de comparatre au tribunal, ne ft-ce qu'un
+instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui
+demanda quels taient son nom, son ge et le lieu de sa naissance.
+
+A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur
+impossible dcrire:
+
+--Je suis, dit-il, Joachim-Napolon, roi des Deux-Siciles, n la
+Bastide-Fortunire, et l'histoire ajoutera: assassin au Pizzo.
+Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne
+de sortir.
+
+Le rapporteur obt.
+
+Cinq minutes aprs, le gnral Nunziante entra; il venait son
+tour supplier Murat de paratre devant la commission, mais il fut
+inbranlable.
+
+Cinq heures s'coulrent pendant lesquelles Murat resta enferm seul
+et sans que personne ft introduit prs de lui; puis sa porte se
+rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant
+d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que
+Murat avait rendue lui-mme contre les bandits, et en vertu de
+laquelle il avait t jug. Murat tait assis; il devina que c'tait
+sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une
+voix ferme au procureur royal:--Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous
+coute.
+
+Le procureur royal lut alors le jugement: Murat tait condamn
+l'unanimit moins une voix.
+
+Cette lecture termine:--Gnral, lui dit le procureur royal, j'espre
+que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que
+vous ne vous en prendrez qu' vous-mme de la loi que vous avez faite.
+
+--Monsieur, rpondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands
+et non pour des ttes couronnes.
+
+--La loi est gale pour tous, monsieur, rpondit le procureur royal.
+
+--Cela peut tre, dit Murat, lorsque cela est utile certaines
+gens; mais quiconque a t roi porte avec lui un caractre sacr qui
+mriterait qu'on y regardt deux fois avant de le traiter connue le
+commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire
+qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais:
+tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai t trente batailles,
+j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles
+connaissances pour ne pas tre familiariss l'un avec l'autre. C'est
+vous dire, messieurs, que quand vous serez prts je le serai, et que
+je ne vous ferai point attendre. Quant vous en vouloir, je ne vous
+en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mle, ayant reu de son
+chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoy sa balle au travers du
+corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrt du roi ne me
+donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps perdre pour dire
+adieu ma femme et mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en
+souriant, comme au temps o il tait roi:--Et que Dieu vous ait dans
+sa sainte et digne garde.
+
+Rest seul, Murat s'assit en face de la fentre qui regarde la mer,
+et crivit sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir
+l'authenticit, puisque nous l'avons transcrite sur la copie mme de
+l'original qu'avait conserv le chevalier Alcala.
+
+Chre Caroline de mon coeur,
+
+ L'heure fatale est arrive, je vais mourir du dernier des supplices:
+dans une heure tu n'auras plus d'poux et nos enfants n'auront plus de
+pre; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mmoire.
+
+ Je meurs innocent, et la vie m'est enleve par un jugement injuste.
+
+ Adieu mon Achille, adieu ma Laetitia, adieu mon Lucien, adieu ma
+Louise.
+
+ Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un
+royaume plein de mes ennemis; montrez-vous suprieurs l'adversit,
+et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'tes, en
+songeant ce que vous avez t.
+
+ Adieu, je vous bnis, ne maudissez jamais ma mmoire; rappelez-vous
+que la plus grande douleur que j'prouve dans mon supplice est celle
+de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun
+ami pour me fermer les yeux.
+
+ Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bndiction
+paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers. Adieu,
+adieu, n'oubliez point votre malheureux pre!
+
+ Pizzo, ce 13 octobre 1815.
+
+ JOACHIM MURAT.
+
+Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna
+et reconnut le gnral Nunziante.
+
+--Gnral, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer
+une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-mme, peut-tre me la
+refuserait-on.
+
+Le gnral sortit, et rentra quelques secondes aprs avec l'instrument
+demand. Murat le remercia d'un signe de tte, lui prit les ciseaux
+des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la
+lettre et prsentant cette lettre au gnral:
+
+--Gnral, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre
+sera remise ma Caroline?
+
+---Sur mes paulettes je vous le jure, rpondit le gnral. Et il se
+dtourna pour cacher son motion.
+
+--Eh bien! eh bien! gnral, dit Murat en lui frappant sur l'paule,
+qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les
+deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voil
+tout, et cette fois elle viendra mon commandement, ce qu'elle ne
+fait pas toujours, car j'espre qu'on me laissera commander le feu,
+n'est-ce pas? Le gnral fit signe de la tte que oui.
+
+--Maintenant, gnral, continua Murat, quelle est l'heure fixe pour
+mon excution?
+
+--Dsignez-la vous-mme, rpondit le gnral.
+
+--C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre.
+
+--J'espre que vous ne croyez pas que c'est ce motif.
+
+--Allons donc, gnral, je plaisant, voil tout.
+
+Murt tira sa montre de son gousset: c'tait une montre enrichie de
+diamants, sur laquelle tait le portrait de la reine; le hasard fit
+qu'elle se prsenta du ct de l'mail.
+
+Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur
+indfinissable, puis avec un soupir:
+
+--Voyez donc, gnral, dit-il, comme la reine est ressemblante.--Puis
+il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout
+ coup pour quelle cause il l'avait tire:
+
+--Oh! pardon, gnral, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est
+trois heures passes; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien;
+cinquante-cinq minutes, est-ce trop?
+
+---C'est bien, gnral, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour
+sortir en sentant qu'il touffait.
+
+--Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrtant.
+
+--Mes instructions portent que j'assisterai votre excution, mais
+vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, gnral? je n'en aurais pas la
+force....
+
+C'est bien, c'est bien! enfant que vous tes, dit Murat; vous me
+donnerez la main en passant, et ce sera tout.
+
+Le gnral Nunziante se prcipita vers la porte; il sentait lui-mme
+qu'il allait clater en sanglots. De l'autre ct du seuil, il y avait
+deux prtres.
+
+--Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin
+de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir?
+
+--Ils demandent entrer, sire, dit le gnral, donnant pour la
+premire fois dans son trouble, au prisonnier, le titre rserv la
+royaut.
+
+--Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat.
+
+Les deux prtres entrrent: l'un d'eux se nommait Francesco
+Pellegrino, et tait l'oncle de ce mme Georges Pellegrino qui tait
+cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea.
+
+--Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux,
+que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure,
+et je n'ai pas de temps perdre.
+
+--Gnral, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez
+mourir en chrtien?
+
+--Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez.
+
+Pellegrino se retira cette premire rebuffade? mais don Antonio
+Masdea resta. C'tait un beau vieillard la figure respectable,
+la dmarche grave, aux manires simples. Murat eut d'abord un moment
+d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais,
+en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa
+physionomie, il se contint.
+
+--Eh bien! mon pre, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu?
+
+--Vous ne m'avez pas reu ainsi la premire fois que je vous vis,
+sire; il est vrai qu' cette poque vous tiez roi, et que je venais
+vous demander une grce.
+
+--Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: o vous
+ai-je donc vu? Aidez ma mmoire.
+
+--Ici mme, sire, lorsque vous passtes au Pizzo en 1810; j'allai vous
+demander un secours pour achever notre glise: je sollicitais 25,000
+francs, vous m'en envoytes 40,000.
+
+--C'est que je prvoyais que j'y serais enterr, rpondit en souriant
+Murat.
+
+--Eh bien! sire, refuserez-vous un vieillard la dernire grce qu'il
+vous demande?
+
+--Laquelle?
+
+--Celle de mourir en chrtien.
+
+--Vous voulez que je me confesse? eh bien! coutez: tant enfant, j'ai
+dsobi mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat.
+Voil la seule chose dont j'aie, me repentir.
+
+--Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez
+dans la foi catholique?
+
+--Oh! pour cela, sans difficult, dit Murat; et allant s'asseoir la
+table o il avait dj crit, il traa le billet suivant:
+
+Moi, Joachim Murat, je meurs en chrtien, croyant la sainte
+glise catholique, apostolique et romaine.
+
+ JOACHIM MURAT.
+
+Et il remit le billet au prtre.
+
+Le prtre s'loigna.
+
+--Mon pre, lui dit Murat, votre bndiction.
+
+--Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais
+de coeur, rpondit le prtre.
+
+Et il imposa les deux mains sur cette tte qui avait port le diadme.
+
+Murt s'inclina et dit voix basse quelques paroles qui ressemblaient
+ une prire; puis il fit signe don Masdea de le laisser seul. Cette
+fois le prtre obit.
+
+Le temps fix entre le dpart du prtre et l'heure de l'excution
+s'coula sans qu'on pt dire ce que fit Murat pendant cette
+demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie, partir du village
+obscur, et qui aprs avoir brill, mtore royal, revenait s'teindre
+dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une
+partie de ce temps avait t employe sa toilette, car lorsque le
+gnral Nunziante rentra il trouva Murat prt comme pour une parade;
+ses cheveux noirs taient rgulirement spars sur son front et
+encadraient sa figure mle et tranquille; il appuyait la main sur le
+dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente.
+
+--Vous tes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prt.
+
+--Le gnral Nunziante ne put lui rpondre tant il tait mu, mais
+Murat vit bien qu'il tait attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce
+moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les
+dalles.
+
+--Adieu, gnral, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre ma
+chre Caroline.
+
+Puis, voyant que le gnral cachait sa tte entre ses deux mains, il
+sortit de la chambre et entra dans la cour. --Mes amis, dit-il aux
+soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander
+le feu; la cour est assez troite pour que vous tiriez juste: visez
+la poitrine, sauvez le visage.
+
+Et il alla se placer six pas des soldats, presque adoss un mur et
+exhauss sur une marche.
+
+Il y eut un instant de tumulte au moment o il allait commencer de
+commander le feu; c'taient les prisonniers correctionnels qui,
+n'ayant qu'une fentre grille qui donnait sur la cour, se dbattaient
+pour tre cette fentre.
+
+L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se
+turent.
+
+Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hte
+ni retard, et comme il et fait un simple exercice. Au mot feu,
+trois coups seulement partirent, Murt resta debout. Parmi les soldats
+intimids, six n'avaient pas tir, trois avaient tir au-dessus de
+la tte. C'est alors que ce coeur de lion, qui faisait de Murat un
+demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible nergie.
+Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la
+crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat
+en avait pour mourir deux fois, lui!
+
+--Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait
+m'pargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par o vous auriez
+d commencer, recommenons, et cette fois pas de grce, je vous prie.
+
+Et il recommena d'ordonner la charge avec cette mme voix calme et
+sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la
+reine; enfin le mot feu se fit entendre, immdiatement suivi d'une
+dtonation, et Murat tomba perc de trois balles.
+
+Il tait tu roide: une des balles avait travers le coeur.
+
+On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il
+n'avait point lche, et sur laquelle tait le portrait. J'ai vu
+cette montre Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait
+rachete 2,400 fr.
+
+On porta le corps sur le lit, et, le procs-verbal de l'excution
+rdig, on referma la porte sur lui.
+
+Pendant la nuit, le cadavre fut port dans l'glise par quatre
+soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs
+sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui
+depuis ce temps ne fut pas rouverte.
+
+Un bruit trange courut. On assura que les soldats n'avaient port
+ l'glise qu'un cadavre dcapit; s'il faut en croire certaines
+traditions verbales, la tte fut porte Naples et remise
+Ferdinand, puis conserve dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin
+que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isole et
+obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pt lui rpondre,
+en lui montrant la tte de Murat.
+
+Cette tte tait conserve dans une armoire place la tte du lit de
+Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut
+qu'aprs la mort du vieux roi que, pouss par la curiosit, son fils
+Franois ouvrit cette armoire, et dcouvrit le secret paternel.
+
+Ainsi mourut Murat, l'ge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple
+que lui avait donn, six mois auparavant, Napolon revenant de l'le
+d'Elbe.
+
+Quant Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'tait pay lui-mme de
+sa trahison en emportant les trois millions dposs sur son navire, il
+demande cette heure l'aumne dans les cafs de Malte.
+
+Aprs avoir recueilli de la bouche des tmoins oculaires toutes les
+notes relatives ce triste sujet, nous commenmes la visite des
+localits qui y sont signales; d'abord, notre premire visite fut
+pour la plage o eut lieu le dbarquement. On nous montra au bord de
+la mer, o on la conserve comme un objet de curiosit, la vieille
+chaloupe que Murat poussait la mer quand il fut pris, et dont la
+carcasse est encore troue de deux balles.
+
+En avant du petit fortin, nous nous fmes montrer la place o est
+enterr Campana; rien ne la dsigne la curiosit des voyageurs; elle
+est recouverte de sable, comme le reste de la plage.
+
+De la tombe de Campana, nous allmes mesurer le rocher du sommet
+duquel le roi et ses deux compagnons avaient saut. Il a un peu plus
+de trente-cinq pieds de hauteur.
+
+De l nous revnmes au chteau; c'est une petite forteresse sans
+grande importance militaire, laquelle on monte par un escalier pris
+entre deux murs; deux portes se ferment pendant la monte. Arriv
+sa dernire marche, on a sa droite la prison des condamns
+correctionnels, sa gauche l'entre de la chambre qu'occupa Murat,
+et derrire soi, dans un rentrant de l'escalier, la place o il fut
+fusill. Le mur qui s'lve derrire la marche sur laquelle Murt
+tait mont porte encore la trace de six balles. Trois de ces six
+balles ont travers le corps du condamn. Nous entrmes dans la
+chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se
+compose de quatre murailles nues, blanchies la chaux et recouvertes
+d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte
+tait le lit o le roi sua son agonie de soldat. Nous vmes deux
+ou trois enfants couchs ple-mle sur ce lit. Une vieille femme
+accroupie, et qui avait peur du cholra, disait son rosaire dans
+un coin; dans la chambre voisine, o s'tait tenue la commission
+militaire, des soldats chantaient tue-tte.
+
+L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation tait
+le fils de l'ancien concierge; c'tait un homme de trente-cinq ou
+trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa
+dtention, et se le rappelait merveille, puisqu'il pouvait avoir
+cette poque quinze ou seize ans.
+
+Au reste, aucun souvenir matriel n'tait rest de cette grande
+catastrophe, l'exception des balles qui trouent le mur.
+
+Je pris la chambre claire un dessin trs-exact de cette cour. Il
+est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces
+murailles blanches, qui se dtachent en contours arrts sur un ciel
+d'un bleu d'indigo.
+
+Du chteau nous nous rendmes l'glise. La pierre scelle sur le
+cadavre de Murat n'a jamais t rouverte. A la vote pend comme un
+trophe de victoire la bannire qu'il apportait avec lui, et qui a t
+prise sur lui.
+
+A mon retour Florence, vers le mois de dcembre de la mme anne,
+madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de
+Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez
+elle. Je m'empressai de me rendre son invitation; elle n'avait
+jamais eu de dtails bien prcis sur la mort de son mari, et elle me
+pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris
+au Pizzo.
+
+Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachete, et
+que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba.... Quant la lettre
+qu'il lui avait crite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait
+jamais reue, et ce fut moi qui lui en donnai la premire copie.
+
+J'oubliais de dire qu'en souvenir et en rcompense du service rendu au
+gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exempte pour toujours
+de droits et d'impts.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+MADA.
+
+
+Comme je l'ai dit, notre speronare n'tait point arriv, et la chose
+tait d'autant plus inquitante que le temps se prparait la
+tempte. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous tions logs,
+sduits par son apparence, dans une petite auberge situe sur la place
+mme o dbarqua le roi, et une centaine de pas du petit fortin o
+est enterr Campana; mais nous n'y fmes pas plutt tablis que nous
+nous apermes que tout y manquait, mme les lits. Malheureusement il
+tait trop tard pour remonter la ville, l'eau tombait par torrents
+et les clats du tonnerre se succdaient avec une telle rapidit,
+qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant
+il tait violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage
+et venaient mourir dix pas de notre auberge.
+
+On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on
+fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en
+rsulta que je fus oblig, comme la veille, de me jeter tout habill
+sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de
+caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cdai la
+place et que j'essayai de dormir couch sur deux chaises; peut-tre y
+serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents la chambre, mais il
+n'y avait que des fentres, et les clairs taient tellement continus,
+qu'on et vritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin
+j'appelais nos matelots grands cris, mais cette heure je priais
+Dieu qu'ils n'eussent pas quitt le port.
+
+Le jour vint enfin sans que j'eusse ferm l'oeil; c'tait la troisime
+nuit que je ne pouvais dormir; j'tais cras de fatigue. Comme Murat,
+j'eusse donn cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans
+tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en
+avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier.
+Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser
+l'indiscrtion jusque-l.
+
+Avec le jour la tempte se calma, mais l'air tait devenu trs-froid,
+et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais
+tendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable
+de la mer tait tout dtremp, et il tait devenu une plaine de boue
+pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortmes pas moins de
+notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finmes par
+trouver dans une petite auberge situe sur la place. Pendant que
+nous tions djeuner, nous demandmes si l'on ne pourrait pas
+nous coucher la nuit suivante: on nous rpondit, comme toujours,
+affirmativement et en nous montrant une chambre o du moins il y avait
+l'air de n'avoir que des puces. Nous envoymes notre muletier payer
+notre carte l'auberge de la plage, et fmes transporter notre _roba_
+dans notre nouveau domicile.
+
+Jadin, qui tait parvenu dormir quelque peu la nuit prcdente,
+s'en alla prendre une vue gnrale du Pizzo; pendant ce temps, je
+fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne
+pouvais dormir.
+
+Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une
+grande affaire dans les auberges d'Italie en gnral, et dans celles
+de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier
+coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on
+essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec
+un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se
+renouvelle avec les mmes ruses et la mme obstination de la part des
+aubergistes, qui, mon avis, auraient bien plutt fait de les faire
+blanchir. Mais sans doute, quelque prjug qui s'y oppose, quelque
+superstition qui le dfende, les draps blancs, c'est le _rara avis_ de
+Juvnal, c'est le phoenix de la princesse de Babylone.
+
+Je passai en revue toute la lingerie de l'htel sans en venir mon
+honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'crivis M.
+le chevalier Alcala pour le prier de nous prter deux paires de draps.
+Il accourut lui-mme pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais
+comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus
+pas lui causer ce drangement Il insista, mais je tins bon; et le
+garon de l'htel, envoy chez lui, revint avec tes bienheureux draps
+tant ambitionns.
+
+Je profitai de cette visite pour arrter avec lui nos affaires
+relativement au speronare. Il tait vident qu'aprs la tempte de la
+nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journe; il fallait donc
+continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le
+capitaine: une l'auberge de la place, l'autre l'auberge du rivage,
+et l'autre M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonaient notre
+quipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous
+ San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commenaient
+arriver de l'intrieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses
+environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, ce qu'on
+assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient
+disparu, entirement englouties, elles et leurs habitants. Au reste,
+les secousses continuaient tous les jours, ou plutt toutes les nuits,
+ce qui faisait qu'on ignorait o s'arrterait la catastrophe. Je
+demandai au chevalier Alcala si la tempte de cette nuit n'avait pas
+quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me rpondit en
+souriant, moiti croyant, moiti incrdule, que la tempte de la nuit
+tait la tempte anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette
+espce d'nigme atmosphrique.
+
+--Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous
+rpondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui
+visite le Pizzo.
+
+--Et vous, que me rpondrez-vous? lui demandai-je en souriant.
+
+--Moi,je vous rpondrai que depuis vingt ans cette tempte n'a pas
+manqu une seule fois de revenir jour et heure fixe, affirmation
+de laquelle, en votre qualit de Franais et de philosophe, vous
+tirerez la conclusion que vous voudrez.
+
+Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'tre
+press de nouvelles questions.
+
+Toute la journe se passa sans que nous aperussions apparence de
+speronare; nous restmes sur la terrasse du chteau jusqu'au dernier
+rayon de jour, les yeux fixs sur Tropea, et atteints de quelques
+lgres inquitudes. Comptant sur le vent, nous tions partis, comme
+nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps
+contraire continuait nous devions bientt arriver la fin de notre
+trsor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrmes l'htel,
+notre muletier nous signifia que nous n'eussions point compter
+sur lui pour le lendemain, attendu que nous tions beaucoup trop
+aventureux pour lui, et que c'tait un miracle comment nous n'avions
+pas t assassins et lui avec nous, surtout portant le nom de
+Franais, nom qui a laiss peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous
+essaymes de le dcider venir avec nous jusqu' Cosenza, mais toutes
+nos instances furent inutiles; nous le paymes, et nous nous mmes
+la recherche d'un autre muletier.
+
+Ce n'tait pas chose facile, non pas que l'espce manqut; mais au
+Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu
+appeler les mulets, _muli_, et je continuais de dsigner l'objet sous
+ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son
+crayon et de dessiner une mule toute caparaonne. Notre hte, qui
+nous nous tions adresss, suivit avec beaucoup d'intrt ce dessin;
+puis, quand il fut fini.
+
+--Ah! s'cria-t-il, _una vettura_.
+
+Au Pizzo une mule s'appelle _vettura_. Avis aux philologues et surtout
+aux voyageurs.
+
+Le lendemain, six heures, nos deux _vetture_ taient prtes.
+Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mmes hsitations
+que nous avions prouves de la part de celui que nous quittions, nous
+entammes une explication pralable sur ce sujet; mais celui-l se
+contenta de nous rpondre en nous montrant son fusil qu'il portait en
+bandoulire:--O vous voudrez, comme vous voudrez, l'heure que vous
+voudrez. Nous apprcimes ce laconisme tout spartiate; nous fmes une
+dernire visite notre terrasse pour nous assurer que le speronare
+n'tait point en vue; puis enfin, dsappoints cette fois encore, nous
+revnmes l'htel, nous enfourchmes nos mules et nous partmes.
+
+Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientt explique
+par lui-mme: c'tait un vritable Pizziote. Je demande pardon
+l'Acadmie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas.
+Or, la conduite que tint le Pizzo l'endroit de Murat fut, il faut
+le dire, fort diversement juge dans le reste des Calabres. A cette
+premire dissension, souleve par un mouvement politique, vinrent se
+joindre les faveurs dont la ville fut comble et qui soulevrent un
+mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose
+rpter le mot, sortent peine de la circonscription de leur
+territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines.
+Cette circonstance fait que ds leur enfance ils sortent arms,
+s'habituent jeunes au danger et, par consquent habitus lui,
+cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres
+Calabrais, en les appelant presque toujours _traditori_, leur
+rendaient au moins pleine et entire justice.
+
+Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un
+village nomm Vena, qui avait conserv un costume tranger et une
+langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances
+nous donnrent le dsir de voir ce village; mais notre guide nous
+prvint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par
+consquent il ne fallait pas penser nous y arrter, mais y passer
+seulement. Nous nous informmes alors o nous pourrions faire halte
+pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Mada comme
+le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, la rigueur,
+des _signori_ pouvaient s'arrter; nous le primes donc de se
+dtourner de la grande route et de nous conduire Mada. Comme
+c'tait le garon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune
+difficult; c'tait un jour de retard pour arriver Cosenza, voil
+tout.
+
+Nous nous arrtmes sur le midi un petit village nomm Fundaco del
+Fico, pour reposer nos montures et essayer de djeuner; puis, aprs
+une halte d'une heure, nous reprmes notre course, en laissant la
+grande route notre gauche et en nous engageant dans la montagne.
+
+Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les
+auberges avait peu prs cess; nous tions engags dans la rgion
+des montagnes o poussent les chtaigniers, et, comme nous approchions
+de l'poque de l'anne o l'on commence la rcolte de cet arbre, nous
+prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de
+chtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la
+cendre et mangeais de prfrence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu
+m'habituer, et qui tait souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne
+volont notre hte pt nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me
+gardai bien de droger cette habitude, attendu que d'avance je me
+faisais une assez mdiocre ide du gte qui dons attendait.
+
+Aprs trois heures de marche dans la montagne, nous apermes Mada.
+C'tait un amas de maisons, situes au haut d'une montagne, qui
+avaient t recouvertes primitivement, comme toutes les maisons
+calabraises, d'une couche de pltre ou de chaux, mais qui, dans les
+secousses successives quelles avaient prouves, avaient secou une
+partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, taient
+couvertes de larges taches grises qui leur donnaient toutes l'air
+d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardmes, Jadin et
+moi, en secouant la tte et en supputant mentalement la quantit
+incalculable d'animaux de toute espce qui, outre les Madiens,
+devaient habiter de pareilles maisons. C'tait effroyable penser;
+mais nous tions trop avancs pour reculer. Nous continumes donc
+notre route sans mme faire part notre guide de terreurs qu'il
+n'aurait point comprises.
+
+Arrivs au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si
+escarpe que nous prfrmes mettre pied terre et chasser nos mulets
+devant nous. Nous avions fait peine une centaine de pas en suivant
+ce chemin, lorsque nous apermes sur la pointe d'un roc une femme en
+haillons et toute chevele. Comme nous tions, s'il fallait en croire
+nos Siciliens, dans un pays de sorcires, je demandai ntre guide
+ quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous
+avions devant les yeux: notre guide nous rpondit alors que ce n'tait
+pas une sorcire, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous
+voulions lui faire l'aumne de quelques grains, ce serait une bonne
+action devant Dieu. Si pauvres que nous commenassions d'tre
+nous-mmes, nous ne voulmes pas perdre cette occasion d'augmenter la
+somme de nos mrites, et je lui envoyai par notre guide la somme
+de deux carlins: cette somme parut sans doute la bonne femme une
+fortune, car elle quitta l'instant mme son rocher et se mit nous
+suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris
+de joie: nous emes beau lui faire dire que nous la tenions quitte,
+elle ne voulut entendre rien, et continua de marcher derrire nous,
+ralliant elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et
+qui, loigns de tout chemin, semblaient aussi tonns de voir des
+trangers qu'auraient pu l'tre des insulaires des les Sandwich ou
+des indignes de la Nouvelle-Zemble. Il en rsulta qu'en arrivant
+la premire rue nous avions notre suite une trentaine de personnes
+parlant et gesticulant qui mieux mieux, et au milieu de ces trente
+personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions
+donn deux carlins, preuve incontestable que nous tions des princes
+dguiss.
+
+Au reste, une fois entrs dans le bourg, ce fut bien pis: chaque
+maison, pareille aux spulcres du jour du jugement dernier, rendit
+l'instant mme ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fmes
+plus suivis, mais entours de telle faon qu'il nous fut impossible
+d'avancer. Nous nous escrimmes alors de notre mieux demander une
+auberge; mais il parat, ou que notre accent avait un caractre tout
+particulier, ou que nous rclamions une chose inconnue, car chaque
+interpellation de ce genre la foule se mettait rire d'un rire si
+joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarit
+gnrale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degr la curiosit
+des Madiens mles, c'taient nos armes, qui, par leur luxe,
+contrastaient, il faut le dire, avec la manire plus que simple dont
+nous tions mis; nous ne pouvions pas les empcher de toucher, comme
+de grands enfants, ces doubles canons damasss, qui taient l'objet
+d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au
+milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions
+nous regarder avec une certaine inquitude, lorsque tout coup un
+homme fendit la foule, me prit par la main, dclara que nous tions
+sa proprit, et qu'il allait nous conduire dans une maison o nous
+serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend
+bien, nous allcha. Nous rpondmes au brave homme que, s'il tenait
+seulement la moiti de ce qu'il promettait, il n'aurait pas se
+plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne
+demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous
+montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus
+considrable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un
+instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relche, et ne cessant
+de nous rpter que nous tions bien favoriss du ciel d'tre tombs
+entre ses mains.
+
+Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent nous amener devant
+une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu suprieure
+celles qui l'environnaient, mais dont l'intrieur nous prsagea
+l'instant mme les maux dont nous tions menacs. C'tait une espce
+de cabaret, compos d'une grande chambre divise en deux par une
+tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait
+pntrer de la partie antrieure la partie postrieure par une
+dchirure en forme de porte. A droite de la partie antrieure
+consacre au public, tait un comptoir avec quelques bouteilles de
+vin et d'eau-de-vie et quelques verres de diffrentes grandeurs. A
+ce comptoir tait la matresse de la maison, femme de trente
+trente-cinq ans, qui n'et peut-tre point paru absolument laide si
+une salet rvoltante n'et pas forc le regard de se dtourner de
+dessus elle. A gauche tait, dans un enfoncement, une truie qui,
+venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont
+les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiter
+sur son domaine. La partie postrieure, claire par une fentre
+donnant sur un jardin, fentre presque entirement obstrue par les
+plantes grimpantes, tait l'habitation d l'htesse. A droite tait
+son lit couvert de vieilles courtines vertes, gauche une norme
+chemine ou grouillait couch sur la cendre quelque chose qui
+ressemblait dans l'obscurit un chien, et que nous reconnmes
+quelque temps aprs pour un de ces crtins hideux, gros cou et
+ventre ballonn, comme on en trouve chaque pas dans le Valais. Sur
+le rebord de la croise taient ranges sept ou huit lampes trois
+becs, et au-dessous du rebord tait la table, couverte pour le moment
+de hideux chiffons tout hillonns que l'on et jets en France
+la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il tait
+claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourr de foin et de paille.
+
+C'tait l le paradis o nous devions tre comme des anges.
+
+Notre conducteur entra le premier et changea tout bas quelques
+paroles avec notre future htesse; puis il revint la figure riante
+nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'et point l'habitude
+de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos
+excellences, se dpartir de ses habitudes et nous donner manger
+et coucher. A entendre notre guide, au reste, c'tait une si
+grande faveur qui nous tait accorde, que c'et t le comble de
+l'impolitesse de la refuser. La question de paratre poli ou impoli
+la signora Bertassi tait, comme on s'en doute, fort secondaire pour
+nous; mais, aprs nous tre informs notre Pizziote, nous apprmes
+qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout
+Mada, et trs probablement non plus pas une seule maison aussi
+confortable que celle qui nous tait offerte. Nous nous dcidmes
+donc entrer, et ce fut alors que nous passmes l'inspection des
+localits: c'tait, comme on l'a vu, faire dresser les cheveux.
+
+Au reste, notre htesse, grce sans doute la confidence faite par
+notre cicrone, tait charmante de gracieuset. Elle accourut dans
+l'arrire-boutique, qui servait la fois de salle manger, de salon
+et de chambre coucher, et jeta un fagot dans la chemine; ce fut
+la lueur de la flamme, qui la forait de se retirer devant elle, que
+nous nous apermes que ce que nous avions pris pour un chien de
+berger tait un jeune garon de dix-huit vingt ans. A ce drangement
+opr dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris
+plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus
+loign de la chemine, et tout cela avec les mouvements lents et
+pnibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors la signora
+Bertassi o tait la chambre qu'elle nous destinait; elle me rpondit
+que c'tait celle-l mme; que nous coucherions, Jadin et moi,
+dans son lit, et qu'elle et son frre (le crtin tait son frre)
+dormiraient prs du feu. Il n'y avait rien dire une femme qui nous
+faisait de pareils sacrifices.
+
+J'ai pour systme d'accepter toutes les situations de la vie sans
+tenter de ragir contre les impossibilits, mais en essayant au
+contraire de tirer l'instant mme des choses le meilleur rsultat
+possible; or il me parut clair comme le jour que, grce aux rats du
+grenier, la truie de la boutique et la multitude d'autres animaux
+qui devaient peupler la chambre coucher, nous ne dormirions pas un
+instant: c'tait un deuil faire; je le fis, et me rabattis sur le
+diner.
+
+Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en
+cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou
+un dindonneau; enfin le jardin, plac derrire la maison, renfermait
+plusieurs espces de salades. Avec cela et les chtaignes dont nos
+poches taient bourres on ne fait pas un dner royal, mais on ne
+meurt pas de faim.
+
+Qu'on me pardonne tous ces dtails; j'cris pour les malheureux
+voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue celle
+o nous tions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront
+peut-tre s'en tirer mieux que nous ne le fmes.
+
+Je pensai avec raison que les diffrents matriaux de notre dner
+prendraient un certain temps runir. Je rsolus donc de ne pas
+laisser de bras inutiles. Je chargeai l'htesse de prparer le
+macaroni, le cicrone de trouver le poulet, crtin d'aller me chercher
+pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les chtaignes, et je me
+chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en rsulta qu'au bout de
+dix minutes chacun avait fait son affaire, l'exception de Jadin, qui
+avait eu les hol mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que
+les autres prparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce ct se
+rpara.
+
+Le macaroni fut plac sur le feu; la volaille, mise mort, malgr ses
+protestations qu'elle tait une poule et non un poulet, fut pendue
+une ficelle par les deux pattes de derrire et commena de tourner sur
+elle-mme; enfin la salade, convenablement lave et pluche, attendit
+l'assaisonnement dans un saladier pass trois eaux. On verra plus
+tard comment, malgr toutes ces prcautions, j'arrivai demeurer
+jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.
+
+Sur ces entrefaites la nuit tait venue: on alluma deux lampes, une
+pour clairer la table, l'autre pour clairer le service; comme on le
+voit, notre htesse faisait les choses splendidement.
+
+On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'tait l'entre; il en
+mangea et le trouva fort bon; quant moi, j'ai dj dit ma rpugnance
+pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'tait au
+tour du poulet: il tournait comme un tonton, tait rissol point, et
+prsentait un aspect des plus apptissants; je m'approchai pour couper
+la ficelle, et j'aperus notre crtin qui, toujours couch dans les
+cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un
+petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosit de jeter un coup
+d'oeil sur sa cuisine particulire, et je m'aperus qu'il avait
+recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les
+faisait frire. C'tait fort ridicule sans doute; mais, cette vue, je
+laissai tomber le poulet dans la lchefrite, sentant qu'aprs ce que
+je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande.
+Comme Jadin n'avait rien aperu de pareil, il s'informa de la cause du
+retard que je mettais apporter le rti. Malheureusement, le mouchoir
+sur la bouche, j'tais retourn du ct de la tapisserie, incapable de
+rpondre, pour le moment, une seule parole ses interpellations; ce
+qui fit qu'il se leva, vint lui-mme voir ce qui se passait, et trouva
+le malheureux crtin mangeant belles mains son effroyable fricasse.
+Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre ct en jurant tous les
+jurons que cette belle et riche langue franaise pouvait lui fournir.
+Quant au crtin, qui tait loin de se douter qu'il ft l'objet de
+cette double explosion, il ne perdait pas une bouche de son repas; si
+bien que quand nous nous retournmes il avait fini.
+
+Nous revnmes nous mettre tristement et silencieusement table.
+Le mot seul de poulet, prononc par un de nous, aurait eu les
+consquences les plus fcheuses; notre htesse voulut s'approcher
+de la chemine un plat la main, mais je lui criai que nous nous
+contenterions de manger de la salade.
+
+Un instant aprs j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la
+fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant
+qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et
+quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre
+htesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le
+morceau de rsistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-mme,
+et, aprs avoir commenc par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on
+le sait, une vritable hrsie culinaire, elle versait par un de ses
+trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.
+
+A ce spectacle je me levai et je sortis.
+
+Un instant aprs je vis arriver Jadin un cigare la bouche; c'tait
+sa grande consolation dans les frquentes msaventures que nous
+prouvions, consolation dont j'tais malheureusement priv, n'ayant
+jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, trs-doux et
+presque sans odeur. Nous nous regardmes les bras croiss et en
+secouant la tte; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais
+cependant le spectacle n'avait t jusque-l. Une seule chose nous
+consolait, c'tait notre ressource habituelle, c'est--dire les
+chtaignes qui rtissaient sous la cendre.
+
+Nous rentrmes, et nous les trouvmes servies et tout pluches;
+l'effroyable crtin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous
+rendre ce service en notre absence.
+
+Cette fois, nous nous mmes rire; nos malheurs taient si redoubls
+qu'ils retombaient dans la comdie. Nous envoymes les chtaignes
+rejoindre le poulet et la salade. Nous coupmes chacun un morceau
+de pain, et nous nous en allmes, de peur que quelque chose ne nous
+dgott mme du pain, le manger par les rues de Mada.
+
+Au bout d'une demi-heure nous repassmes devant la maison, et nous
+vmes, travers les vitres, notre htesse, notre crtin et un
+militaire nous inconnu, qui, assis notre table, soupaient avec
+notre souper.
+
+Nous ne voulmes pas dranger ce petit festin, et nous attendmes
+qu'ils eussent fini pour rentrer.
+
+Le militaire, qui tait un carabinier, nous parut jouir dans la maison
+d'une autorit presque autocratique: cependant nous nous apermes au
+premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre htesse
+pour nous; bien plus, apprenant que nous tions Franais et que nous
+arrivions du Pizzo, il se mit nous vanter avec enthousiasme la
+rvolution de juillet et dplorer le meurtre de Murat. Cette double
+explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte
+dans un fidle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas
+jusque-l manifest de profondes sympathies pour l'une ni pour
+l'autre. Il tait vident que notre carabinier, ne pouvant deviner
+dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas t fch de nous
+reconduire Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se
+faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le
+fidle soldat de S. M. Ferdinand, le pige tait trop grossier pour
+que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en
+son nom en italien qu'il tait un mouchard; je le lui dis en son
+nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui
+n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espr; alors, loin de
+l, il se mit regarder nos armes avec la plus minutieuse attention,
+puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin
+aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous
+appelmes notre htesse pour qu'elle et la bont de mettre le fidle
+soldat de S. M. Ferdinand la porte. Cette invitation de notre part
+amena de la sienne une longue ngociation la fin de laquelle le
+carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis,
+et en nous annonant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec
+nous le lendemain matin avant notre dpart.
+
+Nous nous croyions dbarrasss des visiteurs, lorsque derrire notre
+carabinier arriva une amie de notre htesse, qui s'tablit avec elle
+au coin de la chemine. Comme tout prendre c'tait une espce de
+femme, nous prmes patience pendant une heure. Cependant, au bout
+d'une heure nous demandmes la signora Bertassi si son amie n'allait
+pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la
+signora Bertassi nous rpondit que son amie venait passer la nuit avec
+elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gner en sa prsence.
+Nous comprmes alors que l'arrive de la nouvelle venue tait une
+attention dlicate de notre cicrone, qui nous avait promis que nous
+serions, o il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui
+voulait, autant qu'il tait en lui, nous tenir sa promesse. Nous en
+prmes donc notre parti, et nous rsolmes d'agir comme si nous tions
+absolumentseuls.
+
+Au reste, nos dispositions nocturnes taient faciles prendre. Comme
+notre htesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous
+avait non-seulement cd son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas
+question de se dshabiller. Je cdai la couchette Jadin, qui s'y
+jeta tout habill et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser
+les attaques dont il allait incessamment tre l'objet, et moi je
+m'tablis sur deux chaises envelopp de mon manteau. Quant aux deux
+femmes, elles s'accoudrent comme elles purent la chemine, et le
+crtin complta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans
+les cendres.
+
+Il est impossible de se faire une ide de la nuit que nous passmes.
+La constitution la plus robuste ne rsisterait point trois nuits
+pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux;
+cependant, comme nous pensmes que le meilleur remde notre malaise
+tait l'air et le soleil, nous ne fmes point attendre notre guide
+qui, six heures du matin, tait ponctuellement la porte avec
+ses deux mules: nous rglmes notre compte avec notre htesse, qui,
+portant sur la carte _tout ce qu'on nous avait servi_ comme ayant t
+_consomm_ par nous, nous demanda quatre piastres, que nous paymes
+sans conteste, tant nous avions hte d'tre dehors de cet horrible
+endroit. Quant notre cicrone, comme nous ne l'apermes mme pas,
+nous prsummes que sa rtribution tait comprise dans l'addition.
+
+Nous nous acheminmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfonc
+dans la montagne que Mada. Mais au bout de vingt minutes de marche,
+nous entendmes de grands cris d'appel derrire nous, et en nous
+retournant nous apermes notre carabinier, arm de toutes pices, qui
+courait aprs nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous
+pensmes que, peu flatt de notre accueil de la veille, il avait
+t faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reu
+l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fmes
+agrablement dtromps lorsque nous le vmes tirer de sa fonte une
+bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave
+de la parole qu'il nous avait donne de boire avec nous le coup de
+l'trier, et tant arriv trop tard pour avoir ce plaisir, il avait
+sell son cheval et s'tait mis notre poursuite. Comme l'intention
+tait videmment bonne, quoique la faon ft singulire, nous ne vmes
+aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prmes
+chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bmes la sant
+du roi Ferdinand, laquelle, toujours fidle aux principes
+rvolutionnaires qu'il nous avait manifests, il tint absolument
+mler celle du roi Louis-Philippe. Aprs quoi, sur notre refus de
+redoubler, il nous offrit une nouvelle poigne de main, et repartit au
+galop comme il tait venu.
+
+Jadin prtendit que c'tait le fidle soldat de S.M. le roi Ferdinand
+qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin
+est un homme plein de sens et de pntration l'endroit des misres
+humaines, je suis tent de croire qu'il avait raison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+BELLINI.
+
+
+Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivmes Vena.
+
+Notre guide ne nous avait pas tromps, car aux premiers mots que nous
+adressmes un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que
+la langue que nous lui parlions lui tait aussi parfaitement inconnue
+qu' nous celle dans laquelle il nous rpondait; ce qui ressortit de
+cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois
+grco-italique, et que le village tait une de ces colonies albanaises
+qui migrrent de la Grce aprs la conqute de Constantinople par
+Mahomet II.
+
+Notre entre Vena fut sinistre: Milord commena par trangler un
+chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquit de son
+origine et la difficult de disputer le prix, tre soumis au tarif des
+chats italiens, siciliens ou calabrais, nous cota quatre carlins:
+c'tait un vnement srieux dans l'tat de nos finances; aussi Mdor
+fut-il mis immdiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se
+renouvelt point.
+
+Ce meurtre et les cris qu'avaient pousss, non pas la victime, mais
+ses propritaires, occasionnrent un rassemblement de tout le
+village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes
+journaliers que portaient les femmes, que ceux rservs aux dimanches
+et ftes devaient tre fort riches et fort beaux; nous proposmes
+alors la matresse du chat, qui tenait tendrement le dfunt entre
+ses bras comme si elle ne pouvait se sparer mme de son cadavre, de
+porter l'indemnit une piastre si elle voulait revtir son plus beau
+costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La ngociation fut
+longue: il y eut des pourparlers fort anims entre le mari et la
+femme; enfin la femme se dcida, rentra chez elle, et une demi-heure
+aprs en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies:
+c'tait sa robe de noces.
+
+Jadin se mit l'oeuvre tandis que j'essayais de runir les lments
+d'un djeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins
+pas mme acheter un morceau de pain. Les essais ritrs de mon
+guide, dirigs dans la mme voie, ne furent pas plus heureux.
+
+Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, moins de
+manger le chat, qui tait pass de l'apothose aux gmonies et que
+deux enfants tranaient par la queue, il n'y avait pas probabilit que
+nous trouvassions satisfaire l'apptit qui nous tourmentait depuis
+la veille la mme heure, nous ne jugemes pas opportun de demeurer
+plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remmes en selle
+pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvmes un bois
+de chtaigniers, notre ternelle ressource, nous abattmes des
+chtaignes, nous allummes un feu et nous les fmes griller; ce fut
+notre djeuner, puis nous reprmes notre course.
+
+Vers les trois heures de l'aprs-midi nous retombmes dans la grande
+route: le paysage tait toujours trs-beau, et le chemin que nous
+avions quitt, montant dj Fundaco del Fico, continuait de monter
+encore; il rsulta de cette ascension non interrompue que, au bout
+d'une autre heure de marche, nous nous trouvmes sur un point
+culminant, d'o nous apermes tout coup les deux mers, c'est--dire
+le golfe de Sainte-Euphmie notre gauche, et le golfe Squillace
+notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphmie taient les dbris
+de deux btiments qui s'taient perdus la cte pendant la nuit o
+nous-mmes pensmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace
+s'tendait, sur un espace de terrain assez considrable, la ville
+de Catanzaro, illustre quelques annes auparavant par l'aventure
+merveilleuse de matre Trence le tailleur. Notre guide essaya de
+nous faire voir, quelques centaines de pas de la mer, la maison
+qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que
+fussent les efforts et la bonne volont que nous y mmes, il nous fut
+impossible, la distance dont nous en tions, de la distinguer au
+milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles.
+
+Il tait facile de voir que nous approchions de quelque lieu habit;
+en effet, depuis une demi-heure peu prs nous rencontrions, vtues
+de costumes extrmement pittoresques, des femmes portant des charges
+de bois sur leurs paules. Jadin profita du moment o l'une de ces
+femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrog
+par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au
+village de Triolo.
+
+Au bout d'une autre heure nous apermes le village. Une seule
+auberge, place sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs:
+une certaine propret extrieure nous prvint en sa faveur; en effet,
+elle tait btie neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point
+encore eu le temps de la salir tout fait. Nous remarqumes, en nous
+installant dans notre chambre, que les divisions intrieures taient
+en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandmes les
+causes de cette singularit, et l'on nous rpondit que c'tait
+cause des frquents tremblements de terre; en effet, grce cette
+prcaution, notre logis avait fort peu souffert des dernires
+secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo taient dj fort
+endommages.
+
+Nous tions crass de fatigue, moins de la route parcourue que de la
+privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupmes que de
+notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile
+organiser; quant nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui
+taient arrivs dans la journe et qui dans ce moment-l visitaient
+les ravages que le tremblement de terre avait faits Triolo, avaient
+pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans
+l'htel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous
+informmes alors srieusement de l'poque fixe o cette disette de
+linge cesserait, et notre hte nous assura que nous trouverions
+Cosenza un excellent htel, o il y aurait probablement des draps
+blancs, si toutefois l'htel n'avait pas t renvers par les
+tremblements de terre. Nous demandmes le nom de cette bienheureuse
+auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise tait pour les
+Hbreux, et nous apprmes qu'elle portait pour enseigne: _Al Riposo
+d'Alarico_, c'est--dire _Au Repos d'Alaric_. Cette enseigne tait de
+bon augure: si un roi s'tait repos l, il est vident que nous, qui
+tions de simples particuliers, ne pouvions pas tre plus difficiles
+qu'un roi. Nous prmes donc patience en songeant que nous n'avions
+plus que deux nuits souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux
+comme des Visigoths.
+
+Je tins donc mon hte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait
+fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, envelopp dans mon manteau.
+
+J'tais dans cet tat de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant
+lequel on distingue peine la ralit du songe, lorsque j'entendis
+dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos
+deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai
+le nom de Bellini. Cela me reporta Palerme, o j'avais entendu sa
+_Norma_, son chef-d'oeuvre peut-tre; le trio du premier acte me
+revint dans l'esprit, je me sentis berc par cette mlodie et je fis
+un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: Il est
+mort.--Bellini est mort?...--Oui. Je rptai machinalement: Bellini
+est mort. Et je m'endormis.
+
+Cinq minutes aprs, ma porte s'ouvrit et je me rveillai en sursaut:
+c'tait Jadin qui rentrait.
+
+--Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'veiller, je faisais
+un mauvais rve.
+
+--Lequel?
+
+--Je rvais que ce pauvre Bellini tait mort.
+
+--Rien de plus vrai que votre rve, Bellini est mort.
+
+Je me levai tout debout.
+
+--Que dites-vous l? Voyons.
+
+--Je vous rpte ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes,
+qui l'ont lu Naples sur les journaux de France, Bellini est mort.
+
+--Impossible! m'criai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de
+Noja.--Je m'lanai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon
+portefeuille, et du portefeuille la lettre.
+
+--Tenez.
+
+--Quelle est sa date? Je regardai.
+
+--6 mars.
+
+--Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18
+octobre, et le pauvre garon est mort dans l'intervalle, voil tout.
+Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanit possde
+22,000 maladies, et que nous devons la mort 12 cadavres par minute,
+sans compter les poques de peste, de typhus et de cholra o elle
+escompte?
+
+--Bellini est mort! rptai-je sa lettre la main....
+
+Cette lettre, je la lui avais vu crire au coin de ma chemine; je me
+rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si
+mlancolique; je l'entendais me parler ce franais qu'il parlait si
+mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce
+papier: ce papier conservait son criture, son nom; ce papier tait
+vivant et lui tait mort! Il y avait deux mois peine qu' Catane, sa
+patrie, j'avais vu son vieux pre, heureux et fier comme on l'est la
+veille d'un malheur. Il m'avait embrass, ce vieillard, quand je lui
+avais dit que je connaissais son fils; et ce fils tait mort! ce
+n'tait pas possible. Si Bellini ft mort, il me semble que ces lignes
+eussent chang de couleur, que son nom se ft effac; que sais-je!
+je rvais, j'tais fou. Bellini ne pouvait pas tre mort; je me
+rendormis.
+
+Le lendemain on me rpta la mme chose, je ne voulais pas la
+croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant Naples que je demeurai
+convaincu.
+
+Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de
+l'auteur de la _Somnambule_ et des _Puritains_, il me la fit demander.
+J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point,
+cette lettre tait devenue pour moi une chose sacre: elle prouvait
+que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais t
+son ami.
+
+La nuit avait t pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir
+s'amliorer beaucoup pendant la journe, qui devait tre longue et
+fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrter qu' Rogliano,
+c'est--dire dix lieues d'o nous tions peu prs. Il tait huit
+heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures
+pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc gure esprer
+que d'arriver huit heures du soir.
+
+A peine fmes-nous partis, que la pluie recommena. Le mois d'octobre,
+ordinairement assez beau en Calabre, tait tout drang par le
+tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et mesure
+que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la
+cause ou plutt le prtexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient.
+C'tait la lthargie du lgataire universel.
+
+Vers midi nous fmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin
+d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rti, de sorte qu'il
+ne nous manqua, pour faire un excellent djeuner, qu'un rayon de
+soleil; mais, loin de l, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et
+d'normes masses de nuages passaient dans le ciel, chasss par un vent
+du midi qui, tout en nous prsageant l'orage, avait cependant cela
+de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait,
+ moins de mauvaise volont de sa part, tre en route pour nous
+rejoindre. Or, notre runion devenait urgente pour mille raisons, dont
+la principale tait l'puisement prochain de nos finances.
+
+Vers les deux heures, l'orage dont nous tions menacs depuis le matin
+clata: il faut avoir prouv un orage dans les pays mridionaux, pour
+se faire une ide de la confusion o le vent, la pluie, le tonnerre,
+la grle et les clairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions
+par une route extrmement escarpe et dominant des prcipices, de
+sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui
+couraient avec rapidit chasss par le vent, nous tions obligs
+d'arrter nos mulets; car, cessant entirement de voir trois pas
+autour de nous, il et t trs possible que nos montures nous
+prcipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientt les torrents
+se mlrent de la partie et se mirent bondir du haut en bas des
+montagnes; enfin nos mulets rencontrrent des espces de fleuves
+qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrrent d'abord
+jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin o nous entrmes
+nous-mmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus
+pnible. Cette pluie continuelle nous avait percs jusqu'aux os; les
+nuages qui passaient en nous inveloppant, chasss par la tide haleine
+du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une
+espce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaait au contact
+de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades
+toujours plus bondissantes, menaaient de nous entraner avec elles.
+Notre guide lui-mme paraissait inquiet, tout habitu qu'il dt tre
+ de pareils cataclysmes; les animaux eux-mmes partageaient cette
+crainte, chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables,
+chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient.
+
+Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous
+rencontrions chaque pas, avaient commenc par nous produire, tant
+que nous avions conserv quelque chaleur personnelle, une sensation
+des plus dsagrables; mais peu peu un refroidissement si grand
+s'empara de nous, qu' peine nous apercevions-nous, la sensation
+prouve, que nous passions au milieu de ces fleuves improviss. Quant
+ moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus
+mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour
+garder mon quilibre, comme je le faisais, autrement que par un
+miracle; aussi cessai-je tout fait de m'occuper de ma monture pour
+la laisser aller o bon lui semblait. J'essayai de parler Jadin,
+mais peine si j'entendais mes propres paroles, et, coup sr,
+je n'entendis point la rponse. Cet tat trange allait, au reste,
+toujours s'augmentant, et la nuit tant venue sur ces entrefaites, je
+perdis peu prs tout sentiment de mon existence, l'exception de ce
+mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce
+mouvement cessait tout coup, et je restais immobile; c'tait mon
+mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre
+guide ranimait grands coups de bton. Une fois la halte fut plus
+longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait;
+plus tard, j'appris que c'tait Milord qui n'en pouvant plus avait, de
+son ct, cess de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin,
+aprs un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous
+arrtmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumires, je
+sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'prouvai une vive
+douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant
+marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je
+perdis entirement connaissance, et je ne me rveillai que prs d'un
+grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec
+une charit toute chrtienne, mon htesse et ses deux filles. Quant
+Jadin, il avait mieux support que moi cette affreuse marche, sa veste
+de panne l'ayant tenu plus long-temps l'abri que n'avait pu le faire
+mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant Milord, il tait
+tendu sur une dalle qu'on avait chauffe avec des cendres et
+paraissait absolument priv de connaissance: deux chats jouaient entre
+ses pattes, je le crus trpass.
