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diff --git a/796-0.txt b/796-0.txt new file mode 100644 index 0000000..1af910b --- /dev/null +++ b/796-0.txt @@ -0,0 +1,19378 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Chartreuse de Parme, by Stendhal + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: La Chartreuse de Parme + +Author: Stendhal + +Release Date: June 29, 2013 [EBook #796] +[Most recently updated: January 7, 2020] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHARTREUSE DE PARME *** + + + + +Produced by Tokuya Matsumoto, HTML formatting by Walter Debeuf, +Project Gutenberg Volunteer. + + + + + + +LA CHARTREUSE DE PARME + +par Stendhal + + + + +LIVRE PREMIER + + Gia mi fur dolci inviti a empir le carte + I luoghi ameni. + + Ariost, sat. IV. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Milan en 1796 + + +Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la +tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et +d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient +un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut +témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours +encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux +qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes +de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait +trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur +du papier sale. + +Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une +bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur +ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils +étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer +des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le +mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche. +Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille +prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par +la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de +mariage. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes +que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent +des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut, +le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était +souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier +régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa +vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles +de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour +réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans une nuit +profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de +Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva +inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que +l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au +bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était +une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son +curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à +peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver +ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait +vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son +armée. + +En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés +de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques +régiments de grenadiers hongrois. La liberté des mœurs était extrême, +mais la passion fort rare; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir +tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon +peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves +monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes. Par exemple +l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur, +son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En +conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que +Son Altesse eût rempli ses magasins. + +En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre +en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu +avec l’armée, entendant raconter au grand café des Servi (à la mode +alors) les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la +liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier +jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un +soldat français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et, +au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose +nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de +despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café +des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit, +et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires. + +Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six +millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle, +venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait +seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux. + +La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec +ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques +nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six +millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats +français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins +de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept, +passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette +jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux +prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du +haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés, +sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A +cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête. + +Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat +français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et +presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un +bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées +pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les +apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux +jeunes Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes. + +Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens +riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant +nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise +del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait +pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écu de six francs qu’il +venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il +prit à un bel officier autrichien tué par un boulet un magnifique +pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à propos. +Ses épaulettes d’officier étaient en laine, et le drap de son habit +était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent +ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles +de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur le +champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées +tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon +que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du +lieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise, celui-ci +fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les +deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre +un peu l’habit et à teindre en noir avec de l’encre les malheureuses +ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. «De la vie je +ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames +pensaient que j’allais leur faire peur, et moi j’étais plus tremblant +qu’elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec +grâce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat +de sa beauté: vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceur +angélique et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient si +bien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre une +Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut +que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j’en +oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides +et misérables dans les montagnes du pays de Gênes: j’osai lui adresser +quelques mots sur mon ravissement. + +«Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans le genre +complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle +à manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus +avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous +que ces coquins-là avaient non seulement de bons souliers, mais encore +des boucles d’argent. Je voyais du coin de l’œil tous ces regards +stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce +qui me perçait le cœur. J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens; +mais comment les mettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher +les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle +me l’a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle +était pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, sœur de son mari, +qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la +prospérité ne la surpassa par la gaieté et l’esprit aimable, comme +personne ne la surpassa par le courage et la sérénité d’âme dans la +fortune contraire. + +«Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait +dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur +d’éclater de rire en présence de mon costume, qu’elle n’osait +pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait de politesses +contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements +d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le +mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfin une idée +descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter à ces dames +ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les +montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux +imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n’avaient +pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n’avais pas +parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et +la Gina était devenue sérieuse. + +«--Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain! + +«--Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois +fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient +encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain. + +«En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à la porte +du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique +qui m’avait servi à table cet unique écu de six francs sur l’emploi +duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne. + +«Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les +Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son +château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s’était réfugié +à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune +femme si belle et sa sœur. La haine que ce marquis avait pour nous était +égale à sa peur, c’est-à-dire incommensurable: sa grosse figure pâle +et dévote était amusante à voir quand il me faisait des politesses. Le +lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et deux +cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et +devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent. + +L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les +Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en +eut pitié, et on les aima. + +Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites +années; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait +impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion +historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuis cent ans. + +La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour +des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an +1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en +maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la +révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les mœurs de +leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par +un coup de poignard qu’à jouir du moment présent. + +La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments +tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point, +depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en +avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de +Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux +usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié +d’être moroses et de gagner de l’argent. + +Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles +appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs +palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale +et l’épanouissement de tous les cœurs. Il est véritable aussi que ces +familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse +dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée +française. + +Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des +premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme, +où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une +position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante +pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie, +avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au +quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres +chargés de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés +profonds, à la vérité privés d’eau; mais avec ces murs de quatre-vingts +pieds de haut et de six pieds d’épaisseur, ce château était à l’abri +d’un coup de main; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux +marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait +dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à +la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan. + +Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort +activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse +à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur +le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les +généraux français. + +Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait +les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux +contributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans le pays; +elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des +nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques +non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette +famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune sœur Gina avec +un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait +de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et +bientôt elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la +vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais +ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux +des idées nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion +italienne, surcroît de désespoir pour le marquis. + +Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris, +se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle +pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna +à l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes +plaines de Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole +et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochèrent de Milan; le lieutenant +Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano, +vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo. +Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui +suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à +laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée +sur une charrette. + +Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées +anciennes, que les Milanais appellent «i tredici mesi» (les treize +mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise +ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux, +dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction +de la société: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines +publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les +Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres. + +Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui +revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par +sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête du parti. +Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui +tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien: +assez bon homme, il se laissa persuader que la sévérité était de la +haute politique, et fit arrêter cent cinquante patriotes: c’était bien +alors ce qu’il y avait de mieux en Italie. + +Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes +souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et +prompte justice de tous ces coquins. + +Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une +avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il se vanta +publiquement de ne pas envoyer un écu à sa sœur, la comtesse Pietranera: +toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait +de faim en France avec lui. La bonne marquise était désespérée; enfin +elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son écrin, que son +mari lui reprenait tous les soirs pour l’enfermer sous son lit dans une +caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot +à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses +personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de +Milan, cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le +noir. + +Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs, +nous avons commencé l’histoire de notre héros une année avant sa +naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet, que Fabrice +Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan 1. Il venait +justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent +chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils +de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà +le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les +idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils +aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit +ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que +tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du +mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique +dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours +après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à +dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle +était mélangée d’idées de vengeance: on avait appris la haine à ce bon +peuple. Bientôt l’on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés +aux bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête nationale. +Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris, +faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes +parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus +compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s’enfuir à son +château de Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis +de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient +les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan et +les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la Casa +Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de +maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s’aperçut que tous les +fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne, +bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui +avait changé les destinées de l’Italie, et reconquis treize places +fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’une prophétie de saint +Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée, +les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize +semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo +et tous les nobles boudeurs des campagnes, c’est que réellement et sans +comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu +quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs +pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en +s’écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De +retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution +à l’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre les étrangers. +Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent +que d’abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de +Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines, mais bien de treize +mois. Les treize mois s’écoulèrent, et la prospérité de la France +semblait s’augmenter tous les jours. + +Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à +1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et +recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village, +et n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, on l’envoya au +collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea qu’on lui +montrât le latin, non point d’après ces vieux auteurs qui parlent +toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus +de cent gravures, chef-d’œuvre des artistes du XVIIe siècle; c’était +la généalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650 +par Fabrice del Dongo, archevêque de Parme. La fortune des Valserra +étant surtout militaire, les gravures représentaient force batailles, +et toujours on voyait quelque héros de ce nom donnant de grands coups +d’épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait, +obtenait de temps en temps la permission de venir le voir à Milan; mais +son mari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sa +belle-sœur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après le +retour des Français, la comtesse était devenue l’une des femmes les plus +brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d’Italie. + +Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis, +toujours exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois +de son collège. Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais +joli garçon, et ne déparant point trop le salon d’une femme à la mode; +du reste, ignorant à plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse, +qui portait en toutes choses son caractère enthousiaste, promit sa +protection au chef de l’établissement, si son neveu Fabrice faisait +des progrès étonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix. +Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher +tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le +mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le +prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois du royaume, +et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout le parti qu’il +pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante à la +cour. Il n’eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus +ignorant que jamais, à la fin de l’année obtint cinq premiers prix. A +cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari, +général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six +des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la +distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté +par ses chefs. + +La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui +marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Elle +l’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgé de +douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantée de +sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce +qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain, +elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi voulût +bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait +que le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été +refusé avec éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis +boudeur, il trouva un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice. +La comtesse méprisait souverainement son frère; elle le regardait comme +un sot triste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir. +Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence, elle +écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre fut laissée sans +réponse. + +A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de +ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l’exercice et +monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant +que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la +parade. + +En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien +rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante, +ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de ses sœurs. Le +marquis était enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino +Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l’honneur +d’être envoyées à Vienne; le père et le fils ne paraissaient qu’aux +heures des repas. Le marquis répétait avec affectation qu’il apprenait à +son successeur naturel à tenir, en partie double, le compte des produits +de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de +son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire +de toutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer des dépêches +de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait +passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait +faire connaître à ses souverains légitimes l’état intérieur du royaume +d’Italie qu’il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres +avaient beaucoup de succès; voici comment. Le marquis faisait compter +sur la grande route, par quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel +régiment français ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant +compte du fait à la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand +quart le nombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules, +avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et elles +plaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice au château, +le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé: c’était la +cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le +chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne +se permettait jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume +brodé, garni de tous ses ordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir +autrement. + +La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait +conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an au général comte +d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait +horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elle interrogea son fils et +fut épouvantée de son ignorance. + +«S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien, +Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée; +or maintenant il faut du mérite.» Une autre particularité qui l’étonna +presque autant, c’est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les +choses religieuses qu’on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique +fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet enfant la fit frémir. «Si +le marquis a l’esprit de deviner ce moyen d’influence, il va m’enlever +l’amour de mon fils.» Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice +s’en augmenta. + +La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était +fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse +ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec +les cochers et les hommes des écuries; tous étaient partisans fous des +Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre dévots, +attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand +sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu’ils +portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres. + + + + +CHAPITRE II + + ...Alors que Vesper vint embrunir nos yeux, + Tout épris d’avenir, je contemple les cieux, + En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures, + Les sorts et les destins de toutes créatures. + Car lui, du fond des cieux regardant un humain, + Parfois mû de pitié, lui montre le chemin; + Par les astres du ciel qui sont ses caractères, + Les choses nous prédit et bonnes et contraires; + Mais les hommes, chargés de terre et de trépas, + Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas. + Ronsard + +Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: «Ce +sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie.» Il ne savait trop +comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avec le désir +de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation si brillamment +commencée chez les jésuites. Pour courir le moins de risques possible, +il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à +Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le curé lui-même sût +cette langue; or elle était l’objet de ses mépris; ses connaissances en +ce genre se bornaient à réciter, par cœur, les prières de son missel, +dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé +n’en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton; il +avait toujours dit que ce n’était point en treize semaines ni même en +treize mois, que l’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint +Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des +amis sûrs, que ce nombre treize devait être interprété d’une façon qui +étonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire (1813). + +Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté et d’une vertu +primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutes les nuits au haut +de son clocher; il était fou d’astrologie. Après avoir usé ses journées +à calculer des conjonctions et des positions d’étoiles, il employait la +meilleure part de ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa +pauvreté, il n’avait d’autre instrument qu’une longue lunette à tuyau +de carton. On peut juger du mépris qu’avait pour l’étude des langues un +homme qui passait sa vie à découvrir l’époque précise de la chute des +empires et des révolutions qui changent la face du monde. «Que sais-je +de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris +qu’en latin il s’appelle equus?» + +Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien: pour lui, +à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans le clocher, il les +empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de +son influence, le détestaient; le marquis del Dongo le méprisait tout +simplement parce qu’il raisonnait trop pour un homme de si bas étage. +Fabrice l’adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soirées +entières à faire des additions ou des multiplications énormes. Puis +il montait au clocher: c’était une grande faveur et que l’abbé Blanès +n’avait jamais accordée à personne; mais il aimait cet enfant pour sa +naïveté. + +--Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un +homme. + +Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses +plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef +de toutes les grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de +la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelques petites clefs, et +quand la nuit était bien noire, ils essayaient d’ouvrir les cadenas +de ces chaînes qui attachent les bateaux à quelque grosse pierre ou +à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de +Côme l’industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une grande +distance des bords. L’extrémité supérieure de la corde est attachée +à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très +flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui +tinte lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la +corde. + +Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en +chef, était d’aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs +eussent entendu l’avertissement donné par les petites clochettes. +On choisissait les temps d’orage; et, pour ces parties hasardeuses, +on s’embarquait le matin, une heure avant l’aube. En montant dans +la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands +dangers, c’était là le beau côté de leur action; et, suivant l’exemple +de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait +souvent qu’au moment du départ, et à l’instant qui suivait l’Ave +Maria, Fabrice était frappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il +avait retiré des études astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux +prédictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination, +ce présage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès; +et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peu à +peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, que si, au +moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l’on +voyait un corbeau s’envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le +cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi +l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa science assez difficile à +Fabrice; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée +dans les signes qui peuvent prédire l’avenir. + +Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondance chiffrée +pouvait le mettre à la merci de sa sœur; aussi tous les ans, à l’époque +de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la +permission d’aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l’année +dans l’espérance ou le regret de ces huit jours. En cette grande +occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à +son fils quatre écus, et, suivant l’usage, ne donnait rien à sa femme, +qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec +deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque jour, +à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de +douze couverts. + +Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément +fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu’il enrichissait +à jamais les familles qui avaient la bonté de s’y livrer. Le marquis, +qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n’en dépensait pas +le quart; il vivait d’espérances. Pendant les treize années de 1800 à +1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé +avant six mois. Qu’on juge de son ravissement quand, au commencement +de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris et +la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête; il se permit +alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa sœur. Enfin, +après quatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de +voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordres +venus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongo avec +une considération voisine du respect; on se hâta de lui offrir une +des premières places dans le gouvernement, et il l’accepta comme le +paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l’un des +plus beaux régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais +accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont +le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques +mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamais il n’avait eu le +talent des affaires, et quatorze années passées à la campagne, entre +ses valets, son notaire et son médecin, jointes à la mauvaise humeur +de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout +à fait incapable. Or il n’est pas possible, en pays autrichien, de +conserver une place importante sans avoir le genre de talent que réclame +l’administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette +vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient +les employés et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos +ultra-monarchiques irritaient les populations qu’on voulait plonger +dans le sommeil et l’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté +avait daigné accepter gracieusement la démission qu’il donnait de son +emploi dans l’administration, et en même temps lui conférait la place de +second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis +fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime; il fit imprimer +une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse. +Enfin il écrivit à l’Empereur que ses ministres le trahissaient, et +n’étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement +à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de +Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans +les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du +premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du +ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura +cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver +Prina en lui ouvrant la grille de l’église de San Giovanni, devant +laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un instant fut +abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue; mais il refusa d’ouvrir +sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur +de lui faire obtenir un bel avancement. + +Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayant pas +cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisait de se +montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avait l’insolence +de prôner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le +marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre +du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois après +la mort de Prina, les mêmes personnages qui avaient payé les assassins +obtinrent que le général Pietranera serait jeté en prison. Sur quoi la +comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste +pour aller à Vienne dire la vérité à l’Empereur. Les assassins de Prina +eurent peur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter +à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettre +en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler +le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et +l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur +le pied le plus avantageux. Le brave général Bubna, homme d’esprit et de +cœur, avait l’air tout honteux de l’assassinat de Prina et de la prison +du comte. + +Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse, +les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite, +qui, grâce à la recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre. + +Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait +beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi +ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le +plus bel attelage de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au +théâtre de la Scala, et son château à la campagne. Mais le comte avait +la conscience de sa bravoure, son âme était généreuse, il s’emportait +facilement, et alors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il +était à la chasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi +sous d’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la +bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un +soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son +bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de +cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaient trouvées prirent +le parti d’aller voyager en Suisse. + +Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’un sot qui +se laisse prendre sans mot dire n’était point à l’usage de la comtesse. +Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce +jeune homme riche, son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en +Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du +comte Pietranera. + +Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé et la comtesse s’aperçut +que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoubla d’attention +pour Limercati; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le +planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance +intelligible en France, je dirai qu’à Milan, pays fort éloigné du +nôtre, on est encore au désespoir par amour. La comtesse, qui, dans +ses habits de deuil, éclipsait de bien loin toutes ses rivales, fit +des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et l’un +d’eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu’il trouvait le +mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d’autant +d’esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati: + + Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit? + Figurez-vous que vous ne m’avez jamais connue. + Je suis, avec un peu de mépris peut-être, + votre très humble servante. + G<small>INA</small> P<small>IETRANERA</small>. + +A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux; +son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle, +chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée +à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour lui offrir sa main et +ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non +décachetée par le groom du comte N... Sur quoi Limercati a passé trois +ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à Milan, mais sans +avoir jamais le courage d’y rester, et ennuyant tous ses amis de son +amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés +que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait +qu’avec le comte N... elle se perdait, et qu’une telle liaison la +déshonorait. + +Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour le comte +N..., et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du +désespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l’usage, la pria de ne +point divulguer la triste vérité dont elle lui faisait confidence: + +--Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me +recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées à l’amant +régnant, je trouverai peut-être une place convenable. + +Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux +ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle était accoutumée +à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile ou +pour mieux dire impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze +cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième +étage, renvoya tous ses gens et jusqu’à sa femme de chambre remplacée +par une pauvre vieille faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le +fait moins héroïque et moins pénible qu’il ne nous semble; à Milan la +pauvreté n’est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes +effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté +noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même du +comte N... qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del +Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser que ses +ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa sœur. Quoi! une del +Dongo être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont +il avait tant à se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux! + +Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sa sœur +l’attendaient au château de Grianta. L’âme mobile de la comtesse +embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre de vie; il y avait +vingt ans qu’elle n’avait pas habité ce château vénérable s’élevant +majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du temps des +Sforce. «Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge, +n’est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se +croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis +née, m’attend enfin une vie heureuse et paisible.» + +Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’est que cette +âme passionnée, qui venait de refuser si lestement l’offre de deux +immenses fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux +nièces étaient folles de joie. + +--Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise +en l’embrassant; la veille de ton arrivée, j’avais cent ans. La comtesse +se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de +Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l’autre +côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue, +au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui +sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle +qui court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux, +que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais +ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait +les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations +actuelles. «Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme +le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées +selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la +spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs +couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main +de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au +milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le +lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions +des descriptions du Tasse et de l’Arioste. Tout est noble et tendre, +tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. +Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et +au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de +leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large +vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de +cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus +vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines, +dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait tous habiter, l’œil +étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur +austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu’il en faut +pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son +lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres: +ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de +douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme: La vie +s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se +présente, hâte-toi de jouir.» Le langage de ces lieux ravissants, et qui +n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize +ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années +sans revoir le lac. «Est-ce donc au commencement de la vieillesse, +se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié?» Elle acheta une +barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car +on manquait d’argent pour tout, au milieu de l’état de maison le plus +splendide; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de +faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le +lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il +faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille +francs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur les dessins +du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de +granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode +de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux +devaient représenter les belles actions de ses ancêtres. + +Le frère aîné de Fabrice, le marchesino Ascagne, voulut se mettre des +promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l’eau sur ses cheveux +poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa +gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sa grosse figure blafarde la +joyeuse troupe qui n’osait rire en sa présence. On pensait qu’il était +l’espion du marquis son père, et il fallait ménager ce despote sévère et +toujours furieux depuis sa démission forcée. + +Ascagne jura de se venger de Fabrice. + +Il y eut une tempête où l’on courut des dangers; quoiqu’on eût +infiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux bateliers +pour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup +d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde +tempête; elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac: des rafales +de vent sortent à l’improviste de deux gorges de montagnes placées +dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La comtesse +voulut débarquer au milieu de l’ouragan et des coups de tonnerre; elle +prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand +comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se +verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en +sautant de la barque, elle tomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle +pour la sauver, et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute +il n’est pas beau de se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni +du château féodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère +primitif et pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui lui +restait après l’acquisition de la barque avait été employé à acheter un +petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces +et Fabrice, elle allait s’établir sur la plate-forme d’une des tours +gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et l’on +passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions. + +Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtesse n’adressait la +parole à personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers, +plongée dans de sombres rêveries; elle avait trop d’esprit pour ne pas +sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le +lendemain elle riait comme la veille: c’étaient les doléances de la +marquise, sa belle-sœur, qui produisaient ces impressions sombres sur +cette âme naturellement si agissante. + +--Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste +château! s’écriait la marquise. + +Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le courage d’avoir +de ces regrets. + +L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa +pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan; il s’agissait +de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le +marquis ne défendait point à sa femme d’accompagner sa belle-sœur. On +allait toucher les quartiers de la petite pension, et c’était la pauvre +veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime +marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes; on invitait à dîner +de vieux amis, et l’on se consolait en riant de tout, comme de vrais +enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait +oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils +aîné répandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seize +ans, représentait fort bien le chef de la maison. + +Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l’avant-veille, d’un +charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle allée +de platanes récemment prolongée sur l’extrême bord du lac. Une barque +parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent +du marquis sauta sur la digue: Napoléon venait de débarquer au golfe +de Juan. L’Europe eut la bonhomie d’être surprise de cet événement, +qui ne surprit point le marquis del Dongo; il écrivit à son souverain +une lettre pleine d’effusion de cœur; il lui offrait ses talents et +plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des +jacobins d’accord avec les meneurs de Paris. + +Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes, +se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’une troisième +dépêche politique; il s’occupait avec gravité à la transcrire de sa +belle écriture soignée, sur du papier portant en filigrane l’effigie du +souverain. Au même instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse +Pietranera. + +--Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui est aussi roi +d’Italie; il avait tant d’amitié pour ton mari! Je passe par la Suisse. +Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m’a +donné son passeport; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je +n’en ai que deux à moi; mais s’il le faut, j’irai à pied. + +La comtesse pleurait de joie et d’angoisse. + +--Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue! +s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice. + +Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elle était +soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c’était tout ce +qu’elle possédait au monde. + +--Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer. +Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques? +Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami; nos +messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pas entendu, il y a huit +jours, à Milan, l’histoire des vingt-trois projets d’assassinat tous +si bien combinés et auxquels il n’échappa que par miracle? et alors +il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n’est pas la volonté de le +perdre qui manque à nos ennemis; la France n’était plus rien depuis son +départ. + +C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesse parlait +à Fabrice des futures destinées de Napoléon. + +--En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j’ai de +plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il +répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa résolution de +partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion à +cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous +prenons la liberté de trouver bien plaisantes. + +--Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous +promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l’allée de platanes, +au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là, +pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateau qui venait de +Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau +sans songer à l’Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui +peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisi d’une émotion profonde. Le +bateau a pris terre, l’agent a parlé bas à mon père, qui a changé de +couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle. +Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de +joie dont mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense +et à ma droite j’ai vu un aigle, l’oiseau de Napoléon; il volait +majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers +Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la +Suisse avec la rapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme +bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de +mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle. +A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singulier +mes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d’en +haut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris ma résolution +et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clin d’œil toutes +les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les +dimanches, ont été comme enlevées par un souffle divin. J’ai vu cette +grande image de l’Italie se relever de la fange où les Allemands la +retiennent plongée 2; elle étendait ses bras meurtris et encore à demi +chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et moi, me suis-je +dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai, j’irai +mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut +nous laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus +vils parmi les habitants de l’Europe. + +«Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse, +et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient des flammes, tu sais ce +jeune marronnier que ma mère, l’hiver de ma naissance, planta elle-même +au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues d’ici: +avant de rien faire, j’ai voulu l’aller visiter. Le printemps n’est pas +trop avancé, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera +un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je +languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux +murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme, +sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que +l’hiver est pour mon arbre. + +«Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j’arrivais à mon +marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez +grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J’ai bêché la terre avec +respect à l’entour de l’arbre chéri. Aussitôt, rempli d’un transport +nouveau, j’ai traversé la montagne; je suis arrivé à Menagio: il me +fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait volé, il +était déjà une heure du matin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je +pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller; mais il était debout +avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu vas rejoindre Napoléon!» +s’est-il écrié, et il m’a sauté au cou. Les autres aussi m’ont embrassé +avec transport. «Pourquoi suis-je marié!» disait l’un d’eux. + +Mme Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter +quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût +bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons +qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défaut d’expérience, il avait +de la résolution; il ne daigna pas même écouter ces raisons. La comtesse +se réduisit bientôt à obtenir de lui que du moins il fît part de son +projet à sa mère. + +--Elle le dira à mes sœurs, et ces femmes me trahiront à leur insu! +s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque. + +--Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu +de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous déplairez +toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques. + +La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet de son +fils; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout son possible pour +le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les +murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher de partir, elle lui remit +le peu d’argent qu’elle possédait; puis elle se souvint qu’elle avait +depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-être dix mille +francs, que le marquis lui avait confiés pour les faire monter à Milan. +Les sœurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que la comtesse +cousait ces diamants dans l’habit de voyage de notre héros; il rendait à +ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses sœurs furent tellement +enthousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie si +bruyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à +cacher, et voulut partir sur-le-champ. + +--Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses sœurs. Puisque j’ai +tant d’argent, il est inutile d’emporter des hardes; on en trouve +partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit +à l’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si +vite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval, que le +soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville +suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la route solitaire par +des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle +lettre, faiblesse d’enfant qui donna de la consistance à la colère du +marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage +fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L’Empereur était à +Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice; il était parti dans la +ferme intention de parler à l’Empereur: jamais il ne lui était venu +à l’esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il +voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous +les matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister +aux revues passées par Napoléon; mais jamais il ne put approcher de +l’Empereur. Notre héros croyait tous les Français profondément émus +comme lui de l’extrême danger que courait la patrie. A la table de +l’hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de ses projets +et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable, +encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne +manquèrent pas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement, +par pure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par sa mère. +Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidément volé, +il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat +palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour les jeunes Parisiens +beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savait rien, sinon qu’elle se +rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arrivé sur la frontière, qu’il +trouva ridicule de se tenir dans une maison, occupé à se chauffer devant +une bonne cheminée, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pût +lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se +mêler imprudemment aux bivouacs de l’extrême frontière, sur la route de +Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de la +route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la +mise n’avait rien qui rappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait +un vent froid. Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en +payant. Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer, +et lui accordèrent avec bonté une place au feu; son domestique lui +fit un abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant à +portée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée de cet +étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice, qui lui +parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accent fort suspect; +sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel, +établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s’approcha +avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l’adjudant +sous-officier, qu’aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger +aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d’abord le plan +de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu’avait son +maître, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux. +Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur le collet; +un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère, l’adjudant +ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer. + +Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l’obscurité +rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes +parts éclairaient l’horizon, l’adjudant remit Fabrice à un officier +de gendarmerie qui, d’un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice +montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromètres portant sa +marchandise. + +--Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort! + +Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et de la +liberté dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l’officier de +gendarmerie fut saisi d’un rire fou. + +--Parbleu! tu n’es pas trop adroit! s’écria-t-il. Il est un peu fort de +café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce! + +Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’en effet il +n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya à la prison de +B..., petite ville du voisinage où notre héros arriva sur les trois +heures du matin, outré de fureur et mort de fatigue. + +Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien +à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette +misérable prison; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la +place, et c’était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six +ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n’avait +nulle envie de faire fusiller un aussi joli garçon, et que d’ailleurs +il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces +lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les doléances +du prisonnier; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de +l’argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche. +Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d’or, car +l’adjudant n’avait enlevé que les chevaux, et l’officier de gendarmerie +n’avait rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice +entendit une forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin! +son cœur bondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit +dans la ville; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisions +traversaient B... Quand, sur les onze heures du soir, la femme du +geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de +coutume; puis lui prenant les mains: + +--Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenir dans la +prison dès qu’on aura cessé de se battre. + +--Balivernes que tout cela! As-tu du <i>quibus</i>? Il parut inquiet, il ne +comprenait pas le mot <i>quibus</i>. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea +que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d’or +comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus que de francs. + +--Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je +mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir +relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison, +et si son régiment doit filer dans la journée, il acceptera. + +Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher +Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le +lendemain matin. + +Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice: + +--Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier: +crois-moi, n’y reviens plus. + +--Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre +la patrie? + +--Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; ton cas +était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu +nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne répète +jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand +de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner +les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison: n’ouvre la +bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou +un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu +es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme +tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas +satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On +t’arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en +Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc. + +Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice +comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un +espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort +tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les +habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme +étonnée. Elle y crut un instant; il avait l’air si naïf, et il était si +joli habillé en hussard! + +--Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin +à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans +un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire +était faite! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et +enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après +lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait +son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite +ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui +vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de +route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol +d’une vache et de quelques couverts d’argent! j’ai pour ainsi dire +succédé à son être... et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune +manière! Gare la prison!... Le présage est clair, j’aurai beaucoup à +souffrir de la prison! + +Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice, +lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le +nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières +qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté +sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes; +la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de +son accent. + +Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était +en pleine marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de +Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice +entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les +affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si +injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait +à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison +de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait +qu’on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de +l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice; mais qu’importe, +il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla +coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain, +Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à +faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la +canonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo. + + + + +CHAPITRE III + + +Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrême reconnaissance +qu’il avait pour la geôlière de B... le porta à leur adresser la parole: +il demanda à l’une d’elles où était le 4^{e} régiment de hussards, auquel +il appartenait. + +--Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat, +dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu +n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont +se donner aujourd’hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu +pourrais lâcher ta balle tout comme un autre. + +Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il +ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps +à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de +s’entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d’enthousiasme et de +bonheur, qu’il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière +redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de +son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette +femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait +rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat. + +--Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe: vous +êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4^{e} +de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l’uniforme que +vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut, +vous n’avez jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous +êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne +pas passer pour un capon. + +Fabrice convint de tout: c’était le seul moyen qu’il eût de recevoir de +bons conseils. «J’ignore toutes les façons d’agir de ces Français, se +disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un, je parviendrai +encore à me faire jeter en prison, et l’on me volera mon cheval. + +--D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en +plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans: c’est tout le +bout du monde si tu en as dix-sept. + +C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce. + +--Ainsi, tu n’es pas même conscrit; c’est uniquement à cause des beaux +yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n’est +pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu’elle t’a +remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse +dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d’un peu près; c’est +là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette +fumée blanche, que tu vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux +de peloton, mon petit! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette, +quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger +un morceau tandis que tu en as encore le temps. + +Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière, +la pria de se payer. + +--C’est pitié de le voir! s’écria cette femme; le pauvre petit ne sait +pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu’après avoir +empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte; du +diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me +voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre +jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante +centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons +bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en +donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs, +quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon. + +Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue +par une femme qui s’avançait à travers champs, et qui passa sur la route. + +--Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6^{e} léger est sur la +droite. + +--Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros; +mais en vérité tu me fais pitié; j’ai de l’amitié pour toi, sacré dié! +Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu! +Viens-t’en au 6^{e} léger avec moi. + +--Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux +me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fumée blanche. + +--Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu’il sera là-bas, +quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main, il se mettra à +galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’en croire? Dès que tu +seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi +à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je +parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche. + +Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elle avait +deviné juste. + +--Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne +sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la +cantinière d’un air d’autorité. + +--Mais je veux me battre. + +--Tu te battras aussi; va, le 6^{e} léger est un fameux, et aujourd’hui il +y en a pour tout le monde. + +--Mais serons-nous bientôt à votre régiment? + +--Dans un quart d’heure tout au plus. + +«Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de +toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me +battre.» A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n’attendait +pas l’autre. + +--C’est comme un chapelet, dit Fabrice. + +--On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en +donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par +le feu. + +La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu +des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur +le point d’y rester: Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux +fois; bientôt le chemin, moins rempli d’eau, ne fut plus qu’un sentier +au milieu du gazon. Fabrice n’avait pas fait cinq cents pas que sa rosse +s’arrêta tout court: c’était un cadavre, posé en travers du sentier, qui +faisait horreur au cheval et au cavalier. + +La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte +fort prononcée: la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme +se parlant à elle-même: + +--Ça n’est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros, +elle éclata de rire. + +--Ah! ah! mon petit! s’écria-t-elle, en voilà du nanan! + +Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c’était la saleté des +pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel +on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon tout souillé de sang. + +--Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il faut que tu +t’y accoutumes; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par la tête. + +Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et +défigurait ce cadavre d’une façon hideuse; il était resté avec un œil +ouvert. + +--Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une +poignée de main pour voir s’il te la rendra. + +Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice se jeta à +bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme; puis il +resta comme anéanti; il sentait qu’il n’avait pas la force de remonter à +cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c’était cet œil ouvert. + +«La vivandière va me croire un lâche», se disait-il avec amertume; mais +il sentait l’impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce +moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à +fait. La vivandière s’en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite +voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d’eau-de-vie qu’il +avala d’un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route +sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du +coin de l’œil. + +--Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd’hui tu +resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tu apprennes le métier de +soldat. + +--Au contraire, je veux me battre tout de suite, s’écria notre héros +d’un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit +du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coups commençaient à +former comme une basse continue; un coup n’était séparé du coup voisin +par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le +bruit d’un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de +peloton. + +Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet de bois; la +vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle +courant à toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et +courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans +un trou qui était resté au lieu où l’on venait d’arracher un grand +arbre. «Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche!» Il +s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et +tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent +en courant le long du bois, à gauche de la route. + +--Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout +essoufflée vers sa petite voiture... Si ton cheval était capable de +galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu’au bout du bois, vois s’il +y a quelqu’un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, +il arracha une branche à un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son +cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint à +son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop: + +--Arrête-toi donc, arrête! criait-elle à Fabrice. + +Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de +la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la +mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière. +Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupait un tertre élevé +de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien +un coin de la bataille; mais enfin il n’y avait personne dans le pré +au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une +longue rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait +une fumée blanche qui quelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant. + +--Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière +embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, +toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la +pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer. + +A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons +de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route. +L’un d’eux était à cheval. + +--Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui +qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d’eau-de-vie; les +soldats s’approchèrent. + +--Où est le 6^{e} léger? cria-t-elle. + +--Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est le long des +saules; même que le colonel Macon vient d’être tué. + +--Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi? + +--Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval +d’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d’heure. + +--Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice. + +Puis s’approchant du soldat à cheval: + +--Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon. + +Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière +détachait le petit portemanteau qui était sur la rosse. + +--Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c’est comme ça que +vous laissez travailler une dame! + +Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il se mit à +se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa +force pour le contenir. + +--Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutumé au +chatouillement du portemanteau. + +--Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu, un cheval +qui vaut dix napoléons comme un liard! + +--Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de +se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement. + +A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de +biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites +branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux. + +--Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses +vingt francs. + +Il pouvait être deux heures. + +Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux, +lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards, +traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de +laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois +de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le +retenait. «Eh bien, soit!» se dit Fabrice. + +Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre +l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux +bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son +voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal +Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des +quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour +le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte +s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la +veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la +prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque +tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à +pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds +en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, +songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel +étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à une +hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la +nappe d’eau, et s’écria en jurant: + +--Au diable la f... bête! + +Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. «Puis-je en +demander raison?» se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était +pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive +opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds. +Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de +l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir; par cette +pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il +fut le premier homme de l’escorte qui y parut, il se mit à trotter +fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se démenaient, +assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d’endroits l’eau +avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et +voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des +logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui +avait l’air si peu militaire. + +--Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu à peu +tous passèrent. + +En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout +seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s’il +entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille: + +--Où as-tu pris ce cheval? + +Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien: + +--L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.) + +--Que dis-tu? lui cria le général. + +Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put +lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce +moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne; il +était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. +L’escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre +labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres. + +--Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards +de l’escorte. + +Et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’en effet +presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui +donna un frisson d’horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux +habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du +secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, +fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval +ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice, +qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait +toujours en regardant un malheureux blessé. + +--Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis. +Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant +des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs +lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés +à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui +parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de +réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré +le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il +arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son +voisin: + +--Quel est-il ce général qui gourmande son voisin? + +--Pardi, c’est le maréchal! + +--Quel maréchal? + +--Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici? + +Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de +l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux +prince de la Moskova, le brave des braves. + +Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice +vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une +façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre +fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits +fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua +en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la +gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c’étaient +deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu’il les +regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla +horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre +labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait +suivre les autres: le sang coulait dans la boue. + +«Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! se +répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire.» A ce moment, +l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient +des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau +regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche +de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal +et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des +décharges beaucoup plus voisines; il n’y comprenait rien du tout. + +A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin +plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas. + +Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, +cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec +une grosse tête rouge. «Nous n’avons point des figures comme celle-là +en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des +cheveux châtains, je ne serai comme ça», ajoutait-il avec tristesse. +Pour lui ces paroles voulaient dire: «Jamais je ne serai un héros.» +Il regarda les hussards; à l’exception d’un seul, tous avaient des +moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte, +tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son +embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort +étendues d’hommes rouges; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui +semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments +ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. +Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en +contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit +pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du +côté vers lequel on s’avançait; l’on voyait quelquefois des hommes au +galop se détacher sur cette fumée blanche. + +Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui +arrivaient ventre à terre. «Ah! nous sommes attaqués», se dit-il; puis +il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la +suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux +hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après +un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un +maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. «Il faut que je +parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder.» Il +médita longtemps. + +--Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il +enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille? + +--Un peu. Mais vous, qui êtes-vous? + +--Je suis le frère de la femme d’un capitaine. + +--Et comment l’appelez-vous, ce capitaine? + +Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette +question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop. +Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du +maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de +celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces: + +--Le capitaine Meunier! + +L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit: + +--Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué. + +«Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.» + +--Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse. + +On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on +allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se +porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de +cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant +d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser. + +Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une +cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur +tout, il partit au galop pour la rejoindre. + +--Restez donc, s...! lui cria le maréchal des logis. + +«Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper +vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu +quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin; les chevaux +et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire +était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il +l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait: + +--Il était pourtant bien bel homme! + +Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait +la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. +Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie. + +--Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui +donna une idée: il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades +les hussards de l’escorte. + +--Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière. + +--Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour +comme aujourd’hui? + +Comme il regagnait l’escorte au galop: + +--Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est +pour ça que tu désertais? Donne. + +La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après +avoir bu. + +--Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice. + +--Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent +un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces +cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les +entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait +liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre, +il dit au maréchal des logis: + +--Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur? + +Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de +Meunier. + +--C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis. + +L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice +se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait +un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait +le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre +les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal +s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit +charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la +conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, +et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau +de plomb. + +Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes: + +--Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s...! Sur-le-champ l’escorte cria +vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de +tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, +eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient +à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les +figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à +cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla +tout à fait. + +On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire. + +--C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin. + +--Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne +l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance. + +Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de +s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite +de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis +parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour +faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis +à galoper pour suivre ces généraux.» + +Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux +camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l’ami +intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques +heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse +et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait +une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine +car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme +de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on +le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût +fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient +dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était +avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. «Mais je +suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la +geôlière.» Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était +plus avec le maréchal Ney; le général qu’ils suivaient était grand, +mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible. + +Ce général n’était autre que le comte d’A..., le lieutenant Robert du 15 +mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo. + +Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant +en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un +régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper +sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes. + +Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque +l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois +ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit +un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre +hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été +renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait +les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements +convulsifs, le quatrième criait: + +--Tirez-moi de dessous. + +Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre +pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait +de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se +débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds. + +Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros +entendit dire derrière lui et tout près de son oreille: + +--C’est le seul qui puisse encore galoper. + +Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui +soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la +croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il +tomba assis. + +L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général, +aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi +rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux, +et se mit à courir après eux en criant: + +--Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!) + +Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de +bataille. + +L’escorte et le général, comte d’A..., disparurent bientôt derrière une +rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de +saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa. +Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de +nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se +perdaient dans les arbres. + +--Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français. + +Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, +il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si +son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé; +mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait +tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères! c’est ce qui +lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et, +le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes. +Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et +sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la +mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis +qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son +enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout +homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua +que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à +l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il +regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules +touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui +passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en +avant de lui. «J’allais m’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être +pas prisonnier»; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut +rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait +d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre. + +Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en +était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement: +il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir +marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps +d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre +position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des +premiers soldats. + +--Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain? + +--Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers! + +Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice. +La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de +la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon! +Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très +pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas +pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et +lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le +soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les +yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il +chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats +les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il +se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait +tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode; mais +quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la +voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut +effrayée de sa mine. + +--Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau +cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle +le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la +voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément. 3 + + + + +CHAPITRE IV + + +Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la +petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait +à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de +cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée, +battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France. + +Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder +à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le +commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment. + +--F...! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour +filer d’y être forcé par l’ennemi... Défendez chaque pouce de terrain et +faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’est maintenant le sol de la +patrie que ces Prussiens veulent envahir! + +La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le +soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu’il +était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une +confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ils avaient l’air +penaud. + +--Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière. + +--Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’est la +cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général +a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer +le trait de Cocotte qui s’est cassé. + +Quelques coups de fusil partirent à dix pas de distance: notre héros, +frais et dispos, se dit: «Mais réellement, pendant toute la journée, je +ne me suis pas battu, j’ai seulement escorté un général.» + +--Il faut que je me batte, dit-il à la cantinière. + +--Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes +perdus! + +--Aubry, mon garçon, cria-t-elle à un caporal qui passait, regarde +toujours de temps à autre où en est la petite voiture. + +--Vous allez vous battre? dit Fabrice à Aubry. + +--Non, je vais mettre mes escarpins pour aller à la danse! + +--Je vous suis. + +--Je te recommande le petit hussard, cria la cantinière, le jeune +bourgeois a du cœur. Le caporal Aubry marchait sans mot dire. Huit ou +dix soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derrière un +gros chêne entouré de ronces. Arrivé là, il les plaça au bord du bois, +toujours sans mot dire, sur une ligne fort étendue; chacun était au +moins à dix pas de son voisin. + +--Ah çà! vous autres, dit le caporal, et c’était la première fois qu’il +parlait, n’allez pas faire feu avant l’ordre, songez que vous n’avez +plus que trois cartouches. + +«Mais que se passe-t-il donc?» se demandait Fabrice. Enfin, quand il se +trouva seul avec le caporal, il lui dit: + +--Je n’ai pas de fusil. + +--Tais-toi d’abord! Avance-toi là, à cinquante pas en avant du bois, tu +trouveras quelqu’un des pauvres soldats du régiment qui viennent d’être +sabrés; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas dépouiller un +blessé, au moins; prends le fusil et la giberne d’un qui soit bien mort, +et dépêche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens. + +Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une +giberne. + +--Charge ton fusil et mets-toi là derrière cet arbre, et surtout ne va +pas tirer avant l’ordre que je t’en donnerai... Dieu de Dieu! dit le +caporal en s’interrompant, il ne sait pas même charger son arme!... (Il +aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope +sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lâche ton coup +qu’à bout portant quand ton cavalier sera à trois pas de toi; il faut +presque que ta baïonnette touche son uniforme. + +«Jette donc ton grand sabre, s’écria le caporal, veux-tu qu’il te fasse +tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant! + +En parlant ainsi, il prit lui-même le sabre qu’il jeta au loin avec +colère. + +--Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu +jamais tiré un coup de fusil? + +--Je suis chasseur. + +--Dieu soit loué! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire +pas avant l’ordre que je te donnerai. + +Et il s’en alla. + +Fabrice était tout joyeux. «Enfin je vais me battre réellement, se +disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et +moi je ne faisais rien que m’exposer à être tué; métier de dupe.» Il +regardait de tous côtés avec une extrême curiosité. Au bout d’un moment, +il entendit partir sept à huit coups de fusil tout près de lui. Mais, +ne recevant point l’ordre de tirer, il se tenait tranquille derrière +son arbre. Il était presque nuit; il lui semblait être à l’espère, à +la chasse de l’ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de +Grianta. Il lui vint une idée de chasseur; il prit une cartouche dans +sa giberne et en détacha la balle: «Si je le vois, dit-il, il ne faut +pas que je le manque», et il fit couler cette seconde balle dans le +canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout à côté de +son arbre; en même temps il vit un cavalier vêtu de bleu qui passait +au galop devant lui, se dirigeant de sa droite à sa gauche. «Il n’est +pas à trois pas, se dit-il, mais à cette distance je suis sûr de mon +coup», il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa +la détente; le cavalier tomba avec son cheval. Notre héros se croyait à +la chasse: il courut tout joyeux sur la pièce qu’il venait d’abattre. +Il touchait déjà l’homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une +rapidité incroyable, deux cavaliers prussiens arrivèrent sur lui pour le +sabrer. Fabrice se sauva à toutes jambes vers le bois; pour mieux courir +il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n’étaient plus qu’à trois pas +de lui lorsqu’il atteignit une nouvelle plantation de petits chênes gros +comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chênes +arrêtèrent un instant les cavaliers, mais ils passèrent et se remirent +à poursuivre Fabrice dans une clairière. De nouveau ils étaient près de +l’atteindre, lorsqu’il se glissa entre sept à huit gros arbres. A ce +moment, il eut presque la figure brûlée par la flamme de cinq ou six +coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tête; comme +il la relevait, il se trouva vis-à-vis du caporal. + +--Tu as tué le tien? lui dit le caporal Aubry. + +--Oui, mais j’ai perdu mon fusil. + +--Ce n’est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgré +ton air cornichon, tu as bien gagné ta journée, et ces soldats-ci +viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit à +eux; moi, je ne les voyais pas. Il s’agit maintenant de filer rondement; +le régiment doit être à un demi-quart de lieue, et, de plus, il y a un +petit bout de prairie où nous pouvons être ramassés au demi-cercle. + +Tout en parlant, le caporal marchait rapidement à la tête de ses dix +hommes. A deux cents pas de là, en entrant dans la petite prairie dont +il avait parlé, on rencontra un général blessé qui était porté par son +aide de camp et par un domestique. + +--Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d’une voix +éteinte, il s’agit de me transporter à l’ambulance; j’ai la jambe +fracassée. + +--Va te faire f..., répondit le caporal, toi et tous les généraux. Vous +avez tous trahi l’Empereur aujourd’hui. + +--Comment, dit le général en fureur, vous méconnaissez mes ordres! +Savez-vous que je suis le général comte B***, commandant votre division, +etc. + +Il fit des phrases. L’aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal +lui lança un coup de baïonnette dans le bras, puis fila avec ses hommes +en doublant le pas. + +--Puissent-ils être tous comme toi, répétait le caporal en jurant, +les bras et les jambes fracassés! Tas de freluquets! Tous vendus aux +Bourbons, et trahissant l’Empereur! + +Fabrice écoutait avec saisissement cette affreuse accusation. + +Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le régiment à +l’entrée d’un gros village qui formait plusieurs rues fort étroites, +mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry évitait de parler à aucun des +officiers. Impossible d’avancer, s’écria le caporal! Toutes ces rues +étaient encombrées d’infanterie, de cavaliers et surtout de caissons +d’artillerie et de fourgons. Le caporal se présenta à l’issue de trois +de ces rues; après avoir fait vingt pas, il fallait s’arrêter: tout le +monde jurait et se fâchait. + +--Encore quelque traître qui commande! s’écria le caporal; si l’ennemi +a l’esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des +chiens. Suivez-moi, vous autres. + +Fabrice regarda; il n’y avait plus que six soldats avec le caporal. Par +une grande porte ouverte ils entrèrent dans une vaste basse-cour; de +la basse-cour ils passèrent dans une écurie, dont la petite porte leur +donna entrée dans un jardin. Ils s’y perdirent un moment, errant de côté +et d’autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvèrent dans +une vaste pièce de blé noir. En moins d’une demi-heure, guidés par les +cris et le bruit confus, ils eurent regagné la grande route au-delà du +village. Les fossés de cette route étaient remplis de fusils abandonnés; +Fabrice en choisit un mais la route, quoique fort large, était tellement +encombrée de fuyards et de charrettes, qu’en une demi-heure de temps, +à peine si le caporal et Fabrice avaient avancé de cinq cents pas; +on disait que cette route conduisait à Charleroi. Comme onze heures +sonnaient à l’horloge du village: + +--Prenons de nouveau à travers champ, s’écria le caporal. + +La petite troupe n’était plus composée que de trois soldats, le caporal +et Fabrice. Quand on fut à un quart de lieue de la grande route: + +--Je n’en puis plus, dit un des soldats. + +--Et moi itou, dit un autre. + +--Belle nouvelle! Nous en sommes tous logés là, dit le caporal; mais +obéissez-moi, et vous vous en trouverez bien. + +Il vit cinq ou six arbres le long d’un petit fossé au milieu d’une +immense pièce de blé. + +--Aux arbres! dit-il à ses hommes; couchez-vous là, ajouta-t-il quand on +y fut arrivé, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s’endormir, qui +est-ce qui a du pain? + +--Moi, dit un des soldats. + +--Donne, dit le caporal, d’un air magistral; il divisa le pain en cinq +morceaux et prit le plus petit. + +--Un quart d’heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous +allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s’agit de ne pas se +laisser sabrer. Un seul est flambé, avec de la cavalerie sur le dos, +dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver: restez +avec moi bien unis, ne tirez qu’à bout portant, et demain soir je me +fais fort de vous rendre à Charleroi. + +Le caporal les éveilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler +la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et +avait duré toute la nuit: c’était comme le bruit d’un torrent entendu +dans le lointain. + +--Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d’un +air naïf. + +--Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indigné. + +Et les trois soldats qui composaient toute son armée avec Fabrice +regardèrent celui-ci d’un air de colère, comme s’il eût blasphémé. Il +avait insulté la nation. + +«Voilà qui est fort! pensa notre héros; j’ai déjà remarqué cela chez le +vice-roi à Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Français il n’est +pas permis de dire la vérité quand elle choque leur vanité. Mais quant +à leur air méchant je m’en moque, et il faut que je le leur fasse +comprendre.» On marchait toujours à cinq cents pas de ce torrent de +fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de là le caporal et +sa troupe traversèrent un chemin qui allait rejoindre la route et où +beaucoup de soldats étaient couchés. Fabrice acheta un cheval assez bon +qui lui coûta quarante francs, et parmi tous les sabres jetés de côté +et d’autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. «Puisqu’on dit +qu’il faut piquer pensa-t-il, celui-ci est le meilleur.» Ainsi équipé il +mit son cheval au galop et rejoignit bientôt le caporal qui avait pris +les devants. Il s’affermit sur ses étriers, prit de la main gauche le +fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Français: + +--Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l’air d’un troupeau de +moutons... Ils marchent comme des moutons effrayés... + +Fabrice avait beau appuyer sur le mot <i>mouton</i>, ses camarades ne se +souvenaient plus d’avoir été fâchés par ce mot une heure auparavant. +Ici se trahit un des contrastes des caractères italien et français; le +Français est sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de +la vie et ne garde pas rancune. + +Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sa personne +après avoir parlé des moutons. On marchait en faisant la petite +conversation. A deux lieues de là le caporal, toujours fort étonné de ne +point voir la cavalerie ennemie, dit à Fabrice: + +--Vous êtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit +tertre, demandez au paysan s’il veut nous vendre à déjeuner, dites bien +que nous ne sommes que cinq. S’il hésite donnez-lui cinq francs d’avance +de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la pièce blanche +après le déjeuner. + +Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravité imperturbable, et +vraiment l’air de la supériorité morale; il obéit. Tout se passa comme +l’avait prévu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour +qu’on ne reprît pas de vive force les cinq francs qu’il avait donnés au +paysan. + +--L’argent est à moi, dit-il à ses camarades, je ne paie pas pour vous, +je paie pour l’avoine qu’il a donnée à mon cheval. + +Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurent voir +dans ses paroles un ton de supériorité, ils furent vivement choqués, et +dès lors dans leur esprit un duel se prépara pour la fin de la journée. +Ils le trouvaient fort différent d’eux-mêmes, ce qui les choquait; +Fabrice au contraire commençait à se sentir beaucoup d’amitié pour eux. + +On marchait sans rien dire depuis deux heures, lorsque le caporal, +regardant la grande route, s’écria avec un transport de joie: + +--Voici le régiment! + +On fut bientôt sur la route; mais, hélas! autour de l’aigle il n’y +avait pas deux cents hommes. L’œil de Fabrice eut bientôt aperçu la +vivandière; elle marchait à pied, avait les yeux rouges et pleurait de +temps à autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et +Cocotte. + +--Pillés, perdus, volés, s’écria la vivandière répondant aux regards de +notre héros. + +Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride, +et dit à la vivandière: + +--Montez. + +Elle ne se le fit pas dire deux fois. + +--Raccourcis-moi les étriers, fit-elle. + +Une fois bien établie à cheval elle se mit à raconter à Fabrice tous +les désastres de la nuit. Après un récit d’une longueur infinie, mais +avidement écouté par notre héros qui, à dire vrai, ne comprenait rien à +rien, mais avait une tendre amitié pour la vivandière, celle-ci ajouta: + +--Et dire que ce sont les Français qui m’ont pillée, battue, abîmée... + +--Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d’un air naïf, qui +rendait charmante sa belle figure grave et pâle... + +--Que tu es bête, mon pauvre petit! dit la vivandière, souriant au +milieu de ses larmes; et quoique ça, tu es bien gentil. + +--Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit +le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue générale, se trouvait par +hasard de l’autre côté du cheval monté par la cantinière. Mais il est +fier, continua le caporal... + +Fabrice fit un mouvement. + +--Et comment t’appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s’il y a un +rapport, je veux te nommer. + +--Je m’appelle Vasi, répondit Fabrice, faisant une mine singulière, +c’est-à-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement. + +Boulot avait été le nom du propriétaire de la feuille de route que la +geôlière de B... lui avait remise; l’avant-veille il l’avait étudiée +avec soin, tout en marchant, car il commençait à réfléchir quelque +peu et n’était plus si étonné des choses. Outre la feuille de route +du hussard Boulot, il conservait précieusement le passeport italien +d’après lequel il pouvait prétendre au noble nom de Vasi, marchand +de baromètres. Quand le caporal lui avait reproché d’être fier, il +avait été sur le point de répondre: «Moi fier! moi Fabrice Valserra, +marchesino del Dongo, qui consens à porter le nom d’un Vasi, marchand de +baromètres!» + +Pendant qu’il faisait des réflexions et qu’il se disait: «Il faut bien +me rappeler que je m’appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me +menace», le caporal et la cantinière avaient échangé plusieurs mots sur +son compte. + +--Ne m’accusez pas d’être une curieuse, lui dit la cantinière en cessant +de le tutoyer; c’est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui +êtes-vous, là, réellement? + +Fabrice ne répondit pas d’abord; il considérait que jamais il ne +pourrait trouver d’amis plus dévoués pour leur demander conseil, et +il avait un pressant besoin de conseils. «Nous allons entrer dans une +place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare la +prison si je fais voir par mes réponses que je ne connais personne au 4^{e} +régiment de hussards dont je porte l’uniforme!» En sa qualité de sujet +de l’Autriche, Fabrice savait toute l’importance qu’il faut attacher +à un passeport. Les membres de sa famille, quoique nobles et dévots, +quoique appartenant au parti vainqueur, avaient été vexés plus de vingt +fois à l’occasion de leurs passeports; il ne fut donc nullement choqué +de la question que lui adressait la cantinière. Mais comme, avant que de +répondre, il cherchait les mots français les plus clairs, la cantinière, +piquée d’une vive curiosité, ajouta pour l’engager à parler: + +--Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous +conduire. + +--Je n’en doute pas, répondit Fabrice: je m’appelle Vasi et je suis de +Gênes; ma sœur, célèbre par sa beauté, a épousé un capitaine. Comme +je n’ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprès d’elle pour me +faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas à Paris +et sachant qu’elle était à cette armée, j’y suis venu, je l’ai cherchée +de tous les côtés sans pouvoir la trouver. Les soldats, étonnés de mon +accent, m’ont fait arrêter. J’avais de l’argent alors, j’en ai donné au +gendarme, qui m’a remis une feuille de route, un uniforme et m’a dit: +«File, et jure-moi de ne jamais prononcer mon nom.» + +--Comment s’appelait-il? dit la cantinière. + +--J’ai donné ma parole, dit Fabrice. + +--Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le +camarade ne doit pas le nommer. Et comment s’appelle-t-il, ce capitaine, +mari de votre sœur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher. + +--Teulier, capitaine au 4^{e} de hussards, répondit notre héros. + +--Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, à votre accent étranger, +les soldats vous prirent pour un espion? + +--C’est là le mot infâme! s’écria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui +aime tant l’Empereur et les Français! Et c’est par cette insulte que je +suis le plus vexé. + +--Il n’y a pas d’insulte, voilà ce qui vous trompe; l’erreur des soldats +était fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry. + +Alors il lui expliqua avec beaucoup de pédanterie qu’à l’armée il faut +appartenir à un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est +tout simple qu’on vous prenne pour un espion. L’ennemi nous en lâche +beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre. + +Les écailles tombèrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la première +fois qu’il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois. + +--Mais il faut que le petit nous raconte tout, dit la cantinière dont la +curiosité était de plus en plus excitée. + +Fabrice obéit. Quand il eut fini: + +--Au fait, dit la cantinière parlant d’un air grave au caporal, cet +enfant n’est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre +maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il +casser les os gratis pro Deo? + +--Et même, dit le caporal, qu’il ne sait pas charger son fusil, ni +en douze temps, ni à volonté, c’est moi qui ai chargé le coup qui a +descendu le Prussien. + +--De plus, il montre son argent à tout le monde, ajouta la cantinière; +il sera volé de tout dès qu’il ne sera plus avec nous. + +--Le premier sous-officier de cavalerie qu’il rencontre, dit le caporal, +le confisque à son profit pour se faire payer la goutte, et peut-être +on le recrute pour l’ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu +va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; il ferait mieux d’entrer +dans notre régiment. + +--Non pas, s’il vous plaît, caporal! s’écria vivement Fabrice; il est +plus commode d’aller à cheval, et d’ailleurs je ne sais pas charger un +fusil, et vous avez vu que je manie un cheval. + +Fabrice fut très fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte +de la longue discussion sur sa destinée future qui eut lieu entre +le caporal et la cantinière. Fabrice remarqua qu’en discutant ces +gens répétaient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son +histoire: les soupçons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille +de route et un uniforme, la façon dont la veille il s’était trouvé faire +partie de l’escorte du maréchal, l’Empereur vu au galop, le cheval +escofié, etc. + +Avec une curiosité de femme, la cantinière revenait sans cesse sur la +façon dont on l’avait dépossédé du bon cheval qu’elle lui avait fait +acheter. + +--Tu t’es senti saisir par les pieds, on t’a fait passer doucement +par-dessus la queue de ton cheval, et l’on t’a assis par terre! +«Pourquoi répéter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons +tous trois parfaitement bien?» Il ne savait pas encore que c’est ainsi +qu’en France les gens du peuple vont à la recherche des idées. + +--Combien as-tu d’argent? lui dit tout à coup la cantinière. + +Fabrice n’hésita pas à répondre; il était sûr de la noblesse d’âme de +cette femme: c’est là le beau côté de la France. + +--En tout, il peut me rester trente napoléons en or et huit ou dix écus +de cinq francs. + +--En ce cas, tu as le champ libre! s’écria la cantinière; tire-toi du +milieu de cette armée en déroute; jette-toi de côté, prends la première +route un peu frayée que tu trouveras là sur ta droite; pousse ton cheval +ferme, toujours t’éloignant de l’armée. A la première occasion achète +des habits de pékin. Quand tu seras à huit ou dix lieues, et que tu ne +verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit jours et +manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais à personne +que tu as été à l’armée; les gendarmes te ramasseraient comme déserteur; +et, quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n’es pas encore assez +fûté pour répondre à des gendarmes. Dès que tu auras sur le dos des +habits de bourgeois, déchire ta feuille de route en mille morceaux et +reprends ton nom véritable; dis que tu es Vasi. Et d’où devra-t-il dire +qu’il vient? fit-elle au caporal. + +--De Cambrai sur l’Escaut: c’est une bonne ville toute petite, +entends-tu? et où il y a une cathédrale et Fénelon. + +--C’est ça, dit la cantinière; ne dis jamais que tu as été à la +bataille, ne souffle mot de B***, ni du gendarme qui t’a vendu la +feuille de route. Quand tu voudras rentrer à Paris, rends-toi d’abord +à Versailles, et passe la barrière de Paris de ce côté-là en flânant, +en marchant à pied comme un promeneur. Couds tes napoléons dans ton +pantalon; et surtout quand tu as à payer quelque chose, ne montre tout +juste que l’argent qu’il faut pour payer. Ce qui me chagrine, c’est +qu’on va t’empaumer, on va te chiper tout ce que tu as; et que feras-tu +une fois sans argent? toi qui ne sais pas te conduire? etc. + +La bonne cantinière parla longtemps encore; le caporal appuyait ses avis +par des signes de tête, ne pouvant trouver jour à saisir la parole. Tout +à coup cette foule qui couvrait la grande route, d’abord doubla le pas; +puis, en un clin d’œil, passa le petit fossé qui bordait la route à +gauche, et se mit à fuir à toutes jambes. + +--Les Cosaques! les Cosaques! criait-on de tous les côtés. + +--Reprends ton cheval! s’écria la cantinière. + +--Dieu m’en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous le donne. +Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture? La moitié de ce que +j’ai est à vous. + +--Reprends ton cheval, te dis-je! s’écria la cantinière en colère; et +elle se mettait en devoir de descendre. Fabrice tira son sabre: + +--Tenez-vous bien! lui cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de +plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit les fuyards. + +Notre héros regarda la grande route; naguère trois ou quatre mille +individus s’y pressaient, serrés comme des paysans à la suite d’une +procession. Après le mot <i>cosaques</i> il n’y vit exactement plus personne; +les fuyards avaient abandonné des shakos, des fusils, des sabres, etc. +Fabrice, étonné, monta dans un champ à droite du chemin, et qui était +élevé de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux +côtés et la plaine, il ne vit pas trace de cosaques. Drôles de gens, +que ces Français! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite, +pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite; il est possible que ces +gens aient pour courir une raison que je ne connais pas. Il ramassa un +fusil, vérifia qu’il était chargé, remua la poudre de l’amorce, nettoya +la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda encore de +tous les côtés; il était absolument seul au milieu de cette plaine +naguère si couverte de monde. Dans l’extrême lointain, il voyait les +fuyards qui commençaient à disparaître derrière les arbres, et couraient +toujours. «Voilà qui est bien singulier!» se dit-il; et, se rappelant la +manœuvre employée la veille par le caporal, il alla s’asseoir au milieu +d’un champ de blé. Il ne s’éloignait pas, parce qu’il désirait revoir +ses bons amis, la cantinière et le caporal Aubry. + +Dans ce blé, il vérifia qu’il n’avait plus que dix-huit napoléons, +au lieu de trente comme il le pensait; mais il lui restait de petits +diamants qu’il avait placés dans la doublure des bottes du hussard, le +matin, dans la chambre de la geôlière, à B.... Il cacha ses napoléons du +mieux qu’il put, tout en réfléchissant profondément à cette disparition +si soudaine. «Cela est-il d’un mauvais présage pour moi?» se disait-il. +Son principal chagrin était de ne pas avoir adressé cette question au +caporal Aubry: + +«Ai-je réellement assisté à une bataille?» Il lui semblait que oui, et +il eût été au comble du bonheur, s’il en eût été certain. + +«Toutefois, se dit-il, j’y ai assisté portant le nom d’un prisonnier, +j’avais la feuille de route d’un prisonnier dans ma poche, et, bien +plus, son habit sur moi! Voilà qui est fatal pour l’avenir: qu’en eût +dit l’abbé Blanès? Et ce malheureux Boulot est mort en prison! Tout cela +est de sinistre augure; le destin me conduira en prison.» Fabrice eût +donné tout au monde pour savoir si le hussard Boulot était réellement +coupable; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la geôlière de +B... lui avait dit que le hussard avait été ramassé non seulement pour +des couverts d’argent, mais encore pour avoir volé la vache d’un paysan, +et battu le paysan à toute outrance: Fabrice ne doutait pas qu’il ne +fût mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque rapport +avec celle du hussard Boulot. Il pensait à son ami le curé Blanès; que +n’eût-il pas donné pour pouvoir le consulter! Puis il se rappela qu’il +n’avait pas écrit à sa tante depuis qu’il avait quitté Paris. Pauvre +Gina! se dit-il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque tout à coup il +entendit un petit bruit tout près de lui, c’était un soldat qui faisait +manger le blé par trois chevaux auxquels il avait ôté la bride, et qui +semblaient morts de faim; il les tenait par le bridon. Fabrice se leva +comme un perdreau, le soldat eut peur. Notre héros le remarqua, et céda +au plaisir de jouer un instant le rôle de hussard. + +--Un de ces chevaux m’appartient, f...! s’écria-t-il, mais je veux bien +te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de me l’amener ici. + +--Est-ce que tu te fiches de moi? dit le soldat. + +Fabrice le mit en joue à six pas de distance. + +--Lâche le cheval ou je te brûle! + +Le soldat avait son fusil en bandoulière, il donna un tour d’épaule pour +le reprendre. + +--Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s’écria Fabrice en lui +courant dessus. + +--Eh bien! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le +soldat confus, après avoir jeté un regard de regret sur la grande route +où il n’y avait absolument personne. Fabrice, tenant son fusil haut de +la main gauche, de la droite lui jeta trois pièces de cinq francs. + +--Descends, ou tu es mort... Bride le noir et va-t’en plus loin avec les +deux autres... Je te brûle si tu remues. + +Le soldat obéit en rechignant. Fabrice s’approcha du cheval et passa la +bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui s’éloignait +lentement; quand Fabrice le vit à une cinquantaine de pas, il sauta +lestement sur le cheval. Il y était à peine et cherchait l’étrier de +droite avec le pied, lorsqu’il entendit siffler une balle de fort près: +c’était le soldat qui lui lâchait son coup de fusil. Fabrice, transporté +de colère, se mit à galoper sur le soldat qui s’enfuit à toutes jambes, +et bientôt Fabrice le vit monté sur un de ses deux chevaux et galopant. +«Bon, le voilà hors de portée», se dit-il. Le cheval qu’il venait +d’acheter était magnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice +revint sur la grande route, où il n’y avait toujours âme qui vive; il +la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre un petit pli de +terrain sur la gauche où il espérait retrouver la cantinière; mais +quand il fut au sommet de la petite montée il n’aperçut, à plus d’une +lieue de distance, que quelques soldats isolés. «Il est écrit que je ne +la reverrai plus, se dit-il avec un soupir, brave et bonne femme!» Il +gagna une ferme qu’il apercevait dans le lointain et sur la droite de la +route. Sans descendre de cheval, et après avoir payé d’avance, il fit +donner de l’avoine à son pauvre cheval, tellement affamé qu’il mordait +la mangeoire. Une heure plus tard, Fabrice trottait sur la grande route +toujours dans le vague espoir de retrouver la cantinière, ou du moins le +caporal Aubry. Allant toujours et regardant de tous les côtés il arriva +à une rivière marécageuse traversée par un pont en bois assez étroit. +Avant le pont, sur la droite de la route, était une maison isolée +portant l’enseigne du Cheval-Blanc. «Là, je vais dîner», se dit Fabrice. +Un officier de cavalerie avec le bras en écharpe se trouvait à l’entrée +du pont; il était à cheval et avait l’air fort triste; à dix pas de lui, +trois cavaliers à pied arrangeaient leurs pipes. + +«Voilà des gens, se dit Fabrice, qui m’ont bien la mine de vouloir +m’acheter mon cheval encore moins cher qu’il ne m’a coûté.» L’officier +blessé et les trois piétons le regardaient venir et semblaient +l’attendre. «Je devrais bien ne pas passer sur ce pont, et suivre le +bord de la rivière à droite, ce serait la route conseillée par la +cantinière pour sortir d’embarras... Oui, se dit notre héros; mais si je +prends la fuite, demain j’en serai tout honteux: d’ailleurs mon cheval +a de bonnes jambes, celui de l’officier est probablement fatigué; s’il +entreprend de me démonter je galoperai.» En faisant ces raisonnements, +Fabrice rassemblait son cheval et s’avançait au plus petit pas possible. + +--Avancez donc, hussard, lui cria l’officier d’un air d’autorité. + +Fabrice avança quelques pas et s’arrêta. + +--Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il. + +--Pas le moins du monde; avancez. + +Fabrice regarda l’officier: il avait des moustaches blanches, et l’air +le plus honnête du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche +était plein de sang, et sa main droite aussi était enveloppée d’un +linge sanglant. «Ce sont les piétons qui vont sauter à la bride de mon +cheval», se dit Fabrice; mais, en y regardant de près, il vit que les +piétons aussi étaient blessés. + +--Au nom de l’honneur, lui dit l’officier qui portait les épaulettes de +colonel, restez ici en vedette, et dites à tous les dragons, chasseurs +et hussards que vous verrez que le colonel Le Baron est dans l’auberge +que voilà, et que je leur ordonne de venir me joindre. + +Le vieux colonel avait l’air navré de douleur; dès le premier mot il +avait fait la conquête de notre héros, qui lui répondit avec bon sens: + +--Je suis bien jeune, monsieur, pour que l’on veuille m’écouter; il +faudrait un ordre écrit de votre main. + +--Il a raison, dit le colonel en le regardant beaucoup, écris l’ordre, +La Rose, toi qui as une main droite. + +Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin, +écrivit quelques lignes, et, déchirant une feuille, la remit à Fabrice; +le colonel répéta l’ordre à celui-ci, ajoutant qu’après deux heures de +faction il serait relevé, comme de juste, par un des trois cavaliers +blessés qui étaient avec lui. Cela dit, il entra dans l’auberge avec +ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout +de son pont de bois, tant il avait été frappé par la douleur morne et +silencieuse de ces trois personnages. «On dirait des génies enchantés», +se dit-il. Enfin il ouvrit le papier plié et lut l’ordre ainsi conçu: + +Le colonel Le Baron, du 6^{e} dragons, commandant la seconde brigade de la +première division de cavalerie du 14^{e} corps, ordonne à tous cavaliers, +dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le +rejoindre à l’auberge du Cheval-Blanc, près le pont, où est son quartier +général. + +Au quartier général, près le pont de la Sainte, le 19 juin 1815. + +RIGHT +Pour le colonel Le Baron, blessé au bras droit, et par son ordre, le +maréchal des logis, + L<small>A</small> R<small>OSE</small>. + + + +Il y avait à peine une demi-heure que Fabrice était en sentinelle au +pont, quand il vit arriver six chasseurs montés et trois à pied; il leur +communique l’ordre du colonel. + +--Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs montés, et ils +passent le pont au grand trot. + +Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion qui +s’animait, les trois hommes à pied passent le pont. Un des deux +chasseurs montés qui restaient finit par demander à revoir l’ordre, et +l’emporte en disant: + +--Je vais le porter à mes camarades, qui ne manqueront pas de revenir; +attends-les ferme. Et il part au galop; son camarade le suit. Tout cela +fut fait en un clin d’œil. + +Fabrice, furieux, appela un des soldats blessés, qui parut à une des +fenêtres du Cheval-Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de +maréchal des logis, descendit et lui cria en s’approchant: + +--Sabre à la main donc! vous êtes en faction. + +Fabrice obéit, puis lui dit: + +--Ils ont emporté l’ordre. + +--Ils ont de l’humeur de l’affaire d’hier, reprit l’autre d’un air +morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l’on force de nouveau +la consigne, tirez-le en l’air, je viendrai, ou le colonel lui-même +paraîtra. + +Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le maréchal des +logis, à l’annonce de l’ordre enlevé; il comprit que c’était une insulte +personnelle qu’on lui avait faite, et se promit bien de ne plus se +laisser jouer. + +Armé du pistolet d’arçon du maréchal des logis, Fabrice avait repris +fièrement sa faction lorsqu’il vit arriver à lui sept hussards montés: +il s’était placé de façon à barrer le pont, il leur communique l’ordre +du colonel, ils en ont l’air fort contrarié, le plus hardi cherche à +passer. Fabrice suivant le sage précepte de son amie la vivandière qui, +la veille au matin, lui disait qu’il fallait piquer et non sabrer, +abaisse la pointe de son grand sabre droit et fait mine d’en porter un +coup à celui qui veut forcer la consigne. + +--Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s’écrient les hussards, comme si +nous n’avions pas été assez tués hier! + +Tous tirent leurs sabres à la fois et tombent sur Fabrice; il se crut +mort; mais il songea à la surprise du maréchal des logis, et ne voulut +pas être méprisé de nouveau. Tout en reculant sur son pont, il tâchait +de donner des coups de pointe. Il avait une si drôle de mine en maniant +ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup plus lourd pour +lui, que les hussards virent bientôt à qui ils avaient affaire; ils +cherchèrent alors non pas à le blesser, mais à lui couper son habit sur +le corps. Fabrice reçut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre +sur les bras. Pour lui, toujours fidèle au précepte de la cantinière, +il lançait de tout son cœur force coups de pointe. Par malheur un de +ces coups de pointe blessa un hussard à la main: fort en colère d’être +touché par un tel soldat, il riposta par un coup de pointe à fond qui +atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup, +c’est que le cheval de notre héros, loin de fuir la bagarre, semblait y +prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant couler +le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d’avoir poussé +le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du pont, +partirent au galop. Dès que Fabrice eut un moment de loisir il tira en +l’air son coup de pistolet pour avertir le colonel. + +Quatre hussards montés et deux à pied, du même régiment que les autres, +venaient vers le pont et en étaient encore à deux cents pas lorsque le +coup de pistolet partit: ils regardaient fort attentivement ce qui se +passait sur le pont, et s’imaginant que Fabrice avait tiré sur leurs +camarades, les quatre à cheval fondirent sur lui au galop et le sabre +haut; c’était une véritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le +coup de pistolet, ouvrit la porte de l’auberge et se précipita sur le +pont au moment où les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima +lui-même l’ordre de s’arrêter. + +--Il n’y a plus de colonel ici, s’écria l’un d’eux, et il poussa son +cheval. + +Le colonel exaspéré interrompit la remontrance qu’il leur adressait, et, +de sa main droite blessée, saisit la rêne de ce cheval du côté hors du +montoir. + +--Arrête! mauvais soldat, dit-il au hussard; je te connais, tu es de la +compagnie du capitaine Henriet. + +--Eh bien! que le capitaine lui-même me donne l’ordre! Le capitaine +Henriet a été tué hier, ajouta-t-il en ricanant; et va te faire f... + +En disant ces paroles il veut forcer le passage et pousse le vieux +colonel qui tombe assis sur le pavé du pont. Fabrice, qui était à deux +pas plus loin sur le pont, mais faisant face au côté de l’auberge, +pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de l’assaillant +jette par terre le colonel qui ne lâche point la rêne hors du montoir, +Fabrice, indigné, porte au hussard un coup de pointe à fond. Par bonheur +le cheval du hussard, se sentant tiré vers la terre par la bride que +tenait le colonel, fit un mouvement de côté, de façon que la longue +lame du sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du gilet +du hussard et passa tout entière sous ses yeux. Furieux, le hussard se +retourne et lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la manche de +Fabrice et entre profondément dans son bras: notre héros tombe. + +Un des hussards démontés voyant les deux défenseurs du pont par terre, +saisit l’à-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s’en emparer +en le lançant au galop sur le pont. + +Le maréchal des logis, en accourant de l’auberge, avait vu tomber son +colonel, et le croyait gravement blessé. Il court après le cheval de +Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans les reins du voleur; +celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur le pont que le maréchal +des logis à pied, passent au galop et filent rapidement. Celui qui était +à pied s’enfuit dans la campagne. + +Le maréchal des logis s’approcha des blessés. Fabrice s’était déjà +relevé, il souffrait peu, mais perdait beaucoup de sang. Le colonel se +releva plus lentement; il était tout étourdi de sa chute, mais n’avait +reçu aucune blessure. + +--Je ne souffre, dit-il au maréchal des logis, que de mon ancienne +blessure à la main. + +Le hussard blessé par le maréchal des logis mourait. + +--Le diable l’emporte! s’écria le colonel, mais, dit-il au maréchal +des logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient, songez à ce +petit jeune homme que j’ai exposé mal à propos. Je vais rester au pont +moi-même pour tâcher d’arrêter ces enragés. Conduisez le petit jeune +homme à l’auberge et pansez son bras; prenez une de mes chemises. + + + + +CHAPITRE V + + +Toute cette aventure n’avait pas duré une minute; les blessures de +Fabrice n’étaient rien; on lui serra le bras avec des bandes taillées +dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier +étage de l’auberge: + +--Mais pendant que je serai ici bien choyé au premier étage, dit Fabrice +au maréchal des logis, mon cheval, qui est à l’écurie, s’ennuiera tout +seul et s’en ira avec un autre maître. + +--Pas mal pour un conscrit! dit le maréchal des logis. + +Et l’on établit Fabrice sur de la paille bien fraîche, dans la mangeoire +même à laquelle son cheval était attaché. + +Puis, comme Fabrice se sentait très faible, le maréchal des logis lui +apporta une écuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec lui. +Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre héros +au troisième ciel. + +Fabrice ne s’éveilla que le lendemain au point du jour; les chevaux +poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux; +l’écurie se remplissait de fumée. D’abord Fabrice ne comprenait rien à +tout ce bruit, et ne savait même où il était; enfin à demi étouffé par +la fumée, il eut l’idée que la maison brûlait; en un clin d’œil il fut +hors de l’écurie et à cheval. Il leva la tête; la fumée sortait avec +violence par les deux fenêtres au-dessus de l’écurie et le toit était +couvert d’une fumée noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards +étaient arrivés dans la nuit à l’auberge du Cheval-Blanc; tous criaient +et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de près lui semblèrent +complètement ivres; l’un d’eux voulait l’arrêter et lui criait: + +--Où emmènes-tu mon cheval? + +Quand Fabrice fut à un quart de lieue, il tourna la tête; personne ne le +suivait, la maison était en flammes. Fabrice reconnut le pont, il pensa +à sa blessure et sentit son bras serré par des bandes et fort chaud. +«Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu? Il a donné sa chemise pour +panser mon bras.» Notre héros était ce matin-là du plus beau sang-froid +du monde; la quantité de sang qu’il avait perdue l’avait délivré de +toute la partie romanesque de son caractère. + +«A droite! se dit-il, et filons.» Il se mit tranquillement à suivre le +cours de la rivière qui, après avoir passé sous le pont, coulait vers la +droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne cantinière. +«Quelle amitié! se disait-il, quel caractère ouvert!» + +Après une heure de marche, il se trouva très faible. «Ah çà! vais-je +m’évanouir? se dit-il: si je m’évanouis, on me vole mon cheval, et +peut-être mes habits, et avec les habits le trésor.» Il n’avait plus la +force de conduire son cheval, et il cherchait à se tenir en équilibre, +lorsqu’un paysan, qui bêchait dans un champ à côté de la grande route, +vit sa pâleur et vint lui offrir un verre de bière et du pain. + +--A vous voir si pâle, j’ai pensé que vous étiez un des blessés de la +grande bataille! lui dit le paysan. + +Jamais secours ne vint plus à propos. Au moment où Fabrice mâchait le +morceau de pain noir, les yeux commençaient à lui faire mal quand il +regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia. + +--Et où suis-je? demanda-t-il. + +Le paysan lui apprit qu’à trois quarts de lieue plus loin se trouvait le +bourg de Zonders, où il serait très bien soigné. Fabrice arriva dans ce +bourg, ne sachant pas trop ce qu’il faisait, et ne songeant à chaque pas +qu’à ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra: +c’était l’auberge de l’Etrille. Aussitôt accourut la bonne maîtresse de +la maison, femme énorme; elle appela du secours d’une voix altérée par +la pitié. Deux jeunes filles aidèrent Fabrice à mettre pied à terre; +à peine descendu de cheval, il s’évanouit complètement. Un chirurgien +fut appelé, on le saigna. Ce jour-là et ceux qui suivirent, Fabrice ne +savait pas trop ce qu’on lui faisait, il dormait presque sans cesse. + +Le coup de pointe à la cuisse menaçait d’un dépôt considérable. Quand +il avait sa tête à lui, il recommandait qu’on prît soin de son cheval, +et répétait souvent qu’il paierait bien, ce qui offensait la bonne +maîtresse de l’auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu’il +était admirablement soigné, et il commençait à reprendre un peu ses +idées, lorsqu’il s’aperçut un soir que ses hôtesses avaient l’air +fort troublé. Bientôt un officier allemand entra dans sa chambre: on +se servait pour lui répondre d’une langue qu’il n’entendait pas; mais +il vit bien qu’on parlait de lui; il feignit de dormir. Quelque temps +après, quand il pensa que l’officier pouvait être sorti, il appela ses +hôtesses: + +--Cet officier ne vient-il pas m’écrire sur une liste et me faire +prisonnier? + +L’hôtesse en convint les larmes aux yeux. + +--Eh bien! il y a de l’argent dans mon dolman! s’écria-t-il en se +relevant sur son lit, achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit, +je pars sur mon cheval. Vous m’avez déjà sauvé la vie une fois en me +recevant au moment où j’allais tomber mourant dans la rue; sauvez-la-moi +encore en me donnant les moyens de rejoindre ma mère. + +En ce moment, les filles de l’hôtesse se mirent à fondre en larmes; +elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaient à peine le +français, elles s’approchèrent de son lit pour lui faire des questions. +Elles discutèrent en flamand avec leur mère; mais, à chaque instant, des +yeux attendris se tournaient vers notre héros; il crut comprendre que sa +fuite pouvait les compromettre gravement, mais qu’elles voulaient bien +en courir la chance. Il les remercia avec effusion et en joignant les +mains. Un juif du pays fournit un habillement complet; mais, quand il +l’apporta vers les dix heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en +comparant l’habit avec le dolman de Fabrice, qu’il fallait le rétrécir +infiniment. Aussitôt elles se mirent à l’ouvrage; il n’y avait pas de +temps à perdre. Fabrice indiqua quelques napoléons cachés dans ses +habits, et pria ses hôtesses de les coudre dans les vêtements qu’on +venait d’acheter. On avait apporté avec les habits une belle paire de +bottes neuves. Fabrice n’hésita point à prier ces bonnes filles de +couper les bottes à la hussarde à l’endroit qu’il leur indiqua, et l’on +cacha ses petits diamants dans la doublure des nouvelles bottes. + +Par un effet singulier de la perte du sang et de la faiblesse qui en +était la suite, Fabrice avait presque tout à fait oublié le français; +il s’adressait en italien à ses hôtesses, qui parlaient un patois +flamand, de façon que l’on s’entendait presque uniquement par signes. +Quand les jeunes filles, d’ailleurs parfaitement désintéressées, +virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n’eut plus de bornes; +elles le crurent un prince déguisé. Aniken, la cadette et la plus +naïve, l’embrassa sans autre façon. Fabrice, de son côté, les trouvait +charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu +de vin, à cause de la route qu’il allait entreprendre, il avait presque +envie de ne pas partir. «Où pourrais-je être mieux qu’ici?» disait-il. +Toutefois, sur les deux heures du matin, il s’habilla. Au moment de +sortir de sa chambre, la bonne hôtesse lui apprit que son cheval avait +été emmené par l’officier qui, quelques heures auparavant, était venu +faire la visite de la maison. + +--Ah! canaille! s’écriait Fabrice en jurant, à un blessé! + +Il n’était pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler à +quel prix lui-même avait acheté ce cheval. + +Aniken lui apprit en pleurant qu’on avait loué un cheval pour lui; +elle eût voulu qu’il ne partît pas; les adieux furent tendres. Deux +grands jeunes gens, parents de la bonne hôtesse, portèrent Fabrice sur +la selle; pendant la route ils le soutenaient à cheval, tandis qu’un +troisième, qui précédait le petit convoi de quelques centaines de pas, +examinait s’il n’y avait point de patrouille suspecte sur les chemins. +Après deux heures de marche, on s’arrêta chez une cousine de l’hôtesse +de l’Etrille. Quoi que Fabrice pût leur dire, les jeunes gens qui +l’accompagnaient ne voulurent jamais le quitter; ils prétendaient qu’ils +connaissaient mieux que personne les passages dans les bois. + +--Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu’on ne vous verra pas +dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice. + +On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint à paraître, +la plaine était couverte d’un brouillard épais. Vers les huit heures +du matin, l’on arriva près d’une petite ville. L’un des jeunes gens +se détacha pour voir si les chevaux de la poste avaient été volés. +Le maître de poste avait eu le temps de les faire disparaître, et de +recruter des rosses infâmes dont il avait garni ses écuries. On alla +chercher deux chevaux dans les marécages où ils étaient cachés, et, +trois heures après, Fabrice monta dans un petit cabriolet tout délabré, +mais attelé de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces. +Le moment de la séparation avec les jeunes gens, parents de l’hôtesse, +fut du dernier pathétique; jamais, quelque prétexte aimable que Fabrice +pût trouver, ils ne voulurent accepter d’argent. + +--Dans votre état, monsieur, vous en avez plus de besoin que nous, +répondaient toujours ces braves jeunes gens. + +Enfin ils partirent avec des lettres où Fabrice, un peu fortifié par +l’agitation de la route, avait essayé de faire connaître à ses hôtesses +tout ce qu’il sentait pour elles. Fabrice écrivait les larmes aux yeux, +et il y avait certainement de l’amour dans la lettre adressée à la +petite Aniken. + +Le reste du voyage n’eut rien que d’ordinaire. En arrivant à Amiens +il souffrait beaucoup du coup de pointe qu’il avait reçu à la cuisse; +le chirurgien de campagne n’avait pas songé à débrider la plaie, et +malgré les saignées, il s’y était formé un dépôt. Pendant les quinze +jours que Fabrice passa dans l’auberge d’Amiens, tenue par une famille +complimenteuse et avide, les alliés envahissaient la France, et Fabrice +devint comme un autre homme, tant il fit de réflexions profondes sur les +choses qui venaient de lui arriver. Il n’était resté enfant que sur un +point: ce qu’il avait vu était-ce une bataille, et en second lieu, cette +bataille était-elle Waterloo? Pour la première fois de sa vie il trouva +du plaisir à lire; il espérait toujours trouver dans les journaux, ou +dans les récits de la bataille, quelque description qui lui permettrait +de reconnaître les lieux qu’il avait parcourus à la suite du maréchal +Ney, et plus tard avec l’autre général. Pendant son séjour à Amiens, +il écrivit presque tous les jours à ses bonnes amies de l’Etrille. Dès +qu’il fut guéri, il vint à Paris; il trouva à son ancien hôtel vingt +lettres de sa mère et de sa tante qui le suppliaient de revenir au plus +vite. Une dernière lettre de la comtesse Pietranera avait un certain +tour énigmatique qui l’inquiéta fort, cette lettre lui enleva toutes ses +rêveries tendres. C’était un caractère auquel il ne fallait qu’un mot +pour prévoir facilement les plus grands malheurs; son imagination se +chargeait ensuite de lui peindre ces malheurs avec les détails les plus +horribles. + +«Garde-toi bien de signer les lettres que tu écris pour donner de tes +nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir +d’emblée sur le lac de Côme: arrête-toi à Lugano, sur le territoire +suisse.» Il devait arriver dans cette petite ville sous le nom de +Cavi; il trouverait à la principale auberge le valet de chambre de +la comtesse, qui lui indiquerait ce qu’il fallait faire. Sa tante +finissait par ces mots: «Cache par tous les moyens possibles la folie +que tu as faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprimé ou +écrit; en Suisse tu seras environné des amis de Sainte-Marguerite 4. +Si j’ai assez d’argent, lui disait la comtesse, j’enverrai quelqu’un à +Genève, à l’hôtel des Balances, et tu auras des détails que je ne puis +écrire et qu’il faut pourtant que tu saches avant d’arriver. Mais, au +nom de Dieu, pas un jour de plus à Paris; tu y serais reconnu par nos +espions.» L’imagination de Fabrice se mit à se figurer les choses les +plus étranges, et il fut incapable de tout autre plaisir que celui de +chercher à deviner ce que sa tante pouvait avoir à lui apprendre de si +étrange. Deux fois, en traversant la France, il fut arrêté; mais il sut +se dégager; il dut ces désagréments à son passeport italien et à cette +étrange qualité de marchand de baromètres, qui n’était guère d’accord +avec sa figure jeune et son bras en écharpe. + +Enfin, dans Genève, il trouva un homme appartenant à la comtesse qui lui +raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait été dénoncé à la police de +Milan comme étant allé porter à Napoléon des propositions arrêtées par +une vaste conspiration organisée dans le ci-devant royaume d’Italie. Si +tel n’eût pas été le but de son voyage, disait la dénonciation, à quoi +bon prendre un nom supposé? Sa mère chercherait à prouver ce qui était +vrai; c’est-à-dire: + +1º Qu’il n’était jamais sorti de la Suisse; + +2º Qu’il avait quitté le château à l’improviste à la suite d’une +querelle avec son frère aîné. + +A ce récit, Fabrice eut un sentiment d’orgueil. «J’aurais été une sorte +d’ambassadeur auprès de Napoléon! se dit-il; j’aurais eu l’honneur de +parler à ce grand homme, plût à Dieu!» Il se souvint que son septième +aïeul, le petit-fils de celui qui arriva à Milan à la suite de Sforce, +eut l’honneur d’avoir la tête tranchée par les ennemis du duc, qui +le surprirent comme il allait en Suisse porter des propositions aux +louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de l’âme +l’estampe relative à ce fait, placée dans la généalogie de la famille. +Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outré d’un +détail qui enfin lui échappa, malgré l’ordre exprès de le lui taire, +plusieurs fois répété par la comtesse. C’était Ascagne, son frère aîné, +qui l’avait dénoncé à la police de Milan. Ce mot cruel donna comme un +accès de folie à notre héros. De Genève pour aller en Italie on passe +par Lausanne; il voulut partir à pied et sur-le-champ, et faire ainsi +dix ou douze lieues, quoique la diligence de Genève à Lausanne dût +partir deux heures plus tard. Avant de sortir de Genève, il se prit de +querelle dans un des tristes cafés du pays, avec un jeune homme qui le +regardait, disait-il, d’une façon singulière. Rien de plus vrai, le +jeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu’à l’argent, le +croyait fou; Fabrice en entrant avait jeté des regards furibonds de tous +les côtés, puis renversé sur son pantalon la tasse de café qu’on lui +servait. Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut tout +à fait du XVIe siècle: au lieu de parler du duel au jeune Genevois, il +tira son poignard et se jeta sur lui pour l’en percer. En ce moment de +passion, Fabrice oubliait tout ce qu’il avait appris sur les règles de +l’honneur, et revenait à l’instinct, ou, pour mieux dire, aux souvenirs +de la première enfance. + +L’homme de confiance intime qu’il trouva dans Lugano augmenta sa +fureur en lui donnant de nouveaux détails. Comme Fabrice était aimé à +Grianta, personne n’eût prononcé son nom, et sans l’aimable procédé de +son frère, tout le monde eût feint de croire qu’il était à Milan, et +jamais l’attention de la police de cette ville n’eût été appelée sur son +absence. + +--Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui dit l’envoyé de +sa tante, et si nous suivons la grande route, à la frontière du royaume +lombardo-vénitien, vous serez arrêté. + +Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne +qui sépare Lugano du lac de Côme: ils se déguisèrent en chasseurs, +c’est-à-dire en contrebandiers, et comme ils étaient trois et porteurs +de mines assez résolues, les douaniers qu’ils rencontrèrent ne songèrent +qu’à les saluer. Fabrice s’arrangea de façon à n’arriver au château +que vers minuit; à cette heure, son père et tous les valets de chambre +portant de la poudre étaient couchés depuis longtemps. Il descendit sans +peine dans le fossé profond et pénétra dans le château par la petite +fenêtre d’une cave: c’est là qu’il était attendu par sa mère et sa +tante, bientôt ses sœurs accoururent. Les transports de tendresse et les +larmes se succédèrent pendant longtemps, et l’on commençait à peine à +parler raison lorsque les premières lueurs de l’aube vinrent avertir ces +êtres qui se croyaient malheureux, que le temps volait. + +--J’espère que ton frère ne se sera pas douté de ton arrivée, lui dit +Mme Pietranera; je ne lui parlais guère depuis sa belle équipée, ce +dont son amour-propre me faisait l’honneur d’être fort piqué: ce soir à +souper j’ai daigné lui adresser la parole; j’avais besoin de trouver un +prétexte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner des soupçons. +Puis, lorsque je me suis aperçue qu’il était tout fier de cette +prétendue réconciliation, j’ai profité de sa joie pour le faire boire +d’une façon désordonnée, et certainement il n’aura pas songé à se mettre +en embuscade pour continuer son métier d’espion. + +--C’est dans ton appartement qu’il faut cacher notre hussard, dit la +marquise, il ne peut partir tout de suite dans ce premier moment, nous +ne sommes pas assez maîtresses de notre raison, et il s’agit de choisir +la meilleure façon de mettre en défaut cette terrible police de Milan. + +On suivit cette idée; mais le marquis et son fils aîné remarquèrent, +le jour d’après, que la marquise était sans cesse dans la chambre de +sa belle-sœur. Nous ne nous arrêterons pas à peindre les transports +de tendresse et de joie qui ce jour-là encore agitèrent ces êtres +si heureux. Les cœurs italiens sont, beaucoup plus que les nôtres, +tourmentés par les soupçons et par les idées folles que leur présente +une imagination brûlante, mais en revanche leurs joies sont bien +plus intenses et durent plus longtemps. Ce jour-là la comtesse et la +marquise étaient absolument privées de leur raison; Fabrice fut obligé +de recommencer tous ses récits: enfin on résolut d’aller cacher la joie +commune à Milan, tant il sembla difficile de se dérober plus longtemps à +la police du marquis et de son fils Ascagne. + +On prit la barque ordinaire de la maison pour aller à Côme; en agir +autrement eût été réveiller mille soupçons; mais en arrivant au port de +Côme la marquise se souvint qu’elle avait oublié à Grianta des papiers +de la dernière importance: elle se hâta d’y envoyer les bateliers, et +ces hommes ne purent faire aucune remarque sur la manière dont ces deux +dames employaient leur temps à Côme. A peine arrivées, elles louèrent +au hasard une de ces voitures qui attendent pratique près de cette +haute tour du Moyen Age qui s’élève au-dessus de la porte de Milan. On +partit à l’instant même sans que le cocher eût le temps de parler à +personne. A un quart de lieue de la ville on trouva un jeune chasseur +de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles +n’avaient aucun homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier +jusqu’aux portes de Milan, où il se rendait en chassant. Tout allait +bien, et ces dames faisaient la conversation la plus joyeuse avec le +jeune voyageur, lorsqu’à un détour que fait la route pour tourner la +charmante colline et le bois de San Giovanni, trois gendarmes déguisés +sautèrent à la bride des chevaux. + +--Ah! mon mari nous a trahis! s’écria la marquise, et elle s’évanouit. + +Un maréchal des logis qui était resté un peu en arrière s’approcha de la +voiture en trébuchant, et dit d’une voix qui avait l’air de sortir du +cabaret: + +--Je suis fâché de la mission que j’ai à remplir, mais je vous arrête, +général Fabio Conti. + +Fabrice crut que le maréchal des logis lui faisait une mauvaise +plaisanterie en l’appelant général. «Tu me le paieras», se dit-il; il +regardait les gendarmes déguisés et guettait le moment favorable pour +sauter à bas de la voiture et se sauver à travers champs. + +La comtesse sourit à tout hasard, je crois, puis dit au maréchal des +logis: + +--Mais, mon cher maréchal, est-donc cet enfant de seize ans que vous +prenez pour le général Conti? + +--N’êtes-vous pas la fille du général? dit le maréchal des logis. + +--Voyez mon père, dit la comtesse en montrant Fabrice. Les gendarmes +furent saisis d’un rire fou. + +--Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le maréchal des logis +piqué de la gaieté générale. + +--Ces dames n’en prennent jamais pour aller à Milan, dit le cocher d’un +air froid et philosophique; elles viennent de leur château de Grianta. +Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera, celle-là, Mme la marquise del +Dongo. + +Le maréchal des logis, tout déconcerté, passa à la tête des chevaux, et +là tint conseil avec ses hommes. La conférence durait bien depuis cinq +minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre +que la voiture fût avancée de quelques pas et placée à l’ombre; la +chaleur était accablante, quoiqu’il ne fût que onze heures du matin, +Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les côtés, cherchant +le moyen de se sauver, vit déboucher d’un petit sentier à travers +champs, et arriver sur la grande route, couverte de poussière, une +jeune fille de quatorze à quinze ans qui pleurait timidement sous son +mouchoir. Elle s’avançait à pied entre deux gendarmes en uniforme, et, à +trois pas derrière elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand +homme sec qui affectait des airs de dignité comme un préfet suivant une +procession. + +--Où les avez-vous donc trouvés? dit le maréchal des logis tout à fait +ivre en ce moment. + +--Se sauvant à travers champs, et pas plus de passeports que sur la main. + +Le maréchal des logis parut perdre tout à fait la tête; il avait devant +lui cinq prisonniers au lieu de deux qu’il lui fallait. Il s’éloigna +de quelques pas, ne laissant qu’un homme pour garder le prisonnier qui +faisait de la majesté, et un autre pour empêcher les chevaux d’avancer. + +--Reste, dit la comtesse à Fabrice qui déjà avait sauté à terre, tout va +s’arranger. + +On entendit un gendarme s’écrier: + +--Qu’importe! s’ils n’ont pas de passeports, ils sont de bonne prise +tout de même. + +Le maréchal des logis semblait n’être pas tout à fait aussi décidé; le +nom de la comtesse Pietranera lui donnait de l’inquiétude, il avait +connu le général, dont il ne savait pas la mort. «Le général n’est pas +un homme à ne pas se venger si j’arrête sa femme mal à propos», se +disait-il. + +Pendant cette délibération qui fut longue, la comtesse avait lié +conversation avec la jeune fille qui était à pied sur la route et dans +la poussière à côté de la calèche; elle avait été frappée de sa beauté. + +--Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat, +ajouta-t-elle en parlant au gendarme placé à la tête des chevaux, vous +permettra bien de monter en calèche. + +Fabrice, qui rôdait autour de la voiture, s’approcha pour aider la jeune +fille à monter. Celle-ci s’élançait déjà sur le marchepied, le bras +soutenu par Fabrice, lorsque l’homme imposant, qui était à six pas en +arrière de la voiture, cria d’une voix grossie par la volonté d’être +digne: + +--Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous +appartient pas. + +Fabrice n’avait pas entendu cet ordre; la jeune fille, au lieu de +monter dans la calèche, voulut redescendre, et Fabrice continuant à la +soutenir elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit profondément; +ils restèrent un instant à se regarder après que la jeune fille se fut +dégagée de ses bras. + +«Ce serait une charmante compagne de prison, se dit Fabrice: quelle +pensée profonde sous ce front! elle saurait aimer.» + +Le maréchal des logis s’approcha d’un air d’autorité: + +--Laquelle de ces dames se nomme Clélia Conti? + +--Moi, dit la jeune fille. + +--Et moi, s’écria l’homme âgé, je suis le général Fabio Conti, +chambellan de S.A.S. monseigneur le prince de Parme; je trouve fort +inconvenant qu’un homme de ma sorte soit traqué comme un voleur. + +--Avant-hier, en vous embarquant au port de Côme, n’avez-vous pas envoyé +promener l’inspecteur de police qui vous demandait votre passeport? Eh +bien! aujourd’hui il vous empêche de vous promener. + +--Je m’éloignais déjà avec ma barque, j’étais pressé, le temps étant à +l’orage; un homme sans uniforme m’a crié du quai de rentrer au port, je +lui ai dit mon nom et j’ai continué mon voyage. + +--Et ce matin vous vous êtes enfui de Côme? + +--Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir +le lac. Ce matin, à Côme, on m’a dit que je serais arrêté à la porte, je +suis sorti à pied avec ma fille; j’espérais trouver sur la route quelque +voiture qui me conduirait jusqu’à Milan, où certes ma première visite +sera pour porter mes plaintes au général commandant la province. + +Le maréchal des logis parut soulagé d’un grand poids. + +--Eh bien! général, vous êtes arrêté, et je vais vous conduire à Milan. +Et vous, qui êtes-vous? dit-il à Fabrice. + +--Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du général de division +Pietranera. + +--Sans passeport, madame la comtesse? dit le maréchal des logis fort +radouci. + +--A son âge il n’en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est +toujours avec moi. + +Pendant ce colloque, le général Conti faisait de la dignité de plus en +plus offensée avec les gendarmes. + +--Pas tant de paroles, lui dit l’un d’eux, vous êtes arrêté, suffit! + +--Vous serez trop heureux, dit le maréchal des logis, que nous +consentions à ce que vous louiez un cheval de quelque paysan; autrement, +malgré la poussière et la chaleur, et le grade de chambellan de Parme, +vous marcherez fort bien à pied au milieu de nos chevaux. + +Le général se mit à jurer. + +--Veux-tu bien te taire! reprit le gendarme. Où est ton uniforme de +général? Le premier venu ne peut-il pas dire qu’il est général? + +Le général se fâcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires +allaient beaucoup mieux dans la calèche. + +La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s’ils eussent été ses +gens. Elle venait de donner un écu à l’un d’eux pour aller chercher du +vin et surtout de l’eau fraîche dans une cassine que l’on apercevait à +deux cents pas. Elle avait trouvé le temps de calmer Fabrice, qui, à +toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait la colline. +«J’ai de bons pistolets», disait-il. Elle obtint du général irrité +qu’il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette occasion, le +général, qui aimait à parler de lui et de sa famille, apprit à ces dames +que sa fille n’avait que douze ans, étant née en 1803, le 27 octobre; +mais tout le monde lui donnait quatorze ou quinze ans, tant elle avait +de raison. + +«Homme tout à fait commun», disaient les yeux de la comtesse à la +marquise. Grâce à la comtesse, tout s’arrangea après un colloque d’une +heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin, +loua son cheval au général Conti, après que la comtesse lui eut dit: + +--Vous aurez 10 francs. + +Le maréchal des logis partit seul avec le général; les autres gendarmes +restèrent sous un arbre en compagnie avec quatre énormes bouteilles de +vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarme envoyé à la cassine +avait rapportées, aidé par un paysan. Clélia Conti fut autorisée par +le digne chambellan à accepter, pour revenir à Milan, une place dans +la voiture de ces dames, et personne ne songea à arrêter le fils du +brave général comte Pietranera. Après les premiers moments donnés à la +politesse et aux commentaires sur le petit incident qui venait de se +terminer, Clélia Conti remarqua la nuance d’enthousiasme avec laquelle +une aussi belle dame que la comtesse parlait à Fabrice; certainement +elle n’était pas sa mère. Son attention fut surtout excitée par des +allusions répétées à quelque chose d’héroïque, de hardi, de dangereux +au suprême degré, qu’il avait fait depuis peu; malgré toute son +intelligence, la jeune Clélia ne put deviner de quoi il s’agissait. + +Elle regardait avec étonnement ce jeune héros dont les yeux semblaient +respirer encore tout le feu de l’action. Pour lui, il était un peu +interdit de la beauté si singulière de cette jeune fille de douze ans, +et ses regards la faisaient rougir. + +Une lieue avant d’arriver à Milan, Fabrice dit qu’il allait voir son +oncle, et prit congé des dames. + +--Si jamais je me tire d’affaire, dit-il à Clélia, j’irai voir les beaux +tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom: Fabrice +del Dongo? + +--Bon! dit la comtesse, voilà comme tu sais garder l’incognito! +Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils et +s’appelle Pietranera et non del Dongo. + +Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui +conduit à une promenade à la mode. L’envoi des deux domestiques en +Suisse avait épuisé les fort petites économies de la marquise et de sa +sœur; par bonheur, Fabrice avait encore quelques napoléons, et l’un des +diamants, qu’on résolut de vendre. + +Ces dames étaient aimées et connaissaient toute la ville; les +personnages les plus considérables dans le parti autrichien et dévot +allèrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef de la police. +Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, comment l’on pouvait +prendre au sérieux l’incartade d’un enfant de seize ans qui se dispute +avec un frère aîné et déserte la maison paternelle. + +--Mon métier est de tout prendre au sérieux, répondait doucement +le baron Binder, homme sage et triste; il établissait alors cette +fameuse police de Milan, et s’était engagé à prévenir une révolution +comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens de Gênes. Cette +police de Milan, devenue depuis si célèbre par les aventures de MM. +Pellico et d’Andryane, ne fut pas précisément cruelle, elle exécutait +raisonnablement et sans pitié des lois sévères. L’empereur François II +voulait qu’on frappât de terreur ces imaginations italiennes si hardies. + +--Donnez-moi jour par jour, répétait le baron Binder aux protecteurs +de Fabrice, l’indication prouvée de ce qu’a fait le jeune marchesino +del Dongo; prenons-le depuis le moment de son départ de Grianta, 8 +mars, jusqu’à son arrivée, hier soir, dans cette ville, où il est caché +dans une des chambres de l’appartement de sa mère, et je suis prêt à +le traiter comme le plus aimable et le plus espiègle des jeunes gens +de la ville. Si vous ne pouvez pas me fournir l’itinéraire du jeune +homme pendant toutes les journées qui ont suivi son départ de Grianta, +quels que soient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte +aux amis de sa famille, mon devoir n’est-il pas de le faire arrêter? +Ne dois-je pas le retenir en prison jusqu’à ce qu’il m’ait donné la +preuve qu’il n’est pas allé porter des paroles à Napoléon de la part de +quelques mécontents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets +de Sa Majesté Impériale et Royale? Remarquez encore, messieurs, que si +le jeune del Dongo parvient à se justifier sur ce point, il restera +coupable d’avoir passé à l’étranger sans passeport régulièrement +délivré, et de plus en prenant un faux nom et faisant usage sciemment +d’un passeport délivré à un simple ouvrier, c’est-à-dire à un individu +d’une classe tellement au-dessous de celle à laquelle il appartient. + +Cette déclaration, cruellement raisonnable, était accompagnée de toutes +les marques de déférence et de respect que le chef de la police devait +à la haute position de la marquise del Dongo et à celle des personnages +importants qui venaient s’entremettre pour elle. + +La marquise fut au désespoir quand elle apprit la réponse du baron +Binder. + +--Fabrice va être arrêté, s’écria-t-elle en pleurant et une fois en +prison, Dieu sait quand il en sortira! Son père le reniera! + +Mme Pietranera et sa belle-sœur tinrent conseil avec deux ou trois amis +intimes, et, quoi qu’ils pussent dire, la marquise voulut absolument +faire partir son fils dès la nuit suivante. + +--Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Binder sait +que ton fils est ici; cet homme n’est point méchant. + +--Non, mais il veut plaire à l’empereur François. + +--Mais s’il croyait utile à son avancement de jeter Fabrice en prison, +il y serait déjà, et c’est lui marquer une défiance injurieuse que de le +faire sauver. + +--Mais nous avouer qu’il sait où est Fabrice c’est nous dire: faites-le +partir! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai me répéter: Dans un +quart d’heure mon fils peut être entre quatre murailles! Quelle que soit +l’ambition du baron Binder, ajoutait la marquise, il croit utile à sa +position personnelle en ce pays d’afficher des ménagements pour un homme +du rang de mon mari, et j’en vois une preuve dans cette ouverture de +cœur singulière avec laquelle il avoue qu’il sait où prendre mon fils. +Bien plus, le baron détaille complaisamment les deux contraventions dont +Fabrice est accusé d’après la dénonciation de son indigne frère; il +explique que ces deux contraventions emportent la prison; n’est-ce pas +nous dire que si nous aimons mieux l’exil, c’est à nous de choisir? + +--Si tu choisis l’exil, répétait toujours la comtesse, de la vie nous +ne le reverrons. Fabrice, présent à tout l’entretien, avec un des +anciens amis de la marquise maintenant conseiller au tribunal formé par +l’Autriche, était grandement d’avis de prendre la clef des champs. Et, +en effet, le soir même il sortit du palais caché dans la voiture qui +conduisait au théâtre de la Scala sa mère et sa tante. Le cocher, dont +on se défiait, alla faire comme d’habitude une station au cabaret, et +pendant que le laquais, homme sûr, gardait les chevaux, Fabrice, déguisé +en paysan, se glissa hors de la voiture et sortit de la ville. Le +lendemain matin il passa la frontière avec le même bonheur, et quelques +heures plus tard il était installé dans une terre que sa mère avait en +Piémont, près de Novare, précisément à Romagnano, où Bayard fut tué. + +On peut penser avec quelle attention ces dames arrivées dans leur loge, +à la Scala, écoutaient le spectacle. Elles n’y étaient allées que pour +pouvoir consulter plusieurs de leurs amis appartenant au parti libéral, +et dont l’apparition au palais del Dongo eût pu être mal interprétée par +la police. Dans la loge, il fut résolu de faire une nouvelle démarche +auprès du baron Binder. Il ne pouvait pas être question d’offrir une +somme d’argent à ce magistrat parfaitement honnête homme, et d’ailleurs +ces dames étaient fort pauvres, elles avaient forcé Fabrice à emporter +tout ce qui restait sur le produit du diamant. + +Il était fort important toutefois d’avoir le dernier mot du baron. Les +amis de la comtesse lui rappelèrent un certain chanoine Borda, jeune +homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire la cour, et avec +d’assez vilaines façons; ne pouvant réussir, il avait dénoncé son amitié +pour Limercati au général Pietranera, sur quoi il avait été chassé comme +un vilain. Or maintenant ce chanoine faisait tous les soirs la partie +de tarots de la baronne Binder, et naturellement était l’ami intime du +mari. La comtesse se décida à la démarche horriblement pénible d’aller +voir ce chanoine; et le lendemain matin de bonne heure, avant qu’il +sortît de chez lui, elle se fit annoncer. + +Lorsque le domestique unique du chanoine prononça le nom de la comtesse +Pietranera, cet homme fut ému au point d’en perdre la voix; il ne +chercha point à réparer le désordre d’un négligé fort simple. + +--Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d’une voix éteinte. + +La comtesse entra; Borda se jeta à genoux. + +--C’est dans cette position qu’un malheureux fou doit recevoir vos +ordres, dit-il à la comtesse qui ce matin-là, dans son négligé à +demi-déguisement, était d’un piquant irrésistible. + +Le profond chagrin de l’exil de Fabrice, la violence qu’elle se faisait +pour paraître chez un homme qui en avait agi traîtreusement avec elle, +tout se réunissait pour donner à son regard un éclat incroyable. + +--C’est dans cette position que je veux recevoir vos ordres, s’écria +le chanoine, car il est évident que vous avez quelque service à me +demander, autrement vous n’auriez pas honoré de votre présence la pauvre +maison d’un malheureux fou: jadis transporté d’amour et de jalousie, +il se conduisit avec vous comme un lâche, une fois qu’il vit qu’il ne +pouvait vous plaire. + +Ces paroles étaient sincères et d’autant plus belles que le chanoine +jouissait maintenant d’un grand pouvoir: la comtesse en fut touchée +jusqu’aux larmes; l’humiliation, la crainte glaçaient son âme, en un +instant l’attendrissement et un peu d’espoir leur succédaient. D’un état +fort malheureux elle passait en un clin d’œil presque au bonheur. + +--Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui présentant, et lève-toi. +(Il faut savoir qu’en Italie le tutoiement indique la bonne et franche +amitié tout aussi bien qu’un sentiment plus tendre.) Je viens te +demander grâce pour mon neveu Fabrice. Voici la vérité complète et sans +le moindre déguisement comme on la dit à un vieil ami. A seize ans et +demi il vient de faire une insigne folie; nous étions au château de +Grianta, sur le lac de Côme. Un soir, à sept heures nous avons appris, +par un bateau de Côme, le débarquement de l’Empereur au golfe de Juan. +Le lendemain matin Fabrice est parti pour la France, après s’être +fait donner le passeport d’un de ses amis du peuple, un marchand de +baromètres nommé Vasi. Comme il n’a pas l’air précisément d’un marchand +de baromètres, à peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sa +bonne mine on l’a arrêté; ses élans d’enthousiasme en mauvais français +semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s’est sauvé et a pu +gagner Genève; nous avons envoyé à sa rencontre à Lugano... + +--C’est-à-dire à Genève, dit le chanoine en souriant. + +La comtesse acheva l’histoire. + +--Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le +chanoine avec effusion; je me mets entièrement à vos ordres. Je ferai +même des imprudences, ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment +où ce pauvre salon sera privé de cette apparition céleste, et qui fait +époque dans l’histoire de ma vie? + +--Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice +depuis sa naissance, que vous avez vu naître cet enfant quand vous +veniez chez nous, et qu’enfin, au nom de l’amitié qu’il vous accorde, +vous le suppliez d’employer tous ses espions à vérifier si, avant son +départ pour la Suisse, Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de +ces libéraux qu’il surveille. Pour peu que le baron soit bien servi, +il verra qu’il s’agit ici uniquement d’une véritable étourderie de +jeunesse. Vous savez que j’avais, dans mon bel appartement du palais +Dugnani, les estampes des batailles gagnées par Napoléon: c’est en +lisant les légendes de ces gravures que mon neveu apprit à lire. Dès +l’âge de cinq ans mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous lui +mettions sur la tête le casque de mon mari, l’enfant traînait son grand +sabre. Eh bien! un beau jour, il apprend que le dieu de mon mari, que +l’Empereur est de retour en France; il part pour le rejoindre, comme un +étourdi, mais il n’y réussit pas. Demandez à votre baron de quelle peine +il veut punir ce moment de folie. + +--J’oubliais une chose, s’écria le chanoine, vous allez voir que +je ne suis pas tout à fait indigne du pardon que vous m’accordez. +Voici, dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la +dénonciation de cet infâme coltorto (hypocrite), voyez, signée Ascanio +Valserra del Dongo, qui a commencé toute cette affaire; je l’ai prise +hier soir dans les bureaux de la police, et suis allé à la Scala, dans +l’espoir de trouver quelqu’un allant d’habitude dans votre loge, par +lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copie de cette pièce est +à Vienne depuis longtemps. Voilà l’ennemi que nous devons combattre. Le +chanoine lut la dénonciation avec la comtesse, et il fut convenu que +dans la journée, il lui en ferait tenir une copie par une personne sûre. +Ce fut la joie dans le cœur que la comtesse rentra au palais del Dongo. + +--Il est impossible d’être plus galant homme que cet ancien coquin, +dit-elle à la marquise; ce soir à la Scala, à dix heures trois quarts à +l’horloge du théâtre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous +éteindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et, à onze heures, +le chanoine lui-même viendra nous dire ce qu’il a pu faire. C’est ce que +nous avons trouvé de moins compromettant pour lui. + +Ce chanoine avait beaucoup d’esprit; il n’eut garde de manquer au +rendez-vous: il y montra une bonté complète et une ouverture de cœur +sans réserve que l’on ne trouve guère que dans les pays où la vanité +ne domine pas tous les sentiments. Sa dénonciation de la comtesse au +général Pietranera, son mari, était un des grands remords de sa vie, et +il trouvait un moyen d’abolir ce remords. + +Le matin, quand la comtesse était sortie de chez lui: «La voilà qui +fait l’amour avec son neveu, s’était-il dit avec amertume, car il +n’était point guéri. Altière comme elle l’est, être venue chez moi!... +A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreur mes +offres de service, quoique fort polies et très bien présentées par le +colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1 +500 francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa +chambre! Puis aller habiter le château de Grianta avec un abominable +secatore, ce marquis del Dongo!... Tout s’explique maintenant! Au fait, +ce jeune Fabrice est plein de grâces, grand, bien fait, une figure +toujours riante... et, mieux que cela, un certain regard chargé de douce +volupté... une physionomie à la Corrège, ajoutait le chanoine avec +amertume. + +«La différence d’âge... point trop grande... Fabrice né après l’entrée +des Français, vers 98, ce me semble; la comtesse peut avoir vingt-sept +ou vingt-huit ans, impossible d’être plus jolie, plus adorable; dans ce +pays fertile en beautés, elle les bat toutes; la Marini, la Gherardi, la +Ruga, l’Aresi, la Pietragrua, elle l’emporte sur toutes ces femmes... +Ils vivaient heureux cachés sur ce beau lac de Côme quand le jeune +homme a voulu rejoindre Napoléon... Il y a encore des âmes en Italie! +et, quoi qu’on fasse! Chère patrie!... Non, continuait ce cœur enflammé +par la jalousie, impossible d’expliquer autrement cette résignation à +végéter à la campagne, avec le dégoût de voir tous les jours, à tous +les repas, cette horrible figure du marquis del Dongo, plus cette +infâme physionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera pis que +son père!... Eh bien! je la servirai franchement. Au moins j’aurai le +plaisir de la voir autrement qu’au bout de ma lorgnette.» + +Le chanoine Borda expliqua fort clairement l’affaire à ces dames. Au +fond, Binder était on ne peut pas mieux disposé; il était charmé que +Fabrice eût pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient +arriver de Vienne; car le Binder n’avait pouvoir de décider de rien, +il attendait des ordres pour cette affaire comme pour toutes les +autres; il envoyait à Vienne chaque jour la copie exacte de toutes les +informations: puis il attendait. + +Il fallait que dans son exil à Romagnan Fabrice: + +1º Ne manquât pas d’aller à la messe tous les jours, prît pour +confesseur un homme d’esprit, dévoué à la cause de la monarchie, et +ne lui avouât, au tribunal de la pénitence, que des sentiments fort +irréprochables. + +2º Il ne devait fréquenter aucun homme passant pour avoir de l’esprit, +et, dans l’occasion, il fallait parler de la révolte avec horreur, et +comme n’étant jamais permise. + +3º Il ne devait point se faire voir au café, il ne fallait jamais lire +d’autres journaux que les gazettes officielles de Turin et de Milan; +en général, montrer du dégoût pour la lecture, ne jamais lire, surtout +aucun ouvrage imprimé après 1720, exception tout au plus pour les romans +de Walter Scott. + +4º Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il faut surtout +qu’il fasse ouvertement la cour à quelqu’une des jolies femmes du pays, +de la classe noble, bien entendu; cela montrera qu’il n’a pas le génie +sombre et mécontent d’un conspirateur en herbe. + +Avant de se coucher, la comtesse et la marquise écrivirent à Fabrice +deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquait avec une anxiété +charmante tous les conseils donnés par Borda. + +Fabrice n’avait nulle envie de conspirer: il aimait Napoléon, et, en sa +qualité de noble, se croyait fait pour être plus heureux qu’un autre +et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n’avait ouvert un livre +depuis le collège, où il n’avait lu que des livres arrangés par les +jésuites. Il s’établit à quelque distance de Romagnan, dans un palais +magnifique, l’un des chefs-d’œuvre du fameux architecte San Micheli; +mais depuis trente ans on ne l’avait pas habité, de sorte qu’il pleuvait +dans toutes les pièces et pas une fenêtre ne fermait. Il s’empara +des chevaux de l’homme d’affaires, qu’il montait sans façon toute la +journée; il ne parlait point, et réfléchissait. Le conseil de prendre +une maîtresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il le suivit +à la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune prêtre intrigant qui +voulait devenir évêque (comme le confesseur du Spielberg); mais il +faisait trois lieues à pied et s’enveloppait d’un mystère qu’il croyait +impénétrable, pour lire <i>Le Constitutionnel</i>, qu’il trouvait sublime. +«Cela est aussi beau qu’Alfieri et le Dante!» s’écriait-il souvent. +Fabrice avait cette ressemblance avec la jeunesse française qu’il +s’occupait beaucoup plus sérieusement de son cheval et de son journal +que de sa maîtresse bien pensante. Mais il n’y avait pas encore de place +pour l’imitation des autres dans cette âme naïve et ferme, et il ne fit +pas d’amis dans la société du gros bourg de Romagnan; sa simplicité +passait pour de la hauteur; on ne savait que dire de ce caractère. C’est +un cadet mécontent de n’être pas aîné, dit le curé. + + + + +CHAPITRE VI + + +Nous avouerons avec sincérité que la jalousie du chanoine Borda n’avait +pas absolument tort; à son retour de France, Fabrice parut aux yeux +de la comtesse Pietranera comme un bel étranger qu’elle eût beaucoup +connu jadis. S’il eût parlé d’amour, elle l’eût aimé; n’avait-elle +pas déjà pour sa conduite et sa personne une admiration passionnée et +pour ainsi dire sans bornes? Mais Fabrice l’embrassait avec une telle +effusion d’innocente reconnaissance et de bonne amitié, qu’elle se fût +fait horreur à elle-même si elle eût cherché un autre sentiment dans +cette amitié presque filiale. «Au fond, se disait la comtesse, quelques +amis qui m’ont connue il y a six ans, à la cour du prince Eugène, +peuvent encore me trouver jolie et même jeune, mais pour lui je suis +une femme respectable... et, s’il faut tout dire sans nul ménagement +pour mon amour-propre, une femme âgée.» La comtesse se faisait illusion +sur l’époque de la vie où elle était arrivée, mais ce n’était pas à la +façon des femmes vulgaires. «A son âge, d’ailleurs, ajoutait-elle, on +s’exagère un peu les ravages du temps; un homme plus avancé dans la +vie...» + +La comtesse, qui se promenait dans son salon, s’arrêta devant une +glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois le cœur de +Mme Pietranera était attaqué d’une façon sérieuse et par un singulier +personnage. Peu après le départ de Fabrice pour la France, la comtesse +qui, sans qu’elle se l’avouât tout à fait, commençait déjà à s’occuper +beaucoup de lui, était tombée dans une profonde mélancolie. Toutes ses +occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l’on ose ainsi parler, +sans saveur; elle se disait que Napoléon, voulant s’attacher ses peuples +d’Italie, prendrait Fabrice pour aide de camp. + +--Il est perdu pour moi! s’écriait-elle en pleurant, je ne le reverrai +plus; il m’écrira, mais que serai-je pour lui dans dix ans? + +Ce fut dans ces dispositions qu’elle fit un voyage à Milan; elle +espérait y trouver des nouvelles plus directes de Napoléon, et, qui +sait, peut-être par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans se +l’avouer, cette âme active commençait à être bien lasse de la vie +monotone qu’elle menait à la campagne. «C’est s’empêcher de mourir, +se disait-elle, ce n’est pas vivre. Tous les jours voir ces figures +poudrées, le frère, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Que +seraient les promenades sur le lac sans Fabrice?» Son unique consolation +était puisée dans l’amitié qui l’unissait à la marquise. Mais depuis +quelque temps, cette intimité avec la mère de Fabrice, plus âgée +qu’elle, et désespérant de la vie, commençait à lui être moins agréable. + +Telle était la position singulière de Mme Pietranera: Fabrice parti, +elle espérait peu de l’avenir; son cœur avait besoin de consolation et +de nouveauté. Arrivée à Milan, elle se prit de passion pour l’opéra à +la mode; elle allait s’enfermer toute seule, durant de longues heures, +à la Scala, dans la loge du général Scotti, son ancien ami. Les hommes +qu’elle cherchait à rencontrer pour avoir des nouvelles de Napoléon et +de son armée lui semblaient vulgaires et grossiers. Rentrée chez elle, +elle improvisait sur son piano jusqu’à trois heures du matin. Un soir, +à la Scala, dans la loge d’une de ses amies, où elle allait chercher +des nouvelles de France, on lui présenta le comte Mosca, ministre de +Parme: c’était un homme aimable et qui parla de la France et de Napoléon +de façon à donner à son cœur de nouvelles raisons pour espérer ou +pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain: cet homme +d’esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parla avec +plaisir. Depuis le départ de Fabrice, elle n’avait pas trouvé une soirée +vivante comme celle-là. Cet homme qui l’amusait, le comte Mosca della +Rovere Sorezana, était alors ministre de la guerre, de la police et +des finances de ce fameux prince de Parme, Ernest IV, si célèbre par +ses sévérités que les libéraux de Milan appelaient des cruautés. Mosca +pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans; il avait de grands traits, +aucun vestige d’importance, et un air simple et gai qui prévenait en sa +faveur; il eût été fort bien encore, si une bizarrerie de son prince +ne l’eût obligé à porter de la poudre dans les cheveux comme gages de +bons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer la vanité, on +arrive fort vite en Italie au ton de l’intimité, et à dire des choses +personnelles. Le correctif de cet usage est de ne pas se revoir si l’on +s’est blessé. + +--Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit Mme Pietranera +la troisième fois qu’elle le voyait. De la poudre! un homme comme vous, +aimable, encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne avec nous! + +--C’est que je n’ai rien volé dans cette Espagne, et qu’il faut vivre. +J’étais fou de la gloire; une parole flatteuse du général français, +Gouvion-Saint-Cyr, qui nous commandait, était alors tout pour moi. A +la chute de Napoléon, il s’est trouvé que, tandis que je mangeais mon +bien à son service, mon père, homme d’imagination et qui me voyait déjà +général, me bâtissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouvé +pour tout bien un grand palais à finir et une pension. + +--Une pension: 3 500 francs, comme mon mari? + +--Le comte Pietranera était général de division. Ma pension, à moi, +pauvre chef d’escadron, n’a jamais été que de 800 francs, et encore je +n’en ai été payé que depuis que je suis ministre des finances. + +Comme il n’y avait dans la loge que la dame d’opinions fort libérales à +laquelle elle appartenait, l’entretien continua avec la même franchise. +Le comte Mosca, interrogé, parla de sa vie à Parme. + +--En Espagne, sous le général Saint-Cyr, j’affrontais des coups de fusil +pour arriver à la croix et ensuite à un peu de gloire, maintenant je +m’habille comme un personnage de comédie pour gagner un grand état de +maison et quelques milliers de francs. Une fois entré dans cette sorte +de jeu d’échecs, choqué des insolences de mes supérieurs, j’ai voulu +occuper une des premières places; j’y suis arrivé: mais mes jours les +plus heureux sont toujours ceux que de temps à autre je puis venir +passer à Milan; là vit encore, ce me semble, le cœur de votre armée +d’Italie. + +La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministre d’un +prince si redouté piqua la curiosité de la comtesse; sur son titre +elle avait cru trouver un pédant plein d’importance, elle voyait un +homme qui avait honte de la gravité de sa place. Mosca lui avait promis +de lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu’il pourrait +recueillir: c’était une grande indiscrétion à Milan, dans le mois qui +précéda Waterloo; il s’agissait alors pour l’Italie d’être ou de n’être +pas; tout le monde avait la fièvre, à Milan, d’espérance ou de crainte. +Au milieu de ce trouble universel, la comtesse fit des questions sur le +compte d’un homme qui parlait si lestement d’une place si enviée et qui +était sa seule ressource. + +Des choses curieuses et d’une bizarrerie intéressante furent rapportées +à Mme Pietranera: + +--Le comte Mosca della Rovere Sorezana, lui dit-on, est sur le point +de devenir premier ministre et favori déclaré de Ranuce-Ernest IV, +souverain absolu de Parme, et, de plus, l’un des princes les plus riches +de l’Europe. Le comte serait déjà arrivé à ce poste suprême s’il eût +voulu prendre une mine plus grave; on dit que le prince lui fait souvent +la leçon à cet égard. + +--Qu’importent mes façons à Votre Altesse, répond-il librement, si je +fais bien ses affaires? + +--Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n’est pas sans épines. Il faut +plaire à un souverain, homme de sens et d’esprit sans doute, mais qui, +depuis qu’il est monté sur un trône absolu, semble avoir perdu la tête +et montre, par exemple, des soupçons dignes d’une femmelette. + +«Ernest IV n’est brave qu’à la guerre. Sur les champs de bataille, on +l’a vu vingt fois guider une colonne à l’attaque en brave général; mais +après la mort de son père Ernest III, de retour dans ses Etats, où, pour +son malheur, il possède un pouvoir sans limites, il s’est mis à déclamer +follement contre les libéraux et la liberté. Bientôt il s’est figuré +qu’on le haïssait; enfin, dans un moment de mauvaise humeur il a fait +pendre deux libéraux, peut-être peu coupables, conseillé à cela par un +misérable nommé Rassi, sorte de ministre de la justice. + +«Depuis ce moment fatal, la vie du prince a été changée; on le voit +tourmenté par les soupçons les plus bizarres. Il n’a pas cinquante +ans, et la peur l’a tellement amoindri, si l’on peut parler ainsi, +que, dès qu’il parle des jacobins et des projets du comité directeur +de Paris, on lui trouve la physionomie d’un vieillard de quatre-vingts +ans; il retombe dans les peurs chimériques de la première enfance. Son +favori Rassi, fiscal général (ou grand juge), n’a d’influence que par +la peur de son maître; et dès qu’il craint pour son crédit, il se hâte +de découvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des plus +chimériques. Trente imprudents se réunissent-ils pour lire un numéro +du <i>Constitutionnel</i>, Rassi les déclare conspirateurs et les envoie +prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute +la Lombardie. Comme elle est fort élevée, cent quatre-vingts pieds, +dit-on, on l’aperçoit de fort loin au milieu de cette plaine immense; +et la forme physique de cette prison, de laquelle on raconte des choses +horribles, la fait reine, de par la peur, de toute cette plaine, qui +s’étend de Milan à Bologne. + +--Le croiriez-vous? disait à la comtesse un autre voyageur, la nuit, au +troisième étage de son palais, gardé par quatre-vingts sentinelles qui, +tous les quarts d’heure, hurlent une phrase entière, Ernest IV tremble +dans sa chambre. Toutes les portes fermées à dix verrous, et les pièces +voisines, au-dessus comme au-dessous, remplies de soldats, il a peur +des jacobins. Si une feuille du parquet vient à crier, il saute sur ses +pistolets et croit à un libéral caché sous son lit. Aussitôt toutes les +sonnettes du château sont en mouvement, et un aide de camp va réveiller +le comte Mosca. Arrivé au château, ce ministre de la police se garde +bien de nier la conspiration, au contraire; seul avec le prince, et armé +jusqu’aux dents, il visite tous les coins des appartements, regarde +sous les lits, et, en un mot, se livre à une foule d’actions ridicules +dignes d’une vieille femme. Toutes ces précautions eussent semblé bien +avilissantes au prince lui-même dans les temps heureux où il faisait la +guerre et n’avait tué personne qu’à coups de fusil. Comme c’est un homme +d’infiniment d’esprit, il a honte de ces précautions; elles lui semblent +ridicules, même au moment où il s’y livre, et la source de l’immense +crédit du comte Mosca, c’est qu’il emploie toute son adresse à faire que +le prince n’ait jamais à rougir en sa présence. C’est lui, Mosca, qui, +en sa qualité de ministre de la police, insiste pour regarder sous les +meubles, et, dit-on à Parme, jusque dans les étuis des contrebasses. +C’est le prince qui s’y oppose, et plaisante son ministre sur sa +ponctualité excessive. «Ceci est un parti, lui répond le comte Mosca: +songez aux sonnets satiriques dont les jacobins nous accableraient si +nous vous laissions tuer. Ce n’est pas seulement votre vie que nous +défendons, c’est notre honneur.» Mais il paraît que le prince n’est dupe +qu’à demi, car si quelqu’un dans la ville s’avise de dire que la veille +on a passé une nuit blanche au château, le grand fiscal Rassi envoie le +mauvais plaisant à la citadelle; et une fois dans cette demeure élevée +et en bon air, comme on dit à Parme, il faut un miracle pour que l’on +se souvienne du prisonnier. C’est parce qu’il est militaire, et qu’en +Espagne il s’est sauvé vingt fois le pistolet à la main, au milieu des +surprises, que le prince préfère le comte Mosca à Rassi, qui est bien +plus flexible et plus bas. Ces malheureux prisonniers de la citadelle +sont au secret le plus rigoureux, et l’on fait des histoires sur leur +compte. Les libéraux prétendent que, par une invention de Rassi, les +geôliers et confesseurs ont ordre de leur persuader que tous les mois à +peu près, l’un d’eux est conduit à la mort. Ce jour-là les prisonniers +ont la permission de monter sur l’esplanade de l’immense tour, à cent +quatre-vingts pieds d’élévation, et de là ils voient défiler un cortège +avec un espion qui joue le rôle d’un pauvre diable qui marche à la mort. + +Ces contes, et vingt autres du même genre et d’une non moindre +authenticité, intéressaient vivement Mme Pietranera; le lendemain, elle +demandait des détails au comte Mosca, qu’elle plaisantait vivement. Elle +le trouvait amusant et lui soutenait qu’au fond il était un monstre sans +s’en douter. Un jour, en rentrant à son auberge, le comte se dit: «Non +seulement cette comtesse Pietranera est une femme charmante; mais quand +je passe la soirée dans sa loge, je parviens à oublier certaines choses +de Parme dont le souvenir me perce le cœur.» + +«Ce ministre, malgré son air léger et ses façons brillantes, n’avait pas +une âme à la française; il ne savait pas oublier les chagrins. Quand +son chevet avait une épine, il était obligé de la briser et de l’user à +force d’y piquer ses membres palpitants.» Je demande pardon pour cette +phrase, traduite de l’italien. + +Le lendemain de cette découverte, le comte trouva que malgré les +affaires qui l’appelaient à Milan, la journée était d’une longueur +énorme; il ne pouvait tenir en place; il fatigua les chevaux de sa +voiture. Vers les six heures, il monta à cheval pour aller au Corso; il +avait quelque espoir d’y rencontrer Mme Pietranera; ne l’y ayant pas +vue, il se rappela qu’à huit heures le théâtre de la Scala ouvrait; +il y entra et ne vit pas dix personnes dans cette salle immense. Il +eut quelque pudeur de se trouver là. «Est-il possible, se dit-il, +qu’à quarante-cinq ans sonnés je fasse des folies dont rougirait un +sous-lieutenant! Par bonheur personne ne les soupçonne.» Il s’enfuit +et essaya d’user le temps en se promenant dans ces rues si jolies qui +entourent le théâtre de la Scala. Elles sont occupées par des cafés +qui, à cette heure, regorgent de monde; devant chacun de ces cafés, des +foules de curieux établis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent +des glaces et critiquent les passants. Le comte était un passant +remarquable; aussi eut-il le plaisir d’être reconnu et accosté. Trois +ou quatre importuns, de ceux qu’on ne peut brusquer, saisirent cette +occasion d’avoir audience d’un ministre si puissant. Deux d’entre eux +lui remirent des pétitions; le troisième se contenta de lui adresser des +conseils fort longs sur sa conduite politique. + +«On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit; on ne se promène +point quand on est aussi puissant.» Il rentra au théâtre et eut l’idée +de louer une loge au troisième rang; de là son regard pourrait plonger, +sans être remarqué de personne, sur la loge des secondes où il espérait +voir arriver la comtesse. Deux grandes heures d’attente ne parurent +point trop longues à cet amoureux; sûr de n’être point vu, il se livrait +avec bonheur à toute sa folie. «La vieillesse, se disait-il, n’est-ce +pas, avant tout, n’être plus capable de ces enfantillages délicieux?» + +Enfin la comtesse parut. Armé de sa lorgnette, il l’examinait avec +transport. «Jeune, brillante, légère comme un oiseau, se disait-il, elle +n’a pas vingt-cinq ans. Sa beauté est son moindre charme: où trouver +ailleurs cette âme toujours sincère, qui jamais n’agit avec prudence, +qui se livre tout entière à l’impression du moment, qui ne demande qu’à +être entraînée par quelque objet nouveau? Je conçois les folies du comte +Nani.» + +Le comte se donnait d’excellentes raisons pour être fou, tant qu’il +ne songeait qu’à conquérir le bonheur qu’il voyait sous ses yeux. Il +n’en trouvait plus d’aussi bonnes quand il venait à considérer son âge +et les soucis quelquefois fort tristes qui remplissaient sa vie. «Un +homme habile à qui la peur ôte l’esprit me donne une grande existence +et beaucoup d’argent pour être son ministre; mais que demain il me +renvoie, je reste vieux et pauvre, c’est-à-dire tout ce qu’il y a +au monde de plus méprisé; voilà un aimable personnage à offrir à la +comtesse!» Ces pensées étaient trop noires, il revint à Mme Pietranera; +il ne pouvait se lasser de la regarder, et pour mieux penser à elle il +ne descendait pas dans sa loge. «Elle n’avait pris Nani, vient-on de me +dire, que pour faire pièce à cet imbécile de Limercati qui ne voulut pas +entendre à donner un coup d’épée ou à faire donner un coup de poignard +à l’assassin du mari. Je me battrais vingt fois pour elle!» s’écria +le comte avec transport. A chaque instant il consultait l’horloge du +théâtre qui par des chiffres éclatants de lumière et se détachant sur +un fond noir avertit les spectateurs, toutes les cinq minutes, de +l’heure où il leur est permis d’arriver dans une loge amie. Le comte +se disait: «Je ne saurais passer qu’une demi-heure tout au plus dans +sa loge, moi, connaissance de si fraîche date; si j’y reste davantage, +je m’affiche, et grâce à mon âge et plus encore à ces maudits cheveux +poudrés, j’aurai l’air attrayant d’un Cassandre.» Mais une réflexion +le décida tout à coup: «Si elle allait quitter cette loge pour faire +une visite, je serais bien récompensé de l’avarice avec laquelle je +m’économise ce plaisir.» Il se levait pour descendre dans la loge où il +voyait la comtesse; tout à coup il ne se sentit presque plus d’envie de +s’y présenter. «Ah! voici qui est charmant, s’écria-t-il en riant de +soi-même, et s’arrêtant sur l’escalier; c’est un mouvement de timidité +véritable! voilà bien vingt-cinq ans que pareille aventure ne m’est +arrivée.» + +Il entra dans la loge en faisant presque effort sur lui-même; et, +profitant en homme d’esprit de l’accident qui lui arrivait, il ne +chercha point du tout à montrer de l’aisance ou à faire de l’esprit +en se jetant dans quelque récit plaisant; il eut le courage d’être +timide, il employa son esprit à laisser entrevoir son trouble sans être +ridicule. «Si elle prend la chose de travers, se disait-il, je me perds +à jamais. Quoi! timide avec des cheveux couverts de poudre, et qui sans +le secours de la poudre paraîtraient gris! Mais enfin la chose est +vraie, donc elle ne peut être ridicule que si je l’exagère ou si j’en +fais trophée.» La comtesse s’était si souvent ennuyée au château de +Grianta, vis-à-vis des figures poudrées de son frère, de son neveu et de +quelques ennuyeux bien pensants du voisinage, qu’elle ne songea pas à +s’occuper de la coiffure de son nouvel adorateur. + +L’esprit de la comtesse ayant un bouclier contre l’éclat de rire de +l’entrée, elle ne fut attentive qu’aux nouvelles de France que Mosca +avait toujours à lui donner en particulier, en arrivant dans la loge; +sans doute il inventait. En les discutant avec lui, elle remarqua ce +soir-là son regard, qui était beau et bienveillant. + +--Je m’imagine, lui dit-elle, qu’à Parme, au milieu de vos esclaves, +vous n’allez pas avoir ce regard aimable, cela gâterait tout et leur +donnerait quelque espoir de n’être pas pendus. + +L’absence totale d’importance chez un homme qui passait pour le premier +diplomate de l’Italie parut singulière à la comtesse; elle trouva même +qu’il avait de la grâce. Enfin, comme il parlait bien et avec feu, elle +ne fut point choquée qu’il eût jugé à propos de prendre pour une soirée, +et sans conséquence, le rôle d’attentif. + +Ce fut un grand pas de fait, et bien dangereux; par bonheur pour le +ministre, qui, à Parme, ne trouvait pas de cruelles, c’était seulement +depuis peu de jours que la comtesse arrivait de Grianta; son esprit +était encore tout raidi par l’ennui de la vie champêtre. Elle avait +comme oublié la plaisanterie; et toutes ces choses qui appartiennent à +une façon de vivre élégante et légère avaient pris à ses yeux comme une +teinte de nouveauté qui les rendait sacrées; elle n’était disposée à se +moquer de rien, pas même d’un amoureux de quarante-cinq ans et timide. +Huit jours plus tard, la témérité du comte eût pu recevoir un tout autre +accueil. + +A la Scala, il est d’usage de ne faire durer qu’une vingtaine de +minutes ces petites visites que l’on fait dans les loges; le comte +passa toute la soirée dans celle où il avait le bonheur de rencontrer +Mme Pietranera. «C’est une femme, se disait-il, qui me rend toutes les +folies de la jeunesse!» Mais il sentait bien le danger. «Ma qualité de +pacha tout-puissant à quarante lieues d’ici me fera-t-elle pardonner +cette sottise? je m’ennuie tant à Parme!» Toutefois, de quart d’heure en +quart d’heure il se promettait de partir. + +--Il faut avouer, madame, dit-il en riant à la comtesse, qu’à Parme je +meurs d’ennui, et il doit m’être permis de m’enivrer de plaisir quand +j’en trouve sur ma route. Ainsi, sans conséquence et pour une soirée, +permettez-moi de jouer auprès de vous le rôle d’amoureux. Hélas! dans +peu de jours je serai bien loin de cette loge qui me fait oublier tous +les chagrins et même, direz-vous, toutes les convenances. + +Huit jours après cette visite monstre dans la loge à la Scala et à +la suite de plusieurs petits incidents dont le récit semblerait long +peut-être, le comte Mosca était absolument fou d’amour, et la comtesse +pensait déjà que l’âge ne devait pas faire objection, si d’ailleurs on +le trouvait aimable. On en était à ces pensées quand Mosca fut rappelé +par un courrier de Parme. On eût dit que son prince avait peur tout +seul. La comtesse retourna à Grianta; son imagination ne parant plus +ce beau lieu, il lui parut désert. «Est-ce que je me serais attachée à +cet homme?» se dit-elle. Mosca écrivit et n’eut rien à jouer, l’absence +lui avait enlevé la source de toutes ses pensées; ses lettres étaient +amusantes, et, par une petite singularité qui ne fut pas mal prise, pour +éviter les commentaires du marquis del Dongo qui n’aimait pas à payer +des ports de lettres, il envoyait des courriers qui jetaient les siennes +à la poste à Côme, à Lecco, à Varèse ou dans quelque autre de ces +petites villes charmantes des environs du lac. Ceci tendait à obtenir +que le courrier rapportât les réponses; il y parvint. + +Bientôt les jours de courrier firent événement pour la comtesse; ces +courriers apportaient des fleurs, des fruits, de petits cadeaux sans +valeur, mais qui l’amusaient ainsi que sa belle-sœur. Le souvenir +du comte se mêlait à l’idée de son grand pouvoir; la comtesse était +devenue curieuse de tout ce qu’on disait de lui, les libéraux eux-mêmes +rendaient hommage à ses talents. La principale source de mauvaise +réputation pour le comte, c’est qu’il passait pour le chef du parti +ultra à la cour de Parme, et que le parti libéral avait à sa tête une +intrigante capable de tout, et même de réussir, la marquise Raversi, +immensément riche. Le prince était fort attentif à ne pas décourager +celui des deux partis qui n’était pas au pouvoir; il savait bien qu’il +serait toujours le maître, même avec un ministère pris dans le salon +de Mme Raversi. On donnait à Grianta mille détails sur ces intrigues; +l’absence de Mosca, que tout le monde peignait comme un ministre du +premier talent et un homme d’action, permettait de ne plus songer aux +cheveux poudrés, symbole de tout ce qui est lent et triste, c’était +un détail sans conséquence, une des obligations de la cour, où il +jouait d’ailleurs un si beau rôle. «Une cour, c’est ridicule, disait la +comtesse à la marquise, mais c’est amusant; c’est un jeu qui intéresse, +mais dont il faut accepter les règles. Qui s’est jamais avisé de se +récrier contre le ridicule des règles du whist? Et pourtant une fois +qu’on s’est accoutumé aux règles, il est agréable de faire l’adversaire +repic et capot.» + +La comtesse pensait souvent à l’auteur de tant de lettres aimables. Le +jour où elle les recevait était agréable pour elle; elle prenait sa +barque et allait les lire dans les beaux sites du lac, à la Pliniana, +à Bélan, au bois des Sfondrata. Ces lettres semblaient la consoler un +peu de l’absence de Fabrice. Elle ne pouvait du moins refuser au comte +d’être fort amoureux; un mois ne s’était pas écoulé, qu’elle songeait à +lui avec une amitié tendre. De son côté, le comte Mosca était presque +de bonne foi quand il lui offrait de donner sa démission, de quitter le +ministère, et de venir passer sa vie avec elle à Milan ou ailleurs. + +--J’ai 400 000 francs, ajoutait-il, ce qui nous fera toujours 15 000 +livres de rente. + +«De nouveau une loge, des chevaux! etc.», se disait la comtesse, +c’étaient des rêves aimables. Les sublimes beautés des aspects du lac +de Côme recommençaient à la charmer. Elle allait rêver sur ses bords à +ce retour de vie brillante et singulière qui, contre toute apparence, +redevenait possible pour elle. Elle se voyait sur le Corso, à Milan, +heureuse et gaie comme au temps du vice-roi. + +«La jeunesse, ou du moins la vie active recommencerait pour moi!» + +Quelquefois son imagination ardente lui cachait les choses, mais jamais +avec elle il n’y avait de ces illusions volontaires que donne la +lâcheté. C’était surtout une femme de bonne foi avec elle-même. «Si je +suis un peu trop âgée pour faire des folies, se disait-elle, l’envie, +qui se fait des illusions comme l’amour, peut empoisonner pour moi le +séjour de Milan. Après la mort de mon mari, ma pauvreté noble eut du +succès, ainsi que le refus de deux grandes fortunes. Mon pauvre petit +comte Mosca n’a pas la vingtième partie de l’opulence que mettaient à +mes pieds ces deux nigauds Limercati et Nani. La chétive pension de +veuve péniblement obtenue, les gens congédiés, ce qui eut de l’éclat, +la petite chambre au cinquième qui amenait vingt carrosses à la porte, +tout cela forma jadis un spectacle singulier. Mais j’aurai des moments +désagréables, quelque adresse que j’y mette, si, ne possédant toujours +pour fortune que la pension de veuve, je reviens vivre à Milan avec +la bonne petite aisance bourgeoise que peuvent nous donner les 15 +000 livres qui resteront à Mosca après sa démission. Une puissante +objection, dont l’envie se fera une arme terrible, c’est que le comte, +quoique séparé de sa femme depuis longtemps, est marié. Cette séparation +se sait à Parme, mais à Milan elle sera nouvelle, et on me l’attribuera. +Ainsi, mon beau théâtre de la Scala, mon divin lac de Côme... adieu! +adieu!» + +Malgré toutes ces prévisions, si la comtesse avait eu la moindre +fortune, elle eût accepté l’offre de la démission de Mosca. Elle se +croyait une femme âgée, et la cour lui faisait peur; mais, ce qui +paraîtra de la dernière invraisemblance de ce côté-ci des Alpes, c’est +que le comte eût donné cette démission avec bonheur. C’est du moins +ce qu’il parvint à persuader à son amie. Dans toutes ses lettres il +sollicitait avec une folie toujours croissante une seconde entrevue à +Milan, on la lui accorda. + +--Vous jurer que j’ai pour vous une passion folle, lui disait la +comtesse, un jour à Milan, ce serait mentir; je serais trop heureuse +d’aimer aujourd’hui, à trente ans passés, comme jadis j’aimais à +vingt-deux! Mais j’ai vu tomber tant de choses que j’avais crues +éternelles! J’ai pour vous la plus tendre amitié, je vous accorde une +confiance sans bornes, et de tous les hommes, vous êtes celui que je +préfère. + +La comtesse se croyait parfaitement sincère, pourtant vers la fin, +cette déclaration contenait un petit mensonge. Peut-être, si Fabrice +l’eût voulu, il l’eût emporté sur tout dans son cœur. Mais Fabrice +n’était qu’un enfant aux yeux du comte Mosca; celui-ci arriva à Milan +trois jours après le départ du jeune étourdi pour Novare, et il se hâta +d’aller parler en sa faveur au baron Binder. Le comte pensa que l’exil +était une affaire sans remède. + +Il n’était point arrivé seul à Milan, il avait dans sa voiture le duc +Sanseverina-Taxis, joli petit vieillard de soixante-huit ans, gris +pommelé, bien poli, bien propre, immensément riche, mais pas assez +noble. C’était son grand-père seulement qui avait amassé des millions +par le métier de fermier général des revenus de l’Etat de Parme. Son +père s’était fait nommer ambassadeur du prince de Parme à la cour de +***, à la suite du raisonnement que voici: + +--Votre Altesse accorde 30 000 francs à son envoyé à la cour de ***, +lequel y fait une figure fort médiocre. Si elle daigne me donner cette +place, j’accepterai 6 000 francs d’appointements. Ma dépense à la +cour de *** ne sera jamais au-dessous de 100 000 francs par an et mon +intendant remettra chaque année 20 000 francs à la caisse des affaires +étrangères à Parme. Avec cette somme, l’on pourra placer auprès de +moi tel secrétaire d’ambassade que l’on voudra, et je ne me montrerai +nullement jaloux des secrets diplomatiques, s’il y en a. Mon but est de +donner de l’éclat à ma maison nouvelle encore, et de l’illustrer par une +des grandes charges du pays. + +Le duc actuel, fils de cet ambassadeur, avait eu la gaucherie de se +montrer à demi libéral, et, depuis deux ans, il était au désespoir. +Du temps de Napoléon, il avait perdu deux ou trois millions par +son obstination à rester à l’étranger, et toutefois, depuis le +rétablissement de l’ordre en Europe, il n’avait pu obtenir un certain +grand cordon qui ornait le portrait de son père; l’absence de ce cordon +le faisait dépérir. + +Au point d’intimité qui suit l’amour en Italie, il n’y avait plus +d’objection de vanité entre les deux amants. Ce fut donc avec la plus +parfaite simplicité que Mosca dit à la femme qu’il adorait: + +--J’ai deux ou trois plans de conduite à vous offrir, tous assez bien +combinés; je ne rêve qu’à cela depuis trois mois. + +«1º Je donne ma démission, et nous vivons en bons bourgeois à Milan, à +Florence, à Naples, où vous voudrez. Nous avons quinze mille livres de +rente, indépendamment des bienfaits du prince qui dureront plus ou moins. + +«2º Vous daignez venir dans le pays où je puis quelque chose, vous +achetez une terre, Sacca, par exemple, maison charmante, au milieu d’une +forêt, dominant le cours du Pô, vous pouvez avoir le contrat de vente +signé d’ici à huit jours. Le prince vous attache à sa cour. Mais ici +se présente une immense objection. On vous recevra bien à cette cour; +personne ne s’aviserait de broncher devant moi; d’ailleurs la princesse +se croit malheureuse, et je viens de lui rendre des services à votre +intention. Mais je vous rappellerai une objection capitale: le prince +est parfaitement dévot, et comme vous le savez encore, la fatalité veut +que je sois marié. De là un million de désagréments de détail. Vous êtes +veuve, c’est un beau titre qu’il faudrait échanger contre un autre, et +ceci fait l’objet de ma troisième proposition. + +«On pourrait trouver un nouveau mari point gênant. Mais d’abord il le +faudrait fort avancé en âge, car pourquoi me refuseriez-vous l’espoir +de le remplacer un jour? Eh bien? j’ai conclu cette affaire singulière +avec le duc Sanseverina-Taxis, qui, bien entendu, ne sait pas le nom +de la future duchesse. Il sait seulement qu’elle le fera ambassadeur +et lui donnera un grand cordon qu’avait son père, et dont l’absence le +rend le plus infortuné des mortels. A cela près, ce duc n’est point +trop imbécile; il fait venir de Paris ses habits et ses perruques. Ce +n’est nullement un homme à méchancetés pour pensées d’avance, il croit +sérieusement que l’honneur consiste à avoir un cordon, et il a honte de +son bien. Il vint il y a un an me proposer de fonder un hôpital pour +gagner ce cordon; je me moquai de lui, mais il ne s’est point moqué de +moi quand je lui ai proposé un mariage; ma première condition a été, +bien entendu, que jamais il ne remettrait le pied dans Parme. + +--Mais savez-vous que ce que vous me proposez là est fort immoral? dit +la comtesse. + +--Pas plus immoral que tout ce qu’on fait à notre cour et dans vingt +autres. Le pouvoir absolu à cela de commode qu’il sanctifie tout aux +yeux des peuples; or, qu’est-ce qu’un ridicule que personne n’aperçoit? +Notre politique, pendant vingt ans, va consister à avoir peur des +jacobins, et quelle peur! Chaque année nous nous croirons à la veille +de 93. Vous entendrez, j’espère, les phrases que je fais là-dessus à +mes réceptions! C’est beau! Tout ce qui pourra diminuer un peu cette +peur sera souverainement moral aux yeux des nobles et des dévots. Or, à +Parme, tout ce qui n’est pas noble ou dévot est en prison, ou fait ses +paquets pour y entrer; soyez bien convaincue que ce mariage ne semblera +singulier chez nous que du jour où je serai disgracié. Cet arrangement +n’est une friponnerie envers personne, voilà l’essentiel, ce me semble. +Le prince, de la faveur duquel nous faisons métier et marchandise, n’a +mis qu’une condition à son consentement, c’est que la future duchesse +fût née noble. L’an passé, ma place, tout calculé, m’a valu cent sept +mille francs; mon revenu a dû être au total de cent vingt-deux mille; +j’en ai placé vingt mille à Lyon. Eh bien! choisissez: 1º une grande +existence basée sur cent vingt-deux mille francs à dépenser, qui, à +Parme, font au moins comme quatre cent mille à Milan; mais avec ce +mariage qui vous donne le nom d’un homme passable et que vous ne verrez +jamais qu’à l’autel, 2º ou bien la petite vie bourgeoise avec quinze +mille francs à Florence ou à Naples, car je suis de votre avis, on vous +a trop admirée à Milan; l’envie nous y persécuterait, et peut-être +parviendrait-elle à nous donner de l’humeur. La grande existence à Parme +aura, je l’espère, quelques nuances de nouveauté, même à vos yeux qui +ont vu la cour du prince Eugène; il serait sage de la connaître avant de +s’en fermer la porte. Ne croyez pas que je cherche à influencer votre +opinion. Quant à moi, mon choix est bien arrêté: j’aime mieux vivre +dans un quatrième étage avec vous que de continuer seul cette grande +existence. + +La possibilité de cet étrange mariage fut débattue chaque jour +entre les deux amants. La comtesse vit au bal de la Scala le duc +Sanseverina-Taxis qui lui sembla fort présentable. Dans une de leurs +dernières conversations, Mosca résumait ainsi sa proposition: il faut +prendre un parti décisif, si nous voulons passer le reste de notre vie +d’une façon allègre et n’être pas vieux avant le temps. Le prince a +donné son approbation; Sanseverina est un personnage plutôt bien que +mal; il possède le plus beau palais de Parme et une fortune sans bornes; +il a soixante-huit ans et une passion folle pour le grand cordon; mais +une grande tache gâte sa vie, il acheta jadis dix mille francs un buste +de Napoléon par Canova. Son second péché qui le fera mourir, si vous +ne venez pas à son secours, c’est d’avoir prêté vingt-cinq napoléons à +Ferrante Palla, un fou de notre pays, mais quelque peu homme de génie, +que depuis nous avons condamné à mort, heureusement par contumace. Ce +Ferrante a fait deux cents vers en sa vie, dont rien n’approche; je +vous les réciterai, c’est aussi beau que le Dante. Le prince envoie +Sanseverina à la cour de ***, il vous épouse le jour de son départ, +et la seconde année de son voyage, qu’il appellera une ambassade, il +reçoit ce cordon de *** sans lequel il ne peut vivre. Vous aurez en lui +un frère qui ne sera nullement désagréable, il signe d’avance tous les +papiers que je veux, et d’ailleurs vous le verrez peu ou jamais, comme +il vous conviendra. Il ne demande pas mieux que de ne point se montrer à +Parme où son grand-père fermier et son prétendu libéralisme le gênent. +Rassi, notre bourreau, prétend que le duc a été abonné en secret au +<i>Constitutionnel</i> par l’intermédiaire de Ferrante Pella le poète, et +cette calomnie a fait longtemps obstacle sérieux au consentement du +prince. + +Pourquoi l’historien qui suit fidèlement les moindres détails du récit +qu’on lui a fait serait-il coupable? Est-ce sa faute si les personnages, +séduits par des passions qu’il ne partage point, malheureusement pour +lui, tombent dans des actions profondément immorales? Il est vrai que +des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays où l’unique +passion survivante à toutes les autres est l’argent, moyen de vanité. + +Trois mois après les événements racontés jusqu’ici, la duchesse +Sanseverina-Taxis étonnait la cour de Parme par son amabilité facile +et par la noble sérénité de son esprit; sa maison fut sans comparaison +la plus agréable de la ville. C’est ce que le comte Mosca avait promis +à son maître. Ranuce-Ernest IV, le prince régnant, et la princesse sa +femme, auxquels elle fut présentée par deux des plus grandes dames +du pays, lui firent un accueil fort distingué. La duchesse était +curieuse de voir ce prince maître du sort de l’homme qu’elle aimait, +elle voulut lui plaire et y réussit trop. Elle trouva un homme d’une +taille élevée, mais un peu épaisse; ses cheveux, ses moustaches, ses +énormes favoris étaient d’un beau blond selon ses courtisans; ailleurs +ils eussent provoqué, par leur couleur effacée, le mot ignoble de +<i>filasse</i>. Au milieu d’un gros visage s’élevait fort peu un tout petit +nez presque féminin. Mais la duchesse remarqua que pour apercevoir tous +ces motifs de laideur, il fallait chercher à détailler les traits du +prince. Au total, il avait l’air d’un homme d’esprit et d’un caractère +ferme. Le port du prince, sa manière de se tenir n’étaient point sans +majesté, mais souvent il voulait imposer à son interlocuteur; alors il +s’embarrassait lui-même et tombait dans un balancement d’une jambe à +l’autre presque continuel. Du reste, Ernest IV avait un regard pénétrant +et dominateur; les gestes de ses bras avaient de la noblesse, et ses +paroles étaient à la fois mesurées et concises. + +Mosca avait prévenu la duchesse que le prince avait, dans le grand +cabinet où il recevait en audience, un portrait en pied de Louis XIV, +et une table fort belle descagliola de Florence. Elle trouva que +l’imitation était frappante; évidemment il cherchait le regard et la +parole noble de Louis XIV, et il s’appuyait sur la table descagliola, +de façon à se donner la tournure de Joseph II. Il s’assit aussitôt +après les premières paroles adressées par lui à la duchesse, afin de +lui donner l’occasion de faire usage du tabouret qui appartenait à son +rang. A cette cour, les duchesses, les princesses et les femmes des +grands d’Espagne s’assoient seules; les autres femmes attendent que le +prince ou la princesse les y engagent; et, pour marquer la différence +des rangs, ces personnes augustes ont toujours soin de laisser passer un +petit intervalle avant de convier les dames non duchesses à s’asseoir. +La duchesse trouva qu’en de certains moments l’imitation de Louis XIV +était un peu trop marquée chez le prince; par exemple, dans sa façon de +sourire avec bonté tout en renversant la tête. + +Ernest IV portait un frac à la mode arrivant de Paris; on lui envoyait +tous les mois de cette ville, qu’il abhorrait, un frac, une redingote +et un chapeau. Mais, par un bizarre mélange de costumes, le jour où la +duchesse fut reçue il avait pris une culotte rouge, des bas de soie et +des souliers fort couverts, dont on peut trouver les modèles dans les +portraits de Joseph II. + +Il reçut Mme Sanseverina avec grâce; il lui dit des choses spirituelles +et fines; mais elle remarqua fort bien qu’il n’y avait pas excès dans la +bonne réception. + +--Savez-vous pourquoi? lui dit le comte Mosca au retour de l’audience, +c’est que Milan est une ville plus grande et plus belle que Parme. Il +eût craint, en vous faisant l’accueil auquel je m’attendais et qu’il +m’avait fait espérer, d’avoir l’air d’un provincial en extase devant +les grâces d’une belle dame arrivant de la capitale. Sans doute aussi +il est encore contrarié d’une particularité que je n’ose vous dire: le +prince ne voit à sa cour aucune femme qui puisse vous le disputer en +beauté. Tel a été hier soir, à son petit coucher, l’unique sujet de son +entretien avec Pernice, son premier valet de chambre, qui a des bontés +pour moi. Je prévois une petite révolution dans l’étiquette; mon plus +grand ennemi à cette cour est un sot qu’on appelle le général Fabio +Conti. Figurez-vous un original qui a été à la guerre un jour peut-être +en sa vie, et qui part de là pour imiter la tenue de Frédéric le Grand. +De plus, il tient aussi à reproduire l’affabilité noble du général +Lafayette, et cela parce qu’il est ici le chef du parti libéral. (Dieu +sait quels libéraux!) + +--Je connais le Fabio Conti, dit la duchesse; j’en ai eu la vision près +de Côme; il se disputait avec la gendarmerie. + +Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvient peut-être. + +--Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient jamais à se +pénétrer des profondeurs de notre étiquette, que les demoiselles ne +paraissent à la cour qu’après leur mariage. Eh bien, le prince a pour la +supériorité de sa ville de Parme sur toutes les autres un patriotisme +tellement brûlant, que je parierais qu’il va trouver un moyen de se +faire présenter la petite Clélia Conti, fille de notre Lafayette. Elle +est ma foi charmante, et passait encore, il y a huit jours, pour la plus +belle personne des Etats du prince. + +«Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemis du +souverain ont publiées sur son compte sont arrivées jusqu’au château +de Grianta; on en a fait un monstre, un ogre. Le fait est qu’Ernest +IV avait tout plein de bonnes petites vertus, et l’on peut ajouter +que, s’il eût été invulnérable comme Achille, il eût continué à être +le modèle des potentats. Mais dans un moment d’ennui et de colère, et +aussi un peu pour imiter Louis XIV faisant couper la tête à je ne sais +quel héros de la Fronde que l’on découvrit vivant tranquillement et +insolemment dans une terre à côté de Versailles, cinquante ans après la +Fronde, Ernest IV a fait pendre un jour deux libéraux. Il paraît que ces +imprudents se réunissaient à jour fixe pour dire du mal du prince et +adresser au ciel des vœux ardents, afin que la peste pût venir à Parme, +et les délivrer du tyran. Le mot <i>tyran</i> a été prouvé. Rassi appela cela +conspirer; il les fit condamner à mort, et l’exécution de l’un d’eux, +le comte L..., fut atroce. Ceci se passait avant moi. Depuis ce moment +fatal, ajouta le comte en baissant la voix, le prince est sujet à des +accès de peur indignes d’un homme, mais qui sont la source unique de +la faveur dont je jouis. Sans la peur souveraine, j’aurais un genre de +mérite trop brusque, trop âpre pour cette cour, où l’imbécile foisonne. +Croiriez-vous que le prince regarde sous les lits de son appartement +avant de se coucher, et dépense un million, ce qui à Parme est comme +quatre millions à Milan, pour avoir une bonne police, et vous voyez +devant vous, madame la duchesse, le chef de cette police terrible. Par +la police, c’est-à-dire par la peur, je suis devenu ministre de la +guerre et des finances; et comme le ministre de l’Intérieur est mon chef +nominal, en tant qu’il a la police dans ses attributions, j’ai fait +donner ce portefeuille au comte Zurla-Contarini, un imbécile bourreau +de travail, qui se donne le plaisir d’écrire quatre-vingts lettres +chaque jour. Je viens d’en recevoir une ce matin sur laquelle le comte +Zurla-Contarini a eu la satisfaction d’écrire de sa propre main le +numéro 20 715. + +La duchesse Sanseverina fut présentée à la triste princesse de Parme +Clara-Paolina, qui, parce que son mari avait une maîtresse (une assez +jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plus malheureuse personne +de l’univers, ce qui l’en avait rendue peut-être la plus ennuyeuse. +La duchesse trouva une femme fort grande et fort maigre, qui n’avait +pas trente-six ans et en paraissait cinquante. Une figure régulière et +noble eût pu passer pour belle, quoique un peu déparée par de gros yeux +ronds qui n’y voyaient guère, si la princesse ne se fût pas abandonnée +elle-même. Elle reçut la duchesse avec une timidité si marquée, que +quelques courtisans ennemis du comte Mosca osèrent dire que la princesse +avait l’air de la femme qu’on présente, et la duchesse de la souveraine. +La duchesse, surprise et presque déconcertée, ne savait où trouver des +termes pour se mettre à une place inférieure à celle que la princesse +se donnait à elle-même. Pour rendre quelque sang-froid à cette pauvre +princesse, qui au fond ne manquait point d’esprit, la duchesse ne trouva +rien de mieux que d’entamer et de faire durer une longue dissertation +sur la botanique. La princesse était réellement savante en ce genre; +elle avait de fort belles serres avec force plantes des tropiques. La +duchesse, en cherchant tout simplement à se tirer d’embarras, fit à +jamais la conquête de la princesse Clara-Paolina, qui, de timide et +d’interdite qu’elle avait été au commencement de l’audience, se trouva +vers la fin tellement à son aise, que, contre toutes les règles de +l’étiquette, cette première audience ne dura pas moins de cinq quarts +d’heure. Le lendemain, la duchesse fit acheter des plantes exotiques, et +se porta pour grand amateur de botanique. + +La princesse passait sa vie avec le vénérable père Landriani, archevêque +de Parme, homme de science, homme d’esprit même, et parfaitement honnête +homme, mais qui offrait un singulier spectacle quand il était assis +dans sa chaise de velours cramoisi (c’était le droit de sa place), +vis-à-vis le fauteuil de la princesse, entourée de ses dames d’honneur +et de ses deux dames pour accompagner. Le vieux prélat en longs cheveux +blancs était encore plus timide, s’il se peut, que la princesse; ils se +voyaient tous les jours, et toutes les audiences commençaient par un +silence d’un gros quart d’heure. C’est au point que la comtesse Alvizi, +une des dames pour accompagner, était devenue une sorte de favorite, +parce qu’elle avait l’art de les encourager à se parler et de les faire +rompre le silence. + +Pour terminer le cours de ses présentations, la duchesse fut admise chez +S.A.S. le prince héréditaire, personnage d’une plus haute taille que +son père, et plus timide que sa mère. Il était fort en minéralogie, et +avait seize ans. Il rougit excessivement en voyant entrer la duchesse, +et fut tellement désorienté, que jamais il ne put inventer un mot à dire +à cette belle dame. Il était fort bel homme, et passait sa vie dans +les bois un marteau à la main. Au moment où la duchesse se levait pour +mettre fin à cette audience silencieuse: + +--Mon Dieu! madame, que vous êtes jolie! s’écria le prince héréditaire, +ce qui ne fut pas trouvé de trop mauvais goût par la dame présentée. + +La marquise Balbi, jeune femme de vingt-cinq ans, pouvait encore passer +pour le plus parfait modèle du joli italien, deux ou trois ans avant +l’arrivée de la duchesse Sanseverina à Parme. Maintenant c’étaient +toujours les plus beaux yeux du monde et les petites mines les plus +gracieuses; mais, vue de près, sa peau était parsemée d’un nombre infini +de petites rides fines, qui faisaient de la marquise comme une jeune +vieille. Aperçue à une certaine distance, par exemple au théâtre, dans +sa loge, c’était encore une beauté; et les gens du parterre trouvaient +le prince de fort bon goût. Il passait toutes les soirées chez la +marquise Balbi, mais souvent sans ouvrir la bouche, et l’ennui où elle +voyait le prince avait fait tomber cette pauvre femme dans une maigreur +extraordinaire. Elle prétendait à une finesse sans bornes, et toujours +souriait avec malice; elle avait les plus belles dents du monde, et +à tout hasard, n’ayant guère de sens, elle voulait, par un sourire +malin, faire entendre autre chose que ce que disaient ses paroles. +Le comte Mosca disait que c’étaient ces sourires continuels, tandis +qu’elle bâillait intérieurement, qui lui donnaient tant de rides. La +Balbi entrait dans toutes les affaires, et l’Etat ne faisait pas un +marché de mille francs, sans qu’il y eût un souvenir pour la marquise +(c’était le mot honnête à Parme). Le bruit public voulait qu’elle +eût placé dix millions de francs en Angleterre, mais sa fortune, à +la vérité de fraîche date, ne s’élevait pas en réalité à quinze cent +mille francs. C’était pour être à l’abri de ses finesses, et pour +l’avoir dans sa dépendance, que le comte Mosca s’était fait ministre +des finances. La seule passion de la marquise était la peur déguisée en +avarice sordide: Je mourrai sur la paille, disait-elle quelquefois au +prince que ce propos outrait. La duchesse remarqua que l’antichambre, +resplendissante de dorures, du palais de la Balbi, était éclairée par +une seule chandelle coulant sur une table de marbre précieux, et les +portes de son salon étaient noircies par les doigts des laquais. + +--Elle m’a reçue, dit la duchesse à son ami, comme si elle eût attendu +de moi une gratification de cinquante francs. + +Le cours des succès de la duchesse fut un peu interrompu par la +réception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, la célèbre +marquise Raversi, intrigante consommée qui se trouvait à la tête du +parti opposé à celui du comte Mosca. Elle voulait le renverser, et +d’autant plus depuis quelques mois, qu’elle était nièce du comte +Sanseverina, et craignait de voir attaquer l’héritage par les grâces de +la nouvelle duchesse. + +--La Raversi n’est point une femme à mépriser, disait le comte à son +amie, je la tiens pour tellement capable de tout que je me suis séparé +de ma femme uniquement parce qu’elle s’obstinait à prendre pour amant le +chevalier Bentivoglio, l’un des amis de la Raversi. + +Cette dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquable par +les diamants qu’elle portait dès le matin, et par le rouge dont elle +couvrait ses joues, s’était déclarée d’avance l’ennemie de la duchesse, +et en la recevant chez elle prit à tâche de commencer la guerre. Le +duc Sanseverina, dans les lettres qu’il écrivait de ***, paraissait +tellement enchanté de son ambassade et surtout de l’espoir du grand +cordon, que sa famille craignait qu’il ne laissât une partie de sa +fortune à sa femme qu’il accablait de petits cadeaux. La Raversi, +quoique régulièrement laide, avait pour amant le comte Balbi, le plus +joli homme de la cour: en général elle réussissait à tout ce qu’elle +entreprenait. + +La duchesse tenait le plus grand état de maison. Le palais Sanseverina +avait toujours été un des plus magnifiques de la ville de Parme, et +le duc, à l’occasion de son ambassade et de son futur grand cordon, +dépensait de fort grosses sommes pour l’embellir: la duchesse dirigeait +les réparations. + +Le comte avait deviné juste: peu de jours après la présentation de +la duchesse, la jeune Clélia Conti vint à la cour, on l’avait faite +chanoinesse. Afin de parer le coup que cette faveur pouvait avoir l’air +de porter au crédit du comte, la duchesse donna une fête sous prétexte +d’inaugurer le jardin de son palais, et, par ses façons pleines de +grâces, elle fit de Clélia, qu’elle appelait sa jeune amie du lac de +Côme, la reine de la soirée. Son chiffre se trouva comme par hasard sur +les principaux transparents. La jeune Clélia, quoique un peu pensive, +fut aimable dans ses façons de parler de la petite aventure près du lac, +et de sa vive reconnaissance. On la disait fort dévote et fort amie de +la solitude. + +--Je parierais, disait le comte, qu’elle a assez d’esprit pour avoir +honte de son père. + +La duchesse fit son amie de cette jeune fille, elle se sentait de +l’inclination pour elle; elle ne voulait pas paraître jalouse, et la +mettait de toutes ses parties de plaisir; enfin son système était de +chercher à diminuer toutes les haines dont le comte était l’objet. + +Tout souriait à la duchesse; elle s’amusait de cette existence de cour +où la tempête est toujours à craindre; il lui semblait recommencer la +vie. Elle était tendrement attachée au comte, qui littéralement était +fou de bonheur. Cette aimable situation lui avait procuré un sang-froid +parfait pour tout ce qui ne regardait que ses intérêts d’ambition. Aussi +deux mois à peine après l’arrivée de la duchesse, il obtint la patente +et les honneurs de premier ministre, lesquels approchent fort de ceux +que l’on rend au souverain lui-même. Le comte pouvait tout sur l’esprit +de son maître, on en eut à Parme une preuve qui frappa tous les esprits. + +Au sud-est, et à dix minutes de la ville, s’élève cette fameuse +citadelle si renommée en Italie, et dont la grosse tour a cent +quatre-vingts pieds de haut et s’aperçoit de si loin. Cette tour, +bâtie sur le modèle du mausolée d’Adrien, à Rome, par les Farnèse, +petits-fils de Paul III, vers le commencement du XVIe siècle, est +tellement épaisse, que sur l’esplanade qui la termine on a pu bâtir un +palais pour le gouverneur de la citadelle et une nouvelle prison appelée +la tour Farnèse. Cette prison, construite en l’honneur du fils aîné de +Ranuce-Ernest II, lequel était devenu l’amant aimé de sa belle-mère, +passe pour belle et singulière dans le pays. La duchesse eut la +curiosité de la voir; le jour de sa visite, la chaleur était accablante +à Parme, et là-haut, dans cette position élevée, elle trouva de l’air, +ce dont elle fut tellement ravie, qu’elle y passa plusieurs heures. On +s’empressa de lui ouvrir les salles de la tour Farnèse. + +La duchesse rencontra sur l’esplanade de la grosse tour un pauvre +libéral prisonnier, qui était venu jouir de la demi-heure de promenade +qu’on lui accordait tous les trois jours. Redescendue à Parme, et +n’ayant pas encore la discrétion nécessaire dans une cour absolue, elle +parla de cet homme qui lui avait raconté toute son histoire. Le parti +de la marquise Raversi s’empara de ces propos de la duchesse et les +répéta beaucoup, espérant fort qu’ils choqueraient le prince. En effet, +Ernest IV répétait souvent que l’essentiel était surtout de frapper les +imaginations. + +--Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible en Italie +qu’ailleurs. + +En conséquence, de sa vie il n’avait accordé de grâce. Huit jours après +sa visite à la forteresse, la duchesse reçut une lettre de commutation +de peine signée du prince et du ministre, avec le nom en blanc. Le +prisonnier dont elle écrirait le nom devait obtenir la restitution de +ses biens, et la permission d’aller passer en Amérique le reste de ses +jours. La duchesse écrivit le nom de l’homme qui lui avait parlé. Par +malheur cet homme se trouva un demi-coquin, une âme faible; c’était sur +ses aveux que le fameux Ferrante Palla avait été condamné à mort. + +La singularité de cette grâce mit le comble à l’agrément de la position +de Mme Sanseverina. Le comte Mosca était fou de bonheur, ce fut une +belle époque de sa vie, et elle eut une influence décisive sur les +destinées de Fabrice. Celui-ci était toujours à Romagnan près de Novare, +se confessant, chassant, ne lisant point et faisant la cour à une femme +noble comme le portaient ses instructions. La duchesse était toujours un +peu choquée de cette dernière nécessité. Un autre signe qui ne valait +rien pour le comte, c’est qu’étant avec lui de la dernière franchise sur +tout au monde, et pensant tout haut en sa présence, elle ne lui parlait +jamais de Fabrice qu’après avoir songé à la tournure de sa phrase. + +--Si vous voulez, lui disait un jour le comte, j’écrirai à cet aimable +frère que vous avez sur le lac de Côme, et je forcerai bien ce marquis +del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes amis de ***, à demander +la grâce de votre aimable Fabrice. S’il est vrai, comme je me garderais +bien d’en douter, que Fabrice soit un peu au-dessus des jeunes gens qui +promènent leurs chevaux anglais dans les rues de Milan, quelle vie que +celle qui à dix-huit ans ne fait rien et a la perspective de ne jamais +rien faire! Si le ciel lui avait accordé une vraie passion pour quoi +que ce soit, fût-ce pour la pêche à la ligne, je la respecterais; mais +que fera-t-il à Milan même après sa grâce obtenue? Il montera un cheval +qu’il aurait fait venir d’Angleterre à une certaine heure, à une autre +le désœuvrement le conduira chez sa maîtresse qu’il aimera moins que son +cheval... Mais si vous m’en donnez l’ordre, je tâcherai de procurer ce +genre de vie à votre neveu. + +--Je le voudrais officier, dit la duchesse. + +--Conseilleriez-vous à un souverain de confier un poste qui, dans +un jour donné, peut être de quelque importance à un jeune homme 1º +susceptible d’enthousiasme; 2º qui a montré de l’enthousiasme pour +Napoléon, au point d’aller le rejoindre à Waterloo? Songez à ce que +nous serions tous si Napoléon eût vaincu à Waterloo! Nous n’aurions +point de libéraux à craindre, il est vrai, mais les souverains des +anciennes familles ne pourraient régner qu’en épousant les filles de ses +maréchaux. Ainsi la carrière militaire pour Fabrice, c’est la vie de +l’écureuil dans la cage qui tourne: beaucoup de mouvement pour n’avancer +en rien. Il aura le chagrin de se voir primer par tous les dévouements +plébéiens. La première qualité chez un jeune homme aujourd’hui, +c’est-à-dire pendant cinquante ans peut-être, tant que nous aurons +peur et que la religion ne sera point rétablie, c’est de n’être pas +susceptible d’enthousiasme et de n’avoir pas d’esprit. + +«J’ai pensé à une chose, mais qui va vous faire jeter les hauts cris +d’abord, et qui me donnera à moi des peines infinies et pendant plus +d’un jour, c’est une folie que je veux faire pour vous. Mais, dites-moi, +si vous le savez, quelle folie je ne ferais pas pour obtenir un sourire. + +--Eh bien? dit la duchesse. + +--Eh bien! nous avons eu pour archevêques à Parme trois membres de votre +famille: Ascagne del Dongo qui a écrit, en 16..., Fabrice en 1699, et +un second Ascagne en 1740. Si Fabrice veut entrer dans la prélature et +marquer par des vertus du premier ordre, je le fais évêque quelque part, +puis archevêque ici, si toutefois mon influence dure. L’objection réelle +est celle-ci: resterai-je ministre assez longtemps pour réaliser ce beau +plan qui exige plusieurs années? Le prince peut mourir, il peut avoir le +mauvais goût de me renvoyer. Mais enfin c’est le seul moyen que j’aie de +faire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous. + +On discuta longtemps: cette idée répugnait fort à la duchesse. + +--Reprouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carrière est +impossible pour Fabrice. + +Le comte prouva. + +--Vous regrettez, ajouta-t-il, le brillant uniforme; mais à cela je ne +sais que faire. + +Après un mois que la duchesse avait demandé pour réfléchir, elle se +rendit en soupirant aux vues sages du ministre. + +--Monter d’un air empesé un cheval anglais dans quelque grande ville, +répétait le comte, ou prendre un état qui ne jure pas avec sa naissance; +je ne vois pas de milieu. Par malheur, un gentilhomme ne peut se faire +ni médecin, ni avocat, et le siècle est aux avocats. + +«Rappelez-vous toujours, madame, répétait le comte, que vous faites à +votre neveu, sur le pavé de Milan, le sort dont jouissent les jeunes +gens de son âge qui passent pour les plus fortunés. Sa grâce obtenue, +vous lui donnez quinze, vingt, trente mille francs; peu vous importe, ni +vous ni moi ne prétendons faire des économies. + +La duchesse était sensible à la gloire; elle ne voulait pas que Fabrice +fût un simple mangeur d’argent; elle revint au plan de son amant. + +--Remarquez, lui disait le comte, que je ne prétends pas faire de +Fabrice un prêtre exemplaire comme vous en voyez tant. Non; c’est un +grand seigneur avant tout; il pourra rester parfaitement ignorant si +bon lui semble, et n’en deviendra pas moins évêque et archevêque, si le +prince continue à me regarder comme un homme utile. + +«Si vos ordres daignent changer ma proposition en décret immuable, +ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notre protégé dans une +petite fortune. La sienne choquera, si on l’a vu ici simple prêtre: il +ne doit paraître à Parme qu’avec les bas violets 5 et dans un équipage +convenable. Tout le monde alors devinera que votre neveu doit être +évêque, et personne ne sera choqué. + +«Si vous m’en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa théologie, et +passer trois années à Naples. Pendant les vacances de l’Académie +ecclésiastique, il ira, s’il veut, voir Paris et Londres; mais il ne se +montrera jamais à Parme. + +Ce mot donna comme un frisson à la duchesse. + +Elle envoya un courrier à son neveu, et lui donna rendez-vous à +Plaisance. Faut-il dire que ce courrier était porteur de tous les moyens +d’argent et de tous les passeports nécessaires? + +Arrivé le premier à Plaisance, Fabrice courut au-devant de la duchesse, +et l’embrassa avec des transports qui la firent fondre en larmes. Elle +fut heureuse que le comte ne fût pas présent; depuis leurs amours, +c’était la première fois qu’elle éprouvait cette sensation. + +Fabrice fut profondément touché, et ensuite affligé des plans que la +duchesse avait faits pour lui; son espoir avait toujours été que, son +affaire de Waterloo arrangée, il finirait par être militaire. Une chose +frappa la duchesse et augmenta encore l’opinion romanesque qu’elle +s’était formée de son neveu; il refusa absolument de mener la vie de +café dans une des grandes villes d’Italie. + +--Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait la duchesse, avec +des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir, une voiture, un joli +appartement, etc. + +Elle insistait avec délices sur la description de ce bonheur vulgaire +qu’elle voyait Fabrice repousser avec dédain. «C’est un héros», +pensait-elle. + +--Et après dix ans de cette vie agréable, qu’aurai-je fait? disait +Fabrice; que serai-je? Un jeune homme mûr qui doit céder le haut du pavé +au premier bel adolescent qui débute dans le monde, lui aussi sur un +cheval anglais. + +Fabrice rejeta d’abord bien loin le parti de l’Eglise; il parlait +d’aller à New York, de se faire citoyen et soldat républicain en +Amérique. + +--Quelle erreur est la tienne! Tu n’auras pas la guerre, et tu retombes +dans la vie de café, seulement sans élégance, sans musique, sans amours, +répliqua la duchesse. Crois-moi, pour toi comme pour moi, ce serait une +triste vie que celle d’Amérique. + +Elle lui expliqua le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut +avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout. +On revint au parti de l’Eglise. + +--Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse, comprends donc ce que le +comte te demande: il ne s’agit pas du tout d’être un pauvre prêtre plus +ou moins exemplaire et vertueux, comme l’abbé Blanès. Rappelle-toi ce +que furent tes oncles les archevêques de Parme; relis les notices sur +leurs vies, dans le supplément à la généalogie. Avant tout il convient à +un homme de ton nom d’être un grand seigneur, noble généreux, protecteur +de la justice, destiné d’avance à se trouver à la tête de son ordre... +et dans toute sa vie ne faisant qu’une coquinerie, mais celle-là fort +utile. + +--Ainsi voilà toutes mes illusions à vau-l’eau, disait Fabrice en +soupirant profondément; le sacrifice est cruel! je l’avoue, je n’avais +pas réfléchi à cette horreur pour l’enthousiasme et l’esprit, même +exercés à leur profit, qui désormais va régner parmi les souverains +absolus. + +--Songe qu’une proclamation, qu’un caprice du cœur précipite l’homme +enthousiaste dans le parti contraire à celui qu’il a servi toute la vie! + +--Moi enthousiaste! répéta Fabrice; étrange accusation! je ne puis pas +même être amoureux! + +--Comment? s’écria la duchesse. + +--Quand j’ai l’honneur de faire la cour à une beauté, même de bonne +naissance, et dévote, je ne puis penser à elle que quand je la vois. + +Cet aveu fit une étrange impression sur la duchesse. + +--Je te demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre congé de Mme C. de +Novare et, ce qui est encore plus difficile, des châteaux en Espagne de +toute ma vie. J’écrirai à ma mère, qui sera assez bonne pour venir me +voir à Belgirate, sur la rive piémontaise du lac Majeur, et le trente et +unième jour après celui-ci, je serai incognito dans Parme. + +--Garde-t’en bien! s’écria la duchesse. + +Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vît parler à Fabrice. + +Les mêmes personnages se revirent à Plaisance; la duchesse cette fois +était fort agitée; un orage s’était élevé à la cour, le parti de la +marquise Raversi touchait au triomphe; il était possible que le comte +Mosca fût remplacé par le général Fabio Conti, chef de ce qu’on appelait +à Parme le parti libéral. Excepté le nom du rival qui croissait dans +la faveur du prince, la duchesse dit tout à Fabrice. Elle discuta de +nouveau les chances de son avenir, même avec la perspective de manquer +de la toute-puissante protection du comte. + +--Je vais passer trois ans à l’Académie ecclésiastique de Naples, +s’écria Fabrice; mais puisque je dois être avant tout un jeune +gentilhomme, et que tu ne m’astreins pas à mener la vie sévère d’un +séminariste vertueux, ce séjour à Naples ne m’effraie nullement, cette +vie-là vaudra bien celle de Romagnano; la bonne compagnie de l’endroit +commençait à me trouver jacobin. Dans mon exil j’ai découvert que je ne +sais rien, pas même le latin, pas même l’orthographe. J’avais le projet +de refaire mon éducation à Novare, j’étudierai volontiers la théologie à +Naples: c’est une science compliquée. + +La duchesse fut ravie. + +--Si nous sommes chassés, lui dit-elle, nous irons te voir à Naples. +Mais puisque tu acceptes jusqu’à nouvel ordre le parti des bas violets, +le comte, qui connaît bien l’Italie actuelle, m’a chargé d’une idée +pour toi. Crois ou ne crois pas à ce qu’on t’enseignera, mais ne fais +jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu +de whist; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist? J’ai +dit au comte que tu croyais, et il s’en est félicité; cela est utile +dans ce monde et dans l’autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans +la vulgarité de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et +de tous ces écervelés de Français précurseurs des deux chambres. Que +ces noms-là se trouvent rarement dans ta bouche; mais enfin quand il +le faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gens +depuis longtemps réfutés, et dont les attaques ne sont plus d’aucune +conséquence. Crois aveuglément tout ce que l’on te dira à l’Académie. +Songe qu’il y a des gens qui tiendront note fidèle de tes moindres +objections; on te pardonnera une petite intrigue galante si elle est +bien menée, et non pas un doute; l’âge supprime l’intrigue et augmente +le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la pénitence. Tu auras une +lettre de recommandation pour un évêque factotum du cardinal archevêque +de Naples; à lui seul tu dois avouer ton escapade en France, et ta +présence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste abrège +beaucoup, diminue cette aventure, avoue-la seulement pour qu’on ne +puisse pas te reprocher de l’avoir cachée; tu étais si jeune alors! + +«La seconde idée que le comte t’envoie est celle-ci: S’il te vient une +raison brillante, une réplique victorieuse qui change le cours de la +conversation, ne cède point à la tentation de briller, garde le silence; +les gens fins verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps d’avoir de +l’esprit quand tu seras évêque. + +Fabrice débuta à Naples avec une voiture modeste et quatre domestiques, +bons Milanais, que sa tante lui avait envoyés. Après une année d’étude +personne ne disait que c’était un homme d’esprit, on le regardait comme +un grand seigneur appliqué, fort généreux, mais un peu libertin. + +Cette année, assez amusante pour Fabrice, fut terrible pour la duchesse. +Le comte fut trois ou quatre fois à deux doigts de sa perte; le prince, +plus peureux que jamais parce qu’il était malade cette année-là, +croyait, en le renvoyant, se débarrasser de l’odieux des exécutions +faites avant l’entrée du comte au ministère. Le Rassi était le favori +du cœur qu’on voulait garder avant tout. Les périls du comte lui +attachèrent passionnément la duchesse, elle ne songeait plus à Fabrice. +Pour donner une couleur à leur retraite possible, il se trouva que l’air +de Parme, un peu humide en effet, comme celui de toute la Lombardie, +ne convenait nullement à sa santé. Enfin après des intervalles de +disgrâce, qui allèrent pour le comte, premier ministre, jusqu’à passer +quelquefois vingt jours entiers sans voir son maître en particulier, +Mosca l’emporta; il fit nommer le général Fabio Conti, le prétendu +libéral, gouverneur de la citadelle où l’on enfermait les libéraux jugés +par Rassi. Si Conti use d’indulgence envers ses prisonniers, disait +Mosca à son amie, on le disgracie comme un jacobin auquel ses idées +politiques font oublier ses devoirs de général; s’il se montre sévère +et impitoyable, et c’est ce me semble de ce côté-là qu’il inclinera, +il cesse d’être le chef de son propre parti, et s’aliène toutes les +familles qui ont un des leurs à la citadelle. Ce pauvre homme sait +prendre un air tout confit de respect à l’approche du prince; au besoin +il change de costume quatre fois en un jour; il peut discuter une +question d’étiquette, mais ce n’est point une tête capable de suivre le +chemin difficile par lequel seulement il peut se sauver; et dans tous +les cas je suis là. + +Le lendemain de la nomination du général Fabio Conti, qui terminait +la crise ministérielle, on apprit que Parme aurait un journal +ultra-monarchique. + +--Que de querelles ce journal va faire naître! disait la duchesse. + +--Ce journal, dont l’idée est peut-être mon chef-d’œuvre, répondait +le comte en riant, peu à peu je m’en laisserai bien malgré moi ôter +la direction par les ultra-furibonds. J’ai fait attacher de beaux +appointements aux places de rédacteur. De tous côtés on va solliciter +ces places: cette affaire va nous faire passer un mois ou deux, et l’on +oubliera les périls que je viens de courir. Les graves personnages P. et +D. sont déjà sur les rangs. + +--Mais ce journal sera d’une absurdité révoltante. + +--J’y compte bien, répliquait le comte. Le prince le lira tous les +matins et admirera ma doctrine à moi qui l’ai fondé. Pour les détails, +il approuvera ou sera choqué; des heures qu’il consacre au travail en +voilà deux de prises. Le journal se fera des affaires, mais à l’époque +où arriveront les plaintes sérieuses, dans huit ou dix mois, il sera +entièrement dans les mains des ultra-furibonds. Ce sera ce parti qui +me gêne qui devra répondre, moi j’élèverai des objections contre le +journal; au fond, j’aime mieux cent absurdités atroces qu’un seul pendu. +Qui se souvient d’une absurdité deux ans après le numéro du journal +officiel? Au lieu que les fils et la famille du pendu me vouent une +haine qui durera autant que moi et qui peut-être abrégera ma vie. + +La duchesse, toujours passionnée pour quelque chose, toujours agissante, +jamais oisive, avait plus d’esprit que toute la cour de Parme; mais elle +manquait de patience et d’impassibilité pour réussir dans les intrigues. +Toutefois, elle était parvenue à suivre avec passion les intérêts des +diverses coteries, elle commençait même à avoir un crédit personnel +auprès du prince. Clara-Paolina, la princesse régnante, environnée +d’honneurs, mais emprisonnée dans l’étiquette la plus surannée, se +regardait comme la plus malheureuse des femmes. La duchesse Sanseverina +lui fit la cour, et entreprit de lui prouver qu’elle n’était point +si malheureuse. Il faut savoir que le prince ne voyait sa femme qu’à +dîner: ce repas durait trente minutes et le prince passait des semaines +entières sans adresser la parole à Clara-Paolina. Mme Sanseverina essaya +de changer tout cela; elle amusait le prince, et d’autant plus qu’elle +avait su conserver toute son indépendance. Quand elle l’eût voulu, +elle n’eût pas pu ne jamais blesser aucun des sots qui pullulaient à +cette cour. C’était cette parfaite inhabileté de sa part qui la faisait +exécrer du vulgaire des courtisans, tous comtes ou marquis, jouissant +en général de cinq mille livres de rentes. Elle comprit ce malheur dès +les premiers jours, et s’attacha exclusivement à plaire au souverain +et à sa femme, laquelle dominait absolument le prince héréditaire. La +duchesse savait amuser le souverain et profitait de l’extrême attention +qu’il accordait à ses moindres paroles pour donner de bons ridicules aux +courtisans qui la haïssaient. Depuis les sottises que Rassi lui avait +fait faire, et les sottises de sang ne se réparent pas, le prince avait +peur quelquefois, et s’ennuyait souvent, ce qui l’avait conduit à la +triste envie; il sentait qu’il ne s’amusait guère, et devenait sombre +quand il croyait voir que d’autres s’amusaient; l’aspect du bonheur le +rendait furieux. «Il faut cacher nos amours», dit la duchesse à son +ami; et elle laissa deviner au prince qu’elle n’était plus que fort +médiocrement éprise du comte, homme d’ailleurs si estimable. + +Cette découverte avait donné un jour heureux à Son Altesse. De temps +à autre, la duchesse laissait tomber quelques mots du projet qu’elle +aurait de se donner chaque année un congé de quelques mois qu’elle +emploierait à voir l’Italie qu’elle ne connaissait point: elle irait +visiter Naples, Florence, Rome. Or, rien au monde ne pouvait faire plus +de peine au prince qu’une telle apparence de désertion: c’était là une +de ses faiblesses les plus marquées, les démarches qui pouvaient être +imputées à mépris pour sa ville capitale lui perçaient le cœur. Il +sentait qu’il n’avait aucun moyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme +Sanseverina était de bien loin la femme la plus brillante de Parme. +Chose unique avec la paresse italienne, on revenait des campagnes +environnantes pour assister à ses jeudis; c’étaient de véritables +fêtes; presque toujours la duchesse y avait quelque chose de neuf et +de piquant. Le prince mourait d’envie de voir un de ces jeudis; mais +comment s’y prendre? Aller chez un simple particulier! c’était une chose +que ni son père ni lui n’avaient jamais faite! + +Un certain jeudi, il pleuvait, il faisait froid; à chaque instant de +la soirée le duc entendait des voitures qui ébranlaient le pavé de la +place du palais, en allant chez Mme Sanseverina. Il eut un mouvement +d’impatience: d’autres s’amusaient, et lui, prince souverain, maître +absolu, qui devait s’amuser plus que personne au monde, il connaissait +l’ennui! Il sonna son aide de camp, il fallut le temps de placer une +douzaine de gens affidés dans la rue qui conduisait du palais de Son +Altesse au palais Sanseverina. Enfin, après une heure qui parut un +siècle au prince, et pendant laquelle il fut vingt fois tenté de braver +les poignards et de sortir à l’étourdie et sans nulle précaution, +il parut dans le premier salon de Mme Sanseverina. La foudre serait +tombée dans ce salon qu’elle n’eût pas produit une pareille surprise. +En un clin d’œil, et à mesure que le prince s’avançait, s’établissait +dans ces salons si bruyants et si gais un silence de stupeur; tous les +yeux, fixés sur le prince, s’ouvraient outre mesure. Les courtisans +paraissaient déconcertés; la duchesse elle seule n’eut point l’air +étonné. Quand enfin l’on eut retrouvé la force de parler, la grande +préoccupation de toutes les personnes présentes fut de décider cette +importante question: la duchesse avait-elle été avertie de cette visite, +ou bien a-t-elle été surprise comme tout le monde? + +Le prince s’amusa, et l’on va juger du caractère tout de premier +mouvement de la duchesse, et du pouvoir infini que les idées vagues de +départ adroitement jetées lui avaient laissé prendre. + +En reconduisant le prince qui lui adressait des mots fort aimables, +il lui vint une idée singulière et qu’elle osa bien lui dire tout +simplement, et comme une chose des plus ordinaires. + +--Si Votre Altesse Sérénissime voulait adresser à la princesse trois ou +quatre de ces phrases charmantes qu’elle me prodigue, elle ferait mon +bonheur bien plus sûrement qu’en me disant ici que je suis jolie. C’est +que je ne voudrais pas pour tout au monde que la princesse pût voir +de mauvais œil l’insigne marque de faveur dont Votre Altesse vient de +m’honorer. + +Le prince la regarda fixement et répliqua d’un air sec: + +--Apparemment que je suis le maître d’aller où il me plaît. + +La duchesse rougit. + +--Je voulais seulement, reprit-elle à l’instant, ne pas exposer Son +Altesse à faire une course inutile, car ce jeudi sera le dernier; je +vais aller passer quelques jours à Bologne ou à Florence. + +Comme elle rentrait dans ses salons, tout le monde la croyait au comble +de la faveur, et elle venait de hasarder ce que de mémoire d’homme +personne n’avait osé à Parme. Elle fit un signe au comte qui quitta sa +table de whist et la suivit dans un petit salon éclairé, mais solitaire. + +--Ce que vous avez fait est bien hardi, lui dit-il; je ne vous l’aurais +pas conseillé; mais dans les cœurs bien épris, ajouta-t-il en riant, +le bonheur augmente l’amour, et si vous partez demain matin, je vous +suis demain soir. Je ne serai retardé que par cette corvée du ministère +des finances dont j’ai eu la sottise de me charger, mais en quatre +heures de temps bien employées on peut faire la remise de bien des +caisses. Rentrons, chère amie, et faisons de la fatuité ministérielle +en toute liberté, et sans nulle retenue, c’est peut-être la dernière +représentation que nous donnons en cette ville. S’il se croit bravé, +l’homme est capable de tout; il appellera cela faire un exemple. Quand +ce monde sera parti, nous aviserons aux moyens de vous barricader +pour cette nuit; le mieux serait peut-être de partir sans délai pour +votre maison de Sacca, près du Pô, qui a l’avantage de n’être qu’à une +demi-heure de distance des Etats autrichiens. + +L’amour et l’amour-propre de la duchesse eurent un moment délicieux; +elle regarda le comte, et ses yeux se mouillèrent de larmes. Un ministre +si puissant, environné de cette foule de courtisans qui l’accablaient +d’hommages égaux à ceux qu’ils adressaient au prince lui-même, tout +quitter pour elle et avec cette aisance! + +En rentrant dans les salons, elle était folle de joie. Tout le monde se +prosternait devant elle. + +«Comme le bonheur change la duchesse, disaient de toutes parts les +courtisans, c’est à ne pas la reconnaître. Enfin cette âme romaine et +au-dessus de tout daigne pourtant apprécier la faveur exorbitante dont +elle vient d’être l’objet de la part du souverain!» + +Vers la fin de la soirée, le comte vint à elle: + +--Il faut que je vous dise des nouvelles. + +Aussitôt les personnes qui se trouvaient auprès de la duchesse +s’éloignèrent. + +--Le prince en rentrant au palais, continua le comte, s’est fait +annoncer chez sa femme. Jugez de la surprise! Je viens vous rendre +compte, lui a-t-il dit, d’une soirée fort aimable, en vérité, que j’ai +passée chez la Sanseverina. C’est elle qui m’a prié de vous faire le +détail de la façon dont elle a arrangé ce vieux palais enfumé. Alors le +prince, après s’être assis, s’est mis à faire la description de chacun +de vos salons. + +«Il a passé plus de vingt-cinq minutes chez sa femme qui pleurait de +joie; malgré son esprit, elle n’a pas pu trouver un mot pour soutenir la +conversation sur le ton léger que Son Altesse voulait bien lui donner. + +Ce prince n’était point un méchant homme, quoi qu’en pussent dire les +libéraux d’Italie. A la vérité, il avait fait jeter dans les prisons +un assez bon nombre d’entre eux, mais c’était par peur, et il répétait +quelquefois comme pour se consoler de certains souvenirs: Il vaut mieux +tuer le diable que si le diable nous tue. Le lendemain de la soirée dont +nous venons de parler, il était tout joyeux, il avait fait deux belles +actions: aller au jeudi et parler à sa femme. A dîner, il lui adressa +la parole; en un mot, ce jeudi de Mme Sanseverina amena une révolution +d’intérieur dont tout Parme retentit; la Raversi fut consternée, et la +duchesse eut une double joie: elle avait pu être utile à son amant et +l’avait trouvé plus épris que jamais. + +--Tout cela à cause d’une idée bien imprudente qui m’est venue! +disait-elle au comte. Je serais plus libre sans doute à Rome ou à +Naples, mais y trouverais-je un jeu aussi attachant? Non, en vérité, mon +cher comte, et vous faites mon bonheur. + + + + +CHAPITRE VII + + +C’est de petits détails de cour aussi insignifiants que celui que nous +venons de raconter qu’il faudrait remplir l’histoire des quatre années +qui suivirent. Chaque printemps, la marquise venait avec ses filles +passer deux mois au palais Sanseverina ou à la terre de Sacca, aux bords +du Pô; il y avait des moments bien doux, et l’on parlait de Fabrice; +mais le comte ne voulut jamais lui permettre une seule visite à Parme. +La duchesse et le ministre eurent bien à réparer quelques étourderies, +mais en général Fabrice suivait assez sagement la ligne de conduite +qu’on lui avait indiquée: un grand seigneur qui étudie la théologie et +qui ne compte point absolument sur sa vertu pour faire son avancement. A +Naples, il s’était pris d’un goût très vif pour l’étude de l’antiquité, +il faisait des fouilles; cette passion avait presque remplacé celle des +chevaux. Il avait vendu ses chevaux anglais pour continuer des fouilles +à Misène, où il avait trouvé un buste de Tibère, jeune encore, qui avait +pris rang parmi les plus beaux restes de l’antiquité. La découverte +de ce buste fut presque le plaisir le plus vif qu’il eût rencontré à +Naples. Il avait l’âme trop haute pour chercher à imiter les autres +jeunes gens, et, par exemple, pour vouloir jouer avec un certain sérieux +le rôle d’amoureux. Sans doute il ne manquait point de maîtresses, mais +elles n’étaient pour lui d’aucune conséquence, et, malgré son âge, on +pouvait dire de lui qu’il ne connaissait point l’amour; il n’en était +que plus aimé. Rien ne l’empêchait d’agir avec le plus beau sang-froid, +car pour lui une femme jeune et jolie était toujours l’égale d’une autre +femme jeune et jolie; seulement la dernière connue lui semblait la plus +piquante. Une des dames les plus admirées à Naples avait fait des folies +en son honneur pendant la dernière année de son séjour, ce qui d’abord +l’avait amusé, et avait fini par l’excéder d’ennui, tellement qu’un des +bonheurs de son départ fut d’être délivré des attentions de la charmante +duchesse d’A... Ce fut en 1821, qu’ayant subi passablement tous ses +examens, son directeur d’études ou gouverneur eut une croix et un +cadeau, et lui partit pour voir enfin cette ville de Parme, à laquelle +il songeait souvent. Il était monsignore, et il avait quatre chevaux à +sa voiture; à la poste avant Parme, il n’en prit que deux, et dans la +ville fit arrêter devant l’église de Saint-Jean. Là se trouvait le riche +tombeau de l’archevêque Ascagne del Dongo, son arrière-grand-oncle, +l’auteur de la généalogie latine. Il pria auprès du tombeau, puis arriva +à pied au palais de la duchesse qui ne l’attendait que quelques jours +plus tard. Elle avait grand monde dans son salon, bientôt on la laissa +seule. + +--Eh bien! es-tu contente de moi? lui dit-il en se jetant dans ses bras: +grâce à toi, j’ai passé quatre années assez heureuses à Naples, au lieu +de m’ennuyer à Novare avec ma maîtresse autorisée par la police. + +La duchesse ne revenait pas de son étonnement, elle ne l’eût pas reconnu +à le voir passer dans la rue; elle le trouvait ce qu’il était en effet, +l’un des plus jolis hommes de l’Italie; il avait surtout une physionomie +charmante. Elle l’avait envoyé à Naples avec la tournure d’un hardi +casse-cou; la cravache qu’il portait toujours alors semblait faire +partie inhérente de son être: maintenant il avait l’air le plus noble et +le plus mesuré devant les étrangers, et dans le particulier, elle lui +trouvait tout le feu de sa première jeunesse. C’était un diamant qui +n’avait rien perdu à être poli. Il n’y avait pas une heure que Fabrice +était arrivé, lorsque le comte Mosca survint; il arriva un peu trop +tôt. Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de Parme +accordée à son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissance pour +d’autres bienfaits dont il n’osait parler d’une façon aussi claire, avec +une mesure si parfaite, que du premier coup d’œil le ministre le jugea +favorablement. + +--Ce neveu, dit-il tout bas à la duchesse, est fait pour orner toutes +les dignités auxquelles vous voudrez l’élever par la suite. + +Tout allait à merveille jusque-là, mais quand le ministre, fort content +de Fabrice, et jusque-là attentif uniquement à ses faits et gestes, +regarda la duchesse, il lui trouva des yeux singuliers. «Ce jeune +homme fait ici une étrange impression», se dit-il. Cette réflexion +fut amère; le comte avait atteint la cinquantaine, c’est un mot bien +cruel et dont peut-être un homme éperdument amoureux peut seul sentir +tout le retentissement. Il était fort bon, fort digne d’être aimé, +à ses sévérités près comme ministre. Mais, à ses yeux, ce mot cruel +la cinquantaine jetait du noir sur toute sa vie et eût été capable +de le faire cruel pour son propre compte. Depuis cinq années qu’il +avait décidé la duchesse à venir à Parme, elle avait souvent excité sa +jalousie surtout dans les premiers temps, mais jamais elle ne lui avait +donné de sujet de plainte réel. Il croyait même, et il avait raison, que +c’était dans le dessein de mieux s’assurer de son cœur que la duchesse +avait eu recours à ces apparences de distinction en faveur de quelques +jeunes beaux de la cour. Il était sûr, par exemple, qu’elle avait refusé +les hommages du prince, qui même, à cette occasion, avait dit un mot +instructif. + +--Mais si j’acceptais les hommages de Votre Altesse, lui disait la +duchesse en riant, de quel front oser reparaître devant le comte? + +--Je serais presque aussi décontenancé que vous. Le cher comte! mon ami! +Mais c’est un embarras bien facile à tourner et auquel j’ai songé: le +comte serait mis à la citadelle pour le reste de ses jours. + +Au moment de l’arrivée de Fabrice, la duchesse fut tellement transportée +de bonheur, qu’elle ne songea pas du tout aux idées que ses yeux +pourraient donner au comte. L’effet fut profond et les soupçons sans +remède. + +Fabrice fut reçu par le prince deux heures après son arrivée; la +duchesse, prévoyant le bon effet que cette audience impromptue devait +produire dans le public, la sollicitait depuis deux mois: cette faveur +mettait Fabrice hors de pair dès le premier instant; le prétexte avait +été qu’il ne faisait que passer à Parme pour aller voir sa mère en +Piémont. Au moment où un petit billet charmant de la duchesse vint dire +au prince que Fabrice attendait ses ordres, Son Altesse s’ennuyait. +«Je vais voir, se dit-elle, un petit saint bien niais, une mine plate +ou sournoise.» Le commandant de la place avait déjà rendu compte de la +première visite au tombeau de l’oncle archevêque. Le prince vit entrer +un grand jeune homme, que, sans ses bas violets, il eût pris pour +quelque jeune officier. + +Cette petite surprise chassa l’ennui: «Voilà un gaillard, se dit-il, +pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs, toutes celles +dont je puis disposer. Il arrive, il doit être ému: je m’en vais faire +de la politique jacobine; nous verrons un peu comment il répondra.» + +Après les premiers mots gracieux de la part du prince: + +--Eh bien! Monsignore, dit-il à Fabrice, les peuples de Naples sont-ils +heureux? Le roi est-il aimé? + +--Altesse Sérénissime, répondit Fabrice sans hésiter un instant, +j’admirais, en passant dans la rue, l’excellente tenue des soldats des +divers régiments de S.M. le Roi; la bonne compagnie est respectueuse +envers ses maîtres comme elle doit l’être; mais j’avouerai que de la vie +je n’ai souffert que les gens des basses classes me parlassent d’autre +chose que du travail pour lequel je les paie. + +--Peste! dit le prince, quel sacre! voici un oiseau bien stylé, c’est +l’esprit de la Sanseverina. + +Piqué au jeu, le prince employa beaucoup d’adresse à faire parler +Fabrice sur ce sujet si scabreux. Le jeune homme, animé par le danger, +eut le bonheur de trouver des réponses admirables: + +--C’est presque de l’insolence que d’afficher de l’amour pour son roi, +disait-il, c’est de l’obéissance aveugle qu’on lui doit. + +A la vue de tant de prudence le prince eut presque de l’humeur. «Il +paraît que voici un homme d’esprit qui nous arrive de Naples, et je +n’aime pas cette engeance; un homme d’esprit a beau marcher dans les +meilleurs principes et même de bonne foi, toujours par quelque côté il +est cousin germain de Voltaire et de Rousseau.» + +Le prince se trouvait comme bravé par les manières si convenables et +les réponses tellement inattaquables du jeune échappé de collège; ce +qu’il avait prévu n’arrivait point: en un clin d’œil il prit le ton de +la bonhomie, et, remontant, en quelques mots, jusqu’aux grands principes +des sociétés et du gouvernement, il débita, en les adaptant à la +circonstance, quelques phrases de Fénelon qu’on lui avait fait apprendre +par cœur dès l’enfance pour les audiences publiques. + +--Ces principes vous étonnent, jeune homme, dit-il à Fabrice (il l’avait +appelé monsignore au commencement de l’audience, et il comptait lui +donner du monsignore en le congédiant, mais dans le courant de la +conversation il trouvait plus adroit, plus favorable aux tournures +pathétiques, de l’interpeller par un petit nom d’amitié); ces principes +vous étonnent, jeune homme, j’avoue qu’ils ne ressemblent guère aux +tartines d’absolutisme (ce fut le mot) que l’on peut lire tous les jours +dans mon journal officiel... Mais, grand Dieu! qu’est-ce que je vais +vous citer là? ces écrivains du journal sont pour vous bien inconnus. + +--Je demande pardon à Votre Altesse Sérénissime; non seulement je lis le +journal de Parme, qui me semble assez bien écrit, mais encore je tiens, +avec lui, que tout ce qui a été fait depuis la mort de Louis XIV, en +1715, est à la fois un crime et une sottise. Le plus grand intérêt de +l’homme, c’est son salut, il ne peut pas y avoir deux façons de voir à +ce sujet, et ce bonheur-là doit durer une éternité. Les mots liberté, +justice, bonheur du plus grand nombre, sont infâmes et criminels: ils +donnent aux esprits l’habitude de la discussion et de la méfiance. +Une chambre des députés se défie de ce que ces gens-là appellent le +ministère. Cette fatale habitude de la méfiance une fois contractée, la +faiblesse humaine l’applique à tout, l’homme arrive à se méfier de la +Bible, des ordres de l’Eglise, de la tradition, etc.; dès lors il est +perdu. Quand bien même, ce qui est horriblement faux et criminel à dire, +cette méfiance envers l’autorité des princes établis de Dieu donnerait +le bonheur pendant les vingt ou trente années de vie que chacun de nous +peut prétendre, qu’est-ce qu’un demi-siècle ou un siècle tout entier, +comparé à une éternité de supplices? etc. + +On voyait, à l’air dont Fabrice parlait, qu’il cherchait à arranger ses +idées de façon à les faire saisir le plus facilement possible par son +auditeur, il était clair qu’il ne récitait pas une leçon. + +Bientôt le prince ne se soucia plus de lutter avec ce jeune homme dont +les manières simples et graves le gênaient. + +--Adieu, monsignore, lui dit-il brusquement, je vois qu’on donne une +excellente éducation dans l’Académie ecclésiastique de Naples, et il est +tout simple que quand ces bons préceptes tombent sur un esprit aussi +distingué, on obtienne des résultats brillants. Adieu; et il lui tourna +le dos. + +«Je n’ai point plu à cet animal-là», se dit Fabrice. + +«Maintenant il nous reste à voir, dit le prince dès qu’il fut seul, +si ce beau jeune homme est susceptible de passion pour quelque chose; +en ce cas il serait complet... Peut-on répéter avec plus d’esprit les +leçons de la tante? Il me semblait l’entendre parler; s’il y avait une +révolution chez moi, ce serait elle qui rédigerait le <i>Moniteur</i>, comme +jadis la San Felice à Naples! Mais la San Felice, malgré ses vingt-cinq +ans et sa beauté, fut un peu pendue! Avis aux femmes de trop d’esprit.» +En croyant Fabrice l’élève de sa tante, le prince se trompait: les +gens d’esprit qui naissent sur le trône ou à côté perdent bientôt +toute finesse de tact; ils proscrivent, autour d’eux, la liberté de +conversation qui leur paraît grossièreté; ils ne veulent voir que des +masques et prétendent juger de la beauté du teint; le plaisant c’est +qu’ils se croient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par exemple, Fabrice +croyait à peu près tout ce que nous lui avons entendu dire; il est vrai +qu’il ne songeait pas deux fois par mois à tous ces grands principes. Il +avait des goûts vifs, il avait de l’esprit, mais il avait la foi. + +Le goût de la liberté, la mode et le culte du bonheur du plus grand +nombre, dont le XIXe siècle s’est entiché, n’étaient à ses yeux qu’une +hérésie qui passera comme les autres, mais après avoir tué beaucoup +d’âmes, comme la peste tandis qu’elle règne dans une contrée tue +beaucoup de corps. Et malgré tout cela Fabrice lisait avec délices les +journaux français, et faisait même des imprudences pour s’en procurer. + +Comme Fabrice revenait tout ébouriffé de son audience au palais, et +racontait à sa tante les diverses attaques du prince: + +--Il faut, lui dit-elle, que tu ailles tout présentement chez le père +Landriani, notre excellent archevêque; vas-y à pied, monte doucement +l’escalier, fais peu de bruit dans les antichambres; si l’on te fait +attendre, tant mieux, mille fois tant mieux! en un mot, sois apostolique! + +--J’entends, dit Fabrice, notre homme est un Tartufe. + +--Pas le moins du monde, c’est la vertu même. + +--Même après ce qu’il a fait, reprit Fabrice étonné, lors du supplice du +comte Palanza? + +--Oui, mon ami, après ce qu’il a fait: le père de notre archevêque +était un commis au ministère des finances, un petit bourgeois, voilà +qui explique tout. Monseigneur Landriani est un homme d’un esprit vif, +étendu, profond; il est sincère, il aime la vertu: je suis convaincue +que si un empereur Décius revenait au monde, il subirait le martyre +comme le Polyeucte de l’Opéra, qu’on nous donnait la semaine passée. +Voilà le beau côté de la médaille, voici le revers: dès qu’il est en +présence du souverain, ou seulement du premier ministre, il est ébloui +de tant de grandeur, il se trouble, il rougit; il lui est matériellement +impossible de dire non. De là les choses qu’il a faites, et qui lui ont +valu cette cruelle réputation dans toute l’Italie; mais ce qu’on ne sait +pas, c’est que, lorsque l’opinion publique vint l’éclairer sur le procès +du comte Palanza, il s’imposa pour pénitence de vivre au pain et à l’eau +pendant treize semaines, autant de semaines qu’il y a de lettres dans +les noms Davide Palanza. Nous avons à cette cour un coquin d’infiniment +d’esprit, nommé Rassi, grand juge ou fiscal général, qui, lors de la +mort du comte Palanza, ensorcela le père Landriani. A l’époque de la +pénitence des treize semaines, le comte Mosca, par pitié et un peu par +malice, l’invitait à dîner une et même deux fois par semaine; le bon +archevêque, pour faire sa cour, dînait comme tout le monde. Il eût cru +qu’il y avait rébellion et jacobinisme à afficher une pénitence pour +une action approuvée du souverain. Mais l’on savait que, pour chaque +dîner, où son devoir de fidèle sujet l’avait obligé à manger comme tout +le monde, il s’imposait une pénitence de deux journées de nourriture au +pain et à l’eau. + +«Monseigneur Landriani, esprit supérieur, savant du premier ordre, n’a +qu’un faible, il veut être aimé: ainsi, attendris-toi en le regardant, +et, à la troisième visite, aime-le tout à fait. Cela, joint à ta +naissance, te fera adorer tout de suite. Ne marque pas de surprise s’il +te reconduit jusque sur l’escalier, aie l’air d’être accoutumé à ces +façons; c’est un homme né à genoux devant la noblesse. Du reste, sois +simple, apostolique, pas d’esprit, pas de brillant, pas de repartie +prompte; si tu ne l’effarouches point, il se plaira avec toi; songe +qu’il faut que de son propre mouvement il te fasse son grand vicaire. +Le comte et moi nous serons surpris et même fâchés de ce trop rapide +avancement, cela est essentiel vis-à-vis du souverain. + +Fabrice courut à l’archevêché: par un bonheur singulier, le valet de +chambre du bon prélat, un peu sourd, n’entendit pas le nom del Dongo; il +annonça un jeune prêtre, nommé Fabrice; l’archevêque se trouvait avec +un curé de mœurs peu exemplaires, et qu’il avait fait venir pour le +gronder. Il était en train de faire une réprimande, chose très pénible +pour lui, et ne voulait pas avoir ce chagrin sur le cœur plus longtemps; +il fit donc attendre trois quarts d’heure le petit neveu du grand +archevêque Ascanio del Dongo. + +Comment peindre ses excuses et son désespoir quand, après avoir +reconduit le curé jusqu’à la seconde antichambre, et lorsqu’il demandait +en repassant à cet homme qui attendait, en quoi il pouvait le servir, +il aperçut les bas violets et entendit le nom Fabrice del Dongo? La +chose parut si plaisante à notre héros, que, dès cette première visite, +il hasarda de baiser la main du saint prélat, dans un transport de +tendresse. Il fallait entendre l’archevêque répéter avec désespoir: + +--Un del Dongo attendre dans mon antichambre! + +Il se crut obligé, en forme d’excuse, de lui raconter toute l’anecdote +du curé, ses torts, ses réponses, etc. + +«Est-il bien possible, se disait Fabrice en revenant au palais +Sanseverina, que ce soit là l’homme qui a fait hâter le supplice de ce +pauvre comte Palanza!» + +--Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca, en le +voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas que Fabrice +l’appelât Excellence). + +--Je tombe des nues; je ne connais rien au caractère des hommes: +j’aurais parié, si je n’avais pas su son nom, que celui-ci ne peut voir +saigner un poulet. + +--Et vous auriez gagné, reprit le comte; mais quand il est devant le +prince, ou seulement devant moi, il ne peut dire non. A la vérité, pour +que je produise tout mon effet, il faut que j’aie le grand cordon jaune +passé par-dessus l’habit; en frac il me contredirait, aussi je prends +toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n’est pas à nous à détruire +le prestige du pouvoir, les journaux français le démolissent bien assez +vite; à peine si la manie respectante vivra autant que nous, et vous, +mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon homme! + +Fabrice se plaisait fort dans la société du comte: c’était le premier +homme supérieur qui eût daigné lui parler sans comédie; d’ailleurs +ils avaient un goût commun, celui des antiquités et des fouilles. Le +comte, de son côté, était flatté de l’extrême attention avec laquelle le +jeune homme l’écoutait; mais il y avait une objection capitale: Fabrice +occupait un appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie +avec la duchesse, laissait voir en toute innocence que cette intimité +faisait son bonheur, et Fabrice avait des yeux, un teint d’une fraîcheur +désespérante. + +De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles, +était piqué de ce que la vertu de la duchesse, bien connue à la cour, +n’avait pas fait une exception en sa faveur. Nous l’avons vu, l’esprit +et la présence d’esprit de Fabrice l’avaient choqué dès le premier +jour. Il prit mal l’extrême amitié que sa tante et lui se montraient à +l’étourdie; il prêta l’oreille avec une extrême attention aux propos +de ses courtisans, qui furent infinis. L’arrivée de ce jeune homme et +l’audience si extraordinaire qu’il avait obtenue firent pendant un mois +à la cour la nouvelle et l’étonnement; sur quoi le prince eut une idée. + +Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d’une +admirable façon; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte +de l’esprit du militaire directement au souverain. Carlone manquait +d’éducation, sans quoi depuis longtemps il eût obtenu de l’avancement. +Or, sa consigne était de se trouver devant le palais tous les jours +quand midi sonnait à la grande horloge. Le prince alla lui-même un peu +avant midi disposer d’une certaine façon la persienne d’un entresol +tenant à la pièce où Son Altesse s’habillait. Il retourna dans cet +entresol un peu après que midi eut sonné, il y trouva le soldat; le +prince avait dans sa poche une feuille de papier et une écritoire, il +dicta au soldat le billet que voici: + +Votre Excellence a beaucoup d’esprit, sans doute, et c’est grâce à sa +profonde sagacité que nous voyons cet Etat si bien gouverné. Mais, mon +cher comte, de si grands succès ne marchent point sans un peu d’envie, +et je crains fort qu’on ne rie un peu à vos dépens, si votre sagacité ne +devine pas qu’un certain beau jeune homme a eu le bonheur d’inspirer, +malgré lui peut-être, un amour des plus singuliers. Cet heureux mortel +n’a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la +question, c’est que vous et moi nous avons beaucoup plus que le double +de cet âge. Le soir, à une certaine distance, le comte est charmant, +sémillant, homme d’esprit, aimable au possible; mais le matin, dans +l’intimité, à bien prendre les choses, le nouveau venu a peut-être plus +d’agréments. Or, nous autres femmes, nous faisons grand cas de cette +fraîcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons passé la trentaine. +Ne parle-t-on pas déjà de fixer cet aimable adolescent à notre cour, par +quelque belle place? Et quelle est donc la personne qui en parle le plus +souvent à votre Excellence? + +Le prince prit la lettre et donna deux écus au soldat. + +--Ceci outre vos appointements, lui dit-il d’un air morne; le silence +absolu envers tout le monde, ou bien la plus humide des basses fosses à +la citadelle. + +Le prince avait dans son bureau une collection d’enveloppes avec les +adresses de la plupart des gens de la cour, de la main de ce même soldat +qui passait pour ne pas savoir écrire, et n’écrivait jamais même ses +rapports de police: le prince choisit celle qu’il fallait. + +Quelques heures plus tard, le comte Mosca reçut une lettre par la poste; +on avait calculé l’heure où elle pourrait arriver, et au moment où le +facteur, qu’on avait vu entrer tenant une petite lettre à la main, +sortit du palais du ministère, Mosca fut appelé chez Son Altesse. Jamais +le favori n’avait paru dominé par une plus noire tristesse; pour en +jouir plus à l’aise, le prince lui cria en le voyant: + +--J’ai besoin de me délasser en jasant au hasard avec l’ami, et non pas +de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d’un mal à la tête fou, +et de plus il me vient des idées noires. + +Faut-il parler de l’humeur abominable qui agitait le Premier ministre, +comte Mosca de la Rovère, à l’instant où il lui fut permis de quitter +son auguste maître? Ranuce-Ernest IV était parfaitement habile +dans l’art de torturer un cœur, et je pourrais faire ici sans trop +d’injustice la comparaison du tigre qui aime à jouer avec sa proie. + +Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il cria en passant qu’on +ne laissât monter âme qui vive, fit dire à l’auditeur de service qu’il +lui rendait la liberté (savoir un être humain à portée de sa voix lui +était odieux), et courut s’enfermer dans la grande galerie de tableaux. +Là enfin il put se livrer à toute sa fureur; là il passa la soirée +sans lumières à se promener au hasard, comme un homme hors de lui. +Il cherchait à imposer silence à son cœur, pour concentrer toute la +force de son attention dans la discussion du parti à prendre. Plongé +dans des angoisses qui eussent fait pitié à son plus cruel ennemi, +il se disait: «L’homme que j’abhorre loge chez la duchesse, passe +tous ses moments avec elle. Dois-je tenter de faire parler une de ses +femmes? Rien de plus dangereux; elle est si bonne; elle les paie bien! +elle en est adorée! (Et de qui, grand Dieu, n’est-elle pas adorée!) +Voici la question, reprenait-il avec rage: Faut-il laisser deviner la +jalousie qui me dévore, ou ne pas en parler? Si je me tais, on ne se +cachera point de moi. Je connais Gina, c’est une femme toute de premier +mouvement; sa conduite est imprévue même pour elle; si elle veut se +tracer un rôle d’avance, elle s’embrouille; toujours, au moment de +l’action, il lui vient une nouvelle idée qu’elle suit avec transport +comme étant ce qu’il y a de mieux au monde, et qui gâte tout. + +«Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et je vois +tout ce qui peut se passer... + +«Oui, mais en parlant, je fais naître d’autres circonstances; je fais +faire des réflexions; je préviens beaucoup de ces choses horribles qui +peuvent arriver... Peut-être on l’éloigne (le comte respira), alors j’ai +presque partie gagnée; quand même on aurait un peu d’humeur dans le +moment, je la calmerai... et cette humeur, quoi de plus naturel?... elle +l’aime comme un fils depuis quinze ans. Là gît tout mon espoir: comme +un fils... mais elle a cessé de le voir depuis sa fuite pour Waterloo; +mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c’est un autre homme. +Un autre homme, répéta-t-il avec rage, et cet homme est charmant; il a +surtout cet air naïf et tendre et cet œil souriant qui promettent tant +de bonheur! et ces yeux-là la duchesse ne doit pas être accoutumée à +les trouver à notre cour!... Ils y sont remplacés par le regard morne +et sardonique. Moi-même, poursuivi par les affaires, ne régnant que par +mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule, quels +regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que je prenne, c’est +surtout mon regard qui doit être vieux en moi! Ma gaieté n’est-elle +pas toujours voisine de l’ironie?... Je dirai plus, ici il faut être +sincère, ma gaieté ne laisse-t-elle pas entrevoir, comme chose toute +proche, le pouvoir absolu... et la méchanceté? Est-ce que quelquefois +je ne me dis pas à moi-même, surtout quand on m’irrite: Je puis ce +que je veux? et même j’ajoute une sottise: je dois être plus heureux +qu’un autre, puisque je possède ce que les autres n’ont pas: le pouvoir +souverain dans les trois quarts des choses. Eh bien! soyons juste; +l’habitude de cette pensée doit gâter mon sourire... doit me donner un +air d’égoïsme... content... Et, comme son sourire à lui est charmant! il +respire le bonheur facile de la première jeunesse, et il le fait naître.» + +Par malheur pour le comte, ce soir-là le temps était chaud, étouffé, +annonçant la tempête; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-là, +portent aux résolutions extrêmes. Comment rapporter tous les +raisonnements, toutes les façons de voir ce qui lui arrivait, qui, +durant trois mortelles heures, mirent à la torture cet homme passionné? +Enfin le parti de la prudence l’emporta, uniquement par suite de cette +réflexion: «Je suis fou, probablement; en croyant raisonner, je ne +raisonne pas; je me retourne seulement pour chercher une position moins +cruelle, je passe sans la voir à côté de quelque raison décisive. +Puisque je suis aveuglé par l’excessive douleur, suivons cette règle, +approuvée de tous les gens sages, qu’on appelle prudence. + +«D’ailleurs, une fois que j’ai prononcé le mot fatal <i>jalousie</i>, mon +rôle est tracé à tout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd’hui, +je puis parler demain, je reste maître de tout.» + +La crise était trop forte, le comte serait devenu fou, si elle eût duré. +Il fut soulagé pour quelques instants, son attention vint à s’arrêter +sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-elle venir? Il y eut là +une recherche de noms, et un jugement à propos de chacun d’eux, qui fit +diversion. A la fin le comte se rappela un éclair de malice qui avait +jailli de l’œil du souverain quand il en était venu à dire vers la fin +de l’audience: + +--Oui, cher ami, convenons-en, les plaisirs et les soins de l’ambition +la plus heureuse, même du pouvoir sans bornes, ne sont rien auprès du +bonheur intime que donnent les relations de tendresse et d’amour. Je +suis homme avant d’être prince, et, quand j’ai le bonheur d’aimer, ma +maîtresse s’adresse à l’homme et non au prince. + +Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase de la +lettre: C’est grâce à votre profonde sagacité que nous voyons cet Etat si +bien gouverné. + +«Cette phrase est du prince, s’écria-t-il, chez un courtisan elle serait +d’une imprudence gratuite; la lettre vient de Son Altesse.» + +Ce problème résolu, la petite joie causée par le plaisir de deviner +fut bientôt effacée par la cruelle apparition des grâces charmantes de +Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poids énorme qui retomba +sur le cœur du malheureux. + +--Qu’importe de qui soit la lettre anonyme! s’écria-t-il avec fureur, le +fait qu’elle me dénonce en existe-t-il moins? Ce caprice peut changer +ma vie, dit-il comme pour s’excuser d’être tellement fou. Au premier +moment, si elle l’aime d’une certaine façon, elle part avec lui pour +Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin du monde. Elle est riche, +et d’ailleurs, dût-elle vivre avec quelques louis chaque année, que lui +importe? Ne m’avouait-elle pas, il n’y a pas huit jours, que son palais, +si bien arrangé, si magnifique, l’ennuie? Il faut du nouveau à cette âme +si jeune! Et avec quelle simplicité se présente cette félicité nouvelle! +elle sera entraînée avant d’avoir songé au danger, avant d’avoir songé à +me plaindre! Et je suis pourtant si malheureux! s’écria le comte fondant +en larmes. + +Il s’était juré de ne pas aller chez la duchesse ce soir-là, mais il n’y +put tenir; jamais ses yeux n’avaient eu une telle soif de la regarder. +Sur le minuit il se présenta chez elle; il la trouva seule avec son +neveu, à dix heures elle avait renvoyé tout le monde et fait fermer sa +porte. + +A l’aspect de l’intimité tendre qui régnait entre ces deux êtres, et de +la joie naïve de la duchesse, une affreuse difficulté s’éleva devant +les yeux du comte, et à l’improviste! il n’y avait pas songé durant +la longue délibération dans la galerie de tableaux: comment cacher sa +jalousie? + +Ne sachant à quel prétexte avoir recours, il prétendit que ce soir-là, +il avait trouvé le prince excessivement prévenu contre lui, contredisant +toutes ses assertions, etc. Il eut la douleur de voir la duchesse +l’écouter à peine, et ne faire aucune attention à ces circonstances qui, +l’avant-veille encore, l’auraient jetée dans des raisonnements infinis. +Le comte regarda Fabrice: jamais cette belle figure lombarde ne lui +avait paru si simple et si noble! Fabrice faisait plus d’attention que +la duchesse aux embarras qu’il racontait. + +«Réellement, se dit-il, cette tête joint l’extrême bonté à l’expression +d’une certaine joie naïve et tendre qui est irrésistible. Elle semble +dire: il n’y a que l’amour et le bonheur qu’il donne qui soient choses +sérieuses en ce monde. Et pourtant arrive-t-on à quelque détail où +l’esprit soit nécessaire, son regard se réveille et vous étonne, et l’on +reste confondu. + +«Tout est simple à ses yeux parce que tout est vu de haut. Grand Dieu! +comment combattre un tel ennemi? Et après tout, qu’est-ce que la vie +sans l’amour de Gina? Avec quel ravissement elle semble écouter les +charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme, doit +sembler unique au monde!» + +Une idée atroce saisit le comte comme une crampe: «Le poignarder là +devant elle, et me tuer après?» + +Il fit un tour dans la chambre, se soutenant à peine sur ses jambes, +mais la main serrée convulsivement autour du manche de son poignard. +Aucun des deux ne faisait attention à ce qu’il pouvait faire. Il dit +qu’il allait donner un ordre à son laquais, on ne l’entendit même +pas; la duchesse riait tendrement d’un mot que Fabrice venait de lui +adresser. Le comte s’approcha d’une lampe dans le premier salon, et +regarda si la pointe de son poignard était bien affilée. «Il faut être +gracieux et de manières parfaites envers ce jeune homme», se disait-il +en revenant et se rapprochant d’eux. + +Il devenait fou; il lui sembla qu’en se penchant ils se donnaient des +baisers, là, sous ses yeux. «Cela est impossible en ma présence, se +dit-il; ma raison s’égare. Il faut se calmer; si j’ai des manières +rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanité, de le suivre +à Belgirate; et là, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot +qui donnera un nom à ce qu’ils sentent l’un pour l’autre; et après, en +un instant, toutes les conséquences. + +«La solitude rendra ce mot décisif, et d’ailleurs, une fois la duchesse +loin de moi, que devenir? et si, après beaucoup de difficultés +surmontées du côté du prince, je vais montrer ma figure vieille et +soucieuse à Belgirate, quel rôle jouerais-je au milieu de ces gens fous +de bonheur? + +«Ici même que suis-je autre chose que le terzo incomodo (cette belle +langue italienne est toute faite pour l’amour)! Terzo incomodo (un tiers +présent qui incommode)! Quelle douleur pour un homme d’esprit de sentir +qu’on joue ce rôle exécrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se +lever et de s’en aller!» + +Le comte allait éclater ou du moins trahir sa douleur par la +décomposition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon, +il se trouvait près de la porte, il prit la fuite en criant d’un air bon +et intime: + +--Adieu vous autres! + +«Il faut éviter le sang», se dit-il. + +Le lendemain de cette horrible soirée, après une nuit passée tantôt à se +détailler les avantages de Fabrice, tantôt dans les affreux transports +de la plus cruelle jalousie, le comte eut l’idée de faire appeler un +jeune valet de chambre à lui; cet homme faisait la cour à une jeune +fille nommée Chékina, l’une des femmes de chambre de la duchesse et +sa favorite. Par bonheur ce jeune domestique était fort rangé dans sa +conduite, avare même, et il désirait une place de concierge dans l’un +des établissements publics de Parme. Le comte ordonna à cet homme de +faire venir à l’instant Chékina, sa maîtresse. L’homme obéit, et une +heure plus tard le comte parut à l’improviste dans la chambre où cette +fille se trouvait avec son prétendu. Le comte les effraya tous deux par +la quantité d’or qu’il leur donna puis il adressa ce peu de mots à la +tremblante Chékina en la regardant entre les deux yeux. + +--La duchesse fait-elle l’amour avec Monsignore? + +--Non, dit cette fille prenant sa résolution après un moment de +silence;... non, pas encore, mais il baise souvent les mains de Madame, +en riant il est vrai, mais avec transport. + +Ce témoignage fut complété par cent réponses à autant de questions +furibondes du comte; sa passion inquiète fit bien gagner à ces pauvres +gens l’argent qu’il leur avait jeté: il finit par croire à ce qu’on lui +disait, et fut moins malheureux. + +--Si jamais la duchesse se doute de cet entretien, dit-il à Chékina, +j’enverrai votre prétendu passer vingt ans à la forteresse, et vous ne +le reverrez qu’en cheveux blancs. + +Quelques jours se passèrent pendant lesquels Fabrice à son tour perdit +toute sa gaieté. + +--Je t’assure, disait-il à la duchesse, que le comte Mosca a de +l’antipathie pour moi. + +--Tant pis pour Son Excellence, répondait-elle avec une sorte d’humeur. + +Ce n’était point là le véritable sujet d’inquiétude qui avait fait +disparaître la gaieté de Fabrice. «La position où le hasard me place +n’est pas tenable, se disait-il. Je suis bien sûr qu’elle ne parlera +jamais, elle aurait horreur d’un mot trop significatif comme d’un +inceste. Mais si un soir, après une journée imprudente et folle elle +vient à faire l’examen de sa conscience, si elle croit que j’ai pu +deviner le goût qu’elle semble prendre pour moi, quel rôle jouerais-je +à ses yeux? exactement le casto Giuseppe (proverbe italien, allusion au +rôle ridicule de Joseph avec la femme de l’eunuque Putiphar). + +«Faire entendre par une belle confidence que je ne suis pas susceptible +d’amour sérieux? je n’ai pas assez de tenue dans l’esprit pour énoncer +ce fait de façon à ce qu’il ne ressemble pas comme deux gouttes d’eau à +une impertinence. Il ne me reste que la ressource d’une grande passion +laissée à Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre heures: ce +parti est sage, mais c’est bien de la peine! Resterait un petit amour +de bas étage à Parme, ce qui peut déplaire; mais tout est préférable +au rôle affreux de l’homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti +pourrait, il est vrai, compromettre mon avenir; il faudrait, à force de +prudence et en achetant la discrétion, diminuer le danger.» + +Ce qu’il y avait de cruel au milieu de toutes ces pensées, c’est que +réellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus qu’aucun être +au monde. «Il faut être bien maladroit, se disait-il avec colère, pour +tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui est si vrai!» Manquant +d’habileté pour se tirer de cette position, il devint sombre et chagrin. +«Que serait-il de moi, grand Dieu! si je me brouillais avec le seul être +au monde pour qui j’aie un attachement passionné?» D’un autre côté, +Fabrice ne pouvait se résoudre à gâter un bonheur si délicieux par un +mot indiscret. Sa position était si remplie de charmes! l’amitié intime +d’une femme si aimable et si jolie était si douce! Sous les rapports +plus vulgaires de la vie, sa protection lui faisait une position si +agréable à cette cour, dont les grandes intrigues, grâce à elle qui les +lui expliquait, l’amusaient comme une comédie! «Mais au premier moment +je puis être réveillé par un coup de foudre! se disait-il. Ces soirées +si gaies, si tendres, passées presque en tête à tête avec une femme si +piquante, si elles conduisent à quelque chose de mieux, elle croira +trouver en moi un amant; elle me demandera des transports, de la folie, +et je n’aurai toujours à lui offrir que l’amitié la plus vive, mais +sans amour; la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime. Que de +reproches n’ai-je pas eu à essuyer à cet égard! Je crois encore entendre +la duchesse d’A..., et je me moquais de la duchesse! Elle croira que je +manque d’amour pour elle, tandis que c’est l’amour qui manque en moi; +jamais elle ne voudra me comprendre. Souvent à la suite d’une anecdote +sur la cour contée par elle avec cette grâce, cette folie qu’elle seule +au monde possède, et d’ailleurs nécessaire à mon instruction, je lui +baise les mains et quelquefois la joue. Que devenir si cette main presse +la mienne d’une certaine façon?» + +Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plus considérées +et les moins gaies de Parme. Dirigé par les conseils habiles de la +duchesse, il faisait une cour savante aux deux princes père et fils, +à la princesse Clara-Paolina et à monseigneur l’archevêque. Il avait +des succès, mais qui ne le consolaient point de la peur mortelle de se +brouiller avec la duchesse. + + + + +CHAPITRE VIII + + +Ainsi moins d’un mois seulement après son arrivée à la cour, Fabrice +avait tous les chagrins d’un courtisan, et l’amitié intime qui faisait +le bonheur de sa vie était empoisonnée. Un soir, tourmenté par ces +idées, il sortit de ce salon de la duchesse où il avait trop l’air +d’un amant régnant; errant au hasard dans la ville, il passa devant le +théâtre qu’il vit éclairé; il entra. C’était une imprudence gratuite +chez un homme de sa robe et qu’il s’était bien promis d’éviter à Parme, +qui après tout n’est qu’une petite ville de quarante mille habitants. Il +est vrai que dès les premiers jours il s’était affranchi de son costume +officiel; le soir, quand il n’allait pas dans le très grand monde, il +était simplement vêtu de noir comme un homme en deuil. + +Au théâtre il prit une loge du troisième rang pour n’être pas vu; l’on +donnait La Jeune Hôtesse, de Goldoni. Il regardait l’architecture de +la salle: à peine tournait-il les yeux vers la scène. Mais le public +nombreux éclatait de rire à chaque instant; Fabrice jeta les yeux sur +la jeune actrice qui faisait le rôle de l’hôtesse, il la trouva drôle. +Il regarda avec plus d’attention, elle lui sembla tout à fait gentille +et surtout remplie de naturel: c’était une jeune fille naïve qui riait +la première des jolies choses que Goldoni mettait dans sa bouche, et +qu’elle avait l’air tout étonnée de prononcer. Il demanda comment elle +s’appelait, on lui dit: + +--Marietta Valserra. + +«Ah! pensa-t-il, elle a pris mon nom, c’est singulier.» Malgré ses +projets il ne quitta le théâtre qu’à la fin de la pièce. Le lendemain il +revint; trois jours après il savait l’adresse de la Marietta Valserra. + +Le soir même du jour où il s’était procuré cette adresse avec assez +de peine, il remarqua que le comte lui faisait une mine charmante. Le +pauvre amant jaloux, qui avait toutes les peines du monde à se tenir +dans les bornes de la prudence, avait mis des espions à la suite du +jeune homme, et son équipée du théâtre lui plaisait. Comment peindre +la joie du comte lorsque le lendemain du jour où il avait pu prendre +sur lui d’être aimable avec Fabrice, il apprit que celui-ci, à la +vérité à demi déguisé par une longue redingote bleue, avait monté +jusqu’au misérable appartement que la Marietta Valserra occupait au +quatrième étage d’une vieille maison derrière le théâtre? Sa joie +redoubla lorsqu’il sut que Fabrice s’était présenté sous un faux nom, et +avait eu l’honneur d’exciter la jalousie d’un mauvais garnement nommé +Giletti, lequel à la ville jouait les troisièmes rôles de valet, et dans +les villages dansait sur la corde. Ce noble amant de la Marietta se +répandait en injures contre Fabrice et disait qu’il voulait le tuer. + +Les troupes d’opéra sont formées par un impresario qui engage de côté et +d’autre les sujets qu’il peut payer ou qu’il trouve libres, et la troupe +amassée au hasard reste ensemble une saison ou deux tout au plus. Il +n’en est pas de même des compagnies comiques; tout en courant de ville +en ville et changeant de résidence tous les deux ou trois mois, elle +n’en forme pas moins comme une famille dont tous les membres s’aiment +ou se haïssent. Il y a dans ces compagnies des ménages établis que les +beaux des villes où la troupe va jouer trouvent quelquefois beaucoup de +difficultés à désunir. C’est précisément ce qui arrivait à notre héros: +la petite Marietta l’aimait assez, mais elle avait une peur horrible +du Giletti qui prétendait être son maître unique et la surveillait de +près. Il protestait partout qu’il tuerait le monsignore, car il avait +suivi Fabrice et était parvenu à découvrir son nom. Ce Giletti était +bien l’être le plus laid et le moins fait pour l’amour: démesurément +grand, il était horriblement maigre, fort marqué de la petite vérole +et un peu louche. Du reste, plein des grâces de son métier, il entrait +ordinairement dans les coulisses où ses camarades étaient réunis, +en faisant la roue sur les pieds et sur les mains ou quelque autre +tour gentil. Il triomphait dans les rôles où l’acteur doit paraître +la figure blanchie avec de la farine et recevoir ou donner un nombre +infini de coups de bâton. Ce digne rival de Fabrice avait 32 francs +d’appointements par mois et se trouvait fort riche. + +Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses +observateurs lui donnèrent la certitude de tous ces détails. L’esprit +aimable reparut; il sembla plus gai et de meilleure compagnie que jamais +dans le salon de la duchesse, et se garda bien de rien lui dire de la +petite aventure qui le rendait à la vie. Il prit même des précautions +pour qu’elle fût informée de tout ce qui se passait le plus tard +possible. Enfin il eut le courage d’écouter la raison qui lui criait en +vain depuis un mois que toutes les fois que le mérite d’un amant pâlit, +cet amant doit voyager. + +Une affaire importante l’appela à Bologne, et deux fois par jour des +courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels de +ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de la +colère du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice. + +Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et +pâté, l’un des triomphes de Giletti (il sort du pâté au moment où son +rival Brighella l’entame et le bâtonne); ce fut un prétexte pour lui +faire passer cent francs. Giletti, criblé de dettes, se garda bien de +parler de cette bonne aubaine, mais devint d’une fierté étonnante. + +La fantaisie de Fabrice se changea en pique d’amour-propre (à son âge, +les soucis l’avaient déjà réduit à avoir des fantaisies)! La vanité +le conduisait au spectacle; la petite fille jouait fort gaiement et +l’amusait; au sortir du théâtre il était amoureux pour une heure. Le +comte revint à Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des dangers +réels; le Giletti, qui avait été dragon dans le beau régiment des +dragons Napoléon, parlait sérieusement de tuer Fabrice et prenait des +mesures pour s’enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est très jeune, +il se scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce +ne fut pas cependant un petit effort d’héroïsme de la part du comte que +celui de revenir de Bologne; car enfin, souvent, le matin, il avait le +teint fatigué, et Fabrice avait tant de fraîcheur, tant de sérénité! +Qui eût songé à lui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice, +arrivée en son absence, et pour une si sotte cause? Mais il avait une +de ces âmes rares qui se font un remords éternel d’une action généreuse +qu’elles pouvaient faire et qu’elles n’ont pas faite; d’ailleurs il ne +put supporter l’idée de voir la duchesse triste, et par sa faute. + +Il la trouva, à son arrivée, silencieuse et morne; voici ce qui s’était +passé: la petite femme de chambre, Chékina, tourmentée par les remords, +et jugeant de l’importance de sa faute par l’énormité de la somme +qu’elle avait reçue pour la commettre, était tombée malade. Un soir, +la duchesse qui l’aimait monta jusqu’à sa chambre. La petite fille ne +put résister à cette marque de bonté, elle fondit en larmes, voulut +remettre à sa maîtresse ce qu’elle possédait encore sur l’argent qu’elle +avait reçu, et enfin eut le courage de lui avouer les questions faites +par le comte et ses réponses. La duchesse courut vers la lampe qu’elle +éteignit, puis dit à la petite Chékina qu’elle lui pardonnait, mais à +condition qu’elle ne dirait jamais un mot de cette étrange scène à qui +que ce fût: + +--Le pauvre comte, ajouta-t-elle d’un air léger, craint le ridicule; +tous les hommes sont ainsi. + +La duchesse se hâta de descendre chez elle. A peine enfermée dans sa +chambre, elle fondit en larmes; elle trouvait quelque chose d’horrible +dans l’idée de faire l’amour avec ce Fabrice qu’elle avait vu naître, et +pourtant que voulait dire sa conduite? + +Telle avait été la première cause de la noire mélancolie dans laquelle +le comte la trouva plongée; lui arrivé, elle eut des accès d’impatience +contre lui, et presque contre Fabrice; elle eût voulu ne plus les revoir +ni l’un ni l’autre; elle était dépitée du rôle ridicule à ses yeux que +Fabrice jouait auprès de la petite Marietta; car le comte lui avait +tout dit en véritable amoureux incapable de garder un secret. Elle ne +pouvait s’accoutumer à ce malheur: son idole avait un défaut; enfin +dans un moment de bonne amitié elle demanda conseil au comte, ce fut +pour celui-ci un instant délicieux et une belle récompense du mouvement +honnête qui l’avait fait revenir à Parme. + +--Quoi de plus simple! dit le comte en riant; les jeunes gens veulent +avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n’y pensent plus. Ne +doit-il pas aller à Belgirate, voir la marquise del Dongo? Eh bien! +qu’il parte. Pendant son absence je prierai la troupe comique de porter +ailleurs ses talents, je paierai les frais de route; mais bientôt +nous le verrons amoureux de la première jolie femme que le hasard +conduira sur ses pas: c’est dans l’ordre, et je ne voudrais pas le voir +autrement... S’il est nécessaire, faites écrire par la marquise. + +Cette idée, donnée avec l’air d’une complète indifférence, fut un trait +de lumière pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le +comte annonça, comme par hasard, qu’il y avait un courrier qui, allant +à Vienne passait par Milan; trois jours après Fabrice recevait une +lettre de sa mère. Il partit fort piqué de n’avoir pu encore, grâce à la +jalousie de Giletti, profiter des excellentes intentions dont la petite +Marietta lui faisait porter l’assurance par une mammacia, vieille femme +qui lui servait de mère. + +Fabrice trouva sa mère et une des ses sœurs à Belgirate, gros village +piémontais, sur la rive droite du lac Majeur; la rive gauche appartient +au Milanais, et par conséquent à l’Autriche. Ce lac, parallèle au lac +de Côme, et qui court aussi du nord au midi, est situé à une vingtaine +de lieues plus au couchant. L’air des montagnes, l’aspect majestueux +et tranquille de ce lac superbe qui lui rappelait celui près duquel il +avait passé son enfance, tout contribua à changer en douce mélancolie +le chagrin de Fabrice, voisin de la colère. C’était avec une tendresse +infinie que le souvenir de la duchesse se présentait maintenant à lui; +il lui semblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu’il n’avait +jamais éprouvé pour aucune femme; rien ne lui eût été plus pénible que +d’en être à jamais séparé, et dans ces dispositions, si la duchesse +eût daigné avoir recours à la moindre coquetterie, elle eût conquis ce +cœur, par exemple, en lui opposant un rival. Mais bien loin de prendre +un parti aussi décisif, ce n’était pas sans se faire de vifs reproches +qu’elle trouvait sa pensée toujours attachée aux pas du jeune voyageur. +Elle se reprochait ce qu’elle appelait encore une fantaisie, comme si +c’eût été une horreur; elle redoubla d’attentions et de prévenances pour +le comte qui, séduit par tant de grâces, n’écoutait pas la saine raison +qui prescrivait un second voyage à Bologne. + +La marquise del Dongo, pressée par les noces de sa fille aînée qu’elle +mariait à un duc milanais, ne put donner que trois jours à son fils +bien-aimé; jamais elle n’avait trouvé en lui une si tendre amitié. Au +milieu de la mélancolie qui s’emparait de plus en plus de l’âme de +Fabrice, une idée bizarre et même ridicule s’était présentée et tout +à coup s’était fait suivre. Oserons-nous dire qu’il voulait consulter +l’abbé Blanès? Cet excellent vieillard était parfaitement incapable de +comprendre les chagrins d’un cœur tiraillé par des passions puériles +et presque égales en force; d’ailleurs il eût fallu huit jours pour +lui faire entrevoir seulement tous les intérêts que Fabrice devait +ménager à Parme; mais en songeant à le consulter Fabrice retrouvait la +fraîcheur de ses sensations de seize ans. Le croira-t-on? ce n’était pas +simplement comme homme sage, comme ami parfaitement doué, que Fabrice +voulait lui parler; l’objet de cette course et les sentiments qui +agitèrent notre héros pendant les cinquante heures qu’elle dura, sont +tellement absurdes que sans doute, dans l’intérêt du récit, il eût mieux +valu les supprimer. Je crains que la crédulité de Fabrice ne le prive de +la sympathie du lecteur; mais enfin, il était ainsi, pourquoi le flatter +lui plutôt qu’un autre? Je n’ai point flatté le comte Mosca ni le prince. + +Fabrice donc, puisqu’il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mère +jusqu’au port de Laveno, rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne, +où elle descendit vers les huit heures du soir. (Le lac est considéré +comme un pays neutre, et l’on ne demande point de passeport à qui ne +descend point à terre.) Mais à peine la nuit fut-elle venue qu’il se fit +débarquer sur cette même rive autrichienne, au milieu d’un petit bois +qui avance dans les flots. Il avait loué une sediola, sorte de tilbury +champêtre et rapide, à l’aide duquel il put suivre, à cinq cents pas de +distance, la voiture de sa mère; il était déguisé en domestique de la +casa del Dongo, et aucun des nombreux employés de la police ou de la +douane n’eut l’idée de lui demander son passeport. A un quart de lieue +de Côme, où la marquise et sa fille devaient s’arrêter pour passer la +nuit, il prit un sentier à gauche, qui, contournant le bourg de Vico, se +réunit ensuite à un petit chemin récemment établi sur l’extrême bord du +lac. Il était minuit, et Fabrice pouvait espérer de ne rencontrer aucun +gendarme. Les arbres des bouquets de bois que le petit chemin traversait +à chaque instant dessinaient le noir contour de leur feuillage sur +un ciel étoilé, mais voilé par une brume légère. Les eaux et le ciel +étaient d’une tranquillité profonde; l’âme de Fabrice ne put résister +à cette beauté sublime; il s’arrêta, puis s’assit sur un rocher qui +s’avançait dans le lac, formant comme un petit promontoire. Le silence +universel n’était troublé, à intervalles égaux, que par la petite lame +du lac qui venait expirer sur la grève. Fabrice avait un cœur italien; +j’en demande pardon pour lui: ce défaut, qui le rendra moins aimable, +consistait surtout en ceci: il n’avait de vanité que par accès, et +l’aspect seul de la beauté sublime le portait à l’attendrissement, et +ôtait à ses chagrins leur pointe âpre et dure. Assis sur son rocher +isolé, n’ayant plus à se tenir en garde contre les agents de la police, +protégé par la nuit profonde et le vaste silence, de douces larmes +mouillèrent ses yeux, et il trouva là, à peu de frais, les moments les +plus heureux qu’il eût goûtés depuis longtemps. + +Il résolut de ne jamais dire de mensonges à la duchesse, et c’est parce +qu’il l’aimait à l’adoration en ce moment, qu’il se jura de ne jamais +lui dire qu’il l’aimait; jamais il ne prononcerait auprès d’elle le +mot d’amour, puisque la passion que l’on appelle ainsi était étrangère +à son cœur. Dans l’enthousiasme de générosité et de vertu qui faisait +sa félicité en ce moment, il prit la résolution de lui tout dire à la +première occasion: son cœur n’avait jamais connu l’amour. Une fois ce +parti courageux bien adopté, il se sentit comme délivré d’un poids +énorme. «Elle me dira peut-être quelques mots sur Marietta: eh bien! je +ne reverrai jamais la petite Marietta», se répondit-il à lui-même avec +gaieté. + +La chaleur accablante qui avait régné pendant la journée commençait +à être tempérée par la brise du matin. Déjà l’aube dessinait par une +faible lueur blanche les pics des Alpes qui s’élèvent au nord et à +l’orient du lac de Côme. Leurs masses, blanchies par les neiges, même +au mois de juin, se dessinent sur l’azur clair d’un ciel toujours pur +à ces hauteurs immenses. Une branche des Alpes s’avançant au midi vers +l’heureuse Italie sépare les versants du lac de Côme de ceux du lac de +Garde. Fabrice suivait de l’œil toutes les branches de ces montagnes +sublimes, l’aube en s’éclaircissant venait marquer les vallées qui les +séparent en éclairant la brume légère qui s’élevait du fond des gorges. + +Depuis quelques instants Fabrice s’était remis en marche; il passa +la colline qui forme la presqu’île de Durini, et enfin parut à ses +yeux ce clocher du village de Grianta, où si souvent il avait fait +des observations d’étoiles avec l’abbé Blanès. «Quelle n’était pas +mon ignorance en ce temps-là! Je ne pouvais comprendre, se disait-il, +même le latin ridicule de ces traités d’astrologie que feuilletait +mon maître, et je crois que je les respectais surtout parce que, n’y +entendant que quelques mots par-ci par-là, mon imagination se chargeait +de leur prêter un sens, et le plus romanesque possible.» + +Peu à peu sa rêverie prit un autre cours. «Y aurait-il quelque chose de +réel dans cette science? Pourquoi serait-elle différente des autres? +Un certain nombre d’imbéciles et de gens adroits conviennent entre eux +qu’ils savent le mexicain, par exemple; ils s’imposent en cette qualité +à la société qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On +les accable de faveurs précisément parce qu’ils n’ont point d’esprit, +et que le pouvoir n’a pas à craindre qu’ils soulèvent les peuples et +fassent du pathos à l’aide des sentiments généreux! Par exemple le +père Bari, auquel Ernest IV vient d’accorder quatre mille francs de +pension et la croix de son ordre pour avoir restitué dix-neuf vers d’un +dithyrambe grec! + +«Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-là +ridicules? Est-ce bien à moi de me plaindre? se dit-il tout à coup en +s’arrêtant, est-ce que cette même croix ne vient pas d’être donnée à mon +gouverneur de Naples?» Fabrice éprouva un sentiment de malaise profond; +le bel enthousiasme de vertu qui naguère venait de faire battre son cœur +se changeait dans le vil plaisir d’avoir une bonne part dans un vol. +«Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux éteints d’un homme mécontent de +soi, puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il +serait d’une insigne duperie à moi de n’en pas prendre ma part; mais +il ne faut point m’aviser de les maudire en public.» Ces raisonnements +ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice était bien tombé de cette +élévation de bonheur sublime où il s’était trouvé transporté une heure +auparavant. La pensée du privilège avait desséché cette plante toujours +si délicate qu’on nomme le bonheur. + +«S’il ne faut pas croire à l’astrologie, reprit-il en cherchant à +s’étourdir, si cette science est, comme les trois quarts des sciences +non mathématiques, une réunion de nigauds enthousiastes et d’hypocrites +adroits et payés par qui ils servent, d’où vient que je pense si souvent +et avec émotion à cette circonstance fatale? Jadis je suis sorti de la +prison de B..., mais avec l’habit et la feuille de route d’un soldat +jeté en prison pour de justes causes.» + +Le raisonnement de Fabrice ne put jamais pénétrer plus loin; il tournait +de cent façons autour de la difficulté sans parvenir à la surmonter. Il +était trop jeune encore; dans ses moments de loisir, son âme s’occupait +avec ravissement à goûter les sensations produites par des circonstances +romanesques que son imagination était toujours prête à lui fournir. +Il était bien loin d’employer son temps à regarder avec patience les +particularités réelles des choses pour ensuite deviner leurs causes. Le +réel lui semblait encore plat et fangeux; je conçois qu’on n’aime pas +à le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas +surtout faire des objections avec les diverses pièces de son ignorance. + +C’est ainsi que, sans manquer d’esprit, Fabrice ne put parvenir à voir +que sa demi-croyance dans les présages était pour lui une religion, +une impression profonde reçue à son entrée dans la vie. Penser à +cette croyance c’était sentir, c’était un bonheur. Et il s’obstinait +à chercher comment ce pouvait être une science prouvée, réelle, dans +le genre de la géométrie par exemple. Il recherchait avec ardeur, dans +sa mémoire, toutes les circonstances où des présages observés par lui +n’avaient pas été suivis de l’événement heureux ou malheureux qu’ils +semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un raisonnement et +marcher à la vérité, son attention s’arrêtait avec bonheur sur le +souvenir des cas où le présage avait été largement suivi par l’accident +heureux ou malheureux qu’il lui semblait prédire, et son âme était +frappée de respect et attendrie; et il eût éprouvé une répugnance +invincible pour l’être qui eût nié les présages, et surtout s’il eût +employé l’ironie. + +Fabrice marchait sans s’apercevoir des distances, et il en était là de +ses raisonnements impuissants, lorsqu’en levant la tête il vit le mur du +jardin de son père. Ce mur, qui soutenait une belle terrasse, s’élevait +à plus de quarante pieds au-dessus du chemin, à droite. Un cordon de +pierres de taille tout en haut, près de la balustrade, lui donnait un +air monumental. «Il n’est pas mal, se dit froidement Fabrice, cela est +d’une bonne architecture, presque dans le goût romain.» Il appliquait +ses nouvelles connaissances en antiquités. Puis il détourna la tête +avec dégoût; les sévérités de son père, et surtout la dénonciation de +son frère Ascagne au retour de son voyage en France, lui revinrent à +l’esprit. + +«Cette dénonciation dénaturée a été l’origine de ma vie actuelle; je +puis la haïr, je puis la mépriser, mais enfin elle a changé ma destinée. +Que devenais-je une fois relégué à Novare et n’étant presque que +souffert chez l’homme d’affaires de mon père, si ma tante n’avait fait +l’amour avec un ministre puissant? si cette tante se fût trouvée n’avoir +qu’une âme sèche et commune au lieu de cette âme tendre et passionnée et +qui m’aime avec une sorte d’enthousiasme qui m’étonne? où en serais-je +maintenant si la duchesse avait eu l’âme de son frère le marquis del +Dongo?» + +Accablé par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d’un +pas incertain; il parvint au bord du fossé précisément vis-à-vis la +magnifique façade du château. Ce fut à peine s’il jeta un regard sur ce +grand édifice noirci par le temps. Le noble langage de l’architecture +le trouva insensible; le souvenir de son frère et de son père fermait +son âme à toute sensation de beauté, il n’était attentif qu’à se tenir +sur ses gardes en présence d’ennemis hypocrites et dangereux. Il regarda +un instant, mais avec un dégoût marqué, la petite fenêtre de la chambre +qu’il occupait avant 1815 au troisième étage. Le caractère de son père +avait dépouillé de tout charme les souvenirs de la première enfance. «Je +n’y suis pas rentré, pensa-t-il, depuis le 7 mars à 8 heures du soir. +J’en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et le lendemain, +la crainte des espions me fit précipiter mon départ. Quand je repassai +après le voyage en France, je n’eus pas le temps d’y monter, même pour +revoir mes gravures, et cela grâce à la dénonciation de mon frère.» + +Fabrice détourna la tête avec horreur. «L’abbé Blanès a plus de +quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presque +plus au château, à ce que m’a raconté ma sœur; les infirmités de la +vieillesse ont produit leur effet. Ce cœur si ferme et si noble est +glacé par l’âge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus à +son clocher! je me cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous +le pressoir jusqu’au moment de son réveil; je n’irai pas troubler le +sommeil du bon vieillard; probablement il aura oublié jusqu’à mes +traits; six ans font beaucoup à cet âge! je ne trouverai plus que le +tombeau d’un ami! Et c’est un véritable enfantillage, ajouta-t-il, +d’être venu ici affronter le dégoût que me cause le château de mon père.» + +Fabrice entrait alors sur la petite place de l’église; ce fut avec +un étonnement allant jusqu’au délire qu’il vit, au second étage de +l’antique clocher, la fenêtre étroite et longue éclairée par la petite +lanterne de l’abbé Blanès. L’abbé avait coutume de l’y déposer, en +montant à la cage de planches qui formait son observatoire, afin que la +clarté ne l’empêchât pas de lire sur son planisphère. Cette carte du +ciel était tendue sur un grand vase de terre cuite qui avait appartenu +jadis à un oranger du château. Dans l’ouverture, au fond du vase, +brûlait la plus exiguë des lampes, dont un petit tuyau de fer-blanc +conduisait la fumée hors du vase, et l’ombre du tuyau marquait le +nord sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondèrent +d’émotions l’âme de Fabrice et la remplirent de bonheur. + +Presque sans y songer, il fit avec l’aide de ses deux mains le petit +sifflement bas et bref qui autrefois était le signal de son admission. +Aussitôt il entendit tirer à plusieurs reprises la corde qui, du haut de +l’observatoire ouvrait le loquet de la porte du clocher. Il se précipita +dans l’escalier, ému jusqu’au transport; il trouva l’abbé sur son +fauteuil de bois à sa place accoutumée; son œil était fixé sur la petite +lunette d’un quart de cercle mural. De la main gauche, l’abbé lui fit +signe de ne pas l’interrompre dans son observation; un instant après il +écrivit un chiffre sur une carte à jouer, puis, se retournant sur son +fauteuil, il ouvrit les bras à notre héros qui s’y précipita en fondant +en larmes. L’abbé Blanès était son véritable père. + +--Je t’attendais, dit Blanès, après les premiers mots d’épanchement et +de tendresse. + +L’abbé faisait-il son métier de savant; ou bien, comme il pensait +souvent à Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-il par un pur +hasard annoncé son retour? + +--Voici ma mort qui arrive, dit l’abbé Blanès. + +--Comment! s’écria Fabrice tout ému. + +--Oui, reprit l’abbé d’un ton sérieux, mais point triste: cinq mois et +demi ou six mois et demi après que je t’aurai revu, ma vie ayant trouvé +son complément de bonheur, s’éteindra. + +CENTER +Come face al mancar dell alimento + +(comme la petite lampe quand l’huile vient à manquer). Avant le moment +suprême, je passerai probablement un ou deux mois sans parler, après +quoi je serai reçu dans le sein de notre père; si toutefois il trouve +que j’ai rempli mon devoir dans le poste où il m’avait placé en +sentinelle. + +«Toi tu es excédé de fatigue, ton émotion te dispose au sommeil. Depuis +que je t’attends, j’ai caché un pain et une bouteille d’eau-de-vie +dans la grande caisse de mes instruments. Donne ces soutiens à ta vie +et tâche de prendre assez de forces pour m’écouter encore quelques +instants. Il est en mon pouvoir de te dire plusieurs choses avant que +la nuit soit tout à fait remplacée par le jour; maintenant je les vois +beaucoup plus distinctement que peut-être je ne les verrai demain. Car, +mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il faut toujours faire +entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-être le vieil +homme, l’homme terrestre sera occupé en moi des préparatifs de ma mort, +et demain soir à 9 heures, il faut que tu me quittes. + +Fabrice lui ayant obéi en silence comme c’était sa coutume: + +--Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu as essayé de +voir Waterloo, tu n’as trouvé d’abord qu’une prison? + +--Oui, mon père, répliqua Fabrice étonné. + +--Eh bien, ce fut un rare bonheur, car, averti par ma voix, ton âme +peut se préparer à une autre prison bien autrement dure, bien plus +terrible! Probablement tu n’en sortiras que par un crime, mais, grâce +au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombe jamais dans le +crime avec quelque violence que tu sois tenté; je crois voir qu’il sera +question de tuer un innocent, qui, sans le savoir, usurpe tes droits; +si tu résistes à la violente tentation qui semblera justifiée par les +lois de l’honneur, ta vie sera très heureuse aux yeux des hommes..., et +raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, après un instant +de réflexion; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un siège de +bois, loin de tout luxe, et détrompé du luxe, et comme moi n’ayant à te +faire aucun reproche grave. + +«Maintenant, les choses de l’état futur sont terminées entre nous, je ne +pourrais ajouter rien de bien important. C’est en vain que j’ai cherché +à voir de quelle durée sera cette prison; s’agit-il de six mois, d’un +an, de dix ans? Je n’ai rien pu découvrir; apparemment j’ai commis +quelque faute, et le ciel a voulu me punir par le chagrin de cette +incertitude. J’ai vu seulement qu’après la prison, mais je ne sais si +c’est au moment même de la sortie, il y aura ce que j’appelle un crime, +mais par bonheur je crois être sûr qu’il ne sera pas commis par toi. +Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mes +calculs n’est qu’une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec la +paix de l’âme, sur un siège de bois et vêtu de blanc. + +En disant ces mots, l’abbé Blanès voulut se lever; ce fut alors que +Fabrice s’aperçut des ravages du temps; il mit près d’une minute à +se lever et à se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire, +immobile et silencieux. L’abbé se jeta dans ses bras à diverses +reprises; il le serra avec une extrême tendresse. Après quoi il reprit +avec toute sa gaieté d’autrefois: + +--Tâche de t’arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu +commodément, prends mes pelisses; tu en trouveras plusieurs de grand +prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre ans. +Elle me demanda une prédiction sur ton compte, que je me gardai bien +de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de +cercle. Toute l’annonce de l’avenir est une infraction à la règle, +et a ce danger qu’elle peut changer l’événement, auquel cas toute la +science tombe par terre comme un véritable jeu d’enfant; et d’ailleurs +il y avait des choses dures à dire à cette duchesse toujours si jolie. +A propos, ne sois point effrayé dans ton sommeil par les cloches qui +vont faire un tapage effroyable à côté de ton oreille, lorsque l’on va +sonner la messe de sept heures; plus tard, à l’étage inférieur, ils vont +mettre en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C’est +aujourd’hui saint Giovita, martyr et soldat. Tu sais, le petit village +de Grianta a le même patron que la grande ville de Brescia, ce qui, +par parenthèse, trompa d’une façon bien plaisante mon illustre maître +Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m’annonça que je ferais une +assez belle fortune ecclésiastique, il croyait que je serais curé de la +magnifique église de Saint-Giovita, à Brescia; j’ai été curé d’un petit +village de sept cent cinquante feux! Mais tout a été pour le mieux. J’ai +vu, il n’y a pas dix ans de cela, que si j’eusse été curé à Brescia, ma +destinée était d’être mis en prison sur une colline de la Moravie, au +Spielberg. Demain je t’apporterai toutes sortes de mets délicats volés +au grand dîner que je donne à tous les curés des environs qui viennent +chanter à ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche +point à me voir, ne descends pour te mettre en possession de ces bonnes +choses que lorsque tu m’auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu +me revoies de jour, et le soleil se couchant demain à sept heures et +vingt-sept minutes, je ne viendrai t’embrasser que vers les huit heures, +et il faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par +neuf, c’est-à-dire avant que l’horloge ait sonné dix heures. Prends +garde que l’on ne te voie aux fenêtres du clocher: les gendarmes ont ton +signalement et ils sont en quelque sorte sous les ordres de ton frère +qui est un fameux tyran. Le marquis del Dongo s’affaiblit, ajouta Blanès +d’un air triste, et s’il te revoyait, peut-être te donnerait-il quelque +chose de la main à la main. Mais de tels avantages entachés de fraude +ne conviennent point à un homme tel que toi, dont la force sera un +jour dans sa conscience. Le marquis abhorre son fils Ascagne, et c’est +à ce fils qu’échoiront les cinq ou six millions qu’il possède. C’est +justice. Toi, à sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et +cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tes gens. + + + + +CHAPITRE IX + + +L’âme de Fabrice était exaltée par les discours du vieillard, par la +profonde attention et par l’extrême fatigue. Il eut grand-peine à +s’endormir, et son sommeil fut agité de songes, peut-être présages de +l’avenir; le matin, à dix heures, il fut réveillé par le tremblement +général du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se +leva éperdu, et se crut à la fin du monde, puis il pensa qu’il était +en prison; il lui fallut du temps pour reconnaître le son de la grosse +cloche que quarante paysans mettaient en mouvement en l’honneur du grand +saint Giovita, dix auraient suffi. + +Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans être vu; il +s’aperçut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les +jardins, et même sur la cour intérieure du château de son père. Il +l’avait oublié. L’idée de ce père arrivant aux bornes de la vie +changeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu’aux moineaux +qui cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de la +salle à manger. Ce sont les descendants de ceux qu’autrefois j’avais +apprivoisés, se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du +palais, était chargé d’un grand nombre d’orangers dans des vases de +terre plus ou moins grands: cette vue l’attendrit; l’aspect de cette +cour intérieure, ainsi ornée avec ses ombres bien tranchées et marquées +par un soleil éclatant, était vraiment grandiose. + +L’affaiblissement de son père lui revenait à l’esprit. «Mais c’est +vraiment singulier, se disait-il, mon père n’a que trente-cinq ans de +plus que moi; trente-cinq et vingt-trois ne font que cinquante-huit!» +Ses yeux, fixés sur les fenêtres de la chambre de cet homme sévère et +qui ne l’avait jamais aimé, se remplirent de larmes. Il frémit, et un +froid soudain courut dans ses veines lorsqu’il crut reconnaître son +père traversant une terrasse garnie d’orangers, qui se trouvait de +plain-pied avec sa chambre; mais ce n’était qu’un valet de chambre. Tout +à fait sous le clocher, une quantité de jeunes filles vêtues de blanc et +divisées en différentes troupes étaient occupées à tracer des dessins +avec des fleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol des rues où devait +passer la procession. Mais il y avait un spectacle qui parlait plus +vivement à l’âme de Fabrice: du clocher, ses regards plongeaient sur les +deux branches du lac à une distance de plusieurs lieues, et cette vue +sublime lui fit bientôt oublier toutes les autres; elle réveillait chez +lui les sentiments les plus élevés. Tous les souvenirs de son enfance +vinrent en foule assiéger sa pensée; et cette journée passée en prison +dans un clocher fut peut-être l’une des plus heureuses de sa vie. + +Le bonheur le porta à une hauteur de pensées assez étrangère à son +caractère; il considérait les événements de la vie, lui, si jeune, comme +si déjà il fût arrivé à sa dernière limite. «Il faut en convenir, depuis +mon arrivée à Parme, se dit-il enfin, après plusieurs heures de rêveries +délicieuses, je n’ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme +celle que je trouvais à Naples en galopant dans les chemins de Vomero +ou en courant les rives de Misène. Tous les intérêts si compliqués de +cette petite cour méchante m’ont rendu méchant... Je n’ai point du tout +de plaisir à haïr, je crois même que ce serait un triste bonheur pour +moi que celui d’humilier mes ennemis si j’en avais; mais je n’ai point +d’ennemi... Halte-là! se dit-il tout à coup, j’ai pour ennemi Giletti... +Voilà qui est singulier, se dit-il; le plaisir que j’éprouverais à voir +cet homme si laid aller à tous les diables, survit au goût fort léger +que j’avais pour la petite Marietta... Elle ne vaut pas, à beaucoup +près, la duchesse d’A... que j’étais obligé d’aimer à Naples puisque je +lui avais dit que j’étais amoureux d’elle. Grand Dieu! que de fois je +me suis ennuyé durant les longs rendez-vous que m’accordait cette belle +duchesse; jamais rien de pareil dans la chambre délabrée et servant +de cuisine où la petite Marietta m’a reçu deux fois, et pendant deux +minutes chaque fois. + +«Eh, grand Dieu! qu’est-ce que ces gens-là mangent? C’est à faire +pitié! J’aurais dû faire à elle et à la mammacia une pension de trois +beefsteacks payables tous les jours... La petite Marietta, ajouta-t-il, +me distrayait des pensées méchantes que me donnait le voisinage de cette +cour. + +«J’aurais peut-être bien fait de prendre la vie de café, comme dit la +duchesse; elle semblait pencher de ce côté-là, et elle a bien plus de +génie que moi. Grâce à ses bienfaits, ou bien seulement avec cette +pension de quatre mille francs et ce fonds de quarante mille placés à +Lyon et que ma mère me destine, j’aurais toujours un cheval et quelques +écus pour faire des fouilles et former un cabinet. Puisqu’il semble +que je ne dois pas connaître l’amour, ce seront toujours là pour moi +les grandes sources de félicité; je voudrais, avant de mourir, aller +revoir le champ de bataille de Waterloo, et tâcher de reconnaître la +prairie où je fus si gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre. +Ce pèlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien +d’aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon cœur. A quoi +bon aller si loin chercher le bonheur, il est là sous mes yeux! + +«Ah! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lac de +Côme, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent les coups de +cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouverais point de +duchesse d’A..., mais je trouverais une de ces petites filles là-bas +qui arrangent des fleurs sur le pavé et, en vérité, je l’aimerais tout +autant: l’hypocrisie me glace même en amour, et nos grandes dames visent +à des effets trop sublimes. Napoléon leur a donné des idées de mœurs et +de constance. + +«Diable! se dit-il tout à coup, en retirant la tête de la fenêtre comme +s’il eût craint d’être reconnu malgré l’ombre de l’énorme jalousie +de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une entrée +de gendarmes en grande tenue.» En effet, dix gendarmes, dont quatre +sous-officiers, paraissaient dans le haut de la grande rue du village. +Le maréchal des logis les distribuait de cent pas en cent pas, le long +du trajet que devait parcourir la procession. «Tout le monde me connaît +ici; si l’on me voit, je ne fais qu’un saut des bords du lac de Côme au +Spielberg, où l’on m’attachera à chaque jambe une chaîne pesant cent dix +livres: et quelle douleur pour la duchesse!» + +Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que d’abord +il était placé à plus de quatre-vingts pieds d’élévation, que le lieu +où il se trouvait était comparativement obscur, que les yeux des gens +qui pourraient le regarder étaient frappés par un soleil éclatant, +et qu’enfin ils se promenaient les yeux grands ouverts dans des rues +dont toutes les maisons venaient d’être blanchies au lait de chaux, +en l’honneur de la fête de saint Giovita. Malgré des raisonnements si +clairs, l’âme italienne de Fabrice eût été désormais hors d’état de +goûter aucun plaisir, s’il n’eût interposé entre lui et les gendarmes un +lambeau de vieille toile qu’il cloua contre la fenêtre et auquel il fit +deux trous pour les yeux. + +Les cloches ébranlaient l’air depuis dix minutes, la procession sortait +de l’église, les mortaretti se firent entendre. Fabrice tourna la tête +et reconnut cette petite esplanade garnie d’un parapet et dominant le +lac, où si souvent, dans sa jeunesse, il s’était exposé à voir les +mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des +jours de fête sa mère voulait le voir auprès d’elle. + +Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre +chose que des canons de fusil que l’on scie de façon à ne leur laisser +que quatre pouces de longueur; c’est pour cela que les paysans +recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796, la politique +de l’Europe a semés à foison dans les plaines de la Lombardie. Une fois +réduits à quatre pouces de longueur, on charge ces petits canons jusqu’à +la gueule, on les place à terre dans une position verticale, et une +traînée de poudre va de l’un à l’autre; ils sont rangés sur trois lignes +comme un bataillon, et au nombre de deux ou trois cents, dans quelque +emplacement voisin du lieu que doit parcourir la procession. Lorsque +le Saint-Sacrement approche, on met le feu à la traînée de poudre, et +alors commence un feu de file de coups secs, le plus inégal du monde et +le plus ridicule; les femmes sont ivres de joie. Rien n’est gai comme +le bruit de ces mortaretti entendu de loin sur le lac, et adouci par le +balancement des eaux; ce bruit singulier et qui avait fait si souvent la +joie de son enfance chassa les idées un peu trop sérieuses dont notre +héros était assiégé; il alla chercher la grande lunette astronomique de +l’abbé, et reconnut la plupart des hommes et des femmes qui suivaient +la procession. Beaucoup de charmantes petites filles que Fabrice avait +laissées à l’âge de onze et douze ans étaient maintenant des femmes +superbes dans toute la fleur de la plus vigoureuse jeunesse; elles +firent renaître le courage de notre héros, et pour leur parler il eût +fort bien bravé les gendarmes. + +La procession passée et rentrée dans l’église par une porte latérale +que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devint bientôt extrême +même au haut du clocher; les habitants rentrèrent chez eux et il se fit +un grand silence dans le village. Plusieurs barques se chargèrent de +paysans retournant à Belagio, à Menagio et autres villages situés sur +le lac; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup de rame: ce détail +si simple le ravissait en extase; sa joie actuelle se composait de tout +le malheur, de toute la gêne qu’il trouvait dans la vie compliquée +des cours. Qu’il eût été heureux en ce moment de faire une lieue sur +ce beau lac si tranquille et qui réfléchissait si bien la profondeur +des cieux! Il entendit ouvrir la porte d’en bas du clocher: c’était la +vieille servante de l’abbé Blanès, qui apportait un grand panier; il eut +toutes les peines du monde à s’empêcher de lui parler. «Elle a pour moi +presque autant d’amitié que son maître, se disait-il, et d’ailleurs je +pars ce soir à neuf heures; est-ce qu’elle ne garderait pas le secret +qu’elle m’aurait juré, seulement pendant quelques heures? Mais, se dit +Fabrice, je déplairais à mon ami! je pourrais le compromettre avec les +gendarmes!» Et il laissa partir la Ghita sans lui parler. Il fit un +excellent dîner, puis s’arrangea pour dormir quelques minutes: il ne se +réveilla qu’à huit heures et demie du soir, l’abbé Blanès lui secouait +le bras, et il était nuit. + +Blanès était extrêmement fatigué, il avait cinquante ans de plus que la +veille. Il ne parla plus de choses sérieuses; assis sur son fauteuil de +bois: + +--Embrasse-moi, dit-il à Fabrice. + +Il le reprit plusieurs fois dans ses bras. + +--La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue, n’aura +rien d’aussi pénible que cette séparation. J’ai une bourse que je +laisserai en dépôt à la Ghita, avec ordre d’y puiser pour ses besoins, +mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je la +connais; après cette recommandation, elle est capable, par économie pour +toi, de ne pas acheter de la viande quatre fois par an, si tu ne lui +donnes des ordres bien précis. Tu peux toi-même être réduit à la misère, +et l’obole du vieil ami te servira. N’attends rien de ton frère que des +procédés atroces, et tâche de gagner de l’argent par un travail qui te +rende utile à la société. Je prévois des orages étranges; peut-être dans +cinquante ans ne voudra-t-on plus d’oisifs. Ta mère et ta tante peuvent +te manquer, tes sœurs devront obéir à leurs maris... Va-t’en, va-t’en! +fuis! s’écria Blanès avec empressement. + +Il venait d’entendre un petit bruit dans l’horloge qui annonçait que dix +heures allaient sonner, il ne voulut pas même permettre à Fabrice de +l’embrasser une dernière fois. + +--Dépêche! dépêche! lui cria-t-il; tu mettras au moins une minute à +descendre l’escalier; prends garde de tomber, ce serait d’un affreux +présage. + +Fabrice se précipita dans l’escalier, et, arrivé sur la place, se mit à +courir. Il était à peine arrivé devant le château de son père, que la +cloche sonna dix heures; chaque coup retentissait dans sa poitrine et y +portait un trouble singulier. Il s’arrêta pour réfléchir, ou plutôt pour +se livrer aux sentiments passionnés que lui inspirait la contemplation +de cet édifice majestueux qu’il jugeait si froidement la veille. Au +milieu de sa rêverie, des pas d’homme vinrent le réveiller; il regarda +et se vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux excellents +pistolets dont il venait de renouveler les amorces en dînant, le petit +bruit qu’il fit en les armant attira l’attention d’un des gendarmes, +et fut sur le point de le faire arrêter. Il s’aperçut du danger qu’il +courait et pensa à faire feu le premier; c’était son droit, car c’était +la seule manière qu’il eût de résister à quatre hommes bien armés. Par +bonheur les gendarmes, qui circulaient pour faire évacuer les cabarets, +ne s’étaient point montrés tout à fait insensibles aux politesses +qu’ils avaient reçues dans plusieurs de ces lieux aimables; ils ne se +décidèrent pas assez rapidement à faire leur devoir. Fabrice prit la +fuite en courant à toutes jambes. Les gendarmes firent quelques pas en +courant aussi et criant: + +--Arrête! arrête! + +Puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de là, Fabrice +s’arrêta pour reprendre haleine. «Le bruit de mes pistolets a failli me +faire prendre; c’est bien pour le coup que la duchesse m’eût dit, si +jamais il m’eût été donné de revoir ses beaux yeux, que mon âme trouve +du plaisir à contempler ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de +regarder ce qui se passe actuellement à mes côtés.» + +Fabrice frémit en pensant au danger qu’il venait d’éviter; il doubla +le pas, mais bientôt il ne put s’empêcher de courir, ce qui n’était +pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui +regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui de s’arrêter que dans +la montagne, à plus d’une lieue de Grianta et, même arrêté, il eut une +sueur froide en pensant au Spielberg. + +«Voilà une belle peur!» se dit-il: en entendant le son de ce mot, il fut +presque tenté d’avoir honte. «Mais ma tante ne me dit-elle pas que la +chose dont j’ai le plus besoin c’est d’apprendre à me pardonner? Je me +compare toujours à un modèle parfait, et qui ne peut exister. Eh bien! +je me pardonne ma peur, car, d’un autre côté, j’étais bien disposé à +défendre ma liberté, et certainement tous les quatre ne seraient pas +restés debout pour me conduire en prison. Ce que je fais en ce moment, +ajouta-t-il, n’est pas militaire; au lieu de me retirer rapidement, +après avoir rempli mon objet, et peut-être donné l’éveil à mes ennemis, +je m’amuse à une fantaisie plus ridicule peut-être que toutes les +prédictions du bon abbé.» + +En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, et de +gagner les bords du lac Majeur, où sa barque l’attendait, il faisait +un énorme détour pour aller voir son arbre. Le lecteur se souvient +peut-être de l’amour que Fabrice portait à un marronnier planté par +sa mère vingt-trois ans auparavant. «Il serait digne de mon frère, se +dit-il, d’avoir fait couper cet arbre; mais ces êtres-là ne sentent pas +les choses délicates; il n’y aura pas songé. Et d’ailleurs, ce ne serait +pas d’un mauvais augure, ajouta-t-il avec fermeté.» Deux heures plus +tard son regard fut consterné; des méchants ou un orage avaient rompu +l’une des principales branches du jeune arbre, qui pendait desséchée; +Fabrice la coupa avec respect, à l’aide de son poignard, et tailla bien +net la coupure, afin que l’eau ne pût pas s’introduire dans le tronc. +Ensuite, quoique le temps fût bien précieux pour lui, car le jour allait +paraître, il passa une bonne heure à bêcher la terre autour de l’arbre +chéri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la route du +lac Majeur. Au total, il n’était point triste, l’arbre était d’une belle +venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait presque +doublé. La branche n’était qu’un accident sans conséquence; une fois +coupée, elle ne nuisait plus à l’arbre, et même il serait plus élancé, +sa membrure commençant plus haut. + +Fabrice n’avait pas fait une lieue, qu’une bande éclatante de blancheur +dessinait à l’orient les pics du Resegon di Lek, montagne célèbre dans +le pays. La route qu’il suivait se couvrait de paysans; mais, au lieu +d’avoir des idées militaires, Fabrice se laissait attendrir par les +aspects sublimes ou touchants de ces forêts des environs du lac de +Côme. Ce sont peut-être les plus belles du monde; je ne veux pas dire +celles qui rendent le plus d’écus neufs, comme on dirait en Suisse, mais +celles qui parlent le plus à l’âme. Ecouter ce langage dans la position +où se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM. les gendarmes +lombardo-vénitiens, c’était un véritable enfantillage. + +«Je suis à une demi-lieue de la frontière, se dit-il enfin, je vais +rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde du matin: +cet habit de drap fin va leur être suspect, ils vont me demander mon +passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis à la +prison; me voici dans l’agréable nécessité de commettre un meurtre. +Si, comme de coutume, les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis +pas attendre bonnement pour faire feu que l’un des deux cherche à me +prendre au collet; pour peu qu’en tombant il me retienne un instant, +me voilà au Spielberg.» Fabrice, saisi d’horreur surtout de cette +nécessité de faire feu le premier, peut-être sur un ancien soldat de son +oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d’un +énorme châtaignier; il renouvelait l’amorce de ses pistolets, lorsqu’il +entendit un homme qui s’avançait dans le bois en chantant très bien un +air délicieux de Mercadante, alors à la mode en Lombardie. + +«Voilà qui est d’un bon augure!» se dit Fabrice. Cet air qu’il écoutait +religieusement lui ôta la petite pointe de colère qui commençait à se +mêler à ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des +deux côtés, il n’y vit personne. + +«Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse», se dit-il. +Presque au même instant, il vit un valet de chambre très proprement vêtu +à l’anglaise, et monté sur un cheval de suite, qui s’avançait au petit +pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-être un peu trop +maigre. + +«Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu’il me répète +que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses droits +sur le voisin, je casserais la tête d’un coup de pistolet à ce valet de +chambre, et, une fois monté sur le cheval maigre, je me moquerais fort +de tous les gendarmes du monde. A peine de retour à Parme, j’enverrais +de l’argent à cet homme ou à sa veuve... mais ce serait une horreur!» + + + + +CHAPITRE X + + +Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de +Lombardie va en Suisse: en ce lieu, elle est bien à quatre ou cinq pieds +en contrebas de la forêt. «Si mon homme prend peur, se dit Fabrice, il +part d’un temps de galop, et je reste planté là faisant la vraie figure +d’un nigaud.» En ce moment, il se trouvait à dix pas du valet de chambre +qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu’il avait peur; il allait +peut-être retourner ses chevaux. Sans être encore décidé à rien, Fabrice +fit un saut et saisit la bride du cheval maigre. + +--Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur +ordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, mais je +suis obligé de vous emprunter votre cheval; je vais être tué si je ne +f... pas le camp rapidement. J’ai sur les talons les quatre frères Riva, +ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute; ils viennent de me +surprendre dans la chambre de leur sœur, j’ai sauté par la fenêtre et me +voici. Ils sont sortis dans la forêt avec leurs chiens et leurs fusils. +Je m’étais caché dans ce gros châtaignier creux, parce que j’ai vu l’un +d’eux traverser la route, leurs chiens vont me dépister! Je vais monter +sur votre cheval et galoper jusqu’à une lieue au-delà de Côme; je vais +à Milan me jeter aux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval à la +poste avec deux napoléons pour vous, si vous consentez de bonne grâce. +Si vous faites la moindre résistance, je vous tue avec les pistolets que +voici. Si, une fois parti, vous mettez les gendarmes à mes trousses, mon +cousin, le brave comte Alari, écuyer de l’empereur, aura soin de vous +faire casser les os. + +Fabrice inventait ce discours à mesure qu’il le prononçait d’un air tout +pacifique. + +--Au reste, dit-il en riant, mon nom n’est point un secret; je suis +le Marchesino Ascanio del Dongo, mon château est tout près d’ici, à +Grianta. F..., dit-il, en élevant la voix, lâchez donc le cheval! + +Le valet de chambre, stupéfait, ne soufflait mot. Fabrice passa son +pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l’autre lâcha, sauta à +cheval et partit au galop. Quand il fut à trois cents pas, il s’aperçut +qu’il avait oublié de donner les vingt francs promis; il s’arrêta: il +n’y avait toujours personne sur la route que le valet de chambre qui +le suivait au galop; il lui fit signe avec son mouchoir d’avancer, et +quand il le vit à cinquante pas, il jeta sur la route une poignée de +monnaie, et repartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les +pièces d’argent. «Voilà un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice en +riant, pas un mot inutile.» Il fila rapidement vers le midi, s’arrêta +dans une maison écartée, et se remit en route quelques heures plus tard. +A deux heures du matin il était sur le bord du lac Majeur; bientôt il +aperçut sa barque qui battait l’eau, elle vint au signal convenu. Il ne +vit point de paysan à qui remettre le cheval; il rendit la liberté au +noble animal, trois heures après il était à Belgirate. Là, se trouvant +en pays ami, il prit quelque repos; il était fort joyeux, il avait +réussi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer les véritables causes +de sa joie? Son arbre était d’une venue superbe, et son âme avait été +rafraîchie par l’attendrissement profond qu’il avait trouvé dans les +bras de l’abbé Blanès. «Croit-il réellement, se disait-il, à toutes +les prédictions qu’il m’a faites; ou bien comme mon frère m’a fait la +réputation d’un jacobin, d’un homme sans foi ni loi, capable de tout, +a-t-il voulu seulement m’engager à ne pas céder à la tentation de +casser la tête à quelque animal qui m’aura joué un mauvais tour?» Le +surlendemain Fabrice était à Parme où il amusa fort la duchesse et le +comte, en leur narrant avec la dernière exactitude, comme il faisait +toujours, toute l’histoire de son voyage. + +A son arrivée, Fabrice trouva le portier et tous les domestiques du +palais Sanseverina chargés des insignes du plus grand deuil. + +--Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il à la duchesse. + +--Cet excellent homme qu’on appelait mon mari vient de mourir à Baden. +Il me laisse ce palais; c’était une chose convenue, mais en signe +de bonne amitié, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui +m’embarrasse fort; je ne veux pas y renoncer en faveur de sa nièce, +la marquise Raversi, qui me joue tous les jours des tours pendables. +Toi qui es amateur, il faudra que tu me trouves quelque bon sculpteur; +j’élèverai au duc un tombeau de trois cent mille francs. + +Le comte se mit à dire des anecdotes sur la Raversi. + +--C’est en vain que j’ai cherché à l’amadouer par des bienfaits, dit +la duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou +généraux. En revanche, il ne se passe pas de mois qu’ils ne m’adressent +quelque lettre anonyme abominable, j’ai été obligée de prendre un +secrétaire pour lire les lettres de ce genre. + +--Et ces lettres anonymes sont leurs moindres péchés, reprit le comte +Mosca; ils tiennent manufacture de dénonciations infâmes. Vingt fois +j’aurais pu faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et +Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il en s’adressant à Fabrice, si +mes bons juges les eussent condamnés. + +--Eh bien! voilà qui me gâte tout le reste, répliqua Fabrice avec une +naïveté bien plaisante à la cour, j’aurais mieux aimé les voir condamnés +par des magistrats jugeant en conscience. + +--Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me +donner l’adresse de tels magistrats, je leur écrirai avant de me mettre +au lit. + +--Si j’étais ministre, cette absence de juges honnêtes gens blesserait +mon amour-propre. + +--Mais il me semble, répliqua le comte, que Votre Excellence, qui aime +tant les Français, et qui même jadis leur prêta secours de son bras +invincible, oublie en ce moment une de leurs grandes maximes: Il vaut +mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Je voudrais voir comment +vous gouverneriez ces âmes ardentes, et qui lisent toute la journée +l’histoire de la Révolution de France avec des juges qui renverraient +acquittés les gens que j’accuse. Ils arriveraient à ne pas condamner les +coquins le plus évidemment coupables et se croiraient des Brutus. Mais +je veux vous faire une querelle; votre âme si délicate n’a-t-elle pas +quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre que vous venez +d’abandonner sur les rives du lac Majeur? + +--Je compte bien, dit Fabrice d’un grand sérieux, faire remettre ce +qu’il faudra au maître du cheval pour le rembourser des frais d’affiches +et autres, à la suite desquels il se le sera fait rendre par les paysans +qui l’auront trouvé; je vais lire assidûment le journal de Milan, afin +d’y chercher l’annonce d’un cheval perdu; je connais fort bien le +signalement de celui-ci. + +--Il est vraiment primitif, dit le comte à la duchesse. Et que serait +devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu’elle +galopait ventre à terre sur ce cheval emprunté, il se fût avisé de faire +un faux pas? Vous étiez au Spielberg, mon cher petit neveu, et tout +mon crédit eût à peine pu parvenir à faire diminuer d’une trentaine de +livres le poids de la chaîne attachée à chacune de vos jambes. Vous +auriez passé en ce lieu de plaisance une dizaine d’années; peut-être vos +jambes se fussent-elles enflées et gangrenées, alors on les eût fait +couper proprement... + +--Ah! de grâce, ne poussez pas plus loin un si triste roman, s’écria la +duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour... + +--Et j’en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, répliqua le +ministre, d’un grand sérieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne +m’a-t-il pas demandé un passeport sous un nom convenable, puisqu’il +voulait pénétrer en Lombardie? A la première nouvelle de son arrestation +je serais parti pour Milan, et les amis que j’ai dans ce pays-là +auraient bien voulu fermer les yeux et supposer que leur gendarmerie +avait arrêté un sujet du prince de Parme. Le récit de votre course +est gracieux, amusant, j’en conviens volontiers, répliqua le comte en +reprenant un ton moins sinistre; votre sortie du bois sur la grande +route me plaît assez; mais entre nous, puisque ce valet de chambre +tenait votre vie entre ses mains, vous aviez droit de prendre la sienne. +Nous allons faire à Votre Excellence une fortune brillante, du moins +voici Madame qui me l’ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands +ennemis puissent m’accuser d’avoir jamais désobéi à ses commandements. +Quel chagrin mortel pour elle et pour moi si dans cette espèce de course +au clocher que vous venez de faire avec ce cheval maigre, il eût fait un +faux pas. Il eût presque mieux valu, ajouta le comte, que ce cheval vous +cassât le cou. + +--Vous êtes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse tout émue. + +--C’est que nous sommes environnés d’événements tragiques, répliqua le +comte aussi avec émotion; nous ne sommes pas ici en France, où tout +finit par des chansons ou par un emprisonnement d’un an ou deux, et +j’ai réellement tort de vous parler de toutes ces choses en riant. Ah +çà! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour à vous faire évêque, +car bonnement je ne puis pas commencer par l’archevêché de Parme, ainsi +que le veut, très raisonnablement, Mme la Duchesse ici présente; dans +cet évêché où vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu +quelle sera votre politique? + +--Tuer le diable plutôt qu’il ne me tue, comme disent fort bien mes amis +les Français, répliqua Fabrice avec des yeux ardents; conserver par tous +les moyens possibles, y compris le coup de pistolet, la position que +vous m’aurez faite. J’ai lu dans la généalogie des del Dongo l’histoire +de celui de nos ancêtres qui bâtit le château de Grianta. Sur la fin +de sa vie, son bon ami Galéas, duc de Milan, l’envoie visiter un +château fort sur notre lac; on craignait une nouvelle invasion de la +part des Suisses. «Il faut pourtant que j’écrive un mot de politesse +au commandant», lui dit le duc de Milan en le congédiant; il écrit et +lui remet une lettre de deux lignes; puis il la lui redemande pour +la cacheter. «Ce sera plus poli», dit le prince. Vespasien del Dongo +part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d’un vieux conte +grec, car il était savant; il ouvre la lettre de son bon maître et y +trouve l’ordre adressé au commandant du château, de le mettre à mort +aussitôt son arrivée. Le Sforce, trop attentif à la comédie qu’il jouait +avec notre aïeul, avait laissé un intervalle entre la dernière ligne +du billet et sa signature; Vespasien del Dongo y écrit l’ordre de le +reconnaître pour gouverneur général de tous les châteaux sur le lac, et +supprime la tête de la lettre. Arrivé et reconnu dans le fort, il jette +le commandant dans un puits, déclare la guerre au Sforce, et au bout de +quelques années il échange sa forteresse contre ces terres immenses qui +ont fait la fortune de toutes les branches de notre famille, et qui un +jour me vaudront à moi quatre mille livres de rente. + +--Vous parlez comme un académicien, s’écria le comte en riant; c’est un +beau coup de tête que vous nous racontez là, mais ce n’est que tous les +dix ans que l’on a l’occasion amusante de faire de ces choses piquantes. +Un être à demi stupide, mais attentif, mais prudent tous les jours, +goûte très souvent le plaisir de triompher des hommes à imagination. +C’est par une folie d’imagination que Napoléon s’est rendu au prudent +John Bull, au lieu de chercher à gagner l’Amérique. John Bull, dans son +comptoir, a bien ri de sa lettre où il cite Thémistocle. De tous temps +les vils Sancho Pança l’emporteront à la longue sur les sublimes don +Quichotte. Si vous voulez consentir à ne rien faire d’extraordinaire, +je ne doute pas que vous ne soyez un évêque très respecté, si ce n’est +très respectable. Toutefois, ma remarque subsiste; Votre Excellence +s’est conduite avec légèreté dans l’affaire du cheval, elle a été à deux +doigts d’une prison éternelle. + +Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plongé dans un profond +étonnement. «Etait-ce là, se disait-il, cette prison dont je suis +menacé? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre?» Les prédictions +de Blanès, dont il se moquait fort en tant que prophéties, prenaient à +ses yeux toute l’importance de présages véritables. + +--Eh bien! qu’as-tu donc? lui dit la duchesse étonnée; le comte t’a +plongé dans les noires images. + +--Je suis illuminé par une vérité nouvelle, et au lieu de me révolter +contre elle, mon esprit l’adopte. Il est vrai, j’ai passé bien près +d’une prison sans fin! Mais ce valet de chambre était si joli dans son +habit à l’anglaise! quel dommage de le tuer! + +Le ministre fut enchanté de son petit air sage. + +--Il est fort bien de toutes façons, dit-il en regardant la duchesse. +Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conquête, et la plus +désirable de toutes, peut-être. + +«Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petite Marietta.» Il +se trompait; le comte ajouta: + +--Votre simplicité évangélique a gagné le cœur de notre vénérable +archevêque, le père Landriani. Un de ces jours nous allons faire de vous +un grand vicaire, et, ce qui fait le charme de cette plaisanterie, c’est +que les trois grands vicaires actuels, gens de mérite, travailleurs, +et dont deux, je pense, étaient grands vicaires avant votre naissance, +demanderont, par une belle lettre adressée à leur archevêque, que vous +soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs se fondent sur vos +vertus d’abord, et ensuite sur ce que vous êtes petit-neveu du célèbre +archevêque Ascagne del Dongo. Quand j’ai appris le respect qu’on avait +pour vos vertus, j’ai sur-le-champ nommé capitaine le neveu du plus +ancien des vicaires généraux; il était lieutenant depuis le siège de +Tarragone par le maréchal Suchet. + +--Va-t’en tout de suite en négligé, comme tu es, faire une visite de +tendresse à ton archevêque, s’écria la duchesse. Raconte-lui le mariage +de ta sœur; quand il saura qu’elle va être duchesse, il te trouvera bien +plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient de te +confier sur ta future nomination. + +Fabrice courut au palais archiépiscopal; il y fut simple et modeste, +c’était un ton qu’il prenait avec trop de facilité; au contraire, il +avait besoin d’efforts pour jouer le grand seigneur. Tout en écoutant +les récits un peu longs de monseigneur Landriani, il se disait: +«Aurais-je dû tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait +par la bride le cheval maigre?» Sa raison lui disait oui, mais son cœur +ne pouvait s’accoutumer à l’image sanglante du beau jeune homme tombant +de cheval défiguré. + +«Cette prison où j’allais m’engloutir, si le cheval eût bronché, +était-elle la prison dont je suis menacé par tant de présages?» + +Cette question était de la dernière importance pour lui, et l’archevêque +fut content de son air de profonde attention. + + + + +CHAPITRE XI + + +Au sortir de l’archevêché, Fabrice courut chez la petite Marietta; il +entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du vin +et se régalait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses +amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mère, répondit seule à son +signal. + +--Il y a du nouveau depuis toi, s’écria-t-elle; deux ou trois de nos +acteurs sont accusés d’avoir célébré par une orgie la fête du grand +Napoléon, et notre pauvre troupe, qu’on appelle jacobine, a reçu l’ordre +de vider les Etats de Parme, et vive Napoléon! Mais le ministre a, +dit-on, craché au bassinet. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Giletti a de +l’argent, je ne sais pas combien, mais je lui ai vu une poignée d’écus. +Marietta a reçu cinq écus de notre directeur pour frais de voyage +jusqu’à Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours bien amoureuse +de toi, mais Giletti lui fait peur; il y a trois jours, à la dernière +représentation que nous avons donnée, il voulait absolument la tuer; +il lui a lancé deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable, il +lui a déchiré son châle bleu. Si tu voulais lui donner un châle bleu, +tu serais bien bon enfant, et nous dirions que nous l’avons gagné à +une loterie. Le tambour-maître des carabiniers donne un assaut demain, +tu en trouveras l’heure affichée à tous les coins de rues. Viens nous +voir; s’il est parti pour l’assaut, de façon à nous faire espérer qu’il +restera dehors un peu longtemps, je serai à la fenêtre et je te ferai +signe de monter. Tâche de nous apporter quelque chose de bien joli, et +la Marietta t’aime à la passion. + +En descendant l’escalier tournant de ce taudis infâme, Fabrice était +plein de componction: «Je ne suis point changé, se disait-il; toutes +mes belles résolutions prises au bord de notre lac quand je voyais la +vie d’un œil si philosophique se sont envolées. Mon âme était hors de +son assiette ordinaire, tout cela était un rêve et disparaît devant +l’austère réalité. Ce serait le moment d’agir», se dit Fabrice en +rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut +en vain qu’il chercha dans son cœur le courage de parler avec cette +sincérité sublime qui lui semblait si facile la nuit qu’il passa aux +rives du lac de Côme. «Je vais fâcher la personne que j’aime le mieux +au monde; si je parle, j’aurai l’air d’un mauvais comédien; je ne vaux +réellement quelque chose que dans de certains moments d’exaltation.» + +--Le comte est admirable pour moi, dit-il à la duchesse, après lui +avoir rendu compte de la visite à l’archevêché; j’apprécie d’autant +plus sa conduite que je crois m’apercevoir que je ne lui plais que fort +médiocrement; ma façon d’agir doit donc être correcte à son égard. Il a +ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou, à en juger du moins +par son voyage d’avant-hier; il a fait douze lieues au galop pour passer +deux heures avec ses ouvriers. Si l’on trouve des fragments de statues +dans le temple antique dont il vient de découvrir les fondations, il +craint qu’on ne les lui vole; j’ai envie de lui proposer d’aller passer +trente-six heures à Sanguigna. Demain, vers les cinq heures, je dois +revoir l’archevêque, je pourrai partir dans la soirée et profiter de la +fraîcheur de la nuit pour faire la route. + +La duchesse ne répondit pas d’abord. + +--On dirait que tu cherches des prétextes pour t’éloigner de moi, lui +dit-elle ensuite avec une extrême tendresse; à peine de retour de +Belgirate, tu trouves une raison pour partir. + +«Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur le lac +j’étais un peu fou, je ne me suis pas aperçu dans mon enthousiasme de +sincérité que mon compliment finit par une impertinence; il s’agirait +de dire: Je t’aime de l’amitié la plus dévouée, etc. etc., mais mon +âme n’est pas susceptible d’amour. N’est-ce pas dire: Je vois que vous +avez de l’amour pour moi; mais prenez garde, je ne puis vous payer en +même monnaie? Si elle a de l’amour, la duchesse peut se fâcher d’être +devinée, et elle sera révoltée de mon impudence si elle n’a pour moi +qu’une amitié toute simple... et ce sont de ces offenses qu’on ne +pardonne point.» + +Pendant qu’il pesait ces idées importantes, Fabrice, sans s’en +apercevoir, se promenait dans le salon, d’un air grave et plein de +hauteur, en homme qui voit le malheur à dix pas de lui. + +La duchesse le regardait avec admiration; ce n’était plus l’enfant +qu’elle avait vu naître, ce n’était plus le neveu toujours prêt à lui +obéir: c’était un homme grave et duquel il serait délicieux de se faire +aimer. Elle se leva de l’ottomane où elle était assise, et, se jetant +dans ses bras avec transport: + +--Tu veux donc me fuir? lui dit-elle. + +--Non, répondit-il de l’air d’un empereur romain, mais je voudrais être +sage. + +Ce mot était susceptible de diverses interprétations; Fabrice ne se +sentit pas le courage d’aller plus loin et de courir le hasard de +blesser cette femme adorable. Il était trop jeune, trop susceptible de +prendre de l’émotion; son esprit ne lui fournissait aucune tournure +aimable pour faire entendre ce qu’il voulait dire. Par un transport +naturel et malgré tout raisonnement, il prit dans ses bras cette femme +charmante et la couvrit de baisers. Au même instant, on entendit le +bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour, et presque en +même temps lui-même parut dans le salon; il avait l’air tout ému. + +--Vous inspirez des passions bien singulières, dit-il à Fabrice, qui +resta presque confondu du mot. + +«L’archevêque avait ce soir l’audience que Son Altesse Sérénissime +lui accorde tous les jeudis; le prince vient de me raconter que +l’archevêque, d’un air tout troublé, a débuté par un discours appris +par cœur et fort savant, auquel d’abord le prince ne comprenait rien. +Landriani a fini par déclarer qu’il était important pour l’église de +Parme que Monsignore Fabrice del Dongo fût nommé son premier vicaire +général, et, par la suite, dès qu’il aurait vingt-quatre ans accomplis, +son coadjuteur avec future succession. + +«Ce mot m’a effrayé, je l’avoue, dit le comte; c’est aller un peu +bien vite, et je craignais une boutade d’humeur chez le prince.» Mais +il m’a regardé en riant et m’a dit en français: «Ce sont là de vos +coups, monsieur!»--«Je puis faire serment devant Dieu et devant Votre +Altesse, me suis-je écrié avec toute l’onction possible, que j’ignorais +parfaitement le mot de <i>future succession</i>.» Alors j’ai dit la vérité, +ce que nous répétions ici même il y a quelques heures; j’ai ajouté, +avec entraînement, que, par la suite, je me serais regardé comme comblé +des faveurs de Son Altesse, si elle daignait m’accorder un petit évêché +pour commencer. Il faut que le prince m’ait cru, car il a jugé à propos +de faire le gracieux; il m’a dit, avec toute la simplicité possible: +«Ceci est une affaire officielle entre l’archevêque et moi, vous n’y +entrez pour rien; le bonhomme m’adresse une sorte de rapport fort long +et passablement ennuyeux, à la suite duquel il arrive à une proposition +officielle; je lui ai répondu très froidement que le sujet était bien +jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour; que j’aurais presque l’air +de payer une lettre de change tirée sur moi par l’Empereur, en donnant +la perspective d’une si haute dignité au fils d’un des grands officiers +de son royaume lombardo-vénitien. L’archevêque a protesté qu’aucune +recommandation de ce genre n’avait eu lieu. C’était une bonne sottise à +me dire à moi; j’en ai été surpris de la part d’un homme aussi entendu +; mais il est toujours désorienté quand il m’adresse la parole, et ce +soir il était plus troublé que jamais, ce qui m’a donné l’idée qu’il +désirait la chose avec passion. Je lui ai dit que je savais mieux que +lui qu’il n’y avait point eu de haute recommandation en faveur de del +Dongo, que personne à ma cour ne lui refusait de la capacité, qu’on ne +parlait point trop mal de ses mœurs, mais que je craignais qu’il ne fût +susceptible d’enthousiasme, et que je m’étais promis de ne jamais élever +aux places considérables les fous de cette espèce avec lesquels un +prince n’est sûr de rien. Alors, a continué Son Altesse, j’ai dû subir +un pathos presque aussi long que le premier: l’archevêque me faisait +l’éloge de l’enthousiasme de la maison de Dieu. Maladroit, me disais-je, +tu t’égares, tu compromets la nomination qui était presque accordée; il +fallait couper court et me remercier avec effusion. Point: il continuait +son homélie avec une intrépidité ridicule, je cherchais une réponse qui +ne fût point trop défavorable au petit del Dongo; je l’ai trouvée, et +assez heureuse, comme vous allez en juger: <i>Monseigneur, lui ai-je dit, +Pie VII fut un grand pape et un grand saint; parmi tous les souverains, +lui seul osa dire non au tyran qui voyait l’Europe à ses pieds! eh +bien! il était susceptible d’enthousiasme, ce qui l’a porté, lorsqu’il +était évêque d’Imola, à écrire sa fameuse pastorale du citoyen cardinal +Chiaramonti en faveur de la république cisalpine.</i> + +«Mon pauvre archevêque est resté stupéfait, et, pour achever de le +stupéfier, je lui ai dit d’un air fort sérieux: <i>Adieu, monseigneur, +je prendrai vingt-quatre heures pour réfléchir à votre proposition.</i> +Le pauvre homme a ajouté quelques supplications assez mal tournées et +assez inopportunes après le mot <i>adieu</i> prononcé par moi. Maintenant, +comte Mosca della Rovère, je vous charge de dire à la duchesse que je +ne veux pas retarder de vingt-quatre heures une chose qui peut lui +être agréable; asseyez-vous là et écrivez à l’archevêque le billet +d’approbation qui termine toute cette affaire. J’ai écrit le billet, il +l’a signé, il m’a dit: «Portez-le à l’instant même à la duchesse.» Voici +le billet, madame, et c’est ce qui m’a donné un prétexte pour avoir le +bonheur de vous revoir ce soir. + +La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le long récit du +comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n’eut point l’air +étonné de cet incident, il prit la chose en véritable grand seigneur +qui naturellement a toujours cru qu’il avait droit à ces avancements +extraordinaires, à ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois hors +des gonds; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et finit +par dire au comte: + +--Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier vous +témoigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les +fragments de statues antiques qu’ils pourraient découvrir; j’aime +beaucoup les fouilles, moi; si vous voulez bien le permettre, j’irai +voir les ouvriers. Demain soir, après les remerciements convenables au +palais et chez l’archevêque, je partirai pour Sanguigna. + +--Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d’où vient cette passion +subite du bon archevêque pour Fabrice? + +--Je n’ai pas besoin de deviner; le grand vicaire dont le frère est +capitaine me disait hier: «Le père Landriani part de ce principe +certain, que le titulaire est supérieur au coadjuteur», et il ne se sent +pas de joie d’avoir sous ses ordres un del Dongo et de l’avoir obligé. +Tout ce qui met en lumière la haute naissance de Fabrice ajoute à son +bonheur intime: il a un tel homme pour aide de camp! En second lieu +Mgr Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui; enfin il +nourrit depuis dix ans une haine bien conditionnée pour l’évêque de +Plaisance, qui affiche hautement la prétention de lui succéder sur le +siège de Parme, et qui de plus est fils d’un meunier. C’est dans ce but +de succession future que l’évêque de Plaisance a pris des relations +fort étroites avec la marquise Raversi, et maintenant ces liaisons font +trembler l’archevêque pour le succès de son dessein favori, avoir un del +Dongo à son état-major, et lui donner des ordres. + +Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux de la +fouille de Sanguigna, vis-à-vis Colorno (c’est le Versailles des princes +de Parme); ces fouilles s’étendaient dans la plaine tout près de la +grande route qui conduit de Parme au pont de Casal-Maggiore, première +ville de l’Autriche. Les ouvriers coupaient la plaine par une longue +tranchée profonde de huit pieds et aussi étroite que possible; on était +occupé à rechercher, le long de l’ancienne voie romaine, les ruines +d’un second temple qui, disait-on dans le pays, existait encore au +Moyen Age. Malgré les ordres du prince, plusieurs paysans ne voyaient +pas sans jalousie ces longs fossés traversant leurs propriétés. Quoi +qu’on pût leur dire, ils s’imaginaient qu’on était à la recherche d’un +trésor, et la présence de Fabrice était surtout convenable pour empêcher +quelque petite émeute. Il ne s’ennuyait point, il suivait ces travaux +avec passion; de temps à autre on trouvait quelque médaille, et il ne +voulait pas laisser le temps aux ouvriers de s’accorder entre eux pour +l’escamoter. + +La journée était belle, il pouvait être six heures du matin: il avait +emprunté un vieux fusil à un coup, il tira quelques alouettes; l’une +d’elles blessée alla tomber sur la grande route; Fabrice, en la +poursuivant, aperçut de loin une voiture qui venait de Parme et se +dirigeait vers la frontière de Casal-Maggiore. Il venait de recharger +son fusil lorsque la voiture fort délabrée s’approchant au tout petit +pas, il reconnut la petite Marietta; elle avait à ses côtés le grand +escogriffe Giletti, et cette femme âgée qu’elle faisait passer pour sa +mère. + +Giletti s’imagina que Fabrice s’était placé ainsi au milieu de la +route, et un fusil à la main, pour l’insulter et peut-être même pour +lui enlever la petite Marietta. En homme de cœur il sauta à bas de la +voiture; il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouillé, +et tenait de la droite une épée encore dans son fourreau, dont il se +servait lorsque les besoins de la troupe forçaient de lui confier +quelque rôle de marquis. + +--Ah! brigand! s’écria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici à +une lieue de la frontière; je vais te faire ton affaire; tu n’es plus +protégé ici par tes bas violets. + +Fabrice faisait des mines à la petite Marietta et ne s’occupait guère +des cris jaloux du Giletti, lorsque tout à coup il vit à trois pieds de +sa poitrine le bout du pistolet rouillé; il n’eut que le temps de donner +un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d’un bâton: le +pistolet partit, mais ne blessa personne. + +--Arrêtez donc, f..., cria Giletti au veturino: en même temps il eut +l’adresse de sauter sur le bout du fusil de son adversaire et de le +tenir éloigné de la direction de son corps; Fabrice et lui tiraient le +fusil chacun de toutes ses forces. Giletti, beaucoup plus vigoureux, +plaçant une main devant l’autre, avançait toujours vers la batterie, +et était sur le point de s’emparer du fusil, lorsque Fabrice, pour +l’empêcher d’en faire usage, fit partir le coup. Il avait bien observé +auparavant que l’extrémité du fusil était à plus de trois pouces +au-dessus de l’épaule de Giletti: la détonation eut lieu tout près de +l’oreille de ce dernier. Il resta un peu étonné, mais se remit en un +clin d’œil. + +--Ah! tu veux me faire sauter le crâne, canaille! je vais te faire ton +compte. Giletti jeta le fourreau de son épée de marquis, et fondit sur +Fabrice avec une rapidité admirable. Celui-ci n’avait point d’arme et se +vit perdu. + +Il se sauva vers la voiture, qui était arrêtée à une dizaine de pas +derrière Giletti; il passa à gauche, et saisissant de la main le ressort +de la voiture, il tourna rapidement tout autour et repassa tout près de +la portière droite qui était ouverte. Giletti, lancé avec ses grandes +jambes et qui n’avait pas eu l’idée de se retenir au ressort de la +voiture fit plusieurs pas dans sa première direction avant de pouvoir +s’arrêter. Au moment où Fabrice passait auprès de la portière ouverte, +il entendit Marietta qui lui disait à demi-voix: + +--Prends garde à toi; il te tuera. Tiens! + +Au même instant, Fabrice vit tomber de la portière une sorte de grand +couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser, mais, au même instant +il fut touché à l’épaule par un coup d’épée que lui lançait Giletti. +Fabrice, en se relevant, se trouva à six pouces de Giletti qui lui donna +dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son épée; ce coup +était lancé avec une telle force qu’il ébranla tout à fait la raison +de Fabrice; en ce moment il fut sur le point d’être tué. Heureusement +pour lui, Giletti était encore trop près pour pouvoir lui donner un coup +de pointe. Fabrice, quand il revint à soi, prit la fuite en courant de +toutes ses forces; en courant, il jeta le fourreau du couteau de chasse +et ensuite, se retournant vivement, il se trouva à trois pas de Giletti +qui le poursuivait. Giletti était lancé, Fabrice lui porta un coup de +pointe; Giletti avec son épée eut le temps de relever un peu le couteau +de chasse, mais il reçut le coup de pointe en plein dans la joue gauche. +Il passa tout près de Fabrice qui se sentit percer la cuisse, c’était +le couteau de Giletti que celui-ci avait eu le temps d’ouvrir. Fabrice +fit un saut à droite; il se retourna, et enfin les deux adversaires se +trouvèrent à une juste distance de combat. + +Giletti jurait comme un damné. + +--Ah! je vais te couper la gorge, gredin de prêtre, répétait-il à chaque +instant. + +Fabrice était tout essoufflé et ne pouvait parler; le coup de pommeau +d’épée dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait +abondamment; il para plusieurs coups avec son couteau de chasse et +porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu’il faisait; il lui +semblait vaguement être à un assaut public. Cette idée lui avait été +suggérée par la présence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq ou +trente, formaient cercle autour des combattants, mais à distance fort +respectueuse; car on voyait ceux-ci courir à tout moment et s’élancer +l’un sur l’autre. + +Le combat semblait se ralentir un peu; les coups ne se suivaient plus +avec la même rapidité, lorsque Fabrice se dit: «A la douleur que je +ressens au visage, il faut qu’il m’ait défiguré.» Saisi de rage à cette +idée, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant. +Cette pointe entra dans le côté droit de la poitrine de Giletti et +sortit vers l’épaule gauche; au même instant l’épée de Giletti pénétrait +de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais l’épée glissa +sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante. + +Giletti était tombé; au moment où Fabrice s’avançait vers lui, regardant +sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s’ouvrait machinalement +et laissait échapper son arme. + +«Le gredin est mort», se dit Fabrice; il le regarda au visage, Giletti +rendait beaucoup de sang par la bouche. Fabrice courut à la voiture. + +--Avez-vous un miroir? cria-t-il à Marietta. Marietta le regardait très +pâle et ne répondait pas. La vieille femme ouvrit d’un grand sang-froid +un sac à ouvrage vert, et présenta à Fabrice un petit miroir à manche +grand comme la main. Fabrice, en se regardant, se maniait la figure: +«Les yeux sont sains, se disait-il, c’est déjà beaucoup.» Il regarda les +dents, elles n’étaient point cassées. + +--D’où vient donc que je souffre tant? se disait-il à demi-voix. + +La vieille femme lui répondit: + +--C’est que le haut de votre joue a été pilé entre le pommeau de l’épée +de Giletti et l’os que nous avons là. Votre joue est horriblement enflée +et bleue: mettez-y des sangsues à l’instant, et ce ne sera rien. + +--Ah! des sangsues à l’instant, dit Fabrice en riant, et il reprit +tout son sang-froid. Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le +regardaient sans oser le toucher. + +--Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; ôtez-lui son habit... + +Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six hommes +à trois cents pas sur la grande route qui s’avançaient à pied et d’un +pas mesuré vers le lieu de la scène. + +«Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tué, +ils vont m’arrêter, et j’aurai l’honneur de faire une entrée solennelle +dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la +Raversi et qui détestent ma tante!» + +Aussitôt, et avec la rapidité de l’éclair, il jette aux ouvriers ébahis +tout l’argent qu’il avait dans ses poches, il s’élance dans la voiture. + +--Empêchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il à ses ouvriers, et +je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet homme +m’a attaqué et voulait me tuer. + +--Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tu auras quatre +napoléons d’or si tu passes le Pô avant que ces gens là-bas puissent +m’atteindre. + +--Ça va! dit le veturino; mais n’ayez donc pas peur, ces hommes là-bas +sont à pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les +laisser fameusement derrière. + +Disant ces paroles il les mit au galop. + +Notre héros fut choqué de ce mot <i>peur</i> employé par le cocher: c’est que +réellement il avait eu une peur extrême après le coup de pommeau d’épée +qu’il avait reçu dans la figure. + +--Nous pouvons contre-passer des gens à cheval venant vers nous, dit le +veturino prudent et qui songeait aux quatre napoléons, et les hommes qui +nous suivent peuvent crier qu’on nous arrête. + +Ceci voulait dire: Rechargez vos armes... + +--Ah! que tu es brave, mon petit abbé! s’écriait la Marietta en +embrassant Fabrice. + +La vieille femme regardait hors de la voiture par la portière: au bout +d’un peu de temps elle rentra la tête. + +--Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle à Fabrice d’un grand +sang-froid; et il n’y a personne sur la route devant vous. Vous savez +combien les employés de la police autrichienne sont formalistes: s’ils +vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du Pô, ils vous +arrêteront, n’en ayez aucun doute. + +Fabrice regarda par la portière. + +--Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il à la +vieille femme. + +--Trois au lieu d’un, répondit-elle, et qui nous ont coûté chacun quatre +francs: n’est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques +qui voyagent toute l’année! Voici le passeport de M. Giletti, artiste +dramatique, ce sera vous; voici nos deux passeports à la Mariettina et à +moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu’allons-nous +devenir? + +--Combien avait-il? dit Fabrice. + +--Quarante beaux écus de cinq francs, dit la vielle femme. + +--C’est-à-dire six de la petite monnaie, dit la Marietta en riant; je ne +veux pas que l’on trompe mon petit abbé. + +--N’est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d’un +grand sang-froid, que je cherche à vous accrocher trente-quatre écus? +Qu’est-ce que trente-quatre écus pour vous? Et nous, nous avons perdu +notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de débattre +les prix avec les veturini quand nous voyageons, et de faire peur à tout +le monde? Giletti n’était pas beau, mais il était bien commode, et si la +petite que voilà n’était pas une sotte, qui d’abord s’est amourachée de +vous, jamais Giletti ne se fût aperçu de rien, et vous nous auriez donné +de beaux écus. Je vous assure que nous sommes bien pauvres. + +Fabrice fut touché; il tira sa bourse et donna quelques napoléons à la +vieille femme. + +--Vous voyez, lui dit-il, qu’il ne m’en reste que quinze, ainsi il est +inutile dorénavant de me tirer aux jambes. + +La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les +mains. La voiture avançait toujours au petit trot. Quand on vit de +loin les barrières jaunes rayées de noir qui annoncent les possessions +autrichiennes, la vieille femme dit à Fabrice: + +--Vous feriez mieux d’entrer à pied avec le passeport de Giletti dans +votre poche; nous, nous allons nous arrêter un instant, sous prétexte +de faire un peu de toilette. Et d’ailleurs, la douane visitera nos +effets. Vous, si vous m’en croyez, traversez Casal-Maggiore d’un pas +nonchalant; entrez même au café et buvez le verre d’eau-de-vie; une +fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en +pays autrichien: elle saura bientôt qu’il y a eu un homme de tué: vous +voyagez avec un passeport qui n’est pas le vôtre, il n’en faut pas tant +pour passer deux ans en prison. Gagnez le Pô à droite en sortant de la +ville, louez une barque et réfugiez-vous à Ravenne ou à Ferrare; sortez +au plus vite des Etats autrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter +un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal; +rappelez-vous que vous avez tué l’homme. + +En approchant à pied du pont de bateaux de Casal-Maggiore, Fabrice +relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre héros avait +grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui +avait dit du danger qu’il y avait pour lui à rentrer dans les Etats +autrichiens; or, il voyait à deux cents pas devant lui le pont terrible +qui allait lui donner accès en ce pays, dont la capitale à ses yeux +était le Spielberg. Mais comment faire autrement? Le duché de Modène +qui borne au midi l’Etat de Parme lui rendait les fugitifs en vertu +d’une convention expresse; la frontière de l’Etat qui s’étend dans les +montagnes du côté de Gênes était trop éloignée; sa mésaventure serait +connue à Parme bien avant qu’il pût atteindre ces montagnes; il ne +restait donc que les Etats de l’Autriche sur la rive gauche du Pô. Avant +qu’on eût le temps d’écrire aux autorités autrichiennes pour les engager +à l’arrêter, il se passerait peut-être trente-six heures ou deux jours. +Toutes réflexions faites, Fabrice brûla avec le feu de son cigare son +propre passeport; il valait mieux pour lui en pays autrichien être un +vagabond que d’être Fabrice del Dongo, et il était possible qu’on le +fouillât. + +Indépendamment de la répugnance bien naturelle qu’il avait à confier +sa vie au passeport du malheureux Giletti, ce document présentait +des difficultés matérielles: la taille de Fabrice atteignait tout au +plus à cinq pieds cinq pouces, et non pas à cinq pieds dix pouces +comme l’énonçait le passeport; il avait près de vingt-quatre ans et +paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que +notre héros se promena une grande demi-heure sur une contre-digue du +Pô voisine du pont de barques, avant de se décider à y descendre. «Que +conseillerais-je à un autre qui se trouverait à ma place? se dit-il +enfin. Evidemment de passer: il y a péril à rester dans l’Etat de Parme; +un gendarme peut être envoyé à la poursuite de l’homme qui en a tué un +autre, fût-ce même à son corps défendant.» Fabrice fit la revue de ses +poches, déchira tous les papiers et ne garda exactement que son mouchoir +et sa boîte à cigares; il lui importait d’abréger l’examen qu’il allait +subir. Il pensa à une terrible objection qu’on pourrait lui faire et à +laquelle il ne trouvait que de mauvaises réponses: il allait dire qu’il +s’appelait Giletti et tout son linge était marqué F.D. + +Comme on voit, Fabrice était un de ces malheureux tourmentés par leur +imagination; c’est assez le défaut des gens d’esprit en Italie. Un +soldat français d’un courage égal ou même inférieur se serait présenté +pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d’avance à aucune +difficulté; mais aussi il y aurait porté tout son sang-froid, et Fabrice +était bien loin d’être de sang-froid, lorsque au bout du pont un petit +homme, vêtu de gris, lui dit: + +--Entrez au bureau de police pour votre passeport. + +Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et +les chapeaux sales des employés étaient suspendus. Le grand bureau de +sapin derrière lequel ils étaient retranchés était tout taché d’encre +et de vin; deux ou trois gros registres reliés en peau verte portaient +des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages était +noircie par les mains. Sur les registres placés en pile l’un sur l’autre +il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient servi +l’avant-veille pour une des fêtes de l’Empereur. + +Fabrice fut frappé de tous ces détails, ils lui serrèrent le cœur; il +paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraîcheur qui éclatait dans +son joli appartement du palais Sanseverina. Il était obligé d’entrer +dans ce sale bureau et d’y paraître comme inférieur; il allait subir un +interrogatoire. + +L’employé qui tendit une main jaune pour prendre son passeport était +petit et noir, il portait un bijou de laiton à sa cravate. «Ceci est +un bourgeois de mauvaise humeur», se dit Fabrice; le personnage parut +excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura bien +cinq minutes. + +--Vous avez eu un accident, dit-il à l’étranger en indiquant sa joue du +regard. + +--Le veturino nous a jetés en bas de la digue du Pô. + +Puis le silence recommença et l’employé lançait des regards farouches +sur le voyageur. + +«J’y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu’il est fâché d’avoir une +mauvaise nouvelle à m’apprendre et que je suis arrêté.» Toutes sortes +d’idées folles arrivèrent à la tête de notre héros, qui dans ce moment +n’était pas fort logique. Par exemple, il songea à s’enfuir par la porte +du bureau qui était restée ouverte. + +«Je me défais de mon habit; je me jette dans le Pô, et sans doute je +pourrai le traverser à la nage. Tout vaut mieux que le Spielberg.» +L’employé de police le regardait fixement au moment où il calculait +les chances de succès de cette équipée, cela faisait deux bonnes +physionomies. La présence du danger donne du génie à l’homme +raisonnable, elle le met, pour ainsi dire, au-dessus de lui-même; à +l’homme d’imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai, mais +souvent absurdes. + +Il fallait voir l’œil indigné de notre héros sous l’œil scrutateur de +ce commis de police orné de ses bijoux de cuivre. «Si je le tuais, se +disait Fabrice, je serai condamné pour meurtre à vingt ans de galère +ou à la mort, ce qui est bien moins affreux que le Spielberg avec une +chaîne de cent vingt livres à chaque pied et huit onces de pain pour +toute nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n’en sortirais qu’à +quarante-quatre ans.» La logique de Fabrice oubliait que, puisqu’il +avait brûlé son passeport, rien n’indiquait à l’employé de police qu’il +fût le rebelle Fabrice del Dongo. + +Notre héros était suffisamment effrayé, comme on le voit; il l’eût été +bien davantage s’il eût connu les pensées qui agitaient le commis de +police. Cet homme était ami de Giletti; on peut juger de sa surprise +lorsqu’il vit son passeport entre les mains d’un autre; son premier +mouvement fut de faire arrêter cet autre, puis il songea que Giletti +pouvait bien avoir vendu son passeport à ce beau jeune homme qui +apparemment venait de faire quelque mauvais coup à Parme. «Si je +l’arrête, se dit-il, Giletti sera compromis; on découvrira facilement +qu’il a vendu son passeport; d’un autre côté, que diront mes chefs si +l’on vient à vérifier que moi, ami de Giletti, j’ai visé son passeport +porté par un autre?» L’employé se leva en bâillant et dit à Fabrice: + +--Attendez, monsieur. + +Puis, par une habitude de police, il ajouta: + +--Il s’élève une difficulté. + +Fabrice dit à part soi: «Il va s’élever ma fuite.» + +En effet, l’employé quittait le bureau dont il laissait la porte +ouverte, et le passeport était resté sur la table de sapin. «Le danger +est évident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport et repasser +le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s’il m’interroge, que j’ai +oublié de faire viser mon passeport par le commissaire de police du +dernier village des Etats de Parme.» Fabrice avait déjà son passeport à +la main, lorsque, à son inexprimable étonnement, il entendit le commis +aux bijoux de cuivre qui disait: + +--Ma foi je n’en puis plus; la chaleur m’étouffe; je vais au café +prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre +pipe, il y a un passeport à viser; l’étranger est là. + +Fabrice, qui sortait à pas de loup, se trouva face à face avec un beau +jeune homme qui se disait en chantonnant: «Eh bien! visons donc ce +passeport, je vais leur faire mon paraphe.» + +--Où monsieur veut-il aller? + +--A Mantoue, Venise et Ferrare. + +--Ferrare soit, répondit l’employé en sifflant; il prit une griffe, +imprima le visa en encre bleue sur le passeport, écrivit rapidement +les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l’espace laissé en blanc par +la griffe, puis il fit plusieurs tours en l’air avec la main, signa et +reprit de l’encre pour son paraphe qu’il exécuta avec lenteur et en se +donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette +plume; le commis regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq +ou six points, enfin il remit le passeport à Fabrice en disant d’un air +léger: + +--Bon voyage, monsieur. + +Fabrice s’éloignait d’un pas dont il cherchait à dissimuler la rapidité, +lorsqu’il se sentit arrêter par le bras gauche: instinctivement il mit +la main sur le manche de son poignard, et s’il ne se fût vu entouré de +maisons, il fût peut-être tombé dans une étourderie. L’homme qui lui +touchait le bras gauche, lui voyant l’air tout effaré, lui dit en forme +d’excuse: + +--Mais j’ai appelé monsieur trois fois, sans qu’il répondît; monsieur +a-t-il quelque chose à déclarer à la douane? + +--Je n’ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout près chasser chez +un de mes parents. + +Il eût été bien embarrassé si on l’eût prié de nommer ce parent. Par la +grande chaleur qu’il faisait et avec ces émotions Fabrice était mouillé +comme s’il fût tombé dans le Pô. «Je ne manque pas de courage entre les +comédiens, mais les commis ornés de bijoux de cuivre me mettent hors de +moi; avec cette idée je ferai un sonnet comique pour la duchesse.» + +A peine entré dans Casal-Maggiore, Fabrice prit à droite une mauvaise +rue qui descend vers le Pô. J’ai grand besoin, se dit-il, des secours de +Bacchus et de Cérés, et il entra dans une boutique au dehors de laquelle +pendait un torchon gris attaché à un bâton; sur le torchon était écrit +le mot <i>Trattoria</i>. Un mauvais drap de lit soutenu par deux cerceaux de +bois fort minces, et pendant jusqu’à trois pieds de terre, mettait la +porte de la Trattoria à l’abri des rayons directs du soleil. Là, une +femme à demi nue et fort jolie reçut notre héros avec respect, ce qui +lui fit le plus vif plaisir; il se hâta de lui dire qu’il mourait de +faim. Pendant que la femme préparait le déjeuner, entra un homme d’une +trentaine d’années, il n’avait pas salué en entrant; tout à coup il se +releva du banc où il s’était jeté d’un air familier, et dit à Fabrice: + +--Eccellenza, la riverisco (je salue Votre Excellence). + +Fabrice était très gai en ce moment, et au lieu de former des projets +sinistres, il répondit en riant: + +--Et d’où diable connais-tu mon Excellence? + +--Comment! Votre Excellence ne reconnaît pas Ludovic, l’un des cochers +de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de campagne où nous +allions tous les ans, je prenais toujours la fièvre; j’ai demandé la +pension à Madame et me suis retiré. Me voici riche; au lieu de la +pension de douze écus par an à laquelle tout au plus je pouvais avoir +droit, Madame m’a dit que pour me donner le loisir de faire des sonnets, +car je suis poète en langue vulgaire, elle m’accordait vingt-quatre +écus, et M. le comte m’a dit que si jamais j’étais malheureux, je +n’avais qu’à venir lui parler. J’ai eu l’honneur de mener Monsignore +pendant un relais lorsqu’il est allé faire sa retraite comme un bon +chrétien à la chartreuse de Velleja. + +Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C’était un des cochers +les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu’il était riche, +disait-il, il avait pour tout vêtement une grosse chemise déchirée et +une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait à peine +aux genoux; une paire de souliers et un mauvais chapeau complétaient +l’équipage. De plus, il ne s’était pas fait la barbe depuis quinze +jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui +absolument comme d’égal à égal; il crut voir que Ludovic était l’amant +de l’hôtesse. Il termina rapidement son déjeuner, puis dit à demi-voix à +Ludovic: + +--J’ai un mot pour vous. + +--Votre Excellence peut parler librement devant elle, c’est une femme +réellement bonne, dit Ludovic d’un air tendre. + +--Eh bien, mes amis, reprit Fabrice sans hésiter, je suis malheureux et +j’ai besoin de votre secours. D’abord il n’y a rien de politique dans +mon affaire; j’ai tout simplement tué un homme qui voulait m’assassiner +parce que je parlais à sa maîtresse. + +--Pauvre jeune homme! dit l’hôtesse. + +--Que Votre Excellence compte sur moi! s’écria le cocher avec des yeux +enflammés par le dévouement le plus vif; où Son Excellence veut-elle +aller? + +--A Ferrare. J’ai un passeport, mais j’aimerais mieux ne pas parler aux +gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait. + +--Quand avez-vous expédié cet autre? + +--Ce matin à six heures. + +--Votre Excellence n’a-t-elle point de sang sur ses vêtements? dit +l’hôtesse. + +--J’y pensais, reprit le cocher, et d’ailleurs le drap de ces vêtements +est trop fin; on n’en voit pas beaucoup de semblable dans nos campagnes, +cela nous attirerait les regards; je vais acheter des habits chez le +juif. Votre Excellence est à peu près de ma taille, mais plus mince. + +--De grâce, ne m’appelez plus Excellence, cela peut attirer l’attention. + +--Oui, Excellence, répondit le cocher en sortant de la boutique. + +--Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l’argent! revenez donc! + +--Que parlez-vous d’argent! dit l’hôtesse, il a soixante-sept écus qui +sont fort à votre service. Moi-même, ajouta-t-elle en baissant la voix, +j’ai une quarantaine d’écus que je vous offre de bien bon cœur; on n’a +pas toujours de l’argent sur soi lorsqu’il arrive de ces accidents. + +Fabrice avait ôté son habit à cause de la chaleur en entrant dans la +Trattoria. + +--Vous avez là un gilet qui pourrait nous causer de l’embarras s’il +entrait quelqu’un: cette belle toile anglaise attirerait l’attention. +Elle donna à notre fugitif un gilet de toile teinte en noir, appartenant +à son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par une porte +intérieure, il était mis avec une certaine élégance. + +--C’est mon mari, dit l’hôtesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari, +monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arrivé un accident ce matin +de l’autre côté du fleuve, il désire se sauver à Ferrare. + +--Eh! nous le passerons, dit le mari d’un air fort poli, nous avons la +barque de Charles-Joseph. + +Par une autre faiblesse de notre héros, que nous avouerons aussi +naturellement que nous avons raconté sa peur dans le bureau de police +au bout du pont, il avait les larmes aux yeux; il était profondément +attendri par le dévouement parfait qu’il rencontrait chez ces paysans: +il pensait aussi à la bonté caractéristique de sa tante; il eût voulu +pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic rentra chargé d’un paquet. + +--Adieu cet autre, lui dit le mari d’un air de bonne amitié. + +--Il ne s’agit pas de ça, reprit Ludovic d’un ton fort alarmé, on +commence à parler de vous, on a remarqué que vous avez hésité en +entrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un homme qui +chercherait à se cacher. + +--Montez vite à la chambre, dit le mari. + +Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au +lieu de vitres aux deux fenêtres, on y voyait quatre lits larges chacun +de six pieds et hauts de cinq. + +--Et vite, et vite! dit Ludovic; il y a un fat de gendarme nouvellement +arrivé qui voulait faire la cour à la jolie femme d’en bas, et auquel +j’ai prédit que quand il va en correspondance sur la route, il pourrait +bien se rencontrer avec une balle; si ce chien-là entend parler de Votre +Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera à vous arrêter +ici afin de faire mal noter la Trattoria de la Théodolinde. + +«Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tachée de sang et +des blessures serrées avec des mouchoirs, le porco s’est donc défendu? +En voilà cent fois plus qu’il n’en faut pour vous faire arrêter: je n’ai +point acheté de chemise. Il ouvrit sans façon l’armoire du mari et donna +une de ses chemises à Fabrice qui bientôt fut habillé en riche bourgeois +de campagne. Ludovic décrocha un filet suspendu à la muraille, plaça +les habits de Fabrice dans le panier où l’on met le poisson, descendit +en courant et sortit rapidement par une porte de derrière; Fabrice le +suivait. + +--Théodolinde, cria-t-il en passant près de la boutique, cache ce +qui est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi, +Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien. + +Ludovic fit passer plus de vingt fossés à Fabrice. Il y avait des +planches fort longues et fort élastiques qui servaient de ponts sur les +plus larges de ces fossés; Ludovic retirait ces planches après avoir +passé. Arrivé au dernier canal, il tira la planche avec empressement. + +--Respirons maintenant, dit-il; ce chien de gendarme aurait plus de deux +lieues à faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voilà tout pâle, +dit-il à Fabrice, je n’ai point oublié la petite bouteille d’eau-de-vie. + +--Elle vient fort à propos: la blessure à la cuisse commence à se faire +sentir; et d’ailleurs j’ai eu une fière peur dans le bureau de la police +au bout du pont. + +--Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de sang comme +était la vôtre, je ne conçois pas seulement comment vous avez osé entrer +en un tel lieu. Quant aux blessures, je m’y connais: je vais vous mettre +dans un endroit bien frais où vous pourrez dormir une heure; la barque +viendra nous y chercher s’il y a moyen d’obtenir une barque; sinon, +quand vous serez un peu reposé nous ferons encore deux petites lieues, +et je vous mènerai à un moulin où je prendrai moi-même une barque. +Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi: Madame va être +au désespoir quand elle apprendra l’accident; on lui dira que vous êtes +blessé à mort, peut-être même que vous avez tué l’autre en traître. La +marquise Raversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits +qui peuvent chagriner Madame. Votre Excellence pourrait écrire. + +--Et comment faire parvenir la lettre? + +--Les garçons du moulin où nous allons gagnent douze sous par jour; en +un jour et demi ils sont à Parme, donc quatre francs pour le voyage; +deux francs pour l’usure des souliers: si la course était faite pour un +pauvre homme tel que moi, ce serait six francs; comme elle est pour le +service d’un seigneur, j’en donnerai douze. + +Quand on fut arrivé au lieu du repos dans un bois de vernes et de +saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla à plus d’une heure de là +chercher de l’encre et du papier. + +--Grand Dieu, que je suis bien ici! s’écria Fabrice. Fortune! adieu, je +ne serai jamais archevêque! + +A son retour, Ludovic le trouva profondément endormi et ne voulut pas +l’éveiller. La barque n’arriva que vers le coucher du soleil; aussitôt +que Ludovic la vit paraître au loin, il appela Fabrice qui écrivit deux +lettres. + +--Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic +d’un air peiné, et je crains bien de lui déplaire au fond du cœur, quoi +qu’elle en dise, si j’ajoute une certaine chose. + +--Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, répondit Fabrice, et, +quoi que vous puissiez dire, vous serez toujours à mes yeux un serviteur +fidèle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer +d’un fort vilain pas. + +Il fallut bien d’autres protestations encore pour décider Ludovic à +parler, et quand enfin il en eut pris la résolution, il commença par une +préface qui dura bien cinq minutes. Fabrice s’impatienta, puis il se +dit: «A qui la faute? à notre vanité que cet homme a fort bien vue du +haut de son siège.» Le dévouement de Ludovic le porta enfin à courir le +risque de parler net. + +--Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au piéton que vous +allez expédier à Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votre +écriture, et par conséquent font preuves judiciaires contre vous. Votre +Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en second lieu, elle +aura peut-être honte de mettre sous les yeux de Madame la duchesse ma +pauvre écriture de cocher; mais enfin votre sûreté m’ouvre la bouche, +quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne +pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je suis le seul +compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m’êtes +apparu au milieu d’un champ avec une écritoire de corne dans une main et +un pistolet dans l’autre, et que vous m’avez ordonné d’écrire. + +--Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s’écria Fabrice, et pour vous +prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous, +copiez ces deux lettres telles qu’elles sont. + +Ludovic comprit toute l’étendue de cette marque de confiance et y fut +extrêmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait +la barque s’avancer rapidement sur le fleuve: + +--Les lettres seront plus tôt terminées, dit-il à Fabrice, si Votre +Excellence veut prendre la peine de me les dicter. + +Les lettres finies, Fabrice écrivit un A et un B à la dernière ligne, +et, sur une petite rognure de papier qu’ensuite il chiffonna, il mit en +français: <i>Croyez</i> <i>A et B</i>. Le piéton devait cacher ce papier froissé dans +ses vêtements. + +La barque arrivant à portée de la voix, Ludovic appela les bateliers +par des noms qui n’étaient pas les leurs; ils ne répondirent point et +abordèrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les côtés pour +voir s’ils n’étaient point aperçus par quelque douanier. + +--Je suis à vos ordres, dit Ludovic à Fabrice, voulez-vous que je porte +moi-même les lettres à Parme? Voulez-vous que je vous accompagne à +Ferrare? + +--M’accompagner à Ferrare est un service que je n’osais presque vous +demander. Il faudra débarquer et tâcher d’entrer dans la ville sans +montrer le passeport. Je vous dirai que j’ai la plus grande répugnance +à voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez +m’acheter un autre passeport. + +--Que ne parliez-vous à Casal-Maggiore! Je sais un espion qui m’aurait +vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante +francs. + +L’un des deux mariniers qui était né sur la rive droite du Pô, et par +conséquent n’avait pas besoin de passeport à l’étranger pour aller à +Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la +rame, se fit fort de conduire la barque avec l’autre. + +--Nous allons trouver sur le bas Pô, dit-il, plusieurs barques armées +appartenant à la police, et je saurai les éviter. Plus de dix fois +on fut obligé de se cacher au milieu de petites îles à fleur d’eau, +chargées de saules. Trois fois on mit pied à terre pour laisser passer +les barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita +de ces longs moments de loisir pour réciter à Fabrice plusieurs de ses +sonnets. Les sentiments étaient assez justes, mais comme émoussés par +l’expression, et ne valaient pas la peine d’être écrits; le singulier, +c’est que cet ex-cocher avait des passions et des façons de voir vives +et pittoresques; il devenait froid et commun dès qu’il écrivait. «C’est +le contraire de ce que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice; l’on +sait maintenant tout exprimer avec grâce, mais les cœurs n’ont rien +à dire.» Il comprit que le plus grand plaisir qu’il pût faire à ce +serviteur fidèle ce serait de corriger les fautes d’orthographe de ses +sonnets. + +--On se moque de moi quand je prête mon cahier, disait Ludovic; mais +si Votre Excellence daignait me dicter l’orthographe des mots lettre à +lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l’orthographe ne fait +pas le génie. + +Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put débarquer en +toute sûreté dans un bois de vernes, une lieue avant que d’arriver à +Ponte Lago Oscuro. Toute la journée il resta caché dans une chènevière, +et Ludovic le précéda à Ferrare; il y loua un petit logement chez un +juif pauvre, qui comprit tout de suite qu’il y avait de l’argent à +gagner si l’on savait se taire. Le soir, à la chute du jour, Fabrice +entra dans Ferrare monté sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce +secours, la chaleur l’avait frappé sur le fleuve; le coup de couteau +qu’il avait à la cuisse et le coup d’épée que Giletti lui avait donné +dans l’épaule, au commencement du combat, s’étaient enflammés et lui +donnaient de la fièvre. + + + + +CHAPITRE XII + + +Le juif, maître du logement, avait procuré un chirurgien discret, +lequel, comprenant à son tour qu’il y avait de l’argent dans la bourse, +dit à Ludovic que sa conscience l’obligeait à faire son rapport à la +police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son +frère. + +--La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop évident que votre frère +ne s’est point blessé lui-même, comme il le raconte, en tombant d’une +échelle, au moment où il tenait à la main un couteau tout ouvert. + +Ludovic répondit froidement à cet honnête chirurgien que, s’il s’avisait +de céder aux inspirations de sa conscience, il aurait l’honneur, avant +de quitter Ferrare, de tomber sur lui précisément avec un couteau ouvert +à la main. Quand il rendit compte de cet incident à Fabrice, celui-ci le +blâma fort, mais il n’y avait plus un instant à perdre pour décamper. +Ludovic dit au juif qu’il voulait essayer de faire prendre l’air à son +frère; il alla chercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison +pour n’y plus rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, les +récits de toutes ces démarches que rend nécessaires l’absence d’un +passeport: ce genre de préoccupation n’existe plus en France; mais en +Italie, et surtout aux environs du Pô, tout le monde parle passeport. +Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade, +Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra en ville par une autre porte, +et revint prendre Fabrice avec une sediola qu’il avait louée pour faire +douze lieues. Arrivés près de Bologne, nos amis se firent conduire +à travers champs sur la route qui de Florence conduit à Bologne; +ils passèrent la nuit dans la plus misérable auberge qu’ils purent +découvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de marcher un +peu, ils entrèrent à Bologne comme des promeneurs. On avait brûlé le +passeport de Giletti: la mort du comédien devait être connue, et il y +avait moins de péril à être arrêtés comme gens sans passeports que comme +porteurs de passeport d’un homme tué. + +Ludovic connaissait à Bologne deux ou trois domestiques de grandes +maisons; il fut convenu qu’il irait prendre langue auprès d’eux. Il leur +dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frère, celui-ci, +se sentant le besoin de dormir, l’avait laissé partir seul une heure +avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village où +lui, Ludovic, s’arrêterait pour passer les heures de la grande chaleur. +Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frère, s’était déterminé à +retourner sur ses pas; il l’avait retrouvé blessé d’un coup de pierre et +de plusieurs coups de couteau, et, de plus, volé par des gens qui lui +avaient cherché dispute. Ce frère était joli garçon, savait panser et +conduire les chevaux, lire et écrire, et il voudrait bien trouver une +place dans quelque bonne maison. Ludovic se réserva d’ajouter, quand +l’occasion s’en présenterait, que, Fabrice tombé, les voleurs s’étaient +enfuis emportant le petit sac dans lequel étaient leur linge et leurs +passeports. + +En arrivant à Bologne, Fabrice, se sentant très fatigué, et n’osant, +sans passeport, se présenter dans une auberge, était entré dans +l’immense église de Saint-Pétrone. Il y trouva une fraîcheur délicieuse; +bientôt il se sentit tout ranimé. «Ingrat que je suis, se dit-il tout +à coup, j’entre dans une église, et c’est pour m’y asseoir, comme dans +un café!» Il se jeta à genoux, et remercia Dieu avec effusion de la +protection évidente dont il était entouré depuis qu’il avait eu le +malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore frémir, c’était +d’être reconnu dans le bureau de police de Casal-Maggiore. «Comment, se +disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant de soupçons et qui +a relu mon passeport jusqu’à trois fois, ne s’est-il pas aperçu que je +n’ai pas cinq pieds dix pouces, que je n’ai pas trente-huit ans, que je +ne suis pas fort marqué de la petite vérole? Que de grâces je vous dois, +ô mon Dieu! Et j’ai pu tarder jusqu’à ce moment de mettre mon néant à +vos pieds! Mon orgueil a voulu croire que c’était à une vaine prudence +humaine que je devais le bonheur d’échapper au Spielberg qui déjà +s’ouvrait pour m’engloutir!» + +Fabrice passa plus d’une heure dans cet extrême attendrissement, en +présence de l’immense bonté de Dieu. Ludovic s’approcha sans qu’il +l’entendît venir, et se plaça en face de lui. Fabrice, qui avait le +front caché dans ses mains, releva la tête, et son fidèle serviteur vit +les larmes qui sillonnaient ses joues. + +--Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement. + +Ludovic pardonna ce ton à cause de la piété. Fabrice récita plusieurs +fois les sept psaumes de la pénitence, qu’il savait par cœur; il +s’arrêtait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa +situation présente. + +Fabrice demandait pardon à Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui +est remarquable, c’est qu’il ne lui vint pas à l’esprit de compter +parmi ses fautes le projet de devenir archevêque, uniquement parce que +le comte Mosca était premier ministre, et trouvait cette place et la +grande existence qu’elle donne convenables pour le neveu de la duchesse. +Il l’avait désirée sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait +songé, exactement comme à une place de ministre ou de général. Il ne +lui était point venu à la pensée que sa conscience pût être intéressée +dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la +religion qu’il devait aux enseignements des jésuites milanais. Cette +religion ôte le courage de penser aux choses inaccoutumées, et défend +surtout l’examen personnel, comme le plus énorme des péchés; c’est un +pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l’on est coupable, il +faut interroger son curé, ou lire la liste des péchés, telle qu’elle +se trouve imprimée dans les livres intitulés: Préparation au sacrement +de la Pénitence. Fabrice savait par cœur la liste des péchés rédigée +en langue latine, qu’il avait apprise à l’Académie ecclésiastique +de Naples. Ainsi, en récitant cette liste, parvenu à l’article du +meurtre, il s’était fort bien accusé devant Dieu d’avoir tué un homme, +mais en défendant sa vie. Il avait passé rapidement, et sans y faire +la moindre attention, sur les divers articles relatifs au péché de +simonie (se procurer par de l’argent les dignités ecclésiastiques). +Si on lui eût proposé de donner cent louis pour devenir premier grand +vicaire de l’archevêque de Parme, il eût repoussé cette idée avec +horreur; mais quoiqu’il ne manquât ni d’esprit ni surtout de logique, +il ne lui vint pas une seule fois à l’esprit que le crédit du comte +Mosca, employé en sa faveur, fût une simonie. Tel est le triomphe de +l’éducation jésuitique: donner l’habitude de ne pas faire attention +à des choses plus claires que le jour. Un Français, élevé au milieu +des traits d’intérêt personnel et de l’ironie de Paris, eût pu, sans +être de mauvaise foi, accuser Fabrice d’hypocrisie au moment même où +notre héros ouvrait son âme à Dieu avec la plus extrême sincérité et +l’attendrissement le plus profond. + +Fabrice ne sortit de l’église qu’après avoir préparé la confession qu’il +se proposait de faire dès le lendemain; il trouva Ludovic assis sur les +marches du vaste péristyle en pierre qui s’élève sur la grande place en +avant de la façade de Saint-Pétrone. Comme après un grand orage l’air +est plus pur, ainsi l’âme de Fabrice était tranquille, heureuse et comme +rafraîchie. + +--Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il +à Ludovic en l’abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon; +je vous ai répondu avec humeur lorsque vous êtes venu me parler dans +l’église; je faisais mon examen de conscience. Eh bien! où en sont nos +affaires? + +--Elles vont au mieux: j’ai arrêté un logement, à la vérité bien peu +digne de Votre Excellence, chez la femme d’un de mes amis, qui est fort +jolie et de plus intimement liée avec l’un des principaux agents de la +police. Demain j’irai déclarer comme quoi nos passeports nous ont été +volés; cette déclaration sera prise en bonne part; mais je paierai le +port de la lettre que la police écrira à Casal-Maggiore, pour savoir +s’il existe dans cette commune un nommé Ludovic San-Micheli, lequel a +un frère, nommé Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, à +Parme. Tout est fini, siamo a cavallo. (Proverbe italien: nous sommes +sauvés) + +Fabrice avait pris tout à coup un air fort sérieux: il pria Ludovic +de l’attendre un instant, rentra dans l’église presque en courant, +et à peine y fut-il que de nouveau il se précipita à genoux; il +baisait humblement les dalles de pierre. «C’est un miracle, Seigneur, +s’écriait-il les larmes aux yeux: quand vous avez vu mon âme disposée à +rentrer dans le devoir, vous m’avez sauvé. Grand Dieu! il est possible +qu’un jour je sois tué dans quelque affaire: souvenez-vous au moment de +ma mort de l’état où mon âme se trouve en ce moment.» Ce fut avec les +transports de la joie la plus vive que Fabrice récita de nouveau les +sept psaumes de la pénitence. Avant que de sortir il s’approcha d’une +vieille femme qui était assise devant une grande madone et à côté d’un +triangle de fer placé verticalement sur un pied de même métal. Les bords +de ce triangle étaient hérissés d’un grand nombre de pointes destinées +à porter les petits cierges que la piété des fidèles allume devant la +célèbre madone de Cimabué. Sept cierges seulement étaient allumés quand +Fabrice s’approcha; il plaça cette circonstance dans sa mémoire avec +l’intention d’y réfléchir ensuite plus à loisir. + +--Combien coûtent les cierges? dit-il à la femme. + +--Deux bajocs pièce. + +En effet ils n’étaient guère plus gros qu’un tuyau de plume, et +n’avaient pas un pied de long. + +--Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle? + +--Soixante-trois, puisqu’il y en a sept d’allumés. + +«Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci +encore est à noter.» Il paya les cierges, plaça lui-même et alluma les +sept premiers, puis se mit à genoux pour faire son offrande, et dit à la +vieille femme en se relevant: + +--C’est pour grâce reçue. + +--Je meurs de faim, dit Fabrice à Ludovic, en le rejoignant. + +--N’entrons point dans un cabaret, allons au logement; la maîtresse de +la maison ira vous acheter ce qu’il faut pour déjeuner; elle volera une +vingtaine de sous et en sera d’autant plus attachée au nouvel arrivant. + +--Ceci ne tend à rien moins qu’à me faire mourir de faim une grande +heure de plus, dit Fabrice en riant avec la sérénité d’un enfant, et il +entra dans un cabaret voisin de Saint-Pétrone. A son extrême surprise, +il vit à une table voisine de celle où il était placé, Pépé, le premier +valet de chambre de sa tante, celui-là même qui autrefois était venu à +sa rencontre jusqu’à Genève. Fabrice lui fit signe de se taire; puis, +après avoir déjeuné rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses +lèvres, il se leva; Pépé le suivit, et, pour la troisième fois notre +héros entra dans Saint-Pétrone. Par discrétion, Ludovic resta à se +promener sur la place. + +--Eh! mon Dieu, monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme la duchesse +est horriblement inquiète: un jour entier elle vous a cru mort abandonné +dans quelque île du Pô; je vais lui expédier un courrier à l’instant +même. Je vous cherche depuis six jours, j’en ai passé trois à Ferrare, +courant toutes les auberges. + +--Avez-vous un passeport pour moi? + +--J’en ai trois différents: l’un avec les noms et les titres de Votre +Excellence; le second avec votre nom seulement, et le troisième sous un +nom supposé, Joseph Bossi; chaque passeport est en double expédition, +selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de Modène. Il +ne s’agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous +verrait loger avec plaisir à l’auberge del Pelegrino, dont le maître est +son ami. + +Fabrice, ayant l’air de marcher au hasard, s’avança dans la nef droite +de l’église jusqu’au lieu où ses cierges étaient allumés; ses yeux se +fixèrent sur la madone de Cimabué, puis il dit à Pépé en s’agenouillant: + +--Il faut que je rende grâces un instant. + +Pépé l’imita. Au sortir de l’église, Pépé remarqua que Fabrice donnait +une pièce de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l’aumône; +ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirèrent sur les pas +de l’être charitable les nuées de pauvres de tout genre qui ornent +d’ordinaire la place de Saint-Pétrone. Tous voulaient avoir leur part +du napoléon. Les femmes, désespérant de pénétrer dans la mêlée qui +l’entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s’il n’était pas vrai +qu’il avait voulu donner son napoléon pour être divisé parmi tous les +pauvres du bon Dieu. Pépé, brandissant sa canne à pomme d’or, leur +ordonna de laisser Son Excellence tranquille. + +--Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d’une voix plus perçante, +donnez aussi un napoléon d’or pour les pauvres femmes! Fabrice doubla +le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup de pauvres +mâles, accourant par toutes les rues, firent comme une sorte de petite +sédition. Toute cette foule horriblement sale et énergique criait: + +--Excellence. + +Fabrice eut beaucoup de peine à se délivrer de la cohue; cette scène +rappela son imagination sur la terre. «Je n’ai que ce que je mérite, se +dit-il, je me suis frotté à la canaille.» + +Deux femmes le suivirent jusqu’à la porte de Saragosse par laquelle il +sortait de la ville; Pépé les arrêta en les menaçant sérieusement de +sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante +colline de San Michele in Bosco, fit le tour d’une partie de la ville en +dehors des murs, prit un sentier, arriva à cinq cents pas sur la route +de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au commis de +la police un passeport où son signalement était noté d’une façon fort +exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, étudiant en théologie. +Fabrice y remarqua une petite tache d’encre rouge jetée, comme par +hasard, au bas de la feuille vers l’angle droit. Deux heures plus tard +il eut un espion à ses trousses, à cause du titre d’Excellence que son +compagnon lui avait donné devant les pauvres de Saint-Pétrone, quoique +son passeport ne portât aucun des titres qui donnent à un homme le droit +de se faire appeler excellence par ses domestiques. + +Fabrice vit l’espion, et s’en moqua fort; il ne songeait plus ni aux +passeports ni à la police, et s’amusait de tout comme un enfant. Pépé, +qui avait ordre de rester auprès de lui, le voyant fort content de +Ludovic, aima mieux aller porter lui-même de si bonnes nouvelles à +la duchesse. Fabrice écrivit deux très longues lettres aux personnes +qui lui étaient chères; puis il eut l’idée d’en écrire une troisième +au vénérable archevêque Landriani. Cette lettre produisit un effet +merveilleux, elle contenait un récit fort exact du combat avec Giletti. +Le bon archevêque, tout attendri, ne manqua pas d’aller lire cette +lettre au prince, qui voulut bien l’écouter, assez curieux de voir +comment ce jeune monsignore s’y prenait pour excuser un meurtre aussi +épouvantable. Grâce aux nombreux amis de la marquise Raversi, le prince +ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s’était fait +aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais comédien qui +avait l’insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours +despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la vérité, comme la +mode en dispose à Paris. + +--Mais, que diable! disait le prince à l’archevêque, on fait faire ces +choses-là par un autre; mais les faire soi-même, ce n’est pas l’usage; +et puis on ne tue pas un comédien tel que Giletti, on l’achète. + +Fabrice ne se doutait en aucune façon de ce qui se passait à Parme. +Dans le fait, il s’agissait de savoir si la mort de ce comédien, qui de +son vivant gagnait trente-deux francs par mois, amènerait la chute du +ministère ultra et de son chef le comte Mosca. + +En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqué des airs +d’indépendance que se donnait la duchesse, avait ordonné au fiscal +général Rassi de traiter tout ce procès comme s’il se fût agi d’un +libéral. Fabrice, de son côté, croyait qu’un homme de son rang était +au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays où les grands +noms ne sont jamais punis, l’intrigue peut tout, même contre eux. Il +parlait souvent à Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite +proclamée; sa grande raison c’est qu’il n’était pas coupable. Sur quoi +Ludovic lui dit un jour: + +--Je ne conçois pas comment Votre Excellence, qui a tant d’esprit et +d’instruction, prend la peine de dire de ces choses-là à moi qui suis +son serviteur dévoué; Votre Excellence use de trop de précautions, ces +choses-là sont bonnes à dire en public ou devant un tribunal. + +«Cet homme me croit un assassin et ne m’en aime pas moins», se dit +Fabrice, tombant de son haut. + +Trois jours après le départ de Pépé, il fut bien étonné de recevoir une +lettre énorme fermée avec une tresse de soie comme du temps de Louis +XIV, et adressée à Son Excellence révérendissime Mgr Fabrice del Dongo, +premier grand vicaire du diocèse de Parme, chanoine, etc. + +«Mais, est-ce que je suis encore tout cela?» se dit-il en riant. +L’épître de l’archevêque Landriani était un chef-d’œuvre de logique +et de clarté; elle n’avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et +racontait fort bien tout ce qui s’était passé à Parme à l’occasion de la +mort de Giletti. + +Une armée française commandée par le maréchal Ney et marchant sur la +ville n’aurait pas produit plus d’effet, lui disait le bon archevêque; à +l’exception de la duchesse et de moi, mon très cher fils, tout le monde +croit que vous vous êtes donné le plaisir de tuer l’histrion Giletti. +Ce malheur vous fût-il arrivé, ce sont de ces choses qu’on assoupit +avec deux cents louis et une absence de six mois; mais la Raversi veut +renverser le comte Mosca à l’aide de cet incident. Ce n’est point +l’affreux péché du meurtre que le public blâme en vous, c’est uniquement +la maladresse ou plutôt l’insolence de ne pas avoir daigné recourir à un +bulo (sorte de fier-à-bras, subalterne).Je vous traduis ici en termes +clairs les discours qui m’environnent, car depuis ce malheur à jamais +déplorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plus +considérables de la ville pour avoir l’occasion de vous justifier. Et +jamais je n’ai cru faire un plus saint usage du peu d’éloquence que le +Ciel a daigné m’accorder. + +Les écailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de +la duchesse, remplies de transports d’amitié, ne daignaient jamais +raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme à jamais, si bientôt +il n’y rentrait triomphant. + +«Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui accompagnait +celle de l’archevêque, tout ce qui est humainement possible. Quant +à moi, tu as changé mon caractère avec cette belle équipée; je suis +maintenant aussi avare que le banquier Tombone; j’ai renvoyé tous +mes ouvriers, j’ai fait plus, j’ai dicté au comte l’inventaire de ma +fortune, qui s’est trouvée bien moins considérable que je ne le pensais. +Après la mort de l’excellent comte Pietranera, que, par parenthèse, +tu aurais bien plutôt dû venger, au lieu de t’exposer contre un être +de l’espèce de Giletti, je restai avec douze cents livres de rente et +cinq mille francs de dette; je me souviens, entre autres choses, que +j’avais deux douzaines et demie de souliers de satin blanc venant de +Paris, et une seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je suis +presque décidée à prendre les trois cent mille francs que me laisse +le duc, et que je voulais employer en entier à lui élever un tombeau +magnifique. Au reste, c’est la marquise Raversi qui est ta principale +ennemie, c’est-à-dire la mienne; si tu t’ennuies seul à Bologne, tu n’as +qu’à dire un mot, j’irai te joindre. Voici quatre nouvelles lettres de +change, etc.» + +La duchesse ne disait mot à Fabrice de l’opinion qu’on avait à Parme sur +son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les cas, +la mort d’un être ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de nature +à être reprochée sérieusement à del Dongo. + +--Combien de Giletti nos ancêtres n’ont-ils pas envoyés dans l’autre +monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tête de +leur en faire un reproche! + +Fabrice tout étonné, et qui entrevoyait pour la première fois le +véritable état des choses, se mit à étudier la lettre de l’archevêque. +Par malheur l’archevêque lui-même le croyait plus au fait qu’il ne +l’était réellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le +triomphe de la marquise Raversi, c’est qu’il était impossible de +trouver des témoins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre +qui le premier en avait apporté la nouvelle à Parme était à l’auberge +du village Sanguigna lorsqu’il avait eu lieu; la petite Marietta et la +vieille femme qui lui servait de mère avaient disparu, et la marquise +avait acheté le veturino qui conduisait la voiture et qui faisait +maintenant une déposition abominable. + +Quoique la procédure soit environnée du plus profond mystère, écrivait +le bon archevêque avec son style cicéronien, et dirigée par le fiscal +général Rassi, dont la seule charité chrétienne peut m’empêcher de dire +du mal, mais qui a fait sa fortune en s’acharnant après les malheureux +accusés comme le chien de chasse après le lièvre; quoique le Rassi, +dis-je, dont votre imagination ne saurait s’exagérer la turpitude et +la vénalité, ait été chargé de la direction du procès par un prince +irrité, j’ai pu lire les trois dépositions du veturino. Par un insigne +bonheur, ce malheureux se contredit. Et j’ajouterai, parce que je parle +à mon vicaire général, à celui qui, après moi, doit avoir la direction +de ce diocèse, que j’ai mandé le curé de la paroisse qu’habite ce +pécheur égaré. Je vous dirai, mon très cher fils, mais sous le secret +de la confession, que ce curé connaît déjà, par la femme du veturino, +le nombre d’écus qu’il a reçu de la marquise Raversi; je n’oserai dire +que la marquise a exigé de lui de vous calomnier, mais le fait est +probable. Les écus ont été remis par un malheureux prêtre qui remplit +des fonctions peu relevées auprès de cette marquise, et auquel j’ai été +obligé d’interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai +point du récit de plusieurs autres démarches que vous deviez attendre +de moi, et qui d’ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre +collègue à la cathédrale, et qui d’ailleurs se souvient un peu trop +quelquefois de l’influence que lui donnent les biens de sa famille dont, +par la permission divine, il est resté le seul héritier, s’étant permis +de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l’Intérieur, qu’il regardait +cette bagatelle comme prouvée contre vous (il parlait de l’assassinat du +malheureux Giletti), je l’ai fait appeler devant moi, et là, en présence +de mes trois autres vicaires généraux, de mon aumônier et de deux +curés qui se trouvaient dans la salle d’attente, je l’ai prié de nous +communiquer, à nous ses frères, les éléments de la conviction complète +qu’il disait avoir acquise contre un de ses collègues à la cathédrale; +le malheureux n’a pu articuler que des raisons peu concluantes; tout le +monde s’est élevé contre lui, et quoique je n’aie cru devoir ajouter que +bien peu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus témoins du +plein aveu de son erreur complète, sur quoi je lui ai promis le secret +en mon nom et en celui de toutes les personnes qui avaient assisté +à cette conférence, sous la condition toutefois qu’il mettrait tout +son zèle à rectifier les fausses impressions qu’avaient pu causer les +discours par lui proférés depuis quinze jours. + +Je ne vous répéterai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir +depuis longtemps, c’est-à-dire que des trente-quatre paysans employés +à la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi prétend +soldés par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux étaient au +fond de leur fossé, tout occupés de leurs travaux, lorsque vous vous +saisîtes du couteau de chasse et l’employâtes à défendre votre vie +contre l’homme qui vous attaquait à l’improviste. Deux d’entre eux, qui +étaient hors du fossé, crièrent aux autres: On assassine Monseigneur! Ce +cri seul montre votre innocence dans tout son éclat. Eh bien! le fiscal +général Rassi prétend que ces deux hommes ont disparu, bien plus, on +a retrouvé huit des hommes qui étaient au fond du fossé; dans leur +premier interrogatoire six ont déclaré avoir entendu le cri on assassine +Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur cinquième +interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont déclaré qu’ils ne se +souvenaient pas bien s’ils avaient entendu directement ce cri ou si +seulement il leur avait été raconté par quelqu’un de leurs camarades. +Des ordres sont donnés pour que l’on me fasse connaître la demeure de +ces ouvriers terrassiers, et leurs curés leur feront comprendre qu’ils +se damnent si, pour gagner quelques écus, ils se laissent aller à +altérer la vérité. + +Le bon archevêque entrait dans des détails infinis, comme on peut en +juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se +servant de la langue latine: + +Cette affaire n’est rien moins qu’une tentative de changement de +ministère. Si vous êtes condamné, ce ne peut être qu’aux galères ou à +la mort, auquel cas j’interviendrais en déclarant, du haut de ma chaire +archiépiscopale, que je sais que vous êtes innocent, que vous avez tout +simplement défendu votre vie contre un brigand, et qu’enfin je vous ai +défendu de revenir à Parme tant que vos ennemis y triompheront; je me +propose même de stigmatiser, comme il le mérite, le fiscal général; la +haine contre cet homme est aussi commune que l’estime pour son caractère +est rare. Mais enfin la veille du jour où ce fiscal prononcera cet arrêt +si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la ville et peut-être même +les Etats de Parme: dans ce cas l’on ne fait aucun doute que le comte +ne donne sa démission. Alors, très probablement, le général Fabio Conti +arrive au ministère, et la marquise Raversi triomphe. Le grand mal de +votre affaire, c’est qu’aucun homme entendu n’est chargé en chef des +démarches nécessaires pour mettre au jour votre innocence et déjouer +les tentatives faites pour suborner des témoins. Le comte croit remplir +ce rôle; mais il est trop grand seigneur pour descendre à de certains +détails; de plus, en sa qualité de ministre de la police, il a dû +donner, dans le premier moment, les ordres les plus sévères contre vous. +Enfin, oserai-je le dire? Notre souverain seigneur vous croit coupable, +ou du moins simule cette croyance, et apporte quelque aigreur dans cette +affaire. + +(Les mots correspondant à <i>notre souverain seigneur</i> et <i>à simule cette +croyance</i> étaient en grec, et Fabrice sut un gré infini à l’archevêque +d’avoir osé les écrire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa lettre, +et la détruisit sur-le-champ.) + +Fabrice s’interrompit vingt fois en lisant cette lettre; il était agité +des transports de la plus vive reconnaissance: il répondit à l’instant +par une lettre de huit pages. Souvent il fut obligé de relever la tête +pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au +moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain. «Je +vais l’écrire en latin, se dit-il, elle en paraîtra plus convenable au +digne archevêque.» Mais en cherchant à construire de belles phrases +latines bien longues, bien imitées de Cicéron, il se rappela qu’un +jour l’archevêque, lui parlant de Napoléon, affectait de l’appeler +Buonaparte; à l’instant disparut toute l’émotion qui la veille le +touchait jusqu’aux larmes. «O roi d’Italie, s’écria-t-il, cette fidélité +que tant d’autres t’ont jurée de ton vivant, je te la garderai après ta +mort. Il m’aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui +le fils d’un bourgeois.» Pour que sa belle lettre en italien ne fût pas +perdue, Fabrice y fit quelques changements nécessaires, et l’adressa au +comte Mosca. + +Ce jour-là même, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle +devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l’aborder. +Elle gagna rapidement un portique désert; là, elle avança encore la +dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la tête, de +façon à ce qu’elle ne pût être reconnue; puis, se retournant vivement: + +--Comment se fait-il, dit-elle à Fabrice, que vous marchiez ainsi +librement dans la rue? + +Fabrice lui raconta son histoire. + +--Grand Dieu! vous avez été à Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherché! +Vous saurez que je me suis brouillée avec la vieille femme parce qu’elle +voulait me conduire à Venise, où je savais bien que vous n’iriez jamais, +puisque vous êtes sur la liste noire de l’Autriche. J’ai vendu mon +collier d’or pour venir à Bologne, un pressentiment m’annonçait le +bonheur que j’ai de vous y rencontrer; la vieille femme est arrivée deux +jours après moi. Ainsi, je ne vous engagerai point à venir chez nous, +elle vous ferait encore de ces vilaines demandes d’argent qui me font +tant de honte. Nous avons vécu fort convenablement depuis le jour fatal +que vous savez, et nous n’avons pas dépensé le quart de ce que vous lui +donnâtes. Je ne voudrais pas aller vous voir à l’auberge du Pelegrino, +ce serait une publicité. Tâchez de louer une petite chambre dans une rue +déserte, et à l’Ave Maria (la tombée de la nuit), je me trouverai ici, +sous ce même portique. + +Ces mots dits, elle prit la fuite. + + + + +CHAPITRE XIII + + +Toutes les idées sérieuses furent oubliées à l’apparition imprévue +de cette aimable personne. Fabrice se mit à vivre à Bologne dans une +joie et une sécurité profondes. Cette disposition naïve à se trouver +heureux de tout ce qui remplissait sa vie perçait dans les lettres qu’il +adressait à la duchesse; ce fut au point qu’elle en prit de l’humeur. +A peine si Fabrice le remarqua; seulement il écrivit en signes abrégés +sur le cadran de sa montre: «Quand j’écris à la D. ne jamais dire quand +j’étais prélat, quand j’étais homme d’église; cela la fâche.» Il avait +acheté deux petits chevaux dont il était fort content: il les attelait +à une calèche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait +aller voir quelqu’un de ces sites ravissants des environs de Bologne; +presque tous les soirs il la conduisait à la Chute du Reno. Au retour, +il s’arrêtait chez l’aimable Crescentini, qui se croyait un peu le père +de la Marietta. + +«Ma foi! si c’est là la vie de café qui me semblait si ridicule pour +un homme de quelque valeur, j’ai eu tort de la repousser», se dit +Fabrice. Il oubliait qu’il n’allait jamais au café que pour lire <i>Le +Constitutionnel</i>, et que, parfaitement inconnu à tout le beau monde +de Bologne, les jouissances de vanité n’entraient pour rien dans sa +félicité présente. Quand il n’était pas avec la petite Marietta, on +le voyait à l’Observatoire, où il suivait un cours d’astronomie; le +professeur l’avait pris en grande amitié et Fabrice lui prêtait ses +chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la +Montagnola. + +Il avait en exécration de faire le malheur d’un être quelconque, si peu +estimable qu’il fût. La Marietta ne voulait pas absolument qu’il vît +la vieille femme; mais un jour qu’elle était à l’église, il monta chez +la mammacia qui rougit de colère en le voyant entrer. «C’est le cas de +faire le del Dongo», se dit Fabrice. + +--Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engagée? +s’écria-t-il de l’air dont un jeune homme qui se respecte entre à Paris +au balcon des Bouffes. + +--Cinquante écus. + +--Vous mentez comme toujours; dites la vérité, ou par Dieu vous n’aurez +pas un centime. + +--Eh bien, elle gagnait vingt-deux écus dans notre compagnie à Parme, +quand nous avons eu le malheur de vous connaître; moi je gagnais douze +écus, et nous donnions à Giletti, notre protecteur, chacune le tiers +de ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois à peu près, Giletti +faisait un cadeau à la Marietta; ce cadeau pouvait bien valoir deux écus. + +--Vous mentez encore; vous, vous ne receviez que quatre écus. Mais +si vous êtes bonne avec la Marietta, je vous engage comme si j’étais +un impresario; tous les mois vous recevrez douze écus pour vous et +vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais +banqueroute. + +--Vous faites le fier; eh bien! votre rebelle générosité nous ruine, +répondit la vieille femme d’un ton furieux; nous perdons l’avviamento +(l’achalandage). Quand nous aurons l’énorme malheur d’être privées +de la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues +d’aucune troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas +d’engagement, et par vous, nous mourrons de faim. + +--Va-t’en au diable, dit Fabrice en s’en allant. + +--Je n’irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement au bureau +de la police, qui saura de moi que vous êtes un monsignore qui a jeté le +froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi que +moi. + +Fabrice avait déjà descendu quelques marches de l’escalier, il revint. + +--D’abord la police sait mieux que toi quel peut être mon vrai nom; mais +si tu t’avises de me dénoncer, si tu as cette infamie, lui dit-il d’un +grand sérieux, Ludovic te parlera, et ce n’est pas six coups de couteau +que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour +six mois à l’hôpital, et sans tabac. + +La vieille femme pâlit et se précipita sur la main de Fabrice, qu’elle +voulut baiser: + +--J’accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, à la +Marietta et à moi. Vous avez l’air si bon, que je vous prenais pour +un niais; et pensez-y bien, d’autres que moi pourront commettre la +même erreur; je vous conseille d’avoir habituellement l’air plus grand +seigneur. + +Puis elle ajouta avec une impudence admirable: + +--Vous réfléchirez à ce bon conseil, et comme l’hiver n’est pas bien +éloigné, vous nous ferez cadeau à la Marietta et à moi de deux bons +habits de cette belle étoffe anglaise que vend le gros marchand qui est +sur la place Saint-Pétrone. + +L’amour de la jolie Marietta offrait à Fabrice tous les charmes de +l’amitié la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du même +genre qu’il aurait pu trouver auprès de la duchesse. + +«Mais n’est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois, +que je ne sois pas susceptible de cette préoccupation exclusive et +passionnée qu’ils appellent de l’amour? Parmi les liaisons que le hasard +m’a données à Novare ou à Naples, ai-je jamais rencontré de femme dont +la présence, même dans les premiers jours, fût pour moi préférable +à une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu’on appelle amour, +ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J’aime sans doute, comme +j’ai bon appétit à six heures! Serait-ce cette propension quelque peu +vulgaire dont ces menteurs auraient fait l’amour d’Othello, l’amour de +Tancrède? ou bien faut-il croire que je suis organisé autrement que +les autres hommes? Mon âme manquerait d’une passion, pourquoi cela? ce +serait une singulière destinée!» + +A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontré +des femmes qui, fières de leur rang, de leur beauté et de la position +qu’occupaient dans le monde les adorateurs qu’elles lui avaient +sacrifiés, avaient prétendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice +avait rompu de la façon la plus scandaleuse et la plus rapide. «Or, se +disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute +très vif, d’être bien avec cette jolie femme qu’on appelle la duchesse +Sanseverina, je suis exactement comme ce Français étourdi qui tua un +jour la poule aux œufs d’or. C’est à la duchesse que je dois le seul +bonheur que j’aie jamais éprouvé par les sentiments tendres; mon amitié +pour elle est ma vie, et d’ailleurs, sans elle que suis-je? un pauvre +exilé réduit à vivoter péniblement dans un château délabré des environs +de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d’automne +j’étais obligé, le soir, crainte d’accident, d’ajuster un parapluie sur +le ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l’homme d’affaires, qui +voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute +puissance), mais il commençait à trouver mon séjour un peu long; mon +père m’avait assigné une pension de douze cents francs, et se croyait +damné de donner du pain à un jacobin. Ma pauvre mère et mes sœurs se +laissaient manquer de robes pour me mettre en état de faire quelques +petits cadeaux à mes maîtresses. Cette façon d’être généreux me perçait +le cœur. Et, de plus, on commençait à soupçonner ma misère, et la jeune +noblesse des environs allait me prendre en pitié. Tôt ou tard, quelque +fat eût laissé voir son mépris pour un jacobin pauvre et malheureux dans +ses desseins, car, aux yeux de ces gens-là, je n’étais pas autre chose. +J’aurais donné ou reçu quelque bon coup d’épée qui m’eût conduit à la +forteresse de Fenestrelles, ou bien j’eusse de nouveau été me réfugier +en Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J’ai le bonheur +de devoir à la duchesse l’absence de tous ces maux; de plus, c’est elle +qui sent pour moi les transports d’amitié que je devrais éprouver pour +elle. + +«Au lieu de cette vie ridicule et piètre qui eût fait de moi un animal +triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j’ai +une excellente voiture, ce qui m’a empêché de connaître l’envie et tous +les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde +toujours de ce que je ne prends pas assez d’argent chez le banquier. +Veux-je gâter à jamais cette admirable position? Veux-je perdre l’unique +amie que j’aie au monde? Il suffit de proférer un mensonge, il suffit +de dire à une femme charmante et peut-être unique au monde, et pour +laquelle j’ai l’amitié la plus passionnée: Je t’aime, moi qui ne sais pas +ce que c’est qu’aimer d’amour. Elle passerait la journée à me faire un +crime de l’absence de ces transports qui me sont inconnus. La Marietta, +au contraire, qui ne voit pas dans mon cœur et qui prend une caresse +pour un transport de l’âme, me croit fou d’amour, et s’estime la plus +heureuse des femmes. + +«Dans le fait je n’ai connu un peu cette préoccupation tendre qu’on +appelle, je crois, l’amour, que pour cette jeune Aniken de l’auberge de +Zonders, près de la frontière de Belgique.» + +C’est avec regret que nous allons placer ici l’une des plus mauvaises +actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une misérable +pique de vanité s’empara de ce cœur rebelle à l’amour, et le conduisit +fort loin. En même temps que lui se trouvait à Bologne la fameuse Fausta +F***, sans contredit l’une des premières chanteuses de notre époque, +et peut-être la femme la plus capricieuse que l’on ait jamais vue. +L’excellent poète Burati, de Venise, avait fait sur son compte ce fameux +sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des princes comme +des derniers gamins de carrefours. + +Vouloir et ne pas vouloir, adorer et détester en un jour, n’être +contente que dans l’inconstance, mépriser ce que le monde adore, tandis +que le monde l’adore, la Fausta a ces défauts et bien d’autres encore. +Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois, imprudent, tu oublies +ses caprices. As-tu le bonheur de l’entendre, tu t’oublies toi-même, et +l’amour fait de toi, en un moment, ce que Circé fit jadis des compagnons +d’Ulysse. + +Pour le moment ce miracle de beauté était sous le charme des énormes +favoris et de la haute insolence du jeune comte M***, au point de n’être +pas révoltée de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte dans les +rues de Bologne, et fut choqué de l’air de supériorité avec lequel il +occupait le pavé, et daignait montrer ses grâces au public. Ce jeune +homme était fort riche, se croyait tout permis, et comme ses prepotenze +lui avaient attiré des menaces, il ne se montrait guère qu’environné +de huit ou dix buli (sorte de coupe-jarrets), revêtus de sa livrée, +et qu’il avait fait venir de ses terres dans les environs de Brescia. +Les regards de Fabrice avaient rencontré une ou deux fois ceux de ce +terrible comte, lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut +étonné de l’angélique douceur de cette voix: il ne se figurait rien de +pareil; il lui dut des sensations de bonheur suprême, qui faisaient un +beau contraste avec la placidité de sa vie présente. «Serait-ce enfin +là de l’amour?» se dit-il. Fort curieux d’éprouver ce sentiment, et +d’ailleurs amusé par l’action de braver ce comte M***, dont la mine +était plus terrible que celle d’aucun tambour-major, notre héros se +livra à l’enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais +Tanari, que le comte M*** avait loué pour la Fausta. + +Un jour, vers la tombée de la nuit, Fabrice, cherchant à se faire +apercevoir de la Fausta, fut salué par des éclats de rire fort marqués +lancés par les buli du comte, qui se trouvaient sur la porte du palais +Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes et repassa devant +ce palais. La Fausta, cachée derrière ses persiennes, attendait +ce retour, et lui en tint compte. M***, jaloux de toute la terre, +devint spécialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s’emporta en propos +ridicules; sur quoi tous les matins notre héros lui faisait parvenir une +lettre qui ne contenait que ces mots: + +M. Joseph Bossi détruit les insectes incommodes, et loge au Pelegrino, +via Larga, nº 79. + +Le comte M***, accoutumé aux respects que lui assuraient en tous +lieux son énorme fortune, son sang bleu et la bravoure de ses trente +domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petit billet. + +Fabrice en écrivait d’autres à la Fausta; M*** mit des espions autour +de ce rival, qui peut-être ne déplaisait pas; d’abord il apprit son +véritable nom, et ensuite que pour le moment il ne pouvait se montrer +à Parme. Peu de jours après, le comte M***, ses buli, ses magnifiques +chevaux et la Fausta partirent pour Parme. + +Fabrice, piqué au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le +bon Ludovic fit des remontrances pathétiques; Fabrice l’envoya promener, +et Ludovic, fort brave lui-même, l’admira; d’ailleurs ce voyage le +rapprochait de la jolie maîtresse qu’il avait à Casal-Maggiore. Par les +soins de Ludovic, huit ou dix anciens soldats des régiments de Napoléon +entrèrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de domestiques. «Pourvu, +se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la Fausta, que je n’aie +aucune communication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, ni +avec la duchesse, je n’expose que moi. Je dirai plus tard à ma tante +que j’allais à la recherche de l’amour, cette belle chose que je n’ai +jamais rencontrée. Le fait est que je pense à la Fausta, même quand je +ne la vois pas... Mais est-ce le souvenir de sa voix que j’aime, ou +sa personne?» Ne songeant plus à la carrière ecclésiastique, Fabrice +avait arboré des moustaches et des favoris presque aussi terribles que +ceux du comte M***, ce qui le déguisait un peu. Il établit son quartier +général non à Parme, c’eût été trop imprudent, mais dans un village +des environs, au milieu des bois, sur la route de Sacca où était le +château de sa tante. D’après les conseils de Ludovic, il s’annonça +dans ce village comme le valet de chambre d’un grand seigneur anglais +fort original qui dépensait cent mille francs par an pour se donner le +plaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de Côme, où +il était retenu par la pêche des truites. Par bonheur, le joli petit +palais que le comte M*** avait loué pour la belle Fausta était situé à +l’extrémité méridionale de la ville de Parme, précisément sur la route +de Sacca, et les fenêtres de la Fausta donnaient sur les belles allées +de grands arbres qui s’étendent sous la haute tour de la citadelle. +Fabrice n’était point connu dans ce quartier désert; il ne manqua pas de +faire suivre le comte M***, et, un jour que celui-ci venait de sortir +de chez l’admirable cantatrice, il eut l’audace de paraître dans la rue +en plein jour; à la vérité, il était monté sur un excellent cheval, et +bien armé. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et qui +parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous les +fenêtres de la Fausta: après avoir préludé, ils chantèrent assez bien +une cantate en son honneur. La Fausta se mit à la fenêtre, et remarqua +facilement un jeune homme fort poli qui, arrêté à cheval au milieu de +la rue, la salua d’abord, puis se mit à lui adresser des regards fort +peu équivoques. Malgré le costume anglais exagéré adopté par Fabrice, +elle eut bientôt reconnu l’auteur des lettres passionnées qui avaient +amené son départ de Bologne. «Voilà un être singulier, se dit-elle, il +me semble que je vais l’aimer. J’ai cent louis devant moi, je puis fort +bien planter là ce terrible comte M***. Au fait, il manque d’esprit et +d’imprévu, et n’est un peu amusant que par la mine atroce de ses gens.» + +Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les onze +heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville, +dans cette même église de Saint-Jean où se trouvait le tombeau de son +grand-oncle, l’archevêque Ascanio del Dongo, il osa l’y suivre. A la +vérité, Ludovic lui avait procuré une belle perruque anglaise avec des +cheveux du plus beau rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui +était celle des flammes qui brûlaient son cœur, il fit un sonnet que la +Fausta trouva charmant; une main inconnue avait eu soin de le placer +sur son piano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabrice +trouvait que, malgré ses démarches de tout genre, il ne faisait pas de +progrès réels; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la nuance +de singularité; elle a dit depuis qu’elle avait peur de lui. Fabrice +n’était plus retenu que par un reste d’espoir d’arriver à sentir ce +qu’on appelle de l’amour, mais souvent il s’ennuyait. + +--Monsieur, allons-nous-en, lui répétait Ludovic, vous n’êtes point +amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sens désespérants. +D’ailleurs vous n’avancez point; par pure vergogne, décampons. + +Fabrice allait partir au premier moment d’humeur, lorsqu’il apprit +que la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina. «Peut-être +que cette voix sublime achèvera d’enflammer mon cœur», se dit-il; +et il osa bien s’introduire déguisé dans ce palais où tous les yeux +le connaissaient. Qu’on juge de l’émotion de la duchesse, lorsque +tout à fait vers la fin du concert elle remarqua un homme en livrée +de chasseur, debout près de la porte du grand salon; cette tournure +rappelait quelqu’un. Elle chercha le comte Mosca qui seulement alors lui +apprit l’insigne et vraiment incroyable folie de Fabrice. Il la prenait +très bien. Cet amour pour une autre que la duchesse lui plaisait fort; +le comte, parfaitement galant homme hors de la politique, agissait +d’après cette maxime qu’il ne pouvait trouver le bonheur qu’autant que +la duchesse serait heureuse. + +--Je le sauverai de lui-même, dit-il à son amie; jugez de la joie de nos +ennemis si on l’arrêtait dans ce palais! Aussi ai-je ici plus de cent +hommes à moi, et c’est pour cela que je vous ai fait demander les clefs +du grand château d’eau. Il se porte pour amoureux fou de la Fausta, et +jusqu’ici ne peut l’enlever au comte M*** qui donne à cette folle une +existence de reine. + +La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: Fabrice +n’était donc qu’un libertin tout à fait incapable d’un sentiment tendre +et sérieux. + +--Et ne pas nous voir! c’est ce que jamais je ne pourrai lui pardonner! +dit-elle enfin; et moi qui lui écris tous les jours à Bologne! + +--J’estime fort sa retenue, répliqua le comte, il ne veut pas nous +compromettre par son équipée, et il sera plaisant de la lui entendre +raconter. + +La Fausta était trop folle pour savoir taire ce qui l’occupait: le +lendemain du concert, dont ses yeux avaient adressé tous les airs à ce +grand jeune homme habillé en chasseur, elle parla au comte M*** d’un +attentif inconnu. + +--Où le voyez-vous? dit le comte furieux. + +--Dans les rues, à l’église, répondit la Fausta interdite. Aussitôt +elle voulut réparer son imprudence ou du moins éloigner tout ce qui +pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans une description infinie +d’un grand jeune homme à cheveux rouges, il avait des yeux bleus; sans +doute c’était quelque Anglais fort riche et fort gauche, ou quelque +prince. A ce mot, le comte M***, qui ne brillait pas par la justesse +des aperçus, alla se figurer, chose délicieuse pour sa vanité, que ce +rival n’était autre que le prince héréditaire de Parme. Ce pauvre jeune +homme mélancolique, gardé par cinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs, +précepteurs, etc., qui ne le laissaient sortir qu’après avoir tenu +conseil, lançait d’étranges regards sur toutes les femmes passables +qu’il lui était permis d’approcher. Au concert de la duchesse, son rang +l’avait placé en avant de tous les auditeurs, sur un fauteuil isolé, +à trois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient souverainement +choqué le comte M***. Cette folie d’exquise vanité: avoir un prince pour +rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir de la confirmer par +cent détails naïvement donnés. + +--Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des +Farnèse à laquelle appartient ce jeune homme? + +--Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n’ai point de bâtardise +dans ma famille 6. + +Le hasard voulut que jamais le comte M*** ne dût voir à son aise ce +rival prétendu; ce qui le confirma dans l’idée flatteuse d’avoir un +prince pour antagoniste. En effet, quand les intérêts de son entreprise +n’appelaient point Fabrice à Parme, il se tenait dans les bois vers +Sacca et les bords du Pô. Le comte M*** était bien plus fier, mais aussi +plus prudent depuis qu’il se croyait en passe de disputer le cœur de +la Fausta à un prince; il la pria fort sérieusement de mettre la plus +grande retenue dans toutes ses démarches. Après s’être jeté à ses genoux +en amant jaloux et passionné, il lui déclara fort net que son honneur +était intéressé à ce qu’elle ne fût pas la dupe du jeune prince. + +--Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l’aimais; moi, je n’ai +jamais vu de prince à mes pieds. + +--Si vous cédez, reprit-il avec un regard hautain, peut-être ne +pourrai-je pas me venger du prince; mais certes, je me vengerai; et il +sortit en fermant les portes à tour de bras. Si Fabrice se fût présenté +en ce moment, il gagnait son procès. + +--Si vous tenez à la vie, lui dit-il le soir, en prenant congé d’elle +après le spectacle, faites que je ne sache jamais que le jeune prince a +pénétré dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais ne me +faites pas souvenir que je puis tout sur vous! + +--Ah! mon petit Fabrice, s’écria la Fausta; si je savais où te prendre! + +La vanité piquée peut mener loin un jeune homme riche et dès le berceau +toujours environné de flatteurs. La passion très véritable que le comte +M*** avait eue pour la Fausta se réveilla avec fureur: il ne fut point +arrêté par la perspective dangereuse de lutter avec le fils unique +du souverain chez lequel il se trouvait; de même qu’il n’eut point +l’esprit de chercher à voir ce prince, ou du moins à le faire suivre. Ne +pouvant autrement l’attaquer, M*** osa songer à lui donner un ridicule. +«Je serai banni pour toujours des Etats de Parme, se dit-il, eh! que +m’importe?» S’il eût cherché à reconnaître la position de l’ennemi, +le comte M*** eût appris que le pauvre jeune prince ne sortait jamais +sans être suivi par trois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de +l’étiquette, et que le seul plaisir de son choix qu’on lui permît au +monde, était la minéralogie. De jour comme de nuit, le petit palais +occupé par la Fausta et où la bonne compagnie de Parme faisait foule, +était environné d’observateurs; M*** savait heure par heure ce qu’elle +faisait et surtout ce qu’on faisait autour d’elle. L’on peut louer ceci +dans les précautions de ce jaloux, cette femme si capricieuse n’eut +d’abord aucune idée de ce redoublement de surveillance. Les rapports +de tous ses agents disaient au comte M*** qu’un homme fort jeune, +portant une perruque de cheveux rouges, paraissait fort souvent sous +les fenêtres de la Fausta, mais toujours avec un déguisement nouveau. +«Evidemment, c’est le jeune prince, se dit M***, autrement pourquoi +se déguiser? et parbleu! un homme comme moi n’est pas fait pour lui +céder. Sans les usurpations de la république de Venise, je serais prince +souverain, moi aussi.» + +Le jour de San Stefano, les rapports des espions prirent une couleur +plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta commençait à répondre +aux empressements de l’inconnu. «Je puis partir à l’instant avec cette +femme, se dit M***! Mais quoi! à Bologne, j’ai fui devant del Dongo; ici +je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait +penser qu’il a réussi à me faire peur! Et pardieu! je suis d’aussi bonne +maison que lui.» M*** était furieux, mais, pour comble de misère, tenait +avant tout à ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu’il savait +moqueuse, le ridicule d’être jaloux. Le jour de San Stefano donc, après +avoir passé une heure avec elle, et en avoir été accueilli avec un +empressement qui lui sembla le comble de la fausseté, il la laissa sur +les onze heures, s’habillant pour aller entendre la messe à l’église de +Saint-Jean. Le comte M*** revint chez lui, prit l’habit noir râpé d’un +jeune élève en théologie, et courut à Saint-Jean; il choisit sa place +derrière un des tombeaux que ornent la troisième chapelle à droite; il +voyait tout ce qui se passait dans l’église par-dessous le bras d’un +cardinal que l’on a représenté à genoux sur sa tombe; cette statue ôtait +la lumière au fond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bientôt +il vit arriver la Fausta plus belle que jamais; elle était en grande +toilette, et vingt adorateurs appartenant à la plus haute société lui +faisaient cortège. Le sourire et la joie éclataient dans ses yeux et sur +ses lèvres. «Il est évident, se dit le malheureux jaloux, qu’elle compte +rencontrer ici l’homme qu’elle aime, et que depuis longtemps peut-être, +grâce à moi, elle n’a pu voir.» Tout à coup, le bonheur le plus vif +sembla redoubler dans les yeux de la Fausta. «Mon rival est présent», se +dit M***, et sa fureur de vanité n’eut plus de bornes. «Quelle figure +est-ce que je fais ici, servant de pendant à un jeune prince qui se +déguise?» Mais quelques efforts qu’il pût faire, jamais il ne parvint à +découvrir ce rival que ses regards affamés cherchaient de toutes parts. + +A chaque instant la Fausta, après avoir promené les yeux dans toutes les +parties de l’église, finissait par arrêter des regards chargés d’amour +et de bonheur, sur le coin obscur où M*** s’était caché. Dans un cœur +passionné, l’amour est sujet à exagérer les nuances les plus légères, il +en tire les conséquences les plus ridicules, le pauvre M*** ne finit-il +pas par se persuader que la Fausta l’avait vu, que malgré ses efforts, +s’étant aperçue de ma mortelle jalousie, elle voulait la lui reprocher +et en même temps l’en consoler par ces regards si tendres. + +Le tombeau du cardinal, derrière lequel M*** s’était placé en +observation, était élevé de quatre ou cinq pieds sur le pavé de marbre +de Saint-Jean. La messe à la mode finie vers les une heure, la plupart +des fidèles s’en allèrent, et la Fausta congédia les beaux de la villes +sous un prétexte de dévotion; restée agenouillée sur sa chaise, ses +yeux, devenus plus tendres et plus brillants, étaient fixés sur M***; +depuis qu’il n’y avait plus que peu de personnes dans l’église, ses +regards ne se donnaient plus la peine de la parcourir tout entière, +avant de s’arrêter avec bonheur sur la statue du cardinal. Que de +délicatesse, se disait le comte M*** se croyant regardé! Enfin la +Fausta se leva et sortit brusquement, après avoir fait, avec les mains, +quelques mouvements singuliers. + +M***, ivre d’amour et presque tout à fait désabusé de sa folle jalousie, +quittait sa place pour voler au palais de sa maîtresse et la remercier +mille et mille fois, lorsqu’en passant devant le tombeau du cardinal +il aperçut un jeune homme tout en noir; cet être funeste s’était tenu +jusque-là agenouillé tout contre l’épitaphe du tombeau, et de façon à +ce que les regards de l’amant jaloux qui le cherchaient dussent passer +par-dessus sa tête et ne point le voir. + +Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut à l’instant même environné +par sept à huit personnages assez gauches, d’un aspect singulier et qui +semblaient lui appartenir. M*** se précipita sur ses pas, mais, sans +qu’il y eût rien de trop marqué, il fut arrêté dans le défilé que forme +le tambour de bois de la porte d’entrée, par ces hommes gauches qui +protégeaient son rival; enfin, lorsque après eux il arriva à la rue, il +ne put que voir fermer la portière d’une voiture de chétive apparence, +laquelle, par un contraste bizarre, était attelée de deux excellents +chevaux, et en un moment fut hors de sa vue. + +Il rentra chez lui haletant de fureur; bientôt arrivèrent ses +observateurs, qui lui rapportèrent froidement que ce jour-là, l’amant +mystérieux, déguisé en prêtre, s’était agenouillé fort dévotement, +tout contre un tombeau placé à l’entrée d’une chapelle obscure de +l’église de Saint-Jean. La Fausta était restée dans l’église jusqu’à ce +qu’elle fût à peu près déserte, et alors elle avait échangé rapidement +certains signes avec cet inconnu; avec les mains, elle faisait comme des +croix. M*** courut chez l’infidèle; pour la première fois elle ne put +cacher son trouble; elle raconta avec la naïveté menteuse d’une femme +passionnée, que comme de coutume elle était allée à Saint-Jean, mais +qu’elle n’y avait pas aperçu cet homme qui la persécutait. A ces mots, +M***, hors de lui, la traita comme la dernière des créatures, lui dit +tout ce qu’il avait vu lui-même, et la hardiesse des mensonges croissant +avec la vivacité des accusations, il prit son poignard et se précipita +sur elle. D’un grand sang-froid la Fausta lui dit: + +--Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure vérité, mais j’ai +essayé de vous la cacher afin de ne pas jeter votre audace dans des +projets de vengeance insensés et qui peuvent nous perdre tous les deux; +car, sachez-le une bonne fois, suivant mes conjectures, l’homme qui me +persécute de ses soins est fait pour ne pas trouver d’obstacles à ses +volontés, du moins en ce pays. + +Après avoir rappelé fort adroitement qu’après tout M*** n’avait aucun +droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablement elle n’irait +plus à l’église de Saint-Jean. M*** était éperdument amoureux, un peu +de coquetterie avait pu se joindre à la prudence dans le cœur de cette +jeune femme, il se sentit désarmer. Il eut l’idée de quitter Parme; le +jeune prince, si puissant qu’il fût, ne pourrait le suivre, ou s’il +le suivait ne serait plus que son égal. Mais l’orgueil représenta de +nouveau que ce départ aurait toujours l’air d’une fuite, et le comte +M*** se défendit d’y songer. + +«Il ne se doute pas de la présence de mon petit Fabrice, se dit la +cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de lui d’une +façon précieuse!» + +Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain les fenêtres +de la cantatrice soigneusement fermées, et ne la voyant nulle part, la +plaisanterie commença à lui sembler longue. Il avait des remords. «Dans +quelle situation est-ce que je mets ce pauvre comte Mosca, lui ministre +de la police! on le croira mon complice, je serai venu dans ce pays pour +casser le cou à sa fortune! Mais si j’abandonne un projet si longtemps +suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais d’amour?» + +Un soir que prêt à quitter la partie il se faisait ainsi la morale en +rôdant sous les grands arbres qui séparent le palais de la Fausta de la +citadelle, il remarqua qu’il était suivi par un espion de fort petite +taille; ce fut en vain que pour s’en débarrasser il alla passer par +plusieurs rues, toujours cet être microscopique semblait attaché à ses +pas. Impatienté, il courut dans une rue solitaire située le long de la +Parma, et où ses gens étaient en embuscade; sur un signe qu’il fit ils +sautèrent sur le pauvre petit espion qui se précipita à leurs genoux: +c’était la Bettina, femme de chambre de la Fausta; après trois jours +d’ennui et de réclusion, déguisée en homme pour échapper au poignard du +comte M***, dont sa maîtresse et elle avaient grand-peur, elle avait +entrepris de venir dire à Fabrice qu’on l’aimait à la passion et qu’on +brûlait de le voir; mais on ne pouvait plus paraître à l’église de +Saint-Jean. «Il était temps, se dit Fabrice, vive l’insistance!» + +La petite femme de chambre était fort jolie, ce qui enleva Fabrice à +ses rêveries morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les +rues où il avait passé ce soir-là étaient soigneusement gardées, sans +qu’il y parût, par des espions de M***. Ils avaient loué des chambres au +rez-de-chaussée ou au premier étage, cachés derrière les persiennes et +gardant un profond silence, ils observaient tout ce qui se passait dans +la rue, en apparence la plus solitaire, et entendaient ce qu’on y disait. + +--Si ces espions eussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina, j’étais +poignardée sans rémission à ma rentrée au logis, et peut-être ma pauvre +maîtresse avec moi. + +Cette terreur la rendait charmante aux yeux de Fabrice. + +--Le comte M***, continua-t-elle, est furieux, et Madame sait qu’il est +capable de tout... Elle m’a chargée de vous dire qu’elle voudrait être à +cent lieues d’ici avec vous! + +Alors elle raconta la scène du jour de la Saint-Etienne, et la fureur de +M***, qui n’avait perdu aucun des regards et des signes d’amour que la +Fausta, ce jour-là folle de Fabrice, lui avait adressés. Le comte avait +tiré son poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa +présence d’esprit, elle était perdue. + +Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartement qu’il +avait près de là. Il lui raconta qu’il était de Turin, fils d’un grand +personnage qui pour le moment se trouvait à Parme, ce qui l’obligeait à +garder beaucoup de ménagements. La Bettina lui répondit en riant qu’il +était bien plus grand seigneur qu’il ne voulait paraître. Notre héros +eut besoin d’un peu de temps avant de comprendre que la charmante fille +le prenait pour un non moindre personnage que le prince héréditaire +lui-même. La Fausta commençait à avoir peur et à aimer Fabrice; elle +avait pris sur elle de ne pas dire ce nom à sa femme de chambre, et de +lui parler du prince. Fabrice finit par avouer à la jolie fille qu’elle +avait deviné juste: + +--Mais si mon nom est ébruité, ajouta-t-il, malgré la grande passion +dont j’ai donné tant de preuves à ta maîtresse, je serai obligé de +cesser de la voir, et aussitôt les ministres de mon père, ces méchants +drôles que je destituerai un jour, ne manqueront pas de lui envoyer +l’ordre de vider le pays, que jusqu’ici elle a embelli de sa présence. + +Vers le matin, Fabrice combina avec la petite camériste plusieurs +projets de rendez-vous pour arriver à la Fausta; il fit appeler Ludovic +et un autre de ses gens fort adroit, qui s’entendirent avec la Bettina, +pendant qu’il écrivait à la Fausta la lettre la plus extravagante; la +situation comportait toutes les exagérations de la tragédie et Fabrice +ne s’en fit pas faute. Ce ne fut qu’à la pointe du jour qu’il se sépara +de la petite camériste, fort contente des façons du jeune prince. + +Il avait été cent fois répété que, maintenant que la Fausta était +d’accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sous les fenêtres +du petit palais que lorsqu’on pourrait l’y recevoir, et alors il y +aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et se croyant près +du dénouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village à deux +lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint à cheval, et +bien accompagné, chanter sous les fenêtres de la Fausta un air alors +à la mode et dont il changeait les paroles. «N’est-ce pas ainsi qu’en +agissent messieurs les amants?» se disait-il. + +Depuis que la Fausta avait témoigné le désir d’un rendez-vous, toute +cette chasse semblait bien longue à Fabrice. «Non, je n’aime point, +se disait-il en chantant assez mal sous les fenêtres du petit palais; +la Bettina me semble cent fois préférable à la Fausta, et c’est par +elle que je voudrais être reçu en ce moment.» Fabrice, s’ennuyant +assez, retournait à son village, lorsque à cinq cents pas du palais de +la Fausta quinze ou vingt hommes se jetèrent sur lui, quatre d’entre +eux saisirent la bride de son cheval, deux autres s’emparèrent de ses +bras. Ludovic et les bravi de Fabrice furent assaillis mais purent se +sauver; ils tirèrent quelques coups de pistolet. Tout cela fut l’affaire +d’un instant: cinquante flambeaux allumés parurent dans la rue en un +clin d’œil et comme par enchantement. Tous ces hommes étaient bien +armés. Fabrice avait sauté à bas de son cheval, malgré les gens qui le +retenaient; il chercha à se faire jour; il blessa même un des hommes qui +lui serrait les bras avec des mains semblables à des étaux; mais il fut +bien étonné d’entendre cet homme lui dire du ton le plus respectueux: + +--Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui +vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime de lèse-majesté, en +tirant l’épée contre mon prince. + +«Voici justement le châtiment de ma sottise, se dit Fabrice, je me serai +damné pour un péché qui ne me semblait point aimable.» + +A peine la petite tentative de combat fut-elle terminée, que plusieurs +laquais en grande livrée parurent avec une chaise à porteurs dorée et +peinte d’une façon bizarre: c’était une de ces chaises grotesques dont +les masques se servent pendant le carnaval. Six hommes, le poignard à +la main, prièrent Son Altesse d’y entrer, lui disant que l’air frais +de la nuit pourrait nuire à sa voix; on affectait les formes les plus +respectueuses, le nom de prince était répété à chaque instant, et +presque en criant. Le cortège commença à défiler. Fabrice compta dans la +rue plus de cinquante hommes portant des torches allumées. Il pouvait +être une heure du matin, tout le monde s’était mis aux fenêtres, la +chose se passait avec une certaine gravité. «Je craignais des coups de +poignard de la part du comte M***, se dit Fabrice; il se contente de +se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant de goût. Mais pense-t-il +réellement avoir affaire au prince? s’il sait que je ne suis que +Fabrice, gare les coups de dague!» + +Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommes armés, +après s’être longtemps arrêtés sous les fenêtres de la Fausta, allèrent +parader devant les plus beaux palais de la ville. Des majordomes placés +aux deux côtés de la chaise à porteurs demandaient de temps à autre +à Son Altesse si elle avait quelque ordre à leur donner. Fabrice ne +perdit point la tête: à l’aide de la clarté que répandaient les torches, +il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortège autant que +possible. Fabrice se disait: Ludovic n’a que huit ou dix hommes et n’ose +attaquer. De l’intérieur de sa chaise à porteurs, Fabrice voyait fort +bien que les gens chargés de la mauvaise plaisanterie étaient armés +jusqu’aux dents. Il affectait de rire avec les majordomes chargés de +le soigner. Après plus de deux heures de marche triomphale, il vit que +l’on allait passer à l’extrémité de la rue où était situé le palais +Sanseverina. + +Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapidité la porte +de la chaise pratiquée sur le devant, saute par-dessus l’un des bâtons, +renverse d’un coup de poignard l’un des estafiers qui lui portait sa +torche au visage; il reçoit un coup de dague dans l’épaule, un second +estafier lui brûle la barbe avec sa torche allumée, et enfin Fabrice +arrive à Ludovic auquel il crie: + +--Tue! tue tout ce qui porte des torches! + +Ludovic donne des coups d’épée et le délivre de deux hommes qui +s’attachaient à le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu’à la +porte du palais Sanseverina; par curiosité, le portier avait ouvert la +petite porte haute de trois pieds pratiquée dans la grande, et regardait +tout ébahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entre d’un saut et +ferme derrière lui cette porte en miniature; il court au jardin et +s’échappe par une porte qui donnait sur une rue solitaire. Une heure +après, il était hors de la ville, au jour il passait la frontière des +Etats de Modène et se trouvait en sûreté. Le soir il entra dans Bologne. +«Voici une belle expédition, se dit-il; je n’ai pas même pu parler à +ma belle.» Il se hâta d’écrire des lettres d’excuses au comte et à la +duchesse, lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait dans +son cœur, ne pouvaient rien apprendre à un ennemi. «J’étais amoureux +de l’amour, disait-il à la duchesse; j’ai fait tout au monde pour le +connaître, mais il paraît que la nature m’a refusé un cœur pour aimer +et être mélancolique; je ne puis m’élever plus haut que le vulgaire +plaisir, etc.» + +On ne saurait donner l’idée du bruit que cette aventure fit dans Parme. +Le mystère excitait la curiosité: une infinité de gens avaient vu les +flambeaux et la chaise à porteurs. Mais quel était cet homme enlevé et +envers lequel on affectait toutes les formes du respect? Le lendemain +aucun personnage connu ne manqua dans la ville. + +Le petit peuple qui habitait la rue d’où le prisonnier s’était échappé +disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les +habitants osèrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvèrent d’autres +traces du combat que beaucoup de sang répandu sur le pavé. Plus de +vingt mille curieux vinrent visiter la rue dans la journée. Les villes +d’Italie sont accoutumées à des spectacles singuliers, mais toujours +elles savent le pourquoi et le comment. Ce qui choqua Parme dans cette +occurrence, ce fut que même un mois après, quand on cessa de parler +uniquement de la promenade aux flambeaux, personne, grâce à la prudence +du comte Mosca, n’avait pu deviner le nom du rival qui avait voulu +enlever la Fausta au comte M***. Cet amant jaloux et vindicatif avait +pris la fuite dès le commencement de la promenade. Par ordre du comte, +la Fausta fut mise à la citadelle. La duchesse rit beaucoup d’une +petite injustice que le comte dut se permettre pour arrêter tout à fait +la curiosité du prince, qui autrement eût pu arriver jusqu’au nom de +Fabrice. + +On voyait à Parme un savant homme arrivé du nord pour écrire +une histoire du Moyen Age; il cherchait des manuscrits dans les +bibliothèques, et le comte lui avait donné toutes les autorisations +possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montrait irascible; il +croyait, par exemple, que tout le monde à Parme cherchait à se moquer +de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois à +cause d’une immense chevelure rouge clair étalée avec orgueil. Ce savant +croyait qu’à l’auberge on lui demandait des prix exagérés de toutes +choses, et il ne payait pas la moindre bagatelle sans en chercher le +prix dans le voyage d’une Mme Starke qui est arrivé à une vingtième +édition, parce qu’il indique à l’Anglais prudent le prix d’un dindon, +d’une pomme, d’un verre de lait, etc. + +Le savant à la crinière rouge, le soir même du jour où Fabrice fit cette +promenade forcée, devint furieux à son auberge, et sortit de sa poche de +petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait deux sous +d’une pêche médiocre. On l’arrêta, car porter de petits pistolets est un +grand crime! + +Comme ce savant irascible était long et maigre, le comte eut l’idée, le +lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le téméraire +qui, ayant prétendu enlever la Fausta au comte M***, avait été mystifié. +Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de galère à Parme; +mais cette peine n’est jamais appliquée. Après quinze jours de prison, +pendant lesquels le savant n’avait vu qu’un avocat qui lui avait fait +une peur horrible des lois atroces dirigées par la pusillanimité des +gens au pouvoir contre les porteurs d’armes cachées, un autre avocat +visita la prison et lui raconta la promenade infligée par le comte M*** +à un rival qui était resté inconnu. + +--La police ne veut pas avouer au prince qu’elle n’a pu savoir quel est +ce rival: Avouez que vous vouliez plaire à la Fausta, que cinquante +brigands vous ont enlevé comme vous chantiez sous sa fenêtre, que +pendant une heure on vous a promené en chaise à porteurs sans vous +adresser autre chose que des honnêtetés. Cet aveu n’a rien d’humiliant, +on ne vous demande qu’un mot. Aussitôt après qu’en le prononçant vous +aurez tiré la police d’embarras, elle vous embarque sur une chaise de +poste et vous conduit à la frontière où l’on vous souhaite le bonsoir. + +Le savant résista pendant un mois; deux ou trois fois le prince fut +sur le point de le faire amener au ministère de l’Intérieur, et de se +trouver présent à l’interrogatoire. Mais enfin il n’y songeait plus +quand l’historien, ennuyé, se détermina à tout avouer et fut conduit à +la frontière. Le prince resta convaincu que le rival du comte M*** avait +une forêt de cheveux rouges. + +Trois jours après la promenade, comme Fabrice qui se cachait à Bologne +organisait avec le fidèle Ludovic les moyens de trouver le comte M***, +il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de la montagne +sur la route de Florence. Le comte n’avait que trois de ses buli avec +lui; le lendemain, au moment où il rentrait de la promenade, il fut +enlevé par huit hommes masqués qui se donnèrent à lui pour des sbires de +Parme. On le conduisit, après lui avoir bandé les yeux, dans une auberge +deux lieues plus avant dans la montagne, où il trouva tous les égards +possibles et un souper fort abondant. On lui servit les meilleurs vins +d’Italie et d’Espagne. + +--Suis-je donc prisonnier d’Etat? dit le comte. + +--Pas le moins du monde! lui répondit fort poliment Ludovic masqué. +Vous avez offensé un simple particulier, en vous chargeant de le faire +promener en chaise à porteurs; demain matin, il veut se battre en +duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bons chevaux, de +l’argent et des relais préparés sur la route de Gênes. + +--Quel est le nom du fier-à-bras? dit le comte irrité. + +--Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bons témoins, +bien loyaux, mais il faut que l’un des deux meure! + +--C’est donc un assassinat! dit le comte M***, effrayé. + +--A Dieu ne plaise! c’est tout simplement un duel à mort avec le jeune +homme que vous avez promené dans les rues de Parme au milieu de la nuit, +et qui resterait déshonoré si vous restiez en vie. L’un de vous deux est +de trop sur la terre, ainsi tâchez de le tuer; vous aurez des épées, +des pistolets, des sabres, toutes les armes qu’on a pu se procurer en +quelques heures, car il a fallu se presser; la police de Bologne est +fort diligente, comme vous pouvez le savoir, et il ne faut pas qu’elle +empêche ce duel nécessaire à l’honneur du jeune homme dont vous vous +êtes moqué. + +--Mais si ce jeune homme est un prince... + +--C’est un simple particulier comme vous, et même beaucoup moins riche +que vous, mais il veut se battre à mort, et il vous forcera à vous +battre, je vous en avertis. + +--Je ne crains rien au monde! s’écria M***. + +--C’est ce que votre adversaire désire avec le plus de passion, répliqua +Ludovic. Demain, de grand matin, préparez-vous à défendre votre vie; +elle sera attaquée par un homme qui a raison d’être fort en colère et +qui ne vous ménagera pas; je vous répète que vous aurez le choix des +armes; et faites votre testament. + +Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit à déjeuner au +comte M***, puis on ouvrit une porte de la chambre où il était gardé, +et on l’engagea à passer dans la cour d’une auberge de campagne; cette +cour était environnée de haies et de murs assez hauts, et les portes en +étaient soigneusement fermées. + +Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M*** à +s’approcher, il trouva quelques bouteilles de vin et d’eau-de-vie, +deux pistolets, deux épées, deux sabres, du papier et de l’encre; une +vingtaine de paysans étaient aux fenêtres de l’auberge qui donnaient sur +la cour. Le comte implora leur pitié. + +--On veut m’assassiner! s’écriait-il; sauvez-moi la vie! + +--Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabrice qui était +à l’angle opposé de la cour, à côté d’une table chargée d’armes. + +Il avait mis habit bas, et sa figure était cachée par un de ces masques +en fils de fer qu’on trouve dans les salles d’armes. + +--Je vous engage, ajouta Fabrice, à prendre le masque en fil de fer +qui est près de vous, ensuite avancez vers moi avec une épée ou des +pistolets; comme on vous l’a dit hier soir, vous avez le choix des armes. + +Le comte M*** élevait des difficultés sans nombre, et semblait fort +contrarié de se battre; Fabrice, de son côté, redoutait l’arrivée de +la police, quoique l’on fût dans la montagne à cinq grandes lieues de +Bologne; il finit par adresser à son rival les injures les plus atroces; +enfin il eut le bonheur de mettre en colère le comte M***, qui saisit +une épée et marcha sur Fabrice; le combat s’engagea assez mollement. + +Après quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit. Notre +héros avait bien senti qu’il se jetait dans une action, qui, pendant +toute sa vie, pourrait être pour lui un sujet de reproches ou du moins +d’imputations calomnieuses. Il avait expédié Ludovic dans la campagne +pour lui recruter des témoins. Ludovic donna de l’argent à des étrangers +qui travaillaient dans un bois voisin; ils accoururent en poussant des +cris, pensant qu’il s’agissait de tuer un ennemi de l’homme qui payait. +Arrivés à l’auberge, Ludovic les pria de regarder de tous leurs yeux, +et de voir si l’un de ces deux jeunes gens qui se battaient agissait en +traître et prenait sur l’autre des avantages illicites. + +Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysans tardait +à recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuité du comte. + +--Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, il faut être +brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vous aimez mieux +payer des gens qui sont braves. + +Le comte, de nouveau piqué, se mit à lui crier qu’il avait longtemps +fréquenté la salle d’armes du fameux Battistin à Naples, et qu’il allait +châtier son insolence; la colère du comte M*** ayant enfin reparu, il +se battit avec assez de fermeté, ce qui n’empêcha point Fabrice de lui +donner un fort beau coup d’épée dans la poitrine, qui le retint au lit +plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au blessé, lui +dit à l’oreille: + +--Si vous dénoncez ce duel à la police, je vous ferai poignarder dans +votre lit. + +Fabrice se sauva dans Florence; comme il s’était tenu caché à Bologne, +ce fut à Florence seulement qu’il reçut toutes les lettres de reproches +de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d’être venu à son concert +et de ne pas avoir cherché à lui parler. Fabrice fut ravi des lettres +du comte Mosca, elles respiraient une franche amitié et les sentiments +les plus nobles. Il devina que le comte avait écrit à Bologne, de +façon à écarter les soupçons qui pouvaient peser sur lui relativement +au duel; la police fut d’une justice parfaite: elle constata que deux +étrangers, dont l’un seulement, le blessé, était connu (le comte M***) +s’étaient battus à l’épée, devant plus de trente paysans, au milieu +desquels se trouvait vers la fin du combat le curé du village qui +avait fait de vains efforts pour séparer les duellistes. Comme le nom +de Joseph Bossi n’avait point été prononcé, moins de deux mois après, +Fabrice osa revenir à Bologne, plus convaincu que jamais que sa destinée +le condamnait à ne jamais connaître la partie noble et intellectuelle +de l’amour. C’est ce qu’il se donna le plaisir d’expliquer fort au +long à la duchesse; il était bien las de sa vie solitaire et désirait +passionnément alors retrouver les charmantes soirées qu’il passait entre +le comte et sa tante. Il n’avait pas revu depuis eux les douceurs de la +bonne compagnie. + +Je me suis tant ennuyé à propos de l’amour que je voulais me donner et +de la Fausta, écrivait-il à la duchesse, que maintenant son caprice +me fût-il encore favorable, je ne ferais pas vingt lieues pour aller +la sommer de sa parole; ainsi ne crains pas, comme tu me le dis, que +j’aille jusqu’à Paris où je vois qu’elle débute avec un succès fou. Je +ferais toutes les lieues possibles pour passer une soirée avec toi et +avec ce comte si bon pour ses amis. + + + + +LIVRE SECOND + + Par ses cris continuels, cette république nous + empêcherait de jouir de la meilleure des monarchies. + (Chap. xxiii.) + + + + +CHAPITRE XIV + + +Pendant que Fabrice était à la chasse de l’amour dans un village voisin +de Parme, le fiscal général Rassi, qui ne le savait pas si près de +lui, continuait à traiter son affaire comme s’il eût été un libéral: +il feignit de ne pouvoir trouver, ou plutôt intimida les témoins à +décharge; et enfin, après un travail fort savant de près d’une année, +et environ deux mois après le dernier retour de Fabrice à Bologne, un +certain vendredi, la marquise Raversi, ivre de joie, dit publiquement +dans son salon que, le lendemain, la sentence qui venait d’être rendue +depuis une heure contre le petit del Dongo serait présentée à la +signature du prince et approuvée par lui. Quelques minutes plus tard la +duchesse sut ce propos de son ennemie. + +«Il faut que le comte soit bien mal servi par ses agents! se dit-elle; +encore ce matin il croyait que la sentence ne pouvait être rendue avant +huit jours. Peut-être ne serait-il pas fâché d’éloigner de Parme mon +jeune grand vicaire; mais, ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons +revenir, et un jour il sera notre archevêque.» La duchesse sonna: + +--Réunissez tous les domestiques dans la salle d’attente, dit-elle à son +valet de chambre, même les cuisiniers; allez prendre chez le commandant +de la place le permis nécessaire pour avoir quatre chevaux de poste, et +enfin qu’avant une demi-heure ces chevaux soient attelés à mon landau. +Toutes les femmes de la maison furent occupées à faire des malles, la +duchesse prit à la hâte un habit de voyage, le tout sans rien faire dire +au comte; l’idée de se moquer un peu de lui la transportait de joie. + +--Mes amis, dit-elle aux domestiques rassemblés, j’apprends que mon +pauvre neveu va être condamné par contumace pour avoir eu l’audace de +défendre sa a vie contre un furieux; c’était Giletti qui voulait le +tuer. Chacun de vous a pu voir combien le caractère de Fabrice est doux +et inoffensif. Justement indignée de cette injure atroce, je pars pour +Florence: je laisse à chacun de vous ses gages pendant dix ans; si vous +êtes malheureux, écrivez-moi, et tant que j’aurai un sequin, il y aura +quelque chose pour vous. + +La duchesse pensait exactement ce qu’elle disait, et, à ses derniers +mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussi avait les yeux +humides; elle ajouta d’une voix émue: + +--Priez Dieu pour moi et pour Mgr Fabrice del Dongo, premier grand +vicaire du diocèse, qui demain matin va être condamné aux galères, ou, +ce qui serait moins bête, à la peine de mort. + +Les larmes des domestiques redoublèrent et peu à peu se changèrent +en cris à peu près séditieux; la duchesse monta dans son carrosse et +se fit conduire au palais du prince. Malgré l’heure indue, elle fit +solliciter une audience par le général Fontana, aide de camp de service; +elle n’était point en grand habit de cour, ce qui jeta cet aide de camp +dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut point surpris, et +encore moins fâché de cette demande d’audience. «Nous allons voir des +larmes répandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains. +Elle vient demander grâce; enfin cette fière beauté va s’humilier! elle +était aussi trop insupportable avec ses petits airs d’indépendance! Ces +yeux si parlants semblaient toujours me dire, à la moindre chose qui la +choquait: Naples ou Milan seraient un séjour bien autrement aimable que +votre petite ville de Parme. A la vérité je ne règne pas sur Naples ou +sur Milan; mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose +qui dépend de moi uniquement et qu’elle brûle d’obtenir; j’ai toujours +pensé que l’arrivé de ce neveu m’en ferait tirer pied ou aile.» + +Pendant que le prince souriait à ces pensées et se livrait à toutes +ces prévisions agréables, il se promenait dans son grand cabinet, à +la porte duquel le général Fontana était resté debout et raide comme +un soldat au port d’armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se +rappelant l’habit de voyage de la duchesse, il crut à la dissolution de +la monarchie. Son ébahissement n’eut plus de bornes quand il entendit le +prince lui dire: + +--Priez Mme la duchesse d’attendre un petit quart d’heure. + +Le général aide de camp fit son demi-tour comme un soldat à la parade; +le prince sourit encore: «Fontana n’est pas accoutumé, se dit-il, à voir +attendre cette fière duchesse: la figure étonnée avec laquelle il va lui +parler du petit quart d’heure d’attente préparera le passage aux larmes +touchantes que ce cabinet va voir répandre.» Ce petit quart d’heure fut +délicieux pour le prince, il se promenait d’un pas ferme et égal, il +régnait. «Il s’agit ici de ne rien dire qui ne soit parfaitement à sa +place; quels que soient mes sentiments envers la duchesse, il ne faut +point oublier que c’est une des plus grandes dames de ma cour. Comment +Louis XIV parlait-il aux princesses ses filles quand il avait lieu d’en +être mécontent?» et ses yeux s’arrêtèrent sur le portrait du grand roi. + +Le plaisant de la chose c’est que le prince ne songea point à se +demander s’il ferait grâce à Fabrice et quelle serait cette grâce. +Enfin, au bout de vingt minutes, le fidèle Fontana se présenta de +nouveau à la porte, mais sans rien dire. + +--La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d’un air théâtral. + +«Les larmes vont commencer», se dit-il, et, comme pour se préparer à un +tel spectacle, il tira son mouchoir. + +Jamais la duchesse n’avait été aussi leste et aussi jolie; elle n’avait +pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas léger et rapide effleurer à +peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur le point de perdre tout +à fait la raison. + +--J’ai bien des pardons à demander à Votre Altesse Sérénissime, dit +la duchesse de sa petite voix légère et gaie, j’ai pris la liberté +de me présenter devant elle avec un habit qui n’est pas précisément +convenable, mais Votre Altesse m’a tellement accoutumée à ses bontés que +j’ai osé espérer qu’elle voudrait bien m’accorder encore cette grâce. + +La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le temps de jouir +de la figure du prince; elle était délicieuse à cause de l’étonnement +profond et du reste de grands airs que la position de la tête et des +bras accusait encore. Le prince était resté comme frappé de la foudre; +de sa petite voix aigre et troublée, il s’écriait de temps à autre en +articulant à peine: + +--Comment! comment! + +La duchesse, comme par respect, après avoir fini son compliment, lui +laissa tout le temps de répondre; puis elle ajouta: + +--J’ose espérer que Votre Altesse Sérénissime daigne me pardonner +l’incongruité de mon costume. + +Mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d’un si vif éclat +que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, ce qui chez +lui était le dernier signe du plus extrême embarras. + +--Comment! comment! dit-il encore. + +Puis il eut le bonheur de trouver une phrase: + +--Madame la duchesse asseyez-vous donc. + +Il avança lui-même un fauteuil et avec assez de grâce. La duchesse ne +fut point insensible à cette politesse, elle modéra la pétulance de son +regard. + +--Comment! comment! répéta encore le prince en s’agitant dans son +fauteuil, sur lequel on eût dit qu’il ne pouvait trouver de position +solide. + +--Je vais profiter de la fraîcheur de la nuit pour courir la poste, +reprit la duchesse, et, comme mon absence peut être de quelque durée, +je n’ai point voulu sortir des Etats de Son Altesse Sérénissime sans +la remercier de toutes les bontés que depuis cinq années elle a daigné +avoir pour moi. A ces mots le prince comprit enfin; il devint pâle: +c’était l’homme du monde qui souffrait le plus de se voir trompé dans +ses prévisions; puis il prit un air de grandeur tout à fait digne du +portrait de Louis XIV qui était sous ses yeux. «A la bonne heure, se dit +la duchesse, voilà un homme.» + +--Et quel est le motif de ce départ subit? dit le prince d’un ton assez +ferme. + +--J’avais ce projet depuis longtemps, répondit la duchesse, et une +petite insulte que l’on fait à Monsignore del Dongo que demain l’on va +condamner à mort ou aux galères, me fait hâter mon départ. + +--Et dans quel ville allez-vous? + +--A Naples, je pense. + +Elle ajouta en se levant: + +--Il ne me reste plus qu’à prendre congé de Votre Altesse Sérénissime et +à la remercier très humblement de ses anciennes bontés. + +A son tour, elle partait d’un air si ferme que le prince vit bien que +dans deux secondes tout serait fini; l’éclat du départ ayant eu lieu, il +savait que tout arrangement était impossible; elle n’était pas femme à +revenir sur ses démarches. Il courut après elle. + +--Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant la +main, que toujours je vous ai aimée, et d’une amitié à laquelle il ne +tenait qu’à vous de donner un autre nom. Un meurtre a été commis, c’est +ce qu’on ne saurait nier; j’ai confié l’instruction du procès à mes +meilleurs juges... + +A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence +de respect et même d’urbanité disparut en un clin d’œil: la femme +outragée parut clairement, et la femme outragée s’adressant à un être +qu’elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l’expression de la colère la +plus vive et même du mépris, qu’elle dit au prince en pesant sur tous +les mots: + +--Je quitte à jamais les Etats de Votre Altesse Sérénissime, pour ne +jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres infâmes assassins +qui ont condamné à mort mon neveu et tant d’autres; si Votre Altesse +Sérénissime ne veut pas mêler un sentiment d’amertume aux derniers +instants que je passe auprès d’un prince poli et spirituel quand il +n’est pas trompé, je la prie très humblement de ne pas me rappeler +l’idée de ces juges infâmes qui se vendent pour mille écus ou une croix. + +L’accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononcées ces +paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa +dignité compromise par une accusation encore plus directe, mais au total +sa sensation finit bientôt par être de plaisir: il admirait la duchesse; +l’ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beauté sublime. +«Grand Dieu! qu’elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque +chose à une femme unique et telle que peut-être il n’en existe pas une +seconde dans toute l’Italie... Eh bien! avec un peu de bonne politique +il ne serait peut-être pas impossible d’en faire un jour ma maîtresse; +il y a loin d’un tel être à cette poupée de marquise Balbi, et qui +encore chaque année vole au moins trois cent mille francs à mes pauvres +sujets... Mais l’ai-je bien entendu? pensa-t-il tout à coup; elle a dit: +condamné mon neveu et tant d’autres.» + +Alors la colère surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang +suprême que le prince dit, après un silence: + +--Et que faudrait-il faire pour que madame ne partît point? + +--Quelque chose dont vous n’êtes pas capable, répliqua la duchesse avec +l’accent de l’ironie la plus amère et du mépris le moins déguisé. + +Le prince était hors de lui, mais il devait à l’habitude de son métier +de souverain absolu la force de résister à un premier mouvement. «Il +faut avoir cette femme, se dit-il, c’est ce que je me dois, puis il faut +la faire mourir par le mépris... Si elle sort de ce cabinet, je ne la +revois jamais.» Mais, ivre de colère et de haine comme il l’était en +ce moment, où trouver un mot qui pût satisfaire à la fois à ce qu’il +se devait à lui-même et porter la duchesse à ne pas déserter sa cour à +l’instant? «On ne peut, se dit-il, ni répéter ni tourner en ridicule +un geste», et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son +cabinet. Peu après il entendit gratter à cette porte. + +--Quel est le jean-sucre, s’écria-t-il en jurant de toute la force de +ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m’apporter sa sotte +présence? + +Le pauvre général Fontana montra sa figure pâle et totalement renversée, +et ce fut avec l’air d’un homme à l’agonie qu’il prononça ces mots mal +articulés: + +--Son Excellence le comte Mosca sollicite l’honneur d’être introduit. + +--Qu’il entre! dit le prince en criant. + +Et comme Mosca saluait: + +--Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui prétend +quitter Parme à l’instant pour aller s’établir à Naples, et qui +par-dessus le marché me dit des impertinences. + +--Comment! dit Mosca pâlissant. + +--Quoi! vous ne saviez pas ce projet de départ? + +--Pas la première parole; j’ai quitté Madame à six heures, joyeuse et +contente. + +Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D’abord il regarda +Mosca; sa pâleur croissante lui montra qu’il disait vrai et n’était +point complice du coup de tête de la duchesse. «En ce cas, se dit-il, +je la perds pour toujours; plaisir et vengeance, tout s’envole en même +temps. A Naples elle fera des épigrammes avec son neveu Fabrice sur la +grande colère du petit prince de Parme.» Il regarda la duchesse; le plus +violent mépris et la colère se disputaient son cœur; ses yeux étaient +fixés en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette +belle bouche exprimaient le dédain le plus amer. Toute cette figure +disait: vil courtisan! «Ainsi, pensa le prince, après l’avoir examinée, +je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si +elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu’elle +dira de mes juges à Naples... Et avec cet esprit et cette force de +persuasion divine que le ciel lui a donnés, elle se fera croire de tout +le monde. Je lui devrai la réputation d’un tyran ridicule qui se lève la +nuit pour regarder sous son lit...» Alors, par une manœuvre adroite et +comme cherchant à se promener pour diminuer son agitation, le prince se +plaça de nouveau devant la porte du cabinet; le comte était à sa droite +à trois pas de distance, pâle, défait et tellement tremblant qu’il fut +obligé de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait +occupé au commencement de l’audience, et que le prince dans un mouvement +de colère avait poussé au loin. Le comte était amoureux. «Si la duchesse +part je la suis, se disait-il; mais voudra-t-elle de moi à sa suite? +voilà la question.» + +A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras croisés et serrés +contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable; une +pâleur complète et profonde avait succédé aux vives couleurs qui naguère +animaient cette tête sublime. + +Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure +rouge et l’air inquiet; sa main gauche jouait d’une façon convulsive +avec la croix attachée au grand cordon de son ordre qu’il portait sous +l’habit; de la main droite il se caressait le menton. + +--Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu’il faisait +lui-même et entraîné par l’habitude de le consulter sur tout. + +--Je n’en sais rien en vérité, Altesse Sérénissime, répondit le comte de +l’air d’un homme qui rend le dernier soupir. + +Il pouvait à peine prononcer les mots de sa réponse. Le ton de cette +voix donna au prince la première consolation que son orgueil blessé eût +trouvée dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase +heureuse pour son amour-propre. + +--Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien +faire abstraction complète de ma position dans le monde. Je vais parler +comme un ami. + +Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imité des +temps heureux de Louis XIV: + +--Comme un ami parlant à des amis, Madame la duchesse, ajouta-t-il, que +faut-il faire pour vous faire oublier une résolution intempestive? + +--En vérité, je n’en sais rien, répondit la duchesse avec un grand +soupir, en vérité je n’en sais rien, tant j’ai Parme en horreur. + +Il n’y avait nulle intention d’épigramme dans ce mot, on voyait que la +sincérité même parlait par sa bouche. + +Le comte se tourna vivement de son côté; l’âme du courtisan était +scandalisée: puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec +beaucoup de dignité et de sang-froid le prince laissa passer un moment; +puis s’adressant au comte: + +--Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout à fait hors +d’elle-même; c’est tout simple, elle adore son neveu. + +Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus +galant et en même temps de l’air que l’on prend pour citer le mot d’une +comédie: + +--Que faut-il faire pour plaire à ces beaux yeux? + +La duchesse avait eu le temps de réfléchir; d’un ton ferme et lent, et +comme si elle eût dicté son ultimatum, elle répondit: + +--Son Altesse m’écrirait une lettre gracieuse, comme elle sait si +bien les faire; elle me dirait que, n’étant point convaincue de la +culpabilité de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de l’archevêque, +elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui présenter, et +que cette procédure injuste n’aura aucune suite à l’avenir. + +--Comment injuste! s’écria le prince en rougissant jusqu’au blanc des +yeux, et reprenant sa colère. + +--Ce n’est pas tout! répliqua la duchesse avec une fierté romaine; dès +ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est déjà onze +heures et un quart; dès ce soir Son Altesse Sérénissime enverra dire à +la marquise Raversi qu’elle lui conseille d’aller à la campagne pour se +délasser des fatigues qu’a dû lui causer un certain procès dont elle +parlait dans son salon au commencement de la soirée. + +Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux. + +--Vit-on jamais une telle femme?... s’écriait-il; elle me manque de +respect. + +La duchesse répondit avec une grâce parfaite: + +--De la vie je n’ai eu l’idée de manquer de respect à Son Altesse +Sérénissime: Son Altesse a eu l’extrême condescendance de dire qu’elle +parlait comme un ami à des amis. Je n’ai, du reste, aucune envie de +rester à Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier +mépris. + +Ce regard décida le prince, jusqu’ici fort incertain, quoique ces +paroles eussent semblé annoncer un engagement; il se moquait fort des +paroles. + +Il y eut encore quelques mots d’échangés, mais enfin le comte Mosca +reçut l’ordre d’écrire le billet gracieux sollicité par la duchesse. Il +omit la phrase: Cette procédure injuste n’aura aucune suite à l’avenir. +«Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne point signer +la sentence qui lui sera présentée.» Le prince le remercia d’un coup +d’œil en signant. + +Le comte eut grand tort, le prince était fatigué et eût tout signé; il +croyait se bien tirer de la scène, et toute l’affaire était dominée +à ses yeux par ces mots: «Si la duchesse part, je trouverai ma cour +ennuyeuse avant huit jours.» Le comte remarqua que le maître corrigeait +la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle +marquait près de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrigée que +l’envie pédantesque de faire preuve d’exactitude et de bon gouvernement. +Quant à l’exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un pli; le prince +avait un plaisir particulier à exiler les gens. + +--Général Fontana, s’écria-t-il en entrouvrant la porte. + +Le général parut avec une figure tellement étonnée et tellement +curieuse, qu’il y eut échange d’un regard gai entre la duchesse et le +comte, et ce regard fit la paix. + +--Général Fontana, dit le prince, vous allez monter dans ma voiture qui +attend sous la colonnade; vous irez chez la marquise Raversi, vous vous +ferez annoncer; si elle est au lit, vous ajouterez que vous venez de ma +part, et, arrivé dans sa chambre, vous direz ces précises paroles, et +non d’autres: «Madame la marquise Raversi, Son Altesse Sérénissime vous +engage à partir demain, avant huit heures du matin, pour votre château +de Velleja; Son Altesse vous fera connaître quand vous pourrez revenir à +Parme.» + +Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sans le +remercier comme il s’y attendait, lui fit une révérence extrêmement +respectueuse et sortit rapidement. + +--Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comte Mosca. + +Celui-ci, ravi de l’exil de la marquise Raversi qui facilitait toutes +ses actions comme ministre, parla pendant une grosse demi-heure en +courtisan consommé; il voulait consoler l’amour-propre du souverain, +et ne prit congé que lorsqu’il le vit bien convaincu que l’histoire +anecdotique de Louis XIV n’avait pas de page plus belle que celle qu’il +venait de fournir à ses historiens futurs. + +En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu’on n’admît +personne, pas même le comte. Elle voulait se trouver seule avec +elle-même, et voir un peu quelle idée elle devait se former de la scène +qui venait d’avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pour se faire +plaisir au moment même; mais à quelque démarche qu’elle se fût laissé +entraîner elle y eût tenu avec fermeté. Elle ne se fût point blâmée en +revenant au sang-froid, encore moins repentie: tel était le caractère +auquel elle devait d’être encore à trente-six ans la plus jolie femme de +la cour. + +Elle rêvait en ce moment à ce que Parme pouvait offrir d’agréable, comme +elle eût fait au retour d’un long voyage, tant de neuf heures à onze +elle avait cru fermement quitter ce pays pour toujours. + +«Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu’il a connu mon +départ en présence du prince... Au fait, c’est un homme aimable et d’un +cœur bien rare! Il eût quitté ses ministères pour me suivre... Mais +aussi pendant cinq années entières il n’a pas eu une distraction à me +reprocher. Quelles femmes mariées à l’autel pourraient en dire autant à +leur seigneur et maître? Il faut convenir qu’il n’est point important, +point pédant, il ne donne nullement l’envie de le tromper; devant moi +il semble toujours avoir honte de sa puissance... Il faisait une drôle +de figure en présence de son seigneur et maître; s’il était là je +l’embrasserais... Mais pour rien au monde je ne me chargerais d’amuser +un ministre qui a perdu son portefeuille, c’est une maladie dont on +ne guérit qu’à la mort, et... qui fait mourir. Quel malheur ce serait +d’être ministre jeune! Il faut que je le lui écrive, c’est une de ces +choses qu’il doit savoir officiellement avant de se brouiller avec son +prince... Mais j’oubliais mes bons domestiques.» + +La duchesse sonna. Ses femmes étaient toujours occupées à faire des +malles; la voiture était avancée sous le portique et on la chargeait; +tous les domestiques qui n’avaient pas de travail à faire entouraient +cette voiture, les larmes aux yeux. La Chékina, qui dans les grandes +occasions entrait seule chez la duchesse, lui apprit tous ces détails. + +--Fais-les monter, dit la duchesse. + +Un instant après elle passa dans la salle d’attente. + +--On m’a promis, leur dit-elle, que la sentence contre mon neveu ne +serait pas signée par le souverain (c’est ainsi qu’on parle en Italie); +je suspens mon départ; nous verrons si mes ennemis auront le crédit de +faire changer cette résolution. + +Après un petit silence, les domestiques se mirent à crier: «Vive Madame +la duchesse!» et applaudirent avec fureur. La duchesse, qui était déjà +dans la pièce voisine, reparut comme une actrice applaudie, fit une +petite révérence pleine de grâce à ses gens et leur dit: + +--Mes amis, je vous remercie. + +Si elle eût dit un mot, tous, en ce moment, eussent marché contre +le palais pour l’attaquer. Elle fit un signe à un postillon, ancien +contrebandier et homme dévoué, qui la suivit. + +--Tu vas t’habiller en paysan aisé, tu sortiras de Parme comme tu +pourras, tu loueras une sediola et tu iras aussi vite que possible à +Bologne. Tu entreras à Bologne en promeneur et par la porte de Florence, +et tu remettras à Fabrice, qui est au Pelegrino, un paquet que Chékina +va te donner. Fabrice se cache et s’appelle là-bas M. Joseph Bossi; +ne va pas le trahir par étourderie, n’aie pas l’air de le connaître; +mes ennemis mettront peut-être des espions à tes trousses. Fabrice te +renverra ici au bout de quelques heures ou de quelques jours: c’est +surtout en revenant qu’il faut redoubler de précautions pour ne pas le +trahir. + +--Ah! les gens de la marquise Raversi! s’écria le postillon; nous les +attendons, et si Madame voulait ils seraient bientôt exterminés. + +--Un jour peut-être! mais gardez-vous sur votre tête de rien faire sans +mon ordre. + +C’était la copie du billet du prince que la duchesse voulait envoyer à +Fabrice; elle ne put résister au plaisir de l’amuser, et ajouta un mot +sur la scène qui avait amené le billet; ce mot devint une lettre de dix +pages. Elle fit rappeler le postillon. + +--Tu ne peux partir, lui dit-elle, qu’à quatre heures, à porte ouvrante. + +--Je comptais passer par le grand égout, j’aurais de l’eau jusqu’au +menton, mais je passerais. + +--Non, dit la duchesse, je ne veux pas exposer à prendre la fièvre un +de mes plus fidèles serviteurs. Connais-tu quelqu’un chez monseigneur +l’archevêque? + +--Le second cocher est mon ami. + +--Voici une lettre pour ce saint prélat: introduis-toi sans bruit dans +son palais, fais-toi conduire chez le valet de chambre; je ne voudrais +pas qu’on réveillât monseigneur. S’il est déjà renfermé dans sa chambre, +passe la nuit dans le palais, et, comme il est dans l’usage de se lever +avec le jour, demain matin, à quatre heures, fais-toi annoncer de ma +part, demande sa bénédiction au saint archevêque, remets-lui le paquet +que voici, et prends les lettres qu’il te donnera peut-être pour Bologne. + +La duchesse adressait à l’archevêque l’original même du billet du +prince; comme ce billet était relatif à son premier grand vicaire, +elle le priait de le déposer aux archives de l’archevêché, où elle +espérait que messieurs les grands vicaires et les chanoines, collègues +de son neveu, voudraient bien en prendre connaissance; le tout sous la +condition du plus profond secret. + +La duchesse écrivait à monseigneur Landriani avec une familiarité +qui devait charmer ce bon bourgeois; la signature seule avait +trois lignes; la lettre, fort amicale, était suivie de ces +mots: Angelina-Cornelia-Isola Valserra del Dongo, duchesse Sanseverina. + +«Je n’en ai pas tant écrit, je pense, se dit la duchesse en riant, +depuis mon contrat de mariage avec le pauvre duc; mais on ne mène ces +gens-là que par ces choses, et aux yeux des bourgeois la caricature +fait beauté.» Elle ne put pas finir la soirée sans céder à la tentation +d’écrire une lettre de persiflage au pauvre comte; elle lui annonçait +officiellement, pour sa gouverne, disait-elle, dans ses rapports avec +les têtes couronnées, qu’elle ne se sentait pas capable d’amuser un +ministre disgracié. «Le prince vous fait peur; quand vous ne pourrez +plus le voir, ce serait donc à moi à vous faire peur?» Elle fit porter +sur-le-champ cette lettre. + +De son côté, le lendemain dès sept heures du matin, le prince manda le +comte Zurla, ministre de l’Intérieur. + +--De nouveau, lui dit-il, donnez les ordres les plus sévères à tous +les podestats pour qu’ils fassent arrêter le sieur Fabrice del Dongo. +On nous annonce que peut-être il osera reparaître dans nos Etats. Ce +fugitif se trouvant à Bologne, où il semble braver les poursuites de nos +tribunaux, placez des sbires qui le connaissent personnellement, 1º dans +les villages sur la route de Bologne à Parme; 2º aux environs du château +de la duchesse Sanseverina, à Sacca, et de sa maison de Castelnovo; 3º +autour du château du comte Mosca. J’ose espérer de votre haute sagesse, +monsieur le comte, que vous saurez dérober la connaissance de ces ordres +de votre souverain à la pénétration du comte Mosca. Sachez que je veux +que l’on arrête le sieur Fabrice del Dongo. + +Dès que ce ministre fut sorti, une porte secrète introduisit chez le +prince le fiscal général Rassi, qui s’avança plié en deux et saluant +à chaque pas. La mine de ce coquin-là était à peindre; elle rendait +justice à toute l’infamie de son rôle, et, tandis que les mouvements +rapides et désordonnés de ses yeux trahissaient la connaissance qu’il +avait de ses mérites, l’assurance arrogante et grimaçante de sa bouche +montrait qu’il savait lutter contre le mépris. + +Comme ce personnage va prendre une assez grande influence sur la +destinée de Fabrice, on peut en dire un mot. Il était grand, il avait +de beaux yeux fort intelligents, mais un visage abîmé par la petite +vérole; pour de l’esprit, il en avait, et beaucoup et du plus fin; +on lui accordait de posséder parfaitement la science du droit, mais +c’était surtout par l’esprit de ressource qu’il brillait. De quelque +sens que pût se présenter une affaire, il trouvait facilement, et en +peu d’instants, les moyens fort bien fondés en droit d’arriver à une +condamnation ou à un acquittement; il était surtout le roi des finesses +de procureur. + +A cet homme, que de grandes monarchies eussent envié au prince de +Parme, on ne connaissait qu’une passion: être en conversation intime +avec de grands personnages et leur plaire par des bouffonneries. Peu +lui importait que l’homme puissant rît de ce qu’il disait, ou de sa +propre personne, ou fît des plaisanteries révoltantes sur Mme Rassi; +pourvu qu’il le vît rire et qu’on le traitât avec familiarité, il était +content. Quelquefois le prince, ne sachant plus comment abuser de la +dignité de ce grand juge, lui donnait des coups de pied; si les coups +de pied lui faisaient mal, il se mettait à pleurer. Mais l’instinct de +bouffonnerie était si puissant chez lui, qu’on le voyait tous les jours +préférer le salon d’un ministre qui le bafouait, à son propre salon où +il régnait despotiquement sur toutes les robes noires du pays. Le Rassi +s’était surtout fait une position à part, en ce qu’il était impossible +au noble le plus insolent de pouvoir l’humilier; sa façon de se venger +des injures qu’il essuyait toute la journée était de les raconter au +prince, auquel il s’était acquis le privilège de tout dire; il est vrai +que souvent la réponse était un soufflet bien appliqué et qui faisait +mal, mais il ne s’en formalisait aucunement. La présence de ce grand +juge distrayait le prince dans ses moments de mauvaise humeur, alors +il s’amusait à l’outrager. On voit que Rassi était à peu près l’homme +parfait à la cour: sans honneur et sans humeur. + +--Il faut du secret avant tout, lui cria le prince sans le saluer, et le +traitant tout à fait comme un cuistre, lui qui était si poli avec tout +le monde. De quand votre sentence est-elle datée? + +--Altesse Sérénissime, d’hier matin. + +--De combien de juges est-elle signée? + +--De tous les cinq. + +--Et la peine? + +--Vingt ans de forteresse, comme Votre Altesse Sérénissime me l’avait +dit. + +--La peine de mort eût révolté, dit le prince comme se parlant à +soi-même, c’est dommage! Quel effet sur cette femme! Mais c’est un del +Dongo, et ce nom est révéré dans Parme, à cause des trois archevêques +presque successifs... Vous me dites vingt ans de forteresse? + +--Oui, Altesse Sérénissime, reprit le fiscal Rassi toujours debout et +plié en deux, avec, au préalable, excuse publique devant le portrait +de Son Altesse Sérénissime; de plus, jeûne au pain et à l’eau tous les +vendredis et toutes les veilles des fêtes principales, le sujet étant +d’une impiété notoire. Ceci pour l’avenir et pour casser le cou à sa +fortune. + +--Ecrivez, dit le prince: + +Son Altesse Sérénissime ayant daigné écouter avec bonté les très humbles +supplications de la marquise del Dongo, mère du coupable, et de la +duchesse Sanseverina, sa tante, lesquelles ont représenté qu’à l’époque +du crime leur fils et neveu était fort jeune et d’ailleurs égaré par +une folle passion conçue pour la femme du malheureux Giletti, a bien +voulu, malgré l’horreur inspirée par un tel meurtre, commuer la peine à +laquelle Fabrice del Dongo a été condamné, en celle de douze années de +forteresse. + +«Donnez que je signe. + +Le prince signa et data de la veille; puis, rendant la sentence à Rassi, +il lui dit: + +--Ecrivez immédiatement au-dessous de ma signature: + +La duchesse Sanseverina s’étant derechef jetée aux genoux de Son +Altesse, le prince a permis que tous les jeudis le coupable ait une +heure de promenade sur la plate-forme de la tour carrée vulgairement +appelée tour Farnèse. + +«Signez cela, dit le prince, et surtout bouche close, quoi que vous +puissiez entendre annoncer par la ville. Vous direz au conseiller De’ +Capitani, qui a voté pour deux ans de forteresse et qui a même péroré en +faveur de cette opinion ridicule, que je l’engage à relire les lois et +règlements. Derechef, silence, et bonsoir. + +Le fiscal Rassi fit, avec beaucoup de lenteur, trois profondes +révérences que le prince ne regarda pas. + +Ceci se passait à sept heures du matin. Quelques heures plus tard, +la nouvelle de l’exil de la marquise Raversi se répandait dans la +ville et dans les cafés, tout le monde parlait à la fois de ce grand +événement. L’exil de la marquise chassa pour quelque temps de Parme cet +implacable ennemi des petites villes et des petites cours, l’ennui. Le +général Fabio Conti, qui s’était cru ministre, prétexta une attaque de +goutte, et pendant plusieurs jours ne sortit point de sa forteresse. +La bourgeoisie et par suite le petit peuple conclurent, de ce qui +se passait, qu’il était clair que le prince avait résolu de donner +l’archevêché de Parme à Monsignore del Dongo. Les fins politiques +de café allèrent même jusqu’à prétendre qu’on avait engagé le père +Landriani, l’archevêque actuel, à feindre une maladie et à présenter +sa démission; on lui accorderait une grosse pension sur la ferme du +tabac, ils en étaient sûrs: ce bruit vint jusqu’à l’archevêque qui s’en +alarma fort, et pendant quelques jours son zèle pour notre héros en fut +grandement paralysé. Deux mois après, cette belle nouvelle se trouvait +dans les journaux de Paris, avec ce petit changement, que c’était le +comte de Mosca, neveu de la duchesse de Sanseverina, qui allait être +fait archevêque. + +La marquise Raversi était furibonde dans son château de Velleja; ce +n’était point une femmelette, de celles qui croient se venger en +lançant des propos outrageants contre leurs ennemis. Dès le lendemain +de sa disgrâce, le chevalier Riscara et trois autres de ses amis se +présentèrent au prince par son ordre, et lui demandèrent la permission +d’aller la voir à son château. L’Altesse reçut ces messieurs avec une +grâce parfaite, et leur arrivée à Velleja fut une grande consolation +pour la marquise. Avant la fin de la seconde semaine, elle avait trente +personnes dans son château, tous ceux que le ministère libéral devait +porter aux places. Chaque soir la marquise tenait un conseil régulier +avec les mieux informés de ses amis. Un jour qu’elle avait reçu beaucoup +de lettres de Parme et de Bologne, elle se retira de bonne heure: la +femme de chambre favorite introduisit d’abord l’amant régnant, le +comte Baldi, jeune homme d’une admirable figure et fort insignifiant; +et plus tard, le chevalier Riscara son prédécesseur: celui-ci était +un petit homme noir au physique et au moral, qui, ayant commencé par +être répétiteur de géométrie au collège des nobles à Parme, se voyait +maintenant conseiller d’Etat et chevalier de plusieurs ordres. + +--J’ai la bonne habitude, dit la marquise à ces deux hommes, de ne +détruire jamais aucun papier, et bien m’en prend; voici neuf lettres +que la Sanseverina m’a écrites en différentes occasions. Vous allez +partir tous les deux pour Gênes, vous chercherez parmi les galériens +un ex-notaire nommé Burati, comme le grand poète de Venise, ou Durati. +Vous, comte Baldi, placez-vous à mon bureau et écrivez ce que je vais +vous dicter. + +Une idée me vient et je t’écris ce mot. Je vais à ma chaumière près de +Castelnovo; si tu veux venir passer douze heures avec moi, je serai +bien heureuse: il n’y a, ce me semble, pas grand danger après ce qui +vient de se passer; les nuages s’éclaircissent. Cependant arrête-toi +avant d’entrer dans Castelnovo; tu trouveras sur la route un de mes +gens, ils t’aiment tous à la folie. Tu garderas, bien entendu, le nom de +Bossi pour ce petit voyage. On dit que tu as de la barbe comme le plus +admirable capucin, et l’on ne t’a vu à Parme qu’avec la figure décente +d’un grand vicaire. + +--Comprends-tu, Riscara? + +--Parfaitement; mais le voyage à Gênes est un luxe inutile; je connais +un homme dans Parme qui, à la vérité, n’est pas encore aux galères, mais +qui ne peut manquer d’y arriver. Il contrefera admirablement l’écriture +de la Sanseverina. + +A ces mots, le comte Baldi ouvrit démesurément ses yeux si beaux; il +comprenait seulement. + +--Si tu connais ce digne personnage de Parme, pour lequel tu espères de +l’avancement, dit la marquise à Riscara, apparemment qu’il te connaît +aussi; sa maîtresse, son confesseur, son ami peuvent être vendus à la +Sanseverina; j’aime mieux différer cette petite plaisanterie de quelques +jours, et ne m’exposer à aucun hasard. Partez dans deux heures comme de +bons petits agneaux, ne voyez âme qui vive à Gênes et revenez bien vite. + +Le chevalier Riscara s’enfuit en riant, et parlant du nez comme +Polichinelle: Il faut préparer les paquets, disait-il en courant d’une +façon burlesque. Il voulait laisser Baldi seul avec la dame. Cinq jours +après, Riscara ramena à la marquise son comte Baldi tout écorché: pour +abréger de six lieues, on lui avait fait passer une montagne à dos de +mulet; il jurait qu’on ne le reprendrait plus à faire de grands voyages. +Baldi remit à la marquise trois exemplaires de la lettre qu’elle lui +avait dictée, et cinq ou six autres lettres de la même écriture, +composées par Riscara, et dont on pourrait peut-être tirer parti par la +suite. L’une de ces lettres contenait de fort jolies plaisanteries sur +les pleurs que le prince avait la nuit, et sur la déplorable maigreur de +la marquise Baldi, sa maîtresse, laquelle laissait, dit-on, la marque +d’une pincette sur le coussin des bergères après s’y être assise un +instant. On eût juré que toutes ces lettres étaient écrites de la main +de Mme Sanseverina. + +--Maintenant je sais à n’en pas douter, dit la marquise, que l’ami du +cœur, que le Fabrice est à Bologne ou dans les environs... + +--Je suis trop malade, s’écria le comte Baldi en l’interrompant; je +demande en grâce d’être dispensé de ce second voyage, ou du moins je +voudrais obtenir quelques jours de repos pour remettre ma santé. + +--Je vais plaider votre cause, dit Riscara; il se leva et parla bas à la +marquise. + +--Eh bien! soit, j’y consens, répondit-elle en souriant. + +--Rassurez-vous, vous ne partirez point, dit la marquise à Baldi d’un +air assez dédaigneux. + +--Merci, s’écria celui-ci avec l’accent du cœur. + +En effet, Riscara monta seul en chaise de poste. Il était à peine à +Bologne depuis deux jours, lorsqu’il aperçut dans une calèche Fabrice +et la petite Marietta. «Diable! se dit-il, il paraît que notre futur +archevêque ne se gêne point; il faudra faire connaître ceci à la +duchesse, qui en sera charmée.» Riscara n’eut que la peine de suivre +Fabrice pour savoir son logement; le lendemain matin, celui-ci reçut par +un courrier la lettre de fabrique génoise; il la trouva un peu courte, +mais du reste n’eut aucun soupçon. L’idée de revoir la duchesse et le +comte le rendit fou de bonheur, et quoi que pût dire Ludovic, il prit un +cheval à la poste et partit au galop. Sans s’en douter, il était suivi +à peu de distance par le chevalier Riscara, qui, en arrivant, à six +lieues de Parme, à la poste avant Castelnovo, eut le plaisir de voir un +grand attroupement dans la place devant la prison du lieu; on venait d’y +conduire notre héros, reconnu à la poste, comme il changeait de cheval, +par deux sbires choisis et envoyés par le comte Zurla. + +Les petits yeux du chevalier Riscara brillèrent de joie; il vérifia +avec une patience exemplaire tout ce qui venait d’arriver dans ce petit +village, puis expédia un courrier à la marquise Raversi. Après quoi, +courant les rues comme pour voir l’église fort curieuse, et ensuite +pour chercher un tableau du Parmesan qu’on lui avait dit exister dans +le pays, il rencontra enfin le podestat qui s’empressa de rendre ses +hommages à un conseiller d’Etat. Riscara eut l’air étonné qu’il n’eût +pas envoyé sur-le-champ à la citadelle de Parme le conspirateur qu’il +avait eu le bonheur de faire arrêter. + +--On pourrait craindre, ajouta Riscara d’un air froid, que ses nombreux +amis qui le cherchaient avant-hier pour favoriser son passage à travers +les Etats de Son Altesse Sérénissime ne rencontrent les gendarmes; ces +rebelles étaient bien douze ou quinze à cheval. + +--<i>Intelligenti pauca</i>! s’écria le podestat d’un air malin. + + + + +CHAPITRE XV + + +Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes et attaché +par une longue chaîne à la sediola même dans laquelle on l’avait fait +monter, partait pour la citadelle de Parme, escorté par huit gendarmes. +Ceux-ci avaient l’ordre d’emmener avec eux tous les gendarmes stationnés +dans les villages que le cortège devait traverser; le podestat lui-même +suivait ce prisonnier d’importance. Sur les sept heures après midi, la +sediola, escortée par tous les gamins de Parme et par trente gendarmes, +traversa la belle promenade, passa devant le petit palais qu’habitait +la Fausta quelques mois auparavant et enfin se présenta à la porte +extérieure de la citadelle à l’instant où le général Fabio Conti et sa +fille allaient sortir. La voiture du gouverneur s’arrêta avant d’arriver +au pont-levis pour laisser entrer la sediola à laquelle Fabrice était +attaché; le général cria aussitôt que l’on fermât les portes de la +citadelle, et se hâta de descendre au bureau d’entrée pour voir un peu +ce dont il s’agissait; il ne fut pas peu surpris quand il reconnut +le prisonnier, lequel était devenu tout raide, attaché à sa sediola +pendant une aussi longue route; quatre gendarmes l’avaient enlevé et +le portaient au bureau d’écrou. J’ai donc en mon pouvoir, se dit le +vaniteux gouverneur, ce fameux Fabrice del Dongo, dont on dirait que +depuis près d’un an la haute société de Parme a juré de s’occuper +exclusivement! + +Vingt fois le général l’avait rencontré à la cour, chez la duchesse et +ailleurs; mais il se garda bien de témoigner qu’il le connaissait; il +eût craint de se compromettre. + +--Que l’on dresse, cria-t-il au commis de la prison, un procès-verbal +fort circonstancié de la remise qui m’est faite du prisonnier par le +digne podestat de Castelnovo. + +Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sa barbe et sa +tournure martiale, prit un air plus important que de coutume, on eût +dit un geôlier allemand. Croyant savoir que c’était surtout la duchesse +Sanseverina qui avait empêché son maître, le gouverneur, de devenir +ministre de la guerre, il fut d’une insolence plus qu’ordinaire envers +le prisonnier; il lui adressait la parole en l’appelant <i>voi</i>, ce qui +est en Italie la façon de parler aux domestiques. + +--Je suis prélat de la sainte Eglise romaine, lui dit Fabrice avec +fermeté, et grand vicaire de ce diocèse; ma naissance seule me donne +droit aux égards. + +--Je n’en sais rien! répliqua le commis avec impertinence; prouvez vos +assertions en exhibant les brevets qui vous donnent droit à ces titres +fort respectables. + +Fabrice n’avait point de brevets et ne répondit pas. Le général Fabio +Conti, debout à côté de son commis, le regardait écrire sans lever les +yeux sur le prisonnier afin de n’être pas obligé de dire qu’il était +réellement Fabrice del Dongo. + +Tout à coup Clélia Conti, qui attendait en voiture, entendit un tapage +effroyable dans le corps de garde. Le commis Barbone faisant une +description insolente et fort longue de la personne du prisonnier, lui +ordonna d’ouvrir ses vêtements, afin que l’on pût vérifier et constater +le nombre et l’état des égratignures reçues lors de l’affaire Giletti. + +--Je ne puis, dit Fabrice souriant amèrement; je me trouve hors d’état +d’obéir aux ordres de monsieur, les menottes m’en empêchent! + +--Quoi! s’écria le général d’un air naïf, le prisonnier a des menottes! +dans l’intérieur de la forteresse! cela est contre les règlements, il +faut un ordre ad hoc; ôtez-lui les menottes. + +Fabrice le regarda. «Voilà un plaisant jésuite! pensa-t-il; il y a une +heure qu’il me voit ces menottes qui me gênent horriblement, et il fait +l’étonné!» + +Les menottes furent ôtées par les gendarmes; ils venaient d’apprendre +que Fabrice était neveu de la duchesse Sanseverina, et se hâtèrent +de lui montrer une politesse mielleuse qui faisait contraste avec la +grossièreté du commis; celui-ci en parut piqué et dit à Fabrice qui +restait immobile: + +--Allons donc! dépêchons! montrez-nous ces égratignures que vous avez +reçues du pauvre Giletti, lors de l’assassinat. + +D’un saut, Fabrice s’élança sur le commis, et lui donna un soufflet +tel, que le Barbone tomba de sa chaise sur les jambes du général. Les +gendarmes s’emparèrent des bras de Fabrice qui restait immobile; le +général lui-même et deux gendarmes qui étaient à ses côtés se hâtèrent +de relever le commis dont la figure saignait abondamment. Deux gendarmes +plus éloignés coururent fermer la porte du bureau, dans l’idée que le +prisonnier cherchait à s’évader. Le brigadier qui les commandait pensa +que le jeune del Dongo ne pouvait pas tenter une fuite bien sérieuse, +puisque enfin il se trouvait dans l’intérieur de la citadelle; toutefois +il s’approcha de la fenêtre pour empêcher le désordre, et par un +instinct de gendarme. Vis-à-vis de cette fenêtre ouverte, et à deux pas, +se trouvait arrêtée la voiture du général: Clélia s’était blottie dans +le fond, afin de ne pas être témoin de la triste scène qui se passait au +bureau; lorsqu’elle entendit tout ce bruit, elle regarda. + +--Que se passe-t-il? dit-elle au brigadier. + +--Mademoiselle, c’est le jeune Fabrice del Dongo qui vient d’appliquer +un fier soufflet à cet insolent de Barbone! + +--Quoi! c’est M. del Dongo qu’on amène en prison? + +--Eh! sans doute, dit le brigadier; c’est à cause de la haute naissance +de ce pauvre jeune homme que l’on fait tant de cérémonies; je croyais +que mademoiselle était au fait. + +Clélia ne quitta plus la portière; quand les gendarmes qui entouraient +la table s’écartaient un peu, elle apercevait le prisonnier. «Qui m’eût +dit, pensait-elle, que je le reverrais pour la première fois dans cette +triste situation, quand je le rencontrai sur la route du lac de Côme?... +Il me donna la main pour monter dans le carrosse de sa mère... Il se +trouvait déjà avec la duchesse! Leurs amours avaient-ils commencé à +cette époque?» + +Il faut apprendre au lecteur que dans le parti libéral dirigé par la +marquise Raversi et le général Conti, on affectait de ne pas douter de +la tendre liaison qui devait exister entre Fabrice et la duchesse. Le +comte Mosca, qu’on abhorrait, était pour sa duperie l’objet d’éternelles +plaisanteries. + +«Ainsi, pensa Clélia, le voilà prisonnier et prisonnier de ses ennemis! +car au fond, le comte Mosca, quand on voudrait le croire un ange, va se +trouver ravi de cette capture.» + +Un accès de gros rire éclata dans le corps de garde. + +--Jacopo, dit-elle au brigadier d’une voix émue que se passe-t-il donc? + +--Le général a demandé avec vigueur au prisonnier pourquoi il avait +frappé Barbone: Monsignore Fabrice a répondu froidement: «Il m’a appelé +assassin, qu’il montre les titres et brevets qui l’autorisent à me +donner ce titre»; et l’on rit. + +Un geôlier qui savait écrire remplaça Barbone; Clélia vit sortir +celui-ci, qui essuyait avec son mouchoir le sang qui coulait en +abondance de son affreuse figure: il jurait comme un païen: + +--Ce f... Fabrice, disait-il à très haute voix, ne mourra jamais que de +ma main. Je volerai le bourreau, etc. + +Il s’était arrêté entre la fenêtre du bureau et la voiture du général +pour regarder Fabrice, et ses jurements redoublaient. + +--Passez votre chemin, lui dit le brigadier; on ne jure point ainsi +devant mademoiselle. + +Barbone leva la tête pour regarder dans la voiture, ses yeux +rencontrèrent ceux de Clélia à laquelle un cri d’horreur échappa; jamais +elle n’avait vu d’aussi près une expression de figure tellement atroce. +«Il tuera Fabrice! se dit-elle, il faut que je prévienne don Cesare.» +C’était son oncle, l’un des prêtres les plus respectables de la ville; +le général Conti, son frère, lui avait fait avoir la place d’économe et +de premier aumônier de la prison. + +Le général remonta en voiture. + +--Veux-tu rentrer chez toi, dit-il à sa fille, ou m’attendre peut-être +longtemps dans la cour du palais? il faut que j’aille rendre compte de +tout ceci au souverain. + +Fabrice sortait du bureau escorté par trois gendarmes; on le conduisait +à la chambre qu’on lui avait destinée: Clélia regardait par la portière, +le prisonnier était fort près d’elle. En ce moment elle répondit à la +question de son père par ces mots: Je vous suivrai. Fabrice, entendant +prononcer ces paroles tout près de lui, leva les yeux et rencontra le +regard de la jeune fille. Il fut frappé surtout de l’expression de +mélancolie de sa figure. «Comme elle est embellie, pensa-t-il, depuis +notre rencontre près de Côme! quelle expression de pensée profonde!... +On a raison de la comparer à la duchesse, quelle physionomie angélique!» +Barbone, le commis sanglant, qui ne s’était pas placé près de la voiture +sans intention, arrêta d’un geste les trois gendarmes qui conduisaient +Fabrice, et, faisant le tour de la voiture par derrière, pour arriver à +la portière près de laquelle était le général: + +--Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l’intérieur de la +citadelle, lui dit-il, en vertu de l’article 157 du règlement, n’y +aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours? + +--Allez au diable! s’écria le général, que cette arrestation ne laissait +pas d’embarrasser. + +Il s’agissait pour lui de ne pousser à bout ni la duchesse ni le comte +Mosca: et d’ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette +affaire? au fond, le meurtre d’un Giletti était une bagatelle, et +l’intrigue seule était parvenue à en faire quelque chose. + +Durant ce court dialogue, Fabrice était superbe au milieu de ces +gendarmes, c’était bien la mine la plus fière et la plus noble; ses +traits fins et délicats, et le sourire de mépris qui errait sur ses +lèvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossières +des gendarmes qui l’entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi +dire que la partie extérieure de sa physionomie; il était ravi de la +céleste beauté de Clélia, et son œil trahissait toute sa surprise. +Elle, profondément pensive, n’avait pas songé à retirer la tête de la +portière; il la salua avec le demi-sourire le plus respectueux; puis, +après un instant: + +--Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu’autrefois, près d’un +lac, j’ai déjà eu l’honneur de vous rencontrer avec accompagnement de +gendarmes. + +Clélia rougit et fut tellement interdite qu’elle ne trouva aucune parole +pour répondre. «Quel air noble au milieu de ces êtres grossiers!» se +disait-elle au moment où Fabrice lui adressa la parole. La profonde +pitié, et nous dirons presque l’attendrissement où elle était plongée, +lui ôtèrent la présence d’esprit nécessaire pour trouver un mot +quelconque, elle s’aperçut de son silence et rougit encore davantage. En +ce moment on tirait avec violence les verrous de la grande porte de la +citadelle, la voiture de Son Excellence n’attendait-elle pas depuis une +minute au moins? Le bruit fut si violent sous cette voûte, que, quand +même Clélia aurait trouvé quelque mot pour répondre, Fabrice n’aurait pu +entendre ses paroles. + +Emportée par les chevaux qui avaient pris le galop aussitôt après le +pont-levis, Clélia se disait: «Il m’aura trouvée bien ridicule!» Puis +tout à coup elle ajouta: «Non pas seulement ridicule; il aura cru voir +en moi une âme basse, il aura pensé que je ne répondais pas à son salut +parce qu’il est prisonnier et moi fille du gouverneur.» + +Cette idée fut du désespoir pour cette jeune fille qui avait l’âme +élevée. «Ce qui rend mon procédé tout à fait avilissant, ajouta-t-elle, +c’est que jadis, quand nous nous rencontrâmes pour la première fois, +aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c’était moi +qui me trouvais prisonnière, et lui me rendait service et me tirait +d’un fort grand embarras... Oui, il faut en convenir, mon procédé est +complet, c’est à la fois de la grossièreté et de l’ingratitude. Hélas! +le pauvre jeune homme! maintenant qu’il est dans le malheur tout le +monde va se montrer ingrat envers lui. Il m’avait bien dit alors: Vous +souviendrez-vous de mon nom à Parme? Combien il me méprise à l’heure +qu’il est! Un mot poli était si facile à dire! Il faut l’avouer, oui, +ma conduite a été atroce avec lui. Jadis, sans l’offre généreuse de la +voiture de sa mère, j’aurais dû suivre les gendarmes à pied dans la +poussière, ou, ce qui est bien pis, monter en croupe derrière un de ces +gens-là; c’était alors mon père qui était arrêté et moi sans défense! +Oui, mon procédé est complet. Et combien un être comme lui a dû le +sentir vivement! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon +procédé! Quelle noblesse! quelle sérénité! Comme il avait l’air d’un +héros entouré de ses vils ennemis! Je comprends maintenant la passion de +la duchesse: puisqu’il est ainsi au milieu d’un événement contrariant +et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas paraître +lorsque son âme est heureuse!» + +Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d’une heure et demi +dans la cour du palais, et toutefois lorsque le général descendit de +chez le prince, Clélia ne trouva point qu’il y fût resté trop longtemps. + +--Quelle est la volonté de Son Altesse? demanda Clélia. + +--Sa parole a dit: la prison! et son regard: la mort! + +--La mort! Grand Dieu! s’écria Clélia. + +--Allons, tais-toi! reprit le général avec humeur; que je suis sot de +répondre à un enfant! + +Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches +qui conduisaient à la tour Farnèse, nouvelle prison bâtie sur la +plate-forme de la grosse tour, à une élévation prodigieuse. Il ne songea +pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement qui +venait de s’opérer dans son sort. «Quel regard! se disait-il; que de +choses il exprimait! quelle profonde pitié! Elle avait l’air de dire: +la vie est un tel tissu de malheurs! Ne vous affligez point trop de +ce qui vous arrive! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour être +infortunés? Comme ses yeux si beaux restaient attachés sur moi, même +quand les chevaux s’avançaient avec tant de bruit sous la voûte!» + +Fabrice oubliait complètement d’être malheureux. + +Clélia suivit son père dans plusieurs salons; au commencement de la +soirée, personne ne savait encore la nouvelle de l’arrestation du grand +coupable, car ce fut le nom que les courtisans donnèrent deux heures +plus tard à ce pauvre jeune homme imprudent. + +On remarqua ce soir-là plus d’animation que de coutume dans la figure de +Clélia; or, l’animation, l’air de prendre part à ce qui l’environnait, +étaient surtout ce qui manquait à cette belle personne. Quand on +comparait sa beauté à celle de la duchesse, c’était surtout cet air +de n’être émue par rien, cette façon d’être comme au-dessus de toutes +choses, qui faisaient pencher la balance en faveur de sa rivale. En +Angleterre, en France, pays de vanité, on eût été probablement d’un +avis tout opposé. Clélia Conti était une jeune fille encore un peu trop +svelte que l’on pouvait comparer aux belles figures du Guide; nous ne +dissimulerons point que, suivant les données de la beauté grecque, on +eût pu reprocher à cette tête des traits un peu marqués, par exemple, +les lèvres remplies de la grâce la plus touchante étaient un peu fortes. + +L’admirable singularité de cette figure dans laquelle éclataient les +grâces naïves et l’empreinte céleste de l’âme la plus noble, c’est +que, bien que de la plus rare et de la plus singulière beauté, elle ne +ressemblait en aucune façon aux têtes de statues grecques. La duchesse +avait au contraire un peu trop de la beauté connue de l’idéal, et sa +tête vraiment lombarde rappelait le sourire voluptueux et la tendre +mélancolie des belles Hérodiades de Léonard de Vinci. Autant la duchesse +était sémillante, pétillante d’esprit et de malice, s’attachant avec +passion, si l’on peut parler ainsi, à tous les sujets que le courant +de la conversation amenait devant les yeux de son âme, autant Clélia +se montrait calme et lente à s’émouvoir, soit par mépris de ce qui +l’entourait, soit par regret de quelque chimère absente. Longtemps on +avait cru qu’elle finirait par embrasser la vie religieuse. A vingt ans +on lui voyait de la répugnance à aller au bal, et si elle y suivait son +père, ce n’était que par obéissance et pour ne pas nuire aux intérêts de +son ambition. + +«Il me sera donc impossible, répétait trop souvent l’âme vulgaire du +général, le ciel m’ayant donné pour fille la plus belle personne des +Etats de notre souverain, et la plus vertueuse, d’en tirer quelque parti +pour l’avancement de ma fortune! Ma vie est trop isolée, je n’ai qu’elle +au monde, et il me faut de toute nécessité une famille qui m’étaie dans +le monde, et qui me donne un certain nombre de salons, où mon mérite et +surtout mon aptitude au ministère soient posés comme bases inattaquables +de tout raisonnement politique. Eh bien! ma fille si belle, si sage, +si pieuse, prend de l’humeur dès qu’un jeune homme bien établi à la +cour entreprend de lui faire agréer ses hommages. Ce prétendant est-il +éconduit, son caractère devient moins sombre, et je la vois presque +gaie, jusqu’à ce qu’un autre épouseur se mette sur les rangs. Le plus +bel homme de la cour, le comte Baldi, s’est présenté et a déplu: l’homme +le plus riche des Etats de Son Altesse, le marquis Crescenzi, lui a +succédé, elle prétend qu’il ferait son malheur. + +«Décidément, disait d’autres fois le général, les yeux de ma fille sont +plus beaux que ceux de la duchesse, en cela surtout qu’en de rares +occasions ils sont susceptibles d’une expression plus profonde; mais +cette expression magnifique, quand est-ce qu’on la lui voit? Jamais dans +un salon où elle pourrait lui faire honneur, mais bien à la promenade, +seule avec moi, où elle se laissera attendrir, par exemple, par le +malheur de quelque manant hideux. Conserve quelque souvenir de ce regard +sublime, lui dis-je quelquefois, pour les salons où nous paraîtrons ce +soir. Point: daigne-t-elle me suivre dans le monde, sa figure noble +et pure offre l’expression assez hautaine et peu encourageante de +l’obéissance passive.» + +Le général n’épargnait aucune démarche, comme on voit, pour se trouver +un gendre convenable, mais il disait vrai. + +Les courtisans, qui n’ont rien à regarder dans leur âme, sont attentifs +à tout: ils avaient remarqué que c’était surtout dans ces jours où +Clélia ne pouvait prendre sur elle de s’élancer hors de ses chères +rêveries et de feindre de l’intérêt pour quelque chose que la duchesse +aimait à s’arrêter auprès d’elle et cherchait à la faire parler. +Clélia avait des cheveux blonds cendrés, se détachant, par un effet +très doux, sur des joues d’un coloris fin, mais en général un peu +trop pâle. La forme seule du front eût pu annoncer à un observateur +attentif que cet air si noble, cette démarche tellement au-dessus des +grâces vulgaires, tenaient à une profonde incurie pour tout ce qui est +vulgaire. C’était l’absence et non pas l’impossibilité de l’intérêt pour +quelque chose. Depuis que son père était gouverneur de la citadelle, +Clélia se trouvait heureuse, ou du moins exempte de chagrins, dans son +appartement si élevé. Le nombre effroyable de marches qu’il fallait +monter pour arriver à ce palais du gouverneur, situé sur l’esplanade +de la grosse tour, éloignait les visites ennuyeuses, et Clélia, par +cette raison matérielle, jouissait de la liberté du couvent; c’était +presque là tout l’idéal de bonheur que, dans un temps, elle avait songé +à demander à la vie religieuse. Elle était saisie d’une sorte d’horreur +à la seule pensée de mettre sa chère solitude et ses pensées intimes +à la disposition d’un jeune homme, que le titre de mari autoriserait +à troubler toute cette vie intérieure. Si par la solitude elle +n’atteignait pas au bonheur, du moins elle était parvenue à éviter les +sensations trop douloureuses. + +Le jour où Fabrice fut conduit à la forteresse, la duchesse rencontra +Clélia à la soirée du ministre de l’Intérieur, comte Zurla; tout le +monde faisait cercle autour d’elles: ce soir-là, la beauté de Clélia +l’emportait sur celle de la duchesse. Les yeux de la jeune fille avaient +une expression si singulière et si profonde qu’ils en étaient presque +indiscrets: il y avait de la pitié, il y avait aussi de l’indignation +et de la colère dans ses regards. La gaieté et les idées brillantes de +la duchesse semblaient jeter Clélia dans des moments de douleur allant +jusqu’à l’horreur. «Quels vont être les cris et les gémissements de la +pauvre femme, se disait-elle, lorsqu’elle va savoir que son amant, ce +jeune homme d’un si grand cœur et d’une physionomie si noble, vient +d’être jeté en prison! Et ces regards du souverain qui le condamnent +à mort! O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur l’Italie! O +âmes vénales et basses! Et je suis fille d’un geôlier! et je n’ai point +démenti ce noble caractère en ne daignant pas répondre à Fabrice! et +autrefois il fut mon bienfaiteur! Que pense-t-il de moi à cette heure, +seul dans sa chambre et en tête-à-tête avec sa petite lampe?» Révoltée +par cette idée, Clélia jetait des regards d’horreur sur la magnifique +illumination des salons du ministre de l’Intérieur. + +«Jamais, se disait-on dans le cercle de courtisans qui se formait +autour des deux beautés à la mode, et qui cherchait à se mêler à leur +conversation, jamais elles ne se sont parlé d’un air si animé et en +même temps si intime.» La duchesse, toujours attentive à conjurer les +haines excitées par le premier ministre, aurait-elle songé à quelque +grand mariage en faveur de la Clélia? Cette conjecture était appuyée +sur une circonstance qui jusque-là ne s’était jamais présentée à +l’observation de la cour: les yeux de la jeune fille avaient plus de +feu, et même, si l’on peut ainsi dire, plus de passion que ceux de la +belle duchesse. Celle-ci, de son côté, était étonnée, et, l’on peut +dire à sa gloire, ravie des grâces si nouvelles qu’elle découvrait dans +la jeune solitaire; depuis une heure elle la regardait avec un plaisir +assez rarement senti à la vue d’une rivale. «Mais que se passe-t-il +donc? se demandait la duchesse; jamais Clélia n’a été aussi belle, et +l’on peut dire aussi touchante: son cœur aurait-il parlé?... Mais en ce +cas-là, certes, c’est de l’amour malheureux, il y a de la sombre douleur +au fond de cette animation si nouvelle... Mais l’amour malheureux se +tait! S’agirait-il de ramener un inconstant par un succès dans le +monde?» Et la duchesse regardait avec attention les jeunes gens qui +les environnaient. Elle ne voyait nulle part d’expression singulière, +c’était toujours de la fatuité plus ou moins contente. «Mais il y a du +miracle ici, se disait la duchesse, piquée de ne pas deviner. Où est +le comte Mosca, cet être si fin? Non, je ne me trompe point, Clélia +me regarde avec attention et comme si j’étais pour elle l’objet d’un +intérêt tout nouveau. Est-ce l’effet de quelque ordre donné par son +père, ce vil courtisan? Je croyais cette âme noble et jeune incapable +de se ravaler à des intérêts d’argent. Le général Fabio Conti aurait-il +quelque demande décisive à faire au comte?» + +Vers les dix heures, un ami de la duchesse s’approcha et lui dit deux +mots à voix basse; elle pâlit excessivement; Clélia lui prit la main et +osa la lui serrer. + +--Je vous remercie et je vous comprends maintenant... vous avez une +belle âme! dit la duchesse, faisant effort sur elle-même. + +Elle eut à peine la force de prononcer ce peu de mots. Elle adressa +beaucoup de sourires à la maîtresse de la maison qui se leva pour +l’accompagner jusqu’à la porte du dernier salon: ces honneurs n’étaient +dus qu’à des princesses de sang et faisaient pour la duchesse un cruel +contresens avec sa position présente. Aussi elle sourit beaucoup à +la comtesse Zurla, mais malgré des efforts inouïs ne put jamais lui +adresser un seul mot. + +Les yeux de Clélia se remplirent de larmes en voyant passer la duchesse +au milieu de ces salons peuplés alors de ce qu’il y avait de plus +brillant dans la société. «Que va devenir cette pauvre femme, se +dit-elle, quand elle se trouvera seule dans sa voiture? Ce serait une +indiscrétion à moi de m’offrir pour l’accompagner! je n’ose... Combien +le pauvre prisonnier, assis dans quelque affreuse chambre, tête à tête +avec sa petite lampe, serait consolé pourtant s’il savait qu’il est +aimé à ce point! Quelle solitude affreuse que celle dans laquelle on +l’a plongé! et nous, nous sommes ici dans ces salons si brillants! +quelle horreur! Y aurait-il un moyen de lui faire parvenir un mot? Grand +Dieu! ce serait trahir mon père; sa situation est si délicate entre +les deux partis! Que devient-il s’il s’expose à la haine passionnée +de la duchesse qui dispose de la volonté du premier ministre, lequel +est le maître dans les trois quarts des affaires! D’un autre côté le +prince s’occupe sans cesse de ce qui se passe à la forteresse, et il +n’entend pas raillerie sur ce sujet; la peur rend cruel... Dans tous les +cas, Fabrice (Clélia ne disait plus M. del Dongo) est bien autrement +à plaindre!... il s’agit pour lui de bien autre chose que du danger +de perdre une place lucrative!... Et la duchesse!... Quelle horrible +passion que l’amour!... et cependant tous ces menteurs du monde en +parlent comme d’une source de bonheur! On plaint les femmes âgées parce +qu’elles ne peuvent plus ressentir ou inspirer de l’amour!... Jamais je +n’oublierai ce que je viens de voir; quel changement subit! Comme les +yeux de la duchesse, si beaux, si radieux, sont devenus mornes, éteints, +après le mot fatal que le marquis N... est venu lui dire!... Il faut que +Fabrice soit bien digne d’être aimé!...» + +Au milieu de ces réflexions fort sérieuses et qui occupaient toute l’âme +de Clélia, les propos complimenteurs qui l’entouraient toujours lui +semblèrent plus désagréables encore que de coutume. Pour s’en délivrer, +elle s’approcha d’une fenêtre ouverte et à demi voilée par un rideau de +taffetas; elle espérait que personne n’aurait la hardiesse de la suivre +dans cette sorte de retraite. Cette fenêtre donnait sur un petit bois +d’orangers en pleine terre: à la vérité, chaque hiver on était obligé de +les recouvrir d’un toit. Clélia respirait avec délices le parfum de ces +fleurs, et ce plaisir semblait rendre un peu de calme à son âme... «Je +lui ai trouvé l’air fort noble, pensa-t-elle; mais inspirer une telle +passion à une femme si distinguée!... Elle a eu la gloire de refuser les +hommages du prince, et si elle eût daigné le vouloir, elle eût été la +reine de ces Etats... Mon père dit que la passion du souverain allait +jusqu’à l’épouser si jamais il fût devenu libre!... Et cet amour pour +Fabrice dure depuis si longtemps! car il y a bien cinq ans que nous les +rencontrâmes près du lac de Côme!... Oui, il y a cinq ans, se dit-elle +après un instant de réflexion. J’en fus frappée même alors, où tant de +choses passaient inaperçues devant mes yeux d’enfant! Comme ces deux +dames semblaient admirer Fabrice!...» + +Clélia remarqua avec joie qu’aucun des jeunes gens qui lui parlaient +avec tant d’empressement n’avait osé se rapprocher du balcon. L’un +d’eux, le marquis Crescenzi, avait fait quelques pas dans ce sens, puis +s’était arrêté auprès d’une table de jeu. «Si au moins, se disait-elle, +sous ma petite fenêtre du palais de la forteresse, la seule qui ait +de l’ombre, j’avais la vue de jolis orangers, tels que ceux-ci, mes +idées seraient moins tristes! mais pour toute perspective les énormes +pierres de taille de la tour Farnèse... Ah! s’écria-t-elle en faisant +un mouvement, c’est peut-être là qu’on l’aura placé! Qu’il me tarde +de pouvoir parler à don Cesare! il sera moins sévère que le général. +Mon père ne me dira rien certainement en rentrant à la forteresse, +mais je saurai tout par don Cesare... J’ai de l’argent, je pourrais +acheter quelques orangers qui, placés sous la fenêtre de ma volière, +m’empêcheraient de voir ce gros mur de la tour Farnèse. Combien il va +m’être plus odieux encore maintenant que je connais l’une des personnes +qu’il cache à la lumière!... Oui, c’est bien la troisième fois que +je l’ai vu; une fois à la cour, au bal du jour de naissance de la +princesse; aujourd’hui, entouré de trois gendarmes, pendant que cet +horrible Barbone sollicitait les menottes contre lui, et enfin près +du lac de Côme... Il y a bien cinq ans de cela; quel air de mauvais +garnement il avait alors! quels yeux il faisait aux gendarmes, et quels +regards singuliers sa mère et sa tante lui adressaient! Certainement +il y avait ce jour-là quelque secret, quelque chose de particulier +entre eux; dans le temps, j’eus l’idée que lui aussi avait peur des +gendarmes...» Clélia tressaillit.» Mais que j’étais ignorante! Sans +doute, déjà dans ce temps, la duchesse avait de l’intérêt pour lui... +Comme il nous fit rire au bout de quelques moments, quand ces dames, +malgré leur préoccupation évidente, se furent un peu accoutumées à la +présence d’une étrangère!... et ce soir j’ai pu ne pas répondre au +mot qu’il m’a adressé!... O ignorance et timidité! combien souvent +vous ressemblez à ce qu’il y a de plus noir! Et je suis ainsi à vingt +ans passés!... J’avais bien raison de songer au cloître; réellement +je ne suis faite que pour la retraite! «Digne fille d’un geôlier!» se +sera-t-il dit. Il me méprise, et, dès qu’il pourra écrire à la duchesse, +il parlera de mon manque d’égard, et la duchesse me croira une petite +fille bien fausse; car enfin ce soir elle a pu me croire remplie de +sensibilité pour son malheur.» + +Clélia s’aperçut que quelqu’un s’approchait et apparemment dans le +dessein de se placer à côté d’elle au balcon de fer de cette fenêtre; +elle en fut contrariée quoiqu’elle se fît des reproches; les rêveries +auxquelles on l’arrachait n’étaient point sans quelque douceur. «Voilà +un importun que je vais joliment recevoir!» pensa-t-elle. Elle tournait +la tête avec un regard altier, lorsqu’elle aperçut la figure timide +de l’archevêque qui s’approchait du balcon par de petits mouvements +insensibles. «Ce saint homme n’a point d’usage, pensa Clélia; pourquoi +venir troubler une pauvre fille telle que moi? Ma tranquillité est tout +ce que je possède.» Elle le saluait avec respect, mais aussi d’un air +hautain, lorsque le prélat lui dit: + +--Mademoiselle, savez-vous l’horrible nouvelle? + +Les yeux de la jeune fille avaient déjà pris une tout autre expression; +mais, suivant les instructions cent fois répétées de son père, elle +répondit avec un air d’ignorance que le langage de ses yeux contredisait +hautement: + +--Je n’ai rien appris, Monseigneur. + +--Mon premier grand vicaire, le pauvre Fabrice del Dongo, qui est +coupable comme moi de la mort de ce brigand de Giletti, a été enlevé +à Bologne où il vivait sous le nom supposé de Joseph Bossi; on l’a +renfermé dans votre citadelle; il y est arrivé enchaîné à la voiture +même qui le portait. Une sorte de geôlier nommé Barbone, qui jadis eut +sa grâce après avoir assassiné un de ses frères, a voulu faire éprouver +une violence personnelle à Fabrice; mais mon jeune ami n’est point homme +à souffrir une insulte. Il a jeté à ses pieds son infâme adversaire, sur +quoi on l’a descendu dans un cachot à vingt pieds sous terre, après lui +avoir mis les menottes. + +--Les menottes, non. + +--Ah! vous savez quelque chose! s’écria l’archevêque, et les traits +du vieillard perdirent de leur profonde expression de découragement; +mais, avant tout, on peut approcher de ce balcon et nous interrompre: +seriez-vous assez charitable pour remettre vous-même à don Cesare mon +anneau pastoral que voici? + +La jeune fille avait pris l’anneau, mais ne savait où le placer pour ne +pas courir la chance de le perdre. + +--Mettez-le au pouce, dit l’archevêque; et il le plaça lui-même. Puis-je +compter que vous remettrez cet anneau? + +--Oui, monseigneur. + +--Voulez-vous me promettre le secret sur ce que je vais ajouter, même +dans le cas où vous ne trouveriez pas convenable d’accéder à ma demande? + +--Mais oui, Monseigneur, répondit la jeune fille toute tremblante en +voyant l’air sombre et sérieux que le vieillard avait pris tout à +coup... Notre respectable archevêque, ajouta-t-elle, ne peut que me +donner des ordres dignes de lui et de moi. + +--Dites à don Cesare que je lui recommande mon fils adoptif: je sais que +les sbires qui l’ont enlevé ne lui ont pas donné le temps de prendre +son bréviaire, je prie don Cesare de lui faire tenir le sien, et si +monsieur votre oncle veut envoyer demain à l’archevêché, je me charge de +remplacer le livre par lui donné à Fabrice. Je prie don Cesare de faire +tenir également l’anneau que porte cette jolie main, à M. del Dongo. + +L’archevêque fut interrompu par le général Fabio Conti qui venait +prendre sa fille pour la conduire à sa voiture; il y eut là un petit +moment de conversation, qui ne fut pas dépourvu d’adresse de la part du +prélat. Sans parler en aucune façon du nouveau prisonnier, il s’arrangea +de façon à ce que le courant du discours pût amener convenablement +dans sa bouche certaines maximes morales et politiques; par exemple: +Il y a des moments de crise dans la vie des cours qui décident pour +longtemps de l’existence des plus grands personnages; il y aurait une +imprudence notable à changer en haine personnelle l’état d’éloignement +politique qui est souvent le résultat fort simple de positions opposées. +L’archevêque, se laissant un peu emporter par le profond chagrin que lui +causait une arrestation si imprévue, alla jusqu’à dire qu’il fallait +assurément conserver les positions dont on jouissait, mais qu’il y +aurait une imprudence bien gratuite à s’attirer pour la suite des haines +furibondes en se prêtant à de certaines choses que l’on n’oublie point. + +Quand le général fut dans son carrosse avec sa fille: + +--Ceci peut s’appeler des menaces, lui dit-il... des menaces à un homme +de ma sorte! + +Il n’y eut pas d’autres paroles échangées entre le père et la fille +pendant vingt minutes. + +En recevant l’anneau pastoral de l’archevêque, Clélia s’était bien +promis de parler à son père, lorsqu’elle serait en voiture, du petit +service que le prélat lui demandait. Mais après le mot <i>menaces</i> +prononcé avec colère, elle se tint pour assurée que son père +intercepterait la commission; elle recouvrait cet anneau de la main +gauche et le serrait avec passion. Durant tout le temps que l’on mit +pour aller du ministère de l’Intérieur à la citadelle, elle se demanda +s’il serait criminel à elle de ne pas parler à son père. Elle était fort +pieuse, fort timorée, et son cœur, si tranquille d’ordinaire, battait +avec une violence inaccoutumée; mais enfin le qui vive de la sentinelle +placée sur le rempart au-dessus de la porte retentit à l’approche de +la voiture, avant que Clélia eût trouvé les termes convenables pour +disposer son père à ne pas refuser, tant elle avait peur d’être refusée! +En montant les trois cent soixante marches qui conduisaient au palais du +gouverneur, Clélia ne trouva rien. + +Elle se hâta de parler à son oncle, qui la gronda et refusa de se prêter +à rien. + + + + +CHAPITRE XVI + + +--Eh bien! s’écria le général, en apercevant son frère don Cesare, voilà +la duchesse qui va dépenser cent mille écus pour se moquer de moi et +faire sauver le prisonnier! + +Mais pour le moment, nous sommes obligés de laisser Fabrice dans sa +prison, tout au faîte de la citadelle de Parme; on le garde bien, et +nous l’y retrouverons peut-être un peu changé. Nous allons nous occuper +avant tout de la cour, où des intrigues fort compliquées, et surtout les +passions d’une femme malheureuse vont décider de son sort. En montant +les trois cent quatre-vingt-dix marches de sa prison à la tour Farnèse, +sous les yeux du gouverneur, Fabrice, qui avait tant redouté ce moment, +trouva qu’il n’avait pas le temps de songer au malheur. + +En rentrant chez elle après la soirée du comte Zurla, la duchesse +renvoya ses femmes d’un geste; puis, se laissant tomber tout habillée +sur son lit: + +--Fabrice, s’écria-t-elle à haute voix, est au pouvoir de ses ennemis, +et peut-être à cause de moi ils lui donneront du poison! + +Comment peindre le moment de désespoir qui suivit cet exposé de la +situation, chez une femme aussi peu raisonnable, aussi esclave de la +sensation présente, et, sans se l’avouer, éperdument amoureuse du jeune +prisonnier? Ce furent des cris inarticulés, des transports de rage, des +mouvements convulsifs, mais pas une larme. Elle renvoyait ses femmes +pour les cacher, elle pensait qu’elle allait éclater en sanglots dès +qu’elle se trouverait seule; mais les larmes, ce premier soulagement des +grandes douleurs, lui manquèrent tout à fait. La colère, l’indignation, +le sentiment d’infériorité vis-à-vis du prince, dominaient trop cette +âme altière. + +«Suis-je assez humiliée! s’écriait-elle à chaque instant; on m’outrage, +et, bien plus, on expose la vie de Fabrice! et je ne me vengerai pas! +Halte-là, mon prince! vous me tuez, soit, vous en avez le pouvoir; +mais ensuite moi j’aurai votre vie. Hélas! pauvre Fabrice, à quoi cela +te servira-t-il? Quelle différence avec ce jour où je voulus quitter +Parme! et pourtant alors je me croyais malheureuse... quel aveuglement! +J’allais briser toutes les habitudes d’une vie agréable: hélas! sans +le savoir, je touchais à un événement qui allait à jamais décider de +mon sort. Si, par ses infâmes habitudes de plate courtisanerie, le +comte n’eût supprimé le mot <i>procédure injuste</i> dans ce fatal billet +que m’accordait la vanité du prince, nous étions sauvés. J’avais eu le +bonheur plus que l’adresse, il faut en convenir, de mettre en jeu son +amour-propre au sujet de sa chère ville de Parme. Alors je menaçais +de partir, alors j’étais libre! Grand Dieu! suis-je assez esclave! +Maintenant me voici clouée dans ce cloaque infâme, et Fabrice enchaîné +dans la citadelle, dans cette citadelle qui pour tant de gens distingués +a été l’antichambre de la mort! et je ne puis plus tenir ce tigre en +respect par la crainte de me voir quitter son repaire! + +«Il a trop d’esprit pour ne pas sentir que je ne m’éloignerai jamais de +la tour infâme où mon cœur est enchaîné. Maintenant la vanité piquée de +cet homme peut lui suggérer les idées les plus singulières; leur cruauté +bizarre ne ferait que piquer au jeu son étonnante vanité. S’il revient à +ses anciens propos de fade galanterie, s’il me dit: Agréez les hommages +de votre esclave, ou Fabrice périt: eh bien! la vieille histoire de +Judith... Oui, mais si ce n’est qu’un suicide pour moi, c’est un +assassin pour Fabrice; le benêt de successeur, notre prince royal, et +l’infâme bourreau Rassi font pendre Fabrice comme mon complice.» + +La duchesse jeta des cris: cette alternative dont elle ne voyait aucun +moyen de sortir torturait ce cœur malheureux. Sa tête troublée ne +voyait aucune autre probabilité dans l’avenir. Pendant dix minutes elle +s’agita comme une insensée; enfin un sommeil d’accablement remplaça pour +quelques instants cet état horrible, la vie était épuisée. Quelques +minutes après, elle se réveilla en sursaut, et se trouva assise sur son +lit; il lui semblait qu’en sa présence le prince voulait faire couper +la tête à Fabrice. Quels yeux égarés la duchesse ne jeta-t-elle pas +autour d’elle! Quand enfin elle se fut convaincue qu’elle n’avait sous +les yeux ni le prince ni Fabrice, elle retomba sur son lit, et fut sur +le point de s’évanouir. Sa faiblesse physique était telle qu’elle ne se +sentait pas la force de changer de position. «Grand Dieu! si je pouvais +mourir! se dit-elle... Mais quelle lâcheté! moi abandonner Fabrice dans +le malheur! Je m’égare... Voyons, revenons au vrai; envisageons de +sang-froid l’exécrable position où je me suis plongée comme à plaisir. +Quelle funeste étourderie! venir habiter la cour d’un prince absolu! +un tyran qui connaît toutes ses victimes! chacun de leurs regards lui +semble une bravade pour son pouvoir. Hélas! c’est ce que ni le comte ni +moi nous ne vîmes lorsque je quittai Milan: je pensais aux grâces d’une +cour aimable; quelque chose d’inférieur, il est vrai, mais quelque chose +dans le genre des beaux jours du prince Eugène! + +«De loin nous ne nous faisions pas d’idée de ce que c’est que l’autorité +d’un despote qui connaît de vue tous ses sujets. La forme extérieure +du despotisme est la même que celle des autres gouvernements: il y +a des juges, par exemple, mais ce sont des Rassi; le monstre, il ne +trouverait rien d’extraordinaire à faire pendre son père si le prince +le lui ordonnait... il appellerait cela son devoir... Séduire Rassi! +malheureuse que je suis! je n’en possède aucun moyen. Que puis-je lui +offrir? cent mille francs peut-être! et l’on prétend que, lors du +dernier coup de poignard auquel la colère du ciel envers ce malheureux +pays l’a fait échapper, le prince lui a envoyé dix mille sequins d’or +dans une cassette! D’ailleurs quelle somme d’argent pourrait le séduire? +Cette âme de boue, qui n’a jamais vu que du mépris dans les regards des +hommes, a le plaisir ici d’y voir maintenant de la crainte, et même du +respect; il peut devenir ministre de la police, et pourquoi pas? Alors +les trois quarts des habitants du pays seront ses bas courtisans, et +trembleront devant lui, aussi servilement que lui-même tremble devant le +souverain. + +«Puisque je ne peux fuir ce lieu détesté, il faut que j’y sois utile +à Fabrice: vivre seule, solitaire, désespérée! que puis-je alors pour +Fabrice? Allons, marche, malheureuse femme, fais ton devoir; va dans le +monde, feins de ne plus penser à Fabrice... Feindre de t’oublier, cher +ange!» + +A ce mot, la duchesse fondit en larmes; enfin, elle pouvait pleurer. +Après une heure accordée à la faiblesse humaine, elle vit avec un peu +de consolation que ses idées commençaient à s’éclaircir. «Avoir le +tapis magique, se dit-elle, enlever Fabrice de la citadelle, et me +réfugier avec lui dans quelque pays heureux, où nous ne puissions être +poursuivis, Paris par exemple. Nous y vivrions d’abord avec les douze +cents francs que l’homme d’affaires de son père me fait passer avec une +exactitude si plaisante. Je pourrais bien ramasser cent mille francs des +débris de ma fortune!» L’imagination de la duchesse passait en revue +avec des moments d’inexprimables délices tous les détails de la vie +qu’elle mènerait à trois cents lieues de Parme. Là, se disait-elle, il +pourrait entrer au service sous un nom supposé... Placé dans un régiment +de ces braves Français, bientôt le jeune Valserra aurait une réputation; +enfin il serait heureux.» + +Ces images fortunées rappelèrent une seconde fois les larmes, mais +celles-ci étaient de douces larmes. Le bonheur existait donc encore +quelque part! Cet état dura longtemps; la pauvre femme avait horreur de +revenir à la contemplation de l’affreuse réalité. Enfin, comme l’aube du +jour commençait à marquer d’une ligne blanche le sommet des arbres de +son jardin, elle se fit violence. «Dans quelques heures, se dit-elle, +je serai sur le champ de bataille; il sera question d’agir, et s’il +m’arrive quelque chose d’irritant, si le prince s’avise de m’adresser +quelque mot relatif à Fabrice, je ne suis pas assurée de pouvoir +garder tout mon sang-froid. Il faut donc ici et sans délai prendre des +résolutions. + +«Si je suis déclarée criminelle d’Etat, Rassi fait saisir tout ce qui +se trouve dans ce palais; le 1^{er} de ce mois, le comte et moi nous +avons brûlé, suivant l’usage, tous les papiers dont la police pourrait +abuser, et il est le ministre de la police, voilà le plaisant. J’ai +trois diamants de quelque prix: demain, Fulgence, mon ancien batelier +de Grianta, partira pour Genève où il les mettra en sûreté. Si jamais +Fabrice s’échappe (grand Dieu! soyez-moi propice! et elle fit un signe +de croix), l’incommensurable lâcheté du marquis del Dongo trouvera +qu’il y a du péché à envoyer du pain à un homme poursuivi par un prince +légitime, alors il trouvera du moins mes diamants, il aura du pain. + +«Renvoyer le comte... me trouver seule avec lui, après ce qui vient +d’arriver, c’est ce qui m’est impossible. Le pauvre homme! Il n’est +point méchant, au contraire; il n’est que faible. Cette âme vulgaire +n’est point à la hauteur des nôtres. Pauvre Fabrice! que ne peux-tu être +ici un instant avec moi, pour tenir conseil sur nos périls! + +«La prudence méticuleuse du comte gênerait tous mes projets, et +d’ailleurs il ne faut point l’entraîner dans ma perte... Car pourquoi +la vanité de ce tyran ne me jetterait-elle pas en prison? J’aurai +conspiré... quoi de plus facile à prouver? Si c’était à sa citadelle +qu’il m’envoyât et que je pusse à force d’or parler à Fabrice, ne fût-ce +qu’un instant, avec quel courage nous marcherions ensemble à la mort! +Mais laissons ces folies; son Rassi lui conseillerait de finir avec moi +par le poison; ma présence dans les rues, placée sur une charrette, +pourrait émouvoir la sensibilité de ses chers Parmesans... Mais quoi! +toujours le roman! Hélas! l’on doit pardonner ces folies à une pauvre +femme dont le sort réel est si triste! Le vrai de tout ceci, c’est que +le prince ne m’enverra point à la mort; mais rien de plus facile que +de me jeter en prison et de m’y retenir; il fera cacher dans un coin +de mon palais toutes sortes de papiers suspects comme on a fait pour +ce pauvre L... Alors trois juges pas trop coquins, car il y aura ce +qu’ils appellent des pièces probantes, et une douzaine de faux témoins +suffisent. Je puis donc être condamnée à mort comme ayant conspiré; +et le prince, dans sa clémence infinie, considérant qu’autrefois j’ai +eu l’honneur d’être admise à sa cour, commuera ma peine en dix ans de +forteresse. Mais moi, pour ne point déchoir de ce caractère violent +qui a fait dire tant de sottises à la marquise Raversi et à mes autres +ennemis, je m’empoisonnerai bravement. Du moins le public aura la +bonté de le croire; mais je gage que le Rassi paraîtra dans mon cachot +pour m’apporter galamment, de la part du prince, un petit flacon de +strychnine ou de l’opium de Pérouse. + +«Oui, il faut me brouiller très ostensiblement avec le comte, car je ne +veux pas l’entraîner dans ma perte, ce serait une infamie; le pauvre +homme m’a aimée avec tant de candeur! Ma sottise a été de croire qu’il +restait assez d’âme dans un courtisan véritable pour être capable +d’amour. Très probablement le prince trouvera quelque prétexte pour me +jeter en prison; il craindra que je ne pervertisse l’opinion publique +relativement à Fabrice. Le comte est plein d’honneur; à l’instant il +fera ce que les cuistres de cette cour, dans leur étonnement profond, +appelleront une folie, il quittera la cour. J’ai bravé l’autorité du +prince le soir du billet, je puis m’attendre à tout de la part de sa +vanité blessée: un homme né prince oublie-t-il jamais la sensation +que je lui ai donnée ce soir-là? D’ailleurs le comte brouillé avec +moi est en meilleure position pour être utile à Fabrice. Mais si le +comte, que ma résolution va mettre au désespoir, se vengeait?... Voilà, +par exemple, une idée qui ne lui viendra jamais; il n’a point l’âme +foncièrement basse du prince: le comte peut, en gémissant, contresigner +un décret infâme, mais il a de l’honneur. Et puis, de quoi se venger? +de ce que, après l’avoir aimé cinq ans, sans faire la moindre offense à +son amour, je lui dis: «Cher comte! j’avais le bonheur de vous aimer; +eh bien, cette flamme s’éteint; je ne vous aime plus! mais je connais +le fond de votre cœur, je garde pour vous une estime profonde, et vous +serez toujours le meilleur de mes amis. + +«Que peut répondre un galant homme à une déclaration aussi sincère?» + +«Je prendrai un nouvel amant, du moins on le croira dans le monde. Je +dirai à cet amant: «Au fond le prince a raison de punir l’étourderie de +Fabrice; mais le jour de sa fête, sans doute notre gracieux souverain +lui rendra la liberté.» Ainsi je gagne six mois. Le nouvel amant désigné +par la prudence serait ce juge vendu, cet infâme bourreau, ce Rassi... +il se trouverait anobli et dans le fait, je lui donnerais l’entrée de +la bonne compagnie. Pardonne, cher Fabrice! un tel effort est pour moi +au-delà du possible. Quoi! ce monstre, encore tout couvert du sang du +comte P. et de D.! il me ferait évanouir d’horreur en s’approchant de +moi, ou plutôt je saisirais un couteau et le plongerais dans son infâme +cœur. Ne me demande pas des choses impossibles! + +«Oui, surtout oublier Fabrice! et pas l’ombre de colère contre le +prince, reprendre ma gaieté ordinaire, qui paraîtra plus aimable à ces +âmes fangeuses, premièrement, parce que j’aurai l’air de me soumettre de +bonne grâce à leur souverain; en second lieu, parce que, bien loin de me +moquer d’eux, je serai attentive à faire ressortir leurs jolis petits +mérites; par exemple, je ferai compliment au comte Zurla sur la beauté +de la plume blanche de son chapeau qu’il vient de faire venir de Lyon +par un courrier, et qui fait son bonheur. + +«Choisir un amant dans le parti de la Raversi... Si le comte s’en va, +ce sera le parti ministériel; là sera le pouvoir. Ce sera un ami de la +Raversi qui régnera sur la citadelle, car le Fabio Conti arrivera au +ministère. Comment le prince, homme de bonne compagnie, homme d’esprit, +accoutumé au travail charmant du comte, pourra-t-il traiter d’affaires +avec ce bœuf, avec ce roi des sots qui toute sa vie s’est occupé de +ce problème capital: les soldats de Son Altesse doivent-ils porter +sur leur habit, à la poitrine, sept boutons ou bien neuf? Ce sont ces +bêtes brutes fort jalouses de moi, et voilà ce qui fait ton danger, +cher Fabrice! ce sont ces bêtes brutes qui vont décider de mon sort et +du tien! Donc, ne pas souffrir que le comte donne sa démission! qu’il +reste, dût-il subir des humiliations! il s’imagine toujours que donner +sa démission est le plus grand sacrifice que puisse faire un premier +ministre; et toutes les fois que son miroir lui dit qu’il vieillit, il +m’offre ce sacrifice: donc brouillerie complète, oui, et réconciliation +seulement dans le cas où il n’y aurait que ce moyen de l’empêcher de +s’en aller. Assurément, je mettrai à son congé toute la bonne amitié +possible; mais après l’omission courtisanesque des mots <i>procédure +injuste</i> dans le billet du prince, je sens que pour ne pas le haïr j’ai +besoin de passer quelques mois sans le voir. Dans cette soirée décisive, +je n’avais pas besoin de son esprit; il fallait seulement qu’il écrivît +sous ma dictée, il n’avait qu’à écrire ce mot, que j’avais obtenu par +mon caractère: ses habitudes de bas courtisan l’ont emporté. Il me +disait le lendemain qu’il n’avait pu faire signer une absurdité par son +prince, qu’il aurait fallu des lettres de grâce: eh! bon Dieu! avec de +telles gens, avec des monstres de vanité et de rancune qu’on appelle des +Farnèse, on prend ce qu’on peut.» + +A cette idée, toute la colère de la duchesse se ranima. «Le prince m’a +trompée, se disait-elle, et avec quelle lâcheté!... Cet homme est sans +excuse: il a de l’esprit, de la finesse, du raisonnement; il n’y a de +bas en lui que ses passions. Vingt fois le comte et moi nous l’avons +remarqué, son esprit ne devient vulgaire que lorsqu’il s’imagine qu’on +a voulu l’offenser. Eh bien! le crime de Fabrice est étranger à la +politique, c’est un petit assassinat comme on en compte cent par an +dans ses heureux Etats, et le comte m’a juré qu’il a fait prendre les +renseignements les plus exacts, et que Fabrice est innocent. Ce Giletti +n’était point sans courage: se voyant à deux pas de la frontière, il eut +tout à coup la tentation de se défaire d’un rival qui plaisait.» + +La duchesse s’arrêta longtemps pour examiner s’il était possible de +croire à la culpabilité de Fabrice: non pas qu’elle trouvât que ce fût +un bien gros péché, chez un gentilhomme du rang de son neveu, de se +défaire de l’impertinence d’un historien; mais, dans son désespoir, elle +commençait à sentir vaguement qu’elle allait être obligée de se battre +pour prouver cette innocence de Fabrice. «Non, se dit-elle enfin, voici +une preuve décisive; il est comme le pauvre Pietranera, il a toujours +des armes dans toutes ses poches, et, ce jour-là, il ne portait qu’un +mauvais fusil à un coup, et encore, emprunté à l’un des ouvriers. + +«Je hais le prince parce qu’il m’a trompée, et trompée de la façon la +plus lâche; après son billet de pardon, il a fait enlever le pauvre +garçon à Bologne, etc. Mais ce compte se réglera.» Vers les cinq heures +du matin, la duchesse, anéantie par ce long accès de désespoir, sonna +ses femmes; celles-ci jetèrent un cri. En l’apercevant sur son lit, +toute habillée, avec ses diamants, pâle comme ses draps et les yeux +fermés, il leur sembla la voir exposée sur un lit de parade après +sa mort. Elles l’eussent crue tout à fait évanouie, si elles ne se +fussent pas rappelé qu’elle venait de les sonner. Quelques larmes fort +rares coulaient de temps à autre sur ses joues insensibles; ses femmes +comprirent par un signe qu’elle voulait être mise au lit. + +Deux fois après la soirée du ministre Zurla, le comte s’était présenté +chez la duchesse: toujours refusé, il lui écrivit qu’il avait un conseil +à lui demander pour lui-même: «Devait-il garder sa position après +l’affront qu’on osait lui faire?» Le comte ajoutait: «Le jeune homme est +innocent; mais fût-il coupable, devait-on l’arrêter sans m’en prévenir, +moi, son protecteur déclaré?» La duchesse ne vit cette lettre que le +lendemain. + +Le comte n’avait pas de vertu; l’on peut même ajouter que ce que les +libéraux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grand nombre) +lui semblait une duperie; il se croyait obligé à chercher avant tout le +bonheur du comte Mosca della Rovere; mais il était plein d’honneur et +parfaitement sincère lorsqu’il parlait de sa démission. De la vie il +n’avait dit un mensonge à la duchesse; celle-ci du reste ne fit pas la +moindre attention à cette lettre; son parti, et un parti bien pénible, +était pris, feindre d’oublier Fabrice; après cet effort, tout lui était +indifférent. + +Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait passé dix fois au palais +Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterré à la vue de la duchesse... +«Elle a quarante ans! se dit-il, et hier si brillante! si jeune!... Tout +le monde me dit que, durant sa longue conversation avec la Clélia Conti, +elle avait l’air aussi jeune et bien autrement séduisante.» + +La voix, le ton de la duchesse étaient aussi étranges que l’aspect de sa +personne. Ce ton, dépouillé de toute passion, de tout intérêt humain, de +toute colère, fit pâlir le comte; il lui rappela la façon d’être d’un de +ses amis qui, peu de mois auparavant, sur le point de mourir, et ayant +déjà reçu les sacrements, avait voulu l’entretenir. + +Après quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle le regarda, et +ses yeux restèrent éteints: + +--Séparons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d’une voix faible, mais +bien articulée, et qu’elle s’efforçait de rendre aimable; séparons-nous, +il le faut! Le ciel m’est témoin que, depuis cinq ans, ma conduite +envers vous a été irréprochable. Vous m’avez donné une existence +brillante, au lieu de l’ennui qui aurait été mon triste partage au +château de Grianta; sans vous j’aurais rencontré la vieillesse quelques +années plus tôt... De mon côté, ma seule occupation a été de chercher à +vous faire trouver le bonheur. C’est parce que je vous aime que je vous +propose cette séparation à l’amiable, comme on dirait en France. + +Le comte ne comprenait pas; elle fut obligée de répéter plusieurs fois. +Il devint d’une pâleur mortelle, et, se jetant à genoux auprès de son +lit, il dit tout ce que l’étonnement profond, et ensuite le désespoir le +plus vif, peuvent inspirer à un homme d’esprit passionnément amoureux. +A chaque moment il offrait de donner sa démission et de suivre son amie +dans quelque retraite à mille lieues de Parme. + +--Vous osez me parler de départ, et Fabrice est ici! s’écria-t-elle +enfin en se soulevant à demi. + +Mais comme elle aperçut que ce nom de Fabrice faisait une impression +pénible, elle ajouta après un moment de repos et en serrant légèrement +la main du comte: + +--Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aimé avec cette +passion et ces transports que l’on n’éprouve plus, ce me semble, après +trente ans, et je suis déjà bien loin de cet âge. On vous aura dit +que j’aimais Fabrice, car je sais que le bruit en a couru dans cette +cour méchante. (Ses yeux brillèrent pour la première fois dans cette +conversation, en prononçant ce mot <i>méchante</i>.) Je vous jure devant +Dieu, et sur la vie de Fabrice, que jamais il ne s’est passé entre lui +et moi la plus petite chose que n’eût pas pu souffrir l’œil d’une tierce +personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l’aime exactement comme +ferait une sœur; je l’aime d’instinct, pour parler ainsi. J’aime en lui +son courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en +aperçoit pas lui-même; je me souviens que ce genre d’admiration commença +à son retour de Warterloo. Il était encore enfant, malgré ses dix-sept +ans; sa grande inquiétude était de savoir si réellement il avait assisté +à la bataille, et dans le cas du oui, s’il pouvait dire s’être battu, +lui qui n’avait marché à l’attaque d’aucune batterie ni d’aucune colonne +ennemie. Ce fut pendant les graves discussions que nous avions ensemble +sur ce sujet important, que je commençai à voir en lui une grâce +parfaite. Sa grande âme se révélait à moi; que de savants mensonges eût +étalés, à sa place, un jeune homme bien élevé! Enfin, s’il n’est heureux +je ne puis être heureuse. Tenez, voilà un mot qui peint bien l’état de +mon cœur; si ce n’est la vérité, c’est au moins tout ce que j’en vois. + +Le comte, encouragé par ce ton de franchise et d’intimité, voulut lui +baiser la main: elle la retira avec une sorte d’horreur. + +--Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme de trente-sept +ans, je me trouve à la porte de la vieillesse, j’en ressens déjà tous +les découragements, et peut-être même suis-je voisine de la tombe. Ce +moment est terrible, à ce qu’on dit, et pourtant il me semble que je le +désire. J’éprouve le pire symptôme de la vieillesse: mon cœur est éteint +par cet affreux malheur, je ne puis plus aimer. Je ne vois plus en vous, +cher comte, que l’ombre de quelqu’un qui me fut cher. Je dirai plus, +c’est la reconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce langage. + +--Que vais-je devenir? lui répétait le comte, moi qui sens que je vous +suis attaché avec plus de passion que les premiers jours, quand je vous +voyais à la Scala! + +--Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d’amour m’ennuie, et me +semble indécent. Allons, dit-elle en essayant de sourire, mais en vain, +courage! soyez homme d’esprit, homme judicieux, homme à ressources dans +les occurrences. Soyez avec moi ce que vous êtes réellement aux yeux +des indifférents, l’homme le plus habile et le plus grand politique que +l’Italie ait produit depuis des siècles. + +Le comte se leva et se promena en silence pendant quelques instants. + +--Impossible, chère amie, lui dit-il enfin: je suis en proie aux +déchirements de la passion la plus violente, et vous me demandez +d’interroger ma raison! Il n’y a plus de raison pour moi! + +--Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d’un ton sec. + +Et ce fut pour la première fois, après deux heures d’entretien, que sa +voix prit une expression quelconque. Le comte, au désespoir lui-même, +chercha à la consoler. + +--Il m’a trompée, s’écriait-elle sans répondre en aucune façon aux +raisons d’espérer que lui exposait le comte; il m’a trompée de la façon +la plus lâche! + +Et sa pâleur mortelle cessa pour un instant; mais, même dans ce moment +d’excitation violente, le comte remarqua qu’elle n’avait pas la force de +soulever les bras. + +«Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu’elle ne fût que malade? +En ce cas pourtant ce serait le début de quelque maladie fort grave.» +Alors, rempli d’inquiétude, il proposa de faire appeler le célèbre +Rozari, le premier médecin du pays et de l’Italie. + +--Vous voulez donc donner à un étranger le plaisir de connaître toute +l’étendue de mon désespoir?... Est-ce là le conseil d’un traître ou d’un +ami? + +Et elle le regarda avec des yeux étranges. + +«C’en est fait, se dit-il avec désespoir, elle n’a plus d’amour pour +moi, et bien plus, elle ne me place plus même au rang des hommes +d’honneur vulgaires.» + +--Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, que j’ai +voulu avant tout avoir des détails sur l’arrestation qui nous met au +désespoir, et chose étrange! je ne sais encore rien de positif; j’ai +fait interroger les gendarmes de la station voisine, ils ont vu arriver +le prisonnier par la route de Castelnovo, et ont reçu l’ordre de suivre +sa sediola. J’ai réexpédié aussitôt Bruno, dont vous connaissez le +zèle non moins que le dévouement; il a ordre de remonter de station en +station pour savoir où et comment Fabrice a été arrêté. + +En entendant prononcer ce nom de Fabrice, la duchesse fut saisie d’une +légère convulsion. + +--Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte dès qu’elle put parler; ces +détails m’intéressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moi bien +comprendre les plus petites circonstances. + +--Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air de légèreté +pour tenter de la distraire un peu, j’ai envie d’envoyer un commis de +confiance à Bruno et d’ordonner à celui-ci de pousser jusqu’à Bologne; +c’est là, peut-être, qu’on aura enlevé notre jeune ami. De quelle date +est sa dernière lettre? + +--De mardi, il y a cinq jours. + +--Avait-elle été ouverte à la poste? + +--Aucune trace d’ouverture. Il faut vous dire qu’elle était écrite sur +du papier horrible; l’adresse est d’une main de femme, et cette adresse +porte le nom d’une vieille blanchisseuse parente de ma femme de chambre. +La blanchisseuse croit qu’il s’agit d’une affaire d’amour, et la Chékina +lui rembourse les ports de lettres sans y rien ajouter. + +Le comte, qui avait pris tout à fait le ton d’un homme d’affaires, +essaya de découvrir, en discutant avec la duchesse, quel pouvait avoir +été le jour de l’enlèvement à Bologne. Il s’aperçut alors seulement, +lui qui avait ordinairement tant de tact, que c’était là le ton qu’il +fallait prendre. Ces détails intéressaient la malheureuse femme et +semblaient la distraire un peu. Si le comte n’eût pas été amoureux, +il eût eu cette idée si simple dès son entrée dans la chambre. La +duchesse le renvoya pour qu’il pût sans délai expédier de nouveaux +ordres au fidèle Bruno. Comme on s’occupait en passant de la question +de savoir s’il y avait eu sentence avant le moment où le prince avait +signé le billet adressé à la duchesse, celle-ci saisit avec une sorte +d’empressement l’occasion de dire au comte: + +--Je ne vous reprocherai point d’avoir omis les mots <i>injuste procédure</i> +dans le billet que vous écrivîtes et qu’il signa, c’était l’instinct +de courtisan qui vous prenait à la gorge; sans vous en douter, vous +préfériez l’intérêt de votre maître à celui de votre amie. Vous avez mis +vos actions à mes ordres, cher comte, et cela depuis longtemps, mais +il n’est pas en votre pouvoir de changer votre nature; vous avez de +grands talents pour être ministre, mais vous avez aussi l’instinct de +ce métier. La suppression du mot <i>injuste</i> me perd; mais loin de moi de +vous la reprocher en aucune façon, ce fut la faute de l’instinct et non +pas celle de la volonté. + +«Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l’air le plus +impérieux, que je ne suis point trop affligée de l’enlèvement de +Fabrice, que je n’ai pas eu la moindre velléité de m’éloigner de ce +pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voilà ce que +vous avez à dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire: Comme je +compte seule diriger ma conduite à l’avenir, je veux me séparer de +vous à l’amiable, c’est-à-dire en bonne et vieille amie. Comptez que +j’ai soixante ans; la jeune femme est morte en moi, je ne puis plus +m’exagérer rien au monde, je ne puis plus aimer. Mais je serais encore +plus malheureuse que je ne le suis s’il m’arrivait de compromettre votre +destinée. Il peut entrer dans mes projets de me donner l’apparence +d’avoir un jeune amant, et je ne voudrais pas vous voir affligé. Je puis +vous jurer sur le bonheur de Fabrice, elle s’arrêta une demi-minute +après ce mot, que jamais je ne vous ai fait une infidélité et cela en +cinq années de temps. C’est bien long, dit-elle; elle essaya de sourire; +ses joues si pâles s’agitèrent, mais ses lèvres ne purent se séparer. Je +vous jure même que jamais je n’en ai eu le projet ni l’envie. Cela bien +entendu, laissez-moi. + +Le comte sortit, au désespoir, du palais Sanseverina: il voyait chez +la duchesse l’intention bien arrêtée de se séparer de lui, et jamais +il n’avait été aussi éperdument amoureux. C’est là une de ces choses +sur lesquelles je suis obligé de revenir souvent, parce qu’elles +sont improbables hors de l’Italie. En rentrant chez lui, il expédia +jusqu’à six personnes différentes sur la route de Castelnovo et de +Bologne, et les chargea de lettres. «Mais ce n’est pas tout, se dit le +malheureux comte, le prince peut avoir la fantaisie de faire exécuter +ce malheureux enfant, et cela pour se venger du ton que la duchesse +prit avec lui le jour de ce fatal billet. Je sentais que la duchesse +passait une limite que l’on ne doit jamais franchir, et c’est pour +raccommoder les choses que j’ai eu la sottise incroyable de supprimer +le mot <i>procédure injuste</i>, le seul qui liât le souverain... Mais bah! +ces gens-là sont-ils liés par quelque chose? C’est là sans doute la +plus grande faute de ma vie, j’ai mis au hasard tout ce qui peut en +faire le prix pour moi: il s’agit de réparer cette étourderie à force +d’activité et d’adresse; mais enfin si je ne puis rien obtenir, même en +sacrifiant un peu de ma dignité, je plante là cet homme; avec ses rêves +de haute politique, avec ses idées de se faire roi constitutionnel de la +Lombardie, nous verrons comment il me remplacera... Fabio Conti n’est +qu’un sot, le talent de Rassi se réduit à faire pendre légalement un +homme qui déplaît au pouvoir.» + +Une fois cette résolution bien arrêtée de renoncer au ministère si les +rigueurs à l’égard de Fabrice dépassaient celles d’une simple détention, +le comte se dit: «Si un caprice de la vanité de cet homme imprudemment +bravée me coûte le bonheur, du moins l’honneur me restera... A propos, +puisque je me moque de mon portefeuille, je puis me permettre cent +actions qui, ce matin encore, m’eussent semblé hors du possible. Par +exemple, je vais tenter tout ce qui est humainement faisable pour faire +évader Fabrice... Grand Dieu! s’écria le comte en s’interrompant et +ses yeux s’ouvrant à l’excès comme à la vue d’un bonheur imprévu, la +duchesse ne m’a pas parlé d’évasion, aurait-elle manqué de sincérité +une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle que le désir que je +trahisse le prince? Ma foi, c’est fait!» + +L’œil du comte avait repris toute sa finesse satirique. «Cet aimable +fiscal Rassi est payé par le maître pour toutes les sentences qui nous +déshonorent en Europe mais il n’est pas homme à refuser d’être payé par +moi pour trahir les secrets du maître. Cet animal-là a une maîtresse et +un confesseur, mais la maîtresse est d’une trop vile espèce pour que je +puisse lui parler, le lendemain elle raconterait l’entrevue à toutes les +fruitières du voisinage.» Le comte, ressuscité par cette lueur d’espoir, +était déjà sur le chemin de la cathédrale; étonné de la légèreté de sa +démarche, il sourit malgré son chagrin: «Ce que c’est, dit-il, que de +n’être plus ministre!» Cette cathédrale, comme beaucoup d’églises en +Italie, sert de passage d’une rue à l’autre, le comte vit de loin un des +grands vicaires de l’archevêque qui traversait la nef. + +--Puisque je vous rencontre, lui dit-il, vous serez assez bon pour +épargner à ma goutte la fatigue mortelle de monter jusque chez +monseigneur l’archevêque. Je lui aurais toutes les obligations du monde +s’il voulait bien descendre jusqu’à la sacristie. + +L’archevêque fut ravi de ce message, il avait mille choses à dire au +ministre au sujet de Fabrice. Mais le ministre devina que ces choses +n’étaient que des phrases et ne voulut rien écouter. + +--Quel homme est-ce que Dugnani, vicaire de Saint-Paul? + +--Un petit esprit et une grande ambition, répondit l’archevêque, peu de +scrupules et une extrême pauvreté, car nous en avons des vices! + +--Tudieu, monseigneur! s’écria le ministre, vous peignez comme Tacite. + +Et il prit congé de lui en riant. A peine de retour au ministère, il fit +appeler l’abbé Dugnani. + +--Vous dirigez la conscience de mon excellent ami le fiscal général +Rassi, n’aurait-il rien à me dire? + +Et, sans autres paroles ou plus de cérémonie, il renvoya le Dugnani. + + + + +CHAPITRE XVII + + +Le comte se regardait comme hors du ministère. «Voyons un peu, se +dit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux après ma disgrâce, car +c’est ainsi qu’on appellera ma retraite.» Le comte fit l’état de sa +fortune: il était entré au ministère avec quatre-vingt mille francs de +bien; à son grand étonnement, il trouva que, tout compté, son avoir +actuel ne s’élevait pas à cinq cent mille francs: «C’est vingt mille +livres de rente tout au plus, se dit-il. Il faut convenir que je suis un +grand étourdi! Il n’y a pas un bourgeois à Parme qui ne me croie cent +cinquante mille livres de rente; et le prince, sur ce sujet, est plus +bourgeois qu’un autre. Quand ils me verront dans la crotte, ils diront +que je sais bien cacher ma fortune. Pardieu, s’écria-t-il, si je suis +encore ministre trois mois, nous la verrons doublée, cette fortune.» Il +trouva dans cette idée l’occasion d’écrire à la duchesse, et la saisit +avec avidité; mais pour se faire pardonner une lettre dans les termes +où ils en étaient, il remplit celle-ci de chiffres et de calculs. «Nous +n’aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il, pour vivre tous +trois à Naples, Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi nous aurons un +cheval de selle à nous deux.» Le ministre venait à peine d’envoyer sa +lettre, lorsqu’on annonça le fiscal général Rassi; il le reçut avec une +hauteur qui frisait l’impertinence. + +--Comment, monsieur, lui dit-il, vous faites enlever à Bologne un +conspirateur que je protège, de plus vous voulez lui couper le cou, et +vous ne me dites rien! Savez-vous au moins le nom de mon successeur? +Est-ce le général Conti, ou vous-même? + +Le Rassi fut atterré; il avait trop peu d’habitude de la bonne compagnie +pour deviner si le comte parlait sérieusement: il rougit beaucoup, +ânonna quelques mots peu intelligibles; le comte le regardait et +jouissait de son embarras. Tout à coup le Rassi se secoua et s’écria +avec une aisance parfaite et de l’air de Figaro pris en flagrant délit +par Almaviva: + +--Ma foi, monsieur le comte, je n’irai point par quatre chemins avec +Votre Excellence: que me donnerez-vous pour répondre à toutes vos +questions comme je ferais à celles de mon confesseur? + +--La croix de Saint-Paul (c’est l’ordre de Parme), ou de l’argent, si +vous pouvez me fournir un prétexte pour vous en accorder. + +--J’aime mieux la croix de Saint-Paul, parce qu’elle m’anoblit. + +--Comment, cher fiscal, vous faites encore quelque cas de notre pauvre +noblesse? + +--Si j’étais né noble, répondit le Rassi avec toute l’impudence de son +métier, les parents des gens que j’ai fait pendre me haïraient, mais ils +ne me mépriseraient pas. + +--Eh bien! je vous sauverai du mépris, dit le comte, guérissez-moi de +mon ignorance. Que comptez-vous faire de Fabrice? + +--Ma foi, le prince est fort embarrassé: il craint que, séduit par les +beaux yeux d’Armide, pardonnez à ce langage un peu vif, ce sont les +termes précis du souverain; il craint que, séduit par de fort beaux yeux +qui l’ont un peu touché lui-même, vous ne le plantiez là, et il n’y a +que vous pour les affaires de Lombardie. Je vous dirai même, ajouta +Rassi en baissant la voix, qu’il y a là une fière occasion pour vous, et +qui vaut bien la croix de Saint-Paul que vous me donnez. Le prince vous +accorderait, comme récompense nationale, une jolie terre valant six cent +mille francs qu’il distrairait de son domaine, ou une gratification de +trois cent mille francs écus, si vous vouliez consentir à ne pas vous +mêler du sort de Fabrice del Dongo, ou du moins à ne lui en parler qu’en +public. + +--Je m’attendais à mieux que ça, dit le comte; ne pas me mêler de +Fabrice c’est me brouiller avec la duchesse. + +--Eh bien! c’est encore ce que dit le prince: le fait est qu’il est +horriblement monté contre Mme la duchesse, entre nous soit dit; et il +craint que, pour dédommagement de la brouille avec cette dame aimable, +maintenant que vous voilà veuf, vous ne lui demandiez la main de +sa cousine, la vieille princesse Isota, laquelle n’est âgée que de +cinquante ans. + +--Il a deviné juste, s’écria le comte, notre maître est l’homme le plus +fin de ses Etats. + +Jamais le comte n’avait eu l’idée baroque d’épouser cette vieille +princesse; rien ne fût allé plus mal à un homme que les cérémonies de +cour ennuyaient à la mort. + +Il se mit à jouer avec sa tabatière sur le marbre d’une petite table +voisine de son fauteuil. Rassi vit dans ce geste d’embarras la +possibilité d’une bonne aubaine; son œil brilla. + +--De grâce, monsieur le comte, s’écria-t-il, si Votre Excellence veut +accepter, ou la terre de six cent mille francs, ou la gratification en +argent, je la prie de ne point choisir d’autre négociateur que moi. Je +me ferais fort, ajouta-t-il en baissant la voix, de faire augmenter +la gratification en argent ou même de faire joindre une forêt assez +importante à la terre domaniale. Si Votre Excellence daignait mettre un +peu de douceur et de ménagement dans sa façon de parler au prince de ce +morveux qu’on a coffré, on pourrait peut-être ériger en duché la terre +que lui offrirait la reconnaissance nationale. Je le répète à Votre +Excellence; le prince, pour le quart d’heure, exècre la duchesse, mais +il est fort embarrassé, et même au point que j’ai cru parfois qu’il y +avait quelque circonstance secrète qu’il n’osait pas m’avouer. Au fond +on peut trouver ici une mine d’or, moi vous vendant ses secrets les +plus intimes et fort librement, car on me croit votre ennemi juré. Au +fond, s’il est furieux contre la duchesse, il croit aussi, et comme nous +tous, que vous seul au monde pouvez conduire à bien toutes les démarches +secrètes relatives au Milanais. Votre Excellence me permet-elle de +lui répéter textuellement les paroles du souverain? dit le Rassi en +s’échauffant, il y a souvent une physionomie dans la position des mots, +qu’aucune traduction ne saurait rendre, et vous pourrez y voir plus que +je n’y vois. + +--Je permets tout, dit le comte en continuant, d’un air distrait, à +frapper la table de marbre avec sa tabatière d’or, je permets tout et je +serai reconnaissant. + +--Donnez-moi des lettres de noblesse transmissible, indépendamment de la +croix, et je serai plus que satisfait. Quand je parle d’anoblissement au +prince, il me répond: «Un coquin tel que toi, noble? Il faudrait fermer +boutique dès le lendemain; personne à Parme ne voudrait plus se faire +anoblir.» Pour en revenir à l’affaire du Milanais, le prince me disait, +il n’y a pas trois jours: «Il n’y a que ce fripon-là pour suivre le fil +de nos intrigues; si je le chasse ou s’il suit la duchesse, il vaut +autant que je renonce à l’espoir de me voir un jour le chef libéral et +adoré de toute l’Italie.» + +A ce mot le comte respira: «Fabrice ne mourra pas», se dit-il. + +De sa vie le Rassi n’avait pu arriver à une conversation intime avec le +premier ministre: il était hors de lui de bonheur; il se voyait à la +veille de pouvoir quitter ce nom de Rassi, devenu dans le pays synonyme +de tout ce qu’il y a de bas et de vil; le petit peuple donnait le nom +de Rassi aux chiens enragés; depuis peu des soldats s’étaient battus en +duel parce qu’un de leurs camarades les avait appelés Rassi. Enfin il ne +se passait pas de semaine sans que ce malheureux nom ne vînt s’enchâsser +dans quelque sonnet atroce. Son fils, jeune et innocent écolier de seize +ans, était chassé des cafés, sur son nom. + +C’est le souvenir brûlant de tous ces agréments de sa position qui lui +fit commettre une imprudence. + +--J’ai une terre, dit-il au comte en rapprochant sa chaise du fauteuil +du ministre, elle s’appelle Riva, je voudrais être baron Riva. + +--Pourquoi pas? dit le ministre. + +Rassi était hors de lui. + +--Eh bien! monsieur le comte, je me permettrai d’être indiscret, +j’oserai deviner le but de vos désirs, vous aspirez à la main de la +princesse Isota, et c’est une noble ambition. Une fois parent, vous êtes +à l’abri de la disgrâce, vous bouclez notre homme. Je ne vous cacherai +pas qu’il a ce mariage avec la princesse Isota en horreur; mais si vos +affaires étaient confiées à quelqu’un d’adroit et de bien payé, on +pourrait ne pas désespérer du succès. + +--Moi, mon cher baron, j’en désespérais; je désavoue d’avance toutes +les paroles que vous pourrez porter en mon nom; mais le jour où cette +alliance illustre viendra enfin combler mes vœux et me donner une si +haute position dans l’Etat, je vous offrirai, moi, trois cent mille +francs de mon argent, ou bien je conseillerai au prince de vous accorder +une marque de faveur que vous-même vous préférerez à cette somme +d’argent. + +Le lecteur trouve cette conversation longue; pourtant nous lui faisons +grâce de plus de la moitié; elle se prolongea encore deux heures. Le +Rassi sortit de chez le comte fou de bonheur; le comte resta avec de +grandes espérances de sauver Fabrice, et plus résolu que jamais à donner +sa démission. Il trouvait que son crédit avait raison d’être renouvelé +par la présence au pouvoir de gens tels que Rassi et le général Conti; +il jouissait avec délices d’une possibilité qu’il venait d’entrevoir de +se venger du prince: «Il peut faire partir la duchesse, s’écriait-il, +mais parbleu il renoncera à l’espoir d’être roi constitutionnel de la +Lombardie.» (Cette chimère était ridicule: le prince avait beaucoup +d’esprit, mais, à force d’y rêver, il en était devenu amoureux fou.) + +Le comte ne se sentait pas de joie en courant chez la duchesse lui +rendre compte de sa conversation avec le fiscal. Il trouva la porte +fermée pour lui; le portier n’osait presque pas lui avouer cet ordre +reçu de la bouche même de sa maîtresse. Le comte regagna tristement le +palais du ministère, le malheur qu’il venait d’essuyer éclipsait en +entier la joie que lui avait donnée sa conversation avec le confident +du prince. N’ayant plus le cœur de s’occuper de rien, le comte errait +tristement dans sa galerie de tableaux, quand, un quart d’heure après, +il reçut un billet ainsi conçu: + +Puisqu’il est vrai, cher et bon ami, que nous ne sommes plus qu’amis, +il faut ne venir me voir que trois fois par semaine. Dans quinze jours +nous réduirons ces visites, toujours si chères à mon cœur, à deux par +mois. Si vous voulez me plaire, donnez de la publicité à cette sorte de +rupture; si vous vouliez me rendre presque tout l’amour que jadis j’eus +pour vous, vous feriez choix d’une nouvelle amie. Quant à moi, j’ai de +grands projets de dissipation: je compte aller beaucoup dans le monde, +peut-être même trouverai-je un homme d’esprit pour me faire oublier mes +malheurs. Sans doute en qualité d’ami la première place dans mon cœur +vous sera toujours réservée; mais je ne veux plus que l’on dise que mes +démarches ont été dictées par votre sagesse; je veux surtout que l’on +sache bien que j’ai perdu toute influence sur vos déterminations. En un +mot, cher comte, croyez que vous serez toujours mon ami le plus cher, +mais jamais autre chose. Ne gardez, je vous prie, aucune idée de retour, +tout est bien fini. Comptez à jamais sur mon amitié. + +Ce dernier trait fut trop fort pour le courage du comte: il fit une +belle lettre au prince pour donner sa démission de tous ses emplois, et +il l’adressa à la duchesse avec prière de la faire parvenir au palais. +Un instant après, il reçut sa démission, déchirée en quatre, et, sur un +des blancs du papier, la duchesse avait daigné écrire: Non, mille fois +non! + +Il serait difficile de décrire le désespoir du pauvre ministre. «Elle +a raison, j’en conviens, se disait-il à chaque instant; mon omission +du mot <i>procédure injuste</i> est un affreux malheur; elle entraînera +peut-être la mort de Fabrice, et celle-ci amènera la mienne.» Ce fut +avec la mort dans l’âme que le comte, qui ne voulait pas paraître au +palais du souverain avant d’y être appelé, écrivit de sa main le mot <i>u +proprio</i> qui nommait Rassi chevalier de l’ordre de Saint-Paul et lui +conférait la noblesse transmissible; le comte y joignit un rapport d’une +demi-pause qui exposait au prince les raisons d’Etat qui conseillaient +cette mesure. Il trouva une sorte de joie mélancolique à faire de ces +pièces deux belles copies qu’il adressa à la duchesse. + +Il se perdait en suppositions; il cherchait à deviner quel serait à +l’avenir le plan de conduite de la femme qu’il aimait. «Elle n’en sait +rien elle-même, se disait-il; une seule chose reste certaine, c’est que, +pour rien au monde, elle ne manquerait aux résolutions qu’elle m’aurait +une fois annoncées.» Ce qui ajoutait encore à son malheur, c’est qu’il +ne pouvait parvenir à trouver la duchesse blâmable. «Elle m’a fait une +grâce en m’aimant, elle cesse de m’aimer après une faute involontaire, +il est vrai, mais qui peut entraîner une conséquence horrible; je n’ai +aucun droit de me plaindre.» Le lendemain matin, le comte sut que la +duchesse avait recommencé à aller dans le monde; elle avait paru la +veille au soir dans toutes les maisons qui recevaient. Que fût-il devenu +s’il se fût rencontré avec elle dans le même salon? Comment lui parler? +De quel ton lui adresser la parole? Et comment ne pas lui parler? + +Le lendemain fut un jour funèbre; le bruit se répandait généralement +que Fabrice allait être mis à mort, la ville fut émue. On ajoutait que +le prince, ayant égard à sa haute naissance, avait daigné décider qu’il +aurait la tête tranchée. + +«C’est moi qui le tue, se dit le comte; je ne puis plus prétendre à +revoir jamais la duchesse.» Malgré ce raisonnement assez simple, il ne +put s’empêcher de passer trois fois à sa porte; à la vérité, pour n’être +pas remarqué, il alla chez elle à pied. Dans son désespoir, il eut même +le courage de lui écrire. Il avait fait appeler Rassi deux fois; le +fiscal ne s’était point présenté. «Le coquin me trahit», se dit le comte. + +Le lendemain, trois grandes nouvelles agitaient la haute société de +Parme, et même la bourgeoisie. La mise à mort de Fabrice était plus +que jamais certaine; et, complément bien étrange de cette nouvelle, la +duchesse ne paraissait point trop au désespoir. Selon les apparences, +elle n’accordait que des regrets assez modérés à son jeune amant; +toutefois elle profitait avec un art infini de la pâleur que venait de +lui donner une indisposition assez grave, qui était survenue en même +temps que l’arrestation de Fabrice. Les bourgeois reconnaissaient bien +à ces détails le cœur sec d’une grande dame de la cour. Par décence +cependant, et comme sacrifice aux mânes du jeune Fabrice, elle avait +rompu avec le comte Mosca. + +--Quelle immoralité! s’écriaient les jansénistes de Parme. + +Mais déjà la duchesse, chose incroyable! paraissait disposée à écouter +les cajoleries des plus beaux jeunes gens de la cour. On remarquait, +entre autres singularités, qu’elle avait été fort gaie dans une +conversation avec le comte Baldi, l’amant actuel de la Raversi, et +l’avait beaucoup plaisanté sur ses courses fréquentes au château de +Velleja. La petite bourgeoisie et le peuple étaient indignés de la mort +de Fabrice, que ces bonnes gens attribuaient à la jalousie du comte +Mosca. La société de la cour s’occupait aussi beaucoup du comte, mais +c’était pour s’en moquer. La troisième des grandes nouvelles que nous +avons annoncées n’était autre en effet que la démission du comte; tout +le monde se moquait d’un amant ridicule qui, à l’âge de cinquante-six +ans, sacrifiait une position magnifique au chagrin d’être quitté par +une femme sans cœur et qui, depuis longtemps, lui préférait un jeune +homme. Le seul archevêque eut l’esprit, ou plutôt le cœur, de deviner +que l’honneur défendait au comte de rester premier ministre dans un pays +où l’on allait couper la tête, et sans le consulter, à un jeune homme, +son protégé. La nouvelle de la démission du comte eut l’effet de guérir +de sa goutte le général Fabio Conti, comme nous le dirons en son lieu, +lorsque nous parlerons de la façon dont le pauvre Fabrice passait son +temps à la citadelle, pendant que toute la ville s’enquérait de l’heure +de son supplice. + +Le jour suivant, le comte revit Bruno, cet agent fidèle qu’il avait +expédié sur Bologne; le comte s’attendrit au moment où cet homme entrait +dans son cabinet; sa vue lui rappelait l’état heureux où il se trouvait +lorsqu’il l’avait envoyé à Bologne, presque d’accord avec la duchesse. +Bruno arrivait de Bologne où il n’avait rien découvert; il n’avait pu +trouver Ludovic, que le podestat de Castelnovo avait gardé dans la +prison de son village. + +--Je vais vous renvoyer à Bologne, dit le comte à Bruno: la duchesse +tiendra au triste plaisir de connaître les détails du malheur de +Fabrice. Adressez-vous au brigadier de gendarmerie qui commande le poste +de Castelnovo... + +«Mais non! s’écria le comte en s’interrompant; partez à l’instant même +pour la Lombardie, et distribuez de l’argent et en grande quantité à +tous nos correspondants. Mon but est d’obtenir de tous ces gens-là des +rapports de la nature la plus encourageante. + +Bruno ayant bien compris le but de sa mission, se mit à écrire +ses lettres de créance; comme le comte lui donnait ses dernières +instructions, il reçut une lettre parfaitement fausse, mais fort bien +écrite; on eût dit un ami écrivant à son ami pour lui demander un +service. L’ami qui écrivait n’était autre que le prince. Ayant ouï +parler de certains projets de retraite, il suppliait son ami, le comte +Mosca, de garder le ministère; il le lui demandait au nom de l’amitié +et des dangers de la patrie; et le lui ordonnait comme son maître. +Il ajoutait que le roi de *** venant de mettre à sa disposition deux +cordons de son ordre, il en gardait un pour lui, et envoyait l’autre à +son cher comte Mosca. + +--Cet animal-là fait mon malheur! s’écria le comte furieux, devant Bruno +stupéfait, et croit me séduire par ces mêmes phrases hypocrites que tant +de fois nous avons arrangées ensemble pour prendre à la glu quelque sot. + +Il refusa l’ordre qu’on lui offrait, et dans sa réponse parla de l’état +de sa santé comme ne lui laissant que bien peu d’espérance de pouvoir +s’acquitter longtemps encore des pénibles travaux du ministère. Le comte +était furieux. Un instant après on annonça le fiscal Rassi, qu’il traita +comme un nègre. + +--Eh bien! parce que je vous ai fait noble, vous commencez à faire +l’insolent! Pourquoi n’être pas venu hier pour me remercier, comme +c’était votre devoir étroit, monsieur le cuistre? + +Le Rassi était bien au-dessus des injures; c’était sur ce ton-là qu’il +était journellement reçu par le prince; mais il voulait être baron et se +justifia avec esprit. Rien n’était plus facile. + +--Le prince m’a tenu cloué à une table hier toute la journée; je n’ai pu +sortir du palais. Son Altesse m’a fait copier de ma mauvaise écriture +de procureur une quantité de pièces diplomatiques tellement niaises et +tellement bavardes que je crois, en vérité, que son but unique était +de me retenir prisonnier. Quand enfin j’ai pu prendre congé, vers les +cinq heures, mourant de faim, il m’a donné l’ordre d’aller chez moi +directement, et de n’en pas sortir de la soirée. En effet, j’ai vu deux +de ses espions particuliers, de moi bien connus, se promener dans ma +rue jusque sur le minuit. Ce matin, dès que je l’ai pu, j’ai fait venir +une voiture qui m’a conduit jusqu’à la porte de la cathédrale. Je suis +descendu de voiture très lentement, puis, prenant le pas de course, j’ai +traversé l’église et me voici. Votre Excellence est dans ce moment-ci +l’homme du monde auquel je désire plaire avec le plus de passion. + +--Et moi, monsieur le drôle, je ne suis point dupe de tous ces contes +plus ou moins bien bâtis! Vous avez refusé de me parler de Fabrice +avant-hier; j’ai respecté vos scrupules, et vos serments touchant le +secret, quoique les serments pour un être tel que vous ne soient tout +au plus que des moyens de défaite. Aujourd’hui, je veux la vérité: +Qu’est-ce que ces bruits ridicules qui font condamner à mort ce jeune +homme comme assassin du comédien Giletti! + +--Personne ne peut mieux rendre compte à Votre Excellence de ces bruits, +puisque c’est moi-même qui les ai fait courir par ordre du souverain; +et, j’y pense! c’est peut-être pour m’empêcher de vous faire part de cet +incident qu’hier, toute la journée, il m’a retenu prisonnier. Le prince, +qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pas douter que je ne vinsse vous +apporter ma croix et vous supplier de l’attacher à ma boutonnière. + +--Au fait! s’écria le ministre, et pas de phrases. + +--Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mort contre +M. del Dongo, mais il n’a, comme vous le savez sans doute, qu’une +condamnation en vingt années de fers, commuée par lui, le lendemain même +de la sentence, en douze années de forteresse avec jeûne au pain et à +l’eau tous les vendredis, et autres bamboches religieuses. + +--C’est parce que je savais cette condamnation à la prison seulement, +que j’étais effrayé des bruits d’exécution prochaine qui se répandent +par la ville; je me souviens de la mort du comte Palanza, si bien +escamotée par vous. + +--C’est alors que j’aurais dû avoir la croix! s’écria Rassi sans se +déconcerter; il fallait serrer le bouton tandis que je le tenais, et +que l’homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaud alors, et +c’est armé de cette expérience que j’ose vous conseiller de ne pas +m’imiter aujourd’hui. (Cette comparaison parut du plus mauvais goût à +l’interlocuteur, qui fut obligé de se retenir pour ne pas donner des +coups de pied à Rassi.) + +--D’abord, reprit celui-ci avec la logique d’un jurisconsulte et +l’assurance parfaite d’un homme qu’aucune insulte ne peut offenser, +d’abord il ne peut être question de l’exécution dudit del Dongo; le +prince n’oserait! les temps sont bien changés! et enfin, moi, noble et +espérant par vous de devenir baron, je n’y donnerais pas les mains. Or, +ce n’est que de moi, comme le sait Votre Excellence, que l’exécuteur +des hautes œuvres peut recevoir des ordres, et, je vous le jure, le +chevalier Rassi n’en donnera jamais contre le sieur del Dongo. + +--Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d’un air sévère. + +--Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suis que +pour les morts officielles, et si M. del Dongo vient à mourir d’une +colique, n’allez pas me l’attribuer! Le prince est outré, et je ne sais +pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavant le Rassi eût dit +la duchesse, mais, comme toute la ville, il savait la rupture avec le +premier ministre). + +Le comte fut frappé de la suppression du titre dans une telle bouche, et +l’on peut juger du plaisir qu’elle lui fit; il lança au Rassi un regard +chargé de la