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+The Project Gutenberg EBook of La Chartreuse de Parme, by Stendhal
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: La Chartreuse de Parme
+
+Author: Stendhal
+
+Release Date: June 29, 2013 [EBook #796]
+[Most recently updated: January 7, 2020]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHARTREUSE DE PARME ***
+
+
+
+
+Produced by Tokuya Matsumoto, HTML formatting by Walter Debeuf,
+Project Gutenberg Volunteer.
+
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+
+
+
+
+LA CHARTREUSE DE PARME
+
+par Stendhal
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+ Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
+ I luoghi ameni.
+
+ Ariost, sat. IV.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Milan en 1796
+
+
+Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la
+tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et
+d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient
+un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut
+témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours
+encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux
+qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes
+de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait
+trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur
+du papier sale.
+
+Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une
+bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur
+ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils
+étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer
+des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le
+mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche.
+Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille
+prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par
+la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de
+mariage. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes
+que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent
+des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut,
+le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était
+souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier
+régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa
+vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles
+de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour
+réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans une nuit
+profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de
+Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva
+inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que
+l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au
+bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était
+une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son
+curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à
+peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver
+ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait
+vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son
+armée.
+
+En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés
+de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques
+régiments de grenadiers hongrois. La liberté des mœurs était extrême,
+mais la passion fort rare; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir
+tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon
+peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves
+monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes. Par exemple
+l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur,
+son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En
+conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que
+Son Altesse eût rempli ses magasins.
+
+En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre
+en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu
+avec l’armée, entendant raconter au grand café des Servi (à la mode
+alors) les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la
+liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier
+jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un
+soldat français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et,
+au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose
+nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de
+despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café
+des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit,
+et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.
+
+Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six
+millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle,
+venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait
+seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.
+
+La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec
+ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques
+nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six
+millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats
+français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins
+de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept,
+passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette
+jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux
+prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du
+haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés,
+sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A
+cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.
+
+Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat
+français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et
+presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un
+bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées
+pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les
+apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux
+jeunes Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.
+
+Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens
+riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant
+nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise
+del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait
+pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écu de six francs qu’il
+venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il
+prit à un bel officier autrichien tué par un boulet un magnifique
+pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à propos.
+Ses épaulettes d’officier étaient en laine, et le drap de son habit
+était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent
+ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles
+de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur le
+champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées
+tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon
+que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du
+lieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise, celui-ci
+fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les
+deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre
+un peu l’habit et à teindre en noir avec de l’encre les malheureuses
+ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. «De la vie je
+ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames
+pensaient que j’allais leur faire peur, et moi j’étais plus tremblant
+qu’elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec
+grâce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat
+de sa beauté: vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceur
+angélique et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient si
+bien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre une
+Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut
+que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j’en
+oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides
+et misérables dans les montagnes du pays de Gênes: j’osai lui adresser
+quelques mots sur mon ravissement.
+
+«Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans le genre
+complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle
+à manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus
+avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous
+que ces coquins-là avaient non seulement de bons souliers, mais encore
+des boucles d’argent. Je voyais du coin de l’œil tous ces regards
+stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce
+qui me perçait le cœur. J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens;
+mais comment les mettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher
+les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle
+me l’a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle
+était pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, sœur de son mari,
+qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la
+prospérité ne la surpassa par la gaieté et l’esprit aimable, comme
+personne ne la surpassa par le courage et la sérénité d’âme dans la
+fortune contraire.
+
+«Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait
+dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur
+d’éclater de rire en présence de mon costume, qu’elle n’osait
+pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait de politesses
+contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements
+d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le
+mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfin une idée
+descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter à ces dames
+ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les
+montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux
+imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n’avaient
+pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n’avais pas
+parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et
+la Gina était devenue sérieuse.
+
+«--Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!
+
+«--Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois
+fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient
+encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.
+
+«En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à la porte
+du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique
+qui m’avait servi à table cet unique écu de six francs sur l’emploi
+duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.
+
+«Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les
+Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son
+château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s’était réfugié
+à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune
+femme si belle et sa sœur. La haine que ce marquis avait pour nous était
+égale à sa peur, c’est-à-dire incommensurable: sa grosse figure pâle
+et dévote était amusante à voir quand il me faisait des politesses. Le
+lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et deux
+cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et
+devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent.
+
+L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les
+Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en
+eut pitié, et on les aima.
+
+Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites
+années; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait
+impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion
+historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuis cent ans.
+
+La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour
+des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an
+1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en
+maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la
+révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les mœurs de
+leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par
+un coup de poignard qu’à jouir du moment présent.
+
+La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments
+tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point,
+depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en
+avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de
+Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux
+usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié
+d’être moroses et de gagner de l’argent.
+
+Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles
+appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs
+palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale
+et l’épanouissement de tous les cœurs. Il est véritable aussi que ces
+familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse
+dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée
+française.
+
+Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des
+premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme,
+où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une
+position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante
+pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie,
+avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au
+quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres
+chargés de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés
+profonds, à la vérité privés d’eau; mais avec ces murs de quatre-vingts
+pieds de haut et de six pieds d’épaisseur, ce château était à l’abri
+d’un coup de main; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux
+marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait
+dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à
+la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.
+
+Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort
+activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse
+à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur
+le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les
+généraux français.
+
+Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait
+les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux
+contributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans le pays;
+elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des
+nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques
+non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette
+famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune sœur Gina avec
+un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait
+de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et
+bientôt elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la
+vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais
+ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux
+des idées nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion
+italienne, surcroît de désespoir pour le marquis.
+
+Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris,
+se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle
+pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna
+à l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes
+plaines de Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole
+et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochèrent de Milan; le lieutenant
+Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano,
+vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo.
+Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui
+suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à
+laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée
+sur une charrette.
+
+Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées
+anciennes, que les Milanais appellent «i tredici mesi» (les treize
+mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise
+ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux,
+dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction
+de la société: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines
+publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les
+Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres.
+
+Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui
+revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par
+sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête du parti.
+Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui
+tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien:
+assez bon homme, il se laissa persuader que la sévérité était de la
+haute politique, et fit arrêter cent cinquante patriotes: c’était bien
+alors ce qu’il y avait de mieux en Italie.
+
+Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes
+souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et
+prompte justice de tous ces coquins.
+
+Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une
+avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il se vanta
+publiquement de ne pas envoyer un écu à sa sœur, la comtesse Pietranera:
+toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait
+de faim en France avec lui. La bonne marquise était désespérée; enfin
+elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son écrin, que son
+mari lui reprenait tous les soirs pour l’enfermer sous son lit dans une
+caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot
+à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses
+personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de
+Milan, cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le
+noir.
+
+Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs,
+nous avons commencé l’histoire de notre héros une année avant sa
+naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet, que Fabrice
+Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan 1. Il venait
+justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent
+chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils
+de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà
+le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
+idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils
+aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit
+ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que
+tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du
+mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique
+dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours
+après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à
+dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle
+était mélangée d’idées de vengeance: on avait appris la haine à ce bon
+peuple. Bientôt l’on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés
+aux bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête nationale.
+Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris,
+faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes
+parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus
+compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s’enfuir à son
+château de Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis
+de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient
+les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan et
+les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la Casa
+Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de
+maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s’aperçut que tous les
+fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne,
+bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui
+avait changé les destinées de l’Italie, et reconquis treize places
+fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’une prophétie de saint
+Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée,
+les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize
+semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo
+et tous les nobles boudeurs des campagnes, c’est que réellement et sans
+comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu
+quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs
+pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en
+s’écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De
+retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution
+à l’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre les étrangers.
+Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent
+que d’abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de
+Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines, mais bien de treize
+mois. Les treize mois s’écoulèrent, et la prospérité de la France
+semblait s’augmenter tous les jours.
+
+Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à
+1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et
+recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village,
+et n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, on l’envoya au
+collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea qu’on lui
+montrât le latin, non point d’après ces vieux auteurs qui parlent
+toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus
+de cent gravures, chef-d’œuvre des artistes du XVIIe siècle; c’était
+la généalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650
+par Fabrice del Dongo, archevêque de Parme. La fortune des Valserra
+étant surtout militaire, les gravures représentaient force batailles,
+et toujours on voyait quelque héros de ce nom donnant de grands coups
+d’épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait,
+obtenait de temps en temps la permission de venir le voir à Milan; mais
+son mari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sa
+belle-sœur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après le
+retour des Français, la comtesse était devenue l’une des femmes les plus
+brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d’Italie.
+
+Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis,
+toujours exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois
+de son collège. Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais
+joli garçon, et ne déparant point trop le salon d’une femme à la mode;
+du reste, ignorant à plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse,
+qui portait en toutes choses son caractère enthousiaste, promit sa
+protection au chef de l’établissement, si son neveu Fabrice faisait
+des progrès étonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix.
+Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher
+tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le
+mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le
+prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois du royaume,
+et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout le parti qu’il
+pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante à la
+cour. Il n’eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus
+ignorant que jamais, à la fin de l’année obtint cinq premiers prix. A
+cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
+général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six
+des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la
+distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté
+par ses chefs.
+
+La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui
+marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Elle
+l’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgé de
+douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantée de
+sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce
+qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain,
+elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi voulût
+bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait
+que le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été
+refusé avec éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis
+boudeur, il trouva un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice.
+La comtesse méprisait souverainement son frère; elle le regardait comme
+un sot triste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir.
+Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence, elle
+écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre fut laissée sans
+réponse.
+
+A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de
+ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l’exercice et
+monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
+que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la
+parade.
+
+En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien
+rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante,
+ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de ses sœurs. Le
+marquis était enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino
+Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l’honneur
+d’être envoyées à Vienne; le père et le fils ne paraissaient qu’aux
+heures des repas. Le marquis répétait avec affectation qu’il apprenait à
+son successeur naturel à tenir, en partie double, le compte des produits
+de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de
+son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire
+de toutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer des dépêches
+de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait
+passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait
+faire connaître à ses souverains légitimes l’état intérieur du royaume
+d’Italie qu’il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres
+avaient beaucoup de succès; voici comment. Le marquis faisait compter
+sur la grande route, par quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel
+régiment français ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant
+compte du fait à la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand
+quart le nombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules,
+avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et elles
+plaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice au château,
+le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé: c’était la
+cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le
+chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne
+se permettait jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume
+brodé, garni de tous ses ordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir
+autrement.
+
+La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait
+conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an au général comte
+d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
+horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elle interrogea son fils et
+fut épouvantée de son ignorance.
+
+«S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien,
+Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée;
+or maintenant il faut du mérite.» Une autre particularité qui l’étonna
+presque autant, c’est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les
+choses religieuses qu’on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique
+fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet enfant la fit frémir. «Si
+le marquis a l’esprit de deviner ce moyen d’influence, il va m’enlever
+l’amour de mon fils.» Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice
+s’en augmenta.
+
+La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était
+fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse
+ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec
+les cochers et les hommes des écuries; tous étaient partisans fous des
+Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre dévots,
+attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand
+sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu’ils
+portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ ...Alors que Vesper vint embrunir nos yeux,
+ Tout épris d’avenir, je contemple les cieux,
+ En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
+ Les sorts et les destins de toutes créatures.
+ Car lui, du fond des cieux regardant un humain,
+ Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
+ Par les astres du ciel qui sont ses caractères,
+ Les choses nous prédit et bonnes et contraires;
+ Mais les hommes, chargés de terre et de trépas,
+ Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.
+ Ronsard
+
+Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: «Ce
+sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie.» Il ne savait trop
+comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avec le désir
+de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation si brillamment
+commencée chez les jésuites. Pour courir le moins de risques possible,
+il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à
+Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le curé lui-même sût
+cette langue; or elle était l’objet de ses mépris; ses connaissances en
+ce genre se bornaient à réciter, par cœur, les prières de son missel,
+dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé
+n’en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton; il
+avait toujours dit que ce n’était point en treize semaines ni même en
+treize mois, que l’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint
+Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des
+amis sûrs, que ce nombre treize devait être interprété d’une façon qui
+étonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire (1813).
+
+Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté et d’une vertu
+primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutes les nuits au haut
+de son clocher; il était fou d’astrologie. Après avoir usé ses journées
+à calculer des conjonctions et des positions d’étoiles, il employait la
+meilleure part de ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa
+pauvreté, il n’avait d’autre instrument qu’une longue lunette à tuyau
+de carton. On peut juger du mépris qu’avait pour l’étude des langues un
+homme qui passait sa vie à découvrir l’époque précise de la chute des
+empires et des révolutions qui changent la face du monde. «Que sais-je
+de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris
+qu’en latin il s’appelle equus?»
+
+Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien: pour lui,
+à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans le clocher, il les
+empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de
+son influence, le détestaient; le marquis del Dongo le méprisait tout
+simplement parce qu’il raisonnait trop pour un homme de si bas étage.
+Fabrice l’adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soirées
+entières à faire des additions ou des multiplications énormes. Puis
+il montait au clocher: c’était une grande faveur et que l’abbé Blanès
+n’avait jamais accordée à personne; mais il aimait cet enfant pour sa
+naïveté.
+
+--Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un
+homme.
+
+Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses
+plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef
+de toutes les grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de
+la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelques petites clefs, et
+quand la nuit était bien noire, ils essayaient d’ouvrir les cadenas
+de ces chaînes qui attachent les bateaux à quelque grosse pierre ou
+à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de
+Côme l’industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une grande
+distance des bords. L’extrémité supérieure de la corde est attachée
+à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très
+flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
+tinte lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la
+corde.
+
+Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en
+chef, était d’aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs
+eussent entendu l’avertissement donné par les petites clochettes.
+On choisissait les temps d’orage; et, pour ces parties hasardeuses,
+on s’embarquait le matin, une heure avant l’aube. En montant dans
+la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands
+dangers, c’était là le beau côté de leur action; et, suivant l’exemple
+de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait
+souvent qu’au moment du départ, et à l’instant qui suivait l’Ave
+Maria, Fabrice était frappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il
+avait retiré des études astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux
+prédictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination,
+ce présage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès;
+et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peu à
+peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, que si, au
+moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l’on
+voyait un corbeau s’envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le
+cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi
+l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa science assez difficile à
+Fabrice; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée
+dans les signes qui peuvent prédire l’avenir.
+
+Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondance chiffrée
+pouvait le mettre à la merci de sa sœur; aussi tous les ans, à l’époque
+de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la
+permission d’aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l’année
+dans l’espérance ou le regret de ces huit jours. En cette grande
+occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à
+son fils quatre écus, et, suivant l’usage, ne donnait rien à sa femme,
+qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec
+deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque jour,
+à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de
+douze couverts.
+
+Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément
+fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu’il enrichissait
+à jamais les familles qui avaient la bonté de s’y livrer. Le marquis,
+qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n’en dépensait pas
+le quart; il vivait d’espérances. Pendant les treize années de 1800 à
+1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé
+avant six mois. Qu’on juge de son ravissement quand, au commencement
+de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris et
+la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête; il se permit
+alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa sœur. Enfin,
+après quatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de
+voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordres
+venus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongo avec
+une considération voisine du respect; on se hâta de lui offrir une
+des premières places dans le gouvernement, et il l’accepta comme le
+paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l’un des
+plus beaux régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais
+accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont
+le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques
+mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamais il n’avait eu le
+talent des affaires, et quatorze années passées à la campagne, entre
+ses valets, son notaire et son médecin, jointes à la mauvaise humeur
+de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout
+à fait incapable. Or il n’est pas possible, en pays autrichien, de
+conserver une place importante sans avoir le genre de talent que réclame
+l’administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette
+vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient
+les employés et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos
+ultra-monarchiques irritaient les populations qu’on voulait plonger
+dans le sommeil et l’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté
+avait daigné accepter gracieusement la démission qu’il donnait de son
+emploi dans l’administration, et en même temps lui conférait la place de
+second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis
+fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime; il fit imprimer
+une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse.
+Enfin il écrivit à l’Empereur que ses ministres le trahissaient, et
+n’étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement
+à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de
+Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans
+les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du
+premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du
+ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura
+cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver
+Prina en lui ouvrant la grille de l’église de San Giovanni, devant
+laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un instant fut
+abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue; mais il refusa d’ouvrir
+sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur
+de lui faire obtenir un bel avancement.
+
+Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayant pas
+cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisait de se
+montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avait l’insolence
+de prôner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
+marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre
+du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois après
+la mort de Prina, les mêmes personnages qui avaient payé les assassins
+obtinrent que le général Pietranera serait jeté en prison. Sur quoi la
+comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste
+pour aller à Vienne dire la vérité à l’Empereur. Les assassins de Prina
+eurent peur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter
+à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettre
+en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler
+le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et
+l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur
+le pied le plus avantageux. Le brave général Bubna, homme d’esprit et de
+cœur, avait l’air tout honteux de l’assassinat de Prina et de la prison
+du comte.
+
+Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse,
+les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite,
+qui, grâce à la recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.
+
+Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait
+beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi
+ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le
+plus bel attelage de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au
+théâtre de la Scala, et son château à la campagne. Mais le comte avait
+la conscience de sa bravoure, son âme était généreuse, il s’emportait
+facilement, et alors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il
+était à la chasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi
+sous d’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la
+bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un
+soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son
+bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de
+cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaient trouvées prirent
+le parti d’aller voyager en Suisse.
+
+Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’un sot qui
+se laisse prendre sans mot dire n’était point à l’usage de la comtesse.
+Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
+jeune homme riche, son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en
+Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du
+comte Pietranera.
+
+Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé et la comtesse s’aperçut
+que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoubla d’attention
+pour Limercati; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le
+planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance
+intelligible en France, je dirai qu’à Milan, pays fort éloigné du
+nôtre, on est encore au désespoir par amour. La comtesse, qui, dans
+ses habits de deuil, éclipsait de bien loin toutes ses rivales, fit
+des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et l’un
+d’eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu’il trouvait le
+mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d’autant
+d’esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati:
+
+ Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit?
+ Figurez-vous que vous ne m’avez jamais connue.
+ Je suis, avec un peu de mépris peut-être,
+ votre très humble servante.
+ G<small>INA</small> P<small>IETRANERA</small>.
+
+A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux;
+son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle,
+chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée
+à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour lui offrir sa main et
+ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non
+décachetée par le groom du comte N... Sur quoi Limercati a passé trois
+ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à Milan, mais sans
+avoir jamais le courage d’y rester, et ennuyant tous ses amis de son
+amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés
+que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait
+qu’avec le comte N... elle se perdait, et qu’une telle liaison la
+déshonorait.
+
+Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour le comte
+N..., et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du
+désespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l’usage, la pria de ne
+point divulguer la triste vérité dont elle lui faisait confidence:
+
+--Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me
+recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées à l’amant
+régnant, je trouverai peut-être une place convenable.
+
+Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux
+ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle était accoutumée
+à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile ou
+pour mieux dire impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze
+cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième
+étage, renvoya tous ses gens et jusqu’à sa femme de chambre remplacée
+par une pauvre vieille faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le
+fait moins héroïque et moins pénible qu’il ne nous semble; à Milan la
+pauvreté n’est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes
+effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté
+noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même du
+comte N... qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del
+Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser que ses
+ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa sœur. Quoi! une del
+Dongo être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont
+il avait tant à se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux!
+
+Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sa sœur
+l’attendaient au château de Grianta. L’âme mobile de la comtesse
+embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre de vie; il y avait
+vingt ans qu’elle n’avait pas habité ce château vénérable s’élevant
+majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du temps des
+Sforce. «Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge,
+n’est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
+croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis
+née, m’attend enfin une vie heureuse et paisible.»
+
+Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’est que cette
+âme passionnée, qui venait de refuser si lestement l’offre de deux
+immenses fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux
+nièces étaient folles de joie.
+
+--Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
+en l’embrassant; la veille de ton arrivée, j’avais cent ans. La comtesse
+se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de
+Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l’autre
+côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue,
+au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui
+sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle
+qui court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux,
+que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais
+ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait
+les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations
+actuelles. «Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme
+le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées
+selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la
+spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs
+couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main
+de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au
+milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le
+lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions
+des descriptions du Tasse et de l’Arioste. Tout est noble et tendre,
+tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation.
+Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et
+au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de
+leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large
+vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de
+cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus
+vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines,
+dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait tous habiter, l’œil
+étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur
+austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu’il en faut
+pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son
+lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres:
+ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de
+douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme: La vie
+s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se
+présente, hâte-toi de jouir.» Le langage de ces lieux ravissants, et qui
+n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize
+ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années
+sans revoir le lac. «Est-ce donc au commencement de la vieillesse,
+se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié?» Elle acheta une
+barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car
+on manquait d’argent pour tout, au milieu de l’état de maison le plus
+splendide; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de
+faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le
+lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il
+faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille
+francs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur les dessins
+du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de
+granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode
+de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
+devaient représenter les belles actions de ses ancêtres.
+
+Le frère aîné de Fabrice, le marchesino Ascagne, voulut se mettre des
+promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l’eau sur ses cheveux
+poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa
+gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sa grosse figure blafarde la
+joyeuse troupe qui n’osait rire en sa présence. On pensait qu’il était
+l’espion du marquis son père, et il fallait ménager ce despote sévère et
+toujours furieux depuis sa démission forcée.
+
+Ascagne jura de se venger de Fabrice.
+
+Il y eut une tempête où l’on courut des dangers; quoiqu’on eût
+infiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux bateliers
+pour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup
+d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
+tempête; elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac: des rafales
+de vent sortent à l’improviste de deux gorges de montagnes placées
+dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La comtesse
+voulut débarquer au milieu de l’ouragan et des coups de tonnerre; elle
+prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand
+comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se
+verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en
+sautant de la barque, elle tomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle
+pour la sauver, et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute
+il n’est pas beau de se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni
+du château féodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère
+primitif et pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui lui
+restait après l’acquisition de la barque avait été employé à acheter un
+petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces
+et Fabrice, elle allait s’établir sur la plate-forme d’une des tours
+gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et l’on
+passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.
+
+Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtesse n’adressait la
+parole à personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers,
+plongée dans de sombres rêveries; elle avait trop d’esprit pour ne pas
+sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le
+lendemain elle riait comme la veille: c’étaient les doléances de la
+marquise, sa belle-sœur, qui produisaient ces impressions sombres sur
+cette âme naturellement si agissante.
+
+--Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
+château! s’écriait la marquise.
+
+Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le courage d’avoir
+de ces regrets.
+
+L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa
+pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan; il s’agissait
+de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le
+marquis ne défendait point à sa femme d’accompagner sa belle-sœur. On
+allait toucher les quartiers de la petite pension, et c’était la pauvre
+veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime
+marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes; on invitait à dîner
+de vieux amis, et l’on se consolait en riant de tout, comme de vrais
+enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait
+oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils
+aîné répandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seize
+ans, représentait fort bien le chef de la maison.
+
+Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l’avant-veille, d’un
+charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle allée
+de platanes récemment prolongée sur l’extrême bord du lac. Une barque
+parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent
+du marquis sauta sur la digue: Napoléon venait de débarquer au golfe
+de Juan. L’Europe eut la bonhomie d’être surprise de cet événement,
+qui ne surprit point le marquis del Dongo; il écrivit à son souverain
+une lettre pleine d’effusion de cœur; il lui offrait ses talents et
+plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des
+jacobins d’accord avec les meneurs de Paris.
+
+Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes,
+se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’une troisième
+dépêche politique; il s’occupait avec gravité à la transcrire de sa
+belle écriture soignée, sur du papier portant en filigrane l’effigie du
+souverain. Au même instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse
+Pietranera.
+
+--Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui est aussi roi
+d’Italie; il avait tant d’amitié pour ton mari! Je passe par la Suisse.
+Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m’a
+donné son passeport; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je
+n’en ai que deux à moi; mais s’il le faut, j’irai à pied.
+
+La comtesse pleurait de joie et d’angoisse.
+
+--Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue!
+s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.
+
+Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elle était
+soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c’était tout ce
+qu’elle possédait au monde.
+
+--Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
+Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques?
+Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami; nos
+messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pas entendu, il y a huit
+jours, à Milan, l’histoire des vingt-trois projets d’assassinat tous
+si bien combinés et auxquels il n’échappa que par miracle? et alors
+il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n’est pas la volonté de le
+perdre qui manque à nos ennemis; la France n’était plus rien depuis son
+départ.
+
+C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesse parlait
+à Fabrice des futures destinées de Napoléon.
+
+--En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j’ai de
+plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il
+répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa résolution de
+partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion à
+cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous
+prenons la liberté de trouver bien plaisantes.
+
+--Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous
+promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l’allée de platanes,
+au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là,
+pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateau qui venait de
+Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
+sans songer à l’Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
+peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisi d’une émotion profonde. Le
+bateau a pris terre, l’agent a parlé bas à mon père, qui a changé de
+couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
+Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
+joie dont mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense
+et à ma droite j’ai vu un aigle, l’oiseau de Napoléon; il volait
+majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers
+Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la
+Suisse avec la rapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme
+bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
+mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
+A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singulier
+mes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d’en
+haut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris ma résolution
+et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clin d’œil toutes
+les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
+dimanches, ont été comme enlevées par un souffle divin. J’ai vu cette
+grande image de l’Italie se relever de la fange où les Allemands la
+retiennent plongée 2; elle étendait ses bras meurtris et encore à demi
+chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et moi, me suis-je
+dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai, j’irai
+mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut
+nous laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus
+vils parmi les habitants de l’Europe.
+
+«Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse,
+et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient des flammes, tu sais ce
+jeune marronnier que ma mère, l’hiver de ma naissance, planta elle-même
+au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues d’ici:
+avant de rien faire, j’ai voulu l’aller visiter. Le printemps n’est pas
+trop avancé, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera
+un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je
+languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux
+murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme,
+sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que
+l’hiver est pour mon arbre.
+
+«Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j’arrivais à mon
+marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez
+grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J’ai bêché la terre avec
+respect à l’entour de l’arbre chéri. Aussitôt, rempli d’un transport
+nouveau, j’ai traversé la montagne; je suis arrivé à Menagio: il me
+fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait volé, il
+était déjà une heure du matin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je
+pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller; mais il était debout
+avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu vas rejoindre Napoléon!»
+s’est-il écrié, et il m’a sauté au cou. Les autres aussi m’ont embrassé
+avec transport. «Pourquoi suis-je marié!» disait l’un d’eux.
+
+Mme Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter
+quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût
+bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons
+qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défaut d’expérience, il avait
+de la résolution; il ne daigna pas même écouter ces raisons. La comtesse
+se réduisit bientôt à obtenir de lui que du moins il fît part de son
+projet à sa mère.
+
+--Elle le dira à mes sœurs, et ces femmes me trahiront à leur insu!
+s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque.
+
+--Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu
+de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous déplairez
+toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques.
+
+La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet de son
+fils; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout son possible pour
+le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les
+murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher de partir, elle lui remit
+le peu d’argent qu’elle possédait; puis elle se souvint qu’elle avait
+depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-être dix mille
+francs, que le marquis lui avait confiés pour les faire monter à Milan.
+Les sœurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que la comtesse
+cousait ces diamants dans l’habit de voyage de notre héros; il rendait à
+ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses sœurs furent tellement
+enthousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie si
+bruyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à
+cacher, et voulut partir sur-le-champ.
+
+--Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses sœurs. Puisque j’ai
+tant d’argent, il est inutile d’emporter des hardes; on en trouve
+partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit
+à l’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si
+vite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval, que le
+soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville
+suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la route solitaire par
+des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle
+lettre, faiblesse d’enfant qui donna de la consistance à la colère du
+marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage
+fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L’Empereur était à
+Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice; il était parti dans la
+ferme intention de parler à l’Empereur: jamais il ne lui était venu
+à l’esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
+voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous
+les matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister
+aux revues passées par Napoléon; mais jamais il ne put approcher de
+l’Empereur. Notre héros croyait tous les Français profondément émus
+comme lui de l’extrême danger que courait la patrie. A la table de
+l’hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de ses projets
+et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable,
+encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
+manquèrent pas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement,
+par pure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par sa mère.
+Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidément volé,
+il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat
+palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour les jeunes Parisiens
+beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savait rien, sinon qu’elle se
+rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arrivé sur la frontière, qu’il
+trouva ridicule de se tenir dans une maison, occupé à se chauffer devant
+une bonne cheminée, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pût
+lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se
+mêler imprudemment aux bivouacs de l’extrême frontière, sur la route de
+Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de la
+route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la
+mise n’avait rien qui rappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait
+un vent froid. Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en
+payant. Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer,
+et lui accordèrent avec bonté une place au feu; son domestique lui
+fit un abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant à
+portée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée de cet
+étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice, qui lui
+parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accent fort suspect;
+sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
+établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s’approcha
+avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l’adjudant
+sous-officier, qu’aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger
+aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d’abord le plan
+de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu’avait son
+maître, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux.
+Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur le collet;
+un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère, l’adjudant
+ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.
+
+Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l’obscurité
+rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
+parts éclairaient l’horizon, l’adjudant remit Fabrice à un officier
+de gendarmerie qui, d’un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
+montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromètres portant sa
+marchandise.
+
+--Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort!
+
+Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et de la
+liberté dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l’officier de
+gendarmerie fut saisi d’un rire fou.
+
+--Parbleu! tu n’es pas trop adroit! s’écria-t-il. Il est un peu fort de
+café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce!
+
+Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’en effet il
+n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya à la prison de
+B..., petite ville du voisinage où notre héros arriva sur les trois
+heures du matin, outré de fureur et mort de fatigue.
+
+Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien
+à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette
+misérable prison; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la
+place, et c’était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six
+ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n’avait
+nulle envie de faire fusiller un aussi joli garçon, et que d’ailleurs
+il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
+lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les doléances
+du prisonnier; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de
+l’argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche.
+Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d’or, car
+l’adjudant n’avait enlevé que les chevaux, et l’officier de gendarmerie
+n’avait rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice
+entendit une forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin!
+son cœur bondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
+dans la ville; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisions
+traversaient B... Quand, sur les onze heures du soir, la femme du
+geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de
+coutume; puis lui prenant les mains:
+
+--Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenir dans la
+prison dès qu’on aura cessé de se battre.
+
+--Balivernes que tout cela! As-tu du <i>quibus</i>? Il parut inquiet, il ne
+comprenait pas le mot <i>quibus</i>. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea
+que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d’or
+comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus que de francs.
+
+--Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
+mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir
+relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison,
+et si son régiment doit filer dans la journée, il acceptera.
+
+Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher
+Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le
+lendemain matin.
+
+Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:
+
+--Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier:
+crois-moi, n’y reviens plus.
+
+--Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre
+la patrie?
+
+--Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; ton cas
+était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu
+nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne répète
+jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand
+de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner
+les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison: n’ouvre la
+bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou
+un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu
+es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme
+tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas
+satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On
+t’arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en
+Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc.
+
+Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice
+comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
+espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort
+tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les
+habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme
+étonnée. Elle y crut un instant; il avait l’air si naïf, et il était si
+joli habillé en hussard!
+
+--Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin
+à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans
+un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire
+était faite! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et
+enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après
+lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait
+son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite
+ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui
+vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de
+route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol
+d’une vache et de quelques couverts d’argent! j’ai pour ainsi dire
+succédé à son être... et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune
+manière! Gare la prison!... Le présage est clair, j’aurai beaucoup à
+souffrir de la prison!
+
+Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice,
+lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le
+nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières
+qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté
+sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes;
+la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de
+son accent.
+
+Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était
+en pleine marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de
+Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice
+entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les
+affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si
+injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait
+à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
+de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait
+qu’on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de
+l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice; mais qu’importe,
+il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla
+coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain,
+Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à
+faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
+canonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrême reconnaissance
+qu’il avait pour la geôlière de B... le porta à leur adresser la parole:
+il demanda à l’une d’elles où était le 4^{e} régiment de hussards, auquel
+il appartenait.
+
+--Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat,
+dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu
+n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont
+se donner aujourd’hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu
+pourrais lâcher ta balle tout comme un autre.
+
+Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il
+ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps
+à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de
+s’entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d’enthousiasme et de
+bonheur, qu’il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière
+redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de
+son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette
+femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait
+rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.
+
+--Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe: vous
+êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4^{e}
+de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l’uniforme que
+vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut,
+vous n’avez jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous
+êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne
+pas passer pour un capon.
+
+Fabrice convint de tout: c’était le seul moyen qu’il eût de recevoir de
+bons conseils. «J’ignore toutes les façons d’agir de ces Français, se
+disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un, je parviendrai
+encore à me faire jeter en prison, et l’on me volera mon cheval.
+
+--D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en
+plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans: c’est tout le
+bout du monde si tu en as dix-sept.
+
+C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce.
+
+--Ainsi, tu n’es pas même conscrit; c’est uniquement à cause des beaux
+yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n’est
+pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu’elle t’a
+remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse
+dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d’un peu près; c’est
+là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette
+fumée blanche, que tu vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux
+de peloton, mon petit! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette,
+quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger
+un morceau tandis que tu en as encore le temps.
+
+Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière,
+la pria de se payer.
+
+--C’est pitié de le voir! s’écria cette femme; le pauvre petit ne sait
+pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu’après avoir
+empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte; du
+diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
+voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
+jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante
+centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons
+bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en
+donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs,
+quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.
+
+Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue
+par une femme qui s’avançait à travers champs, et qui passa sur la route.
+
+--Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6^{e} léger est sur la
+droite.
+
+--Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros;
+mais en vérité tu me fais pitié; j’ai de l’amitié pour toi, sacré dié!
+Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
+Viens-t’en au 6^{e} léger avec moi.
+
+--Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
+me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fumée blanche.
+
+--Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu’il sera là-bas,
+quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main, il se mettra à
+galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’en croire? Dès que tu
+seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
+à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je
+parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.
+
+Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elle avait
+deviné juste.
+
+--Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne
+sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
+cantinière d’un air d’autorité.
+
+--Mais je veux me battre.
+
+--Tu te battras aussi; va, le 6^{e} léger est un fameux, et aujourd’hui il
+y en a pour tout le monde.
+
+--Mais serons-nous bientôt à votre régiment?
+
+--Dans un quart d’heure tout au plus.
+
+«Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
+toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
+battre.» A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n’attendait
+pas l’autre.
+
+--C’est comme un chapelet, dit Fabrice.
+
+--On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en
+donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par
+le feu.
+
+La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu
+des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
+le point d’y rester: Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux
+fois; bientôt le chemin, moins rempli d’eau, ne fut plus qu’un sentier
+au milieu du gazon. Fabrice n’avait pas fait cinq cents pas que sa rosse
+s’arrêta tout court: c’était un cadavre, posé en travers du sentier, qui
+faisait horreur au cheval et au cavalier.
+
+La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte
+fort prononcée: la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme
+se parlant à elle-même:
+
+--Ça n’est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros,
+elle éclata de rire.
+
+--Ah! ah! mon petit! s’écria-t-elle, en voilà du nanan!
+
+Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c’était la saleté des
+pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel
+on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon tout souillé de sang.
+
+--Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il faut que tu
+t’y accoutumes; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par la tête.
+
+Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et
+défigurait ce cadavre d’une façon hideuse; il était resté avec un œil
+ouvert.
+
+--Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une
+poignée de main pour voir s’il te la rendra.
+
+Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice se jeta à
+bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme; puis il
+resta comme anéanti; il sentait qu’il n’avait pas la force de remonter à
+cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c’était cet œil ouvert.
+
+«La vivandière va me croire un lâche», se disait-il avec amertume; mais
+il sentait l’impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce
+moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à
+fait. La vivandière s’en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite
+voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d’eau-de-vie qu’il
+avala d’un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
+sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du
+coin de l’œil.
+
+--Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd’hui tu
+resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tu apprennes le métier de
+soldat.
+
+--Au contraire, je veux me battre tout de suite, s’écria notre héros
+d’un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit
+du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coups commençaient à
+former comme une basse continue; un coup n’était séparé du coup voisin
+par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le
+bruit d’un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de
+peloton.
+
+Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet de bois; la
+vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle
+courant à toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et
+courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
+un trou qui était resté au lieu où l’on venait d’arracher un grand
+arbre. «Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche!» Il
+s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et
+tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent
+en courant le long du bois, à gauche de la route.
+
+--Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout
+essoufflée vers sa petite voiture... Si ton cheval était capable de
+galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu’au bout du bois, vois s’il
+y a quelqu’un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois,
+il arracha une branche à un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son
+cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint à
+son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop:
+
+--Arrête-toi donc, arrête! criait-elle à Fabrice.
+
+Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de
+la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
+mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière.
+Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupait un tertre élevé
+de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien
+un coin de la bataille; mais enfin il n’y avait personne dans le pré
+au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une
+longue rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait
+une fumée blanche qui quelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant.
+
+--Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière
+embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos,
+toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la
+pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer.
+
+A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons
+de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route.
+L’un d’eux était à cheval.
+
+--Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui
+qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d’eau-de-vie; les
+soldats s’approchèrent.
+
+--Où est le 6^{e} léger? cria-t-elle.
+
+--Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est le long des
+saules; même que le colonel Macon vient d’être tué.
+
+--Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?
+
+--Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval
+d’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d’heure.
+
+--Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice.
+
+Puis s’approchant du soldat à cheval:
+
+--Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.
+
+Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière
+détachait le petit portemanteau qui était sur la rosse.
+
+--Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c’est comme ça que
+vous laissez travailler une dame!
+
+Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il se mit à
+se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa
+force pour le contenir.
+
+--Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutumé au
+chatouillement du portemanteau.
+
+--Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu, un cheval
+qui vaut dix napoléons comme un liard!
+
+--Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
+se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.
+
+A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de
+biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
+branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.
+
+--Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses
+vingt francs.
+
+Il pouvait être deux heures.
+
+Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux,
+lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards,
+traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
+laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois
+de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le
+retenait. «Eh bien, soit!» se dit Fabrice.
+
+Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre
+l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux
+bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son
+voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal
+Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des
+quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour
+le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte
+s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la
+veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la
+prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque
+tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à
+pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds
+en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie,
+songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel
+étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à une
+hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la
+nappe d’eau, et s’écria en jurant:
+
+--Au diable la f... bête!
+
+Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. «Puis-je en
+demander raison?» se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était
+pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive
+opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds.
+Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de
+l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir; par cette
+pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il
+fut le premier homme de l’escorte qui y parut, il se mit à trotter
+fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se démenaient,
+assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d’endroits l’eau
+avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et
+voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des
+logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui
+avait l’air si peu militaire.
+
+--Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu à peu
+tous passèrent.
+
+En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout
+seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s’il
+entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille:
+
+--Où as-tu pris ce cheval?
+
+Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien:
+
+--L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)
+
+--Que dis-tu? lui cria le général.
+
+Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
+lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce
+moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne; il
+était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
+L’escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre
+labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
+
+--Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
+de l’escorte.
+
+Et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’en effet
+presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui
+donna un frisson d’horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
+habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du
+secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros,
+fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
+ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice,
+qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait
+toujours en regardant un malheureux blessé.
+
+--Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis.
+Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant
+des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs
+lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés
+à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui
+parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de
+réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré
+le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il
+arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son
+voisin:
+
+--Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?
+
+--Pardi, c’est le maréchal!
+
+--Quel maréchal?
+
+--Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici?
+
+Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de
+l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux
+prince de la Moskova, le brave des braves.
+
+Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice
+vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une
+façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre
+fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits
+fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua
+en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la
+gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c’étaient
+deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu’il les
+regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla
+horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre
+labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait
+suivre les autres: le sang coulait dans la boue.
+
+«Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! se
+répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire.» A ce moment,
+l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient
+des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau
+regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche
+de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal
+et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des
+décharges beaucoup plus voisines; il n’y comprenait rien du tout.
+
+A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin
+plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.
+
+Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
+cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec
+une grosse tête rouge. «Nous n’avons point des figures comme celle-là
+en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des
+cheveux châtains, je ne serai comme ça», ajoutait-il avec tristesse.
+Pour lui ces paroles voulaient dire: «Jamais je ne serai un héros.»
+Il regarda les hussards; à l’exception d’un seul, tous avaient des
+moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte,
+tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
+embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort
+étendues d’hommes rouges; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui
+semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments
+ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
+Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
+contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit
+pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du
+côté vers lequel on s’avançait; l’on voyait quelquefois des hommes au
+galop se détacher sur cette fumée blanche.
+
+Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
+arrivaient ventre à terre. «Ah! nous sommes attaqués», se dit-il; puis
+il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la
+suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux
+hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après
+un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un
+maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. «Il faut que je
+parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder.» Il
+médita longtemps.
+
+--Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il
+enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?
+
+--Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?
+
+--Je suis le frère de la femme d’un capitaine.
+
+--Et comment l’appelez-vous, ce capitaine?
+
+Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette
+question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop.
+Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du
+maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de
+celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:
+
+--Le capitaine Meunier!
+
+L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit:
+
+--Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué.
+
+«Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.»
+
+--Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.
+
+On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on
+allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se
+porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de
+cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant
+d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.
+
+Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une
+cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur
+tout, il partit au galop pour la rejoindre.
+
+--Restez donc, s...! lui cria le maréchal des logis.
+
+«Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper
+vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu
+quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin; les chevaux
+et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire
+était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il
+l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait:
+
+--Il était pourtant bien bel homme!
+
+Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait
+la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
+Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.
+
+--Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui
+donna une idée: il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades
+les hussards de l’escorte.
+
+--Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.
+
+--Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour
+comme aujourd’hui?
+
+Comme il regagnait l’escorte au galop:
+
+--Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est
+pour ça que tu désertais? Donne.
+
+La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après
+avoir bu.
+
+--Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice.
+
+--Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent
+un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces
+cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les
+entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait
+liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre,
+il dit au maréchal des logis:
+
+--Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur?
+
+Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
+Meunier.
+
+--C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.
+
+L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice
+se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait
+un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait
+le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre
+les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal
+s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit
+charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la
+conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las,
+et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau
+de plomb.
+
+Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:
+
+--Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s...! Sur-le-champ l’escorte cria
+vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de
+tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis,
+eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient
+à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les
+figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à
+cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla
+tout à fait.
+
+On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.
+
+--C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.
+
+--Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne
+l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance.
+
+Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de
+s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite
+de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis
+parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour
+faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis
+à galoper pour suivre ces généraux.»
+
+Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux
+camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l’ami
+intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
+heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse
+et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait
+une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine
+car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme
+de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on
+le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût
+fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient
+dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était
+avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. «Mais je
+suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la
+geôlière.» Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était
+plus avec le maréchal Ney; le général qu’ils suivaient était grand,
+mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible.
+
+Ce général n’était autre que le comte d’A..., le lieutenant Robert du 15
+mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.
+
+Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant
+en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un
+régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper
+sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.
+
+Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque
+l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois
+ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit
+un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre
+hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été
+renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
+les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements
+convulsifs, le quatrième criait:
+
+--Tirez-moi de dessous.
+
+Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre
+pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait
+de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se
+débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.
+
+Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros
+entendit dire derrière lui et tout près de son oreille:
+
+--C’est le seul qui puisse encore galoper.
+
+Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui
+soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la
+croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il
+tomba assis.
+
+L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général,
+aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
+rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
+et se mit à courir après eux en criant:
+
+--Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!)
+
+Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de
+bataille.
+
+L’escorte et le général, comte d’A..., disparurent bientôt derrière une
+rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de
+saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa.
+Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de
+nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se
+perdaient dans les arbres.
+
+--Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français.
+
+Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison,
+il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si
+son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé;
+mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait
+tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères! c’est ce qui
+lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et,
+le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
+Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et
+sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la
+mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis
+qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son
+enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout
+homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua
+que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à
+l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il
+regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules
+touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui
+passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en
+avant de lui. «J’allais m’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être
+pas prisonnier»; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut
+rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait
+d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.
+
+Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en
+était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement:
+il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir
+marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps
+d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre
+position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des
+premiers soldats.
+
+--Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?
+
+--Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!
+
+Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice.
+La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de
+la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon!
+Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très
+pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas
+pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et
+lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le
+soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les
+yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
+chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats
+les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il
+se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait
+tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode; mais
+quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la
+voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut
+effrayée de sa mine.
+
+--Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau
+cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle
+le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la
+voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément. 3
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la
+petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait
+à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de
+cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée,
+battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France.
+
+Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder
+à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le
+commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.
+
+--F...! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour
+filer d’y être forcé par l’ennemi... Défendez chaque pouce de terrain et
+faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’est maintenant le sol de la
+patrie que ces Prussiens veulent envahir!
+
+La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le
+soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu’il
+était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une
+confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ils avaient l’air
+penaud.
+
+--Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière.
+
+--Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’est la
+cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général
+a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer
+le trait de Cocotte qui s’est cassé.
+
+Quelques coups de fusil partirent à dix pas de distance: notre héros,
+frais et dispos, se dit: «Mais réellement, pendant toute la journée, je
+ne me suis pas battu, j’ai seulement escorté un général.»
+
+--Il faut que je me batte, dit-il à la cantinière.
+
+--Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes
+perdus!
+
+--Aubry, mon garçon, cria-t-elle à un caporal qui passait, regarde
+toujours de temps à autre où en est la petite voiture.
+
+--Vous allez vous battre? dit Fabrice à Aubry.
+
+--Non, je vais mettre mes escarpins pour aller à la danse!
+
+--Je vous suis.
+
+--Je te recommande le petit hussard, cria la cantinière, le jeune
+bourgeois a du cœur. Le caporal Aubry marchait sans mot dire. Huit ou
+dix soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derrière un
+gros chêne entouré de ronces. Arrivé là, il les plaça au bord du bois,
+toujours sans mot dire, sur une ligne fort étendue; chacun était au
+moins à dix pas de son voisin.
+
+--Ah çà! vous autres, dit le caporal, et c’était la première fois qu’il
+parlait, n’allez pas faire feu avant l’ordre, songez que vous n’avez
+plus que trois cartouches.
+
+«Mais que se passe-t-il donc?» se demandait Fabrice. Enfin, quand il se
+trouva seul avec le caporal, il lui dit:
+
+--Je n’ai pas de fusil.
+
+--Tais-toi d’abord! Avance-toi là, à cinquante pas en avant du bois, tu
+trouveras quelqu’un des pauvres soldats du régiment qui viennent d’être
+sabrés; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas dépouiller un
+blessé, au moins; prends le fusil et la giberne d’un qui soit bien mort,
+et dépêche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens.
+
+Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une
+giberne.
+
+--Charge ton fusil et mets-toi là derrière cet arbre, et surtout ne va
+pas tirer avant l’ordre que je t’en donnerai... Dieu de Dieu! dit le
+caporal en s’interrompant, il ne sait pas même charger son arme!... (Il
+aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope
+sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lâche ton coup
+qu’à bout portant quand ton cavalier sera à trois pas de toi; il faut
+presque que ta baïonnette touche son uniforme.
+
+«Jette donc ton grand sabre, s’écria le caporal, veux-tu qu’il te fasse
+tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant!
+
+En parlant ainsi, il prit lui-même le sabre qu’il jeta au loin avec
+colère.
+
+--Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu
+jamais tiré un coup de fusil?
+
+--Je suis chasseur.
+
+--Dieu soit loué! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire
+pas avant l’ordre que je te donnerai.
+
+Et il s’en alla.
+
+Fabrice était tout joyeux. «Enfin je vais me battre réellement, se
+disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et
+moi je ne faisais rien que m’exposer à être tué; métier de dupe.» Il
+regardait de tous côtés avec une extrême curiosité. Au bout d’un moment,
+il entendit partir sept à huit coups de fusil tout près de lui. Mais,
+ne recevant point l’ordre de tirer, il se tenait tranquille derrière
+son arbre. Il était presque nuit; il lui semblait être à l’espère, à
+la chasse de l’ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de
+Grianta. Il lui vint une idée de chasseur; il prit une cartouche dans
+sa giberne et en détacha la balle: «Si je le vois, dit-il, il ne faut
+pas que je le manque», et il fit couler cette seconde balle dans le
+canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout à côté de
+son arbre; en même temps il vit un cavalier vêtu de bleu qui passait
+au galop devant lui, se dirigeant de sa droite à sa gauche. «Il n’est
+pas à trois pas, se dit-il, mais à cette distance je suis sûr de mon
+coup», il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa
+la détente; le cavalier tomba avec son cheval. Notre héros se croyait à
+la chasse: il courut tout joyeux sur la pièce qu’il venait d’abattre.
+Il touchait déjà l’homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une
+rapidité incroyable, deux cavaliers prussiens arrivèrent sur lui pour le
+sabrer. Fabrice se sauva à toutes jambes vers le bois; pour mieux courir
+il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n’étaient plus qu’à trois pas
+de lui lorsqu’il atteignit une nouvelle plantation de petits chênes gros
+comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chênes
+arrêtèrent un instant les cavaliers, mais ils passèrent et se remirent
+à poursuivre Fabrice dans une clairière. De nouveau ils étaient près de
+l’atteindre, lorsqu’il se glissa entre sept à huit gros arbres. A ce
+moment, il eut presque la figure brûlée par la flamme de cinq ou six
+coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tête; comme
+il la relevait, il se trouva vis-à-vis du caporal.
+
+--Tu as tué le tien? lui dit le caporal Aubry.
+
+--Oui, mais j’ai perdu mon fusil.
+
+--Ce n’est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgré
+ton air cornichon, tu as bien gagné ta journée, et ces soldats-ci
+viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit à
+eux; moi, je ne les voyais pas. Il s’agit maintenant de filer rondement;
+le régiment doit être à un demi-quart de lieue, et, de plus, il y a un
+petit bout de prairie où nous pouvons être ramassés au demi-cercle.
+
+Tout en parlant, le caporal marchait rapidement à la tête de ses dix
+hommes. A deux cents pas de là, en entrant dans la petite prairie dont
+il avait parlé, on rencontra un général blessé qui était porté par son
+aide de camp et par un domestique.
+
+--Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d’une voix
+éteinte, il s’agit de me transporter à l’ambulance; j’ai la jambe
+fracassée.
+
+--Va te faire f..., répondit le caporal, toi et tous les généraux. Vous
+avez tous trahi l’Empereur aujourd’hui.
+
+--Comment, dit le général en fureur, vous méconnaissez mes ordres!
+Savez-vous que je suis le général comte B***, commandant votre division,
+etc.
+
+Il fit des phrases. L’aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal
+lui lança un coup de baïonnette dans le bras, puis fila avec ses hommes
+en doublant le pas.
+
+--Puissent-ils être tous comme toi, répétait le caporal en jurant,
+les bras et les jambes fracassés! Tas de freluquets! Tous vendus aux
+Bourbons, et trahissant l’Empereur!
+
+Fabrice écoutait avec saisissement cette affreuse accusation.
+
+Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le régiment à
+l’entrée d’un gros village qui formait plusieurs rues fort étroites,
+mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry évitait de parler à aucun des
+officiers. Impossible d’avancer, s’écria le caporal! Toutes ces rues
+étaient encombrées d’infanterie, de cavaliers et surtout de caissons
+d’artillerie et de fourgons. Le caporal se présenta à l’issue de trois
+de ces rues; après avoir fait vingt pas, il fallait s’arrêter: tout le
+monde jurait et se fâchait.
+
+--Encore quelque traître qui commande! s’écria le caporal; si l’ennemi
+a l’esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des
+chiens. Suivez-moi, vous autres.
+
+Fabrice regarda; il n’y avait plus que six soldats avec le caporal. Par
+une grande porte ouverte ils entrèrent dans une vaste basse-cour; de
+la basse-cour ils passèrent dans une écurie, dont la petite porte leur
+donna entrée dans un jardin. Ils s’y perdirent un moment, errant de côté
+et d’autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvèrent dans
+une vaste pièce de blé noir. En moins d’une demi-heure, guidés par les
+cris et le bruit confus, ils eurent regagné la grande route au-delà du
+village. Les fossés de cette route étaient remplis de fusils abandonnés;
+Fabrice en choisit un mais la route, quoique fort large, était tellement
+encombrée de fuyards et de charrettes, qu’en une demi-heure de temps,
+à peine si le caporal et Fabrice avaient avancé de cinq cents pas;
+on disait que cette route conduisait à Charleroi. Comme onze heures
+sonnaient à l’horloge du village:
+
+--Prenons de nouveau à travers champ, s’écria le caporal.
+
+La petite troupe n’était plus composée que de trois soldats, le caporal
+et Fabrice. Quand on fut à un quart de lieue de la grande route:
+
+--Je n’en puis plus, dit un des soldats.
+
+--Et moi itou, dit un autre.
+
+--Belle nouvelle! Nous en sommes tous logés là, dit le caporal; mais
+obéissez-moi, et vous vous en trouverez bien.
+
+Il vit cinq ou six arbres le long d’un petit fossé au milieu d’une
+immense pièce de blé.
+
+--Aux arbres! dit-il à ses hommes; couchez-vous là, ajouta-t-il quand on
+y fut arrivé, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s’endormir, qui
+est-ce qui a du pain?
+
+--Moi, dit un des soldats.
+
+--Donne, dit le caporal, d’un air magistral; il divisa le pain en cinq
+morceaux et prit le plus petit.
+
+--Un quart d’heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous
+allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s’agit de ne pas se
+laisser sabrer. Un seul est flambé, avec de la cavalerie sur le dos,
+dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver: restez
+avec moi bien unis, ne tirez qu’à bout portant, et demain soir je me
+fais fort de vous rendre à Charleroi.
+
+Le caporal les éveilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler
+la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et
+avait duré toute la nuit: c’était comme le bruit d’un torrent entendu
+dans le lointain.
+
+--Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d’un
+air naïf.
+
+--Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indigné.
+
+Et les trois soldats qui composaient toute son armée avec Fabrice
+regardèrent celui-ci d’un air de colère, comme s’il eût blasphémé. Il
+avait insulté la nation.
+
+«Voilà qui est fort! pensa notre héros; j’ai déjà remarqué cela chez le
+vice-roi à Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Français il n’est
+pas permis de dire la vérité quand elle choque leur vanité. Mais quant
+à leur air méchant je m’en moque, et il faut que je le leur fasse
+comprendre.» On marchait toujours à cinq cents pas de ce torrent de
+fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de là le caporal et
+sa troupe traversèrent un chemin qui allait rejoindre la route et où
+beaucoup de soldats étaient couchés. Fabrice acheta un cheval assez bon
+qui lui coûta quarante francs, et parmi tous les sabres jetés de côté
+et d’autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. «Puisqu’on dit
+qu’il faut piquer pensa-t-il, celui-ci est le meilleur.» Ainsi équipé il
+mit son cheval au galop et rejoignit bientôt le caporal qui avait pris
+les devants. Il s’affermit sur ses étriers, prit de la main gauche le
+fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Français:
+
+--Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l’air d’un troupeau de
+moutons... Ils marchent comme des moutons effrayés...
+
+Fabrice avait beau appuyer sur le mot <i>mouton</i>, ses camarades ne se
+souvenaient plus d’avoir été fâchés par ce mot une heure auparavant.
+Ici se trahit un des contrastes des caractères italien et français; le
+Français est sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de
+la vie et ne garde pas rancune.
+
+Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sa personne
+après avoir parlé des moutons. On marchait en faisant la petite
+conversation. A deux lieues de là le caporal, toujours fort étonné de ne
+point voir la cavalerie ennemie, dit à Fabrice:
+
+--Vous êtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit
+tertre, demandez au paysan s’il veut nous vendre à déjeuner, dites bien
+que nous ne sommes que cinq. S’il hésite donnez-lui cinq francs d’avance
+de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la pièce blanche
+après le déjeuner.
+
+Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravité imperturbable, et
+vraiment l’air de la supériorité morale; il obéit. Tout se passa comme
+l’avait prévu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour
+qu’on ne reprît pas de vive force les cinq francs qu’il avait donnés au
+paysan.
+
+--L’argent est à moi, dit-il à ses camarades, je ne paie pas pour vous,
+je paie pour l’avoine qu’il a donnée à mon cheval.
+
+Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurent voir
+dans ses paroles un ton de supériorité, ils furent vivement choqués, et
+dès lors dans leur esprit un duel se prépara pour la fin de la journée.
+Ils le trouvaient fort différent d’eux-mêmes, ce qui les choquait;
+Fabrice au contraire commençait à se sentir beaucoup d’amitié pour eux.
+
+On marchait sans rien dire depuis deux heures, lorsque le caporal,
+regardant la grande route, s’écria avec un transport de joie:
+
+--Voici le régiment!
+
+On fut bientôt sur la route; mais, hélas! autour de l’aigle il n’y
+avait pas deux cents hommes. L’œil de Fabrice eut bientôt aperçu la
+vivandière; elle marchait à pied, avait les yeux rouges et pleurait de
+temps à autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et
+Cocotte.
+
+--Pillés, perdus, volés, s’écria la vivandière répondant aux regards de
+notre héros.
+
+Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride,
+et dit à la vivandière:
+
+--Montez.
+
+Elle ne se le fit pas dire deux fois.
+
+--Raccourcis-moi les étriers, fit-elle.
+
+Une fois bien établie à cheval elle se mit à raconter à Fabrice tous
+les désastres de la nuit. Après un récit d’une longueur infinie, mais
+avidement écouté par notre héros qui, à dire vrai, ne comprenait rien à
+rien, mais avait une tendre amitié pour la vivandière, celle-ci ajouta:
+
+--Et dire que ce sont les Français qui m’ont pillée, battue, abîmée...
+
+--Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d’un air naïf, qui
+rendait charmante sa belle figure grave et pâle...
+
+--Que tu es bête, mon pauvre petit! dit la vivandière, souriant au
+milieu de ses larmes; et quoique ça, tu es bien gentil.
+
+--Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit
+le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue générale, se trouvait par
+hasard de l’autre côté du cheval monté par la cantinière. Mais il est
+fier, continua le caporal...
+
+Fabrice fit un mouvement.
+
+--Et comment t’appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s’il y a un
+rapport, je veux te nommer.
+
+--Je m’appelle Vasi, répondit Fabrice, faisant une mine singulière,
+c’est-à-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.
+
+Boulot avait été le nom du propriétaire de la feuille de route que la
+geôlière de B... lui avait remise; l’avant-veille il l’avait étudiée
+avec soin, tout en marchant, car il commençait à réfléchir quelque
+peu et n’était plus si étonné des choses. Outre la feuille de route
+du hussard Boulot, il conservait précieusement le passeport italien
+d’après lequel il pouvait prétendre au noble nom de Vasi, marchand
+de baromètres. Quand le caporal lui avait reproché d’être fier, il
+avait été sur le point de répondre: «Moi fier! moi Fabrice Valserra,
+marchesino del Dongo, qui consens à porter le nom d’un Vasi, marchand de
+baromètres!»
+
+Pendant qu’il faisait des réflexions et qu’il se disait: «Il faut bien
+me rappeler que je m’appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me
+menace», le caporal et la cantinière avaient échangé plusieurs mots sur
+son compte.
+
+--Ne m’accusez pas d’être une curieuse, lui dit la cantinière en cessant
+de le tutoyer; c’est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui
+êtes-vous, là, réellement?
+
+Fabrice ne répondit pas d’abord; il considérait que jamais il ne
+pourrait trouver d’amis plus dévoués pour leur demander conseil, et
+il avait un pressant besoin de conseils. «Nous allons entrer dans une
+place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare la
+prison si je fais voir par mes réponses que je ne connais personne au 4^{e}
+régiment de hussards dont je porte l’uniforme!» En sa qualité de sujet
+de l’Autriche, Fabrice savait toute l’importance qu’il faut attacher
+à un passeport. Les membres de sa famille, quoique nobles et dévots,
+quoique appartenant au parti vainqueur, avaient été vexés plus de vingt
+fois à l’occasion de leurs passeports; il ne fut donc nullement choqué
+de la question que lui adressait la cantinière. Mais comme, avant que de
+répondre, il cherchait les mots français les plus clairs, la cantinière,
+piquée d’une vive curiosité, ajouta pour l’engager à parler:
+
+--Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous
+conduire.
+
+--Je n’en doute pas, répondit Fabrice: je m’appelle Vasi et je suis de
+Gênes; ma sœur, célèbre par sa beauté, a épousé un capitaine. Comme
+je n’ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprès d’elle pour me
+faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas à Paris
+et sachant qu’elle était à cette armée, j’y suis venu, je l’ai cherchée
+de tous les côtés sans pouvoir la trouver. Les soldats, étonnés de mon
+accent, m’ont fait arrêter. J’avais de l’argent alors, j’en ai donné au
+gendarme, qui m’a remis une feuille de route, un uniforme et m’a dit:
+«File, et jure-moi de ne jamais prononcer mon nom.»
+
+--Comment s’appelait-il? dit la cantinière.
+
+--J’ai donné ma parole, dit Fabrice.
+
+--Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le
+camarade ne doit pas le nommer. Et comment s’appelle-t-il, ce capitaine,
+mari de votre sœur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher.
+
+--Teulier, capitaine au 4^{e} de hussards, répondit notre héros.
+
+--Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, à votre accent étranger,
+les soldats vous prirent pour un espion?
+
+--C’est là le mot infâme! s’écria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui
+aime tant l’Empereur et les Français! Et c’est par cette insulte que je
+suis le plus vexé.
+
+--Il n’y a pas d’insulte, voilà ce qui vous trompe; l’erreur des soldats
+était fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry.
+
+Alors il lui expliqua avec beaucoup de pédanterie qu’à l’armée il faut
+appartenir à un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est
+tout simple qu’on vous prenne pour un espion. L’ennemi nous en lâche
+beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre.
+
+Les écailles tombèrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la première
+fois qu’il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.
+
+--Mais il faut que le petit nous raconte tout, dit la cantinière dont la
+curiosité était de plus en plus excitée.
+
+Fabrice obéit. Quand il eut fini:
+
+--Au fait, dit la cantinière parlant d’un air grave au caporal, cet
+enfant n’est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre
+maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il
+casser les os gratis pro Deo?
+
+--Et même, dit le caporal, qu’il ne sait pas charger son fusil, ni
+en douze temps, ni à volonté, c’est moi qui ai chargé le coup qui a
+descendu le Prussien.
+
+--De plus, il montre son argent à tout le monde, ajouta la cantinière;
+il sera volé de tout dès qu’il ne sera plus avec nous.
+
+--Le premier sous-officier de cavalerie qu’il rencontre, dit le caporal,
+le confisque à son profit pour se faire payer la goutte, et peut-être
+on le recrute pour l’ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu
+va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; il ferait mieux d’entrer
+dans notre régiment.
+
+--Non pas, s’il vous plaît, caporal! s’écria vivement Fabrice; il est
+plus commode d’aller à cheval, et d’ailleurs je ne sais pas charger un
+fusil, et vous avez vu que je manie un cheval.
+
+Fabrice fut très fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte
+de la longue discussion sur sa destinée future qui eut lieu entre
+le caporal et la cantinière. Fabrice remarqua qu’en discutant ces
+gens répétaient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son
+histoire: les soupçons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille
+de route et un uniforme, la façon dont la veille il s’était trouvé faire
+partie de l’escorte du maréchal, l’Empereur vu au galop, le cheval
+escofié, etc.
+
+Avec une curiosité de femme, la cantinière revenait sans cesse sur la
+façon dont on l’avait dépossédé du bon cheval qu’elle lui avait fait
+acheter.
+
+--Tu t’es senti saisir par les pieds, on t’a fait passer doucement
+par-dessus la queue de ton cheval, et l’on t’a assis par terre!
+«Pourquoi répéter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons
+tous trois parfaitement bien?» Il ne savait pas encore que c’est ainsi
+qu’en France les gens du peuple vont à la recherche des idées.
+
+--Combien as-tu d’argent? lui dit tout à coup la cantinière.
+
+Fabrice n’hésita pas à répondre; il était sûr de la noblesse d’âme de
+cette femme: c’est là le beau côté de la France.
+
+--En tout, il peut me rester trente napoléons en or et huit ou dix écus
+de cinq francs.
+
+--En ce cas, tu as le champ libre! s’écria la cantinière; tire-toi du
+milieu de cette armée en déroute; jette-toi de côté, prends la première
+route un peu frayée que tu trouveras là sur ta droite; pousse ton cheval
+ferme, toujours t’éloignant de l’armée. A la première occasion achète
+des habits de pékin. Quand tu seras à huit ou dix lieues, et que tu ne
+verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit jours et
+manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais à personne
+que tu as été à l’armée; les gendarmes te ramasseraient comme déserteur;
+et, quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n’es pas encore assez
+fûté pour répondre à des gendarmes. Dès que tu auras sur le dos des
+habits de bourgeois, déchire ta feuille de route en mille morceaux et
+reprends ton nom véritable; dis que tu es Vasi. Et d’où devra-t-il dire
+qu’il vient? fit-elle au caporal.
+
+--De Cambrai sur l’Escaut: c’est une bonne ville toute petite,
+entends-tu? et où il y a une cathédrale et Fénelon.
+
+--C’est ça, dit la cantinière; ne dis jamais que tu as été à la
+bataille, ne souffle mot de B***, ni du gendarme qui t’a vendu la
+feuille de route. Quand tu voudras rentrer à Paris, rends-toi d’abord
+à Versailles, et passe la barrière de Paris de ce côté-là en flânant,
+en marchant à pied comme un promeneur. Couds tes napoléons dans ton
+pantalon; et surtout quand tu as à payer quelque chose, ne montre tout
+juste que l’argent qu’il faut pour payer. Ce qui me chagrine, c’est
+qu’on va t’empaumer, on va te chiper tout ce que tu as; et que feras-tu
+une fois sans argent? toi qui ne sais pas te conduire? etc.
+
+La bonne cantinière parla longtemps encore; le caporal appuyait ses avis
+par des signes de tête, ne pouvant trouver jour à saisir la parole. Tout
+à coup cette foule qui couvrait la grande route, d’abord doubla le pas;
+puis, en un clin d’œil, passa le petit fossé qui bordait la route à
+gauche, et se mit à fuir à toutes jambes.
+
+--Les Cosaques! les Cosaques! criait-on de tous les côtés.
+
+--Reprends ton cheval! s’écria la cantinière.
+
+--Dieu m’en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous le donne.
+Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture? La moitié de ce que
+j’ai est à vous.
+
+--Reprends ton cheval, te dis-je! s’écria la cantinière en colère; et
+elle se mettait en devoir de descendre. Fabrice tira son sabre:
+
+--Tenez-vous bien! lui cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de
+plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit les fuyards.
+
+Notre héros regarda la grande route; naguère trois ou quatre mille
+individus s’y pressaient, serrés comme des paysans à la suite d’une
+procession. Après le mot <i>cosaques</i> il n’y vit exactement plus personne;
+les fuyards avaient abandonné des shakos, des fusils, des sabres, etc.
+Fabrice, étonné, monta dans un champ à droite du chemin, et qui était
+élevé de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux
+côtés et la plaine, il ne vit pas trace de cosaques. Drôles de gens,
+que ces Français! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite,
+pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite; il est possible que ces
+gens aient pour courir une raison que je ne connais pas. Il ramassa un
+fusil, vérifia qu’il était chargé, remua la poudre de l’amorce, nettoya
+la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda encore de
+tous les côtés; il était absolument seul au milieu de cette plaine
+naguère si couverte de monde. Dans l’extrême lointain, il voyait les
+fuyards qui commençaient à disparaître derrière les arbres, et couraient
+toujours. «Voilà qui est bien singulier!» se dit-il; et, se rappelant la
+manœuvre employée la veille par le caporal, il alla s’asseoir au milieu
+d’un champ de blé. Il ne s’éloignait pas, parce qu’il désirait revoir
+ses bons amis, la cantinière et le caporal Aubry.
+
+Dans ce blé, il vérifia qu’il n’avait plus que dix-huit napoléons,
+au lieu de trente comme il le pensait; mais il lui restait de petits
+diamants qu’il avait placés dans la doublure des bottes du hussard, le
+matin, dans la chambre de la geôlière, à B.... Il cacha ses napoléons du
+mieux qu’il put, tout en réfléchissant profondément à cette disparition
+si soudaine. «Cela est-il d’un mauvais présage pour moi?» se disait-il.
+Son principal chagrin était de ne pas avoir adressé cette question au
+caporal Aubry:
+
+«Ai-je réellement assisté à une bataille?» Il lui semblait que oui, et
+il eût été au comble du bonheur, s’il en eût été certain.
+
+«Toutefois, se dit-il, j’y ai assisté portant le nom d’un prisonnier,
+j’avais la feuille de route d’un prisonnier dans ma poche, et, bien
+plus, son habit sur moi! Voilà qui est fatal pour l’avenir: qu’en eût
+dit l’abbé Blanès? Et ce malheureux Boulot est mort en prison! Tout cela
+est de sinistre augure; le destin me conduira en prison.» Fabrice eût
+donné tout au monde pour savoir si le hussard Boulot était réellement
+coupable; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la geôlière de
+B... lui avait dit que le hussard avait été ramassé non seulement pour
+des couverts d’argent, mais encore pour avoir volé la vache d’un paysan,
+et battu le paysan à toute outrance: Fabrice ne doutait pas qu’il ne
+fût mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque rapport
+avec celle du hussard Boulot. Il pensait à son ami le curé Blanès; que
+n’eût-il pas donné pour pouvoir le consulter! Puis il se rappela qu’il
+n’avait pas écrit à sa tante depuis qu’il avait quitté Paris. Pauvre
+Gina! se dit-il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque tout à coup il
+entendit un petit bruit tout près de lui, c’était un soldat qui faisait
+manger le blé par trois chevaux auxquels il avait ôté la bride, et qui
+semblaient morts de faim; il les tenait par le bridon. Fabrice se leva
+comme un perdreau, le soldat eut peur. Notre héros le remarqua, et céda
+au plaisir de jouer un instant le rôle de hussard.
+
+--Un de ces chevaux m’appartient, f...! s’écria-t-il, mais je veux bien
+te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de me l’amener ici.
+
+--Est-ce que tu te fiches de moi? dit le soldat.
+
+Fabrice le mit en joue à six pas de distance.
+
+--Lâche le cheval ou je te brûle!
+
+Le soldat avait son fusil en bandoulière, il donna un tour d’épaule pour
+le reprendre.
+
+--Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s’écria Fabrice en lui
+courant dessus.
+
+--Eh bien! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le
+soldat confus, après avoir jeté un regard de regret sur la grande route
+où il n’y avait absolument personne. Fabrice, tenant son fusil haut de
+la main gauche, de la droite lui jeta trois pièces de cinq francs.
+
+--Descends, ou tu es mort... Bride le noir et va-t’en plus loin avec les
+deux autres... Je te brûle si tu remues.
+
+Le soldat obéit en rechignant. Fabrice s’approcha du cheval et passa la
+bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui s’éloignait
+lentement; quand Fabrice le vit à une cinquantaine de pas, il sauta
+lestement sur le cheval. Il y était à peine et cherchait l’étrier de
+droite avec le pied, lorsqu’il entendit siffler une balle de fort près:
+c’était le soldat qui lui lâchait son coup de fusil. Fabrice, transporté
+de colère, se mit à galoper sur le soldat qui s’enfuit à toutes jambes,
+et bientôt Fabrice le vit monté sur un de ses deux chevaux et galopant.
+«Bon, le voilà hors de portée», se dit-il. Le cheval qu’il venait
+d’acheter était magnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice
+revint sur la grande route, où il n’y avait toujours âme qui vive; il
+la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre un petit pli de
+terrain sur la gauche où il espérait retrouver la cantinière; mais
+quand il fut au sommet de la petite montée il n’aperçut, à plus d’une
+lieue de distance, que quelques soldats isolés. «Il est écrit que je ne
+la reverrai plus, se dit-il avec un soupir, brave et bonne femme!» Il
+gagna une ferme qu’il apercevait dans le lointain et sur la droite de la
+route. Sans descendre de cheval, et après avoir payé d’avance, il fit
+donner de l’avoine à son pauvre cheval, tellement affamé qu’il mordait
+la mangeoire. Une heure plus tard, Fabrice trottait sur la grande route
+toujours dans le vague espoir de retrouver la cantinière, ou du moins le
+caporal Aubry. Allant toujours et regardant de tous les côtés il arriva
+à une rivière marécageuse traversée par un pont en bois assez étroit.
+Avant le pont, sur la droite de la route, était une maison isolée
+portant l’enseigne du Cheval-Blanc. «Là, je vais dîner», se dit Fabrice.
+Un officier de cavalerie avec le bras en écharpe se trouvait à l’entrée
+du pont; il était à cheval et avait l’air fort triste; à dix pas de lui,
+trois cavaliers à pied arrangeaient leurs pipes.
+
+«Voilà des gens, se dit Fabrice, qui m’ont bien la mine de vouloir
+m’acheter mon cheval encore moins cher qu’il ne m’a coûté.» L’officier
+blessé et les trois piétons le regardaient venir et semblaient
+l’attendre. «Je devrais bien ne pas passer sur ce pont, et suivre le
+bord de la rivière à droite, ce serait la route conseillée par la
+cantinière pour sortir d’embarras... Oui, se dit notre héros; mais si je
+prends la fuite, demain j’en serai tout honteux: d’ailleurs mon cheval
+a de bonnes jambes, celui de l’officier est probablement fatigué; s’il
+entreprend de me démonter je galoperai.» En faisant ces raisonnements,
+Fabrice rassemblait son cheval et s’avançait au plus petit pas possible.
+
+--Avancez donc, hussard, lui cria l’officier d’un air d’autorité.
+
+Fabrice avança quelques pas et s’arrêta.
+
+--Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il.
+
+--Pas le moins du monde; avancez.
+
+Fabrice regarda l’officier: il avait des moustaches blanches, et l’air
+le plus honnête du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche
+était plein de sang, et sa main droite aussi était enveloppée d’un
+linge sanglant. «Ce sont les piétons qui vont sauter à la bride de mon
+cheval», se dit Fabrice; mais, en y regardant de près, il vit que les
+piétons aussi étaient blessés.
+
+--Au nom de l’honneur, lui dit l’officier qui portait les épaulettes de
+colonel, restez ici en vedette, et dites à tous les dragons, chasseurs
+et hussards que vous verrez que le colonel Le Baron est dans l’auberge
+que voilà, et que je leur ordonne de venir me joindre.
+
+Le vieux colonel avait l’air navré de douleur; dès le premier mot il
+avait fait la conquête de notre héros, qui lui répondit avec bon sens:
+
+--Je suis bien jeune, monsieur, pour que l’on veuille m’écouter; il
+faudrait un ordre écrit de votre main.
+
+--Il a raison, dit le colonel en le regardant beaucoup, écris l’ordre,
+La Rose, toi qui as une main droite.
+
+Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin,
+écrivit quelques lignes, et, déchirant une feuille, la remit à Fabrice;
+le colonel répéta l’ordre à celui-ci, ajoutant qu’après deux heures de
+faction il serait relevé, comme de juste, par un des trois cavaliers
+blessés qui étaient avec lui. Cela dit, il entra dans l’auberge avec
+ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout
+de son pont de bois, tant il avait été frappé par la douleur morne et
+silencieuse de ces trois personnages. «On dirait des génies enchantés»,
+se dit-il. Enfin il ouvrit le papier plié et lut l’ordre ainsi conçu:
+
+Le colonel Le Baron, du 6^{e} dragons, commandant la seconde brigade de la
+première division de cavalerie du 14^{e} corps, ordonne à tous cavaliers,
+dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le
+rejoindre à l’auberge du Cheval-Blanc, près le pont, où est son quartier
+général.
+
+Au quartier général, près le pont de la Sainte, le 19 juin 1815.
+
+RIGHT
+Pour le colonel Le Baron, blessé au bras droit, et par son ordre, le
+maréchal des logis,
+ L<small>A</small> R<small>OSE</small>.
+
+
+
+Il y avait à peine une demi-heure que Fabrice était en sentinelle au
+pont, quand il vit arriver six chasseurs montés et trois à pied; il leur
+communique l’ordre du colonel.
+
+--Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs montés, et ils
+passent le pont au grand trot.
+
+Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion qui
+s’animait, les trois hommes à pied passent le pont. Un des deux
+chasseurs montés qui restaient finit par demander à revoir l’ordre, et
+l’emporte en disant:
+
+--Je vais le porter à mes camarades, qui ne manqueront pas de revenir;
+attends-les ferme. Et il part au galop; son camarade le suit. Tout cela
+fut fait en un clin d’œil.
+
+Fabrice, furieux, appela un des soldats blessés, qui parut à une des
+fenêtres du Cheval-Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de
+maréchal des logis, descendit et lui cria en s’approchant:
+
+--Sabre à la main donc! vous êtes en faction.
+
+Fabrice obéit, puis lui dit:
+
+--Ils ont emporté l’ordre.
+
+--Ils ont de l’humeur de l’affaire d’hier, reprit l’autre d’un air
+morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l’on force de nouveau
+la consigne, tirez-le en l’air, je viendrai, ou le colonel lui-même
+paraîtra.
+
+Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le maréchal des
+logis, à l’annonce de l’ordre enlevé; il comprit que c’était une insulte
+personnelle qu’on lui avait faite, et se promit bien de ne plus se
+laisser jouer.
+
+Armé du pistolet d’arçon du maréchal des logis, Fabrice avait repris
+fièrement sa faction lorsqu’il vit arriver à lui sept hussards montés:
+il s’était placé de façon à barrer le pont, il leur communique l’ordre
+du colonel, ils en ont l’air fort contrarié, le plus hardi cherche à
+passer. Fabrice suivant le sage précepte de son amie la vivandière qui,
+la veille au matin, lui disait qu’il fallait piquer et non sabrer,
+abaisse la pointe de son grand sabre droit et fait mine d’en porter un
+coup à celui qui veut forcer la consigne.
+
+--Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s’écrient les hussards, comme si
+nous n’avions pas été assez tués hier!
+
+Tous tirent leurs sabres à la fois et tombent sur Fabrice; il se crut
+mort; mais il songea à la surprise du maréchal des logis, et ne voulut
+pas être méprisé de nouveau. Tout en reculant sur son pont, il tâchait
+de donner des coups de pointe. Il avait une si drôle de mine en maniant
+ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup plus lourd pour
+lui, que les hussards virent bientôt à qui ils avaient affaire; ils
+cherchèrent alors non pas à le blesser, mais à lui couper son habit sur
+le corps. Fabrice reçut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre
+sur les bras. Pour lui, toujours fidèle au précepte de la cantinière,
+il lançait de tout son cœur force coups de pointe. Par malheur un de
+ces coups de pointe blessa un hussard à la main: fort en colère d’être
+touché par un tel soldat, il riposta par un coup de pointe à fond qui
+atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup,
+c’est que le cheval de notre héros, loin de fuir la bagarre, semblait y
+prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant couler
+le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d’avoir poussé
+le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du pont,
+partirent au galop. Dès que Fabrice eut un moment de loisir il tira en
+l’air son coup de pistolet pour avertir le colonel.
+
+Quatre hussards montés et deux à pied, du même régiment que les autres,
+venaient vers le pont et en étaient encore à deux cents pas lorsque le
+coup de pistolet partit: ils regardaient fort attentivement ce qui se
+passait sur le pont, et s’imaginant que Fabrice avait tiré sur leurs
+camarades, les quatre à cheval fondirent sur lui au galop et le sabre
+haut; c’était une véritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le
+coup de pistolet, ouvrit la porte de l’auberge et se précipita sur le
+pont au moment où les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima
+lui-même l’ordre de s’arrêter.
+
+--Il n’y a plus de colonel ici, s’écria l’un d’eux, et il poussa son
+cheval.
+
+Le colonel exaspéré interrompit la remontrance qu’il leur adressait, et,
+de sa main droite blessée, saisit la rêne de ce cheval du côté hors du
+montoir.
+
+--Arrête! mauvais soldat, dit-il au hussard; je te connais, tu es de la
+compagnie du capitaine Henriet.
+
+--Eh bien! que le capitaine lui-même me donne l’ordre! Le capitaine
+Henriet a été tué hier, ajouta-t-il en ricanant; et va te faire f...
+
+En disant ces paroles il veut forcer le passage et pousse le vieux
+colonel qui tombe assis sur le pavé du pont. Fabrice, qui était à deux
+pas plus loin sur le pont, mais faisant face au côté de l’auberge,
+pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de l’assaillant
+jette par terre le colonel qui ne lâche point la rêne hors du montoir,
+Fabrice, indigné, porte au hussard un coup de pointe à fond. Par bonheur
+le cheval du hussard, se sentant tiré vers la terre par la bride que
+tenait le colonel, fit un mouvement de côté, de façon que la longue
+lame du sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du gilet
+du hussard et passa tout entière sous ses yeux. Furieux, le hussard se
+retourne et lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la manche de
+Fabrice et entre profondément dans son bras: notre héros tombe.
+
+Un des hussards démontés voyant les deux défenseurs du pont par terre,
+saisit l’à-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s’en emparer
+en le lançant au galop sur le pont.
+
+Le maréchal des logis, en accourant de l’auberge, avait vu tomber son
+colonel, et le croyait gravement blessé. Il court après le cheval de
+Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans les reins du voleur;
+celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur le pont que le maréchal
+des logis à pied, passent au galop et filent rapidement. Celui qui était
+à pied s’enfuit dans la campagne.
+
+Le maréchal des logis s’approcha des blessés. Fabrice s’était déjà
+relevé, il souffrait peu, mais perdait beaucoup de sang. Le colonel se
+releva plus lentement; il était tout étourdi de sa chute, mais n’avait
+reçu aucune blessure.
+
+--Je ne souffre, dit-il au maréchal des logis, que de mon ancienne
+blessure à la main.
+
+Le hussard blessé par le maréchal des logis mourait.
+
+--Le diable l’emporte! s’écria le colonel, mais, dit-il au maréchal
+des logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient, songez à ce
+petit jeune homme que j’ai exposé mal à propos. Je vais rester au pont
+moi-même pour tâcher d’arrêter ces enragés. Conduisez le petit jeune
+homme à l’auberge et pansez son bras; prenez une de mes chemises.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+Toute cette aventure n’avait pas duré une minute; les blessures de
+Fabrice n’étaient rien; on lui serra le bras avec des bandes taillées
+dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier
+étage de l’auberge:
+
+--Mais pendant que je serai ici bien choyé au premier étage, dit Fabrice
+au maréchal des logis, mon cheval, qui est à l’écurie, s’ennuiera tout
+seul et s’en ira avec un autre maître.
+
+--Pas mal pour un conscrit! dit le maréchal des logis.
+
+Et l’on établit Fabrice sur de la paille bien fraîche, dans la mangeoire
+même à laquelle son cheval était attaché.
+
+Puis, comme Fabrice se sentait très faible, le maréchal des logis lui
+apporta une écuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec lui.
+Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre héros
+au troisième ciel.
+
+Fabrice ne s’éveilla que le lendemain au point du jour; les chevaux
+poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux;
+l’écurie se remplissait de fumée. D’abord Fabrice ne comprenait rien à
+tout ce bruit, et ne savait même où il était; enfin à demi étouffé par
+la fumée, il eut l’idée que la maison brûlait; en un clin d’œil il fut
+hors de l’écurie et à cheval. Il leva la tête; la fumée sortait avec
+violence par les deux fenêtres au-dessus de l’écurie et le toit était
+couvert d’une fumée noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards
+étaient arrivés dans la nuit à l’auberge du Cheval-Blanc; tous criaient
+et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de près lui semblèrent
+complètement ivres; l’un d’eux voulait l’arrêter et lui criait:
+
+--Où emmènes-tu mon cheval?
+
+Quand Fabrice fut à un quart de lieue, il tourna la tête; personne ne le
+suivait, la maison était en flammes. Fabrice reconnut le pont, il pensa
+à sa blessure et sentit son bras serré par des bandes et fort chaud.
+«Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu? Il a donné sa chemise pour
+panser mon bras.» Notre héros était ce matin-là du plus beau sang-froid
+du monde; la quantité de sang qu’il avait perdue l’avait délivré de
+toute la partie romanesque de son caractère.
+
+«A droite! se dit-il, et filons.» Il se mit tranquillement à suivre le
+cours de la rivière qui, après avoir passé sous le pont, coulait vers la
+droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne cantinière.
+«Quelle amitié! se disait-il, quel caractère ouvert!»
+
+Après une heure de marche, il se trouva très faible. «Ah çà! vais-je
+m’évanouir? se dit-il: si je m’évanouis, on me vole mon cheval, et
+peut-être mes habits, et avec les habits le trésor.» Il n’avait plus la
+force de conduire son cheval, et il cherchait à se tenir en équilibre,
+lorsqu’un paysan, qui bêchait dans un champ à côté de la grande route,
+vit sa pâleur et vint lui offrir un verre de bière et du pain.
+
+--A vous voir si pâle, j’ai pensé que vous étiez un des blessés de la
+grande bataille! lui dit le paysan.
+
+Jamais secours ne vint plus à propos. Au moment où Fabrice mâchait le
+morceau de pain noir, les yeux commençaient à lui faire mal quand il
+regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia.
+
+--Et où suis-je? demanda-t-il.
+
+Le paysan lui apprit qu’à trois quarts de lieue plus loin se trouvait le
+bourg de Zonders, où il serait très bien soigné. Fabrice arriva dans ce
+bourg, ne sachant pas trop ce qu’il faisait, et ne songeant à chaque pas
+qu’à ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra:
+c’était l’auberge de l’Etrille. Aussitôt accourut la bonne maîtresse de
+la maison, femme énorme; elle appela du secours d’une voix altérée par
+la pitié. Deux jeunes filles aidèrent Fabrice à mettre pied à terre;
+à peine descendu de cheval, il s’évanouit complètement. Un chirurgien
+fut appelé, on le saigna. Ce jour-là et ceux qui suivirent, Fabrice ne
+savait pas trop ce qu’on lui faisait, il dormait presque sans cesse.
+
+Le coup de pointe à la cuisse menaçait d’un dépôt considérable. Quand
+il avait sa tête à lui, il recommandait qu’on prît soin de son cheval,
+et répétait souvent qu’il paierait bien, ce qui offensait la bonne
+maîtresse de l’auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu’il
+était admirablement soigné, et il commençait à reprendre un peu ses
+idées, lorsqu’il s’aperçut un soir que ses hôtesses avaient l’air
+fort troublé. Bientôt un officier allemand entra dans sa chambre: on
+se servait pour lui répondre d’une langue qu’il n’entendait pas; mais
+il vit bien qu’on parlait de lui; il feignit de dormir. Quelque temps
+après, quand il pensa que l’officier pouvait être sorti, il appela ses
+hôtesses:
+
+--Cet officier ne vient-il pas m’écrire sur une liste et me faire
+prisonnier?
+
+L’hôtesse en convint les larmes aux yeux.
+
+--Eh bien! il y a de l’argent dans mon dolman! s’écria-t-il en se
+relevant sur son lit, achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit,
+je pars sur mon cheval. Vous m’avez déjà sauvé la vie une fois en me
+recevant au moment où j’allais tomber mourant dans la rue; sauvez-la-moi
+encore en me donnant les moyens de rejoindre ma mère.
+
+En ce moment, les filles de l’hôtesse se mirent à fondre en larmes;
+elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaient à peine le
+français, elles s’approchèrent de son lit pour lui faire des questions.
+Elles discutèrent en flamand avec leur mère; mais, à chaque instant, des
+yeux attendris se tournaient vers notre héros; il crut comprendre que sa
+fuite pouvait les compromettre gravement, mais qu’elles voulaient bien
+en courir la chance. Il les remercia avec effusion et en joignant les
+mains. Un juif du pays fournit un habillement complet; mais, quand il
+l’apporta vers les dix heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en
+comparant l’habit avec le dolman de Fabrice, qu’il fallait le rétrécir
+infiniment. Aussitôt elles se mirent à l’ouvrage; il n’y avait pas de
+temps à perdre. Fabrice indiqua quelques napoléons cachés dans ses
+habits, et pria ses hôtesses de les coudre dans les vêtements qu’on
+venait d’acheter. On avait apporté avec les habits une belle paire de
+bottes neuves. Fabrice n’hésita point à prier ces bonnes filles de
+couper les bottes à la hussarde à l’endroit qu’il leur indiqua, et l’on
+cacha ses petits diamants dans la doublure des nouvelles bottes.
+
+Par un effet singulier de la perte du sang et de la faiblesse qui en
+était la suite, Fabrice avait presque tout à fait oublié le français;
+il s’adressait en italien à ses hôtesses, qui parlaient un patois
+flamand, de façon que l’on s’entendait presque uniquement par signes.
+Quand les jeunes filles, d’ailleurs parfaitement désintéressées,
+virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n’eut plus de bornes;
+elles le crurent un prince déguisé. Aniken, la cadette et la plus
+naïve, l’embrassa sans autre façon. Fabrice, de son côté, les trouvait
+charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu
+de vin, à cause de la route qu’il allait entreprendre, il avait presque
+envie de ne pas partir. «Où pourrais-je être mieux qu’ici?» disait-il.
+Toutefois, sur les deux heures du matin, il s’habilla. Au moment de
+sortir de sa chambre, la bonne hôtesse lui apprit que son cheval avait
+été emmené par l’officier qui, quelques heures auparavant, était venu
+faire la visite de la maison.
+
+--Ah! canaille! s’écriait Fabrice en jurant, à un blessé!
+
+Il n’était pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler à
+quel prix lui-même avait acheté ce cheval.
+
+Aniken lui apprit en pleurant qu’on avait loué un cheval pour lui;
+elle eût voulu qu’il ne partît pas; les adieux furent tendres. Deux
+grands jeunes gens, parents de la bonne hôtesse, portèrent Fabrice sur
+la selle; pendant la route ils le soutenaient à cheval, tandis qu’un
+troisième, qui précédait le petit convoi de quelques centaines de pas,
+examinait s’il n’y avait point de patrouille suspecte sur les chemins.
+Après deux heures de marche, on s’arrêta chez une cousine de l’hôtesse
+de l’Etrille. Quoi que Fabrice pût leur dire, les jeunes gens qui
+l’accompagnaient ne voulurent jamais le quitter; ils prétendaient qu’ils
+connaissaient mieux que personne les passages dans les bois.
+
+--Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu’on ne vous verra pas
+dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice.
+
+On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint à paraître,
+la plaine était couverte d’un brouillard épais. Vers les huit heures
+du matin, l’on arriva près d’une petite ville. L’un des jeunes gens
+se détacha pour voir si les chevaux de la poste avaient été volés.
+Le maître de poste avait eu le temps de les faire disparaître, et de
+recruter des rosses infâmes dont il avait garni ses écuries. On alla
+chercher deux chevaux dans les marécages où ils étaient cachés, et,
+trois heures après, Fabrice monta dans un petit cabriolet tout délabré,
+mais attelé de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces.
+Le moment de la séparation avec les jeunes gens, parents de l’hôtesse,
+fut du dernier pathétique; jamais, quelque prétexte aimable que Fabrice
+pût trouver, ils ne voulurent accepter d’argent.
+
+--Dans votre état, monsieur, vous en avez plus de besoin que nous,
+répondaient toujours ces braves jeunes gens.
+
+Enfin ils partirent avec des lettres où Fabrice, un peu fortifié par
+l’agitation de la route, avait essayé de faire connaître à ses hôtesses
+tout ce qu’il sentait pour elles. Fabrice écrivait les larmes aux yeux,
+et il y avait certainement de l’amour dans la lettre adressée à la
+petite Aniken.
+
+Le reste du voyage n’eut rien que d’ordinaire. En arrivant à Amiens
+il souffrait beaucoup du coup de pointe qu’il avait reçu à la cuisse;
+le chirurgien de campagne n’avait pas songé à débrider la plaie, et
+malgré les saignées, il s’y était formé un dépôt. Pendant les quinze
+jours que Fabrice passa dans l’auberge d’Amiens, tenue par une famille
+complimenteuse et avide, les alliés envahissaient la France, et Fabrice
+devint comme un autre homme, tant il fit de réflexions profondes sur les
+choses qui venaient de lui arriver. Il n’était resté enfant que sur un
+point: ce qu’il avait vu était-ce une bataille, et en second lieu, cette
+bataille était-elle Waterloo? Pour la première fois de sa vie il trouva
+du plaisir à lire; il espérait toujours trouver dans les journaux, ou
+dans les récits de la bataille, quelque description qui lui permettrait
+de reconnaître les lieux qu’il avait parcourus à la suite du maréchal
+Ney, et plus tard avec l’autre général. Pendant son séjour à Amiens,
+il écrivit presque tous les jours à ses bonnes amies de l’Etrille. Dès
+qu’il fut guéri, il vint à Paris; il trouva à son ancien hôtel vingt
+lettres de sa mère et de sa tante qui le suppliaient de revenir au plus
+vite. Une dernière lettre de la comtesse Pietranera avait un certain
+tour énigmatique qui l’inquiéta fort, cette lettre lui enleva toutes ses
+rêveries tendres. C’était un caractère auquel il ne fallait qu’un mot
+pour prévoir facilement les plus grands malheurs; son imagination se
+chargeait ensuite de lui peindre ces malheurs avec les détails les plus
+horribles.
+
+«Garde-toi bien de signer les lettres que tu écris pour donner de tes
+nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir
+d’emblée sur le lac de Côme: arrête-toi à Lugano, sur le territoire
+suisse.» Il devait arriver dans cette petite ville sous le nom de
+Cavi; il trouverait à la principale auberge le valet de chambre de
+la comtesse, qui lui indiquerait ce qu’il fallait faire. Sa tante
+finissait par ces mots: «Cache par tous les moyens possibles la folie
+que tu as faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprimé ou
+écrit; en Suisse tu seras environné des amis de Sainte-Marguerite 4.
+Si j’ai assez d’argent, lui disait la comtesse, j’enverrai quelqu’un à
+Genève, à l’hôtel des Balances, et tu auras des détails que je ne puis
+écrire et qu’il faut pourtant que tu saches avant d’arriver. Mais, au
+nom de Dieu, pas un jour de plus à Paris; tu y serais reconnu par nos
+espions.» L’imagination de Fabrice se mit à se figurer les choses les
+plus étranges, et il fut incapable de tout autre plaisir que celui de
+chercher à deviner ce que sa tante pouvait avoir à lui apprendre de si
+étrange. Deux fois, en traversant la France, il fut arrêté; mais il sut
+se dégager; il dut ces désagréments à son passeport italien et à cette
+étrange qualité de marchand de baromètres, qui n’était guère d’accord
+avec sa figure jeune et son bras en écharpe.
+
+Enfin, dans Genève, il trouva un homme appartenant à la comtesse qui lui
+raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait été dénoncé à la police de
+Milan comme étant allé porter à Napoléon des propositions arrêtées par
+une vaste conspiration organisée dans le ci-devant royaume d’Italie. Si
+tel n’eût pas été le but de son voyage, disait la dénonciation, à quoi
+bon prendre un nom supposé? Sa mère chercherait à prouver ce qui était
+vrai; c’est-à-dire:
+
+1º Qu’il n’était jamais sorti de la Suisse;
+
+2º Qu’il avait quitté le château à l’improviste à la suite d’une
+querelle avec son frère aîné.
+
+A ce récit, Fabrice eut un sentiment d’orgueil. «J’aurais été une sorte
+d’ambassadeur auprès de Napoléon! se dit-il; j’aurais eu l’honneur de
+parler à ce grand homme, plût à Dieu!» Il se souvint que son septième
+aïeul, le petit-fils de celui qui arriva à Milan à la suite de Sforce,
+eut l’honneur d’avoir la tête tranchée par les ennemis du duc, qui
+le surprirent comme il allait en Suisse porter des propositions aux
+louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de l’âme
+l’estampe relative à ce fait, placée dans la généalogie de la famille.
+Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outré d’un
+détail qui enfin lui échappa, malgré l’ordre exprès de le lui taire,
+plusieurs fois répété par la comtesse. C’était Ascagne, son frère aîné,
+qui l’avait dénoncé à la police de Milan. Ce mot cruel donna comme un
+accès de folie à notre héros. De Genève pour aller en Italie on passe
+par Lausanne; il voulut partir à pied et sur-le-champ, et faire ainsi
+dix ou douze lieues, quoique la diligence de Genève à Lausanne dût
+partir deux heures plus tard. Avant de sortir de Genève, il se prit de
+querelle dans un des tristes cafés du pays, avec un jeune homme qui le
+regardait, disait-il, d’une façon singulière. Rien de plus vrai, le
+jeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu’à l’argent, le
+croyait fou; Fabrice en entrant avait jeté des regards furibonds de tous
+les côtés, puis renversé sur son pantalon la tasse de café qu’on lui
+servait. Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut tout
+à fait du XVIe siècle: au lieu de parler du duel au jeune Genevois, il
+tira son poignard et se jeta sur lui pour l’en percer. En ce moment de
+passion, Fabrice oubliait tout ce qu’il avait appris sur les règles de
+l’honneur, et revenait à l’instinct, ou, pour mieux dire, aux souvenirs
+de la première enfance.
+
+L’homme de confiance intime qu’il trouva dans Lugano augmenta sa
+fureur en lui donnant de nouveaux détails. Comme Fabrice était aimé à
+Grianta, personne n’eût prononcé son nom, et sans l’aimable procédé de
+son frère, tout le monde eût feint de croire qu’il était à Milan, et
+jamais l’attention de la police de cette ville n’eût été appelée sur son
+absence.
+
+--Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui dit l’envoyé de
+sa tante, et si nous suivons la grande route, à la frontière du royaume
+lombardo-vénitien, vous serez arrêté.
+
+Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne
+qui sépare Lugano du lac de Côme: ils se déguisèrent en chasseurs,
+c’est-à-dire en contrebandiers, et comme ils étaient trois et porteurs
+de mines assez résolues, les douaniers qu’ils rencontrèrent ne songèrent
+qu’à les saluer. Fabrice s’arrangea de façon à n’arriver au château
+que vers minuit; à cette heure, son père et tous les valets de chambre
+portant de la poudre étaient couchés depuis longtemps. Il descendit sans
+peine dans le fossé profond et pénétra dans le château par la petite
+fenêtre d’une cave: c’est là qu’il était attendu par sa mère et sa
+tante, bientôt ses sœurs accoururent. Les transports de tendresse et les
+larmes se succédèrent pendant longtemps, et l’on commençait à peine à
+parler raison lorsque les premières lueurs de l’aube vinrent avertir ces
+êtres qui se croyaient malheureux, que le temps volait.
+
+--J’espère que ton frère ne se sera pas douté de ton arrivée, lui dit
+Mme Pietranera; je ne lui parlais guère depuis sa belle équipée, ce
+dont son amour-propre me faisait l’honneur d’être fort piqué: ce soir à
+souper j’ai daigné lui adresser la parole; j’avais besoin de trouver un
+prétexte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner des soupçons.
+Puis, lorsque je me suis aperçue qu’il était tout fier de cette
+prétendue réconciliation, j’ai profité de sa joie pour le faire boire
+d’une façon désordonnée, et certainement il n’aura pas songé à se mettre
+en embuscade pour continuer son métier d’espion.
+
+--C’est dans ton appartement qu’il faut cacher notre hussard, dit la
+marquise, il ne peut partir tout de suite dans ce premier moment, nous
+ne sommes pas assez maîtresses de notre raison, et il s’agit de choisir
+la meilleure façon de mettre en défaut cette terrible police de Milan.
+
+On suivit cette idée; mais le marquis et son fils aîné remarquèrent,
+le jour d’après, que la marquise était sans cesse dans la chambre de
+sa belle-sœur. Nous ne nous arrêterons pas à peindre les transports
+de tendresse et de joie qui ce jour-là encore agitèrent ces êtres
+si heureux. Les cœurs italiens sont, beaucoup plus que les nôtres,
+tourmentés par les soupçons et par les idées folles que leur présente
+une imagination brûlante, mais en revanche leurs joies sont bien
+plus intenses et durent plus longtemps. Ce jour-là la comtesse et la
+marquise étaient absolument privées de leur raison; Fabrice fut obligé
+de recommencer tous ses récits: enfin on résolut d’aller cacher la joie
+commune à Milan, tant il sembla difficile de se dérober plus longtemps à
+la police du marquis et de son fils Ascagne.
+
+On prit la barque ordinaire de la maison pour aller à Côme; en agir
+autrement eût été réveiller mille soupçons; mais en arrivant au port de
+Côme la marquise se souvint qu’elle avait oublié à Grianta des papiers
+de la dernière importance: elle se hâta d’y envoyer les bateliers, et
+ces hommes ne purent faire aucune remarque sur la manière dont ces deux
+dames employaient leur temps à Côme. A peine arrivées, elles louèrent
+au hasard une de ces voitures qui attendent pratique près de cette
+haute tour du Moyen Age qui s’élève au-dessus de la porte de Milan. On
+partit à l’instant même sans que le cocher eût le temps de parler à
+personne. A un quart de lieue de la ville on trouva un jeune chasseur
+de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles
+n’avaient aucun homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier
+jusqu’aux portes de Milan, où il se rendait en chassant. Tout allait
+bien, et ces dames faisaient la conversation la plus joyeuse avec le
+jeune voyageur, lorsqu’à un détour que fait la route pour tourner la
+charmante colline et le bois de San Giovanni, trois gendarmes déguisés
+sautèrent à la bride des chevaux.
+
+--Ah! mon mari nous a trahis! s’écria la marquise, et elle s’évanouit.
+
+Un maréchal des logis qui était resté un peu en arrière s’approcha de la
+voiture en trébuchant, et dit d’une voix qui avait l’air de sortir du
+cabaret:
+
+--Je suis fâché de la mission que j’ai à remplir, mais je vous arrête,
+général Fabio Conti.
+
+Fabrice crut que le maréchal des logis lui faisait une mauvaise
+plaisanterie en l’appelant général. «Tu me le paieras», se dit-il; il
+regardait les gendarmes déguisés et guettait le moment favorable pour
+sauter à bas de la voiture et se sauver à travers champs.
+
+La comtesse sourit à tout hasard, je crois, puis dit au maréchal des
+logis:
+
+--Mais, mon cher maréchal, est-donc cet enfant de seize ans que vous
+prenez pour le général Conti?
+
+--N’êtes-vous pas la fille du général? dit le maréchal des logis.
+
+--Voyez mon père, dit la comtesse en montrant Fabrice. Les gendarmes
+furent saisis d’un rire fou.
+
+--Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le maréchal des logis
+piqué de la gaieté générale.
+
+--Ces dames n’en prennent jamais pour aller à Milan, dit le cocher d’un
+air froid et philosophique; elles viennent de leur château de Grianta.
+Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera, celle-là, Mme la marquise del
+Dongo.
+
+Le maréchal des logis, tout déconcerté, passa à la tête des chevaux, et
+là tint conseil avec ses hommes. La conférence durait bien depuis cinq
+minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre
+que la voiture fût avancée de quelques pas et placée à l’ombre; la
+chaleur était accablante, quoiqu’il ne fût que onze heures du matin,
+Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les côtés, cherchant
+le moyen de se sauver, vit déboucher d’un petit sentier à travers
+champs, et arriver sur la grande route, couverte de poussière, une
+jeune fille de quatorze à quinze ans qui pleurait timidement sous son
+mouchoir. Elle s’avançait à pied entre deux gendarmes en uniforme, et, à
+trois pas derrière elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand
+homme sec qui affectait des airs de dignité comme un préfet suivant une
+procession.
+
+--Où les avez-vous donc trouvés? dit le maréchal des logis tout à fait
+ivre en ce moment.
+
+--Se sauvant à travers champs, et pas plus de passeports que sur la main.
+
+Le maréchal des logis parut perdre tout à fait la tête; il avait devant
+lui cinq prisonniers au lieu de deux qu’il lui fallait. Il s’éloigna
+de quelques pas, ne laissant qu’un homme pour garder le prisonnier qui
+faisait de la majesté, et un autre pour empêcher les chevaux d’avancer.
+
+--Reste, dit la comtesse à Fabrice qui déjà avait sauté à terre, tout va
+s’arranger.
+
+On entendit un gendarme s’écrier:
+
+--Qu’importe! s’ils n’ont pas de passeports, ils sont de bonne prise
+tout de même.
+
+Le maréchal des logis semblait n’être pas tout à fait aussi décidé; le
+nom de la comtesse Pietranera lui donnait de l’inquiétude, il avait
+connu le général, dont il ne savait pas la mort. «Le général n’est pas
+un homme à ne pas se venger si j’arrête sa femme mal à propos», se
+disait-il.
+
+Pendant cette délibération qui fut longue, la comtesse avait lié
+conversation avec la jeune fille qui était à pied sur la route et dans
+la poussière à côté de la calèche; elle avait été frappée de sa beauté.
+
+--Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat,
+ajouta-t-elle en parlant au gendarme placé à la tête des chevaux, vous
+permettra bien de monter en calèche.
+
+Fabrice, qui rôdait autour de la voiture, s’approcha pour aider la jeune
+fille à monter. Celle-ci s’élançait déjà sur le marchepied, le bras
+soutenu par Fabrice, lorsque l’homme imposant, qui était à six pas en
+arrière de la voiture, cria d’une voix grossie par la volonté d’être
+digne:
+
+--Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous
+appartient pas.
+
+Fabrice n’avait pas entendu cet ordre; la jeune fille, au lieu de
+monter dans la calèche, voulut redescendre, et Fabrice continuant à la
+soutenir elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit profondément;
+ils restèrent un instant à se regarder après que la jeune fille se fut
+dégagée de ses bras.
+
+«Ce serait une charmante compagne de prison, se dit Fabrice: quelle
+pensée profonde sous ce front! elle saurait aimer.»
+
+Le maréchal des logis s’approcha d’un air d’autorité:
+
+--Laquelle de ces dames se nomme Clélia Conti?
+
+--Moi, dit la jeune fille.
+
+--Et moi, s’écria l’homme âgé, je suis le général Fabio Conti,
+chambellan de S.A.S. monseigneur le prince de Parme; je trouve fort
+inconvenant qu’un homme de ma sorte soit traqué comme un voleur.
+
+--Avant-hier, en vous embarquant au port de Côme, n’avez-vous pas envoyé
+promener l’inspecteur de police qui vous demandait votre passeport? Eh
+bien! aujourd’hui il vous empêche de vous promener.
+
+--Je m’éloignais déjà avec ma barque, j’étais pressé, le temps étant à
+l’orage; un homme sans uniforme m’a crié du quai de rentrer au port, je
+lui ai dit mon nom et j’ai continué mon voyage.
+
+--Et ce matin vous vous êtes enfui de Côme?
+
+--Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir
+le lac. Ce matin, à Côme, on m’a dit que je serais arrêté à la porte, je
+suis sorti à pied avec ma fille; j’espérais trouver sur la route quelque
+voiture qui me conduirait jusqu’à Milan, où certes ma première visite
+sera pour porter mes plaintes au général commandant la province.
+
+Le maréchal des logis parut soulagé d’un grand poids.
+
+--Eh bien! général, vous êtes arrêté, et je vais vous conduire à Milan.
+Et vous, qui êtes-vous? dit-il à Fabrice.
+
+--Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du général de division
+Pietranera.
+
+--Sans passeport, madame la comtesse? dit le maréchal des logis fort
+radouci.
+
+--A son âge il n’en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est
+toujours avec moi.
+
+Pendant ce colloque, le général Conti faisait de la dignité de plus en
+plus offensée avec les gendarmes.
+
+--Pas tant de paroles, lui dit l’un d’eux, vous êtes arrêté, suffit!
+
+--Vous serez trop heureux, dit le maréchal des logis, que nous
+consentions à ce que vous louiez un cheval de quelque paysan; autrement,
+malgré la poussière et la chaleur, et le grade de chambellan de Parme,
+vous marcherez fort bien à pied au milieu de nos chevaux.
+
+Le général se mit à jurer.
+
+--Veux-tu bien te taire! reprit le gendarme. Où est ton uniforme de
+général? Le premier venu ne peut-il pas dire qu’il est général?
+
+Le général se fâcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires
+allaient beaucoup mieux dans la calèche.
+
+La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s’ils eussent été ses
+gens. Elle venait de donner un écu à l’un d’eux pour aller chercher du
+vin et surtout de l’eau fraîche dans une cassine que l’on apercevait à
+deux cents pas. Elle avait trouvé le temps de calmer Fabrice, qui, à
+toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait la colline.
+«J’ai de bons pistolets», disait-il. Elle obtint du général irrité
+qu’il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette occasion, le
+général, qui aimait à parler de lui et de sa famille, apprit à ces dames
+que sa fille n’avait que douze ans, étant née en 1803, le 27 octobre;
+mais tout le monde lui donnait quatorze ou quinze ans, tant elle avait
+de raison.
+
+«Homme tout à fait commun», disaient les yeux de la comtesse à la
+marquise. Grâce à la comtesse, tout s’arrangea après un colloque d’une
+heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin,
+loua son cheval au général Conti, après que la comtesse lui eut dit:
+
+--Vous aurez 10 francs.
+
+Le maréchal des logis partit seul avec le général; les autres gendarmes
+restèrent sous un arbre en compagnie avec quatre énormes bouteilles de
+vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarme envoyé à la cassine
+avait rapportées, aidé par un paysan. Clélia Conti fut autorisée par
+le digne chambellan à accepter, pour revenir à Milan, une place dans
+la voiture de ces dames, et personne ne songea à arrêter le fils du
+brave général comte Pietranera. Après les premiers moments donnés à la
+politesse et aux commentaires sur le petit incident qui venait de se
+terminer, Clélia Conti remarqua la nuance d’enthousiasme avec laquelle
+une aussi belle dame que la comtesse parlait à Fabrice; certainement
+elle n’était pas sa mère. Son attention fut surtout excitée par des
+allusions répétées à quelque chose d’héroïque, de hardi, de dangereux
+au suprême degré, qu’il avait fait depuis peu; malgré toute son
+intelligence, la jeune Clélia ne put deviner de quoi il s’agissait.
+
+Elle regardait avec étonnement ce jeune héros dont les yeux semblaient
+respirer encore tout le feu de l’action. Pour lui, il était un peu
+interdit de la beauté si singulière de cette jeune fille de douze ans,
+et ses regards la faisaient rougir.
+
+Une lieue avant d’arriver à Milan, Fabrice dit qu’il allait voir son
+oncle, et prit congé des dames.
+
+--Si jamais je me tire d’affaire, dit-il à Clélia, j’irai voir les beaux
+tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom: Fabrice
+del Dongo?
+
+--Bon! dit la comtesse, voilà comme tu sais garder l’incognito!
+Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils et
+s’appelle Pietranera et non del Dongo.
+
+Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui
+conduit à une promenade à la mode. L’envoi des deux domestiques en
+Suisse avait épuisé les fort petites économies de la marquise et de sa
+sœur; par bonheur, Fabrice avait encore quelques napoléons, et l’un des
+diamants, qu’on résolut de vendre.
+
+Ces dames étaient aimées et connaissaient toute la ville; les
+personnages les plus considérables dans le parti autrichien et dévot
+allèrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef de la police.
+Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, comment l’on pouvait
+prendre au sérieux l’incartade d’un enfant de seize ans qui se dispute
+avec un frère aîné et déserte la maison paternelle.
+
+--Mon métier est de tout prendre au sérieux, répondait doucement
+le baron Binder, homme sage et triste; il établissait alors cette
+fameuse police de Milan, et s’était engagé à prévenir une révolution
+comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens de Gênes. Cette
+police de Milan, devenue depuis si célèbre par les aventures de MM.
+Pellico et d’Andryane, ne fut pas précisément cruelle, elle exécutait
+raisonnablement et sans pitié des lois sévères. L’empereur François II
+voulait qu’on frappât de terreur ces imaginations italiennes si hardies.
+
+--Donnez-moi jour par jour, répétait le baron Binder aux protecteurs
+de Fabrice, l’indication prouvée de ce qu’a fait le jeune marchesino
+del Dongo; prenons-le depuis le moment de son départ de Grianta, 8
+mars, jusqu’à son arrivée, hier soir, dans cette ville, où il est caché
+dans une des chambres de l’appartement de sa mère, et je suis prêt à
+le traiter comme le plus aimable et le plus espiègle des jeunes gens
+de la ville. Si vous ne pouvez pas me fournir l’itinéraire du jeune
+homme pendant toutes les journées qui ont suivi son départ de Grianta,
+quels que soient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte
+aux amis de sa famille, mon devoir n’est-il pas de le faire arrêter?
+Ne dois-je pas le retenir en prison jusqu’à ce qu’il m’ait donné la
+preuve qu’il n’est pas allé porter des paroles à Napoléon de la part de
+quelques mécontents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets
+de Sa Majesté Impériale et Royale? Remarquez encore, messieurs, que si
+le jeune del Dongo parvient à se justifier sur ce point, il restera
+coupable d’avoir passé à l’étranger sans passeport régulièrement
+délivré, et de plus en prenant un faux nom et faisant usage sciemment
+d’un passeport délivré à un simple ouvrier, c’est-à-dire à un individu
+d’une classe tellement au-dessous de celle à laquelle il appartient.
+
+Cette déclaration, cruellement raisonnable, était accompagnée de toutes
+les marques de déférence et de respect que le chef de la police devait
+à la haute position de la marquise del Dongo et à celle des personnages
+importants qui venaient s’entremettre pour elle.
+
+La marquise fut au désespoir quand elle apprit la réponse du baron
+Binder.
+
+--Fabrice va être arrêté, s’écria-t-elle en pleurant et une fois en
+prison, Dieu sait quand il en sortira! Son père le reniera!
+
+Mme Pietranera et sa belle-sœur tinrent conseil avec deux ou trois amis
+intimes, et, quoi qu’ils pussent dire, la marquise voulut absolument
+faire partir son fils dès la nuit suivante.
+
+--Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Binder sait
+que ton fils est ici; cet homme n’est point méchant.
+
+--Non, mais il veut plaire à l’empereur François.
+
+--Mais s’il croyait utile à son avancement de jeter Fabrice en prison,
+il y serait déjà, et c’est lui marquer une défiance injurieuse que de le
+faire sauver.
+
+--Mais nous avouer qu’il sait où est Fabrice c’est nous dire: faites-le
+partir! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai me répéter: Dans un
+quart d’heure mon fils peut être entre quatre murailles! Quelle que soit
+l’ambition du baron Binder, ajoutait la marquise, il croit utile à sa
+position personnelle en ce pays d’afficher des ménagements pour un homme
+du rang de mon mari, et j’en vois une preuve dans cette ouverture de
+cœur singulière avec laquelle il avoue qu’il sait où prendre mon fils.
+Bien plus, le baron détaille complaisamment les deux contraventions dont
+Fabrice est accusé d’après la dénonciation de son indigne frère; il
+explique que ces deux contraventions emportent la prison; n’est-ce pas
+nous dire que si nous aimons mieux l’exil, c’est à nous de choisir?
+
+--Si tu choisis l’exil, répétait toujours la comtesse, de la vie nous
+ne le reverrons. Fabrice, présent à tout l’entretien, avec un des
+anciens amis de la marquise maintenant conseiller au tribunal formé par
+l’Autriche, était grandement d’avis de prendre la clef des champs. Et,
+en effet, le soir même il sortit du palais caché dans la voiture qui
+conduisait au théâtre de la Scala sa mère et sa tante. Le cocher, dont
+on se défiait, alla faire comme d’habitude une station au cabaret, et
+pendant que le laquais, homme sûr, gardait les chevaux, Fabrice, déguisé
+en paysan, se glissa hors de la voiture et sortit de la ville. Le
+lendemain matin il passa la frontière avec le même bonheur, et quelques
+heures plus tard il était installé dans une terre que sa mère avait en
+Piémont, près de Novare, précisément à Romagnano, où Bayard fut tué.
+
+On peut penser avec quelle attention ces dames arrivées dans leur loge,
+à la Scala, écoutaient le spectacle. Elles n’y étaient allées que pour
+pouvoir consulter plusieurs de leurs amis appartenant au parti libéral,
+et dont l’apparition au palais del Dongo eût pu être mal interprétée par
+la police. Dans la loge, il fut résolu de faire une nouvelle démarche
+auprès du baron Binder. Il ne pouvait pas être question d’offrir une
+somme d’argent à ce magistrat parfaitement honnête homme, et d’ailleurs
+ces dames étaient fort pauvres, elles avaient forcé Fabrice à emporter
+tout ce qui restait sur le produit du diamant.
+
+Il était fort important toutefois d’avoir le dernier mot du baron. Les
+amis de la comtesse lui rappelèrent un certain chanoine Borda, jeune
+homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire la cour, et avec
+d’assez vilaines façons; ne pouvant réussir, il avait dénoncé son amitié
+pour Limercati au général Pietranera, sur quoi il avait été chassé comme
+un vilain. Or maintenant ce chanoine faisait tous les soirs la partie
+de tarots de la baronne Binder, et naturellement était l’ami intime du
+mari. La comtesse se décida à la démarche horriblement pénible d’aller
+voir ce chanoine; et le lendemain matin de bonne heure, avant qu’il
+sortît de chez lui, elle se fit annoncer.
+
+Lorsque le domestique unique du chanoine prononça le nom de la comtesse
+Pietranera, cet homme fut ému au point d’en perdre la voix; il ne
+chercha point à réparer le désordre d’un négligé fort simple.
+
+--Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d’une voix éteinte.
+
+La comtesse entra; Borda se jeta à genoux.
+
+--C’est dans cette position qu’un malheureux fou doit recevoir vos
+ordres, dit-il à la comtesse qui ce matin-là, dans son négligé à
+demi-déguisement, était d’un piquant irrésistible.
+
+Le profond chagrin de l’exil de Fabrice, la violence qu’elle se faisait
+pour paraître chez un homme qui en avait agi traîtreusement avec elle,
+tout se réunissait pour donner à son regard un éclat incroyable.
+
+--C’est dans cette position que je veux recevoir vos ordres, s’écria
+le chanoine, car il est évident que vous avez quelque service à me
+demander, autrement vous n’auriez pas honoré de votre présence la pauvre
+maison d’un malheureux fou: jadis transporté d’amour et de jalousie,
+il se conduisit avec vous comme un lâche, une fois qu’il vit qu’il ne
+pouvait vous plaire.
+
+Ces paroles étaient sincères et d’autant plus belles que le chanoine
+jouissait maintenant d’un grand pouvoir: la comtesse en fut touchée
+jusqu’aux larmes; l’humiliation, la crainte glaçaient son âme, en un
+instant l’attendrissement et un peu d’espoir leur succédaient. D’un état
+fort malheureux elle passait en un clin d’œil presque au bonheur.
+
+--Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui présentant, et lève-toi.
+(Il faut savoir qu’en Italie le tutoiement indique la bonne et franche
+amitié tout aussi bien qu’un sentiment plus tendre.) Je viens te
+demander grâce pour mon neveu Fabrice. Voici la vérité complète et sans
+le moindre déguisement comme on la dit à un vieil ami. A seize ans et
+demi il vient de faire une insigne folie; nous étions au château de
+Grianta, sur le lac de Côme. Un soir, à sept heures nous avons appris,
+par un bateau de Côme, le débarquement de l’Empereur au golfe de Juan.
+Le lendemain matin Fabrice est parti pour la France, après s’être
+fait donner le passeport d’un de ses amis du peuple, un marchand de
+baromètres nommé Vasi. Comme il n’a pas l’air précisément d’un marchand
+de baromètres, à peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sa
+bonne mine on l’a arrêté; ses élans d’enthousiasme en mauvais français
+semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s’est sauvé et a pu
+gagner Genève; nous avons envoyé à sa rencontre à Lugano...
+
+--C’est-à-dire à Genève, dit le chanoine en souriant.
+
+La comtesse acheva l’histoire.
+
+--Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le
+chanoine avec effusion; je me mets entièrement à vos ordres. Je ferai
+même des imprudences, ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment
+où ce pauvre salon sera privé de cette apparition céleste, et qui fait
+époque dans l’histoire de ma vie?
+
+--Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice
+depuis sa naissance, que vous avez vu naître cet enfant quand vous
+veniez chez nous, et qu’enfin, au nom de l’amitié qu’il vous accorde,
+vous le suppliez d’employer tous ses espions à vérifier si, avant son
+départ pour la Suisse, Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de
+ces libéraux qu’il surveille. Pour peu que le baron soit bien servi,
+il verra qu’il s’agit ici uniquement d’une véritable étourderie de
+jeunesse. Vous savez que j’avais, dans mon bel appartement du palais
+Dugnani, les estampes des batailles gagnées par Napoléon: c’est en
+lisant les légendes de ces gravures que mon neveu apprit à lire. Dès
+l’âge de cinq ans mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous lui
+mettions sur la tête le casque de mon mari, l’enfant traînait son grand
+sabre. Eh bien! un beau jour, il apprend que le dieu de mon mari, que
+l’Empereur est de retour en France; il part pour le rejoindre, comme un
+étourdi, mais il n’y réussit pas. Demandez à votre baron de quelle peine
+il veut punir ce moment de folie.
+
+--J’oubliais une chose, s’écria le chanoine, vous allez voir que
+je ne suis pas tout à fait indigne du pardon que vous m’accordez.
+Voici, dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la
+dénonciation de cet infâme coltorto (hypocrite), voyez, signée Ascanio
+Valserra del Dongo, qui a commencé toute cette affaire; je l’ai prise
+hier soir dans les bureaux de la police, et suis allé à la Scala, dans
+l’espoir de trouver quelqu’un allant d’habitude dans votre loge, par
+lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copie de cette pièce est
+à Vienne depuis longtemps. Voilà l’ennemi que nous devons combattre. Le
+chanoine lut la dénonciation avec la comtesse, et il fut convenu que
+dans la journée, il lui en ferait tenir une copie par une personne sûre.
+Ce fut la joie dans le cœur que la comtesse rentra au palais del Dongo.
+
+--Il est impossible d’être plus galant homme que cet ancien coquin,
+dit-elle à la marquise; ce soir à la Scala, à dix heures trois quarts à
+l’horloge du théâtre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous
+éteindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et, à onze heures,
+le chanoine lui-même viendra nous dire ce qu’il a pu faire. C’est ce que
+nous avons trouvé de moins compromettant pour lui.
+
+Ce chanoine avait beaucoup d’esprit; il n’eut garde de manquer au
+rendez-vous: il y montra une bonté complète et une ouverture de cœur
+sans réserve que l’on ne trouve guère que dans les pays où la vanité
+ne domine pas tous les sentiments. Sa dénonciation de la comtesse au
+général Pietranera, son mari, était un des grands remords de sa vie, et
+il trouvait un moyen d’abolir ce remords.
+
+Le matin, quand la comtesse était sortie de chez lui: «La voilà qui
+fait l’amour avec son neveu, s’était-il dit avec amertume, car il
+n’était point guéri. Altière comme elle l’est, être venue chez moi!...
+A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreur mes
+offres de service, quoique fort polies et très bien présentées par le
+colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1
+500 francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa
+chambre! Puis aller habiter le château de Grianta avec un abominable
+secatore, ce marquis del Dongo!... Tout s’explique maintenant! Au fait,
+ce jeune Fabrice est plein de grâces, grand, bien fait, une figure
+toujours riante... et, mieux que cela, un certain regard chargé de douce
+volupté... une physionomie à la Corrège, ajoutait le chanoine avec
+amertume.
+
+«La différence d’âge... point trop grande... Fabrice né après l’entrée
+des Français, vers 98, ce me semble; la comtesse peut avoir vingt-sept
+ou vingt-huit ans, impossible d’être plus jolie, plus adorable; dans ce
+pays fertile en beautés, elle les bat toutes; la Marini, la Gherardi, la
+Ruga, l’Aresi, la Pietragrua, elle l’emporte sur toutes ces femmes...
+Ils vivaient heureux cachés sur ce beau lac de Côme quand le jeune
+homme a voulu rejoindre Napoléon... Il y a encore des âmes en Italie!
+et, quoi qu’on fasse! Chère patrie!... Non, continuait ce cœur enflammé
+par la jalousie, impossible d’expliquer autrement cette résignation à
+végéter à la campagne, avec le dégoût de voir tous les jours, à tous
+les repas, cette horrible figure du marquis del Dongo, plus cette
+infâme physionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera pis que
+son père!... Eh bien! je la servirai franchement. Au moins j’aurai le
+plaisir de la voir autrement qu’au bout de ma lorgnette.»
+
+Le chanoine Borda expliqua fort clairement l’affaire à ces dames. Au
+fond, Binder était on ne peut pas mieux disposé; il était charmé que
+Fabrice eût pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient
+arriver de Vienne; car le Binder n’avait pouvoir de décider de rien,
+il attendait des ordres pour cette affaire comme pour toutes les
+autres; il envoyait à Vienne chaque jour la copie exacte de toutes les
+informations: puis il attendait.
+
+Il fallait que dans son exil à Romagnan Fabrice:
+
+1º Ne manquât pas d’aller à la messe tous les jours, prît pour
+confesseur un homme d’esprit, dévoué à la cause de la monarchie, et
+ne lui avouât, au tribunal de la pénitence, que des sentiments fort
+irréprochables.
+
+2º Il ne devait fréquenter aucun homme passant pour avoir de l’esprit,
+et, dans l’occasion, il fallait parler de la révolte avec horreur, et
+comme n’étant jamais permise.
+
+3º Il ne devait point se faire voir au café, il ne fallait jamais lire
+d’autres journaux que les gazettes officielles de Turin et de Milan;
+en général, montrer du dégoût pour la lecture, ne jamais lire, surtout
+aucun ouvrage imprimé après 1720, exception tout au plus pour les romans
+de Walter Scott.
+
+4º Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il faut surtout
+qu’il fasse ouvertement la cour à quelqu’une des jolies femmes du pays,
+de la classe noble, bien entendu; cela montrera qu’il n’a pas le génie
+sombre et mécontent d’un conspirateur en herbe.
+
+Avant de se coucher, la comtesse et la marquise écrivirent à Fabrice
+deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquait avec une anxiété
+charmante tous les conseils donnés par Borda.
+
+Fabrice n’avait nulle envie de conspirer: il aimait Napoléon, et, en sa
+qualité de noble, se croyait fait pour être plus heureux qu’un autre
+et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n’avait ouvert un livre
+depuis le collège, où il n’avait lu que des livres arrangés par les
+jésuites. Il s’établit à quelque distance de Romagnan, dans un palais
+magnifique, l’un des chefs-d’œuvre du fameux architecte San Micheli;
+mais depuis trente ans on ne l’avait pas habité, de sorte qu’il pleuvait
+dans toutes les pièces et pas une fenêtre ne fermait. Il s’empara
+des chevaux de l’homme d’affaires, qu’il montait sans façon toute la
+journée; il ne parlait point, et réfléchissait. Le conseil de prendre
+une maîtresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il le suivit
+à la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune prêtre intrigant qui
+voulait devenir évêque (comme le confesseur du Spielberg); mais il
+faisait trois lieues à pied et s’enveloppait d’un mystère qu’il croyait
+impénétrable, pour lire <i>Le Constitutionnel</i>, qu’il trouvait sublime.
