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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:31:40 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle
+by Pierre Gallet
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+
+Title: Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle
+
+Author: Pierre Gallet
+
+Release Date: July, 2005 [EBook #8520]
+[This file was first posted on July 19, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE à PARIS à LA FIN DU XVIIIE SIèCLE ***
+
+
+
+
+Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed
+Proofreading Team
+
+
+
+
+VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe. SIÈCLE
+
+PAR P. GALLET
+
+
+
+
+AU LECTEUR.
+
+Lecteur, d'autres s'abaissent devant vous et croyent acheter par la
+bassesse votre suffrage: moi, qui vous juge mieux, je pense que vous
+aimez à voir l'écrivain à la hauteur de son état. Ce desir noble doit
+être le vôtre: on aime la modestie; mais la noble hardiesse de la
+vérité ne déplaît point. En outre, l'écrivain a pour lui les principes
+qui lui servent d'abri, même contre vos caprices, qui vous portent
+quelquefois à blâmer dans l'un ce que vous applaudissez dans l'autre,
+et à vouloir la vraisemblance et l'invraisemblance à la fois; Je vais
+vous armer, en ma faveur, contre vous-même, et prendre votre opinion
+pour égide. Sans doute, si vous ressemblez à un juge qui s'est trompé
+ou laissé séduire, vous deviendrez, comme lui, moins sévère: la honte
+de se démentir retient; l'effet de la séduction amollit les ames,
+et tend à les rendre mobiles.... Je vais, en exposant mon sujet,
+et discutant un seul principe, vous opposer les exemples de votre
+indulgence.
+
+Mon lunian fait un tableau satirique de Paris. Le mot de satire ne
+doit pas vous effaroucher; elle tient plus directement à la morale
+qu'on ne croit. Sans elle, lecteur, vous ne verriez point la comédie,
+qui est une satire des moeurs comme la mienne l'est: vous ne liriez
+aucun roman moral, ni les poëmes héroïques et même sacrés. Elle se
+trouve dans tous: les attaques au vice, à la tyrannie, etc. sont
+autant de satires. Il est vrai que ce n'est point la satire comme on
+l'a long-tems envisagée, celle qui tient à la personalité, qui se
+permet de juger la moralité des individus; ce qui est un attentat
+contre la société: mais celle qui a pour but de montrer aux hommes le
+tableau de leurs vices ou de leurs ridicules, et de les ramener vers
+la nature et le bon sens. Pour la justifier, je n'aurais qu'à vous
+retracer que Socrate, ce sévère Socrate, qui fut l'ornement de la
+nature et le vrai modèle social, prit souvent en main l'arme de la
+satire lorsqu'il fallut frapper le vice. Qu'importe l'arme qu'on
+employe lorsqu'on sert la société?.... L'écrivain ne peut s'égarer
+en suivant un tel modèle. Lorsqu'il s'est circonscrit dans le cercle
+général, il a justifié son motif et sa moralité.
+
+Venons à mon sujet. Je fais descendre un homme de la Lune, et je lui
+donne pour monture des éléphans aîlés. Cela est fort, direz-vous? Sans
+m'arrêter à la possibilité du principe naturel, dont mon voyageur vous
+parlera, lecteur, je me porterai sur les tableaux de votre indulgence;
+et je prendrai les exemples où vous la portâtes à l'excès, envers les
+genres, même, qui ne semblaient pas la mériter. Rappelez-vous que vous
+passâtes à Milton, qui, plus pris de l'art, devait le respecter
+davantage; car on n'insulte pas Dieu au sein du sanctuaire; d'avoir
+présenté des substances immatérielles pourfendues, le néant doué d'un
+corps; d'avoir mis des canons dans le ciel; d'avoir jeté un pont dans
+l'abîme du vide, etc. Vous permîtes à l'Arioste de se servir de
+l'hyppogriffe, qui, n'en déplaise à l'auteur de Roland, ne vaut pas
+mes éléphans; parce qu'il n'a pas un caractère distinct, et qu'il
+ne l'a pas pris dans la Lune. «C'est le cheval d'un enchanteur!
+s'écriera-t-on peut-être: les enchanteurs ont droit de prendre
+par-tout, et de renverser l'ordre de la nature!» Eh bien, lecteur,
+supposez que mon lunian est un enchanteur; alors je me rétracte envers
+l'Arioste, et j'ai gagné ma cause auprès de vous?.... Rappelez-vous
+encore, que vous autorisâtes Voltaire à faire manger des montagnes par
+ses héros; que vous lui passâtes l'oiseau de Formosante, les licornes,
+le merle d'Amazan et les moutons à toison d'or de Candide. Lecteur,
+n'oubliez pas que le Pérou est encore sur votre globe, et qu'il est
+malheureusement trop connu.
+
+Me calquant sur cet écrivain, j'aurais pu vous faire parler mes
+éléphans sans vous révolter. Vous pensez, sans doute, qu'un éléphant à
+plus de droit à tous égards qu'un merle, de faire un récit ou de tenir
+un beau discours; passe encore pour le phénix! ... Si tout cela ne
+vous déterminait point à supporter mes quadrupèdes aîlés, et si votre
+esprit, ayant pris une nouvelle direction, était devenu plus sévère,
+j'ajouterais que j'ai été soumis à la loi de la nécessité, comme le
+furent Homère, Fénélon, et tant d'autres, qui furent obligés de faire
+descendre leurs héros, moteurs, sur des aigles ou des nuages. Je ne
+pouvais pas faire arriver mon voyageur sur un rayon de soleil, formé
+en plan incliné, comme descendirent Uriel et St-Denis; les rayons du
+soleil ne partant pas de cette planete, et étant divergés seulement en
+courbe vers nous. Enfin il me fallait une monture pour mon héros;
+et il fallait que celui-ci eût vécu deux mille ans; car, sans cela,
+comment aurait-il pu vous parler de Socrate, de Platon et d'Aristote,
+que vous aimez comme mon voyageur.... D'ailleurs, pourquoi
+repousseriez-vous mes éléphans? Ils ne sont pas utiles au seul lunian,
+puisqu'ils peuvent offrir des leçons à l'humanité.
+
+Mais, direz-vous, vous montrez cet événement arrivé à paris, il y a
+seulement quelques années; et nul des habitans de cette ville n'a vu
+votre voyageur? Lecteur, voit-on toujours, et est-il dit qu'on puisse
+toujours voir? Vous auriez peut-être préféré que j'eusse choisi pour
+ma scène, Babylone, Cachemire, Ispahan ou Bassora: mais j'ai pensé
+que le nom de la scène ne faisait rien lorsqu'on ne pouvait déguiser
+entièrement l'action; ce qui m'a paru impossible, les moeurs des
+Babyloniens, Indiens, Persans, etc., s'opposant à un parallèle exact
+et vraisemblable.
+
+Lecteur, si ne vous arrêtant point sur les choses utiles que dit et
+fait mon voyageur, si vous fixant seulement sur les accessoires, et
+oubliant vos jugemens passés, vous balanciez à regarder mon livre d'un
+oeil favorable, je mettrais sous vos yeux, pour vous décider, trois
+observations plus déterminantes; et qui sont devenues des maximes de
+l'art et de la morale. Je vous dirais, avec le Tasse, qui l'a répété,
+d'après les anciens les plus habiles à transmettre les leçons utiles
+aux hommes; qu'il faut _emmieller les bords du vase amer_. Je vous
+dirais avec les peintres, qu'il faut quelquefois montrer des
+plantes agréables sur les rochers: enfin je vous observerais, que
+l'expérience, plus forte que les raisonnemens, prouve qu'il faut
+des hochets aux enfans; et qu'avec les hochets on peut encore les
+instruire.
+
+Malgré tout ce que je vous ai dit, lecteur, je crois entendre répéter
+autour de mon livre le mot _niaiserie_, si familier dans la bouche de
+certaines gens. Permettez qu'avant d'en venir à mon voyageur, nous
+discutions un peu sur ce mot, dont il me semble qu'on s'occupe trop
+lorsqu'il faut l'appliquer, et trop peu lorsqu'il faut l'analyser.
+
+Le mot de niaiserie est, sans-doute, dans l'acception qu'on lui donne
+depuis long-tems, synonime de _sottise_; et la sottise annonce dans
+l'objet auquel on l'applique, soit personne, soit écrit, l'absence du
+jugement et de la raison. Il ne peut pas être applicable à l'ignorance
+des usages du monde; car ce terme ne serait plus offensant, et ne
+porterait point atteinte à l'opinion d'un homme ni à son écrit. Le
+cercle de la raison, vous le pensez comme moi, n'est pas circonscrit
+dans le cercle du monde: on peut être éclairé, sage, et même grand,
+sans connaître ses préjugés, son ton, ses modes, sa politique sociale,
+ses manies, etc.... Eh! comment pouvoir faire l'application de ce mot
+au particulier, lorsque tout, sur la terre, est réputé niaiserie au
+général. Lecteur, veuillez-bien me suivre un instant; vous serez
+convaincu, lorsque vous aurez envisagé le tableau que je vais mettre
+sous vos yeux; et où vous, moi et tous nos pareils allons figurer; car
+tous les hommes de l'univers se traitent mutuellement de niais....
+Commençons par nous, et voyons nos grands écrivains, prenant les
+couleurs des mains des voyageurs, ou autres personnages étrangers,
+comme Usbeck, Zadig, etc., y tracer les premiers traits.
+
+N'ont-ils pas appelé des niaiseries, nos bals masqués, nos
+félicitations du jour de l'an; nos visites d'étiquette, les discours
+de nos sociétés, les soins de nos petits maîtres et de nos petites
+maîtresses à ne pomponer et à s'admirer sans cesse, en disant que
+tout ce qui ne tient pas au coeur, qui contraint notre volonté, et
+contrarie le bon sens, est une niaiserie? N'ont-ils pas donné le même
+nom à notre amour désordonné pour la mode et le faste, en faisant
+entrevoir qu'on est véritablement niais, lorsqu'on sacrifie sa
+fortune, sa vertu et les plus doux biens de la vie, qui naissent de
+la simplicité, à ces penchans, dont on ne recueille pour fruit, que
+l'ennui ou le dégoût? N'ont-ils pas mis au rang des niaiseries mille
+autres pratiques et usages dont je ne parle point; car je vous
+lasserais, lecteur?.... Venons aux nations qui ne nous ont sans-doute
+pas épargné le titre dont nous parlons.
+
+Les Turcs ne nous traitent-ils pas de niais en nous voyant costumés
+comme on le serait sous l'équateur, et en envisageant que nous
+habitons un climat humide et froid assez souvent, quoique sous la Zone
+tempérée? Les Italiens, et les Espagnols n'emploient-ils pas ce terme
+en voyant la complaisance extrême des maris français pour leurs
+femmes? Les anglais ne traitent-ils pas de niaiseries nos calembourgs,
+nos charades, et les sarcasmes de quelques-uns de nos écrivains, en
+disant qu'ils n'ont aucun but et aucun sens, etc. etc.?
+
+Ne regardez-vous pas, à votre tour, comme des niais les Espagnols,
+lorsqu'ils passent les nuits sous les fenêtres de leurs maîtresses,
+auxquelles ils ne peuvent toucher le bout du doigt? les Italiens,
+lorsqu'ils livrent leurs femmes à d'aimables Sigisbés? les Allemands,
+lorsque vous les voyez entêtés; soit de la supériorité qu'ils croyent
+avoir dans les armes, ou ceux d'entr'eux qui, oubliant leur fortune,
+et fuyant les plaisirs, ne s'occupent que de leurs quartiers de
+noblesse, et qui regardent le cabinet où sont leurs illustres
+parchemins, comme s'il contenait les mines de Mancos et du Potosi?
+N'avez-vous pas traité de niais les Turcs, lorsqu'ils croyent être
+agréables à Dieu en faisant pirouetter les Derviches dans leurs
+mosquées? les Russes, lorsqu'ils se persuadent qu'en marchant sous la
+bannière de St. Nicolas ils seront à l'abri de la mort? N'avez-vous
+pas donné ce titre aux Lapons, lorsqu'ils prêtent leurs femmes
+aux voyageurs; ce que je n'affirme point malgré les assertions de
+plusieurs d'entr'eux? N'avez-vous pas fait l'apostrophe de niais aux
+Indiens, lorsqu'ils mettent en relique la bouze de vache? sans parler
+des extases, tourmens volontaires, etc., dont les faquirs, les
+talapoins, les bonzes, etc., vous ont offert le tableau....
+N'avez-vous pas mis dès long-tems au rang des niais les Egyptiens,
+qui voyaient leurs Dieux dans leurs porreaux? les Juifs, parce qu'ils
+regardaient le porc comme immonde? les prêtres grecs qui croyaient
+trouver l'antre du destin dans le ventre de leurs victimes? Nous
+rapprochant de notre tems, n'avez-vous pas traités de tels, ces
+chevaliers des 12., 13. et 14mes. siècles, qui juraient un amour
+éternel à leurs belles, se faisaient tuer pour elles, et sans leur
+demander jamais le dernier prix de l'amour?
+
+Je ne finirais pas, lecteur, si je vous retraçais tous ceux que nos
+grands hommes et nous, nommâmes niais sur la terre, et tous les
+traits de niaiserie qu'on nous prêta. Je dois, avant de terminer sur
+l'article de la niaiserie, vous dire mon opinion sur l'application
+du mot qui m'a entraîné si loin. Je crois que le véritable niais est
+celui qui pense savoir ce qu'il ne sait point, qui, osant affirmer
+avec audace, et d'après lui-même, lève comme l'insecte son dard contre
+le soleil, que représente la raison; et je crois que celui-là est
+seulement affranchi du titre de niais, qui suit la loi de la nature,
+de la Vérité, et montre aux hommes leurs bienfaits et leur but.
+
+«Voilà un avant-propos sur un ton bien gai, s'écrieront quelques
+lecteurs sévères, tandis que le voyage est sérieux au fond, et offre
+des discussions de systême....» Mais quel rapport a l'avant-propos
+avec l'ouvrage? L'écrivain doit-il être toujours associé au héros?
+Distinguez-les donc une fois, pour toutes, lecteur; c'est une des
+mesures les plus essentielles pour bien juger. On peut excuser la
+préface, et condamner l'ouvrage; et l'on peut blâmer l'ouvrage, et
+applaudir au but de l'écrivain, ainsi qu'au ton de la préface. En ne
+considérant que l'écrivain, vous vous exposez à être entraîné par la
+prévention, et à porter, malgré vous-même, un jugement équivoque;
+l'homme étant, peut-être, aussi esclave de la prévention que de
+l'orgueil, ce qui est pousser l'argument jusqu'au période.... Lecteur,
+conduisez-vous envers les écrivains de bonne foi, et qui vous disent
+la vérité, même en s'égayant, comme un père qui laisse folâtrer son
+fils, à son gré, pourvu qu'il remplisse son devoir. D'ailleurs,
+pourquoi chercherais-je à justifier auprès de vous le ton de mon
+avant-propos? Ne sais-je pas, à mes propres dépens peut-être, que
+vous vous attachez généralement, et avec propension, aux ouvrages qui
+portent le caractère de la gaieté? Enfin n'êtes-vous pas Français? Je
+suis convaincu que Gilblas et Don-Quichotte ont été cent fois
+plus lus, par vous, que Cleveland, Clarisse, et les autres romans
+sérieux.... Encore un coup, lecteur, attachez-vous au fond: envisagez
+les motifs de l'écrivain plus que le ton qu'il prend, et la manière
+dont il s'exprime; pourvu que ce ton soit autorisé par l'art, et que
+sa manière de s'exprimer soit analogue aux principes de cet art, et
+à ceux du langage. Voyez, enfin sous les touffes de éphémères; si
+je puis leur comparer les tons du discours et les nuances de
+l'expression, quelques fruits salutaires, vers lesquels leur éclat
+séducteur ou leur aspect bizarre vous attire.
+
+
+
+
+VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE
+
+
+Le grand et sage monarque du petit satellite de la terre, voulant
+connaître à fond notre planete, avait envoyé dès long-tems des
+ambassadeurs pour observer ses moeurs, ses loix, son ambition, ses
+forces, etc; et, pour pouvoir se mettre en mesure, dans le cas où les
+deux globes se rapprocheraient, par une des révolutions qui se font
+quelquefois dans le ciel, non à l'égard des grands astres, car un seul
+ne pourrait être dérangé sans que l'harmonie générale fut
+ébranlée, que l'équilibre fut rompu, et qu'il n'y eût peut-être un
+bouleversement général; mais, dans les planetes, et sur-tout
+dans leurs satellites. Ses savans avaient découvert une certaine
+inclinaison dans l'axe de la terre où ils l'avaient cru; car, en
+fait d'astronomie et de physique, les savans de tout l'univers me
+paraissent être sujets à s'égarer. J'en appelle aux nôtres qui, à coup
+sûr, ne nous ont pas toujours dit la vérité, même dans leurs mémoires
+présentés à l'académie.
+
+Le roi de la Lune avait appris que les habitans de la terre, quoique
+moins grands et moins forts que ceux de sa planete, aimaient le
+trouble et les chocs; que, s'étant persuadés que l'univers a été fait
+pour eux, ils le conquièrent en imagination, et qu'ils tâcheraient de
+ranger sous leur joug tous ceux que le malheur mettrait en butte à
+leur ambition et à leur extravagance. Il avait voulu se prémunir
+contre ceux-ci, dans le cas où, la force attractive dominant sur la
+repressive, le satellite se précipiterait sur la planete.
+
+_Alphonaponor_, le même qui va figurer dans notre voyage, avait déjà
+fait une course sur ce globe; et n'avait parcouru que sa partie
+orientale, alors seulement peuplée et policée; car il avait fait son
+voyage il y a deux mille ans.... Comment deux mille ans! s'écrie le
+lecteur; les habitans de la Lune ont-ils une si longue existence? D'où
+peut provenir cet écart de la nature? N'est-elle pas un satellite de
+la terre? Les habitans de celle-ci ne doivent-ils pas avoir plus de
+droits? S'ils ne vivent qu'un siècle, ceux de la Lune ne devraient pas
+exister un demi lustre; la terre étant neuf cent fois plus grosse que
+son satellite? ... Suspendez votre décision, lecteur: Alphonaponor
+répondra bientôt à votre question, et vous verrez combien l'esprit
+d'analyse est nécessaire lorsqu'on veut porter un jugement solide....
+
+Le roi de la Lune était donc prémuni contre les peuples qui habitaient
+la terre il y a deux mille années. Il connaissait l'ambition effrénée
+des Romains, et la politique des Grecs, ainsi que leurs vaines idées
+sur la gloire dans les derniers tems de leur empire. Mais il voyait
+que cela ne pouvait lui servir pour les siècles présens, ayant appris
+qu'il s'était fait de grandes révolutions sur ce globe. Il n'aimait
+pas à laisser sortir ses sujets de son empire, de peur qu'ils n'y
+revinssent moins bons, et qu'ils y portassent les vices des habitons
+de la terre ou des autres planetes, comme cela arrive aux trois-quarts
+de ceux qui s'éloignent de leur pays. Cependant, maîtrisé par sa
+politique, il se vit forcé d'employer la mesure des voyageurs, dont
+la plupart vont chez les peuples, en pénétrant dans leur sein comme
+l'Ichneumon d'Egypte pénètre dans celui du Crocodile; examinent les
+parties faibles de leur constitution, et sont le plus souvent la cause
+de leur perte. Né Franc, et guidé par une morale saine; il pensait que
+ce n'était pas agir d'une manière loyale. En se décidant, il
+n'employa point la tactique commune aux rois, de charger leurs agens
+d'intriguer, et de miner sourdement le corps des nations qui leur
+donnent l'hospitalité, qui les reçoivent en amis, et souvent les
+comblent d'honneurs dans l'instant où elles devraient se méfier d'eux
+et les bannir de leurs états.
+
+Les instructions qu'il donna à Alphonaponor, furent simples. «Observe,
+lui dit-il, l'état de la terre, en jettant sur ses nations un
+coup-d'oeil. Apprécie leurs moeurs, et leur degré de force: quant
+à leur politique, je ne veux point que tu te jetes dans ce dédale
+bourbeux et sans fond. Je me confie à ton jugement. D'après tes
+observations, j'établirai le systême qui doit être notre égide,
+dans le cas où un jour la révolution planétaire que je redoute
+s'effectuerait.» Alors il embrassa Alphonaponor, car les rois de la
+Lune sont assez grands pour embrasser leurs sujets, qu'ils regardent
+quelquefois au-dessus d'eux, et le congédia.
+
+Avant de suivre le voyageur dans les préparatifs de son voyage,
+faisons une petite digression: elle doit contenir l'éloge du roi de la
+Lune. Sa politique est sage; il veut connaître ce qui se passe autour
+de lui; cela est dans l'ordre. _De l'observation_, comme cela a
+été dit ailleurs, _naît la comparaison, et la comparaison amène la
+transformation favorable_. C'est parce qu'on n'a pas su observer et
+comparer qu'on est tombé sur la terre dans tant d'écarts. Une nation
+ou un homme qui ne possède pas ces deux facultés, ressemble à l'âne
+qui va au moulin; qui ne pense qu'au sac qu'il a sur le dos; et qui
+voyant l'ânier comme son seul maître, reçoit humblement, et d'une ame
+résignée, les coups de bâton que ne lui épargne pas ce dernier. Si
+l'âne observait et comparait, il saurait que l'ânier n'a pas plus
+de droit à les lui distribuer, que lui à lancer des ruades à ce
+premier.... La politique du roi de la Lune est encore intéressante et
+noble, parce qu'il ne fait point d'un ambassadeur un espion, comme
+tant d'autres l'ont fait.
+
+Alphonaponor est bientôt prêt à se mettre en route. Il fait seller
+deux éléphans aîlés qui lui ont servi dans ses divers voyages, et dont
+la race se trouve dans sa planete.... Des éléphans aîlés! ... Pourquoi
+pas? Qui peut voir les bornes du pouvoir de la nature? Qui peut
+assurer qu'elle a épuisé toutes ses ressources pour la terre?
+Savons-nous si dans les divers mondes habités, elle n'a point créé des
+hommes qui portent des sens assez forts pour résister des millions de
+siècles à l'atteinte du tems? ... Pauvres insensés, nous n'avons vu
+la nature qu'à travers un microscope, et nous voulons limiter sa
+puissance!....
+
+Le but d'Alphonaponor en choisissant les éléphans, préférablement à
+nombre d'autres quadrupèdes aîlés qui se trouvent dans la Lune,
+était d'avoir avec lui des êtres doués de la force, et sur-tout
+de l'intelligence; car dans la Lune, comme chez nous, ces animaux
+attirent l'admiration par cette dernière faculté, qu'ils portent à un
+tel point qu'elle égale celle de l'homme pour ce qui concerne leurs
+besoins; et dont le dévouement, la douceur et les autres qualités
+morales, qui tiennent à leur instinct, les élèvent quelquefois
+au-dessus de l'homme.
+
+Il chargea l'un des deux de tout ce qu'il avait besoin dans son
+voyage, qui se réduisait à une cinquantaine de boisseaux de farine, à
+deux outres pleines de la plus belle eau, et à des vases pour abreuver
+ses éléphans; par bizarrerie; (est-il un seul être sorti du moule de
+l'humanité qui n'ait la sienne, dans quelque globe qu'il habite?) il
+se servait lui-même en route de la tasse que Diogène trouva avec
+tant de joie. Il prit en outre une cassette qui contenait quelques
+instrumens de mathématique, avec lesquels il voulait mesurer notre
+globe, car Alphonaponor était un habile physicien. Il se chargea enfin
+d'autres objets relatifs aux arts, qu'il voulait montrer aux habitans
+de la terre si, emportés par leur prévention ridicule, qu'il n'y a
+qu'eux qui connaissent le beau, ils osaient douter que les arts ne
+triomphent pas dans la Lune. Ce qui l'avait porté à prendre ces
+objets, et à faire ces réflexions, c'est que, dans son voyage en
+Orient, il avait vu les Egyptiens et les Grecs former le doute dont il
+parle. Il n'avait pu les convaincre, n'ayant pu le pressentir, et ne
+s'étant pas muni de preuves matérielles.
+
+Enfin il monta gaiement sur l'un de ses quadrupèdes aîlés, à qui il
+n'avait point mis de bride. Lorsqu'ils ont déployé leurs aîles, qui
+ont plus de deux-cent pieds d'envergûre; il fallait au moins cela pour
+soutenir de si lourdes masses; il crie à droite ou à gauche: cela
+suffit à l'éléphant qui le porte; le second le suit avec la même
+docilité. Ces deux animaux auraient pu se laisser tomber, et
+lorsqu'ils auraient été à une lieue de la terre déployer tout-à-coup
+leurs aîles; le voyage aurait été fait plus vite, et Alphonaponor
+n'aurait été, d'après l'observation qu'on a faite de la chûte de la
+meule de moulin, qui n'est guère plus lourde qu'un éléphant, que de
+quelques heures en route. Les poulmons de ces animaux, ainsi que
+ceux du voyageur, auraient pu résister à la pression de l'air,
+même lorsqu'ils auraient trouvé l'horison épais de la terre. Mais
+Alphonaponor n'aimait pas les très-grands mouvemens, sachant qu'ils ne
+sont point naturels à l'homme de la Lune, non plus qu'à celui de notre
+planete. Il sait qu'il ne faut pas violenter la nature, et qu'une
+corde trop tendue, si elle ne casse éprouve au moins une forte
+distention. D'ailleurs, il voyageait en savant, et il voulait
+s'arrêter à point nommé pour observer. En outre, il voulait ménager
+ses éléphans, ne ressemblant pas aux voyageurs de la terre, qui
+s'amusent à crever leurs montures, dirigés par de bizarres caprices,
+et qui ne réfléchissent pas que les chevaux, mulets, chameaux, etc.,
+dont on se sert sur ce globe, doivent être ménagés par eux, parce
+qu'ils leur sont utiles.... Il ordonna à ses éléphans de louvoyer, en
+formant des spirales dans l'éther, et ceux-ci lui obéirent en agitant
+leurs aîles....
