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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:31:40 -0700 |
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GALLET + + + + +AU LECTEUR. + +Lecteur, d'autres s'abaissent devant vous et croyent acheter par la +bassesse votre suffrage: moi, qui vous juge mieux, je pense que vous +aimez à voir l'écrivain à la hauteur de son état. Ce desir noble doit +être le vôtre: on aime la modestie; mais la noble hardiesse de la +vérité ne déplaît point. En outre, l'écrivain a pour lui les principes +qui lui servent d'abri, même contre vos caprices, qui vous portent +quelquefois à blâmer dans l'un ce que vous applaudissez dans l'autre, +et à vouloir la vraisemblance et l'invraisemblance à la fois; Je vais +vous armer, en ma faveur, contre vous-même, et prendre votre opinion +pour égide. Sans doute, si vous ressemblez à un juge qui s'est trompé +ou laissé séduire, vous deviendrez, comme lui, moins sévère: la honte +de se démentir retient; l'effet de la séduction amollit les ames, +et tend à les rendre mobiles.... Je vais, en exposant mon sujet, +et discutant un seul principe, vous opposer les exemples de votre +indulgence. + +Mon lunian fait un tableau satirique de Paris. Le mot de satire ne +doit pas vous effaroucher; elle tient plus directement à la morale +qu'on ne croit. Sans elle, lecteur, vous ne verriez point la comédie, +qui est une satire des moeurs comme la mienne l'est: vous ne liriez +aucun roman moral, ni les poëmes héroïques et même sacrés. Elle se +trouve dans tous: les attaques au vice, à la tyrannie, etc. sont +autant de satires. Il est vrai que ce n'est point la satire comme on +l'a long-tems envisagée, celle qui tient à la personalité, qui se +permet de juger la moralité des individus; ce qui est un attentat +contre la société: mais celle qui a pour but de montrer aux hommes le +tableau de leurs vices ou de leurs ridicules, et de les ramener vers +la nature et le bon sens. Pour la justifier, je n'aurais qu'à vous +retracer que Socrate, ce sévère Socrate, qui fut l'ornement de la +nature et le vrai modèle social, prit souvent en main l'arme de la +satire lorsqu'il fallut frapper le vice. Qu'importe l'arme qu'on +employe lorsqu'on sert la société?.... L'écrivain ne peut s'égarer +en suivant un tel modèle. Lorsqu'il s'est circonscrit dans le cercle +général, il a justifié son motif et sa moralité. + +Venons à mon sujet. Je fais descendre un homme de la Lune, et je lui +donne pour monture des éléphans aîlés. Cela est fort, direz-vous? Sans +m'arrêter à la possibilité du principe naturel, dont mon voyageur vous +parlera, lecteur, je me porterai sur les tableaux de votre indulgence; +et je prendrai les exemples où vous la portâtes à l'excès, envers les +genres, même, qui ne semblaient pas la mériter. Rappelez-vous que vous +passâtes à Milton, qui, plus pris de l'art, devait le respecter +davantage; car on n'insulte pas Dieu au sein du sanctuaire; d'avoir +présenté des substances immatérielles pourfendues, le néant doué d'un +corps; d'avoir mis des canons dans le ciel; d'avoir jeté un pont dans +l'abîme du vide, etc. Vous permîtes à l'Arioste de se servir de +l'hyppogriffe, qui, n'en déplaise à l'auteur de Roland, ne vaut pas +mes éléphans; parce qu'il n'a pas un caractère distinct, et qu'il +ne l'a pas pris dans la Lune. «C'est le cheval d'un enchanteur! +s'écriera-t-on peut-être: les enchanteurs ont droit de prendre +par-tout, et de renverser l'ordre de la nature!» Eh bien, lecteur, +supposez que mon lunian est un enchanteur; alors je me rétracte envers +l'Arioste, et j'ai gagné ma cause auprès de vous?.... Rappelez-vous +encore, que vous autorisâtes Voltaire à faire manger des montagnes par +ses héros; que vous lui passâtes l'oiseau de Formosante, les licornes, +le merle d'Amazan et les moutons à toison d'or de Candide. Lecteur, +n'oubliez pas que le Pérou est encore sur votre globe, et qu'il est +malheureusement trop connu. + +Me calquant sur cet écrivain, j'aurais pu vous faire parler mes +éléphans sans vous révolter. Vous pensez, sans doute, qu'un éléphant à +plus de droit à tous égards qu'un merle, de faire un récit ou de tenir +un beau discours; passe encore pour le phénix! ... Si tout cela ne +vous déterminait point à supporter mes quadrupèdes aîlés, et si votre +esprit, ayant pris une nouvelle direction, était devenu plus sévère, +j'ajouterais que j'ai été soumis à la loi de la nécessité, comme le +furent Homère, Fénélon, et tant d'autres, qui furent obligés de faire +descendre leurs héros, moteurs, sur des aigles ou des nuages. Je ne +pouvais pas faire arriver mon voyageur sur un rayon de soleil, formé +en plan incliné, comme descendirent Uriel et St-Denis; les rayons du +soleil ne partant pas de cette planete, et étant divergés seulement en +courbe vers nous. Enfin il me fallait une monture pour mon héros; +et il fallait que celui-ci eût vécu deux mille ans; car, sans cela, +comment aurait-il pu vous parler de Socrate, de Platon et d'Aristote, +que vous aimez comme mon voyageur.... D'ailleurs, pourquoi +repousseriez-vous mes éléphans? Ils ne sont pas utiles au seul lunian, +puisqu'ils peuvent offrir des leçons à l'humanité. + +Mais, direz-vous, vous montrez cet événement arrivé à paris, il y a +seulement quelques années; et nul des habitans de cette ville n'a vu +votre voyageur? Lecteur, voit-on toujours, et est-il dit qu'on puisse +toujours voir? Vous auriez peut-être préféré que j'eusse choisi pour +ma scène, Babylone, Cachemire, Ispahan ou Bassora: mais j'ai pensé +que le nom de la scène ne faisait rien lorsqu'on ne pouvait déguiser +entièrement l'action; ce qui m'a paru impossible, les moeurs des +Babyloniens, Indiens, Persans, etc., s'opposant à un parallèle exact +et vraisemblable. + +Lecteur, si ne vous arrêtant point sur les choses utiles que dit et +fait mon voyageur, si vous fixant seulement sur les accessoires, et +oubliant vos jugemens passés, vous balanciez à regarder mon livre d'un +oeil favorable, je mettrais sous vos yeux, pour vous décider, trois +observations plus déterminantes; et qui sont devenues des maximes de +l'art et de la morale. Je vous dirais, avec le Tasse, qui l'a répété, +d'après les anciens les plus habiles à transmettre les leçons utiles +aux hommes; qu'il faut _emmieller les bords du vase amer_. Je vous +dirais avec les peintres, qu'il faut quelquefois montrer des +plantes agréables sur les rochers: enfin je vous observerais, que +l'expérience, plus forte que les raisonnemens, prouve qu'il faut +des hochets aux enfans; et qu'avec les hochets on peut encore les +instruire. + +Malgré tout ce que je vous ai dit, lecteur, je crois entendre répéter +autour de mon livre le mot _niaiserie_, si familier dans la bouche de +certaines gens. Permettez qu'avant d'en venir à mon voyageur, nous +discutions un peu sur ce mot, dont il me semble qu'on s'occupe trop +lorsqu'il faut l'appliquer, et trop peu lorsqu'il faut l'analyser. + +Le mot de niaiserie est, sans-doute, dans l'acception qu'on lui donne +depuis long-tems, synonime de _sottise_; et la sottise annonce dans +l'objet auquel on l'applique, soit personne, soit écrit, l'absence du +jugement et de la raison. Il ne peut pas être applicable à l'ignorance +des usages du monde; car ce terme ne serait plus offensant, et ne +porterait point atteinte à l'opinion d'un homme ni à son écrit. Le +cercle de la raison, vous le pensez comme moi, n'est pas circonscrit +dans le cercle du monde: on peut être éclairé, sage, et même grand, +sans connaître ses préjugés, son ton, ses modes, sa politique sociale, +ses manies, etc.... Eh! comment pouvoir faire l'application de ce mot +au particulier, lorsque tout, sur la terre, est réputé niaiserie au +général. Lecteur, veuillez-bien me suivre un instant; vous serez +convaincu, lorsque vous aurez envisagé le tableau que je vais mettre +sous vos yeux; et où vous, moi et tous nos pareils allons figurer; car +tous les hommes de l'univers se traitent mutuellement de niais.... +Commençons par nous, et voyons nos grands écrivains, prenant les +couleurs des mains des voyageurs, ou autres personnages étrangers, +comme Usbeck, Zadig, etc., y tracer les premiers traits. + +N'ont-ils pas appelé des niaiseries, nos bals masqués, nos +félicitations du jour de l'an; nos visites d'étiquette, les discours +de nos sociétés, les soins de nos petits maîtres et de nos petites +maîtresses à ne pomponer et à s'admirer sans cesse, en disant que +tout ce qui ne tient pas au coeur, qui contraint notre volonté, et +contrarie le bon sens, est une niaiserie? N'ont-ils pas donné le même +nom à notre amour désordonné pour la mode et le faste, en faisant +entrevoir qu'on est véritablement niais, lorsqu'on sacrifie sa +fortune, sa vertu et les plus doux biens de la vie, qui naissent de +la simplicité, à ces penchans, dont on ne recueille pour fruit, que +l'ennui ou le dégoût? N'ont-ils pas mis au rang des niaiseries mille +autres pratiques et usages dont je ne parle point; car je vous +lasserais, lecteur?.... Venons aux nations qui ne nous ont sans-doute +pas épargné le titre dont nous parlons. + +Les Turcs ne nous traitent-ils pas de niais en nous voyant costumés +comme on le serait sous l'équateur, et en envisageant que nous +habitons un climat humide et froid assez souvent, quoique sous la Zone +tempérée? Les Italiens, et les Espagnols n'emploient-ils pas ce terme +en voyant la complaisance extrême des maris français pour leurs +femmes? Les anglais ne traitent-ils pas de niaiseries nos calembourgs, +nos charades, et les sarcasmes de quelques-uns de nos écrivains, en +disant qu'ils n'ont aucun but et aucun sens, etc. etc.? + +Ne regardez-vous pas, à votre tour, comme des niais les Espagnols, +lorsqu'ils passent les nuits sous les fenêtres de leurs maîtresses, +auxquelles ils ne peuvent toucher le bout du doigt? les Italiens, +lorsqu'ils livrent leurs femmes à d'aimables Sigisbés? les Allemands, +lorsque vous les voyez entêtés; soit de la supériorité qu'ils croyent +avoir dans les armes, ou ceux d'entr'eux qui, oubliant leur fortune, +et fuyant les plaisirs, ne s'occupent que de leurs quartiers de +noblesse, et qui regardent le cabinet où sont leurs illustres +parchemins, comme s'il contenait les mines de Mancos et du Potosi? +N'avez-vous pas traité de niais les Turcs, lorsqu'ils croyent être +agréables à Dieu en faisant pirouetter les Derviches dans leurs +mosquées? les Russes, lorsqu'ils se persuadent qu'en marchant sous la +bannière de St. Nicolas ils seront à l'abri de la mort? N'avez-vous +pas donné ce titre aux Lapons, lorsqu'ils prêtent leurs femmes +aux voyageurs; ce que je n'affirme point malgré les assertions de +plusieurs d'entr'eux? N'avez-vous pas fait l'apostrophe de niais aux +Indiens, lorsqu'ils mettent en relique la bouze de vache? sans parler +des extases, tourmens volontaires, etc., dont les faquirs, les +talapoins, les bonzes, etc., vous ont offert le tableau.... +N'avez-vous pas mis dès long-tems au rang des niais les Egyptiens, +qui voyaient leurs Dieux dans leurs porreaux? les Juifs, parce qu'ils +regardaient le porc comme immonde? les prêtres grecs qui croyaient +trouver l'antre du destin dans le ventre de leurs victimes? Nous +rapprochant de notre tems, n'avez-vous pas traités de tels, ces +chevaliers des 12., 13. et 14mes. siècles, qui juraient un amour +éternel à leurs belles, se faisaient tuer pour elles, et sans leur +demander jamais le dernier prix de l'amour? + +Je ne finirais pas, lecteur, si je vous retraçais tous ceux que nos +grands hommes et nous, nommâmes niais sur la terre, et tous les +traits de niaiserie qu'on nous prêta. Je dois, avant de terminer sur +l'article de la niaiserie, vous dire mon opinion sur l'application +du mot qui m'a entraîné si loin. Je crois que le véritable niais est +celui qui pense savoir ce qu'il ne sait point, qui, osant affirmer +avec audace, et d'après lui-même, lève comme l'insecte son dard contre +le soleil, que représente la raison; et je crois que celui-là est +seulement affranchi du titre de niais, qui suit la loi de la nature, +de la Vérité, et montre aux hommes leurs bienfaits et leur but. + +«Voilà un avant-propos sur un ton bien gai, s'écrieront quelques +lecteurs sévères, tandis que le voyage est sérieux au fond, et offre +des discussions de systême....» Mais quel rapport a l'avant-propos +avec l'ouvrage? L'écrivain doit-il être toujours associé au héros? +Distinguez-les donc une fois, pour toutes, lecteur; c'est une des +mesures les plus essentielles pour bien juger. On peut excuser la +préface, et condamner l'ouvrage; et l'on peut blâmer l'ouvrage, et +applaudir au but de l'écrivain, ainsi qu'au ton de la préface. En ne +considérant que l'écrivain, vous vous exposez à être entraîné par la +prévention, et à porter, malgré vous-même, un jugement équivoque; +l'homme étant, peut-être, aussi esclave de la prévention que de +l'orgueil, ce qui est pousser l'argument jusqu'au période.... Lecteur, +conduisez-vous envers les écrivains de bonne foi, et qui vous disent +la vérité, même en s'égayant, comme un père qui laisse folâtrer son +fils, à son gré, pourvu qu'il remplisse son devoir. D'ailleurs, +pourquoi chercherais-je à justifier auprès de vous le ton de mon +avant-propos? Ne sais-je pas, à mes propres dépens peut-être, que +vous vous attachez généralement, et avec propension, aux ouvrages qui +portent le caractère de la gaieté? Enfin n'êtes-vous pas Français? Je +suis convaincu que Gilblas et Don-Quichotte ont été cent fois +plus lus, par vous, que Cleveland, Clarisse, et les autres romans +sérieux.... Encore un coup, lecteur, attachez-vous au fond: envisagez +les motifs de l'écrivain plus que le ton qu'il prend, et la manière +dont il s'exprime; pourvu que ce ton soit autorisé par l'art, et que +sa manière de s'exprimer soit analogue aux principes de cet art, et +à ceux du langage. Voyez, enfin sous les touffes de éphémères; si +je puis leur comparer les tons du discours et les nuances de +l'expression, quelques fruits salutaires, vers lesquels leur éclat +séducteur ou leur aspect bizarre vous attire. + + + + +VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE + + +Le grand et sage monarque du petit satellite de la terre, voulant +connaître à fond notre planete, avait envoyé dès long-tems des +ambassadeurs pour observer ses moeurs, ses loix, son ambition, ses +forces, etc; et, pour pouvoir se mettre en mesure, dans le cas où les +deux globes se rapprocheraient, par une des révolutions qui se font +quelquefois dans le ciel, non à l'égard des grands astres, car un seul +ne pourrait être dérangé sans que l'harmonie générale fut +ébranlée, que l'équilibre fut rompu, et qu'il n'y eût peut-être un +bouleversement général; mais, dans les planetes, et sur-tout +dans leurs satellites. Ses savans avaient découvert une certaine +inclinaison dans l'axe de la terre où ils l'avaient cru; car, en +fait d'astronomie et de physique, les savans de tout l'univers me +paraissent être sujets à s'égarer. J'en appelle aux nôtres qui, à coup +sûr, ne nous ont pas toujours dit la vérité, même dans leurs mémoires +présentés à l'académie. + +Le roi de la Lune avait appris que les habitans de la terre, quoique +moins grands et moins forts que ceux de sa planete, aimaient le +trouble et les chocs; que, s'étant persuadés que l'univers a été fait +pour eux, ils le conquièrent en imagination, et qu'ils tâcheraient de +ranger sous leur joug tous ceux que le malheur mettrait en butte à +leur ambition et à leur extravagance. Il avait voulu se prémunir +contre ceux-ci, dans le cas où, la force attractive dominant sur la +repressive, le satellite se précipiterait sur la planete. + +_Alphonaponor_, le même qui va figurer dans notre voyage, avait déjà +fait une course sur ce globe; et n'avait parcouru que sa partie +orientale, alors seulement peuplée et policée; car il avait fait son +voyage il y a deux mille ans.... Comment deux mille ans! s'écrie le +lecteur; les habitans de la Lune ont-ils une si longue existence? D'où +peut provenir cet écart de la nature? N'est-elle pas un satellite de +la terre? Les habitans de celle-ci ne doivent-ils pas avoir plus de +droits? S'ils ne vivent qu'un siècle, ceux de la Lune ne devraient pas +exister un demi lustre; la terre étant neuf cent fois plus grosse que +son satellite? ... Suspendez votre décision, lecteur: Alphonaponor +répondra bientôt à votre question, et vous verrez combien l'esprit +d'analyse est nécessaire lorsqu'on veut porter un jugement solide.... + +Le roi de la Lune était donc prémuni contre les peuples qui habitaient +la terre il y a deux mille années. Il connaissait l'ambition effrénée +des Romains, et la politique des Grecs, ainsi que leurs vaines idées +sur la gloire dans les derniers tems de leur empire. Mais il voyait +que cela ne pouvait lui servir pour les siècles présens, ayant appris +qu'il s'était fait de grandes révolutions sur ce globe. Il n'aimait +pas à laisser sortir ses sujets de son empire, de peur qu'ils n'y +revinssent moins bons, et qu'ils y portassent les vices des habitons +de la terre ou des autres planetes, comme cela arrive aux trois-quarts +de ceux qui s'éloignent de leur pays. Cependant, maîtrisé par sa +politique, il se vit forcé d'employer la mesure des voyageurs, dont +la plupart vont chez les peuples, en pénétrant dans leur sein comme +l'Ichneumon d'Egypte pénètre dans celui du Crocodile; examinent les +parties faibles de leur constitution, et sont le plus souvent la cause +de leur perte. Né Franc, et guidé par une morale saine; il pensait que +ce n'était pas agir d'une manière loyale. En se décidant, il +n'employa point la tactique commune aux rois, de charger leurs agens +d'intriguer, et de miner sourdement le corps des nations qui leur +donnent l'hospitalité, qui les reçoivent en amis, et souvent les +comblent d'honneurs dans l'instant où elles devraient se méfier d'eux +et les bannir de leurs états. + +Les instructions qu'il donna à Alphonaponor, furent simples. «Observe, +lui dit-il, l'état de la terre, en jettant sur ses nations un +coup-d'oeil. Apprécie leurs moeurs, et leur degré de force: quant +à leur politique, je ne veux point que tu te jetes dans ce dédale +bourbeux et sans fond. Je me confie à ton jugement. D'après tes +observations, j'établirai le systême qui doit être notre égide, +dans le cas où un jour la révolution planétaire que je redoute +s'effectuerait.» Alors il embrassa Alphonaponor, car les rois de la +Lune sont assez grands pour embrasser leurs sujets, qu'ils regardent +quelquefois au-dessus d'eux, et le congédia. + +Avant de suivre le voyageur dans les préparatifs de son voyage, +faisons une petite digression: elle doit contenir l'éloge du roi de la +Lune. Sa politique est sage; il veut connaître ce qui se passe autour +de lui; cela est dans l'ordre. _De l'observation_, comme cela a +été dit ailleurs, _naît la comparaison, et la comparaison amène la +transformation favorable_. C'est parce qu'on n'a pas su observer et +comparer qu'on est tombé sur la terre dans tant d'écarts. Une nation +ou un homme qui ne possède pas ces deux facultés, ressemble à l'âne +qui va au moulin; qui ne pense qu'au sac qu'il a sur le dos; et qui +voyant l'ânier comme son seul maître, reçoit humblement, et d'une ame +résignée, les coups de bâton que ne lui épargne pas ce dernier. Si +l'âne observait et comparait, il saurait que l'ânier n'a pas plus +de droit à les lui distribuer, que lui à lancer des ruades à ce +premier.... La politique du roi de la Lune est encore intéressante et +noble, parce qu'il ne fait point d'un ambassadeur un espion, comme +tant d'autres l'ont fait. + +Alphonaponor est bientôt prêt à se mettre en route. Il fait seller +deux éléphans aîlés qui lui ont servi dans ses divers voyages, et dont +la race se trouve dans sa planete.... Des éléphans aîlés! ... Pourquoi +pas? Qui peut voir les bornes du pouvoir de la nature? Qui peut +assurer qu'elle a épuisé toutes ses ressources pour la terre? +Savons-nous si dans les divers mondes habités, elle n'a point créé des +hommes qui portent des sens assez forts pour résister des millions de +siècles à l'atteinte du tems? ... Pauvres insensés, nous n'avons vu +la nature qu'à travers un microscope, et nous voulons limiter sa +puissance!.... + +Le but d'Alphonaponor en choisissant les éléphans, préférablement à +nombre d'autres quadrupèdes aîlés qui se trouvent dans la Lune, +était d'avoir avec lui des êtres doués de la force, et sur-tout +de l'intelligence; car dans la Lune, comme chez nous, ces animaux +attirent l'admiration par cette dernière faculté, qu'ils portent à un +tel point qu'elle égale celle de l'homme pour ce qui concerne leurs +besoins; et dont le dévouement, la douceur et les autres qualités +morales, qui tiennent à leur instinct, les élèvent quelquefois +au-dessus de l'homme. + +Il chargea l'un des deux de tout ce qu'il avait besoin dans son +voyage, qui se réduisait à une cinquantaine de boisseaux de farine, à +deux outres pleines de la plus belle eau, et à des vases pour abreuver +ses éléphans; par bizarrerie; (est-il un seul être sorti du moule de +l'humanité qui n'ait la sienne, dans quelque globe qu'il habite?) il +se servait lui-même en route de la tasse que Diogène trouva avec +tant de joie. Il prit en outre une cassette qui contenait quelques +instrumens de mathématique, avec lesquels il voulait mesurer notre +globe, car Alphonaponor était un habile physicien. Il se chargea enfin +d'autres objets relatifs aux arts, qu'il voulait montrer aux habitans +de la terre si, emportés par leur prévention ridicule, qu'il n'y a +qu'eux qui connaissent le beau, ils osaient douter que les arts ne +triomphent pas dans la Lune. Ce qui l'avait porté à prendre ces +objets, et à faire ces réflexions, c'est que, dans son voyage en +Orient, il avait vu les Egyptiens et les Grecs former le doute dont il +parle. Il n'avait pu les convaincre, n'ayant pu le pressentir, et ne +s'étant pas muni de preuves matérielles. + +Enfin il monta gaiement sur l'un de ses quadrupèdes aîlés, à qui il +n'avait point mis de bride. Lorsqu'ils ont déployé leurs aîles, qui +ont plus de deux-cent pieds d'envergûre; il fallait au moins cela pour +soutenir de si lourdes masses; il crie à droite ou à gauche: cela +suffit à l'éléphant qui le porte; le second le suit avec la même +docilité. Ces deux animaux auraient pu se laisser tomber, et +lorsqu'ils auraient été à une lieue de la terre déployer tout-à-coup +leurs aîles; le voyage aurait été fait plus vite, et Alphonaponor +n'aurait été, d'après l'observation qu'on a faite de la chûte de la +meule de moulin, qui n'est guère plus lourde qu'un éléphant, que de +quelques heures en route. Les poulmons de ces animaux, ainsi que +ceux du voyageur, auraient pu résister à la pression de l'air, +même lorsqu'ils auraient trouvé l'horison épais de la terre. Mais +Alphonaponor n'aimait pas les très-grands mouvemens, sachant qu'ils ne +sont point naturels à l'homme de la Lune, non plus qu'à celui de notre +planete. Il sait qu'il ne faut pas violenter la nature, et qu'une +corde trop tendue, si elle ne casse éprouve au moins une forte +distention. D'ailleurs, il voyageait en savant, et il voulait +s'arrêter à point nommé pour observer. En outre, il voulait ménager +ses éléphans, ne ressemblant pas aux voyageurs de la terre, qui +s'amusent à crever leurs montures, dirigés par de bizarres caprices, +et qui ne réfléchissent pas que les chevaux, mulets, chameaux, etc., +dont on se sert sur ce globe, doivent être ménagés par eux, parce +qu'ils leur sont