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+The Project Gutenberg EBook of L'Île Des Pingouins, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Île Des Pingouins
+
+Author: Anatole France
+
+Posting Date: March 2, 2011 [EBook #8524]
+Release Date: July, 2005
+[This file was first posted on July 19, 2003]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DES PINGOUINS ***
+
+
+
+
+Produced by Juliet Sutherland, Tonya Allen, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
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+
+
+
+ANATOLE FRANCE
+
+DE L'ACADEMIE FRANÇAISE
+
+L'ILE DES PINGOUINS
+
+PARIS
+
+1908
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma
+vie n'a qu'un objet. Elle est tendue tout entière vers l'accomplissement
+d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins. J'y travaille
+assidument, sans me laisser rebuter par des difficultés fréquentes et
+qui, parfois, semblent insurmontables.
+
+J'ai creusé la terre pour y découvrir les monuments ensevelis de ce
+peuple. Les premiers livres des hommes furent des pierres. J'ai étudié
+les pierres qu'on peut considérer comme les annales primitives des
+Pingouins. J'ai fouillé sur le rivage de l'océan un tumulus inviolé; j'y
+ai trouvé, selon la coutume, des haches de silex, des épées de bronze,
+des monnaies romaines et une pièce de vingt sous à l'effigie de Louis-
+Philippe 1er, roi des Français.
+
+Pour les temps historiques, la chronique de Johannès Talpa, religieux du
+monastère de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvai
+d'autant plus abondamment qu'on ne découvre point d'autre source de
+l'histoire pingouine dans le haut moyen âge.
+
+Nous sommes plus riches à partir du XIIIe siècle, plus riches et non
+plus heureux. Il est extrêmement difficile d'écrire l'histoire. On ne
+sait jamais au juste comment les choses se sont passées; et l'embarras
+de l'historien s'accroît avec l'abondance des documents. Quand un fait
+n'est connu que par un seul témoignage, on l'admet sans beaucoup
+d'hésitation. Les perplexités commencent lorsque les événements sont
+rapportés par deux ou plusieurs témoins; car leurs témoignages sont
+toujours contradictoires et toujours inconciliables.
+
+Sans doute les raisons scientifiques de préférer un témoignage à un
+autre sont parfois très fortes. Elles ne le sont jamais assez pour
+l'emporter sur nos passions, nos préjugés, nos intérêts, ni pour vaincre
+cette légèreté d'esprit commune à tous les hommes graves. En sorte que
+nous présentons constamment les faits d'une manière intéressée ou
+frivole.
+
+J'allai confier à plusieurs savants archéologues et paléographes de mon
+pays et des pays étrangers les difficultés que j'éprouvais à composer
+l'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mépris. Ils me regardèrent
+avec un sourire de pitié qui semblait dire: «Est-ce que nous écrivons
+l'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'un
+document, la moindre parcelle de vie ou de vérité? Nous publions les
+textes purement et simplement. Nous nous en tenons à la lettre. La
+lettre est seule appréciable et définie. L'esprit ne l'est pas; les
+idées sont des fantaisies. Il faut être bien vain pour écrire
+l'histoire: il faut avoir de l'imagination.»
+
+Tout cela était dans le regard et le sourire de nos maîtres en
+paléographie, et leur entretien me décourageait profondément. Un jour
+qu'après une conversation avec un sigillographe éminent, j'étais plus
+abattu encore que d'habitude, je fis soudain cette réflexion, je pensai:
+
+«Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entièrement
+disparue. On en conserve cinq ou six à l'Académie des sciences morales.
+Ils ne publient pas de textes; ils écrivent l'histoire. Ils ne me diront
+pas, ceux-là, qu'il faut être vain pour se livrer à ce genre de travail.
+
+Cette idée releva mon courage.
+
+Le lendemain (comme on dit, ou l'_en demain_, comme on devrait
+dire), je me présentai chez l'un d'eux, vieillard subtil.
+
+--Je viens, monsieur, lui dis-je, vous demander les conseils de votre
+expérience. Je me donne grand mal pour composer une histoire, et je
+n'arrive à rien.
+
+Il me répondit en haussant les épaules:
+
+--À quoi bon, mon pauvre monsieur, vous donner tant de peine, et
+pourquoi composer une histoire, quand vous n'avez qu'à copier les plus
+connues, comme c'est l'usage? Si vous avez une vue nouvelle, une idée
+originale, si vous présentez les hommes et les choses sous un aspect
+inattendu, vous surprendrez le lecteur. Et le lecteur n'aime pas à être
+surpris. Il ne cherche jamais dans une histoire que les sottises qu'il
+sait déjà. Si vous essayez de l'instruire, vous ne ferez que l'humilier
+et le fâcher. Ne tentez pas de l'éclairer, il criera que vous insultez à
+ses croyances.
+
+»Les historiens se copient les uns les autres. Ils s'épargnent ainsi de
+la fatigue et évitent de paraître outrecuidants. Imitez-les et ne soyez
+pas original. Un historien original est l'objet de la défiance, du
+mépris et du dégoût universels.
+
+»Croyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, que je serais considéré, honoré
+comme je suis, si j'avais mis dans mes livres d'histoire des nouveautés?
+Et qu'est-ce que les nouveautés? Des impertinences.
+
+Il se leva. Je le remerciai de son obligeance et gagnai la porte, il me
+rappela:
+
+--Un mot encore. Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, ne
+négligez aucune occasion d'y exalter les vertus sur lesquelles reposent
+les sociétés: le dévouement à la richesse, les sentiments pieux, et
+spécialement la résignation du pauvre, qui est le fondement de l'ordre.
+Affirmez, monsieur, que les origines de la propriété, de la noblesse, de
+la gendarmerie seront traitées dans votre histoire avec tout le respect
+que méritent ces institutions. Faites savoir que vous admettez le
+surnaturel quand il se présente. À cette condition, vous réussirez dans
+la bonne compagnie.
+
+J'ai médité ces judicieuses observations et j'en ai tenu le plus grand
+compte.
+
+Je n'ai pas à considérer ici les pingouins avant leur métamorphose. Ils
+ne commencent à m'appartenir qu'au moment où ils sortent de la zoologie
+pour entrer dans l'histoire et dans la théologie. Ce sont bien des
+pingouins que le grand saint Maël changea en hommes, encore faut-il s'en
+expliquer, car aujourd'hui le terme pourrait prêter à la confusion.
+
+Nous appelons pingouin, en français, un oiseau des régions arctiques
+appartenant à la famille des alcidés; nous appelons manchot le type des
+sphéniscidés, habitant les mers antarctiques. Ainsi fait, par exemple,
+M. G. Lecointe, dans sa relation du voyage de la _Belgica_ [Note:
+G. Lecointe, _Au pays des manchots_. Bruxelles, 1904, in-8°.]: «De
+tous les oiseaux qui peuplent le détroit de Gerlache, dit-il, les
+manchots sont certes les plus intéressants. Ils sont parfois désignés,
+mais improprement, sous le nom de pingouins du sud.» Le docteur J.-B.
+Charcot affirme au contraire que les vrais et les seuls pingouins sont
+ces oiseaux de l'antarctique, que nous appelons manchots, et il donne
+pour raison qu'ils reçurent des Hollandais, parvenus, en 1598, au cap
+Magellan, le nom de _pinguinos_, à cause sans doute de leur
+graisse. Mais si les manchots s'appellent pingouins, comment
+s'appelleront désormais les pingouins? Le docteur J.-B. Charcot ne nous
+le dit pas et il n'a pas l'air de s'en inquiéter le moins du monde
+[Note: J.-B. Charcot, _Journal de l'expédition antarctique
+française_ 1903, 1905. Paris, in-8°.].
+
+Eh bien! que ses manchots deviennent ou redeviennent pingouins, c'est à
+quoi il faut consentir.
+
+En les faisant connaître il s'est acquis le droit de les nommer. Du
+moins qu'il permette aux pingouins septentrionaux de rester pingouins.
+Il y aura les pingouins du Sud et ceux du Nord, les antarctiques et les
+arctiques, les alcidés ou vieux pingouins et les sphéniscidés ou anciens
+manchots. Cela embarrassera peut-être les ornithologistes soucieux de
+décrire et de classer les palmipèdes; ils se demanderont, sans doute, si
+vraiment un même nom convient à deux familles qui sont aux deux pôles
+l'une de l'autre et diffèrent par plusieurs endroits, notamment le bec,
+les ailerons et les pattes. Pour ce qui est de moi, je m'accommode fort
+bien de cette confusion. Entre mes pingouins et ceux de M. J.-B.
+Charcot, quelles que soient les dissemblances, les ressemblances
+apparaissent plus nombreuses et plus profondes. Ceux-ci comme ceux-là se
+font remarquer par un air grave et placide, une dignité comique, une
+familiarité confiante, une bonhomie narquoise, des façons à la fois
+gauches et solennelles. Les uns et les autres sont pacifiques, abondants
+en discours, avides de spectacles, occupés des affaires publiques et,
+peut-être, un peu jaloux des supériorités.
+
+Mes hyperboréens ont, à vrai dire, les ailerons, non point squameux,
+mais couverts de petites pennes; bien que leurs jambes soient plantées
+un peu moins en arrière que celles des méridionaux ils marchent de même,
+le buste levé la tête haute, en balançant le corps d'une aussi digne
+façon et leur bec sublime (_os sublime_) n'est pas la moindre cause
+de l'erreur où tomba l'apôtre, quand il les prit pour des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Le présent ouvrage appartient, je dois le reconnaître, au genre de la
+vieille histoire, de celle qui présente la suite des événements dont le
+souvenir s'est conservé, et qui indique, autant que possible, les causes
+et les effets; ce qui est un art plutôt qu'une science. On prétend que
+cette manière de faire ne contente plus les esprits exacts et que
+l'antique Clio passe aujourd'hui pour une diseuse de sornettes. Et il
+pourra bien y avoir, à l'avenir, une histoire plus sûre, une histoire
+des conditions de la vie, pour nous apprendre ce que tel peuple, à telle
+époque, produisit et consomma dans tous les modes de son activité. Cette
+histoire sera, non plus un art, mais une science, et elle affectera
+l'exactitude qui manque à l'ancienne. Mais, pour se constituer, elle a
+besoin d'une multitude de statistiques qui font défaut jusqu'ici chez
+tous les peuples et particulièrement chez les Pingouins. Il est possible
+que les nations modernes fournissent un jour les éléments d'une telle
+histoire. En ce qui concerne l'humanité révolue, il faudra toujours se
+contenter, je le crains, d'un récit à l'ancienne mode. L'intérêt d'un
+semblable récit dépend surtout de la perspicacité et de la bonne foi du
+narrateur.
+
+Comme l'a dit un grand écrivain d'Alca, la vie d'un peuple est un tissu
+de crimes, de misères et de folies. Il n'en va pas autrement de la
+Pingouinie que des autres nations; pourtant son histoire offre des
+parties admirables, que j'espère avoir mises sous un bon jour.
+
+Les Pingouins restèrent longtemps belliqueux. Un des leurs, Jacquot le
+Philosophe, a dépeint leur caractère dans un petit tableau de moeurs que
+je reproduis ici et que, sans doute, on ne verra pas sans plaisir:
+
+«Le sage Gratien parcourait la Pingouinie au temps des derniers
+Draconides. Un jour qu'il traversait une fraîche vallée où les cloches
+des vaches tintaient dans l'air pur, il s'assit sur un banc au pied d'un
+chêne, près d'une chaumière. Sur le seuil une femme donnait le sein à un
+enfant; un jeune garçon jouait avec un gros chien; un vieillard aveugle,
+assis au soleil, les lèvres entr'ouvertes, buvait la lumière du jour.
+
+»Le maître de la maison, homme jeune et robuste, offrit à Gratien du
+pain et du lait.
+
+»Le philosophe marsouin ayant pris ce repas agreste:
+
+»--Aimables habitants d'un pays aimable, je vous rends grâces, dit-il.
+Tout respire ici la joie, la concorde et la paix.
+
+»Comme il parlait ainsi, un berger passa en jouant une marche sur sa
+musette.
+
+»--Quel est cet air si vif? demanda Gratien.
+
+»--C'est l'hymne de la guerre contre les Marsouins, répondit le paysan.
+Tout le monde le chante ici. Les petits enfants le savent avant que de
+parler. Nous sommes tous de bons Pingouins.
+
+»--Vous n'aimez pas les Marsouins?
+
+»--Nous les haïssons.
+
+»--Pour quelle raison les haïssez-vous?
+
+»--Vous le demandez? Les Marsouins ne sont-ils pas les voisins des
+Pingouins?
+
+»--Sans doute.
+
+»--Eh bien, c'est pour cela que les Pingouins haïssent les Marsouins.
+
+»--Est-ce une raison?
+
+»--Certainement. Qui dit voisins dit ennemis. Voyez le champ qui touche
+au mien. C'est celui de l'homme que je hais le plus au monde. Après lui
+mes pires ennemis sont les gens du village qui grimpe sur l'autre
+versant de la vallée, au pied de ce bois de bouleaux. Il n'y a dans
+cette étroite vallée, fermée de toutes parts, que ce village et le mien:
+ils sont ennemis. Chaque fois que nos gars rencontrent ceux d'en face,
+ils échangent des injures et des coups. Et vous voulez que les Pingouins
+ne soient pas les ennemis des Marsouins! Vous ne savez donc pas ce que
+c'est que le patriotisme? Pour moi, voici les deux cris qui s'échappent
+de ma poitrine: «Vivent les Pingouins! Mort aux Marsouins!»
+
+Durant treize siècles, les Pingouins firent la guerre à tous les peuples
+du monde, avec une constante ardeur et des fortunes diverses. Puis en
+quelques années ils se dégoûtèrent de ce qu'ils avaient si longtemps
+aimé et montrèrent pour la paix une préférence très vive qu'ils
+exprimaient avec dignité, sans doute, mais de l'accent le plus sincère.
+Leurs généraux s'accommodèrent fort bien de cette nouvelle humeur; toute
+leur armée, officiers, sous-officiers et soldats, conscrits et vétérans,
+se firent un plaisir de s'y conformer; ce furent les gratte-papier, les
+rats de bibliothèque qui s'en plaignirent et les culs-de-jatte qui ne
+s'en consolèrent pas.
+
+Ce même Jacquot le Philosophe composa une sorte de récit moral dans
+lequel il représentait d'une façon comique et forte les actions diverses
+des hommes; et il y mêla plusieurs traits de l'histoire de son propre
+pays. Quelques personnes lui demandèrent pourquoi il avait écrit cette
+histoire contrefaite et quel avantage, selon lui, en recueillerait sa
+patrie.
+
+--Un très grand, répondit le philosophe. Lorsqu'ils verront leurs
+actions ainsi travesties et dépouillées de tout ce qui les flattait, les
+Pingouins en jugeront mieux et, peut-être, en deviendront-ils plus
+sages.
+
+J'aurais voulu ne rien omettre dans cette histoire de tout ce qui peut
+intéresser les artistes. On y trouvera un chapitre sur la peinture
+pingouine au moyen âge, et, si ce chapitre est moins complet que je
+n'eusse souhaité, il n'y a point de ma faute, ainsi qu'on pourra s'en
+convaincre en lisant le terrible récit par lequel je termine cette
+préface.
+
+L'idée me vint, au mois de juin de la précédente année, d'aller
+consulter sur les origines et les progrès de l'art pingouin le regretté
+M. Fulgence Tapir, le savant auteur des _Annales universelles de la
+peinture, de la sculpture et de l'architecture_.
+
+Introduit dans son cabinet de travail, je trouvai, assis devant un
+bureau à cylindre, sous un amas épouvantable de papiers, un petit homme
+merveilleusement myope dont les paupières clignotaient derrière des
+lunettes d'or.
+
+Pour suppléer au défaut de ses yeux, son nez allongé, mobile, doué d'un
+tact exquis, explorait le monde sensible. Par cet organe, Fulgence Tapir
+se mettait en contact avec l'art et la beauté. On observe qu'en France,
+le plus souvent, les critiques musicaux sont sourds et les critiques
+d'art aveugles. Cela leur permet le recueillement nécessaire aux idées
+esthétiques. Croyez-vous qu'avec des yeux habiles à percevoir les formes
+et les couleurs dont s'enveloppe la mystérieuse nature, Fulgence Tapir
+se serait élevé, sur une montagne de documents imprimés et manuscrits,
+jusqu'au faîte du spiritualisme doctrinal et aurait conçu cette
+puissante théorie qui fait converger les arts de tous les pays et de
+tous les temps à l'institut de France, leur fin suprême?
+
+Les murs du cabinet de travail, le plancher, le plafond même portaient
+des liasses débordantes, des cartons démesurément gonflés, des boîtes où
+se pressait une multitude innombrable de fiches, et je contemplai avec
+une admiration mêlée de terreur les cataractes de l'érudition prêtes à
+se rompre.
+
+--Maître, fis-je d'une voix émue, j'ai recours à votre bonté et à votre
+savoir, tous deux inépuisables. Ne consentiriez-vous pas à me guider
+dans mes recherches ardues sur les origines de l'art pingouin?
+
+--Monsieur, me répondit le maître, je possède tout l'art, vous
+m'entendez, tout l'art sur fiches classées alphabétiquement et par ordre
+de matières. Je me fais un devoir de mettre à votre disposition ce qui
+s'y rapporte aux Pingouins. Montez à cette échelle et tirez cette boîte
+que vous voyez là-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin.
+
+J'obéis en tremblant. Mais à peine avais-je ouvert la fatale boîte que
+des fiches bleues s'en échappèrent et, glissant entre mes doigts,
+commencèrent à pleuvoir. Presque aussitôt, par sympathie, les boîtes
+voisines s'ouvrirent et il en coula des ruisseaux de fiches roses,
+vertes et blanches, et de proche en proche, de toutes les boîtes les
+fiches diversement colorées se répandirent en murmurant comme, en avril,
+les cascades sur le flanc des montagnes. En une minute elles couvrirent
+le plancher d'une couche épaisse de papier. Jaillissant de leurs
+inépuisables réservoirs avec un mugissement sans cesse grossi, elles
+précipitaient de seconde en seconde leur chute torrentielle. Baigné
+jusqu'aux genoux, Fulgence Tapir, d'un nez attentif, observait le
+cataclysme; il en reconnut la cause et pâlit d'épouvante.
+
+--Que d'art! s'écria-t-il.
+
+Je l'appelai, je me penchai pour l'aider à gravir l'échelle qui pliait
+sous l'averse. Il était trop tard. Maintenant, accablé, désespéré,
+lamentable, ayant perdu sa calotte de velours et ses lunettes d'or, il
+opposait en vain ses bras courts au flot qui lui montait jusqu'aux
+aisselles. Soudain une trombe effroyable de fiches s'éleva,
+l'enveloppant d'un tourbillon gigantesque. Je vis durant l'espace d'une
+seconde dans le gouffre le crâne poli du savant et ses petites mains
+grasses, puis l'abîme se referma, et le déluge se répandit sur le
+silence et l'immobilité. Menacé moi-même d'être englouti avec mon
+échelle, je m'enfuis à travers le plus haut carreau de la croisée.
+
+Quiberon, 1er septembre 1907.
+
+
+
+
+L'ILE DES PINGOUINS
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LES ORIGINES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+VIE DE SAINT MAËL
+
+Maël, issu d'une famille royale de Cambrie, fut envoyé dès sa neuvième
+année dans l'abbaye d'Yvern, pour y étudier les lettres sacrées et
+profanes. À l'âge de quatorze ans, il renonça à son héritage et fit voeu
+de servir le Seigneur. Il partageait ses heures, selon la règle, entre
+le chant des hymnes, l'étude de la grammaire et la méditation des
+vérités éternelles.
+
+Un parfum céleste trahit bientôt dans le cloître les vertus de ce
+religieux. Et lorsque le bien heureux Gal, abbé d'Yvern, trépassa de ce
+monde en l'autre, le jeune Maël lui succéda dans le gouvernement du
+monastère. Il y établit une école, une infirmerie, une maison des hôtes,
+une forge, des ateliers de toutes sortes et des chantiers pour la
+construction des navires, et il obligea les religieux à défricher les
+terres alentour. Il cultivait de ses mains le jardin de l'abbaye,
+travaillait les métaux, instruisait les novices, et sa vie s'écoulait
+doucement comme une rivière qui reflète le ciel et féconde les
+campagnes.
+
+Au tomber du jour, ce serviteur de Dieu avait coutume de s'asseoir sur
+la falaise, à l'endroit qu'on appelle encore aujourd'hui la chaise de
+saint Maël. À ses pieds, les rochers, semblables à des dragons noirs,
+tout velus d'algues vertes et de goémons fauves, opposaient à l'écume
+des lames leurs poitrails monstrueux. Il regardait le soleil descendre
+dans l'océan comme une rouge hostie qui de son sang glorieux empourprait
+les nuages du ciel et la cime des vagues. Et le saint homme y voyait
+l'image du mystère de la Croix, par lequel le sang divin a revêtu la
+terre d'une pourpre royale. Au large, une ligne d'un bleu sombre
+marquait les rivages de l'île de Gad, où sainte Brigide, qui avait reçu
+le voile de saint Malo, gouvernait un monastère de femmes.
+
+Or, Brigide, instruite des mérites du vénérable Maël, lui fit demander,
+comme un riche présent, quelque ouvrage de ses mains. Maël fondit pour
+elle une clochette d'airain et, quand elle fut achevée, il la bénit et
+la jeta dans la mer. Et la clochette alla sonnant vers le rivage de Gad,
+où sainte Brigide, avertie par le son de l'airain sur les flots, la
+recueillit pieusement, et, suivie de ses filles, la porta en procession
+solennelle, au chant des psaumes, dans la chapelle du moustier.
+
+Ainsi le saint homme Maël marchait de vertus en vertus. Il avait déjà
+parcouru les deux tiers du chemin de la vie, et il espérait atteindre
+doucement sa fin terrestre au milieu de ses frères spirituels, lorsqu'il
+connut à un signe certain que la sagesse divine en avait décidé
+autrement et que le Seigneur l'appelait à des travaux moins paisibles
+mais non moindres en mérite.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+VOCATION APOSTOLIQUE DE SAINT MAËL
+
+Un jour qu'il allait, méditant, au fond d'une anse tranquille à laquelle
+des rochers allongés dans la mer faisaient une digue sauvage, il vit une
+auge de pierre qui nageait comme une barque sur les eaux.
+
+C'était dans une cuve semblable que saint Guirec, le grand saint
+Colomban et tant de religieux d'Ecosse et d'Irlande étaient allés
+évangéliser l'Armorique. Naguère encore, sainte Avoye, venue
+d'Angleterre, remontait la rivière d'Auray dans un mortier de granit
+rose où l'on mettra plus tard les enfants pour les rendre forts; saint
+Vouga passait d'Hibernie en Cornouailles sur un rocher dont les éclats,
+conservés à Penmarch, guériront de la fièvre les pèlerins qui y poseront
+la tête; saint Samson abordait la baie du mont Saint-Michel dans une
+cuve de granit qu'on appellera un jour l'écuelle de saint Samson. C'est
+pourquoi, à la vue de cette auge de pierre, le saint homme Maël comprit
+que le Seigneur le destinait à l'apostolat des païens qui peuplaient
+encore le rivage et les îles des Bretons.
+
+Il remit son bâton de frêne au saint homme Budoc, l'investissant ainsi
+du gouvernement de l'abbaye. Puis, muni d'un pain, d'un baril d'eau
+douce et du livre des Saints Évangiles, il entra dans l'auge de pierre,
+qui le porta doucement à l'île d'Hoedic.
+
+Elle est perpétuellement battue des vents. Des hommes pauvres y pèchent
+le poisson entre les fentes des rochers et cultivent péniblement des
+légumes dans des jardins pleins de sable et de cailloux, abrités par des
+murs de pierres sèches et des haies de tamaris. Un beau figuier
+s'élevait dans un creux de l'île et poussait au loin ses branches. Les
+habitants de l'île l'adoraient.
+
+Et le saint homme Maël leur dit:
+
+--Vous adorez cet arbre parce qu'il est beau. C'est donc que vous êtes
+sensibles à la beauté. Or, je viens vous révéler la beauté cachée.
+
+Et il leur enseigna l'Évangile. Et, après les avoir instruits, il les
+baptisa par le sel et par l'eau.
+
+Les îles du Morbihan étaient plus nombreuses en ce temps-là
+qu'aujourd'hui. Car, depuis lors, beaucoup se sont abîmées dans la mer.
+Saint Maël en évangélisa soixante. Puis, dans son auge de granit, il
+remonta la rivière d'Auray. Et après trois heures de navigation il mit
+pied à terre devant une maison romaine. Du toit s'élevait une fumée
+légère. Le saint homme franchit le seuil sur lequel une mosaïque
+représentait un chien, les jarrets tendus et les babines retroussées. Il
+fut accueilli par deux vieux époux, Marcus Combabus et Valeria Moerens,
+qui vivaient là du produit de leurs terres. Autour de la cour intérieure
+régnait un portique dont les colonnes étaient peintes en rouge depuis la
+base jusqu'à mi-hauteur. Une fontaine de coquillages s'adossait au mur
+et sous le portique s'élevait un autel, avec une niche où le maître de
+cette maison avait déposé de petites idoles de terre cuite, blanchies au
+lait de chaux. Les unes représentaient des enfants ailés, les autres
+Apollon ou Mercure, et plusieurs étaient en forme d'une femme nue qui se
+tordait les cheveux. Mais le saint homme Maël, observant ces figures,
+découvrit parmi elles l'image d'une jeune mère tenant un enfant sur ses
+genoux.
+
+Aussitôt il dit, montrant cette image:
+
+--Celle-ci est la Vierge, mère de Dieu. Le poète Virgile l'annonça en
+carmes sibyllins avant qu'elle ne fût née, et, d'une voix angélique, il
+chanta _Jam redit et virgo_. Et l'on fit d'elle dans la gentilité
+des figures prophétiques telles que celle-ci, que tu as placée, ô
+Marcus, sur cet autel. Et sans doute elle a protégé tes lares modiques.
+C'est ainsi que ceux qui observent exactement la loi naturelle se
+préparent à la connaissance des vérités révélées.
+
+Marcus Combabus et Valeria Moerens, instruits par ce discours, se
+convertirent à la foi chrétienne. Ils reçurent le baptême avec leur
+jeune affranchie, Caelia Avitella, qui leur était plus chère que la
+lumière de leurs yeux. Tous leurs colons renoncèrent au paganisme et
+furent baptisés le même jour.
+
+Marcus Combabus, Valeria Moerens et Caelia Avitella menèrent depuis lors
+une vie pleine de mérites. Ils trépassèrent dans le Seigneur et furent
+admis au canon des saints.
+
+Durant trente-sept années encore, le bienheureux Maël évangélisa les
+païens de l'intérieur des terres. Il éleva deux cent dix-huit chapelles
+et soixante-quatorze abbayes.
+
+Or, un certain jour, en la cité de Vannes, où il annonçait l'Évangile,
+il apprit que les moines d'Yvern s'étaient relâchés en son absence de la
+règle de saint Gal. Aussitôt, avec le zèle de la poule qui rassemble ses
+poussins, il se rendit auprès de ses enfants égarés. Il accomplissait
+alors sa quatre-vingt-dix-septième année; sa taille s'était courbée,
+mais ses bras restaient encore robustes et sa parole se répandait
+abondamment comme la neige en hiver au fond des vallées.
+
+L'abbé Budoc remit à saint Maël le bâton de frêne et l'instruisit de
+l'état malheureux où se trouvait l'abbaye. Les religieux s'étaient
+querellés sur la date à laquelle il convenait de célébrer la fête de
+Pâques. Les uns tenaient pour le calendrier romain, les autres pour le
+calendrier grec, et les horreurs d'un schisme chronologique déchiraient
+le monastère.
+
+Il régnait encore une autre cause de désordres. Les religieuses de l'île
+de Gad, tristement tombées de leur vertu première, venaient à tout
+moment en barque sur la côte d'Yvern. Les religieux les recevaient dans
+le bâtiment des hôtes et il en résultait des scandales qui remplissaient
+de désolation les âmes pieuses.
+
+Ayant terminé ce fidèle rapport, l'abbé Budoc conclut en ces termes:
+
+--Depuis la venue de ces nonnes, c'en est fait de l'innocence et du
+repos de nos moines.
+
+--Je le crois volontiers, répondit le bienheureux Maël. Car la femme est
+un piège adroitement construit: on y est pris dès qu'on l'a flairé.
+Hélas! l'attrait délicieux de ces créatures s'exerce de loin plus
+puissamment encore que de près. Elles inspirent d'autant plus le désir
+qu'elles le contentent moins. De là ce vers d'un poète à l'une d'elles:
+
+ Présente je vous fuis, absente je vous trouve.
+
+Aussi voyons-nous, mon fils, que les blandices de l'amour charnel sont
+plus puissantes sur les solitaires et les religieux que sur les hommes
+qui vivent dans le siècle. Le démon de la luxure m'a tenté toute ma vie
+de diverses manières, et les plus rudes tentations ne me vinrent pas de
+la rencontre d'une femme, même belle et parfumée. Elles me vinrent de
+l'image d'une femme absente. Maintenant encore, plein de jours et
+touchant à ma quatre-vingt-dix-huitième année, je suis souvent induit
+par l'Ennemi à pécher contre la chasteté, du moins en pensée. La nuit,
+quand j'ai froid dans mon lit et que se choquent avec un bruit sourd mes
+vieux os glacés, j'entends des voix qui récitent le deuxième verset du
+troisième livre des Rois: _Dixerunt ergo et servi sui: Quaeramus
+domino nostro regi adolescentulam virginem, et stet coram rege et foveat
+eum, dormiatque in sinu suo, et calefaciat dominum nostrum regem._ Et
+le Diable me montre une enfant dans sa première fleur qui me dit:--Je
+suis ton Abilag; je suis ta Sunamite. O mon seigneur, fais-moi une place
+dans la couche.
+
+»Croyez-moi, ajouta le vieillard, ce n'est pas sans un secours
+particulier du Ciel qu'un religieux peut garder sa chasteté de fait et
+d'intention.
+
+S'appliquant aussitôt à rétablir l'innocence et la paix dans le
+monastère, il corrigea le calendrier d'après les calculs de la
+chronologie et de l'astronomie et le fit accepter par tous les
+religieux; il renvoya les filles déchues de sainte Brigide dans leur
+monastère; mais loin de les chasser brutalement, il les fit conduire à
+leur navire avec des chants de psaumes et de litanies.
+
+--Respectons en elles, disait-il, les filles de Brigide et les fiancées
+du Seigneur. Gardons-nous d'imiter les pharisiens qui affectent de
+mépriser les pécheresses. Il faut humilier ces femmes dans leur péché et
+non dans leur personne et leur faire honte de ce qu'elles ont fait et
+non de ce qu'elles sont: car elles sont des créatures de Dieu.
+
+Et le saint homme exhorta ses religieux à fidèlement observer la règle
+de leur ordre:
+
+--Quand il n'obéit pas au gouvernail, leur dit-il, le navire obéit à
+l'écueil.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+LA TENTATION DE SAINT MAËL
+
+Le bienheureux Maël avait à peine rétabli l'ordre dans l'abbaye d'Yvern
+quand il apprit que les habitants de l'île d'Hoedic, ses premiers
+catéchumènes, et de tous les plus chers à son coeur, étaient retournés
+au paganisme et qu'ils suspendaient des couronnes de fleurs et des
+bandelettes de laine aux branches du figuier sacré.
+
+Le batelier qui portait ces douloureuses nouvelles exprima la crainte
+que bientôt ces hommes égarés ne détruisissent par le fer et par le feu
+la chapelle élevée sur le rivage de leur île.
+
+Le saint homme résolut de visiter sans retard ses enfants infidèles afin
+de les ramener à la foi et d'empêcher qu'ils ne se livrassent à des
+violences sacrilèges. Comme il se rendait à la baie sauvage où son auge
+de pierre était mouillée, il tourna ses regards sur les chantiers qu'il
+avait établis trente ans auparavant, au fond de cette baie, pour la
+construction des navires, et qui retentissaient, à cette heure, du bruit
+des scies et des marteaux.
+
+À ce moment, le Diable qui ne se lasse jamais, sortit des chantiers,
+s'approcha du saint homme, sous la figure d'un religieux nommé Samson et
+le tenta en ces termes:
+
+--Mon père, les habitants de l'île d'Hoedic commettent incessamment des
+péchés. Chaque instant qui s'écoule les éloigne de Dieu. Ils vont
+bientôt porter le fer et le feu dans la chapelle que vous avez élevée de
+vos mains vénérables sur le rivage de l'île. Le temps presse. Ne pensez-
+vous point que votre auge de pierre vous conduirait plus vite vers eux,
+si elle était gréée comme une barque, et munie d'un gouvernail, d'un mât
+et d'une voile; car alors vous seriez poussé par le vent. Vos bras sont
+robustes encore et propres à gouverner une embarcation. On ferait bien
+aussi de mettre une étrave tranchante à l'avant de votre auge
+apostolique. Vous êtes trop sage pour n'en avoir pas eu déjà l'idée.
+
+--Certes, le temps presse, répondit le saint homme. Mais agir comme vous
+dites, mon fils Samson, ne serait-ce pas me rendre semblable à ces
+hommes de peu de foi, qui ne se fient point au Seigneur? Ne serait-ce
+point mépriser les dons de Celui qui m'a envoyé la cuve de pierre sans
+agrès ni voilure?
+
+À cette question, le Diable, qui est grand théologien, répondit par
+cette autre question:
+
+--Mon père, est-il louable d'attendre, les bras croisés, que vienne le
+secours d'en haut, et de tout demander à Celui qui peut tout, au lieu
+d'agir par prudence humaine et de s'aider soi-même?
+
+--Non certes, répondit le saint vieillard Maël, et c'est tenter Dieu que
+de négliger d'agir par prudence humaine.
+
+--Or, poussa le Diable, la prudence n'est-elle point, en ce cas-ci, de
+gréer la cuve?
+
+--Ce serait prudence si l'on ne pouvait d'autre manière arriver à point.
+
+--Eh! eh! votre cuve est-elle donc bien rapide?
+
+--Elle l'est autant qu'il plaît à Dieu.
+
+--Qu'en savez-vous? Elle va comme la mule de l'abbé Budoc. C'est un vrai
+sabot. Vous est-il défendu de la rendre plus vite?
+
+--Mon fils, la clarté orne vos discours, mais ils sont tranchants à
+l'excès. Considérez que cette cuve est miraculeuse.
+
+--Elle l'est, mon père. Une auge de granit qui flotte sur l'eau comme un
+bouchon de liège est une auge miraculeuse. Il n'y a point de doute.
+Qu'en concluez-vous?
+
+--Mon embarras est grand. Convient-il de perfectionner par des moyens
+humains et naturels une si miraculeuse machine?
+
+--Mon père, si vous perdiez le pied droit et que Dieu vous le rendît, ce
+pied serait-il miraculeux?
+
+--Sans doute, mon fils.
+
+--Le chausseriez-vous?
+
+--Assurément.
+
+--Eh bien! si vous croyez qu'on peut chausser d'un soulier naturel un
+pied miraculeux, vous devez croire aussi qu'on peut mettre des agrès
+naturels à une embarcation miraculeuse. Cela est limpide. Hélas!
+pourquoi faut-il que les plus saints personnages aient leurs heures de
+langueur et de ténèbres? On est le plus illustre des apôtres de la
+Bretagne, on pourrait accomplir des oeuvres dignes d'une louange
+éternelle.... Mais l'esprit est lent et la main paresseuse! Adieu donc,
+mon père! Voyagez à petites journées, et quand enfin vous approcherez
+des côtes d'Hoedic, vous regarderez fumer les ruines de la chapelle
+élevée et consacrée par vos mains. Les païens l'auront brûlée avec le
+petit diacre que vous y avez mis et qui sera grillé comme un boudin.
+
+--Mon trouble est extrême, dit le serviteur de Dieu, en essuyant de sa
+manche son front mouillé de sueur. Mais, dis-moi, mon fils Samson, ce
+n'est point une petite tâche que de gréer cette auge de pierre. Et ne
+nous arrivera-t-il pas, si nous entreprenons une telle oeuvre, de perdre
+du temps loin d'en gagner.
+
+--Ah! mon père, s'écria le Diable, en un tour de sablier la chose sera
+faite. Nous trouverons les agrès nécessaires dans ce chantier que vous
+avez jadis établi sur cette côte et dans ces magasins abondamment garnis
+par vos soins. J'ajusterai moi même toutes les pièces navales. Avant
+d'être moine, j'ai été matelot et charpentier; et j'ai fait bien
+d'autres métiers encore. À l'ouvrage!
+
+Aussitôt il entraîne le saint homme dans un hangar tout rempli des
+choses nécessaires à la navigation.
+
+--À vous cela, mon père!
+
+Et il lui jette sur les épaules la toile, le mât, la corne et le gui.
+
+Puis, se chargeant lui-même d'une étrave et d'un gouvernail avec la
+mèche et la barre et saisissant un sac de charpentier plein d'outils, il
+court au rivage, tirant après lui par sa robe le saint homme plié, suant
+et soufflant, sous le faix de la toile et des bois.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+NAVIGATION DE SAINT MAËL SUR L'OCÉAN DE GLACE
+
+Le Diable, s'étant troussé jusqu'aux aisselles, traîna l'auge sur le
+sable et la gréa en moins d'une heure.
+
+Dès que le saint homme Maël se fut embarqué, cette cuve, toutes voiles
+déployées, fendit les eaux avec une telle vitesse que la côte fut
+aussitôt hors de vue. Le vieillard gouvernait au sud pour doubler le cap
+Land's End. Mais un courant irrésistible le portait au sud-ouest. Il
+longea la côte méridionale de l'Irlande et tourna brusquement vers le
+septentrion. Le soir, le vent fraîchit. En vain Maël essaya de replier
+la toile. La cuve fuyait éperdument vers les mers fabuleuses.
+
+À la clarté de la lune, les sirènes grasses du Nord, aux cheveux de
+chanvre, vinrent soulever autour de lui leurs gorges blanches et leurs
+croupes roses; et, battant de leurs queues d'émeraude la vague écumeuse,
+elles chantèrent en cadence:
+
+ Où cours-tu, doux Maël,
+ Dans ton auge éperdue?
+ Ta voile est gonflée
+ Comme le sein de Junon
+ Quand il en jaillit la Voie lactée.
+
+Un moment elles le poursuivirent, sous les étoiles, de leurs rires
+harmonieux. Mais la cuve fuyait plus rapide cent fois que le navire
+rouge d'un Viking. Et les pétrels, surpris dans leur vol, se prenaient
+les pattes aux cheveux du saint homme.
+
+Bientôt une tempête s'éleva, pleine d'ombre et de gémissements, et
+l'auge, poussée par un vent furieux, vola comme une mouette dans la
+brume et la houle.
+
+Après une nuit de trois fois vingt-quatre heures, les ténèbres se
+déchirèront soudain. Et le saint homme découvrit à l'horizon un rivage
+plus étincelant que le diamant. Ce rivage grandit rapidement, et
+bientôt, à la clarté glaciale d'un soleil inerte et bas, Maël vit monter
+au-dessus des flots une ville blanche, aux rues muettes, qui, plus vaste
+que Thèbes aux cent portes, étendait à perte de vue les ruines de son
+forum de neige, de ses palais de givre, de ses arcs de cristal et de ses
+obélisques irisés.
+
+L'océan était couvert de glaces flottantes, autour desquelles nageaient
+des hommes marins au regard sauvage et doux. Et Léviathan passa, lançant
+une colonne d'eau jusqu'aux nuées.
+
+Cependant, sur un bloc de glace qui nageait de conserve avec l'auge de
+pierre, une ourse blanche était assise, tenant son petit entre ses bras,
+et Maël l'entendit qui murmurait doucement ce vers de Virgile: _Incipe
+parve puer_.
+
+Et le vieillard, plein de tristesse et de trouble, pleura.
+
+L'eau douce avait, en se gelant, fait éclater le baril qui la contenait.
+Et pour étancher sa soif, Maël suçait des glaçons. Et il mangeait son
+pain trempé d'eau salée. Sa barbe et ses cheveux se brisaient comme du
+verre. Sa robe recouverte d'une couche de glace lui coupait à chaque
+mouvement les articulations des membres. Les vagues monstrueuses se
+soulevaient et leurs mâchoires écumantes s'ouvraient toutes grandes sur
+le vieillard. Vingt fois des paquets de mer emplirent l'embarcation. Et
+le livre des saints Évangiles, que l'apôtre gardait précieusement sous
+une couverture de pourpre, marquée d'une croix d'or, l'océan
+l'engloutit.
+
+Or, le trentième jour, la mer se calma. Et voici qu'avec une effroyable
+clameur du ciel et des eaux une montagne d'une blancheur éblouissante,
+haute de trois cents pieds, s'avance vers la cuve de pierre. Maël
+gouverne pour l'éviter; la barre se brise dans ses mains. Pour ralentir
+sa marche à l'écueil, il essaye encore de prendre des ris. Mais, quand
+il veut nouer les garcettes, le vent les lui arrache, et le filin, en
+s'échappant, lui brûle les mains. Et il voit trois démons aux ailes de
+peau noire, garnies de crochets, qui, pendus aux agrès, soufflent dans
+la toile.
+
+Comprenant à cette vue que l'Ennemi l'a gouverné en toutes ces choses,
+il s'arme du signe de la Croix. Aussitôt un coup de vent furieux, plein
+de sanglots et de hurlements, soulève l'auge de pierre, emporte la
+mâture avec toute la toile, arrache le gouvernail et l'étrave.
+
+Et l'auge s'en fut à la dérive sur la mer apaisée. Le saint homme,
+s'agenouillant, rendit grâces au Seigneur, qui l'avait délivré des
+pièges du démon. Alors il reconnut, assise sur un bloc de glace, l'ourse
+mère, qui avait parlé dans la tempête. Elle pressait sur son sein son
+enfant bien-aimé, et tenait à la main un livre de pourpre marqué d'une
+croix d'or. Ayant accosté l'auge de granit, elle salua le saint homme
+par ces mots:
+
+--_Pax tibi, Maël_.
+
+Et elle lui tendit le livre.
+
+Le saint homme reconnut son évangéliaire, et, plein d'étonnement, il
+chanta dans l'air tiédi une hymne au Créateur et à la création.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+BAPTÊME DES PINGOUINS
+
+Après être allé une heure à la dérive, le saint homme aborda une plage
+étroite, fermée par des montagnes à pic. Il marcha le long du rivage,
+tout un jour et une nuit, contournant les rochers qui formaient une
+muraille infranchissable. Et il s'assura ainsi que c'était une île
+ronde, au milieu de laquelle s'élevait une montagne couronnée de nuages.
+Il respirait avec joie la fraîche haleine de l'air humide. La pluie
+tombait, et cette pluie était si douce que le saint homme dit au
+Seigneur:
+
+--Seigneur, voici l'île des larmes, l'île de la contrition.
+
+La plage était déserte. Exténué de fatigue et de faim, il s'assit sur
+une pierre, dans les creux de laquelle reposaient des oeufs jaunes,
+marqués de taches noires et gros comme des oeufs de cygne. Mais il n'y
+toucha point, disant:
+
+--Les oiseaux sont les louanges vivantes de Dieu. Je ne veux pas que par
+moi manque une seule de ces louanges.
+
+Et il mâcha des lichens arrachés au creux des pierres.
+
+Le saint homme avait accompli presque entièrement le tour de l'île sans
+rencontrer d'habitants, quand il parvint à un vaste cirque formé par des
+rochers fauves et rouges, pleins de cascades sonores, et dont les
+pointes bleuissaient dans les nuées.
+
+La réverbération des glaces polaires avait brûlé les yeux du vieillard.
+Pourtant, une faible lumière se glissait encore entre ses paupières
+gonflées. Il distingua des formes animées qui se pressaient en étages
+sur ces rochers, comme une foule d'hommes sur les gradins d'un
+amphithéâtre. Et en même temps ses oreilles, assourdies par les longs
+bruits de la mer, entendirent faiblement des voix. Pensant que c'était
+là des hommes vivant selon la loi naturelle, et que le Seigneur l'avait
+envoyé à eux pour leur enseigner la loi divine, il les évangélisa.
+
+Monté sur une haute pierre au milieu du cirque sauvage:
+
+--Habitants de cette île, leur dit-il, quoique vous soyez de petite
+taille, vous semblez moins une troupe de pêcheurs et de mariniers que le
+sénat d'une sage république. Par votre gravité, votre silence, votre
+tranquille maintien, vous composez sur ce rocher sauvage une assemblée
+comparable aux Pères-Conscrits de Rome délibérant dans le temple de la
+Victoire, ou plutôt aux philosophes d'Athènes disputant sur les bancs de
+l'Aréopage. Sans doute, vous ne possédez ni leur science ni leur génie;
+mais peut-être, au regard de Dieu, l'emportez vous sur eux. Je devine
+que vous êtes simples et bons. En parcourant les bords de votre île, je
+n'y ai découvert aucune image de meurtre, aucun signe de carnage, ni
+têtes ni chevelures d'ennemis suspendues à une haute perche ou clouées
+aux portes des villages. Il me semble que vous n'avez point d'arts, et
+que vous ne travaillez point les métaux. Mais vos coeurs sont purs et
+vos mains innocentes. Et la vérité entrera facilement dans vos âmes.
+
+Or, ce qu'il avait pris pour des hommes de petite taille, mais d'une
+allure grave, c'étaient des pingouins que réunissait le printemps, et
+qui se tenaient rangés par couples sur les degrés naturels de la roche,
+debout dans la majesté de leurs gros ventres blancs. Par moments ils
+agitaient comme des bras leurs ailerons et poussaient des cris
+pacifiques. Ils ne craignaient point les hommes, parce qu'ils ne les
+connaissaient pas et n'en avaient jamais reçu d'offense; et il y avait
+en ce religieux une douceur qui rassurait les animaux les plus
+craintifs, et qui plaisait extrêmement à ces pingouins. Ils tournaient
+vers lui, avec une curiosité amie, leur petit oeil rond prolongé en
+avant par une tache blanche ovale, qui donnait à leur regard quelque
+chose de bizarre et d'humain.
+
+Touché de leur recueillement, le saint homme leur enseignait l'Évangile.
+
+--Habitants de cette île, le jour terrestre qui vient de se lever sur
+vos rochers est l'image du jour spirituel qui se lève dans vos âmes. Car
+je vous apporte la lumière intérieure; je vous apporte la lumière et la
+chaleur de l'âme. De même que le soleil fait fondre les glaces de vos
+montagnes, Jésus-Christ fera fondre les glaces de vos coeurs.
+
+Ainsi parla le vieillard. Comme partout dans la nature la voix appelle
+la voix, comme tout ce qui respire à la lumière du jour aime les chants
+alternés, les pingouins répondirent au vieillard par les sons de leur
+gosier. Et leur voix se faisait douce, car ils étaient dans la saison de
+l'amour.
+
+Et le saint homme, persuadé qu'ils appartenaient à quelque peuplade
+idolâtre et faisaient en leur langage adhésion à la foi chrétienne, les
+invita à recevoir le baptême.
+
+--Je pense, leur dit-il, que vous vous baignez souvent. Car tous les
+creux de ces roches sont pleins d'une eau pure, et j'ai vu tantôt, en me
+rendant à votre assemblée, plusieurs d'entre vous plongés dans ces
+baignoires naturelles. Or, la pureté du corps est l'image de la pureté
+spirituelle.
+
+Et il leur enseigna l'origine, la nature et les effets du baptême.
+
+--Le baptême, leur dit-il, est Adoption, Renaissance, Régénération,
+Illumination.
+
+Et il leur expliqua successivement chacun de ces points.
+
+Puis, ayant béni préalablement l'eau qui tombait des cascades et récité
+les exorcismes, il baptisa ceux qu'il venait d'enseigner, en versant sur
+la tête de chacun d'eux une goutte d'eau pure et en prononçant les
+paroles consacrées.
+
+Et il baptisa ainsi les oiseaux pendant trois jours et trois nuits.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS
+
+Quand le baptême des pingouins fut connu dans le Paradis, il n'y causa
+ni joie ni tristesse, mais une extrême surprise. Le Seigneur lui-même
+était embarrassé. Il réunit une assemblée de clercs et de docteurs et
+leur demanda s'ils estimaient que ce baptême fût valable.
+
+--Il est nul, dit saint Patrick.
+
+--Pourquoi est-il nul? demanda saint Gal, qui avait évangélisé les
+Cornouailles et formé le saint homme Maël aux travaux apostoliques.
+
+--Le sacrement du baptême, répondit saint Patrick, est nul quand il est
+donné à des oiseaux, comme le sacrement du mariage est nul quand il est
+donné à un eunuque.
+
+Mais saint Gal:
+
+--Quel rapport prétendez-vous établir entre le baptême d'un oiseau et le
+mariage d'un eunuque? Il n'y en a point. Le mariage est, si j'ose dire,
+un sacrement conditionnel, éventuel. Le prêtre bénit par avance un acte;
+il est évident que, si l'acte n'est pas consommé, la bénédiction demeure
+sans effet. Cela saute aux yeux. J'ai connu sur la terre, dans la ville
+d'Antrim, un homme riche nommé Sadoc qui, vivant en concubinage avec une
+femme, la rendit mère de neuf enfants. Sur ses vieux jours, cédant à mes
+objurgations, il consentit à l'épouser et je bénis leur union.
+Malheureusement le grand âge de Sadoc l'empêcha de consommer le mariage.
+Peu de temps après, il perdit tous ses biens et Germaine (tel était le
+nom de cette femme), ne se sentant point en état de supporter
+l'indigence, demanda l'annulation d'un mariage qui n'avait point de
+réalité. Le pape accueillit sa demande, car elle était juste. Voilà pour
+le mariage. Mais le baptême est conféré sans restrictions ni réserves
+d'aucune sorte. Il n'y a point de doute: c'est un sacrement que les
+pingouins ont reçu.
+
+Appelé à donner son avis, le pape saint Damase s'exprima en ces termes:
+
+--Pour savoir si un baptême est valable et produira ses conséquences,
+c'est-à-dire la sanctification, il faut considérer qui le donne et non
+qui le reçoit. En effet, la vertu sanctifiante de ce sacrement résulte
+de l'acte extérieur par lequel il est conféré, sans que le baptisé
+coopère à sa propre sanctification par aucun acte personnel; s'il en
+était autrement on ne l'administrerait point aux nouveau-nés. Et il
+n'est besoin, pour baptiser, de remplir aucune condition particulière;
+il n'est pas nécessaire d'être en état de grâce; il suffit d'avoir
+l'intention de faire ce que fait l'Église, de prononcer les paroles
+consacrées et d'observer les formes prescrites. Or, nous ne pouvons
+douter que le vénérable Maël n'ait opéré dans ces conditions. Donc les
+pingouins sont baptisés.
+
+--Y pensez-vous? demanda saint Guénolé. Et que croyez-vous donc que soit
+le baptême? Le baptême est le procédé de la régénération par lequel
+l'homme naît d'eau et d'esprit, car entré dans l'eau couvert de crimes,
+il en sort néophyte, créature nouvelle, abondante en fruits de justice;
+le baptême est le germe de l'immortalité; le baptême est le gage de la
+résurrection; le baptême est l'ensevelissement avec le Christ en sa mort
+et la communion à la sortie du sépulcre. Ce n'est pas un don à faire à
+des oiseaux. Raisonnons, mes pères. Le baptême efface le péché originel;
+or les pingouins n'ont pas été conçus dans le péché; il remet toutes les
+peines du péché; or les pingouins n'ont pas péché; il produit la grâce
+et le don des vertus, unissant les chrétiens à Jésus-Christ, comme les
+membres au chef, et il tombe sous le sens que les pingouins ne sauraient
+acquérir les vertus des confesseurs, des vierges et des veuves, recevoir
+des grâces et s'unir à....
+
+Saint Damase ne le laissa point achever:
+
+--Cela prouve, dit-il vivement, que le baptême était inutile; cela ne
+prouve pas qu'il ne soit pas effectif.
+
+--Mais à ce compte, répliqua saint Guénolé, on baptiserait au nom du
+Père, du Fils et de l'Esprit, par aspersion ou immersion, non seulement
+un oiseau ou un quadrupède, mais aussi un objet inanimé, une statue, une
+table, une chaise, etc. Cet animal serait chrétien, cette idole, cette
+table seraient chrétiennes! C'est absurde!
+
+Saint Augustin prit la parole. Il se fit un grand silence.
+
+--Je vais, dit l'ardent évêque d'Hippone, vous montrer, par un exemple,
+la puissance des formules. Il s'agit, il est vrai, d'une opération
+diabolique. Mais s'il est établi que des formules enseignées par le
+Diable ont de l'effet sur des animaux privés d'intelligence, ou même sur
+des objets inanimés, comment douter encore que l'effet des formules
+sacramentelles ne s'étende sur les esprits des brutes et sur la matière
+inerte? Voici cet exemple:
+
+»Il y avait, de mon vivant, dans la ville de Madaura, patrie du
+philosophe Apulée, une magicienne à qui il suffisait de brûler sur un
+trépied, avec certaines herbes et en prononçant certaines paroles,
+quelques cheveux coupés sur la tête d'un homme pour attirer aussitôt cet
+homme dans son lit. Or, un jour qu'elle voulait obtenir, de cette
+manière, l'amour d'un jeune garçon, elle brûla, trompée par sa servante,
+au lieu des cheveux de cet adolescent, des poils arrachés à une outre de
+peau de bouc qui pendait à la boutique d'un cabaretier. Et la nuit,
+l'outre pleine de vin bondit à travers la ville, jusqu'au seuil de la
+magicienne. Le fait est véritable. Dans les sacrements comme dans les
+enchantements, c'est la forme qui opère. L'effet d'une formule divine ne
+saurait être moindre en force et en étendue, que l'effet d'une formule
+infernale.
+
+Ayant parlé de la sorte, le grand Augustin s'assit au milieu des
+applaudissements.
+
+Un bienheureux, d'un âge avancé et d'aspect mélancolique, demanda la
+parole. Personne ne le connaissait. Il se nommait Probus et n'était
+point inscrit dans le canon des saints.
+
+--Que la compagnie veuille m'excuser, dit-il. Je n'ai point d'auréole,
+et c'est sans éclat que j'ai gagné la béatitude éternelle. Mais après ce
+que vient de vous dire le grand saint Augustin, je crois à propos de
+vous faire part d'une cruelle expérience que j'ai faite sur les
+conditions nécessaires à la validité d'un sacrement. L'évêque d'Hippone
+a bien raison de le dire: un sacrement dépend de la forme. Sa vertu est
+dans la forme; son vice est dans la forme. Écoutez, confesseurs et
+pontifes, ma lamentable histoire. J'étais prêtre à Rome, sous le
+principat de l'empereur Gordien. Sans me recommander comme vous par des
+mérites singuliers, j'exerçais le sacerdoce avec piété. J'ai desservi
+pendant quarante ans l'église de Sainte-Modeste-hors-les-Murs. Mes
+habitudes étaient régulières. Je me rendais chaque samedi auprès d'un
+cabaretier nommé Barjas, qui logeait avec ses amphores sous la porte
+Capène, et je lui achetais le vin que je consacrais chaque jour de la
+semaine. Je n'ai point, dans ce long espace de temps, manqué un seul
+matin de célébrer le très saint sacrifice de la messe. Pourtant j'étais
+sans joie et c'est le coeur serré d'angoisse que je demandais sur les
+degrés de l'autel: «Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me
+troubles-tu?» Les fidèles que je conviais à la sainte table me donnaient
+des sujets d'affliction, car ayant encore, pour ainsi dire, sur la
+langue l'hostie administrée par mes mains, ils retombaient dans le
+péché, comme si le sacrement eût été sur eux sans force et sans
+efficacité. J'atteignis enfin le terme de mes épreuves terrestres et,
+m'étant endormi dans le Seigneur, je me réveillai au séjour des élus.
+J'appris alors, de la bouche de l'ange qui m'avait transporté, que le
+cabaretier Barjas, de la porte Capène, vendait pour du vin une décoction
+de racines et d'écorces dans laquelle n'entrait point une seule goutte
+du jus de la vigne et que je n'avais pu transmuer ce vil breuvage en
+sang, puisque ce n'était pas du vin, et que le vin seul se change au
+sang de Jésus-Christ, que par conséquent toutes mes consécrations
+étaient nulles et que, à notre insu, nous étions, mes fidèles et moi,
+depuis quarante ans privés du sacrement de l'eucharistie et excommuniés
+de fait. À cette révélation, je fus saisi d'une stupeur qui m'accable
+encore aujourd'hui dans ce séjour de la béatitude. Je le parcours
+incessamment sur toute son étendue sans rencontrer un seul des chrétiens
+que j'admis autrefois à la sainte table dans la basilique de la
+bienheureuse Modeste.
+
+»Privés du pain des anges, ils s'abandonnèrent sans force aux vices les
+plus abominables et ils sont tous allés en enfer. Je me plais à penser
+que le cabaretier Barjas est damné. Il y a dans ces choses une logique
+digne de l'auteur de toute logique. Néanmoins mon malheureux exemple
+prouve qu'il est parfois fâcheux que, dans les sacrements, la forme
+l'emporte sur le fond. Je le demande humblement: la sagesse éternelle
+n'y pourrait-elle remédier?
+
+--Non, répondit le Seigneur. Le remède serait pire que le mal. Si dans
+les règles du salut le fond l'emportait sur la forme, ce serait la ruine
+du sacerdoce.
+
+--Hélas! mon Dieu, soupira l'humble Probus, croyez-en ma triste
+expérience: tant que vous réduirez vos sacrements à des formules votre
+justice rencontrera de terribles obstacles.
+
+--Je le sais mieux que vous, répliqua le Seigneur. Je vois d'un même
+regard les problèmes actuels, qui sont difficiles, et les problèmes
+futurs, qui ne le seront pas moins. Ainsi, je puis vous annoncer
+qu'après que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois autour
+de la terre....
+
+--Sublime langage! s'écrièrent les anges.
+
+--Et digne du créateur du monde, répondirent les pontifes.
+
+--C'est, reprit le Seigneur, une façon de dire en rapport avec ma
+vieille cosmogonie et dont je ne me déferai pas sans qu'il en coûte à
+mon immutabilité....
+
+Après donc que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois
+autour de la terre, il ne se trouvera plus à Rome un seul clerc sachant
+le latin. En chantant les litanies dans les églises, on invoquera les
+saints Orichel, Roguel et Totichel qui sont, vous le savez, des diables
+et non des anges. Beaucoup de voleurs, ayant dessein de communier, mais
+craignant d'être obligés, pour obtenir leur pardon, d'abandonner à
+l'Église les objets dérobés, se confesseront à des prêtres errants qui,
+n'entendant ni l'italien ni le latin et parlant seulement le patois de
+leur village, iront, par les cités et les bourgs, vendre à vil prix,
+souvent pour une bouteille de vin, la rémission des péchés.
+Vraisemblablement, nous n'aurons point à nous soucier de ces absolutions
+auxquelles manquera la contrition pour être valables; mais il pourra
+bien arriver que les baptêmes nous causent encore de l'embarras. Les
+prêtres deviendront à ce point ignares, qu'ils baptiseront les enfants
+_in nomine patria et filia et spirita sancta_, comme Louis de
+Potter se fera un plaisir de le relater au tome III de son _Histoire
+philosophique, politique et critique du christianisme_. Ce sera une
+question ardue que de décider sur la validité de tels baptêmes; car
+enfin, si je m'accommode pour mes textes sacrés d'un grec moins élégant
+que celui de Platon et d'un latin qui ne cicéronise guère, je ne saurais
+admettre comme formule liturgique un pur charabia. Et l'on frémit, quand
+on songe qu'il sera procédé avec cette inexactitude sur des millions de
+nouveau-nés. Mais revenons à nos pingouins.
+
+--Vos divines paroles, Seigneur, nous y ont déjà ramenés, dit saint Gal.
+Dans les signes de la religion et les règles du salut, la forme
+l'emporte nécessairement sur le fond et la validité d'un sacrement
+dépend uniquement de sa forme. Toute la question est de savoir si oui ou
+non les pingouins ont été baptisés dans les formes. Or la réponse n'est
+pas douteuse. Les pères et les docteurs en tombèrent d'accord, et leur
+perplexité n'en devint que plus cruelle.
+
+--L'état de chrétien, dit saint Corneille, ne va pas sans de graves
+inconvénients pour un pingouin. Voilà des oiseaux dans l'obligation de
+faire leur salut. Comment y pourront-ils réussir? Les moeurs des oiseaux
+sont, en bien des points, contraires aux commandements de l'Église. Et
+les pingouins n'ont pas de raison pour en changer. Je veux dire qu'ils
+ne sont pas assez raisonnables pour en prendre de meilleures.
+
+--Ils ne le peuvent pas, dit le Seigneur; mes décrets les en empêchent.
+
+--Toutefois, reprit saint Corneille, par la vertu du baptême, leurs
+actions cessent de demeurer indifférentes. Désormais elles seront bonnes
+ou mauvaises, susceptibles de mérite ou de démérite.
+
+--C'est bien ainsi que la question se pose, dit le Seigneur.
+
+--Je n'y vois qu'une solution, dit saint Augustin. Les pingouins iront
+en enfer.
+
+--Mais ils n'ont point d'âme, fit observer saint Irénée.
+
+--C'est fâcheux, soupira Tertullien.
+
+--Sans doute, reprit saint Gal. Et je reconnais que le saint homme Maël,
+mon disciple, a, dans son zèle aveugle, créé au Saint-Esprit de grandes
+difficultés théologiques et porté le désordre dans l'économie des
+mystères.
+
+--C'est un vieil étourdi, s'écria en haussant les épaules saint Adjutor
+d'Alsace.
+
+Mais le Seigneur, tournant sur Adjutor un regard de reproche:
+
+--Permettez, dit-il: le saint homme Maël n'a pas comme vous, mon
+bienheureux, la science infuse. Il ne me voit pas. C'est un vieillard
+accablé d'infirmités; il est à moitié sourd et aux trois quarts aveugle.
+Vous êtes trop sévère pour lui. Cependant je reconnais que la situation
+est embarrassante.
+
+--Ce n'est heureusement qu'un désordre passager, dit saint Irénée. Les
+pingouins sont baptisés, leurs oeufs ne le seront pas et le mal
+s'arrêtera à la génération actuelle.
+
+--Ne parlez pas ainsi, mon fils Irénée, dit le Seigneur. Les règles que
+les physiciens établissent sur la terre souffrent des exceptions, parce
+qu'elles sont imparfaites et ne s'appliquent pas exactement à la nature.
+Mais les règles que j'établis sont parfaites et ne souffrent aucune
+exception. Il faut décider du sort des pingouins baptisés, sans
+enfreindre aucune loi divine et conformément au décalogue ainsi qu'aux
+commandements de mon Église.
+
+--Seigneur, dit saint Grégoire de Nazianze, donnez-leur une âme
+immortelle.
+
+--Hélas! Seigneur, qu'en feraient-ils? soupira Lactance. Ils n'ont pas
+une voix harmonieuse pour chanter vos louanges. Ils ne sauraient
+célébrer vos mystères.
+
+--Sans doute, dit saint Augustin, ils n'observeront pas la loi divine.
+
+--Ils ne le pourront pas, dit le Seigneur.
+
+--Ils ne le pourront pas, poursuivit saint Augustin. Et si, dans votre
+sagesse, Seigneur, vous leur infusez une âme immortelle, ils brûleront
+éternellement en enfer, en vertu de vos décrets adorables. Ainsi sera
+rétabli l'ordre auguste, troublé par ce vieux Cambrien.
+
+--Vous me proposez, fils de Monique, une solution correcte, dit le
+Seigneur, et qui s'accorde avec ma sagesse. Mais elle ne contente point
+ma clémence. Et, bien qu'immuable par essence, à mesure que je dure,
+j'incline davantage à la douceur. Ce changement de caractère est
+sensible à qui lit mes deux testaments.
+
+Comme la discussion se prolongeait sans apporter beaucoup de lumières et
+que les bienheureux montraient de la propension à répéter toujours la
+même chose, on décida de consulter sainte Catherine d'Alexandrie. C'est
+ce qu'on faisait ordinairement dans les cas difficiles. Sainte Catherine
+avait, sur la terre, confondu cinquante docteurs très savants. Elle
+connaissait la philosophie de Platon aussi bien que l'Écriture sainte et
+possédait la rhétorique.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS (suite et fin)
+
+Sainte Catherine se rendit dans l'assemblée, la tête ceinte d'une
+couronne d'émeraudes, de saphirs et de perles, et vêtue d'une robe de
+drap d'or. Elle portait au côté une roue flamboyante, image de celle
+dont les éclats avaient frappé ses persécuteurs.
+
+Le Seigneur l'ayant invitée à parler, elle s'exprima en ces termes:
+
+--Seigneur, pour résoudre le problème que vous daignez me soumettre, je
+n'étudierai pas les moeurs des animaux en général, ni celles des oiseaux
+en particulier. Je ferai seulement remarquer aux docteurs, confesseurs
+et pontifes, réunis dans cette assemblée, que la séparation entre
+l'homme et l'animal n'est pas complète, puisqu'il se trouve des monstres
+qui procèdent à la fois de l'un et de l'autre. Tels sont les chimères,
+moitié nymphes et moitié serpents; les trois gorgones, les capripèdes;
+telles sont les scylles et les sirènes qui chantent dans la mer. Elles
+ont un buste de femme et une queue de poisson. Tels sont aussi les
+centaures, hommes jusqu'à la ceinture et chevaux pour le reste. Noble
+race de monstres. L'un d'eux, vous ne l'ignorez point, a su, guidé par
+les seules lumières de la raison, s'acheminer vers la béatitude
+éternelle, et vous voyez parfois sur les nuées d'or se cabrer sa
+poitrine héroïque. Le centaure Chiron mérita par ses travaux terrestres
+de partager le séjour des bienheureux: il fit l'éducation d'Achille; et
+ce jeune héros, au sortir des mains du centaure, vécut deux ans, habillé
+à la manière d'une jeune vierge, parmi les filles du roi Lycomède. Il
+partagea leurs jeux et leur couche sans leur laisser soupçonner un
+moment qu'il n'était point une jeune vierge comme elles. Chiron, qui
+l'avait nourri dans de si bonnes moeurs, est, avec l'empereur Trajan, le
+seul juste qui ait obtenu la gloire céleste en observant la loi
+naturelle. Et pourtant ce n'était qu'un demi-homme.
+
+«Je crois avoir prouvé par cet exemple qu'il suffit de posséder quelques
+parties d'homme, à la condition toutefois qu'elles soient nobles, pour
+parvenir à la béatitude éternelle. Et ce que le centaure Chiron a pu
+obtenir sans être régénéré par le baptême, comment des pingouins ne le
+mériteraient-ils pas, après avoir été baptisés, s'ils devenaient demi-
+pingouins et demi-hommes? C'est pourquoi je vous supplie, Seigneur, de
+donner aux pingouins du vieillard Maël une tête et un buste humains,
+afin qu'ils puissent vous louer dignement, et de leur accorder une âme
+immortelle, mais petite.