+«Cela est aussi beau qu’Alfieri et le Dante!» s’écriait-il souvent.
+Fabrice avait cette ressemblance avec la jeunesse française qu’il
+s’occupait beaucoup plus sérieusement de son cheval et de son journal
+que de sa maîtresse bien pensante. Mais il n’y avait pas encore de place
+pour l’imitation des autres dans cette âme naïve et ferme, et il ne fit
+pas d’amis dans la société du gros bourg de Romagnan; sa simplicité
+passait pour de la hauteur; on ne savait que dire de ce caractère. C’est
+un cadet mécontent de n’être pas aîné, dit le curé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+Nous avouerons avec sincérité que la jalousie du chanoine Borda n’avait
+pas absolument tort; à son retour de France, Fabrice parut aux yeux
+de la comtesse Pietranera comme un bel étranger qu’elle eût beaucoup
+connu jadis. S’il eût parlé d’amour, elle l’eût aimé; n’avait-elle
+pas déjà pour sa conduite et sa personne une admiration passionnée et
+pour ainsi dire sans bornes? Mais Fabrice l’embrassait avec une telle
+effusion d’innocente reconnaissance et de bonne amitié, qu’elle se fût
+fait horreur à elle-même si elle eût cherché un autre sentiment dans
+cette amitié presque filiale. «Au fond, se disait la comtesse, quelques
+amis qui m’ont connue il y a six ans, à la cour du prince Eugène,
+peuvent encore me trouver jolie et même jeune, mais pour lui je suis
+une femme respectable... et, s’il faut tout dire sans nul ménagement
+pour mon amour-propre, une femme âgée.» La comtesse se faisait illusion
+sur l’époque de la vie où elle était arrivée, mais ce n’était pas à la
+façon des femmes vulgaires. «A son âge, d’ailleurs, ajoutait-elle, on
+s’exagère un peu les ravages du temps; un homme plus avancé dans la
+vie...»
+
+La comtesse, qui se promenait dans son salon, s’arrêta devant une
+glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois le cœur de
+Mme Pietranera était attaqué d’une façon sérieuse et par un singulier
+personnage. Peu après le départ de Fabrice pour la France, la comtesse
+qui, sans qu’elle se l’avouât tout à fait, commençait déjà à s’occuper
+beaucoup de lui, était tombée dans une profonde mélancolie. Toutes ses
+occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l’on ose ainsi parler,
+sans saveur; elle se disait que Napoléon, voulant s’attacher ses peuples
+d’Italie, prendrait Fabrice pour aide de camp.
+
+--Il est perdu pour moi! s’écriait-elle en pleurant, je ne le reverrai
+plus; il m’écrira, mais que serai-je pour lui dans dix ans?
+
+Ce fut dans ces dispositions qu’elle fit un voyage à Milan; elle
+espérait y trouver des nouvelles plus directes de Napoléon, et, qui
+sait, peut-être par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans se
+l’avouer, cette âme active commençait à être bien lasse de la vie
+monotone qu’elle menait à la campagne. «C’est s’empêcher de mourir,
+se disait-elle, ce n’est pas vivre. Tous les jours voir ces figures
+poudrées, le frère, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Que
+seraient les promenades sur le lac sans Fabrice?» Son unique consolation
+était puisée dans l’amitié qui l’unissait à la marquise. Mais depuis
+quelque temps, cette intimité avec la mère de Fabrice, plus âgée
+qu’elle, et désespérant de la vie, commençait à lui être moins agréable.
+
+Telle était la position singulière de Mme Pietranera: Fabrice parti,
+elle espérait peu de l’avenir; son cœur avait besoin de consolation et
+de nouveauté. Arrivée à Milan, elle se prit de passion pour l’opéra à
+la mode; elle allait s’enfermer toute seule, durant de longues heures,
+à la Scala, dans la loge du général Scotti, son ancien ami. Les hommes
+qu’elle cherchait à rencontrer pour avoir des nouvelles de Napoléon et
+de son armée lui semblaient vulgaires et grossiers. Rentrée chez elle,
+elle improvisait sur son piano jusqu’à trois heures du matin. Un soir,
+à la Scala, dans la loge d’une de ses amies, où elle allait chercher
+des nouvelles de France, on lui présenta le comte Mosca, ministre de
+Parme: c’était un homme aimable et qui parla de la France et de Napoléon
+de façon à donner à son cœur de nouvelles raisons pour espérer ou
+pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain: cet homme
+d’esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parla avec
+plaisir. Depuis le départ de Fabrice, elle n’avait pas trouvé une soirée
+vivante comme celle-là. Cet homme qui l’amusait, le comte Mosca della
+Rovere Sorezana, était alors ministre de la guerre, de la police et
+des finances de ce fameux prince de Parme, Ernest IV, si célèbre par
+ses sévérités que les libéraux de Milan appelaient des cruautés. Mosca
+pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans; il avait de grands traits,
+aucun vestige d’importance, et un air simple et gai qui prévenait en sa
+faveur; il eût été fort bien encore, si une bizarrerie de son prince
+ne l’eût obligé à porter de la poudre dans les cheveux comme gages de
+bons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer la vanité, on
+arrive fort vite en Italie au ton de l’intimité, et à dire des choses
+personnelles. Le correctif de cet usage est de ne pas se revoir si l’on
+s’est blessé.
+
+--Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit Mme Pietranera
+la troisième fois qu’elle le voyait. De la poudre! un homme comme vous,
+aimable, encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne avec nous!
+
+--C’est que je n’ai rien volé dans cette Espagne, et qu’il faut vivre.
+J’étais fou de la gloire; une parole flatteuse du général français,
+Gouvion-Saint-Cyr, qui nous commandait, était alors tout pour moi. A
+la chute de Napoléon, il s’est trouvé que, tandis que je mangeais mon
+bien à son service, mon père, homme d’imagination et qui me voyait déjà
+général, me bâtissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouvé
+pour tout bien un grand palais à finir et une pension.
+
+--Une pension: 3 500 francs, comme mon mari?
+
+--Le comte Pietranera était général de division. Ma pension, à moi,
+pauvre chef d’escadron, n’a jamais été que de 800 francs, et encore je
+n’en ai été payé que depuis que je suis ministre des finances.
+
+Comme il n’y avait dans la loge que la dame d’opinions fort libérales à
+laquelle elle appartenait, l’entretien continua avec la même franchise.
+Le comte Mosca, interrogé, parla de sa vie à Parme.
+
+--En Espagne, sous le général Saint-Cyr, j’affrontais des coups de fusil
+pour arriver à la croix et ensuite à un peu de gloire, maintenant je
+m’habille comme un personnage de comédie pour gagner un grand état de
+maison et quelques milliers de francs. Une fois entré dans cette sorte
+de jeu d’échecs, choqué des insolences de mes supérieurs, j’ai voulu
+occuper une des premières places; j’y suis arrivé: mais mes jours les
+plus heureux sont toujours ceux que de temps à autre je puis venir
+passer à Milan; là vit encore, ce me semble, le cœur de votre armée
+d’Italie.
+
+La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministre d’un
+prince si redouté piqua la curiosité de la comtesse; sur son titre
+elle avait cru trouver un pédant plein d’importance, elle voyait un
+homme qui avait honte de la gravité de sa place. Mosca lui avait promis
+de lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu’il pourrait
+recueillir: c’était une grande indiscrétion à Milan, dans le mois qui
+précéda Waterloo; il s’agissait alors pour l’Italie d’être ou de n’être
+pas; tout le monde avait la fièvre, à Milan, d’espérance ou de crainte.
+Au milieu de ce trouble universel, la comtesse fit des questions sur le
+compte d’un homme qui parlait si lestement d’une place si enviée et qui
+était sa seule ressource.
+
+Des choses curieuses et d’une bizarrerie intéressante furent rapportées
+à Mme Pietranera:
+
+--Le comte Mosca della Rovere Sorezana, lui dit-on, est sur le point
+de devenir premier ministre et favori déclaré de Ranuce-Ernest IV,
+souverain absolu de Parme, et, de plus, l’un des princes les plus riches
+de l’Europe. Le comte serait déjà arrivé à ce poste suprême s’il eût
+voulu prendre une mine plus grave; on dit que le prince lui fait souvent
+la leçon à cet égard.
+
+--Qu’importent mes façons à Votre Altesse, répond-il librement, si je
+fais bien ses affaires?
+
+--Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n’est pas sans épines. Il faut
+plaire à un souverain, homme de sens et d’esprit sans doute, mais qui,
+depuis qu’il est monté sur un trône absolu, semble avoir perdu la tête
+et montre, par exemple, des soupçons dignes d’une femmelette.
+
+«Ernest IV n’est brave qu’à la guerre. Sur les champs de bataille, on
+l’a vu vingt fois guider une colonne à l’attaque en brave général; mais
+après la mort de son père Ernest III, de retour dans ses Etats, où, pour
+son malheur, il possède un pouvoir sans limites, il s’est mis à déclamer
+follement contre les libéraux et la liberté. Bientôt il s’est figuré
+qu’on le haïssait; enfin, dans un moment de mauvaise humeur il a fait
+pendre deux libéraux, peut-être peu coupables, conseillé à cela par un
+misérable nommé Rassi, sorte de ministre de la justice.
+
+«Depuis ce moment fatal, la vie du prince a été changée; on le voit
+tourmenté par les soupçons les plus bizarres. Il n’a pas cinquante
+ans, et la peur l’a tellement amoindri, si l’on peut parler ainsi,
+que, dès qu’il parle des jacobins et des projets du comité directeur
+de Paris, on lui trouve la physionomie d’un vieillard de quatre-vingts
+ans; il retombe dans les peurs chimériques de la première enfance. Son
+favori Rassi, fiscal général (ou grand juge), n’a d’influence que par
+la peur de son maître; et dès qu’il craint pour son crédit, il se hâte
+de découvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des plus
+chimériques. Trente imprudents se réunissent-ils pour lire un numéro
+du <i>Constitutionnel</i>, Rassi les déclare conspirateurs et les envoie
+prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute
+la Lombardie. Comme elle est fort élevée, cent quatre-vingts pieds,
+dit-on, on l’aperçoit de fort loin au milieu de cette plaine immense;
+et la forme physique de cette prison, de laquelle on raconte des choses
+horribles, la fait reine, de par la peur, de toute cette plaine, qui
+s’étend de Milan à Bologne.
+
+--Le croiriez-vous? disait à la comtesse un autre voyageur, la nuit, au
+troisième étage de son palais, gardé par quatre-vingts sentinelles qui,
+tous les quarts d’heure, hurlent une phrase entière, Ernest IV tremble
+dans sa chambre. Toutes les portes fermées à dix verrous, et les pièces
+voisines, au-dessus comme au-dessous, remplies de soldats, il a peur
+des jacobins. Si une feuille du parquet vient à crier, il saute sur ses
+pistolets et croit à un libéral caché sous son lit. Aussitôt toutes les
+sonnettes du château sont en mouvement, et un aide de camp va réveiller
+le comte Mosca. Arrivé au château, ce ministre de la police se garde
+bien de nier la conspiration, au contraire; seul avec le prince, et armé
+jusqu’aux dents, il visite tous les coins des appartements, regarde
+sous les lits, et, en un mot, se livre à une foule d’actions ridicules
+dignes d’une vieille femme. Toutes ces précautions eussent semblé bien
+avilissantes au prince lui-même dans les temps heureux où il faisait la
+guerre et n’avait tué personne qu’à coups de fusil. Comme c’est un homme
+d’infiniment d’esprit, il a honte de ces précautions; elles lui semblent
+ridicules, même au moment où il s’y livre, et la source de l’immense
+crédit du comte Mosca, c’est qu’il emploie toute son adresse à faire que
+le prince n’ait jamais à rougir en sa présence. C’est lui, Mosca, qui,
+en sa qualité de ministre de la police, insiste pour regarder sous les
+meubles, et, dit-on à Parme, jusque dans les étuis des contrebasses.
+C’est le prince qui s’y oppose, et plaisante son ministre sur sa
+ponctualité excessive. «Ceci est un parti, lui répond le comte Mosca:
+songez aux sonnets satiriques dont les jacobins nous accableraient si
+nous vous laissions tuer. Ce n’est pas seulement votre vie que nous
+défendons, c’est notre honneur.» Mais il paraît que le prince n’est dupe
+qu’à demi, car si quelqu’un dans la ville s’avise de dire que la veille
+on a passé une nuit blanche au château, le grand fiscal Rassi envoie le
+mauvais plaisant à la citadelle; et une fois dans cette demeure élevée
+et en bon air, comme on dit à Parme, il faut un miracle pour que l’on
+se souvienne du prisonnier. C’est parce qu’il est militaire, et qu’en
+Espagne il s’est sauvé vingt fois le pistolet à la main, au milieu des
+surprises, que le prince préfère le comte Mosca à Rassi, qui est bien
+plus flexible et plus bas. Ces malheureux prisonniers de la citadelle
+sont au secret le plus rigoureux, et l’on fait des histoires sur leur
+compte. Les libéraux prétendent que, par une invention de Rassi, les
+geôliers et confesseurs ont ordre de leur persuader que tous les mois à
+peu près, l’un d’eux est conduit à la mort. Ce jour-là les prisonniers
+ont la permission de monter sur l’esplanade de l’immense tour, à cent
+quatre-vingts pieds d’élévation, et de là ils voient défiler un cortège
+avec un espion qui joue le rôle d’un pauvre diable qui marche à la mort.
+
+Ces contes, et vingt autres du même genre et d’une non moindre
+authenticité, intéressaient vivement Mme Pietranera; le lendemain, elle
+demandait des détails au comte Mosca, qu’elle plaisantait vivement. Elle
+le trouvait amusant et lui soutenait qu’au fond il était un monstre sans
+s’en douter. Un jour, en rentrant à son auberge, le comte se dit: «Non
+seulement cette comtesse Pietranera est une femme charmante; mais quand
+je passe la soirée dans sa loge, je parviens à oublier certaines choses
+de Parme dont le souvenir me perce le cœur.»
+
+«Ce ministre, malgré son air léger et ses façons brillantes, n’avait pas
+une âme à la française; il ne savait pas oublier les chagrins. Quand
+son chevet avait une épine, il était obligé de la briser et de l’user à
+force d’y piquer ses membres palpitants.» Je demande pardon pour cette
+phrase, traduite de l’italien.
+
+Le lendemain de cette découverte, le comte trouva que malgré les
+affaires qui l’appelaient à Milan, la journée était d’une longueur
+énorme; il ne pouvait tenir en place; il fatigua les chevaux de sa
+voiture. Vers les six heures, il monta à cheval pour aller au Corso; il
+avait quelque espoir d’y rencontrer Mme Pietranera; ne l’y ayant pas
+vue, il se rappela qu’à huit heures le théâtre de la Scala ouvrait;
+il y entra et ne vit pas dix personnes dans cette salle immense. Il
+eut quelque pudeur de se trouver là. «Est-il possible, se dit-il,
+qu’à quarante-cinq ans sonnés je fasse des folies dont rougirait un
+sous-lieutenant! Par bonheur personne ne les soupçonne.» Il s’enfuit
+et essaya d’user le temps en se promenant dans ces rues si jolies qui
+entourent le théâtre de la Scala. Elles sont occupées par des cafés
+qui, à cette heure, regorgent de monde; devant chacun de ces cafés, des
+foules de curieux établis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent
+des glaces et critiquent les passants. Le comte était un passant
+remarquable; aussi eut-il le plaisir d’être reconnu et accosté. Trois
+ou quatre importuns, de ceux qu’on ne peut brusquer, saisirent cette
+occasion d’avoir audience d’un ministre si puissant. Deux d’entre eux
+lui remirent des pétitions; le troisième se contenta de lui adresser des
+conseils fort longs sur sa conduite politique.
+
+«On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit; on ne se promène
+point quand on est aussi puissant.» Il rentra au théâtre et eut l’idée
+de louer une loge au troisième rang; de là son regard pourrait plonger,
+sans être remarqué de personne, sur la loge des secondes où il espérait
+voir arriver la comtesse. Deux grandes heures d’attente ne parurent
+point trop longues à cet amoureux; sûr de n’être point vu, il se livrait
+avec bonheur à toute sa folie. «La vieillesse, se disait-il, n’est-ce
+pas, avant tout, n’être plus capable de ces enfantillages délicieux?»
+
+Enfin la comtesse parut. Armé de sa lorgnette, il l’examinait avec
+transport. «Jeune, brillante, légère comme un oiseau, se disait-il, elle
+n’a pas vingt-cinq ans. Sa beauté est son moindre charme: où trouver
+ailleurs cette âme toujours sincère, qui jamais n’agit avec prudence,
+qui se livre tout entière à l’impression du moment, qui ne demande qu’à
+être entraînée par quelque objet nouveau? Je conçois les folies du comte
+Nani.»
+
+Le comte se donnait d’excellentes raisons pour être fou, tant qu’il
+ne songeait qu’à conquérir le bonheur qu’il voyait sous ses yeux. Il
+n’en trouvait plus d’aussi bonnes quand il venait à considérer son âge
+et les soucis quelquefois fort tristes qui remplissaient sa vie. «Un
+homme habile à qui la peur ôte l’esprit me donne une grande existence
+et beaucoup d’argent pour être son ministre; mais que demain il me
+renvoie, je reste vieux et pauvre, c’est-à-dire tout ce qu’il y a
+au monde de plus méprisé; voilà un aimable personnage à offrir à la
+comtesse!» Ces pensées étaient trop noires, il revint à Mme Pietranera;
+il ne pouvait se lasser de la regarder, et pour mieux penser à elle il
+ne descendait pas dans sa loge. «Elle n’avait pris Nani, vient-on de me
+dire, que pour faire pièce à cet imbécile de Limercati qui ne voulut pas
+entendre à donner un coup d’épée ou à faire donner un coup de poignard
+à l’assassin du mari. Je me battrais vingt fois pour elle!» s’écria
+le comte avec transport. A chaque instant il consultait l’horloge du
+théâtre qui par des chiffres éclatants de lumière et se détachant sur
+un fond noir avertit les spectateurs, toutes les cinq minutes, de
+l’heure où il leur est permis d’arriver dans une loge amie. Le comte
+se disait: «Je ne saurais passer qu’une demi-heure tout au plus dans
+sa loge, moi, connaissance de si fraîche date; si j’y reste davantage,
+je m’affiche, et grâce à mon âge et plus encore à ces maudits cheveux
+poudrés, j’aurai l’air attrayant d’un Cassandre.» Mais une réflexion
+le décida tout à coup: «Si elle allait quitter cette loge pour faire
+une visite, je serais bien récompensé de l’avarice avec laquelle je
+m’économise ce plaisir.» Il se levait pour descendre dans la loge où il
+voyait la comtesse; tout à coup il ne se sentit presque plus d’envie de
+s’y présenter. «Ah! voici qui est charmant, s’écria-t-il en riant de
+soi-même, et s’arrêtant sur l’escalier; c’est un mouvement de timidité
+véritable! voilà bien vingt-cinq ans que pareille aventure ne m’est
+arrivée.»
+
+Il entra dans la loge en faisant presque effort sur lui-même; et,
+profitant en homme d’esprit de l’accident qui lui arrivait, il ne
+chercha point du tout à montrer de l’aisance ou à faire de l’esprit
+en se jetant dans quelque récit plaisant; il eut le courage d’être
+timide, il employa son esprit à laisser entrevoir son trouble sans être
+ridicule. «Si elle prend la chose de travers, se disait-il, je me perds
+à jamais. Quoi! timide avec des cheveux couverts de poudre, et qui sans
+le secours de la poudre paraîtraient gris! Mais enfin la chose est
+vraie, donc elle ne peut être ridicule que si je l’exagère ou si j’en
+fais trophée.» La comtesse s’était si souvent ennuyée au château de
+Grianta, vis-à-vis des figures poudrées de son frère, de son neveu et de
+quelques ennuyeux bien pensants du voisinage, qu’elle ne songea pas à
+s’occuper de la coiffure de son nouvel adorateur.
+
+L’esprit de la comtesse ayant un bouclier contre l’éclat de rire de
+l’entrée, elle ne fut attentive qu’aux nouvelles de France que Mosca
+avait toujours à lui donner en particulier, en arrivant dans la loge;
+sans doute il inventait. En les discutant avec lui, elle remarqua ce
+soir-là son regard, qui était beau et bienveillant.
+
+--Je m’imagine, lui dit-elle, qu’à Parme, au milieu de vos esclaves,
+vous n’allez pas avoir ce regard aimable, cela gâterait tout et leur
+donnerait quelque espoir de n’être pas pendus.
+
+L’absence totale d’importance chez un homme qui passait pour le premier
+diplomate de l’Italie parut singulière à la comtesse; elle trouva même
+qu’il avait de la grâce. Enfin, comme il parlait bien et avec feu, elle
+ne fut point choquée qu’il eût jugé à propos de prendre pour une soirée,
+et sans conséquence, le rôle d’attentif.
+
+Ce fut un grand pas de fait, et bien dangereux; par bonheur pour le
+ministre, qui, à Parme, ne trouvait pas de cruelles, c’était seulement
+depuis peu de jours que la comtesse arrivait de Grianta; son esprit
+était encore tout raidi par l’ennui de la vie champêtre. Elle avait
+comme oublié la plaisanterie; et toutes ces choses qui appartiennent à
+une façon de vivre élégante et légère avaient pris à ses yeux comme une
+teinte de nouveauté qui les rendait sacrées; elle n’était disposée à se
+moquer de rien, pas même d’un amoureux de quarante-cinq ans et timide.
+Huit jours plus tard, la témérité du comte eût pu recevoir un tout autre
+accueil.
+
+A la Scala, il est d’usage de ne faire durer qu’une vingtaine de
+minutes ces petites visites que l’on fait dans les loges; le comte
+passa toute la soirée dans celle où il avait le bonheur de rencontrer
+Mme Pietranera. «C’est une femme, se disait-il, qui me rend toutes les
+folies de la jeunesse!» Mais il sentait bien le danger. «Ma qualité de
+pacha tout-puissant à quarante lieues d’ici me fera-t-elle pardonner
+cette sottise? je m’ennuie tant à Parme!» Toutefois, de quart d’heure en
+quart d’heure il se promettait de partir.
+
+--Il faut avouer, madame, dit-il en riant à la comtesse, qu’à Parme je
+meurs d’ennui, et il doit m’être permis de m’enivrer de plaisir quand
+j’en trouve sur ma route. Ainsi, sans conséquence et pour une soirée,
+permettez-moi de jouer auprès de vous le rôle d’amoureux. Hélas! dans
+peu de jours je serai bien loin de cette loge qui me fait oublier tous
+les chagrins et même, direz-vous, toutes les convenances.
+
+Huit jours après cette visite monstre dans la loge à la Scala et à
+la suite de plusieurs petits incidents dont le récit semblerait long
+peut-être, le comte Mosca était absolument fou d’amour, et la comtesse
+pensait déjà que l’âge ne devait pas faire objection, si d’ailleurs on
+le trouvait aimable. On en était à ces pensées quand Mosca fut rappelé
+par un courrier de Parme. On eût dit que son prince avait peur tout
+seul. La comtesse retourna à Grianta; son imagination ne parant plus
+ce beau lieu, il lui parut désert. «Est-ce que je me serais attachée à
+cet homme?» se dit-elle. Mosca écrivit et n’eut rien à jouer, l’absence
+lui avait enlevé la source de toutes ses pensées; ses lettres étaient
+amusantes, et, par une petite singularité qui ne fut pas mal prise, pour
+éviter les commentaires du marquis del Dongo qui n’aimait pas à payer
+des ports de lettres, il envoyait des courriers qui jetaient les siennes
+à la poste à Côme, à Lecco, à Varèse ou dans quelque autre de ces
+petites villes charmantes des environs du lac. Ceci tendait à obtenir
+que le courrier rapportât les réponses; il y parvint.
+
+Bientôt les jours de courrier firent événement pour la comtesse; ces
+courriers apportaient des fleurs, des fruits, de petits cadeaux sans
+valeur, mais qui l’amusaient ainsi que sa belle-sœur. Le souvenir
+du comte se mêlait à l’idée de son grand pouvoir; la comtesse était
+devenue curieuse de tout ce qu’on disait de lui, les libéraux eux-mêmes
+rendaient hommage à ses talents. La principale source de mauvaise
+réputation pour le comte, c’est qu’il passait pour le chef du parti
+ultra à la cour de Parme, et que le parti libéral avait à sa tête une
+intrigante capable de tout, et même de réussir, la marquise Raversi,
+immensément riche. Le prince était fort attentif à ne pas décourager
+celui des deux partis qui n’était pas au pouvoir; il savait bien qu’il
+serait toujours le maître, même avec un ministère pris dans le salon
+de Mme Raversi. On donnait à Grianta mille détails sur ces intrigues;
+l’absence de Mosca, que tout le monde peignait comme un ministre du
+premier talent et un homme d’action, permettait de ne plus songer aux
+cheveux poudrés, symbole de tout ce qui est lent et triste, c’était
+un détail sans conséquence, une des obligations de la cour, où il
+jouait d’ailleurs un si beau rôle. «Une cour, c’est ridicule, disait la
+comtesse à la marquise, mais c’est amusant; c’est un jeu qui intéresse,
+mais dont il faut accepter les règles. Qui s’est jamais avisé de se
+récrier contre le ridicule des règles du whist? Et pourtant une fois
+qu’on s’est accoutumé aux règles, il est agréable de faire l’adversaire
+repic et capot.»
+
+La comtesse pensait souvent à l’auteur de tant de lettres aimables. Le
+jour où elle les recevait était agréable pour elle; elle prenait sa
+barque et allait les lire dans les beaux sites du lac, à la Pliniana,
+à Bélan, au bois des Sfondrata. Ces lettres semblaient la consoler un
+peu de l’absence de Fabrice. Elle ne pouvait du moins refuser au comte
+d’être fort amoureux; un mois ne s’était pas écoulé, qu’elle songeait à
+lui avec une amitié tendre. De son côté, le comte Mosca était presque
+de bonne foi quand il lui offrait de donner sa démission, de quitter le
+ministère, et de venir passer sa vie avec elle à Milan ou ailleurs.
+
+--J’ai 400 000 francs, ajoutait-il, ce qui nous fera toujours 15 000
+livres de rente.
+
+«De nouveau une loge, des chevaux! etc.», se disait la comtesse,
+c’étaient des rêves aimables. Les sublimes beautés des aspects du lac
+de Côme recommençaient à la charmer. Elle allait rêver sur ses bords à
+ce retour de vie brillante et singulière qui, contre toute apparence,
+redevenait possible pour elle. Elle se voyait sur le Corso, à Milan,
+heureuse et gaie comme au temps du vice-roi.
+
+«La jeunesse, ou du moins la vie active recommencerait pour moi!»
+
+Quelquefois son imagination ardente lui cachait les choses, mais jamais
+avec elle il n’y avait de ces illusions volontaires que donne la
+lâcheté. C’était surtout une femme de bonne foi avec elle-même. «Si je
+suis un peu trop âgée pour faire des folies, se disait-elle, l’envie,
+qui se fait des illusions comme l’amour, peut empoisonner pour moi le
+séjour de Milan. Après la mort de mon mari, ma pauvreté noble eut du
+succès, ainsi que le refus de deux grandes fortunes. Mon pauvre petit
+comte Mosca n’a pas la vingtième partie de l’opulence que mettaient à
+mes pieds ces deux nigauds Limercati et Nani. La chétive pension de
+veuve péniblement obtenue, les gens congédiés, ce qui eut de l’éclat,
+la petite chambre au cinquième qui amenait vingt carrosses à la porte,
+tout cela forma jadis un spectacle singulier. Mais j’aurai des moments
+désagréables, quelque adresse que j’y mette, si, ne possédant toujours
+pour fortune que la pension de veuve, je reviens vivre à Milan avec
+la bonne petite aisance bourgeoise que peuvent nous donner les 15
+000 livres qui resteront à Mosca après sa démission. Une puissante
+objection, dont l’envie se fera une arme terrible, c’est que le comte,
+quoique séparé de sa femme depuis longtemps, est marié. Cette séparation
+se sait à Parme, mais à Milan elle sera nouvelle, et on me l’attribuera.
+Ainsi, mon beau théâtre de la Scala, mon divin lac de Côme... adieu!
+adieu!»
+
+Malgré toutes ces prévisions, si la comtesse avait eu la moindre
+fortune, elle eût accepté l’offre de la démission de Mosca. Elle se
+croyait une femme âgée, et la cour lui faisait peur; mais, ce qui
+paraîtra de la dernière invraisemblance de ce côté-ci des Alpes, c’est
+que le comte eût donné cette démission avec bonheur. C’est du moins
+ce qu’il parvint à persuader à son amie. Dans toutes ses lettres il
+sollicitait avec une folie toujours croissante une seconde entrevue à
+Milan, on la lui accorda.
+
+--Vous jurer que j’ai pour vous une passion folle, lui disait la
+comtesse, un jour à Milan, ce serait mentir; je serais trop heureuse
+d’aimer aujourd’hui, à trente ans passés, comme jadis j’aimais à
+vingt-deux! Mais j’ai vu tomber tant de choses que j’avais crues
+éternelles! J’ai pour vous la plus tendre amitié, je vous accorde une
+confiance sans bornes, et de tous les hommes, vous êtes celui que je
+préfère.
+
+La comtesse se croyait parfaitement sincère, pourtant vers la fin,
+cette déclaration contenait un petit mensonge. Peut-être, si Fabrice
+l’eût voulu, il l’eût emporté sur tout dans son cœur. Mais Fabrice
+n’était qu’un enfant aux yeux du comte Mosca; celui-ci arriva à Milan
+trois jours après le départ du jeune étourdi pour Novare, et il se hâta
+d’aller parler en sa faveur au baron Binder. Le comte pensa que l’exil
+était une affaire sans remède.
+
+Il n’était point arrivé seul à Milan, il avait dans sa voiture le duc
+Sanseverina-Taxis, joli petit vieillard de soixante-huit ans, gris
+pommelé, bien poli, bien propre, immensément riche, mais pas assez
+noble. C’était son grand-père seulement qui avait amassé des millions
+par le métier de fermier général des revenus de l’Etat de Parme. Son
+père s’était fait nommer ambassadeur du prince de Parme à la cour de
+***, à la suite du raisonnement que voici:
+
+--Votre Altesse accorde 30 000 francs à son envoyé à la cour de ***,
+lequel y fait une figure fort médiocre. Si elle daigne me donner cette
+place, j’accepterai 6 000 francs d’appointements. Ma dépense à la
+cour de *** ne sera jamais au-dessous de 100 000 francs par an et mon
+intendant remettra chaque année 20 000 francs à la caisse des affaires
+étrangères à Parme. Avec cette somme, l’on pourra placer auprès de
+moi tel secrétaire d’ambassade que l’on voudra, et je ne me montrerai
+nullement jaloux des secrets diplomatiques, s’il y en a. Mon but est de
+donner de l’éclat à ma maison nouvelle encore, et de l’illustrer par une
+des grandes charges du pays.
+
+Le duc actuel, fils de cet ambassadeur, avait eu la gaucherie de se
+montrer à demi libéral, et, depuis deux ans, il était au désespoir.
+Du temps de Napoléon, il avait perdu deux ou trois millions par
+son obstination à rester à l’étranger, et toutefois, depuis le
+rétablissement de l’ordre en Europe, il n’avait pu obtenir un certain
+grand cordon qui ornait le portrait de son père; l’absence de ce cordon
+le faisait dépérir.
+
+Au point d’intimité qui suit l’amour en Italie, il n’y avait plus
+d’objection de vanité entre les deux amants. Ce fut donc avec la plus
+parfaite simplicité que Mosca dit à la femme qu’il adorait:
+
+--J’ai deux ou trois plans de conduite à vous offrir, tous assez bien
+combinés; je ne rêve qu’à cela depuis trois mois.
+
+«1º Je donne ma démission, et nous vivons en bons bourgeois à Milan, à
+Florence, à Naples, où vous voudrez. Nous avons quinze mille livres de
+rente, indépendamment des bienfaits du prince qui dureront plus ou moins.
+
+«2º Vous daignez venir dans le pays où je puis quelque chose, vous
+achetez une terre, Sacca, par exemple, maison charmante, au milieu d’une
+forêt, dominant le cours du Pô, vous pouvez avoir le contrat de vente
+signé d’ici à huit jours. Le prince vous attache à sa cour. Mais ici
+se présente une immense objection. On vous recevra bien à cette cour;
+personne ne s’aviserait de broncher devant moi; d’ailleurs la princesse
+se croit malheureuse, et je viens de lui rendre des services à votre
+intention. Mais je vous rappellerai une objection capitale: le prince
+est parfaitement dévot, et comme vous le savez encore, la fatalité veut
+que je sois marié. De là un million de désagréments de détail. Vous êtes
+veuve, c’est un beau titre qu’il faudrait échanger contre un autre, et
+ceci fait l’objet de ma troisième proposition.
+
+«On pourrait trouver un nouveau mari point gênant. Mais d’abord il le
+faudrait fort avancé en âge, car pourquoi me refuseriez-vous l’espoir
+de le remplacer un jour? Eh bien? j’ai conclu cette affaire singulière
+avec le duc Sanseverina-Taxis, qui, bien entendu, ne sait pas le nom
+de la future duchesse. Il sait seulement qu’elle le fera ambassadeur
+et lui donnera un grand cordon qu’avait son père, et dont l’absence le
+rend le plus infortuné des mortels. A cela près, ce duc n’est point
+trop imbécile; il fait venir de Paris ses habits et ses perruques. Ce
+n’est nullement un homme à méchancetés pour pensées d’avance, il croit
+sérieusement que l’honneur consiste à avoir un cordon, et il a honte de
+son bien. Il vint il y a un an me proposer de fonder un hôpital pour
+gagner ce cordon; je me moquai de lui, mais il ne s’est point moqué de
+moi quand je lui ai proposé un mariage; ma première condition a été,
+bien entendu, que jamais il ne remettrait le pied dans Parme.
+
+--Mais savez-vous que ce que vous me proposez là est fort immoral? dit
+la comtesse.
+
+--Pas plus immoral que tout ce qu’on fait à notre cour et dans vingt
+autres. Le pouvoir absolu à cela de commode qu’il sanctifie tout aux
+yeux des peuples; or, qu’est-ce qu’un ridicule que personne n’aperçoit?
+Notre politique, pendant vingt ans, va consister à avoir peur des
+jacobins, et quelle peur! Chaque année nous nous croirons à la veille
+de 93. Vous entendrez, j’espère, les phrases que je fais là-dessus à
+mes réceptions! C’est beau! Tout ce qui pourra diminuer un peu cette
+peur sera souverainement moral aux yeux des nobles et des dévots. Or, à
+Parme, tout ce qui n’est pas noble ou dévot est en prison, ou fait ses
+paquets pour y entrer; soyez bien convaincue que ce mariage ne semblera
+singulier chez nous que du jour où je serai disgracié. Cet arrangement
+n’est une friponnerie envers personne, voilà l’essentiel, ce me semble.
+Le prince, de la faveur duquel nous faisons métier et marchandise, n’a
+mis qu’une condition à son consentement, c’est que la future duchesse
+fût née noble. L’an passé, ma place, tout calculé, m’a valu cent sept
+mille francs; mon revenu a dû être au total de cent vingt-deux mille;
+j’en ai placé vingt mille à Lyon. Eh bien! choisissez: 1º une grande
+existence basée sur cent vingt-deux mille francs à dépenser, qui, à
+Parme, font au moins comme quatre cent mille à Milan; mais avec ce
+mariage qui vous donne le nom d’un homme passable et que vous ne verrez
+jamais qu’à l’autel, 2º ou bien la petite vie bourgeoise avec quinze
+mille francs à Florence ou à Naples, car je suis de votre avis, on vous
+a trop admirée à Milan; l’envie nous y persécuterait, et peut-être
+parviendrait-elle à nous donner de l’humeur. La grande existence à Parme
+aura, je l’espère, quelques nuances de nouveauté, même à vos yeux qui
+ont vu la cour du prince Eugène; il serait sage de la connaître avant de
+s’en fermer la porte. Ne croyez pas que je cherche à influencer votre
+opinion. Quant à moi, mon choix est bien arrêté: j’aime mieux vivre
+dans un quatrième étage avec vous que de continuer seul cette grande
+existence.
+
+La possibilité de cet étrange mariage fut débattue chaque jour
+entre les deux amants. La comtesse vit au bal de la Scala le duc
+Sanseverina-Taxis qui lui sembla fort présentable. Dans une de leurs
+dernières conversations, Mosca résumait ainsi sa proposition: il faut
+prendre un parti décisif, si nous voulons passer le reste de notre vie
+d’une façon allègre et n’être pas vieux avant le temps. Le prince a
+donné son approbation; Sanseverina est un personnage plutôt bien que
+mal; il possède le plus beau palais de Parme et une fortune sans bornes;
+il a soixante-huit ans et une passion folle pour le grand cordon; mais
+une grande tache gâte sa vie, il acheta jadis dix mille francs un buste
+de Napoléon par Canova. Son second péché qui le fera mourir, si vous
+ne venez pas à son secours, c’est d’avoir prêté vingt-cinq napoléons à
+Ferrante Palla, un fou de notre pays, mais quelque peu homme de génie,
+que depuis nous avons condamné à mort, heureusement par contumace. Ce
+Ferrante a fait deux cents vers en sa vie, dont rien n’approche; je
+vous les réciterai, c’est aussi beau que le Dante. Le prince envoie
+Sanseverina à la cour de ***, il vous épouse le jour de son départ,
+et la seconde année de son voyage, qu’il appellera une ambassade, il
+reçoit ce cordon de *** sans lequel il ne peut vivre. Vous aurez en lui
+un frère qui ne sera nullement désagréable, il signe d’avance tous les
+papiers que je veux, et d’ailleurs vous le verrez peu ou jamais, comme
+il vous conviendra. Il ne demande pas mieux que de ne point se montrer à
+Parme où son grand-père fermier et son prétendu libéralisme le gênent.
+Rassi, notre bourreau, prétend que le duc a été abonné en secret au
+<i>Constitutionnel</i> par l’intermédiaire de Ferrante Pella le poète, et
+cette calomnie a fait longtemps obstacle sérieux au consentement du
+prince.
+
+Pourquoi l’historien qui suit fidèlement les moindres détails du récit
+qu’on lui a fait serait-il coupable? Est-ce sa faute si les personnages,
+séduits par des passions qu’il ne partage point, malheureusement pour
+lui, tombent dans des actions profondément immorales? Il est vrai que
+des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays où l’unique
+passion survivante à toutes les autres est l’argent, moyen de vanité.
+
+Trois mois après les événements racontés jusqu’ici, la duchesse
+Sanseverina-Taxis étonnait la cour de Parme par son amabilité facile
+et par la noble sérénité de son esprit; sa maison fut sans comparaison
+la plus agréable de la ville. C’est ce que le comte Mosca avait promis
+à son maître. Ranuce-Ernest IV, le prince régnant, et la princesse sa
+femme, auxquels elle fut présentée par deux des plus grandes dames
+du pays, lui firent un accueil fort distingué. La duchesse était
+curieuse de voir ce prince maître du sort de l’homme qu’elle aimait,
+elle voulut lui plaire et y réussit trop. Elle trouva un homme d’une
+taille élevée, mais un peu épaisse; ses cheveux, ses moustaches, ses
+énormes favoris étaient d’un beau blond selon ses courtisans; ailleurs
+ils eussent provoqué, par leur couleur effacée, le mot ignoble de
+<i>filasse</i>. Au milieu d’un gros visage s’élevait fort peu un tout petit
+nez presque féminin. Mais la duchesse remarqua que pour apercevoir tous
+ces motifs de laideur, il fallait chercher à détailler les traits du
+prince. Au total, il avait l’air d’un homme d’esprit et d’un caractère
+ferme. Le port du prince, sa manière de se tenir n’étaient point sans
+majesté, mais souvent il voulait imposer à son interlocuteur; alors il
+s’embarrassait lui-même et tombait dans un balancement d’une jambe à
+l’autre presque continuel. Du reste, Ernest IV avait un regard pénétrant
+et dominateur; les gestes de ses bras avaient de la noblesse, et ses
+paroles étaient à la fois mesurées et concises.
+
+Mosca avait prévenu la duchesse que le prince avait, dans le grand
+cabinet où il recevait en audience, un portrait en pied de Louis XIV,
+et une table fort belle descagliola de Florence. Elle trouva que
+l’imitation était frappante; évidemment il cherchait le regard et la
+parole noble de Louis XIV, et il s’appuyait sur la table descagliola,
+de façon à se donner la tournure de Joseph II. Il s’assit aussitôt
+après les premières paroles adressées par lui à la duchesse, afin de
+lui donner l’occasion de faire usage du tabouret qui appartenait à son
+rang. A cette cour, les duchesses, les princesses et les femmes des
+grands d’Espagne s’assoient seules; les autres femmes attendent que le
+prince ou la princesse les y engagent; et, pour marquer la différence
+des rangs, ces personnes augustes ont toujours soin de laisser passer un
+petit intervalle avant de convier les dames non duchesses à s’asseoir.
+La duchesse trouva qu’en de certains moments l’imitation de Louis XIV
+était un peu trop marquée chez le prince; par exemple, dans sa façon de
+sourire avec bonté tout en renversant la tête.
+
+Ernest IV portait un frac à la mode arrivant de Paris; on lui envoyait
+tous les mois de cette ville, qu’il abhorrait, un frac, une redingote
+et un chapeau. Mais, par un bizarre mélange de costumes, le jour où la
+duchesse fut reçue il avait pris une culotte rouge, des bas de soie et
+des souliers fort couverts, dont on peut trouver les modèles dans les
+portraits de Joseph II.
+
+Il reçut Mme Sanseverina avec grâce; il lui dit des choses spirituelles
+et fines; mais elle remarqua fort bien qu’il n’y avait pas excès dans la
+bonne réception.
+
+--Savez-vous pourquoi? lui dit le comte Mosca au retour de l’audience,
+c’est que Milan est une ville plus grande et plus belle que Parme. Il
+eût craint, en vous faisant l’accueil auquel je m’attendais et qu’il
+m’avait fait espérer, d’avoir l’air d’un provincial en extase devant
+les grâces d’une belle dame arrivant de la capitale. Sans doute aussi
+il est encore contrarié d’une particularité que je n’ose vous dire: le
+prince ne voit à sa cour aucune femme qui puisse vous le disputer en
+beauté. Tel a été hier soir, à son petit coucher, l’unique sujet de son
+entretien avec Pernice, son premier valet de chambre, qui a des bontés
+pour moi. Je prévois une petite révolution dans l’étiquette; mon plus
+grand ennemi à cette cour est un sot qu’on appelle le général Fabio
+Conti. Figurez-vous un original qui a été à la guerre un jour peut-être
+en sa vie, et qui part de là pour imiter la tenue de Frédéric le Grand.
+De plus, il tient aussi à reproduire l’affabilité noble du général
+Lafayette, et cela parce qu’il est ici le chef du parti libéral. (Dieu
+sait quels libéraux!)
+
+--Je connais le Fabio Conti, dit la duchesse; j’en ai eu la vision près
+de Côme; il se disputait avec la gendarmerie.
+
+Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvient peut-être.
+
+--Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient jamais à se
+pénétrer des profondeurs de notre étiquette, que les demoiselles ne
+paraissent à la cour qu’après leur mariage. Eh bien, le prince a pour la
+supériorité de sa ville de Parme sur toutes les autres un patriotisme
+tellement brûlant, que je parierais qu’il va trouver un moyen de se
+faire présenter la petite Clélia Conti, fille de notre Lafayette. Elle
+est ma foi charmante, et passait encore, il y a huit jours, pour la plus
+belle personne des Etats du prince.
+
+«Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemis du
+souverain ont publiées sur son compte sont arrivées jusqu’au château
+de Grianta; on en a fait un monstre, un ogre. Le fait est qu’Ernest
+IV avait tout plein de bonnes petites vertus, et l’on peut ajouter
+que, s’il eût été invulnérable comme Achille, il eût continué à être
+le modèle des potentats. Mais dans un moment d’ennui et de colère, et
+aussi un peu pour imiter Louis XIV faisant couper la tête à je ne sais
+quel héros de la Fronde que l’on découvrit vivant tranquillement et
+insolemment dans une terre à côté de Versailles, cinquante ans après la
+Fronde, Ernest IV a fait pendre un jour deux libéraux. Il paraît que ces
+imprudents se réunissaient à jour fixe pour dire du mal du prince et
+adresser au ciel des vœux ardents, afin que la peste pût venir à Parme,
+et les délivrer du tyran. Le mot <i>tyran</i> a été prouvé. Rassi appela cela
+conspirer; il les fit condamner à mort, et l’exécution de l’un d’eux,
+le comte L..., fut atroce. Ceci se passait avant moi. Depuis ce moment
+fatal, ajouta le comte en baissant la voix, le prince est sujet à des
+accès de peur indignes d’un homme, mais qui sont la source unique de
+la faveur dont je jouis. Sans la peur souveraine, j’aurais un genre de
+mérite trop brusque, trop âpre pour cette cour, où l’imbécile foisonne.
+Croiriez-vous que le prince regarde sous les lits de son appartement
+avant de se coucher, et dépense un million, ce qui à Parme est comme
+quatre millions à Milan, pour avoir une bonne police, et vous voyez
+devant vous, madame la duchesse, le chef de cette police terrible. Par
+la police, c’est-à-dire par la peur, je suis devenu ministre de la
+guerre et des finances; et comme le ministre de l’Intérieur est mon chef
+nominal, en tant qu’il a la police dans ses attributions, j’ai fait
+donner ce portefeuille au comte Zurla-Contarini, un imbécile bourreau
+de travail, qui se donne le plaisir d’écrire quatre-vingts lettres
+chaque jour. Je viens d’en recevoir une ce matin sur laquelle le comte
+Zurla-Contarini a eu la satisfaction d’écrire de sa propre main le
+numéro 20 715.
+
+La duchesse Sanseverina fut présentée à la triste princesse de Parme
+Clara-Paolina, qui, parce que son mari avait une maîtresse (une assez
+jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plus malheureuse personne
+de l’univers, ce qui l’en avait rendue peut-être la plus ennuyeuse.
+La duchesse trouva une femme fort grande et fort maigre, qui n’avait
+pas trente-six ans et en paraissait cinquante. Une figure régulière et
+noble eût pu passer pour belle, quoique un peu déparée par de gros yeux
+ronds qui n’y voyaient guère, si la princesse ne se fût pas abandonnée
+elle-même. Elle reçut la duchesse avec une timidité si marquée, que
+quelques courtisans ennemis du comte Mosca osèrent dire que la princesse
+avait l’air de la femme qu’on présente, et la duchesse de la souveraine.
+La duchesse, surprise et presque déconcertée, ne savait où trouver des
+termes pour se mettre à une place inférieure à celle que la princesse
+se donnait à elle-même. Pour rendre quelque sang-froid à cette pauvre
+princesse, qui au fond ne manquait point d’esprit, la duchesse ne trouva
+rien de mieux que d’entamer et de faire durer une longue dissertation
+sur la botanique. La princesse était réellement savante en ce genre;
+elle avait de fort belles serres avec force plantes des tropiques. La
+duchesse, en cherchant tout simplement à se tirer d’embarras, fit à
+jamais la conquête de la princesse Clara-Paolina, qui, de timide et
+d’interdite qu’elle avait été au commencement de l’audience, se trouva
+vers la fin tellement à son aise, que, contre toutes les règles de
+l’étiquette, cette première audience ne dura pas moins de cinq quarts
+d’heure. Le lendemain, la duchesse fit acheter des plantes exotiques, et
+se porta pour grand amateur de botanique.
+
+La princesse passait sa vie avec le vénérable père Landriani, archevêque
+de Parme, homme de science, homme d’esprit même, et parfaitement honnête
+homme, mais qui offrait un singulier spectacle quand il était assis
+dans sa chaise de velours cramoisi (c’était le droit de sa place),
+vis-à-vis le fauteuil de la princesse, entourée de ses dames d’honneur
+et de ses deux dames pour accompagner. Le vieux prélat en longs cheveux
+blancs était encore plus timide, s’il se peut, que la princesse; ils se
+voyaient tous les jours, et toutes les audiences commençaient par un
+silence d’un gros quart d’heure. C’est au point que la comtesse Alvizi,
+une des dames pour accompagner, était devenue une sorte de favorite,
+parce qu’elle avait l’art de les encourager à se parler et de les faire
+rompre le silence.
+
+Pour terminer le cours de ses présentations, la duchesse fut admise chez
+S.A.S. le prince héréditaire, personnage d’une plus haute taille que
+son père, et plus timide que sa mère. Il était fort en minéralogie, et
+avait seize ans. Il rougit excessivement en voyant entrer la duchesse,
+et fut tellement désorienté, que jamais il ne put inventer un mot à dire
+à cette belle dame. Il était fort bel homme, et passait sa vie dans
+les bois un marteau à la main. Au moment où la duchesse se levait pour
+mettre fin à cette audience silencieuse:
+
+--Mon Dieu! madame, que vous êtes jolie! s’écria le prince héréditaire,
+ce qui ne fut pas trouvé de trop mauvais goût par la dame présentée.
+
+La marquise Balbi, jeune femme de vingt-cinq ans, pouvait encore passer
+pour le plus parfait modèle du joli italien, deux ou trois ans avant
+l’arrivée de la duchesse Sanseverina à Parme. Maintenant c’étaient
+toujours les plus beaux yeux du monde et les petites mines les plus
+gracieuses; mais, vue de près, sa peau était parsemée d’un nombre infini
+de petites rides fines, qui faisaient de la marquise comme une jeune
+vieille. Aperçue à une certaine distance, par exemple au théâtre, dans
+sa loge, c’était encore une beauté; et les gens du parterre trouvaient
+le prince de fort bon goût. Il passait toutes les soirées chez la
+marquise Balbi, mais souvent sans ouvrir la bouche, et l’ennui où elle
+voyait le prince avait fait tomber cette pauvre femme dans une maigreur
+extraordinaire. Elle prétendait à une finesse sans bornes, et toujours
+souriait avec malice; elle avait les plus belles dents du monde, et
+à tout hasard, n’ayant guère de sens, elle voulait, par un sourire
+malin, faire entendre autre chose que ce que disaient ses paroles.
+Le comte Mosca disait que c’étaient ces sourires continuels, tandis
+qu’elle bâillait intérieurement, qui lui donnaient tant de rides. La
+Balbi entrait dans toutes les affaires, et l’Etat ne faisait pas un
+marché de mille francs, sans qu’il y eût un souvenir pour la marquise
+(c’était le mot honnête à Parme). Le bruit public voulait qu’elle
+eût placé dix millions de francs en Angleterre, mais sa fortune, à
+la vérité de fraîche date, ne s’élevait pas en réalité à quinze cent
+mille francs. C’était pour être à l’abri de ses finesses, et pour
+l’avoir dans sa dépendance, que le comte Mosca s’était fait ministre
+des finances. La seule passion de la marquise était la peur déguisée en
+avarice sordide: Je mourrai sur la paille, disait-elle quelquefois au
+prince que ce propos outrait. La duchesse remarqua que l’antichambre,
+resplendissante de dorures, du palais de la Balbi, était éclairée par
+une seule chandelle coulant sur une table de marbre précieux, et les
+portes de son salon étaient noircies par les doigts des laquais.
+
+--Elle m’a reçue, dit la duchesse à son ami, comme si elle eût attendu
+de moi une gratification de cinquante francs.
+
+Le cours des succès de la duchesse fut un peu interrompu par la
+réception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, la célèbre
+marquise Raversi, intrigante consommée qui se trouvait à la tête du
+parti opposé à celui du comte Mosca. Elle voulait le renverser, et
+d’autant plus depuis quelques mois, qu’elle était nièce du comte
+Sanseverina, et craignait de voir attaquer l’héritage par les grâces de
+la nouvelle duchesse.
+
+--La Raversi n’est point une femme à mépriser, disait le comte à son
+amie, je la tiens pour tellement capable de tout que je me suis séparé
+de ma femme uniquement parce qu’elle s’obstinait à prendre pour amant le
+chevalier Bentivoglio, l’un des amis de la Raversi.
+
+Cette dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquable par
+les diamants qu’elle portait dès le matin, et par le rouge dont elle
+couvrait ses joues, s’était déclarée d’avance l’ennemie de la duchesse,
+et en la recevant chez elle prit à tâche de commencer la guerre. Le
+duc Sanseverina, dans les lettres qu’il écrivait de ***, paraissait
+tellement enchanté de son ambassade et surtout de l’espoir du grand
+cordon, que sa famille craignait qu’il ne laissât une partie de sa
+fortune à sa femme qu’il accablait de petits cadeaux. La Raversi,
+quoique régulièrement laide, avait pour amant le comte Balbi, le plus
+joli homme de la cour: en général elle réussissait à tout ce qu’elle
+entreprenait.
+
+La duchesse tenait le plus grand état de maison. Le palais Sanseverina
+avait toujours été un des plus magnifiques de la ville de Parme, et
+le duc, à l’occasion de son ambassade et de son futur grand cordon,
+dépensait de fort grosses sommes pour l’embellir: la duchesse dirigeait
+les réparations.
+
+Le comte avait deviné juste: peu de jours après la présentation de
+la duchesse, la jeune Clélia Conti vint à la cour, on l’avait faite
+chanoinesse. Afin de parer le coup que cette faveur pouvait avoir l’air
+de porter au crédit du comte, la duchesse donna une fête sous prétexte
+d’inaugurer le jardin de son palais, et, par ses façons pleines de
+grâces, elle fit de Clélia, qu’elle appelait sa jeune amie du lac de
+Côme, la reine de la soirée. Son chiffre se trouva comme par hasard sur
+les principaux transparents. La jeune Clélia, quoique un peu pensive,
+fut aimable dans ses façons de parler de la petite aventure près du lac,
+et de sa vive reconnaissance. On la disait fort dévote et fort amie de
+la solitude.
+
+--Je parierais, disait le comte, qu’elle a assez d’esprit pour avoir
+honte de son père.
+
+La duchesse fit son amie de cette jeune fille, elle se sentait de
+l’inclination pour elle; elle ne voulait pas paraître jalouse, et la
+mettait de toutes ses parties de plaisir; enfin son système était de
+chercher à diminuer toutes les haines dont le comte était l’objet.
+
+Tout souriait à la duchesse; elle s’amusait de cette existence de cour
+où la tempête est toujours à craindre; il lui semblait recommencer la
+vie. Elle était tendrement attachée au comte, qui littéralement était
+fou de bonheur. Cette aimable situation lui avait procuré un sang-froid
+parfait pour tout ce qui ne regardait que ses intérêts d’ambition. Aussi
+deux mois à peine après l’arrivée de la duchesse, il obtint la patente
+et les honneurs de premier ministre, lesquels approchent fort de ceux
+que l’on rend au souverain lui-même. Le comte pouvait tout sur l’esprit
+de son maître, on en eut à Parme une preuve qui frappa tous les esprits.
+
+Au sud-est, et à dix minutes de la ville, s’élève cette fameuse
+citadelle si renommée en Italie, et dont la grosse tour a cent
+quatre-vingts pieds de haut et s’aperçoit de si loin. Cette tour,
+bâtie sur le modèle du mausolée d’Adrien, à Rome, par les Farnèse,
+petits-fils de Paul III, vers le commencement du XVIe siècle, est
+tellement épaisse, que sur l’esplanade qui la termine on a pu bâtir un
+palais pour le gouverneur de la citadelle et une nouvelle prison appelée
+la tour Farnèse. Cette prison, construite en l’honneur du fils aîné de
+Ranuce-Ernest II, lequel était devenu l’amant aimé de sa belle-mère,
+passe pour belle et singulière dans le pays. La duchesse eut la
+curiosité de la voir; le jour de sa visite, la chaleur était accablante
+à Parme, et là-haut, dans cette position élevée, elle trouva de l’air,
+ce dont elle fut tellement ravie, qu’elle y passa plusieurs heures. On
+s’empressa de lui ouvrir les salles de la tour Farnèse.
+
+La duchesse rencontra sur l’esplanade de la grosse tour un pauvre
+libéral prisonnier, qui était venu jouir de la demi-heure de promenade
+qu’on lui accordait tous les trois jours. Redescendue à Parme, et
+n’ayant pas encore la discrétion nécessaire dans une cour absolue, elle
+parla de cet homme qui lui avait raconté toute son histoire. Le parti
+de la marquise Raversi s’empara de ces propos de la duchesse et les
+répéta beaucoup, espérant fort qu’ils choqueraient le prince. En effet,
+Ernest IV répétait souvent que l’essentiel était surtout de frapper les
+imaginations.
+
+--Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible en Italie
+qu’ailleurs.
+
+En conséquence, de sa vie il n’avait accordé de grâce. Huit jours après
+sa visite à la forteresse, la duchesse reçut une lettre de commutation
+de peine signée du prince et du ministre, avec le nom en blanc. Le
+prisonnier dont elle écrirait le nom devait obtenir la restitution de
+ses biens, et la permission d’aller passer en Amérique le reste de ses
+jours. La duchesse écrivit le nom de l’homme qui lui avait parlé. Par
+malheur cet homme se trouva un demi-coquin, une âme faible; c’était sur
+ses aveux que le fameux Ferrante Palla avait été condamné à mort.
+
+La singularité de cette grâce mit le comble à l’agrément de la position
+de Mme Sanseverina. Le comte Mosca était fou de bonheur, ce fut une
+belle époque de sa vie, et elle eut une influence décisive sur les
+destinées de Fabrice. Celui-ci était toujours à Romagnan près de Novare,
+se confessant, chassant, ne lisant point et faisant la cour à une femme
+noble comme le portaient ses instructions. La duchesse était toujours un
+peu choquée de cette dernière nécessité. Un autre signe qui ne valait
+rien pour le comte, c’est qu’étant avec lui de la dernière franchise sur
+tout au monde, et pensant tout haut en sa présence, elle ne lui parlait
+jamais de Fabrice qu’après avoir songé à la tournure de sa phrase.
+
+--Si vous voulez, lui disait un jour le comte, j’écrirai à cet aimable
+frère que vous avez sur le lac de Côme, et je forcerai bien ce marquis
+del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes amis de ***, à demander
+la grâce de votre aimable Fabrice. S’il est vrai, comme je me garderais
+bien d’en douter, que Fabrice soit un peu au-dessus des jeunes gens qui
+promènent leurs chevaux anglais dans les rues de Milan, quelle vie que
+celle qui à dix-huit ans ne fait rien et a la perspective de ne jamais
+rien faire! Si le ciel lui avait accordé une vraie passion pour quoi
+que ce soit, fût-ce pour la pêche à la ligne, je la respecterais; mais
+que fera-t-il à Milan même après sa grâce obtenue? Il montera un cheval
+qu’il aurait fait venir d’Angleterre à une certaine heure, à une autre
+le désœuvrement le conduira chez sa maîtresse qu’il aimera moins que son
+cheval... Mais si vous m’en donnez l’ordre, je tâcherai de procurer ce
+genre de vie à votre neveu.
+
+--Je le voudrais officier, dit la duchesse.
+
+--Conseilleriez-vous à un souverain de confier un poste qui, dans
+un jour donné, peut être de quelque importance à un jeune homme 1º
+susceptible d’enthousiasme; 2º qui a montré de l’enthousiasme pour
+Napoléon, au point d’aller le rejoindre à Waterloo? Songez à ce que
+nous serions tous si Napoléon eût vaincu à Waterloo! Nous n’aurions
+point de libéraux à craindre, il est vrai, mais les souverains des
+anciennes familles ne pourraient régner qu’en épousant les filles de ses
+maréchaux. Ainsi la carrière militaire pour Fabrice, c’est la vie de
+l’écureuil dans la cage qui tourne: beaucoup de mouvement pour n’avancer
+en rien. Il aura le chagrin de se voir primer par tous les dévouements
+plébéiens. La première qualité chez un jeune homme aujourd’hui,
+c’est-à-dire pendant cinquante ans peut-être, tant que nous aurons
+peur et que la religion ne sera point rétablie, c’est de n’être pas
+susceptible d’enthousiasme et de n’avoir pas d’esprit.
+
+«J’ai pensé à une chose, mais qui va vous faire jeter les hauts cris
+d’abord, et qui me donnera à moi des peines infinies et pendant plus
+d’un jour, c’est une folie que je veux faire pour vous. Mais, dites-moi,
+si vous le savez, quelle folie je ne ferais pas pour obtenir un sourire.
+
+--Eh bien? dit la duchesse.
+
+--Eh bien! nous avons eu pour archevêques à Parme trois membres de votre
+famille: Ascagne del Dongo qui a écrit, en 16..., Fabrice en 1699, et
+un second Ascagne en 1740. Si Fabrice veut entrer dans la prélature et
+marquer par des vertus du premier ordre, je le fais évêque quelque part,
+puis archevêque ici, si toutefois mon influence dure. L’objection réelle
+est celle-ci: resterai-je ministre assez longtemps pour réaliser ce beau
+plan qui exige plusieurs années? Le prince peut mourir, il peut avoir le
+mauvais goût de me renvoyer. Mais enfin c’est le seul moyen que j’aie de
+faire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous.
+
+On discuta longtemps: cette idée répugnait fort à la duchesse.
+
+--Reprouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carrière est
+impossible pour Fabrice.
+
+Le comte prouva.
+
+--Vous regrettez, ajouta-t-il, le brillant uniforme; mais à cela je ne
+sais que faire.
+
+Après un mois que la duchesse avait demandé pour réfléchir, elle se
+rendit en soupirant aux vues sages du ministre.
+
+--Monter d’un air empesé un cheval anglais dans quelque grande ville,
+répétait le comte, ou prendre un état qui ne jure pas avec sa naissance;
+je ne vois pas de milieu. Par malheur, un gentilhomme ne peut se faire
+ni médecin, ni avocat, et le siècle est aux avocats.
+
+«Rappelez-vous toujours, madame, répétait le comte, que vous faites à
+votre neveu, sur le pavé de Milan, le sort dont jouissent les jeunes
+gens de son âge qui passent pour les plus fortunés. Sa grâce obtenue,
+vous lui donnez quinze, vingt, trente mille francs; peu vous importe, ni
+vous ni moi ne prétendons faire des économies.
+
+La duchesse était sensible à la gloire; elle ne voulait pas que Fabrice
+fût un simple mangeur d’argent; elle revint au plan de son amant.
+
+--Remarquez, lui disait le comte, que je ne prétends pas faire de
+Fabrice un prêtre exemplaire comme vous en voyez tant. Non; c’est un
+grand seigneur avant tout; il pourra rester parfaitement ignorant si
+bon lui semble, et n’en deviendra pas moins évêque et archevêque, si le
+prince continue à me regarder comme un homme utile.
+
+«Si vos ordres daignent changer ma proposition en décret immuable,
+ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notre protégé dans une
+petite fortune. La sienne choquera, si on l’a vu ici simple prêtre: il
+ne doit paraître à Parme qu’avec les bas violets 5 et dans un équipage
+convenable. Tout le monde alors devinera que votre neveu doit être
+évêque, et personne ne sera choqué.
+
+«Si vous m’en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa théologie, et
+passer trois années à Naples. Pendant les vacances de l’Académie
+ecclésiastique, il ira, s’il veut, voir Paris et Londres; mais il ne se
+montrera jamais à Parme.
+
+Ce mot donna comme un frisson à la duchesse.
+
+Elle envoya un courrier à son neveu, et lui donna rendez-vous à
+Plaisance. Faut-il dire que ce courrier était porteur de tous les moyens
+d’argent et de tous les passeports nécessaires?
+
+Arrivé le premier à Plaisance, Fabrice courut au-devant de la duchesse,
+et l’embrassa avec des transports qui la firent fondre en larmes. Elle
+fut heureuse que le comte ne fût pas présent; depuis leurs amours,
+c’était la première fois qu’elle éprouvait cette sensation.
+
+Fabrice fut profondément touché, et ensuite affligé des plans que la
+duchesse avait faits pour lui; son espoir avait toujours été que, son
+affaire de Waterloo arrangée, il finirait par être militaire. Une chose
+frappa la duchesse et augmenta encore l’opinion romanesque qu’elle
+s’était formée de son neveu; il refusa absolument de mener la vie de
+café dans une des grandes villes d’Italie.
+
+--Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait la duchesse, avec
+des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir, une voiture, un joli
+appartement, etc.
+
+Elle insistait avec délices sur la description de ce bonheur vulgaire
+qu’elle voyait Fabrice repousser avec dédain. «C’est un héros»,
+pensait-elle.
+
+--Et après dix ans de cette vie agréable, qu’aurai-je fait? disait
+Fabrice; que serai-je? Un jeune homme mûr qui doit céder le haut du pavé
+au premier bel adolescent qui débute dans le monde, lui aussi sur un
+cheval anglais.
+
+Fabrice rejeta d’abord bien loin le parti de l’Eglise; il parlait
+d’aller à New York, de se faire citoyen et soldat républicain en
+Amérique.
+
+--Quelle erreur est la tienne! Tu n’auras pas la guerre, et tu retombes
+dans la vie de café, seulement sans élégance, sans musique, sans amours,
+répliqua la duchesse. Crois-moi, pour toi comme pour moi, ce serait une
+triste vie que celle d’Amérique.
+
+Elle lui expliqua le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut
+avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout.
+On revint au parti de l’Eglise.
+
+--Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse, comprends donc ce que le
+comte te demande: il ne s’agit pas du tout d’être un pauvre prêtre plus
+ou moins exemplaire et vertueux, comme l’abbé Blanès. Rappelle-toi ce
+que furent tes oncles les archevêques de Parme; relis les notices sur
+leurs vies, dans le supplément à la généalogie. Avant tout il convient à
+un homme de ton nom d’être un grand seigneur, noble généreux, protecteur
+de la justice, destiné d’avance à se trouver à la tête de son ordre...
+et dans toute sa vie ne faisant qu’une coquinerie, mais celle-là fort
+utile.
+
+--Ainsi voilà toutes mes illusions à vau-l’eau, disait Fabrice en
+soupirant profondément; le sacrifice est cruel! je l’avoue, je n’avais
+pas réfléchi à cette horreur pour l’enthousiasme et l’esprit, même
+exercés à leur profit, qui désormais va régner parmi les souverains
+absolus.
+
+--Songe qu’une proclamation, qu’un caprice du cœur précipite l’homme
+enthousiaste dans le parti contraire à celui qu’il a servi toute la vie!
+
+--Moi enthousiaste! répéta Fabrice; étrange accusation! je ne puis pas
+même être amoureux!
+
+--Comment? s’écria la duchesse.
+
+--Quand j’ai l’honneur de faire la cour à une beauté, même de bonne
+naissance, et dévote, je ne puis penser à elle que quand je la vois.
+
+Cet aveu fit une étrange impression sur la duchesse.
+
+--Je te demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre congé de Mme C. de
+Novare et, ce qui est encore plus difficile, des châteaux en Espagne de
+toute ma vie. J’écrirai à ma mère, qui sera assez bonne pour venir me
+voir à Belgirate, sur la rive piémontaise du lac Majeur, et le trente et
+unième jour après celui-ci, je serai incognito dans Parme.
+
+--Garde-t’en bien! s’écria la duchesse.
+
+Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vît parler à Fabrice.
+
+Les mêmes personnages se revirent à Plaisance; la duchesse cette fois
+était fort agitée; un orage s’était élevé à la cour, le parti de la
+marquise Raversi touchait au triomphe; il était possible que le comte
+Mosca fût remplacé par le général Fabio Conti, chef de ce qu’on appelait
+à Parme le parti libéral. Excepté le nom du rival qui croissait dans
+la faveur du prince, la duchesse dit tout à Fabrice. Elle discuta de
+nouveau les chances de son avenir, même avec la perspective de manquer
+de la toute-puissante protection du comte.
+
+--Je vais passer trois ans à l’Académie ecclésiastique de Naples,
+s’écria Fabrice; mais puisque je dois être avant tout un jeune
+gentilhomme, et que tu ne m’astreins pas à mener la vie sévère d’un
+séminariste vertueux, ce séjour à Naples ne m’effraie nullement, cette
+vie-là vaudra bien celle de Romagnano; la bonne compagnie de l’endroit
+commençait à me trouver jacobin. Dans mon exil j’ai découvert que je ne
+sais rien, pas même le latin, pas même l’orthographe. J’avais le projet
+de refaire mon éducation à Novare, j’étudierai volontiers la théologie à
+Naples: c’est une science compliquée.
+
+La duchesse fut ravie.
+
+--Si nous sommes chassés, lui dit-elle, nous irons te voir à Naples.
+Mais puisque tu acceptes jusqu’à nouvel ordre le parti des bas violets,
+le comte, qui connaît bien l’Italie actuelle, m’a chargé d’une idée
+pour toi. Crois ou ne crois pas à ce qu’on t’enseignera, mais ne fais
+jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu
+de whist; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist? J’ai
+dit au comte que tu croyais, et il s’en est félicité; cela est utile
+dans ce monde et dans l’autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans
+la vulgarité de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et
+de tous ces écervelés de Français précurseurs des deux chambres. Que
+ces noms-là se trouvent rarement dans ta bouche; mais enfin quand il
+le faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gens
+depuis longtemps réfutés, et dont les attaques ne sont plus d’aucune
+conséquence. Crois aveuglément tout ce que l’on te dira à l’Académie.
+Songe qu’il y a des gens qui tiendront note fidèle de tes moindres
+objections; on te pardonnera une petite intrigue galante si elle est
+bien menée, et non pas un doute; l’âge supprime l’intrigue et augmente
+le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la pénitence. Tu auras une
+lettre de recommandation pour un évêque factotum du cardinal archevêque
+de Naples; à lui seul tu dois avouer ton escapade en France, et ta
+présence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste abrège
+beaucoup, diminue cette aventure, avoue-la seulement pour qu’on ne
+puisse pas te reprocher de l’avoir cachée; tu étais si jeune alors!
+
+«La seconde idée que le comte t’envoie est celle-ci: S’il te vient une
+raison brillante, une réplique victorieuse qui change le cours de la
+conversation, ne cède point à la tentation de briller, garde le silence;
+les gens fins verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps d’avoir de
+l’esprit quand tu seras évêque.
+
+Fabrice débuta à Naples avec une voiture modeste et quatre domestiques,
+bons Milanais, que sa tante lui avait envoyés. Après une année d’étude
+personne ne disait que c’était un homme d’esprit, on le regardait comme
+un grand seigneur appliqué, fort généreux, mais un peu libertin.
+
+Cette année, assez amusante pour Fabrice, fut terrible pour la duchesse.
+Le comte fut trois ou quatre fois à deux doigts de sa perte; le prince,
+plus peureux que jamais parce qu’il était malade cette année-là,
+croyait, en le renvoyant, se débarrasser de l’odieux des exécutions
+faites avant l’entrée du comte au ministère. Le Rassi était le favori
+du cœur qu’on voulait garder avant tout. Les périls du comte lui
+attachèrent passionnément la duchesse, elle ne songeait plus à Fabrice.
+Pour donner une couleur à leur retraite possible, il se trouva que l’air
+de Parme, un peu humide en effet, comme celui de toute la Lombardie,
+ne convenait nullement à sa santé. Enfin après des intervalles de
+disgrâce, qui allèrent pour le comte, premier ministre, jusqu’à passer
+quelquefois vingt jours entiers sans voir son maître en particulier,
+Mosca l’emporta; il fit nommer le général Fabio Conti, le prétendu
+libéral, gouverneur de la citadelle où l’on enfermait les libéraux jugés
+par Rassi. Si Conti use d’indulgence envers ses prisonniers, disait
+Mosca à son amie, on le disgracie comme un jacobin auquel ses idées
+politiques font oublier ses devoirs de général; s’il se montre sévère
+et impitoyable, et c’est ce me semble de ce côté-là qu’il inclinera,
+il cesse d’être le chef de son propre parti, et s’aliène toutes les
+familles qui ont un des leurs à la citadelle. Ce pauvre homme sait
+prendre un air tout confit de respect à l’approche du prince; au besoin
+il change de costume quatre fois en un jour; il peut discuter une
+question d’étiquette, mais ce n’est point une tête capable de suivre le
+chemin difficile par lequel seulement il peut se sauver; et dans tous
+les cas je suis là.
+
+Le lendemain de la nomination du général Fabio Conti, qui terminait
+la crise ministérielle, on apprit que Parme aurait un journal
+ultra-monarchique.
+
+--Que de querelles ce journal va faire naître! disait la duchesse.
+
+--Ce journal, dont l’idée est peut-être mon chef-d’œuvre, répondait
+le comte en riant, peu à peu je m’en laisserai bien malgré moi ôter
+la direction par les ultra-furibonds. J’ai fait attacher de beaux
+appointements aux places de rédacteur. De tous côtés on va solliciter
+ces places: cette affaire va nous faire passer un mois ou deux, et l’on
+oubliera les périls que je viens de courir. Les graves personnages P. et
+D. sont déjà sur les rangs.
+
+--Mais ce journal sera d’une absurdité révoltante.
+
+--J’y compte bien, répliquait le comte. Le prince le lira tous les
+matins et admirera ma doctrine à moi qui l’ai fondé. Pour les détails,
+il approuvera ou sera choqué; des heures qu’il consacre au travail en
+voilà deux de prises. Le journal se fera des affaires, mais à l’époque
+où arriveront les plaintes sérieuses, dans huit ou dix mois, il sera
+entièrement dans les mains des ultra-furibonds. Ce sera ce parti qui
+me gêne qui devra répondre, moi j’élèverai des objections contre le
+journal; au fond, j’aime mieux cent absurdités atroces qu’un seul pendu.
+Qui se souvient d’une absurdité deux ans après le numéro du journal
+officiel? Au lieu que les fils et la famille du pendu me vouent une
+haine qui durera autant que moi et qui peut-être abrégera ma vie.
+
+La duchesse, toujours passionnée pour quelque chose, toujours agissante,
+jamais oisive, avait plus d’esprit que toute la cour de Parme; mais elle
+manquait de patience et d’impassibilité pour réussir dans les intrigues.
+Toutefois, elle était parvenue à suivre avec passion les intérêts des
+diverses coteries, elle commençait même à avoir un crédit personnel
+auprès du prince. Clara-Paolina, la princesse régnante, environnée
+d’honneurs, mais emprisonnée dans l’étiquette la plus surannée, se
+regardait comme la plus malheureuse des femmes. La duchesse Sanseverina
+lui fit la cour, et entreprit de lui prouver qu’elle n’était point
+si malheureuse. Il faut savoir que le prince ne voyait sa femme qu’à
+dîner: ce repas durait trente minutes et le prince passait des semaines
+entières sans adresser la parole à Clara-Paolina. Mme Sanseverina essaya
+de changer tout cela; elle amusait le prince, et d’autant plus qu’elle
+avait su conserver toute son indépendance. Quand elle l’eût voulu,
+elle n’eût pas pu ne jamais blesser aucun des sots qui pullulaient à
+cette cour. C’était cette parfaite inhabileté de sa part qui la faisait
+exécrer du vulgaire des courtisans, tous comtes ou marquis, jouissant
+en général de cinq mille livres de rentes. Elle comprit ce malheur dès
+les premiers jours, et s’attacha exclusivement à plaire au souverain
+et à sa femme, laquelle dominait absolument le prince héréditaire. La
+duchesse savait amuser le souverain et profitait de l’extrême attention
+qu’il accordait à ses moindres paroles pour donner de bons ridicules aux
+courtisans qui la haïssaient. Depuis les sottises que Rassi lui avait
+fait faire, et les sottises de sang ne se réparent pas, le prince avait
+peur quelquefois, et s’ennuyait souvent, ce qui l’avait conduit à la
+triste envie; il sentait qu’il ne s’amusait guère, et devenait sombre
+quand il croyait voir que d’autres s’amusaient; l’aspect du bonheur le
+rendait furieux. «Il faut cacher nos amours», dit la duchesse à son
+ami; et elle laissa deviner au prince qu’elle n’était plus que fort
+médiocrement éprise du comte, homme d’ailleurs si estimable.
+
+Cette découverte avait donné un jour heureux à Son Altesse. De temps
+à autre, la duchesse laissait tomber quelques mots du projet qu’elle
+aurait de se donner chaque année un congé de quelques mois qu’elle
+emploierait à voir l’Italie qu’elle ne connaissait point: elle irait
+visiter Naples, Florence, Rome. Or, rien au monde ne pouvait faire plus
+de peine au prince qu’une telle apparence de désertion: c’était là une
+de ses faiblesses les plus marquées, les démarches qui pouvaient être
+imputées à mépris pour sa ville capitale lui perçaient le cœur. Il
+sentait qu’il n’avait aucun moyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme
+Sanseverina était de bien loin la femme la plus brillante de Parme.
+Chose unique avec la paresse italienne, on revenait des campagnes
+environnantes pour assister à ses jeudis; c’étaient de véritables
+fêtes; presque toujours la duchesse y avait quelque chose de neuf et
+de piquant. Le prince mourait d’envie de voir un de ces jeudis; mais
+comment s’y prendre? Aller chez un simple particulier! c’était une chose
+que ni son père ni lui n’avaient jamais faite!
+
+Un certain jeudi, il pleuvait, il faisait froid; à chaque instant de
+la soirée le duc entendait des voitures qui ébranlaient le pavé de la
+place du palais, en allant chez Mme Sanseverina. Il eut un mouvement
+d’impatience: d’autres s’amusaient, et lui, prince souverain, maître
+absolu, qui devait s’amuser plus que personne au monde, il connaissait
+l’ennui! Il sonna son aide de camp, il fallut le temps de placer une
+douzaine de gens affidés dans la rue qui conduisait du palais de Son
+Altesse au palais Sanseverina. Enfin, après une heure qui parut un
+siècle au prince, et pendant laquelle il fut vingt fois tenté de braver
+les poignards et de sortir à l’étourdie et sans nulle précaution,
+il parut dans le premier salon de Mme Sanseverina. La foudre serait
+tombée dans ce salon qu’elle n’eût pas produit une pareille surprise.
+En un clin d’œil, et à mesure que le prince s’avançait, s’établissait
+dans ces salons si bruyants et si gais un silence de stupeur; tous les
+yeux, fixés sur le prince, s’ouvraient outre mesure. Les courtisans
+paraissaient déconcertés; la duchesse elle seule n’eut point l’air
+étonné. Quand enfin l’on eut retrouvé la force de parler, la grande
+préoccupation de toutes les personnes présentes fut de décider cette
+importante question: la duchesse avait-elle été avertie de cette visite,
+ou bien a-t-elle été surprise comme tout le monde?
+
+Le prince s’amusa, et l’on va juger du caractère tout de premier
+mouvement de la duchesse, et du pouvoir infini que les idées vagues de
+départ adroitement jetées lui avaient laissé prendre.
+
+En reconduisant le prince qui lui adressait des mots fort aimables,
+il lui vint une idée singulière et qu’elle osa bien lui dire tout
+simplement, et comme une chose des plus ordinaires.
+
+--Si Votre Altesse Sérénissime voulait adresser à la princesse trois ou
+quatre de ces phrases charmantes qu’elle me prodigue, elle ferait mon
+bonheur bien plus sûrement qu’en me disant ici que je suis jolie. C’est
+que je ne voudrais pas pour tout au monde que la princesse pût voir
+de mauvais œil l’insigne marque de faveur dont Votre Altesse vient de
+m’honorer.
+
+Le prince la regarda fixement et répliqua d’un air sec:
+
+--Apparemment que je suis le maître d’aller où il me plaît.
+
+La duchesse rougit.
+
+--Je voulais seulement, reprit-elle à l’instant, ne pas exposer Son
+Altesse à faire une course inutile, car ce jeudi sera le dernier; je
+vais aller passer quelques jours à Bologne ou à Florence.
+
+Comme elle rentrait dans ses salons, tout le monde la croyait au comble
+de la faveur, et elle venait de hasarder ce que de mémoire d’homme
+personne n’avait osé à Parme. Elle fit un signe au comte qui quitta sa
+table de whist et la suivit dans un petit salon éclairé, mais solitaire.
+
+--Ce que vous avez fait est bien hardi, lui dit-il; je ne vous l’aurais
+pas conseillé; mais dans les cœurs bien épris, ajouta-t-il en riant,
+le bonheur augmente l’amour, et si vous partez demain matin, je vous
+suis demain soir. Je ne serai retardé que par cette corvée du ministère
+des finances dont j’ai eu la sottise de me charger, mais en quatre
+heures de temps bien employées on peut faire la remise de bien des
+caisses. Rentrons, chère amie, et faisons de la fatuité ministérielle
+en toute liberté, et sans nulle retenue, c’est peut-être la dernière
+représentation que nous donnons en cette ville. S’il se croit bravé,
+l’homme est capable de tout; il appellera cela faire un exemple. Quand
+ce monde sera parti, nous aviserons aux moyens de vous barricader
+pour cette nuit; le mieux serait peut-être de partir sans délai pour
+votre maison de Sacca, près du Pô, qui a l’avantage de n’être qu’à une
+demi-heure de distance des Etats autrichiens.
+
+L’amour et l’amour-propre de la duchesse eurent un moment délicieux;
+elle regarda le comte, et ses yeux se mouillèrent de larmes. Un ministre
+si puissant, environné de cette foule de courtisans qui l’accablaient
+d’hommages égaux à ceux qu’ils adressaient au prince lui-même, tout
+quitter pour elle et avec cette aisance!
+
+En rentrant dans les salons, elle était folle de joie. Tout le monde se
+prosternait devant elle.
+
+«Comme le bonheur change la duchesse, disaient de toutes parts les
+courtisans, c’est à ne pas la reconnaître. Enfin cette âme romaine et
+au-dessus de tout daigne pourtant apprécier la faveur exorbitante dont
+elle vient d’être l’objet de la part du souverain!»
+
+Vers la fin de la soirée, le comte vint à elle:
+
+--Il faut que je vous dise des nouvelles.
+
+Aussitôt les personnes qui se trouvaient auprès de la duchesse
+s’éloignèrent.
+
+--Le prince en rentrant au palais, continua le comte, s’est fait
+annoncer chez sa femme. Jugez de la surprise! Je viens vous rendre
+compte, lui a-t-il dit, d’une soirée fort aimable, en vérité, que j’ai
+passée chez la Sanseverina. C’est elle qui m’a prié de vous faire le
+détail de la façon dont elle a arrangé ce vieux palais enfumé. Alors le
+prince, après s’être assis, s’est mis à faire la description de chacun
+de vos salons.
+
+«Il a passé plus de vingt-cinq minutes chez sa femme qui pleurait de
+joie; malgré son esprit, elle n’a pas pu trouver un mot pour soutenir la
+conversation sur le ton léger que Son Altesse voulait bien lui donner.
+
+Ce prince n’était point un méchant homme, quoi qu’en pussent dire les
+libéraux d’Italie. A la vérité, il avait fait jeter dans les prisons
+un assez bon nombre d’entre eux, mais c’était par peur, et il répétait
+quelquefois comme pour se consoler de certains souvenirs: Il vaut mieux
+tuer le diable que si le diable nous tue. Le lendemain de la soirée dont
+nous venons de parler, il était tout joyeux, il avait fait deux belles
+actions: aller au jeudi et parler à sa femme. A dîner, il lui adressa
+la parole; en un mot, ce jeudi de Mme Sanseverina amena une révolution
+d’intérieur dont tout Parme retentit; la Raversi fut consternée, et la
+duchesse eut une double joie: elle avait pu être utile à son amant et
+l’avait trouvé plus épris que jamais.
+
+--Tout cela à cause d’une idée bien imprudente qui m’est venue!
+disait-elle au comte. Je serais plus libre sans doute à Rome ou à
+Naples, mais y trouverais-je un jeu aussi attachant? Non, en vérité, mon
+cher comte, et vous faites mon bonheur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+C’est de petits détails de cour aussi insignifiants que celui que nous
+venons de raconter qu’il faudrait remplir l’histoire des quatre années
+qui suivirent. Chaque printemps, la marquise venait avec ses filles
+passer deux mois au palais Sanseverina ou à la terre de Sacca, aux bords
+du Pô; il y avait des moments bien doux, et l’on parlait de Fabrice;
+mais le comte ne voulut jamais lui permettre une seule visite à Parme.
+La duchesse et le ministre eurent bien à réparer quelques étourderies,
+mais en général Fabrice suivait assez sagement la ligne de conduite
+qu’on lui avait indiquée: un grand seigneur qui étudie la théologie et
+qui ne compte point absolument sur sa vertu pour faire son avancement. A
+Naples, il s’était pris d’un goût très vif pour l’étude de l’antiquité,
+il faisait des fouilles; cette passion avait presque remplacé celle des
+chevaux. Il avait vendu ses chevaux anglais pour continuer des fouilles
+à Misène, où il avait trouvé un buste de Tibère, jeune encore, qui avait
+pris rang parmi les plus beaux restes de l’antiquité. La découverte
+de ce buste fut presque le plaisir le plus vif qu’il eût rencontré à
+Naples. Il avait l’âme trop haute pour chercher à imiter les autres
+jeunes gens, et, par exemple, pour vouloir jouer avec un certain sérieux
+le rôle d’amoureux. Sans doute il ne manquait point de maîtresses, mais
+elles n’étaient pour lui d’aucune conséquence, et, malgré son âge, on
+pouvait dire de lui qu’il ne connaissait point l’amour; il n’en était
+que plus aimé. Rien ne l’empêchait d’agir avec le plus beau sang-froid,
+car pour lui une femme jeune et jolie était toujours l’égale d’une autre
+femme jeune et jolie; seulement la dernière connue lui semblait la plus
+piquante. Une des dames les plus admirées à Naples avait fait des folies
+en son honneur pendant la dernière année de son séjour, ce qui d’abord
+l’avait amusé, et avait fini par l’excéder d’ennui, tellement qu’un des
+bonheurs de son départ fut d’être délivré des attentions de la charmante
+duchesse d’A... Ce fut en 1821, qu’ayant subi passablement tous ses
+examens, son directeur d’études ou gouverneur eut une croix et un
+cadeau, et lui partit pour voir enfin cette ville de Parme, à laquelle
+il songeait souvent. Il était monsignore, et il avait quatre chevaux à
+sa voiture; à la poste avant Parme, il n’en prit que deux, et dans la
+ville fit arrêter devant l’église de Saint-Jean. Là se trouvait le riche
+tombeau de l’archevêque Ascagne del Dongo, son arrière-grand-oncle,
+l’auteur de la généalogie latine. Il pria auprès du tombeau, puis arriva
+à pied au palais de la duchesse qui ne l’attendait que quelques jours
+plus tard. Elle avait grand monde dans son salon, bientôt on la laissa
+seule.
+
+--Eh bien! es-tu contente de moi? lui dit-il en se jetant dans ses bras:
+grâce à toi, j’ai passé quatre années assez heureuses à Naples, au lieu
+de m’ennuyer à Novare avec ma maîtresse autorisée par la police.
+
+La duchesse ne revenait pas de son étonnement, elle ne l’eût pas reconnu
+à le voir passer dans la rue; elle le trouvait ce qu’il était en effet,
+l’un des plus jolis hommes de l’Italie; il avait surtout une physionomie
+charmante. Elle l’avait envoyé à Naples avec la tournure d’un hardi
+casse-cou; la cravache qu’il portait toujours alors semblait faire
+partie inhérente de son être: maintenant il avait l’air le plus noble et
+le plus mesuré devant les étrangers, et dans le particulier, elle lui
+trouvait tout le feu de sa première jeunesse. C’était un diamant qui
+n’avait rien perdu à être poli. Il n’y avait pas une heure que Fabrice
+était arrivé, lorsque le comte Mosca survint; il arriva un peu trop
+tôt. Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de Parme
+accordée à son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissance pour
+d’autres bienfaits dont il n’osait parler d’une façon aussi claire, avec
+une mesure si parfaite, que du premier coup d’œil le ministre le jugea
+favorablement.
+
+--Ce neveu, dit-il tout bas à la duchesse, est fait pour orner toutes
+les dignités auxquelles vous voudrez l’élever par la suite.
+
+Tout allait à merveille jusque-là, mais quand le ministre, fort content
+de Fabrice, et jusque-là attentif uniquement à ses faits et gestes,
+regarda la duchesse, il lui trouva des yeux singuliers. «Ce jeune
+homme fait ici une étrange impression», se dit-il. Cette réflexion
+fut amère; le comte avait atteint la cinquantaine, c’est un mot bien
+cruel et dont peut-être un homme éperdument amoureux peut seul sentir
+tout le retentissement. Il était fort bon, fort digne d’être aimé,
+à ses sévérités près comme ministre. Mais, à ses yeux, ce mot cruel
+la cinquantaine jetait du noir sur toute sa vie et eût été capable
+de le faire cruel pour son propre compte. Depuis cinq années qu’il
+avait décidé la duchesse à venir à Parme, elle avait souvent excité sa
+jalousie surtout dans les premiers temps, mais jamais elle ne lui avait
+donné de sujet de plainte réel. Il croyait même, et il avait raison, que
+c’était dans le dessein de mieux s’assurer de son cœur que la duchesse
+avait eu recours à ces apparences de distinction en faveur de quelques
+jeunes beaux de la cour. Il était sûr, par exemple, qu’elle avait refusé
+les hommages du prince, qui même, à cette occasion, avait dit un mot
+instructif.
+
+--Mais si j’acceptais les hommages de Votre Altesse, lui disait la
+duchesse en riant, de quel front oser reparaître devant le comte?
+
+--Je serais presque aussi décontenancé que vous. Le cher comte! mon ami!
+Mais c’est un embarras bien facile à tourner et auquel j’ai songé: le
+comte serait mis à la citadelle pour le reste de ses jours.
+
+Au moment de l’arrivée de Fabrice, la duchesse fut tellement transportée
+de bonheur, qu’elle ne songea pas du tout aux idées que ses yeux
+pourraient donner au comte. L’effet fut profond et les soupçons sans
+remède.
+
+Fabrice fut reçu par le prince deux heures après son arrivée; la
+duchesse, prévoyant le bon effet que cette audience impromptue devait
+produire dans le public, la sollicitait depuis deux mois: cette faveur
+mettait Fabrice hors de pair dès le premier instant; le prétexte avait
+été qu’il ne faisait que passer à Parme pour aller voir sa mère en
+Piémont. Au moment où un petit billet charmant de la duchesse vint dire
+au prince que Fabrice attendait ses ordres, Son Altesse s’ennuyait.
+«Je vais voir, se dit-elle, un petit saint bien niais, une mine plate
+ou sournoise.» Le commandant de la place avait déjà rendu compte de la
+première visite au tombeau de l’oncle archevêque. Le prince vit entrer
+un grand jeune homme, que, sans ses bas violets, il eût pris pour
+quelque jeune officier.
+
+Cette petite surprise chassa l’ennui: «Voilà un gaillard, se dit-il,
+pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs, toutes celles
+dont je puis disposer. Il arrive, il doit être ému: je m’en vais faire
+de la politique jacobine; nous verrons un peu comment il répondra.»
+
+Après les premiers mots gracieux de la part du prince:
+
+--Eh bien! Monsignore, dit-il à Fabrice, les peuples de Naples sont-ils
+heureux? Le roi est-il aimé?
+
+--Altesse Sérénissime, répondit Fabrice sans hésiter un instant,
+j’admirais, en passant dans la rue, l’excellente tenue des soldats des
+divers régiments de S.M. le Roi; la bonne compagnie est respectueuse
+envers ses maîtres comme elle doit l’être; mais j’avouerai que de la vie
+je n’ai souffert que les gens des basses classes me parlassent d’autre
+chose que du travail pour lequel je les paie.
+
+--Peste! dit le prince, quel sacre! voici un oiseau bien stylé, c’est
+l’esprit de la Sanseverina.
+
+Piqué au jeu, le prince employa beaucoup d’adresse à faire parler
+Fabrice sur ce sujet si scabreux. Le jeune homme, animé par le danger,
+eut le bonheur de trouver des réponses admirables:
+
+--C’est presque de l’insolence que d’afficher de l’amour pour son roi,
+disait-il, c’est de l’obéissance aveugle qu’on lui doit.
+
+A la vue de tant de prudence le prince eut presque de l’humeur. «Il
+paraît que voici un homme d’esprit qui nous arrive de Naples, et je
+n’aime pas cette engeance; un homme d’esprit a beau marcher dans les
+meilleurs principes et même de bonne foi, toujours par quelque côté il
+est cousin germain de Voltaire et de Rousseau.»
+
+Le prince se trouvait comme bravé par les manières si convenables et
+les réponses tellement inattaquables du jeune échappé de collège; ce
+qu’il avait prévu n’arrivait point: en un clin d’œil il prit le ton de
+la bonhomie, et, remontant, en quelques mots, jusqu’aux grands principes
+des sociétés et du gouvernement, il débita, en les adaptant à la
+circonstance, quelques phrases de Fénelon qu’on lui avait fait apprendre
+par cœur dès l’enfance pour les audiences publiques.
+
+--Ces principes vous étonnent, jeune homme, dit-il à Fabrice (il l’avait
+appelé monsignore au commencement de l’audience, et il comptait lui
+donner du monsignore en le congédiant, mais dans le courant de la
+conversation il trouvait plus adroit, plus favorable aux tournures
+pathétiques, de l’interpeller par un petit nom d’amitié); ces principes
+vous étonnent, jeune homme, j’avoue qu’ils ne ressemblent guère aux
+tartines d’absolutisme (ce fut le mot) que l’on peut lire tous les jours
+dans mon journal officiel... Mais, grand Dieu! qu’est-ce que je vais
+vous citer là? ces écrivains du journal sont pour vous bien inconnus.
+
+--Je demande pardon à Votre Altesse Sérénissime; non seulement je lis le
+journal de Parme, qui me semble assez bien écrit, mais encore je tiens,
+avec lui, que tout ce qui a été fait depuis la mort de Louis XIV, en
+1715, est à la fois un crime et une sottise. Le plus grand intérêt de
+l’homme, c’est son salut, il ne peut pas y avoir deux façons de voir à
+ce sujet, et ce bonheur-là doit durer une éternité. Les mots liberté,
+justice, bonheur du plus grand nombre, sont infâmes et criminels: ils
+donnent aux esprits l’habitude de la discussion et de la méfiance.
+Une chambre des députés se défie de ce que ces gens-là appellent le
+ministère. Cette fatale habitude de la méfiance une fois contractée, la
+faiblesse humaine l’applique à tout, l’homme arrive à se méfier de la
+Bible, des ordres de l’Eglise, de la tradition, etc.; dès lors il est
+perdu. Quand bien même, ce qui est horriblement faux et criminel à dire,
+cette méfiance envers l’autorité des princes établis de Dieu donnerait
+le bonheur pendant les vingt ou trente années de vie que chacun de nous
+peut prétendre, qu’est-ce qu’un demi-siècle ou un siècle tout entier,
+comparé à une éternité de supplices? etc.
+
+On voyait, à l’air dont Fabrice parlait, qu’il cherchait à arranger ses
+idées de façon à les faire saisir le plus facilement possible par son
+auditeur, il était clair qu’il ne récitait pas une leçon.
+
+Bientôt le prince ne se soucia plus de lutter avec ce jeune homme dont
+les manières simples et graves le gênaient.
+
+--Adieu, monsignore, lui dit-il brusquement, je vois qu’on donne une
+excellente éducation dans l’Académie ecclésiastique de Naples, et il est
+tout simple que quand ces bons préceptes tombent sur un esprit aussi
+distingué, on obtienne des résultats brillants. Adieu; et il lui tourna
+le dos.
+
+«Je n’ai point plu à cet animal-là», se dit Fabrice.
+
+«Maintenant il nous reste à voir, dit le prince dès qu’il fut seul,
+si ce beau jeune homme est susceptible de passion pour quelque chose;
+en ce cas il serait complet... Peut-on répéter avec plus d’esprit les
+leçons de la tante? Il me semblait l’entendre parler; s’il y avait une
+révolution chez moi, ce serait elle qui rédigerait le <i>Moniteur</i>, comme
+jadis la San Felice à Naples! Mais la San Felice, malgré ses vingt-cinq
+ans et sa beauté, fut un peu pendue! Avis aux femmes de trop d’esprit.»
+En croyant Fabrice l’élève de sa tante, le prince se trompait: les
+gens d’esprit qui naissent sur le trône ou à côté perdent bientôt
+toute finesse de tact; ils proscrivent, autour d’eux, la liberté de
+conversation qui leur paraît grossièreté; ils ne veulent voir que des
+masques et prétendent juger de la beauté du teint; le plaisant c’est
+qu’ils se croient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par exemple, Fabrice
+croyait à peu près tout ce que nous lui avons entendu dire; il est vrai
+qu’il ne songeait pas deux fois par mois à tous ces grands principes. Il
+avait des goûts vifs, il avait de l’esprit, mais il avait la foi.
+
+Le goût de la liberté, la mode et le culte du bonheur du plus grand
+nombre, dont le XIXe siècle s’est entiché, n’étaient à ses yeux qu’une
+hérésie qui passera comme les autres, mais après avoir tué beaucoup
+d’âmes, comme la peste tandis qu’elle règne dans une contrée tue
+beaucoup de corps. Et malgré tout cela Fabrice lisait avec délices les
+journaux français, et faisait même des imprudences pour s’en procurer.
+
+Comme Fabrice revenait tout ébouriffé de son audience au palais, et
+racontait à sa tante les diverses attaques du prince:
+
+--Il faut, lui dit-elle, que tu ailles tout présentement chez le père
+Landriani, notre excellent archevêque; vas-y à pied, monte doucement
+l’escalier, fais peu de bruit dans les antichambres; si l’on te fait
+attendre, tant mieux, mille fois tant mieux! en un mot, sois apostolique!
+
+--J’entends, dit Fabrice, notre homme est un Tartufe.
+
+--Pas le moins du monde, c’est la vertu même.
+
+--Même après ce qu’il a fait, reprit Fabrice étonné, lors du supplice du
+comte Palanza?
+
+--Oui, mon ami, après ce qu’il a fait: le père de notre archevêque
+était un commis au ministère des finances, un petit bourgeois, voilà
+qui explique tout. Monseigneur Landriani est un homme d’un esprit vif,
+étendu, profond; il est sincère, il aime la vertu: je suis convaincue
+que si un empereur Décius revenait au monde, il subirait le martyre
+comme le Polyeucte de l’Opéra, qu’on nous donnait la semaine passée.
+Voilà le beau côté de la médaille, voici le revers: dès qu’il est en
+présence du souverain, ou seulement du premier ministre, il est ébloui
+de tant de grandeur, il se trouble, il rougit; il lui est matériellement
+impossible de dire non. De là les choses qu’il a faites, et qui lui ont
+valu cette cruelle réputation dans toute l’Italie; mais ce qu’on ne sait
+pas, c’est que, lorsque l’opinion publique vint l’éclairer sur le procès
+du comte Palanza, il s’imposa pour pénitence de vivre au pain et à l’eau
+pendant treize semaines, autant de semaines qu’il y a de lettres dans
+les noms Davide Palanza. Nous avons à cette cour un coquin d’infiniment
+d’esprit, nommé Rassi, grand juge ou fiscal général, qui, lors de la
+mort du comte Palanza, ensorcela le père Landriani. A l’époque de la
+pénitence des treize semaines, le comte Mosca, par pitié et un peu par
+malice, l’invitait à dîner une et même deux fois par semaine; le bon
+archevêque, pour faire sa cour, dînait comme tout le monde. Il eût cru
+qu’il y avait rébellion et jacobinisme à afficher une pénitence pour
+une action approuvée du souverain. Mais l’on savait que, pour chaque
+dîner, où son devoir de fidèle sujet l’avait obligé à manger comme tout
+le monde, il s’imposait une pénitence de deux journées de nourriture au
+pain et à l’eau.
+
+«Monseigneur Landriani, esprit supérieur, savant du premier ordre, n’a
+qu’un faible, il veut être aimé: ainsi, attendris-toi en le regardant,
+et, à la troisième visite, aime-le tout à fait. Cela, joint à ta
+naissance, te fera adorer tout de suite. Ne marque pas de surprise s’il
+te reconduit jusque sur l’escalier, aie l’air d’être accoutumé à ces
+façons; c’est un homme né à genoux devant la noblesse. Du reste, sois
+simple, apostolique, pas d’esprit, pas de brillant, pas de repartie
+prompte; si tu ne l’effarouches point, il se plaira avec toi; songe
+qu’il faut que de son propre mouvement il te fasse son grand vicaire.
+Le comte et moi nous serons surpris et même fâchés de ce trop rapide
+avancement, cela est essentiel vis-à-vis du souverain.
+
+Fabrice courut à l’archevêché: par un bonheur singulier, le valet de
+chambre du bon prélat, un peu sourd, n’entendit pas le nom del Dongo; il
+annonça un jeune prêtre, nommé Fabrice; l’archevêque se trouvait avec
+un curé de mœurs peu exemplaires, et qu’il avait fait venir pour le
+gronder. Il était en train de faire une réprimande, chose très pénible
+pour lui, et ne voulait pas avoir ce chagrin sur le cœur plus longtemps;
+il fit donc attendre trois quarts d’heure le petit neveu du grand
+archevêque Ascanio del Dongo.
+
+Comment peindre ses excuses et son désespoir quand, après avoir
+reconduit le curé jusqu’à la seconde antichambre, et lorsqu’il demandait
+en repassant à cet homme qui attendait, en quoi il pouvait le servir,
+il aperçut les bas violets et entendit le nom Fabrice del Dongo? La
+chose parut si plaisante à notre héros, que, dès cette première visite,
+il hasarda de baiser la main du saint prélat, dans un transport de
+tendresse. Il fallait entendre l’archevêque répéter avec désespoir:
+
+--Un del Dongo attendre dans mon antichambre!
+
+Il se crut obligé, en forme d’excuse, de lui raconter toute l’anecdote
+du curé, ses torts, ses réponses, etc.
+
+«Est-il bien possible, se disait Fabrice en revenant au palais
+Sanseverina, que ce soit là l’homme qui a fait hâter le supplice de ce
+pauvre comte Palanza!»
+
+--Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca, en le
+voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas que Fabrice
+l’appelât Excellence).
+
+--Je tombe des nues; je ne connais rien au caractère des hommes:
+j’aurais parié, si je n’avais pas su son nom, que celui-ci ne peut voir
+saigner un poulet.
+
+--Et vous auriez gagné, reprit le comte; mais quand il est devant le
+prince, ou seulement devant moi, il ne peut dire non. A la vérité, pour
+que je produise tout mon effet, il faut que j’aie le grand cordon jaune
+passé par-dessus l’habit; en frac il me contredirait, aussi je prends
+toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n’est pas à nous à détruire
+le prestige du pouvoir, les journaux français le démolissent bien assez
+vite; à peine si la manie respectante vivra autant que nous, et vous,
+mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon homme!
+
+Fabrice se plaisait fort dans la société du comte: c’était le premier
+homme supérieur qui eût daigné lui parler sans comédie; d’ailleurs
+ils avaient un goût commun, celui des antiquités et des fouilles. Le
+comte, de son côté, était flatté de l’extrême attention avec laquelle le
+jeune homme l’écoutait; mais il y avait une objection capitale: Fabrice
+occupait un appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie
+avec la duchesse, laissait voir en toute innocence que cette intimité
+faisait son bonheur, et Fabrice avait des yeux, un teint d’une fraîcheur
+désespérante.
+
+De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles,
+était piqué de ce que la vertu de la duchesse, bien connue à la cour,
+n’avait pas fait une exception en sa faveur. Nous l’avons vu, l’esprit
+et la présence d’esprit de Fabrice l’avaient choqué dès le premier
+jour. Il prit mal l’extrême amitié que sa tante et lui se montraient à
+l’étourdie; il prêta l’oreille avec une extrême attention aux propos
+de ses courtisans, qui furent infinis. L’arrivée de ce jeune homme et
+l’audience si extraordinaire qu’il avait obtenue firent pendant un mois
+à la cour la nouvelle et l’étonnement; sur quoi le prince eut une idée.
+
+Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d’une
+admirable façon; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte
+de l’esprit du militaire directement au souverain. Carlone manquait
+d’éducation, sans quoi depuis longtemps il eût obtenu de l’avancement.
+Or, sa consigne était de se trouver devant le palais tous les jours
+quand midi sonnait à la grande horloge. Le prince alla lui-même un peu
+avant midi disposer d’une certaine façon la persienne d’un entresol
+tenant à la pièce où Son Altesse s’habillait. Il retourna dans cet
+entresol un peu après que midi eut sonné, il y trouva le soldat; le
+prince avait dans sa poche une feuille de papier et une écritoire, il
+dicta au soldat le billet que voici:
+
+Votre Excellence a beaucoup d’esprit, sans doute, et c’est grâce à sa
+profonde sagacité que nous voyons cet Etat si bien gouverné. Mais, mon
+cher comte, de si grands succès ne marchent point sans un peu d’envie,
+et je crains fort qu’on ne rie un peu à vos dépens, si votre sagacité ne
+devine pas qu’un certain beau jeune homme a eu le bonheur d’inspirer,
+malgré lui peut-être, un amour des plus singuliers. Cet heureux mortel
+n’a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la
+question, c’est que vous et moi nous avons beaucoup plus que le double
+de cet âge. Le soir, à une certaine distance, le comte est charmant,
+sémillant, homme d’esprit, aimable au possible; mais le matin, dans
+l’intimité, à bien prendre les choses, le nouveau venu a peut-être plus
+d’agréments. Or, nous autres femmes, nous faisons grand cas de cette
+fraîcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons passé la trentaine.
+Ne parle-t-on pas déjà de fixer cet aimable adolescent à notre cour, par
+quelque belle place? Et quelle est donc la personne qui en parle le plus
+souvent à votre Excellence?
+
+Le prince prit la lettre et donna deux écus au soldat.
+
+--Ceci outre vos appointements, lui dit-il d’un air morne; le silence
+absolu envers tout le monde, ou bien la plus humide des basses fosses à
+la citadelle.
+
+Le prince avait dans son bureau une collection d’enveloppes avec les
+adresses de la plupart des gens de la cour, de la main de ce même soldat
+qui passait pour ne pas savoir écrire, et n’écrivait jamais même ses
+rapports de police: le prince choisit celle qu’il fallait.
+
+Quelques heures plus tard, le comte Mosca reçut une lettre par la poste;
+on avait calculé l’heure où elle pourrait arriver, et au moment où le
+facteur, qu’on avait vu entrer tenant une petite lettre à la main,
+sortit du palais du ministère, Mosca fut appelé chez Son Altesse. Jamais
+le favori n’avait paru dominé par une plus noire tristesse; pour en
+jouir plus à l’aise, le prince lui cria en le voyant:
+
+--J’ai besoin de me délasser en jasant au hasard avec l’ami, et non pas
+de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d’un mal à la tête fou,
+et de plus il me vient des idées noires.
+
+Faut-il parler de l’humeur abominable qui agitait le Premier ministre,
+comte Mosca de la Rovère, à l’instant où il lui fut permis de quitter
+son auguste maître? Ranuce-Ernest IV était parfaitement habile
+dans l’art de torturer un cœur, et je pourrais faire ici sans trop
+d’injustice la comparaison du tigre qui aime à jouer avec sa proie.
+
+Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il cria en passant qu’on
+ne laissât monter âme qui vive, fit dire à l’auditeur de service qu’il
+lui rendait la liberté (savoir un être humain à portée de sa voix lui
+était odieux), et courut s’enfermer dans la grande galerie de tableaux.
+Là enfin il put se livrer à toute sa fureur; là il passa la soirée
+sans lumières à se promener au hasard, comme un homme hors de lui.
+Il cherchait à imposer silence à son cœur, pour concentrer toute la
+force de son attention dans la discussion du parti à prendre. Plongé
+dans des angoisses qui eussent fait pitié à son plus cruel ennemi,
+il se disait: «L’homme que j’abhorre loge chez la duchesse, passe
+tous ses moments avec elle. Dois-je tenter de faire parler une de ses
+femmes? Rien de plus dangereux; elle est si bonne; elle les paie bien!
+elle en est adorée! (Et de qui, grand Dieu, n’est-elle pas adorée!)
+Voici la question, reprenait-il avec rage: Faut-il laisser deviner la
+jalousie qui me dévore, ou ne pas en parler? Si je me tais, on ne se
+cachera point de moi. Je connais Gina, c’est une femme toute de premier
+mouvement; sa conduite est imprévue même pour elle; si elle veut se
+tracer un rôle d’avance, elle s’embrouille; toujours, au moment de
+l’action, il lui vient une nouvelle idée qu’elle suit avec transport
+comme étant ce qu’il y a de mieux au monde, et qui gâte tout.
+
+«Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et je vois
+tout ce qui peut se passer...
+
+«Oui, mais en parlant, je fais naître d’autres circonstances; je fais
+faire des réflexions; je préviens beaucoup de ces choses horribles qui
+peuvent arriver... Peut-être on l’éloigne (le comte respira), alors j’ai
+presque partie gagnée; quand même on aurait un peu d’humeur dans le
+moment, je la calmerai... et cette humeur, quoi de plus naturel?... elle
+l’aime comme un fils depuis quinze ans. Là gît tout mon espoir: comme
+un fils... mais elle a cessé de le voir depuis sa fuite pour Waterloo;
+mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c’est un autre homme.
+Un autre homme, répéta-t-il avec rage, et cet homme est charmant; il a
+surtout cet air naïf et tendre et cet œil souriant qui promettent tant
+de bonheur! et ces yeux-là la duchesse ne doit pas être accoutumée à
+les trouver à notre cour!... Ils y sont remplacés par le regard morne
+et sardonique. Moi-même, poursuivi par les affaires, ne régnant que par
+mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule, quels
+regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que je prenne, c’est
+surtout mon regard qui doit être vieux en moi! Ma gaieté n’est-elle
+pas toujours voisine de l’ironie?... Je dirai plus, ici il faut être
+sincère, ma gaieté ne laisse-t-elle pas entrevoir, comme chose toute
+proche, le pouvoir absolu... et la méchanceté? Est-ce que quelquefois
+je ne me dis pas à moi-même, surtout quand on m’irrite: Je puis ce
+que je veux? et même j’ajoute une sottise: je dois être plus heureux
+qu’un autre, puisque je possède ce que les autres n’ont pas: le pouvoir
+souverain dans les trois quarts des choses. Eh bien! soyons juste;
+l’habitude de cette pensée doit gâter mon sourire... doit me donner un
+air d’égoïsme... content... Et, comme son sourire à lui est charmant! il
+respire le bonheur facile de la première jeunesse, et il le fait naître.»
+
+Par malheur pour le comte, ce soir-là le temps était chaud, étouffé,
+annonçant la tempête; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-là,
+portent aux résolutions extrêmes. Comment rapporter tous les
+raisonnements, toutes les façons de voir ce qui lui arrivait, qui,
+durant trois mortelles heures, mirent à la torture cet homme passionné?
+Enfin le parti de la prudence l’emporta, uniquement par suite de cette
+réflexion: «Je suis fou, probablement; en croyant raisonner, je ne
+raisonne pas; je me retourne seulement pour chercher une position moins
+cruelle, je passe sans la voir à côté de quelque raison décisive.
+Puisque je suis aveuglé par l’excessive douleur, suivons cette règle,
+approuvée de tous les gens sages, qu’on appelle prudence.
+
+«D’ailleurs, une fois que j’ai prononcé le mot fatal <i>jalousie</i>, mon
+rôle est tracé à tout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd’hui,
+je puis parler demain, je reste maître de tout.»
+
+La crise était trop forte, le comte serait devenu fou, si elle eût duré.
+Il fut soulagé pour quelques instants, son attention vint à s’arrêter
+sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-elle venir? Il y eut là
+une recherche de noms, et un jugement à propos de chacun d’eux, qui fit
+diversion. A la fin le comte se rappela un éclair de malice qui avait
+jailli de l’œil du souverain quand il en était venu à dire vers la fin
+de l’audience:
+
+--Oui, cher ami, convenons-en, les plaisirs et les soins de l’ambition
+la plus heureuse, même du pouvoir sans bornes, ne sont rien auprès du
+bonheur intime que donnent les relations de tendresse et d’amour. Je
+suis homme avant d’être prince, et, quand j’ai le bonheur d’aimer, ma
+maîtresse s’adresse à l’homme et non au prince.
+
+Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase de la
+lettre: C’est grâce à votre profonde sagacité que nous voyons cet Etat si
+bien gouverné.
+
+«Cette phrase est du prince, s’écria-t-il, chez un courtisan elle serait
+d’une imprudence gratuite; la lettre vient de Son Altesse.»
+
+Ce problème résolu, la petite joie causée par le plaisir de deviner
+fut bientôt effacée par la cruelle apparition des grâces charmantes de
+Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poids énorme qui retomba
+sur le cœur du malheureux.
+
+--Qu’importe de qui soit la lettre anonyme! s’écria-t-il avec fureur, le
+fait qu’elle me dénonce en existe-t-il moins? Ce caprice peut changer
+ma vie, dit-il comme pour s’excuser d’être tellement fou. Au premier
+moment, si elle l’aime d’une certaine façon, elle part avec lui pour
+Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin du monde. Elle est riche,
+et d’ailleurs, dût-elle vivre avec quelques louis chaque année, que lui
+importe? Ne m’avouait-elle pas, il n’y a pas huit jours, que son palais,
+si bien arrangé, si magnifique, l’ennuie? Il faut du nouveau à cette âme
+si jeune! Et avec quelle simplicité se présente cette félicité nouvelle!
+elle sera entraînée avant d’avoir songé au danger, avant d’avoir songé à
+me plaindre! Et je suis pourtant si malheureux! s’écria le comte fondant
+en larmes.
+
+Il s’était juré de ne pas aller chez la duchesse ce soir-là, mais il n’y
+put tenir; jamais ses yeux n’avaient eu une telle soif de la regarder.
+Sur le minuit il se présenta chez elle; il la trouva seule avec son
+neveu, à dix heures elle avait renvoyé tout le monde et fait fermer sa
+porte.
+
+A l’aspect de l’intimité tendre qui régnait entre ces deux êtres, et de
+la joie naïve de la duchesse, une affreuse difficulté s’éleva devant
+les yeux du comte, et à l’improviste! il n’y avait pas songé durant
+la longue délibération dans la galerie de tableaux: comment cacher sa
+jalousie?
+
+Ne sachant à quel prétexte avoir recours, il prétendit que ce soir-là,
+il avait trouvé le prince excessivement prévenu contre lui, contredisant
+toutes ses assertions, etc. Il eut la douleur de voir la duchesse
+l’écouter à peine, et ne faire aucune attention à ces circonstances qui,
+l’avant-veille encore, l’auraient jetée dans des raisonnements infinis.
+Le comte regarda Fabrice: jamais cette belle figure lombarde ne lui
+avait paru si simple et si noble! Fabrice faisait plus d’attention que
+la duchesse aux embarras qu’il racontait.
+
+«Réellement, se dit-il, cette tête joint l’extrême bonté à l’expression
+d’une certaine joie naïve et tendre qui est irrésistible. Elle semble
+dire: il n’y a que l’amour et le bonheur qu’il donne qui soient choses
+sérieuses en ce monde. Et pourtant arrive-t-on à quelque détail où
+l’esprit soit nécessaire, son regard se réveille et vous étonne, et l’on
+reste confondu.
+
+«Tout est simple à ses yeux parce que tout est vu de haut. Grand Dieu!
+comment combattre un tel ennemi? Et après tout, qu’est-ce que la vie
+sans l’amour de Gina? Avec quel ravissement elle semble écouter les
+charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme, doit
+sembler unique au monde!»
+
+Une idée atroce saisit le comte comme une crampe: «Le poignarder là
+devant elle, et me tuer après?»
+
+Il fit un tour dans la chambre, se soutenant à peine sur ses jambes,
+mais la main serrée convulsivement autour du manche de son poignard.
+Aucun des deux ne faisait attention à ce qu’il pouvait faire. Il dit
+qu’il allait donner un ordre à son laquais, on ne l’entendit même
+pas; la duchesse riait tendrement d’un mot que Fabrice venait de lui
+adresser. Le comte s’approcha d’une lampe dans le premier salon, et
+regarda si la pointe de son poignard était bien affilée. «Il faut être
+gracieux et de manières parfaites envers ce jeune homme», se disait-il
+en revenant et se rapprochant d’eux.
+
+Il devenait fou; il lui sembla qu’en se penchant ils se donnaient des
+baisers, là, sous ses yeux. «Cela est impossible en ma présence, se
+dit-il; ma raison s’égare. Il faut se calmer; si j’ai des manières
+rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanité, de le suivre
+à Belgirate; et là, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot
+qui donnera un nom à ce qu’ils sentent l’un pour l’autre; et après, en
+un instant, toutes les conséquences.
+
+«La solitude rendra ce mot décisif, et d’ailleurs, une fois la duchesse
+loin de moi, que devenir? et si, après beaucoup de difficultés
+surmontées du côté du prince, je vais montrer ma figure vieille et
+soucieuse à Belgirate, quel rôle jouerais-je au milieu de ces gens fous
+de bonheur?
+
+«Ici même que suis-je autre chose que le terzo incomodo (cette belle
+langue italienne est toute faite pour l’amour)! Terzo incomodo (un tiers
+présent qui incommode)! Quelle douleur pour un homme d’esprit de sentir
+qu’on joue ce rôle exécrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se
+lever et de s’en aller!»
+
+Le comte allait éclater ou du moins trahir sa douleur par la
+décomposition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon,
+il se trouvait près de la porte, il prit la fuite en criant d’un air bon
+et intime:
+
+--Adieu vous autres!
+
+«Il faut éviter le sang», se dit-il.
+
+Le lendemain de cette horrible soirée, après une nuit passée tantôt à se
+détailler les avantages de Fabrice, tantôt dans les affreux transports
+de la plus cruelle jalousie, le comte eut l’idée de faire appeler un
+jeune valet de chambre à lui; cet homme faisait la cour à une jeune
+fille nommée Chékina, l’une des femmes de chambre de la duchesse et
+sa favorite. Par bonheur ce jeune domestique était fort rangé dans sa
+conduite, avare même, et il désirait une place de concierge dans l’un
+des établissements publics de Parme. Le comte ordonna à cet homme de
+faire venir à l’instant Chékina, sa maîtresse. L’homme obéit, et une
+heure plus tard le comte parut à l’improviste dans la chambre où cette
+fille se trouvait avec son prétendu. Le comte les effraya tous deux par
+la quantité d’or qu’il leur donna puis il adressa ce peu de mots à la
+tremblante Chékina en la regardant entre les deux yeux.
+
+--La duchesse fait-elle l’amour avec Monsignore?
+
+--Non, dit cette fille prenant sa résolution après un moment de
+silence;... non, pas encore, mais il baise souvent les mains de Madame,
+en riant il est vrai, mais avec transport.
+
+Ce témoignage fut complété par cent réponses à autant de questions
+furibondes du comte; sa passion inquiète fit bien gagner à ces pauvres
+gens l’argent qu’il leur avait jeté: il finit par croire à ce qu’on lui
+disait, et fut moins malheureux.
+
+--Si jamais la duchesse se doute de cet entretien, dit-il à Chékina,
+j’enverrai votre prétendu passer vingt ans à la forteresse, et vous ne
+le reverrez qu’en cheveux blancs.
+
+Quelques jours se passèrent pendant lesquels Fabrice à son tour perdit
+toute sa gaieté.
+
+--Je t’assure, disait-il à la duchesse, que le comte Mosca a de
+l’antipathie pour moi.
+
+--Tant pis pour Son Excellence, répondait-elle avec une sorte d’humeur.
+
+Ce n’était point là le véritable sujet d’inquiétude qui avait fait
+disparaître la gaieté de Fabrice. «La position où le hasard me place
+n’est pas tenable, se disait-il. Je suis bien sûr qu’elle ne parlera
+jamais, elle aurait horreur d’un mot trop significatif comme d’un
+inceste. Mais si un soir, après une journée imprudente et folle elle
+vient à faire l’examen de sa conscience, si elle croit que j’ai pu
+deviner le goût qu’elle semble prendre pour moi, quel rôle jouerais-je
+à ses yeux? exactement le casto Giuseppe (proverbe italien, allusion au
+rôle ridicule de Joseph avec la femme de l’eunuque Putiphar).
+
+«Faire entendre par une belle confidence que je ne suis pas susceptible
+d’amour sérieux? je n’ai pas assez de tenue dans l’esprit pour énoncer
+ce fait de façon à ce qu’il ne ressemble pas comme deux gouttes d’eau à
+une impertinence. Il ne me reste que la ressource d’une grande passion
+laissée à Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre heures: ce
+parti est sage, mais c’est bien de la peine! Resterait un petit amour
+de bas étage à Parme, ce qui peut déplaire; mais tout est préférable
+au rôle affreux de l’homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti
+pourrait, il est vrai, compromettre mon avenir; il faudrait, à force de
+prudence et en achetant la discrétion, diminuer le danger.»
+
+Ce qu’il y avait de cruel au milieu de toutes ces pensées, c’est que
+réellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus qu’aucun être
+au monde. «Il faut être bien maladroit, se disait-il avec colère, pour
+tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui est si vrai!» Manquant
+d’habileté pour se tirer de cette position, il devint sombre et chagrin.
+«Que serait-il de moi, grand Dieu! si je me brouillais avec le seul être
+au monde pour qui j’aie un attachement passionné?» D’un autre côté,
+Fabrice ne pouvait se résoudre à gâter un bonheur si délicieux par un
+mot indiscret. Sa position était si remplie de charmes! l’amitié intime
+d’une femme si aimable et si jolie était si douce! Sous les rapports
+plus vulgaires de la vie, sa protection lui faisait une position si
+agréable à cette cour, dont les grandes intrigues, grâce à elle qui les
+lui expliquait, l’amusaient comme une comédie! «Mais au premier moment
+je puis être réveillé par un coup de foudre! se disait-il. Ces soirées
+si gaies, si tendres, passées presque en tête à tête avec une femme si
+piquante, si elles conduisent à quelque chose de mieux, elle croira
+trouver en moi un amant; elle me demandera des transports, de la folie,
+et je n’aurai toujours à lui offrir que l’amitié la plus vive, mais
+sans amour; la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime. Que de
+reproches n’ai-je pas eu à essuyer à cet égard! Je crois encore entendre
+la duchesse d’A..., et je me moquais de la duchesse! Elle croira que je
+manque d’amour pour elle, tandis que c’est l’amour qui manque en moi;
+jamais elle ne voudra me comprendre. Souvent à la suite d’une anecdote
+sur la cour contée par elle avec cette grâce, cette folie qu’elle seule
+au monde possède, et d’ailleurs nécessaire à mon instruction, je lui
+baise les mains et quelquefois la joue. Que devenir si cette main presse
+la mienne d’une certaine façon?»
+
+Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plus considérées
+et les moins gaies de Parme. Dirigé par les conseils habiles de la
+duchesse, il faisait une cour savante aux deux princes père et fils,
+à la princesse Clara-Paolina et à monseigneur l’archevêque. Il avait
+des succès, mais qui ne le consolaient point de la peur mortelle de se
+brouiller avec la duchesse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+Ainsi moins d’un mois seulement après son arrivée à la cour, Fabrice
+avait tous les chagrins d’un courtisan, et l’amitié intime qui faisait
+le bonheur de sa vie était empoisonnée. Un soir, tourmenté par ces
+idées, il sortit de ce salon de la duchesse où il avait trop l’air
+d’un amant régnant; errant au hasard dans la ville, il passa devant le
+théâtre qu’il vit éclairé; il entra. C’était une imprudence gratuite
+chez un homme de sa robe et qu’il s’était bien promis d’éviter à Parme,
+qui après tout n’est qu’une petite ville de quarante mille habitants. Il
+est vrai que dès les premiers jours il s’était affranchi de son costume
+officiel; le soir, quand il n’allait pas dans le très grand monde, il
+était simplement vêtu de noir comme un homme en deuil.
+
+Au théâtre il prit une loge du troisième rang pour n’être pas vu; l’on
+donnait La Jeune Hôtesse, de Goldoni. Il regardait l’architecture de
+la salle: à peine tournait-il les yeux vers la scène. Mais le public
+nombreux éclatait de rire à chaque instant; Fabrice jeta les yeux sur
+la jeune actrice qui faisait le rôle de l’hôtesse, il la trouva drôle.
+Il regarda avec plus d’attention, elle lui sembla tout à fait gentille
+et surtout remplie de naturel: c’était une jeune fille naïve qui riait
+la première des jolies choses que Goldoni mettait dans sa bouche, et
+qu’elle avait l’air tout étonnée de prononcer. Il demanda comment elle
+s’appelait, on lui dit:
+
+--Marietta Valserra.
+
+«Ah! pensa-t-il, elle a pris mon nom, c’est singulier.» Malgré ses
+projets il ne quitta le théâtre qu’à la fin de la pièce. Le lendemain il
+revint; trois jours après il savait l’adresse de la Marietta Valserra.
+
+Le soir même du jour où il s’était procuré cette adresse avec assez
+de peine, il remarqua que le comte lui faisait une mine charmante. Le
+pauvre amant jaloux, qui avait toutes les peines du monde à se tenir
+dans les bornes de la prudence, avait mis des espions à la suite du
+jeune homme, et son équipée du théâtre lui plaisait. Comment peindre
+la joie du comte lorsque le lendemain du jour où il avait pu prendre
+sur lui d’être aimable avec Fabrice, il apprit que celui-ci, à la
+vérité à demi déguisé par une longue redingote bleue, avait monté
+jusqu’au misérable appartement que la Marietta Valserra occupait au
+quatrième étage d’une vieille maison derrière le théâtre? Sa joie
+redoubla lorsqu’il sut que Fabrice s’était présenté sous un faux nom, et
+avait eu l’honneur d’exciter la jalousie d’un mauvais garnement nommé
+Giletti, lequel à la ville jouait les troisièmes rôles de valet, et dans
+les villages dansait sur la corde. Ce noble amant de la Marietta se
+répandait en injures contre Fabrice et disait qu’il voulait le tuer.
+
+Les troupes d’opéra sont formées par un impresario qui engage de côté et
+d’autre les sujets qu’il peut payer ou qu’il trouve libres, et la troupe
+amassée au hasard reste ensemble une saison ou deux tout au plus. Il
+n’en est pas de même des compagnies comiques; tout en courant de ville
+en ville et changeant de résidence tous les deux ou trois mois, elle
+n’en forme pas moins comme une famille dont tous les membres s’aiment
+ou se haïssent. Il y a dans ces compagnies des ménages établis que les
+beaux des villes où la troupe va jouer trouvent quelquefois beaucoup de
+difficultés à désunir. C’est précisément ce qui arrivait à notre héros:
+la petite Marietta l’aimait assez, mais elle avait une peur horrible
+du Giletti qui prétendait être son maître unique et la surveillait de
+près. Il protestait partout qu’il tuerait le monsignore, car il avait
+suivi Fabrice et était parvenu à découvrir son nom. Ce Giletti était
+bien l’être le plus laid et le moins fait pour l’amour: démesurément
+grand, il était horriblement maigre, fort marqué de la petite vérole
+et un peu louche. Du reste, plein des grâces de son métier, il entrait
+ordinairement dans les coulisses où ses camarades étaient réunis,
+en faisant la roue sur les pieds et sur les mains ou quelque autre
+tour gentil. Il triomphait dans les rôles où l’acteur doit paraître
+la figure blanchie avec de la farine et recevoir ou donner un nombre
+infini de coups de bâton. Ce digne rival de Fabrice avait 32 francs
+d’appointements par mois et se trouvait fort riche.