+
+Il ne s'endormit point comme font la plupart des gens qui voyagent,
+sur leurs montures ou dans leurs voitures; il l'aurait fait s'il eût
+été un bénédictin, un prélat de la Lune, un financier et même un
+académicien couronné.... Mais, dans la Lune, il n'y a point de moines
+ni de prélats comme il le fera entrevoir plus bas; et les financiers
+et les académiciens ne pourraient s'endormir sans honte, et sans être
+vivement réveillés par l'opinion.... Il avait quelque chose dans
+l'esprit et dans l'ame; et il savait que c'est un tems perdu pour la
+raison que celui du sommeil. Il s'occupa donc à méditer, non ce qu'il
+devait faire sur la terre; il n'avait qu'à se laisser aller à son bon
+sens pour cela: d'ailleurs, il aurait trouvé trop petit l'objet de
+sa méditation en ce moment: mais il s'arrêta sur les miracles de la
+nature, et sur la puissance et la bienfaisance de celui qui a enfanté
+l'oeuvre sublime qu'il avait sous ses regards; car l'immensité des
+globes infinis qui nagent dans l'espace était sous ses yeux.
+
+On pense que l'élan d'un coup d'aîle de deux-cens pieds d'envergûre,
+et dirigé par un animal aussi fort que l'éléphant, devait embrasser un
+grand espace, et qu'ils devaient fondre sur la terre avec trente
+fois plus d'activité que le plus grand condor; aussi les éléphans
+descendaient très-rapidement. Ils firent halte une seule fois:
+pour cela ils mirent en cape, en laissant leurs aîles immobiles et
+étendues; et, pendant ce repos, ils reçurent quelques morceaux de pâte
+de la main de leur maître qui n'eut pas besoin de se déranger pour
+cette opération, non plus que pour leur donner à boire, les éléphans
+se servant de leurs trompes aussi bien que l'homme de ses mains.
+Enfin ils arrivèrent à deux cent lieues de la surface de la terre, où
+Alphonaponor leur ordonna de rester de nouveau en station.... Là il
+voulait observer la planete sur laquelle il descendait: il voulait
+voir si la physionomie de ses habitans avait changé depuis qu'il s'y
+était porté; et il pensait, sans avoir besoin de parcourir, en entier,
+les marais, les sables et les sentiers des rochers qui couvrent
+sa surface, pouvoir apprécier ainsi en partie leur caractère.
+Alphonaponor était un grand physionomiste, et il ne s'était jamais
+trompé sur ceux dont il avait jugé le caractère et l'humeur d'après
+les signes extérieurs.... Oh! qu'il serait à désirer que le talent
+d'Alphonaponor fut connu sur la terre!.... Alphonaponor! si tu pouvais
+l'y introduire, tu lui donnerais plus que le Potosi. Le Pérou, le
+Gange, le Mexique et les deux continens réunis, n'offriraient pas
+assez de trésors pour les déposer à tes pieds.... Quelle couronne ne
+mériterait pas celui qui nous apprendrait à distinguer l'hypocrisie de
+la vérité, la bonne foi de la perfidie et l'amitié de l'indifférence!
+Humanité, tu aurais tout acquis!.... Que dis-je? respectons l'oeuvre
+de la nature: nés vicieux, ou du moins élevés au sein des vices et des
+préjugés, qui ont désorganisé nos ames, nous ressemblerions aux bêtes
+féroces: lorsque tout masque serait enlevé, il n'existerait plus de
+digue, et nous nous dévorerions tous.
+
+Enfin il prit un de ses télescopes qui portait à plus de deux cent
+lieues, les lunetiers de son globe ayant surpassé ceux de la terre.
+
+Il le braqua sur la planète et sur l'hémisphère septentrional, étant
+parti de la Lune à l'époque où elle était en conjonction avec lui.
+Tout-à-coup il apperçut un pays, dont il examina la position, et
+qu'il reconnut, en se retraçant ses anciennes observations, pour
+l'Asie-Mineure.
+
+D'un coup-d'oeil, il s'apperçut que ces vastes régions avaient changé
+de maîtres; de lois et d'usages, en contemplant l'aspect de ses
+habitans, qu'il jugea réduits au plus vil esclavage. Il n'arrêta point
+sa vue sur Bizance, qu'il jugea, encore avec raison, être la capitale
+de l'empire du despotisme, et il chercha l'Hellespont. Bientôt il
+détourna ses yeux en découvrant la Grèce qu'il ne reconnut qu'à sa
+position, et il soupira en se retraçant l'ancienne gloire de cet
+empire dont il ne retrouvait pas un seul monument....
+
+Il étendit sa vue sur l'Italie; et ne vit en elle que l'ombre de ce
+pays. Il se dit, en voyant la transformation totale de la Grèce et du
+Latium: «Voilà où ont amenée l'ambition et l'amour de la guerre! Les
+Grecs et les Romains éclipsèrent toutes les nations de ce globe;
+ces derniers les tinrent presque toutes sous leur joug; ils crurent
+éterniser leur empire.... Césars, que ne pouvez-vous reparaître!
+Quelle ne serait pas votre honte, en voyant les effets de votre faux
+systême!» L'avilissement et l'impuissance qui naît de lui; semblent
+avoir anéanti à jamais, en ces lieux, le germe de toute grandeur....
+
+Il cessa ses réflexions; et, tournant le télescope vers la partie
+septentrionale de l'Europe, il apperçoit de nombreuses armées couvrant
+son territoire, et s'étendant au dehors. Il entrevoit par-tout les
+signes de son industrie. Jettant un coup-d'oeil sur les divers états,
+il pensa que c'étaitent les nations qu'il découvrait, qu'il devait
+connaître. «Ce petit coin de la terre, dit-il, me paroit aujourd'hui
+le seul peuplé, et le seul redoutable. Observant quel est de ces états
+le plus transcendant, il juge que c'est la France; et, appercevant sa
+capitale, il se décide à descendre en son sein, après avoir souri en
+envisageant la position où elle se trouve,[1] et en voyant le ruisseau
+qui la traverse qu'il distinguait aussi aisément que s'il l'eût
+observé du haut du Pont-Neuf.... Enfin il ordonne à ses éléphans de
+s'abaisser vers la France qu'il leur montre. Il quitte sa position
+tranquille, après avoir renfermé son télescope, et descend rapidement
+sur ce pays.
+
+Il entre bientôt dans l'horison de la terre, où il est prêt à
+suffoquer, trouvant l'air plus dense, plus méphitique que dans celui
+de l'horison de la Lune, comme cela lui était arrivé dans son premier
+voyage. Cependant il en est quitte pour trois ou quatre éclats de
+toux, ainsi que ses éléphans. Enfin il découvre Paris avec sa vue, et
+il ordonne à ses éléphans de ne pas descendre sur la Cité: il craint
+de porter l'épouvante dans les esprits, et qu'on ne le prenne pour un
+démon malfaisant; ayant eu occasion autrefois de juger, combien les
+habitans de la terre sont enclins aux préjugés, aux superstitions, et
+à voir des choses surnaturelles dans les événemens les plus simples et
+les plus ordinaires.... Ce n'est pas une crainte personnelle qui le
+dirige en agissant ainsi: Alphonaponor est sage; et le sage ne redoute
+rien que la honte de lui-même et le cri de sa conscience.... Les
+éléphans qui devinent ses motifs, se hâtent d'exécuter son voeu.
+
+Pendant qu'ils traversaient ce court espace, il pensa comment il
+se conduirait si les peuples chez lesquels il descendait étaient
+inhospitaliers, et comment, dans ce cas, il vivrait parmi eux. Il se
+dit que s'ils étaient barbares, il saurait bien leur échaper avec ses
+éléphans: quant à ses besoins, il réfléchit qu'il camperait s'ils lui
+refusaient un asile. Il vit qu'il avait pour un mois de vivres avec
+lui, et qu'à tout événement, il remonterait à la hâte vers la Lune, ou
+chercherait d'autres pays.
+
+Enfin ils prennent terre à deux lieues de Paris, et sont accueillis
+par nombre de villageois, qui, se persuadant que ce qu'ils voyaient
+étaient des ballons et non des êtres animés, étaient accourus pour
+féliciter les voyageurs, qu'ils prenaient pour des habitans de leur
+globe, et qui restent dans un étonnement stupide et mêlé de terreur
+lorsqu'ils voyent que la monture du voyageur est un véritable
+éléphant.... Ils sont près de crier au miracle et de s'agenouiller
+devant lui, lorsqu'Alphonaponor leur fait entendre par signes, car il
+ne parlait point la langue, comme _Micromégas_, par science infuse,
+qu'il était homme comme eux, connaissant parfaitement l'art des
+signes, qui n'est pas tout-à-fait inutile comme on l'a cru si
+sottement autrefois,[2] leur fit concevoir qu'il venait de son pays,
+c'est-à-dire de la Lune.
+
+Bientôt il exerça son talent de physionomiste, et il ne vit rien sur
+la figure de ceux qui l'environnaient qui annonçât la barbarie. Il
+s'avança, en perçant le groupe des villageois qui l'entouraient, vers
+une hôtellerie qu'il apperçut, et où il voulut éprouver si ce peuple
+était hospitalier: cette observation lui était nécessaire avant
+d'entrée dans la capitale. Il savait qu'un seul homme pris dans le
+coin d'un empire, à quelques modifications près, qui tiennent aux
+usages et au climat, ressemble à la masse de la nation.
+
+Il entra dans l'auberge dont on lui ouvrit les portes avec respect, et
+on lui offrit à dîner à table-d'hôte, car c'était l'heure du repas,
+lorsqu'il eut enfermé ses éléphans dans la cour, et qu'il les eut
+nourris et abreuvés. Il accepta et se mit à table, où il fut comblé de
+politesses par tous ceux qui s'y trouvaient, et qui étaient muettes,
+aucun d'eux n'entendant sa langue, ni le grec qu'il parla, espérant
+que dans le nombre quelqu'un l'entendrait. (Il l'avait appris dans
+son ancien voyage.) Ce fut en vain.... Enfin, il fut satisfait des
+étrangers qui se trouvaient avec lui, et se crut transporté dans les
+environs d'Athènes, en découvrant la même urbanité dans les hommes
+qu'il rencontrait dans ceux de Paris. Il tira le plus heureux augure
+sur le caractère des français d'après ce qu'il voyait. Il se dit
+qu'une nation polie ne pouvait être méchante, et qu'elle pouvait
+avoir, tout au plus, des vices généraux.... Alphonaponor jugeait assez
+bien, comme on le voit: cependant j'aurais désiré qu'il se fût laissé
+un peu moins séduire par la politesse; et il aurait du distinguer
+qu'elle n'est qu'un accessoire des autres vertus, et que, chez nombre
+de peuples, elle n'est qu'un signe trompeur. Ce que je dis ne regarde
+point ma nation, à qui on ne pourra jamais refuser le caractère de
+douceur et de bienveillance envers les étrangers. Ses ennemis sont
+forcés de lui rendre cette justice; et le philosophe, tout en
+attaquant ses défauts, doit s'attacher à proclamer ses qualités.
+
+Lorsqu'Alphonaponor eut dîné, il voulut partir pour la capitale, et
+il l'annonça par signes à son hôte. Celui-ci lui apporta aussi-tôt la
+carte. Voyant que le voyageur ne le comprenait pas, il lui montra une
+pièce d'or, en lui faisant entendre qu'il fallait lui en donner une
+semblable. Alphonaponor lui ayant fait signe qu'il n'en avait point,
+l'aubergiste se montra mécontent, et sembla le menacer d'arrêter ses
+éléphans.... Alors le Voyageur, qui comprit sa menace, se dit en
+lui-même: «Je vois qu'en ce lieu l'or fait tout comme en Grèce et à
+Rome.» c'est une épidémie qui paraît née avec ce globe, et qui s'y
+propage par-tout comme la peste. Quelle-est donc cette manie de tout
+immoler à ce morceau de boue? Je plains cette nation de n'être pas
+hospitalière, et de suivre le mauvais exemple. Je crains bien que l'or
+ne parvienne à étouffer en elle les vertus....
+
+Après avoir réfléchi un instant, il se rappela qu'il avait, outre ses
+instrumens de physique, dont il ne se serait pas défait pour rien au
+monde, eût-il fallu combattre le village entier, des morceaux de cette
+matière qui servaient à assolider les selles de ses éléphans; et il
+résolut d'en détacher deux clous qu'il voulut donner à l'aubergiste.
+Ce dernier n'avait pu les voir, les selles étant couvertes par
+d'immenses housses qui les enveloppaient.
+
+Enfin Alphonaponor, qui, à tout prix, ne voulait pas être en reste
+avec personne, détacha deux clous de ses harnais, et les donna à
+l'hôte, qui les reçut avec méfiance, et ne le laissa partir que
+lorsqu'il eut fait passer les deux morceaux d'or dans les mains des
+autres voyageurs, et qu'il fut convaincu qu'il était payé. Sans doute,
+il aurait du être satisfait; Alphonaponor n'ayant pas fait la dépense
+réelle de trente sols, car il n'avait mangé que du pain et des
+légumes, et il lui donnait pour plus de six louis pesans de cette
+matière. Cependant l'aubergiste parut ne point l'être, l'or n'étant
+pas monnoié. Cette espèce d'homme, Alphonaponor en aurait fait
+la réflexion s'il l'eut connue, est la plus bizarre et la plus
+intraitable qui soit sur la terre.
+
+Enfin le voyageur monta sur son éléphant, et prit au grand trot le
+chemin de Paris, en se disant que, dans la Lune et tout état bien
+policé, un voyageur ne serait pas obligé de déclouer ses harnois pour
+payer le plus modique des dîners et l'abri de ses montures; et
+il offrit un hommage aux grecs, dont il exalta l'amour de
+l'hospitalité....
+
+Il examina avec étonnement, dans sa route, les murailles de boue qui
+ceignaient ou bordaient les villages. Lorsqu'il en vit formées avec
+des ossemens, le dégoût le saisit; et il se dit: «il n'est pas
+possible que cette ville soit ce qu'elle m'a paru avec mon télescope;
+ou bien la bizarrerie le bon et le mauvais goût se sont associés pour
+la construire....
+
+Le trot de ses éléphans équivalant au moins au galop des chevaux
+barbes, il arriva dans quelques minutes aux portes de la capitale. Il
+franchit les barrières, en n'écoutant pas les commis qui semblaient
+vouloir sonder le ventre de ses éléphans, il s'avança dans le
+fauxbourg St-Marceau ... «m'y voici enfin, dit-il: mais tout-à-coup il
+se frotta les yeux, et crut dormir, lorsqu'il apperçut les masures qui
+composent ce fauxbourg, ses rues étroites, sales, qu'il regarda comme
+des ruelles; et il s'écria: «je m'abuse; je ne suis pas à l'entrée
+de cette grande cité: ordinairement un beau palais a un péristile
+majestueux.... Cependant, après s'être rallié, il vit qu'il était
+dans un des fauxbourgs de la capitale. Il fit, dans sa pensée, la
+comparaison des magnifiques rues qui conduisent au centre de la
+capitale de la Lune, et il pensa que le satellite est bien au-dessus
+de la planète.
+
+Il poussa plus loin. Après avoir grimpé un monticule escarpé, et
+aussi mal entouré que l'entrée du faubourg, où il ne découvrit pas
+l'industrie accompagnée de l'aisance, il arriva en face du Panthéon.
+Il s'arrêta à son aspect, et se dit: «voilà un bâtiment qui offre un
+bel aspect.» En même-tems il ne put s'empêcher de rire en observant
+ses alentours. «Oh! s'écria-t-il, c'est de la dorure sur un manteau de
+drap déchiré!» Il s'avança vers le petit tertre, qu'on nomme place,
+pour l'observer, et il réfléchit qu'il fallait que celui qui avait
+donné l'idée de placer ce monument en ce lieu fût un insensé. «C'est
+pour les habitans de la Lune et les voyageurs qu'on a voulu le
+construire, et non sans-doute pour les habitans de la Cité!»
+s'appercevant que dans l'endroit où il est placé, il n'est apperçu
+d'aucun point de la ville, et que les Parisiens ne peuvent le voir que
+lorsqu'ils sont en route, il s'interrogeait, en se disant: «Pourquoi
+sont faits les monumens dans une ville?» Pour frapper à chaque instant
+les regards de ceux qui l'habitent; pour leur donner une idée de
+leur grandeur, de leur génie, et pour concourir sur-tout à l'utilité
+publique. Pour cela il faut qu'ils soient en harmonie avec la cité....
+J'entrevois que l'harmonie est méconnue en ces lieux, quoiqu'elle soit
+la base sur laquelle le bon et le beau s'établissent.... Combien ce
+monument fait ressortir la laideur de ce qui l'entoure!»
+
+Il s'avança jusqu'au centre de la ville, suivi d'une multitude de
+personnes qui, à l'aspect de ses éléphans, de sa figure et de son
+costume, s'était rassemblée autour de lui, et qui grossissait sans
+cesse. Les atteliers, les magasins, tout était abandonné dès qu'on
+l'appercevait: on se heurtait, on s'injuriait, on se battait pour
+l'approcher de plus près. Alexandre, en entrant à Babylone, n'eut
+pas une escorte aussi nombreuse qu'il ne l'eut avant d'arriver au
+Pont-Neuf. Alphonaponor ne se déconcerta point en voyant cette cohue:
+il continuait même ses soliloques, en se disant: «je vois que je suis
+chez un peuple qui immole jusqu'à ses travaux à la curiosité. Si ce
+n'est pas une preuve de sagesse, du moins ce n'en est pas une de
+méchanceté. Le curieux est léger; l'homme léger n'a pas la force de
+nuire. Cependant il ne pouvait concevoir que deux éléphans, dont on ne
+voyait pas les aîles, qui étaient cachées sous leurs housses, ce
+qui, selon lui, aurait pu piquer l'attention, pussent exciter un tel
+enthousiasme. Quant à sa personne, il ne pensait pas qu'elle dût
+paraître extraordinaire. Il portait une robe longue, à peu près faite
+comme celle des Grecs, et, sur son visage, il ne découvrait aucun
+trait qui fut différent de ceux de ce peuple.
+
+Lorsqu'il fut arrivé au Pont-Neuf, il jetta sa vue sur les bâtimens
+qui bordent la rivière, notamment sur le Louvre, dont il appercevait
+la colonade et qu'il analysait d'un coup-d'oeil; et il dit: «on trouve
+ici les arts; mais encore un défaut d'harmonie. Quel est donc l'aspect
+de cette colonade? Ne peut-on la contempler qu'en oblique?.... Son
+imagination commença à s'égayer, en trouvant au moins un aspect de
+cité.
+
+Pendant qu'il faisait ces observations, le concours augmentait autour
+de lui; et, comme il s'était arrêté pour contempler le Louvre, il vit
+qu'il lui était impossible de percer la foule, qui l'avait entièrement
+cerné, qu'avec la plus grande difficulté. Il aurait bien pu faire une
+trouée; il n'avait qu'à dire un mot à ses éléphans, et tout aurait été
+renversé et dispersé en un clin d'oeil: mais il portait à l'excès:
+l'humanité, et la politesse qui émane d'elle, il se serait laissé
+fatiguer et froisser pendant une heure, avant d'écraser le plus petit
+des êtres. Ses éléphans se conduisaient de même, ces animaux étant
+de la trempe de ceux de notre globe, qui, on le sait, sont amis de
+l'homme.
+
+Enfin il parvint à se dégager sans occasionner aucun désastre, et
+aussi-tôt il chercha de ses yeux une hôtellerie: l'enseigne qu'il
+avait vue sur celle du village où il avait dîné lui avait appris à
+les distinguer. N'en appercevant point, et présumant que, dans une
+population semblable, il se trouverait peut-être quelqu'un qui
+parlerait le grec, il s'adressa au peuple en cette langue. Il ne fut
+point compris. Alors il employa l'usage des signes, et il le fut.
+Chacun s'empressa de les conduire dans un hôtel de la rue de Lille,
+où, malgré l'énormité de la porte cochère, il ne fit entrer qu'avec
+peine ses éléphans, qu'il fut obligé de laisser dans la cour, qui
+suffisait tout au plus à l'étendue de leurs aîles, malgré que la
+nature, qui sait tout envisager et tout prévoir, les eût faites
+comme celles des chauve-souris, et encore avec plus d'art. Elles se
+repliaient verticalement et horisontalement à la fois; ce qui les
+réduisaient à peu près à la longueur de celles des aigles, en
+proportion de leur corps.
+
+Il entra dans l'hôtel après avoir donné ses soins à ses animaux, et
+sans les décharger: ce qu'il avait vu, lui faisait augurer qu'il ne
+resterait pas long-tems dans cette ville. Il croyait déjà connaître la
+nation qu'il visitait: d'ailleurs, il voyait que ses éléphans seraient
+très-mal dans cette cour. Heureusement qu'on se trouvait dans la belle
+saison.
+
+En entrant dans l'appartement qu'on lui donna, il montra la plus
+grande surprise. Il lui parut encombré de meubles, et il chercha
+comment il pourrait s'y remuer. «A quoi bon tant de meubles, dit-il
+en lui-même, n'est-ce pas assez de ceux qui sont nécessaires? Ces
+chambres pourraient porter aisément le nom de magasin, car elles en
+représentent un....» s'arrêtant ensuite sur les ornemens, il jugea
+que leur multitude les déparaient; et il s'écria: «trop d'ornemens
+fatiguent la vue; il y a une borne même dans le beau.» Il considéra le
+lit, et sentant le duvet qui était entre les matelats, il vit qu'il
+était chez un peuple ami de la mollesse. Il tira une conséquence
+singulière de cette découverte, et il se dit: «comment, celui qui
+couche dans ces lits peut-il, s'il voyage ou s'il fait la guerre,
+car je m'apperçois que ce peuple l'aime ainsi que les Grecs et les
+Romains, coucher sur la terre humide, ou rester exposé aux intempéries
+de l'air? Ce peuple doit être sujet aux plus grandes maladies, à cause
+de la froideur et de l'humidité de son atmosphère: il est impossible
+de passer de l'extrême chaleur que procurent ces lits, à un extrême
+froid sans s'en ressentir: l'habitant de ma planète, quoique plus
+vigoureux que celui de la terre, je n'en puis douter d'après les
+efforts que j'ai vus faire ici pour lever les plus faibles fardeaux,
+n'y résisterait pas.... Il chercha envain s'il y avait un bain dans la
+maison. L'appartement qui contient le bain est un des plus essentiels
+des maisons des habitans de la Lune; et sans doute il devrait l'être
+aussi des nôtres; la propreté devant l'emporter sur la magnificence.
+N'en trouvant point, il pensa qu'il ne lui restait qu'à se coucher. Il
+ne voulut point se mettre dans le lit, où il appréhenda d'étouffer de
+chaleur. Ayant pris une peau d'orignal, car il s'en trouve dans la
+Lune, et qui lui servait dans ses voyages, il se coucha dessus, après
+l'avoir étendue sur le plancher, et s'endormit aussi-tôt.
+
+A son réveil, qui fut très-prompt, car il ne dormait ordinairement que
+trois heures; (on connaît ses idées sur le sommeil), deux hommes qui
+étaient dans la foule qui l'avait escorté jusqu'à l'hôtel, et qui
+avaient distingué que c'était l'ancien grec qu'il parlait, se
+présentèrent à lui pour lui offrir leurs services. Ceux-ci étaient des
+maîtres de langue grecque. Ils lui parlèrent, ou crurent lui parler
+cet idiome. Alphonaponor ne comprit que quelques mots de leur
+discours, et sur tout ceux où ils lui disaient qu'ils étaient maîtres
+de grec. Rien n'égala l'étonnement du lunian. Il parut stupéfait
+lorsqu'il envisagea qu'il ne pouvait les comprendre. Cependant, se
+dit-il, j'ai su le grec; j'en appelle à Aristote et à Socrate avec qui
+j'ai conversé dans cette langue, et qui s'y connaissaient sans doute.
+Je suis sûr aussi de ne l'avoir pas oublié: je porte une mémoire où
+tout se grave comme sur l'airain: Je pourrais répéter, mot pour mot,
+les discours qu'ils me tinrent à l'époque où je les connus. Il pensa
+alors, et avec raison, que ceux qui s'annonçaient comme des maîtres de
+l'ancien grec, étaient des ignorans qui ne le connaissaient point;
+et il les congédia, en conservant l'espoir d'en trouver de plus
+instruits. Ayant tout-à-coup réfléchi que, puisque ceux-ci avaient été
+reconnus pour maîtres, il fallait qu'il existât une erreur générale
+sur cette langue, il revint sur son idée, et son espérance, de se
+faire entendre, s'anéantit.