utiles.... Il ordonna à ses éléphans de louvoyer, en +formant des spirales dans l'éther, et ceux-ci lui obéirent en agitant +leurs aîles.... + +Il ne s'endormit point comme font la plupart des gens qui voyagent, +sur leurs montures ou dans leurs voitures; il l'aurait fait s'il eût +été un bénédictin, un prélat de la Lune, un financier et même un +académicien couronné.... Mais, dans la Lune, il n'y a point de moines +ni de prélats comme il le fera entrevoir plus bas; et les financiers +et les académiciens ne pourraient s'endormir sans honte, et sans être +vivement réveillés par l'opinion.... Il avait quelque chose dans +l'esprit et dans l'ame; et il savait que c'est un tems perdu pour la +raison que celui du sommeil. Il s'occupa donc à méditer, non ce qu'il +devait faire sur la terre; il n'avait qu'à se laisser aller à son bon +sens pour cela: d'ailleurs, il aurait trouvé trop petit l'objet de +sa méditation en ce moment: mais il s'arrêta sur les miracles de la +nature, et sur la puissance et la bienfaisance de celui qui a enfanté +l'oeuvre sublime qu'il avait sous ses regards; car l'immensité des +globes infinis qui nagent dans l'espace était sous ses yeux. + +On pense que l'élan d'un coup d'aîle de deux-cens pieds d'envergûre, +et dirigé par un animal aussi fort que l'éléphant, devait embrasser un +grand espace, et qu'ils devaient fondre sur la terre avec trente +fois plus d'activité que le plus grand condor; aussi les éléphans +descendaient très-rapidement. Ils firent halte une seule fois: +pour cela ils mirent en cape, en laissant leurs aîles immobiles et +étendues; et, pendant ce repos, ils reçurent quelques morceaux de pâte +de la main de leur maître qui n'eut pas besoin de se déranger pour +cette opération, non plus que pour leur donner à boire, les éléphans +se servant de leurs trompes aussi bien que l'homme de ses mains. +Enfin ils arrivèrent à deux cent lieues de la surface de la terre, où +Alphonaponor leur ordonna de rester de nouveau en station.... Là il +voulait observer la planete sur laquelle il descendait: il voulait +voir si la physionomie de ses habitans avait changé depuis qu'il s'y +était porté; et il pensait, sans avoir besoin de parcourir, en entier, +les marais, les sables et les sentiers des rochers qui couvrent +sa surface, pouvoir apprécier ainsi en partie leur caractère. +Alphonaponor était un grand physionomiste, et il ne s'était jamais +trompé sur ceux dont il avait jugé le caractère et l'humeur d'après +les signes extérieurs.... Oh! qu'il serait à désirer que le talent +d'Alphonaponor fut connu sur la terre!.... Alphonaponor! si tu pouvais +l'y introduire, tu lui donnerais plus que le Potosi. Le Pérou, le +Gange, le Mexique et les deux continens réunis, n'offriraient pas +assez de trésors pour les déposer à tes pieds.... Quelle couronne ne +mériterait pas celui qui nous apprendrait à distinguer l'hypocrisie de +la vérité, la bonne foi de la perfidie et l'amitié de l'indifférence! +Humanité, tu aurais tout acquis!.... Que dis-je? respectons l'oeuvre +de la nature: nés vicieux, ou du moins élevés au sein des vices et des +préjugés, qui ont désorganisé nos ames, nous ressemblerions aux bêtes +féroces: lorsque tout masque serait enlevé, il n'existerait plus de +digue, et nous nous dévorerions tous. + +Enfin il prit un de ses télescopes qui portait à plus de deux cent +lieues, les lunetiers de son globe ayant surpassé ceux de la terre. + +Il le braqua sur la planète et sur l'hémisphère septentrional, étant +parti de la Lune à l'époque où elle était en conjonction avec lui. +Tout-à-coup il apperçut un pays, dont il examina la position, et +qu'il reconnut, en se retraçant ses anciennes observations, pour +l'Asie-Mineure. + +D'un coup-d'oeil, il s'apperçut que ces vastes régions avaient changé +de maîtres; de lois et d'usages, en contemplant l'aspect de ses +habitans, qu'il jugea réduits au plus vil esclavage. Il n'arrêta point +sa vue sur Bizance, qu'il jugea, encore avec raison, être la capitale +de l'empire du despotisme, et il chercha l'Hellespont. Bientôt il +détourna ses yeux en découvrant la Grèce qu'il ne reconnut qu'à sa +position, et il soupira en se retraçant l'ancienne gloire de cet +empire dont il ne retrouvait pas un seul monument.... + +Il étendit sa vue sur l'Italie; et ne vit en elle que l'ombre de ce +pays. Il se dit, en voyant la transformation totale de la Grèce et du +Latium: «Voilà où ont amenée l'ambition et l'amour de la guerre! Les +Grecs et les Romains éclipsèrent toutes les nations de ce globe; +ces derniers les tinrent presque toutes sous leur joug; ils crurent +éterniser leur empire.... Césars, que ne pouvez-vous reparaître! +Quelle ne serait pas votre honte, en voyant les effets de votre faux +systême!» L'avilissement et l'impuissance qui naît de lui; semblent +avoir anéanti à jamais, en ces lieux, le germe de toute grandeur.... + +Il cessa ses réflexions; et, tournant le télescope vers la partie +septentrionale de l'Europe, il apperçoit de nombreuses armées couvrant +son territoire, et s'étendant au dehors. Il entrevoit par-tout les +signes de son industrie. Jettant un coup-d'oeil sur les divers états, +il pensa que c'étaitent les nations qu'il découvrait, qu'il devait +connaître. «Ce petit coin de la terre, dit-il, me paroit aujourd'hui +le seul peuplé, et le seul redoutable. Observant quel est de ces états +le plus transcendant, il juge que c'est la France; et, appercevant sa +capitale, il se décide à descendre en son sein, après avoir souri en +envisageant la position où elle se trouve,[1] et en voyant le ruisseau +qui la traverse qu'il distinguait aussi aisément que s'il l'eût +observé du haut du Pont-Neuf.... Enfin il ordonne à ses éléphans de +s'abaisser vers la France qu'il leur montre. Il quitte sa position +tranquille, après avoir renfermé son télescope, et descend rapidement +sur ce pays. + +Il entre bientôt dans l'horison de la terre, où il est prêt à +suffoquer, trouvant l'air plus dense, plus méphitique que dans celui +de l'horison de la Lune, comme cela lui était arrivé dans son premier +voyage. Cependant il en est quitte pour trois ou quatre éclats de +toux, ainsi que ses éléphans. Enfin il découvre Paris avec sa vue, et +il ordonne à ses éléphans de ne pas descendre sur la Cité: il craint +de porter l'épouvante dans les esprits, et qu'on ne le prenne pour un +démon malfaisant; ayant eu occasion autrefois de juger, combien les +habitans de la terre sont enclins aux préjugés, aux superstitions, et +à voir des choses surnaturelles dans les événemens les plus simples et +les plus ordinaires.... Ce n'est pas une crainte personnelle qui le +dirige en agissant ainsi: Alphonaponor est sage; et le sage ne redoute +rien que la honte de lui-même et le cri de sa conscience.... Les +éléphans qui devinent ses motifs, se hâtent d'exécuter son voeu. + +Pendant qu'ils traversaient ce court espace, il pensa comment il +se conduirait si les peuples chez lesquels il descendait étaient +inhospitaliers, et comment, dans ce cas, il vivrait parmi eux. Il se +dit que s'ils étaient barbares, il saurait bien leur échaper avec ses +éléphans: quant à ses besoins, il réfléchit qu'il camperait s'ils lui +refusaient un asile. Il vit qu'il avait pour un mois de vivres avec +lui, et qu'à tout événement, il remonterait à la hâte vers la Lune, ou +chercherait d'autres pays. + +Enfin ils prennent terre à deux lieues de Paris, et sont accueillis +par nombre de villageois, qui, se persuadant que ce qu'ils voyaient +étaient des ballons et non des êtres animés, étaient accourus pour +féliciter les voyageurs, qu'ils prenaient pour des habitans de leur +globe, et qui restent dans un étonnement stupide et mêlé de terreur +lorsqu'ils voyent que la monture du voyageur est un véritable +éléphant.... Ils sont près de crier au miracle et de s'agenouiller +devant lui, lorsqu'Alphonaponor leur fait entendre par signes, car il +ne parlait point la langue, comme _Micromégas_, par science infuse, +qu'il était homme comme eux, connaissant parfaitement l'art des +signes, qui n'est pas tout-à-fait inutile comme on l'a cru si +sottement autrefois,[2] leur fit concevoir qu'il venait de son pays, +c'est-à-dire de la Lune. + +Bientôt il exerça son talent de physionomiste, et il ne vit rien sur +la figure de ceux qui l'environnaient qui annonçât la barbarie. Il +s'avança, en perçant le groupe des villageois qui l'entouraient, vers +une hôtellerie qu'il apperçut, et où il voulut éprouver si ce peuple +était hospitalier: cette observation lui était nécessaire avant +d'entrée dans la capitale. Il savait qu'un seul homme pris dans le +coin d'un empire, à quelques modifications près, qui tiennent aux +usages et au climat, ressemble à la masse de la nation. + +Il entra dans l'auberge dont on lui ouvrit les portes avec respect, et +on lui offrit à dîner à table-d'hôte, car c'était l'heure du repas, +lorsqu'il eut enfermé ses éléphans dans la cour, et qu'il les eut +nourris et abreuvés. Il accepta et se mit à table, où il fut comblé de +politesses par tous ceux qui s'y trouvaient, et qui étaient muettes, +aucun d'eux n'entendant sa langue, ni le grec qu'il parla, espérant +que dans le nombre quelqu'un l'entendrait. (Il l'avait appris dans +son ancien voyage.) Ce fut en vain.... Enfin, il fut satisfait des +étrangers qui se trouvaient avec lui, et se crut transporté dans les +environs d'Athènes, en découvrant la même urbanité dans les hommes +qu'il rencontrait dans ceux de Paris. Il tira le plus heureux augure +sur le caractère des français d'après ce qu'il voyait. Il se dit +qu'une nation polie ne pouvait être méchante, et qu'elle pouvait +avoir, tout au plus, des vices généraux.... Alphonaponor jugeait assez +bien, comme on le voit: cependant j'aurais désiré qu'il se fût laissé +un peu moins séduire par la politesse; et il aurait du distinguer +qu'elle n'est qu'un accessoire des autres vertus, et que, chez nombre +de peuples, elle n'est qu'un signe trompeur. Ce que je dis ne regarde +point ma nation, à qui on ne pourra jamais refuser le caractère de +douceur et de bienveillance envers les étrangers. Ses ennemis sont +forcés de lui rendre cette justice; et le philosophe, tout en +attaquant ses défauts, doit s'attacher à proclamer ses qualités. + +Lorsqu'Alphonaponor eut dîné, il voulut partir pour la capitale, et +il l'annonça par signes à son hôte. Celui-ci lui apporta aussi-tôt la +carte. Voyant que le voyageur ne le comprenait pas, il lui montra une +pièce d'or, en lui faisant entendre qu'il fallait lui en donner une +semblable. Alphonaponor lui ayant fait signe qu'il n'en avait point, +l'aubergiste se montra mécontent, et sembla le menacer d'arrêter ses +éléphans.... Alors le Voyageur, qui comprit sa menace, se dit en +lui-même: «Je vois qu'en ce lieu l'or fait tout comme en Grèce et à +Rome.» c'est une épidémie qui paraît née avec ce globe, et qui s'y +propage par-tout comme la peste. Quelle-est donc cette manie de tout +immoler à ce morceau de boue? Je plains cette nation de n'être pas +hospitalière, et de suivre le mauvais exemple. Je crains bien que l'or +ne parvienne à étouffer en elle les vertus.... + +Après avoir réfléchi un instant, il se rappela qu'il avait, outre ses +instrumens de physique, dont il ne se serait pas défait pour rien au +monde, eût-il fallu combattre le village entier, des morceaux de cette +matière qui servaient à assolider les selles de ses éléphans; et il +résolut d'en détacher deux clous qu'il voulut donner à l'aubergiste. +Ce dernier n'avait pu les voir, les selles étant couvertes par +d'immenses housses qui les enveloppaient. + +Enfin Alphonaponor, qui, à tout prix, ne voulait pas être en reste +avec personne, détacha deux clous de ses harnais, et les donna à +l'hôte, qui les reçut avec méfiance, et ne le laissa partir que +lorsqu'il eut fait passer les deux morceaux d'or dans les mains des +autres voyageurs, et qu'il fut convaincu qu'il était payé. Sans doute, +il aurait du être satisfait; Alphonaponor n'ayant pas fait la dépense +réelle de trente sols, car il n'avait mangé que du pain et des +légumes, et il lui donnait pour plus de six louis pesans de cette +matière. Cependant l'aubergiste parut ne point l'être, l'or n'étant +pas monnoié. Cette espèce d'homme, Alphonaponor en aurait fait +la réflexion s'il l'eut connue, est la plus bizarre et la plus +intraitable qui soit sur la terre. + +Enfin le voyageur monta sur son éléphant, et prit au grand trot le +chemin de Paris, en se disant que, dans la Lune et tout état bien +policé, un voyageur ne serait pas obligé de déclouer ses harnois pour +payer le plus modique des dîners et l'abri de ses montures; et +il offrit un hommage aux grecs, dont il exalta l'amour de +l'hospitalité.... + +Il examina avec étonnement, dans sa route, les murailles de boue qui +ceignaient ou bordaient les villages. Lorsqu'il en vit formées avec +des ossemens, le dégoût le saisit; et il se dit: «il n'est pas +possible que cette ville soit ce qu'elle m'a paru avec mon télescope; +ou bien la bizarrerie le bon et le mauvais goût se sont associés pour +la construire.... + +Le trot de ses éléphans équivalant au moins au galop des chevaux +barbes, il arriva dans quelques minutes aux portes de la capitale. Il +franchit les barrières, en n'écoutant pas les commis qui semblaient +vouloir sonder le ventre de ses éléphans, il s'avança dans le +fauxbourg St-Marceau ... «m'y voici enfin, dit-il: mais tout-à-coup il +se frotta les yeux, et crut dormir, lorsqu'il apperçut les masures qui +composent ce fauxbourg, ses rues étroites, sales, qu'il regarda comme +des ruelles; et il s'écria: «je m'abuse; je ne suis pas à l'entrée +de cette grande cité: ordinairement un beau palais a un péristile +majestueux.... Cependant, après s'être rallié, il vit qu'il était +dans un des fauxbourgs de la capitale. Il fit, dans sa pensée, la +comparaison des magnifiques rues qui conduisent au centre de la +capitale de la Lune, et il pensa que le satellite est bien au-dessus +de la planète. + +Il poussa plus loin. Après avoir grimpé un monticule escarpé, et +aussi mal entouré que l'entrée du faubourg, où il ne découvrit pas +l'industrie accompagnée de l'aisance, il arriva en face du Panthéon. +Il s'arrêta à son aspect, et se dit: «voilà un bâtiment qui offre un +bel aspect.» En même-tems il ne put s'empêcher de rire en observant +ses alentours. «Oh! s'écria-t-il, c'est de la dorure sur un manteau de +drap déchiré!» Il s'avança vers le petit tertre, qu'on nomme place, +pour l'observer, et il réfléchit qu'il fallait que celui qui avait +donné l'idée de placer ce monument en ce lieu fût un insensé. «C'est +pour les habitans de la Lune et les voyageurs qu'on a voulu le +construire, et non sans-doute pour les habitans de la Cité!» +s'appercevant que dans l'endroit où il est placé, il n'est apperçu +d'aucun point de la ville, et que les Parisiens ne peuvent le voir que +lorsqu'ils sont en route, il s'interrogeait, en se disant: «Pourquoi +sont faits les monumens dans une ville?» Pour frapper à chaque instant +les regards de ceux qui l'habitent; pour leur donner une idée de +leur grandeur, de leur génie, et pour concourir sur-tout à l'utilité +publique. Pour cela il faut qu'ils soient en harmonie avec la cité.... +J'entrevois que l'harmonie est méconnue en ces lieux, quoiqu'elle soit +la base sur laquelle le bon et le beau s'établissent.... Combien ce +monument fait ressortir la laideur de ce qui l'entoure!» + +Il s'avança jusqu'au centre de la ville, suivi d'une multitude de +personnes qui, à l'aspect de ses éléphans, de sa figure et de son +costume, s'était rassemblée autour de lui, et qui grossissait sans +cesse. Les atteliers, les magasins, tout était abandonné dès qu'on +l'appercevait: on se heurtait, on s'injuriait, on se battait pour +l'approcher de plus près. Alexandre, en entrant à Babylone, n'eut +pas une escorte aussi nombreuse qu'il ne l'eut avant d'arriver au +Pont-Neuf. Alphonaponor ne se déconcerta point en voyant cette cohue: +il continuait même ses soliloques, en se disant: «je vois que je suis +chez un peuple qui immole jusqu'à ses travaux à la curiosité. Si ce +n'est pas une preuve de sagesse, du moins ce n'en est pas une de +méchanceté. Le curieux est léger; l'homme léger n'a pas la force de +nuire. Cependant il ne pouvait concevoir que deux éléphans, dont on ne +voyait pas les aîles, qui étaient cachées sous leurs housses, ce +qui, selon lui, aurait pu piquer l'attention, pussent exciter un tel +enthousiasme. Quant à sa personne, il ne pensait pas qu'elle dût +paraître extraordinaire. Il portait une robe longue, à peu près faite +comme celle des Grecs, et, sur son visage, il ne découvrait aucun +trait qui fut différent de ceux de ce peuple. + +Lorsqu'il fut arrivé au Pont-Neuf, il jetta sa vue sur les bâtimens +qui bordent la rivière, notamment sur le Louvre, dont il appercevait +la colonade et qu'il analysait d'un coup-d'oeil; et il dit: «on trouve +ici les arts; mais encore un défaut d'harmonie. Quel est donc l'aspect +de cette colonade? Ne peut-on la contempler qu'en oblique?.... Son +imagination commença à s'égayer, en trouvant au moins un aspect de +cité. + +Pendant qu'il faisait ces observations, le concours augmentait autour +de lui; et, comme il s'était arrêté pour contempler le Louvre, il vit +qu'il lui était impossible de percer la foule, qui l'avait entièrement +cerné, qu'avec la plus grande difficulté. Il aurait bien pu faire une +trouée; il n'avait qu'à dire un mot à ses éléphans, et tout aurait été +renversé et dispersé en un clin d'oeil: mais il portait à l'excès: +l'humanité, et la politesse qui émane d'elle, il se serait laissé +fatiguer et froisser pendant une heure, avant d'écraser le plus petit +des êtres. Ses éléphans se conduisaient de même, ces animaux étant +de la trempe de ceux de notre globe, qui, on le sait, sont amis de +l'homme. + +Enfin il parvint à se dégager sans occasionner aucun désastre, et +aussi-tôt il chercha de ses yeux une hôtellerie: l'enseigne qu'il +avait vue sur celle du village où il avait dîné lui avait appris à +les distinguer. N'en appercevant point, et présumant que, dans une +population semblable, il se trouverait peut-être quelqu'un qui +parlerait le grec, il s'adressa au peuple en cette langue. Il ne fut +point compris. Alors il employa l'usage des signes, et il le fut. +Chacun s'empressa de les conduire dans un hôtel de la rue de Lille, +où, malgré l'énormité de la porte cochère, il ne fit entrer qu'avec +peine ses éléphans, qu'il fut obligé de laisser dans la cour, qui +suffisait tout au plus à l'étendue de leurs aîles, malgré que la +nature, qui sait tout envisager et tout prévoir, les eût faites +comme celles des chauve-souris, et encore avec plus d'art. Elles se +repliaient verticalement et horisontalement à la fois; ce qui les +réduisaient à peu près à la longueur de celles des aigles, en +proportion de leur corps. + +Il entra dans l'hôtel après avoir donné ses soins à ses animaux, et +sans les décharger: ce qu'il avait vu, lui faisait augurer qu'il ne +resterait pas long-tems dans cette ville. Il croyait déjà connaître la +nation qu'il visitait: d'ailleurs, il voyait que ses éléphans seraient +très-mal dans cette cour. Heureusement qu'on se trouvait dans la belle +saison. + +En entrant dans l'appartement qu'on lui donna, il montra la plus +grande surprise. Il lui parut encombré de meubles, et il chercha +comment il pourrait s'y remuer. «A quoi bon tant de meubles, dit-il +en lui-même, n'est-ce pas assez de ceux qui sont nécessaires? Ces +chambres pourraient porter aisément le nom de magasin, car elles en +représentent un....» s'arrêtant ensuite sur les ornemens, il jugea +que leur multitude les déparaient; et il s'écria: «trop d'ornemens +fatiguent la vue; il y a une borne même dans le beau.» Il considéra le +lit, et sentant le duvet qui était entre les matelats, il vit qu'il +était chez un peuple ami de la mollesse. Il tira une conséquence +singulière de cette découverte, et il se dit: «comment, celui qui +couche dans ces lits peut-il, s'il voyage ou s'il fait la guerre, +car je m'apperçois que ce peuple l'aime ainsi que les Grecs et les +Romains, coucher sur la terre humide, ou rester exposé aux intempéries +de l'air? Ce peuple doit être sujet aux plus grandes maladies, à cause +de la froideur et de l'humidité de son atmosphère: il est impossible +de passer de l'extrême chaleur que procurent ces lits, à un extrême +froid sans s'en ressentir: l'habitant de ma planète, quoique plus +vigoureux que celui de la terre, je n'en puis douter d'après les +efforts que j'ai vus faire ici pour lever les plus faibles fardeaux, +n'y résisterait pas.... Il chercha envain s'il y avait un bain dans la +maison. L'appartement qui contient le bain est un des plus essentiels +des maisons des habitans de la Lune; et sans doute il devrait l'être +aussi des nôtres; la propreté devant l'emporter sur la magnificence. +N'en trouvant point, il pensa qu'il ne lui restait qu'à se coucher. Il +ne voulut point se mettre dans le lit, où il appréhenda d'étouffer de +chaleur. Ayant pris une peau d'orignal, car il s'en trouve dans la +Lune, et qui lui servait dans ses voyages, il se coucha dessus, après +l'avoir étendue sur le plancher, et s'endormit aussi-tôt. + +A son réveil, qui fut très-prompt, car il ne dormait ordinairement que +trois heures; (on connaît ses idées sur le sommeil), deux hommes qui +étaient dans la foule qui l'avait escorté jusqu'à l'hôtel, et qui +avaient distingué que c'était l'ancien grec qu'il parlait, se +présentèrent à lui pour lui offrir leurs services. Ceux-ci étaient des +maîtres de langue grecque. Ils lui parlèrent, ou crurent lui parler +cet idiome. Alphonaponor ne comprit que quelques mots de leur +discours, et sur tout ceux où ils lui disaient qu'ils étaient maîtres +de grec. Rien n'égala l'étonnement du lunian. Il parut stupéfait +lorsqu'il envisagea qu'il ne pouvait les comprendre. Cependant, se +dit-il, j'ai su le grec; j'en appelle à Aristote et à Socrate avec qui +j'ai conversé dans cette langue, et qui s'y connaissaient sans doute. +Je suis sûr aussi de ne l'avoir pas oublié: je porte une mémoire où +tout se grave comme sur l'airain: Je pourrais répéter, mot pour mot, +les discours qu'ils me tinrent à l'époque où je les connus. Il pensa +alors, et avec raison, que ceux qui s'annonçaient comme des maîtres de +l'ancien grec, étaient des ignorans qui ne le connaissaient point; +et il les congédia, en conservant l'espoir d'en trouver de plus +instruits. Ayant tout-à-coup réfléchi que, puisque ceux-ci avaient été +reconnus pour maîtres, il fallait qu'il existât une erreur générale +sur cette langue, il revint sur son idée, et son espérance, de se +faire entendre, s'anéantit. + +Le même jour, il eut encore occasion de voir huit ou dix de ces +professeurs de grec, habillé à la moderne, et il n'eut pas lieu d'être +plus satisfait. Cependant, avant la nuit, il en vint un, qui fut le +dernier, et qui frappa Alphonaponor par l'ensemble de ses traits. Il +crut y découvrir quelques signes de l'ancien grec, dirigé par son +grand art sur la physionomie. Celui-ci se fit entendre, parce qu'il +parla la langue d'Aristote, quoique d'une manière assez confuse. Enfin +Alphonaponor avait trouvé en lui ce qu'il lui fallait; c'est-à-dire, +un truchement.... Que ceux qui ont voyagé, et qui se sont trouvés dans +la situation où était notre héros, jugent qu'elle dut être sa joie en +ce moment. Il embrassa l'homme qui lui parlait, et lui ayant raconté +en deux mots qu'il était sujet du roi de la Lune, il voulut