+
+Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses
+observateurs lui donnèrent la certitude de tous ces détails. L’esprit
+aimable reparut; il sembla plus gai et de meilleure compagnie que jamais
+dans le salon de la duchesse, et se garda bien de rien lui dire de la
+petite aventure qui le rendait à la vie. Il prit même des précautions
+pour qu’elle fût informée de tout ce qui se passait le plus tard
+possible. Enfin il eut le courage d’écouter la raison qui lui criait en
+vain depuis un mois que toutes les fois que le mérite d’un amant pâlit,
+cet amant doit voyager.
+
+Une affaire importante l’appela à Bologne, et deux fois par jour des
+courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels de
+ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de la
+colère du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.
+
+Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et
+pâté, l’un des triomphes de Giletti (il sort du pâté au moment où son
+rival Brighella l’entame et le bâtonne); ce fut un prétexte pour lui
+faire passer cent francs. Giletti, criblé de dettes, se garda bien de
+parler de cette bonne aubaine, mais devint d’une fierté étonnante.
+
+La fantaisie de Fabrice se changea en pique d’amour-propre (à son âge,
+les soucis l’avaient déjà réduit à avoir des fantaisies)! La vanité
+le conduisait au spectacle; la petite fille jouait fort gaiement et
+l’amusait; au sortir du théâtre il était amoureux pour une heure. Le
+comte revint à Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des dangers
+réels; le Giletti, qui avait été dragon dans le beau régiment des
+dragons Napoléon, parlait sérieusement de tuer Fabrice et prenait des
+mesures pour s’enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est très jeune,
+il se scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce
+ne fut pas cependant un petit effort d’héroïsme de la part du comte que
+celui de revenir de Bologne; car enfin, souvent, le matin, il avait le
+teint fatigué, et Fabrice avait tant de fraîcheur, tant de sérénité!
+Qui eût songé à lui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice,
+arrivée en son absence, et pour une si sotte cause? Mais il avait une
+de ces âmes rares qui se font un remords éternel d’une action généreuse
+qu’elles pouvaient faire et qu’elles n’ont pas faite; d’ailleurs il ne
+put supporter l’idée de voir la duchesse triste, et par sa faute.
+
+Il la trouva, à son arrivée, silencieuse et morne; voici ce qui s’était
+passé: la petite femme de chambre, Chékina, tourmentée par les remords,
+et jugeant de l’importance de sa faute par l’énormité de la somme
+qu’elle avait reçue pour la commettre, était tombée malade. Un soir,
+la duchesse qui l’aimait monta jusqu’à sa chambre. La petite fille ne
+put résister à cette marque de bonté, elle fondit en larmes, voulut
+remettre à sa maîtresse ce qu’elle possédait encore sur l’argent qu’elle
+avait reçu, et enfin eut le courage de lui avouer les questions faites
+par le comte et ses réponses. La duchesse courut vers la lampe qu’elle
+éteignit, puis dit à la petite Chékina qu’elle lui pardonnait, mais à
+condition qu’elle ne dirait jamais un mot de cette étrange scène à qui
+que ce fût:
+
+--Le pauvre comte, ajouta-t-elle d’un air léger, craint le ridicule;
+tous les hommes sont ainsi.
+
+La duchesse se hâta de descendre chez elle. A peine enfermée dans sa
+chambre, elle fondit en larmes; elle trouvait quelque chose d’horrible
+dans l’idée de faire l’amour avec ce Fabrice qu’elle avait vu naître, et
+pourtant que voulait dire sa conduite?
+
+Telle avait été la première cause de la noire mélancolie dans laquelle
+le comte la trouva plongée; lui arrivé, elle eut des accès d’impatience
+contre lui, et presque contre Fabrice; elle eût voulu ne plus les revoir
+ni l’un ni l’autre; elle était dépitée du rôle ridicule à ses yeux que
+Fabrice jouait auprès de la petite Marietta; car le comte lui avait
+tout dit en véritable amoureux incapable de garder un secret. Elle ne
+pouvait s’accoutumer à ce malheur: son idole avait un défaut; enfin
+dans un moment de bonne amitié elle demanda conseil au comte, ce fut
+pour celui-ci un instant délicieux et une belle récompense du mouvement
+honnête qui l’avait fait revenir à Parme.
+
+--Quoi de plus simple! dit le comte en riant; les jeunes gens veulent
+avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n’y pensent plus. Ne
+doit-il pas aller à Belgirate, voir la marquise del Dongo? Eh bien!
+qu’il parte. Pendant son absence je prierai la troupe comique de porter
+ailleurs ses talents, je paierai les frais de route; mais bientôt
+nous le verrons amoureux de la première jolie femme que le hasard
+conduira sur ses pas: c’est dans l’ordre, et je ne voudrais pas le voir
+autrement... S’il est nécessaire, faites écrire par la marquise.
+
+Cette idée, donnée avec l’air d’une complète indifférence, fut un trait
+de lumière pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le
+comte annonça, comme par hasard, qu’il y avait un courrier qui, allant
+à Vienne passait par Milan; trois jours après Fabrice recevait une
+lettre de sa mère. Il partit fort piqué de n’avoir pu encore, grâce à la
+jalousie de Giletti, profiter des excellentes intentions dont la petite
+Marietta lui faisait porter l’assurance par une mammacia, vieille femme
+qui lui servait de mère.
+
+Fabrice trouva sa mère et une des ses sœurs à Belgirate, gros village
+piémontais, sur la rive droite du lac Majeur; la rive gauche appartient
+au Milanais, et par conséquent à l’Autriche. Ce lac, parallèle au lac
+de Côme, et qui court aussi du nord au midi, est situé à une vingtaine
+de lieues plus au couchant. L’air des montagnes, l’aspect majestueux
+et tranquille de ce lac superbe qui lui rappelait celui près duquel il
+avait passé son enfance, tout contribua à changer en douce mélancolie
+le chagrin de Fabrice, voisin de la colère. C’était avec une tendresse
+infinie que le souvenir de la duchesse se présentait maintenant à lui;
+il lui semblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu’il n’avait
+jamais éprouvé pour aucune femme; rien ne lui eût été plus pénible que
+d’en être à jamais séparé, et dans ces dispositions, si la duchesse
+eût daigné avoir recours à la moindre coquetterie, elle eût conquis ce
+cœur, par exemple, en lui opposant un rival. Mais bien loin de prendre
+un parti aussi décisif, ce n’était pas sans se faire de vifs reproches
+qu’elle trouvait sa pensée toujours attachée aux pas du jeune voyageur.
+Elle se reprochait ce qu’elle appelait encore une fantaisie, comme si
+c’eût été une horreur; elle redoubla d’attentions et de prévenances pour
+le comte qui, séduit par tant de grâces, n’écoutait pas la saine raison
+qui prescrivait un second voyage à Bologne.
+
+La marquise del Dongo, pressée par les noces de sa fille aînée qu’elle
+mariait à un duc milanais, ne put donner que trois jours à son fils
+bien-aimé; jamais elle n’avait trouvé en lui une si tendre amitié. Au
+milieu de la mélancolie qui s’emparait de plus en plus de l’âme de
+Fabrice, une idée bizarre et même ridicule s’était présentée et tout
+à coup s’était fait suivre. Oserons-nous dire qu’il voulait consulter
+l’abbé Blanès? Cet excellent vieillard était parfaitement incapable de
+comprendre les chagrins d’un cœur tiraillé par des passions puériles
+et presque égales en force; d’ailleurs il eût fallu huit jours pour
+lui faire entrevoir seulement tous les intérêts que Fabrice devait
+ménager à Parme; mais en songeant à le consulter Fabrice retrouvait la
+fraîcheur de ses sensations de seize ans. Le croira-t-on? ce n’était pas
+simplement comme homme sage, comme ami parfaitement doué, que Fabrice
+voulait lui parler; l’objet de cette course et les sentiments qui
+agitèrent notre héros pendant les cinquante heures qu’elle dura, sont
+tellement absurdes que sans doute, dans l’intérêt du récit, il eût mieux
+valu les supprimer. Je crains que la crédulité de Fabrice ne le prive de
+la sympathie du lecteur; mais enfin, il était ainsi, pourquoi le flatter
+lui plutôt qu’un autre? Je n’ai point flatté le comte Mosca ni le prince.
+
+Fabrice donc, puisqu’il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mère
+jusqu’au port de Laveno, rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne,
+où elle descendit vers les huit heures du soir. (Le lac est considéré
+comme un pays neutre, et l’on ne demande point de passeport à qui ne
+descend point à terre.) Mais à peine la nuit fut-elle venue qu’il se fit
+débarquer sur cette même rive autrichienne, au milieu d’un petit bois
+qui avance dans les flots. Il avait loué une sediola, sorte de tilbury
+champêtre et rapide, à l’aide duquel il put suivre, à cinq cents pas de
+distance, la voiture de sa mère; il était déguisé en domestique de la
+casa del Dongo, et aucun des nombreux employés de la police ou de la
+douane n’eut l’idée de lui demander son passeport. A un quart de lieue
+de Côme, où la marquise et sa fille devaient s’arrêter pour passer la
+nuit, il prit un sentier à gauche, qui, contournant le bourg de Vico, se
+réunit ensuite à un petit chemin récemment établi sur l’extrême bord du
+lac. Il était minuit, et Fabrice pouvait espérer de ne rencontrer aucun
+gendarme. Les arbres des bouquets de bois que le petit chemin traversait
+à chaque instant dessinaient le noir contour de leur feuillage sur
+un ciel étoilé, mais voilé par une brume légère. Les eaux et le ciel
+étaient d’une tranquillité profonde; l’âme de Fabrice ne put résister
+à cette beauté sublime; il s’arrêta, puis s’assit sur un rocher qui
+s’avançait dans le lac, formant comme un petit promontoire. Le silence
+universel n’était troublé, à intervalles égaux, que par la petite lame
+du lac qui venait expirer sur la grève. Fabrice avait un cœur italien;
+j’en demande pardon pour lui: ce défaut, qui le rendra moins aimable,
+consistait surtout en ceci: il n’avait de vanité que par accès, et
+l’aspect seul de la beauté sublime le portait à l’attendrissement, et
+ôtait à ses chagrins leur pointe âpre et dure. Assis sur son rocher
+isolé, n’ayant plus à se tenir en garde contre les agents de la police,
+protégé par la nuit profonde et le vaste silence, de douces larmes
+mouillèrent ses yeux, et il trouva là, à peu de frais, les moments les
+plus heureux qu’il eût goûtés depuis longtemps.
+
+Il résolut de ne jamais dire de mensonges à la duchesse, et c’est parce
+qu’il l’aimait à l’adoration en ce moment, qu’il se jura de ne jamais
+lui dire qu’il l’aimait; jamais il ne prononcerait auprès d’elle le
+mot d’amour, puisque la passion que l’on appelle ainsi était étrangère
+à son cœur. Dans l’enthousiasme de générosité et de vertu qui faisait
+sa félicité en ce moment, il prit la résolution de lui tout dire à la
+première occasion: son cœur n’avait jamais connu l’amour. Une fois ce
+parti courageux bien adopté, il se sentit comme délivré d’un poids
+énorme. «Elle me dira peut-être quelques mots sur Marietta: eh bien! je
+ne reverrai jamais la petite Marietta», se répondit-il à lui-même avec
+gaieté.
+
+La chaleur accablante qui avait régné pendant la journée commençait
+à être tempérée par la brise du matin. Déjà l’aube dessinait par une
+faible lueur blanche les pics des Alpes qui s’élèvent au nord et à
+l’orient du lac de Côme. Leurs masses, blanchies par les neiges, même
+au mois de juin, se dessinent sur l’azur clair d’un ciel toujours pur
+à ces hauteurs immenses. Une branche des Alpes s’avançant au midi vers
+l’heureuse Italie sépare les versants du lac de Côme de ceux du lac de
+Garde. Fabrice suivait de l’œil toutes les branches de ces montagnes
+sublimes, l’aube en s’éclaircissant venait marquer les vallées qui les
+séparent en éclairant la brume légère qui s’élevait du fond des gorges.
+
+Depuis quelques instants Fabrice s’était remis en marche; il passa
+la colline qui forme la presqu’île de Durini, et enfin parut à ses
+yeux ce clocher du village de Grianta, où si souvent il avait fait
+des observations d’étoiles avec l’abbé Blanès. «Quelle n’était pas
+mon ignorance en ce temps-là! Je ne pouvais comprendre, se disait-il,
+même le latin ridicule de ces traités d’astrologie que feuilletait
+mon maître, et je crois que je les respectais surtout parce que, n’y
+entendant que quelques mots par-ci par-là, mon imagination se chargeait
+de leur prêter un sens, et le plus romanesque possible.»
+
+Peu à peu sa rêverie prit un autre cours. «Y aurait-il quelque chose de
+réel dans cette science? Pourquoi serait-elle différente des autres?
+Un certain nombre d’imbéciles et de gens adroits conviennent entre eux
+qu’ils savent le mexicain, par exemple; ils s’imposent en cette qualité
+à la société qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On
+les accable de faveurs précisément parce qu’ils n’ont point d’esprit,
+et que le pouvoir n’a pas à craindre qu’ils soulèvent les peuples et
+fassent du pathos à l’aide des sentiments généreux! Par exemple le
+père Bari, auquel Ernest IV vient d’accorder quatre mille francs de
+pension et la croix de son ordre pour avoir restitué dix-neuf vers d’un
+dithyrambe grec!
+
+«Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-là
+ridicules? Est-ce bien à moi de me plaindre? se dit-il tout à coup en
+s’arrêtant, est-ce que cette même croix ne vient pas d’être donnée à mon
+gouverneur de Naples?» Fabrice éprouva un sentiment de malaise profond;
+le bel enthousiasme de vertu qui naguère venait de faire battre son cœur
+se changeait dans le vil plaisir d’avoir une bonne part dans un vol.
+«Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux éteints d’un homme mécontent de
+soi, puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il
+serait d’une insigne duperie à moi de n’en pas prendre ma part; mais
+il ne faut point m’aviser de les maudire en public.» Ces raisonnements
+ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice était bien tombé de cette
+élévation de bonheur sublime où il s’était trouvé transporté une heure
+auparavant. La pensée du privilège avait desséché cette plante toujours
+si délicate qu’on nomme le bonheur.
+
+«S’il ne faut pas croire à l’astrologie, reprit-il en cherchant à
+s’étourdir, si cette science est, comme les trois quarts des sciences
+non mathématiques, une réunion de nigauds enthousiastes et d’hypocrites
+adroits et payés par qui ils servent, d’où vient que je pense si souvent
+et avec émotion à cette circonstance fatale? Jadis je suis sorti de la
+prison de B..., mais avec l’habit et la feuille de route d’un soldat
+jeté en prison pour de justes causes.»
+
+Le raisonnement de Fabrice ne put jamais pénétrer plus loin; il tournait
+de cent façons autour de la difficulté sans parvenir à la surmonter. Il
+était trop jeune encore; dans ses moments de loisir, son âme s’occupait
+avec ravissement à goûter les sensations produites par des circonstances
+romanesques que son imagination était toujours prête à lui fournir.
+Il était bien loin d’employer son temps à regarder avec patience les
+particularités réelles des choses pour ensuite deviner leurs causes. Le
+réel lui semblait encore plat et fangeux; je conçois qu’on n’aime pas
+à le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas
+surtout faire des objections avec les diverses pièces de son ignorance.
+
+C’est ainsi que, sans manquer d’esprit, Fabrice ne put parvenir à voir
+que sa demi-croyance dans les présages était pour lui une religion,
+une impression profonde reçue à son entrée dans la vie. Penser à
+cette croyance c’était sentir, c’était un bonheur. Et il s’obstinait
+à chercher comment ce pouvait être une science prouvée, réelle, dans
+le genre de la géométrie par exemple. Il recherchait avec ardeur, dans
+sa mémoire, toutes les circonstances où des présages observés par lui
+n’avaient pas été suivis de l’événement heureux ou malheureux qu’ils
+semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un raisonnement et
+marcher à la vérité, son attention s’arrêtait avec bonheur sur le
+souvenir des cas où le présage avait été largement suivi par l’accident
+heureux ou malheureux qu’il lui semblait prédire, et son âme était
+frappée de respect et attendrie; et il eût éprouvé une répugnance
+invincible pour l’être qui eût nié les présages, et surtout s’il eût
+employé l’ironie.
+
+Fabrice marchait sans s’apercevoir des distances, et il en était là de
+ses raisonnements impuissants, lorsqu’en levant la tête il vit le mur du
+jardin de son père. Ce mur, qui soutenait une belle terrasse, s’élevait
+à plus de quarante pieds au-dessus du chemin, à droite. Un cordon de
+pierres de taille tout en haut, près de la balustrade, lui donnait un
+air monumental. «Il n’est pas mal, se dit froidement Fabrice, cela est
+d’une bonne architecture, presque dans le goût romain.» Il appliquait
+ses nouvelles connaissances en antiquités. Puis il détourna la tête
+avec dégoût; les sévérités de son père, et surtout la dénonciation de
+son frère Ascagne au retour de son voyage en France, lui revinrent à
+l’esprit.
+
+«Cette dénonciation dénaturée a été l’origine de ma vie actuelle; je
+puis la haïr, je puis la mépriser, mais enfin elle a changé ma destinée.
+Que devenais-je une fois relégué à Novare et n’étant presque que
+souffert chez l’homme d’affaires de mon père, si ma tante n’avait fait
+l’amour avec un ministre puissant? si cette tante se fût trouvée n’avoir
+qu’une âme sèche et commune au lieu de cette âme tendre et passionnée et
+qui m’aime avec une sorte d’enthousiasme qui m’étonne? où en serais-je
+maintenant si la duchesse avait eu l’âme de son frère le marquis del
+Dongo?»
+
+Accablé par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d’un
+pas incertain; il parvint au bord du fossé précisément vis-à-vis la
+magnifique façade du château. Ce fut à peine s’il jeta un regard sur ce
+grand édifice noirci par le temps. Le noble langage de l’architecture
+le trouva insensible; le souvenir de son frère et de son père fermait
+son âme à toute sensation de beauté, il n’était attentif qu’à se tenir
+sur ses gardes en présence d’ennemis hypocrites et dangereux. Il regarda
+un instant, mais avec un dégoût marqué, la petite fenêtre de la chambre
+qu’il occupait avant 1815 au troisième étage. Le caractère de son père
+avait dépouillé de tout charme les souvenirs de la première enfance. «Je
+n’y suis pas rentré, pensa-t-il, depuis le 7 mars à 8 heures du soir.
+J’en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et le lendemain,
+la crainte des espions me fit précipiter mon départ. Quand je repassai
+après le voyage en France, je n’eus pas le temps d’y monter, même pour
+revoir mes gravures, et cela grâce à la dénonciation de mon frère.»
+
+Fabrice détourna la tête avec horreur. «L’abbé Blanès a plus de
+quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presque
+plus au château, à ce que m’a raconté ma sœur; les infirmités de la
+vieillesse ont produit leur effet. Ce cœur si ferme et si noble est
+glacé par l’âge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus à
+son clocher! je me cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous
+le pressoir jusqu’au moment de son réveil; je n’irai pas troubler le
+sommeil du bon vieillard; probablement il aura oublié jusqu’à mes
+traits; six ans font beaucoup à cet âge! je ne trouverai plus que le
+tombeau d’un ami! Et c’est un véritable enfantillage, ajouta-t-il,
+d’être venu ici affronter le dégoût que me cause le château de mon père.»
+
+Fabrice entrait alors sur la petite place de l’église; ce fut avec
+un étonnement allant jusqu’au délire qu’il vit, au second étage de
+l’antique clocher, la fenêtre étroite et longue éclairée par la petite
+lanterne de l’abbé Blanès. L’abbé avait coutume de l’y déposer, en
+montant à la cage de planches qui formait son observatoire, afin que la
+clarté ne l’empêchât pas de lire sur son planisphère. Cette carte du
+ciel était tendue sur un grand vase de terre cuite qui avait appartenu
+jadis à un oranger du château. Dans l’ouverture, au fond du vase,
+brûlait la plus exiguë des lampes, dont un petit tuyau de fer-blanc
+conduisait la fumée hors du vase, et l’ombre du tuyau marquait le
+nord sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondèrent
+d’émotions l’âme de Fabrice et la remplirent de bonheur.
+
+Presque sans y songer, il fit avec l’aide de ses deux mains le petit
+sifflement bas et bref qui autrefois était le signal de son admission.
+Aussitôt il entendit tirer à plusieurs reprises la corde qui, du haut de
+l’observatoire ouvrait le loquet de la porte du clocher. Il se précipita
+dans l’escalier, ému jusqu’au transport; il trouva l’abbé sur son
+fauteuil de bois à sa place accoutumée; son œil était fixé sur la petite
+lunette d’un quart de cercle mural. De la main gauche, l’abbé lui fit
+signe de ne pas l’interrompre dans son observation; un instant après il
+écrivit un chiffre sur une carte à jouer, puis, se retournant sur son
+fauteuil, il ouvrit les bras à notre héros qui s’y précipita en fondant
+en larmes. L’abbé Blanès était son véritable père.
+
+--Je t’attendais, dit Blanès, après les premiers mots d’épanchement et
+de tendresse.
+
+L’abbé faisait-il son métier de savant; ou bien, comme il pensait
+souvent à Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-il par un pur
+hasard annoncé son retour?
+
+--Voici ma mort qui arrive, dit l’abbé Blanès.
+
+--Comment! s’écria Fabrice tout ému.
+
+--Oui, reprit l’abbé d’un ton sérieux, mais point triste: cinq mois et
+demi ou six mois et demi après que je t’aurai revu, ma vie ayant trouvé
+son complément de bonheur, s’éteindra.
+
+CENTER
+Come face al mancar dell alimento
+
+(comme la petite lampe quand l’huile vient à manquer). Avant le moment
+suprême, je passerai probablement un ou deux mois sans parler, après
+quoi je serai reçu dans le sein de notre père; si toutefois il trouve
+que j’ai rempli mon devoir dans le poste où il m’avait placé en
+sentinelle.
+
+«Toi tu es excédé de fatigue, ton émotion te dispose au sommeil. Depuis
+que je t’attends, j’ai caché un pain et une bouteille d’eau-de-vie
+dans la grande caisse de mes instruments. Donne ces soutiens à ta vie
+et tâche de prendre assez de forces pour m’écouter encore quelques
+instants. Il est en mon pouvoir de te dire plusieurs choses avant que
+la nuit soit tout à fait remplacée par le jour; maintenant je les vois
+beaucoup plus distinctement que peut-être je ne les verrai demain. Car,
+mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il faut toujours faire
+entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-être le vieil
+homme, l’homme terrestre sera occupé en moi des préparatifs de ma mort,
+et demain soir à 9 heures, il faut que tu me quittes.
+
+Fabrice lui ayant obéi en silence comme c’était sa coutume:
+
+--Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu as essayé de
+voir Waterloo, tu n’as trouvé d’abord qu’une prison?
+
+--Oui, mon père, répliqua Fabrice étonné.
+
+--Eh bien, ce fut un rare bonheur, car, averti par ma voix, ton âme
+peut se préparer à une autre prison bien autrement dure, bien plus
+terrible! Probablement tu n’en sortiras que par un crime, mais, grâce
+au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombe jamais dans le
+crime avec quelque violence que tu sois tenté; je crois voir qu’il sera
+question de tuer un innocent, qui, sans le savoir, usurpe tes droits;
+si tu résistes à la violente tentation qui semblera justifiée par les
+lois de l’honneur, ta vie sera très heureuse aux yeux des hommes..., et
+raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, après un instant
+de réflexion; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un siège de
+bois, loin de tout luxe, et détrompé du luxe, et comme moi n’ayant à te
+faire aucun reproche grave.
+
+«Maintenant, les choses de l’état futur sont terminées entre nous, je ne
+pourrais ajouter rien de bien important. C’est en vain que j’ai cherché
+à voir de quelle durée sera cette prison; s’agit-il de six mois, d’un
+an, de dix ans? Je n’ai rien pu découvrir; apparemment j’ai commis
+quelque faute, et le ciel a voulu me punir par le chagrin de cette
+incertitude. J’ai vu seulement qu’après la prison, mais je ne sais si
+c’est au moment même de la sortie, il y aura ce que j’appelle un crime,
+mais par bonheur je crois être sûr qu’il ne sera pas commis par toi.
+Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mes
+calculs n’est qu’une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec la
+paix de l’âme, sur un siège de bois et vêtu de blanc.
+
+En disant ces mots, l’abbé Blanès voulut se lever; ce fut alors que
+Fabrice s’aperçut des ravages du temps; il mit près d’une minute à
+se lever et à se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire,
+immobile et silencieux. L’abbé se jeta dans ses bras à diverses
+reprises; il le serra avec une extrême tendresse. Après quoi il reprit
+avec toute sa gaieté d’autrefois:
+
+--Tâche de t’arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu
+commodément, prends mes pelisses; tu en trouveras plusieurs de grand
+prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre ans.
+Elle me demanda une prédiction sur ton compte, que je me gardai bien
+de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de
+cercle. Toute l’annonce de l’avenir est une infraction à la règle,
+et a ce danger qu’elle peut changer l’événement, auquel cas toute la
+science tombe par terre comme un véritable jeu d’enfant; et d’ailleurs
+il y avait des choses dures à dire à cette duchesse toujours si jolie.
+A propos, ne sois point effrayé dans ton sommeil par les cloches qui
+vont faire un tapage effroyable à côté de ton oreille, lorsque l’on va
+sonner la messe de sept heures; plus tard, à l’étage inférieur, ils vont
+mettre en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C’est
+aujourd’hui saint Giovita, martyr et soldat. Tu sais, le petit village
+de Grianta a le même patron que la grande ville de Brescia, ce qui,
+par parenthèse, trompa d’une façon bien plaisante mon illustre maître
+Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m’annonça que je ferais une
+assez belle fortune ecclésiastique, il croyait que je serais curé de la
+magnifique église de Saint-Giovita, à Brescia; j’ai été curé d’un petit
+village de sept cent cinquante feux! Mais tout a été pour le mieux. J’ai
+vu, il n’y a pas dix ans de cela, que si j’eusse été curé à Brescia, ma
+destinée était d’être mis en prison sur une colline de la Moravie, au
+Spielberg. Demain je t’apporterai toutes sortes de mets délicats volés
+au grand dîner que je donne à tous les curés des environs qui viennent
+chanter à ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche
+point à me voir, ne descends pour te mettre en possession de ces bonnes
+choses que lorsque tu m’auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu
+me revoies de jour, et le soleil se couchant demain à sept heures et
+vingt-sept minutes, je ne viendrai t’embrasser que vers les huit heures,
+et il faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par
+neuf, c’est-à-dire avant que l’horloge ait sonné dix heures. Prends
+garde que l’on ne te voie aux fenêtres du clocher: les gendarmes ont ton
+signalement et ils sont en quelque sorte sous les ordres de ton frère
+qui est un fameux tyran. Le marquis del Dongo s’affaiblit, ajouta Blanès
+d’un air triste, et s’il te revoyait, peut-être te donnerait-il quelque
+chose de la main à la main. Mais de tels avantages entachés de fraude
+ne conviennent point à un homme tel que toi, dont la force sera un
+jour dans sa conscience. Le marquis abhorre son fils Ascagne, et c’est
+à ce fils qu’échoiront les cinq ou six millions qu’il possède. C’est
+justice. Toi, à sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et
+cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tes gens.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+L’âme de Fabrice était exaltée par les discours du vieillard, par la
+profonde attention et par l’extrême fatigue. Il eut grand-peine à
+s’endormir, et son sommeil fut agité de songes, peut-être présages de
+l’avenir; le matin, à dix heures, il fut réveillé par le tremblement
+général du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se
+leva éperdu, et se crut à la fin du monde, puis il pensa qu’il était
+en prison; il lui fallut du temps pour reconnaître le son de la grosse
+cloche que quarante paysans mettaient en mouvement en l’honneur du grand
+saint Giovita, dix auraient suffi.
+
+Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans être vu; il
+s’aperçut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les
+jardins, et même sur la cour intérieure du château de son père. Il
+l’avait oublié. L’idée de ce père arrivant aux bornes de la vie
+changeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu’aux moineaux
+qui cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de la
+salle à manger. Ce sont les descendants de ceux qu’autrefois j’avais
+apprivoisés, se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du
+palais, était chargé d’un grand nombre d’orangers dans des vases de
+terre plus ou moins grands: cette vue l’attendrit; l’aspect de cette
+cour intérieure, ainsi ornée avec ses ombres bien tranchées et marquées
+par un soleil éclatant, était vraiment grandiose.
+
+L’affaiblissement de son père lui revenait à l’esprit. «Mais c’est
+vraiment singulier, se disait-il, mon père n’a que trente-cinq ans de
+plus que moi; trente-cinq et vingt-trois ne font que cinquante-huit!»
+Ses yeux, fixés sur les fenêtres de la chambre de cet homme sévère et
+qui ne l’avait jamais aimé, se remplirent de larmes. Il frémit, et un
+froid soudain courut dans ses veines lorsqu’il crut reconnaître son
+père traversant une terrasse garnie d’orangers, qui se trouvait de
+plain-pied avec sa chambre; mais ce n’était qu’un valet de chambre. Tout
+à fait sous le clocher, une quantité de jeunes filles vêtues de blanc et
+divisées en différentes troupes étaient occupées à tracer des dessins
+avec des fleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol des rues où devait
+passer la procession. Mais il y avait un spectacle qui parlait plus
+vivement à l’âme de Fabrice: du clocher, ses regards plongeaient sur les
+deux branches du lac à une distance de plusieurs lieues, et cette vue
+sublime lui fit bientôt oublier toutes les autres; elle réveillait chez
+lui les sentiments les plus élevés. Tous les souvenirs de son enfance
+vinrent en foule assiéger sa pensée; et cette journée passée en prison
+dans un clocher fut peut-être l’une des plus heureuses de sa vie.
+
+Le bonheur le porta à une hauteur de pensées assez étrangère à son
+caractère; il considérait les événements de la vie, lui, si jeune, comme
+si déjà il fût arrivé à sa dernière limite. «Il faut en convenir, depuis
+mon arrivée à Parme, se dit-il enfin, après plusieurs heures de rêveries
+délicieuses, je n’ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme
+celle que je trouvais à Naples en galopant dans les chemins de Vomero
+ou en courant les rives de Misène. Tous les intérêts si compliqués de
+cette petite cour méchante m’ont rendu méchant... Je n’ai point du tout
+de plaisir à haïr, je crois même que ce serait un triste bonheur pour
+moi que celui d’humilier mes ennemis si j’en avais; mais je n’ai point
+d’ennemi... Halte-là! se dit-il tout à coup, j’ai pour ennemi Giletti...
+Voilà qui est singulier, se dit-il; le plaisir que j’éprouverais à voir
+cet homme si laid aller à tous les diables, survit au goût fort léger
+que j’avais pour la petite Marietta... Elle ne vaut pas, à beaucoup
+près, la duchesse d’A... que j’étais obligé d’aimer à Naples puisque je
+lui avais dit que j’étais amoureux d’elle. Grand Dieu! que de fois je
+me suis ennuyé durant les longs rendez-vous que m’accordait cette belle
+duchesse; jamais rien de pareil dans la chambre délabrée et servant
+de cuisine où la petite Marietta m’a reçu deux fois, et pendant deux
+minutes chaque fois.
+
+«Eh, grand Dieu! qu’est-ce que ces gens-là mangent? C’est à faire
+pitié! J’aurais dû faire à elle et à la mammacia une pension de trois
+beefsteacks payables tous les jours... La petite Marietta, ajouta-t-il,
+me distrayait des pensées méchantes que me donnait le voisinage de cette
+cour.
+
+«J’aurais peut-être bien fait de prendre la vie de café, comme dit la
+duchesse; elle semblait pencher de ce côté-là, et elle a bien plus de
+génie que moi. Grâce à ses bienfaits, ou bien seulement avec cette
+pension de quatre mille francs et ce fonds de quarante mille placés à
+Lyon et que ma mère me destine, j’aurais toujours un cheval et quelques
+écus pour faire des fouilles et former un cabinet. Puisqu’il semble
+que je ne dois pas connaître l’amour, ce seront toujours là pour moi
+les grandes sources de félicité; je voudrais, avant de mourir, aller
+revoir le champ de bataille de Waterloo, et tâcher de reconnaître la
+prairie où je fus si gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre.
+Ce pèlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien
+d’aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon cœur. A quoi
+bon aller si loin chercher le bonheur, il est là sous mes yeux!
+
+«Ah! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lac de
+Côme, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent les coups de
+cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouverais point de
+duchesse d’A..., mais je trouverais une de ces petites filles là-bas
+qui arrangent des fleurs sur le pavé et, en vérité, je l’aimerais tout
+autant: l’hypocrisie me glace même en amour, et nos grandes dames visent
+à des effets trop sublimes. Napoléon leur a donné des idées de mœurs et
+de constance.
+
+«Diable! se dit-il tout à coup, en retirant la tête de la fenêtre comme
+s’il eût craint d’être reconnu malgré l’ombre de l’énorme jalousie
+de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une entrée
+de gendarmes en grande tenue.» En effet, dix gendarmes, dont quatre
+sous-officiers, paraissaient dans le haut de la grande rue du village.
+Le maréchal des logis les distribuait de cent pas en cent pas, le long
+du trajet que devait parcourir la procession. «Tout le monde me connaît
+ici; si l’on me voit, je ne fais qu’un saut des bords du lac de Côme au
+Spielberg, où l’on m’attachera à chaque jambe une chaîne pesant cent dix
+livres: et quelle douleur pour la duchesse!»
+
+Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que d’abord
+il était placé à plus de quatre-vingts pieds d’élévation, que le lieu
+où il se trouvait était comparativement obscur, que les yeux des gens
+qui pourraient le regarder étaient frappés par un soleil éclatant,
+et qu’enfin ils se promenaient les yeux grands ouverts dans des rues
+dont toutes les maisons venaient d’être blanchies au lait de chaux,
+en l’honneur de la fête de saint Giovita. Malgré des raisonnements si
+clairs, l’âme italienne de Fabrice eût été désormais hors d’état de
+goûter aucun plaisir, s’il n’eût interposé entre lui et les gendarmes un
+lambeau de vieille toile qu’il cloua contre la fenêtre et auquel il fit
+deux trous pour les yeux.
+
+Les cloches ébranlaient l’air depuis dix minutes, la procession sortait
+de l’église, les mortaretti se firent entendre. Fabrice tourna la tête
+et reconnut cette petite esplanade garnie d’un parapet et dominant le
+lac, où si souvent, dans sa jeunesse, il s’était exposé à voir les
+mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des
+jours de fête sa mère voulait le voir auprès d’elle.
+
+Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre
+chose que des canons de fusil que l’on scie de façon à ne leur laisser
+que quatre pouces de longueur; c’est pour cela que les paysans
+recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796, la politique
+de l’Europe a semés à foison dans les plaines de la Lombardie. Une fois
+réduits à quatre pouces de longueur, on charge ces petits canons jusqu’à
+la gueule, on les place à terre dans une position verticale, et une
+traînée de poudre va de l’un à l’autre; ils sont rangés sur trois lignes
+comme un bataillon, et au nombre de deux ou trois cents, dans quelque
+emplacement voisin du lieu que doit parcourir la procession. Lorsque
+le Saint-Sacrement approche, on met le feu à la traînée de poudre, et
+alors commence un feu de file de coups secs, le plus inégal du monde et
+le plus ridicule; les femmes sont ivres de joie. Rien n’est gai comme
+le bruit de ces mortaretti entendu de loin sur le lac, et adouci par le
+balancement des eaux; ce bruit singulier et qui avait fait si souvent la
+joie de son enfance chassa les idées un peu trop sérieuses dont notre
+héros était assiégé; il alla chercher la grande lunette astronomique de
+l’abbé, et reconnut la plupart des hommes et des femmes qui suivaient
+la procession. Beaucoup de charmantes petites filles que Fabrice avait
+laissées à l’âge de onze et douze ans étaient maintenant des femmes
+superbes dans toute la fleur de la plus vigoureuse jeunesse; elles
+firent renaître le courage de notre héros, et pour leur parler il eût
+fort bien bravé les gendarmes.
+
+La procession passée et rentrée dans l’église par une porte latérale
+que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devint bientôt extrême
+même au haut du clocher; les habitants rentrèrent chez eux et il se fit
+un grand silence dans le village. Plusieurs barques se chargèrent de
+paysans retournant à Belagio, à Menagio et autres villages situés sur
+le lac; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup de rame: ce détail
+si simple le ravissait en extase; sa joie actuelle se composait de tout
+le malheur, de toute la gêne qu’il trouvait dans la vie compliquée
+des cours. Qu’il eût été heureux en ce moment de faire une lieue sur
+ce beau lac si tranquille et qui réfléchissait si bien la profondeur
+des cieux! Il entendit ouvrir la porte d’en bas du clocher: c’était la
+vieille servante de l’abbé Blanès, qui apportait un grand panier; il eut
+toutes les peines du monde à s’empêcher de lui parler. «Elle a pour moi
+presque autant d’amitié que son maître, se disait-il, et d’ailleurs je
+pars ce soir à neuf heures; est-ce qu’elle ne garderait pas le secret
+qu’elle m’aurait juré, seulement pendant quelques heures? Mais, se dit
+Fabrice, je déplairais à mon ami! je pourrais le compromettre avec les
+gendarmes!» Et il laissa partir la Ghita sans lui parler. Il fit un
+excellent dîner, puis s’arrangea pour dormir quelques minutes: il ne se
+réveilla qu’à huit heures et demie du soir, l’abbé Blanès lui secouait
+le bras, et il était nuit.
+
+Blanès était extrêmement fatigué, il avait cinquante ans de plus que la
+veille. Il ne parla plus de choses sérieuses; assis sur son fauteuil de
+bois:
+
+--Embrasse-moi, dit-il à Fabrice.
+
+Il le reprit plusieurs fois dans ses bras.
+
+--La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue, n’aura
+rien d’aussi pénible que cette séparation. J’ai une bourse que je
+laisserai en dépôt à la Ghita, avec ordre d’y puiser pour ses besoins,
+mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je la
+connais; après cette recommandation, elle est capable, par économie pour
+toi, de ne pas acheter de la viande quatre fois par an, si tu ne lui
+donnes des ordres bien précis. Tu peux toi-même être réduit à la misère,
+et l’obole du vieil ami te servira. N’attends rien de ton frère que des
+procédés atroces, et tâche de gagner de l’argent par un travail qui te
+rende utile à la société. Je prévois des orages étranges; peut-être dans
+cinquante ans ne voudra-t-on plus d’oisifs. Ta mère et ta tante peuvent
+te manquer, tes sœurs devront obéir à leurs maris... Va-t’en, va-t’en!
+fuis! s’écria Blanès avec empressement.
+
+Il venait d’entendre un petit bruit dans l’horloge qui annonçait que dix
+heures allaient sonner, il ne voulut pas même permettre à Fabrice de
+l’embrasser une dernière fois.
+
+--Dépêche! dépêche! lui cria-t-il; tu mettras au moins une minute à
+descendre l’escalier; prends garde de tomber, ce serait d’un affreux
+présage.
+
+Fabrice se précipita dans l’escalier, et, arrivé sur la place, se mit à
+courir. Il était à peine arrivé devant le château de son père, que la
+cloche sonna dix heures; chaque coup retentissait dans sa poitrine et y
+portait un trouble singulier. Il s’arrêta pour réfléchir, ou plutôt pour
+se livrer aux sentiments passionnés que lui inspirait la contemplation
+de cet édifice majestueux qu’il jugeait si froidement la veille. Au
+milieu de sa rêverie, des pas d’homme vinrent le réveiller; il regarda
+et se vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux excellents
+pistolets dont il venait de renouveler les amorces en dînant, le petit
+bruit qu’il fit en les armant attira l’attention d’un des gendarmes,
+et fut sur le point de le faire arrêter. Il s’aperçut du danger qu’il
+courait et pensa à faire feu le premier; c’était son droit, car c’était
+la seule manière qu’il eût de résister à quatre hommes bien armés. Par
+bonheur les gendarmes, qui circulaient pour faire évacuer les cabarets,
+ne s’étaient point montrés tout à fait insensibles aux politesses
+qu’ils avaient reçues dans plusieurs de ces lieux aimables; ils ne se
+décidèrent pas assez rapidement à faire leur devoir. Fabrice prit la
+fuite en courant à toutes jambes. Les gendarmes firent quelques pas en
+courant aussi et criant:
+
+--Arrête! arrête!
+
+Puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de là, Fabrice
+s’arrêta pour reprendre haleine. «Le bruit de mes pistolets a failli me
+faire prendre; c’est bien pour le coup que la duchesse m’eût dit, si
+jamais il m’eût été donné de revoir ses beaux yeux, que mon âme trouve
+du plaisir à contempler ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de
+regarder ce qui se passe actuellement à mes côtés.»
+
+Fabrice frémit en pensant au danger qu’il venait d’éviter; il doubla
+le pas, mais bientôt il ne put s’empêcher de courir, ce qui n’était
+pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui
+regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui de s’arrêter que dans
+la montagne, à plus d’une lieue de Grianta et, même arrêté, il eut une
+sueur froide en pensant au Spielberg.
+
+«Voilà une belle peur!» se dit-il: en entendant le son de ce mot, il fut
+presque tenté d’avoir honte. «Mais ma tante ne me dit-elle pas que la
+chose dont j’ai le plus besoin c’est d’apprendre à me pardonner? Je me
+compare toujours à un modèle parfait, et qui ne peut exister. Eh bien!
+je me pardonne ma peur, car, d’un autre côté, j’étais bien disposé à
+défendre ma liberté, et certainement tous les quatre ne seraient pas
+restés debout pour me conduire en prison. Ce que je fais en ce moment,
+ajouta-t-il, n’est pas militaire; au lieu de me retirer rapidement,
+après avoir rempli mon objet, et peut-être donné l’éveil à mes ennemis,
+je m’amuse à une fantaisie plus ridicule peut-être que toutes les
+prédictions du bon abbé.»
+
+En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, et de
+gagner les bords du lac Majeur, où sa barque l’attendait, il faisait
+un énorme détour pour aller voir son arbre. Le lecteur se souvient
+peut-être de l’amour que Fabrice portait à un marronnier planté par
+sa mère vingt-trois ans auparavant. «Il serait digne de mon frère, se
+dit-il, d’avoir fait couper cet arbre; mais ces êtres-là ne sentent pas
+les choses délicates; il n’y aura pas songé. Et d’ailleurs, ce ne serait
+pas d’un mauvais augure, ajouta-t-il avec fermeté.» Deux heures plus
+tard son regard fut consterné; des méchants ou un orage avaient rompu
+l’une des principales branches du jeune arbre, qui pendait desséchée;
+Fabrice la coupa avec respect, à l’aide de son poignard, et tailla bien
+net la coupure, afin que l’eau ne pût pas s’introduire dans le tronc.
+Ensuite, quoique le temps fût bien précieux pour lui, car le jour allait
+paraître, il passa une bonne heure à bêcher la terre autour de l’arbre
+chéri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la route du
+lac Majeur. Au total, il n’était point triste, l’arbre était d’une belle
+venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait presque
+doublé. La branche n’était qu’un accident sans conséquence; une fois
+coupée, elle ne nuisait plus à l’arbre, et même il serait plus élancé,
+sa membrure commençant plus haut.
+
+Fabrice n’avait pas fait une lieue, qu’une bande éclatante de blancheur
+dessinait à l’orient les pics du Resegon di Lek, montagne célèbre dans
+le pays. La route qu’il suivait se couvrait de paysans; mais, au lieu
+d’avoir des idées militaires, Fabrice se laissait attendrir par les
+aspects sublimes ou touchants de ces forêts des environs du lac de
+Côme. Ce sont peut-être les plus belles du monde; je ne veux pas dire
+celles qui rendent le plus d’écus neufs, comme on dirait en Suisse, mais
+celles qui parlent le plus à l’âme. Ecouter ce langage dans la position
+où se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM. les gendarmes
+lombardo-vénitiens, c’était un véritable enfantillage.
+
+«Je suis à une demi-lieue de la frontière, se dit-il enfin, je vais
+rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde du matin:
+cet habit de drap fin va leur être suspect, ils vont me demander mon
+passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis à la
+prison; me voici dans l’agréable nécessité de commettre un meurtre.
+Si, comme de coutume, les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis
+pas attendre bonnement pour faire feu que l’un des deux cherche à me
+prendre au collet; pour peu qu’en tombant il me retienne un instant,
+me voilà au Spielberg.» Fabrice, saisi d’horreur surtout de cette
+nécessité de faire feu le premier, peut-être sur un ancien soldat de son
+oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d’un
+énorme châtaignier; il renouvelait l’amorce de ses pistolets, lorsqu’il
+entendit un homme qui s’avançait dans le bois en chantant très bien un
+air délicieux de Mercadante, alors à la mode en Lombardie.
+
+«Voilà qui est d’un bon augure!» se dit Fabrice. Cet air qu’il écoutait
+religieusement lui ôta la petite pointe de colère qui commençait à se
+mêler à ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des
+deux côtés, il n’y vit personne.
+
+«Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse», se dit-il.
+Presque au même instant, il vit un valet de chambre très proprement vêtu
+à l’anglaise, et monté sur un cheval de suite, qui s’avançait au petit
+pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-être un peu trop
+maigre.
+
+«Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu’il me répète
+que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses droits
+sur le voisin, je casserais la tête d’un coup de pistolet à ce valet de
+chambre, et, une fois monté sur le cheval maigre, je me moquerais fort
+de tous les gendarmes du monde. A peine de retour à Parme, j’enverrais
+de l’argent à cet homme ou à sa veuve... mais ce serait une horreur!»
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de
+Lombardie va en Suisse: en ce lieu, elle est bien à quatre ou cinq pieds
+en contrebas de la forêt. «Si mon homme prend peur, se dit Fabrice, il
+part d’un temps de galop, et je reste planté là faisant la vraie figure
+d’un nigaud.» En ce moment, il se trouvait à dix pas du valet de chambre
+qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu’il avait peur; il allait
+peut-être retourner ses chevaux. Sans être encore décidé à rien, Fabrice
+fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.
+
+--Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur
+ordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, mais je
+suis obligé de vous emprunter votre cheval; je vais être tué si je ne
+f... pas le camp rapidement. J’ai sur les talons les quatre frères Riva,
+ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute; ils viennent de me
+surprendre dans la chambre de leur sœur, j’ai sauté par la fenêtre et me
+voici. Ils sont sortis dans la forêt avec leurs chiens et leurs fusils.
+Je m’étais caché dans ce gros châtaignier creux, parce que j’ai vu l’un
+d’eux traverser la route, leurs chiens vont me dépister! Je vais monter
+sur votre cheval et galoper jusqu’à une lieue au-delà de Côme; je vais
+à Milan me jeter aux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval à la
+poste avec deux napoléons pour vous, si vous consentez de bonne grâce.
+Si vous faites la moindre résistance, je vous tue avec les pistolets que
+voici. Si, une fois parti, vous mettez les gendarmes à mes trousses, mon
+cousin, le brave comte Alari, écuyer de l’empereur, aura soin de vous
+faire casser les os.
+
+Fabrice inventait ce discours à mesure qu’il le prononçait d’un air tout
+pacifique.
+
+--Au reste, dit-il en riant, mon nom n’est point un secret; je suis
+le Marchesino Ascanio del Dongo, mon château est tout près d’ici, à
+Grianta. F..., dit-il, en élevant la voix, lâchez donc le cheval!
+
+Le valet de chambre, stupéfait, ne soufflait mot. Fabrice passa son
+pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l’autre lâcha, sauta à
+cheval et partit au galop. Quand il fut à trois cents pas, il s’aperçut
+qu’il avait oublié de donner les vingt francs promis; il s’arrêta: il
+n’y avait toujours personne sur la route que le valet de chambre qui
+le suivait au galop; il lui fit signe avec son mouchoir d’avancer, et
+quand il le vit à cinquante pas, il jeta sur la route une poignée de
+monnaie, et repartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les
+pièces d’argent. «Voilà un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice en
+riant, pas un mot inutile.» Il fila rapidement vers le midi, s’arrêta
+dans une maison écartée, et se remit en route quelques heures plus tard.
+A deux heures du matin il était sur le bord du lac Majeur; bientôt il
+aperçut sa barque qui battait l’eau, elle vint au signal convenu. Il ne
+vit point de paysan à qui remettre le cheval; il rendit la liberté au
+noble animal, trois heures après il était à Belgirate. Là, se trouvant
+en pays ami, il prit quelque repos; il était fort joyeux, il avait
+réussi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer les véritables causes
+de sa joie? Son arbre était d’une venue superbe, et son âme avait été
+rafraîchie par l’attendrissement profond qu’il avait trouvé dans les
+bras de l’abbé Blanès. «Croit-il réellement, se disait-il, à toutes
+les prédictions qu’il m’a faites; ou bien comme mon frère m’a fait la
+réputation d’un jacobin, d’un homme sans foi ni loi, capable de tout,
+a-t-il voulu seulement m’engager à ne pas céder à la tentation de
+casser la tête à quelque animal qui m’aura joué un mauvais tour?» Le
+surlendemain Fabrice était à Parme où il amusa fort la duchesse et le
+comte, en leur narrant avec la dernière exactitude, comme il faisait
+toujours, toute l’histoire de son voyage.
+
+A son arrivée, Fabrice trouva le portier et tous les domestiques du
+palais Sanseverina chargés des insignes du plus grand deuil.
+
+--Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il à la duchesse.
+
+--Cet excellent homme qu’on appelait mon mari vient de mourir à Baden.
+Il me laisse ce palais; c’était une chose convenue, mais en signe
+de bonne amitié, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui
+m’embarrasse fort; je ne veux pas y renoncer en faveur de sa nièce,
+la marquise Raversi, qui me joue tous les jours des tours pendables.
+Toi qui es amateur, il faudra que tu me trouves quelque bon sculpteur;
+j’élèverai au duc un tombeau de trois cent mille francs.
+
+Le comte se mit à dire des anecdotes sur la Raversi.
+
+--C’est en vain que j’ai cherché à l’amadouer par des bienfaits, dit
+la duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou
+généraux. En revanche, il ne se passe pas de mois qu’ils ne m’adressent
+quelque lettre anonyme abominable, j’ai été obligée de prendre un
+secrétaire pour lire les lettres de ce genre.
+
+--Et ces lettres anonymes sont leurs moindres péchés, reprit le comte
+Mosca; ils tiennent manufacture de dénonciations infâmes. Vingt fois
+j’aurais pu faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et
+Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il en s’adressant à Fabrice, si
+mes bons juges les eussent condamnés.
+
+--Eh bien! voilà qui me gâte tout le reste, répliqua Fabrice avec une
+naïveté bien plaisante à la cour, j’aurais mieux aimé les voir condamnés
+par des magistrats jugeant en conscience.
+
+--Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me
+donner l’adresse de tels magistrats, je leur écrirai avant de me mettre
+au lit.
+
+--Si j’étais ministre, cette absence de juges honnêtes gens blesserait
+mon amour-propre.
+
+--Mais il me semble, répliqua le comte, que Votre Excellence, qui aime
+tant les Français, et qui même jadis leur prêta secours de son bras
+invincible, oublie en ce moment une de leurs grandes maximes: Il vaut
+mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Je voudrais voir comment
+vous gouverneriez ces âmes ardentes, et qui lisent toute la journée
+l’histoire de la Révolution de France avec des juges qui renverraient
+acquittés les gens que j’accuse. Ils arriveraient à ne pas condamner les
+coquins le plus évidemment coupables et se croiraient des Brutus. Mais
+je veux vous faire une querelle; votre âme si délicate n’a-t-elle pas
+quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre que vous venez
+d’abandonner sur les rives du lac Majeur?
+
+--Je compte bien, dit Fabrice d’un grand sérieux, faire remettre ce
+qu’il faudra au maître du cheval pour le rembourser des frais d’affiches
+et autres, à la suite desquels il se le sera fait rendre par les paysans
+qui l’auront trouvé; je vais lire assidûment le journal de Milan, afin
+d’y chercher l’annonce d’un cheval perdu; je connais fort bien le
+signalement de celui-ci.
+
+--Il est vraiment primitif, dit le comte à la duchesse. Et que serait
+devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu’elle
+galopait ventre à terre sur ce cheval emprunté, il se fût avisé de faire
+un faux pas? Vous étiez au Spielberg, mon cher petit neveu, et tout
+mon crédit eût à peine pu parvenir à faire diminuer d’une trentaine de
+livres le poids de la chaîne attachée à chacune de vos jambes. Vous
+auriez passé en ce lieu de plaisance une dizaine d’années; peut-être vos
+jambes se fussent-elles enflées et gangrenées, alors on les eût fait
+couper proprement...
+
+--Ah! de grâce, ne poussez pas plus loin un si triste roman, s’écria la
+duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour...
+
+--Et j’en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, répliqua le
+ministre, d’un grand sérieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne
+m’a-t-il pas demandé un passeport sous un nom convenable, puisqu’il
+voulait pénétrer en Lombardie? A la première nouvelle de son arrestation
+je serais parti pour Milan, et les amis que j’ai dans ce pays-là
+auraient bien voulu fermer les yeux et supposer que leur gendarmerie
+avait arrêté un sujet du prince de Parme. Le récit de votre course
+est gracieux, amusant, j’en conviens volontiers, répliqua le comte en
+reprenant un ton moins sinistre; votre sortie du bois sur la grande
+route me plaît assez; mais entre nous, puisque ce valet de chambre
+tenait votre vie entre ses mains, vous aviez droit de prendre la sienne.
+Nous allons faire à Votre Excellence une fortune brillante, du moins
+voici Madame qui me l’ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands
+ennemis puissent m’accuser d’avoir jamais désobéi à ses commandements.
+Quel chagrin mortel pour elle et pour moi si dans cette espèce de course
+au clocher que vous venez de faire avec ce cheval maigre, il eût fait un
+faux pas. Il eût presque mieux valu, ajouta le comte, que ce cheval vous
+cassât le cou.
+
+--Vous êtes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse tout émue.
+
+--C’est que nous sommes environnés d’événements tragiques, répliqua le
+comte aussi avec émotion; nous ne sommes pas ici en France, où tout
+finit par des chansons ou par un emprisonnement d’un an ou deux, et
+j’ai réellement tort de vous parler de toutes ces choses en riant. Ah
+çà! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour à vous faire évêque,
+car bonnement je ne puis pas commencer par l’archevêché de Parme, ainsi
+que le veut, très raisonnablement, Mme la Duchesse ici présente; dans
+cet évêché où vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu
+quelle sera votre politique?
+
+--Tuer le diable plutôt qu’il ne me tue, comme disent fort bien mes amis
+les Français, répliqua Fabrice avec des yeux ardents; conserver par tous
+les moyens possibles, y compris le coup de pistolet, la position que
+vous m’aurez faite. J’ai lu dans la généalogie des del Dongo l’histoire
+de celui de nos ancêtres qui bâtit le château de Grianta. Sur la fin
+de sa vie, son bon ami Galéas, duc de Milan, l’envoie visiter un
+château fort sur notre lac; on craignait une nouvelle invasion de la
+part des Suisses. «Il faut pourtant que j’écrive un mot de politesse
+au commandant», lui dit le duc de Milan en le congédiant; il écrit et
+lui remet une lettre de deux lignes; puis il la lui redemande pour
+la cacheter. «Ce sera plus poli», dit le prince. Vespasien del Dongo
+part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d’un vieux conte
+grec, car il était savant; il ouvre la lettre de son bon maître et y
+trouve l’ordre adressé au commandant du château, de le mettre à mort
+aussitôt son arrivée. Le Sforce, trop attentif à la comédie qu’il jouait
+avec notre aïeul, avait laissé un intervalle entre la dernière ligne
+du billet et sa signature; Vespasien del Dongo y écrit l’ordre de le
+reconnaître pour gouverneur général de tous les châteaux sur le lac, et
+supprime la tête de la lettre. Arrivé et reconnu dans le fort, il jette
+le commandant dans un puits, déclare la guerre au Sforce, et au bout de
+quelques années il échange sa forteresse contre ces terres immenses qui
+ont fait la fortune de toutes les branches de notre famille, et qui un
+jour me vaudront à moi quatre mille livres de rente.
+
+--Vous parlez comme un académicien, s’écria le comte en riant; c’est un
+beau coup de tête que vous nous racontez là, mais ce n’est que tous les
+dix ans que l’on a l’occasion amusante de faire de ces choses piquantes.
+Un être à demi stupide, mais attentif, mais prudent tous les jours,
+goûte très souvent le plaisir de triompher des hommes à imagination.
+C’est par une folie d’imagination que Napoléon s’est rendu au prudent
+John Bull, au lieu de chercher à gagner l’Amérique. John Bull, dans son
+comptoir, a bien ri de sa lettre où il cite Thémistocle. De tous temps
+les vils Sancho Pança l’emporteront à la longue sur les sublimes don
+Quichotte. Si vous voulez consentir à ne rien faire d’extraordinaire,
+je ne doute pas que vous ne soyez un évêque très respecté, si ce n’est
+très respectable. Toutefois, ma remarque subsiste; Votre Excellence
+s’est conduite avec légèreté dans l’affaire du cheval, elle a été à deux
+doigts d’une prison éternelle.
+
+Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plongé dans un profond
+étonnement. «Etait-ce là, se disait-il, cette prison dont je suis
+menacé? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre?» Les prédictions
+de Blanès, dont il se moquait fort en tant que prophéties, prenaient à
+ses yeux toute l’importance de présages véritables.
+
+--Eh bien! qu’as-tu donc? lui dit la duchesse étonnée; le comte t’a
+plongé dans les noires images.
+
+--Je suis illuminé par une vérité nouvelle, et au lieu de me révolter
+contre elle, mon esprit l’adopte. Il est vrai, j’ai passé bien près
+d’une prison sans fin! Mais ce valet de chambre était si joli dans son
+habit à l’anglaise! quel dommage de le tuer!
+
+Le ministre fut enchanté de son petit air sage.
+
+--Il est fort bien de toutes façons, dit-il en regardant la duchesse.
+Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conquête, et la plus
+désirable de toutes, peut-être.
+
+«Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petite Marietta.» Il
+se trompait; le comte ajouta:
+
+--Votre simplicité évangélique a gagné le cœur de notre vénérable
+archevêque, le père Landriani. Un de ces jours nous allons faire de vous
+un grand vicaire, et, ce qui fait le charme de cette plaisanterie, c’est
+que les trois grands vicaires actuels, gens de mérite, travailleurs,
+et dont deux, je pense, étaient grands vicaires avant votre naissance,
+demanderont, par une belle lettre adressée à leur archevêque, que vous
+soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs se fondent sur vos
+vertus d’abord, et ensuite sur ce que vous êtes petit-neveu du célèbre
+archevêque Ascagne del Dongo. Quand j’ai appris le respect qu’on avait
+pour vos vertus, j’ai sur-le-champ nommé capitaine le neveu du plus
+ancien des vicaires généraux; il était lieutenant depuis le siège de
+Tarragone par le maréchal Suchet.
+
+--Va-t’en tout de suite en négligé, comme tu es, faire une visite de
+tendresse à ton archevêque, s’écria la duchesse. Raconte-lui le mariage
+de ta sœur; quand il saura qu’elle va être duchesse, il te trouvera bien
+plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient de te
+confier sur ta future nomination.
+
+Fabrice courut au palais archiépiscopal; il y fut simple et modeste,
+c’était un ton qu’il prenait avec trop de facilité; au contraire, il
+avait besoin d’efforts pour jouer le grand seigneur. Tout en écoutant
+les récits un peu longs de monseigneur Landriani, il se disait:
+«Aurais-je dû tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait
+par la bride le cheval maigre?» Sa raison lui disait oui, mais son cœur
+ne pouvait s’accoutumer à l’image sanglante du beau jeune homme tombant
+de cheval défiguré.
+
+«Cette prison où j’allais m’engloutir, si le cheval eût bronché,
+était-elle la prison dont je suis menacé par tant de présages?»
+
+Cette question était de la dernière importance pour lui, et l’archevêque
+fut content de son air de profonde attention.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+Au sortir de l’archevêché, Fabrice courut chez la petite Marietta; il
+entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du vin
+et se régalait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses
+amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mère, répondit seule à son
+signal.
+
+--Il y a du nouveau depuis toi, s’écria-t-elle; deux ou trois de nos
+acteurs sont accusés d’avoir célébré par une orgie la fête du grand
+Napoléon, et notre pauvre troupe, qu’on appelle jacobine, a reçu l’ordre
+de vider les Etats de Parme, et vive Napoléon! Mais le ministre a,
+dit-on, craché au bassinet. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Giletti a de
+l’argent, je ne sais pas combien, mais je lui ai vu une poignée d’écus.
+Marietta a reçu cinq écus de notre directeur pour frais de voyage
+jusqu’à Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours bien amoureuse
+de toi, mais Giletti lui fait peur; il y a trois jours, à la dernière
+représentation que nous avons donnée, il voulait absolument la tuer;
+il lui a lancé deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable, il
+lui a déchiré son châle bleu. Si tu voulais lui donner un châle bleu,
+tu serais bien bon enfant, et nous dirions que nous l’avons gagné à
+une loterie. Le tambour-maître des carabiniers donne un assaut demain,
+tu en trouveras l’heure affichée à tous les coins de rues. Viens nous
+voir; s’il est parti pour l’assaut, de façon à nous faire espérer qu’il
+restera dehors un peu longtemps, je serai à la fenêtre et je te ferai
+signe de monter. Tâche de nous apporter quelque chose de bien joli, et
+la Marietta t’aime à la passion.
+
+En descendant l’escalier tournant de ce taudis infâme, Fabrice était
+plein de componction: «Je ne suis point changé, se disait-il; toutes
+mes belles résolutions prises au bord de notre lac quand je voyais la
+vie d’un œil si philosophique se sont envolées. Mon âme était hors de
+son assiette ordinaire, tout cela était un rêve et disparaît devant
+l’austère réalité. Ce serait le moment d’agir», se dit Fabrice en
+rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut
+en vain qu’il chercha dans son cœur le courage de parler avec cette
+sincérité sublime qui lui semblait si facile la nuit qu’il passa aux
+rives du lac de Côme. «Je vais fâcher la personne que j’aime le mieux
+au monde; si je parle, j’aurai l’air d’un mauvais comédien; je ne vaux
+réellement quelque chose que dans de certains moments d’exaltation.»
+
+--Le comte est admirable pour moi, dit-il à la duchesse, après lui
+avoir rendu compte de la visite à l’archevêché; j’apprécie d’autant
+plus sa conduite que je crois m’apercevoir que je ne lui plais que fort
+médiocrement; ma façon d’agir doit donc être correcte à son égard. Il a
+ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou, à en juger du moins
+par son voyage d’avant-hier; il a fait douze lieues au galop pour passer
+deux heures avec ses ouvriers. Si l’on trouve des fragments de statues
+dans le temple antique dont il vient de découvrir les fondations, il
+craint qu’on ne les lui vole; j’ai envie de lui proposer d’aller passer
+trente-six heures à Sanguigna. Demain, vers les cinq heures, je dois
+revoir l’archevêque, je pourrai partir dans la soirée et profiter de la
+fraîcheur de la nuit pour faire la route.
+
+La duchesse ne répondit pas d’abord.
+
+--On dirait que tu cherches des prétextes pour t’éloigner de moi, lui
+dit-elle ensuite avec une extrême tendresse; à peine de retour de
+Belgirate, tu trouves une raison pour partir.
+
+«Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur le lac
+j’étais un peu fou, je ne me suis pas aperçu dans mon enthousiasme de
+sincérité que mon compliment finit par une impertinence; il s’agirait
+de dire: Je t’aime de l’amitié la plus dévouée, etc. etc., mais mon
+âme n’est pas susceptible d’amour. N’est-ce pas dire: Je vois que vous
+avez de l’amour pour moi; mais prenez garde, je ne puis vous payer en
+même monnaie? Si elle a de l’amour, la duchesse peut se fâcher d’être
+devinée, et elle sera révoltée de mon impudence si elle n’a pour moi
+qu’une amitié toute simple... et ce sont de ces offenses qu’on ne
+pardonne point.»
+
+Pendant qu’il pesait ces idées importantes, Fabrice, sans s’en
+apercevoir, se promenait dans le salon, d’un air grave et plein de
+hauteur, en homme qui voit le malheur à dix pas de lui.
+
+La duchesse le regardait avec admiration; ce n’était plus l’enfant
+qu’elle avait vu naître, ce n’était plus le neveu toujours prêt à lui
+obéir: c’était un homme grave et duquel il serait délicieux de se faire
+aimer. Elle se leva de l’ottomane où elle était assise, et, se jetant
+dans ses bras avec transport:
+
+--Tu veux donc me fuir? lui dit-elle.
+
+--Non, répondit-il de l’air d’un empereur romain, mais je voudrais être
+sage.
+
+Ce mot était susceptible de diverses interprétations; Fabrice ne se
+sentit pas le courage d’aller plus loin et de courir le hasard de
+blesser cette femme adorable. Il était trop jeune, trop susceptible de
+prendre de l’émotion; son esprit ne lui fournissait aucune tournure
+aimable pour faire entendre ce qu’il voulait dire. Par un transport
+naturel et malgré tout raisonnement, il prit dans ses bras cette femme
+charmante et la couvrit de baisers. Au même instant, on entendit le
+bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour, et presque en
+même temps lui-même parut dans le salon; il avait l’air tout ému.
+
+--Vous inspirez des passions bien singulières, dit-il à Fabrice, qui
+resta presque confondu du mot.
+
+«L’archevêque avait ce soir l’audience que Son Altesse Sérénissime
+lui accorde tous les jeudis; le prince vient de me raconter que
+l’archevêque, d’un air tout troublé, a débuté par un discours appris
+par cœur et fort savant, auquel d’abord le prince ne comprenait rien.
+Landriani a fini par déclarer qu’il était important pour l’église de
+Parme que Monsignore Fabrice del Dongo fût nommé son premier vicaire
+général, et, par la suite, dès qu’il aurait vingt-quatre ans accomplis,
+son coadjuteur avec future succession.
+
+«Ce mot m’a effrayé, je l’avoue, dit le comte; c’est aller un peu
+bien vite, et je craignais une boutade d’humeur chez le prince.» Mais
+il m’a regardé en riant et m’a dit en français: «Ce sont là de vos
+coups, monsieur!»--«Je puis faire serment devant Dieu et devant Votre
+Altesse, me suis-je écrié avec toute l’onction possible, que j’ignorais
+parfaitement le mot de <i>future succession</i>.» Alors j’ai dit la vérité,
+ce que nous répétions ici même il y a quelques heures; j’ai ajouté,
+avec entraînement, que, par la suite, je me serais regardé comme comblé
+des faveurs de Son Altesse, si elle daignait m’accorder un petit évêché
+pour commencer. Il faut que le prince m’ait cru, car il a jugé à propos
+de faire le gracieux; il m’a dit, avec toute la simplicité possible:
+«Ceci est une affaire officielle entre l’archevêque et moi, vous n’y
+entrez pour rien; le bonhomme m’adresse une sorte de rapport fort long
+et passablement ennuyeux, à la suite duquel il arrive à une proposition
+officielle; je lui ai répondu très froidement que le sujet était bien
+jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour; que j’aurais presque l’air
+de payer une lettre de change tirée sur moi par l’Empereur, en donnant
+la perspective d’une si haute dignité au fils d’un des grands officiers
+de son royaume lombardo-vénitien. L’archevêque a protesté qu’aucune
+recommandation de ce genre n’avait eu lieu. C’était une bonne sottise à
+me dire à moi; j’en ai été surpris de la part d’un homme aussi entendu
+; mais il est toujours désorienté quand il m’adresse la parole, et ce
+soir il était plus troublé que jamais, ce qui m’a donné l’idée qu’il
+désirait la chose avec passion. Je lui ai dit que je savais mieux que
+lui qu’il n’y avait point eu de haute recommandation en faveur de del
+Dongo, que personne à ma cour ne lui refusait de la capacité, qu’on ne
+parlait point trop mal de ses mœurs, mais que je craignais qu’il ne fût
+susceptible d’enthousiasme, et que je m’étais promis de ne jamais élever
+aux places considérables les fous de cette espèce avec lesquels un
+prince n’est sûr de rien. Alors, a continué Son Altesse, j’ai dû subir
+un pathos presque aussi long que le premier: l’archevêque me faisait
+l’éloge de l’enthousiasme de la maison de Dieu. Maladroit, me disais-je,
+tu t’égares, tu compromets la nomination qui était presque accordée; il
+fallait couper court et me remercier avec effusion. Point: il continuait
+son homélie avec une intrépidité ridicule, je cherchais une réponse qui
+ne fût point trop défavorable au petit del Dongo; je l’ai trouvée, et
+assez heureuse, comme vous allez en juger: <i>Monseigneur, lui ai-je dit,
+Pie VII fut un grand pape et un grand saint; parmi tous les souverains,
+lui seul osa dire non au tyran qui voyait l’Europe à ses pieds! eh
+bien! il était susceptible d’enthousiasme, ce qui l’a porté, lorsqu’il
+était évêque d’Imola, à écrire sa fameuse pastorale du citoyen cardinal
+Chiaramonti en faveur de la république cisalpine.</i>
+
+«Mon pauvre archevêque est resté stupéfait, et, pour achever de le
+stupéfier, je lui ai dit d’un air fort sérieux: <i>Adieu, monseigneur,
+je prendrai vingt-quatre heures pour réfléchir à votre proposition.</i>
+Le pauvre homme a ajouté quelques supplications assez mal tournées et
+assez inopportunes après le mot <i>adieu</i> prononcé par moi. Maintenant,
+comte Mosca della Rovère, je vous charge de dire à la duchesse que je
+ne veux pas retarder de vingt-quatre heures une chose qui peut lui
+être agréable; asseyez-vous là et écrivez à l’archevêque le billet
+d’approbation qui termine toute cette affaire. J’ai écrit le billet, il
+l’a signé, il m’a dit: «Portez-le à l’instant même à la duchesse.» Voici
+le billet, madame, et c’est ce qui m’a donné un prétexte pour avoir le
+bonheur de vous revoir ce soir.
+
+La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le long récit du
+comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n’eut point l’air
+étonné de cet incident, il prit la chose en véritable grand seigneur
+qui naturellement a toujours cru qu’il avait droit à ces avancements
+extraordinaires, à ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois hors
+des gonds; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et finit
+par dire au comte:
+
+--Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier vous
+témoigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les
+fragments de statues antiques qu’ils pourraient découvrir; j’aime
+beaucoup les fouilles, moi; si vous voulez bien le permettre, j’irai
+voir les ouvriers. Demain soir, après les remerciements convenables au
+palais et chez l’archevêque, je partirai pour Sanguigna.
+
+--Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d’où vient cette passion
+subite du bon archevêque pour Fabrice?
+
+--Je n’ai pas besoin de deviner; le grand vicaire dont le frère est
+capitaine me disait hier: «Le père Landriani part de ce principe
+certain, que le titulaire est supérieur au coadjuteur», et il ne se sent
+pas de joie d’avoir sous ses ordres un del Dongo et de l’avoir obligé.
+Tout ce qui met en lumière la haute naissance de Fabrice ajoute à son
+bonheur intime: il a un tel homme pour aide de camp! En second lieu
+Mgr Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui; enfin il
+nourrit depuis dix ans une haine bien conditionnée pour l’évêque de
+Plaisance, qui affiche hautement la prétention de lui succéder sur le
+siège de Parme, et qui de plus est fils d’un meunier. C’est dans ce but
+de succession future que l’évêque de Plaisance a pris des relations
+fort étroites avec la marquise Raversi, et maintenant ces liaisons font
+trembler l’archevêque pour le succès de son dessein favori, avoir un del
+Dongo à son état-major, et lui donner des ordres.
+
+Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux de la
+fouille de Sanguigna, vis-à-vis Colorno (c’est le Versailles des princes
+de Parme); ces fouilles s’étendaient dans la plaine tout près de la
+grande route qui conduit de Parme au pont de Casal-Maggiore, première
+ville de l’Autriche. Les ouvriers coupaient la plaine par une longue
+tranchée profonde de huit pieds et aussi étroite que possible; on était
+occupé à rechercher, le long de l’ancienne voie romaine, les ruines
+d’un second temple qui, disait-on dans le pays, existait encore au
+Moyen Age. Malgré les ordres du prince, plusieurs paysans ne voyaient
+pas sans jalousie ces longs fossés traversant leurs propriétés. Quoi
+qu’on pût leur dire, ils s’imaginaient qu’on était à la recherche d’un
+trésor, et la présence de Fabrice était surtout convenable pour empêcher
+quelque petite émeute. Il ne s’ennuyait point, il suivait ces travaux
+avec passion; de temps à autre on trouvait quelque médaille, et il ne
+voulait pas laisser le temps aux ouvriers de s’accorder entre eux pour
+l’escamoter.
+
+La journée était belle, il pouvait être six heures du matin: il avait
+emprunté un vieux fusil à un coup, il tira quelques alouettes; l’une
+d’elles blessée alla tomber sur la grande route; Fabrice, en la
+poursuivant, aperçut de loin une voiture qui venait de Parme et se
+dirigeait vers la frontière de Casal-Maggiore. Il venait de recharger
+son fusil lorsque la voiture fort délabrée s’approchant au tout petit
+pas, il reconnut la petite Marietta; elle avait à ses côtés le grand
+escogriffe Giletti, et cette femme âgée qu’elle faisait passer pour sa
+mère.
+
+Giletti s’imagina que Fabrice s’était placé ainsi au milieu de la
+route, et un fusil à la main, pour l’insulter et peut-être même pour
+lui enlever la petite Marietta. En homme de cœur il sauta à bas de la
+voiture; il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouillé,
+et tenait de la droite une épée encore dans son fourreau, dont il se
+servait lorsque les besoins de la troupe forçaient de lui confier
+quelque rôle de marquis.
+
+--Ah! brigand! s’écria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici à
+une lieue de la frontière; je vais te faire ton affaire; tu n’es plus
+protégé ici par tes bas violets.
+
+Fabrice faisait des mines à la petite Marietta et ne s’occupait guère
+des cris jaloux du Giletti, lorsque tout à coup il vit à trois pieds de
+sa poitrine le bout du pistolet rouillé; il n’eut que le temps de donner
+un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d’un bâton: le
+pistolet partit, mais ne blessa personne.
+
+--Arrêtez donc, f..., cria Giletti au veturino: en même temps il eut
+l’adresse de sauter sur le bout du fusil de son adversaire et de le
+tenir éloigné de la direction de son corps; Fabrice et lui tiraient le
+fusil chacun de toutes ses forces. Giletti, beaucoup plus vigoureux,
+plaçant une main devant l’autre, avançait toujours vers la batterie,
+et était sur le point de s’emparer du fusil, lorsque Fabrice, pour
+l’empêcher d’en faire usage, fit partir le coup. Il avait bien observé
+auparavant que l’extrémité du fusil était à plus de trois pouces
+au-dessus de l’épaule de Giletti: la détonation eut lieu tout près de
+l’oreille de ce dernier. Il resta un peu étonné, mais se remit en un
+clin d’œil.
+
+--Ah! tu veux me faire sauter le crâne, canaille! je vais te faire ton
+compte. Giletti jeta le fourreau de son épée de marquis, et fondit sur
+Fabrice avec une rapidité admirable. Celui-ci n’avait point d’arme et se
+vit perdu.
+
+Il se sauva vers la voiture, qui était arrêtée à une dizaine de pas
+derrière Giletti; il passa à gauche, et saisissant de la main le ressort
+de la voiture, il tourna rapidement tout autour et repassa tout près de
+la portière droite qui était ouverte. Giletti, lancé avec ses grandes
+jambes et qui n’avait pas eu l’idée de se retenir au ressort de la
+voiture fit plusieurs pas dans sa première direction avant de pouvoir
+s’arrêter. Au moment où Fabrice passait auprès de la portière ouverte,
+il entendit Marietta qui lui disait à demi-voix:
+
+--Prends garde à toi; il te tuera. Tiens!
+
+Au même instant, Fabrice vit tomber de la portière une sorte de grand
+couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser, mais, au même instant
+il fut touché à l’épaule par un coup d’épée que lui lançait Giletti.
+Fabrice, en se relevant, se trouva à six pouces de Giletti qui lui donna
+dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son épée; ce coup
+était lancé avec une telle force qu’il ébranla tout à fait la raison
+de Fabrice; en ce moment il fut sur le point d’être tué. Heureusement
+pour lui, Giletti était encore trop près pour pouvoir lui donner un coup
+de pointe. Fabrice, quand il revint à soi, prit la fuite en courant de
+toutes ses forces; en courant, il jeta le fourreau du couteau de chasse
+et ensuite, se retournant vivement, il se trouva à trois pas de Giletti
+qui le poursuivait. Giletti était lancé, Fabrice lui porta un coup de
+pointe; Giletti avec son épée eut le temps de relever un peu le couteau
+de chasse, mais il reçut le coup de pointe en plein dans la joue gauche.
+Il passa tout près de Fabrice qui se sentit percer la cuisse, c’était
+le couteau de Giletti que celui-ci avait eu le temps d’ouvrir. Fabrice
+fit un saut à droite; il se retourna, et enfin les deux adversaires se
+trouvèrent à une juste distance de combat.
+
+Giletti jurait comme un damné.
+
+--Ah! je vais te couper la gorge, gredin de prêtre, répétait-il à chaque
+instant.
+
+Fabrice était tout essoufflé et ne pouvait parler; le coup de pommeau
+d’épée dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait
+abondamment; il para plusieurs coups avec son couteau de chasse et
+porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu’il faisait; il lui
+semblait vaguement être à un assaut public. Cette idée lui avait été
+suggérée par la présence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq ou
+trente, formaient cercle autour des combattants, mais à distance fort
+respectueuse; car on voyait ceux-ci courir à tout moment et s’élancer
+l’un sur l’autre.
+
+Le combat semblait se ralentir un peu; les coups ne se suivaient plus
+avec la même rapidité, lorsque Fabrice se dit: «A la douleur que je
+ressens au visage, il faut qu’il m’ait défiguré.» Saisi de rage à cette
+idée, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant.
+Cette pointe entra dans le côté droit de la poitrine de Giletti et
+sortit vers l’épaule gauche; au même instant l’épée de Giletti pénétrait
+de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais l’épée glissa
+sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante.
+
+Giletti était tombé; au moment où Fabrice s’avançait vers lui, regardant
+sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s’ouvrait machinalement
+et laissait échapper son arme.
+
+«Le gredin est mort», se dit Fabrice; il le regarda au visage, Giletti
+rendait beaucoup de sang par la bouche. Fabrice courut à la voiture.
+
+--Avez-vous un miroir? cria-t-il à Marietta. Marietta le regardait très
+pâle et ne répondait pas. La vieille femme ouvrit d’un grand sang-froid
+un sac à ouvrage vert, et présenta à Fabrice un petit miroir à manche
+grand comme la main. Fabrice, en se regardant, se maniait la figure:
+«Les yeux sont sains, se disait-il, c’est déjà beaucoup.» Il regarda les
+dents, elles n’étaient point cassées.
+
+--D’où vient donc que je souffre tant? se disait-il à demi-voix.
+
+La vieille femme lui répondit:
+
+--C’est que le haut de votre joue a été pilé entre le pommeau de l’épée
+de Giletti et l’os que nous avons là. Votre joue est horriblement enflée
+et bleue: mettez-y des sangsues à l’instant, et ce ne sera rien.
+
+--Ah! des sangsues à l’instant, dit Fabrice en riant, et il reprit
+tout son sang-froid. Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le
+regardaient sans oser le toucher.
+
+--Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; ôtez-lui son habit...
+
+Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six hommes
+à trois cents pas sur la grande route qui s’avançaient à pied et d’un
+pas mesuré vers le lieu de la scène.
+
+«Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tué,
+ils vont m’arrêter, et j’aurai l’honneur de faire une entrée solennelle
+dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la
+Raversi et qui détestent ma tante!»
+
+Aussitôt, et avec la rapidité de l’éclair, il jette aux ouvriers ébahis
+tout l’argent qu’il avait dans ses poches, il s’élance dans la voiture.
+
+--Empêchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il à ses ouvriers, et
+je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet homme
+m’a attaqué et voulait me tuer.
+
+--Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tu auras quatre
+napoléons d’or si tu passes le Pô avant que ces gens là-bas puissent
+m’atteindre.
+
+--Ça va! dit le veturino; mais n’ayez donc pas peur, ces hommes là-bas
+sont à pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les
+laisser fameusement derrière.
+
+Disant ces paroles il les mit au galop.
+
+Notre héros fut choqué de ce mot <i>peur</i> employé par le cocher: c’est que
+réellement il avait eu une peur extrême après le coup de pommeau d’épée
+qu’il avait reçu dans la figure.
+
+--Nous pouvons contre-passer des gens à cheval venant vers nous, dit le
+veturino prudent et qui songeait aux quatre napoléons, et les hommes qui
+nous suivent peuvent crier qu’on nous arrête.
+
+Ceci voulait dire: Rechargez vos armes...
+
+--Ah! que tu es brave, mon petit abbé! s’écriait la Marietta en
+embrassant Fabrice.
+
+La vieille femme regardait hors de la voiture par la portière: au bout
+d’un peu de temps elle rentra la tête.
+
+--Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle à Fabrice d’un grand
+sang-froid; et il n’y a personne sur la route devant vous. Vous savez
+combien les employés de la police autrichienne sont formalistes: s’ils
+vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du Pô, ils vous
+arrêteront, n’en ayez aucun doute.
+
+Fabrice regarda par la portière.
+
+--Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il à la
+vieille femme.
+
+--Trois au lieu d’un, répondit-elle, et qui nous ont coûté chacun quatre
+francs: n’est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques
+qui voyagent toute l’année! Voici le passeport de M. Giletti, artiste
+dramatique, ce sera vous; voici nos deux passeports à la Mariettina et à
+moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu’allons-nous
+devenir?
+
+--Combien avait-il? dit Fabrice.
+
+--Quarante beaux écus de cinq francs, dit la vielle femme.
+
+--C’est-à-dire six de la petite monnaie, dit la Marietta en riant; je ne
+veux pas que l’on trompe mon petit abbé.
+
+--N’est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d’un
+grand sang-froid, que je cherche à vous accrocher trente-quatre écus?
+Qu’est-ce que trente-quatre écus pour vous? Et nous, nous avons perdu
+notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de débattre
+les prix avec les veturini quand nous voyageons, et de faire peur à tout
+le monde? Giletti n’était pas beau, mais il était bien commode, et si la
+petite que voilà n’était pas une sotte, qui d’abord s’est amourachée de
+vous, jamais Giletti ne se fût aperçu de rien, et vous nous auriez donné
+de beaux écus. Je vous assure que nous sommes bien pauvres.
+
+Fabrice fut touché; il tira sa bourse et donna quelques napoléons à la
+vieille femme.
+
+--Vous voyez, lui dit-il, qu’il ne m’en reste que quinze, ainsi il est
+inutile dorénavant de me tirer aux jambes.
+
+La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les
+mains. La voiture avançait toujours au petit trot. Quand on vit de
+loin les barrières jaunes rayées de noir qui annoncent les possessions
+autrichiennes, la vieille femme dit à Fabrice:
+
+--Vous feriez mieux d’entrer à pied avec le passeport de Giletti dans
+votre poche; nous, nous allons nous arrêter un instant, sous prétexte
+de faire un peu de toilette. Et d’ailleurs, la douane visitera nos
+effets. Vous, si vous m’en croyez, traversez Casal-Maggiore d’un pas
+nonchalant; entrez même au café et buvez le verre d’eau-de-vie; une
+fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en
+pays autrichien: elle saura bientôt qu’il y a eu un homme de tué: vous
+voyagez avec un passeport qui n’est pas le vôtre, il n’en faut pas tant
+pour passer deux ans en prison. Gagnez le Pô à droite en sortant de la
+ville, louez une barque et réfugiez-vous à Ravenne ou à Ferrare; sortez
+au plus vite des Etats autrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter
+un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal;
+rappelez-vous que vous avez tué l’homme.
+
+En approchant à pied du pont de bateaux de Casal-Maggiore, Fabrice
+relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre héros avait
+grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui
+avait dit du danger qu’il y avait pour lui à rentrer dans les Etats
+autrichiens; or, il voyait à deux cents pas devant lui le pont terrible
+qui allait lui donner accès en ce pays, dont la capitale à ses yeux
+était le Spielberg. Mais comment faire autrement? Le duché de Modène
+qui borne au midi l’Etat de Parme lui rendait les fugitifs en vertu
+d’une convention expresse; la frontière de l’Etat qui s’étend dans les
+montagnes du côté de Gênes était trop éloignée; sa mésaventure serait
+connue à Parme bien avant qu’il pût atteindre ces montagnes; il ne
+restait donc que les Etats de l’Autriche sur la rive gauche du Pô. Avant
+qu’on eût le temps d’écrire aux autorités autrichiennes pour les engager
+à l’arrêter, il se passerait peut-être trente-six heures ou deux jours.
+Toutes réflexions faites, Fabrice brûla avec le feu de son cigare son
+propre passeport; il valait mieux pour lui en pays autrichien être un
+vagabond que d’être Fabrice del Dongo, et il était possible qu’on le
+fouillât.
+
+Indépendamment de la répugnance bien naturelle qu’il avait à confier
+sa vie au passeport du malheureux Giletti, ce document présentait
+des difficultés matérielles: la taille de Fabrice atteignait tout au
+plus à cinq pieds cinq pouces, et non pas à cinq pieds dix pouces
+comme l’énonçait le passeport; il avait près de vingt-quatre ans et
+paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que
+notre héros se promena une grande demi-heure sur une contre-digue du
+Pô voisine du pont de barques, avant de se décider à y descendre. «Que
+conseillerais-je à un autre qui se trouverait à ma place? se dit-il
+enfin. Evidemment de passer: il y a péril à rester dans l’Etat de Parme;
+un gendarme peut être envoyé à la poursuite de l’homme qui en a tué un
+autre, fût-ce même à son corps défendant.» Fabrice fit la revue de ses
+poches, déchira tous les papiers et ne garda exactement que son mouchoir
+et sa boîte à cigares; il lui importait d’abréger l’examen qu’il allait
+subir. Il pensa à une terrible objection qu’on pourrait lui faire et à
+laquelle il ne trouvait que de mauvaises réponses: il allait dire qu’il
+s’appelait Giletti et tout son linge était marqué F.D.
+
+Comme on voit, Fabrice était un de ces malheureux tourmentés par leur
+imagination; c’est assez le défaut des gens d’esprit en Italie. Un
+soldat français d’un courage égal ou même inférieur se serait présenté
+pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d’avance à aucune
+difficulté; mais aussi il y aurait porté tout son sang-froid, et Fabrice
+était bien loin d’être de sang-froid, lorsque au bout du pont un petit
+homme, vêtu de gris, lui dit:
+
+--Entrez au bureau de police pour votre passeport.
+
+Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et
+les chapeaux sales des employés étaient suspendus. Le grand bureau de
+sapin derrière lequel ils étaient retranchés était tout taché d’encre
+et de vin; deux ou trois gros registres reliés en peau verte portaient
+des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages était
+noircie par les mains. Sur les registres placés en pile l’un sur l’autre
+il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient servi
+l’avant-veille pour une des fêtes de l’Empereur.
+
+Fabrice fut frappé de tous ces détails, ils lui serrèrent le cœur; il
+paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraîcheur qui éclatait dans
+son joli appartement du palais Sanseverina. Il était obligé d’entrer
+dans ce sale bureau et d’y paraître comme inférieur; il allait subir un
+interrogatoire.
+
+L’employé qui tendit une main jaune pour prendre son passeport était
+petit et noir, il portait un bijou de laiton à sa cravate. «Ceci est
+un bourgeois de mauvaise humeur», se dit Fabrice; le personnage parut
+excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura bien
+cinq minutes.
+
+--Vous avez eu un accident, dit-il à l’étranger en indiquant sa joue du
+regard.
+
+--Le veturino nous a jetés en bas de la digue du Pô.
+
+Puis le silence recommença et l’employé lançait des regards farouches
+sur le voyageur.
+
+«J’y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu’il est fâché d’avoir une
+mauvaise nouvelle à m’apprendre et que je suis arrêté.» Toutes sortes
+d’idées folles arrivèrent à la tête de notre héros, qui dans ce moment
+n’était pas fort logique. Par exemple, il songea à s’enfuir par la porte
+du bureau qui était restée ouverte.
+
+«Je me défais de mon habit; je me jette dans le Pô, et sans doute je
+pourrai le traverser à la nage. Tout vaut mieux que le Spielberg.»
+L’employé de police le regardait fixement au moment où il calculait
+les chances de succès de cette équipée, cela faisait deux bonnes
+physionomies. La présence du danger donne du génie à l’homme
+raisonnable, elle le met, pour ainsi dire, au-dessus de lui-même; à
+l’homme d’imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai, mais
+souvent absurdes.
+
+Il fallait voir l’œil indigné de notre héros sous l’œil scrutateur de
+ce commis de police orné de ses bijoux de cuivre. «Si je le tuais, se
+disait Fabrice, je serai condamné pour meurtre à vingt ans de galère
+ou à la mort, ce qui est bien moins affreux que le Spielberg avec une
+chaîne de cent vingt livres à chaque pied et huit onces de pain pour
+toute nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n’en sortirais qu’à
+quarante-quatre ans.» La logique de Fabrice oubliait que, puisqu’il
+avait brûlé son passeport, rien n’indiquait à l’employé de police qu’il
+fût le rebelle Fabrice del Dongo.
+
+Notre héros était suffisamment effrayé, comme on le voit; il l’eût été
+bien davantage s’il eût connu les pensées qui agitaient le commis de
+police. Cet homme était ami de Giletti; on peut juger de sa surprise
+lorsqu’il vit son passeport entre les mains d’un autre; son premier
+mouvement fut de faire arrêter cet autre, puis il songea que Giletti
+pouvait bien avoir vendu son passeport à ce beau jeune homme qui
+apparemment venait de faire quelque mauvais coup à Parme. «Si je
+l’arrête, se dit-il, Giletti sera compromis; on découvrira facilement
+qu’il a vendu son passeport; d’un autre côté, que diront mes chefs si
+l’on vient à vérifier que moi, ami de Giletti, j’ai visé son passeport
+porté par un autre?» L’employé se leva en bâillant et dit à Fabrice:
+
+--Attendez, monsieur.
+
+Puis, par une habitude de police, il ajouta:
+
+--Il s’élève une difficulté.
+
+Fabrice dit à part soi: «Il va s’élever ma fuite.»
+
+En effet, l’employé quittait le bureau dont il laissait la porte
+ouverte, et le passeport était resté sur la table de sapin. «Le danger
+est évident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport et repasser
+le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s’il m’interroge, que j’ai
+oublié de faire viser mon passeport par le commissaire de police du
+dernier village des Etats de Parme.» Fabrice avait déjà son passeport à
+la main, lorsque, à son inexprimable étonnement, il entendit le commis
+aux bijoux de cuivre qui disait:
+
+--Ma foi je n’en puis plus; la chaleur m’étouffe; je vais au café
+prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre
+pipe, il y a un passeport à viser; l’étranger est là.
+
+Fabrice, qui sortait à pas de loup, se trouva face à face avec un beau
+jeune homme qui se disait en chantonnant: «Eh bien! visons donc ce
+passeport, je vais leur faire mon paraphe.»
+
+--Où monsieur veut-il aller?
+
+--A Mantoue, Venise et Ferrare.
+
+--Ferrare soit, répondit l’employé en sifflant; il prit une griffe,
+imprima le visa en encre bleue sur le passeport, écrivit rapidement
+les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l’espace laissé en blanc par
+la griffe, puis il fit plusieurs tours en l’air avec la main, signa et
+reprit de l’encre pour son paraphe qu’il exécuta avec lenteur et en se
+donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette
+plume; le commis regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq
+ou six points, enfin il remit le passeport à Fabrice en disant d’un air
+léger:
+
+--Bon voyage, monsieur.
+
+Fabrice s’éloignait d’un pas dont il cherchait à dissimuler la rapidité,
+lorsqu’il se sentit arrêter par le bras gauche: instinctivement il mit
+la main sur le manche de son poignard, et s’il ne se fût vu entouré de
+maisons, il fût peut-être tombé dans une étourderie. L’homme qui lui
+touchait le bras gauche, lui voyant l’air tout effaré, lui dit en forme
+d’excuse:
+
+--Mais j’ai appelé monsieur trois fois, sans qu’il répondît; monsieur
+a-t-il quelque chose à déclarer à la douane?
+
+--Je n’ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout près chasser chez
+un de mes parents.
+
+Il eût été bien embarrassé si on l’eût prié de nommer ce parent. Par la
+grande chaleur qu’il faisait et avec ces émotions Fabrice était mouillé
+comme s’il fût tombé dans le Pô. «Je ne manque pas de courage entre les
+comédiens, mais les commis ornés de bijoux de cuivre me mettent hors de
+moi; avec cette idée je ferai un sonnet comique pour la duchesse.»
+
+A peine entré dans Casal-Maggiore, Fabrice prit à droite une mauvaise
+rue qui descend vers le Pô. J’ai grand besoin, se dit-il, des secours de
+Bacchus et de Cérés, et il entra dans une boutique au dehors de laquelle
+pendait un torchon gris attaché à un bâton; sur le torchon était écrit
+le mot <i>Trattoria</i>. Un mauvais drap de lit soutenu par deux cerceaux de
+bois fort minces, et pendant jusqu’à trois pieds de terre, mettait la
+porte de la Trattoria à l’abri des rayons directs du soleil. Là, une
+femme à demi nue et fort jolie reçut notre héros avec respect, ce qui
+lui fit le plus vif plaisir; il se hâta de lui dire qu’il mourait de
+faim. Pendant que la femme préparait le déjeuner, entra un homme d’une
+trentaine d’années, il n’avait pas salué en entrant; tout à coup il se
+releva du banc où il s’était jeté d’un air familier, et dit à Fabrice:
+
+--Eccellenza, la riverisco (je salue Votre Excellence).
+
+Fabrice était très gai en ce moment, et au lieu de former des projets
+sinistres, il répondit en riant:
+
+--Et d’où diable connais-tu mon Excellence?
+
+--Comment! Votre Excellence ne reconnaît pas Ludovic, l’un des cochers
+de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de campagne où nous
+allions tous les ans, je prenais toujours la fièvre; j’ai demandé la
+pension à Madame et me suis retiré. Me voici riche; au lieu de la
+pension de douze écus par an à laquelle tout au plus je pouvais avoir
+droit, Madame m’a dit que pour me donner le loisir de faire des sonnets,
+car je suis poète en langue vulgaire, elle m’accordait vingt-quatre
+écus, et M. le comte m’a dit que si jamais j’étais malheureux, je
+n’avais qu’à venir lui parler. J’ai eu l’honneur de mener Monsignore
+pendant un relais lorsqu’il est allé faire sa retraite comme un bon
+chrétien à la chartreuse de Velleja.
+
+Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C’était un des cochers
+les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu’il était riche,
+disait-il, il avait pour tout vêtement une grosse chemise déchirée et
+une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait à peine
+aux genoux; une paire de souliers et un mauvais chapeau complétaient
+l’équipage. De plus, il ne s’était pas fait la barbe depuis quinze
+jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui
+absolument comme d’égal à égal; il crut voir que Ludovic était l’amant
+de l’hôtesse. Il termina rapidement son déjeuner, puis dit à demi-voix à
+Ludovic:
+
+--J’ai un mot pour vous.
+
+--Votre Excellence peut parler librement devant elle, c’est une femme
+réellement bonne, dit Ludovic d’un air tendre.
+
+--Eh bien, mes amis, reprit Fabrice sans hésiter, je suis malheureux et
+j’ai besoin de votre secours. D’abord il n’y a rien de politique dans
+mon affaire; j’ai tout simplement tué un homme qui voulait m’assassiner
+parce que je parlais à sa maîtresse.
+
+--Pauvre jeune homme! dit l’hôtesse.
+
+--Que Votre Excellence compte sur moi! s’écria le cocher avec des yeux
+enflammés par le dévouement le plus vif; où Son Excellence veut-elle
+aller?
+
+--A Ferrare. J’ai un passeport, mais j’aimerais mieux ne pas parler aux
+gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.
+
+--Quand avez-vous expédié cet autre?
+
+--Ce matin à six heures.
+
+--Votre Excellence n’a-t-elle point de sang sur ses vêtements? dit
+l’hôtesse.
+
+--J’y pensais, reprit le cocher, et d’ailleurs le drap de ces vêtements
+est trop fin; on n’en voit pas beaucoup de semblable dans nos campagnes,
+cela nous attirerait les regards; je vais acheter des habits chez le
+juif. Votre Excellence est à peu près de ma taille, mais plus mince.
+
+--De grâce, ne m’appelez plus Excellence, cela peut attirer l’attention.
+
+--Oui, Excellence, répondit le cocher en sortant de la boutique.
+
+--Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l’argent! revenez donc!
+
+--Que parlez-vous d’argent! dit l’hôtesse, il a soixante-sept écus qui
+sont fort à votre service. Moi-même, ajouta-t-elle en baissant la voix,
+j’ai une quarantaine d’écus que je vous offre de bien bon cœur; on n’a
+pas toujours de l’argent sur soi lorsqu’il arrive de ces accidents.
+
+Fabrice avait ôté son habit à cause de la chaleur en entrant dans la
+Trattoria.
+
+--Vous avez là un gilet qui pourrait nous causer de l’embarras s’il
+entrait quelqu’un: cette belle toile anglaise attirerait l’attention.
+Elle donna à notre fugitif un gilet de toile teinte en noir, appartenant
+à son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par une porte
+intérieure, il était mis avec une certaine élégance.
+
+--C’est mon mari, dit l’hôtesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari,
+monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arrivé un accident ce matin
+de l’autre côté du fleuve, il désire se sauver à Ferrare.
+
+--Eh! nous le passerons, dit le mari d’un air fort poli, nous avons la
+barque de Charles-Joseph.
+
+Par une autre faiblesse de notre héros, que nous avouerons aussi
+naturellement que nous avons raconté sa peur dans le bureau de police
+au bout du pont, il avait les larmes aux yeux; il était profondément
+attendri par le dévouement parfait qu’il rencontrait chez ces paysans:
+il pensait aussi à la bonté caractéristique de sa tante; il eût voulu
+pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic rentra chargé d’un paquet.
+
+--Adieu cet autre, lui dit le mari d’un air de bonne amitié.
+
+--Il ne s’agit pas de ça, reprit Ludovic d’un ton fort alarmé, on
+commence à parler de vous, on a remarqué que vous avez hésité en
+entrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un homme qui
+chercherait à se cacher.
+
+--Montez vite à la chambre, dit le mari.
+
+Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au
+lieu de vitres aux deux fenêtres, on y voyait quatre lits larges chacun
+de six pieds et hauts de cinq.
+
+--Et vite, et vite! dit Ludovic; il y a un fat de gendarme nouvellement
+arrivé qui voulait faire la cour à la jolie femme d’en bas, et auquel
+j’ai prédit que quand il va en correspondance sur la route, il pourrait
+bien se rencontrer avec une balle; si ce chien-là entend parler de Votre
+Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera à vous arrêter
+ici afin de faire mal noter la Trattoria de la Théodolinde.
+
+«Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tachée de sang et
+des blessures serrées avec des mouchoirs, le porco s’est donc défendu?
+En voilà cent fois plus qu’il n’en faut pour vous faire arrêter: je n’ai
+point acheté de chemise. Il ouvrit sans façon l’armoire du mari et donna
+une de ses chemises à Fabrice qui bientôt fut habillé en riche bourgeois
+de campagne. Ludovic décrocha un filet suspendu à la muraille, plaça
+les habits de Fabrice dans le panier où l’on met le poisson, descendit
+en courant et sortit rapidement par une porte de derrière; Fabrice le
+suivait.
+
+--Théodolinde, cria-t-il en passant près de la boutique, cache ce
+qui est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi,
+Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien.
+
+Ludovic fit passer plus de vingt fossés à Fabrice. Il y avait des
+planches fort longues et fort élastiques qui servaient de ponts sur les
+plus larges de ces fossés; Ludovic retirait ces planches après avoir
+passé. Arrivé au dernier canal, il tira la planche avec empressement.
+
+--Respirons maintenant, dit-il; ce chien de gendarme aurait plus de deux
+lieues à faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voilà tout pâle,
+dit-il à Fabrice, je n’ai point oublié la petite bouteille d’eau-de-vie.
+
+--Elle vient fort à propos: la blessure à la cuisse commence à se faire
+sentir; et d’ailleurs j’ai eu une fière peur dans le bureau de la police
+au bout du pont.
+
+--Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de sang comme
+était la vôtre, je ne conçois pas seulement comment vous avez osé entrer
+en un tel lieu. Quant aux blessures, je m’y connais: je vais vous mettre
+dans un endroit bien frais où vous pourrez dormir une heure; la barque
+viendra nous y chercher s’il y a moyen d’obtenir une barque; sinon,
+quand vous serez un peu reposé nous ferons encore deux petites lieues,
+et je vous mènerai à un moulin où je prendrai moi-même une barque.
+Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi: Madame va être
+au désespoir quand elle apprendra l’accident; on lui dira que vous êtes
+blessé à mort, peut-être même que vous avez tué l’autre en traître. La
+marquise Raversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits
+qui peuvent chagriner Madame. Votre Excellence pourrait écrire.
+
+--Et comment faire parvenir la lettre?
+
+--Les garçons du moulin où nous allons gagnent douze sous par jour; en
+un jour et demi ils sont à Parme, donc quatre francs pour le voyage;
+deux francs pour l’usure des souliers: si la course était faite pour un
+pauvre homme tel que moi, ce serait six francs; comme elle est pour le
+service d’un seigneur, j’en donnerai douze.
+
+Quand on fut arrivé au lieu du repos dans un bois de vernes et de
+saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla à plus d’une heure de là
+chercher de l’encre et du papier.
+
+--Grand Dieu, que je suis bien ici! s’écria Fabrice. Fortune! adieu, je
+ne serai jamais archevêque!
+
+A son retour, Ludovic le trouva profondément endormi et ne voulut pas
+l’éveiller. La barque n’arriva que vers le coucher du soleil; aussitôt
+que Ludovic la vit paraître au loin, il appela Fabrice qui écrivit deux
+lettres.
+
+--Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic
+d’un air peiné, et je crains bien de lui déplaire au fond du cœur, quoi
+qu’elle en dise, si j’ajoute une certaine chose.
+
+--Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, répondit Fabrice, et,
+quoi que vous puissiez dire, vous serez toujours à mes yeux un serviteur
+fidèle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer
+d’un fort vilain pas.
+
+Il fallut bien d’autres protestations encore pour décider Ludovic à
+parler, et quand enfin il en eut pris la résolution, il commença par une
+préface qui dura bien cinq minutes. Fabrice s’impatienta, puis il se
+dit: «A qui la faute? à notre vanité que cet homme a fort bien vue du
+haut de son siège.» Le dévouement de Ludovic le porta enfin à courir le
+risque de parler net.
+
+--Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au piéton que vous
+allez expédier à Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votre
+écriture, et par conséquent font preuves judiciaires contre vous. Votre
+Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en second lieu, elle
+aura peut-être honte de mettre sous les yeux de Madame la duchesse ma
+pauvre écriture de cocher; mais enfin votre sûreté m’ouvre la bouche,
+quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne
+pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je suis le seul
+compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m’êtes
+apparu au milieu d’un champ avec une écritoire de corne dans une main et
+un pistolet dans l’autre, et que vous m’avez ordonné d’écrire.
+
+--Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s’écria Fabrice, et pour vous
+prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous,
+copiez ces deux lettres telles qu’elles sont.
+
+Ludovic comprit toute l’étendue de cette marque de confiance et y fut
+extrêmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait
+la barque s’avancer rapidement sur le fleuve:
+
+--Les lettres seront plus tôt terminées, dit-il à Fabrice, si Votre
+Excellence veut prendre la peine de me les dicter.
+
+Les lettres finies, Fabrice écrivit un A et un B à la dernière ligne,
+et, sur une petite rognure de papier qu’ensuite il chiffonna, il mit en
+français: <i>Croyez</i> <i>A et B</i>. Le piéton devait cacher ce papier froissé dans
+ses vêtements.
+
+La barque arrivant à portée de la voix, Ludovic appela les bateliers
+par des noms qui n’étaient pas les leurs; ils ne répondirent point et
+abordèrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les côtés pour
+voir s’ils n’étaient point aperçus par quelque douanier.
+
+--Je suis à vos ordres, dit Ludovic à Fabrice, voulez-vous que je porte
+moi-même les lettres à Parme? Voulez-vous que je vous accompagne à
+Ferrare?
+
+--M’accompagner à Ferrare est un service que je n’osais presque vous
+demander. Il faudra débarquer et tâcher d’entrer dans la ville sans
+montrer le passeport. Je vous dirai que j’ai la plus grande répugnance
+à voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez
+m’acheter un autre passeport.
+
+--Que ne parliez-vous à Casal-Maggiore! Je sais un espion qui m’aurait
+vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante
+francs.
+
+L’un des deux mariniers qui était né sur la rive droite du Pô, et par
+conséquent n’avait pas besoin de passeport à l’étranger pour aller à
+Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la
+rame, se fit fort de conduire la barque avec l’autre.
+
+--Nous allons trouver sur le bas Pô, dit-il, plusieurs barques armées
+appartenant à la police, et je saurai les éviter. Plus de dix fois
+on fut obligé de se cacher au milieu de petites îles à fleur d’eau,
+chargées de saules. Trois fois on mit pied à terre pour laisser passer
+les barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita
+de ces longs moments de loisir pour réciter à Fabrice plusieurs de ses
+sonnets. Les sentiments étaient assez justes, mais comme émoussés par
+l’expression, et ne valaient pas la peine d’être écrits; le singulier,
+c’est que cet ex-cocher avait des passions et des façons de voir vives
+et pittoresques; il devenait froid et commun dès qu’il écrivait. «C’est
+le contraire de ce que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice; l’on
+sait maintenant tout exprimer avec grâce, mais les cœurs n’ont rien
+à dire.» Il comprit que le plus grand plaisir qu’il pût faire à ce
+serviteur fidèle ce serait de corriger les fautes d’orthographe de ses
+sonnets.
+
+--On se moque de moi quand je prête mon cahier, disait Ludovic; mais
+si Votre Excellence daignait me dicter l’orthographe des mots lettre à
+lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l’orthographe ne fait
+pas le génie.
+
+Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put débarquer en
+toute sûreté dans un bois de vernes, une lieue avant que d’arriver à
+Ponte Lago Oscuro. Toute la journée il resta caché dans une chènevière,
+et Ludovic le précéda à Ferrare; il y loua un petit logement chez un
+juif pauvre, qui comprit tout de suite qu’il y avait de l’argent à
+gagner si l’on savait se taire. Le soir, à la chute du jour, Fabrice
+entra dans Ferrare monté sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce
+secours, la chaleur l’avait frappé sur le fleuve; le coup de couteau
+qu’il avait à la cuisse et le coup d’épée que Giletti lui avait donné
+dans l’épaule, au commencement du combat, s’étaient enflammés et lui
+donnaient de la fièvre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+Le juif, maître du logement, avait procuré un chirurgien discret,
+lequel, comprenant à son tour qu’il y avait de l’argent dans la bourse,
+dit à Ludovic que sa conscience l’obligeait à faire son rapport à la
+police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son
+frère.
+
+--La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop évident que votre frère
+ne s’est point blessé lui-même, comme il le raconte, en tombant d’une
+échelle, au moment où il tenait à la main un couteau tout ouvert.
+
+Ludovic répondit froidement à cet honnête chirurgien que, s’il s’avisait
+de céder aux inspirations de sa conscience, il aurait l’honneur, avant
+de quitter Ferrare, de tomber sur lui précisément avec un couteau ouvert
+à la main. Quand il rendit compte de cet incident à Fabrice, celui-ci le
+blâma fort, mais il n’y avait plus un instant à perdre pour décamper.
+Ludovic dit au juif qu’il voulait essayer de faire prendre l’air à son
+frère; il alla chercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison
+pour n’y plus rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, les
+récits de toutes ces démarches que rend nécessaires l’absence d’un
+passeport: ce genre de préoccupation n’existe plus en France; mais en
+Italie, et surtout aux environs du Pô, tout le monde parle passeport.
+Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade,
+Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra en ville par une autre porte,
+et revint prendre Fabrice avec une sediola qu’il avait louée pour faire
+douze lieues. Arrivés près de Bologne, nos amis se firent conduire
+à travers champs sur la route qui de Florence conduit à Bologne;
+ils passèrent la nuit dans la plus misérable auberge qu’ils purent
+découvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de marcher un
+peu, ils entrèrent à Bologne comme des promeneurs. On avait brûlé le
+passeport de Giletti: la mort du comédien devait être connue, et il y
+avait moins de péril à être arrêtés comme gens sans passeports que comme
+porteurs de passeport d’un homme tué.
+
+Ludovic connaissait à Bologne deux ou trois domestiques de grandes
+maisons; il fut convenu qu’il irait prendre langue auprès d’eux. Il leur
+dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frère, celui-ci,
+se sentant le besoin de dormir, l’avait laissé partir seul une heure
+avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village où
+lui, Ludovic, s’arrêterait pour passer les heures de la grande chaleur.
+Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frère, s’était déterminé à
+retourner sur ses pas; il l’avait retrouvé blessé d’un coup de pierre et
+de plusieurs coups de couteau, et, de plus, volé par des gens qui lui
+avaient cherché dispute. Ce frère était joli garçon, savait panser et
+conduire les chevaux, lire et écrire, et il voudrait bien trouver une
+place dans quelque bonne maison. Ludovic se réserva d’ajouter, quand
+l’occasion s’en présenterait, que, Fabrice tombé, les voleurs s’étaient
+enfuis emportant le petit sac dans lequel étaient leur linge et leurs
+passeports.
+
+En arrivant à Bologne, Fabrice, se sentant très fatigué, et n’osant,
+sans passeport, se présenter dans une auberge, était entré dans
+l’immense église de Saint-Pétrone. Il y trouva une fraîcheur délicieuse;
+bientôt il se sentit tout ranimé. «Ingrat que je suis, se dit-il tout
+à coup, j’entre dans une église, et c’est pour m’y asseoir, comme dans
+un café!» Il se jeta à genoux, et remercia Dieu avec effusion de la
+protection évidente dont il était entouré depuis qu’il avait eu le
+malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore frémir, c’était
+d’être reconnu dans le bureau de police de Casal-Maggiore. «Comment, se
+disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant de soupçons et qui
+a relu mon passeport jusqu’à trois fois, ne s’est-il pas aperçu que je
+n’ai pas cinq pieds dix pouces, que je n’ai pas trente-huit ans, que je
+ne suis pas fort marqué de la petite vérole? Que de grâces je vous dois,
+ô mon Dieu! Et j’ai pu tarder jusqu’à ce moment de mettre mon néant à
+vos pieds! Mon orgueil a voulu croire que c’était à une vaine prudence
+humaine que je devais le bonheur d’échapper au Spielberg qui déjà
+s’ouvrait pour m’engloutir!»
+
+Fabrice passa plus d’une heure dans cet extrême attendrissement, en
+présence de l’immense bonté de Dieu. Ludovic s’approcha sans qu’il
+l’entendît venir, et se plaça en face de lui. Fabrice, qui avait le
+front caché dans ses mains, releva la tête, et son fidèle serviteur vit
+les larmes qui sillonnaient ses joues.
+
+--Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.
+
+Ludovic pardonna ce ton à cause de la piété. Fabrice récita plusieurs
+fois les sept psaumes de la pénitence, qu’il savait par cœur; il
+s’arrêtait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa
+situation présente.
+
+Fabrice demandait pardon à Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui
+est remarquable, c’est qu’il ne lui vint pas à l’esprit de compter
+parmi ses fautes le projet de devenir archevêque, uniquement parce que
+le comte Mosca était premier ministre, et trouvait cette place et la
+grande existence qu’elle donne convenables pour le neveu de la duchesse.
+Il l’avait désirée sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait
+songé, exactement comme à une place de ministre ou de général. Il ne
+lui était point venu à la pensée que sa conscience pût être intéressée
+dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la
+religion qu’il devait aux enseignements des jésuites milanais. Cette
+religion ôte le courage de penser aux choses inaccoutumées, et défend
+surtout l’examen personnel, comme le plus énorme des péchés; c’est un
+pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l’on est coupable, il
+faut interroger son curé, ou lire la liste des péchés, telle qu’elle
+se trouve imprimée dans les livres intitulés: Préparation au sacrement
+de la Pénitence. Fabrice savait par cœur la liste des péchés rédigée
+en langue latine, qu’il avait apprise à l’Académie ecclésiastique
+de Naples. Ainsi, en récitant cette liste, parvenu à l’article du
+meurtre, il s’était fort bien accusé devant Dieu d’avoir tué un homme,
+mais en défendant sa vie. Il avait passé rapidement, et sans y faire
+la moindre attention, sur les divers articles relatifs au péché de
+simonie (se procurer par de l’argent les dignités ecclésiastiques).
+Si on lui eût proposé de donner cent louis pour devenir premier grand
+vicaire de l’archevêque de Parme, il eût repoussé cette idée avec
+horreur; mais quoiqu’il ne manquât ni d’esprit ni surtout de logique,
+il ne lui vint pas une seule fois à l’esprit que le crédit du comte
+Mosca, employé en sa faveur, fût une simonie. Tel est le triomphe de
+l’éducation jésuitique: donner l’habitude de ne pas faire attention
+à des choses plus claires que le jour. Un Français, élevé au milieu
+des traits d’intérêt personnel et de l’ironie de Paris, eût pu, sans
+être de mauvaise foi, accuser Fabrice d’hypocrisie au moment même où
+notre héros ouvrait son âme à Dieu avec la plus extrême sincérité et
+l’attendrissement le plus profond.
+
+Fabrice ne sortit de l’église qu’après avoir préparé la confession qu’il
+se proposait de faire dès le lendemain; il trouva Ludovic assis sur les
+marches du vaste péristyle en pierre qui s’élève sur la grande place en
+avant de la façade de Saint-Pétrone. Comme après un grand orage l’air
+est plus pur, ainsi l’âme de Fabrice était tranquille, heureuse et comme
+rafraîchie.
+
+--Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il
+à Ludovic en l’abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon;
+je vous ai répondu avec humeur lorsque vous êtes venu me parler dans
+l’église; je faisais mon examen de conscience. Eh bien! où en sont nos
+affaires?
+
+--Elles vont au mieux: j’ai arrêté un logement, à la vérité bien peu
+digne de Votre Excellence, chez la femme d’un de mes amis, qui est fort
+jolie et de plus intimement liée avec l’un des principaux agents de la
+police. Demain j’irai déclarer comme quoi nos passeports nous ont été
+volés; cette déclaration sera prise en bonne part; mais je paierai le
+port de la lettre que la police écrira à Casal-Maggiore, pour savoir
+s’il existe dans cette commune un nommé Ludovic San-Micheli, lequel a
+un frère, nommé Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, à
+Parme. Tout est fini, siamo a cavallo. (Proverbe italien: nous sommes
+sauvés)
+
+Fabrice avait pris tout à coup un air fort sérieux: il pria Ludovic
+de l’attendre un instant, rentra dans l’église presque en courant,
+et à peine y fut-il que de nouveau il se précipita à genoux; il
+baisait humblement les dalles de pierre. «C’est un miracle, Seigneur,
+s’écriait-il les larmes aux yeux: quand vous avez vu mon âme disposée à
+rentrer dans le devoir, vous m’avez sauvé. Grand Dieu! il est possible
+qu’un jour je sois tué dans quelque affaire: souvenez-vous au moment de
+ma mort de l’état où mon âme se trouve en ce moment.» Ce fut avec les
+transports de la joie la plus vive que Fabrice récita de nouveau les
+sept psaumes de la pénitence. Avant que de sortir il s’approcha d’une
+vieille femme qui était assise devant une grande madone et à côté d’un
+triangle de fer placé verticalement sur un pied de même métal. Les bords
+de ce triangle étaient hérissés d’un grand nombre de pointes destinées
+à porter les petits cierges que la piété des fidèles allume devant la
+célèbre madone de Cimabué. Sept cierges seulement étaient allumés quand
+Fabrice s’approcha; il plaça cette circonstance dans sa mémoire avec
+l’intention d’y réfléchir ensuite plus à loisir.
+
+--Combien coûtent les cierges? dit-il à la femme.
+
+--Deux bajocs pièce.
+
+En effet ils n’étaient guère plus gros qu’un tuyau de plume, et
+n’avaient pas un pied de long.
+
+--Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle?
+
+--Soixante-trois, puisqu’il y en a sept d’allumés.
+
+«Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci
+encore est à noter.» Il paya les cierges, plaça lui-même et alluma les
+sept premiers, puis se mit à genoux pour faire son offrande, et dit à la
+vieille femme en se relevant:
+
+--C’est pour grâce reçue.
+
+--Je meurs de faim, dit Fabrice à Ludovic, en le rejoignant.
+
+--N’entrons point dans un cabaret, allons au logement; la maîtresse de
+la maison ira vous acheter ce qu’il faut pour déjeuner; elle volera une
+vingtaine de sous et en sera d’autant plus attachée au nouvel arrivant.
+
+--Ceci ne tend à rien moins qu’à me faire mourir de faim une grande
+heure de plus, dit Fabrice en riant avec la sérénité d’un enfant, et il
+entra dans un cabaret voisin de Saint-Pétrone. A son extrême surprise,
+il vit à une table voisine de celle où il était placé, Pépé, le premier
+valet de chambre de sa tante, celui-là même qui autrefois était venu à
+sa rencontre jusqu’à Genève. Fabrice lui fit signe de se taire; puis,
+après avoir déjeuné rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses
+lèvres, il se leva; Pépé le suivit, et, pour la troisième fois notre
+héros entra dans Saint-Pétrone. Par discrétion, Ludovic resta à se
+promener sur la place.
+
+--Eh! mon Dieu, monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme la duchesse
+est horriblement inquiète: un jour entier elle vous a cru mort abandonné
+dans quelque île du Pô; je vais lui expédier un courrier à l’instant
+même. Je vous cherche depuis six jours, j’en ai passé trois à Ferrare,
+courant toutes les auberges.
+
+--Avez-vous un passeport pour moi?
+
+--J’en ai trois différents: l’un avec les noms et les titres de Votre
+Excellence; le second avec votre nom seulement, et le troisième sous un
+nom supposé, Joseph Bossi; chaque passeport est en double expédition,
+selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de Modène. Il
+ne s’agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous
+verrait loger avec plaisir à l’auberge del Pelegrino, dont le maître est
+son ami.
+
+Fabrice, ayant l’air de marcher au hasard, s’avança dans la nef droite
+de l’église jusqu’au lieu où ses cierges étaient allumés; ses yeux se
+fixèrent sur la madone de Cimabué, puis il dit à Pépé en s’agenouillant:
+
+--Il faut que je rende grâces un instant.
+
+Pépé l’imita. Au sortir de l’église, Pépé remarqua que Fabrice donnait
+une pièce de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l’aumône;
+ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirèrent sur les pas
+de l’être charitable les nuées de pauvres de tout genre qui ornent
+d’ordinaire la place de Saint-Pétrone. Tous voulaient avoir leur part
+du napoléon. Les femmes, désespérant de pénétrer dans la mêlée qui
+l’entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s’il n’était pas vrai
+qu’il avait voulu donner son napoléon pour être divisé parmi tous les
+pauvres du bon Dieu. Pépé, brandissant sa canne à pomme d’or, leur
+ordonna de laisser Son Excellence tranquille.
+
+--Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d’une voix plus perçante,
+donnez aussi un napoléon d’or pour les pauvres femmes! Fabrice doubla
+le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup de pauvres
+mâles, accourant par toutes les rues, firent comme une sorte de petite
+sédition. Toute cette foule horriblement sale et énergique criait:
+
+--Excellence.
+
+Fabrice eut beaucoup de peine à se délivrer de la cohue; cette scène
+rappela son imagination sur la terre. «Je n’ai que ce que je mérite, se
+dit-il, je me suis frotté à la canaille.»
+
+Deux femmes le suivirent jusqu’à la porte de Saragosse par laquelle il
+sortait de la ville; Pépé les arrêta en les menaçant sérieusement de
+sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante
+colline de San Michele in Bosco, fit le tour d’une partie de la ville en
+dehors des murs, prit un sentier, arriva à cinq cents pas sur la route
+de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au commis de
+la police un passeport où son signalement était noté d’une façon fort
+exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, étudiant en théologie.
+Fabrice y remarqua une petite tache d’encre rouge jetée, comme par
+hasard, au bas de la feuille vers l’angle droit. Deux heures plus tard
+il eut un espion à ses trousses, à cause du titre d’Excellence que son
+compagnon lui avait donné devant les pauvres de Saint-Pétrone, quoique
+son passeport ne portât aucun des titres qui donnent à un homme le droit
+de se faire appeler excellence par ses domestiques.
+
+Fabrice vit l’espion, et s’en moqua fort; il ne songeait plus ni aux
+passeports ni à la police, et s’amusait de tout comme un enfant. Pépé,
+qui avait ordre de rester auprès de lui, le voyant fort content de
+Ludovic, aima mieux aller porter lui-même de si bonnes nouvelles à
+la duchesse. Fabrice écrivit deux très longues lettres aux personnes
+qui lui étaient chères; puis il eut l’idée d’en écrire une troisième
+au vénérable archevêque Landriani. Cette lettre produisit un effet
+merveilleux, elle contenait un récit fort exact du combat avec Giletti.
+Le bon archevêque, tout attendri, ne manqua pas d’aller lire cette
+lettre au prince, qui voulut bien l’écouter, assez curieux de voir
+comment ce jeune monsignore s’y prenait pour excuser un meurtre aussi
+épouvantable. Grâce aux nombreux amis de la marquise Raversi, le prince
+ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s’était fait
+aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais comédien qui
+avait l’insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours
+despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la vérité, comme la
+mode en dispose à Paris.
+
+--Mais, que diable! disait le prince à l’archevêque, on fait faire ces
+choses-là par un autre; mais les faire soi-même, ce n’est pas l’usage;
+et puis on ne tue pas un comédien tel que Giletti, on l’achète.
+
+Fabrice ne se doutait en aucune façon de ce qui se passait à Parme.
+Dans le fait, il s’agissait de savoir si la mort de ce comédien, qui de
+son vivant gagnait trente-deux francs par mois, amènerait la chute du
+ministère ultra et de son chef le comte Mosca.
+
+En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqué des airs
+d’indépendance que se donnait la duchesse, avait ordonné au fiscal
+général Rassi de traiter tout ce procès comme s’il se fût agi d’un
+libéral. Fabrice, de son côté, croyait qu’un homme de son rang était
+au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays où les grands
+noms ne sont jamais punis, l’intrigue peut tout, même contre eux. Il
+parlait souvent à Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite
+proclamée; sa grande raison c’est qu’il n’était pas coupable. Sur quoi
+Ludovic lui dit un jour:
+
+--Je ne conçois pas comment Votre Excellence, qui a tant d’esprit et
+d’instruction, prend la peine de dire de ces choses-là à moi qui suis
+son serviteur dévoué; Votre Excellence use de trop de précautions, ces
+choses-là sont bonnes à dire en public ou devant un tribunal.
+
+«Cet homme me croit un assassin et ne m’en aime pas moins», se dit
+Fabrice, tombant de son haut.
+
+Trois jours après le départ de Pépé, il fut bien étonné de recevoir une
+lettre énorme fermée avec une tresse de soie comme du temps de Louis
+XIV, et adressée à Son Excellence révérendissime Mgr Fabrice del Dongo,
+premier grand vicaire du diocèse de Parme, chanoine, etc.
+
+«Mais, est-ce que je suis encore tout cela?» se dit-il en riant.
+L’épître de l’archevêque Landriani était un chef-d’œuvre de logique
+et de clarté; elle n’avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et
+racontait fort bien tout ce qui s’était passé à Parme à l’occasion de la
+mort de Giletti.
+
+Une armée française commandée par le maréchal Ney et marchant sur la
+ville n’aurait pas produit plus d’effet, lui disait le bon archevêque; à
+l’exception de la duchesse et de moi, mon très cher fils, tout le monde
+croit que vous vous êtes donné le plaisir de tuer l’histrion Giletti.
+Ce malheur vous fût-il arrivé, ce sont de ces choses qu’on assoupit
+avec deux cents louis et une absence de six mois; mais la Raversi veut
+renverser le comte Mosca à l’aide de cet incident. Ce n’est point
+l’affreux péché du meurtre que le public blâme en vous, c’est uniquement
+la maladresse ou plutôt l’insolence de ne pas avoir daigné recourir à un
+bulo (sorte de fier-à-bras, subalterne).Je vous traduis ici en termes
+clairs les discours qui m’environnent, car depuis ce malheur à jamais
+déplorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plus
+considérables de la ville pour avoir l’occasion de vous justifier. Et
+jamais je n’ai cru faire un plus saint usage du peu d’éloquence que le
+Ciel a daigné m’accorder.
+
+Les écailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de
+la duchesse, remplies de transports d’amitié, ne daignaient jamais
+raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme à jamais, si bientôt
+il n’y rentrait triomphant.
+
+«Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui accompagnait
+celle de l’archevêque, tout ce qui est humainement possible. Quant
+à moi, tu as changé mon caractère avec cette belle équipée; je suis
+maintenant aussi avare que le banquier Tombone; j’ai renvoyé tous
+mes ouvriers, j’ai fait plus, j’ai dicté au comte l’inventaire de ma
+fortune, qui s’est trouvée bien moins considérable que je ne le pensais.
+Après la mort de l’excellent comte Pietranera, que, par parenthèse,
+tu aurais bien plutôt dû venger, au lieu de t’exposer contre un être
+de l’espèce de Giletti, je restai avec douze cents livres de rente et
+cinq mille francs de dette; je me souviens, entre autres choses, que
+j’avais deux douzaines et demie de souliers de satin blanc venant de
+Paris, et une seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je suis
+presque décidée à prendre les trois cent mille francs que me laisse
+le duc, et que je voulais employer en entier à lui élever un tombeau
+magnifique. Au reste, c’est la marquise Raversi qui est ta principale
+ennemie, c’est-à-dire la mienne; si tu t’ennuies seul à Bologne, tu n’as
+qu’à dire un mot, j’irai te joindre. Voici quatre nouvelles lettres de
+change, etc.»
+
+La duchesse ne disait mot à Fabrice de l’opinion qu’on avait à Parme sur
+son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les cas,
+la mort d’un être ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de nature
+à être reprochée sérieusement à del Dongo.
+
+--Combien de Giletti nos ancêtres n’ont-ils pas envoyés dans l’autre
+monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tête de
+leur en faire un reproche!
+
+Fabrice tout étonné, et qui entrevoyait pour la première fois le
+véritable état des choses, se mit à étudier la lettre de l’archevêque.
+Par malheur l’archevêque lui-même le croyait plus au fait qu’il ne
+l’était réellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le
+triomphe de la marquise Raversi, c’est qu’il était impossible de
+trouver des témoins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre
+qui le premier en avait apporté la nouvelle à Parme était à l’auberge
+du village Sanguigna lorsqu’il avait eu lieu; la petite Marietta et la
+vieille femme qui lui servait de mère avaient disparu, et la marquise
+avait acheté le veturino qui conduisait la voiture et qui faisait
+maintenant une déposition abominable.