+
+Le même jour, il eut encore occasion de voir huit ou dix de ces
+professeurs de grec, habillé à la moderne, et il n'eut pas lieu d'être
+plus satisfait. Cependant, avant la nuit, il en vint un, qui fut le
+dernier, et qui frappa Alphonaponor par l'ensemble de ses traits. Il
+crut y découvrir quelques signes de l'ancien grec, dirigé par son
+grand art sur la physionomie. Celui-ci se fit entendre, parce qu'il
+parla la langue d'Aristote, quoique d'une manière assez confuse. Enfin
+Alphonaponor avait trouvé en lui ce qu'il lui fallait; c'est-à-dire,
+un truchement.... Que ceux qui ont voyagé, et qui se sont trouvés dans
+la situation où était notre héros, jugent qu'elle dut être sa joie en
+ce moment. Il embrassa l'homme qui lui parlait, et lui ayant raconté
+en deux mots qu'il était sujet du roi de la Lune, il voulut savoir
+pourquoi on se disait maître de grec à Paris, lorsqu'on n'entendait
+point cette langue. Après que le personnage lui eut appris qu'il était
+un descendant des Grecs, voyageant lui-même en France, et que l'idiome
+des anciens avait été conservé comme un dépôt sacré, de père en fils,
+par ses ayeux, qui le lui avait transmis; tandis que ses compatriotes
+avaient substitué à ce langage harmonieux le jargon le plus barbare;
+il lui dit que c'était une manie des Européens de parler grec, et de
+vouloir corriger les anciens grecs eux-mêmes. Il ajouta qu'il n'avait
+pas trouvé encore un seul savant qui l'expliquât correctement, et il
+dit que les plus habiles lui avaient fait modestement l'aveu de leur
+insuffisance.
+
+Alphonaponor, très-satisfait de la découverte d'un descendant de ses
+anciens amis, le pria de s'associer à lui pendant son séjour à Paris,
+qu'il dit devoir être fort court.... Le grec, qui était un homme
+raisonnable, qui, sage et éclairé comme Anacharsis, voyageait encore
+pour s'instruire, et qui avait jugé, aux premiers mots que lui avait
+dit Alphonaponor, et à son air simple et plein de dignité, que son
+ame possédait l'élévation, que son esprit était éclairé; et qu'il
+connaissait les grands devoirs de la société, accéda à son voeu avec
+joie, et lui promit de ne pas le quitter tant qu'il resterait en
+France: il consentit même, d'après l'invitation d'Alphonaponor,
+d'habiter dès le jour même avec lui.... Lorsque deux hommes ont une
+manière de penser égale, lorsqu'ils marchent au même but, une liaison
+étroite est bientôt formée; c'est ce qui arriva eutre le grec et le
+lunian.
+
+Ils commencèrent à s'entretenir sur la patrie de Socrate. Alphonaponor
+fit l'éloge des philosophes qu'il avait connus, et que _Marouban_
+(ainsi se nommait le grec) connaissait par tradition. Ensuite
+ils s'entretinrent de l'Europe, que, Marouban, exact et profond
+observateur, fit connaître au lunian sous le rapport de ses lois, de
+ses moeurs il lui parla de la politique dont les souverains ont voulu
+faire un lien entr'eux, et sur laquelle ils ont établi ce qu'ils
+appellent système de balance, ou mobile d'équilibre de pouvoir;
+système qu'il dit n'avoir existé que dans la tête des souverains ou
+de leurs ministres. Il crut le prouver en faisant l'histoire de leurs
+guerres, et montrant le tableau des renversemens successifs des états,
+tant garantis que non garantis par ce prétendu pacte.
+
+Enfin ils allaient s'entretenir sur la France, lorsque des cris
+perçans qu'ils entendirent dans la cour annoncèrent un événement
+extraordinaire. Ils coururent aux fenêtres, et quel fut leur
+étonnement lorsqu'ils virent un homme que les deux éléphans avaient
+enchaîné avec leurs trompes, qu'ils serraient de manière à l'étouffer,
+et sur-tout lorsqu'ils appercurent que celui-ci tenait un des vases
+avec lesquels Alphonaponor les abreuvait. Le lunian découvrit
+aussi-tôt le mystère de l'aventure. Il dit à Marouban que sans doute
+cet homme était un voleur qui avait voulu dérober la coupe, et que les
+éléphans le tenaient prisonnier jusqu'à son arrivée. Il ajouta qu'il
+lui était arrivé une aventure à-peu-près semblable en Grèce, ce qui
+lui faisait faire ce rapprochement....
+
+En effet, étant descendus aussi-tôt, ils apprirent par la bouche même
+de ce misérable, qui avoua son crime pour se soustraire à la question
+terrible où le mettaient les deux animaux, qu'il avait eu ce dessein.
+Alphonaponor s'étant approché, les éléphans lâchèrent, à sa voix, le
+personnage; mais ce ne fut que lorsqu'ils virent la coupe dans les
+mains de leur maître.
+
+Alphonaponor demanda alors à Marouban ce qui avait pu porter cet
+homme à voler ce vase. Le grec l'ayant examine avec étonnement et
+admiration: «Comment, s'écria-t-il, vous vous en étonnez? Parce que
+ce vase est, en ces lieux, un trésor. Apprenez qu'il vaut une somme
+immense: il est formé d'un diamant. Je m'y connais: mes compatriotes
+sont devenus malheureusement très-experts dans la connaissance de
+cette matière, et j'ai été à portée de l'apprécier en vivant avec eux.
+Sans doute, le voleur s'y connaît aussi....» C'est un cristal de ma
+planète, lui répondit le lunian; et nous n'y mettons de prix qu'en
+raison de sa dureté, c'est ce qui nous le fait choisir pour nos vases
+de voyage. Je m'étonne qu'en ces lieux on le regarde comme un trésor.
+Je me rappelle cependant que je vis en Grèce de ces cristaux auxquels
+on mettait un grand prix. Je l'avais oublié, comme je le fais de
+tout ce qui tient à la puérilité.... «Je n'aurais pas cru que cette
+bizarrerie eut été transmise aux Français.»--«Ces objets sont
+envisagés de même en tous les lieux policés de la terre, répondit
+Marouban: le diamant rivalise avec l'or, et équivaut au signe
+monétaire; il le représente même. Avec le prix de ce vase vous
+pourriez traverser toute notre planete; car je suppose qu'il vaut au
+moins quarante millions de livres.» Il lui expliqua ce qu'était
+un million ou ce qu'il représentait, vu les besoins de la vie.
+Alphonaponor lui dit qu'il ne s'en serait pas douté, et qu'il ne
+concevait pas la manie extravagante des habitans de la terre, de
+donner un prix inconcevable à des objets qui n'avaient point de valeur
+au fond, et qui ne pouvaient être mis en balance contre un seul épi de
+blé.
+
+Marouban lui observa alors qu'il devait cacher le vase, et les autres
+objets de nature semblable qu'il pourrait avoir, en lui faisant
+entrevoir qu'il courrait le risque d'être égorgé avec ses éléphans, au
+sein même de la ville, si on apprenait qu'il les possedât. Le lunian
+se récria, en disant: «il n'y a donc pas de loix en ce pays qui
+veillent sur les jours des étrangers et de ses habitans?»--Il y en
+a, répondit Marouban; mais elles sont presque toujours impuissantes
+contra le crime. Il se propage d'une manière effroyable, et, quoiqu'on
+fasse, on ne peut parvenir à l'extirper, parce que ses racines sont
+très-profondes. Elles tiennent jusqu'au fond des coeurs, où elles sont
+attachées par l'immoralité, par l'avarice et l'égoïsme qui prennent
+chaque jour plus de puissance.... Alphonaponor fut rempli de surprise
+en entendant ces mots, et il dit au grec que dans sa planète on
+n'avait jamais vu un événement semblable.... «Comment, répartit
+Marouban, dans la Lune on ne connaît point les voleurs?»--Non,
+répondit Alphonaponor, parce qu'on ne met du prix à rien qu'à la
+vertu, et que l'infamie est réservée à celui qui la méconnaît....»
+Marouban fut extasié. Il allait questionner le lunian sur la
+constitution morale de l'empire de la Lune, lorsque l'hôtel fut
+tout-a-coup assailli par une foule de curieux qui demandèrent
+à Alphonaponor l'avantage de l'entretenir. Comme son but était
+d'apprécier à la hâte cette nation, il pensa qu'il devait parler
+à tout le monde, et il permit d'entrer, en priant Marouban de lui
+transmettre les discours des personnages.
+
+Parmi ceux qui parurent, étaient un anatomiste et un médecin. Ils
+venaient, l'un pour examiner s'il était organisé comme les hommes de
+la terre, car on avait déjà su qu'il descendait de la Lune, et le
+médecin voulait connaître pourquoi il portait un teint si fleuri et
+une constitution si robuste. En effet Alphonaponor était la santé en
+personne: quoiqu'âgé de plus de deux mille ans, il ne paraissait être
+que dans l'âge de virilité; et tout indiquait en lui le tempérament le
+plus fort. Le médecin voulait apprendre, en outre, si on connaissait
+dans la Lune la catalepsie, l'apoplexie, la goûte, et notamment la
+maladie qui fut, dit-on, le fatal présent de Colomb; mais qu'on trouve
+sur notre hémisphère, sous le nom de lèpre, dans les tems les plus
+reculés ... Il voulut enfin savoir s'il y avait des médecins dans la
+Lune, et quelle influence ils y avaient.
+
+Après divers complimens, dont les médecins sont moins avares que de
+bons remèdes et de guérisons, il expliqua le motif de leur visite,
+en faisant entrevoir, par un excès de gloriole, que cela tenait à
+l'intérêt général; et il fit ses questions au lunian... Celui-ci
+répondit à l'anatomiste: «Je suis doué d'intelligence; l'êtes-vous?
+êtes-vous raisonnable? Dans ce cas vous me ressemblez au moral. Quant
+au physique; je mange, non des animaux que vous appelez boeufs, mais
+d'une farine égale à la vôtre; comme vous je digère et je fais toutes
+mes fonctions: j'ai donc un estomac, des viscères, des intestins. Ma
+configuration est la même que la vôtre, à très-peu de chose près, car
+j'ai des yeux, des mains, des jambes, des pieds, etc. Vous n'avez, de
+votre côté, aucune observation à faire sur moi qui soit avantageuse an
+général....» Se retournant alors vers le médecin, il lui dit: «Nous ne
+connaissons ni la catalepsie, ni l'apoplexie, ni la goûte, ni ce que
+vous nommez le présent de _Colomb_, dont je vous prierai ensuite de me
+faire connaître la nature; et cela, parce que nous ne faisons aucun
+excès, et parce que nous n'avons point de médecins. Je me rappelle
+avoir entendu parler de la goûte en Grèce, et je m'apperçus que ceux
+qui en étaient affligés étaient des hommes intempérans, et qui ne
+savaient pas se servir de leurs jambes. Je réfléchis qu'un rouage
+s'enraye, si son frottement est suspendu avec sa rotation; et
+j'expliquai alors mathématiquement la cause de la goûte. Si nous ne
+l'avons point, il y a encore pour raison que nous ne nous servons que
+très-rarement de chars dans notre planète; c'est un supplice pour nous
+que de nous y faire entrer. Nous savons que la nature nous a donné des
+jambes pour en faire usage, et que c'est de leur action continuelle
+que doit naîtra l'équilibre de nos humeurs....»
+
+«Comment, dit le médecin, profitant d'une petite pause que fit le
+voyageur, vous avez banni notre art de votre planete? Cependant il est
+certain qu'il est utile dans une infinité de cas. Répondez: y a-t-il
+jamais eu des médecins? Peut-être vous ne les connaissez pas....»
+
+«Pour le malheur de nos habitans, répliqua Alphonaponor, il s'y en
+introduisit, qui attestaient avec arrogance pouvoir désarmer la
+mort même, et la firent triompher pendant le peu de tems qu'ils y
+restèrent. On aurait dit qu'elle les avait choisis pour ses agens, et
+qu'elle les dirigeait. C'était des charlatans dont l'ignorance était
+masquée par l'orgueil et l'audace. Nos loix en firent bientôt justice
+en les proscrivant. Nous n'avons pourtant pas méconnu et anéanti
+tout-à-fait votre art: nous savons qu'il faut quelquefois aider la
+nature; et nous avons conservé quelques hommes qui s'en occupent nuit
+et jour. Ces hommes sont payés par le gouvernement. On connaît leur
+extrême prudence, leur moralité et leur expérience; ainsi lorsqu'on
+les consulte, c'est un père et un être bienfaisant à qui l'on
+s'adresse. Ils ont rendu de très-grands services; aussi les avons-nous
+entourés de la plus haute considération. Nous ne les appelons point
+médecins; mais des sages....» Alors il revint sur sa question relative
+au présent de Colomb. Le médecin, qui avait été déconcerté, et qui
+s'était rassuré ensuite en pensant que jamais on n'imiterait les
+habitons de la Lune ici bas, vû que le même esprit de sagesse ne
+pouvait s'y établir, lui dit, après lui avoir fait un tableau des
+effets de cette maladie, qui fit frissonner d'horreur Alphonaponor,
+qu'elle avait été apportée d'Amérique lors de la découverte de ce
+continent.... «Eh! quel diable alliez-vous faire en Amérique pour
+y chercher un fleau si redoutable? N'aviez-vous pas assez de la
+catalepsie, de la goûte et de l'apoplexie, sans vous mettre en butte à
+des maux encore plus terribles: on dirait que celui qui dirigea cette
+opération, était un des charlatans de la Lune, qui voulait couvrir
+votre globe de cette lèpre pour pouvoir se rendre nécessaire, et faire
+triompher son ignorance et son art fatal....» Marouban lui ayant dit
+que l'appât de l'or avait été la source de ce malheur, le lunian
+s'écria avec le ton de l'indignation: «Terrestriens, vous méritez
+votre sort! Quand on s'agenouille devant une idole si vile, on mérite
+de recevoir de sa divinité les plus funestes présens.
+
+Le médecin, qui avait été étonné en lui entendant dire qu'il avait
+vécu deux mille ans, lui témoigna sa surprise sur ce qu'il annonçait,
+et lui dit qu'il lui semblait qu'il n'était pas dans la nature de
+l'homme de vivre si long-tems.... «Cela peut être vrai pour les
+habitans de la terre, répondit Alphonaponor, quoique, d'après ce que
+j'appris autrefois en Grèce: il soit certain qu'il dépend de vous
+de vivre un siècle ou beaucoup plus sur votre globe[3]. Quant aux
+habitans de la Lune, ils vivent ce tems parce qu'ils fut organisés
+différemment, parce qu'ils habitent dans un horison moins impur que
+celui de la terre, parce que leur nature n'est point dégénérée, parce
+que le germe de la vie n'est pas empesté comme chez vous dans sa
+source, et parce que nous ne faisons pas, chaque jour, comme les
+Terrestriens, tout ce qu'il faut pour nous détruire. Nous avons confié
+le soin de notre vie à la sobriété, à la tempérance et au travail:
+ce sont eux à qui nous sommes principalement redevables de notre
+conservation. Je pourrais trouver sur votre globe des exemples
+physiques, qui vous prouveraient combien une organisation vicieuse est
+près de l'anéantissement. Ne voyez-vous pas des arbres, dont le germe
+est altéré, périr en un instant; tandis que d'autres, de la même
+espèce, durent des mille années. J'ai fait ces observations dans la
+forêt de Dodone, en Grèce. Elle est applicable aux Terrestriens et aux
+Lunians.... Habitans de la Terre, n'accusez point la nature qui a fait
+tout pour vous; mais vous seuls qui, par vos vices et votre mauvais
+régime, préparez votre destruction; et vous engloutissez, comme des
+insensés, dans le gouffre de la mort que vous pourriez éviter si étiez
+plus sages.
+
+Lorsqu'il eut parlé au médecin, un troisième personnage, qui était
+présent, lui demanda pourquoi il avait pris pour monture des éléphans,
+en observant que la lourdeur de ces animaux devait retarder sa
+marche; et s'il n'y avait pas des animaux aîlés plus légers dans
+sa planète.... Le lunian lui répondit qu'il y en avait; mais que
+l'intelligence de l'éléphant l'a fait préférer chez eux à tout le
+reste. Que sont, s'écria-t-il, la grandeur, la grosseur et les autres
+qualités mathématiques, lorsqu'il s'agit de l'intelligence. Il me
+paraît, ajouta-t-il, qu'on ne l'a pas bien appréciée sur ce globe; et
+qu'on s'attache à l'écorce et non au corps. A peine ceux-ci étaient
+sortis qu'un concours de femmes se présente à la porte, et entoure
+l'hôtel. Toutes demandaient à voir l'habitant de la Lune; et l'on
+découvrait dans leurs yeux un désir, qui eût pu être interprété d'une
+manière très-maligne, mêlé à la curiosité. Marouban ayant instruit
+Alphonaponor de leur demande, l'engage à les faire entrer. «Cela vous
+amusera, dit-il, et peut-être vous prendra-t-il envie d'éprouver ce
+qu'on vaut en amour sur notre globe.»
+
+--«J'ai une femme dans la Lune, que j'idolâtre, répondit Alphonaponor;
+ainsi je ne ferai rien pour les habitantes de la terre, dussai-je
+trouver ici l'égale de la Vénus des Grecs pour la beauté. Cependant
+voyons-les. Je m'instruirai au moins auprès d'elles: quoiqu'on en
+dise, je sais qu'on apprend toujours quelque chose auprès des femmes.
+
+Marouban les ayant faites entrer, elles se montrèrent extasiées
+en découvrant la bonne mine, la fraîcheur, en un mot la beauté
+d'Alphonaponor, et sur-tout l'extrême politesse avec laquelle il
+les reçut; car les femmes sont très-susceptibles de s'attacher à la
+politesse; elle la comptent même trop souvent pour ce qu'elle ne vaut
+pas.... Enfin elles s'assirent, et comme elles étaient presque toutes
+jeunes et jolies, elles lancèrent à l'envi des oeillades sur le
+voyageur. Les minauderies ne furent pas épargnées, et chacune forma
+l'espoir de voir le lunian lui jeter le mouchoir. Cette prétention
+commune dut exciter entr'elles des débats qui ne se manifestèrent que
+par des regards; mais qui dirent beaucoup à Alphonaponor: ils lui
+firent juger combien les femmes prétendent à régner sur les hommes sur
+notre globe. Il s'en apperçut sur-tout lorsqu'il s'adressa à certaines
+d'entr'elles, qu'il parut distinguer.... Mais nulle de ces femmes
+ne devait obtenir de lui d'autres égards; et il les congédia en
+redoublant de politesse. Il y parvint avec la plus grande peine; elle
+paraissaient vouloir toutes s'établir dans son hôtel[4].
+
+Dès qu'elles se furent retirées, le lunian témoigna son étonnement de
+voir ces femmes vêtues comme les anciennes grecques. «D'où vient cette
+singularité? dit-il; j'ai cru un instant me trouver à Athènes....»
+Marouban lui répondit que la folie de la mode avait introduit ce
+costume en France, et il dit qu'au moins le bon goût y avait gagné. En
+même tems il fit observer à Alphonaponor que ce costume était opposé
+au climat de Paris, et il lui prédit qu'il nuirait autant à la
+population que la guerre. Il ajouta que tout annonçait que les femmes
+ne l'abandonneraient point, parce qu'elles croient qu'il leur est
+avantageux, et qu'il tend à réveiller les désirs des hommes, qu'elles
+jugent très-enclins à s'engourdir.... «Ces femmes ne connaissent pas
+leurs intérêts, répondit Alphonaponor. Outre que toutes ne gagnent
+pas à montrer leurs formes, comme je m'en suis apperçu en envisageant
+plusieurs de celles que nous venons de voir, elles devraient savoir
+que l'imagination pare la beauté lorsqu'elle est sous le voile.
+L'illusion leur est alors favorable, au lieu que l'aspect de la
+réalité la fait disparaître, et les désirs s'enfuient avec elle....»
+Le lunian demanda aussitôt à Marouban quelle était la trempe morale
+de ces femmes. «Je crois l'avoir appréciée, dit-il, et je veux me
+convaincre si je me suis trompé....» Marouban, lui répondit: «je
+ne vous instruirai jamais aussi bien que le fera une de ces femmes
+elle-même. Prenez une maîtresse parmi celles qui se présenteront
+à vous, ne fût-ce que pour trois heures, et vous connaîtrez leurs
+principes et leur but. Il s'en trouve de très-aimables; vous serez
+charmé d'en faire le rapprochement: la femme est ce qu'il y a de plus
+attachant en ces climats. Par elle vous jugerez les hommes; car il y a
+un grand rapport entre les deux sexes.»
+
+«J'y consens, dit le lunian; fais-moi connaître une de celles que tu
+dis aimables; je me plairai à converser avec elle. Je suis de ton
+avis; leur conversation sert à juger des moeurs d'un peuple peut-être
+mieux que tout autre objet. En outre, l'aspect d'une femme, de quelle
+nature et pays qu'elle soit, nous est toujours plus agréable que celui
+d'un être de notre sexe; c'est une des plus grandes finesses qu'ait
+employé la nature pour former le rapprochement qui enfante l'harmonie
+par la régénération.»
+
+Marouban se retira dans l'appartement qu'il avait pris dans l'hôtel.
+Alphonaponor fut visiter et embrasser ses éléphans[5], et annonça
+à l'un d'eux qu'il partirait le lendemain pour sa planete, voulant
+donner de ses nouvelles à l'empereur. Après cela il écrivit au roi de
+la Lune ce qui suit.
+
+ _Au roi de l'empire de la Lune._
+
+ «Je suis dans le coin de la terre qui fut nommé Gaule autrefois,
+ et qui a pris le nom de France. J'ai trouvé un peuple poli, aimable,
+ mais que tout m'annonce être le plus frivole de ceux qui habitent
+ cette planète. J'ai découvert en lui une fierté naturelle et une
+ audace qu'on croirait opposée à son caractère; mais la nature semble
+ s'être plue à le former d'élémens contraires; enfin c'est le grec de
+ l'Attique il y a deux mille ans. Comme il me paraît l'un des plus
+ influens sur ce globe, je vais rester quelques jours chez lui; je
+ verrai ensuite si je dois pousser plus loin. Je crois entrevoir que
+ je n'eu aurai pas besoin: cette ville abonde d'étrangers; l'Europe
+ entière s'y trouve réunie. J'espère pouvoir hâter ainsi mon retour.
+ J'ai eu le bonheur de trouver un des descendans de Socrate et de
+ Platon, dont je vous entretins au retour de mon voyage dans leur pays,
+ et qui méritèrent votre estime; car ils ont fait l'ornement de ce
+ globe, et ils auraient pu briller, par leurs vertus, dans le nôtre.
+ Ce personnage me sert de guide et d'interprête. D'après mes entretiens
+ avec lui, et les notions qu'il m'a données sur ce continent, le seul
+ redoutable aujourd'hui, j'ai pensé que, quoiqu'il arrive, votre trône
+ et le sort de vos sujets, qui est plus précieux pour vous que votre
+ trône, sont à l'abri. Vous avez seul l'égide de a sagesse pour les
+ couvrir, et contre lequel doivent se briser tous les efforts des
+ habitans des planètes s'ils peuvent jamais se réunir contre vous.
+ Comme homme, égal à vous, je vous salue; comme enfant, vous êtes le
+ père de tous vos sujets, je vous embrasse.»
+
+ ALPHONAPONOR.
+
+Cela fait il se coucha. Son imagination, remplie de l'idée de son pays
+et des tableaux rians qu'il lui offrait sans cesse, fut livrée aux
+plus douces illusions. On pourrait dire, d'après cet exemple et
+d'après cent mille autres, que le sommeil ne procure à l'homme ces
+agréables impressions que lorsqu'il porte une âme dégagée du vice et
+tournée vers la nature. Le scélérat trouve l'inquiétude et l'agitation
+en son sein: le remords et la douleur s'attachent à l'homme pervers,
+même à l'instant où il semble dans les bras de la mort. Cette vérité,
+je n'ose pas l'affirmer, ne serait-elle pas un présage ou un signe
+réel du sort réservé aux méchans daus l'éternité?....
+
+A peine il fut jour qu'Alphonaponor descendit vers ses éléphans, et
+remit la lettre pour l'empereur de la Lune au plus âgé d'entr'eux, et
+par conséquent au plus expérimenté. Ce voyage demandent beaucoup de
+précision de la part de l'animal; aussi envisagea-t-il sa prudence
+comme nécessaire. Après lui avoir enjoint, en l'entretenant comme il
+aurait fait un valet, de venir le rejoindre à Paris dès qu'il aurait
+rempli sa commission, ce qui, selon lui, devait être le lendemain au
+soir, il le dégagea de tout fardeau, et l'ayant conduit sur la place
+de la Révolution, où il pouvait seulement déployer ses ailes et
+prendre son essor, il le vit s'élever avec force et majesté, et
+s'élancer en ligne oblique dans l'horison de la terre, qu'il traversa
+comme l'hirondelle la plus active... Il revint à l'hôtel dès qu'il
+l'eut perdu de vue, et le coeur un peu gros, de s'être séparé de
+son cher éléphant. Quelque sûreté qu'il eût de la conservation de
+celui-ci, il était attristé. Nous ne voyons pas disparaître d'une
+seule stade (ce fut la mesure terrestre qui s'offrit en image aux
+yeux du lunian) l'objet qui nous est cher sans sentir notre âme émue.