savoir +pourquoi on se disait maître de grec à Paris, lorsqu'on n'entendait +point cette langue. Après que le personnage lui eut appris qu'il était +un descendant des Grecs, voyageant lui-même en France, et que l'idiome +des anciens avait été conservé comme un dépôt sacré, de père en fils, +par ses ayeux, qui le lui avait transmis; tandis que ses compatriotes +avaient substitué à ce langage harmonieux le jargon le plus barbare; +il lui dit que c'était une manie des Européens de parler grec, et de +vouloir corriger les anciens grecs eux-mêmes. Il ajouta qu'il n'avait +pas trouvé encore un seul savant qui l'expliquât correctement, et il +dit que les plus habiles lui avaient fait modestement l'aveu de leur +insuffisance. + +Alphonaponor, très-satisfait de la découverte d'un descendant de ses +anciens amis, le pria de s'associer à lui pendant son séjour à Paris, +qu'il dit devoir être fort court.... Le grec, qui était un homme +raisonnable, qui, sage et éclairé comme Anacharsis, voyageait encore +pour s'instruire, et qui avait jugé, aux premiers mots que lui avait +dit Alphonaponor, et à son air simple et plein de dignité, que son +ame possédait l'élévation, que son esprit était éclairé; et qu'il +connaissait les grands devoirs de la société, accéda à son voeu avec +joie, et lui promit de ne pas le quitter tant qu'il resterait en +France: il consentit même, d'après l'invitation d'Alphonaponor, +d'habiter dès le jour même avec lui.... Lorsque deux hommes ont une +manière de penser égale, lorsqu'ils marchent au même but, une liaison +étroite est bientôt formée; c'est ce qui arriva eutre le grec et le +lunian. + +Ils commencèrent à s'entretenir sur la patrie de Socrate. Alphonaponor +fit l'éloge des philosophes qu'il avait connus, et que _Marouban_ +(ainsi se nommait le grec) connaissait par tradition. Ensuite +ils s'entretinrent de l'Europe, que, Marouban, exact et profond +observateur, fit connaître au lunian sous le rapport de ses lois, de +ses moeurs il lui parla de la politique dont les souverains ont voulu +faire un lien entr'eux, et sur laquelle ils ont établi ce qu'ils +appellent système de balance, ou mobile d'équilibre de pouvoir; +système qu'il dit n'avoir existé que dans la tête des souverains ou +de leurs ministres. Il crut le prouver en faisant l'histoire de leurs +guerres, et montrant le tableau des renversemens successifs des états, +tant garantis que non garantis par ce prétendu pacte. + +Enfin ils allaient s'entretenir sur la France, lorsque des cris +perçans qu'ils entendirent dans la cour annoncèrent un événement +extraordinaire. Ils coururent aux fenêtres, et quel fut leur +étonnement lorsqu'ils virent un homme que les deux éléphans avaient +enchaîné avec leurs trompes, qu'ils serraient de manière à l'étouffer, +et sur-tout lorsqu'ils appercurent que celui-ci tenait un des vases +avec lesquels Alphonaponor les abreuvait. Le lunian découvrit +aussi-tôt le mystère de l'aventure. Il dit à Marouban que sans doute +cet homme était un voleur qui avait voulu dérober la coupe, et que les +éléphans le tenaient prisonnier jusqu'à son arrivée. Il ajouta qu'il +lui était arrivé une aventure à-peu-près semblable en Grèce, ce qui +lui faisait faire ce rapprochement.... + +En effet, étant descendus aussi-tôt, ils apprirent par la bouche même +de ce misérable, qui avoua son crime pour se soustraire à la question +terrible où le mettaient les deux animaux, qu'il avait eu ce dessein. +Alphonaponor s'étant approché, les éléphans lâchèrent, à sa voix, le +personnage; mais ce ne fut que lorsqu'ils virent la coupe dans les +mains de leur maître. + +Alphonaponor demanda alors à Marouban ce qui avait pu porter cet +homme à voler ce vase. Le grec l'ayant examine avec étonnement et +admiration: «Comment, s'écria-t-il, vous vous en étonnez? Parce que +ce vase est, en ces lieux, un trésor. Apprenez qu'il vaut une somme +immense: il est formé d'un diamant. Je m'y connais: mes compatriotes +sont devenus malheureusement très-experts dans la connaissance de +cette matière, et j'ai été à portée de l'apprécier en vivant avec eux. +Sans doute, le voleur s'y connaît aussi....» C'est un cristal de ma +planète, lui répondit le lunian; et nous n'y mettons de prix qu'en +raison de sa dureté, c'est ce qui nous le fait choisir pour nos vases +de voyage. Je m'étonne qu'en ces lieux on le regarde comme un trésor. +Je me rappelle cependant que je vis en Grèce de ces cristaux auxquels +on mettait un grand prix. Je l'avais oublié, comme je le fais de +tout ce qui tient à la puérilité.... «Je n'aurais pas cru que cette +bizarrerie eut été transmise aux Français.»--«Ces objets sont +envisagés de même en tous les lieux policés de la terre, répondit +Marouban: le diamant rivalise avec l'or, et équivaut au signe +monétaire; il le représente même. Avec le prix de ce vase vous +pourriez traverser toute notre planete; car je suppose qu'il vaut au +moins quarante millions de livres.» Il lui expliqua ce qu'était +un million ou ce qu'il représentait, vu les besoins de la vie. +Alphonaponor lui dit qu'il ne s'en serait pas douté, et qu'il ne +concevait pas la manie extravagante des habitans de la terre, de +donner un prix inconcevable à des objets qui n'avaient point de valeur +au fond, et qui ne pouvaient être mis en balance contre un seul épi de +blé. + +Marouban lui observa alors qu'il devait cacher le vase, et les autres +objets de nature semblable qu'il pourrait avoir, en lui faisant +entrevoir qu'il courrait le risque d'être égorgé avec ses éléphans, au +sein même de la ville, si on apprenait qu'il les possedât. Le lunian +se récria, en disant: «il n'y a donc pas de loix en ce pays qui +veillent sur les jours des étrangers et de ses habitans?»--Il y en +a, répondit Marouban; mais elles sont presque toujours impuissantes +contra le crime. Il se propage d'une manière effroyable, et, quoiqu'on +fasse, on ne peut parvenir à l'extirper, parce que ses racines sont +très-profondes. Elles tiennent jusqu'au fond des coeurs, où elles sont +attachées par l'immoralité, par l'avarice et l'égoïsme qui prennent +chaque jour plus de puissance.... Alphonaponor fut rempli de surprise +en entendant ces mots, et il dit au grec que dans sa planète on +n'avait jamais vu un événement semblable.... «Comment, répartit +Marouban, dans la Lune on ne connaît point les voleurs?»--Non, +répondit Alphonaponor, parce qu'on ne met du prix à rien qu'à la +vertu, et que l'infamie est réservée à celui qui la méconnaît....» +Marouban fut extasié. Il allait questionner le lunian sur la +constitution morale de l'empire de la Lune, lorsque l'hôtel fut +tout-a-coup assailli par une foule de curieux qui demandèrent +à Alphonaponor l'avantage de l'entretenir. Comme son but était +d'apprécier à la hâte cette nation, il pensa qu'il devait parler +à tout le monde, et il permit d'entrer, en priant Marouban de lui +transmettre les discours des personnages. + +Parmi ceux qui parurent, étaient un anatomiste et un médecin. Ils +venaient, l'un pour examiner s'il était organisé comme les hommes de +la terre, car on avait déjà su qu'il descendait de la Lune, et le +médecin voulait connaître pourquoi il portait un teint si fleuri et +une constitution si robuste. En effet Alphonaponor était la santé en +personne: quoiqu'âgé de plus de deux mille ans, il ne paraissait être +que dans l'âge de virilité; et tout indiquait en lui le tempérament le +plus fort. Le médecin voulait apprendre, en outre, si on connaissait +dans la Lune la catalepsie, l'apoplexie, la goûte, et notamment la +maladie qui fut, dit-on, le fatal présent de Colomb; mais qu'on trouve +sur notre hémisphère, sous le nom de lèpre, dans les tems les plus +reculés ... Il voulut enfin savoir s'il y avait des médecins dans la +Lune, et quelle influence ils y avaient. + +Après divers complimens, dont les médecins sont moins avares que de +bons remèdes et de guérisons, il expliqua le motif de leur visite, +en faisant entrevoir, par un excès de gloriole, que cela tenait à +l'intérêt général; et il fit ses questions au lunian... Celui-ci +répondit à l'anatomiste: «Je suis doué d'intelligence; l'êtes-vous? +êtes-vous raisonnable? Dans ce cas vous me ressemblez au moral. Quant +au physique; je mange, non des animaux que vous appelez boeufs, mais +d'une farine égale à la vôtre; comme vous je digère et je fais toutes +mes fonctions: j'ai donc un estomac, des viscères, des intestins. Ma +configuration est la même que la vôtre, à très-peu de chose près, car +j'ai des yeux, des mains, des jambes, des pieds, etc. Vous n'avez, de +votre côté, aucune observation à faire sur moi qui soit avantageuse an +général....» Se retournant alors vers le médecin, il lui dit: «Nous ne +connaissons ni la catalepsie, ni l'apoplexie, ni la goûte, ni ce que +vous nommez le présent de _Colomb_, dont je vous prierai ensuite de me +faire connaître la nature; et cela, parce que nous ne faisons aucun +excès, et parce que nous n'avons point de médecins. Je me rappelle +avoir entendu parler de la goûte en Grèce, et je m'apperçus que ceux +qui en étaient affligés étaient des hommes intempérans, et qui ne +savaient pas se servir de leurs jambes. Je réfléchis qu'un rouage +s'enraye, si son frottement est suspendu avec sa rotation; et +j'expliquai alors mathématiquement la cause de la goûte. Si nous ne +l'avons point, il y a encore pour raison que nous ne nous servons que +très-rarement de chars dans notre planète; c'est un supplice pour nous +que de nous y faire entrer. Nous savons que la nature nous a donné des +jambes pour en faire usage, et que c'est de leur action continuelle +que doit naîtra l'équilibre de nos humeurs....» + +«Comment, dit le médecin, profitant d'une petite pause que fit le +voyageur, vous avez banni notre art de votre planete? Cependant il est +certain qu'il est utile dans une infinité de cas. Répondez: y a-t-il +jamais eu des médecins? Peut-être vous ne les connaissez pas....» + +«Pour le malheur de nos habitans, répliqua Alphonaponor, il s'y en +introduisit, qui attestaient avec arrogance pouvoir désarmer la +mort même, et la firent triompher pendant le peu de tems qu'ils y +restèrent. On aurait dit qu'elle les avait choisis pour ses agens, et +qu'elle les dirigeait. C'était des charlatans dont l'ignorance était +masquée par l'orgueil et l'audace. Nos loix en firent bientôt justice +en les proscrivant. Nous n'avons pourtant pas méconnu et anéanti +tout-à-fait votre art: nous savons qu'il faut quelquefois aider la +nature; et nous avons conservé quelques hommes qui s'en occupent nuit +et jour. Ces hommes sont payés par le gouvernement. On connaît leur +extrême prudence, leur moralité et leur expérience; ainsi lorsqu'on +les consulte, c'est un père et un être bienfaisant à qui l'on +s'adresse. Ils ont rendu de très-grands services; aussi les avons-nous +entourés de la plus haute considération. Nous ne les appelons point +médecins; mais des sages....» Alors il revint sur sa question relative +au présent de Colomb. Le médecin, qui avait été déconcerté, et qui +s'était rassuré ensuite en pensant que jamais on n'imiterait les +habitons de la Lune ici bas, vû que le même esprit de sagesse ne +pouvait s'y établir, lui dit, après lui avoir fait un tableau des +effets de cette maladie, qui fit frissonner d'horreur Alphonaponor, +qu'elle avait été apportée d'Amérique lors de la découverte de ce +continent.... «Eh! quel diable alliez-vous faire en Amérique pour +y chercher un fleau si redoutable? N'aviez-vous pas assez de la +catalepsie, de la goûte et de l'apoplexie, sans vous mettre en butte à +des maux encore plus terribles: on dirait que celui qui dirigea cette +opération, était un des charlatans de la Lune, qui voulait couvrir +votre globe de cette lèpre pour pouvoir se rendre nécessaire, et faire +triompher son ignorance et son art fatal....» Marouban lui ayant dit +que l'appât de l'or avait été la source de ce malheur, le lunian +s'écria avec le ton de l'indignation: «Terrestriens, vous méritez +votre sort! Quand on s'agenouille devant une idole si vile, on mérite +de recevoir de sa divinité les plus funestes présens. + +Le médecin, qui avait été étonné en lui entendant dire qu'il avait +vécu deux mille ans, lui témoigna sa surprise sur ce qu'il annonçait, +et lui dit qu'il lui semblait qu'il n'était pas dans la nature de +l'homme de vivre si long-tems.... «Cela peut être vrai pour les +habitans de la terre, répondit Alphonaponor, quoique, d'après ce que +j'appris autrefois en Grèce: il soit certain qu'il dépend de vous +de vivre un siècle ou beaucoup plus sur votre globe[3]. Quant aux +habitans de la Lune, ils vivent ce tems parce qu'ils fut organisés +différemment, parce qu'ils habitent dans un horison moins impur que +celui de la terre, parce que leur nature n'est point dégénérée, parce +que le germe de la vie n'est pas empesté comme chez vous dans sa +source, et parce que nous ne faisons pas, chaque jour, comme les +Terrestriens, tout ce qu'il faut pour nous détruire. Nous avons confié +le soin de notre vie à la sobriété, à la tempérance et au travail: +ce sont eux à qui nous sommes principalement redevables de notre +conservation. Je pourrais trouver sur votre globe des exemples +physiques, qui vous prouveraient combien une organisation vicieuse est +près de l'anéantissement. Ne voyez-vous pas des arbres, dont le germe +est altéré, périr en un instant; tandis que d'autres, de la même +espèce, durent des mille années. J'ai fait ces observations dans la +forêt de Dodone, en Grèce. Elle est applicable aux Terrestriens et aux +Lunians.... Habitans de la Terre, n'accusez point la nature qui a fait +tout pour vous; mais vous seuls qui, par vos vices et votre mauvais +régime, préparez votre destruction; et vous engloutissez, comme des +insensés, dans le gouffre de la mort que vous pourriez éviter si étiez +plus sages. + +Lorsqu'il eut parlé au médecin, un troisième personnage, qui était +présent, lui demanda pourquoi il avait pris pour monture des éléphans, +en observant que la lourdeur de ces animaux devait retarder sa +marche; et s'il n'y avait pas des animaux aîlés plus légers dans +sa planète.... Le lunian lui répondit qu'il y en avait; mais que +l'intelligence de l'éléphant l'a fait préférer chez eux à tout le +reste. Que sont, s'écria-t-il, la grandeur, la grosseur et les autres +qualités mathématiques, lorsqu'il s'agit de l'intelligence. Il me +paraît, ajouta-t-il, qu'on ne l'a pas bien appréciée sur ce globe; et +qu'on s'attache à l'écorce et non au corps. A peine ceux-ci étaient +sortis qu'un concours de femmes se présente à la porte, et entoure +l'hôtel. Toutes demandaient à voir l'habitant de la Lune; et l'on +découvrait dans leurs yeux un désir, qui eût pu être interprété d'une +manière très-maligne, mêlé à la curiosité. Marouban ayant instruit +Alphonaponor de leur demande, l'engage à les faire entrer. «Cela vous +amusera, dit-il, et peut-être vous prendra-t-il envie d'éprouver ce +qu'on vaut en amour sur notre globe.» + +--«J'ai une femme dans la Lune, que j'idolâtre, répondit Alphonaponor; +ainsi je ne ferai rien pour les habitantes de la terre, dussai-je +trouver ici l'égale de la Vénus des Grecs pour la beauté. Cependant +voyons-les. Je m'instruirai au moins auprès d'elles: quoiqu'on en +dise, je sais qu'on apprend toujours quelque chose auprès des femmes. + +Marouban les ayant faites entrer, elles se montrèrent extasiées +en découvrant la bonne mine, la fraîcheur, en un mot la beauté +d'Alphonaponor, et sur-tout l'extrême politesse avec laquelle il +les reçut; car les femmes sont très-susceptibles de s'attacher à la +politesse; elle la comptent même trop souvent pour ce qu'elle ne vaut +pas.... Enfin elles s'assirent, et comme elles étaient presque toutes +jeunes et jolies, elles lancèrent à l'envi des oeillades sur le +voyageur. Les minauderies ne furent pas épargnées, et chacune forma +l'espoir de voir le lunian lui jeter le mouchoir. Cette prétention +commune dut exciter entr'elles des débats qui ne se manifestèrent que +par des regards; mais qui dirent beaucoup à Alphonaponor: ils lui +firent juger combien les femmes prétendent à régner sur les hommes sur +notre globe. Il s'en apperçut sur-tout lorsqu'il s'adressa à certaines +d'entr'elles, qu'il parut distinguer.... Mais nulle de ces femmes +ne devait obtenir de lui d'autres égards; et il les congédia en +redoublant de politesse. Il y parvint avec la plus grande peine; elle +paraissaient vouloir toutes s'établir dans son hôtel[4]. + +Dès qu'elles se furent retirées, le lunian témoigna son étonnement de +voir ces femmes vêtues comme les anciennes grecques. «D'où vient cette +singularité? dit-il; j'ai cru un instant me trouver à Athènes....» +Marouban lui répondit que la folie de la mode avait introduit ce +costume en France, et il dit qu'au moins le bon goût y avait gagné. En +même tems il fit observer à Alphonaponor que ce costume était opposé +au climat de Paris, et il lui prédit qu'il nuirait autant à la +population que la guerre. Il ajouta que tout annonçait que les femmes +ne l'abandonneraient point, parce qu'elles croient qu'il leur est +avantageux, et qu'il tend à réveiller les désirs des hommes, qu'elles +jugent très-enclins à s'engourdir.... «Ces femmes ne connaissent pas +leurs intérêts, répondit Alphonaponor. Outre que toutes ne gagnent +pas à montrer leurs formes, comme je m'en suis apperçu en envisageant +plusieurs de celles que nous venons de voir, elles devraient savoir +que l'imagination pare la beauté lorsqu'elle est sous le voile. +L'illusion leur est alors favorable, au lieu que l'aspect de la +réalité la fait disparaître, et les désirs s'enfuient avec elle....» +Le lunian demanda aussitôt à Marouban quelle était la trempe morale +de ces femmes. «Je crois l'avoir appréciée, dit-il, et je veux me +convaincre si je me suis trompé....» Marouban, lui répondit: «je +ne vous instruirai jamais aussi bien que le fera une de ces femmes +elle-même. Prenez une maîtresse parmi celles qui se présenteront +à vous, ne fût-ce que pour trois heures, et vous connaîtrez leurs +principes et leur but. Il s'en trouve de très-aimables; vous serez +charmé d'en faire le rapprochement: la femme est ce qu'il y a de plus +attachant en ces climats. Par elle vous jugerez les hommes; car il y a +un grand rapport entre les deux sexes.» + +«J'y consens, dit le lunian; fais-moi connaître une de celles que tu +dis aimables; je me plairai à converser avec elle. Je suis de ton +avis; leur conversation sert à juger des moeurs d'un peuple peut-être +mieux que tout autre objet. En outre, l'aspect d'une femme, de quelle +nature et pays qu'elle soit, nous est toujours plus agréable que celui +d'un être de notre sexe; c'est une des plus grandes finesses qu'ait +employé la nature pour former le rapprochement qui enfante l'harmonie +par la régénération.» + +Marouban se retira dans l'appartement qu'il avait pris dans l'hôtel. +Alphonaponor fut visiter et embrasser ses éléphans[5], et annonça +à l'un d'eux qu'il partirait le lendemain pour sa planete, voulant +donner de ses nouvelles à l'empereur. Après cela il écrivit au roi de +la Lune ce qui suit. + + _Au roi de l'empire de la Lune._ + + «Je suis dans le coin de la terre qui fut nommé Gaule autrefois, + et qui a pris le nom de France. J'ai trouvé un peuple poli, aimable, + mais que tout m'annonce être le plus frivole de ceux qui habitent + cette planète. J'ai découvert en lui une fierté naturelle et une + audace qu'on croirait opposée à son caractère; mais la nature semble + s'être plue à le former d'élémens contraires; enfin c'est le grec de + l'Attique il y a deux mille ans. Comme il me paraît l'un des plus + influens sur ce globe, je vais rester quelques jours chez lui; je + verrai ensuite si je dois pousser plus loin. Je crois entrevoir que + je n'eu aurai pas besoin: cette ville abonde d'étrangers; l'Europe + entière s'y trouve réunie. J'espère pouvoir hâter ainsi mon retour. + J'ai eu le bonheur de trouver un des descendans de Socrate et de + Platon, dont je vous entretins au retour de mon voyage dans leur pays, + et qui méritèrent votre estime; car ils ont fait l'ornement de ce + globe, et ils auraient pu briller, par leurs vertus, dans le nôtre. + Ce personnage me sert de guide et d'interprête. D'après mes entretiens + avec lui, et les notions qu'il m'a données sur ce continent, le seul + redoutable aujourd'hui, j'ai pensé que, quoiqu'il arrive, votre trône + et le sort de vos sujets, qui est plus précieux pour vous que votre + trône, sont à l'abri. Vous avez seul l'égide de a sagesse pour les + couvrir, et contre lequel doivent se briser tous les efforts des + habitans des planètes s'ils peuvent jamais se réunir contre vous. + Comme homme, égal à vous, je vous salue; comme enfant, vous êtes le + père de tous vos sujets, je vous embrasse.» + + ALPHONAPONOR. + +Cela fait il se coucha. Son imagination, remplie de l'idée de son pays +et des tableaux rians qu'il lui offrait sans cesse, fut livrée aux +plus douces illusions. On pourrait dire, d'après cet exemple et +d'après cent mille autres, que le sommeil ne procure à l'homme ces +agréables impressions que lorsqu'il porte une âme dégagée du vice et +tournée vers la nature. Le scélérat trouve l'inquiétude et l'agitation +en son sein: le remords et la douleur s'attachent à l'homme pervers, +même à l'instant où il semble dans les bras de la mort. Cette vérité, +je n'ose pas l'affirmer, ne serait-elle pas un présage ou un signe +réel du sort réservé aux méchans daus l'éternité?.... + +A peine il fut jour qu'Alphonaponor descendit vers ses éléphans, et +remit la lettre pour l'empereur de la Lune au plus âgé d'entr'eux, et +par conséquent au plus expérimenté. Ce voyage demandent beaucoup de +précision de la part de l'animal; aussi envisagea-t-il sa prudence +comme nécessaire. Après lui avoir enjoint, en l'entretenant comme il +aurait fait un valet, de venir le rejoindre à Paris dès qu'il aurait +rempli sa commission, ce qui, selon lui, devait être le lendemain au +soir, il le dégagea de tout fardeau, et l'ayant conduit sur la place +de la Révolution, où il pouvait seulement déployer ses ailes et +prendre son essor, il le vit s'élever avec force et majesté, et +s'élancer en ligne oblique dans l'horison de la terre, qu'il traversa +comme l'hirondelle la plus active... Il revint à l'hôtel dès qu'il +l'eut perdu de vue, et le coeur un peu gros, de s'être séparé de +son cher éléphant. Quelque sûreté qu'il eût de la conservation de +celui-ci, il était attristé. Nous ne voyons pas disparaître d'une +seule stade (ce fut la mesure terrestre qui s'offrit en image aux +yeux du lunian) l'objet qui nous est cher sans sentir notre âme émue. +D'ailleurs, Alphonaponor avait sous les yeux les grosses larmes qu'il +avait vu verser à l'éléphant lorsqu'il l'avait quitté. Ces larmes +retombaient sur son propre coeur, et il se disait: «Quelle est la +puissance de la sensibilité! Elle est telle que j'achèterais de mon +sang les larmes que mon quadrupède versait, et que je me ferais tuer +pour le sauver.» Cependant, réfléchissant que son devoir l'avait forcé +à s'en séparer, et envisageant que toutes les douceurs, toutes les +jouissances et tous les biens doivent être immolés au devoir, il calma +son coeur et revint dans l'hôtel où il redoubla de caresses envers +l'autre animal, tant pour le consoler du départ de son compagnon que +pour satisfaire son coeur.... Telle est la nature de l'homme, et de la +terre et de la Lune, de montrer plus d'affection pour l'objet qui lui +reste, lorsqu'un autre, qui lui est également cher, lui a été ravi. + +A peine était-il rentré dans son appartement, et avait-il rejoint +Marouban, que l'hôtel fut de nouveau assiégé par les femmes. Les plus +pudiques tâchaient de se faire regarder par Alphonaponor, tout en ne +paraissant occupées que de son éléphant. Marouban lui fit considérer +cette tactique, qui indiquait la ruse naturelle à la femme, qui la +porte à montrer l'indifférence dans le moment où elle est dévorée par +le désir. Alphonaponor s'étant arrêté sur ce qu'il lui disait, et +employant sa logique sûre et son art de physionomiste, conclut qu'il +ne se trompait point.... Marouban ayant envisagé au même instant une +de ces femmes, dit au lunian: «Voyez-vous cette jolie brune qui paraît +porter la vivacité à l'excès, et dont les yeux pétillent d'esprit, +je la connais; elle est aimable quoique extrêmement frivole. Je +vous conseille de la choisir pour celle que vous avez dessein +d'entretenir.»