+
+Mes premires sensations furent douloureuses; il fallait que je
+revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin achever
+pour mourir; et puis c'et t autant de fait.
+
+Je regardai autour de moi, nous tions dans une espce de chaumire,
+mais au moins nous tions l'abri de l'orage et prs d'un bon feu. Au
+dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent
+qui mugissait faire trembler la maison. Quant aux clairs je les
+apercevais travers une large gerure de la muraille produite par
+les secousses du tremblement de terre. Nous tions dans le village de
+Rogliano, et cette malheureuse cabane en tait la meilleure auberge.
+
+Au reste, je commenais reprendre mes forces: j'prouvais mme
+une espce de sentiment de bien-tre ce retour de la vie et de la
+chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et
+si j'avais eu du linge blanc et des habits secs mettre j'aurais
+presque bni l'orage et la pluie; mais toute notre robba tait
+imprgne d'eau, et tout autour d'un immense brasier allum au milieu
+de la chambre et dont la fume s'en allait par les mille ouvertures
+de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui
+fumaient de leur ct qui mieux mieux, mais qui, malgr le soin
+qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'tre schs de
+sitt.
+
+Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute
+probabilit, nous devions trouver au _Repos d'Alaric_ et dont je
+n'osai pas mme m'informer Rogliano. Au reste, la rigueur, ma
+position tait tolrable: j'tais sur un matelas, entre la chemine et
+le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui
+m'enveloppaient de la tte aux pieds, pouvaient la rigueur remplacer
+les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le
+corps. Puis, sourd toute proposition de souper, je dclarai que
+j'abandonnais magnanimement ma part mon guide, qui pendant toute
+cette journe avait t admirable de patience, de courage et de
+volont.
+
+Soit fatigue suprme, soit qu'effectivement la position ft plus
+tolrable que la veille, nous parvnmes dormir quelque peu pendant
+cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de
+la torpeur dans laquelle j'tais tomb, nos htes furent pleins
+d'attention et de complaisance pour nous, et l'tat dans lequel ils
+nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde piti.
+
+Le lendemain au matin, notre guide vint nous prvenir qu'une de ses
+mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait t prise
+d'un refroidissement, et paraissait entirement paralyse. On envoya
+chercher le mdecin de Rogliano, qui, comme Figaro, tait la fois
+barbier, docteur et vtrinaire; il rpondit de l'animal si on lui
+laissait pendant deux jours la facult de le mdicamenter. Nous
+dcidmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide,
+et que nous irions pied jusqu' Cosenza, qui n'est loigne de
+Rogliano que de quatre lieues.
+
+Le premire chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel ct
+venait le vent; heureusement il tait est-sud-est, ce qui faisait que
+notre speronare devait s'en trouver merveille. Or, l'arrive de
+notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous tions, Jadin
+et moi, la fin de nos espces, et nous avions calcul que, notre
+guide pay, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.
+
+ * * * * *
+
+A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus
+marques du tremblement de terre: les maisons, parses sur le bord
+de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, taient
+presque toutes abandonnes; les unes manquaient de toit, tandis que
+les autres taient lzardes du haut en bas, et quelques-unes mme
+renverses tout fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des
+Cosentins cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur
+des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue
+en lieue, de ces migrations de familles tout entires, avec leurs
+instruments de labourage, leur guitare et leur insparable cochon.
+Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vmes Cosenza,
+s'tendant au fond de la valle que nous dominions, et, dans une
+prairie attenante la ville, une espce de camp, qui nous parut
+infiniment plus habit que la ville elle-mme.
+
+Aprs avoir travers une espce de faubourg, nous descendmes par une
+grande rue assez rgulire, mais qui ressemblait par sa solitude une
+rue d'Herculanum ou de Pompa; plusieurs maisons taient renverses
+tout fait, d'autres lzardes depuis le toit jusqu'aux fondations,
+d'autres enfin avaient toutes leurs fentres brises, et c'taient les
+moins endommages. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, o,
+comme on se le rappelle, fut enterr le roi Alaric; le fleuve tait
+compltement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque
+gouffre qui s'tait ouvert entre sa source et la ville. Nous vmes
+dans son lit dessch une foule de gens qui faisaient des fouilles sur
+l'autorit de Jornands, qui raconte les riches funrailles de ce roi.
+A chaque fois que le mme phnomne se renouvelle, on fait les mmes
+fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable
+vnration pour l'antiquit, se laissent jamais abattre par les
+dceptions successives qu'ils ont prouves. La seule chose qu'aient
+jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut
+retrouv la fin du dernier sicle.
+
+En face de nous et de l'autre ct du Busento tait la fameuse auberge
+du _Repos d'Alaric_, ouvrant majestueusement sa grande porte au
+voyageur fatigu. Nous avions trop long-temps soupir aprs ce
+but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en
+consquence nous traversmes le pont, et nous vnmes demander
+l'hospitalit l'htel patronis par le spoliateur du Panthon et le
+destructeur de Rome.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+COSENZA.
+
+
+Au premier abord, nous crmes l'htel abandonn comme les maisons
+que nous avions rencontres sur la route. Nous parcourmes tout
+le rez-de-chausse et tout le premier sans trouver ni matre ni
+domestiques qui adresser la parole: la plupart des carreaux des
+fentres taient casss, et peu de meubles taient leur place. Nous
+comprmes que ce dsordre tait le rsultat de la catastrophe qui
+agitait en ce moment les Cosentins, et nous commenmes craindre
+de ne point avoir encore trouv l l'Eldorado que nous nous tions
+promis.
+
+Enfin, aprs tre monts du rez-de-chausse au premier et tre
+redescendus du premier au rez-de-chausse sans rencontrer une seule
+personne, nous crmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous
+enfilmes un escalier qui nous conduisit une cave, et, aprs avoir
+descendu une douzaine de marches, nous nous trouvmes dans une salle
+souterraine claire par cinq ou six lampes fumeuses et occupe par
+une vingtaine de personnes.
+
+Je n'ai jamais vu d'aspect plus trange que celui que prsentait cette
+chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le
+premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait
+le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il tait dans un
+grand lit embot l'angle le plus profond de la salle, et il avait
+prs de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil
+la main. En face du lit tait une table o des marchands de bestiaux
+jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproch de la porte, un
+troisime groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin
+taient entasses dans un coin, afin que, si la maison s'croulait sur
+ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant
+qu'on leur portt secours. Quant au rez-de-chausse et au premier, ils
+taient, comme nous l'avons dit, compltement abandonns.
+
+A peine les garons de l'htel nous eurent-ils aperus sur le pas
+de la porte qu'ils accoururent nous, non point avec la politesse
+naturelle de l'espce laquelle ils appartiennent, mais au contraire
+avec un air rbarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au
+lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur
+le seuil des auberges, c'tait un interrogatoire en rgle qui nous
+attendait. On nous demanda d'o nous venions, o nous allions, qui
+nous tions, comment nous voyagions; et l'imprudence que nous emes
+d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on
+nous rpondit qu' l'htel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les
+voyageurs pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le
+drle qui nous faisait cette rponse; mais Jadin me retint, et je
+me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du gnral
+Nunziante m'avait donne pour le baron Mollo.
+
+--Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garon.
+
+--Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je
+m'adressais, d'un ton infiniment radouci.
+
+--Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de
+savoir si vous le connaissez, vous.
+
+--Oui ... monsieur.
+
+--Est-il en ce moment Cosenza?
+
+--Il y est ... excellence.
+
+--Portez-lui cette lettre l'instant mme, et demandez-lui quelle
+heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apporte.
+Peut-tre nous trouvera-t-il un htel, lui.
+
+--Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences
+eussent l'honneur de connatre le baron Mollo, ou plutt que le baron
+Mollo et l'honneur de connatre leurs excellences, certainement
+qu'au lieu de rpondre ce que nous avons rpondu nous nous serions
+empresss.
+
+--En ce cas, ne rpondez rien, et empressez-vous. Allez!
+
+Le garon s'inclina jusqu' terre, et sortit en courant.
+
+Dix minutes aprs, le matre de l'htel rentra et vint nous.
+
+--Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous
+demanda-t-il.
+
+--C'est--dire, lui rpondis-je, que nos excellences ont des lettres
+pour lui de la part du fils du gnral Nunziante.
+
+--Alors je fais mille excuses leurs excellences de la manire dont
+le garon les a reues. En ce temps de malheur, o la moiti des
+maisons sont abandonnes, nous recommandons nos gens les mesures
+les plus svres l'endroit des trangers; et je prierai leurs
+excellences de ne pas se formaliser si au premier abord....
+
+--On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?.
+
+--Oh! excellences.
+
+--Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir
+ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?
+
+--Que dit son excellence? demanda le matre de l'htel.
+
+Je lui traduisis le dsir de Jadin.
+
+--Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais
+il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des
+chambres.
+
+--Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des
+chambres. O voulez-vous donc que nous couchions? la cave?
+
+--Dans les circonstances actuelles ce serait peut-tre plus prudent.
+Voyez ces messieurs, ajouta notre hte en nous montrant l'honorable
+socit que nous avons dcrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.
+
+--Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre socit.
+
+--Il y a encore les baraques, nous dit l'hte.
+
+--Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.
+
+--Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait
+btir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la
+ville se sont retirs.
+
+--Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la rpugnance
+nous donner des chambres?
+
+--Mais parce que d'un moment l'autre le plancher peut tomber sur la
+tte de leurs excellences et les craser.
+
+--Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il?
+
+--Mais cause du tremblement de terre.
+
+--Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin.
+
+--Dame! il me semble que nous en avons vu des traces.
+
+--Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce
+qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de
+terre pour obtenir une indemnit du gouvernement. Mail l'htel est bti
+ neuf; il ne tombera pas.
+
+--Est-ce votre avis?
+
+--Je le crois bien.
+
+--Mon cher hte, avez-vous des baignoires?
+
+--Oui.
+
+--Vous pouvez nous donner djeuner?
+
+--Oui.
+
+--Vous possdez des draps blancs?
+
+--Oh! oui, monsieur.
+
+--Eh bien! avec des promesses comme celles-l, nous ne quitterons pas
+l'htel quand il devrait nous tomber sur la tte.
+
+--Vous tes les matres.
+
+--Ainsi vous entendez: deux bains, deux djeuners, deux lits; tout
+cela le plus tt possible.
+
+--Dame, peut-tre ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver
+le cuisinier.
+
+--Et pourquoi ce gaillard-l n'est-il pas ses fourneaux?
+
+--Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il
+y a moins de danger le jour que la nuit, peut-tre consentira-t-il
+venir l'htel.
+
+--S'il ne consent pas, prvenez-nous l'instant mme, et nous ferons
+notre cuisine nous-mmes.
+
+--Oh! excellences, je ne souffrirais jamais....
+
+--Nous verrons tout cela aprs; nos bains, notre djeuner, nos lits
+d'abord.
+
+--Je cours faire prparer tout cela; en attendant, leurs excellences
+peuvent choisir dans l'htel l'appartement qui leur convient le mieux.
+
+Nous recommenmes la visite, et nous nous arrtmes une grande
+chambre au premier dont les fentres s'ouvraient sur le fleuve et sur
+le faubourg; le faubourg tait toujours dsert et le fleuve toujours
+habit.
+
+Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions
+fait une excellente collation, et nous tions dans nos lits bien
+confortablement bassins.
+
+On nous annona le baron Mollo: on ne l'avait point trouv chez lui;
+on l'avait aussitt poursuivi aux baraques, o il avait fallu le temps
+de dmler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette
+politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes
+italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous drangeassions,
+fatigus comme nous devions l'tre, et il tait venu lui-mme
+l'htel, ce qui avait port au comble la confusion du pauvre camerire
+et la vnration de notre hte pour ses voyageurs.
+
+Nous fmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dmes que,
+n'ayant point couch depuis huit jours dans des draps blancs, nous
+avions t presss de jouir de cette nouveaut; mais que, cependant,
+s'il voulait passer par-dessus le crmonial et entrer dans notre
+chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes aprs que
+le camerire tait all reporter notre rponse, la porte s'ouvrit et
+le baron entra.
+
+C'tait un homme de cinquante-cinq soixante ans, parlant trs-bien
+franais et remarquable, de bonnes manires; il avait habit Naples
+du temps de la domination franaise, et, comme presque toutes les
+personnes des classes suprieures, il avait conserv de nous un
+excellent souvenir.
+
+De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des
+merveilles. Le fils du gnral Nunziante, vers dans la littrature
+franaise, qui faisait sur le volcan o il tait relgu peu prs
+sa seule distraction, m'avait recommand lui de la faon la plus
+pressante; de sorte qu'il venait mettre notre disposition sa
+personne, sa voiture, ses chevaux et mme sa baraque. Quant son
+palazzo, il n'en tait point question; il tait fendu depuis le haut
+jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait ne pas le retrouver
+debout le lendemain.
+
+Alors il nous fallut bien reconnatre qu'il y avait eu un tremblement
+de terre. La premire secousse s'tait fait sentir dans la soire du
+douze, et elle avait t excessivement violente: c'tait cette mme
+secousse qui, l'extrmit de la Calabre, nous avait tous envoys
+du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits
+d'autres secousses lui succdaient, mais on remarquait qu'elles
+allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons
+qui n'taient pas tombes la premire secousse fussent branles
+et ne pussent rsister aux autres, quoique moins violentes, chaque
+matine on signalait quelque nouveau dsastre. Au reste, Cosenza
+n'tait point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs
+villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles
+de la capitale de la Calabre, taient entirement dtruits.
+
+A Cosenza une soixantaine de maisons taient renverses seulement, et
+une vingtaine de personnes avaient pri.
+
+Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions
+en restant ainsi l'htel; mais nous nous trouvions si bien dans nos
+lits, que nous lui dclarmes que, puisqu'il s'tait si obligeamment
+mis notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous
+faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions
+pas d'o nous tions. Voyant que c'tait une rsolution prise, le
+baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna
+son adresse aux baraques et prit cong de nous.
+
+Deux heures aprs nous nous levmes parfaitement reposs, et nous
+commenmes visiter la ville.
+
+C'tait le centre qui avait le plus souffert: l, toutes les maisons
+taient peu prs abandonnes et offraient un aspect de dsolation
+impossible dcrire: dans quelques-unes, compltement croules et
+dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des
+fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents taient
+pleins d'anxit pour savoir si les ensevelis seraient retirs morts
+ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrrie de
+capucins, portant des consolations aux afflichs, prodiguant des
+secours aux blesss et rendant les derniers devoirs aux morts. Au
+reste, partout o je les avais rencontrs, j'avais vu les capucins
+donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de
+dvouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli leur
+pieuse mission.
+
+Aprs avoir visit la ville, nous nous rendmes aux baraques. C'tait,
+comme nous l'avons dit, une espce de camp dress dans une petite
+prairie attenante au couvent des capucins et presque entoure de
+haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes,
+recouvertes en paille, avaient t construites sur quatre rangs,
+de manire former deux rues, en dehors desquelles avaient t se
+dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme
+les autres, et qui s'taient bti et l des espces de maisons de
+campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la dsolation gnrale,
+avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'taient
+refuss descendre la simple baraque et demeuraient dans leurs
+voitures dteles, tandis que le cocher habitait sur le sige de
+devant et les domestiques sur le sige de derrire. Tous les matins,
+une espce de march se tenait dans un coin de la prairie; les
+cuisiniers et les cuisinires allaient y faire leurs provisions;
+puis, sur des espces de fourneaux improviss, situs derrire chaque
+baraque, chaque repas se prparait tant bien que mal et se mangeait en
+gnral sur une table dresse la porte, ce qui faisait qu'attendu
+l'habitude qu'ont garde les Cosentins de dner d'une heure deux
+heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des
+Spartiates.
+
+Au reste, rien, except la vue, ne peut donner l'ide de l'aspect de
+cette ville improvise, o la vie intrieure de toute une population
+tait mise dcouvert depuis les chelons les plus infrieurs
+jusqu'aux degrs les plus levs; depuis l'cuelle de terre jusqu' la
+soupire d'argent; depuis l'humble macaroni cuit l'eau, composant le
+repas complet, jusqu'au dner luxueux dont il ne forme qu'une simple
+entre. Nous tions justement arrivs l'heure de ce banquet gnral,
+et la chose se prsentait nous par son ct le plus original et le
+plus curieux.
+
+Au milieu de notre course travers ce double rang de tables, nous
+apermes la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le
+baron Mollo, servi par des domestiques en livre et dnant avec sa
+famille. A peine nous eut-il aperus, qu'il se leva et nous prsenta
+ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux:
+nous le remercimes, attendu que nous venions de djeuner nous-mmes.
+Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restmes un moment
+causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'tait l'objet de
+la conversation gnrale et que le dialogue, dtourn un instant de ce
+sujet, y revenait bientt, ramen qu'il y tait presque malgr lui par
+la vue des objets extrieurs.
+
+Nous restmes jusqu' quatre heures nous promener aux baraques, qui
+taient, au reste, le rendez-vous de ceux mmes qui n'avaient point
+voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en tait
+fort minime. C'est l qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement
+les visites, et que s'taient renoues les relations sociales, un
+instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes
+qu'elle, s'taient presque aussitt rtablies. A quatre heures, notre
+dner nous attendait nous-mmes l'htel.
+
+Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre rsultat que
+d'augmenter notre vnration pour l'htel del Riposo d'Alarico. Ce
+n'tait point que la chre en ft ni fort dlicate ni fort varie,
+puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restmes, le
+plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y
+avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement
+couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous
+nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir
+retrouv ce superflu de premire ncessit. Aprs le dner, nous fmes
+monter notre pizziote et nous rglmes nos comptes avec lui: comme
+nous l'avions calcul, btes et homme pays, il nous resta peu prs
+une piastre: c'tait momentanment toute notre fortune; aussi jamais
+ngociant hollandais n'attendit vaisseau charg aux grandes Indes
+d'une impatience pareille celle dont nous attendions notre
+speronare.
+
+A six heures la nuit vint: la nuit tait le moment formidable; chaque
+nuit, depuis la soire o la premire secousse s'tait fait sentir,
+avait t marque par de nouvelles commotions et par de nouveaux
+malheurs; c'tait ordinairement de minuit deux heures que la terre
+s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxit toute la population
+attendait ce retour fatal.
+
+A sept heures nous retournmes aux baraques: elles taient presque
+toutes claires avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntes
+aux voitures des propritaires, jetaient un jour plus ardent et
+brillaient pareilles des plantes au milieu d'toiles ordinaires.
+Comme le temps tait assez beau, tout le monde tait sorti et se
+promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque
+dans les clairs de gaiet de toute cette population, quelque chose de
+brusque, de saccad et de furieux qui dnonait l'inquitude gnrale.
+Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de
+dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme
+d'oraison:--Enfin, Dieu nous fera peut-tre la grce qu'il n'y ait pas
+de secousse cette nuit.
+
+Ce souhait, tant de fois rpt qu'il tait impossible que Dieu
+ne l'et pas entendu, joint notre incrdulit systmatique, fit
+qu'encore trs-fatigus de la faon dont nous avions pass les nuits
+prcdentes, nous rentrmes l'htel vers les dix heures. Nous fmes
+curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, un second coup d'oeil
+sur la salle basse; tout y tait dans la mme situation. Le chanoine,
+couch dans son lit, disait des prires, toujours gard par ses quatre
+campieri; les marchands de bestiaux jouaient aux cartes, et un autre
+groupe continuait boire et manger en attendant la fin du monde.
+
+Nous appelmes le garon, qui cette fois accourut notre appel et qui
+se crut oblig, pour rentrer dans nos bonnes grces qu'il craignait
+d'avoir tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher
+dans notre chambre; mais nous ne rpondmes ses conseils qu'en lui
+ordonnant de nous clairer et de venir nous pendre des couvertures
+devant les fentres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit,
+de leurs carreaux. Il s'empressa d'obir cette double injonction, et
+bientt nous nous retrouvmes peu prs l'abri de l'air extrieur
+et couchs dans nos excellents lits, ou qui, du moins par comparaison,
+nous paraissaient tels.
+
+Alors nous agitmes cette grave question de savoir si nous devions
+employer la dernire piastre qui nous restait envoyer un messager
+San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le
+cas o il ne serait pas arriv, pour que le messager y laisst du
+moins, l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informt de notre
+situation et l'invitt venir nous rejoindre avec une vingtaine de
+louis dans ses poches aussitt qu'il aurait mis pied terre. La
+question fut rsolue affirmativement, le garon se chargea de nous
+trouver le commissionnaire, et j'crivis la lettre destine lui tre
+remise si on le trouvait au rendez-vous, destine l'attendre s'il
+n'y tait pas.
+
+Aprs quoi, nous primes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne
+garde. Nous gardmes une de nos lampes que nous plames derrire
+un paravent, afin d'avoir de la lumire en cas d'accident; nous
+soufflmes l'autre et nous nous endormmes.
+
+Vers le milieu de la nuit, nous fmes rveills par le cri de: Terre
+moto! terre moto! Une secousse terrible, que nous n'avions pas sentie,
+venait, ce qu'il parat, d'avoir lieu: nous sautmes au bas de nos
+lits, qui se trouvaient avoir roul au milieu de la chambre, et nous
+courmes la fentre.
+
+Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris
+terribles. Tous ceux qui, comme nous, taient rests dans les maisons,
+se prcipitaient dehors, dans le costume pittoresque o la commotion
+les avait surpris.
+
+La foule s'coula du ct des baraques, et, peu peu la tranquillit
+se rtablit: nous restmes une demi-heure la fentre peu prs, et,
+comme il n'y eu pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu peu
+dans le silence: quant nous, nous refermmes les croises, nous
+retendmes les couvertures, nous repoussmes nos lits le long de la
+muraille et nous nous recouchmes.
+
+Le lendemain, quand nous sonnmes, ce fut notre hte lui-mme qui
+entra. La commotion de la nuit avait t si violente, qu'il avait cru
+que, pour cette fois, son auberge s'tait croule: il tait alors
+sorti de sa baraque et tait accouru, de peur qu'il ne nous ft arriv
+quelque accident; mais il nous avait vus la fentre et cela l'avait
+rassur.
+
+Trois maisons de plus avaient cd et taient compltement en ruines;
+heureusement, comme c'taient des plus branles, elles taient
+dsertes, et personne par consquent n'avait t victime de cet
+accident.
+
+Avec le jour revint la tranquillit; par un hasard singulier, les
+secousses revenaient rgulirement et toujours la nuit, ce qui
+augmentait la terreur. Ds le point du jour, au reste, nous avions
+entendu les cloches sonner; et comme nous tions au dimanche, il y
+avait grand'messe et prche au couvent des Capucins. Quoique nous nous
+y fussions, pris d'avance, prvenus que nous tions par notre hte que
+l'glise serait trop petite pour contenir les fidles, nous arrivmes
+encore trop tard; l'glise dbordait dans la rue, et nous emes
+grand'peine percer la foule pour pntrer dans l'intrieur. Enfin
+nous y parvnmes, et nous nous trouvmes assez prs de la chaire pour
+ne pas perdre un mot du sermon.
+
+Vu la solennit de la circonstance, la chaire avait t convertie en
+une espce de thtre, d'une dizaine de pieds de long sur trois ou
+quatre de large, qui faisait absolument l'effet d'un balcon accroch
+ une colonne. Ce balcon tait drap de noir, comme pour les services
+funbres, et l'une des extrmits tait plant un grand christ de
+bois. Le moment venu, l'officiant interrompit la messe, et un des
+frres sortit du choeur et monta en chaire. C'tait un homme de trente
+ trente-cinq ans, avec une barbe et des cheveux noirs qui faisaient
+encore ressortir son extrme pleur. Ses grands yeux caves semblaient
+brls par la fivre, et lorsqu'il mit le pied sur la premire marche
+de l'escalier, ce fut avec une dmarche si dbile et si chancelante,
+qu'on n'aurait pas cru qu'il et la force d'arriver jusqu'en haut;
+cependant il y parvint, mais avec lenteur, et en se tranant plutt
+qu'en marchant. Arriv l, il s'appuya sur la balustrade, comme puis
+de l'effort qu'il venait de faire; puis, aprs avoir promen un long
+regard sur l'auditoire, il commena parler d'une voix tellement
+faible qu' peine ceux qui taient les plus rapprochs de lui
+pouvaient-ils l'entendre. Mais peu peu sa voix prit de la force, ses
+gestes s'animrent, sa tte se releva, et, sans doute excit par la
+fivre mme qui semblait le dvorer, ses yeux commencrent lancer
+des clairs, tandis que ses paroles, rapides, presses, incisives,
+reprochaient l'auditoire cette corruption gnrale o le monde tait
+arriv, corruption qui attirait la colre de Dieu sur la terre, colre
+dont la catastrophe qui dsolait Cosenza tait l'expression visible
+et immdiate. Ce fut alors que je compris ce dveloppement donn
+la chaire. Ce n'tait plus cet homme faible et souffrant, pouvant se
+traner peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir;
+c'tait le prdicateur emport par son sujet, s'adressant la fois
+toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes tantt
+la masse, tantt aux individus; bondissant d'un bout l'autre de sa
+chaire; se lamentant comme Jrmie, ou menaant comme zchiel; puis,
+de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant
+ genoux, le suppliant; puis, tout coup, le saisissant dans ses bras
+et l'levant plein de menace au-dessus de la foule terrifie. Je
+ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je
+comprenais l'influence que cette parole puissante devait, dans des
+circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit
+tait universel, profond, terrible; hommes et femmes taient tombs
+ genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci;
+tandis que le prdicateur, dominant toute cette foule, courait
+sans relche, atteignant du geste et de la voix jusqu' ceux qui
+l'coutaient de la rue. Bientt les cris, les larmes et les sanglots
+de l'auditoire furent si violents qu'ils couvrirent la voix qui les
+excitait; alors, cette voix s'adoucit peu peu: il passa de la menace
+ la misricorde, de la vengeance au pardon. Enfin, il finit par
+annoncer que la communaut prenait sur elle les pchs de la ville
+tout entire, et il annona que si, le surlendemain, le tremblement de
+terre n'avait pas cess, lui et ses frres feraient par la ville une
+procession expiatoire, qui, il en avait l'esprance, achverait de
+dsarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consum tout l'aliment qu'on
+lui a donn, il sembla s'teindre; la rougeur maladive qui avait un
+instant enflamm ses joues disparut pour faire place sa pleur
+habituelle, une faiblesse plus grande encore que la premire sembla
+briser ses membres, on fut forc de le soutenir pour descendue de la
+chaire, et on le porta plutt qu'on ne le conduisit sur sa stalle, o
+il s'vanouit.
+
+Cette scne m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y
+avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entranant;
+je ne sais si son loquence tait selon les rgles du langage et de
+l'art, mais elle tait certainement selon les sympathies du coeur et
+les faiblesses de l'humanit. N deux mille ans plus tt, cet homme
+et t un prophte.
+
+Je quittai l'glise profondment impressionn. Quant l'auditoire,
+il resta prier long-temps encore aprs que la messe fut finie; les
+baraques et la ville taient dsertes, la population tout entire
+s'tait agglomre autour de l'glise.
+
+Il en rsulta qu'en revenant l'htel nous emes grand'peine
+obtenir la collation: notre cuisinier tait probablement un des
+pcheurs les plus repentants de la capitale de la Calabre, car il ne
+revint de l'glise qu'un des derniers, et si constern et si abattu,
+que nous pensmes faire pnitence en son lieu et place en ne djeunant
+pas.
+
+Vers les deux heures notre messager revint: il n'avait trouv aucun
+speronare San-Lucido, mais on lui avait dit que, comme depuis trois
+jours le vent venait de la Sicile, il ne tarderait certainement pas
+apparatre: il avait en consquence laiss la lettre un marinier de
+ses amis qui connaissait le capitaine Arna, et qui avait promis de la
+lui remettre aussitt son arrive.
+
+La journe s'coula, comme celle de la veille, nous promener aux
+baraques, cet trange Longchamps. Le soir venu, nous voulmes cette
+fois jouir du tremblement de terre; comme nous tions peu prs
+reposs par l'excellente nuit que nous avions passe, au lieu de nous
+coucher dix heures nous nous rendmes au rendez-vous gnral, o
+nous trouvmes tous les habitants dans la terrible expectative qui,
+depuis dix jours dj, les tenait veills jusqu' deux heures du
+matin.
+
+Tout se passa d'une faon assez calme jusqu' minuit, heure avant
+laquelle les accidents se manifestaient rarement; mais aprs que les
+douze coups, pareils une voix qui pleure, eurent retenti lentement
+ l'glise des Capucins, les personnes les plus attardes sortirent
+ leur tour des baraques, les groupes se formrent et une grande
+agitation commena de s'y manifester: chaque instant, quelques
+femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds,
+jetaient un cri isol, auquel rpondaient deux ou trois cris pareils;
+puis on se rassurait momentanment en voyant que la terreur tait
+anticipe, et l'on attendait avec plus d'anxit encore le moment de
+crier vritablement pour quelque chose.
+
+Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras Jadin et
+moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frmissement mtallique passait dans
+l'air; presque en mme temps, et avant que nous eussions mme ouvert
+la bouche pour nous faire part de ce phnomne, nous sentmes la terre
+se mouvoir sous nos pieds: trois mouvements d'oscillation, allant
+du nord au midi, se firent sentir successivement; puis un mouvement
+d'lvation leur succda. Un cri gnral retentit; quelques personnes,
+plus effrayes que les autres, commencrent fuir sans savoir o.
+Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui
+venaient de la ville rpondirent au cri qu'elle avait pouss; puis on
+entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil un tonnerre
+lointain, de deux ou trois maisons qui s'croulaient.
+
+Quoique assez mu moi-mme de l'attente de l'vnement, j'avais
+assist ce spectacle, dont j'tais un des acteur, avec assez de
+calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'tait pass: le
+mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi
+au nord, me parut nous avoir dplacs de trois pieds peu prs; ce
+sentiment tait pareil celui qu'prouverait un homme plac sur un
+parquet coulisse et qui le sentirait tout coup glisser sous ses
+pieds: le mouvement d'lvation, semblable celui d'une vague qui
+soulverait une barque, me parut tre de deux pieds peu prs, et fut
+assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou.
+Les quatre mouvements, qui se succdrent intervalles peu prs
+gaux, furent accomplis en six ou huit secondes.
+
+Trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure
+peu prs; mais celles-ci, beaucoup moins fortes que la premire, ne
+furent qu'une espce de frmissement du sol, et allrent toujours en
+diminuant. Enfin, on comprit que cette nuit ne serait pas encore la
+dernire et que le monde avait probablement son lendemain. On
+se flicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venait
+d'chapper, et l'on rentra petit petit dans les baraques. A deux
+heures et demie la place tait peu prs dserte.
+
+Nous suivmes l'exemple qui nous tait donn et nous regagnmes nos
+lits: ils avaient pris, comme la veille, leur part du tremblement de
+terre en quittant la muraille et en s'en allant, l'un du ct de la
+fentre, l'autre du ct de la porte; nous les rtablmes chacun en
+son lieu et place, et nous les assurmes en nous y tendant. Quant
+ l'htel du Repos-d'Alaric, il tait rest digne de son patron et
+demeurait ferme comme un roc sur ses fondations.
+
+A huit heures du matin nous fmes rveills par le capitaine Arna; il
+tait arriv la veille au soir avec le speronare et tout l'quipage
+San-Lucido, il y avait trouv notre lettre, et accourait en personne
+notre secours les poches bourres de piastres.
+
+Il tait temps: il ne nous restait pas tout fait deux carlins.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+TERRE MOTI.
+
+
+Le baron Mollo nous avait entendus exprimer la veille le dsir que
+nous avions d'aller visiter Castiglione, un des villages des environs
+de Cosenza qui avaient le plus souffert. En consquence, neuf
+heures du matin, nous vmes arriver sa voiture, mise par lui notre
+disposition pour toute la journe.
+
+Nous partmes vers les dix heures; la voiture ne pouvait nous conduire
+qu' trois milles de Cosenza. Arrivs l, nous devions prendre par un
+sentier dans la montagne et faire trois autres milles pied avant
+d'arriver Castiglione.
+
+A peine fmes-nous partis qu'une pluie fine commena de tomber, qui,
+s'augmentant sans cesse, tait passe l'tat d'onde. Lorsque
+nous mmes pied terre cependant, nous n'en rsolmes pas moins de
+continuer notre chemin; nous prmes un guide, et nous nous acheminmes
+vers le malheureux village.
+
+Nous l'apermes d'assez loin, situ qu'il est au sommet d'une
+montagne, et, du plus loin que nous l'apermes, il nous apparut comme
+un amas de ruines. Au milieu de ces ruines, nous voyions s'agiter
+toute la population. En effet, en nous approchant, nous nous apermes
+que tout le monde tait occup faire des fouilles: les vivants
+dterraient les morts.
+
+Rien ne peut donner une ide de l'aspect de Castiglione. Pas une
+maison n'tait reste intacte; la plupart taient entirement
+croules, quelques-unes taient englouties entirement: un toit se
+trouvait au niveau du sol et l'on passait dessus; d'autres maisons
+avaient tourn sur elles-mmes, et parmi celles-ci il y en avait une
+dont la faade, qui tait d'abord l'orient, s'tait retrouve vers
+le nord; la portion de terrain sur laquelle le btiment tait situ
+avait suivi le mme mouvement de rotation, de sorte que cette maison
+tait une des moins mutiles. De son ct, le jardin, situ jusque-l
+au midi, se trouvait maintenant l'ouest. Jusqu' cette heure on
+avait retir des dcombres quatre-vingt-sept morts; cinquante-trois
+personnes avaient t blesses plus ou moins grivement, et vingt-deux
+individus devaient tre encore ensevelis sous les ruines. Quant aux
+bestiaux, la perte en tait considrable, mais ne pouvait s'valuer
+encore, car beaucoup taient retirs vivants, et, quoique blesss ou
+mourant de faim, pouvaient tre sauvs. Un paysan occup aux fouilles
+nous demanda qui nous tions; nous lui rpondmes que nous tions des
+peintres.--Que venez-vous faire ici alors? nous dit-il; vous voyez
+bien qu'il n'y a plus rien peindre.
+
+Les dtails des divers vnements qu'amne un tremblement de terre
+sont tellement varis et souvent tellement incroyables, que j'hsite
+consigner ici tout ce qu'on nous raconta, et que je prfre emprunter
+la relation officielle que M. de Gourbillon fit de la catastrophe dont
+il fut tmoin oculaire. Peut-tre le rcit a-t-il un peu vieilli dans
+sa forme; mais j'aime mieux le laisser tel qu'il est que d'y faire
+aucun changement qui pourrait donner lieu l'accusation d'avoir
+altr en rien la vrit.
+
+Le 4 fvrier 1783, au sud-ouest du village de San-Lucido [note:
+Celui-l mme o nous attendait notre speronare.], taient situs
+le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne
+disparurent; une plaine marcageuse prit leur place, et le lac se
+trouva report plus l'ouest, entre la rivire Cacacieri et le site
+qu'il avait prcdemment occup. Un second lac fut form le mme jour
+entre la rivire d'Aqua-Bianca et le bras suprieur de la rivire
+d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit la rivire Leone et qui
+longe celle de Torbido fut galement rempli de marais et de petits
+tangs.
+
+La belle glise de la Trinit Mileto [note: Mileto est situ
+quatre milles peu prs de Monteleone: c'est la mme ville o nous
+avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes
+villes des deux Calabres, s'engouffra tout coup, le 5 fvrier, de
+manire ne plus laisser apercevoir que l'extrmit de la flche du
+clocher. Un fait plus inou encore, c'est que tout ce vaste difice
+s'enfona dans la terre sans qu'aucune de ses parties part avoir
+souffert le moindre dplacement.
+
+De profonds abmes s'ouvrirent sur toute l'tendue de la route trace
+sur le mont Lak, route qui conduit au village d'Irocrane.
+
+Le pre Agace, suprieur d'un couvent de carmes dans ce dernier
+village, tait sur cette route au moment d'une des fortes secousses:
+la terre vacillante s'ouvrit bientt sous lui; les crevasses
+s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidit
+remarquables. L'infortun moine, cdant une terreur fort naturelle
+sans doute, se livre machinalement la fuite; bientt l'avide terre
+le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La
+douleur qu'il prouve, l'pouvante qui le saisit, le tableau affreux
+qui l'entoure l'ont peine priv de ses sens, qu'une violente
+secousse le rappelle lui: l'abme qui le retient s'ouvre, et la
+cause de sa captivit devient celle de sa dlivrance.
+
+Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel
+Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site
+o onze autres personnes avaient t misrablement englouties la
+veille; ce lieu tait situ au bord de la rivire Charybde. Surpris
+eux-mmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers
+parviennent s'chapper: Roviti seul est moins heureux que les
+autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous
+lui; tantt elle l'attire dans son sein, et tantt elle le vomit au
+dehors. A demi submerg dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu
+tout coup aquatique, le malheureux est long-temps ballott par
+les flots terraqus, qui enfin le jettent une grande distance
+horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait
+fut huit jours aprs retrouv prs du nouveau lit que la Charybde
+s'tait trac.
+
+Dans une maison de la mme ville, qui, comme toutes les autres
+maisons, avait t dtruite de fond en comble, un bouge contenant deux
+porcs rsista seul la ruine commune. Trente-deux jours aprs le
+tremblement de terre, leur retraite fut dcouverte au milieu des
+dcombres, et, au grand tonnement des ouvriers, les deux animaux
+apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils
+n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable mme
+ leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures
+imperceptibles: ces animaux taient vacillants sur leurs jambes et
+d'une maigreur remarquable. Ils rejetrent d'abord toute espce
+de nourriture, et se jetrent si avidement sur l'eau qui leur fut
+prsente qu'on et dit qu'ils craignaient d'en tre encore privs.
+Quarante jours aprs, ils taient redevenus aussi gras qu'avant la
+catastrophe dans laquelle ils avaient manqu prir. On les tua tous
+deux, quoique, en considration du rle qu'ils avaient jou dans cette
+grande tragdie, ils eussent peut-tre d avoir la vie sauve.
+
+Sur le penchant d'une montagne qui mne ou plutt qui menait la
+petite ville d'Acena, un prcipice immense et escarp s'entr'ouvrit
+tout coup sur la totalit de la route de Saint-tienne-du-Bois
+cette mme ville. Un fait trs-remarquable et qui et suffi partout
+ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des
+btiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment
+expos aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement
+gnral trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls
+difices qui demeurrent sur pied. La montagne est maintenant une
+plaine.
+
+Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de
+Saint-Pierre et Crepoli prsentent un fait tout aussi remarquable: le
+sol de ces trois diffrents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de
+son ancien niveau.
+
+Sur toute l'tendue du pays ravag par le tremblement de terre on
+remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espces
+de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles taient gnralement
+de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils taient creuss en
+forme de spirale onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient
+aucune trace du passage des eaux, qui les avaient forms sans doute,
+qu'une espce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible,
+souvent mme impossible voir, et qui en occupait ordinairement le
+centre. Quant la nature mme des eaux en question, jaillies tout
+ coup du sein de la terre, la vrit se cache dans la foule des
+conjectures et des diffrents rapports: les uns prtendent que des
+eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent
+plusieurs habitants qui portent encore les marques des brlures
+qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et
+soutiennent que les eaux taient froides au contraire et tellement
+imprgnes d'une odeur sulfureuse que l'air mme en fut long-temps
+infect; enfin, quelques-uns dmentent l'une et l'autre assertion,
+et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivire et de
+source. Au reste, ces diffrents rapports peuvent tre galement
+vrais, eu gard aux lieux o ces diffrentes observations furent
+faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois
+diffrentes espces d'eaux.
+
+La ville de Rosarno fut entirement dtruite; la rivire qui la
+traversait prsenta un phnomne remarquable. Au moment de la secousse
+qui renversa la ville, cette rivire, fort grosse et fort rapide en
+hiver, suspendit tout coup son cours.
+
+La route qui allait de cette mme ville San-Fici s'enfona sous
+elle-mme et devint un prcipice affreux. Les rocs les plus escarps
+ne rsistrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne
+furent pas entirement renverss sont encore taillads en tous sens et
+couverts de larges fissures comme s'ils eussent t coups dessein
+avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire
+dcoups jour depuis leur base jusqu' leur cime, et prsentent
+l'oeil tonn comme autant d'espces de ruelles qui seraient creuses
+par l'art dans l'paisseur de la montagne.
+
+A Polystne, deux femmes taient dans la mme chambre au moment o la
+maison s'affaissa: ces deux femmes taient mres; l'une avait auprs
+d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien.
+
+Long-temps aprs, c'est--dire quand la consternation et la ruine
+gnrale permirent de fouiller dans les dcombres, les cadavres de ces
+deux femmes furent trouvs dans une seule et mme attitude; toutes
+deux taient genoux courbes sur leurs enfants tendrement serrs
+dans leurs bras, et le sein qui les protgeait les crasa tous deux
+sans les sparer de lui.
+
+Ces quatre cadavres ne furent dterrs que le 11 mars suivant,
+c'est--dire trente-quatre jours aprs l'vnement. Ceux des deux
+mres taient couverts de taches livides; ceux des deux enfants
+taient de vritables squelettes.
+
+Plus heureuse que ces deux mres, une vieille fut retire au bout de
+sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva vanouie
+et presque mourante. L'clat du jour la frappa pniblement: elle
+refusa d'abord toute espce de nourriture, et ne soupirait qu'aprs
+l'eau. Interroge sur ce qu'elle avait prouv, elle dit que pendant
+plusieurs jours la soif avait t son tourment le plus cruel; ensuite
+elle tait tombe dans un tat de stupeur et d'insensibilit total,
+tat qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait
+prouv, pens ou senti.
+
+Une dlivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouv
+aprs quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange
+Pillogallo; le pauvre animal fut retrouv tendu sur le sol dans un
+tat d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parl
+plus haut, il tait d'une maigreur extrme, vacillant sur les pattes,
+timide, craintif, et entirement priv de sa vivacit habituelle. On
+remarqua en lui le mme dgot d'aliments et la mme propension pour
+toute espce de breuvage. Il reprit peu peu ses forces, et ds qu'il
+put reconnatre la voix de son matre, il miaula faiblement ses
+pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir.
+
+La petite ville des _Cinque-Fronti_, ainsi appele des cinq tours qui
+s'levaient en dehors de ses murs, fut galement dtruite en entier:
+glise, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout prit, tout
+disparut, tout fut plong subitement plusieurs pieds sous terre.
+
+L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, runit sur elle seule
+tous les dsastres communs.
+
+Le 5 fvrier, midi, le ciel se couvrit tout coup de nuages pais
+et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de
+nord-ouest eut bientt dissips. Les oiseaux parurent voler et l
+comme gars dans leur route; les animaux domestiques furent frapps
+d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres
+demeuraient immobiles leur place et comme frapps d'une secrte
+terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les
+cartaient l'une de l'autre pour s'empcher de tomber; les chiens et
+les chats, recourbs sur eux-mmes, se blottissaient aux pieds
+de leurs matres. Tant de tristes prsages, tant de signes
+extraordinaires auraient d veiller les soupons et la crainte dans
+l'me des malheureux habitants et les porter prendre la fuite; leur
+destine en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans viter ni
+prvoir le danger. En un clin d'oeil la terre, encore tranquille,
+vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses
+entrailles; bientt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la
+ville fut souleve fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois
+elle fut entrane plusieurs pieds au-dessous; la quatrime, elle
+n'existait plus.
+
+Sa destruction n'avait point t uniforme, et d'tranges pisodes
+signalrent cet vnement. Quelques-uns des quartiers de la ville
+furent subitement arrachs leur situation naturelle; soulevs avec
+le sol qui leur servait de base, les uns furent lancs jusque sur
+les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville,
+ceux-l trois cents pas, ceux-ci six cents de distance; d'autres
+furent jets et l sur la pente de la montagne qui dominait la
+ville, et sur laquelle celle-ci tait construite. Un bruit plus fort
+que celui du tonnerre, et qui, de courts intervalles, laissait
+peine entendre des gmissements sourds et confus; des nuages pais
+et noirtres qui s'levaient du milieu des ruines, tel fut l'effet
+gnral de ce vaste chaos, o la terre et la pierre, l'eau et le feu,
+l'homme et la brute, furent jets ple-mle ensemble, confondus et
+broys.
+
+Un petit nombre de victimes chappa cependant la mort; et ce qu'il y
+a de plus trange, c'est que cette mme nature, qui semblait si avide
+du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si
+inous et si forts, qu'on et dit qu'elle voulait prouver notre
+orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de
+l'homme.
+
+La ville de Terra-Nova fut dtruite par le quadruple genre de
+tremblement de terre connu sous les diffrentes dnominations de
+secousses, d'_oscillation_, d'_lvation_, de _dpression_ et de
+_bondissement_. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inou
+de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des
+parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espce de
+mouvement de projection qui lance une de ces mmes parties vers
+un lieu diffrent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette
+malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que
+l'esprit le plus incrdule serait forc d'en reconnatre l'existence:
+j'en rapporterai ici quelques-uns.
+
+La totalit des maisons situes au bord de la plate-forme de la
+montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports
+dits du Vent et de Saint-Sbastien, tous ces difices, dis-je, les
+uns demi dtruits dj, les autres sans aucun dommage remarquable,
+furent arrachs de leur site naturel et jets soit sur le penchant de
+la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au del de
+cette premire rivire. Cet vnement inou donna lieu la cause la
+plus trange sur laquelle un tribunal ait jamais eu prononcer.
+
+"Aprs cette trange mutation de lieux, le propritaire d'un enclos
+plant d'oliviers, nagure situ au bas de la plate-forme en question,
+reconnut que son enclos et ses arbres avaient t transports au del
+du Soli sur un terrain jadis plant de mriers, terrain alors disparu
+et qui appartenait auparavant un autre habitant de Terra-Nova. Sur
+la rclamation qu'il fait de sa proprit, celui-ci appuie le refus de
+la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son
+propre terrain et l'en avait consquemment priv. Cette question,
+aussi nouvelle que difficile rsoudre, en ce que rien ne pouvait
+prouver en effet que la disparition du sol infrieur n'et pas t
+l'effet immdiat de la chute et de la prise de possession du sol
+suprieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, tre
+prouve que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nomms,
+et le propritaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les
+olives avec le matre du terrain usurp.
+
+Dans la rue dont il a t parl plus haut tait une auberge situe
+ environ trois cents pas de la rivire Soli; un moment avant la
+secousse formidable, l'hte, nomm Jean Agiulino, sa femme, une de
+leurs nices et quatre voyageurs se trouvaient runis dans une salle
+par bas de l'auberge. Au fond de cette salle tait un lit, au pied
+de ce lit un brasero, espce de grand vase qui contient de la braise
+enflamme, seule et unique chemine de toute l'Italie mridionale;
+enfin, autour de la salle, taient une table, des chaises et quelques
+autres meubles l'usage de la famille. L'hte tait couch sur le lit
+et plong dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero
+et les pieds appuys sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune
+nice, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placs autour d'une
+table la gauche de la porte d'entre, ils faisaient une partie de
+cartes.
+
+Telles taient les diverses attitudes des personnages et la disposition
+mme de la scne, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire
+le thtre et les acteurs eurent chang de place. Une secousse violente
+arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hte,
+l'htesse, la nice et les voyageurs sont jets tout coup au del de
+la rivire: un abme parat leur place.
+
+A peine cet norme amas de terre, de pierres, de matriaux et d'hommes
+tombrent-ils de l'autre ct de la rivire, qu'il se creuse de
+nouveaux fondements, et le btiment mme n'est plus qu'un mlange
+confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des
+particularits remarquables: le mur contre lequel le lit tait plac
+s'croula vers la partie extrieure; celui qui touchait la porte
+place en face du mme lit plia d'abord sur lui-mme dans l'intrieur
+et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le mme effet
+fut produit par les murailles l'angle desquelles taient placs nos
+quatre joueurs, qui dj ne jouaient plus: le toit fut enlev comme
+par enchantement et jet une plus grande distance que la maison
+mme.
+
+"Une fois tablie sur son nouveau site et entirement dgage de tous
+les dcombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante prsenta
+ la fois une scne curieuse et horrible. Le lit tait la mme place
+et s'tait effondr sur lui-mme; l'hte s'tait rveill et croyait
+dormir encore. Pendant cet trange voyage, qu'elle ne souponnait pas
+elle-mme, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous
+ses pieds, s'tait baisse pour le retenir, et cette action avait sans
+doute t la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais
+ds qu'elle se fut releve, ds qu'elle aperut par l'ouverture de la
+porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rver elle-mme, et
+faillit devenir folle. Quant la nice, abandonne par sa tante au
+moment o celle-ci se baissait, elle courut perdue vers la porte,
+qui, tombant au moment o elle en touchait le seuil, l'crasa dans sa
+chute. Il en tait de mme des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent
+eu le temps de se lever de leur place, ils taient tus.
+
+Cent tmoins oculaires de cette catastrophe inoue existent encore
+au moment o j'cris; le procs-verbal, d'o est tir ce rcit, fut
+dress, quelque temps aprs, sur les lieux, et appuy des dclarations
+de l'hte et de sa femme, qui sans doute vivent encore.
+
+Les effets inous du tremblement de terre par bondissement ne se font
+pas sentir aux seuls difices; les phnomnes qu'ils produisent
+l'gard des hommes mmes ne sont ni moins forts ni moins tonnants; et
+ce qu'il y a de plus trange, c'est que cette particularit qui, en
+toute autre circonstance, est la cause immdiate de la perte des
+habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut
+des unes et des autres.
+
+Un mdecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison
+ deux tages, situe dans la rue principale, prs le couvent de
+Sainte-Catherine. Cette maison commena par trembler; elle vacilla
+ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'levrent,
+s'abaissrent, et enfin furent jets hors de leur place naturelle. Le
+mdecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme
+vanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement gnral, il
+cherche en vain la force ncessaire pour observer ce qui se passe
+autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba
+la tte la premire dans l'abme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il
+resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout coup, au
+moment o, couvert des dcombres de sa maison en ruines, il est prs
+d'tre touff par la poussire qui tombe de toute part sur lui, une
+oscillation contraire celle dont il est la victime, cartant les
+deux poutres qui l'arrtent, les lve une grande hauteur et les
+jette avec lui dans une large crevasse forme par les dcombres
+entasss devant la maison. L'infortun mdecin en fut quitte toutefois
+pour de violentes contusions et une terreur facile concevoir.
+Une autre maison de la mme ville fut le thtre d'une scne plus
+touchante, plus tragique encore, et qui, grce la mme circonstance,
+n'eut pas une fin plus funeste.
+
+Don Franois Zappia et toute sa famille furent comme emprisonns
+dans l'angle d'une des pices de cette maison, par suite de la
+chute soudaine des plafonds et des poutres; l'troite enceinte qui
+protgeait encore leurs jours tait entoure de manire qu'il devenait
+aussi impossible d'y respirer l'air ncessaire la vie que d'en
+forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente
+qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette
+famille. Dj chacun l'attendait avec impatience comme le seul remde
+ ses maux, quand, tout coup, l'vnement le plus heureux comme
+le plus inespr met fin cette situation affreuse; une violente
+secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle,
+les lance la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie.
+
+Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration
+trange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de
+Molochiello, nomm Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre
+aux environs de cette mme ville, se rfugie sur un chtaignier d'une
+hauteur et d'une grosseur remarquables; peine s'y est-il tabli, que
+l'arbre est violemment agit. Tout coup, arrach du sol qui couvre
+ses normes racines, l'arbre est jet deux ou trois cents pas de
+distance, o il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attach fortement
+ ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et
+avec lui voit enfin le terme de son voyage.
+
+Un autre fait peu prs semblable existe, et, bien que se rattachant
+ une autre poque, mrite cependant d'tre ajout aux exemples
+prcdemment cits des tremblements de terre par bondissement: ce fait
+se trouve rapport dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas
+de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans
+l'intrieur du couvent Soriano. Tout coup le lit et le moine sont
+lancs par la fentre au milieu de la rivire Vesco. Le plancher suit
+heureusement le mme chemin que le lit et le dormeur, et devient le
+radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se rveilla
+en route.