+D'ailleurs, Alphonaponor avait sous les yeux les grosses larmes qu'il
+avait vu verser à l'éléphant lorsqu'il l'avait quitté. Ces larmes
+retombaient sur son propre coeur, et il se disait: «Quelle est la
+puissance de la sensibilité! Elle est telle que j'achèterais de mon
+sang les larmes que mon quadrupède versait, et que je me ferais tuer
+pour le sauver.» Cependant, réfléchissant que son devoir l'avait forcé
+à s'en séparer, et envisageant que toutes les douceurs, toutes les
+jouissances et tous les biens doivent être immolés au devoir, il calma
+son coeur et revint dans l'hôtel où il redoubla de caresses envers
+l'autre animal, tant pour le consoler du départ de son compagnon que
+pour satisfaire son coeur.... Telle est la nature de l'homme, et de la
+terre et de la Lune, de montrer plus d'affection pour l'objet qui lui
+reste, lorsqu'un autre, qui lui est également cher, lui a été ravi.
+
+A peine était-il rentré dans son appartement, et avait-il rejoint
+Marouban, que l'hôtel fut de nouveau assiégé par les femmes. Les plus
+pudiques tâchaient de se faire regarder par Alphonaponor, tout en ne
+paraissant occupées que de son éléphant. Marouban lui fit considérer
+cette tactique, qui indiquait la ruse naturelle à la femme, qui la
+porte à montrer l'indifférence dans le moment où elle est dévorée par
+le désir. Alphonaponor s'étant arrêté sur ce qu'il lui disait, et
+employant sa logique sûre et son art de physionomiste, conclut qu'il
+ne se trompait point.... Marouban ayant envisagé au même instant une
+de ces femmes, dit au lunian: «Voyez-vous cette jolie brune qui paraît
+porter la vivacité à l'excès, et dont les yeux pétillent d'esprit,
+je la connais; elle est aimable quoique extrêmement frivole. Je
+vous conseille de la choisir pour celle que vous avez dessein
+d'entretenir.»--«Soit, répondit Alphonaponor; autant celle-là qu'une
+autre: d'ailleurs son air et sa vivacité ne me déplaisent point.»
+
+Alors abordant la dame avec Marouban, elle parut confuse et joua la
+pudeur, dans le moment où elle était animée par la joie, qu'excitait
+en elle l'orgueil d'avoir fixé les regards d'Alphonaponor, et par
+l'espérance de le rendre amoureux et de triompher de ses rivales, ce
+qui est pour les femmes françaises, une jouissance plus grande que
+celle occasionné par l'appât des plaisirs. Le lunian l'invita à entrer
+dans son appartement. Elle parut s'y refuser. Alphonaponor allait
+renoncer à la presser davantage, ayant l'habitude de ne jamais
+contraindre personne: mais Marouban lui dit que cette petite façon
+était un autre effet de la tactique qu'il lui avait fait connaître,
+qui fait refuser d'abord par les femmes ce qu'elles ambitionnent le
+plus.... Le lunian lui répartit:
+
+«Voilà une singulière bizarrerie, et qui s'allie bien à toutes celles
+que j'apperçois sur votre globe. Pourquoi faire des façons lorsqu'on
+a envie de quelque chose? C'est martyriser son coeur. J'entrevois que
+jusqu'aux femmes tout est ici malheureux; et je découvre avec dépit et
+pitié que chacun aide à forger la chaîne qui l'écrase.»
+
+Enfin la dame étant entrée s'humanisa. Peu à peu la fausse honte
+qu'elle avait fait paraître disparut de son front, où la gaieté et la
+folie reprirent la place qu'ils lui avaient un instant cédée. Bientôt:
+banissant toute étiquette, elle assaillit Alphonaponor de questions,
+et avec une volubilité et une curiosité inexprimables; ce qui étonna
+d'abord le voyageur, mais finit par l'amuser beaucoup, et par
+l'éclairer de plus en plus sur les moeurs de la nation chez laquelle
+il se trouvait. «Dites-moi, mon cher lunian, qu'elle est l'influence
+des femmes dans votre planete? Y sont-elles coquettes?» Présumant
+qu'Alphonaponor ne comprendrait pas le mot, ou que Marouban le
+définirait mal; «c'est-à-dire, ajouta-t-elle, par périphrase, si elles
+jouent le sentiment lorsqu'elles ne l'éprouvent point, comme on fait
+en France, et si elles mettent leur gloire à inspirer de l'amour à
+tous les hommes qu'elles rencontrent. Sont-elles mignardes dans les
+momens où elles veulent obtenir ce qu'elles désirent? Ont-elles des
+vapeurs lorsqu'on ne fait pas ce qui leur plaît? Se font-elles un
+scrupule d'adjoindre des amans, à leurs époux? Et dit-on dans votre
+planete, pour justifier cet usage, que la monotonie est le fléau de la
+vie et l'antagoniste du bonheur? Enfin les maris sont-ils complaisans
+comme sur notre globe, et sur-tout dans cette ville? font-ils accueil
+aux amans de leurs femmes? et croiraient-ils donner dans le mauvais
+ton s'ils se conduisaient différemment? Dites-moi enfin quelles sont
+les modes de la Lune? Je brûle de les connaître, et je voudrais les
+porter la première. Les modes doivent y être en vogue, et faire, comme
+en France, les délices de tous. Y porte-t-on la la robe à la _Psyché_,
+à la _Circassienne_, à la _Hébé_? N'oubliez pas, non plus, de me dire
+s'il y a un opéra dans la Lune? Comment y paraît-on? les acteurs, les
+chanteurs et danseurs sont-ils aimables, et font-ils les délices des
+femmes de votre monde? Comment est grande la salle? Quelle forme
+a-t-elle? Comment est-elle décorée et éclairée? S'y voit-on de tous
+les points? Dites-moi tout; je suis d'une curiosité extrême pour ces
+choses. Avez-vous des ballets? Enfin en sort-on avec des vapeurs comme
+à Paris? ... Parlez vite; racontez-moi tout cela: Nous parlerons
+ensuite de nos amours, car je prétends bien vous enchaíner un moment.»
+
+Alphonaponor était resté interdit en voyant sa curieuse vivacité, et
+sur-tout, en entendant ce qu'il regardait comme les plus bizarres
+questions. Enfin, s'étant dit qu'il faut prendre les gens comme ils
+sont, il répondit à la dame ... «Les femmes dans notre planète, ne
+ressemblent point du tout à celles de ce pays, si elles sont enclines
+aux penchans et sentimens que vous venez de manifester.
+
+Elles ont sans doute de l'influence; les êtres les plus charmans de
+la nature doivent être distingués: mais elles ne l'obtiennent que
+lorsqu'elles allient à la beauté et à leurs charmes naturels,
+les éclatantes vertus. Ce sont elles-mêmes qui la leur donnent à
+l'exclusion des autres qualités. Elles ne cherchent point à attacher à
+leur char mille amans, et à rendre amoureux tous les hommes qu'elles
+rencontrent: ce serait le projet le plus extravagant. Ignorez-vous ici
+bas que la beauté même ne peut imposer la loi à l'amour; et que bien
+souvent la laideur l'emporte sur elle? Nos femmes sont convaincues de
+cette vérité. Que diriez-vous, si j'osais affirmer que les plus belles
+qui ont paru sur votre planète, ont été les moins aimées? Cela doit
+être; on ne peut chérir ce qui est insensible, quand les objets
+ressembleraient à la Vénus des grecs. La femme belle, en général, est
+trop occupée d'elle-même, et de l'adoration qu'elle croit mériter,
+pour s'occuper des autres. D'ailleurs, la pudeur, qui est la
+principale des vertus de nos femmes, ainsi que leurs autres sentimens,
+les écarteraient de la coquetterie: elles la regarderaient comme une
+école de trahison, et elles se rendraient horribles à elles-mêmes....
+Elles ne sont ni mignardes, ni vaporeuses; elles ont senti qu'on ne
+s'y tromperait point: le sentiment a un signe distinct qui ne peut
+être imité. Elles savent que les feintes vapeurs sont démenties par
+le visage: ainsi la tromperie retomberait sur elles ... et pourquoi
+l'employeraient-elles? On est toujours prêt à voler au-devant de leurs
+désirs, parce que leurs desirs sont légitimes. Elles n'ont pas besoin
+de prendre des suppléans à leur époux: rien ne les y porterait; elles
+idolâtrent ceux-ci, qui sont toujours les objets de leur première
+tendresse. Aucune considération, aucun préjugé et aucune puissance
+de famille ne les retient lorsqu'il s'agit de l'hyménée. Quant à la
+monotonie dont vous parlez, elles ont le bon sens de croire qu'elles
+ne trouveraient dans les autres hommes que ce qui est dans leurs
+maris, et souvent beaucoup moins. Rien de plus bizarre et de plus
+ridicule que les idées qu'on se fait ici sur le plaisir: tout arbre
+est un _arbre_; tout puits est un _puits_; je ne conçois point que
+les habitans de la terre n'aient pas fait cette réflexion. Leur
+imagination aurait été désabusée; et, l'illusion manquant, il ne
+restait plus de véhicule pour l'inconstance.»
+
+«Vous êtes un être bien singulier, avec vos réflexions saugrenues!
+s'écria la dame. Vous ne pourrez pas cependant refuser d'avouer, qu'il
+se trouve des différences dans les hommes comme dans tous les animaux;
+qu'il y a des chances à courir....» Alphonaponor, quittant son sérieux
+à une pareille réplique, lui répondit sur le même ton: «Oui, il y a
+des chances à courir; et le plus souvent désavantageuses pour vous
+tous, de quelque côté que vous envisagiez la chose. D'après ce que je
+vois, d'après ce que je présume, et ce que mon esprit m'a montré,
+je suis convaincu que que vous êtes le plus souvent éconduits. Que
+d'illusions flatteuses, formées avec extravagance, et détruites en un
+instant! Que de surprises fatales et désespérantes! Le bon est, sur
+votre planète, plus rare que le mauvais: pardonnez l'apostrophe que
+je fais à ses habitans; mais vous m'y avez contraint. Donc, si je
+raisonne bien, le mauvais doit s'y trouver à chaque pas. Jugez à
+présent si la carrière de l'amour et de l'inconstance est toujours
+semée de fleurs chez vous.... Venons au faste des femmes de la Lune.
+D'abord, je dois vous dire qu'elles ne croient pas pouvoir briller par
+un éclat étranger; qu'elles sont persuadées qu'une robe magnifique
+dépare souvent la beauté, et qu'elle enlaidit tout-à-fait celle qui
+est dénuée d'attraits. Elles ont un costume élégant, plein de grâces,
+mais qui ne varie point!» S'adressant à Marouban: «Je dois faire ici
+l'éloge de vos compatriotes à cet égard. Dans le tems où je parcourus
+votre empire, je vis avec satisfaction que la mode qui s'était
+introduite chez les Grecs à un certain point, n'avait pas agi sur
+la forme des costumes, Rien de si simple et de si noble que leur
+vêtement, et rien de plus propre que celui des femmes à faire
+ressortir leurs attraits, ou à cacher les défauts du petit nombre
+de celles qui en étaient privées.» Revenant à la dame, il ajouta:
+«Pardonnez-moi cette petite excursion philosophique. Pour varier
+ses goûts, il faut tomber nécessairement dans le ridicule. Tout est
+contraste et parallèle dans la nature: aux deux bouts d'une ligne
+se trouvent le beau et le laid. Si on s'écarte du beau, il faut
+nécessairemeut se rapprocher du laid, et si on se rapproche encore,
+il faut y toucher tout-à-fait. Il en est de même pour les facultés de
+l'esprit que pour les modes: en s'éloignant du bon sens, on tombe dans
+la sottise; le ridicule enfin touche au bon genre.... Les femmes de la
+Lune le savent; voilà pourquoi elles ont renoncé aux modes. Ce qui les
+arrête, d'après ces notions qu'elles ont, c'est que personne n'aima
+jamais à être ridicule: ceux des deux sexes qui le sont en tous lieux,
+l'ignorent et croyent suivre le bon ton.»
+
+«Vous m'avez demandé, reprit-il, en s'adressant toujours à la dame,
+s'il y avait un opéra dans la Lune? Sans doute nous en avons un, et
+très-brillant, où l'on célèbre les exploits des héros, et où l'on met
+sans cesse sous les yeux les magnifiques tableaux de la nature. Mes
+compatriotes aiment beaucoup la musique: ils savent que son harmonie
+influe sur l'ame, et qu'elle y réveille les sentimens doux, qui sont,
+sur-tout, ceux que la nôtre peint. Nous avons une salle formée en
+cirque, qui contient vingt mille spectateurs. Elle ne doit pas être
+moins grande pour la capitale de la Lune, qui voit dans son sein trois
+cent mille habitans; et la scène est assez grande pour qu'un escadron
+entier puisse y manoeuvrer. La salle est simplement décorée, mais avec
+dignité: elle est bien éclairée; il y a un lustre au milieu qui porte
+mille bougies, et le jour de la scène est proportionné à cet éclat....
+Vous desirez savoir si on s'y voit de toutes parts? Permettez que je
+vous observe que je n'entrevois point le motif de votre question: on
+va à l'opéra pour voir le spectacle; pourvu qu'on ait la scène sous
+les yeux, voilà, ce me semble, ce qu'il faut.»--«Point du tout, dit la
+dame avec une espèce d'emportement; on y va autant pour voir la bonne
+compagnie, ou les gens qui nous sont agréables, que pour voir la
+pièce; du moins cela est ainsi à Paris.»--«C'est différent, répartit
+Alphonaponor; dans la Lune on pense différemment.... Quant aux
+ballets, nous en avons; nous aimons la danse autant que les habitons
+d'aucune planète, parce que nous sommes naturellement vifs et gais.
+Cela paraît vous étonner: revenez sur votre idée, et ne croyez pas que
+les véritables êtres vertueux soient ennemis de la joie et des jeux
+innocens. Nos ballets représentent toujours une action prise dans la
+nature.»--«Vous n'y mettez donc pas des dieux comme ici? répliqua
+la dame.»--«Qu'avons-nous besoin des dieux dans nos ballets? ils y
+porteraient la froideur: quel intérêt peuvent inspirer des êtres
+surnaturels?»--«Cela donne de la magnificence à la scène, dit-elle de
+nouveau.»--«Je l'accorde, répartit Alphonaponor; mais la magnificence
+émeut-elle vos coeurs? La jouissance des yeux vaut-elle celle de
+l'âme? Dites-moi si l'apparition de vos dieux peut offrir un tableau
+aussi agréable que celui d'un père entouré de ses enfans, qui lui sont
+rendus après qu'il les a crus perdus à jamais, et qui fait triompher
+la nature en ce moment? Après avoir vu des dieux on doit sortir du
+spectacle l'âme vide: lorsqu'on a vu des tableaux pareils à ceux dont
+je parle, on en sort éprouvant une jouissance douce, et l'ennui n'a
+point atteint le coeur..... J'ai vu autrefois discuter l'intervention
+des dieux dans les tragédies de Sophocle et d'Euripide, qui sont de
+véritables opéras; et je me rappelle qu'elle fut réprouvée par tous
+les gens de bon goût, tant d'Athènes que des autres parties de la
+Grèce. Pour ce qui regarde les mimes, qui se rapportent à vos acteurs,
+chanteurs et danseurs, on les choisit toujours aimables, adroits et
+intelligens. Ils sont considérés dans notre planète; mais ils ne sont
+pas les moteurs des délices de nos femmes. Elles apprécient leurs
+talens, leur donnent le prix qu'ils méritent; mais elles ne sont
+pas aveuglées au point de les confondre avec les héros qu'ils
+représentent. Elles connaissent l'illusion de la lumière, celle de
+l'optique, celle du costume, et elles découvrent toujours l'acteur
+sous le masque du héros. Si elles pensaient et voyaient différemment,
+elles embrasseraient des fantômes: n'en sont-ce point que des êtres
+qu'on ne voit pas sous leur véritable aspect?
+
+«Voilà ce que j'avais à répondre à vos questions, madame. Pardonnez si
+j'ai combattu vos idées: la galanterie française l'improuve peut-être;
+mais je suis un homme de la Lune. Je m'y permets de débiter ces
+maximes aux dames, et je passe cependant pour un des hommes les plus
+galans de notre globe.»
+
+«Je vois bien, dit la dame, que je ne pourrai me fâcher avec vous,
+quoique j'en aie, et quoique vous ayez fait pleinement notre satyre:
+mais vous avez pris un ton si doux, et si peu prétentieux, que je
+vous pardonne. Je vous trouve même galant à un certain point. Je
+m'apperçois qu'il y a une manière de dire les vérités, et de les
+faire entendre par ceux même à qui elles s'adressent sans les
+fâcher.»--«Votre observation annonce un jugement naturel, répartit
+Alphonaponor; et je vois que si vous adoptez des idées fausses, c'est
+plutôt par ton, qu'en agissant d'après vous-même: c'est un malheur non
+un défaut réel.»
+
+«Je vois encore qu'il faudra que je vous fasse des complimens, répliqua
+la dame, et que je vous remercie de m'avoir si bien tancée la première:
+eh bien! je vais au titre de galant, ajouter celui de sage. Cependant
+il faudra que vous déposiez ce titre à mes pieds; car je compte vous
+faire jouer un instant le rôle de fou, et vous faire imiter les français
+en vous rendant amoureux.»--«Je puis vous donner le nom d'ami, reprit
+Alphonaponor, mais non celui d'amant. Je sens que c'est vous outrager,
+d'après vos préjugés: cependant, si vous appréciez le titre d'ami, vous
+jugerez qu'Alphonaponor distingue votre mérite. Il croit ne point
+satisfaire à une vaine politesse. Il voit en vous une ame bien faite
+à qui il ne faudrait qu'un régulateur. Le germe existant dans Eléonore,
+elle a mérité son estime....»
+
+Il allait continuer, lorsqu'il fut interrompu par un savant, qui
+vint, au nom d'une société composée de ses confrères, l'inviter à une
+conférence qu'ils desiraient avoir avec lui. Alphonaponor, qui voit
+dans cette occasion le moyen de s'assurer encore mieux du génie et des
+moyens de cette nation, vû que Marouban lui observe que ce savant,
+ainsi que sa société, passe pour ce qu'il y a de plus éclairé en
+Europe; il consent à se rendre en son sein.... La dame lui dit alors:
+«Alphonaponor, j'ai accepté le droit que vous m'avez donné. Je vous
+rejoindrai demain de bonne heure, et nous verrons si vous finirez par
+me faire adopter votre genre de folie: je suis encore persuadée que la
+sagesse tient à elle par plus d'un anneau.» Alphonaponor sourit, et,
+l'ayant quittée, il sortit avec Marouban et le savant, après avoir dit
+à son éléphant de surveiller les voleurs; de prendre garde d'écraser
+quelque enfant, et de froisser, de sa masse, les femmes qui
+l'entouraient. L'éléphant lui fait entendre, par un signe, qu'il est
+l'ami des enfans, parce qu'ils sont les emblèmes de l'innocence, et
+qu'il respecte les femmes à cause de leur foiblesse.... Le voyageur
+s'applaudit de cette distinction faite par son animal, et l'ayant
+communiquée à Marouban, celui-ci lui dit qu'il serait à souhaiter
+que beaucoup d'hommes eussent, en pareil cas, l'appréciation de son
+éléphant; que l'harmonie sociale en irait mieux sur la terre.
+
+Alponaponor fut reçu à la porte de l'hôtel par une foule non moins
+grande que celle qui l'entoura le jour de son arrivée. Ce qu'on
+entendait dire de lui, attirait de toutes parts les curieux. Ils
+firent entendre mille _bravos_ répétés, à son aspect, et on le
+conduisit, comme en triomphe, jusqu'à l'endroit où l'attendaient les
+savans. Il témoigna d'un air noble à ceux qui le suivaient qu'il était
+satisfait de leur politesse, et ne parut ni énorgueilli ni ému en
+entendant les exclamations qu'on lui prodiguait. Il trouva que le
+peuple s'oubliait à son égard. Il observa à Marouban qu'on ne devait
+prodiguer l'éloge qu'à celui qui l'a mérite, et qu'il ne voyait pas
+qu'il eut rien fait pour les français. Il tira une induction forte, à
+l'égard du caractère de la nation, d'après cet engouement, et il dit
+au grec, qu'un peuple si sujet à l'exaltation devait tomber dans bien
+des écarts, et compromettre souvent sa raison et ses sentimens....
+Marouban lui répondit qu'il avait pensé juste.... ils arrivèrent au
+lieu de l'assemblée en s'entretenant à ce sujet.
+
+Étant entrés dans l'assemblée de savans qui l'attendaient,
+Alphonaponor reçut leurs complimens avec modestie, et il leur dit
+que l'invitation qu'ils lui faisaient était très-honorable et
+très-gracieuse pour lui. «J'ai apprécié l'état de savant, et je me
+suis convaincu que celui qui l'exerce se place au premier rang des
+hommes. Lui seul sonde les abîmes de la nature, en se dégageant des
+liens de la société; lui seul seulement existe.... Et peut-on exister,
+s'écria-t-il, si on ne connaît la nature, si on n'entrevoit tous les
+ressorts qui font mouvoir notre être et l'univers, et si on n'apprécie
+pas la grandeur de l'oeuvre de l'Eternel? Alors l'homme est lui-même:
+il élève son génie jusqu'à sa source; et il y trouve ces sublimes
+vérités, qui deviennent la consolation de ses pareils ou qui
+contribuent à leur bonheur.»
+
+Les savans, étonnés d'une définition aussi simple et aussi sublime
+du principe et du but de leur art, applaudirent unanimement à son
+discours, et revinrent sur l'idée qu'ils avaient eue, avant son
+arrivée, qu'ils allaient rencontrer en lui un ignorant. Ils ne
+pouvaient se persuader, par une de ces bizarreries attachées à presque
+tous les savans des divers pays, qu'on ne peut connaître quelque chose
+que chez eux; qu'on ne peut être savant hors de notre planete; en
+oubliant ce que la science a du apprendre, tant au philosophe, qu'aux
+politique, moraliste, physicien, etc., que l'ame de l'homme et la
+nature sont sans bornes; qu'elles ne circonscrivent leur influence
+à aucune classe d'êtres, à aucun état; et qu'aucune région n'est
+la patrie du génie, qui, comme Dieu, dont il est la plus sublime
+émanation, embrasse l'univers.
+
+Ceux d'entre eux sur le front desquels avait paru le sourire du
+dédain, et le signe de la prévention à l'abord du lunian, quittèrent
+le ton gai qu'ils avaient pris, et l'humeur _aretine_ qui les avaient
+portés à lui lancer, à son insçu, des sarcasmes, arme qui devrait être
+étrangère aux savans de toutes les sortes, et dont malheureusement ils
+se servent trop souvent, parce qu'ils n'ont pas analysé l'effet du
+sarcasme, et sa nature entièrement opposée à la critique et à la saine
+satire.
+
+Enfin ils s'assirent autour d'Alphonaponor, et s'apprêtèrent à le
+questionner sur toutes les parties des sciences et sur les systèmes.
+
+Le politique parla le premier, et lui demanda quelle était la
+population de sa planete.... «Nous comptons chez nous cent millions
+d'habitans.»--«Comment, s'écria le politique, votre planete peut-elle
+suffire à les nourrir, tandis que notre globe, qui a infiniment moins
+d'individus, proportionnellement à son étendue, ne peut suffire à
+leurs besoins[6].»
+
+«Nous possédons cette population, et le terrein de la Lune lui suffit
+amplement, parce qn'il n'existe pas un pouce cube de terre qui n'y
+soit cultivé: nous avons tiré du grain de la cîme même de nos rochers,
+à l'appui de l'agriculture, cet art respectable et bienfaisant à qui
+nous sommes redevables de notre existence et de notre bonheur. Il a
+bien mérité l'hommage que nous lui rendons, et d'être nommé, parmi
+nous, le premier des arts.... Je me suis apperçu, en contemplant la
+terre avec mon télescope, que sa plus grande partie était aride et en
+friche: il n'est pas étonnant que ses habitans soient dans le besoin.
+Cependant j'ai vu un modèle qui devrait vous servir; j'ai découvert un
+de vos empires de l'Orient organisé à peu près, sous ce rapport, comme
+celui de la Lune[7]. J'y ai vu une population immense, et qui m'a paru
+n'être point en harmonie avec aucune autre partie de la terre, en
+raison de la population et de l'étendue du sol.»--«Vous n'arrachez
+donc pas les hommes à l'agriculture, et vous ne faites donc pas, comme
+sur ce globe, de vos laboureurs des soldats? Vous n'avez donc pas
+des armées? Il vous en faut cependant s'il existe auprès de vous des
+voisins puissans et redoutables.... Si la guerre n'a point exercé son
+pouvoir sur votre planete, quelle est donc la constitution de votre
+empire et la trempe de ceux qui le gouvernent? Je regarderais comme un
+prodige des plus éclatans, l'absence de la guerre d'un état, où
+qu'il se trouve, fût-ce dans l'étoile du grand _Chien_. Si vous nous
+ressemblez par votre organisation physique, vous devez avoir nos
+passions.»