--«Soit, répondit Alphonaponor; autant celle-là qu'une +autre: d'ailleurs son air et sa vivacité ne me déplaisent point.» + +Alors abordant la dame avec Marouban, elle parut confuse et joua la +pudeur, dans le moment où elle était animée par la joie, qu'excitait +en elle l'orgueil d'avoir fixé les regards d'Alphonaponor, et par +l'espérance de le rendre amoureux et de triompher de ses rivales, ce +qui est pour les femmes françaises, une jouissance plus grande que +celle occasionné par l'appât des plaisirs. Le lunian l'invita à entrer +dans son appartement. Elle parut s'y refuser. Alphonaponor allait +renoncer à la presser davantage, ayant l'habitude de ne jamais +contraindre personne: mais Marouban lui dit que cette petite façon +était un autre effet de la tactique qu'il lui avait fait connaître, +qui fait refuser d'abord par les femmes ce qu'elles ambitionnent le +plus.... Le lunian lui répartit: + +«Voilà une singulière bizarrerie, et qui s'allie bien à toutes celles +que j'apperçois sur votre globe. Pourquoi faire des façons lorsqu'on +a envie de quelque chose? C'est martyriser son coeur. J'entrevois que +jusqu'aux femmes tout est ici malheureux; et je découvre avec dépit et +pitié que chacun aide à forger la chaîne qui l'écrase.» + +Enfin la dame étant entrée s'humanisa. Peu à peu la fausse honte +qu'elle avait fait paraître disparut de son front, où la gaieté et la +folie reprirent la place qu'ils lui avaient un instant cédée. Bientôt: +banissant toute étiquette, elle assaillit Alphonaponor de questions, +et avec une volubilité et une curiosité inexprimables; ce qui étonna +d'abord le voyageur, mais finit par l'amuser beaucoup, et par +l'éclairer de plus en plus sur les moeurs de la nation chez laquelle +il se trouvait. «Dites-moi, mon cher lunian, qu'elle est l'influence +des femmes dans votre planete? Y sont-elles coquettes?» Présumant +qu'Alphonaponor ne comprendrait pas le mot, ou que Marouban le +définirait mal; «c'est-à-dire, ajouta-t-elle, par périphrase, si elles +jouent le sentiment lorsqu'elles ne l'éprouvent point, comme on fait +en France, et si elles mettent leur gloire à inspirer de l'amour à +tous les hommes qu'elles rencontrent. Sont-elles mignardes dans les +momens où elles veulent obtenir ce qu'elles désirent? Ont-elles des +vapeurs lorsqu'on ne fait pas ce qui leur plaît? Se font-elles un +scrupule d'adjoindre des amans, à leurs époux? Et dit-on dans votre +planete, pour justifier cet usage, que la monotonie est le fléau de la +vie et l'antagoniste du bonheur? Enfin les maris sont-ils complaisans +comme sur notre globe, et sur-tout dans cette ville? font-ils accueil +aux amans de leurs femmes? et croiraient-ils donner dans le mauvais +ton s'ils se conduisaient différemment? Dites-moi enfin quelles sont +les modes de la Lune? Je brûle de les connaître, et je voudrais les +porter la première. Les modes doivent y être en vogue, et faire, comme +en France, les délices de tous. Y porte-t-on la la robe à la _Psyché_, +à la _Circassienne_, à la _Hébé_? N'oubliez pas, non plus, de me dire +s'il y a un opéra dans la Lune? Comment y paraît-on? les acteurs, les +chanteurs et danseurs sont-ils aimables, et font-ils les délices des +femmes de votre monde? Comment est grande la salle? Quelle forme +a-t-elle? Comment est-elle décorée et éclairée? S'y voit-on de tous +les points? Dites-moi tout; je suis d'une curiosité extrême pour ces +choses. Avez-vous des ballets? Enfin en sort-on avec des vapeurs comme +à Paris? ... Parlez vite; racontez-moi tout cela: Nous parlerons +ensuite de nos amours, car je prétends bien vous enchaíner un moment.» + +Alphonaponor était resté interdit en voyant sa curieuse vivacité, et +sur-tout, en entendant ce qu'il regardait comme les plus bizarres +questions. Enfin, s'étant dit qu'il faut prendre les gens comme ils +sont, il répondit à la dame ... «Les femmes dans notre planète, ne +ressemblent point du tout à celles de ce pays, si elles sont enclines +aux penchans et sentimens que vous venez de manifester. + +Elles ont sans doute de l'influence; les êtres les plus charmans de +la nature doivent être distingués: mais elles ne l'obtiennent que +lorsqu'elles allient à la beauté et à leurs charmes naturels, +les éclatantes vertus. Ce sont elles-mêmes qui la leur donnent à +l'exclusion des autres qualités. Elles ne cherchent point à attacher à +leur char mille amans, et à rendre amoureux tous les hommes qu'elles +rencontrent: ce serait le projet le plus extravagant. Ignorez-vous ici +bas que la beauté même ne peut imposer la loi à l'amour; et que bien +souvent la laideur l'emporte sur elle? Nos femmes sont convaincues de +cette vérité. Que diriez-vous, si j'osais affirmer que les plus belles +qui ont paru sur votre planète, ont été les moins aimées? Cela doit +être; on ne peut chérir ce qui est insensible, quand les objets +ressembleraient à la Vénus des grecs. La femme belle, en général, est +trop occupée d'elle-même, et de l'adoration qu'elle croit mériter, +pour s'occuper des autres. D'ailleurs, la pudeur, qui est la +principale des vertus de nos femmes, ainsi que leurs autres sentimens, +les écarteraient de la coquetterie: elles la regarderaient comme une +école de trahison, et elles se rendraient horribles à elles-mêmes.... +Elles ne sont ni mignardes, ni vaporeuses; elles ont senti qu'on ne +s'y tromperait point: le sentiment a un signe distinct qui ne peut +être imité. Elles savent que les feintes vapeurs sont démenties par +le visage: ainsi la tromperie retomberait sur elles ... et pourquoi +l'employeraient-elles? On est toujours prêt à voler au-devant de leurs +désirs, parce que leurs desirs sont légitimes. Elles n'ont pas besoin +de prendre des suppléans à leur époux: rien ne les y porterait; elles +idolâtrent ceux-ci, qui sont toujours les objets de leur première +tendresse. Aucune considération, aucun préjugé et aucune puissance +de famille ne les retient lorsqu'il s'agit de l'hyménée. Quant à la +monotonie dont vous parlez, elles ont le bon sens de croire qu'elles +ne trouveraient dans les autres hommes que ce qui est dans leurs +maris, et souvent beaucoup moins. Rien de plus bizarre et de plus +ridicule que les idées qu'on se fait ici sur le plaisir: tout arbre +est un _arbre_; tout puits est un _puits_; je ne conçois point que +les habitans de la terre n'aient pas fait cette réflexion. Leur +imagination aurait été désabusée; et, l'illusion manquant, il ne +restait plus de véhicule pour l'inconstance.» + +«Vous êtes un être bien singulier, avec vos réflexions saugrenues! +s'écria la dame. Vous ne pourrez pas cependant refuser d'avouer, qu'il +se trouve des différences dans les hommes comme dans tous les animaux; +qu'il y a des chances à courir....» Alphonaponor, quittant son sérieux +à une pareille réplique, lui répondit sur le même ton: «Oui, il y a +des chances à courir; et le plus souvent désavantageuses pour vous +tous, de quelque côté que vous envisagiez la chose. D'après ce que je +vois, d'après ce que je présume, et ce que mon esprit m'a montré, +je suis convaincu que que vous êtes le plus souvent éconduits. Que +d'illusions flatteuses, formées avec extravagance, et détruites en un +instant! Que de surprises fatales et désespérantes! Le bon est, sur +votre planète, plus rare que le mauvais: pardonnez l'apostrophe que +je fais à ses habitans; mais vous m'y avez contraint. Donc, si je +raisonne bien, le mauvais doit s'y trouver à chaque pas. Jugez à +présent si la carrière de l'amour et de l'inconstance est toujours +semée de fleurs chez vous.... Venons au faste des femmes de la Lune. +D'abord, je dois vous dire qu'elles ne croient pas pouvoir briller par +un éclat étranger; qu'elles sont persuadées qu'une robe magnifique +dépare souvent la beauté, et qu'elle enlaidit tout-à-fait celle qui +est dénuée d'attraits. Elles ont un costume élégant, plein de grâces, +mais qui ne varie point!» S'adressant à Marouban: «Je dois faire ici +l'éloge de vos compatriotes à cet égard. Dans le tems où je parcourus +votre empire, je vis avec satisfaction que la mode qui s'était +introduite chez les Grecs à un certain point, n'avait pas agi sur +la forme des costumes, Rien de si simple et de si noble que leur +vêtement, et rien de plus propre que celui des femmes à faire +ressortir leurs attraits, ou à cacher les défauts du petit nombre +de celles qui en étaient privées.» Revenant à la dame, il ajouta: +«Pardonnez-moi cette petite excursion philosophique. Pour varier +ses goûts, il faut tomber nécessairement dans le ridicule. Tout est +contraste et parallèle dans la nature: aux deux bouts d'une ligne +se trouvent le beau et le laid. Si on s'écarte du beau, il faut +nécessairemeut se rapprocher du laid, et si on se rapproche encore, +il faut y toucher tout-à-fait. Il en est de même pour les facultés de +l'esprit que pour les modes: en s'éloignant du bon sens, on tombe dans +la sottise; le ridicule enfin touche au bon genre.... Les femmes de la +Lune le savent; voilà pourquoi elles ont renoncé aux modes. Ce qui les +arrête, d'après ces notions qu'elles ont, c'est que personne n'aima +jamais à être ridicule: ceux des deux sexes qui le sont en tous lieux, +l'ignorent et croyent suivre le bon ton.» + +«Vous m'avez demandé, reprit-il, en s'adressant toujours à la dame, +s'il y avait un opéra dans la Lune? Sans doute nous en avons un, et +très-brillant, où l'on célèbre les exploits des héros, et où l'on met +sans cesse sous les yeux les magnifiques tableaux de la nature. Mes +compatriotes aiment beaucoup la musique: ils savent que son harmonie +influe sur l'ame, et qu'elle y réveille les sentimens doux, qui sont, +sur-tout, ceux que la nôtre peint. Nous avons une salle formée en +cirque, qui contient vingt mille spectateurs. Elle ne doit pas être +moins grande pour la capitale de la Lune, qui voit dans son sein trois +cent mille habitans; et la scène est assez grande pour qu'un escadron +entier puisse y manoeuvrer. La salle est simplement décorée, mais avec +dignité: elle est bien éclairée; il y a un lustre au milieu qui porte +mille bougies, et le jour de la scène est proportionné à cet éclat.... +Vous desirez savoir si on s'y voit de toutes parts? Permettez que je +vous observe que je n'entrevois point le motif de votre question: on +va à l'opéra pour voir le spectacle; pourvu qu'on ait la scène sous +les yeux, voilà, ce me semble, ce qu'il faut.»--«Point du tout, dit la +dame avec une espèce d'emportement; on y va autant pour voir la bonne +compagnie, ou les gens qui nous sont agréables, que pour voir la +pièce; du moins cela est ainsi à Paris.»--«C'est différent, répartit +Alphonaponor; dans la Lune on pense différemment.... Quant aux +ballets, nous en avons; nous aimons la danse autant que les habitons +d'aucune planète, parce que nous sommes naturellement vifs et gais. +Cela paraît vous étonner: revenez sur votre idée, et ne croyez pas que +les véritables êtres vertueux soient ennemis de la joie et des jeux +innocens. Nos ballets représentent toujours une action prise dans la +nature.»--«Vous n'y mettez donc pas des dieux comme ici? répliqua +la dame.»--«Qu'avons-nous besoin des dieux dans nos ballets? ils y +porteraient la froideur: quel intérêt peuvent inspirer des êtres +surnaturels?»--«Cela donne de la magnificence à la scène, dit-elle de +nouveau.»--«Je l'accorde, répartit Alphonaponor; mais la magnificence +émeut-elle vos coeurs? La jouissance des yeux vaut-elle celle de +l'âme? Dites-moi si l'apparition de vos dieux peut offrir un tableau +aussi agréable que celui d'un père entouré de ses enfans, qui lui sont +rendus après qu'il les a crus perdus à jamais, et qui fait triompher +la nature en ce moment? Après avoir vu des dieux on doit sortir du +spectacle l'âme vide: lorsqu'on a vu des tableaux pareils à ceux dont +je parle, on en sort éprouvant une jouissance douce, et l'ennui n'a +point atteint le coeur..... J'ai vu autrefois discuter l'intervention +des dieux dans les tragédies de Sophocle et d'Euripide, qui sont de +véritables opéras; et je me rappelle qu'elle fut réprouvée par tous +les gens de bon goût, tant d'Athènes que des autres parties de la +Grèce. Pour ce qui regarde les mimes, qui se rapportent à vos acteurs, +chanteurs et danseurs, on les choisit toujours aimables, adroits et +intelligens. Ils sont considérés dans notre planète; mais ils ne sont +pas les moteurs des délices de nos femmes. Elles apprécient leurs +talens, leur donnent le prix qu'ils méritent; mais elles ne sont +pas aveuglées au point de les confondre avec les héros qu'ils +représentent. Elles connaissent l'illusion de la lumière, celle de +l'optique, celle du costume, et elles découvrent toujours l'acteur +sous le masque du héros. Si elles pensaient et voyaient différemment, +elles embrasseraient des fantômes: n'en sont-ce point que des êtres +qu'on ne voit pas sous leur véritable aspect? + +«Voilà ce que j'avais à répondre à vos questions, madame. Pardonnez si +j'ai combattu vos idées: la galanterie française l'improuve peut-être; +mais je suis un homme de la Lune. Je m'y permets de débiter ces +maximes aux dames, et je passe cependant pour un des hommes les plus +galans de notre globe.» + +«Je vois bien, dit la dame, que je ne pourrai me fâcher avec vous, +quoique j'en aie, et quoique vous ayez fait pleinement notre satyre: +mais vous avez pris un ton si doux, et si peu prétentieux, que je +vous pardonne. Je vous trouve même galant à un certain point. Je +m'apperçois qu'il y a une manière de dire les vérités, et de les +faire entendre par ceux même à qui elles s'adressent sans les +fâcher.»--«Votre observation annonce un jugement naturel, répartit +Alphonaponor; et je vois que si vous adoptez des idées fausses, c'est +plutôt par ton, qu'en agissant d'après vous-même: c'est un malheur non +un défaut réel.» + +«Je vois encore qu'il faudra que je vous fasse des complimens, répliqua +la dame, et que je vous remercie de m'avoir si bien tancée la première: +eh bien! je vais au titre de galant, ajouter celui de sage. Cependant +il faudra que vous déposiez ce titre à mes pieds; car je compte vous +faire jouer un instant le rôle de fou, et vous faire imiter les français +en vous rendant amoureux.»--«Je puis vous donner le nom d'ami, reprit +Alphonaponor, mais non celui d'amant. Je sens que c'est vous outrager, +d'après vos préjugés: cependant, si vous appréciez le titre d'ami, vous +jugerez qu'Alphonaponor distingue votre mérite. Il croit ne point +satisfaire à une vaine politesse. Il voit en vous une ame bien faite +à qui il ne faudrait qu'un régulateur. Le germe existant dans Eléonore, +elle a mérité son estime....» + +Il allait continuer, lorsqu'il fut interrompu par un savant, qui +vint, au nom d'une société composée de ses confrères, l'inviter à une +conférence qu'ils desiraient avoir avec lui. Alphonaponor, qui voit +dans cette occasion le moyen de s'assurer encore mieux du génie et des +moyens de cette nation, vû que Marouban lui observe que ce savant, +ainsi que sa société, passe pour ce qu'il y a de plus éclairé en +Europe; il consent à se rendre en son sein.... La dame lui dit alors: +«Alphonaponor, j'ai accepté le droit que vous m'avez donné. Je vous +rejoindrai demain de bonne heure, et nous verrons si vous finirez par +me faire adopter votre genre de folie: je suis encore persuadée que la +sagesse tient à elle par plus d'un anneau.» Alphonaponor sourit, et, +l'ayant quittée, il sortit avec Marouban et le savant, après avoir dit +à son éléphant de surveiller les voleurs; de prendre garde d'écraser +quelque enfant, et de froisser, de sa masse, les femmes qui +l'entouraient. L'éléphant lui fait entendre, par un signe, qu'il est +l'ami des enfans, parce qu'ils sont les emblèmes de l'innocence, et +qu'il respecte les femmes à cause de leur foiblesse.... Le voyageur +s'applaudit de cette distinction faite par son animal, et l'ayant +communiquée à Marouban, celui-ci lui dit qu'il serait à souhaiter +que beaucoup d'hommes eussent, en pareil cas, l'appréciation de son +éléphant; que l'harmonie sociale en irait mieux sur la terre. + +Alponaponor fut reçu à la porte de l'hôtel par une foule non moins +grande que celle qui l'entoura le jour de son arrivée. Ce qu'on +entendait dire de lui, attirait de toutes parts les curieux. Ils +firent entendre mille _bravos_ répétés, à son aspect, et on le +conduisit, comme en triomphe, jusqu'à l'endroit où l'attendaient les +savans. Il témoigna d'un air noble à ceux qui le suivaient qu'il était +satisfait de leur politesse, et ne parut ni énorgueilli ni ému en +entendant les exclamations qu'on lui prodiguait. Il trouva que le +peuple s'oubliait à son égard. Il observa à Marouban qu'on ne devait +prodiguer l'éloge qu'à celui qui l'a mérite, et qu'il ne voyait pas +qu'il eut rien fait pour les français. Il tira une induction forte, à +l'égard du caractère de la nation, d'après cet engouement, et il dit +au grec, qu'un peuple si sujet à l'exaltation devait tomber dans bien +des écarts, et compromettre souvent sa raison et ses sentimens.... +Marouban lui répondit qu'il avait pensé juste.... ils arrivèrent au +lieu de l'assemblée en s'entretenant à ce sujet. + +Étant entrés dans l'assemblée de savans qui l'attendaient, +Alphonaponor reçut leurs complimens avec modestie, et il leur dit +que l'invitation qu'ils lui faisaient était très-honorable et +très-gracieuse pour lui. «J'ai apprécié l'état de savant, et je me +suis convaincu que celui qui l'exerce se place au premier rang des +hommes. Lui seul sonde les abîmes de la nature, en se dégageant des +liens de la société; lui seul seulement existe.... Et peut-on exister, +s'écria-t-il, si on ne connaît la nature, si on n'entrevoit tous les +ressorts qui font mouvoir notre être et l'univers, et si on n'apprécie +pas la grandeur de l'oeuvre de l'Eternel? Alors l'homme est lui-même: +il élève son génie jusqu'à sa source; et il y trouve ces sublimes +vérités, qui deviennent la consolation de ses pareils ou qui +contribuent à leur bonheur.» + +Les savans, étonnés d'une définition aussi simple et aussi sublime +du principe et du but de leur art, applaudirent unanimement à son +discours, et revinrent sur l'idée qu'ils avaient eue, avant son +arrivée, qu'ils allaient rencontrer en lui un ignorant. Ils ne +pouvaient se persuader, par une de ces bizarreries attachées à presque +tous les savans des divers pays, qu'on ne peut connaître quelque chose +que chez eux; qu'on ne peut être savant hors de notre planete; en +oubliant ce que la science a du apprendre, tant au philosophe, qu'aux +politique, moraliste, physicien, etc., que l'ame de l'homme et la +nature sont sans bornes; qu'elles ne circonscrivent leur influence +à aucune classe d'êtres, à aucun état; et qu'aucune région n'est +la patrie du génie, qui, comme Dieu, dont il est la plus sublime +émanation, embrasse l'univers. + +Ceux d'entre eux sur le front desquels avait paru le sourire du +dédain, et le signe de la prévention à l'abord du lunian, quittèrent +le ton gai qu'ils avaient pris, et l'humeur _aretine_ qui les avaient +portés à lui lancer, à son insçu, des sarcasmes, arme qui devrait être +étrangère aux savans de toutes les sortes, et dont malheureusement ils +se servent trop souvent, parce qu'ils n'ont pas analysé l'effet du +sarcasme, et sa nature entièrement opposée à la critique et à la saine +satire. + +Enfin ils s'assirent autour d'Alphonaponor, et s'apprêtèrent à le +questionner sur toutes les parties des sciences et sur les systèmes. + +Le politique parla le premier, et lui demanda quelle était la +population de sa planete.... «Nous comptons chez nous cent millions +d'habitans.»--«Comment, s'écria le politique, votre planete peut-elle +suffire à les nourrir, tandis que notre globe, qui a infiniment moins +d'individus, proportionnellement à son étendue, ne peut suffire à +leurs besoins[6].» + +«Nous possédons cette population, et le terrein de la Lune lui suffit +amplement, parce qn'il n'existe pas un pouce cube de terre qui n'y +soit cultivé: nous avons tiré du grain de la cîme même de nos rochers, +à l'appui de l'agriculture, cet art respectable et bienfaisant à qui +nous sommes redevables de notre existence et de notre bonheur. Il a +bien mérité l'hommage que nous lui rendons, et d'être nommé, parmi +nous, le premier des arts.... Je me suis apperçu, en contemplant la +terre avec mon télescope, que sa plus grande partie était aride et en +friche: il n'est pas étonnant que ses habitans soient dans le besoin. +Cependant j'ai vu un modèle qui devrait vous servir; j'ai découvert un +de vos empires de l'Orient organisé à peu près, sous ce rapport, comme +celui de la Lune[7]. J'y ai vu une population immense, et qui m'a paru +n'être point en harmonie avec aucune autre partie de la terre, en +raison de la population et de l'étendue du sol.»