+
+Ainsi parla Catherine, et les pères, les docteurs, les confesseurs, les
+pontifes firent entendre un murmure d'approbation.
+
+Mais saint Antoine, ermite, se leva et, tendant vers le Très-Haut deux
+bras noueux et rouges:
+
+--N'en faites rien, Seigneur mon Dieu, s'écria-t-il, au nom de votre
+saint Paraclet, n'en faites rien!
+
+Il parlait avec une telle véhémence que sa longue barbe blanche
+s'agitait à son menton comme une musette vide à la bouche d'un cheval
+affamé.
+
+--Seigneur, n'en faites rien. Des oiseaux à tête humaine, cela existe
+déjà. Sainte Catherine n'a rien imaginé de nouveau.
+
+--L'imagination assemble et compare; elle ne crée jamais, répliqua
+sèchement sainte Catherine.
+
+--... Cela existe déjà, poursuivit saint Antoine, qui ne voulait rien
+entendre. Cela s'appelle les harpies, et ce sont les plus incongrus
+animaux de la création. Un jour que, dans le désert, je reçus à souper
+saint Paul, abbé, je mis la table au seuil de ma cabane, sous un vieux
+sycomore. Les harpies vinrent s'asseoir dans les branches; elles nous
+assourdirent de leurs cris aigus et fiantèrent sur tous les mets.
+L'importunité de ces monstres m'empêcha d'entendre les enseignements de
+saint Paul, abbé, et nous mangeâmes de la fiente d'oiseau avec notre
+pain et nos laitues. Comment peut-on croire que les harpies vous
+loueront dignement, Seigneur?
+
+»Certes, dans mes tentations, j'ai vu beaucoup d'êtres hybrides, non
+seulement des femmes serpents et des femmes poissons, mais des êtres
+composés avec plus d'incohérence encore, comme des hommes dont le corps
+était fait d'une marmite, d'une cloche, d'une horloge, d'un buffet
+rempli de nourriture et de vaisselle, ou même d'une maison avec des
+portes et des fenêtres, par lesquelles on apercevait des personnes
+occupées à des travaux domestiques. L'éternité ne suffirait pas s'il me
+fallait décrire tous les monstres qui m'ont assailli dans ma solitude,
+depuis les baleines gréées comme des navires jusqu'à la pluie de
+bestioles rouges qui changeait en sang l'eau de ma fontaine. Mais aucun
+n'était aussi dégoûtant que ces harpies qui brûlèrent de leurs
+excréments les feuilles de mon beau sycomore.
+
+--Les harpies, fit observer Lactance, sont des monstres femelles au
+corps d'oiseau. Elles ont d'une femme la tête et la poitrine. Leur
+indiscrétion, leur impudence et leur obscénité procèdent de leur nature
+féminine, ainsi que l'a démontré le poète Virgile en son _Énéide_.
+Elles participent de la malédiction d'Ève.
+
+--Ne parlons plus de la malédiction d'Ève, dit le Seigneur. La seconde
+Ève a racheté la première.
+
+Paul Orose, auteur d'une histoire universelle que Bossuet devait plus
+tard imiter, se leva et supplia le Seigneur:
+
+--Seigneur, entendez ma prière et celle d'Antoine. Ne fabriquez plus de
+monstres à la façon des centaures, des sirènes et des faunes, chers aux
+Grecs assembleurs de fables. Vous n'en aurez aucune satisfaction. Ces
+sortes de monstres ont des inclinations païennes et leur double nature
+ne les dispose pas à la pureté des moeurs.
+
+Le suave Lactance répliqua en ces termes:
+
+--Celui qui vient de parler est assurément le meilleur historien qui
+soit dans le Paradis, puisqu'Hérodote, Thucydide, Polybe Tite-Live,
+Velleius Paterculus, Cornélius Népos, Suétone, Manéthon, Diodore de
+Sicile, Dion Cassius, Lampride, sont privés de la vue de Dieu et que
+Tacite souffre en enfer les tourments dus aux blasphémateurs. Mais il
+s'en faut que Paul Orose connaisse aussi bien les cieux que la terre.
+Car il ne songe point que les anges, qui procèdent de l'homme et de
+l'oiseau, sont la pureté même.
+
+--Nous nous égarons, dit l'Éternel. Que viennent faire ici ces
+centaures, ces harpies et ces anges? Il s'agit de pingouins.
+
+--Vous l'avez dit, Seigneur; il s'agit de pingouins, déclara le doyen
+des cinquante docteurs confondus en leur vie mortelle par la vierge
+d'Alexandrie, et j'ose exprimer cet avis que, pour faire cesser le
+scandale dont les cieux s'émeuvent, il faut, comme le propose sainte
+Catherine qui nous a confondus, donner aux pingouins du vieillard Maël
+la moitié d'un corps humain, avec une âme éternelle, proportionnée à
+cette moitié.
+
+Sur cette parole, il s'éleva dans l'assemblée un grand bruit de
+conversations particulières et de disputes doctorales. Les pères grecs
+contestaient avec les latins véhémentement sur la substance, la nature
+et les dimensions de l'âme qu'il convenait de donner aux pingouins.
+
+--Confesseurs et pontifes, s'écria le Seigneur, n'imitez point les
+conclaves et les synodes de la terre. Et ne portez point dans l'Église
+triomphante ces violences qui troublent l'Église militante. Car, il
+n'est que trop vrai: dans tous les conciles, tenus sous l'inspiration de
+mon Esprit, en Europe, en Asie, en Afrique, les pères ont arraché la
+barbe et les yeux aux pères. Toutefois ils furent infaillibles, car
+j'étais avec eux.
+
+L'ordre étant rétabli, le vieillard Hermas se leva et prononça ces
+lentes paroles:
+
+--Je vous louerai, Seigneur, de ce que vous fîtes naître Saphira, ma
+mère, parmi votre peuple, aux jours où la rosée du ciel rafraîchissait
+la terre en travail de son Sauveur. Et je vous louerai, Seigneur, de
+m'avoir donné de voir de mes yeux mortels les apôtres de votre divin
+fils. Et je parlerai dans cette illustre assemblée parce que vous avez
+voulu que la vérité sortît de la bouche des humbles, et je dirai:
+Changez ces pingouins en hommes. C'est la seule détermination convenable
+à votre justice et à votre miséricorde.
+
+Plusieurs docteurs demandaient la parole; d'autres la prenaient.
+Personne n'écoutait et tous les confesseurs agitaient tumultueusement
+leurs palmes et leurs couronnes.
+
+Le Seigneur, d'un geste de sa droite, apaisa les querelles de ses élus:
+
+--N'en délibérons plus, dit-il. L'avis ouvert par le doux vieillard
+Hermas est le seul conforme à mes desseins éternels. Ces oiseaux seront
+changés en hommes. Je prévois à cela plusieurs inconvénients. Beaucoup
+entre ces hommes se donneront des torts qu'ils n'auraient pas eus comme
+pingouins. Certes, leur sort, par l'effet de ce changement, sera bien
+moins enviable qu'il n'eût été sans ce baptême et cette incorporation à
+la famille d'Abraham. Mais il convient que ma prescience n'entreprenne
+pas sur leur libre arbitre. Afin de ne point porter atteinte à la
+liberté humaine, j'ignore ce que je sais, j'épaissis sur mes yeux les
+voiles que j'ai percés et, dans mon aveugle clairvoyance, je me laisse
+surprendre par ce que j'ai prévu.
+
+Et aussitôt, appelant l'archange Raphaël:
+
+--Va trouver, lui dit-il, le saint homme Maël; avertis-le de sa méprise
+et dis-lui que, armé de mon Nom, il change ces pingouins en hommes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+MÉTAMORPHOSE DES PINGOUINS
+
+L'archange, descendu dans l'île des Pingouins, trouva le saint homme
+endormi au creux d'un rocher, parmi ses nouveaux disciples. Il lui posa
+la main sur l'épaule et, l'ayant éveillé, dit d'une voix douce:
+
+--Maël, ne crains point!
+
+Et le saint homme, ébloui par une vive lumière, enivré d'une odeur
+délicieuse, reconnut l'ange du Seigneur et se prosterna le front contre
+terre.
+
+Et l'ange dit encore:
+
+--Maël, connais ton erreur: croyant baptiser des enfants d'Adam, tu as
+baptisé des oiseaux; et voici que par toi des pingouins sont entrés dans
+l'Église de Dieu.
+
+À ces mots, le vieillard demeura stupide.
+
+Et l'ange reprit:
+
+--Lève-toi, Maël, arme-toi du Nom puissant du Seigneur et dis à ces
+oiseaux: «Soyez des hommes!»
+
+Et le saint homme Maël, ayant pleuré et prié, s'arma du Nom puissant du
+Seigneur et dit aux oiseaux:
+
+--Soyez des hommes!
+
+Aussitôt les pingouins se transformèrent. Leur front s'élargit et leur
+tête s'arrondit en dôme, comme Sainte-Marie Rotonde dans la ville de
+Rome. Leurs yeux ovales s'ouvrirent plus grands sur l'univers; un nez
+charnu habilla les deux fentes de leurs narines; leur bec se changea en
+bouche et de cette bouche sortit la parole; leur cou s'accourcit et
+grossit; leurs ailes devinrent des bras et leurs pattes des jambes; une
+âme inquiète habita leur poitrine.
+
+Pourtant il leur restait quelques traces de leur première nature. Ils
+étaient enclins à regarder de côté; ils se balançaient sur leurs cuisses
+trop courtes; leur corps restait couvert d'un fin duvet.
+
+Et Maël rendit grâces au Seigneur de ce qu'il avait incorporé ces
+pingouins à la famille d'Abraham.
+
+Mais il s'affligea à la pensée que, bientôt, il quitterait cette île
+pour n'y plus revenir et que, loin de lui, peut-être, la foi des
+pingouins périrait, faute de soins, comme une plante trop jeune et trop
+tendre. Et il conçut l'idée de transporter leur île sur les côtes
+d'Armorique.
+
+--J'ignore les desseins de la Sagesse éternelle, se dit-il. Mais si Dieu
+veut que l'île soit transportée, qui pourrait empêcher qu'elle le fût?
+
+Et le saint homme du lin de son étole fila une corde très mince, d'une
+longueur de quarante pieds. Il noua un bout de cette corde autour d'une
+pointe de rocher qui perçait le sable de la grève et, tenant à la main
+l'autre bout de la corde, il entra dans l'auge de pierre.
+
+L'auge glissa sur la mer, et remorqua l'île des Pingouins; après neuf
+jours de navigation elle aborda heureusement au rivage des Bretons,
+amenant l'île avec elle.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LES TEMPS ANCIENS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+LES PREMIERS VOILES
+
+Ce jour-là, saint Maël s'assit, au bord de l'océan, sur une pierre qu'il
+trouva brûlante. Il crut que le soleil l'avait chauffée, et il en rendit
+grâces au Créateur du monde, ne sachant pas que le Diable venait de s'y
+reposer.
+
+L'apôtre attendait les moines d'Yvern, chargés d'amener une cargaison de
+tissus et de peaux, pour vêtir les habitants de l'île d'Alca.
+
+Bientôt il vit débarquer un religieux nommé Magis, qui portait un coffre
+sur son dos. Ce religieux jouissait d'une grande réputation de sainteté.
+
+Quand il se fut approché du vieillard, il posa le coffre à terre et dit,
+en s'essuyant le front du revers de sa manche:
+
+--Eh bien, mon père, voulez-vous donc vêtir ces pingouins?
+
+--Rien n'est plus nécessaire, mon fils, répondit le vieillard. Depuis
+qu'ils sont incorporés à la famille d'Abraham, ces pingouins participent
+de la malédiction d'Ève, et ils savent qu'ils sont nus, ce qu'ils
+ignoraient auparavant. Et il n'est que temps de les vêtir, car voici
+qu'ils perdent le duvet qui leur restait après leur métamorphose.
+
+--Il est vrai, dit Magis, en promenant ses regards sur le rivage où l'on
+voyait les pingouins occupés à pêcher la crevette, à cueillir des
+moules, à chanter ou à dormir; ils sont nus. Mais ne croyez-vous pas,
+mon père, qu'il ne vaudrait pas mieux les laisser nus? Pourquoi les
+vêtir? Lors qu'ils porteront des habits et qu'ils seront soumis à la loi
+morale, ils en prendront un immense orgueil, une basse hypocrisie et une
+cruauté superflue.
+
+--Se peut-il, mon fils, soupira le vieillard, que vous conceviez si mal
+les effets de la loi morale à laquelle les gentils eux-mêmes se
+soumettent?
+
+--La loi morale, répliqua Magis, oblige les hommes qui sont des bêtes à
+vivre autrement que des bêtes, ce qui les contrarie sans doute; mais
+aussi les flatte et les rassure; et, comme ils sont orgueilleux,
+poltrons et avides de joie, ils se soumettent volontiers à des
+contraintes dont ils tirent vanité et sur lesquelles ils fondent et leur
+sécurité présente et l'espoir de leur félicité future. Tel est le
+principe de toute morale.... Mais ne nous égarons point. Mes compagnons
+déchargent en cette île leur cargaison de tissus et de peaux. Songez-y,
+mon père, tandis qu'il en est temps encore! C'est une chose d'une grande
+conséquence que d'habiller les pingouins. À présent, quand un pingouin
+désire une pingouine, il sait précisément ce qu'il désire, et ses
+convoitises sont bornées par une connaissance exacte de l'objet
+convoité. En ce moment, sur la plage, deux ou trois couples de pingouins
+font l'amour au soleil. Voyez avec quelle simplicité! Personne n'y prend
+garde et ceux qui le font n'en semblent pas eux-mêmes excessivement
+occupés. Mais quand les pingouines seront voilées, le pingouin ne se
+rendra pas un compte aussi juste de ce qui l'attire vers elles. Ses
+désirs indéterminés se répandront en toutes sortes de rêves et
+d'illusions; enfin, mon père, il connaîtra l'amour et ses folles
+douleurs. Et, pendant ce temps, les pingouines, baissant les yeux et
+pinçant les lèvres, vous prendront des airs de garder sous leurs voiles
+un trésor!... Quelle pitié!
+
+»Le mal sera tolérable tant que ces peuples resteront rudes et pauvres;
+mais attendez seulement un millier d'années et vous verrez de quelles
+armes redoutables vous aurez ceint, mon père, les filles d'Alca. Si vous
+le permettez, je puis vous en donner une idée par avance. J'ai quelques
+nippes dans cette caisse. Prenons au hasard une de ces pingouines dont
+les pingouins font si peu de cas, et habillons-la le moins mal que nous
+pourrons.
+
+»En voici précisément une qui vient de notre côté. Elle n'est ni plus
+belle ni plus laide que les autres; elle est jeune. Personne ne la
+regarde. Elle chemine indolemment sur la falaise, un doigt dans le nez
+et se grattant le dos jusqu'au jarret. Il ne vous échappe pas, mon père,
+qu'elle a les épaules étroites, les seins lourds, le ventre gros et
+jaune, les jambes courtes. Ses genoux, qui tirent sur le rouge,
+grimacent à tous les pas qu'elle fait, et il semble qu'elle ait à chaque
+articulation des jambes une petite tête de singe. Ses pieds, épanouis et
+veineux, s'attachent au rocher par quatre doigts crochus, tandis que les
+gros orteils se dressent sur le chemin comme les têtes de deux serpents
+pleins de prudence. Elle se livre à la marche; tous ses muscles sont
+intéressés à ce travail, et, de ce que nous les voyons fonctionner à
+découvert, nous prenons d'elle l'idée d'une machine à marcher, plutôt
+que d'une machine à faire l'amour, bien qu'elle soit visiblement l'une
+et l'autre et contienne en elle plusieurs mécanismes encore. Eh bien,
+vénérable apôtre, vous allez voir ce que je vais vous en faire.
+
+À ces mots, le moine Magis atteint en trois bonds la femme pingouine, la
+soulève, l'emporte repliée sous son bras, la chevelure traînante, et la
+jette épouvantée aux pieds du saint homme Maël.
+
+Et tandis qu'elle pleure et le supplie de ne lui point faire de mal, il
+tire de son coffre une paire de sandales et lui ordonne de les chausser.
+
+--Serrés dans les cordons de laine, ses pieds, fit-il observer au
+vieillard, en paraîtront plus petits. Les semelles, hautes de deux
+doigts, allongeront élégamment ses jambes et le faix qu'elles portent en
+sera magnifié.
+
+Tout en nouant ses chaussures, la pingouine jeta sur le coffre ouvert un
+regard curieux, et, voyant qu'il était plein de joyaux et de parures,
+elle sourit dans ses larmes.
+
+Le moine lui tordit les cheveux sur la nuque et les couronna d'un
+chapeau de fleurs. Il lui entoura les poignets de cercles d'or et,
+l'ayant fait mettre debout, il lui passa sous les seins et sur le ventre
+un large bandeau de lin, alléguant que la poitrine en concevrait une
+fierté nouvelle et que les flancs en seraient évidés pour la gloire des
+hanches.
+
+Au moyen des épingles qu'il tirait une à une de sa bouche, il ajustait
+ce bandeau.
+
+--Vous pouvez serrer encore, fit la pingouine.
+
+Quand il eut, avec beaucoup d'étude et de soins, contenu de la sorte les
+parties molles du buste, il revêtit tout le corps d'une tunique rose,
+qui en suivait mollement les lignes.
+
+--Tombe-t-elle bien? demanda la pingouine.
+
+Et, la taille fléchie, la tête de côté, le menton sur l'épaule, elle
+observait d'un regard attentif la façon de sa toilette.
+
+Magis lui ayant demandé si elle ne croyait pas que la robe fût un peu
+longue, elle répondit avec assurance que non, qu'elle la relèverait.
+
+Aussitôt, tirant de la main gauche sa jupe par derrière, elle la serra
+obliquement au-dessus des jarrets, prenant soin de découvrir à peine les
+talons. Puis elle s'éloigna à pas menus en balançant les hanches.
+
+Elle ne tournait pas la tête; mais en passant près d'un ruisseau, elle
+s'y mira du coin de l'oeil.
+
+Un pingouin, qui la rencontra d'aventure, s'arrêta surpris, et
+rebroussant chemin, se mit à la suivre. Comme elle longeait le rivage,
+des pingouins qui revenaient de la pêche s'approchèrent d'elle et,
+l'ayant contemplée, marchèrent sur sa trace. Ceux qui étaient couchés
+sur le sable se levèrent et se joignirent aux autres.
+
+Sans interruption, à son approche, dévalaient des sentiers de la
+montagne, sortaient des fentes des rochers, émergeaient du fond des
+eaux, de nouveaux pingouins qui grossissaient le cortège. Et tous,
+hommes mûrs aux robustes épaules, à la poitrine velue, souples
+adolescents, vieillards secouant les plis nombreux de leur chair rose
+aux soies blanches, ou trainant leurs jambes plus maigres et plus seches
+que le bâton de genévrier qui leur en faisait une troisième, se
+pressaient, haletants, et ils exhalaient une âcre odeur et des souffles
+rauques. Cependant, elle allait tranquille et semblait ne rien voir.
+
+--Mon père, s'écria Magis, admirez comme ils cheminent tous le nez dardé
+sur le centre sphérique de cette jeune demoiselle, maintenant que ce
+centre est voilé de rose. La sphère inspire les méditations des
+géomètres par le nombre de ses propriétes; quand elle procède de la
+nature physique et vivante, elle en acquiert des qualités nouvelles. Et
+pour que l'intérêt de cette figure fut pleinement révélé aux pingouins,
+il fallut que, cessant de la voir distinctement par leurs yeux, ils
+fussent amenés à se la représenter en esprit. Moi-même, je me sens à
+cette heure irrésistiblement entraîné vers cette pingouine. Est-ce parce
+que sa jupe lui a rendu le cul essentiel, et que, le simplifiant avec
+magnificence, elle le revêt d'un caractère synthétique et général et
+n'en laisse paraître que l'idée pure, le principe divin, je ne saurais
+le dire; mais il me semble que, si je l'embrassais, je tiendrais dans
+mes mains le firmament des voluptés humaines. Il est certain que la
+pudeur communique aux femmes un attrait invincible. Mon trouble est tel
+que j'essayerais en vain de le cacher.
+
+Il dit, et troussant sa robe horriblement, il s'élance sur la queue des
+pingouins, les presse, les culbute, les surmonte, les foule aux pieds,
+les écrase, atteint la fille d'Alca, la saisit à pleines mains par
+l'orbe rose qu'un peuple entier crible de regards et de désirs et qui
+soudain disparaît, aux bras du moine, dans une grotte marine.
+
+Alors les pingouins crurent que le soleil venait de s'éteindre. Et le
+saint homme Maël connut que le Diable avait pris les traits du moine
+Magis pour donner des voiles à la fille d'Alca. Il était troublé dans sa
+chair et son âme était triste. En regagnant à pas lents son ermitage, il
+vit de petites pingouines de six à sept ans, la poitrine plate et les
+cuisses creuses, qui s'étaient fait des ceintures d'algues et de goémons
+et parcouraient la plage en regardant si les hommes ne les suivaient
+pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+LES PREMIERS VOILES (SUITE ET FIN)
+
+Le saint homme Maël ressentait une profonde affliction de ce que les
+premiers voiles mis à une fille d'Alca eussent trahi la pudeur
+pingouine, loin de la servir. Il n'en persista pas moins dans son
+dessein de donner des vêtements aux habitants de l'île miraculeuse. Les
+ayant convoqués sur le rivage, il leur distribua les habits que les
+religieux d'Yvern avaient apportés. Les pingouins reçurent des tuniques
+courtes et des braies, les pingouines des robes longues. Mais il s'en
+fallut de beaucoup que ces robes fissent l'effet que la première avait
+produit. Elles n'étaient pas aussi belles, la façon en était rude et
+sans art, et l'on n'y faisait plus attention puisque toutes les femmes
+en portaient. Comme elles préparaient les repas et travaillaient aux
+champs, elles n'eurent bientôt plus que des corsages crasseux et des
+cotillons sordides. Les pingouins accablaient de travail leurs
+malheureuses compagnes qui ressemblaient à des bêtes de somme. Ils
+ignoraient les troubles du coeur et le désordre des passions. Leurs
+moeurs étaient innocentes. L'inceste, très fréquent, y revêtait une
+simplicité rustique, et si l'ivresse portait un jeune garçon à violer
+son aïeule, le lendemain, il n'y songeait plus.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE BORNAGE DES CHAMPS ET L'ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ
+
+L'île ne gardait point son âpre aspect d'autrefois, lorsque, au milieu
+des glaces flottantes elle abritait dans un amphithéâtre de rochers un
+peuple d'oiseaux. Son pic neigeux s'était affaissé et il n'en subsistait
+plus qu'une colline, du haut de laquelle on découvrait les rivages
+d'Armorique, couverts d'une brume éternelle, et l'océan semé de sombres
+écueils, semblables à des monstres à demi soulevés sur l'abîme.
+
+Ses côtes étaient maintenant très étendues et profondément découpées, et
+sa figure rappelait la feuille de mûrier. Elle se couvrit soudain d'une
+herbe salée, agréable aux troupeaux, de saules, de figuiers antiques et
+de chênes augustes. Le fait est attesté par Bede le Vénérable et
+plusieurs autres auteurs dignes de foi.
+
+Au nord, le rivage formait une baie profonde, qui devint par la suite un
+des plus illustres ports de l'univers. À l'est, au long d'une côte
+rocheuse battue par une mer écumante, s'étendait une lande déserte et
+parfumée. C'était le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne
+s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés dans le creux des
+roches et de peur d'y rencontrer les âmes des morts, semblables à des
+flammes livides. Au sud, des vergers et des bois bordaient la baie tiède
+des Plongeons. Sur ce rivage fortuné le vieillard Maël construisit une
+église et un moustier de bois. À l'ouest, deux ruisseaux, le Clange et
+la Surelle, arrosaient les vallées fertiles des Dalles et des Dombes.
+
+Or, un matin d'automne, le bienheureux Maël, qui se promenait dans la
+vallée du Clange en compagnie d'un religieux d'Yvern, nommé Bulloch, vit
+passer par les chemins des troupes d'hommes farouches, chargés de
+pierres. En même temps, il entendit de toutes parts des cris et des
+plaintes monter de la vallée vers le ciel tranquille.
+
+Et il dit à Bulloch:
+
+--J'observe avec tristesse, mon fils, que les habitants de cette île,
+depuis qu'ils sont devenus des hommes, agissent avec moins de sagesse
+qu'auparavant. Lorsqu'ils étaient oiseaux, ils ne se querellaient que
+dans la saison des amours. Et maintenant ils se disputent en tous les
+temps; ils se cherchent noise été comme hiver. Combien ils sont déchus
+de cette majesté paisible qui, répandue sur l'assemblée des pingouins,
+la rendait semblable au sénat d'une sage république!
+
+»Regarde, mon fils Bulloch, du côté de la Surelle. Il se trouve
+précisément dans la fraîche vallée une douzaine d'hommes pingouins,
+occupés à s'assommer les uns les autres avec des bêches et des pioches
+dont il vaudrait mieux qu'ils travaillassent la terre. Cependant, plus
+cruelles que les hommes, les femmes déchirent de leurs ongles le visage
+de leurs ennemis. Hélas! mon fils Bulloch, pourquoi se massacrent-ils
+ainsi?
+
+--Par esprit d'association, mon père, et prévision de l'avenir, répondit
+Bulloch. Car l'homme est par essence prévoyant et sociable. Tel est son
+caractère. Il ne peut se concevoir sans une certaine appropriation des
+choses. Ces pingouins que vous voyez, ô maître, s'approprient des
+terres.
+
+--Ne pourraient-ils se les approprier avec moins de violence? demanda le
+vieillard. Tout en combattant, ils échangent des invectives et des
+menaces. Je ne distingue pas leurs paroles. Elles sont irritées, à en
+juger par le ton.
+
+--Ils s'accusent réciproquement de vol et d'usurpation, répondit
+Bulloch. Tel est le sens général de leurs discours.
+
+À ce moment, le saint homme Maël, joignant les mains, poussa un grand
+soupir:
+
+--Ne voyez-vous pas, mon fils, s'écria-t-il, ce furieux qui coupe avec
+ses dents le nez de son adversaire terrassé, et cet autre qui broie la
+tête d'une femme sous une pierre énorme?
+
+--Je les vois, répondit Bulloch. Ils créent le droit; ils fondent la
+propriété; ils établissent les principes de la civilisation, les bases
+des sociétés et les assises de l'Etat.
+
+--Comment cela? demanda le vieillard Maël.
+
+--En bornant leurs champs. C'est l'origine de toute police. Vos
+pingouins, ô maître, accomplissent la plus auguste des fonctions. Leur
+oeuvre sera consacrée à travers les siècles par les légistes, protégée
+et confirmée par les magistrats.
+
+Tandis que le moine Bulloch prononçait ces paroles, un grand pingouin à
+la peau blanche, au poil roux, descendait dans la vallée, un tronc
+d'arbre sur l'épaule. S'approchant d'un petit pingouin, tout brûlé du
+soleil, qui arrosait ses laitues, il lui cria:
+
+--Ton champ est à moi!
+
+Et, ayant prononcé cette parole puissante, il abattit sa massue sur la
+tête du petit pingouin, qui tomba mort sur la terre cultivée par ses
+mains.
+
+À ce spectacle, le saint homme Maël frémit de tout son corps et versa
+des larmes abondantes.
+
+Et d'une voix étouffée par l'horreur et la crainte, il adressa au ciel
+cette prière:
+
+--Mon Dieu, mon Seigneur, ô toi qui reçus les sacrifices du jeune Abel,
+toi qui maudis Caïn, venge, Seigneur, cet innocent pingouin, immolé sur
+son champ, et fais sentir au meurtrier le poids de ton bras. Est-il
+crime plus odieux, est-il plus grave offense à ta justice, ô Seigneur,
+que ce meurtre et ce vol?
+
+--Prenez garde, mon père, dit Bulloch avec douceur, que ce que vous
+appelez le meurtre et le vol est en effet la guerre et la conquête,
+fondements sacrés des empires et sources de toutes les vertus et de
+toutes les grandeurs humaines. Considérez surtout qu'en blâmant le grand
+pingouin, vous attaquez la propriété dans son origine et son principe.
+Je n'aurai pas de peine à vous le démontrer. Cultiver la terre est une
+chose, posséder la terre en est une autre. Et ces deux choses ne doivent
+pas être confondues. En matière de propriété, le droit du premier
+occupant est incertain et mal assis. Le droit de conquête, au contraire,
+repose sur des fondements solides. Il est le seul respectable parce
+qu'il est le seul qui se fasse respecter. La propriété a pour unique et
+glorieuse origine la force. Elle naît et se conserve par la force. En
+cela elle est auguste et ne cède qu'à une force plus grande. C'est
+pourquoi il est juste de dire que quiconque possède est noble. Et ce
+grand homme roux, en assommant un laboureur pour lui prendre son champ,
+vient de fonder à l'instant une très noble maison sur cette terre. Je
+veux l'en féliciter.
+
+Ayant ainsi parlé, Bulloch s'approcha du grand pingouin qui, debout au
+bord du sillon ensanglanté, s'appuyait sur sa massue.
+
+Et s'étant incliné jusqu'à terre:
+
+--Seigneur Greatauk, prince très redouté, lui dit-il, je viens vous
+rendre hommage, comme au fondateur d'une puissance légitime et d'une
+richesse héréditaire. Enfoui dans votre champ, le crâne du vil pingouin
+que vous avez abattu attestera à jamais les droits sacrés de votre
+postérité sur cette terre anoblie par vous. Heureux vos fils et les fils
+de vos fils! Ils seront Greatauk ducs du Skull, et ils domineront sur
+l'île d'Alca.
+
+Puis, élevant la voix, et se tournant vers le saint vieillard Maël:
+
+--Mon père, bénissez Greatauk. Car toute puissance vient de Dieu.
+
+Maël restait immobile et muet, les yeux levés vers le ciel: il éprouvait
+une incertitude douloureuse à juger la doctrine du moine Bulloch. C'est
+pourtant cette doctrine qui devait prévaloir aux époques de haute
+civilisation. Bulloch peut être considéré comme le créateur du droit
+civil en Pingouinie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+LA PREMIÈRE ASSEMBLÉE DES ÉTATS DE PINGOUINIE.
+
+--Mon fils Bulloch, dit le vieillard Maël, nous devons faire le
+dénombrement des Pingouins et inscrire le nom de chacun d'eux dans un
+livre.
+
+--Rien n'est plus urgent, répondit Bulloch; il ne peut y avoir de bonne
+police sans cela.
+
+Aussitôt l'apôtre, avec le concours de douze religieux, fit procéder au
+recensement du peuple.
+
+Et le vieillard Maël dit ensuite:
+
+--Maintenant que nous tenons registre de tous les habitants, il
+convient, mon fils Bulloch, de lever un impôt équitable, afin de
+subvenir aux dépenses publiques et à l'entretien de l'abbaye. Chacun
+doit contribuer selon ses moyens. C'est pourquoi, mon fils, convoquez
+les Anciens d'Alca, et d'accord avec eux nous établirons l'impôt.
+
+Les Anciens, ayant été convoqués, se réunirent, au nombre de trente,
+dans la cour du moustier de bois, sous le grand sycomore. Ce furent les
+premiers États de Pingouinie. Ils étaient formés aux trois quarts des
+gros paysans de la Surelle et du Clange. Greatauk, comme le plus noble
+des Pingouins, s'assit sur la plus haute pierre.
+
+Le vénérable Maël prit place au milieu de ses religieux et prononça ces
+paroles:
+
+--Enfants, le Seigneur donne, quand il lui plaît, les richesses aux
+hommes et les leur retire. Or, je vous ai rassemblés pour lever sur le
+peuple des contributions afin de subvenir aux dépenses publiques et à
+l'entretien des religieux. J'estime que ces contributions doivent être
+en proportion de la richesse de chacun. Donc celui qui a cent boeufs en
+donnera dix; celui qui en a dix en donnera un.
+
+Quand le saint homme eut parlé, Morio, laboureur à Anis-sur-Clange, un
+des plus riches hommes parmi les Pingouins, se leva et dit:
+
+--O Maël, ô mon père, j'estime qu'il est juste que chacun contribue aux
+dépenses publiques et aux frais de l'Église. Pour ce qui est de moi, je
+suis prêt à me dépouiller de tout ce que je possède dans l'intérêt de
+mes frères pingouins et, s'il le fallait, je donnerais de grand coeur
+jusqu'à ma chemise. Tous les anciens du peuple sont disposés, comme moi,
+à faire le sacrifice de leurs biens; et l'on ne saurait douter de leur
+dévouement absolu au pays et à la religion. Il faut donc considérer
+uniquement l'intérêt public et faire ce qu'il commande. Or ce qu'il
+commande, ô mon père, ce qu'il exige, c'est de ne pas beaucoup demander
+à ceux qui possèdent beaucoup; car alors les riches seraient moins
+riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des
+riches; c'est pourquoi ce bien est sacré. N'y touchez pas: ce serait
+méchanceté gratuite. À prendre aux riches, vous ne retireriez pas grand
+profit, car ils ne sont guère nombreux; et vous vous priveriez, au
+contraire, de toutes ressources, en plongeant le pays dans la misère.
+Tandis que, si vous demandez un peu d'aide à chaque habitant, sans égard
+à son bien, vous recueillerez assez pour les besoins publics, et vous
+n'aurez pas à vous enquérir de ce que possèdent les citoyens, qui
+regarderaient toute recherche de cette nature comme une odieuse
+vexation. En chargeant tout le monde également et légèrement, vous
+épargnerez les pauvres, puisque vous leur laisserez le bien des riches.
+Et comment serait-il possible de proportionner l'impôt à la richesse?
+Hier j'avais deux cents boeufs; aujourd'hui j'en ai soixante, demain
+j'en aurais cent. Clunic a trois vaches, mais elles sont maigres; Nicclu
+n'en a que deux, mais elles sont grasses. De Clunic ou de Nicclu quel
+est le plus riche? Les signes de l'opulence sont trompeurs. Ce qui est
+certain, c'est que tout le monde boit et mange. Imposez les gens d'après
+ce qu'ils consomment. Ce sera la sagesse et ce sera la justice.
+
+Ainsi parla Morio, aux applaudissements des Anciens.
+
+--Je demande qu'on grave ce discours sur des tables d'airain, s'écria le
+moine Bulloch. Il est dicté pour l'avenir; dans quinze cents ans, les
+meilleurs entre les Pingouins ne parleront pas autrement.
+
+Les Anciens applaudissaient encore, lorsque Greatauk, la main sur le
+pommeau de l'épée, fit cette brève déclaration:
+
+--Étant noble, je ne contribuerai pas; car contribuer est ignoble. C'est
+à la canaille à payer.
+
+Sur cet avis, les Anciens se séparèrent en silence.
+
+Ainsi qu'à Rome, il fut procédé au cens tous les cinq ans; et l'on
+s'aperçut, par ce moyen, que la population s'accroissait rapidement.
+Bien que les enfants y mourussent en merveilleuse abondance et que les
+famines et les pestes vinssent avec une parfaite régularité dépeupler
+des villages entiers, de nouveaux Pingouins, toujours plus nombreux,
+contribuaient par leur misère privée à la prospérité publique.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+LES NOCES DE KRAKEN ET D'ORBEROSE
+
+En ce temps-là, vivait dans l'île d'Alca un homme pingouin dont le bras
+était robuste et l'esprit subtil. Il se nommait Kraken et avait sa
+demeure sur le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne
+s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés au creux des
+roches et de peur d'y rencontrer les âmes des Pingouins morts sans
+baptême qui, semblables à des flammes livides et traînant de longs
+gemissements, erraient, la nuit, sur le rivage désolé. Car on croyait
+communément, mais sans preuves, que, parmi les Pingouins changés en
+hommes à la prière du bienheureux Maël, plusieurs n'avaient pas reçu le
+baptême et revenaient après leur mort pleurer dans la tempête. Kraken
+habitait sur la côte sauvage une caverne inaccessible. On n'y pénétrait
+que par un souterrain naturel de cent pieds de long dont un bois épais
+cachait l'entrée.
+
+Or un soir que Kraken cheminait à travers la campagne déserte, il
+rencontra, par hasard, une jeune pingouine, pleine de grâce. C'était
+celle-là même que, naguère, le moine Magis avait habillée de sa main, et
+qui la première avait porté des voiles pudiques. En souvenir du jour où
+la foule émerveillée des Pingouins l'avait vue fuir glorieusement dans
+sa robe couleur d'aurore, cette vierge avait reçu le nom d'Orberose
+[Note: «Orbe, _poétique_, globe en parlant des corps célestes. Par
+extension toute espèce de corps globuleux.» (Littré.)]
+
+À la vue de Kraken, elle poussa un cri d'épouvante et s'élança pour lui
+échapper. Mais le héros la saisit par les voiles qui flottaient derrière
+elle et lui adressa ces paroles:
+
+--Vierge, dis-moi ton nom, ta famille, ton pays.
+
+Cependant Orberose regardait Kraken avec épouvante.
+
+--Est-ce vous que je vois, seigneur, lui demanda-t-elle en tremblant, ou
+n'est-ce pas plutôt votre âme indignée?
+
+Elle parlait ainsi parce que les habitants d'Alca, n'ayant plus de
+nouvelles de Kraken depuis qu'il habitait le rivage des Ombres, le
+croyaient mort et descendu parmi les démons de la nuit.
+
+--Cesse de craindre, fille d'Alca, répondit Kraken. Car celui qui te
+parle n'est pas une âme errante, mais un homme plein de force et de
+puissance. Je posséderai bientôt de grandes richesses.
+
+Et la jeune Orberose demanda:
+
+--Comment penses-tu acquérir de grandes richesses, ô Kraken, étant fils
+des Pingouins?
+
+--Par mon intelligence, répondit Kraken.
+
+--Je sais, fit Orberose, que du temps que tu habitais parmi nous, tu
+étais renommé pour ton adresse à la chasse et à la pêche. Personne ne
+t'égalait dans l'art de prendre le poisson dans un filet ou de percer de
+flèches les oiseaux rapides.
+
+--Ce n'était là qu'une industrie vulgaire et laborieuse, ô jeune fille.
+J'ai trouvé le moyen de me procurer sans fatigue de grands biens. Mais,
+dis-moi qui tu es.
+
+--Je me nomme Orberose, répondit la jeune fille.
+
+--Comment te trouvais-tu si loin de ta demeure, dans la nuit?
+
+--Kraken, ce ne fut pas sans la volonté du Ciel.
+
+--Que veux-tu dire, Orberose?
+
+--Que le ciel, ô Kraken, me mit sur ton chemin, j'ignore pour quelle
+raison.
+
+Kraken la contempla longtemps dans un sombre silence.
+
+Puis il lui dit avec douceur:
+
+--Orberose, viens dans ma maison, c'est celle du plus ingénieux et du
+plus brave entre les fils des Pingouins. Si tu consens à me suivre, je
+ferai de toi ma compagne.
+
+Alors, baissant les yeux, elle murmura:
+
+--Je vous suivrai, seigneur.
+
+C'est ainsi que la belle Orberose devint la compagne du héros Kraken.
+Cet hymen ne fut point célébré par des chants et des flambeaux, parce
+que Kraken ne consentait point à se montrer au peuple des Pingouins;
+mais, caché dans sa caverne, il formait de grands desseins.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE DRAGON D'ALCA
+
+ «Nous allâmes ensuite visiter le
+ cabinet d'histoire naturelle....
+ L'administrateur nous montra une espèce
+ de paquet empaillé qu'il nous dit
+ renfermer le squelette d'un dragon:
+ preuve, ajouta-t-il, que le dragon
+ n'est pas un animal fabuleux.»
+ (_Mémoires de Jacques Casanova._
+ Paris, 1843, t. IV, pp. 404, 405.)
+
+Cependant les habitants d'Alca exerçaient les travaux de la paix. Ceux
+de la côte septentrionale allaient dans des barques pêcher les poissons
+et les coquillages. Les laboureurs des Dombes cultivaient l'avoine, le
+seigle et le froment. Les riches Pingouins de la vallée des Dalles
+élevaient des animaux domestiques et ceux de la baie des Plongeons
+cultivaient leurs vergers. Des marchands de Port-Alca faisaient avec
+l'Armorique le commerce des poissons salés. Et l'or des deux Bretagnes,
+qui commençait à s'introduire dans l'île, y facilitait les échanges. Le
+peuple pingouin jouissait dans une tranquillité profonde du fruit de son
+travail quand, tout à coup, une rumeur sinistre courut de village en
+village. On apprit partout à la fois qu'un dragon affreux avait ravagé
+deux fermes dans la baie des Plongeons.
+
+Peu de jours auparavant la vierge Orberose avait disparu. On ne s'était
+pas inquiété tout de suite de son absence parce qu'elle avait été
+enlevée plusieurs fois par des hommes violents et pleins d'amour. Et les
+sages ne s'en étonnaient pas, considérant que cette vierge était la plus
+belle des Pingouines. On remarquait même qu'elle allait parfois au
+devant de ses ravisseurs, car nul ne peut échapper à sa destinée. Mais
+cette fois, ne la voyant point revenir, on craignit que le dragon ne
+l'eût dévorée.
+
+Aussi bien les habitants de la vallée des Dalles s'aperçurent bientôt
+que ce dragon n'était pas une fable contée par des femmes autour des
+fontaines. Car une nuit le monstre dévora dans le village d'Anis six
+poules, un mouton et un jeune enfant orphelin nommé le petit Elo. Des
+animaux et de l'enfant on ne retrouva rien le lendemain matin.
+
+Aussitôt les Anciens du village s'assemblèrent sur la place publique et
+siégèrent sur le banc de pierre pour aviser à ce qu'il était expédient
+de faire en ces terribles circonstances.
+
+Et, ayant appelé tous ceux des Pingouins qui avaient vu le dragon durant
+la nuit sinistre, ils leur demandèrent:
+
+--N'avez-vous point observé sa forme et ses habitudes?
+
+Et chacun répondit à son tour:
+
+--Il a des griffes de lion, des ailes d'aigle et la queue d'un serpent.
+
+--Son dos est hérissé de crêtes épineuses.
+
+--Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes.
+
+--Son regard fascine et foudroie. Il vomit des flammes.
+
+--Il empeste l'air de son haleine.
+
+--Il a une tête de dragon, des griffes de lion, une queue de poisson.
+
+Et une femme d'Anis, qui passait pour saine d'esprit et de bon jugement
+et à qui le dragon avait pris trois poules, déposa comme il suit:
+
+--Il est fait comme un homme. À preuve que j'ai cru que c'était mon
+homme et que je lui ai dit: «Viens donc te coucher, grosse bête.»
+
+D'autres disaient:
+
+--Il est fait comme un nuage.
+
+--Il ressemble à une montagne.
+
+Et un jeune enfant vint et dit:
+
+--Le dragon, je l'ai vu qui ôtait sa tête dans la grange pour donner un
+baiser à ma soeur Minnie.
+
+Et les Anciens demandèrent encore aux habitants:
+
+--Comment le dragon est-il grand?
+
+Et il leur fut répondu:
+
+--Grand comme un boeuf.
+
+--Comme les grands navires de commerce des Bretons.
+
+--Il est de la taille d'un homme.
+
+--Il est plus haut que le figuier sous lequel vous êtes assis.
+
+--Il est gros comme un chien.
+
+Interrogés enfin sur sa couleur, les habitants dirent:
+
+--Rouge.
+
+--Verte.
+
+--Bleue.
+
+--Jaune.
+
+--Il a la tête d'un beau vert; les ailes sont orange vif, lavé de rose;
+les bords d'un gris d'argent; la croupe et la queue rayées de bandes
+brunes et roses, le ventre jaune vif, moucheté de noir.
+
+--Sa couleur? Il n'a pas de couleur.
+
+--Il est couleur de dragon.
+
+Après avoir entendu ces témoignages, les Anciens demeurèrent incertains
+sur ce qu'il y avait à faire. Les uns proposaient d'épier le dragon, de
+le surprendre et de l'accabler d'une multitude de flèches. D'autres,
+considérant qu'il était vain de s'opposer par la force à un monstre si
+puissant, conseillaient de l'apaiser par des offrandes.
+
+--Payons-lui le tribut, dit l'un d'eux qui passait pour sage. Nous
+pourrons nous le rendre propice en lui faisant des présents agréables,
+des fruits, du vin, des agneaux, une jeune vierge.
+
+D'autres enfin étaient d'avis d'empoisonner les fontaines où il avait
+coutume de boire ou de l'enfumer dans sa caverne.
+
+Mais aucun de ces avis ne prévalut. On disputa longuement et les Anciens
+se séparèrent sans avoir pris aucune résolution.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+LE DRAGON D'ALCA (SUITE)
+
+Durant tout le mois dédié par les Romains à leur faux dieu Mars ou
+Mavors, le dragon ravagea les fermes des Dalles et des Dombes, enleva
+cinquante moutons, douze porcs et trois jeunes garçons. Toutes les
+familles étaient en deuil et l'île se remplissait de lamentations. Pour
+conjurer le fléau, les Anciens des malheureux villages qu'arrosent le
+Clange et la Surelle résolurent de se réunir et d'aller ensemble
+demander secours au bienheureux Maël.
+
+Le cinquième jour du mois dont le nom, chez les Latins, signifie
+ouverture, parce qu'il ouvre l'année, ils se rendirent en procession au
+moustier de bois qui s'élevait sur la côte méridionale de l'île.
+Introduits dans le cloître, ils firent entendre des sanglots et des
+gémissements. Ému de leurs plaintes, le vieillard Maël, quittant la
+salle où il se livrait à l'étude de l'astronomie et à la méditation des
+Écritures, descendit vers eux, appuyé sur son bâton pastoral. À sa venue
+les Anciens prosternés tendirent des rameaux verts. Et plusieurs d'entre
+eux brûlèrent des herbes aromatiques.
+
+Et le saint homme, s'étant assis près de la fontaine claustrale, sous un
+figuier antique, prononça ces paroles:
+
+--O mes fils, postérité des Pingouins, pourquoi pleurez-vous et
+gémissez-vous? Pourquoi tendez-vous vers moi ces rameaux suppliants?
+Pourquoi faites-vous monter vers le ciel la fumée des aromates?
+Attendez-vous que je détourne de vos têtes quelque calamité? Pourquoi
+m'implorez-vous? Je suis prêt à donner ma vie pour vous. Dites seulement
+ce que vous espérez de votre père.
+
+À ces questions le premier des Anciens répondit:
+
+--Père des enfants d'Alca, ô Maël, je parlerai pour tous. Un dragon très
+horrible ravage nos champs, dépeuple nos étables et ravit dans son antre
+la fleur de notre jeunesse. Il a dévoré l'enfant Elo et sept jeunes
+garçons; il a broyé entre ses dents affamées la vierge Orberose, la plus
+belle des Pingouines. Il n'est point de village où il ne souffle son
+haleine empoisonnée et qu'il ne remplisse de désolation.
+
+»En proie à ce fléau redoutable, nous venons, ô Maël, te prier, comme le
+plus sage, d'aviser au salut des habitants de cette île, de peur que la
+race antique des Pingouins ne s'éteigne.
+
+--O le premier des Anciens d'Alca, répliqua Maël, ton discours me plonge
+dans une profonde affliction, et je gémis à la pensée que cette île est
+en proie aux fureurs d'un dragon épouvantable. Un tel fait n'est pas
+unique, et l'on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons
+très féroces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les
+cavernes, aux bords des eaux et de préférence chez les peuples païens.
+Il se pourrait que plusieurs d'entre vous, bien qu'ayant reçu le saint
+baptême, et tout incorporés qu'ils sont à la famille d'Abraham, aient
+adoré des idoles, comme les anciens Romains, ou suspendu des images, des
+tablettes votives, des bandelettes de laine et des guirlandes de fleurs
+aux branches de quelque arbre sacré. Ou bien encore les Pingouines ont
+dansé autour d'une pierre magique et bu l'eau des fontaines habitées par
+les nymphes. S'il en était ainsi, je croirais que le Seigneur a envoyé
+ce dragon pour punir sur tous les crimes de quelques-uns et afin de vous
+induire, ô fils des Pingouins, à exterminer du milieu de vous le
+blasphème, la superstition et l'impiété. C'est pourquoi je vous
+indiquerai comme remède au grand mal dont vous souffrez de rechercher
+soigneusement l'idolâtrie dans vos demeures et de l'en extirper.
+J'estime qu'il sera efficace aussi de prier et de faire pénitence.
+
+Ainsi parla le saint vieillard Maël. Et les Anciens du peuple pingouin,
+lui ayant baisé les pieds, retournèrent dans leurs villages avec une
+meilleure espérance.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+LE DRAGON D'ALCA (SUITE)
+
+Suivant les conseils du saint homme Maël, les habitants d'Alca
+s'efforcèrent d'extirper les superstitions qui avaient germé parmi eux.
+Ils veillèrent à ce que les filles n'allassent plus danser autour de
+l'arbre des fées, en prononçant des incantations. Ils défendirent
+sévèrement aux jeunes mères de frotter leurs nourrissons pour les rendre
+forts, aux pierres dressées dans les campagnes. Un vieillard des Dombes,
+qui annonçait l'avenir en secouant des grains d'orge sur un tamis, fut
+jeté dans un puits.
+
+Cependant, le monstre continuait à ravager chaque nuit les basses-cours
+et les étables. Les paysans épouvantés se barricadaient dans leurs
+maisons. Une femme enceinte qui, par une lucarne, vit au clair de lune
+l'ombre du dragon sur le chemin bleu, en fut si épouvantée qu'elle
+accoucha incontinent avant terme.
+
+En ces jours d'épreuve, le saint homme Maël méditait sans cesse sur la
+nature des dragons et sur les moyens de les combattre. Après six mois
+d'études et de prières, il lui parut bien avoir trouvé ce qu'il
+cherchait. Un soir, comme il se promenait sur le rivage de la mer, en
+compagnie d'un jeune religieux nommé Samuel, il lui exprima sa pensée en
+ces termes:
+
+--J'ai longuement étudié l'histoire et les moeurs des dragons, non pour
+satisfaire une vaine curiosité, mais afin d'y découvrir des exemples à
+suivre dans les conjonctures présentes. Et telle est, mon fils Samuel,
+l'utilité de l'histoire.
+
+»C'est un fait constant que les dragons sont d'une vigilance extrême.
+Ils ne dorment jamais. Aussi les voit-on souvent employés à garder des
+trésors. Un dragon gardait à Colchis la toison d'or que Jason conquit
+sur lui. Un dragon veillait sur les pommes d'or du jardin des
+Hespérides. Il fut tué par Hercule et transformé par Junon en une étoile
+du ciel. Le fait est rapporté dans des livres; s'il est véritable, il se
+produisit par magie, car les dieux des païens sont en réalité des
+diables. Un dragon défendait aux hommes rudes et ignorants de boire à la
+fontaine de Castalie. Il faut se rappeler aussi le dragon d'Andromède,
+qui fut tué par Persée.
+
+»Mais quittons les fables des païens, où l'erreur est mêlée sans cesse à
+la vérité. Nous rencontrons des dragons dans les histoires du glorieux
+archange Michel, des saints Georges, Philippe, Jacques le Majeur, et
+Patrice, des saintes Marthe et Marguerite. Et c'est en de tels récits,
+dignes de toute créance, que nous devons chercher réconfort et conseil.
+
+»L'histoire du dragon de Silène nous offre notamment de précieux
+exemples. Il faut que vous sachiez, mon fils, que, au bord d'un vaste
+étang, voisin de cette ville, habitait un dragon effroyable qui
+s'approchait parfois des murailles et empoisonnait de son haleine tous
+ceux qui séjournaient dans les faubourgs. Et, pour n'être point dévorés
+par le monstre, les habitants de Silène lui livraient chaque matin un
+des leurs. On tirait la victime au sort. Le sort, après cent autres,
+désigna la fille du roi.
+
+»Or, saint Georges, qui était tribun militaire, passant par la ville de
+Silène, apprit que la fille du roi venait d'être conduite à l'animal
+féroce. Aussitôt, il remonta sur son cheval et, s'armant de sa lance,
+courut à la rencontre du dragon, qu'il atteignit au moment où le monstre
+allait dévorer la vierge royale. Et quand saint Georges eut terrassé le
+dragon, la fille du roi noua sa ceinture autour du cou de la bête, qui
+la suivit comme un chien qu'on mène en laisse.
+
+»Cela nous est un exemple du pouvoir des vierges sur les dragons.
+L'histoire de sainte Marthe nous en fournit une preuve plus certaine
+encore. Connaissez-vous cette histoire, mon fils Samuel?
+
+--Oui, mon père, répondit Samuel.
+
+Et le bienheureux Maël poursuivit:
+
+--Il y avait, dans une forêt, sur les bords du Rhône, entre Arles et
+Avignon, un dragon mi-quadrupède et mi-poisson, plus gros qu'un boeuf,
+avec des dents aiguës comme des cornes et de grandes ailes aux épaules.
+Il coulait les bateaux et dévorait les passagers. Or, sainte Marthe, à
+la prière du peuple, alla vers ce dragon, qu'elle trouva occupé à
+dévorer un homme; elle lui passa sa ceinture autour du cou et le
+conduisit facilement à la ville.
+
+»Ces deux exemples m'induisent à penser qu'il convient de recourir au
+pouvoir de quelque vierge pour vaincre le dragon qui sème l'épouvante et
+la mort dans l'île d'Alca.
+
+»C'est pourquoi, mon fils Samuel, ceins tes reins et va, je te prie,
+avec deux de tes compagnons, dans tous les villages de cette île, et
+publie partout qu'une vierge pourra seule délivrer l'île du monstre qui
+la dépeuple.
+
+»Tu chanteras des cantiques et des psaumes, et tu diras:
+
+»--O fils des pingouins, s'il est parmi vous une vierge tres pure,
+qu'elle se lève et que, armée du signe de la croix, elle aille combattre
+le dragon!
+
+Ainsi parla le vieillard, et le jeune Samuel promit d'obéir. Dès le
+lendemain, il ceignit ses reins et partit avec deux de ses compagnons
+pour annoncer aux habitants d'Alca qu'une vierge était seule capable de
+délivrer les Pingouins des fureurs du dragon.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+LE DRAGON D'ALCA (SUITE)
+
+Orberose aimait son époux, mais elle n'aimait pas que lui. À l'heure ou
+Vénus s'allume dans le ciel pâle, tandis que Kraken allait répandant
+l'effroi sur les villages, elle visitait, en sa maison roulante, un
+jeune berger des Dalles, nommé Marcel, dont la forme gracieuse
+enveloppait une infatigable vigueur. La belle Orberose partageait avec
+délices la couche aromatique du pasteur. Mais, loin de se faire
+connaître à lui pour ce qu'elle etait, elle se donnait le nom de Brigide
+et se disait la fille d'un jardinier de la baie des Plongeons. Lorsque
+échappée à regret de ses bras, elle cheminait, à travers les prairies
+fumantes, vers le rivage des Ombres, si d'aventure elle rencontrait
+quelque paysan attardé, aussitôt elle déployait ses voiles comme de
+grandes ailes et s'ecriait:
+
+--Passant, baisse les yeux, pour n'avoir point à dire: Hélas! hélas!
+malheur à moi, car j'ai vu l'ange du Seigneur.
+
+Le villageois tremblant s'agenouillait le front contre terre. Et
+plusieurs disaient, dans l'île, que, la nuit, sur les chemins passaient
+des anges et qu'on mourait pour les avoir vus.
+
+Kraken ignorait les amours d'Orberose et de Marcel, car il était un
+héros, et les héros ne pénètrent jamais les secrets de leurs femmes.
+Mais, tout en ignorant ces amours, Kraken en goûtait les précieux
+avantages. Il retrouvait chaque nuit sa compagne plus souriante et plus
+belle, respirant, exhalant la volupté et parfumant le lit conjugal d'une
+odeur délicieuse de fenouil et de verveine. Elle aimait Kraken d'un
+amour qui ne devenait jamais importun ni soucieux parce qu'elle ne
+l'apesantissait pas sur lui seul.
+
+Et l'heureuse infidélité d'Orberose devait bientôt sauver le héros d'un
+grand péril et assurer à jamais sa fortune et sa gloire. Car ayant vu
+passer dans le crépuscule un bouvier de Belmont, qui piquait ses boeufs,
+elle se prit à l'aimer plus qu'elle n'avait jamais aimé le berger
+Marcel. Il était bossu, ses épaules lui montaient par-dessus les
+oreilles; son corps se balançait sur des jambes inégales; ses yeux
+torves roulaient des lueurs fauves sous des cheveux en broussailles. De
+son gosier sortait une voix rauque et des rires stridents; il sentait
+l'étable. Cependant il lui était beau. «Tel, comme dit Gnathon, a aimé
+une plante, tel autre un fleuve, tel autre une bête.»
+
+Or, un jour que, dans un grenier du village, elle soupirait étendue et
+détendue entre les bras du bouvier, soudain des sons de trompe, des
+rumeurs, des bruits de pas, surprirent ses oreilles; elle regarda par la
+lucarne et vit les habitants assemblés sur la place du marché, autour
+d'un jeune religieux qui, monté sur une pierre, prononça d'une voix
+claire ces paroles:
+
+--Habitants de Belmont, l'abbé Maël, notre père vénéré, vous mande par
+ma bouche que ni la force des bras ni la puissance des armes ne
+prévaudra contre le dragon; mais la bête sera surmontée par une vierge.
+Si donc il se trouve parmi vous une vierge très nette et tout à fait
+intacte, qu'elle se lève et qu'elle aille au devant du monstre; et quand
+elle l'aura rencontré, elle lui passera sa ceinture autour du col et le
+conduira aussi facilement que si c'était un petit chien.
+
+Et le jeune religieux, ayant relevé sa cucule sur sa tête, s'en fut
+porter en d'autres villages le mandement du bienheureux Maël.
+
+Il était déjà loin quand, accroupie dans la paille amoureuse, une main
+sur le genou et le menton sur la main, Orberose méditait encore ce
+qu'elle venait d'entendre. Bien qu'elle craignît beaucoup moins pour
+Kraken le pouvoir d'une vierge que la force des hommes armés, elle ne se
+sentait pas rassurée par le mandement du bienheureux Maël; un instinct
+vague et sûr, qui dirigeait son esprit, l'avertissait que désormais
+Kraken ne pouvait plus être dragon avec sécurité.
+
+Elle demanda au bouvier:
+
+--Mon coeur, que penses-tu du dragon?
+
+Le rustre secoua la tête:
+
+--Il est certain que, dans les temps anciens, des dragons ravageaient la
+terre; et l'on en voyait de la grosseur d'une montagne. Mais il n'en
+vient plus, et je crois que ce qu'on prend ici pour un monstre recouvert
+d'écailles, ce sont des pirates ou des marchands qui ont emporté dans
+leur navire la belle Orberose et les plus beaux parmi les enfants
+d'Alca. Et si l'un de ces brigands tente de me voler mes boeufs, je
+saurai, par force ou par ruse, l'empêcher de me nuire.
+
+Cette parole du bouvier accrut les appréhensions d'Orberose et ranima sa
+sollicitude pour un époux qu'elle aimait.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+LE DRAGON D'ALCA (SUITE)
+
+Les jours s'écoulèrent et aucune pucelle ne se leva dans l'île pour
+combattre le monstre. Et, dans le moustier de bois, le vieillard Maël,
+assis sur un banc, à l'ombre d'un antique figuier, en compagnie d'un
+religieux plein de piété, nommé Régimental, se demandait avec inquiétude
+et tristesse comment il ne se trouvait point dans Alca une seule vierge
+capable de surmonter la bête.
+
+Il soupira et le frère Régimental soupira de même. À ce moment le jeune
+Samuel, venant à passer dans le jardin, le vieillard Maël l'appela et
+lui dit:
+
+--J'ai médité de nouveau, mon fils, sur les moyens de détruire le dragon
+qui dévore la fleur de notre jeunesse, de nos troupeaux et de nos
+récoltes. À cet égard, l'histoire des dragons de saint Riok et de saint
+Pol de Léon me semble particulièrement instructive. Le dragon de saint
+Riok était long de six toises; sa tête tenait du coq et du basilic, son
+corps du boeuf et du serpent; il désolait les rives de l'Elorn, au temps
+du roi Bristocus. Saint Riok, âgé de deux ans, le mena en laisse jusqu'à
+la mer où le monstre se noya très volontiers. Le dragon de saint Pol,
+long de soixante pieds, n'était pas moins terrible. Le bienheureux
+apôtre de Léon le lia de son étole et le donna à conduire à un jeune
+seigneur d'une grande pureté. Ces exemples prouvent que, aux yeux de
+Dieu, un puceau est aussi agréable qu'une pucelle. Le ciel n'y fait
+point de différence. C'est pourquoi, mon fils, si vous voulez m'en
+croire, nous nous rendrons tous deux au rivage des Ombres; parvenus à la
+caverne du dragon, nous appellerons le monstre à haute voix et, quand il
+s'approchera, je nouerai mon étole autour de son cou et vous le mènerez
+en laisse jusqu'à la mer où il ne manquera pas de se noyer.
+
+À ce discours du vieillard, Samuel baissa la tête et ne répondit pas.
+
+--Vous semblez hésiter, mon fils, dit Maël.
+
+Le frère Régimental, contrairement à son habitude, prit la parole sans
+être interrogé.
+
+--On hésiterait à moins, fit-il. Saint Riok n'avait que deux ans quand
+il surmonta le dragon. Qui vous dit que neuf ou dix ans plus tard il en
+eût encore pu faire autant? Prenez garde, mon père, que le dragon qui
+désole notre île a dévoré le petit Elo et quatre ou cinq autres jeunes
+garçons. Frère Samuel n'est pas assez présomptueux pour se croire à dix-
+neuf ans plus innocent qu'eux à douze et à quatorze.
+
+»Hélas! ajouta le moine en gémissant, qui peut se vanter d'être chaste
+en ce monde où tout nous donne l'exemple et le modèle de l'amour, où
+tout dans la nature, bêtes et plantes, nous montre et nous conseille les
+voluptueux embrassements? Les animaux sont ardents à s'unir selon leurs
+guises; mais il s'en faut que les divers hymens des quadrupèdes, des
+oiseaux, des poissons, et des reptiles égalent en vénusté les noces des
+arbres. Tout ce que les païens, dans leurs fables, ont imaginé
+d'impudicités monstrueuses est dépassé par la plus simple fleur des
+champs, et si vous saviez les fornications des lis et des roses, vous
+écarteriez des autels ces calices d'impureté, ces vases de scandale.
+
+--Ne parlez pas ainsi, frère Régimental, répondit le vieillard Maël.
+Soumis à la loi naturelle, les animaux et les plantes sont toujours
+innocents. Ils n'ont pas d'âme à sauver; tandis que l'homme....
+
+--Vous avez raison, répliqua le frère Régimental; c'est une autre paire
+de manches. Mais n'envoyez pas le jeune Samuel au dragon: le dragon le
+mangerait. Depuis déjà cinq ans Samuel n'est plus en état d'étonner les
+monstres par son innocence. L'année de la comète, le Diable, pour le
+séduire, mit un jour sur son chemin une laitière qui troussait son
+cotillon pour passer un gué. Samuel fut tenté; mais il surmonta la
+tentation. Le Diable, qui ne se lasse pas, lui envoya dans un songe,
+l'image de cette jeune fille. L'ombre fit ce que n'avait pu faire le
+corps: Samuel succomba. À son réveil, il trempa de ses larmes sa couche
+profanée. Hélas! le repentir ne lui rendit point son innocence.
+
+En entendant ce récit, Samuel se demandait comment son secret pouvait
+être connu, car il ne savait pas que le Diable avait emprunté
+l'apparence du frère Régimental pour troubler en leur coeur les moines
+d'Alca.
+
+Et le vieillard Maël songeait, et il se demandait avec angoisse:
+
+--Qui nous délivrera de la dent du dragon? Qui nous préservera de son
+haleine? Qui nous sauvera de son regard?
+
+Cependant les habitants d'Alca commençaient à prendre courage. Les
+laboureurs des Dombes et les bouviers de Belmont juraient que, contre un
+animal féroce, ils vaudraient mieux qu'une fille, et ils s'écriaient, en
+se tapant le gras du bras: «Ores vienne le dragon!» Beaucoup d'hommes et
+de femmes l'avaient vu. Ils ne s'entendaient pas sur sa forme et sa
+figure, mais tous maintenant s'accordaient à dire qu'il n'était pas si
+grand qu'on avait cru, et que sa taille ne dépassait pas de beaucoup
+celle d'un homme. On organisait la défense: vers la tombée du jour, des
+veilleurs se tenaient à l'entrée des villages, prêts à donner l'alarme;
+des compagnies armées de fourches et de faux gardaient, la nuit, les
+parcs où les bêtes étaient renfermées. Une fois même, dans le village
+d'Anis, de hardis laboureurs le surprirent sautant le mur de Morio;
+armés de fléaux, de faux et de fourches, ils lui coururent sus, et ils
+le serraient de près. L'un d'eux, vaillant homme et très alerte, pensa
+bien l'avoir piqué de sa fourche; mais il glissa dans une mare et le
+laissa échapper. Les autres l'eussent sûrement atteint, s'ils ne
+s'étaient attardés à rattraper les lapins et les poules qu'il
+abandonnait dans sa fuite.
+
+Ces laboureurs déclarèrent aux anciens du village que le monstre leur
+paraissait de forme et de proportions assez humaines, à part la tête et
+la queue, qui étaient vraiment épouvantables.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+LE DRAGON D'ALCA (suite)
+
+Ce jour-là Kraken rentra dans sa caverne plus tôt que de coutume. Il
+tira de sa tête son casque de veau marin surmonté de deux cornes de
+boeuf et dont la visière s'armait de crocs formidables. Il jeta sur la
+table ses gants terminés par des griffes horribles: c'étaient des becs
+d'oiseaux pêcheurs. Il décrocha son ceinturon où pendait une longue
+queue verte aux replis tortueux. Puis il ordonna à son page Elo de lui
+tirer ses bottes et, comme l'enfant n'y réussissait pas assez vite, il
+l'envoya d'un coup de pied à l'autre bout de la grotte.
+
+Sans regarder la belle Orberose, qui filait la laine, il s'assit devant
+la cheminée où rôtissait un mouton, et murmura:
+
+--Ignobles Pingouins!... Il n'est pas pire métier que de faire le
+dragon.
+
+--Que dit mon seigneur? demanda la belle Orberose.
+
+--On ne me craint plus, poursuivit Kraken, Autrefois tout fuyait à mon
+approche. J'emportais dans mon sac poules et lapins; je chassais devant
+moi moutons et cochons, vaches et boeufs. Aujourd'hui ces rustres font
+bonne garde; ils veillent. Tantôt, dans le village d'Anis, poursuivi par
+des laboureurs armés de fléaux, de faux et de fourches fières, je dus
+lâcher poules et lapins, prendre ma queue sur mon bras et courir à
+toutes jambes. Or, je vous le demande, est-ce une allure convenable à un
+dragon de Cappadoce, que de se sauver comme un voleur, sa queue sur le
+bras? Encore, embarrassé de crêtes, de cornes, de crocs, de griffes,
+d'écailles, j'échappai à grand peine à une brute qui m'enfonça un demi-
+pouce de sa fourche dans la fesse gauche.