+
+Quoique la procédure soit environnée du plus profond mystère, écrivait
+le bon archevêque avec son style cicéronien, et dirigée par le fiscal
+général Rassi, dont la seule charité chrétienne peut m’empêcher de dire
+du mal, mais qui a fait sa fortune en s’acharnant après les malheureux
+accusés comme le chien de chasse après le lièvre; quoique le Rassi,
+dis-je, dont votre imagination ne saurait s’exagérer la turpitude et
+la vénalité, ait été chargé de la direction du procès par un prince
+irrité, j’ai pu lire les trois dépositions du veturino. Par un insigne
+bonheur, ce malheureux se contredit. Et j’ajouterai, parce que je parle
+à mon vicaire général, à celui qui, après moi, doit avoir la direction
+de ce diocèse, que j’ai mandé le curé de la paroisse qu’habite ce
+pécheur égaré. Je vous dirai, mon très cher fils, mais sous le secret
+de la confession, que ce curé connaît déjà, par la femme du veturino,
+le nombre d’écus qu’il a reçu de la marquise Raversi; je n’oserai dire
+que la marquise a exigé de lui de vous calomnier, mais le fait est
+probable. Les écus ont été remis par un malheureux prêtre qui remplit
+des fonctions peu relevées auprès de cette marquise, et auquel j’ai été
+obligé d’interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai
+point du récit de plusieurs autres démarches que vous deviez attendre
+de moi, et qui d’ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre
+collègue à la cathédrale, et qui d’ailleurs se souvient un peu trop
+quelquefois de l’influence que lui donnent les biens de sa famille dont,
+par la permission divine, il est resté le seul héritier, s’étant permis
+de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l’Intérieur, qu’il regardait
+cette bagatelle comme prouvée contre vous (il parlait de l’assassinat du
+malheureux Giletti), je l’ai fait appeler devant moi, et là, en présence
+de mes trois autres vicaires généraux, de mon aumônier et de deux
+curés qui se trouvaient dans la salle d’attente, je l’ai prié de nous
+communiquer, à nous ses frères, les éléments de la conviction complète
+qu’il disait avoir acquise contre un de ses collègues à la cathédrale;
+le malheureux n’a pu articuler que des raisons peu concluantes; tout le
+monde s’est élevé contre lui, et quoique je n’aie cru devoir ajouter que
+bien peu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus témoins du
+plein aveu de son erreur complète, sur quoi je lui ai promis le secret
+en mon nom et en celui de toutes les personnes qui avaient assisté
+à cette conférence, sous la condition toutefois qu’il mettrait tout
+son zèle à rectifier les fausses impressions qu’avaient pu causer les
+discours par lui proférés depuis quinze jours.
+
+Je ne vous répéterai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir
+depuis longtemps, c’est-à-dire que des trente-quatre paysans employés
+à la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi prétend
+soldés par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux étaient au
+fond de leur fossé, tout occupés de leurs travaux, lorsque vous vous
+saisîtes du couteau de chasse et l’employâtes à défendre votre vie
+contre l’homme qui vous attaquait à l’improviste. Deux d’entre eux, qui
+étaient hors du fossé, crièrent aux autres: On assassine Monseigneur! Ce
+cri seul montre votre innocence dans tout son éclat. Eh bien! le fiscal
+général Rassi prétend que ces deux hommes ont disparu, bien plus, on
+a retrouvé huit des hommes qui étaient au fond du fossé; dans leur
+premier interrogatoire six ont déclaré avoir entendu le cri on assassine
+Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur cinquième
+interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont déclaré qu’ils ne se
+souvenaient pas bien s’ils avaient entendu directement ce cri ou si
+seulement il leur avait été raconté par quelqu’un de leurs camarades.
+Des ordres sont donnés pour que l’on me fasse connaître la demeure de
+ces ouvriers terrassiers, et leurs curés leur feront comprendre qu’ils
+se damnent si, pour gagner quelques écus, ils se laissent aller à
+altérer la vérité.
+
+Le bon archevêque entrait dans des détails infinis, comme on peut en
+juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se
+servant de la langue latine:
+
+Cette affaire n’est rien moins qu’une tentative de changement de
+ministère. Si vous êtes condamné, ce ne peut être qu’aux galères ou à
+la mort, auquel cas j’interviendrais en déclarant, du haut de ma chaire
+archiépiscopale, que je sais que vous êtes innocent, que vous avez tout
+simplement défendu votre vie contre un brigand, et qu’enfin je vous ai
+défendu de revenir à Parme tant que vos ennemis y triompheront; je me
+propose même de stigmatiser, comme il le mérite, le fiscal général; la
+haine contre cet homme est aussi commune que l’estime pour son caractère
+est rare. Mais enfin la veille du jour où ce fiscal prononcera cet arrêt
+si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la ville et peut-être même
+les Etats de Parme: dans ce cas l’on ne fait aucun doute que le comte
+ne donne sa démission. Alors, très probablement, le général Fabio Conti
+arrive au ministère, et la marquise Raversi triomphe. Le grand mal de
+votre affaire, c’est qu’aucun homme entendu n’est chargé en chef des
+démarches nécessaires pour mettre au jour votre innocence et déjouer
+les tentatives faites pour suborner des témoins. Le comte croit remplir
+ce rôle; mais il est trop grand seigneur pour descendre à de certains
+détails; de plus, en sa qualité de ministre de la police, il a dû
+donner, dans le premier moment, les ordres les plus sévères contre vous.
+Enfin, oserai-je le dire? Notre souverain seigneur vous croit coupable,
+ou du moins simule cette croyance, et apporte quelque aigreur dans cette
+affaire.
+
+(Les mots correspondant à <i>notre souverain seigneur</i> et <i>à simule cette
+croyance</i> étaient en grec, et Fabrice sut un gré infini à l’archevêque
+d’avoir osé les écrire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa lettre,
+et la détruisit sur-le-champ.)
+
+Fabrice s’interrompit vingt fois en lisant cette lettre; il était agité
+des transports de la plus vive reconnaissance: il répondit à l’instant
+par une lettre de huit pages. Souvent il fut obligé de relever la tête
+pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au
+moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain. «Je
+vais l’écrire en latin, se dit-il, elle en paraîtra plus convenable au
+digne archevêque.» Mais en cherchant à construire de belles phrases
+latines bien longues, bien imitées de Cicéron, il se rappela qu’un
+jour l’archevêque, lui parlant de Napoléon, affectait de l’appeler
+Buonaparte; à l’instant disparut toute l’émotion qui la veille le
+touchait jusqu’aux larmes. «O roi d’Italie, s’écria-t-il, cette fidélité
+que tant d’autres t’ont jurée de ton vivant, je te la garderai après ta
+mort. Il m’aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui
+le fils d’un bourgeois.» Pour que sa belle lettre en italien ne fût pas
+perdue, Fabrice y fit quelques changements nécessaires, et l’adressa au
+comte Mosca.
+
+Ce jour-là même, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle
+devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l’aborder.
+Elle gagna rapidement un portique désert; là, elle avança encore la
+dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la tête, de
+façon à ce qu’elle ne pût être reconnue; puis, se retournant vivement:
+
+--Comment se fait-il, dit-elle à Fabrice, que vous marchiez ainsi
+librement dans la rue?
+
+Fabrice lui raconta son histoire.
+
+--Grand Dieu! vous avez été à Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherché!
+Vous saurez que je me suis brouillée avec la vieille femme parce qu’elle
+voulait me conduire à Venise, où je savais bien que vous n’iriez jamais,
+puisque vous êtes sur la liste noire de l’Autriche. J’ai vendu mon
+collier d’or pour venir à Bologne, un pressentiment m’annonçait le
+bonheur que j’ai de vous y rencontrer; la vieille femme est arrivée deux
+jours après moi. Ainsi, je ne vous engagerai point à venir chez nous,
+elle vous ferait encore de ces vilaines demandes d’argent qui me font
+tant de honte. Nous avons vécu fort convenablement depuis le jour fatal
+que vous savez, et nous n’avons pas dépensé le quart de ce que vous lui
+donnâtes. Je ne voudrais pas aller vous voir à l’auberge du Pelegrino,
+ce serait une publicité. Tâchez de louer une petite chambre dans une rue
+déserte, et à l’Ave Maria (la tombée de la nuit), je me trouverai ici,
+sous ce même portique.
+
+Ces mots dits, elle prit la fuite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+Toutes les idées sérieuses furent oubliées à l’apparition imprévue
+de cette aimable personne. Fabrice se mit à vivre à Bologne dans une
+joie et une sécurité profondes. Cette disposition naïve à se trouver
+heureux de tout ce qui remplissait sa vie perçait dans les lettres qu’il
+adressait à la duchesse; ce fut au point qu’elle en prit de l’humeur.
+A peine si Fabrice le remarqua; seulement il écrivit en signes abrégés
+sur le cadran de sa montre: «Quand j’écris à la D. ne jamais dire quand
+j’étais prélat, quand j’étais homme d’église; cela la fâche.» Il avait
+acheté deux petits chevaux dont il était fort content: il les attelait
+à une calèche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait
+aller voir quelqu’un de ces sites ravissants des environs de Bologne;
+presque tous les soirs il la conduisait à la Chute du Reno. Au retour,
+il s’arrêtait chez l’aimable Crescentini, qui se croyait un peu le père
+de la Marietta.
+
+«Ma foi! si c’est là la vie de café qui me semblait si ridicule pour
+un homme de quelque valeur, j’ai eu tort de la repousser», se dit
+Fabrice. Il oubliait qu’il n’allait jamais au café que pour lire <i>Le
+Constitutionnel</i>, et que, parfaitement inconnu à tout le beau monde
+de Bologne, les jouissances de vanité n’entraient pour rien dans sa
+félicité présente. Quand il n’était pas avec la petite Marietta, on
+le voyait à l’Observatoire, où il suivait un cours d’astronomie; le
+professeur l’avait pris en grande amitié et Fabrice lui prêtait ses
+chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la
+Montagnola.
+
+Il avait en exécration de faire le malheur d’un être quelconque, si peu
+estimable qu’il fût. La Marietta ne voulait pas absolument qu’il vît
+la vieille femme; mais un jour qu’elle était à l’église, il monta chez
+la mammacia qui rougit de colère en le voyant entrer. «C’est le cas de
+faire le del Dongo», se dit Fabrice.
+
+--Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engagée?
+s’écria-t-il de l’air dont un jeune homme qui se respecte entre à Paris
+au balcon des Bouffes.
+
+--Cinquante écus.
+
+--Vous mentez comme toujours; dites la vérité, ou par Dieu vous n’aurez
+pas un centime.
+
+--Eh bien, elle gagnait vingt-deux écus dans notre compagnie à Parme,
+quand nous avons eu le malheur de vous connaître; moi je gagnais douze
+écus, et nous donnions à Giletti, notre protecteur, chacune le tiers
+de ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois à peu près, Giletti
+faisait un cadeau à la Marietta; ce cadeau pouvait bien valoir deux écus.
+
+--Vous mentez encore; vous, vous ne receviez que quatre écus. Mais
+si vous êtes bonne avec la Marietta, je vous engage comme si j’étais
+un impresario; tous les mois vous recevrez douze écus pour vous et
+vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais
+banqueroute.
+
+--Vous faites le fier; eh bien! votre rebelle générosité nous ruine,
+répondit la vieille femme d’un ton furieux; nous perdons l’avviamento
+(l’achalandage). Quand nous aurons l’énorme malheur d’être privées
+de la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues
+d’aucune troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas
+d’engagement, et par vous, nous mourrons de faim.
+
+--Va-t’en au diable, dit Fabrice en s’en allant.
+
+--Je n’irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement au bureau
+de la police, qui saura de moi que vous êtes un monsignore qui a jeté le
+froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi que
+moi.
+
+Fabrice avait déjà descendu quelques marches de l’escalier, il revint.
+
+--D’abord la police sait mieux que toi quel peut être mon vrai nom; mais
+si tu t’avises de me dénoncer, si tu as cette infamie, lui dit-il d’un
+grand sérieux, Ludovic te parlera, et ce n’est pas six coups de couteau
+que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour
+six mois à l’hôpital, et sans tabac.
+
+La vieille femme pâlit et se précipita sur la main de Fabrice, qu’elle
+voulut baiser:
+
+--J’accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, à la
+Marietta et à moi. Vous avez l’air si bon, que je vous prenais pour
+un niais; et pensez-y bien, d’autres que moi pourront commettre la
+même erreur; je vous conseille d’avoir habituellement l’air plus grand
+seigneur.
+
+Puis elle ajouta avec une impudence admirable:
+
+--Vous réfléchirez à ce bon conseil, et comme l’hiver n’est pas bien
+éloigné, vous nous ferez cadeau à la Marietta et à moi de deux bons
+habits de cette belle étoffe anglaise que vend le gros marchand qui est
+sur la place Saint-Pétrone.
+
+L’amour de la jolie Marietta offrait à Fabrice tous les charmes de
+l’amitié la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du même
+genre qu’il aurait pu trouver auprès de la duchesse.
+
+«Mais n’est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois,
+que je ne sois pas susceptible de cette préoccupation exclusive et
+passionnée qu’ils appellent de l’amour? Parmi les liaisons que le hasard
+m’a données à Novare ou à Naples, ai-je jamais rencontré de femme dont
+la présence, même dans les premiers jours, fût pour moi préférable
+à une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu’on appelle amour,
+ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J’aime sans doute, comme
+j’ai bon appétit à six heures! Serait-ce cette propension quelque peu
+vulgaire dont ces menteurs auraient fait l’amour d’Othello, l’amour de
+Tancrède? ou bien faut-il croire que je suis organisé autrement que
+les autres hommes? Mon âme manquerait d’une passion, pourquoi cela? ce
+serait une singulière destinée!»
+
+A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontré
+des femmes qui, fières de leur rang, de leur beauté et de la position
+qu’occupaient dans le monde les adorateurs qu’elles lui avaient
+sacrifiés, avaient prétendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice
+avait rompu de la façon la plus scandaleuse et la plus rapide. «Or, se
+disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute
+très vif, d’être bien avec cette jolie femme qu’on appelle la duchesse
+Sanseverina, je suis exactement comme ce Français étourdi qui tua un
+jour la poule aux œufs d’or. C’est à la duchesse que je dois le seul
+bonheur que j’aie jamais éprouvé par les sentiments tendres; mon amitié
+pour elle est ma vie, et d’ailleurs, sans elle que suis-je? un pauvre
+exilé réduit à vivoter péniblement dans un château délabré des environs
+de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d’automne
+j’étais obligé, le soir, crainte d’accident, d’ajuster un parapluie sur
+le ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l’homme d’affaires, qui
+voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute
+puissance), mais il commençait à trouver mon séjour un peu long; mon
+père m’avait assigné une pension de douze cents francs, et se croyait
+damné de donner du pain à un jacobin. Ma pauvre mère et mes sœurs se
+laissaient manquer de robes pour me mettre en état de faire quelques
+petits cadeaux à mes maîtresses. Cette façon d’être généreux me perçait
+le cœur. Et, de plus, on commençait à soupçonner ma misère, et la jeune
+noblesse des environs allait me prendre en pitié. Tôt ou tard, quelque
+fat eût laissé voir son mépris pour un jacobin pauvre et malheureux dans
+ses desseins, car, aux yeux de ces gens-là, je n’étais pas autre chose.
+J’aurais donné ou reçu quelque bon coup d’épée qui m’eût conduit à la
+forteresse de Fenestrelles, ou bien j’eusse de nouveau été me réfugier
+en Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J’ai le bonheur
+de devoir à la duchesse l’absence de tous ces maux; de plus, c’est elle
+qui sent pour moi les transports d’amitié que je devrais éprouver pour
+elle.
+
+«Au lieu de cette vie ridicule et piètre qui eût fait de moi un animal
+triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j’ai
+une excellente voiture, ce qui m’a empêché de connaître l’envie et tous
+les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde
+toujours de ce que je ne prends pas assez d’argent chez le banquier.
+Veux-je gâter à jamais cette admirable position? Veux-je perdre l’unique
+amie que j’aie au monde? Il suffit de proférer un mensonge, il suffit
+de dire à une femme charmante et peut-être unique au monde, et pour
+laquelle j’ai l’amitié la plus passionnée: Je t’aime, moi qui ne sais pas
+ce que c’est qu’aimer d’amour. Elle passerait la journée à me faire un
+crime de l’absence de ces transports qui me sont inconnus. La Marietta,
+au contraire, qui ne voit pas dans mon cœur et qui prend une caresse
+pour un transport de l’âme, me croit fou d’amour, et s’estime la plus
+heureuse des femmes.
+
+«Dans le fait je n’ai connu un peu cette préoccupation tendre qu’on
+appelle, je crois, l’amour, que pour cette jeune Aniken de l’auberge de
+Zonders, près de la frontière de Belgique.»
+
+C’est avec regret que nous allons placer ici l’une des plus mauvaises
+actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une misérable
+pique de vanité s’empara de ce cœur rebelle à l’amour, et le conduisit
+fort loin. En même temps que lui se trouvait à Bologne la fameuse Fausta
+F***, sans contredit l’une des premières chanteuses de notre époque,
+et peut-être la femme la plus capricieuse que l’on ait jamais vue.
+L’excellent poète Burati, de Venise, avait fait sur son compte ce fameux
+sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des princes comme
+des derniers gamins de carrefours.
+
+Vouloir et ne pas vouloir, adorer et détester en un jour, n’être
+contente que dans l’inconstance, mépriser ce que le monde adore, tandis
+que le monde l’adore, la Fausta a ces défauts et bien d’autres encore.
+Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois, imprudent, tu oublies
+ses caprices. As-tu le bonheur de l’entendre, tu t’oublies toi-même, et
+l’amour fait de toi, en un moment, ce que Circé fit jadis des compagnons
+d’Ulysse.
+
+Pour le moment ce miracle de beauté était sous le charme des énormes
+favoris et de la haute insolence du jeune comte M***, au point de n’être
+pas révoltée de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte dans les
+rues de Bologne, et fut choqué de l’air de supériorité avec lequel il
+occupait le pavé, et daignait montrer ses grâces au public. Ce jeune
+homme était fort riche, se croyait tout permis, et comme ses prepotenze
+lui avaient attiré des menaces, il ne se montrait guère qu’environné
+de huit ou dix buli (sorte de coupe-jarrets), revêtus de sa livrée,
+et qu’il avait fait venir de ses terres dans les environs de Brescia.
+Les regards de Fabrice avaient rencontré une ou deux fois ceux de ce
+terrible comte, lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut
+étonné de l’angélique douceur de cette voix: il ne se figurait rien de
+pareil; il lui dut des sensations de bonheur suprême, qui faisaient un
+beau contraste avec la placidité de sa vie présente. «Serait-ce enfin
+là de l’amour?» se dit-il. Fort curieux d’éprouver ce sentiment, et
+d’ailleurs amusé par l’action de braver ce comte M***, dont la mine
+était plus terrible que celle d’aucun tambour-major, notre héros se
+livra à l’enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais
+Tanari, que le comte M*** avait loué pour la Fausta.
+
+Un jour, vers la tombée de la nuit, Fabrice, cherchant à se faire
+apercevoir de la Fausta, fut salué par des éclats de rire fort marqués
+lancés par les buli du comte, qui se trouvaient sur la porte du palais
+Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes et repassa devant
+ce palais. La Fausta, cachée derrière ses persiennes, attendait
+ce retour, et lui en tint compte. M***, jaloux de toute la terre,
+devint spécialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s’emporta en propos
+ridicules; sur quoi tous les matins notre héros lui faisait parvenir une
+lettre qui ne contenait que ces mots:
+
+M. Joseph Bossi détruit les insectes incommodes, et loge au Pelegrino,
+via Larga, nº 79.
+
+Le comte M***, accoutumé aux respects que lui assuraient en tous
+lieux son énorme fortune, son sang bleu et la bravoure de ses trente
+domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petit billet.
+
+Fabrice en écrivait d’autres à la Fausta; M*** mit des espions autour
+de ce rival, qui peut-être ne déplaisait pas; d’abord il apprit son
+véritable nom, et ensuite que pour le moment il ne pouvait se montrer
+à Parme. Peu de jours après, le comte M***, ses buli, ses magnifiques
+chevaux et la Fausta partirent pour Parme.
+
+Fabrice, piqué au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le
+bon Ludovic fit des remontrances pathétiques; Fabrice l’envoya promener,
+et Ludovic, fort brave lui-même, l’admira; d’ailleurs ce voyage le
+rapprochait de la jolie maîtresse qu’il avait à Casal-Maggiore. Par les
+soins de Ludovic, huit ou dix anciens soldats des régiments de Napoléon
+entrèrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de domestiques. «Pourvu,
+se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la Fausta, que je n’aie
+aucune communication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, ni
+avec la duchesse, je n’expose que moi. Je dirai plus tard à ma tante
+que j’allais à la recherche de l’amour, cette belle chose que je n’ai
+jamais rencontrée. Le fait est que je pense à la Fausta, même quand je
+ne la vois pas... Mais est-ce le souvenir de sa voix que j’aime, ou
+sa personne?» Ne songeant plus à la carrière ecclésiastique, Fabrice
+avait arboré des moustaches et des favoris presque aussi terribles que
+ceux du comte M***, ce qui le déguisait un peu. Il établit son quartier
+général non à Parme, c’eût été trop imprudent, mais dans un village
+des environs, au milieu des bois, sur la route de Sacca où était le
+château de sa tante. D’après les conseils de Ludovic, il s’annonça
+dans ce village comme le valet de chambre d’un grand seigneur anglais
+fort original qui dépensait cent mille francs par an pour se donner le
+plaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de Côme, où
+il était retenu par la pêche des truites. Par bonheur, le joli petit
+palais que le comte M*** avait loué pour la belle Fausta était situé à
+l’extrémité méridionale de la ville de Parme, précisément sur la route
+de Sacca, et les fenêtres de la Fausta donnaient sur les belles allées
+de grands arbres qui s’étendent sous la haute tour de la citadelle.
+Fabrice n’était point connu dans ce quartier désert; il ne manqua pas de
+faire suivre le comte M***, et, un jour que celui-ci venait de sortir
+de chez l’admirable cantatrice, il eut l’audace de paraître dans la rue
+en plein jour; à la vérité, il était monté sur un excellent cheval, et
+bien armé. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et qui
+parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous les
+fenêtres de la Fausta: après avoir préludé, ils chantèrent assez bien
+une cantate en son honneur. La Fausta se mit à la fenêtre, et remarqua
+facilement un jeune homme fort poli qui, arrêté à cheval au milieu de
+la rue, la salua d’abord, puis se mit à lui adresser des regards fort
+peu équivoques. Malgré le costume anglais exagéré adopté par Fabrice,
+elle eut bientôt reconnu l’auteur des lettres passionnées qui avaient
+amené son départ de Bologne. «Voilà un être singulier, se dit-elle, il
+me semble que je vais l’aimer. J’ai cent louis devant moi, je puis fort
+bien planter là ce terrible comte M***. Au fait, il manque d’esprit et
+d’imprévu, et n’est un peu amusant que par la mine atroce de ses gens.»
+
+Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les onze
+heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville,
+dans cette même église de Saint-Jean où se trouvait le tombeau de son
+grand-oncle, l’archevêque Ascanio del Dongo, il osa l’y suivre. A la
+vérité, Ludovic lui avait procuré une belle perruque anglaise avec des
+cheveux du plus beau rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui
+était celle des flammes qui brûlaient son cœur, il fit un sonnet que la
+Fausta trouva charmant; une main inconnue avait eu soin de le placer
+sur son piano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabrice
+trouvait que, malgré ses démarches de tout genre, il ne faisait pas de
+progrès réels; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la nuance
+de singularité; elle a dit depuis qu’elle avait peur de lui. Fabrice
+n’était plus retenu que par un reste d’espoir d’arriver à sentir ce
+qu’on appelle de l’amour, mais souvent il s’ennuyait.
+
+--Monsieur, allons-nous-en, lui répétait Ludovic, vous n’êtes point
+amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sens désespérants.
+D’ailleurs vous n’avancez point; par pure vergogne, décampons.
+
+Fabrice allait partir au premier moment d’humeur, lorsqu’il apprit
+que la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina. «Peut-être
+que cette voix sublime achèvera d’enflammer mon cœur», se dit-il;
+et il osa bien s’introduire déguisé dans ce palais où tous les yeux
+le connaissaient. Qu’on juge de l’émotion de la duchesse, lorsque
+tout à fait vers la fin du concert elle remarqua un homme en livrée
+de chasseur, debout près de la porte du grand salon; cette tournure
+rappelait quelqu’un. Elle chercha le comte Mosca qui seulement alors lui
+apprit l’insigne et vraiment incroyable folie de Fabrice. Il la prenait
+très bien. Cet amour pour une autre que la duchesse lui plaisait fort;
+le comte, parfaitement galant homme hors de la politique, agissait
+d’après cette maxime qu’il ne pouvait trouver le bonheur qu’autant que
+la duchesse serait heureuse.
+
+--Je le sauverai de lui-même, dit-il à son amie; jugez de la joie de nos
+ennemis si on l’arrêtait dans ce palais! Aussi ai-je ici plus de cent
+hommes à moi, et c’est pour cela que je vous ai fait demander les clefs
+du grand château d’eau. Il se porte pour amoureux fou de la Fausta, et
+jusqu’ici ne peut l’enlever au comte M*** qui donne à cette folle une
+existence de reine.
+
+La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: Fabrice
+n’était donc qu’un libertin tout à fait incapable d’un sentiment tendre
+et sérieux.
+
+--Et ne pas nous voir! c’est ce que jamais je ne pourrai lui pardonner!
+dit-elle enfin; et moi qui lui écris tous les jours à Bologne!
+
+--J’estime fort sa retenue, répliqua le comte, il ne veut pas nous
+compromettre par son équipée, et il sera plaisant de la lui entendre
+raconter.
+
+La Fausta était trop folle pour savoir taire ce qui l’occupait: le
+lendemain du concert, dont ses yeux avaient adressé tous les airs à ce
+grand jeune homme habillé en chasseur, elle parla au comte M*** d’un
+attentif inconnu.
+
+--Où le voyez-vous? dit le comte furieux.
+
+--Dans les rues, à l’église, répondit la Fausta interdite. Aussitôt
+elle voulut réparer son imprudence ou du moins éloigner tout ce qui
+pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans une description infinie
+d’un grand jeune homme à cheveux rouges, il avait des yeux bleus; sans
+doute c’était quelque Anglais fort riche et fort gauche, ou quelque
+prince. A ce mot, le comte M***, qui ne brillait pas par la justesse
+des aperçus, alla se figurer, chose délicieuse pour sa vanité, que ce
+rival n’était autre que le prince héréditaire de Parme. Ce pauvre jeune
+homme mélancolique, gardé par cinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs,
+précepteurs, etc., qui ne le laissaient sortir qu’après avoir tenu
+conseil, lançait d’étranges regards sur toutes les femmes passables
+qu’il lui était permis d’approcher. Au concert de la duchesse, son rang
+l’avait placé en avant de tous les auditeurs, sur un fauteuil isolé,
+à trois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient souverainement
+choqué le comte M***. Cette folie d’exquise vanité: avoir un prince pour
+rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir de la confirmer par
+cent détails naïvement donnés.
+
+--Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des
+Farnèse à laquelle appartient ce jeune homme?
+
+--Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n’ai point de bâtardise
+dans ma famille 6.
+
+Le hasard voulut que jamais le comte M*** ne dût voir à son aise ce
+rival prétendu; ce qui le confirma dans l’idée flatteuse d’avoir un
+prince pour antagoniste. En effet, quand les intérêts de son entreprise
+n’appelaient point Fabrice à Parme, il se tenait dans les bois vers
+Sacca et les bords du Pô. Le comte M*** était bien plus fier, mais aussi
+plus prudent depuis qu’il se croyait en passe de disputer le cœur de
+la Fausta à un prince; il la pria fort sérieusement de mettre la plus
+grande retenue dans toutes ses démarches. Après s’être jeté à ses genoux
+en amant jaloux et passionné, il lui déclara fort net que son honneur
+était intéressé à ce qu’elle ne fût pas la dupe du jeune prince.
+
+--Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l’aimais; moi, je n’ai
+jamais vu de prince à mes pieds.
+
+--Si vous cédez, reprit-il avec un regard hautain, peut-être ne
+pourrai-je pas me venger du prince; mais certes, je me vengerai; et il
+sortit en fermant les portes à tour de bras. Si Fabrice se fût présenté
+en ce moment, il gagnait son procès.
+
+--Si vous tenez à la vie, lui dit-il le soir, en prenant congé d’elle
+après le spectacle, faites que je ne sache jamais que le jeune prince a
+pénétré dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais ne me
+faites pas souvenir que je puis tout sur vous!
+
+--Ah! mon petit Fabrice, s’écria la Fausta; si je savais où te prendre!
+
+La vanité piquée peut mener loin un jeune homme riche et dès le berceau
+toujours environné de flatteurs. La passion très véritable que le comte
+M*** avait eue pour la Fausta se réveilla avec fureur: il ne fut point
+arrêté par la perspective dangereuse de lutter avec le fils unique
+du souverain chez lequel il se trouvait; de même qu’il n’eut point
+l’esprit de chercher à voir ce prince, ou du moins à le faire suivre. Ne
+pouvant autrement l’attaquer, M*** osa songer à lui donner un ridicule.
+«Je serai banni pour toujours des Etats de Parme, se dit-il, eh! que
+m’importe?» S’il eût cherché à reconnaître la position de l’ennemi,
+le comte M*** eût appris que le pauvre jeune prince ne sortait jamais
+sans être suivi par trois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de
+l’étiquette, et que le seul plaisir de son choix qu’on lui permît au
+monde, était la minéralogie. De jour comme de nuit, le petit palais
+occupé par la Fausta et où la bonne compagnie de Parme faisait foule,
+était environné d’observateurs; M*** savait heure par heure ce qu’elle
+faisait et surtout ce qu’on faisait autour d’elle. L’on peut louer ceci
+dans les précautions de ce jaloux, cette femme si capricieuse n’eut
+d’abord aucune idée de ce redoublement de surveillance. Les rapports
+de tous ses agents disaient au comte M*** qu’un homme fort jeune,
+portant une perruque de cheveux rouges, paraissait fort souvent sous
+les fenêtres de la Fausta, mais toujours avec un déguisement nouveau.
+«Evidemment, c’est le jeune prince, se dit M***, autrement pourquoi
+se déguiser? et parbleu! un homme comme moi n’est pas fait pour lui
+céder. Sans les usurpations de la république de Venise, je serais prince
+souverain, moi aussi.»
+
+Le jour de San Stefano, les rapports des espions prirent une couleur
+plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta commençait à répondre
+aux empressements de l’inconnu. «Je puis partir à l’instant avec cette
+femme, se dit M***! Mais quoi! à Bologne, j’ai fui devant del Dongo; ici
+je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait
+penser qu’il a réussi à me faire peur! Et pardieu! je suis d’aussi bonne
+maison que lui.» M*** était furieux, mais, pour comble de misère, tenait
+avant tout à ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu’il savait
+moqueuse, le ridicule d’être jaloux. Le jour de San Stefano donc, après
+avoir passé une heure avec elle, et en avoir été accueilli avec un
+empressement qui lui sembla le comble de la fausseté, il la laissa sur
+les onze heures, s’habillant pour aller entendre la messe à l’église de
+Saint-Jean. Le comte M*** revint chez lui, prit l’habit noir râpé d’un
+jeune élève en théologie, et courut à Saint-Jean; il choisit sa place
+derrière un des tombeaux que ornent la troisième chapelle à droite; il
+voyait tout ce qui se passait dans l’église par-dessous le bras d’un
+cardinal que l’on a représenté à genoux sur sa tombe; cette statue ôtait
+la lumière au fond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bientôt
+il vit arriver la Fausta plus belle que jamais; elle était en grande
+toilette, et vingt adorateurs appartenant à la plus haute société lui
+faisaient cortège. Le sourire et la joie éclataient dans ses yeux et sur
+ses lèvres. «Il est évident, se dit le malheureux jaloux, qu’elle compte
+rencontrer ici l’homme qu’elle aime, et que depuis longtemps peut-être,
+grâce à moi, elle n’a pu voir.» Tout à coup, le bonheur le plus vif
+sembla redoubler dans les yeux de la Fausta. «Mon rival est présent», se
+dit M***, et sa fureur de vanité n’eut plus de bornes. «Quelle figure
+est-ce que je fais ici, servant de pendant à un jeune prince qui se
+déguise?» Mais quelques efforts qu’il pût faire, jamais il ne parvint à
+découvrir ce rival que ses regards affamés cherchaient de toutes parts.
+
+A chaque instant la Fausta, après avoir promené les yeux dans toutes les
+parties de l’église, finissait par arrêter des regards chargés d’amour
+et de bonheur, sur le coin obscur où M*** s’était caché. Dans un cœur
+passionné, l’amour est sujet à exagérer les nuances les plus légères, il
+en tire les conséquences les plus ridicules, le pauvre M*** ne finit-il
+pas par se persuader que la Fausta l’avait vu, que malgré ses efforts,
+s’étant aperçue de ma mortelle jalousie, elle voulait la lui reprocher
+et en même temps l’en consoler par ces regards si tendres.
+
+Le tombeau du cardinal, derrière lequel M*** s’était placé en
+observation, était élevé de quatre ou cinq pieds sur le pavé de marbre
+de Saint-Jean. La messe à la mode finie vers les une heure, la plupart
+des fidèles s’en allèrent, et la Fausta congédia les beaux de la villes
+sous un prétexte de dévotion; restée agenouillée sur sa chaise, ses
+yeux, devenus plus tendres et plus brillants, étaient fixés sur M***;
+depuis qu’il n’y avait plus que peu de personnes dans l’église, ses
+regards ne se donnaient plus la peine de la parcourir tout entière,
+avant de s’arrêter avec bonheur sur la statue du cardinal. Que de
+délicatesse, se disait le comte M*** se croyant regardé! Enfin la
+Fausta se leva et sortit brusquement, après avoir fait, avec les mains,
+quelques mouvements singuliers.
+
+M***, ivre d’amour et presque tout à fait désabusé de sa folle jalousie,
+quittait sa place pour voler au palais de sa maîtresse et la remercier
+mille et mille fois, lorsqu’en passant devant le tombeau du cardinal
+il aperçut un jeune homme tout en noir; cet être funeste s’était tenu
+jusque-là agenouillé tout contre l’épitaphe du tombeau, et de façon à
+ce que les regards de l’amant jaloux qui le cherchaient dussent passer
+par-dessus sa tête et ne point le voir.
+
+Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut à l’instant même environné
+par sept à huit personnages assez gauches, d’un aspect singulier et qui
+semblaient lui appartenir. M*** se précipita sur ses pas, mais, sans
+qu’il y eût rien de trop marqué, il fut arrêté dans le défilé que forme
+le tambour de bois de la porte d’entrée, par ces hommes gauches qui
+protégeaient son rival; enfin, lorsque après eux il arriva à la rue, il
+ne put que voir fermer la portière d’une voiture de chétive apparence,
+laquelle, par un contraste bizarre, était attelée de deux excellents
+chevaux, et en un moment fut hors de sa vue.
+
+Il rentra chez lui haletant de fureur; bientôt arrivèrent ses
+observateurs, qui lui rapportèrent froidement que ce jour-là, l’amant
+mystérieux, déguisé en prêtre, s’était agenouillé fort dévotement,
+tout contre un tombeau placé à l’entrée d’une chapelle obscure de
+l’église de Saint-Jean. La Fausta était restée dans l’église jusqu’à ce
+qu’elle fût à peu près déserte, et alors elle avait échangé rapidement
+certains signes avec cet inconnu; avec les mains, elle faisait comme des
+croix. M*** courut chez l’infidèle; pour la première fois elle ne put
+cacher son trouble; elle raconta avec la naïveté menteuse d’une femme
+passionnée, que comme de coutume elle était allée à Saint-Jean, mais
+qu’elle n’y avait pas aperçu cet homme qui la persécutait. A ces mots,
+M***, hors de lui, la traita comme la dernière des créatures, lui dit
+tout ce qu’il avait vu lui-même, et la hardiesse des mensonges croissant
+avec la vivacité des accusations, il prit son poignard et se précipita
+sur elle. D’un grand sang-froid la Fausta lui dit:
+
+--Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure vérité, mais j’ai
+essayé de vous la cacher afin de ne pas jeter votre audace dans des
+projets de vengeance insensés et qui peuvent nous perdre tous les deux;
+car, sachez-le une bonne fois, suivant mes conjectures, l’homme qui me
+persécute de ses soins est fait pour ne pas trouver d’obstacles à ses
+volontés, du moins en ce pays.
+
+Après avoir rappelé fort adroitement qu’après tout M*** n’avait aucun
+droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablement elle n’irait
+plus à l’église de Saint-Jean. M*** était éperdument amoureux, un peu
+de coquetterie avait pu se joindre à la prudence dans le cœur de cette
+jeune femme, il se sentit désarmer. Il eut l’idée de quitter Parme; le
+jeune prince, si puissant qu’il fût, ne pourrait le suivre, ou s’il
+le suivait ne serait plus que son égal. Mais l’orgueil représenta de
+nouveau que ce départ aurait toujours l’air d’une fuite, et le comte
+M*** se défendit d’y songer.
+
+«Il ne se doute pas de la présence de mon petit Fabrice, se dit la
+cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de lui d’une
+façon précieuse!»
+
+Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain les fenêtres
+de la cantatrice soigneusement fermées, et ne la voyant nulle part, la
+plaisanterie commença à lui sembler longue. Il avait des remords. «Dans
+quelle situation est-ce que je mets ce pauvre comte Mosca, lui ministre
+de la police! on le croira mon complice, je serai venu dans ce pays pour
+casser le cou à sa fortune! Mais si j’abandonne un projet si longtemps
+suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais d’amour?»
+
+Un soir que prêt à quitter la partie il se faisait ainsi la morale en
+rôdant sous les grands arbres qui séparent le palais de la Fausta de la
+citadelle, il remarqua qu’il était suivi par un espion de fort petite
+taille; ce fut en vain que pour s’en débarrasser il alla passer par
+plusieurs rues, toujours cet être microscopique semblait attaché à ses
+pas. Impatienté, il courut dans une rue solitaire située le long de la
+Parma, et où ses gens étaient en embuscade; sur un signe qu’il fit ils
+sautèrent sur le pauvre petit espion qui se précipita à leurs genoux:
+c’était la Bettina, femme de chambre de la Fausta; après trois jours
+d’ennui et de réclusion, déguisée en homme pour échapper au poignard du
+comte M***, dont sa maîtresse et elle avaient grand-peur, elle avait
+entrepris de venir dire à Fabrice qu’on l’aimait à la passion et qu’on
+brûlait de le voir; mais on ne pouvait plus paraître à l’église de
+Saint-Jean. «Il était temps, se dit Fabrice, vive l’insistance!»
+
+La petite femme de chambre était fort jolie, ce qui enleva Fabrice à
+ses rêveries morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les
+rues où il avait passé ce soir-là étaient soigneusement gardées, sans
+qu’il y parût, par des espions de M***. Ils avaient loué des chambres au
+rez-de-chaussée ou au premier étage, cachés derrière les persiennes et
+gardant un profond silence, ils observaient tout ce qui se passait dans
+la rue, en apparence la plus solitaire, et entendaient ce qu’on y disait.
+
+--Si ces espions eussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina, j’étais
+poignardée sans rémission à ma rentrée au logis, et peut-être ma pauvre
+maîtresse avec moi.
+
+Cette terreur la rendait charmante aux yeux de Fabrice.
+
+--Le comte M***, continua-t-elle, est furieux, et Madame sait qu’il est
+capable de tout... Elle m’a chargée de vous dire qu’elle voudrait être à
+cent lieues d’ici avec vous!
+
+Alors elle raconta la scène du jour de la Saint-Etienne, et la fureur de
+M***, qui n’avait perdu aucun des regards et des signes d’amour que la
+Fausta, ce jour-là folle de Fabrice, lui avait adressés. Le comte avait
+tiré son poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa
+présence d’esprit, elle était perdue.
+
+Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartement qu’il
+avait près de là. Il lui raconta qu’il était de Turin, fils d’un grand
+personnage qui pour le moment se trouvait à Parme, ce qui l’obligeait à
+garder beaucoup de ménagements. La Bettina lui répondit en riant qu’il
+était bien plus grand seigneur qu’il ne voulait paraître. Notre héros
+eut besoin d’un peu de temps avant de comprendre que la charmante fille
+le prenait pour un non moindre personnage que le prince héréditaire
+lui-même. La Fausta commençait à avoir peur et à aimer Fabrice; elle
+avait pris sur elle de ne pas dire ce nom à sa femme de chambre, et de
+lui parler du prince. Fabrice finit par avouer à la jolie fille qu’elle
+avait deviné juste:
+
+--Mais si mon nom est ébruité, ajouta-t-il, malgré la grande passion
+dont j’ai donné tant de preuves à ta maîtresse, je serai obligé de
+cesser de la voir, et aussitôt les ministres de mon père, ces méchants
+drôles que je destituerai un jour, ne manqueront pas de lui envoyer
+l’ordre de vider le pays, que jusqu’ici elle a embelli de sa présence.
+
+Vers le matin, Fabrice combina avec la petite camériste plusieurs
+projets de rendez-vous pour arriver à la Fausta; il fit appeler Ludovic
+et un autre de ses gens fort adroit, qui s’entendirent avec la Bettina,
+pendant qu’il écrivait à la Fausta la lettre la plus extravagante; la
+situation comportait toutes les exagérations de la tragédie et Fabrice
+ne s’en fit pas faute. Ce ne fut qu’à la pointe du jour qu’il se sépara
+de la petite camériste, fort contente des façons du jeune prince.
+
+Il avait été cent fois répété que, maintenant que la Fausta était
+d’accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sous les fenêtres
+du petit palais que lorsqu’on pourrait l’y recevoir, et alors il y
+aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et se croyant près
+du dénouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village à deux
+lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint à cheval, et
+bien accompagné, chanter sous les fenêtres de la Fausta un air alors
+à la mode et dont il changeait les paroles. «N’est-ce pas ainsi qu’en
+agissent messieurs les amants?» se disait-il.
+
+Depuis que la Fausta avait témoigné le désir d’un rendez-vous, toute
+cette chasse semblait bien longue à Fabrice. «Non, je n’aime point,
+se disait-il en chantant assez mal sous les fenêtres du petit palais;
+la Bettina me semble cent fois préférable à la Fausta, et c’est par
+elle que je voudrais être reçu en ce moment.» Fabrice, s’ennuyant
+assez, retournait à son village, lorsque à cinq cents pas du palais de
+la Fausta quinze ou vingt hommes se jetèrent sur lui, quatre d’entre
+eux saisirent la bride de son cheval, deux autres s’emparèrent de ses
+bras. Ludovic et les bravi de Fabrice furent assaillis mais purent se
+sauver; ils tirèrent quelques coups de pistolet. Tout cela fut l’affaire
+d’un instant: cinquante flambeaux allumés parurent dans la rue en un
+clin d’œil et comme par enchantement. Tous ces hommes étaient bien
+armés. Fabrice avait sauté à bas de son cheval, malgré les gens qui le
+retenaient; il chercha à se faire jour; il blessa même un des hommes qui
+lui serrait les bras avec des mains semblables à des étaux; mais il fut
+bien étonné d’entendre cet homme lui dire du ton le plus respectueux:
+
+--Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui
+vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime de lèse-majesté, en
+tirant l’épée contre mon prince.
+
+«Voici justement le châtiment de ma sottise, se dit Fabrice, je me serai
+damné pour un péché qui ne me semblait point aimable.»
+
+A peine la petite tentative de combat fut-elle terminée, que plusieurs
+laquais en grande livrée parurent avec une chaise à porteurs dorée et
+peinte d’une façon bizarre: c’était une de ces chaises grotesques dont
+les masques se servent pendant le carnaval. Six hommes, le poignard à
+la main, prièrent Son Altesse d’y entrer, lui disant que l’air frais
+de la nuit pourrait nuire à sa voix; on affectait les formes les plus
+respectueuses, le nom de prince était répété à chaque instant, et
+presque en criant. Le cortège commença à défiler. Fabrice compta dans la
+rue plus de cinquante hommes portant des torches allumées. Il pouvait
+être une heure du matin, tout le monde s’était mis aux fenêtres, la
+chose se passait avec une certaine gravité. «Je craignais des coups de
+poignard de la part du comte M***, se dit Fabrice; il se contente de
+se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant de goût. Mais pense-t-il
+réellement avoir affaire au prince? s’il sait que je ne suis que
+Fabrice, gare les coups de dague!»
+
+Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommes armés,
+après s’être longtemps arrêtés sous les fenêtres de la Fausta, allèrent
+parader devant les plus beaux palais de la ville. Des majordomes placés
+aux deux côtés de la chaise à porteurs demandaient de temps à autre
+à Son Altesse si elle avait quelque ordre à leur donner. Fabrice ne
+perdit point la tête: à l’aide de la clarté que répandaient les torches,
+il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortège autant que
+possible. Fabrice se disait: Ludovic n’a que huit ou dix hommes et n’ose
+attaquer. De l’intérieur de sa chaise à porteurs, Fabrice voyait fort
+bien que les gens chargés de la mauvaise plaisanterie étaient armés
+jusqu’aux dents. Il affectait de rire avec les majordomes chargés de
+le soigner. Après plus de deux heures de marche triomphale, il vit que
+l’on allait passer à l’extrémité de la rue où était situé le palais
+Sanseverina.
+
+Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapidité la porte
+de la chaise pratiquée sur le devant, saute par-dessus l’un des bâtons,
+renverse d’un coup de poignard l’un des estafiers qui lui portait sa
+torche au visage; il reçoit un coup de dague dans l’épaule, un second
+estafier lui brûle la barbe avec sa torche allumée, et enfin Fabrice
+arrive à Ludovic auquel il crie:
+
+--Tue! tue tout ce qui porte des torches!
+
+Ludovic donne des coups d’épée et le délivre de deux hommes qui
+s’attachaient à le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu’à la
+porte du palais Sanseverina; par curiosité, le portier avait ouvert la
+petite porte haute de trois pieds pratiquée dans la grande, et regardait
+tout ébahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entre d’un saut et
+ferme derrière lui cette porte en miniature; il court au jardin et
+s’échappe par une porte qui donnait sur une rue solitaire. Une heure
+après, il était hors de la ville, au jour il passait la frontière des
+Etats de Modène et se trouvait en sûreté. Le soir il entra dans Bologne.
+«Voici une belle expédition, se dit-il; je n’ai pas même pu parler à
+ma belle.» Il se hâta d’écrire des lettres d’excuses au comte et à la
+duchesse, lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait dans
+son cœur, ne pouvaient rien apprendre à un ennemi. «J’étais amoureux
+de l’amour, disait-il à la duchesse; j’ai fait tout au monde pour le
+connaître, mais il paraît que la nature m’a refusé un cœur pour aimer
+et être mélancolique; je ne puis m’élever plus haut que le vulgaire
+plaisir, etc.»
+
+On ne saurait donner l’idée du bruit que cette aventure fit dans Parme.
+Le mystère excitait la curiosité: une infinité de gens avaient vu les
+flambeaux et la chaise à porteurs. Mais quel était cet homme enlevé et
+envers lequel on affectait toutes les formes du respect? Le lendemain
+aucun personnage connu ne manqua dans la ville.
+
+Le petit peuple qui habitait la rue d’où le prisonnier s’était échappé
+disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les
+habitants osèrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvèrent d’autres
+traces du combat que beaucoup de sang répandu sur le pavé. Plus de
+vingt mille curieux vinrent visiter la rue dans la journée. Les villes
+d’Italie sont accoutumées à des spectacles singuliers, mais toujours
+elles savent le pourquoi et le comment. Ce qui choqua Parme dans cette
+occurrence, ce fut que même un mois après, quand on cessa de parler
+uniquement de la promenade aux flambeaux, personne, grâce à la prudence
+du comte Mosca, n’avait pu deviner le nom du rival qui avait voulu
+enlever la Fausta au comte M***. Cet amant jaloux et vindicatif avait
+pris la fuite dès le commencement de la promenade. Par ordre du comte,
+la Fausta fut mise à la citadelle. La duchesse rit beaucoup d’une
+petite injustice que le comte dut se permettre pour arrêter tout à fait
+la curiosité du prince, qui autrement eût pu arriver jusqu’au nom de
+Fabrice.
+
+On voyait à Parme un savant homme arrivé du nord pour écrire
+une histoire du Moyen Age; il cherchait des manuscrits dans les
+bibliothèques, et le comte lui avait donné toutes les autorisations
+possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montrait irascible; il
+croyait, par exemple, que tout le monde à Parme cherchait à se moquer
+de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois à
+cause d’une immense chevelure rouge clair étalée avec orgueil. Ce savant
+croyait qu’à l’auberge on lui demandait des prix exagérés de toutes
+choses, et il ne payait pas la moindre bagatelle sans en chercher le
+prix dans le voyage d’une Mme Starke qui est arrivé à une vingtième
+édition, parce qu’il indique à l’Anglais prudent le prix d’un dindon,
+d’une pomme, d’un verre de lait, etc.
+
+Le savant à la crinière rouge, le soir même du jour où Fabrice fit cette
+promenade forcée, devint furieux à son auberge, et sortit de sa poche de
+petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait deux sous
+d’une pêche médiocre. On l’arrêta, car porter de petits pistolets est un
+grand crime!
+
+Comme ce savant irascible était long et maigre, le comte eut l’idée, le
+lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le téméraire
+qui, ayant prétendu enlever la Fausta au comte M***, avait été mystifié.
+Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de galère à Parme;
+mais cette peine n’est jamais appliquée. Après quinze jours de prison,
+pendant lesquels le savant n’avait vu qu’un avocat qui lui avait fait
+une peur horrible des lois atroces dirigées par la pusillanimité des
+gens au pouvoir contre les porteurs d’armes cachées, un autre avocat
+visita la prison et lui raconta la promenade infligée par le comte M***
+à un rival qui était resté inconnu.
+
+--La police ne veut pas avouer au prince qu’elle n’a pu savoir quel est
+ce rival: Avouez que vous vouliez plaire à la Fausta, que cinquante
+brigands vous ont enlevé comme vous chantiez sous sa fenêtre, que
+pendant une heure on vous a promené en chaise à porteurs sans vous
+adresser autre chose que des honnêtetés. Cet aveu n’a rien d’humiliant,
+on ne vous demande qu’un mot. Aussitôt après qu’en le prononçant vous
+aurez tiré la police d’embarras, elle vous embarque sur une chaise de
+poste et vous conduit à la frontière où l’on vous souhaite le bonsoir.
+
+Le savant résista pendant un mois; deux ou trois fois le prince fut
+sur le point de le faire amener au ministère de l’Intérieur, et de se
+trouver présent à l’interrogatoire. Mais enfin il n’y songeait plus
+quand l’historien, ennuyé, se détermina à tout avouer et fut conduit à
+la frontière. Le prince resta convaincu que le rival du comte M*** avait
+une forêt de cheveux rouges.
+
+Trois jours après la promenade, comme Fabrice qui se cachait à Bologne
+organisait avec le fidèle Ludovic les moyens de trouver le comte M***,
+il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de la montagne
+sur la route de Florence. Le comte n’avait que trois de ses buli avec
+lui; le lendemain, au moment où il rentrait de la promenade, il fut
+enlevé par huit hommes masqués qui se donnèrent à lui pour des sbires de
+Parme. On le conduisit, après lui avoir bandé les yeux, dans une auberge
+deux lieues plus avant dans la montagne, où il trouva tous les égards
+possibles et un souper fort abondant. On lui servit les meilleurs vins
+d’Italie et d’Espagne.
+
+--Suis-je donc prisonnier d’Etat? dit le comte.
+
+--Pas le moins du monde! lui répondit fort poliment Ludovic masqué.
+Vous avez offensé un simple particulier, en vous chargeant de le faire
+promener en chaise à porteurs; demain matin, il veut se battre en
+duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bons chevaux, de
+l’argent et des relais préparés sur la route de Gênes.
+
+--Quel est le nom du fier-à-bras? dit le comte irrité.
+
+--Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bons témoins,
+bien loyaux, mais il faut que l’un des deux meure!
+
+--C’est donc un assassinat! dit le comte M***, effrayé.
+
+--A Dieu ne plaise! c’est tout simplement un duel à mort avec le jeune
+homme que vous avez promené dans les rues de Parme au milieu de la nuit,
+et qui resterait déshonoré si vous restiez en vie. L’un de vous deux est
+de trop sur la terre, ainsi tâchez de le tuer; vous aurez des épées,
+des pistolets, des sabres, toutes les armes qu’on a pu se procurer en
+quelques heures, car il a fallu se presser; la police de Bologne est
+fort diligente, comme vous pouvez le savoir, et il ne faut pas qu’elle
+empêche ce duel nécessaire à l’honneur du jeune homme dont vous vous
+êtes moqué.
+
+--Mais si ce jeune homme est un prince...
+
+--C’est un simple particulier comme vous, et même beaucoup moins riche
+que vous, mais il veut se battre à mort, et il vous forcera à vous
+battre, je vous en avertis.
+
+--Je ne crains rien au monde! s’écria M***.
+
+--C’est ce que votre adversaire désire avec le plus de passion, répliqua
+Ludovic. Demain, de grand matin, préparez-vous à défendre votre vie;
+elle sera attaquée par un homme qui a raison d’être fort en colère et
+qui ne vous ménagera pas; je vous répète que vous aurez le choix des
+armes; et faites votre testament.
+
+Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit à déjeuner au
+comte M***, puis on ouvrit une porte de la chambre où il était gardé,
+et on l’engagea à passer dans la cour d’une auberge de campagne; cette
+cour était environnée de haies et de murs assez hauts, et les portes en
+étaient soigneusement fermées.
+
+Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M*** à
+s’approcher, il trouva quelques bouteilles de vin et d’eau-de-vie,
+deux pistolets, deux épées, deux sabres, du papier et de l’encre; une
+vingtaine de paysans étaient aux fenêtres de l’auberge qui donnaient sur
+la cour. Le comte implora leur pitié.
+
+--On veut m’assassiner! s’écriait-il; sauvez-moi la vie!
+
+--Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabrice qui était
+à l’angle opposé de la cour, à côté d’une table chargée d’armes.
+
+Il avait mis habit bas, et sa figure était cachée par un de ces masques
+en fils de fer qu’on trouve dans les salles d’armes.
+
+--Je vous engage, ajouta Fabrice, à prendre le masque en fil de fer
+qui est près de vous, ensuite avancez vers moi avec une épée ou des
+pistolets; comme on vous l’a dit hier soir, vous avez le choix des armes.
+
+Le comte M*** élevait des difficultés sans nombre, et semblait fort
+contrarié de se battre; Fabrice, de son côté, redoutait l’arrivée de
+la police, quoique l’on fût dans la montagne à cinq grandes lieues de
+Bologne; il finit par adresser à son rival les injures les plus atroces;
+enfin il eut le bonheur de mettre en colère le comte M***, qui saisit
+une épée et marcha sur Fabrice; le combat s’engagea assez mollement.
+
+Après quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit. Notre
+héros avait bien senti qu’il se jetait dans une action, qui, pendant
+toute sa vie, pourrait être pour lui un sujet de reproches ou du moins
+d’imputations calomnieuses. Il avait expédié Ludovic dans la campagne
+pour lui recruter des témoins. Ludovic donna de l’argent à des étrangers
+qui travaillaient dans un bois voisin; ils accoururent en poussant des
+cris, pensant qu’il s’agissait de tuer un ennemi de l’homme qui payait.
+Arrivés à l’auberge, Ludovic les pria de regarder de tous leurs yeux,
+et de voir si l’un de ces deux jeunes gens qui se battaient agissait en
+traître et prenait sur l’autre des avantages illicites.
+
+Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysans tardait
+à recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuité du comte.
+
+--Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, il faut être
+brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vous aimez mieux
+payer des gens qui sont braves.
+
+Le comte, de nouveau piqué, se mit à lui crier qu’il avait longtemps
+fréquenté la salle d’armes du fameux Battistin à Naples, et qu’il allait
+châtier son insolence; la colère du comte M*** ayant enfin reparu, il
+se battit avec assez de fermeté, ce qui n’empêcha point Fabrice de lui
+donner un fort beau coup d’épée dans la poitrine, qui le retint au lit
+plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au blessé, lui
+dit à l’oreille:
+
+--Si vous dénoncez ce duel à la police, je vous ferai poignarder dans
+votre lit.
+
+Fabrice se sauva dans Florence; comme il s’était tenu caché à Bologne,
+ce fut à Florence seulement qu’il reçut toutes les lettres de reproches
+de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d’être venu à son concert
+et de ne pas avoir cherché à lui parler. Fabrice fut ravi des lettres
+du comte Mosca, elles respiraient une franche amitié et les sentiments
+les plus nobles. Il devina que le comte avait écrit à Bologne, de
+façon à écarter les soupçons qui pouvaient peser sur lui relativement
+au duel; la police fut d’une justice parfaite: elle constata que deux
+étrangers, dont l’un seulement, le blessé, était connu (le comte M***)
+s’étaient battus à l’épée, devant plus de trente paysans, au milieu
+desquels se trouvait vers la fin du combat le curé du village qui
+avait fait de vains efforts pour séparer les duellistes. Comme le nom
+de Joseph Bossi n’avait point été prononcé, moins de deux mois après,
+Fabrice osa revenir à Bologne, plus convaincu que jamais que sa destinée
+le condamnait à ne jamais connaître la partie noble et intellectuelle
+de l’amour. C’est ce qu’il se donna le plaisir d’expliquer fort au
+long à la duchesse; il était bien las de sa vie solitaire et désirait
+passionnément alors retrouver les charmantes soirées qu’il passait entre
+le comte et sa tante. Il n’avait pas revu depuis eux les douceurs de la
+bonne compagnie.
+
+Je me suis tant ennuyé à propos de l’amour que je voulais me donner et
+de la Fausta, écrivait-il à la duchesse, que maintenant son caprice
+me fût-il encore favorable, je ne ferais pas vingt lieues pour aller
+la sommer de sa parole; ainsi ne crains pas, comme tu me le dis, que
+j’aille jusqu’à Paris où je vois qu’elle débute avec un succès fou. Je
+ferais toutes les lieues possibles pour passer une soirée avec toi et
+avec ce comte si bon pour ses amis.
+
+
+
+
+LIVRE SECOND
+
+ Par ses cris continuels, cette république nous
+ empêcherait de jouir de la meilleure des monarchies.
+ (Chap. xxiii.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+Pendant que Fabrice était à la chasse de l’amour dans un village voisin
+de Parme, le fiscal général Rassi, qui ne le savait pas si près de
+lui, continuait à traiter son affaire comme s’il eût été un libéral:
+il feignit de ne pouvoir trouver, ou plutôt intimida les témoins à
+décharge; et enfin, après un travail fort savant de près d’une année,
+et environ deux mois après le dernier retour de Fabrice à Bologne, un
+certain vendredi, la marquise Raversi, ivre de joie, dit publiquement
+dans son salon que, le lendemain, la sentence qui venait d’être rendue
+depuis une heure contre le petit del Dongo serait présentée à la
+signature du prince et approuvée par lui. Quelques minutes plus tard la
+duchesse sut ce propos de son ennemie.
+
+«Il faut que le comte soit bien mal servi par ses agents! se dit-elle;
+encore ce matin il croyait que la sentence ne pouvait être rendue avant
+huit jours. Peut-être ne serait-il pas fâché d’éloigner de Parme mon
+jeune grand vicaire; mais, ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons
+revenir, et un jour il sera notre archevêque.» La duchesse sonna:
+
+--Réunissez tous les domestiques dans la salle d’attente, dit-elle à son
+valet de chambre, même les cuisiniers; allez prendre chez le commandant
+de la place le permis nécessaire pour avoir quatre chevaux de poste, et
+enfin qu’avant une demi-heure ces chevaux soient attelés à mon landau.
+Toutes les femmes de la maison furent occupées à faire des malles, la
+duchesse prit à la hâte un habit de voyage, le tout sans rien faire dire
+au comte; l’idée de se moquer un peu de lui la transportait de joie.
+
+--Mes amis, dit-elle aux domestiques rassemblés, j’apprends que mon
+pauvre neveu va être condamné par contumace pour avoir eu l’audace de
+défendre sa a vie contre un furieux; c’était Giletti qui voulait le
+tuer. Chacun de vous a pu voir combien le caractère de Fabrice est doux
+et inoffensif. Justement indignée de cette injure atroce, je pars pour
+Florence: je laisse à chacun de vous ses gages pendant dix ans; si vous
+êtes malheureux, écrivez-moi, et tant que j’aurai un sequin, il y aura
+quelque chose pour vous.
+
+La duchesse pensait exactement ce qu’elle disait, et, à ses derniers
+mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussi avait les yeux
+humides; elle ajouta d’une voix émue:
+
+--Priez Dieu pour moi et pour Mgr Fabrice del Dongo, premier grand
+vicaire du diocèse, qui demain matin va être condamné aux galères, ou,
+ce qui serait moins bête, à la peine de mort.
+
+Les larmes des domestiques redoublèrent et peu à peu se changèrent
+en cris à peu près séditieux; la duchesse monta dans son carrosse et
+se fit conduire au palais du prince. Malgré l’heure indue, elle fit
+solliciter une audience par le général Fontana, aide de camp de service;
+elle n’était point en grand habit de cour, ce qui jeta cet aide de camp
+dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut point surpris, et
+encore moins fâché de cette demande d’audience. «Nous allons voir des
+larmes répandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains.
+Elle vient demander grâce; enfin cette fière beauté va s’humilier! elle
+était aussi trop insupportable avec ses petits airs d’indépendance! Ces
+yeux si parlants semblaient toujours me dire, à la moindre chose qui la
+choquait: Naples ou Milan seraient un séjour bien autrement aimable que
+votre petite ville de Parme. A la vérité je ne règne pas sur Naples ou
+sur Milan; mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose
+qui dépend de moi uniquement et qu’elle brûle d’obtenir; j’ai toujours
+pensé que l’arrivé de ce neveu m’en ferait tirer pied ou aile.»
+
+Pendant que le prince souriait à ces pensées et se livrait à toutes
+ces prévisions agréables, il se promenait dans son grand cabinet, à
+la porte duquel le général Fontana était resté debout et raide comme
+un soldat au port d’armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se
+rappelant l’habit de voyage de la duchesse, il crut à la dissolution de
+la monarchie. Son ébahissement n’eut plus de bornes quand il entendit le
+prince lui dire:
+
+--Priez Mme la duchesse d’attendre un petit quart d’heure.
+
+Le général aide de camp fit son demi-tour comme un soldat à la parade;
+le prince sourit encore: «Fontana n’est pas accoutumé, se dit-il, à voir
+attendre cette fière duchesse: la figure étonnée avec laquelle il va lui
+parler du petit quart d’heure d’attente préparera le passage aux larmes
+touchantes que ce cabinet va voir répandre.» Ce petit quart d’heure fut
+délicieux pour le prince, il se promenait d’un pas ferme et égal, il
+régnait. «Il s’agit ici de ne rien dire qui ne soit parfaitement à sa
+place; quels que soient mes sentiments envers la duchesse, il ne faut
+point oublier que c’est une des plus grandes dames de ma cour. Comment
+Louis XIV parlait-il aux princesses ses filles quand il avait lieu d’en
+être mécontent?» et ses yeux s’arrêtèrent sur le portrait du grand roi.
+
+Le plaisant de la chose c’est que le prince ne songea point à se
+demander s’il ferait grâce à Fabrice et quelle serait cette grâce.
+Enfin, au bout de vingt minutes, le fidèle Fontana se présenta de
+nouveau à la porte, mais sans rien dire.
+
+--La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d’un air théâtral.
+
+«Les larmes vont commencer», se dit-il, et, comme pour se préparer à un
+tel spectacle, il tira son mouchoir.
+
+Jamais la duchesse n’avait été aussi leste et aussi jolie; elle n’avait
+pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas léger et rapide effleurer à
+peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur le point de perdre tout
+à fait la raison.
+
+--J’ai bien des pardons à demander à Votre Altesse Sérénissime, dit
+la duchesse de sa petite voix légère et gaie, j’ai pris la liberté
+de me présenter devant elle avec un habit qui n’est pas précisément
+convenable, mais Votre Altesse m’a tellement accoutumée à ses bontés que
+j’ai osé espérer qu’elle voudrait bien m’accorder encore cette grâce.
+
+La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le temps de jouir
+de la figure du prince; elle était délicieuse à cause de l’étonnement
+profond et du reste de grands airs que la position de la tête et des
+bras accusait encore. Le prince était resté comme frappé de la foudre;
+de sa petite voix aigre et troublée, il s’écriait de temps à autre en
+articulant à peine:
+
+--Comment! comment!
+
+La duchesse, comme par respect, après avoir fini son compliment, lui
+laissa tout le temps de répondre; puis elle ajouta:
+
+--J’ose espérer que Votre Altesse Sérénissime daigne me pardonner
+l’incongruité de mon costume.
+
+Mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d’un si vif éclat
+que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, ce qui chez
+lui était le dernier signe du plus extrême embarras.
+
+--Comment! comment! dit-il encore.
+
+Puis il eut le bonheur de trouver une phrase:
+
+--Madame la duchesse asseyez-vous donc.
+
+Il avança lui-même un fauteuil et avec assez de grâce. La duchesse ne
+fut point insensible à cette politesse, elle modéra la pétulance de son
+regard.
+
+--Comment! comment! répéta encore le prince en s’agitant dans son
+fauteuil, sur lequel on eût dit qu’il ne pouvait trouver de position
+solide.
+
+--Je vais profiter de la fraîcheur de la nuit pour courir la poste,
+reprit la duchesse, et, comme mon absence peut être de quelque durée,
+je n’ai point voulu sortir des Etats de Son Altesse Sérénissime sans
+la remercier de toutes les bontés que depuis cinq années elle a daigné
+avoir pour moi. A ces mots le prince comprit enfin; il devint pâle:
+c’était l’homme du monde qui souffrait le plus de se voir trompé dans
+ses prévisions; puis il prit un air de grandeur tout à fait digne du
+portrait de Louis XIV qui était sous ses yeux. «A la bonne heure, se dit
+la duchesse, voilà un homme.»
+
+--Et quel est le motif de ce départ subit? dit le prince d’un ton assez
+ferme.
+
+--J’avais ce projet depuis longtemps, répondit la duchesse, et une
+petite insulte que l’on fait à Monsignore del Dongo que demain l’on va
+condamner à mort ou aux galères, me fait hâter mon départ.
+
+--Et dans quel ville allez-vous?
+
+--A Naples, je pense.
+
+Elle ajouta en se levant:
+
+--Il ne me reste plus qu’à prendre congé de Votre Altesse Sérénissime et
+à la remercier très humblement de ses anciennes bontés.
+
+A son tour, elle partait d’un air si ferme que le prince vit bien que
+dans deux secondes tout serait fini; l’éclat du départ ayant eu lieu, il
+savait que tout arrangement était impossible; elle n’était pas femme à
+revenir sur ses démarches. Il courut après elle.
+
+--Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant la
+main, que toujours je vous ai aimée, et d’une amitié à laquelle il ne
+tenait qu’à vous de donner un autre nom. Un meurtre a été commis, c’est
+ce qu’on ne saurait nier; j’ai confié l’instruction du procès à mes
+meilleurs juges...
+
+A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence
+de respect et même d’urbanité disparut en un clin d’œil: la femme
+outragée parut clairement, et la femme outragée s’adressant à un être
+qu’elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l’expression de la colère la
+plus vive et même du mépris, qu’elle dit au prince en pesant sur tous
+les mots:
+
+--Je quitte à jamais les Etats de Votre Altesse Sérénissime, pour ne
+jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres infâmes assassins
+qui ont condamné à mort mon neveu et tant d’autres; si Votre Altesse
+Sérénissime ne veut pas mêler un sentiment d’amertume aux derniers
+instants que je passe auprès d’un prince poli et spirituel quand il
+n’est pas trompé, je la prie très humblement de ne pas me rappeler
+l’idée de ces juges infâmes qui se vendent pour mille écus ou une croix.
+
+L’accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononcées ces
+paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa
+dignité compromise par une accusation encore plus directe, mais au total
+sa sensation finit bientôt par être de plaisir: il admirait la duchesse;
+l’ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beauté sublime.
+«Grand Dieu! qu’elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque
+chose à une femme unique et telle que peut-être il n’en existe pas une
+seconde dans toute l’Italie... Eh bien! avec un peu de bonne politique
+il ne serait peut-être pas impossible d’en faire un jour ma maîtresse;
+il y a loin d’un tel être à cette poupée de marquise Balbi, et qui
+encore chaque année vole au moins trois cent mille francs à mes pauvres
+sujets... Mais l’ai-je bien entendu? pensa-t-il tout à coup; elle a dit:
+condamné mon neveu et tant d’autres.»
+
+Alors la colère surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang
+suprême que le prince dit, après un silence:
+
+--Et que faudrait-il faire pour que madame ne partît point?
+
+--Quelque chose dont vous n’êtes pas capable, répliqua la duchesse avec
+l’accent de l’ironie la plus amère et du mépris le moins déguisé.
+
+Le prince était hors de lui, mais il devait à l’habitude de son métier
+de souverain absolu la force de résister à un premier mouvement. «Il
+faut avoir cette femme, se dit-il, c’est ce que je me dois, puis il faut
+la faire mourir par le mépris... Si elle sort de ce cabinet, je ne la
+revois jamais.» Mais, ivre de colère et de haine comme il l’était en
+ce moment, où trouver un mot qui pût satisfaire à la fois à ce qu’il
+se devait à lui-même et porter la duchesse à ne pas déserter sa cour à
+l’instant? «On ne peut, se dit-il, ni répéter ni tourner en ridicule
+un geste», et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son
+cabinet. Peu après il entendit gratter à cette porte.
+
+--Quel est le jean-sucre, s’écria-t-il en jurant de toute la force de
+ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m’apporter sa sotte
+présence?
+
+Le pauvre général Fontana montra sa figure pâle et totalement renversée,
+et ce fut avec l’air d’un homme à l’agonie qu’il prononça ces mots mal
+articulés:
+
+--Son Excellence le comte Mosca sollicite l’honneur d’être introduit.
+
+--Qu’il entre! dit le prince en criant.
+
+Et comme Mosca saluait:
+
+--Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui prétend
+quitter Parme à l’instant pour aller s’établir à Naples, et qui
+par-dessus le marché me dit des impertinences.
+
+--Comment! dit Mosca pâlissant.
+
+--Quoi! vous ne saviez pas ce projet de départ?
+
+--Pas la première parole; j’ai quitté Madame à six heures, joyeuse et
+contente.
+
+Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D’abord il regarda
+Mosca; sa pâleur croissante lui montra qu’il disait vrai et n’était
+point complice du coup de tête de la duchesse. «En ce cas, se dit-il,
+je la perds pour toujours; plaisir et vengeance, tout s’envole en même
+temps. A Naples elle fera des épigrammes avec son neveu Fabrice sur la
+grande colère du petit prince de Parme.» Il regarda la duchesse; le plus
+violent mépris et la colère se disputaient son cœur; ses yeux étaient
+fixés en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette
+belle bouche exprimaient le dédain le plus amer. Toute cette figure
+disait: vil courtisan! «Ainsi, pensa le prince, après l’avoir examinée,
+je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si
+elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu’elle
+dira de mes juges à Naples... Et avec cet esprit et cette force de
+persuasion divine que le ciel lui a donnés, elle se fera croire de tout
+le monde. Je lui devrai la réputation d’un tyran ridicule qui se lève la
+nuit pour regarder sous son lit...» Alors, par une manœuvre adroite et
+comme cherchant à se promener pour diminuer son agitation, le prince se
+plaça de nouveau devant la porte du cabinet; le comte était à sa droite
+à trois pas de distance, pâle, défait et tellement tremblant qu’il fut
+obligé de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait
+occupé au commencement de l’audience, et que le prince dans un mouvement
+de colère avait poussé au loin. Le comte était amoureux. «Si la duchesse
+part je la suis, se disait-il; mais voudra-t-elle de moi à sa suite?
+voilà la question.»
+
+A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras croisés et serrés
+contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable; une
+pâleur complète et profonde avait succédé aux vives couleurs qui naguère
+animaient cette tête sublime.
+
+Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure
+rouge et l’air inquiet; sa main gauche jouait d’une façon convulsive
+avec la croix attachée au grand cordon de son ordre qu’il portait sous
+l’habit; de la main droite il se caressait le menton.
+
+--Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu’il faisait
+lui-même et entraîné par l’habitude de le consulter sur tout.
+
+--Je n’en sais rien en vérité, Altesse Sérénissime, répondit le comte de
+l’air d’un homme qui rend le dernier soupir.
+
+Il pouvait à peine prononcer les mots de sa réponse. Le ton de cette
+voix donna au prince la première consolation que son orgueil blessé eût
+trouvée dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase
+heureuse pour son amour-propre.
+
+--Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien
+faire abstraction complète de ma position dans le monde. Je vais parler
+comme un ami.
+
+Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imité des
+temps heureux de Louis XIV:
+
+--Comme un ami parlant à des amis, Madame la duchesse, ajouta-t-il, que
+faut-il faire pour vous faire oublier une résolution intempestive?
+
+--En vérité, je n’en sais rien, répondit la duchesse avec un grand
+soupir, en vérité je n’en sais rien, tant j’ai Parme en horreur.
+
+Il n’y avait nulle intention d’épigramme dans ce mot, on voyait que la
+sincérité même parlait par sa bouche.
+
+Le comte se tourna vivement de son côté; l’âme du courtisan était
+scandalisée: puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec
+beaucoup de dignité et de sang-froid le prince laissa passer un moment;
+puis s’adressant au comte:
+
+--Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout à fait hors
+d’elle-même; c’est tout simple, elle adore son neveu.
+
+Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus
+galant et en même temps de l’air que l’on prend pour citer le mot d’une
+comédie:
+
+--Que faut-il faire pour plaire à ces beaux yeux?
+
+La duchesse avait eu le temps de réfléchir; d’un ton ferme et lent, et
+comme si elle eût dicté son ultimatum, elle répondit:
+
+--Son Altesse m’écrirait une lettre gracieuse, comme elle sait si
+bien les faire; elle me dirait que, n’étant point convaincue de la
+culpabilité de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de l’archevêque,
+elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui présenter, et
+que cette procédure injuste n’aura aucune suite à l’avenir.
+
+--Comment injuste! s’écria le prince en rougissant jusqu’au blanc des
+yeux, et reprenant sa colère.
+
+--Ce n’est pas tout! répliqua la duchesse avec une fierté romaine; dès
+ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est déjà onze
+heures et un quart; dès ce soir Son Altesse Sérénissime enverra dire à
+la marquise Raversi qu’elle lui conseille d’aller à la campagne pour se
+délasser des fatigues qu’a dû lui causer un certain procès dont elle
+parlait dans son salon au commencement de la soirée.
+
+Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux.
+
+--Vit-on jamais une telle femme?... s’écriait-il; elle me manque de
+respect.
+
+La duchesse répondit avec une grâce parfaite:
+
+--De la vie je n’ai eu l’idée de manquer de respect à Son Altesse
+Sérénissime: Son Altesse a eu l’extrême condescendance de dire qu’elle
+parlait comme un ami à des amis. Je n’ai, du reste, aucune envie de
+rester à Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier
+mépris.
+
+Ce regard décida le prince, jusqu’ici fort incertain, quoique ces
+paroles eussent semblé annoncer un engagement; il se moquait fort des
+paroles.
+
+Il y eut encore quelques mots d’échangés, mais enfin le comte Mosca
+reçut l’ordre d’écrire le billet gracieux sollicité par la duchesse. Il
+omit la phrase: Cette procédure injuste n’aura aucune suite à l’avenir.
+«Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne point signer
+la sentence qui lui sera présentée.» Le prince le remercia d’un coup
+d’œil en signant.
+
+Le comte eut grand tort, le prince était fatigué et eût tout signé; il
+croyait se bien tirer de la scène, et toute l’affaire était dominée
+à ses yeux par ces mots: «Si la duchesse part, je trouverai ma cour
+ennuyeuse avant huit jours.» Le comte remarqua que le maître corrigeait
+la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle
+marquait près de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrigée que
+l’envie pédantesque de faire preuve d’exactitude et de bon gouvernement.
+Quant à l’exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un pli; le prince
+avait un plaisir particulier à exiler les gens.
+
+--Général Fontana, s’écria-t-il en entrouvrant la porte.
+
+Le général parut avec une figure tellement étonnée et tellement
+curieuse, qu’il y eut échange d’un regard gai entre la duchesse et le
+comte, et ce regard fit la paix.
+
+--Général Fontana, dit le prince, vous allez monter dans ma voiture qui
+attend sous la colonnade; vous irez chez la marquise Raversi, vous vous
+ferez annoncer; si elle est au lit, vous ajouterez que vous venez de ma
+part, et, arrivé dans sa chambre, vous direz ces précises paroles, et
+non d’autres: «Madame la marquise Raversi, Son Altesse Sérénissime vous
+engage à partir demain, avant huit heures du matin, pour votre château
+de Velleja; Son Altesse vous fera connaître quand vous pourrez revenir à
+Parme.»
+
+Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sans le
+remercier comme il s’y attendait, lui fit une révérence extrêmement
+respectueuse et sortit rapidement.
+
+--Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comte Mosca.
+
+Celui-ci, ravi de l’exil de la marquise Raversi qui facilitait toutes
+ses actions comme ministre, parla pendant une grosse demi-heure en
+courtisan consommé; il voulait consoler l’amour-propre du souverain,
+et ne prit congé que lorsqu’il le vit bien convaincu que l’histoire
+anecdotique de Louis XIV n’avait pas de page plus belle que celle qu’il
+venait de fournir à ses historiens futurs.
+
+En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu’on n’admît
+personne, pas même le comte. Elle voulait se trouver seule avec
+elle-même, et voir un peu quelle idée elle devait se former de la scène
+qui venait d’avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pour se faire
+plaisir au moment même; mais à quelque démarche qu’elle se fût laissé
+entraîner elle y eût tenu avec fermeté. Elle ne se fût point blâmée en
+revenant au sang-froid, encore moins repentie: tel était le caractère
+auquel elle devait d’être encore à trente-six ans la plus jolie femme de
+la cour.
+
+Elle rêvait en ce moment à ce que Parme pouvait offrir d’agréable, comme
+elle eût fait au retour d’un long voyage, tant de neuf heures à onze
+elle avait cru fermement quitter ce pays pour toujours.
+
+«Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu’il a connu mon
+départ en présence du prince... Au fait, c’est un homme aimable et d’un
+cœur bien rare! Il eût quitté ses ministères pour me suivre... Mais
+aussi pendant cinq années entières il n’a pas eu une distraction à me
+reprocher. Quelles femmes mariées à l’autel pourraient en dire autant à
+leur seigneur et maître? Il faut convenir qu’il n’est point important,
+point pédant, il ne donne nullement l’envie de le tromper; devant moi
+il semble toujours avoir honte de sa puissance... Il faisait une drôle
+de figure en présence de son seigneur et maître; s’il était là je
+l’embrasserais... Mais pour rien au monde je ne me chargerais d’amuser
+un ministre qui a perdu son portefeuille, c’est une maladie dont on
+ne guérit qu’à la mort, et... qui fait mourir. Quel malheur ce serait
+d’être ministre jeune! Il faut que je le lui écrive, c’est une de ces
+choses qu’il doit savoir officiellement avant de se brouiller avec son
+prince... Mais j’oubliais mes bons domestiques.»
+
+La duchesse sonna. Ses femmes étaient toujours occupées à faire des
+malles; la voiture était avancée sous le portique et on la chargeait;
+tous les domestiques qui n’avaient pas de travail à faire entouraient
+cette voiture, les larmes aux yeux. La Chékina, qui dans les grandes
+occasions entrait seule chez la duchesse, lui apprit tous ces détails.
+
+--Fais-les monter, dit la duchesse.
+
+Un instant après elle passa dans la salle d’attente.
+
+--On m’a promis, leur dit-elle, que la sentence contre mon neveu ne
+serait pas signée par le souverain (c’est ainsi qu’on parle en Italie);
+je suspens mon départ; nous verrons si mes ennemis auront le crédit de
+faire changer cette résolution.
+
+Après un petit silence, les domestiques se mirent à crier: «Vive Madame
+la duchesse!» et applaudirent avec fureur. La duchesse, qui était déjà
+dans la pièce voisine, reparut comme une actrice applaudie, fit une
+petite révérence pleine de grâce à ses gens et leur dit:
+
+--Mes amis, je vous remercie.
+
+Si elle eût dit un mot, tous, en ce moment, eussent marché contre
+le palais pour l’attaquer. Elle fit un signe à un postillon, ancien
+contrebandier et homme dévoué, qui la suivit.
+
+--Tu vas t’habiller en paysan aisé, tu sortiras de Parme comme tu
+pourras, tu loueras une sediola et tu iras aussi vite que possible à
+Bologne. Tu entreras à Bologne en promeneur et par la porte de Florence,
+et tu remettras à Fabrice, qui est au Pelegrino, un paquet que Chékina
+va te donner. Fabrice se cache et s’appelle là-bas M. Joseph Bossi;
+ne va pas le trahir par étourderie, n’aie pas l’air de le connaître;
+mes ennemis mettront peut-être des espions à tes trousses. Fabrice te
+renverra ici au bout de quelques heures ou de quelques jours: c’est
+surtout en revenant qu’il faut redoubler de précautions pour ne pas le
+trahir.
+
+--Ah! les gens de la marquise Raversi! s’écria le postillon; nous les
+attendons, et si Madame voulait ils seraient bientôt exterminés.
+
+--Un jour peut-être! mais gardez-vous sur votre tête de rien faire sans
+mon ordre.
+
+C’était la copie du billet du prince que la duchesse voulait envoyer à
+Fabrice; elle ne put résister au plaisir de l’amuser, et ajouta un mot
+sur la scène qui avait amené le billet; ce mot devint une lettre de dix
+pages. Elle fit rappeler le postillon.
+
+--Tu ne peux partir, lui dit-elle, qu’à quatre heures, à porte ouvrante.
+
+--Je comptais passer par le grand égout, j’aurais de l’eau jusqu’au
+menton, mais je passerais.
+
+--Non, dit la duchesse, je ne veux pas exposer à prendre la fièvre un
+de mes plus fidèles serviteurs. Connais-tu quelqu’un chez monseigneur
+l’archevêque?
+
+--Le second cocher est mon ami.
+
+--Voici une lettre pour ce saint prélat: introduis-toi sans bruit dans
+son palais, fais-toi conduire chez le valet de chambre; je ne voudrais
+pas qu’on réveillât monseigneur. S’il est déjà renfermé dans sa chambre,
+passe la nuit dans le palais, et, comme il est dans l’usage de se lever
+avec le jour, demain matin, à quatre heures, fais-toi annoncer de ma
+part, demande sa bénédiction au saint archevêque, remets-lui le paquet
+que voici, et prends les lettres qu’il te donnera peut-être pour Bologne.
+
+La duchesse adressait à l’archevêque l’original même du billet du
+prince; comme ce billet était relatif à son premier grand vicaire,
+elle le priait de le déposer aux archives de l’archevêché, où elle
+espérait que messieurs les grands vicaires et les chanoines, collègues
+de son neveu, voudraient bien en prendre connaissance; le tout sous la
+condition du plus profond secret.
+
+La duchesse écrivait à monseigneur Landriani avec une familiarité
+qui devait charmer ce bon bourgeois; la signature seule avait
+trois lignes; la lettre, fort amicale, était suivie de ces
+mots: Angelina-Cornelia-Isola Valserra del Dongo, duchesse Sanseverina.
+
+«Je n’en ai pas tant écrit, je pense, se dit la duchesse en riant,
+depuis mon contrat de mariage avec le pauvre duc; mais on ne mène ces
+gens-là que par ces choses, et aux yeux des bourgeois la caricature
+fait beauté.» Elle ne put pas finir la soirée sans céder à la tentation
+d’écrire une lettre de persiflage au pauvre comte; elle lui annonçait
+officiellement, pour sa gouverne, disait-elle, dans ses rapports avec
+les têtes couronnées, qu’elle ne se sentait pas capable d’amuser un
+ministre disgracié. «Le prince vous fait peur; quand vous ne pourrez
+plus le voir, ce serait donc à moi à vous faire peur?» Elle fit porter
+sur-le-champ cette lettre.
+
+De son côté, le lendemain dès sept heures du matin, le prince manda le
+comte Zurla, ministre de l’Intérieur.
+
+--De nouveau, lui dit-il, donnez les ordres les plus sévères à tous
+les podestats pour qu’ils fassent arrêter le sieur Fabrice del Dongo.
+On nous annonce que peut-être il osera reparaître dans nos Etats. Ce
+fugitif se trouvant à Bologne, où il semble braver les poursuites de nos
+tribunaux, placez des sbires qui le connaissent personnellement, 1º dans
+les villages sur la route de Bologne à Parme; 2º aux environs du château
+de la duchesse Sanseverina, à Sacca, et de sa maison de Castelnovo; 3º
+autour du château du comte Mosca. J’ose espérer de votre haute sagesse,
+monsieur le comte, que vous saurez dérober la connaissance de ces ordres
+de votre souverain à la pénétration du comte Mosca. Sachez que je veux
+que l’on arrête le sieur Fabrice del Dongo.
+
+Dès que ce ministre fut sorti, une porte secrète introduisit chez le
+prince le fiscal général Rassi, qui s’avança plié en deux et saluant
+à chaque pas. La mine de ce coquin-là était à peindre; elle rendait
+justice à toute l’infamie de son rôle, et, tandis que les mouvements
+rapides et désordonnés de ses yeux trahissaient la connaissance qu’il
+avait de ses mérites, l’assurance arrogante et grimaçante de sa bouche
+montrait qu’il savait lutter contre le mépris.
+
+Comme ce personnage va prendre une assez grande influence sur la
+destinée de Fabrice, on peut en dire un mot. Il était grand, il avait
+de beaux yeux fort intelligents, mais un visage abîmé par la petite
+vérole; pour de l’esprit, il en avait, et beaucoup et du plus fin;
+on lui accordait de posséder parfaitement la science du droit, mais
+c’était surtout par l’esprit de ressource qu’il brillait. De quelque
+sens que pût se présenter une affaire, il trouvait facilement, et en
+peu d’instants, les moyens fort bien fondés en droit d’arriver à une
+condamnation ou à un acquittement; il était surtout le roi des finesses
+de procureur.
+
+A cet homme, que de grandes monarchies eussent envié au prince de
+Parme, on ne connaissait qu’une passion: être en conversation intime
+avec de grands personnages et leur plaire par des bouffonneries. Peu
+lui importait que l’homme puissant rît de ce qu’il disait, ou de sa
+propre personne, ou fît des plaisanteries révoltantes sur Mme Rassi;
+pourvu qu’il le vît rire et qu’on le traitât avec familiarité, il était
+content. Quelquefois le prince, ne sachant plus comment abuser de la
+dignité de ce grand juge, lui donnait des coups de pied; si les coups
+de pied lui faisaient mal, il se mettait à pleurer. Mais l’instinct de
+bouffonnerie était si puissant chez lui, qu’on le voyait tous les jours
+préférer le salon d’un ministre qui le bafouait, à son propre salon où
+il régnait despotiquement sur toutes les robes noires du pays. Le Rassi
+s’était surtout fait une position à part, en ce qu’il était impossible
+au noble le plus insolent de pouvoir l’humilier; sa façon de se venger
+des injures qu’il essuyait toute la journée était de les raconter au
+prince, auquel il s’était acquis le privilège de tout dire; il est vrai
+que souvent la réponse était un soufflet bien appliqué et qui faisait
+mal, mais il ne s’en formalisait aucunement. La présence de ce grand
+juge distrayait le prince dans ses moments de mauvaise humeur, alors
+il s’amusait à l’outrager. On voit que Rassi était à peu près l’homme
+parfait à la cour: sans honneur et sans humeur.
+
+--Il faut du secret avant tout, lui cria le prince sans le saluer, et le
+traitant tout à fait comme un cuistre, lui qui était si poli avec tout
+le monde. De quand votre sentence est-elle datée?
+
+--Altesse Sérénissime, d’hier matin.
+
+--De combien de juges est-elle signée?
+
+--De tous les cinq.
+
+--Et la peine?
+
+--Vingt ans de forteresse, comme Votre Altesse Sérénissime me l’avait
+dit.
+
+--La peine de mort eût révolté, dit le prince comme se parlant à
+soi-même, c’est dommage! Quel effet sur cette femme! Mais c’est un del
+Dongo, et ce nom est révéré dans Parme, à cause des trois archevêques
+presque successifs... Vous me dites vingt ans de forteresse?
+
+--Oui, Altesse Sérénissime, reprit le fiscal Rassi toujours debout et
+plié en deux, avec, au préalable, excuse publique devant le portrait
+de Son Altesse Sérénissime; de plus, jeûne au pain et à l’eau tous les
+vendredis et toutes les veilles des fêtes principales, le sujet étant
+d’une impiété notoire. Ceci pour l’avenir et pour casser le cou à sa
+fortune.
+
+--Ecrivez, dit le prince:
+
+Son Altesse Sérénissime ayant daigné écouter avec bonté les très humbles
+supplications de la marquise del Dongo, mère du coupable, et de la
+duchesse Sanseverina, sa tante, lesquelles ont représenté qu’à l’époque
+du crime leur fils et neveu était fort jeune et d’ailleurs égaré par
+une folle passion conçue pour la femme du malheureux Giletti, a bien
+voulu, malgré l’horreur inspirée par un tel meurtre, commuer la peine à
+laquelle Fabrice del Dongo a été condamné, en celle de douze années de
+forteresse.
+
+«Donnez que je signe.
+
+Le prince signa et data de la veille; puis, rendant la sentence à Rassi,
+il lui dit:
+
+--Ecrivez immédiatement au-dessous de ma signature:
+
+La duchesse Sanseverina s’étant derechef jetée aux genoux de Son
+Altesse, le prince a permis que tous les jeudis le coupable ait une
+heure de promenade sur la plate-forme de la tour carrée vulgairement
+appelée tour Farnèse.
+
+«Signez cela, dit le prince, et surtout bouche close, quoi que vous
+puissiez entendre annoncer par la ville. Vous direz au conseiller De’
+Capitani, qui a voté pour deux ans de forteresse et qui a même péroré en
+faveur de cette opinion ridicule, que je l’engage à relire les lois et
+règlements. Derechef, silence, et bonsoir.
+
+Le fiscal Rassi fit, avec beaucoup de lenteur, trois profondes
+révérences que le prince ne regarda pas.
+
+Ceci se passait à sept heures du matin. Quelques heures plus tard,
+la nouvelle de l’exil de la marquise Raversi se répandait dans la
+ville et dans les cafés, tout le monde parlait à la fois de ce grand
+événement. L’exil de la marquise chassa pour quelque temps de Parme cet
+implacable ennemi des petites villes et des petites cours, l’ennui. Le
+général Fabio Conti, qui s’était cru ministre, prétexta une attaque de
+goutte, et pendant plusieurs jours ne sortit point de sa forteresse.
+La bourgeoisie et par suite le petit peuple conclurent, de ce qui
+se passait, qu’il était clair que le prince avait résolu de donner
+l’archevêché de Parme à Monsignore del Dongo. Les fins politiques
+de café allèrent même jusqu’à prétendre qu’on avait engagé le père
+Landriani, l’archevêque actuel, à feindre une maladie et à présenter
+sa démission; on lui accorderait une grosse pension sur la ferme du
+tabac, ils en étaient sûrs: ce bruit vint jusqu’à l’archevêque qui s’en
+alarma fort, et pendant quelques jours son zèle pour notre héros en fut
+grandement paralysé. Deux mois après, cette belle nouvelle se trouvait
+dans les journaux de Paris, avec ce petit changement, que c’était le
+comte de Mosca, neveu de la duchesse de Sanseverina, qui allait être
+fait archevêque.
+
+La marquise Raversi était furibonde dans son château de Velleja; ce
+n’était point une femmelette, de celles qui croient se venger en
+lançant des propos outrageants contre leurs ennemis. Dès le lendemain
+de sa disgrâce, le chevalier Riscara et trois autres de ses amis se
+présentèrent au prince par son ordre, et lui demandèrent la permission
+d’aller la voir à son château. L’Altesse reçut ces messieurs avec une
+grâce parfaite, et leur arrivée à Velleja fut une grande consolation
+pour la marquise. Avant la fin de la seconde semaine, elle avait trente
+personnes dans son château, tous ceux que le ministère libéral devait
+porter aux places. Chaque soir la marquise tenait un conseil régulier
+avec les mieux informés de ses amis. Un jour qu’elle avait reçu beaucoup
+de lettres de Parme et de Bologne, elle se retira de bonne heure: la
+femme de chambre favorite introduisit d’abord l’amant régnant, le
+comte Baldi, jeune homme d’une admirable figure et fort insignifiant;
+et plus tard, le chevalier Riscara son prédécesseur: celui-ci était
+un petit homme noir au physique et au moral, qui, ayant commencé par
+être répétiteur de géométrie au collège des nobles à Parme, se voyait
+maintenant conseiller d’Etat et chevalier de plusieurs ordres.
+
+--J’ai la bonne habitude, dit la marquise à ces deux hommes, de ne
+détruire jamais aucun papier, et bien m’en prend; voici neuf lettres
+que la Sanseverina m’a écrites en différentes occasions. Vous allez
+partir tous les deux pour Gênes, vous chercherez parmi les galériens
+un ex-notaire nommé Burati, comme le grand poète de Venise, ou Durati.
+Vous, comte Baldi, placez-vous à mon bureau et écrivez ce que je vais
+vous dicter.
+
+Une idée me vient et je t’écris ce mot. Je vais à ma chaumière près de
+Castelnovo; si tu veux venir passer douze heures avec moi, je serai
+bien heureuse: il n’y a, ce me semble, pas grand danger après ce qui
+vient de se passer; les nuages s’éclaircissent. Cependant arrête-toi
+avant d’entrer dans Castelnovo; tu trouveras sur la route un de mes
+gens, ils t’aiment tous à la folie. Tu garderas, bien entendu, le nom de
+Bossi pour ce petit voyage. On dit que tu as de la barbe comme le plus
+admirable capucin, et l’on ne t’a vu à Parme qu’avec la figure décente
+d’un grand vicaire.
+
+--Comprends-tu, Riscara?
+
+--Parfaitement; mais le voyage à Gênes est un luxe inutile; je connais
+un homme dans Parme qui, à la vérité, n’est pas encore aux galères, mais
+qui ne peut manquer d’y arriver. Il contrefera admirablement l’écriture
+de la Sanseverina.
+
+A ces mots, le comte Baldi ouvrit démesurément ses yeux si beaux; il
+comprenait seulement.
+
+--Si tu connais ce digne personnage de Parme, pour lequel tu espères de
+l’avancement, dit la marquise à Riscara, apparemment qu’il te connaît
+aussi; sa maîtresse, son confesseur, son ami peuvent être vendus à la
+Sanseverina; j’aime mieux différer cette petite plaisanterie de quelques
+jours, et ne m’exposer à aucun hasard. Partez dans deux heures comme de
+bons petits agneaux, ne voyez âme qui vive à Gênes et revenez bien vite.
+
+Le chevalier Riscara s’enfuit en riant, et parlant du nez comme
+Polichinelle: Il faut préparer les paquets, disait-il en courant d’une
+façon burlesque. Il voulait laisser Baldi seul avec la dame. Cinq jours
+après, Riscara ramena à la marquise son comte Baldi tout écorché: pour
+abréger de six lieues, on lui avait fait passer une montagne à dos de
+mulet; il jurait qu’on ne le reprendrait plus à faire de grands voyages.
+Baldi remit à la marquise trois exemplaires de la lettre qu’elle lui
+avait dictée, et cinq ou six autres lettres de la même écriture,
+composées par Riscara, et dont on pourrait peut-être tirer parti par la
+suite. L’une de ces lettres contenait de fort jolies plaisanteries sur
+les pleurs que le prince avait la nuit, et sur la déplorable maigreur de
+la marquise Baldi, sa maîtresse, laquelle laissait, dit-on, la marque
+d’une pincette sur le coussin des bergères après s’y être assise un
+instant. On eût juré que toutes ces lettres étaient écrites de la main
+de Mme Sanseverina.
+
+--Maintenant je sais à n’en pas douter, dit la marquise, que l’ami du
+cœur, que le Fabrice est à Bologne ou dans les environs...
+
+--Je suis trop malade, s’écria le comte Baldi en l’interrompant; je
+demande en grâce d’être dispensé de ce second voyage, ou du moins je
+voudrais obtenir quelques jours de repos pour remettre ma santé.
+
+--Je vais plaider votre cause, dit Riscara; il se leva et parla bas à la
+marquise.
+
+--Eh bien! soit, j’y consens, répondit-elle en souriant.
+
+--Rassurez-vous, vous ne partirez point, dit la marquise à Baldi d’un
+air assez dédaigneux.
+
+--Merci, s’écria celui-ci avec l’accent du cœur.
+
+En effet, Riscara monta seul en chaise de poste. Il était à peine à
+Bologne depuis deux jours, lorsqu’il aperçut dans une calèche Fabrice
+et la petite Marietta. «Diable! se dit-il, il paraît que notre futur
+archevêque ne se gêne point; il faudra faire connaître ceci à la
+duchesse, qui en sera charmée.» Riscara n’eut que la peine de suivre
+Fabrice pour savoir son logement; le lendemain matin, celui-ci reçut par
+un courrier la lettre de fabrique génoise; il la trouva un peu courte,
+mais du reste n’eut aucun soupçon. L’idée de revoir la duchesse et le
+comte le rendit fou de bonheur, et quoi que pût dire Ludovic, il prit un
+cheval à la poste et partit au galop. Sans s’en douter, il était suivi
+à peu de distance par le chevalier Riscara, qui, en arrivant, à six
+lieues de Parme, à la poste avant Castelnovo, eut le plaisir de voir un
+grand attroupement dans la place devant la prison du lieu; on venait d’y
+conduire notre héros, reconnu à la poste, comme il changeait de cheval,
+par deux sbires choisis et envoyés par le comte Zurla.
+
+Les petits yeux du chevalier Riscara brillèrent de joie; il vérifia
+avec une patience exemplaire tout ce qui venait d’arriver dans ce petit
+village, puis expédia un courrier à la marquise Raversi. Après quoi,
+courant les rues comme pour voir l’église fort curieuse, et ensuite
+pour chercher un tableau du Parmesan qu’on lui avait dit exister dans
+le pays, il rencontra enfin le podestat qui s’empressa de rendre ses
+hommages à un conseiller d’Etat. Riscara eut l’air étonné qu’il n’eût
+pas envoyé sur-le-champ à la citadelle de Parme le conspirateur qu’il
+avait eu le bonheur de faire arrêter.
+
+--On pourrait craindre, ajouta Riscara d’un air froid, que ses nombreux
+amis qui le cherchaient avant-hier pour favoriser son passage à travers
+les Etats de Son Altesse Sérénissime ne rencontrent les gendarmes; ces
+rebelles étaient bien douze ou quinze à cheval.
+
+--<i>Intelligenti pauca</i>! s’écria le podestat d’un air malin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes et attaché
+par une longue chaîne à la sediola même dans laquelle on l’avait fait
+monter, partait pour la citadelle de Parme, escorté par huit gendarmes.
+Ceux-ci avaient l’ordre d’emmener avec eux tous les gendarmes stationnés
+dans les villages que le cortège devait traverser; le podestat lui-même
+suivait ce prisonnier d’importance. Sur les sept heures après midi, la
+sediola, escortée par tous les gamins de Parme et par trente gendarmes,
+traversa la belle promenade, passa devant le petit palais qu’habitait
+la Fausta quelques mois auparavant et enfin se présenta à la porte
+extérieure de la citadelle à l’instant où le général Fabio Conti et sa
+fille allaient sortir. La voiture du gouverneur s’arrêta avant d’arriver
+au pont-levis pour laisser entrer la sediola à laquelle Fabrice était
+attaché; le général cria aussitôt que l’on fermât les portes de la
+citadelle, et se hâta de descendre au bureau d’entrée pour voir un peu
+ce dont il s’agissait; il ne fut pas peu surpris quand il reconnut
+le prisonnier, lequel était devenu tout raide, attaché à sa sediola
+pendant une aussi longue route; quatre gendarmes l’avaient enlevé et
+le portaient au bureau d’écrou. J’ai donc en mon pouvoir, se dit le
+vaniteux gouverneur, ce fameux Fabrice del Dongo, dont on dirait que
+depuis près d’un an la haute société de Parme a juré de s’occuper
+exclusivement!
+
+Vingt fois le général l’avait rencontré à la cour, chez la duchesse et
+ailleurs; mais il se garda bien de témoigner qu’il le connaissait; il
+eût craint de se compromettre.
+
+--Que l’on dresse, cria-t-il au commis de la prison, un procès-verbal
+fort circonstancié de la remise qui m’est faite du prisonnier par le
+digne podestat de Castelnovo.
+
+Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sa barbe et sa
+tournure martiale, prit un air plus important que de coutume, on eût
+dit un geôlier allemand. Croyant savoir que c’était surtout la duchesse
+Sanseverina qui avait empêché son maître, le gouverneur, de devenir
+ministre de la guerre, il fut d’une insolence plus qu’ordinaire envers
+le prisonnier; il lui adressait la parole en l’appelant <i>voi</i>, ce qui
+est en Italie la façon de parler aux domestiques.
+
+--Je suis prélat de la sainte Eglise romaine, lui dit Fabrice avec
+fermeté, et grand vicaire de ce diocèse; ma naissance seule me donne
+droit aux égards.
+
+--Je n’en sais rien! répliqua le commis avec impertinence; prouvez vos
+assertions en exhibant les brevets qui vous donnent droit à ces titres
+fort respectables.
+
+Fabrice n’avait point de brevets et ne répondit pas. Le général Fabio
+Conti, debout à côté de son commis, le regardait écrire sans lever les
+yeux sur le prisonnier afin de n’être pas obligé de dire qu’il était
+réellement Fabrice del Dongo.
+
+Tout à coup Clélia Conti, qui attendait en voiture, entendit un tapage
+effroyable dans le corps de garde. Le commis Barbone faisant une
+description insolente et fort longue de la personne du prisonnier, lui
+ordonna d’ouvrir ses vêtements, afin que l’on pût vérifier et constater
+le nombre et l’état des égratignures reçues lors de l’affaire Giletti.
+
+--Je ne puis, dit Fabrice souriant amèrement; je me trouve hors d’état
+d’obéir aux ordres de monsieur, les menottes m’en empêchent!
+
+--Quoi! s’écria le général d’un air naïf, le prisonnier a des menottes!
+dans l’intérieur de la forteresse! cela est contre les règlements, il
+faut un ordre ad hoc; ôtez-lui les menottes.
+
+Fabrice le regarda. «Voilà un plaisant jésuite! pensa-t-il; il y a une
+heure qu’il me voit ces menottes qui me gênent horriblement, et il fait
+l’étonné!»
+
+Les menottes furent ôtées par les gendarmes; ils venaient d’apprendre
+que Fabrice était neveu de la duchesse Sanseverina, et se hâtèrent
+de lui montrer une politesse mielleuse qui faisait contraste avec la
+grossièreté du commis; celui-ci en parut piqué et dit à Fabrice qui
+restait immobile:
+
+--Allons donc! dépêchons! montrez-nous ces égratignures que vous avez
+reçues du pauvre Giletti, lors de l’assassinat.
+
+D’un saut, Fabrice s’élança sur le commis, et lui donna un soufflet
+tel, que le Barbone tomba de sa chaise sur les jambes du général. Les
+gendarmes s’emparèrent des bras de Fabrice qui restait immobile; le
+général lui-même et deux gendarmes qui étaient à ses côtés se hâtèrent
+de relever le commis dont la figure saignait abondamment. Deux gendarmes
+plus éloignés coururent fermer la porte du bureau, dans l’idée que le
+prisonnier cherchait à s’évader. Le brigadier qui les commandait pensa
+que le jeune del Dongo ne pouvait pas tenter une fuite bien sérieuse,
+puisque enfin il se trouvait dans l’intérieur de la citadelle; toutefois
+il s’approcha de la fenêtre pour empêcher le désordre, et par un
+instinct de gendarme. Vis-à-vis de cette fenêtre ouverte, et à deux pas,
+se trouvait arrêtée la voiture du général: Clélia s’était blottie dans
+le fond, afin de ne pas être témoin de la triste scène qui se passait au
+bureau; lorsqu’elle entendit tout ce bruit, elle regarda.
+
+--Que se passe-t-il? dit-elle au brigadier.
+
+--Mademoiselle, c’est le jeune Fabrice del Dongo qui vient d’appliquer
+un fier soufflet à cet insolent de Barbone!
+
+--Quoi! c’est M. del Dongo qu’on amène en prison?
+
+--Eh! sans doute, dit le brigadier; c’est à cause de la haute naissance
+de ce pauvre jeune homme que l’on fait tant de cérémonies; je croyais
+que mademoiselle était au fait.
+
+Clélia ne quitta plus la portière; quand les gendarmes qui entouraient
+la table s’écartaient un peu, elle apercevait le prisonnier. «Qui m’eût
+dit, pensait-elle, que je le reverrais pour la première fois dans cette
+triste situation, quand je le rencontrai sur la route du lac de Côme?...
+Il me donna la main pour monter dans le carrosse de sa mère... Il se
+trouvait déjà avec la duchesse! Leurs amours avaient-ils commencé à
+cette époque?»
+
+Il faut apprendre au lecteur que dans le parti libéral dirigé par la
+marquise Raversi et le général Conti, on affectait de ne pas douter de
+la tendre liaison qui devait exister entre Fabrice et la duchesse. Le
+comte Mosca, qu’on abhorrait, était pour sa duperie l’objet d’éternelles
+plaisanteries.
+
+«Ainsi, pensa Clélia, le voilà prisonnier et prisonnier de ses ennemis!
+car au fond, le comte Mosca, quand on voudrait le croire un ange, va se
+trouver ravi de cette capture.»
+
+Un accès de gros rire éclata dans le corps de garde.
+
+--Jacopo, dit-elle au brigadier d’une voix émue que se passe-t-il donc?
+
+--Le général a demandé avec vigueur au prisonnier pourquoi il avait
+frappé Barbone: Monsignore Fabrice a répondu froidement: «Il m’a appelé
+assassin, qu’il montre les titres et brevets qui l’autorisent à me
+donner ce titre»; et l’on rit.
+
+Un geôlier qui savait écrire remplaça Barbone; Clélia vit sortir
+celui-ci, qui essuyait avec son mouchoir le sang qui coulait en
+abondance de son affreuse figure: il jurait comme un païen:
+
+--Ce f... Fabrice, disait-il à très haute voix, ne mourra jamais que de
+ma main. Je volerai le bourreau, etc.
+
+Il s’était arrêté entre la fenêtre du bureau et la voiture du général
+pour regarder Fabrice, et ses jurements redoublaient.
+
+--Passez votre chemin, lui dit le brigadier; on ne jure point ainsi
+devant mademoiselle.
+
+Barbone leva la tête pour regarder dans la voiture, ses yeux
+rencontrèrent ceux de Clélia à laquelle un cri d’horreur échappa; jamais
+elle n’avait vu d’aussi près une expression de figure tellement atroce.
+«Il tuera Fabrice! se dit-elle, il faut que je prévienne don Cesare.»
+C’était son oncle, l’un des prêtres les plus respectables de la ville;
+le général Conti, son frère, lui avait fait avoir la place d’économe et
+de premier aumônier de la prison.
+
+Le général remonta en voiture.
+
+--Veux-tu rentrer chez toi, dit-il à sa fille, ou m’attendre peut-être
+longtemps dans la cour du palais? il faut que j’aille rendre compte de
+tout ceci au souverain.
+
+Fabrice sortait du bureau escorté par trois gendarmes; on le conduisait
+à la chambre qu’on lui avait destinée: Clélia regardait par la portière,
+le prisonnier était fort près d’elle. En ce moment elle répondit à la
+question de son père par ces mots: Je vous suivrai. Fabrice, entendant
+prononcer ces paroles tout près de lui, leva les yeux et rencontra le
+regard de la jeune fille. Il fut frappé surtout de l’expression de
+mélancolie de sa figure. «Comme elle est embellie, pensa-t-il, depuis
+notre rencontre près de Côme! quelle expression de pensée profonde!...
+On a raison de la comparer à la duchesse, quelle physionomie angélique!»
+Barbone, le commis sanglant, qui ne s’était pas placé près de la voiture
+sans intention, arrêta d’un geste les trois gendarmes qui conduisaient
+Fabrice, et, faisant le tour de la voiture par derrière, pour arriver à
+la portière près de laquelle était le général:
+
+--Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l’intérieur de la
+citadelle, lui dit-il, en vertu de l’article 157 du règlement, n’y
+aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours?
+
+--Allez au diable! s’écria le général, que cette arrestation ne laissait
+pas d’embarrasser.
+
+Il s’agissait pour lui de ne pousser à bout ni la duchesse ni le comte
+Mosca: et d’ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette
+affaire? au fond, le meurtre d’un Giletti était une bagatelle, et
+l’intrigue seule était parvenue à en faire quelque chose.
+
+Durant ce court dialogue, Fabrice était superbe au milieu de ces
+gendarmes, c’était bien la mine la plus fière et la plus noble; ses
+traits fins et délicats, et le sourire de mépris qui errait sur ses
+lèvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossières
+des gendarmes qui l’entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi
+dire que la partie extérieure de sa physionomie; il était ravi de la
+céleste beauté de Clélia, et son œil trahissait toute sa surprise.
+Elle, profondément pensive, n’avait pas songé à retirer la tête de la
+portière; il la salua avec le demi-sourire le plus respectueux; puis,
+après un instant:
+
+--Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu’autrefois, près d’un
+lac, j’ai déjà eu l’honneur de vous rencontrer avec accompagnement de
+gendarmes.
+
+Clélia rougit et fut tellement interdite qu’elle ne trouva aucune parole
+pour répondre. «Quel air noble au milieu de ces êtres grossiers!» se
+disait-elle au moment où Fabrice lui adressa la parole. La profonde
+pitié, et nous dirons presque l’attendrissement où elle était plongée,
+lui ôtèrent la présence d’esprit nécessaire pour trouver un mot
+quelconque, elle s’aperçut de son silence et rougit encore davantage. En
+ce moment on tirait avec violence les verrous de la grande porte de la
+citadelle, la voiture de Son Excellence n’attendait-elle pas depuis une
+minute au moins? Le bruit fut si violent sous cette voûte, que, quand
+même Clélia aurait trouvé quelque mot pour répondre, Fabrice n’aurait pu
+entendre ses paroles.
+
+Emportée par les chevaux qui avaient pris le galop aussitôt après le
+pont-levis, Clélia se disait: «Il m’aura trouvée bien ridicule!» Puis
+tout à coup elle ajouta: «Non pas seulement ridicule; il aura cru voir
+en moi une âme basse, il aura pensé que je ne répondais pas à son salut
+parce qu’il est prisonnier et moi fille du gouverneur.»
+
+Cette idée fut du désespoir pour cette jeune fille qui avait l’âme
+élevée. «Ce qui rend mon procédé tout à fait avilissant, ajouta-t-elle,
+c’est que jadis, quand nous nous rencontrâmes pour la première fois,
+aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c’était moi
+qui me trouvais prisonnière, et lui me rendait service et me tirait
+d’un fort grand embarras... Oui, il faut en convenir, mon procédé est
+complet, c’est à la fois de la grossièreté et de l’ingratitude. Hélas!
+le pauvre jeune homme! maintenant qu’il est dans le malheur tout le
+monde va se montrer ingrat envers lui. Il m’avait bien dit alors: Vous
+souviendrez-vous de mon nom à Parme? Combien il me méprise à l’heure
+qu’il est! Un mot poli était si facile à dire! Il faut l’avouer, oui,
+ma conduite a été atroce avec lui. Jadis, sans l’offre généreuse de la
+voiture de sa mère, j’aurais dû suivre les gendarmes à pied dans la
+poussière, ou, ce qui est bien pis, monter en croupe derrière un de ces
+gens-là; c’était alors mon père qui était arrêté et moi sans défense!
+Oui, mon procédé est complet. Et combien un être comme lui a dû le
+sentir vivement! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon
+procédé! Quelle noblesse! quelle sérénité! Comme il avait l’air d’un
+héros entouré de ses vils ennemis! Je comprends maintenant la passion de
+la duchesse: puisqu’il est ainsi au milieu d’un événement contrariant
+et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas paraître
+lorsque son âme est heureuse!»
+
+Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d’une heure et demi
+dans la cour du palais, et toutefois lorsque le général descendit de
+chez le prince, Clélia ne trouva point qu’il y fût resté trop longtemps.
+
+--Quelle est la volonté de Son Altesse? demanda Clélia.
+
+--Sa parole a dit: la prison! et son regard: la mort!
+
+--La mort! Grand Dieu! s’écria Clélia.
+
+--Allons, tais-toi! reprit le général avec humeur; que je suis sot de
+répondre à un enfant!
+
+Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches
+qui conduisaient à la tour Farnèse, nouvelle prison bâtie sur la
+plate-forme de la grosse tour, à une élévation prodigieuse. Il ne songea
+pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement qui
+venait de s’opérer dans son sort. «Quel regard! se disait-il; que de
+choses il exprimait! quelle profonde pitié! Elle avait l’air de dire:
+la vie est un tel tissu de malheurs! Ne vous affligez point trop de
+ce qui vous arrive! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour être
+infortunés? Comme ses yeux si beaux restaient attachés sur moi, même
+quand les chevaux s’avançaient avec tant de bruit sous la voûte!»
+
+Fabrice oubliait complètement d’être malheureux.
+
+Clélia suivit son père dans plusieurs salons; au commencement de la
+soirée, personne ne savait encore la nouvelle de l’arrestation du grand
+coupable, car ce fut le nom que les courtisans donnèrent deux heures
+plus tard à ce pauvre jeune homme imprudent.
+
+On remarqua ce soir-là plus d’animation que de coutume dans la figure de
+Clélia; or, l’animation, l’air de prendre part à ce qui l’environnait,
+étaient surtout ce qui manquait à cette belle personne. Quand on
+comparait sa beauté à celle de la duchesse, c’était surtout cet air
+de n’être émue par rien, cette façon d’être comme au-dessus de toutes
+choses, qui faisaient pencher la balance en faveur de sa rivale. En
+Angleterre, en France, pays de vanité, on eût été probablement d’un
+avis tout opposé. Clélia Conti était une jeune fille encore un peu trop
+svelte que l’on pouvait comparer aux belles figures du Guide; nous ne
+dissimulerons point que, suivant les données de la beauté grecque, on
+eût pu reprocher à cette tête des traits un peu marqués, par exemple,
+les lèvres remplies de la grâce la plus touchante étaient un peu fortes.
+
+L’admirable singularité de cette figure dans laquelle éclataient les
+grâces naïves et l’empreinte céleste de l’âme la plus noble, c’est
+que, bien que de la plus rare et de la plus singulière beauté, elle ne
+ressemblait en aucune façon aux têtes de statues grecques. La duchesse
+avait au contraire un peu trop de la beauté connue de l’idéal, et sa
+tête vraiment lombarde rappelait le sourire voluptueux et la tendre
+mélancolie des belles Hérodiades de Léonard de Vinci. Autant la duchesse
+était sémillante, pétillante d’esprit et de malice, s’attachant avec
+passion, si l’on peut parler ainsi, à tous les sujets que le courant
+de la conversation amenait devant les yeux de son âme, autant Clélia
+se montrait calme et lente à s’émouvoir, soit par mépris de ce qui
+l’entourait, soit par regret de quelque chimère absente. Longtemps on
+avait cru qu’elle finirait par embrasser la vie religieuse. A vingt ans
+on lui voyait de la répugnance à aller au bal, et si elle y suivait son
+père, ce n’était que par obéissance et pour ne pas nuire aux intérêts de
+son ambition.
+
+«Il me sera donc impossible, répétait trop souvent l’âme vulgaire du
+général, le ciel m’ayant donné pour fille la plus belle personne des
+Etats de notre souverain, et la plus vertueuse, d’en tirer quelque parti
+pour l’avancement de ma fortune! Ma vie est trop isolée, je n’ai qu’elle
+au monde, et il me faut de toute nécessité une famille qui m’étaie dans
+le monde, et qui me donne un certain nombre de salons, où mon mérite et
+surtout mon aptitude au ministère soient posés comme bases inattaquables
+de tout raisonnement politique. Eh bien! ma fille si belle, si sage,
+si pieuse, prend de l’humeur dès qu’un jeune homme bien établi à la
+cour entreprend de lui faire agréer ses hommages. Ce prétendant est-il
+éconduit, son caractère devient moins sombre, et je la vois presque
+gaie, jusqu’à ce qu’un autre épouseur se mette sur les rangs. Le plus
+bel homme de la cour, le comte Baldi, s’est présenté et a déplu: l’homme
+le plus riche des Etats de Son Altesse, le marquis Crescenzi, lui a
+succédé, elle prétend qu’il ferait son malheur.
+
+«Décidément, disait d’autres fois le général, les yeux de ma fille sont
+plus beaux que ceux de la duchesse, en cela surtout qu’en de rares
+occasions ils sont susceptibles d’une expression plus profonde; mais
+cette expression magnifique, quand est-ce qu’on la lui voit? Jamais dans
+un salon où elle pourrait lui faire honneur, mais bien à la promenade,
+seule avec moi, où elle se laissera attendrir, par exemple, par le
+malheur de quelque manant hideux. Conserve quelque souvenir de ce regard
+sublime, lui dis-je quelquefois, pour les salons où nous paraîtrons ce
+soir. Point: daigne-t-elle me suivre dans le monde, sa figure noble
+et pure offre l’expression assez hautaine et peu encourageante de
+l’obéissance passive.»
+
+Le général n’épargnait aucune démarche, comme on voit, pour se trouver
+un gendre convenable, mais il disait vrai.
+
+Les courtisans, qui n’ont rien à regarder dans leur âme, sont attentifs
+à tout: ils avaient remarqué que c’était surtout dans ces jours où
+Clélia ne pouvait prendre sur elle de s’élancer hors de ses chères
+rêveries et de feindre de l’intérêt pour quelque chose que la duchesse
+aimait à s’arrêter auprès d’elle et cherchait à la faire parler.
+Clélia avait des cheveux blonds cendrés, se détachant, par un effet
+très doux, sur des joues d’un coloris fin, mais en général un peu
+trop pâle. La forme seule du front eût pu annoncer à un observateur
+attentif que cet air si noble, cette démarche tellement au-dessus des
+grâces vulgaires, tenaient à une profonde incurie pour tout ce qui est
+vulgaire. C’était l’absence et non pas l’impossibilité de l’intérêt pour
+quelque chose. Depuis que son père était gouverneur de la citadelle,
+Clélia se trouvait heureuse, ou du moins exempte de chagrins, dans son
+appartement si élevé. Le nombre effroyable de marches qu’il fallait
+monter pour arriver à ce palais du gouverneur, situé sur l’esplanade
+de la grosse tour, éloignait les visites ennuyeuses, et Clélia, par
+cette raison matérielle, jouissait de la liberté du couvent; c’était
+presque là tout l’idéal de bonheur que, dans un temps, elle avait songé
+à demander à la vie religieuse. Elle était saisie d’une sorte d’horreur
+à la seule pensée de mettre sa chère solitude et ses pensées intimes
+à la disposition d’un jeune homme, que le titre de mari autoriserait
+à troubler toute cette vie intérieure. Si par la solitude elle
+n’atteignait pas au bonheur, du moins elle était parvenue à éviter les
+sensations trop douloureuses.
+
+Le jour où Fabrice fut conduit à la forteresse, la duchesse rencontra
+Clélia à la soirée du ministre de l’Intérieur, comte Zurla; tout le
+monde faisait cercle autour d’elles: ce soir-là, la beauté de Clélia
+l’emportait sur celle de la duchesse. Les yeux de la jeune fille avaient
+une expression si singulière et si profonde qu’ils en étaient presque
+indiscrets: il y avait de la pitié, il y avait aussi de l’indignation
+et de la colère dans ses regards. La gaieté et les idées brillantes de
+la duchesse semblaient jeter Clélia dans des moments de douleur allant
+jusqu’à l’horreur. «Quels vont être les cris et les gémissements de la
+pauvre femme, se disait-elle, lorsqu’elle va savoir que son amant, ce
+jeune homme d’un si grand cœur et d’une physionomie si noble, vient
+d’être jeté en prison! Et ces regards du souverain qui le condamnent
+à mort! O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur l’Italie! O
+âmes vénales et basses! Et je suis fille d’un geôlier! et je n’ai point
+démenti ce noble caractère en ne daignant pas répondre à Fabrice! et
+autrefois il fut mon bienfaiteur! Que pense-t-il de moi à cette heure,
+seul dans sa chambre et en tête-à-tête avec sa petite lampe?» Révoltée
+par cette idée, Clélia jetait des regards d’horreur sur la magnifique
+illumination des salons du ministre de l’Intérieur.
+
+«Jamais, se disait-on dans le cercle de courtisans qui se formait
+autour des deux beautés à la mode, et qui cherchait à se mêler à leur
+conversation, jamais elles ne se sont parlé d’un air si animé et en
+même temps si intime.» La duchesse, toujours attentive à conjurer les
+haines excitées par le premier ministre, aurait-elle songé à quelque
+grand mariage en faveur de la Clélia? Cette conjecture était appuyée
+sur une circonstance qui jusque-là ne s’était jamais présentée à
+l’observation de la cour: les yeux de la jeune fille avaient plus de
+feu, et même, si l’on peut ainsi dire, plus de passion que ceux de la
+belle duchesse. Celle-ci, de son côté, était étonnée, et, l’on peut
+dire à sa gloire, ravie des grâces si nouvelles qu’elle découvrait dans
+la jeune solitaire; depuis une heure elle la regardait avec un plaisir
+assez rarement senti à la vue d’une rivale. «Mais que se passe-t-il
+donc? se demandait la duchesse; jamais Clélia n’a été aussi belle, et
+l’on peut dire aussi touchante: son cœur aurait-il parlé?... Mais en ce
+cas-là, certes, c’est de l’amour malheureux, il y a de la sombre douleur
+au fond de cette animation si nouvelle... Mais l’amour malheureux se
+tait! S’agirait-il de ramener un inconstant par un succès dans le
+monde?» Et la duchesse regardait avec attention les jeunes gens qui
+les environnaient. Elle ne voyait nulle part d’expression singulière,
+c’était toujours de la fatuité plus ou moins contente. «Mais il y a du
+miracle ici, se disait la duchesse, piquée de ne pas deviner. Où est
+le comte Mosca, cet être si fin? Non, je ne me trompe point, Clélia
+me regarde avec attention et comme si j’étais pour elle l’objet d’un
+intérêt tout nouveau. Est-ce l’effet de quelque ordre donné par son
+père, ce vil courtisan? Je croyais cette âme noble et jeune incapable
+de se ravaler à des intérêts d’argent. Le général Fabio Conti aurait-il
+quelque demande décisive à faire au comte?»
+
+Vers les dix heures, un ami de la duchesse s’approcha et lui dit deux
+mots à voix basse; elle pâlit excessivement; Clélia lui prit la main et
+osa la lui serrer.
+
+--Je vous remercie et je vous comprends maintenant... vous avez une
+belle âme! dit la duchesse, faisant effort sur elle-même.
+
+Elle eut à peine la force de prononcer ce peu de mots. Elle adressa
+beaucoup de sourires à la maîtresse de la maison qui se leva pour
+l’accompagner jusqu’à la porte du dernier salon: ces honneurs n’étaient
+dus qu’à des princesses de sang et faisaient pour la duchesse un cruel
+contresens avec sa position présente. Aussi elle sourit beaucoup à
+la comtesse Zurla, mais malgré des efforts inouïs ne put jamais lui
+adresser un seul mot.
+
+Les yeux de Clélia se remplirent de larmes en voyant passer la duchesse
+au milieu de ces salons peuplés alors de ce qu’il y avait de plus
+brillant dans la société. «Que va devenir cette pauvre femme, se
+dit-elle, quand elle se trouvera seule dans sa voiture? Ce serait une
+indiscrétion à moi de m’offrir pour l’accompagner! je n’ose... Combien
+le pauvre prisonnier, assis dans quelque affreuse chambre, tête à tête
+avec sa petite lampe, serait consolé pourtant s’il savait qu’il est
+aimé à ce point! Quelle solitude affreuse que celle dans laquelle on
+l’a plongé! et nous, nous sommes ici dans ces salons si brillants!
+quelle horreur! Y aurait-il un moyen de lui faire parvenir un mot? Grand
+Dieu! ce serait trahir mon père; sa situation est si délicate entre
+les deux partis! Que devient-il s’il s’expose à la haine passionnée
+de la duchesse qui dispose de la volonté du premier ministre, lequel
+est le maître dans les trois quarts des affaires! D’un autre côté le
+prince s’occupe sans cesse de ce qui se passe à la forteresse, et il
+n’entend pas raillerie sur ce sujet; la peur rend cruel... Dans tous les
+cas, Fabrice (Clélia ne disait plus M. del Dongo) est bien autrement
+à plaindre!... il s’agit pour lui de bien autre chose que du danger
+de perdre une place lucrative!... Et la duchesse!... Quelle horrible
+passion que l’amour!... et cependant tous ces menteurs du monde en
+parlent comme d’une source de bonheur! On plaint les femmes âgées parce
+qu’elles ne peuvent plus ressentir ou inspirer de l’amour!... Jamais je
+n’oublierai ce que je viens de voir; quel changement subit! Comme les
+yeux de la duchesse, si beaux, si radieux, sont devenus mornes, éteints,
+après le mot fatal que le marquis N... est venu lui dire!... Il faut que
+Fabrice soit bien digne d’être aimé!...»
+
+Au milieu de ces réflexions fort sérieuses et qui occupaient toute l’âme
+de Clélia, les propos complimenteurs qui l’entouraient toujours lui
+semblèrent plus désagréables encore que de coutume. Pour s’en délivrer,
+elle s’approcha d’une fenêtre ouverte et à demi voilée par un rideau de
+taffetas; elle espérait que personne n’aurait la hardiesse de la suivre
+dans cette sorte de retraite. Cette fenêtre donnait sur un petit bois
+d’orangers en pleine terre: à la vérité, chaque hiver on était obligé de
+les recouvrir d’un toit. Clélia respirait avec délices le parfum de ces
+fleurs, et ce plaisir semblait rendre un peu de calme à son âme... «Je
+lui ai trouvé l’air fort noble, pensa-t-elle; mais inspirer une telle
+passion à une femme si distinguée!... Elle a eu la gloire de refuser les
+hommages du prince, et si elle eût daigné le vouloir, elle eût été la
+reine de ces Etats... Mon père dit que la passion du souverain allait
+jusqu’à l’épouser si jamais il fût devenu libre!... Et cet amour pour
+Fabrice dure depuis si longtemps! car il y a bien cinq ans que nous les
+rencontrâmes près du lac de Côme!... Oui, il y a cinq ans, se dit-elle
+après un instant de réflexion. J’en fus frappée même alors, où tant de
+choses passaient inaperçues devant mes yeux d’enfant! Comme ces deux
+dames semblaient admirer Fabrice!...»