--«Vous n'arrachez +donc pas les hommes à l'agriculture, et vous ne faites donc pas, comme +sur ce globe, de vos laboureurs des soldats? Vous n'avez donc pas +des armées? Il vous en faut cependant s'il existe auprès de vous des +voisins puissans et redoutables.... Si la guerre n'a point exercé son +pouvoir sur votre planete, quelle est donc la constitution de votre +empire et la trempe de ceux qui le gouvernent? Je regarderais comme un +prodige des plus éclatans, l'absence de la guerre d'un état, où +qu'il se trouve, fût-ce dans l'étoile du grand _Chien_. Si vous nous +ressemblez par votre organisation physique, vous devez avoir nos +passions.» + +«Nous ne connaissons point ce fléau, aussi redoutable, à mes yeux, +que la peste et la famine; dont j'eus lieu de connaître la fatale +influence dans le voyage que je fis autrefois en Grèce, et que je +jugeai devoir renverser sa puissance, ayant été témoin de la fameuse +bataille des Thermopiles, où Xercès fut vaincu. Je vis en ce moment +que l'armée la plus formidable n'offre point un bouclier sûr à un +monarque; et je conclus que la guerre avait anéanti ou anéantirait +toute puissance réelle sur la terre. L'organisation de notre planete +en un seul état, fait que nous n'avons pas de voisins puissans, ni +ambitieux, dont nous soyons obligés de repousser les attaques; nous +n'avons pas besoin de tenir des grandes armées sur pied, et arracher, +par conséquent, nos sujets à l'agriculture. Quand il en existerait, +nous serions assurés de rendre leurs efforts impuissans: nous leur +opposerions le bouclier de la sagesse. Un de nos voyageurs nous a +rapporté que, dans une course faite dans votre Orient, il avait appris +que l'empire, que vous nommez Chine, et dont j'ai déjà parlé, avait +existé plus de quatre mille ans, parce qu'il n'avait pas introduit la +guerre en son sein, et qu'il avait opposé sa sagesse à ses voisins. Il +s'y trouva au moment où un vainqueur effréné et barbare envahit cet +état. Il vit clairement qu'elle était la puissance de cette sagesse, +lorsque l'ambitieux, qui venait de le conquérir, reconnut les loix de +ce peuple, et se rendit lui et les siens sujets de cet empire, qu'il +agrandit.... Cet exemple est frappant chez vous: il prouve ce que +j'annonce. » + +Quand notre planete serait divisée en royaumes, comme la terre, +continua-t-il, cela n'appuyerait pas le système de la guerre. Les +monarques connaîtraient trop bien leurs intérêts, qui leur seraient +rappelés par les peuples, s'ils ne les envisageaient point eux-mêmes, +pour ne pas s'assurer que la guerre est toujours funeste au vainqueur; +et ils verraient qu'en épuisant leurs peuples, et les fatiguant, ils +finiraient par aliéner leur confiance, et par s'exposer à se voir +ravir la puissance. J'ai appris autrefois en Grèce, de la bouche de +Socrate, que nombre de rois de votre globe avaient été victimes de +l'erreur dont je parle; et qu'en allumant les flammes de la guerre, +ils avaient été consumés par elles.... Rappelez-vous qu'Athènes et +Sparte furent détruites par la guerre, qu'elle anéantit par la main +l'une de l'autre. Lorsque j'ai approché de votre planète, j'ai vu ses +funestes effets. Je n'ai point reconnu un seul des empires que j'y +avais vus; et, par-tout, j'ai vu les monumens de la destruction, et +les signes de ce fléau dévorateur.» + +Le politique, voyant qu'il envisageait la guerre avec un oeil vaste, +et frappé de la force de ses raisons, lui dit: «Je sais comme vous +que la guerre est un fléau pour notre globe; et je vois avec peine +qu'on ne peut le détruire. L'ignorance, les préjugés des peuples, et +l'habitude, si puissante chez les hommes, contribuent à l'y affermir, +malgré que les souverains commencent à s'appercevoir, ou au moins à +dire, qu'elle est funeste; et que les peuples le répètent tacitement +sur tous les points de la terre.... Vous êtes plus fortunés que nous, +qui voyons à chaque instant affaiblir notre puissance par elle. A +peine une génération est née, qu'elle est engloutie. Notre population, +nos trésors, les fruits de notre industrie sont anéantis par elle.» + +Alors il lui demanda qu'elle était la constitution de leur +état.»--«Une monarchie, qui tient par le plus puissant lien à la +démocratie, répondit le lunian; ou, plutôt, c'est le peuple qui +gouverne par l'organe de son monarque. Un sénat, composé de tout ce +que l'empire possède de plus éclairé et de plus vertueux, forme son +conseil, et lui transmet les actes de l'autorité. Les ministres ne +sont point comme ceux que je vis dans les états de l'Orient, des +souverains souvent plus puissans que les monarques eux-mêmes; mais des +simples organes du monarque, pour exécuter ses volontés, et pour lui +transmettre celles de ses sujets. Enfin, le roi de la Lune n'est +autre qu'un père de famille, qui veille nuit et jour à la sûreté, aux +besoins et au bonheur de ses enfans. Il se ferait un crime de leur +ravir un seul de ses momens, sachant qu'il les leur doit tous, et +qu'un roi ne doit s'occuper jamais de lui-même.» Le politique avoua +que cette constitution, basée sur un principe aussi sublime, était +celle qui contribuerait au bonheur de l'humanité, si elle était +adoptée dans tous les états.... Quittant alors ce sujet, il questionna +Alphonaponor sur le commerce et l'industrie. Le lunian répondit, que +l'industrie était portée au plus haut point dans sa planete; mais +qu'elle était circonscrite, le système de l'uniformité qui existait +dans son pays l'exigeant.... «Nous ne multiplions point, dit-il, +les objets de luxe, ni les ornemens: le triomphe des arts se porte +généralement sur les objets utiles. Que nous importe d'avoir des +voitures de cent sortes, des maisons construites et meublées +différemment; des habits de mille façons; ce qui ne peut exister +qu'aux dépens du bon goût et du bon sens! Nos maisons sont propres, +commodes, élégantes, et formées sur le même plan. Si d'un coté +l'uniformité paraît déplaire, de l'autre elles concourt à l'harmonie. +Lorsque nous voulons trouver la variété, nous contemplons le ciel et +nos campagnes, et notre envie est pleinement satisfaite. Les objets +d'agrément sont rares dans ces maisons; des colonnes qui offrent à +nos yeux l'aspect de la majesté, sentiment peut-être le plus utile à +l'homme, les forment principalement. Nos meubles sont commodes, mais +en petit nombre. Nos habits ayant toujours les mêmes formes, nous ne +connaissons point les modes. Les arts libéraux doivent être bornés +chez nous; mais ceux qu'on y voit en vigueur sont encouragés par +tout les moyens. Les inventeurs sont distingués par l'opinion; et +récompensés avec éclat par le monarque ... Enfin nos instrumens +d'agriculture, de mathématique, de physique, d'astronomie, de musique +même, sont à un point de perfection au-dessus de tout ce qu'on a vu +sur la terre, malgré que, d'après ce que j'ai découvert, l'industrie +s'y soit élevée à une hauteur assez grande: on pourrait dire, même, +que c'est elle qui y a fait le plus de progrès.» + +«Vous ne connaissez donc pas ceux de nos sciences, répondit un +astronome, et sur-tout de celle dont je m'occupe? il les énumera, en +lui donnant une idée de nos découvertes en astronomie, et lui +montrant un planisphère. Un phisicien mit sous ses yeux le miroir +de Tchernaiis, el lui en démontra la propriété. Il lui fit voir les +effets de l'électricité, et ceux opérés par la machine pneumatique; +il lui parla de la pesanteur de l'air; et enfin il en vint aux forces +attractives.... Le lunian, d'abord étonné, le fut au dernier point +lorsque le physicien lui parla du système de Newton, et il fit +connaître la cause de sa surprise, en disant que la même découverte +avait été faite dans la Lune. + +Le physicien lui demanda ensuite si les savans de sa planete +connaissaient la circulation du sang. «Oui, dit-il, la sève des arbres +nous la fit découvrir. Il lui répondit au sujet de la pesanteur de +l'air, et de la décomposition de la lumière, qu'ils connaissaient les +propriétés de l'air, et qu'ils avaient des prismes. + +Le naturaliste lui demanda, à son tour, s'ils avaient fait des +découvertes importantes dans les trois règnes; s'ils avaient observé +les causes des volcans et des tremblemens de terre; car, dit-il, +votre globe étant organisé comme le nôtre, doit contenir les mêmes +substances, et être vivifié par les feux souterrains. Alphonaponor +expliqua en grand les causes de ces événemens. Le physicien lui +demanda encore si on était parvenu dans la Lune à donner des +organes aux sourds et muets nés? Cette dernière question fixa toute +l'attention d'Alphonaponor, et excita sa surprise. Il répliqua +aussi-tôt: «auriez-vous fait cette sublime découverte? Vous auriez +ravi à l'art son plus beau secret; malgré nos efforts nous n'y sommes +point parvenus.»--«Eh! bien, répondit le physicien, ce secret nous +est connu. Il a déjà rendu à la société nombre d'individus que +la nature avait réduits à une espèce de néant; ils ont retrouvé +l'existence et une portion de leur bonheur. Vous pourrez en voir +les effets dans cette ville.... Si vous nous surpassez en nombre de +points, nous avons, vous le voyez, quelques trésors à mettre sous +votre vue.»--«Cette découverte est plus précieuse que celle de votre +Nouveau-Monde, et je m'humilie devant celui qui la fit. L'homme qui +sut trouver un secret si utile à l'humanité, et qui justifie la +nature, mérite l'hommage de tout être qui porte un coeur sensible.» + +Il dit alors, en s'adressant au physicien, à l'astronome et au +naturaliste: «vous vous êtes rapprochés entièrement de nous par vos +travaux; et nos principes sont les mêmes. Je vous avoue que je suis +dans l'étonnement de ce je viens d'apprendre; je n'aurais pu me +douter, d'après ce que je vis en Grèce, que les sciences dont nous +venons de nous entretenir, eussent subi une gradation si rapide, où +plutôt qu'elles fussent nées chez vous. Ce que je découvris à Athènes +ne semblait pas me l'annoncer. Je trouvai que ses savans, Aristote +même, n'étaient pas aux premiers élémens de physique et d'astronomie; +et je ne pus venir à bout de les convaincre, tant ils étaient entêtés +de leur système. J'augurai alors que cet entêtement serait fatal à +votre planete; car je pressentis que leurs idées seraient adoptées par +les nations qui succéderaient aux Grecs, et que leurs faux principes +germant dans les coeurs, nuiraient aux savans qui entreprendraient de +renverser ce faux système. Je sais combien les préjugés sont enchaînés +l'un à l'autre, et qu'un seul, répandu dans un globe quelconque, peut +mettre le voile de l'erreur sur lui pendant nombre de siècles.» + +Le physicien lui dit qu'il avait présumé juste; que le système +d'Aristote avait excité des rixes terribles sur cette planete, +sur-tout en Europe; qu'il avait régné jusqu'au dix-septième siècle; +et que les efforts des savans ne parvinrent à l'anéantir, qu'après la +lutte la plus longue et la plus pénible. + +Alors un philosophe, s'adressant à Alphonaponor, voulut savoir en +quel état était la philosophie dans la Lune; s'ils reconnaissaient un +moteur suprême, et, dans ce cas, s'ils divisaient son essence en +une ou plusieurs divinités: s'ils avaient analysé sa nature; s'ils +reconnaissaient l'immortalité de l'ame et la récompense ou punition +futures.... Il ajouta: «s'est-il montré beaucoup de sectes +philosophiques chez vous? Chacune a-t-elle eu son costume, +c'est-à-dire des manières de voir différentes? La religion a-t-elle +enfanté des guerres de vingt siècles comme ici bas, et a-t-on confondu +le fanatisme avec la philosophie? S'y est-il trouvé des hommes qui, +comme Pithagore, ont proclamé la Métempsicôse? et d'autres qui, comme +Anaxagoras, etc., ayent annoncé que l'ame de l'homme n'est rien, +puisqu'elle est mortelle? Dites-nous enfin si vous vous êtes sauvés de +toutes ces extravagances, qui ont inondé de sang cet univers, et qui +ont couvert d'opprobre la philosophie, ou, du moins, ceux qui osèrent +prendre son masque, en établissant des principes subversifs?» + +Alphonaponor tourna un oeil satisfait vers le philosophe, qui lui +parlait sur le même ton que Socrate; et l'ayant d'abord prié de lui +faire connaître ce qu'était le fanatisme, dont il n'avait point +entendu parler en Grèce, celui-ci lui répondit que c'était la rage, +cachée sous le manteau de la religion, pour couvrir la terre de +décombres; et il lui dépeignit entièrement son but et ses funestes +actions.... Il lui raconta que c'était lui qui avait présenté la cigue +à Socrate, et fait périr le juste Galiléen sur le poteau réservé au +supplice des scélérats. Enfin il lui dit que les trois-quarts des maux +de la terre, depuis dix siècles, émanaient de lui. Il ajouta qu'il +était tems qu'on mit une borne à sa fureur; que sans cela le globe +allait être dépeuplé: il dit encore à Alphonaponor: «si sa puissance +n'était point limitée, sage lunian, vous n'auriez pu paraître sur +notre planète sans danger. Peut-être seriez-vous tombé sous ses coups, +au moment où votre sagesse mérite notre admiration, et où vous nous +apportez des leçons salutaires, plus grandes que tous les trésors.» + +Alphonaponor, qui avait reculé d'horreur en entendant que Socrate, qui +fut son ami, et qu'il avait reconnu pour un vrai sage, avait péri sous +les coups du monstre, et qui avait été saisi de douleur à ces mots, +s'écria: «si Socrate fut sa victime, tout autre doit attendre de lui +sa perte! ... Eh quoi! la terre a pu vénérer ce monstre après ces +attentats? Elle a pu voir tomber le plus méritant de ses enfans +sans pâlir, et sans anéantir à jamais l'auteur de ses maux?»--«Oui, +répondit le philosophe: jugez à présent qu'elle a été notre +dégradation. Voyez quelles armes terribles, quels bras formidables +il a fallu pour l'enchaîner, et quels assauts redoutables on a dû +soutenir contre lui.» Alphonaponor soupira, et repartit: «Le siècle +qui a su borner son influence sera, tout ce que j'entrevois le prouve, +le plus glorieux de l'histoire de ce globe. Si le monstre parvient à +être anéanti tout-à-fait, je prévois que vous vous élancerez davantage +vers le bonheur.»--«Cela est vrai, reprit le philosophe; le jour de +sa destruction totale, s'il peut arriver, verra renverser la +dernière barrière qui arrête le génie et les arts; et la philosophie +triomphante pourra donner alors à la morale l'essor qu'elle doit +avoir. Les fléaux qui nous environnent, et qu'il fait mouvoir dans +l'ombre, disparaîtront; l'ignorance se dissipera, et avec le jour pur +de la raison naîtra celui du bonheur.» + +Alphonaponor observa, qu'en effet la raison seule pouvait le donner +aux hommes; et, après avoir félicité le philosophe sur ses sentimens, +il s'apprêta à le satisfaire en ces mots.» + +«Nous reconnaissons un moteur universel de notre être et de l'univers: +quel homme, doué de sa faculté principale, de sa raison, pourrait, +en envisageant le firmament, la nature et lui-même, douter de son +existence, et croire qu'il n'y a point un moteur et un gubernateur? +que rien a pu enfanter cet oeuvre sublime, et présider à l'harmonie +qui conduit ce tout, et lie si étroitement toutes ses parties? Je +vis Anaxagoras et ses imitateurs en Grèce. Je les regardai comme des +insensés qu'on devait plaindre, et je ne me doutai point que d'autres +hommes pussent adopter leurs extravagances, et qu'elles dussent passer +à la postérité.... Nous pensons, comme Socrate, et nous reconnaissons +l'immortalité de l'âme. J'ai avec moi un écrit qui contient les +bases de notre croyance et de nos principes: Marouban vous le fera +connaître; je consentirai à le laisser parmi vous. + +«Quant au partage de la divinité, nous pensons que le moteur suprême +n'aurait pu diviser son essence sans affaiblir son pouvoir, et sans +attenter à sa propre nature. Nous le voyons parfait, immuable, et +nous ne pouvons lui refuser la bienfaisance: depuis l'insecte jusqu'à +l'homme, tout l'atteste, tout en porte le caractère sublime ... Nous +n'offrons notre hommage qu'à lui seul, et notre culte est unique comme +l'objet de notre adoration l'est lui-même: partager notre encens +serait, selon nous, méconnaître sa grandeur. + +«Nous ne connaissons point les sectes dont vous parlez: nous sommes +tous unis au même principe. Ce fatal fanatisme, sur-tout, qui a +dévasté votre globe, et dont je ne prononce le nom qu'avec horreur, +est inconnu dans notre planete; et jamais il ne pourra s'y introduire. +Notre peuple est trop éclairé pour méconnaître ce monstre, qui, +d'après le tableau que vous m'en avez fait, est l'ennemi de l'humanité +et de Dieu lui-même. Tous les débats cessent chez nous au seul nom de +la divinité. Ce nom suffit pour étouffer les haines et les discordes; +bien loin de les faire naître, c'est le ralliement universel, le +centre de l'harmonie. Aucun lunian ne pourrait jamais se persuader que +le trouble et la discorde puissent lui être agréables; ce serait une +contradiction à ses propres loix, et aucun signe ne l'indique ; tandis +que l'existence des bons sentimens, les biens qu'ils portent en nos +coeurs, démontrent qu'eux seuls ont le droit de lui plaire.... + +«Voilà quelles sont nos idées sur la divinité, et comment nous voyons +sa nature ... Nous croyons aussi à une vie future: en douter, serait +faire outrage au créateur: l'oeuvre de l'homme est trop sublime, +pour qu'il eût voulu l'anéantir en un instant: cinquante siècles +d'existence ne sont rien aux yeux de la divinité, qui n'envisage que +l'infini. Nous pensons retourner au sein de Dieu, et nous réunir à son +essence. Nous croyons que le seul être vertueux aura des droits auprès +de lui, et obtiendra cette sublime identification; le vice ne peut +s'unir à la source de toute pureté.... A ces mots, le philosophe +embrassa Alphonaponor, et lui dit: «Vous possédez la profonde sagesse; +vos compatriotes méritent le bonheur dont ils jouissent.» + +Dans le nombre des savans, quelques-uns s'étaient endormis pendant ces +discussions, notamment ceux qui donnent dans les arts d'agrément, +qui ne s'occupent presque jamais de philosophie, de politique et de +morale, quoiqu'il soit certain que ces sciences doivent entrer en +maxime dans les ouvrages les plus frivoles; car, sans cela où serait +l'_utile_ d'Horace, et de tous ceux qui, avant et après lui, ont +adopté son systême? Mais ils se réveillèrent, lorsqu'un des plus +instruits d'entr'eux, s'adressant au lunian, lui demanda en quel état +était la littérature dans sa planète: «y fait-on, dit-il, des Epopées, +des Tragédies, des Comédies, des Histoires, des Romans, et enfin des +Critiques et des Satires? y a-t-on bien défini les principes de +ces arts? enfin comment les envisagez-vous; sur-tout comment les +jugez-vous? Y a-t-il parmi vos écrivains des critiques qui soient +préposés pour faire adopter les jugemens aux êtres moins éclairés? +S'acquittent-ils impartialement de leur emploi? Sont-ils assez +éclairés eux-mêmes pour prononcer d'emblée sur toutes sortes d'écrits? +Ne se contredisent-ils jamais, et le public de la Lune ajoute-il foi à +leurs jugemens? Dites encore si on analyse les ouvrages en entier, ou +sur de faibles fragmens? Ces ouvrages enfin ont-ils des plans comme +ceux des Grecs? Contiennent-ils un système, on y sont-ils liés; et +s'attache-t-on chez vous plus aux détails qu'au fond, en dédaignant +la pensée, le jugement et la vérité? Instruisez-nous; on a besoin +d'exemples et de leçons sur notre globe, pour se décider à adopter un +système. Nous n'en avons point pour la littérature: tout y est sans +ordre; on marche à tâtons dans cette carrière. Les élémens sont bons; +mais nous n'avons pu former un tout, faute de méthode, de précision et +de philosophie littéraire. Les écrivains ont-ils enfin dans la Lune la +considération que leurs travaux semblent mériter?» + +Alphonaponor, étonné de ce qu'il venait d'entendre, car il croyait +que, d'après ce qu'il avait vu en Grèce, la littérature était la +partie des arts la mieux cultivée et la mieux hors d'atteinte sur +ce globe, répondit: «Nous avons une littérature, et tous les genres +d'ouvrages que vous avez cités, excepté l'épopée. Cependant nous la +connaissons, car, je portai dans mon pays celles d'Homère. Ce genre +nous aurait plu parce qu'il est le plus noble: mais notre raison s'est +opposée à ce que nous imitions Homère. Nous y avons renoncé, pensant +qu'il faut de la vraisemblance dans tout ouvrage, et un système, +surtout dans l'épopée. Nous avons vu que nous ne pouvions les y +introduire, parce qu'il fallait mettre sur la scène la divinité, et +la rendre agissante; tandis que le libre arbitre, l'un des premiers +principes sur lesquels est établie notre nature, interdit cette +intervention. Nous n'avons pu penser, lorsque nous avons bien +réfléchi, qu'Homère qui passait aux yeux de toute la Grèce pour un +écrivain judicieux, n'ait point fait cette observation, et ne se soit +pas circonscrit dans la ligne des poèmes historiques; c'est-à-dire, +à la peinture réelle ou fabuleuse des actions des héros, sans autre +intervention que celle de leurs passions, et du sort qui dirige les +événements. Notre théâtre est à peu près organisé comme celui des +Grecs, à l'exclusion des Dieux, qui ont encore été les agens de leurs +tragédies, et qui en ont détruit l'intérêt, comme je l'entendis dire +souvent, par Socrate, à Euripide et à Sophocle.... Pour la morale, +elle est la même, la vertu triomphe et le crime est puni. Nous avons +peu de comédies, parce que le nombre des ridicules est petit chez +nous: mais nous avons des histoires qui retracent à nos yeux les +événemens du passé; et nous sommes très-scrupuleux à l'égard de nos +écrivains en ce genre; il faut qu'ils soient la fidélité elle-même. +Nous ne permettrions point qu'ils sacrifiassent la vérité à l'élégance +de l'expression, et à la manie de présenter des tableaux.... Nous +avons aussi des romans, que nous regardons comme des poëmes en prose. +Ils ont tous un plan, des caractères, une action et un but moral. +Cette partie de la littérature n'est point la moins utile dans notre +globe; elle pourra l'être dans tous les pays, lorsque les auteurs +sauront connaître le coeur humain, montrer ses défauts ou ses +faiblesses, et lorsqu'ils y présenteront d'une manière éclatante les +tableau des vertus.... Nous connaissons les ouvrages de critique: +cette partie, qui est subalterne en littérature, vu qu'elle ne tient +point au génie, mais au jugement et aux lumières acquises, est +regardée par nous comme un ressort qui tend à mettre en jeu les +autres, ou les arrêter. Elle est portée très-loin dans notre planete. +Nous avons d'excellens critiques. Nous ne leur donnons ce titre, que +lorsque nous leur avons reconnu un sens droit, une raison sévère, une +impartialité exacte. Nous voulons trouver en eux de la justesse, de la +clairvoyance, de l'appréciation et de la méthode; indépendamment de la +connaissance profonde, non-seulement des arts, mais des systèmes en +général. Nous voulons qu'ils nous donnent, non un jugement vague et +fondé sur leur opinion, que tout nous porterait à croire incertaine; +mais une analyse détaillée et complète, tant du système de l'ouvrage +que des détails du style. Nous exigeons qu'ils s'attachent au fond, et +à la pensée, plus qu'à l'expression; c'est le tronc et non l'écorce +qui contient la substance. Nous comparerions le critique qui ne +s'attacherait qu'aux détails du style, à un fou qui regarderait comme +une divinité, une femme hideuse, décharnée, ou un squelette, si vous +aimez mieux, qui seraient couverts du voile et de la ceinture de +Vénus. Nous voulons qu'ils nous présentent sans cesse les préceptes de +l'art, pour pouvoir faire les applications; qu'ils soient, pour nous, +comme une mesure à laquelle nous puissions appliquer l'ouvrage, et +qui nous servent à connaître si l'opinion des critiques est vraie ou +fausse.... Nous ne les croirions point, s'ils se présentaient sans +tous ces moyens, et s'ils osaient dire, d'après leur opinion, qu'un +ouvrage est bon ou mauvais, en citant seulement quelques passages. +Nous savons qu'un écrit, même médiocre, peut contenir une grande +vérité et le germe d'un ouvrage sublime.... Le défaut que nous avons +voulu éviter, fut commun chez les Grecs. J'y vis leurs critiques, se +fondant trop sur leurs lumières, ou dirigés par leurs préventions, +porter les jugemens les plus équivoques sur nombre d'écrits; et je me +rappelle d'en avoir fait le reproche à Aristote et à Longin, en leur +observant que l'analyse complète, seule, était probante, et ne pouvait +être révoquée. Ils se récrièrent sur la difficulté du travail: je +leur dis qu'en suivant un autre plan, ils courraient le risque +d'être injustes; qu'on ne devait pas redouter la fatigue, lorsqu'il +s'agissait de travailler à la gloire de son pays, en éclairant son +peuple, et lui montrant les modèles du beau et du bon. Je dis, +en outre, que le critique n'a rempli son objet, après avoir fait +l'analyse d'un ouvrage; qu'il ne doit pas se permettre de classer +seul, que lorsqu'il a démontré mathématiquement ses qualités ou ses +défauts. + +«Chacun de nous, ajouta-t-il, veut connaître le but et la morale +des écrits. Il analyse et juge à son tour; et c'est de l'opinion +recueillie, et mûrement réfléchie, sans aucune influence étrangère, +que se forme le suffrage.... Quant aux écrivains, il n'est permis de +prendre ce titre qu'à celui qui a produit