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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/8524-8.txt b/8524-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d323ee9 --- /dev/null +++ b/8524-8.txt @@ -0,0 +1,10397 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'Île Des Pingouins, by Anatole France + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Île Des Pingouins + +Author: Anatole France + +Posting Date: March 2, 2011 [EBook #8524] +Release Date: July, 2005 +[This file was first posted on July 19, 2003] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DES PINGOUINS *** + + + + +Produced by Juliet Sutherland, Tonya Allen, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + +ANATOLE FRANCE + +DE L'ACADEMIE FRANÇAISE + +L'ILE DES PINGOUINS + +PARIS + +1908 + + + + +PRÉFACE + + +Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma +vie n'a qu'un objet. Elle est tendue tout entière vers l'accomplissement +d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins. J'y travaille +assidument, sans me laisser rebuter par des difficultés fréquentes et +qui, parfois, semblent insurmontables. + +J'ai creusé la terre pour y découvrir les monuments ensevelis de ce +peuple. Les premiers livres des hommes furent des pierres. J'ai étudié +les pierres qu'on peut considérer comme les annales primitives des +Pingouins. J'ai fouillé sur le rivage de l'océan un tumulus inviolé; j'y +ai trouvé, selon la coutume, des haches de silex, des épées de bronze, +des monnaies romaines et une pièce de vingt sous à l'effigie de Louis- +Philippe 1er, roi des Français. + +Pour les temps historiques, la chronique de Johannès Talpa, religieux du +monastère de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvai +d'autant plus abondamment qu'on ne découvre point d'autre source de +l'histoire pingouine dans le haut moyen âge. + +Nous sommes plus riches à partir du XIIIe siècle, plus riches et non +plus heureux. Il est extrêmement difficile d'écrire l'histoire. On ne +sait jamais au juste comment les choses se sont passées; et l'embarras +de l'historien s'accroît avec l'abondance des documents. Quand un fait +n'est connu que par un seul témoignage, on l'admet sans beaucoup +d'hésitation. Les perplexités commencent lorsque les événements sont +rapportés par deux ou plusieurs témoins; car leurs témoignages sont +toujours contradictoires et toujours inconciliables. + +Sans doute les raisons scientifiques de préférer un témoignage à un +autre sont parfois très fortes. Elles ne le sont jamais assez pour +l'emporter sur nos passions, nos préjugés, nos intérêts, ni pour vaincre +cette légèreté d'esprit commune à tous les hommes graves. En sorte que +nous présentons constamment les faits d'une manière intéressée ou +frivole. + +J'allai confier à plusieurs savants archéologues et paléographes de mon +pays et des pays étrangers les difficultés que j'éprouvais à composer +l'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mépris. Ils me regardèrent +avec un sourire de pitié qui semblait dire: «Est-ce que nous écrivons +l'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'un +document, la moindre parcelle de vie ou de vérité? Nous publions les +textes purement et simplement. Nous nous en tenons à la lettre. La +lettre est seule appréciable et définie. L'esprit ne l'est pas; les +idées sont des fantaisies. Il faut être bien vain pour écrire +l'histoire: il faut avoir de l'imagination.» + +Tout cela était dans le regard et le sourire de nos maîtres en +paléographie, et leur entretien me décourageait profondément. Un jour +qu'après une conversation avec un sigillographe éminent, j'étais plus +abattu encore que d'habitude, je fis soudain cette réflexion, je pensai: + +«Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entièrement +disparue. On en conserve cinq ou six à l'Académie des sciences morales. +Ils ne publient pas de textes; ils écrivent l'histoire. Ils ne me diront +pas, ceux-là, qu'il faut être vain pour se livrer à ce genre de travail. + +Cette idée releva mon courage. + +Le lendemain (comme on dit, ou l'_en demain_, comme on devrait +dire), je me présentai chez l'un d'eux, vieillard subtil. + +--Je viens, monsieur, lui dis-je, vous demander les conseils de votre +expérience. Je me donne grand mal pour composer une histoire, et je +n'arrive à rien. + +Il me répondit en haussant les épaules: + +--À quoi bon, mon pauvre monsieur, vous donner tant de peine, et +pourquoi composer une histoire, quand vous n'avez qu'à copier les plus +connues, comme c'est l'usage? Si vous avez une vue nouvelle, une idée +originale, si vous présentez les hommes et les choses sous un aspect +inattendu, vous surprendrez le lecteur. Et le lecteur n'aime pas à être +surpris. Il ne cherche jamais dans une histoire que les sottises qu'il +sait déjà. Si vous essayez de l'instruire, vous ne ferez que l'humilier +et le fâcher. Ne tentez pas de l'éclairer, il criera que vous insultez à +ses croyances. + +»Les historiens se copient les uns les autres. Ils s'épargnent ainsi de +la fatigue et évitent de paraître outrecuidants. Imitez-les et ne soyez +pas original. Un historien original est l'objet de la défiance, du +mépris et du dégoût universels. + +»Croyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, que je serais considéré, honoré +comme je suis, si j'avais mis dans mes livres d'histoire des nouveautés? +Et qu'est-ce que les nouveautés? Des impertinences. + +Il se leva. Je le remerciai de son obligeance et gagnai la porte, il me +rappela: + +--Un mot encore. Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, ne +négligez aucune occasion d'y exalter les vertus sur lesquelles reposent +les sociétés: le dévouement à la richesse, les sentiments pieux, et +spécialement la résignation du pauvre, qui est le fondement de l'ordre. +Affirmez, monsieur, que les origines de la propriété, de la noblesse, de +la gendarmerie seront traitées dans votre histoire avec tout le respect +que méritent ces institutions. Faites savoir que vous admettez le +surnaturel quand il se présente. À cette condition, vous réussirez dans +la bonne compagnie. + +J'ai médité ces judicieuses observations et j'en ai tenu le plus grand +compte. + +Je n'ai pas à considérer ici les pingouins avant leur métamorphose. Ils +ne commencent à m'appartenir qu'au moment où ils sortent de la zoologie +pour entrer dans l'histoire et dans la théologie. Ce sont bien des +pingouins que le grand saint Maël changea en hommes, encore faut-il s'en +expliquer, car aujourd'hui le terme pourrait prêter à la confusion. + +Nous appelons pingouin, en français, un oiseau des régions arctiques +appartenant à la famille des alcidés; nous appelons manchot le type des +sphéniscidés, habitant les mers antarctiques. Ainsi fait, par exemple, +M. G. Lecointe, dans sa relation du voyage de la _Belgica_ [Note: +G. Lecointe, _Au pays des manchots_. Bruxelles, 1904, in-8°.]: «De +tous les oiseaux qui peuplent le détroit de Gerlache, dit-il, les +manchots sont certes les plus intéressants. Ils sont parfois désignés, +mais improprement, sous le nom de pingouins du sud.» Le docteur J.-B. +Charcot affirme au contraire que les vrais et les seuls pingouins sont +ces oiseaux de l'antarctique, que nous appelons manchots, et il donne +pour raison qu'ils reçurent des Hollandais, parvenus, en 1598, au cap +Magellan, le nom de _pinguinos_, à cause sans doute de leur +graisse. Mais si les manchots s'appellent pingouins, comment +s'appelleront désormais les pingouins? Le docteur J.-B. Charcot ne nous +le dit pas et il n'a pas l'air de s'en inquiéter le moins du monde +[Note: J.-B. Charcot, _Journal de l'expédition antarctique +française_ 1903, 1905. Paris, in-8°.]. + +Eh bien! que ses manchots deviennent ou redeviennent pingouins, c'est à +quoi il faut consentir. + +En les faisant connaître il s'est acquis le droit de les nommer. Du +moins qu'il permette aux pingouins septentrionaux de rester pingouins. +Il y aura les pingouins du Sud et ceux du Nord, les antarctiques et les +arctiques, les alcidés ou vieux pingouins et les sphéniscidés ou anciens +manchots. Cela embarrassera peut-être les ornithologistes soucieux de +décrire et de classer les palmipèdes; ils se demanderont, sans doute, si +vraiment un même nom convient à deux familles qui sont aux deux pôles +l'une de l'autre et diffèrent par plusieurs endroits, notamment le bec, +les ailerons et les pattes. Pour ce qui est de moi, je m'accommode fort +bien de cette confusion. Entre mes pingouins et ceux de M. J.-B. +Charcot, quelles que soient les dissemblances, les ressemblances +apparaissent plus nombreuses et plus profondes. Ceux-ci comme ceux-là se +font remarquer par un air grave et placide, une dignité comique, une +familiarité confiante, une bonhomie narquoise, des façons à la fois +gauches et solennelles. Les uns et les autres sont pacifiques, abondants +en discours, avides de spectacles, occupés des affaires publiques et, +peut-être, un peu jaloux des supériorités. + +Mes hyperboréens ont, à vrai dire, les ailerons, non point squameux, +mais couverts de petites pennes; bien que leurs jambes soient plantées +un peu moins en arrière que celles des méridionaux ils marchent de même, +le buste levé la tête haute, en balançant le corps d'une aussi digne +façon et leur bec sublime (_os sublime_) n'est pas la moindre cause +de l'erreur où tomba l'apôtre, quand il les prit pour des hommes. + + * * * * * + +Le présent ouvrage appartient, je dois le reconnaître, au genre de la +vieille histoire, de celle qui présente la suite des événements dont le +souvenir s'est conservé, et qui indique, autant que possible, les causes +et les effets; ce qui est un art plutôt qu'une science. On prétend que +cette manière de faire ne contente plus les esprits exacts et que +l'antique Clio passe aujourd'hui pour une diseuse de sornettes. Et il +pourra bien y avoir, à l'avenir, une histoire plus sûre, une histoire +des conditions de la vie, pour nous apprendre ce que tel peuple, à telle +époque, produisit et consomma dans tous les modes de son activité. Cette +histoire sera, non plus un art, mais une science, et elle affectera +l'exactitude qui manque à l'ancienne. Mais, pour se constituer, elle a +besoin d'une multitude de statistiques qui font défaut jusqu'ici chez +tous les peuples et particulièrement chez les Pingouins. Il est possible +que les nations modernes fournissent un jour les éléments d'une telle +histoire. En ce qui concerne l'humanité révolue, il faudra toujours se +contenter, je le crains, d'un récit à l'ancienne mode. L'intérêt d'un +semblable récit dépend surtout de la perspicacité et de la bonne foi du +narrateur. + +Comme l'a dit un grand écrivain d'Alca, la vie d'un peuple est un tissu +de crimes, de misères et de folies. Il n'en va pas autrement de la +Pingouinie que des autres nations; pourtant son histoire offre des +parties admirables, que j'espère avoir mises sous un bon jour. + +Les Pingouins restèrent longtemps belliqueux. Un des leurs, Jacquot le +Philosophe, a dépeint leur caractère dans un petit tableau de moeurs que +je reproduis ici et que, sans doute, on ne verra pas sans plaisir: + +«Le sage Gratien parcourait la Pingouinie au temps des derniers +Draconides. Un jour qu'il traversait une fraîche vallée où les cloches +des vaches tintaient dans l'air pur, il s'assit sur un banc au pied d'un +chêne, près d'une chaumière. Sur le seuil une femme donnait le sein à un +enfant; un jeune garçon jouait avec un gros chien; un vieillard aveugle, +assis au soleil, les lèvres entr'ouvertes, buvait la lumière du jour. + +»Le maître de la maison, homme jeune et robuste, offrit à Gratien du +pain et du lait. + +»Le philosophe marsouin ayant pris ce repas agreste: + +»--Aimables habitants d'un pays aimable, je vous rends grâces, dit-il. +Tout respire ici la joie, la concorde et la paix. + +»Comme il parlait ainsi, un berger passa en jouant une marche sur sa +musette. + +»--Quel est cet air si vif? demanda Gratien. + +»--C'est l'hymne de la guerre contre les Marsouins, répondit le paysan. +Tout le monde le chante ici. Les petits enfants le savent avant que de +parler. Nous sommes tous de bons Pingouins. + +»--Vous n'aimez pas les Marsouins? + +»--Nous les haïssons. + +»--Pour quelle raison les haïssez-vous? + +»--Vous le demandez? Les Marsouins ne sont-ils pas les voisins des +Pingouins? + +»--Sans doute. + +»--Eh bien, c'est pour cela que les Pingouins haïssent les Marsouins. + +»--Est-ce une raison? + +»--Certainement. Qui dit voisins dit ennemis. Voyez le champ qui touche +au mien. C'est celui de l'homme que je hais le plus au monde. Après lui +mes pires ennemis sont les gens du village qui grimpe sur l'autre +versant de la vallée, au pied de ce bois de bouleaux. Il n'y a dans +cette étroite vallée, fermée de toutes parts, que ce village et le mien: +ils sont ennemis. Chaque fois que nos gars rencontrent ceux d'en face, +ils échangent des injures et des coups. Et vous voulez que les Pingouins +ne soient pas les ennemis des Marsouins! Vous ne savez donc pas ce que +c'est que le patriotisme? Pour moi, voici les deux cris qui s'échappent +de ma poitrine: «Vivent les Pingouins! Mort aux Marsouins!» + +Durant treize siècles, les Pingouins firent la guerre à tous les peuples +du monde, avec une constante ardeur et des fortunes diverses. Puis en +quelques années ils se dégoûtèrent de ce qu'ils avaient si longtemps +aimé et montrèrent pour la paix une préférence très vive qu'ils +exprimaient avec dignité, sans doute, mais de l'accent le plus sincère. +Leurs généraux s'accommodèrent fort bien de cette nouvelle humeur; toute +leur armée, officiers, sous-officiers et soldats, conscrits et vétérans, +se firent un plaisir de s'y conformer; ce furent les gratte-papier, les +rats de bibliothèque qui s'en plaignirent et les culs-de-jatte qui ne +s'en consolèrent pas. + +Ce même Jacquot le Philosophe composa une sorte de récit moral dans +lequel il représentait d'une façon comique et forte les actions diverses +des hommes; et il y mêla plusieurs traits de l'histoire de son propre +pays. Quelques personnes lui demandèrent pourquoi il avait écrit cette +histoire contrefaite et quel avantage, selon lui, en recueillerait sa +patrie. + +--Un très grand, répondit le philosophe. Lorsqu'ils verront leurs +actions ainsi travesties et dépouillées de tout ce qui les flattait, les +Pingouins en jugeront mieux et, peut-être, en deviendront-ils plus +sages. + +J'aurais voulu ne rien omettre dans cette histoire de tout ce qui peut +intéresser les artistes. On y trouvera un chapitre sur la peinture +pingouine au moyen âge, et, si ce chapitre est moins complet que je +n'eusse souhaité, il n'y a point de ma faute, ainsi qu'on pourra s'en +convaincre en lisant le terrible récit par lequel je termine cette +préface. + +L'idée me vint, au mois de juin de la précédente année, d'aller +consulter sur les origines et les progrès de l'art pingouin le regretté +M. Fulgence Tapir, le savant auteur des _Annales universelles de la +peinture, de la sculpture et de l'architecture_. + +Introduit dans son cabinet de travail, je trouvai, assis devant un +bureau à cylindre, sous un amas épouvantable de papiers, un petit homme +merveilleusement myope dont les paupières clignotaient derrière des +lunettes d'or. + +Pour suppléer au défaut de ses yeux, son nez allongé, mobile, doué d'un +tact exquis, explorait le monde sensible. Par cet organe, Fulgence Tapir +se mettait en contact avec l'art et la beauté. On observe qu'en France, +le plus souvent, les critiques musicaux sont sourds et les critiques +d'art aveugles. Cela leur permet le recueillement nécessaire aux idées +esthétiques. Croyez-vous qu'avec des yeux habiles à percevoir les formes +et les couleurs dont s'enveloppe la mystérieuse nature, Fulgence Tapir +se serait élevé, sur une montagne de documents imprimés et manuscrits, +jusqu'au faîte du spiritualisme doctrinal et aurait conçu cette +puissante théorie qui fait converger les arts de tous les pays et de +tous les temps à l'institut de France, leur fin suprême? + +Les murs du cabinet de travail, le plancher, le plafond même portaient +des liasses débordantes, des cartons démesurément gonflés, des boîtes où +se pressait une multitude innombrable de fiches, et je contemplai avec +une admiration mêlée de terreur les cataractes de l'érudition prêtes à +se rompre. + +--Maître, fis-je d'une voix émue, j'ai recours à votre bonté et à votre +savoir, tous deux inépuisables. Ne consentiriez-vous pas à me guider +dans mes recherches ardues sur les origines de l'art pingouin? + +--Monsieur, me répondit le maître, je possède tout l'art, vous +m'entendez, tout l'art sur fiches classées alphabétiquement et par ordre +de matières. Je me fais un devoir de mettre à votre disposition ce qui +s'y rapporte aux Pingouins. Montez à cette échelle et tirez cette boîte +que vous voyez là-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin. + +J'obéis en tremblant. Mais à peine avais-je ouvert la fatale boîte que +des fiches bleues s'en échappèrent et, glissant entre mes doigts, +commencèrent à pleuvoir. Presque aussitôt, par sympathie, les boîtes +voisines s'ouvrirent et il en coula des ruisseaux de fiches roses, +vertes et blanches, et de proche en proche, de toutes les boîtes les +fiches diversement colorées se répandirent en murmurant comme, en avril, +les cascades sur le flanc des montagnes. En une minute elles couvrirent +le plancher d'une couche épaisse de papier. Jaillissant de leurs +inépuisables réservoirs avec un mugissement sans cesse grossi, elles +précipitaient de seconde en seconde leur chute torrentielle. Baigné +jusqu'aux genoux, Fulgence Tapir, d'un nez attentif, observait le +cataclysme; il en reconnut la cause et pâlit d'épouvante. + +--Que d'art! s'écria-t-il. + +Je l'appelai, je me penchai pour l'aider à gravir l'échelle qui pliait +sous l'averse. Il était trop tard. Maintenant, accablé, désespéré, +lamentable, ayant perdu sa calotte de velours et ses lunettes d'or, il +opposait en vain ses bras courts au flot qui lui montait jusqu'aux +aisselles. Soudain une trombe effroyable de fiches s'éleva, +l'enveloppant d'un tourbillon gigantesque. Je vis durant l'espace d'une +seconde dans le gouffre le crâne poli du savant et ses petites mains +grasses, puis l'abîme se referma, et le déluge se répandit sur le +silence et l'immobilité. Menacé moi-même d'être englouti avec mon +échelle, je m'enfuis à travers le plus haut carreau de la croisée. + +Quiberon, 1er septembre 1907. + + + + +L'ILE DES PINGOUINS + + + + +LIVRE PREMIER + +LES ORIGINES + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +VIE DE SAINT MAËL + +Maël, issu d'une famille royale de Cambrie, fut envoyé dès sa neuvième +année dans l'abbaye d'Yvern, pour y étudier les lettres sacrées et +profanes. À l'âge de quatorze ans, il renonça à son héritage et fit voeu +de servir le Seigneur. Il partageait ses heures, selon la règle, entre +le chant des hymnes, l'étude de la grammaire et la méditation des +vérités éternelles. + +Un parfum céleste trahit bientôt dans le cloître les vertus de ce +religieux. Et lorsque le bien heureux Gal, abbé d'Yvern, trépassa de ce +monde en l'autre, le jeune Maël lui succéda dans le gouvernement du +monastère. Il y établit une école, une infirmerie, une maison des hôtes, +une forge, des ateliers de toutes sortes et des chantiers pour la +construction des navires, et il obligea les religieux à défricher les +terres alentour. Il cultivait de ses mains le jardin de l'abbaye, +travaillait les métaux, instruisait les novices, et sa vie s'écoulait +doucement comme une rivière qui reflète le ciel et féconde les +campagnes. + +Au tomber du jour, ce serviteur de Dieu avait coutume de s'asseoir sur +la falaise, à l'endroit qu'on appelle encore aujourd'hui la chaise de +saint Maël. À ses pieds, les rochers, semblables à des dragons noirs, +tout velus d'algues vertes et de goémons fauves, opposaient à l'écume +des lames leurs poitrails monstrueux. Il regardait le soleil descendre +dans l'océan comme une rouge hostie qui de son sang glorieux empourprait +les nuages du ciel et la cime des vagues. Et le saint homme y voyait +l'image du mystère de la Croix, par lequel le sang divin a revêtu la +terre d'une pourpre royale. Au large, une ligne d'un bleu sombre +marquait les rivages de l'île de Gad, où sainte Brigide, qui avait reçu +le voile de saint Malo, gouvernait un monastère de femmes. + +Or, Brigide, instruite des mérites du vénérable Maël, lui fit demander, +comme un riche présent, quelque ouvrage de ses mains. Maël fondit pour +elle une clochette d'airain et, quand elle fut achevée, il la bénit et +la jeta dans la mer. Et la clochette alla sonnant vers le rivage de Gad, +où sainte Brigide, avertie par le son de l'airain sur les flots, la +recueillit pieusement, et, suivie de ses filles, la porta en procession +solennelle, au chant des psaumes, dans la chapelle du moustier. + +Ainsi le saint homme Maël marchait de vertus en vertus. Il avait déjà +parcouru les deux tiers du chemin de la vie, et il espérait atteindre +doucement sa fin terrestre au milieu de ses frères spirituels, lorsqu'il +connut à un signe certain que la sagesse divine en avait décidé +autrement et que le Seigneur l'appelait à des travaux moins paisibles +mais non moindres en mérite. + + + + +CHAPITRE II + + +VOCATION APOSTOLIQUE DE SAINT MAËL + +Un jour qu'il allait, méditant, au fond d'une anse tranquille à laquelle +des rochers allongés dans la mer faisaient une digue sauvage, il vit une +auge de pierre qui nageait comme une barque sur les eaux. + +C'était dans une cuve semblable que saint Guirec, le grand saint +Colomban et tant de religieux d'Ecosse et d'Irlande étaient allés +évangéliser l'Armorique. Naguère encore, sainte Avoye, venue +d'Angleterre, remontait la rivière d'Auray dans un mortier de granit +rose où l'on mettra plus tard les enfants pour les rendre forts; saint +Vouga passait d'Hibernie en Cornouailles sur un rocher dont les éclats, +conservés à Penmarch, guériront de la fièvre les pèlerins qui y poseront +la tête; saint Samson abordait la baie du mont Saint-Michel dans une +cuve de granit qu'on appellera un jour l'écuelle de saint Samson. C'est +pourquoi, à la vue de cette auge de pierre, le saint homme Maël comprit +que le Seigneur le destinait à l'apostolat des païens qui peuplaient +encore le rivage et les îles des Bretons. + +Il remit son bâton de frêne au saint homme Budoc, l'investissant ainsi +du gouvernement de l'abbaye. Puis, muni d'un pain, d'un baril d'eau +douce et du livre des Saints Évangiles, il entra dans l'auge de pierre, +qui le porta doucement à l'île d'Hoedic. + +Elle est perpétuellement battue des vents. Des hommes pauvres y pèchent +le poisson entre les fentes des rochers et cultivent péniblement des +légumes dans des jardins pleins de sable et de cailloux, abrités par des +murs de pierres sèches et des haies de tamaris. Un beau figuier +s'élevait dans un creux de l'île et poussait au loin ses branches. Les +habitants de l'île l'adoraient. + +Et le saint homme Maël leur dit: + +--Vous adorez cet arbre parce qu'il est beau. C'est donc que vous êtes +sensibles à la beauté. Or, je viens vous révéler la beauté cachée. + +Et il leur enseigna l'Évangile. Et, après les avoir instruits, il les +baptisa par le sel et par l'eau. + +Les îles du Morbihan étaient plus nombreuses en ce temps-là +qu'aujourd'hui. Car, depuis lors, beaucoup se sont abîmées dans la mer. +Saint Maël en évangélisa soixante. Puis, dans son auge de granit, il +remonta la rivière d'Auray. Et après trois heures de navigation il mit +pied à terre devant une maison romaine. Du toit s'élevait une fumée +légère. Le saint homme franchit le seuil sur lequel une mosaïque +représentait un chien, les jarrets tendus et les babines retroussées. Il +fut accueilli par deux vieux époux, Marcus Combabus et Valeria Moerens, +qui vivaient là du produit de leurs terres. Autour de la cour intérieure +régnait un portique dont les colonnes étaient peintes en rouge depuis la +base jusqu'à mi-hauteur. Une fontaine de coquillages s'adossait au mur +et sous le portique s'élevait un autel, avec une niche où le maître de +cette maison avait déposé de petites idoles de terre cuite, blanchies au +lait de chaux. Les unes représentaient des enfants ailés, les autres +Apollon ou Mercure, et plusieurs étaient en forme d'une femme nue qui se +tordait les cheveux. Mais le saint homme Maël, observant ces figures, +découvrit parmi elles l'image d'une jeune mère tenant un enfant sur ses +genoux. + +Aussitôt il dit, montrant cette image: + +--Celle-ci est la Vierge, mère de Dieu. Le poète Virgile l'annonça en +carmes sibyllins avant qu'elle ne fût née, et, d'une voix angélique, il +chanta _Jam redit et virgo_. Et l'on fit d'elle dans la gentilité +des figures prophétiques telles que celle-ci, que tu as placée, ô +Marcus, sur cet autel. Et sans doute elle a protégé tes lares modiques. +C'est ainsi que ceux qui observent exactement la loi naturelle se +préparent à la connaissance des vérités révélées. + +Marcus Combabus et Valeria Moerens, instruits par ce discours, se +convertirent à la foi chrétienne. Ils reçurent le baptême avec leur +jeune affranchie, Caelia Avitella, qui leur était plus chère que la +lumière de leurs yeux. Tous leurs colons renoncèrent au paganisme et +furent baptisés le même jour. + +Marcus Combabus, Valeria Moerens et Caelia Avitella menèrent depuis lors +une vie pleine de mérites. Ils trépassèrent dans le Seigneur et furent +admis au canon des saints. + +Durant trente-sept années encore, le bienheureux Maël évangélisa les +païens de l'intérieur des terres. Il éleva deux cent dix-huit chapelles +et soixante-quatorze abbayes. + +Or, un certain jour, en la cité de Vannes, où il annonçait l'Évangile, +il apprit que les moines d'Yvern s'étaient relâchés en son absence de la +règle de saint Gal. Aussitôt, avec le zèle de la poule qui rassemble ses +poussins, il se rendit auprès de ses enfants égarés. Il accomplissait +alors sa quatre-vingt-dix-septième année; sa taille s'était courbée, +mais ses bras restaient encore robustes et sa parole se répandait +abondamment comme la neige en hiver au fond des vallées. + +L'abbé Budoc remit à saint Maël le bâton de frêne et l'instruisit de +l'état malheureux où se trouvait l'abbaye. Les religieux s'étaient +querellés sur la date à laquelle il convenait de célébrer la fête de +Pâques. Les uns tenaient pour le calendrier romain, les autres pour le +calendrier grec, et les horreurs d'un schisme chronologique déchiraient +le monastère. + +Il régnait encore une autre cause de désordres. Les religieuses de l'île +de Gad, tristement tombées de leur vertu première, venaient à tout +moment en barque sur la côte d'Yvern. Les religieux les recevaient dans +le bâtiment des hôtes et il en résultait des scandales qui remplissaient +de désolation les âmes pieuses. + +Ayant terminé ce fidèle rapport, l'abbé Budoc conclut en ces termes: + +--Depuis la venue de ces nonnes, c'en est fait de l'innocence et du +repos de nos moines. + +--Je le crois volontiers, répondit le bienheureux Maël. Car la femme est +un piège adroitement construit: on y est pris dès qu'on l'a flairé. +Hélas! l'attrait délicieux de ces créatures s'exerce de loin plus +puissamment encore que de près. Elles inspirent d'autant plus le désir +qu'elles le contentent moins. De là ce vers d'un poète à l'une d'elles: + + Présente je vous fuis, absente je vous trouve. + +Aussi voyons-nous, mon fils, que les blandices de l'amour charnel sont +plus puissantes sur les solitaires et les religieux que sur les hommes +qui vivent dans le siècle. Le démon de la luxure m'a tenté toute ma vie +de diverses manières, et les plus rudes tentations ne me vinrent pas de +la rencontre d'une femme, même belle et parfumée. Elles me vinrent de +l'image d'une femme absente. Maintenant encore, plein de jours et +touchant à ma quatre-vingt-dix-huitième année, je suis souvent induit +par l'Ennemi à pécher contre la chasteté, du moins en pensée. La nuit, +quand j'ai froid dans mon lit et que se choquent avec un bruit sourd mes +vieux os glacés, j'entends des voix qui récitent le deuxième verset du +troisième livre des Rois: _Dixerunt ergo et servi sui: Quaeramus +domino nostro regi adolescentulam virginem, et stet coram rege et foveat +eum, dormiatque in sinu suo, et calefaciat dominum nostrum regem._ Et +le Diable me montre une enfant dans sa première fleur qui me dit:--Je +suis ton Abilag; je suis ta Sunamite. O mon seigneur, fais-moi une place +dans la couche. + +»Croyez-moi, ajouta le vieillard, ce n'est pas sans un secours +particulier du Ciel qu'un religieux peut garder sa chasteté de fait et +d'intention. + +S'appliquant aussitôt à rétablir l'innocence et la paix dans le +monastère, il corrigea le calendrier d'après les calculs de la +chronologie et de l'astronomie et le fit accepter par tous les +religieux; il renvoya les filles déchues de sainte Brigide dans leur +monastère; mais loin de les chasser brutalement, il les fit conduire à +leur navire avec des chants de psaumes et de litanies. + +--Respectons en elles, disait-il, les filles de Brigide et les fiancées +du Seigneur. Gardons-nous d'imiter les pharisiens qui affectent de +mépriser les pécheresses. Il faut humilier ces femmes dans leur péché et +non dans leur personne et leur faire honte de ce qu'elles ont fait et +non de ce qu'elles sont: car elles sont des créatures de Dieu. + +Et le saint homme exhorta ses religieux à fidèlement observer la règle +de leur ordre: + +--Quand il n'obéit pas au gouvernail, leur dit-il, le navire obéit à +l'écueil. + + + + +CHAPITRE III + + +LA TENTATION DE SAINT MAËL + +Le bienheureux Maël avait à peine rétabli l'ordre dans l'abbaye d'Yvern +quand il apprit que les habitants de l'île d'Hoedic, ses premiers +catéchumènes, et de tous les plus chers à son coeur, étaient retournés +au paganisme et qu'ils suspendaient des couronnes de fleurs et des +bandelettes de laine aux branches du figuier sacré. + +Le batelier qui portait ces douloureuses nouvelles exprima la crainte +que bientôt ces hommes égarés ne détruisissent par le fer et par le feu +la chapelle élevée sur le rivage de leur île. + +Le saint homme résolut de visiter sans retard ses enfants infidèles afin +de les ramener à la foi et d'empêcher qu'ils ne se livrassent à des +violences sacrilèges. Comme il se rendait à la baie sauvage où son auge +de pierre était mouillée, il tourna ses regards sur les chantiers qu'il +avait établis trente ans auparavant, au fond de cette baie, pour la +construction des navires, et qui retentissaient, à cette heure, du bruit +des scies et des marteaux. + +À ce moment, le Diable qui ne se lasse jamais, sortit des chantiers, +s'approcha du saint homme, sous la figure d'un religieux nommé Samson et +le tenta en ces termes: + +--Mon père, les habitants de l'île d'Hoedic commettent incessamment des +péchés. Chaque instant qui s'écoule les éloigne de Dieu. Ils vont +bientôt porter le fer et le feu dans la chapelle que vous avez élevée de +vos mains vénérables sur le rivage de l'île. Le temps presse. Ne pensez- +vous point que votre auge de pierre vous conduirait plus vite vers eux, +si elle était gréée comme une barque, et munie d'un gouvernail, d'un mât +et d'une voile; car alors vous seriez poussé par le vent. Vos bras sont +robustes encore et propres à gouverner une embarcation. On ferait bien +aussi de mettre une étrave tranchante à l'avant de votre auge +apostolique. Vous êtes trop sage pour n'en avoir pas eu déjà l'idée. + +--Certes, le temps presse, répondit le saint homme. Mais agir comme vous +dites, mon fils Samson, ne serait-ce pas me rendre semblable à ces +hommes de peu de foi, qui ne se fient point au Seigneur? Ne serait-ce +point mépriser les dons de Celui qui m'a envoyé la cuve de pierre sans +agrès ni voilure? + +À cette question, le Diable, qui est grand théologien, répondit par +cette autre question: + +--Mon père, est-il louable d'attendre, les bras croisés, que vienne le +secours d'en haut, et de tout demander à Celui qui peut tout, au lieu +d'agir par prudence humaine et de s'aider soi-même? + +--Non certes, répondit le saint vieillard Maël, et c'est tenter Dieu que +de négliger d'agir par prudence humaine. + +--Or, poussa le Diable, la prudence n'est-elle point, en ce cas-ci, de +gréer la cuve? + +--Ce serait prudence si l'on ne pouvait d'autre manière arriver à point. + +--Eh! eh! votre cuve est-elle donc bien rapide? + +--Elle l'est autant qu'il plaît à Dieu. + +--Qu'en savez-vous? Elle va comme la mule de l'abbé Budoc. C'est un vrai +sabot. Vous est-il défendu de la rendre plus vite? + +--Mon fils, la clarté orne vos discours, mais ils sont tranchants à +l'excès. Considérez que cette cuve est miraculeuse. + +--Elle l'est, mon père. Une auge de granit qui flotte sur l'eau comme un +bouchon de liège est une auge miraculeuse. Il n'y a point de doute. +Qu'en concluez-vous? + +--Mon embarras est grand. Convient-il de perfectionner par des moyens +humains et naturels une si miraculeuse machine? + +--Mon père, si vous perdiez le pied droit et que Dieu vous le rendît, ce +pied serait-il miraculeux? + +--Sans doute, mon fils. + +--Le chausseriez-vous? + +--Assurément. + +--Eh bien! si vous croyez qu'on peut chausser d'un soulier naturel un +pied miraculeux, vous devez croire aussi qu'on peut mettre des agrès +naturels à une embarcation miraculeuse. Cela est limpide. Hélas! +pourquoi faut-il que les plus saints personnages aient leurs heures de +langueur et de ténèbres? On est le plus illustre des apôtres de la +Bretagne, on pourrait accomplir des oeuvres dignes d'une louange +éternelle.... Mais l'esprit est lent et la main paresseuse! Adieu donc, +mon père! Voyagez à petites journées, et quand enfin vous approcherez +des côtes d'Hoedic, vous regarderez fumer les ruines de la chapelle +élevée et consacrée par vos mains. Les païens l'auront brûlée avec le +petit diacre que vous y avez mis et qui sera grillé comme un boudin. + +--Mon trouble est extrême, dit le serviteur de Dieu, en essuyant de sa +manche son front mouillé de sueur. Mais, dis-moi, mon fils Samson, ce +n'est point une petite tâche que de gréer cette auge de pierre. Et ne +nous arrivera-t-il pas, si nous entreprenons une telle oeuvre, de perdre +du temps loin d'en gagner. + +--Ah! mon père, s'écria le Diable, en un tour de sablier la chose sera +faite. Nous trouverons les agrès nécessaires dans ce chantier que vous +avez jadis établi sur cette côte et dans ces magasins abondamment garnis +par vos soins. J'ajusterai moi même toutes les pièces navales. Avant +d'être moine, j'ai été matelot et charpentier; et j'ai fait bien +d'autres métiers encore. À l'ouvrage! + +Aussitôt il entraîne le saint homme dans un hangar tout rempli des +choses nécessaires à la navigation. + +--À vous cela, mon père! + +Et il lui jette sur les épaules la toile, le mât, la corne et le gui. + +Puis, se chargeant lui-même d'une étrave et d'un gouvernail avec la +mèche et la barre et saisissant un sac de charpentier plein d'outils, il +court au rivage, tirant après lui par sa robe le saint homme plié, suant +et soufflant, sous le faix de la toile et des bois. + + + + +CHAPITRE IV + + +NAVIGATION DE SAINT MAËL SUR L'OCÉAN DE GLACE + +Le Diable, s'étant troussé jusqu'aux aisselles, traîna l'auge sur le +sable et la gréa en moins d'une heure. + +Dès que le saint homme Maël se fut embarqué, cette cuve, toutes voiles +déployées, fendit les eaux avec une telle vitesse que la côte fut +aussitôt hors de vue. Le vieillard gouvernait au sud pour doubler le cap +Land's End. Mais un courant irrésistible le portait au sud-ouest. Il +longea la côte méridionale de l'Irlande et tourna brusquement vers le +septentrion. Le soir, le vent fraîchit. En vain Maël essaya de replier +la toile. La cuve fuyait éperdument vers les mers fabuleuses. + +À la clarté de la lune, les sirènes grasses du Nord, aux cheveux de +chanvre, vinrent soulever autour de lui leurs gorges blanches et leurs +croupes roses; et, battant de leurs queues d'émeraude la vague écumeuse, +elles chantèrent en cadence: + + Où cours-tu, doux Maël, + Dans ton auge éperdue? + Ta voile est gonflée + Comme le sein de Junon + Quand il en jaillit la Voie lactée. + +Un moment elles le poursuivirent, sous les étoiles, de leurs rires +harmonieux. Mais la cuve fuyait plus rapide cent fois que le navire +rouge d'un Viking. Et les pétrels, surpris dans leur vol, se prenaient +les pattes aux cheveux du saint homme. + +Bientôt une tempête s'éleva, pleine d'ombre et de gémissements, et +l'auge, poussée par un vent furieux, vola comme une mouette dans la +brume et la houle. + +Après une nuit de trois fois vingt-quatre heures, les ténèbres se +déchirèront soudain. Et le saint homme découvrit à l'horizon un rivage +plus étincelant que le diamant. Ce rivage grandit rapidement, et +bientôt, à la clarté glaciale d'un soleil inerte et bas, Maël vit monter +au-dessus des flots une ville blanche, aux rues muettes, qui, plus vaste +que Thèbes aux cent portes, étendait à perte de vue les ruines de son +forum de neige, de ses palais de givre, de ses arcs de cristal et de ses +obélisques irisés. + +L'océan était couvert de glaces flottantes, autour desquelles nageaient +des hommes marins au regard sauvage et doux. Et Léviathan passa, lançant +une colonne d'eau jusqu'aux nuées. + +Cependant, sur un bloc de glace qui nageait de conserve avec l'auge de +pierre, une ourse blanche était assise, tenant son petit entre ses bras, +et Maël l'entendit qui murmurait doucement ce vers de Virgile: _Incipe +parve puer_. + +Et le vieillard, plein de tristesse et de trouble, pleura. + +L'eau douce avait, en se gelant, fait éclater le baril qui la contenait. +Et pour étancher sa soif, Maël suçait des glaçons. Et il mangeait son +pain trempé d'eau salée. Sa barbe et ses cheveux se brisaient comme du +verre. Sa robe recouverte d'une couche de glace lui coupait à chaque +mouvement les articulations des membres. Les vagues monstrueuses se +soulevaient et leurs mâchoires écumantes s'ouvraient toutes grandes sur +le vieillard. Vingt fois des paquets de mer emplirent l'embarcation. Et +le livre des saints Évangiles, que l'apôtre gardait précieusement sous +une couverture de pourpre, marquée d'une croix d'or, l'océan +l'engloutit. + +Or, le trentième jour, la mer se calma. Et voici qu'avec une effroyable +clameur du ciel et des eaux une montagne d'une blancheur éblouissante, +haute de trois cents pieds, s'avance vers la cuve de pierre. Maël +gouverne pour l'éviter; la barre se brise dans ses mains. Pour ralentir +sa marche à l'écueil, il essaye encore de prendre des ris. Mais, quand +il veut nouer les garcettes, le vent les lui arrache, et le filin, en +s'échappant, lui brûle les mains. Et il voit trois démons aux ailes de +peau noire, garnies de crochets, qui, pendus aux agrès, soufflent dans +la toile. + +Comprenant à cette vue que l'Ennemi l'a gouverné en toutes ces choses, +il s'arme du signe de la Croix. Aussitôt un coup de vent furieux, plein +de sanglots et de hurlements, soulève l'auge de pierre, emporte la +mâture avec toute la toile, arrache le gouvernail et l'étrave. + +Et l'auge s'en fut à la dérive sur la mer apaisée. Le saint homme, +s'agenouillant, rendit grâces au Seigneur, qui l'avait délivré des +pièges du démon. Alors il reconnut, assise sur un bloc de glace, l'ourse +mère, qui avait parlé dans la tempête. Elle pressait sur son sein son +enfant bien-aimé, et tenait à la main un livre de pourpre marqué d'une +croix d'or. Ayant accosté l'auge de granit, elle salua le saint homme +par ces mots: + +--_Pax tibi, Maël_. + +Et elle lui tendit le livre. + +Le saint homme reconnut son évangéliaire, et, plein d'étonnement, il +chanta dans l'air tiédi une hymne au Créateur et à la création. + + + + +CHAPITRE V + + +BAPTÊME DES PINGOUINS + +Après être allé une heure à la dérive, le saint homme aborda une plage +étroite, fermée par des montagnes à pic. Il marcha le long du rivage, +tout un jour et une nuit, contournant les rochers qui formaient une +muraille infranchissable. Et il s'assura ainsi que c'était une île +ronde, au milieu de laquelle s'élevait une montagne couronnée de nuages. +Il respirait avec joie la fraîche haleine de l'air humide. La pluie +tombait, et cette pluie était si douce que le saint homme dit au +Seigneur: + +--Seigneur, voici l'île des larmes, l'île de la contrition. + +La plage était déserte. Exténué de fatigue et de faim, il s'assit sur +une pierre, dans les creux de laquelle reposaient des oeufs jaunes, +marqués de taches noires et gros comme des oeufs de cygne. Mais il n'y +toucha point, disant: + +--Les oiseaux sont les louanges vivantes de Dieu. Je ne veux pas que par +moi manque une seule de ces louanges. + +Et il mâcha des lichens arrachés au creux des pierres. + +Le saint homme avait accompli presque entièrement le tour de l'île sans +rencontrer d'habitants, quand il parvint à un vaste cirque formé par des +rochers fauves et rouges, pleins de cascades sonores, et dont les +pointes bleuissaient dans les nuées. + +La réverbération des glaces polaires avait brûlé les yeux du vieillard. +Pourtant, une faible lumière se glissait encore entre ses paupières +gonflées. Il distingua des formes animées qui se pressaient en étages +sur ces rochers, comme une foule d'hommes sur les gradins d'un +amphithéâtre. Et en même temps ses oreilles, assourdies par les longs +bruits de la mer, entendirent faiblement des voix. Pensant que c'était +là des hommes vivant selon la loi naturelle, et que le Seigneur l'avait +envoyé à eux pour leur enseigner la loi divine, il les évangélisa. + +Monté sur une haute pierre au milieu du cirque sauvage: + +--Habitants de cette île, leur dit-il, quoique vous soyez de petite +taille, vous semblez moins une troupe de pêcheurs et de mariniers que le +sénat d'une sage république. Par votre gravité, votre silence, votre +tranquille maintien, vous composez sur ce rocher sauvage une assemblée +comparable aux Pères-Conscrits de Rome délibérant dans le temple de la +Victoire, ou plutôt aux philosophes d'Athènes disputant sur les bancs de +l'Aréopage. Sans doute, vous ne possédez ni leur science ni leur génie; +mais peut-être, au regard de Dieu, l'emportez vous sur eux. Je devine +que vous êtes simples et bons. En parcourant les bords de votre île, je +n'y ai découvert aucune image de meurtre, aucun signe de carnage, ni +têtes ni chevelures d'ennemis suspendues à une haute perche ou clouées +aux portes des villages. Il me semble que vous n'avez point d'arts, et +que vous ne travaillez point les métaux. Mais vos coeurs sont purs et +vos mains innocentes. Et la vérité entrera facilement dans vos âmes. + +Or, ce qu'il avait pris pour des hommes de petite taille, mais d'une +allure grave, c'étaient des pingouins que réunissait le printemps, et +qui se tenaient rangés par couples sur les degrés naturels de la roche, +debout dans la majesté de leurs gros ventres blancs. Par moments ils +agitaient comme des bras leurs ailerons et poussaient des cris +pacifiques. Ils ne craignaient point les hommes, parce qu'ils ne les +connaissaient pas et n'en avaient jamais reçu d'offense; et il y avait +en ce religieux une douceur qui rassurait les animaux les plus +craintifs, et qui plaisait extrêmement à ces pingouins. Ils tournaient +vers lui, avec une curiosité amie, leur petit oeil rond prolongé en +avant par une tache blanche ovale, qui donnait à leur regard quelque +chose de bizarre et d'humain. + +Touché de leur recueillement, le saint homme leur enseignait l'Évangile. + +--Habitants de cette île, le jour terrestre qui vient de se lever sur +vos rochers est l'image du jour spirituel qui se lève dans vos âmes. Car +je vous apporte la lumière intérieure; je vous apporte la lumière et la +chaleur de l'âme. De même que le soleil fait fondre les glaces de vos +montagnes, Jésus-Christ fera fondre les glaces de vos coeurs. + +Ainsi parla le vieillard. Comme partout dans la nature la voix appelle +la voix, comme tout ce qui respire à la lumière du jour aime les chants +alternés, les pingouins répondirent au vieillard par les sons de leur +gosier. Et leur voix se faisait douce, car ils étaient dans la saison de +l'amour. + +Et le saint homme, persuadé qu'ils appartenaient à quelque peuplade +idolâtre et faisaient en leur langage adhésion à la foi chrétienne, les +invita à recevoir le baptême. + +--Je pense, leur dit-il, que vous vous baignez souvent. Car tous les +creux de ces roches sont pleins d'une eau pure, et j'ai vu tantôt, en me +rendant à votre assemblée, plusieurs d'entre vous plongés dans ces +baignoires naturelles. Or, la pureté du corps est l'image de la pureté +spirituelle. + +Et il leur enseigna l'origine, la nature et les effets du baptême. + +--Le baptême, leur dit-il, est Adoption, Renaissance, Régénération, +Illumination. + +Et il leur expliqua successivement chacun de ces points. + +Puis, ayant béni préalablement l'eau qui tombait des cascades et récité +les exorcismes, il baptisa ceux qu'il venait d'enseigner, en versant sur +la tête de chacun d'eux une goutte d'eau pure et en prononçant les +paroles consacrées. + +Et il baptisa ainsi les oiseaux pendant trois jours et trois nuits. + + + + +CHAPITRE VI + + +UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS + +Quand le baptême des pingouins fut connu dans le Paradis, il n'y causa +ni joie ni tristesse, mais une extrême surprise. Le Seigneur lui-même +était embarrassé. Il réunit une assemblée de clercs et de docteurs et +leur demanda s'ils estimaient que ce baptême fût valable. + +--Il est nul, dit saint Patrick. + +--Pourquoi est-il nul? demanda saint Gal, qui avait évangélisé les +Cornouailles et formé le saint homme Maël aux travaux apostoliques. + +--Le sacrement du baptême, répondit saint Patrick, est nul quand il est +donné à des oiseaux, comme le sacrement du mariage est nul quand il est +donné à un eunuque. + +Mais saint Gal: + +--Quel rapport prétendez-vous établir entre le baptême d'un oiseau et le +mariage d'un eunuque? Il n'y en a point. Le mariage est, si j'ose dire, +un sacrement conditionnel, éventuel. Le prêtre bénit par avance un acte; +il est évident que, si l'acte n'est pas consommé, la bénédiction demeure +sans effet. Cela saute aux yeux. J'ai connu sur la terre, dans la ville +d'Antrim, un homme riche nommé Sadoc qui, vivant en concubinage avec une +femme, la rendit mère de neuf enfants. Sur ses vieux jours, cédant à mes +objurgations, il consentit à l'épouser et je bénis leur union. +Malheureusement le grand âge de Sadoc l'empêcha de consommer le mariage. +Peu de temps après, il perdit tous ses biens et Germaine (tel était le +nom de cette femme), ne se sentant point en état de supporter +l'indigence, demanda l'annulation d'un mariage qui n'avait point de +réalité. Le pape accueillit sa demande, car elle était juste. Voilà pour +le mariage. Mais le baptême est conféré sans restrictions ni réserves +d'aucune sorte. Il n'y a point de doute: c'est un sacrement que les +pingouins ont reçu. + +Appelé à donner son avis, le pape saint Damase s'exprima en ces termes: + +--Pour savoir si un baptême est valable et produira ses conséquences, +c'est-à-dire la sanctification, il faut considérer qui le donne et non +qui le reçoit. En effet, la vertu sanctifiante de ce sacrement résulte +de l'acte extérieur par lequel il est conféré, sans que le baptisé +coopère à sa propre sanctification par aucun acte personnel; s'il en +était autrement on ne l'administrerait point aux nouveau-nés. Et il +n'est besoin, pour baptiser, de remplir aucune condition particulière; +il n'est pas nécessaire d'être en état de grâce; il suffit d'avoir +l'intention de faire ce que fait l'Église, de prononcer les paroles +consacrées et d'observer les formes prescrites. Or, nous ne pouvons +douter que le vénérable Maël n'ait opéré dans ces conditions. Donc les +pingouins sont baptisés. + +--Y pensez-vous? demanda saint Guénolé. Et que croyez-vous donc que soit +le baptême? Le baptême est le procédé de la régénération par lequel +l'homme naît d'eau et d'esprit, car entré dans l'eau couvert de crimes, +il en sort néophyte, créature nouvelle, abondante en fruits de justice; +le baptême est le germe de l'immortalité; le baptême est le gage de la +résurrection; le baptême est l'ensevelissement avec le Christ en sa mort +et la communion à la sortie du sépulcre. Ce n'est pas un don à faire à +des oiseaux. Raisonnons, mes pères. Le baptême efface le péché originel; +or les pingouins n'ont pas été conçus dans le péché; il remet toutes les +peines du péché; or les pingouins n'ont pas péché; il produit la grâce +et le don des vertus, unissant les chrétiens à Jésus-Christ, comme les +membres au chef, et il tombe sous le sens que les pingouins ne sauraient +acquérir les vertus des confesseurs, des vierges et des veuves, recevoir +des grâces et s'unir à.... + +Saint Damase ne le laissa point achever: + +--Cela prouve, dit-il vivement, que le baptême était inutile; cela ne +prouve pas qu'il ne soit pas effectif. + +--Mais à ce compte, répliqua saint Guénolé, on baptiserait au nom du +Père, du Fils et de l'Esprit, par aspersion ou immersion, non seulement +un oiseau ou un quadrupède, mais aussi un objet inanimé, une statue, une +table, une chaise, etc. Cet animal serait chrétien, cette idole, cette +table seraient chrétiennes! C'est absurde! + +Saint Augustin prit la parole. Il se fit un grand silence. + +--Je vais, dit l'ardent évêque d'Hippone, vous montrer, par un exemple, +la puissance des formules. Il s'agit, il est vrai, d'une opération +diabolique. Mais s'il est établi que des formules enseignées par le +Diable ont de l'effet sur des animaux privés d'intelligence, ou même sur +des objets inanimés, comment douter encore que l'effet des formules +sacramentelles ne s'étende sur les esprits des brutes et sur la matière +inerte? Voici cet exemple: + +»Il y avait, de mon vivant, dans la ville de Madaura, patrie du +philosophe Apulée, une magicienne à qui il suffisait de brûler sur un +trépied, avec certaines herbes et en prononçant certaines paroles, +quelques cheveux coupés sur la tête d'un homme pour attirer aussitôt cet +homme dans son lit. Or, un jour qu'elle voulait obtenir, de cette +manière, l'amour d'un jeune garçon, elle brûla, trompée par sa servante, +au lieu des cheveux de cet adolescent, des poils arrachés à une outre de +peau de bouc qui pendait à la boutique d'un cabaretier. Et la nuit, +l'outre pleine de vin bondit à travers la ville, jusqu'au seuil de la +magicienne. Le fait est véritable. Dans les sacrements comme dans les +enchantements, c'est la forme qui opère. L'effet d'une formule divine ne +saurait être moindre en force et en étendue, que l'effet d'une formule +infernale. + +Ayant parlé de la sorte, le grand Augustin s'assit au milieu des +applaudissements. + +Un bienheureux, d'un âge avancé et d'aspect mélancolique, demanda la +parole. Personne ne le connaissait. Il se nommait Probus et n'était +point inscrit dans le canon des saints. + +--Que la compagnie veuille m'excuser, dit-il. Je n'ai point d'auréole, +et c'est sans éclat que j'ai gagné la béatitude éternelle. Mais après ce +que vient de vous dire le grand saint Augustin, je crois à propos de +vous faire part d'une cruelle expérience que j'ai faite sur les +conditions nécessaires à la validité d'un sacrement. L'évêque d'Hippone +a bien raison de le dire: un sacrement dépend de la forme. Sa vertu est +dans la forme; son vice est dans la forme. Écoutez, confesseurs et +pontifes, ma lamentable histoire. J'étais prêtre à Rome, sous le +principat de l'empereur Gordien. Sans me recommander comme vous par des +mérites singuliers, j'exerçais le sacerdoce avec piété. J'ai desservi +pendant quarante ans l'église de Sainte-Modeste-hors-les-Murs. Mes +habitudes étaient régulières. Je me rendais chaque samedi auprès d'un +cabaretier nommé Barjas, qui logeait avec ses amphores sous la porte +Capène, et je lui achetais le vin que je consacrais chaque jour de la +semaine. Je n'ai point, dans ce long espace de temps, manqué un seul +matin de célébrer le très saint sacrifice de la messe. Pourtant j'étais +sans joie et c'est le coeur serré d'angoisse que je demandais sur les +degrés de l'autel: «Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me +troubles-tu?» Les fidèles que je conviais à la sainte table me donnaient +des sujets d'affliction, car ayant encore, pour ainsi dire, sur la +langue l'hostie administrée par mes mains, ils retombaient dans le +péché, comme si le sacrement eût été sur eux sans force et sans +efficacité. J'atteignis enfin le terme de mes épreuves terrestres et, +m'étant endormi dans le Seigneur, je me réveillai au séjour des élus. +J'appris alors, de la bouche de l'ange qui m'avait transporté, que le +cabaretier Barjas, de la porte Capène, vendait pour du vin une décoction +de racines et d'écorces dans laquelle n'entrait point une seule goutte +du jus de la vigne et que je n'avais pu transmuer ce vil breuvage en +sang, puisque ce n'était pas du vin, et que le vin seul se change au +sang de Jésus-Christ, que par conséquent toutes mes consécrations +étaient nulles et que, à notre insu, nous étions, mes fidèles et moi, +depuis quarante ans privés du sacrement de l'eucharistie et excommuniés +de fait. À cette révélation, je fus saisi d'une stupeur qui m'accable +encore aujourd'hui dans ce séjour de la béatitude. Je le parcours +incessamment sur toute son étendue sans rencontrer un seul des chrétiens +que j'admis autrefois à la sainte table dans la basilique de la +bienheureuse Modeste. + +»Privés du pain des anges, ils s'abandonnèrent sans force aux vices les +plus abominables et ils sont tous allés en enfer. Je me plais à penser +que le cabaretier Barjas est damné. Il y a dans ces choses une logique +digne de l'auteur de toute logique. Néanmoins mon malheureux exemple +prouve qu'il est parfois fâcheux que, dans les sacrements, la forme +l'emporte sur le fond. Je le demande humblement: la sagesse éternelle +n'y pourrait-elle remédier? + +--Non, répondit le Seigneur. Le remède serait pire que le mal. Si dans +les règles du salut le fond l'emportait sur la forme, ce serait la ruine +du sacerdoce. + +--Hélas! mon Dieu, soupira l'humble Probus, croyez-en ma triste +expérience: tant que vous réduirez vos sacrements à des formules votre +justice rencontrera de terribles obstacles. + +--Je le sais mieux que vous, répliqua le Seigneur. Je vois d'un même +regard les problèmes actuels, qui sont difficiles, et les problèmes +futurs, qui ne le seront pas moins. Ainsi, je puis vous annoncer +qu'après que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois autour +de la terre.... + +--Sublime langage! s'écrièrent les anges. + +--Et digne du créateur du monde, répondirent les pontifes. + +--C'est, reprit le Seigneur, une façon de dire en rapport avec ma +vieille cosmogonie et dont je ne me déferai pas sans qu'il en coûte à +mon immutabilité.... + +Après donc que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois +autour de la terre, il ne se trouvera plus à Rome un seul clerc sachant +le latin. En chantant les litanies dans les églises, on invoquera les +saints Orichel, Roguel et Totichel qui sont, vous le savez, des diables +et non des anges. Beaucoup de voleurs, ayant dessein de communier, mais +craignant d'être obligés, pour obtenir leur pardon, d'abandonner à +l'Église les objets dérobés, se confesseront à des prêtres errants qui, +n'entendant ni l'italien ni le latin et parlant seulement le patois de +leur village, iront, par les cités et les bourgs, vendre à vil prix, +souvent pour une bouteille de vin, la rémission des péchés. +Vraisemblablement, nous n'aurons point à nous soucier de ces absolutions +auxquelles manquera la contrition pour être valables; mais il pourra +bien arriver que les baptêmes nous causent encore de l'embarras. Les +prêtres deviendront à ce point ignares, qu'ils baptiseront les enfants +_in nomine patria et filia et spirita sancta_, comme Louis de +Potter se fera un plaisir de le relater au tome III de son _Histoire +philosophique, politique et critique du christianisme_. Ce sera une +question ardue que de décider sur la validité de tels baptêmes; car +enfin, si je m'accommode pour mes textes sacrés d'un grec moins élégant +que celui de Platon et d'un latin qui ne cicéronise guère, je ne saurais +admettre comme formule liturgique un pur charabia. Et l'on frémit, quand +on songe qu'il sera procédé avec cette inexactitude sur des millions de +nouveau-nés. Mais revenons à nos pingouins. + +--Vos divines paroles, Seigneur, nous y ont déjà ramenés, dit saint Gal. +Dans les signes de la religion et les règles du salut, la forme +l'emporte nécessairement sur le fond et la validité d'un sacrement +dépend uniquement de sa forme. Toute la question est de savoir si oui ou +non les pingouins ont été baptisés dans les formes. Or la réponse n'est +pas douteuse. Les pères et les docteurs en tombèrent d'accord, et leur +perplexité n'en devint que plus cruelle. + +--L'état de chrétien, dit saint Corneille, ne va pas sans de graves +inconvénients pour un pingouin. Voilà des oiseaux dans l'obligation de +faire leur salut. Comment y pourront-ils réussir? Les moeurs des oiseaux +sont, en bien des points, contraires aux commandements de l'Église. Et +les pingouins n'ont pas de raison pour en changer. Je veux dire qu'ils +ne sont pas assez raisonnables pour en prendre de meilleures. + +--Ils ne le peuvent pas, dit le Seigneur; mes décrets les en empêchent. + +--Toutefois, reprit saint Corneille, par la vertu du baptême, leurs +actions cessent de demeurer indifférentes. Désormais elles seront bonnes +ou mauvaises, susceptibles de mérite ou de démérite. + +--C'est bien ainsi que la question se pose, dit le Seigneur. + +--Je n'y vois qu'une solution, dit saint Augustin. Les pingouins iront +en enfer. + +--Mais ils n'ont point d'âme, fit observer saint Irénée. + +--C'est fâcheux, soupira Tertullien. + +--Sans doute, reprit saint Gal. Et je reconnais que le saint homme Maël, +mon disciple, a, dans son zèle aveugle, créé au Saint-Esprit de grandes +difficultés théologiques et porté le désordre dans l'économie des +mystères. + +--C'est un vieil étourdi, s'écria en haussant les épaules saint Adjutor +d'Alsace. + +Mais le Seigneur, tournant sur Adjutor un regard de reproche: + +--Permettez, dit-il: le saint homme Maël n'a pas comme vous, mon +bienheureux, la science infuse. Il ne me voit pas. C'est un vieillard +accablé d'infirmités; il est à moitié sourd et aux trois quarts aveugle. +Vous êtes trop sévère pour lui. Cependant je reconnais que la situation +est embarrassante. + +--Ce n'est heureusement qu'un désordre passager, dit saint Irénée. Les +pingouins sont baptisés, leurs oeufs ne le seront pas et le mal +s'arrêtera à la génération actuelle. + +--Ne parlez pas ainsi, mon fils Irénée, dit le Seigneur. Les règles que +les physiciens établissent sur la terre souffrent des exceptions, parce +qu'elles sont imparfaites et ne s'appliquent pas exactement à la nature. +Mais les règles que j'établis sont parfaites et ne souffrent aucune +exception. Il faut décider du sort des pingouins baptisés, sans +enfreindre aucune loi divine et conformément au décalogue ainsi qu'aux +commandements de mon Église. + +--Seigneur, dit saint Grégoire de Nazianze, donnez-leur une âme +immortelle. + +--Hélas! Seigneur, qu'en feraient-ils? soupira Lactance. Ils n'ont pas +une voix harmonieuse pour chanter vos louanges. Ils ne sauraient +célébrer vos mystères. + +--Sans doute, dit saint Augustin, ils n'observeront pas la loi divine. + +--Ils ne le pourront pas, dit le Seigneur. + +--Ils ne le pourront pas, poursuivit saint Augustin. Et si, dans votre +sagesse, Seigneur, vous leur infusez une âme immortelle, ils brûleront +éternellement en enfer, en vertu de vos décrets adorables. Ainsi sera +rétabli l'ordre auguste, troublé par ce vieux Cambrien. + +--Vous me proposez, fils de Monique, une solution correcte, dit le +Seigneur, et qui s'accorde avec ma sagesse. Mais elle ne contente point +ma clémence. Et, bien qu'immuable par essence, à mesure que je dure, +j'incline davantage à la douceur. Ce changement de caractère est +sensible à qui lit mes deux testaments. + +Comme la discussion se prolongeait sans apporter beaucoup de lumières et +que les bienheureux montraient de la propension à répéter toujours la +même chose, on décida de consulter sainte Catherine d'Alexandrie. C'est +ce qu'on faisait ordinairement dans les cas difficiles. Sainte Catherine +avait, sur la terre, confondu cinquante docteurs très savants. Elle +connaissait la philosophie de Platon aussi bien que l'Écriture sainte et +possédait la rhétorique. + + + + +CHAPITRE VII + + +UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS (suite et fin) + +Sainte Catherine se rendit dans l'assemblée, la tête ceinte d'une +couronne d'émeraudes, de saphirs et de perles, et vêtue d'une robe de +drap d'or. Elle portait au côté une roue flamboyante, image de celle +dont les éclats avaient frappé ses persécuteurs. + +Le Seigneur l'ayant invitée à parler, elle s'exprima en ces termes: + +--Seigneur, pour résoudre le problème que vous daignez me soumettre, je +n'étudierai pas les moeurs des animaux en général, ni celles des oiseaux +en particulier. Je ferai seulement remarquer aux docteurs, confesseurs +et pontifes, réunis dans cette assemblée, que la séparation entre +l'homme et l'animal n'est pas complète, puisqu'il se trouve des monstres +qui procèdent à la fois de l'un et de l'autre. Tels sont les chimères, +moitié nymphes et moitié serpents; les trois gorgones, les capripèdes; +telles sont les scylles et les sirènes qui chantent dans la mer. Elles +ont un buste de femme et une queue de poisson. Tels sont aussi les +centaures, hommes jusqu'à la ceinture et chevaux pour le reste. Noble +race de monstres. L'un d'eux, vous ne l'ignorez point, a su, guidé par +les seules lumières de la raison, s'acheminer vers la béatitude +éternelle, et vous voyez parfois sur les nuées d'or se cabrer sa +poitrine héroïque. Le centaure Chiron mérita par ses travaux terrestres +de partager le séjour des bienheureux: il fit l'éducation d'Achille; et +ce jeune héros, au sortir des mains du centaure, vécut deux ans, habillé +à la manière d'une jeune vierge, parmi les filles du roi Lycomède. Il +partagea leurs jeux et leur couche sans leur laisser soupçonner un +moment qu'il n'était point une jeune vierge comme elles. Chiron, qui +l'avait nourri dans de si bonnes moeurs, est, avec l'empereur Trajan, le +seul juste qui ait obtenu la gloire céleste en observant la loi +naturelle. Et pourtant ce n'était qu'un demi-homme. + +«Je crois avoir prouvé par cet exemple qu'il suffit de posséder quelques +parties d'homme, à la condition toutefois qu'elles soient nobles, pour +parvenir à la béatitude éternelle. Et ce que le centaure Chiron a pu +obtenir sans être régénéré par le baptême, comment des pingouins ne le +mériteraient-ils pas, après avoir été baptisés, s'ils devenaient demi- +pingouins et demi-hommes? C'est pourquoi je vous supplie, Seigneur, de +donner aux pingouins du vieillard Maël une tête et un buste humains, +afin qu'ils puissent vous louer dignement, et de leur accorder une âme +immortelle, mais petite. + +Ainsi parla Catherine, et les pères, les docteurs, les confesseurs, les +pontifes