+
+Et ce disant, il portait la main avec sollicitude à l'endroit offensé.
+
+Et après s'être livré quelques instants à des méditations amères:
+
+--Quels idiots que ces Pingouins! Je suis las de souffler des flammes au
+nez de tels imbéciles. Orberose, tu m'entends?...
+
+Ayant ainsi parlé, le héros souleva entre ses mains le casque
+épouvantable et le contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il
+prononça ces paroles rapides:
+
+--Ce casque, je l'ai taillé de mes mains, en forme de tête de poisson,
+dans la peau d'un veau marin. Pour le rendre plus formidable, je l'ai
+surmonté de cornes de boeuf, et je l'ai armé d'une mâchoire de sanglier;
+j'y ai fait pendre une queue de cheval, teinte de vermillon. Aucun
+habitant de cette île n'en pouvait soutenir la vue, quand je m'en
+coiffais jusqu'aux épaules dans le crépuscule mélancolique. À son
+approche, femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards fuyaient éperdus,
+et je portais l'épouvante dans la race entière des Pingouins. Par quels
+conseils ce peuple insolent, quittant ses premières terreurs, ose-t-il
+aujourd'hui regarder en face cette gueule horrible et poursuivre cette
+crinière effrayante?
+
+Et jetant son casque sur le sol rocheux:
+
+--Péris, casque trompeur! s'écria Kraken. Je jure par tous les démons
+d'Armor de ne jamais plus te porter sur ma tête.
+
+Et ayant fait ce serment, il foula aux pieds son casque, ses gants, ses
+bottes et sa queue aux replis tortueux.
+
+--Kraken, dit la belle Orberose, permettez-vous à votre servante d'user
+d'artifice pour sauver votre gloire et vos biens? Ne méprisez point
+l'aide d'une femme. Vous en avez besoin, car les hommes sont tous des
+imbéciles.
+
+--Femme, demanda Kraken, quels sont tes desseins?
+
+Et la belle Oberose avertit son époux que des moines allaient par les
+villes et les campagnes, enseignant aux habitants la manière la plus
+convenable de combattre le dragon; que, selon leurs instructions, la
+bête serait surmontée par une vierge et que, si une pucelle passait sa
+ceinture autour du col du dragon, elle le conduirait aussi facilement
+que si c'était un petit chien.
+
+--Comment sais-tu que les moines enseignent ces choses? demanda Kraken.
+
+--Mon ami, répondit Orberose, n'interrompez donc pas des propos graves
+par une question frivole.... «Si donc, ajoutèrent ces religieux, il se
+trouve dans Alca une vierge très pure, qu'elle se lève!» Or, j'ai
+résolu, Kraken, de répondre à leur appel. J'irai trouver le saint
+vieillard Maël et lui dirai: «Je suis la vierge désignée par le Ciel
+pour surmonter le dragon.»
+
+À ces mots Kraken se récria:
+
+--Comment seras-tu cette vierge très pure? Et pourquoi veux-tu me
+combattre, Orberose? As-tu perdu la raison? Sache bien que je ne me
+laisserai pas vaincre par toi!
+
+--Avant de se mettre en colère, ne pourrait-on pas essayer de
+comprendre? soupira la belle Orberose avec un mépris profond et doux.
+
+Et elle exposa ses desseins subtils.
+
+En l'écoutant, le héros demeurait pensif. Et quand elle eut cessé de
+parler:
+
+--Orberose, ta ruse est profonde, dit-il. Et, si tes desseins
+s'accomplissent selon tes prévisions, j'en tirerai de grands avantages.
+Mais comment seras-tu la vierge désignée par le ciel?
+
+--N'en prends nul souci, Kraken, répliqua-t-elle. Et allons nous
+coucher.
+
+Le lendemain, dans la caverne parfumée de l'odeur des graisses, Kraken
+tressait une carcasse très difforme d'osier et la recouvrait de peaux
+effroyablement hérissées, squameuses et squalides. À l'une des
+extrémités de cette carcasse, la belle Orberose cousit le cimier
+farouche et la visière hideuse, que portait Kraken dans ses courses
+dévastatrices, et, à l'autre bout, elle assujettit la queue aux replis
+tortueux que le héros avait coutume de traîner derrière lui. Et, quand
+cet ouvrage fut achevé, ils instruisirent le petit Elo et les cinq
+autres enfants, qui les servaient, à s'introduire dans cette machine, à
+la faire marcher, à y souffler dans des trompes et à y brûler de
+l'étoupe, afin de jeter des flammes et de la fumée par la gueule du
+dragon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+LE DRAGON D'ALCA (SUITE)
+
+Orberose, ayant revêtu une robe de bure et ceint une corde grossière, se
+rendit au moustier et demanda à parler au bienheureux Maël. Et, parce
+qu'il était interdit aux femmes d'entrer dans l'enceinte du moustier, le
+vieillard s'avança hors des portes, tenant de sa dextre la crosse
+pastorale et s'appuyant de la main gauche sur l'épaule du frère Samuel,
+le plus jeune de ses disciples.
+
+Il demanda:
+
+--Femme, qui es-tu?
+
+--Je suis la vierge Orberose.
+
+À cette réponse, Maël leva vers le ciel ses bras tremblants.
+
+--Dis-tu vrai, femme? C'est un fait certain qu'Orberose fut dévorée par
+le dragon. Et je vois Orberose, et je l'entends! Ne serait-ce point, ô
+ma fille, que dans les entrailles du monstre tu t'armas du signe de la
+croix et sortis intacte de sa gueule? C'est ce qui me semble le plus
+croyable.
+
+--Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Orberose. C'est précisément
+ce qui m'advint. Aussitôt sortie des entrailles de la bête, je me
+réfugiai dans un ermitage sur le rivage des Ombres. J'y vivais dans la
+solitude, me livrant à la prière et à la méditation et accomplissant des
+austérités inouïes, quand j'appris par révélation céleste que seule une
+pucelle pourrait surmonter le dragon, et que j'étais cette pucelle.
+
+--Montre-moi un signe de ta mission, dit le vieillard.
+
+--Le signe c'est moi-même, répondit Orberose.
+
+--Je n'ignore pas le pouvoir de celles qui ont mis un sceau à leur
+chair, répliqua l'apôtre des Pingouins. Mais es-tu bien telle que tu
+dis?
+
+--Tu le verras à l'effet, répondit Orberose.
+
+Le moine Régimental s'étant approché:
+
+--Ce sera, dit-il, la meilleure preuve. Le roi Salomon a dit: «Trois
+choses sont difficiles à connaître et une quatrième impossible, ce sont
+la trace du serpent sur la pierre, de l'oiseau dans l'air, du navire
+dans l'eau, de l'homme dans la femme. J'estime impertinentes ces
+matrones qui prétendent en remontrer en de telles matières au plus sage
+des rois. Mon père, si vous m'en croyez, vous ne les consulterez pas à
+l'endroit de la pieuse Orberose. Quand elles vous auront donné leur
+opinion, vous n'en serez pas plus avancé qu'auparavant. La virginité est
+non moins difficile à prouver qu'à garder. Pline nous enseigne, en son
+histoire, que les signes en sont imaginaires ou très incertains [Note:
+Nous avons cherché vainement cette phrase dans l'_Histoire
+naturelle_ de Pline. (Édit.)]. Telle qui porte sur elle les quatorze
+marques de la corruption est pure aux yeux des anges et telle au
+contraire qui, visitée par les matrones au doigt et à l'oeil, feuillet
+par feuillet, sera reconnue intacte, se sait redevable de ces bonnes
+apparences aux artifices d'une perversité savante. Quant à la pureté de
+la sainte fille que voici, j'en mettrais ma main au feu.
+
+Il parlait ainsi parce qu'il était le Diable. Mais le vieillard Maël ne
+le savait pas. Il demanda à la pieuse Orberose:
+
+--Ma fille, comment vous y prendrez-vous pour vaincre un animal aussi
+féroce que celui qui vous a dévorée?
+
+La vierge répondit:
+
+--Demain, au lever du soleil, ô Maël, tu convoqueras le peuple sur la
+colline, devant la lande désolée qui s'étend jusqu'au rivage des Ombres,
+et tu veilleras à ce qu'aucun homme pingouin ne se tienne à moins de
+cinq cents pas des rochers, car il serait aussitôt empoisonné par
+l'haleine du monstre. Et le dragon sortira des rochers et je lui
+passerai ma ceinture autour du col, et je le conduirai en laisse comme
+un chien docile.
+
+--Ne te feras-tu pas accompagner d'un homme courageux et plein de piété,
+qui tuera le dragon? demanda Maël.
+
+--Tu l'as dit, ô vieillard: je livrerai le monstre à Kraken qui
+l'égorgera de son épée étincelante. Car il faut que tu saches que le
+noble Kraken, qu'on croyait mort, reviendra parmi les Pingouins et qu'il
+tuera le dragon. Et du ventre de la bête sortiront les petits enfants
+qu'elle a dévorés.
+
+--Ce que tu m'annonces, ô vierge, s'écria l'apôtre, me semble prodigieux
+et au-dessus de la puissance humaine.
+
+--Ce l'est, répliqua la vierge Orberose. Mais apprends, ô Maël, que j'ai
+eu révélation que, pour loyer de sa délivrance, le peuple pingouin devra
+payer au chevalier Kraken un tribut annuel de trois cents poulets, douze
+moutons, deux boeufs, trois cochons, mil huit cents imaux de blé et les
+légumes de saison; et qu'en outre, les enfants qui sortiront du ventre
+du dragon seront donnés et laissés audit Kraken pour le servir et lui
+obéir en toutes choses.
+
+»Si le peuple pingouin manquait à tenir ses engagements, un nouveau
+dragon aborderait dans l'île, plus terrible que le premier. J'ai dit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+LE DRAGON D'ALCA (SUITE ET FIN)
+
+Le peuple des Pingouins, convoqué par le vieillard Maël, passa la nuit
+sur le rivage des Ombres, à la limite que le saint homme avait tracée,
+afin qu'aucun entre les Pingouins ne fût empoisonné par le souffle du
+monstre.
+
+Les voiles de la nuit couvraient encore la terre, lorsque, précédé d'un
+mugissement rauque, le dragon montra sur les rochers du rivage sa forme
+indistincte et portenteuse. Il rampait comme un serpent et son corps
+tortueux semblait long de quinze pieds. À sa vue, la foule recule
+d'épouvante. Mais bientôt tous les regards se tournent vers la vierge
+Orberose, qui, dans les premières lueurs de l'aube, s'avance vêtue de
+blanc sur la bruyère rose. D'un pas intrépide et modeste elle marche
+vers la bête qui, poussant des hurlements affreux, ouvre une gueule
+enflammée. Un immense cri de terreur et de pitié s'élève du milieu des
+Pingouins. Mais la vierge, déliant sa ceinture de lin, la passe au cou
+du dragon, qu'elle mène en laisse, comme un chien fidèle, aux
+acclamations des spectateurs.
+
+Elle a déjà parcouru un long espace de la lande, lorsque apparaît Kraken
+armé d'une épée étincelante. Le peuple, qui le croyait mort, jette des
+cris de surprise et de joie. Le héros s'élance sur la bête, la retourne,
+et de son épée, lui ouvre le ventre dont sortent, en chemise, les
+cheveux bouclés et les mains jointes, le petit Elo et les cinq autres
+enfants que le monstre avait dévorés.
+
+Aussitôt, ils se jettent aux genoux de la vierge Orberose qui les prend
+dans ses bras et leur dit à l'oreille:
+
+--Vous irez par les villages et vous direz: «Nous sommes les pauvres
+petits enfants que le dragon a dévorés et nous sommes sortis en chemise
+de son ventre.» Les habitants vous donneront en abondance tout ce que
+vous pourrez souhaiter. Mais si vous parlez autrement, vous n'aurez que
+des nasardes et des fessées. Allez!
+
+Plusieurs Pingouins, voyant le dragon éventré, se précipitaient pour le
+mettre en lambeaux, les uns par un sentiment de fureur et de vengeance,
+les autres afin de s'emparer de la pierre magique, nommée dracontite,
+engendrée dans sa tête; les mères des enfants ressuscités couraient
+embrasser leurs chers petits. Mais le saint homme Maël les retint, leur
+représentant qu'ils n'étaient pas assez saints, les uns et les autres,
+pour s'approcher du dragon sans mourir.
+
+Et bientôt le petit Elo et les cinq autres enfants vinrent vers le
+peuple et dirent:
+
+--Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dévorés et nous
+sommes sortis en chemise de son ventre.
+
+Et tous ceux qui les entendaient disaient en les baisant:
+
+--Enfants bénis, nous vous donnerons en abondance tout ce que vous
+pourrez souhaiter.
+
+Et la foule du peuple se sépara, pleine d'allégresse, en chantant des
+hymnes et des cantiques.
+
+Pour commémorer ce jour où la Providence délivra le peuple d'un cruel
+fléau, des processions furent instituées dans lesquelles on promenait le
+simulacre d'un dragon enchaîné.
+
+Kraken leva le tribut et devint le plus riche et le plus puissant des
+Pingouins. En signe de sa victoire, afin d'inspirer une terreur
+salutaire, il portait sur sa tête une crête de dragon et il avait
+coutume de dire au peuple:
+
+--Maintenant que le monstre est mort, c'est moi le dragon.
+
+Orberose noua longtemps ses généreux bras au cou des bouviers et des
+pâtres qu'elle égalait aux dieux. Et quand elle ne fut plus belle, elle
+se consacra au Seigneur.
+
+Objet de la vénération publique, elle fut admise, après sa mort, dans le
+canon des saints et devint la céleste patronne de la Pingouinie.
+
+Kraken laissa un fils qui porta comme son père la crête du dragon et
+fut, pour cette raison, surnommé Draco. Il fonda la première dynastie
+royale des Pingouins.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+BRIAN LE PIEUX ET LA REINE GLAMORGANE
+
+Les rois d'Alca issus de Draco, fils de Kraken, portaient sur la tête
+une crête effroyable de dragon, insigne sacré dont la seule vue
+inspirait aux peuples la vénération, la terreur et l'amour. Ils étaient
+perpétuellement en lutte soit avec leurs vassaux et leurs sujets, soit
+avec les princes des îles et des continents voisins.
+
+Les plus anciens de ces rois ont laissé seulement un nom. Encore ne
+savons-nous ni le prononcer ni l'écrire. Le premier Draconide dont on
+connaisse l'histoire est Brian le Pieux, estimé pour sa ruse et son
+courage aux guerres et dans les chasses.
+
+Il était chrétien, aimait les lettres et favorisait les hommes voués à
+la vie monastique. Dans la salle de son palais où, sous les solives
+enfumées, pendaient les têtes, les ramures et les cornes des bêtes
+sauvages, il donnait des festins auxquels étaient conviés tous les
+joueurs de harpe d'Alca et des îles voisines, et il y chantait lui-même
+les louanges des héros. Équitable et magnanime, mais enflammé d'un
+ardent amour de la gloire, il ne pouvait s'empêcher de mettre à mort
+ceux qui avaient mieux chanté que lui.
+
+Les moines d'Yvern ayant été chassés par les païens qui ravageaient la
+Bretagne, le roi Brian les appela dans son royaume et fit construire
+pour eux, près de son palais, un moustier de bois. Chaque jour, il se
+rendait avec la reine Glamorgane, son épouse, dans la chapelle du
+moustier, assistait aux cérémonies religieuses et chantait des hymnes.
+
+Or, parmi ces moines, se trouvait un religieux, nommé Oddoul, qui, dans
+la fleur de sa jeunesse, s'ornait de science et de vertus. Le Diable en
+conçut un grand dépit et essaya plusieurs fois de l'induire en
+tentation. Il prit diverses formes et lui montra tour à tour un cheval
+de guerre, une jeune vierge, une coupe d'hydromel; puis il lui fit
+sonner deux dés dans un cornet et lui dit:
+
+--Veux-tu jouer avec moi les royaumes de ce monde contre un des cheveux
+de ta tête?
+
+Mais l'homme du Seigneur, armé du signe de la croix, repoussa l'ennemi.
+S'apercevant qu'il ne le pourrait séduire, le Diable imagina pour le
+perdre un habile artifice. Par une nuit d'été, il s'approcha de la reine
+endormie sur sa couche, lui représenta l'image du jeune religieux
+qu'elle voyait tous les jours dans le moustier de bois, et il mit un
+charme sur cette image. Aussitôt l'amour entra comme un poison subtil
+dans les veines de Glamorgane. Et l'envie d'en faire à son plaisir avec
+Oddoul la consumait. Elle trouvait sans cesse des prétextes pour
+l'attirer près d'elle. Plusieurs fois elle lui demanda d'instruire ses
+enfants dans la lecture et le chant.
+
+--Je vous les confie, lui dit-elle. Et je suivrai les leçons que vous
+leur donnerez, afin de m'instruire moi-même. Avec les fils vous
+enseignerez la mère.
+
+Mais le jeune religieux s'excusait, tantôt sur ce qu'il n'était pas un
+maître assez savant, tantôt sur ce que son état lui interdisait le
+commerce des femmes. Ce refus irrita les désirs de Glamorgane. Un jour
+qu'elle languissait sur sa couche, son mal étant devenu intolérable,
+elle fit appeler Oddoul dans sa chambre. Il vint par obéissance, mais
+demeura les yeux baissés sur le seuil de la porte. De ce qu'il ne la
+regardait point elle ressentait de l'impatience et de la douleur.
+
+--Vois, lui dit-elle, je n'ai plus de force, une ombre est sur mes yeux.
+Mon corps est brûlant et glacé.
+
+Et comme il se taisait et ne faisait pas un mouvement, elle l'appela
+d'une voix suppliante:
+
+--Viens près de moi, viens!
+
+Et, de ses bras tendus qu'allongeait le désir, elle tenta de le saisir
+et de l'attirer à elle.
+
+Mais il s'enfuit en lui reprochant son impudicité.
+
+Alors, outrée de colère, et craignant qu'Oddoul ne publiât la honte où
+elle était tombée, elle imagina de le perdre lui-même pour n'être point
+perdue par lui.
+
+D'une voix éplorée qui retentit dans tout le palais, elle appela à
+l'aide, comme si vraiment elle courait un grand danger. Ses servantes
+accourues virent le jeune moine qui fuyait et la reine qui ramenait sur
+elle les draps de sa couche; elles crièrent toutes ensemble au meurtre.
+Et lorsque, attiré par le bruit, le roi Brian entra dans la chambre,
+Glamorgane, lui montrant ses cheveux épars, ses yeux luisants de larmes
+et sa poitrine, que, dans la fureur de son amour, elle avait déchiré de
+ses ongles:
+
+--Mon seigneur et mon époux, voyez, dit-elle, la trace des outrages que
+j'ai subis. Poussé d'un désir infâme, Oddoul s'est approché de moi et a
+tenté de me faire violence.
+
+En entendant ces plaintes, en voyant ce sang, le roi, transporté de
+fureur, ordonna à ses gardes de s'emparer du jeune religieux et de le
+brûler vif devant le palais, sous les yeux de la reine.
+
+Instruit de cette aventure, l'abbé d'Yvern alla trouver le roi et lui
+dit:
+
+--Roi Brian, connaissez par cet exemple la différence d'une femme
+chrétienne et d'une femme païenne. Lucrèce romaine fut la plus vertueuse
+des princesses idolâtres; pourtant elle n'eut pas la force de se
+défendre contre les attaques d'un jeune efféminé, et, confuse de sa
+faiblesse, elle tomba dans le désespoir, tandis que Glamorgane a résisté
+victorieusement aux assauts d'un criminel plein de rage et possédé du
+plus redoutable des démons.
+
+Cependant Oddoul, dans la prison du palais, attendait le moment d'être
+brûlé vif. Mais Dieu ne souffrit pas que l'innocent pérît. Il lui envoya
+un ange qui, ayant pris la forme d'une servante de la reine, nommée
+Gudrune, le tira de sa prison et le conduisit dans la chambre même
+qu'habitait cette femme dont il avait l'apparence.
+
+Et l'ange dit au jeune Oddoul:
+
+--Je t'aime parce que tu oses.
+
+Et le jeune Oddoul, croyant entendre Gudrune elle-même, répondit, les
+yeux baissés:
+
+--C'est par la grâce du Seigneur que j'ai résisté aux violences de la
+reine et bravé le courroux de cette femme puissante.
+
+Et l'ange demanda:
+
+--Comment? tu n'as pas fait ce dont la reine t'accuse?
+
+--En vérité! non, je ne l'ai pas fait, répondit Oddoul, la main sur son
+coeur.
+
+--Tu ne l'as pas fait?
+
+--Non! je ne l'ai pas fait. La seule pensée d'une pareille action me
+remplit d'horreur.
+
+--Alors, s'écria l'ange, qu'est-ce que tu fiches ici, espèce
+d'andouille?
+
+[Note: Le chroniqueur pingouin qui rapporte le fait emploie cette
+expression: _Species inductilis_. J'ai traduit littéralement.]
+
+Et il ouvrit la porte pour favoriser la fuite du jeune religieux.
+
+Oddoul se sentit violemment poussé dehors. À peine était-il descendu
+dans la rue qu'une main lui versa un pot de chambre sur la tête; et il
+songea:
+
+--Tes desseins sont mystérieux, Seigneur, et tes voies impénétrables.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+DRACO LE GRAND--TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINTE ORBEROSE
+
+La postérité directe de Brian le Pieux s'éteignit vers l'an 900, en la
+personne de Collic au Court-Nez. Un cousin de ce prince, Bosco le
+Magnanime, lui succéda et prit soin, pour s'assurer le trône,
+d'assassiner tous ses parents. Il sortit de lui une longue lignée de
+rois puissants.
+
+L'un d'eux, Draco le Grand, atteignit à une haute renommée d'homme de
+guerre. Il fut plus souvent battu que les autres. C'est à cette
+constance dans la défaite qu'on reconnaît les grands capitaines. En
+vingt ans, il incendia plus de cent mille hameaux, bourgs, faubourgs,
+villages, villes, cités et universités. Il portait la flamme
+indifféremment sur les terres ennemies et sur son propre domaine. Et il
+avait coutume de dire, pour expliquer sa conduite:
+
+--Guerre sans incendie est comme tripes sans moutarde: c'est chose
+insipide.
+
+Sa justice était rigoureuse. Quand les paysans qu'il faisait prisonniers
+ne pouvaient acquitter leur rançon, il les faisait pendre à un arbre, et
+si quelque malheureuse femme venait l'implorer en faveur de son mari
+insolvable, il la traînait par les cheveux à la queue de son cheval. Il
+vécut en soldat, sans mollesse. On se plaît à reconnaître que ses moeurs
+étaient pures. Non seulement il ne laissa pas déchoir son royaume de sa
+gloire héréditaire, mais encore il soutint vaillamment jusque dans ses
+revers l'honneur du peuple pingouin.
+
+Draco le Grand fit transférer à Alca les reliques de sainte Orberose.
+
+Le corps de la bienheureuse avait été enseveli dans une grotte du rivage
+des Ombres, au fond d'une landes parfumée. Les premiers pélerins qui
+l'allèrent visiter furent les jeunes garçons et les jeunes filles des
+villages voisins. Ils s'y rendaient, de préférence, par couples, le
+soir, comme si les pieux désirs cherchaient naturellement, pour se
+satisfaire, l'ombre et la solitude. Il vouaient à la sainte un culte
+fervent et discret, dont ils semblaient jaloux de garder le mystère; ils
+n'aimaient point à publier trop haut les impressions qu'ils y
+éprouvaient; mais on les surprenait se murmurant les uns aux autres les
+mots d'amour, de délices et de ravissement, qu'ils mêlaient au saint nom
+d'Orberose; les uns soupiraient qu'on y oubliait le monde; d'autres
+disaient qu'on sortait de la grotte dans le calme et l'apaisement; les
+jeunes filles entre elles rappelaient les délices dont elles y avaient
+été pénétrées.
+
+Telles furent les merveilles qu'accomplit la vierge d'Alca à l'aurore de
+sa glorieuse éternité: elles avaient la douceur et le vague de l'aube.
+Bientôt le mystère de la grotte, tel qu'un parfum subtil, se répandit
+dans la contrée; ce fut pour les âmes pures un sujet d'allégresse et
+d'édification, et les hommes corrompus essayèrent en vain d'écarter, par
+le mensonge et la calomnie, les fidèles des sources de grâce qui
+coulaient du tombeau de la sainte. L'Église pourvut à ce que ces grâces
+ne demeurassent point réservées à quelques enfants, mais se répandissent
+sur toute la chrétienté pingouine. Des religieux s'établirent dans la
+grotte, bâtirent un monastère, une chapelle, une hôtellerie, sur le
+rivage, et les pèlerins commencèrent à affluer.
+
+Comme fortifiée par un plus long séjour dans le ciel, la bienheureuse
+Orberose accomplissait maintenant des miracles plus grands en faveur de
+ceux qui venaient déposer leur offrande sur sa tombe; elle faisait
+concevoir des espérances aux femmes jusque-là stériles, envoyait des
+songes aux vieillards jaloux pour les rassurer sur la fidélité de leurs
+jeunes épouses injustement soupçonnées, tenait éloignés de la contrée
+les pestes, les épizooties, les famines, les tempêtes et les dragons de
+Cappadoce.
+
+Mais durant les troubles qui désolèrent le royaume au temps du roi
+Collic et de ses successeurs, le tombeau de sainte Orberose fut
+dépouillé de ses richesses, le monastère incendié, les religieux
+dispersés; le chemin, si longtemps foulé par tant de dévots pèlerins,
+disparut sous l'ajonc, la bruyère et le chardon bleu des sables. Depuis
+cent ans, la tombe miraculeuse n'était plus visitée que par les vipères,
+les belettes et les chauves-souris, quand la sainte apparut à un paysan
+du voisinage nommé Momordic.
+
+--Je suis la vierge Orberose, lui dit-elle; je t'ai choisi pour rétablir
+mon sanctuaire. Avertis les habitants de ces contrées que, s'ils
+laissent ma mémoire abolie et mon tombeau sans honneurs ni richesses, un
+nouveau dragon viendra désoler la Pingouinie.
+
+Des clercs très savants firent une enquête sur cette apparition qu'ils
+reconnurent véritable, non diabolique, mais toute céleste, et l'on
+remarqua plus tard qu'en France, dans des circonstances analogues,
+sainte Foy et sainte Catherine avaient agi de même et tenu un semblable
+langage.
+
+Le moustier fut relevé et les pèlerins affluèrent de nouveau. La vierge
+Orberose opérait des miracles de plus en plus grands. Elle guérissait
+diverses maladies très pernicieuses, notamment le pied bot,
+l'hydropisie, la paralysie et le mal de saint Guy. Les religieux,
+gardiens du tombeau, jouissaient d'une enviable opulence quand la
+sainte, apparue au roi Draco le Grand, lui ordonna de la reconnaître
+pour la patronne céleste du royaume et de transférer ses restes précieux
+dans la cathédrale d'Alca.
+
+En conséquence, les reliques bien odorantes de cette vierge furent
+portées en grande pompe à l'église métropolitaine et déposées au milieu
+du choeur, dans une châsse d'or et d'émail, ornée de pierres précieuses.
+
+Le chapitre tint registre des miracles opérés par l'intervention de la
+bienheureuse Orberose.
+
+Draco le Grand, qui n'avait jamais cessé de défendre et d'exalter la foi
+chrétienne, mourut dans les sentiments de la plus vive piété, laissant
+de grands biens à l'Eglise.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+LA REINE CRUCHA
+
+D'effroyables désordres suivirent la mort de Draco le Grand. On a
+souvent accusé de faiblesse les successeurs de ce prince. Et il est vrai
+qu'aucun d'eux ne suivit, même de loin, l'exemple de ce vaillant
+ancêtre.
+
+Son fils Chum, qui était boiteux, négligea d'accroître le territoire des
+Pingouins. Bolo, fils de Chum, périt assassiné par les gardes du palais,
+à l'âge de neuf ans, au moment où il montait sur le trône. Son frère Gun
+lui succéda. Il n'était âgé que de sept ans et se laissa gouverner par
+sa mère, la reine Crucha.
+
+Crucha était belle, instruite, intelligente; mais elle ne savait pas
+résister à ses passions.
+
+Voici en quels termes le vénérable Talpa s'exprime, dans sa chronique,
+au sujet de cette reine illustre:
+
+«La reine Crucha, pour la beauté du visage et les avantages de la
+taille, ne le cède ni à Sémiramis de Babylone, ni à Pentésilée, reine
+des Amazones, ni à Salomé, fille d'Hérodiade. Mais elle présente dans sa
+personne certaines singularités qu'on peut trouver belles ou
+disgracieuses, selon les opinions contradictoires des hommes et les
+jugements du monde. Elle a deux petites cornes au front, qu'elle
+dissimule sous les bandeaux abondants de sa chevelure d'or; elle a un
+oeil bleu et un noir, le cou penché à gauche, comme Alexandre de
+Macédoine, six doigts à la main droite et une petite tête de singe au-
+dessous du nombril.
+
+»Sa démarche est majestueuse et son abord affable. Elle est magnifique
+dans ses dépenses, mais elle ne sait pas toujours soumettre sa raison au
+désir.
+
+»Un jour, ayant remarqué dans les écuries du palais un jeune palefrenier
+d'une grande beauté, elle se sentit incontinent transportée d'amour pour
+lui et lui confia le commandement des armées. Ce qu'on doit louer sans
+réserve dans cette grande reine, c'est l'abondance des dons qu'elle fait
+aux églises, monastères et chapelles du royaume, et spécialement à la
+sainte maison de Beargarden, où, par la grâce du Seigneur, j'ai fait
+profession en ma quatorzième année. Elle a fondé des messes pour le
+repos de son âme en si grand nombre que tout prêtre, dans l'Eglise
+pingouine, est, pour ainsi dire, transformé en un cierge allumé au
+regard du ciel, afin d'attirer la miséricorde divine sur l'auguste
+Crucha.»
+
+On peut, par ces lignes et par quelques autres dont j'ai enrichi mon
+texte, juger de la valeur historique et littéraire des _Gesta
+Pinguinorum_. Malheureusement, cette chronique s'arrête brusquement à
+la troisième année du règne de Draco le Simple, successeur de Gun le
+Faible. Parvenu à ce point de mon histoire, je déplore la perte d'un
+guide aimable et sûr.
+
+Durant les deux siècles qui suivirent, les Pingouins demeurèrent plongés
+dans une anarchie sanglante. Tous les arts périrent. Au milieu de
+l'ignorance générale, les moines, à l'ombre du cloître, se livraient à
+l'étude et copiaient avec un zèle infatigable les saintes Écritures.
+Comme le parchemin était rare, ils grattaient les vieux manuscrits pour
+y transcrire la parole divine. Aussi vit-on fleurir, ainsi qu'un buisson
+de roses, les Bibles sur la terre pingouine.
+
+Un religieux de l'ordre de saint Benoît, Ermold le Pingouin, effaça à
+lui seul quatre mille manuscrits grecs et latins, pour copier quatre
+mille fois l'évangile de saint Jean. Ainsi furent détruits en grand
+nombre les chefs d'oeuvre de la poésie et de l'éloquence antiques. Les
+historiens sont unanimes à reconnaître que les couvents pingouins furent
+le refuge des lettres au moyen âge.
+
+Les guerres séculaires des Pingouins et des Marsouins remplissent la fin
+de cette période. Il est extrêmement difficile de connaître la vérité
+sur ces guerres, non parce que les récits manquent, mais parce qu'il y
+on a plusieurs. Les chroniqueurs marsouins contredisent sur tous les
+points les chroniqueurs pingouins. Et, de plus, les Pingouins se
+contredisent entre eux, aussi bien que les Marsouins. J'ai trouvé deux
+chroniqueurs qui s'accordent; mais l'un a copié l'autre. Un fait seul
+est certain, c'est que les massacres, les viols, les incendies et les
+pillages se succédèrent sans interruption.
+
+Sous le malheureux prince Bosco IX, le royaume fut à deux doigts de sa
+ruine. À la nouvelle que la flotte marsouine, composée de six cents
+grandes nefs, était en vue d'Alca, l'évêque ordonna une procession
+solennelle. Le chapitre, les magistrats élus, les membres du parlement
+et les clercs de l'université vinrent prendre dans la cathédrale la
+châsse de sainte Orberose et la promenèrent tout autour de la ville,
+suivis du peuple entier qui chantait des hymnes. La sainte patronne de
+la Pingouinie ne fut point invoquée en vain; cependant les Marsouins
+assiégèrent la ville en même temps par terre et par mer, la prirent
+d'assaut et, durant trois jours et trois nuits, y tuèrent, pillèrent,
+violèrent et incendièrent avec l'indifférence qu'engendre l'habitude.
+
+On ne saurait trop admirer que, durant ces longs âges de fer, la foi ait
+été conservée intacte parmi les Pingouins. La splendeur de la vérité
+éblouissait alors les âmes qui n'étaient point corrompues par des
+sophismes. C'est ce qui explique l'unité des croyances. Une pratique
+constante de l'Église contribua sans doute à maintenir cette heureuse
+communion des fidèles: on brûlait immédiatement tout Pingouin qui
+pensait autrement que les autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+LES LETTRES: JOHANNÈS TALPA
+
+C'est sous la minorité du roi Gun que Johannès Talpa, religieux de
+Beargarden, composa, dans le monastère où il avait fait profession dès
+l'âge d'onze ans et dont il ne sortit jamais un seul jour de sa vie, ses
+célèbres chroniques latines en douze livres _De Gestis Pinguinorum_.
+
+Le monastère de Beargarden dresse ses hautes murailles sur le sommet
+d'un pic inaccessible. On n'y découvre alentour que les cimes bleues des
+monts, coupées par les nuées.
+
+Quand il entreprit de rédiger les _Gesta Pinguinorum_, Johannès
+Talpa était déjà vieux. Le bon moine a pris soin de nous en avertir dans
+son livre. «Ma tête a perdu depuis longtemps, dit-il, la parure de ses
+boucles blondes et mon crâne est devenu semblable à ces miroirs de métal
+convexes, que consultent avec tant d'étude et de soins les dames
+pingouines. Ma taille, naturellement courte, s'est, avec les ans,
+abrégée et recourbée. Ma barbe blanche réchauffe ma poitrine.»
+
+Avec une naïveté charmante, Talpa nous instruit de certaines
+circonstances de sa vie et de quelques traits de son caractère. «Issu,
+nous dit-il, d'une famille noble et destiné dès l'enfance à l'état
+ecclésiastique, on m'enseigna la grammaire et la musique. J'appris à
+lire sous la discipline d'un maître qui s'appelait Amicus et qui eût été
+mieux nommé Inimicus. Comme je ne parvenais pas facilement à connaître
+mes lettres, il me fouettait de verges avec violence, en sorte que je
+puis dire qu'il m'imprima l'alphabet en traits cuisants sur les fesses.»
+
+Ailleurs Talpa confesse son inclination naturelle à la volupté. Voici en
+quels termes expressifs: «Dans ma jeunesse, l'ardeur de mes sens était
+telle que, sous l'ombre des bois, j'éprouvais le sentiment de bouillir
+dans une marmite plutôt que de respirer l'air frais. Je fuyais les
+femmes. En vain! puisqu'il suffisait d'une sonnette ou d'une bouteille
+pour me les représenter.»
+
+Tandis qu'il rédigeait sa chronique, une guerre effroyable, à la fois
+étrangère et civile, désolait la terre pingouine. Les soldats de Crucha,
+venus pour défendre le monastère de Beargarden contre les barbares
+marsouins, s'y établirent fortement. Afin de le rendre inexpugnable, ils
+percèrent des meurtrières dans les murs et enlevèrent de l'église la
+toiture de plomb pour en faire des balles de fronde. Ils allumaient, à
+la nuit, dans les cours et les cloîtres, de grands feux auxquels ils
+rôtissaient des boeufs entiers, embrochés aux sapins antiques de la
+montagne; et, réunis autour des flammes, dans la fumée chargée d'une
+odeur de résine et de graisse, ils défonçaient les tonneaux de vin et de
+cervoise. Leurs chants, leurs blasphèmes et le bruit de leurs querelles
+couvraient le son des cloches matinales.
+
+Enfin, les Marsouins, ayant franchi les défilés, mirent le siège autour
+du monastère. C'étaient des guerriers du Nord, vêtus et armés de cuivre.
+Ils appuyaient aux parois de la roche des échelles de cent cinquante
+toises qui, dans l'ombre et l'orage, se rompaient sous le poids des
+corps et des armes et répandaient des grappes d'hommes dans les ravins
+et les précipices; on entendait, au milieu des ténèbres, descendre un
+long hurlement, et l'assaut recommençait. Les Pingouins versaient des
+ruisseaux de poix ardente sur les assaillants qui flambaient comme des
+torches. Soixante fois, les Marsouins furieux tentèrent l'escalade; ils
+furent soixante fois repoussés.
+
+Depuis déjà dix mois, ils tenaient le monastère étroitement investi,
+quand, le saint jour de l'Épiphanie, un pâtre de la vallée leur enseigna
+un sentier caché par lequel ils gravirent la montagne, pénétrèrent dans
+les souterrains de l'abbaye, se répandirent dans les cloîtres, dans les
+cuisines, dans l'église, dans les salles capitulaires, dans la
+librairie, dans la buanderie, dans les cellules, dans les réfectoires,
+dans les dortoirs, incendièrent les bâtiments, tuèrent et violèrent sans
+égard à l'âge ni au sexe. Les Pingouins, brusquement réveillés,
+couraient aux armes; les yeux voilés d'ombre et d'épouvante, ils se
+frappaient les uns les autres, tandis que les Marsouins se disputaient
+entre eux, à coups de hache, les vases sacrés, les encensoirs, les
+chandeliers, les dalmatiques, les châsses, les croix d'or et de
+pierreries.
+
+L'air était chargé d'une âcre odeur de chair grillée; les cris de mort
+et les gémissements s'élevaient du milieu des flammes, et, sur le bord
+des toits croulants, des moines par milliers couraient comme des fourmis
+et tombaient dans la vallée. Cependant, Johannès Talpa écrivait sa
+chronique. Les soldats de Crucha, s'étant retirés à la hâte, bouchèrent
+avec des quartiers de roches toutes les issues du monastère, afin
+d'enfermer les Marsouins dans les bâtiments incendiés. Et, pour écraser
+l'ennemi sous l'éboulement des pierres de taille et des pans de murs,
+ils se servirent comme de béliers des troncs des plus vieux chênes. Les
+charpentes embrasées s'effondraient avec un bruit de tonnerre et les
+arceaux sublimes des nefs s'écroulaient sous le choc des arbres géants,
+balancés par six cents hommes ensemble. Bientôt, il ne resta plus de la
+riche et vaste abbaye que la cellule de Johannès Talpa, suspendue, par
+un merveilleux hasard, aux débris d'un pignon fumant. Le vieux
+chroniqueur écrivait encore.
+
+Cette admirable contention d'esprit peut toutefois sembler excessive
+chez un annaliste qui s'applique à rapporter les faits accomplis de son
+temps. Mais, si distrait et détaché qu'on soit des choses environnantes,
+on en ressent l'influence. J'ai consulté le manuscrit original de
+Johannès Talpa à la Bibliothèque nationale où il est conservé, fonds
+ping. K. L., 123 90 _quater_. C'est un manuscrit sur parchemin de
+628 feuillets. L'écriture en est extrêmement confuse; les lettres, loin
+de suivre une ligne droite, s'échappent dans toutes les directions, se
+heurtent et tombent les unes sur les autres dans un désordre ou, pour
+mieux dire, dans un tumulte affreux. Elles sont si mal formées qu'il est
+la plupart du temps impossible non seulement de les reconnaître, mais
+même de les distinguer des pâtés d'encre qui y sont abondamment mêlés.
+Ces pages inestimables se ressentent en cela des troubles au milieu
+desquels elles ont été tracées. La lecture en est difficile. Au
+contraire, le style du religieux de Beargarden ne porte la marque
+d'aucune émotion. Le ton des _Gesta Pinguinorum_ ne s'écarte jamais
+de la simplicité. La narration y est rapide et d'une concision qui va
+parfois jusqu'à la sécheresse. Les réflexions sont rares et en général
+judicieuses.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+LES ARTS: LES PRIMITIFS DE LA PEINTURE PINGOUINE
+
+Les critiques pingouins affirment à l'envi que l'art pingouin se
+distingua dès sa naissance par une originalité puissante et délicieuse
+et qu'on chercherait vainement ailleurs les qualités de grâce et de
+raison qui caractérisent ses premiers ouvrages. Mais les Marsouins
+prétendent que leurs artistes furent constamment les initiateurs et les
+maîtres des Pingouins. Il est difficile d'en juger, parce que les
+Pingouins, avant d'admirer leurs peintres primitifs, en détruisirent
+tous les ouvrages.
+
+On ne saurait trop s'affliger de cette perte. Je la ressens pour ma part
+avec une vivacité cruelle, car je vénère les antiquités pingouines et
+j'ai le culte des primitifs.
+
+Ils sont délicieux. Je ne dis pas qu'ils se ressemblent tous; ce ne
+serait point vrai; mais ils ont des caractères communs qu'on retrouve
+dans toutes les écoles; je veux dire des formules dont ils ne sortent
+point, et quelque chose d'achevé, car ce qu'ils savent ils le savent
+bien. On peut heureusement se faire une idée des primitifs pingouins par
+les primitifs italiens, flamands, allemands et par les primitifs
+français qui sont supérieurs à tous les autres; comme le dit M. Gruyer,
+ils ont plus de logique, la logique étant une qualité spécialement
+française. Tenterait-on de le nier, qu'il faudrait du moins accorder à
+la France le privilège d'avoir gardé des primitifs quand les autres
+nations n'en avaient plus. L'exposition des primitifs français au
+pavillon de Marsan, en 1904, contenait plusieurs petits panneaux
+contemporains des derniers Valois et de Henri IV.
+
+J'ai fait bien des voyages pour voir les tableaux des frères Van Eyck,
+de Memling, de Rogier van der Wyden, du maître de la mort de Marie,
+d'Ambrogio Lorenzetti et des vieux ombriens. Ce ne fut pourtant ni
+Bruges, ni Cologne, ni Sienne, ni Pérouse qui acheva mon initiation;
+c'est dans la petite ville d'Arezzo que je devins un adepte conscient de
+la peinture ingénue. Il y a de cela dix ans ou même davantage. En ce
+temps d'indigence et de simplicité, les musées des municipes, à toute
+heure fermés, s'ouvraient à toute heure aux _forestieri_. Une
+vieille, un soir, à la chandelle, me montra, pour une une demi-lire, le
+sordide musée d'Arezzo et j'y découvris une peinture de Margaritone, un
+_saint François_, dont la tristesse pieuse me tira des larmes. Je
+fus profondément touché; Margaritone d'Arezzo devint, depuis ce jour,
+mon primitif le plus cher.
+
+Je me figure les primitifs pingouins d'après les ouvrages de ce maître.
+On ne jugera donc pas superflu que je le considère à cette place avec
+quelque attention, sinon dans le détail de ses oeuvres, du moins sous
+son aspect le plus général et, si j'ose dire, le plus représentatif.
+
+Nous possédons cinq ou six tableaux signés de sa main. Son oeuvre
+capitale, conservée à la _National Gallery_ de Londres, représente
+la Vierge assise sur un trône et tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Ce
+dont on est frappé d'abord lorsqu'on regarde cette figure, ce sont ses
+proportions. Le corps, depuis le cou jusqu'aux pieds, n'a que deux fois
+la hauteur de la tête; aussi paraît-il extrêmement court et trapu. Cet
+ouvrage n'est pas moins remarquable par la peinture que par le dessin.
+Le grand Margaritone n'avait en sa possession qu'un petit nombre de
+couleurs, et il les employait dans toute leur pureté, sans jamais rompre
+les tons. Il en résulte que son coloris offre plus de vivacité que
+d'harmonie. Les joues de la Vierge et celles de l'enfant sont d'un beau
+vermillon que le vieux maître, par une préférence naïve pour les
+définitions nettes, a disposé sur chaque visage en deux circonférences
+si exactes, qu'elles semblent tracées au compas.
+
+Un savant critique du XVIIIe siècle, l'abbé Lauzi, a traité les ouvrages
+de Margaritone avec un profond dédain. «Ce ne sont, a-t-il dit, que de
+grossiers barbouillages. En ces temps infortunés, on ne savait ni
+dessiner ni peindre.» Tel était l'avis commun de ces connaisseurs
+poudrés. Mais le grand Margaritone et ses contemporains devaient être
+bientôt vengés d'un si cruel mépris. Il naquit au XIXe siècle, dans les
+villages bibliques et les cottages réformés de la pieuse Angleterre, une
+multitude de petits Samuel et de petits Saint-Jean, frisés comme des
+agneaux, qui devinrent, vers 1840 et 1850, des savants à lunettes et
+instituèrent le culte des primitifs.
+
+L'éminent théoricien du préraphaélisme, sir James Tuckett, ne craint pas
+de placer la madone de la _National Gallery_ au rang des chefs-
+d'oeuvre de l'art chrétien. «En donnant à la tête de la Vierge, dit sir
+James Tuckett, un tiers de la hauteur totale de la figure, le vieux
+maître a attiré et contenu l'attention du spectateur sur les parties les
+plus sublimes de la personne humaine et notamment sur les yeux qu'on
+qualifie volontiers d'organes spirituels. Dans cette peinture, le
+coloris conspire avec le dessin pour produire une impression idéale et
+mystique. Le vermillon des joues n'y rappelle pas l'aspect naturel de la
+peau; il semble plutôt que le vieux maître ait appliqué sur les visages
+de la Vierge et de l'Enfant les roses du Paradis.»
+
+On voit, dans une telle critique, briller, pour ainsi dire, un reflet de
+l'oeuvre qu'elle exalte; cependant le séraphique esthète d'Edimbourg,
+Mac Silly, a exprimé d'une façon plus sensible encore et plus pénétrante
+l'impression produite sur son esprit par la vue de cette peinture
+primitive. «La madone de Margaritone, dit le vénéré Mac Silly, atteint
+le but transcendant de l'art; elle inspire à ses spectateurs des
+sentiments d'innocence et de pureté; elle les rend semblables aux petits
+enfants. Et cela est si vrai que, à l'âge de soixante six ans, après
+avoir eu la joie de la contempler pendant trois heures d'affilée, je me
+sentis subitement transformé en un tendre nourrisson. Tandis qu'un cab
+m'emportait à travers _Trafalgar square_, j'agitais mon étui de
+lunettes comme un hochet, en riant et gazouillant. Et, lorsque la bonne
+de ma pension de famille m'eut servi mon repas, je me versai des
+cuillerées de potage dans l'oreille avec l'ingénuité du premier âge.
+
+»C'est à de tels effets, ajoute Mac Silly, qu'on reconnaît l'excellence
+d'une oeuvre d'art.»
+
+Margaritone, à ce que rapporte Vasari, mourut à l'âge de soixante-dix-
+sept ans, regrettant d'avoir assez vécu pour voir surgit un nouvel art
+et la renommée couronner de nouveaux artistes.» Ces lignes, que je
+traduis littéralement, ont inspiré à sir James Tuckett les pages les
+plus suaves, peut-être, de son oeuvre. Elles font partie du Bréviaire
+des esthètes; tous les préraphaélites les savent par coeur. Je veux les
+placer ici comme le plus précieux ornement de ce livre. On s'accorde à
+reconnaître qu'il ne fut rien écrit de plus sublime depuis les prophètes
+d'Israël.
+
+LA VISION DE MARGARITONE
+
+Margaritone, chargé d'ans et de travaux, visitait un jour l'atelier d'un
+jeune peintre nouvellement établi dans la ville. Il y remarqua une
+madone encore toute fraîche, qui, bien que sévère et rigide, grâce à une
+certaine exactitude dans les proportions et à un assez diabolique
+mélange d'ombres et de lumières, ne laissait pas que de prendre du
+relief et quelque air de vie. À cette vue, le naïf et sublime ouvrier
+d'Arezzo découvrit avec horreur l'avenir de la peinture.
+
+Il murmura, le front dans les mains:
+
+--Que de hontes cette figure me fait pressentir! J'y discerne la fin de
+l'art chrétien, qui peint les âmes et inspire un ardent désir du ciel.
+Les peintres futurs ne se borneront pas, comme celui-ci, à rappeler sur
+un pan de mur ou un panneau de bois la matière maudite dont nos corps
+sont formés: ils la célébreront et la glorifieront. Ils revêtiront leurs
+figures des dangereuses apparences de la chair; et ces figures
+sembleront des personnes naturelles. On leur verra des corps; leurs
+formes paraîtront à travers leurs vêtements. Sainte Madeleine aura des
+seins, sainte Marthe un ventre, sainte Barbe des cuisses, sainte Agnès
+des fesses (buttocks); saint Sébastien dévoilera sa grâce adolescente et
+saint Georges étalera sous le harnais les richesses musculaires d'une
+virilité robuste; les apôtres, les confesseurs, les docteurs et Dieu le
+Père lui-même paraîtront en manière de bons paillards comme vous et moi;
+les anges affecteront une beauté équivoque, ambiguë, mystérieuse qui
+troublera les coeurs. Quel désir du ciel vous donneront ces
+représentations? Aucun; mais vous y apprendrez à goûter les formes de la
+vie terrestre. Où s'arrêteront les peintres dans leurs recherches
+indiscrètes? Ils ne s'arrêteront point. Ils en arriveront à montrer des
+hommes et des femmes nus comme les idoles des Romains. Il y aura un art
+profane et un art sacré, et l'art sacré ne sera pas moins profane que
+l'autre.
+
+»--Arrière! démons! s'écria le vieux maître.
+
+»Car en une vision prophétique, il découvrait les justes et les saints
+devenus pareils à des athlètes mélancoliques; il découvrait les Apollo
+jouant du violon, sur la cime fleurie, au milieu des Muses aux tuniques
+légères; il découvrait les Vénus couchées sous les sombres myrtes et les
+Danaé exposant à la pluie d'or leurs flancs délicieux; il découvrait les
+Jésus dans les colonnades, parmi les patriciens, les dames blondes, les
+musiciens, les pages, les nègres, les chiens et les perroquets; il
+découvrait, en un enchevêtrement inextricable de membres humains,
+d'ailes déployées et de draperies envolées, les Nativités tumultueuses,
+les Saintes Familles opulentes, les Crucifixions emphatiques; il
+découvrait les sainte Catherine, les sainte Barbe, les sainte Agnès,
+humiliant les patriciennes par la somptuosité de leur velours, de leurs
+brocarts, de leurs perles et par la splendeur de leur poitrine; il
+découvrait les Aurores répandant leurs roses et la multitude des Diane
+et des Nymphes surprises nues au bord des sources ombreuses. Et le grand
+Margaritone mourut suffoqué par ce pressentiment horrible de la
+Renaissance et de l'école de Bologne.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+MARBODE
+
+Nous possédons un précieux monument de la littérature pingouine au XVe
+siècle. C'est la relation d'un voyage aux enfers, entrepris par le moine
+Marbode, de l'ordre de saint Benoît, qui professait pour le poète
+Virgile une admiration fervente. Cette relation, écrite en assez bon
+latin, a été publiée par M. du Clos des Lunes. On la trouvera ici
+traduite pour la première fois en français. Je crois rendre service à
+mes compatriotes en leur faisant connaître ces pages qui, sans doute, ne
+sont pas uniques en leur genre dans la littérature latine du moyen âge.
+Parmi les fictions qui peuvent en être rapprochées nous citerons _le
+Voyage de saint Brendan_, _la Vision d'Albéric_, _le Purgatoire de saint
+Patrice_, descriptions imaginaires du séjour supposé des morts, comme la
+_Divine Comédie_ de Dante Alighieri.
+
+Des oeuvres composées sur ce thème la relation de Marbode est une des
+plus tardives, mais elle n'en est pas la moins singulière.
+
+LA DESCENTE DE MARBODE AUX ENFERS
+
+En la quatorze cent cinquante-troisième année depuis l'incarnation du
+fils de Dieu, peu de jours avant que les ennemis de la Croix
+n'entrassent dans la ville d'Hélène et du grand Constantin, il me fut
+donné à moi, frère Marbode, religieux indigne, de voir et d'ouïr ce que
+personne n'avait encore ouï ni vu. J'ai composé de ces choses une
+relation fidèle, afin que le souvenir n'en périsse point avec moi, car
+le temps de l'homme est court.
+
+Le premier jour de mai de ladite année, à l'heure de vêpres, en l'abbaye
+de Corrigan, assis sur une pierre du cloître, près de la fontaine
+couronnée d'églantines, je lisais, à mon habitude, quelque chant du
+poète que j'aime entre tous, Virgile, qui a dit les travaux de la terre,
+les bergers et les chefs. Le soir suspendait les plis de sa pourpre aux
+arcs du cloître et je murmurais d'une voix émue les vers qui montrent
+comment Didon la Phénicienne traîne sous les myrtes des enfers sa
+blessure encore fraîche. À ce moment, frère Hilaire passa près de moi,
+suivi de frère Jacinthe, le portier.
+
+Nourri dans des âges barbares, avant la résurrection des Muses, frère
+Hilaire n'est point initié à la sagesse antique; toutefois la poésie du
+Mantouan a, comme un flambeau subtil, jeté quelques lueurs dans son
+intelligence.
+
+--Frère Marbode, me demanda-t-il, ces vers que vous soupirez ainsi, la
+poitrine gonflée et les yeux étincelants, appartiennent-ils à cette
+grande _Énéide_ dont, matin ni soir, vous ne détournez guère les
+yeux?
+
+Je lui répondis que je lisais de Virgile comment le fils d'Anchise
+aperçut Didon pareille à la lune derrière le feuillage.
+
+[Note: Le texte porte
+
+ _... qualem primo qui surgere mense
+ Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam._
+
+Frère Marbode, par une étrange inadvertance, substitue à l'image créée
+par le poète une image toute différente.]
+
+--Frère Marbode, répliqua-t-il, je suis certain que Virgile exprime en
+toute occasion de sages maximes et des pensées profondes. Mais les
+chants qu'il modula sur la flûte syracusaine présentent un sens si beau
+et une si haute doctrine, qu'on en demeure ébloui.
+
+--Prenez garde, mon père, s'écria frère Jacinthe d'une voix émue.
+Virgile était un magicien qui accomplissait des prodiges avec l'aide des
+démons. C'est ainsi qu'il perça une montagne près de Naples et qu'il
+fabriqua un cheval de bronze ayant le pouvoir de guérir tous les chevaux
+malades. Il était nécromancien, et l'on montre encore, en une certaine
+ville d'Italie, le miroir dans lequel il faisait apparaître les morts.
+Et pourtant une femme trompa ce grand sorcier. Une courtisane
+napolitaine l'invita de sa fenêtre à se hisser jusqu'à elle dans le
+panier qui servait à monter les provisions; et elle le laissa toute la
+nuit suspendu entre deux étages.
+
+Sans paraître avoir entendu ces propos:
+
+--Virgile est un prophète, répliqua frère Hilaire; c'est un prophète et
+qui laisse loin derrière lui les Sibylles avec leurs carmes sacrés, et
+la fille du roi Priam, et le grand divinateur des choses futures, Platon
+d'Athènes. Tous trouverez dans le quatrième de ses chants syracusains la
+naissance de Notre-Seigneur annoncée en un langage qui semble plutôt du
+ciel que de la terre.
+
+[Note: Trois siècles avant l'époque où vivait notre
+Marbode on chantait dans les églises, le jour de Noël:
+
+ _Maro, vates gentilium,
+ Da Christo testimonium._]
+
+»Au temps de mes études, lorsque je lus pour la première fois: JAM REDIT
+ET VIRGO, je me sentis plongé dans un ravissement infini; mais tout
+aussitôt j'éprouvai une vive douleur à la pensée que, privé pour
+toujours de la présence de Dieu, l'auteur de ce chant prophétique, le
+plus beau qui soit sorti d'une lèvre humaine, languissait, parmi les
+Gentils, dans les ténèbres éternelles. Cette pensée cruelle ne me quitta
+plus. Elle me poursuivait jusqu'en mes études, mes prières, mes
+méditations et mes travaux ascétiques. Songeant que Virgile était privé
+de la vue de Dieu et que peut-être même il subissait en enfer le sort
+des réprouvés, je ne pouvais goûter ni joie ni repos et il m'arriva de
+m'écrier plusieurs fois par jour, les bras tendus vers le ciel:
+
+»--Révélez moi, Seigneur, la part que vous fîtes à celui qui chanta sur
+la terre comme les anges chantent dans les cieux!
+
+»Mes angoisses, après quelques années, cessèrent lorsque je lus dans un
+livre ancien que le grand apôtre qui appela les Gentils dans l'Eglise du
+Christ, saint Paul, s'étant rendu à Naples, sanctifia de ses larmes le
+tombeau du prince des poètes.
+
+[Note:
+
+ _Ad Maronis mausoleum
+ Ductus, fudit super eum
+ Piae rorem lacrymae.
+
+ Quem te, inquit, reddidissem,
+ Si te vivum invenissem
+ Poetarum maxime!_]
+
+Ce me fut une raison de croire que Virgile, comme l'empereur Trajan, fut
+admis au Paradis pour avoir eu, dans l'erreur le pressentiment de la
+vérité. On n'est point obligé de le croire, mais il m'est doux de me le
+persuader.»
+
+Ayant ainsi parlé, le vieillard Hilaire me souhaita la paix d'une sainte
+nuit et s'éloigna avec le frère Jacinthe.
+
+Je repris la délicieuse étude de mon poète. Tandis que, le livre à la
+main, je méditais comment ceux qu'Amour fit périr d'un mal cruel suivent
+les sentiers secrets au fond de la forêt myrteuse, le reflet des étoiles
+vint se mêler en tremblant aux églantines effeuillées dans l'eau de la
+fontaine claustrale. Soudain les lueurs, les parfums et la paix du ciel
+s'abîmèrent. Un monstrueux Borée, chargé d'ombre et d'orage, fondit sur
+moi en mugissant, me souleva et m'emporta comme un fétu de paille au-
+dessus des champs, des villes, des fleuves, des montagnes, à travers des
+nuées tonnantes, durant une nuit faite d'une longue suite de nuits et de
+jours. Et lorsque après cette constante et cruelle rage l'ouragan
+s'apaisa enfin, je me trouvai, loin de mon pays natal, au fond d'un
+vallon enveloppé de cyprès. Alors une femme d'une beauté farouche et
+traînant de longs voiles s'approcha de moi. Elle me posa la main gauche
+sur l'épaule et, levant le bras droit vers un chêne au feuillage épais:
+
+--Vois! me dit-elle.
+
+Aussitôt je reconnus la Sibylle qui garde le bois sacré de l'Averne et
+je discernai, parmi les branches touffues de l'arbre que montrait son
+doigt, le rameau d'or agréable à la belle Proserpine.
+
+M'étant dressé debout:
+
+--Ainsi donc, m'écriai-je, ô Vierge prophétique, devinant mon désir, tu
+l'as satisfait. Tu m'as révélé l'arbre qui porte la verge
+resplendissante sans laquelle nul ne peut entrer vivant dans la demeure
+des morts. Et il est vrai que je souhaitais ardemment de converser avec
+l'ombre de Virgile.
+
+Ayant dit, j'arrachai du tronc antique le rameau d'or et m'élançai sans
+peur dans le gouffre fumant qui conduit aux bords fangeux du Styx, où
+tournoient les ombres comme des feuilles mortes. À la vue du rameau
+dédié à Proserpine, Charon me prit dans sa barque, qui gémit sous mon
+poids, et j'abordai la rive des morts, accueilli par les abois
+silencieux du triple Cerbère. Je feignis de lui jeter l'ombre d'une
+pierre et le monstre vain s'enfuit dans son antre. Là vagissent parmi
+les joncs les enfants dont les yeux s'ouvrirent et se fermèrent en même
+temps à la douce lumière du jour; là, au fond d'une caverne sombre,
+Minos juge les humains. Je pénétrai dans le bois de myrtes où se
+traînent languissamment les victimes de l'amour, Phèdre, Procris, la
+triste Éryphyle, Evadné, Pasiphaé, Laodamie et Cénis, et Didon la
+Phénicienne; puis je traversai les champs poudreux réservés aux
+guerriers illustres. Au delà, s'ouvrent deux routes: celle de gauche
+conduit au Tartare, séjour des impies. Je pris celle de droite, qui mène
+à l'Élysée et aux demeures de Dis. Ayant suspendu le rameau sacré à la
+porte de la déesse, je parvins dans des campagnes amènes, vêtues d'une
+lumière pourprée. Les ombres des philosophes et des poètes y
+conversaient gravement. Les Grâces et les Muses formaient sur l'herbe
+des choeurs légers. S'accompagnant de sa lyre rustique, le vieil Homère
+chantait. Ses yeux étaient fermés, mais ses lèvres étincelaient d'images
+divines. Je vis Solon, Démocrite et Pythagore qui assistaient, dans la
+prairie, aux jeux des jeunes hommes et j'aperçus, à travers le feuillage
+d'un antique laurier, Hésiode, Orphée, le mélancolique Euripide et la
+mâle Sappho. Je passai et reconnus, assis au bord d'un frais ruisseau,
+le poète Horace, Varius, Gallus et Lycoris. Un peu à l'écart, Virgile,
+appuyé au tronc d'une yeuse obscure, pensif, regardait les bois. De
+haute stature et la taille mince, il avait encore ce teint hâlé, cet air
+rustique, cette mise négligée, cette apparence inculte qui, de son
+vivant, cachait son génie. Je le saluai pieusement et demeurai longtemps
+sans paroles.
+
+Enfin, quand la voix put sortir de ma gorge serrée:
+
+--O toi, si cher aux muses ausoniennes, honneur du nom latin, Virgile,
+m'écriai-je, c'est par toi que j'ai senti la beauté; c'est par toi que
+j'ai connu la table des dieux et le lit des déesses. Souffre les
+louanges du plus humble de tes adorateurs.
+
+--Lève-toi, étranger, me répondit le poète divin. Je reconnais que tu es
+vivant à l'ombre que ton corps allonge sur l'herbe en ce soir éternel.
+Tu n'es pas le premier humain qui soit descendu avant sa mort dans ces
+demeures, bien qu'entre nous et les vivants tout commerce soit
+difficile. Mais cesse de me louer: je n'aime pas les éloges; les bruits
+confus de la gloire ont toujours offensé mes oreilles. C'est pourquoi,
+fuyant Rome, où j'étais connu des oisifs et des curieux, j'ai travaillé
+dans la solitude de ma chère Parthénope. Et puis, pour goûter tes
+louanges, je ne suis pas assez sûr que les hommes de ton siècle
+comprennent mes vers. Qui es-tu?
+
+--Je me nomme Marbode, du royaume d'Alca. J'ai fait profession en
+l'abbaye de Corrigan. Je lis tes poèmes le jour et je les lis la nuit.
+C'est toi que je suis venu voir dans les Enfers: j'étais impatient de
+savoir quel y est ton sort. Sur la terre, les doctes en disputent
+souvent. Les uns tiennent pour extrêmement probable qu'ayant vécu sous
+le pouvoir des démons, tu brûles maintenant dans les flammes
+inextinguibles; d'autres, mieux avisés, ne se prononcent point, estimant
+que tout ce qu'on dit des morts est incertain et plein de mensonges;
+plusieurs, non à la vérité des plus habiles, soutiennent que, pour avoir
+haussé le ton des Muses siciliennes et annoncé qu'une nouvelle
+progéniture descendait des cieux, tu fus admis, comme l'empereur Trajan,
+à jouir dans le paradis chrétien de la béatitude éternelle.
+
+--Tu vois qu'il n'en est rien, répondit l'ombre en souriant.
+
+--Je te rencontre en effet, ô Virgile, parmi les héros et les sages,
+dans ces Champs-Élysées que toi-même as décrits. Ainsi donc,
+contrairement à ce que plusieurs croient sur la terre, nul n'est venu te
+chercher de la part de Celui qui règne là-haut?
+
+Après un assez long silence:
+
+--Je ne te cacherai rien. Il m'a fait appeler; un de ses messagers, un
+homme simple, est venu me dire qu'on m'attendait et que, bien que je ne
+fusse point initié à leurs mystères, en considération de mes chants
+prophétiques, une place m'était réservée parmi ceux de la secte
+nouvelle. Mais je refusai de me rendre à cette invitation; je n'avais
+point envie de changer de place. Ce n'est pas que je partage
+l'admiration des Grecs pour les Champs-Élysées et que j'y goûte ces
+joies qui font perdre à Proserpine le souvenir de sa mère. Je n'ai
+jamais beaucoup cru moi-même à ce que j'en ai dit dans mon
+_Énéide_. Instruit par les philosophes et par les physiciens,
+j'avais un juste pressentiment de la vérité. La vie aux enfers est
+extrêmement diminuée; on n'y sent ni plaisir ni peine; on est comme si
+l'on n'était pas. Les morts n'y ont d'existence que celle que leur
+prêtent les vivants. Je préférai toutefois y demeurer.
+
+--Mais quelle raison donnas-tu, Virgile, d'un refus si étrange?
+
+--J'en donnai d'excellentes. Je dis à l'envoyé du dieu que je ne
+méritais point l'honneur qu'il m'apportait, et que l'on supposait à mes
+vers un sens qu'ils ne comportaient pas. En effet, je n'ai point trahi
+dans ma quatrième Églogue la foi de mes aïeux. Des juifs ignorants ont
+pu seuls interpréter en faveur d'un dieu barbare un chant qui célèbre le
+retour de l'âge d'or, prédit par les oracles sibylliens. Je m'excusai
+donc sur ce que je ne pouvais pas occuper une place qui m'était destinée
+par erreur et à laquelle je ne me reconnaissais nul droit. Puis,
+j'alléguai mon humeur et mes goûts, qui ne s'accordaient pas avec les
+moeurs des nouveaux cieux.
+
+»--Je ne suis point insociable, dis-je à cet homme; j'ai montré dans la
+vie un caractère doux et facile. Bien que la simplicité extrême de mes
+habitudes m'ait fait soupçonner d'avarice, je ne gardais rien pour moi
+seul; ma bibliothèque était ouverte à tous, et j'ai conformé ma conduite
+à cette belle parole d'Euripide: «Tout doit être commun entre amis». Les
+louanges, qui m'étaient importunes quand je les recevais, me devenaient
+agréables lorsqu'elles s'adressaient à Varius ou à Macer. Mais au fond,
+je suis rustique et sauvage, je me plais dans la société des bêtes; je
+mis tant de soin, à les observer, je prenais d'elles un tel souci que je
+passai, non point tout à fait à tort, pour un très bon vétérinaire. On
+m'a dit que les gens de votre secte s'accordaient une âme immortelle et
+en refusaient une aux animaux: c'est un non-sens qui me fait douter de
+leur raison. J'aime les troupeaux et peut-être un peu trop le berger.