+
+La ville de Casalnovo ne fut pas plus pargne que celle de
+Terra-Nova: glises, monuments publics, maisons particulires, tout
+fut galement dtruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la
+princesse de Garane, dont le cadavre fut retir du milieu des ruines,
+portant encore la trace de deux larges blessures.
+
+La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le gographe Cluverius,
+serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de
+toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dgot
+dans leur dcrpitude, d'horreur aprs leur mort.
+
+Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de
+tout genre dont ce triste lieu fut la scne; je me borne remarquer
+que tel fut l'tat de confusion o ce terrible flau jeta ici les
+monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et
+de maux serait lui-mme un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'tat
+dplorable de cette malheureuse ville, que parmi le trs-petit nombre
+de victimes chappes la mort commune, il ne s'en trouva pas une
+qui pt parvenir, par la suite, reconnatre les ruines de sa propre
+maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard
+un exemple.
+
+Deux frres, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de
+cette ville, avaient une fort belle proprit, situe l'un des bouts
+de la rue Canna-Maria, c'est--dire hors de la ville. Cette proprit
+comprenait plusieurs btiments, tels entre autres qu'une maison
+compose de sept pices, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout
+au premier tage. Le rez-de-chausse formait trois grandes caves;
+au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes
+d'huile: attenantes cette mme maison taient quatre autres petites
+maisons de campagne appartenant d'autres habitants; un peu plus loin
+une espce de pavillon destin servir de refuge aux matres et aux
+domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait
+six pices lgamment meubles. Plus loin, enfin, se trouvait une
+autre maisonnette avec une seule chambre coucher, et un salon d'une
+longueur immense sur une largeur proportionne.
+
+Telle tait encore, avant l'poque du 5 fvrier, la situation des
+lieux en question. Au moment mme de la secousse, toute espce de
+vestiges de tant de diffrentes maisons, de tant de matriaux, de
+meubles d'utilit, de luxe et d'lgance, tout avait disparu; tout
+jusqu'au sol mme avait tellement chang d'aspect et de place, tout
+s'tait effac tellement et du site et de la mmoire des hommes,
+qu'aucun de ces propritaires ne put reconnatre, aprs la
+catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement o elle
+avait exist.
+
+L'histoire des dsastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux
+faits suivants:
+
+Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant
+la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines,
+avait ncessairement effac toute trace de chemin. On sait que dans
+la matine du 5 il tait parti cheval pour se rendre de Cusoletto
+Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne
+reparurent plus.
+
+Une jeune paysanne, nomme Catherine Polystne, sortait de cette
+premire ville pour rejoindre son pre qui travaillait dans les
+champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune
+fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de
+sortir, ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets
+qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point
+ ses yeux. Tout coup, au milieu du morne silence qui succde par
+intervalles au bruissement sourd des lments confondus, la voix d'un
+tre vivant s'lve et parvient jusqu' elle. Cette voix est celle
+d'une chvre plaintive, perdue, gare; cette voix ranime le courage
+de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-mme devant la mort
+parmi les terres, les rochers et les arbres soulevs, fendus ou
+fracasss. A peine la chvre aperoit-elle Catherine, qu'elle accourt
+vers elle en blant; le malheur runit les tres, il efface jusqu'aux
+signes apparents des espces, et, rapprochant l'homme de la brute,
+il les arme la fois contre lui du secours de la raison et de
+l'instinct. La chvre, dj moins craintive la vue de la jeune
+villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son ct, reprend, sa
+vue, un peu plus de courage; l'animal reoit avec joie les caresses,
+puis il flaire en blant la gourde que la jeune fille tient la main:
+ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de
+l'eau dans le creux de sa main et donne boire la chvre altre,
+puis elle partage avec elle la moiti de son pain bis; et, le repas
+fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes
+deux se remettent en route, la chvre marchant devant comme un guide
+protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la
+nature sans but dtermin, gravissant les rocs les plus escarps,
+se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chvre
+s'arrtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin
+d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses
+blements. Enfin, toutes deux, aprs plusieurs heures de marche, se
+trouvent au milieu des ruines, ou plutt sur le sol boulevers et nu
+de la ville qui a cess d'tre.
+
+La petite ville de Seido fut galement dtruite et devint aussi le
+thtre des plus affreux vnements.
+
+Menacs de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et
+sa femme s'oublient eux-mmes pour ne songer qu' leur enfant, jeune
+fille en bas ge: ils se prcipitent vers son berceau, la pressent
+contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison
+prte s'crouler sur eux. Au milieu d'une foule de dcombres, ils
+gagnent la porte; mais au moment o ils en touchent le seuil, la
+maison tombe et les crase. Quelques jours aprs, en fouillant dans
+les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant
+n'tait pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha
+d'entre les bras de son pre et de sa mre, qui s'taient runis pour
+la protger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mmes aux coups,
+lui avaient sauv la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui
+elle est marie et a des enfants.
+
+Au centre d'un petit canton nomm la Conturella, non loin du village
+de Saint-Procope, s'levait une vieille tour ferme d'un grillage en
+bois; toute la partie suprieure de la tour tomba d'aplomb sur le
+terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevs, puis renverss
+sur eux-mmes, ils furent jets plus de soixante pas de l. La
+porte s'en alla tomber une grande distance; et ce qu'il y a de plus
+remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous
+qui runissaient les poutres et les planches, furent parsems et
+l sur le terrain comme s'ils eussent t arrachs avec de fortes
+tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phnomne.
+
+Une autre ville, nomme Seminara, fut un exemple bien frappant de
+l'insuffisance de toutes les prcautions de l'homme contre la force
+des lments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les
+maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres,
+taient construites en bois; les murailles intrieures taient faites
+de joncs fortement runis et recouvertes d'une couche de mastic ou de
+pltre, qui, sans rien ter l'lgance, donnait juste une solidit
+suffisante la sret des habitants. Cette espce de construction
+semblait donc devoir tre le moyen le plus propre les garantir
+des prils du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux
+oscillations du sol que la force strictement ncessaire pour rsister
+en cdant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable!
+la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On et mme dit que la
+nature se plut ici varier ses horribles jeux: la partie montagneuse
+devint une valle profonde, et le quartier le plus bas forma une haute
+montagne au milieu des murs de la ville.
+
+A la porte d'une des maisons de cette ville, tait place une meule
+de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait crotre un
+norme oranger. Les matres de la maison avaient coutume de venir
+s'asseoir en t dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par
+un fort pilier de pierre, tait entoure par un banc semblable.
+Au moment de la secousse du 5 fvrier, les branches de l'oranger
+devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant pouvant, s'y blottit;
+le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevs et
+ports ensemble un tiers de lieue au del.
+
+La destruction de Bagnara prsente au philosophe et au naturaliste
+des faits moins merveilleux peut-tre, mais non moins intressants:
+pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et
+toutes les fontaines de la ville furent subitement dessches; les
+animaux les plus sauvages furent frapps d'une si grande terreur,
+qu'un sanglier, chapp de la fort qui dominait la ville, se
+prcipita volontairement du haut d'un roc escarp au milieu de la voie
+publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable,
+la nature se plut frapper surtout les femmes, et parmi les femmes
+toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauves et survcurent
+cette catastrophe.
+
+Tels sont les traits principaux de l'vnement, telle fut la situation
+des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les
+Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq annes de calme,
+l'tat o le pays se trouve encore aujourd'hui. [note: M. de
+Gourbillon crivait son voyage en Calabre vers 1818.]
+
+Sans que le village de Castiglione et t le thtre d'vnements
+aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les
+accidents en taient cependant assez dplorables et assez varis pour
+que notre journe s'coult rapidement au milieu de cette malheureuse
+population. Aprs avoir vu retirer de dessous les dcombres deux ou
+trois cadavres d'hommes et une douzaine de boeufs ou de chevaux tus
+ou blesss, aprs avoir nous-mmes pris part aux fouilles pour relayer
+les bras fatigus, nous quittmes vers les cinq heures le village de
+Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques;
+seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale taient
+des palais prs de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns
+taient entirement ruins.
+
+Il avait plu toute la journe sans que nous y fissions autrement
+attention, tant nous tions proccups du spectacle que nous avions
+sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de
+l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux
+taient devenus des torrents, et les torrents s'taient changs en
+rivires. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrmes, nous
+tranchmes des sybarites, et nous acceptmes la proposition que
+nous fit notre guide, moyennant rtribution, bien entendu, de nous
+transporter d'un bord l'autre sur ses paules; en consquence, je
+traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme
+j'tais occup explorer le paysage pour voir s'il nous restait
+beaucoup de passages pareils franchir, j'entendis un cri, et je vis
+Jadin qui, au lieu d'tre port comme moi sur les paules de notre
+guide, tait occup avec grande peine le tirer de l'eau: en
+retournant lui, le pied avait manqu au pauvre diable, et la
+violence du courant tait telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait
+o, lorsque Jadin s'tait mis l'eau jusqu' la ceinture et l'avait
+arrt. Je courus lui pour lui prter main forte, et nous parvnmes
+enfin amener notre guide moiti vanoui sur l'autre bord.
+
+A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend
+bien, d'employer ce dfectueux systme de locomotion. D'ailleurs,
+comme nous tions mouills par l'eau du torrent depuis les pieds
+jusqu' la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous tait tombe sur
+le dos toute la journe, depuis la ceinture jusqu' la pointe de
+nos cheveux, il n'y avait plus de prcaution prendre que contre
+l'accident qui venait d'arriver notre guide. En consquence, quand
+de nouvelles rivires se prsentrent, nous nous contentmes de les
+traverser fraternellement, chacun de nous prtant et recevant appui
+au moyen de nos mouchoirs lis notre poignet et dont nous fmes une
+chane. Moyennant cette ingnieuse invention, nous arrivmes notre
+voiture sans accident grave, mais tremps comme des caniches.
+
+On comprend qu'en arrivant l'htel nous prouvmes plus que jamais
+le besoin de nos lits: aussi refusmes-nous l'offre ritre de notre
+hte de nous en aller coucher aux baraques, et bravmes-nous encore le
+futur tremblement de terre qui nous menaait de minuit une heure du
+matin.
+
+Notre courage fut rcompens: nous ne sentmes aucune secousse, nous
+n'entendmes mme pas les cris de Terre moto, et nous nous rveillmes
+seulement le lendemain matin, tirs de notre sommeil par le son des
+cloches.
+
+Nos lits avaient fait leurs volutions ordinaires et se trouvaient au
+milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir Cosenza,
+deux jours aprs le prche si pittoresque et si anim du capucin,
+une procession expiatoire dans le cas o les tremblements de terre
+n'auraient pas cess: les tremblements de terre allaient diminuant,
+il est vrai, mais ils ne s'arrtaient pas encore; et les capucins
+qui s'taient faits les boucs missaires de la ville pcheresse
+s'apprtaient tenir leur parole.
+
+Aussi, ds sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles grande
+vole et les rues de la ville taient-elles peuples non-seulement
+de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces
+environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale:
+chacun accourait pour prendre part cette espce de jubil, et de
+tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite
+par les capucins avait attir des fidles.
+
+Comme le garon, proccup de ces grands prparatifs, ne venait pas
+prendre nos ordres, nous sonnmes: il monta, et nous lui demandmes
+s'il avait oubli que nous avions pris l'invariable habitude de
+djeuner neuf heures sonnantes. Il nous rpondit que comme il y
+avait jene gnral dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru
+que les ordres donns pour les autres jours dussent subsister pour
+celui-ci. La raison ne nous parut pas extrmement logique, et nous
+lui signifimes que, n'tant pas de la paroisse et ayant assez de nos
+propres pchs, notre intention n'tait nullement de prendre notre
+part de ceux des Cosentins; qu'en consquence nous l'invitions ne
+faire aucune diffrence pour nous de ce jour aux autres jours, et
+nous servir un djeuner, non pas exorbitant, mais convenable.
+
+Ce fut une grande affaire dbattre que ce djeuner: le cuisinier
+tait all faire ses dvotions, et il fallait attendre qu'il ft
+revenu; son retour il prtendit que, momentanment dtach des
+choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'prouver,
+il aurait grand'peine redescendre jusqu' ses fourneaux. Quelques
+carlins levrent ses scrupules, et dix heures, au lieu de neuf
+heures, la table enfin fut servie. Nous mangemes en toute hte, car
+nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractristique
+qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annona qu'il
+allait commencer. Nous mmes les morceaux doubles et, le dernier
+la main, nous courmes vers l'glise des Capucins. Toutes les rues
+taient encombres d'hommes et de femmes en habits de fte, au milieu
+desquels un simple passage tait mnag pour la confrrie; ne pouvant
+et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montmes sur des
+bornes et nous attendmes.
+
+A onze heures prcises l'glise s'ouvrit: elle tait illumine comme
+pour les grandes solennits. Le prieur de la communaut parut le
+premier: il tait nu jusqu' la ceinture, ainsi que tous les frres;
+ils marchaient un un, chacun tenant de la main droite une corde
+garnie de noeuds; tous chantant le _Miserere_.
+
+A leur aspect une grande rumeur s'leva parmi la foule: elle se
+composait d'exclamations de douleur, d'lans de contrition et de
+murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pres, des
+mres, des frres et des soeurs, qui reconnaissaient leurs parents au
+milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri
+de famille, si cela se peut dire ainsi.
+
+Mais ce fut bien pis lorsqu' peine descendus des degrs de l'glise,
+on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient la main
+droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les
+paules de celui qui le prcdait, et cela non point avec un simulacre
+de flagellation, mais tour de bras et autant que chacun avait de
+force. Alors les cris, les clameurs et les gmissements redoublrent;
+les assistants tombrent genoux, frappant la terre du front, et se
+meurtrissant la poitrine coups de poing; les hommes hurlaient,
+les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer
+pnitence elles-mmes, fouettaient tour de bras les malheureux
+enfants qui taient accourus comme on va une fte, et qui de cette
+faon payaient leur contingent d'expiation pour les pchs que leurs
+parents avaient commis. C'tait une flagellation universelle qui
+s'tendait de proche en proche, qui se communiquait d'une faon
+presque lectrique, et dans laquelle nous emes toutes les peines du
+monde empcher nos voisins de nous faire jouer la fois un rle
+passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au
+pas, chantant toujours et fouettant sans relche: nous reconnmes le
+prdicateur du dimanche prcdent qui remplissait, les yeux levs
+au ciel, son office de battant et de battu; seulement, sa
+recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par consquent
+frappait sur lui, avait, outre les noeuds gnralement adopts, arm
+sa corde de gros clous, lesquels, chaque coup que recevait le
+malheureux moine, laissaient sur ses paules une trace sanglante; mais
+tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger
+dans une extase plus profonde: quelle que ft la douleur qu'il dt
+ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix
+au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitt
+que la procession tait passe, notre course par des rues adjacentes,
+nous nous retrouvmes sur son nouveau passage; trois fois, par
+consquent, nous assistmes ce spectacle; et chaque fois la foi et
+la ferveur des flagellants semblaient s'tre augmentes; la plupart
+d'entre eux avaient le dos et les paules dans un tat dplorable;
+quant notre prdicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une
+plaie. Aussi chacun criait-il que c'tait un saint homme, et qu'il n'y
+avait pas de justice s'il n'tait canonis du coup.
+
+La procession ou plutt le martyre de ces pauvres gens dura trois
+heures. Sortis onze heures juste de l'glise, ils y rentraient
+deux heures sonnantes. Quant nous, nous tions stupfaits de voir
+une foi si ardente dans une poque comme la ntre. Il est vrai que la
+chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre tait
+demeure huit ans sous la domination franaise, et j'aurais cru que
+huit ans de notre domination, surtout de 1807 1815, eussent t
+plus que suffisants pour scher la croyance dans ses plus profondes
+racines.
+
+L'glise resta ouverte, chacun put y prier toute la journe, et de
+toute la journe elle ne dsemplit pas. J'avoue que, pour mon compte,
+j'aurais voulu voir de prs ce moine, l'interroger sur sa vie
+antrieure, le sonder sur ses esprances venir. Je demandai au Pre
+gardien si je pouvais lui parler, mais on me rpondit qu'en rentrant
+il s'tait trouv mal, et qu'en revenant lui il s'tait enferm dans
+sa cellule, et avait prvenu qu'il ne descendrait pas au rfectoire,
+voulant passer le reste de sa journe en prires.
+
+Nous rentrmes l'htel vers les quatre heures; nous y retrouvmes le
+capitaine, qui nous demandmes s'il avait pris part aux dvotions
+gnrales; mais le capitaine tait trop bon Sicilien pour prier pour
+des Calabrais. D'ailleurs il prtendit que la masse des pchs qui
+se commettaient de Pestum Reggio tait si grande, que toutes les
+communauts religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un
+an, n'enlveraient pas chaque sujet continental de S. M. le roi de
+Naples la centime partie du temps qu'il avait rester en purgatoire.
+
+Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pcheurs nous ne
+pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mmes, nous
+fixmes au lendemain matin le moment de notre dpart: en consquence
+le capitaine partit l'instant mme, afin qu'en arrivant San-Lucido
+nous trouvassions notre patente prte et que rien ne retardt notre
+dpart.
+
+Nous employmes notre soire faire une visite au baron Mollo et une
+promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance
+de cette loi qu'on appelle l'hospitalit, qu'au milieu des malheurs de
+la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le
+baron Mollo ne nous avait pas ngligs un seul instant, et s'tait
+montr pour nous le mme qu'il et t dans les temps calmes et
+heureux.
+
+Je voulus m'assurer par moi-mme de l'influence qu'avait eue sur le
+futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la
+journe. Jadin dsira faire la mme exprience. J'avais mes notes
+ mettre en ordre, et lui ses dessins achever, car, depuis une
+quinzaine de jours, nous tions si malheureux dans nos haltes que nous
+n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit,
+nous prmes cong du baron Mollo; nous rentrmes l'htel et, pour
+mettre excution notre projet, nous nous assmes chacun d'un ct de
+la table o nous dnions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son
+carton, et une montre entre nous deux pour ne point tre surpris par
+la secousse.
+
+La prcaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivrent
+sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous
+entendissions la moindre clameur. Comme deux heures tait l'heure
+extrme, nous prsummes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y
+aurait rien pour la nuit: en consquence, nous nous couchmes, et nous
+nous endormmes bientt dans notre scurit.
+
+Le lendemain, nous nous rveillmes la mme place o nous nous
+tions couchs, ce qui ne nous tait pas encore arriv. Un instant
+aprs, notre hte, qui nous avions dit de venir rgler son compte
+avec nous huit heures, entra tout triomphant et nous annona que,
+grce aux flagellations et aux prires de la veille, les tremblements
+de terre avaient compltement cess.
+
+Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+RETOUR.
+
+
+A neuf heures nous prmes cong avec une profonde reconnaissance de la
+locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'tait par comparaison
+que nous en tions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que,
+malgr les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu,
+nous n'avions pris personnellement aucune part, c'tait l'endroit de
+la terre o nous avions trouv le plus complet repos. Peut-tre aussi,
+au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgr tout
+ce que nous y avions souffert, ces hommes si curieux tudier dans
+leur rudesse primitive, et cette terre si pittoresque voir dans
+ses bouleversements ternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas
+sans un vif regret que nous nous loignmes de cette bonne ville si
+hospitalire au milieu de son malheur; et deux fois, aprs l'avoir
+perdue de vue, nous revnmes sur nos pas pour lui dire un dernier
+adieu.
+
+A une lieue de Cosenza peu prs nous quittmes la grande route pour
+nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage
+tait d'une pret terrible, mais en mme temps d'un caractre plein
+de grandeur et de pittoresque. La teinte rougetre des roches, leur
+forme lance qui leur donnait l'apparence de clochers de granit,
+les charmantes forts de chtaigniers que de temps en temps nous
+rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succdait aux
+orages et aux inondations des jours prcdents, tout concourait nous
+faire paratre le chemin un des plus heureusement accidents que nous
+eussions faits.
+
+Joignez cela le rcit de notre guide, qui nous raconta cet endroit
+mme une histoire que j'ai dj publie sous le titre des _Enfants de
+la Madone_ et qu'on retrouvera dans les _Souvenirs d'Antony_; la vue
+de deux croix leves l'endroit o, l'anne prcdente, et trois
+mois auparavant, deux voyageurs avaient t assassins, et l'on aura
+une ide de la rapidit avec lequelle s'coulrent les trois heures
+que dura notre course.
+
+En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous
+trouvmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhnienne tout
+tincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions
+s'lever comme un phare cet ternel Stromboli que nous n'arrivions
+jamais perdre de vue, et que, malgr son air tranquille et la faon
+toute paterne avec laquelle il poussait sa fume, je souponnai d'tre
+pour quelque chose, avec son aeul l'Etna et son ami le Vsuve, dans
+tous les tremblements que la Calabre venait d'prouver: peut-tre me
+trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il
+porte les fruits de sa mauvaise rputation.
+
+A nos pieds tait San-Lucido, et dans son port, pareil un de
+ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des
+Tuileries, nous voyions se balancer notre lgant et gracieux
+speronare qui nous attendait.
+
+Une heure aprs nous tions bord.
+
+C'tait toujours un moment de bien-tre suprme quand, aprs une
+certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des
+braves gens qui composaient notre quipage, et que du pont nous
+passions dans notre petite cabine si propre, et par consquent si
+diffrente des localits siciliennes et calabraises que nous venions
+de visiter. Il n'y avait pas jusqu' Milord qui ne ft une fte
+dsordonne son ami Pitro, et qui ne lui racontt, par les
+gmissements les plus varis et les plus expressifs, toutes les
+tribulations qu'il avait prouves.
+
+Au bout de dix minutes que nous fmes bord nous levmes l'ancre. Le
+vent, qui venait du sud-est, tait excellent aussi: peine emes-nous
+ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de
+mer. Alors toute la journe nous rasmes les ctes, suivant des yeux
+la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosits de ses rivages
+et dans tous les pres accidents de ses montagnes. Nous passmes
+successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le
+golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvmes
+la hauteur du cap Palinure. Nous recommandmes Nunzio de faire
+meilleure garde que le pilote d'ne, afin de ne pas tomber comme lui
+ la mer avec son gouvernail, et nous nous endormmes sur la foi des
+toiles.
+
+Le lendemain nous nous veillmes la hauteur du cap Licosa et en vue
+des ruines de Pestum.
+
+Il tait convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre
+une heure ou deux prs de ces magnifiques dbris; mais au moment de
+dbarquer nous prouvmes une double difficult: la premire en ce
+que l'on nous prit pour des cholriques qui apportions la peste des
+Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous souponna d'tre des
+contrebandiers chargs de cigares de Corse. Ces deux difficults
+furent leves par l'inspection de nos passe-ports viss de Cosenza et
+par l'exhibition d'une piastre frappe Naples, et nous pmes enfin
+dbarquer sur le rivage o Auguste, au dire de Sutone, tait dbarqu
+2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son
+temps dj passaient pour des antiquits.
+
+Un hmistiche de Virgile a illustr Pestum, comme un vers de Properce
+a fltri Baja. Il n'est point de voyageur qui, l'aspect de cette
+grande plaine si chaudement expose aux rayons du soleil, qui, la
+vue de ces beaux temples la teinte dore, ne rclame ces champs de
+roses qui fleurissaient deux fois l'anne, et qui n'ouvre les lvres
+pour respirer cet air si tide qui dflorait les jeunes filles avant
+l'ge de leur pubert. Le voyageur est tromp dans sa double attente:
+le _Biferique rosaria Paesti_ n'est plus qu'un marais infect et
+fivreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double
+moisson de roses, on fait une double rcolte de poires et de cerises.
+Quant l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes
+filles dflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipdes
+qui habitent la mtairie attenant aux temples aient un sexe quelconque
+et appartiennent mme l'espce humaine.
+
+Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de
+circonfrence au plus, tait autrefois le paradis des potes, car ce
+n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de
+l'aurore, a visit ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y
+conduit Myscle, fils d'Almon, et qui lui fait voir Leucosie, et les
+plaines tides et embaumes de Pestum;[2] c'est Martial qui compare
+les lvres de sa matresse la fleur qu'ont dj illustre ses
+prdcesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse,
+qui conduit au sige de la ville sainte le peuple adroit qui est
+n sur le sol o abondent les roses vermeilles et o les ondes
+merveilleuses du Silaro ptrifient les branches et les feuilles qui
+tombent dans son lit.[4]
+
+[1] Vidi ego odorati victura rosaria Paesti
+ Sub malutino cocta jacere noto.
+ Prop., liv. iv, _lgie V_.
+
+[2] Leucosiam petit tepidique rosaria Paesti.
+ Ovide, liv. xv, vers 708.
+
+[3] Paestanis rubeant aemula labbia rosis.
+ Martial, liv. iv.
+
+[4] Qui vi insieme venia la gente esperta
+ D'al suol che abbonda de vermiglie rose;
+ L ve come si narro, e rami e fronde
+ Silaro impetra con mirabil' onde.
+ (Tasse, _Ger. lib._, liv 1er, ch. XI.)
+
+
+Voici ce que nous raconte Hrodote l'historien-pote.
+
+C'tait sous le rgne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie,
+royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens rsolurent de se
+diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux
+fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'an Lydus, et le cadet
+Tyrrhnus.
+
+Cette division opre, les deux chefs tirrent au sort qui resterait
+dans les champs paternels, qui irait chercher d'autres foyers. Le
+sort de l'exil tomba sur Tyrrhnus, qui partit avec la portion du
+peuple qui s'tait attache son sort, et qui aborda avec elle sur
+les ctes de l'Ombrie, qui devinrent alors les ctes tyrrhniennes.
+
+Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aeule de Pestum.
+
+Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le dsespoir
+des archologues, qui ne savent quel ordre connu rattacher leur
+architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions
+chaldennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs
+cyclopens de la ville. Ces murs, composs de pierres larges, lisses,
+oblongues, places les unes au-dessus des autres et jointes sans
+ciment, forment un paralllogramme de deux milles et demi de tour. Un
+dbris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum,
+places en angle droit, reste la porte de l'Est, laquelle un
+bas-relief, reprsentant une sirne cueillant une rose, a fait donner
+le nom de _porte de la Sirne_: c'est un arc de quarante-six pieds de
+haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au
+nombre de quatre, mais dont l'un est tellement dtruit qu'il est
+inutile d'en parler, ils taient consacrs, l'un Neptune et l'autre
+ Crs; quant au troisime, ne sachant quel dieu en faire les
+honneurs, on l'a appel la Basilique.
+
+Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches
+qui rgnent tout l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze
+pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais
+encore, selon toute probabilit, le plus ancien de tous. Comme il est
+construit de pierres provenant en grande partie du sdiment du
+Silaro, et que ce sdiment se compose de morceaux de bois et d'autres
+substances ptrifis, il a l'air d'tre bti en lige, quoique la date
+ laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit.
+
+Le temple de Crs est le plus petit des trois, mais aussi c'est le
+plus lgant. Sa forme es un carr long de cent pieds sur quarante;
+il offre deux faades dont les six colonnes doriques soutiennent un
+entablement et un fronton. Chaque partie latrale, qui se compose de
+douze colonnes canneles, supporte aussi un entablement et repose sans
+base sur le pav.
+
+La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination
+primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de
+large; elle offre deux faades dont chacune est orne de neuf colonnes
+canneles d'ordre dorique sans base, ses deux cts prsentent chacun
+seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau.
+
+Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un thtre et
+comme un amphithtre, mais le tout si ruin, si inapprciable, et je
+dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler.
+
+Quelques jours avant notre arrive, la foudre, jalouse sans doute de
+son indestructibilit, tait tombe sur le temple de Crs; mais elle
+y avait peu prs perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire
+tait de marquer son passage sur son front de granit en emportant
+quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme
+s'tait-il mis l'instant mme l'oeuvre pour faire disparatre
+toute trace de la colre de Dieu, et l'ternelle Babel n'avait-elle
+plus, l'poque o nous la visitmes, qu'une cicatrice qu'on
+reconnaissait l'interruption de cette belle couleur feuille-morte
+qui dorait le reste du btiment.
+
+Des paysans nous vendirent des ptrifications de fleurs et de nids
+d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a
+conserv son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que
+celle de l'objet mme qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve,
+qui contient une grande quantit de sel calcaire, s'appelait Silarus
+du temps des Romains, Silaro l'poque du Tasse, et est appel Sele
+aujourd'hui.
+
+Il tait dcid que partout o nous mettrions le pied nous nous
+heurterions quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les
+acteurs de ces formidables drames qui faisaient frmir ceux qui nous
+les racontaient. Un Anglais, nomm Hunt, se rendant avec sa femme
+de Salerne Pestum quelque temps avant la visite que nous y fmes
+nous-mmes, fut arrt sur la route par des brigands qui lui
+demandrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilit de faire aucune
+rsistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forc,
+allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperut une
+chane d'or au cou de l'Anglaise: il tendit la main pour la prendre;
+l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et
+repoussa violemment le bandit, lequel riposta cette bourrade par un
+coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt.
+
+Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que
+l'on ne vnt au bruit de l'arme feu, les bandits se retirrent sans
+faire aucun mal mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva vanouie
+sur le corps de son mari.
+
+Il tait trois heures peu prs lorsque nous prmes cong des ruines
+de Pestum. Comme pour dbarquer nos marins furent obligs de nous
+prendre sur leurs paules pour nous porter la barque, nous y tions
+arrivs Jadin et moi bon port, et il n'y avait plus que le capitaine
+ transporter, lorsque dans le transport le pied manqua Pietro,
+qui tomba entranant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine
+par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait t jusqu'au fond,
+le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poigne de
+gravier qu'il leur jeta la figure. Au reste, il tait si bon garon
+qu'il fut le premier rire de cet accident, et donner ainsi toute
+libert l'quipage, qui avait grande envie d'en faire autant.
+
+Nous gouvernmes sur Salerne, o nous devions coucher. J'avais jug
+plus prudent de revenir de Salerne Naples en prenant un calessino
+que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer
+bien autrement les yeux que la petite voiture populaire laquelle je
+comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais
+sous le nom de Guichard, et qu'il tait dfendu M. Alex. Dumas, sous
+les peines les plus svres, d'entrer dans le royaume de Naples, o il
+voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.
+
+Or, aprs avoir vu dans un si grand dtail la Sicile et la Calabre, il
+et t fort triste de n'arriver Naples que pour recevoir l'ordre
+d'en sortir. C'est ce que je voulais viter par l'humilit de mon
+entre; humilit qu'il m'tait impossible de conserver bord de mon
+speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des
+plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine,
+mettre le cap sur Salerne, o nous arrivmes vers les cinq heures. La
+patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu' six heures
+et demie; de sorte que, la nuit tant presque tombe, il nous fut
+impossible de rien visiter le mme soir. Comme nous voulions visiter
+toute force Amalfi et l'glise de la Cava, nous remmes notre dpart
+au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous notre
+capitaine, qui devait nous retrouver l'htel de la Vittoria, o nous
+tions descendus trois mois auparavant.
+
+Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne
+rputation. Son universit, si florissante au douzime sicle, grce
+la science arabe qui s'y tait rfugie, n'est plus aujourd'hui qu'une
+espce d'cole destine l'tude des sciences exactes, et o quelques
+lves en mdecine apprennent tant bien que mal tuer leur prochain.
+Quant son port, bti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une
+inscription que l'on retrouve dans la cathdrale, il pouvait tre
+de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais
+aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et peine est-il
+cinq ou six fois l'an visit par quelques artistes qui, comme nous,
+viennent faire un plerinage la tombe de Grgoire-le-Grand, ou par
+quelques patrons de barques gnoises qui viennent acheter du macaroni.
+
+C'est l'glise de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul
+pape qui ait la fois mrit le double titre de grand et de saint.
+Aprs sa longue lutte avec les empereurs, l'aptre du peuple vint se
+rfugier Salerne, o il mourut en disant ces tranges paroles,
+qui, douze cents ans de distance, font le pendant de celles de
+Brutus.--J'ai aim la justice, j'ai ha l'iniquit; voil pourquoi
+je meurs en exil: _Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea
+morior in exilio._
+
+Une chapelle est consacre ce grand homme, dont la mmoire, peu de
+chose prs, est parvenue dtrner saint Matthieu, et s'est empar de
+toute l'glise comme elle a fait du reste du monde. Il est
+reprsent debout sur son tombeau, dernire allusion de l'artiste
+l'inbranlable constance de ce Napolon du pontificat.
+
+A quelques pas de ce tombeau s'lve celui du cardinal Caraffa, qui,
+par un dernier trait d'indpendance religieuse, a voulu tre enterr,
+mort, prs de celui dont, vivant, il avait t le constant admirateur.
+
+Au reste, l'glise de Saint-Matthieu est plutt un muse qu'une
+cathdrale. C'est l qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs
+qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha
+de sa main l'antiquit pour en parer le moyen-ge; dpouilles de
+Jupiter, de Neptune et de Crs, dont le vainqueur normand fit un
+trophe l'historien et l'aptre du Christ.
+
+Outre son dme et son collge, Salerne possde six autres glises, une
+maison des orphelins, un thtre et deux foires; ce qui, en mars et
+en septembre, rend pendant quelques jours la Salerne moderne
+l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.
+
+Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastre de la Trinit;
+mais nous voulions visiter au moins la petite glise qui se trouve sur
+la route, et laquelle se rattache une de ces potiques traditions
+comme les souverains normands en crivaient avec la pointe de leur
+pe. Un jour que Roger, premier fils de Tancrde et pre de Roger II,
+qui fut roi de Sicile, montait au monastre de la Trinit avec le pape
+Grgoire VII, le pape, fatigu de la route, descendit de la mule qu'il
+montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit son tour de
+son cheval, et, tirant son pe, il traa une ligne circulaire autour
+de la pierre o se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne
+trace, il dit:--Ici il y aura une glise. L'glise s'leva la
+parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant
+de l'autel du milieu du choeur, on voit encore sortir la pointe du
+rocher o s'assit Grgoire-le-Grand.
+
+Voil ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exil et
+fugitif: c'tait alors l're puissante de l'glise. Cent ans plus
+tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trne pontifical.
+
+En descendant de l'glise nous retrouvmes heureusement notre
+speronare dans le port de Salerne. Nous nous tions informs des
+moyens de nous rendre Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture,
+ft-ce mme un calessino, ne pouvait nous conduire que jusqu la
+Cara, et qu'arrivs l il nous faudrait faire cinq six milles pied
+pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec
+Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jug
+de toute inutilit de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal
+pour se rendre l'une et l'autre de ces deux villes; nous
+remontmes donc bord, et la nuit tombante nous sortmes du port de
+Salerne pour nous rveiller dans celui d'Amalfi.
+
+Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons parses sur la rive,
+ses roches qui la dominent, et son chteau en ruines qui domine ses
+roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par
+mer; elle se dessine alors en amphithtre et prsente d'un seul coup
+d'oeil toutes ses beauts qui lui ont mrit d'tre cite par Boccace
+comme une des plus dlicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps
+de Boccace Amalfi tait presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi
+est peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets
+de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'aprs chaque pluie
+d't elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont l les dons
+de Dieu que les hommes n'ont pu lui ter: tout le reste, grandeur,
+puissance, commerce, libert, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne
+lui reste que le souvenir de ce qu'elle a t, c'est--dire ce que le
+ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le
+ver le ronge.
+
+En effet, peu de villes ont un pass comme celui d'Amalfi.
+
+En 1135 on y trouve les _Pandectes_ de Justinien.
+
+En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.
+
+Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.
+
+Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe
+de toute souverainet populaire, prennent naissance dans ce petit
+coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses
+grandeurs passes que la rputation de faire le meilleur macaroni qui
+se ptrisse de Chambry Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna.
+
+Entre ses cascades est une fonderie o l'on fabrique le fer qui se
+tire de l'le d'Elbe, cet autre royaume dchu, qui ne subsistera dans
+l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal un gant.
+
+C'est Atrani, petit village situ quelques centaines de pas
+d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abrviation
+familire au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce
+souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des
+monuments les plus curieux que prsente l'Italie: ce sont les
+bas-reliefs en bronze des portes de l'glise de San-Salvatore, et qui
+datent de 1087, poque o la rpublique d'Amalfi tait arrive son
+apoge. Ces portes, consacres saint Sbastien, furent commandes
+par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son me: _pro mercede
+animae suae_. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait
+mis l'me du seigneur Pantaleone en tat de pch mortel, on l'avait
+oubli, en songeant sans doute que, quel qu'il ft, il tait dignement
+rachet.
+
+Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grce au pome
+de Scribe, la musique d'Auber et la rvolution de Belgique, on
+nous permettra, quand nous en serons l, de nous arrter sur la place
+du March-Neuf Naples, pour donner quelques dtails inconnus,
+peut-tre, sur ce hros des lazzaronis, roi pendant huit jours,
+insens pendant quatre, massacr comme un chien, tran aux gmonies
+comme un tyran, apothos comme un grand homme et rvr comme un
+saint.
+
+Le chteau qui domine la ville, et dont nous avons dj parl, est
+un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama
+admirable. Nous y tions vers les trois heures de l'aprs-midi,
+lorsque, au-dessous de nous, nous vmes notre speronare qui
+appareillait, et qui bientt s'loigna du rivage pour aller nous
+attendre Naples. Nous changemes des signaux avec le capitaine,
+qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que
+nous avions gravie grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous
+qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille
+ascension, et qui nous rpondit de confiance. Nous fmes aussi
+remarqus par Pietro, qui se mit aussitt danser une tarentelle
+notre honneur. C'tait la premire fois que nous le voyions se livrer
+ cet exercice depuis l'chec qu'il avait prouv San-Giovanni le
+soir du fameux tremblement de terre.
+
+Au reste, par une de ces singularits inexplicables qui se
+reprsentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources
+de ce cataclysme fussent, selon toute probabilit, dans les foyers
+souterrains du Vsuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces
+montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient prouv qu'une
+lgre secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, situe moiti
+chemin de ces deux volcans, tait peu prs ruine.
+
+Nous n'emes pas besoin de redescendre jusqu' Amalfi pour trouver un
+guide: deux jeunes ptres gardaient quelques chvres au pied d'une
+glise voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous
+la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant
+la gnrosit de nos excellences, se mit trotter devant nous sur le
+chemin prsum de la Cava; je dis prsum, car aucune trace n'existait
+d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin
+nous arrivmes un endroit o une espce de sentier commenait se
+dessiner imperceptiblement; cette apparence de route tait le chemin;
+deux heures aprs nous tions dans la ville bien-aime de Filangieri,
+qui y composa en grande partie son clbre trait de la Science de la
+lgislation.
+
+En rcompense de sa peine notre guide reut la somme de cinq carlins;
+ sa joie nous nous apermes que notre gnrosit dpassait de
+beaucoup ses esprances: il nous avoua mme que, de sa vie, il ne
+s'tait vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la
+tte ne lui tournt comme son compatriote Masaniello.
+
+Le mme soir nous fmes prix avec le propritaire d'un calessino, qui,
+moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain Naples.
+Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava la capitale du
+royaume des Deux-Sielles, une des conditions du trait fut qu' moiti
+chemin, c'est--dire Torre dell'Annunziata, nous trouverions un
+cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands
+dieux qu'il possdais justement cet endroit une curie o nous
+trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous
+recmes ses arrhes.
+
+Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la
+France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui
+donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit march
+meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sr qu'ils
+partissent. C'est ici peut-tre l'occasion de dire quelques paroles de
+cette miraculeuse locomotive qu'on dsigne, de Salerne Gaete, sous
+le nom de _calessino_, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans
+aucun lieu du monde.
+
+Le calessino a, selon toute probabilit, t destin, par son
+inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espce de
+tilbury peint de couleurs vives et dont le sige a la forme d'une
+grande palette de soufflet laquelle on ajouterait les deux bras d'un
+fauteuil. Quand le calessino touchait son enfance, le propritaire
+primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait cette palette et
+conduisait lui-mme: voil, du moins, ce que semblent m'indiquer
+les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du
+calessino.
+
+Dans notre poque de civilisation perfectionne, le calessino charrie
+d'ordinaire, toujours attel d'un seul cheval, et sans avoir rien
+chang sa forme, de dix personnes au moins quinze personnes au
+plus. Voici comment la chose s'opre. Ordinairement, un gros moine,
+au ventre arrondi et la face rubiconde, occupe le centre de
+l'agglomration d'tres humains que le calessino emporte avec lui au
+milieu du tourbillon de poussire qu'il soulve sur la route. Derrire
+le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher
+conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de
+l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une frache
+nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne
+de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du
+soufflet o est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants,
+frres ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrire le cocher
+se hissent, la manire des laquais de grande maison, deux ou trois
+lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un
+caleon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tte, leur amulette
+au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides
+aspirants, cicerone surnumraires qui connaissent leur Herculanum
+la lettre et leur Pompia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet
+suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues,
+quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se
+plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq huit
+ans, qui appartiennent on ne sait qui, qui vivent on ne sait de
+quoi, qui vont on ne sait o. Tout cela, moine, cocher, nourrice,
+paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de
+quinze: calculez et vous aurez votre compte.
+
+Ce qui n'empche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand
+galop.
+
+Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses dsagrments:
+parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout
+son chargement sur un des bas-cts de la route.
+
+Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relve,
+on le tte, on s'informe s'il n'a rien de cass; et lorsqu'on est
+rassur sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le
+cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et
+les gamins d'eux-mmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en
+inquite, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans
+cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres.
+
+C'tait dans une machine de ce genre que nous devions oprer notre
+voyage de la Cava Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions
+tenir, Jadin et moi, sur le sige, le cocher devait, comme d'habitude,
+se tenir derrire nous, et Milord se coucher nos pieds.
+
+De plus, et pour surcrot de prcaution, nous devions, comme nous
+l'avons dit, changer de cheval Torre dell'Annunziata; c'taient
+les conventions faites, du moins, et pour rpondre de l'excution
+desquelles le cocher nous avait donn des arrhes.
+
+A sept heures, heure indique, le calessino tait la porte de
+l'htel. Il n'y avait rien dire pour l'exactitude: d'un autre ct,
+le sige tait vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval,
+qui ne pouvait croire une pareille bonne fortune, secouait ses
+grelots d'un air de joie ml de doute. Nous montmes, Jadin, moi et
+Milord; nous prmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit
+entendre un petit roulement de lvres, pareil celui dont le chasseur
+se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partmes comme le
+vent.
+
+Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquitude: il se passait
+immdiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait
+pas naturel. Bientt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un
+froncement de lvres qui dcouvrait ses deux mchoires depuis les
+premires canines jusqu'aux dernires molaires: c'tait un signe
+auquel il n'y avait pas se tromper; aussi, presque aussitt, Milord
+fit une volte. Mais, notre grand tonnement, il tourna sur lui-mme
+comme sur un pivot: sa queue tait passe travers la natte qui
+formait le plancher du calessino, et une force suprieure l'empchait
+de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle,
+d'ordinaire, il tait fort jaloux. Des clats de rire, qui suivirent
+immdiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent qui
+il avait affaire. Nous avions nglig de visiter le filet qui pendait
+au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait la porte, il
+s'tait rempli de son chargement ordinaire.
+
+Jadin tait furieux de l'humiliation que venait d'prouver Milord;
+mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les
+enfants jusqu' moi. Seulement, on s'arrta et on fit des conditions
+avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur
+filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs l'endroit
+de Milord. Le trait conclu, nous repartmes au galop.
+
+Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre
+cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous
+retournmes, et nous vmes une seconde tte au-dessus de son paule:
+c'tait celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment
+o nous nous tions arrts pour profiter de l'occasion qui se
+prsentait, de revenir jusqu' Naples avec nous. Notre premier
+mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gne et de le prier de
+descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait,
+d'un ton si clin, souhait le bonjour nos excellences, que nous
+ne pouvions pas rpondre cette politesse par un affront; nous le
+laissmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanit, mais en
+recommandant au cocher de borner l sa libralit.
+
+Un peu au del de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous
+demandant si nous ne nous arrtions pas Pompia, et en nous offrant
+de nous en faire les honneurs. Nous le remercimes de sa proposition
+obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre
+directement Naples, nous l'invitmes aller offrir ses services
+d'autres qu' nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restt o
+il tait jusqu' Pompia. La demande tait trop peu ambitieuse pour
+que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard.
+Seulement, arriv Pompia, il nous dit, qu'en y rflchissant bien,
+c'tait Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre
+permission il ne nous quitterait que l. Nous eussions perdu tout le
+mrite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout.
+La permission fut tendue jusqu' Torre dell'Annunziata.
+
+A Torre dell'Annunziata nous nous arrtmes, comme la chose tait
+convenue, pour djeuner et pour changer de cheval. Nous djeunmes
+d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation
+ l'huile pouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit tait
+assaisonn; puis nous appelmes notre cocher, qui se rendit notre
+invitation de l'air le plus dgag du monde. Nous ne doutions donc pas
+que nous ne pussions nous remettre immdiatement en route, lorsqu'il
+nous annona, toujours avec son mme air riant, qu'il ne savait
+pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouv Torre
+dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il
+est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien,
+et que le cheval ne se serait pas plutt repos une heure, que nous
+repartirions plus vite que nous n'tions venus. Au reste, l'accident,
+nous assurait-il, tait des plus heureux, puisqu'il nous offrait une
+occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, son avis,
+les plus curieuses du royaume de Naples.
+
+Nous nous serions fchs que cela n'aurait avanc rien. D'ailleurs,
+il faut le dire, il n'y a pas de peuple l'endroit duquel la colre
+soit plus difficile qu' l'endroit du peuple de Naples; il est si
+grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher
+dispute polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui
+abandonnmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis
+nous passmes l'curie, o nous fmes donner devant nous double
+ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous
+venions de recevoir, nous nous mmes en qute des curiosits de Torre
+dell'Annunziata.
+
+Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-mme.
+Ainsi nomm d'une chapelle rige en 1319 et d'une tour que fit lever
+Alphonse I'er, il fut brl je ne sais combien de fois par la lave du
+Vsuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebti toujours la
+mme place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances
+de destruction, le roi Charles III y tablit une fabrique de
+poudre; si bien qu' la dernire irruption les pauvres diables qui
+l'habitaient, placs entre le volcan de Dieu et celui des hommes,
+manqurent la fois de brler et de sauter, ce qui, grce la
+prvoyance de leur souverain, offrait du moins leur mort une
+variante que les autres n'avaient point.
+
+Le seul monument de Torre dell'Annunziata, part celui qui lui a fait
+donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa
+coquette glise de Saint-Martin, vritable bonbonnire la manire de
+Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux
+qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du
+cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrt par la mort, n'eut
+pas le temps de terminer la toile de la Nativit qu'il peignait pour
+le matre-autel.
+
+Au-dessus de la porte est la fameuse Dposition de la croix par
+Stanzioni, laquelle doit sa rputation plus encore la jalousie
+qu'elle inspira l'Espagnolet qu' son mrite rel. Cette jalousie
+tait telle, que ce dernier, ayant donn aux moines qui elle
+appartenait le conseil de la nettoyer, mla l'eau dont ils se
+servirent une substance corrosive qui la brla en plusieurs endroits.
+Stanzioni aurait pu rparer cet accident, les moines dsols l'en
+supplirent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache
+la vie de son rival.
+
+Au reste, c'tait une chose curieuse que ces haines de peintre
+peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin
+et Barroccio meurent empoisonns; deux lves de Geni, lve du Guide,
+attirs sur une galre, disparaissent sans que jamais on ait pu
+apprendre ce qu'ils taient devenus; le Guide et le chevalier
+d'Arpino, menacs d'une mort violente, sont obligs de s'enfuir de
+Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut
+la vie la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au
+couteau de chasse qu'il portait au ct.
+
+Il est vrai aussi que c'tait le temps des chefs-d'oeuvre.
+
+En revenant l'htel, nous retrouvmes notre calessino attel: le
+pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration
+d'avoine, mais sa charge s'tait augmente de deux lazzaronis et d'un
+second gamin.
+
+Nous vmes qu'il tait inutile d protester contre l'envahissement, et
+nous rsolmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y
+opposer. En arrivant Resina nous tions au complet, et rien ne nous
+manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas mme la
+nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la
+double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point
+empch notre cheval d'aller toujours au galop.
+
+A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur
+de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le
+plus de bruit sur la surface de la terre: ses glises sont pleines
+de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonns de grelots, ses
+lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout
+cela sonne, tinte, crie ternellement. La nuit mme, aux heures o
+toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose
+qui remue, s'agite et frmit Naples. De temps en temps une voix
+puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vsuve
+qui gronde et qui prend part au concert ternel; mais quelques efforts
+qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus
+terrible et plus menaant ml tous ces bruits.
+
+Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'tait jointe nous,
+oubliant de nous dire adieu comme elle avait oubli de nous dire
+bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'et point sa
+part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la
+Maddalena, les deux gamins sautrent bas des brancards; la
+fontaine des Carmes, nous nous arrtmes pour laisser descendre la
+nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissrent
+couler terre; Mergellina, notre pcheur disparut. En arrivant
+ l'htel, nous croyons n'tre plus possesseurs que des enfants du
+filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vmes que le filet
+tait vide. Grce nous, chacun tait arriv sa destination.
+
+Grce notre quipage et notre suite, on n'avait pas fait attention
+ nous, et nous tions rentrs Naples sans qu'on nous et mme
+demand nos passe-ports.
+
+Comme notre premire arrive, nous descendmes l'htel de la
+Vittoria, le meilleur et le plus lgant de Naples, situ la fois
+sur Chiaja et sur la mer; et le mme soir, au clair de la lune, nous
+crmes reconnatre notre speronare, qui se balanait l'ancre cent
+pas de nos fentres.
+
+Nous ne nous tions pas tromps: le lendemain, peine tions-nous
+levs qu'on nous annona que le capitaine nous attendait accompagn de
+tout son quipage. Le moment tait venu de nous sparer de nos braves
+matelots.
+
+Il faut avoir vcu pendant trois mois isols sur la mer et d'une vie
+qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le
+capitaine au navire, le passager l'quipage. Quoique nos sympathies
+se fussent principalement fixes sur le capitaine, sur Nunzio, sur
+Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du dpart taient
+devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en
+recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me
+pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignit,
+je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons
+pas revus, et peut-tre ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on
+leur parle de nous, qu'on s'informe auprs d'eux des deux voyageurs
+franais qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'anne 1835, et je
+suis sr que notre souvenir sera aussi prsent leur coeur que leur
+mmoire est prsente notre esprit.
+
+Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue
+de Naples Messine sous l'invocation de la _Madone du pied de la
+grotte._
+
+
+
+
+FIN DU SECOND VOLUME.