firent entendre un murmure d'approbation. + +Mais saint Antoine, ermite, se leva et, tendant vers le Très-Haut deux +bras noueux et rouges: + +--N'en faites rien, Seigneur mon Dieu, s'écria-t-il, au nom de votre +saint Paraclet, n'en faites rien! + +Il parlait avec une telle véhémence que sa longue barbe blanche +s'agitait à son menton comme une musette vide à la bouche d'un cheval +affamé. + +--Seigneur, n'en faites rien. Des oiseaux à tête humaine, cela existe +déjà. Sainte Catherine n'a rien imaginé de nouveau. + +--L'imagination assemble et compare; elle ne crée jamais, répliqua +sèchement sainte Catherine. + +--... Cela existe déjà, poursuivit saint Antoine, qui ne voulait rien +entendre. Cela s'appelle les harpies, et ce sont les plus incongrus +animaux de la création. Un jour que, dans le désert, je reçus à souper +saint Paul, abbé, je mis la table au seuil de ma cabane, sous un vieux +sycomore. Les harpies vinrent s'asseoir dans les branches; elles nous +assourdirent de leurs cris aigus et fiantèrent sur tous les mets. +L'importunité de ces monstres m'empêcha d'entendre les enseignements de +saint Paul, abbé, et nous mangeâmes de la fiente d'oiseau avec notre +pain et nos laitues. Comment peut-on croire que les harpies vous +loueront dignement, Seigneur? + +»Certes, dans mes tentations, j'ai vu beaucoup d'êtres hybrides, non +seulement des femmes serpents et des femmes poissons, mais des êtres +composés avec plus d'incohérence encore, comme des hommes dont le corps +était fait d'une marmite, d'une cloche, d'une horloge, d'un buffet +rempli de nourriture et de vaisselle, ou même d'une maison avec des +portes et des fenêtres, par lesquelles on apercevait des personnes +occupées à des travaux domestiques. L'éternité ne suffirait pas s'il me +fallait décrire tous les monstres qui m'ont assailli dans ma solitude, +depuis les baleines gréées comme des navires jusqu'à la pluie de +bestioles rouges qui changeait en sang l'eau de ma fontaine. Mais aucun +n'était aussi dégoûtant que ces harpies qui brûlèrent de leurs +excréments les feuilles de mon beau sycomore. + +--Les harpies, fit observer Lactance, sont des monstres femelles au +corps d'oiseau. Elles ont d'une femme la tête et la poitrine. Leur +indiscrétion, leur impudence et leur obscénité procèdent de leur nature +féminine, ainsi que l'a démontré le poète Virgile en son _Énéide_. +Elles participent de la malédiction d'Ève. + +--Ne parlons plus de la malédiction d'Ève, dit le Seigneur. La seconde +Ève a racheté la première. + +Paul Orose, auteur d'une histoire universelle que Bossuet devait plus +tard imiter, se leva et supplia le Seigneur: + +--Seigneur, entendez ma prière et celle d'Antoine. Ne fabriquez plus de +monstres à la façon des centaures, des sirènes et des faunes, chers aux +Grecs assembleurs de fables. Vous n'en aurez aucune satisfaction. Ces +sortes de monstres ont des inclinations païennes et leur double nature +ne les dispose pas à la pureté des moeurs. + +Le suave Lactance répliqua en ces termes: + +--Celui qui vient de parler est assurément le meilleur historien qui +soit dans le Paradis, puisqu'Hérodote, Thucydide, Polybe Tite-Live, +Velleius Paterculus, Cornélius Népos, Suétone, Manéthon, Diodore de +Sicile, Dion Cassius, Lampride, sont privés de la vue de Dieu et que +Tacite souffre en enfer les tourments dus aux blasphémateurs. Mais il +s'en faut que Paul Orose connaisse aussi bien les cieux que la terre. +Car il ne songe point que les anges, qui procèdent de l'homme et de +l'oiseau, sont la pureté même. + +--Nous nous égarons, dit l'Éternel. Que viennent faire ici ces +centaures, ces harpies et ces anges? Il s'agit de pingouins. + +--Vous l'avez dit, Seigneur; il s'agit de pingouins, déclara le doyen +des cinquante docteurs confondus en leur vie mortelle par la vierge +d'Alexandrie, et j'ose exprimer cet avis que, pour faire cesser le +scandale dont les cieux s'émeuvent, il faut, comme le propose sainte +Catherine qui nous a confondus, donner aux pingouins du vieillard Maël +la moitié d'un corps humain, avec une âme éternelle, proportionnée à +cette moitié. + +Sur cette parole, il s'éleva dans l'assemblée un grand bruit de +conversations particulières et de disputes doctorales. Les pères grecs +contestaient avec les latins véhémentement sur la substance, la nature +et les dimensions de l'âme qu'il convenait de donner aux pingouins. + +--Confesseurs et pontifes, s'écria le Seigneur, n'imitez point les +conclaves et les synodes de la terre. Et ne portez point dans l'Église +triomphante ces violences qui troublent l'Église militante. Car, il +n'est que trop vrai: dans tous les conciles, tenus sous l'inspiration de +mon Esprit, en Europe, en Asie, en Afrique, les pères ont arraché la +barbe et les yeux aux pères. Toutefois ils furent infaillibles, car +j'étais avec eux. + +L'ordre étant rétabli, le vieillard Hermas se leva et prononça ces +lentes paroles: + +--Je vous louerai, Seigneur, de ce que vous fîtes naître Saphira, ma +mère, parmi votre peuple, aux jours où la rosée du ciel rafraîchissait +la terre en travail de son Sauveur. Et je vous louerai, Seigneur, de +m'avoir donné de voir de mes yeux mortels les apôtres de votre divin +fils. Et je parlerai dans cette illustre assemblée parce que vous avez +voulu que la vérité sortît de la bouche des humbles, et je dirai: +Changez ces pingouins en hommes. C'est la seule détermination convenable +à votre justice et à votre miséricorde. + +Plusieurs docteurs demandaient la parole; d'autres la prenaient. +Personne n'écoutait et tous les confesseurs agitaient tumultueusement +leurs palmes et leurs couronnes. + +Le Seigneur, d'un geste de sa droite, apaisa les querelles de ses élus: + +--N'en délibérons plus, dit-il. L'avis ouvert par le doux vieillard +Hermas est le seul conforme à mes desseins éternels. Ces oiseaux seront +changés en hommes. Je prévois à cela plusieurs inconvénients. Beaucoup +entre ces hommes se donneront des torts qu'ils n'auraient pas eus comme +pingouins. Certes, leur sort, par l'effet de ce changement, sera bien +moins enviable qu'il n'eût été sans ce baptême et cette incorporation à +la famille d'Abraham. Mais il convient que ma prescience n'entreprenne +pas sur leur libre arbitre. Afin de ne point porter atteinte à la +liberté humaine, j'ignore ce que je sais, j'épaissis sur mes yeux les +voiles que j'ai percés et, dans mon aveugle clairvoyance, je me laisse +surprendre par ce que j'ai prévu. + +Et aussitôt, appelant l'archange Raphaël: + +--Va trouver, lui dit-il, le saint homme Maël; avertis-le de sa méprise +et dis-lui que, armé de mon Nom, il change ces pingouins en hommes. + + + + +CHAPITRE VIII + + +MÉTAMORPHOSE DES PINGOUINS + +L'archange, descendu dans l'île des Pingouins, trouva le saint homme +endormi au creux d'un rocher, parmi ses nouveaux disciples. Il lui posa +la main sur l'épaule et, l'ayant éveillé, dit d'une voix douce: + +--Maël, ne crains point! + +Et le saint homme, ébloui par une vive lumière, enivré d'une odeur +délicieuse, reconnut l'ange du Seigneur et se prosterna le front contre +terre. + +Et l'ange dit encore: + +--Maël, connais ton erreur: croyant baptiser des enfants d'Adam, tu as +baptisé des oiseaux; et voici que par toi des pingouins sont entrés dans +l'Église de Dieu. + +À ces mots, le vieillard demeura stupide. + +Et l'ange reprit: + +--Lève-toi, Maël, arme-toi du Nom puissant du Seigneur et dis à ces +oiseaux: «Soyez des hommes!» + +Et le saint homme Maël, ayant pleuré et prié, s'arma du Nom puissant du +Seigneur et dit aux oiseaux: + +--Soyez des hommes! + +Aussitôt les pingouins se transformèrent. Leur front s'élargit et leur +tête s'arrondit en dôme, comme Sainte-Marie Rotonde dans la ville de +Rome. Leurs yeux ovales s'ouvrirent plus grands sur l'univers; un nez +charnu habilla les deux fentes de leurs narines; leur bec se changea en +bouche et de cette bouche sortit la parole; leur cou s'accourcit et +grossit; leurs ailes devinrent des bras et leurs pattes des jambes; une +âme inquiète habita leur poitrine. + +Pourtant il leur restait quelques traces de leur première nature. Ils +étaient enclins à regarder de côté; ils se balançaient sur leurs cuisses +trop courtes; leur corps restait couvert d'un fin duvet. + +Et Maël rendit grâces au Seigneur de ce qu'il avait incorporé ces +pingouins à la famille d'Abraham. + +Mais il s'affligea à la pensée que, bientôt, il quitterait cette île +pour n'y plus revenir et que, loin de lui, peut-être, la foi des +pingouins périrait, faute de soins, comme une plante trop jeune et trop +tendre. Et il conçut l'idée de transporter leur île sur les côtes +d'Armorique. + +--J'ignore les desseins de la Sagesse éternelle, se dit-il. Mais si Dieu +veut que l'île soit transportée, qui pourrait empêcher qu'elle le fût? + +Et le saint homme du lin de son étole fila une corde très mince, d'une +longueur de quarante pieds. Il noua un bout de cette corde autour d'une +pointe de rocher qui perçait le sable de la grève et, tenant à la main +l'autre bout de la corde, il entra dans l'auge de pierre. + +L'auge glissa sur la mer, et remorqua l'île des Pingouins; après neuf +jours de navigation elle aborda heureusement au rivage des Bretons, +amenant l'île avec elle. + + + + +LIVRE II + +LES TEMPS ANCIENS + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +LES PREMIERS VOILES + +Ce jour-là, saint Maël s'assit, au bord de l'océan, sur une pierre qu'il +trouva brûlante. Il crut que le soleil l'avait chauffée, et il en rendit +grâces au Créateur du monde, ne sachant pas que le Diable venait de s'y +reposer. + +L'apôtre attendait les moines d'Yvern, chargés d'amener une cargaison de +tissus et de peaux, pour vêtir les habitants de l'île d'Alca. + +Bientôt il vit débarquer un religieux nommé Magis, qui portait un coffre +sur son dos. Ce religieux jouissait d'une grande réputation de sainteté. + +Quand il se fut approché du vieillard, il posa le coffre à terre et dit, +en s'essuyant le front du revers de sa manche: + +--Eh bien, mon père, voulez-vous donc vêtir ces pingouins? + +--Rien n'est plus nécessaire, mon fils, répondit le vieillard. Depuis +qu'ils sont incorporés à la famille d'Abraham, ces pingouins participent +de la malédiction d'Ève, et ils savent qu'ils sont nus, ce qu'ils +ignoraient auparavant. Et il n'est que temps de les vêtir, car voici +qu'ils perdent le duvet qui leur restait après leur métamorphose. + +--Il est vrai, dit Magis, en promenant ses regards sur le rivage où l'on +voyait les pingouins occupés à pêcher la crevette, à cueillir des +moules, à chanter ou à dormir; ils sont nus. Mais ne croyez-vous pas, +mon père, qu'il ne vaudrait pas mieux les laisser nus? Pourquoi les +vêtir? Lors qu'ils porteront des habits et qu'ils seront soumis à la loi +morale, ils en prendront un immense orgueil, une basse hypocrisie et une +cruauté superflue. + +--Se peut-il, mon fils, soupira le vieillard, que vous conceviez si mal +les effets de la loi morale à laquelle les gentils eux-mêmes se +soumettent? + +--La loi morale, répliqua Magis, oblige les hommes qui sont des bêtes à +vivre autrement que des bêtes, ce qui les contrarie sans doute; mais +aussi les flatte et les rassure; et, comme ils sont orgueilleux, +poltrons et avides de joie, ils se soumettent volontiers à des +contraintes dont ils tirent vanité et sur lesquelles ils fondent et leur +sécurité présente et l'espoir de leur félicité future. Tel est le +principe de toute morale.... Mais ne nous égarons point. Mes compagnons +déchargent en cette île leur cargaison de tissus et de peaux. Songez-y, +mon père, tandis qu'il en est temps encore! C'est une chose d'une grande +conséquence que d'habiller les pingouins. À présent, quand un pingouin +désire une pingouine, il sait précisément ce qu'il désire, et ses +convoitises sont bornées par une connaissance exacte de l'objet +convoité. En ce moment, sur la plage, deux ou trois couples de pingouins +font l'amour au soleil. Voyez avec quelle simplicité! Personne n'y prend +garde et ceux qui le font n'en semblent pas eux-mêmes excessivement +occupés. Mais quand les pingouines seront voilées, le pingouin ne se +rendra pas un compte aussi juste de ce qui l'attire vers elles. Ses +désirs indéterminés se répandront en toutes sortes de rêves et +d'illusions; enfin, mon père, il connaîtra l'amour et ses folles +douleurs. Et, pendant ce temps, les pingouines, baissant les yeux et +pinçant les lèvres, vous prendront des airs de garder sous leurs voiles +un trésor!... Quelle pitié! + +»Le mal sera tolérable tant que ces peuples resteront rudes et pauvres; +mais attendez seulement un millier d'années et vous verrez de quelles +armes redoutables vous aurez ceint, mon père, les filles d'Alca. Si vous +le permettez, je puis vous en donner une idée par avance. J'ai quelques +nippes dans cette caisse. Prenons au hasard une de ces pingouines dont +les pingouins font si peu de cas, et habillons-la le moins mal que nous +pourrons. + +»En voici précisément une qui vient de notre côté. Elle n'est ni plus +belle ni plus laide que les autres; elle est jeune. Personne ne la +regarde. Elle chemine indolemment sur la falaise, un doigt dans le nez +et se grattant le dos jusqu'au jarret. Il ne vous échappe pas, mon père, +qu'elle a les épaules étroites, les seins lourds, le ventre gros et +jaune, les jambes courtes. Ses genoux, qui tirent sur le rouge, +grimacent à tous les pas qu'elle fait, et il semble qu'elle ait à chaque +articulation des jambes une petite tête de singe. Ses pieds, épanouis et +veineux, s'attachent au rocher par quatre doigts crochus, tandis que les +gros orteils se dressent sur le chemin comme les têtes de deux serpents +pleins de prudence. Elle se livre à la marche; tous ses muscles sont +intéressés à ce travail, et, de ce que nous les voyons fonctionner à +découvert, nous prenons d'elle l'idée d'une machine à marcher, plutôt +que d'une machine à faire l'amour, bien qu'elle soit visiblement l'une +et l'autre et contienne en elle plusieurs mécanismes encore. Eh bien, +vénérable apôtre, vous allez voir ce que je vais vous en faire. + +À ces mots, le moine Magis atteint en trois bonds la femme pingouine, la +soulève, l'emporte repliée sous son bras, la chevelure traînante, et la +jette épouvantée aux pieds du saint homme Maël. + +Et tandis qu'elle pleure et le supplie de ne lui point faire de mal, il +tire de son coffre une paire de sandales et lui ordonne de les chausser. + +--Serrés dans les cordons de laine, ses pieds, fit-il observer au +vieillard, en paraîtront plus petits. Les semelles, hautes de deux +doigts, allongeront élégamment ses jambes et le faix qu'elles portent en +sera magnifié. + +Tout en nouant ses chaussures, la pingouine jeta sur le coffre ouvert un +regard curieux, et, voyant qu'il était plein de joyaux et de parures, +elle sourit dans ses larmes. + +Le moine lui tordit les cheveux sur la nuque et les couronna d'un +chapeau de fleurs. Il lui entoura les poignets de cercles d'or et, +l'ayant fait mettre debout, il lui passa sous les seins et sur le ventre +un large bandeau de lin, alléguant que la poitrine en concevrait une +fierté nouvelle et que les flancs en seraient évidés pour la gloire des +hanches. + +Au moyen des épingles qu'il tirait une à une de sa bouche, il ajustait +ce bandeau. + +--Vous pouvez serrer encore, fit la pingouine. + +Quand il eut, avec beaucoup d'étude et de soins, contenu de la sorte les +parties molles du buste, il revêtit tout le corps d'une tunique rose, +qui en suivait mollement les lignes. + +--Tombe-t-elle bien? demanda la pingouine. + +Et, la taille fléchie, la tête de côté, le menton sur l'épaule, elle +observait d'un regard attentif la façon de sa toilette. + +Magis lui ayant demandé si elle ne croyait pas que la robe fût un peu +longue, elle répondit avec assurance que non, qu'elle la relèverait. + +Aussitôt, tirant de la main gauche sa jupe par derrière, elle la serra +obliquement au-dessus des jarrets, prenant soin de découvrir à peine les +talons. Puis elle s'éloigna à pas menus en balançant les hanches. + +Elle ne tournait pas la tête; mais en passant près d'un ruisseau, elle +s'y mira du coin de l'oeil. + +Un pingouin, qui la rencontra d'aventure, s'arrêta surpris, et +rebroussant chemin, se mit à la suivre. Comme elle longeait le rivage, +des pingouins qui revenaient de la pêche s'approchèrent d'elle et, +l'ayant contemplée, marchèrent sur sa trace. Ceux qui étaient couchés +sur le sable se levèrent et se joignirent aux autres. + +Sans interruption, à son approche, dévalaient des sentiers de la +montagne, sortaient des fentes des rochers, émergeaient du fond des +eaux, de nouveaux pingouins qui grossissaient le cortège. Et tous, +hommes mûrs aux robustes épaules, à la poitrine velue, souples +adolescents, vieillards secouant les plis nombreux de leur chair rose +aux soies blanches, ou trainant leurs jambes plus maigres et plus seches +que le bâton de genévrier qui leur en faisait une troisième, se +pressaient, haletants, et ils exhalaient une âcre odeur et des souffles +rauques. Cependant, elle allait tranquille et semblait ne rien voir. + +--Mon père, s'écria Magis, admirez comme ils cheminent tous le nez dardé +sur le centre sphérique de cette jeune demoiselle, maintenant que ce +centre est voilé de rose. La sphère inspire les méditations des +géomètres par le nombre de ses propriétes; quand elle procède de la +nature physique et vivante, elle en acquiert des qualités nouvelles. Et +pour que l'intérêt de cette figure fut pleinement révélé aux pingouins, +il fallut que, cessant de la voir distinctement par leurs yeux, ils +fussent amenés à se la représenter en esprit. Moi-même, je me sens à +cette heure irrésistiblement entraîné vers cette pingouine. Est-ce parce +que sa jupe lui a rendu le cul essentiel, et que, le simplifiant avec +magnificence, elle le revêt d'un caractère synthétique et général et +n'en laisse paraître que l'idée pure, le principe divin, je ne saurais +le dire; mais il me semble que, si je l'embrassais, je tiendrais dans +mes mains le firmament des voluptés humaines. Il est certain que la +pudeur communique aux femmes un attrait invincible. Mon trouble est tel +que j'essayerais en vain de le cacher. + +Il dit, et troussant sa robe horriblement, il s'élance sur la queue des +pingouins, les presse, les culbute, les surmonte, les foule aux pieds, +les écrase, atteint la fille d'Alca, la saisit à pleines mains par +l'orbe rose qu'un peuple entier crible de regards et de désirs et qui +soudain disparaît, aux bras du moine, dans une grotte marine. + +Alors les pingouins crurent que le soleil venait de s'éteindre. Et le +saint homme Maël connut que le Diable avait pris les traits du moine +Magis pour donner des voiles à la fille d'Alca. Il était troublé dans sa +chair et son âme était triste. En regagnant à pas lents son ermitage, il +vit de petites pingouines de six à sept ans, la poitrine plate et les +cuisses creuses, qui s'étaient fait des ceintures d'algues et de goémons +et parcouraient la plage en regardant si les hommes ne les suivaient +pas. + + + + +CHAPITRE II + + +LES PREMIERS VOILES (SUITE ET FIN) + +Le saint homme Maël ressentait une profonde affliction de ce que les +premiers voiles mis à une fille d'Alca eussent trahi la pudeur +pingouine, loin de la servir. Il n'en persista pas moins dans son +dessein de donner des vêtements aux habitants de l'île miraculeuse. Les +ayant convoqués sur le rivage, il leur distribua les habits que les +religieux d'Yvern avaient apportés. Les pingouins reçurent des tuniques +courtes et des braies, les pingouines des robes longues. Mais il s'en +fallut de beaucoup que ces robes fissent l'effet que la première avait +produit. Elles n'étaient pas aussi belles, la façon en était rude et +sans art, et l'on n'y faisait plus attention puisque toutes les femmes +en portaient. Comme elles préparaient les repas et travaillaient aux +champs, elles n'eurent bientôt plus que des corsages crasseux et des +cotillons sordides. Les pingouins accablaient de travail leurs +malheureuses compagnes qui ressemblaient à des bêtes de somme. Ils +ignoraient les troubles du coeur et le désordre des passions. Leurs +moeurs étaient innocentes. L'inceste, très fréquent, y revêtait une +simplicité rustique, et si l'ivresse portait un jeune garçon à violer +son aïeule, le lendemain, il n'y songeait plus. + + + + +CHAPITRE III + +LE BORNAGE DES CHAMPS ET L'ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ + +L'île ne gardait point son âpre aspect d'autrefois, lorsque, au milieu +des glaces flottantes elle abritait dans un amphithéâtre de rochers un +peuple d'oiseaux. Son pic neigeux s'était affaissé et il n'en subsistait +plus qu'une colline, du haut de laquelle on découvrait les rivages +d'Armorique, couverts d'une brume éternelle, et l'océan semé de sombres +écueils, semblables à des monstres à demi soulevés sur l'abîme. + +Ses côtes étaient maintenant très étendues et profondément découpées, et +sa figure rappelait la feuille de mûrier. Elle se couvrit soudain d'une +herbe salée, agréable aux troupeaux, de saules, de figuiers antiques et +de chênes augustes. Le fait est attesté par Bede le Vénérable et +plusieurs autres auteurs dignes de foi. + +Au nord, le rivage formait une baie profonde, qui devint par la suite un +des plus illustres ports de l'univers. À l'est, au long d'une côte +rocheuse battue par une mer écumante, s'étendait une lande déserte et +parfumée. C'était le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne +s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés dans le creux des +roches et de peur d'y rencontrer les âmes des morts, semblables à des +flammes livides. Au sud, des vergers et des bois bordaient la baie tiède +des Plongeons. Sur ce rivage fortuné le vieillard Maël construisit une +église et un moustier de bois. À l'ouest, deux ruisseaux, le Clange et +la Surelle, arrosaient les vallées fertiles des Dalles et des Dombes. + +Or, un matin d'automne, le bienheureux Maël, qui se promenait dans la +vallée du Clange en compagnie d'un religieux d'Yvern, nommé Bulloch, vit +passer par les chemins des troupes d'hommes farouches, chargés de +pierres. En même temps, il entendit de toutes parts des cris et des +plaintes monter de la vallée vers le ciel tranquille. + +Et il dit à Bulloch: + +--J'observe avec tristesse, mon fils, que les habitants de cette île, +depuis qu'ils sont devenus des hommes, agissent avec moins de sagesse +qu'auparavant. Lorsqu'ils étaient oiseaux, ils ne se querellaient que +dans la saison des amours. Et maintenant ils se disputent en tous les +temps; ils se cherchent noise été comme hiver. Combien ils sont déchus +de cette majesté paisible qui, répandue sur l'assemblée des pingouins, +la rendait semblable au sénat d'une sage république! + +»Regarde, mon fils Bulloch, du côté de la Surelle. Il se trouve +précisément dans la fraîche vallée une douzaine d'hommes pingouins, +occupés à s'assommer les uns les autres avec des bêches et des pioches +dont il vaudrait mieux qu'ils travaillassent la terre. Cependant, plus +cruelles que les hommes, les femmes déchirent de leurs ongles le visage +de leurs ennemis. Hélas! mon fils Bulloch, pourquoi se massacrent-ils +ainsi? + +--Par esprit d'association, mon père, et prévision de l'avenir, répondit +Bulloch. Car l'homme est par essence prévoyant et sociable. Tel est son +caractère. Il ne peut se concevoir sans une certaine appropriation des +choses. Ces pingouins que vous voyez, ô maître, s'approprient des +terres. + +--Ne pourraient-ils se les approprier avec moins de violence? demanda le +vieillard. Tout en combattant, ils échangent des invectives et des +menaces. Je ne distingue pas leurs paroles. Elles sont irritées, à en +juger par le ton. + +--Ils s'accusent réciproquement de vol et d'usurpation, répondit +Bulloch. Tel est le sens général de leurs discours. + +À ce moment, le saint homme Maël, joignant les mains, poussa un grand +soupir: + +--Ne voyez-vous pas, mon fils, s'écria-t-il, ce furieux qui coupe avec +ses dents le nez de son adversaire terrassé, et cet autre qui broie la +tête d'une femme sous une pierre énorme? + +--Je les vois, répondit Bulloch. Ils créent le droit; ils fondent la +propriété; ils établissent les principes de la civilisation, les bases +des sociétés et les assises de l'Etat. + +--Comment cela? demanda le vieillard Maël. + +--En bornant leurs champs. C'est l'origine de toute police. Vos +pingouins, ô maître, accomplissent la plus auguste des fonctions. Leur +oeuvre sera consacrée à travers les siècles par les légistes, protégée +et confirmée par les magistrats. + +Tandis que le moine Bulloch prononçait ces paroles, un grand pingouin à +la peau blanche, au poil roux, descendait dans la vallée, un tronc +d'arbre sur l'épaule. S'approchant d'un petit pingouin, tout brûlé du +soleil, qui arrosait ses laitues, il lui cria: + +--Ton champ est à moi! + +Et, ayant prononcé cette parole puissante, il abattit sa massue sur la +tête du petit pingouin, qui tomba mort sur la terre cultivée par ses +mains. + +À ce spectacle, le saint homme Maël frémit de tout son corps et versa +des larmes abondantes. + +Et d'une voix étouffée par l'horreur et la crainte, il adressa au ciel +cette prière: + +--Mon Dieu, mon Seigneur, ô toi qui reçus les sacrifices du jeune Abel, +toi qui maudis Caïn, venge, Seigneur, cet innocent pingouin, immolé sur +son champ, et fais sentir au meurtrier le poids de ton bras. Est-il +crime plus odieux, est-il plus grave offense à ta justice, ô Seigneur, +que ce meurtre et ce vol? + +--Prenez garde, mon père, dit Bulloch avec douceur, que ce que vous +appelez le meurtre et le vol est en effet la guerre et la conquête, +fondements sacrés des empires et sources de toutes les vertus et de +toutes les grandeurs humaines. Considérez surtout qu'en blâmant le grand +pingouin, vous attaquez la propriété dans son origine et son principe. +Je n'aurai pas de peine à vous le démontrer. Cultiver la terre est une +chose, posséder la terre en est une autre. Et ces deux choses ne doivent +pas être confondues. En matière de propriété, le droit du premier +occupant est incertain et mal assis. Le droit de conquête, au contraire, +repose sur des fondements solides. Il est le seul respectable parce +qu'il est le seul qui se fasse respecter. La propriété a pour unique et +glorieuse origine la force. Elle naît et se conserve par la force. En +cela elle est auguste et ne cède qu'à une force plus grande. C'est +pourquoi il est juste de dire que quiconque possède est noble. Et ce +grand homme roux, en assommant un laboureur pour lui prendre son champ, +vient de fonder à l'instant une très noble maison sur cette terre. Je +veux l'en féliciter. + +Ayant ainsi parlé, Bulloch s'approcha du grand pingouin qui, debout au +bord du sillon ensanglanté, s'appuyait sur sa massue. + +Et s'étant incliné jusqu'à terre: + +--Seigneur Greatauk, prince très redouté, lui dit-il, je viens vous +rendre hommage, comme au fondateur d'une puissance légitime et d'une +richesse héréditaire. Enfoui dans votre champ, le crâne du vil pingouin +que vous avez abattu attestera à jamais les droits sacrés de votre +postérité sur cette terre anoblie par vous. Heureux vos fils et les fils +de vos fils! Ils seront Greatauk ducs du Skull, et ils domineront sur +l'île d'Alca. + +Puis, élevant la voix, et se tournant vers le saint vieillard Maël: + +--Mon père, bénissez Greatauk. Car toute puissance vient de Dieu. + +Maël restait immobile et muet, les yeux levés vers le ciel: il éprouvait +une incertitude douloureuse à juger la doctrine du moine Bulloch. C'est +pourtant cette doctrine qui devait prévaloir aux époques de haute +civilisation. Bulloch peut être considéré comme le créateur du droit +civil en Pingouinie. + + + + +CHAPITRE IV + + +LA PREMIÈRE ASSEMBLÉE DES ÉTATS DE PINGOUINIE. + +--Mon fils Bulloch, dit le vieillard Maël, nous devons faire le +dénombrement des Pingouins et inscrire le nom de chacun d'eux dans un +livre. + +--Rien n'est plus urgent, répondit Bulloch; il ne peut y avoir de bonne +police sans cela. + +Aussitôt l'apôtre, avec le concours de douze religieux, fit procéder au +recensement du peuple. + +Et le vieillard Maël dit ensuite: + +--Maintenant que nous tenons registre de tous les habitants, il +convient, mon fils Bulloch, de lever un impôt équitable, afin de +subvenir aux dépenses publiques et à l'entretien de l'abbaye. Chacun +doit contribuer selon ses moyens. C'est pourquoi, mon fils, convoquez +les Anciens d'Alca, et d'accord avec eux nous établirons l'impôt. + +Les Anciens, ayant été convoqués, se réunirent, au nombre de trente, +dans la cour du moustier de bois, sous le grand sycomore. Ce furent les +premiers États de Pingouinie. Ils étaient formés aux trois quarts des +gros paysans de la Surelle et du Clange. Greatauk, comme le plus noble +des Pingouins, s'assit sur la plus haute pierre. + +Le vénérable Maël prit place au milieu de ses religieux et prononça ces +paroles: + +--Enfants, le Seigneur donne, quand il lui plaît, les richesses aux +hommes et les leur retire. Or, je vous ai rassemblés pour lever sur le +peuple des contributions afin de subvenir aux dépenses publiques et à +l'entretien des religieux. J'estime que ces contributions doivent être +en proportion de la richesse de chacun. Donc celui qui a cent boeufs en +donnera dix; celui qui en a dix en donnera un. + +Quand le saint homme eut parlé, Morio, laboureur à Anis-sur-Clange, un +des plus riches hommes parmi les Pingouins, se leva et dit: + +--O Maël, ô mon père, j'estime qu'il est juste que chacun contribue aux +dépenses publiques et aux frais de l'Église. Pour ce qui est de moi, je +suis prêt à me dépouiller de tout ce que je possède dans l'intérêt de +mes frères pingouins et, s'il le fallait, je donnerais de grand coeur +jusqu'à ma chemise. Tous les anciens du peuple sont disposés, comme moi, +à faire le sacrifice de leurs biens; et l'on ne saurait douter de leur +dévouement absolu au pays et à la religion. Il faut donc considérer +uniquement l'intérêt public et faire ce qu'il commande. Or ce qu'il +commande, ô mon père, ce qu'il exige, c'est de ne pas beaucoup demander +à ceux qui possèdent beaucoup; car alors les riches seraient moins +riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des +riches; c'est pourquoi ce bien est sacré. N'y touchez pas: ce serait +méchanceté gratuite. À prendre aux riches, vous ne retireriez pas grand +profit, car ils ne sont guère nombreux; et vous vous priveriez, au +contraire, de toutes ressources, en plongeant le pays dans la misère. +Tandis que, si vous demandez un peu d'aide à chaque habitant, sans égard +à son bien, vous recueillerez assez pour les besoins publics, et vous +n'aurez pas à vous enquérir de ce que possèdent les citoyens, qui +regarderaient toute recherche de cette nature comme une odieuse +vexation. En chargeant tout le monde également et légèrement, vous +épargnerez les pauvres, puisque vous leur laisserez le bien des riches. +Et comment serait-il possible de proportionner l'impôt à la richesse? +Hier j'avais deux cents boeufs; aujourd'hui j'en ai soixante, demain +j'en aurais cent. Clunic a trois vaches, mais elles sont maigres; Nicclu +n'en a que deux, mais elles sont grasses. De Clunic ou de Nicclu quel +est le plus riche? Les signes de l'opulence sont trompeurs. Ce qui est +certain, c'est que tout le monde boit et mange. Imposez les gens d'après +ce qu'ils consomment. Ce sera la sagesse et ce sera la justice. + +Ainsi parla Morio, aux applaudissements des Anciens. + +--Je demande qu'on grave ce discours sur des tables d'airain, s'écria le +moine Bulloch. Il est dicté pour l'avenir; dans quinze cents ans, les +meilleurs entre les Pingouins ne parleront pas autrement. + +Les Anciens applaudissaient encore, lorsque Greatauk, la main sur le +pommeau de l'épée, fit cette brève déclaration: + +--Étant noble, je ne contribuerai pas; car contribuer est ignoble. C'est +à la canaille à payer. + +Sur cet avis, les Anciens se séparèrent en silence. + +Ainsi qu'à Rome, il fut procédé au cens tous les cinq ans; et l'on +s'aperçut, par ce moyen, que la population s'accroissait rapidement. +Bien que les enfants y mourussent en merveilleuse abondance et que les +famines et les pestes vinssent avec une parfaite régularité dépeupler +des villages entiers, de nouveaux Pingouins, toujours plus nombreux, +contribuaient par leur misère privée à la prospérité publique. + + + + +CHAPITRE V + + +LES NOCES DE KRAKEN ET D'ORBEROSE + +En ce temps-là, vivait dans l'île d'Alca un homme pingouin dont le bras +était robuste et l'esprit subtil. Il se nommait Kraken et avait sa +demeure sur le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne +s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés au creux des +roches et de peur d'y rencontrer les âmes des Pingouins morts sans +baptême qui, semblables à des flammes livides et traînant de longs +gemissements, erraient, la nuit, sur le rivage désolé. Car on croyait +communément, mais sans preuves, que, parmi les Pingouins changés en +hommes à la prière du bienheureux Maël, plusieurs n'avaient pas reçu le +baptême et revenaient après leur mort pleurer dans la tempête. Kraken +habitait sur la côte sauvage une caverne inaccessible. On n'y pénétrait +que par un souterrain naturel de cent pieds de long dont un bois épais +cachait l'entrée. + +Or un soir que Kraken cheminait à travers la campagne déserte, il +rencontra, par hasard, une jeune pingouine, pleine de grâce. C'était +celle-là même que, naguère, le moine Magis avait habillée de sa main, et +qui la première avait porté des voiles pudiques. En souvenir du jour où +la foule émerveillée des Pingouins l'avait vue fuir glorieusement dans +sa robe couleur d'aurore, cette vierge avait reçu le nom d'Orberose +[Note: «Orbe, _poétique_, globe en parlant des corps célestes. Par +extension toute espèce de corps globuleux.» (Littré.)] + +À la vue de Kraken, elle poussa un cri d'épouvante et s'élança pour lui +échapper. Mais le héros la saisit par les voiles qui flottaient derrière +elle et lui adressa ces paroles: + +--Vierge, dis-moi ton nom, ta famille, ton pays. + +Cependant Orberose regardait Kraken avec épouvante. + +--Est-ce vous que je vois, seigneur, lui demanda-t-elle en tremblant, ou +n'est-ce pas plutôt votre âme indignée? + +Elle parlait ainsi parce que les habitants d'Alca, n'ayant plus de +nouvelles de Kraken depuis qu'il habitait le rivage des Ombres, le +croyaient mort et descendu parmi les démons de la nuit. + +--Cesse de craindre, fille d'Alca, répondit Kraken. Car celui qui te +parle n'est pas une âme errante, mais un homme plein de force et de +puissance. Je posséderai bientôt de grandes richesses. + +Et la jeune Orberose demanda: + +--Comment penses-tu acquérir de grandes richesses, ô Kraken, étant fils +des Pingouins? + +--Par mon intelligence, répondit Kraken. + +--Je sais, fit Orberose, que du temps que tu habitais parmi nous, tu +étais renommé pour ton adresse à la chasse et à la pêche. Personne ne +t'égalait dans l'art de prendre le poisson dans un filet ou de percer de +flèches les oiseaux rapides. + +--Ce n'était là qu'une industrie vulgaire et laborieuse, ô jeune fille. +J'ai trouvé le moyen de me procurer sans fatigue de grands biens. Mais, +dis-moi qui tu es. + +--Je me nomme Orberose, répondit la jeune fille. + +--Comment te trouvais-tu si loin de ta demeure, dans la nuit? + +--Kraken, ce ne fut pas sans la volonté du Ciel. + +--Que veux-tu dire, Orberose? + +--Que le ciel, ô Kraken, me mit sur ton chemin, j'ignore pour quelle +raison. + +Kraken la contempla longtemps dans un sombre silence. + +Puis il lui dit avec douceur: + +--Orberose, viens dans ma maison, c'est celle du plus ingénieux et du +plus brave entre les fils des Pingouins. Si tu consens à me suivre, je +ferai de toi ma compagne. + +Alors, baissant les yeux, elle murmura: + +--Je vous suivrai, seigneur. + +C'est ainsi que la belle Orberose devint la compagne du héros Kraken. +Cet hymen ne fut point célébré par des chants et des flambeaux, parce +que Kraken ne consentait point à se montrer au peuple des Pingouins; +mais, caché dans sa caverne, il formait de grands desseins. + + + + +CHAPITRE VI + +LE DRAGON D'ALCA + + «Nous allâmes ensuite visiter le + cabinet d'histoire naturelle.... + L'administrateur nous montra une espèce + de paquet empaillé qu'il nous dit + renfermer le squelette d'un dragon: + preuve, ajouta-t-il, que le dragon + n'est pas un animal fabuleux.» + (_Mémoires de Jacques Casanova._ + Paris, 1843, t. IV, pp. 404, 405.) + +Cependant les habitants d'Alca exerçaient les travaux de la paix. Ceux +de la côte septentrionale allaient dans des barques pêcher les poissons +et les coquillages. Les laboureurs des Dombes cultivaient l'avoine, le +seigle et le froment. Les riches Pingouins de la vallée des Dalles +élevaient des animaux domestiques et ceux de la baie des Plongeons +cultivaient leurs vergers. Des marchands de Port-Alca faisaient avec +l'Armorique le commerce des poissons salés. Et l'or des deux Bretagnes, +qui commençait à s'introduire dans l'île, y facilitait les échanges. Le +peuple pingouin jouissait dans une tranquillité profonde du fruit de son +travail quand, tout à coup, une rumeur sinistre courut de village en +village. On apprit partout à la fois qu'un dragon affreux avait ravagé +deux fermes dans la baie des Plongeons. + +Peu de jours auparavant la vierge Orberose avait disparu. On ne s'était +pas inquiété tout de suite de son absence parce qu'elle avait été +enlevée plusieurs fois par des hommes violents et pleins d'amour. Et les +sages ne s'en étonnaient pas, considérant que cette vierge était la plus +belle des Pingouines. On remarquait même qu'elle allait parfois au +devant de ses ravisseurs, car nul ne peut échapper à sa destinée. Mais +cette fois, ne la voyant point revenir, on craignit que le dragon ne +l'eût dévorée. + +Aussi bien les habitants de la vallée des Dalles s'aperçurent bientôt +que ce dragon n'était pas une fable contée par des femmes autour des +fontaines. Car une nuit le monstre dévora dans le village d'Anis six +poules, un mouton et un jeune enfant orphelin nommé le petit Elo. Des +animaux et de l'enfant on ne retrouva rien le lendemain matin. + +Aussitôt les Anciens du village s'assemblèrent sur la place publique et +siégèrent sur le banc de pierre pour aviser à ce qu'il était expédient +de faire en ces terribles circonstances. + +Et, ayant appelé tous ceux des Pingouins qui avaient vu le dragon durant +la nuit sinistre, ils leur demandèrent: + +--N'avez-vous point observé sa forme et ses habitudes? + +Et chacun répondit à son tour: + +--Il a des griffes de lion, des ailes d'aigle et la queue d'un serpent. + +--Son dos est hérissé de crêtes épineuses. + +--Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes. + +--Son regard fascine et foudroie. Il vomit des flammes. + +--Il empeste l'air de son haleine. + +--Il a une tête de dragon, des griffes de lion, une queue de poisson. + +Et une femme d'Anis, qui passait pour saine d'esprit et de bon jugement +et à qui le dragon avait pris trois poules, déposa comme il suit: + +--Il est fait comme un homme. À preuve que j'ai cru que c'était mon +homme et que je lui ai dit: «Viens donc te coucher, grosse bête.» + +D'autres disaient: + +--Il est fait comme un nuage. + +--Il ressemble à une montagne. + +Et un jeune enfant vint et dit: + +--Le dragon, je l'ai vu qui ôtait sa tête dans la grange pour donner un +baiser à ma soeur Minnie. + +Et les Anciens demandèrent encore aux habitants: + +--Comment le dragon est-il grand? + +Et il leur fut répondu: + +--Grand comme un boeuf. + +--Comme les grands navires de commerce des Bretons. + +--Il est de la taille d'un homme. + +--Il est plus haut que le figuier sous lequel vous êtes assis. + +--Il est gros comme un chien. + +Interrogés enfin sur sa couleur, les habitants dirent: + +--Rouge. + +--Verte. + +--Bleue. + +--Jaune. + +--Il a la tête d'un beau vert; les ailes sont orange vif, lavé de rose; +les bords d'un gris d'argent; la croupe et la queue rayées de bandes +brunes et roses, le ventre jaune vif, moucheté de noir. + +--Sa couleur? Il n'a pas de couleur. + +--Il est couleur de dragon. + +Après avoir entendu ces témoignages, les Anciens demeurèrent incertains +sur ce qu'il y avait à faire. Les uns proposaient d'épier le dragon, de +le surprendre et de l'accabler d'une multitude de flèches. D'autres, +considérant qu'il était vain de s'opposer par la force à un monstre si +puissant, conseillaient de l'apaiser par des offrandes. + +--Payons-lui le tribut, dit l'un d'eux qui passait pour sage. Nous +pourrons nous le rendre propice en lui faisant des présents agréables, +des fruits, du vin, des agneaux, une jeune vierge. + +D'autres enfin étaient d'avis d'empoisonner les fontaines où il avait +coutume de boire ou de l'enfumer dans sa caverne. + +Mais aucun de ces avis ne prévalut. On disputa longuement et les Anciens +se séparèrent sans avoir pris aucune résolution. + + + + +CHAPITRE VII + + +LE DRAGON D'ALCA (SUITE) + +Durant tout le mois dédié par les Romains à leur faux dieu Mars ou +Mavors, le dragon ravagea les fermes des Dalles et des Dombes, enleva +cinquante moutons, douze porcs et trois jeunes garçons. Toutes les +familles étaient en deuil et l'île se remplissait de lamentations. Pour +conjurer le fléau, les Anciens des malheureux villages qu'arrosent le +Clange et la Surelle résolurent de se réunir et d'aller ensemble +demander secours au bienheureux Maël. + +Le cinquième jour du mois dont le nom, chez les Latins, signifie +ouverture, parce qu'il ouvre l'année, ils se rendirent en procession au +moustier de bois qui s'élevait sur la côte méridionale de l'île. +Introduits dans le cloître, ils firent entendre des sanglots et des +gémissements. Ému de leurs plaintes, le vieillard Maël, quittant la +salle où il se livrait à l'étude de l'astronomie et à la méditation des +Écritures, descendit vers eux, appuyé sur son bâton pastoral. À sa venue +les Anciens prosternés tendirent des rameaux verts. Et plusieurs d'entre +eux brûlèrent des herbes aromatiques. + +Et le saint homme, s'étant assis près de la fontaine claustrale, sous un +figuier antique, prononça ces paroles: + +--O mes fils, postérité des Pingouins, pourquoi pleurez-vous et +gémissez-vous? Pourquoi tendez-vous vers moi ces rameaux suppliants? +Pourquoi faites-vous monter vers le ciel la fumée des aromates? +Attendez-vous que je détourne de vos têtes quelque calamité? Pourquoi +m'implorez-vous? Je suis prêt à donner ma vie pour vous. Dites seulement +ce que vous espérez de votre père. + +À ces questions le premier des Anciens répondit: + +--Père des enfants d'Alca, ô Maël, je parlerai pour tous. Un dragon très +horrible ravage nos champs, dépeuple nos étables et ravit dans son antre +la fleur de notre jeunesse. Il a dévoré l'enfant Elo et sept jeunes +garçons; il a broyé entre ses dents affamées la vierge Orberose, la plus +belle des Pingouines. Il n'est point de village où il ne souffle son +haleine empoisonnée et qu'il ne remplisse de désolation. + +»En proie à ce fléau redoutable, nous venons, ô Maël, te prier, comme le +plus sage, d'aviser au salut des habitants de cette île, de peur que la +race antique des Pingouins ne s'éteigne. + +--O le premier des Anciens d'Alca, répliqua Maël, ton discours me plonge +dans une profonde affliction, et je gémis à la pensée que cette île est +en proie aux fureurs d'un dragon épouvantable. Un tel fait n'est pas +unique, et l'on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons +très féroces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les +cavernes, aux bords des eaux et de préférence chez les peuples païens. +Il se pourrait que plusieurs d'entre vous, bien qu'ayant reçu le saint +baptême, et tout incorporés qu'ils sont à la famille d'Abraham, aient +adoré des idoles, comme les anciens Romains, ou suspendu des images, des +tablettes votives, des bandelettes de laine et des guirlandes de fleurs +aux branches de quelque arbre sacré. Ou bien encore les Pingouines ont +dansé autour d'une pierre magique et bu l'eau des fontaines habitées par +les nymphes. S'il en était ainsi, je croirais que le Seigneur a envoyé +ce dragon pour punir sur tous les crimes de quelques-uns et afin de vous +induire, ô fils des Pingouins, à exterminer du milieu de vous le +blasphème, la superstition et l'impiété. C'est pourquoi je vous +indiquerai comme remède au grand mal dont vous souffrez de rechercher +soigneusement l'idolâtrie dans vos demeures et de l'en extirper. +J'estime qu'il sera efficace aussi de prier et de faire pénitence. + +Ainsi parla le saint vieillard Maël. Et les Anciens du peuple pingouin, +lui ayant baisé les pieds, retournèrent dans leurs villages avec une +meilleure espérance. + + + + +CHAPITRE VIII + + +LE DRAGON D'ALCA (SUITE) + +Suivant les conseils du saint homme Maël, les habitants d'Alca +s'efforcèrent d'extirper les superstitions qui avaient germé parmi eux. +Ils veillèrent à ce que les filles n'allassent plus danser autour de +l'arbre des fées, en prononçant des incantations. Ils défendirent +sévèrement aux jeunes mères de frotter leurs nourrissons pour les rendre +forts, aux pierres dressées dans les campagnes. Un vieillard des Dombes, +qui annonçait l'avenir en secouant des grains d'orge sur un tamis, fut +jeté dans un puits. + +Cependant, le monstre continuait à ravager chaque nuit les basses-cours +et les étables. Les paysans épouvantés se barricadaient dans leurs +maisons. Une femme enceinte qui, par une lucarne, vit au clair de lune +l'ombre du dragon sur le chemin bleu, en fut si épouvantée qu'elle +accoucha incontinent avant terme. + +En ces jours d'épreuve, le saint homme Maël méditait sans cesse sur la +nature des dragons et sur les moyens de les combattre. Après six mois +d'études et de prières, il lui parut bien avoir trouvé ce qu'il +cherchait. Un soir, comme il se promenait sur le rivage de la mer, en +compagnie d'un jeune religieux nommé Samuel, il lui exprima sa pensée en +ces termes: + +--J'ai longuement étudié l'histoire et les moeurs des dragons, non pour +satisfaire une vaine curiosité, mais afin d'y découvrir des exemples à +suivre dans les conjonctures présentes. Et telle est, mon fils Samuel, +l'utilité de l'histoire. + +»C'est un fait constant que les dragons sont d'une vigilance extrême. +Ils ne dorment jamais. Aussi les voit-on souvent employés à garder des +trésors. Un dragon gardait à Colchis la toison d'or que Jason conquit +sur lui. Un dragon veillait sur les pommes d'or du jardin des +Hespérides. Il fut tué par Hercule et transformé par Junon en une étoile +du ciel. Le fait est rapporté dans des livres; s'il est véritable, il se +produisit par magie, car les dieux des païens sont en réalité des +diables. Un dragon défendait aux hommes rudes et ignorants de boire à la +fontaine de Castalie. Il faut se rappeler aussi le dragon d'Andromède, +qui fut tué par Persée. + +»Mais quittons les fables des païens, où l'erreur est mêlée sans cesse à +la vérité. Nous rencontrons des dragons dans les histoires du glorieux +archange Michel, des saints Georges, Philippe, Jacques le Majeur, et +Patrice, des saintes Marthe et Marguerite. Et c'est en de tels récits, +dignes de toute créance, que nous devons chercher réconfort et conseil. + +»L'histoire du dragon de Silène nous offre notamment de précieux +exemples. Il faut que vous sachiez, mon fils, que, au bord d'un vaste +étang, voisin de cette ville, habitait un dragon effroyable qui +s'approchait parfois des murailles et empoisonnait de son haleine tous +ceux qui séjournaient dans les faubourgs. Et, pour n'être point dévorés +par le monstre, les habitants de Silène lui livraient chaque matin un +des leurs. On tirait la victime au sort. Le sort, après cent autres, +désigna la fille du roi. + +»Or, saint Georges, qui était tribun militaire, passant par la ville de +Silène, apprit que la fille du roi venait d'être conduite à l'animal +féroce. Aussitôt, il remonta sur son cheval et, s'armant de sa lance, +courut à la rencontre du dragon, qu'il atteignit au moment où le monstre +allait dévorer la vierge royale. Et quand saint Georges eut terrassé le +dragon, la fille du roi noua sa ceinture autour du cou de la bête, qui +la suivit comme un chien qu'on mène en laisse. + +»Cela nous est un exemple du pouvoir des vierges sur les dragons. +L'histoire de sainte Marthe nous en fournit une preuve plus certaine +encore. Connaissez-vous cette histoire, mon fils Samuel? + +--Oui, mon père, répondit Samuel. + +Et le bienheureux Maël poursuivit: + +--Il y avait, dans une forêt, sur les bords du Rhône, entre Arles et +Avignon, un dragon mi-quadrupède et mi-poisson, plus gros qu'un boeuf, +avec des dents aiguës comme des cornes et de grandes ailes aux épaules. +Il coulait les bateaux et dévorait les passagers. Or, sainte Marthe, à +la prière du peuple, alla vers ce dragon, qu'elle trouva occupé à +dévorer un homme; elle lui passa sa ceinture autour du cou et le +conduisit facilement à la ville. + +»Ces deux exemples m'induisent à penser qu'il convient de recourir au +pouvoir de quelque vierge pour vaincre le dragon qui sème l'épouvante et +la mort dans l'île d'Alca. + +»C'est pourquoi, mon fils Samuel, ceins tes reins et va, je te prie, +avec deux de tes compagnons, dans tous les villages de cette île, et +publie partout qu'une vierge pourra seule délivrer l'île du monstre qui +la dépeuple. + +»Tu chanteras des cantiques et des psaumes, et tu diras: + +»--O fils des pingouins, s'il est parmi vous une vierge tres pure, +qu'elle se lève et que, armée du signe de la croix, elle aille combattre +le dragon! + +Ainsi parla le vieillard, et le jeune Samuel promit d'obéir. Dès le +lendemain, il ceignit ses reins et partit avec deux de ses compagnons +pour annoncer aux habitants d'Alca qu'une vierge était seule capable de +délivrer les Pingouins des fureurs du dragon. + + + + +CHAPITRE IX + + +LE DRAGON D'ALCA (SUITE) + +Orberose aimait son époux, mais elle n'aimait pas que lui. À l'heure ou +Vénus s'allume dans le ciel pâle, tandis que Kraken allait répandant +l'effroi sur les villages, elle visitait, en sa maison roulante, un +jeune berger des Dalles, nommé Marcel, dont la forme gracieuse +enveloppait une infatigable vigueur. La belle Orberose partageait avec +délices la couche aromatique du pasteur. Mais, loin de se faire +connaître à lui pour ce qu'elle etait, elle se donnait le nom de Brigide +et se disait la fille d'un jardinier de la baie des Plongeons. Lorsque +échappée à regret de ses bras, elle cheminait, à travers les prairies +fumantes, vers le rivage des Ombres, si d'aventure elle rencontrait +quelque paysan attardé, aussitôt elle déployait ses voiles comme de +grandes ailes et s'ecriait: + +--Passant, baisse les yeux, pour n'avoir point à dire: Hélas! hélas! +malheur à moi, car j'ai vu l'ange du Seigneur. + +Le villageois tremblant s'agenouillait le front contre terre. Et +plusieurs disaient, dans l'île, que, la nuit, sur les chemins passaient +des anges et qu'on mourait pour les avoir vus. + +Kraken ignorait les amours d'Orberose et de Marcel, car il était un +héros, et les héros ne pénètrent jamais les secrets de leurs femmes. +Mais, tout en ignorant ces amours, Kraken en goûtait les précieux +avantages. Il retrouvait chaque nuit sa compagne plus souriante et plus +belle, respirant, exhalant la volupté et parfumant le lit conjugal d'une +odeur délicieuse de fenouil et de verveine. Elle aimait Kraken d'un +amour qui ne devenait jamais importun ni soucieux parce qu'elle ne +l'apesantissait pas sur lui seul. + +Et l'heureuse infidélité d'Orberose devait bientôt sauver le héros d'un +grand péril et assurer à jamais sa fortune et sa gloire. Car ayant vu +passer dans le crépuscule un bouvier de Belmont, qui piquait ses boeufs, +elle se prit à l'aimer plus qu'elle n'avait jamais aimé le berger +Marcel. Il était bossu, ses épaules lui montaient par-dessus les +oreilles; son corps se balançait sur des jambes inégales; ses yeux +torves roulaient des lueurs fauves sous des cheveux en broussailles. De +son gosier sortait une voix rauque et des rires stridents; il sentait +l'étable. Cependant il lui était beau. «Tel, comme dit Gnathon, a aimé +une plante, tel autre un fleuve, tel autre une bête.» + +Or, un jour que, dans un grenier du village, elle soupirait étendue et +détendue entre les bras du bouvier, soudain des sons de trompe, des +rumeurs, des bruits de pas, surprirent ses oreilles; elle regarda par la +lucarne et vit les habitants assemblés sur la place du marché, autour +d'un jeune religieux qui, monté sur une pierre, prononça d'une voix +claire ces paroles: + +--Habitants de Belmont, l'abbé Maël, notre père vénéré, vous mande par +ma bouche que ni la force des bras ni la puissance des armes ne +prévaudra contre le dragon; mais la bête sera surmontée par une vierge. +Si donc il se trouve parmi vous une vierge très nette et tout à fait +intacte, qu'elle se lève et qu'elle aille au devant du monstre; et quand +elle l'aura rencontré, elle lui passera sa ceinture autour du col et le +conduira aussi facilement que si c'était un petit chien. + +Et le jeune religieux, ayant relevé sa cucule sur sa tête, s'en fut +porter en d'autres villages le mandement du bienheureux Maël. + +Il était déjà loin quand, accroupie dans la paille amoureuse, une main +sur le genou et le menton sur la main, Orberose méditait encore ce +qu'elle venait d'entendre. Bien qu'elle craignît beaucoup moins pour +Kraken le pouvoir d'une vierge que la force des hommes armés, elle ne se +sentait pas rassurée par le mandement du bienheureux Maël; un instinct +vague et sûr, qui dirigeait son esprit, l'avertissait que désormais +Kraken ne pouvait plus être dragon avec sécurité. + +Elle demanda au bouvier: + +--Mon coeur, que penses-tu du dragon? + +Le rustre secoua la tête: + +--Il est certain que, dans les temps anciens, des dragons ravageaient la +terre; et l'on en voyait de la grosseur d'une montagne. Mais il n'en +vient plus, et je crois que ce qu'on prend ici pour un monstre recouvert +d'écailles, ce sont des pirates ou des marchands qui ont emporté dans +leur navire la belle Orberose et les plus beaux parmi les enfants +d'Alca. Et si l'un de ces brigands tente de me voler mes boeufs, je +saurai, par force ou par ruse, l'empêcher de me nuire. + +Cette parole du bouvier accrut les appréhensions d'Orberose et ranima sa +sollicitude pour un époux qu'elle aimait. + + + + +CHAPITRE X + + +LE DRAGON D'ALCA (SUITE) + +Les jours s'écoulèrent et aucune pucelle ne se leva dans l'île pour +combattre le monstre. Et, dans le moustier de bois, le vieillard Maël, +assis sur un banc, à l'ombre d'un antique figuier, en compagnie d'un +religieux plein de piété, nommé Régimental, se demandait avec inquiétude +et tristesse comment il ne se trouvait point dans Alca une seule vierge +capable de surmonter la bête. + +Il soupira et le frère Régimental soupira de même. À ce moment le jeune +Samuel, venant à passer dans le jardin, le vieillard Maël l'appela et +lui dit: + +--J'ai médité de nouveau, mon fils, sur les moyens de détruire le dragon +qui dévore la fleur de notre jeunesse, de nos troupeaux et de nos +récoltes. À cet égard, l'histoire des dragons de saint Riok et de saint +Pol de Léon me semble particulièrement instructive. Le dragon de saint +Riok était long de six toises; sa tête tenait du coq et du basilic, son +corps du boeuf et du serpent; il désolait les rives de l'Elorn, au temps +du roi Bristocus. Saint Riok, âgé de deux ans, le mena en laisse jusqu'à +la mer où le monstre se noya très volontiers. Le dragon de saint Pol, +long de soixante pieds, n'était pas moins terrible. Le bienheureux +apôtre de Léon le lia de son étole et le donna à conduire à un jeune +seigneur d'une grande pureté. Ces exemples prouvent que, aux yeux de +Dieu, un puceau est aussi agréable qu'une pucelle. Le ciel n'y fait +point de différence. C'est pourquoi, mon fils, si vous voulez m'en +croire, nous nous rendrons tous deux au rivage des Ombres; parvenus à la +caverne du dragon, nous appellerons le monstre à haute voix et, quand il +s'approchera, je nouerai mon étole autour de son cou et vous le mènerez +en laisse jusqu'à la mer où il ne manquera pas de se noyer. + +À ce discours du vieillard, Samuel baissa la tête et ne répondit pas. + +--Vous semblez hésiter, mon fils, dit Maël. + +Le frère Régimental, contrairement à son habitude, prit la parole sans +être interrogé. + +--On hésiterait à moins, fit-il. Saint Riok n'avait que deux ans quand +il surmonta le dragon. Qui vous dit que neuf ou dix ans plus tard il en +eût encore pu faire autant? Prenez garde, mon père, que le dragon qui +désole notre île a dévoré le petit Elo et quatre ou cinq autres jeunes +garçons. Frère Samuel n'est pas assez présomptueux pour se croire à dix- +neuf ans plus innocent qu'eux à douze et à quatorze. + +»Hélas! ajouta le moine en gémissant, qui peut se vanter d'être chaste +en ce monde où tout nous donne l'exemple et le modèle de l'amour, où +tout dans la nature, bêtes et plantes, nous montre et nous conseille les +voluptueux embrassements? Les animaux sont ardents à s'unir selon leurs +guises; mais il s'en faut que les divers hymens des quadrupèdes, des +oiseaux, des poissons, et des reptiles égalent en vénusté les noces des +arbres. Tout ce que les païens, dans leurs fables, ont imaginé +d'impudicités monstrueuses est dépassé par la plus simple fleur des +champs, et si vous saviez les fornications des lis et des roses, vous +écarteriez des autels ces calices d'impureté, ces vases de scandale. + +--Ne parlez pas ainsi, frère Régimental, répondit le vieillard Maël. +Soumis à la loi naturelle, les animaux et les plantes sont toujours +innocents. Ils n'ont pas d'âme à sauver; tandis que l'homme.... + +--Vous avez raison, répliqua le frère Régimental; c'est une autre paire +de manches. Mais n'envoyez pas le jeune Samuel au dragon: le dragon le +mangerait. Depuis déjà cinq ans Samuel n'est plus en état d'étonner les +monstres par son innocence. L'année de la comète, le Diable, pour le +séduire, mit un jour sur son chemin une laitière qui troussait son +cotillon pour passer un gué. Samuel fut tenté; mais il surmonta la +tentation. Le Diable, qui ne se lasse pas, lui envoya dans un songe, +l'image de cette jeune fille. L'ombre fit ce que n'avait pu faire le +corps: Samuel succomba. À son réveil, il trempa de ses larmes sa couche +profanée. Hélas! le repentir ne lui rendit point son innocence. + +En entendant ce récit, Samuel se demandait comment son secret pouvait +être connu, car il ne savait pas que le Diable avait emprunté +l'apparence du frère Régimental pour troubler en leur coeur les moines +d'Alca. + +Et le vieillard Maël songeait, et il se demandait avec angoisse: + +--Qui nous délivrera de la dent du dragon? Qui nous préservera de son +haleine? Qui nous sauvera de son regard? + +Cependant les habitants d'Alca commençaient à prendre courage. Les +laboureurs des Dombes et les bouviers de Belmont juraient que, contre un +animal féroce, ils vaudraient mieux qu'une fille, et ils s'écriaient, en +se tapant le gras du bras: «Ores vienne le dragon!» Beaucoup d'hommes et +de femmes l'avaient vu. Ils ne s'entendaient pas sur sa forme et sa +figure, mais tous maintenant s'accordaient à dire qu'il n'était pas si +grand qu'on avait cru, et que sa taille ne dépassait pas de beaucoup +celle d'un homme. On organisait la défense: vers la tombée du jour, des +veilleurs se tenaient à l'entrée des villages, prêts à donner l'alarme; +des compagnies armées de fourches et de faux gardaient, la nuit, les +parcs où les bêtes étaient renfermées. Une fois même, dans le village +d'Anis, de hardis laboureurs le surprirent sautant le mur de Morio; +armés de fléaux, de faux et de fourches, ils lui coururent sus, et ils +le serraient de près. L'un d'eux, vaillant homme et très alerte, pensa +bien l'avoir piqué de sa fourche; mais il glissa dans une mare et le +laissa échapper. Les autres l'eussent sûrement atteint, s'ils ne +s'étaient attardés à rattraper les lapins et les poules qu'il +abandonnait dans sa fuite. + +Ces laboureurs déclarèrent aux anciens du village que le monstre leur +paraissait de forme et de proportions assez humaines, à part la tête et +la queue, qui étaient vraiment épouvantables. + + + + +CHAPITRE XI + + +LE DRAGON D'ALCA (suite) + +Ce jour-là Kraken rentra dans sa caverne plus tôt que de coutume. Il +tira de sa tête son casque de veau marin surmonté de deux cornes de +boeuf et dont la visière s'armait de crocs formidables. Il jeta sur la +table ses gants terminés par des griffes horribles: c'étaient des becs +d'oiseaux pêcheurs. Il décrocha son ceinturon où pendait une longue +queue verte aux replis tortueux. Puis il ordonna à son page Elo de lui +tirer ses bottes et, comme l'enfant n'y réussissait pas assez vite, il +l'envoya d'un coup de pied à l'autre bout de la grotte. + +Sans regarder la belle Orberose, qui filait la laine, il s'assit devant +la cheminée où rôtissait un mouton, et murmura: + +--Ignobles Pingouins!... Il n'est pas pire métier que de faire le +dragon. + +--Que dit mon seigneur? demanda la belle Orberose. + +--On ne me craint plus, poursuivit Kraken, Autrefois tout fuyait à mon +approche. J'emportais dans mon sac poules et lapins; je chassais devant +moi moutons et cochons, vaches et boeufs. Aujourd'hui ces rustres font +bonne garde; ils veillent. Tantôt, dans le village d'Anis, poursuivi par +des laboureurs armés de fléaux, de faux et de fourches fières, je dus +lâcher poules et lapins, prendre ma queue sur mon bras et courir à +toutes jambes. Or, je vous le demande, est-ce une allure convenable à un +dragon de Cappadoce, que de se sauver comme un voleur, sa queue sur le +bras? Encore, embarrassé de crêtes, de cornes, de crocs, de griffes, +d'écailles, j'échappai à grand peine à une brute qui m'enfonça un demi- +pouce de sa fourche dans la fesse gauche. + +Et ce disant, il portait la main avec sollicitude à l'endroit offensé. + +Et après s'être livré quelques instants à des méditations amères: + +--Quels idiots que ces Pingouins! Je suis las de souffler des flammes au +nez de tels imbéciles. Orberose, tu m'entends?... + +Ayant ainsi parlé, le héros souleva entre ses mains le casque +épouvantable et le contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il +prononça ces paroles rapides: + +--Ce casque, je l'ai taillé de mes mains, en forme de tête de poisson, +dans la peau d'un veau marin. Pour le rendre plus formidable, je l'ai +surmonté de cornes de boeuf, et je l'ai armé d'une mâchoire de sanglier; +j'y ai fait pendre une queue de cheval, teinte de vermillon. Aucun +habitant de cette île n'en pouvait soutenir la vue, quand je m'en +coiffais jusqu'aux épaules dans le crépuscule mélancolique. À son +approche, femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards fuyaient éperdus, +et je portais l'épouvante dans la race entière des Pingouins. Par quels +conseils ce peuple insolent, quittant ses premières terreurs, ose-t-il +aujourd'hui regarder en face cette gueule horrible et poursuivre cette +crinière effrayante? + +Et jetant son casque sur le sol rocheux: + +--Péris, casque trompeur! s'écria Kraken. Je jure par tous les démons +d'Armor de ne jamais plus te porter sur ma tête. + +Et ayant fait ce serment, il foula aux pieds son casque, ses gants, ses +bottes et sa queue aux replis tortueux. + +--Kraken, dit la belle Orberose, permettez-vous à votre servante d'user +d'artifice pour sauver votre gloire et vos biens? Ne méprisez point +l'aide d'une femme. Vous en avez besoin, car les hommes sont tous des +imbéciles. + +--Femme, demanda Kraken, quels sont tes desseins? + +Et la belle Oberose avertit son époux que des moines allaient par les +villes et les campagnes, enseignant aux habitants la manière la plus +convenable de combattre le dragon; que, selon leurs instructions, la +bête serait surmontée par une vierge et que, si une pucelle passait sa +ceinture autour du col du dragon, elle le conduirait aussi facilement +que si c'était un petit chien. + +--Comment sais-tu que les moines enseignent ces choses? demanda Kraken. + +--Mon ami, répondit Orberose, n'interrompez donc pas des propos graves +par une question frivole.... «Si donc, ajoutèrent ces religieux, il se +trouve dans Alca une vierge très pure, qu'elle se lève!» Or, j'ai +résolu, Kraken, de répondre à leur appel. J'irai trouver le saint +vieillard Maël et lui dirai: «Je suis la vierge désignée par le Ciel +pour surmonter le dragon.» + +À ces mots Kraken se récria: + +--Comment seras-tu cette vierge très pure? Et pourquoi veux-tu me +combattre, Orberose? As-tu perdu la raison? Sache bien que je ne me +laisserai pas vaincre par toi! + +--Avant de se mettre en colère, ne pourrait-on pas essayer de +comprendre? soupira la belle Orberose avec un mépris profond et doux. + +Et elle exposa ses desseins subtils. + +En l'écoutant, le héros demeurait pensif. Et quand elle eut cessé de +parler: + +--Orberose, ta ruse est profonde, dit-il. Et, si tes desseins +s'accomplissent selon tes prévisions, j'en tirerai de grands avantages. +Mais comment seras-tu la vierge désignée par le ciel? + +--N'en prends nul souci, Kraken, répliqua-t-elle. Et allons nous +coucher. + +Le lendemain, dans la caverne parfumée de l'odeur des graisses, Kraken +tressait une carcasse très difforme d'osier et la recouvrait de peaux +effroyablement hérissées, squameuses et squalides. À l'une des +extrémités de cette carcasse, la belle Orberose cousit le cimier +farouche et la visière hideuse, que portait Kraken dans ses courses +dévastatrices, et, à l'autre bout, elle assujettit la queue aux replis +tortueux que le héros avait coutume de traîner derrière lui. Et, quand +cet ouvrage fut achevé, ils instruisirent le petit Elo et les cinq +autres enfants, qui les servaient, à s'introduire dans cette machine, à +la faire marcher, à y souffler dans des trompes et à y brûler de +l'étoupe, afin de jeter des flammes et de la fumée par la gueule du +dragon. + + + + +CHAPITRE XII + + +LE DRAGON D'ALCA (SUITE) + +Orberose, ayant revêtu une robe de bure et ceint une corde grossière, se +rendit au moustier et demanda à parler au bienheureux Maël. Et, parce +qu'il était interdit aux femmes d'entrer dans l'enceinte du moustier, le +vieillard s'avança hors des portes, tenant de sa dextre la crosse +pastorale et s'appuyant de la main gauche sur l'épaule du frère Samuel, +le plus jeune de ses disciples. + +Il demanda: + +--Femme, qui es-tu? + +--Je suis la vierge Orberose. + +À cette réponse, Maël leva vers le ciel ses bras tremblants. + +--Dis-tu vrai, femme? C'est un fait certain qu'Orberose fut dévorée par +le dragon. Et je vois Orberose, et je l'entends! Ne serait-ce point, ô +ma fille, que dans les entrailles du monstre tu t'armas du signe de la +croix et sortis intacte de sa gueule? C'est ce qui me semble le plus +croyable. + +--Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Orberose. C'est précisément +ce qui m'advint. Aussitôt sortie des entrailles de la bête, je me +réfugiai dans un ermitage sur le rivage des Ombres. J'y vivais dans la +solitude, me livrant à la prière et à la méditation et accomplissant des +austérités inouïes, quand j'appris par révélation céleste que seule une +pucelle pourrait surmonter le dragon, et que j'étais cette pucelle. + +--Montre-moi un signe de ta mission, dit le vieillard. + +--Le signe c'est moi-même, répondit Orberose. + +--Je n'ignore pas le pouvoir de celles qui ont mis un sceau à leur +chair, répliqua l'apôtre des Pingouins. Mais es-tu bien telle que tu +dis? + +--Tu le verras à l'effet, répondit Orberose. + +Le moine Régimental s'étant approché: + +--Ce sera, dit-il, la meilleure preuve. Le roi Salomon a dit: «Trois +choses sont difficiles à connaître et une quatrième impossible, ce sont +la trace du serpent sur la pierre, de l'oiseau dans l'air, du navire +dans l'eau, de l'homme dans la femme. J'estime impertinentes ces +matrones qui prétendent en remontrer en de telles matières au plus sage +des rois. Mon père, si vous m'en croyez, vous ne les consulterez pas à +l'endroit de la pieuse Orberose. Quand elles vous auront donné leur +opinion, vous n'en serez pas plus avancé qu'auparavant. La virginité est +non moins difficile à prouver qu'à garder. Pline nous enseigne, en son +histoire, que les signes en sont imaginaires ou très incertains [Note: +Nous avons cherché vainement cette phrase dans l'_Histoire +naturelle_ de Pline. (Édit.)]