+Cela ne serait pas bien vu chez vous. Il y a une maxime à laquelle je
+m'efforçai de conformer mes actions: rien de trop. Plus encore que ma
+faible santé, ma philosophie m'instruisit à user des choses avec mesure.
+Je suis sobre; une laitue et quelques olives, avec une goutte de
+falerne, composaient tout mon repas. J'ai fréquenté modérément le lit
+des femmes étrangères; et je ne me suis pas attardé outre mesure à voir,
+dans la taverne, danser au son du crotale, la jeune syrienne [Note:
+Cette phrase semble bien indiquer que, si l'on en croyait Marbode, la
+Copa serait de Virgile.]. Mais si j'ai contenu mes désirs, ce fut pour
+ma satisfaction et par bonne discipline: craindre le plaisir et fuir la
+volupté m'eût paru le plus abject outrage qu'on pût faire à la nature.
+On m'assure que durant leur vie certains parmi les élus de ton dieu
+s'abstenaient de nourriture et fuyaient les femmes par amour de la
+privation et s'exposaient volontairement à d'inutiles souffrances. Je
+craindrais de rencontrer ces criminels dont la frénésie me fait horreur.
+Il ne faut pas demander à un poète de s'attacher trop strictement à une
+doctrine physique et morale; je suis Romain, d'ailleurs, et les Romains
+ne savent pas comme les Grecs conduire subtilement des spéculations
+profondes; s'ils adoptent une philosophie, c'est surtout pour en tirer
+des avantages pratiques. Siron, qui jouissait parmi nous d'une haute
+renommée, en m'enseignant le système d'Épicure, m'a affranchi des vaines
+terreurs et détourné des cruautés que la religion persuade aux hommes
+ignorants; j'ai appris de Zénon à supporter avec constance les maux
+inévitables; j'ai embrassé les idées de Pythagore sur les âmes des
+hommes et des animaux, qui sont les unes et les autres d'essence divine;
+ce qui nous invite à nous regarder sans orgueil ni sans honte. J'ai su
+des Alexandrins comment la terre, d'abord molle et ductile, s'affermit à
+mesure que Nérée s'en retirait pour creuser ses demeures humides;
+comment insensiblement se formèrent les choses; de quelle manière,
+tombant des nuées allégées, les pluies nourrirent les forêts
+silencieuses et par quel progrès enfin de rares animaux commencèrent à
+errer sur les montagnes innomées. Je ne pourrais plus m'accoutumer à
+votre cosmogonie, mieux faite pour les chameliers des sables de Syrie
+que pour un disciple d'Aristarque de Samos. Et que deviendrai-je dans le
+séjour de votre béatitude, si je n'y trouve pas mes amis, mes ancêtres,
+mes maîtres et mes dieux, et s'il ne m'est pas donné d'y voir le fils
+auguste de Rhéa, Vénus, au doux sourire, mère des Énéades, Pan, les
+jeunes Dryades, les Sylvains et le vieux Silène barbouillé par Églé de
+la pourpre des mûres.
+
+»Voilà les raisons que je priai cet homme simple de faire valoir au
+successeur de Jupiter.
+
+--Et depuis lors, ô grande ombre, tu n'as plus reçu de messages?
+
+--Je n'en ai reçu aucun.
+
+--Pour se consoler de ton absence, Virgile, ils ont trois poètes:
+Commodien, Prudence et Fortunat qui naquirent tous trois en des jours
+ténébreux où l'on ne savait plus ni la prosodie ni la grammaire. Mais
+dis-moi, ne reçus-tu jamais, ô Mantouan, d'autres nouvelles du Dieu dont
+tu refusas si délibérément la compagnie?
+
+--Jamais, qu'il me souvienne.
+
+--Ne m'as-tu point dit que je n'étais pas le premier qui, descendu
+vivant dans ces demeures, se présenta devant toi?
+
+--Tu m'y fais songer. Il y a un siècle et demi, autant qu'il me semble
+(il est difficile aux ombres de compter les jours et les années), je fus
+troublé dans ma profonde paix par un étrange visiteur. Comme j'errais
+sous les livides feuillages qui bordent le Styx, je vis se dresser
+devant moi une forme humaine plus opaque et plus sombre que celle des
+habitants de ces rives: je reconnus un vivant. Il était de haute taille,
+maigre, le nez aquilin, le menton aigu, les joues creuses; ses yeux
+noirs jetaient des flammes, un chaperon rouge, ceint d'une couronne de
+lauriers, serrait ses tempes décharnées. Ses os perçaient la robe
+étroite et brune qui lui descendait jusqu'aux talons. Il me salua avec
+une déférence que relevait un air de fierté sauvage et m'adressa la
+parole en un langage plus incorrect et plus obscur que celui des Gaulois
+dont le divin Julius remplit les légions et la curie. Je finis par
+comprendre qu'il était né près de Fésules, dans une colonie étrusque
+fondée par Sylla au bord de l'Arnus, et devenue prospère; qu'il y avait
+obtenu les honneurs municipaux, mais que, des discordes sanglantes ayant
+éclaté entre le sénat, les chevaliers et le peuple, il s'y était jeté
+d'un coeur impétueux et que maintenant, vaincu, banni, il traînait par
+le monde un long exil. Il me peignit l'Italie déchirée de plus de
+discordes et de guerres qu'au temps de ma jeunesse et soupirant après la
+venue d'un nouvel Auguste. Je plaignis ses malheurs, me souvenant de ce
+que j'avais autrefois enduré.
+
+»Une âme audacieuse l'agitait sans cesse et son esprit nourrissait de
+vastes pensées, mais il témoignait, hélas! par sa rudesse et son
+ignorance, du triomphe de la barbarie. Il ne connaissait ni la poésie,
+ni la science, ni même la langue des Grecs et ne possédait sur l'origine
+du monde et la nature des dieux aucune tradition antique. Il récitait
+gravement des fables qui, de mon temps, à Rome, eussent fait rire les
+petits enfants qui ne payent pas encore pour aller au bain. Le vulgaire
+croit facilement aux monstres. Les Étrusques particulièrement ont peuplé
+les enfers de démons hideux, pareils aux songes d'un malade. Que les
+imaginations de leur enfance ne les aient point quittés après tant de
+siècles, c'est ce qu'expliquent assez la suite et les progrès de
+l'ignorance et de la misère; mais qu'un de leurs magistrats, dont
+l'esprit s'élève au-dessus de la commune mesure, partage les illusions
+populaires et s'effraie de ces démons hideux que, au temps de Porsena,
+les habitants de cette terre peignaient sur les murs de leurs tombeaux,
+voilà ce dont le sage lui-même peut s'attrister. Mon Étrusque me récita
+des vers composés par lui dans un dialecte nouveau, qu'il appelait la
+langue vulgaire, et dont je ne pouvais comprendre le sens. Mes oreilles
+furent plus surprises que charmées d'entendre que, pour marquer le
+rythme, il ramenait à intervalles réguliers trois ou quatre fois le même
+son. Cet artifice ne me semble point ingénieux; mais ce n'est pas aux
+morts à juger les nouveautés.
+
+»Au reste, que ce colon de Sylla, né dans des temps infortunés, fasse
+des vers inharmonieux, qu'il soit, s'il se peut, aussi mauvais poète que
+Bavius et Maevius, ce n'est pas ce que je lui reprocherai; j'ai contre
+lui des griefs qui me touchent davantage. Chose vraiment monstrueuse et
+à peine croyable! cet homme, retourné sur la terre, y sema, à mon sujet,
+d'odieux mensonges; il affirma, en plusieurs endroits de ses poèmes
+sauvages, que je lui avais servi de compagnon dans le moderne Tartare,
+que je ne connais pas; il publia insolemment que j'avais traité les
+dieux de Rome de dieux faux et menteurs et tenu pour vrai Dieu le
+successeur actuel de Jupiter. Ami, quand, rendu à la douce lumière du
+jour, tu reverras ta patrie, démens ces fables abominables; dis bien à
+ton peuple que le chantre du pieux Énée n'a jamais encensé le dieu des
+Juifs.
+
+»On m'assure que sa puissance décline et qu'on reconnaît, à des signes
+certains, que sa chute est proche. Cette nouvelle me causerait quelque
+joie si l'on pouvait se réjouir dans ces demeures où l'on n'éprouve ni
+craintes ni désirs.»
+
+Il dit et, avec un geste d'adieu, s'éloigna. Je contemplai son ombre qui
+glissait sur les asphodèles sans en courber les tiges; je vis qu'elle
+devenait plus ténue et plus vague à mesure qu'elle s'éloignait de moi;
+elle s'évanouit avant d'atteindre le bois des lauriers toujours verts.
+Alors, je compris le sens de ces paroles: «Les morts n'ont de vie que
+celle que leur prêtent les vivants», et je m'acheminai, pensif, à
+travers la pâle prairie, jusqu'à la porte de corne.
+
+J'affirme que tout ce qui se trouve dans cet écrit est véritable [Note:
+Il y a dans la relation de Marbode un endroit bien digne de remarque,
+c'est celui où le religieux de Corrigan décrit l'Alighieri tel que nous
+nous le figurons aujourd'hui. Les miniatures peintes dans un très vieux
+manuscrit de la _Divine Comédie_, le _Codex venetianus_,
+représentent le poète sous l'aspect d'un petit homme gros, vêtu d'une
+tunique courte dont la jupe lui remonte sur le ventre. Quant à Virgile,
+il porte encore, sur les bois du XVIe siècle, la barbe philosophique.
+
+On n'aurait pas cru non plus que ni Marbode ni même Virgile connussent
+les tombeaux étrusques de Chiusi et de Corneto, où se trouvent en effet
+des peintures murales pleines de diables horribles et burlesques,
+auxquels ceux d'Orcagna ressemblent beaucoup. Néanmoins, l'authenticité
+de la _Descente de Marbode aux enfers_ est incontestable: M. du
+Clos des Lunes l'a solidement établie; en douter serait douter de la
+paléographie.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+SIGNES DANS LA LUNE
+
+Alors que la Pingouinie était encore plongée dans l'ignorance et dans la
+barbarie, Gilles Loisellier, moine fransciscain, connu par ses écrits
+sous le nom d'Aegidius Aucupis, se livrait avec une infatigable ardeur à
+l'étude des lettres et des sciences. Il donnait ses nuits à la
+mathématique et à la musique, qu'il appelait les deux soeurs adorables,
+filles harmonieuses du Nombre et de l'Imagination. Il était versé dans
+la médecine et dans l'astrologie. On le soupçonnait de pratiquer la
+magie et il semble vrai qu'il opérât des métamorphoses et découvrît des
+choses cachées.
+
+Les religieux de son couvent, ayant trouvé dans sa cellule des livres
+grecs qu'ils ne pouvaient lire, s'imaginèrent que c'étaient des
+grimoires, et dénoncèrent comme sorcier leur frère trop savant. Aegidius
+Aucupis s'enfuit et gagna l'île d'Irlande où il vécut trente ans dans
+l'étude. Il allait de monastère en monastère, cherchant les manuscrits
+grecs et latins qui y étaient renfermés et il en faisait des copies. Il
+étudiait aussi la physique et l'alchimie. Il acquit une science
+universelle et découvrit notamment des secrets sur les animaux, les
+plantes et les pierres. On le surprit un jour enfermé avec une femme
+parfaitement belle qui chantait en s'accompagnant du luth et que, plus
+tard, on reconnut être une machine qu'il avait construite de ses mains.
+
+Il passait souvent la mer d'Irlande pour se rendre dans le pays de
+Galles et y visiter les librairies des moustiers. Pendant une de ces
+traversées, se tenant la nuit sur le pont du navire, il vit sous les
+eaux deux esturgeons qui nageaient de conserve. Il avait l'ouïe fine et
+connaissait le langage des poissons. Or, il entendit que l'un des
+esturgeons disait à l'autre:
+
+--L'homme qu'on voyait depuis longtemps, dans la lune, porter des fagots
+sur ses épaules est tombé dans la mer.
+
+Et l'autre esturgeon dit à son tour:
+
+--Et l'on verra dans le disque d'argent l'image de deux amants qui se
+baisent sur la bouche.
+
+Quelques années plus tard, rentré dans son pays, Aegidius Aucupis y
+trouva les lettres antiques restaurées, les sciences remises en honneur.
+Les moeurs s'adoucissaient; les hommes ne poursuivaient plus de leurs
+outrages les nymphes des fontaines, des bois et des montagnes; ils
+plaçaient dans leurs jardins les images des Muses et des Grâces décentes
+et rendaient à la Déesse aux lèvres d'ambroisie, volupté des hommes et
+des dieux, ses antiques honneurs. Ils se réconciliaient avec la nature;
+ils foulaient aux pieds les vaines terreurs et levaient les yeux au ciel
+sans crainte d'y lire, comme autrefois, des signes de colère et des
+menaces de damnation.
+
+À ce spectacle Aegidius Aucupis rappela dans son esprit ce qu'avaient
+annoncé les deux esturgeons de la mer d'Erin.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LES TEMPS MODERNES
+
+TRINCO
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+LA ROUQUINE
+
+Aegidius Aucupis, l'Érasme des Pingouins, ne s'était pas trompé; son
+temps fut celui du libre examen. Mais ce grand homme prenait pour
+douceur de moeurs les élégances des humanistes et ne prévoyait pas les
+effets du réveil de l'intelligence chez les Pingouins. Il amena la
+réforme religieuse; les catholiques massacrèrent les réformés; les
+réformés massacrèrent les catholiques: tels furent les premiers progrès
+de la liberté de pensée. Les catholiques l'emportèrent en Pingouinie.
+Mais l'esprit d'examen avait, à leur insu, pénétré en eux; ils
+associaient la raison à la croyance et prétendaient dépouiller la
+religion des pratiques superstitieuses qui la déshonoraient, comme plus
+tard on dégagea les cathédrales des échoppes que les savetiers,
+regrattiers et ravaudeuses y avaient adossées. Le mot de légende, qui
+indiquait d'abord ce que le fidèle doit lire, impliqua bientôt l'idée de
+fables pieuses et de contes puérils.
+
+Les saints et les saintes eurent à souffrir de cet état d'esprit. Un
+petit chanoine, notamment, très savant, très austère et très âpre, nommé
+Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d'être chômés,
+qu'on le surnomma le dénicheur de saints. Il ne pensait pas que
+l'oraison de sainte Marguerite, appliquée en cataplasme sur le ventre
+des femmes en travail, calmât les douleurs de l'enfantement.
+
+La vénérable patronne de la Pingouinie n'échappa point à sa critique
+sévère. Voici ce qu'il en dit dans ses _Antiquités d'Alca_.
+
+«Rien de plus incertain que l'histoire et même l'existence de sainte
+Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte
+qu'une femme du nom d'Orberose fut possédée par le diable dans une
+caverne où, de son temps encore, les petits gars et les petites garces
+du village venaient faire, en manière de jeu, le diable et la belle
+Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d'un horrible
+dragon qui désolait la contrée. Cela n'est guère croyable, mais
+l'histoire d'Orberose, telle qu'on l'a contée depuis, ne semble pas
+beaucoup plus digne de foi.
+
+»La vie de cette sainte par l'abbé Simplicissimus est de trois cents ans
+postérieure aux prétendus événements qu'elle rapporte; l'auteur s'y
+montre crédule à l'excès et dénué de toute critique.»
+
+Le soupçon s'attaqua même aux origines surnaturelles des Pingouins.
+L'historien Ovidius Capito alla jusqu'à nier le miracle de leur
+transformation. Il commence ainsi ses _Annales de la Pingouinie_:
+
+«Une épaisse obscurité enveloppe cette histoire et il n'est pas exagéré
+de dire qu'elle est tissue de fables puériles et de contes populaires.
+Les Pingouins se prétendent sortis des oiseaux baptisés par saint Maël
+et que Dieu changea en hommes par l'intercession de ce glorieux apôtre.
+Ils enseignent que, située d'abord dans l'océan glacial, leur île,
+flottante comme Délos, était venue mouiller dans les mers aimées du ciel
+dont elle est aujourd'hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle
+les antiques migrations des Pingouins».
+
+Au siècle suivant, qui fut celui des philosophes, le scepticisme devint
+plus aigu: je n'en veux pour preuve que ce passage célèbre de l'_Essai
+moral_:
+
+«Venus on ne sait d'où (car enfin leurs origines ne sont pas limpides),
+successivement envahis et conquis par quatre ou cinq peuples du midi, du
+couchant, du levant, du septentrion; croisés, métissés, amalgamés,
+brassés, les Pingouins vantent la pureté de leur race, et ils ont
+raison, car ils sont devenus une race pure. Ce mélange de toutes les
+humanités, rouge, noire, jaune, blanche, têtes rondes, têtes longues, a
+formé, au cours des siècles, une famille humaine suffisamment homogène
+et reconnaissable à certains caractères dus à la communauté de la vie et
+des moeurs. »Cette idée qu'ils appartiennent à la plus belle race du
+monde et qu'ils en sont la plus belle famille, leur inspire un noble
+orgueil, un courage indomptable et la haine du genre humain.
+
+»La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misères, de crimes et de
+folies. Cela est vrai de la nation pingouine comme de toutes les
+nations. À cela près son histoire est admirable d'un bout à l'autre.»
+
+Les deux siècles classiques des Pingouins sont trop connus pour que j'y
+insiste; mais ce qui n'avait pas été suffisamment observé, c'est comment
+les théologiens rationalistes, tels que le chanoine Princeteau,
+donnèrent naissance aux incrédules du siècle suivant. Les premiers se
+servirent de leur raison pour détruire tout ce qui dans la religion ne
+leur paraissait point essentiel; ils laissèrent seuls intacts les
+articles de foi stricte; leurs successeurs intellectuels, instruits par
+eux à faire usage de la science et de la raison, s'en servirent contre
+ce qui restait de croyances; la théologie raisonnable engendra la
+philosophie naturelle.
+
+C'est pourquoi (s'il m'est permis de passer des Pingouins d'autrefois au
+Souverain Pontife qui gouverne aujourd'hui l'Église universelle) on ne
+saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les études
+d'exégèse comme contraires à la vérité révélée, funestes à la bonne
+doctrine théologique et mortelles à la foi. S'il se trouve des religieux
+pour soutenir contre lui les droits de la science, ce sont des docteurs
+pernicieux et des maîtres pestilents, et si quelque chrétien les
+approuve, à moins que ce ne soit une grande linotte, je jure qu'il est
+de la vache à Colas.
+
+À la fin du siècle des philosophes, l'antique régime de la Pingouinie
+fut détruit de fond en comble, le roi mis à mort, les privilèges de la
+noblesse abolis et la République proclamée au milieu des troubles, sous
+le coup d'une guerre effroyable. L'assemblée qui gouvernait alors la
+Pingouinie ordonna que tous les ouvrages de métal contenus dans les
+Eglises fussent mis à la fonte. Les patriotes violèrent les tombes des
+rois. On raconte que, dans son cercueil ouvert, Draco le Grand apparut
+noir comme l'ébène et si majestueux, que les violateurs s'enfuirent
+épouvantés. Selon d'autres témoignages, ces hommes grossiers lui mirent
+une pipe à la bouche et lui offrirent, par dérision, un verre de vin.
+
+Le dix-septième jour du mois de la fleur, la châsse de sainte Orberose,
+offerte depuis cinq siècles, en l'église Saint-Maël, à la vénération du
+peuple, fut transportée dans la maison de ville et soumise aux experts
+désignés par la commune; elle était de cuivre doré, en forme de nef,
+toute couverte d'émaux et ornée de pierreries qui furent reconnues
+fausses. Dans sa prévoyance, le chapitre en avait ôté les rubis, les
+saphirs, les émeraudes et les grandes boules de cristal de roche, et y
+avait substitué des morceaux de verre. Elle ne contenait qu'un peu de
+poussière et de vieux linges qu'on jeta dans un grand feu allumé sur la
+place de Grève pour y consumer les reliques des saints. Le peuple
+dansait autour en chantant des chansons patriotiques.
+
+Du seuil de leur échoppe adossée à la maison de ville, le Rouquin et la
+Rouquine regardaient cette ronde de forcenés. Le Rouquin tondait les
+chiens et coupait les chats; il fréquentait les cabarets. La Rouquine
+était rempailleuse et entremetteuse; elle ne manquait pas de sens.
+
+--Tu le vois, Rouquin, dit-elle à son homme: ils commettent un
+sacrilège. Ils s'en repentiront.
+
+--Tu n'y connais rien, ma femme, répliqua le Rouquin; ils sont devenus
+philosophes, et quand on est philosophe, c'est pour la vie.
+
+--Je te dis, Rouquin, qu'ils regretteront tôt ou tard ce qu'ils font
+aujourd'hui. Ils maltraitent les saints qui ne les ont pas suffisamment
+assistés; mais les cailles ne leur tomberont pas pour cela toutes rôties
+dans le bec; ils se trouveront aussi gueux que devant et quand ils
+auront beaucoup tiré la langue, ils redeviendront dévots. Un jour
+arrivera, et plus tôt qu'on ne croit, où la Pingouinie recommencera
+d'honorer sa benoîte patronne. Rouquin, il serait sage de garder pour ce
+jour-là, en notre logis, au fond d'un vieux pot, une poignée de cendre,
+quelques os et des chiffons. Nous dirons que ce sont les reliques de
+sainte Orberose, que nous avons sauvées des flammes, au péril de notre
+vie. Je me trompe bien, si nous n'en recueillerons pas honneur et
+profit. Cette bonne action pourra nous valoir, dans notre vieillesse,
+d'être chargés par monsieur le curé de vendre les cierges et de louer
+les chaises dans la chapelle de sainte Orberose.
+
+Ce jour même, la Rouquine prit à son foyer un peu de cendres et quelques
+os rongés et les mit dans un vieux pot de confitures, sur l'armoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+TRINCO
+
+La Nation souveraine avait repris les terres de la noblesse et du clergé
+pour les vendre à vil prix aux bourgeois et aux paysans. Les bourgeois
+et les paysans jugèrent que la révolution était bonne pour y acquérir
+des terres et mauvaise pour les y conserver.
+
+Les législateurs de la République firent des lois terribles pour la
+défense de la proprité et édictèrent la mort contre quiconque
+proposerait le partage des biens. Mais cela ne servit de rien à la
+république. Les paysans, devenus propriétaires, s'avisaient qu'elle
+avait, en les enrichissant, porté le trouble dans les fortunes et ils
+souhaitaient l'avènement d'un régime plus respectueux du bien des
+particuliers et plus capable d'assurer la stabilité des institutions
+nouvelles.
+
+Ils ne devaient pas l'attendre longtemps. La république, comme
+Agrippine, portait dans ses flancs son meurtrier.
+
+Ayant de grandes guerres à soutenir, elle créa les forces militaires qui
+devaient la sauver et la détruire. Ses législateurs pensaient contenir
+les généraux par la terreur des supplices; mais s'ils tranchèrent
+quelquefois la tête aux soldats malheureux, ils n'en pouvaient faire
+autant aux soldats heureux qui se donnaient sur elle l'avantage de la
+sauver.
+
+Dans l'enthousiasme de la victoire, les Pingouins régénérés se livrèrent
+à un dragon plus terrible que celui de leurs fables qui, comme une
+cigogne au milieu des grenouilles, durant quatorze années, d'un bec
+insatiable les dévora.
+
+Un demi-siècle après le règne du nouveau dragon, un jeune maharajah de
+Malaisie, nommé Djambi, désireux de s'instruire en voyageant, comme le
+scythe Anacharsis, visita la Pingouinie et fit de son séjour une
+intéressante relation, dont voici la première page:
+
+VOYAGE DU JEUNE DJAMBI EN PINGOUINIE
+
+Après quatre-vingt-dix jours de navigation j'abordai dans le port vaste
+et désert des Pingouins philomaques et me rendis à travers des campagnes
+incultes jusqu'à la capitale en ruines.
+
+Ceinte de remparts, pleine de casernes et d'arsenaux, elle avait l'air
+martial et désolé. Dans les rues des hommes rachitiques et bistournés
+traînaient avec fierté de vieux uniformes et des ferrailles rouillées.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda rudement, sous la porte de la
+ville, un militaire dont les moustaches menaçaient le ciel.
+
+--Monsieur, répondis-je, je viens, en curieux, visiter cette île.
+
+--Ce n'est pas une île, répliqua le soldat.
+
+--Quoi! m'écriai-je, l'île des Pingouins n'est point une île?
+
+--Non, monsieur, c'est une insule. On l'appelait autrefois île, mais
+depuis un siècle, elle porta par décret le nom d'insule. C'est la seule
+insule de tout l'univers. Vous avez un passeport?
+
+--Le voici.
+
+--Allez le faire viser au ministère des relations extérieures.
+
+Un guide boiteux, qui me conduisait, s'arrêta sur une vaste place.
+
+--L'insule, dit-il, a donné le jour, vous ne l'ignorez pas, au plus
+grand génie de l'univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous;
+cet obélisque, dressé à votre droite, commémore la naissance de Trinco;
+la colonne qui s'élève à votre gauche porte à son faîte Trinco, ceint du
+diadème. Vous découvrez d'ici l'arc de triomphe dédié à la gloire de
+Trinco et de sa famille.
+
+--Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco? demandai-je.
+
+--La guerre.
+
+--Ce n'est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment,
+nous autres Malais.
+
+--C'est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous
+les pays et de tous les temps. Il n'a jamais existé d'aussi grand
+conquérant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, à
+l'est, une île volcanique, en forme de cône, de médiocre étendue, mais
+renommée pour ses vins, Ampélophore, et, à l'ouest, une île plus
+spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue rangée de dents aiguës;
+aussi l'appelle-t-on la Mâchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de
+cuivre. Nous les possédions toutes deux avant le règne de Trinco; là se
+bornait notre empire. Trinco étendit la domination pingouine sur
+l'archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre
+Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du pôle et dans les
+sables brûlants du désert africain. Il levait des troupes dans tous les
+pays qu'il avait conquis et, quand défilaient ses armées, à la suite de
+nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos
+hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on
+voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues, à des
+écrevisses dressées sur leurs queues; des hommes rouges coiffés de
+plumes de perroquets, tatoués de figures solaires et génésiques, faisant
+sonner sur leur dos un carquois de flèches empoisonnées; des noirs tout
+nus, armés de leurs dents et de leurs ongles; des pygmées montés sur des
+grues; des gorilles, se soutenant d'un tronc d'arbre, conduits par un
+vieux mâle qui portait à sa poitrine velue la croix de la Légion
+d'honneur. Et toutes ces troupes, emportées sous les étendards de Trinco
+par le souffle d'un patriotisme ardent, volaient de victoire en
+victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moitié du monde
+connu.
+
+--Quoi, m'écriai-je, vous possédez la moitié du monde!
+
+--Trinco nous l'a conquis et nous l'a perdu. Aussi grand dans ses
+défaites que dans ses victoires, il a rendu tout ce qu'il avait conquis.
+Il s'est fait prendre même ces deux îles que nous possédions avant lui,
+Ampélophore et la Mâchoire-du-Chien. Il a laissé la Pingouinie appauvrie
+et dépeuplée. La fleur de l'insule a péri dans ses guerres. Lors de sa
+chute, il ne restait dans notre patrie que les bossus et les boiteux
+dont nous descendons. Mais il nous a donné la gloire.
+
+--Il vous l'a fait payer cher!
+
+--La gloire ne se paye jamais trop cher, répliqua mon guide.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+VOYAGE DU DOCTEUR OBNUBILE
+
+Après une succession de vicissitudes inouïes, dont le souvenir est perdu
+en grande partie par l'injure du temps et le mauvais style des
+historiens, les Pingouins établirent le gouvernement des Pingouins par
+eux-mêmes. Ils élurent une diète ou assemblée et l'investirent du
+privilège de nommer le chef de l'État. Celui-ci, choisi parmi les
+simples Pingouins, ne portait pas au front la crête formidable du
+monstre, et n'exerçait point sur le peuple une autorité absolue. Il
+était lui-même soumis aux lois de la nation. On ne lui donnait pas le
+titre de roi; un nombre ordinal ne suivait pas son nom. Il se nommait
+Paturle, Janvion, Truffaldin, Coquenpot, Bredouille. Ces magistrats ne
+faisaient point la guerre. Ils n'avaient pas d'habit pour cela.
+
+Le nouvel État reçut le nom de chose publique ou république. Ses
+partisans étaient appelés républicanistes ou républicains. On les
+nommait aussi chosards et parfois fripouilles; mais ce dernier terme
+était pris en mauvaise part.
+
+La démocratie pingouine ne se gouvernait point par elle-même; elle
+obéissait à une oligarchie financière qui faisait l'opinion par les
+journaux, et tenait dans sa main les députés, les ministres et le
+président. Elle ordonnait souverainement des finances de la république
+et dirigeait la politique extérieure du pays.
+
+Les empires et les royaumes entretenaient alors des armées et des
+flottes énormes; obligée, pour sa sûreté, de faire comme eux, la
+Pingouinie succombait sous le poids des armements. Tout le monde
+déplorait ou feignait de déplorer une si dure nécessité; cependant les
+riches, les gens de négoce et d'affaires s'y soumettaient de bon coeur
+par patriotisme et par ce qu'ils comptaient sur les soldats et les
+marins pour défendre leurs biens et acquérir au dehors des marchés et
+des territoires; les grands industriels poussaient à la fabrication des
+canons et des navires par zèle pour la défense nationale et afin
+d'obtenir des commandes. Parmi les citoyens de condition moyenne et de
+professions libérales, les uns se résignaient sans plainte à cet état de
+choses, estimant qu'il durerait toujours; les autres en attendaient
+impatiemment la fin et pensaient amener les puissances au désarmement
+simultané.
+
+L'illustre professeur Obnubile était de ces derniers.
+
+--La guerre, disait-il, est une barbarie que le progrès de la
+civilisation fera disparaître. Les grandes démocraties sont pacifiques
+et leur esprit s'imposera bientôt aux autocrates eux-mêmes.
+
+Le professeur Obnubile, qui menait depuis soixante ans une vie solitaire
+et recluse, dans son laboratoire où ne pénétraient point les bruits du
+dehors, résolut d'observer par lui-même l'esprit des peuples. Il
+commença ses études par la plus grande des démocraties et s'embarqua
+pour la Nouvelle-Atlantide.
+
+Après quinze jours de navigation son paquebot entra, la nuit, dans le
+bassin de Titanport où mouillaient des milliers de navires. Un pont de
+fer, jeté au-dessus des eaux, tout resplendissant de lumières,
+s'étendait entre deux quais si distants l'un de l'autre que le
+professeur Obnubile crut naviguer sur les mers de Saturne et voir
+l'anneau merveilleux qui ceint la planète du Vieillard. Et cet immense
+transbordeur chariait plus du quart des richesses du monde. Le savant
+pingouin, ayant débarqué, fut servi dans un hôtel de quarante-huit
+étages par des automates, puis il prit la grande voie ferrée qui conduit
+à Gigantopolis, capitale de la Nouvelle-Atlantide. Il y avait dans le
+train des restaurants, des salles de jeux, des arènes athlétiques, un
+bureau de dépêches commerciales et financières, une chapelle évangélique
+et l'imprimerie d'un grand journal que le docteur ne put lire, parce
+qu'il ne connaissait point la langue des Nouveaux Atlantes. Le train
+rencontrait, au bord des grands fleuves, des villes manufacturières qui
+obscurcissaient le ciel de la fumée de leurs fourneaux: villes noires le
+jour, villes rouges la nuit, pleines de clameurs sous le soleil et de
+clameurs dans l'ombre.
+
+--Voilà, songeait le docteur, un peuple bien trop occupé d'industrie et
+de négoce pour faire la guerre. Je suis, dès à présent, certain que les
+Nouveaux Atlantes suivent une politique de paix. Car c'est un axiome
+admis par tous les économistes que la paix au dehors et la paix au
+dedans sont nécessaires au progrès du commerce et de l'industrie.
+
+En parcourant Gigantopolis, il se confirma dans cette opinion. Les gens
+allaient par les voies, emportés d'un tel mouvement, qu'ils culbutaient
+tout ce qui se trouvait sur leur passage. Obnubile, plusieurs fois
+renversé, y gagna d'apprendre à se mieux comporter: après une heure de
+course, il renversa lui-même un Atlante.
+
+Parvenu sur une grande place, il vit le portique d'un palais de style
+classique dont les colonnes corinthiennes élevaient à soixante-dix
+mètres au-dessus du stylobate leurs chapiteaux d'acanthe arborescente.
+
+Comme il admirait immobile, la tête renversée, un homme d'apparence
+modeste, l'aborda et lui dit en pingouin:
+
+--Je vois à votre habit que vous êtes de Pingouinie. Je connais votre
+langue; je suis interprète juré. Ce palais est celui du Parlement. En ce
+moment, les députés des États délibèrent. Voulez-vous assister à la
+séance?
+
+Introduit dans une tribune, le docteur plongea ses regards sur la
+multitude des législateurs qui siégeaient dans des fauteuils de jonc,
+les pieds sur leur pupitre.
+
+Le président se leva et murmura plutôt qu'il n'articula, au milieu de
+l'inattention générale, les formules suivantes, que l'interprète
+traduisit aussitôt au docteur:
+
+--La guerre pour l'ouverture des marchés mongols étant terminée à la
+satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les comptes à la
+commission des finances....
+
+»Il n'y a pas d'opposition?...
+
+»La proposition est adoptée.
+
+»La guerre pour l'ouverture des marchés de la Troisième-Zélande étant
+terminée à la satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les
+comptes à la commission des finances....
+
+»Il n'y a pas d'opposition?...
+
+»La proposition est adoptée.
+
+--Ai-je bien entendu? demanda le professeur Obnubile. Quoi? vous, un
+peuple industriel, vous vous êtes engagés dans toutes ces guerres!
+
+--Sans doute, répondit l'interprète: ce sont des guerres industrielles.
+Les peuples qui n'ont ni commerce ni industrie ne sont pas obligés de
+faire la guerre; mais un peuple d'affaires est astreint à une politique
+de conquêtes. Le nombre de nos guerres augmente nécessairement avec
+notre activité productrice. Dès qu'une de nos industries ne trouve pas à
+écouler ses produits, il faut qu'une guerre lui ouvre de nouveaux
+débouchés. C'est ainsi que nous avons eu cette année une guerre de
+charbon, une guerre de cuivre, une guerre de coton. Dans la Troisième-
+Zélande nous avons tué les deux tiers des habitants afin d'obliger le
+reste à nous acheter des parapluies et des bretelles.
+
+À ce moment, un gros homme qui siégeait au centre de l'assemblée monta à
+la tribune.
+
+--Je réclame, dit-il, une guerre contre le gouvernement de la république
+d'Émeraude, qui dispute insolemment à nos porcs l'hégémonie des jambons
+et des saucissons sur tous les marchés de l'univers.
+
+--Qu'est-ce que ce législateur? demanda le docteur Obnubile.
+
+--C'est un marchand de cochons.
+
+--Il n'y a pas d'opposition? dit le président. Je mets la proposition
+aux voix.
+
+La guerre contre la république d'Emeraude fut votée à mains levées à une
+très forte majorité.
+
+--Comment? dit Obnubile à l'interprète; vous avez voté une guerre avec
+cette rapidité et cette indifférence!...
+
+--Oh! c'est une guerre sans importance, qui coûtera à peine huit
+millions de dollars.
+
+--Et des hommes....
+
+--Les hommes sont compris dans les huit millions de dollars.
+
+Alors le docteur Obnubile se prit la tête dans les mains et songea
+amèrement:
+
+--Puisque la richesse et la civilisation comportent autant de causes de
+guerres que la pauvreté et la barbarie, puisque la folie et la
+méchanceté des hommes sont inguérissables, il reste une bonne action à
+accomplir. Le sage amassera assez de dynamite pour faire sauter cette
+planète. Quand elle roulera par morceaux à travers l'espace une
+amélioration imperceptible sera accomplie dans l'univers et une
+satisfaction sera donnée à la conscience universelle, qui d'ailleurs
+n'existe pas.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+LES TEMPS MODERNES
+
+CHATILLON
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE
+
+Tout régime fait des mécontents. La république ou chose publique en fit
+d'abord parmi les nobles dépouillés de leurs antiques privilèges et qui
+tournaient des regards pleins de regrets et d'espérances vers le dernier
+des Draconides, le prince Crucho, paré des grâces de la jeunesse et des
+tristesses de l'exil. Elle fit aussi des mécontents parmi les petits
+marchands qui, pour des causes économiques très profondes, ne gagnaient
+plus leur vie et croyaient que c'était la faute de la république, qu'ils
+avaient d'abord adorée et dont ils se détachaient de jour en jour
+davantage.
+
+Tant chrétiens que juifs, les financiers devenaient par leur insolence
+et leur cupidité le fléau du pays qu'ils dépouillaient et avilissaient
+et le scandale d'un régime qu'ils ne songeaient ni à détruire ni à
+conserver, assurés qu'ils étaient d'opérer sans entraves sous tous les
+gouvernements. Toutefois leurs sympathies allaient au pouvoir le plus
+absolu, comme au mieux armé contre les socialistes, leurs adversaires
+chétifs mais ardents. Et de même qu'ils imitaient les moeurs des
+aristocrates, ils en imitaient les sentiments politiques et religieux.
+Leurs femmes surtout, vaines et frivoles, aimaient le prince et rêvaient
+d'aller à la cour.
+
+Cependant la république gardait des partisans et des défenseurs. S'il ne
+lui était pas permis de croire à la fidélité de ses fonctionnaires, elle
+pouvait compter sur le dévouement des ouvriers manuels, dont elle
+n'avait pas soulagé la misère et qui, pour la défendre aux jours de
+péril, sortaient en foule des carrières et des ergastules et défilaient
+longuement, hâves, noirs, sinistres. Ils seraient tous morts pour elle:
+elle leur avait donné l'espérance.
+
+Or, sous le principat de Théodore Formose, vivait dans un faubourg
+paisible de la ville d'Alca un moine nommé Agaric, qui instruisait les
+enfants et faisait des mariages. Il enseignait dans son école la piété,
+l'escrime et l'équitation aux jeunes fils des antiques familles,
+illustres par la naissance, mais déchus de leurs biens comme de leurs
+privilèges. Et, dès qu'ils en avaient l'âge, il les mariait avec les
+jeunes filles de la caste opulente et méprisée des financiers.
+
+Grand, maigre, noir, Agaric se promenait sans cesse, son bréviaire à la
+main, dans les corridors de l'école et les allées du potager, pensif et
+le front chargé de soucis. Il ne bornait pas ses soins à inculquer à ses
+élèves des doctrines absconses et des préceptes mécaniques, et à leur
+donner ensuite des femmes légitimes et riches. Il formait des desseins
+politiques et poursuivait la réalisation d'un plan gigantesque. La
+pensée de sa pensée, l'oeuvre de son oeuvre était de renverser la
+république. Il n'y était pas mû par un intérêt personnel. Il jugeait
+l'état démocratique contraire à la société sainte à laquelle il
+appartenait corps et âme. Et tous les moines ses frères en jugeaient de
+même. La république était en luttes perpétuelles avec la congrégation
+des moines et l'assemblée des fidèles. Sans doute, c'était une
+entreprise difficile et périlleuse, que de conspirer la mort du nouveau
+régime. Du moins Agaric était-il à même de former une conjuration
+redoutable. À cette époque, où les religieux dirigeaient les castes
+supérieures des Pingouins, ce moine exerçait sur l'aristocratie d'Alca
+une influence profonde.
+
+La jeunesse, qu'il avait formée, n'attendait que le moment de marcher
+contre le pouvoir populaire. Les fils des antiques familles ne
+cultivaient point les arts et ne faisaient point de négoce. Ils étaient
+presque tous militaires et servaient la république. Ils la servaient,
+mais ils ne l'aimaient pas; ils regrettaient la crête du dragon. Et les
+belles juives partageaient leurs regrets afin qu'on les prît pour de
+nobles chrétiennes.
+
+Un jour de juillet, en passant par une rue du faubourg qui finissait sur
+des champs poussiéreux, Agaric entendit des plaintes qui montaient d'un
+puits moussu, déserté des jardiniers. Et, presque aussitôt, il apprit
+d'un savetier du voisinage qu'un homme mal vêtu, ayant crié: «Vive la
+chose publique!» des officiers de cavalerie qui passaient l'avaient jeté
+dans le puits où la vase lui montait par-dessus les oreilles. Agaric
+donnait volontiers à un fait particulier une signification générale. De
+l'empuisement de ce chosard, il induisit une grande fermentation de
+toute la caste aristocratique et militaire, et conclut que c'était le
+moment d'agir.
+
+Dès le lendemain il alla visiter, au fond du bois des Conils, le bon
+père Cornemuse. Il trouva le religieux en un coin de son laboratoire,
+qui passait à l'alambic une liqueur dorée.
+
+C'était un petit homme gros et court, coloré de vermillon, le crâne poli
+très précieusement. Ses yeux, comme ceux des cobayes, avaient des
+prunelles de rubis. Il salua gracieusement son visiteur et lui offrit un
+petit verre de la liqueur de Sainte-Orberose, qu'il fabriquait et dont
+la vente lui procurait d'immenses richesses.
+
+Agaric fit de la main un geste de refus. Puis, planté sur ses longs
+pieds et serrant contre son ventre son chapeau mélancolique, il garda le
+silence.
+
+--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, lui dit Cornemuse.
+
+Agaric s'assit sur un escabeau boiteux et demeura muet.
+
+Alors, le religieux des Conils:
+
+--Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos jeunes élèves. Ces
+chers enfants pensent-ils bien?
+
+--J'en suis très satisfait, répondit le magister. Le tout est d'être
+nourri dans les principes. Il faut bien penser avant que de penser. Car
+ensuite il est trop tard.... Je trouve autour de moi de grands sujets de
+consolation. Mais nous vivons dans une triste époque.
+
+--Hélas! soupira Cornemuse.
+
+--Nous traversons de mauvais jours....
+
+--Des heures d'épreuve.
+
+--Toutefois, Cornemuse, l'esprit public n'est pas si complètement gâté
+qu'il semble.
+
+--C'est possible.
+
+--Le peuple est las d'un gouvernement qui le ruine et ne fait rien pour
+lui. Chaque jour éclatent de nouveaux scandales. La république se noie
+dans la honte. Elle est perdue.
+
+--Dieu vous entende!
+
+--Cornemuse, que pensez-vous du prince Crucho?
+
+--C'est un aimable jeune homme et, j'ose dire, le digne rejeton d'une
+tige auguste. Je le plains d'endurer, dans un âge si tendre, les
+douleurs de l'exil. Pour l'exilé le printemps n'a point de fleurs,
+l'automne n'a point de fruits. Le prince Crucho pense bien; il respecte
+les prêtres; il pratique notre religion; il fait une grande consommation
+de mes petits produits.
+
+--Cornemuse, dans beaucoup de foyers, riches ou pauvres, on souhaite son
+retour. Croyez-moi, il reviendra.
+
+--Puissé-je ne pas mourir avant d'avoir jeté mon manteau devant ses pas!
+soupira Cornemuse.
+
+Le voyant dans ces sentiments, Agaric lui dépeignit l'état des esprits
+tel qu'il se le figurait lui-même. Il lui montra les nobles et les
+riches exaspérés contre le régime populaire; l'armée refusant de boire
+de nouveaux outrages, les fonctionnaires prêts à trahir, le peuple
+mécontent, l'émeute déjà grondant, et les ennemis des moines, les
+suppôts du pouvoir, jetés dans les puits d'Alca. Il conclut que c'était
+le moment de frapper un grand coup.
+
+--Nous pouvons, s'écria-t-il, sauver le peuple pingouin, nous pouvons le
+délivrer de ses tyrans, le délivrer de lui-même, restaurer la crête du
+Dragon, rétablir l'ancien État, le bon État, pour l'honneur de la foi et
+l'exaltation de l'Église. Nous le pouvons si nous le voulons. Nous
+possédons de grandes richesses et nous exerçons de secrètes influences;
+par nos journaux crucifères et fulminants, nous communiquons avec tous
+les ecclésiastiques des villes et des campagnes, et nous leur insufflons
+l'enthousiasme qui nous soulève, la foi qui nous dévore. Ils en
+embraseront leurs pénitents et leurs fidèles. Je dispose des plus hauts
+chefs de l'armée; j'ai des intelligences avec les gens du peuple; je
+dirige, à leur insu, les marchands de parapluies, les débitants de vin,
+les commis de nouveautés, les crieurs de journaux, les demoiselles
+galantes et les agents de police. Nous avons plus de monde qu'il ne nous
+en faut. Qu'attendons-nous? Agissons!
+
+--Que pensez-vous faire? demanda Cornemuse.
+
+--Former une vaste conjuration, renverser la république, rétablir Crucho
+sur le trône des Draconides.
+
+Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Puis il dit
+avec onction:
+
+--Certes, la restauration des Draconides est désirable; elle est
+éminemment désirable; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon
+coeur. Quant à la république, vous savez ce que j'en pense.... Mais ne
+vaudrait-il pas mieux l'abandonner à son sort et la laisser mourir des
+vices de sa constitution? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric,
+est noble et généreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux
+pays, de le rétablir dans sa splendeur première. Mais songez-y: nous
+sommes chrétiens avant que d'être pingouins. Et il nous faut bien
+prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises
+politiques.
+
+Agaric répliqua vivement:
+
+--Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous
+resterons dans l'ombre. On ne nous verra pas.
+
+--Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils.
+
+Et, coulant sur son compère ses fines prunelles de rubis:
+
+--Prenez garde, mon ami. La république est peut-être plus forte qu'il ne
+semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant
+de la molle quiétude où elle repose à cette heure. Sa malice est grande:
+si nous l'attaquons, elle se défendra. Elle fait de mauvaises lois qui
+ne nous atteignent guère; quand elle aura peur, elle en fera de
+terribles contre nous. Ne nous engageons pas à la légère dans une
+aventure où nous pouvons laisser des plumes. L'occasion est bonne,
+pensez-vous; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le
+régime actuel n'est pas encore connu de tout le monde et ne l'est autant
+dire de personne. Il proclame qu'il est la chose publique, la chose
+commune. Le populaire le croit et reste démocrate et républicain. Mais
+patience! Ce même peuple exigera un jour que la chose publique soit
+vraiment la chose du peuple. Je n'ai pas besoin de vous dire combien de
+telles prétentions me paraissent insolentes, déréglées et contraires à
+la politique tirée des Ecritures. Mais le peuple les aura, et il les
+fera valoir, et ce sera la fin du régime actuel. Ce moment ne peut
+beaucoup tarder. C'est alors que nous devrons agir dans l'intérèt de
+notre auguste corps. Attendons! Qui nous presse? Notre existence n'est
+point en péril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolérable. La
+république manque à notre égard de respect et de soumission; elle ne
+rend pas aux prêtres les honneurs qu'elle leur doit. Mais elle nous
+laisse vivre. Et, telle est l'excellence de notre état que, pour nous,
+vivre, c'est prospérer. La chose publique nous est hostile, mais les
+femmes nous révèrent. Le président Formose n'assiste pas à la
+célébration de nos mystères; mais j'ai vu sa femme et ses filles à mes
+pieds. Elles achètent mes fioles à la grosse. Je n'ai pas de meilleures
+clientes, même dans l'aristocratie. Disons-nous-le bien: il n'y a pas au
+monde un pays qui, pour les prêtres et les moines, vaille la Pingouinie.
+En quelle autre contrée trouverions-nous à vendre, en si grande quantité
+et à si haut prix, notre cire vierge, notre encens mâle, nos chapelets,
+nos scapulaires, nos eaux bénites et notre liqueur de Sainte-Orberose?
+Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent écus d'or un geste
+de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lèvres? Pour
+ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidèle et
+docile Pingouinie, à extraire l'essence d'une botte de serpolet, que je
+ne le saurais faire en m'époumonnant à prêcher quarante ans la rémission
+des péchés dans les États les plus populeux d'Europe et d'Amérique. De
+bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un
+commissaire de police me viendra tirer hors d'ici et conduire dans un
+pyroscaphe en partance pour les îles de la Nuit?
+
+Ayant ainsi parlé, le religieux des Conils se leva et conduisit son hôte
+sous un vaste hangar où des centaines d'orphelins, vêtus de bleu,
+emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des
+étiquettes. L'oreille était assourdie par le bruit des marteaux mêlé aux
+grondements sourds des colis sur les rails.
+
+--C'est ici que se font les expéditions, dit Cornemuse. J'ai obtenu du
+gouvernement une ligne ferrée à travers le bois et une station à ma
+porte. Je remplis tous les jours trois voitures de mon produit. Vous
+voyez que la république n'a pas tué toutes les croyances.
+
+Agaric fit un dernier effort pour engager le sage distillateur dans
+l'entreprise. Il lui montra le succès heureux, prompt, certain,
+éclatant.
+
+--N'y voulez-vous point concourir? ajouta-t-il. Ne voulez-vous point
+tirer votre roi d'exil?
+
+--L'exil est doux aux hommes de bonne volonté, répliqua le religieux des
+Conils. Si vous m'en croyez, bien cher frère Agaric, vous renoncerez
+pour le moment à votre projet. Quant à moi je ne me fais pas
+d'illusions. Je sais ce qui m'attend. Que je sois ou non de la partie,
+si vous la perdez, je payerai comme vous.
+
+Le père Agaric prit congé de son ami et regagna satisfait son école,
+Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire
+réussir, et donnera de l'argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était,
+en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d'un
+seul d'entre eux les engageaient tous. C'était là, tout à la fois, le
+meilleur et le pire de leur affaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+LE PRINCE CRUCHO
+
+Agaric résolut de se rendre incontinent auprès du prince Crucho qui
+l'honorait de sa familiarité. À la brune, il sortit de l'école, par la
+petite porte, déguisé en marchand de boeufs et prit passage sur le
+_Saint-Maël_.
+
+Le lendemain il débarqua en Marsouinie. C'est sur cette terre
+hospitalière, dans le château de Chitterlings, que Crucho mangeait le
+pain amer de l'exil.
+
+Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec
+deux demoiselles. À cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le
+prince arrêta sa machine.
+
+--C'est vous, Agaric? Montez donc! Nous sommes déjà trois; mais on se
+serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux.
+
+Le pieux Agaric monta.
+
+--Quelles nouvelles, mon vieux père? demanda le jeune prince.
+
+--De grandes nouvelles, répondit Agaric. Puis-je parler?
+
+--Vous le pouvez. Je n'ai rien de caché pour ces deux demoiselles.
+
+--Monseigneur, la Pingouinie vous réclame. Vous ne serez pas sourd à son
+appel.
+
+Agaric dépeignit l'état des esprits et exposa le plan d'un vaste
+complot.
+
+--À mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulèveront à la
+fois. La croix à la main et la robe troussée, vos vénérables religieux
+conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons
+la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous
+vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles.
+Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trône que nous aurons
+préparé.
+
+Le prince répondit simplement:
+
+--J'entrerai dans Alca sur un cheval vert.
+
+Agaric prit acte de cette mâle réponse. Bien qu'il eût, contrairement à
+ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime
+hauteur d'âme le jeune prince d'être fidèle à ses devoirs royaux.
+
+--Monseigneur, s'écria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez
+un jour que vous avez été tiré de l'exil, rendu à vos peuples, rétabli
+sur le trône de vos ancêtres par la main de vos moines et couronné par
+leurs mains de la crête auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous
+égaler en gloire votre aïeul Draco le Grand!
+
+Le jeune prince ému se jeta sur son restaurateur pour l'embrasser; mais
+il ne put l'atteindre qu'à travers deux épaisseurs de demoiselles, tant
+on était serré dans cette voiture historique.
+
+--Mon vieux père, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entière fût
+témoin de cette étreinte.
+
+--Ce serait un spectacle réconfortant, dit Agaric.
+
+Cependant l'auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs,
+écrasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards,
+pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes.
+
+Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix,
+sortant de derrière la demoiselle, exprima cette pensée:
+
+--Il faudra de l'argent, beaucoup d'argent.
+
+--C'est votre affaire, répondit le prince.
+
+Mais déjà la grille du parc s'ouvrait à l'auto formidable.
+
+Le dîner fut somptueux. On but à la crête du Dragon. Chacun sait qu'un
+gobelet fermé est signe de souveraineté. Aussi le prince Crucho et la
+princesse Gudrune son épouse burent-ils dans des gobelets couverts comme
+des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins
+rouges et blancs de Pingouinie.
+
+Crucho avait reçu une instruction vraiment princière: il excellait dans
+la locomotion automobile, mais il n'ignorait pas non plus l'histoire. On
+le disait très versé dans les antiquités et illustrations de sa famille;
+et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses
+connaissances à cet égard. Comme on parlait de diverses particularités
+singulières remarquées en des femmes célèbres:
+
+--Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte
+le nom, avait une petite tête de singe au-dessous du nombril.
+
+Agaric eut dans la soirée un entretien décisif avec trois vieux
+conseillers du prince. On décida de demander des fonds au beau-père de
+Crucho, qui souhaitait d'avoir un gendre roi, à plusieurs dames juives,
+impatientes d'entrer dans la noblesse et enfin au prince régent des
+Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant
+affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis
+héréditaires de son peuple.
+
+Les trois vieux conseillers se partagèrent entre eux les trois premiers
+offices de la cour, chambellan, sénéchal et pannetier, et autorisèrent
+le religieux à distribuer les autres charges au mieux des intérêts du
+prince.
+
+--Il faut récompenser les dévouements, affirmèrent les trois vieux
+conseillers.
+
+--Et les trahisons, dit Agaric.
+
+--C'est trop juste, répliqua l'un d'eux, le marquis des Septplaies, qui
+avait l'expérience des révolutions.
+
+On dansa. Après le bal, la princesse Gudrune déchira sa robe verte pour
+en faire des cocardes; elle en cousit de sa main un morceau sur la
+poitrine du moine, qui versa des larmes d'attendrissement et de
+reconnaissance.
+
+M. de Plume, écuyer du prince, partit le soir même à la recherche d'un
+cheval vert.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+LE CONCILIABULE
+
+De retour dans la capitale de la Pingouinie, le révérend père Agaric
+s'ouvrit de ses projets au prince Adélestan des Boscénos, dont il
+connaissait les sentiments draconiens.
+
+Le prince appartenait à la plus haute noblesse. Les Torticol des
+Boscénos remontaient à Brian le Pieux et avaient occupé sous les
+Draconides les plus hautes charges du royaume. En 1179, Philippe
+Torticol, grand émiral de Pingouinie, brave, fidèle, généreux, mais
+vindicatif, livra le port de La Crique et la flotte pingouine aux
+ennemis du royaume, sur le soupçon que la reine Crucha, dont il était
+l'amant, le trompait avec un valet d'écurie. C'est cette grande reine
+qui donna aux Boscénos la bassinoire d'argent qu'ils portent dans leurs
+armes. Quant à leur devise, elle remonte seulement au XVIe siècle; en
+voici l'origine. Une nuit de fête, mêlé à la foule des courtisans qui,
+pressés dans le jardin du roi, regardaient le feu d'artifice, le duc
+Jean des Boscénos s'approcha de la duchesse de Skull, et mit la main
+sous la jupe de cette dame qui n'en fit aucune plainte. Le roi, venant à
+passer, les surprit et se contenta de dire: «Ainsi qu'on se trouve.» Ces
+quatre mots devinrent la devise des Boscénos.
+
+Le prince Adélestan n'était point dégénéré de ses ancêtres; il gardait
+au sang des Draconides une inaltérable fidélité et ne souhaitait rien
+tant que la restauration du prince Crucho, présage, à ses yeux, de celle
+de sa fortune ruinée. Aussi entra-t-il volontiers dans la pensée du
+révérend père Agaric. Il s'associa immédiatement aux projets du
+religieux et s'empressa de le mettre en rapport avec les plus ardents et
+les plus loyaux royalistes de sa connaissance, le comte Cléna, M. de la
+Trumelle, le vicomte Olive, M. Bigourd. Ils se réunirent une nuit dans
+la maison de campagne du duc d'Ampoule, à deux lieues à l'est d'Alca,
+afin d'examiner les voies et moyens.
+
+M. de La Trumelle se prononça pour l'action légale:
+
+--Nous devons rester dans la légalité, dit-il en substance. Nous sommes
+des hommes d'ordre. C'est par une propagande infatigable que nous
+poursuivrons la réalisation de nos espérances. Il faut changer l'esprit
+du pays. Notre cause triomphera parce qu'elle est juste.
+
+Le prince des Boscénos exprima un avis contraire. Il pensait que, pour
+triompher, les causes justes ont besoin de la force autant et plus que
+les causes injustes.
+
+--Dans la situation présente, dit-il avec tranquillité, trois moyens
+d'action s'imposent: embaucher les garçons bouchers, corrompre les
+ministres et enlever le président Formose.
+
+--Enlever Formose, ce serait une faute, objecta M. de la Trumelle. Le
+président est avec nous.
+
+Qu'un Dracophile proposât de mettre la main sur le président Formose et
+qu'un autre dracophile le traitât en ami, c'est ce qu'expliquaient
+l'attitude et les sentiments du chef de la chose commune. Formose se
+montrait favorable aux royalistes, dont il admirait et imitait les
+manières. Toutefois, s'il souriait quand on lui parlait de la crête du
+Dragon, c'était à la pensée de la mettre sur sa tête. Le pouvoir
+souverain lui faisait envie, non qu'il se sentît capable de l'exercer,
+mais il aimait à paraître. Selon la forte expression d'un chroniqueur
+pingouin, «c'était un dindon».
+
+Le prince des Boscénos maintint sa proposition de marcher à main armée
+sur le palais de Formose et sur la Chambre des députés.
+
+Le comte Cléna fut plus énergique encore:
+
+--Pour commencer, dit-il, égorgons, étripons, décervelons les
+républicains et tous les chosards du gouvernement. Nous verrons après.
+
+M. de la Trumelle était un modéré. Les modérés s'opposent toujours
+modérément à la violence. Il reconnut que la politique de M. le comte
+Cléna s'inspirait d'un noble sentiment, qu'elle était généreuse, mais il
+objecta timidement qu'elle n'était peut-être pas conforme aux principes
+et qu'elle présentait certains dangers. Enfin, il s'offrit à la
+discuter.
+
+--Je propose, ajouta-t-il, de rédiger un appel au peuple. Faisons savoir
+qui nous sommes. Pour moi, je vous réponds que je ne mettrai pas mon
+drapeau dans ma poche.
+
+M Bigourd prit la parole:
+
+--Messieurs, les Pingouins sont mécontents de l'ordre nouveau, parce
+qu'ils en jouissent et qu'il est naturel aux hommes de se plaindre de
+leur condition. Mais en même temps, les Pingouins ont peur de changer de
+régime, car les nouveautés effraient. Ils n'ont pas connu la crête du
+Dragon; et, s'il leur arrive de dire parfois qu'ils la regrettent, il ne
+faut pas les en croire: on s'apercevrait bientôt qu'ils ont parlé sans
+réflexion et de mauvaise humeur. Ne nous faisons pas d'illusions sur
+leurs sentiments à notre égard. Ils ne nous aiment pas. Ils haïssent
+l'aristocratie tout à la fois par une basse envie et par un généreux
+amour de l'égalité. Et ces deux sentiments réunis sont très forts dans
+un peuple. L'opinion publique n'est pas contre nous parce qu'elle nous
+ignore. Mais quand elle saura ce que nous voulons, elle ne nous suivra
+pas. Si nous laissons voir que nous voulons détruire le régime
+démocratique et relever la crête du Dragon, quels seront nos partisans?
+Les garçons bouchers et les petits boutiquiers d'Alca. Et même ces
+boutiquiers, pourrons-nous bien compter sur eux jusqu'au bout? Ils sont
+mécontents, mais ils sont chosards dans le fond de leurs coeurs. Ils ont
+plus d'envie de vendre leurs méchantes marchandises que de revoir
+Crucho. En agissant à découvert nous effrayerons.
+
+»Pour qu'on nous trouve sympathiques et qu'on nous suive, il faut que
+l'on croie que nous voulons, non pas renverser la république, mais au
+contraire la restaurer, la nettoyer, la purifier, l'embellir, l'orner,
+la parer, la décorer, la parfumer, la rendre enfin magnifique et
+charmante. Aussi ne devons-nous pas agir par nous-mêmes. On sait que
+nous ne sommes pas favorables à l'ordre actuel. Il faut nous adresser à
+un ami de la république, et, pour bien faire, à un défenseur de ce
+régime. Nous n'aurons que l'embarras du choix. Il conviendra de préférer
+le plus populaire et, si j'ose dire, le plus républicain. Nous le
+gagnerons par des flatteries, par des présents et surtout par des
+promesses. Les promesses coûtent moins que les présents et valent
+beaucoup plus. Jamais on ne donne autant que lorsqu'on donne des
+espérances. Il n'est pas nécessaire qu'il soit très intelligent Je
+préférerais même qu'il n'eût pas d'esprit. Les imbéciles ont dans la
+fourberie des grâces inimitables. Croyez-moi, messieurs, faites
+renverser la chose publique par un chosard de la chose. Soyons prudents!
+La prudence n'exclut pas l'énergie. Si vous avez besoin de moi, vous me
+trouverez toujours à votre service.
+
+Ce discours ne laissa pas que de faire impression sur les auditeurs.
+L'esprit du pieux Agaric en fut particulièrement frappé. Mais chacun
+songeait surtout à s'allouer des honneurs et des bénéfices. On organisa
+un gouvernement secret, dont toutes les personnes présentes furent
+nommées membres effectifs. Le duc d'Ampoule, qui était la grande
+capacité financière du parti, fut délégué aux recettes et chargé de
+centraliser les fonds de propagande.
+
+La réunion allait prendre fin quand retentit dans les airs une voix
+rustique, qui chantait sur un vieil air:
+
+ Boscénos est un gros cochon;
+ On en va faire des andouilles
+ Des saucisses et du jambon
+ Pour le réveillon des pauv' bougres.
+
+C'était une chanson connue, depuis deux cents ans, dans les faubourgs
+d'Alca. Le prince des Boscénos n'aimait pas à l'entendre. Il descendit
+sur la place et s'étant aperçu que le chanteur était un ouvrier qui
+remettait des ardoises sur le faîte de l'église, il le pria poliment de
+chanter autre chose.
+
+--Je chante ce qui me plaît, répondit l'homme.
+
+--Mon ami, pour me faire plaisir....
+
+--Je n'ai pas envie de vous faire plaisir.
+
+Le prince des Boscénos était placide à son ordinaire, mais irascible et
+d'une force peu commune.
+
+--Coquin, descends ou je monte, s'écria-t-il d'une voix formidable.
+
+Et, comme le couvreur, à cheval sur la crête, ne faisait pas mine de
+bouger, le prince grimpa vivement par l'escalier de la tour jusqu'au
+toit et se jeta sur le chanteur qui, assommé d'un coup de poing, roula
+démantibulé dans une gouttière. À ce moment sept ou huit charpentiers
+qui travaillaient dans les combles, émus par les cris du compagnon,
+mirent le nez aux lucarnes et, voyant le prince sur le faîte, s'en
+furent à lui par une échelle qui se trouvait couchée sur l'ardoise,
+l'atteignirent au moment où il se coulait dans la tour et lui firent
+descendre, la tête la première, les cent trente-sept marches du limaçon.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+LA VICOMTESSE OLIVE
+
+Les Pingouins avaient la première armée du monde. Les Marsouins aussi.
+Et il en était de même des autres peuples de l'Europe. Ce qui ne saurait
+surprendre pour peu qu'on y réfléchisse. Car toutes les armées sont les
+premières du monde. La seconde armée du monde, s'il pouvait en exister
+une, se trouverait dans un état d'infériorité notoire; elle serait
+assurée d'être battue. Il faudrait la licencier tout de suite. Aussi
+toutes les armées sont-elles les promières du monde. C'est ce que
+comprit, en France, l'illustre colonel Marchand quand, interrogé par des
+journalistes sur la guerre russo-japonaise avant le passage du Yalou, il
+n'hésita pas à qualifier l'armée russe de première du monde ainsi que
+l'armée japonaise. Et il est à remarquer que, pour avoir essuyé les plus
+effroyables revers, une armée ne déchoit pas de son rang de première du
+monde. Car, si les peuples rapportent leurs victoires à l'intelligence
+des généraux et au courage des soldats, ils attribuent toujours leurs
+défaites à une inexplicable fatalité. Au rebours, les flottes sont
+classées par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une première, une
+deuxième, une troisième et ainsi de suite. Aussi ne subsiste-t-il aucune
+incertitude sur l'issue des guerres navales.
+
+Les Pingouins avaient la première armée et la seconde flotte du monde.
+Cette flotte était commandée par le fameux Chatillon qui portait le
+titre d'émiral ahr, et par abréviation d'émiral. C'est ce même mot, qui,
+malheureusement corrompu, désigne encore aujourd'hui, dans plusieurs
+nations européennes, le plus haut grade des armées de mer. Mais comme il
+n'y avait chez les Pingouins qu'un seul émiral, un prestige singulier,
+si j'ose dire, était attaché à ce grade.
+
+L'émiral n'appartenait pas à la noblesse; enfant du peuple, le peuple
+l'aimait; et il était flatté de voir couvert d'honneurs un homme sorti
+de lui. Chatillon était beau; il était heureux; il ne pensait à rien.
+Rien n'altérait la limpidité de son regard.
+
+Le révérend père Agaric, se rendant aux raisons de M. Bigourd, reconnut
+qu'on ne détruirait le régime actuel que par un de ses défenseurs et
+jeta ses vues sur l'émiral Chatillon. Il alla demander une grosse somme
+d'argent à son ami, le révérend père Cornemuse, qui la lui remit en
+soupirant. Et, de cet argent, il paya six cents garçons bouchers d'Alca
+pour courir derrière le cheval de Chatillon en criant: «Vive l'émiral!»
+
+Chatillon ne pouvait désormais faire un pas sans être acclamé.
+
+La vicomtesse Olive lui demanda un entretien secret. Il la reçut à
+l'Amirauté [Note: Ou mieux _Émirauté_.] dans un pavillon orné
+d'ancres, de foudres et de grenades.
+
+Elle était discrètement vêtue de gris bleu. Un chapeau de roses
+couronnait sa jolie tête blonde, À travers la voilette ses yeux
+brillaient comme des saphirs. Il n'y avait pas, dans la noblesse, de
+femme plus élégante que celle-ci, qui tirait son origine de la finance
+juive. Elle était longue et bien faite; sa forme était celle de l'année,
+sa taille, celle de la saison.
+
+--Émiral, dit-elle d'une voie délicieuse, je ne puis vous cacher mon
+émotion.... Elle est bien naturelle ... devant un héros....
+
+--Vous êtes trop bonne. Veuillez me dire, madame la vicomtesse, ce qui
+me vaut l'honneur de votre visite.
+
+--Il y avait longtemps que je désirais vous voir, vous parler.... Aussi
+me suis-je chargée bien volontiers d'une mission pour vous.
+
+--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
+
+--Comme c'est calme ici!