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+ * * * * *
+
+Chap. X. Le prophte
+
+ XI. Trence le tailleur
+
+ XII. Le Pizzo
+
+ XIII. Mada
+
+ XIV. Bellini
+
+ XV. Cosenza
+
+ XVI. Terre Moti
+
+ XVII. Retour
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***
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+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
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+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
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+<p id="id00006">*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****</p>
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+<p id="id00007" style="margin-top: 2em">Title: Le Capitaine Arena</p>
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+<p id="id00008">Author: Alexandre Dumas</p>
+
+<p id="id00009">Release Date: August, 2005 [EBook #8692]
+[This file was first posted on August 2, 2003]
+Last Updated: October 4, 2016
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+
+<p id="id00010">Edition: 10</p>
+
+<p id="id00011">Language: French</p>
+
+<p id="id00012">Character set encoding: Utf-8</p>
+
+<p id="id00013">*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***</p>
+
+<p id="id00014" style="margin-top: 4em">Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online
+Distributed Proofreading Team.</p>
+
+<p id="id00015" style="margin-top: 3em">LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)</p>
+
+<h5 id="id00016">Volume 2</h5>
+
+<h4 id="id00017" style="margin-top: 2em">CHAPITRE X.</h4>
+
+<h4 id="id00018" style="margin-top: 2em">LE PROPHÈTE.</h4>
+
+<p id="id00019">En arrivant à bord nous trouvâmes le pilote assis, selon son habitude,
+au gouvernail, quoique le bâtiment fût à l'ancre, et que par
+conséquent il n'eût rien à faire à cette place. Au bruit que nous
+fîmes en remontant à bord, il éleva sa tête au-dessus de la cabine
+et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose à lui dire. Le
+capitaine, qui partageait la déférence que chacun avait pour Nunzio,
+passa aussitôt à l'arrière. La conférence dura dix minutes à peu près;
+pendant ce temps les matelots de leur côté s'étaient entre eux et
+formaient un groupe qui paraissait assez préoccupé; nous crûmes qu'il
+était question de l'aventure de Scylla, et nous ne fîmes pas autrement
+attention à ces symptômes d'inquiétude.</p>
+
+<p id="id00020">Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit à nous.</p>
+
+<p id="id00021">—Est-ce que leurs excellences tiennent toujours à partir demain? nous
+demandat-il.</p>
+
+<p id="id00022">—Mais, oui, si la chose est possible, répondis-je.</p>
+
+<p id="id00023">—C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons
+le vent contraire pour sortir du détroit.</p>
+
+<p id="id00024">—Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sûr?</p>
+
+<p id="id00025">—Oh! dit Pietro, qui s'était approché de nous avec tout l'équipage,
+si le vieux l'a dit, dame! c'est l'Évangile. L'a-t-il dit, capitaine?</p>
+
+<p id="id00026">—Il l'a dit, répondit gravement celui auquel la question était
+adressée.</p>
+
+<p id="id00027">—Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il
+avait la mine toute gendarmée: n'est-ce pas, les autres?</p>
+
+<p id="id00028">Tout l'équipage fit un signe de tête qui indiquait que, comme Pietro,
+chacun avait remarqué la préoccupation du vieux prophète.</p>
+
+<p id="id00029">—Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a
+l'habitude de souffler longtemps?</p>
+
+<p id="id00030">—Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus,
+quelquefois moins.</p>
+
+<p id="id00031">—Et alors on ne peut pas sortir du détroit?</p>
+
+<p id="id00032">—C'est impossible.</p>
+
+<p id="id00033">—Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?</p>
+
+<p id="id00034">—Eh! vieux! dit le capitaine.</p>
+
+<p id="id00035">—Présent, dit Nunzio eu se levant derrière sa cabine.</p>
+
+<p id="id00036">—Pour quelle heure le vent?</p>
+
+<p id="id00037">Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis
+se retournant de notre côté:</p>
+
+<p id="id00038">—Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures,
+un instant après que le soleil sera couché.</p>
+
+<p id="id00039">—Ce sera entre huit et neuf heures, répéta le capitaine avec la même
+assurance que si c'eût été Matthieu Lænsberg ou Nostradamus qui lui
+eût adressé la réponse qu'il nous transmettait.</p>
+
+<p id="id00040">—Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir
+tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu
+que nous arrivions à gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.</p>
+
+<p id="id00041">—Si vous le voulez absolument, répondit directement le pilote, on
+tâchera.</p>
+
+<p id="id00042">—Eh bien, tâchez-donc alors.</p>
+
+<p id="id00043">—Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun à son poste. En un
+instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut à la
+besogne; l'ancre fut levée, et le bâtiment, tournant lentement son
+beaupré vers le cap Pelore, commença de se mouvoir sous l'effort de
+quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un
+souffle de vent ne traversait.</p>
+
+<p id="id00044">Cependant il était évident que, quoique notre équipage eût obéi sans
+réplique à l'ordre donné, c'était à contre-cœur qu'il se mettait en
+route; mais, comme cette espèce de nonchalance pouvait bien venir
+aussi du regret que chacun avait de s'éloigner de sa femme ou de sa
+maîtresse, nous n'y fîmes pas grande attention, et nous continuâmes
+d'espérer que Nunzio mentirait cette fois à son infaillibilité
+ordinaire.</p>
+
+<p id="id00045">Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu à peu, et tout en
+dissimulant cette intention, s'étaient rapprochés des côtes de Sicile,
+se trouvèrent à un demi-quart de lieue à peu près du village de La
+Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencèrent à encombrer
+la côte. Je vis bien quel était le but de cette manœuvre, attribuée
+simplement au courant, et j'allai au-devant du désir de ces braves
+gens en les autorisant, non pas à débarquer, ils ne le pouvaient pas
+sans patente, mais à s'approcher du rivage à une assez faible distance
+pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs
+adieux. Ils profitèrent de la permission, et en une vingtaine de
+coups de rames ils se trouvèrent à portée de la voix. Au bout d'une
+demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous
+n'avions pas de temps à perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter
+les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on
+se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait
+sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.</p>
+
+<p id="id00046">Comme cette disposition atmosphérique me portait tout naturellement
+au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double
+rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande
+curiosité pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et
+j'allai me coucher.</p>
+
+<p id="id00047">Je dormais depuis trois ou quatre heures à peu près, et tout en
+dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
+quelque chose d'étrange, lorsqu'enfin je fus complétement réveillé par
+le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête et par le cri bien
+connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux,
+ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement
+d'oscillation imprimé au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux
+de savoir ce qui se passait, je me traînai jusqu'à la porte de
+derrière de la cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote.
+Je fus bientôt au fait: au moment oùù je l'ouvrais, une vague qui
+demandait à entrer juste au moment où je voulais sortir m'attrapa en
+pleine poitrine, et m'envoya bientôt à trois pas en arrière, couvert
+d'eau et d'écume. Je me relevai, mais il y avait inondation complète
+dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos
+lits du déluge. Jadin accourut accompagné du mousse qui portait une
+lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'œil atout, tirait à lui la
+porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout
+à fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui
+heureusement, étant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre
+l'eau. Nous les plaçâmes sur des tréteaux qui les élevaient au-dessus
+des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendîmes nos draps et nos
+couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intérieures
+de notre chambre à coucher; puis, laissant à notre mousse le soin
+d'éponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions,
+nous gagnâmes le pont.</p>
+
+<p id="id00048">Le vent s'était levé comme l'avait dit le pilote et à l'heure qu'il
+avait dit, et, selon sa prédiction, nous était tout à fait contraire.
+Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous étions
+plus à l'aise, et nous courions des bordées dans l'espérance de gagner
+un peu de chemin; mais il résultait de cette manœuvre que la mer
+nous battait en plein travers, et que de temps en temps le bâtiment
+s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer.
+Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan incliné comme un toit,
+nos matelots couraient de l'avant en arrière avec une célérité à
+laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous
+cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions véritablement rien.
+De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau;
+aussitôt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le
+speronare, le beaupré dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent
+arrivait bruissant, et, chargé de pluie, sifflait à travers nos mâts
+et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues, prenant notre
+speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix.
+En même temps, à la lueur de deux ou trois éclairs qui accompagnaient
+chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordées nous
+avaient rapprochés des uns ou des autres, ou les rivages de la
+Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours à la même distance: ce
+qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre
+petit bâtiment se comportait à merveille et faisait des efforts inouïs
+pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.</p>
+
+<p id="id00049">Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant
+ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'élevèrent
+pas une récrimination contre la volonté qui les mettait aux prises
+avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce temps, je demandai
+combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des
+bordées; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous
+répondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je
+m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et
+j'appris que, selon toute probabilité, nous en aurions encore pour
+trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions à
+conserver sur le vent et la mer le même avantage, nous pouvions faire
+à peu, près huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la
+fatigue, et je prévins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans
+le détroit, nous renoncions momentanément à aller plus avant. Cette
+intention pacifique était à peine formulée par moi que, transmise
+immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue de tout
+l'équipage. Le speronare tourna sur lui-même comme par enchantement;
+la voile latine et la voile de foc se déployèrent dans l'ombre, et le
+petit bâtiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrière
+avec la rapidité d'un cheval de course. Dix minutes après, le mousse
+vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle
+était parfaitement séchée, et que nous y retrouverions nos lits, qui
+nous attendaient dans le meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes
+pas redire deux fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque
+devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormîmes au
+bout de quelques instants.</p>
+
+<p id="id00050">Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit dont nous étions
+partis la veille: il ne tenait qu'à nous de croire que nous n'avions
+pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un
+peu agité. Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en
+point, nous nous approchâmes de lui avec une vénération encore plus
+grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries à
+l'endroit du temps. Ses prévisions n'étaient pas consolantes: à son
+avis, le temps était complétement dérangé pour huit ou dix jours; et
+il y avait même dans l'air quelque chose de fort étrange, et qu'il ne
+comprenait pas bien. Il résultait donc des observations atmosphériques
+de Nunzio que nous étions cloués à San-Giovanni pour une semaine au
+moins. Quant à renouveler l'essai que nous venions de faire et qui
+nous avait si médiocrement réussi, il ne fallait pas même le tenter.</p>
+
+<p id="id00051">Notre parti fut pris à l'instant même. Nous déclarâmes au capitaine
+que nous donnions six jours au vent pour se décider à passer du nord
+au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'était pas décidée
+faire sa <i>saute</i>, nous nous en irions tranquillement par terre, à
+travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à
+pied, tantôt à mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement
+par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier
+souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.</p>
+
+<p id="id00052">Rien ne met le corps et l'âme à l'aise comme une résolution prise,
+fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre.
+A peine la nôtre fut-elle arrêtée que nous nous occupâmes de nos
+dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le
+comprend bien, étaient plus que médiocres; pour rien au monde je
+n'aurais voulu remettre le pied à Messine. Nous décidâmes donc que
+nous demeurerions sur notre speronare; en conséquence on s'occupa à
+l'instant même de le tirer à terre, afin que nous n'eussions pas même
+à supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais
+temps se fait sentir jusqu'au milieu du détroit. Chacun se mit à
+l'œuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carène
+antique, était tiré sur le sable du rivage, étayé à droite et à gauche
+par deux énormes pieux, et orné à son babord d'une échelle à l'aide de
+laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une
+tente fut établie de l'arrière au grand mât, afin que noua pussions
+nous promener, lire ou travailler à l'abri du soleil et de la pluie.
+Moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une
+demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure
+auberge de San-Giovanni.</p>
+
+<p id="id00053">Le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu:
+Jadin avait ses croquis à repasser; et moi, pendant mes longues
+rêveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais à peu près
+arrêté le plan de mon drame de <i>Paul Jones</i>, dont il ne me restait
+plus que quelques caractères à mettre en relief et quelques scènes à
+compléter. Je résolus donc de profiter de cette espèce de quarantaine
+pour achever ce travail préparatoire, qui devait recevoir à Naples son
+exécution, et dès le soir même je me mis à l'œuvre.</p>
+
+<p id="id00054">Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la
+permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le
+vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à
+bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La
+permission fut accordée à ces conditions.</p>
+
+<p id="id00055">Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio;
+et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la
+bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et
+se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle
+venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces
+villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était
+ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler;
+et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits
+siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le
+cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques
+peut-être, décidé du succès de l'ouvrage.</p>
+
+<p id="id00056">Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé.
+Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de
+partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de
+revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le
+capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves
+gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de
+nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver
+dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer
+tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de
+garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au
+dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous
+en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du
+village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de
+leurs jardins.</p>
+
+<p id="id00057">Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté
+ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort
+confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives
+indulgents.</p>
+
+<p id="id00058">Après le dîner, auquel assista une partie de la population de
+San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la
+tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin
+de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un
+instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un
+en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste
+du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé
+une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut
+resplendissant.</p>
+
+<p id="id00059">Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur
+le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs
+et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous
+plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles,
+et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des
+spectateurs.</p>
+
+<p id="id00060">La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro:
+aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le
+prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là,
+disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la
+Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout
+du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas
+trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce
+qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des
+Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit
+Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon
+oreille, et me dit tout bas:</p>
+
+<p id="id00061">—Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien
+heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.</p>
+
+<p id="id00062">A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le
+rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon
+de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce
+beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa
+toilette.</p>
+
+<p id="id00063">Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens,
+et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné,
+ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les
+applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se
+dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la
+voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas
+duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi,
+et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une
+certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle
+qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main
+droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il
+s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont.
+C'était, comme on dit en style de coulisses, <i>soigner son entrée.</i>
+Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en
+réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.</p>
+
+<p id="id00064">Alors commença entre Pietro et le nouveau venu une véritable lutte
+chorégraphique. Nous croyions connaître Pietro depuis le temps que
+nous le pratiquions, mais nous, fûmes forcés d'avouer que c'était
+la première fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute
+sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours
+auxquels il se livra, étaient quelque chose de fantastique; mais tout
+ce que faisait Pietro était à l'instant même répété par Agnolo
+comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une méthode
+supérieure. Pietro était le danseur de la nature, Agnolo était celui
+de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine
+fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord
+dans sa tête, puis que les jambes obéissaient à l'ordre donné; chez
+Agnolo, point: tout était instantané, l'art était arrivé à ressembler
+à de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut
+degré auquel l'art puisse atteindre. Il en résulta que Pietro,
+haletant, essoufflé, au bout de sa force et de son haleine, après
+avoir épuisé tout son répertoire, tomba les jambes croisées sous lui
+en jetant son cri de défaite habituel, sans conséquence lorsque la
+chose se passait devant nous, c'est-à-dire en famille, mais qui
+acquérait une bien autre gravité en face d'un rival comme Agnolo.
+Quant à Agnolo, comme la fête commençait à peine pour lui, il laissa
+quelques minutes à Pietro pour se remettre; puis, voyant que son
+antagoniste avait sans doute besoin d'une trêve plus longue, puisqu'il
+ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses
+exercices.</p>
+
+<p id="id00065">Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence à soutenir, fut
+lui-même, c'est-à-dire véritablement un beau danseur, non pas comme on
+l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne,
+en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent
+passées en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son
+chapeau, son bouquet, devinrent l'un après l'autre les accessoires de
+ce petit drame chorégraphique, qui exprima tour à tour tous les degrés
+de la passion, et qui, après avoir commencé par la rencontre presque
+indifférente du danseur et de sa danseuse, avoir passé par les
+différentes phases d'un amour combattu puis partagé, finit par toute
+l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous étions approchés comme
+les autres pour voir cette représentation vraiment théâtrale, et, au
+risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mêlions
+nos applaudissements à ceux de la foule, lorsque les cris de <i>La danse
+du Tailleur, La danse du Tailleur!</i> retentirent, proférés d'abord
+par deux ou trois personnes, puis ensuite répétés frénétiquement
+non-seulement par les invités qui se trouvaient à bord, mais encore
+par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna
+vers nous, comme pour dire que puisqu'il était notre hôte il ne ferait
+rien qu'avec notre consentement, nous joignîmes alors nos instances à
+celles qui le sollicitaient déjà. Alors Agnolo, saluant gracieusement
+la foule, fit signe qu'il allait se rendre au désir qu'on lui
+exprimait. Cette condescendance fut à l'instant même accueillie par
+des applaudissements unanimes, et la musique commença une ritournelle
+bizarre, qui eut le privilége d'exciter à l'instant même l'hilarité
+parmi tous les assistants.</p>
+
+<p id="id00066">Comme j'ai le malheur d'avoir là compréhension très-difficile à
+l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce
+que c'était que la danse du Tailleur.</p>
+
+<p id="id00067">—Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils
+en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est
+pas étonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcières en Calabre.</p>
+
+<p id="id00068">—Mais enfin, à quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?</p>
+
+<p id="id00069">—C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, maître Térence, qui a
+fait <i>gratis</i> une paire de culottes au diable; à la condition que le
+diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emportée tout
+de même.</p>
+
+<p id="id00070">—Bah!</p>
+
+<p id="id00071">—Oh! parole d'honneur:</p>
+
+<p id="id00072">—Comment cela?</p>
+
+<p id="id00073">—En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.</p>
+
+<p id="id00074">—Vraiment?</p>
+
+<p id="id00075">—Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez à<br/>
+
+Catanzaro, vous pourrez le voir.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00076">—Qui? le diable?</p>
+
+<p id="id00077">—Non, ce gueux de Térence. C'est arrivé il n'y a pas plus de dix ans,
+au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont
+tous des sorciers et des sorcières en Calabre.</p>
+
+<p id="id00078">—Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?</p>
+
+<p id="id00079">—Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis
+d'ailleurs je n'aime pas beaucoup à parler de toutes ces histoires-là
+où le diable joue un rôle, attendu que, comme vous le savez, il y a
+déjà eu dans ma famille une histoire de sorcière. Mais vous allez
+traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun
+accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de
+maître Térence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.</p>
+
+<p id="id00080">—Vous croyez?</p>
+
+<p id="id00081">—Oh! j'en suis sûr.</p>
+
+<p id="id00082">Je pris mon album, et j'écrivis dessus en grosses lettres:</p>
+
+<p id="id00083"><i>«Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de maître Térence de
+Catanzaro, qui a fait</i> gratis <i>une paire de culottes au diable, à la
+condition que le diable emporterait sa femme.»</i></p>
+
+<p id="id00084">Et je revins à Agnolo.</p>
+
+<p id="id00085">La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la
+ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de
+commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était
+exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner
+une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la
+<i>Tentation</i>, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens,
+la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre
+du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne
+pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me
+paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais
+bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son
+fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces
+différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire,
+que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur.
+Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée,
+et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un
+caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il
+faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et
+le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le
+second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient,
+Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les
+autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui,
+perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine.
+Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule:</p>
+
+<p id="id00086">—Excellence? dit-il.</p>
+
+<p id="id00087">—Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.</p>
+
+<p id="id00088">—Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose
+de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses
+qui révoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en
+prières.</p>
+
+<p id="id00089">—Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?</p>
+
+<p id="id00090">—Jésus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.</p>
+
+<p id="id00091">Cette judicieuse remarque fur immédiatement suivie d'un cri général de
+terreur. Le bâtiment vacilla comme s'il était encore en pleine mer. Un
+des deux étais qui le soutenaient glissa le long de sa carène, et
+le speronare, versant comme une voiture à laquelle deux roues
+manqueraient à la fois du même côté, nous envoya tous, danseurs,
+musiciens et assistants, rouler pêle-mêle sur le sable!</p>
+
+<p id="id00092">Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible à décrire;
+chacun se releva et se mit à fuir de son côté, sans savoir où. Quant
+à moi, n'ayant plus aucune idée, grâce à la culbute que je venais de
+faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer,
+quand une main me saisit et m'arrêta. Je me retournai, c'était le
+pilote.</p>
+
+<p id="id00093">—Où allez-vous, excellence? me dit-il.</p>
+
+<p id="id00094">—Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais
+avec vous, ça m'est égal.</p>
+
+<p id="id00095">—Nous n'avons nulle part à aller, excellence; et ce que nous pouvons
+foire de mieux, c'est d'attendre.</p>
+
+<p id="id00096">—Eh bien! dit Jadin en arrivant à son tour tout en crachant le sable
+qu'il avait dans la bouche, en voilà une de cabriole!</p>
+
+<p id="id00097">—Vous n'avez rien? lui demandai-je.</p>
+
+<p id="id00098">—Moi, rien du tout; je suis tombé sur Milord que j'ai manqué
+étouffer, voilà tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la
+parole à son chien de son fausset le plus agréable, il a donc sauvé la
+vie à son maître. Milord se ramassa sur lui-même et agita vivement sa
+queue en témoignage du plaisir qu'il éprouvait d'avoir accompli sans
+s'en douter une si belle action.</p>
+
+<p id="id00099">—Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p id="id00100">—Il est arrivé, dit Jadin en haussant les épaules, que ces
+imbéciles-là ont mal assuré les pieux, et qu'un des supports ayant
+manqué, le speronare à fait comme quand Milord secoue ses puces.</p>
+
+<p id="id00101">—C'est-à-dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secoué les
+siennes.</p>
+
+<p id="id00102">—Comment?</p>
+
+<p id="id00103">—Écoutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.</p>
+
+<p id="id00104">Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient
+comme des fous en criant: <i>Terre moto, terre moto!</i></p>
+
+<p id="id00105">—Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de
+terre? demandai-je.</p>
+
+<p id="id00106">—Ni plus ni moins, dit le pilote.</p>
+
+<p id="id00107">—Parole d'honneur? fit Jadin.</p>
+
+<p id="id00108">—Parole d'honneur, reprit Nunzio.</p>
+
+<p id="id00109">—Eh bien! pilote, touchez-là, dit Jadin, je suis enchanté.</p>
+
+<p id="id00110">—De quoi? demanda gravement Nunzio.</p>
+
+<p id="id00111">—D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous
+croyez que ça se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord,
+il aura donc vu des tempêtes, il aura donc vu des volcans, il aura
+donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!</p>
+
+<p id="id00112">Je me mis à rire malgré moi.</p>
+
+<p id="id00113">—Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Français, je sais bien
+que vous riez de tout. Ça n'empêche pas que dans ce moment-ci la
+moitié de la Calabre est peut-être sens dessus dessous. Ce n'est pas
+qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont
+des hommes.</p>
+
+<p id="id00114">—Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite
+secouée que nous avons ressentie….</p>
+
+<p id="id00115">—Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et
+nous, justement, nous sommes à l'extrémité de la botte, et par
+conséquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du côté de
+Nicastro et de Cosenza, c'est là qu'il doit y avoir eu le plus d'œufs
+cassés; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.</p>
+
+<p id="id00116">—Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de
+l'agrément? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.</p>
+
+<p id="id00117">Et il se mit à battre le briquet, en attendant une seconde secousse.</p>
+
+<p id="id00118">Mais nous attendîmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas,
+et au bout de dix minutes notre équipage, qui dans le premier moment
+s'était éparpillé de tous les côtés, était réuni autour de nous:
+personne n'était blessé, à l'exception de Giovanni qui s'était foulé
+le poignet, et de Pietro qui prétendait s'être donné une entorse.</p>
+
+<p id="id00119">—Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire
+maintenant?</p>
+
+<p id="id00120">—Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, répondit le vieux
+prophète: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je
+crois que c'est fini pour le moment.</p>
+
+<p id="id00121">—Allons, enfants, dit le capitaine, à l'ouvrage! Puis, se retournant
+de notre côté:—Si leurs excellences avaient la bonté … ajouta-t-il.</p>
+
+<p id="id00122">—De quoi faire, capitaine, dites?</p>
+
+<p id="id00123">—De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous
+tant que nous sommes pour en venir à notre honneur; attendu que ces
+fainéants de Calabrais, c'est bon à boire, à manger et à danser; mais
+pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un
+seul!</p>
+
+<p id="id00124">Effectivement, le rivage était complètement désert: hommes, femmes et
+enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez
+naturel pour qu'on ne s'en formalisât point.</p>
+
+<p id="id00125">Quoique réduits à nos propres forces, nous n'en parvînmes pas moins,
+grâce à un mécanisme fort ingénieux inventé par le pilote, à remettre
+le bâtiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait
+glissé fut rétabli en son lieu et place, l'échelle appliquée de
+nouveau à bâbord, et au bout d'une heure à peu près tout était
+aussi propre et aussi en ordre à bord du speronare que si rien
+d'extraordinaire ne s'était passé.</p>
+
+<p id="id00126">La nuit s'écoula sans accident aucun.</p>
+
+<h2 id="id00127" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h5 id="id00128">TÉRENCE LE TAILLEUR.</h5>
+
+<p id="id00129" style="margin-top: 2em">Le lendemain, à six heures du matin, nous vîmes arriver le guide et
+les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage
+important n'était arrivé dans le village; trois ou quatre cheminées
+étaient tombées, voilà tout.</p>
+
+<p id="id00130">Nous convînmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait
+trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent
+changeât, il lui fallait, à lui, douze ou quinze heures: il fut
+convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait
+jusqu'à ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant
+lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours
+écoulés, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans
+la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau
+rendez-vous.</p>
+
+<p id="id00131">Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter
+avec nous le moins d'argent possible, nous prîmes chacun six ou huit
+louis seulement, laissant le reste de notre trésor sous la garde de
+l'équipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en
+règle, nous enfourchâmes nos montures et prîmes congé de nos matelots,
+qui nous promirent de nous recommander tous les soirs à Dieu dans
+leurs prières. Quant à nous, nous leur enjoignîmes de partir au
+premier souffle de vent; ils s'y engagèrent sur leur parole, nous
+baisèrent une dernière fois les mains, et nous nous séparâmes.</p>
+
+<p id="id00132">Nous suivions pour aller à Scylla la route déjà parcourue, et sur
+laquelle par conséquent nous n'avions aucune observation à faire; mais
+comme notre guide était forcé de marcher à pied, attendu qu'après
+nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amené que deux,
+espérant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres
+convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train
+très-ordinaire; encore en arrivant à Scylla nous déclara-t-il que,
+ses mulets n'ayant point mangé avant leur départ, il était de toute
+urgence qu'il les fît déjeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un
+éclaircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme
+toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prétendait
+avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses
+voyageurs. La chose n'était point portée sur le <i>papier</i>; mais, comme
+heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois
+mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses
+conventions à la lettre, à défaut de quoi j'allais aller prévenir
+mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut
+arrêté que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais
+un troisième, et que le prix du mulet absent serait affecté à la
+nourriture des deux mulets présents.</p>
+
+<p id="id00133">Afin de ne pas perdre une heure inutilement à Scylla, nous montâmes,
+Jadin et moi, sur le rocher où est bâtie la forteresse. Là, nous
+relevâmes une petite erreur archéologique: c'est que la citadelle,
+qu'on nous avait dit élevée par Murât, datait de Charles d'Anjou: il y
+avait cinq siècles et demi de différence entre l'un et l'autre de ces
+deux conquérants. Mais le renseignement nous avait été donné par
+nos Siciliens, et j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas
+scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.</p>
+
+<p id="id00134">Ce fut le 7 février 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e
+régiment d'infanterie légère et du 67e régiment d'infanterie de
+ligne entrèrent à la baïonnette dans la petite ville de Scylla et
+en chassèrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent à
+s'embarquer sous la protection du fort que défendait une garnison du
+62e régiment de ligne anglais.</p>
+
+<p id="id00135">A peine maîtres de la ville, les Français établirent sur la montagne
+qui la domine une batterie de canons destinée à battre le fort en
+brèche. Le 9, la batterie commença son feu; le 15, la garnison
+anglaise fut sommée de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais
+dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits bâtiments partit des
+cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour
+venu, les assiégeants s'aperçurent qu'on ne répondait pas à leur feu;
+en même temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour
+la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible à cause de
+l'escarpement du roc taillé à pic; mais il fallut bien qu'ils en
+crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'éloigner
+chargées d'habits rouges. Ils coururent aussitôt à l'assaut,
+s'emparèrent de la forteresse sans résistance aucune et arrivèrent au
+haut du rempart juste à temps pour voir s'éloigner la dernière barque.
+Un escalier taillé dans le roc, et qu'il était impossible d'apercevoir
+de tout autre côté que de celui de la mer, donna l'explication du
+miracle. Les canons du fort furent aussitôt tournés vers les fugitifs,
+et un bateau chargé de cinquante hommes fut coulé bas; les autres,
+craignant le même sort, firent force de voiles pour s'éloigner,
+laissant leurs compagnons se tirer de là connue ils pourraient. Les
+trois quarts s'en tirèrent en se noyant, l'autre quart regagna la côte
+à la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans
+le fort dix-neuf pièces de canon, deux mortiers, deux obusiers, une
+caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.</p>
+
+<p id="id00136">La prise de Scylla mit fin à la campagne: c'était le seul point où le
+roi Ferdinand posât encore le pied en Calabre; et Joseph Napoléon,
+passé roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi maître de la moitié du
+royaume de son prédécesseur.</p>
+
+<p id="id00137">J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu'à l'extrémité de la
+Péninsule italique je retrouvai la trace des boulets français sur une
+citadelle de la Grande-Grèce.</p>
+
+<p id="id00138">L'heure était écoulée: nous avions donné rendez-vous à notre muletier
+de l'autre côté de la ville. Nous revînmes donc sur la grande route,
+où, après un instant d'attente, nous fûmes rejoints par notre homme
+et par ses deux bêtes. En remontant sur mon mulet je m'aperçus qu'on
+avait touché à mes fontes; ma première idée fut qu'on m'avait volé mes
+pistolets, mais en levant la couverture je les vis à leur place. Notre
+guide nous dit alors que c'était seulement le garçon d'écurie qui les
+avait regardés, pour s'assurer s'ils étaient chargés, sans doute, et
+donner sur ce point important des renseignements à qui de droit. Au
+reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une société
+équivoque pour être pris au dépourvu: nous étions armés jusqu'aux
+dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint à la terreur
+qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres
+dont nous entendions faire journellement le récit. Au reste, comme je
+ne me fiais pas beaucoup à mon guide, ce petit événement me fut une
+occasion de lui dire que, si nous étions arrêtés, la première chose
+que je ferais serait de lui casser la tête. Cette menace, donnée en
+manière d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus résolu du
+monde, parut faire sur lui une très-sérieuse impression.</p>
+
+<p id="id00139">Vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Bagnaria. Là,
+notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacrée à
+son dîner et au nôtre. La proposition était trop juste pour ne
+pas trouver en nous un double écho: nous entrâmes dans une espèce
+d'auberge, et nous demandâmes qu'on nous servit immédiatement.</p>
+
+<p id="id00140">Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns
+préparatifs dans la chambre où nous attendions notre nourriture, je
+descendis à la cuisine afin de presser le cuisinier. Là il me fut
+répondu qu'on aurait déjà servi le dîner à nos excellences, mais que
+notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient à l'hôtel, on
+n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait à peine sept
+lieues dans la journée, je trouvai la plaisanterie médiocre, et je
+priai le maître de la locanda de nous faire dîner à l'instant même,
+et de prévenir notre muletier de se tenir prêt, lui et ses bêtes, à
+repartir aussitôt après le repas.</p>
+
+<p id="id00141">La première partie de cet ordre fut scrupuleusement exécutée; deux
+minutes après l'injonction faite, nous étions à table. Mais il n'en
+fut pas de même de la seconde: lorsque nous descendîmes, on nous
+annonça que, notre guide n'étant point rentré, on n'avait pas pu lui
+faire part de nos intentions, et que, par conséquent, elles n'étaient
+pas exécutées. Notre résolution fut prise à l'instant même: nous fîmes
+faire notre compte et celui de nos mulets, nous payâmes total et bonne
+main; nous allâmes droit à l'écurie, nous sellâmes nos montures,
+nous montâmes dessus, et nous dîmes à l'hôte que lorsque le muletier
+reviendrait il n'avait qu'à lui dire qu'en courant après nous il nous
+rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point à se tromper,
+ce chemin étant la grande route.</p>
+
+<p id="id00142">Comme nous atteignions l'extrémité de la ville, nous entendîmes
+derrière nous des cris perçants; c'était notre Calabrais qui s'était
+mis à notre poursuite et qui n'aurait pas été fâché d'ameuter quelque
+peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit était
+clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journée, ce n'était
+point une étape. Il nous restait encore trois heures de jour à épuiser
+et sept milles seulement à faire pour arriver à Palma. Nous avions
+donc le droit d'aller jusqu'à Palma. Notre guide alors essaya de nous
+arrêter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer
+d'être arrêtés deux ou trois fois en voyageant à une pareille heure;
+et, à l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre
+gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou
+six prisonniers. Or ces prisonniers n'étaient autres, assurait notre
+homme, que des voleurs qui avaient été pris la veille sur la route
+même que nous voulions suivre. A ceci nous répondîmes que, puisqu'ils
+avaient été pris, ils n'y étaient plus; et que d'ailleurs, s'il avait
+besoin effectivement d'être rassuré, nous demanderions aux gendarmes,
+qui suivaient la même route, la permission de voyager dans leur
+honorable société. A une pareille proposition, il n'y avait rien à
+répondre; force fut donc à notre malheureux guide d'en prendre son
+parti: nous mîmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en
+gémissant. Je donne tous ces détails pour que le voyageur qui nous
+succédera dans ce bienheureux pays sache à quoi s'en tenir, une fois
+pour toutes; faire ses conditions, par écrit d'abord, et avant tout;
+puis, ces conditions faites, ne céder jamais sur aucune d'elles.
+Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures
+passées, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son
+pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-même au-devant de
+vos désirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera à chaque heure une
+opposition, à chaque pas une difficulté; un voyage de trois jours en
+durera huit, et là où l'on aura cru dépenser cent écus on dépensera
+mille francs.</p>
+
+<p id="id00143">Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine
+eus-je jeté les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de
+Scylla: c'était jour de bonheur.</p>
+
+<p id="id00144">La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient porté leurs
+fruits. Je n'aurais eu qu'un mot à dire pour faire accoupler mon
+muletier à un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis
+pas, seulement je fis comprendra d'un signe à ce drôle-là dans quels
+rapports j'étais avec les autorités du pays.</p>
+
+<p id="id00145">J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur
+j'étais tombé sur les plus honnêtes gens de la terre, ils ne savaient
+absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient à
+Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir à ceux qui les y
+menaient, mais ils étaient bien convaincus qu'ils seraient à peine
+arrivés dans la capitale de la Calabre citérieure, qu'on leur ferait
+des excuses sur l'erreur qu'on avait commise à leur endroit, et qu'on
+les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et
+mœurs.</p>
+
+<p id="id00146">Voyant que c'était un parti pris, je revins à mon brigadier;
+malheureusement lui-même était fort peu au courant des faits et gestes
+de ses prisonniers; il savait seulement que tous étaient arrêtés sous
+prévention de vol à main armée, et que parmi eux trois ou quatre
+étaient accusés d'assassinat. Malgré la promesse faite à mon guide, je
+trouvai la société trop choisie pour rester plus long-temps avec elle,
+et, faisant un signe à Jadin, qui y répondit par un autre, nous mîmes
+nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations;
+mais je priai mon brave brigadier de lui faire à l'oreille une petite
+morale; ce qui eut lieu à l'instant même, et ce qui produisit le
+meilleur effet.</p>
+
+<p id="id00147">Moyennant quoi nous arrivâmes vers sept heures du soir à Palma sans
+mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.</p>
+
+<p id="id00148">Rien n'est plus promptement visité qu'une ville de Calabre; excepté
+les éternels temples de Pestum qui restent obstinément debout à
+l'entrée de cette province, il n'y a pas un seul monument à voir de la
+pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essayé,
+comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a
+jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre à deux mains,
+et comme un vanneur fait du blé, il secoue rochers, villes et
+villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il
+s'arrête, tout est changé d'aspect sur une surface de soixante-dix
+lieues de long et de trente ou quarante de large. Où il y avait
+des montagnes il y a des lacs, où il y avait des lacs il y a des
+montagnes, et où il y avait des villes il n'y a généralement plus
+rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille à une
+fourmilière dont un voyageur en passant a détruit l'édifice, se remet
+à l'œuvre; chacun charrie son moellon, chacun traîne sa poutre;
+puis, tant bien que mal et autant que possible, à la place où était
+l'ancienne ville on bâtit une ville nouvelle qui, pareille à chacune
+des dix villes qui l'ont précédée, durera ce qu'elle pourra. On
+comprend qu'avec cette éternelle éventualité de destruction, on
+s'occupe peu de bâtir selon les règles de l'un des six ordres reconnus
+par les architectes. Vous pouvez donc, à moins que vous n'ayez quelque
+recherche historique, géologique ou botanique à faire, arriver le soir
+dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain
+matin: vous n'aurez rien laissé derrière vous qui mérite la peine
+d'être vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage,
+c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses
+habitants, la vigueur de ses forêts, l'aspect de ses rochers, et les
+mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour,
+tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une
+tente et des mulets irait de Pestum à Reggio sans entrer dans une
+seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la
+grande route par étapes de trois lieues, aurait séjourné dans chaque
+ville et dans chaque village.</p>
+
+<p id="id00149">Nous ne cherchâmes donc aucunement à voir les curiosités de Palma,
+mais bien à nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus
+blancs de l'auberge de l'<i>Aigle-d'Or</i>, où, pour se venger de nous sans
+doute, nous conduisit notre guide; puis, les premières précautions
+prises, nous fîmes une espèce de toilette pour aller porter à son
+adresse une lettre que nous avait prié de remettre en passant et en
+mains propres notre brave capitaine. Cette lettre était destinée à M.
+Piglia, l'un des plus riches négociants en huile de la Calabre. Nous
+trouvâmes dans M. Piglia non-seulement le négociant <i>pas fier</i> dont
+nous avait parlé Pietro, mais encore un homme fort distingué. Il
+nous reçut comme eût pu le faire un de ses aïeux de la Grande-Grèce,
+c'est-à-dire en mettant à notre disposition sa maison et sa table. A
+cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre
+fut grande, je l'avoue; j'avais presque oublié les auberges de Sicile,
+et je n'étais pas encore familiarisé avec celles de Calabre, de
+sorte que la vue de la nôtre m'avait quelque peu terrifié; nous n'en
+refusâmes pas moins le gîte, retenus par une fausse honte; mais
+heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du déjeuner offert
+pour le lendemain. Nous objectâmes bien à la vérité la difficulté
+d'arriver le lendemain soir à Monteleone si nous partions trop tard de
+Palma; mais M. Piglia détruisit à l'instant même l'objection en nous
+disant de faire partir le lendemain, dès le matin, le muletier et les
+mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu'à cette
+ville en voiture, de manière à ce que, trouvant les hommes et les
+bêtes bien reposés, nous pussions repartir à l'instant même. La grâce
+avec laquelle nous était faite l'invitation, plus encore que la
+logique du raisonnement, nous décida à accepter, et il fut convenu que
+le lendemain à neuf heures du matin nous nous mettrions à table, et
+qu'à dix heures nous monterions en voiture.</p>
+
+<p id="id00150">Une nouvelle surprise nous attendait en rentrant à l'hôtel: outre
+toutes les chances que nos chambres par elles-mêmes nous offraient de
+ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'établissement. Cela me
+rappela notre fête de la veille si singulièrement interrompue, notre
+chorégraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'idée me vint alors,
+puisque j'étais forcé de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait
+dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le maître
+de l'hôtel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance
+savait, dans tous ses détails, l'histoire de maître Térence le
+tailleur. Mon hôte me répondit qu'il la savait à merveille, mais qu'il
+avait quelque chose à m'offrir de mieux qu'un récit verbal: c'était
+la complainte imprimée qui racontait cette lamentable aventure. La
+complainte était une trouvaille: aussi déclarai-je que j'en donnerais
+la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer à
+l'instant même; cinq minutes après j'étais possesseur du précieux
+imprimé. Il est orné d'une gravure coloriée représentant le diable
+jouant du violon, et maître Térence dansant sur son établi.</p>
+
+<p id="id00151">Voici l'anecdote:</p>
+
+<p id="id00152">C'était par un beau soir d'automne; maître Térence, tailleur à
+Catanzaro, s'était pris de dispute avec la signora Judith sa femme,
+à propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints
+étaient unis, elle tenait à faire d'une certaine façon, tandis que
+maître Térence préférait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze
+ans, tous les soirs à la même heure la même dispute se renouvelait à
+propos de la même cause.</p>
+
+<p id="id00153">Mais cette fois la dispute avait été si loin, qu'au moment où maître
+Térence s'accroupissait sur son établi pour travailler encore deux
+petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux
+heures à prendre un à-compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude
+fort grassement: or, dis-je, la dispute avait été si loin, qu'en se
+retirant dans sa chambre, Judith avait, par manière d'adieu, lancé à
+son mari une pelote toute garnie d'épingles, et que le projectile,
+dirigé par une main aussi sûre que celle d'Hippolyte, avait atteint
+le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en était résulté une
+douleur subite, accompagnée d'un rapide dégorgement de la glande
+lacrymale; ce qui avait porté l'exaspération du pauvre homme au point
+de s'écrier:—Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me
+débarrassât de toi!</p>
+
+<p id="id00154">—Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'écria en rouvrant la porte
+la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe.</p>
+
+<p id="id00155">—Je lui donnerais, s'écria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette
+paire de culottes que je fais pour don Girolamo, curé de Simmari!
+—Malheureux! répondit Judith en faisant un nouveau geste de menace
+qui fit que, autant par sentiment de la douleur passée que par crainte
+de la douleur à venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les
+deux mains à son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier
+le nom du Seigneur, qui t'a donné une femme qui est la patience même,
+que d'invoquer le nom de Satan.</p>
+
+<p id="id00156">Et, soit qu'elle fût intimidée du souhait de son mari, soit que,
+généreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme
+atterré, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour
+que maître Térence ne doutât point qu'il y eût maintenant un pouce de
+bois entre lui et son ennemie.</p>
+
+<p id="id00157">Cela n'empêcha point que maître Térence, qui, à défaut du courage du
+lion, avait la prudence du serpent, ne restât un instant immobile et
+la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait données comme
+armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur
+de son caractère, il avait converties en armes défensives. Cependant,
+au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'éprouvant
+aucun choc, il se hasarda à regarder entre ses doigts d'abord, et puis
+à ôter une main, puis l'autre, puis enfin à porter la vue sur les
+différentes parties de l'appartement. Judith était bien entrée dans
+son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que,
+jusqu'au lendemain matin, il était au moins débarrassé.</p>
+
+<p id="id00158">Mais son étonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les
+culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux déjà à moitié
+exécutées, il aperçut en face de lui, assis au pied de son établi,
+un petit vieillard de bonne mine, habillé tout de noir, et qui le
+regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuyés sur l'établi et
+le menton dans ses deux mains.</p>
+
+<p id="id00159">Le petit vieillard et maître Térence se regardèrent un instant face à
+face; puis maître Térence rompant le premier le silence:</p>
+
+<p id="id00160">—Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que
+vous attendez là?</p>
+
+<p id="id00161">—Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en
+douter.</p>
+
+<p id="id00162">—Non, le diable m'emporte, répondit Térence.</p>
+
+<p id="id00163">A ce mot: le diable m'emporte, il eût fallu voir la joie du petit
+vieillard; ses yeux brillèrent comme braise, sa bouche se fendit
+jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrière lui quelque chose qui
+allait et venait en balayant le plancher.</p>
+
+<p id="id00164">—Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends?</p>
+
+<p id="id00165">—Oui, reprit Térence.</p>
+
+<p id="id00166">—Eh bien, j'attends mes culottes.</p>
+
+<p id="id00167">—Comment, vos culottes?</p>
+
+<p id="id00168">—Sans doute.</p>
+
+<p id="id00169">—Mais vous ne m'avez pas commandé de culottes, vous.</p>
+
+<p id="id00170">—Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte.</p>
+
+<p id="id00171">—Moi, s'écria Térence stupéfait; moi, je vous ai offert des culottes?<br/>
+
+Lesquelles?<br/>
+</p>
+
+<p id="id00172">—Celles-là? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles
+le tailleur travaillait.</p>
+
+<p id="id00173">—Celles-là, reprit maître Térence, de plus en plus étonné; mais
+celles-là appartiennent à don Girolamo, curé de Simmari.</p>
+
+<p id="id00174">—C'est-à-dire qu'elles appartenaient à don Girolamo il y a un quart
+d'heure, mais maintenant elles sont à moi.</p>
+
+<p id="id00175">—A vous? reprit maître Térence, de plus en plus ébahi.</p>
+
+<p id="id00176">—Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais
+bien ces culottes pour être débarrassé de ta femme?</p>
+
+<p id="id00177">—Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le répète.</p>
+
+<p id="id00178">—Eh bien! j'accepte le marché; moyennant ces culottes je te
+débarrasse de ta femme.</p>
+
+<p id="id00179">—Vraiment?</p>
+
+<p id="id00180">—Parole d'honneur.</p>
+
+<p id="id00181">—Et quand cela?</p>
+
+<p id="id00182">—Aussitôt que je les aurai entre les jambes.</p>
+
+<p id="id00183">—Oh! mon gentilhomme, s'écria Térence en pressant le vieillard sur
+son cœur, permettez-moi de vous embrasser.</p>
+
+<p id="id00184">—Volontiers, dit le vieillard en serrant à son tour si fortement le
+tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber à la renverse
+étouffé, et fut un instant à se remettre.</p>
+
+<p id="id00185">—Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard.</p>
+
+<p id="id00186">—Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se
+plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal.</p>
+
+<p id="id00187">—Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard
+en tirant de sa poche une bouteille et deux verres.</p>
+
+<p id="id00188">—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Térence la bouche ouverte et
+les yeux étincelants de joie.</p>
+
+<p id="id00189">—Goûtez toujours, dit le vieillard.</p>
+
+<p id="id00190">—C'est de confiance, reprit Térence; et il porta le verre à sa
+bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en
+amateur satisfait.</p>
+
+<p id="id00191">—Diable! dit-il.</p>
+
+<p id="id00192">Soit satisfaction de voir sa liqueur appréciée, soit que l'exclamation
+par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plût au petit
+vieillard, ses yeux brillèrent de nouveau, sa bouche se fendit
+derechef, et l'on entendit, comme la première fois, ce petit frôlement
+qui était évidemment chez lui une marque de satisfaction. Quant à
+maître Térence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'élixir
+de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux.</p>
+
+<p id="id00193">—Ainsi vous êtes venu pour cela, ô digne gentilhomme que vous êtes,
+et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et
+aussitôt qu'elles seront faites vous emmènerez ma femme, vraiment?</p>
+
+<p id="id00194">—Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes?</p>
+
+<p id="id00195">—Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela
+qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu'à enfiler son
+aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voilà, enfin.</p>
+
+<p id="id00196">Et maître Térence se mit à coudre avec une telle ardeur qu'on ne
+voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avançait avec une
+rapidité miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans tout
+cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation
+de surprise à maître Térence, c'est que, quoique les points se
+succédassent avec une rapidité à laquelle lui-même ne comprenait rien,
+le fil restait toujours de la même longueur; si bien qu'avec ce fil,
+il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever,
+non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les
+culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phénomène lui donna à
+penser, et pour la première fois il lui vint à la pensée que le petit
+vieillard qui était devant lui pourrait bien ne pas être ce qu'il
+paraissait.</p>
+
+<p id="id00197">—Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement
+qu'il n'avait fait encore.</p>
+
+<p id="id00198">Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute
+qui se trouvait dans la voix de maître Térence, et aussitôt empoignant
+la bouteille au collet:</p>
+
+<p id="id00199">—Encore une goutte de cet élixir, mon maître, dit-il en remplissant
+le verre de Térence.</p>
+
+<p id="id00200">—Volontiers, répondit le tailleur, qui avait trouvé la liqueur trop
+superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second
+verre avec la même sensualité que le premier.</p>
+
+<p id="id00201">—Voilà de fameux rosolio, dit-il, où diable se fait-il?</p>
+
+<p id="id00202">Comme ces paroles avaient été dites avec un tout autre accent que
+celles qui avaient inquiété le petit vieillard, ses yeux se remirent
+à briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce
+singulier frôlement qu'avait déjà remarqué le tailleur.</p>
+
+<p id="id00203">Mais cette fois maître Térence était loin de s'en inquiéter; l'effet
+de la liqueur avait été plus souverain encore que la première fois, et
+l'étranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il fût,
+venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il
+le chicanât sur l'endroit d'où il venait.</p>
+
+<p id="id00204">—Où l'on fait cette liqueur? dit l'étranger. —Où? demanda Térence.</p>
+
+<p id="id00205">—Eh bien! dans l'endroit même où je compte emmener ta femme.</p>
+
+<p id="id00206">Térence cligna de l'œil et regarda le vieillard d'un air qui voulait
+dire: Bon! je comprends; et il se remit à l'ouvrage; mais au bout d'un
+instant le vieillard étendit là main.</p>
+
+<p id="id00207">—Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu?</p>
+
+<p id="id00208">—Ce que je fais?</p>
+
+<p id="id00209">—Oui, tu fermes le fond de mes culottes.</p>
+
+<p id="id00210">—Sans doute, je le ferme.</p>
+
+<p id="id00211">—Alors, par où passerai-je ma queue?</p>
+
+<p id="id00212">—Comment, votre queue?</p>
+
+<p id="id00213">—Certainement, ma queue.</p>
+
+<p id="id00214">—Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit
+frôlement?</p>
+
+<p id="id00215">—Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi
+d'elle-même quand je suis content.</p>
+
+<p id="id00216">—En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son âme, au lieu de
+s'effrayer comme il l'aurait dû d'une si singulière réponse; en ce
+cas, je sais qui vous êtes; et, du moment où vous avez une queue, je
+ne serais pas étonné que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein!</p>
+
+<p id="id00217">—Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutôt.</p>
+
+<p id="id00218">Et levant la jambe, il passa à travers l'établi comme s'il n'eût eu à
+percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui
+d'un bouc.</p>
+
+<p id="id00219">—Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu'à bien se tenir. Et il
+continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un
+instant les culottes se trouvèrent faites.</p>
+
+<p id="id00220">—Où vas-tu? demanda le vieillard.</p>
+
+<p id="id00221">—Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer à presser, et de
+donner un dernier coup aux coutures de vos culottes.</p>
+
+<p id="id00222">—Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te déranger.</p>
+
+<p id="id00223">Et il tira de la même poche dont il avait déjà tiré les verres et la
+bouteille un éclair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot posé
+sur les chenets, et qui, s'enlevant par la cheminée, illumina pendant
+quelques secondes tous les environs. Le feu se mit à pétiller, et en
+une seconde le fer rougit.</p>
+
+<p id="id00224">—Eh! eh! s'écria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire
+brûler vos culottes.</p>
+
+<p id="id00225">—Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance
+qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'étoffe en laine
+d'amiante.</p>
+
+<p id="id00226">—Alors c'est autre chose, dit Térence en laissant glisser ses jambes
+le long de l'établi.</p>
+
+<p id="id00227">—Où vas-tu? demanda le vieillard.</p>
+
+<p id="id00228">—Chercher mon fer.</p>
+
+<p id="id00229">—Attends.</p>
+
+<p id="id00230">—Comment, que j'attende?</p>
+
+<p id="id00231">—Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mérite est fait pour se
+déranger pour un fer!</p>
+
+<p id="id00232">—Mais il faut bien que j'aille à lui, puis-qu'il ne peut venir à moi.<br/>
+
+—Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00233">Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre
+quelques accords.</p>
+
+<p id="id00234">A la première note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant
+jusqu'au pied de l'établi; arrivé là, le vieillard tira de
+l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'établi.</p>
+
+<p id="id00235">—Diable! dit Térence, voilà un instrument au son duquel on doit bien
+danser.</p>
+
+<p id="id00236">—Achève mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air
+après.</p>
+
+<p id="id00237">Le tailleur saisit le fer avec une poignée, retourna les culottes,
+étendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant
+d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient
+d'une seule pièce. Puis, lorsqu'il eut fini:</p>
+
+<p id="id00238">—Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir là une
+paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de
+vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il à demi-voix que, si vous
+êtes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul
+pouvez me rendre.</p>
+
+<p id="id00239">Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui
+ne laissait rien à désirer à l'amour-propre de maître Térence. Puis,
+après a voir eu la précaution de passer sa queue par le trou ménagé
+à cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds à leur place
+naturelle, sans avoir eu la peine d'ôter les anciennes, attendu que,
+comptant sans doute sur celles-là, il s'était contenté de passer
+simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la
+ceinture, boutonna les jarretières et se regarda avec satisfaction
+dans le miroir cassé que maître Térence mettait à la disposition de
+ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur
+honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de
+prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard
+lui-même.</p>
+
+<p id="id00240">—Maintenant, dit le vieillard après avoir fait trois ou quatre pliés
+à la manière des maîtres de danse, pour assouplir le vêtement au moule
+qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole, à mon tour de tenir
+la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit à jouer un
+cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord maître Térence se
+trouva debout sur son établi, comme si la main de l'ange qui portait
+Habacuc l'avait soulevé par les cheveux, et qu'aussitôt il se mit à
+sauter avec une frénésie dont, même à l'époque où il passait pour un
+beau danseur, il n'avait jamais eu l'idée. Mais ce ne fut pas tout, ce
+délire chorégraphique fut aussitôt partagé par tous les objets qui se
+trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et
+les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les
+épingles et les aiguilles se dressèrent sur leurs pointes, et un
+ballet général commença, dont maître Térence était le principal
+acteur, et dont tous les objets environnants étaient les accessoires.
+Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre,
+battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grêle
+les figures les plus fantastiques qui étaient à l'instant même
+exécutées par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la
+mesure de façon que non-seulement maître Térence paraissait hors de
+lui-même, mais encore que la pelle et les pincettes étaient rouges
+comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets
+s'échevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des épingles
+et des aiguilles, comme s'ils étaient en nage enfin, à un dernier
+accord plus violent que les autres, la tête de maître Térence alla
+frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut
+ébranlée, et que la porte de la chambre à coucher s'ouvrant la signora
+Judith parut sur le seuil.</p>
+
+<p id="id00241">Soit que le terme du ballet fut arrivé, soit que cette apparition
+stupéfiât le vieillard lui-même, à la vue de la digne femme la musique
+cessa. Aussitôt maître Térence retomba assis sur son établi, la pelle
+et les pincettes se couchèrent à côté l'une de l'autre, les tabourets
+et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux
+rapprochèrent leurs jambes, les épingles se renfoncèrent dans leur
+pelote, et les aiguilles rentrèrent dans leur étui.</p>
+
+<p id="id00242">Un silence de mort succéda à l'horrible brouhaha qui depuis un quart
+d'heure se faisait entendre.</p>
+
+<p id="id00243">Quant à Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, était
+stupéfaite de colère en voyant que son mari profitait de son sommeil
+pour donner bal chez lui. Mais elle n'était pas femme à contenir sa
+rage et à rester figée en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les
+pincettes afin d'étriller vigoureusement son mari; mais, comme de son
+côté maître Térence était familiarisé avec son caractère, en même
+temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger
+le délinquant, il sautait, lui, à bas de son établi, et, saisissant
+le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son allié.