+
+«Nous ne connaissons point ce fléau, aussi redoutable, à mes yeux,
+que la peste et la famine; dont j'eus lieu de connaître la fatale
+influence dans le voyage que je fis autrefois en Grèce, et que je
+jugeai devoir renverser sa puissance, ayant été témoin de la fameuse
+bataille des Thermopiles, où Xercès fut vaincu. Je vis en ce moment
+que l'armée la plus formidable n'offre point un bouclier sûr à un
+monarque; et je conclus que la guerre avait anéanti ou anéantirait
+toute puissance réelle sur la terre. L'organisation de notre planete
+en un seul état, fait que nous n'avons pas de voisins puissans, ni
+ambitieux, dont nous soyons obligés de repousser les attaques; nous
+n'avons pas besoin de tenir des grandes armées sur pied, et arracher,
+par conséquent, nos sujets à l'agriculture. Quand il en existerait,
+nous serions assurés de rendre leurs efforts impuissans: nous leur
+opposerions le bouclier de la sagesse. Un de nos voyageurs nous a
+rapporté que, dans une course faite dans votre Orient, il avait appris
+que l'empire, que vous nommez Chine, et dont j'ai déjà parlé, avait
+existé plus de quatre mille ans, parce qu'il n'avait pas introduit la
+guerre en son sein, et qu'il avait opposé sa sagesse à ses voisins. Il
+s'y trouva au moment où un vainqueur effréné et barbare envahit cet
+état. Il vit clairement qu'elle était la puissance de cette sagesse,
+lorsque l'ambitieux, qui venait de le conquérir, reconnut les loix de
+ce peuple, et se rendit lui et les siens sujets de cet empire, qu'il
+agrandit.... Cet exemple est frappant chez vous: il prouve ce que
+j'annonce. »
+
+Quand notre planete serait divisée en royaumes, comme la terre,
+continua-t-il, cela n'appuyerait pas le système de la guerre. Les
+monarques connaîtraient trop bien leurs intérêts, qui leur seraient
+rappelés par les peuples, s'ils ne les envisageaient point eux-mêmes,
+pour ne pas s'assurer que la guerre est toujours funeste au vainqueur;
+et ils verraient qu'en épuisant leurs peuples, et les fatiguant, ils
+finiraient par aliéner leur confiance, et par s'exposer à se voir
+ravir la puissance. J'ai appris autrefois en Grèce, de la bouche de
+Socrate, que nombre de rois de votre globe avaient été victimes de
+l'erreur dont je parle; et qu'en allumant les flammes de la guerre,
+ils avaient été consumés par elles.... Rappelez-vous qu'Athènes et
+Sparte furent détruites par la guerre, qu'elle anéantit par la main
+l'une de l'autre. Lorsque j'ai approché de votre planète, j'ai vu ses
+funestes effets. Je n'ai point reconnu un seul des empires que j'y
+avais vus; et, par-tout, j'ai vu les monumens de la destruction, et
+les signes de ce fléau dévorateur.»
+
+Le politique, voyant qu'il envisageait la guerre avec un oeil vaste,
+et frappé de la force de ses raisons, lui dit: «Je sais comme vous
+que la guerre est un fléau pour notre globe; et je vois avec peine
+qu'on ne peut le détruire. L'ignorance, les préjugés des peuples, et
+l'habitude, si puissante chez les hommes, contribuent à l'y affermir,
+malgré que les souverains commencent à s'appercevoir, ou au moins à
+dire, qu'elle est funeste; et que les peuples le répètent tacitement
+sur tous les points de la terre.... Vous êtes plus fortunés que nous,
+qui voyons à chaque instant affaiblir notre puissance par elle. A
+peine une génération est née, qu'elle est engloutie. Notre population,
+nos trésors, les fruits de notre industrie sont anéantis par elle.»
+
+Alors il lui demanda qu'elle était la constitution de leur
+état.»--«Une monarchie, qui tient par le plus puissant lien à la
+démocratie, répondit le lunian; ou, plutôt, c'est le peuple qui
+gouverne par l'organe de son monarque. Un sénat, composé de tout ce
+que l'empire possède de plus éclairé et de plus vertueux, forme son
+conseil, et lui transmet les actes de l'autorité. Les ministres ne
+sont point comme ceux que je vis dans les états de l'Orient, des
+souverains souvent plus puissans que les monarques eux-mêmes; mais des
+simples organes du monarque, pour exécuter ses volontés, et pour lui
+transmettre celles de ses sujets. Enfin, le roi de la Lune n'est
+autre qu'un père de famille, qui veille nuit et jour à la sûreté, aux
+besoins et au bonheur de ses enfans. Il se ferait un crime de leur
+ravir un seul de ses momens, sachant qu'il les leur doit tous, et
+qu'un roi ne doit s'occuper jamais de lui-même.» Le politique avoua
+que cette constitution, basée sur un principe aussi sublime, était
+celle qui contribuerait au bonheur de l'humanité, si elle était
+adoptée dans tous les états.... Quittant alors ce sujet, il questionna
+Alphonaponor sur le commerce et l'industrie. Le lunian répondit, que
+l'industrie était portée au plus haut point dans sa planete; mais
+qu'elle était circonscrite, le système de l'uniformité qui existait
+dans son pays l'exigeant.... «Nous ne multiplions point, dit-il,
+les objets de luxe, ni les ornemens: le triomphe des arts se porte
+généralement sur les objets utiles. Que nous importe d'avoir des
+voitures de cent sortes, des maisons construites et meublées
+différemment; des habits de mille façons; ce qui ne peut exister
+qu'aux dépens du bon goût et du bon sens! Nos maisons sont propres,
+commodes, élégantes, et formées sur le même plan. Si d'un coté
+l'uniformité paraît déplaire, de l'autre elles concourt à l'harmonie.
+Lorsque nous voulons trouver la variété, nous contemplons le ciel et
+nos campagnes, et notre envie est pleinement satisfaite. Les objets
+d'agrément sont rares dans ces maisons; des colonnes qui offrent à
+nos yeux l'aspect de la majesté, sentiment peut-être le plus utile à
+l'homme, les forment principalement. Nos meubles sont commodes, mais
+en petit nombre. Nos habits ayant toujours les mêmes formes, nous ne
+connaissons point les modes. Les arts libéraux doivent être bornés
+chez nous; mais ceux qu'on y voit en vigueur sont encouragés par
+tout les moyens. Les inventeurs sont distingués par l'opinion; et
+récompensés avec éclat par le monarque ... Enfin nos instrumens
+d'agriculture, de mathématique, de physique, d'astronomie, de musique
+même, sont à un point de perfection au-dessus de tout ce qu'on a vu
+sur la terre, malgré que, d'après ce que j'ai découvert, l'industrie
+s'y soit élevée à une hauteur assez grande: on pourrait dire, même,
+que c'est elle qui y a fait le plus de progrès.»
+
+«Vous ne connaissez donc pas ceux de nos sciences, répondit un
+astronome, et sur-tout de celle dont je m'occupe? il les énumera, en
+lui donnant une idée de nos découvertes en astronomie, et lui
+montrant un planisphère. Un phisicien mit sous ses yeux le miroir
+de Tchernaiis, el lui en démontra la propriété. Il lui fit voir les
+effets de l'électricité, et ceux opérés par la machine pneumatique;
+il lui parla de la pesanteur de l'air; et enfin il en vint aux forces
+attractives.... Le lunian, d'abord étonné, le fut au dernier point
+lorsque le physicien lui parla du système de Newton, et il fit
+connaître la cause de sa surprise, en disant que la même découverte
+avait été faite dans la Lune.
+
+Le physicien lui demanda ensuite si les savans de sa planete
+connaissaient la circulation du sang. «Oui, dit-il, la sève des arbres
+nous la fit découvrir. Il lui répondit au sujet de la pesanteur de
+l'air, et de la décomposition de la lumière, qu'ils connaissaient les
+propriétés de l'air, et qu'ils avaient des prismes.
+
+Le naturaliste lui demanda, à son tour, s'ils avaient fait des
+découvertes importantes dans les trois règnes; s'ils avaient observé
+les causes des volcans et des tremblemens de terre; car, dit-il,
+votre globe étant organisé comme le nôtre, doit contenir les mêmes
+substances, et être vivifié par les feux souterrains. Alphonaponor
+expliqua en grand les causes de ces événemens. Le physicien lui
+demanda encore si on était parvenu dans la Lune à donner des
+organes aux sourds et muets nés? Cette dernière question fixa toute
+l'attention d'Alphonaponor, et excita sa surprise. Il répliqua
+aussi-tôt: «auriez-vous fait cette sublime découverte? Vous auriez
+ravi à l'art son plus beau secret; malgré nos efforts nous n'y sommes
+point parvenus.»--«Eh! bien, répondit le physicien, ce secret nous
+est connu. Il a déjà rendu à la société nombre d'individus que
+la nature avait réduits à une espèce de néant; ils ont retrouvé
+l'existence et une portion de leur bonheur. Vous pourrez en voir
+les effets dans cette ville.... Si vous nous surpassez en nombre de
+points, nous avons, vous le voyez, quelques trésors à mettre sous
+votre vue.»--«Cette découverte est plus précieuse que celle de votre
+Nouveau-Monde, et je m'humilie devant celui qui la fit. L'homme qui
+sut trouver un secret si utile à l'humanité, et qui justifie la
+nature, mérite l'hommage de tout être qui porte un coeur sensible.»
+
+Il dit alors, en s'adressant au physicien, à l'astronome et au
+naturaliste: «vous vous êtes rapprochés entièrement de nous par vos
+travaux; et nos principes sont les mêmes. Je vous avoue que je suis
+dans l'étonnement de ce je viens d'apprendre; je n'aurais pu me
+douter, d'après ce que je vis en Grèce, que les sciences dont nous
+venons de nous entretenir, eussent subi une gradation si rapide, où
+plutôt qu'elles fussent nées chez vous. Ce que je découvris à Athènes
+ne semblait pas me l'annoncer. Je trouvai que ses savans, Aristote
+même, n'étaient pas aux premiers élémens de physique et d'astronomie;
+et je ne pus venir à bout de les convaincre, tant ils étaient entêtés
+de leur système. J'augurai alors que cet entêtement serait fatal à
+votre planete; car je pressentis que leurs idées seraient adoptées par
+les nations qui succéderaient aux Grecs, et que leurs faux principes
+germant dans les coeurs, nuiraient aux savans qui entreprendraient de
+renverser ce faux système. Je sais combien les préjugés sont enchaînés
+l'un à l'autre, et qu'un seul, répandu dans un globe quelconque, peut
+mettre le voile de l'erreur sur lui pendant nombre de siècles.»
+
+Le physicien lui dit qu'il avait présumé juste; que le système
+d'Aristote avait excité des rixes terribles sur cette planete,
+sur-tout en Europe; qu'il avait régné jusqu'au dix-septième siècle;
+et que les efforts des savans ne parvinrent à l'anéantir, qu'après la
+lutte la plus longue et la plus pénible.
+
+Alors un philosophe, s'adressant à Alphonaponor, voulut savoir en
+quel état était la philosophie dans la Lune; s'ils reconnaissaient un
+moteur suprême, et, dans ce cas, s'ils divisaient son essence en
+une ou plusieurs divinités: s'ils avaient analysé sa nature; s'ils
+reconnaissaient l'immortalité de l'ame et la récompense ou punition
+futures.... Il ajouta: «s'est-il montré beaucoup de sectes
+philosophiques chez vous? Chacune a-t-elle eu son costume,
+c'est-à-dire des manières de voir différentes? La religion a-t-elle
+enfanté des guerres de vingt siècles comme ici bas, et a-t-on confondu
+le fanatisme avec la philosophie? S'y est-il trouvé des hommes qui,
+comme Pithagore, ont proclamé la Métempsicôse? et d'autres qui, comme
+Anaxagoras, etc., ayent annoncé que l'ame de l'homme n'est rien,
+puisqu'elle est mortelle? Dites-nous enfin si vous vous êtes sauvés de
+toutes ces extravagances, qui ont inondé de sang cet univers, et qui
+ont couvert d'opprobre la philosophie, ou, du moins, ceux qui osèrent
+prendre son masque, en établissant des principes subversifs?»
+
+Alphonaponor tourna un oeil satisfait vers le philosophe, qui lui
+parlait sur le même ton que Socrate; et l'ayant d'abord prié de lui
+faire connaître ce qu'était le fanatisme, dont il n'avait point
+entendu parler en Grèce, celui-ci lui répondit que c'était la rage,
+cachée sous le manteau de la religion, pour couvrir la terre de
+décombres; et il lui dépeignit entièrement son but et ses funestes
+actions.... Il lui raconta que c'était lui qui avait présenté la cigue
+à Socrate, et fait périr le juste Galiléen sur le poteau réservé au
+supplice des scélérats. Enfin il lui dit que les trois-quarts des maux
+de la terre, depuis dix siècles, émanaient de lui. Il ajouta qu'il
+était tems qu'on mit une borne à sa fureur; que sans cela le globe
+allait être dépeuplé: il dit encore à Alphonaponor: «si sa puissance
+n'était point limitée, sage lunian, vous n'auriez pu paraître sur
+notre planète sans danger. Peut-être seriez-vous tombé sous ses coups,
+au moment où votre sagesse mérite notre admiration, et où vous nous
+apportez des leçons salutaires, plus grandes que tous les trésors.»
+
+Alphonaponor, qui avait reculé d'horreur en entendant que Socrate, qui
+fut son ami, et qu'il avait reconnu pour un vrai sage, avait péri sous
+les coups du monstre, et qui avait été saisi de douleur à ces mots,
+s'écria: «si Socrate fut sa victime, tout autre doit attendre de lui
+sa perte! ... Eh quoi! la terre a pu vénérer ce monstre après ces
+attentats? Elle a pu voir tomber le plus méritant de ses enfans
+sans pâlir, et sans anéantir à jamais l'auteur de ses maux?»--«Oui,
+répondit le philosophe: jugez à présent qu'elle a été notre
+dégradation. Voyez quelles armes terribles, quels bras formidables
+il a fallu pour l'enchaîner, et quels assauts redoutables on a dû
+soutenir contre lui.» Alphonaponor soupira, et repartit: «Le siècle
+qui a su borner son influence sera, tout ce que j'entrevois le prouve,
+le plus glorieux de l'histoire de ce globe. Si le monstre parvient à
+être anéanti tout-à-fait, je prévois que vous vous élancerez davantage
+vers le bonheur.»--«Cela est vrai, reprit le philosophe; le jour de
+sa destruction totale, s'il peut arriver, verra renverser la
+dernière barrière qui arrête le génie et les arts; et la philosophie
+triomphante pourra donner alors à la morale l'essor qu'elle doit
+avoir. Les fléaux qui nous environnent, et qu'il fait mouvoir dans
+l'ombre, disparaîtront; l'ignorance se dissipera, et avec le jour pur
+de la raison naîtra celui du bonheur.»
+
+Alphonaponor observa, qu'en effet la raison seule pouvait le donner
+aux hommes; et, après avoir félicité le philosophe sur ses sentimens,
+il s'apprêta à le satisfaire en ces mots.»
+
+«Nous reconnaissons un moteur universel de notre être et de l'univers:
+quel homme, doué de sa faculté principale, de sa raison, pourrait,
+en envisageant le firmament, la nature et lui-même, douter de son
+existence, et croire qu'il n'y a point un moteur et un gubernateur?
+que rien a pu enfanter cet oeuvre sublime, et présider à l'harmonie
+qui conduit ce tout, et lie si étroitement toutes ses parties? Je
+vis Anaxagoras et ses imitateurs en Grèce. Je les regardai comme des
+insensés qu'on devait plaindre, et je ne me doutai point que d'autres
+hommes pussent adopter leurs extravagances, et qu'elles dussent passer
+à la postérité.... Nous pensons, comme Socrate, et nous reconnaissons
+l'immortalité de l'âme. J'ai avec moi un écrit qui contient les
+bases de notre croyance et de nos principes: Marouban vous le fera
+connaître; je consentirai à le laisser parmi vous.
+
+«Quant au partage de la divinité, nous pensons que le moteur suprême
+n'aurait pu diviser son essence sans affaiblir son pouvoir, et sans
+attenter à sa propre nature. Nous le voyons parfait, immuable, et
+nous ne pouvons lui refuser la bienfaisance: depuis l'insecte jusqu'à
+l'homme, tout l'atteste, tout en porte le caractère sublime ... Nous
+n'offrons notre hommage qu'à lui seul, et notre culte est unique comme
+l'objet de notre adoration l'est lui-même: partager notre encens
+serait, selon nous, méconnaître sa grandeur.
+
+«Nous ne connaissons point les sectes dont vous parlez: nous sommes
+tous unis au même principe. Ce fatal fanatisme, sur-tout, qui a
+dévasté votre globe, et dont je ne prononce le nom qu'avec horreur,
+est inconnu dans notre planete; et jamais il ne pourra s'y introduire.
+Notre peuple est trop éclairé pour méconnaître ce monstre, qui,
+d'après le tableau que vous m'en avez fait, est l'ennemi de l'humanité
+et de Dieu lui-même. Tous les débats cessent chez nous au seul nom de
+la divinité. Ce nom suffit pour étouffer les haines et les discordes;
+bien loin de les faire naître, c'est le ralliement universel, le
+centre de l'harmonie. Aucun lunian ne pourrait jamais se persuader que
+le trouble et la discorde puissent lui être agréables; ce serait une
+contradiction à ses propres loix, et aucun signe ne l'indique ; tandis
+que l'existence des bons sentimens, les biens qu'ils portent en nos
+coeurs, démontrent qu'eux seuls ont le droit de lui plaire....
+
+«Voilà quelles sont nos idées sur la divinité, et comment nous voyons
+sa nature ... Nous croyons aussi à une vie future: en douter, serait
+faire outrage au créateur: l'oeuvre de l'homme est trop sublime,
+pour qu'il eût voulu l'anéantir en un instant: cinquante siècles
+d'existence ne sont rien aux yeux de la divinité, qui n'envisage que
+l'infini. Nous pensons retourner au sein de Dieu, et nous réunir à son
+essence. Nous croyons que le seul être vertueux aura des droits auprès
+de lui, et obtiendra cette sublime identification; le vice ne peut
+s'unir à la source de toute pureté.... A ces mots, le philosophe
+embrassa Alphonaponor, et lui dit: «Vous possédez la profonde sagesse;
+vos compatriotes méritent le bonheur dont ils jouissent.»
+
+Dans le nombre des savans, quelques-uns s'étaient endormis pendant ces
+discussions, notamment ceux qui donnent dans les arts d'agrément,
+qui ne s'occupent presque jamais de philosophie, de politique et de
+morale, quoiqu'il soit certain que ces sciences doivent entrer en
+maxime dans les ouvrages les plus frivoles; car, sans cela où serait
+l'_utile_ d'Horace, et de tous ceux qui, avant et après lui, ont
+adopté son systême? Mais ils se réveillèrent, lorsqu'un des plus
+instruits d'entr'eux, s'adressant au lunian, lui demanda en quel état
+était la littérature dans sa planète: «y fait-on, dit-il, des Epopées,
+des Tragédies, des Comédies, des Histoires, des Romans, et enfin des
+Critiques et des Satires? y a-t-on bien défini les principes de
+ces arts? enfin comment les envisagez-vous; sur-tout comment les
+jugez-vous? Y a-t-il parmi vos écrivains des critiques qui soient
+préposés pour faire adopter les jugemens aux êtres moins éclairés?
+S'acquittent-ils impartialement de leur emploi? Sont-ils assez
+éclairés eux-mêmes pour prononcer d'emblée sur toutes sortes d'écrits?
+Ne se contredisent-ils jamais, et le public de la Lune ajoute-il foi à
+leurs jugemens? Dites encore si on analyse les ouvrages en entier, ou
+sur de faibles fragmens? Ces ouvrages enfin ont-ils des plans comme
+ceux des Grecs? Contiennent-ils un système, on y sont-ils liés; et
+s'attache-t-on chez vous plus aux détails qu'au fond, en dédaignant
+la pensée, le jugement et la vérité? Instruisez-nous; on a besoin
+d'exemples et de leçons sur notre globe, pour se décider à adopter un
+système. Nous n'en avons point pour la littérature: tout y est sans
+ordre; on marche à tâtons dans cette carrière. Les élémens sont bons;
+mais nous n'avons pu former un tout, faute de méthode, de précision et
+de philosophie littéraire. Les écrivains ont-ils enfin dans la Lune la
+considération que leurs travaux semblent mériter?»
+
+Alphonaponor, étonné de ce qu'il venait d'entendre, car il croyait
+que, d'après ce qu'il avait vu en Grèce, la littérature était la
+partie des arts la mieux cultivée et la mieux hors d'atteinte sur
+ce globe, répondit: «Nous avons une littérature, et tous les genres
+d'ouvrages que vous avez cités, excepté l'épopée. Cependant nous la
+connaissons, car, je portai dans mon pays celles d'Homère. Ce genre
+nous aurait plu parce qu'il est le plus noble: mais notre raison s'est
+opposée à ce que nous imitions Homère. Nous y avons renoncé, pensant
+qu'il faut de la vraisemblance dans tout ouvrage, et un système,
+surtout dans l'épopée. Nous avons vu que nous ne pouvions les y
+introduire, parce qu'il fallait mettre sur la scène la divinité, et
+la rendre agissante; tandis que le libre arbitre, l'un des premiers
+principes sur lesquels est établie notre nature, interdit cette
+intervention. Nous n'avons pu penser, lorsque nous avons bien
+réfléchi, qu'Homère qui passait aux yeux de toute la Grèce pour un
+écrivain judicieux, n'ait point fait cette observation, et ne se soit
+pas circonscrit dans la ligne des poèmes historiques; c'est-à-dire,
+à la peinture réelle ou fabuleuse des actions des héros, sans autre
+intervention que celle de leurs passions, et du sort qui dirige les
+événements. Notre théâtre est à peu près organisé comme celui des
+Grecs, à l'exclusion des Dieux, qui ont encore été les agens de leurs
+tragédies, et qui en ont détruit l'intérêt, comme je l'entendis dire
+souvent, par Socrate, à Euripide et à Sophocle.... Pour la morale,
+elle est la même, la vertu triomphe et le crime est puni. Nous avons
+peu de comédies, parce que le nombre des ridicules est petit chez
+nous: mais nous avons des histoires qui retracent à nos yeux les
+événemens du passé; et nous sommes très-scrupuleux à l'égard de nos
+écrivains en ce genre; il faut qu'ils soient la fidélité elle-même.
+Nous ne permettrions point qu'ils sacrifiassent la vérité à l'élégance
+de l'expression, et à la manie de présenter des tableaux.... Nous
+avons aussi des romans, que nous regardons comme des poëmes en prose.
+Ils ont tous un plan, des caractères, une action et un but moral.
+Cette partie de la littérature n'est point la moins utile dans notre
+globe; elle pourra l'être dans tous les pays, lorsque les auteurs
+sauront connaître le coeur humain, montrer ses défauts ou ses
+faiblesses, et lorsqu'ils y présenteront d'une manière éclatante les
+tableau des vertus.... Nous connaissons les ouvrages de critique:
+cette partie, qui est subalterne en littérature, vu qu'elle ne tient
+point au génie, mais au jugement et aux lumières acquises, est
+regardée par nous comme un ressort qui tend à mettre en jeu les
+autres, ou les arrêter. Elle est portée très-loin dans notre planete.
+Nous avons d'excellens critiques. Nous ne leur donnons ce titre, que
+lorsque nous leur avons reconnu un sens droit, une raison sévère, une
+impartialité exacte. Nous voulons trouver en eux de la justesse, de la
+clairvoyance, de l'appréciation et de la méthode; indépendamment de la
+connaissance profonde, non-seulement des arts, mais des systèmes en
+général. Nous voulons qu'ils nous donnent, non un jugement vague et
+fondé sur leur opinion, que tout nous porterait à croire incertaine;
+mais une analyse détaillée et complète, tant du système de l'ouvrage
+que des détails du style. Nous exigeons qu'ils s'attachent au fond, et
+à la pensée, plus qu'à l'expression; c'est le tronc et non l'écorce
+qui contient la substance. Nous comparerions le critique qui ne
+s'attacherait qu'aux détails du style, à un fou qui regarderait comme
+une divinité, une femme hideuse, décharnée, ou un squelette, si vous
+aimez mieux, qui seraient couverts du voile et de la ceinture de
+Vénus. Nous voulons qu'ils nous présentent sans cesse les préceptes de
+l'art, pour pouvoir faire les applications; qu'ils soient, pour nous,
+comme une mesure à laquelle nous puissions appliquer l'ouvrage, et
+qui nous servent à connaître si l'opinion des critiques est vraie ou
+fausse.... Nous ne les croirions point, s'ils se présentaient sans
+tous ces moyens, et s'ils osaient dire, d'après leur opinion, qu'un
+ouvrage est bon ou mauvais, en citant seulement quelques passages.
+Nous savons qu'un écrit, même médiocre, peut contenir une grande
+vérité et le germe d'un ouvrage sublime.... Le défaut que nous avons
+voulu éviter, fut commun chez les Grecs. J'y vis leurs critiques, se
+fondant trop sur leurs lumières, ou dirigés par leurs préventions,
+porter les jugemens les plus équivoques sur nombre d'écrits; et je me
+rappelle d'en avoir fait le reproche à Aristote et à Longin, en leur
+observant que l'analyse complète, seule, était probante, et ne pouvait
+être révoquée. Ils se récrièrent sur la difficulté du travail: je
+leur dis qu'en suivant un autre plan, ils courraient le risque
+d'être injustes; qu'on ne devait pas redouter la fatigue, lorsqu'il
+s'agissait de travailler à la gloire de son pays, en éclairant son
+peuple, et lui montrant les modèles du beau et du bon. Je dis,
+en outre, que le critique n'a rempli son objet, après avoir fait
+l'analyse d'un ouvrage; qu'il ne doit pas se permettre de classer
+seul, que lorsqu'il a démontré mathématiquement ses qualités ou ses
+défauts.