+
+--En effet, c'est assez tranquille.
+
+--On entend chanter les oiseaux.
+
+--Asseyez-vous donc, chère madame.
+
+Et il lui tendit un fauteuil.
+
+Elle prit une chaise à contre-jour:
+
+--Émiral, je viens vers vous, chargée d'une mission très importante,
+d'une mission....
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Émiral, vous n'avez jamais vu le prince Crucho?
+
+--Jamais.
+
+Elle soupira.
+
+--C'est bien là le malheur. Il serait si heureux de vous voir! Il vous
+estime et vous apprécie. Il a votre portrait sur sa table de travail, à
+côté de celui de la princesse sa mère. Quel dommage qu'on ne le
+connaisse pas! C'est un charmant prince, et si reconnaissant de ce qu'on
+fait pour lui! Ce sera un grand roi. Car il sera roi: n'en doutez pas.
+Il reviendra, et plus tôt qu'on ne croit.... Ce que j'ai à vous dire, la
+mission qui m'est confiée se rapporte précisément à....
+
+L'émiral se leva:
+
+--Pas un mot de plus, chère madame. J'ai l'estime, j'ai la confiance de
+la république. Je ne la trahirai pas. Et pourquoi la trahirais-je? Je
+suis comblé d'honneurs et de dignités.
+
+--Vos honneurs, vos dignités, mon cher émiral, permettez-moi de vous le
+dire, sont bien loin d'égaler vos mérites. Si vos services étaient
+récompensés, vous seriez émiralissime et généralissime, commandant
+supérieur des troupes de terre et de mer. La république est bien ingrate
+à votre égard.
+
+--Tous les gouvernements sont plus ou moins ingrats.
+
+--Oui, mais les chosards sont jaloux de vous. Ces gens-là craignent
+toutes les supériorités. Ils ne peuvent souffrir les militaires. Tout ce
+qui touche la marine et l'armée leur est odieux. Ils ont peur de vous.
+
+--C'est possible.
+
+--Ce sont des misérables. Ils perdent le pays. Ne voulez-vous pas sauver
+la Pingouinie?
+
+--Comment cela?
+
+--En balayant tous ces fripons de la chose publique, tous les chosards.
+
+--Qu'est-ce que vous me proposez là, chère madame?
+
+--De faire ce qui se fera certainement. Si ce n'est pas par vous, ce
+sera par un autre. Le généralissime, pour ne parler que de celui-là, est
+prêt à jeter tous les ministres, tous les députés et tous les sénateurs
+dans la mer et à rappeler le prince Crucho.
+
+--Ah! la canaille, la crapule! s'écria l'émiral.
+
+--Ce qu'il ferait contre vous, faites-le contre lui. Le prince saura
+reconnaître vos services. Il vous donnera l'épée de connétable et une
+magnifique dotation. Je suis chargée, en attendant, de vous remettre un
+gage de sa royale amitié.
+
+En prononçant ces mots, elle tira de son sein une cocarde verte.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda l'émiral.
+
+--C'est Crucho qui vous envoie ses couleurs.
+
+--Voulez-vous bien remporter ça?
+
+--Pour qu'on les offre au généralissime qui les acceptera, lui!... Non!
+mon émiral, laissez-moi les mettre sur votre glorieuse poitrine.
+
+Chatillon écarta doucement la jeune femme. Mais depuis quelques minutes
+il la trouvait extrêmement jolie; et il sentit croître encore cette
+impression quand deux bras nus et les paumes roses de deux mains
+délicates le vinrent effleurer. Presque tout de suite il se laissa
+faire. Olive fut lente à nouer le ruban. Puis, quand ce fut fait, elle
+salua Chatillon, avec une grande révérence, du titre de connétable.
+
+--J'ai été ambitieux comme les camarades, répondit l'homme de mer, je ne
+le cache pas; je le suis peut-être encore; mais, ma parole d'honneur, en
+vous voyant, le seul souhait que je forme c'est une chaumière et un
+coeur.
+
+Elle fit tomber sur lui les rayons charmants des saphirs qui brillaient
+sous ses paupières.
+
+--On peut avoir cela aussi.... Qu'est-ce que vous faites là, émiral?
+
+--Je cherche le coeur.
+
+En sortant du pavillon de l'Amirauté, la vicomtesse alla tout de suite
+rendre compte au révérend père Agaric de sa visite.
+
+--Il y faut retourner, chère madame, lui dit le moine austère.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+LE PRINCE DES BOSCENOS
+
+Matin et soir, les journaux aux gages des dracophiles publiaient les
+louanges de Chatillon et jetaient la honte et l'opprobre aux ministres
+de la république.
+
+On criait le portrait de Chatillon sur les boulevards d'Alca. Les jeunes
+neveux de Rémus, qui portent des figures de plâtre sur la tête,
+vendaient, à l'abord des ponts, les bustes de Chatillon.
+
+Chatillon faisait tous les soirs, sur son cheval blanc, le tour de la
+prairie de la Reine, fréquentée des gens à la mode. Les dracophiles
+apostaient sur le passage de l'émiral une multitude de Pingouins
+nécessiteux, qui chantaient: «C'est Chatillon qu'il nous faut». La
+bourgeoisie d'Alca en concevait une admiration profonde pour l'émiral.
+Les dames du commerce murmuraient: «Il est beau». Les femmes élégantes,
+dans leurs autos ralenties, lui envoyaient, en passant, des baisers, au
+milieu des hourrahs d'un peuple en délire.
+
+Un jour, comme il entrait dans un bureau de tabac, deux Pingouins qui
+mettaient des lettres dans la boîte, reconnurent Chatillon et crièrent à
+pleine bouche: «Vive l'émiral! À bas les chosards!» Tous les passants
+s'arrêtèrent devant la boutique. Chatillon alluma son cigare au regard
+d'une foule épaisse de citoyens éperdus, agitant leurs chapeaux et
+poussant des acclamations. Cette foule ne cessait de s'accroître; la
+ville entière, marchant à la suite de son héros, le reconduisit, en
+chantant des hymnes, jusqu'au pavillon de l'Amirauté.
+
+L'émiral avait un vieux compagnon d'armes dont les états de service
+étaient superbes, le sub-émiral Volcanmoule. Franc comme l'or, loyal
+comme son épée, Volcanmoule, qui se targuait d'une farouche
+indépendance, fréquentait les partisans de Crucho et les ministres de la
+république et disait aux uns et aux autres leurs vérités. M. Bigourd
+prétendait méchamment qu'il disait aux uns les vérités des autres. En
+effet il avait commis plusieurs fois des indiscrétions fâcheuses où l'on
+se plaisait à voir la liberté d'un soldat étranger aux intrigues. Il se
+rendait tous les matins chez Chatillon, qu'il traitait avec la rudesse
+cordiale d'un frère d'armes.
+
+--Eh bien, mon vieux canard, te voilà populaire, lui disait-il. On vend
+ta gueule en têtes de pipe et en bouteilles de liqueur, et tous les
+ivrognes d'Alca rotent ton nom dans les ruisseaux.... Chatillon, héros
+des Pingouins! Chatillon défenseur de la gloire et de la puissance
+pingouines!... Qui l'eût dit? Qui l'eût cru?
+
+Et il riait d'un rire strident. Puis changeant de ton:
+
+--Blague à part, est-ce que tu n'es pas un peu surpris de ce qui
+t'arrive?
+
+--Mais non, répondait Chatillon.
+
+Et le loyal Volcanmoule sortait en faisant claquer les portes.
+
+Cependant, Chatillon avait loué, pour recevoir la vicomtesse Olive, un
+petit rez-de-chaussée au fond de la cour, au numéro 18 de la rue
+Johannès-Talpa. Ils se voyaient tous les jours. Il l'aimait éperdument.
+En sa vie martiale et neptunienne, il avait possédé des multitudes de
+femmes, rouges, noires, jaunes ou blanches, et quelques-unes fort
+belles; mais avant d'avoir connu celle-là, il ne savait pas ce que c'est
+qu'une femme. Quand la vicomtesse Olive l'appelait son ami, son doux
+ami, il se sentait au ciel, et il lui semblait que les étoiles se
+prenaient dans ses cheveux.
+
+Elle entrait, un peu en retard, posait son petit sac sur le guéridon et
+disait avec recueillement:
+
+--Laissez-moi me mettre là, à vos genoux.
+
+Et elle lui tenait des propos inspirés par le pieux Agaric; et elle les
+entrecoupait de baisers et de soupirs. Elle lui demandait d'éloigner tel
+officier, de donner un commandement à tel autre, d'envoyer l'escadre ici
+ou là.
+
+Et elle s'écriait à point:
+
+--Comme vous êtes jeune, mon ami!
+
+Et il faisait tout ce qu'elle voulait, car il était simple, car il avait
+envie de porter l'épée de connétable et de recevoir une riche dotation,
+car il ne lui déplaisait pas de jouer un double jeu, car il avait
+vaguement l'idée de sauver la Pingouinie, car il était amoureux.
+
+Cette femme délicieuse l'amena à dégarnir de troupes le port de La
+Crique, où devait débarquer Crucho. On était de la sorte assuré que le
+prince entrerait sans obstacle en Pingouinie.
+
+Le pieux Agaric organisait des réunions publiques, afin d'entretenir
+l'agitation. Les dracophiles en donnaient chaque jour une ou deux ou
+trois dans un des trente-six districts d'Alca, et, de préférence, dans
+les quartiers populaires. On voulait conquérir les gens de petit état,
+qui sont le plus grand nombre. Il fut donné notamment, le quatre mai,
+une très belle réunion dans la vieille halle aux grains, au coeur d'un
+faubourg populeux plein de ménagères assises sur le pas des portes et
+d'enfants jouant dans les ruisseaux. Il était venu là deux mille
+personnes, à l'estimation des républicains, et six mille au compte des
+dracophiles. On reconnaissait dans l'assistance la fleur de la société
+pingouine, le prince et la princesse des Boscénos, le comte Cléna, M. de
+la Trumelle, M. Bigourd et quelques riches dames israélites.
+
+Le généralissime de l'armée nationale était venu en uniforme. Il fut
+acclamé.
+
+Le bureau se constitua laborieusement. Un homme du peuple, un ouvrier,
+mais qui pensait bien, M. Rauchin, secrétaire des syndicats jaunes, fut
+appelé à présider, entre le comte Cléna et M. Michaud, garçon boucher.
+
+En plusieurs discours éloquents, le régime que la Pingouinie s'était
+librement donné reçut les noms d'égout et de dépotoir. Le président
+Formose fut ménagé. Il ne fut question ni de Crucho ni des prêtres.
+
+La réunion était contradictoire; un défenseur de l'État moderne et de la
+république, homme de profession manuelle, se présenta.
+
+--Messieurs, dit le président Rauchin, nous avons annoncé que la réunion
+serait contradictoire. Nous n'avons qu'une parole; nous ne sommes pas
+comme nos contradicteurs, nous sommes honnêtes. Je donne la parole au
+contradicteur. Dieu sait ce que vous allez entendre! Messieurs, je vous
+prie de contenir le plus longtemps qu'il vous sera possible l'expression
+de votre mépris, de votre dégout et de votre indignation.
+
+--Messieurs, dit le contradicteur....
+
+Aussitôt il fut renversé, foulé aux pieds par la foule indignée et ses
+restes méconnaissables jetés hors de la salle.
+
+Le tumulte grondait encore lorsque le comte Cléna monta à la tribune.
+Aux huées succédèrent les acclamations et, quand le silence se fut
+rétabli, l'orateur prononça ces paroles:
+
+--Camarades, nous allons voir si vous avez du sang dans les veines. Il
+s'agit d'égorger, d'étriper, de décerveler les chosards.
+
+Ce discours déchaîna un tel tonnerre d'applaudissements que le vieux
+hangar en fut ébranlé et qu'une épaisse poussière, sortie des murs
+sordides et des poutres vermoulues, enveloppa l'assistance de ses acres
+et sombres nuées.
+
+On vota un ordre du jour flétrissant le gouvernement et acclamant
+Chatillon. Et les assistants sortirent en chantant l'hymne libérateur:
+«C'est Chatillon qu'il nous faut».
+
+La vieille halle n'avait pour issue qu'une longue allée boueuse,
+resserrée entre des remises d'omnibus et des magasins de charbon. La
+nuit était sans lune; une bruine froide tombait. Les gardes de police,
+assemblés en grand nombre, fermaient l'allée au niveau du faubourg et
+obligeaient les dracophiles à s'écouler par petits groupes. Telle était
+en effet la consigne qu'ils avaient reçue de leur chef, qui s'étudiait à
+rompre l'élan d'une foule en délire.
+
+Les dracophiles maintenus dans l'allée marquaient le pas en chantant:
+«C'est Chatillon qu'il nous faut». Bientôt, impatients de ces lenteurs,
+dont ils ne connaissaient pas la cause, ils commencèrent à pousser ceux
+qui se trouvaient devant eux. Ce mouvement, propagé le long de l'allée,
+jetait les premiers sortis contre les larges poitrines des gardes de
+police. Ceux-ci n'avaient point de haine contre les dracophiles; dans le
+fond de leur coeur ils aimaient Chatillon; mais il est naturel de
+résister à l'agression et d'opposer la violence à la violence; les
+hommes forts sont portés à se servir de leur force. C'est pourquoi les
+gardes de police recevaient les dracophiles à grands coups de bottes
+ferrées. Il en résultait des refoulements brusques. Les menaces et les
+cris se mêlaient aux chants.
+
+--Assassins! Assassins!... «C'est Chatillon qu'il nous faut!» Assassins!
+Assassins!
+
+Et, dans la sombre allée: «Ne poussez pas,» disaient les plus sages.
+Parmi ceux-là, dominant de sa haute taille la foule agitée, déployant
+parmi les membres foulés et les côtes défoncées, ses larges épaules et
+ses poumons robustes, doux, inébranlable, placide, se dressait dans les
+ténèbres le prince des Boscénos. Il attendait, indulgent et serein.
+Cependant, la sortie s'opérant par intervalles réguliers entre les rangs
+des gardes de police, les coudes, autour du prince, commençaient à
+s'imprimer moins profondément dans les poitrines; on se reprenait à
+respirer.
+
+--Vous voyez bien que nous finirons par sortir, dit ce bon géant avec un
+doux sourire. Patience et longueur de temps....
+
+Il tira un cigare de son étui, le porta à ses lèvres et frotta une
+allumette. Soudain il vit à la clarté de la flamme la princesse Anne, sa
+femme, pâmée dans les bras du comte Cléna. À cette vue, il se précipita
+sur eux et les frappa à grands coups de canne, eux et les personnes qui
+se trouvaient alentour. On le désarma, non sans peine. Mais on ne put le
+séparer de son adversaire. Et, tandis que la princesse évanouie passait,
+de bras en bras, sur la foule émue et curieuse, jusqu'à sa voiture, les
+deux hommes se livraient à une lutte acharnée. Le prince des Boscénos y
+perdit son chapeau, son lorgnon, son cigare, sa cravate, son
+portefeuille bourré de lettres intimes et de correspondances politiques;
+il y perdit jusqu'aux médailles miraculeuses qu'il avait reçues du bon
+père Cornemuse. Mais il asséna dans le ventre de son adversaire un coup
+si formidable, que le malheureux en traversa un grillage de fer et
+passa, la tête la première, par une porte vitrée, dans un magasin de
+charbon.
+
+Attirés par le bruit de la lutte et les clameurs des assistants, les
+gardes de police se précipitèrent sur le prince, qui leur opposa une
+furieuse résistance. Il en étala trois pantelants à ses pieds, en fit
+fuir sept autres, la mâchoire fracassée, la lèvre fendue, le nez versant
+des flots vermeils, le crâne ouvert, l'oreille décollée, la clavicule
+démise, les côtes défoncées. Il tomba pourtant, et fut traîné sanglant,
+défiguré, ses vêtements en lambeaux, au poste voisin, où il passa la
+nuit, bondissant et rugissant.
+
+Jusqu'au jour, des groupes de manifestants parcoururent la ville en
+chantant: «C'est Chatillon qu'il nous faut», et en brisant les vitres
+des maisons habitées par les ministres de la chose publique.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LA CHUTE DE L'ÉMIRAL
+
+Cette nuit marqua l'apogée du mouvement dracophile. Les monarchistes ne
+doutaient plus du triomphe. Les principaux d'entre eux envoyaient au
+prince Crucho des félicitations par télégraphe sans fil. Les dames lui
+brodaient des écharpes et des pantoufles. M. de Plume avait trouvé le
+cheval vert.
+
+Le pieux Agaric partageait la commune espérance. Toutefois, il
+travaillait encore à faire des partisans au prétendant.
+
+--Il faut, disait-il, atteindre les couches profondes.
+
+Dans ce dessein, il s'aboucha avec trois syndicats ouvriers.
+
+En ce temps-là, les artisans ne vivaient plus, comme au temps des
+Draconides, sous le régime des corporations. Ils éîaient libres, mais
+ils n'avaient pas de gain assuré. Après s'être longtemps tenus isolés
+les uns des autres, sans aide et sans appui, ils s'étaient constitués en
+syndicats. Les caisses de ces syndicats étaient vides, les syndiqués
+n'ayant pas coutume de payer leur cotisation. Il y avait des syndicats
+de trente mille membres; il y en avait de mille, de cinq cents, de deux
+cents. Plusieurs comptaient deux ou trois membres seulement, ou même un
+peu moins. Mais les listes des adhérents n'étant point publiées, il
+n'était pas facile de distinguer les grands syndicats des petits.
+
+Après de sinueuses et ténébreuses démarches, le pieux Agaric fut mis en
+rapport, dans une salle du Moulin de la Galette, avec les camarades
+Dagobert, Tronc et Balafille, secrétaires de trois syndicats
+professionnels, dont le premier comptait quatorze membres, le second
+vingt-quatre et le troisième un seul. Agaric déploya, dans cette
+entrevue, une extrême habileté.
+
+--Messieurs, dit-il, nous n'avons pas, à beaucoup d'égards, vous et moi,
+les mêmes idées politiques et sociales; mais il est des points sur
+lesquels nous pouvons nous entendre. Nous avons un ennemi commun. Le
+gouvernement vous exploite et se moque de vous. Aidez-nous à le
+renverser; nous vous en fournissons autant que possible les moyens; et
+vous pourrez, au surplus, compter sur notre reconnaissance.
+
+--Compris. Aboulez la galette, dit Dagobert.
+
+Le révérend père posa sur la table un sac que lui avait remis, les
+larmes aux yeux, le distillateur des Conils.
+
+--Topez là, firent les trois compagnons.
+
+Ainsi fut scellé ce pacte solennel.
+
+Aussitôt que le moine fut parti, emportant la joie d'avoir acquis à sa
+cause les masses profondes, Dagobert, Tronc et Balafille sifflèrent
+leurs femmes, Amélie, Reine et Mathilde, qui, dans la rue, guettaient le
+signal, et tous les six, se tenant par la main, dansèrent autour du sac
+en chantant:
+
+ J'ai du bon pognon;
+ Tu n' l'auras pas, Chatillon!
+ Hou! hou! la calotte!
+
+Et ils commandèrent un saladier de vin chaud.
+
+Le soir, ils allèrent tous les six, de troquet en troquet, modulant leur
+chanson nouvelle. Elle plut, car les agents de la police secrète
+rapportèrent que le nombre croissait chaque jour des ouvriers chantant
+dans les faubourgs:
+
+ J'ai du bon pognon;
+ Tu n' l'auras pas, Chatillon!
+ Hou! hou! la calotte!
+
+L'agitation dracophile ne s'était pas propagée dans les provinces. Le
+pieux Agaric en cherchait la raison, sans pouvoir la découvrir, quand le
+vieillard Cornemuse vint la lui révéler.
+
+--J'ai acquis la preuve, soupira le religieux des Conils, que le
+trésorier des dracophiles, le duc d'Ampoule, a acheté des immeubles en
+Marsouinie avec les fonds qu'il avait reçus pour la propagande.
+
+Le parti manquait d'argent. Le prince de Boscénos avait perdu son
+portefeuille dans une rixe, et il était réduit à des expédients
+pénibles, qui répugnaient à son caractère impétueux. La vicomtesse Olive
+coûtait très cher. Cornemuse conseilla de limiter les mensualités de
+cette dame.
+
+--Elle nous est très utile, objecta le pieux Agaric.
+
+--Sans doute, répliqua Cornemuse. Mais, en nous ruinant, elle nous nuit.
+
+Un schisme déchirait les dracophiles. La mésintelligence régnait dans
+leurs conseils. Les uns voulaient que, fidèle à la politique de M.
+Bigourd et du pieux Agaric, on affectât jusqu'au bout le dessein de
+réformer la république; les autres, fatigués d'une longue contrainte,
+étaient résolus à acclamer la crête du Dragon et juraient de vaincre
+sous ce signe.
+
+Ceux-ci alléguaient l'avantage des situations nettes et l'impossibilité
+de feindre plus longtemps. Dans le fait, le public commençait à voir où
+tendait l'agitation et que les partisans de l'émiral voulaient détruire
+jusque dans ses fondements la chose commune.
+
+Le bruit se répandait que le prince devait débarquer à La Crique et
+faire son entrée à Alca sur un cheval vert.
+
+Ces rumeurs exaltaient les moines fanatiques, ravissaient les
+gentilshommes pauvres, contentaient les riches dames juives et mettaient
+l'espérance au coeur des petits marchands. Mais bien peu d'entre eux
+étaient disposés à acheter ces bienfaits au prix d'une catastrophe
+sociale et d'un effondrement du crédit public; et ils étaient moins
+nombreux encore ceux qui eussent risqué dans l'affaire leur argent, leur
+repos, leur liberté ou seulement une heure de leurs plaisirs. Au
+contraire les ouvriers se tenaient prêts, comme toujours, à donner une
+journée de travail à la république; une sourde résistance se formait
+dans les faubourgs.
+
+--Le peuple est avec nous, disait le pieux Agaric.
+
+Pourtant à la sortie des ateliers, hommes, femmes, enfants, hurlaient
+d'une seule voix:
+
+ À bas Chatillon!
+ Hou! hou! la calotte!
+
+Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indécision,
+cette mollesse, cette incurie ordinaires à tous les gouvernements, et
+dont aucun n'est jamais sorti que pour se jeter dans l'arbitraire et la
+violence. En trois mots, il ne savait rien, ne voulait rien, ne pouvait
+rien. Formose, au fond du palais présidentiel, demeurait aveugle, muet,
+sourd, énorme, invisible, cousu dans son orgueil comme dans un édredon.
+
+Le comte Olive conseilla de faire un dernier appel de fonds et de tenter
+un grand coup tandis qu'Alca fermentait encore.
+
+Un comité exécutif, qui s'était lui-même élu, décida d'enlever la
+Chambre des députés et avisa aux voies et moyens.
+
+L'affaire fut fixée au 28 juillet. Ce jour-là le soleil se leva radieux
+sur la ville. Devant le palais législatif les ménagères passaient avec
+leurs paniers, les marchands ambulants criaient les pêches, les poires
+et les raisins, et les chevaux de fiacre, le nez dans leur musette,
+broyaient leur avoine. Personne ne s'attendait à rien; non que le secret
+eût été gardé, mais la nouvelle n'avait trouvé que des incrédules.
+Personne ne croyait à une révolution, d'où l'on pouvait induire que
+personne n'en souhaitait une. Vers deux heures, les députés commencèrent
+à passer, rares, inaperçus, sous la petite porte du palais. À trois
+heures, quelques groupes d'hommes mal habillés se formèrent. À trois
+heures et demie des masses noires, débouchant des rues adjacentes, se
+répandirent sur la place de la Révolution. Ce vaste espace fut bientôt
+submergé par un océan de chapeaux mous, et la foule des manifestants,
+sans cesse accrue par les curieux, ayant franchi le pont, battait de son
+flot sombre les murs de l'enceinte législative. Des cris, des
+grondements, des chants montaient vers le ciel serein. «C'est Chatillon
+qu'il nous faut! À bas les députés! À bas la république! Mort aux
+chosards!» Le bataillon sacré des dracophiles, conduit par le prince des
+Boscénos, entonna le cantique auguste:
+
+ Vive Crucho,
+ Vaillant et sage,
+ Plein de courage
+ Dès le berceau!
+
+Derrière le mur le silence seul répondait.
+
+Ce silence et l'absence de gardes encourageait et effrayait tout à la
+fois la foule. Soudain, une voix formidable cria:
+
+--À l'assaut!
+
+Et l'on vit le prince des Boscénos dressant sur le mur armé de pointes
+et d'artichauts de fer sa forme gigantesque. Derrière lui ses compagnons
+s'élancèrent et le peuple suivit. Les uns frappaient dans le mur pour y
+faire des trous, d'autres s'efforçaient de desceller les artichauts et
+d'arracher les pointes. Ces défenses avaient cédé par endroits. Quelques
+envahisseurs chevauchaient déjà le pignon dégarni. Le prince des
+Boscénos agitait un immense drapeau vert. Tout à coup la foule oscilla
+et il en sortit un long cri de terreur. La garde de police et les
+carabiniers de la république, sortant à la fois par toutes les issues du
+palais, se formaient en colonne sous le mur en un moment désassiégé.
+Après une longue minute d'attente, on entendit un bruit d'armes, et la
+garde de police, la baïonnette au fusil, chargea la foule. Un instant
+après, sur la place déserte, jonchée de cannes et de chapeaux, régnait
+un silence sinistre. Deux fois encore les dracophiles essayèrent de se
+reformer, deux fois ils furent repoussés. L'émeute était vaincue. Mais
+le prince des Boscénos, debout sur le mur du palais ennemi, son drapeau
+à la main, repoussait l'assaut d'une brigade entière. Il renversait tous
+ceux qui s'approchaient. Enfin, secoué, déraciné, il tomba sur un
+artichaut de fer, et y demeura accroché, étreignant encore l'étendard
+des Draconides.
+
+Le lendemain de cette journée, les ministres de la république et les
+membres du parlement résolurent de prendre des mesures énergiques. En
+vain, cette fois, le président Formose essaya-t-il d'éluder les
+responsabilités. Le gouvernement examina la question de destituer
+Chatillon de ses grades et dignités et de le traduire devant la Haute-
+Cour comme factieux, ennemi du bien public, traître, etc.
+
+À cette nouvelle, les vieux compagnons d'armes de l'émiral, qui
+l'obsédaient la veille encore de leurs adulations, ne dissimulèrent pas
+leur joie. Cependant Chatillon restait populaire dans la bourgeoisie
+d'Alca et l'on entendait encore retentir sur les boulevards l'hymne
+libérateur: «C'est Chatillon qu'il nous faut.»
+
+Les ministres étaient embarrassés. Ils avaient l'intention de traduire
+Chatillon devant la Haute-Cour. Mais ils ne savaient rien; ils
+demeuraient dans cette totale ignorance réservée à ceux qui gouvernent
+les hommes. Ils se trouvaient incapables de relever contre Chatillon des
+charges de quelque poids. Ils ne fournissaient à l'accusation que les
+mensonges ridicules de leurs espions. La participation de Chatillon au
+complot, ses relations avec le prince Crucho, restaient le secret de
+trente mille dracophiles. Les ministres et les députés avaient des
+soupçons, et même des certitudes; ils n'avaient pas de preuves. Le
+procureur de la république disait au ministre de la justice: «Il me faut
+bien peu pour intenter des poursuites politiques, mais je n'ai rien du
+tout; ce n'est pas assez.» L'affaire ne marchait pas. Les ennemis de la
+chose en triomphaient.
+
+Le 18 septembre, au matin, la nouvelle courut dans Alca que Chatillon
+avait pris la fuite L'émoi, la surprise étaient partout. On doutait, on
+ne pouvait comprendre.
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+Un jour qu'il se trouvait, comme par hasard, dans le cabinet de M.
+Barbotan, ministre des affaires internes, le brave subémiral Volcanmoule
+dit avec sa franchise coutumière:
+
+--Monsieur Barbotan, vos collègues ne me paraissent pas bien dégourdis;
+on voit qu'ils n'ont pas commandé en mer. Cet imbécile de Chatillon leur
+donne une frousse de tous les diables.
+
+Le ministre, en signe de dénégation, fendit avec son couteau à papier
+l'air sur toute l'étendue de son bureau.
+
+--Ne niez pas, répliqua Volcanmoule. Vous ne savez pas comment vous
+débarrasser de Chatillon. Vous n'osez pas le traduire devant la Haute-
+Cour, parce que vous n'êtes pas sûr de réunir des charges suffisantes.
+Bigourd le défendra, et Bigourd est un habile avocat.... Vous avez
+raison, monsieur Barbotan, vous avez raison. Ce procès serait
+dangereux....
+
+--Ah! mon ami, fit le ministre d'un ton dégagé, si vous saviez comme
+nous sommes tranquilles.... Je reçois de mes préfets les nouvelles les
+plus rassurantes. Le bon sens des Pingouins fera justice des intrigues
+d'un soldat révolté. Pouvez-vous supposer un moment qu'un grand peuple,
+un peuple intelligent, laborieux, attaché aux institutions libérales
+qui....
+
+Volcanmoule l'interrompit par un grand soupir:
+
+--Ah! si j'en avais le loisir, je vous tirerais d'affaire; je vous
+escamoterais mon Chatillon comme une muscade. Je vous l'enverrais d'une
+pichenette en Marsouinie.
+
+Le ministre dressa l'oreille.
+
+--Ce ne serait pas long, poursuivit l'homme de mer. En un tournemain je
+vous débarasserais de cet animal.... Mais en ce moment, j'ai d'autres
+chiens à fouetter.... Je me suis flanqué une forte culotte au bec. Il
+faut que je trouve une grosse somme. L'honneur avant tout, que diable!...
+
+Le ministre et le subémiral se regardèrent un moment en silence. Puis
+Barbotan dit avec autorité:
+
+--Subémiral Volcanmoule, débarrassez-nous d'un soldat séditieux. Vous
+rendrez un grand service à la Pingouinie et le ministre des affaires
+internes vous assurera les moyens de payer vos dettes de jeu.
+
+Le soir même, Volcanmoule se présenta devant Chatillon et le contempla
+longtemps avec une expression de douleur et de mystère.
+
+--Pourquoi fais-tu cette tête-là? demanda l'émiral inquiet.
+
+Alors Volcanmoule lui dit avec une mâle tristesse:
+
+--Mon vieux frère d'armes, tout est découvert. Depuis une demi-heure, le
+gouvernement sait tout.
+
+À ces mots, Chatillon atterré s'écroula.
+
+Volcanmoule poursuivit:
+
+--Tu peux être arrêté d'un moment à l'autre. Je te conseille de ficher
+le camp.
+
+Et, tirant sa montre:
+
+--Pas une minute à perdre.
+
+--Je peux tout de même passer chez la vicomtesse Olive?
+
+--Ce serait une folie, dit Volcanmoule, qui lui tendit un passeport et
+des lunettes bleues et lui souhaita du courage.
+
+--J'en aurai, dit Chatillon.
+
+--Adieu! vieux frère.
+
+--Adieu et merci! Tu m'as sauvé la vie....
+
+--Cela se doit.
+
+Un quart d'heure après, le brave émiral avait quitté la ville d'Alca.
+
+Il s'embarqua de nuit, à La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile
+pour la Marsouinie. Mais, à huit milles de la côte, il fut capturé par
+un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Iles-
+Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour
+fatal.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+CONCLUSION
+
+_Nunc est bibendum_. Délivré de ses craintes, heureux d'avoir
+échappé à un si grand péril, le gouvernement résolut de célébrer par des
+fêtes populaires l'anniversaire de la régénération pingouine et de
+l'établissement de la république.
+
+Le président Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du
+Sénat étaient présents à la cérémonie.
+
+Le généralissime des armées pingouines s'y rendit en grand uniforme. Il
+fut acclamé.
+
+Précédées du drapeau noir de la misère et du drapeau rouge de la
+révolte, les délégations des ouvriers défilèrent, farouches et
+tutélaires.
+
+Président, ministres, députés, fonctionnaires, chefs de la magistrature
+et de l'armée, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelèrent
+l'antique serment de vivre libres ou de mourir. C'était une alternative
+dans laquelle ils se mettaient résolument. Mais ils préféraient vivre
+libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants.
+
+Après le départ des représentants de l'État, la foule des citoyens
+s'écoula à flots lents et paisibles, en criant: «Vive la république!
+Vive la liberté! Hou! hou! la calotte!»
+
+Les journaux ne signalèrent qu'un fait regrettable dans cette belle
+journée. Le prince des Boscénos fumait tranquillement un cigare sur la
+prairie de la Reine quand y défila le cortège de l'État. Le prince
+s'approcha de la voiture des ministres et dit d'une voix retentissante:
+«Mort aux chosards!» Il fut immédiatement appréhendé par les agents de
+police, auxquels il opposa la plus désespérée résistance. Il en abattit
+une multitude à ses pieds; mais il succomba sous le nombre et fut
+traîné, contus, écorché, tuméfié, scarifié, méconnaissable, enfin, à
+l'oeil même d'une épouse, par les rues joyeuses, jusqu'au fond d'une
+prison obscure.
+
+Les magistrats instruisirent curieusement le procès de Chatillon. On
+trouva dans le pavillon de l'Amirauté des lettres qui révélaient la main
+du révérend père Agaric dans le complot. Aussitôt l'opinion publique se
+déchaîna contre les moines; et le parlement vota coup sur coup une
+douzaine de lois qui restreignaient, diminuaient, limitaient,
+délimitaient, supprimaient, tranchaient et retranchaient leurs droits,
+immunités, franchises, privilèges et fruits, et leur créaient des
+incapacités multiples et dirimantes.
+
+Le révérend père Agaric supporta avec constance la rigueur des lois par
+lesquelles il était personnellement visé, atteint, frappé, et la chute
+épouvantable de l'émiral, dont il était la cause première. Loin de se
+soumettre à la mauvaise fortune, il la regardait comme une étrangère de
+passage. Il formait de nouveaux desseins politiques, plus audacieux que
+les premiers.
+
+Quand il eut suffisamment mûri ses projets, il s'en alla un matin par le
+bois des Conils. Un merle sifflait dans un arbre, un petit hérisson
+traversait d'un pas maussade le sentier pierreux. Agaric marchait à
+grandes enjambées en prononçant des paroles entrecoupées.
+
+Parvenu au seuil du laboratoire où le pieux industriel avait, au cours
+de tant de belles années, distillé la liqueur dorée de Sainte-Orberose,
+il trouva la place déserte et la porte fermée. Ayant longé les
+bâtiments, il rencontra sur le derrière le vénérable Cornemuse, qui, sa
+robe troussée, grimpait à une échelle appuyée au mur.
+
+--C'est vous, cher ami? lui dit-il. Que faites-vous là?
+
+--Vous le voyez, répondit d'une voix faible le religieux des Conils, en
+tournant sur Agaric un regard douloureux. Je rentre chez moi.
+
+Ses prunelles rouges n'imitaient plus l'éclat triomphal du rubis; elles
+jetaient des lueurs sombres et troubles. Son visage avait perdu sa
+plénitude heureuse. Le poli de son crâne ne charmait plus les regards;
+une sueur laborieuse et des plaques enflammées en altéraient
+l'inestimable perfection.
+
+--Je ne comprends pas, dit Agaric.
+
+--C'est pourtant facile à comprendre. Et vous voyez ici les conséquences
+de votre complot. Visé par une multitude de lois, j'en ai éludé le plus
+grand nombre. Quelques-unes, pourtant, m'ont frappé. Ces hommes
+vindicatifs ont fermé mes laboratoires et mes magasins, confisqué mes
+bouteilles, mes alambics et mes cornues; ils ont mis les scellés sur ma
+porte. Il me faut maintenant rentrer par la fenêtre. C'est à peine si je
+puis extraire en secret, de temps en temps, le suc des plantes, avec des
+appareils dont ne voudrait pas le plus humble des bouilleurs de cru.
+
+--Vous souffrez la persécution, dit Agaric. Elle nous frappe tous.
+
+Le religieux des Conils passa la main sur son front désolé:
+
+--Je vous l'avais bien dit, frère Agaric; je vous l'avais bien dit que
+votre entreprise retomberait sur nous.
+
+--Notre défaite n'est que momentanée, répliqua vivement Agaric. Elle
+tient à des causes uniquement accidentelles; elle résulte de pures
+contingences. Chatillon était un imbécile; il s'est noyé dans sa propre
+ineptie. Écoutez-moi, frère Cornemuse. Nous n'avons pas un moment à
+perdre. Il faut affranchir le peuple pingouin, il faut le délivrer de
+ses tyrans, le sauver de lui-même, restaurer la crête du Dragon,
+rétablir l'ancien État, le Bon-État, pour l'honneur de la religion et
+l'exaltation de la foi catholique. Chatillon était un mauvais
+instrument; il s'est brisé dans nos mains. Prenons, pour le remplacer,
+un instrument meilleur. Je tiens l'homme par qui la démocratie impie
+sera détruite. C'est un civil; c'est Gomoru. Les Pingouins en raffolent.
+Il a déjà trahi son parti pour un plat de riz. Voilà l'homme qu'il nous
+faut!
+
+Dès le début de ce discours, le religieux des Conils avait enjambé sa
+fenêtre et tiré l'échelle.
+
+--Je le prévois, répondit-il, le nez entre les deux châssis de la
+croisée: vous n'aurez pas de cesse que vous ne nous ayez fait tous
+expulser jusqu'au dernier de cette belle, amène et douce terre de
+Pingouinie. Bonsoir, Dieu vous garde!
+
+Agaric, planté devant le mur, adjura son bien cher frère de l'écouter un
+moment:
+
+--Comprenez mieux votre intérêt, Cornemuse! La Pingouinie est à nous.
+Que nous faut-il pour la conquérir? Encore un effort, ... encore un léger
+sacrifice d'argent, et....
+
+Mais, sans en entendre davantage, le religieux des Conils retira son nez
+et ferma sa fenêtre.
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+LES TEMPS MODERNES
+
+L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN
+
+ Zeu pater, alla su rusai up aeeros uias Axhkion,
+ poiaeson d'aithraen, dos d'ophthai moisin idesthai
+ en de phaei kai olesson, epei nu toi euaden outos.
+
+(_Iliad._, XVII, v. 645 et seq.)
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+LE GÉNÉRAL GREATAUK, DUC DU SKULL
+
+Peu de temps après la fuite de l'émiral, un juif de condition médiocre,
+nommé Pyrot, jaloux de frayer avec l'aristocratie et désireux de servir
+son pays, entra dans l'armée des Pingouins. Le ministre de la guerre,
+qui était alors Greatauk, duc du Skull, ne pouvait le souffrir: il lui
+reprochait son zèle, son nez crochu, sa vanité, son goût pour l'étude,
+ses lèvres lippues et sa conduite exemplaire. Chaque fois qu'on
+cherchait l'auteur d'un méfait, Greatauk disait:
+
+--Ce doit être Pyrot!
+
+Un matin, le général Panther, chef d'état-major, instruisit Greatauk
+d'une affaire grave. Quatre-vingt mille bottes de foin, destinées à la
+cavalerie, avaient disparu; on n'en trouvait plus trace.
+
+Greatauk s'écria spontanément:
+
+--Ce doit être Pyrot qui les a volées!
+
+Il demeura quelque temps pensif et dit:
+
+--Plus j'y songe et plus je me persuade que Pyrot a volé ces quatre-
+vingt mille bottes de foin. Et où je le reconnais, c'est qu'il les a
+dérobées pour les vendre à vil prix aux Marsouins, nos ennemis acharnés.
+Trahison infâme!
+
+--C'est certain, répondit Panther; il ne reste plus qu'à le prouver.
+
+Ce même jour, passant devant un quartier de cavalerie, le prince des
+Boscénos entendit des cuirassiers qui chantaient en balayant la cour;
+
+ Boscénos est un gros cochon;
+ On en va faire des andouilles,
+ Des saucisses et du jambon
+ Pour le réveillon des pauv' bougres
+
+Il lui parut contraire à toute discipline que des soldats chantassent ce
+refrain, à la fois domestique et révolutionnaire, qui jaillissait, aux
+jours d'émeute, du gosier des ouvriers goguenards. À cette occasion, il
+déplora la déchéance morale de l'armée et songea avec un âpre sourire
+que son vieux camarade Greatauk, chef de cette armée déchue, la livrait
+bassement aux rancunes d'un gouvernement antipatriote. Et il se promit
+d'y mettre bon ordre, avant peu.
+
+--Ce coquin de Greatauk, se disait-il, ne restera pas longtemps
+ministre.
+
+Le prince des Boscénos était le plus irréconciliable adversaire de la
+démocratie moderne, de la libre pensée et du régime que les Pingouins
+s'étaient librement donné. Il nourrissait contre les juifs une haine
+vigoureuse et loyale et travaillait en public, en secret, nuit et jour,
+à la restauration du sang des Draconides. Son royalisme ardent
+s'exaltait encore par la considération de ses affaires privées, dont le
+mauvais état empirait d'heure en heure; car il ne pensait voir la fin de
+ses embarras pécuniaires qu'à l'entrée de l'héritier de Draco le Grand
+dans sa ville d'Alca.
+
+De retour en son hôtel, le prince tira de son coffre-fort une liasse de
+vieilles lettres, correspondance privée, très secrète, qu'il tenait d'un
+commis infidèle, et de laquelle il résultait que son vieux camarade
+Greatauk, duc du Skull, avait tripoté dans les fournitures et reçu d'un
+industriel, nommé Maloury, un pot-de-vin, qui n'était pas énorme et dont
+la modicité même ôtait toute excuse au ministre qui l'avait accepté.
+
+Le prince relut ces lettres avec une âpre volupté, les remit
+soigneusement dans le coffre-fort et courut au ministère de la guerre.
+Il était d'un caractère résolu. Sur cet avis que le ministre ne recevait
+pas, il renversa les huissiers, culbuta les ordonnances, foula aux pieds
+les employés civils et militaires, enfonça les portes et pénétra dans le
+cabinet de Greatauk étonné.
+
+--Parlons peu, mais parlons bien, lui dit-il. Tu es une vieille crapule.
+Mais ce ne serait encore rien. Je t'ai demandé de fendre l'oreille au
+général Monchin, l'âme damnée des chosards, tu n'as pas voulu. Je t'ai
+demandé de donner un commandement au général des Clapiers qui travaille
+pour les Draconides et qui m'a obligé personnellement; tu n'as pas
+voulu. Je t'ai demandé de déplacer le général Tandem, qui commande à
+Port-Alca, qui m'a volé cinquante louis au bac et m'a fait mettre les
+menottes quand j'ai été traduit devant la Haute-Cour comme complice de
+l'émiral Chatillon; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé la fourniture de
+l'avoine et du son; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé une mission
+secrète en Marsouinie; tu n'as pas voulu. Et non content de m'opposer un
+invariable refus, tu m'as signalé à tes collègues du gouvernement comme
+un individu dangereux qu'il faut surveiller, et je te dois d'être filé
+par la police, vieux traître! Je ne te demande plus rien et je n'ai
+qu'un seul mot à te dire: Fous le camp; on t'a trop vu. D'ailleurs, pour
+te remplacer, nous imposerons à ta sale chose publique quelqu'un des
+nôtres. Tu sais que je suis homme de parole. Si dans vingt-quatre heures
+tu n'as pas donné ta démission, je publie dans les journaux le dossier
+Maloury.
+
+Mais Greatauk, plein de calme et de sérénité:
+
+--Tiens-toi donc tranquille, idiot. Je suis en train d'envoyer un juif
+au bagne. Je livre Pyrot à la justice comme coupable d'avoir volé
+quatre-vingt mille bottes de foin.
+
+Le prince des Boscénos, dont la fureur tomba comme un voile, sourit.
+
+--C'est vrai?...
+
+--Tu le verras bien.
+
+--Mes compliments, Greatauk. Mais comme avec toi il faut toujours
+prendre ses précautions, je publie immédiatement la bonne nouvelle. On
+lira ce soir dans tous les journaux d'Alca l'arrestation de Pyrot....
+
+Et il murmura en s'éloignant:
+
+--Ce Pyrot! je me doutais qu'il finirait mal.
+
+Un instant après, le général Panther se présenta devant Greatauk.
+
+--Monsieur le ministre, je viens d'examiner l'affaire des quatre-vingt
+mille bottes de foin. On n'a pas de preuves contre Pyrot.
+
+--Qu'on en trouve, répondit Greatauk, la justice l'exige. Faites
+immédiatement arrêter Pyrot.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+PYROT
+
+Toute la Pingouinie apprit avec horreur le crime de Pyrot; en même
+temps, on éprouvait une sorte de satisfaction à savoir que ce
+détournement, compliqué de trahison et confinant au sacrilège, avait été
+commis par un petit juif. Pour comprendre ce sentiment, il faut
+connaître l'état de l'opinion publique à l'égard des grands et des
+petits juifs. Comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire dans cette
+histoire, la caste financière, universellement exécrée et souverainement
+puissante, se composait de chrétiens et de juifs. Les juifs qui en
+faisaient partie, et sur lesquels le peuple ramassait toute sa haine,
+étaient les grands juifs; ils possédaient d'immenses biens et
+détenaient, disait-on, plus d'un cinquième de la fortune pingouine. En
+dehors de cette caste redoutable, il se trouvait une multitude de petits
+juifs d'une condition médiocre, qui n'étaient pas plus aimés que les
+grands et beaucoup moins craints. Dans tout État policé, la richesse est
+chose sacrée; dans les démocraties elle est la seule chose sacrée. Or
+l'État pingouin était démocratique; trois ou quatre compagnies
+financières y exerçaient un pouvoir plus étendu et surtout plus effectif
+et plus continu que celui des ministres de la république, petits
+seigneurs qu'elles gouvernaient secrètement, qu'elles obligeaient, par
+intimidation ou par corruption, à les favoriser aux dépens de l'État, et
+qu'elles détruisaient par les calomnies de la presse, quand ils
+restaient honnêtes. Malgré le secret des caisses, il en paraissait assez
+pour indigner le pays, mais les bourgeois pingouins, des plus gros aux
+moindres, conçus et enfantés dans le respect de l'argent, et qui tous
+avaient du bien, soit beaucoup, soit peu, sentaient fortement la
+solidarité des capitaux et comprenaient que la petite richesse n'est
+assurée que par la sûreté de la grande. Aussi concevaient-ils pour les
+milliards israélites comme pour les milliards chrétiens un respect
+religieux et, l'intérêt étant plus fort chez eux que l'aversion, ils
+eussent craint autant que la mort de toucher à un seul des cheveux de
+ces grands juifs qu'ils exécraient. Envers les petits, ils se sentaient
+moins vérécondieux, et s'ils voyaient quelqu'un de ceux-là à terre, ils
+le trépignaient. C'est pourquoi la nation entière apprit avec un
+farouche contentement que le traître était un juif, mais petit. On
+pouvait se venger sur lui de tout Israël, sans craindre de compromettre
+le crédit public.
+
+Que Pyrot eût volé les quatre-vingt mille bottes de foin, personne
+autant dire n'hésita un moment à le croire. On ne douta point, parce que
+l'ignorance où l'on était de cette affaire ne permettait pas le doute
+qui a besoin de motifs, car on ne doute pas sans raisons comme on croit
+sans raisons. On ne douta point parce que la chose était partout répétée
+et qu'à l'endroit du public répéter c'est prouver. On ne douta point
+parce qu'on désirait que Pyrot fût coupable et qu'on croit ce qu'on
+désire, et parce qu'enfin la faculté de douter est rare parmi les
+hommes; un très petit nombre d'esprits en portent en eux les germes, qui
+ne se développent pas sans culture. Elle est singulière, exquise,
+philosophique, immorale, transcendante, monstrueuse, pleine de
+malignité, dommageable aux personnes et aux biens, contraire à la police
+des États et à la prospérité des empires, funeste à l'humanité,
+destructive des dieux, en horreur au ciel et à la terre. La foule des
+Pingouins ignorait le doute: elle eut foi dans la culpabilité de Pyrot,
+et cette foi devint aussitôt un des principaux articles de ses croyances
+nationales et une des vérités essentielles de son symbole patriotique.
+
+Pyrot fut jugé secrètement et condamné.
+
+Le général Panther alla aussitôt informer le ministre de la guerre de
+l'issue du procès.
+
+--Par bonheur, dit-il, les juges avaient une certitude, car il n'y avait
+pas de preuves.
+
+--Des preuves, murmura Greatauk, des preuves, qu'est-ce que cela prouve?
+Il n'y a qu'une preuve certaine, irréfragable: les aveux du coupable.
+Pyrot a-t-il avoué?
+
+--Non, mon général.
+
+--Il avouera: il le doit. Panther, il faut l'y résoudre; dites-lui que
+c'est son intérêt. Promettez-lui que, s'il avoue, il obtiendra des
+faveurs, une réduction de peine, sa grâce; promettez-lui que, s'il
+avoue, on reconnaîtra son innocence; on le décorera. Faites appel à ses
+bons sentiments. Qu'il avoue par patriotisme, pour le drapeau, par
+ordre, par respect de la hiérarchie, sur commandement spécial du
+ministre de la guerre, militairement.... Mais dites-moi, Panther, est-ce
+qu'il n'a pas déjà avoué? Il y a des aveux tacites; le silence est un
+aveu.
+
+--Mais, mon général, il ne se tait pas; il crie comme un putois qu'il
+est innocent.
+
+--Panther, les aveux d'un coupable résultent parfois de la véhémence de
+ses dénégations. Nier désespérément c'est avouer. Pyrot a avoué; il nous
+faut des témoins de ses aveux, la justice l'exige.
+
+Il y avait dans la Pingouinie occidentale un port de mer nommé La
+Crique, formé de trois petites anses, autrefois fréquentées des navires,
+maintenant ensablées et désertes; des lagunes recouvertes de moisissures
+s'étendaient tout le long des côtes basses, exhalant une odeur empestée,
+et la fièvre planait sur le sommeil des eaux. Là, s'élevait au bord de
+la mer une haute tour carrée, semblable à l'ancien Campanile de Venise,
+au flanc de laquelle, près du laîte, au bout d'une chaîne attachée à une
+poutre transversale, pendait une cage à claire voie dans laquelle, au
+temps des Draconides, les inquisiteurs d'Alca mettaient les clercs
+hérétiques. Dans cette cage, vide depuis trois cents ans, Pyrot fut
+enfermé, sous la garde de soixante argousins qui, logés dans la tour, ne
+le perdaient de vue ni jour ni nuit, épiant ses aveux, pour en faire, à
+tour de rôle, un rapport au ministre de la guerre, car, scrupuleux et
+prudent, Greatauk voulait des aveux et des suraveux. Greatauk, qui
+passait pour un imbécile, était, en réalité, plein de sagesse et d'une
+rare prévoyance.
+
+Cependant Pyrot, brûlé du soleil, dévoré de moustiques, trempé de pluie,
+de grêle et de neige, glacé de froid, secoué furieusement par la
+tempête, obsédé par les croassements sinistres des corbeaux perchés sur
+sa cage, écrivait son innocence sur des morceaux de sa chemise avec un
+cure-dents trempé de sang. Ces chiffons se perdaient dans la mer ou
+tombaient aux mains des geôliers. Quelques-uns pourtant furent mis sous
+les yeux du public. Mais les protestations de Pyrot ne touchaient
+personne, puisqu'on avait publié ses aveux.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+LE COMTE DE MAUBEC DE LA DENTDULYNX
+
+Les moeurs des petits juifs n'étaient pas toujours pures; le plus
+souvent, ils ne se refusaient à aucun des vices de la civilisation
+chrétienne, mais ils gardaient de l'âge patriarcal la reconnaissance des
+liens de famille et l'attachement aux intérêts de la tribu. Les frères,
+demi-frères, oncles, grands-oncles, cousins et petits-cousins, neveux et
+petits-neveux, agnats et cognats de Pyrot, au nombre de sept cents,
+d'abord accablés du coup qui frappait un des leurs, s'enfermèrent dans
+leurs maisons, se couvrirent de cendre et, bénissant la main qui les
+châtiait, durant quarante jours gardèrent un jeûne austère. Puis ils
+prirent un bain et résolurent de poursuivre, sans repos, au prix de
+toutes les fatigues, à travers tous les dangers, la démonstration d'une
+innocence dont ils ne doutaient pas. Et comment en eussent-ils douté?
+L'innocence de Pyrot leur était révélée comme était révélé son crime à
+la Pingouinie chrétienne; car ces choses, étant cachées, revêtaient un
+caractère mystique et prenaient l'autorité des vérités religieuses. Les
+sept cents pyrots se mirent à l'oeuvre avec autant de zèle que de
+prudence et firent secrètement des recherches approfondies. Ils étaient
+partout; on ne les voyait nulle part; on eût dit que, comme le pilote
+d'Ulysse, ils cheminaient librement sous terre. Ils pénétrèrent dans les
+bureaux de la guerre, approchèrent, sous des déguisements, les juges,
+les greffiers, les témoins de l'affaire. C'est alors que parut la
+sagesse de Greatauk: les témoins ne savaient rien, les juges, les
+greffiers ne savaient rien. Des émissaires parvinrent jusqu'à Pyrot et
+l'interrogèrent anxieusement dans sa cage, aux longs bruits de la mer et
+sous les croassements rauques des corbeaux. Ce fut en vain: le condamné
+ne savait rien. Les sept cents pyrots ne pouvaient détruire les preuves
+de l'accusation, parce qu'ils ne pouvaient les connaître et ils ne
+pouvaient les connaître parce qu'il n'y en avait pas. La culpabilité de
+Pyrot était indestructible par son néant même. Et c'est avec un légitime
+orgueil que Greatauk, s'exprimant en véritable artiste, dit un jour au
+général Panther: «Ce procès est un chef-d'oeuvre: il est fait de rien».
+Les sept cents pyrots désespéraient d'éclaircir jamais cette ténébreuse
+affaire quand tout à coup ils découvrirent, par une lettre volée, que
+les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais existé, qu'un
+gentilhomme des plus distingués, le comte de Maubec, les avait vendues à
+l'État, qu'il en avait reçu le prix, mais qu'il ne les avait jamais
+livrées, attendu que, issu des plus riches propriétaires fonciers de
+l'ancienne Pingouinie, héritier des Maubec de la Dentdulynx, jadis
+possesseurs de quatre duchés, de soixante comtés, de six cent douze
+marquisats, baronnies et vidamies, il ne possédait pas de terres la
+largeur de la main et qu'il aurait été bien incapable de couper
+seulement une fauchée de fourrage sur ses domaines. Quant à se faire
+livrer un fétu d'un propriétaire ou de quelque marchand, c'est ce qui
+lui eût été tout à fait impossible, car tout le monde, excepté les
+ministres de l'État et les fonctionnaires du gouvernement, savait qu'il
+était plus facile de tirer de l'huile d'un caillou qu'un centime de
+Maubec.
+
+Les sept cents pyrots ayant procédé à une enquête minutieuse sur les
+ressources financières du comte de Maubec de la Dentdulynx, constatèrent
+que ce gentilhomme tenait ses principales ressources d'une maison où des
+dames généreuses donnaient à tout venant deux jambons pour une
+andouille. Ils le dénoncèrent publiquement comme coupable du vol des
+quatre-vingt mille bottes de foin pour lequel un innocent avait été
+condamné et mis en cage.
+
+Maubec était d'une illustre famille, alliée aux Draconides. Il n'y a
+rien que les démocraties estiment plus que la noblesse de naissance.
+Maubec avait servi dans l'armée pingouine et les Pingouins, depuis
+qu'ils étaient tous soldats, aimaient leur armée jusqu'à l'idolâtrie.
+Maubec avait, sur les champs de bataille, reçu la croix, qui est le
+signe de l'honneur chez les Pingouins, et qu'ils préfèrent même au lit
+de leurs épouses. Toute la Pingouinie se déclara pour Maubec et la voix
+du peuple, qui commençait à gronder, réclama des châtiments sévères
+contre les septs cents pyrots calomniateurs.
+
+Maubec était gentilhomme: il défia les sept cents pyrots à l'épée, au
+sabre, au pistolet, à la carabine, au bâton.
+
+«Sales youpins, leur écrivit-il dans une lettre fameuse, vous avez
+crucifié mon Dieu et vous voulez ma peau; je vous préviens que je ne
+serai pas aussi couillon que lui et que je vous couperai les quatorze
+cents oreilles. Recevez mon pied dans vos sept cents derrières.»
+
+Le chef du gouvernement était alors un villageois nommé Robin Mielleux,
+homme doux aux riches et aux puissants et dur aux pauvres gens, de petit
+courage et ne connaissant que son intérêt. Par une déclaration publique,
+il se porta garant de l'innocence et de l'honneur de Maubec et déféra
+les sept cents pyrots aux tribunaux correctionnels, qui les
+condamnèrent, comme diffamateurs, à des peines afflictives, à d'énormes
+amendes et à tous les dommages et intérêts que réclamait leur innocente
+victime.
+
+Il semblait que Pyrot dût rester à jamais enfermé dans sa cage où se
+perchaient les corbeaux. Cependant tous les Pingouins voulant savoir et
+prouver que ce juif était coupable, les preuves qu'on en donnait
+n'étaient pas toutes bonnes et il y en avait de contradictoires. Les
+officiers de l'état-major montraient du zèle et certains manquaient de
+prudence. Tandis que Greatauk gardait un admirable silence, le général
+Panther se répandait en intarissables discours et démontrait tous les
+matins, dans les journaux, la culpabilité du condamné. Il aurait peut-
+être mieux fait de n'en rien dire: elle était évidente; l'évidence ne se
+démontre pas. Tant de raisonnements troublaient les esprits; la foi,
+toujours vive, devenait moins sereine. Plus on apportait de preuves à la
+foule, plus elle en demandait.
+
+Toutefois le danger de trop prouver n'eût pas été grand s'il ne s'était
+trouvé en Pingouinie, comme il s'en trouve partout ailleurs, des esprits
+formés au libre examen, capables d'étudier une question difficile, et
+enclins au doute philosophique. Il y en avait peu; ils n'étaient pas
+tous disposés à parler; le public n'était nullement préparé à les
+entendre. Pourtant ils ne devaient pas rencontrer que des sourds. Les
+grands juifs, tous les milliardaires israélites d'Alca, quand on leur
+parlait de Pyrot, disaient: «Nous ne connaissons point cet homme»; mais
+ils songeaient à le sauver. Ils gardaient la prudence où les attachait
+leur fortune et souhaitaient que d'autres fussent moins timides. Leur
+souhait devait s'accomplir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+COLOMBAN
+
+Quelques semaines après la condamnation des sept cents pyrots, un petit
+homme myope, renfrogné, tout en poil, sortit un matin de sa maison avec
+un pot de colle, une échelle et un paquet d'affiches et s'en alla par
+les rues collant sur les murs des placards où se lisait en gros
+caractères: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_. Son état
+n'était pas de coller des affiches; il s'appelait Colomban; auteur de
+cent soixante volumes de sociologie pingouine, il comptait parmi les
+plus laborieux et les plus estimés des écrivains d'Alca. Après y avoir
+suffisamment réfléchi, ne doutant plus de l'innocence de Pyrot, il la
+publiait de la manière qu'il jugeait la plus éclatante. Il posa sans
+encombre quelques affiches dans les rues peu fréquentées; mais arrivé
+aux quartiers populeux, chaque fois qu'il montait sur son échelle, les
+curieux amassés sous lui, muets de surprise et d'indignation, lui
+jetaient des regards menaçants qu'il supportait avec le calme que
+donnent le courage et la myopie. Tandis que sur ses talons les
+concierges et tes boutiquiers arrachaient ses affiches, il allait
+traînant son attirail et suivi par les petits garçons qui, leur panier
+sous le bras et leur gibecière sur le dos, n'étaient pas pressés
+d'arriver à l'école: et il placardait studieusement. Aux indignations
+muettes se joignaient maintenant contre lui les protestations et les
+murmures. Mais Colomban ne daignait rien voir ni rien entendre. Comme il
+apposait, à l'entrée de la rue Sainte-Orberose, un de ses carrés de
+papier portant imprimé: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_,
+la foule ameutée donna les signes de la plus violente colère. «Traître,
+voleur, scélérat, canaille», lui criait-on; une ménagère, ouvrant sa
+fenêtre, lui versa une boîte d'ordures sur la tête, un cocher de fiacre
+lui fit sauter d'un coup de fouet son chapeau de l'autre côté de la rue,
+aux acclamations de la foule vengée; un garçon boucher le fit tomber
+avec sa colle, son pinceau et ses affiches, du haut de son échelle dans
+le ruisseau et les Pingouins enorgueillis sentirent alors la grandeur de
+leur patrie. Colomban se releva luisant d'immondices, estropié du coude
+et du pied, tranquille et résolu.
+
+--Viles brutes, murmura-t-il en haussant les épaules.
+
+Puis il se mit à quatre pattes dans le ruisseau pour y chercher son
+lorgnon qu'il avait perdu dans sa chute. Il apparut alors que son habit
+était fendu depuis le col jusqu'aux basques et son pantalon foncièrement
+disloqué. L'animosité delà foule à son égard s'en accrut.
+
+De l'autre côté de la rue s'étendait la grande épicerie Sainte-Orberose.
+Des patriotes saisirent à la devanture tout ce qu'ils trouvaient sous la
+main, et le jetèrent sur Colomban, oranges, citrons, pots de confitures,
+tablettes de chocolat, bouteilles de liqueurs, boîtes de sardines,
+terrines de foie gras, jambons, volailles, stagnons d'huile et sacs de
+haricots. Couvert de débris alimentaires, contus et déchiré, boiteux,
+aveugle, il prit la fuite suivi de garçons de boutique, de mitrons, de
+rôdeurs, de bourgeois, de polissons dont le nombre grossissait de minute
+en minute et qui hurlaient «À l'eau! à mort le traître! à l'eau!» Ce
+torrent de vulgaire humanité roula tout le long des boulevards et
+s'engouffra dans la rue Saint-Maël. La police faisait son devoir; de
+toutes les voies adjacentes débouchaient des agents qui, la main gauche
+sur le fourreau de leur sabre, prenaient au pas de course la tête des
+poursuivants. Ils allongeaient déjà des mains énormes sur Colomban,
+quand il leur échappa soudain en tombant, par un regard ouvert, au fond
+d'un égout.
+
+Il y passa la nuit, assis dans les ténèbres, au bord des eaux fangeuses,
+parmi les rats humides et gras. Il songeait à sa tâche; son coeur
+agrandi s'emplissait de courage et de pitié. Et quand l'aube mit un pâle
+rayon au bord du soupirail, il se leva et dit, se parlant à lui-même:
+
+--Je discerne que la lutte sera rude.
+
+Incontinent, il composa un mémoire où il exposait clairement que Pyrot
+n'avait pu voler au ministère de la guerre quatre-vingt mille bottes de
+foin qui n'y étaient jamais entrées, puisque Maubec ne les avait jamais
+fournies, bien qu'il en eût touché le prix. Colomban fit distribuer ce
+factum par les rues d'Alca. Le peuple refusait de le lire et le
+déchirait avec colère. Les boutiquiers montraient le poing aux
+distributeurs qui décampaient, poursuivis, le balai dans les reins, par
+des furies ménagères. Les têtes s'échauffèrent et l'effervescence dura
+toute la journée. Le soir, des bandes d'hommes farouches et déguenillés
+parcouraient les rues en hurlant: «Mort à Colomban!» Des patriotes
+arrachaient aux camelots des paquets entiers du factum, qu'ils brûlaient
+sur les places publiques, et ils dansaient autour de ces feux de joie
+des rondes éperdues avec des filles troussées jusqu'au ventre.
+
+Les plus ardents allèrent casser les carreaux de la maison où Colomban
+vivait depuis quarante ans de son travail dans la douceur d'une paix
+profonde.
+
+Les Chambres s'émurent et demandèrent au chef du gouvernement quelles
+mesures il comptait prendre pour réprimer les odieux attentats commis
+par Colomban contre l'honneur de l'armée nationale et la sûreté de la
+Pingouinie. Robin Mielleux flétrit l'audace impie de Colomban et
+annonça, aux applaudissements des législateurs, que cet homme serait
+traduit devant les tribunaux pour y répondre de son infâme libelle.
+
+Le ministre de la guerre, appelé à la tribune, y parut transfiguré. Il
+n'avait plus l'air, comme autrefois, d'une oie sacrée des citadelles
+pingouines; maintenant hérissé, le cou tendu, le bec en croc, il
+semblait le vautour symbolique attaché au foie des ennemis de la patrie.
+
+Dans le silence auguste de l'assemblée, il prononça ces seuls mots:
+
+--Je jure que Pyrot est un scélérat.
+
+Cette parole de Greatauk, répandue dans toute la Pingouinie, soulagea la
+conscience publique.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE
+
+
+Colomban portait avec surprise et douceur le poids de la réprobation
+générale; il ne pouvait sortir de chez lui sans être lapidé; aussi ne
+sortait-il point; il écrivait dans son cabinet, avec un entêtement
+magnifique, de nouveaux mémoires en faveur de l'encagé innocent.
+Cependant parmi le peu de lecteurs qu'il trouva, quelques-uns, une
+douzaine, furent frappés de ses raisons et commencèrent à douter de la
+culpabilité de Pyrot. Ils s'en ouvrirent à leurs proches, s'efforcèrent
+de répandre autour d'eux la lumière qui naissait dans leur esprit. L'un
+d'eux était un ami de Robin Mielleux à qui il confia ses perplexités et
+qui dès lors refusa de le recevoir. Un autre demanda, par lettre
+ouverte, des explications au ministre de la guerre; un troisième publia
+un pamphlet terrible: celui-là, Kerdanic, était le plus redouté des
+polémistes. Le public en demeura stupide. On disait que ces défenseurs
+du traître étaient soudoyés par les grands juifs; on les flétrit du nom
+de pyrotins et les patriotes jurèrent de les exterminer. Il n'y avait
+que mille ou douze cents pyrotins dans la vaste république; on croyait
+en voir partout; on craignait d'en trouver dans les promenades, dans les
+assemblées, dans les réunions, dans les salons mondains, à la table de
+famille, dans le lit conjugal. La moitié de la population était suspecte
+à l'autre moitié. La discorde mit le feu dans Alca.
+
+Or, le père Agaric, qui dirigeait une grande école de jeunes nobles,
+suivait les événements avec une anxieuse attention. Les malheurs de
+l'Église pingouine ne l'avaient point abattu; il restait fidèle au
+prince Crucho et conservait l'espoir de rétablir sur le trône de
+Pingouinie l'héritier des Draconides. Il lui parut que les événements
+qui s'accomplissaient ou se préparaient dans le pays, l'état d'esprit
+dont ils seraient en même temps l'effet et la cause, et les troubles,
+leur résultat nécessaire, pourraient, dirigés, conduits, tournés et
+détournés avec la sagesse profonde d'un religieux, ébranler la
+république et disposer les Pingouins à restaurer le prince Crucho dont
+la piété promettait des consolations aux fidèles. Coiffé de son vaste
+chapeau noir, dont les bords étaient pareils aux ailes de la Nuit, il
+s'achemina par le bois des Conils vers l'usine où son vénérable ami, le
+père Cornemuse, distillait la liqueur hygiénique de Sainte-Orberose.