+Malheureusement Judith n'était pas femme à compter ses ennemis, et,
+comme dans certains moments il fallait qu'elle frappât n'importe sur
+qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air
+goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute
+sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand étonnement de
+Judith, n'eut d'autre résultat que de faire jaillir de l'endroit
+frappé une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre
+côté, ce qui fit à l'instant même jaillir une seconde corne de la même
+dimension et de la même couleur. A cette double apparition, Judith
+commença de comprendre à qui elle avait affaire et voulut faire
+retraite dans sa chambre; mais, au moment où elle allait en franchir
+le seuil, le vieillard porta son violon à son épaule, posa l'archet
+sur les cordes et commença un air de valse, mais si jovial, si
+entraînant, si fascinateur, que, si peu que le cœur de la pauvre
+Judith fût disposé à la danse, son corps, forcé d'obéir, sauta
+du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit à valser
+frénétiquement, bien qu'elle jetât les hauts cris et s'arrachât les
+cheveux de désespoir; tandis que Térence, sans lâcher la queue du
+diable, tournait sur lui-même, et que les pelles, les pincettes, les
+chaises, les tabourets, les ciseaux, les épingles et les aiguilles
+reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi,
+pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des
+cris et des contorsions de Judith, qui, à la dernière mesure, finit,
+comme avait fait Térence, par tomber haletante sur le carreau, en
+même temps que tous les autres meubles, auxquels la tête tournait,
+roulaient pêle-mêle dans la chambre.</p>
+
+<p id="id00244">—Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela
+n'est qu'un prélude et que je suis homme de parole, vous allez, mon
+cher Térence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith
+toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein
+air.</p>
+
+<p id="id00245">Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya
+de fuir; mais au même instant un air nouveau retentit, et Judith,
+entraînée par une puissance surnaturelle, se remit à sauter avec une
+vigueur nouvelle, tout en suppliant maître Térence, par tout ce qu'il
+avait de plus sacré au monde, de ne point souffrir que le corps et
+l'âme de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur,
+sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait été sourde
+aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait commandé le gentilhomme
+cornu; aussitôt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds
+fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith,
+qui se tordait les bras de désespoir tandis que ses jambes battaient
+les entrechats les plus immodérés et les bourrées les plus
+frénétiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir où ils
+allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un
+petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer,
+puis enfin disparaître dans l'obscurité. Quelque temps encore il
+entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et
+les cris désespérés de Judith; mais tout à coup, musique, rires,
+gémissements cessèrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie
+qu'on plongerait dans l'eau, leur succéda; un éclair rapide et
+bleuâtre sillonna le ciel, répandant une effroyable odeur de soufre
+par toute la contrée; puis tout rentra dans le silence et dans
+l'obscurité. Térence rentra chez lui, referma la porte à double tour,
+remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, épingles et
+aiguilles à leur place, et alla se coucher en bénissant à la fois Dieu
+et le diable de ce qui venait de lui arriver.</p>
+
+<p id="id00246">Le lendemain, et après avoir dormi comme cela ne lui était pas arrivé
+depuis dix ans, Térence se leva, et, pour se rendre compte du chemin
+qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce
+qui était on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laissé son
+empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et
+enfin sur le sable du rivage, où il s'était perdu dans la frange
+d'écume qui bordait la mer.</p>
+
+<p id="id00247">Depuis ce moment, Térence le tailleur est l'homme le plus heureux de
+la terre, et n'a pas manqué un seul jour, à ce qu'il assure, de prier
+soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si généreusement venu
+à son aide dans son affliction.</p>
+
+<p id="id00248">Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mêla, mais je fus
+loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le
+bonhomme Térence la nuit du départ de sa femme; aussi à sept heures du
+matin étais-je dans les rues de Palma.</p>
+
+<p id="id00249">Comme je l'avais présumé, il n'y avait absolument rien à voir; toutes
+les maisons étaient de la veille, et les deux ou trois églises où nous
+entrâmes datent d'une vingtaine d'années; il est vrai qu'en échange on
+a du rivage de la mer, réunie dans un seul panorama, la vue de toutes
+les îles Ioniennes.</p>
+
+<p id="id00250">A neuf heures moins un quart nous nous rendîmes chez M. Piglia: le
+déjeuner était prêt, et au moment où nous entrâmes il donna l'ordre de
+mettre les mules à la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia
+nous confierait tout bonnement à son cocher; mais point: avec une
+grâce toute particulière il prétendit avoir à Gioja une affaire
+pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen
+de l'empêcher de nous accompagner.</p>
+
+<p id="id00251">M. Piglia avait raison de dire que nous réparerions le temps perdu:
+en moins d'une heure nous fîmes les huit milles qui séparent Palma
+de Gioja. A Gioja nous trouvâmes notre muletier et nos mulets, qui
+étaient arrivés depuis une demi-heure et qui étaient repus et reposés.
+L'étape était énorme jusqu'à Monteleone; nous prîmes congé de M.
+Piglia, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.</p>
+
+<p id="id00252">En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne
+pouvaient guère rien nous offrir de nouveau, nous prîmes la route
+de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus
+pittoresque. D'ailleurs, nous étions si familiarisés avec les menaces
+de danger qui ne se réalisaient jamais sérieusement, que nous avions
+fini par les regarder comme entièrement chimériques. Au reste, le
+passage était superbe, partout il conservait un caractère de grandeur
+sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages
+qui le vivifiaient. Tantôt c'était un médecin faisant ses visites à
+cheval, avec son fusil en bandoulière et sa giberne autour du corps;
+tantôt c'était le pâtre calabrais, drapé dans son manteau déguenillé,
+se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil à une
+statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer à ses pieds,
+sans curiosité et sans menace, insouciant comme tout ce qui est
+sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui
+est fort; tantôt enfin c'étaient des familles tout entières dont les
+trois générations émigraient à la fois: la mère assise sur un âne,
+tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis
+que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes
+gens, portant sur leurs épaules des instruments de labourage,
+chassaient devant eux un cochon destiné à succéder probablement aux
+provisions épuisées. Une fois nous rencontrâmes, à une lieue à peu
+près d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une célérité
+remarquable, le véritable propriétaire de l'animal immonde, qui nous
+arrêta pour nous demander si nous n'avions pas rencontré une troupe de
+bandits calabrais qui emmenaient sa troïa. A la description qu'il nous
+fit de la pauvre bête qui, selon lui, était près de mettre bas, il
+nous fut impossible de méconnaître les voleurs dans les derniers
+bipèdes et le cochon dans le dernier quadrupède que nous avions
+rencontrés; nous donnâmes au requérant les renseignements que notre
+conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vîmes
+repartir au galop à la poursuite de la tribu voyageuse.</p>
+
+<p id="id00253">Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvâmes un si délicieux
+paysage à la manière du Poussin, avec une prairie pleine de bœufs
+au premier plan, et au second une forêt de châtaigniers du milieu de
+laquelle se détachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme
+charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le
+troisième plan, que Jadin réclama son droit de halte, ce droit qui lui
+était toujours accordé sans conteste. Je le laissai s'établir à son
+point de vue, et je me mis à chasser dans la montagne. Nous gagnâmes
+à cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix
+rouges pour notre souper.</p>
+
+<p id="id00254">En arrivant à Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles
+pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules
+venaient de se reposer une heure, et que, grâce à une maison située
+sur la route et où il s'était procuré à nos dépens un sac d'avoine,
+elles avaient fait un excellent repas, nous eûmes l'air de ne pas
+entendre et nous continuâmes notre route jusqu'à Mileto. A Mileto ce
+fut un véritable désespoir quand nous lui réitérâmes notre intention
+irrévocable d'aller coucher à Monteleone: il était sept heures du
+soir, et nous avions encore sept milles à faire; de sorte que, comme
+on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'être
+arrêtés. Pour comble de malheur, en traversant la grande place
+de Mileto, j'aperçus un tombeau antique représentant la mort de
+Penthésilée. Ce fut moi, à mon tour, qui réclamai un croquis, et une
+demi-heure s'écoula, au grand désespoir de notre guide, en face de
+cette pierre, où il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien
+digne de nous arrêter.</p>
+
+<p id="id00255">Il était nuit presque close lorsque nous sortîmes de la ville, et je
+dois le dire à l'honneur de notre pauvre muletier, à un quart de lieu
+au delà des dernières maisons, la route s'escarpait si brusquement
+dans la montagne et s'enfonçait dans un bois de châtaigniers si
+sombre, que nous-mêmes nous ne pûmes nous empêcher d'échanger un coup
+d'œil, et par un mouvement simultané de nous assurer que les capsules
+de nos fusils et de nos pistolets étaient bien à leurs places. Ce ne
+fut pas tout: jugeant qu'il était inutile de faire aussi par trop beau
+jeu à ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous
+descendîmes de nos montures, nous en remîmes les brides aux mains
+de notre guide, nous fîmes passer nos pistolets de nos fontes à nos
+ceintures, et, après avoir fait prendre à nos mules le milieu de la
+route, nous nous plaçâmes au milieu d'elles, de sorte que de chaque
+côté elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en
+l'honneur des Calabrais que cette précaution était parfaitement
+inutile. Nous fîmes nos sept milles sans rencontrer autre chose
+que des pâtres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise,
+s'empressèrent de nous saluer les premiers de l'éternel <i>buon
+viaggio</i>, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds
+à la tête.</p>
+
+<p id="id00256">Nous arrivâmes à Monteleone à nuit close, ce qui fit que notre prudent
+muletier nous arrêta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on
+voyait à peine à quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de
+chercher mieux.</p>
+
+<p id="id00257">Dieu préserve mon plus mortel ennemi d'arriver à Monteleone à l'heure
+où nous y arrivâmes, et de s'arrêter chez maître Antonio Adamo.</p>
+
+<p id="id00258">A Monteleone, nous commençâmes à entendre parler du tremblement de
+terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinément interrompu
+notre bal. La secousse avait été assez violente, et quoique aucun
+accident sérieux ne fût arrivé, les Montéléoniens avaient eu un
+instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783,
+avait entièrement détruit leur ville.</p>
+
+<p id="id00259">Nous passâmes chez maître Adamo une des plus mauvaises nuits que nous
+eussions encore passées. Quant à moi, je fis mettre successivement
+trois paires de draps différentes à mon lit; encore la virginité de
+cette troisième paire me parut-elle si douteuse, que je me décidai à
+me coucher tout habillé.</p>
+
+<p id="id00260">Le lendemain, au point du jour, nous fîmes seller nos mules, et nos
+partîmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chaîne de montagnes
+qui courait à notre gauche, nous retrouvâmes la mer, et, assise au
+bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher.</p>
+
+<p id="id00261">Mais ce qu'à notre grand regret nous cherchâmes inutilement dans le
+port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fumée de
+Stromboli, qui s'élevait à une trentaine de milles devant nous au
+milieu de la mer, nous vîmes que le vent n'avait point changé et
+venait du nord.</p>
+
+<p id="id00262">Par un étrange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtième
+anniversaire de la mort de Murat.</p>
+
+<h2 id="id00263" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XII</h2>
+
+<h5 id="id00264">LE PIZZO.</h5>
+
+<p id="id00265" style="margin-top: 2em">Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces
+catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que
+leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent
+au milieu du siècle comme un de tes jalons historiques plantés par la
+main de Dieu pour l'éternité: tel est le sort du Pizzo. Sans annales
+dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de
+son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques
+de l'Iliade napoléonienne.</p>
+
+<p id="id00266">On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat
+vint se faire fusiller, là que cet autre Ajax trouva une mort
+obscure et sanglante, après avoir cru un instant que, lui aussi, il
+échapperait malgré les dieux.</p>
+
+<p id="id00267">Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des
+fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le
+plus populaire de l'empire après celui de Napoléon.</p>
+
+<p id="id00268">Ce fut un sort étrange que celui-là: né dans une auberge, élevé dans
+un pauvre village, Murat parvient, grâce à la protection d'une famille
+noble, à obtenir une bourse au collége de Cahors, qu'il quitte bientôt
+pour aller terminer ses études au séminaire de Toulouse. Il doit être
+prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murat, lorsque,
+pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le
+renvoie à la Bastide. Là il retrouve l'auberge paternelle dont il
+devient un instant le premier domestique. Bientôt cette existence
+le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va
+trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal de
+logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du régiment
+comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit
+revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang
+parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de
+Louis XVI est décrétée, Murat est désigné pour en faire partie; il
+part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade
+se nomme Bessières: ce sera le duc d'Istrie.</p>
+
+<p id="id00269">Bientôt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le
+séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans
+les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est
+lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé; il écrit au
+club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur
+ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins
+n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murat garde son nom.</p>
+
+<p id="id00270">Le 13 vendémiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de
+Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le
+commandement de l'armée d'Italie, Murat sera son aide de camp.</p>
+
+<p id="id00271">Alors Murat grandit avec l'homme à fortune duquel il s'est attaché. Il
+est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier à
+la tête de son régiment; il monte le premier à l'assaut; il entre le
+premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en
+moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de
+l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur,
+grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler <i>Marat</i>
+va s'appeler <i>Joachim Napoléon</i>.</p>
+
+<p id="id00272">Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le
+général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son
+casque une couronne; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te
+retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le
+16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 13 novembre
+1805 il est entré le premier à Vienne,</p>
+
+<p id="id00273">Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de
+la grandeur de Murat et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre
+n'est qu'un homme. Napoléon va tomber, Murat va descendre.</p>
+
+<p id="id00274">Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murat.
+Napoléon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades,
+position, fortune: il lui a donné sa sœur et un trône. A qui se fiera
+Napoléon, s'il ne se fie point à Murat, ce garçon d'auberge qu'il a
+fait roi?</p>
+
+<p id="id00275">L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte
+l'armée, Murat tourne le dos à l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu
+par la peur de perdre son trône. Il arrive à Naples pour marchander
+sa couronne aux ennemis de la France; des négociations se nouent avec
+l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo
+tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.</p>
+
+<p id="id00276">Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont
+sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est
+debout pour une nouvelle lutte. Murat écoute avec inquiétude ce canon
+septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit
+l'étranger au cœur de la France. Deux noms de victoire arrivent
+jusqu'à lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit,
+Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son
+cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voilà
+qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caserte ou de
+Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non
+pas, il est à Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie.
+Pourquoi Murat ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se
+noya-t-il pas à Leipsick comme Poniatowski?….</p>
+
+<p id="id00277">Il n'eût pas signé le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le
+traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 hommes et
+à marcher à leur tête contre la France. Moyennant quoi il resta roi de
+Naples, tandisque Napoléon devenait souverain de l'île d'Elbe.</p>
+
+<p id="id00278">Mais un jour Joachim s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône
+s'ébranle et vacille au milieu des vieux trônes. L'antique famille des
+rois rougit du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère.
+Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Joachim.</p>
+
+<p id="id00279">En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île
+d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.</p>
+
+<p id="id00280">Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids à cet
+événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000
+hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne
+sont plus des Français. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se
+brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à
+Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander
+l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi.</p>
+
+<p id="id00281">Napoléon se contente de lui répondre:—Vous m'avez perdu deux fois;
+la première, en vous déclarant contre moi; la seconde, en vous
+déclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de
+Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je
+tomberai sans vous.</p>
+
+<p id="id00282">A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napoléon. Une
+seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers
+sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement
+s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura:—Ah! si Murat était
+ici!….</p>
+
+<p id="id00283">Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat était devenu; il ne
+devait reparaître que pour mourir.</p>
+
+<p id="id00284">Entrons au Pizzo.</p>
+
+<p id="id00285">Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour
+moi presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréchal Brune était mon
+parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai tiré
+les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois
+j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiffé du bonnet
+aux plumes éclatantes du héros d'Aboukir.</p>
+
+<p id="id00286">Je venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les dernières
+heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire
+aient conservé le souvenir.</p>
+
+<p id="id00287">J'avais pris toutes mes précautions d'avance. A Vulcano, on se le
+rappelle, les fils du général Nunziante m'avaient donné une lettre de
+recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, général
+du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite
+encore, et il avait rendu à Murat prisonnier tous les services qu'il
+avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivité il lui
+avait fait visite, et enfin il avait pris congé de lui dans un dernier
+adieu, quelques instants avant sa mort.</p>
+
+<p id="id00288">J'eus à peine remis à M. le chevalier Alcala la lettre de
+recommandation dont j'étais porteur, qu'il comprit l'intérêt que je
+devais prendre aux moindres détails de la catastrophe dont je voulais
+me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir à ma disposition.</p>
+
+<p id="id00289">D'abord nous commençâmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une
+petite ville de 15 ou 1,800 âmes, bâtie sur le prolongement d'un des
+contreforts de la grande chaîne de montagnes qui part des Apennins, un
+peu au-dessus de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant toute
+la Calabre. Comme à Scylla, ce contrefort s'étend jusqu'à la mer par
+une longue arête de rochers, sur le dernier desquels est bâtie la
+citadelle.</p>
+
+<p id="id00290">Des deux cotés, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une
+centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphémie, à sa
+gauche est la côte qui s'étend jusqu'au cap Lambroni.</p>
+
+<p id="id00291">Au milieu du Pizzo est une grande place de forme à peu près carrée,
+mal bâtie, et à laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses.
+A son extrémité méridionale, cette rue est ornée de la statue du roi
+Ferdinand, père de la reine Amélie et grand-père du roi de Naples
+actuel.</p>
+
+<p id="id00292">Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer;
+à droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par
+un escalier cyclopéen, formé, comme celui de Caprée, de larges dalles
+de granit.</p>
+
+<p id="id00293">Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites
+maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du
+rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de
+sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.</p>
+
+<p id="id00294">Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre
+pêcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient
+pas utiliser de la journée, attendu que ce 8 octobre était un
+dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâtiments
+qui, après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient
+suivre, se dirigèrent tout à coup vers le Pizzo. A cinquante pas du
+rivage à peu près, les trois bâtiments mirent en panne; une chaloupe
+fut descendue à la mer; trente et une personnes y descendirent, et
+la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient
+debout à la proue: le premier de ces trois hommes était Murat; le
+second, le général Franceschetti, et le troisième, l'aide-de-camp
+Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient
+vingt-cinq soldats et trois domestiques.</p>
+
+<p id="id00295">Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et le
+trésor de Murat, elle était restée sous le commandement d'un nommé
+Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait comblé de bontés, et
+qu'il avait nommé son amiral.</p>
+
+<p id="id00296">En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à
+terre; mais Murat l'arrêta en lui posant la main sur la tête et en lui
+disant:</p>
+
+<p id="id00297">—Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier.</p>
+
+<p id="id00298">A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général
+Franceschetti sauta après Murat, et Campana après Franceschetti; les
+soldats débarquèrent ensuite, puis les valets.</p>
+
+<p id="id00299">Murat était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la
+poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des
+bottes à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de
+pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la
+ganse était formée de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun
+mille écus à peu près; enfin, sous son bras gauche il portait roulée
+son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier
+ses nouveaux partisans.</p>
+
+<p id="id00300">A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murat
+trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper;
+de l'endroit où il était débarqué il voyait parfaitement l'escalier
+gigantesque qui conduit à la place: il donna l'exemple à sa petite
+troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville.</p>
+
+<p id="id00301">Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour jeter un
+coup d'œil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le
+bâtiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de
+soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix
+heures sonnaient. La place était encombrée de peuple: c'était l'heure
+où l'on allait commencer la messe.</p>
+
+<p id="id00302">L'étonnement fut grand lorsque l'on vit déboucher la petite troupe
+conduite par un homme si richement vêtu, par un général et par un
+aide-de-camp. Murat pénétra jusqu'au milieu de la place sans que
+personne le reconnût, tant on était loin de s'attendre à le revoir
+jamais. Murat cependant était venu au Pizzo cinq ans auparavant et à
+l'époque où il était roi.</p>
+
+<p id="id00303">Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans,
+un ancien sergent qui avait servi dans sa garde à Naples. Murat, comme
+la plupart des souverains, avait la mémoire des noms. Il marcha
+droit à l'ex-sergent, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit:</p>
+
+<p id="id00304">—Tu t'appelles Tavella?</p>
+
+<p id="id00305">—Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous?</p>
+
+<p id="id00306">—Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda<br/>
+
+Murat, mais ne répondit point.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00307">—Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier
+le premier <i>vive Joachim</i>!</p>
+
+<p id="id00308">La petite troupe de Murat cria à l'instant <i>vive Joachim</i>! mais le
+Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne
+répondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait
+donné lui-même le signal; bien au contraire, une rumeur sourde
+commençait à courir dans la foule. Murat comprit ce frémissement
+d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent:</p>
+
+<p id="id00309">—Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que
+tu étais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'éloigna sans répondre,
+s'enfonça dans une des rues tortueuses qui aboutissent à la place,
+rentra chez lui et s'y renferma.</p>
+
+<p id="id00310">Pendant ce temps, Murat était demeuré sur la place, où la foule
+devenait de plus en plus épaisse. Alors le général Franceschetti,
+voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au
+contraire les figures sévères des assistants s'assombrissaient de
+minute en minute, s'approcha du roi:</p>
+
+<p id="id00311">—Sire, lui dit-il, que faut-il faire?</p>
+
+<p id="id00312">—Crois-tu que cet homme m'amènera un cheval?</p>
+
+<p id="id00313">—Je ne le crois point, dit Franceschetti.</p>
+
+<p id="id00314">—Alors, allons à pied à Monteleone.</p>
+
+<p id="id00315">—Sire, il serait plus prudent peut-être de retourner à bord.</p>
+
+<p id="id00316">—Il est trop tard, dit Murat; les dés sont jetés, que ma destinée
+s'accomplisse à Monteleone. A Monteleone!</p>
+
+<p id="id00317">—A Monteleone! répéta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui
+montrant le chemin, marchait à sa tête.</p>
+
+<p id="id00318">Le roi prit, pour aller à Monteleone, la route que nous venions de
+suivre nous-mêmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais déjà, et
+dans cette circonstance suprême, il y avait trop de temps perdu. En
+même temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'étaient esquivés,
+non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde
+napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces
+éternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nommé Georges
+Pellegrino, à peine armé, avait couru chez un capitaine de gendarmerie
+nommé Trenta Capelli, dont les soldats étaient à Cosenza, mais qui se
+trouvait, lui, momentanément dans sa famille au Pizzo, et lui avait
+raconté ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre à
+la tête de la population et d'arrêter Murat. Trenta Capelli avait
+aussitôt compris quels avantages résulteraient immanquablement pour
+lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il était en uniforme,
+tout prêt d'assister à la messe; il s'élança de chez lui, suivi de
+Pellegrino, courut sur la place, proposa à toute la population, déjà
+en rumeur, de se mettre à la poursuite de Murat. Le cri <i>aux armes!</i>
+retentit aussitôt; chacun se précipita dans la première maison venue,
+en sortit avec un fusil, et, guidée par Trenta Capelli et Georges
+Pellegrino, toute cette foule s'élança sur la route de Monteleone,
+coupant la retraite à Murat et à sa petite troupe.</p>
+
+<p id="id00319">Murat avait atteint le pont qui se trouve à trois cents pas à peu près
+en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrière lui les cris de toute
+cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne
+savait pas fuir, il attendit.</p>
+
+<p id="id00320">Trenta Capelli marchait en tête. Lorsqu'il vit Murat s'arrêter, il ne
+voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit
+donc signe à la population de se tenir où elle était, et s'avançant
+seul contre Murat, qui de son côté s'avançait seul vers lui:</p>
+
+<p id="id00321">—Vous voyez que la retraite vous est coupée, lui dit-il; vous voyez
+que nous sommes trente contre un et que par conséquent il n'y a pas
+moyen pour vous de résister; rendez-vous donc, et vous épargnerez
+l'effusion du sang.</p>
+
+<p id="id00322">—J'ai quelque chose de mieux que cela à vous offrir, dit à son tour
+Murat; suivez-moi, réunissez-vous à moi avec cette troupe, et il y
+a les épaulettes de général pour vous, et pour chacun de ces hommes
+cinquante louis.</p>
+
+<p id="id00323">—Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous
+sommes tous dévoués au roi Ferdinand à la vie et à la mort; vous
+ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a répondu à votre cri de <i>Vive
+Joachim!</i> n'est-ce pas? Écoutez.</p>
+
+<p id="id00324">Et Trenta Capelli, levant son épée en l'air, cria: <i>Vive Ferdinand</i>!</p>
+
+<p id="id00325">—<i>Vive Ferdinand!</i> répéta d'une seule voix toute la population,
+à laquelle commençaient à se mêler les femmes et les enfants, qui
+accouraient et s'amassaient à l'arrière-garde.</p>
+
+<p id="id00326">—Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me
+rendrai pas.</p>
+
+<p id="id00327">—Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le
+feront couler.</p>
+
+<p id="id00328">—Dérangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empêchez cet homme de
+m'ajuster.</p>
+
+<p id="id00329">Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue.
+Trenta Capelli se jeta de côté, le coup partit, mais Murat n'en fut
+point atteint.</p>
+
+<p id="id00330">Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil était tiré de son
+côté, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes
+seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'était trompé sur l'esprit
+des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa
+flottille. Il fit un signe à Franceschetti et à Campana, et s'élançant
+du haut du pont sur la plage, c'est-à-dire d'une hauteur de trente à
+trente-cinq pieds à peu près, il tomba dans le sable sans se faire
+aucun mal; Campana et Franceschetti sautèrent après lui, et eurent
+le même bonheur que lui. Tous trois alors se mirent à courir vers le
+rivage, au milieu, des vociférations de toute la populace qui, n'osant
+les suivre par le même chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo
+pour regagner le large escalier dont nous avons parlé et qui conduit à
+la plage.</p>
+
+<p id="id00331">Murat se croyait sauvé, car il comptait retrouver la chaloupe sur
+le rivage et la flottille à la place où il l'avait laissée; mais en
+levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait
+et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarrée à la proue du
+navire-amiral que montait Barbara. Ce misérable livrait son maître
+pour s'emparer de trois millions qu'il savait être dans la chambre du
+roi.</p>
+
+<p id="id00332">Murat ne put croire à tant de trahison; il mit son drapeau au bout de
+son épée et fit des signaux, mais les signaux restèrent sans réponse.
+Pendant ce temps, les balles de ceux qui étaient restés sur le pont
+pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commençait à voir déboucher par
+la place la tête de la colonne qui s'était mise à la poursuite des
+fugitifs. Il n'y avait pas de temps à perdre, une seule chance de
+salut restait, c'était de pousser à la mer une barque qui s'en
+trouvait à vingt pas et de faire force de rames vers la flottille,
+qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses
+compagnons se mirent donc à pousser la barque avec l'énergie du
+désespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce
+moment, une décharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli,
+Pellegrino et toute leur suite n'étaient plus qu'à cinquante pas de la
+barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna
+l'éloigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter à son
+tour, mais, par une de ces petites fatalités qui brisent les hautes
+fortunes, les éperons de ses bottes à l'écuyère restèrent accrochés
+dans un filet qui était étendu sur la plage. Arrêté dans son élan,
+Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au
+même instant, et avant qu'il eût pu se relever, toute la population
+était sur lui: en une seconde ses épaulettes furent arrachées, son
+habit en lambeaux et sa figure en sang. La curée royale se fût faite à
+l'instant même, et chacun en eût emporté son morceau à belles dents,
+si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus à
+le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui
+conduisait à la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand,
+les vociférations redoublèrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent
+que Murat serait massacré s'ils ne le tiraient pas au plus vite
+des mains de cette populace; ils l'entraînèrent vers le château, y
+entrèrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la première prison
+venue, le poussèrent dedans, et la refermèrent sur lui. Murât alla
+rouler tout étourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui;
+il était au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui,
+mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de
+Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frère de Napoléon, était dans le
+cachot des condamnés correctionnels.</p>
+
+<p id="id00333">Un instant après, le gouverneur du château entra; il se nommait
+Mattei, et comme il était en uniforme Murât le reconnut pour ce qu'il
+était.</p>
+
+<p id="id00334">—Commandant, s'écria alors Murât en se levant alors du banc où il
+était assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce
+que c'est là une prison à mettre un roi?</p>
+
+<p id="id00335">A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses,
+ce furent les condamnés qui se levèrent à leur tour, stupéfaits
+d'étonnement; ils avaient pris Murât pour un compagnon de vol et de
+brigandage, et voilà qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur
+ancien roi.</p>
+
+<p id="id00336">—Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre
+qu'il était défendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je
+vais vous conduire dans une chambre particulière.</p>
+
+<p id="id00337">—Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurèrent les condamnés.</p>
+
+<p id="id00338">—Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande
+taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne
+qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser à ses
+compagnons de captivité, quels qu'ils soient, une trace de son
+passage.</p>
+
+<p id="id00339">A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en
+tira une poignée d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans
+attendre les remercîments des misérables dont il avait été un instant
+le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il était prêt à le
+suivre.</p>
+
+<p id="id00340">Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et
+le conduisit dans une chambre dont les deux fenêtres donnaient, l'une
+sur la pleine mer, l'autre sur la plage où il avait été arrêté. Arrivé
+là, il lui demanda s'il désirait quelque chose.</p>
+
+<p id="id00341">—Je voudrais un bain parfumé et des tailleurs pour me refaire des
+habits.</p>
+
+<p id="id00342">—L'un et l'autre seront assez difficiles à vous procurer, général,
+reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on était
+convenu de lui donner.</p>
+
+<p id="id00343">—Eh! pourquoi cela? demanda Murat.</p>
+
+<p id="id00344">—Parce que je ne sais où l'on trouvera ici des essences, et que parmi
+les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire à votre
+excellence autre chose qu'un costume du pays.</p>
+
+<p id="id00345">—Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir
+des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfumé, je le paierai
+cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voilà tout. Quant
+aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que
+je désire.</p>
+
+<p id="id00346">Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les
+ordres qu'il venait de recevoir.</p>
+
+<p id="id00347">Un instant après, des domestiques en livrée entrèrent: ils apportaient
+des rideaux de Damas pour mettre aux fenêtres, des chaises et des
+fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures
+pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat étant celle du
+concierge, tous ces objets manquaient, ou étaient en si mauvais état
+que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir.
+Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui
+répondit que c'était de la part du chevalier Alcala.</p>
+
+<p id="id00348">Bientôt on apporta à Murat le bain qu'il avait demandé. Il était
+encore dans la baignoire lorsqu'on lui annonça le général Nunziante:
+c'était une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reçut en ami;
+mais la position du général Nunziante était fausse, et Murat s'aperçut
+bientôt de son embarras. Le général, prévenu à Tropea de ce qui venait
+de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant
+le prisonnier; et, tout en demandant à son roi pardon des rigueurs que
+lui imposait sa position, il commença un interrogatoire. Alors Murât
+se contenta de répondre:—Vous voulez savoir d'où je viens et où je
+vais, n'est-ce pas, général? eh bien! je viens de Corse, je vais à
+Trieste, l'orage m'a poussé sur les côtes de Calabre, le défaut
+de vivres m'a forcé de relâcher au Pizzo; voilà tout. Maintenant
+voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir
+du bain.</p>
+
+<p id="id00349">Le général comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans
+faire céder tout à fait les convenances à un devoir un peu rigoureux
+peut-être; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et
+envoya à Murât ce qu'il demandait.</p>
+
+<p id="id00350">C'était un uniforme complet d'officier napolitain. Murât s'en revêtit
+en souriant malgré lui de se voir habillé aux couleurs du roi
+Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et écrivit à
+l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et
+à la reine sa femme. Comme il achevait ces dépêches, deux tailleurs
+qu'on avait fait venir de Monteleone arrivèrent.</p>
+
+<p id="id00351">Aussitôt Murât, avec cette frivolité d'esprit qui le caractérisait,
+passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, à la
+commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets:
+il expliqua dans les moindres détails quelle coupe il désirait pour
+l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour
+le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses
+instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congédia
+en leur faisant promettre que ses vêtements seraient prêts pour le
+dimanche suivant.</p>
+
+<p id="id00352">Les tailleurs sortis, Murât s'approcha d'une de ses fenêtres: c'était
+celle qui donnait sur la plage où il avait été arrêté. Une grande
+foule de monde était réunie au pied d'un petit fortin qu'on y peut
+voir encore aujourd'hui à fleur de terre. Murât chercha vainement
+à deviner ce que faisait là cet amas de curieux. En ce moment le
+concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point
+souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.—Oh! ce
+n'est rien, répondit le concierge.</p>
+
+<p id="id00353">—Mais enfin que font là tous ces gens? demanda Murat en insistant.</p>
+
+<p id="id00354">—Bah! répondit le concierge, ils regardent creuser une fosse.</p>
+
+<p id="id00355">Murat se rappela qu'au milieu du trouble amené par sa catastrophe il
+avait effectivement vu tomber près de lui un de ses deux compagnons,
+et que celui qui était tombé était Campana: cependant tout s'était
+passé d'une façon si rapide et si imprévue qu'à peine s'il avait eu le
+temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient
+immédiatement précédé et suivi son arrestation. Il espérait donc
+encore qu'il s'était trompé, lorsqu'il vit deux hommes fendre le
+groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes après
+portant le cadavre ensanglanté d'un jeune homme entièrement dépouillé
+de ses vêtements: c'était celui de Campana.</p>
+
+<p id="id00356">Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tête dans ses deux
+mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures
+quoique toujours au feu, caracolé au milieu de tant de champs de
+bataille sans faiblir un seul instant, se sentit brisé à la vue
+inopinée de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confié, qui
+venait de tomber pour lui dans une échauffourée sans gloire, et que
+des indifférents enterraient comme un chien sans même demander son
+nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de
+nouveau de la fenêtre. Cette fois la plage, à part quelques curieux
+attardés, était à peu près déserte; seulement, à l'endroit que
+couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attiré
+l'attention du prisonnier, une légère élévation, remarquable par la
+couleur différente que conservait la terre nouvellement retournée,
+indiquait l'endroit où Campana venait d'être enterré. Deux grosses
+larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il était si
+profondément préoccupé qu'il ne voyait pas le concierge qui, entré
+depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin,
+à un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat
+se retourna.</p>
+
+<p id="id00357">—Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prêt.</p>
+
+<p id="id00358">—Bien, dit Murat en secouant la tête comme pour faire tomber la
+dernière larme qui tremblait à sa paupière; bien, je te suis.</p>
+
+<p id="id00359">—Son excellence le général Nunziante demande s'il lui serait permis
+de dîner avec votre excellence.</p>
+
+<p id="id00360">—Parfaitement, dit Murat. Préviens-le, et reviens dans cinq minutes.</p>
+
+<p id="id00361">Murat employa ces cinq minutes à effacer de son visage toute trace
+d'émotion, de sorte que le général Nunziante entra lui-même à la place
+du concierge. Le prisonnier le reçut d'un visage si souriant qu'on eût
+dit que rien d'extraordinaire ne s'était passé. Le dîner était préparé
+dans la chambre voisine; mais la tranquillité de Murat était toute
+superficielle; son cœur était brisé, et vainement essaya-t-il de
+prendre quelque chose. Le général Nunziante mangea seul; et, supposant
+que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant
+la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa
+chambre. Après être resté un quart d'heure à peu près à table, Murat,
+ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il éprouvait, manifesta le
+désir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille
+jusqu'au lendemain. Le général Nunziante s'inclina en signé
+d'adhésion, et reconduisit le prisonnier jusqu'à sa chambre. Sur le
+seuil, Murat se retourna et lui présenta la main; puis il rentra, et
+la porte se referma sur lui.</p>
+
+<p id="id00362">Le lendemain, à neuf heures du matin, une dépêche télégraphique arriva
+en réponse à celle qui avait annoncé la tentative de débarquement
+et l'arrestation de Murat. Cette dépêche ordonnait la convocation
+immédiate d'un conseil de guerre. Murat devait être jugé militairement
+et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-même en 1810
+contre tout bandit qui serait pris dans ses états les armes à la main.</p>
+
+<p id="id00363">Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au général
+Nunziante qu'il déclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans
+l'interprétation des signes télégraphiques, il attendrait une dépêche
+écrite. De cette façon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce
+qui lui donna une nouvelle confiance dans la façon dont il allait être
+traité. Mais enfin, le 12 au matin, la dépêche écrite arriva. Elle
+était brève et précise; il n'y avait pas moyen de l'éluder. La voici:
+«Naples, 9 octobre 1815.</p>
+
+<p id="id00364">» Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc.</p>
+
+<p id="id00365">» Avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
+
+<p id="id00366">» ART. 1er. Le général Murat sera jugé par une commission militaire
+dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.</p>
+
+<p id="id00367">» ART. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour
+recevoir les secours de la religion.»</p>
+
+<p id="id00368">Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait
+déjà réglé le temps qui devait s'écouler entre la condamnation et la
+mort.</p>
+
+<p id="id00369">Un second arrêté était joint à celui-ci. Ce second arrêté, qui
+découlait du premier, contenait les noms des membres choisis pour
+composer le conseil de guerre.</p>
+
+<p id="id00370">Toute la journée s'écoula sans que le général Nunziante eût le courage
+d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reçues. Dans la nuit du 12
+au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au
+matin Murat parût devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher
+plus long-temps la situation où il se trouvait; et le 13, à six heures
+du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifiée, et la
+liste de ses juges lui fut communiquée.</p>
+
+<p id="id00371">Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que
+Murat, si imprévue qu'elle fût pour lui, reçut cependant comme s'il y
+eût été préparé et le sourire du mépris sur les lèvres; mais, cette
+lecture achevée, Murat déclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal
+composé de simples officiers; que si on le traitait en roi, il
+fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en
+maréchal de France, son jugement ne pouvait être prononcé que par une
+commission de maréchaux; qu'enfin, si on le traitait en général, ce
+qui était le moins qu'on pût faire pour lui, il fallait rassembler un
+jury de généraux.</p>
+
+<p id="id00372">Le capitaine Strati n'avait pas mission de répondre aux
+interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de répondre
+que son devoir était de faire ce qu'il venait de faire, et que,
+le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses
+prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner.</p>
+
+<p id="id00373">—C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que
+l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura traité
+un de ses frères en royauté comme il aurait traité un brigand. Allez,
+et dites à la commission qu'elle peut procéder sans moi. Je ne me
+rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune
+puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence.</p>
+
+<p id="id00374">Strati s'inclina et sortit. Murat, qui était encore au lit, se leva et
+s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait
+qu'il était condamné d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation
+et son supplice une demi-heure seulement lui était accordée. Il se
+promenait à grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco
+Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au
+nom de ses collègues, de comparaître au tribunal, ne fût-ce qu'un
+instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui
+demanda quels étaient son nom, son âge et le lieu de sa naissance.</p>
+
+<p id="id00375">A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur
+impossible à décrire:</p>
+
+<p id="id00376">—Je suis, dit-il, Joachim-Napoléon, roi des Deux-Siciles, né à la<br/>
+
+Bastide-Fortunière, et l'histoire ajoutera: assassiné au Pizzo.<br/>
+
+Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne<br/>
+
+de sortir.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00377">Le rapporteur obéît.</p>
+
+<p id="id00378">Cinq minutes après, le général Nunziante entra; il venait à son
+tour supplier Murat de paraître devant la commission, mais il fut
+inébranlable.</p>
+
+<p id="id00379">Cinq heures s'écoulèrent pendant lesquelles Murat resta enfermé seul
+et sans que personne fût introduit près de lui; puis sa porte se
+rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant
+d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que
+Murat avait rendue lui-même contre les bandits, et en vertu de
+laquelle il avait été jugé. Murat était assis; il devina que c'était
+sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une
+voix ferme au procureur royal:—Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous
+écoute.</p>
+
+<p id="id00380">Le procureur royal lut alors le jugement: Murat était condamné à
+l'unanimité moins une voix.</p>
+
+<p id="id00381">Cette lecture terminée:—Général, lui dit le procureur royal, j'espère
+que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que
+vous ne vous en prendrez qu'à vous-même de la loi que vous avez faite.</p>
+
+<p id="id00382">—Monsieur, répondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands
+et non pour des têtes couronnées.</p>
+
+<p id="id00383">—La loi est égale pour tous, monsieur, répondit le procureur royal.</p>
+
+<p id="id00384">—Cela peut être, dit Murat, lorsque cela est utile à certaines
+gens; mais quiconque a été roi porte avec lui un caractère sacré qui
+mériterait qu'on y regardât à deux fois avant de le traiter connue le
+commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire
+qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais:
+tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai été à trente batailles,
+j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles
+connaissances pour ne pas être familiarisés l'un avec l'autre. C'est
+vous dire, messieurs, que quand vous serez prêts je le serai, et que
+je ne vous ferai point attendre. Quant à vous en vouloir, je ne vous
+en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mêlée, ayant reçu de son
+chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoyé sa balle au travers du
+corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrêté du roi ne me
+donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps à perdre pour dire
+adieu à ma femme et à mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en
+souriant, comme au temps où il était roi:—Et que Dieu vous ait dans
+sa sainte et digne garde.</p>
+
+<p id="id00385">Resté seul, Murat s'assit en face de la fenêtre qui regarde la mer,
+et écrivit à sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir
+l'authenticité, puisque nous l'avons transcrite sur la copie même de
+l'original qu'avait conservé le chevalier Alcala.</p>
+
+<p id="id00386">«Chère Caroline de mon cœur,</p>
+
+<p id="id00387">» L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices:
+dans une heure tu n'auras plus d'époux et nos enfants n'auront plus de
+père; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.</p>
+
+<p id="id00388">» Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.</p>
+
+<p id="id00389">» Adieu mon Achille, adieu ma Lætitia, adieu mon Lucien, adieu ma
+Louise.</p>
+
+<p id="id00390">» Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un
+royaume plein de mes ennemis; montrez-vous supérieurs à l'adversité,
+et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en
+songeant à ce que vous avez été.</p>
+
+<p id="id00391">» Adieu, je vous bénis, ne maudissez jamais ma mémoire; rappelez-vous
+que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle
+de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun
+ami pour me fermer les yeux.</p>
+
+<p id="id00392">» Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bénédiction
+paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers. » Adieu,
+adieu, n'oubliez point votre malheureux père!</p>
+
+<p id="id00393">» Pizzo, ce 13 octobre 1815.</p>
+
+<p id="id00394">» JOACHIM MURAT.»</p>
+
+<p id="id00395">Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna
+et reconnut le général Nunziante.</p>
+
+<p id="id00396">—Général, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer
+une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-même, peut-être me la
+refuserait-on.</p>
+
+<p id="id00397">Le général sortit, et rentra quelques secondes après avec l'instrument
+demandé. Murat le remercia d'un signe de tête, lui prit les ciseaux
+des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la
+lettre et présentant cette lettre au général:</p>
+
+<p id="id00398">—Général, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre
+sera remise à ma Caroline?</p>
+
+<p id="id00399">—-Sur mes épaulettes je vous le jure, répondit le général. Et il se
+détourna pour cacher son émotion.</p>
+
+<p id="id00400">—Eh bien! eh bien! général, dit Murat en lui frappant sur l'épaule,
+qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les
+deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voilà
+tout, et cette fois elle viendra à mon commandement, ce qu'elle ne
+fait pas toujours, car j'espère qu'on me laissera commander le feu,
+n'est-ce pas? Le général fit signe de la tête que oui.</p>
+
+<p id="id00401">—Maintenant, général, continua Murat, quelle est l'heure fixée pour
+mon exécution?</p>
+
+<p id="id00402">—Désignez-la vous-même, répondit le général.</p>
+
+<p id="id00403">—C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre.</p>
+
+<p id="id00404">—J'espère que vous ne croyez pas que c'est ce motif.</p>
+
+<p id="id00405">—Allons donc, général, je plaisanté, voilà tout.</p>
+
+<p id="id00406">Murât tira sa montre de son gousset: c'était une montre enrichie de
+diamants, sur laquelle était le portrait de la reine; le hasard fit
+qu'elle se présenta du côté de l'émail.</p>
+
+<p id="id00407">Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur
+indéfinissable, puis avec un soupir:</p>
+
+<p id="id00408">—Voyez donc, général, dit-il, comme la reine est ressemblante.—Puis
+il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout
+à coup pour quelle cause il l'avait tirée:</p>
+
+<p id="id00409">—Oh! pardon, général, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est
+trois heures passées; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien;
+cinquante-cinq minutes, est-ce trop?</p>
+
+<p id="id00410">—-C'est bien, général, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour
+sortir en sentant qu'il étouffait.</p>
+
+<p id="id00411">—Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrêtant.</p>
+
+<p id="id00412">—Mes instructions portent que j'assisterai à votre exécution, mais
+vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, général? je n'en aurais pas la
+force….</p>
+
+<p id="id00413">C'est bien, c'est bien! enfant que vous êtes, dit Murat; vous me
+donnerez la main en passant, et ce sera tout.</p>
+
+<p id="id00414">Le général Nunziante se précipita vers la porte; il sentait lui-même
+qu'il allait éclater en sanglots. De l'autre côté du seuil, il y avait
+deux prêtres.</p>
+
+<p id="id00415">—Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin
+de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir?</p>
+
+<p id="id00416">—Ils demandent à entrer, sire, dit le général, donnant pour la
+première fois dans son trouble, au prisonnier, le titre réservé à la
+royauté.</p>
+
+<p id="id00417">—Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat.</p>
+
+<p id="id00418">Les deux prêtres entrèrent: l'un d'eux se nommait Francesco
+Pellegrino, et était l'oncle de ce même Georges Pellegrino qui était
+cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea.</p>
+
+<p id="id00419">—Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux,
+que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure,
+et je n'ai pas de temps à perdre.</p>
+
+<p id="id00420">—Général, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez
+mourir en chrétien?</p>
+
+<p id="id00421">—Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez.</p>
+
+<p id="id00422">Pellegrino se retira à cette première rebuffade? mais don Antonio
+Masdea resta. C'était un beau vieillard à la figure respectable, à
+la démarche grave, aux manières simples. Murat eut d'abord un moment
+d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais,
+en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa
+physionomie, il se contint.</p>
+
+<p id="id00423">—Eh bien! mon père, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu?</p>
+
+<p id="id00424">—Vous ne m'avez pas reçu ainsi la première fois que je vous vis,
+sire; il est vrai qu'à cette époque vous étiez roi, et que je venais
+vous demander une grâce.</p>
+
+<p id="id00425">—Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: où vous
+ai-je donc vu? Aidez ma mémoire.</p>
+
+<p id="id00426">—Ici même, sire, lorsque vous passâtes au Pizzo en 1810; j'allai vous
+demander un secours pour achever notre église: je sollicitais 25,000
+francs, vous m'en envoyâtes 40,000.</p>
+
+<p id="id00427">—C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant<br/>
+
+Murat.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00428">—Eh bien! sire, refuserez-vous à un vieillard la dernière grâce qu'il
+vous demande?</p>
+
+<p id="id00429">—Laquelle?</p>
+
+<p id="id00430">—Celle de mourir en chrétien.</p>
+
+<p id="id00431">—Vous voulez que je me confesse? eh bien! écoutez: Étant enfant, j'ai
+désobéi à mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat.
+Voilà la seule chose dont j'aie, à me repentir.</p>
+
+<p id="id00432">—Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez
+dans la foi catholique?</p>
+
+<p id="id00433">—Oh! pour cela, sans difficulté, dit Murat; et allant s'asseoir à la
+table où il avait déjà écrit, il traça le billet suivant:</p>
+
+<p id="id00434">«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, » croyant à la sainte
+église catholique, » apostolique et romaine.</p>
+
+<p id="id00435">» JOACHIM MURAT.»</p>
+
+<p id="id00436">Et il remit le billet au prêtre.</p>
+
+<p id="id00437">Le prêtre s'éloigna.</p>
+
+<p id="id00438">—Mon père, lui dit Murat, votre bénédiction.</p>
+
+<p id="id00439">—Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais
+de cœur, répondit le prêtre.</p>
+
+<p id="id00440">Et il imposa les deux mains sur cette tête qui avait porté le diadème.</p>
+
+<p id="id00441">Murât s'inclina et dit à voix basse quelques paroles qui ressemblaient
+à une prière; puis il fit signe à don Masdea de le laisser seul. Cette
+fois le prêtre obéit.</p>
+
+<p id="id00442">Le temps fixé entre le départ du prêtre et l'heure de l'exécution
+s'écoula sans qu'on pût dire ce que fit Murat pendant cette
+demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie, à partir du village
+obscur, et qui après avoir brillé, météore royal, revenait s'éteindre
+dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une
+partie de ce temps avait été employée à sa toilette, car lorsque le
+général Nunziante rentra il trouva Murat prêt comme pour une parade;
+ses cheveux noirs étaient régulièrement séparés sur son front et
+encadraient sa figure mâle et tranquille; il appuyait la main sur le
+dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente.</p>
+
+<p id="id00443">—Vous êtes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prêt.</p>
+
+<p id="id00444">—Le général Nunziante ne put lui répondre tant il était ému, mais
+Murat vit bien qu'il était attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce
+moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les
+dalles.</p>
+
+<p id="id00445">—Adieu, général, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre à ma
+chère Caroline.</p>
+
+<p id="id00446">Puis, voyant que le général cachait sa tête entre ses deux mains, il
+sortit de la chambre et entra dans la cour. —Mes amis, dit-il aux
+soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander
+le feu; la cour est assez étroite pour que vous tiriez juste: visez à
+la poitrine, sauvez le visage.</p>
+
+<p id="id00447">Et il alla se placer à six pas des soldats, presque adossé à un mur et
+exhaussé sur une marche.</p>
+
+<p id="id00448">Il y eut un instant de tumulte au moment où il allait commencer de
+commander le feu; c'étaient les prisonniers correctionnels qui,
+n'ayant qu'une fenêtre grillée qui donnait sur la cour, se débattaient
+pour être à cette fenêtre.</p>
+
+<p id="id00449">L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se
+turent.</p>
+
+<p id="id00450">Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hâte
+ni retard, et comme il eût fait à un simple exercice. Au mot feu,
+trois coups seulement partirent, Murât resta debout. Parmi les soldats
+intimidés, six n'avaient pas tiré, trois avaient tiré au-dessus de
+la tête. C'est alors que ce cœur de lion, qui faisait de Murat un
+demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible énergie.
+Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la
+crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat
+en avait pour mourir deux fois, lui!</p>
+
+<p id="id00451">—Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait
+m'épargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par où vous auriez
+dû commencer, recommençons, et cette fois pas de grâce, je vous prie.</p>
+
+<p id="id00452">Et il recommença d'ordonner la charge avec cette même voix calme et
+sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la
+reine; enfin le mot feu se fit entendre, immédiatement suivi d'une
+détonation, et Murat tomba percé de trois balles.</p>
+
+<p id="id00453">Il était tué roide: une des balles avait traversé le cœur.</p>
+
+<p id="id00454">On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il
+n'avait point lâchée, et sur laquelle était le portrait. J'ai vu
+cette montre à Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait
+rachetée 2,400 fr.</p>
+
+<p id="id00455">On porta le corps sur le lit, et, le procès-verbal de l'exécution
+rédigé, on referma la porte sur lui.</p>
+
+<p id="id00456">Pendant la nuit, le cadavre fut porté dans l'église par quatre
+soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs
+sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui
+depuis ce temps ne fut pas rouverte.</p>
+
+<p id="id00457">Un bruit étrange courut. On assura que les soldats n'avaient porté
+à l'église qu'un cadavre décapité; s'il faut en croire certaines
+traditions verbales, la tête fut portée à Naples et remise à
+Ferdinand, puis conservée dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin
+que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isolée et
+obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pût lui répondre,
+en lui montrant la tête de Murat.</p>
+
+<p id="id00458">Cette tête était conservée dans une armoire placée à la tête du lit de<br/>
+
+Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut<br/>
+
+qu'après la mort du vieux roi que, poussé par la curiosité, son fils<br/>
+
+François ouvrit cette armoire, et découvrit le secret paternel.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00459">Ainsi mourut Murat, à l'âge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple
+que lui avait donné, six mois auparavant, Napoléon revenant de l'île
+d'Elbe.</p>
+
+<p id="id00460">Quant à Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'était payé lui-même de
+sa trahison en emportant les trois millions déposés sur son navire, il
+demande à cette heure l'aumône dans les cafés de Malte.</p>
+
+<p id="id00461">Après avoir recueilli de la bouche des témoins oculaires toutes les
+notes relatives à ce triste sujet, nous commençâmes la visite des
+localités qui y sont signalées; d'abord, notre première visite fut
+pour la plage où eut lieu le débarquement. On nous montra au bord de
+la mer, où on la conserve comme un objet de curiosité, la vieille
+chaloupe que Murat poussait à la mer quand il fut pris, et dont la
+carcasse est encore trouée de deux balles.</p>
+
+<p id="id00462">En avant du petit fortin, nous nous fîmes montrer la place où est
+enterré Campana; rien ne la désigne à la curiosité des voyageurs; elle
+est recouverte de sable, comme le reste de la plage.</p>
+
+<p id="id00463">De la tombe de Campana, nous allâmes mesurer le rocher du sommet
+duquel le roi et ses deux compagnons avaient sauté. Il a un peu plus
+de trente-cinq pieds de hauteur.</p>
+
+<p id="id00464">De là nous revînmes au château; c'est une petite forteresse sans
+grande importance militaire, à laquelle on monte par un escalier pris
+entre deux murs; deux portes se ferment pendant la montée. Arrivé à
+sa dernière marche, on a à sa droite la prison des condamnés
+correctionnels, à sa gauche l'entrée de la chambre qu'occupa Murat,
+et derrière soi, dans un rentrant de l'escalier, la place où il fut
+fusillé. Le mur qui s'élève derrière la marche sur laquelle Murât
+était monté porte encore la trace de six balles. Trois de ces six
+balles ont traversé le corps du condamné. Nous entrâmes dans la
+chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se
+compose de quatre murailles nues, blanchies à la chaux et recouvertes
+d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte
+était le lit où le roi sua son agonie de soldat. Nous vîmes deux
+ou trois enfants couchés pêle-mêle sur ce lit. Une vieille femme
+accroupie, et qui avait peur du choléra, disait son rosaire dans
+un coin; dans la chambre voisine, où s'était tenue la commission
+militaire, des soldats chantaient à tue-tête.</p>
+
+<p id="id00465">L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation était
+le fils de l'ancien concierge; c'était un homme de trente-cinq ou
+trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa
+détention, et se le rappelait à merveille, puisqu'il pouvait avoir à
+cette époque quinze ou seize ans.</p>
+
+<p id="id00466">Au reste, aucun souvenir matériel n'était resté de cette grande
+catastrophe, à l'exception des balles qui trouent le mur.</p>
+
+<p id="id00467">Je pris à la chambre claire un dessin très-exact de cette cour. Il
+est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces
+murailles blanches, qui se détachent en contours arrêtés sur un ciel
+d'un bleu d'indigo.</p>
+
+<p id="id00468">Du château nous nous rendîmes à l'église. La pierre scellée sur le
+cadavre de Murat n'a jamais été rouverte. A la voûte pend comme un
+trophée de victoire la bannière qu'il apportait avec lui, et qui a été
+prise sur lui.</p>
+
+<p id="id00469">A mon retour à Florence, vers le mois de décembre de la même année,
+madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de
+Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez
+elle. Je m'empressai de me rendre à son invitation; elle n'avait
+jamais eu de détails bien précis sur la mort de son mari, et elle me
+pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris
+au Pizzo.</p>
+
+<p id="id00470">Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachetée, et
+que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba…. Quant à la lettre
+qu'il lui avait écrite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait
+jamais reçue, et ce fut moi qui lui en donnai la première copie.</p>
+
+<p id="id00471">J'oubliais de dire qu'en souvenir et en récompense du service rendu au
+gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exemptée pour toujours
+de droits et d'impôts.</p>
+
+<h2 id="id00472" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h5 id="id00473">MAÏDA.</h5>
+
+<p id="id00474" style="margin-top: 2em">Comme je l'ai dit, notre speronare n'était point arrivé, et la chose
+était d'autant plus inquiétante que le temps se préparait à la
+tempête. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous étions logés,
+séduits par son apparence, dans une petite auberge située sur la place
+même où débarqua le roi, et à une centaine de pas du petit fortin où
+est enterré Campana; mais nous n'y fûmes pas plutôt établis que nous
+nous aperçûmes que tout y manquait, même les lits. Malheureusement il
+était trop tard pour remonter à la ville, l'eau tombait par torrents
+et les éclats du tonnerre se succédaient avec une telle rapidité,
+qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant
+il était violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage
+et venaient mourir à dix pas de notre auberge.</p>
+
+<p id="id00475">On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on
+fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en
+résulta que je fus obligé, comme la veille, de me jeter tout habillé
+sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de
+caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cédai la
+place et que j'essayai de dormir couché sur deux chaises; peut-être y
+serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents à la chambre, mais il
+n'y avait que des fenêtres, et les éclairs étaient tellement continus,
+qu'on eût véritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin
+j'appelais nos matelots à grands cris, mais à cette heure je priais
+Dieu qu'ils n'eussent pas quitté le port.</p>
+
+<p id="id00476">Le jour vint enfin sans que j'eusse fermé l'œil; c'était la troisième
+nuit que je ne pouvais dormir; j'étais écrasé de fatigue. Comme Murat,
+j'eusse donné cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans
+tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en
+avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier.
+Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser
+l'indiscrétion jusque-là.</p>
+
+<p id="id00477">Avec le jour la tempête se calma, mais l'air était devenu très-froid,
+et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais
+étendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable
+de la mer était tout détrempé, et il était devenu une plaine de boue
+pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortîmes pas moins de
+notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finîmes par
+trouver dans une petite auberge située sur la place. Pendant que
+nous étions à déjeuner, nous demandâmes si l'on ne pourrait pas
+nous coucher la nuit suivante: on nous répondit, comme toujours,
+affirmativement et en nous montrant une chambre où du moins il y avait
+l'air de n'avoir que des puces. Nous envoyâmes notre muletier payer
+notre carte à l'auberge de la plage, et fîmes transporter notre <i>roba</i>
+dans notre nouveau domicile.</p>
+
+<p id="id00478">Jadin, qui était parvenu à dormir quelque peu la nuit précédente,
+s'en alla prendre une vue générale du Pizzo; pendant ce temps, je
+fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne
+pouvais dormir.</p>
+
+<p id="id00479">Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une
+grande affaire dans les auberges d'Italie en général, et dans celles
+de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier
+coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on
+essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec
+un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se
+renouvelle avec les mêmes ruses et la même obstination de la part des
+aubergistes, qui, à mon avis, auraient bien plutôt fait de les faire
+blanchir. Mais sans doute, quelque préjugé qui s'y oppose, quelque
+superstition qui le défende, les draps blancs, c'est le <i>rara avis</i> de
+Juvénal, c'est le phœnix de la princesse de Babylone.</p>
+
+<p id="id00480">Je passai en revue toute la lingerie de l'hôtel sans en venir à mon
+honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'écrivis à M.
+le chevalier Alcala pour le prier de nous prêter deux paires de draps.
+Il accourut lui-même pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais
+comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus
+pas lui causer ce dérangement. Il insista, mais je tins bon; et le
+garçon de l'hôtel, envoyé chez lui, revint avec tes bienheureux draps
+tant ambitionnés.</p>
+
+<p id="id00481">Je profitai de cette visite pour arrêter avec lui nos affaires
+relativement au speronare. Il était évident qu'après la tempête de la
+nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journée; il fallait donc
+continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le
+capitaine: une à l'auberge de la place, l'autre à l'auberge du rivage,
+et l'autre à M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonçaient à notre
+équipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous
+à San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commençaient à
+arriver de l'intérieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses
+environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, à ce qu'on
+assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient
+disparu, entièrement englouties, elles et leurs habitants. Au reste,
+les secousses continuaient tous les jours, ou plutôt toutes les nuits,
+ce qui faisait qu'on ignorait où s'arrêterait la catastrophe. Je
+demandai au chevalier Alcala si la tempête de cette nuit n'avait pas
+quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me répondit en
+souriant, moitié croyant, moitié incrédule, que la tempête de la nuit
+était la tempête anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette
+espèce d'énigme atmosphérique.</p>
+
+<p id="id00482">—Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous
+répondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui
+visite le Pizzo.</p>
+
+<p id="id00483">—Et vous, que me répondrez-vous? lui demandai-je en souriant.</p>
+
+<p id="id00484">—Moi,je vous répondrai que depuis vingt ans cette tempête n'a pas
+manqué une seule fois de revenir à jour et à heure fixe, affirmation
+de laquelle, en votre qualité de Français et de philosophe, vous
+tirerez la conclusion que vous voudrez.</p>
+
+<p id="id00485">Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'être
+pressé de nouvelles questions.</p>
+
+<p id="id00486">Toute la journée se passa sans que nous aperçussions apparence de
+speronare; nous restâmes sur la terrasse du château jusqu'au dernier
+rayon de jour, les yeux fixés sur Tropea, et atteints de quelques
+légères inquiétudes. Comptant sur le vent, nous étions partis, comme
+nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps
+contraire continuait nous devions bientôt arriver à la fin de notre
+trésor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrâmes à l'hôtel,
+notre muletier nous signifia que nous n'eussions point à compter
+sur lui pour le lendemain, attendu que nous étions beaucoup trop
+aventureux pour lui, et que c'était un miracle comment nous n'avions
+pas été assassinés et lui avec nous, surtout portant le nom de
+Français, nom qui a laissé peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous
+essayâmes de le décider à venir avec nous jusqu'à Cosenza, mais toutes
+nos instances furent inutiles; nous le payâmes, et nous nous mîmes à
+la recherche d'un autre muletier.</p>
+
+<p id="id00487">Ce n'était pas chose facile, non pas que l'espèce manquât; mais au
+Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu
+appeler les mulets, <i>muli</i>, et je continuais de désigner l'objet sous
+ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son
+crayon et de dessiner une mule toute caparaçonnée. Notre hôte, à qui
+nous nous étions adressés, suivit avec beaucoup d'intérêt ce dessin;
+puis, quand il fut fini.</p>
+
+<p id="id00488">—Ah! s'écria-t-il, <i>una vettura</i>.</p>
+
+<p id="id00489">Au Pizzo une mule s'appelle <i>vettura</i>. Avis aux philologues et surtout
+aux voyageurs.</p>
+
+<p id="id00490">Le lendemain, à six heures, nos deux <i>vetture</i> étaient prêtes.
+Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mêmes hésitations
+que nous avions éprouvées de la part de celui que nous quittions, nous
+entamâmes une explication préalable sur ce sujet; mais celui-là se
+contenta de nous répondre en nous montrant son fusil qu'il portait en
+bandoulière:—Où vous voudrez, comme vous voudrez, à l'heure que vous
+voudrez. Nous appréciâmes ce laconisme tout spartiate; nous fîmes une
+dernière visite à notre terrasse pour nous assurer que le speronare
+n'était point en vue; puis enfin, désappointés cette fois encore, nous
+revînmes à l'hôtel, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.</p>
+
+<p id="id00491">Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientôt expliquée
+par lui-même: c'était un véritable Pizziote. Je demande pardon à
+l'Académie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas.
+Or, la conduite que tint le Pizzo à l'endroit de Murat fut, il faut
+le dire, fort diversement jugée dans le reste des Calabres. A cette
+première dissension, soulevée par un mouvement politique, vinrent se
+joindre les faveurs dont la ville fut comblée et qui soulevèrent un
+mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose
+répéter le mot, sortent à peine de la circonscription de leur
+territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines.
+Cette circonstance fait que dès leur enfance ils sortent armés,
+s'habituent jeunes au danger et, par conséquent habitués à lui,
+cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres
+Calabrais, en les appelant presque toujours <i>traditori</i>, leur
+rendaient au moins pleine et entière justice.</p>
+
+<p id="id00492">Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un
+village nommé Vena, qui avait conservé un costume étranger et une
+langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances
+nous donnèrent le désir de voir ce village; mais notre guide nous
+prévint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par
+conséquent il ne fallait pas penser à nous y arrêter, mais à y passer
+seulement. Nous nous informâmes alors où nous pourrions faire halte
+pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Maïda comme
+le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, à la rigueur,
+des <i>signori</i> pouvaient s'arrêter; nous le priâmes donc de se
+détourner de la grande route et de nous conduire à Maïda. Comme
+c'était le garçon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune
+difficulté; c'était un jour de retard pour arriver à Cosenza, voilà
+tout.</p>
+
+<p id="id00493">Nous nous arrêtâmes sur le midi à un petit village nommé Fundaco del
+Fico, pour reposer nos montures et essayer de déjeuner; puis, après
+une halte d'une heure, nous reprîmes notre course, en laissant la
+grande route à notre gauche et en nous engageant dans la montagne.</p>
+
+<p id="id00494">Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les
+auberges avait à peu près cessé; nous étions engagés dans la région
+des montagnes où poussent les châtaigniers, et, comme nous approchions
+de l'époque de l'année où l'on commence la récolte de cet arbre, nous
+prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de
+châtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la
+cendre et mangeais de préférence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu
+m'habituer, et qui était souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne
+volonté notre hôte pût nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me
+gardai bien de déroger à cette habitude, attendu que d'avance je me
+faisais une assez médiocre idée du gîte qui dons attendait.</p>
+
+<p id="id00495">Après trois heures de marche dans la montagne, nous aperçûmes Maïda.
+C'était un amas de maisons, situées au haut d'une montagne, qui
+avaient été recouvertes primitivement, comme toutes les maisons
+calabraises, d'une couche de plâtre ou de chaux, mais qui, dans les
+secousses successives quelles avaient éprouvées, avaient secoué une
+partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, étaient
+couvertes de larges taches grises qui leur donnaient à toutes l'air
+d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardâmes, Jadin et
+moi, en secouant la tête et en supputant mentalement la quantité
+incalculable d'animaux de toute espèce qui, outre les Maïdiens,
+devaient habiter de pareilles maisons. C'était effroyable à penser;
+mais nous étions trop avancés pour reculer. Nous continuâmes donc
+notre route sans même faire part à notre guide de terreurs qu'il
+n'aurait point comprises.</p>
+
+<p id="id00496">Arrivés au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si
+escarpée que nous préférâmes mettre pied à terre et chasser nos mulets
+devant nous. Nous avions fait à peine une centaine de pas en suivant
+ce chemin, lorsque nous aperçûmes sur la pointe d'un roc une femme en
+haillons et toute échevelée. Comme nous étions, s'il fallait en croire
+nos Siciliens, dans un pays de sorcières, je demandai à nôtre guide
+à quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous
+avions devant les yeux: notre guide nous répondit alors que ce n'était
+pas une sorcière, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous
+voulions lui faire l'aumône de quelques grains, ce serait une bonne
+action devant Dieu. Si pauvres que nous commençassions d'être
+nous-mêmes, nous ne voulûmes pas perdre cette occasion d'augmenter la
+somme de nos mérites, et je lui envoyai par notre guide la somme
+de deux carlins: cette somme parut sans doute à la bonne femme une
+fortune, car elle quitta à l'instant même son rocher et se mit à nous
+suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris
+de joie: nous eûmes beau lui faire dire que nous la tenions quitte,
+elle ne voulut entendre à rien, et continua de marcher derrière nous,
+ralliant à elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et
+qui, éloignés de tout chemin, semblaient aussi étonnés de voir des
+étrangers qu'auraient pu l'être des insulaires des îles Sandwich ou
+des indigènes de la Nouvelle-Zemble. Il en résulta qu'en arrivant à
+la première rue nous avions à notre suite une trentaine de personnes
+parlant et gesticulant à qui mieux mieux, et au milieu de ces trente
+personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions
+donné deux carlins, preuve incontestable que nous étions des princes
+déguisés.</p>
+
+<p id="id00497">Au reste, une fois entrés dans le bourg, ce fut bien pis: chaque
+maison, pareille aux sépulcres du jour du jugement dernier, rendit à
+l'instant même ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fûmes
+plus suivis, mais entourés de telle façon qu'il nous fut impossible
+d'avancer. Nous nous escrimâmes alors de notre mieux à demander une
+auberge; mais il paraît, ou que notre accent avait un caractère tout
+particulier, ou que nous réclamions une chose inconnue, car à chaque
+interpellation de ce genre la foule se mettait à rire d'un rire si
+joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarité
+générale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degré la curiosité
+des Maïdiens mâles, c'étaient nos armes, qui, par leur luxe,
+contrastaient, il faut le dire, avec la manière plus que simple dont
+nous étions mis; nous ne pouvions pas les empêcher de toucher, comme
+de grands enfants, ces doubles canons damassés, qui étaient l'objet
+d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au
+milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions à
+nous regarder avec une certaine inquiétude, lorsque tout à coup un
+homme fendit la foule, me prit par la main, déclara que nous étions
+sa propriété, et qu'il allait nous conduire dans une maison où nous
+serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend
+bien, nous allécha. Nous répondîmes au brave homme que, s'il tenait
+seulement la moitié de ce qu'il promettait, il n'aurait pas à se
+plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne
+demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous
+montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus
+considérable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un
+instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relâche, et ne cessant
+de nous répéter que nous étions bien favorisés du ciel d'être tombés
+entre ses mains.</p>
+
+<p id="id00498">Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent à nous amener devant
+une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu supérieure à
+celles qui l'environnaient, mais dont l'intérieur nous présagea à
+l'instant même les maux dont nous étions menacés. C'était une espèce
+de cabaret, composé d'une grande chambre divisée en deux par une
+tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait
+pénétrer de la partie antérieure à la partie postérieure par une
+déchirure en forme de porte. A droite de la partie antérieure
+consacrée au public, était un comptoir avec quelques bouteilles de
+vin et d'eau-de-vie et quelques verres de différentes grandeurs. A
+ce comptoir était la maîtresse de la maison, femme de trente à
+trente-cinq ans, qui n'eût peut-être point paru absolument laide si
+une saleté révoltante n'eût pas forcé le regard de se détourner de
+dessus elle. A gauche était, dans un enfoncement, une truie qui,
+venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont
+les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiéter
+sur son domaine. La partie postérieure, éclairée par une fenêtre
+donnant sur un jardin, fenêtre presque entièrement obstruée par les
+plantes grimpantes, était l'habitation dé l'hôtesse. A droite était
+son lit couvert de vieilles courtines vertes, à gauche une énorme
+cheminée ou grouillait couché sur la cendre quelque chose qui
+ressemblait dans l'obscurité à un chien, et que nous reconnûmes
+quelque temps après pour un de ces crétins hideux, à gros cou et à
+ventre ballonné, comme on en trouve à chaque pas dans le Valais. Sur
+le rebord de la croisée étaient rangées sept ou huit lampes à trois
+becs, et au-dessous du rebord était la table, couverte pour le moment
+de hideux chiffons tout hâillonnés que l'on eût jetés en France à
+la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il était à
+claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourré de foin et de paille.</p>
+
+<p id="id00499">C'était là le paradis où nous devions être comme des anges.</p>
+
+<p id="id00500">Notre conducteur entra le premier et échangea tout bas quelques
+paroles avec notre future hôtesse; puis il revint la figure riante
+nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'eût point l'habitude
+de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos
+excellences, à se départir de ses habitudes et à nous donner à manger
+et à coucher. A entendre notre guide, au reste, c'était une si
+grande faveur qui nous était accordée, que c'eût été le comble de
+l'impolitesse de la refuser. La question de paraître poli ou impoli à
+la signora Bertassi était, comme on s'en doute, fort secondaire pour
+nous; mais, après nous être informés à notre Pizziote, nous apprîmes
+qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout
+Maïda, et très probablement non plus pas une seule maison aussi
+confortable que celle qui nous était offerte. Nous nous décidâmes
+donc à entrer, et ce fut alors que nous passâmes l'inspection des
+localités: c'était, comme on l'a vu, à faire dresser les cheveux.</p>
+
+<p id="id00501">Au reste, notre hôtesse, grâce sans doute à la confidence faite par
+notre cicérone, était charmante de gracieuseté. Elle accourut dans
+l'arrière-boutique, qui servait à la fois de salle à manger, de salon
+et de chambre à coucher, et jeta un fagot dans la cheminée; ce fut à
+la lueur de la flamme, qui la forçait de se retirer devant elle, que
+nous nous aperçûmes que ce que nous avions pris pour un chien de
+berger était un jeune garçon de dix-huit à vingt ans. A ce dérangement
+opéré dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris
+plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus
+éloigné de la cheminée, et tout cela avec les mouvements lents et
+pénibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors à la signora
+Bertassi où était la chambre qu'elle nous destinait; elle me répondit
+que c'était celle-là même; que nous coucherions, Jadin et moi,
+dans son lit, et qu'elle et son frère (le crétin était son frère)
+dormiraient près du feu. Il n'y avait rien à dire à une femme qui nous
+faisait de pareils sacrifices.</p>
+
+<p id="id00502">J'ai pour système d'accepter toutes les situations de la vie sans
+tenter de réagir contre les impossibilités, mais en essayant au
+contraire de tirer à l'instant même des choses le meilleur résultat
+possible; or il me parut clair comme le jour que, grâce aux rats du
+grenier, à la truie de la boutique et à la multitude d'autres animaux
+qui devaient peupler la chambre à coucher, nous ne dormirions pas un
+instant: c'était un deuil à faire; je le fis, et me rabattis sur le
+diner.</p>
+
+<p id="id00503">Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en
+cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou
+un dindonneau; enfin le jardin, placé derrière la maison, renfermait
+plusieurs espèces de salades. Avec cela et les châtaignes dont nos
+poches étaient bourrées on ne fait pas un dîner royal, mais on ne
+meurt pas de faim.</p>
+
+<p id="id00504">Qu'on me pardonne tous ces détails; j'écris pour les malheureux
+voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue à celle
+où nous étions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront
+peut-être à s'en tirer mieux que nous ne le fîmes.</p>
+
+<p id="id00505">Je pensai avec raison que les différents matériaux de notre dîner
+prendraient un certain temps à réunir. Je résolus donc de ne pas
+laisser de bras inutiles. Je chargeai l'hôtesse de préparer le
+macaroni, le cicérone de trouver le poulet, crétin d'aller me chercher
+pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les châtaignes, et je me
+chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en résulta qu'au bout de
+dix minutes chacun avait fait son affaire, à l'exception de Jadin, qui
+avait eu les holà à mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que
+les autres préparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce côté se
+répara.</p>
+
+<p id="id00506">Le macaroni fut placé sur le feu; la volaille, mise à mort, malgré ses
+protestations qu'elle était une poule et non un poulet, fut pendue à
+une ficelle par les deux pattes de derrière et commença de tourner sur
+elle-même; enfin la salade, convenablement lavée et épluchée, attendit
+l'assaisonnement dans un saladier passé à trois eaux. On verra plus
+tard comment, malgré toutes ces précautions, j'arrivai à demeurer à
+jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.</p>
+
+<p id="id00507">Sur ces entrefaites la nuit était venue: on alluma deux lampes, une
+pour éclairer la table, l'autre pour éclairer le service; comme on le
+voit, notre hôtesse faisait les choses splendidement.</p>
+
+<p id="id00508">On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'était l'entrée; il en
+mangea et le trouva fort bon; quant à moi, j'ai déjà dit ma répugnance
+pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'était au
+tour du poulet: il tournait comme un tonton, était rissolé à point, et
+présentait un aspect des plus appétissants; je m'approchai pour couper
+la ficelle, et j'aperçus notre crétin qui, toujours couché dans les
+cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un
+petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosité de jeter un coup
+d'œil sur sa cuisine particulière, et je m'aperçus qu'il avait
+recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les
+faisait frire. C'était fort ridicule sans doute; mais, à cette vue, je
+laissai tomber le poulet dans la lèchefrite, sentant qu'après ce que
+je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande.
+Comme Jadin n'avait rien aperçu de pareil, il s'informa de la cause du
+retard que je mettais à apporter le rôti. Malheureusement, le mouchoir
+sur la bouche, j'étais retourné du côté de la tapisserie, incapable de
+répondre, pour le moment, une seule parole à ses interpellations; ce
+qui fit qu'il se leva, vint lui-même voir ce qui se passait, et trouva
+le malheureux crétin mangeant à belles mains son effroyable fricassée.
+Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre côté en jurant tous les
+jurons que cette belle et riche langue française pouvait lui fournir.
+Quant au crétin, qui était loin de se douter qu'il fût l'objet de
+cette double explosion, il ne perdait pas une bouchée de son repas; si
+bien que quand nous nous retournâmes il avait fini.</p>
+
+<p id="id00509">Nous revînmes nous mettre tristement et silencieusement à table.
+Le mot seul de poulet, prononcé par un de nous, aurait eu les
+conséquences les plus fâcheuses; notre hôtesse voulut s'approcher
+de la cheminée un plat à la main, mais je lui criai que nous nous
+contenterions de manger de la salade.</p>
+
+<p id="id00510">Un instant après j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la
+fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant
+qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et
+quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre
+hôtesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le
+morceau de résistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-même,
+et, après avoir commencé par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on
+le sait, une véritable hérésie culinaire, elle versait par un de ses
+trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.</p>
+
+<p id="id00511">A ce spectacle je me levai et je sortis.</p>
+
+<p id="id00512">Un instant après je vis arriver Jadin un cigare à la bouche; c'était
+sa grande consolation dans les fréquentes mésaventures que nous
+éprouvions, consolation dont j'étais malheureusement privé, n'ayant
+jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, très-doux et
+presque sans odeur. Nous nous regardâmes les bras croisés et en
+secouant la tête; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais
+cependant le spectacle n'avait été jusque-là. Une seule chose nous
+consolait, c'était notre ressource habituelle, c'est-à-dire les
+châtaignes qui rôtissaient sous la cendre.</p>
+
+<p id="id00513">Nous rentrâmes, et nous les trouvâmes servies et tout épluchées;
+l'effroyable crétin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous
+rendre ce service en notre absence.</p>
+
+<p id="id00514">Cette fois, nous nous mîmes à rire; nos malheurs étaient si redoublés
+qu'ils retombaient dans la comédie. Nous envoyâmes les châtaignes
+rejoindre le poulet et la salade. Nous coupâmes chacun un morceau
+de pain, et nous nous en allâmes, de peur que quelque chose ne nous
+dégoûtât même du pain, le manger par les rues de Maïda.</p>
+
+<p id="id00515">Au bout d'une demi-heure nous repassâmes devant la maison, et nous
+vîmes, à travers les vitres, notre hôtesse, notre crétin et un
+militaire à nous inconnu, qui, assis à notre table, soupaient avec
+notre souper.</p>
+
+<p id="id00516">Nous ne voulûmes pas déranger ce petit festin, et nous attendîmes
+qu'ils eussent fini pour rentrer.</p>
+
+<p id="id00517">Le militaire, qui était un carabinier, nous parut jouir dans la maison
+d'une autorité presque autocratique: cependant nous nous aperçûmes au
+premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre hôtesse
+pour nous; bien plus, apprenant que nous étions Français et que nous
+arrivions du Pizzo, il se mit à nous vanter avec enthousiasme la
+révolution de juillet et à déplorer le meurtre de Murat. Cette double
+explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte
+dans un fidèle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas
+jusque-là manifesté de profondes sympathies pour l'une ni pour
+l'autre. Il était évident que notre carabinier, ne pouvant deviner
+dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas été fâché de nous
+reconduire à Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se
+faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le
+fidèle soldat de S. M. Ferdinand, le piège était trop grossier pour
+que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en
+son nom en italien qu'il était un mouchard; je le lui dis en son
+nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui
+n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espéré; alors, loin de
+là, il se mit à regarder nos armes avec la plus minutieuse attention,
+puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin
+aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous
+appelâmes notre hôtesse pour qu'elle eût la bonté de mettre le fidèle
+soldat de S. M. Ferdinand à la porte. Cette invitation de notre part
+amena de la sienne une longue négociation à la fin de laquelle le
+carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis,
+et en nous annonçant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec
+nous le lendemain matin avant notre départ.</p>
+
+<p id="id00518">Nous nous croyions débarrassés des visiteurs, lorsque derrière notre
+carabinier arriva une amie de notre hôtesse, qui s'établit avec elle
+au coin de la cheminée. Comme à tout prendre c'était une espèce de
+femme, nous prîmes patience pendant une heure. Cependant, au bout
+d'une heure nous demandâmes à la signora Bertassi si son amie n'allait
+pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la
+signora Bertassi nous répondit que son amie venait passer la nuit avec
+elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gêner en sa présence.
+Nous comprîmes alors que l'arrivée de la nouvelle venue était une
+attention délicate de notre cicérone, qui nous avait promis que nous
+serions, où il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui
+voulait, autant qu'il était en lui, nous tenir sa promesse. Nous en
+prîmes donc notre parti, et nous résolûmes d'agir comme si nous étions
+absolumentseuls.</p>
+
+<p id="id00519">Au reste, nos dispositions nocturnes étaient faciles à prendre. Comme
+notre hôtesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous
+avait non-seulement cédé son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas
+question de se déshabiller. Je cédai la couchette à Jadin, qui s'y
+jeta tout habillé et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser
+les attaques dont il allait incessamment être l'objet, et moi je
+m'établis sur deux chaises enveloppé de mon manteau. Quant aux deux
+femmes, elles s'accoudèrent comme elles purent à la cheminée, et le
+crétin compléta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans
+les cendres.</p>
+
+<p id="id00520">Il est impossible de se faire une idée de la nuit que nous passâmes.
+La constitution la plus robuste ne résisterait point à trois nuits
+pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux;
+cependant, comme nous pensâmes que le meilleur remède à notre malaise
+était l'air et le soleil, nous ne fîmes point attendre notre guide
+qui, à six heures du matin, était ponctuellement à la porte avec
+ses deux mules: nous réglâmes notre compte avec notre hôtesse, qui,
+portant sur la carte <i>tout ce qu'on nous avait servi</i> comme ayant été
+<i>consommé</i> par nous, nous demanda quatre piastres, que nous payâmes
+sans conteste, tant nous avions hâte d'être dehors de cet horrible
+endroit. Quant à notre cicérone, comme nous ne l'aperçûmes même pas,
+nous présumâmes que sa rétribution était comprise dans l'addition.</p>
+
+<p id="id00521">Nous nous acheminâmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfoncé
+dans la montagne que Maïda. Mais au bout de vingt minutes de marche,
+nous entendîmes de grands cris d'appel derrière nous, et en nous
+retournant nous aperçûmes notre carabinier, armé de toutes pièces, qui
+courait après nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous
+pensâmes que, peu flatté de notre accueil de la veille, il avait
+été faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reçu
+l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fûmes
+agréablement détrompés lorsque nous le vîmes tirer de sa fonte une
+bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave
+de la parole qu'il nous avait donnée de boire avec nous le coup de
+l'étrier, et étant arrivé trop tard pour avoir ce plaisir, il avait
+sellé son cheval et s'était mis à notre poursuite. Comme l'intention
+était évidemment bonne, quoique la façon fût singulière, nous ne vîmes
+aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prîmes
+chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bûmes à la santé
+du roi Ferdinand, à laquelle, toujours fidèle aux principes
+révolutionnaires qu'il nous avait manifestés, il tint absolument à
+mêler celle du roi Louis-Philippe. Après quoi, sur notre refus de
+redoubler, il nous offrit une nouvelle poignée de main, et repartit au
+galop comme il était venu.</p>
+
+<p id="id00522">Jadin prétendit que c'était le fidèle soldat de S.M. le roi Ferdinand
+qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin
+est un homme plein de sens et de pénétration à l'endroit des misères
+humaines, je suis tenté de croire qu'il avait raison.</p>
+
+<h2 id="id00523" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h5 id="id00524">BELLINI.</h5>
+
+<p id="id00525" style="margin-top: 2em">Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivâmes à Vena.</p>
+
+<p id="id00526">Notre guide ne nous avait pas trompés, car aux premiers mots que nous
+adressâmes à un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que
+la langue que nous lui parlions lui était aussi parfaitement inconnue
+qu'à nous celle dans laquelle il nous répondait; ce qui ressortit de
+cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois
+gréco-italique, et que le village était une de ces colonies albanaises
+qui émigrèrent de la Grèce après la conquête de Constantinople par
+Mahomet II.</p>
+
+<p id="id00527">Notre entrée à Vena fut sinistre: Milord commença par étrangler un
+chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquité de son
+origine et la difficulté de disputer le prix, être soumis au tarif des
+chats italiens, siciliens ou calabrais, nous coûta quatre carlins:
+c'était un événement sérieux dans l'état de nos finances; aussi Médor
+fut-il mis immédiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se
+renouvelât point.</p>
+
+<p id="id00528">Ce meurtre et les cris qu'avaient poussés, non pas la victime, mais
+ses propriétaires, occasionnèrent un rassemblement de tout le
+village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes
+journaliers que portaient les femmes, que ceux réservés aux dimanches
+et fêtes devaient être fort riches et fort beaux; nous proposâmes
+alors à la maîtresse du chat, qui tenait tendrement le défunt entre
+ses bras comme si elle ne pouvait se séparer même de son cadavre, de
+porter l'indemnité à une piastre si elle voulait revêtir son plus beau
+costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La négociation fut
+longue: il y eut des pourparlers fort animés entre le mari et la
+femme; enfin la femme se décida, rentra chez elle, et une demi-heure
+après en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies:
+c'était sa robe de noces.</p>
+
+<p id="id00529">Jadin se mit à l'œuvre tandis que j'essayais de réunir les éléments
+d'un déjeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins
+pas même à acheter un morceau de pain. Les essais réitérés de mon
+guide, dirigés dans la même voie, ne furent pas plus heureux.</p>
+
+<p id="id00530">Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, à moins de
+manger le chat, qui était passé de l'apothéose aux gémonies et que
+deux enfants traînaient par la queue, il n'y avait pas probabilité que
+nous trouvassions à satisfaire l'appétit qui nous tourmentait depuis
+la veille à la même heure, nous ne jugeâmes pas opportun de demeurer
+plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remîmes en selle
+pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvâmes un bois
+de châtaigniers, notre éternelle ressource, nous abattîmes des
+châtaignes, nous allumâmes un feu et nous les fîmes griller; ce fut
+notre déjeuner, puis nous reprîmes notre course.</p>
+
+<p id="id00531">Vers les trois heures de l'après-midi nous retombâmes dans la grande
+route: le paysage était toujours très-beau, et le chemin que nous
+avions quitté, montant déjà à Fundaco del Fico, continuait de monter
+encore; il résulta de cette ascension non interrompue que, au bout
+d'une autre heure de marche, nous nous trouvâmes sur un point
+culminant, d'où nous aperçûmes tout à coup les deux mers, c'est-à-dire
+le golfe de Sainte-Euphémie à notre gauche, et le golfe Squillace à
+notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphémie étaient les débris
+de deux bâtiments qui s'étaient perdus à la côte pendant la nuit où
+nous-mêmes pensâmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace
+s'étendait, sur un espace de terrain assez considérable, la ville
+de Catanzaro, illustrée quelques années auparavant par l'aventure
+merveilleuse de maître Térence le tailleur. Notre guide essaya de
+nous faire voir, à quelques centaines de pas de la mer, la maison
+qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que
+fussent les efforts et la bonne volonté que nous y mîmes, il nous fut
+impossible, à la distance dont nous en étions, de la distinguer au
+milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles.</p>
+
+<p id="id00532">Il était facile de voir que nous approchions de quelque lieu habité;
+en effet, depuis une demi-heure à peu près nous rencontrions, vêtues
+de costumes extrêmement pittoresques, des femmes portant des charges
+de bois sur leurs épaules. Jadin profita du moment où l'une de ces
+femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrogé
+par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au
+village de Triolo.</p>
+
+<p id="id00533">Au bout d'une autre heure nous aperçûmes le village. Une seule
+auberge, placée sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs:
+une certaine propreté extérieure nous prévint en sa faveur; en effet,
+elle était bâtie à neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point
+encore eu le temps de la salir tout à fait. Nous remarquâmes, en nous
+installant dans notre chambre, que les divisions intérieures étaient
+en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandâmes les
+causes de cette singularité, et l'on nous répondit que c'était à
+cause des fréquents tremblements de terre; en effet, grâce à cette
+précaution, notre logis avait fort peu souffert des dernières
+secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo étaient déjà fort
+endommagées.</p>
+
+<p id="id00534">Nous étions écrasés de fatigue, moins de la route parcourue que de la
+privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupâmes que de
+notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile à
+organiser; quant à nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui
+étaient arrivés dans la journée et qui dans ce moment-là visitaient
+les ravages que le tremblement de terre avait faits à Triolo, avaient
+pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans
+l'hôtel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous
+informâmes alors sérieusement de l'époque fixe où cette disette de
+linge cesserait, et notre hôte nous assura que nous trouverions à
+Cosenza un excellent hôtel, où il y aurait probablement des draps
+blancs, si toutefois l'hôtel n'avait pas été renversé par les
+tremblements de terre. Nous demandâmes le nom de cette bienheureuse
+auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise était pour les
+Hébreux, et nous apprîmes qu'elle portait pour enseigne: <i>Al Riposo
+d'Alarico</i>, c'est-à-dire <i>Au Repos d'Alaric</i>. Cette enseigne était de
+bon augure: si un roi s'était reposé là, il est évident que nous, qui
+étions de simples particuliers, ne pouvions pas être plus difficiles
+qu'un roi. Nous prîmes donc patience en songeant que nous n'avions
+plus que deux nuits à souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux
+comme des Visigoths.</p>
+
+<p id="id00535">Je tins donc mon hôte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait
+fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, enveloppé dans mon manteau.</p>
+
+<p id="id00536">J'étais dans cet état de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant
+lequel on distingue à peine la réalité du songe, lorsque j'entendis
+dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos
+deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai
+le nom de Bellini. Cela me reporta à Palerme, où j'avais entendu sa
+<i>Norma</i>, son chef-d'œuvre peut-être; le trio du premier acte me
+revint dans l'esprit, je me sentis bercé par cette mélodie et je fis
+un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: «Il est
+mort.—Bellini est mort?…—Oui.» Je répétai machinalement: Bellini
+est mort. Et je m'endormis.</p>
+
+<p id="id00537">Cinq minutes après, ma porte s'ouvrit et je me réveillai en sursaut:
+c'était Jadin qui rentrait.</p>
+
+<p id="id00538">—Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'éveiller, je faisais
+un mauvais rêve.</p>
+
+<p id="id00539">—Lequel?</p>
+
+<p id="id00540">—Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort.</p>
+
+<p id="id00541">—Rien de plus vrai que votre rêve, Bellini est mort.</p>
+
+<p id="id00542">Je me levai tout debout.</p>
+
+<p id="id00543">—Que dites-vous là? Voyons.</p>
+
+<p id="id00544">—Je vous répète ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes,
+qui l'ont lu à Naples sur les journaux de France, Bellini est mort.</p>
+
+<p id="id00545">—Impossible! m'écriai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de
+Noja.—Je m'élançai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon
+portefeuille, et du portefeuille la lettre.</p>
+
+<p id="id00546">—Tenez.</p>
+
+<p id="id00547">—Quelle est sa date? Je regardai.</p>
+
+<p id="id00548">—6 mars.</p>
+
+<p id="id00549">—Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18
+octobre, et le pauvre garçon est mort dans l'intervalle, voilà tout.
+Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanité possède
+22,000 maladies, et que nous devons à la mort 12 cadavres par minute,
+sans compter les époques de peste, de typhus et de choléra où elle
+escompte?</p>
+
+<p id="id00550">—Bellini est mort! répétai-je sa lettre à la main….</p>
+
+<p id="id00551">Cette lettre, je la lui avais vu écrire au coin de ma cheminée; je me
+rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si
+mélancolique; je l'entendais me parler ce français qu'il parlait si
+mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce
+papier: ce papier conservait son écriture, son nom; ce papier était
+vivant et lui était mort! Il y avait deux mois à peine qu'à Catane, sa
+patrie, j'avais vu son vieux père, heureux et fier comme on l'est à la
+veille d'un malheur. Il m'avait embrassé, ce vieillard, quand je lui
+avais dit que je connaissais son fils; et ce fils était mort! ce
+n'était pas possible. Si Bellini fût mort, il me semble que ces lignes
+eussent changé de couleur, que son nom se fût effacé; que sais-je!
+je rêvais, j'étais fou. Bellini ne pouvait pas être mort; je me
+rendormis.</p>
+
+<p id="id00552">Le lendemain on me répéta la même chose, je ne voulais pas la
+croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant à Naples que je demeurai
+convaincu.</p>
+
+<p id="id00553">Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de
+l'auteur de la <i>Somnambule</i> et des <i>Puritains</i>, il me la fit demander.
+J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point,
+cette lettre était devenue pour moi une chose sacrée: elle prouvait
+que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais été
+son ami.</p>
+
+<p id="id00554">La nuit avait été pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir
+s'améliorer beaucoup pendant la journée, qui devait être longue et
+fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrêter qu'à Rogliano,
+c'est-à-dire à dix lieues d'où nous étions à peu près. Il était huit
+heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures
+pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc guère espérer
+que d'arriver à huit heures du soir.</p>
+
+<p id="id00555">A peine fûmes-nous partis, que la pluie recommença. Le mois d'octobre,
+ordinairement assez beau en Calabre, était tout dérangé par le
+tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et à mesure
+que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la
+cause ou plutôt le prétexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient.
+C'était la léthargie du légataire universel.</p>
+
+<p id="id00556">Vers midi nous fîmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin
+d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rôti, de sorte qu'il
+ne nous manqua, pour faire un excellent déjeuner, qu'un rayon de
+soleil; mais, loin de là, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et
+d'énormes masses de nuages passaient dans le ciel, chassés par un vent
+du midi qui, tout en nous présageant l'orage, avait cependant cela
+de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait,
+à moins de mauvaise volonté de sa part, être en route pour nous
+rejoindre. Or, notre réunion devenait urgente pour mille raisons, dont
+la principale était l'épuisement prochain de nos finances.</p>
+
+<p id="id00557">Vers les deux heures, l'orage dont nous étions menacés depuis le matin
+éclata: il faut avoir éprouvé un orage dans les pays méridionaux, pour
+se faire une idée de la confusion où le vent, la pluie, le tonnerre,
+la grêle et les éclairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions
+par une route extrêmement escarpée et dominant des précipices, de
+sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui
+couraient avec rapidité chassés par le vent, nous étions obligés
+d'arrêter nos mulets; car, cessant entièrement de voir à trois pas
+autour de nous, il eût été très possible que nos montures nous
+précipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientôt les torrents
+se mêlèrent de la partie et se mirent à bondir du haut en bas des
+montagnes; enfin nos mulets rencontrèrent des espèces de fleuves
+qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrèrent d'abord
+jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin où nous entrâmes
+nous-mêmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus
+pénible. Cette pluie continuelle nous avait percés jusqu'aux os; les
+nuages qui passaient en nous inveloppant, chassés par la tiède haleine
+du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une
+espèce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaçait au contact
+de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades
+toujours plus bondissantes, menaçaient de nous entraîner avec elles.
+Notre guide lui-même paraissait inquiet, tout habitué qu'il dût être
+à de pareils cataclysmes; les animaux eux-mêmes partageaient cette
+crainte, à chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, à
+chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient.</p>
+
+<p id="id00558">Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous
+rencontrions à chaque pas, avaient commencé par nous produire, tant
+que nous avions conservé quelque chaleur personnelle, une sensation
+des plus désagréables; mais peu à peu un refroidissement si grand
+s'empara de nous, qu'à peine nous apercevions-nous, à la sensation
+éprouvée, que nous passions au milieu de ces fleuves improvisés. Quant
+à moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus
+mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour
+garder mon équilibre, comme je le faisais, autrement que par un
+miracle; aussi cessai-je tout à fait de m'occuper de ma monture pour
+la laisser aller où bon lui semblait. J'essayai de parler à Jadin,
+mais à peine si j'entendais mes propres paroles, et, à coup sûr,
+je n'entendis point la réponse. Cet état étrange allait, au reste,
+toujours s'augmentant, et la nuit étant venue sur ces entrefaites, je
+perdis à peu près tout sentiment de mon existence, à l'exception de ce
+mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce
+mouvement cessait tout à coup, et je restais immobile; c'était mon
+mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre
+guide ranimait à grands coups de bâton. Une fois la halte fut plus
+longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait;
+plus tard, j'appris que c'était Milord qui n'en pouvant plus avait, de
+son côté, cessé de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin,
+après un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous
+arrêtâmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumières, je
+sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'éprouvai une vive
+douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant
+marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je
+perdis entièrement connaissance, et je ne me réveillai que près d'un
+grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec
+une charité toute chrétienne, mon hôtesse et ses deux filles. Quant à
+Jadin, il avait mieux supporté que moi cette affreuse marche, sa veste
+de panne l'ayant tenu plus long-temps à l'abri que n'avait pu le faire
+mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant à Milord, il était
+étendu sur une dalle qu'on avait chauffée avec des cendres et
+paraissait absolument privé de connaissance: deux chats jouaient entre
+ses pattes, je le crus trépassé.</p>
+
+<p id="id00559">Mes premières sensations furent douloureuses; il fallait que je
+revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin à achever
+pour mourir; et puis c'eût été autant de fait.</p>
+
+<p id="id00560">Je regardai autour de moi, nous étions dans une espèce de chaumière,
+mais au moins nous étions à l'abri de l'orage et près d'un bon feu. Au
+dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent
+qui mugissait à faire trembler la maison. Quant aux éclairs je les
+apercevais à travers une large gerçure de la muraille produite par
+les secousses du tremblement de terre. Nous étions dans le village de
+Rogliano, et cette malheureuse cabane en était la meilleure auberge.</p>
+
+<p id="id00561">Au reste, je commençais à reprendre mes forces: j'éprouvais même
+une espèce de sentiment de bien-être à ce retour de la vie et de la
+chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et
+si j'avais eu du linge blanc et des habits secs à mettre j'aurais
+presque béni l'orage et la pluie; mais toute notre robba était
+imprégnée d'eau, et tout autour d'un immense brasier allumé au milieu
+de la chambre et dont la fumée s'en allait par les mille ouvertures
+de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui
+fumaient de leur côté à qui mieux mieux, mais qui, malgré le soin
+qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'être séchés de
+sitôt.</p>
+
+<p id="id00562">Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute
+probabilité, nous devions trouver au <i>Repos d'Alaric</i> et dont je
+n'osai pas même m'informer à Rogliano. Au reste, à la rigueur, ma
+position était tolérable: j'étais sur un matelas, entre la cheminée et
+le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui
+m'enveloppaient de la tête aux pieds, pouvaient à la rigueur remplacer
+les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le
+corps. Puis, sourd à toute proposition de souper, je déclarai que
+j'abandonnais magnanimement ma part à mon guide, qui pendant toute
+cette journée avait été admirable de patience, de courage et de
+volonté.</p>
+
+<p id="id00563">Soit fatigue suprême, soit qu'effectivement la position fût plus
+tolérable que la veille, nous parvînmes à dormir quelque peu pendant
+cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de
+la torpeur dans laquelle j'étais tombé, nos hôtes furent pleins
+d'attention et de complaisance pour nous, et l'état dans lequel ils
+nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde pitié.</p>
+
+<p id="id00564">Le lendemain au matin, notre guide vint nous prévenir qu'une de ses
+mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait été prise
+d'un refroidissement, et paraissait entièrement paralysée. On envoya
+chercher le médecin de Rogliano, qui, comme Figaro, était à la fois
+barbier, docteur et vétérinaire; il répondit de l'animal si on lui
+laissait pendant deux jours la faculté de le médicamenter. Nous
+décidâmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide,
+et que nous irions à pied jusqu'à Cosenza, qui n'est éloignée de
+Rogliano que de quatre lieues.</p>
+
+<p id="id00565">Le première chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel côté
+venait le vent; heureusement il était est-sud-est, ce qui faisait que
+notre speronare devait s'en trouver à merveille. Or, l'arrivée de
+notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous étions, Jadin
+et moi, à la fin de nos espèces, et nous avions calculé que, notre
+guide payé, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.</p>
+
+<p id="id00566"> * * * * *</p>
+
+<p id="id00567">A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus
+marquées du tremblement de terre: les maisons, éparses sur le bord
+de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, étaient
+presque toutes abandonnées; les unes manquaient de toit, tandis que
+les autres étaient lézardées du haut en bas, et quelques-unes même
+renversées tout à fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des
+Cosentins à cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur
+des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue
+en lieue, de ces migrations de familles tout entières, avec leurs
+instruments de labourage, leur guitare et leur inséparable cochon.
+Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vîmes Cosenza,
+s'étendant au fond de la vallée que nous dominions, et, dans une
+prairie attenante à la ville, une espèce de camp, qui nous parut
+infiniment plus habité que la ville elle-même.</p>
+
+<p id="id00568">Après avoir traversé une espèce de faubourg, nous descendîmes par une
+grande rue assez régulière, mais qui ressemblait par sa solitude à une
+rue d'Herculanum ou de Pompéïa; plusieurs maisons étaient renversées
+tout à fait, d'autres lézardées depuis le toit jusqu'aux fondations,
+d'autres enfin avaient toutes leurs fenêtres brisées, et c'étaient les
+moins endommagées. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, où,
+comme on se le rappelle, fut enterré le roi Alaric; le fleuve était
+complétement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque
+gouffre qui s'était ouvert entre sa source et la ville. Nous vîmes
+dans son lit desséché une foule de gens qui faisaient des fouilles sur
+l'autorité de Jornandès, qui raconte les riches funérailles de ce roi.
+A chaque fois que le même phénomène se renouvelle, on fait les mêmes
+fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable
+vénération pour l'antiquité, se laissent jamais abattre par les
+déceptions successives qu'ils ont éprouvées. La seule chose qu'aient
+jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut
+retrouvé à la fin du dernier siècle.</p>
+
+<p id="id00569">En face de nous et de l'autre côté du Busento était la fameuse auberge
+du <i>Repos d'Alaric</i>, ouvrant majestueusement sa grande porte au
+voyageur fatigué. Nous avions trop long-temps soupiré après ce
+but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en
+conséquence nous traversâmes le pont, et nous vînmes demander
+l'hospitalité à l'hôtel patronisé par le spoliateur du Panthéon et le
+destructeur de Rome.</p>
+
+<h2 id="id00570" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XV.</h2>
+
+<h5 id="id00571">COSENZA.</h5>
+
+<p id="id00572" style="margin-top: 2em">Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné comme les maisons
+que nous avions rencontrées sur la route. Nous parcourûmes tout
+le rez-de-chaussée et tout le premier sans trouver ni maître ni
+domestiques à qui adresser la parole: la plupart des carreaux des
+fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous
+comprîmes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui
+agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre
+de ne point avoir encore trouvé là l'Eldorado que nous nous étions
+promis.</p>
+
+<p id="id00573">Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier et être
+redescendus du premier au rez-de-chaussée sans rencontrer une seule
+personne, nous crûmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous
+enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir
+descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle
+souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses et occupée par
+une vingtaine de personnes.</p>
+
+<p id="id00574">Je n'ai jamais vu d'aspect plus étrange que celui que présentait cette
+chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le
+premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait
+le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il était dans un
+grand lit emboîté à l'angle le plus profond de la salle, et il avait
+près de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil à
+la main. En face du lit était une table où des marchands de bestiaux
+jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproché de la porte, un
+troisième groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin
+étaient entassées dans un coin, afin que, si la maison s'écroulait sur
+ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant
+qu'on leur portât secours. Quant au rez-de-chaussée et au premier, ils
+étaient, comme nous l'avons dit, complètement abandonnés.</p>
+
+<p id="id00575">A peine les garçons de l'hôtel nous eurent-ils aperçus sur le pas
+de la porte qu'ils accoururent à nous, non point avec la politesse
+naturelle de l'espèce à laquelle ils appartiennent, mais au contraire
+avec un air rébarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au
+lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur
+le seuil des auberges, c'était un interrogatoire en règle qui nous
+attendait. On nous demanda d'où nous venions, où nous allions, qui
+nous étions, comment nous voyagions; à et l'imprudence que nous eûmes
+d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on
+nous répondit qu'à l'hôtel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les
+voyageurs à pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le
+drôle qui nous faisait cette réponse; mais Jadin me retint, et je
+me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du général
+Nunziante m'avait donnée pour le baron Mollo.</p>
+
+<p id="id00576">—Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garçon.</p>
+
+<p id="id00577">—Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je
+m'adressais, d'un ton infiniment radouci.</p>
+
+<p id="id00578">—Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de
+savoir si vous le connaissez, vous.</p>
+
+<p id="id00579">—Oui … monsieur.</p>
+
+<p id="id00580">—Est-il en ce moment à Cosenza?</p>
+
+<p id="id00581">—Il y est … excellence.</p>
+
+<p id="id00582">—Portez-lui cette lettre à l'instant même, et demandez-lui à quelle
+heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apportée.