+
+«Chacun de nous, ajouta-t-il, veut connaître le but et la morale
+des écrits. Il analyse et juge à son tour; et c'est de l'opinion
+recueillie, et mûrement réfléchie, sans aucune influence étrangère,
+que se forme le suffrage.... Quant aux écrivains, il n'est permis de
+prendre ce titre qu'à celui qui a produit plusieurs ouvrages contenant
+un plan et des caractères, dans quelque genre que ce soit. Une épître,
+un ou plusieurs petits poèmes descriptifs, quels qu'ils soient, ne
+suffiraient point pour le lui acquérir. Un seul passage, qui esquisse
+un caractère, ou qui forme ou développe le noeud d'une action, offre
+cent fois plus de difficultés, et demande plus de jugement et de génie
+que vingt descriptions.... Ce titre devient très-recommandable pour
+ceux qui le portent; il leur donne la plus haute considération. Elle
+leur est due sans doute; ceux qui parviennent à éclairer, à instruire
+les hommes, et à semer des fleurs sous leurs pas, en leur montrant la
+carrière du bonheur et la source des voluptés pures ouvertes pour eux,
+est un bienfaiteur de l'humanité. Que sont les autres services sociaux
+auprès de celui-ci? Lorsque nous leur avons cédé ce droit, nous avons
+envisagé cette vérité: qu'eux seuls sont utiles à tous, et servent la
+société entière; tandis que les autres hommes s'isolent naturellement;
+et, quelle que soit leur bienfaisance, ils ne peuvent la répandre que
+sur quelques individus.»
+
+Une acclamation générale des savans, que cette dernière définition
+avait tous rangés sous sa bannière, même les persiffleurs, qui se
+trouvaient vaincus par l'orgueil, exalta l'opinion et la conduite des
+lunians.... Alphonaponor cessant tout entretien, et ayant découvert
+dans les questions du littérateur tout ce qu'il aurait pu lui dire
+sur son art, et sur l'état où il se trouve en Europe, se leva, et se
+retira avec son fidèle Marouban, qui lui expliqua ensuite ce qu'il
+avait pressenti, et qui conclut, avec lui, que son dernier tableau
+n'avait pas été le moins utile à mettre sous la vue des Français.
+
+Après être rentrés à l'hôtel, et avoir été témoin de l'allégresse que
+montra son éléphant en le revoyant, qu'il lui manifesta en l'enlaçant
+doucement avec sa trompe; en formant des heunissemens que la
+sensibilité sût adoucir, et qui mirent son maître dans le cas de
+penser et de dire à Marouban, que la sensibilité donne des organes
+nouveaux aux êtres, et a le pouvoir de transformer la nature; il se
+retira dans son appartement avec celui-ci, qui lui était déjà devenu
+cher. Il trouvait en lui des moeurs et des sentimens dignes des
+habitans de sa planete....
+
+Là ils raisonnèrent plus amplement sur ce qu'ils venaient d'entendre;
+et Marouban lui fit connaître l'impression qu'il avait faite sur
+les savans, et qu'ils lui avaient manifestée. Plusieurs d'entr'eux,
+entêtés de leurs préjugés, avaient trouvé ses idées sur les arts et
+les systèmes trop exaltées; d'autres, sur-tout les moins âgés, avaient
+ambitionné que ses idées se propageassent, et avaient cru que si
+elles étaient adoptées, ce qui ne pouvait être, selon eux, qu'en les
+modifiant, le bonheur pouvait reparaître sur ce globe.... Enfin, après
+un long entretien, dans lequel Marouban lui dit que les autres savans
+de l'Europe pensaient de même que ceux-ci, et lui avoir observé que la
+même politique et le même système, à quelques différences près, était
+celui des Français, Alphonaponor crut en avoir assez vu; et il résolut
+de retourner bientôt dans sa planete, en disant en lui-même, et d'une
+manière plus certaine, que le roi de la Lune n'avait rien à redouter
+dans aucun cas de l'ambition des Terestriens. Il jugea qu'il
+renverserait aisément leur politique, en lui opposant la force de la
+franchise et de la saine raison.
+
+Il proposa ensuite à Marouban de le suivre dans la Lune, en lui disant
+qu'il était déplacé sur la terre, vû qu'on n'avait pas su apprécier
+son mérite.... «Marouban! s'écria-t-il: le plus grand point de lumière
+que puisse prendre le politique et le philosophe sur le bonheur, la
+force et la gloire des peuples, est celui qu'offre l'appréciation
+des talens et des hommes sages. Si on voit ceux-ci recherchés, la
+splendeur, la félicité du globe où l'on se trouve s'annonce; et
+s'ils sont laissés dans l'oubli, si on n'y sait point distinguer ces
+qualités, la barbarie y règne, et l'homme raisonnable est hors de sa
+sphère dans son sein.»
+
+Marouban consentit avec joie au voeu d'Alphonaponor, et lui témoigna
+sa reconnaissance. Il fut décidé qu'ils partiraient dès que l'éléphant
+courrier serait de retour. Le lunian après avoir embrassé Marouban,
+lui dit alors: «je te reconnais dès ce moment comme mon compatriote,
+et nous sommes tous frères. Prépare tout pour me suivre dès la
+deuxième aurore».... Ils se séparèrent, Alphonaponor visita son
+éléphant, et le nourrit lui-même comme à l'ordinaire. Il ne voulait
+rien recevoir des mains des autres; ce qui lui venait de celles de son
+maître lui était seulement précieux, parce qu'il le chérissait comme
+on l'a vu. Tous les individus doués de l'intelligence, trouvent plus
+précieux le don, quoiqu'il soit, qui leur vient d'une main chérie....
+Il se reporta une partie de la nuit sur le tableau bizarre qu'il avait
+sous sa vue: enfin il se livra au sommeil après s'être couché sur sa
+peau d'orignal.
+
+Le lendemain il se leva à la lueur du crépuscule, le grand jour ne le
+trouvant jamais couché. Il disait que la nature avait crée le jour
+pour la veille. Il écrivit ses reflexions sur le pays où il se
+trouvait; et, de rapprochement en rapprochement, il parvint à tracer
+un fidèle tableau.... Il est des esprits à qui il ne faut que quelques
+traits pour leur faire embrasser l'ensemble d'un grand dessin. Une
+chaîne conduit du doute jusqu'à la conviction. Lorsqu'un homme doué
+d'un jugement sain et d'une logique profonde, tient le premier mobile,
+il parvient bientôt, en suivant la filiation, au terme où se trouve
+l'éclaircissement. Il en est de même que de celui qui juge, par la
+fumée qu'il voit sortir d'une montagne, de l'existence d'un volcan....
+
+Marouban vint interrompre son occupation, et lui annonça qu'une
+société dans laquelle se trouvait nombre de gens d'esprit, et qui
+passait pour la plus brillante et pour celle qui offrait le meilleur
+ton dans la capitale, lui avait dépêché un agent pour l'inviter à
+prendre part à un festin qu'elle donnait le soir même. Il l'engagea à
+s'y rendre, en lui disant que puisqu'il restait ce jour-là seulement
+sur la terre, il ne devait pas manquer l'occasion de voir comment on y
+vivait. Il ajouta qu'il trouverait dans cette société le dernier trait
+pour terminer son tableau, et les couleurs et nuances avec lesquelles
+il devait le colorier. Alphonaponor avait montré au Grec comment il
+peignait par induction.
+
+Marouban lui tenait ce discours lorsque Eléonore, c'est le nom de la
+dame qui avait reçu d'Alphonaponor le titre d'amie, entre et lui dit,
+après l'avoir embrassé avec la même familiarité et la même aisance que
+si elle l'eût connu depuis cent ans; «mon cher lunian, je viens vous
+débaucher aujourd'hui; nous laisserons l'opéra pour une autre fois:
+nous irons à une fête brillante où je suis invitée; où vous l'êtes
+par-là même, et où vous verrez la meilleure société de Paris.»--«J'y
+consens, répondit Alphonaponor, d'autant plus que j'avais déjà reçu
+une invitation de ceux qui la donnent. Je me ferai un plaisir d'y
+paraître avec vous, et de montrer à tous que j'ai su distinguer votre
+coeur.»--«Voilà qui est véritablement galant, répliqua Eléonore: cet
+éloge me séduit. J'entrevois que si je restais long-tems avec vous, je
+deviendrais une véritable luniane; car je commence à voir vos idées
+comme moins bizarres, et je trouve que vos louanges n'ont point la
+fadeur que portent celles des hommes de la terre, et qu'ils nous
+prodiguent.»--«Avez-vous mangé jamais un bon plat sans un certain
+assaisonnement, et avec plaisir? repartit Alphonaponor:»--«non,
+répondit-elle.»--«Eh bien, les éloges de vos petits maîtres sont des
+plats non assaisonnés. La nature s'est réservée seule le droit de
+fournir les épices; et ceux qui ne la connaissent point ne peuvent les
+donner, puisqu'ils ne les ont pas reçus d'elle....» Éléonore ayant
+répondu qu'elle croyait qu'il avait raison, s'apprêta à se retirer
+pour aller s'habiller, et elle dit à Alphonaponor: «puisque vous êtes
+aujourd'hui mon sultan, ordonnez; quel ajustement voulez-vous que je
+mette? Je dois plaire à vous seul»--«Le plus simple que vous aurez
+dans votre garde-robe; c'est celui qui vous rendra plus belle,
+non seulement aux yeux des gens de bon goût; mais même à ceux des
+Terrestriens fascinés. Je n'en doute pas, malgré vos bizarres manies,
+un vêtement simple et élégant doit avoir son prix chez vous. Sachez,
+Eléonore, que la nature est négligée jusques dans sa magnificence.
+Trop d'art annonce l'apprêt, et nuit à la fois à l'harmonie, car elle
+ne peut puiser tous ses élémens dans la magnificence; et il détruit
+l'aisance, et cet abandon qui est le signe de la véritable volupté.»
+--«Il a ma foi raison en tout, repartit Eléonore: on m'a toujours
+dit que j'étais plus belle en négligé qu'en grande parure; et je me
+rappele que je n'ai jamais été si redoutable pour les hommes que
+lorsque j'étais en déshabillé galant....» Elle sort à ces mots, en
+disant au lunian qu'elle l'attend chez elle dans une heure, après lui
+avoir promis, volontairement, de suivre son conseil.
+
+Les deux amis, on désignera désormais de cette manière Alphonaponor et
+Marouban, restèrent ensemble, et Alphonaponor, en observant au Grec
+qu'il découvrait une transformation dans Eléonore, lui fit entrevoir
+combien les femmes, même celles qui sont pliées au joug de l'usage et
+des préjugés, sont aisées à ramener lorsquelles ont affaire à des gens
+raisonnables. «Je ne doute pas, si j'avais auprès de moi Éléonore un
+seul mois dans la Lune, que je ne vainquisse sa frivolité, et que je
+n'en fisse la femme la plus estimable. Si les autres françaises lui
+ressemblent, j'en suis charmé pour elles; elles pourront devenir
+meilleures lorsque les hommes le voudront; car je m'apperçois que cela
+dépend d'eux».... Marouban trouva cette réflexion profonde et juste;
+et lui dit que le caractère et la trempe morale d'Eléonore était
+celle du général des femmes de ce pays. Il avoua que les hommes,
+n'envisageant pas que la nature les a crées pour être leurs guides, la
+faiblesse des organes de la femme la privant de cette force de pensée
+et de jugement nécessaire pour se diriger, et ne sachant point
+gouverner le coeur de celles-ci, étaient les moteurs de leurs écarts.
+
+Alors Alphonaponor lui dit: «il me vient une idée qui peut être utile
+aux habitans de cette planete; c'est d'emmener Éléonore dans la Lune;
+d'y retremper son ame dans le creuset de la vertu et de la raison, et
+de la renvoyer ensuite en ces lieux pour apprendre aux autres, par
+l'exemple, comment on peut devenir meilleures et fortunées.»--«Cela
+peut effectivement être utile, répondit Marouban; et je ne doute pas
+que si vous le proposez à Eléonore elle n'y consente. Elle est libre
+d'elle-même et assez hardie quant aux voyages.»--«Si elle y consent,
+je la conduis dans ma patrie avec toi: tu la rameneras ensuite sur la
+terre, mon cher Marouban, si elle veut retourner ici bas; et si tu te
+déplais sur notre globe; ce que je ne puis cependant me persuader,
+d'après l'opinion que tu m'as donnée de toi.... Cette résolution
+prise, ils s'empressèrent de se rendre chez Éléonore. ils arrivèrent
+chez la dame sous un déguisement; car Alphonaponor voulut se
+soustraire au concours qui l'avait entouré le jour précédent, ne
+ressemblant point à ces hommes qui aiment à se mettre en spectacle à
+chaque instant; qui passeraient volontiers leur vie dans la pompe des
+triomphes, et sans s'occuper seulement s'ils existent.
+
+Ils trouvèrent Éléonore dans l'ajustement qu'Alphonaponor désirait.
+Il la vit, sans autre ornement que quelques fleurs tressées avec ses
+beaux cheveux noirs, couverte d'une tunique d'une blancheur éclatante,
+et d'un ample voile qui lui couvrait la plus grande partie du corps,
+et qui ressemblait au pallium des Grecques. Elle représentait la
+simplicité et la modestie elles-mêmes. Le lunian frappé à son aspect,
+la trouva mille fois plus belle, et ne lui cacha pas sa pensée, il
+ajouta que cet habillement avait un rapport avec celui des femmes de
+sa planète. Éléonore fut ravie en voyant l'impression qu'elle faisait
+sur lui, ainsi que sur Marouban, dont elle appréciait le suffrage; et
+le compliment d'Alphonaponor la flatta plus que tous les éloges qu'on
+lui avait donnés jusqu'alors.... Ils se hâtèrent de se rendre dans le
+lieu de la fête, et ils y arrivèrent aussitôt.
+
+Une acclamation générale accueillit le lunian, lorsqu'il entra dans
+la salle où les convives étaient rassemblés; et les femmes, en
+envisageant de près sa tournure étonnante; car il était plus fort
+et plus musclé que l'Hercule de la fable; et, voyant sa beauté, sa
+fraîcheur, son air noble et imposant, redoublèrent les claquemens,
+comme on le pense, tout en lançant des regards jaloux sur Eléonore. Le
+désir était entré dans leurs ames, et les avaieut ensuite ouvertes
+à l'envie.... Éléonore qui, la veille, eut étalé son triomphe avec
+éclat, et qui les aurait bravées et humiliées avec orgueil, maîtrisant
+en elle ce sentiment, montra qu'elle commençait à apprécier ce qu'on
+se doit mutuellement. Cependant elle ne put se vaincre tout-à-fait, ni
+cacher sa joie; elle la montra dans toute sa plénitude, et, tout en
+ménageant le grand nombre de ses rivales, envers lesquelles elle
+redoubla d'empressement.... Alphonaponor, après avoir salué la
+compagnie, s'assit avec Éléonore, à qui il donna ses soins, pendant
+que Marouban remerciait, en son nom, la société de l'accueil qu'elle
+lui faisait; et la suppliait de ne point faire d'autre attention à
+lui, en montrant la plus grande modestie sur son mérite.
+
+Alors il fut assiégé de mille questions; mais la plus grande partie de
+la société se mit aux tables de jeu, même les femmes, malgré l'envie
+qu'elles avaient de s'occuper de lui; tant l'amour de l'intérêt
+maîtrise en ces lieux la curiosité et tout autre penchant, jusque
+dans celles de ce sexe. La question des oisifs, qui s'adressèrent au
+voyageur, fut celle de savoir si on jouait dans la Lune.... «On y
+joue, répondit Alphonaponor; mais c'est à des jeux où notre corps
+s'exerce plus que notre esprit. Nous avons plusieurs de vos jeux, tels
+que le ballon, le billard, la paume; nous possédons aussi celui des
+échecs, que j'apportai de la Grèce, et qui a plu à nos habitans,
+parce qu'il exerce l'imagination, et parce qu'il est une image de
+la guerre....» Alors un des convives lui dit: «Je m'étonne que
+vous n'ayez pas adopté le jeu de société dans votre planete: cette
+occupation est un préservatif contre l'ennui, qui, sans cela, rendrait
+la meilleure société déserte ... Voyez-vous ces cartons, où sont ces
+signes rouges et noirs; ils nous servent à tenter et à aiguillonner le
+sort. Cela exerce, cela pique. L'intérêt pécuniaire qu'on attache au
+triomphe, nous entretient dans une crainte continuelle, qui tire l'ame
+de l'engourdissement, et parvient à nous faire écouler les longues
+heures de la vie.»--«Eh quoi! répondit Alphonaponor, vous avez besoin
+de la terreur pour ébranler vos ames et leur donner des sensations?
+Elles sont donc bien épuisées? Les sentimens y sont donc bien
+émoussés? N'avez-vous d'autres plaisirs pour écarter de vous cet ennui
+qui vous porte à vous isoler au sein de la société même; car je vois
+que vous l'êtes ici, quoique vous y soyez rassemblés; qui y sème
+enfin une morne tristesse, et y fait régner des sentimens encore plus
+funestes, dont je vois les signes sur les visages de plusieurs de ceux
+qui sont autour de ces tables.... S'il vous faut des hochets pour vous
+amuser, n'en est-il pas de plus simples que vous pouvez prendre dans
+les mains de la gaieté?»--«Et où la trouver cette gaieté et ses
+agréables hochets? Dites-nous où elle habite? Comment font vos
+sociétés pour l'attirer? Qu'y fait-on pour se distraire? Qu'y dit-on?
+Les momens ne vous y paraissent-ils pas des siècles?» N'en sort-on
+point avec des vapeurs?»--«Non, répondit Alphonaponor, et jamais je
+n'y ai vu pousser un baillement, ni compter les heures. Elles sont des
+instans pour nous; et lorsque celle où l'on doit se séparer arrive, on
+est obligé d'avertir l'assemblée; sans cela elle ne se douterait pas
+quelle eût pu être si rapprochée.... Amans zèlés des arts, connaissant
+pres-tous les sciences, et portant des coeurs étrangers à tout ce qui
+n'est pas sentiment, nous nous divisons en groupes pour converser, et
+nous avons toujours quelque chose à nous dire. La nature et la société
+n'offrent-elles pas une source inépuisable de doux et constans
+entretiens? N'a-t-on pas à faire l'éloge des êtres vertueux? A
+s'entretenir sur la bienfaisance féconde de la divinité? à célébrer
+les prodiges du génie et à les juger? N'a-t-on pas des erreurs à
+combattre? Les habitans de ma planete étant nés hommes, et n'étant pas
+au-dessus de leur nature, ont du s'égarer quelquefois. Chacun y trouve
+un véhicule pour ses sentimens, et un stimulant pour son ame. Le
+vieillard, en retraçant aux jeunes gens les leçons de l'héroïsme et de
+la vertu, et en leur peignant les dangers de la société, montrent
+leur raison, leur sagesse, leur expérience; et, à chaque instant, ils
+reçoivent un tribut d'hommages qui réveille leurs ames appesanties
+par les maux de la vieillesse, et qui leur offrent les plus douces
+sensations; ensorte que chaque soirée leur offre un triomphe. Les
+jeunes gens, de leur côté, avides d'éloges; où est l'homme qui ne
+porte en lui la vif désir de les recevoir? recueillent des mains des
+vieillards les lauriers réservés aux actions honorables qu'ils ont
+faites, et à leurs succès dans la carrière des arts. On se plaît à
+les faire ressortir, en leur offrant des jouissances momentanées:
+on excite leur émulation; et on la fait fructifier en faveur de la
+société. Les vertus des jeunes filles y sont sur-tout exaltées d'une
+manière éclatante, et sans que cela excite la jalousie? parce qu'aucun
+rang, aucune distinction ne dirige ou ne borne l'éloge. Leur candeur,
+leur bienfaisance sur-tout, et leur dévouement filial sont célébrés
+avec zèle et enthousiasme.... On ne regarde leur beauté que comme un
+accessoire, en considérant qu'il ne dépend de personne de l'acquérir,
+et jamais il n'en est question devant des rivales: l'impuissance de
+pouvoir l'obtenir bornant l'émulation, exciterait des haînes. Mes
+compatriotes ont senti cette vérité; voilà pourquoi ils ne parlent que
+très-rarement aux femmes de leurs agrémens physiques....»
+
+Les jeunes gens, continua-t-il, poussés par le mobile de la louange,
+se rendent avec empressement auprès des vieillards, autour desquels
+les jeunes filles, par les mains desquelles ils distribuent leurs
+prix, sont rangées; et qui, à leurs yeux, couronnent d'éclat la
+vieillesse.... Enfin les époux s'y entretiennent de leur bonheur, et
+forment ces épanchemens mutuels, qui sont si agréables lorsqu'on a à
+exalter les vertus des objets qui nous sont chers. C'est dans notre
+planete le plus noble des entretiens: dédaigner d'y parler de son
+épouse, serait pour un mari, non seulement un ridicule mais une tache
+ineffaçable.... Les amans s'y entretiennent aussi de leur tendresse;
+car un faux préjugé ne les force point à vivre comme des hiboux, en
+s'éloignant de la société. Le pur amour est honoré chez nous: rien ne
+paraît si noble et si touchant; c'est le plus charmant tableau pour
+mes compatriotes, que de voir deux amans répandre dans leurs ames les
+émanations d'une flamme pure. Souvent on se plaît à les enchaîner avec
+des guirlandes de fleurs; et à leur montrer ainsi l'emblème de leur
+bonheur futur.... Enfin le chant, la danse, et d'autres jeux innocens,
+où brillent l'esprit et les grâces, remplissent les vuides de nos
+entretiens. Tous les âges confondus y prennent part: les heures
+passent comme des éclairs rapides: nous rentrons dans nos maisons,
+l'ame remplie de doux ou de nobles sentimens; pleins du désir de
+devenir meilleurs, et sur-tout affranchis de ce malheureux ennui qui
+vous tourmente si fort ici bas, et qui, je le vois, n'est pas le moins
+cruel ennemi de votre repos, de votre santé et de votre bonheur.»
+
+Tous ceux qui entouraient Alphonaponor, parurent étonnés en entendant
+ce récit: plusieurs jeunes gens sourirent après avoir lancé des
+sarcasmes contre les habitans de la Lune, qu'ils nommèrent des vrais
+Quakers, et des insensés qui ne connaissent pas le vrai bonheur. Ils
+se retirèrent en pirouettant, et crurent le trouver en s'admirant dans
+les glaces, ou en débitant des fadeurs aux femmes autour des tables
+de jeux.... Quelques-unes de celles-ci baillèrent, et annoncèrent
+qu'Alphonaponor, malgré ses agrémens, leur avait donné des vapeurs....
+Quelques jeunes gens plus sensés parurent occupés de son récit; et le
+voyageur les vit réfléchir avec satisfaction. Exerçant son
+coup-d'oeil habile, il jugea qu'il avait opéré en eux une espèce de
+transformation.... regardant alors Eléonore, et la trouvant pensive à
+son tour, il lui dit: «vous réfléchissez, Eléonore! la femme qui porte
+une ame noble, sensible, et qui réfléchit, est près de la vertu et du
+bonheur.
+
+Divers personnages s'apprêtaient à lui faire des questions nouvelles,
+lorsqu'on annonça qu'on avait servi. Alors les tables de jeu furent
+abandonnées, l'intérêt ayant suspendu un instant son empire sur les
+coeurs. L'attention générale se reporta sur Alphonaponor, et il fut
+conduit à table avec pompe.
+
+On lui donna la place d'honneur avec sa compagne, qui, malgré
+sa modestie nouvelle, ne pouvait se résoudre à la refuser; et
+Alphonaponor ne consentit à la prendre que lorsqu'on l'y eut contraint
+avec une violence de politesse.
+
+D'abord les yeux des convives furent fixés sur lui. Ou suivait tous
+ses mouvemens; et l'on fut rempli de surprise lorsqu'on vit qu'il ne
+touchait point à la viande, mais seulement aux pâtes, aux légumes, au
+maigre; sur-tout lorsqu'on s'apperçut qu'il ne buvait que de l'eau, et
+encore avec une espèce de répugnance. Sans doute que l'eau de la Lune
+est moins chargée de parties grossières que la nôtre: Alphonaponor
+ne le dit point, parce qu'on l'assaillit de questions opposées à cet
+objet; mais les observateurs découvrirent en voyant l'attention avec
+laquelle il la regardait, que cette idée était celle qui l'occupait.
+
+Un des savans avec lequel il avait conversé la veille, et qui était
+dans le nombre des convives, remplissant le voeu général, qui était de
+savoir pourquoi il ne se nourrissait que de ces alimens, lui en fit
+la demande. Alphonaponor lui répondit par la bouche de Marouban, qui
+s'était placé à sa portée: «Je ne mange point, non plus qu'aucun
+habitant de ma planète, de ce que vous nommez chair des animaux. Quand
+nous aurions ce goût, nous nous ferions le plus grand scrupule de les
+tuer, parce que ce ne fut pas le voeu de la nature en les créant; et
+parce que nous nous sommes convaincus qu'ils sont utiles à l'harmonie
+générale.