+L'industrie du bon moine, si cruellement frappée au temps de l'émiral
+Chatillon, se relevait de ses ruines. On entendait les trains de
+marchandises rouler à travers les bois et l'on voyait sous les hangars
+des centaines d'orphelins bleus envelopper des bouteilles et clouer des
+caisses.
+
+Agaric trouva le vénérable Cornemuse devant ses fourneaux, au milieu des
+cornues. Les prunelles glissantes du vieillard avaient retrouvé l'éclat
+du rubis; le poli de son crâne était redevenu suave et précieux.
+
+Agaric félicita d'abord le pieux distillateur de l'activité qui
+renaissait dans ses laboratoires et dans ses ateliers.
+
+--Les affaires reprennent. J'en rends grâces à Dieu, répondit le
+vieillard des Conis. Hélas! elles étaient bien tombées, frère Agaric,
+Vous avez vu la désolation de cet établissement. Je n'en dis pas
+davantage.
+
+Agaric détourna la tête.
+
+--La liqueur de Sainte-Orberose, poursuivit Cornemuse, triomphe de
+nouveau. Mon industrie n'en demeure pas moins incertaine et précaire.
+Les lois de ruine et de désolation qui l'ont frappée ne sont point
+abrogées: elles ne sont que suspendues....
+
+Et le religieux, des Conils leva vers le cîel ses prunelles de rubis.
+
+Agaric lui mit la main sur l'épaule:
+
+--Quel spectacle, Cornemuse, nous offre la malheureuse Pingouinie!
+Partout la désobéissance, l'indépendance, la liberté! Nous voyons se
+lever les orgueilleux, les superbes, les hommes de révolte. Après avoir
+bravé les lois divines, ils se dressent contre les lois humaines, tant
+il est vrai que, pour être un bon citoyen, il faut être un bon chrétien.
+Colomban tâche à imiter Satan. De nombreux criminels suivent son funeste
+exemple; ils veulent, dans leur rage, briser tous les freins, rompre
+tous les jougs, s'affranchir des liens les plus sacrés, échapper aux
+contraintes les plus salutaires. Ils frappent leur patrie pour s'en
+faire obéir. Mais ils succomberont sous l'animadversion, la
+vitupération, l'indignation, la fureur, l'exécration et l'abomination
+publiques. Voilà l'abîme où les a conduits l'athéisme, la libre pensée,
+le libre examen, la prétention monstrueuse de juger par eux-mêmes,
+d'avoir une opinion propre.
+
+--Sans doute, sans doute, répliqua le père Cornemuse en secouant la
+tête; mais-je vous avoue que le soin de distiller des simples m'a
+détourné de suivre les affaires publiques. Je sais seulement qu'on parle
+beaucoup d'un certain Pyrot. Les uns soutiennent qu'il est coupable, les
+autres affirment qu'il est innocent, et je ne saisis pas bien les motifs
+qui poussent les uns et les autres à s'occuper d'une affaire qui ne les
+regarde pas.
+
+Le pieux Agaric demanda vivement:
+
+--Vous ne doutez pas du crime de Pyrot?
+
+--Je n'en puis douter, très cher Agaric, répondit le religieux des
+Conils; ce serait contraire aux lois de mon pays, qu'il faut respecter
+tant qu'elles ne sont pas en opposition avec les lois divines. Pyrot est
+coupable puisqu'il est condamné. Quant à en dire davantage pour ou
+contre sa culpabilité, ce serait substituer mon autorité à celle des
+juges, et je me garderai bien de le faire. C'est d'ailleurs inutile,
+puisque Pyrot est condamné. S'il n'est pas condamné parce qu'il est
+coupable, il est coupable parce qu'il est condamné; cela revient au
+même. Je crois à sa culpabilité comme tout bon citoyen doit y croire; et
+j'y croirai tant que la justice établie m'ordonnera d'y croire, car il
+n'appartient pas à un particulier, mais au juge, de proclamer
+l'innocence d'un condamné. La justice humaine est respectable jusque
+dans les erreurs inhérentes à sa nature faillible et bornée. Ces erreurs
+ne sont jamais irréparables; si les juges ne les réparent pas sur la
+terre, Dieu les réparera dans le ciel. D'ailleurs j'ai grande confiance
+en ce général Greatauk, qui me semble plus intelligent, sans en avoir
+l'air, que tous ceux qui l'attaquent.
+
+--Bien cher Cornemuse, s'écria le pieux Agaric, l'affaire Pyrot, poussée
+au point où nous saurons la conduire avec le secours de Dieu et les
+fonds nécessaires, produira les plus grands biens. Elle mettra à nu les
+vices de la république anti-chrétienne et disposera les Pingouins à
+restaurer le trône des Draconides et les prérogatives de l'Église. Mais
+il faut pour cela que le peuple voie ses lévites au premier rang de ses
+défenseurs. Marchons contre les ennemis de l'armée, contre les
+insulteurs des héros, et tout le monde nous suivra.
+
+--Tout le monde, ce sera trop, murmura en hochant la tête le religieux
+des Conils. Je vois que les Pingouins ont envie de se quereller. Si nous
+nous mêlons de leur querelle, ils se réconcilieront à nos dépens et nous
+payerons les frais de la guerre. C'est pourquoi, si vous m'en croyez,
+très cher Agaric, vous n'engagerez pas l'Église dans cette aventure.
+
+--Vous connaissez mon énergie; vous connaîtrez ma prudence. Je ne
+compromettrai rien.... Bien cher Cornemuse, je ne veux tenir que de vous
+les fonds nécessaires à notre entrée en campagne.
+
+Longtemps Cornemuse refusa de faire les frais d'une entreprise qu'il
+jugeait funeste. Agaric fut tour à tour pathétique et terrible. Enfin,
+cédant aux prières, aux menaces, Cornemuse, à pas traînants et la tête
+penchée, gagna son austère cellule où tout décelait la pauvreté
+évangélique. Au mur blanchi à la chaux, sous un rameau de buis bénit, un
+coffre-fort était scellé. Il l'ouvrit en soupirant et en tira une petite
+liasse de valeurs que, d'un bras raccourci et d'une main hésitante, il
+tendit au pieux Agaric.
+
+--N'en doutez pas, très cher Cornemuse, dit celui-ci, en plongeant les
+papiers dans la poche de sa douillette, cette affaire Pyrot nous a été
+envoyée par Dieu pour la gloire et l'exaltation de l'Église de
+Pingouinie.
+
+--Puissiez-vous avoir raison! soupira le religieux des Conils.
+
+Et, resté seul dans son laboratoire, il contempla, de ses yeux exquis,
+avec une tristesse ineffable, ses fourneaux et ses cornues.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LES SEPT CENTS PYROTS
+
+Les sept cents pyrots inspiraient au public une aversion croissante.
+Chaque jour, dans les rues d'Alca, on en assommait deux ou trois; l'un
+d'eux fut fessé publiquement, um autre jeté dans la rivière; un
+troisième, enduit de goudron, roulé dans des plumes et promené sur les
+boulevards à travers une foule hilare; un quatrième eut le nez coupé par
+un capitaine de dragons. Ils n'osaient plus se montrer à leur cercle, au
+tennis, aux courses; ils se dissimulaient pour aller à la Bourse. Dans
+ces circonstances il parut urgent au prince des Boscénos de refréner
+leur audace et de réprimer leur insolence. S'étant, à cet effet, réuni
+au comte Cléna, à M. de la Trumelle, au vicomte Olive, à M. Bigourd, il
+fonda avec eux la grande association des antipyrots à laquelle les
+citoyens par centaines de mille, les soldats par compagnies, par
+régiments, par brigades, par divisions, par corps d'armée, les villes,
+les districts, les provinces, apportèrent leur adhésion.
+
+Environ ce temps, le ministre de la guerre, se rendant auprès de son
+chef d'état-major, vit avec surprise que la vaste pièce où travaillait
+le général Panther, naguère encore toute nue, portait maintenant sur
+chaque face, depuis le plancher jusqu'au plafond, en de profonds
+casiers, un triple et quadruple rang de dossiers de tout format et de
+toutes couleurs, archives soudaines et monstrueuses, ayant atteint en
+quelques jours la croissance des chartriers séculaires.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le ministre étonné
+
+--Des preuves contre Pyrot, répondit avec une patriotique satisfaction
+le général Panther. Nous n'en possédions pas quand nous l'avons
+condamné: nous nous sommes bien rattrapés depuis.
+
+La porte était ouverte; Greatank vit déboucher du palier une longue file
+de portefaix, qui venaient décharger dans la salle leurs crochets lourds
+de papiers, et il aperçut l'ascenseur qui s'élevait en gémissant,
+ralenti par le poids des dossiers.
+
+--Qu'est-ce que cela encore? fit-il.
+
+--Ce sont de nouvelles preuves contre Pyrot, qui nous arrivent, dit
+Panther. J'en ai demandé dans tous les cantons de Pingouinie, dans tous
+les états-majors et dans toutes les cours d'Europe; j'en ai commandé
+dans toutes les villes d'Amérique et d'Australie et dans toutes les
+factoreries d'Afrique; j'en attends des ballots de Brême et une
+cargaison de Melbourne.
+
+Et Panther tourna vers le ministre le regard tranquille et radieux d'un
+héros. Cependant Greatauk, son carreau sur l'oeil, regardait ce
+formidable amas de papiers avec moins de satisfaction que d'inquiétude:
+
+--C'est fort bien, dit-il, c'est fort bien! Mais je crains qu'on n'ôte à
+l'affaire Pyrot sa belle simplicité. Elle était limpide; ainsi que le
+cristal de roche, son prix était dans sa transparence. On y eût
+vainement cherché à la loupe une paille, une faille, une tache, le
+moindre défaut. Au sortir de mes mains, elle était pure comme le jour;
+elle était le jour même. Je vous donne une perle et vous en faites une
+montagne. Pour tout vous dire, je crains qu'en voulant trop bien faire,
+vous n'ayez fait moins bien. Des preuves! sans doute il est bon d'avoir
+des preuves, mais il est peut-être meilleur de n'en avoir pas. Je vous
+l'ai déjà dit, Panther: il n'y a qu'une preuve irréfutable, les aveux du
+coupable (ou de l'innocent, peu importe!). Telle que je l'avais établie
+l'affaire Pyrot ne prêtait pas à la critique; il n'y avait pas un
+endroit par où on pût l'atteindre. Elle défiait les coups; elle était
+invulnérable parce qu'elle était invisible. Maintenant elle donne une
+prise énorme à la discussion. Je vous conseille, Panther, de vous servir
+de vos dossiers avec réserve. Je vous serai surtout reconnaissant de
+modérer vos communications aux journalistes. Vous parlez bien, mais vous
+parlez trop. Dites moi, Panther, parmi ces pièces, en est-il de fausses?
+
+Panther sourit:
+
+--Il y en a d'appropriées.
+
+--C'est ce que je voulais dire. Il y en a d'appropriées, tant mieux! Ce
+sont les bonnes. Comme preuves, les pièces fausses, en général, valent
+mieux que les vraies, d'abord parce qu'elles ont été faites exprès, pour
+les besoins de la cause, sur commande et sur mesure, et qu'elles sont
+enfin exactes et justes. Elles sont préférables aussi parce qu'elles
+transportent les esprits dans un monde idéal et les détournent de la
+réalité qui, en ce monde, hélas! n'est jamais sans mélange.... Toutefois,
+j'aimerais peut-être mieux, Panther, que nous n'eussions pas de preuves
+du tout.
+
+Le premier acte de l'association des antipyrots fut d'inviter le
+gouvernement à traduire immédiatement devant une haute cour de justice,
+comme coupables de haute trahison, les sept cents pyrots et leurs
+complices. Le prince des Boscénos, chargé de porter la parole au nom de
+l'Association, se présenta devant le conseil assemblé pour le recevoir
+et exprima le voeu que la vigilance et la fermeté du gouvernement
+s'élevassent à la hauteur des circonstances. Il serra la main à chacun
+des ministres et, passant devant le général Greatauk, il lui souffla à
+l'oreille:
+
+--Marche droit, crapule, ou je publie le dossier Maloury!
+
+Quelques jours après, par un vote unanime des Chambres, émis sur un
+projet favorable du gouvernement, l'association des antipyrots fut
+reconnue d'utilité publique.
+
+Aussitôt, l'association envoya en Marsouinie, au château de
+Chitterlings, où Grucho mangeait le pain amer de l'exil, une délégation
+chargée d'assurer le prince de l'amour et du dévouement des ligueurs
+antipyrots.
+
+Cependant les pyrotins croissaient en nombre; on en comptait maintenant
+dix mille. Ils avaient, sur les boulevards, leurs cafés attitrés. Les
+patriotes avaient les leurs, plus riches et plus vastes; tous les soirs
+d'une terrasse à l'autre jaillissaient les bocks, les soucoupes, les
+porte-allumettes, les carafes, les chaises et les tables; les glaces
+volaient en éclats; l'ombre, en confondant les coups, corrigeait
+l'inégalité du nombre et les brigades noires terminaient la lutte en
+foulant indifféremment les combattants des deux parties sous leurs
+semelles aux clous acérés.
+
+Une de ces nuits glorieuses, comme le prince des Boscénos sortait, on
+compagnie de quelques patriotes, d'un cabaret à la mode, M. de la
+Trumelle, lui désignant un petit houmme à binocle, barbu, sans chapeau,
+n'ayant qu'une manche à son habit, et qui se traînait péniblement sur le
+trottoir jonché de débris:
+
+--Tenez! fit-il, voici Colomban!
+
+Avec la force, le prince avait la douceur; il était plein de mansuétude;
+mais au nom de Colomban son sang ne fit qu'un tour. Il bondit sur le
+petit homme à binocle et le renversa d'un coup de poing dans le nez.
+
+M. de la Trumelle s'aperçut alors, que, trompé par une ressemblance
+imméritée, il avait pris pour Colomban M. Bazile, ancien avoué,
+secrétaire de l'association des antipyrots, patriote ardent et généreux.
+Le prince des Boscénos était de ces âmes antiques, qui ne plient jamais;
+pourtant il savait reconnaître ses torts.
+
+--Monsieur Bazile, dit-il en soulevant son chapeau, si je vous ai
+effleuré le visage, vous m'excuserez et vous me comprendrez, vous
+m'approuverez, que dis-je, vous me complimenterez, vous me congratulerez
+et me féliciterez quand vous saurez la cause de cet acte. Je vous
+prenais pour Colomban.
+
+M. Bazile, tamponnant avec son mouchoir ses narines jaillissantes et
+soulevant un coude tout éclatant de sa manche absente:
+
+--Non, monsieur, répondit-il sèchement, je ne vous féliciterai pas, je
+ne vous congratulerai pas, je ne vous complimenterai pas, je ne vous
+approuverai pas, car votre action était pour le moins superflue; elle
+était, dirai-je, surérogatoire. On m'avait, ce soir, déjà pris trois
+fois pour Colomban et traité suffisamment comme il le mérite. Les
+patriotes lui avaient sur moi défoncé les côtes et cassé les reins, et
+j'estimais, monsieur, que c'était assez.
+
+À peine avait-il achevé ce discours que les pyrotins apparurent en
+bande, et trompés, à leur tour, par cette ressemblance insidieuse,
+crurent que des patriotes assommaient Colomban. Ils tombèrent à coups de
+canne plombée et de nerfs de boeufs sur le prince des Boscénos et ses
+compagnons, qu'il laissèrent pour morts sur la place, et, s'emparant de
+l'avoué Bazile, le portèrent en triomphe, malgré ses protestations
+indignées, aux cris de «Vive Colomban! vive Pyrot!» le long des
+boulevards, jusqu'à ce que la brigade noire, lancée à leur poursuite,
+les eût assaillis, terrassés, traînés indignement au poste, où l'avoué
+Bazile fut, sous le nom de Colomban, trépigné par des semelles épaisses,
+aux clous sans nombre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+BIDAULT-COQUILLE ET MANIFLORE
+
+LES SOCIALISTES
+
+Or, tandis qu'un vent de colère et de haine soufflait dans Alca, Eugène
+Bidault-Coquille, le plus pauvre et le plus heureux des astronomes,
+installé sur une vieille pompe à feu du temps des Draconides, observait
+le ciel à travers une mauvaise lunette et enregistrait photographiquement
+sur des plaques avariées les passages d'étoiles filantes. Son génie
+corrigeait les erreurs des instruments et son amour de la science
+triomphait de la dépravation des appareils. Il observait avec une
+inextinguible ardeur aérolithes, météorites et bolides, tous les débris
+ardents, toutes les poussières enflammées qui traversent d'une vitesse
+prodigieuse l'atmosphère terrestre, et recueillait, pour prix de ses
+veilles studieuses, l'indifférence du public, l'ingratitude de l'État et
+l'animadversion des corps savants. Abîmé dans les espaces célestes, il
+ignorait les accidents advenus à la surface de la terre; il ne lisait
+jamais les journaux et tandis qu'il marchait par la ville, l'esprit
+occupé des astéroïdes de novembre, il se trouva plus d'une fois dans le
+bassin d'un jardin public ou sous les roues d'un autobus.
+
+Très haut de taille et de pensée, il avait un respect de lui-même et
+d'autrui qui se manifestait par une froide politesse ainsi que par une
+redingote noire très mince et un chapeau de haute forme, dont sa
+personne se montrait émaciée et sublimée. Il prenait ses repas dans un
+petit restaurant déserté par tous les clients moins spiritualistes que
+lui, où seule désormais sa serviette reposait, ceinte de son coulant de
+buis, au casier désolé. En cette gargotte, un soir, le mémoire de
+Colomban en faveur de Pyrot lui tomba sous les yeux; il le lut en
+cassant des noisettes creuses, et tout à coup, exalté d'étonnement
+d'admiration, d'horreur et de pitié, il oublia les chutes de météores et
+les pluies d'étoiles et ne vit plus que l'innocent balancé par les vents
+dans sa cage où perchaient les corbeaux.
+
+Cette image ne le quittait plus. Il était depuis huit jours sous
+l'obsession du condamné innocent quand, au sortir de sa gargotte, il vit
+une foule de citoyens s'engouffrer dans un bastringue où se tenait une
+réunion publique. Il entra; la réunion était contradictoire; on hurlait,
+on s'invectivait, on s'assommait dans la salle fumeuse. Les pyrots et
+les antipyrots parlaient, tour à tour acclamés et conspués. Un
+enthousiasme obscur et confus soulevait les assistants. Avec l'audace
+des hommes timides et solitaires, Bidault-Coquille bondit sur l'estrade
+et parla trois quarts d'heure. Il parla très vite, sans ordre, mais avec
+véhémence et dans toute la conviction d'un mathématicien mystique. Il
+fut acclamé. Quand il descendit de l'estrade, une grande femme sans âge,
+tout en rouge, portant à son immense chapeau des plumes héroïques, se
+jeta sur lui, à la fois ardente et solennelle, l'embrassa et lui dit:
+
+--Vous êtes beau!
+
+Il pensa dans sa simplicité qu'il devait y avoir à cela quelque chose de
+vrai.
+
+Elle lui déclara qu'elle ne vivait plus que pour la défense de Pyrot et
+dans le culte de Colomban. Il la trouva sublime et la crut belle.
+C'était Maniflore, une vieille cocotte pauvre, oubliée, hors d'usage, et
+devenue tout à coup grande citoyenne.
+
+Elle ne le quitta plus. Ils vécurent ensemble des heures inimitables
+dans les caboulots et les garnis transfigurés, dans les bureaux de
+rédaction, dans les salles de réunions et de conférences. Comme il était
+idéaliste, il persistait à la croire adorable, bien qu'elle lui eût
+donné amplement l'occasion de s'apercevoir qu'elle ne conservait de
+charmes en nul endroit ni d'aucune manière. Elle gardait seulement de sa
+beauté passée la certitude de plaire et une hautaine assurance à
+réclamer les hommages. Pourtant, il faut le reconnaître, cette affaire
+Pyrot, féconde en prodiges, revêtait Maniflore d'une sorte de majesté
+civique et la transformait, dans les réunions populaires, en un symbole
+auguste de la justice et de la vérité.
+
+Chez aucun antipyrot, chez aucun défenseur de Greatauk, chez aucun ami
+du sabre, Bidault-Coquille et Maniflore n'inspiraient la moindre pointe
+d'ironie et de gaieté. Les dieux, dans leur colère, avaient refusé à ces
+hommes le don précieux du sourire. Ils accusaient gravement la
+courtisane et l'astronome d'espionnage, de trahison, de complot contre
+la patrie. Bidault-Coquille et Maniflore grandissaient à vue d'oeil sous
+l'injure, l'outrage et la calomnie.
+
+La Pingouinie était, depuis de longs mois, partagée en deux camps, et,
+ce qui peut paraître étrange au premier abord, les socialistes n'avaient
+pas encore pris parti. Leurs groupements comprenaient presque tout ce
+que le pays comptait de travailleurs manuels, force éparse, confuse,
+rompue, brisée, mais formidable. L'affaire Pyrot jeta les principaux
+chefs de groupes dans un singulier embarras: ils n'avaient pas plus
+envie de se mettre du côté des financiers que du côté des militaires.
+Ils regardaient les grands et les petits juifs comme des adversaires
+irréductibles. Leurs principes n'étaient point en jeu, leurs intérêts
+n'étaient point engagés dans cette affaire. Cependant, ils sentaient,
+pour la plupart, combien il devenait difficile de demeurer étranger à
+des luttes où la Pingouinie se jetait tout entière.
+
+Les principaux d'entre eux se réunirent au siège de leur fédération, rue
+de la Queue-du-diable-Saint Maël, pour aviser à la conduite qu'il leur
+conviendrait de tenir dans les conjonctures présentes et les
+éventualités futures.
+
+Le compagnon Phoenix prit le premier la parole:
+
+--Un crime, dit-il, le plus odieux et le plus lâche des crimes, un crime
+judiciaire a été commis. Des juges militaires, contraints ou trompés par
+leurs chefs hiérarchiques, ont condamné un innocent à une peine
+infamante et cruelle. Ne dites pas que la victime n'est pas des nôtres;
+qu'elle appartient à une caste qui nous fut et nous sera toujours
+ennemie. Notre parti est le parti de la justice sociale; il n'est pas
+d'iniquité qui lui soit indifférente.
+
+»Quelle honte pour nous si nous laissions un radical, Kerdanic, un
+bourgeois, Colomban, et quelques républicains modérés poursuivre seuls
+les crimes du sabre. Si la victime n'est pas des nôtres, ses bourreaux
+sont bien les bourreaux de nos frères et Greatauk, avant de frapper un
+militaire, a fait fusiller nos camarades grévistes.
+
+»Compagnons, par un grand effort intellectuel, moral et matériel, vous
+arracherez Pyrot au supplice; et, en accomplissant cet acte généreux,
+vous ne vous détournerez pas de la tâche libératrice et révolutionnaire
+que vous avez assumée, car Pyrot est devenu le symbole de l'opprimé et
+toutes les iniquités sociales se tiennent; en en détruisant une, on
+ébranle toutes les autres.
+
+Quand Phoenîx eut achevé, le compagnon Sapor parla en ces termes:
+
+--On vous conseille d'abandonner votre tâche pour accomplir une besogne
+qui ne vous concerne pas. Pourquoi vous jeter dans une mêlée où, de
+quelque côté que vous vous portiez, vous ne trouverez que des
+adversaires naturels, irréductibles, nécessaires? Les financiers ne vous
+sont-ils pas moins haïssables que les militaires? Quelle caisse allez-
+vous sauver: celle des Bilboquet de la Banque ou celle des Paillasse de
+la Revanche? Quelle inepte et criminelle générosité vous ferait voler au
+secours des sept cents pyrots que vous trouverez toujours en face de
+vous dans la guerre sociale?
+
+»On vous propose de faire la police chez vos ennemis et de rétablir
+parmi eux l'ordre que leurs crimes ont troublé. La magnanimité poussée à
+ce point change de nom.
+
+»Camarades, il y a un degré où l'infamie devient mortelle pour une
+société; la bourgeoisie pingouine étouffe dans son infamie, et l'on vous
+demande de la sauver, de rendre l'air respirable autour d'elle. C'est se
+moquer de vous.
+
+»Laissons-la crever, et regardons avec un dégoût plein de joie ses
+dernières convulsions, en regrettant seulement qu'elle ait si
+profondément corrompu le sol où elle a bâti, que nous n'y trouverons
+qu'une boue empoisonnée pour poser les fondements d'une société
+nouvelle.»
+
+Sapor ayant terminé son discours, le camarade Lapersonne prononça ce peu
+de mots:
+
+--Phoenix nous appelle au secours de Pyrot pour cette raison que Pyrot
+est innocent. Il me semble que c'est une bien mauvaise raison. Si Pyrot
+est innocent, il s'est conduit en bon militaire et il a toujours fait
+consciencieusement son métier, qui consiste principalement à tirer sur
+le peuple. Ce n'est pas un motif pour que le peuple prenne sa défense,
+en bravant tous les périls. Quand il me sera démontré que Pyrot est
+coupable et qu'il a volé le foin de l'armée, je marcherai pour lui.
+
+Le camarade Larrivée prit ensuite la parole:
+
+--Je ne suis pas de l'avis de mon ami Phoenix; je ne suis pas non plus
+de l'avis de mon ami Sapor; je ne crois pas que le parti doive embrasser
+une cause dès qu'on nous dit que cette cause est juste. Je crains qu'il
+n'y ait là un fâcheux abus de mots et une dangereuse équivoque. Car la
+justice sociale n'est pas la justice révolutionnaire. Elles sont toutes
+deux en antagonisme perpétuel: servir l'une, c'est combattre l'autre.
+Quant à moi, mon choix est fait: je suis pour la justice révolutionnaire
+contre la justice sociale. Et pourtant, dans le cas présent, je blâme
+l'abstention. Je dis que lorsque le sort favorable vous apporte une
+affaire comme celle-ci, il faudrait être des imbéciles pour ne pas en
+profiter.
+
+»Comment? l'occasion nous est offerte d'asséner au militarisme des coups
+terribles, peut-être mortels. Et vous voulez que je me croise les bras?
+Je vous en avertis, camarades; je ne suis pas un fakir; je ne serai
+jamais du parti des fakirs; s'il y a ici des fakirs, qu'ils ne comptent
+pas sur moi pour leur tenir compagnie. Se regarder le nombril est une
+politique sans résultats, que je ne ferai jamais.
+
+»Un parti comme le nôtre doit s'affirmer sans cesse; il doit prouver son
+existence par une action continue. Nous interviendrons dans l'affaire
+Pyrot; mais nous y interviendrons révolutionnairement; nous exercerons
+une action violente.... Croyez-vous donc que la violence soit un vieux
+procédé, une invention surannée, qu'il faille mettre au rancart avec les
+diligences, la presse à bras et le télégraphe aérien? Vous êtes dans
+l'erreur. Aujourd'hui comme hier, on n'obtient rien que par la violence;
+c'est l'instrument efficace; il faut seulement savoir s'en servir.
+Quelle sera notre action? Je vais vous le dire: ce sera d'exciter les
+classes dirigeantes les unes contre les autres, de mettre l'armée aux
+prises avec la finance, le gouvernement avec la magistrature, la
+noblesse et le clergé avec les juifs, de les pousser, s'il se peut, à
+s'entre-détruire; ce sera d'entretenir cette agitation qui affaiblit les
+gouvernements comme la fièvre épuise les malades.
+
+»L'affaire Pyrot, pour peu qu'on sache s'en servir, hâtera de dix ans la
+croissance du parti socialiste et l'émancipation du prolétariat par le
+désarmement, la grêve générale et la révolution.»
+
+Les chefs du parti ayant de la sorte exprimé chacun un avis différent,
+la discussion ne se prolongea pas sans vivacité; les orateurs, comme il
+arrive toujours en ce cas, reproduisirent les arguments qu'ils avaient
+déjà présentés et les exposèrent avec moins d'ordre et de mesure que la
+première fois. On disputa longtemps et personne ne changea d'avis. Mais
+ces avis, en dernière analyse, se réduisaient à deux, celui de Sapor et
+de Lapersonne qui conseillaient l'abstention, et celui de Phoenix et de
+Larrivée qui voulaient intervenir. Encore ces deux opinions contraires
+se confondaient-elles en une commune haine des chefs militaires et de
+leur justice et dans une commune croyance à l'innocence de Pyrot.
+L'opinion publique ne se trompa donc guère en considérant tous les chefs
+socialistes comme des pyrotins très pernicieux.
+
+Quant aux masses profondes au nom desquelles ils parlaient, et qu'ils
+représentaient autant que la parole peut représenter l'inexprimable,
+quant aux prolétaires enfin, dont il est difficile de connaître la
+pensée qui ne se connaît point elle-même, il semble que l'affaire Pyrot
+ne les intéressait pas. Elle était pour eux trop littéraire, d'un goût
+trop classique, avec un ton de haute bourgeoisie et de haute finance,
+qui ne leur plaisait guère.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE PROCES COLOMBAN
+
+
+Quand s'ouvrit le procès Colomban, les pyrotins n'étaient pas beaucoup
+plus de trente mille; mais il y en avait partout, et il s'en trouvait
+même parmi les prêtres et les militaires. Ce qui leur nuisait le plus
+c'était la sympathie des grands juifs. Au contraire, ils devaient à leur
+faible nombre de précieux avantages et en premier lieu de compter parmi
+eux moins d'imbéciles que leurs adversaires qui en étaient surchargés.
+Ne comprenant qu'une infime minorité, ils se concertaient facilement,
+agissaient avec harmonie, n'étaient point tentés de se diviser et de
+contrarier leurs efforts; chacun d'eux sentait la nécessité de bien
+faire et se tenait d'autant mieux qu'il se trouvait plus en vue. Enfin
+tout leur permettait de croire qu'ils gagneraient de nouveaux adhérents,
+tandis que leurs adversaires, ayant réuni du premier coup les foules, ne
+pouvaient plus que décroître.
+
+Traduit devant ses juges, en audience publique, Colomban s'aperçut tout
+de suite que ses juges n'étaient pas curieux. Dès qu'il ouvrait la
+bouche, le président lui ordonnait de se taire, dans l'intérêt supérieur
+de l'État. Pour la même raison, qui est la raison suprême, les témoins à
+décharge ne furent point entendus. Le général Panther, chef d'état-
+major, parut à la barre, en grand uniforme et décoré de tous ses ordres.
+Il déposa en ces termes:
+
+--L'infâme Colomban prétend que nous n'avons pas de preuves contre
+Pyrot. Il en a menti: nous en avons; j'en garde dans mes archives sept
+cent trente-deux mètres carrés, qui, à cinq cents kilos chaque, font
+trois cent soixante-six mille kilos.
+
+Cet officier supérieur donna ensuite, avec élégance et facilité, un
+aperçu de ces preuves.
+
+--Il y en a de toutes couleurs et de toutes nuances, dit-il en
+substance; il y en a de tout format, pot, couronne, écu, raisin,
+colombier, grand aigle, etc. La plus petite a moins d'un millimètre
+carré; la plus grande mesure 70 mètres de long sur 0 m. 90 de large.
+
+À cette révélation l'auditoire frémit d'horreur.
+
+Greatauk vint déposer à son tour. Plus simple et, peut-être, plus grand,
+il portait un vieux veston gris, et tenait les mains jointes derrière le
+dos.
+
+--Je laisse, dit-il avec calme et d'une voix peu élevée, je laisse à
+monsieur Colomban la responsabilité d'un acte qui a mis notre pays à
+deux doigts de sa perte. L'affaire Pyrot est secrète; elle doit rester
+secrète. Si elle était divulguée, les maux les plus cruels, guerres,
+pillages, ravages, incendies, massacres, épidémies, fondraient
+immédiatement sur la Pingouinie. Je m'estimerais coupable de haute
+trahison si je prononçais un mot de plus.
+
+Quelques personnes connues pour leur expérience politique, entre autres
+M. Bigourd, jugèrent la déposition du ministre de la guerre plus habile
+et de plus de portée que celle de son chef d'état-major.
+
+Le témoignage du colonel de Boisjoli fit une grande impression:
+
+--Dans une soirée au ministère de la guerre, dit cet officier, l'attaché
+militaire d'une puissance voisine me confia que, ayant visité les
+écuries de son souverain, il avait admiré un foin souple et parfumé,
+d'une jolie teinte verte, le plus beau qu'il eût jamais vu! «D'où
+venait-il?» lui demandai-je. Il ne me répondit pas; mais l'origine ne
+m'en parut pas douteuse. C'était le foin volé par Pyrot. Ces qualités de
+verdeur, de souplesse et d'arôme sont celles de notre foin national. Le
+fourrage de la puissance voisine est gris, cassant; il sonne sous la
+fourche et sent la poussière. Chacun peut conclure.
+
+Le lieutenant-colonel Hastaing vint dire, à la barre, au milieu des
+huées, qu'il ne croyait pas Pyrot coupable. Aussitôt il fut appréhendé
+par la gendarmerie et jeté dans un cul de basse-fosse où, nourri de
+vipères, de crapauds et de verre pilé, il demeura insensible aux
+promesses comme aux menaces.
+
+L'huissier appela:
+
+--Le comte Pierre Maubec de la Dentdulynx.
+
+Il se fit un grand silence et l'on vit s'avancer vers la barre un
+gentihomme magnifique et dépenaillé, dont les moustaches menaçaient le
+ciel et dont les prunelles fauves jetaient des éclairs.
+
+Il s'approche de Colomban, et lui jetant un regard d'ineffable mépris:
+
+--Ma déposition, dit-il, la voici: Merde!
+
+À ces mots la salle entière éclata en applaudissements enthousiastes et
+bondit, soulevée par un de ces transports qui exaltent les coeurs et
+portent les âmes aux actions extraordinaires. Sans ajouter une parole,
+le comte Maubec de la Dentdulynx se retira.
+
+Quittant avec lui le prétoire, tous les assistants lui firent cortège.
+Prosternée à ses pieds, la princesse des Boscénos lui tenait les cuisses
+éperdument embrassées; il allait, impassible et sombre, sous une pluie
+de mouchoirs et de fleurs. La vicomtesse Olive, crispée à son cou, n'en
+put être détachée et le calme héros l'emporta flottante sur sa poitrine
+comme une écharpe légère.
+
+Quand l'audience qu'il avait dû suspendre fut reprise, le président
+appela les experts.
+
+L'illustre expert en écriture, Vermillard, exposa le résultat de ses
+recherches.
+
+--Ayant étudié attentivement, dit-il, les papiers saisis chez Pyrot,
+notamment ses livres de dépense et ses cahiers de blanchissage, j'ai
+reconnu que, sous une banale apparence, ils constituent un cryptogramme
+impénétrable dont j'ai pourtant trouvé la clé. L'infamie du traître s'y
+voit à chaque ligne. Dans ce système d'écriture ces mots «Trois books et
+vingt francs pour Adèle» signifient: «J'ai livré trente mille bottes de
+foin à une puissance voisine». D'après ces documents j'ai pu même
+établir la composition du foin livré par cet officier: En effet, les
+mots chemise, gilet, caleçon, mouchoirs de poche, faux-cols, apéritif,
+tabac, cigares, veulent dire trèfle, paturin, luzerne, pimprenelle,
+avoine, ivraie, flouve odorante et fléole des prés. Et ce sont là
+précisément les plantes aromatiques qui composaient le foin odorant
+fourni par le comte Maubec à la cavalerie pingouine. Ainsi Pyrot faisait
+mention de ses crimes dans un langage qu'il croyait à jamais
+indéchiffrable. On est confondu de tant d'astuce uni à tant
+d'inconscience.
+
+Colomban, reconnu coupable sans circonstances atténuantes, fut condamné
+au maximum de la peine. Les jurés signèrent aussitôt un recours en
+rigueur.
+
+Sur la place du Palais, au bord du fleuve dont les rives avaient vu
+douze siècles d'une grande histoire, cinquante mille personnes
+attendaient dans le tumulte l'issue du procès. Là s'agitaient les
+dignitaires de l'association des antipyrots, parmi lesquels on
+remarquait le prince des Boscénos, le comte Cléna, le vicomte Olive, M.
+de la Trumelle; là se pressaient le révérend père Agaric et les
+professeurs de l'école Saint-Maël avec tous leurs élèves; là, le moine
+Douillard et le généralissime Caraguel, en se tenant embrassés,
+formaient un groupe sublime, et l'on voyait accourir par le Pont-Vieux
+les dames de la halle et des lavoirs, avec des broches, des pelles, des
+pincettes, des battoirs et des chaudrons d'eau de Javel; devant les
+portes de bronze, sur les marches, était rassemblé tout ce qu'Alca
+comptait de défenseurs de Pyrot, professeurs, publicistes, ouvriers, les
+uns conservateurs, les autres radicaux ou révolutionnaires, et l'on
+reconnaissait, à leur tenue négligée et à leur aspect farouche, les
+camarades Phoenix, Larrivée, Lapersonne, Dagobert et Varambille.
+
+Serré dans sa redingote funèbre et coiffé de son chapeau cérémonieux,
+Bidault-Coquille invoquait en faveur de Colomban et du colonel Hastaing
+les mathématiques sentimentales. Sur la plus haute marche
+resplendissait, souriante et farouche, Maniflore, courtisane héroïque,
+jalouse de mériter, comme Léena un monument glorieux ou, comme
+Epicharis, les louanges de l'histoire.
+
+Les sept cents pyrots, déguisés en marchands de limonade, en camelots,
+en ramasseurs de mégots et en antipyrots, erraient autour du vaste
+édifice.
+
+Quand Colomban parut, une clameur telle s'éleva que, frappés par la
+commotion de l'air et de l'eau, les oiseaux en tombèrent des arbres et
+les poissons en remontèrent sur le ventre à la surface du fleuve. On
+hurlait de toutes parts:
+
+--À l'eau, Colomban! à l'eau! à l'eau!
+
+Quelques cris jaillissaient:
+
+--Justice et vérité!
+
+Une voix même fut entendue vociférant:
+
+--À bas l'armée!
+
+Ce fut le signal d'une effroyable mêlée. Les combattants tombaient par
+milliers et formaient de leurs corps entassés des tertres hurlants et
+mouvants sur lesquels de nouveaux lutteurs se prenaient à la gorge. Les
+femmes, ardentes, échevelées, pâles, les dents agacées et les ongles
+frénétiques, se ruaient sur l'homme avec des transports qui donnait à
+leur visage, au grand jour de la place publique, une expression
+délicieuse qu'on n'avait pu surprendre jusque-là que dans l'ombre des
+rideaux, au creux des oreillers. Elles vont saisir Colomban, le mordre,
+l'étrangler, l'écarteler, le déchirer et s'en disputer les lambeaux,
+lorsque Maniflore, grande, chaste dans sa tunique rouge, se dresse,
+sereine et terrible, devant ces furies qui reculent épouvantées.
+Colomban semblait sauvé; ses partisans étaient parvenus à lui frayer un
+chemin à travers la place du Palais et à l'introduire dans un fiacre
+aposté au coin du Pont-Vieux. Déjà le cheval filait au grand trot, mais
+le prince des Boscénos, le comte Cléna, M. de la Trumelle, jetèrent le
+cocher à bas de son siège; puis poussant l'animal à reculons et faisant
+marcher les grandes roues devant les petites acculèrent l'attelage au
+parapet du pont, d'où ils le firent basculer dans le fleuve, aux
+applaudissements de la foule en délire. Avec un clapotement sonore et
+frais, l'eau jaillit en gerbe; puis on ne vit plus qu'un léger remous à
+la surface étincelante du fleuve.
+
+Presque aussitôt, les compagnons Dagobert et Varambille, aidés des sept
+cents pyrots déguisés, envoyèrent le prince des Boscénos, la tête la
+première, dans un bateau de blanchisseuses où il s'abîma lamentablement.
+
+La nuit sereine descendit sur la place du Palais, et versa sur les
+débris affreux dont elle était jonchée le silence et la paix. Cependant,
+à trois kilomètres en aval, sous un pont, accroupi, tout dégouttant, au
+côté d'un vieux cheval estropié, Colomban méditait sur l'ignorance et
+l'injustice des foules.
+
+--L'affaire, se disait-il, est plus rude encore que je ne croyais. Je
+prévois de nouvelles difficultés.
+
+Il se leva, s'approcha du malheureux animal:
+
+--Que leur avais-tu fait? pauvre ami, lui dit-il. C'est à cause de moi
+qu'ils t'ont si cruellement traité.
+
+Il embrassa la bête infortunée et mit un baiser sur l'étoile blanche de
+son front. Puis il la tira par la bride, et, boitant, l'emmena boitant à
+travers la ville endormie jusqu'à sa maison, où le sommeil leur fit
+oublier les hommes.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+LE PÈRE DOUILLARD
+
+Dans leur infinie mansuétude, à la suggestion du père commun des
+fidèles, les évêques, chanoines, curés, vicaires, abbés et prieurs de
+Pingouinie, résolurent de célébrer un service solennel dans la
+cathédrale d'Alca, pour obtenir de la miséricorde divine qu'elle daignât
+mettre un terme aux troubles qui déchiraient une des plus nobles
+contrées de la Chrétienté et accorder au repentir de la Pingouinie le
+pardon de ses crimes envers Dieu et les ministres du culte.
+
+La cérémonie eut lieu le quinze juin. Le généralissime Caraguel se
+tenait au banc d'oeuvre, entouré de son état-major. L'assistance était
+nombreuse et brillante; selon l'expression de M. Bigourd, c'était à la
+fois une foule et une élite. On y remarquait au premier rang M. de la
+Berthoseille, chambellan de monseigneur le prince Crucho. Près de la
+chaire où devait monter le révérend père Douillard, de l'ordre de Saint-
+François, se tenaient debout, dans une attitude recueillie, les mains
+croisées sur leurs gourdins, les grands dignitaires de l'association des
+antipyrots, le vicomte Olive, M. de la Trumelle, le comte Cléna, le duc
+d'Ampoule, le prince des Boscénos. Le père Agaric occupait l'abside,
+avec les professeurs et les élèves de l'école Saint-Maël. Le croisillon
+et le bas-côté de droite étaient réservés aux officiers et soldats en
+uniforme comme le plus honorable, puisque c'est de ce côté que le
+Seigneur pencha la tête en expirant sur la croix. Les dames de
+l'aristocratie, et parmi elles la comtesse Cléna, la vicomtesse Olive,
+la princesse des Boscénos, occupaient les tribunes. Dans l'immense
+vaisseau et sur la place du Parvis se pressaient vingt mille religieux
+de toutes robes et trente mille laïques.
+
+Après la cérémonie expiatoire et propitiatoire, le révérend père
+Douillard monta en chaire. Le sermon avait été donné d'abord au révérend
+père Agaric; mais jugé, malgré ses mérites, au-dessous des circonstances
+pour le zèle et la doctrine, on lui préféra l'éloquent capucin qui
+depuis six mois allait prêcher dans les casernes contre les ennemis de
+Dieu et de l'autorité.
+
+Le révérend père Douillard, prenant pour texte _Deposuit potentes de
+sede_, établit que toute-puissance temporelle a Dieu pour principe et
+pour fin et qu'elle se perd et s'abîme elle-même quand elle se détourne
+de la voie que la Providence lui a tracée et du but qu'elle lui a
+assigné.
+
+Faisant application de ces règles sacrées au gouvernement de la
+Pingouinie, il traça un tableau effroyable des maux que les maîtres de
+ce pays n'avaient su ni prévoir ni empêcher.
+
+--Le premier auteur de tant de misères et de hontes, dit-il, vous ne le
+connaissez que trop, mes frères. C'est un monstre dont le nom annonce
+providentiellement la destinée, car il est tiré du grec _pyros_,
+qui veut dire feu, la sagesse divine, qui parfois est philologue, nous
+avertissant par cette étymologie qu'un juif devait allumer l'incendie
+dans la contrée qui l'avait accueilli.
+
+Il montra la patrie, persécutée par les persécuteurs de l'Église,
+s'écriant sur son calvaire:
+
+«Ô douleur! ô gloire! Ceux qui ont crucifié mon dieu me crucifient!»
+
+À ces mots un long frémissement agita l'auditoire.
+
+Le puissant orateur souleva plus d'indignation encore en rappelant
+l'orgueilleux Colomban, plongé, noir de crimes, dans le fleuve dont
+toute l'eau ne le lavera pas. Il ramassa toutes les humiliations, tous
+les périls de la Pingouinie pour en faire un grief au président de la
+république et à son premier ministre.
+
+--Ce ministre, dit-il, ayant commis une lâcheté dégradante en
+n'exterminant pas les sept cents pyrots avec leurs alliés et leurs
+défenseurs, comme Saül extermina les Philistins dans Gabaon, s'est rendu
+indigne d'exercer le pouvoir que Dieu lui avait délégué, et tout bon
+citoyen peut et doit désormais insulter à sa méprisable souveraineté. Le
+Ciel regardera favorablement ses contempteurs. _Deposuit patentes de
+sede_. Dieu déposera les chefs pusillanimes et il mettra à leur place
+les hommes forts qui se réclameront de Lui. Je vous en préviens,
+messieurs; je vous en préviens, officiers, sous-officiers, soldats qui
+m'écoutez; je vous en préviens, généralissime des armées pingouines,
+l'heure est venue! Si vous n'obéissez pas aux ordres de Dieu, si vous ne
+déposez pas en son nom les possédants indignes, si vous ne constituez
+pas sur la Pingouinie un gouvernement religieux et fort, Dieu n'en
+détruira pas moins ce qu'il a condamné, il n'en sauvera pas moins son
+peuple; il le sauvera, à votre défaut, par un humble artisan ou par un
+simple caporal. L'heure sera bientôt passée. Hâtez-vous!
+
+Soulevés par cette ardente exhortation, les soixante mille assistants se
+levèrent frémissants; des cris jaillirent: «Aux armes! aux armes! Mort
+aux pyrots! Vive Crucho!» et tous, moines, femmes, soldats,
+gentilshommes, bourgeois, larbins, sous le bras surhumain levé dans la
+chaire de vérité pour les bénir, entonnant l'hymne: _Sauvons la
+Pingouinie!_ s'élancèrent impétueusement hors de la basilique et
+marchèrent, par les quais du fleuve, sur la Chambre des députés.
+
+Resté seul dans la nef désertée, le sage Cornemuse, levant les bras au
+ciel, murmura d'une voix brisée:
+
+--_Agnosco fortunam ecclesiae pinguicanae!_ Je ne vois que trop où
+tout cela nous conduira.
+
+L'assaut que donna la foule sainte au palais législatif fut repoussé.
+Vigoureusement chargés par les brigades noires et les gardes d'Alca, les
+assaillants fuyaient en désordre quand les camarades accourus des
+faubourgs, ayant à leur tête Phoenix, Dagobert, Lapersonne et
+Varambille, se jetèrent sur eux et achevèrent leur déconfiture. MM. de
+la Trumelle et d'Ampoule furent traînés au poste. Le prince des
+Boscénos, après avoir lutté vaillamment, tomba la tête fendue sur le
+pavé ensanglanté.
+
+Dans l'enthousiasme de la victoire, les camarades, mêlés à
+d'innombrables camelots, parcoururent, toute la nuit, les boulevards,
+portant Maniflore en triomphe et brisant les glaces des cafés et les
+vitres des lanternes aux cris de: «À bas Crucho! Vive la sociale!» Les
+antipyrots passaient à leur tour, renversant les kiosques des journaux
+et les colonnes de publicité.
+
+Spectacles auxquels la froide raison ne saurait applaudir et propres à
+l'affliction des édiles soucieux de la bonne police des chemins et des
+rues; mais ce qui était plus triste pour les gens de coeur, c'était
+l'aspect de ces cafards qui, de peur des coups, se tenaient à distance
+égale des deux camps, et tout égoïstes et lâches qu'ils se laissaient
+voir, voulaient qu'on admirât la générosité de leurs sentiments et la
+noblesse de leur âme; ils se frottaient les yeux avec des oignons, se
+faisaient une bouche en gueule de merlan, se mouchaient en contrebasse,
+tiraient leur voix des profondeurs de leur ventre, et gémissaient: «Ô
+Pingouins, cessez ces luttes fratricides; cessez de déchirer le sein de
+votre mère!», comme si les hommes pouvaient vivre en société sans
+disputes et sans querelles, et comme si les discordes civiles n'étaient
+pas les conditions nécessaires de la vie nationale et du progrès des
+moeurs, pleutres hypocrites qui proposaient des compromis entre le juste
+et l'injuste, offensant ainsi le juste dans ses droits et l'injuste dans
+son courage. L'un de ceux-là, le riche et puissant Machimel, beau de
+couardise, se dressait sur la ville en colosse de douleur; ses larmes
+formaient à ses pieds des étangs poissonneux et ses soupirs y
+chaviraient les barques des pêcheurs.
+
+Pendant ces nuits agitées, au faîte de sa vieille pompe à feu, sous le
+ciel serein, tandis que les étoiles filantes s'enregistraient sur les
+plaques photographiques, Bidault-Coquille se glorifiait en son coeur. Il
+combattait pour la justice; il aimait, il était aimé d'un amour sublime.
+L'injure et la calomnie le portaient aux nues. On voyait sa caricature
+avec celle de Colomban, de Kerdanic et du colonel Hastaing dans les
+kiosques des journaux; les antipyrots publiaient qu'il avait reçu
+cinquante mille francs des grands financiers juifs. Les reporters des
+feuilles militaristes consultaient sur sa valeur scientifique les
+savants officiels qui lui refusaient toute connaissance des astres,
+contestaient ses observations les plus solides, niaient ses découvertes
+les plus certaines, condamnaient ses hypothèses les plus ingénieuses et
+les plus fécondes. Sous les coups flatteurs de la haine et de l'envie,
+il exultait.
+
+Contemplant à ses pieds l'immensité noire percée d'une multitude de
+lumières, sans songer à tout ce qu'une nuit de grande ville renferme de
+lourds sommeils, d'insomnies cruelles, de songes vains, de plaisirs
+toujours gâtés et de misères infiniment diverses:
+
+--C'est dans cette énorme cité, se disait-il, que le juste et l'injuste
+se livrent bataille.
+
+Et, substituant à la réalité multiple et vulgaire une poésie simple et
+magnifique, il se représentait l'affaire Pyrot sous l'aspect d'une lutte
+des bons et des mauvais anges; il attendait le triomphe éternel des Fils
+de la lumière et se félicitait d'être un Enfant du jour terrassant les
+Enfants de la nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+LE CONSEILLER CHAUSSEPIED
+
+Aveuglés jusque-là par la peur, imprudents et stupides, les
+républicains, devant les bandes du capucin Douillard et les partisans du
+prince Crucho, ouvrirent les yeux et comprirent enfin le véritable sens
+de l'affaire Pyrot. Les députés que, depuis deux ans, les hurlements des
+foules patriotes faisaient pâlir, n'en devinrent pas plus courageux,
+mais ils changèrent de lâcheté et s'en prirent au ministère Robin
+Mielleux des désordres qu'ils avaient eux-mêmes favorisés par leur
+complaisance et dont ils avaient plusieurs fois, en tremblant, félicité
+les auteurs; ils lui reprochaient d'avoir mis en péril la république par
+sa faiblesse qui était la leur et par des complaisances qu'ils lui
+avaient imposées; certains d'entre eux commençaient à douter si leur
+intérêt n'était pas de croire à l'innocence de Pyrot plutôt qu'à sa
+culpabilité et dès lors ils éprouvèrent de cruelles angoisses à la
+pensée que ce malheureux pouvait n'avoir pas été condamné justement, et
+expiait dans sa cage aérienne les crimes d'un autre. «Je n'en dors pas!»
+disait en confidence à quelques membres de la majorité le ministre
+Guillaumette, qui aspirait à remplacer son chef.
+
+Ces généreux législateurs renversèrent le cabinet, et le président de la
+république mit à la place de Robin Mielleux un sempiternel républicain,
+à la barbe fleurie, nommé La Trinité, qui, comme la plupart des
+Pingouins, ne comprenait pas un mot à l'affaire mais trouvait que,
+vraiment, il s'y mettait trop de moines.
+
+Le général Greatauk, avant de quitter le ministère, fit ses dernières
+recommandations au chef d'état-major, Panther.
+
+--Je pars et vous restez, lui dit-il en lui serrant la main. L'affaire
+Pyrot est ma fille; je vous la confie; elle est digne de votre amour et
+de vos soins; elle est belle. N'oubliez pas que sa beauté cherche
+l'ombre, se plaît dans le mystère et veut rester voilée. Ménagez sa
+pudeur. Déjà trop de regards indiscrets ont profané ses charmes ...
+Panther, vous avez souhaité des preuves et vous en avez obtenu. Vous en
+possédez beaucoup; vous en possédez trop. Je prévois des interventions
+importunes et des curiosités dangereuses. À votre place, je mettrais au
+pilon tous ces dossiers. Croyez-moi, la meilleure des preuves, c'est de
+n'en pas avoir. Celle-là est la seule qu'on ne discute pas.
+
+Hélas! le général Panther ne comprit pas la sagesse de ces conseils.
+L'avenir ne devait donner que trop raison à la clairvoyance de Greatauk.
+Dès son entrée au ministère, La Trinité demanda le dossier de l'affaire
+Pyrot. Péniche, son ministre de la guerre, le lui refusa au nom de
+l'intérêt supérieur de la défense nationale, lui confiant que ce dossier
+constituait à lui seul, sous la garde du général Panther, les plus
+vastes archives du monde. La Trinité étudia le procès comme il put et,
+sans le pénétrer à fond, le soupçonna d'irrégularité. Dès lors,
+conformément à ses droits et prérogatives, il en ordonna la révision.
+Immédiatement Péniche, son ministre de la guerre, l'accusa d'insulter
+l'armée et de trahir la patrie et lui jeta son portefeuille à la tête.
+Il fut remplacé par un deuxième qui en fit autant, et auquel succéda un
+troisième qui imita ces exemples, et les suivants, jusqu'à soixante-dix,
+se comportèrent comme leurs prédécesseurs, et le vénérable La Trinité
+gémit, obrué sous les portefeuilles belliqueux. Le septante-unième
+ministre de la guerre, van Julep, resta en fonctions; non qu'il fût en
+désaccord avec tant et de si nobles collègues, mais il était chargé par
+eux de trahir généreusement son président du conseil, de le couvrir
+d'opprobre et de honte et de faire tourner la révision à la gloire de
+Greatauk, à la satisfaction des anti-pyrots, au profit des moines et
+pour le rétablissement du prince Crucho.
+
+Le général van Julep, doué de hautes vertus militaires, n'avait pas
+l'esprit assez fin pour employer les procédés subtils et les méthodes
+exquises de Greatauk. Il pensait, comme le général Panther, qu'il
+fallait des preuves tangibles contre Pyrot, qu'on n'en aurait jamais
+trop, qu'on n'en aurait jamais assez. Il exprima ces sentiments à son
+chef d'état-major, qui n'était que trop enclin à les partager.
+
+--Panther, lui dit-il, nous touchons au moment où il nous va falloir des
+preuves abondantes et surabondantes.
+
+--Il suffit, mon général, répondit Panther; je vais compléter mes
+dossiers.
+
+Six mois plus tard, les preuves contre Pyrot remplissaient deux étages
+du ministère de la guerre. Le plancher s'écroula sous le poids des
+dossiers et les preuves éboulées écrasèrent sous leur avalanche deux
+chefs de service, quatorze chefs de bureau et soixante expéditionnaires,
+qui travaillaient, au rez-de-chaussée, à modifier les guêtres des
+chasseurs. Il fallut étayer les murs du vaste édifice. Les passants
+voyaient avec stupeur d'énormes poutres, de monstrueux étançons, qui,
+dressés obliquement contre la fière façade, maintenant disloquée et
+branlante, obstruaient la rue, arrêtaient la circulation des voitures et
+des piétons et offraient aux autobus un obstacle contre lequel ils se
+brisaient avec leurs voyageurs.
+
+Les juges qui avaient condamné Pyrot n'étaient pas proprement des juges,
+mais des militaires. Les juges qui avaient condamné Colomban étaient des
+juges, mais de petits juges, vêtus d'une souquenille noire comme des
+balayeurs de sacristie, des pauvres diables de juges, des judicaillons
+faméliques. Au-dessus d'eux siégeaient de grands juges qui portaient sur
+leur robe rouge la simarre d'hermine. Ceux-là, renommés pour leur
+science et leur doctrine, composaient une cour dont le nom terrible
+exprimait la puissance. On la nommait Cour de cassation pour faire
+entendre qu'elle était le marteau suspendu sur les jugements et les
+arrêts de toutes les autres juridictions.
+
+Or, un de ces grands juges rouges de la cour suprême, nommé Chaussepied,
+menait alors, dans un faubourg d'Alca, une vie modeste et tranquille.
+Son âme était pure, son coeur honnête, son esprit juste. Quand il avait
+fini d'étudier ses dossiers, il jouait du violon et cultivait des
+jacinthes. Il dînait le dimanche chez ses voisines, les demoiselles
+Helbivore. Sa vieillesse était souriante et robuste et ses amis
+vantaient l'aménité de son caractère.
+
+Depuis quelques mois pourtant il se montrait irritable et chagrin et,
+s'il ouvrait un journal, sa face rose et pleine se tourmentait de plis
+douloureux et s'assombrissait des pourpres de la colère. Pyrot en était
+la cause. Le conseiller Chaussepied ne pouvait comprendre qu'un officier
+eût commis une action si noire, que de livrer quatre-vingt mille bottes
+de foin militaire à une nation voisine et ennemie; et il concevait
+encore moins que le scélérat eût trouvé des défenseurs officieux en
+Pingouinie. La pensée qu'il existait dans sa patrie un Pyrot, un colonel
+Hastaing, un Colomban, un Kerdanic, un Phoenix, lui gâtait ses
+jacinthes, son violon, le ciel et la terre, toute la nature et ses
+dîners chez les demoiselles Helbivore.
+
+Or, le procès Pyrot étant porté par le garde des sceaux devant la cour
+suprême, ce fut le conseiller Chaussepied à qui il échut de l'examiner
+et d'en découvrir les vices, au cas où il en existât. Bien qu'intègre et
+probe autant qu'on peut l'être et formé par une longue habitude à
+exercer sa magistrature sans haine ni faveur, il s'attendait à trouver
+dans les documents qui lui seraient soumis les preuves d'une culpabilité
+certaine et d'une perversité tangible. Après de longues difficultés et
+les refus réitérés du général van Julep, le conseiller Chaussepied
+obtint communication des dossiers. Cotés et paraphés, ils se trouvèrent
+au nombre de quatorze millions six cent vingt six mille trois cent
+douze. En les étudiant, le juge fut d'abord surpris puis étonné, puis
+stupéfait, émerveillé, et, si j'ose dire, miraculé. Il trouvait dans les
+dossiers des prospectus de magasins de nouveautés, des journaux, des
+gravures de modes, des sacs d'épicier, de vieilles correspondances
+commerciales, des cahiers d'écoliers, des toiles d'emballage, du papier
+de verre pour frotter les parquets, des cartes à jouer, des épures, six
+mille exemplaires de la _Clef des songes_, mais pas un seul
+document où il fût question de Pyrot.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+CONCLUSION
+
+Le procès fut cassé et Pyrot descendu de sa cage. Les antipyrots ne se
+tinrent point pour battus. Les juges militaires rejugèrent Pyrot.
+Greatauk, dans cette seconde affaire, se montra supérieur à lui-même. Il
+obtint une seconde condamnation; il l'obtint en déclarant que les
+preuves communiquées à la cour suprême ne valaient rien et qu'on s'était
+bien gardé de donner les bonnes, celles-là devant rester secrètes. De
+l'avis des connaisseurs, il n'avait jamais déployé tant d'adresse. Au
+sortir de l'audience, comme il traversait, au milieu des curieux, d'un
+pas tranquille, les mains derrière le dos, le vestibule du tribunal, une
+femme vêtue de rouge, le visage couvert d'un voile noir, se jeta sur lui
+et, brandissant un couteau de cuisine:
+
+--Meurs, scélérat! s'écria-t-elle.
+
+C'était Maniflore. Avant que les assistants eussent compris ce qui se
+passait, le général lui saisit le poignet et, avec une douceur
+apparente, le serra d'une telle force que le couteau tomba de la main
+endolorie.
+
+Alors il le ramassa et le tendit à Maniflore.
+
+--Madame, lui dit-il en s'inclinant, vous avez laissé tomber un
+ustensile de ménage.
+
+Il ne put empêcher que l'héroïne ne fût conduite au poste; mais il la
+fit relâcher aussitôt et il employa, plus tard, tout son crédit à
+arrêter les poursuites.
+
+La seconde condamnation de Pyrot fut la dernière victoire de Greatauk.
+
+Le conseiller Chaussepied, qui avait jadis tant aimé les soldats et tant
+estimé leur justice, maintenant, enragé contre les juges militaires,
+cassait toutes leurs sentences comme un singe casse des noisettes. Il
+réhabilita Pyrot une seconde fois; il l'aurait, s'il eût fallu,
+réhabilité cinq cents fois.
+
+Furieux d'avoir été lâches et de s'être laissé tromper et moquer, les
+républicains se retournèrent contre les moines et les curés; les députés
+firent contre eux des lois d'expulsion, de séparation et de spoliation.
+Il advint ce que le père Cornemuse avait prévu. Ce bon religieux fut
+chassé du bois des Conils. Les agents du fisc confisquèrent ses alambics
+et ses cornues, et les liquidateurs se partagèrent les bouteilles de la
+liqueur de Sainte-Orberose. Le pieux distillateur y perdit les trois
+millions cinq cent mille francs de revenu annuel que lui procuraient ses
+petits produits. Le père Agaric prit le chemin de l'exil, abandonnant
+son école à des mains laïques qui la laissèrent péricliter. Séparée de
+l'État nourricier, l'Église de Pingouinie sécha comme une fleur coupée.
+
+Victorieux, les défenseurs de l'innocent se déchirèrent entre eux et
+s'accablèrent réciproquement d'outrages et de calomnies. Le véhément
+Kerdanic se jeta sur Phoenix, prêt à le dévorer. Les grands juifs et les
+sept cents pyrots se détournèrent avec mépris des camarades socialistes
+dont naguère ils imploraient humblement le secours:
+
+--Nous ne vous connaissons plus, disaient-ils; fichez-nous la paix avec
+votre justice sociale. La justice sociale, c'est la défense des
+richesses.
+
+Nommé député et devenu chef de la nouvelle majorité, le camarade
+Larrivée fut porté par la Chambre et l'opinion à la présidence du
+Conseil. Il se montra l'énergique défenseur des tribunaux militaires qui
+avaient condamné Pyrot. Comme ses anciens camarades socialistes
+réclamaient un peu plus de justice et de liberté pour les employés de
+l'État ainsi que pour les travailleurs manuels, il combattit leurs
+propositions dans un éloquent discours:
+
+--La liberté, dit-il, n'est pas la licence. Entre l'ordre et le
+désordre, mon choix est fait: la révolution c'est l'impuissance; le
+progrès n'a pas d'ennemi plus redoutable que la violence. On n'obtient
+rien par la violence. Messieurs, ceux qui, comme moi, veulent des
+réformes doivent s'appliquer avant tout à guérir cette agitation qui
+affaiblit les gouvernements comme la fièvre épuise les malades. Il est
+temps de rassurer les honnêtes gens.
+
+Ce discours fut couvert d'applaudissements. Le gouvernement de la
+république demeura soumis au contrôle des grandes compagnies
+financières, l'armée consacrée exclusivement à la défense du capital, la
+flotte destinée uniquement à fournir des commandes aux métallurgistes;
+les riches refusant de payer leur juste part des impôts, les pauvres,
+comme par le passé, payèrent pour eux.
+
+Cependant, du haut de sa vieille pompe à feu, sous l'assemblée des
+astres de la nuit, Bidault-Coquille contemplait avec tristesse la ville
+endormie. Maniflore l'avait quitté; dévorée du besoin de nouveaux
+dévouements et de nouveaux sacrifices, elle s'en était allée en
+compagnie d'un jeune Bulgare porter à Sofia la justice et la vengeance.
+Il ne la regrettait pas, l'ayant reconnue, après l'affaire, moins belle
+de forme et de pensée qu'il ne se l'était imaginé d'abord. Ses
+impressions s'étaient modifiées dans le même sens sur bien d'autres
+formes et bien d'autres pensées. Et, ce qui lui était le plus cruel, il
+se jugeait moins grand, moins beau lui-même qu'il n'avait cru.
+
+Et il songeait:
+
+--Tu te croyais sublime, quand tu n'avais que de la candeur et de la
+bonne volonté. De quoi t'enorgueillissais-tu, Bidault-Coquille? D'avoir
+su des premiers que Pyrot était innocent et Greatauk un scélérat. Mais
+les trois quarts de ceux qui défendaient Greatauk contre les attaques
+des sept cents pyrots le savaient mieux que toi. Ce n'était pas la
+question. De quoi te montrais-tu donc si fier? d'avoir osé dire ta
+pensée? C'est du courage civique, et celui-ci, comme le courage
+militaire, est un pur effet de l'imprudence. Tu as été imprudent. C'est
+bien, mais il n'y a pas de quoi te louer outre mesure. Ton imprudence
+était petite; elle t'exposait à des périls médiocres; tu n'y risquais
+pas ta tête. Les Pingouins ont perdu cette fierté cruelle et sanguinaire
+qui donnait autrefois à leurs révolutions une grandeur tragique: c'est
+le fatal effet de l'affaiblissement des croyances et des caractères.
+Pour avoir montré sur un point particulier un peu plus de clairvoyance
+que le vulgaire, doit-on te regarder comme un esprit supérieur? Je
+crains bien, au contraire, que tu n'aies fait preuve, Bidault-Coquille,
+d'une grande inintelligence des conditions du développement intellectuel
+et moral des peuples. Tu te figurais que les injustices sociales étaient
+enfilées comme des perles et qu'il suffisait d'en tirer une pour égrener
+tout le chapelet. Et c'est là une conception très naïve. Tu te flattais
+d'établir d'un coup la justice en ton pays et dans l'univers. Tu fus un
+brave homme, un spiritualiste honnête, sans beaucoup de philosophie
+expérimentale. Mais rentre en toi-même et tu reconnaîtras que tu as eu
+pourtant ta malice et que, dans ton ingénuité, tu n'étais pas sans ruse.
+Tu croyais faire une bonne affaire morale. Tu te disais: «Me voilà juste
+et courageux une fois pour toutes. Je pourrai me reposer ensuite dans
+l'estime publique et la louange des historiens.» Et maintenant que tu as
+perdu tes illusions, maintenant que tu sais qu'il est dur de redresser
+les torts et que c'est toujours à recommencer, tu retournes à tes
+astéroïdes. Tu as raison; mais retournes-y modestement, Bidault-
+Coquille!
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+LES TEMPS MODERNES
+
+MADAME CÉRÈS
+
+
+Il n'y a de supportable que les choses extrêmes.