+
+Clélia remarqua avec joie qu’aucun des jeunes gens qui lui parlaient
+avec tant d’empressement n’avait osé se rapprocher du balcon. L’un
+d’eux, le marquis Crescenzi, avait fait quelques pas dans ce sens, puis
+s’était arrêté auprès d’une table de jeu. «Si au moins, se disait-elle,
+sous ma petite fenêtre du palais de la forteresse, la seule qui ait
+de l’ombre, j’avais la vue de jolis orangers, tels que ceux-ci, mes
+idées seraient moins tristes! mais pour toute perspective les énormes
+pierres de taille de la tour Farnèse... Ah! s’écria-t-elle en faisant
+un mouvement, c’est peut-être là qu’on l’aura placé! Qu’il me tarde
+de pouvoir parler à don Cesare! il sera moins sévère que le général.
+Mon père ne me dira rien certainement en rentrant à la forteresse,
+mais je saurai tout par don Cesare... J’ai de l’argent, je pourrais
+acheter quelques orangers qui, placés sous la fenêtre de ma volière,
+m’empêcheraient de voir ce gros mur de la tour Farnèse. Combien il va
+m’être plus odieux encore maintenant que je connais l’une des personnes
+qu’il cache à la lumière!... Oui, c’est bien la troisième fois que
+je l’ai vu; une fois à la cour, au bal du jour de naissance de la
+princesse; aujourd’hui, entouré de trois gendarmes, pendant que cet
+horrible Barbone sollicitait les menottes contre lui, et enfin près
+du lac de Côme... Il y a bien cinq ans de cela; quel air de mauvais
+garnement il avait alors! quels yeux il faisait aux gendarmes, et quels
+regards singuliers sa mère et sa tante lui adressaient! Certainement
+il y avait ce jour-là quelque secret, quelque chose de particulier
+entre eux; dans le temps, j’eus l’idée que lui aussi avait peur des
+gendarmes...» Clélia tressaillit.» Mais que j’étais ignorante! Sans
+doute, déjà dans ce temps, la duchesse avait de l’intérêt pour lui...
+Comme il nous fit rire au bout de quelques moments, quand ces dames,
+malgré leur préoccupation évidente, se furent un peu accoutumées à la
+présence d’une étrangère!... et ce soir j’ai pu ne pas répondre au
+mot qu’il m’a adressé!... O ignorance et timidité! combien souvent
+vous ressemblez à ce qu’il y a de plus noir! Et je suis ainsi à vingt
+ans passés!... J’avais bien raison de songer au cloître; réellement
+je ne suis faite que pour la retraite! «Digne fille d’un geôlier!» se
+sera-t-il dit. Il me méprise, et, dès qu’il pourra écrire à la duchesse,
+il parlera de mon manque d’égard, et la duchesse me croira une petite
+fille bien fausse; car enfin ce soir elle a pu me croire remplie de
+sensibilité pour son malheur.»
+
+Clélia s’aperçut que quelqu’un s’approchait et apparemment dans le
+dessein de se placer à côté d’elle au balcon de fer de cette fenêtre;
+elle en fut contrariée quoiqu’elle se fît des reproches; les rêveries
+auxquelles on l’arrachait n’étaient point sans quelque douceur. «Voilà
+un importun que je vais joliment recevoir!» pensa-t-elle. Elle tournait
+la tête avec un regard altier, lorsqu’elle aperçut la figure timide
+de l’archevêque qui s’approchait du balcon par de petits mouvements
+insensibles. «Ce saint homme n’a point d’usage, pensa Clélia; pourquoi
+venir troubler une pauvre fille telle que moi? Ma tranquillité est tout
+ce que je possède.» Elle le saluait avec respect, mais aussi d’un air
+hautain, lorsque le prélat lui dit:
+
+--Mademoiselle, savez-vous l’horrible nouvelle?
+
+Les yeux de la jeune fille avaient déjà pris une tout autre expression;
+mais, suivant les instructions cent fois répétées de son père, elle
+répondit avec un air d’ignorance que le langage de ses yeux contredisait
+hautement:
+
+--Je n’ai rien appris, Monseigneur.
+
+--Mon premier grand vicaire, le pauvre Fabrice del Dongo, qui est
+coupable comme moi de la mort de ce brigand de Giletti, a été enlevé
+à Bologne où il vivait sous le nom supposé de Joseph Bossi; on l’a
+renfermé dans votre citadelle; il y est arrivé enchaîné à la voiture
+même qui le portait. Une sorte de geôlier nommé Barbone, qui jadis eut
+sa grâce après avoir assassiné un de ses frères, a voulu faire éprouver
+une violence personnelle à Fabrice; mais mon jeune ami n’est point homme
+à souffrir une insulte. Il a jeté à ses pieds son infâme adversaire, sur
+quoi on l’a descendu dans un cachot à vingt pieds sous terre, après lui
+avoir mis les menottes.
+
+--Les menottes, non.
+
+--Ah! vous savez quelque chose! s’écria l’archevêque, et les traits
+du vieillard perdirent de leur profonde expression de découragement;
+mais, avant tout, on peut approcher de ce balcon et nous interrompre:
+seriez-vous assez charitable pour remettre vous-même à don Cesare mon
+anneau pastoral que voici?
+
+La jeune fille avait pris l’anneau, mais ne savait où le placer pour ne
+pas courir la chance de le perdre.
+
+--Mettez-le au pouce, dit l’archevêque; et il le plaça lui-même. Puis-je
+compter que vous remettrez cet anneau?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Voulez-vous me promettre le secret sur ce que je vais ajouter, même
+dans le cas où vous ne trouveriez pas convenable d’accéder à ma demande?
+
+--Mais oui, Monseigneur, répondit la jeune fille toute tremblante en
+voyant l’air sombre et sérieux que le vieillard avait pris tout à
+coup... Notre respectable archevêque, ajouta-t-elle, ne peut que me
+donner des ordres dignes de lui et de moi.
+
+--Dites à don Cesare que je lui recommande mon fils adoptif: je sais que
+les sbires qui l’ont enlevé ne lui ont pas donné le temps de prendre
+son bréviaire, je prie don Cesare de lui faire tenir le sien, et si
+monsieur votre oncle veut envoyer demain à l’archevêché, je me charge de
+remplacer le livre par lui donné à Fabrice. Je prie don Cesare de faire
+tenir également l’anneau que porte cette jolie main, à M. del Dongo.
+
+L’archevêque fut interrompu par le général Fabio Conti qui venait
+prendre sa fille pour la conduire à sa voiture; il y eut là un petit
+moment de conversation, qui ne fut pas dépourvu d’adresse de la part du
+prélat. Sans parler en aucune façon du nouveau prisonnier, il s’arrangea
+de façon à ce que le courant du discours pût amener convenablement
+dans sa bouche certaines maximes morales et politiques; par exemple:
+Il y a des moments de crise dans la vie des cours qui décident pour
+longtemps de l’existence des plus grands personnages; il y aurait une
+imprudence notable à changer en haine personnelle l’état d’éloignement
+politique qui est souvent le résultat fort simple de positions opposées.
+L’archevêque, se laissant un peu emporter par le profond chagrin que lui
+causait une arrestation si imprévue, alla jusqu’à dire qu’il fallait
+assurément conserver les positions dont on jouissait, mais qu’il y
+aurait une imprudence bien gratuite à s’attirer pour la suite des haines
+furibondes en se prêtant à de certaines choses que l’on n’oublie point.
+
+Quand le général fut dans son carrosse avec sa fille:
+
+--Ceci peut s’appeler des menaces, lui dit-il... des menaces à un homme
+de ma sorte!
+
+Il n’y eut pas d’autres paroles échangées entre le père et la fille
+pendant vingt minutes.
+
+En recevant l’anneau pastoral de l’archevêque, Clélia s’était bien
+promis de parler à son père, lorsqu’elle serait en voiture, du petit
+service que le prélat lui demandait. Mais après le mot <i>menaces</i>
+prononcé avec colère, elle se tint pour assurée que son père
+intercepterait la commission; elle recouvrait cet anneau de la main
+gauche et le serrait avec passion. Durant tout le temps que l’on mit
+pour aller du ministère de l’Intérieur à la citadelle, elle se demanda
+s’il serait criminel à elle de ne pas parler à son père. Elle était fort
+pieuse, fort timorée, et son cœur, si tranquille d’ordinaire, battait
+avec une violence inaccoutumée; mais enfin le qui vive de la sentinelle
+placée sur le rempart au-dessus de la porte retentit à l’approche de
+la voiture, avant que Clélia eût trouvé les termes convenables pour
+disposer son père à ne pas refuser, tant elle avait peur d’être refusée!
+En montant les trois cent soixante marches qui conduisaient au palais du
+gouverneur, Clélia ne trouva rien.
+
+Elle se hâta de parler à son oncle, qui la gronda et refusa de se prêter
+à rien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+--Eh bien! s’écria le général, en apercevant son frère don Cesare, voilà
+la duchesse qui va dépenser cent mille écus pour se moquer de moi et
+faire sauver le prisonnier!
+
+Mais pour le moment, nous sommes obligés de laisser Fabrice dans sa
+prison, tout au faîte de la citadelle de Parme; on le garde bien, et
+nous l’y retrouverons peut-être un peu changé. Nous allons nous occuper
+avant tout de la cour, où des intrigues fort compliquées, et surtout les
+passions d’une femme malheureuse vont décider de son sort. En montant
+les trois cent quatre-vingt-dix marches de sa prison à la tour Farnèse,
+sous les yeux du gouverneur, Fabrice, qui avait tant redouté ce moment,
+trouva qu’il n’avait pas le temps de songer au malheur.
+
+En rentrant chez elle après la soirée du comte Zurla, la duchesse
+renvoya ses femmes d’un geste; puis, se laissant tomber tout habillée
+sur son lit:
+
+--Fabrice, s’écria-t-elle à haute voix, est au pouvoir de ses ennemis,
+et peut-être à cause de moi ils lui donneront du poison!
+
+Comment peindre le moment de désespoir qui suivit cet exposé de la
+situation, chez une femme aussi peu raisonnable, aussi esclave de la
+sensation présente, et, sans se l’avouer, éperdument amoureuse du jeune
+prisonnier? Ce furent des cris inarticulés, des transports de rage, des
+mouvements convulsifs, mais pas une larme. Elle renvoyait ses femmes
+pour les cacher, elle pensait qu’elle allait éclater en sanglots dès
+qu’elle se trouverait seule; mais les larmes, ce premier soulagement des
+grandes douleurs, lui manquèrent tout à fait. La colère, l’indignation,
+le sentiment d’infériorité vis-à-vis du prince, dominaient trop cette
+âme altière.
+
+«Suis-je assez humiliée! s’écriait-elle à chaque instant; on m’outrage,
+et, bien plus, on expose la vie de Fabrice! et je ne me vengerai pas!
+Halte-là, mon prince! vous me tuez, soit, vous en avez le pouvoir;
+mais ensuite moi j’aurai votre vie. Hélas! pauvre Fabrice, à quoi cela
+te servira-t-il? Quelle différence avec ce jour où je voulus quitter
+Parme! et pourtant alors je me croyais malheureuse... quel aveuglement!
+J’allais briser toutes les habitudes d’une vie agréable: hélas! sans
+le savoir, je touchais à un événement qui allait à jamais décider de
+mon sort. Si, par ses infâmes habitudes de plate courtisanerie, le
+comte n’eût supprimé le mot <i>procédure injuste</i> dans ce fatal billet
+que m’accordait la vanité du prince, nous étions sauvés. J’avais eu le
+bonheur plus que l’adresse, il faut en convenir, de mettre en jeu son
+amour-propre au sujet de sa chère ville de Parme. Alors je menaçais
+de partir, alors j’étais libre! Grand Dieu! suis-je assez esclave!
+Maintenant me voici clouée dans ce cloaque infâme, et Fabrice enchaîné
+dans la citadelle, dans cette citadelle qui pour tant de gens distingués
+a été l’antichambre de la mort! et je ne puis plus tenir ce tigre en
+respect par la crainte de me voir quitter son repaire!
+
+«Il a trop d’esprit pour ne pas sentir que je ne m’éloignerai jamais de
+la tour infâme où mon cœur est enchaîné. Maintenant la vanité piquée de
+cet homme peut lui suggérer les idées les plus singulières; leur cruauté
+bizarre ne ferait que piquer au jeu son étonnante vanité. S’il revient à
+ses anciens propos de fade galanterie, s’il me dit: Agréez les hommages
+de votre esclave, ou Fabrice périt: eh bien! la vieille histoire de
+Judith... Oui, mais si ce n’est qu’un suicide pour moi, c’est un
+assassin pour Fabrice; le benêt de successeur, notre prince royal, et
+l’infâme bourreau Rassi font pendre Fabrice comme mon complice.»
+
+La duchesse jeta des cris: cette alternative dont elle ne voyait aucun
+moyen de sortir torturait ce cœur malheureux. Sa tête troublée ne
+voyait aucune autre probabilité dans l’avenir. Pendant dix minutes elle
+s’agita comme une insensée; enfin un sommeil d’accablement remplaça pour
+quelques instants cet état horrible, la vie était épuisée. Quelques
+minutes après, elle se réveilla en sursaut, et se trouva assise sur son
+lit; il lui semblait qu’en sa présence le prince voulait faire couper
+la tête à Fabrice. Quels yeux égarés la duchesse ne jeta-t-elle pas
+autour d’elle! Quand enfin elle se fut convaincue qu’elle n’avait sous
+les yeux ni le prince ni Fabrice, elle retomba sur son lit, et fut sur
+le point de s’évanouir. Sa faiblesse physique était telle qu’elle ne se
+sentait pas la force de changer de position. «Grand Dieu! si je pouvais
+mourir! se dit-elle... Mais quelle lâcheté! moi abandonner Fabrice dans
+le malheur! Je m’égare... Voyons, revenons au vrai; envisageons de
+sang-froid l’exécrable position où je me suis plongée comme à plaisir.
+Quelle funeste étourderie! venir habiter la cour d’un prince absolu!
+un tyran qui connaît toutes ses victimes! chacun de leurs regards lui
+semble une bravade pour son pouvoir. Hélas! c’est ce que ni le comte ni
+moi nous ne vîmes lorsque je quittai Milan: je pensais aux grâces d’une
+cour aimable; quelque chose d’inférieur, il est vrai, mais quelque chose
+dans le genre des beaux jours du prince Eugène!
+
+«De loin nous ne nous faisions pas d’idée de ce que c’est que l’autorité
+d’un despote qui connaît de vue tous ses sujets. La forme extérieure
+du despotisme est la même que celle des autres gouvernements: il y
+a des juges, par exemple, mais ce sont des Rassi; le monstre, il ne
+trouverait rien d’extraordinaire à faire pendre son père si le prince
+le lui ordonnait... il appellerait cela son devoir... Séduire Rassi!
+malheureuse que je suis! je n’en possède aucun moyen. Que puis-je lui
+offrir? cent mille francs peut-être! et l’on prétend que, lors du
+dernier coup de poignard auquel la colère du ciel envers ce malheureux
+pays l’a fait échapper, le prince lui a envoyé dix mille sequins d’or
+dans une cassette! D’ailleurs quelle somme d’argent pourrait le séduire?
+Cette âme de boue, qui n’a jamais vu que du mépris dans les regards des
+hommes, a le plaisir ici d’y voir maintenant de la crainte, et même du
+respect; il peut devenir ministre de la police, et pourquoi pas? Alors
+les trois quarts des habitants du pays seront ses bas courtisans, et
+trembleront devant lui, aussi servilement que lui-même tremble devant le
+souverain.
+
+«Puisque je ne peux fuir ce lieu détesté, il faut que j’y sois utile
+à Fabrice: vivre seule, solitaire, désespérée! que puis-je alors pour
+Fabrice? Allons, marche, malheureuse femme, fais ton devoir; va dans le
+monde, feins de ne plus penser à Fabrice... Feindre de t’oublier, cher
+ange!»
+
+A ce mot, la duchesse fondit en larmes; enfin, elle pouvait pleurer.
+Après une heure accordée à la faiblesse humaine, elle vit avec un peu
+de consolation que ses idées commençaient à s’éclaircir. «Avoir le
+tapis magique, se dit-elle, enlever Fabrice de la citadelle, et me
+réfugier avec lui dans quelque pays heureux, où nous ne puissions être
+poursuivis, Paris par exemple. Nous y vivrions d’abord avec les douze
+cents francs que l’homme d’affaires de son père me fait passer avec une
+exactitude si plaisante. Je pourrais bien ramasser cent mille francs des
+débris de ma fortune!» L’imagination de la duchesse passait en revue
+avec des moments d’inexprimables délices tous les détails de la vie
+qu’elle mènerait à trois cents lieues de Parme. Là, se disait-elle, il
+pourrait entrer au service sous un nom supposé... Placé dans un régiment
+de ces braves Français, bientôt le jeune Valserra aurait une réputation;
+enfin il serait heureux.»
+
+Ces images fortunées rappelèrent une seconde fois les larmes, mais
+celles-ci étaient de douces larmes. Le bonheur existait donc encore
+quelque part! Cet état dura longtemps; la pauvre femme avait horreur de
+revenir à la contemplation de l’affreuse réalité. Enfin, comme l’aube du
+jour commençait à marquer d’une ligne blanche le sommet des arbres de
+son jardin, elle se fit violence. «Dans quelques heures, se dit-elle,
+je serai sur le champ de bataille; il sera question d’agir, et s’il
+m’arrive quelque chose d’irritant, si le prince s’avise de m’adresser
+quelque mot relatif à Fabrice, je ne suis pas assurée de pouvoir
+garder tout mon sang-froid. Il faut donc ici et sans délai prendre des
+résolutions.
+
+«Si je suis déclarée criminelle d’Etat, Rassi fait saisir tout ce qui
+se trouve dans ce palais; le 1^{er} de ce mois, le comte et moi nous
+avons brûlé, suivant l’usage, tous les papiers dont la police pourrait
+abuser, et il est le ministre de la police, voilà le plaisant. J’ai
+trois diamants de quelque prix: demain, Fulgence, mon ancien batelier
+de Grianta, partira pour Genève où il les mettra en sûreté. Si jamais
+Fabrice s’échappe (grand Dieu! soyez-moi propice! et elle fit un signe
+de croix), l’incommensurable lâcheté du marquis del Dongo trouvera
+qu’il y a du péché à envoyer du pain à un homme poursuivi par un prince
+légitime, alors il trouvera du moins mes diamants, il aura du pain.
+
+«Renvoyer le comte... me trouver seule avec lui, après ce qui vient
+d’arriver, c’est ce qui m’est impossible. Le pauvre homme! Il n’est
+point méchant, au contraire; il n’est que faible. Cette âme vulgaire
+n’est point à la hauteur des nôtres. Pauvre Fabrice! que ne peux-tu être
+ici un instant avec moi, pour tenir conseil sur nos périls!
+
+«La prudence méticuleuse du comte gênerait tous mes projets, et
+d’ailleurs il ne faut point l’entraîner dans ma perte... Car pourquoi
+la vanité de ce tyran ne me jetterait-elle pas en prison? J’aurai
+conspiré... quoi de plus facile à prouver? Si c’était à sa citadelle
+qu’il m’envoyât et que je pusse à force d’or parler à Fabrice, ne fût-ce
+qu’un instant, avec quel courage nous marcherions ensemble à la mort!
+Mais laissons ces folies; son Rassi lui conseillerait de finir avec moi
+par le poison; ma présence dans les rues, placée sur une charrette,
+pourrait émouvoir la sensibilité de ses chers Parmesans... Mais quoi!
+toujours le roman! Hélas! l’on doit pardonner ces folies à une pauvre
+femme dont le sort réel est si triste! Le vrai de tout ceci, c’est que
+le prince ne m’enverra point à la mort; mais rien de plus facile que
+de me jeter en prison et de m’y retenir; il fera cacher dans un coin
+de mon palais toutes sortes de papiers suspects comme on a fait pour
+ce pauvre L... Alors trois juges pas trop coquins, car il y aura ce
+qu’ils appellent des pièces probantes, et une douzaine de faux témoins
+suffisent. Je puis donc être condamnée à mort comme ayant conspiré;
+et le prince, dans sa clémence infinie, considérant qu’autrefois j’ai
+eu l’honneur d’être admise à sa cour, commuera ma peine en dix ans de
+forteresse. Mais moi, pour ne point déchoir de ce caractère violent
+qui a fait dire tant de sottises à la marquise Raversi et à mes autres
+ennemis, je m’empoisonnerai bravement. Du moins le public aura la
+bonté de le croire; mais je gage que le Rassi paraîtra dans mon cachot
+pour m’apporter galamment, de la part du prince, un petit flacon de
+strychnine ou de l’opium de Pérouse.
+
+«Oui, il faut me brouiller très ostensiblement avec le comte, car je ne
+veux pas l’entraîner dans ma perte, ce serait une infamie; le pauvre
+homme m’a aimée avec tant de candeur! Ma sottise a été de croire qu’il
+restait assez d’âme dans un courtisan véritable pour être capable
+d’amour. Très probablement le prince trouvera quelque prétexte pour me
+jeter en prison; il craindra que je ne pervertisse l’opinion publique
+relativement à Fabrice. Le comte est plein d’honneur; à l’instant il
+fera ce que les cuistres de cette cour, dans leur étonnement profond,
+appelleront une folie, il quittera la cour. J’ai bravé l’autorité du
+prince le soir du billet, je puis m’attendre à tout de la part de sa
+vanité blessée: un homme né prince oublie-t-il jamais la sensation
+que je lui ai donnée ce soir-là? D’ailleurs le comte brouillé avec
+moi est en meilleure position pour être utile à Fabrice. Mais si le
+comte, que ma résolution va mettre au désespoir, se vengeait?... Voilà,
+par exemple, une idée qui ne lui viendra jamais; il n’a point l’âme
+foncièrement basse du prince: le comte peut, en gémissant, contresigner
+un décret infâme, mais il a de l’honneur. Et puis, de quoi se venger?
+de ce que, après l’avoir aimé cinq ans, sans faire la moindre offense à
+son amour, je lui dis: «Cher comte! j’avais le bonheur de vous aimer;
+eh bien, cette flamme s’éteint; je ne vous aime plus! mais je connais
+le fond de votre cœur, je garde pour vous une estime profonde, et vous
+serez toujours le meilleur de mes amis.
+
+«Que peut répondre un galant homme à une déclaration aussi sincère?»
+
+«Je prendrai un nouvel amant, du moins on le croira dans le monde. Je
+dirai à cet amant: «Au fond le prince a raison de punir l’étourderie de
+Fabrice; mais le jour de sa fête, sans doute notre gracieux souverain
+lui rendra la liberté.» Ainsi je gagne six mois. Le nouvel amant désigné
+par la prudence serait ce juge vendu, cet infâme bourreau, ce Rassi...
+il se trouverait anobli et dans le fait, je lui donnerais l’entrée de
+la bonne compagnie. Pardonne, cher Fabrice! un tel effort est pour moi
+au-delà du possible. Quoi! ce monstre, encore tout couvert du sang du
+comte P. et de D.! il me ferait évanouir d’horreur en s’approchant de
+moi, ou plutôt je saisirais un couteau et le plongerais dans son infâme
+cœur. Ne me demande pas des choses impossibles!
+
+«Oui, surtout oublier Fabrice! et pas l’ombre de colère contre le
+prince, reprendre ma gaieté ordinaire, qui paraîtra plus aimable à ces
+âmes fangeuses, premièrement, parce que j’aurai l’air de me soumettre de
+bonne grâce à leur souverain; en second lieu, parce que, bien loin de me
+moquer d’eux, je serai attentive à faire ressortir leurs jolis petits
+mérites; par exemple, je ferai compliment au comte Zurla sur la beauté
+de la plume blanche de son chapeau qu’il vient de faire venir de Lyon
+par un courrier, et qui fait son bonheur.
+
+«Choisir un amant dans le parti de la Raversi... Si le comte s’en va,
+ce sera le parti ministériel; là sera le pouvoir. Ce sera un ami de la
+Raversi qui régnera sur la citadelle, car le Fabio Conti arrivera au
+ministère. Comment le prince, homme de bonne compagnie, homme d’esprit,
+accoutumé au travail charmant du comte, pourra-t-il traiter d’affaires
+avec ce bœuf, avec ce roi des sots qui toute sa vie s’est occupé de
+ce problème capital: les soldats de Son Altesse doivent-ils porter
+sur leur habit, à la poitrine, sept boutons ou bien neuf? Ce sont ces
+bêtes brutes fort jalouses de moi, et voilà ce qui fait ton danger,
+cher Fabrice! ce sont ces bêtes brutes qui vont décider de mon sort et
+du tien! Donc, ne pas souffrir que le comte donne sa démission! qu’il
+reste, dût-il subir des humiliations! il s’imagine toujours que donner
+sa démission est le plus grand sacrifice que puisse faire un premier
+ministre; et toutes les fois que son miroir lui dit qu’il vieillit, il
+m’offre ce sacrifice: donc brouillerie complète, oui, et réconciliation
+seulement dans le cas où il n’y aurait que ce moyen de l’empêcher de
+s’en aller. Assurément, je mettrai à son congé toute la bonne amitié
+possible; mais après l’omission courtisanesque des mots <i>procédure
+injuste</i> dans le billet du prince, je sens que pour ne pas le haïr j’ai
+besoin de passer quelques mois sans le voir. Dans cette soirée décisive,
+je n’avais pas besoin de son esprit; il fallait seulement qu’il écrivît
+sous ma dictée, il n’avait qu’à écrire ce mot, que j’avais obtenu par
+mon caractère: ses habitudes de bas courtisan l’ont emporté. Il me
+disait le lendemain qu’il n’avait pu faire signer une absurdité par son
+prince, qu’il aurait fallu des lettres de grâce: eh! bon Dieu! avec de
+telles gens, avec des monstres de vanité et de rancune qu’on appelle des
+Farnèse, on prend ce qu’on peut.»
+
+A cette idée, toute la colère de la duchesse se ranima. «Le prince m’a
+trompée, se disait-elle, et avec quelle lâcheté!... Cet homme est sans
+excuse: il a de l’esprit, de la finesse, du raisonnement; il n’y a de
+bas en lui que ses passions. Vingt fois le comte et moi nous l’avons
+remarqué, son esprit ne devient vulgaire que lorsqu’il s’imagine qu’on
+a voulu l’offenser. Eh bien! le crime de Fabrice est étranger à la
+politique, c’est un petit assassinat comme on en compte cent par an
+dans ses heureux Etats, et le comte m’a juré qu’il a fait prendre les
+renseignements les plus exacts, et que Fabrice est innocent. Ce Giletti
+n’était point sans courage: se voyant à deux pas de la frontière, il eut
+tout à coup la tentation de se défaire d’un rival qui plaisait.»
+
+La duchesse s’arrêta longtemps pour examiner s’il était possible de
+croire à la culpabilité de Fabrice: non pas qu’elle trouvât que ce fût
+un bien gros péché, chez un gentilhomme du rang de son neveu, de se
+défaire de l’impertinence d’un historien; mais, dans son désespoir, elle
+commençait à sentir vaguement qu’elle allait être obligée de se battre
+pour prouver cette innocence de Fabrice. «Non, se dit-elle enfin, voici
+une preuve décisive; il est comme le pauvre Pietranera, il a toujours
+des armes dans toutes ses poches, et, ce jour-là, il ne portait qu’un
+mauvais fusil à un coup, et encore, emprunté à l’un des ouvriers.
+
+«Je hais le prince parce qu’il m’a trompée, et trompée de la façon la
+plus lâche; après son billet de pardon, il a fait enlever le pauvre
+garçon à Bologne, etc. Mais ce compte se réglera.» Vers les cinq heures
+du matin, la duchesse, anéantie par ce long accès de désespoir, sonna
+ses femmes; celles-ci jetèrent un cri. En l’apercevant sur son lit,
+toute habillée, avec ses diamants, pâle comme ses draps et les yeux
+fermés, il leur sembla la voir exposée sur un lit de parade après
+sa mort. Elles l’eussent crue tout à fait évanouie, si elles ne se
+fussent pas rappelé qu’elle venait de les sonner. Quelques larmes fort
+rares coulaient de temps à autre sur ses joues insensibles; ses femmes
+comprirent par un signe qu’elle voulait être mise au lit.
+
+Deux fois après la soirée du ministre Zurla, le comte s’était présenté
+chez la duchesse: toujours refusé, il lui écrivit qu’il avait un conseil
+à lui demander pour lui-même: «Devait-il garder sa position après
+l’affront qu’on osait lui faire?» Le comte ajoutait: «Le jeune homme est
+innocent; mais fût-il coupable, devait-on l’arrêter sans m’en prévenir,
+moi, son protecteur déclaré?» La duchesse ne vit cette lettre que le
+lendemain.
+
+Le comte n’avait pas de vertu; l’on peut même ajouter que ce que les
+libéraux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grand nombre)
+lui semblait une duperie; il se croyait obligé à chercher avant tout le
+bonheur du comte Mosca della Rovere; mais il était plein d’honneur et
+parfaitement sincère lorsqu’il parlait de sa démission. De la vie il
+n’avait dit un mensonge à la duchesse; celle-ci du reste ne fit pas la
+moindre attention à cette lettre; son parti, et un parti bien pénible,
+était pris, feindre d’oublier Fabrice; après cet effort, tout lui était
+indifférent.
+
+Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait passé dix fois au palais
+Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterré à la vue de la duchesse...
+«Elle a quarante ans! se dit-il, et hier si brillante! si jeune!... Tout
+le monde me dit que, durant sa longue conversation avec la Clélia Conti,
+elle avait l’air aussi jeune et bien autrement séduisante.»
+
+La voix, le ton de la duchesse étaient aussi étranges que l’aspect de sa
+personne. Ce ton, dépouillé de toute passion, de tout intérêt humain, de
+toute colère, fit pâlir le comte; il lui rappela la façon d’être d’un de
+ses amis qui, peu de mois auparavant, sur le point de mourir, et ayant
+déjà reçu les sacrements, avait voulu l’entretenir.
+
+Après quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle le regarda, et
+ses yeux restèrent éteints:
+
+--Séparons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d’une voix faible, mais
+bien articulée, et qu’elle s’efforçait de rendre aimable; séparons-nous,
+il le faut! Le ciel m’est témoin que, depuis cinq ans, ma conduite
+envers vous a été irréprochable. Vous m’avez donné une existence
+brillante, au lieu de l’ennui qui aurait été mon triste partage au
+château de Grianta; sans vous j’aurais rencontré la vieillesse quelques
+années plus tôt... De mon côté, ma seule occupation a été de chercher à
+vous faire trouver le bonheur. C’est parce que je vous aime que je vous
+propose cette séparation à l’amiable, comme on dirait en France.
+
+Le comte ne comprenait pas; elle fut obligée de répéter plusieurs fois.
+Il devint d’une pâleur mortelle, et, se jetant à genoux auprès de son
+lit, il dit tout ce que l’étonnement profond, et ensuite le désespoir le
+plus vif, peuvent inspirer à un homme d’esprit passionnément amoureux.
+A chaque moment il offrait de donner sa démission et de suivre son amie
+dans quelque retraite à mille lieues de Parme.
+
+--Vous osez me parler de départ, et Fabrice est ici! s’écria-t-elle
+enfin en se soulevant à demi.
+
+Mais comme elle aperçut que ce nom de Fabrice faisait une impression
+pénible, elle ajouta après un moment de repos et en serrant légèrement
+la main du comte:
+
+--Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aimé avec cette
+passion et ces transports que l’on n’éprouve plus, ce me semble, après
+trente ans, et je suis déjà bien loin de cet âge. On vous aura dit
+que j’aimais Fabrice, car je sais que le bruit en a couru dans cette
+cour méchante. (Ses yeux brillèrent pour la première fois dans cette
+conversation, en prononçant ce mot <i>méchante</i>.) Je vous jure devant
+Dieu, et sur la vie de Fabrice, que jamais il ne s’est passé entre lui
+et moi la plus petite chose que n’eût pas pu souffrir l’œil d’une tierce
+personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l’aime exactement comme
+ferait une sœur; je l’aime d’instinct, pour parler ainsi. J’aime en lui
+son courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en
+aperçoit pas lui-même; je me souviens que ce genre d’admiration commença
+à son retour de Warterloo. Il était encore enfant, malgré ses dix-sept
+ans; sa grande inquiétude était de savoir si réellement il avait assisté
+à la bataille, et dans le cas du oui, s’il pouvait dire s’être battu,
+lui qui n’avait marché à l’attaque d’aucune batterie ni d’aucune colonne
+ennemie. Ce fut pendant les graves discussions que nous avions ensemble
+sur ce sujet important, que je commençai à voir en lui une grâce
+parfaite. Sa grande âme se révélait à moi; que de savants mensonges eût
+étalés, à sa place, un jeune homme bien élevé! Enfin, s’il n’est heureux
+je ne puis être heureuse. Tenez, voilà un mot qui peint bien l’état de
+mon cœur; si ce n’est la vérité, c’est au moins tout ce que j’en vois.
+
+Le comte, encouragé par ce ton de franchise et d’intimité, voulut lui
+baiser la main: elle la retira avec une sorte d’horreur.
+
+--Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme de trente-sept
+ans, je me trouve à la porte de la vieillesse, j’en ressens déjà tous
+les découragements, et peut-être même suis-je voisine de la tombe. Ce
+moment est terrible, à ce qu’on dit, et pourtant il me semble que je le
+désire. J’éprouve le pire symptôme de la vieillesse: mon cœur est éteint
+par cet affreux malheur, je ne puis plus aimer. Je ne vois plus en vous,
+cher comte, que l’ombre de quelqu’un qui me fut cher. Je dirai plus,
+c’est la reconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce langage.
+
+--Que vais-je devenir? lui répétait le comte, moi qui sens que je vous
+suis attaché avec plus de passion que les premiers jours, quand je vous
+voyais à la Scala!
+
+--Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d’amour m’ennuie, et me
+semble indécent. Allons, dit-elle en essayant de sourire, mais en vain,
+courage! soyez homme d’esprit, homme judicieux, homme à ressources dans
+les occurrences. Soyez avec moi ce que vous êtes réellement aux yeux
+des indifférents, l’homme le plus habile et le plus grand politique que
+l’Italie ait produit depuis des siècles.
+
+Le comte se leva et se promena en silence pendant quelques instants.
+
+--Impossible, chère amie, lui dit-il enfin: je suis en proie aux
+déchirements de la passion la plus violente, et vous me demandez
+d’interroger ma raison! Il n’y a plus de raison pour moi!
+
+--Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d’un ton sec.
+
+Et ce fut pour la première fois, après deux heures d’entretien, que sa
+voix prit une expression quelconque. Le comte, au désespoir lui-même,
+chercha à la consoler.
+
+--Il m’a trompée, s’écriait-elle sans répondre en aucune façon aux
+raisons d’espérer que lui exposait le comte; il m’a trompée de la façon
+la plus lâche!
+
+Et sa pâleur mortelle cessa pour un instant; mais, même dans ce moment
+d’excitation violente, le comte remarqua qu’elle n’avait pas la force de
+soulever les bras.
+
+«Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu’elle ne fût que malade?
+En ce cas pourtant ce serait le début de quelque maladie fort grave.»
+Alors, rempli d’inquiétude, il proposa de faire appeler le célèbre
+Rozari, le premier médecin du pays et de l’Italie.
+
+--Vous voulez donc donner à un étranger le plaisir de connaître toute
+l’étendue de mon désespoir?... Est-ce là le conseil d’un traître ou d’un
+ami?
+
+Et elle le regarda avec des yeux étranges.
+
+«C’en est fait, se dit-il avec désespoir, elle n’a plus d’amour pour
+moi, et bien plus, elle ne me place plus même au rang des hommes
+d’honneur vulgaires.»
+
+--Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, que j’ai
+voulu avant tout avoir des détails sur l’arrestation qui nous met au
+désespoir, et chose étrange! je ne sais encore rien de positif; j’ai
+fait interroger les gendarmes de la station voisine, ils ont vu arriver
+le prisonnier par la route de Castelnovo, et ont reçu l’ordre de suivre
+sa sediola. J’ai réexpédié aussitôt Bruno, dont vous connaissez le
+zèle non moins que le dévouement; il a ordre de remonter de station en
+station pour savoir où et comment Fabrice a été arrêté.
+
+En entendant prononcer ce nom de Fabrice, la duchesse fut saisie d’une
+légère convulsion.
+
+--Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte dès qu’elle put parler; ces
+détails m’intéressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moi bien
+comprendre les plus petites circonstances.
+
+--Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air de légèreté
+pour tenter de la distraire un peu, j’ai envie d’envoyer un commis de
+confiance à Bruno et d’ordonner à celui-ci de pousser jusqu’à Bologne;
+c’est là, peut-être, qu’on aura enlevé notre jeune ami. De quelle date
+est sa dernière lettre?
+
+--De mardi, il y a cinq jours.
+
+--Avait-elle été ouverte à la poste?
+
+--Aucune trace d’ouverture. Il faut vous dire qu’elle était écrite sur
+du papier horrible; l’adresse est d’une main de femme, et cette adresse
+porte le nom d’une vieille blanchisseuse parente de ma femme de chambre.
+La blanchisseuse croit qu’il s’agit d’une affaire d’amour, et la Chékina
+lui rembourse les ports de lettres sans y rien ajouter.
+
+Le comte, qui avait pris tout à fait le ton d’un homme d’affaires,
+essaya de découvrir, en discutant avec la duchesse, quel pouvait avoir
+été le jour de l’enlèvement à Bologne. Il s’aperçut alors seulement,
+lui qui avait ordinairement tant de tact, que c’était là le ton qu’il
+fallait prendre. Ces détails intéressaient la malheureuse femme et
+semblaient la distraire un peu. Si le comte n’eût pas été amoureux,
+il eût eu cette idée si simple dès son entrée dans la chambre. La
+duchesse le renvoya pour qu’il pût sans délai expédier de nouveaux
+ordres au fidèle Bruno. Comme on s’occupait en passant de la question
+de savoir s’il y avait eu sentence avant le moment où le prince avait
+signé le billet adressé à la duchesse, celle-ci saisit avec une sorte
+d’empressement l’occasion de dire au comte:
+
+--Je ne vous reprocherai point d’avoir omis les mots <i>injuste procédure</i>
+dans le billet que vous écrivîtes et qu’il signa, c’était l’instinct
+de courtisan qui vous prenait à la gorge; sans vous en douter, vous
+préfériez l’intérêt de votre maître à celui de votre amie. Vous avez mis
+vos actions à mes ordres, cher comte, et cela depuis longtemps, mais
+il n’est pas en votre pouvoir de changer votre nature; vous avez de
+grands talents pour être ministre, mais vous avez aussi l’instinct de
+ce métier. La suppression du mot <i>injuste</i> me perd; mais loin de moi de
+vous la reprocher en aucune façon, ce fut la faute de l’instinct et non
+pas celle de la volonté.
+
+«Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l’air le plus
+impérieux, que je ne suis point trop affligée de l’enlèvement de
+Fabrice, que je n’ai pas eu la moindre velléité de m’éloigner de ce
+pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voilà ce que
+vous avez à dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire: Comme je
+compte seule diriger ma conduite à l’avenir, je veux me séparer de
+vous à l’amiable, c’est-à-dire en bonne et vieille amie. Comptez que
+j’ai soixante ans; la jeune femme est morte en moi, je ne puis plus
+m’exagérer rien au monde, je ne puis plus aimer. Mais je serais encore
+plus malheureuse que je ne le suis s’il m’arrivait de compromettre votre
+destinée. Il peut entrer dans mes projets de me donner l’apparence
+d’avoir un jeune amant, et je ne voudrais pas vous voir affligé. Je puis
+vous jurer sur le bonheur de Fabrice, elle s’arrêta une demi-minute
+après ce mot, que jamais je ne vous ai fait une infidélité et cela en
+cinq années de temps. C’est bien long, dit-elle; elle essaya de sourire;
+ses joues si pâles s’agitèrent, mais ses lèvres ne purent se séparer. Je
+vous jure même que jamais je n’en ai eu le projet ni l’envie. Cela bien
+entendu, laissez-moi.
+
+Le comte sortit, au désespoir, du palais Sanseverina: il voyait chez
+la duchesse l’intention bien arrêtée de se séparer de lui, et jamais
+il n’avait été aussi éperdument amoureux. C’est là une de ces choses
+sur lesquelles je suis obligé de revenir souvent, parce qu’elles
+sont improbables hors de l’Italie. En rentrant chez lui, il expédia
+jusqu’à six personnes différentes sur la route de Castelnovo et de
+Bologne, et les chargea de lettres. «Mais ce n’est pas tout, se dit le
+malheureux comte, le prince peut avoir la fantaisie de faire exécuter
+ce malheureux enfant, et cela pour se venger du ton que la duchesse
+prit avec lui le jour de ce fatal billet. Je sentais que la duchesse
+passait une limite que l’on ne doit jamais franchir, et c’est pour
+raccommoder les choses que j’ai eu la sottise incroyable de supprimer
+le mot <i>procédure injuste</i>, le seul qui liât le souverain... Mais bah!
+ces gens-là sont-ils liés par quelque chose? C’est là sans doute la
+plus grande faute de ma vie, j’ai mis au hasard tout ce qui peut en
+faire le prix pour moi: il s’agit de réparer cette étourderie à force
+d’activité et d’adresse; mais enfin si je ne puis rien obtenir, même en
+sacrifiant un peu de ma dignité, je plante là cet homme; avec ses rêves
+de haute politique, avec ses idées de se faire roi constitutionnel de la
+Lombardie, nous verrons comment il me remplacera... Fabio Conti n’est
+qu’un sot, le talent de Rassi se réduit à faire pendre légalement un
+homme qui déplaît au pouvoir.»
+
+Une fois cette résolution bien arrêtée de renoncer au ministère si les
+rigueurs à l’égard de Fabrice dépassaient celles d’une simple détention,
+le comte se dit: «Si un caprice de la vanité de cet homme imprudemment
+bravée me coûte le bonheur, du moins l’honneur me restera... A propos,
+puisque je me moque de mon portefeuille, je puis me permettre cent
+actions qui, ce matin encore, m’eussent semblé hors du possible. Par
+exemple, je vais tenter tout ce qui est humainement faisable pour faire
+évader Fabrice... Grand Dieu! s’écria le comte en s’interrompant et
+ses yeux s’ouvrant à l’excès comme à la vue d’un bonheur imprévu, la
+duchesse ne m’a pas parlé d’évasion, aurait-elle manqué de sincérité
+une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle que le désir que je
+trahisse le prince? Ma foi, c’est fait!»
+
+L’œil du comte avait repris toute sa finesse satirique. «Cet aimable
+fiscal Rassi est payé par le maître pour toutes les sentences qui nous
+déshonorent en Europe mais il n’est pas homme à refuser d’être payé par
+moi pour trahir les secrets du maître. Cet animal-là a une maîtresse et
+un confesseur, mais la maîtresse est d’une trop vile espèce pour que je
+puisse lui parler, le lendemain elle raconterait l’entrevue à toutes les
+fruitières du voisinage.» Le comte, ressuscité par cette lueur d’espoir,
+était déjà sur le chemin de la cathédrale; étonné de la légèreté de sa
+démarche, il sourit malgré son chagrin: «Ce que c’est, dit-il, que de
+n’être plus ministre!» Cette cathédrale, comme beaucoup d’églises en
+Italie, sert de passage d’une rue à l’autre, le comte vit de loin un des
+grands vicaires de l’archevêque qui traversait la nef.
+
+--Puisque je vous rencontre, lui dit-il, vous serez assez bon pour
+épargner à ma goutte la fatigue mortelle de monter jusque chez
+monseigneur l’archevêque. Je lui aurais toutes les obligations du monde
+s’il voulait bien descendre jusqu’à la sacristie.
+
+L’archevêque fut ravi de ce message, il avait mille choses à dire au
+ministre au sujet de Fabrice. Mais le ministre devina que ces choses
+n’étaient que des phrases et ne voulut rien écouter.
+
+--Quel homme est-ce que Dugnani, vicaire de Saint-Paul?
+
+--Un petit esprit et une grande ambition, répondit l’archevêque, peu de
+scrupules et une extrême pauvreté, car nous en avons des vices!
+
+--Tudieu, monseigneur! s’écria le ministre, vous peignez comme Tacite.
+
+Et il prit congé de lui en riant. A peine de retour au ministère, il fit
+appeler l’abbé Dugnani.
+
+--Vous dirigez la conscience de mon excellent ami le fiscal général
+Rassi, n’aurait-il rien à me dire?
+
+Et, sans autres paroles ou plus de cérémonie, il renvoya le Dugnani.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+
+Le comte se regardait comme hors du ministère. «Voyons un peu, se
+dit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux après ma disgrâce, car
+c’est ainsi qu’on appellera ma retraite.» Le comte fit l’état de sa
+fortune: il était entré au ministère avec quatre-vingt mille francs de
+bien; à son grand étonnement, il trouva que, tout compté, son avoir
+actuel ne s’élevait pas à cinq cent mille francs: «C’est vingt mille
+livres de rente tout au plus, se dit-il. Il faut convenir que je suis un
+grand étourdi! Il n’y a pas un bourgeois à Parme qui ne me croie cent
+cinquante mille livres de rente; et le prince, sur ce sujet, est plus
+bourgeois qu’un autre. Quand ils me verront dans la crotte, ils diront
+que je sais bien cacher ma fortune. Pardieu, s’écria-t-il, si je suis
+encore ministre trois mois, nous la verrons doublée, cette fortune.» Il
+trouva dans cette idée l’occasion d’écrire à la duchesse, et la saisit
+avec avidité; mais pour se faire pardonner une lettre dans les termes
+où ils en étaient, il remplit celle-ci de chiffres et de calculs. «Nous
+n’aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il, pour vivre tous
+trois à Naples, Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi nous aurons un
+cheval de selle à nous deux.» Le ministre venait à peine d’envoyer sa
+lettre, lorsqu’on annonça le fiscal général Rassi; il le reçut avec une
+hauteur qui frisait l’impertinence.
+
+--Comment, monsieur, lui dit-il, vous faites enlever à Bologne un
+conspirateur que je protège, de plus vous voulez lui couper le cou, et
+vous ne me dites rien! Savez-vous au moins le nom de mon successeur?
+Est-ce le général Conti, ou vous-même?
+
+Le Rassi fut atterré; il avait trop peu d’habitude de la bonne compagnie
+pour deviner si le comte parlait sérieusement: il rougit beaucoup,
+ânonna quelques mots peu intelligibles; le comte le regardait et
+jouissait de son embarras. Tout à coup le Rassi se secoua et s’écria
+avec une aisance parfaite et de l’air de Figaro pris en flagrant délit
+par Almaviva:
+
+--Ma foi, monsieur le comte, je n’irai point par quatre chemins avec
+Votre Excellence: que me donnerez-vous pour répondre à toutes vos
+questions comme je ferais à celles de mon confesseur?
+
+--La croix de Saint-Paul (c’est l’ordre de Parme), ou de l’argent, si
+vous pouvez me fournir un prétexte pour vous en accorder.
+
+--J’aime mieux la croix de Saint-Paul, parce qu’elle m’anoblit.
+
+--Comment, cher fiscal, vous faites encore quelque cas de notre pauvre
+noblesse?
+
+--Si j’étais né noble, répondit le Rassi avec toute l’impudence de son
+métier, les parents des gens que j’ai fait pendre me haïraient, mais ils
+ne me mépriseraient pas.
+
+--Eh bien! je vous sauverai du mépris, dit le comte, guérissez-moi de
+mon ignorance. Que comptez-vous faire de Fabrice?
+
+--Ma foi, le prince est fort embarrassé: il craint que, séduit par les
+beaux yeux d’Armide, pardonnez à ce langage un peu vif, ce sont les
+termes précis du souverain; il craint que, séduit par de fort beaux yeux
+qui l’ont un peu touché lui-même, vous ne le plantiez là, et il n’y a
+que vous pour les affaires de Lombardie. Je vous dirai même, ajouta
+Rassi en baissant la voix, qu’il y a là une fière occasion pour vous, et
+qui vaut bien la croix de Saint-Paul que vous me donnez. Le prince vous
+accorderait, comme récompense nationale, une jolie terre valant six cent
+mille francs qu’il distrairait de son domaine, ou une gratification de
+trois cent mille francs écus, si vous vouliez consentir à ne pas vous
+mêler du sort de Fabrice del Dongo, ou du moins à ne lui en parler qu’en
+public.
+
+--Je m’attendais à mieux que ça, dit le comte; ne pas me mêler de
+Fabrice c’est me brouiller avec la duchesse.
+
+--Eh bien! c’est encore ce que dit le prince: le fait est qu’il est
+horriblement monté contre Mme la duchesse, entre nous soit dit; et il
+craint que, pour dédommagement de la brouille avec cette dame aimable,
+maintenant que vous voilà veuf, vous ne lui demandiez la main de
+sa cousine, la vieille princesse Isota, laquelle n’est âgée que de
+cinquante ans.
+
+--Il a deviné juste, s’écria le comte, notre maître est l’homme le plus
+fin de ses Etats.
+
+Jamais le comte n’avait eu l’idée baroque d’épouser cette vieille
+princesse; rien ne fût allé plus mal à un homme que les cérémonies de
+cour ennuyaient à la mort.
+
+Il se mit à jouer avec sa tabatière sur le marbre d’une petite table
+voisine de son fauteuil. Rassi vit dans ce geste d’embarras la
+possibilité d’une bonne aubaine; son œil brilla.
+
+--De grâce, monsieur le comte, s’écria-t-il, si Votre Excellence veut
+accepter, ou la terre de six cent mille francs, ou la gratification en
+argent, je la prie de ne point choisir d’autre négociateur que moi. Je
+me ferais fort, ajouta-t-il en baissant la voix, de faire augmenter
+la gratification en argent ou même de faire joindre une forêt assez
+importante à la terre domaniale. Si Votre Excellence daignait mettre un
+peu de douceur et de ménagement dans sa façon de parler au prince de ce
+morveux qu’on a coffré, on pourrait peut-être ériger en duché la terre
+que lui offrirait la reconnaissance nationale. Je le répète à Votre
+Excellence; le prince, pour le quart d’heure, exècre la duchesse, mais
+il est fort embarrassé, et même au point que j’ai cru parfois qu’il y
+avait quelque circonstance secrète qu’il n’osait pas m’avouer. Au fond
+on peut trouver ici une mine d’or, moi vous vendant ses secrets les
+plus intimes et fort librement, car on me croit votre ennemi juré. Au
+fond, s’il est furieux contre la duchesse, il croit aussi, et comme nous
+tous, que vous seul au monde pouvez conduire à bien toutes les démarches
+secrètes relatives au Milanais. Votre Excellence me permet-elle de
+lui répéter textuellement les paroles du souverain? dit le Rassi en
+s’échauffant, il y a souvent une physionomie dans la position des mots,
+qu’aucune traduction ne saurait rendre, et vous pourrez y voir plus que
+je n’y vois.
+
+--Je permets tout, dit le comte en continuant, d’un air distrait, à
+frapper la table de marbre avec sa tabatière d’or, je permets tout et je
+serai reconnaissant.
+
+--Donnez-moi des lettres de noblesse transmissible, indépendamment de la
+croix, et je serai plus que satisfait. Quand je parle d’anoblissement au
+prince, il me répond: «Un coquin tel que toi, noble? Il faudrait fermer
+boutique dès le lendemain; personne à Parme ne voudrait plus se faire
+anoblir.» Pour en revenir à l’affaire du Milanais, le prince me disait,
+il n’y a pas trois jours: «Il n’y a que ce fripon-là pour suivre le fil
+de nos intrigues; si je le chasse ou s’il suit la duchesse, il vaut
+autant que je renonce à l’espoir de me voir un jour le chef libéral et
+adoré de toute l’Italie.»
+
+A ce mot le comte respira: «Fabrice ne mourra pas», se dit-il.
+
+De sa vie le Rassi n’avait pu arriver à une conversation intime avec le
+premier ministre: il était hors de lui de bonheur; il se voyait à la
+veille de pouvoir quitter ce nom de Rassi, devenu dans le pays synonyme
+de tout ce qu’il y a de bas et de vil; le petit peuple donnait le nom
+de Rassi aux chiens enragés; depuis peu des soldats s’étaient battus en
+duel parce qu’un de leurs camarades les avait appelés Rassi. Enfin il ne
+se passait pas de semaine sans que ce malheureux nom ne vînt s’enchâsser
+dans quelque sonnet atroce. Son fils, jeune et innocent écolier de seize
+ans, était chassé des cafés, sur son nom.
+
+C’est le souvenir brûlant de tous ces agréments de sa position qui lui
+fit commettre une imprudence.
+
+--J’ai une terre, dit-il au comte en rapprochant sa chaise du fauteuil
+du ministre, elle s’appelle Riva, je voudrais être baron Riva.
+
+--Pourquoi pas? dit le ministre.
+
+Rassi était hors de lui.
+
+--Eh bien! monsieur le comte, je me permettrai d’être indiscret,
+j’oserai deviner le but de vos désirs, vous aspirez à la main de la
+princesse Isota, et c’est une noble ambition. Une fois parent, vous êtes
+à l’abri de la disgrâce, vous bouclez notre homme. Je ne vous cacherai
+pas qu’il a ce mariage avec la princesse Isota en horreur; mais si vos
+affaires étaient confiées à quelqu’un d’adroit et de bien payé, on
+pourrait ne pas désespérer du succès.
+
+--Moi, mon cher baron, j’en désespérais; je désavoue d’avance toutes
+les paroles que vous pourrez porter en mon nom; mais le jour où cette
+alliance illustre viendra enfin combler mes vœux et me donner une si
+haute position dans l’Etat, je vous offrirai, moi, trois cent mille
+francs de mon argent, ou bien je conseillerai au prince de vous accorder
+une marque de faveur que vous-même vous préférerez à cette somme
+d’argent.
+
+Le lecteur trouve cette conversation longue; pourtant nous lui faisons
+grâce de plus de la moitié; elle se prolongea encore deux heures. Le
+Rassi sortit de chez le comte fou de bonheur; le comte resta avec de
+grandes espérances de sauver Fabrice, et plus résolu que jamais à donner
+sa démission. Il trouvait que son crédit avait raison d’être renouvelé
+par la présence au pouvoir de gens tels que Rassi et le général Conti;
+il jouissait avec délices d’une possibilité qu’il venait d’entrevoir de
+se venger du prince: «Il peut faire partir la duchesse, s’écriait-il,
+mais parbleu il renoncera à l’espoir d’être roi constitutionnel de la
+Lombardie.» (Cette chimère était ridicule: le prince avait beaucoup
+d’esprit, mais, à force d’y rêver, il en était devenu amoureux fou.)
+
+Le comte ne se sentait pas de joie en courant chez la duchesse lui
+rendre compte de sa conversation avec le fiscal. Il trouva la porte
+fermée pour lui; le portier n’osait presque pas lui avouer cet ordre
+reçu de la bouche même de sa maîtresse. Le comte regagna tristement le
+palais du ministère, le malheur qu’il venait d’essuyer éclipsait en
+entier la joie que lui avait donnée sa conversation avec le confident
+du prince. N’ayant plus le cœur de s’occuper de rien, le comte errait
+tristement dans sa galerie de tableaux, quand, un quart d’heure après,
+il reçut un billet ainsi conçu:
+
+Puisqu’il est vrai, cher et bon ami, que nous ne sommes plus qu’amis,
+il faut ne venir me voir que trois fois par semaine. Dans quinze jours
+nous réduirons ces visites, toujours si chères à mon cœur, à deux par
+mois. Si vous voulez me plaire, donnez de la publicité à cette sorte de
+rupture; si vous vouliez me rendre presque tout l’amour que jadis j’eus
+pour vous, vous feriez choix d’une nouvelle amie. Quant à moi, j’ai de
+grands projets de dissipation: je compte aller beaucoup dans le monde,
+peut-être même trouverai-je un homme d’esprit pour me faire oublier mes
+malheurs. Sans doute en qualité d’ami la première place dans mon cœur
+vous sera toujours réservée; mais je ne veux plus que l’on dise que mes
+démarches ont été dictées par votre sagesse; je veux surtout que l’on
+sache bien que j’ai perdu toute influence sur vos déterminations. En un
+mot, cher comte, croyez que vous serez toujours mon ami le plus cher,
+mais jamais autre chose. Ne gardez, je vous prie, aucune idée de retour,
+tout est bien fini. Comptez à jamais sur mon amitié.
+
+Ce dernier trait fut trop fort pour le courage du comte: il fit une
+belle lettre au prince pour donner sa démission de tous ses emplois, et
+il l’adressa à la duchesse avec prière de la faire parvenir au palais.
+Un instant après, il reçut sa démission, déchirée en quatre, et, sur un
+des blancs du papier, la duchesse avait daigné écrire: Non, mille fois
+non!
+
+Il serait difficile de décrire le désespoir du pauvre ministre. «Elle
+a raison, j’en conviens, se disait-il à chaque instant; mon omission
+du mot <i>procédure injuste</i> est un affreux malheur; elle entraînera
+peut-être la mort de Fabrice, et celle-ci amènera la mienne.» Ce fut
+avec la mort dans l’âme que le comte, qui ne voulait pas paraître au
+palais du souverain avant d’y être appelé, écrivit de sa main le mot <i>u
+proprio</i> qui nommait Rassi chevalier de l’ordre de Saint-Paul et lui
+conférait la noblesse transmissible; le comte y joignit un rapport d’une
+demi-pause qui exposait au prince les raisons d’Etat qui conseillaient
+cette mesure. Il trouva une sorte de joie mélancolique à faire de ces
+pièces deux belles copies qu’il adressa à la duchesse.
+
+Il se perdait en suppositions; il cherchait à deviner quel serait à
+l’avenir le plan de conduite de la femme qu’il aimait. «Elle n’en sait
+rien elle-même, se disait-il; une seule chose reste certaine, c’est que,
+pour rien au monde, elle ne manquerait aux résolutions qu’elle m’aurait
+une fois annoncées.» Ce qui ajoutait encore à son malheur, c’est qu’il
+ne pouvait parvenir à trouver la duchesse blâmable. «Elle m’a fait une
+grâce en m’aimant, elle cesse de m’aimer après une faute involontaire,
+il est vrai, mais qui peut entraîner une conséquence horrible; je n’ai
+aucun droit de me plaindre.» Le lendemain matin, le comte sut que la
+duchesse avait recommencé à aller dans le monde; elle avait paru la
+veille au soir dans toutes les maisons qui recevaient. Que fût-il devenu
+s’il se fût rencontré avec elle dans le même salon? Comment lui parler?
+De quel ton lui adresser la parole? Et comment ne pas lui parler?
+
+Le lendemain fut un jour funèbre; le bruit se répandait généralement
+que Fabrice allait être mis à mort, la ville fut émue. On ajoutait que
+le prince, ayant égard à sa haute naissance, avait daigné décider qu’il
+aurait la tête tranchée.
+
+«C’est moi qui le tue, se dit le comte; je ne puis plus prétendre à
+revoir jamais la duchesse.» Malgré ce raisonnement assez simple, il ne
+put s’empêcher de passer trois fois à sa porte; à la vérité, pour n’être
+pas remarqué, il alla chez elle à pied. Dans son désespoir, il eut même
+le courage de lui écrire. Il avait fait appeler Rassi deux fois; le
+fiscal ne s’était point présenté. «Le coquin me trahit», se dit le comte.
+
+Le lendemain, trois grandes nouvelles agitaient la haute société de
+Parme, et même la bourgeoisie. La mise à mort de Fabrice était plus
+que jamais certaine; et, complément bien étrange de cette nouvelle, la
+duchesse ne paraissait point trop au désespoir. Selon les apparences,
+elle n’accordait que des regrets assez modérés à son jeune amant;
+toutefois elle profitait avec un art infini de la pâleur que venait de
+lui donner une indisposition assez grave, qui était survenue en même
+temps que l’arrestation de Fabrice. Les bourgeois reconnaissaient bien
+à ces détails le cœur sec d’une grande dame de la cour. Par décence
+cependant, et comme sacrifice aux mânes du jeune Fabrice, elle avait
+rompu avec le comte Mosca.
+
+--Quelle immoralité! s’écriaient les jansénistes de Parme.
+
+Mais déjà la duchesse, chose incroyable! paraissait disposée à écouter
+les cajoleries des plus beaux jeunes gens de la cour. On remarquait,
+entre autres singularités, qu’elle avait été fort gaie dans une
+conversation avec le comte Baldi, l’amant actuel de la Raversi, et
+l’avait beaucoup plaisanté sur ses courses fréquentes au château de
+Velleja. La petite bourgeoisie et le peuple étaient indignés de la mort
+de Fabrice, que ces bonnes gens attribuaient à la jalousie du comte
+Mosca. La société de la cour s’occupait aussi beaucoup du comte, mais
+c’était pour s’en moquer. La troisième des grandes nouvelles que nous
+avons annoncées n’était autre en effet que la démission du comte; tout
+le monde se moquait d’un amant ridicule qui, à l’âge de cinquante-six
+ans, sacrifiait une position magnifique au chagrin d’être quitté par
+une femme sans cœur et qui, depuis longtemps, lui préférait un jeune
+homme. Le seul archevêque eut l’esprit, ou plutôt le cœur, de deviner
+que l’honneur défendait au comte de rester premier ministre dans un pays
+où l’on allait couper la tête, et sans le consulter, à un jeune homme,
+son protégé. La nouvelle de la démission du comte eut l’effet de guérir
+de sa goutte le général Fabio Conti, comme nous le dirons en son lieu,
+lorsque nous parlerons de la façon dont le pauvre Fabrice passait son
+temps à la citadelle, pendant que toute la ville s’enquérait de l’heure
+de son supplice.
+
+Le jour suivant, le comte revit Bruno, cet agent fidèle qu’il avait
+expédié sur Bologne; le comte s’attendrit au moment où cet homme entrait
+dans son cabinet; sa vue lui rappelait l’état heureux où il se trouvait
+lorsqu’il l’avait envoyé à Bologne, presque d’accord avec la duchesse.
+Bruno arrivait de Bologne où il n’avait rien découvert; il n’avait pu
+trouver Ludovic, que le podestat de Castelnovo avait gardé dans la
+prison de son village.
+
+--Je vais vous renvoyer à Bologne, dit le comte à Bruno: la duchesse
+tiendra au triste plaisir de connaître les détails du malheur de
+Fabrice. Adressez-vous au brigadier de gendarmerie qui commande le poste
+de Castelnovo...
+
+«Mais non! s’écria le comte en s’interrompant; partez à l’instant même
+pour la Lombardie, et distribuez de l’argent et en grande quantité à
+tous nos correspondants. Mon but est d’obtenir de tous ces gens-là des
+rapports de la nature la plus encourageante.
+
+Bruno ayant bien compris le but de sa mission, se mit à écrire
+ses lettres de créance; comme le comte lui donnait ses dernières
+instructions, il reçut une lettre parfaitement fausse, mais fort bien
+écrite; on eût dit un ami écrivant à son ami pour lui demander un
+service. L’ami qui écrivait n’était autre que le prince. Ayant ouï
+parler de certains projets de retraite, il suppliait son ami, le comte
+Mosca, de garder le ministère; il le lui demandait au nom de l’amitié
+et des dangers de la patrie; et le lui ordonnait comme son maître.
+Il ajoutait que le roi de *** venant de mettre à sa disposition deux
+cordons de son ordre, il en gardait un pour lui, et envoyait l’autre à
+son cher comte Mosca.
+
+--Cet animal-là fait mon malheur! s’écria le comte furieux, devant Bruno
+stupéfait, et croit me séduire par ces mêmes phrases hypocrites que tant
+de fois nous avons arrangées ensemble pour prendre à la glu quelque sot.
+
+Il refusa l’ordre qu’on lui offrait, et dans sa réponse parla de l’état
+de sa santé comme ne lui laissant que bien peu d’espérance de pouvoir
+s’acquitter longtemps encore des pénibles travaux du ministère. Le comte
+était furieux. Un instant après on annonça le fiscal Rassi, qu’il traita
+comme un nègre.
+
+--Eh bien! parce que je vous ai fait noble, vous commencez à faire
+l’insolent! Pourquoi n’être pas venu hier pour me remercier, comme
+c’était votre devoir étroit, monsieur le cuistre?
+
+Le Rassi était bien au-dessus des injures; c’était sur ce ton-là qu’il
+était journellement reçu par le prince; mais il voulait être baron et se
+justifia avec esprit. Rien n’était plus facile.
+
+--Le prince m’a tenu cloué à une table hier toute la journée; je n’ai pu
+sortir du palais. Son Altesse m’a fait copier de ma mauvaise écriture
+de procureur une quantité de pièces diplomatiques tellement niaises et
+tellement bavardes que je crois, en vérité, que son but unique était
+de me retenir prisonnier. Quand enfin j’ai pu prendre congé, vers les
+cinq heures, mourant de faim, il m’a donné l’ordre d’aller chez moi
+directement, et de n’en pas sortir de la soirée. En effet, j’ai vu deux
+de ses espions particuliers, de moi bien connus, se promener dans ma
+rue jusque sur le minuit. Ce matin, dès que je l’ai pu, j’ai fait venir
+une voiture qui m’a conduit jusqu’à la porte de la cathédrale. Je suis
+descendu de voiture très lentement, puis, prenant le pas de course, j’ai
+traversé l’église et me voici. Votre Excellence est dans ce moment-ci
+l’homme du monde auquel je désire plaire avec le plus de passion.
+
+--Et moi, monsieur le drôle, je ne suis point dupe de tous ces contes
+plus ou moins bien bâtis! Vous avez refusé de me parler de Fabrice
+avant-hier; j’ai respecté vos scrupules, et vos serments touchant le
+secret, quoique les serments pour un être tel que vous ne soient tout
+au plus que des moyens de défaite. Aujourd’hui, je veux la vérité:
+Qu’est-ce que ces bruits ridicules qui font condamner à mort ce jeune
+homme comme assassin du comédien Giletti!
+
+--Personne ne peut mieux rendre compte à Votre Excellence de ces bruits,
+puisque c’est moi-même qui les ai fait courir par ordre du souverain;
+et, j’y pense! c’est peut-être pour m’empêcher de vous faire part de cet
+incident qu’hier, toute la journée, il m’a retenu prisonnier. Le prince,
+qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pas douter que je ne vinsse vous
+apporter ma croix et vous supplier de l’attacher à ma boutonnière.
+
+--Au fait! s’écria le ministre, et pas de phrases.
+
+--Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mort contre
+M. del Dongo, mais il n’a, comme vous le savez sans doute, qu’une
+condamnation en vingt années de fers, commuée par lui, le lendemain même
+de la sentence, en douze années de forteresse avec jeûne au pain et à
+l’eau tous les vendredis, et autres bamboches religieuses.
+
+--C’est parce que je savais cette condamnation à la prison seulement,
+que j’étais effrayé des bruits d’exécution prochaine qui se répandent
+par la ville; je me souviens de la mort du comte Palanza, si bien
+escamotée par vous.
+
+--C’est alors que j’aurais dû avoir la croix! s’écria Rassi sans se
+déconcerter; il fallait serrer le bouton tandis que je le tenais, et
+que l’homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaud alors, et
+c’est armé de cette expérience que j’ose vous conseiller de ne pas
+m’imiter aujourd’hui. (Cette comparaison parut du plus mauvais goût à
+l’interlocuteur, qui fut obligé de se retenir pour ne pas donner des
+coups de pied à Rassi.)
+
+--D’abord, reprit celui-ci avec la logique d’un jurisconsulte et
+l’assurance parfaite d’un homme qu’aucune insulte ne peut offenser,
+d’abord il ne peut être question de l’exécution dudit del Dongo; le
+prince n’oserait! les temps sont bien changés! et enfin, moi, noble et
+espérant par vous de devenir baron, je n’y donnerais pas les mains. Or,
+ce n’est que de moi, comme le sait Votre Excellence, que l’exécuteur
+des hautes œuvres peut recevoir des ordres, et, je vous le jure, le
+chevalier Rassi n’en donnera jamais contre le sieur del Dongo.
+
+--Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d’un air sévère.
+
+--Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suis que
+pour les morts officielles, et si M. del Dongo vient à mourir d’une
+colique, n’allez pas me l’attribuer! Le prince est outré, et je ne sais
+pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavant le Rassi eût dit
+la duchesse, mais, comme toute la ville, il savait la rupture avec le
+premier ministre).
+
+Le comte fut frappé de la suppression du titre dans une telle bouche, et
+l’on peut juger du plaisir qu’elle lui fit; il lança au Rassi un regard
+chargé de la plus vive haine. «Mon cher ange! se dit-il ensuite, je ne
+puis te montrer mon amour qu’en obéissant aveuglément à tes ordres.»
+
+--Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un intérêt
+bien passionné aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme
+elle m’avait présenté ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien dû
+rester à Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens
+à ce qu’il ne soit pas mis à mort de mon temps, et je veux bien vous
+donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront
+sa sortie de prison.
+
+--En ce cas, monsieur le comte, je ne serai baron que dans douze années
+révolues, car le prince est furieux, et sa haine contre la duchesse est
+tellement vive, qu’il cherche à la cacher.
+
+--Son Altesse est bien bonne! qu’a-t-elle besoin de cacher sa haine,
+puisque son premier ministre ne protège plus la duchesse? Seulement je
+ne veux pas qu’on puisse m’accuser de vilenie, ni surtout de jalousie:
+c’est moi qui ai fait venir la duchesse en ce pays, et si Fabrice meurt
+en prison, vous ne serez pas baron, mais vous serez peut-être poignardé.
+Mais laissons cette bagatelle: le fait est que j’ai fait le compte de ma
+fortune; à peine si j’ai trouvé vingt mille livres de rente, sur quoi
+j’ai le projet d’adresser très humblement ma démission au souverain.
+J’ai quelque espoir d’être employé par le roi de Naples: cette grande
+ville m’offrira les distractions dont j’ai besoin en ce moment, et que
+je ne puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne resterais qu’autant
+que vous me feriez obtenir la main de la princesse Isota, etc.
+
+La conversation fut infinie dans ce sens. Comme Rassi se levait, le
+comte lui dit d’un air fort indifférent:
+
+--Vous savez qu’on a dit que Fabrice me trompait, en ce sens qu’il était
+un des amants de la duchesse; je n’accepte point ce bruit, et pour le
+démentir, je veux que vous fassiez passer cette bourse à Fabrice.
+
+--Mais monsieur le comte, dit Rassi effrayé, et regardant la bourse, il
+y a là une somme énorme, et les règlements...
+
+--Pour vous, mon cher, elle peut être énorme, reprit le comte de
+l’air du plus souverain mépris: un bourgeois tel que vous, envoyant
+de l’argent à son ami en prison, croit se ruiner en lui donnant dix
+sequins: moi, jeveux que Fabrice reçoive ces six mille francs, et
+surtout que le château ne sache rien de cet envoi.
+
+Comme le Rassi effrayé voulait répliquer, le comte ferma la porte sur
+lui avec impatience. «Ces gens-là, se dit-il, ne voient le pouvoir
+que derrière l’insolence.» Cela dit, ce grand ministre se livra à une
+action tellement ridicule, que nous avons quelque peine à la rapporter;
+il courut prendre dans son bureau un portrait en miniature de la
+duchesse, et le couvrit de baisers passionnés. «Pardon, mon cher ange,
+s’écriait-il, si je n’ai pas jeté par la fenêtre et de mes propres mains
+ce cuistre qui ose parler de toi avec une nuance de familiarité, mais,
+si j’agis avec cet excès de patience, c’est pour t’obéir! et il ne
+perdra rien pour attendre!»
+
+Après une longue conversation avec le portrait, le comte, qui se sentait
+le cœur mort dans la poitrine, eut l’idée d’une action ridicule et s’y
+livra avec un empressement d’enfant. Il se fit donner un habit avec des
+plaques, et fut faire une visite à la vieille princesse Isota; de la vie
+il ne s’était présenté chez elle qu’à l’occasion du jour de l’an. Il la
+trouva entourée d’une quantité de chiens, et parée de tous ses atours,
+et même avec des diamants comme si elle allait à la cour. Le comte,
+ayant témoigné quelque crainte de déranger les projets de Son Altesse,
+qui probablement allait sortir, l’Altesse répondit au ministre qu’une
+princesse de Parme se devait à elle-même d’être toujours ainsi. Pour la
+première fois depuis son malheur le comte eut un mouvement de gaieté.
+«J’ai bien fait de paraître ici, se dit-il, et dès aujourd’hui il faut
+faire ma déclaration.» La princesse avait été ravie de voir arriver chez
+elle un homme aussi renommé par son esprit et un premier ministre; la
+pauvre vieille fille n’était guère accoutumée à de semblables visites.
+Le comte commença par une préface adroite, relative à l’immense distance
+qui séparera toujours d’un simple gentilhomme les membres d’une famille
+régnante.
+
+--Il faut faire une distinction, dit la princesse: la fille d’un roi de
+France, par exemple, n’a aucun espoir d’arriver jamais à la couronne;
+mais les choses ne vont point ainsi dans la famille de Parme. C’est
+pourquoi nous autres Farnèse nous devons toujours conserver une certaine
+dignité dans notre extérieur; et moi, pauvre princesse telle que vous me
+voyez, je ne puis pas dire qu’il soit absolument impossible qu’un jour
+vous soyez mon premier ministre.
+
+Cette idée par son imprévu baroque donna au pauvre comte un second
+instant de gaieté parfaite.
+
+Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en
+recevant l’aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra un
+des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hâte.
+
+--Je suis malade, répondit le ministre, ravi de pouvoir faire une
+malhonnêteté à son prince.
+
+«Ah! ah! vous me poussez à bout, s’écria-t-il avec fureur, et puis
+vous voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu’avoir reçu
+le pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce siècle-ci, il faut
+beaucoup d’esprit et un grand caractère pour réussir à être despote.»
+
+Après avoir renvoyé le fourrier du palais fort scandalisé de la parfaite
+santé de ce malade, le comte trouva plaisant d’aller voir les deux
+hommes de la cour qui avaient le plus d’influence sur le général Fabio
+Conti. Ce qui surtout faisait frémir le ministre et lui ôtait tout
+courage, c’est que le gouverneur de la citadelle était accusé de s’être
+défait jadis d’un capitaine, son ennemi personnel, au moyen de l’aquetta
+de Pérouse.
+
+Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait répandu des
+sommes folles pour se ménager des intelligences à la citadelle; mais,
+suivant lui, il y avait peu d’espoir de succès, tous les yeux étaient
+encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteur toutes les
+tentatives de corruption essayées par cette femme malheureuse: elle
+était au désespoir, et des agents de toute sorte et parfaitement dévoués
+la secondaient. Mais il n’est peut-être qu’un seul genre d’affaires dont
+on s’acquitte parfaitement bien dans les petites cours despotiques,
+c’est la garde des prisonniers politiques. L’or de la duchesse ne
+produisit d’autre effet que de faire renvoyer de la citadelle huit ou
+dix hommes de tout grade.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+
+Ainsi, avec un dévouement complet pour le prisonnier, la duchesse et
+le premier ministre n’avaient pu faire pour lui que bien peu de chose.
+Le prince était en colère, la cour ainsi que le public étaient piqués
+contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait été trop
+heureux. Malgré l’or jeté à pleines mains, la duchesse n’avait pu faire
+un pas dans le siège de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans
+que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel
+avis à communiquer au général Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.
+Comme nous l’avons dit, le jour de son emprisonnement Fabrice fut
+conduit d’abord au palais du gouverneur: C’est un joli petit bâtiment
+construit dans le siècle dernier sur les dessins de Vanvitelli, qui
+le plaça à cent quatre-vingts pieds de haut, sur la plate-forme de
+l’immense tour ronde. Des fenêtres de ce petit palais, isolé sur le
+dos de l’énorme tour comme la bosse d’un chameau, Fabrice découvrait
+la campagne et les Alpes fort au loin; il suivait de l’œil, au pied de
+la citadelle, le cours de la Parma, sorte de torrent, qui, tournant à
+droite à quatre lieues de la ville, va se jeter dans le Pô. Par-delà la
+rive gauche de ce fleuve, qui formait comme une suite d’immenses taches
+blanches au milieu des campagnes verdoyantes, son œil ravi apercevait
+distinctement chacun des sommets de l’immense mur que les Alpes forment
+au nord de l’Italie. Ces sommets, toujours couverts de neige, même au
+mois d’août où l’on était alors, donnent comme une sorte de fraîcheur
+par souvenir au milieu de ces campagnes brûlantes; l’œil en peut suivre
+les moindres détails, et pourtant ils sont à plus de trente lieues de la
+citadelle de Parme. La vue si étendue du joli palais du gouverneur est
+interceptée vers un angle au midi par la tour Farnèse, dans laquelle on
+préparait à la hâte une chambre pour Fabrice. Cette seconde tour, comme
+le lecteur s’en souvient peut-être, fut élevée sur la plate-forme de la
+grosse tour, en l’honneur d’un prince héréditaire qui, fort différent
+de l’Hippolyte fils de Thésée, n’avait point repoussé les politesses
+d’une jeune belle-mère. La princesse mourut en quelques heures; le fils
+du prince ne recouvra sa liberté que dix-sept ans plus tard en montant
+sur le trône à la mort de son père. Cette tour Farnèse où, après trois
+quarts d’heure, l’on fit monter Fabrice, fort laide à l’extérieur,
+est élevée d’une cinquantaine de pieds au-dessus de la plate-forme de
+la grosse tour et garnie d’une quantité de paratonnerres. Le prince
+mécontent de sa femme, qui fit bâtir cette prison aperçue de toutes
+parts, eut la singulière prétention de persuader à ses sujets qu’elle
+existait depuis longues années: c’est pourquoi il lui imposa le nom
+de tour Farnèse. Il était défendu de parler de cette construction, et
+de toutes les parties de la ville de Parme et des plaines voisines on
+voyait parfaitement les maçons placer chacune des pierres qui composent
+cet édifice pentagone. Afin de prouver qu’elle était ancienne, on plaça
+au-dessus de la porte de deux pieds de large et de quatre de hauteur,
+par laquelle on y entre, un magnifique bas-relief qui représente
+Alexandre Farnèse, le général célèbre, forçant Henri IV à s’éloigner
+de Paris. Cette tour Farnèse placée en si belle vue se compose d’un
+rez-de-chaussée long de quarante pas au moins, large à proportion et
+tout rempli de colonnes fort trapues, car cette pièce si démesurément
+vaste n’a pas plus de quinze pieds d’élévation. Elle est occupée par le
+corps de garde, et, du centre, l’escalier s’élève en tournant autour
+d’une des colonnes: c’est un petit escalier en fer, fort léger, large de
+deux pieds à peine et construit en filigrane. Par cet escalier tremblant
+sous le poids des geôliers qui l’escortaient, Fabrice arriva à de vastes
+pièces de plus de vingt pieds de haut, formant un magnifique premier
+étage. Elles furent jadis meublées avec le plus grand luxe pour le jeune
+prince qui y passa les dix-sept plus belles années de sa vie. A l’une
+des extrémités de cet appartement, on fit voir au nouveau prisonnier
+une chapelle de la plus grande magnificence; les murs et la voûte sont
+entièrement revêtus de marbre noir; des colonnes noires aussi et de la
+plus noble proportion sont placées en lignes le long des murs noirs,
+sans les toucher, et ces murs sont ornés d’une quantité de têtes de
+morts en marbre blanc, de proportions colossales, élégamment sculptées
+et placées sur deux os en sautoir. «Voilà bien une invention de la
+haine qui ne peut tuer, se dit Fabrice, et quelle diable d’idée de me
+montrer cela!» Un escalier en fer et en filigrane fort léger, également
+disposé autour d’une colonne, donne accès au second étage de cette
+prison, et c’est dans les chambres de ce second étage, hautes de quinze
+pieds environ, que depuis un an le général Fabio Conti faisait preuve
+de génie. D’abord, sous sa direction, l’on avait solidement grillé les
+fenêtres de ces chambres jadis occupées par les domestiques du prince
+et qui sont à plus de trente pieds des dalles de pierre formant la
+plate-forme de la grosse tour ronde. C’est par un corridor obscur placé
+au centre du bâtiment que l’on arrive à ces chambres, qui toutes ont
+deux fenêtres; et dans ce corridor fort étroit, Fabrice remarqua trois
+portes de fer successives formées de barreaux énormes et s’élevant
+jusqu’à la voûte. Ce sont les plans, coupes et élévations de toutes ces
+belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au général une
+audience de son maître chaque semaine. Un conspirateur placé dans l’une
+de ces chambres ne pourrait pas se plaindre à l’opinion d’être traité
+d’une façon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication
+avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu’on l’entendît.
+Le général avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de
+chêne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c’était là son
+invention capitale, celle qui lui donnait des droits au ministère de la
+police. Sur ces bancs il avait fait établir une cabane en planches, fort
+sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du côté des
+fenêtres. Des trois autres côtés il régnait un petit corridor de quatre
+pieds de large, entre le mur primitif de la prison, composé d’énormes
+pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois,
+formées de quatre doubles de planches de noyer, chêne et sapin, étaient
+solidement reliées par des boulons de fer et par des clous sans nombre.
+
+Ce fut dans l’une de ces chambres construites depuis un an, et
+chef-d’œuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom
+d’Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres;
+la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime: un seul
+petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-est, par le toit en
+galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages; le
+rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major; et d’abord
+les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second
+étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité
+d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et
+à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que
+les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière
+n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se
+trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur
+les oiseaux.
+
+Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa
+prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus
+de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et
+demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un
+brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours
+du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers
+le mont Cenis et Turin; sans songer autrement à son malheur, Fabrice
+fut ému et ravi par ce spectacle sublime. «C’est donc dans ce monde
+ravissant que vit Clélia Conti! avec son âme pensive et sérieuse,
+elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre; on est ici comme dans
+des montagnes solitaires à cent lieues de Parme.» Ce ne fut qu’après
+avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui
+parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais
+du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup: «Mais ceci est-il une
+prison? est-ce là ce que j’ai tant redouté?» Au lieu d’apercevoir à
+chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se
+laissait charmer par les douceurs de la prison.
+
+Tout à coup son attention fut violemment rappelée à la réalité par un
+tapage épouvantable: sa chambre de bois, assez semblable à une cage et
+surtout fort sonore, était violemment ébranlée: des aboiements de chien
+et de petits cris aigus complétaient le bruit le plus singulier. «Quoi
+donc! si tôt pourrais-je m’échapper!» pensa Fabrice. Un instant après,
+il riait comme jamais peut-être on n’a ri dans une prison. Par ordre du
+général, on avait fait monter en même temps que les geôliers un chien
+anglais, fort méchant, préposé à la garde des prisonniers d’importance,
+et qui devait passer la nuit dans l’espace si ingénieusement ménagé tout
+autour de la cage de Fabrice. Le chien et le geôlier devaient coucher
+dans l’intervalle de trois pieds ménagé entre les dalles de pierre
+du sol primitif de la chambre et le plancher en bois sur lequel le
+prisonnier ne pouvait faire un pas sans être entendu.
+
+Or, à l’arrivée de Fabrice, la chambre de l’Obéissance passive se
+trouvait occupée par une centaine de rats énormes qui prirent la
+fuite dans tous les sens. Le chien, sorte d’épagneul croisé avec un
+fox anglais, n’était point beau, mais en revanche, il se montra fort
+alerte. On l’avait attaché sur le pavé en dalles de pierre au-dessous du
+plancher de la chambre de bois; mais lorsqu’il sentit passer les rats
+tout près de lui il fit des efforts si extraordinaires qu’il parvint à
+retirer la tête de son collier; alors advint cette bataille admirable
+et dont le tapage réveilla Fabrice lancé dans les rêveries des moins
+tristes. Les rats qui avaient pu se sauver du premier coup de dent, se
+réfugiant dans la chambre de bois, le chien monta après eux les six
+marches qui conduisaient du pavé en pierre à la cabane de Fabrice. Alors
+commença un tapage bien autrement épouvantable: la cabane était ébranlée
+jusqu’en ses fondements. Fabrice riait comme un fou et pleurait à force
+de rire: le geôlier Grillo, non moins riant, avait fermé la porte; le
+chien, courant après les rats, n’était gêné par aucun meuble, car la
+chambre était absolument nue; il n’y avait pour gêner les bonds du chien
+chasseur qu’un poêle de fer dans un coin. Quand le chien eut triomphé de
+tous ses ennemis, Fabrice l’appela, le caressa, réussit à lui plaire:
+«Si jamais celui-ci me voit sautant par-dessus quelque mur, se dit-il,
+il n’aboiera pas.» Mais cette politique raffinée était une prétention de
+sa part: dans la situation d’esprit où il était, il trouvait son bonheur
+à jouer avec ce chien. Par une bizarrerie à laquelle il ne réfléchissait
+point, une secrète joie régnait au fond de son âme.
+
+Après qu’il se fut bien essoufflé à courir avec le chien:
+
+--Comment vous appelez-vous? dit Fabrice au geôlier.
+
+--Grillo, pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par
+le règlement.
+
+--Eh bien! mon cher Grillo, un nommé Giletti a voulu m’assassiner
+au milieu d’un grand chemin, je me suis défendu et l’ai tué; je le
+tuerais encore si c’était à faire: mais je n’en veux pas moins mener
+joyeuse vie, tant que je serai votre hôte. Sollicitez l’autorisation de
+vos chefs et allez demander du linge au palais Sanseverina; de plus,
+achetez-moi force nébieu d’Asti.
+
+C’est un assez bon vin mousseux qu’on fabrique en Piémont dans la
+patrie d’Alfieri et qui est fort estimé surtout de la classe d’amateurs
+à laquelle appartiennent les geôliers. Huit ou dix de ces messieurs
+étaient occupés à transporter dans la chambre de bois de Fabrice
+quelques meubles antiques et fort dorés que l’on enlevait au premier
+étage dans l’appartement du prince; tous recueillirent religieusement
+dans leur pensée le mot en faveur du vin d’Asti. Quoi qu’on pût faire,
+l’établissement de Fabrice pour cette première nuit fut pitoyable; mais
+il n’eut l’air choqué que de l’absence d’une bouteille de bon nébieu.
+
+--Celui-là a l’air d’un bon enfant... dirent les geôliers en s’en
+allant... et il n’y a qu’une chose à désirer, c’est que nos messieurs
+lui laissent passer de l’argent.
+
+Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: «Est-il possible
+que ce soit là la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense
+horizon de Trévise au mont Viso, la chaîne si étendue des Alpes,
+les pics couverts de neige, les étoiles, etc., et une première nuit
+en prison encore! Je conçois que Clélia Conti se plaise dans cette
+solitude aérienne; on est ici à mille lieues au-dessus des petitesses
+et des méchancetés qui nous occupent là-bas. Si ces oiseaux qui sont
+là sous ma fenêtre lui appartiennent, je la verrai... Rougira-t-elle
+en m’apercevant?» Ce fut en discutant cette grande question que le
+prisonnier trouva le sommeil à une heure fort avancée de la nuit.
+
+Dès le lendemain de cette nuit, la première passée en prison, et durant
+laquelle il ne s’impatienta pas une seule fois, Fabrice fut réduit à
+faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le geôlier lui
+faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le
+rendait muet, et il n’apportait ni linge ni nébieu.
+
+«Verrai-je Clélia? se dit Fabrice en s’éveillant. Mais ces oiseaux
+sont-ils à elle?» Les oiseaux commençaient à jeter des petits cris et
+à chanter, et à cette élévation c’était le seul bruit qui s’entendît
+dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveauté et de plaisir
+pour Fabrice que ce vaste silence qui régnait à cette hauteur: il
+écoutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si
+vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour. «S’ils lui
+appartiennent, elle paraîtra un instant dans cette chambre, là sous ma
+fenêtre», et tout en examinant les immenses chaînes des Alpes, vis-à-vis
+le premier étage desquelles la citadelle de Parme semblait s’élever
+comme un ouvrage avancé, ses regards revenaient à chaque instant aux
+magnifiques cages de citronnier et de bois d’acajou qui, garnies de
+fils dorés, s’élevaient au milieu de la chambre fort claire, servant de
+volière. Ce que Fabrice n’apprit que plus tard, c’est que cette chambre
+était la seule du second étage du palais qui eût de l’ombre de onze
+heures à quatre; elle était abritée par la tour Farnèse.
+
+«Quel ne va pas être mon chagrin, se dit Fabrice, si au lieu de cette
+physionomie céleste et pensive que j’attends et qui rougira peut-être
+un peu si elle m’aperçoit, je vois arriver la grosse figure de quelque
+femme de chambre bien commune, chargée par procuration de soigner les
+oiseaux! Mais si je vois Clélia, daignera-t-elle m’apercevoir? Ma foi,
+il faut faire des indiscrétions pour être remarqué; ma situation doit
+avoir quelques privilèges; d’ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et
+si loin du monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le général
+Conti et les autres misérables de cette espèce appellent un de leurs
+subordonnés... Mais elle a tant d’esprit, ou pour mieux dire tant d’âme,
+comme le suppose le comte, que peut-être, à ce qu’il dit, méprise-t-elle
+le métier de son père; de là viendrait sa mélancolie! Noble cause de
+tristesse! Mais après tout, je ne suis point précisément un étranger
+pour elle. Avec quelle grâce pleine de modestie elle m’a salué hier
+soir! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre près de Côme
+je lui dis: «Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous
+souviendrez-vous de ce nom: Fabrice del Dongo?» L’aura-t-elle oublié?
+elle était si jeune alors!
+
+«Mais à propos, se dit Fabrice étonné en interrompant tout à coup le
+cours de ses pensées, j’oublie d’être en colère! Serais-je un de ces
+grands courages comme l’antiquité en a montré quelques exemples au
+monde? Suis-je un héros sans m’en douter? Comment! moi qui avais tant
+de peur de la prison, j’y suis, et je ne me souviens pas d’être triste!
+c’est bien le cas de dire que la peur a été cent fois pire que le mal.
+Quoi! j’ai besoin de me raisonner pour être affligé de cette prison,
+qui, comme le dit Blanès, peut durer dix ans comme dix mois? Serait-ce
+l’étonnement de tout ce nouvel établissement qui me distrait de la peine
+que je devrais éprouver? Peut-être que cette bonne humeur indépendante
+de ma volonté et peu raisonnable cessera tout à coup, peut-être en un
+instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais éprouver.
+
+«Dans tous les cas, il est bien étonnant d’être en prison et de devoir
+se raisonner pour être triste! Ma foi, j’en reviens à ma supposition,
+peut-être que j’ai un grand caractère.»
+
+Les rêveries de Fabrice furent interrompues par le menuisier de la
+citadelle, lequel venait prendre mesure d’abat-jour pour ses fenêtres;
+c’était la première fois que cette prison servait, et l’on avait oublié
+de la compléter en cette partie essentielle.
+
+«Ainsi, se dit Fabrice, je vais être privé de cette vue sublime», et il
+cherchait à s’attrister de cette privation.
+
+--Mais quoi! s’écria-t-il tout à coup parlant au menuisier, je ne verrai
+plus ces jolis oiseaux?
+
+--Ah! les oiseaux de Mademoiselle! qu’elle aime tant! dit cet homme avec
+l’air de la bonté; cachés, éclipsés, anéantis comme tout le reste.
+
+Parler était défendu au menuisier tout aussi strictement qu’aux
+geôliers, mais cet homme avait pitié de la jeunesse du prisonnier:
+il lui apprit que ces abat-jour énormes, placés sur l’appui des deux
+fenêtres, et s’éloignant du mur tout en s’élevant, ne devaient laisser
+aux détenus que la vue du ciel.
+
+--On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d’augmenter une
+tristesse salutaire et l’envie de se corriger dans l’âme des
+prisonniers; le général, ajouta le menuisier, a aussi inventé de leur
+retirer les vitres, et de les faire remplacer à leurs fenêtres par du
+papier huilé.
+
+Fabrice aima beaucoup le tour épigrammatique de cette conversation, fort
+rare en Italie.
+
+--Je voudrais bien avoir un oiseau pour me désennuyer, je les aime à la
+folie; achetez-en un de la femme de chambre de Mlle Clélia Conti.
+
+--Quoi! vous la connaissez, s’écria le menuisier, que vous dites si bien
+son nom?
+
+--Qui n’a pas ouï parler de cette beauté si célèbre? Mais j’ai eu
+l’honneur de la rencontrer plusieurs fois à la cour.
+
+--La pauvre demoiselle s’ennuie bien ici, ajouta le menuisier; elle
+passe sa vie là avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faire acheter
+de beaux orangers que l’on a placés par son ordre à la porte de la tour
+sous votre fenêtre; sans la corniche vous pourriez les voir.
+
+Il y avait dans cette réponse des mots bien précieux pour Fabrice, il
+trouva une façon obligeante de donner quelque argent au menuisier.
+
+--Je fais deux fautes à la fois, lui dit cet homme, je parle à Votre
+Excellence et je reçois de l’argent. Après demain, en revenant pour
+les abat-jour, j’aurai un oiseau dans ma poche, et si je ne suis pas
+seul, je ferai semblant de le laisser envoler; si je puis même, je vous
+apporterai un livre de prières: vous devez bien souffrir de ne pas
+pouvoir dire vos offices.
+
+«Ainsi, se dit Fabrice, dès qu’il fut seul, ces oiseaux sont à elle,
+mais dans deux jours je ne les verrai plus!» A cette pensée, ses regards
+prirent une teinte de malheur. Mais enfin, à son inexprimable joie,
+après une si longue attente et tant de regards, vers midi Clélia vint
+soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il
+était debout contre les énormes barreaux de sa fenêtre et fort près. Il
+remarqua qu’elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements
+avaient l’air gêné, comme ceux de quelqu’un qui se sent regardé. Quand
+elle l’aurait voulu, la pauvre fille n’aurait pas pu oublier le sourire
+si fin qu’elle avait vu errer sur les lèvres du prisonnier, la veille,
+au moment où les gendarmes l’emmenaient du corps de garde.
+
+Quoique, suivant toute apparence, elle veillât sur ses actions avec
+le plus grand soin, au moment où elle s’approcha de la fenêtre de la
+volière, elle rougit fort sensiblement. La première pensée de Fabrice,
+collé contre les barreaux de fer de sa fenêtre, fut de se livrer à
+l’enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce
+qui produirait un petit bruit; puis la seule idée de ce manque de
+délicatesse lui fit horreur. «Je mériterais que pendant huit jours
+elle envoyât soigner ses oiseaux par sa femme de chambre.» Cette idée
+délicate ne lui fût point venue à Naples ou à Novare.
+
+Il la suivait ardemment des yeux: «Certainement, se disait-il, elle
+va s’en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fenêtre,
+et, pourtant elle est bien en face.» Mais, en revenant du fond de la
+chambre que Fabrice, grâce à sa position plus élevée apercevait fort
+bien, Clélia ne put s’empêcher de le regarder du haut de l’œil, tout
+en marchant, et c’en fut assez pour que Fabrice se crût autorisé à la
+saluer. «Ne sommes-nous pas seuls au monde ici?» se dit-il pour s’en
+donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et
+baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et
+évidemment, en faisant effort sur elle-même, elle salua le prisonnier
+avec le mouvement le plus grave et le plus distant mais elle ne put
+imposer silence à ses yeux; sans qu’elle le sût probablement, ils
+exprimèrent un instant la pitié la plus vive. Fabrice remarqua qu’elle
+rougissait tellement que la teinte rose s’étendait rapidement jusque sur
+le haut des épaules, dont la chaleur venait d’éloigner, en arrivant à la
+volière, un châle de dentelle noire. Le regard involontaire par lequel
+Fabrice répondit à son salut redoubla le trouble de la jeune fille.
+«Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en pensant à la
+duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voir comme je le vois!»
+
+Fabrice avait eu quelque léger espoir de la saluer de nouveau à son
+départ; mais, pour éviter cette nouvelle politesse, Clélia fit une
+savante retraite par échelons, de cage en cage, comme si, en finissant,
+elle eût dû soigner les oiseaux placés le plus près de la porte. Elle
+sortit enfin; Fabrice restait immobile à regarder la porte par laquelle
+elle venait de disparaître; il était un autre homme.
+
+Dès ce moment l’unique objet de ses pensées fut de savoir comment il
+pourrait parvenir à continuer de la voir, même quand on aurait posé
+cet horrible abat-jour devant la fenêtre qui donnait sur le palais du
+gouverneur.
+
+La veille au soir, avant de se coucher, il s’était imposé l’ennui fort
+long de cacher la meilleure partie de l’or qu’il avait, dans plusieurs
+des trous de rats qui ornaient sa chambre de bois. «Il faut, ce soir,
+que je cache ma montre. N’ai-je pas entendu dire qu’avec de la patience
+et un ressort de montre ébréché on peut couper le bois et même le fer?
+Je pourrai donc scier cet abat-jour.» Ce travail de cacher la montre,
+qui dura deux grandes heures, ne lui sembla point long; il songeait aux
+différents moyens de parvenir à son but, et à ce qu’il savait faire
+en travaux de menuiserie. «Si je sais m’y prendre, se disait-il, je
+pourrai couper bien carrément un compartiment de la planche de chêne
+qui formera l’abat-jour, vers la partie qui reposera sur l’appui de la
+fenêtre; j’ôterai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances;
+je donnerai tout ce que je possède à Grillo afin qu’il veuille bien
+ne pas s’apercevoir de ce petit manège.» Tout le bonheur de Fabrice
+était désormais attaché à la possibilité d’exécuter ce travail, et
+il ne songeait à rien autre. «Si je parviens seulement à la voir, je
+suis heureux... Non pas, se dit-il; il faut aussi qu’elle voie que je
+la vois.» Pendant toute la nuit, il eut la tête remplie d’inventions
+de menuiserie, et ne songea peut-être pas une seule fois à la cour de
+Parme, à la colère du prince, etc. Nous avouerons qu’il ne songea pas
+davantage à la douleur dans laquelle la duchesse devait être plongée.
+Il attendait avec impatience le lendemain, mais le menuisier ne reparut
+plus: apparemment qu’il passait pour libéral dans la prison; on eut soin
+d’en envoyer un autre à mine rébarbative, lequel ne répondit jamais
+que par un grognement de mauvais augure à toutes les choses agréables
+que l’esprit de Fabrice cherchait à lui adresser. Quelques-unes des
+nombreuses tentatives de la duchesse pour lier une correspondance avec
+Fabrice avaient été dépistées par les nombreux agents de la marquise
+Raversi, et, par elle, le général Fabio Conti était journellement
+averti, effrayé, piqué d’amour-propre. Toutes les huit heures, six
+soldats de garde se relevaient dans la grande salle aux cent colonnes
+du rez-de-chaussée; de plus, le gouverneur établit un geôlier de garde
+à chacune des trois portes de fer successives du corridor, et le pauvre
+Grillo, le seul qui vît le prisonnier, fut condamné à ne sortir de
+la tour Farnèse que tous les huit jours, ce dont il se montra fort
+contrarié. Il fit sentir son humeur à Fabrice qui eut le bon esprit de
+ne répondre que par ces mots: «Force nébieu d’Asti, mon ami», et il lui
+donna de l’argent.
+
+--Eh bien! même cela, qui nous console de tous les maux, s’écria
+Grillo indigné, d’une voix à peine assez élevée pour être entendu du
+prisonnier, on nous défend de le recevoir et je devrais le refuser,
+mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire
+sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable, toute la
+citadelle est sens dessus dessous à cause de vous; les belles menées de
+Madame la duchesse ont déjà fait renvoyer trois d’entre nous.
+
+«L’abat-jour sera-t-il prêt avant midi?» Telle fut la grande question
+qui fit battre le cœur de Fabrice pendant toute cette longue matinée;
+il comptait tous les quarts d’heure qui sonnaient à l’horloge de la
+citadelle. Enfin, comme les trois quarts après onze heures sonnaient,
+l’abat-jour n’était pas encore arrivé; Clélia reparut donnant des soins
+à ses oiseaux. La cruelle nécessité avait fait faire de si grands pas
+à l’audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait
+tellement au-dessus de tout, qu’il osa, en regardant Clélia, faire avec
+le doigt le geste de scier l’abat-jour; il est vrai qu’aussitôt après
+avoir aperçu ce geste si séditieux en prison, elle salua à demi, et se
+retira.
+
+«Hé quoi! se dit Fabrice étonné, serait-elle assez déraisonnable pour
+voir une familiarité ridicule dans un geste dicté par la plus impérieuse
+nécessité? Je voulais la prier de daigner toujours, en soignant ses
+oiseaux, regarder quelquefois la fenêtre de la prison, même quand elle
+la trouvera masquée par un énorme volet de bois; je voulais lui indiquer
+que je ferai tout ce qui est humainement possible pour parvenir à la
+voir. Grand Dieu! est-ce qu’elle ne viendra pas demain à cause de ce
+geste indiscret?» Cette crainte, qui troubla le sommeil de Fabrice,
+se vérifia complètement; le lendemain Clélia n’avait pas paru à trois
+heures, quand on acheva de poser devant les fenêtres de Fabrice les deux
+énormes abat-jour; les diverses pièces en avaient été élevées, à partir
+de l’esplanade de la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies
+attachées par-dehors aux barreaux de fer des fenêtres. Il est vrai que,
+cachée derrière une persienne de son appartement, Clélia avait suivi
+avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avait fort bien
+vu la mortelle inquiétude de Fabrice, mais n’en avait pas moins eu le
+courage de tenir la promesse qu’elle s’était faite.
+
+Clélia était une petite sectaire de libéralisme; dans sa première
+jeunesse elle avait pris au sérieux tous les propos de libéralisme
+qu’elle entendait dans la société de son père, lequel ne songeait qu’à
+se faire une position; elle était partie de là pour prendre en mépris
+et presque en horreur le caractère flexible du courtisan: de là son
+antipathie pour le mariage. Depuis l’arrivée de Fabrice, elle était
+bourrelée de remords: «Voilà, se disait-elle, que mon indigne cœur se
+met du parti des gens qui veulent trahir mon père! il ose me faire le
+geste de scier une porte!... Mais, se dit-elle aussitôt l’âme navrée,
+toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut être le jour
+fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde
+n’est pas possible! Quelle douceur, quelle sérénité héroïque dans ces
+yeux qui peut-être vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas être les
+angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout à fait au désespoir. Moi
+j’irais poignarder le prince, comme l’héroïque Charlotte Corday.»
+
+Pendant toute cette troisième journée de sa prison Fabrice fut outré de
+colère, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaître Clélia. «Colère
+pour colère, j’aurais dû lui dire que je l’aimais», s’écriait-il;
+car il en était arrivé à cette découverte. «Non, ce n’est point par
+grandeur d’âme que je ne songe pas à la prison et que je fais mentir
+la prophétie de Blanès, tant d’honneur ne m’appartient point. Malgré
+moi je songe à ce regard de douce pitié que Clélia laissa tomber sur
+moi lorsque les gendarmes m’emmenaient du corps de garde; ce regard a
+effacé toute ma vie passée. Qui m’eût dit que je trouverais des yeux si
+doux en un tel lieu! et au moment où j’avais les regards salis par la
+physionomie de Barbone et par celle de M. le général gouverneur. Le ciel
+parut au milieu de ces êtres vils. Et comment faire pour ne pas aimer
+la beauté et chercher à la revoir? Non, ce n’est point par grandeur
+d’âme que je suis indifférent à toutes les petites vexations dont la
+prison m’accable.» L’imagination de Fabrice, parcourant rapidement
+toutes les possibilités, arriva à celle d’être mis en liberté. «Sans
+doute l’amitié de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je
+ne la remercierais de la liberté que du bout des lèvres; ces lieux ne
+sont point de ceux où l’on revient! une fois hors de prison, séparés de
+sociétés comme nous le sommes, je ne reverrais presque jamais Clélia!
+Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si Clélia daignait ne pas
+m’accabler de sa colère, qu’aurais-je à demander au ciel?»
+
+Le soir de ce jour où il n’avait pas vu sa jolie voisine, il eut une
+grande idée: avec la croix de fer du chapelet que l’on distribue à tous
+les prisonniers à leur entrée en prison, il commença, et avec succès,
+à percer l’abat-jour. «C’est peut-être une imprudence, se dit-il avant
+de commencer. Les menuisiers n’ont-ils pas dit devant moi que, dès
+demain, ils seront remplacés par les ouvriers peintres? Que diront
+ceux-ci s’ils trouvent l’abat-jour de la fenêtre percé? Mais si je ne
+commets cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute
+je resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m’a quitté
+fâchée!» L’imprudence de Fabrice fut récompensée; après quinze heures de
+travail, il vit Clélia, et, par excès de bonheur, comme elle ne croyait
+point être aperçue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard
+fixé sur cet immense abat-jour; il eut tout le temps de lire dans ses
+yeux les signes de la pitié la plus tendre. Sur la fin de la visite
+elle négligeait même évidemment les soins à donner à ses oiseaux, pour
+rester des minutes entières immobile à contempler la fenêtre. Son âme
+était profondément troublée; elle songeait à la duchesse dont l’extrême
+malheur lui avait inspiré tant de pitié, et cependant elle commençait à
+la haïr. Elle ne comprenait rien à la profonde mélancolie qui s’emparait
+de son caractère, elle avait de l’humeur contre elle-même. Deux ou
+trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut l’impatience
+de chercher à ébranler l’abat-jour; il lui semblait qu’il n’était pas
+heureux tant qu’il ne pouvait pas témoigner à Clélia qu’il la voyait.
+«Cependant, se disait-il, si elle savait que je l’aperçois avec autant
+de facilité, timide et réservée comme elle l’est, sans doute elle se
+déroberait à mes regards.»
+
+Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misères l’amour
+ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu’elle regardait tristement
+l’immense abat-jour, il parvint à faire passer un petit morceau de fil
+de fer par l’ouverture que la croix de fer avait pratiquée, et il lui
+fit des signes qu’elle comprit évidemment, du moins dans ce sens qu’ils
+voulaient dire: je suis là et je vous vois.
+
+Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever à
+l’abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que
+l’on pourrait remettre à volonté et qui lui permettrait de voir et
+d’être vu, c’est-à-dire de parler, par signes du moins, de ce qui se
+passait dans son âme; mais il se trouva que le bruit de la petite scie
+fort imparfaite qu’il avait fabriquée avec le ressort de sa montre
+ébréché par la croix, inquiétait Grillo qui venait passer de longues
+heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la sévérité
+de Clélia semblait diminuer à mesure qu’augmentaient les difficultés
+matérielles qui s’opposaient à toute correspondance; Fabrice observa
+fort bien qu’elle n’affectait plus de baisser les yeux ou de regarder
+les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de présence à l’aide
+de son chétif morceau de fil de fer; il avait le plaisir de voir qu’elle
+ne manquait jamais à paraître dans la volière au moment précis où onze
+heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la présomption de se
+croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi? cette idée
+ne semble pas raisonnable; mais l’amour observe des nuances invisibles
+à l’œil indifférent, et en tire des conséquences infinies. Par exemple,
+depuis que Clélia ne voyait plus le prisonnier, presque immédiatement en
+entrant dans la volière, elle levait les yeux vers sa fenêtre. C’était
+dans ces journées funèbres où personne dans Parme ne doutait que Fabrice
+ne fût bientôt mis à mort: lui seul l’ignorait; mais cette affreuse idée
+ne quittait plus Clélia, et comment se serait-elle fait des reproches
+du trop d’intérêt qu’elle portait à Fabrice? il allait périr! et pour
+la cause de la liberté! car il était trop absurde de mettre à mort un
+del Dongo pour un coup d’épée à un histrion. Il est vrai que cet aimable
+jeune homme était attaché à une autre femme! Clélia était profondément
+malheureuse, et sans s’avouer bien précisément le genre d’intérêt
+qu’elle prenait à son sort: «Certes, se disait-elle, si on le conduit à
+la mort, je m’enfuirai dans un couvent, et de la vie je ne reparaîtrai
+dans cette société de la cour, elle me fait horreur. Assassins polis!»
+
+Le huitième jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand
+sujet de honte: elle regardait fixement, et absorbée dans ses tristes
+pensées, l’abat-jour qui cachait la fenêtre du prisonnier; ce jour-là
+il n’avait encore donné aucun signe de présence: tout à coup un petit
+morceau d’abat-jour, plus grand que la main, fut retiré par lui; il
+la regarda d’un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle
+ne put soutenir cette épreuve inattendue, elle se retourna rapidement
+vers ses oiseaux et se mit à les soigner; mais elle tremblait au point
+qu’elle versait l’eau qu’elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir
+parfaitement son émotion; elle ne put supporter cette situation, et prit
+le parti de se sauver en courant.
+
+Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune
+comparaison. Avec quels transports il eût refusé la liberté, si on la
+lui eût offerte en cet instant!
+
+Le lendemain fut le jour de grand désespoir de la duchesse. Tout le
+monde tenait pour sûr dans la ville que c’en était fait de Fabrice;
+Clélia n’eut pas le triste courage de lui montrer une dureté qui n’était
+pas dans son cœur, elle passa une heure et demie à la volière, regarda
+tous ses signes, et souvent lui répondit, au moins par l’expression
+de l’intérêt le plus vif et le plus sincère; elle le quittait des
+instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de femme sentait
+bien vivement l’imperfection du langage employé: si l’on se fût parlé,
+de combien de façons différentes n’eût-elle pas pu chercher à deviner
+quelle était précisément la nature des sentiments que Fabrice avait pour
+la duchesse! Clélia ne pouvait presque plus se faire d’illusion, elle
+avait de la haine pour Mme Sanseverina.
+
+Une nuit Fabrice vint à penser un peu sérieusement à sa tante: il
+fut étonné, il eut peine à reconnaître son image, le souvenir qu’il
+conservait d’elle avait totalement changé; pour lui, à cette heure, elle
+avait cinquante ans.
+
+--Grand Dieu! s’écria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspiré de
+ne pas lui dire que je l’aimais!
+
+Il en était au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment
+il l’avait trouvée si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui
+faisait une impression de changement moins sensible: c’est que jamais
+il ne s’était figuré que son âme fût de quelque chose dans l’amour
+pour la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son âme tout
+entière appartenait à la duchesse. La duchesse d’A... et la Marietta
+lui faisaient l’effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le
+charme serait dans la faiblesse et dans l’innocence, tandis que l’image
+sublime de Clélia Conti, en s’emparant de toute son âme, allait jusqu’à
+lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l’éternel bonheur de
+sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu’il
+était en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes.
+Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout à coup,
+par un caprice sans appel de sa volonté, cette sorte de vie singulière
+et délicieuse qu’il trouvait auprès d’elle; toutefois, elle avait déjà
+rempli de félicité les deux premiers mois de sa prison. C’était le temps
+où, deux fois la semaine, le général Fabio Conti disait au prince:
+
+--Je puis donner ma parole d’honneur à Votre Altesse que le prisonnier
+del Dongo ne parle à âme qui vive, et passe sa vie dans l’accablement du
+plus profond désespoir, ou à dormir.
+
+Clélia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois
+pour des instants: si Fabrice ne l’eût pas tant aimée, il eût bien
+vu qu’il était aimé; mais il avait des doutes mortels à cet égard.
+Clélia avait fait placer un piano dans la volière. Tout en frappant
+les touches, pour que le son de l’instrument pût rendre compte de
+sa présence et occupât les sentinelles qui se promenaient sous ses
+fenêtres, elle répondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un
+seul sujet elle ne faisait jamais de réponse, et même dans les grandes
+occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une
+journée entière; c’était lorsque les signes de Fabrice indiquaient des
+sentiments dont il était trop difficile de ne pas comprendre l’aveu:
+elle était inexorable sur ce point.
+
+Ainsi, quoique étroitement resserré dans une assez petite cage, Fabrice
+avait une vie fort occupée; elle était employée tout entière à chercher
+la solution de ce problème si important: «M’aime-t-elle?» Le résultat de
+milliers d’observations sans cesse renouvelées, mais aussi sans cesse
+mises en doute, était ceci: «Tous ses gestes volontaires disent non,
+mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer
+qu’elle prend de l’amitié pour moi.»
+
+Clélia espérait bien ne jamais arriver à un aveu, et c’est pour éloigner
+ce péril qu’elle avait repoussé, avec une colère excessive, une prière
+que Fabrice lui avait adressée plusieurs fois. La misère des ressources
+employées par le pauvre prisonnier aurait dû, ce semble, inspirer à
+Clélia plus de pitié. Il voulait correspondre avec elle au moyen de
+caractères qu’il traçait sur sa main avec un morceau de charbon dont
+il avait fait la précieuse découverte dans son poêle; il aurait formé
+les mots lettre à lettre, successivement. Cette invention eût doublé
+les moyens de conversation en ce qu’elle eût permis de dire des choses
+précises. Sa fenêtre était éloignée de celle de Clélia d’environ
+vingt-cinq pieds; il eût été trop chanceux de se parler par-dessus
+la tête des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur.
+Fabrice doutait d’être aimé; s’il eût eu quelque expérience de l’amour,
+il ne lui fût pas resté de doutes: mais jamais femme n’avait occupé son
+cœur; il n’avait, du reste, aucun soupçon d’un secret qui l’eût mis au
+désespoir s’il l’eût connu; il était grandement question du mariage de
+Clélia Conti avec le marquis Crescenzi, l’homme le plus riche de la cour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+
+L’ambition du général Fabio Conti, exaltée jusqu’à la folie par les
+embarras qui venaient se placer au milieu de la carrière du premier
+ministre Mosca, et qui semblaient annoncer sa chute, l’avait porté à
+faire des scènes violentes à sa fille; il lui répétait sans cesse,
+et avec colère, qu’elle cassait le cou à sa fortune si elle ne se
+déterminait enfin à faire un choix; à vingt ans passés il était temps
+de prendre un parti; cet état d’isolement cruel, dans lequel son
+obstination déraisonnable plongeait le général, devait cesser à la fin,
+etc.
+
+C’était d’abord pour se soustraire à ces accès d’humeur de tous les
+instants que Clélia s’était réfugiée dans la volière; on n’y pouvait
+arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la
+goutte faisait un obstacle sérieux pour le gouverneur.
+
+Depuis quelques semaines, l’âme de Clélia était tellement agitée, elle
+savait si peu elle-même ce qu’elle devait désirer, que, sans donner
+précisément une parole à son père, elle s’était presque laissé engager.
+Dans un de ses accès de colère, le général s’était écrié qu’il saurait
+bien l’envoyer s’ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et
+que, là, il la laisserait se morfondre jusqu’à ce qu’elle daignât faire
+un choix.
+
+--Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne réunit pas
+six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi
+s’élève à plus de cent mille écus par an. Tout le monde à la cour
+s’accorde à lui reconnaître le caractère le plus doux; jamais il n’a
+donné de sujet de plainte à personne; il est fort bel homme, jeune,
+fort bien vu du prince, et je dis qu’il faut être folle à lier pour
+repousser ses hommages. Si ce refus était le premier, je pourrais
+peut-être le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers
+de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous êtes. Et
+que deviendriez-vous, je vous prie, si j’étais mis à la demi-solde? quel
+triomphe pour mes ennemis, si l’on me voyait logé dans quelque second
+étage, moi dont il a été si souvent question pour le ministère! Non,
+morbleu! voici assez de temps que ma bonté me fait jouer le rôle d’un
+Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre ce
+pauvre marquis Crescenzi, qui a la bonté d’être amoureux de vous, de
+vouloir vous épouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente
+mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous
+allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l’épousez dans deux
+mois!...
+
+Un seul mot de tout ce discours avait frappé Clélia, c’était la menace
+d’être mise au couvent, et par conséquent éloignée de la citadelle, et
+au moment encore où la vie de Fabrice semblait ne tenir qu’à un fil,
+car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne
+courût de nouveau à la ville et à la cour. Quelque raisonnement qu’elle
+se fît, elle ne put se déterminer à courir cette chance: Etre séparée de
+Fabrice, et au moment où elle tremblait pour sa vie! c’était à ses yeux
+le plus grand des maux, c’en était du moins le plus immédiat.
+
+Ce n’est pas que, même en n’étant pas éloignée de Fabrice, son cœur
+trouvât la perspective du bonheur; elle le croyait aimé de la duchesse,
+et son âme était déchirée par une jalousie mortelle. Sans cesse
+elle songeait aux avantages de cette femme si généralement admirée.
+L’extrême réserve qu’elle s’imposait envers Fabrice, le langage des
+signes dans lequel elle l’avait confiné, de peur de tomber dans quelque
+indiscrétion, tout semblait se réunir pour lui ôter les moyens d’arriver
+à quelque éclaircissement sur sa manière d’être avec la duchesse. Ainsi,
+chaque jour, elle sentait plus cruellement l’affreux malheur d’avoir
+une rivale dans le cœur de Fabrice, et chaque jour elle osait moins
+s’exposer au danger de lui donner l’occasion de dire toute la vérité sur
+ce qui se passait dans ce cœur. Mais quel charme cependant de l’entendre
+faire l’aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Clélia de
+pouvoir éclaircir les soupçons affreux qui empoisonnaient sa vie!
+
+Fabrice était léger; à Naples, il avait la réputation de changer assez
+facilement de maîtresse. Malgré toute la réserve imposée au rôle d’une
+demoiselle, depuis qu’elle était chanoinesse et qu’elle allait à la
+cour, Clélia, sans interroger jamais, mais en écoutant avec attention,
+avait appris à connaître la réputation que s’étaient faite les jeunes
+gens qui avaient successivement recherché sa main; eh bien! Fabrice,
+comparé à tous ces jeunes gens, était celui qui portait le plus de
+légèreté dans ses relations de cœur. Il était en prison, il s’ennuyait,
+il faisait la cour à l’unique femme à laquelle il pût parler; quoi
+de plus simple? quoi même de plus commun? et c’était ce qui désolait
+Clélia. Quand même, par une révélation complète, elle eût appris que
+Fabrice n’aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle
+avoir dans ses paroles? quand même elle eût cru à la sincérité de ses
+discours, quelle confiance eût-elle pu avoir dans la durée de ses
+sentiments? Et enfin, pour achever de porter le désespoir dans son cœur,
+Fabrice n’était-il pas déjà fort avancé dans la carrière ecclésiastique?
+n’était-il pas à la veille de se lier par des vœux éternels? Les plus
+grandes dignités ne l’attendaient-elles pas dans ce genre de vie? S’il
+me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse
+Clélia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier
+mon père de m’enfermer dans quelque couvent fort éloigné? Et pour comble
+de misère, c’est précisément la crainte d’être éloignée de la citadelle
+et renfermée dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C’est cette
+crainte qui me force à dissimuler, qui m’oblige au hideux et déshonorant
+mensonge de feindre d’accepter les soins et les attentions publiques du
+marquis Crescenzi.
+
+Le caractère de Clélia était profondément raisonnable; en toute sa
+vie elle n’avait pas eu à se reprocher une démarche inconsidérée, et
+sa conduite en cette occurrence était le comble de la déraison: on
+peut juger de ses souffrances!... Elles étaient d’autant plus cruelles
+qu’elle ne se faisait aucune illusion. Elle s’attachait à un homme qui
+était éperdument aimé de la plus belle femme de la cour, d’une femme
+qui, à tant de titres, était supérieure à elle Clélia! Et cet homme
+même, eût-il été libre, n’était pas capable d’un attachement sérieux,
+tandis qu’elle, comme elle le sentait trop bien, n’aurait jamais qu’un
+seul attachement dans la vie.
+
+C’était donc le cœur agité des plus affreux remords que tous les jours
+Clélia venait à la volière: portée en ce lieu comme malgré elle, son
+inquiétude changeait d’objet et devenait moins cruelle, les remords
+disparaissaient pour quelques instants; elle épiait, avec des battements
+de cœur indicibles, les moments où Fabrice pouvait ouvrir la sorte
+de vasistas par lui pratiqué dans l’immense abat-jour qui masquait
+sa fenêtre. Souvent la présence du geôlier Grillo dans sa chambre
+l’empêchait de s’entretenir par signes avec son amie.
+
+Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature
+la plus étrange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la
+fenêtre et sortant la tête hors du vasistas, il parvenait à distinguer
+les bruits un peu forts qu’on faisait dans le grand escalier, dit
+des trois cents marches, lequel conduisait de la première cour dans
+l’intérieur de la tour ronde, à l’esplanade en pierre sur laquelle on
+avait construit le palais du gouverneur et la prison Farnèse où il se
+trouvait.
+
+Vers le milieu de son développement, à cent quatre-vingts marches
+d’élévation, cet escalier passait du côté méridional d’une vaste cour,
+au côté du nord; là se trouvait un pont en fer fort léger et fort
+étroit, au milieu duquel était établi un portier. On relevait cet homme
+toutes les six heures, et il était obligé de se lever et d’effacer le
+corps pour que l’on pût passer sur le pont qu’il gardait, et par lequel
+seul on pouvait parvenir au palais du gouverneur et à la tour Farnèse.
+Il suffisait de donner deux tours à un ressort, dont le gouverneur
+portait la clef sur lui, pour précipiter ce pont de fer dans la cour,
+à une profondeur de plus de cent pieds; cette simple précaution prise,
+comme il n’y avait pas d’autre escalier dans toute la citadelle, et que
+tous les soirs à minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et
+dans un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les
+puits, il restait complètement inaccessible dans son palais, et il eût
+été également impossible à qui que ce fût d’arriver à la tour Farnèse.
+C’est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqué le jour de son
+entrée à la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les geôliers
+aimait à vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqué: ainsi il
+n’avait guère d’espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d’une
+maxime de l’abbé Blanès:
+
+L’amant songe plus souvent à arriver à sa maîtresse que le mari à garder
+sa femme; le prisonnier songe plus souvent à se sauver, que le geôlier
+à fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles, l’amant et le
+prisonnier doivent réussir.
+
+Ce soir-là Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre d’hommes
+passer sur le pont en fer, dit le pont de l’esclave, parce que jadis un
+esclave dalmate avait réussi à se sauver, en précipitant le gardien du
+pont dans la cour.
+
+«On vient faire ici un enlèvement, on va peut-être me mener pendre; mais
+il peut y avoir du désordre, il s’agit d’en profiter.» Il avait pris
+ses armes, il retirait déjà de l’or de quelques-unes de ses cachettes,
+lorsque tout à coup il s’arrêta.
+
+«L’homme est un plaisant animal, s’écria-t-il, il faut en convenir! Que
+dirait un spectateur invisible qui verrait mes préparatifs? Est-ce que
+par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour où
+je serais de retour à Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au monde
+pour revenir auprès de Clélia? S’il y a du désordre, profitons-en pour
+me glisser dans le palais du gouverneur; peut-être je pourrai parler à
+Clélia, peut-être autorisé par le désordre j’oserai lui baiser la main.
+Le général Conti, fort défiant de sa nature, et non moins vaniteux, fait
+garder son palais par cinq sentinelles, une à chaque angle du bâtiment,
+et une cinquième à la porte d’entrée, mais par bonheur la nuit est fort
+noire.» A pas de loup, Fabrice alla vérifier ce que faisaient le geôlier
+Grillo et son chien: le geôlier était profondément endormi dans une peau
+de bœuf suspendue au plancher par quatre cordes, et entourée d’un filet
+grossier; le chien Fox ouvrit les yeux, se leva, et s’avança doucement
+vers Fabrice pour le caresser.
+
+Notre prisonnier remonta légèrement les six marches qui conduisaient
+à sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la
+tour Farnèse, et précisément devant la porte, qu’il pensa que Grillo
+pourrait bien se réveiller. Fabrice, chargé de toutes ses armes, prêt
+à agir, se croyait réservé cette nuit-là aux grandes aventures, quand
+tout à coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde:
+c’était une sérénade que l’on donnait au général ou à sa fille. Il
+tomba dans un accès de rire fou: «Et moi qui songeais déjà à donner
+des coups de dague! comme si une sérénade n’était pas une chose
+infiniment plus ordinaire qu’un enlèvement nécessitant la présence de
+quatre-vingts personnes dans une prison ou qu’une révolte!» La musique
+était excellente et parut délicieuse à Fabrice, dont l’âme n’avait eu
+aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien
+douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus
+irrésistibles à la belle Clélia. Mais le lendemain, à midi, il la trouva
+d’une mélancolie tellement sombre, elle était si pâle, elle dirigeait
+sur lui des regards où il lisait quelquefois tant de colère, qu’il ne
+se sentit pas assez autorisé pour lui adresser une question sur la
+sérénade; il craignit d’être impoli.
+
+Clélia avait grandement raison d’être triste, c’était une sérénade que
+lui donnait le marquis Crescenzi; une démarche aussi publique était en
+quelque sorte l’annonce officielle du mariage. Jusqu’au jour même de
+la sérénade, et jusqu’à neuf heures du soir, Clélia avait fait la plus
+belle résistance, mais elle avait eu la faiblesse de céder à la menace
+d’être envoyée immédiatement au couvent, qui lui avait été faite par son
+père.
+
+«Quoi! je ne le verrais plus!» s’était-elle dit en pleurant. C’est en
+vain que sa raison avait ajouté: «Je ne le verrais plus, cet être qui
+fera mon malheur de toutes les façons, je ne verrais plus cet amant de
+la duchesse, je ne verrais plus cet homme léger qui a eu dix maîtresses
+connues à Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune
+ambitieux qui, s’il survit à la sentence qui pèse sur lui, va s’engager
+dans les ordres sacrés! Ce serait un crime pour moi de le regarder
+encore lorsqu’il sera hors de cette citadelle, et son inconstance
+naturelle m’en épargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un
+prétexte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de
+ses journées de prison.» Au milieu de toutes ces injures, Clélia vint
+à se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui
+l’entouraient lorsqu’il sortait du bureau d’écrou pour monter à la tour
+Farnèse. Les larmes inondèrent ses yeux: «Cher ami, que ne ferais-je pas
+pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me perds
+moi-même d’une manière atroce en assistant ce soir à cette affreuse
+sérénade mais demain, à midi, je reverrai tes yeux!»
+
+Ce fut précisément le lendemain de ce jour où Clélia avait fait de si
+grands sacrifices au jeune prisonnier qu’elle aimait d’une passion si
+vive; ce fut le lendemain de ce jour où, voyant tous ses défauts, elle
+lui avait sacrifié sa vie, que Fabrice fut désespéré de sa froideur.
+Si même en n’employant que le langage si imparfait des signes il eût
+fait la moindre violence à l’âme de Clélia, probablement elle n’eût pu
+retenir ses larmes, et Fabrice eût obtenu l’aveu de tout ce qu’elle
+sentait pour lui, mais il manquait d’audace, il avait une trop mortelle
+crainte d’offenser Clélia, elle pouvait le punir d’une peine trop
+sévère. En d’autres termes, Fabrice n’avait aucune expérience du genre
+d’émotion que donne une femme que l’on aime; c’était une sensation qu’il
+n’avait jamais éprouvée, même dans sa plus faible nuance. Il lui fallut
+huit jours, après celui de la sérénade, pour se remettre avec Clélia sur
+le pied accoutumé de bonne amitié. La pauvre fille s’armait de sévérité,
+mourant de crainte de se trahir, et il semblait à Fabrice que chaque
+jour il était moins bien avec elle.