+
+D'autres motifs, plus directement liés à notre conservation
+personnelle, nous porte à nous abstenir de ces alimens. Nos physiciens
+ont découvert que le sang des animaux porte une bile noire dans le
+sein de celui qui en fait usage; qu'il voit altérer sa gaieté, devient
+sombre, mélancolique: ils ont combiné que deux élémens étrangers,
+réunis pour former un tout, ne peuvent former qu'un tout imparfait;
+et que le sang des animaux, composé d'élémens qui sont souvent des
+poisons pour les hommes, ce que la nourriture décès animaux détermine,
+ils doivent être funestes à ces premiers.... Nos philosophes, d'après
+leurs observations, ont conclu que l'humeur féroce, le penchant à
+l'inquiétude, à la colère et à la fureur pouvait naître de cette
+cause, sur-tout lorsqu'ils ont su que les habitons d'une partie de la
+terre en faisaient usage; je le leur appris moi-même après mon voyage
+sur votre planète. Leur opinion a été confirmée à nos yeux, lorsque
+divers autres voyageurs, qui sont venus observer après moi votre
+globe, ont rapporté que les peuples de votre Orient, qui ne l'avaient
+point adopté, étaient plus doux, moins enclins aux troubles, aux
+combats; et ils ont cru voir encore que la cause de la guerre se
+trouvait, en partie, dans ce fatal usage; sachant, d'après un axiome
+prouvé, que les grands effets ont les plus petites causes.
+
+Pendant qu'il disait ces mots, appercevant un plat qu'un domestique
+posait sur la table, et qui était tout sanglant; car c'était un filet
+de boeuf arrangé à l'anglaise, c'est-à-dire, macéré seulement et
+presque crud; il fit un mouvement de dégoût; et l'on fut obligé d'ôter
+le plat, parce qu'on vit, à l'impression qu'il avait fait sur lui,
+qu'il pourrait quitter la table.... Alors reprenant son discours, et
+s'arrêtant sur ce qu'il venait d'appercevoir, il ajouta: «J'avais vu
+les Grecs cuire toutes les viandes qu'ils mangeaient, et j'avais cru
+qu'on se conduisait de même en ces lieux. Je me disais: la cuisson les
+dénaturant en parue; elles sont moins funestes; mais, d'après ce que
+je viens de découvrir, je ne m'étonne plus si je vois sur vos figures,
+au moment même où vous paraissez vouloir vous égayer, la plus sombre
+mélancolie.... Y a-t-il long-tems, dit-il au savant, que de pareils
+plats se sont introduits sur votre table, car je m'apperçois qu'ils
+ne sont pas en harmonie avec les autres?» «Depuis quelques années
+seulement, répondit celui-ci.»--«Le peuple duquel vous l'avez reçu,
+répliqua le lunian, est-il plus porté à la gaieté, mieux doué de
+la santé que vous?» «Non, dit le savant; c'est le peuple le plus
+mélancolique et le plus sujet aux maladies de tous ceux qui habitent
+l'Europe.»--«Vous le voyez, répliqua-t-il, nos physiciens et nos
+philosophes ne se sont pas trompés; dans ce que vous venez de me dire
+se trouve la preuve de leurs raisonnemens. D'après cela, je crois que
+vous ne vous sauverez d'une infinité de maux ici bas, que lorsque vous
+renoncerez à cette habitude désastreuse.»
+
+Je dois arrêter mon action un instant, pour observer qu'Alphonaponor,
+malgré son jugement et son excellente logique, nous a donné un conseil
+équivoque. Il aurait du envisager l'influence de l'habitude sur les
+hommes: elle est aussi forte, et peut-être plus pour son physique que
+pour son moral. Cela peut être bon pour les habitans de la Lune, de
+ne vivre que de végétaux, parce qu'ils ont été nourris par eux en
+naissant; ainsi que pour les Indiens et les autres peuples de notre
+globe qui ne connoissent point la viande.... Si nous nous en privions
+tout-à-fait, il est douteux que nous pussions le faire sans danger;
+tant il est vrai que le poison même, car je reconnais le principe de
+la vérité que le lunian a exposée, que la viande est un poison: elle
+devient, sinon salutaire en certain cas, du moins utile. On voit
+que je sers la cause des habitans septentrionaux de l'Europe, en
+combattant l'opinion du voyageur; cependant je n'entends pas parler
+ici des viandes macérées seulement; et je crois que tous les Français,
+qui ne tiennent pas d'une manière absolue à la mode, seront de mon
+avis.»
+
+Le savant, trouvant l'argument sans réplique, et qui, étant gourmand
+lui-même, ne savait pas envisager sa santé, comme c'est l'usage de
+tous les gourmands, n'insista plus sur l'objet de la question; et il
+lui demanda pourquoi il ne buvait pas de vin; s'il n'en existait point
+dans la Lune.
+
+«Nous connaissons la plante et le fruit qui le produisent; nous en
+faisons même; mais nous l'employons seulement comme médicament....»
+--«Comment, pour médicament! s'écria un petit homme à face rebondie, et
+dont les yeux rouges et enflammés annonçaient qu'il n'était pas de la
+trempe des habitans de la Lune, quant au vin; vous renoncez donc à tout
+ce qui est bon, et qui ranime la vie et la gaieté en nous? Quelle est la
+bizarre fantaisie qui vous fait conduire ainsi? Sans doute votre vin
+n'est pas de la nature du nôtre; car, sans cela, il faudrait être plus
+qu'insensé pour s'en priver.»
+
+«La première raison qui nous porte à nous priver du vin, répondit le
+lunian, c'est celle qui nous est fournie par la conviction que nous
+avons qu'il n'est pas naturel à l'homme. La vigne ne se trouve que sur
+quelques points de notre planete; est-ce de même sur votre globe? Je
+le crois. Je n'entends pas parler des transplantations, mais de sa
+croissance primitive. L'intention de la nature est manifeste à nos
+yeux, d'après l'absence de l'objet utile; et dans l'existence de l'eau
+en tous lieux, nous voyons qu'elle l'a destinée, non-seulement à la
+fertilisation des globes opaques, mais à servir de boisson à leurs
+habitans. Notre logique et notre expérience nous font donc renoncer
+au vin; nous sommes convaincus que tout ce qui n'est pas naturel à
+l'homme lui est contraire.... Un second motif qui est le plus fort,
+est celui d'éviter l'ivresse qu'il occasionne: j'en ai vu en Grèce les
+plus funestes effets. Tout objet qui ébranle les sens au point de les
+renverser tout-à-fait, et de suspendre les ressorts de la mémoire
+et de l'entendement, ce que la douleur la plus vive, le plus grand
+tourment ne peuvent parvenir à faire, doit être un poison funeste
+qui, (s'il ne détruit pas la vie en un instant, ce qui n'est pas sans
+exemple, puisque je l'ai vu sur votre globe,) mine sourdement vos
+corps, épuise vos esprits animaux, qu'il corrode, et est la source de
+nombre de vos infirmités, et souvent de votre perte.» Interpellant
+encore le savant, «dites-moi si les hommes les plus forts de votre
+globe boivent du vin.» Le savant parut embarassé. Marouban, prenant
+lui-même la parole, répondit que non. Les Tartares, dit-il, les
+Russes[8] , les Chinois, tous les peuples de l'Orient, ceux de
+l'Afrique et du Nouveau Continent, ne connaissent point cette boisson;
+et il est certain qu'ils sont les plus forts de la terre.»--«Voilà une
+preuve nouvelle et transcendante contre cet usage, et que je trouve
+encore chez vous. Je vois avec joie que les habitans de ma planete ont
+su entrevoir d'une manière précise la véritable propriété des choses
+et leur utilité....»
+
+Je dois m'arrêter encore, et observer qu'Alphonaponor pensant juste
+sur la nature du vin et sur ses effets, parle à nous, Européens, comme
+aux habitans du Bidulgerid, ou de l'Arabie-Pétrée; il veut que nous
+nous contentions d'eau. Je crois entrevoir que les trois-quarts des
+habitans des pays septentrionaux, car les buveurs de bierre, de cidre
+sont dans le même cas, ne mettraient pas en balance la privation du
+vin contre dix lustres d'existence douteuse, de plus.
+
+Le lunian cessa son discours pour laisser manger la société, dans
+laquelle, hormis quelques individus, qui regardent la raison de leur
+estomac comme celle _sine qua non_, tout le monde avait écouté sans
+agir, et il dit au savant et à la société, en dévoilant son motif
+poli, qu'il répondrait sur toutes les questions qu'on pourrait lui
+faire à la fin du repas.
+
+Il s'occupa alors de sa compagne, qui était émerveillée en
+l'entendant; et qui applaudissait tacitement à tout ce qu'il avait
+dit; car elle n'aimait guère la viande, et point du tout le vin.
+Alphonaponor mangea encore des pâtes, des fruits, et attendit, en
+servant ses voisins, avec une politesse noble, une aisance et une
+adresse inconnues, qui étonnaient de plus en plus les convives, qu'ils
+eussent completté leur repas. Il porta même la complaisance jusqu'à
+servir à boire au petit homme rebondi à qui il avait parlé, qui
+branlait la tête, avec le signe de pitié, pendant qu'il discutait sur
+la propriété du vin; et il eut la malice de lui servir beaucoup d'eau,
+en lui disant qu'il ne voulait pas contribuer à l'empoisonner.
+
+Pendant ce tems, il observa les convives, et sur-tout les femmes
+lorsqu'elles buvaient du vin. Il s'étonna en voyant nombre
+d'entr'elles rivaliser pour la boisson avec les hommes. Il se dit:
+«Je ne me serais jamais douté qu'en aucun pays les femmes fissent les
+mêmes excès que les hommes. Quel renversement! leurs fibres sont plus
+faibles, et elles employent les mêmes véhicules pour les ébranler? Il
+se rappella que les Grecques ne buvaient que de l'eau, et dit encore
+dans une apostrophe tacite: «Françaises, vous n'avez encore, à
+beaucoup d'égards, que le costume des anciennes habitantes de la
+Grèce.» Il envisagea ensuite le nombre de sortes de vins dont elles
+s'abreuvèrent, et réfléchit sur l'amalgame et la fermentation de ces
+objets de natures différentes, dans l'estomac. Voyant Eléonore ne
+point imiter ses compagnes, et croyant que c'était par réserve qu'elle
+se conduisait ainsi, il lui observa qu'elle ne devait point se gêner;
+et que si ses raisons l'avaient frappée, elle ne devait pas pour
+cela changer d'habitude tout-à-coup. Il dit qu'une transformation
+quelconque ne pouvait se faire en un instant; qu'il était même
+dangereux de passer sans intermède d'un état à l'autre. Éléonore, lui
+ayant répondu qu'elle ne buvait jamais de vin, il la félicita, en
+ajoutant: «Voilà la cause de la fraîcheur que je découvre sur votre
+figure. Observez vos compagnes; voyez leur teint hâve, plombé: s'il se
+colore, ce n'est point l'incarnat naturel, mais le rouge excité par la
+fermentation de la liqueur dans leur sang.»
+
+Lorsque le Champagne arriva, et qu'il fit sauter le bouchon,
+Alphonaponor éprouva une grande surprise, et eut lieu de faire une
+dissertation secrete sur le débandement que devait exciter dans les
+esprits la force de la boisson qui avait pu lancer le bouchon au
+plancher; il ne communiqua point ses idées, en voyant l'allégresse
+qu'excitait la saut du bouchon, et l'empressement qu'on mettait
+à avaler la boisson avant, même, que sa fougue fut calmée par
+l'influence de l'air atmosphérique. Il se contenta de réfléchir, et
+d'entretenir Eléonore jusqu'à ce qu'un événement préparé par le vin,
+et que le Champagne avait déterminé, le reporta sur ses premières
+idées, et lui montra l'évidence de ce qu'il avait dit: «Ce fut l'homme
+rebondi qui l'occasionna: il avait tant bu que l'ivresse le saisit
+avant le dessert, et qu'il tomba tout-à-coup, comme s'il était frappé
+d'apoplexie ou de mort.... Ce personnage fut emporté par les valets,
+et l'on continua le repas.
+
+Le dessert étant arrivé, l'étonnement d'Alphonaponor s'accrut,
+lorsqu'il vit les femmes boire deux ou trois verres d'eau-de-vie; et
+lorsque l'un des convives lui ayant demandé s'il la connaissait, et si
+elle figurait sur les tables, dans la Lune, il l'examina, et reconnut
+que c'était la quintescence du vin.... Dès ce moment il vit que
+les Terrestriens faisaient une guerre éternelle à la nature, et
+cherchaient avec empressement tout ce qui pouvait exister de plus
+funeste pour eux.... Il répondit à celui qui l'interrogeait, qu'il ne
+connaissait point cette liqueur; que les Grecs n'en faisaient point
+usage lorsqu'il parut chez eux, et que, dans sa planete, on n'avait
+pas pu supposer son existence. «Si nos chimistes, dit-il, eussent fait
+cette découverte, ils l'auraient cachée à tous les yeux: ils auraient
+apperçu, d'après les propriétés du vin qu'ils connaissaient, que
+la quintescence de cette liqueur devait _être le poison le plus
+dévorant..._ Il ajouta, en s'adressant tout bas à Marouban: «Ami, je
+ne m'étonne plus s'il existe des crimes, des vices et des maux sans
+nombre sur la terre. Les hommes ne se contentent point de se nourrir
+du poison qui attaque leur santé et leur raison, il faut qu'ils le
+raréfient encore, et lui donnent cent fois plus de force en réunissant
+ses parties vénéneuses, et les dépouillant de tout ce qui peut
+affaiblir leur effet en les divisant, les habitans de la terre
+s'ennuient de vivre un demi-siècle: s'ils continuent, ils auront
+bientôt l'existence éphémère du papillon. Je découvre au fond de ces
+bouteilles, les sources de l'immoralité que tu m'as dit régner en ces
+lieux; j'y vois celle de l'inconstance du plus grand nombre de femmes:
+leur sang enflammé par cette liqueur terrible, doit les rendre comme
+des bacchantes effrénées, et les mettre dans le cas d'oublier qu'elles
+ont des époux devant ces époux eux-mêmes....» Il dit ensuite: «Les
+femmes ont besoin de toute leur raison pour résister à l'attaque
+de leurs sens, et aux assauts que leur livrent continuellement les
+hommes; comment peuvent-elles éviter les piéges qu'on leur tend
+lorsqu'elles ne possèdent plus cette raison? Contemple ce tableau;
+l'ivresse est générale sans être parvenue à son comble; et juge à
+présent si je me trompe.» Marouban lui répondit qu'il avait fait dès
+long-tems la même réflexion.
+
+Pendant que les convives se livraient à une joie bruyante et forcée,
+en s'entretenant tous à-la-fois; et que la plupart lançaient des
+sarcasmes à tort et à travers, même sur l'étranger leur convive,
+Alphonaponor et le grec les contemplaient avec pitié. Éléonore qui
+devinait leurs pensées, et qui partageait leurs sentimens, se réunit
+à leur entretien, après qu'elle eut reçu de nouvelles leçons et de
+nouveaux complimens de son ami ... Mais le lunian ne devait pas
+être long-tems tranquille auprès d'elle: les femmes de la société,
+réalisant ce qu'il avait dit à Marouban, sur l'effet de l'ivresse
+à l'égard de celles de ce sexe, l'entourèrent en lui faisant les
+observations et les questions les plus hardies. Éléonore eut à
+supporter leurs sarcasmes, qui devinrent virulens, l'envie qui
+dominait ces femmes n'étant retenue alors par aucun frein.
+
+Alphonaponor montra en ce moment son extrême politesse, ainsi que
+sa dignité. Ayant offert un tribut d'éloges public à Éléonore, qui
+faisait la satire de ses rivales, il se disposa à quitter l'assemblée
+avec elle et Marouban, et après avoir remercié la société, qui voulut
+en vain le retenir. Il dit, à cet égard, voyant qu'on le cernait et
+qu'on lui fermait tout passage: «dans mon pays, l'un des premiers
+devoirs sociaux, qui règle principalement la politesse, est celui de
+rendre le convive indépendant: sans cela on l'asservirait à un
+joug pénible; et la société, quelqu'agrément qu'elle offrit, lui
+deviendrait à charge....» Au mot de politesse on leur ouvrit le
+cercle, et ils se retirèrent.
+
+Comme ils s'éloignaient, un homme, qui portait sur son visage les
+rides que forme la spéculation, arrête Alphonaponor, et le tirant à
+part avec Marouban, lui dit: «avant de vous en aller, apprenez-moi
+qu'elle est la valeur de l'or dans votre planete: sans doute il sert
+de signe monétaire comme ici. Dites-moi, aussi, s'il y a des gens de
+mon état dans la Lune, c'est-à-dire des banquiers?»--Alphonaponor,
+quoique dépité au fond de l'ame contre la majorité des convives, crut
+devoir à la politesse de lui répondre, et lui répondit: «il n'y a
+point de banquiers dans la Lune, parce que le transport de l'argent
+est très-facile, et que le commerce n'a pas l'extension ni les mêmes
+principes qu'il a chez vous. Quant à la matière dont vous parlez
+nombre de mines nous l'offrent; mais elle ne nous sert qu'à être mise
+en oeuvre, l'or étant le moins poreux et par conséquent le plus dur
+des métaux: notre signe monétaire est la plume de colibri.»--Le
+banquier partit d'un éclat de rire à ces mots, et se retira en
+s'écriant: «je l'avais bien pressenti, que les habitans de la Lune
+étaient des insensés! préférer les plumes du colibri à l'or, c'est
+le comble de l'impertinence humaine!» Pauvre ignorant, dit alors
+Alphonaponor; tu ne vois pas que ton or n'a de prix que celui que ta
+propre folie lui donne ... Voilà, ajouta-t-il, un homme qui ne connaît
+pas même les principes de son état.»
+
+Étant arrivé à l'hôtel avec ses amis, il discourut avec force sur
+ce qu'il avait vu, et il annonça qu'il partait irrévocablement, le
+lendemain, pour sa planete. «Je ne voudrais pas, dit-il, rester plus
+long-tems sur ce globe, pour l'honneur de ses habitans eux-mêmes;
+et avoir à rendre compte de toutes leurs sottises et de tous leurs
+ridicules.»--«Comment! s'écria Éléonore, qui avait été frappée de
+surprise en entendant la nouvelle de son départ, et qui paraissait en
+proie à la douleur, ce que ses larmes manifestèrent aussitôt: vous
+partez! que vais-je devenir? vous m'avez attachée à vous par le
+plus puissant lien, celui de l'estime; elle n'osa pas dire celui
+de l'amour: mais ses jeux s'exprimèrent au défaut de sa bouche.
+J'espérais au moins que vous achèveriez l'ouvrage que vous avez
+commencé, et que vous me mettriez à portée d'apprécier le bonheur,
+qui, je n'en doute plus, se trouve dans votre planete.»--«Le bonheur
+existe sur votre globe et en ces lieux mêmes, répondit le lunian: son
+principe est en votre ame: vous pouvez vous isoler au milieu de tout
+ce qui vous entoure. Il est dans cette ville des êtres vertueux,
+confondus dans la masse, que vous pouvez distinguer, et auxquels vous
+pouvez-vous associer. Il s'en trouve dans les pays où la dépravation
+a le plus d'empire: je m'en assurai autrefois en Grèce. Il est vrai
+qu'ils sont rares, et que bien souvent on les évite faute de savoir
+apprécier le mérite.... Si vous ne voyez point sur votre globe les
+mêmes attraits qui vous y attachaient, je vous offre de vous conduire
+dans le mien, avec Marouban, qui est décidé à m'y suivre. Vous
+resterez dans la Lune tant qu'il vous plaira; je m'engage à vous faire
+reconduire sur la terre lorsque cela vous sera agréable, et si vous ne
+vous plaisez point chez nous.... Je me trompe, le bon et le vrai beau
+(vous le trouverez dans mon pays) plaisent, attachent, entraînent:
+c'est parce qu'on ne les reconnaît point qu'on s'en écarte. Je suis
+sûr que la vertu et le mérite sont vénérés sur votre globe, même par
+vos compatriotes les plus dépravés.»--«Cela est vrai dit Éléonore.
+
+Ce que j'ai vu, ce que Marouban m'a appris et ce que vous me dites,
+répliqua le lunian, me fait juger que les Terrestriens ont le germe du
+bon en eux. Vous êtes des enfans qui ne pensez qu'à vos hochets, et
+les préférez aux choses utiles et à la vertu. On peut vous comparer
+encore à des enfans, qui fuient un père qu'ils aiment, et dont ils
+redoutent la sévérité. Si on vous montrait ce père prêt à vous combler
+de tous les biens, en vous ouvrant son sein, et sous son véritable
+aspect, je pressens que vous ne le fuiriez point. Je vois, aussi, que
+ce ne serait pas une petite entreprise, et qu'il faudrait des peintres
+bien habiles pour rendre sensibles ses traits à vos yeux, qui ne sont
+pas habitués à distinguer les nuances ... J'augure que nous vous
+garderons dans la Lune, aimable Éléonore, si vous consentez à y passer
+avec nous; et si vous revenez un jour sur la terre, ce sera pour
+reconcilier les femmes avec nos penchans, et pour servir les vôtres.»
+Éléonore reprenant sa gaieté ordinaire, que la crainte de perdre
+Alphonaponor pour toujours avait fait disparaître un instant, et
+montrant encore son caractère, se dit: «il m'a séduit par ses
+éloges, et à présent il m'éblouit par ses espérances de vertu et de
+bonheur.... Faisons la folie: celle-ci, quoique très-marquante; car
+monter sur un éléphant aîlé, et aller de but en blanc dans la Lune
+n'est pas peu de chose, ne sera que la suite de celles que j'ai déjà
+faites.... Cependant je sens en moi plus d'assurance; je présume
+qu'elle aura un meilleur résultat. Ce diable de lunian m'a ensorcelée;
+les habitans de sa planete seraient-ils tous des enchanteurs?»
+
+Avant de consentir à vous suivre, reprit-elle, dites-moi s'il n'y a
+point de risques à courir. Cela me paraît bien hazardeux de n'avoir
+pour appui que des aîles, et point de sol auprès de soi pour se
+soutenir. Si dans nos voyages un cheval trébûche, ou se casse les
+jambes, et si nous renversons, nous avons l'espérance de trouver
+la terre à trois pieds. Celle-là est au moins solide.»--«Vous vous
+abusez, répondit le lunian. Vous ignorez, Éléonore, que vous êtes sans
+cesse sur le cratère d'un volcan prêt à s'allumer, en quelque lieu que
+vous vous trouviez sur la terre.»--«Comment, d'un volcan! mais il n'y
+en a qu'en Italie, en Grèce et dans le Pérou.»--«Vous vous trompez
+encore: la terre et notre planète ne sont autre chose qu'une masse de
+feu concentrée; c'est un foyer qui brûle sans cesse. N'en voyez-vous
+pas souvent des émanations dans les endroits où l'on ne s'y attend
+pas? Les tremblemens de terre ne se font-ils pas sentir en tous lieux?
+J'ai vu nombre d'Iles, en Grèce, disparaître à la suite d'un de ces
+événemens, et d'autres sortir de la mer inopinément. D'après cela
+vous pouvez être par-tout engloutie, et à chaque instant.»--«Comment,
+répliqua-t-elle, la nature a-t-elle pu ainsi nous exposer?
+Qu'avait-t-elle besoin d'allumer un foyer général sous notre planète?»
+--«Il le fallait pour que vous pussiez naître, et subsister ensuite;
+c'est ce foyer, et les bassins d'eau qui le couvrent, qui amenent la
+fertilité: sans cela vous n'auriez pas un brin d'herbe sur la terre.
+C'est la chaleur intérieure, encore plus que le concours du soleil,
+qui produit la germination.»--«Cela me paraît vraisemblable,
+repartit-t-elle: à présent je vois bien que l'air est aussi sûr que la
+terre; et je ne doute plus de la fin du monde. Un beau jour il prendra
+une belle fantaisie au foyer de s'enflammer tout-à-fait; et gare les
+bassins qui sont dessus, et les pauvres hommes qui dansent sur les
+bassins!».... «Cette reflexion fit rire Marouban et Alphonaponor.
+Comme elle n'était pas invraisemblable, elle leur fit voir combien
+l'esprit d'Éléonore était ingénieux.
+
+Puisqu'il faut fermer les yeux surtout, reprit-t-elle, dites-moi enfin
+ce qu'il faut que je prenne? Aurez-vous de la place sur vos éléphans,
+pour mettre toutes mes boëtes et mes cartons? je vous avertis que le
+nombre n'en est pas petit; je ne m'embarque jamais avec peu de chose:
+lorsque je voyage, j'en charge une berline entière».... Alphonaponor,
+à qui Marouban avoit expliqué ce qu'était une berline, ne put
+s'empêcher de sourire, non plus que celui-ci, et il lui répondit:
+«laissez ici vos boëtes et vos cartons; vous trouverez tout ce qu'il
+vous faut dans mon palais; c'est-à-dire, ce qui vous est nécessaire
+pour vos besoins et pour votre habillement. Je vous croyais en partie
+détachée de vos modes.»--«En effet je le suis: mais la force de
+l'habitude.»--«Je vois qu'elle est très-puissante en ces lieux.
+Tâchez de vous en affranchir: sa chaîne est humiliante lorsqu'elle ne
+vous attache qu'à de petits objets.»--«Adieu donc mes bonnets et tous
+mes pompons! l'intraitable lunian, votre ennemi, me sépare de vous
+peut-être à jamais, s'écria-t-elle en riant. Adieu, Opéra, Tivoli,
+Frascati, que je regardai comme des lieux enchantés; je vais, dit-on,
+vous retrouver dans la Lune! mais je n'y paraîtrai qu'en luniane;
+et dieu sait si j'y gagnerai.»--«Oui, sans doute, dit Alphonaponor.