. Telle qui porte sur elle les quatorze +marques de la corruption est pure aux yeux des anges et telle au +contraire qui, visitée par les matrones au doigt et à l'oeil, feuillet +par feuillet, sera reconnue intacte, se sait redevable de ces bonnes +apparences aux artifices d'une perversité savante. Quant à la pureté de +la sainte fille que voici, j'en mettrais ma main au feu. + +Il parlait ainsi parce qu'il était le Diable. Mais le vieillard Maël ne +le savait pas. Il demanda à la pieuse Orberose: + +--Ma fille, comment vous y prendrez-vous pour vaincre un animal aussi +féroce que celui qui vous a dévorée? + +La vierge répondit: + +--Demain, au lever du soleil, ô Maël, tu convoqueras le peuple sur la +colline, devant la lande désolée qui s'étend jusqu'au rivage des Ombres, +et tu veilleras à ce qu'aucun homme pingouin ne se tienne à moins de +cinq cents pas des rochers, car il serait aussitôt empoisonné par +l'haleine du monstre. Et le dragon sortira des rochers et je lui +passerai ma ceinture autour du col, et je le conduirai en laisse comme +un chien docile. + +--Ne te feras-tu pas accompagner d'un homme courageux et plein de piété, +qui tuera le dragon? demanda Maël. + +--Tu l'as dit, ô vieillard: je livrerai le monstre à Kraken qui +l'égorgera de son épée étincelante. Car il faut que tu saches que le +noble Kraken, qu'on croyait mort, reviendra parmi les Pingouins et qu'il +tuera le dragon. Et du ventre de la bête sortiront les petits enfants +qu'elle a dévorés. + +--Ce que tu m'annonces, ô vierge, s'écria l'apôtre, me semble prodigieux +et au-dessus de la puissance humaine. + +--Ce l'est, répliqua la vierge Orberose. Mais apprends, ô Maël, que j'ai +eu révélation que, pour loyer de sa délivrance, le peuple pingouin devra +payer au chevalier Kraken un tribut annuel de trois cents poulets, douze +moutons, deux boeufs, trois cochons, mil huit cents imaux de blé et les +légumes de saison; et qu'en outre, les enfants qui sortiront du ventre +du dragon seront donnés et laissés audit Kraken pour le servir et lui +obéir en toutes choses. + +»Si le peuple pingouin manquait à tenir ses engagements, un nouveau +dragon aborderait dans l'île, plus terrible que le premier. J'ai dit. + + + + +CHAPITRE XIII + + +LE DRAGON D'ALCA (SUITE ET FIN) + +Le peuple des Pingouins, convoqué par le vieillard Maël, passa la nuit +sur le rivage des Ombres, à la limite que le saint homme avait tracée, +afin qu'aucun entre les Pingouins ne fût empoisonné par le souffle du +monstre. + +Les voiles de la nuit couvraient encore la terre, lorsque, précédé d'un +mugissement rauque, le dragon montra sur les rochers du rivage sa forme +indistincte et portenteuse. Il rampait comme un serpent et son corps +tortueux semblait long de quinze pieds. À sa vue, la foule recule +d'épouvante. Mais bientôt tous les regards se tournent vers la vierge +Orberose, qui, dans les premières lueurs de l'aube, s'avance vêtue de +blanc sur la bruyère rose. D'un pas intrépide et modeste elle marche +vers la bête qui, poussant des hurlements affreux, ouvre une gueule +enflammée. Un immense cri de terreur et de pitié s'élève du milieu des +Pingouins. Mais la vierge, déliant sa ceinture de lin, la passe au cou +du dragon, qu'elle mène en laisse, comme un chien fidèle, aux +acclamations des spectateurs. + +Elle a déjà parcouru un long espace de la lande, lorsque apparaît Kraken +armé d'une épée étincelante. Le peuple, qui le croyait mort, jette des +cris de surprise et de joie. Le héros s'élance sur la bête, la retourne, +et de son épée, lui ouvre le ventre dont sortent, en chemise, les +cheveux bouclés et les mains jointes, le petit Elo et les cinq autres +enfants que le monstre avait dévorés. + +Aussitôt, ils se jettent aux genoux de la vierge Orberose qui les prend +dans ses bras et leur dit à l'oreille: + +--Vous irez par les villages et vous direz: «Nous sommes les pauvres +petits enfants que le dragon a dévorés et nous sommes sortis en chemise +de son ventre.» Les habitants vous donneront en abondance tout ce que +vous pourrez souhaiter. Mais si vous parlez autrement, vous n'aurez que +des nasardes et des fessées. Allez! + +Plusieurs Pingouins, voyant le dragon éventré, se précipitaient pour le +mettre en lambeaux, les uns par un sentiment de fureur et de vengeance, +les autres afin de s'emparer de la pierre magique, nommée dracontite, +engendrée dans sa tête; les mères des enfants ressuscités couraient +embrasser leurs chers petits. Mais le saint homme Maël les retint, leur +représentant qu'ils n'étaient pas assez saints, les uns et les autres, +pour s'approcher du dragon sans mourir. + +Et bientôt le petit Elo et les cinq autres enfants vinrent vers le +peuple et dirent: + +--Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dévorés et nous +sommes sortis en chemise de son ventre. + +Et tous ceux qui les entendaient disaient en les baisant: + +--Enfants bénis, nous vous donnerons en abondance tout ce que vous +pourrez souhaiter. + +Et la foule du peuple se sépara, pleine d'allégresse, en chantant des +hymnes et des cantiques. + +Pour commémorer ce jour où la Providence délivra le peuple d'un cruel +fléau, des processions furent instituées dans lesquelles on promenait le +simulacre d'un dragon enchaîné. + +Kraken leva le tribut et devint le plus riche et le plus puissant des +Pingouins. En signe de sa victoire, afin d'inspirer une terreur +salutaire, il portait sur sa tête une crête de dragon et il avait +coutume de dire au peuple: + +--Maintenant que le monstre est mort, c'est moi le dragon. + +Orberose noua longtemps ses généreux bras au cou des bouviers et des +pâtres qu'elle égalait aux dieux. Et quand elle ne fut plus belle, elle +se consacra au Seigneur. + +Objet de la vénération publique, elle fut admise, après sa mort, dans le +canon des saints et devint la céleste patronne de la Pingouinie. + +Kraken laissa un fils qui porta comme son père la crête du dragon et +fut, pour cette raison, surnommé Draco. Il fonda la première dynastie +royale des Pingouins. + + + + +LIVRE III + +LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +BRIAN LE PIEUX ET LA REINE GLAMORGANE + +Les rois d'Alca issus de Draco, fils de Kraken, portaient sur la tête +une crête effroyable de dragon, insigne sacré dont la seule vue +inspirait aux peuples la vénération, la terreur et l'amour. Ils étaient +perpétuellement en lutte soit avec leurs vassaux et leurs sujets, soit +avec les princes des îles et des continents voisins. + +Les plus anciens de ces rois ont laissé seulement un nom. Encore ne +savons-nous ni le prononcer ni l'écrire. Le premier Draconide dont on +connaisse l'histoire est Brian le Pieux, estimé pour sa ruse et son +courage aux guerres et dans les chasses. + +Il était chrétien, aimait les lettres et favorisait les hommes voués à +la vie monastique. Dans la salle de son palais où, sous les solives +enfumées, pendaient les têtes, les ramures et les cornes des bêtes +sauvages, il donnait des festins auxquels étaient conviés tous les +joueurs de harpe d'Alca et des îles voisines, et il y chantait lui-même +les louanges des héros. Équitable et magnanime, mais enflammé d'un +ardent amour de la gloire, il ne pouvait s'empêcher de mettre à mort +ceux qui avaient mieux chanté que lui. + +Les moines d'Yvern ayant été chassés par les païens qui ravageaient la +Bretagne, le roi Brian les appela dans son royaume et fit construire +pour eux, près de son palais, un moustier de bois. Chaque jour, il se +rendait avec la reine Glamorgane, son épouse, dans la chapelle du +moustier, assistait aux cérémonies religieuses et chantait des hymnes. + +Or, parmi ces moines, se trouvait un religieux, nommé Oddoul, qui, dans +la fleur de sa jeunesse, s'ornait de science et de vertus. Le Diable en +conçut un grand dépit et essaya plusieurs fois de l'induire en +tentation. Il prit diverses formes et lui montra tour à tour un cheval +de guerre, une jeune vierge, une coupe d'hydromel; puis il lui fit +sonner deux dés dans un cornet et lui dit: + +--Veux-tu jouer avec moi les royaumes de ce monde contre un des cheveux +de ta tête? + +Mais l'homme du Seigneur, armé du signe de la croix, repoussa l'ennemi. +S'apercevant qu'il ne le pourrait séduire, le Diable imagina pour le +perdre un habile artifice. Par une nuit d'été, il s'approcha de la reine +endormie sur sa couche, lui représenta l'image du jeune religieux +qu'elle voyait tous les jours dans le moustier de bois, et il mit un +charme sur cette image. Aussitôt l'amour entra comme un poison subtil +dans les veines de Glamorgane. Et l'envie d'en faire à son plaisir avec +Oddoul la consumait. Elle trouvait sans cesse des prétextes pour +l'attirer près d'elle. Plusieurs fois elle lui demanda d'instruire ses +enfants dans la lecture et le chant. + +--Je vous les confie, lui dit-elle. Et je suivrai les leçons que vous +leur donnerez, afin de m'instruire moi-même. Avec les fils vous +enseignerez la mère. + +Mais le jeune religieux s'excusait, tantôt sur ce qu'il n'était pas un +maître assez savant, tantôt sur ce que son état lui interdisait le +commerce des femmes. Ce refus irrita les désirs de Glamorgane. Un jour +qu'elle languissait sur sa couche, son mal étant devenu intolérable, +elle fit appeler Oddoul dans sa chambre. Il vint par obéissance, mais +demeura les yeux baissés sur le seuil de la porte. De ce qu'il ne la +regardait point elle ressentait de l'impatience et de la douleur. + +--Vois, lui dit-elle, je n'ai plus de force, une ombre est sur mes yeux. +Mon corps est brûlant et glacé. + +Et comme il se taisait et ne faisait pas un mouvement, elle l'appela +d'une voix suppliante: + +--Viens près de moi, viens! + +Et, de ses bras tendus qu'allongeait le désir, elle tenta de le saisir +et de l'attirer à elle. + +Mais il s'enfuit en lui reprochant son impudicité. + +Alors, outrée de colère, et craignant qu'Oddoul ne publiât la honte où +elle était tombée, elle imagina de le perdre lui-même pour n'être point +perdue par lui. + +D'une voix éplorée qui retentit dans tout le palais, elle appela à +l'aide, comme si vraiment elle courait un grand danger. Ses servantes +accourues virent le jeune moine qui fuyait et la reine qui ramenait sur +elle les draps de sa couche; elles crièrent toutes ensemble au meurtre. +Et lorsque, attiré par le bruit, le roi Brian entra dans la chambre, +Glamorgane, lui montrant ses cheveux épars, ses yeux luisants de larmes +et sa poitrine, que, dans la fureur de son amour, elle avait déchiré de +ses ongles: + +--Mon seigneur et mon époux, voyez, dit-elle, la trace des outrages que +j'ai subis. Poussé d'un désir infâme, Oddoul s'est approché de moi et a +tenté de me faire violence. + +En entendant ces plaintes, en voyant ce sang, le roi, transporté de +fureur, ordonna à ses gardes de s'emparer du jeune religieux et de le +brûler vif devant le palais, sous les yeux de la reine. + +Instruit de cette aventure, l'abbé d'Yvern alla trouver le roi et lui +dit: + +--Roi Brian, connaissez par cet exemple la différence d'une femme +chrétienne et d'une femme païenne. Lucrèce romaine fut la plus vertueuse +des princesses idolâtres; pourtant elle n'eut pas la force de se +défendre contre les attaques d'un jeune efféminé, et, confuse de sa +faiblesse, elle tomba dans le désespoir, tandis que Glamorgane a résisté +victorieusement aux assauts d'un criminel plein de rage et possédé du +plus redoutable des démons. + +Cependant Oddoul, dans la prison du palais, attendait le moment d'être +brûlé vif. Mais Dieu ne souffrit pas que l'innocent pérît. Il lui envoya +un ange qui, ayant pris la forme d'une servante de la reine, nommée +Gudrune, le tira de sa prison et le conduisit dans la chambre même +qu'habitait cette femme dont il avait l'apparence. + +Et l'ange dit au jeune Oddoul: + +--Je t'aime parce que tu oses. + +Et le jeune Oddoul, croyant entendre Gudrune elle-même, répondit, les +yeux baissés: + +--C'est par la grâce du Seigneur que j'ai résisté aux violences de la +reine et bravé le courroux de cette femme puissante. + +Et l'ange demanda: + +--Comment? tu n'as pas fait ce dont la reine t'accuse? + +--En vérité! non, je ne l'ai pas fait, répondit Oddoul, la main sur son +coeur. + +--Tu ne l'as pas fait? + +--Non! je ne l'ai pas fait. La seule pensée d'une pareille action me +remplit d'horreur. + +--Alors, s'écria l'ange, qu'est-ce que tu fiches ici, espèce +d'andouille? + +[Note: Le chroniqueur pingouin qui rapporte le fait emploie cette +expression: _Species inductilis_. J'ai traduit littéralement.] + +Et il ouvrit la porte pour favoriser la fuite du jeune religieux. + +Oddoul se sentit violemment poussé dehors. À peine était-il descendu +dans la rue qu'une main lui versa un pot de chambre sur la tête; et il +songea: + +--Tes desseins sont mystérieux, Seigneur, et tes voies impénétrables. + + + + +CHAPITRE II + + +DRACO LE GRAND--TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINTE ORBEROSE + +La postérité directe de Brian le Pieux s'éteignit vers l'an 900, en la +personne de Collic au Court-Nez. Un cousin de ce prince, Bosco le +Magnanime, lui succéda et prit soin, pour s'assurer le trône, +d'assassiner tous ses parents. Il sortit de lui une longue lignée de +rois puissants. + +L'un d'eux, Draco le Grand, atteignit à une haute renommée d'homme de +guerre. Il fut plus souvent battu que les autres. C'est à cette +constance dans la défaite qu'on reconnaît les grands capitaines. En +vingt ans, il incendia plus de cent mille hameaux, bourgs, faubourgs, +villages, villes, cités et universités. Il portait la flamme +indifféremment sur les terres ennemies et sur son propre domaine. Et il +avait coutume de dire, pour expliquer sa conduite: + +--Guerre sans incendie est comme tripes sans moutarde: c'est chose +insipide. + +Sa justice était rigoureuse. Quand les paysans qu'il faisait prisonniers +ne pouvaient acquitter leur rançon, il les faisait pendre à un arbre, et +si quelque malheureuse femme venait l'implorer en faveur de son mari +insolvable, il la traînait par les cheveux à la queue de son cheval. Il +vécut en soldat, sans mollesse. On se plaît à reconnaître que ses moeurs +étaient pures. Non seulement il ne laissa pas déchoir son royaume de sa +gloire héréditaire, mais encore il soutint vaillamment jusque dans ses +revers l'honneur du peuple pingouin. + +Draco le Grand fit transférer à Alca les reliques de sainte Orberose. + +Le corps de la bienheureuse avait été enseveli dans une grotte du rivage +des Ombres, au fond d'une landes parfumée. Les premiers pélerins qui +l'allèrent visiter furent les jeunes garçons et les jeunes filles des +villages voisins. Ils s'y rendaient, de préférence, par couples, le +soir, comme si les pieux désirs cherchaient naturellement, pour se +satisfaire, l'ombre et la solitude. Il vouaient à la sainte un culte +fervent et discret, dont ils semblaient jaloux de garder le mystère; ils +n'aimaient point à publier trop haut les impressions qu'ils y +éprouvaient; mais on les surprenait se murmurant les uns aux autres les +mots d'amour, de délices et de ravissement, qu'ils mêlaient au saint nom +d'Orberose; les uns soupiraient qu'on y oubliait le monde; d'autres +disaient qu'on sortait de la grotte dans le calme et l'apaisement; les +jeunes filles entre elles rappelaient les délices dont elles y avaient +été pénétrées. + +Telles furent les merveilles qu'accomplit la vierge d'Alca à l'aurore de +sa glorieuse éternité: elles avaient la douceur et le vague de l'aube. +Bientôt le mystère de la grotte, tel qu'un parfum subtil, se répandit +dans la contrée; ce fut pour les âmes pures un sujet d'allégresse et +d'édification, et les hommes corrompus essayèrent en vain d'écarter, par +le mensonge et la calomnie, les fidèles des sources de grâce qui +coulaient du tombeau de la sainte. L'Église pourvut à ce que ces grâces +ne demeurassent point réservées à quelques enfants, mais se répandissent +sur toute la chrétienté pingouine. Des religieux s'établirent dans la +grotte, bâtirent un monastère, une chapelle, une hôtellerie, sur le +rivage, et les pèlerins commencèrent à affluer. + +Comme fortifiée par un plus long séjour dans le ciel, la bienheureuse +Orberose accomplissait maintenant des miracles plus grands en faveur de +ceux qui venaient déposer leur offrande sur sa tombe; elle faisait +concevoir des espérances aux femmes jusque-là stériles, envoyait des +songes aux vieillards jaloux pour les rassurer sur la fidélité de leurs +jeunes épouses injustement soupçonnées, tenait éloignés de la contrée +les pestes, les épizooties, les famines, les tempêtes et les dragons de +Cappadoce. + +Mais durant les troubles qui désolèrent le royaume au temps du roi +Collic et de ses successeurs, le tombeau de sainte Orberose fut +dépouillé de ses richesses, le monastère incendié, les religieux +dispersés; le chemin, si longtemps foulé par tant de dévots pèlerins, +disparut sous l'ajonc, la bruyère et le chardon bleu des sables. Depuis +cent ans, la tombe miraculeuse n'était plus visitée que par les vipères, +les belettes et les chauves-souris, quand la sainte apparut à un paysan +du voisinage nommé Momordic. + +--Je suis la vierge Orberose, lui dit-elle; je t'ai choisi pour rétablir +mon sanctuaire. Avertis les habitants de ces contrées que, s'ils +laissent ma mémoire abolie et mon tombeau sans honneurs ni richesses, un +nouveau dragon viendra désoler la Pingouinie. + +Des clercs très savants firent une enquête sur cette apparition qu'ils +reconnurent véritable, non diabolique, mais toute céleste, et l'on +remarqua plus tard qu'en France, dans des circonstances analogues, +sainte Foy et sainte Catherine avaient agi de même et tenu un semblable +langage. + +Le moustier fut relevé et les pèlerins affluèrent de nouveau. La vierge +Orberose opérait des miracles de plus en plus grands. Elle guérissait +diverses maladies très pernicieuses, notamment le pied bot, +l'hydropisie, la paralysie et le mal de saint Guy. Les religieux, +gardiens du tombeau, jouissaient d'une enviable opulence quand la +sainte, apparue au roi Draco le Grand, lui ordonna de la reconnaître +pour la patronne céleste du royaume et de transférer ses restes précieux +dans la cathédrale d'Alca. + +En conséquence, les reliques bien odorantes de cette vierge furent +portées en grande pompe à l'église métropolitaine et déposées au milieu +du choeur, dans une châsse d'or et d'émail, ornée de pierres précieuses. + +Le chapitre tint registre des miracles opérés par l'intervention de la +bienheureuse Orberose. + +Draco le Grand, qui n'avait jamais cessé de défendre et d'exalter la foi +chrétienne, mourut dans les sentiments de la plus vive piété, laissant +de grands biens à l'Eglise. + + + + +CHAPITRE III + + +LA REINE CRUCHA + +D'effroyables désordres suivirent la mort de Draco le Grand. On a +souvent accusé de faiblesse les successeurs de ce prince. Et il est vrai +qu'aucun d'eux ne suivit, même de loin, l'exemple de ce vaillant +ancêtre. + +Son fils Chum, qui était boiteux, négligea d'accroître le territoire des +Pingouins. Bolo, fils de Chum, périt assassiné par les gardes du palais, +à l'âge de neuf ans, au moment où il montait sur le trône. Son frère Gun +lui succéda. Il n'était âgé que de sept ans et se laissa gouverner par +sa mère, la reine Crucha. + +Crucha était belle, instruite, intelligente; mais elle ne savait pas +résister à ses passions. + +Voici en quels termes le vénérable Talpa s'exprime, dans sa chronique, +au sujet de cette reine illustre: + +«La reine Crucha, pour la beauté du visage et les avantages de la +taille, ne le cède ni à Sémiramis de Babylone, ni à Pentésilée, reine +des Amazones, ni à Salomé, fille d'Hérodiade. Mais elle présente dans sa +personne certaines singularités qu'on peut trouver belles ou +disgracieuses, selon les opinions contradictoires des hommes et les +jugements du monde. Elle a deux petites cornes au front, qu'elle +dissimule sous les bandeaux abondants de sa chevelure d'or; elle a un +oeil bleu et un noir, le cou penché à gauche, comme Alexandre de +Macédoine, six doigts à la main droite et une petite tête de singe au- +dessous du nombril. + +»Sa démarche est majestueuse et son abord affable. Elle est magnifique +dans ses dépenses, mais elle ne sait pas toujours soumettre sa raison au +désir. + +»Un jour, ayant remarqué dans les écuries du palais un jeune palefrenier +d'une grande beauté, elle se sentit incontinent transportée d'amour pour +lui et lui confia le commandement des armées. Ce qu'on doit louer sans +réserve dans cette grande reine, c'est l'abondance des dons qu'elle fait +aux églises, monastères et chapelles du royaume, et spécialement à la +sainte maison de Beargarden, où, par la grâce du Seigneur, j'ai fait +profession en ma quatorzième année. Elle a fondé des messes pour le +repos de son âme en si grand nombre que tout prêtre, dans l'Eglise +pingouine, est, pour ainsi dire, transformé en un cierge allumé au +regard du ciel, afin d'attirer la miséricorde divine sur l'auguste +Crucha.» + +On peut, par ces lignes et par quelques autres dont j'ai enrichi mon +texte, juger de la valeur historique et littéraire des _Gesta +Pinguinorum_. Malheureusement, cette chronique s'arrête brusquement à +la troisième année du règne de Draco le Simple, successeur de Gun le +Faible. Parvenu à ce point de mon histoire, je déplore la perte d'un +guide aimable et sûr. + +Durant les deux siècles qui suivirent, les Pingouins demeurèrent plongés +dans une anarchie sanglante. Tous les arts périrent. Au milieu de +l'ignorance générale, les moines, à l'ombre du cloître, se livraient à +l'étude et copiaient avec un zèle infatigable les saintes Écritures. +Comme le parchemin était rare, ils grattaient les vieux manuscrits pour +y transcrire la parole divine. Aussi vit-on fleurir, ainsi qu'un buisson +de roses, les Bibles sur la terre pingouine. + +Un religieux de l'ordre de saint Benoît, Ermold le Pingouin, effaça à +lui seul quatre mille manuscrits grecs et latins, pour copier quatre +mille fois l'évangile de saint Jean. Ainsi furent détruits en grand +nombre les chefs d'oeuvre de la poésie et de l'éloquence antiques. Les +historiens sont unanimes à reconnaître que les couvents pingouins furent +le refuge des lettres au moyen âge. + +Les guerres séculaires des Pingouins et des Marsouins remplissent la fin +de cette période. Il est extrêmement difficile de connaître la vérité +sur ces guerres, non parce que les récits manquent, mais parce qu'il y +on a plusieurs. Les chroniqueurs marsouins contredisent sur tous les +points les chroniqueurs pingouins. Et, de plus, les Pingouins se +contredisent entre eux, aussi bien que les Marsouins. J'ai trouvé deux +chroniqueurs qui s'accordent; mais l'un a copié l'autre. Un fait seul +est certain, c'est que les massacres, les viols, les incendies et les +pillages se succédèrent sans interruption. + +Sous le malheureux prince Bosco IX, le royaume fut à deux doigts de sa +ruine. À la nouvelle que la flotte marsouine, composée de six cents +grandes nefs, était en vue d'Alca, l'évêque ordonna une procession +solennelle. Le chapitre, les magistrats élus, les membres du parlement +et les clercs de l'université vinrent prendre dans la cathédrale la +châsse de sainte Orberose et la promenèrent tout autour de la ville, +suivis du peuple entier qui chantait des hymnes. La sainte patronne de +la Pingouinie ne fut point invoquée en vain; cependant les Marsouins +assiégèrent la ville en même temps par terre et par mer, la prirent +d'assaut et, durant trois jours et trois nuits, y tuèrent, pillèrent, +violèrent et incendièrent avec l'indifférence qu'engendre l'habitude. + +On ne saurait trop admirer que, durant ces longs âges de fer, la foi ait +été conservée intacte parmi les Pingouins. La splendeur de la vérité +éblouissait alors les âmes qui n'étaient point corrompues par des +sophismes. C'est ce qui explique l'unité des croyances. Une pratique +constante de l'Église contribua sans doute à maintenir cette heureuse +communion des fidèles: on brûlait immédiatement tout Pingouin qui +pensait autrement que les autres. + + + + +CHAPITRE IV + + +LES LETTRES: JOHANNÈS TALPA + +C'est sous la minorité du roi Gun que Johannès Talpa, religieux de +Beargarden, composa, dans le monastère où il avait fait profession dès +l'âge d'onze ans et dont il ne sortit jamais un seul jour de sa vie, ses +célèbres chroniques latines en douze livres _De Gestis Pinguinorum_. + +Le monastère de Beargarden dresse ses hautes murailles sur le sommet +d'un pic inaccessible. On n'y découvre alentour que les cimes bleues des +monts, coupées par les nuées. + +Quand il entreprit de rédiger les _Gesta Pinguinorum_, Johannès +Talpa était déjà vieux. Le bon moine a pris soin de nous en avertir dans +son livre. «Ma tête a perdu depuis longtemps, dit-il, la parure de ses +boucles blondes et mon crâne est devenu semblable à ces miroirs de métal +convexes, que consultent avec tant d'étude et de soins les dames +pingouines. Ma taille, naturellement courte, s'est, avec les ans, +abrégée et recourbée. Ma barbe blanche réchauffe ma poitrine.» + +Avec une naïveté charmante, Talpa nous instruit de certaines +circonstances de sa vie et de quelques traits de son caractère. «Issu, +nous dit-il, d'une famille noble et destiné dès l'enfance à l'état +ecclésiastique, on m'enseigna la grammaire et la musique. J'appris à +lire sous la discipline d'un maître qui s'appelait Amicus et qui eût été +mieux nommé Inimicus. Comme je ne parvenais pas facilement à connaître +mes lettres, il me fouettait de verges avec violence, en sorte que je +puis dire qu'il m'imprima l'alphabet en traits cuisants sur les fesses.» + +Ailleurs Talpa confesse son inclination naturelle à la volupté. Voici en +quels termes expressifs: «Dans ma jeunesse, l'ardeur de mes sens était +telle que, sous l'ombre des bois, j'éprouvais le sentiment de bouillir +dans une marmite plutôt que de respirer l'air frais. Je fuyais les +femmes. En vain! puisqu'il suffisait d'une sonnette ou d'une bouteille +pour me les représenter.» + +Tandis qu'il rédigeait sa chronique, une guerre effroyable, à la fois +étrangère et civile, désolait la terre pingouine. Les soldats de Crucha, +venus pour défendre le monastère de Beargarden contre les barbares +marsouins, s'y établirent fortement. Afin de le rendre inexpugnable, ils +percèrent des meurtrières dans les murs et enlevèrent de l'église la +toiture de plomb pour en faire des balles de fronde. Ils allumaient, à +la nuit, dans les cours et les cloîtres, de grands feux auxquels ils +rôtissaient des boeufs entiers, embrochés aux sapins antiques de la +montagne; et, réunis autour des flammes, dans la fumée chargée d'une +odeur de résine et de graisse, ils défonçaient les tonneaux de vin et de +cervoise. Leurs chants, leurs blasphèmes et le bruit de leurs querelles +couvraient le son des cloches matinales. + +Enfin, les Marsouins, ayant franchi les défilés, mirent le siège autour +du monastère. C'étaient des guerriers du Nord, vêtus et armés de cuivre. +Ils appuyaient aux parois de la roche des échelles de cent cinquante +toises qui, dans l'ombre et l'orage, se rompaient sous le poids des +corps et des armes et répandaient des grappes d'hommes dans les ravins +et les précipices; on entendait, au milieu des ténèbres, descendre un +long hurlement, et l'assaut recommençait. Les Pingouins versaient des +ruisseaux de poix ardente sur les assaillants qui flambaient comme des +torches. Soixante fois, les Marsouins furieux tentèrent l'escalade; ils +furent soixante fois repoussés. + +Depuis déjà dix mois, ils tenaient le monastère étroitement investi, +quand, le saint jour de l'Épiphanie, un pâtre de la vallée leur enseigna +un sentier caché par lequel ils gravirent la montagne, pénétrèrent dans +les souterrains de l'abbaye, se répandirent dans les cloîtres, dans les +cuisines, dans l'église, dans les salles capitulaires, dans la +librairie, dans la buanderie, dans les cellules, dans les réfectoires, +dans les dortoirs, incendièrent les bâtiments, tuèrent et violèrent sans +égard à l'âge ni au sexe. Les Pingouins, brusquement réveillés, +couraient aux armes; les yeux voilés d'ombre et d'épouvante, ils se +frappaient les uns les autres, tandis que les Marsouins se disputaient +entre eux, à coups de hache, les vases sacrés, les encensoirs, les +chandeliers, les dalmatiques, les châsses, les croix d'or et de +pierreries. + +L'air était chargé d'une âcre odeur de chair grillée; les cris de mort +et les gémissements s'élevaient du milieu des flammes, et, sur le bord +des toits croulants, des moines par milliers couraient comme des fourmis +et tombaient dans la vallée. Cependant, Johannès Talpa écrivait sa +chronique. Les soldats de Crucha, s'étant retirés à la hâte, bouchèrent +avec des quartiers de roches toutes les issues du monastère, afin +d'enfermer les Marsouins dans les bâtiments incendiés. Et, pour écraser +l'ennemi sous l'éboulement des pierres de taille et des pans de murs, +ils se servirent comme de béliers des troncs des plus vieux chênes. Les +charpentes embrasées s'effondraient avec un bruit de tonnerre et les +arceaux sublimes des nefs s'écroulaient sous le choc des arbres géants, +balancés par six cents hommes ensemble. Bientôt, il ne resta plus de la +riche et vaste abbaye que la cellule de Johannès Talpa, suspendue, par +un merveilleux hasard, aux débris d'un pignon fumant. Le vieux +chroniqueur écrivait encore. + +Cette admirable contention d'esprit peut toutefois sembler excessive +chez un annaliste qui s'applique à rapporter les faits accomplis de son +temps. Mais, si distrait et détaché qu'on soit des choses environnantes, +on en ressent l'influence. J'ai consulté le manuscrit original de +Johannès Talpa à la Bibliothèque nationale où il est conservé, fonds +ping. K. L., 123 90 _quater_. C'est un manuscrit sur parchemin de +628 feuillets. L'écriture en est extrêmement confuse; les lettres, loin +de suivre une ligne droite, s'échappent dans toutes les directions, se +heurtent et tombent les unes sur les autres dans un désordre ou, pour +mieux dire, dans un tumulte affreux. Elles sont si mal formées qu'il est +la plupart du temps impossible non seulement de les reconnaître, mais +même de les distinguer des pâtés d'encre qui y sont abondamment mêlés. +Ces pages inestimables se ressentent en cela des troubles au milieu +desquels elles ont été tracées. La lecture en est difficile. Au +contraire, le style du religieux de Beargarden ne porte la marque +d'aucune émotion. Le ton des _Gesta Pinguinorum_ ne s'écarte jamais +de la simplicité. La narration y est rapide et d'une concision qui va +parfois jusqu'à la sécheresse. Les réflexions sont rares et en général +judicieuses. + + + + +CHAPITRE V + + +LES ARTS: LES PRIMITIFS DE LA PEINTURE PINGOUINE + +Les critiques pingouins affirment à l'envi que l'art pingouin se +distingua dès sa naissance par une originalité puissante et délicieuse +et qu'on chercherait vainement ailleurs les qualités de grâce et de +raison qui caractérisent ses premiers ouvrages. Mais les Marsouins +prétendent que leurs artistes furent constamment les initiateurs et les +maîtres des Pingouins. Il est difficile d'en juger, parce que les +Pingouins, avant d'admirer leurs peintres primitifs, en détruisirent +tous les ouvrages. + +On ne saurait trop s'affliger de cette perte. Je la ressens pour ma part +avec une vivacité cruelle, car je vénère les antiquités pingouines et +j'ai le culte des primitifs. + +Ils sont délicieux. Je ne dis pas qu'ils se ressemblent tous; ce ne +serait point vrai; mais ils ont des caractères communs qu'on retrouve +dans toutes les écoles; je veux dire des formules dont ils ne sortent +point, et quelque chose d'achevé, car ce qu'ils savent ils le savent +bien. On peut heureusement se faire une idée des primitifs pingouins par +les primitifs italiens, flamands, allemands et par les primitifs +français qui sont supérieurs à tous les autres; comme le dit M. Gruyer, +ils ont plus de logique, la logique étant une qualité spécialement +française. Tenterait-on de le nier, qu'il faudrait du moins accorder à +la France le privilège d'avoir gardé des primitifs quand les autres +nations n'en avaient plus. L'exposition des primitifs français au +pavillon de Marsan, en 1904, contenait plusieurs petits panneaux +contemporains des derniers Valois et de Henri IV. + +J'ai fait bien des voyages pour voir les tableaux des frères Van Eyck, +de Memling, de Rogier van der Wyden, du maître de la mort de Marie, +d'Ambrogio Lorenzetti et des vieux ombriens. Ce ne fut pourtant ni +Bruges, ni Cologne, ni Sienne, ni Pérouse qui acheva mon initiation; +c'est dans la petite ville d'Arezzo que je devins un adepte conscient de +la peinture ingénue. Il y a de cela dix ans ou même davantage. En ce +temps d'indigence et de simplicité, les musées des municipes, à toute +heure fermés, s'ouvraient à toute heure aux _forestieri_. Une +vieille, un soir, à la chandelle, me montra, pour une une demi-lire, le +sordide musée d'Arezzo et j'y découvris une peinture de Margaritone, un +_saint François_, dont la tristesse pieuse me tira des larmes. Je +fus profondément touché; Margaritone d'Arezzo devint, depuis ce jour, +mon primitif le plus cher. + +Je me figure les primitifs pingouins d'après les ouvrages de ce maître. +On ne jugera donc pas superflu que je le considère à cette place avec +quelque attention, sinon dans le détail de ses oeuvres, du moins sous +son aspect le plus général et, si j'ose dire, le plus représentatif. + +Nous possédons cinq ou six tableaux signés de sa main. Son oeuvre +capitale, conservée à la _National Gallery_ de Londres, représente +la Vierge assise sur un trône et tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Ce +dont on est frappé d'abord lorsqu'on regarde cette figure, ce sont ses +proportions. Le corps, depuis le cou jusqu'aux pieds, n'a que deux fois +la hauteur de la tête; aussi paraît-il extrêmement court et trapu. Cet +ouvrage n'est pas moins remarquable par la peinture que par le dessin. +Le grand Margaritone n'avait en sa possession qu'un petit nombre de +couleurs, et il les employait dans toute leur pureté, sans jamais rompre +les tons. Il en résulte que son coloris offre plus de vivacité que +d'harmonie. Les joues de la Vierge et celles de l'enfant sont d'un beau +vermillon que le vieux maître, par une préférence naïve pour les +définitions nettes, a disposé sur chaque visage en deux circonférences +si exactes, qu'elles semblent tracées au compas. + +Un savant critique du XVIIIe siècle, l'abbé Lauzi, a traité les ouvrages +de Margaritone avec un profond dédain. «Ce ne sont, a-t-il dit, que de +grossiers barbouillages. En ces temps infortunés, on ne savait ni +dessiner ni peindre.» Tel était l'avis commun de ces connaisseurs +poudrés. Mais le grand Margaritone et ses contemporains devaient être +bientôt vengés d'un si cruel mépris. Il naquit au XIXe siècle, dans les +villages bibliques et les cottages réformés de la pieuse Angleterre, une +multitude de petits Samuel et de petits Saint-Jean, frisés comme des +agneaux, qui devinrent, vers 1840 et 1850, des savants à lunettes et +instituèrent le culte des primitifs. + +L'éminent théoricien du préraphaélisme, sir James Tuckett, ne craint pas +de placer la madone de la _National Gallery_ au rang des chefs- +d'oeuvre de l'art chrétien. «En donnant à la tête de la Vierge, dit sir +James Tuckett, un tiers de la hauteur totale de la figure, le vieux +maître a attiré et contenu l'attention du spectateur sur les parties les +plus sublimes de la personne humaine et notamment sur les yeux qu'on +qualifie volontiers d'organes spirituels. Dans cette peinture, le +coloris conspire avec le dessin pour produire une impression idéale et +mystique. Le vermillon des joues n'y rappelle pas l'aspect naturel de la +peau; il semble plutôt que le vieux maître ait appliqué sur les visages +de la Vierge et de l'Enfant les roses du Paradis.» + +On voit, dans une telle critique, briller, pour ainsi dire, un reflet de +l'oeuvre qu'elle exalte; cependant le séraphique esthète d'Edimbourg, +Mac Silly, a exprimé d'une façon plus sensible encore et plus pénétrante +l'impression produite sur son esprit par la vue de cette peinture +primitive. «La madone de Margaritone, dit le vénéré Mac Silly, atteint +le but transcendant de l'art; elle inspire à ses spectateurs des +sentiments d'innocence et de pureté; elle les rend semblables aux petits +enfants. Et cela est si vrai que, à l'âge de soixante six ans, après +avoir eu la joie de la contempler pendant trois heures d'affilée, je me +sentis subitement transformé en un tendre nourrisson. Tandis qu'un cab +m'emportait à travers _Trafalgar square_, j'agitais mon étui de +lunettes comme un hochet, en riant et gazouillant. Et, lorsque la bonne +de ma pension de famille m'eut servi mon repas, je me versai des +cuillerées de potage dans l'oreille avec l'ingénuité du premier âge. + +»C'est à de tels effets, ajoute Mac Silly, qu'on reconnaît l'excellence +d'une oeuvre d'art.» + +Margaritone, à ce que rapporte Vasari, mourut à l'âge de soixante-dix- +sept ans, regrettant d'avoir assez vécu pour voir surgit un nouvel art +et la renommée couronner de nouveaux artistes.» Ces lignes, que je +traduis littéralement, ont inspiré à sir James Tuckett les pages les +plus suaves, peut-être, de son oeuvre. Elles font partie du Bréviaire +des esthètes; tous les préraphaélites les savent par coeur. Je veux les +placer ici comme le plus précieux ornement de ce livre. On s'accorde à +reconnaître qu'il ne fut rien écrit de plus sublime depuis les prophètes +d'Israël. + +LA VISION DE MARGARITONE + +Margaritone, chargé d'ans et de travaux, visitait un jour l'atelier d'un +jeune peintre nouvellement établi dans la ville. Il y remarqua une +madone encore toute fraîche, qui, bien que sévère et rigide, grâce à une +certaine exactitude dans les proportions et à un assez diabolique +mélange d'ombres et de lumières, ne laissait pas que de prendre du +relief et quelque air de vie. À cette vue, le naïf et sublime ouvrier +d'Arezzo découvrit avec horreur l'avenir de la peinture. + +Il murmura, le front dans les mains: + +--Que de hontes cette figure me fait pressentir! J'y discerne la fin de +l'art chrétien, qui peint les âmes et inspire un ardent désir du ciel. +Les peintres futurs ne se borneront pas, comme celui-ci, à rappeler sur +un pan de mur ou un panneau de bois la matière maudite dont nos corps +sont formés: ils la célébreront et la glorifieront. Ils revêtiront leurs +figures des dangereuses apparences de la chair; et ces figures +sembleront des personnes naturelles. On leur verra des corps; leurs +formes paraîtront à travers leurs vêtements. Sainte Madeleine aura des +seins, sainte Marthe un ventre, sainte Barbe des cuisses, sainte Agnès +des fesses (buttocks); saint Sébastien dévoilera sa grâce adolescente et +saint Georges étalera sous le harnais les richesses musculaires d'une +virilité robuste; les apôtres, les confesseurs, les docteurs et Dieu le +Père lui-même paraîtront en manière de bons paillards comme vous et moi; +les anges affecteront une beauté équivoque, ambiguë, mystérieuse qui +troublera les coeurs. Quel désir du ciel vous donneront ces +représentations? Aucun; mais vous y apprendrez à goûter les formes de la +vie terrestre. Où s'arrêteront les peintres dans leurs recherches +indiscrètes? Ils ne s'arrêteront point. Ils en arriveront à montrer des +hommes et des femmes nus comme les idoles des Romains. Il y aura un art +profane et un art sacré, et l'art sacré ne sera pas moins profane que +l'autre. + +»--Arrière! démons! s'écria le vieux maître. + +»Car en une vision prophétique, il découvrait les justes et les saints +devenus pareils à des athlètes mélancoliques; il découvrait les Apollo +jouant du violon, sur la cime fleurie, au milieu des Muses aux tuniques +légères; il découvrait les Vénus couchées sous les sombres myrtes et les +Danaé exposant à la pluie d'or leurs flancs délicieux; il découvrait les +Jésus dans les colonnades, parmi les patriciens, les dames blondes, les +musiciens, les pages, les nègres, les chiens et les perroquets; il +découvrait, en un enchevêtrement inextricable de membres humains, +d'ailes déployées et de draperies envolées, les Nativités tumultueuses, +les Saintes Familles opulentes, les Crucifixions emphatiques; il +découvrait les sainte Catherine, les sainte Barbe, les sainte Agnès, +humiliant les patriciennes par la somptuosité de leur velours, de leurs +brocarts, de leurs perles et par la splendeur de leur poitrine; il +découvrait les Aurores répandant leurs roses et la multitude des Diane +et des Nymphes surprises nues au bord des sources ombreuses. Et le grand +Margaritone mourut suffoqué par ce pressentiment horrible de la +Renaissance et de l'école de Bologne.» + + + + +CHAPITRE VI + + +MARBODE + +Nous possédons un précieux monument de la littérature pingouine au XVe +siècle. C'est la relation d'un voyage aux enfers, entrepris par le moine +Marbode, de l'ordre de saint Benoît, qui professait pour le poète +Virgile une admiration fervente. Cette relation, écrite en assez bon +latin, a été publiée par M. du Clos des Lunes. On la trouvera ici +traduite pour la première fois en français. Je crois rendre service à +mes compatriotes en leur faisant connaître ces pages qui, sans doute, ne +sont pas uniques en leur genre dans la littérature latine du moyen âge. +Parmi les fictions qui peuvent en être rapprochées nous citerons _le +Voyage de saint Brendan_, _la Vision d'Albéric_, _le Purgatoire de saint +Patrice_, descriptions imaginaires du séjour supposé des morts, comme la +_Divine Comédie_ de Dante Alighieri. + +Des oeuvres composées sur ce thème la relation de Marbode est une des +plus tardives, mais elle n'en est pas la moins singulière. + +LA DESCENTE DE MARBODE AUX ENFERS + +En la quatorze cent cinquante-troisième année depuis l'incarnation du +fils de Dieu, peu de jours avant que les ennemis de la Croix +n'entrassent dans la ville d'Hélène et du grand Constantin, il me fut +donné à moi, frère Marbode, religieux indigne, de voir et d'ouïr ce que +personne n'avait encore ouï ni vu. J'ai composé de ces choses une +relation fidèle, afin que le souvenir n'en périsse point avec moi, car +le temps de l'homme est court. + +Le premier jour de mai de ladite année, à l'heure de vêpres, en l'abbaye +de Corrigan, assis sur une pierre du cloître, près de la fontaine +couronnée d'églantines, je lisais, à mon habitude, quelque chant du +poète que j'aime entre tous, Virgile, qui a dit les travaux de la terre, +les bergers et les chefs. Le soir suspendait les plis de sa pourpre aux +arcs du cloître et je murmurais d'une voix émue les vers qui montrent +comment Didon la Phénicienne traîne sous les myrtes des enfers sa +blessure encore fraîche. À ce moment, frère Hilaire passa près de moi, +suivi de frère Jacinthe, le portier. + +Nourri dans des âges barbares, avant la résurrection des Muses, frère +Hilaire n'est point initié à la sagesse antique; toutefois la poésie du +Mantouan a, comme un flambeau subtil, jeté quelques lueurs dans son +intelligence. + +--Frère Marbode, me demanda-t-il, ces vers que vous soupirez ainsi, la +poitrine gonflée et les yeux étincelants, appartiennent-ils à cette +grande _Énéide_ dont, matin ni soir, vous ne détournez guère les +yeux? + +Je lui répondis que je lisais de Virgile comment le fils d'Anchise +aperçut Didon pareille à la lune derrière le feuillage. + +[Note: Le texte porte + + _... qualem primo qui surgere mense + Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam._ + +Frère Marbode, par une étrange inadvertance, substitue à l'image créée +par le poète une image toute différente.] + +--Frère Marbode, répliqua-t-il, je suis certain que Virgile exprime en +toute occasion de sages maximes et des pensées profondes. Mais les +chants qu'il modula sur la flûte syracusaine présentent un sens si beau +et une si haute doctrine, qu'on en demeure ébloui. + +--Prenez garde, mon père, s'écria frère Jacinthe d'une voix émue. +Virgile était un magicien qui accomplissait des prodiges avec l'aide des +démons. C'est ainsi qu'il perça une montagne près de Naples et qu'il +fabriqua un cheval de bronze ayant le pouvoir de guérir tous les chevaux +malades. Il était nécromancien, et l'on montre encore, en une certaine +ville d'Italie, le miroir dans lequel il faisait apparaître les morts. +Et pourtant une femme trompa ce grand sorcier. Une courtisane +napolitaine l'invita de sa fenêtre à se hisser jusqu'à elle dans le +panier qui servait à monter les provisions; et elle le laissa toute la +nuit suspendu entre deux étages. + +Sans paraître avoir entendu ces propos: + +--Virgile est un prophète, répliqua frère Hilaire; c'est un prophète et +qui laisse loin derrière lui les Sibylles avec leurs carmes sacrés, et +la fille du roi Priam, et le grand divinateur des choses futures, Platon +d'Athènes. Tous trouverez dans le quatrième de ses chants syracusains la +naissance de Notre-Seigneur annoncée en un langage qui semble plutôt du +ciel que de la terre. + +[Note: Trois siècles avant l'époque où vivait notre +Marbode on chantait dans les églises, le jour de Noël: + + _Maro, vates gentilium, + Da Christo testimonium._] + +»Au temps de mes études, lorsque je lus pour la première fois: JAM REDIT +ET VIRGO, je me sentis plongé dans un ravissement infini; mais tout +aussitôt j'éprouvai une vive douleur à la pensée que, privé pour +toujours de la présence de Dieu, l'auteur de ce chant prophétique, le +plus beau qui soit sorti d'une lèvre humaine, languissait, parmi les +Gentils, dans les ténèbres éternelles. Cette pensée cruelle ne me quitta +plus. Elle me poursuivait jusqu'en mes études, mes prières, mes +méditations et mes travaux ascétiques. Songeant que Virgile était privé +de la vue de Dieu et que peut-être même il subissait en enfer le sort +des réprouvés, je ne pouvais goûter ni joie ni repos et il m'arriva de +m'écrier plusieurs fois par jour, les bras tendus vers le ciel: + +»--Révélez moi, Seigneur, la part que vous fîtes à celui qui chanta sur +la terre comme les anges chantent dans les cieux! + +»Mes angoisses, après quelques années, cessèrent lorsque je lus dans un +livre ancien que le grand apôtre qui appela les Gentils dans l'Eglise du +Christ, saint Paul, s'étant rendu à Naples, sanctifia de ses larmes le +tombeau du prince des poètes. + +[Note: + + _Ad Maronis mausoleum + Ductus, fudit super eum + Piae rorem lacrymae. + + Quem te, inquit, reddidissem, + Si te vivum invenissem + Poetarum maxime!_] + +Ce me fut une raison de croire que Virgile, comme l'empereur Trajan, fut +admis au Paradis pour avoir eu, dans l'erreur le pressentiment de la +vérité. On n'est point obligé de le croire, mais il m'est doux de me le +persuader.» + +Ayant ainsi parlé, le vieillard Hilaire me souhaita la paix d'une sainte +nuit et s'éloigna avec le frère Jacinthe. + +Je repris la délicieuse étude de mon poète. Tandis que, le livre à la +main, je méditais comment ceux qu'Amour fit périr d'un mal cruel suivent +les sentiers secrets au fond de la forêt myrteuse, le reflet des étoiles +vint se mêler en tremblant aux églantines effeuillées dans l'eau de la +fontaine claustrale. Soudain les lueurs, les parfums et la paix du ciel +s'abîmèrent. Un monstrueux Borée, chargé d'ombre et d'orage, fondit sur +moi en mugissant, me souleva et m'emporta comme un fétu de paille au- +dessus des champs, des villes, des fleuves, des montagnes, à travers des +nuées tonnantes, durant une nuit faite d'une longue suite de nuits et de +jours. Et lorsque après cette constante et cruelle rage l'ouragan +s'apaisa enfin, je me trouvai, loin de mon pays natal, au fond d'un +vallon enveloppé de cyprès. Alors une femme d'une beauté farouche et +traînant de longs voiles s'approcha de moi. Elle me posa la main gauche +sur l'épaule et, levant le bras droit vers un chêne au feuillage épais: + +--Vois! me dit-elle. + +Aussitôt je reconnus la Sibylle qui garde le bois sacré de l'Averne et +je discernai, parmi les branches touffues de l'arbre que montrait son +doigt, le rameau d'or agréable à la belle Proserpine. + +M'étant dressé debout: + +--Ainsi donc, m'écriai-je, ô Vierge prophétique, devinant mon désir, tu +l'as satisfait. Tu m'as révélé l'arbre qui porte la verge +resplendissante sans laquelle nul ne peut entrer vivant dans la demeure +des morts. Et il est vrai que je souhaitais ardemment de converser avec +l'ombre de Virgile. + +Ayant dit, j'arrachai du tronc antique le rameau d'or et m'élançai sans +peur dans le gouffre fumant qui conduit aux bords fangeux du Styx, où +tournoient les ombres comme des feuilles mortes. À la vue du rameau +dédié à Proserpine, Charon me prit dans sa barque, qui gémit sous mon +poids, et j'abordai la rive des morts, accueilli par les abois +silencieux du triple Cerbère. Je feignis de lui jeter l'ombre d'une +pierre et le monstre vain s'enfuit dans son antre. Là vagissent parmi +les joncs les enfants dont les yeux s'ouvrirent et se fermèrent en même +temps à la douce lumière du jour; là, au fond d'une caverne sombre, +Minos juge les humains. Je pénétrai dans le bois de myrtes où se +traînent languissamment les victimes de l'amour, Phèdre, Procris, la +triste Éryphyle, Evadné, Pasiphaé, Laodamie et Cénis, et Didon la +Phénicienne; puis je traversai les champs poudreux réservés aux +guerriers illustres. Au delà, s'ouvrent deux routes: celle de gauche +conduit au Tartare, séjour des impies. Je pris celle de droite, qui mène +à l'Élysée et aux demeures de Dis. Ayant suspendu le rameau sacré à la +porte de la déesse, je parvins dans des campagnes amènes, vêtues d'une +lumière pourprée. Les ombres des philosophes et des poètes y +conversaient gravement. Les Grâces et les Muses formaient sur l'herbe +des choeurs légers. S'accompagnant de sa lyre rustique, le vieil Homère +chantait. Ses yeux étaient fermés, mais ses lèvres étincelaient d'images +divines. Je vis Solon, Démocrite et Pythagore qui assistaient, dans la +prairie, aux jeux des jeunes hommes et j'aperçus, à travers le feuillage +d'un antique laurier, Hésiode, Orphée, le mélancolique Euripide et la +mâle Sappho. Je passai et reconnus, assis au bord d'un frais ruisseau, +le poète Horace, Varius, Gallus et Lycoris. Un peu à l'écart, Virgile, +appuyé au tronc d'une yeuse obscure, pensif, regardait les bois. De +haute stature et la taille mince, il avait encore ce teint hâlé, cet air +rustique, cette mise négligée, cette apparence inculte qui, de son +vivant, cachait son génie. Je le saluai pieusement et demeurai longtemps +sans paroles. + +Enfin, quand la voix put sortir de ma gorge serrée: + +--O toi, si cher aux muses ausoniennes, honneur du nom latin, Virgile, +m'écriai-je, c'est par toi que j'ai senti la beauté; c'est par toi que +j'ai connu la table des dieux et le lit des déesses. Souffre les +louanges du plus humble de tes adorateurs. + +--Lève-toi, étranger, me répondit le poète divin. Je reconnais que tu es +vivant à l'ombre que ton corps allonge sur l'herbe en ce soir éternel. +Tu n'es pas le premier humain qui soit descendu avant sa mort dans ces +demeures, bien qu'entre nous et les vivants tout commerce soit +difficile. Mais cesse de me louer: je n'aime pas les éloges; les bruits +confus de la gloire ont toujours offensé mes oreilles. C'est pourquoi, +fuyant Rome, où j'étais connu des oisifs et des curieux, j'ai travaillé +dans la solitude de ma chère Parthénope. Et puis, pour goûter tes +louanges, je ne suis pas assez sûr que les hommes de ton siècle +comprennent mes vers. Qui es-tu? + +--Je me nomme Marbode, du royaume d'Alca. J'ai fait profession en +l'abbaye de Corrigan. Je lis tes poèmes le jour et je les lis la nuit. +C'est toi que je suis venu voir dans les Enfers: j'étais impatient de +savoir quel y est ton sort. Sur la terre, les doctes en disputent +souvent. Les uns tiennent pour extrêmement probable qu'ayant vécu sous +le pouvoir des démons, tu brûles maintenant dans les flammes +inextinguibles; d'autres, mieux avisés, ne se prononcent point, estimant +que tout ce qu'on dit des morts est incertain et plein de mensonges; +plusieurs, non à la vérité des plus habiles, soutiennent que, pour avoir +haussé le ton des Muses siciliennes et annoncé qu'une nouvelle +progéniture descendait des cieux, tu fus admis, comme l'empereur Trajan, +à jouir dans le paradis chrétien de la béatitude éternelle. + +--Tu vois qu'il n'en est rien, répondit l'ombre en souriant. + +--Je te rencontre en effet, ô Virgile, parmi les héros et les sages, +dans ces Champs-Élysées que toi-même as décrits. Ainsi donc, +contrairement à ce que plusieurs croient sur la terre, nul n'est venu te +chercher de la part de Celui qui règne là-haut? + +Après un assez long silence: + +--Je ne te cacherai rien. Il m'a fait appeler; un de ses messagers, un +homme simple, est venu me dire qu'on m'attendait et que, bien que je ne +fusse point initié à leurs mystères, en considération de mes chants +prophétiques, une place m'était réservée parmi ceux de la secte +nouvelle. Mais je refusai de me rendre à cette invitation; je n'avais +point envie de changer de place. Ce n'est pas que je partage +l'admiration des Grecs pour les Champs-Élysées et que j'y goûte ces +joies qui font perdre à Proserpine le souvenir de sa mère. Je n'ai +jamais beaucoup cru moi-même à ce que j'en ai dit dans mon +_Énéide_. Instruit par les philosophes et par les physiciens, +j'avais un juste pressentiment de la vérité. La vie aux enfers est +extrêmement diminuée; on n'y sent ni plaisir ni peine; on est comme si +l'on n'était pas. Les morts n'y ont d'existence que celle que leur +prêtent les vivants. Je préférai toutefois y demeurer. + +--Mais quelle raison donnas-tu, Virgile, d'un refus si étrange? + +--J'en donnai d'excellentes. Je dis à l'envoyé du dieu que je ne +méritais point l'honneur qu'il m'apportait, et que l'on supposait à mes +vers un sens qu'ils ne comportaient pas. En effet, je n'ai point trahi +dans ma quatrième Églogue la foi de mes aïeux. Des juifs ignorants ont +pu seuls interpréter en faveur d'un dieu barbare un chant qui célèbre le +retour de l'âge d'or, prédit par les oracles sibylliens. Je m'excusai +donc sur ce que je ne pouvais pas occuper une place qui m'était destinée +par erreur et à laquelle je ne me reconnaissais nul droit. Puis, +j'alléguai mon humeur et mes goûts, qui ne s'accordaient pas avec les +moeurs des nouveaux cieux. + +»--Je ne suis point insociable, dis-je à cet homme; j'ai montré dans la +vie un caractère doux et facile. Bien que la simplicité extrême de mes +habitudes m'ait fait soupçonner d'avarice, je ne gardais rien pour moi +seul; ma bibliothèque était ouverte à tous, et j'ai conformé ma conduite +à cette belle parole d'Euripide: «Tout doit être commun entre amis». Les +louanges, qui m'étaient importunes quand je les recevais, me devenaient +agréables lorsqu'elles s'adressaient à Varius ou à Macer. Mais au fond, +je suis rustique et sauvage, je me plais dans la société des bêtes; je +mis tant de soin, à les observer, je prenais d'elles un tel souci que je +passai, non point tout à fait à tort, pour un très bon vétérinaire. On +m'a dit que les gens de votre secte s'accordaient une âme immortelle et +en refusaient une aux animaux: c'est un non-sens qui me fait douter de +leur raison. J'aime les troupeaux et peut-être un peu trop le berger. +Cela ne serait pas bien vu chez vous. Il y a une maxime à laquelle je +m'efforçai de conformer mes actions: rien de trop. Plus encore que ma +faible santé, ma philosophie m'instruisit à user des choses avec mesure. +Je suis sobre; une laitue et quelques olives, avec une goutte de +falerne, composaient tout mon repas. J'ai fréquenté modérément le lit +des femmes étrangères; et je ne me suis pas attardé outre mesure à voir, +dans la taverne, danser au son du crotale, la jeune syrienne [Note: +Cette phrase semble bien indiquer que, si l'on en croyait Marbode, la +Copa serait de Virgile.]