+Peut-être nous trouvera-t-il un hôtel, lui.</p>
+
+<p id="id00583">—Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences
+eussent l'honneur de connaître le baron Mollo, ou plutôt que le baron
+Mollo eût l'honneur de connaître leurs excellences, certainement
+qu'au lieu de répondre ce que nous avons répondu nous nous serions
+empressés.</p>
+
+<p id="id00584">—En ce cas, ne répondez rien, et empressez-vous. Allez!</p>
+
+<p id="id00585">Le garçon s'inclina jusqu'à terre, et sortit en courant.</p>
+
+<p id="id00586">Dix minutes après, le maître de l'hôtel rentra et vint à nous.</p>
+
+<p id="id00587">—Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous
+demanda-t-il.</p>
+
+<p id="id00588">—C'est-à-dire, lui répondis-je, que nos excellences ont des lettres
+pour lui de la part du fils du général Nunziante.</p>
+
+<p id="id00589">—Alors je fais mille excuses à leurs excellences de la manière dont
+le garçon les a reçues. En ce temps de malheur, où la moitié des
+maisons sont abandonnées, nous recommandons à nos gens les mesures
+les plus sévères à l'endroit des étrangers; et je prierai leurs
+excellences de ne pas se formaliser si au premier abord….</p>
+
+<p id="id00590">—On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?.</p>
+
+<p id="id00591">—Oh! excellences.</p>
+
+<p id="id00592">—Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir
+ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?</p>
+
+<p id="id00593">—Que dit son excellence? demanda le maître de l'hôtel.</p>
+
+<p id="id00594">Je lui traduisis le désir de Jadin.</p>
+
+<p id="id00595">—Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais
+il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des
+chambres.</p>
+
+<p id="id00596">—Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des
+chambres. Où voulez-vous donc que nous couchions? à la cave?</p>
+
+<p id="id00597">—Dans les circonstances actuelles ce serait peut-être plus prudent.
+Voyez ces messieurs, ajouta notre hôte en nous montrant l'honorable
+société que nous avons décrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.</p>
+
+<p id="id00598">—Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre société.</p>
+
+<p id="id00599">—Il y a encore les baraques, nous dit l'hôte.</p>
+
+<p id="id00600">—Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.</p>
+
+<p id="id00601">—Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait
+bâtir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la
+ville se sont retirés.</p>
+
+<p id="id00602">—Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la répugnance à
+nous donner des chambres?</p>
+
+<p id="id00603">—Mais parce que d'un moment à l'autre le plancher peut tomber sur la
+tête de leurs excellences et les écraser.</p>
+
+<p id="id00604">—Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il?</p>
+
+<p id="id00605">—Mais à cause du tremblement de terre.</p>
+
+<p id="id00606">—Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin.</p>
+
+<p id="id00607">—Dame! il me semble que nous en avons vu des traces.</p>
+
+<p id="id00608">—Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce
+qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de
+terre pour obtenir une indemnité du gouvernement. Mail l'hôtel est bâti
+à neuf; il ne tombera pas.</p>
+
+<p id="id00609">—Est-ce votre avis?</p>
+
+<p id="id00610">—Je le crois bien.</p>
+
+<p id="id00611">—Mon cher hôte, avez-vous des baignoires?</p>
+
+<p id="id00612">—Oui.</p>
+
+<p id="id00613">—Vous pouvez nous donner à déjeuner?</p>
+
+<p id="id00614">—Oui.</p>
+
+<p id="id00615">—Vous possédez des draps blancs?</p>
+
+<p id="id00616">—Oh! oui, monsieur.</p>
+
+<p id="id00617">—Eh bien! avec des promesses comme celles-là, nous ne quitterons pas
+l'hôtel quand il devrait nous tomber sur la tête.</p>
+
+<p id="id00618">—Vous êtes les maîtres.</p>
+
+<p id="id00619">—Ainsi vous entendez: deux bains, deux déjeuners, deux lits; tout
+cela le plus tôt possible.</p>
+
+<p id="id00620">—Dame, peut-être ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver
+le cuisinier.</p>
+
+<p id="id00621">—Et pourquoi ce gaillard-là n'est-il pas à ses fourneaux?</p>
+
+<p id="id00622">—Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il
+y a moins de danger le jour que la nuit, peut-être consentira-t-il à
+venir à l'hôtel.</p>
+
+<p id="id00623">—S'il ne consent pas, prévenez-nous à l'instant même, et nous ferons
+notre cuisine nous-mêmes.</p>
+
+<p id="id00624">—Oh! excellences, je ne souffrirais jamais….</p>
+
+<p id="id00625">—Nous verrons tout cela après; nos bains, notre déjeuner, nos lits
+d'abord.</p>
+
+<p id="id00626">—Je cours faire préparer tout cela; en attendant, leurs excellences
+peuvent choisir dans l'hôtel l'appartement qui leur convient le mieux.</p>
+
+<p id="id00627">Nous recommençâmes la visite, et nous nous arrêtâmes à une grande
+chambre au premier dont les fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et sur
+le faubourg; le faubourg était toujours désert et le fleuve toujours
+habité.</p>
+
+<p id="id00628">Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions
+fait une excellente collation, et nous étions dans nos lits bien
+confortablement bassinés.</p>
+
+<p id="id00629">On nous annonça le baron Mollo: on ne l'avait point trouvé chez lui;
+on l'avait aussitôt poursuivi aux baraques, où il avait fallu le temps
+de démêler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette
+politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes
+italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous dérangeassions,
+fatigués comme nous devions l'être, et il était venu lui-même à
+l'hôtel, ce qui avait porté au comble la confusion du pauvre camerière
+et la vénération de notre hôte pour ses voyageurs.</p>
+
+<p id="id00630">Nous fîmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dîmes que,
+n'ayant point couché depuis huit jours dans des draps blancs, nous
+avions été pressés de jouir de cette nouveauté; mais que, cependant,
+s'il voulait passer par-dessus le cérémonial et entrer dans notre
+chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes après que
+le camerière était allé reporter notre réponse, la porte s'ouvrit et
+le baron entra.</p>
+
+<p id="id00631">C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, parlant très-bien
+français et remarquable, de bonnes manières; il avait habité Naples
+du temps de la domination française, et, comme presque toutes les
+personnes des classes supérieures, il avait conservé de nous un
+excellent souvenir.</p>
+
+<p id="id00632">De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des
+merveilles. Le fils du général Nunziante, versé dans la littérature
+française, qui faisait sur le volcan où il était relégué à peu près
+sa seule distraction, m'avait recommandé à lui de la façon la plus
+pressante; de sorte qu'il venait mettre à notre disposition sa
+personne, sa voiture, ses chevaux et même sa baraque. Quant à son
+palazzo, il n'en était point question; il était fendu depuis le haut
+jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait à ne pas le retrouver
+debout le lendemain.</p>
+
+<p id="id00633">Alors il nous fallut bien reconnaître qu'il y avait eu un tremblement
+de terre. La première secousse s'était fait sentir dans la soirée du
+douze, et elle avait été excessivement violente: c'était cette même
+secousse qui, à l'extrémité de la Calabre, nous avait tous envoyés
+du pont de notre speronare sur le sable du rivage. Toutes les nuits
+d'autres secousses lui succédaient, mais on remarquait qu'elles
+allaient chaque nuit s'affaiblissant; cependant, soit que les maisons
+qui n'étaient pas tombées à la première secousse fussent ébranlées
+et ne pussent résister aux autres, quoique moins violentes, chaque
+matinée on signalait quelque nouveau désastre. Au reste, Cosenza
+n'était point encore le point qui avait le plus souffert; plusieurs
+villages, et entre autres celui de Castiglione, distant de cinq milles
+de la capitale de la Calabre, étaient entièrement détruits.</p>
+
+<p id="id00634">A Cosenza une soixantaine de maisons étaient renversées seulement, et
+une vingtaine de personnes avaient péri.</p>
+
+<p id="id00635">Le baron Mollo nous gronda fort de l'imprudence que nous commettions
+en restant ainsi à l'hôtel; mais nous nous trouvions si bien dans nos
+lits, que nous lui déclarâmes que, puisqu'il s'était si obligeamment
+mis à notre disposition, nous le chargions, en cas de malheur, de nous
+faire faire un enterrement digne de nous, mais que nous ne bougerions
+pas d'où nous étions. Voyant que c'était une résolution prise, le
+baron Mollo nous renouvela alors ses offres de services, nous donna
+son adresse aux baraques et prit congé de nous.</p>
+
+<p id="id00636">Deux heures après nous nous levâmes parfaitement reposés, et nous
+commençâmes à visiter la ville.</p>
+
+<p id="id00637">C'était le centre qui avait le plus souffert: là, toutes les maisons
+étaient à peu près abandonnées et offraient un aspect de désolation
+impossible à décrire: dans quelques-unes, complètement écroulées et
+dont les habitants n'avaient pas eu le temps de fuir, on faisait des
+fouilles pour retrouver les cadavres, tandis que les parents étaient
+pleins d'anxiété pour savoir si les ensevelis seraient retirés morts
+ou vivants. Au milieu de tout cela, circulait une confrérie de
+capucins, portant des consolations aux afflichés, prodiguant des
+secours aux blessés et rendant les derniers devoirs aux morts. Au
+reste, partout où je les avais rencontrés, j'avais vu les capucins
+donnant aux autres ordres monastiques d'admirables exemples de
+dévouement; et cette fois encore ils n'avaient point failli à leur
+pieuse mission.</p>
+
+<p id="id00638">Après avoir visité la ville, nous nous rendîmes aux baraques. C'était,
+comme nous l'avons dit, une espèce de camp dressé dans une petite
+prairie attenante au couvent des capucins et presque entourée de
+haies, comme une place forte de murailles; des baraques en lattes,
+recouvertes en paille, avaient été construites sur quatre rangs,
+de manière à former deux rues, en dehors desquelles avaient été se
+dresser les habitations de ceux qui ne veulent jamais faire comme
+les autres, et qui s'étaient bâti çà et là des espèces de maisons de
+campagne; d'autres enfin qui, au milieu de la désolation générale,
+avaient voulu conserver leur position aristocratique, s'étaient
+refusés à descendre à la simple baraque et demeuraient dans leurs
+voitures dételées, tandis que le cocher habitait sur le siége de
+devant et les domestiques sur le siége de derrière. Tous les matins,
+une espèce de marché se tenait dans un coin de la prairie; les
+cuisiniers et les cuisinières allaient y faire leurs provisions;
+puis, sur des espèces de fourneaux improvisés, situés derrière chaque
+baraque, chaque repas se préparait tant bien que mal et se mangeait en
+général sur une table dressée à la porte, ce qui faisait qu'attendu
+l'habitude qu'ont gardée les Cosentins de dîner d'une heure à deux
+heures, ces repas ressemblaient fort aux banquets fraternels des
+Spartiates.</p>
+
+<p id="id00639">Au reste, rien, excepté la vue, ne peut donner l'idée de l'aspect de
+cette ville improvisée, où la vie intérieure de toute une population
+était mise à découvert depuis les échelons les plus inférieurs
+jusqu'aux degrés les plus élevés; depuis l'écuelle de terre jusqu'à la
+soupière d'argent; depuis l'humble macaroni cuit à l'eau, composant le
+repas complet, jusqu'au dîner luxueux dont il ne forme qu'une simple
+entrée. Nous étions justement arrivés à l'heure de ce banquet général,
+et la chose se présentait à nous par son côté le plus original et le
+plus curieux.</p>
+
+<p id="id00640">Au milieu de notre course à travers ce double rang de tables, nous
+aperçûmes à la porte d'une baraque plus spacieuse que les autres le
+baron Mollo, servi par des domestiques en livrée et dînant avec sa
+famille. A peine nous eut-il aperçus, qu'il se leva et nous présenta à
+ses convives en nous offrant de prendre notre place au milieu d'eux:
+nous le remerciâmes, attendu que nous venions de déjeuner nous-mêmes.
+Il nous fit alors apporter des chaises, et nous restâmes un moment à
+causer de la catastrophe; car on comprend bien que c'était l'objet de
+la conversation générale et que le dialogue, détourné un instant de ce
+sujet, y revenait bientôt, ramené qu'il y était presque malgré lui par
+la vue des objets extérieurs.</p>
+
+<p id="id00641">Nous restâmes jusqu'à quatre heures à nous promener aux baraques, qui
+étaient, au reste, le rendez-vous de ceux mêmes qui n'avaient point
+voulu quitter leurs maisons, et le nombre, il faut le dire, en était
+fort minime. C'est là qu'on se faisait et qu'on recevait mutuellement
+les visites, et que s'étaient renouées les relations sociales, un
+instant interrompues par la catastrophe, mais qui, plus fortes
+qu'elle, s'étaient presque aussitôt rétablies. A quatre heures, notre
+dîner nous attendait nous-mêmes à l'hôtel.</p>
+
+<p id="id00642">Le repas se passa sans accident, et n'eut d'autre résultat que
+d'augmenter notre vénération pour l'hôtel del Riposo d'Alarico. Ce
+n'était point que la chère en fût ni fort délicate ni fort variée,
+puisque je crois que, pendant les huit jours que nous y restâmes, le
+plat fondamental en fut toujours un haricot de mouton. Mais il y
+avait si long-temps que nous n'avions vu une table un peu proprement
+couverte de linge blanc, de porcelaine et d'argenterie, que nous
+nous regardions comme les gens les plus heureux de la terre d'avoir
+retrouvé ce superflu de première nécessité. Après le dîner, nous fîmes
+monter notre pizziote et nous réglâmes nos comptes avec lui: comme
+nous l'avions calculé, bêtes et homme payés, il nous resta à peu près
+une piastre: c'était momentanément toute notre fortune; aussi jamais
+négociant hollandais n'attendit vaisseau chargé aux grandes Indes
+d'une impatience pareille à celle dont nous attendions notre
+speronare.</p>
+
+<p id="id00643">A six heures la nuit vint: la nuit était le moment formidable; chaque
+nuit, depuis la soirée où la première secousse s'était fait sentir,
+avait été marquée par de nouvelles commotions et par de nouveaux
+malheurs; c'était ordinairement de minuit à deux heures que la terre
+s'agitait, et l'on comprend avec quelle anxiété toute la population
+attendait ce retour fatal.</p>
+
+<p id="id00644">A sept heures nous retournâmes aux baraques: elles étaient presque
+toutes éclairées avec des lanternes, dont quelques-unes, empruntées
+aux voitures des propriétaires, jetaient un jour plus ardent et
+brillaient pareilles à des planètes au milieu d'étoiles ordinaires.
+Comme le temps était assez beau, tout le monde était sorti et se
+promenait; mais il y avait dans les mouvements, dans la voix et jusque
+dans les éclairs de gaieté de toute cette population, quelque chose de
+brusque, de saccadé et de furieux qui dénonçait l'inquiétude générale.
+Toutes les conversations roulaient sur le tremblement de terre, et de
+dix pas en dix pas on entendait ces paroles redites presque en forme
+d'oraison:—Enfin, Dieu nous fera peut-être la grâce qu'il n'y ait pas
+de secousse cette nuit.</p>
+
+<p id="id00645">Ce souhait, tant de fois répété qu'il était impossible que Dieu
+ne l'eût pas entendu, joint à notre incrédulité systématique, fit
+qu'encore très-fatigués de la façon dont nous avions passé les nuits
+précédentes, nous rentrâmes à l'hôtel vers les dix heures. Nous fûmes
+curieux de jeter, avant de rentrer chez nous, un second coup d'œil
+sur la salle basse; tout y était dans la même situation. Le chanoine,
+couché dans son lit, disait des prières, toujours gardé par ses quatre
+campieri; les marchands de bestiaux jouaient aux cartes, et un autre
+groupe continuait à boire et à manger en attendant la fin du monde.</p>
+
+<p id="id00646">Nous appelâmes le garçon, qui cette fois accourut à notre appel et qui
+se crut obligé, pour rentrer dans nos bonnes grâces qu'il craignait
+d'avoir à tout jamais perdues, d'essayer de nous dissuader de coucher
+dans notre chambre; mais nous ne répondîmes à ses conseils qu'en lui
+ordonnant de nous éclairer et de venir nous pendre des couvertures
+devant les fenêtres, veuves en grande partie, comme nous l'avons dit,
+de leurs carreaux. Il s'empressa d'obéir à cette double injonction, et
+bientôt nous nous retrouvâmes à peu près à l'abri de l'air extérieur
+et couchés dans nos excellents lits, ou qui, du moins par comparaison,
+nous paraissaient tels.</p>
+
+<p id="id00647">Alors nous agitâmes cette grave question de savoir si nous devions
+employer la dernière piastre qui nous restait à envoyer un messager à
+San-Lucido, afin de savoir si le speronare y avait paru, et, dans le
+cas où il ne serait pas arrivé, pour que le messager y laissât du
+moins, à l'adresse du capitaine, une lettre qui l'informât de notre
+situation et l'invitât à venir nous rejoindre avec une vingtaine de
+louis dans ses poches aussitôt qu'il aurait mis pied à terre. La
+question fut résolue affirmativement, le garçon se chargea de nous
+trouver le commissionnaire, et j'écrivis la lettre destinée à lui être
+remise si on le trouvait au rendez-vous, destinée à l'attendre s'il
+n'y était pas.</p>
+
+<p id="id00648">Après quoi, nous priâmes Dieu de nous prendre en sa sainte et digne
+garde. Nous gardâmes une de nos lampes que nous plaçâmes derrière
+un paravent, afin d'avoir de la lumière en cas d'accident; nous
+soufflâmes l'autre et nous nous endormîmes.</p>
+
+<p id="id00649">Vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le cri de: Terre
+moto! terre moto! Une secousse terrible, que nous n'avions pas sentie,
+venait, à ce qu'il paraît, d'avoir lieu: nous sautâmes au bas de nos
+lits, qui se trouvaient avoir roulé au milieu de la chambre, et nous
+courûmes à la fenêtre.</p>
+
+<p id="id00650">Une partie de la population vaguait par les rues en poussant des cris
+terribles. Tous ceux qui, comme nous, étaient restés dans les maisons,
+se précipitaient dehors, dans le costume pittoresque où la commotion
+les avait surpris.</p>
+
+<p id="id00651">La foule s'écoula du côté des baraques, et, peu à peu la tranquillité
+se rétablit: nous restâmes une demi-heure à la fenêtre à peu près, et,
+comme il n'y eu pas de nouvelle secousse, la ville retomba peu à peu
+dans le silence: quant à nous, nous refermâmes les croisées, nous
+retendîmes les couvertures, nous repoussâmes nos lits le long de la
+muraille et nous nous recouchâmes.</p>
+
+<p id="id00652">Le lendemain, quand nous sonnâmes, ce fut notre hôte lui-même qui
+entra. La commotion de la nuit avait été si violente, qu'il avait cru
+que, pour cette fois, son auberge s'était écroulée: il était alors
+sorti de sa baraque et était accouru, de peur qu'il ne nous fût arrivé
+quelque accident; mais il nous avait vus à la fenêtre et cela l'avait
+rassuré.</p>
+
+<p id="id00653">Trois maisons de plus avaient cédé et étaient complétement en ruines;
+heureusement, comme c'étaient des plus ébranlées, elles étaient
+désertes, et personne par conséquent n'avait été victime de cet
+accident.</p>
+
+<p id="id00654">Avec le jour revint la tranquillité; par un hasard singulier, les
+secousses revenaient régulièrement et toujours la nuit, ce qui
+augmentait la terreur. Dès le point du jour, au reste, nous avions
+entendu les cloches sonner; et comme nous étions au dimanche, il y
+avait grand'messe et prêche au couvent des Capucins. Quoique nous nous
+y fussions, pris d'avance, prévenus que nous étions par notre hôte que
+l'église serait trop petite pour contenir les fidèles, nous arrivâmes
+encore trop tard; l'église débordait dans la rue, et nous eûmes
+grand'peine à percer la foule pour pénétrer dans l'intérieur. Enfin
+nous y parvînmes, et nous nous trouvâmes assez près de la chaire pour
+ne pas perdre un mot du sermon.</p>
+
+<p id="id00655">Vu la solennité de la circonstance, la chaire avait été convertie en
+une espèce de théâtre, d'une dizaine de pieds de long sur trois ou
+quatre de large, qui faisait absolument l'effet d'un balcon accroché
+à une colonne. Ce balcon était drapé de noir, comme pour les services
+funèbres, et à l'une des extrémités était planté un grand christ de
+bois. Le moment venu, l'officiant interrompit la messe, et un des
+frères sortit du chœur et monta en chaire. C'était un homme de trente
+à trente-cinq ans, avec une barbe et des cheveux noirs qui faisaient
+encore ressortir son extrême pâleur. Ses grands yeux caves semblaient
+brûlés par la fièvre, et lorsqu'il mit le pied sur la première marche
+de l'escalier, ce fut avec une démarche si débile et si chancelante,
+qu'on n'aurait pas cru qu'il eût la force d'arriver jusqu'en haut;
+cependant il y parvint, mais avec lenteur, et en se traînant plutôt
+qu'en marchant. Arrivé là, il s'appuya sur la balustrade, comme épuisé
+de l'effort qu'il venait de faire; puis, après avoir promené un long
+regard sur l'auditoire, il commença à parler d'une voix tellement
+faible qu'à peine ceux qui étaient les plus rapprochés de lui
+pouvaient-ils l'entendre. Mais peu à peu sa voix prit de la force, ses
+gestes s'animèrent, sa tête se releva, et, sans doute excité par la
+fièvre même qui semblait le dévorer, ses yeux commencèrent à lancer
+des éclairs, tandis que ses paroles, rapides, pressées, incisives,
+reprochaient à l'auditoire cette corruption générale où le monde était
+arrivé, corruption qui attirait la colère de Dieu sur la terre, colère
+dont la catastrophe qui désolait Cosenza était l'expression visible
+et immédiate. Ce fut alors que je compris ce développement donné à
+la chaire. Ce n'était plus cet homme faible et souffrant, pouvant se
+traîner à peine, qui avait besoin de la balustrade pour s'y soutenir;
+c'était le prédicateur emporté par son sujet, s'adressant à la fois à
+toutes les parties de l'auditoire, jetant ses apostrophes tantôt à
+la masse, tantôt aux individus; bondissant d'un bout à l'autre de sa
+chaire; se lamentant comme Jérémie, ou menaçant comme Ézéchiel; puis,
+de temps en temps, s'adressant au christ, baisant ses pieds, se jetant
+à genoux, le suppliant; puis, tout à coup, le saisissant dans ses bras
+et l'élevant plein de menace au-dessus de la foule terrifiée. Je
+ne pouvais point entendre tout ce qu'il disait, mais cependant je
+comprenais l'influence que cette parole puissante devait, dans des
+circonstances pareilles, avoir sur la multitude. Aussi l'effet produit
+était universel, profond, terrible; hommes et femmes étaient tombés
+à genoux, baisant la terre, se frappant la poitrine, criant merci;
+tandis que le prédicateur, dominant toute cette foule, courait
+sans relâche, atteignant du geste et de la voix jusqu'à ceux qui
+l'écoutaient de la rue. Bientôt les cris, les larmes et les sanglots
+de l'auditoire furent si violents qu'ils couvrirent la voix qui les
+excitait; alors, cette voix s'adoucit peu à peu: il passa de la menace
+à la miséricorde, de la vengeance au pardon. Enfin, il finit par
+annoncer que la communauté prenait sur elle les péchés de la ville
+tout entière, et il annonça que si, le surlendemain, le tremblement de
+terre n'avait pas cessé, lui et ses frères feraient par la ville une
+procession expiatoire, qui, il en avait l'espérance, achèverait de
+désarmer Dieu. Alors, comme un feu qui a consumé tout l'aliment qu'on
+lui a donné, il sembla s'éteindre; la rougeur maladive qui avait un
+instant enflammé ses joues disparut pour faire place à sa pâleur
+habituelle, une faiblesse plus grande encore que la première sembla
+briser ses membres, on fut forcé de le soutenir pour descendue de la
+chaire, et on le porta plutôt qu'on ne le conduisit sur sa stalle, où
+il s'évanouit.</p>
+
+<p id="id00656">Cette scène m'avait fait, je l'avoue, une puissante impression. Il y
+avait dans la conviction de cet homme quelque chose d'entraînant;
+je ne sais si son éloquence était selon les règles du langage et de
+l'art, mais elle était certainement selon les sympathies du cœur et
+les faiblesses de l'humanité. Né deux mille ans plus tôt, cet homme
+eût été un prophète.</p>
+
+<p id="id00657">Je quittai l'église profondément impressionné. Quant à l'auditoire,
+il resta à prier long-temps encore après que la messe fut finie; les
+baraques et la ville étaient désertes, la population tout entière
+s'était agglomérée autour de l'église.</p>
+
+<p id="id00658">Il en résulta qu'en revenant à l'hôtel nous eûmes grand'peine à
+obtenir la collation: notre cuisinier était probablement un des
+pécheurs les plus repentants de la capitale de la Calabre, car il ne
+revint de l'église qu'un des derniers, et si consterné et si abattu,
+que nous pensâmes faire pénitence en son lieu et place en ne déjeunant
+pas.</p>
+
+<p id="id00659">Vers les deux heures notre messager revint: il n'avait trouvé aucun
+speronare à San-Lucido, mais on lui avait dit que, comme depuis trois
+jours le vent venait de la Sicile, il ne tarderait certainement pas à
+apparaître: il avait en conséquence laissé la lettre à un marinier de
+ses amis qui connaissait le capitaine Aréna, et qui avait promis de la
+lui remettre aussitôt son arrivée.</p>
+
+<p id="id00660">La journée s'écoula, comme celle de la veille, à nous promener aux
+baraques, cet étrange Longchamps. Le soir venu, nous voulûmes cette
+fois jouir du tremblement de terre; comme nous étions à peu près
+reposés par l'excellente nuit que nous avions passée, au lieu de nous
+coucher à dix heures nous nous rendîmes au rendez-vous général, où
+nous trouvâmes tous les habitants dans la terrible expectative qui,
+depuis dix jours déjà, les tenait éveillés jusqu'à deux heures du
+matin.</p>
+
+<p id="id00661">Tout se passa d'une façon assez calme jusqu'à minuit, heure avant
+laquelle les accidents se manifestaient rarement; mais après que les
+douze coups, pareils à une voix qui pleure, eurent retenti lentement
+à l'église des Capucins, les personnes les plus attardées sortirent
+à leur tour des baraques, les groupes se formèrent et une grande
+agitation commença de s'y manifester: à chaque instant, quelques
+femmes, se figurant avoir senti trembler le sol sous les pieds,
+jetaient un cri isolé, auquel répondaient deux ou trois cris pareils;
+puis on se rassurait momentanément en voyant que la terreur était
+anticipée, et l'on attendait avec plus d'anxiété encore le moment de
+crier véritablement pour quelque chose.</p>
+
+<p id="id00662">Ce moment arriva enfin. Nous nous tenions par-dessous le bras Jadin et
+moi, lorsqu'il nous sembla qu'un frémissement métallique passait dans
+l'air; presque en même temps, et avant que nous eussions même ouvert
+la bouche pour nous faire part de ce phénomène, nous sentîmes la terre
+se mouvoir sous nos pieds: trois mouvements d'oscillation, allant
+du nord au midi, se firent sentir successivement; puis un mouvement
+d'élévation leur succéda. Un cri général retentit; quelques personnes,
+plus effrayées que les autres, commencèrent à fuir sans savoir où.
+Un instant de confusion eut lieu parmi cette foule, les clameurs qui
+venaient de la ville répondirent au cri qu'elle avait poussé; puis on
+entendit, dominant tout cela, le bruit sourd, et pareil à un tonnerre
+lointain, de deux ou trois maisons qui s'écroulaient.</p>
+
+<p id="id00663">Quoique assez ému moi-même de l'attente de l'événement, j'avais
+assisté à ce spectacle, dont j'étais un des acteur, avec assez de
+calme pour faire des observations exactes sur ce qui s'était passé: le
+mouvement d'oscillation, venant du nord au midi, et revenant du midi
+au nord, me parut nous avoir déplacés de trois pieds à peu près; ce
+sentiment était pareil à celui qu'éprouverait un homme placé sur un
+parquet à coulisse et qui le sentirait tout à coup glisser sous ses
+pieds: le mouvement d'élévation, semblable à celui d'une vague qui
+soulèverait une barque, me parut être de deux pieds à peu près, et fut
+assez inattendu et assez violent pour que je tombasse sur un genou.
+Les quatre mouvements, qui se succédèrent à intervalles à peu près
+égaux, furent accomplis en six ou huit secondes.</p>
+
+<p id="id00664">Trois autres secousses eurent encore lieu dans l'espace d'une heure à
+peu près; mais celles-ci, beaucoup moins fortes que la première, ne
+furent qu'une espèce de frémissement du sol, et allèrent toujours en
+diminuant. Enfin, on comprit que cette nuit ne serait pas encore la
+dernière et que le monde avait probablement son lendemain. On
+se félicita mutuellement sur le nouveau danger auquel on venait
+d'échapper, et l'on rentra petit à petit dans les baraques. A deux
+heures et demie la place était à peu près déserte.</p>
+
+<p id="id00665">Nous suivîmes l'exemple qui nous était donné et nous regagnâmes nos
+lits: ils avaient pris, comme la veille, leur part du tremblement de
+terre en quittant la muraille et en s'en allant, l'un du côté de la
+fenêtre, l'autre du côté de la porte; nous les rétablîmes chacun en
+son lieu et place, et nous les assurâmes en nous y étendant. Quant
+à l'hôtel du Repos-d'Alaric, il était resté digne de son patron et
+demeurait ferme comme un roc sur ses fondations.</p>
+
+<p id="id00666">A huit heures du matin nous fûmes réveillés par le capitaine Aréna; il
+était arrivé la veille au soir avec le speronare et tout l'équipage à
+San-Lucido, il y avait trouvé notre lettre, et accourait en personne à
+notre secours les poches bourrées de piastres.</p>
+
+<p id="id00667">Il était temps: il ne nous restait pas tout à fait deux carlins.</p>
+
+<h2 id="id00668" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<h5 id="id00669">TERRE MOTI.</h5>
+
+<p id="id00670" style="margin-top: 2em">Le baron Mollo nous avait entendus exprimer la veille le désir que
+nous avions d'aller visiter Castiglione, un des villages des environs
+de Cosenza qui avaient le plus souffert. En conséquence, à neuf
+heures du matin, nous vîmes arriver sa voiture, mise par lui à notre
+disposition pour toute la journée.</p>
+
+<p id="id00671">Nous partîmes vers les dix heures; la voiture ne pouvait nous conduire
+qu'à trois milles de Cosenza. Arrivés là, nous devions prendre par un
+sentier dans la montagne et faire trois autres milles à pied avant
+d'arriver à Castiglione.</p>
+
+<p id="id00672">A peine fûmes-nous partis qu'une pluie fine commença de tomber, qui,
+s'augmentant sans cesse, était passée à l'état d'ondée. Lorsque
+nous mîmes pied à terre cependant, nous n'en résolûmes pas moins de
+continuer notre chemin; nous prîmes un guide, et nous nous acheminâmes
+vers le malheureux village.</p>
+
+<p id="id00673">Nous l'aperçûmes d'assez loin, situé qu'il est au sommet d'une
+montagne, et, du plus loin que nous l'aperçûmes, il nous apparut comme
+un amas de ruines. Au milieu de ces ruines, nous voyions s'agiter
+toute la population. En effet, en nous approchant, nous nous aperçûmes
+que tout le monde était occupé à faire des fouilles: les vivants
+déterraient les morts.</p>
+
+<p id="id00674">Rien ne peut donner une idée de l'aspect de Castiglione. Pas une
+maison n'était restée intacte; la plupart étaient entièrement
+écroulées, quelques-unes étaient englouties entièrement: un toit se
+trouvait au niveau du sol et l'on passait dessus; d'autres maisons
+avaient tourné sur elles-mêmes, et parmi celles-ci il y en avait une
+dont la façade, qui était d'abord à l'orient, s'était retrouvée vers
+le nord; la portion de terrain sur laquelle le bâtiment était situé
+avait suivi le même mouvement de rotation, de sorte que cette maison
+était une des moins mutilées. De son côté, le jardin, situé jusque-là
+au midi, se trouvait maintenant à l'ouest. Jusqu'à cette heure on
+avait retiré des décombres quatre-vingt-sept morts; cinquante-trois
+personnes avaient été blessées plus ou moins grièvement, et vingt-deux
+individus devaient être encore ensevelis sous les ruines. Quant aux
+bestiaux, la perte en était considérable, mais ne pouvait s'évaluer
+encore, car beaucoup étaient retirés vivants, et, quoique blessés ou
+mourant de faim, pouvaient être sauvés. Un paysan occupé aux fouilles
+nous demanda qui nous étions; nous lui répondîmes que nous étions des
+peintres.—Que venez-vous faire ici alors? nous dit-il; vous voyez
+bien qu'il n'y a plus rien à peindre.</p>
+
+<p id="id00675">Les détails des divers événements qu'amène un tremblement de terre
+sont tellement variés et souvent tellement incroyables, que j'hésite à
+consigner ici tout ce qu'on nous raconta, et que je préfère emprunter
+la relation officielle que M. de Gourbillon fit de la catastrophe dont
+il fut témoin oculaire. Peut-être le récit a-t-il un peu vieilli dans
+sa forme; mais j'aime mieux le laisser tel qu'il est que d'y faire
+aucun changement qui pourrait donner lieu à l'accusation d'avoir
+altéré en rien la vérité.</p>
+
+<p id="id00676">«Le 4 février 1783, au sud-ouest du village de San-Lucido [note:
+Celui-là même où nous attendait notre speronare.], étaient situés
+le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne
+disparurent; une plaine marécageuse prit leur place, et le lac se
+trouva reporté plus à l'ouest, entre la rivière Cacacieri et le site
+qu'il avait précédemment occupé. Un second lac fut formé le même jour
+entre la rivière d'Aqua-Bianca et le bras supérieur de la rivière
+d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit à la rivière Leone et qui
+longe celle de Torbido fut également rempli de marais et de petits
+étangs.</p>
+
+<p id="id00677">La belle église de la Trinité à Mileto [note: Mileto est situé à
+quatre milles à peu près de Monteleone: c'est la même ville où nous
+avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes
+villes des deux Calabres, s'engouffra tout à coup, le 5 février, de
+manière à ne plus laisser apercevoir que l'extrémité de la flèche du
+clocher. Un fait plus inouï encore, c'est que tout ce vaste édifice
+s'enfonça dans la terre sans qu'aucune de ses parties parût avoir
+souffert le moindre déplacement.</p>
+
+<p id="id00678">De profonds abîmes s'ouvrirent sur toute l'étendue de la route tracée
+sur le mont Laké, route qui conduit au village d'Iérocrane.</p>
+
+<p id="id00679">Le père Agace, supérieur d'un couvent de carmes dans ce dernier
+village, était sur cette route au moment d'une des fortes secousses:
+la terre vacillante s'ouvrit bientôt sous lui; les crevasses
+s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidité
+remarquables. L'infortuné moine, cédant à une terreur fort naturelle
+sans doute, se livre machinalement à la fuite; bientôt l'avide terre
+le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La
+douleur qu'il éprouve, l'épouvante qui le saisit, le tableau affreux
+qui l'entoure l'ont à peine privé de ses sens, qu'une violente
+secousse le rappelle à lui: l'abîme qui le retient s'ouvre, et la
+cause de sa captivité devient celle de sa délivrance.</p>
+
+<p id="id00680">Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel
+Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site
+où onze autres personnes avaient été misérablement englouties la
+veille; ce lieu était situé au bord de la rivière Charybde. Surpris
+eux-mêmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers
+parviennent à s'échapper: Roviti seul est moins heureux que les
+autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous
+lui; tantôt elle l'attire dans son sein, et tantôt elle le vomit au
+dehors. A demi submergé dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu
+tout à coup aquatique, le malheureux est long-temps ballotté par
+les flots terraqués, qui enfin le jettent à une grande distance
+horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait
+fut huit jours après retrouvé près du nouveau lit que la Charybde
+s'était tracé.</p>
+
+<p id="id00681">Dans une maison de la même ville, qui, comme toutes les autres
+maisons, avait été détruite de fond en comble, un bouge contenant deux
+porcs résista seul à la ruine commune. Trente-deux jours après le
+tremblement de terre, leur retraite fut découverte au milieu des
+décombres, et, au grand étonnement des ouvriers, les deux animaux
+apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils
+n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable même
+à leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures
+imperceptibles: ces animaux étaient vacillants sur leurs jambes et
+d'une maigreur remarquable. Ils rejetèrent d'abord toute espèce
+de nourriture, et se jetèrent si avidement sur l'eau qui leur fut
+présentée qu'on eût dit qu'ils craignaient d'en être encore privés.
+Quarante jours après, ils étaient redevenus aussi gras qu'avant la
+catastrophe dans laquelle ils avaient manqué périr. On les tua tous
+deux, quoique, en considération du rôle qu'ils avaient joué dans cette
+grande tragédie, ils eussent peut-être dû avoir la vie sauve.</p>
+
+<p id="id00682">Sur le penchant d'une montagne qui mène ou plutôt qui menait à la
+petite ville d'Acena, un précipice immense et escarpé s'entr'ouvrit
+tout à coup sur la totalité de la route de Saint-Étienne-du-Bois à
+cette même ville. Un fait très-remarquable et qui eût suffi partout
+ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des
+bâtiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment
+exposé aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement
+général trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls
+édifices qui demeurèrent sur pied. La montagne est maintenant une
+plaine.</p>
+
+<p id="id00683">Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de
+Saint-Pierre et Crepoli présentent un fait tout aussi remarquable: le
+sol de ces trois différents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de
+son ancien niveau.</p>
+
+<p id="id00684">Sur toute l'étendue du pays ravagé par le tremblement de terre on
+remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espèces
+de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles étaient généralement
+de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils étaient creusés en
+forme de spirale à onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient
+aucune trace du passage des eaux, qui les avaient formés sans doute,
+qu'une espèce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible,
+souvent même impossible à voir, et qui en occupait ordinairement le
+centre. Quant à la nature même des eaux en question, jaillies tout
+à coup du sein de la terre, la vérité se cache dans la foule des
+conjectures et des différents rapports: les uns prétendent que des
+eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent
+plusieurs habitants qui portent encore les marques des brûlures
+qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et
+soutiennent que les eaux étaient froides au contraire et tellement
+imprégnées d'une odeur sulfureuse que l'air même en fut long-temps
+infecté; enfin, quelques-uns démentent l'une et l'autre assertion,
+et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivière et de
+source. Au reste, ces différents rapports peuvent être également
+vrais, eu égard aux lieux où ces différentes observations furent
+faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois
+différentes espèces d'eaux.</p>
+
+<p id="id00685">La ville de Rosarno fut entièrement détruite; la rivière qui la
+traversait présenta un phénomène remarquable. Au moment de la secousse
+qui renversa la ville, cette rivière, fort grosse et fort rapide en
+hiver, suspendit tout à coup son cours.</p>
+
+<p id="id00686">La route qui allait de cette même ville à San-Fici s'enfonça sous
+elle-même et devint un précipice affreux. Les rocs les plus escarpés
+ne résistèrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne
+furent pas entièrement renversés sont encore tailladés en tous sens et
+couverts de larges fissures comme s'ils eussent été coupés à dessein
+avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire
+découpés à jour depuis leur base jusqu'à leur cime, et présentent à
+l'œil étonné comme autant d'espèces de ruelles qui seraient creusées
+par l'art dans l'épaisseur de la montagne.</p>
+
+<p id="id00687">A Polystène, deux femmes étaient dans la même chambre au moment où la
+maison s'affaissa: ces deux femmes étaient mères; l'une avait auprès
+d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien.</p>
+
+<p id="id00688">Long-temps après, c'est-à-dire quand la consternation et la ruine
+générale permirent de fouiller dans les décombres, les cadavres de ces
+deux femmes furent trouvés dans une seule et même attitude; toutes
+deux étaient à genoux courbées sur leurs enfants tendrement serrés
+dans leurs bras, et le sein qui les protégeait les écrasa tous deux
+sans les séparer de lui.</p>
+
+<p id="id00689">Ces quatre cadavres ne furent déterrés que le 11 mars suivant,
+c'est-à-dire trente-quatre jours après l'événement. Ceux des deux
+mères étaient couverts de taches livides; ceux des deux enfants
+étaient de véritables squelettes.</p>
+
+<p id="id00690">Plus heureuse que ces deux mères, une vieille fut retirée au bout de
+sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva évanouie
+et presque mourante. L'éclat du jour la frappa péniblement: elle
+refusa d'abord toute espèce de nourriture, et ne soupirait qu'après
+l'eau. Interrogée sur ce qu'elle avait éprouvé, elle dit que pendant
+plusieurs jours la soif avait été son tourment le plus cruel; ensuite
+elle était tombée dans un état de stupeur et d'insensibilité total,
+état qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait
+éprouvé, pensé ou senti.</p>
+
+<p id="id00691">Une délivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouvé
+après quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange
+Pillogallo; le pauvre animal fut retrouvé étendu sur le sol dans un
+état d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parlé
+plus haut, il était d'une maigreur extrême, vacillant sur les pattes,
+timide, craintif, et entièrement privé de sa vivacité habituelle. On
+remarqua en lui le même dégoût d'aliments et la même propension pour
+toute espèce de breuvage. Il reprit peu à peu ses forces, et dès qu'il
+put reconnaître la voix de son maître, il miaula faiblement à ses
+pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir.</p>
+
+<p id="id00692">La petite ville des <i>Cinque-Fronti</i>, ainsi appelée des cinq tours qui
+s'élevaient en dehors de ses murs, fut également détruite en entier:
+église, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout périt, tout
+disparut, tout fut plongé subitement à plusieurs pieds sous terre.</p>
+
+<p id="id00693">L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, réunit sur elle seule
+tous les désastres communs.</p>
+
+<p id="id00694">Le 5 février, à midi, le ciel se couvrit tout à coup de nuages épais
+et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de
+nord-ouest eut bientôt dissipés. Les oiseaux parurent voler çà et là
+comme égarés dans leur route; les animaux domestiques furent frappés
+d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres
+demeuraient immobiles à leur place et comme frappés d'une secrète
+terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les
+écartaient l'une de l'autre pour s'empêcher de tomber; les chiens et
+les chats, recourbés sur eux-mêmes, se blottissaient aux pieds
+de leurs maîtres. Tant de tristes présages, tant de signes
+extraordinaires auraient dû éveiller les soupçons et la crainte dans
+l'âme des malheureux habitants et les porter à prendre la fuite; leur
+destinée en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans éviter ni
+prévoir le danger. En un clin d'œil la terre, encore tranquille,
+vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses
+entrailles; bientôt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la
+ville fut soulevée fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois
+elle fut entraînée à plusieurs pieds au-dessous; à la quatrième, elle
+n'existait plus.</p>
+
+<p id="id00695">Sa destruction n'avait point été uniforme, et d'étranges épisodes
+signalèrent cet événement. Quelques-uns des quartiers de la ville
+furent subitement arrachés à leur situation naturelle; soulevés avec
+le sol qui leur servait de base, les uns furent lancés jusque sur
+les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville,
+ceux-là à trois cents pas, ceux-ci à six cents de distance; d'autres
+furent jetés çà et là sur la pente de la montagne qui dominait la
+ville, et sur laquelle celle-ci était construite. Un bruit plus fort
+que celui du tonnerre, et qui, à de courts intervalles, laissait à
+peine entendre des gémissements sourds et confus; des nuages épais
+et noirâtres qui s'élevaient du milieu des ruines, tel fut l'effet
+général de ce vaste chaos, où la terre et la pierre, l'eau et le feu,
+l'homme et la brute, furent jetés pêle-mêle ensemble, confondus et
+broyés.</p>
+
+<p id="id00696">Un petit nombre de victimes échappa cependant à la mort; et ce qu'il y
+a de plus étrange, c'est que cette même nature, qui semblait si avide
+du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si
+inouïs et si forts, qu'on eût dit qu'elle voulait prouver à notre
+orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de
+l'hommée.</p>
+
+<p id="id00697">La ville de Terra-Nova fut détruite par le quadruple genre de
+tremblement de terre connu sous les différentes dénominations de
+secousses, d'<i>oscillation</i>, d'<i>élévation</i>, de <i>dépression</i> et de
+<i>bondissement</i>. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inouï
+de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des
+parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espèce de
+mouvement de projection qui élance une de ces mêmes parties vers
+un lieu différent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette
+malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que
+l'esprit le plus incrédule serait forcé d'en reconnaître l'existence:
+j'en rapporterai ici quelques-uns.</p>
+
+<p id="id00698">La totalité des maisons situées au bord de la plate-forme de la
+montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports
+dits du Vent et de Saint-Sébastien, tous ces édifices, dis-je, les
+uns à demi détruits déjà, les autres sans aucun dommage remarquable,
+furent arrachés de leur site naturel et jetés soit sur le penchant de
+la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au delà de
+cette première rivière. Cet événement inouï donna lieu à la cause la
+plus étrange sur laquelle un tribunal ait jamais eu à prononcer.</p>
+
+<p id="id00699">"Après cette étrange mutation de lieux, le propriétaire d'un enclos
+planté d'oliviers, naguère situé au bas de la plate-forme en question,
+reconnut que son enclos et ses arbres avaient été transportés au delà
+du Soli sur un terrain jadis planté de mûriers, terrain alors disparu
+et qui appartenait auparavant à un autre habitant de Terra-Nova. Sur
+la réclamation qu'il fait de sa propriété, celui-ci appuie le refus de
+la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son
+propre terrain et l'en avait conséquemment privé. Cette question,
+aussi nouvelle que difficile à résoudre, en ce que rien ne pouvait
+prouver en effet que la disparition du sol inférieur n'eût pas été
+l'effet immédiat de la chute et de la prise de possession du sol
+supérieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, être
+prouvée que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nommés,
+et le propriétaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les
+olives avec le maître du terrain usurpé.</p>
+
+<p id="id00700">Dans la rue dont il a été parlé plus haut était une auberge située
+à environ trois cents pas de la rivière Soli; un moment avant la
+secousse formidable, l'hôte, nommé Jean Agiulino, sa femme, une de
+leurs nièces et quatre voyageurs se trouvaient réunis dans une salle
+par bas de l'auberge. Au fond de cette salle était un lit, au pied
+de ce lit un brasero, espèce de grand vase qui contient de la braise
+enflammée, seule et unique cheminée de toute l'Italie méridionale;
+enfin, autour de la salle, étaient une table, des chaises et quelques
+autres meubles à l'usage de la famille. L'hôte était couché sur le lit
+et plongé dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero
+et les pieds appuyés sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune
+nièce, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placés autour d'une
+table à la gauche de la porte d'entrée, ils faisaient une partie de
+cartes.</p>
+
+<p id="id00701">Telles étaient les diverses attitudes des personnages et la disposition
+même de la scène, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire
+le théâtre et les acteurs eurent changé de place. Une secousse violente
+arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hôte,
+l'hôtesse, la nièce et les voyageurs sont jetés tout à coup au delà de
+la rivière: un abîme paraît à leur place.</p>
+
+<p id="id00702">A peine cet énorme amas de terre, de pierres, de matériaux et d'hommes
+tombèrent-ils de l'autre côté de la rivière, qu'il se creuse de
+nouveaux fondements, et le bâtiment même n'est plus qu'un mélange
+confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des
+particularités remarquables: le mur contre lequel le lit était placé
+s'écroula vers la partie extérieure; celui qui touchait à la porte
+placée en face du même lit plia d'abord sur lui-même dans l'intérieur
+et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le même effet
+fut produit par les murailles à l'angle desquelles étaient placés nos
+quatre joueurs, qui déjà ne jouaient plus: le toit fut enlevé comme
+par enchantement et jeté à une plus grande distance que la maison
+même.</p>
+
+<p id="id00703">"Une fois établie sur son nouveau site et entièrement dégagée de tous
+les décombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante présenta
+à la fois une scène curieuse et horrible. Le lit était à la même place
+et s'était effondré sur lui-même; l'hôte s'était réveillé et croyait
+dormir encore. Pendant cet étrange voyage, qu'elle ne soupçonnait pas
+elle-même, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous
+ses pieds, s'était baissée pour le retenir, et cette action avait sans
+doute été la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais
+dès qu'elle se fut relevée, dès qu'elle aperçut par l'ouverture de la
+porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rêver elle-même, et
+faillit devenir folle. Quant à la nièce, abandonnée par sa tante au
+moment où celle-ci se baissait, elle courut éperdue vers la porte,
+qui, tombant au moment où elle en touchait le seuil, l'écrasa dans sa
+chute. Il en était de même des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent
+eu le temps de se lever de leur place, ils étaient tués.</p>
+
+<p id="id00704">Cent témoins oculaires de cette catastrophe inouïe existent encore
+au moment où j'écris; le procès-verbal, d'où est tiré ce récit, fut
+dressé, quelque temps après, sur les lieux, et appuyé des déclarations
+de l'hôte et de sa femme, qui sans doute vivent encore.</p>
+
+<p id="id00705">Les effets inouïs du tremblement de terre par bondissement ne se font
+pas sentir aux seuls édifices; les phénomènes qu'ils produisent à
+l'égard des hommes mêmes ne sont ni moins forts ni moins étonnants; et
+ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cette particularité qui, en
+toute autre circonstance, est la cause immédiate de la perte des
+habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut
+des unes et des autres.</p>
+
+<p id="id00706">Un médecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison
+à deux étages, située dans la rue principale, près le couvent de
+Sainte-Catherine. Cette maison commença par trembler; elle vacilla
+ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'élevèrent,
+s'abaissèrent, et enfin furent jetés hors de leur place naturelle. Le
+médecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme
+évanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement général, il
+cherche en vain la force nécessaire pour observer ce qui se passe
+autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba
+la tête la première dans l'abîme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il
+resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout à coup, au
+moment où, couvert des décombres de sa maison en ruines, il est près
+d'être étouffé par la poussière qui tombe de toute part sur lui, une
+oscillation contraire à celle dont il est la victime, écartant les
+deux poutres qui l'arrêtent, les élève à une grande hauteur et les
+jette avec lui dans une large crevasse formée par les décombres
+entassés devant la maison. L'infortuné médecin en fut quitte toutefois
+pour de violentes contusions et une terreur facile à concevoir.