+
+COMTE ROBERT DE MONTESQUIOU.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+LE SALON DE MADAME CLARENCE
+
+Madame Clarence, veuve d'un haut fonctionnaire de la république, aimait
+à recevoir: elle réunissait tous les jeudis des amis de condition
+modeste et qui se plaisaient à la conversation. Les dames qui
+fréquentaient chez elle, très diverses d'âge et d'état, manquaient
+toutes d'argent et avaient toutes beaucoup souffert. Il s'y trouvait une
+duchesse qui avait l'air d'une tireuse de cartes et une tireuse de
+cartes qui avait l'air d'une duchesse. Madame Clarence, assez belle pour
+garder de vieilles liaisons, ne l'était plus assez pour en faire de
+nouvelles et jouissait d'une paisible considération. Elle avait une
+fille très jolie et sans dot, qui faisait peur aux invités; car les
+Pingouins craignaient comme le feu les demoiselles pauvres. Éveline
+Clarence s'apercevait de leur réserve, en pénétrait la cause et leur
+servait le thé d'un air de mépris. Elle se montrait peu, d'ailleurs, aux
+réceptions, ne causait qu'avec les dames ou les très jeunes gens; sa
+présence abrégée et discrète ne gênait pas les causeurs qui pensaient ou
+qu'étant une jeune fille elle ne comprenait pas, ou qu'ayant vingt-cinq
+ans elle pouvait tout entendre.
+
+Un jeudi donc, dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour;
+les dames en parlaient avec fierté, délicatesse et mystère; les hommes
+avec indiscrétion et fatuité; chacun s'intéressait à la conversation
+pour ce qu'il y disait. Il s'y dépensa beaucoup d'esprit; on lança de
+brillantes apostrophes et de vives réparties. Mais quand le professeur
+Haddock se mit à discourir, il assomma tout le morde.
+
+--Il en est de nos idées sur l'amour comme sur le reste, dit-il; elles
+reposent sur des habitudes antérieures dont le souvenir même est effacé.
+En matière de morale, les prescriptions qui ont perdu leur raison
+d'être, les obligations les plus inutiles, les contraintes les plus
+nuisibles, les plus cruelles, sont, à cause de leur antiquité profonde
+et du mystère de leur origine, les moins contestées et les moins
+contestables, les moins examinées, les plus vénérées, les plus
+respectées et celles qu'on ne peut transgresser sans encourir les blâmes
+les plus sévères. Toute la morale relative aux relations des sexes est
+fondée sur ce principe que la femme une fois acquise appartient à
+l'homme, qu'elle est son bien comme son cheval et ses armes. Et cela
+ayant cessé d'être vrai, il en résulte des absurdités, telles que le
+mariage ou contrat de vente d'une femme à un homme, avec clauses
+restrictives du droit de propriété, introduites par suite de
+l'affaiblissement graduel du possesseur.
+
+»L'obligation imposée à une fille d'apporter sa virginité à son époux
+vient des temps où les filles étaient épousées dès qu'elles étaient
+nubiles; il est ridicule qu'une fille qui se marie à vingt-cinq ou
+trente ans soit soumise à cette obligation. Vous direz que c'est un
+présent dont son mari, si elle en rencontre enfin un, sera flatté; mais
+nous voyons à chaque instant des hommes rechercher des femmes mariées et
+se montrer bien contents de les prendre comme ils les trouvent.
+
+»Encore aujourd'hui le devoir des filles est déterminé, dans la morale
+religieuse, par cette vieille croyance que Dieu, le plus puissant des
+chefs de guerre, est polygame, qu'il se réserve tous les pucelages, et
+qu'on ne peut en prendre que ce qu'il en a laissé. Cette croyance, dont
+les traces subsistent dans plusieurs métaphores du langage mystique, est
+aujourd'hui perdue chez la plupart des peuples civilisés; pourtant elle
+domine encore l'éducation des filles, non seulement chez nos croyants,
+mais encore chez nos libres penseurs qui, le plus souvent, ne pensent
+pas librement pour la raison qu'ils ne pensent pas du tout.
+
+»Sage veut dire savant. On dit qu'une fille est sage quand elle ne sait
+rien. On cultive son ignorance. En dépit de tous les soins, les plus
+sages savent, puisqu'on ne peut leur cacher ni leur propre nature, ni
+leurs propres états, ni leurs propres sensations. Mais elles savent mal,
+elles savent de travers. C'est tout ce qu'on obtient par une culture
+attentive....
+
+--Monsieur, dit brusquement d'un air sombre Joseph Boutourlé, trésorier-
+payeur général d'Alca, croyez-le bien: il y a des filles innocentes,
+parfaitement innocentes, et c'est un grand malheur. J'en ai connu trois;
+elles se marièrent: ce fut affreux. L'une, quand son mari s'approcha
+d'elle, sauta du lit, épouvantée et cria par la fenêtre: «Au secours;
+monsieur est devenu fou!» Une autre fut trouvée, le matin de ses noces,
+en chemise, sur l'armoire à glace et refusant de descendre. La troisième
+eut la même surprise, mais elle souffrit tout sans se plaindre.
+Seulement, quelques semaines après son mariage, elle murmura à l'oreille
+de sa mère: «Il se passe entre mon mari et moi des choses inouies, des
+choses qu'on ne peut pas s'imaginer, des choses dont je n'oserais pas
+parler même à toi.» Pour ne pas perdre son âme, elle les révéla à son
+confesseur et c'est de lui qu'elle apprit, peut-être avec un peu de
+déception, que ces choses n'étaient pas extraordinaires.
+
+--J'ai remarqué, reprit le professeur Haddock, que les Européens en
+général et les Pingouins en particulier, avant les sports et l'auto, ne
+s'occupaient de rien autant que de l'amour. C'était donner bien de
+l'importance à ce qui en a peu.
+
+--Alors, monsieur, s'écria madame Crémeur suffoquée, quand une femme
+s'est donnée tout entière, vous trouvez que c'est sans importance?
+
+--Non, madame, cela peut avoir son importance, répondit le professeur
+Haddock, encore faudrait-il voir si, en se donnant, elle offre un verger
+délicieux ou un carré de chardons et de pissenlits. Et puis, n'abuse-t-
+on pas un peu de ce mot donner? Dans l'amour, une femme se prête plutôt
+qu'elle ne se donne. Voyez la belle madame Pensée....
+
+--C'est ma mère! dit un grand jeune homme blond.
+
+--Je la respecte infiniment, monsieur, répliqua le professeur Haddock;
+ne craignez pas que je tienne sur elle un seul propos le moins du monde
+offensant. Mais permettez-moi de vous dire que, en général, l'opinion
+des fils sur leurs mères est insoutenable: ils ne songent pas assez
+qu'une mère n'est mère que parce qu'elle aima et qu'elle peut aimer
+encore. C'est pourtant ainsi, et il serait déplorable qu'il en fût
+autrement. J'ai remarqué que les filles, au contraire, ne se trompent
+pas sur la faculté d'aimer de leurs mères ni sur l'emploi qu'elles en
+font: elles sont des rivales: elles en ont le coup d'oeil.
+
+L'insupportable professeur parla longtemps encore, ajoutant les
+inconvenances aux maladresses, les impertinences aux incivilités,
+accumulant les incongruités, méprisant ce qui est respectable,
+respectant ce qui est méprisable; mais personne ne l'écoutait.
+
+Pendant ce temps, dans sa chambre d'une simplicité sans grâce, dans sa
+chambre triste de n'être pas aimée, et qui, comme toutes les chambres de
+jeunes filles, avait la froideur d'un lieu d'attente, Éveline Clarence
+compulsait des annuaires de clubs et des prospectus d'oeuvres, pour y
+acquérir la connaissance de la société. Certaine que sa mère, confinée
+dans un monde intellectuel et pauvre, ne saurait ni la mettre en valeur
+ni la produire, elle se décidait à rechercher elle-même le milieu
+favorable à son établissement, tout à la fois obstinée et calme, sans
+rêves, sans illusions, ne voyant dans le mariage qu'une entrée de jeu et
+un permis de circulation et gardant la conscience la plus lucide des
+hasards, des difficultés et des chances de son entreprise. Elle
+possédait des moyens de plaire et une froideur qui les lui laissait
+tous. Sa faiblesse était de ne pouvoir regarder sans éblouissement tout
+ce qui avait l'air aristocratique.
+
+Quand elle se retrouva seule avec sa mère:
+
+--Maman, nous irons demain à la retraite du père Douillard.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+L'OEUVRE DE SAINTE-ORBEROSE
+
+La retraite de révérend père Douillard réunissait, chaque vendredi, à
+neuf heures du soir, dans l'aristocratique église de Saint-Maël, l'élite
+de la société d'Alca. Le prince et la princesse des Boscénos, le vicomte
+et la vicomtesse Olive, madame Bigourd, monsieur et madame de la
+Trumelle n'en manquaient pas une séance; on y voyait la fleur de
+l'aristocratie et les belles baronnes juives y jetaient leur éclat, car
+les baronnes juives d'Alca étaient chrétiennes.
+
+Cette retraite avait pour objet, comme toutes les retraites religieuses,
+de procurer aux gens du monde un peu de recueillement pour penser à leur
+salut; elle était destinée aussi à attirer sur tant de nobles et
+illustres familles la bénédiction de sainte Orberose, qui aime les
+Pingouins. Avec un zèle vraiment apostolique, le révérend père Douillard
+poursuivait l'accomplissement de son oeuvre: rétablir sainte Orberose
+dans ses prérogatives de patronne de la Pingouinie et lui consacrer, sur
+une des collines qui dominent la cité, une église monumentale. Un succès
+prodigieux avait couronné ses efforts, et pour l'accomplissement de
+cette entreprise nationale, il réunissait plus de cent mille adhérents
+et plus de vingt millions de francs.
+
+C'est dans le choeur de Saint-Maël que se dresse reluisante d'or,
+étincelante de pierreries, entourée de cierges et de fleurs, la nouvelle
+châsse de sainte Orberose.
+
+Voici ce qu'on lit dans l'_Histoire des miracles de la patronne
+d'Alca_, par l'abbé Plantain:
+
+«L'ancienne châsse fut fondue pendant la Terreur et les précieux restes
+de la sainte jetés dans un feu allumé sur la place de Grève; mais une
+pauvre femme, d'une grande piété, nommée Rouquin, alla, de nuit, au
+péril de sa vie, recueillir dans le brasier les os calcinés et les
+cendres de la bienheureuse; elle les conserva dans un pot de confiture
+et, lors du rétablissement du culte, les porta au vénérable curé de
+Saint-Maël. La dame Rouquin finit pieusement ses jours dans la charge de
+vendeuse de cierges et de loueuse de chaises en la chapelle de la
+sainte.»
+
+Il est certain que, du temps du père Douillard, au déclin de la foi, le
+culte de sainte Orberose, tombé depuis trois cents ans sous la critique
+du chanoine Princeteau et le silence des docteurs de l'Église, se
+relevait et s'environnait de plus de pompe, de plus de splendeur, de
+plus de ferveur que jamais. Maintenant les théologiens ne retranchaient
+plus un iota de la légende; ils tenaient pour avérés tous les faits
+rapportés par l'abbé Simplicissimus et professaient notamment, sur la
+foi de ce religieux, que le diable, ayant pris la forme d'un moine,
+avait emporté la sainte dans une caverne et lutté avec elle jusqu'à ce
+qu'elle eût triomphé de lui. Ils ne s'embarrassaient ni de lieux ni de
+dates; ils ne faisaient point d'exégèse et se gardaient bien d'accorder
+à la science ce que lui concédait jadis le chanoine Princeteau; ils
+savaient trop où cela conduisait.
+
+L'église étincelait de lumières et de fleurs. Un ténor de l'opéra
+chantait le cantique célèbre de sainte Orberose.
+
+ Vierge du Paradis,
+ Viens, viens dans la nuit brune,
+ Et sur nous resplendis
+ Comme la lune.
+
+Mademoiselle Clarence se plaça au côté de sa mère, devant le vicomte
+Cléna, et elle se tint longtemps agenouillée sur son prie-Dieu, car
+l'attitude de la prière est naturelle aux vierges sages et fait valoir
+les formes.
+
+Le révérend père Douillard monta en chaire. C'était un puissant orateur;
+il savait toucher, surprendre, émouvoir. Les femmes se plaignaient
+seulement qu'il s'élevât contre les vices avec une rudesse excessive, en
+des termes crus qui les faisaient rougir. Elles ne l'en aimaient pas
+moins.
+
+Il traita, dans son sermon, de la septième épreuve de sainte Orberose
+qui fut tentée par le dragon qu'elle allait combattre. Mais elle ne
+succomba pas et elle désarma le monstre.
+
+L'orateur démontra sans peine qu'avec l'aide de sainte Orberose et forts
+des vertus qu'elle nous inspire, nous terrasserons à notre tour les
+dragons qui fondent sur nous, prêts à nous dévorer, le dragon du doute,
+le dragon de l'impiété, le dragon de l'oubli des devoirs religieux. Il
+en tira la preuve que l'oeuvre de la dévotion à sainte Orberose était
+une oeuvre de régénération sociale et il conclut par un ardent appel
+«aux fidèles soucieux de se faire les instruments de la miséricorde
+divine, jaloux de devenir les soutiens et les nourriciers de l'oeuvre de
+sainte Orberose et de lui fournir tous les moyens dont elle a besoin
+pour prendre son essor et porter ses fruits salutaires [Note: Cf. J.
+Ernest-Charles, _le Censeur_, mai-août 1907, p. 582, col. 2.]».
+
+À l'issue de la cérémonie, le révérend père Douillard se tenait, dans la
+sacristie, à la disposition des fidèles désireux d'obtenir des
+renseignements sur l'oeuvre ou d'apporter leur contribution.
+Mademoiselle Clarence avait un mot à dire au révérend père Douillard; le
+vicomte Cléna aussi; la foule était nombreuse; on faisait la queue. Par
+un hasard heureux, le vicomte Cléna et mademoiselle Clarence se
+trouvèrent l'un contre l'autre, un peu serrés, peut-être. Éveline avait
+distingué ce jeune homme élégant, presque aussi connu que son père dans
+le monde des sports. Cléna l'avait remarquée, et comme elle lui
+paraissait jolie, il la salua, s'excusa, et feignit de croire qu'il
+avait déjà été présenté à ces dames, mais qu'il ne se rappelait plus où.
+Elles feignirent de le croire aussi.
+
+Il se présenta la semaine suivante chez madame Clarence qu'il imaginait
+un peu entremetteuse, ce qui n'était pas pour lui déplaire et, en
+revoyant Éveline, il reconnut qu'il ne s'était pas trompé et qu'elle
+était extrêmement jolie.
+
+Le vicomte Cléna avait le plus bel auto d'Europe. Trois mois durant, il
+y promena les dames Clarence, tous les jours, par les collines, les
+plaines, les bois et les vallées; avec elles il parcourut les sites et
+visita les châteaux. Il dit à Éveline tout ce qu'on peut dire et fit de
+son mieux. Elle ne lui cacha pas qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait
+toujours et n'aimerait que lui. Elle demeurait à son côté, palpitante et
+grave. À l'abandon d'un amour fatal elle faisait succéder, quand il le
+fallait, la défense invincible d'une vertu consciente du danger. Au bout
+de trois mois, après l'avoir fait monter, descendre, remonter,
+redescendre, et promenée durant les pannes innombrables, il la
+connaissait comme le volant de sa machine, mais pas autrement. Il
+combinait les surprises, les aventures, les arrêts soudains dans le fond
+des forêts et devant les cabarets de nuit, et n'en était pas plus
+avancé. Il se disait que c'était stupide, et furieux, la reprenant dans
+son auto, faisait de rage du cent vingt à l'heure, prêt à la verser dans
+un fossé ou à la briser avec lui contre un arbre.
+
+Un jour, venu la prendre chez elle pour quelque excursion, il la trouva
+plus délicieuse encore qu'il n'eût cru et plus irritante; il fondit sur
+elle comme l'ouragan sur les joncs, au bord d'un étang. Elle plia avec
+une adorable faiblesse, et vingt fois fut près de flotter, arrachée,
+brisée, au souffle de l'orage, et vingt fois se redressa souple et
+cinglante, et, après tant d'assauts, on eût dit qu'à peine un souffle
+léger avait passé sur sa tige charmante; elle souriait, comme prête à
+s'offrir à la main hardie. Alors son malheureux agresseur, éperdu,
+enragé, aux trois quarts fou, s'enfuit pour ne pas la tuer, se trompe de
+porte, pénètre dans la chambre à coucher où madame Clarence mettait son
+chapeau devant l'armoire à glace, la saisit, la jette sur le lit et la
+possède avant qu'elle s'aperçoive de ce qui lui arrive.
+
+Le même jour Éveline, qui faisait son enquête, apprit que le vicomte
+Cléna n'avait que des dettes, vivait de l'argent d'une vieille grue et
+lançait les nouvelles marques d'un fabricant d'autos. Ils se séparèrent
+d'un commun accord et Éveline recommença à servir le thé avec
+malveillance aux invités de sa mère.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+HIPPOLYTE CÈRES
+
+Dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour; et l'on en
+disait des choses délicieuses.
+
+--L'amour, c'est le sacrifice, soupira madame Crémeur.
+
+--Je vous crois, répliqua vivement M. Boutourlé.
+
+Mais le professeur Haddock étala bientôt sa fastidieuse insolence:
+
+--Il me semble, dit-il, que les Pingouines font bien des embarras depuis
+que, par l'opération de saint Maël, elles sont devenues vivipares.
+Pourtant il n'y a pas là de quoi s'enorgueillir: c'est une condition
+qu'elles partagent avec les vaches et les truies, et même avec les
+orangers et les citronniers, puisque les graines de ces plantes germent
+dans le péricarpe.
+
+--L'importance des Pingouines ne remonte pas si haut, répliqua M.
+Boutourlé; elle date du jour où le saint apôtre leur donna des
+vêtements; encore cette importance, longtemps contenue, n'éclata qu'avec
+le luxe de la toilette, et dans un petit coin de la société. Car allez
+seulement à deux lieues d'Alca, dans la campagne, pendant la moisson, et
+vous verrez si les femmes sont façonnières et se donnent de
+l'importance.
+
+Ce jour-là M. Hippolyte Cérès se fit présenter; il était député d'Alca
+et l'un des plus jeunes membres de la Chambre; on le disait fils d'un
+mastroquet, mais lui-même avocat, parlant bien, robuste, volumineux,
+l'air important et passant pour habile.
+
+--Monsieur Cérès, lui dit la maîtresse de maison, vous représentez le
+plus bel arrondissement d'Alca.
+
+--Et qui s'embellit tous les jours, madame.
+
+--Malheureusement, on ne peut plus y circuler, s'écria M. Boutourlé.
+
+--Pourquoi? demanda M. Cérès.
+
+--À cause des autos, donc!
+
+--N'en dites pas de mal, répliqua le député; c'est notre grande
+industrie nationale.
+
+--Je le sais, monsieur. Les Pingouins d'aujourd'hui me font penser aux
+Égyptiens d'autrefois. Les Égyptiens, à ce que dit Taine, d'après
+Clément d'Alexandrie, dont il a d'ailleurs altéré le texte, les
+Égyptiens adoraient les crocodiles qui les dévoraient; les Pingouins
+adorent les autos qui les écrasent. Sans nul doute, l'avenir est à la
+bête de métal. On ne reviendra pas plus au fiacre qu'on n'est revenu à
+la diligence. Et le long martyre du cheval s'achève. L'auto, que la
+cupidité frénétique des industriels lança comme un char de Jagernat sur
+les peuples ahuris et dont les oisifs et les snobs faisaient une
+imbécile et funeste élégance, accomplira bientôt sa fonction nécessaire,
+et, mettant sa force au service du peuple tout entier, se comportera en
+monstre docile et laborieux. Mais pour que, cessant de nuire, elle
+devienne bienfaisante, il faudra lui construire des voies en rapport
+avec ses allures, des chaussées qu'elle ne puisse plus déchirer de ses
+pneus féroces et dont elle n'envoie plus la poussière empoisonnée dans
+les poitrines humaines. On devra interdire ces voies nouvelles aux
+véhicules d'une moindre vitesse, ainsi qu'à tous les simples animaux, y
+établir des garages et des passerelles, enfin créer l'ordre et
+l'harmonie dans la voirie future. Tel est le voeu d'un bon citoyen.
+
+Madame Clarence ramena la conversation sur les embellissements de
+l'arrondissement représenté par M. Cérès, qui laissa paraître son
+enthousiasme pour les démolitions, percements, constructions,
+reconstructions et toutes autres opérations fructueuses.
+
+--On bâtit aujourd'hui d'une façon admirable, dit-il; partout s'élèvent
+des avenues majestueuses. Vit-on jamais rien de si beau que nos ponts à
+pylônes et nos hôtels à coupoles?
+
+--Vous oubliez ce grand palais recouvert d'une immense cloche à melon,
+grommela avec une rage sourde M. Daniset, vieil amateur d'art. J'admire
+à quel degré de laideur peut atteindre une ville moderne, Alca
+s'américanise; partout on détruit ce qui restait de libre, d'imprévu, de
+mesuré, de modéré, d'humain, de traditionnel; partout on détruit cette
+chose charmante, un vieux mur au-dessus duquel passent des branches;
+partout on supprime un peu d'air et de jour, un peu de nature, un peu de
+souvenirs qui restaient encore, un peu de nos pères, un peu de nous-
+même, et l'on élève des maisons, épouvantables, énormes, infâmes,
+coiffées à la viennoise de coupoles ridicules ou conditionnées à l'art
+nouveau, sans moulures ni profils, avec des encorbellements sinistres et
+des faîtes burlesques, et ces monstres divers grimpent au-dessus des
+toits environnants, sans vergogne. On voit traîner sur des façades avec
+une mollesse dégoûtante des protubérances bulbeuses; ils appellent cela
+les motifs de l'art nouveau. Je l'ai vu, l'art nouveau, dans d'autres
+pays, il n'est pas si vilain; il a de la bonhomie et de la fantaisie.
+C'est chez nous que, par un triste privilège, on peut contempler les
+architectures les plus laides, les plus nouvellement et les plus
+diversement laides; enviable privilège!
+
+--Ne craignez-vous pas, demanda sévèrement M. Cérès, ne craignez-vous
+pas que ces critiques amères ne soient de nature à détourner de notre
+capitale les étrangers qui y affluent de tous les points du monde et y
+laissent des milliards?
+
+--Soyez tranquille, répondit M. Daniset: les étrangers ne viennent point
+admirer nos bâtisses; ils viennent voir nos cocottes, nos couturiers et
+nos bastringues.
+
+--Nous avons une mauvaise habitude, soupira M. Cérès, c'est de nous
+calomnier nous-mêmes.
+
+Madame Clarence jugea, en hôtesse accomplie, qu'il était temps d'en
+revenir à l'amour, et demanda à M. Jumel ce qu'il pensait du livre
+récent où M. Léon Blum se plaint....
+
+--... Qu'une coutume irraisonnée, acheva le professeur Haddock, prive
+les demoiselles du monde de faire l'amour qu'elles feraient avec
+plaisir, tandis que les filles mercenaires le font trop, et sans goût.
+C'est déplorable en effet; mais que monsieur Léon Blum ne s'afflige pas
+outre mesure; si le mal est tel qu'il dit dans notre petite société
+bourgeoise, je puis lui certifier, que, partout ailleurs, il verrait un
+spectacle plus consolant. Dans le peuple, dans le vaste peuple des
+villes et des campagnes les filles ne se privent pas de faire l'amour.
+
+--C'est de la démoralisation! monsieur, dit madame Crémeur.
+
+Et elle célébra l'innocence des jeunes filles en des termes pleins de
+pudeur et de grâce. C'était ravissant!
+
+Les propos du professeur Haddock sur le même sujet furent, au contraire,
+pénibles à entendre:
+
+--Les jeunes filles du monde, dit-il, sont gardées et surveillées;
+d'ailleurs les hommes n'en veulent pas, par honnêteté, de peur de
+responsabilités terribles et parce que la séduction d'une jeune fille ne
+leur ferait pas honneur. Encore ne sait-on point ce qui se passe, pour
+cette raison que ce qui est caché ne se voit pas. Condition nécessaire à
+l'existence de toute société. Les jeunes filles du monde seraient plus
+faciles que les femmes si elles étaient autant sollicitées et cela pour
+deux raisons: elles ont plus d'illusions et leur curiosité n'est pas
+satisfaite. Les femmes ont été la plupart du temps si mal commencées par
+leur mari, qu'elles n'ont pas le courage de recommencer tout de suite
+avec un autre. Moi qui vous parle, j'ai rencontré plusieurs fois cet
+obstacle dans mes tentatives de séduction.
+
+Au moment où le professeur Haddock achevait ces propos déplaisants,
+mademoiselle Éveline Clarence entra au salon et servit le thé
+nonchalamment avec cette expression d'ennui qui donnait un charme
+oriental à sa beauté.
+
+--Moi, dit Hippolyte Cérès en la regardant, je me proclame le champion
+des demoiselles.
+
+«C'est un imbécile,» songea la jeune fille.
+
+Hippolyte Cérès, qui n'avait jamais mis le pied hors de son monde
+politique, électeurs et élus, trouva le salon de madame Clarence très
+distingué, la maîtresse de maison exquise, sa fille étrangement belle;
+il devint assidu près d'elles et fit sa cour à l'une et à l'autre.
+Madame Clarence, que maintenant les soins touchaient, l'estimait
+agréable. Éveline ne lui montrait aucune bienveillance et le traitait
+avec une hauteur et des dédains qu'il prenait pour façons
+aristocratiques et manières distinguées, et il l'en admirait davantage.
+
+Cet homme répandu s'ingéniait à leur faire plaisir et y réussissait
+quelquefois. Il leur procurait des billets pour les grandes séances et
+des loges à l'Opéra. Il fournit à mademoiselle Clarence plusieurs
+occasions de se mettre en vue très avantageusement et en particulier
+dans une fête champêtre, qui, bien que donnée par un ministre, fut
+regardée comme vraiment mondaine et valut à la république son premier
+succès auprès des gens élégants.
+
+À cette fête, Éveline, très remarquée, attira notamment l'attention d'un
+jeune diplomate nommé Roger Lambilly qui, s'imaginant qu'elle
+appartenait à un monde facile, lui donna rendez-vous dans sa
+garçonnière. Elle le trouvait beau et le croyait riche: elle alla chez
+lui. Un peu émue, presque troublée, elle faillit être victime de son
+courage, et n'évita sa défaite que par une manoeuvre offensive,
+audacieusement exécutée. Ce fut la plus grande folie de sa vie de jeune
+fille.
+
+Entrée dans l'intimité des ministres et du président, Éveline y portait
+des affectations d'aristocratie et de piété qui lui acquirent la
+sympathie du haut personnel de la république anticléricale et
+démocratique. M. Hippolyte Cérès, voyant qu'elle réussissait et lui
+faisait honneur, l'en aimait davantage; il en devint éperdument
+amoureux.
+
+Dès lors, elle commença malgré tout à l'observer avec intérêt, curieuse
+de voir si cela augmentait. Il lui paraissait sans élégance, sans
+délicatesse, mal élevé, mais actif, débrouillard, plein de ressources et
+pas très ennuyeux. Elle se moquait encore de lui, mais elle s'occupait
+de lui.
+
+Un jour elle voulut mettre son sentiment à l'épreuve.
+
+C'était en période électorale, pendant qu'il sollicitait, comme on dit,
+le renouvellement de son mandat. Il avait un concurrent peu dangereux au
+début, sans moyens oratoires, mais riche et qui gagnait, croyait-on,
+tous les jours des voix. Hippolyle Cérès, bannissant de son esprit et
+l'épaisse quiétude et les folles alarmes, redoublait de vigilance. Son
+principal moyen d'action c'étaient ses réunions publiques où il tombait,
+à la force du poumon, la candidature rivale. Son comité donnait de
+grandes réunions contradictoires le samedi soir et le dimanche à trois
+heures précises de l'après-midi. Or, un dimanche, étant allé faire
+visite aux dames Clarence, il trouva Éveline seule dans le salon. Il
+causait avec elle depuis vingt ou vingt cinq minutes quand, tirant sa
+montre, il s'aperçut qu'il était trois heures moins un quart. La jeune
+fille se fit aimable, agaçante, gracieuse, inquiétante, pleine de
+promesses. Cérès, ému, se leva.
+
+--Encore un moment! lui dit-elle d'une voix pressante et douce qui le
+fit retomber sur sa chaise.
+
+Elle lui montra de l'intérêt, de l'abandon, de la curiosité, de la
+faiblesse. Il rougit, pâlit et de nouveau, se leva.
+
+Alors, pour le retenir, elle le regarda avec des yeux dont le gris
+devenait trouble et noyé, et, la poitrine haletante, ne parla plus.
+Vaincu, éperdu, anéanti, il tomba à ses pieds; puis, ayant une fois
+encore tiré sa montre, bondit et jura effroyablement:
+
+--B...! quatre heures moins cinq! il n'est que temps de filer.
+
+Et aussitôt il sauta dans l'escalier.
+
+Depuis lors elle eut pour lui une certaine estime.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+LE MARIAGE D'UN HOMME POLITIQUE
+
+Elle ne l'aimait guère, mais elle voulait bien qu'il l'aimât. Elle était
+d'ailleurs très réservée avec lui, non pas seulement à cause de son peu
+d'inclination: car, parmi les choses de l'amour il en est qu'on fait
+avec indifférence, par distraction, par instinct de femme, par usage et
+esprit traditionnel, pour essayer son pouvoir et pour la satisfaction
+d'en découvrir les effets. La raison de sa prudence, c'est qu'elle le
+savait très «mufle», capable de prendre avantage sur elle de ses
+familiarités et de les lui reprocher ensuite grossièrement si elle ne
+les continuait pas.
+
+Comme il était, par profession, anticlérical et libre penseur, elle
+jugeait bon d'affecter devant lui des façons dévotes, de se montrer avec
+des paroissiens reliés en maroquin rouge, de grand format, tels que les
+_Quinzaine de Pâques_ de la reine Marie Leczinska et de la dauphine
+Marie-Josèphe; et elle lui mettait constamment sous les yeux les
+souscriptions qu'elle recueillait en vue d'assurer le culte national de
+sainte Orberose. Éveline n'agissait point ainsi pour le taquiner, par
+espièglerie ni par esprit contrariant, ni même par snobisme, quoi
+qu'elle en eût bien une pointe; elle s'affirmait de cette manière,
+s'imprimait un caractère, se grandissait et, pour exciter le courage du
+député, s'enveloppait de religion, comme Brunhild, pour attirer Sigurd,
+s'entourait de flammes. Son audace réussit. Il la trouvait plus belle de
+la sorte. Le cléricalisme, à ses yeux, était une élégance.
+
+Réélu à une énorme majorité, Cérès entra dans une Chambre qui se
+montrait plus portée à gauche, plus avancée que la précédente et,
+semblait-il, plus ardente aux réformes. S'étant tout de suite aperçu
+qu'un si grand zèle cachait la peur du changement et un sincère désir de
+ne rien faire, il se promit de suivre une politique qui répondît à ces
+aspirations. Dès le début de la session, il prononça un grand discours,
+habilement conçu et bien ordonné, sur cette idée que toute réforme doit
+être longtemps différée; il se montra chaleureux, bouillant même, ayant
+pour principe que l'orateur doit recommander la modération avec une
+extrême véhémence. Il fut acclamé par l'assemblée entière. Dans la
+tribune présidentielle, les dames Clarence l'écoutaient; Éveline
+tressaillait malgré elle au bruit solennel des applaudissements. Sur la
+même banquette, la belle madame Pensée frissonnait aux vibrations de
+cette voix mâle.
+
+Aussitôt descendu de la tribune, Hippolyle Cérès, sans prendre le temps
+de changer de chemise, alors que les mains battaient encore et qu'on
+demandait l'affichage, alla saluer les dames Clarence dans leur tribune.
+Éveline lui trouva la beauté du succès et, tandis que, penché sur ces
+dames, il recevait leurs compliments d'un air modeste, relevé d'un grain
+de fatuité, en s'épongeant le cou avec son mouchoir, la jeune fille,
+jetant un regard de côté sur madame Pensée, la vit qui respirait avec
+ivresse la sueur du héros, haletante, les paupières lourdes, la tête
+renversée, prête à défaillir. Aussitôt Éveline sourit tendrement à M.
+Cérès.
+
+Le discours du député d'Alca eut un grand retentissement. Dans les
+«sphères» politiques il fut jugé très habile. «Nous venons d'entendre
+enfin un langage honnête», écrivait le grand journal modéré. «C'est tout
+un programme!» disait-on à la Chambre. On s'accordait à y reconnaître un
+énorme talent.
+
+Hippolyte Cérès s'imposait maintenant comme chef aux radicaux,
+socialistes, anticléricaux, qui le nommèrent président de leur groupe,
+le plus considérable de la Chambre. Il se trouvait désigné pour un
+portefeuille dans la prochaine combinaison ministérielle.
+
+Après une longue hésitation, Éveline Clarence accepta l'idée d'épouser
+M. Hippolyte Cérès. Pour son goût, le grand homme était un peu commun;
+rien ne prouvait encore qu'il atteindrait un jour le point où la
+politique rapporte de grosses sommes d'argent; mais elle entrait dans
+ses vingt-sept ans et connaissait assez la vie pour savoir qu'il ne faut
+pas être trop dégoûtée ni se montrer trop exigeante.
+
+Hippolyte Cérès était célèbre; Hippolyte Cérès était heureux. On ne le
+reconnaissait plus; les élégances de ses habits et de ses manières
+augmentaient terriblement; il portait des gants blancs avec excès;
+maintenant, trop homme du monde, il faisait douter Éveline si ce n'était
+pas pis que de l'être trop peu. Madame Clarence regarda favorablement
+ces fiançailles, rassurée sur l'avenir de sa fille et satisfaite d'avoir
+tous les jeudis des fleurs pour son salon.
+
+La célébration du mariage souleva toutefois des difficultés. Éveline
+était pieuse et voulait recevoir la bénédiction de l'Église. Hippolyte
+Cérès, tolérant mais libre penseur, n'admettait que le mariage civil. Il
+y eut à ce sujet des discussions et même des scènes déchirantes. La
+dernière se déroula dans la chambre de la jeune fille, au moment de
+rédiger les lettres d'invitation. Éveline déclara que, si elle ne
+passait pas par l'église, elle ne se croirait pas mariée. Elle parla de
+rompre, d'aller à l'étranger avec sa mère, ou de se retirer dans un
+couvent. Puis elle se fit tendre, faible, suppliante; elle gémit. Et
+tout gémissait avec elle dans sa chambre virginale, le bénitier et le
+rameau de buis au-dessus du lit blanc, les livres de dévotion sur la
+petite étagère et sur le marbre de la cheminée la statuette blanche et
+bleue de sainte Orberose enchaînant le dragon de Cappadoce. Hippolyte
+Cérès était attendri, amolli, fondu.
+
+Belle de douleur, les yeux brillants de larmes, les poignets ceints d'un
+chapelet de lapis lazuli et comme enchaînée par sa foi, tout à coup elle
+se jeta aux pieds d'Hippolyte et lui embrassa les genoux, mourante,
+échevelée.
+
+Il céda presque; il balbutia:
+
+--Un mariage religieux, un mariage à l'église, on pourra encore faire
+digérer ça à mes électeurs; mais mon comité n'avalera pas la chose aussi
+facilement.... Enfin, je leur expliquerai, ... la tolérance, les
+nécessités sociales.... Ils envoient tous leurs filles au catéchisme....
+Quant à mon portefeuille, bigre! je crois bien, ma chérie, que nous
+allons le noyer dans l'eau bénite.
+
+À ces mots, elle se leva grave, généreuse, résignée, vaincue à son tour.
+
+--Mon ami, je n'insiste plus.
+
+--Alors, pas de mariage religieux! Ça vaut mieux, beaucoup mieux!
+
+--Si! Mais laissez-moi faire. Je vais tâcher de tout arranger pour votre
+satisfaction et la mienne.
+
+Elle alla trouver le révérend père Douillard et lui exposa la situation.
+Plus encore qu'elle n'espérait il se montra accommodant et facile.
+
+--Votre époux est un homme intelligent, un homme d'ordre et de raison:
+il nous viendra. Vous le sanctifierez; ce n'est pas en vain que Dieu lui
+a accordé le bienfait d'une épouse chrétienne. L'Église ne veut pas
+toujours pour ses bénédictions nuptiales les pompes et l'éclat des
+cérémonies. Maintenant qu'elle est persécutée, l'ombre des cryptes et
+les détours des catacombes conviennent à ses fêtes. Mademoiselle, quand
+vous aurez accompli les formalités civiles, venez ici, dans ma chapelle
+particulière, en toilette de ville, avec monsieur Cérès; je vous
+marierai en observant la plus absolue discrétion. J'obtiendrai de
+l'archevêque les dispenses nécessaires et toutes les facilités pour ce
+qui concerne les bans, le billet de confession, etc.
+
+Hippolyte, tout en trouvant la combinaison un peu dangereuse, accepta,
+assez flatté au fond:
+
+--J'irai en veston, dit-il.
+
+Il y alla en redingote, avec des gants blancs et des souliers vernis, et
+fit les génuflexions.
+
+--Quand les gens sont polis!...
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+LE CABINET VISIRE
+
+Le ménage Cérès, d'une modestie décente, s'établit dans un assez joli
+appartement d'une maison neuve. Cérès adorait sa femme avec rondeur et
+tranquillité, souvent retenu d'ailleurs à la commission du budget et
+travaillant plus de trois nuits par semaine à son rapport sur le budget
+des postes dont il voulait faire un monument. Éveline le trouvait
+«muffle», et il ne lui déplaisait pas. Le mauvais côté de la situation,
+c'est qu'ils n'avaient pas beaucoup d'argent; ils en avaient très peu.
+Les serviteurs de la république ne s'enrichissent pas à son service
+autant qu'on le croit. Depuis que le souverain n'est plus là pour
+dispenser les faveurs, chacun prend ce qu'il peut et ses déprédations,
+limitées par les déprédations de tous, sont réduites à des proportions
+modestes. De là cette austérité de moeurs qu'on remarque dans les chefs
+de la démocratie. Ils ne peuvent s'enrichir que dans les périodes de
+grandes affaires, et se trouvent alors en butte à l'envie de leurs
+collègues moins favorisés. Hippolyte Cérès prévoyait pour un temps
+prochain une période de grandes affaires; il était de ceux qui en
+préparaient la venue; en attendant il supportait dignement une pauvreté
+dont Éveline, en la partageant, souffrait moins qu'on eût pu croire.
+Elle était en rapports constants avec le révérend père Douillard et
+fréquentait la chapelle de Sainte-Orberose où elle trouvait une société
+sérieuse et des personnes capables de lui rendre service. Elle savait
+les choisir et ne donnait sa confiance qu'à ceux qui la méritaient. Elle
+avait gagné de l'expérience depuis ses promenades dans l'auto du vicomte
+Cléna, et surtout elle avait acquis le prix d'une femme mariée.
+
+Le député s'inquiéta d'abord de ces pratiques pieuses que raillaient les
+petits journaux démagogiques; mais il se rassura bientôt en voyant
+autour de lui tous les chefs de la démocratie se rapprocher avec joie de
+l'aristocratie et de l'Eglise.
+
+On se trouvait dans une de ces périodes (qui revenaient souvent) où l'on
+s'apercevait qu'on était allé trop loin. Hippolyte Cérès en convenait
+avec mesure. Sa politique n'était pas une politique de persécution, mais
+une politique de tolérance. Il en avait posé les bases dans son
+magnifique discours sur la préparation des réformes. Le ministère
+passait pour trop avancé; soutenant des projets reconnus dangereux pour
+le capital, il avait contre lui les grandes compagnies financières et,
+par conséquent, les journaux de toutes les opinions. Voyant le danger
+grossir, le cabinet abandonna ses projets, son programme, ses opinions,
+mais trop tard un nouveau gouvernement était prêt; sur une question
+insidieuse de Paul Visire, aussitôt transformée en interpellation, et un
+très beau discours d'Hippolyte Cérès, il tomba.
+
+Le président de la république choisit pour former un nouveau cabinet ce
+même Paul Visire, qui, très jeune encore, avait été deux fois ministre,
+homme charmant, habitué du foyer de la danse et des coulisses des
+théâtres, très artiste, très mondain, spirituel, d'une intelligence et
+d'une activité merveilleuses. Paul Visire, ayant constitué un ministère
+destiné à marquer un temps d'arrêt et à rassurer l'opinion alarmée,
+Hippolyte Cérès fut appelé à en faire partie.
+
+Les nouveaux ministres, appartenant à tous les groupes de la majorité,
+représentaient les opinions les plus diverses et les plus opposées, mais
+ils étaient tous modérés et résolument conservateurs [Note: Ce ministère
+ayant exercé une action considérable sur les destinées du pays et du
+monde, nous croyons devoir en donner la composition: intérieur et
+présidence du Conseil, Paul Visire; justice, Pierre Bouc; affaires
+étrangères, Victor Crombile; finances, Terrasson; instruction publique,
+Labillette; commerce, postes et télégraphes, Hippolyte Cérès;
+agriculture, Aulac; travaux publics, Lapersonne; guerre, général
+Débonnaire; marine, amiral Vivier des Murènes.] On garda le ministre des
+affaires étrangères de l'ancien cabinet, petit homme noir nommé
+Crombile, qui travaillait quatorze heures par jour dans le délire des
+grandeurs, silencieux, se cachant de ses propres agents diplomatiques,
+terriblement inquiétant, sans inquiéter personne, car l'imprévoyance des
+peuples est infinie et celle des gouvernants l'égale.
+
+On mit aux travaux publics un socialiste. Fortuné Lapersonne. C'était
+alors une des coutumes les plus solennelles, les plus sévères, les plus
+rigoureuses, et, j'ose dire, les plus terribles et les plus cruelles de
+la politique, de mettre dans tout ministère destiné à combattre le
+socialisme un membre du parti socialiste, afin que les ennemis de la
+fortune et de la propriété eussent la honte et l'amertume d'être frappés
+par un des leurs et qu'ils ne pussent se réunir entre eux sans chercher
+du regard celui qui les châtierait le lendemain. Une ignorance profonde
+du coeur humain permettrait seule de croire qu'il était difficile de
+trouver un socialiste pour occuper ces fonctions. Le citoyen Fortuné
+Lapersonne entra dans le cabinet Visire de son propre mouvement, sans
+contrainte aucune; et il trouva des approbateurs même parmi ses anciens
+amis, tant le pouvoir exerçait de prestige sur les Pingouins!
+
+Le général Débonnaire reçut le portefeuille de la guerre; il passait
+pour un des plus intelligents généraux de l'armée; mais il se laissait
+conduire par une femme galante, madame la baronne de Bildermann, qui,
+belle encore dans l'âge des intrigues, s'était mise aux gages d'une
+puissance voisine et ennemie.
+
+Le nouveau ministre de la marine, le respectable amiral Vivier des
+Murènes, reconnu généralement pour un excellent marin, montrait une
+piété qui eût paru excessive dans un ministère anticlérical, si la
+république laïque n'avait reconnu la religion comme d'utilité maritime.
+Sur les instructions du révérend père Douillard, son directeur
+spirituel, le respectable amiral Vivier des Murènes voua les équipages
+de la flotte à sainte Orberose et fit composer par des bardes chrétiens
+des cantiques en l'honneur de la vierge d'Alca qui remplacèrent l'hymne
+national dans les musiques de la marine de guerre.
+
+Le ministère Visire se déclara nettement anticlérical, mais respectueux
+des croyances; il s'affirma sagement réformateur. Paul Visire et ses
+collaborateurs voulaient des réformes, et c'était pour ne pas
+compromettre les réformes qu'ils n'en proposaient pas; car ils étaient
+vraiment des hommes politiques et savaient que les réformes sont
+compromises dès qu'on les propose. Ce gouvernement fut bien accueilli,
+rassura les honnêtes gens et fit monter la rente.
+
+Il annonça la commande de quatre cuirassés, des poursuites contre les
+socialistes et manifesta son intention formelle de repousser tout impôt
+inquisitorial sur le revenu. Le choix du ministre des finances,
+Terrasson, fut particulièrement approuvé de la grande presse. Terrasson,
+vieux ministre fameux par ses coups de Bourse, autorisait toutes les
+espérances des financiers et faisait présager une période de grandes
+affaires. Bientôt se gonfleraient du lait de la richesse ces trois
+mamelles des nations modernes: l'accaparement, l'agio et la spéculation
+frauduleuse. Déjà l'on parlait d'entreprises lointaines, de
+colonisation, et les plus hardis lançaient dans les journaux un projet
+de protectorat militaire et financier sur la Nigritie.
+
+Sans avoir encore donné sa mesure, Hippolyte Cérès était considéré comme
+un homme de valeur; les gens d'affaires l'estimaient. On le félicitait
+de toutes parts d'avoir rompu avec les partis extrêmes, les hommes
+dangereux, d'être conscient des responsabilités gouvernementales.
+
+Madame Cérès brillait seule entre toutes les dames du ministère.
+Crombile séchait dans le célibat; Paul Visire s'était marié richement,
+dans le gros commerce du Nord, à une personne comme il faut,
+mademoiselle Blampignon, distinguée, estimée, simple, toujours malade,
+et que l'état de sa santé retenait constamment chez sa mère, au fond
+d'une province reculée. Les autres ministresses n'étaient point nées
+pour charmer les regards; et l'on souriait en lisant que madame
+Labillette avait paru au bal de la présidence coiffée d'oiseaux de
+paradis. Madame l'amirale Vivier des Murènes, de bonne famille, plus
+large que haute, le visage sang de boeuf, la voix d'un camelot, faisait
+son marché elle-même. La générale Débonnaire, longue, sèche, couperosée,
+insatiable de jeunes officiers, perdue de débauches et de crimes, ne
+rattrapait la considération qu'à force de laideur et d'insolence.
+
+Madame Cérès était le charme du ministère et son porte-respect. Jeune,
+belle, irréprochable, elle réunissait, pour séduire l'élite sociale et
+les foules populaires, à l'élégance des toilettes la pureté du sourire.
+
+Ses salons furent envahis par la grande finance juive. Elle donnait les
+garden-parties les plus élégants de la république; les journaux
+décrivaient ses toilettes et les grands couturiers ne les lui faisaient
+pas payer. Elle allait à la messe, protégeait contre l'animosité
+populaire la chapelle de Sainte-Orberose et faisait naître dans les
+coeurs aristocratiques l'espérance d'un nouveau concordat.
+
+Des cheveux d'or, des prunelles gris de lin, souple, mince avec une
+taille ronde, elle était vraiment jolie; elle jouissait d'une excellente
+réputation, qu'elle aurait gardée intacte jusque dans un flagrant délit,
+tant elle se montrait adroite, calme, et maîtresse d'elle-même.
+
+La session s'acheva sur une victoire du cabinet, qui repoussa, aux
+applaudissements presque unanimes de la Chambre, la proposition d'un
+impôt inquisitorial, et sur un triomphe de madame Cérès qui donna des
+fêtes à trois rois de passage.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LE SOPHA DE LA FAVORITE
+
+Le président du conseil invita, pendant les vacances, monsieur et madame
+Cérès à passer une quinzaine de jours à la montagne, dans un petit
+château qu'il avait loué pour la saison et qu'il habitait seul. La santé
+vraiment déplorable de madame Paul Visire ne lui permettait pas
+d'accompagner son mari: elle restait avec ses parents au fond d'une
+province septentrionale.
+
+Ce château avait appartenu à la maîtresse d'un des derniers rois d'Alca;
+le salon gardait ses meubles anciens, et il s'y trouvait encore le sopha
+de la favorite. Le pays était charmant; une jolie rivière bleue,
+l'Aiselle, coulait au pied de la colline que dominait le château.
+Hippolyte Cérès aimait à pêcher à la ligne; il trouvait, en se livrant à
+cette occupation monotone, ses meilleures combinaisons parlementaires et
+ses plus heureuses inspirations oratoires. La truite foisonnait dans
+l'Aiselle; il la pêchait du matin au soir, dans une barque que le
+président du conseil s'était empressé de mettre à sa disposition.
+
+Cependant Éveline et Paul Visire faisaient quelquefois ensemble un tour
+de jardin, un bout de causerie dans le salon. Éveline, tout en
+reconnaissant la séduction qu'il exerçait sur les femmes, n'avait encore
+déployé pour lui qu'une coquetterie intermittente et superficielle, sans
+intentions profondes ni dessein arrêté. Il était connaisseur et la
+savait jolie; la Chambre et l'Opéra lui étaient tout loisir, mais, dans
+le petit château, les yeux gris de lin et la taille ronde d'Éveline
+prenaient du prix à ses yeux. Un jour qu'Hippolyte Cérès péchait dans
+l'Aiselle, il la fit asseoir près de lui sur le sopha de la favorite. À
+travers les fentes des rideaux, qui la protégeaient contre la chaleur et
+la clarté d'un jour ardent, de longs rayons d'or frappaient Éveline,
+comme les flèches d'un Amour caché. Sous la mousseline blanche, toutes
+ses formes, à la fois arrondies et fuselées, dessinaient leur grâce et
+leur jeunesse. Elle avait la peau moite et fraîche et sentait le foin
+coupé. Paul Visire se montra tel que le voulait l'occasion; elle ne se
+refusa pas aux jeux du hasard et de la société. Elle avait cru que ce ne
+serait rien ou peu de chose: elle s'était trompée.
+
+«Il y avait, dit la célèbre ballade allemande, sur la place de la ville,
+du côté du soleil, contre le mur où courait la glycine, une jolie boîte
+aux lettres, bleue comme les bleuets, souriante et tranquille.
+
+»Tout le jour venaient à elle, dans leurs gros souliers, petits
+marchands, riches fermiers, bourgeois et le percepteur et les gendarmes,
+qui lui mettaient des lettres d'affaires, des factures, des sommations
+et des contraintes d'avoir à payer l'impôt, des rapports aux juges du
+tribunal et des convocations de recrues: elle demeurait souriante et
+tranquille.
+
+»Joyeux ou soucieux, s'acheminaient vers elle journaliers et garçons de
+ferme, servantes et nourrices, comptables, employés de bureau, ménagères
+tenant leur petit enfant dans les bras; ils lui mettaient des faire-part
+de naissances, de mariages et de mort, des lettres de fiancés et de
+fiancées, des lettres d'époux et d'épouses, de mères à leurs fils, de
+fils à leurs mère: elle demeurait souriante et tranquille.
+
+»À la brune, des jeunes garçons et des jeunes filles se glissaient
+furtivement jusqu'à elle et lui mettaient des lettres d'amour, les unes
+mouillées de larmes qui faisaient couler l'encre, les autres avec un
+petit rond pour indiquer la place du baiser, et toutes très longues;
+elle demeurait souriante et tranquille.
+
+»Les riches négociants venaient eux-mêmes, par prudence, à l'heure de la
+levée, et lui mettaient des lettres chargées, des lettres à cinq cachets
+rouges pleines de billets de banque ou de chèques sur les grands
+établissements financiers de l'Empire: elle demeurait souriante et
+tranquille.
+
+»Mais un jour Gaspar, qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle ne
+connaissait ni d'Ève ni d'Adam, vint lui mettre un billet dont on ne
+sait rien sinon qu'il était plié en petit chapeau. Aussitôt la jolie
+boîte aux lettres tomba pâmée. Depuis lors elle ne tient plus en place;
+elle court les rues, les champs, les bois, ceinte de lierre et couronnée
+de roses. Elle est toujours par monts et par vaux; le garde champêtre
+l'a surprise dans les blés entre les bras de Gaspar et le baisant sur la
+bouche.»
+
+Paul Visire avait repris toute sa liberté d'esprit; Éveline demeurait
+étendue sur le divan de la favorite dans un étonnement délicieux.
+
+Le révérend père Douillard, excellent en théologie morale, et qui, dans
+la décadence de l'Église, gardait les principes, avait bien raison
+d'enseigner, conformément à la doctrine des Pères, que, si une femme
+commet un grand péché en se donnant pour de l'argent, elle en commet un
+bien plus grand en se donnant pour rien; car, dans le premier cas, elle
+agit pour soutenir sa vie et elle est parfois, non pas excusable, mais
+pardonnable et digne encore de la grâce divine, puisque, enfin, Dieu
+défend le suicide et ne veut pas que ses créatures, qui sont ses
+temples, se détruisent elles-mêmes; d'ailleurs en se donnant pour vivre
+elle reste humble et ne prend pas de plaisir, ce qui diminue le péché.
+Mais une femme qui se donne pour rien pèche avec volupté, exulte dans la
+faute. L'orgueil et les délices dont elle charge son crime en augmentent
+le poids mortel.
+
+L'exemple de madame Hippolyte Cérès devait faire paraître la profondeur
+de ces vérités morales. Elle s'aperçut qu'elle avait des sens; jusque-là
+elle ne s'en était pas doutée; il ne fallut qu'une seconde pour lui
+faire faire cette découverte, changer son âme, bouleverser sa vie. Ce
+lui fut d'abord un enchantement que d'avoir appris à se connaître. Le
+_gnothi seauthon_ de la philosophie antique n'est pas un précepte
+dont l'accomplissement au moral procure du plaisir, car on ne goûte
+guère de satisfaction à connaître son âme; il n'en est pas de même de la
+chair où des sources de volupté peuvent nous être révélées. Elle voua
+tout de suite à son révélateur une reconnaissance égale au bienfait et
+elle s'imagina que celui qui avait découvert les abîmes célestes en
+possédait seul la clé. Était-ce une erreur et n'en pouvait-elle pas
+trouver d'autres qui eussent aussi la clé d'or? Il est difficile d'en
+décider; et le professeur Haddock, quand les faits furent divulgués (ce
+qui ne tarda pas, comme nous l'allons voir), eu traita au point de vue
+expérimental, dans une revue scientifique et spéciale, et conclut que
+les chances qu'aurait madame C... de retrouver l'exacte équivalence de
+M. V... étaient dans les proportions de 3,05 sur 975,008. Autant dire
+qu'elle ne le retrouverait pas. Sans doute elle en eut l'instinct car
+elle s'attacha éperdument à lui.
+
+J'ai rapporté ces faits avec toutes les circonstances qui me semblent
+devoir attirer l'attention des esprits méditatifs et philosophiques. Le
+sopha de la favorite est digne de la majesté de l'histoire; il s'y
+décida des destinées d'un grand peuple; que dis-je, il s'y accomplit un
+acte dont le retentissement devait s'étendre sur les nations voisines,
+amies ou ennemies, et sur l'humanité tout entière. Trop souvent les
+événements de cette nature, bien que d'une conséquence infinie,
+échappent aux esprits superficiels, aux âmes légères qui assument
+inconsidérément la tâche d'écrire l'histoire. Aussi les secrets ressorts
+des événements nous demeurent cachés, la chute des empires, la
+transmission des dominations nous étonnent et nous demeurent
+incompréhensibles, faute d'avoir découvert le point imperceptible,
+touché l'endroit secret qui, mis en mouvement, a tout ébranlé et tout
+renversé. L'auteur de cette grande histoire sait mieux que personne ses
+défauts et ses insuffisances, mais il peut se rendre ce témoignage qu'il
+a toujours gardé cette mesure, ce sérieux, cette austérité qui plaît
+dans l'exposé des affaires d'État, et ne s'est jamais départi de la
+gravité qui convient au récit des actions humaines.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+LES PREMIÈRES CONSÉQUENCES
+
+Quand Éveline confia à Paul Visire qu'elle n'avait jamais éprouvé rien
+de semblable, il ne la crut pas. Il avait l'habitude des femmes et
+savait qu'elles disent volontiers ces choses aux hommes pour les rendre
+très amoureux. Ainsi son expérience, comme il arrive parfois, lui fit
+méconnaître la vérité. Incrédule, mais tout de même flatté, il ressentit
+bientôt pour elle de l'amour et quelque chose de plus. Cet état parut
+d'abord favorable à ses facultés intellectuelles; Visire prononça dans
+le chef-lieu de sa circonscription un discours plein de grâce, brillant,
+heureux, qui passa pour son chef-d'oeuvre.
+
+La rentrée fut sereine; c'est à peine, à la Chambre, si quelques
+rancunes isolées, quelques ambitions encore timides levèrent la tête. Un
+sourire du président du conseil suffit à dissiper ces ombres. Elle et
+lui se voyaient deux fois par jour et s'écrivaient dans l'intervalle. Il
+avait l'habitude des liaisons intimes, était adroit et savait
+dissimuler; mais Éveline montrait une folle imprudence; elle s'affichait
+avec lui dans les salons, au théâtre, à la Chambree et dans les
+ambassades; elle portait son amour sur son visage, sur toute sa
+personne, dans les éclairs humides de son regard, dans le sourire
+mourant de ses lèvres, dans la palpitation de sa poitrine, dans la
+mollesse de ses hanches, dans toute sa beauté avivée, irritée, éperdue.
+Bientôt le pays tout entier sut leur liaison; les cours étrangères en
+étaient informées; seuls le président de la république et le mari
+d'Éveline l'ignoraient encore. Le président l'apprit à la campagne par
+un rapport de police égaré, on ne sait comment, dans sa valise.
+
+Hippolyte Cérès, sans être ni très délicat ni très perspicace,
+s'apercevait bien que quelque chose était changé dans son ménage:
+Éveline, qui naguère encore s'intéressait à ses affaires et lui montrait
+sinon de la tendresse, du moins une bonne amitié, désormais ne lui
+laissait voir que de l'indifférence et du dégoût. Elle avait toujours eu
+des périodes d'absence, fait des visites prolongées à l'oeuvre de
+Sainte-Orberose; maintenant, sortie dès le matin et toute la journée
+dehors, elle se mettait à table à neuf heures du soir avec un visage de
+somnambule. Son mari trouvait cela ridicule; pourtant il n'aurait peut-
+être jamais su; une ignorance profonde des femmes, une épaisse confiance
+dans son mérite et dans sa fortune lui auraient peut-être toujours
+dérobé la vérité, si les deux amants ne l'eussent, pour ainsi dire,
+forcé à la découvrir.
+
+Quand Paul Visire allait chez Éveline et l'y trouvait seule, ils
+disaient en s'embrassant: «Pas ici! pas ici!» et aussitôt ils
+affectaient l'un vis-à-vis de l'autre une extrême réserve. C'était leur
+règle inviolable. Or, un jour, Paul Visire se rendit chez son collègue
+Cérès, à qui il avait donné rendez-vous; ce fut Éveline qui le reçut: le
+ministre des postes était retenu dans «le sein» d'une commission.
+
+--Pas ici! se dirent en souriant les amants.
+
+Ils se le dirent la bouche sur la bouche, dans des embrassements, des
+enlacements et des agenouillements. Ils se le disaient encore quand
+Hippolyte Cérès entra dans le salon.
+
+Paul Visire retrouva sa présence d'esprit; il déclara à madame Cérès
+qu'il renonçait à lui retirer la poussière qu'elle avait dans l'oeil.
+Par cette attitude il ne donnait pas le change au mari, mais il sauvait
+sa sortie.
+
+Hippolyte Cérès s'effondra. La conduite d'Éveline lui paraissait
+incompréhensible; il lui en demandait les raisons.
+
+--Pourquoi? pourquoi? répétait-il sans cesse, pourquoi?
+
+Elle nia tout, non pour le convaincre, car il les avait vus, mais par
+commodité et bon goût et pour éviter les explications pénibles.
+
+Hippolyte Cérès souffrait toutes les tortures de la jalousie. Il se
+l'avouait à lui-même; il se disait: «Je suis un homme fort; j'ai une
+cuirasse; mais la blessure est dessous: elle est au coeur.»
+
+Et se retournant vers sa femme toute parée de volupté et belle de son
+crime, il la contemplait douloureusement et lui disait:
+
+--Tu n'aurais pas dû avec celui-là.
+
+Et il avait raison. Éveline n'aurait pas dû aimer dans le gouvernement.
+
+Il souffrait tant qu'il prit son revolver en criant: «Je vais le tuer!»
+Mais il songea qu'un ministre des postes et télégraphes ne peut pas tuer
+le président du conseil, et il remit son revolver dans le tiroir de sa
+table de nuit.
+
+Les semaines se passaient sans calmer ses souffrances. Chaque matin, il
+bouclait sur sa blessure sa cuirasse d'homme fort et cherchait dans le
+travail et les honneurs la paix qui le fuyait. Il inaugurait tous les
+dimanches des bustes, des statues, des fontaines, des puits artésiens,
+des hôpitaux, des dispensaires, des voies ferrées, des canaux, des
+halles, des égouts, des arcs de triomphe, des marchés et des abattoirs,
+et prononçait des discours frémissants. Son activité brûlante dévorait
+les dossiers; il changea en huit jours quatorze fois la couleur des
+timbres-poste. Cependant il lui poussait des rages de douleur et de
+fureur qui le rendaient fou; durant des jours entiers sa raison
+l'abandonnait. S'il avait tenu un emploi dans une administration privée
+on s'en serait tout de suite aperçu; mais il est beaucoup plus difficile
+de reconnaître la démence ou le délire dans l'administration des
+affaires de l'État. À ce moment, les employés du gouvernement formaient
+des associations et des fédérations, au milieu d'une effervescence dont
+s'effrayaient le parlement et l'opinion; les facteurs se signalaient
+entre tous par leur ardeur syndicaliste.
+
+Hippolyte Cérès fit connaître par voie de circulaire que leur action
+était strictement légale. Le lendemain, il lança une seconde circulaire,
+qui interdisait comme illégale toute association des employés de l'État.
+Il révoqua cent quatre-vingts facteurs, les réintégra, leur infligea un
+blâme et leur donna des gratifications. Au conseil des ministres il
+était toujours sur le point d'éclater; c'était à peine si la présence du
+chef de l'État le contenait dans les bornes des bienséances, et comme il
+n'osait pas sauter à la gorge de son rival, il accablait d'invectives,
+pour se soulager, le chef respecté de l'armée, le général Débonnaire,
+qui ne les entendait pas, étant sourd et occupé à composer des vers pour
+madame la baronne de Bildermann. Hippolyte Cérès s'opposait
+indistinctement à tout ce que proposait M. le président du conseil.
+Enfin il était insensé. Une seule faculté échappait au désastre de son
+esprit: il lui restait le sens parlementaire, le tact des majorités, la
+connaissance approfondie des groupes, la sûreté des pointages.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+NOUVELLES CONSÉQUENCES
+
+La session s'achevait dans le calme, et le ministère ne découvrait, sur
+les bancs de la majorité, nul signe funeste. On voyait cependant par
+certains articles des grands journaux modérés que les exigences des
+financiers juifs et chrétiens croissaient tous les jours, que le
+patriotisme des banques réclamait une expédition civilisatrice en
+Nigritie et que le trust de l'acier, plein d'ardeur à protéger nos côtes
+et à défendre nos colonies, demandait avec frénésie des cuirassés et des
+cuirassés encore. Des bruits de guerre couraient: de tels bruits
+s'élevaient tous les ans avec la régularité des vents alisés; les gens
+sérieux n'y prêtaient pas l'oreille et le gouvernement pouvait les
+laisser tomber d'eux-mêmes à moins qu'ils ne vinssent à grossir et à
+s'étendre; car alors le pays se serait alarmé. Les financiers ne
+voulaient que des guerres coloniales; le peuple ne voulait pas de
+guerres du tout; il aimait que le gouvernement montrât de la fierté et
+même de l'arrogance; mais au moindre soupçon qu'un conflit européen se
+préparait, sa violente émotion aurait vite gagné la Chambre. Paul Visire
+n'était point inquiet, la situation européenne, à son avis, n'offrait
+rien que de rassurant. Il était seulement agacé du silence maniaque de
+son ministre des affaires étrangères. Ce gnôme arrivait au conseil avec
+un portefeuille plus gros que lui, bourré de dossiers, ne disait rien,
+refusait de répondre à toutes les questions, même à celles que lui
+posait le respecté président de la république et, fatigué d'un travail
+opiniâtre, prenait, dans son fauteuil, quelques instants de sommeil et
+l'on ne voyait plus que sa petite houppe noire au-dessus du tapis vert.
+
+Cependant Hippolyte Cérès redevenait un homme fort; il faisait en
+compagnie de son collègue Lapersonne des noces fréquentes avec des
+filles de théâtre; on les voyait tous deux entrer, de nuit, dans des
+cabarets à la mode, au milieu de femmes encapuchonnées, qu'ils
+dominaient de leur haute taille et de leurs chapeaux neufs, et on les
+compta bientôt parmi les figures les plus sympathiques du boulevard. Ils
+s'amusaient; mais ils souffraient. Fortuné Lapersonne avait aussi sa
+blessure sous sa cuirasse; sa femme, une jeune modiste qu'il avait
+enlevée à un marquis, était allée vivre avec un chauffeur. Il l'aimait
+encore; il ne se consolait pas de l'avoir perdue et, bien souvent, dans
+un cabinet particulier, au milieu des filles qui riaient en suçant des
+écrevisses, les deux ministres, échangeant un regard plein de leurs
+douleurs, essuyaient une larme.
+
+Hippolyte Cérès, bien que frappé au coeur, ne se laissait point abattre.
+Il fit serment de se venger.
+
+Madame Paul Visire, que sa déplorable santé retenait chez ses parents,
+au fond d'une sombre province, reçut une lettre anonyme, spécifiant que
+M. Paul Visire, qui s'était marié sans un sou, mangeait avec une femme
+mariée, E... C... (cherchez!) sa dot, à elle madame Paul, donnait à
+cette femme des autos de trente mille francs, des colliers de perles de
+quatre-vingt mille et courait à la ruine, au déshonneur et à
+l'anéantissement. Madame Paul Visire lut, tomba d'une attaque de nerfs
+et tendit la lettre à son père.
+
+--Je vais lui frotter les oreilles, à ton mari, dit M. Blampignon; c'est
+un galopin qui, si l'on n'y prend garde, te mettra sur la paille. Il a
+beau être président du Conseil, il ne me fait pas peur.
+
+Au sortir du train M. Blampignon se présenta au ministère de l'intérieur
+et fut reçu tout de suite. Il entra furieux dans le cabinet du
+président.
+
+--J'ai à vous parler, monsieur!
+
+Et il brandit la lettre anonyme.
+
+Paul Visire l'accueillit tout souriant.
+
+--Vous êtes le bienvenu, mon cher père. J'allais vous écrire.... Oui,
+pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Légion
+d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin.
+
+M. Blampignon remercia profondément son gendre et jeta au feu la lettre
+anonyme.
+
+Rentré dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irritée et
+languissante.
+
+--Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voilà! tu ne sais
+pas le prendre.
+
+Vers ce temps, Hippolyte Cérès apprit par un petit journal de scandales
+(c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les
+affaires d'État) que le président du Conseil dînait tous les soirs chez
+mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait
+l'avoir vivement frappé. Dès lors Cérès se faisait une sombre joie
+d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs très en retard, pour
+dîner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la sérénité du
+plaisir accompli.
+
+Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle
+les lisait à table, devant lui et demeurait alanguie et souriante.