+
+Un jour, et il y avait alors près de trois mois que Fabrice était en
+prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et
+pourtant sans se trouver malheureux; Grillo était resté fort tard le
+matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer, il était
+au désespoir; enfin midi et demi avait déjà sonné lorsqu’il put ouvrir
+les deux petites trappes d’un pied de haut qu’il avait pratiquées à
+l’abat-jour fatal.
+
+Clélia était debout à la fenêtre de la volière, les yeux fixés sur celle
+de Fabrice; ses traits contractés exprimaient le plus violent désespoir.
+A peine vit-elle Fabrice, qu’elle lui fit signe que tout était perdu:
+elle se précipita à son piano et, feignant de chanter un récitatif de
+l’opéra alors à la mode, elle lui dit, en phrases interrompues par le
+désespoir et par la crainte d’être comprise par les sentinelles qui se
+promenaient sous la fenêtre:
+
+--Grand Dieu! vous êtes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande
+envers le Ciel! Barbone, ce geôlier dont vous punîtes l’insolence
+le jour de votre entrée ici, avait disparu, il n’était plus dans la
+citadelle; avant-hier soir il est rentré, et depuis hier j’ai lieu de
+croire qu’il cherche à vous empoisonner. Il vient rôder dans la cuisine
+particulière du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de sûr,
+mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans
+les cuisines du palais que dans le dessein de vous ôter la vie. Je
+mourais d’inquiétude ne vous voyant point paraître, je vous croyais
+mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu’à nouvel avis, je vais faire
+l’impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans
+tous les cas, ce soir à neuf heures, si la bonté du Ciel veut que vous
+ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge,
+laissez-le descendre de votre fenêtre sur les orangers, j’y attacherai
+une corde que vous retirerez à vous, et à l’aide de cette corde je vous
+ferai passer du pain et du chocolat.»
+
+Fabrice avait conservé comme un trésor le morceau de charbon qu’il
+avait trouvé dans le poêle de sa chambre: il se hâta de profiter de
+l’émotion de Clélia, et d’écrire sur sa main une suite de lettres dont
+l’apparition successive formait ces mots:
+
+--Je vous aime, et la vie ne m’est précieuse que parce que je vous vois;
+surtout envoyez-moi du papier et un crayon.
+
+Ainsi que Fabrice l’avait espéré, l’extrême terreur qu’il lisait dans
+les traits de Clélia empêcha la jeune fille de rompre l’entretien après
+ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de témoigner beaucoup
+d’humeur. Fabrice eut l’esprit d’ajouter:
+
+--Par le grand vent qu’il fait aujourd’hui, je n’entends que fort
+imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son
+du piano couvre la voix. Qu’est-ce que c’est, par exemple, que ce poison
+dont vous me parlez?
+
+A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entière; elle se
+mit à la hâte à tracer de grandes lettres à l’encre sur les pages d’un
+livre qu’elle déchira, et Fabrice fut transporté de joie en voyant enfin
+établi, après trois mois de soins, ce moyen de correspondance qu’il
+avait si vainement sollicité. Il n’eut garde d’abandonner la petite
+ruse qui lui avait si bien réussi, il aspirait à écrire des lettres, et
+feignait à chaque instant de ne pas bien saisir les mots dont Clélia
+exposait successivement à ses yeux toutes les lettres.
+
+Elle fut obligée de quitter la volière pour courir auprès de son père;
+elle craignait par-dessus tout qu’il ne vînt l’y chercher; son génie
+soupçonneux n’eût point été content du grand voisinage de la fenêtre
+de cette volière et de l’abat-jour qui masquait celle du prisonnier.
+Clélia elle-même avait eu l’idée quelques moments auparavant, lorsque la
+non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle inquiétude,
+que l’on pourrait jeter une petite pierre enveloppée d’un morceau de
+papier vers la partie supérieure de cet abat-jour; si le hasard voulait
+qu’en cet instant le geôlier chargé de la garde de Fabrice ne se trouvât
+pas dans sa chambre, c’était un moyen de correspondance certain.
+
+Notre prisonnier se hâta de construire une sorte de ruban avec du linge;
+et le soir, un peu après neuf heures, il entendit fort bien de petits
+coups frappés sur les caisses des orangers qui se trouvaient sous sa
+fenêtre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite corde
+fort longue, à l’aide de laquelle il retira d’abord une provision de
+chocolat, et ensuite, à son inexprimable satisfaction, un rouleau de
+papier et un crayon. Ce fut en vain qu’il tendit la corde ensuite, il ne
+reçut plus rien; apparemment que les sentinelles s’étaient rapprochées
+des orangers. Mais il était ivre de joie. Il se hâta d’écrire une lettre
+infinie à Clélia: à peine fut-elle terminée qu’il l’attacha à sa corde
+et la descendit. Pendant plus de trois heures il attendit vainement
+qu’on vînt la prendre, et plusieurs fois la retira pour y faire des
+changements. «Si Clélia ne voit pas ma lettre ce soir, se disait-il,
+tandis qu’elle est encore émue par ses idées de poison, peut-être demain
+matin rejettera-t-elle bien loin l’idée de recevoir une lettre.»
+
+Le fait est que Clélia n’avait pu se dispenser de descendre à la ville
+avec son père: Fabrice en eut presque l’idée en entendant, vers minuit
+et demi, rentrer la voiture du général; il connaissait le pas des
+chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes après
+avoir entendu le général traverser l’esplanade et les sentinelles lui
+présenter les armes, il sentit s’agiter la corde qu’il n’avait cessé de
+tenir autour du bras! On attachait un grand poids à cette corde, deux
+petites secousses lui donnèrent le signal de la retirer. Il eut assez de
+peine à faire passer au poids qu’il ramenait une corniche extrêmement
+saillante qui se trouvait sous sa fenêtre.
+
+Cet objet qu’il avait eu tant de peine à faire remonter, c’était une
+carafe remplie d’eau et enveloppée dans un châle. Ce fut avec délices
+que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une
+solitude si complète, couvrit ce châle de ses baisers. Mais il faut
+renoncer à peindre son émotion lorsque enfin, après tant de jours
+d’espérance vaine, il découvrit un petit morceau de papier qui était
+attaché au châle par une épingle.
+
+Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout
+au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les
+côtés avec de petites croix tracées à l’encre. C’est affreux à dire,
+mais il faut que vous le sachiez, peut-être Barbone est-il chargé de
+vous empoisonner. Comment n’avez vous pas senti que le sujet que vous
+traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me déplaire? Aussi je
+ne vous écrirais pas sans le danger extrême qui vous menace. Je viens de
+voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle est
+fort maigrie; ne m’écrivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me fâcher?
+
+Ce fut un grand effort de vertu chez Clélia que d’écrire
+l’avant-dernière ligne de ce billet. Tout le monde prétendait, dans la
+société de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d’amitié pour
+le comte Baldi, ce si bel homme, l’ancien ami de la marquise Raversi. Ce
+qu’il y avait de sûr, c’est qu’il s’était brouillé de la façon la plus
+scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait servi de
+mère et l’avait établi dans le monde.
+
+Clélia avait été obligée de recommencer ce petit mot écrit à la hâte,
+parce que dans la première rédaction il perçait quelque chose des
+nouvelles amours que la malignité publique supposait à la duchesse.
+
+--Quelle bassesse à moi! s’était-elle écriée: dire du mal à Fabrice de
+la femme qu’il aime!...
+
+Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la
+chambre de Fabrice, y déposa un assez lourd paquet, et disparut sans mot
+dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les côtés
+de petites croix tracées à la plume: Fabrice les couvrit de baisers: il
+était amoureux. A côté du pain se trouvait un rouleau recouvert d’un
+grand nombre de doubles de papier; il renfermait six mille francs en
+sequins; enfin, Fabrice trouva un beau bréviaire tout neuf: une main
+qu’il commençait à connaître avait tracé ces mots à la marge:
+
+Le poison! Prendre garde à l’eau, au vin, à tout; vivre de chocolat,
+tâcher de faire manger par le chien le dîner auquel on ne touchera pas;
+il ne faut pas paraître méfiant, l’ennemi chercherait un autre moyen.
+Pas d’étourderie, au nom de Dieu! pas de légèreté!
+
+Fabrice se hâta d’enlever ces caractères chéris qui pouvaient
+compromettre Clélia, et de déchirer un grand nombre de feuillets du
+bréviaire, à l’aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre
+était proprement tracée avec du charbon écrasé délayé dans du vin. Ces
+alphabets se trouvèrent secs lorsqu’à onze heures trois quarts Clélia
+parut à deux pas en arrière de la fenêtre de la volière. «La grande
+affaire maintenant, se dit Fabrice, c’est qu’elle consente à en faire
+usage.» Mais, par bonheur, il se trouva qu’elle avait beaucoup de
+choses à dire au jeune prisonnier sur la tentative d’empoisonnement:
+un chien des filles de service était mort pour avoir mangé un plat qui
+lui était destiné. Clélia, bien loin de faire des objections contre
+l’usage des alphabets, en avait préparé un magnifique avec de l’encre.
+La conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers
+moments, ne dura pas moins d’une heure et demie, c’est-à-dire tout le
+temps que Clélia put rester à la volière. Deux ou trois fois, Fabrice se
+permettant des choses défendues, elle ne répondit pas, et alla pendant
+un instant donner à ses oiseaux les soins nécessaires.
+
+Fabrice avait obtenu que, le soir, en lui envoyant de l’eau, elle lui
+ferait parvenir un des alphabets tracés par elle avec de l’encre, et
+qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d’écrire une fort longue
+lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres,
+du moins d’une façon qui pût offenser. Ce moyen lui réussit; sa lettre
+fut acceptée.
+
+Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Clélia ne lui fit
+pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le
+Barbone avait été attaqué et presque assommé par les gens qui faisaient
+la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur, probablement
+il n’oserait plus reparaître dans les cuisines. Clélia lui avoua que,
+pour lui, elle avait osé voler du contre-poison à son père; elle le lui
+envoyait: l’essentiel était de repousser à l’instant tout aliment auquel
+on trouverait une saveur extraordinaire.
+
+Clélia avait fait beaucoup de questions à don Cesare, sans pouvoir
+découvrir d’où provenaient les six cents sequins reçus par Fabrice; dans
+tous les cas, c’était un signe excellent; la sévérité diminuait.
+
+Cet épisode du poison avança infiniment les affaires de notre
+prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui
+ressemblât à de l’amour, mais il avait le bonheur de vivre de la manière
+la plus intime avec Clélia. Tous les matins, et souvent les soirs, il y
+avait une longue conversation avec les alphabets; chaque soir, à neuf
+heures, Clélia acceptait une longue lettre, et quelquefois y répondait
+par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques livres;
+enfin, Grillo avait été amadoué au point d’apporter à Fabrice du pain et
+du vin, qui lui étaient remis journellement par la femme de chambre de
+Clélia. Le geôlier Grillo en avait conclu que le gouverneur n’était pas
+d’accord avec les gens qui avaient chargé Barbone d’empoisonner le jeune
+Monsignore, et il en était fort aise, ainsi que tous ses camarades, car
+un proverbe s’était établi dans la prison: il suffit de regarder en face
+monsignore del Dongo pour qu’il vous donne de l’argent.
+
+Fabrice était devenu fort pâle; le manque absolu d’exercice nuisait à
+sa santé; à cela près, jamais il n’avait été aussi heureux. Le ton de
+la conversation était intime, et quelquefois fort gai, entre Clélia et
+lui. Les seuls moments de la vie de Clélia qui ne fussent pas assiégés
+de prévisions funestes et de remords étaient ceux qu’elle passait à
+s’entretenir avec lui. Un jour elle eut l’imprudence de lui dire:
+
+--J’admire votre délicatesse; comme je suis la fille du gouverneur, vous
+ne me parlez jamais du désir de recouvrer la liberté!
+
+--C’est que je me garde bien d’avoir un désir aussi absurde, lui
+répondit Fabrice; une fois de retour à Parme, comment vous reverrais-je?
+et la vie me serait désormais insupportable si je ne pouvais vous dire
+tout ce que je pense... non, pas précisément tout ce que je pense, vous
+y mettez bon ordre; mais enfin, malgré votre méchanceté, vivre sans vous
+voir tous les jours serait pour moi un bien autre supplice que cette
+prison! de la vie je ne fus aussi heureux!... N’est-il pas plaisant de
+voir que le bonheur m’attendait en prison?
+
+--Il y a bien des choses à dire sur cet article, répondit Clélia d’un
+air qui devint tout à coup excessivement sérieux et presque sinistre.
+
+--Comment! s’écria Fabrice fort alarmé, serais-je exposé à perdre cette
+place si petite que j’ai pu gagner dans votre cœur, et qui fait ma seule
+joie en ce monde?
+
+--Oui, lui dit-elle, j’ai tout lieu de croire que vous manquez de
+probité envers moi, quoique passant d’ailleurs dans le monde pour fort
+galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd’hui.
+
+Cette ouverture singulière jeta beaucoup d’embarras dans leur
+conversation, et souvent l’un et l’autre eurent les larmes aux yeux.
+
+Le fiscal général Rassi aspirait toujours à changer de nom; il était
+bien las de celui qu’il s’était fait, et voulait devenir baron Riva. Le
+comte Mosca, de son côté, travaillait, avec toute l’habileté dont il
+était capable, à fortifier chez ce juge vendu la passion de la baronnie,
+comme il cherchait à redoubler chez le prince la folle espérance de se
+faire roi constitutionnel de la Lombardie. C’étaient les seuls moyens
+qu’il eût pu inventer de retarder la mort de Fabrice.
+
+Le prince disait à Rassi:
+
+--Quinze jours de désespoir et quinze jours d’espérance, c’est par ce
+régime patiemment suivi que nous parviendrons à vaincre le caractère de
+cette femme altière; c’est par ces alternatives de douceur et de dureté
+que l’on arrive à dompter les chevaux les plus féroces. Appliquez le
+caustique ferme.
+
+En effet, tous les quinze jours on voyait renaître dans Parme un nouveau
+bruit annonçant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos plongeaient la
+malheureuse duchesse dans le dernier désespoir. Fidèle à la résolution
+de ne pas entraîner le comte dans sa ruine, elle ne le voyait que deux
+fois par mois; mais elle était punie de sa cruauté envers ce pauvre
+homme par les alternatives continuelles de sombre désespoir où elle
+passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la jalousie cruelle
+que lui inspiraient les assiduités du comte Baldi, ce si bel homme,
+écrivait à la duchesse quand il ne pouvait la voir, et lui donnait
+connaissance de tous les renseignements qu’il devait au zèle du futur
+baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir résister aux
+bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice de passer sa vie
+avec un homme d’esprit et de cœur tel que Mosca; la nullité du Baldi, la
+laissant à ses pensées, lui donnait une façon d’exister affreuse, et le
+comte ne pouvait parvenir à lui communiquer ses raisons d’espérer.
+
+Au moyen de divers prétextes assez ingénieux, ce ministre était parvenu
+à faire consentir le prince à ce que l’on déposât dans un château
+ami, au centre même de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les
+archives de toutes les intrigues fort compliquées au moyen desquelles
+Ranuce-Ernest IV nourrissait l’espérance archifolle de se faire roi
+constitutionnel de ce beau pays.
+
+Plus de vingt de ces pièces fort compromettantes étaient de la main du
+prince ou signées par lui, et dans le cas où la vie de Fabrice serait
+sérieusement menacée, le comte avait le projet d’annoncer à Son Altesse
+qu’il allait livrer ces pièces à une grande puissance qui d’un mot
+pouvait l’anéantir.
+
+Le comte Mosca se croyait sûr du futur baron Riva, il ne craignait que
+le poison; la tentative de Barbone l’avait profondément alarmé, et à
+un tel point qu’il s’était déterminé à hasarder une démarche folle en
+apparence. Un matin il passa à la porte de la citadelle, et fit appeler
+le général Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de
+la porte; là, se promenant amicalement avec lui, il n’hésita pas à lui
+dire, après une petite préface aigre-douce et convenable:
+
+--Si Fabrice périt d’une façon suspecte, cette mort pourra m’être
+attribuée, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule
+abominable et que je suis résolu de ne pas accepter. Donc, et pour
+m’en laver, s’il périt de maladie, je vous tuerai de ma main; comptez
+là-dessus.
+
+Le général Fabio Conti fit une réponse magnifique et parla de sa
+bravoure, mais le regard du comte resta présent à sa pensée.
+
+Peu de jours après, et comme s’il se fût concerté avec le comte, le
+fiscal Rassi se permit une imprudence bien singulière chez un tel
+homme. Le mépris public attaché à son nom qui servait de proverbe à la
+canaille, le rendait malade depuis qu’il avait l’espoir fondé de pouvoir
+y échapper. Il adressa au général Fabio Conti une copie officielle de la
+sentence qui condamnait Fabrice à douze années de citadelle. D’après la
+loi, c’est ce qui aurait dû être fait dès le lendemain même de l’entrée
+de Fabrice en prison; mais ce qui était inouï à Parme, dans ce pays de
+mesures secrètes, c’est que la justice se permît une telle démarche
+sans l’ordre exprès du souverain. En effet, comment nourrir l’espoir de
+redoubler tous les quinze jours l’effroi de la duchesse, et de dompter
+ce caractère altier, selon le mot du prince, une fois qu’une copie
+officielle de la sentence était sortie de la chancellerie de justice?
+La veille du jour où le général Fabio Conti reçut le pli officiel du
+fiscal Rassi, il apprit que le commis Barbone avait été roué de coups en
+rentrant un peu tard à la citadelle; il en conclut qu’il n’était plus
+question en certain lieu de se défaire de Fabrice; et, par un trait de
+prudence qui sauva Rassi des suites immédiates de sa folie, il ne parla
+point au prince, à la première audience qu’il en obtint, de la copie
+officielle de la sentence du prisonnier à lui transmise. Le comte avait
+découvert, heureusement pour la tranquillité de la pauvre duchesse, que
+la tentative gauche de Barbone n’avait été qu’une velléité de vengeance
+particulière, et il avait fait donner à ce commis l’avis dont on a parlé.
+
+Fabrice fut bien agréablement surpris quand, après cent trente-cinq
+jours de prison dans une cage assez étroite, le bon aumônier don Cesare
+vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la
+tour Farnèse: Fabrice n’y eut pas été dix minutes que, surpris par le
+grand air, il se trouva mal.
+
+Don Cesare prit prétexte de cet accident pour lui accorder une promenade
+d’une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise; ces promenades
+fréquentes eurent bientôt rendu à notre héros des forces dont il abusa.
+
+Il y eut plusieurs sérénades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait
+que parce qu’elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille
+Clélia, dont le caractère lui faisait peur: il sentait vaguement qu’il
+n’y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours
+de sa part quelque coup de tête. Elle pouvait s’enfuir au couvent, et
+il restait désarmé. Du reste, le général craignait que toute cette
+musique, dont les sons pouvaient pénétrer jusque dans les cachots les
+plus profonds, réservés aux plus noirs libéraux, ne contînt des signaux.
+Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par eux-mêmes; aussi,
+à peine la sérénade terminée, on les enfermait à clef dans les grandes
+salles basses du palais du gouverneur, qui de jour servaient de bureaux
+pour l’état-major, et on ne leur ouvrait la porte que le lendemain
+matin au grand jour. C’était le gouverneur lui-même qui, placé sur le
+pont de l’esclave, les faisait fouiller en sa présence et leur rendait
+la liberté, non sans leur répéter plusieurs fois qu’il ferait pendre
+à l’instant celui d’entre eux qui aurait l’audace de se charger de la
+moindre commission pour quelque prisonnier. Et l’on savait que dans sa
+peur de déplaire il était homme à tenir parole, de façon que le marquis
+Crescenzi était obligé de payer triple ses musiciens fort choqués de
+cette nuit à passer en prison.
+
+Tout ce que la duchesse put obtenir et à grand-peine de la pusillanimité
+de l’un de ces hommes, ce fut qu’il se chargerait d’une lettre pour
+la remettre au gouverneur. La lettre était adressée à Fabrice; on y
+déplorait la fatalité qui faisait que depuis plus de cinq mois qu’il
+était en prison, ses amis du dehors n’avaient pu établir avec lui la
+moindre correspondance.
+
+En entrant à la citadelle, le musicien gagné se jeta aux genoux du
+général Fabio Conti, et lui avoua qu’un prêtre, à lui inconnu, avait
+tellement insisté pour le charger d’une lettre adressée au sieur del
+Dongo, qu’il n’avait osé refuser; mais, fidèle à son devoir, il se
+hâtait de la remettre entre les mains de Son Excellence.
+
+L’Excellence fut très flattée: elle connaissait les ressources dont la
+duchesse disposait, et avait grand-peur d’être mystifié. Dans sa joie,
+le général alla présenter cette lettre au prince, qui fut ravi.
+
+--Ainsi, la fermeté de mon administration est parvenue à me venger!
+Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l’un de ces jours
+nous allons faire préparer un échafaud, et sa folle imagination ne
+manquera pas de croire qu’il est destiné au petit del Dongo.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+
+Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couché sur sa fenêtre,
+avait passé la tête par le guichet pratiqué dans l’abat-jour, et
+contemplait les étoiles et l’immense horizon dont on jouit du haut de
+la tour Farnèse. Ses yeux, errant dans la campagne du côté du bas Pô et
+de Ferrare, remarquèrent par hasard une lumière excessivement petite,
+mais assez vive, qui semblait partir du haut d’une tour. «Cette lumière
+ne doit pas être aperçue de la plaine, se dit Fabrice, l’épaisseur de
+la tour l’empêche d’être vue d’en bas; ce sera quelque signal pour un
+point éloigné.» Tout à coup il remarqua que cette lueur paraissait
+et disparaissait à des intervalles fort rapprochés. C’est quelque
+jeune fille qui parle à son amant du village voisin. Il compta neuf
+apparitions successives: «Ceci est un I», dit-il. En effet, l’I est
+la neuvième lettre de l’alphabet. Il y eut ensuite, après un repos,
+quatorze apparitions: «Ceci est un N»; puis, encore après un repos, une
+seule apparition: «C’est un A; le mot est <i>Ina</i>.»
+
+Quelle ne fut pas sa joie et son étonnement, quand les apparitions
+successives, toujours séparées par de petits repos, vinrent compléter
+les mots suivants:
+
+Ina pensa a te.
+
+Evidemment: Gina pense à toi!
+
+Il répondit à l’instant par des apparitions successives de sa lampe au
+vasistas par lui pratiqué:
+
+Fabrice t’aime!
+
+La correspondance continua jusqu’au jour. Cette nuit était la cent
+soixante-treizième de sa captivité, et on lui apprit que depuis quatre
+mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde pouvait
+les voir et les comprendre; on commença dès cette première nuit à
+établir des abréviations: trois apparitions se suivant très rapidement
+indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte Mosca; deux
+apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire évasion. On
+convint de suivre à l’avenir l’ancien alphabet alla monaca, qui, afin
+de n’être pas deviné par des indiscrets, change le numéro ordinaire des
+lettres, et leur en donne d’arbitraires; A, par exemple, porte le numéro
+10; le B, le numéro 3; c’est-à-dire que trois éclipses successives de
+la lampe veulent dire B, dix éclipses successives, l’A, etc.; un moment
+d’obscurité fait la séparation des mots. On prit rendez-vous pour le
+lendemain à une heure après minuit, et le lendemain la duchesse vint
+à cette tour qui était à un quart de lieue de la ville. Ses yeux se
+remplirent de larmes en voyant les signaux faits par ce Fabrice qu’elle
+avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-même par des apparitions de
+lampe: Je t’aime, bon courage, santé, bon espoir! Exerce tes forces dans
+ta chambre, tu auras besoin de la force de tes bras. «Je ne l’ai pas vu,
+se disait la duchesse, depuis le concert de la Fausta, lorsqu’il parut à
+la porte de mon salon habillé en chasseur. Qui m’eût dit alors le sort
+qui nous attendait!»
+
+La duchesse fit faire des signaux qui annonçaient à Fabrice que bientôt
+il serait délivré, grâce à la bonté du prince (ces signaux pouvaient
+être compris); puis elle revint à lui dire des tendresses; elle ne
+pouvait s’arracher d’auprès de lui! Les seules représentations de
+Ludovic, qui, parce qu’il avait été utile à Fabrice, était devenu son
+factotum, purent l’engager, lorsque le jour allait déjà paraître, à
+discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque
+méchant. Cette annonce plusieurs fois répétée d’une délivrance prochaine
+jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Clélia, la remarquant le
+lendemain, commit l’imprudence de lui en demander la cause.
+
+--Je me vois sur le point de donner un grave sujet de mécontentement à
+la duchesse.
+
+--Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s’écria Clélia
+transportée de la curiosité la plus vive.
+
+--Elle veut que je sorte d’ici, lui répondit-il, et c’est à quoi je ne
+consentirai jamais.
+
+Clélia ne put répondre, elle le regarda et fondit en larmes. S’il eût
+pu lui adresser la parole de près, peut-être alors eût-il obtenu l’aveu
+de sentiments dont l’incertitude le plongeait souvent dans un profond
+découragement; il sentait vivement que la vie, sans l’amour de Clélia,
+ne pouvait être pour lui qu’une suite de chagrins amers ou d’ennuis
+insupportables. Il lui semblait que ce n’était plus la peine de vivre
+pour retrouver ces mêmes bonheurs qui lui semblaient intéressants avant
+d’avoir connu l’amour, et quoique le suicide ne soit pas encore à la
+mode en Italie, il y avait songé comme à une ressource, si le destin le
+séparait de Clélia.
+
+Le lendemain il reçut d’elle une fort longue lettre.
+
+Il faut, mon ami, que vous sachiez la vérité: bien souvent, depuis
+que vous êtes ici, l’on a cru à Parme que votre dernier jour était
+arrivé. Il est vrai que vous n’êtes condamné qu’à douze années de
+forteresse; mais il est, par malheur, impossible de douter qu’une haine
+toute-puissante ne s’attache à vous poursuivre, et vingt fois j’ai
+tremblé que le poison ne vînt mettre fin à vos jours: saisissez donc
+tous les moyens possibles de sortir d’ici. Vous voyez que pour vous je
+manque aux devoirs les plus saints; jugez de l’imminence du danger par
+les choses que je me hasarde à vous dire et qui sont si déplacées dans
+ma bouche. S’il le faut absolument, s’il n’est aucun autre moyen de
+salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut
+mettre votre vie dans le plus grand péril; songez qu’il est un parti à
+la cour que la perspective d’un crime n’arrêta jamais dans ses desseins.
+Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse déjoués par
+l’habileté supérieure du comte Mosca? Or, on a trouvé un moyen certain
+de l’exiler de Parme, c’est le désespoir de la duchesse; et n’est-on pas
+trop certain d’amener ce désespoir par la mort d’un jeune prisonnier?
+Ce mot seul, qui est sans réponse, doit vous faire juger de votre
+situation. Vous dites que vous avez de l’amitié pour moi: songez d’abord
+que des obstacles insurmontables s’opposent à ce que ce sentiment prenne
+jamais une certaine fixité entre nous. Nous nous serons rencontrés dans
+notre jeunesse, nous nous serons tendu une main secourable dans une
+période malheureuse; le destin m’aura placée en ce lieu de sévérité pour
+adoucir vos peines, mais je me ferais des reproches éternels si des
+illusions, que rien n’autorise et n’autorisera jamais, vous portaient
+à ne pas saisir toutes les occasions possibles de soustraire votre
+vie à un si affreux péril. J’ai perdu la paix de l’âme par la cruelle
+imprudence que j’ai commise en échangeant avec vous quelques signes de
+bonne amitié. Si nos jeux d’enfant, avec des alphabets, vous conduisent
+à des illusions si peu fondées et qui peuvent vous être si fatales, ce
+serait en vain que pour me justifier je me rappellerais la tentative de
+Barbone. Je vous aurais jeté moi-même dans un péril bien plus affreux,
+bien plus certain, en croyant vous soustraire à un danger du moment; et
+mes imprudences sont à jamais impardonnables si elles ont fait naître
+des sentiments qui puissent vous porter à résister aux conseils de la
+duchesse. Voyez ce que vous m’obligez à vous répéter; sauvez-vous, je
+vous l’ordonne...
+
+Cette lettre était fort longue; certains passages, tels que le je
+vous l’ordonne, que nous venons de transcrire, donnèrent des moments
+d’espoir délicieux à l’amour de Fabrice. Il lui semblait que le
+fond des sentiments était assez tendre, si les expressions étaient
+remarquablement prudentes. Dans d’autres instants, il payait la peine
+de sa complète ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la
+simple amitié, ou même de l’humanité fort ordinaire, dans cette lettre
+de Clélia.
+
+Au reste, tout ce qu’elle lui apprenait ne lui fit pas changer un
+instant de dessein: en supposant que les périls qu’elle lui peignait
+fussent bien réels, était-ce trop que d’acheter, par quelques dangers
+du moment, le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mènerait-il
+quand il serait de nouveau réfugié à Bologne ou à Florence? car, en se
+sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas même espérer la permission
+de vivre à Parme. Et même, quand le prince changerait au point de le
+mettre en liberté (ce qui était si peu probable, puisque lui, Fabrice,
+était devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le
+comte Mosca), quelle vie mènerait-il à Parme, séparé de Clélia par
+toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par
+mois, peut-être, le hasard les placerait dans les mêmes salons; mais,
+même alors, quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle?
+Comment retrouver cette intimité parfaite dont chaque jour maintenant il
+jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de salon,
+comparée à celle qu’ils faisaient avec des alphabets? «Et, quand je
+devrais acheter cette vie de délices et cette chance unique de bonheur
+par quelques petits dangers, où serait le mal? Et ne serait-ce pas
+encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner
+une preuve de mon amour?»
+
+Fabrice ne vit dans la lettre de Clélia que l’occasion de lui demander
+une entrevue: c’était l’unique et constant objet de tous ses désirs; il
+ne lui avait parlé qu’une fois, et encore un instant, au moment de son
+entrée en prison, et il y avait alors de cela plus de deux cents jours.
+
+Il se présentait un moyen facile de rencontrer Clélia: l’excellent
+abbé don Cesare accordait à Fabrice une demi-heure de promenade sur la
+terrasse de la tour Farnèse tous les jeudis, pendant le jour; mais les
+autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait être remarquée
+par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre
+gravement le gouverneur, n’avait lieu qu’à la tombée de la nuit. Pour
+monter sur la terrasse de la tour Farnèse il n’y avait d’autre escalier
+que celui du petit clocher dépendant de la chapelle si lugubrement
+décorée en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient
+peut-être. Grillo conduisait Fabrice à cette chapelle, il lui ouvrait le
+petit escalier du clocher: son devoir eût été de l’y suivre, mais, comme
+les soirées commençaient à être fraîches, le geôlier le laissait monter
+seul, l’enfermait à clef dans ce clocher qui communiquait à la terrasse,
+et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir, Clélia ne
+pourrait-elle pas se trouver, escortée par sa femme de chambre, dans la
+chapelle de marbre noir?
+
+Toute la longue lettre par laquelle Fabrice répondait à celle de Clélia
+était calculée pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait
+confidence avec une sincérité parfaite, et comme s’il se fût agi d’une
+autre personne, de toutes les raisons qui le décidaient à ne pas quitter
+la citadelle.
+
+«Je m’exposerais chaque jour à la perspective de mille morts pour avoir
+le bonheur de vous parler à l’aide de nos alphabets, qui maintenant ne
+nous arrêtent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie
+de m’exiler à Parme, ou peut-être à Bologne, ou même à Florence! Vous
+voulez que je marche pour m’éloigner de vous! Sachez qu’un tel effort
+m’est impossible; c’est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne
+pourrais la tenir.»
+
+Le résultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Clélia,
+qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint à
+la volière que dans les instants où elle savait que Fabrice ne pouvait
+pas faire usage de la petite ouverture pratiquée à l’abat-jour. Fabrice
+fut au désespoir; il conclut de cette absence que, malgré certains
+regards qui lui avaient fait concevoir de folles espérances, jamais
+il n’avait inspiré à Clélia d’autres sentiments que ceux d’une simple
+amitié. «En ce cas, se disait-il, que m’importe la vie? que le prince
+me la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas
+quitter la forteresse.» Et c’était avec un profond sentiment de dégoût
+que, toutes les nuits, il répondait aux signaux de la petite lampe. La
+duchesse le crut tout à fait fou quand elle lut, sur le bulletin des
+signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots étranges: je
+ne veux pas me sauver; je veux mourir ici!
+
+Pendant ces cinq journées, si cruelles pour Fabrice, Clélia était plus
+malheureuse que lui; elle avait eu cette idée, si poignante pour une
+âme généreuse: «Mon devoir est de m’enfuir dans un couvent, loin de la
+citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui
+ferai dire par Grillo et par tous les geôliers, alors il se déterminera
+à une tentative d’évasion.» Mais aller au couvent, c’était renoncer
+à jamais revoir Fabrice; et renoncer à le voir quand il donnait une
+preuve si évidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier
+à la duchesse n’existaient plus maintenant! Quelle preuve d’amour plus
+touchante un jeune homme pouvait-il donner? Après sept longs mois de
+prison, qui avaient gravement altéré sa santé, il refusait de reprendre
+sa liberté. Un être léger, tel que les discours des courtisans avaient
+dépeint Fabrice aux yeux de Clélia, eût sacrifié vingt maîtresses pour
+sortir un jour plus tôt de la citadelle; et que n’eût-il pas fait pour
+sortir d’une prison où chaque jour le poison pouvait mettre fin à sa vie!
+
+Clélia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas
+chercher un refuge dans un couvent, ce qui en même temps lui eût donné
+un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois
+cette faute commise, comment résister à ce jeune homme si aimable,
+si naturel, si tendre, qui exposait sa vie à des périls affreux pour
+obtenir le simple bonheur de l’apercevoir d’une fenêtre à l’autre?
+Après cinq jours de combats affreux, entremêlés de moments de mépris
+pour elle-même, Clélia se détermina à répondre à la lettre par laquelle
+Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre
+noir. A la vérité elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce
+moment toute tranquillité fut perdue pour elle, à chaque instant son
+imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison;
+elle venait six ou huit fois par jour à la volière, elle éprouvait le
+besoin passionné de s’assurer par ses yeux que Fabrice vivait.
+
+«S’il est encore à la forteresse, se disait-elle, s’il est exposé à
+toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-être contre lui
+dans le but de chasser le comte Mosca, c’est uniquement parce que j’ai
+eu la lâcheté de ne pas m’enfuir au couvent! Quel prétexte pour rester
+ici une fois qu’il eût été certain que je m’en étais éloignée à jamais?»
+
+Cette fille si timide à la fois et si hautaine en vint à courir la
+chance d’un refus de la part du geôlier Grillo; bien plus, elle s’exposa
+à tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre sur la
+singularité de sa conduite. Elle descendit à ce degré d’humiliation de
+le faire appeler, et de lui dire d’une voix tremblante et qui trahissait
+tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait obtenir sa
+liberté, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet espoir aux
+démarches les plus actives, que souvent il était nécessaire d’avoir à
+l’instant même la réponse du prisonnier à de certaines propositions
+qui étaient faites, et qu’elle l’engageait, lui Grillo, à permettre à
+Fabrice de pratiquer une ouverture dans l’abat-jour qui masquait sa
+fenêtre, afin qu’elle pût lui communiquer par signes les avis qu’elle
+recevait plusieurs fois la journée de Mme Sanseverina.
+
+Grillo sourit et lui donna l’assurance de son respect et de son
+obéissance. Clélia lui sut un gré infini de ce qu’il n’ajoutait aucune
+parole; il était évident qu’il savait fort bien tout ce qui se passait
+depuis plusieurs mois.
+
+A peine ce geôlier fut-il hors de chez elle que Clélia fit le signal
+dont elle était convenue pour appeler Fabrice dans les grandes
+occasions; elle lui avoua tout ce qu’elle venait de faire.
+
+--Vous voulez périr par le poison, ajouta-t-elle: j’espère avoir le
+courage un de ces jours de quitter mon père, et de m’enfuir dans quelque
+couvent lointain; voilà l’obligation que je vous aurai; alors j’espère
+que vous ne résisterez plus aux plans qui peuvent vous être proposés
+pour vous tirer d’ici; tant que vous y êtes, j’ai des moments affreux
+et déraisonnables; de la vie je n’ai contribué au malheur de personne,
+et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une pareille idée
+que j’aurais au sujet d’un parfait inconnu me mettrait au désespoir,
+jugez de ce que j’éprouve quand je viens à me figurer qu’un ami, dont la
+déraison me donne de graves sujets de plaintes, mais qu’enfin je vois
+tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans ce moment même
+aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin de savoir de
+vous-même que vous vivez.
+
+«C’est pour me soustraire à cette affreuse douleur que je viens de
+m’abaisser jusqu’à demander une grâce à un subalterne qui pouvait me la
+refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-être
+heureuse qu’il vînt me dénoncer à mon père, à l’instant je partirais
+pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos
+cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous
+obéirez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel? c’est
+moi qui vous sollicite de trahir mon père! Appelez Grillo, et faites-lui
+un cadeau.
+
+Fabrice était tellement amoureux, la plus simple expression de la
+volonté de Clélia le plongeait dans une telle crainte, que même cette
+étrange communication ne fut point pour lui la certitude d’être aimé. Il
+appela Grillo auquel il paya généreusement les complaisances passées, et
+quant à l’avenir, il lui dit que pour chaque jour qu’il lui permettrait
+de faire usage de l’ouverture pratiquée dans l’abat-jour, il recevrait
+un sequin. Grillo fut enchanté de ces conditions.
+
+--Je vais vous parler le cœur sur la main, monseigneur: voulez-vous
+vous soumettre à manger votre dîner froid tous les jours? il est un
+moyen bien simple d’éviter le poison. Mais je vous demande la plus
+profonde discrétion, un geôlier doit tout voir et ne rien deviner, etc.
+Au lieu d’un chien j’en aurai plusieurs, et vous-même vous leur ferez
+goûter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au
+vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu’aux bouteilles
+dont j’aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre à jamais, il
+suffit qu’elle fasse confidence de ces détails même à Mlle Clélia; les
+femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous,
+après-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention à son
+père, dont la plus douce joie serait d’avoir de quoi faire pendre un
+geôlier. Après Barbone, c’est peut-être l’être le plus méchant de la
+forteresse, et c’est là ce qui fait le vrai danger de votre position; il
+sait manier le poison, soyez-en sûr, et il ne me pardonnerait pas cette
+idée d’avoir trois ou quatre petits chiens.
+
+Il y eut une nouvelle sérénade. Maintenant Grillo répondait à toutes les
+questions de Fabrice; il s’était bien promis toutefois d’être prudent,
+et de ne point trahir Mlle Clélia, qui, selon lui, tout en étant sur le
+point d’épouser le marquis Crescenzi, l’homme le plus riche des Etats de
+Parme, n’en faisait pas moins l’amour, autant que les murs de la prison
+le permettaient, avec l’aimable monsignore del Dongo. Il répondait
+aux dernières questions de celui-ci sur la sérénade, lorsqu’il eut
+l’étourderie d’ajouter:
+
+--On pense qu’il l’épousera bientôt.
+
+On peut juger de l’effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne
+répondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu’il était malade.
+Le lendemain matin, dès les dix heures, Clélia ayant paru à la volière,
+il lui demanda, avec un ton de politesse cérémonieuse bien nouveau entre
+eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu’elle aimait
+le marquis Crescenzi, et qu’elle était sur le point de l’épouser.
+
+--C’est que rien de tout cela n’est vrai, répondit Clélia avec
+impatience.
+
+Il est véritable aussi que le reste de sa réponse fut moins net: Fabrice
+le lui fit remarquer et profita de l’occasion pour renouveler la demande
+d’une entrevue. Clélia, qui voyait sa bonne foi mise en doute, l’accorda
+presque aussitôt, tout en lui faisant observer qu’elle se déshonorait
+à jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit fut faite, elle
+parut, accompagnée de sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre
+noir; elle s’arrêta au milieu, à côté de la lampe de veille; la femme
+de chambre et Grillo retournèrent à trente pas auprès de la porte.
+Clélia, toute tremblante, avait préparé un beau discours: son but était
+de ne point faire d’aveu compromettant, mais la logique de la passion
+est pressante; le profond intérêt qu’elle met à savoir la vérité ne lui
+permet point de garder de vains ménagements, en même temps que l’extrême
+dévouement qu’elle sent pour ce qu’elle aime lui ôte la crainte
+d’offenser. Fabrice fut d’abord ébloui de la beauté de Clélia, depuis
+près de huit mois il n’avait vu d’aussi près que des geôliers. Mais
+le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur, elle augmenta
+quand il vit clairement que Clélia ne répondait qu’avec des ménagements
+prudents; Clélia elle-même comprit qu’elle augmentait les soupçons au
+lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle pour elle.
+
+--Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colère et
+les larmes aux yeux, de m’avoir fait passer par-dessus tout ce que
+je me dois à moi-même? Jusqu’au 3 août de l’année passée, je n’avais
+éprouvé que de l’éloignement pour les hommes qui avaient cherché à me
+plaire. J’avais un mépris sans bornes et probablement exagéré pour
+le caractère des courtisans, tout ce qui était heureux à cette cour
+me déplaisait. Je trouvai au contraire des qualités singulières à un
+prisonnier qui le 3 août fut amené dans cette citadelle. J’éprouvai,
+d’abord sans m’en rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les
+grâces d’une femme charmante, et de moi bien connue, étaient des coups
+de poignard pour mon cœur, parce que je croyais, et je crois encore un
+peu, que ce prisonnier lui était attaché. Bientôt les persécutions du
+marquis Crescenzi, qui avait demandé ma main, redoublèrent; il est fort
+riche et nous n’avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande
+liberté d’esprit, lorsque mon père prononça le mot fatal de <i>couvent</i>;
+je compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller
+sur la vie du prisonnier dont le sort m’intéressait. Le chef-d’œuvre
+de mes précautions avait été que jusqu’à ce moment il ne se doutât en
+aucune façon des affreux dangers qui menaçaient sa vie. Je m’étais bien
+promis de ne jamais trahir ni mon père ni mon secret; mais cette femme
+d’une activité admirable, d’un esprit supérieur, d’une volonté terrible,
+qui protège ce prisonnier, lui offrit, à ce que je suppose, des moyens
+d’évasion, il les repoussa et voulut me persuader qu’il se refusait à
+quitter la citadelle pour ne pas s’éloigner de moi. Alors je fis une
+grande faute, je combattis pendant cinq jours, j’aurais dû à l’instant
+me réfugier au couvent et quitter la forteresse: cette démarche
+m’offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je
+n’eus point le courage de quitter la forteresse et je suis une fille
+perdue; je me suis attachée à un homme léger: je sais quelle a été sa
+conduite à Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu’il aura
+changé de caractère? Enfermé dans une prison sévère, il a fait la cour
+à la seule femme qu’il pût voir, elle a été une distraction pour son
+ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu’avec de certaines difficultés,
+cet amusement a pris la fausse apparence d’une passion. Ce prisonnier
+s’étant fait un nom dans le monde par son courage, il s’imagine prouver
+que son amour est mieux qu’un simple goût passager, en s’exposant à
+d’assez grands périls pour continuer à voir la personne qu’il croit
+aimer. Mais dès qu’il sera dans une grande ville, entouré de nouveau des
+séductions de la société, il sera de nouveau ce qu’il a toujours été, un
+homme du monde adonné aux dissipations, à la galanterie, et sa pauvre
+compagne de prison finira ses jours dans un couvent, oubliée de cet être
+léger, et avec le mortel regret de lui avoir fait un aveu.
+
+Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits,
+fut, comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il était
+éperdument amoureux, aussi il était parfaitement convaincu qu’il n’avait
+jamais aimé avant d’avoir vu Clélia, et que la destinée de sa vie était
+de ne vivre que pour elle.
+
+Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu’il disait, lorsque
+la femme de chambre avertit sa maîtresse que onze heures et demie
+venaient de sonner, et que le général pouvait rentrer à tout moment; la
+séparation fut cruelle.
+
+--Je vous vois peut-être pour la dernière fois, dit Clélia au
+prisonnier: une mesure qui est dans l’intérêt évident de la cabale
+Raversi peut vous fournir une cruelle façon de prouver que vous n’êtes
+pas inconstant.
+
+Clélia quitta Fabrice étouffée par ses sanglots, et mourant de honte de
+ne pouvoir les dérober entièrement à sa femme de chambre ni surtout au
+geôlier Grillo. Une seconde conversation n’était possible que lorsque
+le général annoncerait devoir passer la soirée dans le monde; et comme
+depuis la prison de Fabrice, et l’intérêt qu’elle inspirait à la
+curiosité du courtisan, il avait trouvé prudent de se donner un accès de
+goutte presque continuel, ses courses à la ville, soumises aux exigences
+d’une politique savante, ne se décidaient qu’au moment de monter en
+voiture.
+
+Depuis cette soirée dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut
+une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai,
+semblaient encore s’opposer à son bonheur; mais enfin il avait cette
+joie suprême et peu espérée d’être aimé par l’être divin qui occupait
+toutes ses pensées.
+
+La troisième journée après cette entrevue, les signaux de la lampe
+finirent de fort bonne heure, à peu près sur le minuit; à l’instant où
+ils se terminaient, Fabrice eut presque la tête cassée par une grosse
+balle de plomb qui, lancée dans la partie supérieure de l’abat-jour de
+sa fenêtre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre.
+
+Cette fort grosse balle n’était point aussi pesante à beaucoup près que
+l’annonçait son volume; Fabrice réussit facilement à l’ouvrir et trouva
+une lettre de la duchesse. Par l’entremise de l’archevêque qu’elle
+flattait avec soin, elle avait gagné un soldat de la garnison de la
+citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats placés
+en sentinelle aux angles et à la porte du palais du gouverneur ou
+s’arrangeait avec eux.
+
+Il faut te sauver avec des cordes: je frémis en te donnant cet avis
+étrange, j’hésite depuis plus de deux mois entiers à te dire cette
+parole; mais l’avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l’on peut
+s’attendre à ce qu’il y a de pis. A propos, recommence à l’instant les
+signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as reçu cette lettre
+dangereuse; marque P, B et G à la monaca, c’est-à-dire quatre, douze et
+deux; je ne respirerai pas jusqu’à ce que j’aie vu ce signal; je suis à
+la tour, on répondra par N et O, sept et cinq. La réponse reçue, ne fais
+plus aucun signal, et occupe-toi uniquement à comprendre ma lettre.
+
+Fabrice se hâta d’obéir, et fit les signaux convenus qui furent suivis
+des réponses annoncées, puis il continua la lecture de la lettre.
+
+On peut s’attendre à ce qu’il y a de pis; c’est ce que m’ont déclaré
+les trois hommes dans lesquels j’ai le plus de confiance, après que je
+leur ai fait jurer sur l’Evangile de me dire la vérité, quelque cruelle
+qu’elle pût être pour moi. Le premier de ces hommes menaça le chirurgien
+dénonciateur à Ferrare de tomber sur lui avec un couteau ouvert à la
+main; le second te dit à ton retour de Belgirate, qu’il aurait été plus
+strictement prudent de donner un coup de pistolet au valet de chambre
+qui arrivait en chantant dans le bois et conduisant en laisse un beau
+cheval un peu maigre; tu ne connais pas le troisième, c’est un voleur de
+grand chemin de mes amis, homme d’exécution s’il en fut, et qui a autant
+de courage que toi; c’est pourquoi surtout je lui ai demandé de me
+déclarer ce que tu devais faire. Tous les trois m’ont dit, sans savoir
+chacun que j’eusse consulté les deux autres, qu’il vaut mieux s’exposer
+à se casser le cou que de passer encore onze années et quatre mois dans
+la crainte continuelle d’un poison fort probable.
+
+Il faut pendant un mois t’exercer dans ta chambre à monter et descendre
+au moyen d’une corde nouée. Ensuite, un jour de fête où la garnison de
+la citadelle aura reçu une gratification de vin, tu tenteras la grande
+entreprise. Tu auras trois cordes en soie et chanvre, de la grosseur
+d’une plume de cygne, la première de quatre-vingts pieds pour descendre
+les trente-cinq pieds qu’il y a de ta fenêtre au bois d’orangers, la
+seconde de trois cents pieds, et c’est là la difficulté à cause du
+poids, pour descendre les cent quatre-vingts pieds qu’a de hauteur
+le mur de la grosse tour; une troisième de trente pieds te servira à
+descendre le rempart. Je passe ma vie à étudier le grand mur à l’orient,
+c’est-à-dire du côté de Ferrare: une fente causée par un tremblement de
+terre a été remplie au moyen d’un contrefort qui forme plan incliné. Mon
+voleur de grand chemin m’assure qu’il se ferait fort de descendre de
+ce côté-là sans trop de difficulté et sous peine seulement de quelques
+écorchures, en se laissant glisser sur le plan incliné formé par ce
+contrefort. L’espace vertical n’est que de vingt-huit pieds tout à fait
+au bas; ce côté est le moins bien gardé.
+
+Cependant, à tout prendre, mon voleur, qui trois fois s’est sauvé de
+prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu’il exècre
+les gens de ta caste; mon voleur de grand chemin, dis-je, agile et
+leste comme toi, pense qu’il aimerait mieux descendre par le côté du
+couchant, exactement vis-à-vis le petit palais occupé jadis par la
+Fausta, de vous bien connu. Ce qui le déciderait pour ce côté, c’est
+que la muraille, quoique très peu inclinée, est presque constamment
+garnie de broussailles; il y a des brins de bois, gros comme le petit
+doigt, qui peuvent fort bien écorcher si l’on n’y prend garde, mais qui,
+aussi, sont excellents pour se retenir. Encore ce matin, je regardais
+ce côté du couchant avec une excellente lunette; la place à choisir,
+c’est précisément au-dessous d’une pierre neuve que l’on a placée à la
+balustrade d’en haut, il y a deux ou trois ans. Verticalement au-dessous
+de cette pierre, tu trouveras d’abord un espace nu d’une vingtaine de
+pieds; il faut aller là très lentement (tu sens si mon cœur frémit en te
+donnant ces instructions terribles, mais le courage consiste à savoir
+choisir le moindre mal, si affreux qu’il soit encore); après l’espace
+nu, tu trouveras quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds de broussailles
+fort grandes, où l’on voit voler des oiseaux, puis un espace de trente
+pieds qui n’a que des herbes, des violiers et des pariétaires. Ensuite,
+en approchant de terre, vingt pieds de broussailles, et enfin vingt-cinq
+ou trente pieds récemment éparvérés.
+
+Ce qui me déciderait pour ce côté, c’est que là se trouve verticalement,
+au-dessous de la pierre neuve de la balustrade d’en haut, une cabane
+en bois bâtie par un soldat dans son jardin, et que le capitaine du
+génie employé à la forteresse veut le forcer à démolir; elle a dix-sept
+pieds de haut, elle est couverte en chaume, et le toit touche au grand
+mur de la citadelle. C’est ce toit qui me tente; dans le cas affreux
+d’un accident, il amortirait la chute. Une fois arrivé là, tu es dans
+l’enceinte des remparts assez négligemment gardés; si l’on t’arrêtait
+là, tire des coups de pistolet et défends-toi quelques minutes. Ton ami
+de Ferrare et un autre homme de cœur, celui que j’appelle le voleur de
+grand chemin, auront des échelles, et n’hésiteront pas à escalader ce
+rempart assez bas, et à voler à ton secours.
+
+Le rempart n’a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grand talus. Je
+serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gens armés.
+
+J’ai l’espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par la même voie
+que celle-ci. Je répéterai sans cesse les mêmes choses en d’autres
+termes, afin que nous soyons bien d’accord. Tu devines de quel cœur je
+te dis que l’homme du coup de pistolet au valet de chambre, qui, après
+tout, est le meilleur des êtres et se meurt de repentir, pense que tu
+en seras quitte pour un bras cassé. Le voleur de grand chemin, qui a
+plus d’expérience de ces sortes d’expéditions, pense que, si tu veux
+descendre fort lentement, et surtout sans te presser, ta liberté ne te
+coûtera que des écorchures. La grande difficulté, c’est d’avoir des
+cordes; c’est à quoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que
+cette grande idée occupe tous mes instants.
+
+Je ne réponds pas à cette folie, la seule chose sans esprit que tu aies
+dite de ta vie: «Je ne veux pas me sauver!» L’homme du coup de pistolet
+au valet de chambre s’écria que l’ennui t’avait rendu fou. Je ne te
+cacherai point que nous redoutons un fort imminent danger qui peut-être
+fera hâter le jour de ta fuite. Pour t’annoncer ce danger, la lampe
+dira plusieurs fois de suite: Le feu a pris au château! Tu répondras: Mes
+livres sont-ils brûlés?
+
+Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de détails; elle était
+écrite en caractères microscopiques sur du papier très fin.
+
+«Tout cela est fort beau et fort bien inventé, se dit Fabrice; je dois
+une reconnaissance éternelle au comte et à la duchesse; ils croiront
+peut-être que j’ai eu peur, mais je ne me sauverai point. Est-ce que
+jamais l’on se sauva d’un lieu où l’on est au comble du bonheur, pour
+aller se jeter dans un exil affreux où tout manquera, jusqu’à l’air pour
+respirer? Que ferais-je au bout d’un mois que je serais à Florence? je
+prendrais un déguisement pour venir rôder auprès de la porte de cette
+forteresse, et tâcher d’épier un regard!»
+
+Le lendemain, Fabrice eut peur; il était à sa fenêtre vers les onze
+heures, regardant le magnifique paysage et attendant l’instant heureux
+où il pourrait voir Clélia, lorsque Grillo entra hors d’haleine dans sa
+chambre:
+
+--Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faites semblant
+d’être malade; voici trois juges qui montent! Ils vont vous interroger:
+réfléchissez bien avant de parler; ils viennent pour vous entortiller.
+
+En disant ces paroles Grillo se hâtait de fermer la petite trappe de
+l’abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait sur lui deux ou
+trois manteaux.
+
+--Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faites répéter
+les questions pour réfléchir.
+
+Les trois juges entrèrent. «Trois échappés des galères, se dit Fabrice
+en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges»; ils avaient
+de longues robes noires. Ils saluèrent gravement, et occupèrent, sans
+mot dire, les trois chaises qui étaient dans la chambre.
+
+--Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus âgé, nous sommes peinés de la
+triste mission que nous venons remplir auprès de vous. Nous sommes ici
+pour vous annoncer le décès de Son Excellence M. le marquis del Dongo,
+votre père, second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien,
+chevalier grand-croix des ordres de, etc.
+
+Fabrice fondit en larmes; le juge continua.
+
+--Madame la marquise del Dongo, votre mère, vous fait part de cette
+nouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au fait des
+réflexions inconvenantes, par un arrêt d’hier, la cour de justice a
+décidé que sa lettre vous serait communiquée seulement par extrait, et
+c’est cet extrait que M. le greffier Bona va vous lire.
+
+Cette lecture terminée, le juge s’approcha de Fabrice toujours couché,
+et lui fit suivre sur la lettre de sa mère les passages dont on venait
+de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre les mots emprisonnement
+injuste, punition cruelle pour un crime qui n’en est pas un, et comprit
+ce qui avait motivé la visite des juges. Du reste dans son mépris pour
+des magistrats sans probité, il ne leur dit exactement que ces paroles:
+
+--Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vous
+m’excuserez si je ne puis me lever.
+
+Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il se dit:
+«Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l’aimais point.»
+
+Ce jour-là et les suivants, Clélia fut fort triste; elle l’appela
+plusieurs fois, mais eut à peine le courage de lui dire quelques
+paroles. Le matin du cinquième jour qui suivit la première entrevue,
+elle lui dit que dans la soirée elle viendrait à la chapelle de marbre.
+
+--Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle en entrant.
+
+Elle était tellement tremblante qu’elle avait besoin de s’appuyer sur sa
+femme de chambre. Après l’avoir renvoyée à l’entrée de la chapelle:
+
+--Vous allez me donner votre parole d’honneur, ajouta-t-elle d’une
+voix à peine intelligible, vous allez me donner votre parole d’honneur
+d’obéir à la duchesse, et de tenter de fuir le jour qu’elle vous
+l’ordonnera et de la façon qu’elle vous l’indiquera, ou demain matin je
+me réfugie dans un couvent, et je vous jure ici que de la vie je ne vous
+adresserai la parole.
+
+Fabrice resta muet.
+
+--Promettez, dit Clélia les larmes aux yeux et comme hors d’elle-même,
+ou bien nous nous parlons ici pour la dernière fois. La vie que vous
+m’avez faite est affreuse: vous êtes ici à cause de moi et chaque jour
+peut être le dernier de votre existence.
+
+En ce moment Clélia était si faible qu’elle fut obligée de chercher un
+appui sur un énorme fauteuil placé jadis au milieu de la chapelle, pour
+l’usage du prince prisonnier; elle était sur le point de se trouver mal.
+
+--Que faut-il promettre? dit Fabrice d’un air accablé.
+
+--Vous le savez.
+
+--Je jure donc de me précipiter sciemment dans un malheur affreux, et de
+me condamner à vivre loin de tout ce que j’aime au monde.
+
+--Promettez des choses précises.
+
+--Je jure d’obéir à la duchesse, et de prendre la fuite le jour qu’elle
+le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je une fois loin de
+vous?
+
+--Jurez de vous sauver, quoi qu’il puisse arriver.
+
+--Comment! êtes-vous décidée à épouser le marquis Crescenzi dès que je
+n’y serai plus?
+
+--O Dieu! quelle âme me croyez-vous?... Mais jurez, ou je n’aurai plus
+un seul instant la paix de l’âme.
+
+--Eh bien! je jure de me sauver d’ici le jour que Mme Sanseverina
+l’ordonnera, et quoi qu’il puisse arriver d’ici là.
+
+Ce serment obtenu, Clélia était si faible qu’elle fut obligée de se
+retirer après avoir remercié Fabrice.
+
+--Tout était prêt pour ma fuite demain matin, lui dit-elle, si vous
+vous étiez obstiné à rester. Je vous aurais vu en cet instant pour la
+dernière fois de ma vie, j’en avais fait le vœu à la Madone. Maintenant,
+dès que je pourrai sortir de ma chambre, j’irai examiner le mur terrible
+au-dessous de la pierre neuve de la balustrade.
+
+Le lendemain, il la trouva pâle au point de lui faire une vive peine.
+Elle lui dit de la fenêtre de la volière:
+
+--Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a du péché dans
+notre amitié, je ne doute pas qu’il ne nous arrive malheur. Vous serez
+découvert en cherchant à prendre la fuite, et perdu à jamais, si ce
+n’est pis; toutefois il faut satisfaire à la prudence humaine, elle nous
+ordonne de tout tenter. Il vous faut pour descendre en dehors de la
+grosse tour une corde solide de plus de deux cents pieds de longueur.
+Quelques soins que je me donne depuis que je sais le projet de la
+duchesse, je n’ai pu me procurer que des cordes formant à peine ensemble
+une cinquantaine de pieds. Par un ordre du jour du gouverneur, toutes
+les cordes que l’on voit dans la forteresse sont brûlées, et tous les
+soirs on enlève les cordes des puits, si faibles d’ailleurs que souvent
+elles cassent en remontant leur léger fardeau. Mais priez Dieu qu’il
+me pardonne, je trahis mon père, et je travaille, fille dénaturée, à
+lui donner un chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si votre vie est
+sauvée, faites le vœu d’en consacrer tous les instants à sa gloire.
+
+«Voici une idée qui m’est venue: dans huit jours je sortirai de la
+citadelle pour assister aux noces d’une des sœurs du marquis Crescenzi.
+Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais je ferai tout au
+monde pour ne rentrer que fort tard, et peut-être Barbone n’osera-t-il
+pas m’examiner de trop près. A cette noce de la sœur du marquis se
+trouveront les plus grandes dames de la cour, et sans doute Mme
+Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu’une de ces dames me remette
+un paquet de cordes bien serrées, pas trop grosses, et réduites au
+plus petit volume. Dussé-je m’exposer à mille morts, j’emploierai les
+moyens même les plus dangereux pour introduire ce paquet de cordes
+dans la citadelle, au mépris, hélas! de tous mes devoirs. Si mon père
+en a connaissance je ne vous reverrai jamais; mais quelle que soit la
+destinée qui m’attend, je serai heureuse dans les bornes d’une amitié de
+sœur si je puis contribuer à vous sauver.
+
+Le soir même, par la correspondance de nuit au moyen de la lampe,
+Fabrice donna avis à la duchesse de l’occasion unique qu’il y aurait de
+faire entrer dans la citadelle une quantité de cordes suffisante. Mais
+il la suppliait de garder le secret même envers le comte, ce qui parut
+bizarre. «Il est fou, pensa la duchesse, la prison l’a changé, il prend
+les choses au tragique.» Le lendemain, une balle de plomb, lancée par le
+frondeur, apporta au prisonnier l’annonce du plus grand péril possible:
+la personne qui se chargeait de faire entrer les cordes, lui disait-on,
+lui sauvait positivement et exactement la vie. Fabrice se hâta de donner
+cette nouvelle à Clélia. Cette balle de plomb apportait aussi à Fabrice
+une vue fort exacte du mur du couchant par lequel il devait descendre du
+haut de la grosse tour dans l’espace compris entre les bastions; de ce
+lieu, il était assez facile ensuite de se sauver, les remparts n’ayant
+que vingt-trois pieds de haut et étant assez négligemment gardés. Sur
+le revers du plan était écrit d’une petite écriture fine un sonnet
+magnifique: une âme généreuse exhortait Fabrice à prendre la fuite, et à
+ne pas laisser avilir son âme et dépérir son corps par les onze années
+de captivité qu’il avait encore à subir.
+
+Ici un détail nécessaire et qui explique en partie le courage qu’eut la
+duchesse de conseiller à Fabrice une fuite si dangereuse, nous oblige
+d’interrompre pour un instant l’histoire de cette entreprise hardie.
+
+Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi
+n’était pas fort uni. Le chevalier Riscara détestait le fiscal Rassi
+qu’il accusait de lui avoir fait perdre un procès important dans lequel,
+à la vérité, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince reçut un
+avis anonyme qui l’avertissait qu’une expédition de la sentence de
+Fabrice avait été adressée officiellement au gouverneur de la citadelle.
+La marquise Raversi, cet habile chef de parti, fut excessivement
+contrariée de cette fausse démarche, et en fit aussitôt donner avis
+à son ami, le fiscal général; elle trouvait fort simple qu’il voulût
+tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca était au pouvoir.
+Rassi se présenta intrépidement au palais, pensant bien qu’il en serait
+quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait se passer d’un
+jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler comme libéraux un juge
+et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussent pu prendre sa place.
+
+Le prince hors de lui le chargea d’injures et avançait sur lui pour le
+battre.
+
+--Eh bien, c’est une distraction de commis, répondit Rassi du plus grand
+sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait dû être faite
+le lendemain de l’écrou du sieur del Dongo à la citadelle. Le commis
+plein de zèle a cru avoir fait un oubli, et m’aura fait signer la lettre
+d’envoi comme une chose de forme.
+
+--Et tu prétends me faire croire des mensonges aussi mal bâtis? s’écria
+le prince furieux; dis plutôt que tu t’es vendu à ce fripon de Mosca,
+et c’est pour cela qu’il t’a donné la croix. Mais parbleu, tu n’en
+seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te
+révoquerai honteusement.
+
+--Je vous défie de me faire mettre en jugement! répondit Rassi avec
+assurance, il savait que c’était un sûr moyen de calmer le prince:
+la loi est pour moi, et vous n’avez pas un second Rassi pour savoir
+l’éluder. Vous ne me révoquerez pas, parce qu’il est des moments où
+votre caractère est sévère, vous avez soif de sang alors, mais en
+même temps vous tenez à conserver l’estime des Italiens raisonnables;
+cette estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me
+rappellerez au premier acte de sévérité dont votre caractère vous fera
+un besoin, et, comme à l’ordinaire, je vous procurerai une sentence
+bien régulière rendue par des juges timides et assez honnêtes gens, et
+qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi
+utile que moi!
+
+Cela dit, Rassi s’enfuit; il en avait été quitte pour un coup de règle
+bien appliqué et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il
+partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d’un coup de
+poignard dans le premier mouvement de colère, mais il ne doutait pas non
+plus qu’avant quinze jours un courrier ne le rappelât dans la capitale.
+Il employa le temps qu’il passa à la campagne à organiser un moyen de
+correspondance sûr avec le comte Mosca; il était amoureux fou du titre
+de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de cette chose
+jadis sublime, la noblesse, pour la lui conférer jamais; tandis que le
+comte, très fier de sa naissance, n’estimait que la noblesse prouvée par
+des titres avant l’an 1400.
+
+Le fiscal général ne s’était point trompé dans ses prévisions: il y
+avait à peine huit jours qu’il était à sa terre, lorsqu’un ami du
+prince, qui y vint par hasard, lui conseilla de retourner à Parme sans
+délai; le prince le reçut en riant, prit ensuite un air fort sérieux,
+et lui fit jurer sur l’Evangile qu’il garderait le secret sur ce qu’il
+allait lui confier; Rassi jura d’un grand sérieux, et le prince, l’œil
+enflammé de haine, s’écria qu’il ne serait pas le maître chez lui tant
+que Fabrice del Dongo serait en vie.
+
+--Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa
+présence; ses regards me bravent et m’empêchent de vivre.
+
+Après avoir laissé le prince s’expliquer bien au long, lui, Rassi,
+jouant l’extrême embarras, s’écria enfin:
+
+--Votre Altesse sera obéie, sans doute, mais la chose est d’une horrible
+difficulté: il n’y a pas d’apparence de condamner un del Dongo à mort
+pour le meurtre d’un Giletti; c’est déjà un tour de force étonnant que
+d’avoir tiré de cela douze années de citadelle. De plus, je soupçonne
+la duchesse d’avoir découvert trois des paysans qui travaillaient à la
+fouille de Sanguigna et qui se trouvaient hors du fossé au moment où ce
+brigand de Giletti attaqua del Dongo.
+
+--Et où sont ces témoins? dit le prince irrité.
+
+--Cachés en Piémont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la
+vie de Votre Altesse...
+
+--Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer à la chose.
+
+--Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voilà tout mon
+arsenal officiel.
+
+--Reste le poison...
+
+--Mais qui le donnera? Sera-ce cet imbécile de Conti?
+
+--Mais, à ce qu’on dit, ce ne serait pas son coup d’essai...
+
+--Il faudrait le mettre en colère, reprit Rassi; et d’ailleurs,
+lorsqu’il expédia le capitaine, il n’avait pas trente ans, et il était
+amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute,
+tout doit céder à la raison d’Etat; mais, ainsi pris au dépourvu et à la
+première vue, je ne vois, pour exécuter les ordres du souverain, qu’un
+nommé Barbone, commis-greffier de la prison, et que le sieur del Dongo
+renversa d’un soufflet le jour qu’il y entra.
+
+Une fois le prince mis à son aise, la conversation fut infinie; il la
+termina en accordant à son fiscal général un délai d’un mois; le Rassi
+en voulait deux. Le lendemain, il reçut une gratification secrète de
+mille sequins. Pendant trois jours il réfléchit; le quatrième il revint
+à son raisonnement, qui lui semblait évident: «Le seul comte Mosca
+aura le cœur de me tenir parole parce que, en me faisant baron, il ne
+me donne pas ce qu’il estime; secundo, en l’avertissant, je me sauve
+probablement un crime pour lequel je suis à peu près payé d’avance;
+tertio, je venge les premiers coups humiliants qu’ait reçus le chevalier
+Rassi.» La nuit suivante, il communiqua au comte Mosca toute sa
+conversation avec le prince.
+
+Le comte faisait en secret la cour à la duchesse; il est bien vrai
+qu’il ne la voyait toujours chez elle qu’une ou deux fois par mois,
+mais presque toutes les semaines et quand il savait faire naître les
+occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagnée de Chékina,
+venait, dans la soirée avancée, passer quelques instants dans le jardin
+du comte. Elle savait tromper même son cocher, qui lui était dévoué et
+qui la croyait en visite dans une maison voisine.
+
+On peut penser si le comte, ayant reçu la terrible confidence du fiscal,
+fit aussitôt à la duchesse le signal convenu. Quoique l’on fût au milieu
+de la nuit, elle le fit prier par la Chékina de passer à l’instant chez
+elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d’intimité,
+hésitait cependant à tout dire à la duchesse; il craignait de la voir
+devenir folle de douleur.
+
+Après avoir cherché des demi-mots pour mitiger l’annonce fatale, il
+finit cependant par lui tout dire; il n’était pas en son pouvoir de
+garder un secret qu’elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur
+extrême avait eu une grande influence sur cette âme ardente, elle
+l’avait fortifiée, et la duchesse ne s’emporta point en sanglots ou en
+plaintes.
+
+Le lendemain soir elle fit faire à Fabrice le signal du grand péril.
+
+--Le feu a pris au château.
+
+Il répondit fort bien.
+
+--Mes livres sont-ils brûlés?
+
+La même nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans
+une balle de plomb. Ce fut huit jours après qu’eut lieu le mariage de la
+sœur du marquis Crescenzi, où la duchesse commit une énorme imprudence
+dont nous rendrons compte en son lieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+
+A l’époque de ses malheurs il y avait déjà près d’une année que la
+duchesse avait fait une rencontre singulière: un jour qu’elle avait
+la luna, comme on dit dans le pays, elle était allée à l’improviste,
+sur le soir, à son château de Sacca, situé au-delà de Colorno, sur la
+colline qui domine le Pô. Elle se plaisait à embellir cette terre; elle
+aimait la vaste forêt qui couronne la colline et touche au château;
+elle s’occupait à y faire tracer des sentiers dans des directions
+pittoresques.
+
+--Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait
+un jour le prince; il est impossible qu’une forêt où l’on sait que vous
+vous promenez, reste déserte.
+
+Le prince jetait un regard sur le comte dont il prétendait émoustiller
+la jalousie.
+
+--Je n’ai pas de craintes, Altesse Sérénissime, répondit la duchesse
+d’un air ingénu, quand je me promène dans mes bois; je me rassure par
+cette pensée: je n’ai fait de mal à personne, qui pourrait me haïr?
+
+Ce propos fut trouvé hardi, il rappelait les injures proférées par les
+libéraux du pays, gens fort insolents.
+
+Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint
+à l’esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal vêtu qui
+la suivait de loin à travers le bois. A un détour imprévu que fit la
+duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement
+près d’elle qu’elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son
+garde-chasse qu’elle avait laissé à mille pas de là, dans le parterre
+de fleurs tout près du château. L’inconnu eut le temps de s’approcher
+d’elle et se jeta à ses pieds. Il était jeune, fort bel homme, mais
+horriblement mal mis; ses habits avaient des déchirures d’un pied de
+long, mais ses yeux respiraient le feu d’une âme ardente.
+
+--Je suis condamné à mort, je suis le médecin Ferrante Palla, je meurs
+de faim ainsi que mes cinq enfants.
+
+La duchesse avait remarqué qu’il était horriblement maigre; mais ses
+yeux étaient tellement beaux et remplis d’une exaltation si tendre,
+qu’ils lui ôtèrent l’idée du crime. «Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien
+dû donner de tels yeux au saint Jean dans le désert qu’il vient de
+placer à la cathédrale.» L’idée de saint Jean lui était suggérée par
+l’incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins
+qu’elle avait dans sa bourse, s’excusant de lui offrir si peu sur ce
+qu’elle venait de payer un compte à son jardinier. Ferrante la remercia
+avec effusion.
+
+--Hélas, lui dit-il, autrefois j’habitais les villes, je voyais des
+femmes élégantes; depuis qu’en remplissant mes devoirs de citoyen je me
+suis fait condamner à mort, je vis dans les bois, et je vous suivais,
+non pour vous demander l’aumône ou vous voler, mais comme un sauvage
+fasciné par une angélique beauté. Il y a si longtemps que je n’ai vu
+deux belles mains blanches!
+
+--Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il était resté à genoux.
+
+--Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me
+prouve que je ne suis pas occupé actuellement à voler, et elle me
+tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l’on
+m’empêche d’exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis
+qu’un simple mortel qui adore la sublime beauté.
+
+La duchesse comprit qu’il était un peu fou, mais elle n’eut point
+peur; elle voyait dans les yeux de cet homme qu’il avait une âme
+ardente et bonne, et d’ailleurs elle ne haïssait pas les physionomies
+extraordinaires.
+
+--Je suis donc médecin, et je faisais la cour à la femme de
+l’apothicaire Sarasine de Parme: il nous a surpris et l’a chassée, ainsi
+que trois enfants qu’il soupçonnait avec raison être de moi et non de
+lui. J’en ai eu deux depuis. La mère et les cinq enfants vivent dans la
+dernière misère, au fond d’une sorte de cabane construite de mes mains à
+une lieue d’ici, dans le bois. Car je dois me préserver des gendarmes,
+et la pauvre femme ne veut pas se séparer de moi. Je fus condamné à
+mort, et fort justement: je conspirais. J’exècre le prince, qui est
+un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d’argent. Mes malheurs sont
+bien plus grands, et j’aurais dû mille fois me tuer; je n’aime plus la
+malheureuse femme qui m’a donné ces cinq enfants et s’est perdue pour
+moi; j’en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mère
+mourront littéralement de faim.
+
+Cet homme avait l’accent de la sincérité.
+
+--Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.
+
+--La mère des enfants file; la fille aînée est nourrie dans une ferme
+de libéraux, où elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de
+Plaisance à Gênes.
+
+--Comment accordez-vous le vol avec vos principes libéraux?
+
+--Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j’ai quelque chose,
+je leur rendrai les sommes volées. J’estime qu’un tribun du peuple tel
+que moi exécute un travail qui, à raison de son danger, vaut bien cent
+francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents
+francs par an.
+
+«Je me trompe, je vole quelque petite somme au-delà, car je fais face
+par ce moyen aux frais d’impression de mes ouvrages.
+
+--Quels ouvrages?
+
+--La... aura-t-elle jamais une chambre et un budget?
+
+--Quoi! dit la duchesse étonnée, c’est vous, monsieur, qui êtes l’un des
+plus grands poètes du siècle, le fameux Ferrante Palla!
+
+--Fameux peut-être, mais fort malheureux, c’est sûr.
+
+--Et un homme de votre talent, monsieur, est obligé de voler pour vivre!
+
+--C’est peut-être pour cela que j’ai quelque talent. Jusqu’ici tous
+nos auteurs qui se sont fait connaître étaient des gens payés par
+le gouvernement ou par le culte qu’ils voulaient saper. Moi, primo,
+j’expose ma vie; secundo, songez, Madame, aux réflexions qui m’agitent
+lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai, me dis-je? La place
+de tribun rend-elle des services valant réellement cent francs par
+mois? J’ai deux chemises, l’habit que vous voyez, quelques mauvaises
+armes, et je suis sûr de finir par la corde: j’ose croire que je suis
+désintéressé. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse
+plus trouver que malheur auprès de la mère de mes enfants. La pauvreté
+me pèse comme laide: j’aime les beaux habits, les mains blanches...
+
+Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit.
+
+--Adieu, monsieur, lui dit-elle: puis-je vous être bonne à quelque chose
+à Parme?
+
+--Pensez quelquefois à cette question: son emploi est de réveiller
+les cœurs et de les empêcher de s’endormir dans ce faux bonheur tout
+matériel que donnent les monarchies. Le service qu’il rend à ses
+concitoyens vaut-il cent francs par mois?... Mon malheur est d’aimer,
+dit-il d’un air fort doux, et depuis près de deux ans mon âme n’est
+occupée que de vous, mais jusqu’ici je vous avais vue sans vous faire
+peur.
+
+Et il prit la fuite avec une rapidité prodigieuse qui étonna la duchesse
+et la rassura. «Les gendarmes auraient de la peine à l’atteindre,
+pensa-t-elle; en effet, il est fou.»
+
+--Il est fou, lui dirent ses gens; nous savons tous depuis longtemps
+que le pauvre homme est amoureux de Madame; quand Madame est ici nous
+le voyons errer dans les parties les plus élevées du bois, et dès
+que Madame est partie, il ne manque pas de venir s’asseoir aux mêmes
+endroits où elle s’est arrêtée; il ramasse curieusement les fleurs qui
+ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attachées à son
+mauvais chapeau.
+
+--Et vous ne m’avez jamais parlé de ces folies, dit la duchesse presque
+du ton du reproche.
+
+--Nous craignions que Madame ne le dît au ministre Mosca. Le pauvre
+Ferrante est si bon enfant! ça n’a jamais fait de mal à personne, et
+parce qu’il aime notre Napoléon, on l’a condamné à mort.
+
+Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre
+ans c’était le premier secret qu’elle lui faisait, dix fois elle fut
+obligée de s’arrêter court au milieu d’une phrase. Elle revint à Sacca
+avec de l’or. Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours plus
+tard: Ferrante, après l’avoir suivie quelque temps en gambadant dans
+le bois à cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidité de
+l’épervier, et se précipita à ses genoux comme la première fois.
+
+--Où étiez-vous il y a quinze jours?
+
+--Dans la montagne au-delà de Novi, pour voler des muletiers qui
+revenaient de Milan où ils avaient vendu de l’huile.
+
+--Acceptez cette bourse.
+
+Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu’il baisa et qu’il mit
+dans son sein, puis la rendit.
+
+--Vous me rendez cette bourse et vous volez!
+
+--Sans doute; mon institution est telle, jamais je ne dois avoir plus
+de cent francs; or, maintenant, la mère de mes enfants a quatre-vingts
+francs et moi j’en ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si
+l’on me pendait en ce moment j’aurais des remords. J’ai pris ce sequin
+parce qu’il vient de vous et que je vous aime.
+
+L’intonation de ce mot fort simple fut parfaite. «Il aime réellement»,
+se dit la duchesse.
+
+Ce jour-là, il avait l’air tout à fait égaré. Il dit qu’il y avait à
+Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu’avec cette
+somme il réparerait sa cabane où maintenant ses pauvres petits enfants
+s’enrhumaient.
+
+--Mais je vous ferai l’avance de ces six cents francs, dit la duchesse
+tout émue.
+
+--Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas
+me calomnier, et dire que je me vends?
+
+La duchesse attendrie lui offrit une cachette à Parme s’il voulait lui
+jurer que pour le moment il n’exercerait point sa magistrature dans
+cette ville, que surtout il n’exécuterait aucun des arrêts de mort que,
+disait-il, il avait in petto.
+
+--Et si l’on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement
+Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues
+années, et à qui la faute? Que me dira mon père en me recevant là-haut?
+
+La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants à qui l’humidité
+pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l’offre de
+la cachette à Parme.
+
+Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journée qu’il eût passée à
+Parme depuis son mariage, avait montré à la duchesse une cachette fort
+singulière qui existe à l’angle méridional du palais de ce nom. Le mur
+de façade, qui date du Moyen Age, a huit pieds d’épaisseur; on l’a
+creusé en dedans, et là se trouve une cachette de vingt pieds de haut,
+mais de deux seulement de largeur. C’est tout à côté que l’on admire ce
+réservoir d’eau cité dans tous les voyages, fameux ouvrage du douzième
+siècle, pratiqué lors du siège de Parme par l’empereur Sigismond, et qui
+plus tard fut compris dans l’enceinte du palais Sanseverina.
+
+On entre dans la cachette en faisant mouvoir une énorme pierre sur
+un axe de fer placé vers le centre du bloc. La duchesse était si
+profondément touchée de la folie du Ferrante et du sort de ses enfants,
+pour lesquels il refusait obstinément tout cadeau ayant une valeur,
+qu’elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez
+longtemps. Elle le revit un mois après, toujours dans les bois de Sacca,
+et comme ce jour-là il était un peu plus calme, il lui récita un de
+ses sonnets qui lui sembla égal ou supérieur à tout ce qu’on a fait
+de plus beau en Italie depuis deux siècles. Ferrante obtint plusieurs
+entrevues; mais son amour s’exalta, devint importun, et la duchesse
+s’aperçut que cette passion suivait les lois de tous les amours que
+l’on met dans la possibilité de concevoir une lueur d’espérance. Elle
+le renvoya dans ses bois, lui défendit de lui adresser la parole: il
+obéit à l’instant et avec une douceur parfaite. Les choses en étaient à
+ce point quand Fabrice fut arrêté. Trois jours après, à la tombée de la
+nuit, un capucin se présenta à la porte du palais Sanseverina; il avait,
+disait-il, un secret important à communiquer à la maîtresse du logis.
+Elle était si malheureuse qu’elle fit entrer: c’était Ferrante.
+
+--Il se passe ici une nouvelle iniquité dont le tribun du peuple doit
+prendre connaissance, lui dit cet homme fou d’amour. D’autre part,
+agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner à
+Madame la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte.
+
+Ce dévouement si sincère de la part d’un voleur et d’un fou toucha
+vivement la duchesse. Elle parla longtemps à cet homme qui passait pour
+le plus grand poète du nord de l’Italie, et pleura beaucoup. «Voilà un
+homme qui comprend mon cœur», se disait-elle. Le lendemain il reparut
+toujours à l’Ave Maria, déguisé en domestique et portant livrée.
+
+--Je n’ai point quitté Parme; j’ai entendu dire une horreur que ma
+bouche ne répétera point; mais me voici. Songez, Madame, à ce que vous
+refusez! L’être que vous voyez n’est pas une poupée de cour, c’est un
+homme!
+
+Il était à genoux en prononçant ces paroles d’un air à leur donner de la
+valeur.
+
+--Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: «Elle a pleuré en ma présence; donc
+elle est un peu moins malheureuse!»
+
+--Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, on vous
+arrêtera dans cette ville!
+
+--Le tribun vous dira: Madame, qu’est-ce que la vie quand le devoir
+parle? L’homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de
+passion pour la vertu depuis qu’il est brûlé par l’amour, ajoutera:
+Madame la duchesse, Fabrice, un homme de cœur, va périr peut-être; ne
+repoussez pas un autre homme de cœur qui s’offre à vous! Voici un corps
+de fer et une âme qui ne craint au monde que de vous déplaire.
+
+--Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte à
+jamais.
+
+La duchesse eut bien l’idée, ce soir-là, d’annoncer à Ferrante qu’elle
+ferait une petite pension à ses enfants, mais elle eut peur qu’il ne
+partît de là pour se tuer.
+
+A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se
+dit: «Moi aussi je puis mourir, et plût à Dieu qu’il en fût ainsi, et
+bientôt! si je trouvais un homme digne de ce nom à qui recommander mon
+pauvre Fabrice.»
+
+Une idée saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et reconnut,
+par un écrit auquel elle mêla le peu de mots de droit qu’elle savait,
+qu’elle avait reçu du sieur Ferrante Palla la somme de 25 000 francs,
+sous l’expresse condition de payer chaque année une rente viagère de 1
+500 francs à la dame Sarasine et à ses cinq enfants. La duchesse ajouta:
+«De plus je lègue une rente viagère de 300 francs à chacun de ses cinq
+enfants, sous la condition que Ferrante Palla donnera des soins comme
+médecin à mon neveu Fabrice del Dongo, et sera pour lui un frère. Je
+l’en prie.» Elle signa, antidata d’un an et serra ce papier.
+
+Deux jours après Ferrante reparut. C’était au moment où toute la ville
+était agitée par le bruit de la prochaine exécution de Fabrice. Cette
+triste cérémonie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres
+de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allèrent se
+promener ce soir-là devant la porte de la citadelle, pour tâcher de voir
+si l’on dressait l’échafaud: ce spectacle avait ému Ferrante. Il trouva
+la duchesse noyée dans les larmes, et hors d’état de parler; elle le
+salua de la main et lui montra un siège.
+
+Ferrante, déguisé ce jour-là en capucin, était superbe; au lieu de
+s’asseoir il se mit à genoux et pria Dieu dévotement à demi-voix. Dans
+un moment où la duchesse semblait un peu plus calme, sans se déranger de
+sa position, il interrompit un instant sa prière pour dire ces mots:
+
+--De nouveau il offre sa vie.
+
+--Songez à ce que vous dites, s’écria la duchesse, avec cet œil hagard
+qui, après les sanglots, annonce que la colère prend le dessus sur
+l’attendrissement.
+
+--Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, ou pour le
+venger.
+
+--Il y a telle occurrence, répliqua la duchesse, où je pourrais accepter
+le sacrifice de votre vie.
+
+Elle le regardait avec une attention sévère. Un éclair de joie brilla
+dans son regard; il se leva rapidement et tendit les bras vers le ciel.
+La duchesse alla se munir d’un papier caché dans le secret d’une grande
+armoire de noyer.
+
+--Lisez, dit-elle à Ferrante.
+
+C’était la donation en faveur de ses enfants, dont nous avons parlé.
+
+Les larmes et les sanglots empêchaient Ferrante de lire la fin; il tomba
+à genoux.
+
+--Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle le brûla à
+la bougie.
+
+«Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vous êtes pris
+et exécuté, car il y va de votre tête.
+
+--Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plus grande joie
+de mourir pour vous. Cela posé et bien compris, daignez ne plus faire
+mention de ce détail d’argent, j’y verrais un doute injurieux.
+
+--Si vous êtes compromis, je puis l’être aussi, repartit la duchesse,
+et Fabrice après moi: c’est pour cela, et non pas parce que je doute
+de votre bravoure, que j’exige que l’homme qui me perce le cœur soit
+empoisonné et non tué. Par la même raison importante pour moi, je vous
+ordonne de faire tout au monde pour vous sauver.
+
+--J’exécuterai fidèlement, ponctuellement et prudemment. Je prévois,
+Madame la duchesse, que ma vengeance sera mêlée à la vôtre: il en
+serait autrement, que j’obéirais encore fidèlement, ponctuellement et
+prudemment. Je puis ne pas réussir, mais j’emploierai toute ma force
+d’homme.
+
+--Il s’agit d’empoisonner le meurtrier de Fabrice.
+
+--Je l’avais deviné, et depuis vingt-sept mois que je mène cette vie
+errante et abominable, j’ai souvent songé à une pareille action pour mon
+compte.
+
+--Si je suis découverte et condamnée comme complice, poursuivit la
+duchesse d’un ton de fierté, je ne veux point que l’on puisse m’imputer
+de vous avoir séduit. Je vous ordonne de ne plus chercher à me voir
+avant l’époque de notre vengeance: il ne s’agit point de le mettre à
+mort avant que je vous en aie donné le signal. Sa mort en cet instant,
+par exemple, me serait funeste, loin de m’être utile. Probablement sa
+mort ne devra avoir lieu que dans plusieurs mois, mais elle aura lieu.
+J’exige qu’il meure par le poison, et j’aimerais mieux le laisser vivre
+que de le voir atteint d’un coup de feu. Pour des intérêts que je ne
+veux pas vous expliquer, j’exige que votre vie soit sauvée.
+
+Ferrante était ravi de ce ton d’autorité que la duchesse prenait avec
+lui: ses yeux brillaient d’une profonde joie. Ainsi que nous l’avons
+dit, il était horriblement maigre; mais on voyait qu’il avait été fort
+beau dans sa première jeunesse, et il croyait être encore ce qu’il avait
+été jadis. «Suis-je fou, se dit-il, ou bien la duchesse veut-elle un
+jour, quand je lui aurai donné cette preuve de dévouement, faire de moi
+l’homme le plus heureux? Et dans le fait, pourquoi pas? Est-ce que je ne
+vaux point cette poupée de comte Mosca qui, dans l’occasion, n’a rien pu
+pour elle, pas même faire évader monsignore Fabrice?»
+
+--Je puis vouloir sa mort dès demain, continua la duchesse, toujours du
+même air d’autorité. Vous connaissez cet immense réservoir d’eau qui
+est au coin du palais, tout près de la cachette que vous avez occupée
+quelquefois; il est un moyen secret de faire couler toute cette eau dans
+la rue: hé bien! ce sera là le signal de ma vengeance. Vous verrez, si
+vous êtes à Parme, ou vous entendrez dire, si vous habitez les bois, que
+le grand réservoir du palais Sanseverina a crevé. Agissez aussitôt, mais
+par le poison, et surtout n’exposez votre vie que le moins possible. Que
+jamais personne ne sache que j’ai trempé dans cette affaire.
+
+--Les paroles sont inutiles, répondit Ferrante avec un enthousiasme mal
+contenu: je suis déjà fixé sur les moyens que j’emploierai. La vie de
+cet homme me devient plus odieuse qu’elle n’était, puisque je n’oserai
+vous revoir tant qu’il vivra. J’attendrai le signal du réservoir crevé
+dans la rue.
+
+Il salua brusquement et partit. La duchesse le regardait marcher.
+
+Quand il fut dans l’autre chambre, elle le rappela.
+
+--Ferrante! s’écria-t-elle, homme sublime!
+
+Il rentra, comme impatient d’être retenu; sa figure était superbe en cet
+instant.
+
+--Et vos enfants?
+
+--Madame, ils seront plus riches que moi; vous leur accordez peut-être
+quelque petite pension.
+
+--Tenez, lui dit la duchesse en lui remettant une sorte de gros étui
+en bois d’olivier, voici tous les diamants qui me restent; ils valent
+cinquante mille francs.
+
+--Ah, Madame! vous m’humiliez!... dit Ferrante avec un mouvement
+d’horreur, et sa figure changea du tout au tout.
+
+--Je ne vous reverrai jamais avant l’action: prenez, je le veux, ajouta
+la duchesse avec un air de hauteur qui atterra Ferrante; il mit l’étui
+dans sa poche et sortit.
+
+La porte avait été refermée par lui. La duchesse le rappela de nouveau;
+il rentra d’un air inquiet: la duchesse était debout au milieu du salon;
+elle se jeta dans ses bras. Au bout d’un instant, Ferrante s’évanouit
+presque de bonheur; la duchesse se dégagea de ses embrassements, et des
+yeux lui montra la porte.
+
+«Voilà le seul homme qui m’ait comprise, se dit-elle, c’est ainsi qu’en
+eût agi Fabrice, s’il eût pu m’entendre.»
+
+Il y avait deux choses dans le caractère de la duchesse, elle voulait
+toujours ce qu’elle avait voulu une fois; elle ne remettait jamais en
+délibération ce qui avait été une fois décidé. Elle citait à ce propos
+un mot de son premier mari, l’aimable général Pietranera: «Quelle
+insolence envers moi-même! disait-il; pourquoi croirai-je avoir plus
+d’esprit aujourd’hui que lorsque je pris ce parti?»
+
+De ce moment, une sorte de gaieté reparut dans le caractère de la
+duchesse. Avant la fatale résolution, à chaque pas que faisait son
+esprit, à chaque chose nouvelle qu’elle voyait, elle avait le sentiment
+de son infériorité envers le prince, de sa faiblesse et de sa duperie;
+le prince, suivant elle, l’avait lâchement trompée, et le comte Mosca,
+par suite de son génie courtisanesque, quoique innocemment, avait
+secondé le prince. Dès que la vengeance fut résolue, elle sentit sa
+force, chaque pas de son esprit lui donnait du bonheur. Je croirais
+assez que le bonheur immoral qu’on trouve à se venger en Italie tient
+à la force d’imagination de ce peuple; les gens des autres pays ne
+pardonnent pas à proprement parler, ils oublient.
+
+La duchesse ne revit Palla que vers les derniers temps de la prison de
+Fabrice. Comme on l’a deviné peut-être, ce fut lui qui donna l’idée de
+l’évasion: il existait dans les bois, à deux lieues de Sacca, une tour
+du Moyen Age, à demi ruinée, et haute de plus de cent pieds; avant de
+parler une seconde fois de fuite à la duchesse, Ferrante la supplia
+d’envoyer Ludovic, avec des hommes sûrs, disposer une suite d’échelles
+auprès de cette tour. En présence de la duchesse il y monta avec les
+échelles, et en descendit avec une simple corde nouée; il renouvela
+trois fois l’expérience, puis il expliqua de nouveau son idée. Huit
+jours après, Ludovic voulut aussi descendre de cette vieille tour avec
+une corde nouée: ce fut alors que la duchesse communiqua cette idée à
+Fabrice.
+
+Dans les derniers jours qui précédèrent cette tentative, qui pouvait
+amener la mort du prisonnier, et de plus d’une façon, la duchesse ne
+pouvait trouver un instant de repos qu’autant qu’elle avait Ferrante
+à ses côtés; le courage de cet homme électrisait le sien; mais l’on
+sent bien qu’elle devait cacher au comte ce voisinage singulier. Elle
+craignait, non pas qu’il se révoltât, mais elle eût été affligée de
+ses objections, qui eussent redoublé ses inquiétudes. «Quoi! prendre
+pour conseiller intime un fou reconnu comme tel, et condamné à mort!
+Et, ajoutait la duchesse, se parlant à elle-même, un homme qui, par
+la suite, pouvait faire de si étranges choses!» Ferrante se trouvait
+dans le salon de la duchesse au moment où le comte vint lui donner
+connaissance de la conversation que le prince avait eue avec Rassi; et,
+lorsque le comte fut sorti, elle eut beaucoup à faire pour empêcher
+Ferrante de marcher sur-le-champ à l’exécution d’un affreux dessein!
+
+--Je suis fort maintenant! s’écriait ce fou; je n’ai plus de doute sur
+la légitimité de l’action!
+
+--Mais, dans le moment de colère qui suivra inévitablement, Fabrice
+serait mis à mort!
+
+--Mais ainsi on lui épargnerait le péril de cette descente: elle est
+possible, facile même, ajoutait-il; mais l’expérience manque à ce jeune
+homme.
+
+On célébra le mariage de la sœur du marquis Crescenzi, et ce fut à la
+fête donnée dans cette occasion que la duchesse rencontra Clélia, et put
+lui parler sans donner de soupçons aux observateurs de bonne compagnie.
+La duchesse elle-même remit à Clélia le paquet de cordes dans le jardin,
+où ces dames étaient allées respirer un instant. Ces cordes, fabriquées
+avec le plus grand soin, mi-parties de chanvre et de soie, avec des
+nœuds, étaient fort menues et assez flexibles; Ludovic avait éprouvé
+leur solidité, et, dans toutes leurs parties, elles pouvaient porter
+sans se rompre un poids de huit quintaux. On les avait comprimées de
+façon à en former plusieurs paquets de la forme d’un volume in-quarto;
+Clélia s’en empara, et promit à la duchesse que tout ce qui était
+humainement possible serait accompli pour faire arriver ces paquets
+jusqu’à la tour Farnèse.
+
+--Mais je crains la timidité de votre caractère; et d’ailleurs, ajouta
+poliment la duchesse, quel intérêt peut vous inspirer un inconnu?
+
+--M. del Dongo est malheureux, et je vous promets que par moi il sera
+sauvé!
+
+Mais la duchesse, ne comptant que fort médiocrement sur la présence
+d’esprit d’une jeune personne de vingt ans, avait pris d’autres
+précautions dont elle se garda bien de faire part à la fille du
+gouverneur. Comme il était naturel de le supposer, ce gouverneur
+se trouvait à la fête donnée pour le mariage de la sœur du marquis
+Crescenzi. La duchesse se dit que, si elle lui faisait donner un
+fort narcotique, on pourrait croire dans le premier moment qu’il
+s’agissait d’une attaque d’apoplexie, et alors, au lieu de le placer
+dans sa voiture pour le ramener à la citadelle, on pourrait, avec un
+peu d’adresse, faire prévaloir l’avis de se servir d’une litière, qui
+se trouverait par hasard dans la maison où se donnait la fête. Là
+se rencontreraient aussi des hommes intelligents, vêtus en ouvriers
+employés pour la fête, et qui, dans le trouble général, s’offriraient
+obligeamment pour transporter le malade jusqu’à son palais si élevé.
+Ces hommes, dirigés par Ludovic, portaient une assez grande quantité de
+cordes, adroitement cachées sous leurs habits. On voit que la duchesse
+avait réellement l’esprit égaré depuis qu’elle songeait sérieusement à
+la fuite de Fabrice. Le péril de cet être chéri était trop fort pour
+son âme, et surtout durait trop longtemps. Par excès de précautions,
+elle faillit faire manquer cette fuite, ainsi qu’on va le voir. Tout
+s’exécuta comme elle l’avait projeté avec cette seule différence que le
+narcotique produisit un effet trop puissant; tout le monde crut, et même
+les gens de l’art, que le général avait une attaque d’apoplexie.
+
+Par bonheur, Clélia, au désespoir, ne se douta en aucune façon de la
+tentative si criminelle de la duchesse. Le désordre fut tel au moment de
+l’entrée à la citadelle de la litière où le général, à demi-mort, était
+enfermé, que Ludovic et ses gens passèrent sans objection; ils ne furent
+fouillés que pour la bonne forme au pont de l’esclave. Quand ils eurent
+transporté le général jusqu’à son lit, on les conduisit à l’office, où
+les domestiques les traitèrent fort bien; mais après ce repas, qui ne
+finit que fort près du matin, on leur expliqua que l’usage de la prison
+exigeait que, pour le reste de la nuit, ils fussent enfermés à clef dans
+les salles basses du palais; le lendemain au jour ils seraient mis en
+liberté par le lieutenant du gouverneur.
+
+Ces hommes avaient trouvé le moyen de remettre à Ludovic les cordes dont
+ils s’étaient chargés, mais Ludovic eut beaucoup de peine à obtenir un
+instant d’attention de Clélia. A la fin, dans un moment où elle passait
+d’une chambre à une autre, il lui fit voir qu’il déposait des paquets de
+corde dans l’angle obscur d’un des salons du premier étage. Clélia fut
+profondément frappée de cette circonstance étrange: aussitôt elle conçut
+d’atroces soupçons.
+
+--Qui êtes-vous? dit-elle à Ludovic.
+
+Et, sur la réponse fort ambiguë de celui-ci, elle ajouta:
+
+--Je devrais vous faire arrêter; vous ou les vôtres vous avez empoisonné
+mon père!... Avouez à l’instant quelle est la nature du poison dont vous
+avez fait usage, afin que le médecin de la citadelle puisse administrer
+les remèdes convenables; avouez à l’instant, ou bien, vous et vos
+complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle!
+
+--Mademoiselle a tort de s’alarmer, répondit Ludovic, avec une grâce
+et une politesse parfaites; il ne s’agit nullement de poison; on a
+eu l’imprudence d’administrer au général une dose de laudanum, et
+il paraît que le domestique chargé de ce crime a mis dans le verre
+quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords éternel; mais
+Mademoiselle peut croire que, grâce au ciel, il n’existe aucune sorte
+de danger: M. le gouverneur doit être traité pour avoir pris, par
+erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j’ai l’honneur de le
+répéter à Mademoiselle, le laquais chargé du crime ne faisait point
+usage de poisons véritables, comme Barbone, lorsqu’il voulut empoisonner
+Mgr Fabrice. On n’a point prétendu se venger du péril qu’a couru Mgr
+Fabrice; on n’a confié à ce laquais maladroit qu’une fiole où il y avait
+du laudanum, j’en fais serment à Mademoiselle! Mais il est bien entendu
+que, si j’étais interrogé officiellement, je nierais tout.
+
+«D’ailleurs, si Mademoiselle parle à qui que ce soit de laudanum et de
+poison, fût-ce à l’excellent don Cesare, Fabrice est tué de la main de
+Mademoiselle. Elle rend à jamais impossibles tous les projets de fuite;
+et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n’est pas avec du simple
+laudanum que l’on veut empoisonner Monseigneur; elle sait aussi que
+quelqu’un n’a accordé qu’un mois de délai pour ce crime, et qu’il y a
+déjà plus d’une semaine que l’ordre fatal a été reçu. Ainsi, si elle me
+fait arrêter, ou si seulement elle dit un mot à don Cesare ou à tout
+autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d’un mois, et
+j’ai raison de dire qu’elle tue de sa main Mgr Fabrice.
+
+Clélia était épouvantée de l’étrange tranquillité de Ludovic.
+
+«Ainsi, me voilà en dialogue réglé, se disait-elle, avec l’empoisonneur
+de mon père, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et
+c’est l’amour qui m’a conduite à tous ces crimes!...»
+
+Le remords lui laissait à peine la force de parler; elle dit à Ludovic:
+
+--Je vais vous enfermer à clef dans ce salon. Je cours apprendre au
+médecin qu’il ne s’agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui
+dirai-je que je l’ai appris moi-même? Je reviens ensuite vous délivrer.
+
+«Mais, dit Clélia revenant en courant d’auprès de la porte, Fabrice
+savait-il quelque chose du laudanum?
+
+--Mon Dieu non, Mademoiselle, il n’y eût jamais consenti. Et puis, à
+quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence
+la plus stricte. Il s’agit de sauver la vie à Monseigneur, qui sera
+empoisonné d’ici à trois semaines; l’ordre en a été donné par quelqu’un
+qui d’ordinaire ne trouve point d’obstacle à ses volontés; et, pour tout
+dire à Mademoiselle, on prétend que c’est le terrible fiscal général
+Rassi qui a reçu cette commission.
+
+Clélia s’enfuit épouvantée: elle comptait tellement sur la parfaite
+probité de don Cesare, qu’en employant certaine précaution, elle osa lui
+dire qu’on avait administré au général du laudanum, et pas autre chose.
+Sans répondre, sans questionner, don Cesare courut au médecin.
+
+Clélia revint au salon, où elle avait enfermé Ludovic dans l’intention
+de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l’y trouva plus: il
+avait réussi à s’échapper. Elle vit sur une table une bourse remplie de
+sequins, et une petite boîte renfermant diverses sortes de poisons. La
+vue de ces poisons la fit frémir. «Qui me dit, pensa-t-elle, que l’on
+n’a donné que du laudanum à mon père, et que la duchesse n’a pas voulu
+se venger de la tentative de Barbone?
+
+«Grand Dieu! s’écria-t-elle, me voici en rapport avec les empoisonneurs
+de mon père! Et je les laisse s’échapper! Et peut-être cet homme, mis à
+la question, eût avoué autre chose que du laudanum!»
+
+Aussitôt Clélia tomba à genoux, fondant en larmes, et pria la Madone
+avec ferveur.
+
+Pendant ce temps, le médecin de la citadelle, fort étonné de l’avis
+qu’il recevait de don Cesare, et d’après lequel il n’avait affaire
+qu’à du laudanum, donna les remèdes convenables qui bientôt firent
+disparaître les symptômes les plus alarmants. Le général revint un peu à
+lui comme le jour commençait à paraître. Sa première action marquant de
+la connaissance fut de charger d’injures le colonel commandant en second
+la citadelle, et qui s’était avisé de donner quelques ordres les plus
+simples du monde pendant que le général n’avait pas sa connaissance.
+
+Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colère contre une
+fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s’avisa de prononcer
+le mot d’<i>apoplexie</i>.
+
+--Est-ce que je suis d’âge, s’écria-t-il, à avoir des apoplexies? Il n’y
+a que mes ennemis acharnés qui puissent se plaire à répandre de tels
+bruits. Et d’ailleurs, est-ce que j’ai été saigné, pour que la calomnie
+elle-même ose parler d’apoplexie?
+
+Fabrice, tout occupé des préparatifs de sa fuite, ne put concevoir les
+bruits étranges qui remplissaient la citadelle au moment où l’on y
+rapportait le gouverneur à demi mort. D’abord il eut quelque idée que sa
+sentence était changée, et qu’on venait le mettre à mort. Voyant ensuite
+que personne ne se présentait dans sa chambre, il pensa que Clélia avait
+été trahie, qu’à sa rentrée dans la forteresse on lui avait enlevé les
+cordes que probablement elle rapportait, et qu’enfin ses projets de
+fuite étaient désormais impossibles. Le lendemain, à l’aube du jour, il
+vit entrer dans sa chambre un homme à lui inconnu, qui, sans dire mot,
+y déposa un panier de fruits: sous les fruits était cachée la lettre
+suivante:
+
+Pénétrée des remords les plus vifs par ce qui a été fait, non pas, grâce
+au ciel, de mon consentement, mais à l’occasion d’une idée que j’avais
+eue, j’ai fait vœu à la très sainte Vierge que si, par l’effet de sa
+sainte intercession, mon père est sauvé, jamais je n’opposerai un refus
+à ses ordres; j’épouserai le marquis aussitôt que j’en serai requise par
+lui, et jamais je ne vous reverrai. Toutefois, je crois qu’il est de mon
+devoir d’achever ce qui a été commencé. Dimanche prochain, au retour de
+la messe où l’on vous conduira à ma demande (songez à préparer votre
+âme, vous pouvez vous tuer dans la difficile entreprise); au retour de
+la messe, dis-je, retardez le plus possible votre rentrée dans votre
+chambre; vous y trouverez ce qui vous est nécessaire pour l’entreprise
+méditée. Si vous périssez, j’aurai l’âme navrée! Pourrez-vous m’accuser
+d’avoir contribué à votre mort? La duchesse elle-même ne m’a-t-elle pas
+répété à diverses reprises que la faction Raversi l’emporte? on veut
+lier le prince par une cruauté qui le sépare à jamais du comte Mosca.
+La duchesse, fondant en larmes, m’a juré qu’il ne reste que cette
+ressource: vous périssez si vous ne tentez rien. Je ne puis plus vous
+regarder, j’en ai fait le vœu; mais si dimanche, vers le soir, vous me
+voyez entièrement vêtue de noir, à la fenêtre accoutumée, ce sera le
+signal que la nuit suivante tout sera disposé autant qu’il est possible
+à mes faibles moyens. Après onze heures, peut-être seulement à minuit
+ou une heure, une petite lampe paraîtra à ma fenêtre, ce sera l’instant
+décisif; recommandez-vous à votre saint patron, prenez en hâte les
+habits de prêtre dont vous êtes pourvu, et marchez.
+
+Adieu, Fabrice, je serai en prière, et répandant les larmes les plus
+amères, vous pouvez le croire, pendant que vous courrez de si grands
+dangers. Si vous périssez, je ne vous survivrai point; grand Dieu!
+qu’est-ce que je dis? mais si vous réussissez, je ne vous reverrai
+jamais. Dimanche, après la messe, vous trouverez dans votre prison
+l’argent, les poisons, les cordes, envoyés par cette femme terrible
+qui vous aime avec passion, et qui m’a répété jusqu’à trois fois qu’il
+fallait prendre ce parti. Dieu vous sauve et la sainte Madone!
+
+Fabio Conti était un geôlier toujours inquiet, toujours malheureux,
+voyant toujours en songe quelqu’un de ses prisonniers lui échapper:
+il était abhorré de tout ce qui était dans la citadelle; mais le
+malheur inspirant les mêmes résolutions à tous les hommes, les pauvres
+prisonniers, ceux-là mêmes qui étaient enchaînés dans des cachots hauts
+de trois pieds, larges de trois pieds et de huit pieds de longueur et où
+ils ne pouvaient se tenir debout ou assis, tous les prisonniers, même
+ceux-là, dis-je, eurent l’idée de faire chanter à leur frais un Te Deum
+lorsqu’ils surent que leur gouverneur était hors de danger. Deux ou
+trois de ces malheureux firent des sonnets en l’honneur de Fabio Conti.
+O effet du malheur sur ces hommes! Que celui qui les blâme soit conduit
+par sa destinée à passer un an dans un cachot haut de trois pieds, avec
+huit onces de pain par jour et jeûnant les vendredis.
+
+Clélia, qui ne quittait la chambre de son père que pour aller prier dans
+la chapelle, dit que le gouverneur avait décidé que les réjouissances
+n’auraient lieu que le dimanche. Le matin de ce dimanche, Fabrice
+assista à la messe et au Te Deum; le soir il y eut feu d’artifice,
+et dans les salles basses du château l’on distribua aux soldats une
+quantité de vin quadruple de celle que le gouverneur avait accordée;
+une main inconnue avait même envoyé plusieurs tonneaux d’eau-de-vie que
+les soldats défoncèrent. La générosité des soldats qui s’enivraient ne
+voulut pas que les cinq soldats qui faisaient faction comme sentinelles
+autour du palais souffrissent de leur position; à mesure qu’ils
+arrivaient à leurs guérites, un domestique affidé leur donnait du vin,
+et l’on ne sait par quelle main ceux qui furent placés en sentinelle
+à minuit et pendant le reste de la nuit reçurent aussi un verre
+d’eau-de-vie, et l’on oubliait à chaque fois la bouteille auprès de la
+guérite (comme il a été prouvé au procès qui suivit).
+
+Le désordre dura plus longtemps que Clélia ne l’avait pensé, et ce ne
+fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huit jours,
+avait scié deux barreaux de sa fenêtre, celle qui ne donnait pas vers
+la volière, commença à démonter l’abat-jour; il travaillait presque
+sur la tête des sentinelles qui gardaient le palais du gouverneur, ils
+n’entendirent rien. Il avait fait quelques nouveaux nœuds seulement à
+l’immense corde nécessaire pour descendre de cette terrible hauteur
+de cent quatre-vingts pieds. Il arrangea cette corde en bandoulière
+autour de son corps: elle le gênait beaucoup, son volume étant énorme;
+les nœuds l’empêchaient de former masse, et elle s’écartait à plus de
+dix-huit pouces du corps. «Voilà le grand obstacle», se dit Fabrice.
+
+Cette corde arrangée tant bien que mal, Fabrice prit celle avec laquelle
+il comptait descendre les trente-cinq pieds qui séparaient sa fenêtre
+de l’esplanade où était le palais du gouverneur. Mais comme pourtant,
+quelque enivrées que fussent les sentinelles, il ne pouvait pas
+descendre exactement sur leurs têtes, il sortit, comme nous l’avons dit,
+par la seconde fenêtre de sa chambre, celle qui avait jour sur le toit
+d’une sorte de vaste corps de garde. Par une bizarrerie de malade, dès
+que le général Fabio Conti avait pu parler, il avait fait monter deux
+cents soldats dans cet ancien corps de garde abandonné depuis un siècle.
+Il disait qu’après l’avoir empoisonné on voulait l’assassiner dans son
+lit, et ces deux cents soldats devaient le garder. On peut juger de
+l’effet que cette mesure imprévue produisit sur le cœur de Clélia: cette
+fille pieuse sentait fort bien jusqu’à quel point elle trahissait son
+père, et un père qui venait d’être presque empoisonné dans l’intérêt
+du prisonnier qu’elle aimait. Elle vit presque dans l’arrivée imprévue
+de ces deux cents hommes un arrêt de la Providence qui lui défendait
+d’aller plus avant et de rendre la liberté à Fabrice.
+
+Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine du
+prisonnier. On avait encore traité ce triste sujet à la fête même donnée
+à l’occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi. Puisque pour une
+pareille vétille, un coup d’épée maladroit donné à un comédien, un homme
+de la naissance de Fabrice n’était pas mis en liberté au bout de neuf
+mois de prison et avec la protection du premier ministre, c’est qu’il
+y avait de la politique dans son affaire. Alors, inutile de s’occuper
+davantage de lui, avait-on dit; s’il ne convenait pas au pouvoir de
+le faire mourir en place publique, il mourrait bientôt de maladie. Un
+ouvrier serrurier qui avait été appelé au palais du général Fabio Conti
+parla de Fabrice comme d’un prisonnier expédié depuis longtemps et dont
+on taisait la mort par politique. Le mot de cet homme décida Clélia.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+
+Dans la journée Fabrice fut attaqué par quelques réflexions sérieuses
+et désagréables, mais à mesure qu’il entendait sonner les heures qui le
+rapprochaient du moment de l’action, il se sentait allègre et dispos.
+La duchesse lui avait écrit qu’il serait surpris par le grand air, et
+qu’à peine hors de sa prison il se trouverait dans l’impossibilité de
+marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s’exposer à être repris
+que se précipiter du haut d’un mur de cent quatre-vingts pieds. «Si ce
+malheur m’arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet,
+je dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l’ai juré à
+Clélia, j’aime mieux tomber du haut d’un rempart, si élevé qu’il soit,
+que d’être toujours à faire des réflexions sur le goût du pain que je
+mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas éprouver avant la fin,
+quand on meurt empoisonné! Fabio Conti n’y cherchera pas de façons, il
+me fera donner de l’arsenic avec lequel il tue les rats de sa citadelle.»
+
+Vers le minuit un de ces brouillards épais et blancs que le Pô jette
+quelquefois sur ses rives s’étendit d’abord sur la ville, et ensuite
+gagna l’esplanade et les bastions au milieu desquels s’élève la
+grosse tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la
+plate-forme, on n’apercevait plus les petits acacias qui environnaient
+les jardins établis par les soldats au pied du mur de cent quatre-vingts
+pieds. «Voilà qui est excellent», pensa-t-il.
+
+Un peu après que minuit et demi eut sonné, le signal de la petite lampe
+parut à la fenêtre de la volière. Fabrice était prêt à agir; il fit
+un signe de croix, puis attacha à son lit la petite corde destinée
+à lui faire descendre les trente-cinq pieds qui le séparaient de la
+plate-forme où était le palais. Il arriva sans encombre sur le toit
+du corps de garde occupé depuis la veille par les deux cents hommes
+de renfort dont nous avons parlé. Par malheur les soldats, à minuit
+trois quarts qu’il était alors, n’étaient pas encore endormis; pendant
+qu’il marchait à pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses,
+Fabrice les entendait qui disaient que le diable était sur le toit,
+et qu’il fallait essayer de le tuer d’un coup de fusil. Quelques voix
+prétendaient que ce souhait était d’une grande impiété, d’autres
+disaient que si l’on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose,
+le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarmé la garnison
+inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se hâtait
+le plus possible en marchant sur le toit et qu’il faisait beaucoup plus
+de bruit. Le fait est qu’au moment où, pendu à sa corde, il passa devant
+les fenêtres, par bonheur à quatre ou cinq pieds de distance à cause de
+l’avance du toit, elles étaient hérissées de baïonnettes. Quelques-uns
+ont prétendu que Fabrice toujours fou eut l’idée de jouer le rôle du
+diable, et qu’il jeta à ces soldats une poignée de sequins. Ce qui est
+sûr, c’est qu’il avait semé des sequins sur le plancher de sa chambre,
+et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de la tour
+Farnèse au parapet, afin de se donner la chance de distraire les soldats
+qui auraient pu se mettre à le poursuivre.
+
+Arrivé sur la plate-forme et entouré de sentinelles qui ordinairement
+criaient tous les quarts d’heure une phrase entière: Tout est bien autour
+de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et chercha
+la pierre neuve.
+
+Ce qui paraît incroyable et pourrait faire douter du fait si le résultat
+n’avait eu pour témoin une ville entière, c’est que les sentinelles
+placées le long du parapet n’aient pas vu et arrêté Fabrice; à la
+vérité, le brouillard dont nous avons parlé commençait à monter, et
+Fabrice a dit que lorsqu’il était sur la plate-forme, le brouillard
+lui semblait arrivé déjà jusqu’à moitié de la tour Farnèse. Mais
+ce brouillard n’était point épais, et il apercevait fort bien les
+sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait que, poussé
+comme par une force surnaturelle, il alla se placer hardiment entre deux
+sentinelles assez voisines. Il défit tranquillement la grande corde
+qu’il avait autour du corps et qui s’embrouilla deux fois; il lui fallut
+beaucoup de temps pour la débrouiller et l’étendre sur le parapet. Il
+entendait les soldats parler de tous les côtés, bien résolu à poignarder
+le premier qui s’avancerait vers lui. «Je n’étais nullement troublé,
+ajoutait-il, il me semblait que j’accomplissais une cérémonie.»
+
+Il attacha sa corde enfin débrouillée à une ouverture pratiquée dans le
+parapet pour l’écoulement des eaux, il monta sur ce même parapet, et
+pria Dieu avec ferveur; puis, comme un héros des temps de chevalerie,
+il pensa un instant à Clélia. Combien je suis différent, se dit-il, du
+Fabrice léger et libertin qui entra ici il y a neuf mois! Enfin il se
+mit à descendre cette étonnante hauteur. Il agissait mécaniquement,
+dit-il, et comme il eût fait en plein jour, descendant devant des amis,
+pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout à
+coup ses bras perdre leur force; il croit même qu’il lâcha la corde un
+instant; mais bientôt il la reprit; peut-être, dit-il, il se retint
+aux broussailles sur lesquelles il glissait et qui l’écorchaient.
+Il éprouvait de temps à autre une douleur atroce entre les épaules,
+elle allait jusqu’à lui ôter la respiration. Il y avait un mouvement
+d’ondulation fort incommode; il était renvoyé sans cesse de la corde
+aux broussailles. Il fut touché par plusieurs oiseaux assez gros qu’il
+réveillait et qui se jetaient sur lui en s’envolant. Les premières fois
+il crut être atteint par des gens descendant de la citadelle par la même
+voie que lui pour le poursuivre, et il s’apprêtait à se défendre. Enfin
+il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconvénient que d’avoir
+les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour, le talus
+qu’elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en descendant, et
+les plantes qui croissaient entre les pierres le retenaient beaucoup.
+En arrivant en bas dans les jardins des soldats il tomba sur un acacia
+qui, vu d’en haut, lui semblait avoir quatre ou cinq pieds de hauteur,
+et qui en avait réellement quinze ou vingt. Un ivrogne qui se trouvait
+là endormi le prit pour un voleur. En tombant de cet arbre, Fabrice se
+démit presque le bras gauche. Il se mit à fuir vers le rempart, mais, à
+ce qu’il dit, ses jambes lui semblaient comme du coton; il n’avait plus
+aucune force. Malgré le péril, il s’assit et but un peu d’eau-de-vie qui
+lui restait. Il s’endormit quelques minutes au point de ne plus savoir
+où il était; en se réveillant il ne pouvait comprendre comment, se
+trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres. Enfin la terrible vérité
+revint à sa mémoire. Aussitôt il marcha vers le rempart; il y monta par
+un grand escalier. La sentinelle, qui était placée tout près, ronflait
+dans sa guérite. Il trouva une pièce de canon gisant dans l’herbe; il
+y attacha sa troisième corde; elle se trouva un peu trop courte, et
+il tomba dans un fossé bourbeux où il pouvait y avoir un pied d’eau.
+Pendant qu’il se relevait et cherchait à se reconnaître, il se sentit
+saisi par deux hommes: il eut peur un instant; mais bientôt il entendit
+prononcer près de son oreille et à voix basse:
+
+--Ah! monsignore! monsignore!
+
+Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient à la duchesse;
+aussitôt il s’évanouit profondément. Quelque temps après il sentit qu’il
+était porté par des hommes qui marchaient en silence et fort vite; puis
+on s’arrêta, ce qui lui donna beaucoup d’inquiétude. Mais il n’avait
+ni la force de parler ni celle d’ouvrir les yeux; il sentait qu’on le
+serrait; tout à coup il reconnut le parfum des vêtements de la duchesse.
+Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les mots:
+
+--Ah! chère amie!
+
+Puis il s’évanouit de nouveau profondément.
+
+Le fidèle Bruno, avec une escouade de gens de police dévoués au comte,
+était en réserve à deux cents pas; le comte lui-même était caché dans
+une petite maison tout près du lieu où la duchesse attendait. Il n’eût
+pas hésité, s’il l’eût fallu, à mettre l’épée à la main avec quelques
+officiers à demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme obligé
+de sauver la vie à Fabrice, qui lui semblait grandement exposé, et qui
+jadis eût eu sa grâce signée du prince, si lui Mosca n’eût eu la sottise
+de vouloir éviter une sottise écrite au souverain.
+
+Depuis minuit la duchesse, entourée d’hommes armés jusqu’aux dents,
+errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle; elle
+ne pouvait rester en place, elle pensait qu’elle aurait à combattre pour
+enlever Fabrice à des gens qui le poursuivraient. Cette imagination
+ardente avait pris cent précautions, trop longues à détailler ici, et
+d’une imprudence incroyable. On a calculé que plus de quatre-vingts
+agents étaient sur pied cette nuit-là, s’attendant à se battre pour
+quelque chose d’extraordinaire. Par bonheur, Ferrante et Ludovic étaient
+à la tête de tout cela, et le ministre de la police n’était pas hostile;
+mais le comte lui-même remarqua que la duchesse ne fut trahie par
+personne, et qu’il ne sut rien comme ministre.
+
+La duchesse perdit la tête absolument en revoyant Fabrice; elle le
+serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au désespoir en se voyant
+couverte de sang: c’était celui des mains de Fabrice; elle le crut
+dangereusement blessé. Aidée d’un de ses gens, elle lui ôtait son habit
+pour le panser, lorsque Ludovic, qui, par bonheur, se trouvait là, mit
+d’autorité la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui
+étaient cachées dans un jardin près de la porte de la ville, et l’on
+partit ventre à terre pour aller passer le Pô près de Sacca. Ferrante,
+avec vingt hommes bien armés, faisait l’arrière-garde, et avait promis
+sur sa tête d’arrêter la poursuite. Le comte, seul et à pied, ne quitta
+les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit que
+rien ne bougeait. «Me voici en haute trahison!» se disait-il ivre de
+joie.
+
+Ludovic eut l’idée excellente de placer dans une voiture un jeune
+chirurgien attaché à la maison de la duchesse, et qui avait beaucoup de
+la tournure de Fabrice.
+
+--Prenez la fuite, lui dit-il, du côté de Bologne; soyez fort maladroit,
+tâchez de vous faire arrêter; alors coupez-vous dans vos réponses, et
+enfin avouez que vous êtes Fabrice del Dongo; surtout gagnez du temps.
+Mettez de l’adresse à être maladroit, vous en serez quitte pour un mois
+de prison, et Madame vous donnera 50 sequins.
+
+--Est-ce qu’on songe à l’argent quand on sert Madame?
+
+Il partit, et fut arrêté quelques heures plus tard, ce qui causa une
+joie bien plaisante au général Fabio Conti et à Rassi, qui, avec le
+danger de Fabrice, voyait s’envoler sa baronnie.
+
+L’évasion ne fut connue à la citadelle que sur les six heures du matin,
+et ce ne fut qu’à dix qu’on osa en instruire le prince. La duchesse
+avait été si bien servie que, malgré le profond sommeil de Fabrice,
+qu’elle prenait pour un évanouissement mortel, ce qui fit que trois fois
+elle fit arrêter la voiture, elle passait le Pô dans une barque comme
+quatre heures sonnaient. Il y avait des relais sur la rive gauche; on
+fit encore deux lieues avec une extrême rapidité, puis on fut arrêté
+plus d’une heure pour la vérification des passeports. La duchesse en
+avait de toutes les sortes pour elle et pour Fabrice; mais elle était
+folle ce jour-là, elle s’avisa de donner dix napoléons au commis de la
+police autrichienne, et de lui prendre la main en fondant en larmes.
+Ce commis, fort effrayé, recommença l’examen. On prit la poste; la
+duchesse payait d’une façon si extravagante, que partout elle excitait
+les soupçons en ce pays où tout étranger est suspect. Ludovic lui vint
+encore en aide; il dit que Mme la duchesse était folle de douleur,
+à cause de la fièvre continue du jeune comte Mosca, fils du premier
+ministre de Parme, qu’elle emmenait avec elle consulter les médecins de
+Pavie.
+
+Ce ne fut qu’à dix lieues par-delà le Pô que le prisonnier se réveilla
+tout à fait, il avait une épaule luxée et force écorchures. La duchesse
+avait encore des façons si extraordinaires que le maître d’une auberge
+de village, où l’on dîna, crut avoir affaire à une princesse du sang
+impérial, et allait lui faire rendre les honneurs qu’il croyait lui
+être dus, lorsque Ludovic dit à cet homme que la princesse le ferait
+immanquablement mettre en prison s’il s’avisait de faire sonner les
+cloches.
+
+Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoire piémontais.
+Là seulement Fabrice était en toute sûreté; on le conduisit dans un
+petit village écarté de la grande route; on pansa ses mains, et il
+dormit encore quelques heures.
+
+Ce fut dans ce village que la duchesse se livra à une action non
+seulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bien
+funeste à la tranquillité du reste de sa vie. Quelques semaines avant
+l’évasion de Fabrice, et un jour que tout Parme était allé à la porte de
+la citadelle pour tâcher de voir dans la cour l’échafaud qu’on dressait
+en son honneur, la duchesse avait montré à Ludovic, devenu le factotum
+de sa maison, le secret au moyen duquel on faisait sortir d’un petit
+cadre de fer, fort bien caché, une des pierres formant le fond du fameux
+réservoir d’eau du palais Sanseverina, ouvrage du treizième siècle, et
+dont nous avons parlé. Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de
+ce petit village, la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue
+folle, tant les regards qu’elle lui lançait étaient singuliers.
+
+--Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vous donner
+quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais, vous êtes
+un poète, vous auriez bientôt mangé cet argent. Je vous donne la petite
+terre de la Ricciarda, à une lieue de Casal-Maggiore.
+
+Ludovic se jeta à ses pieds fou de joie, et protestant avec l’accent du
+cœur que ce n’était point pour gagner de l’argent qu’il avait contribué
+à sauver monsignore Fabrice; qu’il l’avait toujours aimé d’une façon
+particulière depuis qu’il avait eu l’honneur de le conduire une fois
+en sa qualité de troisième cocher de Madame. Quand cet homme, qui
+réellement avait du cœur, crut avoir assez occupé de lui une aussi
+grande dame, il prit congé; mais elle, avec des yeux étincelants, lui
+dit:
+
+--Restez.
+
+Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret, regardant
+de temps à autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfin cet homme,
+voyant que cette étrange promenade ne prenait point de fin, crut devoir
+adresser la parole à sa maîtresse.
+
+--Madame m’a fait un don tellement exagéré, tellement au-dessus de
+tout ce qu’un pauvre homme tel que moi pouvait s’imaginer, tellement
+supérieur surtout aux faibles services que j’ai eu l’honneur de rendre,
+que je crois en conscience ne pas pouvoir garder sa terre de la
+Ricciarda. J’ai l’honneur de rendre cette terre à Madame, et de la prier
+de m’accorder une pension de quatre cents francs.
+
+--Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur la plus
+sombre, combien de fois avez-vous ouï dire que j’avais déserté un projet
+une fois énoncé par moi?
+
+Après cette phrase, la duchesse se promena encore durant quelques
+minutes; puis, s’arrêtant tout à coup, elle s’écria:
+
+--C’est par hasard et parce qu’il a su plaire à cette petite fille, que
+la vie de Fabrice a été sauvée! S’il n’avait été aimable, il mourait.
+Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle en marchant sur Ludovic
+avec des yeux où éclatait la plus sombre fureur.
+
+Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui lui donna de
+vives inquiétudes pour la propriété de sa terre de la Ricciarda.
+
+--Eh bien! reprit la duchesse du ton le plus doux et le plus gai, et
+changée du tout au tout, je veux que mes bons habitants de Sacca aient
+une journée folle et de laquelle ils se souviennent longtemps. Vous
+allez retourner à Sacca, avez-vous quelque objection? Pensez-vous courir
+quelque danger?
+
+--Peu de chose, Madame: aucun des habitants de Sacca ne dira jamais que
+j’étais de la suite de monsignore Fabrice. D’ailleurs, si j’ose le dire
+à Madame, je brûle de voir ma terre de la Ricciarda: il me semble si
+drôle d’être propriétaire!