plusieurs ouvrages contenant +un plan et des caractères, dans quelque genre que ce soit. Une épître, +un ou plusieurs petits poèmes descriptifs, quels qu'ils soient, ne +suffiraient point pour le lui acquérir. Un seul passage, qui esquisse +un caractère, ou qui forme ou développe le noeud d'une action, offre +cent fois plus de difficultés, et demande plus de jugement et de génie +que vingt descriptions.... Ce titre devient très-recommandable pour +ceux qui le portent; il leur donne la plus haute considération. Elle +leur est due sans doute; ceux qui parviennent à éclairer, à instruire +les hommes, et à semer des fleurs sous leurs pas, en leur montrant la +carrière du bonheur et la source des voluptés pures ouvertes pour eux, +est un bienfaiteur de l'humanité. Que sont les autres services sociaux +auprès de celui-ci? Lorsque nous leur avons cédé ce droit, nous avons +envisagé cette vérité: qu'eux seuls sont utiles à tous, et servent la +société entière; tandis que les autres hommes s'isolent naturellement; +et, quelle que soit leur bienfaisance, ils ne peuvent la répandre que +sur quelques individus.» + +Une acclamation générale des savans, que cette dernière définition +avait tous rangés sous sa bannière, même les persiffleurs, qui se +trouvaient vaincus par l'orgueil, exalta l'opinion et la conduite des +lunians.... Alphonaponor cessant tout entretien, et ayant découvert +dans les questions du littérateur tout ce qu'il aurait pu lui dire +sur son art, et sur l'état où il se trouve en Europe, se leva, et se +retira avec son fidèle Marouban, qui lui expliqua ensuite ce qu'il +avait pressenti, et qui conclut, avec lui, que son dernier tableau +n'avait pas été le moins utile à mettre sous la vue des Français. + +Après être rentrés à l'hôtel, et avoir été témoin de l'allégresse que +montra son éléphant en le revoyant, qu'il lui manifesta en l'enlaçant +doucement avec sa trompe; en formant des heunissemens que la +sensibilité sût adoucir, et qui mirent son maître dans le cas de +penser et de dire à Marouban, que la sensibilité donne des organes +nouveaux aux êtres, et a le pouvoir de transformer la nature; il se +retira dans son appartement avec celui-ci, qui lui était déjà devenu +cher. Il trouvait en lui des moeurs et des sentimens dignes des +habitans de sa planete.... + +Là ils raisonnèrent plus amplement sur ce qu'ils venaient d'entendre; +et Marouban lui fit connaître l'impression qu'il avait faite sur +les savans, et qu'ils lui avaient manifestée. Plusieurs d'entr'eux, +entêtés de leurs préjugés, avaient trouvé ses idées sur les arts et +les systèmes trop exaltées; d'autres, sur-tout les moins âgés, avaient +ambitionné que ses idées se propageassent, et avaient cru que si +elles étaient adoptées, ce qui ne pouvait être, selon eux, qu'en les +modifiant, le bonheur pouvait reparaître sur ce globe.... Enfin, après +un long entretien, dans lequel Marouban lui dit que les autres savans +de l'Europe pensaient de même que ceux-ci, et lui avoir observé que la +même politique et le même système, à quelques différences près, était +celui des Français, Alphonaponor crut en avoir assez vu; et il résolut +de retourner bientôt dans sa planete, en disant en lui-même, et d'une +manière plus certaine, que le roi de la Lune n'avait rien à redouter +dans aucun cas de l'ambition des Terestriens. Il jugea qu'il +renverserait aisément leur politique, en lui opposant la force de la +franchise et de la saine raison. + +Il proposa ensuite à Marouban de le suivre dans la Lune, en lui disant +qu'il était déplacé sur la terre, vû qu'on n'avait pas su apprécier +son mérite.... «Marouban! s'écria-t-il: le plus grand point de lumière +que puisse prendre le politique et le philosophe sur le bonheur, la +force et la gloire des peuples, est celui qu'offre l'appréciation +des talens et des hommes sages. Si on voit ceux-ci recherchés, la +splendeur, la félicité du globe où l'on se trouve s'annonce; et +s'ils sont laissés dans l'oubli, si on n'y sait point distinguer ces +qualités, la barbarie y règne, et l'homme raisonnable est hors de sa +sphère dans son sein.» + +Marouban consentit avec joie au voeu d'Alphonaponor, et lui témoigna +sa reconnaissance. Il fut décidé qu'ils partiraient dès que l'éléphant +courrier serait de retour. Le lunian après avoir embrassé Marouban, +lui dit alors: «je te reconnais dès ce moment comme mon compatriote, +et nous sommes tous frères. Prépare tout pour me suivre dès la +deuxième aurore».... Ils se séparèrent, Alphonaponor visita son +éléphant, et le nourrit lui-même comme à l'ordinaire. Il ne voulait +rien recevoir des mains des autres; ce qui lui venait de celles de son +maître lui était seulement précieux, parce qu'il le chérissait comme +on l'a vu. Tous les individus doués de l'intelligence, trouvent plus +précieux le don, quoiqu'il soit, qui leur vient d'une main chérie.... +Il se reporta une partie de la nuit sur le tableau bizarre qu'il avait +sous sa vue: enfin il se livra au sommeil après s'être couché sur sa +peau d'orignal. + +Le lendemain il se leva à la lueur du crépuscule, le grand jour ne le +trouvant jamais couché. Il disait que la nature avait crée le jour +pour la veille. Il écrivit ses reflexions sur le pays où il se +trouvait; et, de rapprochement en rapprochement, il parvint à tracer +un fidèle tableau.... Il est des esprits à qui il ne faut que quelques +traits pour leur faire embrasser l'ensemble d'un grand dessin. Une +chaîne conduit du doute jusqu'à la conviction. Lorsqu'un homme doué +d'un jugement sain et d'une logique profonde, tient le premier mobile, +il parvient bientôt, en suivant la filiation, au terme où se trouve +l'éclaircissement. Il en est de même que de celui qui juge, par la +fumée qu'il voit sortir d'une montagne, de l'existence d'un volcan.... + +Marouban vint interrompre son occupation, et lui annonça qu'une +société dans laquelle se trouvait nombre de gens d'esprit, et qui +passait pour la plus brillante et pour celle qui offrait le meilleur +ton dans la capitale, lui avait dépêché un agent pour l'inviter à +prendre part à un festin qu'elle donnait le soir même. Il l'engagea à +s'y rendre, en lui disant que puisqu'il restait ce jour-là seulement +sur la terre, il ne devait pas manquer l'occasion de voir comment on y +vivait. Il ajouta qu'il trouverait dans cette société le dernier trait +pour terminer son tableau, et les couleurs et nuances avec lesquelles +il devait le colorier. Alphonaponor avait montré au Grec comment il +peignait par induction. + +Marouban lui tenait ce discours lorsque Eléonore, c'est le nom de la +dame qui avait reçu d'Alphonaponor le titre d'amie, entre et lui dit, +après l'avoir embrassé avec la même familiarité et la même aisance que +si elle l'eût connu depuis cent ans; «mon cher lunian, je viens vous +débaucher aujourd'hui; nous laisserons l'opéra pour une autre fois: +nous irons à une fête brillante où je suis invitée; où vous l'êtes +par-là même, et où vous verrez la meilleure société de Paris.»--«J'y +consens, répondit Alphonaponor, d'autant plus que j'avais déjà reçu +une invitation de ceux qui la donnent. Je me ferai un plaisir d'y +paraître avec vous, et de montrer à tous que j'ai su distinguer votre +coeur.»--«Voilà qui est véritablement galant, répliqua Eléonore: cet +éloge me séduit. J'entrevois que si je restais long-tems avec vous, je +deviendrais une véritable luniane; car je commence à voir vos idées +comme moins bizarres, et je trouve que vos louanges n'ont point la +fadeur que portent celles des hommes de la terre, et qu'ils nous +prodiguent.»--«Avez-vous mangé jamais un bon plat sans un certain +assaisonnement, et avec plaisir? repartit Alphonaponor:»--«non, +répondit-elle.»--«Eh bien, les éloges de vos petits maîtres sont des +plats non assaisonnés. La nature s'est réservée seule le droit de +fournir les épices; et ceux qui ne la connaissent point ne peuvent les +donner, puisqu'ils ne les ont pas reçus d'elle....» Éléonore ayant +répondu qu'elle croyait qu'il avait raison, s'apprêta à se retirer +pour aller s'habiller, et elle dit à Alphonaponor: «puisque vous êtes +aujourd'hui mon sultan, ordonnez; quel ajustement voulez-vous que je +mette? Je dois plaire à vous seul»--«Le plus simple que vous aurez +dans votre garde-robe; c'est celui qui vous rendra plus belle, +non seulement aux yeux des gens de bon goût; mais même à ceux des +Terrestriens fascinés. Je n'en doute pas, malgré vos bizarres manies, +un vêtement simple et élégant doit avoir son prix chez vous. Sachez, +Eléonore, que la nature est négligée jusques dans sa magnificence. +Trop d'art annonce l'apprêt, et nuit à la fois à l'harmonie, car elle +ne peut puiser tous ses élémens dans la magnificence; et il détruit +l'aisance, et cet abandon qui est le signe de la véritable volupté.» +--«Il a ma foi raison en tout, repartit Eléonore: on m'a toujours +dit que j'étais plus belle en négligé qu'en grande parure; et je me +rappele que je n'ai jamais été si redoutable pour les hommes que +lorsque j'étais en déshabillé galant....» Elle sort à ces mots, en +disant au lunian qu'elle l'attend chez elle dans une heure, après lui +avoir promis, volontairement, de suivre son conseil. + +Les deux amis, on désignera désormais de cette manière Alphonaponor et +Marouban, restèrent ensemble, et Alphonaponor, en observant au Grec +qu'il découvrait une transformation dans Eléonore, lui fit entrevoir +combien les femmes, même celles qui sont pliées au joug de l'usage et +des préjugés, sont aisées à ramener lorsquelles ont affaire à des gens +raisonnables. «Je ne doute pas, si j'avais auprès de moi Éléonore un +seul mois dans la Lune, que je ne vainquisse sa frivolité, et que je +n'en fisse la femme la plus estimable. Si les autres françaises lui +ressemblent, j'en suis charmé pour elles; elles pourront devenir +meilleures lorsque les hommes le voudront; car je m'apperçois que cela +dépend d'eux».... Marouban trouva cette réflexion profonde et juste; +et lui dit que le caractère et la trempe morale d'Eléonore était +celle du général des femmes de ce pays. Il avoua que les hommes, +n'envisageant pas que la nature les a crées pour être leurs guides, la +faiblesse des organes de la femme la privant de cette force de pensée +et de jugement nécessaire pour se diriger, et ne sachant point +gouverner le coeur de celles-ci, étaient les moteurs de leurs écarts. + +Alors Alphonaponor lui dit: «il me vient une idée qui peut être utile +aux habitans de cette planete; c'est d'emmener Éléonore dans la Lune; +d'y retremper son ame dans le creuset de la vertu et de la raison, et +de la renvoyer ensuite en ces lieux pour apprendre aux autres, par +l'exemple, comment on peut devenir meilleures et fortunées.»--«Cela +peut effectivement être utile, répondit Marouban; et je ne doute pas +que si vous le proposez à Eléonore elle n'y consente. Elle est libre +d'elle-même et assez hardie quant aux voyages.»--«Si elle y consent, +je la conduis dans ma patrie avec toi: tu la rameneras ensuite sur la +terre, mon cher Marouban, si elle veut retourner ici bas; et si tu te +déplais sur notre globe; ce que je ne puis cependant me persuader, +d'après l'opinion que tu m'as donnée de toi.... Cette résolution +prise, ils s'empressèrent de se rendre chez Éléonore. ils arrivèrent +chez la dame sous un déguisement; car Alphonaponor voulut se +soustraire au concours qui l'avait entouré le jour précédent, ne +ressemblant point à ces hommes qui aiment à se mettre en spectacle à +chaque instant; qui passeraient volontiers leur vie dans la pompe des +triomphes, et sans s'occuper seulement s'ils existent. + +Ils trouvèrent Éléonore dans l'ajustement qu'Alphonaponor désirait. +Il la vit, sans autre ornement que quelques fleurs tressées avec ses +beaux cheveux noirs, couverte d'une tunique d'une blancheur éclatante, +et d'un ample voile qui lui couvrait la plus grande partie du corps, +et qui ressemblait au pallium des Grecques. Elle représentait la +simplicité et la modestie elles-mêmes. Le lunian frappé à son aspect, +la trouva mille fois plus belle, et ne lui cacha pas sa pensée, il +ajouta que cet habillement avait un rapport avec celui des femmes de +sa planète. Éléonore fut ravie en voyant l'impression qu'elle faisait +sur lui, ainsi que sur Marouban, dont elle appréciait le suffrage; et +le compliment d'Alphonaponor la flatta plus que tous les éloges qu'on +lui avait donnés jusqu'alors.... Ils se hâtèrent de se rendre dans le +lieu de la fête, et ils y arrivèrent aussitôt. + +Une acclamation générale accueillit le lunian, lorsqu'il entra dans +la salle où les convives étaient rassemblés; et les femmes, en +envisageant de près sa tournure étonnante; car il était plus fort +et plus musclé que l'Hercule de la fable; et, voyant sa beauté, sa +fraîcheur, son air noble et imposant, redoublèrent les claquemens, +comme on le pense, tout en lançant des regards jaloux sur Eléonore. Le +désir était entré dans leurs ames, et les avaieut ensuite ouvertes +à l'envie.... Éléonore qui, la veille, eut étalé son triomphe avec +éclat, et qui les aurait bravées et humiliées avec orgueil, maîtrisant +en elle ce sentiment, montra qu'elle commençait à apprécier ce qu'on +se doit mutuellement. Cependant elle ne put se vaincre tout-à-fait, ni +cacher sa joie; elle la montra dans toute sa plénitude, et, tout en +ménageant le grand nombre de ses rivales, envers lesquelles elle +redoubla d'empressement.... Alphonaponor, après avoir salué la +compagnie, s'assit avec Éléonore, à qui il donna ses soins, pendant +que Marouban remerciait, en son nom, la société de l'accueil qu'elle +lui faisait; et la suppliait de ne point faire d'autre attention à +lui, en montrant la plus grande modestie sur son mérite. + +Alors il fut assiégé de mille questions; mais la plus grande partie de +la société se mit aux tables de jeu, même les femmes, malgré l'envie +qu'elles avaient de s'occuper de lui; tant l'amour de l'intérêt +maîtrise en ces lieux la curiosité et tout autre penchant, jusque +dans celles de ce sexe. La question des oisifs, qui s'adressèrent au +voyageur, fut celle de savoir si on jouait dans la Lune.... «On y +joue, répondit Alphonaponor; mais c'est à des jeux où notre corps +s'exerce plus que notre esprit. Nous avons plusieurs de vos jeux, tels +que le ballon, le billard, la paume; nous possédons aussi celui des +échecs, que j'apportai de la Grèce, et qui a plu à nos habitans, +parce qu'il exerce l'imagination, et parce qu'il est une image de +la guerre....» Alors un des convives lui dit: «Je m'étonne que +vous n'ayez pas adopté le jeu de société dans votre planete: cette +occupation est un préservatif contre l'ennui, qui, sans cela, rendrait +la meilleure société déserte ... Voyez-vous ces cartons, où sont ces +signes rouges et noirs; ils nous servent à tenter et à aiguillonner le +sort. Cela exerce, cela pique. L'intérêt pécuniaire qu'on attache au +triomphe, nous entretient dans une crainte continuelle, qui tire l'ame +de l'engourdissement, et parvient à nous faire écouler les longues +heures de la vie.»--«Eh quoi! répondit Alphonaponor, vous avez besoin +de la terreur pour ébranler vos ames et leur donner des sensations? +Elles sont donc bien épuisées? Les sentimens y sont donc bien +émoussés? N'avez-vous d'autres plaisirs pour écarter de vous cet ennui +qui vous porte à vous isoler au sein de la société même; car je vois +que vous l'êtes ici, quoique vous y soyez rassemblés; qui y sème +enfin une morne tristesse, et y fait régner des sentimens encore plus +funestes, dont je vois les signes sur les visages de plusieurs de ceux +qui sont autour de ces tables.... S'il vous faut des hochets pour vous +amuser, n'en est-il pas de plus simples que vous pouvez prendre dans +les mains de la gaieté?»--«Et où la trouver cette gaieté et ses +agréables hochets? Dites-nous où elle habite? Comment font vos +sociétés pour l'attirer? Qu'y fait-on pour se distraire? Qu'y dit-on? +Les momens ne vous y paraissent-ils pas des siècles?» N'en sort-on +point avec des vapeurs?»--«Non, répondit Alphonaponor, et jamais je +n'y ai vu pousser un baillement, ni compter les heures. Elles sont des +instans pour nous; et lorsque celle où l'on doit se séparer arrive, on +est obligé d'avertir l'assemblée; sans cela elle ne se douterait pas +quelle eût pu être si rapprochée.... Amans zèlés des arts, connaissant +pres-tous les sciences, et portant des coeurs étrangers à tout ce qui +n'est pas sentiment, nous nous divisons en groupes pour converser, et +nous avons toujours quelque chose à nous dire. La nature et la société +n'offrent-elles pas une source inépuisable de doux et constans +entretiens? N'a-t-on pas à faire l'éloge des êtres vertueux? A +s'entretenir sur la bienfaisance féconde de la divinité? à célébrer +les prodiges du génie et à les juger? N'a-t-on pas des erreurs à +combattre? Les habitans de ma planete étant nés hommes, et n'étant pas +au-dessus de leur nature, ont du s'égarer quelquefois. Chacun y trouve +un véhicule pour ses sentimens, et un stimulant pour son ame. Le +vieillard, en retraçant aux jeunes gens les leçons de l'héroïsme et de +la vertu, et en leur peignant les dangers de la société, montrent +leur raison, leur sagesse, leur expérience; et, à chaque instant, ils +reçoivent un tribut d'hommages qui réveille leurs ames appesanties +par les maux de la vieillesse, et qui leur offrent les plus douces +sensations; ensorte que chaque soirée leur offre un triomphe. Les +jeunes gens, de leur côté, avides d'éloges; où est l'homme qui ne +porte en lui la vif désir de les recevoir? recueillent des mains des +vieillards les lauriers réservés aux actions honorables qu'ils ont +faites, et à leurs succès dans la carrière des arts. On se plaît à +les faire ressortir, en leur offrant des jouissances momentanées: +on excite leur émulation; et on la fait fructifier en faveur de la +société. Les vertus des jeunes filles y sont sur-tout exaltées d'une +manière éclatante, et sans que cela excite la jalousie? parce qu'aucun +rang, aucune distinction ne dirige ou ne borne l'éloge. Leur candeur, +leur bienfaisance sur-tout, et leur dévouement filial sont célébrés +avec zèle et enthousiasme.... On ne regarde leur beauté que comme un +accessoire, en considérant qu'il ne dépend de personne de l'acquérir, +et jamais il n'en est question devant des rivales: l'impuissance de +pouvoir l'obtenir bornant l'émulation, exciterait des haînes. Mes +compatriotes ont senti cette vérité; voilà pourquoi ils ne parlent que +très-rarement aux femmes de leurs agrémens physiques....» + +Les jeunes gens, continua-t-il, poussés par le mobile de la louange, +se rendent avec empressement auprès des vieillards, autour desquels +les jeunes filles, par les mains desquelles ils distribuent leurs +prix, sont rangées; et qui, à leurs yeux, couronnent d'éclat la +vieillesse.... Enfin les époux s'y entretiennent de leur bonheur, et +forment ces épanchemens mutuels, qui sont si agréables lorsqu'on a à +exalter les vertus des objets qui nous sont chers. C'est dans notre +planete le plus noble des entretiens: dédaigner d'y parler de son +épouse, serait pour un mari, non seulement un ridicule mais une tache +ineffaçable.... Les amans s'y entretiennent aussi de leur tendresse; +car un faux préjugé ne les force point à vivre comme des hiboux, en +s'éloignant de la société. Le pur amour est honoré chez nous: rien ne +paraît si noble et si touchant; c'est le plus charmant tableau pour +mes compatriotes, que de voir deux amans répandre dans leurs ames les +émanations d'une flamme pure. Souvent on se plaît à les enchaîner avec +des guirlandes de fleurs; et à leur montrer ainsi l'emblème de leur +bonheur futur.... Enfin le chant, la danse, et d'autres jeux innocens, +où brillent l'esprit et les grâces, remplissent les vuides de nos +entretiens. Tous les âges confondus y prennent part: les heures +passent comme des éclairs rapides: nous rentrons dans nos maisons, +l'ame remplie de doux ou de nobles sentimens; pleins du désir de +devenir meilleurs, et sur-tout affranchis de ce malheureux ennui qui +vous tourmente si fort ici bas, et qui, je le vois, n'est pas le moins +cruel ennemi de votre repos, de votre santé et de votre bonheur.» + +Tous ceux qui entouraient Alphonaponor, parurent étonnés en entendant +ce récit: plusieurs jeunes gens sourirent après avoir lancé des +sarcasmes contre les habitans de la Lune, qu'ils nommèrent des vrais +Quakers, et des insensés qui ne connaissent pas le vrai bonheur. Ils +se retirèrent en pirouettant, et crurent le trouver en s'admirant dans +les glaces, ou en débitant des fadeurs aux femmes autour des tables +de jeux.... Quelques-unes de celles-ci baillèrent, et annoncèrent +qu'Alphonaponor, malgré ses agrémens, leur avait donné des vapeurs.... +Quelques jeunes gens plus sensés parurent occupés de son récit; et le +voyageur les vit réfléchir avec satisfaction. Exerçant son +coup-d'oeil habile, il jugea qu'il avait opéré en eux une espèce de +transformation.... regardant alors Eléonore, et la trouvant pensive à +son tour, il lui dit: «vous réfléchissez, Eléonore! la femme qui porte +une ame noble, sensible, et qui réfléchit, est près de la vertu et du +bonheur. + +Divers personnages s'apprêtaient à lui faire des questions nouvelles, +lorsqu'on annonça qu'on avait servi. Alors les tables de jeu furent +abandonnées, l'intérêt ayant suspendu un instant son empire sur les +coeurs. L'attention générale se reporta sur Alphonaponor, et il fut +conduit à table avec pompe. + +On lui donna la place d'honneur avec sa compagne, qui, malgré +sa modestie nouvelle, ne pouvait se résoudre à la refuser; et +Alphonaponor ne consentit à la prendre que lorsqu'on l'y eut contraint +avec une violence de politesse. + +D'abord les yeux des convives furent fixés sur lui. Ou suivait tous +ses mouvemens; et l'on fut rempli de surprise lorsqu'on vit qu'il ne +touchait point à la viande, mais seulement aux pâtes, aux légumes, au +maigre; sur-tout lorsqu'on s'apperçut qu'il ne buvait que de l'eau, et +encore avec une espèce de répugnance. Sans doute que l'eau de la Lune +est moins chargée de parties grossières que la nôtre: Alphonaponor +ne le dit point, parce qu'on l'assaillit de questions opposées à cet +objet; mais les observateurs découvrirent en voyant l'attention avec +laquelle il la regardait, que cette idée était celle qui l'occupait. + +Un des savans avec lequel il avait conversé la veille, et qui était +dans le nombre des convives, remplissant le voeu général, qui était de +savoir pourquoi il ne se nourrissait que de ces alimens, lui en fit +la demande. Alphonaponor lui répondit par la bouche de Marouban, qui +s'était placé à sa portée: «Je ne mange point, non plus qu'aucun +habitant de ma planète, de ce que vous nommez chair des animaux. Quand +nous aurions ce goût, nous nous ferions le plus grand scrupule de les +tuer, parce que ce ne fut pas le voeu de la nature en les créant; et +parce que nous nous sommes convaincus qu'ils sont utiles à l'harmonie +générale. + +D'autres motifs, plus directement liés à notre conservation +personnelle, nous porte à nous abstenir de ces alimens. Nos physiciens +ont découvert que le sang des animaux porte une bile noire dans le +sein de celui qui en fait usage; qu'il voit altérer sa gaieté, devient +sombre, mélancolique: ils ont combiné que deux élémens étrangers, +réunis pour former un tout, ne peuvent former qu'un tout imparfait; +et que le sang des animaux, composé d'élémens qui sont souvent des +poisons pour les hommes, ce que la nourriture décès animaux détermine, +ils doivent être funestes à ces premiers.... Nos philosophes, d'après +leurs observations, ont conclu que l'humeur féroce, le penchant à +l'inquiétude, à la colère et à la fureur pouvait naître de cette +cause, sur-tout lorsqu'ils ont su que les habitons d'une partie de la +terre en faisaient usage; je le leur appris moi-même après mon voyage +sur votre planète. Leur opinion a été confirmée à nos yeux, lorsque +divers autres voyageurs, qui sont venus observer après moi votre +globe, ont rapporté que les peuples de votre Orient, qui ne l'avaient +point adopté, étaient plus doux, moins enclins aux troubles, aux +combats; et ils ont cru voir encore que la cause de la guerre se +trouvait, en partie, dans ce fatal usage; sachant, d'après un axiome +prouvé, que les grands effets ont les plus petites causes. + +Pendant qu'il disait ces mots, appercevant un plat qu'un domestique +posait sur la table, et qui était tout sanglant; car c'était un filet +de boeuf arrangé à l'anglaise, c'est-à-dire, macéré seulement et +presque crud; il fit un mouvement de dégoût; et l'on fut obligé d'ôter +le plat, parce qu'on vit, à l'impression qu'il avait fait sur lui, +qu'il pourrait quitter la table.... Alors reprenant son discours, et +s'arrêtant sur ce qu'il venait d'appercevoir, il ajouta: «J'avais vu +les Grecs cuire toutes les viandes qu'ils mangeaient, et j'avais cru +qu'on se conduisait de même en ces lieux. Je me disais: la cuisson les +dénaturant en parue; elles sont moins funestes; mais, d'après ce que +je viens de découvrir, je ne m'étonne plus si je vois sur vos figures, +au moment même où vous paraissez vouloir vous égayer, la plus sombre +mélancolie.... Y a-t-il long-tems, dit-il au savant, que de pareils +plats se sont introduits sur votre table, car je m'apperçois qu'ils +ne sont pas en harmonie avec les autres?» «Depuis quelques années +seulement, répondit celui-ci.»