. Mais si j'ai contenu mes désirs, ce fut pour +ma satisfaction et par bonne discipline: craindre le plaisir et fuir la +volupté m'eût paru le plus abject outrage qu'on pût faire à la nature. +On m'assure que durant leur vie certains parmi les élus de ton dieu +s'abstenaient de nourriture et fuyaient les femmes par amour de la +privation et s'exposaient volontairement à d'inutiles souffrances. Je +craindrais de rencontrer ces criminels dont la frénésie me fait horreur. +Il ne faut pas demander à un poète de s'attacher trop strictement à une +doctrine physique et morale; je suis Romain, d'ailleurs, et les Romains +ne savent pas comme les Grecs conduire subtilement des spéculations +profondes; s'ils adoptent une philosophie, c'est surtout pour en tirer +des avantages pratiques. Siron, qui jouissait parmi nous d'une haute +renommée, en m'enseignant le système d'Épicure, m'a affranchi des vaines +terreurs et détourné des cruautés que la religion persuade aux hommes +ignorants; j'ai appris de Zénon à supporter avec constance les maux +inévitables; j'ai embrassé les idées de Pythagore sur les âmes des +hommes et des animaux, qui sont les unes et les autres d'essence divine; +ce qui nous invite à nous regarder sans orgueil ni sans honte. J'ai su +des Alexandrins comment la terre, d'abord molle et ductile, s'affermit à +mesure que Nérée s'en retirait pour creuser ses demeures humides; +comment insensiblement se formèrent les choses; de quelle manière, +tombant des nuées allégées, les pluies nourrirent les forêts +silencieuses et par quel progrès enfin de rares animaux commencèrent à +errer sur les montagnes innomées. Je ne pourrais plus m'accoutumer à +votre cosmogonie, mieux faite pour les chameliers des sables de Syrie +que pour un disciple d'Aristarque de Samos. Et que deviendrai-je dans le +séjour de votre béatitude, si je n'y trouve pas mes amis, mes ancêtres, +mes maîtres et mes dieux, et s'il ne m'est pas donné d'y voir le fils +auguste de Rhéa, Vénus, au doux sourire, mère des Énéades, Pan, les +jeunes Dryades, les Sylvains et le vieux Silène barbouillé par Églé de +la pourpre des mûres. + +»Voilà les raisons que je priai cet homme simple de faire valoir au +successeur de Jupiter. + +--Et depuis lors, ô grande ombre, tu n'as plus reçu de messages? + +--Je n'en ai reçu aucun. + +--Pour se consoler de ton absence, Virgile, ils ont trois poètes: +Commodien, Prudence et Fortunat qui naquirent tous trois en des jours +ténébreux où l'on ne savait plus ni la prosodie ni la grammaire. Mais +dis-moi, ne reçus-tu jamais, ô Mantouan, d'autres nouvelles du Dieu dont +tu refusas si délibérément la compagnie? + +--Jamais, qu'il me souvienne. + +--Ne m'as-tu point dit que je n'étais pas le premier qui, descendu +vivant dans ces demeures, se présenta devant toi? + +--Tu m'y fais songer. Il y a un siècle et demi, autant qu'il me semble +(il est difficile aux ombres de compter les jours et les années), je fus +troublé dans ma profonde paix par un étrange visiteur. Comme j'errais +sous les livides feuillages qui bordent le Styx, je vis se dresser +devant moi une forme humaine plus opaque et plus sombre que celle des +habitants de ces rives: je reconnus un vivant. Il était de haute taille, +maigre, le nez aquilin, le menton aigu, les joues creuses; ses yeux +noirs jetaient des flammes, un chaperon rouge, ceint d'une couronne de +lauriers, serrait ses tempes décharnées. Ses os perçaient la robe +étroite et brune qui lui descendait jusqu'aux talons. Il me salua avec +une déférence que relevait un air de fierté sauvage et m'adressa la +parole en un langage plus incorrect et plus obscur que celui des Gaulois +dont le divin Julius remplit les légions et la curie. Je finis par +comprendre qu'il était né près de Fésules, dans une colonie étrusque +fondée par Sylla au bord de l'Arnus, et devenue prospère; qu'il y avait +obtenu les honneurs municipaux, mais que, des discordes sanglantes ayant +éclaté entre le sénat, les chevaliers et le peuple, il s'y était jeté +d'un coeur impétueux et que maintenant, vaincu, banni, il traînait par +le monde un long exil. Il me peignit l'Italie déchirée de plus de +discordes et de guerres qu'au temps de ma jeunesse et soupirant après la +venue d'un nouvel Auguste. Je plaignis ses malheurs, me souvenant de ce +que j'avais autrefois enduré. + +»Une âme audacieuse l'agitait sans cesse et son esprit nourrissait de +vastes pensées, mais il témoignait, hélas! par sa rudesse et son +ignorance, du triomphe de la barbarie. Il ne connaissait ni la poésie, +ni la science, ni même la langue des Grecs et ne possédait sur l'origine +du monde et la nature des dieux aucune tradition antique. Il récitait +gravement des fables qui, de mon temps, à Rome, eussent fait rire les +petits enfants qui ne payent pas encore pour aller au bain. Le vulgaire +croit facilement aux monstres. Les Étrusques particulièrement ont peuplé +les enfers de démons hideux, pareils aux songes d'un malade. Que les +imaginations de leur enfance ne les aient point quittés après tant de +siècles, c'est ce qu'expliquent assez la suite et les progrès de +l'ignorance et de la misère; mais qu'un de leurs magistrats, dont +l'esprit s'élève au-dessus de la commune mesure, partage les illusions +populaires et s'effraie de ces démons hideux que, au temps de Porsena, +les habitants de cette terre peignaient sur les murs de leurs tombeaux, +voilà ce dont le sage lui-même peut s'attrister. Mon Étrusque me récita +des vers composés par lui dans un dialecte nouveau, qu'il appelait la +langue vulgaire, et dont je ne pouvais comprendre le sens. Mes oreilles +furent plus surprises que charmées d'entendre que, pour marquer le +rythme, il ramenait à intervalles réguliers trois ou quatre fois le même +son. Cet artifice ne me semble point ingénieux; mais ce n'est pas aux +morts à juger les nouveautés. + +»Au reste, que ce colon de Sylla, né dans des temps infortunés, fasse +des vers inharmonieux, qu'il soit, s'il se peut, aussi mauvais poète que +Bavius et Maevius, ce n'est pas ce que je lui reprocherai; j'ai contre +lui des griefs qui me touchent davantage. Chose vraiment monstrueuse et +à peine croyable! cet homme, retourné sur la terre, y sema, à mon sujet, +d'odieux mensonges; il affirma, en plusieurs endroits de ses poèmes +sauvages, que je lui avais servi de compagnon dans le moderne Tartare, +que je ne connais pas; il publia insolemment que j'avais traité les +dieux de Rome de dieux faux et menteurs et tenu pour vrai Dieu le +successeur actuel de Jupiter. Ami, quand, rendu à la douce lumière du +jour, tu reverras ta patrie, démens ces fables abominables; dis bien à +ton peuple que le chantre du pieux Énée n'a jamais encensé le dieu des +Juifs. + +»On m'assure que sa puissance décline et qu'on reconnaît, à des signes +certains, que sa chute est proche. Cette nouvelle me causerait quelque +joie si l'on pouvait se réjouir dans ces demeures où l'on n'éprouve ni +craintes ni désirs.» + +Il dit et, avec un geste d'adieu, s'éloigna. Je contemplai son ombre qui +glissait sur les asphodèles sans en courber les tiges; je vis qu'elle +devenait plus ténue et plus vague à mesure qu'elle s'éloignait de moi; +elle s'évanouit avant d'atteindre le bois des lauriers toujours verts. +Alors, je compris le sens de ces paroles: «Les morts n'ont de vie que +celle que leur prêtent les vivants», et je m'acheminai, pensif, à +travers la pâle prairie, jusqu'à la porte de corne. + +J'affirme que tout ce qui se trouve dans cet écrit est véritable [Note: +Il y a dans la relation de Marbode un endroit bien digne de remarque, +c'est celui où le religieux de Corrigan décrit l'Alighieri tel que nous +nous le figurons aujourd'hui. Les miniatures peintes dans un très vieux +manuscrit de la _Divine Comédie_, le _Codex venetianus_, +représentent le poète sous l'aspect d'un petit homme gros, vêtu d'une +tunique courte dont la jupe lui remonte sur le ventre. Quant à Virgile, +il porte encore, sur les bois du XVIe siècle, la barbe philosophique. + +On n'aurait pas cru non plus que ni Marbode ni même Virgile connussent +les tombeaux étrusques de Chiusi et de Corneto, où se trouvent en effet +des peintures murales pleines de diables horribles et burlesques, +auxquels ceux d'Orcagna ressemblent beaucoup. Néanmoins, l'authenticité +de la _Descente de Marbode aux enfers_ est incontestable: M. du +Clos des Lunes l'a solidement établie; en douter serait douter de la +paléographie.] + + + + +CHAPITRE VII + + +SIGNES DANS LA LUNE + +Alors que la Pingouinie était encore plongée dans l'ignorance et dans la +barbarie, Gilles Loisellier, moine fransciscain, connu par ses écrits +sous le nom d'Aegidius Aucupis, se livrait avec une infatigable ardeur à +l'étude des lettres et des sciences. Il donnait ses nuits à la +mathématique et à la musique, qu'il appelait les deux soeurs adorables, +filles harmonieuses du Nombre et de l'Imagination. Il était versé dans +la médecine et dans l'astrologie. On le soupçonnait de pratiquer la +magie et il semble vrai qu'il opérât des métamorphoses et découvrît des +choses cachées. + +Les religieux de son couvent, ayant trouvé dans sa cellule des livres +grecs qu'ils ne pouvaient lire, s'imaginèrent que c'étaient des +grimoires, et dénoncèrent comme sorcier leur frère trop savant. Aegidius +Aucupis s'enfuit et gagna l'île d'Irlande où il vécut trente ans dans +l'étude. Il allait de monastère en monastère, cherchant les manuscrits +grecs et latins qui y étaient renfermés et il en faisait des copies. Il +étudiait aussi la physique et l'alchimie. Il acquit une science +universelle et découvrit notamment des secrets sur les animaux, les +plantes et les pierres. On le surprit un jour enfermé avec une femme +parfaitement belle qui chantait en s'accompagnant du luth et que, plus +tard, on reconnut être une machine qu'il avait construite de ses mains. + +Il passait souvent la mer d'Irlande pour se rendre dans le pays de +Galles et y visiter les librairies des moustiers. Pendant une de ces +traversées, se tenant la nuit sur le pont du navire, il vit sous les +eaux deux esturgeons qui nageaient de conserve. Il avait l'ouïe fine et +connaissait le langage des poissons. Or, il entendit que l'un des +esturgeons disait à l'autre: + +--L'homme qu'on voyait depuis longtemps, dans la lune, porter des fagots +sur ses épaules est tombé dans la mer. + +Et l'autre esturgeon dit à son tour: + +--Et l'on verra dans le disque d'argent l'image de deux amants qui se +baisent sur la bouche. + +Quelques années plus tard, rentré dans son pays, Aegidius Aucupis y +trouva les lettres antiques restaurées, les sciences remises en honneur. +Les moeurs s'adoucissaient; les hommes ne poursuivaient plus de leurs +outrages les nymphes des fontaines, des bois et des montagnes; ils +plaçaient dans leurs jardins les images des Muses et des Grâces décentes +et rendaient à la Déesse aux lèvres d'ambroisie, volupté des hommes et +des dieux, ses antiques honneurs. Ils se réconciliaient avec la nature; +ils foulaient aux pieds les vaines terreurs et levaient les yeux au ciel +sans crainte d'y lire, comme autrefois, des signes de colère et des +menaces de damnation. + +À ce spectacle Aegidius Aucupis rappela dans son esprit ce qu'avaient +annoncé les deux esturgeons de la mer d'Erin. + + + + +LIVRE IV + +LES TEMPS MODERNES + +TRINCO + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +LA ROUQUINE + +Aegidius Aucupis, l'Érasme des Pingouins, ne s'était pas trompé; son +temps fut celui du libre examen. Mais ce grand homme prenait pour +douceur de moeurs les élégances des humanistes et ne prévoyait pas les +effets du réveil de l'intelligence chez les Pingouins. Il amena la +réforme religieuse; les catholiques massacrèrent les réformés; les +réformés massacrèrent les catholiques: tels furent les premiers progrès +de la liberté de pensée. Les catholiques l'emportèrent en Pingouinie. +Mais l'esprit d'examen avait, à leur insu, pénétré en eux; ils +associaient la raison à la croyance et prétendaient dépouiller la +religion des pratiques superstitieuses qui la déshonoraient, comme plus +tard on dégagea les cathédrales des échoppes que les savetiers, +regrattiers et ravaudeuses y avaient adossées. Le mot de légende, qui +indiquait d'abord ce que le fidèle doit lire, impliqua bientôt l'idée de +fables pieuses et de contes puérils. + +Les saints et les saintes eurent à souffrir de cet état d'esprit. Un +petit chanoine, notamment, très savant, très austère et très âpre, nommé +Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d'être chômés, +qu'on le surnomma le dénicheur de saints. Il ne pensait pas que +l'oraison de sainte Marguerite, appliquée en cataplasme sur le ventre +des femmes en travail, calmât les douleurs de l'enfantement. + +La vénérable patronne de la Pingouinie n'échappa point à sa critique +sévère. Voici ce qu'il en dit dans ses _Antiquités d'Alca_. + +«Rien de plus incertain que l'histoire et même l'existence de sainte +Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte +qu'une femme du nom d'Orberose fut possédée par le diable dans une +caverne où, de son temps encore, les petits gars et les petites garces +du village venaient faire, en manière de jeu, le diable et la belle +Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d'un horrible +dragon qui désolait la contrée. Cela n'est guère croyable, mais +l'histoire d'Orberose, telle qu'on l'a contée depuis, ne semble pas +beaucoup plus digne de foi. + +»La vie de cette sainte par l'abbé Simplicissimus est de trois cents ans +postérieure aux prétendus événements qu'elle rapporte; l'auteur s'y +montre crédule à l'excès et dénué de toute critique.» + +Le soupçon s'attaqua même aux origines surnaturelles des Pingouins. +L'historien Ovidius Capito alla jusqu'à nier le miracle de leur +transformation. Il commence ainsi ses _Annales de la Pingouinie_: + +«Une épaisse obscurité enveloppe cette histoire et il n'est pas exagéré +de dire qu'elle est tissue de fables puériles et de contes populaires. +Les Pingouins se prétendent sortis des oiseaux baptisés par saint Maël +et que Dieu changea en hommes par l'intercession de ce glorieux apôtre. +Ils enseignent que, située d'abord dans l'océan glacial, leur île, +flottante comme Délos, était venue mouiller dans les mers aimées du ciel +dont elle est aujourd'hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle +les antiques migrations des Pingouins». + +Au siècle suivant, qui fut celui des philosophes, le scepticisme devint +plus aigu: je n'en veux pour preuve que ce passage célèbre de l'_Essai +moral_: + +«Venus on ne sait d'où (car enfin leurs origines ne sont pas limpides), +successivement envahis et conquis par quatre ou cinq peuples du midi, du +couchant, du levant, du septentrion; croisés, métissés, amalgamés, +brassés, les Pingouins vantent la pureté de leur race, et ils ont +raison, car ils sont devenus une race pure. Ce mélange de toutes les +humanités, rouge, noire, jaune, blanche, têtes rondes, têtes longues, a +formé, au cours des siècles, une famille humaine suffisamment homogène +et reconnaissable à certains caractères dus à la communauté de la vie et +des moeurs. »Cette idée qu'ils appartiennent à la plus belle race du +monde et qu'ils en sont la plus belle famille, leur inspire un noble +orgueil, un courage indomptable et la haine du genre humain. + +»La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misères, de crimes et de +folies. Cela est vrai de la nation pingouine comme de toutes les +nations. À cela près son histoire est admirable d'un bout à l'autre.» + +Les deux siècles classiques des Pingouins sont trop connus pour que j'y +insiste; mais ce qui n'avait pas été suffisamment observé, c'est comment +les théologiens rationalistes, tels que le chanoine Princeteau, +donnèrent naissance aux incrédules du siècle suivant. Les premiers se +servirent de leur raison pour détruire tout ce qui dans la religion ne +leur paraissait point essentiel; ils laissèrent seuls intacts les +articles de foi stricte; leurs successeurs intellectuels, instruits par +eux à faire usage de la science et de la raison, s'en servirent contre +ce qui restait de croyances; la théologie raisonnable engendra la +philosophie naturelle. + +C'est pourquoi (s'il m'est permis de passer des Pingouins d'autrefois au +Souverain Pontife qui gouverne aujourd'hui l'Église universelle) on ne +saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les études +d'exégèse comme contraires à la vérité révélée, funestes à la bonne +doctrine théologique et mortelles à la foi. S'il se trouve des religieux +pour soutenir contre lui les droits de la science, ce sont des docteurs +pernicieux et des maîtres pestilents, et si quelque chrétien les +approuve, à moins que ce ne soit une grande linotte, je jure qu'il est +de la vache à Colas. + +À la fin du siècle des philosophes, l'antique régime de la Pingouinie +fut détruit de fond en comble, le roi mis à mort, les privilèges de la +noblesse abolis et la République proclamée au milieu des troubles, sous +le coup d'une guerre effroyable. L'assemblée qui gouvernait alors la +Pingouinie ordonna que tous les ouvrages de métal contenus dans les +Eglises fussent mis à la fonte. Les patriotes violèrent les tombes des +rois. On raconte que, dans son cercueil ouvert, Draco le Grand apparut +noir comme l'ébène et si majestueux, que les violateurs s'enfuirent +épouvantés. Selon d'autres témoignages, ces hommes grossiers lui mirent +une pipe à la bouche et lui offrirent, par dérision, un verre de vin. + +Le dix-septième jour du mois de la fleur, la châsse de sainte Orberose, +offerte depuis cinq siècles, en l'église Saint-Maël, à la vénération du +peuple, fut transportée dans la maison de ville et soumise aux experts +désignés par la commune; elle était de cuivre doré, en forme de nef, +toute couverte d'émaux et ornée de pierreries qui furent reconnues +fausses. Dans sa prévoyance, le chapitre en avait ôté les rubis, les +saphirs, les émeraudes et les grandes boules de cristal de roche, et y +avait substitué des morceaux de verre. Elle ne contenait qu'un peu de +poussière et de vieux linges qu'on jeta dans un grand feu allumé sur la +place de Grève pour y consumer les reliques des saints. Le peuple +dansait autour en chantant des chansons patriotiques. + +Du seuil de leur échoppe adossée à la maison de ville, le Rouquin et la +Rouquine regardaient cette ronde de forcenés. Le Rouquin tondait les +chiens et coupait les chats; il fréquentait les cabarets. La Rouquine +était rempailleuse et entremetteuse; elle ne manquait pas de sens. + +--Tu le vois, Rouquin, dit-elle à son homme: ils commettent un +sacrilège. Ils s'en repentiront. + +--Tu n'y connais rien, ma femme, répliqua le Rouquin; ils sont devenus +philosophes, et quand on est philosophe, c'est pour la vie. + +--Je te dis, Rouquin, qu'ils regretteront tôt ou tard ce qu'ils font +aujourd'hui. Ils maltraitent les saints qui ne les ont pas suffisamment +assistés; mais les cailles ne leur tomberont pas pour cela toutes rôties +dans le bec; ils se trouveront aussi gueux que devant et quand ils +auront beaucoup tiré la langue, ils redeviendront dévots. Un jour +arrivera, et plus tôt qu'on ne croit, où la Pingouinie recommencera +d'honorer sa benoîte patronne. Rouquin, il serait sage de garder pour ce +jour-là, en notre logis, au fond d'un vieux pot, une poignée de cendre, +quelques os et des chiffons. Nous dirons que ce sont les reliques de +sainte Orberose, que nous avons sauvées des flammes, au péril de notre +vie. Je me trompe bien, si nous n'en recueillerons pas honneur et +profit. Cette bonne action pourra nous valoir, dans notre vieillesse, +d'être chargés par monsieur le curé de vendre les cierges et de louer +les chaises dans la chapelle de sainte Orberose. + +Ce jour même, la Rouquine prit à son foyer un peu de cendres et quelques +os rongés et les mit dans un vieux pot de confitures, sur l'armoire. + + + + +CHAPITRE II + + +TRINCO + +La Nation souveraine avait repris les terres de la noblesse et du clergé +pour les vendre à vil prix aux bourgeois et aux paysans. Les bourgeois +et les paysans jugèrent que la révolution était bonne pour y acquérir +des terres et mauvaise pour les y conserver. + +Les législateurs de la République firent des lois terribles pour la +défense de la proprité et édictèrent la mort contre quiconque +proposerait le partage des biens. Mais cela ne servit de rien à la +république. Les paysans, devenus propriétaires, s'avisaient qu'elle +avait, en les enrichissant, porté le trouble dans les fortunes et ils +souhaitaient l'avènement d'un régime plus respectueux du bien des +particuliers et plus capable d'assurer la stabilité des institutions +nouvelles. + +Ils ne devaient pas l'attendre longtemps. La république, comme +Agrippine, portait dans ses flancs son meurtrier. + +Ayant de grandes guerres à soutenir, elle créa les forces militaires qui +devaient la sauver et la détruire. Ses législateurs pensaient contenir +les généraux par la terreur des supplices; mais s'ils tranchèrent +quelquefois la tête aux soldats malheureux, ils n'en pouvaient faire +autant aux soldats heureux qui se donnaient sur elle l'avantage de la +sauver. + +Dans l'enthousiasme de la victoire, les Pingouins régénérés se livrèrent +à un dragon plus terrible que celui de leurs fables qui, comme une +cigogne au milieu des grenouilles, durant quatorze années, d'un bec +insatiable les dévora. + +Un demi-siècle après le règne du nouveau dragon, un jeune maharajah de +Malaisie, nommé Djambi, désireux de s'instruire en voyageant, comme le +scythe Anacharsis, visita la Pingouinie et fit de son séjour une +intéressante relation, dont voici la première page: + +VOYAGE DU JEUNE DJAMBI EN PINGOUINIE + +Après quatre-vingt-dix jours de navigation j'abordai dans le port vaste +et désert des Pingouins philomaques et me rendis à travers des campagnes +incultes jusqu'à la capitale en ruines. + +Ceinte de remparts, pleine de casernes et d'arsenaux, elle avait l'air +martial et désolé. Dans les rues des hommes rachitiques et bistournés +traînaient avec fierté de vieux uniformes et des ferrailles rouillées. + +--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda rudement, sous la porte de la +ville, un militaire dont les moustaches menaçaient le ciel. + +--Monsieur, répondis-je, je viens, en curieux, visiter cette île. + +--Ce n'est pas une île, répliqua le soldat. + +--Quoi! m'écriai-je, l'île des Pingouins n'est point une île? + +--Non, monsieur, c'est une insule. On l'appelait autrefois île, mais +depuis un siècle, elle porta par décret le nom d'insule. C'est la seule +insule de tout l'univers. Vous avez un passeport? + +--Le voici. + +--Allez le faire viser au ministère des relations extérieures. + +Un guide boiteux, qui me conduisait, s'arrêta sur une vaste place. + +--L'insule, dit-il, a donné le jour, vous ne l'ignorez pas, au plus +grand génie de l'univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous; +cet obélisque, dressé à votre droite, commémore la naissance de Trinco; +la colonne qui s'élève à votre gauche porte à son faîte Trinco, ceint du +diadème. Vous découvrez d'ici l'arc de triomphe dédié à la gloire de +Trinco et de sa famille. + +--Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco? demandai-je. + +--La guerre. + +--Ce n'est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment, +nous autres Malais. + +--C'est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous +les pays et de tous les temps. Il n'a jamais existé d'aussi grand +conquérant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, à +l'est, une île volcanique, en forme de cône, de médiocre étendue, mais +renommée pour ses vins, Ampélophore, et, à l'ouest, une île plus +spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue rangée de dents aiguës; +aussi l'appelle-t-on la Mâchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de +cuivre. Nous les possédions toutes deux avant le règne de Trinco; là se +bornait notre empire. Trinco étendit la domination pingouine sur +l'archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre +Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du pôle et dans les +sables brûlants du désert africain. Il levait des troupes dans tous les +pays qu'il avait conquis et, quand défilaient ses armées, à la suite de +nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos +hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on +voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues, à des +écrevisses dressées sur leurs queues; des hommes rouges coiffés de +plumes de perroquets, tatoués de figures solaires et génésiques, faisant +sonner sur leur dos un carquois de flèches empoisonnées; des noirs tout +nus, armés de leurs dents et de leurs ongles; des pygmées montés sur des +grues; des gorilles, se soutenant d'un tronc d'arbre, conduits par un +vieux mâle qui portait à sa poitrine velue la croix de la Légion +d'honneur. Et toutes ces troupes, emportées sous les étendards de Trinco +par le souffle d'un patriotisme ardent, volaient de victoire en +victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moitié du monde +connu. + +--Quoi, m'écriai-je, vous possédez la moitié du monde! + +--Trinco nous l'a conquis et nous l'a perdu. Aussi grand dans ses +défaites que dans ses victoires, il a rendu tout ce qu'il avait conquis. +Il s'est fait prendre même ces deux îles que nous possédions avant lui, +Ampélophore et la Mâchoire-du-Chien. Il a laissé la Pingouinie appauvrie +et dépeuplée. La fleur de l'insule a péri dans ses guerres. Lors de sa +chute, il ne restait dans notre patrie que les bossus et les boiteux +dont nous descendons. Mais il nous a donné la gloire. + +--Il vous l'a fait payer cher! + +--La gloire ne se paye jamais trop cher, répliqua mon guide. + + + + +CHAPITRE III + + +VOYAGE DU DOCTEUR OBNUBILE + +Après une succession de vicissitudes inouïes, dont le souvenir est perdu +en grande partie par l'injure du temps et le mauvais style des +historiens, les Pingouins établirent le gouvernement des Pingouins par +eux-mêmes. Ils élurent une diète ou assemblée et l'investirent du +privilège de nommer le chef de l'État. Celui-ci, choisi parmi les +simples Pingouins, ne portait pas au front la crête formidable du +monstre, et n'exerçait point sur le peuple une autorité absolue. Il +était lui-même soumis aux lois de la nation. On ne lui donnait pas le +titre de roi; un nombre ordinal ne suivait pas son nom. Il se nommait +Paturle, Janvion, Truffaldin, Coquenpot, Bredouille. Ces magistrats ne +faisaient point la guerre. Ils n'avaient pas d'habit pour cela. + +Le nouvel État reçut le nom de chose publique ou république. Ses +partisans étaient appelés républicanistes ou républicains. On les +nommait aussi chosards et parfois fripouilles; mais ce dernier terme +était pris en mauvaise part. + +La démocratie pingouine ne se gouvernait point par elle-même; elle +obéissait à une oligarchie financière qui faisait l'opinion par les +journaux, et tenait dans sa main les députés, les ministres et le +président. Elle ordonnait souverainement des finances de la république +et dirigeait la politique extérieure du pays. + +Les empires et les royaumes entretenaient alors des armées et des +flottes énormes; obligée, pour sa sûreté, de faire comme eux, la +Pingouinie succombait sous le poids des armements. Tout le monde +déplorait ou feignait de déplorer une si dure nécessité; cependant les +riches, les gens de négoce et d'affaires s'y soumettaient de bon coeur +par patriotisme et par ce qu'ils comptaient sur les soldats et les +marins pour défendre leurs biens et acquérir au dehors des marchés et +des territoires; les grands industriels poussaient à la fabrication des +canons et des navires par zèle pour la défense nationale et afin +d'obtenir des commandes. Parmi les citoyens de condition moyenne et de +professions libérales, les uns se résignaient sans plainte à cet état de +choses, estimant qu'il durerait toujours; les autres en attendaient +impatiemment la fin et pensaient amener les puissances au désarmement +simultané. + +L'illustre professeur Obnubile était de ces derniers. + +--La guerre, disait-il, est une barbarie que le progrès de la +civilisation fera disparaître. Les grandes démocraties sont pacifiques +et leur esprit s'imposera bientôt aux autocrates eux-mêmes. + +Le professeur Obnubile, qui menait depuis soixante ans une vie solitaire +et recluse, dans son laboratoire où ne pénétraient point les bruits du +dehors, résolut d'observer par lui-même l'esprit des peuples. Il +commença ses études par la plus grande des démocraties et s'embarqua +pour la Nouvelle-Atlantide. + +Après quinze jours de navigation son paquebot entra, la nuit, dans le +bassin de Titanport où mouillaient des milliers de navires. Un pont de +fer, jeté au-dessus des eaux, tout resplendissant de lumières, +s'étendait entre deux quais si distants l'un de l'autre que le +professeur Obnubile crut naviguer sur les mers de Saturne et voir +l'anneau merveilleux qui ceint la planète du Vieillard. Et cet immense +transbordeur chariait plus du quart des richesses du monde. Le savant +pingouin, ayant débarqué, fut servi dans un hôtel de quarante-huit +étages par des automates, puis il prit la grande voie ferrée qui conduit +à Gigantopolis, capitale de la Nouvelle-Atlantide. Il y avait dans le +train des restaurants, des salles de jeux, des arènes athlétiques, un +bureau de dépêches commerciales et financières, une chapelle évangélique +et l'imprimerie d'un grand journal que le docteur ne put lire, parce +qu'il ne connaissait point la langue des Nouveaux Atlantes. Le train +rencontrait, au bord des grands fleuves, des villes manufacturières qui +obscurcissaient le ciel de la fumée de leurs fourneaux: villes noires le +jour, villes rouges la nuit, pleines de clameurs sous le soleil et de +clameurs dans l'ombre. + +--Voilà, songeait le docteur, un peuple bien trop occupé d'industrie et +de négoce pour faire la guerre. Je suis, dès à présent, certain que les +Nouveaux Atlantes suivent une politique de paix. Car c'est un axiome +admis par tous les économistes que la paix au dehors et la paix au +dedans sont nécessaires au progrès du commerce et de l'industrie. + +En parcourant Gigantopolis, il se confirma dans cette opinion. Les gens +allaient par les voies, emportés d'un tel mouvement, qu'ils culbutaient +tout ce qui se trouvait sur leur passage. Obnubile, plusieurs fois +renversé, y gagna d'apprendre à se mieux comporter: après une heure de +course, il renversa lui-même un Atlante. + +Parvenu sur une grande place, il vit le portique d'un palais de style +classique dont les colonnes corinthiennes élevaient à soixante-dix +mètres au-dessus du stylobate leurs chapiteaux d'acanthe arborescente. + +Comme il admirait immobile, la tête renversée, un homme d'apparence +modeste, l'aborda et lui dit en pingouin: + +--Je vois à votre habit que vous êtes de Pingouinie. Je connais votre +langue; je suis interprète juré. Ce palais est celui du Parlement. En ce +moment, les députés des États délibèrent. Voulez-vous assister à la +séance? + +Introduit dans une tribune, le docteur plongea ses regards sur la +multitude des législateurs qui siégeaient dans des fauteuils de jonc, +les pieds sur leur pupitre. + +Le président se leva et murmura plutôt qu'il n'articula, au milieu de +l'inattention générale, les formules suivantes, que l'interprète +traduisit aussitôt au docteur: + +--La guerre pour l'ouverture des marchés mongols étant terminée à la +satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les comptes à la +commission des finances.... + +»Il n'y a pas d'opposition?... + +»La proposition est adoptée. + +»La guerre pour l'ouverture des marchés de la Troisième-Zélande étant +terminée à la satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les +comptes à la commission des finances.... + +»Il n'y a pas d'opposition?... + +»La proposition est adoptée. + +--Ai-je bien entendu? demanda le professeur Obnubile. Quoi? vous, un +peuple industriel, vous vous êtes engagés dans toutes ces guerres! + +--Sans doute, répondit l'interprète: ce sont des guerres industrielles. +Les peuples qui n'ont ni commerce ni industrie ne sont pas obligés de +faire la guerre; mais un peuple d'affaires est astreint à une politique +de conquêtes. Le nombre de nos guerres augmente nécessairement avec +notre activité productrice. Dès qu'une de nos industries ne trouve pas à +écouler ses produits, il faut qu'une guerre lui ouvre de nouveaux +débouchés. C'est ainsi que nous avons eu cette année une guerre de +charbon, une guerre de cuivre, une guerre de coton. Dans la Troisième- +Zélande nous avons tué les deux tiers des habitants afin d'obliger le +reste à nous acheter des parapluies et des bretelles. + +À ce moment, un gros homme qui siégeait au centre de l'assemblée monta à +la tribune. + +--Je réclame, dit-il, une guerre contre le gouvernement de la république +d'Émeraude, qui dispute insolemment à nos porcs l'hégémonie des jambons +et des saucissons sur tous les marchés de l'univers. + +--Qu'est-ce que ce législateur? demanda le docteur Obnubile. + +--C'est un marchand de cochons. + +--Il n'y a pas d'opposition? dit le président. Je mets la proposition +aux voix. + +La guerre contre la république d'Emeraude fut votée à mains levées à une +très forte majorité. + +--Comment? dit Obnubile à l'interprète; vous avez voté une guerre avec +cette rapidité et cette indifférence!... + +--Oh! c'est une guerre sans importance, qui coûtera à peine huit +millions de dollars. + +--Et des hommes.... + +--Les hommes sont compris dans les huit millions de dollars. + +Alors le docteur Obnubile se prit la tête dans les mains et songea +amèrement: + +--Puisque la richesse et la civilisation comportent autant de causes de +guerres que la pauvreté et la barbarie, puisque la folie et la +méchanceté des hommes sont inguérissables, il reste une bonne action à +accomplir. Le sage amassera assez de dynamite pour faire sauter cette +planète. Quand elle roulera par morceaux à travers l'espace une +amélioration imperceptible sera accomplie dans l'univers et une +satisfaction sera donnée à la conscience universelle, qui d'ailleurs +n'existe pas. + + + + +LIVRE V + +LES TEMPS MODERNES + +CHATILLON + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE + +Tout régime fait des mécontents. La république ou chose publique en fit +d'abord parmi les nobles dépouillés de leurs antiques privilèges et qui +tournaient des regards pleins de regrets et d'espérances vers le dernier +des Draconides, le prince Crucho, paré des grâces de la jeunesse et des +tristesses de l'exil. Elle fit aussi des mécontents parmi les petits +marchands qui, pour des causes économiques très profondes, ne gagnaient +plus leur vie et croyaient que c'était la faute de la république, qu'ils +avaient d'abord adorée et dont ils se détachaient de jour en jour +davantage. + +Tant chrétiens que juifs, les financiers devenaient par leur insolence +et leur cupidité le fléau du pays qu'ils dépouillaient et avilissaient +et le scandale d'un régime qu'ils ne songeaient ni à détruire ni à +conserver, assurés qu'ils étaient d'opérer sans entraves sous tous les +gouvernements. Toutefois leurs sympathies allaient au pouvoir le plus +absolu, comme au mieux armé contre les socialistes, leurs adversaires +chétifs mais ardents. Et de même qu'ils imitaient les moeurs des +aristocrates, ils en imitaient les sentiments politiques et religieux. +Leurs femmes surtout, vaines et frivoles, aimaient le prince et rêvaient +d'aller à la cour. + +Cependant la république gardait des partisans et des défenseurs. S'il ne +lui était pas permis de croire à la fidélité de ses fonctionnaires, elle +pouvait compter sur le dévouement des ouvriers manuels, dont elle +n'avait pas soulagé la misère et qui, pour la défendre aux jours de +péril, sortaient en foule des carrières et des ergastules et défilaient +longuement, hâves, noirs, sinistres. Ils seraient tous morts pour elle: +elle leur avait donné l'espérance. + +Or, sous le principat de Théodore Formose, vivait dans un faubourg +paisible de la ville d'Alca un moine nommé Agaric, qui instruisait les +enfants et faisait des mariages. Il enseignait dans son école la piété, +l'escrime et l'équitation aux jeunes fils des antiques familles, +illustres par la naissance, mais déchus de leurs biens comme de leurs +privilèges. Et, dès qu'ils en avaient l'âge, il les mariait avec les +jeunes filles de la caste opulente et méprisée des financiers. + +Grand, maigre, noir, Agaric se promenait sans cesse, son bréviaire à la +main, dans les corridors de l'école et les allées du potager, pensif et +le front chargé de soucis. Il ne bornait pas ses soins à inculquer à ses +élèves des doctrines absconses et des préceptes mécaniques, et à leur +donner ensuite des femmes légitimes et riches. Il formait des desseins +politiques et poursuivait la réalisation d'un plan gigantesque. La +pensée de sa pensée, l'oeuvre de son oeuvre était de renverser la +république. Il n'y était pas mû par un intérêt personnel. Il jugeait +l'état démocratique contraire à la société sainte à laquelle il +appartenait corps et âme. Et tous les moines ses frères en jugeaient de +même. La république était en luttes perpétuelles avec la congrégation +des moines et l'assemblée des fidèles. Sans doute, c'était une +entreprise difficile et périlleuse, que de conspirer la mort du nouveau +régime. Du moins Agaric était-il à même de former une conjuration +redoutable. À cette époque, où les religieux dirigeaient les castes +supérieures des Pingouins, ce moine exerçait sur l'aristocratie d'Alca +une influence profonde. + +La jeunesse, qu'il avait formée, n'attendait que le moment de marcher +contre le pouvoir populaire. Les fils des antiques familles ne +cultivaient point les arts et ne faisaient point de négoce. Ils étaient +presque tous militaires et servaient la république. Ils la servaient, +mais ils ne l'aimaient pas; ils regrettaient la crête du dragon. Et les +belles juives partageaient leurs regrets afin qu'on les prît pour de +nobles chrétiennes. + +Un jour de juillet, en passant par une rue du faubourg qui finissait sur +des champs poussiéreux, Agaric entendit des plaintes qui montaient d'un +puits moussu, déserté des jardiniers. Et, presque aussitôt, il apprit +d'un savetier du voisinage qu'un homme mal vêtu, ayant crié: «Vive la +chose publique!» des officiers de cavalerie qui passaient l'avaient jeté +dans le puits où la vase lui montait par-dessus les oreilles. Agaric +donnait volontiers à un fait particulier une signification générale. De +l'empuisement de ce chosard, il induisit une grande fermentation de +toute la caste aristocratique et militaire, et conclut que c'était le +moment d'agir. + +Dès le lendemain il alla visiter, au fond du bois des Conils, le bon +père Cornemuse. Il trouva le religieux en un coin de son laboratoire, +qui passait à l'alambic une liqueur dorée. + +C'était un petit homme gros et court, coloré de vermillon, le crâne poli +très précieusement. Ses yeux, comme ceux des cobayes, avaient des +prunelles de rubis. Il salua gracieusement son visiteur et lui offrit un +petit verre de la liqueur de Sainte-Orberose, qu'il fabriquait et dont +la vente lui procurait d'immenses richesses. + +Agaric fit de la main un geste de refus. Puis, planté sur ses longs +pieds et serrant contre son ventre son chapeau mélancolique, il garda le +silence. + +--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, lui dit Cornemuse. + +Agaric s'assit sur un escabeau boiteux et demeura muet. + +Alors, le religieux des Conils: + +--Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos jeunes élèves. Ces +chers enfants pensent-ils bien? + +--J'en suis très satisfait, répondit le magister. Le tout est d'être +nourri dans les principes. Il faut bien penser avant que de penser. Car +ensuite il est trop tard.... Je trouve autour de moi de grands sujets de +consolation. Mais nous vivons dans une triste époque. + +--Hélas! soupira Cornemuse. + +--Nous traversons de mauvais jours.... + +--Des heures d'épreuve. + +--Toutefois, Cornemuse, l'esprit public n'est pas si complètement gâté +qu'il semble. + +--C'est possible. + +--Le peuple est las d'un gouvernement qui le ruine et ne fait rien pour +lui. Chaque jour éclatent de nouveaux scandales. La république se noie +dans la honte. Elle est perdue. + +--Dieu vous entende! + +--Cornemuse, que pensez-vous du prince Crucho? + +--C'est un aimable jeune homme et, j'ose dire, le digne rejeton d'une +tige auguste. Je le plains d'endurer, dans un âge si tendre, les +douleurs de l'exil. Pour l'exilé le printemps n'a point de fleurs, +l'automne n'a point de fruits. Le prince Crucho pense bien; il respecte +les prêtres; il pratique notre religion; il fait une grande consommation +de mes petits produits. + +--Cornemuse, dans beaucoup de foyers, riches ou pauvres, on souhaite son +retour. Croyez-moi, il reviendra. + +--Puissé-je ne pas mourir avant d'avoir jeté mon manteau devant ses pas! +soupira Cornemuse. + +Le voyant dans ces sentiments, Agaric lui dépeignit l'état des esprits +tel qu'il se le figurait lui-même. Il lui montra les nobles et les +riches exaspérés contre le régime populaire; l'armée refusant de boire +de nouveaux outrages, les fonctionnaires prêts à trahir, le peuple +mécontent, l'émeute déjà grondant, et les ennemis des moines, les +suppôts du pouvoir, jetés dans les puits d'Alca. Il conclut que c'était +le moment de frapper un grand coup. + +--Nous pouvons, s'écria-t-il, sauver le peuple pingouin, nous pouvons le +délivrer de ses tyrans, le délivrer de lui-même, restaurer la crête du +Dragon, rétablir l'ancien État, le bon État, pour l'honneur de la foi et +l'exaltation de l'Église. Nous le pouvons si nous le voulons. Nous +possédons de grandes richesses et nous exerçons de secrètes influences; +par nos journaux crucifères et fulminants, nous communiquons avec tous +les ecclésiastiques des villes et des campagnes, et nous leur insufflons +l'enthousiasme qui nous soulève, la foi qui nous dévore. Ils en +embraseront leurs pénitents et leurs fidèles. Je dispose des plus hauts +chefs de l'armée; j'ai des intelligences avec les gens du peuple; je +dirige, à leur insu, les marchands de parapluies, les débitants de vin, +les commis de nouveautés, les crieurs de journaux, les demoiselles +galantes et les agents de police. Nous avons plus de monde qu'il ne nous +en faut. Qu'attendons-nous? Agissons! + +--Que pensez-vous faire? demanda Cornemuse. + +--Former une vaste conjuration, renverser la république, rétablir Crucho +sur le trône des Draconides. + +Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Puis il dit +avec onction: + +--Certes, la restauration des Draconides est désirable; elle est +éminemment désirable; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon +coeur. Quant à la république, vous savez ce que j'en pense.... Mais ne +vaudrait-il pas mieux l'abandonner à son sort et la laisser mourir des +vices de sa constitution? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric, +est noble et généreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux +pays, de le rétablir dans sa splendeur première. Mais songez-y: nous +sommes chrétiens avant que d'être pingouins. Et il nous faut bien +prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises +politiques. + +Agaric répliqua vivement: + +--Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous +resterons dans l'ombre. On ne nous verra pas. + +--Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils. + +Et, coulant sur son compère ses fines prunelles de rubis: + +--Prenez garde, mon ami. La république est peut-être plus forte qu'il ne +semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant +de la molle quiétude où elle repose à cette heure. Sa malice est grande: +si nous l'attaquons, elle se défendra. Elle fait de mauvaises lois qui +ne nous atteignent guère; quand elle aura peur, elle en fera de +terribles contre nous. Ne nous engageons pas à la légère dans une +aventure où nous pouvons laisser des plumes. L'occasion est bonne, +pensez-vous; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le +régime actuel n'est pas encore connu de tout le monde et ne l'est autant +dire de personne. Il proclame qu'il est la chose publique, la chose +commune. Le populaire le croit et reste démocrate et républicain. Mais +patience! Ce même peuple exigera un jour que la chose publique soit +vraiment la chose du peuple. Je n'ai pas besoin de vous dire combien de +telles prétentions me paraissent insolentes, déréglées et contraires à +la politique tirée des Ecritures. Mais le peuple les aura, et il les +fera valoir, et ce sera la fin du régime actuel. Ce moment ne peut +beaucoup tarder. C'est alors que nous devrons agir dans l'intérèt de +notre auguste corps. Attendons! Qui nous presse? Notre existence n'est +point en péril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolérable. La +république manque à notre égard de respect et de soumission; elle ne +rend pas aux prêtres les honneurs qu'elle leur doit. Mais elle nous +laisse vivre. Et, telle est l'excellence de notre état que, pour nous, +vivre, c'est prospérer. La chose publique nous est hostile, mais les +femmes nous révèrent. Le président Formose n'assiste pas à la +célébration de nos mystères; mais j'ai vu sa femme et ses filles à mes +pieds. Elles achètent mes fioles à la grosse. Je n'ai pas de meilleures +clientes, même dans l'aristocratie. Disons-nous-le bien: il n'y a pas au +monde un pays qui, pour les prêtres et les moines, vaille la Pingouinie. +En quelle autre contrée trouverions-nous à vendre, en si grande quantité +et à si haut prix, notre cire vierge, notre encens mâle, nos chapelets, +nos scapulaires, nos eaux bénites et notre liqueur de Sainte-Orberose? +Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent écus d'or un geste +de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lèvres? Pour +ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidèle et +docile Pingouinie, à extraire l'essence d'une botte de serpolet, que je +ne le saurais faire en m'époumonnant à prêcher quarante ans la rémission +des péchés dans les États les plus populeux d'Europe et d'Amérique. De +bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un +commissaire de police me viendra tirer hors d'ici et conduire dans un +pyroscaphe en partance pour les îles de la Nuit? + +Ayant ainsi parlé, le religieux des Conils se leva et conduisit son hôte +sous un vaste hangar où des centaines d'orphelins, vêtus de bleu, +emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des +étiquettes. L'oreille était assourdie par le bruit des marteaux mêlé aux +grondements sourds des colis sur les rails. + +--C'est ici que se font les expéditions, dit Cornemuse. J'ai obtenu du +gouvernement une ligne ferrée à travers le bois et une station à ma +porte. Je remplis tous les jours trois voitures de mon produit. Vous +voyez que la république n'a pas tué toutes les croyances. + +Agaric fit un dernier effort pour engager le sage distillateur dans +l'entreprise. Il lui montra le succès heureux, prompt, certain, +éclatant. + +--N'y voulez-vous point concourir? ajouta-t-il. Ne voulez-vous point +tirer votre roi d'exil? + +--L'exil est doux aux hommes de bonne volonté, répliqua le religieux des +Conils. Si vous m'en croyez, bien cher frère Agaric, vous renoncerez +pour le moment à votre projet. Quant à moi je ne me fais pas +d'illusions. Je sais ce qui m'attend. Que je sois ou non de la partie, +si vous la perdez, je payerai comme vous. + +Le père Agaric prit congé de son ami et regagna satisfait son école, +Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire +réussir, et donnera de l'argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était, +en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d'un +seul d'entre eux les engageaient tous. C'était là, tout à la fois, le +meilleur et le pire de leur affaire. + + + + +CHAPITRE II + + +LE PRINCE CRUCHO + +Agaric résolut de se rendre incontinent auprès du prince Crucho qui +l'honorait de sa familiarité. À la brune, il sortit de l'école, par la +petite porte, déguisé en marchand de boeufs et prit passage sur le +_Saint-Maël_. + +Le lendemain il débarqua en Marsouinie. C'est sur cette terre +hospitalière, dans le château de Chitterlings, que Crucho mangeait le +pain amer de l'exil. + +Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec +deux demoiselles. À cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le +prince arrêta sa machine. + +--C'est vous, Agaric? Montez donc! Nous sommes déjà trois; mais on se +serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux. + +Le pieux Agaric monta. + +--Quelles nouvelles, mon vieux père? demanda le jeune prince. + +--De grandes nouvelles, répondit Agaric. Puis-je parler? + +--Vous le pouvez. Je n'ai rien de caché pour ces deux demoiselles. + +--Monseigneur, la Pingouinie vous réclame. Vous ne serez pas sourd à son +appel. + +Agaric dépeignit l'état des esprits et exposa le plan d'un vaste +complot. + +--À mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulèveront à la +fois. La croix à la main et la robe troussée, vos vénérables religieux +conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons +la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous +vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles. +Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trône que nous aurons +préparé. + +Le prince répondit simplement: + +--J'entrerai dans Alca sur un cheval vert. + +Agaric prit acte de cette mâle réponse. Bien qu'il eût, contrairement à +ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime +hauteur d'âme le jeune prince d'être fidèle à ses devoirs royaux. + +--Monseigneur, s'écria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez +un jour que vous avez été tiré de l'exil, rendu à vos peuples, rétabli +sur le trône de vos ancêtres par la main de vos moines et couronné par +leurs mains de la crête auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous +égaler en gloire votre aïeul Draco le Grand! + +Le jeune prince ému se jeta sur son restaurateur pour l'embrasser; mais +il ne put l'atteindre qu'à travers deux épaisseurs de demoiselles, tant +on était serré dans cette voiture historique. + +--Mon vieux père, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entière fût +témoin de cette étreinte. + +--Ce serait un spectacle réconfortant, dit Agaric. + +Cependant l'auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs, +écrasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards, +pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes. + +Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix, +sortant de derrière la demoiselle, exprima cette pensée: + +--Il faudra de l'argent, beaucoup d'argent. + +--C'est votre affaire, répondit le prince. + +Mais déjà la grille du parc s'ouvrait à l'auto formidable. + +Le dîner fut somptueux. On but à la crête du Dragon. Chacun sait qu'un +gobelet fermé est signe de souveraineté. Aussi le prince Crucho et la +princesse Gudrune son épouse burent-ils dans des gobelets couverts comme +des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins +rouges et blancs de Pingouinie. + +Crucho avait reçu une instruction vraiment princière: il excellait dans +la locomotion automobile, mais il n'ignorait pas non plus l'histoire. On +le disait très versé dans les antiquités et illustrations de sa famille; +et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses +connaissances à cet égard. Comme on parlait de diverses particularités +singulières remarquées en des femmes célèbres: + +--Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte +le nom, avait une petite tête de singe au-dessous du nombril. + +Agaric eut dans la soirée un entretien décisif avec trois vieux +conseillers du prince. On décida de demander des fonds au beau-père de +Crucho, qui souhaitait d'avoir un gendre roi, à plusieurs dames juives, +impatientes d'entrer dans la noblesse et enfin au prince régent des +Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant +affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis +héréditaires de son peuple. + +Les trois vieux conseillers se partagèrent entre eux les trois premiers +offices de la cour, chambellan, sénéchal et pannetier, et autorisèrent +le religieux à distribuer les autres charges au mieux des intérêts du +prince. + +--Il faut récompenser les dévouements, affirmèrent les trois vieux +conseillers. + +--Et les trahisons, dit Agaric. + +--C'est trop juste, répliqua l'un d'eux, le marquis des Septplaies, qui +avait l'expérience des révolutions. + +On dansa. Après le bal, la princesse Gudrune déchira sa robe verte pour +en faire des cocardes; elle en cousit de sa main un morceau sur la +poitrine du moine, qui versa des larmes d'attendrissement et de +reconnaissance. + +M. de Plume, écuyer du prince, partit le soir même à la recherche d'un +cheval vert. + + + + +CHAPITRE III + + +LE CONCILIABULE + +De retour dans la capitale de la Pingouinie, le révérend père Agaric +s'ouvrit de ses projets au prince Adélestan des Boscénos, dont il +connaissait les sentiments draconiens. + +Le prince appartenait à la plus haute noblesse. Les Torticol des +Boscénos remontaient à Brian le Pieux et avaient occupé sous les +Draconides les plus hautes charges du royaume. En 1179, Philippe +Torticol, grand émiral de Pingouinie, brave, fidèle, généreux, mais +vindicatif, livra le port de La Crique et la flotte pingouine aux +ennemis du royaume, sur le soupçon que la reine Crucha, dont il était +l'amant, le trompait avec un valet d'écurie. C'est cette grande reine +qui donna aux Boscénos la bassinoire d'argent qu'ils portent dans leurs +armes. Quant à leur devise, elle remonte seulement au XVIe siècle; en +voici l'origine. Une nuit de fête, mêlé à la foule des courtisans qui, +pressés dans le jardin du roi, regardaient le feu d'artifice, le duc +Jean des Boscénos s'approcha de la duchesse de Skull, et mit la main +sous la jupe de cette dame qui n'en fit aucune plainte. Le roi, venant à +passer, les surprit et se contenta de dire: «Ainsi qu'on se trouve.» Ces +quatre mots devinrent la devise des Boscénos. + +Le prince Adélestan n'était point dégénéré de ses ancêtres; il gardait +au sang des Draconides une inaltérable fidélité et ne souhaitait rien +tant que la restauration du prince Crucho, présage, à ses yeux, de celle +de sa fortune ruinée. Aussi entra-t-il volontiers dans la pensée du +révérend père Agaric. Il s'associa immédiatement aux projets du +religieux et s'empressa de le mettre en rapport avec les plus ardents et +les plus loyaux royalistes de sa connaissance, le comte Cléna, M. de la +Trumelle, le vicomte Olive, M. Bigourd. Ils se réunirent une nuit dans +la maison de campagne du duc d'Ampoule, à deux lieues à l'est d'Alca, +afin d'examiner les voies et moyens. + +M. de La Trumelle se prononça pour l'action légale: + +--Nous devons rester dans la légalité, dit-il en substance. Nous sommes +des hommes d'ordre. C'est par une propagande infatigable que nous +poursuivrons la réalisation de nos espérances. Il faut changer l'esprit +du pays. Notre cause triomphera parce qu'elle est juste. + +Le prince des Boscénos exprima un avis contraire. Il pensait que, pour +triompher, les causes justes ont besoin de la force autant et plus que +les causes injustes. + +--Dans la situation présente, dit-il avec tranquillité, trois moyens +d'action s'imposent: embaucher les garçons bouchers, corrompre les +ministres et enlever le président Formose. + +--Enlever Formose, ce serait une faute, objecta M. de la Trumelle. Le +président est avec nous. + +Qu'un Dracophile proposât de mettre la main sur le président Formose et +qu'un autre dracophile le traitât en ami, c'est ce qu'expliquaient +l'attitude et les sentiments du chef de la chose commune. Formose se +montrait favorable aux royalistes, dont il admirait et imitait les +manières. Toutefois, s'il souriait quand on lui parlait de la crête du +Dragon, c'était à la pensée de la mettre sur sa tête. Le pouvoir +souverain lui faisait envie, non qu'il se sentît capable de l'exercer, +mais il aimait à paraître. Selon la forte expression d'un chroniqueur +pingouin, «c'était un dindon». + +Le prince des Boscénos maintint sa proposition de marcher à main armée +sur le palais de Formose et sur la Chambre des députés. + +Le comte Cléna fut plus énergique encore: + +--Pour commencer, dit-il, égorgons, étripons, décervelons les +républicains et tous les chosards du gouvernement. Nous verrons après. + +M. de la Trumelle était un modéré. Les modérés s'opposent toujours +modérément à la violence. Il reconnut que la politique de M. le comte +Cléna s'inspirait d'un noble sentiment, qu'elle était généreuse, mais il +objecta timidement qu'elle n'était peut-être pas conforme aux principes +et qu'elle présentait certains dangers. Enfin, il s'offrit à la +discuter. + +--Je propose, ajouta-t-il, de rédiger un appel au peuple. Faisons savoir +qui nous sommes. Pour moi, je vous réponds que je ne mettrai pas mon +drapeau dans ma poche. + +M Bigourd prit la parole: + +--Messieurs, les Pingouins sont mécontents de l'ordre nouveau, parce +qu'ils en jouissent et qu'il est naturel aux hommes de se plaindre de +leur condition. Mais en même temps, les Pingouins ont peur de changer de +régime, car les nouveautés effraient. Ils n'ont pas connu la crête du +Dragon; et, s'il leur arrive de dire parfois qu'ils la regrettent, il ne +faut pas les en croire: on s'apercevrait bientôt qu'ils ont parlé sans +réflexion et de mauvaise humeur. Ne nous faisons pas d'illusions sur +leurs sentiments à notre égard. Ils ne nous aiment pas. Ils haïssent +l'aristocratie tout à la fois par une basse envie et par un généreux +amour de l'égalité. Et ces deux sentiments réunis sont très forts dans +un peuple. L'opinion publique n'est pas contre nous parce qu'elle nous +ignore. Mais quand elle saura ce que nous voulons, elle ne nous suivra +pas. Si nous laissons voir que nous voulons détruire le régime +démocratique et relever la crête du Dragon, quels seront nos partisans? +Les garçons bouchers et les petits boutiquiers d'Alca. Et même ces +boutiquiers, pourrons-nous bien compter sur eux jusqu'au bout? Ils sont +mécontents, mais ils sont chosards dans le fond de leurs coeurs. Ils ont +plus d'envie de vendre leurs méchantes marchandises que de revoir +Crucho. En agissant à découvert nous effrayerons. + +»Pour qu'on nous trouve sympathiques et qu'on nous suive, il faut que +l'on croie que nous voulons, non pas renverser la république, mais au +contraire la restaurer, la nettoyer, la purifier, l'embellir, l'orner, +la parer, la décorer, la parfumer, la rendre enfin magnifique et +charmante. Aussi ne devons-nous pas agir par nous-mêmes. On sait que +nous ne sommes pas favorables à l'ordre actuel. Il faut nous adresser à +un ami de la république, et, pour bien faire, à un défenseur de ce +régime. Nous n'aurons que l'embarras du choix. Il conviendra de préférer +le plus populaire et, si j'ose dire, le plus républicain. Nous le +gagnerons par des flatteries, par des présents et surtout par des +promesses. Les promesses coûtent moins que les présents et valent +beaucoup plus. Jamais on ne donne autant que lorsqu'on donne des +espérances. Il n'est pas nécessaire qu'il soit très intelligent Je +préférerais même qu'il n'eût pas d'esprit. Les imbéciles ont dans la +fourberie des grâces inimitables. Croyez-moi, messieurs, faites +renverser la chose publique par un chosard de la chose. Soyons prudents! +La prudence n'exclut pas l'énergie. Si vous avez besoin de moi, vous me +trouverez toujours à votre service. + +Ce discours ne laissa pas que de faire impression sur les auditeurs. +L'esprit du pieux Agaric en fut particulièrement frappé. Mais chacun +songeait surtout à s'allouer des honneurs et des bénéfices. On organisa +un gouvernement secret, dont toutes les personnes présentes furent +nommées membres effectifs. Le duc d'Ampoule, qui était la grande +capacité financière du parti, fut délégué aux recettes et chargé de +centraliser les fonds de propagande. + +La réunion allait prendre fin quand retentit dans les airs une voix +rustique, qui chantait sur un vieil air: + + Boscénos est un gros cochon; + On en va faire des andouilles + Des saucisses et du jambon + Pour le réveillon des pauv' bougres. + +C'était une chanson connue, depuis deux cents ans, dans les faubourgs +d'Alca. Le prince des Boscénos n'aimait pas à l'entendre. Il descendit +sur la place et s'étant aperçu que le chanteur était un ouvrier qui +remettait des ardoises sur le faîte de l'église, il le pria poliment de +chanter autre chose. + +--Je chante ce qui me plaît, répondit l'homme. + +--Mon ami, pour me faire plaisir.... + +--Je n'ai pas envie de vous faire plaisir. + +Le prince des Boscénos était placide à son ordinaire, mais irascible et +d'une force peu commune. + +--Coquin, descends ou je monte, s'écria-t-il d'une voix formidable. + +Et, comme le couvreur, à cheval sur la crête, ne faisait pas mine de +bouger, le prince grimpa vivement par l'escalier de la tour jusqu'au +toit et se jeta sur le chanteur qui, assommé d'un coup de poing, roula +démantibulé dans une gouttière. À ce moment sept ou huit charpentiers +qui travaillaient dans les combles, émus par les cris du compagnon, +mirent le nez aux lucarnes et, voyant le prince sur le faîte, s'en +furent à lui par une échelle qui se trouvait couchée sur l'ardoise, +l'atteignirent au moment où il se coulait dans la tour et lui firent +descendre, la tête la première, les cent trente-sept marches du limaçon. + + + + +CHAPITRE IV + + +LA VICOMTESSE OLIVE + +Les Pingouins avaient la première armée du monde. Les Marsouins aussi. +Et il en était de même des autres peuples de l'Europe. Ce qui ne saurait +surprendre pour peu qu'on y réfléchisse. Car toutes les armées sont les +premières du monde. La seconde armée du monde, s'il pouvait en exister +une, se trouverait dans un état d'infériorité notoire; elle serait +assurée d'être battue. Il faudrait la licencier tout de suite. Aussi +toutes les armées sont-elles les promières du monde. C'est ce que +comprit, en France, l'illustre colonel Marchand quand, interrogé par des +journalistes sur la guerre russo-japonaise avant le passage du Yalou, il +n'hésita pas à qualifier l'armée russe de première du monde ainsi que +l'armée japonaise. Et il est à remarquer que, pour avoir essuyé les plus +effroyables revers, une armée ne déchoit pas de son rang de première du +monde. Car, si les peuples rapportent leurs victoires à l'intelligence +des généraux et au courage des soldats, ils attribuent toujours leurs +défaites à une inexplicable fatalité. Au rebours, les flottes sont +classées par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une première, une +deuxième, une troisième et ainsi de suite. Aussi ne subsiste-t-il aucune +incertitude sur l'issue des guerres navales. + +Les Pingouins avaient la première armée et la seconde flotte du monde. +Cette flotte était commandée par le fameux Chatillon qui portait le +titre d'émiral ahr, et par abréviation d'émiral. C'est ce même mot, qui, +malheureusement corrompu, désigne encore aujourd'hui, dans plusieurs +nations européennes, le plus haut grade des armées de mer. Mais comme il +n'y avait chez les Pingouins qu'un seul émiral, un prestige singulier, +si j'ose dire, était attaché à ce grade. + +L'émiral n'appartenait pas à la noblesse; enfant du peuple, le peuple +l'aimait; et il était flatté de voir couvert d'honneurs un homme sorti +de lui. Chatillon était beau; il était heureux; il ne pensait à rien. +Rien n'altérait la limpidité de son regard. + +Le révérend père Agaric, se rendant aux raisons de M. Bigourd, reconnut +qu'on ne détruirait le régime actuel que par un de ses défenseurs et +jeta ses vues sur l'émiral Chatillon. Il alla demander une grosse somme +d'argent à son ami, le révérend père Cornemuse, qui la lui remit en +soupirant. Et, de cet argent, il paya six cents garçons bouchers d'Alca +pour courir derrière le cheval de Chatillon en criant: «Vive l'émiral!» + +Chatillon ne pouvait désormais faire un pas sans être acclamé. + +La vicomtesse Olive lui demanda un entretien secret. Il la reçut à +l'Amirauté [Note: Ou mieux _Émirauté_.] dans un pavillon orné +d'ancres, de foudres et de grenades. + +Elle était discrètement vêtue de gris bleu. Un chapeau de roses +couronnait sa jolie tête blonde, À travers la voilette ses yeux +brillaient comme des saphirs. Il n'y avait pas, dans la noblesse, de +femme plus élégante que celle-ci, qui tirait son origine de la finance +juive. Elle était longue et bien faite; sa forme était celle de l'année, +sa taille, celle de la saison. + +--Émiral, dit-elle d'une voie délicieuse, je ne puis vous cacher mon +émotion.... Elle est bien naturelle ... devant un héros.... + +--Vous êtes trop bonne. Veuillez me dire, madame la vicomtesse, ce qui +me vaut l'honneur de votre visite. + +--Il y avait longtemps que je désirais vous voir, vous parler.... Aussi +me suis-je chargée bien volontiers d'une mission pour vous. + +--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. + +--Comme c'est calme ici! + +--En effet, c'est assez tranquille. + +--On entend chanter les oiseaux. + +--Asseyez-vous donc, chère madame. + +Et il lui tendit un fauteuil. + +Elle prit une chaise à contre-jour: + +--Émiral, je viens vers vous, chargée d'une mission très importante, +d'une mission.... + +--Expliquez-vous. + +--Émiral, vous n'avez jamais vu le prince Crucho? + +--Jamais. + +Elle soupira. + +--C'est bien là le malheur. Il serait si heureux de vous voir! Il vous +estime et vous apprécie. Il a votre portrait sur sa table de travail, à +côté de celui de la princesse sa mère. Quel dommage qu'on ne le +connaisse pas! C'est un charmant prince, et si reconnaissant de ce qu'on +fait pour lui! Ce sera un grand roi. Car il sera roi: n'en doutez pas. +Il reviendra, et plus tôt qu'on ne croit.... Ce que j'ai à vous dire, la +mission qui m'est confiée se rapporte précisément à.... + +L'émiral se leva: + +--Pas un mot de plus, chère madame. J'ai l'estime, j'ai la confiance de +la république. Je ne la trahirai pas. Et pourquoi la trahirais-je? Je +suis comblé d'honneurs et de dignités. + +--Vos honneurs, vos dignités, mon cher émiral, permettez-moi de vous le +dire, sont bien loin d'égaler vos mérites. Si vos services étaient +récompensés, vous seriez émiralissime et généralissime, commandant +supérieur des troupes de terre et de mer. La république est bien ingrate +à votre égard. + +--Tous les gouvernements sont plus ou moins ingrats. + +--Oui, mais les chosards sont jaloux de vous. Ces gens-là craignent +toutes les supériorités. Ils ne peuvent souffrir les militaires. Tout ce +qui touche la marine et l'armée leur est odieux. Ils ont peur de vous. + +--C'est possible. + +--Ce sont des misérables. Ils perdent le pays. Ne voulez-vous pas sauver +la Pingouinie? + +--Comment cela? + +--En balayant tous ces fripons de la chose publique, tous les chosards. + +--Qu'est-ce que vous me proposez là, chère madame? + +--De faire ce qui se fera certainement. Si ce n'est pas par vous, ce +sera par un autre. Le généralissime, pour ne parler que de celui-là, est +prêt à jeter tous les ministres, tous les députés et tous les sénateurs +dans la mer et à rappeler le prince Crucho. + +--Ah! la canaille, la crapule! s'écria l'émiral. + +--Ce qu'il ferait contre vous, faites-le contre lui. Le prince saura +reconnaître vos services. Il vous donnera l'épée de connétable et une +magnifique dotation. Je suis chargée, en attendant, de vous remettre un +gage de sa royale amitié. + +En prononçant ces mots, elle tira de son sein une cocarde verte. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda l'émiral. + +--C'est Crucho qui vous envoie ses couleurs. + +--Voulez-vous bien remporter ça? + +--Pour qu'on les offre au généralissime qui les acceptera, lui!... Non! +mon émiral, laissez-moi les mettre sur votre glorieuse poitrine. + +Chatillon écarta doucement la jeune femme. Mais depuis quelques minutes +il la trouvait extrêmement jolie; et il sentit croître encore cette +impression quand deux bras nus et les paumes roses de deux mains +délicates le vinrent effleurer. Presque tout de suite il se laissa +faire. Olive fut lente à nouer le ruban. Puis, quand ce fut fait, elle +salua Chatillon, avec une grande révérence, du titre de connétable. + +--J'ai été ambitieux comme les camarades, répondit l'homme de mer, je ne +le cache pas; je le suis peut-être encore; mais, ma parole d'honneur, en +vous voyant, le seul souhait que je forme c'est une chaumière et un +coeur. + +Elle fit tomber sur lui les rayons charmants des saphirs qui brillaient +sous ses paupières. + +--On peut avoir cela aussi.... Qu'est-ce que vous faites là, émiral? + +--Je cherche le coeur. + +En sortant du pavillon de l'Amirauté, la vicomtesse alla tout de suite +rendre compte au révérend père Agaric de sa visite. + +--Il y faut retourner, chère madame, lui dit le moine austère. + + + + +CHAPITRE V + + +LE PRINCE DES BOSCENOS + +Matin et soir, les journaux aux gages des dracophiles publiaient les +louanges de Chatillon et jetaient la honte et l'opprobre aux ministres +de la république. + +On criait le portrait de Chatillon sur les boulevards d'Alca. Les jeunes +neveux de Rémus, qui portent des figures de plâtre sur la tête, +vendaient, à l'abord des ponts, les bustes de Chatillon. + +Chatillon faisait tous les soirs, sur son cheval blanc, le tour de la +prairie de la Reine, fréquentée des gens à la mode. Les dracophiles +apostaient sur le passage de l'émiral une multitude de Pingouins +nécessiteux, qui chantaient: «C'est Chatillon qu'il nous faut». La +bourgeoisie d'Alca en concevait une admiration profonde pour l'émiral. +Les dames du commerce murmuraient: «Il est beau». Les femmes élégantes, +dans leurs autos ralenties, lui envoyaient, en passant, des baisers, au +milieu des hourrahs d'un peuple en délire. + +Un jour, comme il entrait dans un bureau de tabac, deux Pingouins qui +mettaient des lettres dans la boîte, reconnurent Chatillon et crièrent à +pleine bouche: «Vive l'émiral! À bas les chosards!» Tous les passants +s'arrêtèrent devant la boutique. Chatillon alluma son cigare au regard +d'une foule épaisse de citoyens éperdus, agitant leurs chapeaux et +poussant des acclamations. Cette foule ne cessait de s'accroître; la +ville entière, marchant à la suite de son héros, le reconduisit, en +chantant des hymnes, jusqu'au pavillon de l'Amirauté. + +L'émiral avait un vieux compagnon d'armes dont les états de service +étaient superbes, le sub-émiral Volcanmoule. Franc comme l'or, loyal +comme son épée, Volcanmoule, qui se targuait d'une farouche +indépendance, fréquentait les partisans de Crucho et les ministres de la +république et disait aux uns et aux autres leurs vérités. M. Bigourd +prétendait méchamment qu'il disait aux uns les vérités des autres. En +effet il avait commis plusieurs fois des indiscrétions fâcheuses où l'on +se plaisait à voir la liberté d'un soldat étranger aux intrigues. Il se +rendait tous les matins chez Chatillon, qu'il traitait avec la rudesse +cordiale d'un frère d'armes. + +--Eh bien, mon vieux canard, te voilà populaire, lui disait-il. On vend +ta gueule en têtes de pipe et en bouteilles de liqueur, et tous les +ivrognes d'Alca rotent ton nom dans les ruisseaux.... Chatillon, héros +des Pingouins! Chatillon défenseur de la gloire et de la puissance +pingouines!... Qui l'eût dit? Qui l'eût cru? + +Et il riait d'un rire strident. Puis changeant de ton: + +--Blague à part, est-ce que tu n'es pas un peu surpris de ce qui +t'arrive? + +--Mais non, répondait Chatillon. + +Et le loyal Volcanmoule sortait en faisant claquer les portes. + +Cependant, Chatillon avait loué, pour recevoir la vicomtesse Olive, un +petit rez-de-chaussée au fond de la cour, au numéro 18 de la rue +Johannès-Talpa. Ils se voyaient tous les jours. Il l'aimait éperdument. +En sa vie martiale et neptunienne, il avait possédé des multitudes de +femmes, rouges, noires, jaunes ou blanches, et quelques-unes fort +belles; mais avant d'avoir connu celle-là, il ne savait pas ce que c'est +qu'une femme. Quand la vicomtesse Olive l'appelait son ami, son doux +ami, il se sentait au ciel, et il lui semblait que les étoiles se +prenaient dans ses cheveux. + +Elle entrait, un peu en retard, posait son petit sac sur le guéridon et +disait avec recueillement: + +--Laissez-moi me mettre là, à vos genoux. + +Et elle lui tenait des propos inspirés par le pieux Agaric; et elle les +entrecoupait de baisers et de soupirs. Elle lui demandait d'éloigner tel +officier, de donner un commandement à tel autre, d'envoyer l'escadre ici +ou là. + +Et elle s'écriait à point: + +--Comme vous êtes jeune, mon ami! + +Et il faisait tout ce qu'elle voulait, car il était simple, car il avait +envie de porter l'épée de connétable et de recevoir une riche dotation, +car il ne lui déplaisait pas de jouer un double jeu, car il avait +vaguement l'idée de sauver la Pingouinie, car il était amoureux. + +Cette femme délicieuse l'amena à dégarnir de troupes le port de La +Crique, où devait débarquer Crucho. On était de la sorte assuré que le +prince entrerait sans obstacle en Pingouinie. + +Le pieux Agaric organisait des réunions publiques, afin d'entretenir +l'agitation. Les dracophiles en donnaient chaque jour une ou deux ou +trois dans un des trente-six districts d'Alca, et, de préférence, dans +les quartiers populaires. On voulait conquérir les gens de petit état, +qui sont le plus grand nombre. Il fut donné notamment, le quatre mai, +une très belle réunion dans la vieille halle aux grains, au coeur d'un +faubourg populeux plein de ménagères assises sur le pas des portes et +d'enfants jouant dans les ruisseaux. Il était venu là deux mille +personnes, à l'estimation des républicains, et six mille au compte des +dracophiles. On reconnaissait dans l'assistance la fleur de la société +pingouine, le prince et la princesse des Boscénos, le comte Cléna, M. de +la Trumelle, M. Bigourd et quelques riches dames israélites. + +Le généralissime de l'armée nationale était venu en uniforme. Il fut +acclamé. + +Le bureau se constitua laborieusement. Un homme du peuple, un ouvrier, +mais qui pensait bien, M. Rauchin, secrétaire des syndicats jaunes, fut +appelé à présider, entre le comte Cléna et M. Michaud, garçon boucher. + +En plusieurs discours éloquents, le régime que la Pingouinie s'était +librement donné reçut les noms d'égout et de dépotoir. Le président +Formose fut ménagé. Il ne fut question ni de Crucho ni des prêtres. + +La réunion était contradictoire; un défenseur de l'État moderne et de la +république, homme de profession manuelle, se présenta. + +--Messieurs, dit le président Rauchin, nous avons annoncé que la réunion +serait contradictoire. Nous n'avons qu'une parole; nous ne sommes pas +comme nos contradicteurs, nous sommes honnêtes. Je donne la parole au +contradicteur. Dieu sait ce que vous allez entendre! Messieurs, je vous +prie de contenir le plus longtemps qu'il vous sera possible l'expression +de votre mépris, de votre dégout et de votre indignation. + +--Messieurs, dit le contradicteur.... + +Aussitôt il fut renversé, foulé aux pieds par la foule indignée et ses +restes méconnaissables jetés hors de la salle. + +Le tumulte grondait encore lorsque le comte Cléna monta à la tribune. +Aux huées succédèrent les acclamations et, quand le silence se fut +rétabli, l'orateur prononça ces paroles: + +--Camarades, nous allons voir si vous avez du sang dans les veines. Il +s'agit d'égorger, d'étriper, de décerveler les chosards. + +Ce discours déchaîna un tel tonnerre d'applaudissements que le vieux +hangar en fut ébranlé et qu'une épaisse poussière, sortie des murs +sordides et des poutres vermoulues, enveloppa l'assistance de ses acres +et sombres nuées. + +On vota un ordre du jour flétrissant le gouvernement et acclamant +Chatillon. Et les assistants sortirent en chantant l'hymne libérateur: +«C'est Chatillon qu'il nous faut». + +La vieille halle n'avait pour issue qu'une longue allée boueuse, +resserrée entre des remises d'omnibus et des magasins de charbon. La +nuit était sans lune; une bruine froide tombait. Les gardes de police, +assemblés en grand nombre, fermaient l'allée au niveau du faubourg et +obligeaient les dracophiles à s'écouler par petits groupes. Telle était +en effet la consigne qu'ils avaient reçue de leur chef, qui s'étudiait à +rompre l'élan d'une foule en délire. + +Les dracophiles maintenus dans l'allée marquaient le pas en chantant: +«C'est Chatillon qu'il nous faut». Bientôt, impatients de ces lenteurs, +dont ils ne connaissaient pas la cause, ils commencèrent à pousser ceux +qui se trouvaient devant eux. Ce mouvement, propagé le long de l'allée, +jetait les premiers sortis contre les larges poitrines des gardes de +police. Ceux-ci n'avaient point de haine contre les dracophiles; dans le +fond de leur coeur ils aimaient Chatillon; mais il est naturel de +résister à l'agression et d'opposer la violence à la violence; les +hommes forts sont portés à se servir de leur force. C'est pourquoi les +gardes de police recevaient les dracophiles à grands coups de bottes +ferrées. Il en résultait des refoulements brusques. Les menaces et les +cris se mêlaient aux chants. + +--Assassins! Assassins!... «C'est Chatillon qu'il nous faut!» Assassins! +Assassins! + +Et, dans la sombre allée: «Ne poussez pas,» disaient les plus sages. +Parmi ceux-là, dominant de sa haute taille la foule agitée, déployant +parmi les membres foulés et les côtes défoncées, ses larges épaules et +ses poumons robustes, doux, inébranlable, placide, se dressait dans les +ténèbres le prince des Boscénos. Il attendait, indulgent et serein. +Cependant, la sortie s'opérant par intervalles réguliers entre les rangs +des gardes de police, les coudes, autour du prince, commençaient à +s'imprimer moins profondément dans les poitrines; on se reprenait à +respirer. + +--Vous voyez bien que nous finirons par sortir, dit ce bon géant avec un +doux sourire. Patience et longueur de temps.... + +Il tira un cigare de son étui, le porta à ses lèvres et frotta une +allumette. Soudain il vit à la clarté de la flamme la princesse Anne, sa +femme, pâmée dans les bras du comte Cléna. À cette vue, il se précipita +sur eux et les frappa à grands coups de canne, eux et les personnes qui +se trouvaient alentour. On le désarma, non sans peine. Mais on ne put le +séparer de son adversaire. Et, tandis que la princesse évanouie passait, +de bras en bras, sur la foule émue et curieuse, jusqu'à sa voiture, les +deux hommes se livraient à une lutte acharnée. Le prince des Boscénos y +perdit son chapeau, son lorgnon, son cigare, sa cravate, son +portefeuille bourré de lettres intimes et de correspondances politiques; +il y perdit jusqu'aux médailles miraculeuses qu'il avait reçues du bon +père Cornemuse. Mais il asséna dans le ventre de son adversaire un coup +si formidable, que le malheureux en traversa un grillage de fer et +passa, la tête la première, par une porte vitrée, dans un magasin de +charbon. + +Attirés par le bruit de la lutte et les clameurs des assistants, les +gardes de police se précipitèrent sur le prince, qui leur opposa une +furieuse résistance. Il en étala trois pantelants à ses pieds, en fit +fuir sept autres, la mâchoire fracassée, la lèvre fendue, le nez versant +des flots vermeils, le crâne ouvert, l'oreille décollée, la clavicule +démise, les côtes défoncées. Il tomba pourtant, et fut traîné sanglant, +défiguré, ses vêtements en lambeaux, au poste voisin, où il passa la +nuit, bondissant et rugissant. + +Jusqu'au jour, des groupes de manifestants parcoururent la ville en +chantant: «C'est Chatillon qu'il nous faut», et en brisant les vitres +des maisons habitées par les ministres de la chose publique. + + + + +CHAPITRE VI + + +LA CHUTE DE L'ÉMIRAL + +Cette nuit marqua l'apogée du mouvement dracophile. Les monarchistes ne +doutaient plus du triomphe. Les principaux d'entre eux envoyaient au +prince Crucho des félicitations par télégraphe sans fil. Les dames lui +brodaient des écharpes et des pantoufles. M. de Plume avait trouvé le +cheval vert. + +Le pieux Agaric partageait la commune espérance. Toutefois, il +travaillait encore à faire des partisans au prétendant. + +--Il faut, disait-il, atteindre les couches profondes. + +Dans ce dessein, il s'aboucha avec trois syndicats ouvriers. + +En ce temps-là, les artisans ne vivaient plus, comme au temps des +Draconides, sous le régime des corporations. Ils éîaient libres, mais +ils n'avaient pas de gain assuré. Après s'être longtemps tenus isolés +les uns des autres, sans aide et sans appui, ils s'étaient constitués en +syndicats. Les caisses de ces syndicats étaient vides, les syndiqués +n'ayant pas coutume de payer leur cotisation. Il y avait des syndicats +de trente mille membres; il y en avait de mille, de cinq cents, de deux +cents. Plusieurs comptaient deux ou trois membres seulement, ou même un +peu moins. Mais les listes des adhérents n'étant point publiées, il +n'était pas facile de distinguer les grands syndicats des petits. + +Après de sinueuses et ténébreuses démarches, le pieux Agaric fut mis en +rapport, dans une salle du Moulin de la Galette, avec les camarades +Dagobert, Tronc et Balafille, secrétaires de trois syndicats +professionnels, dont le premier comptait quatorze membres, le second +vingt-quatre et le troisième un seul. Agaric déploya, dans cette +entrevue, une extrême habileté. + +--Messieurs, dit-il, nous n'avons pas, à beaucoup d'égards, vous et moi, +les mêmes idées politiques et sociales; mais il est des points sur +lesquels nous pouvons nous entendre. Nous avons un ennemi commun. Le +gouvernement vous exploite et se moque de vous. Aidez-nous à le +renverser; nous vous en fournissons autant que possible les moyens; et +vous pourrez, au surplus, compter sur notre reconnaissance. + +--Compris. Aboulez la galette, dit Dagobert. + +Le révérend père posa sur la table un sac que lui avait remis, les +larmes aux yeux, le distillateur des Conils. + +--Topez là, firent les trois compagnons. + +Ainsi fut scellé ce pacte solennel. + +Aussitôt que le moine fut parti, emportant la joie d'avoir acquis à sa +cause les masses profondes, Dagobert, Tronc et Balafille sifflèrent +leurs femmes, Amélie, Reine et Mathilde, qui, dans la rue, guettaient le +signal, et tous les six, se tenant par la main, dansèrent autour du sac +en chantant: + + J'ai du bon pognon; + Tu n' l'auras pas, Chatillon! + Hou! hou! la calotte! + +Et ils commandèrent un saladier de vin chaud. + +Le soir, ils allèrent tous les six, de troquet en troquet, modulant leur +chanson nouvelle. Elle plut, car les agents de la police secrète +rapportèrent que le nombre croissait chaque jour des ouvriers chantant +dans les faubourgs: + + J'ai du bon pognon; + Tu n' l'auras pas, Chatillon! + Hou! hou! la calotte! + +L'agitation dracophile ne s'était pas propagée dans les provinces. Le +pieux Agaric en cherchait la raison, sans pouvoir la découvrir, quand le +vieillard Cornemuse vint la lui révéler. + +--J'ai acquis la preuve, soupira le religieux des Conils, que le +trésorier des dracophiles, le duc d'Ampoule, a acheté des immeubles en +Marsouinie avec les fonds qu'il avait reçus pour la propagande. + +Le parti manquait d'argent. Le prince de Boscénos avait perdu son +portefeuille dans une rixe, et il était réduit à des expédients +pénibles, qui répugnaient à son caractère impétueux. La vicomtesse Olive +coûtait très cher. Cornemuse conseilla de limiter les mensualités de +cette dame. + +--Elle nous est très utile, objecta le pieux Agaric. + +--Sans doute, répliqua Cornemuse. Mais, en nous ruinant, elle nous nuit. + +Un schisme déchirait les dracophiles. La mésintelligence régnait dans +leurs conseils. Les uns voulaient que, fidèle à la politique de M. +Bigourd et du pieux Agaric, on affectât jusqu'au bout le dessein de +réformer la république; les autres, fatigués d'une longue contrainte, +étaient résolus à acclamer la crête du Dragon et juraient de vaincre +sous ce signe. + +Ceux-ci alléguaient l'avantage des situations nettes et l'impossibilité +de feindre plus longtemps. Dans le fait, le public commençait à voir où +tendait l'agitation et que les partisans de l'émiral voulaient détruire +jusque dans ses fondements la chose commune. + +Le bruit se répandait que le prince devait débarquer à La Crique et +faire son entrée à Alca sur un cheval vert. + +Ces rumeurs exaltaient les moines fanatiques, ravissaient les +gentilshommes pauvres, contentaient les riches dames juives et mettaient +l'espérance au coeur des petits marchands. Mais bien peu d'entre eux +étaient disposés à acheter ces bienfaits au prix d'une catastrophe +sociale et d'un effondrement du crédit public; et ils étaient moins +nombreux encore ceux qui eussent risqué dans l'affaire leur argent, leur +repos, leur liberté ou seulement une heure de leurs plaisirs. Au +contraire les ouvriers se tenaient prêts, comme toujours, à donner une +journée de travail à la république; une sourde résistance se formait +dans les faubourgs. + +--Le peuple est avec nous, disait le pieux Agaric. + +Pourtant à la sortie des ateliers, hommes, femmes, enfants, hurlaient +d'une seule voix: + + À bas Chatillon! + Hou! hou! la calotte! + +Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indécision, +cette mollesse, cette incurie ordinaires à tous les gouvernements, et +dont aucun n'est jamais sorti que pour se jeter dans l'arbitraire et la +violence. En trois mots, il ne savait rien, ne voulait rien, ne pouvait +rien. Formose, au fond du palais présidentiel, demeurait aveugle, muet, +sourd, énorme, invisible, cousu dans son orgueil comme dans un édredon. + +Le comte Olive conseilla de faire un dernier appel de fonds et de tenter +un grand coup tandis qu'Alca fermentait encore. + +Un comité exécutif, qui s'était lui-même élu, décida d'enlever la +Chambre des députés et avisa aux voies et moyens. + +L'affaire fut fixée au 28 juillet. Ce jour-là le soleil se leva radieux +sur la ville. Devant le palais législatif les ménagères passaient avec +leurs paniers, les marchands ambulants criaient les pêches, les poires +et les raisins, et les chevaux de fiacre, le nez dans leur musette, +broyaient leur avoine. Personne ne s'attendait à rien; non que le secret +eût été gardé, mais la nouvelle n'avait trouvé que des incrédules. +Personne ne croyait à une révolution, d'où l'on pouvait induire que +personne n'en souhaitait une. Vers deux heures, les députés commencèrent +à passer, rares, inaperçus, sous la petite porte du palais. À trois +heures, quelques groupes d'hommes mal habillés se formèrent. À trois +heures et demie des masses noires, débouchant des rues adjacentes, se +répandirent sur la place de la Révolution. Ce vaste espace fut bientôt +submergé par un océan de chapeaux mous, et la foule des manifestants, +sans cesse accrue par les curieux, ayant franchi le pont, battait de son +flot sombre les murs de l'enceinte législative. Des cris, des +grondements, des chants montaient vers le ciel serein. «C'est Chatillon +qu'il nous faut! À bas les députés! À bas la république! Mort aux +chosards!» Le bataillon sacré des dracophiles, conduit par le prince des +Boscénos, entonna le cantique auguste: + + Vive Crucho, + Vaillant et sage, + Plein de courage + Dès le berceau! + +Derrière le mur le silence seul répondait. + +Ce silence et l'absence de gardes encourageait et effrayait tout à la +fois la foule. Soudain, une voix formidable cria: + +--À l'assaut! + +Et l'on vit le prince des Boscénos dressant sur le mur armé de pointes +et d'artichauts de fer sa forme gigantesque. Derrière lui ses compagnons +s'élancèrent et le peuple suivit. Les uns frappaient dans le mur pour y +faire des trous, d'autres s'efforçaient de desceller les artichauts et +d'arracher les pointes. Ces défenses avaient cédé par endroits. Quelques +envahisseurs chevauchaient déjà le pignon dégarni. Le prince des +Boscénos agitait un immense drapeau vert. Tout à coup la foule oscilla +et il en sortit un long cri de terreur. La garde de police et les +carabiniers de la république, sortant à la fois par toutes les issues du +palais, se formaient en colonne sous le mur en un moment désassiégé. +Après une longue minute d'attente, on entendit un bruit d'armes, et la +garde de police, la baïonnette au fusil, chargea la foule. Un instant +après, sur la place déserte, jonchée de cannes et de chapeaux, régnait +un silence sinistre. Deux fois encore les dracophiles essayèrent de se +reformer, deux fois ils furent repoussés. L'émeute était vaincue. Mais +le prince des Boscénos, debout sur le mur du palais ennemi, son drapeau +à la main, repoussait l'assaut d'une brigade entière. Il renversait tous +ceux qui s'approchaient. Enfin, secoué, déraciné, il tomba sur un +artichaut de fer, et y demeura accroché, étreignant encore l'étendard +des Draconides. + +Le lendemain de cette journée, les ministres de la république et les +membres du parlement résolurent de prendre des mesures énergiques. En +vain, cette fois, le président Formose essaya-t-il d'éluder les +responsabilités. Le gouvernement examina la question de destituer +Chatillon de ses grades et dignités et de le traduire devant la Haute- +Cour comme factieux, ennemi du bien public, traître, etc. + +À cette nouvelle, les vieux compagnons d'armes de l'émiral, qui +l'obsédaient la veille encore de leurs adulations, ne dissimulèrent pas +leur joie. Cependant Chatillon restait populaire dans la bourgeoisie +d'Alca et l'on entendait encore retentir sur les boulevards l'hymne +libérateur: «C'est Chatillon qu'il nous faut.» + +Les ministres étaient embarrassés. Ils avaient l'intention de traduire +Chatillon devant la Haute-Cour. Mais ils ne savaient rien; ils +demeuraient dans cette totale ignorance réservée à ceux qui gouvernent +les hommes. Ils se trouvaient incapables de relever contre Chatillon des +charges de quelque poids. Ils ne fournissaient à l'accusation que les +mensonges ridicules de leurs espions. La participation de Chatillon au +complot, ses relations avec le prince Crucho, restaient le secret de +trente mille dracophiles. Les ministres et les députés avaient des +soupçons, et même des certitudes; ils n'avaient pas de preuves. Le +procureur de la république disait au ministre de la justice: «Il me faut +bien peu pour intenter des poursuites politiques, mais je n'ai rien du +tout; ce n'est pas assez.» L'affaire ne marchait pas. Les ennemis de la +chose en triomphaient. + +Le 18 septembre, au matin, la nouvelle courut dans Alca que Chatillon +avait pris la fuite L'émoi, la surprise étaient partout. On doutait, on +ne pouvait comprendre. + +Voici ce qui s'était passé: + +Un jour qu'il se trouvait, comme par hasard, dans le cabinet de M. +Barbotan, ministre des affaires internes, le brave subémiral Volcanmoule +dit avec sa franchise coutumière: + +--Monsieur Barbotan, vos collègues ne me paraissent pas bien dégourdis; +on voit qu'ils n'ont pas commandé en mer. Cet imbécile de Chatillon leur +donne une frousse de tous les diables. + +Le ministre, en signe de dénégation, fendit avec son couteau à papier +l'air sur toute l'étendue de son bureau. + +--Ne niez pas, répliqua Volcanmoule. Vous ne savez pas comment vous +débarrasser de Chatillon. Vous n'osez pas le traduire devant la Haute- +Cour, parce que vous n'êtes pas sûr de réunir des charges suffisantes. +Bigourd le défendra, et Bigourd est un habile avocat.... Vous avez +raison, monsieur Barbotan, vous avez raison. Ce procès serait +dangereux.... + +--Ah! mon ami, fit le ministre d'un ton dégagé, si vous saviez comme +nous sommes tranquilles.... Je reçois de mes préfets les nouvelles les +plus rassurantes. Le bon sens des Pingouins fera justice des intrigues +d'un soldat révolté. Pouvez-vous supposer un moment qu'un grand peuple, +un peuple intelligent, laborieux, attaché aux institutions libérales +qui.... + +Volcanmoule l'interrompit par un grand soupir: + +--Ah! si j'en avais le loisir, je vous tirerais d'affaire; je vous +escamoterais mon Chatillon comme une muscade. Je vous l'enverrais d'une +pichenette en Marsouinie. + +Le ministre dressa l'oreille. + +--Ce ne serait pas long, poursuivit l'homme de mer. En un tournemain je +vous débarasserais de cet animal.... Mais en ce moment, j'ai d'autres +chiens à fouetter.... Je me suis flanqué une forte culotte au bec. Il +faut que je trouve une grosse somme. L'honneur avant tout, que diable!... + +Le ministre et le subémiral se regardèrent un moment en silence. Puis +Barbotan dit avec autorité: + +--Subémiral Volcanmoule, débarrassez-nous d'un soldat séditieux. Vous +rendrez un grand service à la Pingouinie et le ministre des affaires +internes vous assurera les moyens de payer vos dettes de jeu. + +Le soir même, Volcanmoule se présenta devant Chatillon et le contempla +longtemps avec une expression de douleur et de mystère. + +--Pourquoi fais-tu cette tête-là? demanda l'émiral inquiet. + +Alors Volcanmoule lui dit avec une mâle tristesse: + +--Mon vieux frère d'armes, tout est découvert. Depuis une demi-heure, le +gouvernement sait tout. + +À ces mots, Chatillon atterré s'écroula. + +Volcanmoule poursuivit: + +--Tu peux être arrêté d'un moment à l'autre. Je te conseille de ficher +le camp. + +Et, tirant sa montre: + +--Pas une minute à perdre. + +--Je peux tout de même passer chez la vicomtesse Olive? + +--Ce serait une folie, dit Volcanmoule, qui lui tendit un passeport et +des lunettes bleues et lui souhaita du courage. + +--J'en aurai, dit Chatillon. + +--Adieu! vieux frère. + +--Adieu et merci! Tu m'as sauvé la vie.... + +--Cela se doit. + +Un quart d'heure après, le brave émiral avait quitté la ville d'Alca. + +Il s'embarqua de nuit, à La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile +pour la Marsouinie. Mais, à huit milles de la côte, il fut capturé par +un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Iles- +Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour +fatal. + + + + +CHAPITRE VII + + +CONCLUSION + +_Nunc est bibendum_. Délivré de ses craintes, heureux d'avoir +échappé à un si grand péril, le gouvernement résolut de célébrer par des +fêtes populaires l'anniversaire de la régénération pingouine et de +l'établissement de la république. + +Le président Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du +Sénat étaient présents à la cérémonie. + +Le généralissime des armées pingouines s'y rendit en grand uniforme. Il +fut acclamé. + +Précédées du drapeau noir de la misère et du drapeau rouge de la +révolte, les délégations des ouvriers défilèrent, farouches et +tutélaires. + +Président, ministres, députés, fonctionnaires, chefs de la magistrature +et de l'armée, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelèrent +l'antique serment de vivre libres ou de mourir. C'était une alternative +dans laquelle ils se mettaient résolument. Mais ils préféraient vivre +libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants. + +Après le départ des représentants de l'État, la foule des citoyens +s'écoula à flots lents et paisibles, en criant: «Vive la république! +Vive la liberté! Hou! hou! la calotte!» + +Les journaux ne signalèrent qu'un fait regrettable dans cette belle +journée. Le prince des Boscénos fumait tranquillement un cigare sur la +prairie de la Reine quand y défila le cortège de l'État. Le prince +s'approcha de la voiture des ministres et dit d'une voix retentissante: +«Mort aux chosards!» Il fut immédiatement appréhendé par les agents de +police, auxquels il opposa la plus désespérée résistance. Il en abattit +une multitude à ses pieds; mais il succomba sous le nombre et fut +traîné, contus, écorché, tuméfié, scarifié, méconnaissable, enfin, à +l'oeil même d'une épouse, par les rues joyeuses, jusqu'au fond d'une +prison obscure. + +Les magistrats instruisirent curieusement le procès de Chatillon. On +trouva dans le pavillon de l'Amirauté des lettres qui révélaient la main +du révérend père Agaric dans le complot. Aussitôt l'opinion publique se +déchaîna contre les moines; et le parlement vota coup sur coup une +douzaine de lois qui restreignaient, diminuaient, limitaient, +délimitaient, supprimaient, tranchaient et retranchaient leurs droits, +immunités, franchises, privilèges et fruits, et leur créaient des +incapacités multiples et dirimantes. + +Le révérend père Agaric supporta avec constance la rigueur des lois par +lesquelles il était personnellement visé, atteint, frappé, et la chute +épouvantable de l'émiral, dont il était la cause première. Loin de se +soumettre à la mauvaise fortune, il la regardait comme une étrangère de +passage. Il formait de nouveaux desseins politiques, plus audacieux que +les premiers. + +Quand il eut suffisamment mûri ses projets, il s'en alla un matin par le +bois des Conils. Un merle sifflait dans un arbre, un petit hérisson +traversait d'un pas maussade le sentier pierreux. Agaric marchait à +grandes enjambées en prononçant des paroles entrecoupées. + +Parvenu au seuil du laboratoire où le pieux industriel avait, au cours +de tant de belles années, distillé la liqueur dorée de Sainte-Orberose, +il trouva la place déserte et la porte fermée. Ayant longé les +bâtiments, il rencontra sur le derrière le vénérable Cornemuse, qui, sa +robe troussée, grimpait à une échelle appuyée au mur. + +--C'est vous, cher ami? lui dit-il. Que faites-vous là? + +--Vous le voyez, répondit d'une voix faible le religieux des Conils, en +tournant sur Agaric un regard douloureux. Je rentre chez moi. + +Ses prunelles rouges n'imitaient plus l'éclat triomphal du rubis; elles +jetaient des lueurs sombres et troubles. Son visage avait perdu sa +plénitude heureuse. Le poli de son crâne ne charmait plus les regards; +une sueur laborieuse et des plaques enflammées en altéraient +l'inestimable perfection. + +--Je ne comprends pas, dit Agaric. + +--C'est pourtant facile à comprendre. Et vous voyez ici les conséquences +de votre complot. Visé par une multitude de lois, j'en ai éludé le plus +grand nombre. Quelques-unes, pourtant, m'ont frappé. Ces hommes +vindicatifs ont fermé mes laboratoires et mes magasins, confisqué mes +bouteilles, mes alambics et mes cornues; ils ont mis les scellés sur ma +porte. Il me faut maintenant rentrer par la fenêtre. C'est à peine si je +puis extraire en secret, de temps en temps, le suc des plantes, avec des +appareils dont ne voudrait pas le plus humble des bouilleurs de cru. + +--Vous souffrez la persécution, dit Agaric. Elle nous frappe tous. + +Le religieux des Conils passa la main sur son front désolé: + +--Je vous l'avais bien dit, frère Agaric; je vous l'avais bien dit que +votre entreprise retomberait sur nous. + +--Notre défaite n'est que momentanée, répliqua vivement Agaric. Elle +tient à des causes uniquement accidentelles; elle résulte de pures +contingences. Chatillon était un imbécile; il s'est noyé dans sa propre +ineptie. Écoutez-moi, frère Cornemuse. Nous n'avons pas un moment à +perdre. Il faut affranchir le peuple pingouin, il faut le délivrer de +ses tyrans, le sauver de lui-même, restaurer la crête du Dragon, +rétablir l'ancien État, le Bon-État, pour l'honneur de la religion et +l'exaltation de la foi catholique. Chatillon était un mauvais +instrument; il s'est brisé dans nos mains. Prenons, pour le remplacer, +un instrument meilleur. Je tiens l'homme par qui la démocratie impie +sera détruite. C'est un civil; c'est Gomoru. Les Pingouins en raffolent. +Il a déjà trahi son parti pour un plat de riz. Voilà l'homme qu'il nous +faut! + +Dès le début de ce discours, le religieux des Conils avait enjambé sa +fenêtre et tiré l'échelle. + +--Je le prévois, répondit-il, le nez entre les deux châssis de la +croisée: vous n'aurez pas de cesse que vous ne nous ayez fait tous +expulser jusqu'au dernier de cette belle, amène et douce terre de +Pingouinie. Bonsoir, Dieu vous garde! + +Agaric, planté devant le mur, adjura son bien cher frère de l'écouter un +moment: + +--Comprenez mieux votre intérêt, Cornemuse! La Pingouinie est à nous. +Que nous faut-il pour la conquérir? Encore un effort, ... encore un léger +sacrifice d'argent, et.... + +Mais, sans en entendre davantage, le religieux des Conils retira son nez +et ferma sa fenêtre. + + + + +LIVRE VI + +LES TEMPS MODERNES + +L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN + + Zeu pater, alla su rusai up aeeros uias Axhkion, + poiaeson d'aithraen, dos d'ophthai moisin idesthai + en de phaei kai olesson, epei nu toi euaden outos. + +(_Iliad._, XVII, v. 645 et seq.) + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +LE GÉNÉRAL GREATAUK, DUC DU SKULL + +Peu de temps après la fuite de l'émiral, un juif de condition médiocre, +nommé Pyrot, jaloux de frayer avec l'aristocratie et désireux de servir +son pays, entra dans l'armée des Pingouins. Le ministre de la guerre, +qui était alors Greatauk, duc du Skull, ne pouvait le souffrir: il lui +reprochait son zèle, son nez crochu, sa vanité, son goût pour l'étude, +ses lèvres lippues et sa conduite exemplaire. Chaque fois qu'on +cherchait l'auteur d'un méfait, Greatauk disait: + +--Ce doit être Pyrot! + +Un matin, le général Panther, chef d'état-major, instruisit Greatauk +d'une affaire grave. Quatre-vingt mille bottes de foin, destinées à la +cavalerie, avaient disparu; on n'en trouvait plus trace. + +Greatauk s'écria spontanément: + +--Ce doit être Pyrot qui les a volées! + +Il demeura quelque temps pensif et dit: + +--Plus j'y songe et plus je me persuade que Pyrot a volé ces quatre- +vingt mille bottes de foin. Et où je le reconnais, c'est qu'il les a +dérobées pour les vendre à vil prix aux Marsouins, nos ennemis acharnés. +Trahison infâme! + +--C'est certain, répondit Panther; il ne reste plus qu'à le prouver. + +Ce même jour, passant devant un quartier de cavalerie, le prince des +Boscénos entendit des cuirassiers qui chantaient en balayant la cour; + + Boscénos est un gros cochon; + On en va faire des andouilles, + Des saucisses et du jambon + Pour le réveillon des pauv' bougres + +Il lui parut contraire à toute discipline que des soldats chantassent ce +refrain, à la fois domestique et révolutionnaire, qui jaillissait, aux +jours d'émeute, du gosier des ouvriers goguenards. À cette occasion, il +déplora la déchéance morale de l'armée et songea avec un âpre sourire +que son vieux camarade Greatauk, chef de cette armée déchue, la livrait +bassement aux rancunes d'un gouvernement antipatriote. Et il se promit +d'y mettre bon ordre, avant peu. + +--Ce coquin de Greatauk, se disait-il, ne restera pas longtemps +ministre. + +Le prince des Boscénos était le plus irréconciliable adversaire de la +démocratie moderne, de la libre pensée et du régime que les Pingouins +s'étaient librement donné. Il nourrissait contre les juifs une haine +vigoureuse et loyale et travaillait en public, en secret, nuit et jour, +à la restauration du sang des Draconides. Son royalisme ardent +s'exaltait encore par la considération de ses affaires privées, dont le +mauvais état empirait d'heure en heure; car il ne pensait voir la fin de +ses embarras pécuniaires qu'à l'entrée de l'héritier de Draco le Grand +dans sa ville d'Alca. + +De retour en son hôtel, le prince tira de son coffre-fort une liasse de +vieilles lettres, correspondance privée, très secrète, qu'il tenait d'un +commis infidèle, et de laquelle il résultait que son vieux camarade +Greatauk, duc du Skull, avait tripoté dans les fournitures et reçu d'un +industriel, nommé Maloury, un pot-de-vin, qui n'était pas énorme et dont +la modicité même ôtait toute excuse au ministre qui l'avait accepté. + +Le prince relut ces lettres avec une âpre volupté, les remit +soigneusement dans le coffre-fort et courut au ministère de la guerre. +Il était d'un caractère résolu. Sur cet avis que le ministre ne recevait +pas, il renversa les huissiers, culbuta les ordonnances, foula aux pieds +les employés civils et militaires, enfonça les portes et pénétra dans le +cabinet de Greatauk étonné. + +--Parlons peu, mais parlons bien, lui dit-il. Tu es une vieille crapule. +Mais ce ne serait encore rien. Je t'ai demandé de fendre l'oreille au +général Monchin, l'âme damnée des chosards, tu n'as pas voulu. Je t'ai +demandé de donner un commandement au général des Clapiers qui travaille +pour les Draconides et qui m'a obligé personnellement; tu n'as pas +voulu. Je t'ai demandé de déplacer le général Tandem, qui commande à +Port-Alca, qui m'a volé cinquante louis au bac et m'a fait mettre les +menottes quand j'ai été traduit devant la Haute-Cour comme complice de +l'émiral Chatillon; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé la fourniture de +l'avoine et du son; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé une mission +secrète en Marsouinie; tu n'as pas voulu. Et non content de m'opposer un +invariable refus, tu m'as signalé à tes collègues du gouvernement comme +un individu dangereux qu'il faut surveiller, et je te dois d'être filé +par la police, vieux traître! Je ne te demande plus rien et je n'ai +qu'un seul mot à te dire: Fous le camp; on t'a trop vu. D'ailleurs, pour +te remplacer, nous imposerons à ta sale chose publique quelqu'un des +nôtres. Tu sais que je suis homme de parole. Si dans vingt-quatre heures +tu n'as pas donné ta démission, je publie dans les journaux le dossier +Maloury. + +Mais Greatauk, plein de calme et de sérénité: + +--Tiens-toi donc tranquille, idiot. Je suis en train d'envoyer un juif +au bagne. Je livre Pyrot à la justice comme coupable d'avoir volé +quatre-vingt mille bottes de foin. + +Le prince des Boscénos, dont la fureur tomba comme un voile, sourit. + +--C'est vrai?... + +--Tu le verras bien. + +--Mes compliments, Greatauk. Mais comme avec toi il faut toujours +prendre ses précautions, je publie immédiatement la bonne nouvelle. On +lira ce soir dans tous les journaux d'Alca l'arrestation de Pyrot.... + +Et il murmura en s'éloignant: + +--Ce Pyrot! je me doutais qu'il finirait mal. + +Un instant après, le général Panther se présenta devant Greatauk. + +--Monsieur le ministre, je viens d'examiner l'affaire des quatre-vingt +mille bottes de foin. On n'a pas de preuves contre Pyrot. + +--Qu'on en trouve, répondit Greatauk, la justice l'exige. Faites +immédiatement arrêter Pyrot. + + + + +CHAPITRE II + + +PYROT + +Toute la Pingouinie apprit avec horreur le crime de Pyrot; en même +temps, on éprouvait une sorte de satisfaction à savoir que ce +détournement, compliqué de trahison et confinant au sacrilège, avait été +commis par un petit juif. Pour comprendre ce sentiment, il faut +connaître l'état de l'opinion publique à l'égard des grands et des +petits juifs. Comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire dans cette +histoire, la caste financière, universellement exécrée et souverainement +puissante, se composait de chrétiens et de juifs. Les juifs qui en +faisaient partie, et sur lesquels le peuple ramassait toute sa haine, +étaient les grands juifs; ils possédaient d'immenses biens et +détenaient, disait-on, plus d'un cinquième de la fortune pingouine. En +dehors de cette caste redoutable, il se trouvait une multitude de petits +juifs d'une condition médiocre, qui n'étaient pas plus aimés que les +grands et beaucoup moins craints. Dans tout État policé, la richesse est +chose sacrée; dans les démocraties elle est la seule chose sacrée. Or +l'État pingouin était démocratique; trois ou quatre compagnies +financières y exerçaient un pouvoir plus étendu et surtout plus effectif +et plus continu que celui des ministres de la république, petits +seigneurs qu'elles gouvernaient secrètement, qu'elles obligeaient, par +intimidation ou par corruption, à les favoriser aux dépens de l'État, et +qu'elles détruisaient par les calomnies de la presse, quand ils +restaient honnêtes. Malgré le secret des caisses, il en paraissait assez +pour indigner le pays, mais les bourgeois pingouins, des plus gros aux +moindres, conçus et enfantés dans le respect de l'argent, et qui tous +avaient du bien, soit beaucoup, soit peu, sentaient fortement la +solidarité des capitaux et comprenaient que la petite richesse n'est +assurée que par la sûreté de la grande. Aussi concevaient-ils pour les +milliards israélites comme pour les milliards chrétiens un respect +religieux et, l'intérêt étant plus fort chez eux que l'aversion, ils +eussent craint autant que la mort de toucher à un seul des cheveux de +ces grands juifs qu'ils exécraient. Envers les petits, ils se sentaient +moins vérécondieux, et s'ils voyaient quelqu'un de ceux-là à terre, ils +le trépignaient. C'est pourquoi la nation entière apprit avec un +farouche contentement que le traître était un juif, mais petit. On +pouvait se venger sur lui de tout Israël, sans craindre de compromettre +le crédit public. + +Que Pyrot eût volé les quatre-vingt mille bottes de foin, personne +autant dire n'hésita un moment à le croire. On ne douta point, parce que +l'ignorance où l'on était de cette affaire ne permettait pas le doute +qui a besoin de motifs, car on ne doute pas sans raisons comme on croit +sans raisons. On ne douta point parce que la chose était partout répétée +et qu'à l'endroit du public répéter c'est prouver. On ne douta point +parce qu'on désirait que Pyrot fût coupable et qu'on croit ce qu'on +désire, et parce qu'enfin la faculté de douter est rare parmi les +hommes; un très petit nombre d'esprits en portent en eux les germes, qui +ne se développent pas sans culture. Elle est singulière, exquise, +philosophique, immorale, transcendante, monstrueuse, pleine de +malignité, dommageable aux personnes et aux biens, contraire à la police +des États et à la prospérité des empires, funeste à l'humanité, +destructive des dieux, en horreur au ciel et à la terre. La foule des +Pingouins ignorait le doute: elle eut foi dans la culpabilité de Pyrot, +et cette foi devint aussitôt un des principaux articles de ses croyances +nationales et une des vérités essentielles de son symbole patriotique. + +Pyrot fut jugé secrètement et condamné. + +Le général Panther alla aussitôt informer le ministre de la guerre de +l'issue du procès. + +--Par bonheur, dit-il, les juges avaient une certitude, car il n'y avait +pas de preuves. + +--Des preuves, murmura Greatauk, des preuves, qu'est-ce que cela prouve? +Il n'y a qu'une preuve certaine, irréfragable: les aveux du coupable. +Pyrot a-t-il avoué? + +--Non, mon général. + +--Il avouera: il le doit. Panther, il faut l'y résoudre; dites-lui que +c'est son intérêt. Promettez-lui que, s'il avoue, il obtiendra des +faveurs, une réduction de peine, sa grâce; promettez-lui que, s'il +avoue, on reconnaîtra son innocence; on le décorera. Faites appel à ses +bons sentiments. Qu'il avoue par patriotisme, pour le drapeau, par +ordre, par respect de la hiérarchie, sur commandement spécial du +ministre de la guerre, militairement.... Mais dites-moi, Panther, est-ce +qu'il n'a pas déjà avoué? Il y a des aveux tacites; le silence est un +aveu. + +--Mais, mon général, il ne se tait pas; il crie comme un putois qu'il +est innocent. + +--Panther, les aveux d'un coupable résultent parfois de la véhémence de +ses dénégations. Nier désespérément c'est avouer. Pyrot a avoué; il nous +faut des témoins de ses aveux, la justice l'exige. + +Il y avait dans la Pingouinie occidentale un port de mer nommé La +Crique, formé de trois petites anses, autrefois fréquentées des navires, +maintenant ensablées et désertes; des lagunes recouvertes de moisissures +s'étendaient tout le long des côtes basses, exhalant une odeur empestée, +et la fièvre planait sur le sommeil des eaux. Là, s'élevait au bord de +la mer une haute tour carrée, semblable à l'ancien Campanile de Venise, +au flanc de laquelle, près du laîte, au bout d'une chaîne attachée à une +poutre transversale, pendait une cage à claire voie dans laquelle, au +temps des Draconides, les inquisiteurs d'Alca mettaient les clercs +hérétiques. Dans cette cage, vide depuis trois cents ans, Pyrot fut +enfermé, sous la garde de soixante argousins qui, logés dans la tour, ne +le perdaient de vue ni jour ni nuit, épiant ses aveux, pour en faire, à +tour de rôle, un rapport au ministre de la guerre, car, scrupuleux et +prudent, Greatauk voulait des aveux et des suraveux. Greatauk, qui +passait pour un imbécile, était, en réalité, plein de sagesse et d'une +rare prévoyance. + +Cependant Pyrot, brûlé du soleil, dévoré de moustiques, trempé de pluie, +de grêle et de neige, glacé de froid, secoué furieusement par la +tempête, obsédé par les croassements sinistres des corbeaux perchés sur +sa cage, écrivait son innocence sur des morceaux de sa chemise avec un +cure-dents trempé de sang. Ces chiffons se perdaient dans la mer ou +tombaient aux mains des geôliers. Quelques-uns pourtant furent mis sous +les yeux du public. Mais les protestations de Pyrot ne touchaient +personne, puisqu'on avait publié ses aveux. + + + + +CHAPITRE III + + +LE COMTE DE MAUBEC DE LA DENTDULYNX + +Les moeurs des petits juifs n'étaient pas toujours pures; le plus +souvent, ils ne se refusaient à aucun des vices de la civilisation +chrétienne, mais ils gardaient de l'âge patriarcal la reconnaissance des +liens de famille et l'attachement aux intérêts de la tribu. Les frères, +demi-frères, oncles, grands-oncles, cousins et petits-cousins, neveux et +petits-neveux, agnats et cognats de Pyrot, au nombre de sept cents, +d'abord accablés du coup qui frappait un des leurs, s'enfermèrent dans +leurs maisons, se couvrirent de cendre et, bénissant la main qui les +châtiait, durant quarante jours gardèrent un jeûne austère. Puis ils +prirent un bain et résolurent de poursuivre, sans repos, au prix de +toutes les fatigues, à travers tous les dangers, la démonstration d'une +innocence dont ils ne doutaient pas. Et comment en eussent-ils douté? +L'innocence de Pyrot leur était révélée comme était révélé son crime à +la Pingouinie chrétienne; car ces choses, étant cachées, revêtaient un +caractère mystique et prenaient l'autorité des vérités religieuses. Les +sept cents pyrots se mirent à l'oeuvre avec autant de zèle que de +prudence et firent secrètement des recherches approfondies. Ils étaient +partout; on ne les voyait nulle part; on eût dit que, comme le pilote +d'Ulysse, ils cheminaient librement sous terre. Ils pénétrèrent dans les +bureaux de la guerre, approchèrent, sous des déguisements, les juges, +les greffiers, les témoins de l'affaire. C'est alors que parut la +sagesse de Greatauk: les témoins ne savaient rien, les juges, les +greffiers ne savaient rien. Des émissaires parvinrent jusqu'à Pyrot et +l'interrogèrent anxieusement dans sa cage, aux longs bruits de la mer et +sous les croassements rauques des corbeaux. Ce fut en vain: le condamné +ne savait rien. Les sept cents pyrots ne pouvaient détruire les preuves +de l'accusation, parce qu'ils ne pouvaient les connaître et ils ne +pouvaient les connaître parce qu'il n'y en avait pas. La culpabilité de +Pyrot était indestructible par son néant même. Et c'est avec un légitime +orgueil que Greatauk, s'exprimant en véritable artiste, dit un jour au +général Panther: «Ce procès est un chef-d'oeuvre: il est fait de rien». +Les sept cents pyrots désespéraient d'éclaircir jamais cette ténébreuse +affaire quand tout à coup ils découvrirent, par une lettre volée, que +les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais existé, qu'un +gentilhomme des plus distingués, le comte de Maubec, les avait vendues à +l'État, qu'il en avait reçu le prix, mais qu'il ne les avait jamais +livrées, attendu que, issu des plus riches propriétaires fonciers de +l'ancienne Pingouinie, héritier des Maubec de la Dentdulynx, jadis +possesseurs de quatre duchés, de soixante comtés, de six cent douze +marquisats, baronnies et vidamies, il ne possédait pas de terres la +largeur de la main et qu'il aurait été bien incapable de couper +seulement une fauchée de fourrage sur ses domaines. Quant à se faire +livrer un fétu d'un propriétaire ou de quelque marchand, c'est ce qui +lui eût été tout à fait impossible, car tout le monde, excepté les +ministres de l'État et les fonctionnaires du gouvernement, savait qu'il +était plus facile de tirer de l'huile d'un caillou qu'un centime de +Maubec. + +Les sept cents pyrots ayant procédé à une enquête minutieuse sur les +ressources financières du comte de Maubec de la Dentdulynx, constatèrent +que ce gentilhomme tenait ses principales ressources d'une maison où des +dames généreuses donnaient à tout venant deux jambons pour une +andouille. Ils le dénoncèrent publiquement comme coupable du vol des +quatre-vingt mille bottes de foin pour lequel un innocent avait été +condamné et mis en cage. + +Maubec était d'une illustre famille, alliée aux Draconides. Il n'y a +rien que les démocraties estiment plus que la noblesse de naissance. +Maubec avait servi dans l'armée pingouine et les Pingouins, depuis +qu'ils étaient tous soldats, aimaient leur armée jusqu'à l'idolâtrie. +Maubec avait, sur les champs de bataille, reçu la croix, qui est le +signe de l'honneur chez les Pingouins, et qu'ils préfèrent même au lit +de leurs épouses. Toute la Pingouinie se déclara pour Maubec et la voix +du peuple, qui commençait à gronder, réclama des châtiments sévères +contre les septs cents pyrots calomniateurs. + +Maubec était gentilhomme: il défia les sept cents pyrots à l'épée, au +sabre, au pistolet, à la carabine, au bâton. + +«Sales youpins, leur écrivit-il dans une lettre fameuse, vous avez +crucifié mon Dieu et vous voulez ma peau; je vous préviens que je ne +serai pas aussi couillon que lui et que je vous couperai les quatorze +cents oreilles. Recevez mon pied dans vos sept cents derrières.» + +Le chef du gouvernement était alors un villageois nommé Robin Mielleux, +homme doux aux riches et aux puissants et dur aux pauvres gens, de petit +courage et ne connaissant que son intérêt. Par une déclaration publique, +il se porta garant de l'innocence et de l'honneur de Maubec et déféra +les sept cents pyrots aux tribunaux correctionnels, qui les +condamnèrent, comme diffamateurs, à des peines afflictives, à d'énormes +amendes et à tous les dommages et intérêts que réclamait leur innocente +victime. + +Il semblait que Pyrot dût rester à jamais enfermé dans sa cage où se +perchaient les corbeaux. Cependant tous les Pingouins voulant savoir et +prouver que ce juif était coupable, les preuves qu'on en donnait +n'étaient pas toutes bonnes et il y en avait de contradictoires. Les +officiers de l'état-major montraient du zèle et certains manquaient de +prudence. Tandis que Greatauk gardait un admirable silence, le général +Panther se répandait en intarissables discours et démontrait tous les +matins, dans les journaux, la culpabilité du condamné. Il aurait peut- +être mieux fait de n'en rien dire: elle était évidente; l'évidence ne se +démontre pas. Tant de raisonnements troublaient les esprits; la foi, +toujours vive, devenait moins sereine. Plus on apportait de preuves à la +foule, plus elle en demandait. + +Toutefois le danger de trop prouver n'eût pas été grand s'il ne s'était +trouvé en Pingouinie, comme il s'en trouve partout ailleurs, des esprits +formés au libre examen, capables d'étudier une question difficile, et +enclins au doute philosophique. Il y en avait peu; ils n'étaient pas +tous disposés à parler; le public n'était nullement préparé à les +entendre. Pourtant ils ne devaient pas rencontrer que des sourds. Les +grands juifs, tous les milliardaires israélites d'Alca, quand on leur +parlait de Pyrot, disaient: «Nous ne connaissons point cet homme»; mais +ils songeaient à le sauver. Ils gardaient la prudence où les attachait +leur fortune et souhaitaient que d'autres fussent moins timides. Leur +souhait devait s'accomplir. + + + + +CHAPITRE IV + + +COLOMBAN + +Quelques semaines après la condamnation des sept cents pyrots, un petit +homme myope, renfrogné, tout en poil, sortit un matin de sa maison avec +un pot de colle, une échelle et un paquet d'affiches et s'en alla par +les rues collant sur les murs des placards où se lisait en gros +caractères: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_. Son état +n'était pas de coller des affiches; il s'appelait Colomban; auteur de +cent soixante volumes de sociologie pingouine, il comptait parmi les +plus laborieux et les plus estimés des écrivains d'Alca. Après y avoir +suffisamment réfléchi, ne doutant plus de l'innocence de Pyrot, il la +publiait de la manière qu'il jugeait la plus éclatante. Il posa sans +encombre quelques affiches dans les rues peu fréquentées; mais arrivé +aux quartiers populeux, chaque fois qu'il montait sur son échelle, les +curieux amassés sous lui, muets de surprise et d'indignation, lui +jetaient des regards menaçants qu'il supportait avec le calme que +donnent le courage et la myopie. Tandis que sur ses talons les +concierges et tes boutiquiers arrachaient ses affiches, il allait +traînant son attirail et suivi par les petits garçons qui, leur panier +sous le bras et leur gibecière sur le dos, n'étaient pas pressés +d'arriver à l'école: et il placardait studieusement. Aux indignations +muettes se joignaient maintenant contre lui les protestations et les +murmures. Mais Colomban ne daignait rien voir ni rien entendre. Comme il +apposait, à l'entrée de la rue Sainte-Orberose, un de ses carrés de +papier portant imprimé: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_, +la foule ameutée donna les signes de la plus violente colère. «Traître, +voleur, scélérat, canaille», lui criait-on; une ménagère, ouvrant sa +fenêtre, lui versa une boîte d'ordures sur la tête, un cocher de fiacre +lui fit sauter d'un coup de fouet son chapeau de l'autre côté de la rue, +aux acclamations de la foule vengée; un garçon boucher le fit tomber +avec sa colle, son pinceau et ses affiches, du haut de son échelle dans +le ruisseau et les Pingouins enorgueillis sentirent alors la grandeur de +leur patrie. Colomban se releva luisant d'immondices, estropié du coude +et du pied, tranquille et résolu. + +--Viles brutes, murmura-t-il en haussant les épaules. + +Puis il se mit à quatre pattes dans le ruisseau pour y chercher son +lorgnon qu'il avait perdu dans sa chute. Il apparut alors que son habit +était fendu depuis le col jusqu'aux basques et son pantalon foncièrement +disloqué. L'animosité delà foule à son égard s'en accrut. + +De l'autre côté de la rue s'étendait la grande épicerie Sainte-Orberose. +Des patriotes saisirent à la devanture tout ce qu'ils trouvaient sous la +main, et le jetèrent sur Colomban, oranges, citrons, pots de confitures, +tablettes de chocolat, bouteilles de liqueurs, boîtes de sardines, +terrines de foie gras, jambons, volailles, stagnons d'huile et sacs de +haricots. Couvert de débris alimentaires, contus et déchiré, boiteux, +aveugle, il prit la fuite suivi de garçons de boutique, de mitrons, de +rôdeurs, de bourgeois, de polissons dont le nombre grossissait de minute +en minute et qui hurlaient «À l'eau! à mort le traître! à l'eau!» Ce +torrent de vulgaire humanité roula tout le long des boulevards et +s'engouffra dans la rue Saint-Maël. La police faisait son devoir; de +toutes les voies adjacentes débouchaient des agents qui, la main gauche +sur le fourreau de leur sabre, prenaient au pas de course la tête des +poursuivants. Ils allongeaient déjà des mains énormes sur Colomban, +quand il leur échappa soudain en tombant, par un regard ouvert, au fond +d'un égout. + +Il y passa la nuit, assis dans les ténèbres, au bord des eaux fangeuses, +parmi les rats humides et gras. Il songeait à sa tâche; son coeur +agrandi s'emplissait de courage et de pitié. Et quand l'aube mit un pâle +rayon au bord du soupirail, il se leva et dit, se parlant à lui-même: + +--Je discerne que la lutte sera rude. + +Incontinent, il composa un mémoire où il exposait clairement que Pyrot +n'avait pu voler au ministère de la guerre quatre-vingt mille bottes de +foin qui n'y étaient jamais entrées, puisque Maubec ne les avait jamais +fournies, bien qu'il en eût touché le prix. Colomban fit distribuer ce +factum par les rues d'Alca. Le peuple refusait de le lire et le +déchirait avec colère. Les boutiquiers montraient le poing aux +distributeurs qui décampaient, poursuivis, le balai dans les reins, par +des furies ménagères. Les têtes s'échauffèrent et l'effervescence dura +toute la journée. Le soir, des bandes d'hommes farouches et déguenillés +parcouraient les rues en hurlant: «Mort à Colomban!» Des patriotes +arrachaient aux camelots des paquets entiers du factum, qu'ils brûlaient +sur les places publiques, et ils dansaient autour de ces feux de joie +des rondes éperdues avec des filles troussées jusqu'au ventre. + +Les plus ardents allèrent casser les carreaux de la maison où Colomban +vivait depuis quarante ans de son travail dans la douceur d'une paix +profonde. + +Les Chambres s'émurent et demandèrent au chef du gouvernement quelles +mesures il comptait prendre pour réprimer les odieux attentats commis +par Colomban contre l'honneur de l'armée nationale et la sûreté de la +Pingouinie. Robin Mielleux flétrit l'audace impie de Colomban et +annonça, aux applaudissements des législateurs, que cet homme serait +traduit devant les tribunaux pour y répondre de son infâme libelle. + +Le ministre de la guerre, appelé à la tribune, y parut transfiguré. Il +n'avait plus l'air, comme autrefois, d'une oie sacrée des citadelles +pingouines; maintenant hérissé, le cou tendu, le bec en croc, il +semblait le vautour symbolique attaché au foie des ennemis de la patrie. + +Dans le silence auguste de l'assemblée, il prononça ces seuls mots: + +--Je jure que Pyrot est un scélérat. + +Cette parole de Greatauk, répandue dans toute la Pingouinie, soulagea la +conscience publique. + + + + +CHAPITRE V + +LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE + + +Colomban portait avec surprise et douceur le poids de la réprobation +générale; il ne pouvait sortir de chez lui sans être lapidé; aussi ne +sortait-il point; il écrivait dans son cabinet, avec un entêtement +magnifique, de nouveaux mémoires en faveur de l'encagé innocent. +Cependant parmi le peu de lecteurs qu'il trouva, quelques-uns, une +douzaine, furent frappés de ses raisons et commencèrent à douter de la +culpabilité de Pyrot. Ils s'en ouvrirent à leurs proches, s'efforcèrent +de répandre autour d'eux la lumière qui naissait dans leur esprit. L'un +d'eux était un ami de Robin Mielleux à qui il confia ses perplexités et +qui dès lors refusa de le recevoir. Un autre demanda, par lettre +ouverte, des explications au ministre de la guerre; un troisième publia +un pamphlet terrible: celui-là, Kerdanic, était le plus redouté des +polémistes. Le public en demeura stupide. On disait que ces défenseurs +du traître étaient soudoyés par les grands juifs; on les flétrit du nom +de pyrotins et les patriotes jurèrent de les exterminer. Il n'y avait +que mille ou douze cents pyrotins dans la vaste république; on croyait +en voir partout; on craignait d'en trouver dans les promenades, dans les +assemblées, dans les réunions, dans les salons mondains, à la table de +famille, dans le lit conjugal. La moitié de la population était suspecte +à l'autre moitié. La discorde mit le feu dans Alca. + +Or, le père Agaric, qui dirigeait une grande école de jeunes nobles, +suivait les événements avec une anxieuse attention. Les malheurs de +l'Église pingouine ne l'avaient point abattu; il restait fidèle au +prince Crucho et conservait l'espoir de rétablir sur le trône de +Pingouinie l'héritier des Draconides. Il lui parut que les événements +qui s'accomplissaient ou se préparaient dans le pays, l'état d'esprit +dont ils seraient en même temps l'effet et la cause, et les troubles, +leur résultat nécessaire, pourraient, dirigés, conduits, tournés et +détournés avec la sagesse profonde d'un religieux, ébranler la +république et disposer les Pingouins à restaurer le prince Crucho dont +la piété promettait des consolations aux fidèles. Coiffé de son vaste +chapeau noir, dont les bords étaient pareils aux ailes de la Nuit, il +s'achemina par le bois des Conils vers l'usine où son vénérable ami, le +père Cornemuse, distillait la liqueur hygiénique de Sainte-Orberose. +L'industrie du bon moine, si cruellement frappée au temps de l'émiral +Chatillon, se relevait de ses ruines. On entendait les trains de +marchandises rouler à travers les bois et l'on voyait sous les hangars +des centaines d'orphelins bleus envelopper des bouteilles et clouer des +caisses. + +Agaric trouva le vénérable Cornemuse devant ses fourneaux, au milieu des +cornues. Les prunelles glissantes du vieillard avaient retrouvé l'éclat +du rubis; le poli de son crâne était redevenu suave et précieux. + +Agaric félicita d'abord le pieux distillateur de l'activité qui +renaissait dans ses laboratoires et dans ses ateliers. + +--Les affaires reprennent. J'en rends grâces à Dieu, répondit le +vieillard des Conis. Hélas! elles étaient bien tombées, frère Agaric, +Vous avez vu la désolation de cet établissement. Je n'en dis pas +davantage. + +Agaric détourna la tête. + +--La liqueur de Sainte-Orberose, poursuivit Cornemuse, triomphe de +nouveau. Mon industrie n'en demeure pas moins incertaine et précaire. +Les lois de ruine et de désolation qui l'ont frappée ne sont point +abrogées: elles ne sont que suspendues.... + +Et le religieux, des Conils leva vers le cîel ses prunelles de rubis. + +Agaric lui mit la main sur l'épaule: + +--Quel spectacle, Cornemuse, nous offre la malheureuse Pingouinie! +Partout la désobéissance, l'indépendance, la liberté! Nous voyons se +lever les orgueilleux, les superbes, les hommes de révolte. Après avoir +bravé les lois divines, ils se dressent contre les lois humaines, tant +il est vrai que, pour être un bon citoyen, il faut être un bon chrétien. +Colomban tâche à imiter Satan. De nombreux criminels suivent son funeste +exemple; ils veulent, dans leur rage, briser tous les freins, rompre +tous les jougs, s'affranchir des liens les plus sacrés, échapper aux +contraintes les plus salutaires. Ils frappent leur patrie pour s'en +faire obéir. Mais ils succomberont sous l'animadversion, la +vitupération, l'indignation, la fureur, l'exécration et l'abomination +publiques. Voilà l'abîme où les a conduits l'athéisme, la libre pensée, +le libre examen, la prétention monstrueuse de juger par eux-mêmes, +d'avoir une opinion propre. + +--Sans doute, sans doute, répliqua le père Cornemuse en secouant la +tête; mais-je vous avoue que le soin de distiller des simples m'a +détourné de suivre les affaires publiques. Je sais seulement qu'on parle +beaucoup d'un certain Pyrot. Les uns soutiennent qu'il est coupable, les +autres affirment qu'il est innocent, et je ne saisis pas bien les motifs +qui poussent les uns et les autres à s'occuper d'une affaire qui ne les +regarde pas. + +Le pieux Agaric demanda vivement: + +--Vous ne doutez pas du crime de Pyrot? + +--Je n'en puis douter, très cher Agaric, répondit le religieux des +Conils; ce serait contraire aux lois de mon pays, qu'il faut respecter +tant qu'elles ne sont pas en opposition avec les lois divines. Pyrot est +coupable puisqu'il est condamné. Quant à en dire davantage pour ou +contre sa culpabilité, ce serait substituer mon autorité à celle des +juges, et je me garderai bien de le faire. C'est d'ailleurs inutile, +puisque Pyrot est condamné. S'il n'est pas condamné parce qu'il est +coupable, il est coupable parce qu'il est condamné; cela revient au +même. Je crois à sa culpabilité comme tout bon citoyen doit y croire; et +j'y croirai tant que la justice établie m'ordonnera d'y croire, car il +n'appartient pas à un particulier, mais au juge, de proclamer +l'innocence d'un condamné. La justice humaine est respectable jusque +dans les erreurs inhérentes à sa nature faillible et bornée. Ces erreurs +ne sont jamais irréparables; si les juges ne les réparent pas sur la +terre, Dieu les réparera dans le ciel. D'ailleurs j'ai grande confiance +en ce général Greatauk, qui me semble plus intelligent, sans en avoir +l'air, que tous ceux qui l'attaquent. + +--Bien cher Cornemuse, s'écria le pieux Agaric, l'affaire Pyrot, poussée +au point où nous saurons la conduire avec le secours de Dieu et les +fonds nécessaires, produira les plus grands biens. Elle mettra à nu les +vices de la république anti-chrétienne et disposera les Pingouins à +restaurer le trône des Draconides et les prérogatives de l'Église. Mais +il faut pour cela que le peuple voie ses lévites au premier rang de ses +défenseurs. Marchons contre les ennemis de l'armée, contre les +insulteurs des héros, et tout le monde nous suivra. + +--Tout le monde, ce sera trop, murmura en hochant la tête le religieux +des Conils. Je vois que les Pingouins ont envie de se quereller. Si nous +nous mêlons de leur querelle, ils se réconcilieront à nos dépens et nous +payerons les frais de la guerre. C'est pourquoi, si vous m'en croyez, +très cher Agaric, vous n'engagerez pas l'Église dans cette aventure. + +--Vous connaissez mon énergie; vous connaîtrez ma prudence. Je ne +compromettrai rien.... Bien cher Cornemuse, je ne veux tenir que de vous +les fonds nécessaires à notre entrée en campagne. + +Longtemps Cornemuse refusa de faire les frais d'une entreprise qu'il +jugeait funeste. Agaric fut tour à tour pathétique et terrible. Enfin, +cédant aux prières, aux menaces, Cornemuse, à pas traînants et la tête +penchée, gagna son austère cellule où tout décelait la pauvreté +évangélique. Au mur blanchi à la chaux, sous un rameau de buis bénit, un +coffre-fort était scellé. Il l'ouvrit en soupirant et en tira une petite +liasse de valeurs que, d'un bras raccourci et d'une main hésitante, il +tendit au pieux Agaric. + +--N'en doutez pas, très cher Cornemuse, dit celui-ci, en plongeant les +papiers dans la poche de sa douillette, cette affaire Pyrot nous a été +envoyée par Dieu pour la gloire et l'exaltation de l'Église de +Pingouinie. + +--Puissiez-vous avoir raison! soupira le religieux des Conils. + +Et, resté seul dans son laboratoire, il contempla, de ses yeux exquis, +avec une tristesse ineffable, ses fourneaux et ses cornues. + + + + +CHAPITRE VI + + +LES SEPT CENTS PYROTS + +Les sept cents pyrots inspiraient au public une aversion croissante. +Chaque jour, dans les rues d'Alca, on en assommait deux ou trois; l'un +d'eux fut fessé publiquement, um autre jeté dans la rivière; un +troisième, enduit de goudron, roulé dans des plumes et promené sur les +boulevards à travers une foule hilare; un quatrième eut le nez coupé par +un capitaine de dragons. Ils n'osaient plus se montrer à leur cercle, au +tennis, aux courses; ils se dissimulaient pour aller à la Bourse. Dans +ces circonstances il parut urgent au prince des Boscénos de refréner +leur audace et de réprimer leur insolence. S'étant, à cet effet, réuni +au comte Cléna, à M. de la Trumelle, au vicomte Olive, à M. Bigourd, il +fonda avec eux la grande association des antipyrots à laquelle les +citoyens par centaines de mille, les soldats par compagnies, par +régiments, par brigades, par divisions, par corps d'armée, les villes, +les districts, les provinces, apportèrent leur adhésion. + +Environ ce temps, le ministre de la guerre, se rendant auprès de son +chef d'état-major, vit avec surprise que la vaste pièce où travaillait +le général Panther, naguère encore toute nue, portait maintenant sur +chaque face, depuis le plancher jusqu'au plafond, en de profonds +casiers, un triple et quadruple rang de dossiers de tout format et de +toutes couleurs, archives soudaines et monstrueuses, ayant atteint en +quelques jours la croissance des chartriers séculaires. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le ministre étonné + +--Des preuves contre Pyrot, répondit avec une patriotique satisfaction +le général Panther. Nous n'en possédions pas quand nous l'avons +condamné: nous nous sommes bien rattrapés depuis. + +La porte était ouverte; Greatank vit déboucher du palier une longue file +de portefaix, qui venaient décharger dans la salle leurs crochets lourds +de papiers, et il aperçut l'ascenseur qui s'élevait en gémissant, +ralenti par le poids des dossiers. + +--Qu'est-ce que cela encore? fit-il. + +--Ce sont de nouvelles preuves contre Pyrot, qui nous arrivent, dit +Panther. J'en ai demandé dans tous les cantons de Pingouinie, dans tous +les états-majors et dans toutes les cours d'Europe; j'en ai commandé +dans toutes les villes d'Amérique et d'Australie et dans toutes les +factoreries d'Afrique; j'en attends des ballots de Brême et une +cargaison de Melbourne. + +Et Panther tourna vers le ministre le regard tranquille et radieux d'un +héros. Cependant Greatauk, son carreau sur l'oeil, regardait ce +formidable amas de papiers avec moins de satisfaction que d'inquiétude: + +--C'est fort bien, dit-il, c'est fort bien! Mais je crains qu'on n'ôte à +l'affaire Pyrot sa belle simplicité. Elle était limpide; ainsi que le +cristal de roche, son prix était dans sa transparence. On y eût +vainement cherché à la loupe une paille, une faille, une tache, le +moindre défaut. Au sortir de mes mains, elle était pure comme le jour; +elle était le jour même. Je vous donne une perle et vous en faites une +montagne. Pour tout vous dire, je crains qu'en voulant trop bien faire, +vous n'ayez fait moins bien. Des preuves! sans doute il est bon d'avoir +des preuves, mais il est peut-être meilleur de n'en avoir pas. Je vous +l'ai déjà dit, Panther: il n'y a qu'une preuve irréfutable, les aveux du +coupable (ou de l'innocent, peu importe!). Telle que je l'avais établie +l'affaire Pyrot ne prêtait pas à la critique; il n'y avait pas un +endroit par où on pût l'atteindre. Elle défiait les coups; elle était +invulnérable parce qu'elle était invisible. Maintenant elle donne une +prise énorme à la discussion. Je vous conseille, Panther, de vous servir +de vos dossiers avec réserve. Je vous serai surtout reconnaissant de +modérer vos communications aux journalistes. Vous parlez bien, mais vous +parlez trop. Dites moi, Panther, parmi ces pièces, en est-il de fausses? + +Panther sourit: + +--Il y en a d'appropriées. + +--C'est ce que je voulais dire. Il y en a d'appropriées, tant mieux! Ce +sont les bonnes. Comme preuves, les pièces fausses, en général, valent +mieux que les vraies, d'abord parce qu'elles ont été faites exprès, pour +les besoins de la cause, sur commande et sur mesure, et qu'elles sont +enfin exactes et justes. Elles sont préférables aussi parce qu'elles +transportent les esprits dans un monde idéal et les détournent de la +réalité qui, en ce monde, hélas! n'est jamais sans mélange.... Toutefois, +j'aimerais peut-être mieux, Panther, que nous n'eussions pas de preuves +du tout. + +Le premier acte de l'association des antipyrots fut d'inviter le +gouvernement à traduire immédiatement devant une haute cour de justice, +comme coupables de haute trahison, les sept cents pyrots et leurs +complices. Le prince des Boscénos, chargé de porter la parole au nom de +l'Association, se présenta devant le conseil assemblé pour le recevoir +et exprima le voeu que la vigilance et la fermeté du gouvernement +s'élevassent à la hauteur des circonstances. Il serra la main à chacun +des ministres et, passant devant le général Greatauk, il lui souffla à +l'oreille: + +--Marche droit, crapule, ou je publie le dossier Maloury! + +Quelques jours après, par un vote unanime des Chambres, émis sur un +projet favorable du gouvernement, l'association des antipyrots fut +reconnue d'utilité publique. + +Aussitôt, l'association envoya en Marsouinie, au château de +Chitterlings, où Grucho mangeait le pain amer de l'exil, une délégation +chargée d'assurer le prince de l'amour et du dévouement des ligueurs +antipyrots. + +Cependant les pyrotins croissaient en nombre; on en comptait maintenant +dix mille. Ils avaient, sur les boulevards, leurs cafés attitrés. Les +patriotes avaient les leurs, plus riches et plus vastes; tous les soirs +d'une terrasse à l'autre jaillissaient les bocks, les soucoupes, les +porte-allumettes, les carafes, les chaises et les tables; les glaces +volaient en éclats; l'ombre, en confondant les coups, corrigeait +l'inégalité du nombre et les brigades noires terminaient la lutte en +foulant indifféremment les combattants des deux parties sous leurs +semelles aux clous acérés. + +Une de ces nuits glorieuses, comme le prince des Boscénos sortait, on +compagnie de quelques patriotes, d'un cabaret à la mode, M. de la +Trumelle, lui désignant un petit houmme à binocle, barbu, sans chapeau, +n'ayant qu'une manche à son habit, et qui se traînait péniblement sur le +trottoir jonché de débris: + +--Tenez! fit-il, voici Colomban! + +Avec la force, le prince avait la douceur; il était plein de mansuétude; +mais au nom de Colomban son sang ne fit qu'un tour. Il bondit sur le +petit homme à binocle et le renversa d'un coup de poing dans le nez. + +M. de la Trumelle s'aperçut alors, que, trompé par une ressemblance +imméritée, il avait pris pour Colomban M. Bazile, ancien avoué, +secrétaire de l'association des antipyrots, patriote ardent et généreux. +Le prince des Boscénos était de ces âmes antiques, qui ne plient jamais; +pourtant il savait reconnaître ses torts. + +--Monsieur Bazile, dit-il en soulevant son chapeau, si je vous ai +effleuré le visage, vous m'excuserez et vous me comprendrez, vous +m'approuverez, que dis-je, vous me complimenterez, vous me congratulerez +et me féliciterez quand vous saurez la cause de cet acte. Je vous +prenais pour Colomban. + +M. Bazile, tamponnant avec son mouchoir ses narines jaillissantes et +soulevant un coude tout éclatant de sa manche absente: + +--Non, monsieur, répondit-il sèchement, je ne vous féliciterai pas, je +ne vous congratulerai pas, je ne vous complimenterai pas, je ne vous +approuverai pas, car votre action était pour le moins superflue; elle +était, dirai-je, surérogatoire. On m'avait, ce soir, déjà pris trois +fois pour Colomban et traité suffisamment comme il le mérite. Les +patriotes lui avaient sur moi défoncé les côtes et cassé les reins, et +j'estimais, monsieur, que c'était assez. + +À peine avait-il achevé ce discours que les pyrotins apparurent en +bande, et trompés, à leur tour, par cette ressemblance insidieuse, +crurent que des patriotes assommaient Colomban. Ils tombèrent à coups de +canne plombée et de nerfs de boeufs sur le prince des Boscénos et ses +compagnons, qu'il laissèrent pour morts sur la place, et, s'emparant de +l'avoué Bazile, le portèrent en triomphe, malgré ses protestations +indignées, aux cris de «Vive Colomban! vive Pyrot!» le long des +boulevards, jusqu'à ce que la brigade noire, lancée à leur poursuite, +les eût assaillis, terrassés, traînés indignement au poste, où l'avoué +Bazile fut, sous le nom de Colomban, trépigné par des semelles épaisses, +aux clous sans nombre. + + + + +CHAPITRE VII + + +BIDAULT-COQUILLE ET MANIFLORE + +LES SOCIALISTES + +Or, tandis qu'un vent de colère et de haine soufflait dans Alca, Eugène +Bidault-Coquille, le plus pauvre et le plus heureux des astronomes, +installé sur une vieille pompe à feu du temps des Draconides, observait +le ciel à travers une mauvaise lunette et enregistrait photographiquement +sur des plaques avariées les passages d'étoiles filantes. Son génie +corrigeait les erreurs des instruments et son amour de la science +triomphait de la dépravation des appareils. Il observait avec une +inextinguible ardeur aérolithes, météorites et bolides, tous les débris +ardents, toutes les poussières enflammées qui traversent d'une vitesse +prodigieuse l'atmosphère terrestre, et recueillait, pour prix de ses +veilles studieuses, l'indifférence du public, l'ingratitude de l'État et +l'animadversion des corps savants. Abîmé dans les espaces célestes, il +ignorait les accidents advenus à la surface de la terre; il ne lisait +jamais les journaux et tandis qu'il marchait par la ville, l'esprit +occupé des astéroïdes de novembre, il se trouva plus d'une fois dans le +bassin d'un jardin public ou sous les roues d'un autobus. + +Très haut de taille et de pensée, il avait un respect de lui-même et +d'autrui qui se manifestait par une froide politesse ainsi que par une +redingote noire très mince et un chapeau de haute forme, dont sa +personne se montrait émaciée et sublimée. Il prenait ses repas dans un +petit restaurant déserté par tous les clients moins spiritualistes que +lui, où seule désormais sa serviette reposait, ceinte de son coulant de +buis, au casier désolé. En cette gargotte, un soir, le mémoire de +Colomban en faveur de Pyrot lui tomba sous les yeux; il le lut en +cassant des noisettes creuses, et tout à coup, exalté d'étonnement +d'admiration, d'horreur et de pitié, il oublia les chutes de météores et +les pluies d'étoiles et ne vit plus que l'innocent balancé par les vents +dans sa cage où perchaient les corbeaux. + +Cette image ne le quittait plus. Il était depuis huit jours sous +l'obsession du condamné innocent quand, au sortir de sa gargotte, il vit +une foule de citoyens s'engouffrer dans un bastringue où se tenait une +réunion publique. Il entra; la réunion était contradictoire; on hurlait, +on s'invectivait, on s'assommait dans la salle fumeuse. Les pyrots et +les antipyrots parlaient, tour à tour acclamés et conspués. Un +enthousiasme obscur et confus soulevait les assistants. Avec l'audace +des hommes timides et solitaires, Bidault-Coquille bondit sur l'estrade +et parla trois quarts d'heure. Il parla très vite, sans ordre, mais avec +véhémence et dans toute la conviction d'un mathématicien mystique. Il +fut acclamé. Quand il descendit de l'estrade, une grande femme sans âge, +tout en rouge, portant à son immense chapeau des plumes héroïques, se +jeta sur lui, à la fois ardente et solennelle, l'embrassa et lui dit: + +--Vous êtes beau! + +Il pensa dans sa simplicité qu'il devait y avoir à cela quelque chose de +vrai. + +Elle lui déclara qu'elle ne vivait plus que pour la défense de Pyrot et +dans le culte de Colomban. Il la trouva sublime et la crut belle. +C'était Maniflore, une vieille cocotte pauvre, oubliée, hors d'usage, et +devenue tout à coup grande citoyenne. + +Elle ne le quitta plus. Ils vécurent ensemble des heures inimitables +dans les caboulots et les garnis transfigurés, dans les bureaux de +rédaction, dans les salles de réunions et de conférences. Comme il était +idéaliste, il persistait à la croire adorable, bien qu'elle lui eût +donné amplement l'occasion de s'apercevoir qu'elle ne conservait de +charmes en nul endroit ni d'aucune manière. Elle gardait seulement de sa +beauté passée la certitude de plaire et une hautaine assurance à +réclamer les hommages. Pourtant, il faut le reconnaître, cette affaire +Pyrot, féconde en prodiges, revêtait Maniflore d'une sorte de majesté +civique et la transformait, dans les réunions populaires, en un symbole +auguste de la justice et de la vérité. + +Chez aucun antipyrot, chez aucun défenseur de Greatauk, chez aucun ami +du sabre, Bidault-Coquille et Maniflore n'inspiraient la moindre pointe +d'ironie et de gaieté. Les dieux, dans leur colère, avaient refusé à ces +hommes le don précieux du sourire. Ils accusaient gravement la +courtisane et l'astronome d'espionnage, de trahison, de complot contre +la patrie. Bidault-Coquille et Maniflore grandissaient à vue d'oeil sous +l'injure, l'outrage et la calomnie. + +La Pingouinie était, depuis de longs mois, partagée en deux camps, et, +ce qui peut paraître étrange au premier abord, les socialistes n'avaient +pas encore pris parti. Leurs groupements comprenaient presque tout ce +que le pays comptait de travailleurs manuels, force éparse, confuse, +rompue, brisée, mais formidable. L'affaire Pyrot jeta les principaux +chefs de groupes dans un singulier embarras: ils n'avaient pas plus +envie de se mettre du côté des financiers que du côté des militaires. +Ils regardaient les grands et les petits juifs comme des adversaires +irréductibles. Leurs principes n'étaient point en jeu, leurs intérêts +n'étaient point engagés dans cette affaire. Cependant, ils sentaient, +pour la plupart, combien il devenait difficile de demeurer étranger à +des luttes où la Pingouinie se jetait tout entière. + +Les principaux d'entre eux se réunirent au siège de leur fédération, rue +de la Queue-du-diable-Saint Maël, pour aviser à la conduite qu'il leur +conviendrait de tenir dans les conjonctures présentes et les +éventualités futures. + +Le compagnon Phoenix prit le premier la parole: + +--Un crime, dit-il, le plus odieux et le plus lâche des crimes, un crime +judiciaire a été commis. Des juges militaires, contraints ou trompés par +leurs chefs hiérarchiques, ont condamné un innocent à une peine +infamante et cruelle. Ne dites pas que la victime n'est pas des nôtres; +qu'elle appartient à une caste qui nous fut et nous sera toujours +ennemie. Notre parti est le parti de la justice sociale; il n'est pas +d'iniquité qui lui soit indifférente. + +»Quelle honte pour nous si nous laissions un radical, Kerdanic, un +bourgeois, Colomban, et quelques républicains modérés poursuivre seuls +les crimes du sabre. Si la victime n'est pas des nôtres, ses bourreaux +sont bien les bourreaux de nos frères et Greatauk, avant de frapper un +militaire, a fait fusiller nos camarades grévistes. + +»Compagnons, par un grand effort intellectuel, moral et matériel, vous +arracherez Pyrot au supplice; et, en accomplissant cet acte généreux, +vous ne vous détournerez pas de la tâche libératrice et révolutionnaire +que vous avez assumée, car Pyrot est devenu le symbole de l'opprimé et +toutes les iniquités sociales se tiennent; en en détruisant une, on +ébranle toutes les autres. + +Quand Phoenîx eut achevé, le compagnon Sapor parla en ces termes: + +--On vous conseille d'abandonner votre tâche pour accomplir une besogne +qui ne vous concerne pas. Pourquoi vous jeter dans une mêlée où, de +quelque côté que vous vous portiez, vous ne trouverez que des +adversaires naturels, irréductibles, nécessaires? Les financiers ne vous +sont-ils pas moins haïssables que les militaires? Quelle caisse allez- +vous sauver: celle des Bilboquet de la Banque ou celle des Paillasse de +la Revanche? Quelle inepte et criminelle générosité vous ferait voler au +secours des sept cents pyrots que vous trouverez toujours en face de +vous dans la guerre sociale? + +»On vous propose de faire la police chez vos ennemis et de rétablir +parmi eux l'ordre que leurs crimes ont troublé. La magnanimité poussée à +ce point change de nom. + +»Camarades, il y a un degré où l'infamie devient mortelle pour une +société; la bourgeoisie pingouine étouffe dans son infamie, et l'on vous +demande de la sauver, de rendre l'air respirable autour d'elle. C'est se +moquer de vous. + +»Laissons-la crever, et regardons avec un dégoût plein de joie ses +dernières convulsions, en regrettant seulement qu'elle ait si +profondément corrompu le sol où elle a bâti, que nous n'y trouverons +qu'une boue empoisonnée pour poser les fondements d'une société +nouvelle.» + +Sapor ayant terminé son discours, le camarade Lapersonne prononça ce peu +de mots: + +--Phoenix nous appelle au secours de Pyrot pour cette raison que Pyrot +est innocent. Il me semble que c'est une bien mauvaise raison. Si Pyrot +est innocent, il s'est conduit en bon militaire et il a toujours fait +consciencieusement son métier, qui consiste principalement à tirer sur +le peuple. Ce n'est pas un motif pour que le peuple prenne sa défense, +en bravant tous les périls. Quand il me sera démontré que Pyrot est +coupable et qu'il a volé le foin de l'armée, je marcherai pour lui. + +Le camarade Larrivée prit ensuite la parole: + +--Je ne suis pas de l'avis de mon ami Phoenix; je ne suis pas non plus +de l'avis de mon ami Sapor; je ne crois pas que le parti doive embrasser +une cause dès qu'on nous dit que cette cause est juste. Je crains qu'il +n'y ait là un fâcheux abus de mots et une dangereuse équivoque. Car la +justice sociale n'est pas la justice révolutionnaire. Elles sont toutes +deux en antagonisme perpétuel: servir l'une, c'est combattre l'autre. +Quant à moi, mon choix est fait: je suis pour la justice révolutionnaire +contre la justice sociale. Et pourtant, dans le cas présent, je blâme +l'abstention. Je dis que lorsque le sort favorable vous apporte une +affaire comme celle-ci, il faudrait être des imbéciles pour ne pas en +profiter. + +»Comment? l'occasion nous est offerte d'asséner au militarisme des coups +terribles, peut-être mortels. Et vous voulez que je me croise les bras? +Je vous en avertis, camarades; je ne suis pas un fakir; je ne serai +jamais du parti des fakirs; s'il y a ici des fakirs, qu'ils ne comptent +pas sur moi pour leur tenir compagnie. Se regarder le nombril est une +politique sans résultats, que je ne ferai jamais. + +»Un parti comme le nôtre doit s'affirmer sans cesse; il doit prouver son +existence par une action continue. Nous interviendrons dans l'affaire +Pyrot; mais nous y interviendrons révolutionnairement; nous exercerons +une action violente.... Croyez-vous donc que la violence soit un vieux +procédé, une invention surannée, qu'il faille mettre au rancart avec les +diligences, la presse à bras et le télégraphe aérien? Vous êtes dans +l'erreur. Aujourd'hui comme hier, on n'obtient rien que par la violence; +c'est l'instrument efficace; il faut seulement savoir s'en servir. +Quelle sera notre action? Je vais vous le dire: ce sera d'exciter les +classes dirigeantes les unes contre les autres, de mettre l'armée aux +prises avec la finance, le gouvernement avec la magistrature, la +noblesse et le clergé avec les juifs, de les pousser, s'il se peut, à +s'entre-détruire; ce sera d'entretenir cette agitation qui affaiblit les +gouvernements comme la fièvre épuise les malades. + +»L'affaire Pyrot, pour peu qu'on sache s'en servir, hâtera de dix ans la +croissance du parti socialiste et l'émancipation du prolétariat par le +désarmement, la grêve générale et la révolution.» + +Les chefs du parti ayant de la sorte exprimé chacun un avis différent, +la discussion ne se prolongea pas sans vivacité; les orateurs, comme il +arrive toujours en ce cas, reproduisirent les arguments qu'ils avaient +déjà présentés et les exposèrent avec moins d'ordre et de mesure que la +première fois. On disputa longtemps et personne ne changea d'avis. Mais +ces avis, en dernière analyse, se réduisaient à deux, celui de Sapor et +de Lapersonne qui conseillaient l'abstention, et celui de Phoenix et de +Larrivée qui voulaient intervenir. Encore ces deux opinions contraires +se confondaient-elles en une commune haine des chefs militaires et de +leur justice et dans une commune croyance à l'innocence de Pyrot. +L'opinion publique ne se trompa donc guère en considérant tous les chefs +socialistes comme des pyrotins très pernicieux. + +Quant aux masses profondes au nom desquelles ils parlaient, et qu'ils +représentaient autant que la parole peut représenter l'inexprimable, +quant aux prolétaires enfin, dont il est difficile de connaître la +pensée qui ne se connaît point elle-même, il semble que l'affaire Pyrot +ne les intéressait pas. Elle était pour eux trop littéraire, d'un goût +trop classique, avec un ton de haute bourgeoisie et de haute finance, +qui ne leur plaisait guère. + + + + +CHAPITRE VIII + +LE PROCES COLOMBAN + + +Quand s'ouvrit le procès Colomban, les pyrotins n'étaient pas beaucoup +plus de trente mille; mais il y en avait partout, et il s'en trouvait +même parmi les prêtres et les militaires. Ce qui leur nuisait le plus +c'était la sympathie des grands juifs. Au contraire, ils devaient à leur +faible nombre de précieux avantages et en premier lieu de compter parmi +eux moins d'imbéciles que leurs adversaires qui en étaient surchargés. +Ne comprenant qu'une infime minorité, ils se concertaient facilement, +agissaient avec harmonie, n'étaient point tentés de se diviser et de +contrarier leurs efforts; chacun d'eux sentait la nécessité de bien +faire et se tenait d'autant mieux qu'il se trouvait plus en vue. Enfin +tout leur permettait de croire qu'ils gagneraient de nouveaux adhérents, +tandis que leurs adversaires, ayant réuni du premier coup les foules, ne +pouvaient plus que décroître. + +Traduit devant ses juges, en audience publique, Colomban s'aperçut tout +de suite que ses juges n'étaient pas curieux. Dès qu'il ouvrait la +bouche, le président lui ordonnait de se taire, dans l'intérêt supérieur +de l'État. Pour la même raison, qui est la raison suprême, les témoins à +décharge ne furent point entendus. Le général Panther, chef d'état- +major, parut à la barre, en grand uniforme et décoré de tous ses ordres. +Il déposa en ces termes: + +--L'infâme Colomban prétend que nous n'avons pas de preuves contre +Pyrot. Il en a menti: nous en avons; j'en garde dans mes archives sept +cent trente-deux mètres carrés, qui, à cinq cents kilos chaque, font +trois cent soixante-six mille kilos. + +Cet officier supérieur donna ensuite, avec élégance et facilité, un +aperçu de ces preuves. + +--Il y en a de toutes couleurs et de toutes nuances, dit-il en +substance; il y en a de tout format, pot, couronne, écu, raisin, +colombier, grand aigle, etc. La plus petite a moins d'un millimètre +carré; la plus grande mesure 70 mètres de long sur 0 m. 90 de large. + +À cette révélation l'auditoire frémit d'horreur. + +Greatauk vint déposer à son tour. Plus simple et, peut-être, plus grand, +il portait un vieux veston gris, et tenait les mains jointes derrière le +dos. + +--Je laisse, dit-il avec calme et d'une voix peu élevée, je laisse à +monsieur Colomban la responsabilité d'un acte qui a mis notre pays à +deux doigts de sa perte. L'affaire Pyrot est secrète; elle doit rester +secrète. Si elle était divulguée, les maux les plus cruels, guerres, +pillages, ravages, incendies, massacres, épidémies, fondraient +immédiatement sur la Pingouinie. Je m'estimerais coupable de haute +trahison si je prononçais un mot de plus. + +Quelques personnes connues pour leur expérience politique, entre autres +M. Bigourd, jugèrent la déposition du ministre de la guerre plus habile +et de plus de portée que celle de son chef d'état-major. + +Le témoignage du colonel de Boisjoli fit une grande impression: + +--Dans une soirée au ministère de la guerre, dit cet officier, l'attaché +militaire d'une puissance voisine me confia que, ayant visité les +écuries de son souverain, il avait admiré un foin souple et parfumé, +d'une jolie teinte verte, le plus beau qu'il eût jamais vu! «D'où +venait-il?» lui demandai-je. Il ne me répondit pas; mais l'origine ne +m'en parut pas douteuse. C'était le foin volé par Pyrot. Ces qualités de +verdeur, de souplesse et d'arôme sont celles de notre foin national. Le +fourrage de la puissance voisine est gris, cassant; il sonne sous la +fourche et sent la poussière. Chacun peut conclure. + +Le lieutenant-colonel Hastaing vint dire, à la barre, au milieu des +huées, qu'il ne croyait pas Pyrot coupable. Aussitôt il fut appréhendé +par la gendarmerie et jeté dans un cul de basse-fosse où, nourri de +vipères, de crapauds et de verre pilé, il demeura insensible aux +promesses comme aux menaces. + +L'huissier appela: + +--Le comte Pierre Maubec de la Dentdulynx. + +Il se fit un grand silence et l'on vit s'avancer vers la barre un +gentihomme magnifique et dépenaillé, dont les moustaches menaçaient le +ciel et dont les prunelles fauves jetaient des éclairs. + +Il s'approche de Colomban, et lui jetant un regard d'ineffable mépris: + +--Ma déposition, dit-il, la voici: Merde! + +À ces mots la salle entière éclata en applaudissements enthousiastes et +bondit, soulevée par un de ces transports qui exaltent les coeurs et +portent les âmes aux actions extraordinaires. Sans ajouter une parole, +le comte Maubec de la Dentdulynx se retira. + +Quittant avec lui le prétoire, tous les assistants lui firent cortège. +Prosternée à ses pieds, la princesse des Boscénos lui tenait les cuisses +éperdument embrassées; il allait, impassible et sombre, sous une pluie +de mouchoirs et de fleurs. La vicomtesse Olive, crispée à son cou, n'en +put être détachée et le calme héros l'emporta flottante sur sa poitrine +comme une écharpe légère. + +Quand l'audience qu'il avait dû suspendre fut reprise, le président +appela les experts. + +L'illustre expert en écriture, Vermillard, exposa le résultat de ses +recherches. + +--Ayant étudié attentivement, dit-il, les papiers saisis chez Pyrot, +notamment ses livres de dépense et ses cahiers de blanchissage, j'ai +reconnu que, sous une banale apparence, ils constituent un cryptogramme +impénétrable dont j'ai pourtant trouvé la clé. L'infamie du traître s'y +voit à chaque ligne. Dans ce système d'écriture ces mots «Trois books et +vingt francs pour Adèle» signifient: «J'ai livré trente mille bottes de +foin à une puissance voisine». D'après ces documents j'ai pu même +établir la composition du foin livré par cet officier: En effet, les +mots chemise, gilet, caleçon, mouchoirs de poche, faux-cols, apéritif, +tabac, cigares, veulent dire trèfle, paturin, luzerne, pimprenelle, +avoine, ivraie, flouve odorante et fléole des prés. Et ce sont là +précisément les plantes aromatiques qui composaient le foin odorant +fourni par le comte Maubec à la cavalerie pingouine. Ainsi Pyrot faisait +mention de ses crimes dans un langage qu'il croyait à jamais +indéchiffrable. On est confondu de tant d'astuce uni à tant +d'inconscience. + +Colomban, reconnu coupable sans circonstances atténuantes, fut condamné +au maximum de la peine. Les jurés signèrent aussitôt un recours en +rigueur. + +Sur la place du Palais, au bord du fleuve dont les rives avaient vu +douze siècles d'une grande histoire, cinquante mille personnes +attendaient dans le tumulte l'issue du procès. Là s'agitaient les +dignitaires de l'association des antipyrots, parmi lesquels on +remarquait le prince des Boscénos, le comte Cléna, le vicomte Olive, M. +de la Trumelle; là se pressaient le révérend père Agaric et les +professeurs de l'école Saint-Maël avec tous leurs élèves; là, le moine +Douillard et le généralissime Caraguel, en se tenant embrassés, +formaient un groupe sublime, et l'on voyait accourir par le Pont-Vieux +les dames de la halle et des lavoirs, avec des broches, des pelles, des +pincettes, des battoirs et des chaudrons d'eau de Javel; devant les +portes de bronze, sur les marches, était rassemblé tout ce qu'Alca +comptait de défenseurs de Pyrot, professeurs, publicistes, ouvriers, les +uns conservateurs, les autres radicaux ou révolutionnaires, et l'on +reconnaissait, à leur tenue négligée et à leur aspect farouche, les +camarades Phoenix, Larrivée, Lapersonne, Dagobert et Varambille. + +Serré dans sa redingote funèbre et coiffé de son chapeau cérémonieux, +Bidault-Coquille invoquait en faveur de Colomban et du colonel Hastaing +les mathématiques sentimentales. Sur la plus haute marche +resplendissait, souriante et farouche, Maniflore, courtisane héroïque, +jalouse de mériter, comme Léena un monument glorieux ou, comme +Epicharis, les louanges de l'histoire. + +Les sept cents pyrots, déguisés en marchands de limonade, en camelots, +en ramasseurs de mégots et en antipyrots, erraient autour du vaste +édifice. + +Quand Colomban parut, une clameur telle s'éleva que, frappés par la +commotion de l'air et de l'eau, les oiseaux en tombèrent des arbres et +les poissons en remontèrent sur le ventre à la surface du fleuve. On +hurlait de toutes parts: + +--À l'eau, Colomban! à l'eau! à l'eau! + +Quelques cris jaillissaient: + +--Justice et vérité! + +Une voix même fut entendue vociférant: + +--À bas l'armée! + +Ce fut le signal d'une effroyable mêlée. Les combattants tombaient par +milliers et formaient de leurs corps entassés des tertres hurlants et +mouvants sur lesquels de nouveaux lutteurs se prenaient à la gorge. Les +femmes, ardentes, échevelées, pâles, les dents agacées et les ongles +frénétiques, se ruaient sur l'homme avec des transports qui donnait à +leur visage, au grand jour de la place publique, une expression +délicieuse qu'on n'avait pu surprendre jusque-là que dans l'ombre des +rideaux, au creux des oreillers. Elles vont saisir Colomban, le mordre, +l'étrangler, l'écarteler, le déchirer et s'en disputer les lambeaux, +lorsque Maniflore, grande, chaste dans sa tunique rouge, se dresse, +sereine et terrible, devant ces furies qui reculent épouvantées. +Colomban semblait sauvé; ses partisans étaient parvenus à lui frayer un +chemin à travers la place du Palais et à l'introduire dans un fiacre +aposté au coin du Pont-Vieux. Déjà le cheval filait au grand trot, mais +le prince des Boscénos, le comte Cléna, M. de la Trumelle, jetèrent le +cocher à bas de son siège; puis poussant l'animal à reculons et faisant +marcher les grandes roues devant les petites acculèrent l'attelage au +parapet du pont, d'où ils le firent basculer dans le fleuve, aux +applaudissements de la foule en délire. Avec un clapotement sonore et +frais, l'eau jaillit en gerbe; puis on ne vit plus qu'un léger remous à +la surface étincelante du fleuve. + +Presque aussitôt, les compagnons Dagobert et Varambille, aidés des sept +cents pyrots déguisés, envoyèrent le prince des Boscénos, la tête la +première, dans un bateau de blanchisseuses où il s'abîma lamentablement. + +La nuit sereine descendit sur la place du Palais, et versa sur les +débris affreux dont elle était jonchée le silence et la paix. Cependant, +à trois kilomètres en aval, sous un pont, accroupi, tout dégouttant, au +côté d'un vieux cheval estropié, Colomban méditait sur l'ignorance et +l'injustice des foules. + +--L'affaire, se disait-il, est plus rude encore que je ne croyais. Je +prévois de nouvelles difficultés. + +Il se leva, s'approcha du malheureux animal: + +--Que leur avais-tu fait? pauvre ami, lui dit-il. C'est à cause de moi +qu'ils t'ont si cruellement traité. + +Il embrassa la bête infortunée et mit un baiser sur l'étoile blanche de +son front. Puis il la tira par la bride, et, boitant, l'emmena boitant à +travers la ville endormie jusqu'à sa maison, où le sommeil leur fit +oublier les hommes. + + + + +CHAPITRE IX + + +LE PÈRE DOUILLARD + +Dans leur infinie mansuétude, à la suggestion du père commun des +fidèles, les évêques, chanoines, curés, vicaires, abbés et prieurs de +Pingouinie, résolurent de célébrer un service solennel dans la +cathédrale d'Alca, pour obtenir de la miséricorde divine qu'elle daignât +mettre un terme aux troubles qui déchiraient une des plus nobles +contrées de la Chrétienté et accorder au repentir de la Pingouinie le +pardon de ses crimes envers Dieu et les ministres du culte. + +La cérémonie eut lieu le quinze juin. Le généralissime Caraguel se +tenait au banc d'oeuvre, entouré de son état-major. L'assistance était +nombreuse et brillante; selon l'expression de M. Bigourd, c'était à la +fois une foule et une élite. On y remarquait au premier rang M. de la +Berthoseille, chambellan de monseigneur le prince Crucho. Près de la +chaire où devait monter le révérend père Douillard, de l'ordre de Saint- +François, se tenaient debout, dans une attitude recueillie, les mains +croisées sur leurs gourdins, les grands dignitaires de l'association des +antipyrots, le vicomte Olive, M. de la Trumelle, le comte Cléna, le duc +d'Ampoule, le prince des Boscénos. Le père Agaric occupait l'abside, +avec les professeurs et les élèves de l'école Saint-Maël. Le croisillon +et le bas-côté de droite étaient réservés aux officiers et soldats en +uniforme comme le plus honorable, puisque c'est de ce côté que le +Seigneur pencha la tête en expirant sur la croix. Les dames de +l'aristocratie, et parmi elles la comtesse Cléna, la vicomtesse Olive, +la princesse des Boscénos, occupaient les tribunes. Dans l'immense +vaisseau et sur la place du Parvis se pressaient vingt mille religieux +de toutes robes et trente mille laïques. + +Après la cérémonie expiatoire et propitiatoire, le révérend père +Douillard monta en chaire. Le sermon avait été donné d'abord au révérend +père Agaric; mais jugé, malgré ses mérites, au-dessous des circonstances +pour le zèle et la doctrine, on lui préféra l'éloquent capucin qui +depuis six mois allait prêcher dans les casernes contre les ennemis de +Dieu et de l'autorité. + +Le révérend père Douillard, prenant pour texte _Deposuit potentes de +sede_, établit que toute-puissance temporelle a Dieu pour principe et +pour fin et qu'elle se perd et s'abîme elle-même quand elle se détourne +de la voie que la Providence lui a tracée et du but qu'elle lui a +assigné. + +Faisant application de ces règles sacrées au gouvernement de la +Pingouinie, il traça un tableau effroyable des maux que les maîtres de +ce pays n'avaient su ni prévoir ni empêcher. + +--Le premier auteur de tant de misères et de hontes, dit-il, vous ne le +connaissez que trop, mes frères. C'est un monstre dont le nom annonce +providentiellement la destinée, car il est tiré du grec _pyros_, +qui veut dire feu, la sagesse divine, qui parfois est philologue, nous +avertissant par cette étymologie qu'un juif devait allumer l'incendie +dans la contrée qui l'avait accueilli. + +Il montra la patrie, persécutée par les persécuteurs de l'Église, +s'écriant sur son calvaire: + +«Ô douleur! ô gloire! Ceux qui ont crucifié mon dieu me crucifient!» + +À ces mots un long frémissement agita l'auditoire. + +Le puissant orateur souleva plus d'indignation encore en rappelant +l'orgueilleux Colomban, plongé, noir de crimes, dans le fleuve dont +toute l'eau ne le lavera pas. Il ramassa toutes les humiliations, tous +les périls de la Pingouinie pour en faire un grief au président de la +république et à son premier ministre. + +--Ce ministre, dit-il, ayant commis une lâcheté dégradante en +n'exterminant pas les sept cents pyrots avec leurs alliés et leurs +défenseurs, comme Saül extermina les Philistins dans Gabaon, s'est rendu +indigne d'exercer le pouvoir que Dieu lui avait délégué, et tout bon +citoyen peut et doit désormais insulter à sa méprisable souveraineté. Le +Ciel regardera favorablement ses contempteurs. _Deposuit patentes de +sede_. Dieu déposera les chefs pusillanimes et il mettra à leur place +les hommes forts qui se réclameront de Lui. Je vous en préviens, +messieurs; je vous en préviens, officiers, sous-officiers, soldats qui +m'écoutez; je vous en préviens, généralissime des armées pingouines, +l'heure est venue! Si vous n'obéissez pas aux ordres de Dieu, si vous ne +déposez pas en son nom les possédants indignes, si vous ne constituez +pas sur la Pingouinie un gouvernement religieux et fort, Dieu n'en +détruira pas moins ce qu'il a condamné, il n'en sauvera pas moins son +peuple; il le sauvera, à votre défaut, par un humble artisan ou par un +simple caporal. L'heure sera bientôt passée. Hâtez-vous! + +Soulevés par cette ardente exhortation, les soixante mille assistants se +levèrent frémissants; des cris jaillirent: «Aux armes! aux armes! Mort +aux pyrots! Vive Crucho!» et tous, moines, femmes, soldats, +gentilshommes, bourgeois, larbins, sous le bras surhumain levé dans la +chaire de vérité pour les bénir, entonnant l'hymne: _Sauvons la +Pingouinie!_ s'élancèrent impétueusement hors de la basilique et +marchèrent, par les quais du fleuve, sur la Chambre des députés. + +Resté seul dans la nef désertée, le sage Cornemuse, levant les bras au +ciel, murmura d'une voix brisée: + +--_Agnosco fortunam ecclesiae pinguicanae!_ Je ne vois que trop où +tout cela nous conduira. + +L'assaut que donna la foule sainte au palais législatif fut repoussé. +Vigoureusement chargés par les brigades noires et les gardes d'Alca, les +assaillants fuyaient en désordre quand les camarades accourus des +faubourgs, ayant à leur tête Phoenix, Dagobert, Lapersonne et +Varambille, se jetèrent sur eux et achevèrent leur déconfiture. MM. de +la Trumelle et d'Ampoule furent traînés au poste. Le prince des +Boscénos, après avoir lutté vaillamment, tomba la tête fendue sur le +pavé ensanglanté. + +Dans l'enthousiasme de la victoire, les camarades, mêlés à +d'innombrables camelots, parcoururent, toute la nuit, les boulevards, +portant Maniflore en triomphe et brisant les glaces des cafés et les +vitres des lanternes aux cris de: «À bas Crucho! Vive la sociale!» Les +antipyrots passaient à leur tour, renversant les kiosques des journaux +et les colonnes de publicité. + +Spectacles auxquels la froide raison ne saurait applaudir et propres à +l'affliction des édiles soucieux de la bonne police des chemins et des +rues; mais ce qui était plus triste pour les gens de coeur, c'était +l'aspect de ces cafards qui, de peur des coups, se tenaient à distance +égale des deux camps, et tout égoïstes et lâches qu'ils se laissaient +voir, voulaient qu'on admirât la générosité de leurs sentiments et la +noblesse de leur âme; ils se frottaient les yeux avec des oignons, se +faisaient une bouche en gueule de merlan, se mouchaient en contrebasse, +tiraient leur voix des profondeurs de leur ventre, et gémissaient: «Ô +Pingouins, cessez ces luttes fratricides; cessez de déchirer le sein de +votre mère!», comme si les hommes pouvaient vivre en société sans +disputes et sans querelles, et comme si les discordes civiles n'étaient +pas les conditions nécessaires de la vie nationale et du progrès des +moeurs, pleutres hypocrites qui proposaient des compromis entre le juste +et l'injuste, offensant ainsi le juste dans ses droits et l'injuste dans +son courage. L'un de ceux-là, le riche et puissant Machimel, beau de +couardise, se dressait sur la ville en colosse de douleur; ses larmes +formaient à ses pieds des étangs poissonneux et ses soupirs y +chaviraient les barques des pêcheurs. + +Pendant ces nuits agitées, au faîte de sa vieille pompe à feu, sous le +ciel serein, tandis que les étoiles filantes s'enregistraient sur les +plaques photographiques, Bidault-Coquille se glorifiait en son coeur. Il +combattait pour la justice; il aimait, il était aimé d'un amour sublime. +L'injure et la calomnie le portaient aux nues. On voyait sa caricature +avec celle de Colomban, de Kerdanic et du colonel Hastaing dans les +kiosques des journaux; les antipyrots publiaient qu'il avait reçu +cinquante mille francs des grands financiers juifs. Les reporters des +feuilles militaristes consultaient sur sa valeur scientifique les +savants officiels qui lui refusaient toute connaissance des astres, +contestaient ses observations les plus solides, niaient ses découvertes +les plus certaines, condamnaient ses hypothèses les plus ingénieuses et +les plus fécondes. Sous les coups flatteurs de la haine et de l'envie, +il exultait. + +Contemplant à ses pieds l'immensité noire percée d'une multitude de +lumières, sans songer à tout ce qu'une nuit de grande ville renferme de +lourds sommeils, d'insomnies cruelles, de songes vains, de plaisirs +toujours gâtés et de misères infiniment diverses: + +--C'est dans cette énorme cité, se disait-il, que le juste et l'injuste +se livrent bataille. + +Et, substituant à la réalité multiple et vulgaire une poésie simple et +magnifique, il se représentait l'affaire Pyrot sous l'aspect d'une lutte +des bons et des mauvais anges; il attendait le triomphe éternel des Fils +de la lumière et se félicitait d'être un Enfant du jour terrassant les +Enfants de la nuit. + + + + +CHAPITRE X + + +LE CONSEILLER CHAUSSEPIED + +Aveuglés jusque-là par la peur, imprudents et stupides, les +républicains, devant les bandes du capucin Douillard et les partisans du +prince Crucho, ouvrirent les yeux et comprirent enfin le véritable sens +de l'affaire Pyrot. Les députés que, depuis deux ans, les hurlements des +foules patriotes faisaient pâlir, n'en devinrent pas plus courageux, +mais ils changèrent de lâcheté et s'en prirent au ministère Robin +Mielleux des désordres qu'ils avaient eux-mêmes favorisés par leur +complaisance et dont ils avaient plusieurs fois, en tremblant, félicité +les auteurs; ils lui reprochaient d'avoir mis en péril la république par +sa faiblesse qui était la leur et par des complaisances qu'ils lui +avaient imposées; certains d'entre eux commençaient à douter si leur +intérêt n'était pas de croire à l'innocence de Pyrot plutôt qu'à sa +culpabilité et dès lors ils éprouvèrent de cruelles angoisses à la +pensée que ce malheureux pouvait n'avoir pas été condamné justement, et +expiait dans sa cage aérienne les crimes d'un autre. «Je n'en dors pas!» +disait en confidence à quelques membres de la majorité le ministre +Guillaumette, qui aspirait à remplacer son chef. + +Ces généreux législateurs renversèrent le cabinet, et le président de la +république mit à la place de Robin Mielleux un sempiternel républicain, +à la barbe fleurie, nommé La Trinité, qui, comme la plupart des +Pingouins, ne comprenait pas un mot à l'affaire mais trouvait que, +vraiment, il s'y mettait trop de moines. + +Le général Greatauk, avant de quitter le ministère, fit ses dernières +recommandations au chef d'état-major, Panther. + +--Je pars et vous restez, lui dit-il en lui serrant la main. L'affaire +Pyrot est ma fille; je vous la confie; elle est digne de votre amour et +de vos soins; elle est belle. N'oubliez pas que sa beauté cherche +l'ombre, se plaît dans le mystère et veut rester voilée. Ménagez sa +pudeur. Déjà trop de regards indiscrets ont profané ses charmes ... +Panther, vous avez souhaité des preuves et vous en avez obtenu. Vous en +possédez beaucoup; vous en possédez trop. Je prévois des interventions +importunes et des curiosités dangereuses. À votre place, je mettrais au +pilon tous ces dossiers. Croyez-moi, la meilleure des preuves, c'est de +n'en pas avoir. Celle-là est la seule qu'on ne discute pas. + +Hélas! le général Panther ne comprit pas la sagesse de ces conseils. +L'avenir ne devait donner que trop raison à la clairvoyance de Greatauk. +Dès son entrée au ministère, La Trinité demanda le dossier de l'affaire +Pyrot. Péniche, son ministre de la guerre, le lui refusa au nom de +l'intérêt supérieur de la défense nationale, lui confiant que ce dossier +constituait à lui seul, sous la garde du général Panther, les plus +vastes archives du monde. La Trinité étudia le procès comme il put et, +sans le pénétrer à fond, le soupçonna d'irrégularité. Dès lors, +conformément à ses droits et prérogatives, il en ordonna la révision. +Immédiatement Péniche, son ministre de la guerre, l'accusa d'insulter +l'armée et de trahir la patrie et lui jeta son portefeuille à la tête. +Il fut remplacé par un deuxième qui en fit autant, et auquel succéda un +troisième qui imita ces exemples, et les suivants, jusqu'à soixante-dix, +se comportèrent comme leurs prédécesseurs, et le vénérable La Trinité +gémit, obrué sous les portefeuilles belliqueux. Le septante-unième +ministre de la guerre, van Julep, resta en fonctions; non qu'il fût en +désaccord avec tant et de si nobles collègues, mais il était chargé par +eux de trahir généreusement son président du conseil, de le couvrir +d'opprobre et de honte et de faire tourner la révision à la gloire de +Greatauk, à la satisfaction des anti-pyrots, au profit des moines et +pour le rétablissement du prince Crucho. + +Le général van Julep, doué de hautes vertus militaires, n'avait pas +l'esprit assez fin pour employer les procédés subtils et les méthodes +exquises de Greatauk. Il pensait, comme le général Panther, qu'il +fallait des preuves tangibles contre Pyrot, qu'on n'en aurait jamais +trop, qu'on n'en aurait jamais assez. Il exprima ces sentiments à son +chef d'état-major, qui n'était que trop enclin à les partager. + +--Panther, lui dit-il, nous touchons au moment où il nous va falloir des +preuves abondantes et surabondantes. + +--Il suffit, mon général, répondit Panther; je vais compléter mes +dossiers. + +Six mois plus tard, les preuves contre Pyrot remplissaient deux étages +du ministère de la guerre. Le plancher s'écroula sous le poids des +dossiers et les preuves éboulées écrasèrent sous leur avalanche deux +chefs de service, quatorze chefs de bureau et soixante expéditionnaires, +qui travaillaient, au rez-de-chaussée, à modifier les guêtres des +chasseurs. Il fallut étayer les murs du vaste édifice. Les passants +voyaient avec stupeur d'énormes poutres, de monstrueux étançons, qui, +dressés obliquement contre la fière façade, maintenant disloquée et +branlante, obstruaient la rue, arrêtaient la circulation des voitures et +des piétons et offraient aux autobus un obstacle contre lequel ils se +brisaient avec leurs voyageurs. + +Les juges qui avaient condamné Pyrot n'étaient pas proprement des juges, +mais des militaires. Les juges qui avaient condamné Colomban étaient des +juges, mais de petits juges, vêtus d'une souquenille noire comme des +balayeurs de sacristie, des pauvres diables de juges, des judicaillons +faméliques. Au-dessus d'eux siégeaient de grands juges qui portaient sur +leur robe rouge la simarre d'hermine. Ceux-là, renommés pour leur +science et leur doctrine, composaient une cour dont le nom terrible +exprimait la puissance. On la nommait Cour de cassation pour faire +entendre qu'elle était le marteau suspendu sur les jugements et les +arrêts de toutes les autres juridictions. + +Or, un de ces grands juges rouges de la cour suprême, nommé Chaussepied, +menait alors, dans un faubourg d'Alca, une vie modeste et tranquille. +Son âme était pure, son coeur honnête, son esprit juste. Quand il avait +fini d'étudier ses dossiers, il jouait du violon et cultivait des +jacinthes. Il dînait le dimanche chez ses voisines, les demoiselles +Helbivore. Sa vieillesse était souriante et robuste et ses amis +vantaient l'aménité de son caractère. + +Depuis quelques mois pourtant il se montrait irritable et chagrin et, +s'il ouvrait un journal, sa face rose et pleine se tourmentait de plis +douloureux et s'assombrissait des pourpres de la colère. Pyrot en était +la cause. Le conseiller Chaussepied ne pouvait comprendre qu'un officier +eût commis une action si noire, que de livrer quatre-vingt mille bottes +de foin militaire à une nation voisine et ennemie; et il concevait +encore moins que le scélérat eût trouvé des défenseurs officieux en +Pingouinie. La pensée qu'il existait dans sa patrie un Pyrot, un colonel +Hastaing, un Colomban, un Kerdanic, un Phoenix, lui gâtait ses +jacinthes, son violon, le ciel et la terre, toute la nature et ses +dîners chez les demoiselles Helbivore. + +Or, le procès Pyrot étant porté par le garde des sceaux devant la cour +suprême, ce fut le conseiller Chaussepied à qui il échut de l'examiner +et d'en découvrir les vices, au cas où il en existât. Bien qu'intègre et +probe autant qu'on peut l'être et formé par une longue habitude à +exercer sa magistrature sans haine ni faveur, il s'attendait à trouver +dans les documents qui lui seraient soumis les preuves d'une culpabilité +certaine et d'une perversité tangible. Après de longues difficultés et +les refus réitérés du général van Julep, le conseiller Chaussepied +obtint communication des dossiers. Cotés et paraphés, ils se trouvèrent +au nombre de quatorze millions six cent vingt six mille trois cent +douze. En les étudiant, le juge fut d'abord surpris puis étonné, puis +stupéfait, émerveillé, et, si j'ose dire, miraculé. Il trouvait dans les +dossiers des prospectus de magasins de nouveautés, des journaux, des +gravures de modes, des sacs d'épicier, de vieilles correspondances +commerciales, des cahiers d'écoliers, des toiles d'emballage, du papier +de verre pour frotter les parquets, des cartes à jouer, des épures, six +mille exemplaires de la _Clef des songes_, mais pas un seul +document où il fût question de Pyrot. + + + + +CHAPITRE XI + + +CONCLUSION + +Le procès fut cassé et Pyrot descendu de sa cage. Les antipyrots ne se +tinrent point pour battus. Les juges militaires rejugèrent Pyrot. +Greatauk, dans cette seconde affaire, se montra supérieur à lui-même. Il +obtint une seconde condamnation; il l'obtint en déclarant que les +preuves communiquées à la cour suprême ne valaient rien et qu'on s'était +bien gardé de donner les bonnes, celles-là devant rester secrètes. De +l'avis des connaisseurs, il n'avait jamais déployé tant d'adresse. Au +sortir de l'audience, comme il traversait, au milieu des curieux, d'un +pas tranquille, les mains derrière le dos, le vestibule du tribunal, une +femme vêtue de rouge, le visage couvert d'un voile noir, se jeta sur lui +et, brandissant un couteau de cuisine: + +--Meurs, scélérat! s'écria-t-elle. + +C'était Maniflore. Avant que les assistants eussent compris ce qui se +passait, le général lui saisit le poignet et, avec une douceur +apparente, le serra d'une telle force que le couteau tomba de la main +endolorie. + +Alors il le ramassa et le tendit à Maniflore. + +--Madame, lui dit-il en s'inclinant, vous avez laissé tomber un +ustensile de ménage. + +Il ne put empêcher que l'héroïne ne fût conduite au poste; mais il la +fit relâcher aussitôt et il employa, plus tard, tout son crédit à +arrêter les poursuites. + +La seconde condamnation de Pyrot fut la dernière victoire de Greatauk. + +Le conseiller Chaussepied, qui avait jadis tant aimé les soldats et tant +estimé leur justice, maintenant, enragé contre les juges militaires, +cassait toutes leurs sentences comme un singe casse des noisettes. Il +réhabilita Pyrot une seconde fois; il l'aurait, s'il eût fallu, +réhabilité cinq cents fois. + +Furieux d'avoir été lâches et de s'être laissé tromper et moquer, les +républicains se retournèrent contre les moines et les curés; les députés +firent contre eux des lois d'expulsion, de séparation et de spoliation. +Il advint ce que le père Cornemuse avait prévu. Ce bon religieux fut +chassé du bois des Conils. Les agents du fisc confisquèrent ses alambics +et ses cornues, et les liquidateurs se partagèrent les bouteilles de la +liqueur de Sainte-Orberose. Le pieux distillateur y perdit les trois +millions cinq cent mille francs de revenu annuel que lui procuraient ses +petits produits. Le père Agaric prit le chemin de l'exil, abandonnant +son école à des mains laïques qui la laissèrent péricliter. Séparée de +l'État nourricier, l'Église de Pingouinie sécha comme une fleur coupée. + +Victorieux, les défenseurs de l'innocent se déchirèrent entre eux et +s'accablèrent réciproquement d'outrages et de calomnies. Le véhément +Kerdanic se jeta sur Phoenix, prêt à le dévorer. Les grands juifs et les +sept cents pyrots se détournèrent avec mépris des camarades socialistes +dont naguère ils imploraient humblement le secours: + +--Nous ne vous connaissons plus, disaient-ils; fichez-nous la paix avec +votre justice sociale. La justice sociale, c'est la défense des +richesses. + +Nommé député et devenu chef de la nouvelle majorité, le camarade +Larrivée fut porté par la Chambre et l'opinion à la présidence du +Conseil. Il se montra l'énergique défenseur des tribunaux militaires qui +avaient condamné Pyrot. Comme ses anciens camarades socialistes +réclamaient un peu plus de justice et de liberté pour les employés de +l'État ainsi que pour les travailleurs manuels, il combattit leurs +propositions dans un éloquent discours: + +--La liberté, dit-il, n'est pas la licence. Entre l'ordre et le +désordre, mon choix est fait: la révolution c'est l'impuissance; le +progrès n'a pas d'ennemi plus redoutable que la violence. On n'obtient +rien par la violence. Messieurs, ceux qui, comme moi, veulent des +réformes doivent s'appliquer avant tout à guérir cette agitation qui +affaiblit les gouvernements comme la fièvre épuise les malades. Il est +temps de rassurer les honnêtes gens. + +Ce discours fut couvert d'applaudissements. Le gouvernement de la +république demeura soumis au contrôle des grandes compagnies +financières, l'armée consacrée exclusivement à la défense du capital, la +flotte destinée uniquement à fournir des commandes aux métallurgistes; +les riches refusant de payer leur juste part des impôts, les pauvres, +comme par le passé, payèrent pour eux. + +Cependant, du haut de sa vieille pompe à feu, sous l'assemblée des +astres de la nuit, Bidault-Coquille contemplait avec tristesse la ville +endormie. Maniflore l'avait quitté; dévorée du besoin de nouveaux +dévouements et de nouveaux sacrifices, elle s'en était allée en +compagnie d'un jeune Bulgare porter à Sofia la justice et la vengeance. +Il ne la regrettait pas, l'ayant reconnue, après l'affaire, moins belle +de forme et de pensée qu'il ne se l'était imaginé d'abord. Ses +impressions s'étaient modifiées dans le même sens sur bien d'autres +formes et bien d'autres pensées. Et, ce qui lui était le plus cruel, il +se jugeait moins grand, moins beau lui-même qu'il n'avait cru. + +Et il songeait: + +--Tu te croyais sublime, quand tu n'avais que de la candeur et de la +bonne volonté. De quoi t'enorgueillissais-tu, Bidault-Coquille? D'avoir +su des premiers que Pyrot était innocent et Greatauk un scélérat. Mais +les trois quarts de ceux qui défendaient Greatauk contre les attaques +des sept cents pyrots le savaient mieux que toi. Ce n'était pas la +question. De quoi te montrais-tu donc si fier? d'avoir osé dire ta +pensée? C'est du courage civique, et celui-ci, comme le courage +militaire, est un pur effet de l'imprudence. Tu as été imprudent. C'est +bien, mais il n'y a pas de quoi te louer outre mesure. Ton imprudence +était petite; elle t'exposait à des périls médiocres; tu n'y risquais +pas ta tête. Les Pingouins ont perdu cette fierté cruelle et sanguinaire +qui donnait autrefois à leurs révolutions une grandeur tragique: c'est +le fatal effet de l'affaiblissement des croyances et des caractères. +Pour avoir montré sur un point particulier un peu plus de clairvoyance +que le vulgaire, doit-on te regarder comme un esprit supérieur? Je +crains bien, au contraire, que tu n'aies fait preuve, Bidault-Coquille, +d'une grande inintelligence des conditions du développement intellectuel +et moral des peuples. Tu te figurais que les injustices sociales étaient +enfilées comme des perles et qu'il suffisait d'en tirer une pour égrener +tout le chapelet. Et c'est là une conception très naïve. Tu te flattais +d'établir d'un coup la justice en ton pays et dans l'univers. Tu fus un +brave homme, un spiritualiste honnête, sans beaucoup de philosophie +expérimentale. Mais rentre en toi-même et tu reconnaîtras que tu as eu +pourtant ta malice et que, dans ton ingénuité, tu n'étais pas sans ruse. +Tu croyais faire une bonne affaire morale. Tu te disais: «Me voilà juste +et courageux une fois pour toutes. Je pourrai me reposer ensuite dans +l'estime publique et la louange des historiens.» Et maintenant que tu as +perdu tes illusions, maintenant que tu sais qu'il est dur de redresser +les torts et que c'est toujours à recommencer, tu retournes à tes +astéroïdes. Tu as raison; mais retournes-y modestement, Bidault- +Coquille! + + + + +LIVRE VII + +LES TEMPS MODERNES + +MADAME CÉRÈS + + +Il n'y a de supportable que les choses extrêmes. + +COMTE ROBERT DE MONTESQUIOU. + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +LE SALON DE MADAME CLARENCE + +Madame Clarence, veuve d'un haut fonctionnaire de la république, aimait +à recevoir: elle réunissait tous les jeudis des amis de condition +modeste et qui se plaisaient à la conversation. Les dames qui +fréquentaient chez elle, très diverses d'âge et d'état, manquaient +toutes d'argent et avaient toutes beaucoup souffert. Il s'y trouvait une +duchesse qui avait l'air d'une tireuse de cartes et une tireuse de +cartes qui avait l'air d'une duchesse. Madame Clarence, assez belle pour +garder de vieilles liaisons, ne l'était plus assez pour en faire de +nouvelles et jouissait d'une paisible considération. Elle avait une +fille très jolie et sans dot, qui faisait peur aux invités; car les +Pingouins craignaient comme le feu les demoiselles pauvres. Éveline +Clarence s'apercevait de leur réserve, en pénétrait la cause et leur +servait le thé d'un air de mépris. Elle se montrait peu, d'ailleurs, aux +réceptions, ne causait qu'avec les dames ou les très jeunes gens; sa +présence abrégée et discrète ne gênait pas les causeurs qui pensaient ou +qu'étant une jeune fille elle ne comprenait pas, ou qu'ayant vingt-cinq +ans elle pouvait tout entendre. + +Un jeudi donc, dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour; +les dames en parlaient avec fierté, délicatesse et mystère; les hommes +avec