+
+--Ta gaieté me plaît. Le fermier de la Ricciarda me doit, je pense,
+trois ou quatre ans de son fermage: je lui fais cadeau de la moitié
+de ce qu’il me doit, et l’autre moitié de tous ces arrérages, je te
+la donne, mais à cette condition: tu vas aller à Sacca, tu diras
+qu’après-demain est le jour de la fête d’une de mes patronnes, et,
+le soir qui suivra ton arrivée, tu feras illuminer mon château de la
+façon la plus splendide. N’épargne ni argent ni peine: songe qu’il
+s’agit du plus grand bonheur de ma vie. De longue main j’ai préparé
+cette illumination; depuis plus de trois ans j’ai réuni dans les caves
+du château tout ce qui peut servir à cette noble fête; j’ai donné
+en dépôt au jardinier toutes les pièces d’artifice nécessaires pour
+un feu magnifique: tu le feras tirer sur la terrasse qui regarde le
+Pô. J’ai quatre-vingt-neuf grands tonneaux de vin dans mes caves, tu
+feras établir quatre-vingt-neuf fontaines de vin dans mon parc. Si le
+lendemain il reste une bouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai
+que tu n’aimes pas Fabrice. Quand les fontaines de vin, l’illumination
+et le feu d’artifice seront bien en train, tu t’esquiveras prudemment,
+car il est possible, et c’est mon espoir, qu’à Parme toutes ces belles
+choses-là paraissent une insolence.
+
+--C’est ce qui n’est pas possible seulement, c’est sûr; comme il
+est certain aussi que le fiscal Rassi, qui a signé la sentence de
+monsignore, en crèvera de rage. Et même... ajouta Ludovic avec timidité,
+si Madame voulait faire plus de plaisir à son pauvre serviteur que de
+lui donner la moitié des arrérages de la Ricciarda, elle me permettrait
+de faire une petite plaisanterie à ce Rassi...
+
+--Tu es un brave homme! s’écria la duchesse avec transport, mais je te
+défends absolument de rien faire à Rassi; j’ai le projet de le faire
+pendre en public, plus tard. Quant à toi, tâche de ne pas te faire
+arrêter à Sacca, tout serait gâté si je te perdais.
+
+--Moi, Madame! Quand j’aurai dit que je fête une des patronnes de
+Madame, si la police envoyait trente gendarmes pour déranger quelque
+chose, soyez sûre qu’avant d’être arrivés à la croix rouge qui est au
+milieu du village, pas un d’eux ne serait à cheval. Ils ne se mouchent
+pas du coude, non, les habitants de Sacca; tous contrebandiers finis et
+qui adorent Madame.
+
+--Enfin, reprit la duchesse d’un air singulièrement dégagé, si je donne
+du vin à mes braves gens de Sacca, je veux inonder les habitants de
+Parme; le même soir où mon château sera illuminé, prends le meilleur
+cheval de mon écurie, cours à mon palais, à Parme, et ouvre le réservoir.
+
+--Ah! l’excellente idée qu’a Madame! s’écria Ludovic, riant comme un
+fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l’eau aux bourgeois de Parme
+qui étaient si sûrs, les misérables, que monsignore Fabrice allait être
+empoisonné comme le pauvre L...
+
+La joie de Ludovic n’en finissait point; la duchesse regardait avec
+complaisance ses rires fous; il répétait sans cesse:
+
+--Du vin aux gens de Sacca et de l’eau à ceux de Parme! Madame sait sans
+doute mieux que moi que lorsqu’on vida imprudemment le réservoir, il y
+a une vingtaine d’années, il y eut jusqu’à un pied d’eau dans plusieurs
+des rues de Parme.
+
+--Et de l’eau aux gens de Parme, répliqua la duchesse en riant. La
+promenade devant la citadelle eût été remplie de monde si l’on eût
+coupé le cou à Fabrice... Tout le monde l’appelle le grand coupable...
+Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamais personne vivante ne
+sache que cette inondation a été faite par toi, ni ordonnée par moi.
+Fabrice, le comte lui-même, doivent ignorer cette folle plaisanterie...
+Mais j’oubliais les pauvres de Sacca; va-t’en écrire une lettre à mon
+homme d’affaires, que je signerai; tu lui diras que pour la fête de ma
+sainte patronne il distribue cent sequins aux pauvres de Sacca et qu’il
+t’obéisse en tout pour l’illumination, le feu d’artifice et le vin; que
+le lendemain surtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes caves.
+
+--L’homme d’affaires de Madame ne se trouvera embarrassé qu’en un point:
+depuis cinq ans que Madame a le château, elle n’a pas laissé dix pauvres
+dans Sacca.
+
+--Et de l’eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse en chantant.
+Comment exécuteras-tu cette plaisanterie?
+
+--Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures, à dix
+et demie mon cheval est à l’auberge des Trois Ganaches, sur la route
+de Casal-Maggiore et de ma terre de la Ricciarda; à onze heures je
+suis dans ma chambre au palais, et à onze heures et un quart de l’eau
+pour les gens de Parme, et plus qu’ils n’en voudront, pour boire à la
+santé du grand coupable. Dix minutes plus tard je sors de la ville
+par la route de Bologne. Je fais, en passant, un profond salut à la
+citadelle, que le courage de monsignore et l’esprit de Madame viennent
+de déshonorer; je prends un sentier dans la campagne, de moi bien connu,
+et je fais mon entrée à la Ricciarda.
+
+Ludovic leva les yeux sur la duchesse et fut effrayé: elle regardait
+fixement la muraille nue à six pas d’elle et, il faut en convenir, son
+regard était atroce. «Ah! ma pauvre terre! pensa Ludovic; le fait est
+qu’elle est folle!» La duchesse le regarda et devina sa pensée.
+
+--Ah! monsieur Ludovic le grand poète, vous voulez une donation par
+écrit: courez me chercher une feuille de papier.
+
+Ludovic ne se fit pas répéter cet ordre, et la duchesse écrivit de sa
+main une longue reconnaissance antidatée d’un an, et par laquelle elle
+déclarait avoir reçu, de Ludovic San Micheli la somme de 80 000 francs,
+et lui avoir donné en gage la terre de la Ricciarda. Si après douze mois
+révolus la duchesse n’avait pas rendu lesdits 80 000 francs à Ludovic,
+la terre de la Ricciarda resterait sa propriété.
+
+«Il est beau, se disait la duchesse, de donner à un serviteur fidèle le
+tiers à peu près de ce qui me reste pour moi-même.»
+
+--Ah çà! dit la duchesse à Ludovic, après la plaisanterie du réservoir,
+je ne te donne que deux jours pour te réjouir à Casal-Maggiore. Pour que
+la vente soit valable, dis que c’est une affaire qui remonte à plus d’un
+an. Reviens me rejoindre à Belgirate, et cela sans le moindre délai;
+Fabrice ira peut-être en Angleterre où tu le suivras.
+
+Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice étaient à Belgirate.
+
+On s’établit dans ce village enchanteur; mais un chagrin mortel
+attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice était entièrement changé;
+dès les premiers moments où il s’était réveillé de son sommeil, en
+quelque sorte léthargique, après sa fuite, la duchesse s’était aperçue
+qu’il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire. Le sentiment
+profond par lui caché avec beaucoup de soin était assez bizarre, ce
+n’était rien moins que ceci: il était au désespoir d’être hors de
+prison. Il se gardait bien d’avouer cette cause de sa tristesse, elle
+eût amené des questions auxquelles il ne voulait pas répondre.
+
+--Mais quoi! lui disait la duchesse étonnée, cette horrible sensation
+lorsque la faim te forçait à te nourrir, pour ne pas tomber, d’un de ces
+mets détestables fournis par la cuisine de la prison, cette sensation,
+y a-t-il ici quelque goût singulier, est-ce que je m’empoisonne en cet
+instant, cette sensation ne te fait pas horreur?
+
+--Je pensais à la mort, répondait Fabrice, comme je suppose qu’y pensent
+les soldats: c’était une chose possible que je pensais bien éviter par
+mon adresse.
+
+Ainsi quelle inquiétude, quelle douleur pour la duchesse! Cet être
+adoré, singulier, vif, original, était désormais sous ses yeux en proie
+à une rêverie profonde; il préférait la solitude même au plaisir de
+parler de toutes choses, et à cœur ouvert, à la meilleure amie qu’il eût
+au monde. Toujours il était bon, empressé, reconnaissant auprès de la
+duchesse, il eût comme jadis donné cent fois sa vie pour elle; mais son
+âme était ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce lac
+sublime sans se dire une parole. La conversation, l’échange de pensées
+froides désormais possible entre eux, eût peut-être semblé agréable à
+d’autres: mais eux se souvenaient encore, la duchesse surtout, de ce
+qu’était leur conversation avant ce fatal combat avec Giletti qui les
+avait séparés. Fabrice devait à la duchesse l’histoire des neuf mois
+passés dans une horrible prison, et il se trouvait que sur ce séjour il
+n’avait à dire que des paroles brèves et incomplètes.
+
+«Voilà ce qui devait arriver tôt ou tard, se disait la duchesse avec une
+tristesse sombre. Le chagrin m’a vieillie, ou bien il aime réellement,
+et je n’ai plus que la seconde place dans son cœur.» Avilie, atterrée
+par ce plus grand des chagrins possibles, la duchesse se disait
+quelquefois: «Si le ciel voulait que Ferrante fût devenu tout à fait fou
+ou manquât de courage, il me semble que je serais moins malheureuse.»
+Dès ce moment ce demi-remords empoisonna l’estime que la duchesse avait
+pour son propre caractère. «Ainsi, se disait-elle avec amertume, je me
+repens d’une résolution prise: Je ne suis donc plus une del Dongo!
+
+«Le ciel l’a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et de quel
+droit voudrais-je qu’il ne fût pas amoureux? Une seule parole d’amour
+véritable a-t-elle jamais été échangée entre nous?»
+
+Cette idée si raisonnable lui ôta le sommeil, et enfin ce qui montrait
+que la vieillesse et l’affaiblissement de l’âme étaient arrivées pour
+elle avec la perspective d’une illustre vengeance, elle était cent
+fois plus malheureuse à Belgirate qu’à Parme. Quant à la personne qui
+pouvait causer l’étrange rêverie de Fabrice, il n’était guère possible
+d’avoir des doutes raisonnables: Clélia Conti, cette fille si pieuse,
+avait trahi son père puisqu’elle avait consenti à enivrer la garnison,
+et jamais Fabrice ne parlait de Clélia! «Mais, ajoutait la duchesse
+se frappant la poitrine avec désespoir, si la garnison n’eût pas été
+enivrée, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles;
+ainsi c’est elle qui l’a sauvé!»
+
+C’était avec une extrême difficulté que la duchesse obtenait de Fabrice
+des détails sur les événements de cette nuit, «qui, se disait la
+duchesse, autrefois eût formé entre nous le sujet d’un entretien sans
+cesse renaissant! Dans ces temps fortunés, il eût parlé tout un jour
+et avec une verve et une gaieté sans cesse renaissantes sur la moindre
+bagatelle que je m’avisais de mettre en avant.»
+
+Comme il fallait tout prévoir, la duchesse avait établi Fabrice au port
+de Locarno, ville suisse à l’extrémité du lac Majeur. Tous les jours
+elle allait le prendre en bateau pour de longues promenades sur le lac.
+Eh bien! une fois qu’elle s’avisa de monter chez lui, elle trouva sa
+chambre tapissée d’une quantité de vues de la ville de Parme qu’il avait
+fait venir de Milan ou de Parme même, pays qu’il aurait dû tenir en
+abomination. Son petit salon, changé en atelier, était encombré de tout
+l’appareil d’un peintre à l’aquarelle, et elle le trouva finissant une
+troisième vue de la tour Farnèse et du palais du gouverneur.
+
+--Il ne te manque plus, lui dit-elle d’un air piqué, que de faire de
+souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulait seulement
+t’empoisonner. Mais j’y songe, continua la duchesse, tu devrais lui
+écrire une lettre d’excuses d’avoir pris la liberté de te sauver et de
+donner un ridicule à sa citadelle.
+
+La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai: à peine arrivé en lieu
+de sûreté, le premier soin de Fabrice avait été d’écrire au général
+Fabio Conti une lettre parfaitement polie et dans un certain sens bien
+ridicule; il lui demandait pardon de s’être sauvé, alléguant pour
+excuse qu’il avait pu croire que certain subalterne de la prison avait
+été chargé de lui administrer du poison. Peu lui importait ce qu’il
+écrivait, Fabrice espérait que les yeux de Clélia verraient cette
+lettre, et sa figure était couverte de larmes en l’écrivant. Il la
+termina par une phrase bien plaisante: il osait dire que, se trouvant en
+liberté, souvent il lui arrivait de regretter sa petite chambre de la
+tour Farnèse. C’était là la pensée capitale de sa lettre, il espérait
+que Clélia la comprendrait. Dans son humeur écrivante, et dans l’espoir
+d’être lu par quelqu’un, Fabrice adressa des remerciements à don Cesare,
+ce bon aumônier qui lui avait prêté des livres de théologie. Quelques
+jours plus tard, Fabrice engagea le petit libraire de Locarno à faire le
+voyage de Milan, où ce libraire, ami du célèbre bibliomane Reina, acheta
+les plus magnifiques éditions qu’il pût trouver des ouvrages prêtés par
+don Cesare. Le bon aumônier reçut ces livres et une belle lettre qui
+lui disait que, dans des moments d’impatience, peut-être pardonnables
+à un pauvre prisonnier, on avait chargé les marges de ces livres de
+notes ridicules. On le suppliait en conséquence de les remplacer dans
+sa bibliothèque par les volumes que la plus vive reconnaissance se
+permettait de lui présenter.
+
+Fabrice était bien bon de donner le simple nom de notes aux griffonnages
+infinis dont il avait chargé les marges d’un exemplaire in-folio des
+œuvres de saint Jérôme. Dans l’espoir qu’il pourrait renvoyer ce livre
+au bon aumônier, et l’échanger contre un autre, il avait écrit jour par
+jour sur les marges un journal fort exact de tout ce qui lui arrivait
+en prison; les grands événements n’étaient autre chose que des extases
+d’amour divin(ce mot divin en remplaçait un autre qu’on n’osait écrire).
+Tantôt cet amour divin conduisait le prisonnier à un profond désespoir,
+d’autres fois une voix entendue à travers les airs rendait quelque
+espérance et causait des transports de bonheur. Tout cela, heureusement,
+était écrit avec une encre de prison, formée de vin, de chocolat et de
+suie, et don Cesare n’avait fait qu’y jeter un coup d’œil en replaçant
+dans sa bibliothèque le volume de saint Jérôme. S’il en avait suivi les
+marges, il aurait vu qu’un jour le prisonnier, se croyant empoisonné,
+se félicitait de mourir à moins de quarante pas de distance de ce qu’il
+avait aimé le mieux dans ce monde. Mais un autre œil que celui du bon
+aumônier avait lu cette page depuis la fuite. Cette belle idée: Mourir
+près de ce qu’on aime! exprimée de cent façons différentes, était suivie
+d’un sonnet où l’on voyait que l’âme séparée, après des tourments
+atroces, de ce corps fragile qu’elle avait habité pendant vingt-trois
+ans, poussée par cet instinct de bonheur naturel à tout ce qui exista
+une fois, ne remonterait pas au ciel se mêler aux chœurs des anges
+aussitôt qu’elle serait libre et dans le cas où le jugement terrible
+lui accorderait le pardon de ses péchés mais que, plus heureuse après
+la mort qu’elle n’avait été durant la vie, elle irait à quelques pas de
+la prison, où si longtemps elle avait gémi, se réunir à tout ce qu’elle
+avait aimé au monde. Et ainsi, disait le dernier vers du sonnet, j’aurai
+trouvé mon paradis sur la terre.
+
+Quoiqu’on ne parlât de Fabrice à la citadelle de Parme que comme d’un
+traître infâme qui avait violé les devoirs les plus sacrés, toutefois le
+bon prêtre don Cesare fut ravi par la vue des beaux livres qu’un inconnu
+lui faisait parvenir; car Fabrice avait eu l’attention de n’écrire que
+quelques jours après l’envoi, de peur que son nom ne fît renvoyer tout
+le paquet avec indignation. Don Cesare ne parla point de cette attention
+à son frère, qui entrait en fureur au seul nom de Fabrice; mais depuis
+la fuite de ce dernier, il avait repris toute son ancienne intimité avec
+son aimable nièce; et comme il lui avait enseigné jadis quelques mots
+de latin, il lui fit voir les beaux ouvrages qu’il recevait. Tel avait
+été l’espoir du voyageur. Tout à coup Clélia rougit extrêmement, elle
+venait de reconnaître l’écriture de Fabrice. De grands morceaux fort
+étroits de papier jaune étaient placés en guise de signets en divers
+endroits du volume. Et comme il est vrai de dire qu’au milieu des plats
+intérêts d’argent, et de la froideur décolorée des pensées vulgaires qui
+remplissent notre vie, les démarches inspirées par une vraie passion
+manquent rarement de produire leur effet; comme si une divinité propice
+prenait le soin de les conduire par la main, Clélia, guidée par cet
+instinct et par la pensée d’une seule chose au monde, demanda à son
+oncle de comparer l’ancien exemplaire de saint Jérôme avec celui qu’il
+venait de recevoir. Comment dire son ravissement au milieu de la sombre
+tristesse où l’absence de Fabrice l’avait plongée, lorsqu’elle trouva
+sur les marges de l’ancien saint Jérôme le sonnet dont nous avons parlé,
+et les mémoires, jour par jour, de l’amour qu’on avait senti pour elle!
+
+Dès le premier jour elle sut le sonnet par cœur; elle le chantait,
+appuyée sur sa fenêtre, devant la fenêtre désormais solitaire, où elle
+avait vu si souvent une petite ouverture se démasquer dans l’abat-jour.
+Cet abat-jour avait été démonté pour être placé sur le bureau du
+tribunal et servir de pièce de conviction dans un procès ridicule que
+Rassi instruisait contre Fabrice, accusé du crime de s’être sauvé, ou,
+comme disait le fiscal en riant lui-même, de s’être dérobé à la clémence
+d’un prince magnanime!
+
+Chacune des démarches de Clélia était pour elle l’objet d’un vif
+remords, et depuis qu’elle était malheureuse les remords étaient plus
+vifs. Elle cherchait à apaiser un peu les reproches qu’elle s’adressait,
+en se rappelant le vœu de ne jamais revoir Fabrice, fait par elle à la
+Madone lors du demi-empoisonnement du général, et depuis chaque jour
+renouvelé.
+
+Son père avait été malade de l’évasion de Fabrice, et, de plus, il avait
+été sur le point de perdre sa place, lorsque le prince, dans sa colère,
+destitua tous les geôliers de la tour Farnèse, et les fit passer comme
+prisonniers dans la prison de la ville. Le général avait été sauvé en
+partie par l’intercession du comte Mosca, qui aimait mieux le voir
+enfermé au sommet de sa citadelle, que rival actif et intrigant dans les
+cercles de la cour.
+
+Ce fut pendant les quinze jours que dura l’incertitude relativement à la
+disgrâce du général Fabio Conti, réellement malade, que Clélia eut le
+courage d’exécuter le sacrifice qu’elle avait annoncé à Fabrice. Elle
+avait eu l’esprit d’être malade le jour des réjouissances générales,
+qui fut aussi celui de la fuite du prisonnier, comme le lecteur s’en
+souvient peut-être; elle fut malade aussi le lendemain, et, en un mot,
+sut si bien se conduire, qu’à l’exception du geôlier Grillo, chargé
+spécialement de la garde de Fabrice, personne n’eut de soupçons sur sa
+complicité, et Grillo se tut.
+
+Mais aussitôt que Clélia n’eut plus d’inquiétudes de ce côté, elle fut
+plus cruellement agitée encore par ses justes remords. «Quelle raison au
+monde, se disait-elle, peut diminuer le crime d’une fille qui trahit son
+père?»
+
+Un soir, après une journée passée presque tout entière à la chapelle et
+dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, de l’accompagner chez
+le général, dont les accès de fureur l’effrayaient d’autant plus, qu’à
+tout propos il y mêlait des imprécations contre Fabrice, cet abominable
+traître.
+
+Arrivée en présence de son père, elle eut le courage de lui dire que si
+toujours elle avait refusé de donner la main au marquis Crescenzi, c’est
+qu’elle ne sentait aucune inclination pour lui, et qu’elle était assurée
+de ne point trouver le bonheur dans cette union. A ces mots, le général
+entra en fureur; et Clélia eut assez de peine à reprendre la parole.
+Elle ajouta que si son père, séduit par la grande fortune du marquis,
+croyait devoir lui donner l’ordre précis de l’épouser, elle était prête
+à obéir. Le général fut tout étonné de cette conclusion, à laquelle il
+était loin de s’attendre; il finit pourtant par s’en réjouir. «Ainsi,
+dit-il à son frère, je ne serai pas réduit à loger dans un second étage,
+si ce polisson de Fabrice me fait perdre ma place par son mauvais
+procédé.»
+
+Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profondément scandalisé de
+l’évasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et répétait dans l’occasion
+la phrase inventée par Rassi sur le plat procédé de ce jeune homme,
+fort vulgaire d’ailleurs, qui s’était soustrait à la clémence du
+prince. Cette phrase spirituelle, consacrée par la bonne compagnie, ne
+prit point dans le peuple. Laissé à son bon sens, et tout en croyant
+Fabrice fort coupable, il admirait la résolution qu’il avait fallu
+pour se lancer d’un mur si haut. Pas un être de la cour n’admira ce
+courage. Quant à la police, fort humiliée de cet échec, elle avait
+découvert officiellement qu’une troupe de vingt soldats gagnés par
+les distributions d’argent de la duchesse, cette femme si atrocement
+ingrate, et dont on ne prononçait plus le nom qu’avec un soupir, avaient
+tendu à Fabrice quatre échelles liées ensemble, et de quarante-cinq
+pieds de longueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde qu’on avait
+liée aux échelles n’avait eu que le mérite fort vulgaire d’attirer
+ces échelles à lui. Quelques libéraux connus par leur imprudence, et
+entre autres le médecin C***, agent payé directement par le prince,
+ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police atroce avait eu
+la barbarie de faire fusiller huit des malheureux soldats qui avaient
+facilité la fuite de cet ingrat Fabrice. Alors il fut blâmé même des
+libéraux véritables, comme ayant causé par son imprudence la mort de
+huit pauvres soldats. C’est ainsi que les petits despotismes réduisent à
+rien la valeur de l’opinion 7.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+
+Au milieu de ce déchaînement général, le seul archevêque Landriani se
+montra fidèle à la cause de son jeune ami; il osait répéter, même à la
+cour de la princesse, la maxime de droit suivant laquelle, dans tout
+procès, il faut réserver une oreille pure de tout préjugé pour entendre
+les justifications d’un absent.
+
+Dès le lendemain de l’évasion de Fabrice, plusieurs personnes avaient
+reçu un sonnet assez médiocre qui célébrait cette fuite comme une des
+belles actions du siècle, et comparait Fabrice à un ange arrivant sur
+la terre les ailes étendues. Le surlendemain soir, tout Parme répétait
+un sonnet sublime. C’était le monologue de Fabrice se laissant glisser
+le long de la corde, et jugeant les divers incidents de sa vie. Ce
+sonnet lui donna rang dans l’opinion par deux vers magnifiques, tous les
+connaisseurs reconnurent le style de Ferrante Palla.
+
+Mais ici il me faudrait chercher le style épique: où trouver des
+couleurs pour peindre les torrents d’indignation qui tout à coup
+submergèrent tous les cœurs bien pensants, lorsqu’on apprit l’effroyable
+insolence de cette illumination du château de Sacca? Il n’y eut qu’un
+cri contre la duchesse; même les libéraux véritables trouvèrent
+que c’était compromettre d’une façon barbare les pauvres suspects
+retenus dans les diverses prisons, et exaspérer inutilement le cœur
+du souverain. Le comte Mosca déclara qu’il ne restait plus qu’une
+ressource aux anciens amis de la duchesse, c’était de l’oublier. Le
+concert d’exécration fut donc unanime: un étranger passant par la ville
+eût été frappé de l’énergie de l’opinion publique. Mais en ce pays où
+l’on sait apprécier le plaisir de la vengeance, l’illumination de Sacca
+et la fête admirable donnée dans le parc à plus de six mille paysans
+eurent un immense succès. Tout le monde répétait à Parme que la duchesse
+avait fait distribuer mille sequins à ses paysans; on expliquait ainsi
+l’accueil un peu dur fait à une trentaine de gendarmes que la police
+avait eu la nigauderie d’envoyer dans ce petit village, trente-six
+heures après la soirée sublime et l’ivresse générale qui l’avait suivie.
+Les gendarmes, accueillis à coups de pierres, avaient pris la fuite, et
+deux d’entre eux, tombés de cheval, avaient été jetés dans le Pô.
+
+Quant à la rupture du grand réservoir d’eau du palais Sanseverina, elle
+avait passé à peu près inaperçue: c’était pendant la nuit que quelques
+rues avaient été plus ou moins inondées, le lendemain on eût dit qu’il
+avait plu. Ludovic avait eu soin de briser les vitres d’une fenêtre du
+palais, de façon que l’entrée des voleurs était expliquée.
+
+On avait même trouvé une petite échelle. Le seul comte Mosca reconnut le
+génie de son amie.
+
+Fabrice était parfaitement décidé à revenir à Parme aussitôt qu’il le
+pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre à l’archevêque,
+et ce fidèle serviteur revint mettre à la poste au premier village du
+Piémont, à Sannazaro, au couchant de Pavie, une épître latine que le
+digne prélat adressait à son jeune protégé. Nous ajouterons un détail
+qui, comme plusieurs autres sans doute, fera longueur dans les pays
+où l’on n’a plus besoin de précautions. Le nom de Fabrice del Dongo
+n’était jamais écrit; toutes les lettres qui lui étaient destinées
+étaient adressées à Ludovic San Micheli, à Locarno en Suisse, ou à
+Belgirate en Piémont. L’enveloppe était faite d’un papier grossier, le
+cachet mal appliqué, l’adresse à peine lisible, et quelquefois ornée
+de recommandations dignes d’une cuisinière; toutes les lettres étaient
+datées de Naples six jours avant la date véritable.
+
+Du village piémontais de Sannazaro, près de Pavie, Ludovic retourna en
+toute hâte à Parme: il était chargé d’une mission à laquelle Fabrice
+mettait la plus grande importance; il ne s’agissait de rien moins que
+de faire parvenir à Clélia Conti un mouchoir de soie sur lequel était
+imprimé un sonnet de Pétrarque. Il est vrai qu’un mot était changé à ce
+sonnet; Clélia le trouva sur sa table deux jours après avoir reçu les
+remerciements du marquis Crescenzi qui se disait le plus heureux des
+hommes, et il n’est pas besoin de dire quelle impression cette marque
+d’un souvenir toujours constant produisit sur son cœur.
+
+Ludovic devait chercher à se procurer tous les détails possibles sur ce
+qui se passait à la citadelle. Ce fut lui qui apprit à Fabrice la triste
+nouvelle que le mariage du marquis Crescenzi semblait désormais une
+chose décidée; il ne se passait presque pas de journée sans qu’il donnât
+une fête à Clélia, dans l’intérieur de la citadelle. Une preuve décisive
+du mariage c’est que ce marquis, immensément riche et par conséquent
+fort avare, comme c’est l’usage parmi les gens opulents du nord de
+l’Italie, faisait des préparatifs immenses, et pourtant il épousait une
+fille sans dot. Il est vrai que la vanité du général Fabio Conti, fort
+choquée de cette remarque, la première qui se fût présentée à l’esprit
+de tous ses compatriotes, venait d’acheter une terre de plus de 300 000
+francs, et cette terre, lui qui n’avait rien, il l’avait payée comptant,
+apparemment des deniers du marquis. Aussi le général avait-il déclaré
+qu’il donnait cette terre en mariage à sa fille. Mais les frais d’acte
+et autres, montant à plus de 12 000 francs, semblèrent une dépense fort
+ridicule au marquis Crescenzi, être éminemment logique. De son côté il
+faisait fabriquer à Lyon des tentures magnifiques de couleurs, fort bien
+agencées et calculées par l’agrément de l’œil, par le célèbre Pallagi,
+peintre de Bologne. Ces tentures, dont chacune contenait une partie
+prise dans les armes de la famille Crescenzi, qui, comme l’univers le
+sait, descend du fameux Crescentius, consul de Rome en 985, devaient
+meubler les dix-sept salons qui formaient le rez-de-chaussée du palais
+du marquis. Les tentures, les pendules et les lustres rendus à Parme
+coûtèrent plus de 350 000 francs; le prix des glaces nouvelles, ajoutées
+à celles que la maison possédait déjà, s’éleva à 200 000 francs. A
+l’exception de deux salons, ouvrages célèbres du Parmesan, le grand
+peintre du pays après le divin Corrège, toutes les pièces du premier et
+du second étage étaient maintenant occupées par les peintres célèbres de
+Florence, de Rome et de Milan, qui les ornaient de peintures à fresque.
+Fokelberg, le grand sculpteur suédois, Tenerani de Rome, et Marchesi
+de Milan, travaillaient depuis un an à dix bas-reliefs représentant
+autant de belles actions de Crescentius, ce véritable grand homme.
+La plupart des plafonds, peints à fresque, offraient aussi quelque
+allusion à sa vie. On admirait généralement le plafond où Hayez, de
+Milan, avait représenté Crescentius reçu dans les Champs-Elysées par
+François Sforce; Laurent le Magnifique, le roi Robert, le tribun Cola di
+Rienzi, Machiavel, le Dante et les autres grands hommes du Moyen Age.
+L’admiration pour ces âmes d’élite est supposée faire épigramme contre
+les gens au pouvoir.
+
+Tous ces détails magnifiques occupaient exclusivement l’attention de la
+noblesse et des bourgeois de Parme, et percèrent le cœur de notre héros
+lorsqu’il les lut racontés, avec une admiration naïve, dans une longue
+lettre de plus de vingt pages que Ludovic avait dictée à un douanier de
+Casal-Maggiore.
+
+«Et moi je suis si pauvre! se disait Fabrice, quatre mille livres de
+rente en tout et pour tout! c’est vraiment une insolence à moi d’oser
+être amoureux de Clélia Conti, pour qui se font tous ces miracles.»
+
+Un seul article de la longue lettre de Ludovic, mais celui-là écrit
+de sa mauvaise écriture, annonçait à son maître qu’il avait rencontré
+le soir, et dans l’état d’un homme qui se cache, le pauvre Grillo son
+ancien geôlier, qui avait été mis en prison, puis relâché. Cet homme
+lui avait demandé un sequin par charité, et Ludovic lui en avait donné
+quatre au nom de la duchesse. Les anciens geôliers récemment mis en
+liberté, au nombre de douze, se préparaient à donner une fête à coups
+de couteau (un trattamento di coltellate) aux nouveaux geôliers leurs
+successeurs, si jamais ils parvenaient à les rencontrer hors de la
+citadelle. Grillo avait dit que presque tous les jours il y avait
+sérénade à la forteresse, que Mlle Clélia Conti était fort pâle, souvent
+malade, et autres choses semblables. Ce mot ridicule fit que Ludovic
+reçut, courrier par courrier, l’ordre de revenir à Locarno. Il revint,
+et les détails qu’il donna de vive voix furent encore plus tristes pour
+Fabrice.
+
+On peut juger de l’amabilité dont celui-ci était pour la pauvre
+duchesse; il eût souffert mille morts plutôt que de prononcer devant
+elle le nom de Clélia Conti. La duchesse abhorrait Parme; et, pour
+Fabrice, tout ce qui rappelait cette ville était à la fois sublime et
+attendrissant.
+
+La duchesse avait moins que jamais oublié sa vengeance; elle était si
+heureuse avant l’incident de la mort de Giletti! et maintenant, quel
+était son sort! elle vivait dans l’attente d’un événement affreux dont
+elle se serait bien gardée de dire un mot à Fabrice, elle qui autrefois,
+lors de son arrangement avec Ferrante, croyait tant réjouir Fabrice en
+lui apprenant qu’un jour il serait vengé.
+
+On peut se faire quelque idée maintenant de l’agrément des entretiens
+de Fabrice avec la duchesse: un silence morne régnait presque toujours
+entre eux. Pour augmenter les agréments de leurs relations, la duchesse
+avait cédé à la tentation de jouer un mauvais tour à ce neveu trop
+chéri. Le comte lui écrivait presque tous les jours; apparemment il
+envoyait des courriers comme du temps de leurs amours, car ses lettres
+portaient toujours le timbre de quelque petite ville de la Suisse. Le
+pauvre homme se torturait l’esprit pour ne pas parler trop ouvertement
+de sa tendresse, et pour construire des lettres amusantes, à peine si
+on les parcourait d’un œil distrait. Que fait, hélas! la fidélité d’un
+amant estimé, quand on a le cœur percé par la froideur de celui qu’on
+lui préfère?
+
+En deux mois de temps la duchesse ne lui répondit qu’une fois et ce fut
+pour l’engager à sonder le terrain auprès de la princesse, et à voir
+si, malgré l’insolence du feu d’artifice, on recevrait avec plaisir une
+lettre de la duchesse. La lettre qu’il devait présenter, s’il le jugeait
+à propos, demandait la place de chevalier d’honneur de la princesse,
+devenue vacante depuis peu, pour le marquis Crescenzi, et désirait
+qu’elle lui fût accordée en considération de son mariage. La lettre de
+la duchesse était un chef-d’œuvre: c’était le respect le plus tendre
+et le mieux exprimé; on n’avait pas admis dans ce style courtisanesque
+le moindre mot dont les conséquences, même les plus éloignées, pussent
+n’être pas agréables à la princesse. Aussi la réponse respirait-elle une
+amitié tendre et que l’absence met à la torture.
+
+Mon fils et moi, lui disait la princesse, n’avons pas eu une soirée
+un peu passable depuis votre départ si brusque. Ma chère duchesse ne
+se souvient donc plus que c’est elle qui m’a fait rendre une voix
+consultative dans la nomination des officiers de ma maison? Elle se
+croit donc obligée de me donner des motifs pour la place du marquis,
+comme si son désir exprimé n’était pas pour moi le premier des motifs?
+Le marquis aura la place, si je puis quelque chose; et il y en aura
+toujours une dans mon cœur, et la première, pour mon aimable duchesse.
+Mon fils se sert absolument des mêmes expressions, un peu fortes
+pourtant dans la bouche d’un grand garçon de vingt et un ans, et vous
+demande des échantillons de minéraux de la vallée d’Orta, voisine de
+Belgirate. Vous pouvez adresser vos lettres, que j’espère fréquentes, au
+comte, qui vous déteste toujours et que j’aime surtout à cause de ces
+sentiments. L’archevêque aussi vous est resté fidèle. Nous espérons tous
+vous revoir un jour: rappelez-vous qu’il le faut. La marquise Ghisleri,
+ma grande maîtresse, se dispose à quitter ce monde pour un meilleur:
+la pauvre femme m’a fait bien du mal; elle me déplaît encore en s’en
+allant mal à propos; sa maladie me fait penser au nom que j’eusse mis
+autrefois avec tant de plaisir à la place du sien, si toutefois j’eusse
+pu obtenir ce sacrifice de l’indépendance de cette femme unique qui, en
+nous fuyant, a emporté avec elle toute la joie de ma petite cour, etc.
+
+C’était donc avec la conscience d’avoir cherché à hâter, autant qu’il
+était en elle, le mariage qui mettait Fabrice au désespoir, que la
+duchesse le voyait tous les jours. Aussi passaient-ils quelquefois
+quatre ou cinq heures à voguer ensemble sur le lac, sans se dire un seul
+mot. La bienveillance était entière et parfaite du côté de Fabrice;
+mais il pensait à d’autres choses, et son âme naïve et simple ne lui
+fournissait rien à dire. La duchesse le voyait, et c’était son supplice.
+
+Nous avons oublié de raconter en son lieu que la duchesse avait pris une
+maison à Belgirate, village charmant, et qui tient tout ce que son nom
+promet (voir un beau tournant du lac). De la porte-fenêtre de son salon,
+la duchesse pouvait mettre le pied dans sa barque. Elle en avait pris
+une fort ordinaire, et pour laquelle quatre rameurs eussent suffi; elle
+en engagea douze, et s’arrangea de façon à avoir un homme de chacun des
+villages situés aux environs de Belgirate. La troisième ou quatrième
+fois qu’elle se trouva au milieu du lac avec tous ces hommes bien
+choisis, elle fit arrêter le mouvement des rames.
+
+--Je vous considère tous comme des amis, leur dit-elle, et je veux
+vous confier un secret. Mon neveu Fabrice s’est sauvé de prison; et
+peut-être, par trahison, on cherchera à le reprendre, quoiqu’il soit sur
+votre lac, pays de franchise. Ayez l’oreille au guet, et prévenez-moi de
+tout ce que vous apprendrez. Je vous autorise à entrer dans ma chambre
+le jour et la nuit.
+
+Les rameurs répondirent avec enthousiasme; elle savait se faire aimer.
+Mais elle ne pensait pas qu’il fût question de reprendre Fabrice:
+c’était pour elle qu’étaient tous ces soins et, avant l’ordre fatal
+d’ouvrir le réservoir du palais Sanseverina, elle n’y eût pas songé.
+
+Sa prudence l’avait aussi engagée à prendre un appartement au port de
+Locarno pour Fabrice; tous les jours il venait la voir, ou elle-même
+allait en Suisse. On peut juger de l’agrément de leurs perpétuels
+tête-à-tête par ce détail: La marquise et ses filles vinrent les voir
+deux fois, et la présence de ces étrangères leur fit plaisir; car,
+malgré les liens du sang, on peut appeler étrangère une personne qui ne
+sait rien de nos intérêts les plus chers, et que l’on ne voit qu’une
+fois par an.
+
+La duchesse se trouvait un soir à Locarno, chez Fabrice, avec la
+marquise et ses deux filles. L’archiprêtre du pays et le curé étaient
+venus présenter leurs respects à ces dames: l’archiprêtre, qui était
+intéressé dans une maison de commerce, et se tenait fort au courant des
+nouvelles, s’avisa de dire:
+
+--Le prince de Parme est mort!
+
+La duchesse pâlit extrêmement; elle eut à peine le courage de dire:
+
+--Donne-t-on des détails?
+
+--Non, répondit l’archiprêtre; la nouvelle se borne à dire la mort, qui
+est certaine.
+
+La duchesse regarda Fabrice. «J’ai fait cela pour lui, se dit-elle;
+j’aurais fait mille fois pis, et le voilà qui est là devant moi
+indifférent et songeant à une autre!» Il était au-dessus des forces
+de la duchesse de supporter cette affreuse pensée; elle tomba dans un
+profond évanouissement. Tout le monde s’empressa pour la secourir;
+mais, en revenant à elle, elle remarqua que Fabrice se donnait moins de
+mouvement que l’archiprêtre et le curé; il rêvait comme à l’ordinaire.
+
+«Il pense à retourner à Parme, se dit la duchesse, et peut-être à rompre
+le mariage de Clélia avec le marquis; mais je saurai l’empêcher.»
+
+Puis, se souvenant de la présence des deux prêtres, elle se hâta
+d’ajouter:
+
+--C’était un grand prince, et qui a été bien calomnié! C’est une perte
+immense pour nous!
+
+Les deux prêtres prirent congé, et la duchesse, pour être seule, annonça
+qu’elle allait se mettre au lit.
+
+«Sans doute, se disait-elle, la prudence m’ordonne d’attendre un mois
+ou deux avant de retourner à Parme; mais je sens que je n’aurai jamais
+cette patience; je souffre trop ici. Cette rêverie continuelle, ce
+silence de Fabrice, sont pour mon cœur un spectacle intolérable. Qui me
+l’eût dit que je m’ennuierais en me promenant sur ce lac charmant, en
+tête à tête avec lui, et au moment où j’ai fait pour le venger plus que
+je ne puis lui dire! Après un tel spectacle, la mort n’est rien. C’est
+maintenant que je paie les transports de bonheur et de joie enfantine
+que je trouvais dans mon palais à Parme lorsque j’y reçus Fabrice
+revenant de Naples. Si j’eusse dit un mot, tout était fini, et peut-être
+que, lié avec moi, il n’eût pas songé à cette petite Clélia; mais ce mot
+me faisait une répugnance horrible. Maintenant elle l’emporte sur moi.
+Quoi de plus simple? elle a vingt ans; et moi, changée par les soucis,
+malade, j’ai le double de son âge!... Il faut mourir, il faut finir!
+Une femme de quarante ans n’est plus quelque chose que pour les hommes
+qui l’ont aimée dans sa jeunesse! Maintenant je ne trouverai plus que
+des jouissances de vanité; et cela vaut-il la peine de vivre? Raison
+de plus pour aller à Parme, et pour m’amuser. Si les choses tournaient
+d’une certaine façon, on m’ôterait la vie. Eh bien! où est le mal? Je
+ferai une mort magnifique, et, avant que de finir, mais seulement alors,
+je dirai à Fabrice: Ingrat! c’est pour toi!... Oui, je ne puis trouver
+d’occupation pour ce peu de vie qui me reste qu’à Parme; j’y ferai
+la grande dame. Quel bonheur si je pouvais être sensible maintenant
+à toutes ces distinctions qui autrefois faisaient le malheur de la
+Raversi! Alors, pour voir mon bonheur, j’avais besoin de regarder dans
+les yeux de l’envie... Ma vanité a un bonheur; à l’exception du comte
+peut-être, personne n’aura pu deviner quel a été l’événement qui a mis
+fin à la vie de mon cœur... J’aimerai Fabrice, je serai dévouée à sa
+fortune, mais il ne faut pas qu’il rompe le mariage de la Clélia, et
+qu’il finisse par l’épouser... Non, cela ne sera pas!»
+
+La duchesse en était là de son triste monologue lorsqu’elle entendit un
+grand bruit dans la maison.
+
+«Bon! se dit-elle, voilà qu’on vient m’arrêter; Ferrante se sera
+laissé prendre, il aura parlé. Eh bien! tant mieux! je vais avoir une
+occupation; je vais leur disputer ma tête. Mais primo, il ne faut pas se
+laisser prendre.»
+
+La duchesse, à demi vêtue, s’enfuit au fond de son jardin: elle songeait
+déjà à passer par-dessus un petit mur et à se sauver dans la campagne;
+mais elle vit qu’on entrait dans sa chambre. Elle reconnut Bruno,
+l’homme de confiance du comte: il était seul avec sa femme de chambre.
+Elle s’approcha de la porte-fenêtre. Cet homme parlait à la femme de
+chambre des blessures qu’il avait reçues. La duchesse rentra chez elle,
+Bruno se jeta presque à ses pieds, la conjurant de ne pas dire au comte
+l’heure ridicule à laquelle il arrivait.
+
+--Aussitôt la mort du prince, ajouta-t-il, M. le comte a donné l’ordre,
+à toutes les postes, de ne pas fournir de chevaux aux sujets des Etats
+de Parme. En conséquence, je suis allé jusqu’au Pô avec les chevaux de
+la maison; mais au sortir de la barque, ma voiture a été renversée,
+brisée, abîmée, et j’ai eu des contusions si graves que je n’ai pu
+monter à cheval, comme c’était mon devoir.
+
+--Eh bien! dit la duchesse, il est trois heures du matin: je dirai que
+vous êtes arrivé à midi; vous n’allez pas me contredire.
+
+--Je reconnais bien les bontés de Madame.
+
+La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au
+milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il
+n’est pas possible de refuser son attention.
+
+Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d’une
+raison, nous voudrions taire; mais nous sommes forcés d’en venir à des
+événements qui sont de notre domaine, puisqu’ils ont pour théâtre le
+cœur des personnages.
+
+--Mais, grand Dieu! comment est mort ce grand prince? dit la duchesse à
+Bruno.
+
+--Il était à la chasse des oiseaux de passage, dans les marais, le long
+du Pô, à deux lieues de Sacca. Il est tombé dans un trou caché par une
+touffe d’herbe: il était tout en sueur, et le froid l’a saisi; on l’a
+transporté dans une maison isolée, où il est mort au bout de quelques
+heures. D’autres prétendent que MM. Catena et Borone sont morts aussi,
+et que tout l’accident provient des casseroles de cuivre du paysan
+chez lequel on est entré, qui étaient remplies de vert-de-gris. On a
+déjeuné chez cet homme. Enfin, les têtes exaltées, les jacobins, qui
+racontent ce qu’ils désirent, parlent de poison. Je sais que mon ami
+Toto, fourrier de la cour, aurait péri sans les soins généreux d’un
+manant qui paraissait avoir de grandes connaissances en médecine, et lui
+a fait faire des remèdes fort singuliers. Mais on ne parle déjà plus de
+cette mort du prince: au fait, c’était un homme cruel. Lorsque je suis
+parti, le peuple se rassemblait pour massacrer le fiscal général Rassi:
+on voulait aussi aller mettre le feu aux portes de la citadelle, pour
+tâcher de faire sauver les prisonniers. Mais on prétendait que Fabio
+Conti tirerait ses canons. D’autres assuraient que les canonniers de
+la citadelle avaient jeté de l’eau sur leur poudre et ne voulaient pas
+massacrer leurs concitoyens. Mais voici qui est bien plus intéressant:
+tandis que le chirurgien de Sandolaro arrangeait mon pauvre bras, un
+homme est arrivé de Parme, qui a dit que le peuple ayant trouvé dans les
+rues Barbone, ce fameux commis de la citadelle, l’a assommé, et ensuite
+on est allé le pendre à l’arbre de la promenade qui est le plus voisin
+de la citadelle. Le peuple était en marche pour aller briser cette
+belle statue du prince qui est dans les jardins de la cour. Mais M. le
+comte a pris un bataillon de la garde, l’a rangé devant la statue, et a
+fait dire au peuple qu’aucun de ceux qui entreraient dans les jardins
+n’en sortirait vivant, et le peuple avait peur. Mais ce qui est bien
+singulier, et que cet homme arrivant de Parme, et qui est un ancien
+gendarme, m’a répété plusieurs fois, c’est que M. le comte a donné des
+coups de pied au général P..., commandant la garde du prince, et l’a
+fait conduire hors du jardin par deux fusiliers, après lui avoir arraché
+ses épaulettes.
+
+--Je reconnais bien là le comte, s’écria la duchesse avec un transport
+de joie qu’elle n’eût pas prévu une minute auparavant: il ne souffrira
+jamais qu’on outrage notre princesse; et quant au général P..., par
+dévouement pour ses maîtres légitimes, il n’a jamais voulu servir
+l’usurpateur, tandis que le comte, moins délicat, a fait toutes les
+campagnes d’Espagne, ce qu’on lui a souvent reproché à la cour.
+
+La duchesse avait ouvert la lettre du comte, mais en interrompait la
+lecture pour faire cent questions à Bruno.
+
+La lettre était bien plaisante; le comte employait les termes les plus
+lugubres, et cependant la joie la plus vive éclatait à chaque mot; il
+évitait les détails sur le genre de mort du prince, et finissait sa
+lettre par ces mots:
+
+Tu vas revenir sans doute, mon cher ange! mais je te conseille
+d’attendre un jour ou deux le courrier que la princesse t’enverra, à
+ce que j’espère, aujourd’hui ou demain; il faut que ton retour soit
+magnifique comme ton départ a été hardi. Quant au grand criminel qui est
+auprès de toi, je compte bien le faire juger par douze juges appelés de
+toutes les parties de cet Etat. Mais, pour faire punir ce monstre-là
+comme il le mérite, il faut d’abord que je puisse faire des papillotes
+avec la première sentence, si elle existe.
+
+Le comte avait rouvert sa lettre:
+
+Voici bien une autre affaire: je viens de faire distribuer des
+cartouches aux deux bataillons de la garde; je vais me battre et mériter
+de mon mieux ce surnom de Cruel dont les libéraux m’ont gratifié depuis
+si longtemps. Cette vieille momie de général P... a osé parler dans
+la caserne d’entrer en pourparlers avec le peuple à demi révolté. Je
+t’écris du milieu de la rue; je vais au palais, où l’on ne pénétrera
+que sur mon cadavre. Adieu! Si je meurs, ce sera en t’adorant quand
+même, ainsi que j’ai vécu! N’oublie pas de faire prendre 300 000 francs
+déposés en ton nom chez D..., à Lyon.
+
+Voilà ce pauvre diable de Rassi pâle comme la mort, et sans perruque; tu
+n’as pas d’idée de cette figure! Le peuple veut absolument le pendre;
+ce serait un grand tort qu’on lui ferait, il mérite d’être écartelé. Il
+se réfugiait à mon palais, et m’a couru après dans la rue; je ne sais
+trop qu’en faire... je ne veux pas le conduire au palais du prince, ce
+serait faire éclater la révolte de ce côté. F... verra si je l’aime;
+mon premier mot à Rassi a été: Il me faut la sentence contre M. del
+Dongo, et toutes les copies que vous pouvez en avoir, et dites à tous
+ces juges iniques, qui sont cause de cette révolte, que je les ferai
+tous pendre, ainsi que vous, mon cher ami, s’ils soufflent un mot de
+cette sentence, qui n’a jamais existé. Au nom de Fabrice, j’envoie une
+compagnie de grenadiers à l’archevêque. Adieu, cher ange! mon palais va
+être brûlé, et je perdrai les charmants portraits que j’ai de toi. Je
+cours au palais pour faire destituer cet infâme général P..., qui fait
+des siennes; il flatte bassement le peuple, comme autrefois il flattait
+le feu prince. Tous ces généraux ont une peur du diable; je vais, je
+crois, me faire nommer général en chef.
+
+La duchesse eut la malice de ne pas envoyer réveiller Fabrice; elle
+se sentait pour le comte un accès d’admiration qui ressemblait fort
+à de l’amour. «Toutes réflexions faites, se dit-elle, il faut que je
+l’épouse.» Elle le lui écrivit aussitôt, et fit partir un de ses gens.
+Cette nuit, la duchesse n’eut pas le temps d’être malheureuse.
+
+Le lendemain, sur le midi, elle vit une barque montée par dix rameurs
+et qui fendait rapidement les eaux du lac; Fabrice et elle reconnurent
+bientôt un homme portant la livrée du prince de Parme: c’était en effet
+un de ses courriers qui, avant de descendre à terre, cria à la duchesse:
+
+--La révolte est apaisée!
+
+Ce courrier lui remit plusieurs lettres du comte, une lettre admirable
+de la princesse et une ordonnance du prince Ranuce-Ernest V, sur
+parchemin, qui la nommait duchesse de San Giovanni et grande maîtresse
+de la princesse douairière. Ce jeune prince, savant en minéralogie, et
+qu’elle croyait un imbécile, avait eu l’esprit de lui écrire un petit
+billet; mais il y avait de l’amour à la fin. Le billet commençait ainsi:
+
+Le comte dit, madame la duchesse, qu’il est content de moi; le fait est
+que j’ai essuyé quelques coups de fusil à ses côtés et que mon cheval a
+été touché: à voir le bruit qu’on fait pour si peu de chose, je désire
+vivement assister à une vraie bataille, mais que ce ne soit pas contre
+mes sujets. Je dois tout au comte; tous mes généraux, qui n’ont pas fait
+la guerre, se sont conduits comme des lièvres; je crois que deux ou
+trois se sont enfuis jusqu’à Bologne. Depuis qu’un grand et déplorable
+événement m’a donné le pouvoir, je n’ai point signé d’ordonnance qui
+m’ait été aussi agréable que celle qui vous nomme grande maîtresse de ma
+mère. Ma mère et moi, nous nous sommes souvenus qu’un jour vous admiriez
+la belle vue que l’on a du palazzetode San Giovanni, qui jadis appartint
+à Pétrarque, du moins on le dit; ma mère a voulu vous donner cette
+petite terre; et moi, ne sachant que vous donner, et n’osant vous offrir
+tout ce qui vous appartient, je vous ai faite duchesse dans mon pays; je
+ne sais si vous êtes assez savante pour savoir que Sanseverina est un
+titre romain. Je viens de donner le grand cordon de mon ordre à notre
+digne archevêque, qui a déployé une fermeté bien rare chez les hommes
+de soixante-dix ans. Vous ne m’en voudrez pas d’avoir rappelé toutes
+les dames exilées. On me dit que je ne dois plus signer, dorénavant,
+qu’après avoir écrit les mots votre affectionné: je suis fâché que l’on
+me fasse prodiguer une assurance qui n’est complètement vraie que quand
+je vous écris.
+
+Votre affectionné, Ranuce-Ernest. Qui n’eût dit, d’après ce langage, que
+la duchesse allait jouir de la plus haute faveur? Toutefois elle trouva
+quelque chose de fort singulier dans d’autres lettres du comte, qu’elle
+reçut deux heures plus tard. Il ne s’expliquait point autrement, mais
+lui conseillait de retarder de quelques jours son retour à Parme, et
+d’écrire à la princesse qu’elle était fort indisposée. La duchesse et
+Fabrice n’en partirent pas moins pour Parme aussitôt après dîner. Le but
+de la duchesse, que toutefois elle ne s’avouait pas, était de presser le
+mariage du marquis Crescenzi: Fabrice, de son côté, fit la route dans
+des transports de bonheur fous, et qui semblèrent ridicules à sa tante.
+Il avait l’espoir de revoir bientôt Clélia; il comptait bien l’enlever,
+même malgré elle, s’il n’y avait que ce moyen de rompre son mariage.
+
+Le voyage de la duchesse et de son neveu fut très gai. A une poste
+avant Parme, Fabrice s’arrêta un instant pour reprendre l’habit
+ecclésiastique; d’ordinaire il était vêtu comme un homme en deuil. Quand
+il rentra dans la chambre de la duchesse:
+
+--Je trouve quelque chose de louche et d’inexplicable, lui dit-elle,
+dans les lettres du comte. Si tu m’en croyais, tu passerais ici quelques
+heures; je t’enverrai un courrier dès que j’aurai parlé à ce grand
+ministre.
+
+Ce fut avec beaucoup de peine que Fabrice se rendit à cet avis
+raisonnable. Des transports de joie dignes d’un enfant de quinze ans
+marquèrent la réception que le comte fit à la duchesse, qu’il appelait
+sa femme. Il fut longtemps sans vouloir parler politique, et, quand
+enfin on en vint à la triste raison:
+
+--Tu as fort bien fait d’empêcher Fabrice d’arriver officiellement;
+nous sommes ici en pleine réaction. Devine un peu le collègue que
+le prince m’a donné comme ministre de la justice! c’est Rassi, ma
+chère, Rassi, que j’ai traité comme un gueux qu’il est, le jour de nos
+grandes affaires. A propos, je t’avertis qu’on a supprimé tout ce qui
+s’est passé ici. Si tu lis notre gazette, tu verras qu’un commis de
+la citadelle, nommé Barbone, est mort d’une chute de voiture. Quant
+aux soixante et tant de coquins que j’ai fait tuer à coups de balles,
+lorsqu’ils attaquaient la statue du prince dans les jardins, ils se
+portent fort bien, seulement ils sont en voyage. Le comte Zurla,
+ministre de l’Intérieur, est allé lui-même à la demeure de chacun de ces
+héros malheureux, et a remis quinze sequins à leurs familles ou à leurs
+amis, avec ordre de dire que le défunt était en voyage, et menace très
+expresse de la prison, si l’on s’avisait de faire entendre qu’il avait
+été tué. Un homme de mon propre ministère, les affaires étrangères, a
+été envoyé en mission auprès des journalistes de Milan et de Turin, afin
+qu’on ne parle pas du malheureux événement, c’est le mot consacré; cet
+homme doit pousser jusqu’à Paris et Londres, afin de démentir dans tous
+les journaux, et presque officiellement, tout ce qu’on pourrait dire de
+nos troubles. Un autre agent s’est acheminé vers Bologne et Florence.
+J’ai haussé les épaules.
+
+«Mais le plaisant, à mon âge, c’est que j’ai eu un moment d’enthousiasme
+en parlant aux soldats de la garde et arrachant les épaulettes de ce
+pleutre de général P... En cet instant j’aurais donné ma vie, sans
+balancer, pour le prince; j’avoue maintenant que c’eût été une façon
+bien bête de finir. Aujourd’hui, le prince, tout bon jeune homme qu’il
+est, donnerait cent écus pour que je mourusse de maladie; il n’ose pas
+encore me demander ma démission mais nous nous parlons le plus rarement
+possible, et je lui envoie une quantité de petits rapports par écrit,
+comme je le pratiquais avec le feu prince, après la prison de Fabrice.
+A propos, je n’ai point fait des papillotes avec la sentence signée
+contre lui, par la grande raison que ce coquin de Rassi ne me l’a point
+remise. Vous avez donc fort bien fait d’empêcher Fabrice d’arriver
+ici officiellement. La sentence est toujours exécutoire; je ne crois
+pas pourtant que le Rassi osât faire arrêter notre neveu aujourd’hui,
+mais il est possible qu’il l’ose dans quinze jours. Si Fabrice veut
+absolument rentrer en ville, qu’il vienne loger chez moi.
+
+--Mais la cause de tout ceci? s’écria la duchesse étonnée.
+
+--On a persuadé au prince que je me donne des airs de dictateur et de
+sauveur de la patrie, et que je veux le mener comme un enfant; qui plus
+est, en parlant de lui, j’aurais prononcé le mot fatal: <i>cet enfant</i>.
+Le fait peut être vrai, j’étais exalté ce jour-là: par exemple, je le
+voyais un grand homme, parce qu’il n’avait point trop de peur au milieu
+des premiers coups de fusil qu’il entendît de sa vie. Il ne manque
+point d’esprit, il a même un meilleur ton que son père: enfin, je ne
+saurais trop le répéter, le fond du cœur est honnête et bon; mais ce
+cœur sincère et jeune se crispe quand on lui raconte un tour de fripon,
+et croit qu’il faut avoir l’âme bien noire soi-même pour apercevoir de
+telles choses: songez à l’éducation qu’il a reçue!...
+
+--Votre Excellence devait songer qu’un jour il serait le maître, et
+placer un homme d’esprit auprès de lui.
+
+--D’abord, nous avons l’exemple de l’abbé de Condillac, qui, appelé
+par le marquis de Felino, mon prédécesseur, ne fit de son élève que
+le roi des nigauds. Il allait à la procession, et, en 1796, il ne sut
+pas traiter avec le général Bonaparte, qui eût triplé l’étendue de ses
+Etats. En second lieu, je n’ai jamais cru rester ministre dix ans de
+suite. Maintenant que je suis désabusé de tout, et cela depuis un mois,
+je veux réunir un million, avant de laisser à elle-même cette pétaudière
+que j’ai sauvée. Sans moi, Parme eût été république pendant deux mois,
+avec le poète Ferrante Palla pour dictateur.
+
+Ce mot fit rougir la duchesse. Le comte ignorait tout.
+
+--Nous allons retomber dans la monarchie ordinaire du dix-huitième
+siècle: le confesseur et la maîtresse. Au fond, le prince n’aime que la
+minéralogie, et peut-être vous, madame. Depuis qu’il règne, son valet de
+chambre dont je viens de faire le frère capitaine, ce frère a neuf mois
+de service, ce valet de chambre, dis-je, est allé lui fourrer dans la
+tête qu’il doit être plus heureux qu’un autre parce que son profil va se
+trouver sur les écus. A la suite de cette belle idée est arrivé l’ennui.
+
+«Maintenant il lui faut un aide de camp, remède à l’ennui. Eh bien!
+quand il m’offrirait ce fameux million qui nous est nécessaire pour
+bien vivre à Naples ou à Paris, je ne voudrais pas être son remède de
+l’ennui, et passer chaque jour quatre ou cinq heures avec Son Altesse.
+D’ailleurs, comme j’ai plus d’esprit que lui, au bout d’un mois il me
+prendrait pour un monstre.
+
+«Le feu prince était méchant et envieux, mais il avait fait la guerre
+et commandé des corps d’armée, ce qui lui avait donné de la tenue; on
+trouvait en lui l’étoffe d’un prince, et je pouvais être ministre bon
+ou mauvais. Avec cet honnête homme de fils candide et vraiment bon,
+je suis forcé d’être un intrigant. Me voici le rival de la dernière
+femmelette du château, et rival fort inférieur, car je mépriserai
+cent détails nécessaires. Par exemple, il y a trois jours, une de ces
+femmes qui distribuent les serviettes blanches tous les matins dans les
+appartements a eu l’idée de faire perdre au prince la clef d’un de ses
+bureaux anglais. Sur quoi Son Altesse a refusé de s’occuper de toutes
+les affaires dont les papiers se trouvent dans ce bureau; à la vérité
+pour vingt francs on peut faire détacher les planches qui en forment le
+fond, ou employer de fausses clefs; mais Ranuce-Ernest V m’a dit que ce
+serait donner de mauvaises habitudes au serrurier de la cour.
+
+«Jusqu’ici il lui a été absolument impossible de garder trois jours de
+suite la même volonté. S’il fût né monsieur le marquis un tel, avec de
+la fortune, ce jeune prince eût été un des hommes les plus estimables
+de sa cour, une sorte de Louis XVI; mais comment, avec sa naïveté
+pieuse, va-t-il résister à toutes les savantes embûches dont il est
+entouré? Aussi le salon de votre ennemie la Raversi est plus puissant
+que jamais; on y a découvert que moi, qui ai fait tirer sur le peuple,
+et qui étais résolu à tuer trois mille hommes s’il le fallait, plutôt
+que de laisser outrager la statue du prince qui avait été mon maître,
+je suis un libéral enragé, je voulais faire signer une constitution, et
+cent absurdités pareilles. Avec ces propos de république, les fous nous
+empêcheraient de jouir de la meilleure des monarchies... Enfin, madame,
+vous êtes la seule personne du parti libéral actuel dont mes ennemis me
+font le chef, sur le compte de qui le prince ne se soit pas expliqué en
+termes désobligeants; l’archevêque, toujours parfaitement honnête homme,
+pour avoir parlé en termes raisonnables de ce que j’ai fait le jour
+malheureux, est en pleine disgrâce.
+
+«Le lendemain du jour qui ne s’appelait pas encore malheureux, quand
+il était encore vrai que la révolte avait existé, le prince dit à
+l’archevêque que, pour que vous n’eussiez pas à prendre un titre
+inférieur en m’épousant, il me ferait duc. Aujourd’hui je crois que
+c’est Rassi, anobli par moi lorsqu’il me vendait les secrets du feu
+prince, qui va être fait comte. En présence d’un tel avancement je
+jouerai le rôle d’un nigaud.
+
+--Et le pauvre prince se mettra dans la crotte.
+
+--Sans doute: mais au fond il est le maître, qualité qui, en moins de
+quinze jours, fait disparaître le ridicule. Ainsi, chère duchesse,
+faisons comme au jeu de tric-trac, allons-nous-en.
+
+--Mais nous ne serons guère riches.
+
+--Au fond, ni vous ni moi n’avons besoin de luxe. Si vous me donnez à
+Naples une place dans une loge à San Carlo et un cheval, je suis plus
+que satisfait; ce ne sera jamais le plus ou moins de luxe qui nous
+donnera un rang à vous et à moi, c’est le plaisir que les gens d’esprit
+du pays pourront trouver peut-être à venir prendre une tasse de thé chez
+vous.
+
+--Mais, reprit la duchesse, que serait-il arrivé, le jour malheureux,
+si vous vous étiez tenu à l’écart comme j’espère que vous le ferez à
+l’avenir?
+
+--Les troupes fraternisaient avec le peuple, il y avait trois jours
+de massacre et d’incendie (car il faut cent ans à ce pays pour que la
+république n’y soit pas une absurdité), puis quinze jours de pillage,
+jusqu’à ce que deux ou trois régiments fournis par l’étranger fussent
+venus mettre le holà. Ferrante Palla était au milieu du peuple, plein
+de courage et furibond comme à l’ordinaire; il avait sans doute une
+douzaine d’amis qui agissaient de concert avec lui, ce dont Rassi fera
+une superbe conspiration. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, porteur d’un
+habit d’un délabrement incroyable, il distribuait l’or à pleines mains.
+
+La duchesse, émerveillée de toutes ces nouvelles, se hâta d’aller
+remercier la princesse.
+
+Au moment de son entrée dans la chambre, la dame d’atours lui remit la
+petite clef d’or que l’on porte à la ceinture, et qui est la marque de
+l’autorité suprême dans la partie du palais qui dépend de la princesse.
+Clara Paolina se hâta de faire sortir tout le monde; et, une fois seule
+avec son amie, persista pendant quelques instants à ne s’expliquer qu’à
+demi. La duchesse ne comprenait pas trop ce que tout cela voulait dire,
+et ne répondait qu’avec beaucoup de réserve. Enfin, la princesse fondit
+en larmes, et, se jetant dans les bras de la duchesse, s’écria:
+
+--Les temps de mon malheur vont recommencer: mon fils me traitera plus
+mal que ne l’a fait son père!
+
+--C’est ce que j’empêcherai, répliqua vivement la duchesse. Mais d’abord
+j’ai besoin, continua-t-elle, que Votre Altesse Sérénissime daigne
+accepter ici l’hommage de toute ma reconnaissance et de mon profond
+respect.
+
+--Que voulez-vous dire? s’écria la princesse remplie d’inquiétude, et
+craignant une démission.
+
+--C’est que toutes les fois que Votre Altesse Sérénissime me permettra
+de tourner à droite le menton tremblant de ce magot qui est sur sa
+cheminée, elle me permettra aussi d’appeler les choses par leur vrai nom.
+
+--N’est-ce que ça, ma chère duchesse? s’écria Clara Paolina en se
+levant, et courant elle-même mettre le magot en bonne position; parlez
+donc en toute liberté, madame la grande maîtresse, dit-elle avec un ton
+de voix charmant.
+
+--Madame, reprit celle-ci, Votre Altesse a parfaitement vu la position;
+nous courons, vous et moi, les plus grands dangers; la sentence contre
+Fabrice n’est point révoquée; par conséquent, le jour où l’on voudra se
+défaire de moi et vous outrager, on le remet en prison. Notre position
+est aussi mauvaise que jamais. Quant à moi personnellement, j’épouse le
+comte, et nous allons nous établir à Naples ou à Paris. Le dernier trait
+d’ingratitude dont le comte est victime en ce moment, l’a entièrement
+dégoûté des affaires et, sauf l’intérêt de Votre Altesse Sérénissime,
+je ne lui conseillerais de rester dans ce gâchis qu’autant que le
+prince lui donnerait une somme énorme. Je demanderai à Votre Altesse
+la permission de lui expliquer que le comte, qui avait 130 000 francs
+en arrivant aux affaires, possède à peine aujourd’hui 20 000 livres de
+rente. C’était en vain que depuis longtemps je le pressais de songer
+à sa fortune. Pendant mon absence, il a cherché querelle aux fermiers
+généraux du prince, qui étaient des fripons; le comte les a remplacés
+par d’autres fripons qui lui ont donné 800 000 francs.
+
+--Comment! s’écria la princesse étonnée, mon Dieu! que je suis fâchée de
+cela!
+
+--Madame, répliqua la duchesse d’un très grand sang-froid, faut-il
+retourner le nez du magot à gauche?
+
+--Mon Dieu, non, s’écria la princesse; mais je suis fâchée qu’un homme
+du caractère du comte ait songé à ce genre de gain.
+
+--Sans ce vol, il était méprisé de tous les honnêtes gens.
+
+--Grand Dieu! est-il possible!
+
+--Madame, reprit la duchesse, excepté mon ami, le marquis Crescenzi,
+qui a 3 ou 400 000 livres de rente, tout le monde vole ici; et comment
+ne volerait-on pas dans un pays où la reconnaissance des plus grands
+services ne dure pas tout à fait un mois? Il n’y a donc de réel et de
+survivant à la disgrâce que l’argent. Je vais me permettre, madame, des
+vérités terribles.
+
+--Je vous les permets, moi, dit la princesse avec un profond soupir, et
+pourtant elles me sont cruellement désagréables.
+
+--Eh bien! madame, le prince votre fils, parfaitement honnête homme,
+peut vous rendre bien plus malheureuse que ne fit son père; le feu
+prince avait du caractère à peu près comme tout le monde. Notre
+souverain actuel n’est pas sûr de vouloir la même chose trois jours
+de suite; par conséquent, pour qu’on puisse être sûr de lui, il faut
+vivre continuellement avec lui et ne le laisser parler à personne.
+Comme cette vérité n’est pas bien difficile à deviner, le nouveau parti
+ultra, dirigé par ces deux bonnes têtes, Rassi et la marquise Raversi,
+va chercher à donner une maîtresse au prince. Cette maîtresse aura
+la permission de faire sa fortune et de distribuer quelques places
+subalternes, mais elle devra répondre au parti de la constante volonté
+du maître.
+
+«Moi, pour être bien établie à la cour de Votre Altesse, j’ai besoin
+que le Rassi soit exilé et conspué; je veux, de plus, que Fabrice soit
+jugé par les juges les plus honnêtes que l’on pourra trouver: si ces
+messieurs reconnaissent, comme je l’espère, qu’il est innocent, il
+sera naturel d’accorder à monsieur l’archevêque que Fabrice soit son
+coadjuteur avec future succession. Si j’échoue, le comte et moi nous
+nous retirons; alors, je laisse en partant ce conseil à Votre Altesse
+Sérénissime: elle ne doit jamais pardonner à Rassi, et jamais non plus
+sortir des Etats de son fils. De près, ce bon fils ne lui fera pas de
+mal sérieux.
+
+--J’ai suivi vos raisonnements avec toute l’attention requise, répondit
+la princesse en souriant; faudra-t-il donc que je me charge du soin de
+donner une maîtresse à mon fils?
+
+--Non pas, madame, mais faites d’abord que votre salon soit le seul où
+il s’amuse.
+
+La conversation fut infinie dans ce sens, les écailles tombaient des
+yeux de l’innocente et spirituelle princesse.
+
+Un courrier de la duchesse alla dire à Fabrice qu’il pouvait entrer
+en ville, mais en se cachant. On l’aperçut à peine: il passait sa vie
+déguisé en paysan dans la baraque en bois d’un marchand de marrons,
+établi vis-à-vis de la porte de la citadelle, sous les arbres de la
+promenade.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+
+La duchesse organisa des soirées charmantes au palais, qui n’avait
+jamais vu tant de gaieté; jamais elle ne fut plus aimable que cet hiver,
+et pourtant elle vécut au milieu des plus grands dangers; mais aussi,
+pendant cette saison critique, il ne lui arriva pas deux fois de songer
+avec un certain degré de malheur à l’étrange changement de Fabrice. Le
+jeune prince venait de fort bonne heure aux soirées aimables de sa mère,
+qui lui disait toujours:
+
+--Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu’il y a sur votre bureau plus
+de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et je ne veux pas que
+l’Europe m’accuse de faire de vous un roi fainéant pour régner à votre
+place.
+
+Ces avis avaient le désavantage de se présenter toujours dans les
+moments les plus inopportuns, c’est-à-dire quand Son Altesse, ayant
+vaincu sa timidité, prenait part à quelque charade en action qui
+l’amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties de campagne
+où, sous prétexte de conquérir au nouveau souverain l’affection de son
+peuple, la princesse admettait les plus jolies femmes de la bourgeoisie.
+La duchesse, qui était l’âme de cette cour joyeuse, espérait que ces
+belles bourgeoises, qui toutes voyaient avec une envie mortelle la
+haute fortune du bourgeois Rassi, raconteraient au prince quelqu’une
+des friponneries sans nombre de ce ministre. Or, entre autres idées
+enfantines, le prince prétendait avoir un ministère moral.
+
+Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soirées
+brillantes de la cour de la princesse, dirigées par son ennemie, étaient
+dangereuses pour lui. Il n’avait pas voulu remettre au comte Mosca la
+sentence fort légale rendue contre Fabrice; il fallait donc que la
+duchesse ou lui disparussent de la cour.
+
+Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il était de bon ton
+de nier l’existence, on avait distribué de l’argent au peuple. Rassi
+partit de là: plus mal mis encore que de coutume, il monta dans les
+maisons les plus misérables de la ville, et passa des heures entières en
+conversation réglée avec leurs pauvres habitants. Il fut bien récompensé
+de tant de soins: après quinze jours de ce genre de vie il eut la
+certitude que Ferrante Palla avait été le chef secret de l’insurrection,
+et bien plus, que cet être, pauvre toute sa vie comme un grand poète,
+avait fait vendre huit ou dix diamants à Gênes.
+
+On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaient réellement
+plus de 40 000 francs, et que, dix jours avant la mort du prince, on
+avait laissées pour 35 000 francs, parce que, disait-on, on avait besoin
+d’argent.
+
+Comment peindre les transports de joie du ministre de la justice à
+cette découverte? Il s’apercevait que tous les jours on lui donnait
+des ridicules à la cour de la princesse douairière, et plusieurs fois
+le prince, parlant d’affaires avec lui, lui avait ri au nez avec toute
+la naïveté de la jeunesse. Il faut avouer que le Rassi avait des
+habitudes singulièrement plébéiennes: par exemple, dès qu’une discussion
+l’intéressait, il croisait les jambes et prenait son soulier dans la
+main; si l’intérêt croissait, il étalait son mouchoir de coton rouge sur
+sa jambe, etc. Le prince avait beaucoup ri de la plaisanterie d’une des
+plus jolies femmes de la bourgeoisie, qui, sachant d’ailleurs qu’elle
+avait la jambe fort bien faite, s’était mise à imiter ce geste élégant
+du ministre de la justice.
+
+Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit au prince:
+
+--Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs pour savoir au
+juste quel a été le genre de mort de son auguste père? avec cette somme,
+la justice serait mise à même de saisir les coupables, s’il y en a.
+
+La réponse du prince ne pouvait être douteuse.
+
+A quelque temps de là, la Chékina avertit la duchesse qu’on lui
+avait offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants de
+sa maîtresse par un orfèvre; elle avait refusé avec indignation. La
+duchesse la gronda d’avoir refusé; et, à huit jours de là, la Chékina
+eut des diamants à montrer. Le jour pris pour cette exhibition des
+diamants, le comte Mosca plaça deux hommes sûrs auprès de chacun des
+orfèvres de Parme, et sur le minuit il vint dire à la duchesse que
+l’orfèvre curieux n’était autre que le frère de Rassi. La duchesse, qui
+était fort gaie ce soir-là (on jouait au palais une comédie dell’arte,
+c’est-à-dire où chaque personnage invente le dialogue à mesure qu’il
+le dit, le plan seul de la comédie est affiché dans la coulisse), la
+duchesse, qui jouait un rôle, avait pour amoureux dans la pièce le comte
+Baldi, l’ancien ami de la marquise Raversi, qui était présente. Le
+prince, l’homme le plus timide de ses Etats, mais fort joli garçon et
+doué du cœur le plus tendre, étudiait le rôle du comte Baldi, et voulait
+le jouer à la seconde représentation.
+
+--J’ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais à la
+première scène du second acte; passons dans la salle des gardes.
+
+Là, au milieu de vingt gardes du corps, tous fort éveillés et fort
+attentifs aux discours du premier ministre et de la grande maîtresse, la
+duchesse dit en riant à son ami:
+
+--Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement. C’est
+par moi que fut appelé au trône Ernest V; il s’agissait de venger
+Fabrice, que j’aimais alors bien plus qu’aujourd’hui, quoique toujours
+fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyez guère à cette
+innocence, mais peu importe, puisque vous m’aimez malgré mes crimes.
+Eh bien! voici un crime véritable: j’ai donné tous mes diamants à une
+espèce de fou fort intéressant, nommé Ferrante Palla, je l’ai même
+embrassé pour qu’il fît périr l’homme qui voulait faire empoisonner
+Fabrice. Où est le mal?
+
+--Ah! voilà donc où Ferrante avait pris de l’argent pour son émeute! dit
+le comte, un peu stupéfait; et vous me racontez tout cela dans la salle
+des gardes!
+
+--C’est que je suis pressée, et voici le Rassi sur les traces du crime.
+Il est bien vrai que je n’ai jamais parlé d’insurrection, car j’abhorre
+les jacobins. Réfléchissez là-dessus, et dites-moi votre avis après la
+pièce.
+
+--Je vous dirai tout de suite qu’il faut inspirer de l’amour au
+prince... Mais en tout bien tout honneur, au moins!
+
+On appelait la duchesse pour son entrée en scène, elle s’enfuit.
+
+Quelques jours après, la duchesse reçut par la poste une grande lettre
+ridicule, signée du nom d’une ancienne femme de chambre à elle; cette
+femme demandait à être employée à la cour, mais la duchesse avait
+reconnu du premier coup d’œil que ce n’était ni son écriture ni son
+style. En ouvrant la feuille pour lire la seconde page, la duchesse vit
+tomber à ses pieds une petite image miraculeuse de la Madone, pliée
+dans une feuille imprimée d’un vieux livre. Après avoir jeté un coup
+d’œil sur l’image, la duchesse lut quelques lignes de la vieille feuille
+imprimée. Ses yeux brillèrent, et elle y trouvait ces mots:
+
+Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le reste on
+voulut ranimer le feu sacré dans des âmes qui se trouvèrent glacées
+par l’égoïsme. Le renard est sur mes traces, c’est pourquoi je n’ai
+pas cherché à voir une dernière fois l’être adoré. Je me suis dit,
+elle n’aime pas la république, elle qui m’est supérieure par l’esprit
+autant que par les grâces et la beauté. D’ailleurs, comment faire une
+république sans républicains? Est-ce que je me tromperais? Dans six
+mois, je parcourrai, le microscope à la main, et à pied, les petites
+villes d’Amérique, je verrai si je dois encore aimer la seule rivale
+que vous ayez dans mon cœur. Si vous recevez cette lettre, madame la
+baronne, et qu’aucun œil profane ne l’ait lue avant vous, faites briser
+un des jeunes frênes plantés à vingt pas de l’endroit où j’osai vous
+parler pour la première fois. Alors je ferai enterrer, sous le grand
+buis du jardin que vous remarquâtes une fois en mes jours heureux, une
+boîte où se trouveront de ces choses qui font calomnier les gens de mon
+opinion. Certes, je me fusse bien gardé d’écrire si le renard n’était
+sur mes traces, et ne pouvait arriver à cet être céleste; voir le buis
+dans quinze jours.
+
+«Puisqu’il a une imprimerie à ses ordres, se dit la duchesse, bientôt
+nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu’il m’y donnera!»
+
+La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendant huit
+jours elle fut indisposée, et la cour n’eut plus de jolies soirées. La
+princesse, fort scandalisée de tout ce que la peur qu’elle avait de son
+fils l’obligeait de faire dès les premiers moments de son veuvage, alla
+passer ces huit jours dans un couvent attenant à l’église où le feu
+prince était inhumé. Cette interruption des soirées jeta sur les bras du
+prince une masse énorme de loisir, et porta un échec notable au crédit
+du ministre de la justice. Ernest V comprit tout l’ennui qui le menaçait
+si la duchesse quittait la cour, ou seulement cessait d’y répandre la
+joie. Les soirées recommencèrent, et le prince se montra de plus en plus
+intéressé par les comédies dell’arte. Il avait le projet de prendre un
+rôle, mais n’osait avouer cette ambition. Un jour, rougissant beaucoup,
+il dit à la duchesse:
+
+--Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi?
+
+--Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elle daigne m’en
+donner l’ordre, je ferai arranger le plan d’une comédie, toutes les
+scènes brillantes du rôle de Votre Altesse seront avec moi, et comme les
+premiers jours tout le monde hésite un peu, si Votre Altesse veut me
+regarder avec quelque attention, je lui dirai les réponses qu’elle doit
+faire.
+
+Tout fut arrangé et avec une adresse infinie. Le prince fort timide
+avait honte d’être timide; les soins que se donna la duchesse pour ne
+pas faire souffrir cette timidité innée firent une impression profonde
+sur le jeune souverain.
+
+Le jour de son début, le spectacle commença une demi-heure plus tôt qu’à
+l’ordinaire, et il n’y avait dans le salon, au moment où l’on passa dans
+la salle de spectacle, que huit ou dix femmes âgées. Ces figures-là
+n’imposaient guère au prince, et d’ailleurs, élevées à Munich dans les
+vrais principes monarchiques, elles applaudissaient toujours. Usant de
+son autorité comme grande maîtresse, la duchesse ferma à clef la porte
+par laquelle le vulgaire des courtisans entrait au spectacle. Le prince,
+qui avait de l’esprit littéraire et une belle figure, se tira fort bien
+de ses premières scènes; il répétait avec intelligence les phrases
+qu’il lisait dans les yeux de la duchesse, ou qu’elle lui indiquait
+à demi-voix. Dans un moment où les rares spectateurs applaudissaient
+de toutes leurs forces, la duchesse fit un signe, la porte d’honneur
+fut ouverte, et la salle de spectacle occupée en un instant par toutes
+les jolies femmes de la cour, qui, trouvant au prince une figure
+charmante et l’air fort heureux, se mirent à applaudir; le prince
+rougit de bonheur. Il jouait le rôle d’un amoureux de la duchesse. Bien
+loin d’avoir à lui suggérer des paroles, bientôt elle fut obligée de
+l’engager à abréger les scènes; il parlait d’amour avec un enthousiasme
+qui souvent embarrassait l’actrice; ses répliques duraient cinq
+minutes. La duchesse n’était plus cette beauté éblouissante de l’année
+précédente; la prison de Fabrice, et, bien plus encore, le séjour sur le
+lac Majeur avec Fabrice, devenu morose et silencieux, avaient donné dix
+ans de plus à la belle Gina. Ses traits s’étaient marqués, ils avaient
+plus d’esprit et moins de jeunesse.
+
+Ils n’avaient plus que bien rarement l’enjouement du premier âge; mais
+à la scène, avec du rouge et tous les secours que l’art fournit aux
+actrices, elle était encore la plus jolie femme de la cour. Les tirades
+passionnées, débitées par le prince, donnèrent l’éveil aux courtisans;
+tous se disaient ce soir-là:
+
+--Voici la Balbi de ce nouveau règne.
+
+Le comte se révolta intérieurement. La pièce finie, la duchesse dit au
+prince devant toute la cour:
+
+--Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous êtes amoureux d’une
+femme de trente-huit ans, ce qui fera manquer mon établissement avec
+le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec Votre Altesse, à moins que le
+prince ne me jure de m’adresser la parole comme il le ferait à une femme
+d’un certain âge, à Mme la marquise Raversi, par exemple.
+
+On répéta trois fois la même pièce; le prince était fou de bonheur;
+mais, un soir, il parut fort soucieux.
+
+--Ou je me trompe fort, dit la grande maîtresse à sa princesse, ou
+le Rassi cherche à nous jouer quelque tour; je conseillerais à Votre
+Altesse d’indiquer un spectacle pour demain; le prince jouera mal, et,
+dans son désespoir, il vous dira quelque chose.
+
+Le prince joua fort mal en effet; on l’entendait à peine, et il ne
+savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, il avait
+presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprès de lui, mais
+froide et immobile. Le prince, se trouvant un instant seul avec elle,
+dans le foyer des acteurs, alla fermer la porte.
+
+--Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et le troisième
+acte; je ne veux pas absolument être applaudi par complaisance; les
+applaudissements qu’on me donnait ce soir me fendaient le cœur.
+Donnez-moi un conseil, que faut-il faire?
+
+--Je vais m’avancer sur la scène, faire une profonde révérence à Son
+Altesse, une autre au public, comme un véritable directeur de comédie,
+et dire que l’acteur qui jouait le rôle de Lélio, se trouvant subitement
+indisposé, le spectacle se terminera par quelques morceaux de musique.
+Le comte Rusca et la petite Ghisolfi seront ravis de pouvoir montrer à
+une aussi brillante assemblée leurs petites voix aigrelettes.
+
+Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avec transport.
+
+--Que n’êtes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bon
+conseil: Rassi vient de déposer sur mon bureau cent quatre-vingt-deux
+dépositions contre les prétendus assassins de mon père. Outre les
+dépositions, il y a un acte d’accusation de plus de deux cents pages; il
+me faut lire tout cela, et, de plus, j’ai donné ma parole de n’en rien
+dire au comte. Ceci mène tout droit à des supplices; déjà il veut que je
+fasse enlever en France, près d’Antibes, Ferrante Palla, ce grand poète
+que j’admire tant. Il est là sous le nom de Poncet.
+
+--Le jour où vous ferez pendre un libéral, Rassi sera lié au ministère
+par des chaînes de fer, et c’est ce qu’il veut avant tout; mais Votre
+Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deux heures à l’avance. Je
+ne parlerai ni à la princesse, ni au comte du cri de douleur qui vient
+de vous échapper; mais, comme d’après mon serment je ne dois avoir aucun
+secret pour la princesse, je serais heureuse si Votre Altesse voulait
+dire à sa mère les mêmes choses qui lui sont échappées avec moi.
+
+Cette idée fit diversion à la douleur d’acteur chuté qui accablait le
+souverain.
+
+--Eh bien! allez avertir ma mère, je me rends dans son grand cabinet.
+
+Le prince quitta les coulisses, traversa le salon par lequel on arrivait
+au théâtre, renvoya d’un air dur le grand chambellan et l’aide de
+camp de service qui le suivaient; de son côté la princesse quitta
+précipitamment le spectacle; arrivée dans le grand cabinet, la grande
+maîtresse fit une profonde révérence à la mère et au fils, et les laissa
+seuls. On peut juger de l’agitation de la cour, ce sont là les choses
+qui la rendent si amusante. Au bout d’une heure le prince lui-même se
+présenta à la porte du cabinet et appela la duchesse; la princesse était
+en larmes, son fils avait une physionomie tout altérée.
+
+«Voici des gens faibles qui ont de l’humeur, se dit la grande maîtresse,
+et qui cherchent un prétexte pour se fâcher contre quelqu’un.» D’abord
+la mère et le fils se disputèrent la parole pour raconter les détails à
+la duchesse, qui dans ses réponses eut grand soin de ne mettre en avant
+aucune idée. Pendant deux mortelles heures les trois acteurs de cette
+scène ennuyeuse ne sortirent pas des rôles que nous venons d’indiquer.
+Le prince alla chercher lui-même les deux énormes portefeuilles que
+Rassi avait déposés sur son bureau; en sortant du grand cabinet de sa
+mère, il trouva toute la cour qui attendait.
+
+--Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s’écria-t-il, d’un ton fort
+impoli et qu’on ne lui avait jamais vu.
+
+Le prince ne voulait pas être aperçu portant lui-même les deux
+portefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisans disparurent
+en un clin d’œil. En repassant le prince ne trouva plus que les valets
+de chambre qui éteignaient les bougies; il les renvoya avec fureur,
+ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp de service, qui avait eu la
+gaucherie de rester, par zèle.
+
+--Tout le monde prend à tâche de m’impatienter ce soir, dit-il avec
+humeur à la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet.
+
+Il lui croyait beaucoup d’esprit et il était furieux de ce qu’elle
+s’obstinait évidemment à ne pas ouvrir un avis. Elle, de son côté, était
+résolue à ne rien dire qu’autant qu’on lui demanderait son avis bien
+expressément. Il s’écoula encore une grosse demi-heure avant que le
+prince, qui avait le sentiment de sa dignité, se déterminât à lui dire:
+
+--Mais, madame, vous ne dites rien.
+
+--Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite ce qu’on
+dit devant moi.
+
+--Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vous ordonne
+de me donner votre avis.
+
+--On punit les crimes pour empêcher qu’ils ne se renouvellent. Le feu
+prince a-t-il été empoisonné? C’est ce qui est fort douteux; a-t-il été
+empoisonné par les jacobins? c’est ce que Rassi voudrait bien prouver,
+car alors il devient pour Votre Altesse un instrument nécessaire à
+tout jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commence son règne,
+peut se promettre bien des soirées comme celle-ci. Vos sujets disent
+généralement, ce qui est de toute vérité, que Votre Altesse a de la
+bonté dans le caractère; tant qu’elle n’aura pas fait pendre quelque
+libéral, elle jouira de cette réputation, et bien certainement personne
+ne songera à lui préparer du poison.
+
+--Votre conclusion est évidente, s’écria la princesse avec humeur; vous
+ne voulez pas que l’on punisse les assassins de mon mari!
+
+--C’est qu’apparemment, madame, je suis liée à eux par une tendre amitié.
+
+La duchesse voyait dans les yeux du prince qu’il la croyait parfaitement
+d’accord avec sa mère pour lui dicter un plan de conduite. Il y eut
+entre les deux femmes une succession assez rapide d’aigres reparties,
+à la suite desquelles la duchesse protesta qu’elle ne dirait plus une
+seule parole, et elle fut fidèle à sa résolution; mais le prince, après
+une longue discussion avec sa mère, lui ordonna de nouveau de dire son
+avis.
+
+--C’est ce que je jure à Vos Altesses de ne point faire!
+
+--Mais c’est un véritable enfantillage! s’écria le prince.
+
+--Je vous prie de parler, madame la duchesse, dit la princesse d’un air
+digne.
+
+--C’est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; mais Votre
+Altesse, ajouta la duchesse en s’adressant au prince, lit parfaitement
+le français; pour calmer nos esprits agités, voudrait-elle nous lire une
+fable de La Fontaine?
+
+La princesse trouva ce <i>nous</i> fort insolent, mais elle eut l’air à la
+fois étonné et amusé, quand la grande maîtresse, qui était allée du
+plus grand sang-froid ouvrir la bibliothèque, revint avec un volume des
+Fables de La Fontaine; elle le feuilleta quelques instants, puis dit au
+prince, en le lui présentant:
+
+--Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable.
+
+ LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR
+
+ Un amateur de jardinage
+ Demi-bourgeois, demi-manant,
+ Possédait en certain village
+ Un jardin assez propre, et le clos attenant.
+ Il avait de plant vif fermé cette étendue:
+ Là croissaient à plaisir l’oseille et la laitue,
+ De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
+ Peu de jasmin d’Espagne et force serpolet.
+ Cette félicité par un lièvre troublée
+ Fit qu’au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
+ Ce maudit animal vient prendre sa goulée
+ Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit;
+ Les pierres les bâtons y perdent leur crédit:
+ Il est sorcier, je crois--Sorcier! je l’en défie,
+ Repartit le seigneur: fût-il diable, Miraut,
+ En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
+ Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie.
+ --Et quand?--Et dès demain, sans tarder plus longtemps.
+ La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
+ --Çà, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?
+ * * *
+ L’embarras des chasseurs succède au déjeuner.
+ Chacun s’anime et se prépare;
+ Les trompes et les cors font un tel tintamarre
+ Que le bonhomme est étonné.
+ Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
+ Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux;
+ Adieu chicorée et poireaux;
+ Adieu de quoi mettre au potage.
+ Le bonhomme disait: Ce sont là jeux de prince.
+ Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens
+ Firent plus de dégât en une heure de temps
+ Que n’en auraient fait en cent ans
+ Tous les lièvres de la province.
+ Petits princes, videz vos débats entre vous;
+ De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
+ Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
+ Ni les faire entrer sur vos terres.
+
+Cette lecture fut suivie d’un long silence. Le prince se promenait dans
+le cabinet, après être allé lui-même remettre le volume à sa place.
+
+--Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler?
+
+--Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m’aura pas nommée
+ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre ma place de
+grande maîtresse.
+
+Nouveau silence d’un gros quart d’heure; enfin la princesse songea au
+rôle que joua jadis Marie de Médicis, mère de Louis XIII: tous les
+jours précédents, la grande maîtresse avait fait lire par la lectrice
+l’excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. La princesse, quoique
+fort piquée, pensa que la duchesse pourrait fort bien quitter le pays,
+et alors Rassi, qui lui faisait une peur affreuse, pourrait bien imiter
+Richelieu et la faire exiler par son fils. Dans ce moment, la princesse
+eût donné tout au monde pour humilier sa grande maîtresse; mais elle ne
+pouvait: elle se leva, et vint, avec un sourire un peu exagéré, prendre
+la main de la duchesse et lui dire:
+
+--Allons, madame, prouvez-moi votre amitié en parlant.
+
+--Eh bien! deux mots sans plus: brûler, dans la cheminée que voilà, tous
+les papiers réunis par cette vipère de Rassi, et ne jamais lui avouer
+qu’on les a brûlés.
+
+Elle ajouta tout bas, et d’un air familier, à l’oreille de la princesse.
+
+--Rassi peut être Richelieu!
+
+--Mais, diable! ces papiers me coûtent plus de quatre-vingt mille
+francs! s’écria le prince fâché.
+
+--Mon prince, répliqua la duchesse avec énergie, voilà ce qu’il en
+coûte d’employer des scélérats de basse naissance. Plût à Dieu que vous
+pussiez perdre un million, et ne jamais prêter créance aux bas coquins
+qui ont empêché votre père de dormir pendant les six dernières années de
+son règne.
+
+Le mot <i>basse naissance</i> avait plu extrêmement à la princesse, qui
+trouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusive pour
+l’esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme.
+
+Durant le court moment de profond silence, rempli par les réflexions de
+la princesse, l’horloge du château sonna trois heures. La princesse se
+leva, fit une profonde révérence à son fils, et lui dit:
+
+--Ma santé ne me permet pas de prolonger davantage la discussion. Jamais
+de ministre de basse naissance; vous ne m’ôterez pas de l’idée que votre
+Rassi vous a volé la moitié de l’argent qu’il vous a fait dépenser en
+espionnage.
+
+La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les plaça dans la
+cheminée, de façon à ne pas les éteindre; puis, s’approchant de son
+fils, elle ajouta:
+
+--La fable de La Fontaine l’emporte, dans mon esprit, sur le juste désir
+de venger un époux. Votre Altesse veut-elle me permettre de brûler ces
+écritures?
+
+Le prince restait immobile.
+
+«Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse; le comte a
+raison: le feu prince ne nous eût pas fait veiller jusqu’à trois heures
+du matin, avant de prendre un parti.»
+
+La princesse, toujours debout, ajouta:
+
+--Ce petit procureur serait bien fier, s’il savait que ses paperasses,
+remplies de mensonges, et arrangées pour procurer son avancement, ont
+fait passer la nuit aux deux plus grands personnages de l’Etat.
+
+Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, et en vida
+tout le contenu dans la cheminée. La masse des papiers fut sur le point
+d’étouffer les deux bougies; l’appartement se remplit de fumée. La
+princesse vit dans les yeux de son fils qu’il était tenté de saisir une
+carafe et de sauver ces papiers, qui lui coûtaient quatre-vingt mille
+francs.
+
+--Ouvrez donc la fenêtre! cria-t-elle à la duchesse avec humeur. La
+duchesse se hâta d’obéir; aussitôt tous les papiers s’enflammèrent à
+la fois; il se fit un grand bruit dans la cheminée, et bientôt il fut
+évident qu’elle avait pris feu.
+
+Le prince avait l’âme petite pour toutes les choses d’argent; il crut
+voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu’il contenait
+détruites; il courut à la fenêtre et appela la garde d’une voix toute
+changée. Les soldats en tumulte étant accourus dans la cour à la voix du
+prince, il revint près de la cheminée qui attirait l’air de la fenêtre
+ouverte avec un bruit réellement effrayant; il s’impatienta, jura, fit
+deux ou trois tours dans le cabinet comme un homme hors de lui, et,
+enfin, sortit en courant.
+
+La princesse et sa grande maîtresse restèrent debout, l’une vis-à-vis de
+l’autre, et gardant un profond silence.
+
+«La colère va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi, mon procès
+est gagné.» Et elle se disposait à être fort impertinente dans ses
+répliques, quand une pensée l’illumina; elle vit le second portefeuille
+intact. «Non, mon procès n’est gagné qu’à moitié!» Elle dit à la
+princesse, d’un air assez froid:
+
+--Madame m’ordonne-t-elle de brûler le reste de ces papiers?
+
+--Et où les brûlerez-vous? dit la princesse avec humeur.
+
+--Dans la cheminée du salon; en les y jetant l’un après l’autre, il n’y
+a pas de danger.
+
+La duchesse plaça sous son bras le portefeuille regorgeant de papiers,
+prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle prit le temps de
+voir que ce portefeuille était celui des dépositions, mit dans son châle
+cinq ou six liasses de papiers, brûla le reste avec beaucoup de soin,
+puis disparut sans prendre congé de la princesse.
+
+--Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle a
+failli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdre la
+tête sur un échafaud.
+
+En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princesse fut
+outrée contre sa grande maîtresse.
+
+Malgré l’heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il était au feu
+du château, mais parut bientôt avec la nouvelle que tout était fini.
+
+--Ce petit prince a réellement montré beaucoup de courage, et je lui en
+ai fait mon compliment avec effusion.
+
+--Examinez bien vite ces dépositions, et brûlons-les au plus tôt.
+
+Le comte lut et pâlit.
+
+--Ma foi, ils arrivaient bien près de la vérité; cette procédure est
+fort adroitement faite, ils sont tout à fait sur les traces de Ferrante
+Palla; et, s’il parle, nous avons un rôle difficile.
+
+--Mais il ne parlera pas, s’écria la duchesse; c’est un homme d’honneur,
+celui-là: brûlons, brûlons.
+
+--Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ou quinze
+témoins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever, si jamais
+le Rassi veut recommencer.
+
+--Je rappellerai à Votre Excellence que le prince a donné sa parole de
+ne rien dire à son ministre de la justice de notre expédition nocturne.
+
+--Par pusillanimité, et de peur d’une scène, il la tiendra.
+
+--Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notre mariage;
+je n’aurais pas voulu vous apporter en dot un procès criminel, et encore
+pour un péché que me fit commettre mon intérêt pour un autre.
+
+Le comte était amoureux, lui prit la main, s’exclama; il avait les
+larmes aux yeux.
+
+--Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite que je dois
+tenir avec la princesse; je suis excédée de fatigue, j’ai joué une heure
+la comédie sur le théâtre, et cinq heures dans le cabinet.
+
+--Vous vous êtes assez vengée des propos aigrelets de la princesse,
+qui n’étaient que de la faiblesse, par l’impertinence de votre sortie.
+Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviez ce matin; le Rassi
+n’est pas encore en prison ou exilé, nous n’avons pas encore déchiré la
+sentence de Fabrice.
+
+«Vous demandiez à la princesse de prendre une décision, ce qui donne
+toujours de l’humeur aux princes et même aux premiers ministres; enfin
+vous êtes sa grande maîtresse, c’est-à-dire sa petite servante. Par un
+retour, qui est immanquable chez les gens faibles, dans trois jours le
+Rassi sera plus en faveur que jamais; il va chercher à faire prendre
+quelqu’un: tant qu’il n’a pas compromis le prince, il n’est sûr de rien.
+
+«Il y a eu un homme blessé à l’incendie de cette nuit; c’est un
+tailleur, qui a, ma foi, montré une intrépidité extraordinaire. Demain,
+je vais engager le prince à s’appuyer sur mon bras, et à venir avec moi
+faire une visite au tailleur; je serai armé jusqu’aux dents et j’aurai
+l’œil au guet; d’ailleurs ce jeune prince n’est point encore haï. Moi,
+je veux l’accoutumer à se promener dans les rues, c’est un tour que
+je joue au Rassi, qui certainement va me succéder, et ne pourra plus
+permettre de telles imprudences. En revenant de chez le tailleur, je
+ferai passer le prince devant la statue de son père; il remarquera les
+coups de pierre qui ont cassé le jupon à la romaine dont le nigaud de
+statuaire l’a affublé; et, enfin, le prince aura bien peu d’esprit si
+de lui-même il ne fait pas cette réflexion: «Voilà ce qu’on gagne à
+faire prendre des jacobins.» A quoi je répliquerai: «Il faut en pendre
+dix mille ou pas un: la Saint-Barthélemy a détruit les protestants en
+France.»
+
+«Demain, chère amie, avant ma promenade, faites-vous annoncer chez le
+prince, et dites-lui: «Hier soir, j’ai fait auprès de vous le service
+de ministre, je vous ai donné des conseils, et, par vos ordres, j’ai
+encouru le déplaisir de la princesse; il faut que vous me payiez.» Il
+s’attendra à une demande d’argent, et froncera le sourcil; vous le
+laisserez plongé dans cette idée malheureuse le plus longtemps que vous
+pourrez; puis vous direz: «Je prie Votre Altesse d’ordonner que Fabrice
+soit jugé contradictoirement (ce qui veut dire lui présent) par les
+douze juges les plus respectés de vos Etats.» Et, sans perdre de temps,
+vous lui présenterez à signer une petite ordonnance écrite de votre
+belle main, et que je vais vous dicter; je vais mettre, bien entendu,
+la clause que la première sentence est annulée. A cela, il n’y a qu’une
+objection; mais, si vous menez l’affaire chaudement, elle ne viendra
+pas à l’esprit du prince. Il peut vous dire: «Il faut que Fabrice se
+constitue prisonnier à la citadelle.» A quoi vous répondrez: «Il se
+constituera prisonnier à la prison de la ville (vous savez que j’y
+suis le maître, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir).» Si le
+prince vous répond: «Non, sa fuite a écorné l’honneur de ma citadelle,
+et je veux, pour la forme, qu’il rentre dans la chambre où il était»,
+vous répondrez à votre tour: «Non, car là il serait à la disposition de
+mon ennemi Rassi». Et, par une de ces phrases de femme que vous savez
+si bien lancer, vous lui ferez entendre que, pour fléchir Rassi, vous
+pourrez bien lui raconter l’auto-da-fé de cette nuit; s’il insiste, vous
+annoncerez que vous allez passer quinze jours à votre château de Sacca.
+
+«Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cette démarche qui
+peut le conduire en prison. Pour tout prévoir, si, pendant qu’il est
+sous les verrous, Rassi, trop impatient, me fait empoisonner, Fabrice
+peut courir des dangers. Mais la chose est peu probable; vous savez que
+j’ai fait venir un cuisinier français, qui est le plus gai des hommes,
+et qui fait des calembours; or, le calembour est incompatible avec
+l’assassinat. J’ai déjà dit à notre ami Fabrice que j’ai retrouvé tous
+les témoins de son action belle et courageuse; ce fut évidemment ce
+Giletti qui voulut l’assassiner. Je ne vous ai pas parlé de ces témoins,
+parce que je voulais vous faire une surprise, mais ce plan a manqué; le
+prince n’a pas voulu signer. J’ai dit à notre Fabrice que, certainement,
+je lui procurerai une grande place ecclésiastique; mais j’aurai bien de
+la peine si ses ennemis peuvent objecter en cour de Rome une accusation
+d’assassinat.
+
+«Sentez-vous, madame, que, s’il n’est pas jugé de la façon la plus
+solennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera désagréable pour lui?
+Il y aurait une grande pusillanimité à ne pas se faire juger, quand
+on est sûr d’être innocent. D’ailleurs, fût-il coupable, je le ferais
+acquitter. Quand je lui ai parlé, le bouillant jeune homme ne m’a pas
+laissé achever, il a pris l’almanach officiel, et nous avons choisi
+ensemble les douze juges les plus intègres et les plus savants; la
+liste faite, nous avons effacé six noms, que nous avons remplacés par
+six jurisconsultes, mes ennemis personnels, et, comme nous n’avons
+pu trouver que deux ennemis, nous y avons suppléé par quatre coquins
+dévoués à Rassi.
+
+Cette proposition du comte inquiéta mortellement la duchesse, et non
+sans cause; enfin, elle se rendit à la raison, et, sous la dictée du
+ministre, écrivit l’ordonnance qui nommait les juges.
+
+Le comte ne la quitta qu’à six heures du matin; elle essaya de dormir,
+mais en vain. A neuf heures, elle déjeuna avec Fabrice, qu’elle trouva
+brûlant d’envie d’être jugé; à dix heures, elle était chez la princesse,
+qui n’était point visible; à onze heures, elle vit le prince, qui tenait
+son lever, et qui signa l’ordonnance sans la moindre objection. La
+duchesse envoya l’ordonnance au comte, et se mit au lit.
+
+Il serait peut-être plaisant de raconter la fureur de Rassi, quand le
+comte l’obligea à contresigner, en présence du prince, l’ordonnance
+signée le matin par celui-ci; mais les événements nous pressent.
+
+Le comte discuta le mérite de chaque juge, et offrit de changer les
+noms. Mais le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails
+de procédure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout
+ceci, on peut tirer cette morale, que l’homme qui approche de la cour
+compromet son bonheur, s’il est heureux, et, dans tous les cas, fait
+dépendre son avenir des intrigues d’une femme de chambre.
+
+D’un autre côté, en Amérique, dans la république, il faut s’ennuyer
+toute la journée à faire une cour sérieuse aux boutiquiers de la rue, et
+devenir aussi bête qu’eux, et là, pas d’Opéra.
+
+La duchesse, à son lever du soir, eut un moment de vive inquiétude: on
+ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, au spectacle de la cour,
+elle reçut une lettre de lui. Au lieu de se constituer prisonnier à la
+prison de la ville, où le comte était le maître, il était allé reprendre
+son ancienne chambre à la citadelle, trop heureux d’habiter à quelques
+pas de Clélia.
+
+Ce fut un événement d’une immense conséquence: en ce lieu il était
+exposé au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesse au
+désespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Clélia, parce
+que décidément dans quelques jours elle allait épouser le riche marquis
+Crescenzi. Cette folie rendit à Fabrice toute l’influence qu’il avait
+eue jadis sur l’âme de la duchesse.
+
+«C’est ce maudit papier que je suis allée faire signer qui lui donnera
+la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs idées d’honneur! Comme
+s’il fallait songer à l’honneur dans les gouvernements absolus, dans
+les pays où un Rassi est ministre de la justice! Il fallait bel et bien
+accepter la grâce que le prince eût signée tout aussi facilement que la
+convocation de ce tribunal extraordinaire. Qu’importe, après tout, qu’un
+homme de la naissance de Fabrice soit plus ou moins accusé d’avoir tué
+lui-même, et l’épée au poing, un histrion tel que Giletti!»
+
+A peine le billet de Fabrice reçu, la duchesse courut chez le comte,
+qu’elle trouva tout pâle.
+
+--Grand Dieu! chère amie, j’ai la main malheureuse avec cet enfant, et
+vous allez encore m’en vouloir. Je puis vous prouver que j’ai fait venir
+hier soir le geôlier de la prison de la ville; tous les jours, votre
+neveu serait venu prendre du thé chez vous. Ce qu’il y a d’affreux,
+c’est qu’il est impossible à vous et à moi de dire au prince que l’on
+craint le poison, et le poison administré par Rassi; ce soupçon lui
+semblerait le comble de l’immoralité. Toutefois, si vous l’exigez, je
+suis prêt à monter au palais; mais je suis sûr de la réponse. Je vais
+vous dire plus; je vous offre un moyen que je n’emploierais pas pour
+moi. Depuis que j’ai le pouvoir en ce pays, je n’ai pas fait périr un
+seul homme, et vous savez que je suis tellement nigaud de ce côté-là,
+que quelquefois, à la chute du jour, je pense encore à ces deux espions
+que je fis fusiller un peu légèrement en Espagne. Eh bien! voulez-vous
+que je vous défasse de Rassi? Le danger qu’il fait courir à Fabrice est
+sans bornes; il tient là un moyen sûr de me faire déguerpir.
+
+Cette proposition plut extrêmement à la duchesse; mais elle ne l’adopta
+pas.
+
+--Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce
+beau ciel de Naples, vous ayez des idées noires le soir.
+
+--Mais, chère amie, il me semble que nous n’avons que le choix des
+idées noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-même, si Fabrice est
+emporté par une maladie?
+
+La discussion reprit de plus belle sur cette idée, et la duchesse la
+termina par cette phrase:
+
+--Rassi doit la vie à ce que je vous aime mieux que Fabrice; non, je ne
+veux pas empoisonner toutes les soirées de la vieillesse que nous allons
+passer ensemble.
+
+La duchesse courut à la forteresse; le général Fabio Conti fut enchanté
+d’avoir à lui opposer le texte formel des lois militaires: personne ne
+peut pénétrer dans une prison d’Etat sans un ordre signé du prince.
+
+--Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaque jour à la
+citadelle?
+
+--C’est que j’ai obtenu pour eux un ordre du prince.
+
+La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Le général
+Fabio Conti s’était regardé comme personnellement déshonoré par la fuite
+de Fabrice: lorsqu’il le vit arriver à la citadelle, il n’eût pas dû
+le recevoir, car il n’avait aucun ordre pour cela. «Mais, se dit-il,
+c’est le ciel qui me l’envoie pour réparer mon honneur et me sauver
+du ridicule qui flétrirait ma carrière militaire. Il s’agit de ne pas
+manquer à l’occasion: sans doute on va l’acquitter, et je n’ai que peu
+de jours pour me venger.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+
+L’arrivée de notre héros mit Clélia au désespoir: la pauvre fille,
+pieuse et sincère avec elle-même, ne pouvait se dissimuler qu’il n’y
+aurait jamais de bonheur pour elle loin de Fabrice; mais elle avait fait
+vœu à la Madone, lors du demi-empoisonnement de son père, de faire à
+celui-ci le sacrifice d’épouser le marquis Crescenzi. Elle avait fait
+le vœu de ne jamais revoir Fabrice, et déjà elle était en proie aux
+remords les plus affreux, pour l’aveu auquel elle avait été entraînée
+dans la lettre qu’elle avait écrite à Fabrice la veille de sa fuite.
+Comment peindre ce qui se passa dans ce triste cœur lorsque, occupée
+mélancoliquement à voir voltiger ses oiseaux, et levant les yeux par
+habitude et avec tendresse vers la fenêtre de laquelle autrefois Fabrice
+la regardait, elle l’y vit de nouveau qui la saluait avec un tendre
+respect.
+
+Elle crut à une vision que le ciel permettait pour la punir; puis
+l’atroce réalité apparut à sa raison. «Ils l’ont repris, se dit-elle,
+et il est perdu!» Elle se rappelait les propos tenus dans la forteresse
+après la fuite; les derniers des geôliers s’estimaient mortellement
+offensés. Clélia regarda Fabrice, et malgré elle, ce regard peignit en
+entier la passion qui la mettait au désespoir.
+
+«Croyez-vous, semblait-elle dire à Fabrice, que je trouverai le bonheur
+dans ce palais somptueux qu’on prépare pour moi? Mon père me répète à
+satiété que vous êtes aussi pauvre que nous; mais, grand Dieu! avec
+quel bonheur je partagerais cette pauvreté! Mais, hélas! nous ne devons
+jamais nous revoir.»
+
+Clélia n’eut pas la force d’employer les alphabets: en regardant Fabrice
+elle se trouva mal et tomba sur une chaise à côté de la fenêtre. Sa
+figure reposait sur l’appui de cette fenêtre; et, comme elle avait voulu
+le voir jusqu’au dernier moment, son visage était tourné vers Fabrice,
+qui pouvait l’apercevoir en entier. Lorsque après quelques instants
+elle rouvrit les yeux, son premier regard fut pour Fabrice: elle vit
+des larmes dans ses yeux; mais ces larmes étaient l’effet de l’extrême
+bonheur; il voyait que l’absence ne l’avait point fait oublier. Les deux
+pauvres jeunes gens restèrent quelque temps comme enchantés dans la vue
+l’un de l’autre. Fabrice osa chanter, comme s’il s’accompagnait de la
+guitare, quelques mots improvisés et qui disaient: C’est pour vous revoir
+que je suis revenu en prison: on va me juger.
+
+Ces mots semblèrent réveiller toute la vertu de Clélia: elle se leva
+rapidement, se cacha les yeux, et, par les gestes les plus vifs, chercha
+à lui exprimer qu’elle ne devait jamais le revoir; elle l’avait promis
+à la Madone, et venait de le regarder par oubli. Fabrice osant encore
+exprimer son amour, Clélia s’enfuit indignée et se jurant à elle-même
+que jamais elle ne le reverrait, car tels étaient les termes précis de
+son vœu à la Madone: Mes yeux ne le reverront jamais. Elle les avait
+inscrits dans un petit papier que son oncle Cesare lui avait permis de
+brûler sur l’autel au moment de l’offrande, tandis qu’il disait la messe.
+
+Mais, malgré tous les serments, la présence de Fabrice dans la tour
+Farnèse avait rendu à Clélia toutes ses anciennes façons d’agir. Elle
+passait ordinairement toutes ses journées seule, dans sa chambre. A
+peine remise du trouble imprévu où l’avait jetée la vue de Fabrice,
+elle se mit à parcourir le palais, et pour ainsi dire à renouveler
+connaissance avec tous ses amis subalternes. Une vieille femme très
+bavarde employée à la cuisine lui dit d’un air de mystère:
+
+--Cette fois-ci, le seigneur Fabrice ne sortira pas de la citadelle.
+
+--Il ne commettra plus la faute de passer par-dessus les murs, dit
+Clélia; mais il sortira par la porte, s’il est acquitté.
+
+--Je dis et je puis dire à Votre Excellence qu’il ne sortira que les
+pieds les premiers de la citadelle.
+
+Clélia pâlit extrêmement, ce qui fut remarqué de la vieille femme,
+et arrêta tout court son éloquence. Elle se dit qu’elle avait commis
+une imprudence en parlant ainsi devant la fille du gouverneur, dont
+le devoir allait être de dire à tout le monde que Fabrice était mort
+de maladie. En remontant chez elle, Clélia rencontra le médecin de la
+prison, sorte d’honnête homme timide qui lui dit d’un air tout effaré
+que Fabrice était bien malade. Clélia pouvait à peine se soutenir, elle
+chercha partout son oncle, le bon abbé don Cesare, et enfin le trouva à
+la chapelle, où il priait avec ferveur; il avait la figure renversée.
+Le dîner sonna. A table, il n’y eut pas une parole d’échangée entre
+les deux frères; seulement, vers la fin du repas, le général adressa
+quelques mots fort aigres à son frère. Celui-ci regarda les domestiques,
+qui sortirent.
+
+--Mon général, dit don Cesare au gouverneur, j’ai l’honneur de vous
+prévenir que je vais quitter la citadelle: je donne ma démission.
+
+--Bravo! bravissimo! pour me rendre suspect!... Et la raison, s’il vous
+plaît?
+
+--Ma conscience.
+
+--Allez, vous n’êtes qu’un cabotin! vous ne connaissez rien à l’honneur.
+
+«Fabrice est mort, se dit Clélia; on l’a empoisonné à dîner, ou
+c’est pour demain.» Elle courut à la volière, résolue de chanter en
+s’accompagnant avec le piano. Je me confesserai, se dit-elle, et l’on me
+pardonnera d’avoir violé mon vœu pour sauver la vie d’un homme. Quelle
+ne fut pas sa consternation lorsque, arrivée à la volière, elle vit que
+les abat-jour venaient d’être remplacés par des planches attachées aux
+barreaux de fer! Eperdue, elle essaya de donner un avis au prisonnier
+par quelques mots plutôt criés que chantés. Il n’y eut de réponse
+d’aucune sorte; un silence de mort régnait déjà dans la tour Farnèse.
+«Tout est consommé», se dit-elle. Elle descendit hors d’elle-même, puis
+remonta afin de se munir du peu d’argent qu’elle avait et de petites
+boucles d’oreilles en diamants; elle prit aussi, en passant, le pain
+qui restait du dîner, et qui avait été placé dans un buffet. «S’il vit
+encore, mon devoir est de le sauver.» Elle s’avança d’un air hautain
+vers la petite porte de la tour; cette porte était ouverte, et l’on
+venait seulement de placer huit soldats dans la pièce aux colonnes du
+rez-de-chaussée. Elle regarda hardiment ces soldats; Clélia comptait
+adresser la parole au sergent qui devait les commander: cet homme était
+absent. Clélia s’élança sur le petit escalier de fer qui tournait en
+spirale autour d’une colonne; les soldats la regardèrent d’un air
+fort ébahi, mais, apparemment à cause de son châle de dentelle et de
+son chapeau, n’osèrent rien lui dire. Au premier étage il n’y avait
+personne; mais en arrivant au second, à l’entrée du corridor qui, si le
+lecteur s’en souvient, était fermé par trois portes en barreaux de fer
+et conduisait à la chambre de Fabrice, elle trouva un guichetier à elle
+inconnu, et qui lui dit d’un air effaré:
+
+--Il n’a pas encore dîné.
+
+--Je le sais bien, dit Clélia avec hauteur.
+
+Cet homme n’osa l’arrêter. Vingt pas plus loin, Clélia trouva assis
+sur la première des six marches en bois qui conduisaient à la chambre
+de Fabrice un autre guichetier fort âgé et fort rouge qui lui dit
+résolument:
+
+--Mademoiselle, avez-vous un ordre du gouverneur?
+
+--Est-ce que vous ne me connaissez pas?
+
+Clélia, en ce moment, était animée d’une force surnaturelle, elle était
+hors d’elle-même. «Je vais sauver mon mari», se disait-elle.
+
+Pendant que le vieux guichetier s’écriait: «Mais mon devoir ne me permet
+pas...» Clélia montait rapidement les six marches; elle se précipita
+contre la porte: une clef énorme était dans la serrure; elle eut besoin
+de toutes ses forces pour la faire tourner. A ce moment, le vieux
+guichetier à demi ivre saisissait le bas de sa robe; elle entra vivement
+dans la chambre, referma la porte en déchirant sa robe, et, comme le
+guichetier la poussait pour entrer après elle, elle la ferma avec un
+verrou qui se trouvait sous sa main. Elle regarda dans la chambre et vit
+Fabrice assis devant une fort petite table où était son dîner. Elle se
+précipita sur la table, la renversa, et, saisissant le bras de Fabrice,
+lui dit:
+
+--As-tu mangé?
+
+Ce tutoiement ravit Fabrice. Dans son trouble, Clélia oubliait pour la
+première fois la retenue féminine, et laissait voir son amour.
+
+Fabrice allait commencer ce fatal repas: il la prit dans ses bras et la
+couvrit de baisers. «Ce dîner était empoisonné, pensa-t-il: si je lui
+dis que je n’y ai pas touché, la religion reprend ses droits et Clélia
+s’enfuit. Si elle me regarde au contraire comme un mourant, j’obtiendrai
+d’elle qu’elle ne me quitte point. Elle désire trouver un moyen de
+rompre son exécrable mariage, le hasard nous le présente: les geôliers
+vont s’assembler, ils enfonceront la porte, et voici une esclandre telle
+que peut-être le marquis Crescenzi en sera effrayé, et le mariage rompu.»
+
+Pendant l’instant de silence occupé par ces réflexions, Fabrice sentit
+que déjà Clélia cherchait à se dégager de ses embrassements.
+
+--Je ne me sens point encore de douleurs, lui dit-il, mais bientôt elles
+me renverseront à tes pieds; aide-moi à mourir.
+
+--O mon unique ami! lui dit-elle, je mourrai avec toi.
+
+Elle le serrait dans ses bras, comme par un mouvement convulsif.
+
+Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion,
+que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune
+résistance ne fut opposée.
+
+Dans l’enthousiasme de passion et de générosité qui suit un bonheur
+extrême, il lui dit étourdiment:
+
+--Il ne faut pas qu’un indigne mensonge vienne souiller les premiers
+instants de notre bonheur: sans ton courage je ne serais plus qu’un
+cadavre, ou je me débattrais contre d’atroces douleurs; mais j’allais
+commencer à dîner lorsque tu es entrée, et je n’ai point touché à ces
+plats.
+
+Fabrice s’étendait sur ces images atroces pour conjurer l’indignation
+qu’il lisait dans les yeux de Clélia. Elle le regarda quelques instants,
+combattue par deux sentiments violents et opposés, puis elle se jeta
+dans ses bras. On entendit un grand bruit dans le corridor, on ouvrait
+et on fermait avec violence les trois portes de fer, on parlait en
+criant.
+
+--Ah! si j’avais des armes! s’écria Fabrice; on me les a fait rendre
+pour me permettre d’entrer. Sans doute ils viennent pour m’achever!
+Adieu, ma Clélia, je bénis ma mort puisqu’elle a été l’occasion de mon
+bonheur.
+
+Clélia l’embrassa et lui donna un petit poignard à manche d’ivoire, dont
+la lame n’était guère plus longue que celle d’un canif.
+
+--Ne te laisse pas tuer, lui dit-elle, et défends-toi jusqu’au dernier
+moment; si mon oncle l’abbé a entendu le bruit, il a du courage et de la
+vertu, il te sauvera; je vais leur parler.
+
+En disant ces mots elle se précipita vers la porte.
+
+--Si tu n’es pas tué, dit-elle avec exaltation, en tenant le verrou de
+la porte, et tournant la tête de son côté, laisse-toi mourir de faim
+plutôt que de toucher à quoi que ce soit. Porte ce pain toujours sur
+toi. Le bruit s’approchait, Fabrice la saisit à bras-le-corps, prit sa
+place auprès de la porte, et ouvrant cette porte avec fureur, il se
+précipita sur l’escalier de bois de six marches. Il avait à la main le
+petit poignard à manche d’ivoire, et fut sur le point d’en percer le
+gilet du général Fontana, aide de camp du prince, qui recula bien vite,
+en s’écriant tout effrayé:
+
+--Mais je viens vous sauver, monsieur del Dongo.
+
+Fabrice remonta les six marches, dit dans la chambre:
+
+--Fontana vient me sauver.
+
+Puis, revenant près du général sur les marches de bois, s’expliqua
+froidement avec lui. Il le pria fort longuement de lui pardonner un
+premier mouvement de colère.
+
+--On voulait m’empoisonner; ce dîner qui est là devant moi, est
+empoisonné; j’ai eu l’esprit de ne pas y toucher, mais je vous avouerai
+que ce procédé m’a choqué. En vous entendant monter, j’ai cru qu’on
+venait m’achever à coups de dague... Monsieur le général, je vous
+requiers d’ordonner que personne n’entre dans ma chambre: on ôterait le
+poison, et notre bon prince doit tout savoir.
+
+Le général, fort pâle et tout interdit, transmit les ordres indiqués
+par Fabrice aux geôliers d’élite qui le suivaient: ces gens, tout
+penauds de voir le poison découvert, se hâtèrent de descendre; ils
+prenaient les devants, en apparence, pour ne pas arrêter dans l’escalier
+si étroit l’aide de camp du prince, et en effet pour se sauver et
+disparaître. Au grand étonnement du général Fontana, Fabrice s’arrêta
+un gros quart d’heure au petit escalier de fer autour de la colonne du
+rez-de-chaussée; il voulait donner le temps à Clélia de se cacher au
+premier étage.
+
+C’était la duchesse qui, après plusieurs démarches folles, était
+parvenue à faire envoyer le général Fontana à la citadelle; elle y
+réussit par hasard. En quittant le comte Mosca aussi alarmé qu’elle,
+elle avait couru au palais. La princesse, qui avait une répugnance
+marquée pour l’énergie qui lui semblait vulgaire, la crut folle, et
+ne parut pas du tout disposée à tenter en sa faveur quelque démarche
+insolite. La duchesse, hors d’elle-même, pleurait à chaudes larmes, elle
+ne savait que répéter à chaque instant:
+
+--Mais, madame, dans un quart d’heure Fabrice sera mort par le poison!
+
+En voyant le sang-froid parfait de la princesse la duchesse devint
+folle de douleur. Elle ne fit point cette réflexion morale, qui n’eût
+pas échappé à une femme élevée dans une de ces religions du Nord qui
+admettent l’examen personnel: «J’ai employé le poison la première, et
+je péris par le poison.» En Italie ces sortes de réflexions, dans les
+moments passionnés, paraissent de l’esprit fort plat, comme ferait à
+Paris un calembour en pareille circonstance.
+
+La duchesse, au désespoir, hasarda d’aller dans le salon où se tenait
+le marquis Crescenzi, de service ce jour-là. Au retour de la duchesse
+à Parme, il l’avait remerciée avec effusion de la place de chevalier
+d’honneur à laquelle, sans elle, il n’eût jamais pu prétendre. Les
+protestations de dévouement sans bornes n’avaient pas manqué de sa part.
+La duchesse l’aborda par ces mots:
+
+--Rassi va faire empoisonner Fabrice qui est à la citadelle. Prenez dans
+votre poche du chocolat et une bouteille d’eau que je vais vous donner.
+Montez à la citadelle, et donnez-moi la vie en disant au général Fabio
+Conti que vous rompez avec sa fille s’il ne vous permet pas de remettre
+vous-même à Fabrice cette eau et ce chocolat.
+
+Le marquis pâlit, et sa physionomie, loin d’être animée par ces mots,
+peignit l’embarras le plus plat; il ne pouvait croire à un crime si
+épouvantable dans une ville aussi morale que Parme, et où régnait un si
+grand prince, etc.; et encore, ces platitudes, il les disait lentement.
+En un mot, la duchesse trouva un homme honnête, mais faible au possible
+et ne pouvant se déterminer à agir. Après vingt phrases semblables
+interrompues par les cris d’impatience de Mme Sanseverina, il tomba
+sur une idée excellente: le serment qu’il avait prêté comme chevalier
+d’honneur lui défendait de se mêler de manœuvres contre le gouvernement.
+
+Qui pourrait se figurer l’anxiété et le désespoir de la duchesse, qui
+sentait que le temps volait?
+
+--Mais, du moins, voyez le gouverneur, dites-lui que je poursuivrai
+jusqu’aux enfers les assassins de Fabrice!...
+
+Le désespoir augmentait l’éloquence naturelle de la duchesse, mais tout
+ce feu ne faisait qu’effrayer davantage le marquis et redoubler son
+irrésolution; au bout d’une heure, il était moins disposé à agir qu’au
+premier moment.
+
+Cette femme malheureuse, parvenue aux dernières limites du désespoir,
+et sentant bien que le gouverneur ne refuserait rien à un gendre aussi
+riche, alla jusqu’à se jeter à ses genoux: alors la pusillanimité du
+marquis Crescenzi sembla augmenter encore; lui-même, à la vue de ce
+spectacle étrange, craignit d’être compromis sans le savoir; mais il
+arriva une chose singulière: le marquis, bon homme au fond, fut touché
+des larmes et de la position, à ses pieds, d’une femme aussi belle et
+surtout aussi puissante.
+
+«Moi-même, si noble et si riche, se dit-il, peut-être un jour je
+serai aussi aux genoux de quelque républicain!» Le marquis se mit à
+pleurer, et enfin il fut convenu que la duchesse, en sa qualité de
+grande maîtresse, le présenterait à la princesse, qui lui donnerait la
+permission de remettre à Fabrice un petit panier dont il déclarerait
+ignorer le contenu.
+
+La veille au soir, avant que la duchesse sût la folie faite par Fabrice
+d’aller à la citadelle, on avait joué à la cour une comédie dell’arte;
+et le prince, qui se réservait toujours les rôles d’amoureux à jouer
+avec la duchesse, avait été tellement passionné en lui parlant de sa
+tendresse, qu’il eût été ridicule, si, en Italie, un homme passionné ou
+un prince pouvait jamais l’être!
+
+Le prince, fort timide, mais toujours prenant fort au sérieux les choses
+d’amour, rencontra dans l’un des corridors du château la duchesse qui
+entraînait le marquis Crescenzi, tout troublé, chez la princesse. Il
+fut tellement surpris et ébloui par la beauté pleine d’émotion que le
+désespoir donnait à la grande maîtresse, que, pour la première fois de
+sa vie, il eut du caractère. D’un geste plus qu’impérieux il renvoya
+le marquis et se mit à faire une déclaration d’amour dans toutes les
+règles à la duchesse. Le prince l’avait sans doute arrangée longtemps à
+l’avance, car il y avait des choses assez raisonnables.
+
+--Puisque les convenances de mon rang me défendent de me donner le
+suprême bonheur de vous épouser, je vous jurerai sur la sainte hostie
+consacrée, de ne jamais me marier sans votre permission par écrit. Je
+sens bien, ajoutait-il, que je vous fais perdre la main d’un premier
+ministre, homme d’esprit et fort aimable; mais enfin il a cinquante-six
+ans, et moi je n’en ai pas encore vingt-deux. Je croirais vous faire
+injure et mériter vos refus si je vous parlais des avantages étrangers
+à l’amour; mais tout ce qui tient à l’argent dans ma cour parle avec
+admiration de la preuve d’amour que le comte vous donne, en vous
+laissant la dépositaire de tout ce qui lui appartient. Je serai trop
+heureux de l’imiter en ce point. Vous ferez un meilleur usage de ma
+fortune que moi-même, et vous aurez l’entière disposition de la somme
+annuelle que mes ministres remettent à l’intendant général de ma
+couronne; de façon que ce sera vous, madame la duchesse, qui déciderez
+des sommes que je pourrai dépenser chaque mois.