--«Le peuple duquel vous l'avez reçu, +répliqua le lunian, est-il plus porté à la gaieté, mieux doué de +la santé que vous?» «Non, dit le savant; c'est le peuple le plus +mélancolique et le plus sujet aux maladies de tous ceux qui habitent +l'Europe.»--«Vous le voyez, répliqua-t-il, nos physiciens et nos +philosophes ne se sont pas trompés; dans ce que vous venez de me dire +se trouve la preuve de leurs raisonnemens. D'après cela, je crois que +vous ne vous sauverez d'une infinité de maux ici bas, que lorsque vous +renoncerez à cette habitude désastreuse.» + +Je dois arrêter mon action un instant, pour observer qu'Alphonaponor, +malgré son jugement et son excellente logique, nous a donné un conseil +équivoque. Il aurait du envisager l'influence de l'habitude sur les +hommes: elle est aussi forte, et peut-être plus pour son physique que +pour son moral. Cela peut être bon pour les habitans de la Lune, de +ne vivre que de végétaux, parce qu'ils ont été nourris par eux en +naissant; ainsi que pour les Indiens et les autres peuples de notre +globe qui ne connoissent point la viande.... Si nous nous en privions +tout-à-fait, il est douteux que nous pussions le faire sans danger; +tant il est vrai que le poison même, car je reconnais le principe de +la vérité que le lunian a exposée, que la viande est un poison: elle +devient, sinon salutaire en certain cas, du moins utile. On voit +que je sers la cause des habitans septentrionaux de l'Europe, en +combattant l'opinion du voyageur; cependant je n'entends pas parler +ici des viandes macérées seulement; et je crois que tous les Français, +qui ne tiennent pas d'une manière absolue à la mode, seront de mon +avis.» + +Le savant, trouvant l'argument sans réplique, et qui, étant gourmand +lui-même, ne savait pas envisager sa santé, comme c'est l'usage de +tous les gourmands, n'insista plus sur l'objet de la question; et il +lui demanda pourquoi il ne buvait pas de vin; s'il n'en existait point +dans la Lune. + +«Nous connaissons la plante et le fruit qui le produisent; nous en +faisons même; mais nous l'employons seulement comme médicament....» +--«Comment, pour médicament! s'écria un petit homme à face rebondie, et +dont les yeux rouges et enflammés annonçaient qu'il n'était pas de la +trempe des habitans de la Lune, quant au vin; vous renoncez donc à tout +ce qui est bon, et qui ranime la vie et la gaieté en nous? Quelle est la +bizarre fantaisie qui vous fait conduire ainsi? Sans doute votre vin +n'est pas de la nature du nôtre; car, sans cela, il faudrait être plus +qu'insensé pour s'en priver.» + +«La première raison qui nous porte à nous priver du vin, répondit le +lunian, c'est celle qui nous est fournie par la conviction que nous +avons qu'il n'est pas naturel à l'homme. La vigne ne se trouve que sur +quelques points de notre planete; est-ce de même sur votre globe? Je +le crois. Je n'entends pas parler des transplantations, mais de sa +croissance primitive. L'intention de la nature est manifeste à nos +yeux, d'après l'absence de l'objet utile; et dans l'existence de l'eau +en tous lieux, nous voyons qu'elle l'a destinée, non-seulement à la +fertilisation des globes opaques, mais à servir de boisson à leurs +habitans. Notre logique et notre expérience nous font donc renoncer +au vin; nous sommes convaincus que tout ce qui n'est pas naturel à +l'homme lui est contraire.... Un second motif qui est le plus fort, +est celui d'éviter l'ivresse qu'il occasionne: j'en ai vu en Grèce les +plus funestes effets. Tout objet qui ébranle les sens au point de les +renverser tout-à-fait, et de suspendre les ressorts de la mémoire +et de l'entendement, ce que la douleur la plus vive, le plus grand +tourment ne peuvent parvenir à faire, doit être un poison funeste +qui, (s'il ne détruit pas la vie en un instant, ce qui n'est pas sans +exemple, puisque je l'ai vu sur votre globe,) mine sourdement vos +corps, épuise vos esprits animaux, qu'il corrode, et est la source de +nombre de vos infirmités, et souvent de votre perte.» Interpellant +encore le savant, «dites-moi si les hommes les plus forts de votre +globe boivent du vin.» Le savant parut embarassé. Marouban, prenant +lui-même la parole, répondit que non. Les Tartares, dit-il, les +Russes[8] , les Chinois, tous les peuples de l'Orient, ceux de +l'Afrique et du Nouveau Continent, ne connaissent point cette boisson; +et il est certain qu'ils sont les plus forts de la terre.»--«Voilà une +preuve nouvelle et transcendante contre cet usage, et que je trouve +encore chez vous. Je vois avec joie que les habitans de ma planete ont +su entrevoir d'une manière précise la véritable propriété des choses +et leur utilité....» + +Je dois m'arrêter encore, et observer qu'Alphonaponor pensant juste +sur la nature du vin et sur ses effets, parle à nous, Européens, comme +aux habitans du Bidulgerid, ou de l'Arabie-Pétrée; il veut que nous +nous contentions d'eau. Je crois entrevoir que les trois-quarts des +habitans des pays septentrionaux, car les buveurs de bierre, de cidre +sont dans le même cas, ne mettraient pas en balance la privation du +vin contre dix lustres d'existence douteuse, de plus. + +Le lunian cessa son discours pour laisser manger la société, dans +laquelle, hormis quelques individus, qui regardent la raison de leur +estomac comme celle _sine qua non_, tout le monde avait écouté sans +agir, et il dit au savant et à la société, en dévoilant son motif +poli, qu'il répondrait sur toutes les questions qu'on pourrait lui +faire à la fin du repas. + +Il s'occupa alors de sa compagne, qui était émerveillée en +l'entendant; et qui applaudissait tacitement à tout ce qu'il avait +dit; car elle n'aimait guère la viande, et point du tout le vin. +Alphonaponor mangea encore des pâtes, des fruits, et attendit, en +servant ses voisins, avec une politesse noble, une aisance et une +adresse inconnues, qui étonnaient de plus en plus les convives, qu'ils +eussent completté leur repas. Il porta même la complaisance jusqu'à +servir à boire au petit homme rebondi à qui il avait parlé, qui +branlait la tête, avec le signe de pitié, pendant qu'il discutait sur +la propriété du vin; et il eut la malice de lui servir beaucoup d'eau, +en lui disant qu'il ne voulait pas contribuer à l'empoisonner. + +Pendant ce tems, il observa les convives, et sur-tout les femmes +lorsqu'elles buvaient du vin. Il s'étonna en voyant nombre +d'entr'elles rivaliser pour la boisson avec les hommes. Il se dit: +«Je ne me serais jamais douté qu'en aucun pays les femmes fissent les +mêmes excès que les hommes. Quel renversement! leurs fibres sont plus +faibles, et elles employent les mêmes véhicules pour les ébranler? Il +se rappella que les Grecques ne buvaient que de l'eau, et dit encore +dans une apostrophe tacite: «Françaises, vous n'avez encore, à +beaucoup d'égards, que le costume des anciennes habitantes de la +Grèce.» Il envisagea ensuite le nombre de sortes de vins dont elles +s'abreuvèrent, et réfléchit sur l'amalgame et la fermentation de ces +objets de natures différentes, dans l'estomac. Voyant Eléonore ne +point imiter ses compagnes, et croyant que c'était par réserve qu'elle +se conduisait ainsi, il lui observa qu'elle ne devait point se gêner; +et que si ses raisons l'avaient frappée, elle ne devait pas pour +cela changer d'habitude tout-à-coup. Il dit qu'une transformation +quelconque ne pouvait se faire en un instant; qu'il était même +dangereux de passer sans intermède d'un état à l'autre. Éléonore, lui +ayant répondu qu'elle ne buvait jamais de vin, il la félicita, en +ajoutant: «Voilà la cause de la fraîcheur que je découvre sur votre +figure. Observez vos compagnes; voyez leur teint hâve, plombé: s'il se +colore, ce n'est point l'incarnat naturel, mais le rouge excité par la +fermentation de la liqueur dans leur sang.» + +Lorsque le Champagne arriva, et qu'il fit sauter le bouchon, +Alphonaponor éprouva une grande surprise, et eut lieu de faire une +dissertation secrete sur le débandement que devait exciter dans les +esprits la force de la boisson qui avait pu lancer le bouchon au +plancher; il ne communiqua point ses idées, en voyant l'allégresse +qu'excitait la saut du bouchon, et l'empressement qu'on mettait +à avaler la boisson avant, même, que sa fougue fut calmée par +l'influence de l'air atmosphérique. Il se contenta de réfléchir, et +d'entretenir Eléonore jusqu'à ce qu'un événement préparé par le vin, +et que le Champagne avait déterminé, le reporta sur ses premières +idées, et lui montra l'évidence de ce qu'il avait dit: «Ce fut l'homme +rebondi qui l'occasionna: il avait tant bu que l'ivresse le saisit +avant le dessert, et qu'il tomba tout-à-coup, comme s'il était frappé +d'apoplexie ou de mort.... Ce personnage fut emporté par les valets, +et l'on continua le repas. + +Le dessert étant arrivé, l'étonnement d'Alphonaponor s'accrut, +lorsqu'il vit les femmes boire deux ou trois verres d'eau-de-vie; et +lorsque l'un des convives lui ayant demandé s'il la connaissait, et si +elle figurait sur les tables, dans la Lune, il l'examina, et reconnut +que c'était la quintescence du vin.... Dès ce moment il vit que +les Terrestriens faisaient une guerre éternelle à la nature, et +cherchaient avec empressement tout ce qui pouvait exister de plus +funeste pour eux.... Il répondit à celui qui l'interrogeait, qu'il ne +connaissait point cette liqueur; que les Grecs n'en faisaient point +usage lorsqu'il parut chez eux, et que, dans sa planete, on n'avait +pas pu supposer son existence. «Si nos chimistes, dit-il, eussent fait +cette découverte, ils l'auraient cachée à tous les yeux: ils auraient +apperçu, d'après les propriétés du vin qu'ils connaissaient, que +la quintescence de cette liqueur devait _être le poison le plus +dévorant..._ Il ajouta, en s'adressant tout bas à Marouban: «Ami, je +ne m'étonne plus s'il existe des crimes, des vices et des maux sans +nombre sur la terre. Les hommes ne se contentent point de se nourrir +du poison qui attaque leur santé et leur raison, il faut qu'ils le +raréfient encore, et lui donnent cent fois plus de force en réunissant +ses parties vénéneuses, et les dépouillant de tout ce qui peut +affaiblir leur effet en les divisant, les habitans de la terre +s'ennuient de vivre un demi-siècle: s'ils continuent, ils auront +bientôt l'existence éphémère du papillon. Je découvre au fond de ces +bouteilles, les sources de l'immoralité que tu m'as dit régner en ces +lieux; j'y vois celle de l'inconstance du plus grand nombre de femmes: +leur sang enflammé par cette liqueur terrible, doit les rendre comme +des bacchantes effrénées, et les mettre dans le cas d'oublier qu'elles +ont des époux devant ces époux eux-mêmes....» Il dit ensuite: «Les +femmes ont besoin de toute leur raison pour résister à l'attaque +de leurs sens, et aux assauts que leur livrent continuellement les +hommes; comment peuvent-elles éviter les piéges qu'on leur tend +lorsqu'elles ne possèdent plus cette raison? Contemple ce tableau; +l'ivresse est générale sans être parvenue à son comble; et juge à +présent si je me trompe.» Marouban lui répondit qu'il avait fait dès +long-tems la même réflexion. + +Pendant que les convives se livraient à une joie bruyante et forcée, +en s'entretenant tous à-la-fois; et que la plupart lançaient des +sarcasmes à tort et à travers, même sur l'étranger leur convive, +Alphonaponor et le grec les contemplaient avec pitié. Éléonore qui +devinait leurs pensées, et qui partageait leurs sentimens, se réunit +à leur entretien, après qu'elle eut reçu de nouvelles leçons et de +nouveaux complimens de son ami ... Mais le lunian ne devait pas +être long-tems tranquille auprès d'elle: les femmes de la société, +réalisant ce qu'il avait dit à Marouban, sur l'effet de l'ivresse +à l'égard de celles de ce sexe, l'entourèrent en lui faisant les +observations et les questions les plus hardies. Éléonore eut à +supporter leurs sarcasmes, qui devinrent virulens, l'envie qui +dominait ces femmes n'étant retenue alors par aucun frein. + +Alphonaponor montra en ce moment son extrême politesse, ainsi que +sa dignité. Ayant offert un tribut d'éloges public à Éléonore, qui +faisait la satire de ses rivales, il se disposa à quitter l'assemblée +avec elle et Marouban, et après avoir remercié la société, qui voulut +en vain le retenir. Il dit, à cet égard, voyant qu'on le cernait et +qu'on lui fermait tout passage: «dans mon pays, l'un des premiers +devoirs sociaux, qui règle principalement la politesse, est celui de +rendre le convive indépendant: sans cela on l'asservirait à un +joug pénible; et la société, quelqu'agrément qu'elle offrit, lui +deviendrait à charge....» Au mot de politesse on leur ouvrit le +cercle, et ils se retirèrent. + +Comme ils s'éloignaient, un homme, qui portait sur son visage les +rides que forme la spéculation, arrête Alphonaponor, et le tirant à +part avec Marouban, lui dit: «avant de vous en aller, apprenez-moi +qu'elle est la valeur de l'or dans votre planete: sans doute il sert +de signe monétaire comme ici. Dites-moi, aussi, s'il y a des gens de +mon état dans la Lune, c'est-à-dire des banquiers?»--Alphonaponor, +quoique dépité au fond de l'ame contre la majorité des convives, crut +devoir à la politesse de lui répondre, et lui répondit: «il n'y a +point de banquiers dans la Lune, parce que le transport de l'argent +est très-facile, et que le commerce n'a pas l'extension ni les mêmes +principes qu'il a chez vous. Quant à la matière dont vous parlez +nombre de mines nous l'offrent; mais elle ne nous sert qu'à être mise +en oeuvre, l'or étant le moins poreux et par conséquent le plus dur +des métaux: notre signe monétaire est la plume de colibri.»--Le +banquier partit d'un éclat de rire à ces mots, et se retira en +s'écriant: «je l'avais bien pressenti, que les habitans de la Lune +étaient des insensés! préférer les plumes du colibri à l'or, c'est +le comble de l'impertinence humaine!» Pauvre ignorant, dit alors +Alphonaponor; tu ne vois pas que ton or n'a de prix que celui que ta +propre folie lui donne ... Voilà, ajouta-t-il, un homme qui ne connaît +pas même les principes de son état.» + +Étant arrivé à l'hôtel avec ses amis, il discourut avec force sur +ce qu'il avait vu, et il annonça qu'il partait irrévocablement, le +lendemain, pour sa planete. «Je ne voudrais pas, dit-il, rester plus +long-tems sur ce globe, pour l'honneur de ses habitans eux-mêmes; +et avoir à rendre compte de toutes leurs sottises et de tous leurs +ridicules.»--«Comment! s'écria Éléonore, qui avait été frappée de +surprise en entendant la nouvelle de son départ, et qui paraissait en +proie à la douleur, ce que ses larmes manifestèrent aussitôt: vous +partez! que vais-je devenir? vous m'avez attachée à vous par le +plus puissant lien, celui de l'estime; elle n'osa pas dire celui +de l'amour: mais ses jeux s'exprimèrent au défaut de sa bouche. +J'espérais au moins que vous achèveriez l'ouvrage que vous avez +commencé, et que vous me mettriez à portée d'apprécier le bonheur, +qui, je n'en doute plus, se trouve dans votre planete.»--«Le bonheur +existe sur votre globe et en ces lieux mêmes, répondit le lunian: son +principe est en votre ame: vous pouvez vous isoler au milieu de tout +ce qui vous entoure. Il est dans cette ville des êtres vertueux, +confondus dans la masse, que vous pouvez distinguer, et auxquels vous +pouvez-vous associer. Il s'en trouve dans les pays où la dépravation +a le plus d'empire: je m'en assurai autrefois en Grèce. Il est vrai +qu'ils sont rares, et que bien souvent on les évite faute de savoir +apprécier le mérite.... Si vous ne voyez point sur votre globe les +mêmes attraits qui vous y attachaient, je vous offre de vous conduire +dans le mien, avec Marouban, qui est décidé à m'y suivre. Vous +resterez dans la Lune tant qu'il vous plaira; je m'engage à vous faire +reconduire sur la terre lorsque cela vous sera agréable, et si vous ne +vous plaisez point chez nous.... Je me trompe, le bon et le vrai beau +(vous le trouverez dans mon pays) plaisent, attachent, entraînent: +c'est parce qu'on ne les reconnaît point qu'on s'en écarte. Je suis +sûr que la vertu et le mérite sont vénérés sur votre globe, même par +vos compatriotes les plus dépravés.»--«Cela est vrai dit Éléonore. + +Ce que j'ai vu, ce que Marouban m'a appris et ce que vous me dites, +répliqua le lunian, me fait juger que les Terrestriens ont le germe du +bon en eux. Vous êtes des enfans qui ne pensez qu'à vos hochets, et +les préférez aux choses utiles et à la vertu. On peut vous comparer +encore à des enfans, qui fuient un père qu'ils aiment, et dont ils +redoutent la sévérité. Si on vous montrait ce père prêt à vous combler +de tous les biens, en vous ouvrant son sein, et sous son véritable +aspect, je pressens que vous ne le fuiriez point. Je vois, aussi, que +ce ne serait pas une petite entreprise, et qu'il faudrait des peintres +bien habiles pour rendre sensibles ses traits à vos yeux, qui ne sont +pas habitués à distinguer les nuances ... J'augure que nous vous +garderons dans la Lune, aimable Éléonore, si vous consentez à y passer +avec nous; et si vous revenez un jour sur la terre, ce sera pour +reconcilier les femmes avec nos penchans, et pour servir les vôtres.» +Éléonore reprenant sa gaieté ordinaire, que la crainte de perdre +Alphonaponor pour toujours avait fait disparaître un instant, et +montrant encore son caractère, se dit: «il m'a séduit par ses +éloges, et à présent il m'éblouit par ses espérances de vertu et de +bonheur.... Faisons la folie: celle-ci, quoique très-marquante; car +monter sur un éléphant aîlé, et aller de but en blanc dans la Lune +n'est pas peu de chose, ne sera que la suite de celles que j'ai déjà +faites.... Cependant je sens en moi plus d'assurance; je présume +qu'elle aura un meilleur résultat. Ce diable de lunian m'a ensorcelée; +les habitans de sa planete seraient-ils tous des enchanteurs?» + +Avant de consentir à vous suivre, reprit-elle, dites-moi s'il n'y a +point de risques à courir. Cela me paraît bien hazardeux de n'avoir +pour appui que des aîles, et point de sol auprès de soi pour se +soutenir. Si dans nos voyages un cheval trébûche, ou se casse les +jambes, et si nous renversons, nous avons l'espérance de trouver +la terre à trois pieds. Celle-là est au moins solide.»--«Vous vous +abusez, répondit le lunian. Vous ignorez, Éléonore, que vous êtes sans +cesse sur le cratère d'un volcan prêt à s'allumer, en quelque lieu que +vous vous trouviez sur la terre.»--«Comment, d'un volcan! mais il n'y +en a qu'en Italie, en Grèce et dans le Pérou.»--«Vous vous trompez +encore: la terre et notre planète ne sont autre chose qu'une masse de +feu concentrée; c'est un foyer qui brûle sans cesse. N'en voyez-vous +pas souvent des émanations dans les endroits où l'on ne s'y attend +pas? Les tremblemens de terre ne se font-ils pas sentir en tous lieux? +J'ai vu nombre d'Iles, en Grèce, disparaître à la suite d'un de ces +événemens, et d'autres sortir de la mer inopinément. D'après cela +vous pouvez être par-tout engloutie, et à chaque instant.»--«Comment, +répliqua-t-elle, la nature a-t-elle pu ainsi nous exposer? +Qu'avait-t-elle besoin d'allumer un foyer général sous notre planète?» +--«Il le fallait pour que vous pussiez naître, et subsister ensuite; +c'est ce foyer, et les bassins d'eau qui le couvrent, qui amenent la +fertilité: sans cela vous n'auriez pas un brin d'herbe sur la terre. +C'est la chaleur intérieure, encore plus que le concours du soleil, +qui produit la germination.»--«Cela me paraît vraisemblable, +repartit-t-elle: à présent je vois bien que l'air est aussi sûr que la +terre; et je ne doute plus de la fin du monde. Un beau jour il prendra +une belle fantaisie au foyer de s'enflammer tout-à-fait; et gare les +bassins qui sont dessus, et les pauvres hommes qui dansent sur les +bassins!».... «Cette reflexion fit rire Marouban et Alphonaponor. +Comme elle n'était pas invraisemblable, elle leur fit voir combien +l'esprit d'Éléonore était ingénieux. + +Puisqu'il faut fermer les yeux surtout, reprit-t-elle, dites-moi enfin +ce qu'il faut que je prenne? Aurez-vous de la place sur vos éléphans, +pour mettre toutes mes boëtes et mes cartons? je vous avertis que le +nombre n'en est pas petit; je ne m'embarque jamais avec peu de chose: +lorsque je voyage, j'en charge une berline entière».... Alphonaponor, +à qui Marouban avoit expliqué ce qu'était une berline, ne put +s'empêcher de sourire, non plus que celui-ci, et il lui répondit: +«laissez ici vos boëtes et vos cartons; vous trouverez tout ce qu'il +vous faut dans mon palais; c'est-à-dire, ce qui vous est nécessaire +pour vos besoins et pour votre habillement. Je vous croyais en partie +détachée de vos modes.»--«En effet je le suis: mais la force de +l'habitude.»--«Je vois qu'elle est très-puissante en ces lieux. +Tâchez de vous en affranchir: sa chaîne est humiliante lorsqu'elle ne +vous attache qu'à de petits objets.»--«Adieu donc mes bonnets et tous +mes pompons! l'intraitable lunian, votre ennemi, me sépare de vous +peut-être à jamais, s'écria-t-elle en riant. Adieu, Opéra, Tivoli, +Frascati, que je regardai comme des lieux enchantés; je vais, dit-on, +vous retrouver dans la Lune! mais je n'y paraîtrai qu'en luniane; +et dieu sait si j'y gagnerai.»