indiscrétion et fatuité; chacun s'intéressait à la conversation +pour ce qu'il y disait. Il s'y dépensa beaucoup d'esprit; on lança de +brillantes apostrophes et de vives réparties. Mais quand le professeur +Haddock se mit à discourir, il assomma tout le morde. + +--Il en est de nos idées sur l'amour comme sur le reste, dit-il; elles +reposent sur des habitudes antérieures dont le souvenir même est effacé. +En matière de morale, les prescriptions qui ont perdu leur raison +d'être, les obligations les plus inutiles, les contraintes les plus +nuisibles, les plus cruelles, sont, à cause de leur antiquité profonde +et du mystère de leur origine, les moins contestées et les moins +contestables, les moins examinées, les plus vénérées, les plus +respectées et celles qu'on ne peut transgresser sans encourir les blâmes +les plus sévères. Toute la morale relative aux relations des sexes est +fondée sur ce principe que la femme une fois acquise appartient à +l'homme, qu'elle est son bien comme son cheval et ses armes. Et cela +ayant cessé d'être vrai, il en résulte des absurdités, telles que le +mariage ou contrat de vente d'une femme à un homme, avec clauses +restrictives du droit de propriété, introduites par suite de +l'affaiblissement graduel du possesseur. + +»L'obligation imposée à une fille d'apporter sa virginité à son époux +vient des temps où les filles étaient épousées dès qu'elles étaient +nubiles; il est ridicule qu'une fille qui se marie à vingt-cinq ou +trente ans soit soumise à cette obligation. Vous direz que c'est un +présent dont son mari, si elle en rencontre enfin un, sera flatté; mais +nous voyons à chaque instant des hommes rechercher des femmes mariées et +se montrer bien contents de les prendre comme ils les trouvent. + +»Encore aujourd'hui le devoir des filles est déterminé, dans la morale +religieuse, par cette vieille croyance que Dieu, le plus puissant des +chefs de guerre, est polygame, qu'il se réserve tous les pucelages, et +qu'on ne peut en prendre que ce qu'il en a laissé. Cette croyance, dont +les traces subsistent dans plusieurs métaphores du langage mystique, est +aujourd'hui perdue chez la plupart des peuples civilisés; pourtant elle +domine encore l'éducation des filles, non seulement chez nos croyants, +mais encore chez nos libres penseurs qui, le plus souvent, ne pensent +pas librement pour la raison qu'ils ne pensent pas du tout. + +»Sage veut dire savant. On dit qu'une fille est sage quand elle ne sait +rien. On cultive son ignorance. En dépit de tous les soins, les plus +sages savent, puisqu'on ne peut leur cacher ni leur propre nature, ni +leurs propres états, ni leurs propres sensations. Mais elles savent mal, +elles savent de travers. C'est tout ce qu'on obtient par une culture +attentive.... + +--Monsieur, dit brusquement d'un air sombre Joseph Boutourlé, trésorier- +payeur général d'Alca, croyez-le bien: il y a des filles innocentes, +parfaitement innocentes, et c'est un grand malheur. J'en ai connu trois; +elles se marièrent: ce fut affreux. L'une, quand son mari s'approcha +d'elle, sauta du lit, épouvantée et cria par la fenêtre: «Au secours; +monsieur est devenu fou!» Une autre fut trouvée, le matin de ses noces, +en chemise, sur l'armoire à glace et refusant de descendre. La troisième +eut la même surprise, mais elle souffrit tout sans se plaindre. +Seulement, quelques semaines après son mariage, elle murmura à l'oreille +de sa mère: «Il se passe entre mon mari et moi des choses inouies, des +choses qu'on ne peut pas s'imaginer, des choses dont je n'oserais pas +parler même à toi.» Pour ne pas perdre son âme, elle les révéla à son +confesseur et c'est de lui qu'elle apprit, peut-être avec un peu de +déception, que ces choses n'étaient pas extraordinaires. + +--J'ai remarqué, reprit le professeur Haddock, que les Européens en +général et les Pingouins en particulier, avant les sports et l'auto, ne +s'occupaient de rien autant que de l'amour. C'était donner bien de +l'importance à ce qui en a peu. + +--Alors, monsieur, s'écria madame Crémeur suffoquée, quand une femme +s'est donnée tout entière, vous trouvez que c'est sans importance? + +--Non, madame, cela peut avoir son importance, répondit le professeur +Haddock, encore faudrait-il voir si, en se donnant, elle offre un verger +délicieux ou un carré de chardons et de pissenlits. Et puis, n'abuse-t- +on pas un peu de ce mot donner? Dans l'amour, une femme se prête plutôt +qu'elle ne se donne. Voyez la belle madame Pensée.... + +--C'est ma mère! dit un grand jeune homme blond. + +--Je la respecte infiniment, monsieur, répliqua le professeur Haddock; +ne craignez pas que je tienne sur elle un seul propos le moins du monde +offensant. Mais permettez-moi de vous dire que, en général, l'opinion +des fils sur leurs mères est insoutenable: ils ne songent pas assez +qu'une mère n'est mère que parce qu'elle aima et qu'elle peut aimer +encore. C'est pourtant ainsi, et il serait déplorable qu'il en fût +autrement. J'ai remarqué que les filles, au contraire, ne se trompent +pas sur la faculté d'aimer de leurs mères ni sur l'emploi qu'elles en +font: elles sont des rivales: elles en ont le coup d'oeil. + +L'insupportable professeur parla longtemps encore, ajoutant les +inconvenances aux maladresses, les impertinences aux incivilités, +accumulant les incongruités, méprisant ce qui est respectable, +respectant ce qui est méprisable; mais personne ne l'écoutait. + +Pendant ce temps, dans sa chambre d'une simplicité sans grâce, dans sa +chambre triste de n'être pas aimée, et qui, comme toutes les chambres de +jeunes filles, avait la froideur d'un lieu d'attente, Éveline Clarence +compulsait des annuaires de clubs et des prospectus d'oeuvres, pour y +acquérir la connaissance de la société. Certaine que sa mère, confinée +dans un monde intellectuel et pauvre, ne saurait ni la mettre en valeur +ni la produire, elle se décidait à rechercher elle-même le milieu +favorable à son établissement, tout à la fois obstinée et calme, sans +rêves, sans illusions, ne voyant dans le mariage qu'une entrée de jeu et +un permis de circulation et gardant la conscience la plus lucide des +hasards, des difficultés et des chances de son entreprise. Elle +possédait des moyens de plaire et une froideur qui les lui laissait +tous. Sa faiblesse était de ne pouvoir regarder sans éblouissement tout +ce qui avait l'air aristocratique. + +Quand elle se retrouva seule avec sa mère: + +--Maman, nous irons demain à la retraite du père Douillard. + + + + +CHAPITRE II + + +L'OEUVRE DE SAINTE-ORBEROSE + +La retraite de révérend père Douillard réunissait, chaque vendredi, à +neuf heures du soir, dans l'aristocratique église de Saint-Maël, l'élite +de la société d'Alca. Le prince et la princesse des Boscénos, le vicomte +et la vicomtesse Olive, madame Bigourd, monsieur et madame de la +Trumelle n'en manquaient pas une séance; on y voyait la fleur de +l'aristocratie et les belles baronnes juives y jetaient leur éclat, car +les baronnes juives d'Alca étaient chrétiennes. + +Cette retraite avait pour objet, comme toutes les retraites religieuses, +de procurer aux gens du monde un peu de recueillement pour penser à leur +salut; elle était destinée aussi à attirer sur tant de nobles et +illustres familles la bénédiction de sainte Orberose, qui aime les +Pingouins. Avec un zèle vraiment apostolique, le révérend père Douillard +poursuivait l'accomplissement de son oeuvre: rétablir sainte Orberose +dans ses prérogatives de patronne de la Pingouinie et lui consacrer, sur +une des collines qui dominent la cité, une église monumentale. Un succès +prodigieux avait couronné ses efforts, et pour l'accomplissement de +cette entreprise nationale, il réunissait plus de cent mille adhérents +et plus de vingt millions de francs. + +C'est dans le choeur de Saint-Maël que se dresse reluisante d'or, +étincelante de pierreries, entourée de cierges et de fleurs, la nouvelle +châsse de sainte Orberose. + +Voici ce qu'on lit dans l'_Histoire des miracles de la patronne +d'Alca_, par l'abbé Plantain: + +«L'ancienne châsse fut fondue pendant la Terreur et les précieux restes +de la sainte jetés dans un feu allumé sur la place de Grève; mais une +pauvre femme, d'une grande piété, nommée Rouquin, alla, de nuit, au +péril de sa vie, recueillir dans le brasier les os calcinés et les +cendres de la bienheureuse; elle les conserva dans un pot de confiture +et, lors du rétablissement du culte, les porta au vénérable curé de +Saint-Maël. La dame Rouquin finit pieusement ses jours dans la charge de +vendeuse de cierges et de loueuse de chaises en la chapelle de la +sainte.» + +Il est certain que, du temps du père Douillard, au déclin de la foi, le +culte de sainte Orberose, tombé depuis trois cents ans sous la critique +du chanoine Princeteau et le silence des docteurs de l'Église, se +relevait et s'environnait de plus de pompe, de plus de splendeur, de +plus de ferveur que jamais. Maintenant les théologiens ne retranchaient +plus un iota de la légende; ils tenaient pour avérés tous les faits +rapportés par l'abbé Simplicissimus et professaient notamment, sur la +foi de ce religieux, que le diable, ayant pris la forme d'un moine, +avait emporté la sainte dans une caverne et lutté avec elle jusqu'à ce +qu'elle eût triomphé de lui. Ils ne s'embarrassaient ni de lieux ni de +dates; ils ne faisaient point d'exégèse et se gardaient bien d'accorder +à la science ce que lui concédait jadis le chanoine Princeteau; ils +savaient trop où cela conduisait. + +L'église étincelait de lumières et de fleurs. Un ténor de l'opéra +chantait le cantique célèbre de sainte Orberose. + + Vierge du Paradis, + Viens, viens dans la nuit brune, + Et sur nous resplendis + Comme la lune. + +Mademoiselle Clarence se plaça au côté de sa mère, devant le vicomte +Cléna, et elle se tint longtemps agenouillée sur son prie-Dieu, car +l'attitude de la prière est naturelle aux vierges sages et fait valoir +les formes. + +Le révérend père Douillard monta en chaire. C'était un puissant orateur; +il savait toucher, surprendre, émouvoir. Les femmes se plaignaient +seulement qu'il s'élevât contre les vices avec une rudesse excessive, en +des termes crus qui les faisaient rougir. Elles ne l'en aimaient pas +moins. + +Il traita, dans son sermon, de la septième épreuve de sainte Orberose +qui fut tentée par le dragon qu'elle allait combattre. Mais elle ne +succomba pas et elle désarma le monstre. + +L'orateur démontra sans peine qu'avec l'aide de sainte Orberose et forts +des vertus qu'elle nous inspire, nous terrasserons à notre tour les +dragons qui fondent sur nous, prêts à nous dévorer, le dragon du doute, +le dragon de l'impiété, le dragon de l'oubli des devoirs religieux. Il +en tira la preuve que l'oeuvre de la dévotion à sainte Orberose était +une oeuvre de régénération sociale et il conclut par un ardent appel +«aux fidèles soucieux de se faire les instruments de la miséricorde +divine, jaloux de devenir les soutiens et les nourriciers de l'oeuvre de +sainte Orberose et de lui fournir tous les moyens dont elle a besoin +pour prendre son essor et porter ses fruits salutaires [Note: Cf. J. +Ernest-Charles, _le Censeur_, mai-août 1907, p. 582, col. 2.]». + +À l'issue de la cérémonie, le révérend père Douillard se tenait, dans la +sacristie, à la disposition des fidèles désireux d'obtenir des +renseignements sur l'oeuvre ou d'apporter leur contribution. +Mademoiselle Clarence avait un mot à dire au révérend père Douillard; le +vicomte Cléna aussi; la foule était nombreuse; on faisait la queue. Par +un hasard heureux, le vicomte Cléna et mademoiselle Clarence se +trouvèrent l'un contre l'autre, un peu serrés, peut-être. Éveline avait +distingué ce jeune homme élégant, presque aussi connu que son père dans +le monde des sports. Cléna l'avait remarquée, et comme elle lui +paraissait jolie, il la salua, s'excusa, et feignit de croire qu'il +avait déjà été présenté à ces dames, mais qu'il ne se rappelait plus où. +Elles feignirent de le croire aussi. + +Il se présenta la semaine suivante chez madame Clarence qu'il imaginait +un peu entremetteuse, ce qui n'était pas pour lui déplaire et, en +revoyant Éveline, il reconnut qu'il ne s'était pas trompé et qu'elle +était extrêmement jolie. + +Le vicomte Cléna avait le plus bel auto d'Europe. Trois mois durant, il +y promena les dames Clarence, tous les jours, par les collines, les +plaines, les bois et les vallées; avec elles il parcourut les sites et +visita les châteaux. Il dit à Éveline tout ce qu'on peut dire et fit de +son mieux. Elle ne lui cacha pas qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait +toujours et n'aimerait que lui. Elle demeurait à son côté, palpitante et +grave. À l'abandon d'un amour fatal elle faisait succéder, quand il le +fallait, la défense invincible d'une vertu consciente du danger. Au bout +de trois mois, après l'avoir fait monter, descendre, remonter, +redescendre, et promenée durant les pannes innombrables, il la +connaissait comme le volant de sa machine, mais pas autrement. Il +combinait les surprises, les aventures, les arrêts soudains dans le fond +des forêts et devant les cabarets de nuit, et n'en était pas plus +avancé. Il se disait que c'était stupide, et furieux, la reprenant dans +son auto, faisait de rage du cent vingt à l'heure, prêt à la verser dans +un fossé ou à la briser avec lui contre un arbre. + +Un jour, venu la prendre chez elle pour quelque excursion, il la trouva +plus délicieuse encore qu'il n'eût cru et plus irritante; il fondit sur +elle comme l'ouragan sur les joncs, au bord d'un étang. Elle plia avec +une adorable faiblesse, et vingt fois fut près de flotter, arrachée, +brisée, au souffle de l'orage, et vingt fois se redressa souple et +cinglante, et, après tant d'assauts, on eût dit qu'à peine un souffle +léger avait passé sur sa tige charmante; elle souriait, comme prête à +s'offrir à la main hardie. Alors son malheureux agresseur, éperdu, +enragé, aux trois quarts fou, s'enfuit pour ne pas la tuer, se trompe de +porte, pénètre dans la chambre à coucher où madame Clarence mettait son +chapeau devant l'armoire à glace, la saisit, la jette sur le lit et la +possède avant qu'elle s'aperçoive de ce qui lui arrive. + +Le même jour Éveline, qui faisait son enquête, apprit que le vicomte +Cléna n'avait que des dettes, vivait de l'argent d'une vieille grue et +lançait les nouvelles marques d'un fabricant d'autos. Ils se séparèrent +d'un commun accord et Éveline recommença à servir le thé avec +malveillance aux invités de sa mère. + + + + +CHAPITRE III + + +HIPPOLYTE CÈRES + +Dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour; et l'on en +disait des choses délicieuses. + +--L'amour, c'est le sacrifice, soupira madame Crémeur. + +--Je vous crois, répliqua vivement M. Boutourlé. + +Mais le professeur Haddock étala bientôt sa fastidieuse insolence: + +--Il me semble, dit-il, que les Pingouines font bien des embarras depuis +que, par l'opération de saint Maël, elles sont devenues vivipares. +Pourtant il n'y a pas là de quoi s'enorgueillir: c'est une condition +qu'elles partagent avec les vaches et les truies, et même avec les +orangers et les citronniers, puisque les graines de ces plantes germent +dans le péricarpe. + +--L'importance des Pingouines ne remonte pas si haut, répliqua M. +Boutourlé; elle date du jour où le saint apôtre leur donna des +vêtements; encore cette importance, longtemps contenue, n'éclata qu'avec +le luxe de la toilette, et dans un petit coin de la société. Car allez +seulement à deux lieues d'Alca, dans la campagne, pendant la moisson, et +vous verrez si les femmes sont façonnières et se donnent de +l'importance. + +Ce jour-là M. Hippolyte Cérès se fit présenter; il était député d'Alca +et l'un des plus jeunes membres de la Chambre; on le disait fils d'un +mastroquet, mais lui-même avocat, parlant bien, robuste, volumineux, +l'air important et passant pour habile. + +--Monsieur Cérès, lui dit la maîtresse de maison, vous représentez le +plus bel arrondissement d'Alca. + +--Et qui s'embellit tous les jours, madame. + +--Malheureusement, on ne peut plus y circuler, s'écria M. Boutourlé. + +--Pourquoi? demanda M. Cérès. + +--À cause des autos, donc! + +--N'en dites pas de mal, répliqua le député; c'est notre grande +industrie nationale. + +--Je le sais, monsieur. Les Pingouins d'aujourd'hui me font penser aux +Égyptiens d'autrefois. Les Égyptiens, à ce que dit Taine, d'après +Clément d'Alexandrie, dont il a d'ailleurs altéré le texte, les +Égyptiens adoraient les crocodiles qui les dévoraient; les Pingouins +adorent les autos qui les écrasent. Sans nul doute, l'avenir est à la +bête de métal. On ne reviendra pas plus au fiacre qu'on n'est revenu à +la diligence. Et le long martyre du cheval s'achève. L'auto, que la +cupidité frénétique des industriels lança comme un char de Jagernat sur +les peuples ahuris et dont les oisifs et les snobs faisaient une +imbécile et funeste élégance, accomplira bientôt sa fonction nécessaire, +et, mettant sa force au service du peuple tout entier, se comportera en +monstre docile et laborieux. Mais pour que, cessant de nuire, elle +devienne bienfaisante, il faudra lui construire des voies en rapport +avec ses allures, des chaussées qu'elle ne puisse plus déchirer de ses +pneus féroces et dont elle n'envoie plus la poussière empoisonnée dans +les poitrines humaines. On devra interdire ces voies nouvelles aux +véhicules d'une moindre vitesse, ainsi qu'à tous les simples animaux, y +établir des garages et des passerelles, enfin créer l'ordre et +l'harmonie dans la voirie future. Tel est le voeu d'un bon citoyen. + +Madame Clarence ramena la conversation sur les embellissements de +l'arrondissement représenté par M. Cérès, qui laissa paraître son +enthousiasme pour les démolitions, percements, constructions, +reconstructions et toutes autres opérations fructueuses. + +--On bâtit aujourd'hui d'une façon admirable, dit-il; partout s'élèvent +des avenues majestueuses. Vit-on jamais rien de si beau que nos ponts à +pylônes et nos hôtels à coupoles? + +--Vous oubliez ce grand palais recouvert d'une immense cloche à melon, +grommela avec une rage sourde M. Daniset, vieil amateur d'art. J'admire +à quel degré de laideur peut atteindre une ville moderne, Alca +s'américanise; partout on détruit ce qui restait de libre, d'imprévu, de +mesuré, de modéré, d'humain, de traditionnel; partout on détruit cette +chose charmante, un vieux mur au-dessus duquel passent des branches; +partout on supprime un peu d'air et de jour, un peu de nature, un peu de +souvenirs qui restaient encore, un peu de nos pères, un peu de nous- +même, et l'on élève des maisons, épouvantables, énormes, infâmes, +coiffées à la viennoise de coupoles ridicules ou conditionnées à l'art +nouveau, sans moulures ni profils, avec des encorbellements sinistres et +des faîtes burlesques, et ces monstres divers grimpent au-dessus des +toits environnants, sans vergogne. On voit traîner sur des façades avec +une mollesse dégoûtante des protubérances bulbeuses; ils appellent cela +les motifs de l'art nouveau. Je l'ai vu, l'art nouveau, dans d'autres +pays, il n'est pas si vilain; il a de la bonhomie et de la fantaisie. +C'est chez nous que, par un triste privilège, on peut contempler les +architectures les plus laides, les plus nouvellement et les plus +diversement laides; enviable privilège! + +--Ne craignez-vous pas, demanda sévèrement M. Cérès, ne craignez-vous +pas que ces critiques amères ne soient de nature à détourner de notre +capitale les étrangers qui y affluent de tous les points du monde et y +laissent des milliards? + +--Soyez tranquille, répondit M. Daniset: les étrangers ne viennent point +admirer nos bâtisses; ils viennent voir nos cocottes, nos couturiers et +nos bastringues. + +--Nous avons une mauvaise habitude, soupira M. Cérès, c'est de nous +calomnier nous-mêmes. + +Madame Clarence jugea, en hôtesse accomplie, qu'il était temps d'en +revenir à l'amour, et demanda à M. Jumel ce qu'il pensait du livre +récent où M. Léon Blum se plaint.... + +--... Qu'une coutume irraisonnée, acheva le professeur Haddock, prive +les demoiselles du monde de faire l'amour qu'elles feraient avec +plaisir, tandis que les filles mercenaires le font trop, et sans goût. +C'est déplorable en effet; mais que monsieur Léon Blum ne s'afflige pas +outre mesure; si le mal est tel qu'il dit dans notre petite société +bourgeoise, je puis lui certifier, que, partout ailleurs, il verrait un +spectacle plus consolant. Dans le peuple, dans le vaste peuple des +villes et des campagnes les filles ne se privent pas de faire l'amour. + +--C'est de la démoralisation! monsieur, dit madame Crémeur. + +Et elle célébra l'innocence des jeunes filles en des termes pleins de +pudeur et de grâce. C'était ravissant! + +Les propos du professeur Haddock sur le même sujet furent, au contraire, +pénibles à entendre: + +--Les jeunes filles du monde, dit-il, sont gardées et surveillées; +d'ailleurs les hommes n'en veulent pas, par honnêteté, de peur de +responsabilités terribles et parce que la séduction d'une jeune fille ne +leur ferait pas honneur. Encore ne sait-on point ce qui se passe, pour +cette raison que ce qui est caché ne se voit pas. Condition nécessaire à +l'existence de toute société. Les jeunes filles du monde seraient plus +faciles que les femmes si elles étaient autant sollicitées et cela pour +deux raisons: elles ont plus d'illusions et leur curiosité n'est pas +satisfaite. Les femmes ont été la plupart du temps si mal commencées par +leur mari, qu'elles n'ont pas le courage de recommencer tout de suite +avec un autre. Moi qui vous parle, j'ai rencontré plusieurs fois cet +obstacle dans mes tentatives de séduction. + +Au moment où le professeur Haddock achevait ces propos déplaisants, +mademoiselle Éveline Clarence entra au salon et servit le thé +nonchalamment avec cette expression d'ennui qui donnait un charme +oriental à sa beauté. + +--Moi, dit Hippolyte Cérès en la regardant, je me proclame le champion +des demoiselles. + +«C'est un imbécile,» songea la jeune fille. + +Hippolyte Cérès, qui n'avait jamais mis le pied hors de son monde +politique, électeurs et élus, trouva le salon de madame Clarence très +distingué, la maîtresse de maison exquise, sa fille étrangement belle; +il devint assidu près d'elles et fit sa cour à l'une et à l'autre. +Madame Clarence, que maintenant les soins touchaient, l'estimait +agréable. Éveline ne lui montrait aucune bienveillance et le traitait +avec une hauteur et des dédains qu'il prenait pour façons +aristocratiques et manières distinguées, et il l'en admirait davantage. + +Cet homme répandu s'ingéniait à leur faire plaisir et y réussissait +quelquefois. Il leur procurait des billets pour les grandes séances et +des loges à l'Opéra. Il fournit à mademoiselle Clarence plusieurs +occasions de se mettre en vue très avantageusement et en particulier +dans une fête champêtre, qui, bien que donnée par un ministre, fut +regardée comme vraiment mondaine et valut à la république son premier +succès auprès des gens élégants. + +À cette fête, Éveline, très remarquée, attira notamment l'attention d'un +jeune diplomate nommé Roger Lambilly qui, s'imaginant qu'elle +appartenait à un monde facile, lui donna rendez-vous dans sa +garçonnière. Elle le trouvait beau et le croyait riche: elle alla chez +lui. Un peu émue, presque troublée, elle faillit être victime de son +courage, et n'évita sa défaite que par une manoeuvre offensive, +audacieusement exécutée. Ce fut la plus grande folie de sa vie de jeune +fille. + +Entrée dans l'intimité des ministres et du président, Éveline y portait +des affectations d'aristocratie et de piété qui lui acquirent la +sympathie du haut personnel de la république anticléricale et +démocratique. M. Hippolyte Cérès, voyant qu'elle réussissait et lui +faisait honneur, l'en aimait davantage; il en devint éperdument +amoureux. + +Dès lors, elle commença malgré tout à l'observer avec intérêt, curieuse +de voir si cela augmentait. Il lui paraissait sans élégance, sans +délicatesse, mal élevé, mais actif, débrouillard, plein de ressources et +pas très ennuyeux. Elle se moquait encore de lui, mais elle s'occupait +de lui. + +Un jour elle voulut mettre son sentiment à l'épreuve. + +C'était en période électorale, pendant qu'il sollicitait, comme on dit, +le renouvellement de son mandat. Il avait un concurrent peu dangereux au +début, sans moyens oratoires, mais riche et qui gagnait, croyait-on, +tous les jours des voix. Hippolyle Cérès, bannissant de son esprit et +l'épaisse quiétude et les folles alarmes, redoublait de vigilance. Son +principal moyen d'action c'étaient ses réunions publiques où il tombait, +à la force du poumon, la candidature rivale. Son comité donnait de +grandes réunions contradictoires le samedi soir et le dimanche à trois +heures précises de l'après-midi. Or, un dimanche, étant allé faire +visite aux dames Clarence, il trouva Éveline seule dans le salon. Il +causait avec elle depuis vingt ou vingt cinq minutes quand, tirant sa +montre, il s'aperçut qu'il était trois heures moins un quart. La jeune +fille se fit aimable, agaçante, gracieuse, inquiétante, pleine de +promesses. Cérès, ému, se leva. + +--Encore un moment! lui dit-elle d'une voix pressante et douce qui le +fit retomber sur sa chaise. + +Elle lui montra de l'intérêt, de l'abandon, de la curiosité, de la +faiblesse. Il rougit, pâlit et de nouveau, se leva. + +Alors, pour le retenir, elle le regarda avec des yeux dont le gris +devenait trouble et noyé, et, la poitrine haletante, ne parla plus. +Vaincu, éperdu, anéanti, il tomba à ses pieds; puis, ayant une fois +encore tiré sa montre, bondit et jura effroyablement: + +--B...! quatre heures moins cinq! il n'est que temps de filer. + +Et aussitôt il sauta dans l'escalier. + +Depuis lors elle eut pour lui une certaine estime. + + + + +CHAPITRE IV + + +LE MARIAGE D'UN HOMME POLITIQUE + +Elle ne l'aimait guère, mais elle voulait bien qu'il l'aimât. Elle était +d'ailleurs très réservée avec lui, non pas seulement à cause de son peu +d'inclination: car, parmi les choses de l'amour il en est qu'on fait +avec indifférence, par distraction, par instinct de femme, par usage et +esprit traditionnel, pour essayer son pouvoir et pour la satisfaction +d'en découvrir les effets. La raison de sa prudence, c'est qu'elle le +savait très «mufle», capable de prendre avantage sur elle de ses +familiarités et de les lui reprocher ensuite grossièrement si elle ne +les continuait pas. + +Comme il était, par profession, anticlérical et libre penseur, elle +jugeait bon d'affecter devant lui des façons dévotes, de se montrer avec +des paroissiens reliés en maroquin rouge, de grand format, tels que les +_Quinzaine de Pâques_ de la reine Marie Leczinska et de la dauphine +Marie-Josèphe; et elle lui mettait constamment sous les yeux les +souscriptions qu'elle recueillait en vue d'assurer le culte national de +sainte Orberose. Éveline n'agissait point ainsi pour le taquiner, par +espièglerie ni par esprit contrariant, ni même par snobisme, quoi +qu'elle en eût bien une pointe; elle s'affirmait de cette manière, +s'imprimait un caractère, se grandissait et, pour exciter le courage du +député, s'enveloppait de religion, comme Brunhild, pour attirer Sigurd, +s'entourait de flammes. Son audace réussit. Il la trouvait plus belle de +la sorte. Le cléricalisme, à ses yeux, était une élégance. + +Réélu à une énorme majorité, Cérès entra dans une Chambre qui se +montrait plus portée à gauche, plus avancée que la précédente et, +semblait-il, plus ardente aux réformes. S'étant tout de suite aperçu +qu'un si grand zèle cachait la peur du changement et un sincère désir de +ne rien faire, il se promit de suivre une politique qui répondît à ces +aspirations. Dès le début de la session, il prononça un grand discours, +habilement conçu et bien ordonné, sur cette idée que toute réforme doit +être longtemps différée; il se montra chaleureux, bouillant même, ayant +pour principe que l'orateur doit recommander la modération avec une +extrême véhémence. Il fut acclamé par l'assemblée entière. Dans la +tribune présidentielle, les dames Clarence l'écoutaient; Éveline +tressaillait malgré elle au bruit solennel des applaudissements. Sur la +même banquette, la belle madame Pensée frissonnait aux vibrations de +cette voix mâle. + +Aussitôt descendu de la tribune, Hippolyle Cérès, sans prendre le temps +de changer de chemise, alors que les mains battaient encore et qu'on +demandait l'affichage, alla saluer les dames Clarence dans leur tribune. +Éveline lui trouva la beauté du succès et, tandis que, penché sur ces +dames, il recevait leurs compliments d'un air modeste, relevé d'un grain +de fatuité, en s'épongeant le cou avec son mouchoir, la jeune fille, +jetant un regard de côté sur madame Pensée, la vit qui respirait avec +ivresse la sueur du héros, haletante, les paupières lourdes, la tête +renversée, prête à défaillir. Aussitôt Éveline sourit tendrement à M. +Cérès. + +Le discours du député d'Alca eut un grand retentissement. Dans les +«sphères» politiques il fut jugé très habile. «Nous venons d'entendre +enfin un langage honnête», écrivait le grand journal modéré. «C'est tout +un programme!» disait-on à la Chambre. On s'accordait à y reconnaître un +énorme talent. + +Hippolyte Cérès s'imposait maintenant comme chef aux radicaux, +socialistes, anticléricaux, qui le nommèrent président de leur groupe, +le plus considérable de la Chambre. Il se trouvait désigné pour un +portefeuille dans la prochaine combinaison ministérielle. + +Après une longue hésitation, Éveline Clarence accepta l'idée d'épouser +M. Hippolyte Cérès. Pour son goût, le grand homme était un peu commun; +rien ne prouvait encore qu'il atteindrait un jour le point où la +politique rapporte de grosses sommes d'argent; mais elle entrait dans +ses vingt-sept ans et connaissait assez la vie pour savoir qu'il ne faut +pas être trop dégoûtée ni se montrer trop exigeante. + +Hippolyte Cérès était célèbre; Hippolyte Cérès était heureux. On ne le +reconnaissait plus; les élégances de ses habits et de ses manières +augmentaient terriblement; il portait des gants blancs avec excès; +maintenant, trop homme du monde, il faisait douter Éveline si ce n'était +pas pis que de l'être trop peu. Madame Clarence regarda favorablement +ces fiançailles, rassurée sur l'avenir de sa fille et satisfaite d'avoir +tous les jeudis des fleurs pour son salon. + +La célébration du mariage souleva toutefois des difficultés. Éveline +était pieuse et voulait recevoir la bénédiction de l'Église. Hippolyte +Cérès, tolérant mais libre penseur, n'admettait que le mariage civil. Il +y eut à ce sujet des discussions et même des scènes déchirantes. La +dernière se déroula dans la chambre de la jeune fille, au moment de +rédiger les lettres d'invitation. Éveline déclara que, si elle ne +passait pas par l'église, elle ne se croirait pas mariée. Elle parla de +rompre, d'aller à l'étranger avec sa mère, ou de se retirer dans un +couvent. Puis elle se fit tendre, faible, suppliante; elle gémit. Et +tout gémissait avec elle dans sa chambre virginale, le bénitier et le +rameau de buis au-dessus du lit blanc, les livres de dévotion sur la +petite étagère et sur le marbre de la cheminée la statuette blanche et +bleue de sainte Orberose enchaînant le dragon de Cappadoce. Hippolyte +Cérès était attendri, amolli, fondu. + +Belle de douleur, les yeux brillants de larmes, les poignets ceints d'un +chapelet de lapis lazuli et comme enchaînée par sa foi, tout à coup elle +se jeta aux pieds d'Hippolyte et lui embrassa les genoux, mourante, +échevelée. + +Il céda presque; il balbutia: + +--Un mariage religieux, un mariage à l'église, on pourra encore faire +digérer ça à mes électeurs; mais mon comité n'avalera pas la chose aussi +facilement.... Enfin, je leur expliquerai, ... la tolérance, les +nécessités sociales.... Ils envoient tous leurs filles au catéchisme.... +Quant à mon portefeuille, bigre! je crois bien, ma chérie, que nous +allons le noyer dans l'eau bénite. + +À ces mots, elle se leva grave, généreuse, résignée, vaincue à son tour. + +--Mon ami, je n'insiste plus. + +--Alors, pas de mariage religieux! Ça vaut mieux, beaucoup mieux! + +--Si! Mais laissez-moi faire. Je vais tâcher de tout arranger pour votre +satisfaction et la mienne. + +Elle alla trouver le révérend père Douillard et lui exposa la situation. +Plus encore qu'elle n'espérait il se montra accommodant et facile. + +--Votre époux est un homme intelligent, un homme d'ordre et de raison: +il nous viendra. Vous le sanctifierez; ce n'est pas en vain que Dieu lui +a accordé le bienfait d'une épouse chrétienne. L'Église ne veut pas +toujours pour ses bénédictions nuptiales les pompes et l'éclat des +cérémonies. Maintenant qu'elle est persécutée, l'ombre des cryptes et +les détours des catacombes conviennent à ses fêtes. Mademoiselle, quand +vous aurez accompli les formalités civiles, venez ici, dans ma chapelle +particulière, en toilette de ville, avec monsieur Cérès; je vous +marierai en observant la plus absolue discrétion. J'obtiendrai de +l'archevêque les dispenses nécessaires et toutes les facilités pour ce +qui concerne les bans, le billet de confession, etc. + +Hippolyte, tout en trouvant la combinaison un peu dangereuse, accepta, +assez flatté au fond: + +--J'irai en veston, dit-il. + +Il y alla en redingote, avec des gants blancs et des souliers vernis, et +fit les génuflexions. + +--Quand les gens sont polis!... + + + + +CHAPITRE V + + +LE CABINET VISIRE + +Le ménage Cérès, d'une modestie décente, s'établit dans un assez joli +appartement d'une maison neuve. Cérès adorait sa femme avec rondeur et +tranquillité, souvent retenu d'ailleurs à la commission du budget et +travaillant plus de trois nuits par semaine à son rapport sur le budget +des postes dont il voulait faire un monument. Éveline le trouvait +«muffle», et il ne lui déplaisait pas. Le mauvais côté de la situation, +c'est qu'ils n'avaient pas beaucoup d'argent; ils en avaient très peu. +Les serviteurs de la république ne s'enrichissent pas à son service +autant qu'on le croit. Depuis que le souverain n'est plus là pour +dispenser les faveurs, chacun prend ce qu'il peut et ses déprédations, +limitées par les déprédations de tous, sont réduites à des proportions +modestes. De là cette austérité de moeurs qu'on remarque dans les chefs +de la démocratie. Ils ne peuvent s'enrichir que dans les périodes de +grandes affaires, et se trouvent alors en butte à l'envie de leurs +collègues moins favorisés. Hippolyte Cérès prévoyait pour un temps +prochain une période de grandes affaires; il était de ceux qui en +préparaient la venue; en attendant il supportait dignement une pauvreté +dont Éveline, en la partageant, souffrait moins qu'on eût pu croire. +Elle était en rapports constants avec le révérend père Douillard et +fréquentait la chapelle de Sainte-Orberose où elle trouvait une société +sérieuse et des personnes capables de lui rendre service. Elle savait +les choisir et ne donnait sa confiance qu'à ceux qui la méritaient. Elle +avait gagné de l'expérience depuis ses promenades dans l'auto du vicomte +Cléna, et surtout elle avait acquis le prix d'une femme mariée. + +Le député s'inquiéta d'abord de ces pratiques pieuses que raillaient les +petits journaux démagogiques; mais il se rassura bientôt en voyant +autour de lui tous les chefs de la démocratie se rapprocher avec joie de +l'aristocratie et de l'Eglise. + +On se trouvait dans une de ces périodes (qui revenaient souvent) où l'on +s'apercevait qu'on était allé trop loin. Hippolyte Cérès en convenait +avec mesure. Sa politique n'était pas une politique de persécution, mais +une politique de tolérance. Il en avait posé les bases dans son +magnifique discours sur la préparation des réformes. Le ministère +passait pour trop avancé; soutenant des projets reconnus dangereux pour +le capital, il avait contre lui les grandes compagnies financières et, +par conséquent, les journaux de toutes les opinions. Voyant le danger +grossir, le cabinet abandonna ses projets, son programme, ses opinions, +mais trop tard un nouveau gouvernement était prêt; sur une question +insidieuse de Paul Visire, aussitôt transformée en interpellation, et un +très beau discours d'Hippolyte Cérès, il tomba. + +Le président de la république choisit pour former un nouveau cabinet ce +même Paul Visire, qui, très jeune encore, avait été deux fois ministre, +homme charmant, habitué du foyer de la danse et des coulisses des +théâtres, très artiste, très mondain, spirituel, d'une intelligence et +d'une activité merveilleuses. Paul Visire, ayant constitué un ministère +destiné à marquer un temps d'arrêt et à rassurer l'opinion alarmée, +Hippolyte Cérès fut appelé à en faire partie. + +Les nouveaux ministres, appartenant à tous les groupes de la majorité, +représentaient les opinions les plus diverses et les plus opposées, mais +ils étaient tous modérés et résolument conservateurs [Note: Ce ministère +ayant exercé une action considérable sur les destinées du pays et du +monde, nous croyons devoir en donner la composition: intérieur et +présidence du Conseil, Paul Visire; justice, Pierre Bouc; affaires +étrangères, Victor Crombile; finances, Terrasson; instruction publique, +Labillette; commerce, postes et télégraphes, Hippolyte Cérès; +agriculture, Aulac; travaux publics, Lapersonne; guerre, général +Débonnaire; marine, amiral Vivier des Murènes.] On garda le ministre des +affaires étrangères de l'ancien cabinet, petit homme noir nommé +Crombile, qui travaillait quatorze heures par jour dans le délire des +grandeurs, silencieux, se cachant de ses propres agents diplomatiques, +terriblement inquiétant, sans inquiéter personne, car l'imprévoyance des +peuples est infinie et celle des gouvernants l'égale. + +On mit aux travaux publics un socialiste. Fortuné Lapersonne. C'était +alors une des coutumes les plus solennelles, les plus sévères, les plus +rigoureuses, et, j'ose dire, les plus terribles et les plus cruelles de +la politique, de mettre dans tout ministère destiné à combattre le +socialisme un membre du parti socialiste, afin que les ennemis de la +fortune et de la propriété eussent la honte et l'amertume d'être frappés +par un des leurs et qu'ils ne pussent se réunir entre eux sans chercher +du regard celui qui les châtierait le lendemain. Une ignorance profonde +du coeur humain permettrait seule de croire qu'il était difficile de +trouver un socialiste pour occuper ces fonctions. Le citoyen Fortuné +Lapersonne entra dans le cabinet Visire de son propre mouvement, sans +contrainte aucune; et il trouva des approbateurs même parmi ses anciens +amis, tant le pouvoir exerçait de prestige sur les Pingouins! + +Le général Débonnaire reçut le portefeuille de la guerre; il passait +pour un des plus intelligents généraux de l'armée; mais il se laissait +conduire par une femme galante, madame la baronne de Bildermann, qui, +belle encore dans l'âge des intrigues, s'était mise aux gages d'une +puissance voisine et ennemie. + +Le nouveau ministre de la marine, le respectable amiral Vivier des +Murènes, reconnu généralement pour un excellent marin, montrait une +piété qui eût paru excessive dans un ministère anticlérical, si la +république laïque n'avait reconnu la religion comme d'utilité maritime. +Sur les instructions du révérend père Douillard, son directeur +spirituel, le respectable amiral Vivier des Murènes voua les équipages +de la flotte à sainte Orberose et fit composer par des bardes chrétiens +des cantiques en l'honneur de la vierge d'Alca qui remplacèrent l'hymne +national dans les musiques de la marine de guerre. + +Le ministère Visire se déclara nettement anticlérical, mais respectueux +des croyances; il s'affirma sagement réformateur. Paul Visire et ses +collaborateurs voulaient des réformes, et c'était pour ne pas +compromettre les réformes qu'ils n'en proposaient pas; car ils étaient +vraiment des hommes politiques et savaient que les réformes sont +compromises dès qu'on les propose. Ce gouvernement fut bien accueilli, +rassura les honnêtes gens et fit monter la rente. + +Il annonça la commande de quatre cuirassés, des poursuites contre les +socialistes et manifesta son intention formelle de repousser tout impôt +inquisitorial sur le revenu. Le choix du ministre des finances, +Terrasson, fut particulièrement approuvé de la grande presse. Terrasson, +vieux ministre fameux par ses coups de Bourse, autorisait toutes les +espérances des financiers et faisait présager une période de grandes +affaires. Bientôt se gonfleraient du lait de la richesse ces trois +mamelles des nations modernes: l'accaparement, l'agio et la spéculation +frauduleuse. Déjà l'on parlait d'entreprises lointaines, de +colonisation, et les plus hardis lançaient dans les journaux un projet +de protectorat militaire et financier sur la Nigritie. + +Sans avoir encore donné sa mesure, Hippolyte Cérès était considéré comme +un homme de valeur; les gens d'affaires l'estimaient. On le félicitait +de toutes parts d'avoir rompu avec les partis extrêmes, les hommes +dangereux, d'être conscient des responsabilités gouvernementales. + +Madame Cérès brillait seule entre toutes les dames du ministère. +Crombile séchait dans le célibat; Paul Visire s'était marié richement, +dans le gros commerce du Nord, à une personne comme il faut, +mademoiselle Blampignon, distinguée, estimée, simple, toujours malade, +et que l'état de sa santé retenait constamment chez sa mère, au fond +d'une province reculée. Les autres ministresses n'étaient point nées +pour charmer les regards; et l'on souriait en lisant que madame +Labillette avait paru au bal de la présidence coiffée d'oiseaux de +paradis. Madame l'amirale Vivier des Murènes, de bonne famille, plus +large que haute, le visage sang de boeuf, la voix d'un camelot, faisait +son marché elle-même. La générale Débonnaire, longue, sèche, couperosée, +insatiable de jeunes officiers, perdue de débauches et de crimes, ne +rattrapait la considération qu'à force de laideur et d'insolence. + +Madame Cérès était le charme du ministère et son porte-respect. Jeune, +belle, irréprochable, elle réunissait, pour séduire l'élite sociale et +les foules populaires, à l'élégance des toilettes la pureté du sourire. + +Ses salons furent envahis par la grande finance juive. Elle donnait les +garden-parties les plus élégants de la république; les journaux +décrivaient ses toilettes et les grands couturiers ne les lui faisaient +pas payer. Elle allait à la messe, protégeait contre l'animosité +populaire la chapelle de Sainte-Orberose et faisait naître dans les +coeurs aristocratiques l'espérance d'un nouveau concordat. + +Des cheveux d'or, des prunelles gris de lin, souple, mince avec une +taille ronde, elle était vraiment jolie; elle jouissait d'une excellente +réputation, qu'elle aurait gardée intacte jusque dans un flagrant délit, +tant elle se montrait adroite, calme, et maîtresse d'elle-même. + +La session s'acheva sur une victoire du cabinet, qui repoussa, aux +applaudissements presque unanimes de la Chambre, la proposition d'un +impôt inquisitorial, et sur un triomphe de madame Cérès qui donna des +fêtes à trois rois de passage. + + + + +CHAPITRE VI + + +LE SOPHA DE LA FAVORITE + +Le président du conseil invita, pendant les vacances, monsieur et madame +Cérès à passer une quinzaine de jours à la montagne, dans un petit +château qu'il avait loué pour la saison et qu'il habitait seul. La santé +vraiment déplorable de madame Paul Visire ne lui permettait pas +d'accompagner son mari: elle restait avec ses parents au fond d'une +province septentrionale. + +Ce château avait appartenu à la maîtresse d'un des derniers rois d'Alca; +le salon gardait ses meubles anciens, et il s'y trouvait encore le sopha +de la favorite. Le pays était charmant; une jolie rivière bleue, +l'Aiselle, coulait au pied de la colline que dominait le château. +Hippolyte Cérès aimait à pêcher à la ligne; il trouvait, en se livrant à +cette occupation monotone, ses meilleures combinaisons parlementaires et +ses plus heureuses inspirations oratoires. La truite foisonnait dans +l'Aiselle; il la pêchait du matin au soir, dans une barque que le +président du conseil s'était empressé de mettre à sa disposition. + +Cependant Éveline et Paul Visire faisaient quelquefois ensemble un tour +de jardin, un bout de causerie dans le salon. Éveline, tout en +reconnaissant la séduction qu'il exerçait sur les femmes, n'avait encore +déployé pour lui qu'une coquetterie intermittente et superficielle, sans +intentions profondes ni dessein arrêté. Il était connaisseur et la +savait jolie; la Chambre et l'Opéra lui étaient tout loisir, mais, dans +le petit château, les yeux gris de lin et la taille ronde d'Éveline +prenaient du prix à ses yeux. Un jour qu'Hippolyte Cérès péchait dans +l'Aiselle, il la fit asseoir près de lui sur le sopha de la favorite. À +travers les fentes des rideaux, qui la protégeaient contre la chaleur et +la clarté d'un jour ardent, de longs rayons d'or frappaient Éveline, +comme les flèches d'un Amour caché. Sous la mousseline blanche, toutes +ses formes, à la fois arrondies et fuselées, dessinaient leur grâce et +leur jeunesse. Elle avait la peau moite et fraîche et sentait le foin +coupé. Paul Visire se montra tel que le voulait l'occasion; elle ne se +refusa pas aux jeux du hasard et de la société. Elle avait cru que ce ne +serait rien ou peu de chose: elle s'était trompée. + +«Il y avait, dit la célèbre ballade allemande, sur la place de la ville, +du côté du soleil, contre le mur où courait la glycine, une jolie boîte +aux lettres, bleue comme les bleuets, souriante et tranquille. + +»Tout le jour venaient à elle, dans leurs gros souliers, petits +marchands, riches fermiers, bourgeois et le percepteur et les gendarmes, +qui lui mettaient des lettres d'affaires, des factures, des sommations +et des contraintes d'avoir à payer l'impôt, des rapports aux juges du +tribunal et des convocations de recrues: elle demeurait souriante et +tranquille. + +»Joyeux ou soucieux, s'acheminaient vers elle journaliers et garçons de +ferme, servantes et nourrices, comptables, employés de bureau, ménagères +tenant leur petit enfant dans les bras; ils lui mettaient des faire-part +de naissances, de mariages et de mort, des lettres de fiancés et de +fiancées, des lettres d'époux et d'épouses, de mères à leurs fils, de +fils à leurs mère: elle demeurait souriante et tranquille. + +»À la brune, des jeunes garçons et des jeunes filles se glissaient +furtivement jusqu'à elle et lui mettaient des lettres d'amour, les unes +mouillées de larmes qui faisaient couler l'encre, les autres avec un +petit rond pour indiquer la place du baiser, et toutes très longues; +elle demeurait souriante et tranquille. + +»Les riches négociants venaient eux-mêmes, par prudence, à l'heure de la +levée, et lui mettaient des lettres chargées, des lettres à cinq cachets +rouges pleines de billets de banque ou de chèques sur les grands +établissements financiers de l'Empire: elle demeurait souriante et +tranquille. + +»Mais un jour Gaspar, qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle ne +connaissait ni d'Ève ni d'Adam, vint lui mettre un billet dont on ne +sait rien sinon qu'il était plié en petit chapeau. Aussitôt la jolie +boîte aux lettres tomba pâmée. Depuis lors elle ne tient plus en place; +elle court les rues, les champs, les bois, ceinte de lierre et couronnée +de roses. Elle est toujours par monts et par vaux; le garde champêtre +l'a surprise dans les blés entre les bras de Gaspar et le baisant sur la +bouche.» + +Paul Visire avait repris toute sa liberté d'esprit; Éveline demeurait +étendue sur le divan de la favorite dans un étonnement délicieux. + +Le révérend père Douillard, excellent en théologie morale, et qui, dans +la décadence de l'Église, gardait les principes, avait bien raison +d'enseigner, conformément à la doctrine des Pères, que, si une femme +commet un grand péché en se donnant pour de l'argent, elle en commet un +bien plus grand en se donnant pour rien; car, dans le premier cas, elle +agit pour soutenir sa vie et elle est parfois, non pas excusable, mais +pardonnable et digne encore de la grâce divine, puisque, enfin, Dieu +défend le suicide et ne veut pas que ses créatures, qui sont ses +temples, se détruisent elles-mêmes; d'ailleurs en se donnant pour vivre +elle reste humble et ne prend pas de plaisir, ce qui diminue le péché. +Mais une femme qui se donne pour rien pèche avec volupté, exulte dans la +faute. L'orgueil et les délices dont elle charge son crime en augmentent +le poids mortel. + +L'exemple de madame Hippolyte Cérès devait faire paraître la profondeur +de ces vérités morales. Elle s'aperçut qu'elle avait des sens; jusque-là +elle ne s'en était pas doutée; il ne fallut qu'une seconde pour lui +faire faire cette découverte, changer son âme, bouleverser sa vie. Ce +lui fut d'abord un enchantement que d'avoir appris à se connaître. Le +_gnothi seauthon_ de la philosophie antique n'est pas un précepte +dont l'accomplissement au moral procure du plaisir, car on ne goûte +guère de satisfaction à connaître son âme; il n'en est pas de même de la +chair où des sources de volupté peuvent nous être révélées. Elle voua +tout de suite à son révélateur une reconnaissance égale au bienfait et +elle s'imagina que celui qui avait découvert les abîmes célestes en +possédait seul la clé. Était-ce une erreur et n'en pouvait-elle pas +trouver d'autres qui eussent aussi la clé d'or? Il est difficile d'en +décider; et le professeur Haddock, quand les faits furent divulgués (ce +qui ne tarda pas, comme nous l'allons voir), eu traita au point de vue +expérimental, dans une revue scientifique et spéciale, et conclut que +les chances qu'aurait madame C... de retrouver l'exacte équivalence de +M. V... étaient dans les proportions de 3,05 sur 975,008. Autant dire +qu'elle ne le retrouverait pas. Sans doute elle en eut l'instinct car +elle s'attacha éperdument à lui. + +J'ai rapporté ces faits avec toutes les circonstances qui me semblent +devoir attirer l'attention des esprits méditatifs et philosophiques. Le +sopha de la favorite est digne de la majesté de l'histoire; il s'y +décida des destinées d'un grand peuple; que dis-je, il s'y accomplit un +acte dont le retentissement devait s'étendre sur les nations voisines, +amies ou ennemies, et sur l'humanité tout entière. Trop souvent les +événements de cette nature, bien que d'une conséquence infinie, +échappent aux esprits superficiels, aux âmes légères qui assument +inconsidérément la tâche d'écrire l'histoire. Aussi les secrets ressorts +des événements nous demeurent cachés, la chute des empires, la +transmission des dominations nous étonnent et nous demeurent +incompréhensibles, faute d'avoir découvert le point imperceptible, +touché l'endroit secret qui, mis en mouvement, a tout ébranlé et tout +renversé. L'auteur de cette grande histoire sait mieux que personne ses +défauts et ses insuffisances, mais il peut se rendre ce témoignage qu'il +a toujours gardé cette mesure, ce sérieux, cette austérité qui plaît +dans l'exposé des affaires d'État, et ne s'est jamais départi de la +gravité qui convient au récit des actions humaines. + + + + +CHAPITRE VII + + +LES PREMIÈRES CONSÉQUENCES + +Quand Éveline confia à Paul Visire qu'elle n'avait jamais éprouvé rien +de semblable, il ne la crut pas. Il avait l'habitude des femmes et +savait qu'elles disent volontiers ces choses aux hommes pour les rendre +très amoureux. Ainsi son expérience, comme il arrive parfois, lui fit +méconnaître la vérité. Incrédule, mais tout de même flatté, il ressentit +bientôt pour elle de l'amour et quelque chose de plus. Cet état parut +d'abord favorable à ses facultés intellectuelles; Visire prononça dans +le chef-lieu de sa circonscription un discours plein de grâce, brillant, +heureux, qui passa pour son chef-d'oeuvre. + +La rentrée fut sereine; c'est à peine, à la Chambre, si quelques +rancunes isolées, quelques ambitions encore timides levèrent la tête. Un +sourire du président du conseil suffit à dissiper ces ombres. Elle et +lui se voyaient deux fois par jour et s'écrivaient dans l'intervalle. Il +avait l'habitude des liaisons intimes, était adroit et savait +dissimuler; mais Éveline montrait une folle imprudence; elle s'affichait +avec lui dans les salons, au théâtre, à la Chambree et dans les +ambassades; elle portait son amour sur son visage, sur toute sa +personne, dans les éclairs humides de son regard, dans le sourire +mourant de ses lèvres, dans la palpitation de sa poitrine, dans la +mollesse de ses hanches, dans toute sa beauté avivée, irritée, éperdue. +Bientôt le pays tout entier sut leur liaison; les cours étrangères en +étaient informées; seuls le président de la république et le mari +d'Éveline l'ignoraient encore. Le président l'apprit à la campagne par +un rapport de police égaré, on ne sait comment, dans sa valise. + +Hippolyte Cérès, sans être ni très délicat ni très perspicace, +s'apercevait bien que quelque chose était changé dans son ménage: +Éveline, qui naguère encore s'intéressait à ses affaires et lui montrait +sinon de la tendresse, du moins une bonne amitié, désormais ne lui +laissait voir que de l'indifférence et du dégoût. Elle avait toujours eu +des périodes d'absence, fait des visites prolongées à l'oeuvre de +Sainte-Orberose; maintenant, sortie dès le matin et toute la journée +dehors, elle se mettait à table à neuf heures du soir avec un visage de +somnambule. Son mari trouvait cela ridicule; pourtant il n'aurait peut- +être jamais su; une ignorance profonde des femmes, une épaisse confiance +dans son mérite et dans sa fortune lui auraient peut-être toujours +dérobé la vérité, si les deux amants ne l'eussent, pour ainsi dire, +forcé à la découvrir. + +Quand Paul Visire allait chez Éveline et l'y trouvait seule, ils +disaient en s'embrassant: «Pas ici! pas ici!» et aussitôt ils +affectaient l'un vis-à-vis de l'autre une extrême réserve. C'était leur +règle inviolable. Or, un jour, Paul Visire se rendit chez son collègue +Cérès, à qui il avait donné rendez-vous; ce fut Éveline qui le reçut: le +ministre des postes était retenu dans «le sein» d'une commission. + +--Pas ici! se dirent en souriant les amants. + +Ils se le dirent la bouche sur la bouche, dans des embrassements, des +enlacements et des agenouillements. Ils se le disaient encore quand +Hippolyte Cérès entra dans le salon. + +Paul Visire retrouva sa présence d'esprit; il déclara à madame Cérès +qu'il renonçait à lui retirer la poussière qu'elle avait dans l'oeil. +Par cette attitude il ne donnait pas le change au mari, mais il sauvait +sa sortie. + +Hippolyte Cérès s'effondra. La conduite d'Éveline lui paraissait +incompréhensible; il lui en demandait les raisons. + +--Pourquoi? pourquoi? répétait-il sans cesse, pourquoi? + +Elle nia tout, non pour le convaincre, car il les avait vus, mais par +commodité et bon goût et pour éviter les explications pénibles. + +Hippolyte Cérès souffrait toutes les tortures de la jalousie. Il se +l'avouait à lui-même; il se disait: «Je suis un homme fort; j'ai une +cuirasse; mais la blessure est dessous: elle est au coeur.» + +Et se retournant vers sa femme toute parée de volupté et belle de son +crime, il la contemplait douloureusement et lui disait: + +--Tu n'aurais pas dû avec celui-là. + +Et il avait raison. Éveline n'aurait pas dû aimer dans le gouvernement. + +Il souffrait tant qu'il prit son revolver en criant: «Je vais le tuer!» +Mais il songea qu'un ministre des postes et télégraphes ne peut pas tuer +le président du conseil, et il remit son revolver dans le tiroir de sa +table de nuit. + +Les semaines se passaient sans calmer ses souffrances. Chaque matin, il +bouclait sur sa blessure sa cuirasse d'homme fort et cherchait dans le +travail et les honneurs la paix qui le fuyait. Il inaugurait tous les +dimanches des bustes, des statues, des fontaines, des puits artésiens, +des hôpitaux, des dispensaires, des voies ferrées, des canaux, des +halles, des égouts, des arcs de triomphe, des marchés et des abattoirs, +et prononçait des discours frémissants. Son activité brûlante dévorait +les dossiers; il changea en huit jours quatorze fois la couleur des +timbres-poste. Cependant il lui poussait des rages de douleur et de +fureur qui le rendaient fou; durant des jours entiers sa raison +l'abandonnait. S'il avait tenu un emploi dans une administration privée +on s'en serait tout de suite aperçu; mais il est beaucoup plus difficile +de reconnaître la démence ou le délire dans l'administration des +affaires de l'État. À ce moment, les employés du gouvernement formaient +des associations et des fédérations, au milieu d'une effervescence dont +s'effrayaient le parlement et l'opinion; les facteurs se signalaient +entre tous par leur ardeur syndicaliste. + +Hippolyte Cérès fit connaître par voie de circulaire que leur action +était strictement légale. Le lendemain, il lança une seconde circulaire, +qui interdisait comme illégale toute association des employés de l'État. +Il révoqua cent quatre-vingts facteurs, les réintégra, leur infligea un +blâme et leur donna des gratifications. Au conseil des ministres il +était toujours sur le point d'éclater; c'était à peine si la présence du +chef de l'État le contenait dans les bornes des bienséances, et comme il +n'osait pas sauter à la gorge de son rival, il accablait d'invectives, +pour se soulager, le chef respecté de l'armée, le général Débonnaire, +qui ne les entendait pas, étant sourd et occupé à composer des vers pour +madame la baronne de Bildermann. Hippolyte Cérès s'opposait +indistinctement à tout ce que proposait M. le président du conseil. +Enfin il était insensé. Une seule faculté échappait au désastre de son +esprit: il lui restait le sens parlementaire, le tact des majorités, la +connaissance approfondie des groupes, la sûreté des pointages. + + + + +CHAPITRE VIII + + +NOUVELLES CONSÉQUENCES + +La session s'achevait dans le calme, et le ministère ne découvrait, sur +les bancs de la majorité, nul signe funeste. On voyait cependant par +certains articles des grands journaux modérés que les exigences des +financiers juifs et chrétiens croissaient tous les jours, que le +patriotisme des banques réclamait une expédition civilisatrice en +Nigritie et que le trust de l'acier, plein d'ardeur à protéger nos côtes +et à défendre nos colonies, demandait avec frénésie des cuirassés et des +cuirassés encore. Des bruits de guerre couraient: de tels bruits +s'élevaient tous les ans avec la régularité des vents alisés; les gens +sérieux n'y prêtaient pas l'oreille et le gouvernement pouvait les +laisser tomber d'eux-mêmes à moins qu'ils ne vinssent à grossir et à +s'étendre; car alors le pays se serait alarmé. Les financiers ne +voulaient que des guerres coloniales; le peuple ne voulait pas de +guerres du tout; il aimait que le gouvernement montrât de la fierté et +même de l'arrogance; mais au moindre soupçon qu'un conflit européen se +préparait, sa violente émotion aurait vite gagné la Chambre. Paul Visire +n'était point inquiet, la situation européenne, à son avis, n'offrait +rien que de rassurant. Il était seulement agacé du silence maniaque de +son ministre des affaires étrangères. Ce gnôme arrivait au conseil avec +un portefeuille plus gros que lui, bourré de dossiers, ne disait rien, +refusait de répondre à toutes les questions, même à celles que lui +posait le respecté président de la république et, fatigué d'un travail +opiniâtre, prenait, dans son fauteuil, quelques instants de sommeil et +l'on ne voyait plus que sa petite houppe noire au-dessus du tapis vert. + +Cependant Hippolyte Cérès redevenait un homme fort; il faisait en +compagnie de son collègue Lapersonne des noces fréquentes avec des +filles de théâtre; on les voyait tous deux entrer, de nuit, dans des +cabarets à la mode, au milieu de femmes encapuchonnées, qu'ils +dominaient de leur haute taille et de leurs chapeaux neufs, et on les +compta bientôt parmi les figures les plus sympathiques du boulevard. Ils +s'amusaient; mais ils souffraient. Fortuné Lapersonne avait aussi sa +blessure sous sa cuirasse; sa femme, une jeune modiste qu'il avait +enlevée à un marquis, était allée vivre avec un chauffeur. Il l'aimait +encore; il ne se consolait pas de l'avoir perdue et, bien souvent, dans +un cabinet particulier, au milieu des filles qui riaient en suçant des +écrevisses, les deux ministres, échangeant un regard plein de leurs +douleurs, essuyaient une larme. + +Hippolyte Cérès, bien que frappé au coeur, ne se laissait point abattre. +Il fit serment de se venger. + +Madame Paul Visire, que sa déplorable santé retenait chez ses parents, +au fond d'une sombre province, reçut une lettre anonyme, spécifiant que +M. Paul Visire, qui s'était marié sans un sou, mangeait avec une femme +mariée, E... C... (cherchez!) sa dot, à elle madame Paul, donnait à +cette femme des autos de trente mille francs, des colliers de perles de +quatre-vingt mille et courait à la ruine, au déshonneur et à +l'anéantissement. Madame Paul Visire lut, tomba d'une attaque de nerfs +et tendit la lettre à son père. + +--Je vais lui frotter les oreilles, à ton mari, dit M. Blampignon; c'est +un galopin qui, si l'on n'y prend garde, te mettra sur la paille. Il a +beau être président du Conseil, il ne me fait pas peur. + +Au sortir du train M. Blampignon se présenta au ministère de l'intérieur +et fut reçu tout de suite. Il entra furieux dans le cabinet du +président. + +--J'ai à vous parler, monsieur! + +Et il brandit la lettre anonyme. + +Paul Visire l'accueillit tout souriant. + +--Vous êtes le bienvenu, mon cher père. J'allais vous écrire.... Oui, +pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Légion +d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin. + +M. Blampignon remercia profondément son gendre et jeta au feu la lettre +anonyme. + +Rentré dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irritée et +languissante. + +--Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voilà! tu ne sais +pas le prendre. + +Vers ce temps, Hippolyte Cérès apprit par un petit journal de scandales +(c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les +affaires d'État) que le président du Conseil dînait tous les soirs chez +mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait +l'avoir vivement frappé. Dès lors Cérès se faisait une sombre joie +d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs très en retard, pour +dîner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la sérénité du +plaisir accompli. + +Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle +les lisait à table, devant lui et demeurait alanguie et souriante. + +Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces +avertissements trop vagues et que, pour l'inquiéter, il fallait lui +donner des précisions, la mettre en état de vérifier par elle-même +l'infidélité et la trahison. Il avait au ministère des agents très sûrs, +chargés de recherches secrètes intéressant la défense nationale et qui +précisément surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et +ennemie entretenait jusque dans les postes et télégraphes de la +république. M. Cérès leur donna l'ordre de suspendre leurs +investigations et de s'enquérir où, quand et comment M. le ministre de +l'intérieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent +fidèlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient +plusieurs fois surpris M. le président du Conseil avec une femme, mais +que ce n'était pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Cérès ne leur en +demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de +Lysiane n'étaient qu'un alibi imaginé par Paul Visire lui-même, à la +satisfaction d'Éveline, importunée de sa gloire et qui soupirait après +l'ombre et le mystère. + +Ils n'étaient pas filés seulement par les agents du ministère des +postes; ils l'étaient aussi par ceux du préfet de police et par ceux +mêmes du ministère de l'intérieur qui se disputaient le soin de les +protéger; ils l'étaient encore par ceux de plusieurs agences royalistes, +impérialistes et cléricales, par ceux de huit ou dix officines de +chantage, par quelques policiers amateurs, par une multitude de +reporters et par une foule de photographes qui, partout où ils +abritaient leurs amours errantes, grands hôtels, petits hôtels, maisons +de ville, maisons de campagne, appartements privés, châteaux, musées, +palais, bouges, apparaissaient à leur venue, et les guettaient dans la +rue, dans les maisons environnantes, dans les arbres, sur les murs, dans +les escaliers, sur les paliers, sur les toits, dans les appartements +contigus, dans les cheminées. Le ministre et son amie voyaient avec +effroi tout autour de la chambre à coucher les vrilles percer les portes +et les volets, les violons faire des trous dans les murs. On avait +obtenu, faute de mieux, un cliché de madame Cérès en chemise, boutonnant +ses bottines. + +Paul Visire, impatienté, irrité, perdait par moments sa belle humeur et +sa bonne grâce; il arrivait furieux au Conseil et couvrait d'invectives, +lui aussi, le général Débonnaire, si brave au feu, mais qui laissait +l'indiscipline s'établir dans les armées, et il accablait de sarcasmes, +lui aussi, le vénérable amiral Vivier des Murènes, dont les navires +coulaient à pic sans cause apparente. + +Fortuné Lapersonne l'écoutait, narquois, les yeux tout ronds, et +grommelait entre ses dents: + +--Il ne lui suffit pas de prendre à Hippolyte Cérès sa femme; il lui +prend aussi ses tics. + +Ces algarades, connues par les indiscrétions des ministres et par les +plaintes des deux vieux chefs, qui annonçaient qu'ils foutraient leur +portefeuille au nez de ce coco-là et qui n'en faisaient rien, loin de +nuire à l'heureux chef du cabinet, produisirent le meilleur effet sur le +parlement et l'opinion qui y voyaient les marques d'une vive sollicitude +pour l'armée et la marine nationales. Le président du Conseil recueillit +l'approbation générale. Aux félicitations des groupes et des +personnages notables, il répondait avec une ferme simplicité: + +--Ce sont mes principes! + +Et il fit mettre en prison sept ou huit socialistes. + +La session close, Paul Visire, très fatigué, alla prendre les eaux. +Hippolyte Cérès refusa de quitter son ministère où s'agitait +tumultueusement le syndicat des demoiselles téléphonistes. Il les frappa +avec une violence inouie car il était devenu misogyne. Le dimanche, il +allait dans la banlieue pêcher à la ligne avec son collègue Lapersonne, +coiffé du chapeau de haute forme qu'il ne quittait plus depuis qu'il +était ministre. Et tous deux, oubliant le poisson, se plaignaient de +l'inconstance des femmes et mêlaient leurs douleurs. + +Hippolyte aimait toujours Éveline et souffrait toujours. Cependant +l'espoir s'était glissé dans son coeur. Il la tenait séparée de son +amant et, pensant la pouvoir reprendre, il y dirigea tous ses efforts, y +déploya toute son habileté, se montra sincère, prévenant, affectueux, +dévoué, discret même; son coeur lui enseignait toutes les délicatesses. +Il disait à l'infidèle des choses charmantes et des choses touchantes +et, pour l'attendrir, lui avouait tout ce qu'il avait souffert. + +Croisant sur son ventre la ceinture de son pantalon: + +--Vois, lui disait-il, j'ai maigri. + +Il lui promettait tout ce qu'il pensait qui pût flatter une femme, des +parties de campagne, des chapeaux, des bijoux. + +Parfois il croyait l'avoir apitoyée. Elle ne lui montrait plus un visage +insolemment heureux; séparée de Paul, sa tristesse avait un air de +douceur; mais dès qu'il faisait un geste pour la reconquérir, elle se +refusait, farouche et sombre, ceinte de sa faute comme d'une ceinture +d'or. + +Il ne se lassait pas, se faisait humble, suppliant, déplorable. + +Un jour il alla trouver Lapersonne, et lui dit, les larmes aux yeux: + +--Parle-lui, toi! + +Lapersonne s'excusa, ne croyant pas son intervention efficace, mais il +donna des conseils à son ami. + +--Fais-lui croire que tu la dédaignes, que tu en aimes une autre, et +elle te reviendra. + +Hippolyte, essayant de ce moyen, fit mettre dans les journaux qu'on le +rencontrait à toute heure chez mademoiselle Guinaud de l'Opéra. Il +rentrait tard, ou ne rentrait pas; affectait, devant Éveline, les +apparences d'une joie intérieure impossible à contenir; pendant le +dîner, il tirait de sa poche une lettre parfumée qu'il feignait de lire +avec délices et ses lèvres semblaient baiser, dans un songe, des lèvres +invisibles. Rien ne fit. Éveline ne s'apercevait même pas de ce manège. +Insensible à tout ce qui l'entourait, elle ne sortait de sa léthargie +que pour demander quelques louis à son mari; et, s'il ne les lui donnait +pas, elle lui jetait un regard de dégoût, prête à lui reprocher la honte +dont elle l'accablait devant le monde entier. Depuis qu'elle aimait, +elle dépensait beaucoup pour sa toilette; il lui fallait de l'argent et +elle n'avait que son mari pour lui en procurer: elle était fidèle. + +Il perdit patience, devint enragé, la menaça de son revolver. Il dit un +jour devant elle à madame Clarence: + +--Je vous fais compliment, madame; vous avez élevé votre fille comme une +grue. + +--Emmène-moi, maman, s'écria Éveline. Je veux divorcer! + +Il l'aimait plus ardemment que jamais. + +Dans sa jalouse rage, la soupçonnant, non sans vraisemblance, d'envoyer +et de recevoir des lettres, il jura de les intercepter, rétablit le +cabinet noir, jeta le trouble dans les correspondances privées, arrêta +les ordres de Bourse, fit manquer les rendez-vous d'amour, provoqua des +ruines, traversa des passions, causa des suicides. La presse +indépendante recueillit les plaintes du public, et les soutint de toute +son indignation. Pour justifier ces mesures arbitraires les journaux +ministériels parlèrent à mots couverts de complot, de danger public et +firent croire à une conspiration monarchique. Des feuilles moins bien +informées donnèrent des renseignements plus précis, annoncèrent la +saisie de cinquante mille fusils et le débarquement du prince Crucho. +L'émotion grandissait dans le pays; les organes républicains demandaient +la convocation immédiate des Chambres. Paul Visire revint à Paris, +rappela ses collègues, tint un important conseil de cabinet et fit +savoir par ses agences qu'un complot avait été effectivement ourdi +contre la représentation nationale, que le président du conseil en +tenait les fils et qu'une information judiciaire était ouverte. + +Il ordonna immédiatement l'arrestation de trente socialistes, et tandis +que le pays entier l'acclamait comme un sauveur, déjouant la +surveillance de ses six cents agents, il conduisait furtivement Éveline +dans un petit hôtel, près de la gare du Nord, où ils restèrent jusqu'à +la nuit. Après leur départ, la fille de l'hôtel, en changeant les draps +du lit, vit sept petites croix tracées avec une épingle à cheveux, près +du chevet, sur le mur de l'alcôve. + +C'est tout ce qu'Hippolyte Cérès obtint pour prix de ses efforts. + + + + +CHAPITRE IX + + +LES DERNIERES CONSÉQUENCES + +La jalousie est une vertu des démocraties qui les garantit des tyrans. +Les députés commençaient à envier la clé d'or du président du conseil. +Il y avait un an que sa domination sur la belle madame Cérès était +connue de tout l'univers; la province, où les nouvelles et les modes ne +parviennent qu'après une complète révolution de la terre autour du +soleil, apprenait enfin les amours illégitimes du cabinet. La province +garde des moeurs austères; les femmes y sont plus vertueuses que dans la +capitale. On en allègue diverses raisons: l'éducation, l'exemple, la +simplicité de la vie. Le professeur Haddock prétend que leur vertu tient +uniquement à leur chaussure dont le talon est bas. «Une femme, dit-il +dans un savant article de la _Revue anthropologique_, une femme ne +produit sur un homme civilisé une sensation nettement érotique qu'autant +que son pied fait avec le sol un angle de vingt-cinq degrés. S'il en +fait un de trente-cinq degrés, l'impression érotique qui se dégage du +sujet devient aiguë. En effet, de la position des pieds sur le sol +dépend, dans la station droite, la situation respective des différentes +parties du corps et notamment du bassin, ainsi que les relations +réciproques et le jeu des reins et des masses musculaires qui garnissent +postérieurement et supérieurement la cuisse. Or, comme tout homme +civilisé est atteint de perversion génésique et n'attache une idée de +volupté qu'aux formes féminines (tout au moins dans la station droite) +disposées dans les conditions de volume et d'équilibre commandées par +l'inclinaison du pied que nous venons de déterminer, il en résulte que +les dames de province, ayant des talons bas, sont peu convoitées (du +moins dans la station droite) et gardent facilement leur vertu.» Ces +conclusions ne furent pas généralement adoptées. On objecta que, dans la +capitale même, sous l'influence des modes anglaises et américaines, +l'usage des talons bas s'introduisit sans produire les effets signalés +par le savant professeur; qu'au reste, la différence qu'on prétend +établir entre les moeurs de la métropole et celles de la province est, +peut-être, illusoire et que, si elle existe, elle est due apparemment à +ce que les grandes villes offrent à l'amour des avantages et des +facilités que les petites n'ont pas. Quoi qu'il en soit, la province +commença à murmurer contre le président du conseil et à crier au +scandale. Ce n'était pas encore un danger, mais ce pouvait en devenir +un. + +Pour le moment, le péril n'était nulle part et il était partout. La +majorité restait ferme, mais les leaders devenaient exigeants et +moroses. Peut-être Hippolyte Cérès n'eût-il jamais sacrifié ses intérêts +à sa vengeance. Mais, jugeant qu'il pouvait désormais, sans compromettre +sa propre fortune, contrarier secrètement celle de Paul Visire, il +s'étudiait à créer, avec art et mesure, des difficultés et des périls au +chef du gouvernement. Très loin d'égaler son rival par le talent, le +savoir et l'autorité, il le surpassait de beaucoup en habileté dans les +manoeuvres de couloirs. Les plus fins parlementaires attribuaient à son +abstention les récentes défaillances de la majorité. Dans les +commissions, faussement imprudent, il accueillait sans défaveur des +demandes de crédits auxquelles il savait que le président du conseil ne +saurait souscrire. Un jour, sa maladresse calculée souleva un brusque et +violent conflit entre le ministre de l'intérieur et le rapporteur du +budget de ce département. Alors Cérès s'arrêta effrayé. C'eut été +dangereux pour lui de renverser trop tôt le ministère. Sa haine +ingénieuse trouva une issue par des voies détournées. Paul Visire avait +une cousine pauvre et galante qui portait son nom. Cérès, se rappelant à +propos cette demoiselle Céline Visire, la lança dans la grande vie, lui +ménagea des liaisons avec des hommes et des femmes étranges et lui +procura des engagements dans des cafés-concerts. Bientôt, à son +instigation, elle joua en des Eldorados des pantomimes unisexuelles, +sous les huées. Une nuit d'été, elle exécuta, sur une scène des Champs- +Élysées, devant une foule en tumulte, des danses obscènes, aux sons +d'une musique enragée qu'on entendait jusque dans les jardins où le +président de la république donnait une fête à des rois. Le nom de +Visire, associé à ces scandales, couvrait les murs de la ville, +emplissait les journaux, volait sur des feuilles à vignettes libertines +par les cafés et les bals, éclatait sur les boulevards en lettres de +feu. + +Personne ne rendit le président du conseil responsable de l'indignité de +sa parente; mais on prenait mauvaise idée de sa famille et le prestige +de l'homme d'État s'en trouva diminué. + +Il eut presque aussitôt une alerte assez vive. Un jour à la Chambre, sur +une simple question, le ministre de l'instruction publique et des +cultes, Labillette, souffrant du foie et que les prétentions et les +intrigues du clergé commençaient à exaspérer, menaça de fermer la +chapelle de Sainte-Orberose et parla sans respect de la vierge +nationale. La droite se dressa tout entière indignée; la gauche parut +soutenir à contre-coeur le ministre téméraire. Les chefs de la majorité +ne se souciaient pas d'attaquer un culte populaire qui rapportait trente +millions par an au pays: le plus modéré des hommes de la droite, M. +Bigourd, transforma la question en interpellation et mit le cabinet en +péril. Heureusement le ministre des travaux public, Fortuné Lapersonne, +toujours conscient des obligations du pouvoir, sut réparer, en l'absence +du president du conseil, la maladresse et l'inconvenance de son collègue +des cultes. Il monta à la tribune pour y témoigner des respects du +gouvernement à l'endroit de la céleste patronne du pays, consolatrice de +tant de maux que la science s'avoue impuissante à soulager. + +Quand Paul Visire, enfin arraché des bras d'Éveline, parut à la Chambre, +le ministère était sauvé; mais le président du conseil se vit obligé +d'accorder à l'opinion des classes dirigeantes d'importantes +satisfactions; il proposa au parlement la mise en chantier de six +cuirassés et reconquit ainsi les sympathies de l'acier; il assura de +nouveau que la rente ne serait pas imposée et fit arrêter dix-huit +socialistes. + +Il devait bientôt se trouver aux prises avec des difficultés plus +redoutables. Le chancelier de l'empire voisin, dans un discours sur les +relations extérieures de son souverain, glissa, au milieu d'aperçus +ingénieux et de vues profondes, une allusion maligne aux passions +amoureuses dont s'inspirait la politique d'un grand pays. Cette pointe, +accueillie par les sourires du parlement impérial, ne pouvait qu'irriter +une république ombrageuse. Elle y éveilla la susceptibilité nationale +qui s'en prit au ministre amoureux; les députés saisirent un prétexte +frivole pour témoigner leur mécontentement. Sur un incident ridicule: +une sous-préfète venue danser au Moulin-Rouge, la Chambre obligea le +ministère à engager sa responsabilité et il s'en fallut de quelques voix +seulement qu'il ne tombàt. De l'aveu général, Paul Visire n'avait jamais +été si faible, si mou, si terne, que dans cette déplorable séance. + +Il comprit qu'il ne pouvait se maintenir que par un coup de grande +politique et décida l'expédition de Nigritie, réclamée par la haute +finance, la haute industrie et qui assurait des concessions de forêts +immenses à des sociétés de capitalistes, un emprunt de huit milliards +aux établissements de crédit, des grades et des décorations aux +officiers de terre et de mer. Un prétexte s'offrit: une injure à venger, +une créance à recouvrer. Six cuirassés, quatorze croiseurs et dix-huit +transports pénétrèrent dans l'embouchure du fleuve des Hippopotames; six +cents pirogues s'opposèrent en vain au débarquement des troupes. Les +canons de l'amiral Vivier des Murènes produisirent un effet foudroyant +sur les noirs qui répondirent par des volées de flèches et, malgré leur +courage fanatique, furent complètement défaits. Échauffé par les +journaux aux gages des financiers, l'enthousiasme populaire éclata. +Quelques socialistes seuls protesterent contre une entreprise barbare, +équivoque et dangereuse; ils furent immédiatement arrêtés. + +À cette heure où le ministère, soutenu par la richesse et cher +maintenant aux simples, semblait inébranlable, Hippolyte Cérès, éclairé +par la haine, voyait seul le danger, et, contemplant son rival avec une +joie sombre, murmurait entre ses dents: «Il est foutu, le forban!» + +Tandis que le pays s'enivrait de gloire et d'affaires, l'empire voisin +protestait contre l'occupation de la Nigritie par une puissance +européenne et ces protestations, se succédant à des intervalles de plus +en plus courts, devenaient de plus en plus vives. Les journaux de la +république affairée dissimulaient toutes les causes d'inquiétude; mais +Hippolyte Cérès écoutait grossir la menace et, résolu enfin à tout +risquer pour perdre son ennemi, même le sort du ministère, travaillait +dans l'ombre. Il fit écrire par des hommes à sa dévotion et insérer dans +plusieurs journaux officieux des articles qui, semblant exprimer la +pensée même de Paul Visire, prêtaient au chef du gouvernement des +intentions belliqueuses. + +En même temps qu'ils éveillaient un écho terrible à l'étranger, ces +articles alarmaient l'opinion chez un peuple qui aimait les soldats mais +n'aimait pas la guerre. Interpellé sur la politique extérieure du +gouvernement, Paul Visire fit une déclaration rassurante, promit de +maintenir une paix compatible avec la dignité d'une grande nation; le +ministre des affaires étrangères, Crombile, lut une déclararation tout à +fait inintelligible puisqu'elle était rédigée en langage diplomatique; +le ministère obtint une forte majorité. + +Mais les bruits de guerre ne cessèrent pas et, pour éviter une nouvelle +et dangereuse interpellation, le président du conseil distribua entre +les députés quatre-vingt mille hectares de forêts en Nigritie et fit +arrêter quatorze socialistes. Hippolyte Cérès allait dans les couloirs, +très sombre, et confiait aux députés de son groupe qu il s'efforçait de +faire prévaloir au conseil une politique pacifique et qu'il espérait +encore y réussir. + +De jour en jour, les rumeurs sinistres grossissaient, pénétraient dans +le public, y semaient le malaise et l'inquiétude. Paul Visire lui-même +commençait à prendre peur. Ce qui le troublait, c'était le silence et +l'absence du ministre des affaires étrangères. Crombile maintenant ne +venait plus au conseil; levé à cinq heures du matin, il travaillait dix- +huit heures à son bureau et tombait épuisé dans sa corbeille où les +huissiers le ramassaient avec les papiers qu'ils allaient vendre aux +attachés militaires de l'empire voisin. + +Le général Débonnaire croyait qu'une entrée en campagne était imminente; +il s'y préparait. Loin de craindre la guerre, il l'appelait de ses voeux +et confiait ses généreuses espérances à la baronne de Bildermann, qui en +avertissait la nation voisine qui, sur son avis, procédait à une +mobilisation rapide. + +Le ministre des finances, sans le vouloir, précipita les événements. En +ce moment il jouait à la baisse: pour déterminer une panique, il fit +courir à la Bourse le bruit que la guerre était désormais inévitable. +L'empereur voisin, trompé par cette manoeuvre et s'attendant à voir son +territoire envahi, mobilisa ses troupes en toute hâte. La Chambre +épouvantée renversa le ministère Visire à une énorme majorité (814 voix +contre 7 et 28 abstentions). Il était trop tard; le jour même de cette +chute, la nation voisine et ennemie rappelait son ambassadeur et jetait +huit millions d'hommes dans la patrie de madame Cérès; la guerre devint +universelle et le monde entier fut noyé dans des flots de sang. + + + + +APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE + + +Un demi-siècle après les événements que nous venons de raconter, madame +Cérès mourut entourée de respect et de vénération, en la soixante-dix- +neuvième année de son âge et depuis longtemps veuve de l'homme d'État +dont elle portait dignement le nom. Ses obsèques modestes et recueillies +furent suivies par les orphelins de la paroisse et les soeurs de la +Sacrée Mansuétude. + +La défunte laissait tous ses biens à l'oeuvre de Sainte-Orberose. + +--Hélas! soupira M. Monnoyer, chanoine de Saint-Maël, en recevant ce +legs pieux, il était grand temps qu'une généreuse fondatrice subvînt à +nos nécessités. Les riches et les pauvres, les savants et les ignorants +se détournent de nous. Et, lorsque nous nous efforçons de ramener les +âmes égarées, menaces, promesses, douceur, violence, rien ne nous +réussit plus. Le clergé de Pingouinie gémit dans la désolation; nos +curés de campagne, réduits pour vivre à exercer les plus vils métiers, +traînent la savate et mangent des rogatons. Dans nos églises en ruines +la pluie du ciel tombe sur les fidèles et l'on entend durant les saints +offices les pierres des voûtes choir. Le clocher de la cathédrale penche +et va s'écrouler. Sainte Orberose est oubliée des Pingouins, son culte +aboli, son sanctuaire déserté. Sur sa châsse, dépouillée de son or et de +ses pierreries, l'araignée tisse silencieusement sa toile. + +Oyant ces lamentations, Pierre Mille qui, à l'âge de quatre-vingt-dix- +huit ans, n'avait rien perdu de sa puissance intellectuelle et morale, +demanda au chanoine s'il ne pensait pas que sainte Orberose sortît un +jour de cet injurieux oubli. + +--Je n'ose l'espérer, soupira M. Monnoyer. + +--C'est dommage! répliqua Pierre Mille. Orberose est une charmante +figure; sa légende a de la grâce. J'ai découvert, l'autre jour, par +grand hasard, un de ses plus jolis miracles, le miracle de Jean Violle. +Vous plairaît-il l'entendre, monsieur Monnoyer? + +--Je l'entendrai volontiers, monsieur Mille. + +--Le voici donc tel que je l'ai trouvé dans un manuscrit du xive siècle: + +»Cécile, femme de Nicolas Gaubert, orfèvre sur le Pont-au-Change, après +avoir mené durant de longues années une vie honnête et chaste, et déjà +sur le retour, s'éprit de Jean Violle, le petit page de madame la +comtesse de Maubec, qui habitait l'hôtel du Paon sur la Grève. Il +n'avait pas encore dix-huit ans, sa taille et sa figure étaient très +mignonnes. Ne pouvant vaincre son amour, Cécile résolut de le +satisfaire. Elle attira le page dans sa maison, lui fit toutes sortes de +caresses, lui donna des friandises et finalement en fit à son plaisir +avec lui. + +»Or, un jour qu'ils étaient couchés tous deux ensemble dans le lit de +l'orfèvre, maître Nicolas rentra au logis plus tôt qu'on ne l'attendait. +Il trouva le verrou tiré et entendit au travers de la porte, sa femme +qui soupirait: «Mon coeur! mon »ange! mon rat!» La soupçonnant alors de +s'être enfermée avec un galant, il frappa de grands coups à l'huis et se +mit à hurler: «Gueuse, paillarde, »ribaude, vaudoise, ouvre que je te +coupe »le nez et les oreilles!» En ce péril, l'épouse de l'orfèvre se +voua à sainte Orberose et lui promit une belle chandelle si elle la +tirait d'affaire, elle et le petit page qui se mourait de peur tout nu +dans la ruelle. + +»La sainte exauça ce voeu. Elle changea immédiatement Jean Violle en +fille. Ce que voyant, Cécile, bien rassurée, se mit à crier à son mari: +«Oh! le vilain brutal, le méchant jaloux! Parlez »doucement si vous +voulez qu'on vous ouvre.» + +Et tout en grondant de la sorte, elle courait à sa garde-robe et en +tirait un vieux chaperon, un corps de baleine et une longue jupe grise +dont elle affublait en grande hâte le page métamorphosé. Puis, quand ce +fut fait: «Catherine, ma »mie, Catherine, mon petit chat, fit-elle tout +»haut, allez ouvrir à votre oncle: il est plus »bête que méchant, et ne +vous fera point de »mal.» Le garçon devenu fille obéit. Maître Nicolas, +entré dans la chambre, y trouva une jeune pucelle qu'il ne connaissait +point et sa bonne femme au lit. «Grand bénêt, lui dit celle-ci, »ne +t'ébahis pas de ce que tu vois. Comme je »venais de me coucher à cause +d'un mal au »ventre, j'ai reçu la visite de Catherine, la fille »à ma +soeur Jeanne de Palaiseau, avec qui nous »étions brouillés depuis quinze +ans. Mon homme, »embrasse notre nièce! elle en vaut la peine.» L'orfèvre +accola Violle, dont la peau lui sembla douce; et dès ce moment il ne +souhaita rien tant que de se tenir un moment seul avec elle, afin de +l'embrasser tout à l'aise. C'est pourquoi, sans tarder, il l'emmena dans +la salle basse, sous prétexte de lui offrir du vin et des cerneaux, et +il ne fut pas plus tôt en bas avec elle qu'il se mit à la caresser très +amoureusement. Le bonhomme ne s'en serait pas tenu là, si sainte +Orberose n'eût inspiré à son honnête femme l'idée de l'aller surprendre. +Elle le trouva qui tenait la fausse nièce sur ses genoux, le traita de +paillard, lui donna des soufflets et l'obligea à lui demander pardon. Le +lendemain, Violle reprit sa première forme.» + +Ayant entendu ce récit, le vénérable chanoine Monnoyer remercia Pierre +Mille de le lui avoir fait, et, prenant la plume, se mit à rédiger les +pronostics des chevaux gagnants aux prochaines courses. Car il tenait +les écritures d'un bookmaker. + +Cependant la Pingouinie se glorifiait de sa richesse. Ceux qui +produisaient les choses nécessaires à la vie en manquaient; chez ceux +qui ne les produisaient pas, elles surabondaient. «Ce sont là, comme le +disait un membre de l'Institut, d'inéluctables fatalités économiques.» +Le grand peuple pingouin n'avait plus ni traditions, ni culture +intellectuelle, ni arts. Les progrès de la civilisation s'y +manifestaient par l'industrie meurtrière, la spéculation infâme, le luxe +hideux. Sa capitale revêtait, comme toutes les grandes villes d'alors, +un caractère cosmopolite et financier: il y régnait une laideur immense +et régulière. Le pays jouissait d'une tranquillité parfaite. C'était +l'apogée. + + + + +LIVRE VIII + +LES TEMPS FUTURS + +L'HISTOIRE SANS FIN + +_Tae Hellasi peniae men aie chote suntrophos esti, +haretae de hepachtos esti, hapo te sophiaes chatergaomenae +chai nomoy ischyroy._ + (_Herodot._, _Hist._, VII, cn.) + +Vous n'aviez donc pas vu que c'étaient des anges. + (_Liber terribilis_) + +Bqsfttfusftpvtusbjuf bmbvupsjufeftspjtfuoftfnqfsfv +stbqsftbxpjsqspdmbnfuspjtgpjttbmjelsufmbgsbodftft +utpvnjtfbeftdpnqbhojftgjobodjfsftrvjcjtqptfouef.sjdif +tiftevqbztfuqbsmfnpzfoevofqsfttfbdifulfejsjhfoumpqj +ojpo. + + VOUFNPJOXFSJEJRVF. + +Nous sommes au commencement d'une chimie +qui s'occupera des changements produits par un +corps contenant une quantité d'énergie concentrée +telle que nous n'en avons pas encore eu de semblable +à notre disposition. + + SIR WILLIAM RAMSAY. + + + +Section 1 + + +On ne trouvait jamais les maisons assez hautes; on les surélevait sans +cesse, et l'on en construisait de trente à quarante étages, où se +superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, sièges de +sociétés; et l'on creusait dans le sol toujours plus profondément des +caves et des tunnels. + +Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante, à la +lumière des phares, qui jetaient leurs feux le jour comme la nuit. Nulle +clarté du ciel ne perçait les fumées des usines dont la ville était +ceinte; mais on voyait parfois le disque rouge d'un soleil sans rayons +glisser dans un firmament noir, sillonné de ponts de fer, d'où tombait +une pluie éternelle de suie et d'escarbilles. C'était la plus +industrielle de toutes les cités du monde et la plus riche. Son +organisation semblait parfaite; il n'y subsistait rien des anciennes +formes aristocratiques ou démocratiques des sociétés; tout y était +subordonné aux intérêts des trusts. Il se forma dans ce milieu ce que +les anthropologistes appellent le type du milliardaire. C'étaient des +hommes à la fois énergiques et frêles, capables d'une grande puissance +de combinaisons mentales, et qui fournissaient un long travail de +bureau, mais dont la sensibilité subissait des troubles héréditaires qui +croissaient avec l'âge. + +Comme tous les vrais aristocrates, comme les patriciens de la Rome +républicaine, comme les lords de la vieille Angleterre, ces hommes +puissants affectaient une grande sévérité de moeurs. + +On vit les ascètes de la richesse: dans les assemblées des trusts +apparaissaient des faces glabres, des joues creuses, des yeux cayes, des +fronts plissés. Le corps plus sec, le teint plus jaune, les lèvres plus +arides, le regard plus enflammé que les vieux moines espagnols, les +milliardaires se livraient avec une inextinguible ardeur aux austérités +de la banque et de l'industrie. Plusieurs, se refusant toute joie, tout +plaisir, tout repos, consumaient leur vie misérable dans une chambre +sans air ni jour, meublée seulement d'appareils électriques, y soupaient +d'oeufs et de lait, y dormaient sur un lit de sangles. Sans autre +occupation que de pousser du doigt un bouton de nickel, ces mystiques, +amassant des richesses dont ils ne voyaient pas même les signes, +acquéraient la vaine possibilité d'assouvir des désirs qu'ils +n'éprouveraient jamais. + +Le culte de la richesse eut ses martyrs. L'un de ces milliardaires, le +fameux Samuel Box, aima mieux mourir que de céder la moindre parcelle de +son bien. Un de ses ouvriers, victime d'un accident de travail, se +voyant refuser toute indemnité, fit valoir ses droits devant les +tribunaux, mais rebuté par d'insurmontables difficultés de procédure, +tombé dans une cruelle indigence, réduit au désespoir, il parvint, à +force de ruse et d'audace, à tenir son patron sous son revolver, +menaçant de lui brûler la cervelle s'il ne le secourait point: Samuel +Box ne donna rien et se laissa tuer pour le principe. + +L'exemple est suivi quand il vient de haut. Ceux qui possédaient peu de +capitaux (et c'était naturellement le plus grand nombre), affectaient +les idées et les moeurs des milliardaires pour être confondus avec eux. +Toutes les passions qui nuisent à l'accroissement ou à la conservation +des biens passaient pour déshonorantes; on ne pardonnait ni la mollesse, +ni la paresse, ni le goût des recherches désintéressées, ni l'amour des +arts, ni surtout la prodigalité; la pitié était condamnée comme une +faiblesse dangereuse. Tandis que toute inclination à la volupté +soulevait la réprobation publique, on excusait au contraire la violence +d'un appétit brutalement assouvi: la violence en effet semblait moins +nuisible aux moeurs, comme manifestant une des formes de l'énergie +sociale. L'État reposait fermement sur deux grandes vertus publiques: le +respect pour le riche et le mépris du pauvre. Les âmes faibles que +troublait encore la souffrance humaine n'avaient d'autre ressource que +de se réfugier dans une hypocrisie qu'on ne pouvait blâmer puisqu'elle +contribuait au maintien de l'ordre et à la solidité des institutions. + +Ainsi, parmi les riches, tons étaient dévoués à la société ou le +paraissaient; tous donnaient l'exemple, s'ils ne le suivaient pas tous. +Certains sentaient cruellement la rigueur de leur état; mais ils le +soutenaient par orgueil ou par devoir. Quelques-uns tentaient d'y +échapper un moment en secret et par subterfuge. L'un d'eux, Édouard +Martin, président du trust des fers, s'habillait parfois en pauvre, +allait mendier son pain et se faisait rudoyer par les passants. Un jour +qu'il tendait la main sur un pont il se prit de querelle avec un vrai +mendiant et, saisi d'une fureur envieuse, l'étrangla. + +Comme ils employaient toute leur intelligence dans les affaires, ils ne +recherchaient pas les plaisirs de l'esprit. Le théâtre, qui avait été +jadis très florissant chez eux, se réduisait maintenant à la pantomime +et aux danses comiques. Les pièces à femmes étaient elles-mêmes +abandonnées; le goût s'était perdu des jolies formes et des toilettes +brillantes; on y préférait les culbutes des clowns et la musique des +nègres et l'on ne s'enthousiasmait plus qu'à voir défiler sur la scène +des diamants au cou des figurantes et des barres d'or portées en +triomphe. + +Les dames de la richesse étaient assujetties autant que les hommes à une +vie respectable. Selon une tendance commune à toutes les civilisations, +le sentiment public les érigeait en symboles; elles devaient représenter +par leur faste austère à la fois la grandeur de la fortune et son +intangibilité. On avait réformé les vieilles habitudes de galanterie; +mais aux amants mondains d'autrefois succédaient sourdement de robustes +masseurs ou quelque valet de chambre. Toutefois les scandales étaient +rares: un voyage à l'étranger les dissimulait presque tous et les +princesses des trusts restaient l'objet de la considération générale. + +Les riches ne formaient qu'une petite minorité, mais leurs +collaborateurs, qui se composaient de tout le peuple, leur étaient +entièrement acquis ou soumis entièrement. Ils formaient deux classes, +celle des employés de commerce et de banque et celle des ouvriers des +usines. Les premiers fournissaient un travail énorme et recevaient de +gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient à fonder des +établissements; l'augmentation constante de la richesse publique et la +mobilité des fortunes privées autorisaient toutes les espérances chez +les plus intelligents ou les plus audacieux. Sans doute on aurait pu +découvrir dans la foule immense des employés, ingénieurs ou comptables, +un certain nombre de mécontents et d'irrités; mais cette société si +puissante avait imprimé jusque dans les esprits de ses adversaires sa +forte discipline. Les anarchistes eux-mêmes s'y montraient laborieux et +réguliers. + +Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs de +la ville, leur déchéance physique et morale était profonde; ils +réalisaient le type du pauvre établi par l'anthropologie. Bien que chez +eux le développement de certains muscles, dû à la nature particulière de +leur activité, pût tromper sur leurs forces, ils présentaient les signes +certains d'une débilité morbide. La taille basse, la tête petite, la +poitrine étroite, ils se distinguaient encore des classes aisées par une +multitude d'anomalies physiologiques et notamment par l'asymétrie +fréquente de la tête ou des membres. Et ils étaient destinés à une +dégénérescence graduelle et continue, car des plus robustes d'entre eux +l'État faisait des soldats, dont la santé ne résistait pas longtemps aux +filles et aux cabaretiers postés autour des casernes. Les prolétaires se +montraient de plus en plus débiles d'esprit. L'affaiblissement continu +de leurs facultés intellectuelles n'était pas dû seulement à leur genre +de vie; il résultait aussi d'une sélection méthodique opérée par les +patrons. Ceux-ci, craignant les ouvriers d'un cerveau trop lucide comme +plus aptes à formuler des revendications légitimes, s'étudiaient à les +éliminer par tous les moyens possibles et embauchaient de préférence les +travailleurs ignares et bornés, incapables de défendre leurs droits et +encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne que des +machines perfectionnées rendaient extrêmement facile. + +Aussi les prolétaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'améliorer +leur sort. À peine parvenaient-ils par des grèves à maintenir le taux de +leurs salaires. Encore ce moyen commençait-il à leur échapper. +L'intermittence de la production, inhérente au régime capitaliste, +causait de tels chômages que, dans plusieurs branches d'industrie, sitôt +la grève déclarée, les chômeurs prenaient la place des grévistes. Enfin +ces producteurs misérables demeuraient plongés dans une sombre apathie +que rien n'égayait, que rien n'exaspérait. C'était pour l'état social +des instruments nécessaires et bien adaptés. + +En résumé, cet état social semblait le mieux assis qu'on eût encore vu, +du moins dans l'humanité, car celui des abeilles et des fourmis est +incomparable pour la stabilité; rien ne pouvait faire prévoir la ruine +d'un régime fondé sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine, +l'orgueil et la cupidité. Pourtant les observateurs avisés découvraient +plusieurs sujets d'inquiétude. Les plus certains, bien que les moins +apparents, étaient d'ordre économique et consistaient dans la +surproduction toujours croissante, qui entraînait les longs et cruels +chômages auxquels les industriels reconnaissaient, il est vrai, +l'avantage de rompre la force ouvrière en opposant les sans-travail aux +travailleurs. Une sorte de péril plus sensible résultait de l'état +physiologique de la population presque toute entière. «La santé des +pauvres est ce qu'elle peut être, disaient les hygiénistes; mais celle +des riches laisse à désirer.» Il n'était pas difficile d'en trouver les +causes. L'oxygène nécessaire à la vie manquait dans la cité; on +respirait un air artificiel; les trusts de l'alimentation, accomplissant +les plus hardies synthèses chimiques, produisaient des vins, de la +chair, du lait, des fruits, des légumes factices. Le régime qu'ils +imposaient causait des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux. +Les milliardaires étaient chauves à dix-huit ans; quelques-uns +trahissaient par moment une dangereuse faiblesse d'esprit; malades, +inquiets, ils donnaient des sommes énormes à des sorciers ignares et +l'on voyait éclater tout à coup dans la ville la fortune médicale ou +théologique de quelque ignoble garçon de bain devenu thérapeute ou +prophète. Le nombre des aliénés augmentait sans cesse; les suicides se +multipliaient dans le monde de la richesse et beaucoup s'accompagnaient +de circonstances atroces et bizarres, qui témoignaient d'une perversion +inouie de l'intelligence et de la sensibilité. + +Un autre symptôme funeste frappait fortement le commun des esprits. La +catastrophe, désormais périodique, régulière, rentrait dans les +prévisions et prenait dans les statistiques une place de plus en plus +large. Chaque jour des machines éclataient, des maisons sautaient, des +trains bondés de marchandises tombaient sur un boulevard, démolissant +des immeubles entiers, écrasant plusieurs centaines de passants et, à +travers le sol défoncé, broyaient deux ou trois étages d'ateliers et de +docks où travaillaient des équipes nombreuses. + + + + +Section 2 + + +Dans la partie sud-ouest de la ville, sur une hauteur qui avait gardé +son ancien nom de Fort Saint-Michel, s'étendait un square où de vieux +arbres allongeaient encore au-dessus des pelouses leurs bras épuisés. +Sur le versant nord, des ingénieurs paysagistes avaient construit une +cascade, des grottes, un torrent, un lac, des îles. De ce côté l'on +découvrait toute la ville avec ses rues, ses boulevards, ses places, la +multitude de ses toits et de ses dômes, ses voies aériennes, ses foules +d'hommes recouvertes de silence et comme enchantées par l'éloignement. +Ce square était l'endroit le plus salubre de la capitale; les fumées n'y +voilaient point le ciel, et l'on y menait jouer les enfants. L'été, +quelques employés des bureaux et des laboratoires voisins, après leur +déjeuner, s'y reposaient, un moment, sans en troubler la paisible +solitude. + +C'est ainsi qu'un jour de juin, vers midi, une télégraphiste, Caroline +Meslier, vint s'asseoir sur un banc à l'extrémité de la terrasse du +nord. Pour se rafraîchir les yeux d'un peu de verdure, elle tournait le +dos à la ville. Brune, avec des prunelles fauves, robuste et placide, +Caroline paraissait âgée de vingt-cinq à vingt-huit ans. Presque +aussitôt un commis au trust de l'électricité, Georges Clair, prit place +à côté d'elle. Blond, mince, souple, il avait des traits d'une finesse +féminine; il n'était guère plus âgé qu'elle et paraissait plus jeune. Se +rencontrant presque tous les jours à cette place, ils éprouvaient de la +sympathie l'un pour l'autre et prenaient plaisir à causer ensemble. +Cependant leur conversation n'avait jamais rien de tendre, d'affectueux, +ni d'intime. Caroline, bien qu'il lui fût advenu, dans le passé, de se +repentir de sa confiance, aurait peut-être laissé voir plus d'abandon; +mais Georges Clair se montrait toujours extrêmement réservé dans ses +termes comme dans ses façons; il ne cessait de donner à la conversation +un caractère purement intellectuel et de la maintenir dans les idées +générales, s'exprimant d'ailleurs sur tous les sujets avec la liberté la +plus âpre. + +Il l'entretenait volontiers de l'organisation de la société et des +conditions du travail. + +--La richesse, disait-il, est un des moyens de vivre heureux; ils en ont +fait la fin unique de l'existence. + +Et cet état de choses à tous deux paraissait monstrueux. + +Ils en revenaient sans cesse à certains sujets scientifiques qui leur +étaient familiers. + +Ce jour-là, ils firent des remarques sur l'évolution de la chimie. + +--Dès l'instant, dit Clair, où l'on vit le radium se transformer en +hélium, on cessa d'affirmer l'immutabilité des corps simples; ainsi +furent supprimées toutes ces vieilles lois des rapports simples et de la +conservation de la matière. + +--Pourtant, dit-elle, il y a des lois chimiques. + +Car, étant femme, elle avait besoin de croire. + +Il reprit avec nonchalance: + +--Maintenant qu'on peut se procurer du radium en suffisante quantité, la +science possède d'incomparables moyens d'analyse; dès à présent on +entrevoit dans ce qu'on nomme les corps simples des composés d'une +richesse extrême et l'on découvre dans la matière des énergies qui +semblent croître en raison même de sa ténuité. + +Tout en causant, ils jetaient des miettes de pain aux oiseaux; des +enfants jouaient autour d'eux. + +Passant d'un sujet à un autre: + +--Cette colline, à l'époque quaternaire, dit Clair, était habitée par +des chevaux sauvages. L'année passée, en y creusant des conduites d'eau, +on a trouvé une couche épaisse d'ossements d'hémiones. + +Elle s'inquiéta de savoir si, à cette époque reculée, l'homme s'était +montré déjà. + +Il lui dit que l'homme chassait l'hémione avant d'essayer de le +domestiquer. + +--L'homme, ajouta-t-il, fut d'abord chasseur, puis il devint pasteur, +agriculteur, industriel.... Et ces diverses civilisations se succédèrent +à travers une épaisseur de temps que l'esprit ne peut concevoir. + +Il tira sa montre. + +Caroline demanda s'il était déjà l'heure de rentrer au bureau. + +--Il répondit que non, qu'il était à peine midi et demi. + +Une fillette faisait des pâtés de sable au pied de leur banc; un petit +garçon de sept à huit ans passa devant eux en gambadant. Tandis que sa +mère cousait sur un banc voisin, il jouait tout seul au cheval échappé, +et, avec la puissance d'illusion dont sont capables les enfants, il se +figurait qu'il était en même temps le cheval et ceux qui le +poursuivaient et ceux qui fuyaient épouvantés devant lui. Il allait se +démenant et criant: «Arrêtez, hou! hou! Ce cheval est terrible; il a +pris le mors aux dents.» + +Caroline fit cette question: + +--Croyez-vous que les hommes étaient heureux autrefois? + +Son compagnon lui répondit: + +--Ils souffraient moins quand ils étaient plus jeunes. Ils faisaient +comme ce petit garçon: ils jouaient; ils jouaient aux arts, aux vertus, +aux vices, à l'héroïsme, aux croyances, aux voluptés; ils avaient des +illusions qui les divertissaient. Ils faisaient du bruit; ils +s'amusaient. Mais maintenant.... + +Il s'interrompit et regarda de nouveau à sa montre. + +L'enfant qui courait buta du pied contre le seau de la fillette et tomba +de son long sur le gravier. Il demeura un moment étendu immobile, puis +se souleva sur ses paumes; son front se gonfla, sa bouche s'élargit, et +soudain il éclata en sanglots. Sa mère accourut, mais Caroline l'avait +soulevé de terre, et elle lui essuyait les yeux et la bouche avec son +mouchoir. L'enfant sanglotait encore; Clair le prit dans ses bras: + +--Allons! ne pleure pas, mon petit! Je vais te conter une histoire. + +»Un pêcheur, ayant jeté ses filets dans la mer, en tira un petit pot de +cuivre fermé; il l'ouvrit avec son couteau. Il en sortit une furnée qui +s'éleva jusqu'aux nues et cette fumée, en s'épaississant, forma un géant +qui éternua si fort, si fort que le monde entier fut réduit en +poussière....» + +Clair s'arrêta, poussa un rire sec et brusquement remit l'enfant à sa +mère. Puis il tira de nouveau sa montre et, agenouillé sur le banc, les +coudes au dossier, regarda la ville. + +À perte de vue, la multitude des maisons se dressaient dans leur +énormité minuscule. + +Caroline tourna le regard vers le même cotê. + +--Que le temps est beau! dit-elle. Le soleil brille et change en or les +fumées de l'horizon. Ce qu'il y a de plus pénible dans la civilisation, +c'est d'être privé de la lumière du jour. + +Il ne répondait pas; son regard restait fixé sur un point de la ville. + +Après quelques secondes de silence, ils virent, à une distance de trois +kilomètres environ, au delà de la rivière, dans le quartier le plus +riche, s'élever une sorte de brouillard tragique. Un moment après, une +détonation retentit jusqu'à eux, tandis que montait vers le ciel pur un +immense arbre de fumée. Et peu à peu l'air s'emplissait d'un +imperceptible bourdonnement formé des clameurs de plusieurs milliers +d'hommes. Des cris éclataient tout proches dans le square. + +--Qu'est-ce qui saute? + +La stupeur était grande; car, bien que les catastrophes fussent +fréquentes, on n'avait jamais vu une explosion d'une telle violence et +chacun s'apercevait d'une terrible nouveauté. + +On essayait de définir le lieu du sinistre; on nommait des quartiers, +des rues, divers édifices, clubs, théâtres, magasins. Les renseignements +topographiques se précisèrent, se fixèrent. + +--C'est le trust de l'acier qui vient de sauter. Clair remit sa montre +dans sa poche. Caroline le regardait avec une attention tendue et ses +yeux s'emplissaient d'étonnement. Enfin, elle lui muramra à l'oreille. + +--Vous le saviez? Vous attendiez?... C'est vous qui.... + +Il répondit, très calme: + +--Cette ville doit périr. + +Elle reprit avec une douceur rêveuse: + +--Je le pense aussi. + +Et ils retournèrent tous deux tranquillement à leur travail. + + + + +Section 3. + + +À compter de ce jour les attentats anarchistes se succédèrent durant une +semaine sans interruption. Les victimes furent nombreuses, elles +appartenaient presque toutes aux classes pauvres. Ces crimes soulevaient +la réprobation publique. Ce fut parmi les gens de maison, les hôteliers, +les petits employés et dans ce que les trusts laissaient subsister du +petit commerce que l'indignation éclata le plus vivement. On entendait, +dans les quartiers populeux, les femmes réclamer des supplices inusités +pour les dynamiteurs. (On les appelait ainsi d'un vieux nom qui leur +convenait mal, car, pour ces chimistes inconnus, la dynamite était une +matière innocente, bonne seulement pour détruire des fourmilières et ils +considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au +moyen d'une amorce de fulminate de mercure.) Les affaires cessèrent +brusquement et les moins riches se sentirent atteints les premiers. Ils +parlaient de faire justice eux-mêmes des anarchistes. Cependant les +ouvriers des usines restaient hostiles ou indifférents à l'action +violente. Menacés, par suite du ralentissement des affaires, d'un +prochain chômage ou même d'un lock-out étendu à tous les ateliers, ils +eurent à répondre à la fédération des syndicats qui proposait la grève +générale comme le plus puissant moyen d'agir sur les patrons et l'aide +la plus efficace aux révolutionnaires; tous les corps de métiers, à +l'exception des doreurs, se refusèrent à cesser le travail. + +La police fit de nombreuses arrestations. Des troupes, appelées de tous +les points de la confédération nationale, gardèrent les immeubles des +trusts, les hôtels des milliardaires, les établissements publics, les +banques et les grands magasins. Une quinzaine se passa sans une seule +explosion. On en conclut que les dynamiteurs, une poignée selon toute +vraisemblance, peut-être moins encore, étaient tous tués, pris, cachés +ou en fuite. La confiance revint; elle revint d'abord chez les plus +pauvres. Deux ou trois cent mille soldats, logés dans les quartiers +populeux, y firent aller le commerce; on cria «Vive l'armée!» + +Les riches, qui s'étaient alarmés moins vite, se rassuraient plus +lentement. Mais à la Bourse le groupe à la hausse sema les nouvelles +optimistes, et par un puissant effort enraya la baisse; les affaires +reprirent. Les journaux à grand tirage secondèrent le mouvement; ils +montrèrent, avec une patriotique éloquence, l'intangible capital se +riant des assauts de quelques lâches criminels et la richesse publique +poursuivant, en dépit des vaines menaces, sa sereine ascension; ils +étaient sincères et ils y trouvaient leur compte. On oublia, on nia les +attentats. Le dimanche, aux courses, les tribunes se garnirent de femmes +chargées, apesanties de perles, de diamants. On s'aperçut avec joie que +les capitalistes n'avaient pas souffert. Les milliardaires, au pesage, +furent acclamés. + +Le lendemain la gare du sud, le trust du pétrole et la prodigieuse +église bâtie aux frais de Thomas Morcellet sautèrent; trente maisons +brûlèrent; un commencement d'incendie se déclara dans les docks. Les +pompiers furent admirables de dévouement et d'intrépidité. Ils +manoeuvraient avec une précision automatique leurs longues échelles de +fer et montaient jusqu'au trentième étage des maisons pour arracher des +malheureux aux flammes. Les soldats firent avec entrain le service +d'ordre et reçurent une double ration de café. Mais ces nouveaux +sinistres déchaînèrent la panique. Des millions de personnes, qui +voulaient partir tout de suite en emportant leur argent, se pressaient +dans les grands établissements de crédit qui, après avoir payé pendant +trois jours, fermèrent leurs guichets sous les grondements de l'émeute. +Une foule de fuyards, chargée de bagages, assiégeait les gares et +prenait les trains d'assaut. Beaucoup, qui avaient hâte de se réfugier +dans les caves avec des provisions de vivres, se ruaient sur les +boutiques d'épicerie et de comestibles que gardaient les soldats, la +baïonnette au fusil. Les pouvoirs publics montrèrent de l'énergie. On +fit de nouvelles arrestations; des milliers de mandats furent lancés +contre les suspects. + +Pendant les trois semaines qui suivirent il ne se produisit aucun +sinistre. Le bruit courut qu'on avait trouvé des bombes dans la salle de +l'Opéra, dans les caves de l'Hôtel de Ville et contre une colonne de la +Bourse. Mais on apprit bientôt que c'était des boîtes de conserves +déposées par de mauvais plaisants ou des fous. Un des inculpés, +interrogé par le juge d'instruction, se déclara le principal auteur des +explosions qui avaient coûté la vie, disait-il, à tous ses complices. +Ces aveux, publiés par les journaux, contribuèrent à rassurer l'opinion +publique. Ce fut seulement vers la fin de l'instruction que les +magistrats s'aperçurent qu'ils se trouvaient en présence d'un simulateur +absolument étranger à tout attentat. + +Les experts désignés par les tribunaux ne découvraient aucun fragment +qui leur permît de reconstituer l'engin employé à l'oeuvre de +destruction. Selon leurs conjectures, l'explosif nouveau émanait du gaz +que dégage le radium; et l'on supposait que des ondes électriques, +engendrées par un oscillateur d'un type spécial, se propageant à travers +l'espace, causaient la détonation; mais les plus habiles chimistes ne +pouvaient rien dire de précis ni de certain. Un jour enfin, deux agents +de police, en passant devant l'hôtel Meyer, trouvèrent sur le trottoir, +près d'un soupirail, un oeuf de métal blanc, muni d'une capsule à l'un +des bouts; ils le ramassèrent avec précaution, et, sur l'ordre de leur +chef, le portèrent au laboratoire municipal. À peine les experts +s'étaient-ils réunis pour l'examiner, que l'oeuf éclata, renversant +l'amphithéâtre et la coupole. Tous les experts périrent et avec eux le +général d'artillerie Collin et l'illustre professeur Tigre. + +La société capitaliste ne se laissa point abattre par ce nouveau +désastre. Les grands établissements de crédit rouvrirent leurs guichets, +annonçant qu'ils opéreraient leurs versements partie en or, partie en +papiers d'État. La bourse des valeurs et celle des marchandises, malgré +l'arrêt total des transactions, décidèrent de ne pas suspendre leurs +séances. + +Cependant l'instruction concernant les premiers prévenus était close. +Peut-être les charges réunies contre eux eussent, en d'autres +circonstances, paru insuffisantes; mais le zèle des magistrats et +l'indignation publique y suppléaient. La veille du jour fixé pour les +débats, le Palais de Justice sauta; huit cents personnes y périrent, +dont un grand nombre de juges et d'avocats. La foule furieuse envahit +les prisons et lyncha les prisonniers. La troupe envoyée pour rétablir +l'ordre fut accueillie à coups de pierres et de revolvers; plusieurs +officiers furent jetés à bas de leur cheval et foulés aux pieds. Les +soldats firent feu; il y eut de nombreuses victimes. La force publique +parvint à rétablir la tranquillité. Le lendemain la Banque sauta. + +Dès lors, on vit des choses inouïes. Les ouvriers des usines, qui +avaient refusé de faire grève, se ruaient en foule sur la ville et +mettaient le feu aux maisons. Des régiments entiers, conduits par leurs +officiers, se joignirent aux ouvriers incendiaires, parcoururent avec +eux la ville en chantant des hymnes révolutionnaires et s'en furent +prendre aux docks des tonnes de pétrole pour en arroser le feu. Les +explosions ne discontinuaient pas. Un matin, tout à coup, un arbre +monstrueux, un fantôme de palmier haut de trois kilomètres s'éleva sur +l'emplacement du palais géant des télégraphes, tout à coup anéanti. + +Tandis que la moitié de la ville flambait, en l'autre moitié se +poursuivait la vie régulière. On entendait, le matin, tinter dans les +voitures des laitiers les boîtes de fer blanc. Sur une avenue déserte, +un vieux cantonnier, assis contre un mur, sa bouteille entre les jambes, +mâchait lentement des bouchées de pain avec un peu de fricot, Les +présidents des trusts restaient presque tous à leur poste. Quelques-uns +accomplirent leur devoir avec une simplicité héroïque. Raphaël Box, le +fils du milliardaire martyr, sauta en présidant l'assemblée générale du +trust des sucres. On lui fit des funérailles magnifiques; le cortège dut +six fois gravir des décombres ou passer sur des planches les chaussées +effondrées. + +Les auxiliaires ordinaires des riches, commis, employés, courtiers, +agents, leur gardèrent une fidélité inébranlable. À l'échéance, les +garçons survivants de la banque sinistrée allèrent présenter leurs +effets par les voies bouleversées, dans les immeubles fumants, et +plusieurs, pour effectuer leurs encaissements, s'abîmèrent dans les +flammes. + +Néanmoins, on ne pouvait conserver d'illusions: l'ennemi invisible était +maître de la ville. Maintenant le bruit des détonations régnait continu +comme le silence, à peine perceptible et d'une insurmontable horreur. +Les appareils d'éclairage étant détruits, la ville demeurait plongée +toute la nuit dans l'obscurité, et il s'y commettait des violences d'une +monstruosité inouïe. Seuls les quartiers populeux, moins éprouvés, se +défendaient encore. Des volontaires de l'ordre y faisaient des +patrouilles; ils fusillaient les voleurs et l'on se heurtait à tous les +coins de rue contre un corps couché dans une flaque de sang, les genoux +pliés, les mains liées derrière le dos, avec un mouchoir sur la face et +un écriteau sur le ventre. + +Il devenait impossible de déblayer les décombres et d'ensevelir les +morts. Bientôt la puanteur que répandaient les cadavres fut intolérable. +Des épidémies sévirent, qui causèrent d'innombrables décès et laissèrent +les survivants débiles et hébétés. La famine emporta presque tout ce qui +restait. Cent quarante et un jours après le premier attentat, alors +qu'arrivaient six corps d'armée avec de l'artillerie de campagne et de +l'artillerie de siège, la nuit, dans le quartier le plus pauvre de la +ville, le seul encore debout, mais entouré maintenant d'une ceinture de +flamme et de fumée, Caroline et Clair, sur le toit d'une haute maison, +se tenaient par la main et regardaient. Des chants joyeux montaient de +la rue, où la foule, devenue folle, dansait. + +--Demain, ce sera fini, dit l'homme, et ce sera mieux ainsi. + +La jeune femme, les cheveux défaits, le visage brillant des reflets de +l'incendie, contemplait avec une joie pieuse le cercle de feu qui se +resserrait autour d'eux: + +--Ce sera mieux ainsi, dit-elle à son tour. + +Et, se jetant dans les bras du destructeur, elle lui donna un baiser +éperdu. + + + + +Section 4. + + +Les autres villes de la fédération souffrirent aussi de troubles et de +violences, puis l'ordre se rétablit. Des réformes furent introduites +dans les institutions; de grands changements survinrent dans les moeurs; +mais le pays ne se remit jamais entièrement de la perte de sa capitale +et ne retrouva pas son ancienne prospérité. Le commerce, l'industrie +dépérirent; la civilisation abandonna ces contrées qu'elle avait +longtemps préférées à toutes les autres. Elles devinrent stériles et +malsaines; le territoire qui avait nourri tant de millions d'hommes ne +fut plus qu'un désert. Sur la colline du Fort Saint-Michel, les chevaux +sauvages paissaient l'herbe grasse. + +Les jours coulèrent comme l'onde des fontaines et les siècles +s'égouttèrent comme l'eau à la pointe des stalactites. Des chasseurs +vinrent poursuivre les ours sur les collines qui recouvraient la ville +oubliée; des pâtres y conduisirent leurs troupeaux; des laboureurs y +poussèrent la charrue; des jardiniers y cultivèrent des laitues dans des +clos et greffèrent des poiriers. Ils n'étaient pas riches; ils n'avaient +pas d'arts; un pied de vigne antique et des buissons de roses revêtaient +le mur de leur cabane; une peau de chèvre couvrait leurs membres hâlés; +leurs femmes s'habillaient de la laine qu'elles avaient filée. Les +chevriers pétrissaient dans l'argile de petites figures d'hommes et +d'animaux ou disaient des chansons sur la jeune fille qui suit son amant +dans les bois et sur les chèvres qui paissent tandis que les pins +bruissent et que l'eau murmure. Le maître s'irritait contre les +scarabées qui mangeaient ses figues; il méditait des pièges pour +défendre ses poules du renard à la queue velue, et il versait du vin à +ses voisins en disant: + +--Buvez! Les cigales n'ont pas gâté ma vendange; quand elles sont venues +les vignes étaient sèches. + +Puis, au cours des âges, les villages remplis de biens, les champs +lourds de blé furent pillés, ravagés par des envahisseurs barbares. Le +pays changea plusieurs fois de maîtres. Les conquérants élevèrent des +châteaux sur les collines; les cultures se multiplièrent; des moulins, +des forges, des tanneries, des tissages s'établirent; des routes +s'ouvrirent à travers les bois et les marais; le fleuve se couvrit de +bateaux. Les villages devinrent de gros bourgs et, réunis les uns aux +autres, formèrent une ville qui se protégea par des fossés profonds et +de hautes murailles. Plus tard, capitale d'un grand État, elle se trouva +à l'étroit dans ses remparts désormais inutiles et dont elle fit de +vertes promenades. + +Elle s'enrichit et s'accrut démesurément. On ne trouvait jamais les +maisons assez hautes; on les surélevait sans cesse et l'on en +construisait de trente à quarante étages, où se superposaient bureaux, +magasins, comptoirs de banques, sièges de sociétés, et l'on creusait +dans le sol toujours plus profondément des caves et des tunnels. Quinze +millions d'hommes travaillaient dans la ville géante. + + + + + TABLE + + + PREFACE + + LIVRE PREMIER + + LES ORIGINES + + CHAPITRE 1er.--Vie de saint Maël + CHAPITRE II.--Vocation apostolique de saint Maël + CHAPITRE III.--La tentation de saint Maël + CHAPITRE IV.--Navigation de saint Maël sur l'océan de Glace + CHAPITRE V.--Baptème des pingouins + CHAPITRE VI.--Une assemblée au Paradis + CHAPITRE VII.--Une assemblée au Paradis (_suite et fin_) + CHAPITRE VIII.--Métamorphose des pingouins + + + LIVRE II + + LES TEMPS ANCIENS + + CHAPITRE 1er.--Les premiers voiles + CHAPITRE II.--Les premiers voiles (_suite et fin_) + CHAPITRE III.--Le bornage des champs et l'origine de la proprieté + CHAPITRE IV.--La première assemblée des États de Pingouinie + CHAPITRE V.--Les noces de Kraken et d'Orberose + CHAPITRE VI.--Le dragon d'Alca + CHAPITRE VII.--Le dragon d'Alca (_suite_) + CHAPITRE VIII.--Le dragon d'Alca (_suite_) + CHAPITRE IX.--Le dragon d'Alca (_suite_) + CHAPITRE X.--Le dragon d'Alca (_suite_) + CHAPITRE XI.--Le dragon d'Alca (_suite_) + CHAPITRE XII.--Le dragon d'Alca (_suite_) + CHAPITRE XIII.--Le dragon d'Alca (_suite et fin_) + + + LIVRE III + + LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE + + CHAPITRE 1er.--Brian le Pieux et la reine Glamorgane + CHAPITRE II.--Draco le Grand.--Translation des reliques + de sainte Orberose + CHAPITRE III.--La reine Crucha + CHAPITRE IV.--Les lettres: Johannès Talpa + CHAPITRE V.--Les arts: les primitifs de la peinture pingouine + CHAPITRE VI.--Marbode + CHAPITRE VII. Signes dans la lune + + + LIVRE IV + + LES TEMPS MODERNES + + TRINCO + + CHAPITRE 1er.--La Rouquine + CHAPITRE II.--Trinco + CHAPITRE III.--Voyage du docteur Obnubile + + + LIVRE V + + LES TEMPS MODERNES + + CHATILLON + + CHAPITRE I_er_.--Les révérends pères Agaric et Cornemuse + CHAPITRE II.--Le prince Crucho + CHAPITRE III.--Le conciliabule + CHAPITRE IV.--La vicomtesse Olive + CHAPITRE V.--Le prince des Boscénos + CHAPITRE VI.--La chute de l'émiral + CHAPITRE VII.--Conclusion + + + LIVRE VI + + LES TEMPS MODERNES + + L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN + + CHAPITRE 1er.--Le général Greatauk, duc du Skull + CHAPITRE II.--Pyrot + CHAPITRE III.--Le comte de Maubec de la Dentdulynx + CHAPITRE IV.--Colomban + CHAPITRE V.--Les révérends pères Agaric et Cornemuse + CHAPITRE VI.--Les sept cents pyrots + CHAPITRE VII.--Bidault-Coquille et Maniflore. Les socialistes. + CHAPITRE VIII.--Le procès Colomban + CHAPITRE IX.--Le père Douillard + CHAPITRE X.--Le conseiller Chaussepied + CHAPITRE IX.--Conclusion + + + LIVRE VII + + LES TEMPS MODERNES + + MADAME CÉRÈS + + CHAPITRE 1er.--Le salon de madame Clarence + CHAPITRE II.--L'oeuvre de Sainte-Orberose + CHAPITRE III.--Hippolyte Cérès + CHAPITRE IV.--Le mariage d'un homme politique + CHAPITRE V.--Le cabinet Visire + CHAPITRE VI.--Le sopha de la favorite + CHAPITRE VII.--Les premières conséquences + CHAPITRE VIII.--Nouvelles conséquences + CHAPITRE IX.--Dernières conséquences + L'APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE. + + + LIVRE VIII + + LES TEMPS FUTURS + + L'HISTOIRE SANS FIN + + Section I.--_On ne trouvait jamais les maisons assez hautes_ + Section II.--_Dans la partie sud-ouest de la ville...._ + Section III.--_À compter de ce jour les attentats...._ + Section IV.--_Les autres villes de la fédération...._ + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Île Des Pingouins, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DES PINGOUINS *** + +***** This file should be named 8524-8.txt or 8524-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/5/2/8524/ + +Produced by Juliet Sutherland, Tonya Allen, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/8524-8.zip b/8524-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..68d75de --- /dev/null +++ b/8524-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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