+J'espère vous y faire briller, de manière à vous prouver que vous
+n'avez rien vu jusqu'à ce jour de beau, de brillant et d'aimable, que
+votre personne dans votre miroir.»
+
+--«Le voilà encore qui m'entraîne par ses éloges, cet adroit
+enchanteur!.... Eh bien! soit: je suis à vous: je ne vous quitte plus
+dès ce moment: Marouban se chargera de prendre mes papiers chez moi.»
+Marouban y consentit; et Alphonaponor ayant regardé sa montre, dit:
+«mon éléphant ne doit pas tarder à paraitre; nous le laisserons
+reposer cette nuit, et demain, dès l'aurore, nous nous élancerons dans
+l'éther.»
+
+Ils continuaient de s'entretenir, et Alphonaponor reassurait Eléonore
+sur les dangers du voyage; car, quoique hardie, comme l'avait dit
+Marouban, elle ne laissait pas d'être inquiette sur la traversée, en
+envisageant la lourdeur de l'animal sur le dos duquel elle allait
+s'asseoir; lorsque des hennissemens, répétés avec force par l'éléphant
+de la cour, annoncèrent à son maître l'approche de son compagnon....
+En effet, prenant aussi-tôt son télescope et son graphomètre, il le
+découvrit à cinquante lieues de la terre, et il le dit à Eléonore et à
+Marouban ... «Comment, s'écria celle-ci, l'autre éléphant l'a senti
+de cinquante lieues? Quel flaire il faut qu'il ait pour cela!»--«Je
+crois vous avoir dit, répliqua le lunian, que ces animaux étaient
+d'une espèce extraordinaire, et je vous ai vanté leur intelligence:
+elle donne à leurs sens une activité inconnue. Eléonore, sachez que
+l'intelligence, n'ayant point de bornes, et étant une portion du plus
+grand attribut de la divinité, elle doit être un moteur universel dans
+quelque être qu'elle se trouve....» Alors il engagea Marouban à sortir
+avec lui jusqu'à la grande place, où il prévoyait que s'abbattrait
+l'animal. Eléonore voulut les suivre pour jouir du spectacle. Ils
+n'y furent pas une demi-heure, que l'éléphant, s'abaissant d'un vol
+rapide, et redoublant d'activité lorsqu'il apperçut son maître, prit
+terre. Repliant ses aîles, il courut au grand trot vers Alphonaponor,
+à qui il fit les plus grandes caresses, et aux pieds duquel il versa
+encore des larmes d'attendrisement.... Alphonaponor, ayant récompensé
+à son tour, par ses caresses ce zèlé serviteur, le conduisit vers son
+compagnon; et ici, se passa une nouvelle scène de sensibilité, qu'on
+ne peut décrire, entre les deux animaux. Elle aurait pu faire envier à
+nombre d'hommes, comme l'observa Eléonore, de leur ressembler.
+
+Dès qu'Alphonaponor eut détaché les dépêches, qui étaient liées à la
+trompe de l'éléphant, il rentra avec ses amis dans l'hôtel, et leur
+ayant dit qu'il avait à s'occuper de la lettre de son roi, il les
+engagea à se retirer dans leurs appartemens, Eleonore en ayant pris un
+dans l'hôtel. Il les embrassa, en leur réitérant que lendemain, ils
+quitteraient la terre, les ordres de son roi le rappelant sans délai.
+Il avait parcouru d'un coup-d'oeil sa dépêche.
+
+Le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qu'écrivait le roi de
+la Lune au voyageur. Voici la traduction du texte de sa lettre:
+
+ _A Alphonaponor, le plus cher de mes enfans._
+
+ «Votre dépêche, mon cher Alphonaponor, m'a été remise par votre
+ intelligent courrier; et j'ai reçu avec plaisir les notions que vous
+ m'avez données sur la terre. Que l'axe de cette planete s'incline
+ tout-à-fait, cela m'est indifférent; je n'ai plus de crainte sur le
+ sort de mes sujets, qui est le seul objet qui doive fixer l'attention
+ d'un roi, à l'exclusion entière de lui-même. D'après cela, je vous
+ invite à retourner au plutôt auprès de moi. Je ne puis me passer de
+ vous: un sujet éclairé et fidèle, comme vous l'êtes, est un trésor
+ qu'un roi ne doit pas perdre un instant de vue. Je sens tout le poids
+ de la puissance depuis que vous m'avez quitté; et je m'apperçois, de
+ plus en plus, qu'un roi, quel qu'il soit, fut-il doué de la sagesse
+ la plus profonde et des talens les plus extraordinaires, ne peut
+ marcher seul. Il faut autour de lui des hommes semblables à vous, qui
+ blâment sans cesse ses actions, et lui présentent les tableaux
+ effrayans enfantés par sa conduite. Où est le roi assez fortuné pour
+ ne point faire un abus de son pouvoir? ... Vous le savez; je n'aime
+ point les flatteurs: je suis convaincu, dès long-tems, qu'ils sont
+ les ennemis les plus cruels des rois et des peuples. Je les ai bannis
+ de ma coeur, et ne me suis entouré que d'hommes raisonnables: cependant,
+ Alphonaponor, je trouve qu'ils me flattent encore, sans qu'ils s'en
+ apperçoivent, et qu'ils ne me disent pas assez fortement la vérité.
+ L'ame d'un monarque a besoin d'être sans cesse réveillée: le pouvoir
+ tend toujours à l'entraîner dans la route opposée à celle du bonheur
+ public: il faut un ressort puissant qui l'arrête; c'est la vérité....
+ Quittez aussitôt le globe où vous êtes, si la gloire de votre roi vous
+ est chère. Venez frapper mes regards, et rappeler ma réflexion, par
+ votre aspect sévère. Rendez-moi un ministre ami de mon peuple, et
+ j'aurai conquis plus que je ne pourrais jamais perdre....
+
+ Adieu mon fils: comme homme, je vous embrasse; comme roi, je vous
+ salue.»
+
+ _Le roi de l'empire de la Lune._
+
+L'ame d'Alpbonaponor fut agitée en lisant cette lettre, et en
+envisageant le degré de sagesse auquel était parvenu le monarque de la
+Lune.... «Le voila, s'écria-t-il, le véritable roi! voilà l'être fort
+et invincible! celui qui est digne de l'amour de son peuple, celui
+qui peut entendre la vérité, et la désire, est parvenu au faite de la
+grandeur. Rien ne peut ébranler son trône: lui seul peut dire, comme
+la divinité, je suis immuable, hormis pour ce qui regarde la nature, à
+la loi de laquelle rien ne peut le soustraire!.... Il arrosa de douces
+larmes cet écrit, où il trouvait un éloge si pompeux pour lui-même, et
+il se dit: «quel dévouement ne dois-je pas à un tel roi! Je le sens,
+c'est leur sagesse qui enfante la vertu dans leurs sujets. Qu'ils
+donnent l'exemple, et ils verront le pied de leurs trônes entourés de
+sages et de héros!»
+
+Il passa la nuit livré à ces intéressantes et utiles réflexions.
+Lorsque le premier rayon de l'aurore perça le voile sombre de la nuit
+dans l'Orient, il descendit vers ses éléphans, et disposa tout pour
+son départ. Il paya l'hôte avec l'argent que Marouban lui avait remis,
+et ayant fait dire ensuite à ce premier, de lui faire venir quelques
+malheureux à qui il voulait distribuer le reste de la somme, qui
+consistait en deux mille louis, s'étant apperçu avec surprise et
+douleur que Paris en fourmillait, il les attendit; il retarda,
+pour cela, son départ, en se disant qu'on doit tout immoler à la
+bienfaisance, jusqu'à ses plaisirs les plus doux. Leur ayant enfin
+remis sa somme, après s'être excusé envers eux d'avoir osé sonder le
+secret de leur infortune, et la leur avoir offerte plutôt comme le
+prix d'un service rendu que d'un bienfait, il les congédia, en les
+suppliant de cesser les acclamations que la reconnaissance leur
+faisait pousser. Il leur observa que l'homme bienfaisant n'a droit
+qu'à son prix tacite; et que les louanges l'outragent. «Il sait, leur
+dit-il, qu'il n'a de propriété réelle que ses vertus. S'il est riche,
+il doit aux malheureux le partage de sa fortune; s'il ne l'est point,
+il leur doit des consolations. Il sait encore que la nature lui a
+imposé ce devoir; et l'homme qui remplit son devoir, n'a aucun droit
+à l'éloge....» Cependant il entendit avec satisfaction le discours de
+celui de ces infortunés à qui il avait fait le don le plus fort, car
+il avait cru qu'il en était plus digne que les autres, ayant trouvé, à
+l'aide de son art de physionomiste, des traits plus caractéristiques
+de vertu sur sa figure.... Celui-ci dit: «J'ai connu le malheur;
+je sais combien il est doux de recevoir des bienfaits donnés sans
+ostentation; j'ai reçu des outrages de la plupart de ceux qui m'ont
+offert le pain avec lequel j'ai soutenu ma misérable vie; et ils m'ont
+fait désirer la mort encore plus que la misère. Soyons bienfaisant, à
+notre tour, et imitons ce magnanime lunian, qui seul connaît le prix
+et les droits de la vertu!....» Alphonaponor embrassa le personnage,
+qui trouva cet embrassement plus grand que son bienfait; le noble
+orgueil de l'homme ne s'éteignant jamais en lui dans quelque situation
+qu'il se trouve, comme ce dernier venait de l'annoncer.
+
+Alors Éléonore descendit, et elle se montra au lunian les larmes de
+l'admiration dans les yeux. Elle avait été témoin de sa bienfaisante
+action, d'une fenêtre où elle s'était mise. Elle félicita, avec
+allégresse, Alphonaponor, et fit voir, ainsi, que la femme la
+plus frivole est souvent encline aux plus grands actes de vertu.
+Alphonaponor l'observa: il offrit un hommage nouveau aux femmes
+françaises, et il fit connaître ses espérances sur elles, en disant
+à Éléonore: «Je vois dans vos yeux le signe de la bienfaisance qui
+réside en votre âme; la sensibilité est son organe. Je ne doute plus
+que vous ne deveniez l'ornement de votre sexe. Que celles, parmi vos
+pareilles, qui portent dans leur sein un germe aussi heureux, sont
+à plaindre de ce qu'on ne frappe point plus souvent leur vue par
+l'exemple! Elles immoleraient alors la frivolité à l'auguste sentiment
+dont je parle; elles seraient la consolation des infortunés. Les
+fruits de la bienfaisance, offerts par la main d'une femme, douée des
+autres qualités de son sexe, de cette candeur aimable dont l'aspect
+excite la confiance, et de cette douceur, qui porte avec elle les
+délices pour l'âme des malheureux, sont inappréciables.... Femmes!
+s'écria-t-il, la nature semble vous avoir créées pour répandre les
+dons de la bienfaisance! L'homme, quel qu'il soit, ne peut parer,
+comme vous, son bienfait: Vous êtes égales à l'ange qui descendrait
+des cieux pour remplir ce sublime emploi!»
+
+Le moment du départ était arrivé, et les éléphans étaient prêts,
+lorsque les littérateurs réunis envoyèrent un des leurs vers lui, pour
+l'inviter à une seconde conférence: leur dessein était de lui faire
+mieux expliquer son système d'analise....
+
+Alphonaponor ayant répondu au littérateur qu'il partait à l'instant
+même, celui-ci lui demanda, au moins, un quart d'heure d'entretien,
+en lui observant qu'il ne lui ferait que deux questions, en se
+restreignant. «Comme elles divisent, dit-il, nos écrivains; c'est nous
+servir que de nous faire connaître votre opinion raisonnée.»
+
+Le littérateur, étant le même qui avait pris la parole dans
+l'assemblée des savans, et qui avait inspiré de l'intérêt au lunian,
+ce dernier consentit à suspendre d'une demie heure son départ, et il
+l'engagea à être court.
+
+Le littérateur lui dit alors: «Quelle est la borne qu'on oppose au
+langage dans votre planete? Est-il permis à l'écrivain de donner des
+acceptions aux mots à son gré? Enfin, quelle est la barrière où l'on
+doit s'arrêter à l'égard de la poésie? Il voulut savoir encore si
+les savans de la Lune pensaient qu'on put juger l'expression par
+sentiment.»
+
+«Ce que vous me demandez, répondit Alphonaponor, serait le sujet
+d'un ouvrage entier, dont je ne puis, même, vous faire entrevoir
+l'esquisse, devant partir sans délai. Je vous exposerai seulement
+quelques idées générales:»
+
+L'usage de la langue est immuable chez nous, reprit-il. Si chaque
+écrivain voulait innover, nous ne pourrions nous entendre. Il faut que
+les changemens soient consacrés par les sociétés savantes, et qu'ils
+soient ensuite insérés dans les dictionnaires. Le lecteur peut
+connaître l'expression d'un terme, en y ayant recours, et apprécier
+les innovations: sans cela il ne conçoit point ce qu'il lit ou ce
+qu'il entend; et il ne peut s'amuser ni s'instruire. Celui qui ne
+remplirait pas ce but, serait réputé, par nous, hors de la ligne de
+l'art et de la raison, et il serait suppose écrire pour les habitans
+d'une autre planete. Je m'étonne de votre question. N'avez-vous pas
+des écrivains qui vous ayent servi de guides en tous les tems? Homère,
+Euripide, Platon, etc., parlaient le grec ordinaire, et se faisaient
+entendre. Ils ne cherchaient le sublime que dans la pensée et l'image,
+où il réside principalement. Ils s'attachaient à la noblesse dans
+l'expression; mais cette expression était celle de tous. La noblesse
+ne se trouvait que dans le choix des mots, les plus propres aux
+pensées et les plus harmonieux. La variété était dans les tours
+de l'expression; mais jamais dans le changement des mots. Ils
+choisissaient les plus pompeux pour peindre les sentimens nobles, ou
+retracer les richesses de la nature; et, dans les sujets simples, ils
+prenaient les termes analogues. Si nous souffrons quelqu'innovation
+dans l'expression, il faut qu'elle ait tant de clarté, qu'elle
+s'adapte si bien à l'ancien tour, ou au terme vulgaire et correspondant,
+qu'on n'ait pas besoin d'elle pour comprendre l'ouvrage. Nous n'en
+tolérerions pas beaucoup dans un écrit, parce que nous serions sûrs
+qu'elles y sèmeraient la confusion. D'ailleurs, pourquoi chercher la
+nouveauté dans les mots? Terrestriens! Vous vous attacherez donc
+toujours à l'écorce?... Le sublime ne peut naître de l'expression. Je
+le répète; il est dans la pensée, dans les sentimens et dans l'image.
+Si vous tendez à étonner, développez à grands traits les passions:
+trouvez cette force de sentimens qui entraîne, et montrez les grands
+tableaux de la nature. Si vous n'avez pour vous que des mots, vous ne
+ferez qu'amuser un instant.... L'expression est, dans un ouvrage, ce
+que les pierres précieuses, qui entourent un cadran de pendule sont à
+la pendule elle-même. Elles peuvent orner le cadran; mais l'ornement
+du cadran n'est-il pas un simple accessoire, et la pendule en sera-t-elle
+moins une pendule, et moins utile? Les mots, et surtout les nouveaux,
+peuvent être comparés aux couleurs exaltées, qu'on découvre, ça et là,
+dans un tableau; qui frappent la vue par leur éclat; mais qui ne sont
+pas en harmonie avec les autres nuances, et qui déparent entièrement le
+tableau, parce qu'elles détruisent cette harmonie, source unique du beau.
+Si vous ne voyez que l'expression dans un écrit, vous ressemblerez à ceux
+qui ne regardent que l'éclat des couleurs bizarres dont je viens de parler,
+et qui négligent de voir si le dessin du tableau est correct; si le
+sentiment qu'on a voulu peindre est exprimé; et qui n'envisagent point
+qu'il y a un grotesque jusques dans le coloris. Tous les arts ont un même
+type; c'est la nature: et ils concordent tous.
+
+Quant à votre demande, si on peut juger l'expression, par sentiment,
+j'avoue qu'elle m'étonne encore. L'ame est bien l'organe de toutes les
+facultés; mais ce ne peut être ni la raison ni le sentiment qui jugent
+un ouvrage sous le rapport des mots. Tout homme, le pâtre le plus
+ignorant, peut apprécier un trait relatif aux sensations; mais non
+juger les termes du langage qui tiennent à des principes étrangers au
+moral, puisqu'ils sont l'effet d'une convention sociale. L'art qui
+est l'oeuvre de la comparaison, et qui a pour but l'application à la
+nature, est, selon nous, la seule règle. Si l'ame ou l'esprit pouvait
+juger l'expression, il s'ensuivrait que tous les hommes, le pâtre
+même, parleraient aussi bien que le savant, et pourraient prononcer
+sur le style comme ce dernier; parce qu'un pâtre porte en lui les
+mobiles du sentiment, et le jugement propre à remplir, dans ce cas,
+ces objets.»
+
+Le littérateur lui dit alors: «vous avez avancé dans votre conférence
+avec nous, qu'un passage qui développe un noeud ou esquisse un
+caractère, demande plus de génie que vingt descriptions. Comme vous
+n'avez pas appuyé votre assertion par des raisonnemens, permettez que
+je vous interroge à cet égard.
+
+Ce que je dis n'exige de vous qu'un moment de réflexion, pour que vous
+en soyez convaincu. Il ne faut qu'avoir des yeux et de l'attention
+pour décrire au physique. Mais les yeux de l'ame voient difficilement,
+cela est hors de doute; car nous apprécions avec plus de difficulté un
+objet moral qu'un objet physique. Si ce que je dis n'était point, nous
+découvririons le but d'un ambitieux ou d'un fripon, aussi vite que
+nous appercevons une montagne. Ceux qui veulent sonder l'abîme du
+coeur humain, ont besoin de la lumière de la raison et du jugement
+pour y parvenir; et il faut posséder pleinement ces facultés pour voir
+un caractère dans son ensemble.... Quant au noeud, il faut que le
+génie dirige celui qui le forme. Le noeud suppose la création,
+puisqu'il offre un incident indépendant d'aucune connaissance reçue.
+Il n'est lié à l'art que par ce qui a rapport à la manière dont il
+est formé, ou, autrement, par le précepte de l'organisation. Pour la
+description, il ne faut qu'observer, avoir l'attention de rassembler
+toutes les parties éparses d'un tableau, et les réunir. La comparaison
+sert à celui qui décrit à les mettre à leur place, en imitant la
+nature; donc ce dernier n'a besoin que de la réflexion et de l'art de
+peindre par les mots; c'est-à-dire, de choisir les couleurs propres à
+ce qu'il veut présenter. Je vois avec une surprise nouvelle que
+vous ayez pu confondre la création avec l'imitation. Rappelez-vous
+qu'Homère fit des descriptions; mais qu'il n'a reçu le titre de grand
+poëte, en Grèce, que par ses applications et ses grandes descriptions
+morales. La _chaîne-d'or_, les _prières_; enfin le plus sublime de
+son ouvrage, offrent ces images et ces grandes pensées. S'il n'avait
+dépeint que le choc des guerriers, les tempêtes, etc., et s'il n'avait
+su joindre à ces descriptions d'autres tableaux de création, il
+n'aurait été que versificateur, parce qu'il n'aurait qu'imité la
+nature.
+
+A ces mots il se leva sans attendre la réplique du littérateur, et
+ayant rejoint ses amis, qui l'attendaient, il donna, pour monture,
+à Marouban le plus jeune de ses éléphans. Il monta, lui-même, avec
+Éléonore, sur l'autre; et, ayant attaché la dame à son corps avec une
+ceinture, ils gagnèrent à la hâte la grande place, où Alphonaponor
+ayant ordonné aux éléphans de retourner dans leur pays, ils prirent
+leur vol, aux yeux de nombre d'individus que la curiosité avait
+arrachés à la mollesse, et qui étaient accourus au bruit qui s'était
+fait dans la rue....
+
+Les éléphans s'élevèrent avec majesté, et d'abord doucement; il
+fallait habituer Éléonore qui tremblait, de tous ses membres, derrière
+Alphonaponor. Lorsqu'elle fut à un quart de lieue de la terre, elle se
+montra plus hardie; et le lunian lui dit: «il n'y a que le premier pas
+qui coûte dans la carrière de l'audace.» Alors les deux animaux, à
+la voix de leur maître, pressèrent leur course. Paris ne leur parut
+bientôt que comme un point sur ce globe. Alphonaponor le fit remarquer
+à Eléonore, et lui dit: «Voilà à quoi se réduit la grandeur! Cette
+ville ne vous paraît qu'un grain de sable; bientôt la terre entière
+vous semblera de même. Vous jugerez alors que, malgré son orgueil,
+l'homme de toutes les planetes est rangé dans la classe des infiniment
+petits; et qu'il n'est rien d'essentiellement grand que l'immensité de
+celui qui l'a créé....» Paris disparut: la terre ne s'offrit bientôt
+plus à leur vue; et ils nagèrent dans l'espace sans bornes de
+l'éther.[9]
+
+
+
+
+Notes:
+
+
+[1] _Nous ne connaissons point le motif qui fit regarder la Seine
+comme un ruisseau par le voyageur. Il est probable que cette rivière
+serait un fleuve dans sa planete, qui, ayant moins de surface, et par
+conséquent des montagnes moins hautes, doit présenter des émanations
+d'eau moins fortes que chez nous. Peut-être qu'il découvrit des
+fleuves plus considérables dans notre pays, et qu'il jugea que
+l'harmonie et l'utilité publique voudraient que la capitale fût située
+sur l'un d'eux._
+
+[2] _La découverte de l'abbé de l'Epée, démontre que l'art des signes
+peut être aussi utile à la société que la faculté de la parole_.
+
+[3] _Le voyageur a raison. Mathusalem, vivant 960 ans, d'après la
+bible, appuye son assertion d'une manière irrévocable, et rend
+très-vraisemblable la longue existence des habitons de la Lune_.
+
+[4] _Ce qu'on vit à Paris lors de l'arrivée des ambassadeurs Turcs,
+tant Méhémèd-Effendi, qu'Esseid-Effendi, prouve la vraisemblance
+morale de ce qu'on retrace ici_.
+
+[5] _Cet embrassement n'est pas une puérilité: on embrasse tous les
+jours un cheval, qui n'a pas la centième partie de l'intelligence
+de l'éléphant. D'ailleurs, l'homme de la nature est si différent de
+l'homme de société, que ce qui est un acte noble pour l'un, est une
+niaiserie pour l'autre. Nous ne pourrons porter un jugement, que
+lorsque nous serons assurés que nous analisons bien les droits et le
+voeu de la nature, ainsi que les sentimens; et lorsque nous serons
+entièrement dignes d'être nommés sensibles_.
+
+[6] _La terre est si éloignée de fournir aux besoins de ses habitans,
+qu'il se trouve des portions de peuples, même en Europe, qui goûtent à
+peine le pain. Quant aux habitans des autres continens, la majorité
+ne connaît point ce qui constitue essentiellement la nourriture de
+l'homme, tel que le bled, le riz, etc., et ne vit que de fruits._
+
+[7] _La Chine, où l'art de l'agriculture a su fertiliser jusqu'au
+sommet des monts les plus arides._
+
+[8] _Les voyageurs répondront à Marouban que les Russes boivent du
+_Wodki_, qui est plus fort que le vin, puisque c'est une eau-de-vie
+de grain, mais je leur répliquerai que cette boisson n'est connue
+généralement que dans les villes, et sur les grandes routes de
+l'empire. S'il s'en trouve dans les grands villages de l'intérieur,
+les habitans en boivent rarement; ainsi la très-grande majorité du
+peuple russe ne fait point usage de cette boisson. Je dirai encore,
+pour appuyer l'assertion du grec, et ce qui ne peut être contredit,
+que le peuple des campagnes, qui n'en fait point usage, est plus fort
+que celui des villes qui en boit._
+
+[9] _Je pressens qu'on voudra que je sois vraisemblable jusques dans
+le voyage de la terre à la Lune; et que les physiciens m'observeront,
+qu'Éléonore ne pourra supporter l'effet de la raréfaction de l'air
+lorsqu'elle arrivera aux bornes de notre atmosphère.
+
+Ne me rebattant point sur les raisons que j'ai énoncées, je dirai aux
+physiciens; que le doute existant, la vraisemblance existe; car elle
+se place entre le doute et la vérité. Les courses des aërostats
+dans l'atmosphère, les observations sur les Cordillières, etc., ne
+suffisent point pour anéantir ce doute et prouver tout ce qu'on a dit
+sur la raréfaction. Ne savons-nous pas combien il y a_ de distance
+d'un simple éclaircissement à la conviction? N'avons-nous pas droit
+de douter, même, de l'authenticité du système de Newton, malgré sa
+vraisemblance probable, en égard aux autres systèmes? Physiciens,
+littérateurs, philosophes, soyez très-réservés avant d'en venir à
+l'affirmation. La chute du système d'Aristote, proclamé et reconnu,
+comme immuable, par vingt siècles, ne démontre-telle pas que,
+non-seulement les savans mais l'univers entier peuvent s'égarer; et
+que ce qui tient à l'art ou aux lumières, ne peut avoir une
+existence invariable, que lorsqu'il y a démonstration mathématique;
+c'est-à-dire, lorsque l'objet est rendu sensible, soit par les sens,
+soit par le jugement, et l'évidence du raisonnement._
+
+
+FIN
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE à PARIS à LA FIN DU XVIIIE SIèCLE ***
+
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+just ask.
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