--«Oui, sans doute, dit Alphonaponor. +J'espère vous y faire briller, de manière à vous prouver que vous +n'avez rien vu jusqu'à ce jour de beau, de brillant et d'aimable, que +votre personne dans votre miroir.» + +--«Le voilà encore qui m'entraîne par ses éloges, cet adroit +enchanteur!.... Eh bien! soit: je suis à vous: je ne vous quitte plus +dès ce moment: Marouban se chargera de prendre mes papiers chez moi.» +Marouban y consentit; et Alphonaponor ayant regardé sa montre, dit: +«mon éléphant ne doit pas tarder à paraitre; nous le laisserons +reposer cette nuit, et demain, dès l'aurore, nous nous élancerons dans +l'éther.» + +Ils continuaient de s'entretenir, et Alphonaponor reassurait Eléonore +sur les dangers du voyage; car, quoique hardie, comme l'avait dit +Marouban, elle ne laissait pas d'être inquiette sur la traversée, en +envisageant la lourdeur de l'animal sur le dos duquel elle allait +s'asseoir; lorsque des hennissemens, répétés avec force par l'éléphant +de la cour, annoncèrent à son maître l'approche de son compagnon.... +En effet, prenant aussi-tôt son télescope et son graphomètre, il le +découvrit à cinquante lieues de la terre, et il le dit à Eléonore et à +Marouban ... «Comment, s'écria celle-ci, l'autre éléphant l'a senti +de cinquante lieues? Quel flaire il faut qu'il ait pour cela!»--«Je +crois vous avoir dit, répliqua le lunian, que ces animaux étaient +d'une espèce extraordinaire, et je vous ai vanté leur intelligence: +elle donne à leurs sens une activité inconnue. Eléonore, sachez que +l'intelligence, n'ayant point de bornes, et étant une portion du plus +grand attribut de la divinité, elle doit être un moteur universel dans +quelque être qu'elle se trouve....» Alors il engagea Marouban à sortir +avec lui jusqu'à la grande place, où il prévoyait que s'abbattrait +l'animal. Eléonore voulut les suivre pour jouir du spectacle. Ils +n'y furent pas une demi-heure, que l'éléphant, s'abaissant d'un vol +rapide, et redoublant d'activité lorsqu'il apperçut son maître, prit +terre. Repliant ses aîles, il courut au grand trot vers Alphonaponor, +à qui il fit les plus grandes caresses, et aux pieds duquel il versa +encore des larmes d'attendrisement.... Alphonaponor, ayant récompensé +à son tour, par ses caresses ce zèlé serviteur, le conduisit vers son +compagnon; et ici, se passa une nouvelle scène de sensibilité, qu'on +ne peut décrire, entre les deux animaux. Elle aurait pu faire envier à +nombre d'hommes, comme l'observa Eléonore, de leur ressembler. + +Dès qu'Alphonaponor eut détaché les dépêches, qui étaient liées à la +trompe de l'éléphant, il rentra avec ses amis dans l'hôtel, et leur +ayant dit qu'il avait à s'occuper de la lettre de son roi, il les +engagea à se retirer dans leurs appartemens, Eleonore en ayant pris un +dans l'hôtel. Il les embrassa, en leur réitérant que lendemain, ils +quitteraient la terre, les ordres de son roi le rappelant sans délai. +Il avait parcouru d'un coup-d'oeil sa dépêche. + +Le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qu'écrivait le roi de +la Lune au voyageur. Voici la traduction du texte de sa lettre: + + _A Alphonaponor, le plus cher de mes enfans._ + + «Votre dépêche, mon cher Alphonaponor, m'a été remise par votre + intelligent courrier; et j'ai reçu avec plaisir les notions que vous + m'avez données sur la terre. Que l'axe de cette planete s'incline + tout-à-fait, cela m'est indifférent; je n'ai plus de crainte sur le + sort de mes sujets, qui est le seul objet qui doive fixer l'attention + d'un roi, à l'exclusion entière de lui-même. D'après cela, je vous + invite à retourner au plutôt auprès de moi. Je ne puis me passer de + vous: un sujet éclairé et fidèle, comme vous l'êtes, est un trésor + qu'un roi ne doit pas perdre un instant de vue. Je sens tout le poids + de la puissance depuis que vous m'avez quitté; et je m'apperçois, de + plus en plus, qu'un roi, quel qu'il soit, fut-il doué de la sagesse + la plus profonde et des talens les plus extraordinaires, ne peut + marcher seul. Il faut autour de lui des hommes semblables à vous, qui + blâment sans cesse ses actions, et lui présentent les tableaux + effrayans enfantés par sa conduite. Où est le roi assez fortuné pour + ne point faire un abus de son pouvoir? ... Vous le savez; je n'aime + point les flatteurs: je suis convaincu, dès long-tems, qu'ils sont + les ennemis les plus cruels des rois et des peuples. Je les ai bannis + de ma coeur, et ne me suis entouré que d'hommes raisonnables: cependant, + Alphonaponor, je trouve qu'ils me flattent encore, sans qu'ils s'en + apperçoivent, et qu'ils ne me disent pas assez fortement la vérité. + L'ame d'un monarque a besoin d'être sans cesse réveillée: le pouvoir + tend toujours à l'entraîner dans la route opposée à celle du bonheur + public: il faut un ressort puissant qui l'arrête; c'est la vérité.... + Quittez aussitôt le globe où vous êtes, si la gloire de votre roi vous + est chère. Venez frapper mes regards, et rappeler ma réflexion, par + votre aspect sévère. Rendez-moi un ministre ami de mon peuple, et + j'aurai conquis plus que je ne pourrais jamais perdre.... + + Adieu mon fils: comme homme, je vous embrasse; comme roi, je vous + salue.» + + _Le roi de l'empire de la Lune._ + +L'ame d'Alpbonaponor fut agitée en lisant cette lettre, et en +envisageant le degré de sagesse auquel était parvenu le monarque de la +Lune.... «Le voila, s'écria-t-il, le véritable roi! voilà l'être fort +et invincible! celui qui est digne de l'amour de son peuple, celui +qui peut entendre la vérité, et la désire, est parvenu au faite de la +grandeur. Rien ne peut ébranler son trône: lui seul peut dire, comme +la divinité, je suis immuable, hormis pour ce qui regarde la nature, à +la loi de laquelle rien ne peut le soustraire!.... Il arrosa de douces +larmes cet écrit, où il trouvait un éloge si pompeux pour lui-même, et +il se dit: «quel dévouement ne dois-je pas à un tel roi! Je le sens, +c'est leur sagesse qui enfante la vertu dans leurs sujets. Qu'ils +donnent l'exemple, et ils verront le pied de leurs trônes entourés de +sages et de héros!» + +Il passa la nuit livré à ces intéressantes et utiles réflexions. +Lorsque le premier rayon de l'aurore perça le voile sombre de la nuit +dans l'Orient, il descendit vers ses éléphans, et disposa tout pour +son départ. Il paya l'hôte avec l'argent que Marouban lui avait remis, +et ayant fait dire ensuite à ce premier, de lui faire venir quelques +malheureux à qui il voulait distribuer le reste de la somme, qui +consistait en deux mille louis, s'étant apperçu avec surprise et +douleur que Paris en fourmillait, il les attendit; il retarda, +pour cela, son départ, en se disant qu'on doit tout immoler à la +bienfaisance, jusqu'à ses plaisirs les plus doux. Leur ayant enfin +remis sa somme, après s'être excusé envers eux d'avoir osé sonder le +secret de leur infortune, et la leur avoir offerte plutôt comme le +prix d'un service rendu que d'un bienfait, il les congédia, en les +suppliant de cesser les acclamations que la reconnaissance leur +faisait pousser. Il leur observa que l'homme bienfaisant n'a droit +qu'à son prix tacite; et que les louanges l'outragent. «Il sait, leur +dit-il, qu'il n'a de propriété réelle que ses vertus. S'il est riche, +il doit aux malheureux le partage de sa fortune; s'il ne l'est point, +il leur doit des consolations. Il sait encore que la nature lui a +imposé ce devoir; et l'homme qui remplit son devoir, n'a aucun droit +à l'éloge....» Cependant il entendit avec satisfaction le discours de +celui de ces infortunés à qui il avait fait le don le plus fort, car +il avait cru qu'il en était plus digne que les autres, ayant trouvé, à +l'aide de son art de physionomiste, des traits plus caractéristiques +de vertu sur sa figure.... Celui-ci dit: «J'ai connu le malheur; +je sais combien il est doux de recevoir des bienfaits donnés sans +ostentation; j'ai reçu des outrages de la plupart de ceux qui m'ont +offert le pain avec lequel j'ai soutenu ma misérable vie; et ils m'ont +fait désirer la mort encore plus que la misère. Soyons bienfaisant, à +notre tour, et imitons ce magnanime lunian, qui seul connaît le prix +et les droits de la vertu!....» Alphonaponor embrassa le personnage, +qui trouva cet embrassement plus grand que son bienfait; le noble +orgueil de l'homme ne s'éteignant jamais en lui dans quelque situation +qu'il se trouve, comme ce dernier venait de l'annoncer. + +Alors Éléonore descendit, et elle se montra au lunian les larmes de +l'admiration dans les yeux. Elle avait été témoin de sa bienfaisante +action, d'une fenêtre où elle s'était mise. Elle félicita, avec +allégresse, Alphonaponor, et fit voir, ainsi, que la femme la +plus frivole est souvent encline aux plus grands actes de vertu. +Alphonaponor l'observa: il offrit un hommage nouveau aux femmes +françaises, et il fit connaître ses espérances sur elles, en disant +à Éléonore: «Je vois dans vos yeux le signe de la bienfaisance qui +réside en votre âme; la sensibilité est son organe. Je ne doute plus +que vous ne deveniez l'ornement de votre sexe. Que celles, parmi vos +pareilles, qui portent dans leur sein un germe aussi heureux, sont +à plaindre de ce qu'on ne frappe point plus souvent leur vue par +l'exemple! Elles immoleraient alors la frivolité à l'auguste sentiment +dont je parle; elles seraient la consolation des infortunés. Les +fruits de la bienfaisance, offerts par la main d'une femme, douée des +autres qualités de son sexe, de cette candeur aimable dont l'aspect +excite la confiance, et de cette douceur, qui porte avec elle les +délices pour l'âme des malheureux, sont inappréciables.... Femmes! +s'écria-t-il, la nature semble vous avoir créées pour répandre les +dons de la bienfaisance! L'homme, quel qu'il soit, ne peut parer, +comme vous, son bienfait: Vous êtes égales à l'ange qui descendrait +des cieux pour remplir ce sublime emploi!» + +Le moment du départ était arrivé, et les éléphans étaient prêts, +lorsque les littérateurs réunis envoyèrent un des leurs vers lui, pour +l'inviter à une seconde conférence: leur dessein était de lui faire +mieux expliquer son système d'analise.... + +Alphonaponor ayant répondu au littérateur qu'il partait à l'instant +même, celui-ci lui demanda, au moins, un quart d'heure d'entretien, +en lui observant qu'il ne lui ferait que deux questions, en se +restreignant. «Comme elles divisent, dit-il, nos écrivains; c'est nous +servir que de nous faire connaître votre opinion raisonnée.» + +Le littérateur, étant le même qui avait pris la parole dans +l'assemblée des savans, et qui avait inspiré de l'intérêt au lunian, +ce dernier consentit à suspendre d'une demie heure son départ, et il +l'engagea à être court. + +Le littérateur lui dit alors: «Quelle est la borne qu'on oppose au +langage dans votre planete? Est-il permis à l'écrivain de donner des +acceptions aux mots à son gré? Enfin, quelle est la barrière où l'on +doit s'arrêter à l'égard de la poésie? Il voulut savoir encore si +les savans de la Lune pensaient qu'on put juger l'expression par +sentiment.» + +«Ce que vous me demandez, répondit Alphonaponor, serait le sujet +d'un ouvrage entier, dont je ne puis, même, vous faire entrevoir +l'esquisse, devant partir sans délai. Je vous exposerai seulement +quelques idées générales:» + +L'usage de la langue est immuable chez nous, reprit-il. Si chaque +écrivain voulait innover, nous ne pourrions nous entendre. Il faut que +les changemens soient consacrés par les sociétés savantes, et qu'ils +soient ensuite insérés dans les dictionnaires. Le lecteur peut +connaître l'expression d'un terme, en y ayant recours, et apprécier +les innovations: sans cela il ne conçoit point ce qu'il lit ou ce +qu'il entend; et il ne peut s'amuser ni s'instruire. Celui qui ne +remplirait pas ce but, serait réputé, par nous, hors de la ligne de +l'art et de la raison, et il serait suppose écrire pour les habitans +d'une autre planete. Je m'étonne de votre question. N'avez-vous pas +des écrivains qui vous ayent servi de guides en tous les tems? Homère, +Euripide, Platon, etc., parlaient le grec ordinaire, et se faisaient +entendre. Ils ne cherchaient le sublime que dans la pensée et l'image, +où il réside principalement. Ils s'attachaient à la noblesse dans +l'expression; mais cette expression était celle de tous. La noblesse +ne se trouvait que dans le choix des mots, les plus propres aux +pensées et les plus harmonieux. La variété était dans les tours +de l'expression; mais jamais dans le changement des mots. Ils +choisissaient les plus pompeux pour peindre les sentimens nobles, ou +retracer les richesses de la nature; et, dans les sujets simples, ils +prenaient les termes analogues. Si nous souffrons quelqu'innovation +dans l'expression, il faut qu'elle ait tant de clarté, qu'elle +s'adapte si bien à l'ancien tour, ou au terme vulgaire et correspondant, +qu'on n'ait pas besoin d'elle pour comprendre l'ouvrage. Nous n'en +tolérerions pas beaucoup dans un écrit, parce que nous serions sûrs +qu'elles y sèmeraient la confusion. D'ailleurs, pourquoi chercher la +nouveauté dans les mots? Terrestriens! Vous vous attacherez donc +toujours à l'écorce?... Le sublime ne peut naître de l'expression. Je +le répète; il est dans la pensée, dans les sentimens et dans l'image. +Si vous tendez à étonner, développez à grands traits les passions: +trouvez cette force de sentimens qui entraîne, et montrez les grands +tableaux de la nature. Si vous n'avez pour vous que des mots, vous ne +ferez qu'amuser un instant.... L'expression est, dans un ouvrage, ce +que les pierres précieuses, qui entourent un cadran de pendule sont à +la pendule elle-même. Elles peuvent orner le cadran; mais l'ornement +du cadran n'est-il pas un simple accessoire, et la pendule en sera-t-elle +moins une pendule, et moins utile? Les mots, et surtout les nouveaux, +peuvent être comparés aux couleurs exaltées, qu'on découvre, ça et là, +dans un tableau; qui frappent la vue par leur éclat; mais qui ne sont +pas en harmonie avec les autres nuances, et qui déparent entièrement le +tableau, parce qu'elles détruisent cette harmonie, source unique du beau. +Si vous ne voyez que l'expression dans un écrit, vous ressemblerez à ceux +qui ne regardent que l'éclat des couleurs bizarres dont je viens de parler, +et qui négligent de voir si le dessin du tableau est correct; si le +sentiment qu'on a voulu peindre est exprimé; et qui n'envisagent point +qu'il y a un grotesque jusques dans le coloris. Tous les arts ont un même +type; c'est la nature: et ils concordent tous. + +Quant à votre demande, si on peut juger l'expression, par sentiment, +j'avoue qu'elle m'étonne encore. L'ame est bien l'organe de toutes les +facultés; mais ce ne peut être ni la raison ni le sentiment qui jugent +un ouvrage sous le rapport des mots. Tout homme, le pâtre le plus +ignorant, peut apprécier un trait relatif aux sensations; mais non +juger les termes du langage qui tiennent à des principes étrangers au +moral, puisqu'ils sont l'effet d'une convention sociale. L'art qui +est l'oeuvre de la comparaison, et qui a pour but l'application à la +nature, est, selon nous, la seule règle. Si l'ame ou l'esprit pouvait +juger l'expression, il s'ensuivrait que tous les hommes, le pâtre +même, parleraient aussi bien que le savant, et pourraient prononcer +sur le style comme ce dernier; parce qu'un pâtre porte en lui les +mobiles du sentiment, et le jugement propre à remplir, dans ce cas, +ces objets.» + +Le littérateur lui dit alors: «vous avez avancé dans votre conférence +avec nous, qu'un passage qui développe un noeud ou esquisse un +caractère, demande plus de génie que vingt descriptions. Comme vous +n'avez pas appuyé votre assertion par des raisonnemens, permettez que +je vous interroge à cet égard. + +Ce que je dis n'exige de vous qu'un moment de réflexion, pour que vous +en soyez convaincu. Il ne faut qu'avoir des yeux et de l'attention +pour décrire au physique. Mais les yeux de l'ame voient difficilement, +cela est hors de doute; car nous apprécions avec plus de difficulté un +objet moral qu'un objet physique. Si ce que je dis n'était point, nous +découvririons le but d'un ambitieux ou d'un fripon, aussi vite que +nous appercevons une montagne. Ceux qui veulent sonder l'abîme du +coeur humain, ont besoin de la lumière de la raison et du jugement +pour y parvenir; et il faut posséder pleinement ces facultés pour voir +un caractère dans son ensemble.... Quant au noeud, il faut que le +génie dirige celui qui le forme. Le noeud suppose la création, +puisqu'il offre un incident indépendant d'aucune connaissance reçue. +Il n'est lié à l'art que par ce qui a rapport à la manière dont il +est formé, ou, autrement, par le précepte de l'organisation. Pour la +description, il ne faut qu'observer, avoir l'attention de rassembler +toutes les parties éparses d'un tableau, et les réunir. La comparaison +sert à celui qui décrit à les mettre à leur place, en imitant la +nature; donc ce dernier n'a besoin que de la réflexion et de l'art de +peindre par les mots; c'est-à-dire, de choisir les couleurs propres à +ce qu'il veut présenter. Je vois avec une surprise nouvelle que +vous ayez pu confondre la création avec l'imitation. Rappelez-vous +qu'Homère fit des descriptions; mais qu'il n'a reçu le titre de grand +poëte, en Grèce, que par ses applications et ses grandes descriptions +morales. La _chaîne-d'or_, les _prières_; enfin le plus sublime de +son ouvrage, offrent ces images et ces grandes pensées. S'il n'avait +dépeint que le choc des guerriers, les tempêtes, etc., et s'il n'avait +su joindre à ces descriptions d'autres tableaux de création, il +n'aurait été que versificateur, parce qu'il n'aurait qu'imité la +nature. + +A ces mots il se leva sans attendre la réplique du littérateur, et +ayant rejoint ses amis, qui l'attendaient, il donna, pour monture, +à Marouban le plus jeune de ses éléphans. Il monta, lui-même, avec +Éléonore, sur l'autre; et, ayant attaché la dame à son corps avec une +ceinture, ils gagnèrent à la hâte la grande place, où Alphonaponor +ayant ordonné aux éléphans de retourner dans leur pays, ils prirent +leur vol, aux yeux de nombre d'individus que la curiosité avait +arrachés à la mollesse, et qui étaient accourus au bruit qui s'était +fait dans la rue.... + +Les éléphans s'élevèrent avec majesté, et d'abord doucement; il +fallait habituer Éléonore qui tremblait, de tous ses membres, derrière +Alphonaponor. Lorsqu'elle fut à un quart de lieue de la terre, elle se +montra plus hardie; et le lunian lui dit: «il n'y a que le premier pas +qui coûte dans la carrière de l'audace.» Alors les deux animaux, à +la voix de leur maître, pressèrent leur course. Paris ne leur parut +bientôt que comme un point sur ce globe. Alphonaponor le fit remarquer +à Eléonore, et lui dit: «Voilà à quoi se réduit la grandeur! Cette +ville ne vous paraît qu'un grain de sable; bientôt la terre entière +vous semblera de même. Vous jugerez alors que, malgré son orgueil, +l'homme de toutes les planetes est rangé dans la classe des infiniment +petits; et qu'il n'est rien d'essentiellement grand que l'immensité de +celui qui l'a créé....» Paris disparut: la terre ne s'offrit bientôt +plus à leur vue; et ils nagèrent dans l'espace sans bornes de +l'éther.[9] + + + + +Notes: + + +[1] _Nous ne connaissons point le motif qui fit regarder la Seine +comme un ruisseau par le voyageur. Il est probable que cette rivière +serait un fleuve dans sa planete, qui, ayant moins de surface, et par +conséquent des montagnes moins hautes, doit présenter des émanations +d'eau moins fortes que chez nous. Peut-être qu'il découvrit des +fleuves plus considérables dans notre pays, et qu'il jugea que +l'harmonie et l'utilité publique voudraient que la capitale fût située +sur l'un d'eux._ + +[2] _La découverte de l'abbé de l'Epée, démontre que l'art des signes +peut être aussi utile à la société que la faculté de la parole_. + +[3] _Le voyageur a raison. Mathusalem, vivant 960 ans, d'après la +bible, appuye son assertion d'une manière irrévocable, et rend +très-vraisemblable la longue existence des habitons de la Lune_. + +[4] _Ce qu'on vit à Paris lors de l'arrivée des ambassadeurs Turcs, +tant Méhémèd-Effendi, qu'Esseid-Effendi, prouve la vraisemblance +morale de ce qu'on retrace ici_. + +[5] _Cet embrassement n'est pas une puérilité: on embrasse tous les +jours un cheval, qui n'a pas la centième partie de l'intelligence +de l'éléphant. D'ailleurs, l'homme de la nature est si différent de +l'homme de société, que ce qui est un acte noble pour l'un, est une +niaiserie pour l'autre. Nous ne pourrons porter un jugement, que +lorsque nous serons assurés que nous analisons bien les droits et le +voeu de la nature, ainsi que les sentimens; et lorsque nous serons +entièrement dignes d'être nommés sensibles_. + +[6] _La terre est si éloignée de fournir aux besoins de ses habitans, +qu'il se trouve des portions de peuples, même en Europe, qui goûtent à +peine le pain. Quant aux habitans des autres continens, la majorité +ne connaît point ce qui constitue essentiellement la nourriture de +l'homme, tel que le bled, le riz, etc., et ne vit que de fruits._ + +[7] _La Chine, où l'art de l'agriculture a su fertiliser jusqu'au +sommet des monts les plus arides._ + +[8] _Les voyageurs répondront à Marouban que les Russes boivent du +_Wodki_, qui est plus fort que le vin, puisque c'est une eau-de-vie +de grain, mais je leur répliquerai que cette boisson n'est connue +généralement que dans les villes, et sur les grandes routes de +l'empire. S'il s'en trouve dans les grands villages de l'intérieur, +les habitans en boivent rarement; ainsi la très-grande majorité du +peuple russe ne fait point usage de cette boisson. Je dirai encore, +pour appuyer l'assertion du grec, et ce qui ne peut être contredit, +que le peuple des campagnes, qui n'en fait point usage, est plus fort +que celui des villes qui en boit._ + +[9] _Je pressens qu'on voudra que je sois vraisemblable jusques dans +le voyage de la terre à la Lune; et que les physiciens m'observeront, +qu'Éléonore ne pourra supporter l'effet de la raréfaction de l'air +lorsqu'elle arrivera aux bornes de notre atmosphère. + +Ne me rebattant point sur les raisons que j'ai énoncées, je dirai aux +physiciens; que le doute existant, la vraisemblance existe; car elle +se place entre le doute et la vérité. Les courses des aërostats +dans l'atmosphère, les observations sur les Cordillières, etc., ne +suffisent point pour anéantir ce doute et prouver tout ce qu'on a dit +sur la raréfaction. Ne savons-nous pas combien il y a_ de distance +d'un simple éclaircissement à la conviction? N'avons-nous pas droit +de douter, même, de l'authenticité du système de Newton, malgré sa +vraisemblance probable, en égard aux autres systèmes? Physiciens, +littérateurs, philosophes, soyez très-réservés avant d'en venir à +l'affirmation. La chute du système d'Aristote, proclamé et reconnu, +comme immuable, par vingt siècles, ne démontre-telle pas que, +non-seulement les savans mais l'univers entier peuvent s'égarer; et +que ce qui tient à l'art ou aux lumières, ne peut avoir une +existence invariable, que lorsqu'il y a démonstration mathématique; +c'est-à-dire, lorsque l'objet est rendu sensible, soit par les sens, +soit par le jugement, et l'évidence du raisonnement._ + + +FIN + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE à PARIS à LA FIN DU XVIIIE SIèCLE *** + +This file should be named 8520-8.txt or 8520-8.zip + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + + PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION + 809 North 1500 West + Salt Lake City, UT 84116 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +https://www.gutenberg.org/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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