+Une autre maison de la même ville fut le théâtre d'une scène plus
+touchante, plus tragique encore, et qui, grâce à la même circonstance,
+n'eut pas une fin plus funeste.</p>
+
+<p id="id00707">Don François Zappia et toute sa famille furent comme emprisonnés
+dans l'angle d'une des pièces de cette maison, par suite de la
+chute soudaine des plafonds et des poutres; l'étroite enceinte qui
+protégeait encore leurs jours était entourée de manière qu'il devenait
+aussi impossible d'y respirer l'air nécessaire à la vie que d'en
+forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente
+qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette
+famille. Déjà chacun l'attendait avec impatience comme le seul remède
+à ses maux, quand, tout à coup, l'événement le plus heureux comme
+le plus inespéré met fin à cette situation affreuse; une violente
+secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle,
+les lance à la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie.</p>
+
+<p id="id00708">Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration
+étrange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de
+Molochiello, nommé Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre
+aux environs de cette même ville, se réfugie sur un châtaignier d'une
+hauteur et d'une grosseur remarquables; à peine s'y est-il établi, que
+l'arbre est violemment agité. Tout à coup, arraché du sol qui couvre
+ses énormes racines, l'arbre est jeté à deux ou trois cents pas de
+distance, où il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attaché fortement
+à ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et
+avec lui voit enfin le terme de son voyage.</p>
+
+<p id="id00709">Un autre fait à peu près semblable existe, et, bien que se rattachant
+à une autre époque, mérite cependant d'être ajouté aux exemples
+précédemment cités des tremblements de terre par bondissement: ce fait
+se trouve rapporté dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas
+de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans
+l'intérieur du couvent à Soriano. Tout à coup le lit et le moine sont
+lancés par la fenêtre au milieu de la rivière Vesco. Le plancher suit
+heureusement le même chemin que le lit et le dormeur, et devient le
+radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se réveilla
+en route.</p>
+
+<p id="id00710">La ville de Casalnovo ne fut pas plus épargnée que celle de
+Terra-Nova: églises, monuments publics, maisons particulières, tout
+fut également détruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la
+princesse de Garane, dont le cadavre fut retiré du milieu des ruines,
+portant encore la trace de deux larges blessures.</p>
+
+<p id="id00711">La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le géographe Cluverius,
+serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de
+toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dégoût
+dans leur décrépitude, d'horreur après leur mort.</p>
+
+<p id="id00712">Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de
+tout genre dont ce triste lieu fut la scène; je me borne à remarquer
+que tel fut l'état de confusion où ce terrible fléau jeta ici les
+monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et
+de maux serait lui-même un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'état
+déplorable de cette malheureuse ville, que parmi le très-petit nombre
+de victimes échappées à la mort commune, il ne s'en trouva pas une
+qui pût parvenir, par la suite, à reconnaître les ruines de sa propre
+maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard
+un exemple.</p>
+
+<p id="id00713">Deux frères, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de
+cette ville, avaient une fort belle propriété, située à l'un des bouts
+de la rue Canna-Maria, c'est-à-dire hors de la ville. Cette propriété
+comprenait plusieurs bâtiments, tels entre autres qu'une maison
+composée de sept pièces, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout
+au premier étage. Le rez-de-chaussée formait trois grandes caves;
+au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes
+d'huile: attenantes à cette même maison étaient quatre autres petites
+maisons de campagne appartenant à d'autres habitants; un peu plus loin
+une espèce de pavillon destiné à servir de refuge aux maîtres et aux
+domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait
+six pièces élégamment meublées. Plus loin, enfin, se trouvait une
+autre maisonnette avec une seule chambre à coucher, et un salon d'une
+longueur immense sur une largeur proportionnée.</p>
+
+<p id="id00714">Telle était encore, avant l'époque du 5 février, la situation des
+lieux en question. Au moment même de la secousse, toute espèce de
+vestiges de tant de différentes maisons, de tant de matériaux, de
+meubles d'utilité, de luxe et d'élégance, tout avait disparu; tout
+jusqu'au sol même avait tellement changé d'aspect et de place, tout
+s'était effacé tellement et du site et de la mémoire des hommes,
+qu'aucun de ces propriétaires ne put reconnaître, après la
+catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement où elle
+avait existé.</p>
+
+<p id="id00715">L'histoire des désastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux
+faits suivants:</p>
+
+<p id="id00716">Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant
+la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines,
+avait nécessairement effacé toute trace de chemin. On sait que dans
+la matinée du 5 il était parti à cheval pour se rendre de Cusoletto à
+Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne
+reparurent plus.</p>
+
+<p id="id00717">Une jeune paysanne, nommée Catherine Polystène, sortait de cette
+première ville pour rejoindre son père qui travaillait dans les
+champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune
+fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de
+sortir, à ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets
+qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point
+à ses yeux. Tout à coup, au milieu du morne silence qui succède par
+intervalles au bruissement sourd des éléments confondus, la voix d'un
+être vivant s'élève et parvient jusqu'à elle. Cette voix est celle
+d'une chèvre plaintive, perdue, égarée; cette voix ranime le courage
+de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-même devant la mort
+parmi les terres, les rochers et les arbres soulevés, fendus ou
+fracassés. A peine la chèvre aperçoit-elle Catherine, qu'elle accourt
+vers elle en bêlant; le malheur réunit les êtres, il efface jusqu'aux
+signes apparents des espèces, et, rapprochant l'homme de la brute,
+il les arme à la fois contre lui du secours de la raison et de
+l'instinct. La chèvre, déjà moins craintive à la vue de la jeune
+villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son côté, reprend, à sa
+vue, un peu plus de courage; l'animal reçoit avec joie les caresses,
+puis il flaire en bêlant la gourde que la jeune fille tient à la main:
+ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de
+l'eau dans le creux de sa main et donne à boire à la chèvre altérée,
+puis elle partage avec elle la moitié de son pain bis; et, le repas
+fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes
+deux se remettent en route, la chèvre marchant devant comme un guide
+protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la
+nature sans but déterminé, gravissant les rocs les plus escarpés,
+se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chèvre
+s'arrêtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin
+d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses
+bêlements. Enfin, toutes deux, après plusieurs heures de marche, se
+trouvent au milieu des ruines, ou plutôt sur le sol bouleversé et nu
+de la ville qui a cessé d'être.</p>
+
+<p id="id00718">La petite ville de Seido fut également détruite et devint aussi le
+théâtre des plus affreux événements.</p>
+
+<p id="id00719">Menacés de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et
+sa femme s'oublient eux-mêmes pour ne songer qu'à leur enfant, jeune
+fille en bas âge: ils se précipitent vers son berceau, la pressent
+contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison
+prête à s'écrouler sur eux. Au milieu d'une foule de décombres, ils
+gagnent la porte; mais au moment où ils en touchent le seuil, la
+maison tombe et les écrase. Quelques jours après, en fouillant dans
+les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant
+n'était pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha
+d'entre les bras de son père et de sa mère, qui s'étaient réunis pour
+la protéger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mêmes aux coups,
+lui avaient sauvé la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui
+elle est mariée et a des enfants.</p>
+
+<p id="id00720">Au centre d'un petit canton nommé la Conturella, non loin du village
+de Saint-Procope, s'élevait une vieille tour fermée d'un grillage en
+bois; toute la partie supérieure de la tour tomba d'aplomb sur le
+terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevés, puis renversés
+sur eux-mêmes, ils furent jetés à plus de soixante pas de là. La
+porte s'en alla tomber à une grande distance; et ce qu'il y a de plus
+remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous
+qui réunissaient les poutres et les planches, furent parsemés çà et
+là sur le terrain comme s'ils eussent été arrachés avec de fortes
+tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phénomène.</p>
+
+<p id="id00721">Une autre ville, nommée Seminara, fut un exemple bien frappant de
+l'insuffisance de toutes les précautions de l'homme contre la force
+des éléments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les
+maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres,
+étaient construites en bois; les murailles intérieures étaient faites
+de joncs fortement réunis et recouvertes d'une couche de mastic ou de
+plâtre, qui, sans rien ôter à l'élégance, donnait juste une solidité
+suffisante à la sûreté des habitants. Cette espèce de construction
+semblait donc devoir être le moyen le plus propre à les garantir
+des périls du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux
+oscillations du sol que la force strictement nécessaire pour résister
+en cédant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable!
+la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On eût même dit que la
+nature se plut ici à varier ses horribles jeux: la partie montagneuse
+devint une vallée profonde, et le quartier le plus bas forma une haute
+montagne au milieu des murs de la ville.</p>
+
+<p id="id00722">A la porte d'une des maisons de cette ville, était placée une meule
+de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait croître un
+énorme oranger. Les maîtres de la maison avaient coutume de venir
+s'asseoir en été dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par
+un fort pilier de pierre, était entourée par un banc semblable.
+Au moment de la secousse du 5 février, les branches de l'oranger
+devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant épouvanté, s'y blottit;
+le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevés et
+portés ensemble à un tiers de lieue au delà.</p>
+
+<p id="id00723">La destruction de Bagnara présente au philosophe et au naturaliste
+des faits moins merveilleux peut-être, mais non moins intéressants:
+pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et
+toutes les fontaines de la ville furent subitement desséchées; les
+animaux les plus sauvages furent frappés d'une si grande terreur,
+qu'un sanglier, échappé de la forêt qui dominait la ville, se
+précipita volontairement du haut d'un roc escarpé au milieu de la voie
+publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable,
+la nature se plut à frapper surtout les femmes, et parmi les femmes
+toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauvées et survécurent à
+cette catastrophe.</p>
+
+<p id="id00724">Tels sont les traits principaux de l'événement, telle fut la situation
+des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les
+Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq années de calme,
+l'état où le pays se trouve encore aujourd'hui.» [note: M. de
+Gourbillon écrivait son voyage en Calabre vers 1818.]</p>
+
+<p id="id00725">Sans que le village de Castiglione eût été le théâtre d'événements
+aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les
+accidents en étaient cependant assez déplorables et assez variés pour
+que notre journée s'écoulât rapidement au milieu de cette malheureuse
+population. Après avoir vu retirer de dessous les décombres deux ou
+trois cadavres d'hommes et une douzaine de bœufs ou de chevaux tués
+ou blessés, après avoir nous-mêmes pris part aux fouilles pour relayer
+les bras fatigués, nous quittâmes vers les cinq heures le village de
+Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques;
+seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale étaient
+des palais près de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns
+étaient entièrement ruinés.</p>
+
+<p id="id00726">Il avait plu toute la journée sans que nous y fissions autrement
+attention, tant nous étions préoccupés du spectacle que nous avions
+sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de
+l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux
+étaient devenus des torrents, et les torrents s'étaient changés en
+rivières. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrâmes, nous
+tranchâmes des sybarites, et nous acceptâmes la proposition que
+nous fit notre guide, moyennant rétribution, bien entendu, de nous
+transporter d'un bord à l'autre sur ses épaules; en conséquence, je
+traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme
+j'étais occupé à explorer le paysage pour voir s'il nous restait
+beaucoup de passages pareils à franchir, j'entendis un cri, et je vis
+Jadin qui, au lieu d'être porté comme moi sur les épaules de notre
+guide, était occupé avec grande peine à le tirer de l'eau: en
+retournant à lui, le pied avait manqué au pauvre diable, et la
+violence du courant était telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait
+où, lorsque Jadin s'était mis à l'eau jusqu'à la ceinture et l'avait
+arrêté. Je courus à lui pour lui prêter main forte, et nous parvînmes
+enfin à amener notre guide à moitié évanoui sur l'autre bord.</p>
+
+<p id="id00727">A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend
+bien, d'employer ce défectueux système de locomotion. D'ailleurs,
+comme nous étions mouillés par l'eau du torrent depuis les pieds
+jusqu'à la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous était tombée sur
+le dos toute la journée, depuis la ceinture jusqu'à la pointe de
+nos cheveux, il n'y avait plus de précaution à prendre que contre
+l'accident qui venait d'arriver à notre guide. En conséquence, quand
+de nouvelles rivières se présentèrent, nous nous contentâmes de les
+traverser fraternellement, chacun de nous prêtant et recevant appui
+au moyen de nos mouchoirs liés à notre poignet et dont nous fîmes une
+chaîne. Moyennant cette ingénieuse invention, nous arrivâmes à notre
+voiture sans accident grave, mais trempés comme des caniches.</p>
+
+<p id="id00728">On comprend qu'en arrivant à l'hôtel nous éprouvâmes plus que jamais
+le besoin de nos lits: aussi refusâmes-nous l'offre réitérée de notre
+hôte de nous en aller coucher aux baraques, et bravâmes-nous encore le
+futur tremblement de terre qui nous menaçait de minuit à une heure du
+matin.</p>
+
+<p id="id00729">Notre courage fut récompensé: nous ne sentîmes aucune secousse, nous
+n'entendîmes même pas les cris de Terre moto, et nous nous réveillâmes
+seulement le lendemain matin, tirés de notre sommeil par le son des
+cloches.</p>
+
+<p id="id00730">Nos lits avaient fait leurs évolutions ordinaires et se trouvaient au
+milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir à Cosenza,
+deux jours après le prêche si pittoresque et si animé du capucin,
+une procession expiatoire dans le cas où les tremblements de terre
+n'auraient pas cessé: les tremblements de terre allaient diminuant,
+il est vrai, mais ils ne s'arrêtaient pas encore; et les capucins
+qui s'étaient faits les boucs émissaires de la ville pécheresse
+s'apprêtaient à tenir leur parole.</p>
+
+<p id="id00731">Aussi, dès sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles à grande
+volée et les rues de la ville étaient-elles peuplées non-seulement
+de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces
+environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale:
+chacun accourait pour prendre part à cette espèce de jubilé, et de
+tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite
+par les capucins avait attiré des fidèles.</p>
+
+<p id="id00732">Comme le garçon, préoccupé de ces grands préparatifs, ne venait pas
+prendre nos ordres, nous sonnâmes: il monta, et nous lui demandâmes
+s'il avait oublié que nous avions pris l'invariable habitude de
+déjeuner à neuf heures sonnantes. Il nous répondit que comme il y
+avait jeûne général dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru
+que les ordres donnés pour les autres jours dussent subsister pour
+celui-ci. La raison ne nous parut pas extrêmement logique, et nous
+lui signifiâmes que, n'étant pas de la paroisse et ayant assez de nos
+propres péchés, notre intention n'était nullement de prendre notre
+part de ceux des Cosentins; qu'en conséquence nous l'invitions à ne
+faire aucune différence pour nous de ce jour aux autres jours, et à
+nous servir un déjeuner, non pas exorbitant, mais convenable.</p>
+
+<p id="id00733">Ce fut une grande affaire à débattre que ce déjeuner: le cuisinier
+était allé faire ses dévotions, et il fallait attendre qu'il fût
+revenu; à son retour il prétendit que, momentanément détaché des
+choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'éprouver,
+il aurait grand'peine à redescendre jusqu'à ses fourneaux. Quelques
+carlins levèrent ses scrupules, et à dix heures, au lieu de neuf
+heures, la table enfin fut servie. Nous mangeâmes en toute hâte, car
+nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractéristique
+qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annonça qu'il
+allait commencer. Nous mîmes les morceaux doubles et, le dernier à
+la main, nous courûmes vers l'église des Capucins. Toutes les rues
+étaient encombrées d'hommes et de femmes en habits de fête, au milieu
+desquels un simple passage était ménagé pour la confrérie; ne pouvant
+et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montâmes sur des
+bornes et nous attendîmes.</p>
+
+<p id="id00734">A onze heures précises l'église s'ouvrit: elle était illuminée comme
+pour les grandes solennités. Le prieur de la communauté parut le
+premier: il était nu jusqu'à la ceinture, ainsi que tous les frères;
+ils marchaient un à un, chacun tenant de la main droite une corde
+garnie de nœuds; tous chantant le <i>Miserere</i>.</p>
+
+<p id="id00735">A leur aspect une grande rumeur s'éleva parmi la foule: elle se
+composait d'exclamations de douleur, d'élans de contrition et de
+murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pères, des
+mères, des frères et des sœurs, qui reconnaissaient leurs parents au
+milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri
+de famille, si cela se peut dire ainsi.</p>
+
+<p id="id00736">Mais ce fut bien pis lorsqu'à peine descendus des degrés de l'église,
+on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient à la main
+droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les
+épaules de celui qui le précédait, et cela non point avec un simulacre
+de flagellation, mais à tour de bras et autant que chacun avait de
+force. Alors les cris, les clameurs et les gémissements redoublèrent;
+les assistants tombèrent à genoux, frappant la terre du front, et se
+meurtrissant la poitrine à coups de poing; les hommes hurlaient,
+les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer
+pénitence à elles-mêmes, fouettaient à tour de bras les malheureux
+enfants qui étaient accourus comme on va à une fête, et qui de cette
+façon payaient leur contingent d'expiation pour les péchés que leurs
+parents avaient commis. C'était une flagellation universelle qui
+s'étendait de proche en proche, qui se communiquait d'une façon
+presque électrique, et dans laquelle nous eûmes toutes les peines du
+monde à empêcher nos voisins de nous faire jouer à la fois un rôle
+passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au
+pas, chantant toujours et fouettant sans relâche: nous reconnûmes le
+prédicateur du dimanche précédent qui remplissait, les yeux levés
+au ciel, son office de battant et de battu; seulement, à sa
+recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par conséquent
+frappait sur lui, avait, outre les nœuds généralement adoptés, armé
+sa corde de gros clous, lesquels, à chaque coup que recevait le
+malheureux moine, laissaient sur ses épaules une trace sanglante; mais
+tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger
+dans une extase plus profonde: quelle que fût la douleur qu'il dût
+ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix
+au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitôt
+que la procession était passée, notre course par des rues adjacentes,
+nous nous retrouvâmes sur son nouveau passage; trois fois, par
+conséquent, nous assistâmes à ce spectacle; et chaque fois la foi et
+la ferveur des flagellants semblaient s'être augmentées; la plupart
+d'entre eux avaient le dos et les épaules dans un état déplorable;
+quant à notre prédicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une
+plaie. Aussi chacun criait-il que c'était un saint homme, et qu'il n'y
+avait pas de justice s'il n'était canonisé du coup.</p>
+
+<p id="id00737">La procession ou plutôt le martyre de ces pauvres gens dura trois
+heures. Sortis à onze heures juste de l'église, ils y rentraient à
+deux heures sonnantes. Quant à nous, nous étions stupéfaits de voir
+une foi si ardente dans une époque comme la nôtre. Il est vrai que la
+chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre était
+demeurée huit ans sous la domination française, et j'aurais cru que
+huit ans de notre domination, surtout de 1807 à 1815, eussent été
+plus que suffisants pour sécher la croyance dans ses plus profondes
+racines.</p>
+
+<p id="id00738">L'église resta ouverte, chacun put y prier toute la journée, et de
+toute la journée elle ne désemplit pas. J'avoue que, pour mon compte,
+j'aurais voulu voir de près ce moine, l'interroger sur sa vie
+antérieure, le sonder sur ses espérances à venir. Je demandai au Père
+gardien si je pouvais lui parler, mais on me répondit qu'en rentrant
+il s'était trouvé mal, et qu'en revenant à lui il s'était enfermé dans
+sa cellule, et avait prévenu qu'il ne descendrait pas au réfectoire,
+voulant passer le reste de sa journée en prières.</p>
+
+<p id="id00739">Nous rentrâmes à l'hôtel vers les quatre heures; nous y retrouvâmes le
+capitaine, à qui nous demandâmes s'il avait pris part aux dévotions
+générales; mais le capitaine était trop bon Sicilien pour prier pour
+des Calabrais. D'ailleurs il prétendit que la masse des péchés qui
+se commettaient de Pestum à Reggio était si grande, que toutes les
+communautés religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un
+an, n'enlèveraient pas à chaque sujet continental de S. M. le roi de
+Naples la centième partie du temps qu'il avait à rester en purgatoire.</p>
+
+<p id="id00740">Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pécheurs nous ne
+pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mêmes, nous
+fixâmes au lendemain matin le moment de notre départ: en conséquence
+le capitaine partit à l'instant même, afin qu'en arrivant à San-Lucido
+nous trouvassions notre patente prête et que rien ne retardât notre
+départ.</p>
+
+<p id="id00741">Nous employâmes notre soirée à faire une visite au baron Mollo et une
+promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance
+de cette loi qu'on appelle l'hospitalité, qu'au milieu des malheurs de
+la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le
+baron Mollo ne nous avait pas négligés un seul instant, et s'était
+montré pour nous le même qu'il eût été dans les temps calmes et
+heureux.</p>
+
+<p id="id00742">Je voulus m'assurer par moi-même de l'influence qu'avait eue sur le
+futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la
+journée. Jadin désira faire la même expérience. J'avais mes notes
+à mettre en ordre, et lui ses dessins à achever, car, depuis une
+quinzaine de jours, nous étions si malheureux dans nos haltes que nous
+n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit,
+nous prîmes congé du baron Mollo; nous rentrâmes à l'hôtel et, pour
+mettre à exécution notre projet, nous nous assîmes chacun d'un côté de
+la table où nous dînions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son
+carton, et une montre entre nous deux pour ne point être surpris par
+la secousse.</p>
+
+<p id="id00743">La précaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivèrent
+sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous
+entendissions la moindre clameur. Comme deux heures était l'heure
+extrême, nous présumâmes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y
+aurait rien pour la nuit: en conséquence, nous nous couchâmes, et nous
+nous endormîmes bientôt dans notre sécurité.</p>
+
+<p id="id00744">Le lendemain, nous nous réveillâmes à la même place où nous nous
+étions couchés, ce qui ne nous était pas encore arrivé. Un instant
+après, notre hôte, à qui nous avions dit de venir régler son compte
+avec nous à huit heures, entra tout triomphant et nous annonça que,
+grâce aux flagellations et aux prières de la veille, les tremblements
+de terre avaient complètement cessé.</p>
+
+<p id="id00745">Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra.</p>
+
+<h2 id="id00746" style="margin-top: 4em">CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<h5 id="id00747">RETOUR.</h5>
+
+<p id="id00748" style="margin-top: 2em">A neuf heures nous prîmes congé avec une profonde reconnaissance de la
+locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'était par comparaison
+que nous en étions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que,
+malgré les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu,
+nous n'avions pris personnellement aucune part, c'était l'endroit de
+la terre où nous avions trouvé le plus complet repos. Peut-être aussi,
+au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgré tout
+ce que nous y avions souffert, à ces hommes si curieux à étudier dans
+leur rudesse primitive, et à cette terre si pittoresque à voir dans
+ses bouleversements éternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas
+sans un vif regret que nous nous éloignâmes de cette bonne ville si
+hospitalière au milieu de son malheur; et deux fois, après l'avoir
+perdue de vue, nous revînmes sur nos pas pour lui dire un dernier
+adieu.</p>
+
+<p id="id00749">A une lieue de Cosenza à peu près nous quittâmes la grande route pour
+nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage
+était d'une âpreté terrible, mais en même temps d'un caractère plein
+de grandeur et de pittoresque. La teinte rougeâtre des roches, leur
+forme élancée qui leur donnait l'apparence de clochers de granit,
+les charmantes forêts de châtaigniers que de temps en temps nous
+rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succédait aux
+orages et aux inondations des jours précédents, tout concourait à nous
+faire paraître le chemin un des plus heureusement accidentés que nous
+eussions faits.</p>
+
+<p id="id00750">Joignez à cela le récit de notre guide, qui nous raconta à cet endroit
+même une histoire que j'ai déjà publiée sous le titre des <i>Enfants de
+la Madone</i> et qu'on retrouvera dans les <i>Souvenirs d'Antony</i>; la vue
+de deux croix élevées à l'endroit où, l'année précédente, et trois
+mois auparavant, deux voyageurs avaient été assassinés, et l'on aura
+une idée de la rapidité avec lequelle s'écoulèrent les trois heures
+que dura notre course.</p>
+
+<p id="id00751">En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous
+trouvâmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhénienne tout
+étincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions
+s'élever comme un phare cet éternel Stromboli que nous n'arrivions
+jamais à perdre de vue, et que, malgré son air tranquille et la façon
+toute paterne avec laquelle il poussait sa fumée, je soupçonnai d'être
+pour quelque chose, avec son aïeul l'Etna et son ami le Vésuve, dans
+tous les tremblements que la Calabre venait d'éprouver: peut-être me
+trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il
+porte les fruits de sa mauvaise réputation.</p>
+
+<p id="id00752">A nos pieds était San-Lucido, et dans son port, pareil à un de
+ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des
+Tuileries, nous voyions se balancer notre élégant et gracieux
+speronare qui nous attendait.</p>
+
+<p id="id00753">Une heure après nous étions à bord.</p>
+
+<p id="id00754">C'était toujours un moment de bien-être suprême quand, après une
+certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des
+braves gens qui composaient notre équipage, et que du pont nous
+passions dans notre petite cabine si propre, et par conséquent si
+différente des localités siciliennes et calabraises que nous venions
+de visiter. Il n'y avait pas jusqu'à Milord qui ne fît une fête
+désordonnée à son ami Piétro, et qui ne lui racontât, par les
+gémissements les plus variés et les plus expressifs, toutes les
+tribulations qu'il avait éprouvées.</p>
+
+<p id="id00755">Au bout de dix minutes que nous fûmes à bord nous levâmes l'ancre. Le
+vent, qui venait du sud-est, était excellent aussi: à peine eûmes-nous
+ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de
+mer. Alors toute la journée nous rasâmes les côtes, suivant des yeux
+la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosités de ses rivages
+et dans tous les âpres accidents de ses montagnes. Nous passâmes
+successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le
+golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvâmes à
+la hauteur du cap Palinure. Nous recommandâmes à Nunzio de faire
+meilleure garde que le pilote d'Énée, afin de ne pas tomber comme lui
+à la mer avec son gouvernail, et nous nous endormîmes sur la foi des
+étoiles.</p>
+
+<p id="id00756">Le lendemain nous nous éveillâmes à la hauteur du cap Licosa et en vue
+des ruines de Pestum.</p>
+
+<p id="id00757">Il était convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre
+une heure ou deux près de ces magnifiques débris; mais au moment de
+débarquer nous éprouvâmes une double difficulté: la première en ce
+que l'on nous prit pour des cholériques qui apportions la peste des
+Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des
+contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés
+furent levées par l'inspection de nos passe-ports visés de Cosenza et
+par l'exhibition d'une piastre frappée à Naples, et nous pûmes enfin
+débarquer sur le rivage où Auguste, au dire de Suétone, était débarqué
+2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son
+temps déjà passaient pour des antiquités.</p>
+
+<p id="id00758">Un hémistiche de Virgile a illustré Pestum, comme un vers de Properce
+a flétri Baja. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspect de cette
+grande plaine si chaudement exposée aux rayons du soleil, qui, à la
+vue de ces beaux temples à la teinte dorée, ne réclame ces champs de
+roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres
+pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant
+l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente:
+le <i>Biferique rosaria Pæsti</i> n'est plus qu'un marais infect et
+fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double
+moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises.
+Quant à l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes
+filles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes
+qui habitent la métairie attenant aux temples aient un sexe quelconque
+et appartiennent même à l'espèce humaine.</p>
+
+<p id="id00759">Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de
+circonférence au plus, était autrefois le paradis des poètes, car ce
+n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de
+l'aurore, a visité ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y
+conduit Myscèle, fils d'Alémon, et qui lui fait voir Leucosie, et les
+plaines tièdes et embaumées de Pestum;[2] c'est Martial qui compare
+les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses
+prédécesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse,
+qui conduit au siége de la ville sainte le peuple adroit qui est
+né sur le sol où abondent les roses vermeilles et où les ondes
+merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui
+tombent dans son lit.[4]</p>
+
+<p id="id00760" style="margin-right: 0%; margin-left: 0%">[1] Vidi ego odorati victura rosaria Pæsti
+ Sub malutino cocta jacere noto.
+ Prop., liv. iv, <i>Élégie V</i>.</p>
+
+<p id="id00761">[2] Leucosiam petit tepidique rosaria Pæsti.<br/>
+
+       Ovide, liv. xv, vers 708.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00762">[3] Pæstanis rubeant æmula labbia rosis.<br/>
+
+       Martial, liv. iv.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00763">[4] Qui vi insieme venia la gente esperta<br/>
+
+       D'al suol che abbonda de vermiglie rose;<br/>
+
+       Là ve come si narro, e rami e fronde<br/>
+
+       Silaro impetra con mirabil' onde.<br/>
+
+       (Tasse, <i>Ger. lib.</i>, liv 1er, ch. XI.)<br/>
+</p>
+
+<p id="id00764" style="margin-top: 2em">Voici ce que nous raconte Hérodote l'historien-poète.</p>
+
+<p id="id00765">C'était sous le règne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie,
+royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens résolurent de se
+diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux
+fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet
+Tyrrhénus.</p>
+
+<p id="id00766">Cette division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait
+dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers. Le
+sort de l'exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec la portion du
+peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur
+les côtes de l'Ombrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes.</p>
+
+<p id="id00767">Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aïeule de Pestum.</p>
+
+<p id="id00768">Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le désespoir
+des archéologues, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur
+architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions
+chaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs
+cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses,
+oblongues, placées les unes au-dessus des autres et jointes sans
+ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un
+débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum,
+placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un
+bas-relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner
+le nom de <i>porte de la Sirène</i>: c'est un arc de quarante-six pieds de
+haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au
+nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est
+inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre
+à Cérés; quant au troisième, ne sachant à quel dieu en faire les
+honneurs, on l'a appelé la Basilique.</p>
+
+<p id="id00769">Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches
+qui règnent tout à l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze
+pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais
+encore, selon toute probabilité, le plus ancien de tous. Comme il est
+construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du
+Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres
+substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date
+à laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit.</p>
+
+<p id="id00770">Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le
+plus élégant. Sa forme es un carré long de cent pieds sur quarante;
+il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un
+entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de
+douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement et repose sans
+base sur le pavé.</p>
+
+<p id="id00771">La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination
+primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de
+large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes
+cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun
+seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau.</p>
+
+<p id="id00772">Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et
+comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je
+dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler.</p>
+
+<p id="id00773">Quelques jours avant notre arrivée, la foudre, jalouse sans doute de
+son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès; mais elle
+y avait à peu près perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire
+était de marquer son passage sur son front de granit en emportant
+quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme
+s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître
+toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait-elle
+plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on
+reconnaissait à l'interruption de cette belle couleur feuille-morte
+qui dorait le reste du bâtiment.</p>
+
+<p id="id00774">Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids
+d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a
+conservé son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que
+celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve,
+qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus
+du temps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Sele
+aujourd'hui.</p>
+
+<p id="id00775">Il était décidé que partout où nous mettrions le pied nous nous
+heurterions à quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les
+acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous
+les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme
+de Salerne à Pestum quelque temps avant la visite que nous y fîmes
+nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui
+demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune
+résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé,
+allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperçut une
+chaîne d'or au cou de l'Anglaise: il étendit la main pour la prendre;
+l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et
+repoussa violemment le bandit, lequel riposta à cette bourrade par un
+coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt.</p>
+
+<p id="id00776">Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que
+l'on ne vînt au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans
+faire aucun mal à mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva évanouie
+sur le corps de son mari.</p>
+
+<p id="id00777">Il était trois heures à peu près lorsque nous prîmes congé des ruines
+de Pestum. Comme pour débarquer nos marins furent obligés de nous
+prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque, nous y étions
+arrivés Jadin et moi à bon port, et il n'y avait plus que le capitaine
+à transporter, lorsque dans le transport le pied manqua à Pietro,
+qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine
+par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au fond,
+le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poignée de
+gravier qu'il leur jeta à la figure. Au reste, il était si bon garçon
+qu'il fut le premier à rire de cet accident, et à donner ainsi toute
+liberté à l'équipage, qui avait grande envie d'en faire autant.</p>
+
+<p id="id00778">Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher. J'avais jugé
+plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino
+que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer
+bien autrement les yeux que la petite voiture populaire à laquelle je
+comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais
+sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à M. Alex. Dumas, sous
+les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il
+voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.</p>
+
+<p id="id00779">Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il
+eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre
+d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon
+entrée; humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon
+speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des
+plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine,
+mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La
+patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu'à six heures
+et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut
+impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à
+toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ
+au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous à notre
+capitaine, qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vittoria, où nous
+étions descendus trois mois auparavant.</p>
+
+<p id="id00780">Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne
+réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à
+la science arabe qui s'y était réfugiée, n'est plus aujourd'hui qu'une
+espèce d'école destinée à l'étude des sciences exactes, et où quelques
+élèves en médecine apprennent tant bien que mal à tuer leur prochain.
+Quant à son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une
+inscription que l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être
+de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais
+aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il
+cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous,
+viennent faire un pèlerinage à la tombe de Grégoire-le-Grand, ou par
+quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni.</p>
+
+<p id="id00781">C'est à l'église de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul
+pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saint.
+Après sa longue lutte avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se
+réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles,
+qui, à douze cents ans de distance, font le pendant de celles de
+Brutus.—J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi
+je meurs en exil: <i>Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea
+morior in exilio.</i></p>
+
+<p id="id00782">Une chapelle est consacrée à ce grand homme, dont la mémoire, à peu de
+chose près, est parvenue à détrôner saint Matthieu, et s'est emparé de
+toute l'église comme elle a fait du reste du monde. Il est
+représenté debout sur son tombeau, dernière allusion de l'artiste à
+l'inébranlable constance de ce Napoléon du pontificat.</p>
+
+<p id="id00783">A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui,
+par un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être enterré,
+mort, près de celui dont, vivant, il avait été le constant admirateur.</p>
+
+<p id="id00784">Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une
+cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs
+qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha
+de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de
+Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un
+trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ.</p>
+
+<p id="id00785">Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une
+maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et
+en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne
+l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.</p>
+
+<p id="id00786">Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité;
+mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur
+la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions
+comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur
+épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II,
+qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape
+Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il
+montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de
+son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour
+de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne
+tracée, il dit:—Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la
+parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant
+de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du
+rocher où s'assit Grégoire-le-Grand.</p>
+
+<p id="id00787">Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et
+fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus
+tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical.</p>
+
+<p id="id00788">En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre
+speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des
+moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture,
+fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusquà la
+Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied
+pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec
+Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé
+de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal
+pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous
+remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de
+Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi.</p>
+
+<p id="id00789">Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive,
+ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses
+roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par
+mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup
+d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace
+comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps
+de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi
+est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets
+de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie
+d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons
+de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur,
+puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne
+lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le
+ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le
+ver le ronge.</p>
+
+<p id="id00790">En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi.</p>
+
+<p id="id00791">En 1135 on y trouve les <i>Pandectes</i> de Justinien.</p>
+
+<p id="id00792">En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.</p>
+
+<p id="id00793">Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.</p>
+
+<p id="id00794">Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe
+de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit
+coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses
+grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui
+se pétrisse de Chambéry à Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna.</p>
+
+<p id="id00795">Entre ses cascades est une fonderie où l'on fabrique le fer qui se
+tire de l'île d'Elbe, cet autre royaume déchu, qui ne subsistera dans
+l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal à un géant.</p>
+
+<p id="id00796">C'est à Atrani, petit village situé à quelques centaines de pas
+d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation
+familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce
+souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des
+monuments les plus curieux que présente l'Italie: ce sont les
+bas-reliefs en bronze des portes de l'église de San-Salvatore, et qui
+datent de 1087, époque où la république d'Amalfi était arrivée à son
+apogée. Ces portes, consacrées à saint Sébastien, furent commandées
+par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son âme: <i>pro mercede
+animæ suæ</i>. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait
+mis l'âme du seigneur Pantaleone en état de péché mortel, on l'avait
+oublié, en songeant sans doute que, quel qu'il fût, il était dignement
+racheté.</p>
+
+<p id="id00797">Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème
+de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on
+nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place
+du Marché-Neuf à Naples, pour donner quelques détails inconnus,
+peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours,
+insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies
+comme un tyran, apothéosé comme un grand homme et révéré comme un
+saint.</p>
+
+<p id="id00798">Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est
+un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama
+admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi,
+lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui
+appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous
+attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine,
+qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que
+nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous
+qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille
+ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi
+remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt à danser une tarentelle à
+notre honneur. C'était la première fois que nous le voyions se livrer
+à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni le
+soir du fameux tremblement de terre.</p>
+
+<p id="id00799">Au reste, par une de ces singularités inexplicables qui se
+représentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources
+de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers
+souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces
+montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une
+légère secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, située à moitié
+chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée.</p>
+
+<p id="id00800">Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un
+guide: deux jeunes pâtres gardaient quelques chèvres au pied d'une
+église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous
+la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à
+la générosité de nos excellences, se mit à trotter devant nous sur le
+chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait
+d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin
+nous arrivâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se
+dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin;
+deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri,
+qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la
+législation.</p>
+
+<p id="id00801">En récompense de sa peine notre guide reçut la somme de cinq carlins;
+à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de
+beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne
+s'était vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la
+tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello.</p>
+
+<p id="id00802">Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui,
+moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples.
+Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du
+royaume des Deux-Sielles, une des conditions du traité fut qu'à moitié
+chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata, nous trouverions un
+cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands
+dieux qu'il possédais justement à cet endroit une écurie où nous
+trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous
+recûmes ses arrhes.</p>
+
+<p id="id00803">Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la
+France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui
+donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché
+meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils
+partissent. C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de
+cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Salerne à Gaete, sous
+le nom de <i>calessino</i>, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans
+aucun lieu du monde.</p>
+
+<p id="id00804">Le calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son
+inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espèce de
+tilbury peint de couleurs vives et dont le siége a la forme d'une
+grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un
+fauteuil. Quand le calessino touchait à son enfance, le propriétaire
+primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait à cette palette et
+conduisait lui-même: voilà, du moins, ce que semblent m'indiquer
+les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du
+calessino.</p>
+
+<p id="id00805">Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie
+d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cheval, et sans avoir rien
+changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au
+plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine,
+au ventre arrondi et à la face rubiconde, occupe le centre de
+l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au
+milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière
+le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher
+conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de
+l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche
+nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne
+de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du
+soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants,
+frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher
+se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois
+lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un
+caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette
+au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides
+aspirants, cicerone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à
+la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet
+suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues,
+quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se
+plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq à huit
+ans, qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de
+quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice,
+paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de
+quinze: calculez et vous aurez votre compte.</p>
+
+<p id="id00806">Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand
+galop.</p>
+
+<p id="id00807">Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses désagréments:
+parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout
+son chargement sur un des bas-côtés de la route.</p>
+
+<p id="id00808">Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relève,
+on le tâte, on s'informe s'il n'a rien de cassé; et lorsqu'on est
+rassuré sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le
+cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et
+les gamins d'eux-mêmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en
+inquiète, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans
+cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres.</p>
+
+<p id="id00809">C'était dans une machine de ce genre que nous devions opérer notre
+voyage de la Cava à Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions
+tenir, Jadin et moi, sur le siége, le cocher devait, comme d'habitude,
+se tenir derrière nous, et Milord se coucher à nos pieds.</p>
+
+<p id="id00810">De plus, et pour surcroît de précaution, nous devions, comme nous
+l'avons dit, changer de cheval à Torre dell'Annunziata; c'étaient
+les conventions faites, du moins, et pour répondre de l'exécution
+desquelles le cocher nous avait donné des arrhes.</p>
+
+<p id="id00811">A sept heures, heure indiquée, le calessino était à la porte de
+l'hôtel. Il n'y avait rien à dire pour l'exactitude: d'un autre côté,
+le siége était vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval,
+qui ne pouvait croire à une pareille bonne fortune, secouait ses
+grelots d'un air de joie mêlé de doute. Nous montâmes, Jadin, moi et
+Milord; nous prîmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit
+entendre un petit roulement de lèvres, pareil à celui dont le chasseur
+se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partîmes comme le
+vent.</p>
+
+<p id="id00812">Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquiétude: il se passait
+immédiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait
+pas naturel. Bientôt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un
+froncement de lèvres qui découvrait ses deux mâchoires depuis les
+premières canines jusqu'aux dernières molaires: c'était un signe
+auquel il n'y avait pas à se tromper; aussi, presque aussitôt, Milord
+fit une volte. Mais, à notre grand étonnement, il tourna sur lui-même
+comme sur un pivot: sa queue était passée à travers la natte qui
+formait le plancher du calessino, et une force supérieure l'empêchait
+de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle,
+d'ordinaire, il était fort jaloux. Des éclats de rire, qui suivirent
+immédiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent à qui
+il avait affaire. Nous avions négligé de visiter le filet qui pendait
+au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait à la porte, il
+s'était rempli de son chargement ordinaire.</p>
+
+<p id="id00813">Jadin était furieux de l'humiliation que venait d'éprouver Milord;
+mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les
+enfants jusqu'à moi. Seulement, on s'arrêta et on fit des conditions
+avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur
+filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs à l'endroit
+de Milord. Le traité conclu, nous repartîmes au galop.</p>
+
+<p id="id00814">Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre
+cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous
+retournâmes, et nous vîmes une seconde tête au-dessus de son épaule:
+c'était celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment
+où nous nous étions arrêtés pour profiter de l'occasion qui se
+présentait, de revenir jusqu'à Naples avec nous. Notre premier
+mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gêne et de le prier de
+descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait,
+d'un ton si câlin, souhaité le bonjour à nos excellences, que nous
+ne pouvions pas répondre à cette politesse par un affront; nous le
+laissâmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanité, mais en
+recommandant au cocher de borner là sa libéralité.</p>
+
+<p id="id00815">Un peu au delà de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous
+demandant si nous ne nous arrêtions pas à Pompéia, et en nous offrant
+de nous en faire les honneurs. Nous le remerciâmes de sa proposition
+obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre
+directement à Naples, nous l'invitâmes à aller offrir ses services à
+d'autres qu'à nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restât où
+il était jusqu'à Pompéia. La demande était trop peu ambitieuse pour
+que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard.
+Seulement, arrivé à Pompéia, il nous dit, qu'en y réfléchissant bien,
+c'était à Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre
+permission il ne nous quitterait que là. Nous eussions perdu tout le
+mérite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout.
+La permission fut étendue jusqu'à Torre dell'Annunziata.</p>
+
+<p id="id00816">A Torre dell'Annunziata nous nous arrêtâmes, comme la chose était
+convenue, pour déjeuner et pour changer de cheval. Nous déjeunâmes
+d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation
+à l'huile épouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit était
+assaisonné; puis nous appelâmes notre cocher, qui se rendit à notre
+invitation de l'air le plus dégagé du monde. Nous ne doutions donc pas
+que nous ne pussions nous remettre immédiatement en route, lorsqu'il
+nous annonça, toujours avec son même air riant, qu'il ne savait
+pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouvé à Torre
+dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il
+est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien,
+et que le cheval ne se serait pas plutôt reposé une heure, que nous
+repartirions plus vite que nous n'étions venus. Au reste, l'accident,
+nous assurait-il, était des plus heureux, puisqu'il nous offrait une
+occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, à son avis,
+les plus curieuses du royaume de Naples.</p>
+
+<p id="id00817">Nous nous serions fâchés que cela n'aurait avancé à rien. D'ailleurs,
+il faut le dire, il n'y a pas de peuple à l'endroit duquel la colère
+soit plus difficile qu'à l'endroit du peuple de Naples; il est si
+grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher
+dispute à polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui
+abandonnâmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis
+nous passâmes à l'écurie, où nous fîmes donner devant nous double
+ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous
+venions de recevoir, nous nous mîmes en quête des curiosités de Torre
+dell'Annunziata.</p>
+
+<p id="id00818">Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-même.
+Ainsi nommé d'une chapelle érigée en 1319 et d'une tour que fit élever
+Alphonse I'er, il fut brûlé je ne sais combien de fois par la lave du
+Vésuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebâti toujours à la
+même place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances
+de destruction, le roi Charles III y établit une fabrique de
+poudre; si bien qu'à la dernière irruption les pauvres diables qui
+l'habitaient, placés entre le volcan de Dieu et celui des hommes,
+manquèrent à la fois de brûler et de sauter, ce qui, grâce à la
+prévoyance de leur souverain, offrait du moins à leur mort une
+variante que les autres n'avaient point.</p>
+
+<p id="id00819">Le seul monument de Torre dell'Annunziata, à part celui qui lui a fait
+donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa
+coquette église de Saint-Martin, véritable bonbonnière à la manière de
+Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux
+qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du
+cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrêté par la mort, n'eut
+pas le temps de terminer la toile de la Nativité qu'il peignait pour
+le maître-autel.</p>
+
+<p id="id00820">Au-dessus de la porte est la fameuse Déposition de la croix par
+Stanzioni, laquelle doit sa réputation plus encore à la jalousie
+qu'elle inspira à l'Espagnolet qu'à son mérite réel. Cette jalousie
+était telle, que ce dernier, ayant donné aux moines à qui elle
+appartenait le conseil de la nettoyer, mêla à l'eau dont ils se
+servirent une substance corrosive qui la brûla en plusieurs endroits.
+Stanzioni aurait pu réparer cet accident, les moines désolés l'en
+supplièrent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache à
+la vie de son rival.</p>
+
+<p id="id00821">Au reste, c'était une chose curieuse que ces haines de peintre à
+peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin
+et Barroccio meurent empoisonnés; deux élèves de Geni, élève du Guide,
+attirés sur une galère, disparaissent sans que jamais on ait pu
+apprendre ce qu'ils étaient devenus; le Guide et le chevalier
+d'Arpino, menacés d'une mort violente, sont obligés de s'enfuir de
+Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut
+la vie à la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au
+couteau de chasse qu'il portait au côté.</p>
+
+<p id="id00822">Il est vrai aussi que c'était le temps des chefs-d'œuvre.</p>
+
+<p id="id00823">En revenant à l'hôtel, nous retrouvâmes notre calessino attelé: le
+pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration
+d'avoine, mais sa charge s'était augmentée de deux lazzaronis et d'un
+second gamin.</p>
+
+<p id="id00824">Nous vîmes qu'il était inutile dé protester contre l'envahissement, et
+nous résolûmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y
+opposer. En arrivant à Resina nous étions au complet, et rien ne nous
+manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas même la
+nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la
+double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point
+empêché notre cheval d'aller toujours au galop.</p>
+
+<p id="id00825">A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur
+de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le
+plus de bruit sur la surface de la terre: ses églises sont pleines
+de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonnés de grelots, ses
+lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout
+cela sonne, tinte, crie éternellement. La nuit même, aux heures où
+toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose
+qui remue, s'agite et frémit à Naples. De temps en temps une voix
+puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vésuve
+qui gronde et qui prend part au concert éternel; mais quelques efforts
+qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus
+terrible et plus menaçant mêlé à tous ces bruits.</p>
+
+<p id="id00826">Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'était jointe à nous,
+oubliant de nous dire adieu comme elle avait oublié de nous dire
+bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'eût point sa
+part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la
+Maddalena, les deux gamins sautèrent à bas des brancards; à la
+fontaine des Carmes, nous nous arrêtâmes pour laisser descendre la
+nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissèrent
+couler à terre; à Mergellina, notre pêcheur disparut. En arrivant
+à l'hôtel, nous croyons n'être plus possesseurs que des enfants du
+filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vîmes que le filet
+était vide. Grâce à nous, chacun était arrivé à sa destination.</p>
+
+<p id="id00827">Grâce à notre équipage et à notre suite, on n'avait pas fait attention
+à nous, et nous étions rentrés à Naples sans qu'on nous eût même
+demandé nos passe-ports.</p>
+
+<p id="id00828">Comme à notre première arrivée, nous descendîmes à l'hôtel de la
+Vittoria, le meilleur et le plus élégant de Naples, situé à la fois
+sur Chiaja et sur la mer; et le même soir, au clair de la lune, nous
+crûmes reconnaître notre speronare, qui se balançait à l'ancre à cent
+pas de nos fenêtres.</p>
+
+<p id="id00829">Nous ne nous étions pas trompés: le lendemain, à peine étions-nous
+levés qu'on nous annonça que le capitaine nous attendait accompagné de
+tout son équipage. Le moment était venu de nous séparer de nos braves
+matelots.</p>
+
+<p id="id00830">Il faut avoir vécu pendant trois mois isolés sur la mer et d'une vie
+qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le
+capitaine au navire, le passager à l'équipage. Quoique nos sympathies
+se fussent principalement fixées sur le capitaine, sur Nunzio, sur
+Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du départ étaient
+devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en
+recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me
+pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignité,
+je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons
+pas revus, et peut-être ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on
+leur parle de nous, qu'on s'informe auprès d'eux des deux voyageurs
+français qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'année 1835, et je
+suis sûr que notre souvenir sera aussi présent à leur cœur que leur
+mémoire est présente à notre esprit.</p>
+
+<p id="id00831">Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue
+de Naples à Messine sous l'invocation de la <i>Madone du pied de la
+grotte.</i></p>
+
+<h2 id="id00832" style="margin-top: 4em">FIN DU SECOND VOLUME.</h2>
+
+<h5 id="id00833">TABLE DES CHAPITRES.</h5>
+
+<p id="id00834"> * * * * *</p>
+
+<p id="id00835">Chap. X. Le prophète</p>
+
+<p id="id00836"> XI. Térence le tailleur</p>
+
+<p id="id00837"> XII. Le Pizzo</p>
+
+<p id="id00838"> XIII. Maïda</p>
+
+<p id="id00839"> XIV. Bellini</p>
+
+<p id="id00840"> XV. Cosenza</p>
+
+<p id="id00841"> XVI. Terre Moti</p>
+
+<p id="id00842"> XVII. Retour</p>
+
+<p id="id00843" style="margin-top: 5em">*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CAPITAINE ARENA ***</p>
+
+<p id="id00844">This file should be named 8692-8.txt or 8692-8.zip</p>
+
+<p id="id00845">Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.</p>
+
+<p id="id00846">We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.</p>
+
+<p id="id00847">Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.</p>
+
+<p id="id00848">Most people start at our Web sites at:
+https://gutenberg.org or
+http://promo.net/pg</p>
+
+<p id="id00849">These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).</p>
+
+<p id="id00850" style="margin-top: 2em">Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.</p>
+
+<p id="id00851">http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or<br/>
+
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05<br/>
+</p>
+
+<p id="id00852">Or /etext04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92,
+91 or 90</p>
+
+<p id="id00853">Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.</p>
+
+<p id="id00854" style="margin-top: 2em">Information about Project Gutenberg (one page)</p>
+
+<p id="id00855">We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.</p>
+
+<p id="id00856">The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.</p>
+
+<p id="id00857">Here is the briefest record of our progress (* means estimated):</p>
+
+<p id="id00858">eBooks Year Month</p>
+
+<p id="id00859">    1 1971 July<br/>
+
+   10 1991 January<br/>
+
+  100 1994 January<br/>
+
+ 1000 1997 August<br/>
+
+ 1500 1998 October<br/>
+
+ 2000 1999 December<br/>
+
+ 2500 2000 December<br/>
+
+ 3000 2001 November<br/>
+
+ 4000 2001 October/November<br/>
+
+ 6000 2002 December*<br/>
+
+ 9000 2003 November*<br/>
+
+10000 2004 January*<br/>
+</p>
+
+<p id="id00860" style="margin-top: 2em">The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.</p>
+
+<p id="id00861">We need your donations more than ever!</p>
+
+<p id="id00862">As of February, 2002, contributions are being solicited from people<br/>
+
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,<br/>
+
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,<br/>
+
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,<br/>
+
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New<br/>
+
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,<br/>
+
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South<br/>
+
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West<br/>
+
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.<br/>
+</p>
+
+<p id="id00863">We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.</p>
+
+<p id="id00864">As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.</p>
+
+<p id="id00865">In answer to various questions we have received on this:</p>
+
+<p id="id00866">We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.</p>
+
+<p id="id00867">While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.</p>
+
+<p id="id00868">International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.</p>
+
+<p id="id00869">Donations by check or money order may be sent to:</p>
+
+<p id="id00870" style="margin-right: 1%; margin-left: 1%"> PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION
+ 809 North 1500 West
+ Salt Lake City, UT 84116</p>
+
+<p id="id00871">Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.</p>
+
+<p id="id00872">The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.</p>
+
+<p id="id00873">We need your donations more than ever!</p>
+
+<p id="id00874">You can get up to date donation information online at:</p>
+
+<p id="id00875">https://www.gutenberg.org/donation.html<br/>
+</p>
+
+<p id="id00876" style="margin-top: 2em">***</p>
+
+<p id="id00877">If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:</p>
+
+<p id="id00878">Michael S. Hart &lt;hart@pobox.com&gt;</p>
+
+<p id="id00879">Prof. Hart will answer or forward your message.</p>
+
+<p id="id00880">We would prefer to send you information by email.</p>
+
+<p id="id00881" style="margin-top: 2em">**The Legal Small Print**</p>
+
+<p id="id00882" style="margin-top: 2em">(Three Pages)</p>
+
+<p id="id00883">***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.</p>
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+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
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+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
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+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.</p>
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+any commercial products without permission.</p>
+
+<p id="id00887">To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
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+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
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+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.</p>
+
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+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
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+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.</p>
+
+<p id="id00890">THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.</p>
+
+<p id="id00891">Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.</p>
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+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.</p>
+
+<p id="id00893">DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:</p>
+
+<p id="id00894">[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:</p>
+
+<p id="id00895"> [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR</p>
+
+<p id="id00896"> [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR</p>
+
+<p id="id00897"> [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).</p>
+
+<p id="id00898">[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.</p>
+
+<p id="id00899" style="margin-right: 0%; margin-left: 0%">[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.</p>
+
+<p id="id00900">WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.</p>
+
+<p id="id00901">The Project gratefully accepts contributions of money, time,<br/>
+
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.<br/>
+
+Money should be paid to the:<br/>
+
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."<br/>
+</p>
+
+<p id="id00902">If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com</p>
+
+<p id="id00903">[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]</p>
+
+<p id="id00904">*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*</p>
+
+</body>
+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #8692 (https://www.gutenberg.org/ebooks/8692)
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