+
+La duchesse trouvait tous ces détails bien longs; les dangers de Fabrice
+lui perçaient le cœur.
+
+--Mais vous ne savez donc pas, mon prince s’écria-t-elle, qu’en ce
+moment, on empoisonne Fabrice dans votre citadelle! Sauvez-le! je crois
+tout.
+
+L’arrangement de cette phrase était d’une maladresse complète. Au seul
+mot de poison, tout l’abandon, toute la bonne foi que ce pauvre prince
+moral apportait dans cette conversation disparurent en un clin d’œil;
+la duchesse ne s’aperçut de cette maladresse que lorsqu’il n’était
+plus temps d’y remédier, et son désespoir fut augmenté, chose qu’elle
+croyait impossible. «Si je n’eusse pas parlé de poison, se dit-elle, il
+m’accordait la liberté de Fabrice. O cher Fabrice! ajouta-t-elle, il est
+donc écrit que c’est moi qui dois te percer le cœur par mes sottises!»
+
+La duchesse eut besoin de beaucoup de temps et de coquetteries pour
+faire revenir le prince à ses propos d’amour passionné; mais il resta
+profondément effarouché. C’était son esprit seul qui parlait; son âme
+avait été glacée par l’idée du poison d’abord, et ensuite par cette
+autre idée, aussi désobligeante que la première était terrible: «On
+administre du poison dans mes Etats, et cela sans me le dire! Rassi veut
+donc me déshonorer aux yeux de l’Europe! Et Dieu sait ce que je lirai le
+mois prochain dans les journaux de Paris!»
+
+Tout à coup l’âme de ce jeune homme si timide se taisant, son esprit
+arriva à une idée.
+
+--Chère duchesse! vous savez si je vous suis attaché. Vos idées atroces
+sur le poison ne sont pas fondées, j’aime à le croire; mais enfin elles
+me donnent aussi à penser, elles me font presque oublier pour un instant
+la passion que j’ai pour vous, et qui est la seule que de ma vie j’ai
+éprouvée. Je sens que je ne suis pas aimable; je ne suis qu’un enfant
+bien amoureux; mais enfin mettez-moi à l’épreuve.
+
+Le prince s’animait assez en tenant ce langage.
+
+--Sauvez Fabrice, et je crois tout! Sans doute je suis entraînée par les
+craintes folles d’une âme de mère; mais envoyez à l’instant chercher
+Fabrice à la citadelle, que je le voie. S’il vit encore, envoyez-le du
+palais à la prison de la ville, où il restera des mois entiers, si Votre
+Altesse l’exige, et jusqu’à son jugement.
+
+La duchesse vit avec désespoir que le prince, au lieu d’accorder d’un
+mot une chose aussi simple, était devenu sombre; il était fort rouge, il
+regardait la duchesse, puis baissait les yeux et ses joues pâlissaient.
+L’idée de poison, mal à propos mise en avant, lui avait suggéré une idée
+digne de son père ou de Philippe II: mais il n’osait l’exprimer.
+
+--Tenez, madame, lui dit-il enfin comme se faisant violence, et d’un ton
+fort peu gracieux, vous me méprisez comme un enfant, et de plus, comme
+un être sans grâces: eh bien! je vais vous dire une chose horrible,
+mais qui m’est suggérée à l’instant par la passion profonde et vraie
+que j’ai pour vous. Si je croyais le moins du monde au poison, j’aurais
+déjà agi, mon devoir m’en faisait une loi; mais je ne vois dans votre
+demande qu’une fantaisie passionnée, et dont peut-être, je vous demande
+la permission de le dire, je ne vois pas toute la portée. Vous voulez
+que j’agisse sans consulter mes ministres, moi qui règne depuis trois
+mois à peine! vous me demandez une grande exception à ma façon d’agir
+ordinaire, et que je crois fort raisonnable, je l’avoue. C’est vous,
+madame, qui êtes ici en ce moment le souverain absolu, vous me donnez
+des espérances pour l’intérêt qui est tout pour moi; mais, dans une
+heure, lorsque cette imagination de poison, lorsque ce cauchemar aura
+disparu, ma présence vous deviendra importune, vous me disgracierez,
+madame. Eh bien! il me faut un serment: jurez, madame, que si Fabrice
+vous est rendu sain et sauf, j’obtiendrai de vous, d’ici à trois mois,
+tout ce que mon amour peut désirer de plus heureux; vous assurerez le
+bonheur de ma vie entière en mettant à ma disposition une heure de la
+vôtre, et vous serez toute à moi.
+
+En cet instant, l’horloge du château sonna deux heures. «Ah! il n’est
+plus temps peut-être», se dit la duchesse.
+
+--Je le jure, s’écria-t-elle avec des yeux égarés.
+
+Aussitôt le prince devint un autre homme; il courut à l’extrémité de la
+galerie où se trouvait le salon des aides de camp.
+
+--Général Fontana, courez à la citadelle ventre à terre, montez
+aussi vite que possible à la chambre où l’on garde M. del Dongo et
+amenez-le-moi, il faut que je lui parle dans vingt minutes, et dans
+quinze s’il est possible.
+
+--Ah! général, s’écria la duchesse qui avait suivi le prince, une minute
+peut décider de ma vie. Un rapport faux sans doute me fait craindre le
+poison pour Fabrice: criez-lui dès que vous serez à portée de la voix,
+de ne pas manger. S’il a touché à son repas, faites-le vomir, dites-lui
+que c’est moi qui le veux, employez la force s’il le faut; dites-lui que
+je vous suis de bien près, et croyez-moi votre obligée pour la vie.
+
+--Madame la duchesse, mon cheval est sellé, je passe pour savoir manier
+un cheval, et je cours ventre à terre, je serai à la citadelle huit
+minutes avant vous.
+
+--Et moi, madame la duchesse, s’écria le prince, je vous demande quatre
+de ces huit minutes.
+
+L’aide de camp avait disparu, c’était un homme qui n’avait pas d’autre
+mérite que celui de monter à cheval. A peine eut-il refermé la porte,
+que le jeune prince, qui semblait avoir du caractère, saisit la main de
+la duchesse.
+
+--Daignez, madame, lui dit-il avec passion, venir avec moi à la chapelle.
+
+La duchesse, interdite pour la première fois de sa vie, le suivit sans
+mot dire. Le prince et elle parcoururent en courant toute la longueur
+de la grande galerie du palais, la chapelle se trouvant à l’autre
+extrémité. Entré dans la chapelle, le prince se mit à genoux, presque
+autant devant la duchesse que devant l’autel.
+
+--Répétez le serment, dit-il avec passion; si vous aviez été juste, si
+cette malheureuse qualité de prince ne m’eût pas nui, vous m’eussiez
+accordé par pitié pour mon amour ce que vous me devez maintenant parce
+que vous l’avez juré.
+
+--Si je revois Fabrice non empoisonné, s’il vit encore dans huit
+jours, si Son Altesse le nomme coadjuteur avec future succession de
+l’archevêque Landriani, mon honneur, ma dignité de femme, tout par moi
+sera foulé aux pieds, et je serai à Son Altesse.
+
+--Mais, chère amie, dit le prince avec une timide anxiété et une
+tendresse mélangées et bien plaisantes, je crains quelque embûche que je
+ne comprends pas, et qui pourrait détruire mon bonheur; j’en mourrais.
+Si l’archevêque m’oppose quelqu’une de ces raisons ecclésiastiques qui
+font durer les affaires des années entières, qu’est-ce que je deviens?
+Vous voyez que j’agis avec une entière bonne foi; allez-vous être avec
+moi un petit jésuite?
+
+--Non: de bonne foi, si Fabrice est sauvé, si, de tout votre pouvoir,
+vous le faites coadjuteur et futur archevêque, je me déshonore et je
+suis à vous.
+
+«Votre Altesse s’engage à mettre <i>approuvé</i> en marge d’une demande que
+monseigneur l’archevêque vous présentera d’ici à huit jours.
+
+--Je vous signe un papier en blanc, régnez sur moi et sur mes Etats,
+s’écria le prince rougissant de bonheur et réellement hors de lui. Il
+exigea un second serment. Il était tellement ému, qu’il en oubliait la
+timidité qui lui était si naturelle, et, dans cette chapelle du palais
+où ils étaient seuls, il dit à voix basse à la duchesse des choses qui,
+dites trois jours auparavant, auraient changé l’opinion qu’elle avait de
+lui. Mais chez elle le désespoir que lui causait le danger de Fabrice
+avait fait place à l’horreur de la promesse qu’on lui avait arrachée.
+
+La duchesse était bouleversée de ce qu’elle venait de faire. Si elle
+ne sentait pas encore toute l’affreuse amertume du mot prononcé, c’est
+que son attention était occupée à savoir si le général Fontana pourrait
+arriver à temps à la citadelle.
+
+Pour se délivrer des propos follement tendres de cet enfant et changer
+un peu le discours, elle loua un tableau célèbre du Parmesan, qui était
+au maître-autel de cette chapelle.
+
+--Soyez assez bonne pour me permettre de vous l’envoyer, dit le prince.
+
+--J’accepte, reprit la duchesse; mais souffrez que je coure au-devant de
+Fabrice.
+
+D’un air égaré, elle dit à son cocher de mettre ses chevaux au galop.
+Elle trouva sur le pont du fossé de la citadelle le général Fontana et
+Fabrice, qui sortaient à pied.
+
+--As-tu mangé?
+
+--Non, par miracle.
+
+La duchesse se jeta au cou de Fabrice, et tomba dans un évanouissement
+qui dura une heure et donna des craintes d’abord pour sa vie, et ensuite
+pour sa raison.
+
+Le gouverneur Fabio Conti avait pâli de colère à la vue du général
+Fontana: il avait apporté de telles lenteurs à obéir à l’ordre du
+prince, que l’aide de camp, qui supposait que la duchesse allait occuper
+la place de maîtresse régnante, avait fini par se fâcher. Le gouverneur
+comptait faire durer la maladie de Fabrice deux ou trois jours, et
+voilà, se disait-il, que le général, un homme de la cour, va trouver cet
+insolent se débattant dans les douleurs qui me vengent de sa fuite.
+
+Fabio Conti, tout pensif, s’arrêta dans le corps de garde du
+rez-de-chaussée de la tour Farnèse, d’où il se hâta de renvoyez les
+soldats; il ne voulait pas de témoins à la scène qui se préparait. Cinq
+minutes après il fut pétrifié d’étonnement en entendant parler Fabrice,
+et le voyant, vif et alerte, faire au général Fontana la description de
+la prison. Il disparut.
+
+Fabrice se montra un parfait gentleman dans son entrevue avec le prince.
+D’abord il ne voulut point avoir l’air d’un enfant qui s’effraie à
+propos de rien. Le prince lui demandant avec bonté comment il se
+trouvait:
+
+--Comme un homme, Altesse Sérénissime, qui meurt de faim, n’ayant par
+bonheur ni déjeuné, ni dîné.
+
+Après avoir eu l’honneur de remercier le prince, il sollicita la
+permission de voir l’archevêque avant de se rendre à la prison de la
+ville. Le prince était devenu prodigieusement pâle, lorsque arriva dans
+sa tête d’enfant l’idée que le poison n’était point tout à fait une
+chimère de l’imagination de la duchesse. Absorbé dans cette cruelle
+pensée, il ne répondit pas d’abord à la demande de voir l’archevêque,
+que Fabrice lui adressait; puis il se crut obligé de réparer sa
+distraction par beaucoup de grâces.
+
+--Sortez seul, monsieur, allez dans les rues de ma capitale sans aucune
+garde. Vers les dix ou onze heures vous vous rendrez en prison, où j’ai
+l’espoir que vous ne resterez pas longtemps.
+
+Le lendemain de cette grande journée, la plus remarquable de sa vie,
+le prince se croyait un petit Napoléon; il avait lu que ce grand homme
+avait été bien traité par plusieurs des jolies femmes de sa cour. Une
+fois Napoléon par les bonnes fortunes, il se rappela qu’il l’avait été
+devant les balles. Son cœur était encore tout transporté de la fermeté
+de sa conduite avec la duchesse. La conscience d’avoir fait quelque
+chose de difficile en fit un tout autre homme pendant quinze jours; il
+devint sensible aux raisonnements généreux; il eut quelque caractère.
+
+Il débuta ce jour-là par brûler la patente de comte dressée en faveur
+de Rassi, qui était sur son bureau depuis un mois. Il destitua le
+général Fabio Conti, et demanda au colonel Lange, son successeur, la
+vérité sur le poison. Lange, brave militaire polonais, fit peur aux
+geôliers, et dit au prince qu’on avait voulu empoisonner le déjeuner de
+M. del Dongo; mais il eût fallu mettre dans la confidence un trop grand
+nombre de personnes. Les mesures furent mieux prises pour le dîner;
+et, sans l’arrivée du général Fontana, M. del Dongo était perdu. Le
+prince fut consterné; mais, comme il était réellement fort amoureux,
+ce fut une consolation pour lui de pouvoir se dire: «Il se trouve que
+j’ai réellement sauvé la vie à M. del Dongo, et la duchesse n’osera pas
+manquer à la parole qu’elle m’a donnée.» Il arriva à une autre idée:
+«Mon métier est bien plus difficile que je ne le pensais; tout le monde
+convient que la duchesse a infiniment d’esprit, la politique est ici
+d’accord avec mon cœur. Il serait divin pour moi qu’elle voulût être mon
+premier ministre.»
+
+Le soir, le prince était tellement irrité des horreurs qu’il avait
+découvertes, qu’il ne voulut pas se mêler de la comédie.
+
+--Je serais trop heureux, dit-il à la duchesse, si vous vouliez régner
+sur mes Etats comme vous régnez sur mon cœur. Pour commencer, je vais
+vous dire l’emploi de ma journée.
+
+Alors il lui conta tout fort exactement: la brûlure de la patente
+de comte de Rassi, la nomination de Lange, son rapport sur
+l’empoisonnement, etc.
+
+--Je me trouve bien peu d’expérience pour régner. Le comte m’humilie
+par ses plaisanteries, il plaisante même au conseil, et, dans le monde,
+il tient des propos dont vous allez contester la vérité; il dit que
+je suis un enfant qu’il mène où il veut. Pour être prince, madame, on
+n’en est pas moins homme, et ces choses-là fâchent. Afin de donner de
+l’invraisemblance aux histoires que peut faire M. Mosca, l’on m’a fait
+appeler au ministère ce dangereux coquin Rassi, et voilà ce général
+Conti qui le croit encore tellement puissant, qu’il n’ose avouer que
+c’est lui ou la Raversi qui l’ont engagé à faire périr votre neveu; j’ai
+bonne envie de renvoyer tout simplement par-devant les tribunaux le
+général Fabio Conti; les juges verront s’il est coupable de tentative
+d’empoisonnement.
+
+--Mais, mon prince, avez-vous des juges?
+
+--Comment? dit le prince étonné.
+
+--Vous avez des jurisconsultes savants et qui marchent dans la rue d’un
+air grave; du reste, ils jugeront toujours comme il plaira au parti
+dominant dans votre cour.
+
+Pendant que le jeune prince, scandalisé, prononçait des phrases qui
+montraient sa candeur bien plus que sa sagacité, la duchesse se disait:
+«Me convient-il bien de laisser déshonorer Conti? Non, certainement,
+car alors le mariage de sa fille avec ce plat honnête homme de marquis
+Crescenzi devient impossible.»
+
+Sur ce sujet, il y eut un dialogue infini entre la duchesse et le
+prince. Le prince fut ébloui d’admiration. En faveur du mariage de
+Clélia Conti avec le marquis Crescenzi, mais avec cette condition
+expresse par lui déclarée avec colère à l’ex-gouverneur, il lui fit
+grâce sur sa tentative d’empoisonnement; mais, par l’avis de la
+duchesse, il l’exila jusqu’à l’époque du mariage de sa fille. La
+duchesse croyait n’aimer plus Fabrice d’amour, mais elle désirait encore
+passionnément le mariage de Clélia Conti avec le marquis; il y avait là
+le vague espoir que peu à peu elle verrait disparaître la préoccupation
+de Fabrice.
+
+Le prince, transporté de bonheur, voulait, ce soir-là, destituer avec
+scandale le ministre Rassi. La duchesse lui dit en riant:
+
+--Savez-vous un mot de Napoléon? Un homme placé dans un lieu élevé, et
+que tout le monde regarde, ne doit point se permettre de mouvements
+violents. Mais ce soir il est trop tard, renvoyons les affaires à demain.
+
+Elle voulait se donner le temps de consulter le comte, auquel elle
+raconta fort exactement tout le dialogue de la soirée, en supprimant,
+toutefois, les fréquentes allusions faites par le prince à une promesse
+qui empoisonnait sa vie. La duchesse se flattait de se rendre tellement
+nécessaire qu’elle pourrait obtenir un ajournement indéfini en disant
+au prince: «Si vous avez la barbarie de vouloir me soumettre à cette
+humiliation, que je ne vous pardonnerais point, le lendemain je quitte
+vos Etats.»
+
+Consulté par la duchesse sur le sort de Rassi, le comte se montra très
+philosophe. Le général Fabio Conti et lui allèrent voyager en Piémont.
+
+Une singulière difficulté s’éleva pour le procès de Fabrice: les juges
+voulaient l’acquitter par acclamation, et dès la première séance. Le
+comte eut besoin d’employer la menace pour que le procès durât au moins
+huit jours, et que les juges se donnassent la peine d’entendre tous les
+témoins. «Ces gens sont toujours les mêmes», se dit-il.
+
+Le lendemain de son acquittement, Fabrice del Dongo prit enfin
+possession de la place de grand vicaire du bon archevêque Landriani. Le
+même jour, le prince signa les dépêches nécessaires pour obtenir que
+Fabrice fût nommé coadjuteur avec future succession, et, moins de deux
+mois après, il fut installé dans cette place.
+
+Tout le monde faisait compliment à la duchesse sur l’air grave de son
+neveu; le fait est qu’il était au désespoir. Dès le lendemain de sa
+délivrance, suivie de la destitution et de l’exil du général Fabio
+Conti, et de la haute faveur de la duchesse, Clélia avait pris refuge
+chez la comtesse Cantarini, sa tante, femme fort riche, fort âgée, et
+uniquement occupée des soins de sa santé. Clélia eût pu voir Fabrice:
+mais quelqu’un qui eût connu ses engagements antérieurs, et qui l’eût
+vue agir maintenant, eût pu penser qu’avec les dangers de son amant
+son amour pour lui avait cessé. Non seulement Fabrice passait le
+plus souvent qu’il le pouvait décemment devant le palais Cantarini,
+mais encore il avait réussi, après des peines infinies, à louer un
+petit appartement vis-à-vis les fenêtres du premier étage. Une fois,
+Clélia s’étant mise à la fenêtre à l’étourdie, pour voir passer une
+procession, se retira à l’instant, et comme frappée de terreur; elle
+avait aperçu Fabrice, vêtu de noir, mais comme un ouvrier fort pauvre,
+qui la regardait d’une des fenêtres de ce taudis qui avait des vitres
+de papier huilé, comme sa chambre à la tour Farnèse. Fabrice eût bien
+voulu pouvoir se persuader que Clélia le fuyait par suite de la disgrâce
+de son père, que la voix publique attribuait à la duchesse; mais il
+connaissait trop une autre cause de cet éloignement, et rien ne pouvait
+le distraire de sa mélancolie.
+
+Il n’avait été sensible ni à son acquittement, ni à son installation
+dans de belles fonctions, les premières qu’il eût eues à remplir dans sa
+vie, ni à sa belle position dans le monde, ni enfin à la cour assidue
+que lui faisaient tous les ecclésiastiques et tous les dévots du
+diocèse. Le charmant appartement qu’il avait au palais Sanseverina ne se
+trouva plus suffisant. A son extrême plaisir, la duchesse fut obligée
+de lui céder tout le second étage de son palais et deux beaux salons
+au premier, lesquels étaient toujours remplis de personnages attendant
+l’instant de faire leur cour au jeune coadjuteur. La clause de future
+succession avait produit un effet surprenant dans le pays; on faisait
+maintenant des vertus à Fabrice de toutes ces qualités fermes de son
+caractère, qui autrefois scandalisaient si fort les courtisans pauvres
+et nigauds.
+
+Ce fut une grande leçon de philosophie pour Fabrice que de se trouver
+parfaitement insensible à tous ces honneurs, et beaucoup plus malheureux
+dans cet appartement magnifique, avec dix laquais portant sa livrée,
+qu’il n’avait été dans sa chambre de bois de la tour Farnèse, environné
+de hideux geôliers, et craignant toujours pour sa vie. Sa mère et
+sa sœur, la duchesse V***, qui vinrent à Parme pour le voir dans sa
+gloire, furent frappées de sa profonde tristesse. La marquise del Dongo,
+maintenant la moins romanesque des femmes, en fut si profondément
+alarmée qu’elle crut qu’à la tour Farnèse on lui avait fait prendre
+quelque poison lent. Malgré son extrême discrétion, elle crut devoir lui
+parler de cette tristesse si extraordinaire, et Fabrice ne répondit que
+par des larmes.
+
+Une foule d’avantages, conséquence de sa brillante position, ne
+produisaient chez lui d’autre effet que de lui donner de l’humeur. Son
+frère, cette âme vaniteuse et gangrenée par le plus vil égoïsme, lui
+écrivit une lettre de congratulation presque officielle, et à cette
+lettre était joint un mandat de 50 000 francs, afin qu’il pût, disait le
+nouveau marquis, acheter des chevaux et une voiture dignes de son nom.
+Fabrice envoya cette somme à sa sœur cadette, mal mariée.
+
+Le comte Mosca avait fait faire une belle traduction, en italien, de
+la généalogie de la famille Valserra del Dongo, publiée jadis en latin
+par l’archevêque de Parme, Fabrice. Il la fit imprimer magnifiquement
+avec le texte latin en regard; les gravures avaient été traduites par
+de superbes lithographies faites à Paris. La duchesse avait voulu
+qu’un beau portrait de Fabrice fût placé vis-à-vis celui de l’ancien
+archevêque. Cette traduction fut publiée comme étant l’ouvrage de
+Fabrice pendant sa première détention. Mais tout était anéanti chez
+notre héros, même la vanité si naturelle à l’homme; il ne daigna pas
+lire une seule page de cet ouvrage qui lui était attribué. Sa position
+dans le monde lui fit une obligation d’en présenter un exemplaire
+magnifiquement relié au prince, qui crut lui devoir un dédommagement
+pour la mort cruelle dont il avait été si près, et lui accorda les
+grandes entrées de sa chambre, faveur qui donne l’excellence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+
+Les seuls instants pendant lesquels Fabrice eut quelque chance de sortir
+de sa profonde tristesse, étaient ceux qu’il passait caché derrière
+un carreau de vitre, par lequel il avait fait remplacer un carreau
+de papier huilé à la fenêtre de son appartement vis-à-vis le palais
+Contarini, où, comme on sait, Clélia s’était réfugiée; le petit nombre
+de fois qu’il l’avait vue depuis qu’il était sorti de la citadelle,
+il avait été profondément affligé d’un changement frappant, et qui
+lui semblait du plus mauvais augure. Depuis sa faute, la physionomie
+de Clélia avait pris un caractère de noblesse et de sérieux vraiment
+remarquable; on eût dit qu’elle avait trente ans. Dans ce changement si
+extraordinaire, Fabrice aperçut le reflet de quelque ferme résolution.
+«A chaque instant de la journée, se disait-il, elle se jure à elle-même
+d’être fidèle au vœu qu’elle a fait à la Madone, et de ne jamais me
+revoir.»
+
+Fabrice ne devinait qu’en partie les malheurs de Clélia; elle savait que
+son père, tombé dans une profonde disgrâce, ne pouvait rentrer à Parme
+et reparaître à la cour (chose sans laquelle la vie était impossible
+pour lui) que le jour de son mariage avec le marquis de Crescenzi, elle
+écrivit à son père qu’elle désirait ce mariage. Le général était alors
+réfugié à Turin, et malade de chagrin. A la vérité, le contrecoup de
+cette grande résolution avait été de la vieillir de dix ans.
+
+Elle avait fort bien découvert que Fabrice avait une fenêtre vis-à-vis
+le palais Contarini; mais elle n’avait eu le malheur de le regarder
+qu’une fois; dès qu’elle apercevait un air de tête ou une tournure
+d’homme ressemblant un peu à la sienne, elle fermait les yeux à
+l’instant. Sa piété profonde et sa confiance dans le secours de la
+Madone étaient désormais ses seules ressources. Elle avait la douleur de
+ne pas avoir d’estime pour son père: le caractère de son futur mari lui
+semblait parfaitement plat et à la hauteur des façons de sentir du grand
+monde; enfin, elle adorait un homme qu’elle ne devait jamais revoir, et
+qui pourtant avait des droits sur elle. Cet ensemble de destinée lui
+semblait le malheur parfait, et nous avouerons qu’elle avait raison. Il
+eût fallu, après son mariage, aller vivre à deux cents lieues de Parme.
+
+Fabrice connaissait la profonde modestie de Clélia; il savait combien
+toute entreprise extraordinaire, et pouvant faire anecdote, si elle
+était découverte, était assurée de lui déplaire. Toutefois, poussé à
+bout par l’excès de sa mélancolie et par ces regards de Clélia qui
+constamment se détournaient de lui, il osa essayer de gagner deux
+domestiques de Mme Contarini, sa tante. Un jour, à la tombée de la
+nuit, Fabrice, habillé comme un bourgeois de campagne, se présenta à la
+porte du palais, où l’attendait l’un des domestiques gagnés par lui;
+il s’annonça comme arrivant de Turin, et ayant pour Clélia des lettres
+de son père. Le domestique alla porter son message, et le fit monter
+dans une immense antichambre, au premier étage du palais. C’est en ce
+lieu que Fabrice passa peut-être le quart d’heure de sa vie le plus
+rempli d’anxiété. Si Clélia le repoussait, il n’y avait plus pour lui
+d’espoir de tranquillité. «Afin de couper court aux soins importuns dont
+m’accable ma nouvelle dignité, j’ôterai à l’Eglise un mauvais prêtre,
+et, sous un nom supposé, j’irai me réfugier dans quelque chartreuse.»
+Enfin le domestique vint lui annoncer que Mlle Clélia Conti était
+disposée à le recevoir. Le courage manqua tout à fait à notre héros; il
+fut sur le point de tomber de peur en montant l’escalier du second étage.
+
+Clélia était assise devant une petite table qui portait une seule
+bougie. A peine elle eut reconnu Fabrice sous son déguisement, qu’elle
+prit la fuite et alla se cacher au fond du salon.
+
+--Voilà comment vous êtes soigneux de mon salut, lui cria-t-elle, en
+se cachant la figure avec les mains. Vous le savez pourtant, lorsque
+mon père fut sur le point de périr par suite du poison, je fis vœu à
+la Madone de ne jamais vous voir. Je n’ai manqué à ce vœu que ce jour,
+le plus malheureux de ma vie, où je crus en conscience devoir vous
+soustraire à la mort. C’est déjà beaucoup que, par une interprétation
+forcée et sans doute criminelle, je consente à vous entendre.
+
+Cette dernière phrase étonna tellement Fabrice, qu’il lui fallut
+quelques secondes pour s’en réjouir. Il s’était attendu à la plus vive
+colère, et à voir Clélia enfuir; enfin la présence d’esprit lui revint
+et il éteignit la bougie unique. Quoiqu’il crût avoir bien compris les
+ordres de Clélia, il était tout tremblant en avançant vers le fond du
+salon où elle s’était réfugiée derrière un canapé; il ne savait s’il ne
+l’offenserait pas en lui baisant la main; elle était toute tremblante
+d’amour, et se jeta dans ses bras.
+
+--Cher Fabrice, lui dit-elle, combien tu as tardé de temps à venir! Je
+ne puis te parler qu’un instant car c’est sans doute un grand péché; et
+lorsque je promis de ne te voir jamais, sans doute j’entendais aussi
+promettre de ne te point parler. Mais comment as-tu pu poursuivre avec
+tant de barbarie l’idée de vengeance qu’a eue mon pauvre père? car
+enfin c’est lui d’abord qui a été presque empoisonné pour faciliter
+ta fuite. Ne devais-tu pas faire quelque chose pour moi qui ai tant
+exposé ma bonne renommée afin de te sauver? Et d’ailleurs te voilà tout
+à fait lié aux ordres sacrés; tu ne pourrais plus m’épouser quand même
+je trouverais un moyen d’éloigner cet odieux marquis. Et puis comment
+as-tu osé, le soir de la procession, prétendre me voir en plein jour, et
+violer ainsi, de la façon la plus criante, la sainte promesse que j’ai
+faite à la Madone?
+
+Fabrice la serrait dans ses bras, hors de lui de surprise et de bonheur.
+
+Un entretien qui commençait avec cette quantité de choses à se dire ne
+devait pas finir de longtemps. Fabrice lui raconta l’exacte vérité sur
+l’exil de son père; la duchesse ne s’en était mêlée en aucune sorte, par
+la grande raison qu’elle n’avait pas cru un seul instant que l’idée du
+poison appartînt au général Conti; elle avait toujours pensé que c’était
+un trait d’esprit de la faction Raversi, qui voulait chasser le comte
+Mosca. Cette vérité historique longuement développée rendit Clélia fort
+heureuse; elle était désolée de devoir haïr quelqu’un qui appartenait à
+Fabrice. Maintenant elle ne voyait plus la duchesse d’un œil jaloux.
+
+Le bonheur que cette soirée établit ne dura que quelques jours.
+
+L’excellent don Cesare arriva de Turin; et, puisant de la hardiesse
+dans la parfaite honnêteté de son cœur, il osa se faire présenter à la
+duchesse. Après lui avoir demandé sa parole de ne point abuser de la
+confiance qu’il allait lui faire, il avoua que son frère, abusé par un
+faux point d’honneur, et qui s’était cru bravé et perdu dans l’opinion
+par la fuite de Fabrice, avait cru devoir se venger.
+
+Don Cesare n’avait pas parlé deux minutes, que son procès était gagné:
+sa vertu parfaite avait touché la duchesse, qui n’était point accoutumée
+à un tel spectacle. Il lui plut comme nouveauté.
+
+--Hâtez le mariage de la fille du général avec le marquis Crescenzi, et
+je vous donne ma parole que je ferai tout ce qui est en moi pour que le
+général soit reçu comme s’il revenait de voyage. Je l’inviterai à dîner;
+êtes-vous content? Sans doute il y aura du froid dans les commencements,
+et le général ne devra point se hâter de demander sa place de gouverneur
+de la citadelle. Mais vous savez que j’ai de l’amitié pour le marquis,
+et je ne conserverai point de rancune contre son beau-père.
+
+Armé de ces paroles, don Cesare vint dire à sa nièce qu’elle tenait en
+ses mains la vie de son père, malade de désespoir. Depuis plusieurs mois
+il n’avait paru à aucune cour.
+
+Clélia voulut aller voir son père, réfugié, sous un nom supposé, dans
+un village près de Turin; car il s’était figuré que la cour de Parme
+demandait son extradition à celle de Turin, pour le mettre en jugement.
+Elle le trouva malade et presque fou. Le soir même elle écrivit à
+Fabrice une lettre d’éternelle rupture. En recevant cette lettre,
+Fabrice, qui développait un caractère tout à fait semblable à celui de
+sa maîtresse, alla se mettre en retraite au couvent de Velleja, situé
+dans les montagnes à dix lieues de Parme. Clélia lui écrivait une lettre
+de dix pages: elle lui avait juré jadis de ne jamais épouser le marquis
+sans son consentement; maintenant elle le lui demandait, et Fabrice le
+lui accorda du fond de sa retraite de Velleja, par une lettre remplie de
+l’amitié la plus pure.
+
+En recevant cette lettre dont, il faut l’avouer, l’amitié l’irrita,
+Clélia fixa elle-même le jour de son mariage, dont les fêtes vinrent
+encore augmenter l’éclat dont brilla cet hiver la cour de Parme.
+
+Ranuce-Ernest V était avare au fond; mais il était éperdument amoureux,
+et il espérait fixer la duchesse à sa cour: il pria sa mère d’accepter
+une somme fort considérable, et de donner des fêtes. La grande maîtresse
+sut tirer un admirable parti de cette augmentation de richesses; les
+fêtes de Parme, cet hiver-là, rappelèrent les beaux jours de la cour de
+Milan et de cet aimable prince Eugène, vice-roi d’Italie, dont la bonté
+laisse un si long souvenir.
+
+Les devoirs du coadjuteur l’avaient rappelé à Parme mais il déclara
+que, par des motifs de piété, il continuerait sa retraite dans le petit
+appartement que son protecteur, monseigneur Landriani, l’avait forcé
+de prendre à l’archevêché; et il alla s’y enfermer, suivi d’un seul
+domestique. Ainsi il n’assista à aucune des fêtes si brillantes de la
+cour, ce qui lui valut à Parme et dans son futur diocèse une immense
+réputation de sainteté. Par un effet inattendu de cette retraite
+qu’inspirait seule à Fabrice sa tristesse profonde et sans espoir, le
+bon archevêque Landriani, qui l’avait toujours aimé, et qui, dans le
+fait, avait eu l’idée de le faire coadjuteur, conçut contre lui un peu
+de jalousie. L’archevêque croyait avec raison devoir aller à toutes les
+fêtes de la cour, comme il est d’usage en Italie. Dans ces occasions,
+il portait son costume de grande cérémonie, qui, à peu de chose près,
+est le même que celui qu’on lui voyait dans le chœur de sa cathédrale.
+Les centaines de domestiques réunis dans l’antichambre en colonnade du
+palais ne manquaient pas de se lever et de demander sa bénédiction à
+monseigneur, qui voulait bien s’arrêter et la leur donner. Ce fut dans
+un de ces moments de silence solennel que monseigneur Landriani entendit
+une voix qui disait:
+
+--Notre archevêque va au bal, et monsignore del Dongo ne sort pas de sa
+chambre!
+
+De ce moment prit fin à l’archevêché l’immense faveur dont Fabrice y
+avait joui; mais il pouvait voler de ses propres ailes. Toute cette
+conduite, qui n’avait été inspirée que par le désespoir où le plongeait
+le mariage de Clélia, passa pour l’effet d’une piété simple et sublime,
+et les dévotes lisaient, comme un livre d’édification, la traduction
+de la généalogie de sa famille, où perçait la vanité la plus folle.
+Les libraires firent une édition lithographiée de son portrait, qui
+fut enlevée en quelques jours, et surtout par les gens du peuple; le
+graveur, par ignorance, avait reproduit autour du portrait de Fabrice
+plusieurs des ornements qui ne doivent se trouver qu’aux portraits des
+évêques, et auxquels un coadjuteur ne saurait prétendre. L’archevêque
+vit un de ces portraits, et sa fureur ne connut plus de bornes; il fit
+appeler Fabrice, et lui adressa les choses les plus dures, et dans des
+termes que la passion rendit quelquefois fort grossiers. Fabrice n’eut
+aucun effort à faire, comme on le pense bien, pour se conduire comme
+l’eût fait Fénelon en pareille occurrence; il écouta l’archevêque avec
+toute l’humilité et tout le respect possibles; et, lorsque ce prélat
+eut cessé de parler, il lui raconta toute l’histoire de la traduction
+de cette généalogie faite par les ordres du comte Mosca, à l’époque de
+sa première prison. Elle avait été publiée dans des fins mondaines,
+et qui toujours lui avaient semblé peu convenables pour un homme de
+son état. Quant au portrait, il avait été parfaitement étranger à
+la seconde édition, comme à la première; et le libraire lui ayant
+adressé à l’archevêché, pendant sa retraite, vingt-quatre exemplaires
+de cette seconde édition, il avait envoyé son domestique en acheter
+un vingt-cinquième; et, ayant appris par ce moyen que ce portrait se
+vendait trente sous, il avait envoyé cent francs comme paiement des
+vingt-quatre exemplaires.
+
+Toutes ces raisons, quoique exposées du ton le plus raisonnable par un
+homme qui avait bien d’autres chagrins dans le cœur, portèrent jusqu’à
+l’égarement la colère de l’archevêque; il alla jusqu’à accuser Fabrice
+d’hypocrisie.
+
+«Voilà ce que c’est que les gens du commun, se dit Fabrice, même quand
+ils ont de l’esprit!»
+
+Il avait alors un souci plus sérieux; c’étaient les lettres de sa tante,
+qui exigeait absolument qu’il vînt reprendre son appartement au palais
+Sanseverina, ou que du moins il vînt la voir quelquefois. Là Fabrice
+était certain d’entendre parler des fêtes splendides données par le
+marquis Crescenzi à l’occasion de son mariage: or, c’est ce qu’il
+n’était pas sûr de pouvoir supporter sans se donner en spectacle.
+
+Lorsque la cérémonie du mariage eut lieu, il y avait huit jours entiers
+que Fabrice s’était voué au silence le plus complet, après avoir ordonné
+à son domestique et aux gens de l’archevêché avec lesquels il avait des
+rapports de ne jamais lui adresser la parole.
+
+Monsignore Landriani ayant appris cette nouvelle affectation, fit
+appeler Fabrice beaucoup plus souvent qu’à l’ordinaire, et voulut
+avoir avec lui de fort longues conversations; il l’obligea même à des
+conférences avec certains chanoines de campagne, qui prétendaient que
+l’archevêché avait agi contre leurs privilèges. Fabrice prit toutes
+ces choses avec l’indifférence parfaite d’un homme qui a d’autres
+pensées. «Il vaudrait mieux pour moi, pensait-il, me faire chartreux; je
+souffrirais moins dans les rochers de Velleja.»
+
+Il alla voir sa tante, et ne put retenir ses larmes en l’embrassant.
+Elle le trouva tellement changé, ses yeux, encore agrandis par
+l’extrême maigreur, avaient tellement l’air de lui sortir de la tête,
+et lui-même avait une apparence tellement chétive et malheureuse, avec
+son petit habit noir et râpé de simple prêtre, qu’à ce premier abord la
+duchesse, elle aussi, ne put retenir ses larmes; mais un instant après,
+lorsqu’elle se fut dit que tout ce changement dans l’apparence de ce
+beau jeune homme était causé par le mariage de Clélia, elle eut des
+sentiments presque égaux en véhémence à ceux de l’archevêque, quoique
+plus habilement contenus. Elle eut la barbarie de parler longuement de
+certains détails pittoresques qui avaient signalé les fêtes charmantes
+données par le marquis Crescenzi. Fabrice ne répondait pas; mais ses
+yeux se fermèrent un peu par un mouvement convulsif, et il devint encore
+plus pâle qu’il ne l’était, ce qui d’abord eût semblé impossible. Dans
+ces moments de vive douleur, sa pâleur prenait une teinte verte.
+
+Le comte Mosca survint, et ce qu’il voyait, et qui lui semblait
+incroyable, le guérit enfin tout à fait de la jalousie que jamais
+Fabrice n’avait cessé de lui inspirer. Cet homme habile employa les
+tournures les plus délicates et les plus ingénieuses pour chercher à
+redonner à Fabrice quelque intérêt pour les choses de ce monde. Le
+comte avait toujours eu pour lui beaucoup d’estime et assez d’amitié;
+cette amitié, n’étant plus contrebalancée par la jalousie, devint en ce
+moment presque dévouée. «En effet, il a bien acheté sa belle fortune»,
+se disait-il, en récapitulant ses malheurs. Sous prétexte de lui faire
+voir le tableau du Parmesan que le prince avait envoyé à la duchesse, le
+comte prit à part Fabrice:
+
+--Ah çà! mon ami, parlons en hommes: puis-je vous être bon à quelque
+chose? Vous ne devez point redouter de questions de ma part; mais enfin
+l’argent peut-il vous être utile, le pouvoir peut-il vous servir?
+Parlez, je suis à vos ordres; si vous aimez mieux écrire, écrivez-moi.
+
+Fabrice l’embrassa tendrement et parla du tableau.
+
+--Votre conduite est le chef-d’œuvre de la plus fine politique, lui
+dit le comte en revenant au ton léger de la conversation; vous vous
+ménagez un avenir fort agréable, le prince vous respecte, le peuple
+vous vénère, votre petit habit noir râpé fait passer de mauvaises nuits
+à monsignore Landriani. J’ai quelque habitude des affaires, et je puis
+vous jurer que je ne saurais quel conseil vous donner pour perfectionner
+ce que je vois. Votre premier pas dans le monde à vingt-cinq ans vous
+fait atteindre à la perfection. On parle beaucoup de vous à la cour; et
+savez-vous à quoi vous devez cette distinction unique à votre âge? au
+petit habit noir râpé. La duchesse et moi nous disposons, comme vous
+le savez, de l’ancienne maison de Pétrarque sur cette belle colline au
+milieu de la forêt, aux environs du Pô: si jamais vous êtes las des
+petits mauvais procédés de l’envie, j’ai pensé que vous pourriez être le
+successeur de Pétrarque, dont le renom augmentera le vôtre.
+
+Le comte se mettait l’esprit à la torture pour faire naître un sourire
+sur cette figure d’anachorète, mais il n’y put parvenir. Ce qui rendait
+le changement plus frappant, c’est qu’avant ces derniers temps, si la
+figure de Fabrice avait un défaut, c’était de présenter quelquefois,
+hors de propos, l’expression de la volupté et de la gaieté.
+
+Le comte ne le laissa point partir sans lui dire que, malgré son état de
+retraite, il y aurait peut-être de l’affectation à ne pas paraître à la
+cour le samedi suivant, c’était le jour de naissance de la princesse.
+Ce mot fut un coup de poignard pour Fabrice. «Grand Dieu! pensa-t-il,
+que suis-je venu faire dans ce palais!» Il ne pouvait penser sans
+frémir à la rencontre qu’il pouvait faire à la cour. Cette idée absorba
+toutes les autres; il pensa que l’unique ressource qui lui restât était
+d’arriver au palais au moment précis où l’on ouvrirait les portes des
+salons.
+
+En effet, le nom de monsignore del Dongo fut un des premiers annoncés
+à la soirée de grand gala, et la princesse le reçut avec toute la
+distinction possible. Les yeux de Fabrice étaient fixés sur la pendule,
+et, à l’instant où elle marqua la vingtième minute de sa présence dans
+ce salon, il se levait pour prendre congé, lorsque le prince entra chez
+sa mère. Après lui avoir fait la cour quelques instants, Fabrice se
+rapprochait de la porte par une savante manœuvre, lorsque vint éclater
+à ses dépens un de ces petits riens de cour que la grande maîtresse
+savait si bien ménager: le chambellan de service lui courut après pour
+lui dire qu’il avait été désigné pour faire le whist du prince. A Parme,
+c’est un honneur insigne et bien au-dessus du rang que le coadjuteur
+occupait dans le monde. Faire le whist était un honneur marqué même pour
+l’archevêque. A la parole du chambellan, Fabrice se sentit percer le
+cœur, et quoique ennemi mortel de toute scène publique, il fut sur le
+point d’aller lui dire qu’il avait été saisi d’un étourdissement subit;
+mais il pensa qu’il serait en butte à des questions et à des compliments
+de condoléance, plus intolérables encore que le jeu. Ce jour-là il avait
+horreur de parler.
+
+Heureusement le général des frères mineurs se trouvait au nombre des
+grands personnages qui étaient venus faire leur cour à la princesse. Ce
+moine, fort savant, digne émule des Fontana et des Duvoisin, s’était
+placé dans un coin reculé du salon: Fabrice prit poste debout devant
+lui de façon à ne point apercevoir la porte d’entrée, et lui parla
+théologie. Mais il ne put faire que son oreille n’entendît pas annoncer
+M. le marquis et Mme la marquise Crescenzi. Fabrice, contre son attente,
+éprouva un violent mouvement de colère.
+
+--Si j’étais Borso Valserra, se dit-il (c’était un des généraux du
+premier Sforce), j’irais poignarder ce lourd marquis, précisément avec
+ce petit poignard à manche d’ivoire que Clélia me donna ce jour heureux,
+et je lui apprendrais s’il doit avoir l’insolence de se présenter avec
+cette marquise dans un lieu où je suis!
+
+Sa physionomie changea tellement, que le général des frères mineurs lui
+dit:
+
+--Est-ce que Votre Excellence se trouve incommodée?
+
+--J’ai un mal à la tête fou... ces lumières me font mal... et je ne
+reste que parce que j’ai été nommé pour la partie de whist du prince.
+
+A ce mot, le général des frères mineurs, qui était un bourgeois, fut
+tellement déconcerté, que, ne sachant plus que faire, il se mit à
+saluer Fabrice, lequel, de son côté, bien autrement troublé que le
+général des mineurs, se prit à parler avec une volubilité étrange; il
+entendait qu’il se faisait un grand silence derrière lui et ne voulait
+pas regarder. Tout à coup un archet frappa un pupitre; on joua une
+ritournelle, et la célèbre Mme P... chanta cet air de Cimarosa autrefois
+si célèbre:
+
+Quelle pupille tenere!
+
+Fabrice tint bon aux premières mesures, mais bientôt sa colère
+s’évanouit, et il éprouva un besoin extrême de répandre des larmes.
+«Grand Dieu! se dit-il, quelle scène ridicule! et avec mon habit
+encore!» Il crut plus sage de parler de lui.
+
+--Ces maux de tête excessifs, quand je les contrarie, comme ce soir,
+dit-il au général des frères mineurs, finissent par des accès de larmes
+qui pourraient donner pâture à la médisance dans un homme de notre état;
+ainsi je prie Votre Révérence Illustrissime de permettre que je pleure
+en la regardant, et de n’y pas faire autrement attention.
+
+--Notre père provincial de Catanzara est atteint de la même incommodité,
+dit le général des mineurs.
+
+Et il commença à voix basse une histoire infinie.
+
+Le ridicule de cette histoire, qui avait amené le détail des repas du
+soir de ce père provincial, fit sourire Fabrice, ce qui ne lui était pas
+arrivé depuis longtemps; mais bientôt il cessa d’écouter le général des
+mineurs. Mme P... chantait, avec un talent divin, un air de Pergolèse
+(la princesse aimait la musique surannée). Il se fit un petit bruit à
+trois pas de Fabrice; pour la première fois de la soirée il détourna les
+yeux. Le fauteuil qui venait d’occasionner ce petit craquement sur le
+parquet était occupé par la marquise Crescenzi, dont les yeux remplis
+de larmes rencontrèrent en plein ceux de Fabrice, qui n’étaient guère
+en meilleur état. La marquise baissa la tête; Fabrice continua à la
+regarder quelques secondes: il faisait connaissance avec cette tête
+chargée de diamants; mais son regard exprimait la colère et le dédain.
+Puis, se disant: «Et mes yeux ne te regarderont jamais», il se retourna
+vers son père général, et lui dit:
+
+--Voici mon incommodité qui me prend plus fort que jamais.
+
+En effet, Fabrice pleura à chaudes larmes pendant plus d’une demi-heure.
+Par bonheur, une symphonie de Mozart, horriblement écorchée, comme c’est
+l’usage en Italie, vint à son secours et l’aida à sécher ses larmes.
+
+Il tint ferme et ne tourna pas les yeux vers la marquise Crescenzi;
+mais Mme P... chanta de nouveau, et l’âme de Fabrice, soulagée par les
+larmes, arriva à un état de repos parfait. Alors la vie lui apparut sous
+un nouveau jour. «Est-ce que je prétends, se dit-il, pouvoir l’oublier
+entièrement dès les premiers moments? cela me serait-il possible?» Il
+arriva à cette idée: «Puis-je être plus malheureux que je ne le suis
+depuis deux mois? et si rien ne peut augmenter mon angoisse, pourquoi
+résister au plaisir de la voir. Elle a oublié ses serments, elle est
+légère: toutes les femmes ne le sont-elles pas? Mais qui pourrait lui
+refuser une beauté céleste? Elle a un regard qui me ravit en extase,
+tandis que je suis obligé de faire effort sur moi-même pour regarder les
+femmes qui passent pour les plus belles! eh bien! pourquoi ne pas me
+laisser ravir? ce sera du moins un moment de répit.»
+
+Fabrice avait quelque connaissance des hommes, mais aucune expérience
+des passions, sans quoi il se fût dit que ce plaisir d’un moment, auquel
+il allait céder, rendrait inutiles tous les efforts qu’il faisait depuis
+deux mois pour oublier Clélia.
+
+Cette pauvre femme n’était venue à cette fête que forcée par son mari;
+elle voulait du moins se retirer après une demi-heure, sous prétexte de
+santé, mais le marquis lui déclara que, faire avancer sa voiture pour
+partir, quand beaucoup de voitures arrivaient encore, serait une chose
+tout à fait hors d’usage, et qui pourrait même être interprétée comme
+une critique indirecte de la fête donnée par la princesse.
+
+--En ma qualité de chevalier d’honneur, ajouta le marquis, je dois me
+tenir dans le salon aux ordres de la princesse, jusqu’à ce que tout le
+monde soit sorti: il peut y avoir et il y aura sans doute des ordres à
+donner aux gens, ils sont si négligents! Et voulez-vous qu’un simple
+écuyer de la princesse usurpe cet honneur?
+
+Clélia se résigna; elle n’avait pas vu Fabrice, elle espérait encore
+qu’il ne serait pas venu à cette fête. Mais au moment où le concert
+allait commencer, la princesse ayant permis aux dames de s’asseoir,
+Clélia fort peu alerte pour ces sortes de choses, se laissa ravir les
+meilleures places auprès de la princesse, et fut obligée de venir
+chercher un fauteuil au fond de la salle, jusque dans le coin reculé
+où Fabrice s’était réfugié. En arrivant à son fauteuil, le costume
+singulier en un tel lieu du général des frères mineurs arrêta ses yeux,
+et d’abord elle ne remarqua pas l’homme mince et revêtu d’un simple
+habit noir qui lui parlait; toutefois un certain mouvement secret
+arrêtait ses yeux sur cet homme. «Tout le monde ici a des uniformes ou
+des habits richement brodés: quel peut être ce jeune homme en habit
+noir si simple?» Elle le regardait profondément attentive, lorsqu’une
+dame, en venant se placer, fit faire un mouvement à son fauteuil.
+Fabrice tourna la tête: elle ne le reconnut pas, tant il était changé.
+D’abord elle se dit: «Voilà quelqu’un qui lui ressemble, ce sera son
+frère aîné; mais je ne le croyais que de quelques années plus âgé que
+lui, et celui-ci est un homme de quarante ans.» Tout à coup elle le
+reconnut à un mouvement de la bouche. «Le malheureux, qu’il a souffert!»
+se dit-elle; et elle baissa la tête accablée par la douleur, et non
+pour être fidèle à son vœu. Son cœur était bouleversé par la pitié.
+«Qu’il était loin d’avoir cet air après neuf mois de prison!» Elle ne le
+regarda plus; mais, sans tourner précisément les yeux de son côté, elle
+voyait tous ses mouvements.
+
+Après le concert, elle le vit se rapprocher de la table de jeu du
+prince, placée à quelques pas du trône; elle respira quand Fabrice fut
+ainsi fort loin d’elle.
+
+Mais le marquis Crescenzi avait été fort piqué de voir sa femme reléguée
+aussi loin du trône; toute la soirée il avait été occupé à persuader à
+une dame assise à trois fauteuils de la princesse, et dont le mari lui
+avait des obligations d’argent, qu’elle ferait bien de changer de place
+avec la marquise. La pauvre femme résistant, comme il était naturel, il
+alla chercher le mari débiteur, qui fit entendre à sa moitié la triste
+voix de la raison, et enfin le marquis eut le plaisir de consommer
+l’échange, il alla chercher sa femme.
+
+--Vous serez toujours trop modeste, lui dit-il; pourquoi marcher ainsi
+les yeux baissés? on vous prendra pour une de ces bourgeoises tout
+étonnées de se trouver ici, et que tout le monde est étonné d’y voir.
+Cette folle de grande maîtresse n’en fait jamais d’autres! Et l’on parle
+de retarder les progrès du jacobinisme! Songez que votre mari occupe
+la première place mâle de la cour de la princesse; et quand même les
+républicains parviendraient à supprimer la cour et même la noblesse,
+votre mari serait encore l’homme le plus riche de cet Etat. C’est là une
+idée que vous ne vous mettez point assez dans la tête.
+
+Le fauteuil où le marquis eut le plaisir d’installer sa femme n’était
+qu’à six pas de la table de jeu du prince; elle ne voyait Fabrice qu’en
+profil, mais elle le trouva tellement maigri, il avait surtout l’air
+tellement au-dessus de tout ce qui pouvait arriver en ce monde, lui qui
+autrefois ne laissait passer aucun incident sans dire son mot, qu’elle
+finit par arriver à cette affreuse conclusion: Fabrice était tout à fait
+changé; il l’avait oubliée; s’il était tellement maigri, c’était l’effet
+des jeûnes sévères auxquels sa piété se soumettait. Clélia fut confirmée
+dans cette triste idée par la conversation de tous ses voisins: le nom
+du coadjuteur était dans toutes les bouches; on cherchait la cause de
+l’insigne faveur dont on le voyait l’objet: lui, si jeune, être admis au
+jeu du prince! On admirait l’indifférence polie et les airs de hauteur
+avec lesquels il jetait ses cartes, même quand il coupait Son Altesse.
+
+--Mais cela est incroyable, s’écriaient de vieux courtisans; la faveur
+de sa tante lui tourne tout à fait la tête... mais, grâce au ciel,
+cela ne durera pas; notre souverain n’aime pas que l’on prenne de ces
+petits airs de supériorité. La duchesse s’approcha du prince; les
+courtisans qui se tenaient à distance fort respectueuse de la table de
+jeu, de façon à ne pouvoir entendre de la conversation du prince que
+quelques mots au hasard, remarquèrent que Fabrice rougissait beaucoup.
+«Sa tante lui aura fait la leçon, se dirent-ils, sur ses grands airs
+d’indifférence.» Fabrice venait d’entendre la voix de Clélia, elle
+répondait à la princesse qui, en faisant son tour dans le bal, avait
+adressé la parole à la femme de son chevalier d’honneur. Arriva le
+moment où Fabrice dut changer de place au whist; alors il se trouva
+précisément en face de Clélia, et se livra plusieurs fois au bonheur de
+la contempler. La pauvre marquise, se sentant regardée par lui, perdait
+tout à fait contenance. Plusieurs fois elle oublia ce qu’elle devait à
+son vœu: dans son désir de deviner ce qui se passait dans le cœur de
+Fabrice, elle fixait les yeux sur lui.
+
+Le jeu du prince terminé, les dames se levèrent pour passer dans la
+salle du souper. Il y eut un peu de désordre. Fabrice se trouva tout
+près de Clélia; il était encore très résolu, mais il vint à reconnaître
+un parfum très faible qu’elle mettait dans ses robes; cette sensation
+renversa tout ce qu’il s’était promis. Il s’approcha d’elle et prononça
+à demi-voix et comme se parlant à soi-même, deux vers de ce sonnet de
+Pétrarque, qu’il lui avait envoyé du lac Majeur, imprimé sur un mouchoir
+de soie:
+
+--Quel n’était pas mon bonheur quand le vulgaire me croyait malheureux,
+et maintenant que mon sort est changé!
+
+«Non, il ne m’a point oubliée, se dit Clélia, avec un transport de joie.
+Cette belle âme n’est point inconstante!»
+
+ Non, vous ne me verrez jamais changer,
+ Beaux yeux qui m’avez appris à aimer.
+
+Clélia osa se répéter à elle-même ces deux vers de Pétrarque.
+
+La princesse se retira aussitôt après le souper; le prince l’avait
+suivie jusque chez elle, et ne reparut point dans les salles de
+réception. Dès que cette nouvelle fut connue, tout le monde voulut
+partir à la fois; il y eut un désordre complet dans les antichambres;
+Clélia se trouva tout près de Fabrice; le profond malheur peint dans ses
+traits lui fit pitié.
+
+--Oublions le passé, lui dit-elle, et gardez ce souvenir d’amitié.
+
+En disant ces mots, elle plaçait son éventail de façon à ce qu’il pût le
+prendre.
+
+Tout changea aux yeux de Fabrice: en un instant il fut un autre homme;
+dès le lendemain il déclara que sa retraite était terminée, et revint
+prendre son magnifique appartement au palais Sanseverina. L’archevêque
+dit et crut que la faveur que le prince lui avait faite en l’admettant
+à son jeu avait fait perdre entièrement la tête à ce nouveau saint: la
+duchesse vit qu’il était d’accord avec Clélia. Cette pensée, venant
+redoubler le malheur que donnait le souvenir d’une promesse fatale,
+acheva de la déterminer à faire une absence. On admira sa folie. Quoi!
+s’éloigner de la cour au moment où la faveur dont elle était l’objet
+paraissait sans bornes! Le comte, parfaitement heureux depuis qu’il
+voyait qu’il n’y avait point d’amour entre Fabrice et la duchesse,
+disait à son amie:
+
+--Ce nouveau prince est la vertu incarnée, mais je l’ai appelé cet
+enfant: me pardonnera-t-il jamais? Je ne vois qu’un moyen de me remettre
+excellemment bien avec lui, c’est l’absence. Je vais me montrer parfait
+de grâces et de respects, après quoi je suis malade et je demande mon
+congé. Vous me le permettrez, puisque la fortune de Fabrice est assurée.
+Mais me ferez-vous le sacrifice immense, ajouta-t-il en riant, de
+changer le titre sublime de duchesse contre un autre bien inférieur?
+Pour m’amuser, je laisse toutes les affaires ici dans un désordre
+inextricable; j’avais quatre ou cinq travailleurs dans mes divers
+ministères, je les ai fait mettre à la pension depuis deux mois, parce
+qu’ils lisent les journaux français; et je les ai remplacés par des
+nigauds incroyables.
+
+«Après notre départ, le prince se trouvera dans un tel embarras, que,
+malgré l’horreur qu’il a pour le caractère de Rassi, je ne doute pas
+qu’il ne soit obligé de le rappeler, et moi je n’attends qu’un ordre du
+tyran qui dispose de mon sort, pour écrire une lettre de tendre amitié à
+mon ami Rassi, et lui dire que j’ai tout lieu d’espérer que bientôt on
+rendra justice à son mérite 8.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+
+Cette conversation sérieuse eut lieu le lendemain du retour de Fabrice
+au palais Sanseverina; la duchesse était encore sous le coup de la joie
+qui éclatait dans toutes les actions de Fabrice. «Ainsi, se disait-elle,
+cette petite dévote m’a trompée! Elle n’a pas su résister à son amant
+seulement pendant trois mois.»
+
+La certitude d’un dénouement heureux avait donné à cet être si
+pusillanime, le jeune prince, le courage d’aimer; il eut quelque
+connaissance des préparatifs de départ que l’on faisait au palais
+Sanseverina; et son valet de chambre français, qui croyait peu à la
+vertu des grandes dames, lui donna du courage à l’égard de la duchesse.
+Ernest V se permit une démarche qui fut sévèrement blâmée par la
+princesse et par tous les gens sensés de la cour; le peuple y vit le
+sceau de la faveur étonnante dont jouissait la duchesse. Le prince vint
+la voir dans son palais.
+
+--Vous partez, lui dit-il d’un ton sérieux qui parut odieux à la
+duchesse, vous partez; vous allez me trahir et manquer à vos serments!
+Et pourtant, si j’eusse tardé dix minutes à vous accorder la grâce de
+Fabrice, il était mort. Et vous me laissez malheureux! et sans vos
+serments je n’eusse jamais eu le courage de vous aimer comme je fais!
+Vous n’avez donc pas d’honneur!
+
+--Réfléchissez mûrement, mon prince. Dans toute votre vie y a-t-il eu
+d’espace égal en bonheur aux quatre mois qui viennent de s’écouler?
+Votre gloire comme souverain, et, j’ose le croire, votre bonheur comme
+homme aimable, ne se sont jamais élevés à ce point. Voici le traité que
+je vous propose: si vous daignez y consentir, je ne serai pas votre
+maîtresse pour un instant fugitif, et en vertu d’un serment extorqué
+par la peur, mais je consacrerai tous les instants de ma vie à faire
+votre félicité, je serai toujours ce que j’ai été depuis quatre mois, et
+peut-être l’amour viendra-t-il couronner l’amitié. Je ne jurerais pas du
+contraire.
+
+--Eh bien! dit le prince ravi, prenez un autre rôle, soyez plus
+encore, régnez à la fois sur moi et sur mes Etats, soyez mon premier
+ministre; je vous offre un mariage tel qu’il est permis par les tristes
+convenances de mon rang; nous en avons un exemple près de nous: le roi
+de Naples vient d’épouser la duchesse de Partana. Je vous offre tout ce
+que je puis faire, un mariage du même genre. Je vais ajouter une idée de
+triste politique pour vous montrer que je ne suis plus un enfant, et que
+j’ai réfléchi à tout. Je ne vous ferai point valoir la condition que je
+m’impose d’être le dernier souverain de ma race, le chagrin de voir de
+mon vivant les grandes puissances disposer de ma succession; je bénis
+ces désagréments fort réels, puisqu’ils m’offrent un moyen de plus de
+vous prouver mon estime et ma passion.
+
+La duchesse n’hésita pas un instant; le prince l’ennuyait, et le
+comte lui semblait parfaitement aimable; il n’y avait au monde qu’un
+homme qu’on pût lui préférer. D’ailleurs elle régnait sur le comte,
+et le prince, dominé par les exigences de son rang, eût plus ou moins
+régné sur elle. Et puis, il pouvait devenir inconstant et prendre des
+maîtresses; la différence d’âge semblerait, dans peu d’années, lui en
+donner le droit.
+
+Dès le premier instant, la perspective de s’ennuyer avait décidé de
+tout; toutefois la duchesse, qui voulait être charmante, demanda la
+permission de réfléchir.
+
+Il serait trop long de rapporter ici les tournures de phrases presque
+tendres et les termes infiniment gracieux dans lesquels elle sut
+envelopper son refus. Le prince se mit en colère; il voyait tout son
+bonheur lui échapper. Que devenir après que la duchesse aurait quitté
+sa cour? D’ailleurs, quelle humiliation d’être refusé! «Enfin qu’est-ce
+que va me dire mon valet de chambre français quand je lui conterai ma
+défaite?»
+
+La duchesse eut l’art de calmer le prince, et de ramener peu à peu la
+négociation à ses véritables termes.
+
+--Si Votre Altesse daigne consentir à ne point presser l’effet d’une
+promesse fatale, et horrible à mes yeux, comme me faisant encourir
+mon propre mépris, je passerai ma vie à sa cour, et cette cour sera
+toujours ce qu’elle a été cet hiver; tous mes instants seront consacrés
+à contribuer à son bonheur comme homme, et à sa gloire comme souverain.
+Si elle exige que j’obéisse à mon serment, elle aura flétri le reste de
+ma vie, et à l’instant elle me verra quitter ses Etats pour n’y jamais
+rentrer. Le jour où j’aurai perdu l’honneur sera aussi le dernier jour
+où je vous verrai.
+
+Mais le prince était obstiné comme les êtres pusillanimes; d’ailleurs
+son orgueil d’homme et de souverain était irrité du refus de sa main; il
+pensait à toutes les difficultés qu’il eût eues à surmonter pour faire
+accepter ce mariage, et que pourtant il s’était résolu à vaincre.
+
+Durant trois heures on se répéta de part et d’autre les mêmes arguments,
+souvent mêlés de mots fort vifs. Le prince s’écria:
+
+--Vous voulez donc me faire croire, madame, que vous manquez d’honneur?
+Si j’eusse hésité aussi longtemps le jour où le général Fabio Conti
+donnait du poison à Fabrice, vous seriez occupée aujourd’hui à lui
+élever un tombeau dans une des églises de Parme.
+
+--Non pas à Parme, certes, dans ce pays d’empoisonneurs.
+
+--Eh bien! partez, madame la duchesse, reprit le prince avec colère, et
+vous emporterez mon mépris.
+
+Comme il s’en allait, la duchesse lui dit à voix basse:
+
+--Eh bien! présentez-vous ici à dix heures du soir, dans le plus strict
+incognito, et vous ferez un marché de dupe. Vous m’aurez vue pour la
+dernière fois, et j’eusse consacré ma vie à vous rendre aussi heureux
+qu’un prince absolu peut l’être dans ce siècle de jacobins. Et songez à
+ce que sera votre cour quand je n’y serai plus pour la tirer par force
+de sa platitude et de sa méchanceté naturelles.
+
+--De votre côté, vous refusez la couronne de Parme, et mieux que la
+couronne, car vous n’eussiez point été une princesse vulgaire, épousée
+par politique, et qu’on n’aime point; mon cœur est tout à vous, et vous
+vous fussiez vue à jamais la maîtresse absolue de mes actions comme de
+mon gouvernement.
+
+--Oui, mais la princesse votre mère eût eu le droit de me mépriser comme
+une vile intrigante.
+
+--Eh bien! j’eusse exilé la princesse avec une pension.
+
+Il y eut encore trois quarts d’heure de répliques incisives. Le prince,
+qui avait l’âme délicate, ne pouvait se résoudre ni à user de son droit,
+ni à laisser partir la duchesse. On lui avait dit qu’après le premier
+moment obtenu, n’importe comment, les femmes reviennent.
+
+Chassé par la duchesse indignée, il osa reparaître tout tremblant et
+fort malheureux à dix heures moins trois minutes. A dix heures et demie,
+la duchesse montait en voiture et partait pour Bologne. Elle écrivit au
+comte dès qu’elle fut hors des Etats du prince:
+
+Le sacrifice est fait. Ne me demandez pas d’être gaie pendant un mois.
+Je ne verrai plus Fabrice; je vous attends à Bologne, et quand vous
+voudrez je serai la comtesse Mosca. Je ne vous demande qu’une chose,
+ne me forcez jamais à reparaître dans le pays que je quitte, et songez
+toujours qu’au lieu de 150 000 livres de rentes, vous allez en avoir
+30 ou 40 tout au plus. Tous les sots vous regardaient bouche béante,
+et vous ne serez plus considéré qu’autant que vous voudrez bien vous
+abaisser à comprendre toutes leurs petites idées. Tu l’as voulu, George
+Dandin!
+
+Huit jours après, le mariage se célébrait à Pérouse dans une église où
+les ancêtres du comte ont leurs tombeaux. Le prince était au désespoir.
+La duchesse avait reçu de lui trois ou quatre courriers, et n’avait pas
+manqué de lui renvoyer sous enveloppes ses lettres non décachetées.
+Ernest V avait fait un traitement magnifique au comte, et donné le grand
+cordon de son ordre à Fabrice.
+
+--C’est là surtout ce qui m’a plu de ses adieux. Nous nous sommes
+séparés, disait le comte à la nouvelle comtesse Mosca della Rovere, les
+meilleurs amis du monde; il m’a donné un grand cordon espagnol, et des
+diamants qui valent bien le grand cordon. Il m’a dit qu’il me ferait
+duc, s’il ne voulait se réserver ce moyen pour vous rappeler dans ses
+Etats. Je suis donc chargé de vous déclarer, belle mission pour un mari,
+que si vous daignez revenir à Parme, ne fût-ce que pour un mois, je
+serai fait duc, sous le nom que vous choisirez, et vous aurez une belle
+terre.
+
+C’est ce que la duchesse refusa avec une sorte d’horreur.
+
+Après la scène qui s’était passée au bal de la cour, et qui semblait
+assez décisive, Clélia parut ne plus se souvenir de l’amour qu’elle
+avait semblé partager un instant; les remords les plus violents
+s’étaient emparés de cette âme vertueuse et croyante. C’est ce que
+Fabrice comprenait fort bien, et malgré toutes les espérances qu’il
+cherchait à se donner, un sombre malheur ne s’en était pas moins emparé
+de son âme. Cette fois cependant le malheur ne le conduisit point dans
+la retraite, comme à l’époque du mariage de Clélia.
+
+Le comte avait prié son neveu de lui mander avec exactitude ce qui se
+passait à la cour, et Fabrice, qui commençait à comprendre tout ce qu’il
+lui devait, s’était promis de remplir cette mission en honnête homme.
+
+Ainsi que la ville et la cour, Fabrice ne doutait pas que son ami n’eût
+le projet de revenir au ministère, et avec plus de pouvoir qu’il n’en
+avait jamais eu. Les prévisions du comte ne tardèrent pas à se vérifier:
+moins de six semaines après son départ, Rassi était premier ministre;
+Fabio Conti, ministre de la guerre, et les prisons, que le comte avait
+presque vidées, se remplissaient de nouveau. Le prince, en appelant ces
+gens-là au pouvoir, crut se venger de la duchesse; il était fou d’amour
+et haïssait surtout le comte Mosca comme un rival.
+
+Fabrice avait bien des affaires; monseigneur Landriani, âgé de
+soixante-douze ans, étant tombé dans un grand état de langueur et ne
+sortant presque plus de son palais, c’était au coadjuteur à s’acquitter
+de presque toutes ses fonctions.
+
+La marquise Crescenzi, accablée de remords, et effrayée par le directeur
+de sa conscience, avait trouvé un excellent moyen pour se soustraire aux
+regards de Fabrice. Prenant prétexte de la fin d’une première grossesse,
+elle s’était donné pour prison son propre palais; mais ce palais avait
+un immense jardin. Fabrice sut y pénétrer et plaça dans l’allée que
+Clélia affectionnait le plus des fleurs arrangées en bouquets, et
+disposées dans un ordre qui leur donnait un langage, comme jadis elle
+lui en faisait parvenir tous les soirs dans les derniers jours de sa
+prison à la tour Farnèse.
+
+La marquise fut très irritée de cette tentative; les mouvements de son
+âme étaient dirigés tantôt par les remords, tantôt par la passion.
+Durant plusieurs mois elle ne se permit pas de descendre une seule fois
+dans le jardin de son palais; elle se faisait même scrupule d’y jeter un
+regard.
+
+Fabrice commençait à croire qu’il était séparé d’elle pour toujours,
+et le désespoir commençait aussi à s’emparer de son âme. Le monde
+où il passait sa vie lui déplaisait mortellement, et s’il n’eût été
+intimement persuadé que le comte ne pouvait trouver la paix de l’âme
+hors du ministère, il se fût mis en retraite dans son petit appartement
+de l’archevêché. Il lui eût été doux de vivre tout à ses pensées, et
+de n’entendre plus la voix humaine que dans l’exercice officiel de ses
+fonctions.
+
+«Mais, se disait-il, dans l’intérêt du comte et de la comtesse Mosca,
+personne ne peut me remplacer.»
+
+Le prince continuait à le traiter avec une distinction qui le plaçait
+au premier rang dans cette cour et cette faveur il la devait en grande
+partie à lui-même. L’extrême réserve qui, chez Fabrice, provenait d’une
+indifférence allant jusqu’au dégoût pour toutes les affectations ou
+les petites passions qui remplissent la vie des hommes, avait piqué
+la vanité du jeune prince; il disait souvent que Fabrice avait autant
+d’esprit que sa tante. L’âme candide du prince s’apercevait à demi
+d’une vérité: c’est que personne n’approchait de lui avec les mêmes
+dispositions de cœur que Fabrice. Ce qui ne pouvait échapper, même au
+vulgaire des courtisans, c’est que la considération obtenue par Fabrice
+n’était point celle d’un simple coadjuteur, mais l’emportait même sur
+les égards que le souverain montrait à l’archevêque. Fabrice écrivait
+au comte que si jamais le prince avait assez d’esprit pour s’apercevoir
+du gâchis dans lequel les ministres Rassi, Fabio Conti, Zurla et autres
+de même force avaient jeté ses affaires, lui, Fabrice, serait le canal
+naturel par lequel il ferait une démarche, sans trop compromettre son
+amour-propre.
+
+Sans le souvenir du mot fatal, cet enfant, disait-il à la comtesse
+Mosca, appliqué par un homme de génie à une auguste personne, l’auguste
+personne se serait déjà écriée: Revenez bien vite et chassez-moi tous
+ces va-nu-pieds. Dès aujourd’hui, si la femme de l’homme de génie
+daignait faire une démarche, si peu significative qu’elle fût, on
+rappellerait le comte avec transport; mais il rentrera par une bien
+plus belle porte, s’il veut attendre que le fruit soit mûr. Du reste,
+on s’ennuie à ravir dans les salons de la princesse, on n’y a pour
+se divertir que la folie du Rassi, qui, depuis qu’il est comte, est
+devenu maniaque de noblesse. On vient de donner des ordres sévères pour
+que toute personne qui ne peut pas prouver huit quartiers de noblesse
+n’ose plusse présenter aux soirées de la princesse (ce sont les termes
+du rescrit). Tous les hommes qui sont en possession d’entrer le matin
+dans la grande galerie, et de se trouver sur le passage du souverain
+lorsqu’il se rend à la messe, continueront à jouir de ce privilège; mais
+les nouveaux arrivants devront faire preuve des huit quartiers. Sur quoi
+l’on a dit qu’on voit bien que Rassi est sans quartier.
+
+On pense que de telles lettres n’étaient point confiées à la poste. La
+comtesse Mosca répondait de Naples:
+
+Nous avons un concert tous les jeudis, et conversation tous les
+dimanches; on ne peut pas se remuer dans nos salons. Le comte est
+enchanté de ses fouilles, il y consacre mille francs par mois, et vient
+de faire venir des ouvriers des montagnes de l’Abruzze, qui ne lui
+coûtent que vingt-trois sous par jour. Tu devrais bien venir nous voir.
+Voici plus de vingt fois, monsieur l’ingrat, que je vous fais cette
+sommation.
+
+Fabrice n’avait garde d’obéir: la simple lettre qu’il écrivait tous
+les jours au comte ou à la comtesse lui semblait une corvée presque
+insupportable. On lui pardonnera quand on saura qu’une année entière
+se passa ainsi, sans qu’il pût adresser une parole à la marquise.
+Toutes ses tentatives pour établir quelque correspondance avaient été
+repoussées avec horreur. Le silence habituel que, par ennui de la vie,
+Fabrice gardait partout, excepté dans l’exercice de ses fonctions et à
+la cour, joint à la pureté parfaite de ses mœurs, l’avait mis dans une
+vénération si extraordinaire qu’il se décida enfin à obéir aux conseils
+de sa tante.
+
+Le prince a pour toi une vénération telle, lui écrivait-elle, qu’il
+faut t’attendre bientôt à une disgrâce; il te prodiguera les marques
+d’inattention, et les mépris atroces des courtisans suivront les siens.
+Ces petits despotes, si honnêtes qu’ils soient, sont changeants comme
+la mode et par la même raison: l’ennui. Tu ne peux trouver de forces
+contre le caprice du souverain que dans la prédication. Tu improvises si
+bien en vers! essaye de parler une demi-heure sur la religion; tu diras
+des hérésies dans les commencements; mais paye un théologien savant et
+discret qui assistera à tes sermons, et t’avertira de tes fautes, tu les
+répareras le lendemain.
+
+Le genre de malheur que porte dans l’âme un amour contrarié, fait
+que toute chose demandant de l’attention et de l’action devient une
+atroce corvée. Mais Fabrice se dit que son crédit sur le peuple, s’il
+en acquérait, pourrait un jour être utile à sa tante et au comte,
+pour lequel sa vénération augmentait tous les jours, à mesure que les
+affaires lui apprenaient à connaître la méchanceté des hommes. Il se
+détermina à prêcher, et son succès, préparé par sa maigreur et son habit
+râpé, fut sans exemple. On trouvait dans ses discours un parfum de
+tristesse profonde, qui, réuni à sa charmante figure et aux récits de
+la haute faveur dont il jouissait à la cour, enleva tous les cœurs de
+femme. Elles inventèrent qu’il avait été un des plus braves capitaines
+de l’armée de Napoléon. Bientôt ce fait absurde fut hors de doute. On
+faisait garder des places dans les églises où il devait prêcher; les
+pauvres s’y établissaient par spéculation dès cinq heures du matin.
+
+Le succès fut tel que Fabrice eut enfin l’idée qui changea tout dans
+son âme, que, ne fût-ce que par simple curiosité, la marquise Crescenzi
+pourrait bien un jour venir assister à l’un de ses sermons. Tout à coup
+le public ravi s’aperçut que son talent redoublait; il se permettait,
+quand il était ému, des images dont la hardiesse eût fait frémir les
+orateurs les plus exercés; quelquefois, s’oubliant soi-même, il se
+livrait à des moments d’inspiration passionnée, et tout l’auditoire
+fondait en larmes. Mais c’était en vain que son œil aggrottato cherchait
+parmi tant de figures tournées vers la chaire celle dont la présence eût
+été pour lui un si grand événement.
+
+«Mais si jamais j’ai ce bonheur, se dit-il, ou je me trouverai mal, ou
+je resterai absolument court.» Pour parer à ce dernier inconvénient, il
+avait composé une sorte de prière tendre et passionnée qu’il plaçait
+toujours dans sa chaire, sur un tabouret; il avait le projet de se
+mettre à lire ce morceau, si jamais la présence de la marquise venait le
+mettre hors d’état de trouver un mot.
+
+Il apprit un jour, par ceux des domestiques du marquis qui étaient à sa
+solde, que des ordres avaient été donnés afin que l’on préparât pour
+le lendemain la loge de la Casa Crescenzi au grand théâtre. Il y avait
+une année que la marquise n’avait paru à aucun spectacle, et c’était un
+ténor qui faisait fureur et remplissait la salle tous les soirs qui la
+faisait déroger à ses habitudes. Le premier mouvement de Fabrice fut une
+joie extrême. «Enfin je pourrai la voir toute une soirée! On dit qu’elle
+est bien pâle.» Et il cherchait à se figurer ce que pouvait être cette
+tête charmante, avec des couleurs à demi effacées par les combats de
+l’âme.
+
+Son ami Ludovic, tout consterné de ce qu’il appelait la folie de son
+maître, trouva, mais avec beaucoup de peine, une loge au quatrième
+rang, presque en face de celle de la marquise. Une idée se présenta à
+Fabrice: «J’espère lui donner l’idée de venir au sermon, et je choisirai
+une église fort petite, afin d’être en état de la bien voir.» Fabrice
+prêchait ordinairement à trois heures. Dès le matin du jour où la
+marquise devait aller au spectacle, il fit annoncer qu’un devoir de son
+état le retenant à l’archevêché pendant toute la journée, il prêcherait
+par extraordinaire à huit heures et demie du soir, dans la petite
+église de Sainte-Marie de la Visitation, située précisément en face
+d’une des ailes du palais Crescenzi. Ludovic présenta de sa part une
+quantité énorme de cierges aux religieuses de la Visitation, avec prière
+d’illuminer à jour leur église. Il eut toute une compagnie de grenadiers
+de la garde, et l’on plaça une sentinelle, la baïonnette au bout du
+fusil, devant chaque chapelle, pour empêcher les vols.
+
+Le sermon n’était annoncé que pour huit heures et demie, et à deux
+heures l’église étant entièrement remplie, l’on peut se figurer
+le tapage qu’il y eut dans la rue solitaire que dominait la noble
+architecture du palais Crescenzi. Fabrice avait fait annoncer qu’en
+l’honneur de Notre-Dame de Pitié, il prêcherait sur la pitié qu’une âme
+généreuse doit avoir pour un malheureux, même quand il serait coupable.
+
+Déguisé avec tout le soin possible, Fabrice gagna sa loge au théâtre au
+moment de l’ouverture des portes, et quand rien n’était encore allumé.
+Le spectacle commença vers huit heures, et quelques minutes après il eut
+cette joie qu’aucun esprit ne peut concevoir s’il ne l’a pas éprouvée,
+il vit la porte de la loge Crescenzi s’ouvrir; peu après, la marquise
+entra; il ne l’avait pas vue aussi bien depuis le jour où elle lui avait
+donné son éventail. Fabrice crut qu’il suffoquerait de joie; il sentait
+des mouvements si extraordinaires, qu’il se dit: «Peut-être je vais
+mourir! Quelle façon charmante de finir cette vie si triste! Peut-être
+je vais tomber dans cette loge; les fidèles réunis à la Visitation ne
+me verront point arriver, et demain, ils apprendront que leur futur
+archevêque s’est oublié dans une loge de l’Opéra, et encore, déguisé en
+domestique et couvert d’une livrée! Adieu toute ma réputation! Et que me
+fait ma réputation!»
+
+Toutefois, vers les huit heures trois quarts, Fabrice fit effort sur
+lui-même; il quitta sa loge des quatrièmes et eut toutes les peines
+du monde à gagner, à pied, le lieu où il devait quitter son habit de
+demi-livrée et prendre un vêtement plus convenable. Ce ne fut que vers
+les neuf heures qu’il arriva à la Visitation, dans un état de pâleur
+et de faiblesse tel que le bruit se répandit dans l’église que M. le
+coadjuteur ne pourrait pas prêcher ce soir-là. On peut juger des soins
+que lui prodiguèrent les religieuses, à la grille de leur parloir
+intérieur où il s’était réfugié. Ces dames parlaient beaucoup; Fabrice
+demanda à être seul quelques instants, puis il courut à sa chaire. Un de
+ses aides de camp lui avait annoncé, vers les trois heures, que l’église
+de la Visitation était entièrement remplie mais de gens appartenant
+à la dernière classe et attirés apparemment par le spectacle de
+l’illumination. En entrant en chaire, Fabrice fut agréablement surpris
+de trouver toutes les chaises occupées par les jeunes gens à la mode et
+par les personnages de la plus haute distinction.
+
+Quelques phrases d’excuses commencèrent son sermon et furent reçues avec
+des cris comprimés d’admiration. Ensuite vint la description passionnée
+du malheureux dont il faut avoir pitié pour honorer dignement la Madone
+de Pitié, qui, elle-même, a tant souffert sur la terre. L’orateur était
+fort ému; il y avait des moments où il pouvait à peine prononcer les
+mots de façon à être entendu dans toutes les parties de cette petite
+église. Aux yeux de toutes les femmes et de bon nombre des hommes, il
+avait l’air lui-même du malheureux dont il fallait prendre pitié, tant
+sa pâleur était extrême. Quelques minutes après les phrases d’excuses
+par lesquelles il avait commencé son discours, on s’aperçut qu’il
+était hors de son assiette ordinaire: on le trouvait ce soir-là d’une
+tristesse plus profonde et plus tendre que de coutume. Une fois on
+lui vit les larmes aux yeux: à l’instant il s’éleva dans l’auditoire
+un sanglot général et si bruyant, que le sermon en fut tout à fait
+interrompu.
+
+Cette première interruption fut suivie de dix autres; on poussait des
+cris d’admiration, il y avait des éclats de larmes; on entendait à
+chaque instant des cris tels que: Ah! sainte Madone! Ah! grand Dieu!
+L’émotion était si générale et si invincible dans ce public d’élite, que
+personne n’avait honte de pousser des cris, et les gens qui y étaient
+entraînés ne semblaient point ridicules à leurs voisins.
+
+Au repos qu’il est d’usage de prendre au milieu du sermon, on dit à
+Fabrice qu’il n’était resté absolument personne au spectacle; une seule
+dame se voyait encore dans sa loge, la marquise Crescenzi. Pendant ce
+moment de repos on entendit tout à coup beaucoup de bruit dans la salle:
+c’étaient les fidèles qui votaient une statue à M. le coadjuteur. Son
+succès dans la seconde partie du discours fut tellement fou et mondain,
+les élans de contrition chrétienne furent tellement remplacés par des
+cris d’admiration tout à fait profanes, qu’il crut devoir adresser, en
+quittant la chaire, une sorte de réprimande aux auditeurs. Sur quoi
+tous sortirent à la fois avec un mouvement qui avait quelque chose de
+singulier et de compassé; et, en arrivant à la rue, tous se mettaient à
+applaudir avec fureur et à crier:
+
+--E viva del Dongo!
+
+Fabrice consulta sa montre avec précipitation, et courut à une petite
+fenêtre grillée qui éclairait l’étroit passage de l’orgue à l’intérieur
+du couvent. Par politesse envers la foule incroyable et insolite qui
+remplissait la rue, le suisse du palais Crescenzi avait placé une
+douzaine de torches dans ces mains de fer que l’on voit sortir des
+murs de face des palais bâtis au Moyen Age. Après quelques minutes, et
+longtemps avant que les cris eussent cessé, l’événement que Fabrice
+attendait avec tant d’anxiété arriva, la voiture de la marquise revenant
+du spectacle, parut dans la rue; le cocher fut obligé de s’arrêter, et
+ce ne fut qu’au plus petit pas, et à force de cris, que la voiture put
+gagner la porte.
+
+La marquise avait été touchée de la musique sublime, comme le sont les
+cœurs malheureux, mais bien plus encore de la solitude parfaite du
+spectacle lorsqu’elle en apprit la cause. Au milieu du second acte, et
+le ténor admirable étant en scène, les gens même du parterre avaient
+tout à coup déserté leurs places pour aller tenter fortune et essayer de
+pénétrer dans l’église de la Visitation. La marquise, se voyant arrêtée
+par la foule devant sa porte, fondit en larmes. «Je n’avais pas fait un
+mauvais choix!» se dit-elle.
+
+Mais précisément à cause de ce moment d’attendrissement elle résista
+avec fermeté aux instances du marquis et de tous les amis de la maison,
+qui ne concevaient pas qu’elle n’allât point voir un prédicateur aussi
+étonnant. «Enfin, disait-on, il l’emporte même sur le meilleur ténor de
+l’Italie!» «Si je le vois, je suis perdue!» se disait la marquise.
+
+Ce fut en vain que Fabrice, dont le talent semblait plus brillant chaque
+jour, prêcha encore plusieurs fois dans cette même petite église,
+voisine du palais Crescenzi, jamais il n’aperçut Clélia, qui même à
+la fin prit de l’humeur de cette affectation à venir troubler sa rue
+solitaire, après l’avoir déjà chassée de son jardin.
+
+En parcourant les figures de femmes qui l’écoutaient, Fabrice remarquait
+depuis assez longtemps une petite figure brune fort jolie, et dont les
+yeux jetaient des flammes. Ces yeux magnifiques étaient ordinairement
+baignés de larmes dès la huitième ou dixième phrase du sermon. Quand
+Fabrice était obligé de dire des choses longues et ennuyeuses pour
+lui-même, il reposait assez volontiers ses regards sur cette tête dont
+la jeunesse lui plaisait. Il apprit que cette jeune personne s’appelait
+Anetta Marini, fille unique et héritière du plus riche marchand drapier
+de Parme, mort quelques mois auparavant.
+
+Bientôt le nom de cette Anetta Marini, fille du drapier, fut dans toutes
+les bouches; elle était devenue éperdument amoureuse de Fabrice. Lorsque
+les fameux sermons commencèrent, son mariage était arrêté avec Giacomo
+Rassi, fils aîné du ministre de la justice, lequel ne lui déplaisait
+point; mais à peine eut-elle entendu deux fois monsignore Fabrice,
+qu’elle déclara qu’elle ne voulait plus se marier; et, comme on lui
+demandait la cause d’un si singulier changement, elle répondit qu’il
+n’était pas digne d’une honnête fille d’épouser un homme en se sentant
+éperdument éprise d’un autre. Sa famille chercha d’abord sans succès
+quel pouvait être cet autre.
+
+Mais les larmes brûlantes qu’Anetta versait au sermon mirent sur la voie
+de la vérité; sa mère et ses oncles lui ayant demandé si elle aimait
+monsignore Fabrice, elle répondit avec hardiesse que, puisqu’on avait
+découvert la vérité, elle ne s’avilirait point par un mensonge; elle
+ajouta que, n’ayant aucun espoir d’épouser l’homme qu’elle adorait, elle
+voulait du moins n’avoir plus les yeux offensés par la figure ridicule
+du contino Rassi. Ce ridicule donné au fils d’un homme que poursuivait
+l’envie de toute la bourgeoisie devint, en deux jours, l’entretien de
+toute la ville. La réponse d’Anetta Marini parut charmante, et tout le
+monde la répéta. On en parla au palais Crescenzi comme on en parlait
+partout.
+
+Clélia se garda bien d’ouvrir la bouche sur un tel sujet dans son salon;
+mais elle fit des questions à sa femme de chambre, et, le dimanche
+suivant, après avoir entendu la messe à la chapelle de son palais,
+elle fit monter sa femme de chambre dans sa voiture, et alla chercher
+une seconde messe à la paroisse de Mlle Marini. Elle y trouva réunis
+tous les beaux de la ville attirés par le même motif; ces messieurs se
+tenaient debout près de la porte. Bientôt, au grand mouvement qui se
+fit parmi eux, la marquise comprit que cette Mlle Marini entrait dans
+l’église; elle se trouva fort bien placée pour la voir, et, malgré sa
+piété, ne donna guère d’attention à la messe. Clélia trouva à cette
+beauté bourgeoise un petit air décidé qui, suivant elle, eût pu convenir
+tout au plus à une femme mariée depuis plusieurs années. Du reste elle
+était admirablement bien prise dans sa petite taille, et ses yeux, comme
+l’on dit en Lombardie, semblaient faire la conversation avec les choses
+qu’ils regardaient. La marquise s’enfuit avant la fin de la messe.
+
+Dès le lendemain, les amis de la maison Crescenzi, lesquels venaient
+tous les soirs passer la soirée, racontèrent un nouveau trait ridicule
+de l’Anetta Marini. Comme sa mère, craignant quelque folie de sa part,
+ne laissait que peu d’argent à sa disposition, Anetta était allée
+offrir une magnifique bague en diamants, cadeau de son père, au célèbre
+Hayez, alors à Parme pour les salons du palais Crescenzi, et lui
+demander le portrait de M. del Dongo; mais elle voulut que ce portrait
+fût vêtu simplement de noir, et non point en habit de prêtre. Or, la
+veille, la mère de la petite Anetta avait été bien surprise, et encore
+plus scandalisée de trouver dans la chambre de sa fille un magnifique
+portrait de Fabrice del Dongo, entouré du plus beau cadre que l’on eût
+doré à Parme depuis vingt ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+
+Entraîné par les événements, nous n’avons pas eu le temps d’esquisser la
+race comique de courtisans qui pullulent à la cour de Parme et faisaient
+de drôles de commentaires sur les événements par nous racontés. Ce
+qui rend en ce pays-là un petit noble, garni de ses trois ou quatre
+mille livres de rente, digne de figurer en bas noirs, aux levers du
+prince, c’est d’abord de n’avoir jamais lu Voltaire et Rousseau: cette
+condition est peu difficile à remplir. Il fallait ensuite savoir parler
+avec attendrissement du rhume du souverain, ou de la dernière caisse de
+minéralogie qu’il avait reçue de Saxe. Si après cela on ne manquait pas
+à la messe un seul jour de l’année, si l’on pouvait compter au nombre
+de ses amis intimes deux ou trois gros moines, le prince daignait vous
+adresser une fois la parole tous les ans, quinze jours avant ou quinze
+jours après le premier janvier, ce qui vous donnait un grand relief dans
+votre paroisse, et le percepteur des contributions n’osait pas trop vous
+vexer si vous étiez en retard sur la somme annuelle de cent francs à
+laquelle étaient imposées vos petites propriétés.
+
+M. Gonzo était un pauvre hère de cette sorte, fort noble, qui, outre
+qu’il possédait quelque petit bien, avait obtenu par le crédit du
+marquis Crescenzi une place magnifique, rapportant mille cent cinquante
+francs par an. Cet homme eût pu dîner chez lui, mais il avait une
+passion: il n’était à son aise et heureux que lorsqu’il se trouvait dans
+le salon de quelque grand personnage qui lui dît de temps à autre:
+
+--Taisez-vous, Gonzo, vous n’êtes qu’un sot.
+
+Ce jugement était dicté par l’humeur, car Gonzo avait presque toujours
+plus d’esprit que le grand personnage. Il parlait à propos de tout et
+avec assez de grâce: de plus, il était prêt à changer d’opinion sur
+une grimace du maître de la maison. A vrai dire, quoique d’une adresse
+profonde pour ses intérêts, il n’avait pas une idée, et quand le prince
+n’était pas enrhumé, il était quelquefois embarrassé au moment d’entrer
+dans un salon.
+
+Ce qui dans Parme avait valu une réputation à Gonzo, c’était un
+magnifique chapeau à trois cornes garni d’une plume noire un peu
+délabrée, qu’il mettait, même en frac; mais il fallait voir la façon
+dont il portait cette plume, soit sur la tête, soit à la main; là était
+le talent et l’importance. Il s’informait avec une anxiété véritable de
+l’état de santé du petit chien de la marquise, et si le feu eût pris
+au palais Crescenzi, il eût exposé sa vie pour sauver un de ces beaux
+fauteuils de brocart d’or, qui depuis tant d’années accrochaient sa
+culotte de soie noire, quand par hasard il osait s’y asseoir un instant.
+
+Sept ou huit personnages de cette espèce arrivaient tous les soirs à
+sept heures dans le salon de la marquise Crescenzi. A peine assis,
+un laquais magnifiquement vêtu d’une livrée jonquille toute couverte
+de galons d’argent, ainsi que la veste rouge qui en complétait la
+magnificence, venait prendre les chapeaux et les cannes des pauvres
+diables. Il était immédiatement suivi d’un valet de chambre apportant
+une tasse de café infiniment petite, soutenue par un pied d’argent en
+filigrane; et toutes les demi-heures un maître d’hôtel, portant épée et
+habit magnifique à la française, venait offrir des glaces.
+
+Une demi-heure après les petits courtisans râpés, on voyait arriver cinq
+ou six officiers parlant haut et d’un air tout militaire et discutant
+habituellement sur le nombre et l’espèce des boutons que doit porter
+l’habit du soldat pour que le général en chef puisse remporter des
+victoires. Il n’eût pas été prudent de citer dans ce salon un journal
+français; car, quand même la nouvelle se fût trouvée des plus agréables,
+par exemple cinquante libéraux fusillés en Espagne, le narrateur n’en
+fût pas moins resté convaincu d’avoir lu un journal français. Le
+chef-d’œuvre de l’habileté de tous ces gens-là était d’obtenir tous les
+dix ans une augmentation de pension de cent cinquante francs. C’est
+ainsi que le prince partage avec sa noblesse le plaisir de régner sur
+les paysans et sur les bourgeois.
+
+Le principal personnage, sans contredit, du salon Crescenzi, était le
+chevalier Foscarini, parfaitement honnête homme; aussi avait-il été un
+peu en prison sous tous les régimes. Il était membre de cette fameuse
+chambre des députés qui, à Milan, rejeta la loi de l’enregistrement
+présentée par Napoléon, trait peu fréquent dans l’histoire. Le chevalier
+Foscarini, après avoir été vingt ans l’ami de la mère du marquis, était
+resté l’homme influent dans la maison. Il avait toujours quelque conte
+plaisant à faire, mais rien n’échappait à sa finesse, et la jeune
+marquise, qui se sentait coupable au fond du cœur, tremblait devant lui.
+
+Comme Gonzo avait une véritable passion pour le grand seigneur, qui lui
+disait des grossièretés et le faisait pleurer une ou deux fois par an,
+sa manie était de chercher à lui rendre de petits services; et, s’il
+n’eût été paralysé par les habitudes d’une extrême pauvreté, il eût
+pu réussir quelquefois, car il n’était pas sans une certaine dose de
+finesse et une beaucoup plus grande d’effronterie.
+
+Le Gonzo, tel que nous le connaissons, méprisait assez la marquise
+Crescenzi, car de sa vie elle ne lui avait adressé une parole peu polie;
+mais enfin elle était la femme de ce fameux marquis Crescenzi, chevalier
+d’honneur de la princesse, et qui, une fois ou deux par mois, disait à
+Gonzo:
+
+--Tais-toi, Gonzo, tu n’es qu’une bête.
+
+Le Gonzo remarqua que tout ce qu’on disait de la petite Anetta Marini
+faisait sortir la marquise, pour un instant, de l’état de rêverie et
+d’incurie où elle restait habituellement plongée jusqu’au moment où onze
+heures sonnaient, alors elle faisait le thé, et en offrait à chaque
+homme présent, en l’appelant par son nom. Après quoi, au moment de
+rentrer chez elle, elle semblait trouver un moment de gaieté, c’était
+l’instant qu’on choisissait pour lui réciter les sonnets satiriques.
+
+On en fait d’excellents en Italie: c’est le seul genre de littérature
+qui ait encore un peu de vie; à la vérité il n’est pas soumis à la
+censure, et les courtisans de la casa Crescenzi annonçaient toujours
+leur sonnet par ces mots:
+
+--Madame la marquise veut-elle permettre que l’on récite devant elle un
+bien mauvais sonnet?
+
+Et quand le sonnet avait fait rire et avait été répété deux ou trois
+fois, l’un des officiers ne manquait pas de s’écrier:
+
+--M. le ministre de la police devrait bien s’occuper de faire un peu
+pendre les auteurs de telles infamies.
+
+Les sociétés bourgeoises, au contraire, accueillent ces sonnets avec
+l’admiration la plus franche, et les clercs de procureurs en vendent des
+copies.
+
+D’après la sorte de curiosité montrée par la marquise, Gonzo se figura
+qu’on avait trop vanté devant elle la beauté de la petite Marini qui
+d’ailleurs avait un million de fortune, et qu’elle en était jalouse.
+Comme avec son sourire continu et son effronterie complète envers tout
+ce qui n’était pas noble, Gonzo pénétrait partout, dès le lendemain il
+arriva dans le salon de la marquise, portant son chapeau à plumes d’une
+certaine façon triomphante et qu’on ne lui voyait guère qu’une fois ou
+deux chaque année lorsque le prince lui avait dit:
+
+--Adieu, Gonzo.
+
+Après avoir salué respectueusement la marquise, Gonzo ne s’éloigna point
+comme de coutume pour aller prendre place sur le fauteuil qu’on venait
+de lui avancer. Il se plaça au milieu du cercle, et s’écria brutalement:
+
+--J’ai vu le portrait de Mgr del Dongo.
+
+Clélia fut tellement surprise qu’elle fut obligée de s’appuyer sur le
+bras de son fauteuil; elle essaya de faire tête à l’orage, mais bientôt
+fut obligée de déserter le salon.
+
+--Il faut convenir, mon pauvre Gonzo, que vous êtes d’une maladresse
+rare, s’écria avec hauteur l’un des officiers qui finissait sa
+quatrième glace. Comment ne savez-vous pas que le coadjuteur, qui a
+été l’un des plus braves colonels de l’armée de Napoléon, a joué jadis
+un tour pendable au père de la marquise, en sortant de la citadelle
+où le général Conti commandait comme il fût sorti de la Steccata (la
+principale église de Parme)?
+
+--J’ignore en effet bien des choses, mon cher capitaine, et je suis un
+pauvre imbécile qui fais des bévues toute la journée.
+
+Cette réplique, tout à fait dans le goût italien, fit rire aux dépens
+du brillant officier. La marquise rentra bientôt; elle s’était armée
+de courage, et n’était pas sans quelque vague espérance de pouvoir
+elle-même admirer ce portrait de Fabrice, que l’on disait excellent.
+Elle parla des éloges du talent de Hayez, qui l’avait fait. Sans le
+savoir elle adressait des sourires charmants au Gonzo qui regardait
+l’officier d’un air malin. Comme tous les autres courtisans de la
+maison se livraient au même plaisir, l’officier prit la fuite, non sans
+vouer une haine mortelle au Gonzo; celui-ci triomphait, et, le soir, en
+prenant congé, fut engagé à dîner pour le lendemain.
+
+--En voici bien d’une autre! s’écria Gonzo, le lendemain, après le
+dîner, quand les domestiques furent sortis, n’arrive-t-il pas que notre
+coadjuteur est tombé amoureux de la petite Marini!...
+
+On peut juger du trouble qui s’éleva dans le cœur de Clélia en entendant
+un mot aussi extraordinaire. Le marquis lui-même fut ému.
+
+--Mais Gonzo, mon ami, vous battez la campagne comme à l’ordinaire! et
+vous devriez parler avec un peu plus de retenue d’un personnage qui a eu
+l’honneur de faire onze fois la partie de whist de Son Altesse!
+
+--Eh bien! monsieur le marquis, répondit le Gonzo avec la grossièreté
+des gens de cette espèce, je puis vous jurer qu’il voudrait bien aussi
+faire la partie de la petite Marini. Mais il suffit que ces détails vous
+déplaisent; ils n’existent plus pour moi, qui veux avant tout ne pas
+choquer mon adorable marquis.
+
+Toujours, après le dîner, le marquis se retirait pour faire la sieste.
+Il n’eut garde, ce jour-là; mais le Gonzo se serait plutôt coupé la
+langue que d’ajouter un mot sur la petite Marini; et, à chaque instant,
+il commençait un discours, calculé de façon à ce que le marquis pût
+espérer qu’il allait revenir aux amours de la petite bourgeoise. Le
+Gonzo avait supérieurement cet esprit italien qui consiste à différer
+avec délices de lancer le mot désiré. Le pauvre marquis, mourant de
+curiosité, fut obligé de faire des avances: il dit à Gonzo que, quand
+il avait le plaisir de dîner avec lui, il mangeait deux fois davantage.
+Gonzo ne comprit pas, et se mit à décrire une magnifique galerie de
+tableaux que formait la marquise Balbi, la maîtresse du feu prince;
+trois ou quatre fois il parla de Hayez, avec l’accent plein de lenteur
+de l’admiration la plus profonde. Le marquis se disait: «Bon! il va
+arriver enfin au portrait commandé par la petite Marini!» Mais c’est ce
+que Gonzo n’avait garde de faire. Cinq heures sonnèrent, ce qui donna
+beaucoup d’humeur au marquis, qui était accoutumé à monter en voiture à
+cinq heures et demie, après sa sieste, pour aller au Corso.
+
+--Voilà comment vous êtes, avec vos bêtises! dit-il grossièrement au
+Gonzo; vous me ferez arriver au Corso après la princesse, dont je suis
+le chevalier d’honneur, et qui peut avoir des ordres à me donner.
+Allons! dépêchez! dites-moi en peu de paroles, si vous le pouvez, ce que
+c’est que ces prétendues amours de Mgr le coadjuteur?
+
+Mais le Gonzo voulait réserver ce récit pour l’oreille de la marquise,
+qui l’avait invité à dîner; il dépêcha donc, en fort peu de mots,
+l’histoire réclamée, et le marquis, à moitié endormi, courut faire sa
+sieste. Le Gonzo prit une tout autre manière avec la pauvre marquise.
+Elle était restée tellement jeune et naïve au milieu de sa haute
+fortune, qu’elle crut devoir réparer la grossièreté avec laquelle le
+marquis venait d’adresser la parole au Gonzo. Charmé de ce succès,
+celui-ci retrouva toute son éloquence, et se fit un plaisir, non moins
+qu’un devoir, d’entrer avec elle dans des détails infinis.
+
+La petite Anetta Marini donnait jusqu’à un sequin par place qu’on lui
+retenait au sermon; elle arrivait toujours avec deux de ses tantes et
+l’ancien caissier de son père. Ces places, qu’elle faisait garder dès la
+veille, étaient choisies en général presque vis-à-vis la chaire, mais un
+peu du côté du grand autel, car elle avait remarqué que le coadjuteur
+se tournait souvent vers l’autel. Or, ce que le public avait remarqué
+aussi, c’est que non rarement les yeux si parlants du jeune prédicateur
+s’arrêtaient avec complaisance sur la jeune héritière, cette beauté si
+piquante; et apparemment avec quelque attention, car, dès qu’il avait
+les yeux fixés sur elle, son sermon devenait savant; les citations y
+abondaient, l’on n’y trouvait plus de ces mouvements qui partent du
+cœur; et les dames, pour qui l’intérêt cessait presque aussitôt, se
+mettaient à regarder la Marini et à en médire.
+
+Clélia se fit répéter jusqu’à trois fois tous ces détails singuliers.
+A la troisième, elle devint fort rêveuse; elle calculait qu’il y avait
+justement quatorze mois qu’elle n’avait vu Fabrice. «Y aurait-il un bien
+grand mal, se disait-elle, à passer une heure dans une église, non pour
+voir Fabrice, mais pour entendre un prédicateur célèbre? D’ailleurs,
+je me placerai loin de la chaire, et je ne regarderai Fabrice qu’une
+fois en entrant et une autre fois à la fin du sermon... Non, se disait
+Clélia, ce n’est pas Fabrice que je vais voir, je vais entendre le
+prédicateur étonnant!» Au milieu de tous ces raisonnements, la marquise
+avait des remords; sa conduite avait été si belle depuis quatorze mois!
+Enfin, se dit-elle, pour trouver quelque paix avec elle-même, si la
+première femme qui viendra ce soir a été entendre prêcher monsignore del
+Dongo, j’irai aussi; si elle n’y est point allée, je m’abstiendrai.
+
+Une fois ce parti pris, la marquise fit le bonheur du Gonzo en lui
+disant:
+
+--Tâchez de savoir quel jour le coadjuteur prêchera, et dans quelle
+église? Ce soir, avant que vous ne sortiez, j’aurai peut-être une
+commission à vous donner.
+
+A peine Gonzo parti pour le Corso, Clélia alla prendre l’air dans le
+jardin de son palais. Elle ne se fit pas l’objection que depuis dix
+mois elle n’y avait pas mis les pieds. Elle était vive, animée; elle
+avait des couleurs. Le soir, à chaque ennuyeux qui entrait dans le
+salon, son cœur palpitait d’émotion. Enfin on annonça le Gonzo, qui, du
+premier coup d’œil, vit qu’il allait être l’homme nécessaire pendant
+huit jours. «La marquise est jalouse de la petite Marini, et ce serait,
+ma foi, une comédie bien montée, se dit-il, que celle dans laquelle la
+marquise jouerait le premier rôle, la petite Anetta la soubrette, et
+monsignore del Dongo l’amoureux! Ma foi, le billet d’entrée ne serait
+pas trop payé à deux francs.» Il ne se sentait pas de joie, et, pendant
+toute la soirée, il coupait la parole à tout le monde et racontait
+les anecdotes les plus saugrenues (par exemple, la célèbre actrice et
+le marquis de Pequigny, qu’il avait apprise la veille d’un voyageur
+français). La marquise, de son côté, ne pouvait tenir en place; elle se
+promenait dans le salon, elle passait dans une galerie voisine du salon,
+où le marquis n’avait admis que des tableaux coûtant chacun plus de
+vingt mille francs. Ces tableaux avaient un langage si clair ce soir-là
+qu’ils fatiguaient le cœur de la marquise à force d’émotion. Enfin, elle
+entendit ouvrir les deux battants, elle courut au salon; c’était la
+marquise Raversi! Mais en lui adressant les compliments d’usage, Clélia
+sentait que la voix lui manquait. La marquise lui fit répéter deux fois
+la question:
+
+--Que dites-vous du prédicateur à la mode? qu’elle n’avait point
+entendue d’abord.
+
+--Je le regardais comme un petit intrigant, très digne neveu de
+l’illustre comtesse Mosca; mais à la dernière fois qu’il a prêché,
+tenez, à l’église de la Visitation, vis-à-vis de chez vous, il a été
+tellement sublime, que, toute haine cessante, je le regarde comme
+l’homme le plus éloquent que j’aie jamais entendu.
+
+--Ainsi vous avez assisté à un de ses sermons? dit Clélia toute
+tremblante de bonheur.
+
+--Mais, comment, dit la marquise en riant, vous ne m’écoutiez donc pas?
+Je n’y manquerais pas pour tout au monde. On dit qu’il est attaqué de la
+poitrine, et que bientôt il ne prêchera plus!
+
+A peine la marquise sortie, Clélia appela le Gonzo dans la galerie.
+
+--Je suis presque résolue, lui dit-elle, à entendre ce prédicateur si
+vanté. Quand prêchera-t-il?
+
+--Lundi prochain, c’est-à-dire dans trois jours; et l’on dirait qu’il a
+deviné le projet de Votre Excellence; car il vient prêcher à l’église de
+la Visitation.
+
+Tout n’était pas expliqué; mais Clélia ne trouvait plus de voix pour
+parler; elle fit cinq ou six tours dans la galerie, sans ajouter une
+parole. Gonzo se disait: «Voilà la vengeance qui la travaille. Comment
+peut-on être assez insolent pour se sauver d’une prison, surtout quand
+on a l’honneur d’être gardé par un héros tel que le général Fabio Conti!»
+
+--Au reste, il faut se presser, ajouta-t-il avec une fine ironie; il
+est touché à la poitrine. J’ai entendu le docteur Rambo dire qu’il n’a
+pas un an de vie; Dieu le punit d’avoir rompu son ban en se sauvant
+traîtreusement de la citadelle.
+
+La marquise s’assit sur le divan de la galerie, et fit signe à Gonzo de
+l’imiter. Après quelques instants, elle lui remit une petite bourse où
+elle avait préparé quelques sequins.
+
+--Faites-moi retenir quatre places.
+
+--Sera-t-il permis au pauvre Gonzo de se glisser à la suite de Votre
+Excellence?
+
+--Sans doute; faites retenir cinq places... Je ne tiens nullement,
+ajouta-t-elle, à être près de la chaire mais j’aimerais à voir Mlle
+Marini, que l’on dit si jolie.
+
+La marquise ne vécut pas pendant les trois jours qui la séparaient du
+fameux lundi, jour du sermon. Le Gonzo, pour qui c’était un insigne
+honneur d’être vu en public à la suite d’une aussi grande dame, avait
+arboré son habit français avec l’épée; ce n’est pas tout, profitant
+du voisinage du palais, il fit porter dans l’église un fauteuil doré
+magnifique destiné à la marquise, ce qui fut trouvé de la dernière
+insolence par les bourgeois. On peut penser ce que devint la pauvre
+marquise, lorsqu’elle aperçut ce fauteuil, et qu’on l’avait placé
+précisément vis-à-vis la chaire. Clélia était si confuse, baissant
+les yeux, et réfugiée dans un coin de cet immense fauteuil, qu’elle
+n’eut pas même le courage de regarder la petite Marini, que le Gonzo
+lui indiquait de la main, avec une effronterie dont elle ne pouvait
+revenir. Tous les êtres non nobles n’étaient absolument rien aux yeux du
+courtisan.
+
+Fabrice parut dans la chaire; il était si maigre, si pâle, tellement
+consumé, que les yeux de Clélia se remplirent de larmes à l’instant.
+Fabrice dit quelques paroles, puis s’arrêta, comme si la voix lui
+manquait tout à coup; il essaya vainement de commencer quelques phrases;
+il se retourna, et prit un papier écrit.
+
+--Mes frères, dit-il, une âme malheureuse et bien digne de toute votre
+pitié vous engage, par ma voix, à prier pour la fin de ses tourments,
+qui ne cesseront qu’avec sa vie.
+
+Fabrice lut la suite de son papier fort lentement; mais l’expression
+de sa voix était telle, qu’avant le milieu de la prière tout le monde
+pleurait, même le Gonzo. «Au moins on ne me remarquera pas», se disait
+la marquise en fondant en larmes.
+
+Tout en lisant le papier écrit, Fabrice trouva deux ou trois idées
+sur l’état de l’homme malheureux pour lequel il venait solliciter les
+prières des fidèles. Bientôt les pensées lui arrivèrent en foule. En
+ayant l’air de s’adresser au public, il ne parlait qu’à la marquise. Il
+termina son discours un peu plus tôt que de coutume, parce que, quoi
+qu’il pût faire, les larmes le gagnaient à un tel point qu’il ne pouvait
+plus prononcer d’une manière intelligible. Les bons juges trouvèrent
+ce sermon singulier, mais égal au moins, pour le pathétique, au fameux
+sermon prêché aux lumières. Quant à Clélia, à peine eut-elle entendu
+les dix premières lignes de la prière lue par Fabrice, qu’elle regarda
+comme un crime atroce d’avoir pu passer quatorze mois sans le voir. En
+rentrant chez elle, elle se mit au lit pour pouvoir penser à Fabrice en
+toute liberté; et le lendemain d’assez bonne heure, Fabrice reçut un
+billet ainsi conçu:
+
+On compte sur votre honneur; cherchez quatre braves de la discrétion
+desquels vous soyez sûr, et demain au moment où minuit sonnera à la
+Steccata, trouvez-vous près d’une petite porte qui porte le numéro 19,
+dans la rue Saint-Paul. Songez que vous pouvez être attaqué, ne venez
+pas seul.
+
+En reconnaissant ces caractères divins, Fabrice tomba à genoux et fondit
+en larmes: «Enfin, s’écria-t-il, après quatorze mois et huit jours!
+Adieu les prédications.»
+
+Il serait bien long de décrire tous les genres de folies auxquels furent
+en proie, ce jour-là, les cœurs de Fabrice et de Clélia. La petite porte
+indiquée dans le billet n’était autre que celle de l’orangerie du palais
+Crescenzi, et, dix fois dans la journée, Fabrice trouva le moyen de la
+voir. Il prit des armes, et seul, un peu avant minuit, d’un pas rapide,
+il passait près de cette porte, lorsque à son inexprimable joie, il
+entendit une voix bien connue, dire d’un ton très bas:
+
+--Entre ici, ami de mon cœur.
+
+Fabrice entra avec précaution, et se trouva à la vérité dans
+l’orangerie, mais vis-à-vis une fenêtre fortement grillée et élevée,
+au-dessus du sol, de trois ou quatre pieds. L’obscurité était profonde,
+Fabrice avait entendu quelque bruit dans cette fenêtre, et il en
+reconnaissait la grille avec la main, lorsqu’il sentit une main, passée
+à travers les barreaux, prendre la sienne et la porter à des lèvres qui
+lui donnèrent un baiser.
+
+--C’est moi, lui dit une voix chérie, qui suis venue ici pour te dire
+que je t’aime, et pour te demander si tu veux m’obéir.
+
+On peut juger de la réponse, de la joie, de l’étonnement de Fabrice;
+après les premiers transports, Clélia lui dit:
+
+--J’ai fait vœu à la Madone, comme tu sais, de ne jamais te voir; c’est
+pourquoi je te reçois dans cette obscurité profonde. Je veux bien que tu
+saches que, si jamais tu me forçais à te regarder en plein jour, tout
+serait fini entre nous. Mais d’abord, je ne veux pas que tu prêches
+devant Anetta Marini, et ne va pas croire que c’est moi qui ai eu la
+sottise de faire porter un fauteuil dans la maison de Dieu.
+
+--Mon cher ange, je ne prêcherai plus devant qui que ce soit; je n’ai
+prêché que dans l’espoir qu’un jour je te verrais.
+
+--Ne parle pas ainsi, songe qu’il ne m’est pas permis, à moi, de te voir.
+
+Ici, nous demandons la permission de passer, sans en dire un seul mot,
+sur un espace de trois années.
+
+A l’époque où reprend notre récit, il y avait déjà longtemps que le
+comte Mosca était de retour à Parme, comme premier ministre, plus
+puissant que jamais.
+
+Après ces trois années de bonheur divin, l’âme de Fabrice eut un caprice
+de tendresse qui vint tout changer. La marquise avait un charmant petit
+garçon de deux ans, Sandrino, qui faisait la joie de sa mère; il était
+toujours avec elle ou sur les genoux du marquis Crescenzi; Fabrice
+au contraire, ne le voyait presque jamais; il ne voulut pas qu’il
+s’accoutumât à chérir un autre père. Il conçut le dessein d’enlever
+l’enfant avant que ses souvenirs fussent bien distincts.
+
+Dans les longues heures de chaque journée où la marquise ne pouvait voir
+son ami, la présence de Sandrino la consolait; car nous avons à avouer
+une chose qui semblera bizarre au nord des Alpes: malgré ses erreurs
+elle était restée fidèle à son vœu; elle avait promis à la Madone, l’on
+se le rappelle peut-être, de ne jamais voir Fabrice; telles avaient été
+ses paroles précises: en conséquence elle ne le recevait que de nuit, et
+jamais il n’y avait de lumières dans l’appartement.
+
+Mais tous les soirs il était reçu par son amie; et, ce qui est
+admirable, au milieu d’une cour dévorée par la curiosité et par
+l’ennui, les précautions de Fabrice avaient été si habilement
+calculées, que jamais cette amicizia, comme on dit en Lombardie, ne
+fut même soupçonnée. Cet amour était trop vif pour qu’il n’y eût pas
+des brouilles; Clélia était fort sujette à la jalousie, mais presque
+toujours les querelles venaient d’une autre cause. Fabrice avait abusé
+de quelque cérémonie publique pour se trouver dans le même lieu que la
+marquise et la regarder, elle saisissait alors un prétexte pour sortir
+bien vite, et pour longtemps exilait son ami.
+
+On était étonné à la cour de Parme de ne connaître aucune intrigue à
+une femme aussi remarquable par sa beauté et l’élévation de son esprit;
+elle fit naître des passions qui inspirèrent bien des folies, et souvent
+Fabrice aussi fut jaloux.
+
+Le bon archevêque Landriani était mort depuis longtemps; la piété,
+les mœurs exemplaires, l’éloquence de Fabrice l’avaient fait oublier;
+son frère aîné était mort et tous les biens de la famille lui étaient
+arrivés. A partir de cette époque il distribua chaque année aux vicaires
+et aux curés de son diocèse les cent et quelque mille francs que
+rapportait l’archevêché de Parme.
+
+Il eût été difficile de rêver une vie plus honorée, plus honorable et
+plus utile que celle que Fabrice s’était faite, lorsque tout fut troublé
+par ce malheureux caprice de tendresse.
+
+--D’après ce vœu que je respecte et qui fait pourtant le malheur de ma
+vie puisque tu ne veux pas me voir de jour, dit-il un jour à Clélia, je
+suis obligé de vivre constamment seul, n’ayant d’autre distraction que
+le travail; et encore le travail me manque. Au milieu de cette façon
+sévère et triste de passer les longues heures de chaque journée, une
+idée s’est présentée, qui fait mon tourment et que je combats en vain
+depuis six mois: mon fils ne m’aimera point, il ne m’entend jamais
+nommer. Elevé au milieu du luxe aimable du palais Crescenzi, à peine
+s’il me connaît. Le petit nombre de fois que je le vois, je songe à sa
+mère, dont il me rappelle la beauté céleste et que je ne puis regarder,
+et il doit me trouver une figure sérieuse, ce qui, pour les enfants,
+veut dire triste.
+
+--Eh bien! dit la marquise, où tend tout ce discours qui m’effraye?
+
+--A ravoir mon fils! Je veux qu’il habite avec moi; je veux le voir tous
+les jours, je veux qu’il s’accoutume à m’aimer; je veux l’aimer moi-même
+à loisir. Puisqu’une fatalité unique au monde veut que je sois privé de
+ce bonheur dont jouissent tant d’âmes tendres, et que je ne passe pas ma
+vie avec tout ce que j’adore, je veux du moins avoir auprès de moi un
+être qui te rappelle à mon cœur, qui te remplace en quelque sorte. Les
+affaires et les hommes me sont à charge dans ma solitude forcée; tu sais
+que l’ambition a toujours été un mot vide pour moi, depuis l’instant où
+j’eus le bonheur d’être écroué par Barbone, et tout ce qui n’est pas
+sensation de l’âme me semble ridicule dans la mélancolie qui loin de toi
+m’accable.
+
+On peut comprendre la vive douleur dont le chagrin de son ami remplit
+l’âme de la pauvre Clélia; sa tristesse fut d’autant plus profonde
+qu’elle sentait que Fabrice avait une sorte de raison. Elle alla jusqu’à
+mettre en doute si elle ne devait pas tenter de rompre son vœu. Alors
+elle eût reçu Fabrice de jour comme tout autre personnage de la société,
+et sa réputation de sagesse était trop bien établie pour qu’on en médît.
+Elle se disait qu’avec beaucoup d’argent elle pourrait se faire relever
+de son vœu; mais elle sentait aussi que cet arrangement tout mondain
+ne tranquilliserait pas sa conscience, et peut-être le ciel irrité la
+punirait de ce nouveau crime.
+
+D’un autre côté, si elle consentait à céder au désir si naturel de
+Fabrice, si elle cherchait à ne pas faire le malheur de cette âme tendre
+qu’elle connaissait si bien, et dont son vœu singulier compromettait
+si étrangement la tranquillité, quelle apparence d’enlever le fils
+unique d’un des plus grands seigneurs d’Italie sans que la fraude fût
+découverte? Le marquis Crescenzi prodiguerait des sommes énormes, se
+mettrait lui-même à la tête des recherches, et tôt ou tard l’enlèvement
+serait connu. Il n’y avait qu’un moyen de parer à ce danger, il fallait
+envoyer l’enfant au loin, à Edimbourg, par exemple, ou à Paris; mais
+c’est à quoi la tendresse d’une mère ne pouvait se résoudre. L’autre
+moyen proposé par Fabrice, et en effet le plus raisonnable, avait
+quelque chose de sinistre augure et de presque encore plus affreux aux
+yeux de cette mère éperdue; il fallait, disait Fabrice, feindre une
+maladie; l’enfant serait de plus en plus mal, enfin il viendrait à
+mourir pendant une absence du marquis Crescenzi.
+
+Une répugnance qui, chez Clélia, allait jusqu’à la terreur, causa une
+rupture qui ne put durer.
+
+Clélia prétendait qu’il ne fallait pas tenter Dieu; que ce fils si chéri
+était le fruit d’un crime, et que, si encore l’on irritait la colère
+céleste, Dieu ne manquerait pas de le retirer à lui. Fabrice reparlait
+de sa destinée singulière:
+
+--L’état que le hasard m’a donné, disait-il à Clélia, et mon amour
+m’obligent à une solitude éternelle, je ne puis, comme la plupart de
+mes confrères, avoir les douceurs d’une société intime, puisque vous ne
+voulez me recevoir que dans l’obscurité, ce qui réduit à des instants,
+pour ainsi dire, la partie de ma vie que je puis passer avec vous.
+
+Il y eut bien des larmes répandues. Clélia tomba malade; mais elle
+aimait trop Fabrice pour se refuser constamment au sacrifice terrible
+qu’il lui demandait. En apparence, Sandrino tomba malade; le marquis
+se hâta de faire appeler les médecins les plus célèbres, et Clélia
+rencontra dès cet instant un embarras terrible qu’elle n’avait pas
+prévu; il fallait empêcher cet enfant adoré de prendre aucun des remèdes
+ordonnés par les médecins; ce n’était pas une petite affaire.
+
+L’enfant, retenu au lit plus qu’il ne fallait pour sa santé, devint
+réellement malade. Comment dire au médecin la cause de ce mal? Déchirée
+par deux intérêts contraires et si chers, Clélia fut sur le point de
+perdre la raison. Fallait-il consentir à une guérison apparente, et
+sacrifier ainsi tout le fruit d’une feinte si longue et si pénible?
+Fabrice, de son côté, ne pouvait ni se pardonner la violence qu’il
+exerçait sur le cœur de son amie, ni renoncer à son projet. Il avait
+trouvé le moyen d’être introduit toutes les nuits auprès de l’enfant
+malade, ce qui avait amené une autre complication. La marquise venait
+soigner son fils, et quelquefois Fabrice était obligé de la voir à la
+clarté des bougies, ce qui semblait au pauvre cœur malade de Clélia un
+péché horrible et qui présageait la mort de Sandrino. C’était en vain
+que les casuistes les plus célèbres, consultés sur l’obéissance à un
+vœu, dans le cas où l’accomplissement en serait évidemment nuisible,
+avaient répondu que le vœu ne pouvait être considéré comme rompu d’une
+façon criminelle, tant que la personne engagée par une promesse envers
+la Divinité s’abstenait non pour un vain plaisir des sens mais pour ne
+pas causer un mal évident. La marquise n’en fut pas moins au désespoir,
+et Fabrice vit le moment où son idée bizarre allait amener la mort de
+Clélia et celle de son fils.
+
+Il eut recours à son ami intime, le comte Mosca, qui tout vieux ministre
+qu’il était, fut attendri de cette histoire d’amour qu’il ignorait en
+grande partie.
+
+--Je vous procurerai l’absence du marquis pendant cinq ou six jours au
+moins: quand la voulez-vous?
+
+A quelque temps de là, Fabrice vint dire au comte que tout était préparé
+pour que l’on pût profiter de l’absence.
+
+Deux jours après, comme le marquis revenait à cheval d’une de ses
+terres aux environs de Mantoue, des brigands, soldés apparemment par
+une vengeance particulière, l’enlevèrent, sans le maltraiter en aucune
+façon, et le placèrent dans une barque, qui employa trois jours à
+descendre le Pô et à faire le même voyage que Fabrice avait exécuté
+autrefois après la fameuse affaire Giletti. Le quatrième jour, les
+brigands déposèrent le marquis dans une île déserte du Pô, après avoir
+eu le soin de le voler complètement, et de ne lui laisser ni argent ni
+aucun effet ayant la moindre valeur. Le marquis fut deux jours entiers
+avant de pouvoir regagner son palais à Parme; il le trouva tendu de noir
+et tout son monde dans la désolation.
+
+Cet enlèvement, fort adroitement exécuté, eut un résultat bien funeste:
+Sandrino, établi en secret dans une grande et belle maison où la
+marquise venait le voir presque tous les jours, mourut au bout de
+quelques mois. Clélia se figura qu’elle était frappée par une juste
+punition, pour avoir été infidèle à son vœu à la Madone: elle avait vu
+si souvent Fabrice aux lumières, et même deux fois en plein jour et
+avec des transports si tendres, durant la maladie de Sandrino! Elle
+ne survécut que de quelques mois à ce fils si chéri, mais elle eut la
+douceur de mourir dans les bras de son ami.
+
+Fabrice était trop amoureux et trop croyant pour avoir recours au
+suicide; il espérait retrouver Clélia dans un meilleur monde, mais il
+avait trop d’esprit pour ne pas sentir qu’il avait beaucoup à réparer.
+
+Peu de jours après la mort de Clélia, il signa plusieurs actes par
+lesquels il assurait une pension de mille francs à chacun de ses
+domestiques, et se réservait, pour lui-même, une pension égale; il
+donnait des terres, valant cent milles livres de rente à peu près, à la
+comtesse Mosca; pareille somme à la marquise del Dongo, sa mère, et ce
+qui pouvait rester de la fortune paternelle, à l’une de ses sœurs mal
+mariée. Le lendemain, après avoir adressé à qui de droit la démission
+de son archevêché et de toutes les places dont l’avaient successivement
+comblé la faveur d’Ernest V et l’amitié du premier ministre, il se
+retira à la chartreuse de Parme, située dans les bois voisins du Pô, à
+deux lieues de Sacca.
+
+La comtesse Mosca avait fort approuvé, dans le temps, que son mari
+reprît le ministère, mais jamais elle n’avait voulu consentir à rentrer
+dans les Etats d’Ernest V. Elle tenait sa cour à Vignano, à un quart de
+lieue de Casal-Maggiore, sur la rive gauche du Pô, et par conséquent
+dans les Etats de l’Autriche. Dans ce magnifique que palais de Vignano,
+que le comte lui avait fait bâtir, elle recevait les jeudis toute la
+haute société de Parme, et tous les jours ses nombreux amis. Fabrice
+n’eût pas manqué un jour de venir à Vignano. La comtesse en un mot
+réunissait toutes les apparences du bonheur, mais elle ne survécut que
+fort peu de temps à Fabrice, qu’elle adorait, et qui ne passa qu’une
+année dans sa chartreuse.
+
+Les prisons de Parme étaient vides, le comte immensément riche, Ernest
+V adoré de ses sujets qui comparaient son gouvernement à celui des
+grands-ducs de Toscane.
+
+TO THE HAPPY FEW
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Chartreuse de Parme, by Stendhal
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHARTREUSE DE PARME ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
+
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