+
+Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces
+avertissements trop vagues et que, pour l'inquiéter, il fallait lui
+donner des précisions, la mettre en état de vérifier par elle-même
+l'infidélité et la trahison. Il avait au ministère des agents très sûrs,
+chargés de recherches secrètes intéressant la défense nationale et qui
+précisément surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et
+ennemie entretenait jusque dans les postes et télégraphes de la
+république. M. Cérès leur donna l'ordre de suspendre leurs
+investigations et de s'enquérir où, quand et comment M. le ministre de
+l'intérieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent
+fidèlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient
+plusieurs fois surpris M. le président du Conseil avec une femme, mais
+que ce n'était pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Cérès ne leur en
+demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de
+Lysiane n'étaient qu'un alibi imaginé par Paul Visire lui-même, à la
+satisfaction d'Éveline, importunée de sa gloire et qui soupirait après
+l'ombre et le mystère.
+
+Ils n'étaient pas filés seulement par les agents du ministère des
+postes; ils l'étaient aussi par ceux du préfet de police et par ceux
+mêmes du ministère de l'intérieur qui se disputaient le soin de les
+protéger; ils l'étaient encore par ceux de plusieurs agences royalistes,
+impérialistes et cléricales, par ceux de huit ou dix officines de
+chantage, par quelques policiers amateurs, par une multitude de
+reporters et par une foule de photographes qui, partout où ils
+abritaient leurs amours errantes, grands hôtels, petits hôtels, maisons
+de ville, maisons de campagne, appartements privés, châteaux, musées,
+palais, bouges, apparaissaient à leur venue, et les guettaient dans la
+rue, dans les maisons environnantes, dans les arbres, sur les murs, dans
+les escaliers, sur les paliers, sur les toits, dans les appartements
+contigus, dans les cheminées. Le ministre et son amie voyaient avec
+effroi tout autour de la chambre à coucher les vrilles percer les portes
+et les volets, les violons faire des trous dans les murs. On avait
+obtenu, faute de mieux, un cliché de madame Cérès en chemise, boutonnant
+ses bottines.
+
+Paul Visire, impatienté, irrité, perdait par moments sa belle humeur et
+sa bonne grâce; il arrivait furieux au Conseil et couvrait d'invectives,
+lui aussi, le général Débonnaire, si brave au feu, mais qui laissait
+l'indiscipline s'établir dans les armées, et il accablait de sarcasmes,
+lui aussi, le vénérable amiral Vivier des Murènes, dont les navires
+coulaient à pic sans cause apparente.
+
+Fortuné Lapersonne l'écoutait, narquois, les yeux tout ronds, et
+grommelait entre ses dents:
+
+--Il ne lui suffit pas de prendre à Hippolyte Cérès sa femme; il lui
+prend aussi ses tics.
+
+Ces algarades, connues par les indiscrétions des ministres et par les
+plaintes des deux vieux chefs, qui annonçaient qu'ils foutraient leur
+portefeuille au nez de ce coco-là et qui n'en faisaient rien, loin de
+nuire à l'heureux chef du cabinet, produisirent le meilleur effet sur le
+parlement et l'opinion qui y voyaient les marques d'une vive sollicitude
+pour l'armée et la marine nationales. Le président du Conseil recueillit
+l'approbation générale. Aux félicitations des groupes et des
+personnages notables, il répondait avec une ferme simplicité:
+
+--Ce sont mes principes!
+
+Et il fit mettre en prison sept ou huit socialistes.
+
+La session close, Paul Visire, très fatigué, alla prendre les eaux.
+Hippolyte Cérès refusa de quitter son ministère où s'agitait
+tumultueusement le syndicat des demoiselles téléphonistes. Il les frappa
+avec une violence inouie car il était devenu misogyne. Le dimanche, il
+allait dans la banlieue pêcher à la ligne avec son collègue Lapersonne,
+coiffé du chapeau de haute forme qu'il ne quittait plus depuis qu'il
+était ministre. Et tous deux, oubliant le poisson, se plaignaient de
+l'inconstance des femmes et mêlaient leurs douleurs.
+
+Hippolyte aimait toujours Éveline et souffrait toujours. Cependant
+l'espoir s'était glissé dans son coeur. Il la tenait séparée de son
+amant et, pensant la pouvoir reprendre, il y dirigea tous ses efforts, y
+déploya toute son habileté, se montra sincère, prévenant, affectueux,
+dévoué, discret même; son coeur lui enseignait toutes les délicatesses.
+Il disait à l'infidèle des choses charmantes et des choses touchantes
+et, pour l'attendrir, lui avouait tout ce qu'il avait souffert.
+
+Croisant sur son ventre la ceinture de son pantalon:
+
+--Vois, lui disait-il, j'ai maigri.
+
+Il lui promettait tout ce qu'il pensait qui pût flatter une femme, des
+parties de campagne, des chapeaux, des bijoux.
+
+Parfois il croyait l'avoir apitoyée. Elle ne lui montrait plus un visage
+insolemment heureux; séparée de Paul, sa tristesse avait un air de
+douceur; mais dès qu'il faisait un geste pour la reconquérir, elle se
+refusait, farouche et sombre, ceinte de sa faute comme d'une ceinture
+d'or.
+
+Il ne se lassait pas, se faisait humble, suppliant, déplorable.
+
+Un jour il alla trouver Lapersonne, et lui dit, les larmes aux yeux:
+
+--Parle-lui, toi!
+
+Lapersonne s'excusa, ne croyant pas son intervention efficace, mais il
+donna des conseils à son ami.
+
+--Fais-lui croire que tu la dédaignes, que tu en aimes une autre, et
+elle te reviendra.
+
+Hippolyte, essayant de ce moyen, fit mettre dans les journaux qu'on le
+rencontrait à toute heure chez mademoiselle Guinaud de l'Opéra. Il
+rentrait tard, ou ne rentrait pas; affectait, devant Éveline, les
+apparences d'une joie intérieure impossible à contenir; pendant le
+dîner, il tirait de sa poche une lettre parfumée qu'il feignait de lire
+avec délices et ses lèvres semblaient baiser, dans un songe, des lèvres
+invisibles. Rien ne fit. Éveline ne s'apercevait même pas de ce manège.
+Insensible à tout ce qui l'entourait, elle ne sortait de sa léthargie
+que pour demander quelques louis à son mari; et, s'il ne les lui donnait
+pas, elle lui jetait un regard de dégoût, prête à lui reprocher la honte
+dont elle l'accablait devant le monde entier. Depuis qu'elle aimait,
+elle dépensait beaucoup pour sa toilette; il lui fallait de l'argent et
+elle n'avait que son mari pour lui en procurer: elle était fidèle.
+
+Il perdit patience, devint enragé, la menaça de son revolver. Il dit un
+jour devant elle à madame Clarence:
+
+--Je vous fais compliment, madame; vous avez élevé votre fille comme une
+grue.
+
+--Emmène-moi, maman, s'écria Éveline. Je veux divorcer!
+
+Il l'aimait plus ardemment que jamais.
+
+Dans sa jalouse rage, la soupçonnant, non sans vraisemblance, d'envoyer
+et de recevoir des lettres, il jura de les intercepter, rétablit le
+cabinet noir, jeta le trouble dans les correspondances privées, arrêta
+les ordres de Bourse, fit manquer les rendez-vous d'amour, provoqua des
+ruines, traversa des passions, causa des suicides. La presse
+indépendante recueillit les plaintes du public, et les soutint de toute
+son indignation. Pour justifier ces mesures arbitraires les journaux
+ministériels parlèrent à mots couverts de complot, de danger public et
+firent croire à une conspiration monarchique. Des feuilles moins bien
+informées donnèrent des renseignements plus précis, annoncèrent la
+saisie de cinquante mille fusils et le débarquement du prince Crucho.
+L'émotion grandissait dans le pays; les organes républicains demandaient
+la convocation immédiate des Chambres. Paul Visire revint à Paris,
+rappela ses collègues, tint un important conseil de cabinet et fit
+savoir par ses agences qu'un complot avait été effectivement ourdi
+contre la représentation nationale, que le président du conseil en
+tenait les fils et qu'une information judiciaire était ouverte.
+
+Il ordonna immédiatement l'arrestation de trente socialistes, et tandis
+que le pays entier l'acclamait comme un sauveur, déjouant la
+surveillance de ses six cents agents, il conduisait furtivement Éveline
+dans un petit hôtel, près de la gare du Nord, où ils restèrent jusqu'à
+la nuit. Après leur départ, la fille de l'hôtel, en changeant les draps
+du lit, vit sept petites croix tracées avec une épingle à cheveux, près
+du chevet, sur le mur de l'alcôve.
+
+C'est tout ce qu'Hippolyte Cérès obtint pour prix de ses efforts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+LES DERNIERES CONSÉQUENCES
+
+La jalousie est une vertu des démocraties qui les garantit des tyrans.
+Les députés commençaient à envier la clé d'or du président du conseil.
+Il y avait un an que sa domination sur la belle madame Cérès était
+connue de tout l'univers; la province, où les nouvelles et les modes ne
+parviennent qu'après une complète révolution de la terre autour du
+soleil, apprenait enfin les amours illégitimes du cabinet. La province
+garde des moeurs austères; les femmes y sont plus vertueuses que dans la
+capitale. On en allègue diverses raisons: l'éducation, l'exemple, la
+simplicité de la vie. Le professeur Haddock prétend que leur vertu tient
+uniquement à leur chaussure dont le talon est bas. «Une femme, dit-il
+dans un savant article de la _Revue anthropologique_, une femme ne
+produit sur un homme civilisé une sensation nettement érotique qu'autant
+que son pied fait avec le sol un angle de vingt-cinq degrés. S'il en
+fait un de trente-cinq degrés, l'impression érotique qui se dégage du
+sujet devient aiguë. En effet, de la position des pieds sur le sol
+dépend, dans la station droite, la situation respective des différentes
+parties du corps et notamment du bassin, ainsi que les relations
+réciproques et le jeu des reins et des masses musculaires qui garnissent
+postérieurement et supérieurement la cuisse. Or, comme tout homme
+civilisé est atteint de perversion génésique et n'attache une idée de
+volupté qu'aux formes féminines (tout au moins dans la station droite)
+disposées dans les conditions de volume et d'équilibre commandées par
+l'inclinaison du pied que nous venons de déterminer, il en résulte que
+les dames de province, ayant des talons bas, sont peu convoitées (du
+moins dans la station droite) et gardent facilement leur vertu.» Ces
+conclusions ne furent pas généralement adoptées. On objecta que, dans la
+capitale même, sous l'influence des modes anglaises et américaines,
+l'usage des talons bas s'introduisit sans produire les effets signalés
+par le savant professeur; qu'au reste, la différence qu'on prétend
+établir entre les moeurs de la métropole et celles de la province est,
+peut-être, illusoire et que, si elle existe, elle est due apparemment à
+ce que les grandes villes offrent à l'amour des avantages et des
+facilités que les petites n'ont pas. Quoi qu'il en soit, la province
+commença à murmurer contre le président du conseil et à crier au
+scandale. Ce n'était pas encore un danger, mais ce pouvait en devenir
+un.
+
+Pour le moment, le péril n'était nulle part et il était partout. La
+majorité restait ferme, mais les leaders devenaient exigeants et
+moroses. Peut-être Hippolyte Cérès n'eût-il jamais sacrifié ses intérêts
+à sa vengeance. Mais, jugeant qu'il pouvait désormais, sans compromettre
+sa propre fortune, contrarier secrètement celle de Paul Visire, il
+s'étudiait à créer, avec art et mesure, des difficultés et des périls au
+chef du gouvernement. Très loin d'égaler son rival par le talent, le
+savoir et l'autorité, il le surpassait de beaucoup en habileté dans les
+manoeuvres de couloirs. Les plus fins parlementaires attribuaient à son
+abstention les récentes défaillances de la majorité. Dans les
+commissions, faussement imprudent, il accueillait sans défaveur des
+demandes de crédits auxquelles il savait que le président du conseil ne
+saurait souscrire. Un jour, sa maladresse calculée souleva un brusque et
+violent conflit entre le ministre de l'intérieur et le rapporteur du
+budget de ce département. Alors Cérès s'arrêta effrayé. C'eut été
+dangereux pour lui de renverser trop tôt le ministère. Sa haine
+ingénieuse trouva une issue par des voies détournées. Paul Visire avait
+une cousine pauvre et galante qui portait son nom. Cérès, se rappelant à
+propos cette demoiselle Céline Visire, la lança dans la grande vie, lui
+ménagea des liaisons avec des hommes et des femmes étranges et lui
+procura des engagements dans des cafés-concerts. Bientôt, à son
+instigation, elle joua en des Eldorados des pantomimes unisexuelles,
+sous les huées. Une nuit d'été, elle exécuta, sur une scène des Champs-
+Élysées, devant une foule en tumulte, des danses obscènes, aux sons
+d'une musique enragée qu'on entendait jusque dans les jardins où le
+président de la république donnait une fête à des rois. Le nom de
+Visire, associé à ces scandales, couvrait les murs de la ville,
+emplissait les journaux, volait sur des feuilles à vignettes libertines
+par les cafés et les bals, éclatait sur les boulevards en lettres de
+feu.
+
+Personne ne rendit le président du conseil responsable de l'indignité de
+sa parente; mais on prenait mauvaise idée de sa famille et le prestige
+de l'homme d'État s'en trouva diminué.
+
+Il eut presque aussitôt une alerte assez vive. Un jour à la Chambre, sur
+une simple question, le ministre de l'instruction publique et des
+cultes, Labillette, souffrant du foie et que les prétentions et les
+intrigues du clergé commençaient à exaspérer, menaça de fermer la
+chapelle de Sainte-Orberose et parla sans respect de la vierge
+nationale. La droite se dressa tout entière indignée; la gauche parut
+soutenir à contre-coeur le ministre téméraire. Les chefs de la majorité
+ne se souciaient pas d'attaquer un culte populaire qui rapportait trente
+millions par an au pays: le plus modéré des hommes de la droite, M.
+Bigourd, transforma la question en interpellation et mit le cabinet en
+péril. Heureusement le ministre des travaux public, Fortuné Lapersonne,
+toujours conscient des obligations du pouvoir, sut réparer, en l'absence
+du president du conseil, la maladresse et l'inconvenance de son collègue
+des cultes. Il monta à la tribune pour y témoigner des respects du
+gouvernement à l'endroit de la céleste patronne du pays, consolatrice de
+tant de maux que la science s'avoue impuissante à soulager.
+
+Quand Paul Visire, enfin arraché des bras d'Éveline, parut à la Chambre,
+le ministère était sauvé; mais le président du conseil se vit obligé
+d'accorder à l'opinion des classes dirigeantes d'importantes
+satisfactions; il proposa au parlement la mise en chantier de six
+cuirassés et reconquit ainsi les sympathies de l'acier; il assura de
+nouveau que la rente ne serait pas imposée et fit arrêter dix-huit
+socialistes.
+
+Il devait bientôt se trouver aux prises avec des difficultés plus
+redoutables. Le chancelier de l'empire voisin, dans un discours sur les
+relations extérieures de son souverain, glissa, au milieu d'aperçus
+ingénieux et de vues profondes, une allusion maligne aux passions
+amoureuses dont s'inspirait la politique d'un grand pays. Cette pointe,
+accueillie par les sourires du parlement impérial, ne pouvait qu'irriter
+une république ombrageuse. Elle y éveilla la susceptibilité nationale
+qui s'en prit au ministre amoureux; les députés saisirent un prétexte
+frivole pour témoigner leur mécontentement. Sur un incident ridicule:
+une sous-préfète venue danser au Moulin-Rouge, la Chambre obligea le
+ministère à engager sa responsabilité et il s'en fallut de quelques voix
+seulement qu'il ne tombàt. De l'aveu général, Paul Visire n'avait jamais
+été si faible, si mou, si terne, que dans cette déplorable séance.
+
+Il comprit qu'il ne pouvait se maintenir que par un coup de grande
+politique et décida l'expédition de Nigritie, réclamée par la haute
+finance, la haute industrie et qui assurait des concessions de forêts
+immenses à des sociétés de capitalistes, un emprunt de huit milliards
+aux établissements de crédit, des grades et des décorations aux
+officiers de terre et de mer. Un prétexte s'offrit: une injure à venger,
+une créance à recouvrer. Six cuirassés, quatorze croiseurs et dix-huit
+transports pénétrèrent dans l'embouchure du fleuve des Hippopotames; six
+cents pirogues s'opposèrent en vain au débarquement des troupes. Les
+canons de l'amiral Vivier des Murènes produisirent un effet foudroyant
+sur les noirs qui répondirent par des volées de flèches et, malgré leur
+courage fanatique, furent complètement défaits. Échauffé par les
+journaux aux gages des financiers, l'enthousiasme populaire éclata.
+Quelques socialistes seuls protesterent contre une entreprise barbare,
+équivoque et dangereuse; ils furent immédiatement arrêtés.
+
+À cette heure où le ministère, soutenu par la richesse et cher
+maintenant aux simples, semblait inébranlable, Hippolyte Cérès, éclairé
+par la haine, voyait seul le danger, et, contemplant son rival avec une
+joie sombre, murmurait entre ses dents: «Il est foutu, le forban!»
+
+Tandis que le pays s'enivrait de gloire et d'affaires, l'empire voisin
+protestait contre l'occupation de la Nigritie par une puissance
+européenne et ces protestations, se succédant à des intervalles de plus
+en plus courts, devenaient de plus en plus vives. Les journaux de la
+république affairée dissimulaient toutes les causes d'inquiétude; mais
+Hippolyte Cérès écoutait grossir la menace et, résolu enfin à tout
+risquer pour perdre son ennemi, même le sort du ministère, travaillait
+dans l'ombre. Il fit écrire par des hommes à sa dévotion et insérer dans
+plusieurs journaux officieux des articles qui, semblant exprimer la
+pensée même de Paul Visire, prêtaient au chef du gouvernement des
+intentions belliqueuses.
+
+En même temps qu'ils éveillaient un écho terrible à l'étranger, ces
+articles alarmaient l'opinion chez un peuple qui aimait les soldats mais
+n'aimait pas la guerre. Interpellé sur la politique extérieure du
+gouvernement, Paul Visire fit une déclaration rassurante, promit de
+maintenir une paix compatible avec la dignité d'une grande nation; le
+ministre des affaires étrangères, Crombile, lut une déclararation tout à
+fait inintelligible puisqu'elle était rédigée en langage diplomatique;
+le ministère obtint une forte majorité.
+
+Mais les bruits de guerre ne cessèrent pas et, pour éviter une nouvelle
+et dangereuse interpellation, le président du conseil distribua entre
+les députés quatre-vingt mille hectares de forêts en Nigritie et fit
+arrêter quatorze socialistes. Hippolyte Cérès allait dans les couloirs,
+très sombre, et confiait aux députés de son groupe qu il s'efforçait de
+faire prévaloir au conseil une politique pacifique et qu'il espérait
+encore y réussir.
+
+De jour en jour, les rumeurs sinistres grossissaient, pénétraient dans
+le public, y semaient le malaise et l'inquiétude. Paul Visire lui-même
+commençait à prendre peur. Ce qui le troublait, c'était le silence et
+l'absence du ministre des affaires étrangères. Crombile maintenant ne
+venait plus au conseil; levé à cinq heures du matin, il travaillait dix-
+huit heures à son bureau et tombait épuisé dans sa corbeille où les
+huissiers le ramassaient avec les papiers qu'ils allaient vendre aux
+attachés militaires de l'empire voisin.
+
+Le général Débonnaire croyait qu'une entrée en campagne était imminente;
+il s'y préparait. Loin de craindre la guerre, il l'appelait de ses voeux
+et confiait ses généreuses espérances à la baronne de Bildermann, qui en
+avertissait la nation voisine qui, sur son avis, procédait à une
+mobilisation rapide.
+
+Le ministre des finances, sans le vouloir, précipita les événements. En
+ce moment il jouait à la baisse: pour déterminer une panique, il fit
+courir à la Bourse le bruit que la guerre était désormais inévitable.
+L'empereur voisin, trompé par cette manoeuvre et s'attendant à voir son
+territoire envahi, mobilisa ses troupes en toute hâte. La Chambre
+épouvantée renversa le ministère Visire à une énorme majorité (814 voix
+contre 7 et 28 abstentions). Il était trop tard; le jour même de cette
+chute, la nation voisine et ennemie rappelait son ambassadeur et jetait
+huit millions d'hommes dans la patrie de madame Cérès; la guerre devint
+universelle et le monde entier fut noyé dans des flots de sang.
+
+
+
+
+APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE
+
+
+Un demi-siècle après les événements que nous venons de raconter, madame
+Cérès mourut entourée de respect et de vénération, en la soixante-dix-
+neuvième année de son âge et depuis longtemps veuve de l'homme d'État
+dont elle portait dignement le nom. Ses obsèques modestes et recueillies
+furent suivies par les orphelins de la paroisse et les soeurs de la
+Sacrée Mansuétude.
+
+La défunte laissait tous ses biens à l'oeuvre de Sainte-Orberose.
+
+--Hélas! soupira M. Monnoyer, chanoine de Saint-Maël, en recevant ce
+legs pieux, il était grand temps qu'une généreuse fondatrice subvînt à
+nos nécessités. Les riches et les pauvres, les savants et les ignorants
+se détournent de nous. Et, lorsque nous nous efforçons de ramener les
+âmes égarées, menaces, promesses, douceur, violence, rien ne nous
+réussit plus. Le clergé de Pingouinie gémit dans la désolation; nos
+curés de campagne, réduits pour vivre à exercer les plus vils métiers,
+traînent la savate et mangent des rogatons. Dans nos églises en ruines
+la pluie du ciel tombe sur les fidèles et l'on entend durant les saints
+offices les pierres des voûtes choir. Le clocher de la cathédrale penche
+et va s'écrouler. Sainte Orberose est oubliée des Pingouins, son culte
+aboli, son sanctuaire déserté. Sur sa châsse, dépouillée de son or et de
+ses pierreries, l'araignée tisse silencieusement sa toile.
+
+Oyant ces lamentations, Pierre Mille qui, à l'âge de quatre-vingt-dix-
+huit ans, n'avait rien perdu de sa puissance intellectuelle et morale,
+demanda au chanoine s'il ne pensait pas que sainte Orberose sortît un
+jour de cet injurieux oubli.
+
+--Je n'ose l'espérer, soupira M. Monnoyer.
+
+--C'est dommage! répliqua Pierre Mille. Orberose est une charmante
+figure; sa légende a de la grâce. J'ai découvert, l'autre jour, par
+grand hasard, un de ses plus jolis miracles, le miracle de Jean Violle.
+Vous plairaît-il l'entendre, monsieur Monnoyer?
+
+--Je l'entendrai volontiers, monsieur Mille.
+
+--Le voici donc tel que je l'ai trouvé dans un manuscrit du xive siècle:
+
+»Cécile, femme de Nicolas Gaubert, orfèvre sur le Pont-au-Change, après
+avoir mené durant de longues années une vie honnête et chaste, et déjà
+sur le retour, s'éprit de Jean Violle, le petit page de madame la
+comtesse de Maubec, qui habitait l'hôtel du Paon sur la Grève. Il
+n'avait pas encore dix-huit ans, sa taille et sa figure étaient très
+mignonnes. Ne pouvant vaincre son amour, Cécile résolut de le
+satisfaire. Elle attira le page dans sa maison, lui fit toutes sortes de
+caresses, lui donna des friandises et finalement en fit à son plaisir
+avec lui.
+
+»Or, un jour qu'ils étaient couchés tous deux ensemble dans le lit de
+l'orfèvre, maître Nicolas rentra au logis plus tôt qu'on ne l'attendait.
+Il trouva le verrou tiré et entendit au travers de la porte, sa femme
+qui soupirait: «Mon coeur! mon »ange! mon rat!» La soupçonnant alors de
+s'être enfermée avec un galant, il frappa de grands coups à l'huis et se
+mit à hurler: «Gueuse, paillarde, »ribaude, vaudoise, ouvre que je te
+coupe »le nez et les oreilles!» En ce péril, l'épouse de l'orfèvre se
+voua à sainte Orberose et lui promit une belle chandelle si elle la
+tirait d'affaire, elle et le petit page qui se mourait de peur tout nu
+dans la ruelle.
+
+»La sainte exauça ce voeu. Elle changea immédiatement Jean Violle en
+fille. Ce que voyant, Cécile, bien rassurée, se mit à crier à son mari:
+«Oh! le vilain brutal, le méchant jaloux! Parlez »doucement si vous
+voulez qu'on vous ouvre.»
+
+Et tout en grondant de la sorte, elle courait à sa garde-robe et en
+tirait un vieux chaperon, un corps de baleine et une longue jupe grise
+dont elle affublait en grande hâte le page métamorphosé. Puis, quand ce
+fut fait: «Catherine, ma »mie, Catherine, mon petit chat, fit-elle tout
+»haut, allez ouvrir à votre oncle: il est plus »bête que méchant, et ne
+vous fera point de »mal.» Le garçon devenu fille obéit. Maître Nicolas,
+entré dans la chambre, y trouva une jeune pucelle qu'il ne connaissait
+point et sa bonne femme au lit. «Grand bénêt, lui dit celle-ci, »ne
+t'ébahis pas de ce que tu vois. Comme je »venais de me coucher à cause
+d'un mal au »ventre, j'ai reçu la visite de Catherine, la fille »à ma
+soeur Jeanne de Palaiseau, avec qui nous »étions brouillés depuis quinze
+ans. Mon homme, »embrasse notre nièce! elle en vaut la peine.» L'orfèvre
+accola Violle, dont la peau lui sembla douce; et dès ce moment il ne
+souhaita rien tant que de se tenir un moment seul avec elle, afin de
+l'embrasser tout à l'aise. C'est pourquoi, sans tarder, il l'emmena dans
+la salle basse, sous prétexte de lui offrir du vin et des cerneaux, et
+il ne fut pas plus tôt en bas avec elle qu'il se mit à la caresser très
+amoureusement. Le bonhomme ne s'en serait pas tenu là, si sainte
+Orberose n'eût inspiré à son honnête femme l'idée de l'aller surprendre.
+Elle le trouva qui tenait la fausse nièce sur ses genoux, le traita de
+paillard, lui donna des soufflets et l'obligea à lui demander pardon. Le
+lendemain, Violle reprit sa première forme.»
+
+Ayant entendu ce récit, le vénérable chanoine Monnoyer remercia Pierre
+Mille de le lui avoir fait, et, prenant la plume, se mit à rédiger les
+pronostics des chevaux gagnants aux prochaines courses. Car il tenait
+les écritures d'un bookmaker.
+
+Cependant la Pingouinie se glorifiait de sa richesse. Ceux qui
+produisaient les choses nécessaires à la vie en manquaient; chez ceux
+qui ne les produisaient pas, elles surabondaient. «Ce sont là, comme le
+disait un membre de l'Institut, d'inéluctables fatalités économiques.»
+Le grand peuple pingouin n'avait plus ni traditions, ni culture
+intellectuelle, ni arts. Les progrès de la civilisation s'y
+manifestaient par l'industrie meurtrière, la spéculation infâme, le luxe
+hideux. Sa capitale revêtait, comme toutes les grandes villes d'alors,
+un caractère cosmopolite et financier: il y régnait une laideur immense
+et régulière. Le pays jouissait d'une tranquillité parfaite. C'était
+l'apogée.
+
+
+
+
+LIVRE VIII
+
+LES TEMPS FUTURS
+
+L'HISTOIRE SANS FIN
+
+_Tae Hellasi peniae men aie chote suntrophos esti,
+haretae de hepachtos esti, hapo te sophiaes chatergaomenae
+chai nomoy ischyroy._
+ (_Herodot._, _Hist._, VII, cn.)
+
+Vous n'aviez donc pas vu que c'étaient des anges.
+ (_Liber terribilis_)
+
+Bqsfttfusftpvtusbjuf bmbvupsjufeftspjtfuoftfnqfsfv
+stbqsftbxpjsqspdmbnfuspjtgpjttbmjelsufmbgsbodftft
+utpvnjtfbeftdpnqbhojftgjobodjfsftrvjcjtqptfouef.sjdif
+tiftevqbztfuqbsmfnpzfoevofqsfttfbdifulfejsjhfoumpqj
+ojpo.
+
+ VOUFNPJOXFSJEJRVF.
+
+Nous sommes au commencement d'une chimie
+qui s'occupera des changements produits par un
+corps contenant une quantité d'énergie concentrée
+telle que nous n'en avons pas encore eu de semblable
+à notre disposition.
+
+ SIR WILLIAM RAMSAY.
+
+
+
+Section 1
+
+
+On ne trouvait jamais les maisons assez hautes; on les surélevait sans
+cesse, et l'on en construisait de trente à quarante étages, où se
+superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, sièges de
+sociétés; et l'on creusait dans le sol toujours plus profondément des
+caves et des tunnels.
+
+Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante, à la
+lumière des phares, qui jetaient leurs feux le jour comme la nuit. Nulle
+clarté du ciel ne perçait les fumées des usines dont la ville était
+ceinte; mais on voyait parfois le disque rouge d'un soleil sans rayons
+glisser dans un firmament noir, sillonné de ponts de fer, d'où tombait
+une pluie éternelle de suie et d'escarbilles. C'était la plus
+industrielle de toutes les cités du monde et la plus riche. Son
+organisation semblait parfaite; il n'y subsistait rien des anciennes
+formes aristocratiques ou démocratiques des sociétés; tout y était
+subordonné aux intérêts des trusts. Il se forma dans ce milieu ce que
+les anthropologistes appellent le type du milliardaire. C'étaient des
+hommes à la fois énergiques et frêles, capables d'une grande puissance
+de combinaisons mentales, et qui fournissaient un long travail de
+bureau, mais dont la sensibilité subissait des troubles héréditaires qui
+croissaient avec l'âge.
+
+Comme tous les vrais aristocrates, comme les patriciens de la Rome
+républicaine, comme les lords de la vieille Angleterre, ces hommes
+puissants affectaient une grande sévérité de moeurs.
+
+On vit les ascètes de la richesse: dans les assemblées des trusts
+apparaissaient des faces glabres, des joues creuses, des yeux cayes, des
+fronts plissés. Le corps plus sec, le teint plus jaune, les lèvres plus
+arides, le regard plus enflammé que les vieux moines espagnols, les
+milliardaires se livraient avec une inextinguible ardeur aux austérités
+de la banque et de l'industrie. Plusieurs, se refusant toute joie, tout
+plaisir, tout repos, consumaient leur vie misérable dans une chambre
+sans air ni jour, meublée seulement d'appareils électriques, y soupaient
+d'oeufs et de lait, y dormaient sur un lit de sangles. Sans autre
+occupation que de pousser du doigt un bouton de nickel, ces mystiques,
+amassant des richesses dont ils ne voyaient pas même les signes,
+acquéraient la vaine possibilité d'assouvir des désirs qu'ils
+n'éprouveraient jamais.
+
+Le culte de la richesse eut ses martyrs. L'un de ces milliardaires, le
+fameux Samuel Box, aima mieux mourir que de céder la moindre parcelle de
+son bien. Un de ses ouvriers, victime d'un accident de travail, se
+voyant refuser toute indemnité, fit valoir ses droits devant les
+tribunaux, mais rebuté par d'insurmontables difficultés de procédure,
+tombé dans une cruelle indigence, réduit au désespoir, il parvint, à
+force de ruse et d'audace, à tenir son patron sous son revolver,
+menaçant de lui brûler la cervelle s'il ne le secourait point: Samuel
+Box ne donna rien et se laissa tuer pour le principe.
+
+L'exemple est suivi quand il vient de haut. Ceux qui possédaient peu de
+capitaux (et c'était naturellement le plus grand nombre), affectaient
+les idées et les moeurs des milliardaires pour être confondus avec eux.
+Toutes les passions qui nuisent à l'accroissement ou à la conservation
+des biens passaient pour déshonorantes; on ne pardonnait ni la mollesse,
+ni la paresse, ni le goût des recherches désintéressées, ni l'amour des
+arts, ni surtout la prodigalité; la pitié était condamnée comme une
+faiblesse dangereuse. Tandis que toute inclination à la volupté
+soulevait la réprobation publique, on excusait au contraire la violence
+d'un appétit brutalement assouvi: la violence en effet semblait moins
+nuisible aux moeurs, comme manifestant une des formes de l'énergie
+sociale. L'État reposait fermement sur deux grandes vertus publiques: le
+respect pour le riche et le mépris du pauvre. Les âmes faibles que
+troublait encore la souffrance humaine n'avaient d'autre ressource que
+de se réfugier dans une hypocrisie qu'on ne pouvait blâmer puisqu'elle
+contribuait au maintien de l'ordre et à la solidité des institutions.
+
+Ainsi, parmi les riches, tons étaient dévoués à la société ou le
+paraissaient; tous donnaient l'exemple, s'ils ne le suivaient pas tous.
+Certains sentaient cruellement la rigueur de leur état; mais ils le
+soutenaient par orgueil ou par devoir. Quelques-uns tentaient d'y
+échapper un moment en secret et par subterfuge. L'un d'eux, Édouard
+Martin, président du trust des fers, s'habillait parfois en pauvre,
+allait mendier son pain et se faisait rudoyer par les passants. Un jour
+qu'il tendait la main sur un pont il se prit de querelle avec un vrai
+mendiant et, saisi d'une fureur envieuse, l'étrangla.
+
+Comme ils employaient toute leur intelligence dans les affaires, ils ne
+recherchaient pas les plaisirs de l'esprit. Le théâtre, qui avait été
+jadis très florissant chez eux, se réduisait maintenant à la pantomime
+et aux danses comiques. Les pièces à femmes étaient elles-mêmes
+abandonnées; le goût s'était perdu des jolies formes et des toilettes
+brillantes; on y préférait les culbutes des clowns et la musique des
+nègres et l'on ne s'enthousiasmait plus qu'à voir défiler sur la scène
+des diamants au cou des figurantes et des barres d'or portées en
+triomphe.
+
+Les dames de la richesse étaient assujetties autant que les hommes à une
+vie respectable. Selon une tendance commune à toutes les civilisations,
+le sentiment public les érigeait en symboles; elles devaient représenter
+par leur faste austère à la fois la grandeur de la fortune et son
+intangibilité. On avait réformé les vieilles habitudes de galanterie;
+mais aux amants mondains d'autrefois succédaient sourdement de robustes
+masseurs ou quelque valet de chambre. Toutefois les scandales étaient
+rares: un voyage à l'étranger les dissimulait presque tous et les
+princesses des trusts restaient l'objet de la considération générale.
+
+Les riches ne formaient qu'une petite minorité, mais leurs
+collaborateurs, qui se composaient de tout le peuple, leur étaient
+entièrement acquis ou soumis entièrement. Ils formaient deux classes,
+celle des employés de commerce et de banque et celle des ouvriers des
+usines. Les premiers fournissaient un travail énorme et recevaient de
+gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient à fonder des
+établissements; l'augmentation constante de la richesse publique et la
+mobilité des fortunes privées autorisaient toutes les espérances chez
+les plus intelligents ou les plus audacieux. Sans doute on aurait pu
+découvrir dans la foule immense des employés, ingénieurs ou comptables,
+un certain nombre de mécontents et d'irrités; mais cette société si
+puissante avait imprimé jusque dans les esprits de ses adversaires sa
+forte discipline. Les anarchistes eux-mêmes s'y montraient laborieux et
+réguliers.
+
+Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs de
+la ville, leur déchéance physique et morale était profonde; ils
+réalisaient le type du pauvre établi par l'anthropologie. Bien que chez
+eux le développement de certains muscles, dû à la nature particulière de
+leur activité, pût tromper sur leurs forces, ils présentaient les signes
+certains d'une débilité morbide. La taille basse, la tête petite, la
+poitrine étroite, ils se distinguaient encore des classes aisées par une
+multitude d'anomalies physiologiques et notamment par l'asymétrie
+fréquente de la tête ou des membres. Et ils étaient destinés à une
+dégénérescence graduelle et continue, car des plus robustes d'entre eux
+l'État faisait des soldats, dont la santé ne résistait pas longtemps aux
+filles et aux cabaretiers postés autour des casernes. Les prolétaires se
+montraient de plus en plus débiles d'esprit. L'affaiblissement continu
+de leurs facultés intellectuelles n'était pas dû seulement à leur genre
+de vie; il résultait aussi d'une sélection méthodique opérée par les
+patrons. Ceux-ci, craignant les ouvriers d'un cerveau trop lucide comme
+plus aptes à formuler des revendications légitimes, s'étudiaient à les
+éliminer par tous les moyens possibles et embauchaient de préférence les
+travailleurs ignares et bornés, incapables de défendre leurs droits et
+encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne que des
+machines perfectionnées rendaient extrêmement facile.
+
+Aussi les prolétaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'améliorer
+leur sort. À peine parvenaient-ils par des grèves à maintenir le taux de
+leurs salaires. Encore ce moyen commençait-il à leur échapper.
+L'intermittence de la production, inhérente au régime capitaliste,
+causait de tels chômages que, dans plusieurs branches d'industrie, sitôt
+la grève déclarée, les chômeurs prenaient la place des grévistes. Enfin
+ces producteurs misérables demeuraient plongés dans une sombre apathie
+que rien n'égayait, que rien n'exaspérait. C'était pour l'état social
+des instruments nécessaires et bien adaptés.
+
+En résumé, cet état social semblait le mieux assis qu'on eût encore vu,
+du moins dans l'humanité, car celui des abeilles et des fourmis est
+incomparable pour la stabilité; rien ne pouvait faire prévoir la ruine
+d'un régime fondé sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine,
+l'orgueil et la cupidité. Pourtant les observateurs avisés découvraient
+plusieurs sujets d'inquiétude. Les plus certains, bien que les moins
+apparents, étaient d'ordre économique et consistaient dans la
+surproduction toujours croissante, qui entraînait les longs et cruels
+chômages auxquels les industriels reconnaissaient, il est vrai,
+l'avantage de rompre la force ouvrière en opposant les sans-travail aux
+travailleurs. Une sorte de péril plus sensible résultait de l'état
+physiologique de la population presque toute entière. «La santé des
+pauvres est ce qu'elle peut être, disaient les hygiénistes; mais celle
+des riches laisse à désirer.» Il n'était pas difficile d'en trouver les
+causes. L'oxygène nécessaire à la vie manquait dans la cité; on
+respirait un air artificiel; les trusts de l'alimentation, accomplissant
+les plus hardies synthèses chimiques, produisaient des vins, de la
+chair, du lait, des fruits, des légumes factices. Le régime qu'ils
+imposaient causait des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux.
+Les milliardaires étaient chauves à dix-huit ans; quelques-uns
+trahissaient par moment une dangereuse faiblesse d'esprit; malades,
+inquiets, ils donnaient des sommes énormes à des sorciers ignares et
+l'on voyait éclater tout à coup dans la ville la fortune médicale ou
+théologique de quelque ignoble garçon de bain devenu thérapeute ou
+prophète. Le nombre des aliénés augmentait sans cesse; les suicides se
+multipliaient dans le monde de la richesse et beaucoup s'accompagnaient
+de circonstances atroces et bizarres, qui témoignaient d'une perversion
+inouie de l'intelligence et de la sensibilité.
+
+Un autre symptôme funeste frappait fortement le commun des esprits. La
+catastrophe, désormais périodique, régulière, rentrait dans les
+prévisions et prenait dans les statistiques une place de plus en plus
+large. Chaque jour des machines éclataient, des maisons sautaient, des
+trains bondés de marchandises tombaient sur un boulevard, démolissant
+des immeubles entiers, écrasant plusieurs centaines de passants et, à
+travers le sol défoncé, broyaient deux ou trois étages d'ateliers et de
+docks où travaillaient des équipes nombreuses.
+
+
+
+
+Section 2
+
+
+Dans la partie sud-ouest de la ville, sur une hauteur qui avait gardé
+son ancien nom de Fort Saint-Michel, s'étendait un square où de vieux
+arbres allongeaient encore au-dessus des pelouses leurs bras épuisés.
+Sur le versant nord, des ingénieurs paysagistes avaient construit une
+cascade, des grottes, un torrent, un lac, des îles. De ce côté l'on
+découvrait toute la ville avec ses rues, ses boulevards, ses places, la
+multitude de ses toits et de ses dômes, ses voies aériennes, ses foules
+d'hommes recouvertes de silence et comme enchantées par l'éloignement.
+Ce square était l'endroit le plus salubre de la capitale; les fumées n'y
+voilaient point le ciel, et l'on y menait jouer les enfants. L'été,
+quelques employés des bureaux et des laboratoires voisins, après leur
+déjeuner, s'y reposaient, un moment, sans en troubler la paisible
+solitude.
+
+C'est ainsi qu'un jour de juin, vers midi, une télégraphiste, Caroline
+Meslier, vint s'asseoir sur un banc à l'extrémité de la terrasse du
+nord. Pour se rafraîchir les yeux d'un peu de verdure, elle tournait le
+dos à la ville. Brune, avec des prunelles fauves, robuste et placide,
+Caroline paraissait âgée de vingt-cinq à vingt-huit ans. Presque
+aussitôt un commis au trust de l'électricité, Georges Clair, prit place
+à côté d'elle. Blond, mince, souple, il avait des traits d'une finesse
+féminine; il n'était guère plus âgé qu'elle et paraissait plus jeune. Se
+rencontrant presque tous les jours à cette place, ils éprouvaient de la
+sympathie l'un pour l'autre et prenaient plaisir à causer ensemble.
+Cependant leur conversation n'avait jamais rien de tendre, d'affectueux,
+ni d'intime. Caroline, bien qu'il lui fût advenu, dans le passé, de se
+repentir de sa confiance, aurait peut-être laissé voir plus d'abandon;
+mais Georges Clair se montrait toujours extrêmement réservé dans ses
+termes comme dans ses façons; il ne cessait de donner à la conversation
+un caractère purement intellectuel et de la maintenir dans les idées
+générales, s'exprimant d'ailleurs sur tous les sujets avec la liberté la
+plus âpre.
+
+Il l'entretenait volontiers de l'organisation de la société et des
+conditions du travail.
+
+--La richesse, disait-il, est un des moyens de vivre heureux; ils en ont
+fait la fin unique de l'existence.
+
+Et cet état de choses à tous deux paraissait monstrueux.
+
+Ils en revenaient sans cesse à certains sujets scientifiques qui leur
+étaient familiers.
+
+Ce jour-là, ils firent des remarques sur l'évolution de la chimie.
+
+--Dès l'instant, dit Clair, où l'on vit le radium se transformer en
+hélium, on cessa d'affirmer l'immutabilité des corps simples; ainsi
+furent supprimées toutes ces vieilles lois des rapports simples et de la
+conservation de la matière.
+
+--Pourtant, dit-elle, il y a des lois chimiques.
+
+Car, étant femme, elle avait besoin de croire.
+
+Il reprit avec nonchalance:
+
+--Maintenant qu'on peut se procurer du radium en suffisante quantité, la
+science possède d'incomparables moyens d'analyse; dès à présent on
+entrevoit dans ce qu'on nomme les corps simples des composés d'une
+richesse extrême et l'on découvre dans la matière des énergies qui
+semblent croître en raison même de sa ténuité.
+
+Tout en causant, ils jetaient des miettes de pain aux oiseaux; des
+enfants jouaient autour d'eux.
+
+Passant d'un sujet à un autre:
+
+--Cette colline, à l'époque quaternaire, dit Clair, était habitée par
+des chevaux sauvages. L'année passée, en y creusant des conduites d'eau,
+on a trouvé une couche épaisse d'ossements d'hémiones.
+
+Elle s'inquiéta de savoir si, à cette époque reculée, l'homme s'était
+montré déjà.
+
+Il lui dit que l'homme chassait l'hémione avant d'essayer de le
+domestiquer.
+
+--L'homme, ajouta-t-il, fut d'abord chasseur, puis il devint pasteur,
+agriculteur, industriel.... Et ces diverses civilisations se succédèrent
+à travers une épaisseur de temps que l'esprit ne peut concevoir.
+
+Il tira sa montre.
+
+Caroline demanda s'il était déjà l'heure de rentrer au bureau.
+
+--Il répondit que non, qu'il était à peine midi et demi.
+
+Une fillette faisait des pâtés de sable au pied de leur banc; un petit
+garçon de sept à huit ans passa devant eux en gambadant. Tandis que sa
+mère cousait sur un banc voisin, il jouait tout seul au cheval échappé,
+et, avec la puissance d'illusion dont sont capables les enfants, il se
+figurait qu'il était en même temps le cheval et ceux qui le
+poursuivaient et ceux qui fuyaient épouvantés devant lui. Il allait se
+démenant et criant: «Arrêtez, hou! hou! Ce cheval est terrible; il a
+pris le mors aux dents.»
+
+Caroline fit cette question:
+
+--Croyez-vous que les hommes étaient heureux autrefois?
+
+Son compagnon lui répondit:
+
+--Ils souffraient moins quand ils étaient plus jeunes. Ils faisaient
+comme ce petit garçon: ils jouaient; ils jouaient aux arts, aux vertus,
+aux vices, à l'héroïsme, aux croyances, aux voluptés; ils avaient des
+illusions qui les divertissaient. Ils faisaient du bruit; ils
+s'amusaient. Mais maintenant....
+
+Il s'interrompit et regarda de nouveau à sa montre.
+
+L'enfant qui courait buta du pied contre le seau de la fillette et tomba
+de son long sur le gravier. Il demeura un moment étendu immobile, puis
+se souleva sur ses paumes; son front se gonfla, sa bouche s'élargit, et
+soudain il éclata en sanglots. Sa mère accourut, mais Caroline l'avait
+soulevé de terre, et elle lui essuyait les yeux et la bouche avec son
+mouchoir. L'enfant sanglotait encore; Clair le prit dans ses bras:
+
+--Allons! ne pleure pas, mon petit! Je vais te conter une histoire.
+
+»Un pêcheur, ayant jeté ses filets dans la mer, en tira un petit pot de
+cuivre fermé; il l'ouvrit avec son couteau. Il en sortit une furnée qui
+s'éleva jusqu'aux nues et cette fumée, en s'épaississant, forma un géant
+qui éternua si fort, si fort que le monde entier fut réduit en
+poussière....»
+
+Clair s'arrêta, poussa un rire sec et brusquement remit l'enfant à sa
+mère. Puis il tira de nouveau sa montre et, agenouillé sur le banc, les
+coudes au dossier, regarda la ville.
+
+À perte de vue, la multitude des maisons se dressaient dans leur
+énormité minuscule.
+
+Caroline tourna le regard vers le même cotê.
+
+--Que le temps est beau! dit-elle. Le soleil brille et change en or les
+fumées de l'horizon. Ce qu'il y a de plus pénible dans la civilisation,
+c'est d'être privé de la lumière du jour.
+
+Il ne répondait pas; son regard restait fixé sur un point de la ville.
+
+Après quelques secondes de silence, ils virent, à une distance de trois
+kilomètres environ, au delà de la rivière, dans le quartier le plus
+riche, s'élever une sorte de brouillard tragique. Un moment après, une
+détonation retentit jusqu'à eux, tandis que montait vers le ciel pur un
+immense arbre de fumée. Et peu à peu l'air s'emplissait d'un
+imperceptible bourdonnement formé des clameurs de plusieurs milliers
+d'hommes. Des cris éclataient tout proches dans le square.
+
+--Qu'est-ce qui saute?
+
+La stupeur était grande; car, bien que les catastrophes fussent
+fréquentes, on n'avait jamais vu une explosion d'une telle violence et
+chacun s'apercevait d'une terrible nouveauté.
+
+On essayait de définir le lieu du sinistre; on nommait des quartiers,
+des rues, divers édifices, clubs, théâtres, magasins. Les renseignements
+topographiques se précisèrent, se fixèrent.
+
+--C'est le trust de l'acier qui vient de sauter. Clair remit sa montre
+dans sa poche. Caroline le regardait avec une attention tendue et ses
+yeux s'emplissaient d'étonnement. Enfin, elle lui muramra à l'oreille.
+
+--Vous le saviez? Vous attendiez?... C'est vous qui....
+
+Il répondit, très calme:
+
+--Cette ville doit périr.
+
+Elle reprit avec une douceur rêveuse:
+
+--Je le pense aussi.
+
+Et ils retournèrent tous deux tranquillement à leur travail.
+
+
+
+
+Section 3.
+
+
+À compter de ce jour les attentats anarchistes se succédèrent durant une
+semaine sans interruption. Les victimes furent nombreuses, elles
+appartenaient presque toutes aux classes pauvres. Ces crimes soulevaient
+la réprobation publique. Ce fut parmi les gens de maison, les hôteliers,
+les petits employés et dans ce que les trusts laissaient subsister du
+petit commerce que l'indignation éclata le plus vivement. On entendait,
+dans les quartiers populeux, les femmes réclamer des supplices inusités
+pour les dynamiteurs. (On les appelait ainsi d'un vieux nom qui leur
+convenait mal, car, pour ces chimistes inconnus, la dynamite était une
+matière innocente, bonne seulement pour détruire des fourmilières et ils
+considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au
+moyen d'une amorce de fulminate de mercure.) Les affaires cessèrent
+brusquement et les moins riches se sentirent atteints les premiers. Ils
+parlaient de faire justice eux-mêmes des anarchistes. Cependant les
+ouvriers des usines restaient hostiles ou indifférents à l'action
+violente. Menacés, par suite du ralentissement des affaires, d'un
+prochain chômage ou même d'un lock-out étendu à tous les ateliers, ils
+eurent à répondre à la fédération des syndicats qui proposait la grève
+générale comme le plus puissant moyen d'agir sur les patrons et l'aide
+la plus efficace aux révolutionnaires; tous les corps de métiers, à
+l'exception des doreurs, se refusèrent à cesser le travail.
+
+La police fit de nombreuses arrestations. Des troupes, appelées de tous
+les points de la confédération nationale, gardèrent les immeubles des
+trusts, les hôtels des milliardaires, les établissements publics, les
+banques et les grands magasins. Une quinzaine se passa sans une seule
+explosion. On en conclut que les dynamiteurs, une poignée selon toute
+vraisemblance, peut-être moins encore, étaient tous tués, pris, cachés
+ou en fuite. La confiance revint; elle revint d'abord chez les plus
+pauvres. Deux ou trois cent mille soldats, logés dans les quartiers
+populeux, y firent aller le commerce; on cria «Vive l'armée!»
+
+Les riches, qui s'étaient alarmés moins vite, se rassuraient plus
+lentement. Mais à la Bourse le groupe à la hausse sema les nouvelles
+optimistes, et par un puissant effort enraya la baisse; les affaires
+reprirent. Les journaux à grand tirage secondèrent le mouvement; ils
+montrèrent, avec une patriotique éloquence, l'intangible capital se
+riant des assauts de quelques lâches criminels et la richesse publique
+poursuivant, en dépit des vaines menaces, sa sereine ascension; ils
+étaient sincères et ils y trouvaient leur compte. On oublia, on nia les
+attentats. Le dimanche, aux courses, les tribunes se garnirent de femmes
+chargées, apesanties de perles, de diamants. On s'aperçut avec joie que
+les capitalistes n'avaient pas souffert. Les milliardaires, au pesage,
+furent acclamés.
+
+Le lendemain la gare du sud, le trust du pétrole et la prodigieuse
+église bâtie aux frais de Thomas Morcellet sautèrent; trente maisons
+brûlèrent; un commencement d'incendie se déclara dans les docks. Les
+pompiers furent admirables de dévouement et d'intrépidité. Ils
+manoeuvraient avec une précision automatique leurs longues échelles de
+fer et montaient jusqu'au trentième étage des maisons pour arracher des
+malheureux aux flammes. Les soldats firent avec entrain le service
+d'ordre et reçurent une double ration de café. Mais ces nouveaux
+sinistres déchaînèrent la panique. Des millions de personnes, qui
+voulaient partir tout de suite en emportant leur argent, se pressaient
+dans les grands établissements de crédit qui, après avoir payé pendant
+trois jours, fermèrent leurs guichets sous les grondements de l'émeute.
+Une foule de fuyards, chargée de bagages, assiégeait les gares et
+prenait les trains d'assaut. Beaucoup, qui avaient hâte de se réfugier
+dans les caves avec des provisions de vivres, se ruaient sur les
+boutiques d'épicerie et de comestibles que gardaient les soldats, la
+baïonnette au fusil. Les pouvoirs publics montrèrent de l'énergie. On
+fit de nouvelles arrestations; des milliers de mandats furent lancés
+contre les suspects.
+
+Pendant les trois semaines qui suivirent il ne se produisit aucun
+sinistre. Le bruit courut qu'on avait trouvé des bombes dans la salle de
+l'Opéra, dans les caves de l'Hôtel de Ville et contre une colonne de la
+Bourse. Mais on apprit bientôt que c'était des boîtes de conserves
+déposées par de mauvais plaisants ou des fous. Un des inculpés,
+interrogé par le juge d'instruction, se déclara le principal auteur des
+explosions qui avaient coûté la vie, disait-il, à tous ses complices.
+Ces aveux, publiés par les journaux, contribuèrent à rassurer l'opinion
+publique. Ce fut seulement vers la fin de l'instruction que les
+magistrats s'aperçurent qu'ils se trouvaient en présence d'un simulateur
+absolument étranger à tout attentat.
+
+Les experts désignés par les tribunaux ne découvraient aucun fragment
+qui leur permît de reconstituer l'engin employé à l'oeuvre de
+destruction. Selon leurs conjectures, l'explosif nouveau émanait du gaz
+que dégage le radium; et l'on supposait que des ondes électriques,
+engendrées par un oscillateur d'un type spécial, se propageant à travers
+l'espace, causaient la détonation; mais les plus habiles chimistes ne
+pouvaient rien dire de précis ni de certain. Un jour enfin, deux agents
+de police, en passant devant l'hôtel Meyer, trouvèrent sur le trottoir,
+près d'un soupirail, un oeuf de métal blanc, muni d'une capsule à l'un
+des bouts; ils le ramassèrent avec précaution, et, sur l'ordre de leur
+chef, le portèrent au laboratoire municipal. À peine les experts
+s'étaient-ils réunis pour l'examiner, que l'oeuf éclata, renversant
+l'amphithéâtre et la coupole. Tous les experts périrent et avec eux le
+général d'artillerie Collin et l'illustre professeur Tigre.
+
+La société capitaliste ne se laissa point abattre par ce nouveau
+désastre. Les grands établissements de crédit rouvrirent leurs guichets,
+annonçant qu'ils opéreraient leurs versements partie en or, partie en
+papiers d'État. La bourse des valeurs et celle des marchandises, malgré
+l'arrêt total des transactions, décidèrent de ne pas suspendre leurs
+séances.
+
+Cependant l'instruction concernant les premiers prévenus était close.
+Peut-être les charges réunies contre eux eussent, en d'autres
+circonstances, paru insuffisantes; mais le zèle des magistrats et
+l'indignation publique y suppléaient. La veille du jour fixé pour les
+débats, le Palais de Justice sauta; huit cents personnes y périrent,
+dont un grand nombre de juges et d'avocats. La foule furieuse envahit
+les prisons et lyncha les prisonniers. La troupe envoyée pour rétablir
+l'ordre fut accueillie à coups de pierres et de revolvers; plusieurs
+officiers furent jetés à bas de leur cheval et foulés aux pieds. Les
+soldats firent feu; il y eut de nombreuses victimes. La force publique
+parvint à rétablir la tranquillité. Le lendemain la Banque sauta.
+
+Dès lors, on vit des choses inouïes. Les ouvriers des usines, qui
+avaient refusé de faire grève, se ruaient en foule sur la ville et
+mettaient le feu aux maisons. Des régiments entiers, conduits par leurs
+officiers, se joignirent aux ouvriers incendiaires, parcoururent avec
+eux la ville en chantant des hymnes révolutionnaires et s'en furent
+prendre aux docks des tonnes de pétrole pour en arroser le feu. Les
+explosions ne discontinuaient pas. Un matin, tout à coup, un arbre
+monstrueux, un fantôme de palmier haut de trois kilomètres s'éleva sur
+l'emplacement du palais géant des télégraphes, tout à coup anéanti.
+
+Tandis que la moitié de la ville flambait, en l'autre moitié se
+poursuivait la vie régulière. On entendait, le matin, tinter dans les
+voitures des laitiers les boîtes de fer blanc. Sur une avenue déserte,
+un vieux cantonnier, assis contre un mur, sa bouteille entre les jambes,
+mâchait lentement des bouchées de pain avec un peu de fricot, Les
+présidents des trusts restaient presque tous à leur poste. Quelques-uns
+accomplirent leur devoir avec une simplicité héroïque. Raphaël Box, le
+fils du milliardaire martyr, sauta en présidant l'assemblée générale du
+trust des sucres. On lui fit des funérailles magnifiques; le cortège dut
+six fois gravir des décombres ou passer sur des planches les chaussées
+effondrées.
+
+Les auxiliaires ordinaires des riches, commis, employés, courtiers,
+agents, leur gardèrent une fidélité inébranlable. À l'échéance, les
+garçons survivants de la banque sinistrée allèrent présenter leurs
+effets par les voies bouleversées, dans les immeubles fumants, et
+plusieurs, pour effectuer leurs encaissements, s'abîmèrent dans les
+flammes.
+
+Néanmoins, on ne pouvait conserver d'illusions: l'ennemi invisible était
+maître de la ville. Maintenant le bruit des détonations régnait continu
+comme le silence, à peine perceptible et d'une insurmontable horreur.
+Les appareils d'éclairage étant détruits, la ville demeurait plongée
+toute la nuit dans l'obscurité, et il s'y commettait des violences d'une
+monstruosité inouïe. Seuls les quartiers populeux, moins éprouvés, se
+défendaient encore. Des volontaires de l'ordre y faisaient des
+patrouilles; ils fusillaient les voleurs et l'on se heurtait à tous les
+coins de rue contre un corps couché dans une flaque de sang, les genoux
+pliés, les mains liées derrière le dos, avec un mouchoir sur la face et
+un écriteau sur le ventre.
+
+Il devenait impossible de déblayer les décombres et d'ensevelir les
+morts. Bientôt la puanteur que répandaient les cadavres fut intolérable.
+Des épidémies sévirent, qui causèrent d'innombrables décès et laissèrent
+les survivants débiles et hébétés. La famine emporta presque tout ce qui
+restait. Cent quarante et un jours après le premier attentat, alors
+qu'arrivaient six corps d'armée avec de l'artillerie de campagne et de
+l'artillerie de siège, la nuit, dans le quartier le plus pauvre de la
+ville, le seul encore debout, mais entouré maintenant d'une ceinture de
+flamme et de fumée, Caroline et Clair, sur le toit d'une haute maison,
+se tenaient par la main et regardaient. Des chants joyeux montaient de
+la rue, où la foule, devenue folle, dansait.
+
+--Demain, ce sera fini, dit l'homme, et ce sera mieux ainsi.
+
+La jeune femme, les cheveux défaits, le visage brillant des reflets de
+l'incendie, contemplait avec une joie pieuse le cercle de feu qui se
+resserrait autour d'eux:
+
+--Ce sera mieux ainsi, dit-elle à son tour.
+
+Et, se jetant dans les bras du destructeur, elle lui donna un baiser
+éperdu.
+
+
+
+
+Section 4.
+
+
+Les autres villes de la fédération souffrirent aussi de troubles et de
+violences, puis l'ordre se rétablit. Des réformes furent introduites
+dans les institutions; de grands changements survinrent dans les moeurs;
+mais le pays ne se remit jamais entièrement de la perte de sa capitale
+et ne retrouva pas son ancienne prospérité. Le commerce, l'industrie
+dépérirent; la civilisation abandonna ces contrées qu'elle avait
+longtemps préférées à toutes les autres. Elles devinrent stériles et
+malsaines; le territoire qui avait nourri tant de millions d'hommes ne
+fut plus qu'un désert. Sur la colline du Fort Saint-Michel, les chevaux
+sauvages paissaient l'herbe grasse.
+
+Les jours coulèrent comme l'onde des fontaines et les siècles
+s'égouttèrent comme l'eau à la pointe des stalactites. Des chasseurs
+vinrent poursuivre les ours sur les collines qui recouvraient la ville
+oubliée; des pâtres y conduisirent leurs troupeaux; des laboureurs y
+poussèrent la charrue; des jardiniers y cultivèrent des laitues dans des
+clos et greffèrent des poiriers. Ils n'étaient pas riches; ils n'avaient
+pas d'arts; un pied de vigne antique et des buissons de roses revêtaient
+le mur de leur cabane; une peau de chèvre couvrait leurs membres hâlés;
+leurs femmes s'habillaient de la laine qu'elles avaient filée. Les
+chevriers pétrissaient dans l'argile de petites figures d'hommes et
+d'animaux ou disaient des chansons sur la jeune fille qui suit son amant
+dans les bois et sur les chèvres qui paissent tandis que les pins
+bruissent et que l'eau murmure. Le maître s'irritait contre les
+scarabées qui mangeaient ses figues; il méditait des pièges pour
+défendre ses poules du renard à la queue velue, et il versait du vin à
+ses voisins en disant:
+
+--Buvez! Les cigales n'ont pas gâté ma vendange; quand elles sont venues
+les vignes étaient sèches.
+
+Puis, au cours des âges, les villages remplis de biens, les champs
+lourds de blé furent pillés, ravagés par des envahisseurs barbares. Le
+pays changea plusieurs fois de maîtres. Les conquérants élevèrent des
+châteaux sur les collines; les cultures se multiplièrent; des moulins,
+des forges, des tanneries, des tissages s'établirent; des routes
+s'ouvrirent à travers les bois et les marais; le fleuve se couvrit de
+bateaux. Les villages devinrent de gros bourgs et, réunis les uns aux
+autres, formèrent une ville qui se protégea par des fossés profonds et
+de hautes murailles. Plus tard, capitale d'un grand État, elle se trouva
+à l'étroit dans ses remparts désormais inutiles et dont elle fit de
+vertes promenades.
+
+Elle s'enrichit et s'accrut démesurément. On ne trouvait jamais les
+maisons assez hautes; on les surélevait sans cesse et l'on en
+construisait de trente à quarante étages, où se superposaient bureaux,
+magasins, comptoirs de banques, sièges de sociétés, et l'on creusait
+dans le sol toujours plus profondément des caves et des tunnels. Quinze
+millions d'hommes travaillaient dans la ville géante.
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ PREFACE
+
+ LIVRE PREMIER
+
+ LES ORIGINES
+
+ CHAPITRE 1er.--Vie de saint Maël
+ CHAPITRE II.--Vocation apostolique de saint Maël
+ CHAPITRE III.--La tentation de saint Maël
+ CHAPITRE IV.--Navigation de saint Maël sur l'océan de Glace
+ CHAPITRE V.--Baptème des pingouins
+ CHAPITRE VI.--Une assemblée au Paradis
+ CHAPITRE VII.--Une assemblée au Paradis (_suite et fin_)
+ CHAPITRE VIII.--Métamorphose des pingouins
+
+
+ LIVRE II
+
+ LES TEMPS ANCIENS
+
+ CHAPITRE 1er.--Les premiers voiles
+ CHAPITRE II.--Les premiers voiles (_suite et fin_)
+ CHAPITRE III.--Le bornage des champs et l'origine de la proprieté
+ CHAPITRE IV.--La première assemblée des États de Pingouinie
+ CHAPITRE V.--Les noces de Kraken et d'Orberose
+ CHAPITRE VI.--Le dragon d'Alca
+ CHAPITRE VII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
+ CHAPITRE VIII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
+ CHAPITRE IX.--Le dragon d'Alca (_suite_)
+ CHAPITRE X.--Le dragon d'Alca (_suite_)
+ CHAPITRE XI.--Le dragon d'Alca (_suite_)
+ CHAPITRE XII.--Le dragon d'Alca (_suite_)
+ CHAPITRE XIII.--Le dragon d'Alca (_suite et fin_)
+
+
+ LIVRE III
+
+ LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE
+
+ CHAPITRE 1er.--Brian le Pieux et la reine Glamorgane
+ CHAPITRE II.--Draco le Grand.--Translation des reliques
+ de sainte Orberose
+ CHAPITRE III.--La reine Crucha
+ CHAPITRE IV.--Les lettres: Johannès Talpa
+ CHAPITRE V.--Les arts: les primitifs de la peinture pingouine
+ CHAPITRE VI.--Marbode
+ CHAPITRE VII. Signes dans la lune
+
+
+ LIVRE IV
+
+ LES TEMPS MODERNES
+
+ TRINCO
+
+ CHAPITRE 1er.--La Rouquine
+ CHAPITRE II.--Trinco
+ CHAPITRE III.--Voyage du docteur Obnubile
+
+
+ LIVRE V
+
+ LES TEMPS MODERNES
+
+ CHATILLON
+
+ CHAPITRE I_er_.--Les révérends pères Agaric et Cornemuse
+ CHAPITRE II.--Le prince Crucho
+ CHAPITRE III.--Le conciliabule
+ CHAPITRE IV.--La vicomtesse Olive
+ CHAPITRE V.--Le prince des Boscénos
+ CHAPITRE VI.--La chute de l'émiral
+ CHAPITRE VII.--Conclusion
+
+
+ LIVRE VI
+
+ LES TEMPS MODERNES
+
+ L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN
+
+ CHAPITRE 1er.--Le général Greatauk, duc du Skull
+ CHAPITRE II.--Pyrot
+ CHAPITRE III.--Le comte de Maubec de la Dentdulynx
+ CHAPITRE IV.--Colomban
+ CHAPITRE V.--Les révérends pères Agaric et Cornemuse
+ CHAPITRE VI.--Les sept cents pyrots
+ CHAPITRE VII.--Bidault-Coquille et Maniflore. Les socialistes.
+ CHAPITRE VIII.--Le procès Colomban
+ CHAPITRE IX.--Le père Douillard
+ CHAPITRE X.--Le conseiller Chaussepied
+ CHAPITRE IX.--Conclusion
+
+
+ LIVRE VII
+
+ LES TEMPS MODERNES
+
+ MADAME CÉRÈS
+
+ CHAPITRE 1er.--Le salon de madame Clarence
+ CHAPITRE II.--L'oeuvre de Sainte-Orberose
+ CHAPITRE III.--Hippolyte Cérès
+ CHAPITRE IV.--Le mariage d'un homme politique
+ CHAPITRE V.--Le cabinet Visire
+ CHAPITRE VI.--Le sopha de la favorite
+ CHAPITRE VII.--Les premières conséquences
+ CHAPITRE VIII.--Nouvelles conséquences
+ CHAPITRE IX.--Dernières conséquences
+ L'APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE.
+
+
+ LIVRE VIII
+
+ LES TEMPS FUTURS
+
+ L'HISTOIRE SANS FIN
+
+ Section I.--_On ne trouvait jamais les maisons assez hautes_
+ Section II.--_Dans la partie sud-ouest de la ville...._
+ Section III.--_À compter de ce jour les attentats...._
+ Section IV.--_Les autres villes de la fédération...._
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Île Des Pingouins, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DES PINGOUINS ***
+
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+Produced by Juliet Sutherland, Tonya Allen, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #8524 (https://www.gutenberg.org/ebooks/8524)
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Binary files differ