plus vive haine. «Mon cher ange! se dit-il ensuite, je ne +puis te montrer mon amour qu’en obéissant aveuglément à tes ordres.» + +--Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un intérêt +bien passionné aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme +elle m’avait présenté ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien dû +rester à Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens +à ce qu’il ne soit pas mis à mort de mon temps, et je veux bien vous +donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront +sa sortie de prison. + +--En ce cas, monsieur le comte, je ne serai baron que dans douze années +révolues, car le prince est furieux, et sa haine contre la duchesse est +tellement vive, qu’il cherche à la cacher. + +--Son Altesse est bien bonne! qu’a-t-elle besoin de cacher sa haine, +puisque son premier ministre ne protège plus la duchesse? Seulement je +ne veux pas qu’on puisse m’accuser de vilenie, ni surtout de jalousie: +c’est moi qui ai fait venir la duchesse en ce pays, et si Fabrice meurt +en prison, vous ne serez pas baron, mais vous serez peut-être poignardé. +Mais laissons cette bagatelle: le fait est que j’ai fait le compte de ma +fortune; à peine si j’ai trouvé vingt mille livres de rente, sur quoi +j’ai le projet d’adresser très humblement ma démission au souverain. +J’ai quelque espoir d’être employé par le roi de Naples: cette grande +ville m’offrira les distractions dont j’ai besoin en ce moment, et que +je ne puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne resterais qu’autant +que vous me feriez obtenir la main de la princesse Isota, etc. + +La conversation fut infinie dans ce sens. Comme Rassi se levait, le +comte lui dit d’un air fort indifférent: + +--Vous savez qu’on a dit que Fabrice me trompait, en ce sens qu’il était +un des amants de la duchesse; je n’accepte point ce bruit, et pour le +démentir, je veux que vous fassiez passer cette bourse à Fabrice. + +--Mais monsieur le comte, dit Rassi effrayé, et regardant la bourse, il +y a là une somme énorme, et les règlements... + +--Pour vous, mon cher, elle peut être énorme, reprit le comte de +l’air du plus souverain mépris: un bourgeois tel que vous, envoyant +de l’argent à son ami en prison, croit se ruiner en lui donnant dix +sequins: moi, jeveux que Fabrice reçoive ces six mille francs, et +surtout que le château ne sache rien de cet envoi. + +Comme le Rassi effrayé voulait répliquer, le comte ferma la porte sur +lui avec impatience. «Ces gens-là, se dit-il, ne voient le pouvoir +que derrière l’insolence.» Cela dit, ce grand ministre se livra à une +action tellement ridicule, que nous avons quelque peine à la rapporter; +il courut prendre dans son bureau un portrait en miniature de la +duchesse, et le couvrit de baisers passionnés. «Pardon, mon cher ange, +s’écriait-il, si je n’ai pas jeté par la fenêtre et de mes propres mains +ce cuistre qui ose parler de toi avec une nuance de familiarité, mais, +si j’agis avec cet excès de patience, c’est pour t’obéir! et il ne +perdra rien pour attendre!» + +Après une longue conversation avec le portrait, le comte, qui se sentait +le cœur mort dans la poitrine, eut l’idée d’une action ridicule et s’y +livra avec un empressement d’enfant. Il se fit donner un habit avec des +plaques, et fut faire une visite à la vieille princesse Isota; de la vie +il ne s’était présenté chez elle qu’à l’occasion du jour de l’an. Il la +trouva entourée d’une quantité de chiens, et parée de tous ses atours, +et même avec des diamants comme si elle allait à la cour. Le comte, +ayant témoigné quelque crainte de déranger les projets de Son Altesse, +qui probablement allait sortir, l’Altesse répondit au ministre qu’une +princesse de Parme se devait à elle-même d’être toujours ainsi. Pour la +première fois depuis son malheur le comte eut un mouvement de gaieté. +«J’ai bien fait de paraître ici, se dit-il, et dès aujourd’hui il faut +faire ma déclaration.» La princesse avait été ravie de voir arriver chez +elle un homme aussi renommé par son esprit et un premier ministre; la +pauvre vieille fille n’était guère accoutumée à de semblables visites. +Le comte commença par une préface adroite, relative à l’immense distance +qui séparera toujours d’un simple gentilhomme les membres d’une famille +régnante. + +--Il faut faire une distinction, dit la princesse: la fille d’un roi de +France, par exemple, n’a aucun espoir d’arriver jamais à la couronne; +mais les choses ne vont point ainsi dans la famille de Parme. C’est +pourquoi nous autres Farnèse nous devons toujours conserver une certaine +dignité dans notre extérieur; et moi, pauvre princesse telle que vous me +voyez, je ne puis pas dire qu’il soit absolument impossible qu’un jour +vous soyez mon premier ministre. + +Cette idée par son imprévu baroque donna au pauvre comte un second +instant de gaieté parfaite. + +Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en +recevant l’aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra un +des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hâte. + +--Je suis malade, répondit le ministre, ravi de pouvoir faire une +malhonnêteté à son prince. + +«Ah! ah! vous me poussez à bout, s’écria-t-il avec fureur, et puis +vous voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu’avoir reçu +le pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce siècle-ci, il faut +beaucoup d’esprit et un grand caractère pour réussir à être despote.» + +Après avoir renvoyé le fourrier du palais fort scandalisé de la parfaite +santé de ce malade, le comte trouva plaisant d’aller voir les deux +hommes de la cour qui avaient le plus d’influence sur le général Fabio +Conti. Ce qui surtout faisait frémir le ministre et lui ôtait tout +courage, c’est que le gouverneur de la citadelle était accusé de s’être +défait jadis d’un capitaine, son ennemi personnel, au moyen de l’aquetta +de Pérouse. + +Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait répandu des +sommes folles pour se ménager des intelligences à la citadelle; mais, +suivant lui, il y avait peu d’espoir de succès, tous les yeux étaient +encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteur toutes les +tentatives de corruption essayées par cette femme malheureuse: elle +était au désespoir, et des agents de toute sorte et parfaitement dévoués +la secondaient. Mais il n’est peut-être qu’un seul genre d’affaires dont +on s’acquitte parfaitement bien dans les petites cours despotiques, +c’est la garde des prisonniers politiques. L’or de la duchesse ne +produisit d’autre effet que de faire renvoyer de la citadelle huit ou +dix hommes de tout grade. + + + + +CHAPITRE XVIII + + +Ainsi, avec un dévouement complet pour le prisonnier, la duchesse et +le premier ministre n’avaient pu faire pour lui que bien peu de chose. +Le prince était en colère, la cour ainsi que le public étaient piqués +contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait été trop +heureux. Malgré l’or jeté à pleines mains, la duchesse n’avait pu faire +un pas dans le siège de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans +que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel +avis à communiquer au général Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse. +Comme nous l’avons dit, le jour de son emprisonnement Fabrice fut +conduit d’abord au palais du gouverneur: C’est un joli petit bâtiment +construit dans le siècle dernier sur les dessins de Vanvitelli, qui +le plaça à cent quatre-vingts pieds de haut, sur la plate-forme de +l’immense tour ronde. Des fenêtres de ce petit palais, isolé sur le +dos de l’énorme tour comme la bosse d’un chameau, Fabrice découvrait +la campagne et les Alpes fort au loin; il suivait de l’œil, au pied de +la citadelle, le cours de la Parma, sorte de torrent, qui, tournant à +droite à quatre lieues de la ville, va se jeter dans le Pô. Par-delà la +rive gauche de ce fleuve, qui formait comme une suite d’immenses taches +blanches au milieu des campagnes verdoyantes, son œil ravi apercevait +distinctement chacun des sommets de l’immense mur que les Alpes forment +au nord de l’Italie. Ces sommets, toujours couverts de neige, même au +mois d’août où l’on était alors, donnent comme une sorte de fraîcheur +par souvenir au milieu de ces campagnes brûlantes; l’œil en peut suivre +les moindres détails, et pourtant ils sont à plus de trente lieues de la +citadelle de Parme. La vue si étendue du joli palais du gouverneur est +interceptée vers un angle au midi par la tour Farnèse, dans laquelle on +préparait à la hâte une chambre pour Fabrice. Cette seconde tour, comme +le lecteur s’en souvient peut-être, fut élevée sur la plate-forme de la +grosse tour, en l’honneur d’un prince héréditaire qui, fort différent +de l’Hippolyte fils de Thésée, n’avait point repoussé les politesses +d’une jeune belle-mère. La princesse mourut en quelques heures; le fils +du prince ne recouvra sa liberté que dix-sept ans plus tard en montant +sur le trône à la mort de son père. Cette tour Farnèse où, après trois +quarts d’heure, l’on fit monter Fabrice, fort laide à l’extérieur, +est élevée d’une cinquantaine de pieds au-dessus de la plate-forme de +la grosse tour et garnie d’une quantité de paratonnerres. Le prince +mécontent de sa femme, qui fit bâtir cette prison aperçue de toutes +parts, eut la singulière prétention de persuader à ses sujets qu’elle +existait depuis longues années: c’est pourquoi il lui imposa le nom +de tour Farnèse. Il était défendu de parler de cette construction, et +de toutes les parties de la ville de Parme et des plaines voisines on +voyait parfaitement les maçons placer chacune des pierres qui composent +cet édifice pentagone. Afin de prouver qu’elle était ancienne, on plaça +au-dessus de la porte de deux pieds de large et de quatre de hauteur, +par laquelle on y entre, un magnifique bas-relief qui représente +Alexandre Farnèse, le général célèbre, forçant Henri IV à s’éloigner +de Paris. Cette tour Farnèse placée en si belle vue se compose d’un +rez-de-chaussée long de quarante pas au moins, large à proportion et +tout rempli de colonnes fort trapues, car cette pièce si démesurément +vaste n’a pas plus de quinze pieds d’élévation. Elle est occupée par le +corps de garde, et, du centre, l’escalier s’élève en tournant autour +d’une des colonnes: c’est un petit escalier en fer, fort léger, large de +deux pieds à peine et construit en filigrane. Par cet escalier tremblant +sous le poids des geôliers qui l’escortaient, Fabrice arriva à de vastes +pièces de plus de vingt pieds de haut, formant un magnifique premier +étage. Elles furent jadis meublées avec le plus grand luxe pour le jeune +prince qui y passa les dix-sept plus belles années de sa vie. A l’une +des extrémités de cet appartement, on fit voir au nouveau prisonnier +une chapelle de la plus grande magnificence; les murs et la voûte sont +entièrement revêtus de marbre noir; des colonnes noires aussi et de la +plus noble proportion sont placées en lignes le long des murs noirs, +sans les toucher, et ces murs sont ornés d’une quantité de têtes de +morts en marbre blanc, de proportions colossales, élégamment sculptées +et placées sur deux os en sautoir. «Voilà bien une invention de la +haine qui ne peut tuer, se dit Fabrice, et quelle diable d’idée de me +montrer cela!» Un escalier en fer et en filigrane fort léger, également +disposé autour d’une colonne, donne accès au second étage de cette +prison, et c’est dans les chambres de ce second étage, hautes de quinze +pieds environ, que depuis un an le général Fabio Conti faisait preuve +de génie. D’abord, sous sa direction, l’on avait solidement grillé les +fenêtres de ces chambres jadis occupées par les domestiques du prince +et qui sont à plus de trente pieds des dalles de pierre formant la +plate-forme de la grosse tour ronde. C’est par un corridor obscur placé +au centre du bâtiment que l’on arrive à ces chambres, qui toutes ont +deux fenêtres; et dans ce corridor fort étroit, Fabrice remarqua trois +portes de fer successives formées de barreaux énormes et s’élevant +jusqu’à la voûte. Ce sont les plans, coupes et élévations de toutes ces +belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au général une +audience de son maître chaque semaine. Un conspirateur placé dans l’une +de ces chambres ne pourrait pas se plaindre à l’opinion d’être traité +d’une façon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication +avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu’on l’entendît. +Le général avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de +chêne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c’était là son +invention capitale, celle qui lui donnait des droits au ministère de la +police. Sur ces bancs il avait fait établir une cabane en planches, fort +sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du côté des +fenêtres. Des trois autres côtés il régnait un petit corridor de quatre +pieds de large, entre le mur primitif de la prison, composé d’énormes +pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois, +formées de quatre doubles de planches de noyer, chêne et sapin, étaient +solidement reliées par des boulons de fer et par des clous sans nombre. + +Ce fut dans l’une de ces chambres construites depuis un an, et +chef-d’œuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom +d’Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres; +la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime: un seul +petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-est, par le toit en +galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages; le +rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major; et d’abord +les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second +étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité +d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et +à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que +les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière +n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se +trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur +les oiseaux. + +Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa +prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus +de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et +demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un +brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours +du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers +le mont Cenis et Turin; sans songer autrement à son malheur, Fabrice +fut ému et ravi par ce spectacle sublime. «C’est donc dans ce monde +ravissant que vit Clélia Conti! avec son âme pensive et sérieuse, +elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre; on est ici comme dans +des montagnes solitaires à cent lieues de Parme.» Ce ne fut qu’après +avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui +parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais +du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup: «Mais ceci est-il une +prison? est-ce là ce que j’ai tant redouté?» Au lieu d’apercevoir à +chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se +laissait charmer par les douceurs de la prison. + +Tout à coup son attention fut violemment rappelée à la réalité par un +tapage épouvantable: sa chambre de bois, assez semblable à une cage et +surtout fort sonore, était violemment ébranlée: des aboiements de chien +et de petits cris aigus complétaient le bruit le plus singulier. «Quoi +donc! si tôt pourrais-je m’échapper!» pensa Fabrice. Un instant après, +il riait comme jamais peut-être on n’a ri dans une prison. Par ordre du +général, on avait fait monter en même temps que les geôliers un chien +anglais, fort méchant, préposé à la garde des prisonniers d’importance, +et qui devait passer la nuit dans l’espace si ingénieusement ménagé tout +autour de la cage de Fabrice. Le chien et le geôlier devaient coucher +dans l’intervalle de trois pieds ménagé entre les dalles de pierre +du sol primitif de la chambre et le plancher en bois sur lequel le +prisonnier ne pouvait faire un pas sans être entendu. + +Or, à l’arrivée de Fabrice, la chambre de l’Obéissance passive se +trouvait occupée par une centaine de rats énormes qui prirent la +fuite dans tous les sens. Le chien, sorte d’épagneul croisé avec un +fox anglais, n’était point beau, mais en revanche, il se montra fort +alerte. On l’avait attaché sur le pavé en dalles de pierre au-dessous du +plancher de la chambre de bois; mais lorsqu’il sentit passer les rats +tout près de lui il fit des efforts si extraordinaires qu’il parvint à +retirer la tête de son collier; alors advint cette bataille admirable +et dont le tapage réveilla Fabrice lancé dans les rêveries des moins +tristes. Les rats qui avaient pu se sauver du premier coup de dent, se +réfugiant dans la chambre de bois, le chien monta après eux les six +marches qui conduisaient du pavé en pierre à la cabane de Fabrice. Alors +commença un tapage bien autrement épouvantable: la cabane était ébranlée +jusqu’en ses fondements. Fabrice riait comme un fou et pleurait à force +de rire: le geôlier Grillo, non moins riant, avait fermé la porte; le +chien, courant après les rats, n’était gêné par aucun meuble, car la +chambre était absolument nue; il n’y avait pour gêner les bonds du chien +chasseur qu’un poêle de fer dans un coin. Quand le chien eut triomphé de +tous ses ennemis, Fabrice l’appela, le caressa, réussit à lui plaire: +«Si jamais celui-ci me voit sautant par-dessus quelque mur, se dit-il, +il n’aboiera pas.» Mais cette politique raffinée était une prétention de +sa part: dans la situation d’esprit où il était, il trouvait son bonheur +à jouer avec ce chien. Par une bizarrerie à laquelle il ne réfléchissait +point, une secrète joie régnait au fond de son âme. + +Après qu’il se fut bien essoufflé à courir avec le chien: + +--Comment vous appelez-vous? dit Fabrice au geôlier. + +--Grillo, pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par +le règlement. + +--Eh bien! mon cher Grillo, un nommé Giletti a voulu m’assassiner +au milieu d’un grand chemin, je me suis défendu et l’ai tué; je le +tuerais encore si c’était à faire: mais je n’en veux pas moins mener +joyeuse vie, tant que je serai votre hôte. Sollicitez l’autorisation de +vos chefs et allez demander du linge au palais Sanseverina; de plus, +achetez-moi force nébieu d’Asti. + +C’est un assez bon vin mousseux qu’on fabrique en Piémont dans la +patrie d’Alfieri et qui est fort estimé surtout de la classe d’amateurs +à laquelle appartiennent les geôliers. Huit ou dix de ces messieurs +étaient occupés à transporter dans la chambre de bois de Fabrice +quelques meubles antiques et fort dorés que l’on enlevait au premier +étage dans l’appartement du prince; tous recueillirent religieusement +dans leur pensée le mot en faveur du vin d’Asti. Quoi qu’on pût faire, +l’établissement de Fabrice pour cette première nuit fut pitoyable; mais +il n’eut l’air choqué que de l’absence d’une bouteille de bon nébieu. + +--Celui-là a l’air d’un bon enfant... dirent les geôliers en s’en +allant... et il n’y a qu’une chose à désirer, c’est que nos messieurs +lui laissent passer de l’argent. + +Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: «Est-il possible +que ce soit là la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense +horizon de Trévise au mont Viso, la chaîne si étendue des Alpes, +les pics couverts de neige, les étoiles, etc., et une première nuit +en prison encore! Je conçois que Clélia Conti se plaise dans cette +solitude aérienne; on est ici à mille lieues au-dessus des petitesses +et des méchancetés qui nous occupent là-bas. Si ces oiseaux qui sont +là sous ma fenêtre lui appartiennent, je la verrai... Rougira-t-elle +en m’apercevant?» Ce fut en discutant cette grande question que le +prisonnier trouva le sommeil à une heure fort avancée de la nuit. + +Dès le lendemain de cette nuit, la première passée en prison, et durant +laquelle il ne s’impatienta pas une seule fois, Fabrice fut réduit à +faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le geôlier lui +faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le +rendait muet, et il n’apportait ni linge ni nébieu. + +«Verrai-je Clélia? se dit Fabrice en s’éveillant. Mais ces oiseaux +sont-ils à elle?» Les oiseaux commençaient à jeter des petits cris et +à chanter, et à cette élévation c’était le seul bruit qui s’entendît +dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveauté et de plaisir +pour Fabrice que ce vaste silence qui régnait à cette hauteur: il +écoutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si +vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour. «S’ils lui +appartiennent, elle paraîtra un instant dans cette chambre, là sous ma +fenêtre», et tout en examinant les immenses chaînes des Alpes, vis-à-vis +le premier étage desquelles la citadelle de Parme semblait s’élever +comme un ouvrage avancé, ses regards revenaient à chaque instant aux +magnifiques cages de citronnier et de bois d’acajou qui, garnies de +fils dorés, s’élevaient au milieu de la chambre fort claire, servant de +volière. Ce que Fabrice n’apprit que plus tard, c’est que cette chambre +était la seule du second étage du palais qui eût de l’ombre de onze +heures à quatre; elle était abritée par la tour Farnèse. + +«Quel ne va pas être mon chagrin, se dit Fabrice, si au lieu de cette +physionomie céleste et pensive que j’attends et qui rougira peut-être +un peu si elle m’aperçoit, je vois arriver la grosse figure de quelque +femme de chambre bien commune, chargée par procuration de soigner les +oiseaux! Mais si je vois Clélia, daignera-t-elle m’apercevoir? Ma foi, +il faut faire des indiscrétions pour être remarqué; ma situation doit +avoir quelques privilèges; d’ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et +si loin du monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le général +Conti et les autres misérables de cette espèce appellent un de leurs +subordonnés... Mais elle a tant d’esprit, ou pour mieux dire tant d’âme, +comme le suppose le comte, que peut-être, à ce qu’il dit, méprise-t-elle +le métier de son père; de là viendrait sa mélancolie! Noble cause de +tristesse! Mais après tout, je ne suis point précisément un étranger +pour elle. Avec quelle grâce pleine de modestie elle m’a salué hier +soir! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre près de Côme +je lui dis: «Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous +souviendrez-vous de ce nom: Fabrice del Dongo?» L’aura-t-elle oublié? +elle était si jeune alors! + +«Mais à propos, se dit Fabrice étonné en interrompant tout à coup le +cours de ses pensées, j’oublie d’être en colère! Serais-je un de ces +grands courages comme l’antiquité en a montré quelques exemples au +monde? Suis-je un héros sans m’en douter? Comment! moi qui avais tant +de peur de la prison, j’y suis, et je ne me souviens pas d’être triste! +c’est bien le cas de dire que la peur a été cent fois pire que le mal. +Quoi! j’ai besoin de me raisonner pour être affligé de cette prison, +qui, comme le dit Blanès, peut durer dix ans comme dix mois? Serait-ce +l’étonnement de tout ce nouvel établissement qui me distrait de la peine +que je devrais éprouver? Peut-être que cette bonne humeur indépendante +de ma volonté et peu raisonnable cessera tout à coup, peut-être en un +instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais éprouver. + +«Dans tous les cas, il est bien étonnant d’être en prison et de devoir +se raisonner pour être triste! Ma foi, j’en reviens à ma supposition, +peut-être que j’ai un grand caractère.» + +Les rêveries de Fabrice furent interrompues par le menuisier de la +citadelle, lequel venait prendre mesure d’abat-jour pour ses fenêtres; +c’était la première fois que cette prison servait, et l’on avait oublié +de la compléter en cette partie essentielle. + +«Ainsi, se dit Fabrice, je vais être privé de cette vue sublime», et il +cherchait à s’attrister de cette privation. + +--Mais quoi! s’écria-t-il tout à coup parlant au menuisier, je ne verrai +plus ces jolis oiseaux? + +--Ah! les oiseaux de Mademoiselle! qu’elle aime tant! dit cet homme avec +l’air de la bonté; cachés, éclipsés, anéantis comme tout le reste. + +Parler était défendu au menuisier tout aussi strictement qu’aux +geôliers, mais cet homme avait pitié de la jeunesse du prisonnier: +il lui apprit que ces abat-jour énormes, placés sur l’appui des deux +fenêtres, et s’éloignant du mur tout en s’élevant, ne devaient laisser +aux détenus que la vue du ciel. + +--On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d’augmenter une +tristesse salutaire et l’envie de se corriger dans l’âme des +prisonniers; le général, ajouta le menuisier, a aussi inventé de leur +retirer les vitres, et de les faire remplacer à leurs fenêtres par du +papier huilé. + +Fabrice aima beaucoup le tour épigrammatique de cette conversation, fort +rare en Italie. + +--Je voudrais bien avoir un oiseau pour me désennuyer, je les aime à la +folie; achetez-en un de la femme de chambre de Mlle Clélia Conti. + +--Quoi! vous la connaissez, s’écria le menuisier, que vous dites si bien +son nom? + +--Qui n’a pas ouï parler de cette beauté si célèbre? Mais j’ai eu +l’honneur de la rencontrer plusieurs fois à la cour. + +--La pauvre demoiselle s’ennuie bien ici, ajouta le menuisier; elle +passe sa vie là avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faire acheter +de beaux orangers que l’on a placés par son ordre à la porte de la tour +sous votre fenêtre; sans la corniche vous pourriez les voir. + +Il y avait dans cette réponse des mots bien précieux pour Fabrice, il +trouva une façon obligeante de donner quelque argent au menuisier. + +--Je fais deux fautes à la fois, lui dit cet homme, je parle à Votre +Excellence et je reçois de l’argent. Après demain, en revenant pour +les abat-jour, j’aurai un oiseau dans ma poche, et si je ne suis pas +seul, je ferai semblant de le laisser envoler; si je puis même, je vous +apporterai un livre de prières: vous devez bien souffrir de ne pas +pouvoir dire vos offices. + +«Ainsi, se dit Fabrice, dès qu’il fut seul, ces oiseaux sont à elle, +mais dans deux jours je ne les verrai plus!» A cette pensée, ses regards +prirent une teinte de malheur. Mais enfin, à son inexprimable joie, +après une si longue attente et tant de regards, vers midi Clélia vint +soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il +était debout contre les énormes barreaux de sa fenêtre et fort près. Il +remarqua qu’elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements +avaient l’air gêné, comme ceux de quelqu’un qui se sent regardé. Quand +elle l’aurait voulu, la pauvre fille n’aurait pas pu oublier le sourire +si fin qu’elle avait vu errer sur les lèvres du prisonnier, la veille, +au moment où les gendarmes l’emmenaient du corps de garde. + +Quoique, suivant toute apparence, elle veillât sur ses actions avec +le plus grand soin, au moment où elle s’approcha de la fenêtre de la +volière, elle rougit fort sensiblement. La première pensée de Fabrice, +collé contre les barreaux de fer de sa fenêtre, fut de se livrer à +l’enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce +qui produirait un petit bruit; puis la seule idée de ce manque de +délicatesse lui fit horreur. «Je mériterais que pendant huit jours +elle envoyât soigner ses oiseaux par sa femme de chambre.» Cette idée +délicate ne lui fût point venue à Naples ou à Novare. + +Il la suivait ardemment des yeux: «Certainement, se disait-il, elle +va s’en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fenêtre, +et, pourtant elle est bien en face.» Mais, en revenant du fond de la +chambre que Fabrice, grâce à sa position plus élevée apercevait fort +bien, Clélia ne put s’empêcher de le regarder du haut de l’œil, tout +en marchant, et c’en fut assez pour que Fabrice se crût autorisé à la +saluer. «Ne sommes-nous pas seuls au monde ici?» se dit-il pour s’en +donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et +baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et +évidemment, en faisant effort sur elle-même, elle salua le prisonnier +avec le mouvement le plus grave et le plus distant mais elle ne put +imposer silence à ses yeux; sans qu’elle le sût probablement, ils +exprimèrent un instant la pitié la plus vive. Fabrice remarqua qu’elle +rougissait tellement que la teinte rose s’étendait rapidement jusque sur +le haut des épaules, dont la chaleur venait d’éloigner, en arrivant à la +volière, un châle de dentelle noire. Le regard involontaire par lequel +Fabrice répondit à son salut redoubla le trouble de la jeune fille. +«Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en pensant à la +duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voir comme je le vois!» + +Fabrice avait eu quelque léger espoir de la saluer de nouveau à son +départ; mais, pour éviter cette nouvelle politesse, Clélia fit une +savante retraite par échelons, de cage en cage, comme si, en finissant, +elle eût dû soigner les oiseaux placés le plus près de la porte. Elle +sortit enfin; Fabrice restait immobile à regarder la porte par laquelle +elle venait de disparaître; il était un autre homme. + +Dès ce moment l’unique objet de ses pensées fut de savoir comment il +pourrait parvenir à continuer de la voir, même quand on aurait posé +cet horrible abat-jour devant la fenêtre qui donnait sur le palais du +gouverneur. + +La veille au soir, avant de se coucher, il s’était imposé l’ennui fort +long de cacher la meilleure partie de l’or qu’il avait, dans plusieurs +des trous de rats qui ornaient sa chambre de bois. «Il faut, ce soir, +que je cache ma montre. N’ai-je pas entendu dire qu’avec de la patience +et un ressort de montre ébréché on peut couper le bois et même le fer? +Je pourrai donc scier cet abat-jour.» Ce travail de cacher la montre, +qui dura deux grandes heures, ne lui sembla point long; il songeait aux +différents moyens de parvenir à son but, et à ce qu’il savait faire +en travaux de menuiserie. «Si je sais m’y prendre, se disait-il, je +pourrai couper bien carrément un compartiment de la planche de chêne +qui formera l’abat-jour, vers la partie qui reposera sur l’appui de la +fenêtre; j’ôterai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances; +je donnerai tout ce que je possède à Grillo afin qu’il veuille bien +ne pas s’apercevoir de ce petit manège.» Tout le bonheur de Fabrice +était désormais attaché à la possibilité d’exécuter ce travail, et +il ne songeait à rien autre. «Si je parviens seulement à la voir, je +suis heureux... Non pas, se dit-il; il faut aussi qu’elle voie que je +la vois.» Pendant toute la nuit, il eut la tête remplie d’inventions +de menuiserie, et ne songea peut-être pas une seule fois à la cour de +Parme, à la colère du prince, etc. Nous avouerons qu’il ne songea pas +davantage à la douleur dans laquelle la duchesse devait être plongée. +Il attendait avec impatience le lendemain, mais le menuisier ne reparut +plus: apparemment qu’il passait pour libéral dans la prison; on eut soin +d’en envoyer un autre à mine rébarbative, lequel ne répondit jamais +que par un grognement de mauvais augure à toutes les choses agréables +que l’esprit de Fabrice cherchait à lui adresser. Quelques-unes des +nombreuses tentatives de la duchesse pour lier une correspondance avec +Fabrice avaient été dépistées par les nombreux agents de la marquise +Raversi, et, par elle, le général Fabio Conti était journellement +averti, effrayé, piqué d’amour-propre. Toutes les huit heures, six +soldats de garde se relevaient dans la grande salle aux cent colonnes +du rez-de-chaussée; de plus, le gouverneur établit un geôlier de garde +à chacune des trois portes de fer successives du corridor, et le pauvre +Grillo, le seul qui vît le prisonnier, fut condamné à ne sortir de +la tour Farnèse que tous les huit jours, ce dont il se montra fort +contrarié. Il fit sentir son humeur à Fabrice qui eut le bon esprit de +ne répondre que par ces mots: «Force nébieu d’Asti, mon ami», et il lui +donna de l’argent. + +--Eh bien! même cela, qui nous console de tous les maux, s’écria +Grillo indigné, d’une voix à peine assez élevée pour être entendu du +prisonnier, on nous défend de le recevoir et je devrais le refuser, +mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire +sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable, toute la +citadelle est sens dessus dessous à cause de vous; les belles menées de +Madame la duchesse ont déjà fait renvoyer trois d’entre nous. + +«L’abat-jour sera-t-il prêt avant midi?» Telle fut la grande question +qui fit battre le cœur de Fabrice pendant toute cette longue matinée; +il comptait tous les quarts d’heure qui sonnaient à l’horloge de la +citadelle. Enfin, comme les trois quarts après onze heures sonnaient, +l’abat-jour n’était pas encore arrivé; Clélia reparut donnant des soins +à ses oiseaux. La cruelle nécessité avait fait faire de si grands pas +à l’audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait +tellement au-dessus de tout, qu’il osa, en regardant Clélia, faire avec +le doigt le geste de scier l’abat-jour; il est vrai qu’aussitôt après +avoir aperçu ce geste si séditieux en prison, elle salua à demi, et se +retira. + +«Hé quoi! se dit Fabrice étonné, serait-elle assez déraisonnable pour +voir une familiarité ridicule dans un geste dicté par la plus impérieuse +nécessité? Je voulais la prier de daigner toujours, en soignant ses +oiseaux, regarder quelquefois la fenêtre de la prison, même quand elle +la trouvera masquée par un énorme volet de bois; je voulais lui indiquer +que je ferai tout ce qui est humainement possible pour parvenir à la +voir. Grand Dieu! est-ce qu’elle ne viendra pas demain à cause de ce +geste indiscret?» Cette crainte, qui troubla le sommeil de Fabrice, +se vérifia complètement; le lendemain Clélia n’avait pas paru à trois +heures, quand on acheva de poser devant les fenêtres de Fabrice les deux +énormes abat-jour; les diverses pièces en avaient été élevées, à partir +de l’esplanade de la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies +attachées par-dehors aux barreaux de fer des fenêtres. Il est vrai que, +cachée derrière une persienne de son appartement, Clélia avait suivi +avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avait fort bien +vu la mortelle inquiétude de Fabrice, mais n’en avait pas moins eu le +courage de tenir la promesse qu’elle s’était faite. + +Clélia était une petite sectaire de libéralisme; dans sa première +jeunesse elle avait pris au sérieux tous les propos de libéralisme +qu’elle entendait dans la société de son père, lequel ne songeait qu’à +se faire une position; elle était partie de là pour prendre en mépris +et presque en horreur le caractère flexible du courtisan: de là son +antipathie pour le mariage. Depuis l’arrivée de Fabrice, elle était +bourrelée de remords: «Voilà, se disait-elle, que mon indigne cœur se +met du parti des gens qui veulent trahir mon père! il ose me faire le +geste de scier une porte!... Mais, se dit-elle aussitôt l’âme navrée, +toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut être le jour +fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde +n’est pas possible! Quelle douceur, quelle sérénité héroïque dans ces +yeux qui peut-être vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas être les +angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout à fait au désespoir. Moi +j’irais poignarder le prince, comme l’héroïque Charlotte Corday.» + +Pendant toute cette troisième journée de sa prison Fabrice fut outré de +colère, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaître Clélia. «Colère +pour colère, j’aurais dû lui dire que je l’aimais», s’écriait-il; +car il en était arrivé à cette découverte. «Non, ce n’est point par +grandeur d’âme que je ne songe pas à la prison et que je fais mentir +la prophétie de Blanès, tant d’honneur ne m’appartient point. Malgré +moi je songe à ce regard de douce pitié que Clélia laissa tomber sur +moi lorsque les gendarmes m’emmenaient du corps de garde; ce regard a +effacé toute ma vie passée. Qui m’eût dit que je trouverais des yeux si +doux en un tel lieu! et au moment où j’avais les regards salis par la +physionomie de Barbone et par celle de M. le général gouverneur. Le ciel +parut au milieu de ces êtres vils. Et comment faire pour ne pas aimer +la beauté et chercher à la revoir? Non, ce n’est point par grandeur +d’âme que je suis indifférent à toutes les petites vexations dont la +prison m’accable.» L’imagination de Fabrice, parcourant rapidement +toutes les possibilités, arriva à celle d’être mis en liberté. «Sans +doute l’amitié de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je +ne la remercierais de la liberté que du bout des lèvres; ces lieux ne +sont point de ceux où l’on revient! une fois hors de prison, séparés de +sociétés comme nous le sommes, je ne reverrais presque jamais Clélia! +Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si Clélia daignait ne pas +m’accabler de sa colère, qu’aurais-je à demander au ciel?» + +Le soir de ce jour où il n’avait pas vu sa jolie voisine, il eut une +grande idée: avec la croix de fer du chapelet que l’on distribue à tous +les prisonniers à leur entrée en prison, il commença, et avec succès, +à percer l’abat-jour. «C’est peut-être une imprudence, se dit-il avant +de commencer. Les menuisiers n’ont-ils pas dit devant moi que, dès +demain, ils seront remplacés par les ouvriers peintres? Que diront +ceux-ci s’ils trouvent l’abat-jour de la fenêtre percé? Mais si je ne +commets cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute +je resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m’a quitté +fâchée!» L’imprudence de Fabrice fut récompensée; après quinze heures de +travail, il vit Clélia, et, par excès de bonheur, comme elle ne croyait +point être aperçue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard +fixé sur cet immense abat-jour; il eut tout le temps de lire dans ses +yeux les signes de la pitié la plus tendre. Sur la fin de la visite +elle négligeait même évidemment les soins à donner à ses oiseaux, pour +rester des minutes entières immobile à contempler la fenêtre. Son âme +était profondément troublée; elle songeait à la duchesse dont l’extrême +malheur lui avait inspiré tant de pitié, et cependant elle commençait à +la haïr. Elle ne comprenait rien à la profonde mélancolie qui s’emparait +de son caractère, elle avait de l’humeur contre elle-même. Deux ou +trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut l’impatience +de chercher à ébranler l’abat-jour; il lui semblait qu’il n’était pas +heureux tant qu’il ne pouvait pas témoigner à Clélia qu’il la voyait. +«Cependant, se disait-il, si elle savait que je l’aperçois avec autant +de facilité, timide et réservée comme elle l’est, sans doute elle se +déroberait à mes regards.» + +Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misères l’amour +ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu’elle regardait tristement +l’immense abat-jour, il parvint à faire passer un petit morceau de fil +de fer par l’ouverture que la croix de fer avait pratiquée, et il lui +fit des signes qu’elle comprit évidemment, du moins dans ce sens qu’ils +voulaient dire: je suis là et je vous vois. + +Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever à +l’abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que +l’on pourrait remettre à volonté et qui lui permettrait de voir et +d’être vu, c’est-à-dire de parler, par signes du moins, de ce qui se +passait dans son âme; mais il se trouva que le bruit de la petite scie +fort imparfaite qu’il avait fabriquée avec le ressort de sa montre +ébréché par la croix, inquiétait Grillo qui venait passer de longues +heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la sévérité +de Clélia semblait diminuer à mesure qu’augmentaient les difficultés +matérielles qui s’opposaient à toute correspondance; Fabrice observa +fort bien qu’elle n’affectait plus de baisser les yeux ou de regarder +les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de présence à l’aide +de son chétif morceau de fil de fer; il avait le plaisir de voir qu’elle +ne manquait jamais à paraître dans la volière au moment précis où onze +heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la présomption de se +croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi? cette idée +ne semble pas raisonnable; mais l’amour observe des nuances invisibles +à l’œil indifférent, et en tire des conséquences infinies. Par exemple, +depuis que Clélia ne voyait plus le prisonnier, presque immédiatement en +entrant dans la volière, elle levait les yeux vers sa fenêtre. C’était +dans ces journées funèbres où personne dans Parme ne doutait que Fabrice +ne fût bientôt mis à mort: lui seul l’ignorait; mais cette affreuse idée +ne quittait plus Clélia, et comment se serait-elle fait des reproches +du trop d’intérêt qu’elle portait à Fabrice? il allait périr! et pour +la cause de la liberté! car il était trop absurde de mettre à mort un +del Dongo pour un coup d’épée à un histrion. Il est vrai que cet aimable +jeune homme était attaché à une autre femme! Clélia était profondément +malheureuse, et sans s’avouer bien précisément le genre d’intérêt +qu’elle prenait à son sort: «Certes, se disait-elle, si on le conduit à +la mort, je m’enfuirai dans un couvent, et de la vie je ne reparaîtrai +dans cette société de la cour, elle me fait horreur. Assassins polis!» + +Le huitième jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand +sujet de honte: elle regardait fixement, et absorbée dans ses tristes +pensées, l’abat-jour qui cachait la fenêtre du prisonnier; ce jour-là +il n’avait encore donné aucun signe de présence: tout à coup un petit +morceau d’abat-jour, plus grand que la main, fut retiré par lui; il +la regarda d’un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle +ne put soutenir cette épreuve inattendue, elle se retourna rapidement +vers ses oiseaux et se mit à les soigner; mais elle tremblait au point +qu’elle versait l’eau qu’elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir +parfaitement son émotion; elle ne put supporter cette situation, et prit +le parti de se sauver en courant. + +Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune +comparaison. Avec quels transports il eût refusé la liberté, si on la +lui eût offerte en cet instant! + +Le lendemain fut le jour de grand désespoir de la duchesse. Tout le +monde tenait pour sûr dans la ville que c’en était fait de Fabrice; +Clélia n’eut pas le triste courage de lui montrer une dureté qui n’était +pas dans son cœur, elle passa une heure et demie à la volière, regarda +tous ses signes, et souvent lui répondit, au moins par l’expression +de l’intérêt le plus vif et le plus sincère; elle le quittait des +instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de femme sentait +bien vivement l’imperfection du langage employé: si l’on se fût parlé, +de combien de façons différentes n’eût-elle pas pu chercher à deviner +quelle était précisément la nature des sentiments que Fabrice avait pour +la duchesse! Clélia ne pouvait presque plus se faire d’illusion, elle +avait de la haine pour Mme Sanseverina. + +Une nuit Fabrice vint à penser un peu sérieusement à sa tante: il +fut étonné, il eut peine à reconnaître son image, le souvenir qu’il +conservait d’elle avait totalement changé; pour lui, à cette heure, elle +avait cinquante ans. + +--Grand Dieu! s’écria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspiré de +ne pas lui dire que je l’aimais! + +Il en était au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment +il l’avait trouvée si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui +faisait une impression de changement moins sensible: c’est que jamais +il ne s’était figuré que son âme fût de quelque chose dans l’amour +pour la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son âme tout +entière appartenait à la duchesse. La duchesse d’A... et la Marietta +lui faisaient l’effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le +charme serait dans la faiblesse et dans l’innocence, tandis que l’image +sublime de Clélia Conti, en s’emparant de toute son âme, allait jusqu’à +lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l’éternel bonheur de +sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu’il +était en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes. +Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout à coup, +par un caprice sans appel de sa volonté, cette sorte de vie singulière +et délicieuse qu’il trouvait auprès d’elle; toutefois, elle avait déjà +rempli de félicité les deux premiers mois de sa prison. C’était le temps +où, deux fois la semaine, le général Fabio Conti disait au prince: + +--Je puis donner ma parole d’honneur à Votre Altesse que le prisonnier +del Dongo ne parle à âme qui vive, et passe sa vie dans l’accablement du +plus profond désespoir, ou à dormir. + +Clélia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois +pour des instants: si Fabrice ne l’eût pas tant aimée, il eût bien +vu qu’il était aimé; mais il avait des doutes mortels à cet égard. +Clélia avait fait placer un piano dans la volière. Tout en frappant +les touches, pour que le son de l’instrument pût rendre compte de +sa présence et occupât les sentinelles qui se promenaient sous ses +fenêtres, elle répondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un +seul sujet elle ne faisait jamais de réponse, et même dans les grandes +occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une +journée entière; c’était lorsque les signes de Fabrice indiquaient des +sentiments dont il était trop difficile de ne pas comprendre l’aveu: +elle était inexorable sur ce point. + +Ainsi, quoique étroitement resserré dans une assez petite cage, Fabrice +avait une vie fort occupée; elle était employée tout entière à chercher +la solution de ce problème si important: «M’aime-t-elle?» Le résultat de +milliers d’observations sans cesse renouvelées, mais aussi sans cesse +mises en doute, était ceci: «Tous ses gestes volontaires disent non, +mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer +qu’elle prend de l’amitié pour moi.» + +Clélia espérait bien ne jamais arriver à un aveu, et c’est pour éloigner +ce péril qu’elle avait repoussé, avec une colère excessive, une prière +que Fabrice lui avait adressée plusieurs fois. La misère des ressources +employées par le pauvre prisonnier aurait dû, ce semble, inspirer à +Clélia plus de pitié. Il voulait correspondre avec elle au moyen de +caractères qu’il traçait sur sa main avec un morceau de charbon dont +il avait fait la précieuse découverte dans son poêle; il aurait formé +les mots lettre à lettre, successivement. Cette invention eût doublé +les moyens de conversation en ce qu’elle eût permis de dire des choses +précises. Sa fenêtre était éloignée de celle de Clélia d’environ +vingt-cinq pieds; il eût été trop chanceux de se parler par-dessus +la tête des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur. +Fabrice doutait d’être aimé; s’il eût eu quelque expérience de l’amour, +il ne lui fût pas resté de doutes: mais jamais femme n’avait occupé son +cœur; il n’avait, du reste, aucun soupçon d’un secret qui l’eût mis au +désespoir s’il l’eût connu; il était grandement question du mariage de +Clélia Conti avec le marquis Crescenzi, l’homme le plus riche de la cour. + + + + +CHAPITRE XIX + + +L’ambition du général Fabio Conti, exaltée jusqu’à la folie par les +embarras qui venaient se placer au milieu de la carrière du premier +ministre Mosca, et qui semblaient annoncer sa chute, l’avait porté à +faire des scènes violentes à sa fille; il lui répétait sans cesse, +et avec colère, qu’elle cassait le cou à sa fortune si elle ne se +déterminait enfin à faire un choix; à vingt ans passés il était temps +de prendre un parti; cet état d’isolement cruel, dans lequel son +obstination déraisonnable plongeait le général, devait cesser à la fin, +etc. + +C’était d’abord pour se soustraire à ces accès d’humeur de tous les +instants que Clélia s’était réfugiée dans la volière; on n’y pouvait +arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la +goutte faisait un obstacle sérieux pour le gouverneur. + +Depuis quelques semaines, l’âme de Clélia était tellement agitée, elle +savait si peu elle-même ce qu’elle devait désirer, que, sans donner +précisément une parole à son père, elle s’était presque laissé engager. +Dans un de ses accès de colère, le général s’était écrié qu’il saurait +bien l’envoyer s’ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et +que, là, il la laisserait se morfondre jusqu’à ce qu’elle daignât faire +un choix. + +--Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne réunit pas +six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi +s’élève à plus de cent mille écus par an. Tout le monde à la cour +s’accorde à lui reconnaître le caractère le plus doux; jamais il n’a +donné de sujet de plainte à personne; il est fort bel homme, jeune, +fort bien vu du prince, et je dis qu’il faut être folle à lier pour +repousser ses hommages. Si ce refus était le premier, je pourrais +peut-être le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers +de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous êtes. Et +que deviendriez-vous, je vous prie, si j’étais mis à la demi-solde? quel +triomphe pour mes ennemis, si l’on me voyait logé dans quelque second +étage, moi dont il a été si souvent question pour le ministère! Non, +morbleu! voici assez de temps que ma bonté me fait jouer le rôle d’un +Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre ce +pauvre marquis Crescenzi, qui a la bonté d’être amoureux de vous, de +vouloir vous épouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente +mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous +allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l’épousez dans deux +mois!... + +Un seul mot de tout ce discours avait frappé Clélia, c’était la menace +d’être mise au couvent, et par conséquent éloignée de la citadelle, et +au moment encore où la vie de Fabrice semblait ne tenir qu’à un fil, +car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne +courût de nouveau à la ville et à la cour. Quelque raisonnement qu’elle +se fît, elle ne put se déterminer à courir cette chance: Etre séparée de +Fabrice, et au moment où elle tremblait pour sa vie! c’était à ses yeux +le plus grand des maux, c’en était du moins le plus immédiat. + +Ce n’est pas que, même en n’étant pas éloignée de Fabrice, son cœur +trouvât la perspective du bonheur; elle le croyait aimé de la duchesse, +et son âme était déchirée par une jalousie mortelle. Sans cesse +elle songeait aux avantages de cette femme si généralement admirée. +L’extrême réserve qu’elle s’imposait envers Fabrice, le langage des +signes dans lequel elle l’avait confiné, de peur de tomber dans quelque +indiscrétion, tout semblait se réunir pour lui ôter les moyens d’arriver +à quelque éclaircissement sur sa manière d’être avec la duchesse. Ainsi, +chaque jour, elle sentait plus cruellement l’affreux malheur d’avoir +une rivale dans le cœur de Fabrice, et chaque jour elle osait moins +s’exposer au danger de lui donner l’occasion de dire toute la vérité sur +ce qui se passait dans ce cœur. Mais quel charme cependant de l’entendre +faire l’aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Clélia de +pouvoir éclaircir les soupçons affreux qui empoisonnaient sa vie! + +Fabrice était léger; à Naples, il avait la réputation de changer assez +facilement de maîtresse. Malgré toute la réserve imposée au rôle d’une +demoiselle, depuis qu’elle était chanoinesse et qu’elle allait à la +cour, Clélia, sans interroger jamais, mais en écoutant avec attention, +avait appris à connaître la réputation que s’étaient faite les jeunes +gens qui avaient successivement recherché sa main; eh bien! Fabrice, +comparé à tous ces jeunes gens, était celui qui portait le plus de +légèreté dans ses relations de cœur. Il était en prison, il s’ennuyait, +il faisait la cour à l’unique femme à laquelle il pût parler; quoi +de plus simple? quoi même de plus commun? et c’était ce qui désolait +Clélia. Quand même, par une révélation complète, elle eût appris que +Fabrice n’aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle +avoir dans ses paroles? quand même elle eût cru à la sincérité de ses +discours, quelle confiance eût-elle pu avoir dans la durée de ses +sentiments? Et enfin, pour achever de porter le désespoir dans son cœur, +Fabrice n’était-il pas déjà fort avancé dans la carrière ecclésiastique? +n’était-il pas à la veille de se lier par des vœux éternels? Les plus +grandes dignités ne l’attendaient-elles pas dans ce genre de vie? S’il +me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse +Clélia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier +mon père de m’enfermer dans quelque couvent fort éloigné? Et pour comble +de misère, c’est précisément la crainte d’être éloignée de la citadelle +et renfermée dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C’est cette +crainte qui me force à dissimuler, qui m’oblige au hideux et déshonorant +mensonge de feindre d’accepter les soins et les attentions publiques du +marquis Crescenzi. + +Le caractère de Clélia était profondément raisonnable; en toute sa +vie elle n’avait pas eu à se reprocher une démarche inconsidérée, et +sa conduite en cette occurrence était le comble de la déraison: on +peut juger de ses souffrances!... Elles étaient d’autant plus cruelles +qu’elle ne se faisait aucune illusion. Elle s’attachait à un homme qui +était éperdument aimé de la plus belle femme de la cour, d’une femme +qui, à tant de titres, était supérieure à elle Clélia! Et cet homme +même, eût-il été libre, n’était pas capable d’un attachement sérieux, +tandis qu’elle, comme elle le sentait trop bien, n’aurait jamais qu’un +seul attachement dans la vie. + +C’était donc le cœur agité des plus affreux remords que tous les jours +Clélia venait à la volière: portée en ce lieu comme malgré elle, son +inquiétude changeait d’objet et devenait moins cruelle, les remords +disparaissaient pour quelques instants; elle épiait, avec des battements +de cœur indicibles, les moments où Fabrice pouvait ouvrir la sorte +de vasistas par lui pratiqué dans l’immense abat-jour qui masquait +sa fenêtre. Souvent la présence du geôlier Grillo dans sa chambre +l’empêchait de s’entretenir par signes avec son amie. + +Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature +la plus étrange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la +fenêtre et sortant la tête hors du vasistas, il parvenait à distinguer +les bruits un peu forts qu’on faisait dans le grand escalier, dit +des trois cents marches, lequel conduisait de la première cour dans +l’intérieur de la tour ronde, à l’esplanade en pierre sur laquelle on +avait construit le palais du gouverneur et la prison Farnèse où il se +trouvait. + +Vers le milieu de son développement, à cent quatre-vingts marches +d’élévation, cet escalier passait du côté méridional d’une vaste cour, +au côté du nord; là se trouvait un pont en fer fort léger et fort +étroit, au milieu duquel était établi un portier. On relevait cet homme +toutes les six heures, et il était obligé de se lever et d’effacer le +corps pour que l’on pût passer sur le pont qu’il gardait, et par lequel +seul on pouvait parvenir au palais du gouverneur et à la tour Farnèse. +Il suffisait de donner deux tours à un ressort, dont le gouverneur +portait la clef sur lui, pour précipiter ce pont de fer dans la cour, +à une profondeur de plus de cent pieds; cette simple précaution prise, +comme il n’y avait pas d’autre escalier dans toute la citadelle, et que +tous les soirs à minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et +dans un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les +puits, il restait complètement inaccessible dans son palais, et il eût +été également impossible à qui que ce fût d’arriver à la tour Farnèse. +C’est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqué le jour de son +entrée à la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les geôliers +aimait à vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqué: ainsi il +n’avait guère d’espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d’une +maxime de l’abbé Blanès: + +L’amant songe plus souvent à arriver à sa maîtresse que le mari à garder +sa femme; le prisonnier songe plus souvent à se sauver, que le geôlier +à fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles, l’amant et le +prisonnier doivent réussir. + +Ce soir-là Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre d’hommes +passer sur le pont en fer, dit le pont de l’esclave, parce que jadis un +esclave dalmate avait réussi à se sauver, en précipitant le gardien du +pont dans la cour. + +«On vient faire ici un enlèvement, on va peut-être me mener pendre; mais +il peut y avoir du désordre, il s’agit d’en profiter.» Il avait pris +ses armes, il retirait déjà de l’or de quelques-unes de ses cachettes, +lorsque tout à coup il s’arrêta. + +«L’homme est un plaisant animal, s’écria-t-il, il faut en convenir! Que +dirait un spectateur invisible qui verrait mes préparatifs? Est-ce que +par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour où +je serais de retour à Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au monde +pour revenir auprès de Clélia? S’il y a du désordre, profitons-en pour +me glisser dans le palais du gouverneur; peut-être je pourrai parler à +Clélia, peut-être autorisé par le désordre j’oserai lui baiser la main. +Le général Conti, fort défiant de sa nature, et non moins vaniteux, fait +garder son palais par cinq sentinelles, une à chaque angle du bâtiment, +et une cinquième à la porte d’entrée, mais par bonheur la nuit est fort +noire.» A pas de loup, Fabrice alla vérifier ce que faisaient le geôlier +Grillo et son chien: le geôlier était profondément endormi dans une peau +de bœuf suspendue au plancher par quatre cordes, et entourée d’un filet +grossier; le chien Fox ouvrit les yeux, se leva, et s’avança doucement +vers Fabrice pour le caresser. + +Notre prisonnier remonta légèrement les six marches qui conduisaient +à sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la +tour Farnèse, et précisément devant la porte, qu’il pensa que Grillo +pourrait bien se réveiller. Fabrice, chargé de toutes ses armes, prêt +à agir, se croyait réservé cette nuit-là aux grandes aventures, quand +tout à coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde: +c’était une sérénade que l’on donnait au général ou à sa fille. Il +tomba dans un accès de rire fou: «Et moi qui songeais déjà à donner +des coups de dague! comme si une sérénade n’était pas une chose +infiniment plus ordinaire qu’un enlèvement nécessitant la présence de +quatre-vingts personnes dans une prison ou qu’une révolte!» La musique +était excellente et parut délicieuse à Fabrice, dont l’âme n’avait eu +aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien +douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus +irrésistibles à la belle Clélia. Mais le lendemain, à midi, il la trouva +d’une mélancolie tellement sombre, elle était si pâle, elle dirigeait +sur lui des regards où il lisait quelquefois tant de colère, qu’il ne +se sentit pas assez autorisé pour lui adresser une question sur la +sérénade; il craignit d’être impoli. + +Clélia avait grandement raison d’être triste, c’était une sérénade que +lui donnait le marquis Crescenzi; une démarche aussi publique était en +quelque sorte l’annonce officielle du mariage. Jusqu’au jour même de +la sérénade, et jusqu’à neuf heures du soir, Clélia avait fait la plus +belle résistance, mais elle avait eu la faiblesse de céder à la menace +d’être envoyée immédiatement au couvent, qui lui avait été faite par son +père. + +«Quoi! je ne le verrais plus!» s’était-elle dit en pleurant. C’est en +vain que sa raison avait ajouté: «Je ne le verrais plus, cet être qui +fera mon malheur de toutes les façons, je ne verrais plus cet amant de +la duchesse, je ne verrais plus cet homme léger qui a eu dix maîtresses +connues à Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune +ambitieux qui, s’il survit à la sentence qui pèse sur lui, va s’engager +dans les ordres sacrés! Ce serait un crime pour moi de le regarder +encore lorsqu’il sera hors de cette citadelle, et son inconstance +naturelle m’en épargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un +prétexte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de +ses journées de prison.» Au milieu de toutes ces injures, Clélia vint +à se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui +l’entouraient lorsqu’il sortait du bureau d’écrou pour monter à la tour +Farnèse. Les larmes inondèrent ses yeux: «Cher ami, que ne ferais-je pas +pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me perds +moi-même d’une manière atroce en assistant ce soir à cette affreuse +sérénade mais demain, à midi, je reverrai tes yeux!» + +Ce fut précisément le lendemain de ce jour où Clélia avait fait de si +grands sacrifices au jeune prisonnier qu’elle aimait d’une passion si +vive; ce fut le lendemain de ce jour où, voyant tous ses défauts, elle +lui avait sacrifié sa vie, que Fabrice fut désespéré de sa froideur. +Si même en n’employant que le langage si imparfait des signes il eût +fait la moindre violence à l’âme de Clélia, probablement elle n’eût pu +retenir ses larmes, et Fabrice eût obtenu l’aveu de tout ce qu’elle +sentait pour lui, mais il manquait d’audace, il avait une trop mortelle +crainte d’offenser Clélia, elle pouvait le punir d’une peine trop +sévère. En d’autres termes, Fabrice n’avait aucune expérience du genre +d’émotion que donne une femme que l’on aime; c’était une sensation qu’il +n’avait jamais éprouvée, même dans sa plus faible nuance. Il lui fallut +huit jours, après celui de la sérénade, pour se remettre avec Clélia sur +le pied accoutumé de bonne amitié. La pauvre fille s’armait de sévérité, +mourant de crainte de se trahir, et il semblait à Fabrice que chaque +jour il était moins bien avec elle. + +Un jour, et il y avait alors près de trois mois que Fabrice était en +prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et +pourtant sans se trouver malheureux; Grillo était resté fort tard le +matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer, il était +au désespoir; enfin midi et demi avait déjà sonné lorsqu’il put ouvrir +les deux petites trappes d’un pied de haut qu’il avait pratiquées à +l’abat-jour fatal. + +Clélia était debout à la fenêtre de la volière, les yeux fixés sur celle +de Fabrice; ses traits contractés exprimaient le plus violent désespoir. +A peine vit-elle Fabrice, qu’elle lui fit signe que tout était perdu: +elle se précipita à son piano et, feignant de chanter un récitatif de +l’opéra alors à la mode, elle lui dit, en phrases interrompues par le +désespoir et par la crainte d’être comprise par les sentinelles qui se +promenaient sous la fenêtre: + +--Grand Dieu! vous êtes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande +envers le Ciel! Barbone, ce geôlier dont vous punîtes l’insolence +le jour de votre entrée ici, avait disparu, il n’était plus dans la +citadelle; avant-hier soir il est rentré, et depuis hier j’ai lieu de +croire qu’il cherche à vous empoisonner. Il vient rôder dans la cuisine +particulière du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de sûr, +mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans +les cuisines du palais que dans le dessein de vous ôter la vie. Je +mourais d’inquiétude ne vous voyant point paraître, je vous croyais +mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu’à nouvel avis, je vais faire +l’impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans +tous les cas, ce soir à neuf heures, si la bonté du Ciel veut que vous +ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge, +laissez-le descendre de votre fenêtre sur les orangers, j’y attacherai +une corde que vous retirerez à vous, et à l’aide de cette corde je vous +ferai passer du pain et du chocolat.» + +Fabrice avait conservé comme un trésor le morceau de charbon qu’il +avait trouvé dans le poêle de sa chambre: il se hâta de profiter de +l’émotion de Clélia, et d’écrire sur sa main une suite de lettres dont +l’apparition successive formait ces mots: + +--Je vous aime, et la vie ne m’est précieuse que parce que je vous vois; +surtout envoyez-moi du papier et un crayon. + +Ainsi que Fabrice l’avait espéré, l’extrême terreur qu’il lisait dans +les traits de Clélia empêcha la jeune fille de rompre l’entretien après +ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de témoigner beaucoup +d’humeur. Fabrice eut l’esprit d’ajouter: + +--Par le grand vent qu’il fait aujourd’hui, je n’entends que fort +imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son +du piano couvre la voix. Qu’est-ce que c’est, par exemple, que ce poison +dont vous me parlez? + +A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entière; elle se +mit à la hâte à tracer de grandes lettres à l’encre sur les pages d’un +livre qu’elle déchira, et Fabrice fut transporté de joie en voyant enfin +établi, après trois mois de soins, ce moyen de correspondance qu’il +avait si vainement sollicité. Il n’eut garde d’abandonner la petite +ruse qui lui avait si bien réussi, il aspirait à écrire des lettres, et +feignait à chaque instant de ne pas bien saisir les mots dont Clélia +exposait successivement à ses yeux toutes les lettres. + +Elle fut obligée de quitter la volière pour courir auprès de son père; +elle craignait par-dessus tout qu’il ne vînt l’y chercher; son génie +soupçonneux n’eût point été content du grand voisinage de la fenêtre +de cette volière et de l’abat-jour qui masquait celle du prisonnier. +Clélia elle-même avait eu l’idée quelques moments auparavant, lorsque la +non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle inquiétude, +que l’on pourrait jeter une petite pierre enveloppée d’un morceau de +papier vers la partie supérieure de cet abat-jour; si le hasard voulait +qu’en cet instant le geôlier chargé de la garde de Fabrice ne se trouvât +pas dans sa chambre, c’était un moyen de correspondance certain. + +Notre prisonnier se hâta de construire une sorte de ruban avec du linge; +et le soir, un peu après neuf heures, il entendit fort bien de petits +coups frappés sur les caisses des orangers qui se trouvaient sous sa +fenêtre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite corde +fort longue, à l’aide de laquelle il retira d’abord une provision de +chocolat, et ensuite, à son inexprimable satisfaction, un rouleau de +papier et un crayon. Ce fut en vain qu’il tendit la corde ensuite, il ne +reçut plus rien; apparemment que les sentinelles s’étaient rapprochées +des orangers. Mais il était ivre de joie. Il se hâta d’écrire une lettre +infinie à Clélia: à peine fut-elle terminée qu’il l’attacha à sa corde +et la descendit. Pendant plus de trois heures il attendit vainement +qu’on vînt la prendre, et plusieurs fois la retira pour y faire des +changements. «Si Clélia ne voit pas ma lettre ce soir, se disait-il, +tandis qu’elle est encore émue par ses idées de poison, peut-être demain +matin rejettera-t-elle bien loin l’idée de recevoir une lettre.» + +Le fait est que Clélia n’avait pu se dispenser de descendre à la ville +avec son père: Fabrice en eut presque l’idée en entendant, vers minuit +et demi, rentrer la voiture du général; il connaissait le pas des +chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes après +avoir entendu le général traverser l’esplanade et les sentinelles lui +présenter les armes, il sentit s’agiter la corde qu’il n’avait cessé de +tenir autour du bras! On attachait un grand poids à cette corde, deux +petites secousses lui donnèrent le signal de la retirer. Il eut assez de +peine à faire passer au poids qu’il ramenait une corniche extrêmement +saillante qui se trouvait sous sa fenêtre. + +Cet objet qu’il avait eu tant de peine à faire remonter, c’était une +carafe remplie d’eau et enveloppée dans un châle. Ce fut avec délices +que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une +solitude si complète, couvrit ce châle de ses baisers. Mais il faut +renoncer à peindre son émotion lorsque enfin, après tant de jours +d’espérance vaine, il découvrit un petit morceau de papier qui était +attaché au châle par une épingle. + +Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout +au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les +côtés avec de petites croix tracées à l’encre. C’est affreux à dire, +mais il faut que vous le sachiez, peut-être Barbone est-il chargé de +vous empoisonner. Comment n’avez vous pas senti que le sujet que vous +traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me déplaire? Aussi je +ne vous écrirais pas sans le danger extrême qui vous menace. Je viens de +voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle est +fort maigrie; ne m’écrivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me fâcher? + +Ce fut un grand effort de vertu chez Clélia que d’écrire +l’avant-dernière ligne de ce billet. Tout le monde prétendait, dans la +société de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d’amitié pour +le comte Baldi, ce si bel homme, l’ancien ami de la marquise Raversi. Ce +qu’il y avait de sûr, c’est qu’il s’était brouillé de la façon la plus +scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait servi de +mère et l’avait établi dans le monde. + +Clélia avait été obligée de recommencer ce petit mot écrit à la hâte, +parce que dans la première rédaction il perçait quelque chose des +nouvelles amours que la malignité publique supposait à la duchesse. + +--Quelle bassesse à moi! s’était-elle écriée: dire du mal à Fabrice de +la femme qu’il aime!... + +Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la +chambre de Fabrice, y déposa un assez lourd paquet, et disparut sans mot +dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les côtés +de petites croix tracées à la plume: Fabrice les couvrit de baisers: il +était amoureux. A côté du pain se trouvait un rouleau recouvert d’un +grand nombre de doubles de papier; il renfermait six mille francs en +sequins; enfin, Fabrice trouva un beau bréviaire tout neuf: une main +qu’il commençait à connaître avait tracé ces mots à la marge: + +Le poison! Prendre garde à l’eau, au vin, à tout; vivre de chocolat, +tâcher de faire manger par le chien le dîner auquel on ne touchera pas; +il ne faut pas paraître méfiant, l’ennemi chercherait un autre moyen. +Pas d’étourderie, au nom de Dieu! pas de légèreté! + +Fabrice se hâta d’enlever ces caractères chéris qui pouvaient +compromettre Clélia, et de déchirer un grand nombre de feuillets du +bréviaire, à l’aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre +était proprement tracée avec du charbon écrasé délayé dans du vin. Ces +alphabets se trouvèrent secs lorsqu’à onze heures trois quarts Clélia +parut à deux pas en arrière de la fenêtre de la volière. «La grande +affaire maintenant, se dit Fabrice, c’est qu’elle consente à en faire +usage.» Mais, par bonheur, il se trouva qu’elle avait beaucoup de +choses à dire au jeune prisonnier sur la tentative d’empoisonnement: +un chien des filles de service était mort pour avoir mangé un plat qui +lui était destiné. Clélia, bien loin de faire des objections contre +l’usage des alphabets, en avait préparé un magnifique avec de l’encre. +La conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers +moments, ne dura pas moins d’une heure et demie, c’est-à-dire tout le +temps que Clélia put rester à la volière. Deux ou trois fois, Fabrice se +permettant des choses défendues, elle ne répondit pas, et alla pendant +un instant donner à ses oiseaux les soins nécessaires. + +Fabrice avait obtenu que, le soir, en lui envoyant de l’eau, elle lui +ferait parvenir un des alphabets tracés par elle avec de l’encre, et +qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d’écrire une fort longue +lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres, +du moins d’une façon qui pût offenser. Ce moyen lui réussit; sa lettre +fut acceptée. + +Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Clélia ne lui fit +pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le +Barbone avait été attaqué et presque assommé par les gens qui faisaient +la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur, probablement +il n’oserait plus reparaître dans les cuisines. Clélia lui avoua que, +pour lui, elle avait osé voler du contre-poison à son père; elle le lui +envoyait: l’essentiel était de repousser à l’instant tout aliment auquel +on trouverait une saveur extraordinaire. + +Clélia avait fait beaucoup de questions à don Cesare, sans pouvoir +découvrir d’où provenaient les six cents sequins reçus par Fabrice; dans +tous les cas, c’était un signe excellent; la sévérité diminuait. + +Cet épisode du poison avança infiniment les affaires de notre +prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui +ressemblât à de l’amour, mais il avait le bonheur de vivre de la manière +la plus intime avec Clélia. Tous les matins, et souvent les soirs, il y +avait une longue conversation avec les alphabets; chaque soir, à neuf +heures, Clélia acceptait une longue lettre, et quelquefois y répondait +par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques livres; +enfin, Grillo avait été amadoué au point d’apporter à Fabrice du pain et +du vin, qui lui étaient remis journellement par la femme de chambre de +Clélia. Le geôlier Grillo en avait conclu que le gouverneur n’était pas +d’accord avec les gens qui avaient chargé Barbone d’empoisonner le jeune +Monsignore, et il en était fort aise, ainsi que tous ses camarades, car +un proverbe s’était établi dans la prison: il suffit de regarder en face +monsignore del Dongo pour qu’il vous donne de l’argent. + +Fabrice était devenu fort pâle; le manque absolu d’exercice nuisait à +sa santé; à cela près, jamais il n’avait été aussi heureux. Le ton de +la conversation était intime, et quelquefois fort gai, entre Clélia et +lui. Les seuls moments de la vie de Clélia qui ne fussent pas assiégés +de prévisions funestes et de remords étaient ceux qu’elle passait à +s’entretenir avec lui. Un jour elle eut l’imprudence de lui dire: + +--J’admire votre délicatesse; comme je suis la fille du gouverneur, vous +ne me parlez jamais du désir de recouvrer la liberté! + +--C’est que je me garde bien d’avoir un désir aussi absurde, lui +répondit Fabrice; une fois de retour à Parme, comment vous reverrais-je? +et la vie me serait désormais insupportable si je ne pouvais vous dire +tout ce que je pense... non, pas précisément tout ce que je pense, vous +y mettez bon ordre; mais enfin, malgré votre méchanceté, vivre sans vous +voir tous les jours serait pour moi un bien autre supplice que cette +prison! de la vie je ne fus aussi heureux!... N’est-il pas plaisant de +voir que le bonheur m’attendait en prison? + +--Il y a bien des choses à dire sur cet article, répondit Clélia d’un +air qui devint tout à coup excessivement sérieux et presque sinistre. + +--Comment! s’écria Fabrice fort alarmé, serais-je exposé à perdre cette +place si petite que j’ai pu gagner dans votre cœur, et qui fait ma seule +joie en ce monde? + +--Oui, lui dit-elle, j’ai tout lieu de croire que vous manquez de +probité envers moi, quoique passant d’ailleurs dans le monde pour fort +galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd’hui. + +Cette ouverture singulière jeta beaucoup d’embarras dans leur +conversation, et souvent l’un et l’autre eurent les larmes aux yeux. + +Le fiscal général Rassi aspirait toujours à changer de nom; il était +bien las de celui qu’il s’était fait, et voulait devenir baron Riva. Le +comte Mosca, de son côté, travaillait, avec toute l’habileté dont il +était capable, à fortifier chez ce juge vendu la passion de la baronnie, +comme il cherchait à redoubler chez le prince la folle espérance de se +faire roi constitutionnel de la Lombardie. C’étaient les seuls moyens +qu’il eût pu inventer de retarder la mort de Fabrice. + +Le prince disait à Rassi: + +--Quinze jours de désespoir et quinze jours d’espérance, c’est par ce +régime patiemment suivi que nous parviendrons à vaincre le caractère de +cette femme altière; c’est par ces alternatives de douceur et de dureté +que l’on arrive à dompter les chevaux les plus féroces. Appliquez le +caustique ferme. + +En effet, tous les quinze jours on voyait renaître dans Parme un nouveau +bruit annonçant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos plongeaient la +malheureuse duchesse dans le dernier désespoir. Fidèle à la résolution +de ne pas entraîner le comte dans sa ruine, elle ne le voyait que deux +fois par mois; mais elle était punie de sa cruauté envers ce pauvre +homme par les alternatives continuelles de sombre désespoir où elle +passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la jalousie cruelle +que lui inspiraient les assiduités du comte Baldi, ce si bel homme, +écrivait à la duchesse quand il ne pouvait la voir, et lui donnait +connaissance de tous les renseignements qu’il devait au zèle du futur +baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir résister aux +bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice de passer sa vie +avec un homme d’esprit et de cœur tel que Mosca; la nullité du Baldi, la +laissant à ses pensées, lui donnait une façon d’exister affreuse, et le +comte ne pouvait parvenir à lui communiquer ses raisons d’espérer. + +Au moyen de divers prétextes assez ingénieux, ce ministre était parvenu +à faire consentir le prince à ce que l’on déposât dans un château +ami, au centre même de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les +archives de toutes les intrigues fort compliquées au moyen desquelles +Ranuce-Ernest IV nourrissait l’espérance archifolle de se faire roi +constitutionnel de ce beau pays. + +Plus de vingt de ces pièces fort compromettantes étaient de la main du +prince ou signées par lui, et dans le cas où la vie de Fabrice serait +sérieusement menacée, le comte avait le projet d’annoncer à Son Altesse +qu’il allait livrer ces pièces à une grande puissance qui d’un mot +pouvait l’anéantir. + +Le comte Mosca se croyait sûr du futur baron Riva, il ne craignait que +le poison; la tentative de Barbone l’avait profondément alarmé, et à +un tel point qu’il s’était déterminé à hasarder une démarche folle en +apparence. Un matin il passa à la porte de la citadelle, et fit appeler +le général Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de +la porte; là, se promenant amicalement avec lui, il n’hésita pas à lui +dire, après une petite préface aigre-douce et convenable: + +--Si Fabrice périt d’une façon suspecte, cette mort pourra m’être +attribuée, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule +abominable et que je suis résolu de ne pas accepter. Donc, et pour +m’en laver, s’il périt de maladie, je vous tuerai de ma main; comptez +là-dessus. + +Le général Fabio Conti fit une réponse magnifique et parla de sa +bravoure, mais le regard du comte resta présent à sa pensée. + +Peu de jours après, et comme s’il se fût concerté avec le comte, le +fiscal Rassi se permit une imprudence bien singulière chez un tel +homme. Le mépris public attaché à son nom qui servait de proverbe à la +canaille, le rendait malade depuis qu’il avait l’espoir fondé de pouvoir +y échapper. Il adressa au général Fabio Conti une copie officielle de la +sentence qui condamnait Fabrice à douze années de citadelle. D’après la +loi, c’est ce qui aurait dû être fait dès le lendemain même de l’entrée +de Fabrice en prison; mais ce qui était inouï à Parme, dans ce pays de +mesures secrètes, c’est que la justice se permît une telle démarche +sans l’ordre exprès du souverain. En effet, comment nourrir l’espoir de +redoubler tous les quinze jours l’effroi de la duchesse, et de dompter +ce caractère altier, selon le mot du prince, une fois qu’une copie +officielle de la sentence était sortie de la chancellerie de justice? +La veille du jour où le général Fabio Conti reçut le pli officiel du +fiscal Rassi, il apprit que le commis Barbone avait été roué de coups en +rentrant un peu tard à la citadelle; il en conclut qu’il n’était plus +question en certain lieu de se défaire de Fabrice; et, par un trait de +prudence qui sauva Rassi des suites immédiates de sa folie, il ne parla +point au prince, à la première audience qu’il en obtint, de la copie +officielle de la sentence du prisonnier à lui transmise. Le comte avait +découvert, heureusement pour la tranquillité de la pauvre duchesse, que +la tentative gauche de Barbone n’avait été qu’une velléité de vengeance +particulière, et il avait fait donner à ce commis l’avis dont on a parlé. + +Fabrice fut bien agréablement surpris quand, après cent trente-cinq +jours de prison dans une cage assez étroite, le bon aumônier don Cesare +vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la +tour Farnèse: Fabrice n’y eut pas été dix minutes que, surpris par le +grand air, il se trouva mal. + +Don Cesare prit prétexte de cet accident pour lui accorder une promenade +d’une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise; ces promenades +fréquentes eurent bientôt rendu à notre héros des forces dont il abusa. + +Il y eut plusieurs sérénades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait +que parce qu’elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille +Clélia, dont le caractère lui faisait peur: il sentait vaguement qu’il +n’y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours +de sa part quelque coup de tête. Elle pouvait s’enfuir au couvent, et +il restait désarmé. Du reste, le général craignait que toute cette +musique, dont les sons pouvaient pénétrer jusque dans les cachots les +plus profonds, réservés aux plus noirs libéraux, ne contînt des signaux. +Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par eux-mêmes; aussi, +à peine la sérénade terminée, on les enfermait à clef dans les grandes +salles basses du palais du gouverneur, qui de jour servaient de bureaux +pour l’état-major, et on ne leur ouvrait la porte que le lendemain +matin au grand jour. C’était le gouverneur lui-même qui, placé sur le +pont de l’esclave, les faisait fouiller en sa présence et leur rendait +la liberté, non sans leur répéter plusieurs fois qu’il ferait pendre +à l’instant celui d’entre eux qui aurait l’audace de se charger de la +moindre commission pour quelque prisonnier. Et l’on savait que dans sa +peur de déplaire il était homme à tenir parole, de façon que le marquis +Crescenzi était obligé de payer triple ses musiciens fort choqués de +cette nuit à passer en prison. + +Tout ce que la duchesse put obtenir et à grand-peine de la pusillanimité +de l’un de ces hommes, ce fut qu’il se chargerait d’une lettre pour +la remettre au gouverneur. La lettre était adressée à Fabrice; on y +déplorait la fatalité qui faisait que depuis plus de cinq mois qu’il +était en prison, ses amis du dehors n’avaient pu établir avec lui la +moindre correspondance. + +En entrant à la citadelle, le musicien gagné se jeta aux genoux du +général Fabio Conti, et lui avoua qu’un prêtre, à lui inconnu, avait +tellement insisté pour le charger d’une lettre adressée au sieur del +Dongo, qu’il n’avait osé refuser; mais, fidèle à son devoir, il se +hâtait de la remettre entre les mains de Son Excellence. + +L’Excellence fut très flattée: elle connaissait les ressources dont la +duchesse disposait, et avait grand-peur d’être mystifié. Dans sa joie, +le général alla présenter cette lettre au prince, qui fut ravi. + +--Ainsi, la fermeté de mon administration est parvenue à me venger! +Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l’un de ces jours +nous allons faire préparer un échafaud, et sa folle imagination ne +manquera pas de croire qu’il est destiné au petit del Dongo. + + + + +CHAPITRE XX + + +Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couché sur sa fenêtre, +avait passé la tête par le guichet pratiqué dans l’abat-jour, et +contemplait les étoiles et l’immense horizon dont on jouit du haut de +la tour Farnèse. Ses yeux, errant dans la campagne du côté du bas Pô et +de Ferrare, remarquèrent par hasard une lumière excessivement petite, +mais assez vive, qui semblait partir du haut d’une tour. «Cette lumière +ne doit pas être aperçue de la plaine, se dit Fabrice, l’épaisseur de +la tour l’empêche d’être vue d’en bas; ce sera quelque signal pour un +point éloigné.» Tout à coup il remarqua que cette lueur paraissait +et disparaissait à des intervalles fort rapprochés. C’est quelque +jeune fille qui parle à son amant du village voisin. Il compta neuf +apparitions successives: «Ceci est un I», dit-il. En effet, l’I est +la neuvième lettre de l’alphabet. Il y eut ensuite, après un repos, +quatorze apparitions: «Ceci est un N»; puis, encore après un repos, une +seule apparition: «C’est un A; le mot est <i>Ina</i>.» + +Quelle ne fut pas sa joie et son étonnement, quand les apparitions +successives, toujours séparées par de petits repos, vinrent compléter +les mots suivants: + +Ina pensa a te. + +Evidemment: Gina pense à toi! + +Il répondit à l’instant par des apparitions successives de sa lampe au +vasistas par lui pratiqué: + +Fabrice t’aime! + +La correspondance continua jusqu’au jour. Cette nuit était la cent +soixante-treizième de sa captivité, et on lui apprit que depuis quatre +mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde pouvait +les voir et les comprendre; on commença dès cette première nuit à +établir des abréviations: trois apparitions se suivant très rapidement +indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte Mosca; deux +apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire évasion. On +convint de suivre à l’avenir l’ancien alphabet alla monaca, qui, afin +de n’être pas deviné par des indiscrets, change le numéro ordinaire des +lettres, et leur en donne d’arbitraires; A, par exemple, porte le numéro +10; le B, le numéro 3; c’est-à-dire que trois éclipses successives de +la lampe veulent dire B, dix éclipses successives, l’A, etc.; un moment +d’obscurité fait la séparation des mots. On prit rendez-vous pour le +lendemain à une heure après minuit, et le lendemain la duchesse vint +à cette tour qui était à un quart de lieue de la ville. Ses yeux se +remplirent de larmes en voyant les signaux faits par ce Fabrice qu’elle +avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-même par des apparitions de +lampe: Je t’aime, bon courage, santé, bon espoir! Exerce tes forces dans +ta chambre, tu auras besoin de la force de tes bras. «Je ne l’ai pas vu, +se disait la duchesse, depuis le concert de la Fausta, lorsqu’il parut à +la porte de mon salon habillé en chasseur. Qui m’eût dit alors le sort +qui nous attendait!» + +La duchesse fit faire des signaux qui annonçaient à Fabrice que bientôt +il serait délivré, grâce à la bonté du prince (ces signaux pouvaient +être compris); puis elle revint à lui dire des tendresses; elle ne +pouvait s’arracher d’auprès de lui! Les seules représentations de +Ludovic, qui, parce qu’il avait été utile à Fabrice, était devenu son +factotum, purent l’engager, lorsque le jour allait déjà paraître, à +discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque +méchant. Cette annonce plusieurs fois répétée d’une délivrance prochaine +jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Clélia, la remarquant le +lendemain, commit l’imprudence de lui en demander la cause. + +--Je me vois sur le point de donner un grave sujet de mécontentement à +la duchesse. + +--Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s’écria Clélia +transportée de la curiosité la plus vive. + +--Elle veut que je sorte d’ici, lui répondit-il, et c’est à quoi je ne +consentirai jamais. + +Clélia ne put répondre, elle le regarda et fondit en larmes. S’il eût +pu lui adresser la parole de près, peut-être alors eût-il obtenu l’aveu +de sentiments dont l’incertitude le plongeait souvent dans un profond +découragement; il sentait vivement que la vie, sans l’amour de Clélia, +ne pouvait être pour lui qu’une suite de chagrins amers ou d’ennuis +insupportables. Il lui semblait que ce n’était plus la peine de vivre +pour retrouver ces mêmes bonheurs qui lui semblaient intéressants avant +d’avoir connu l’amour, et quoique le suicide ne soit pas encore à la +mode en Italie, il y avait songé comme à une ressource, si le destin le +séparait de Clélia. + +Le lendemain il reçut d’elle une fort longue lettre. + +Il faut, mon ami, que vous sachiez la vérité: bien souvent, depuis +que vous êtes ici, l’on a cru à Parme que votre dernier jour était +arrivé. Il est vrai que vous n’êtes condamné qu’à douze années de +forteresse; mais il est, par malheur, impossible de douter qu’une haine +toute-puissante ne s’attache à vous poursuivre, et vingt fois j’ai +tremblé que le poison ne vînt mettre fin à vos jours: saisissez donc +tous les moyens possibles de sortir d’ici. Vous voyez que pour vous je +manque aux devoirs les plus saints; jugez de l’imminence du danger par +les choses que je me hasarde à vous dire et qui sont si déplacées dans +ma bouche. S’il le faut absolument, s’il n’est aucun autre moyen de +salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut +mettre votre vie dans le plus grand péril; songez qu’il est un parti à +la cour que la perspective d’un crime n’arrêta jamais dans ses desseins. +Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse déjoués par +l’habileté supérieure du comte Mosca? Or, on a trouvé un moyen certain +de l’exiler de Parme, c’est le désespoir de la duchesse; et n’est-on pas +trop certain d’amener ce désespoir par la mort d’un jeune prisonnier? +Ce mot seul, qui est sans réponse, doit vous faire juger de votre +situation. Vous dites que vous avez de l’amitié pour moi: songez d’abord +que des obstacles insurmontables s’opposent à ce que ce sentiment prenne +jamais une certaine fixité entre nous. Nous nous serons rencontrés dans +notre jeunesse, nous nous serons tendu une main secourable dans une +période malheureuse; le destin m’aura placée en ce lieu de sévérité pour +adoucir vos peines, mais je me ferais des reproches éternels si des +illusions, que rien n’autorise et n’autorisera jamais, vous portaient +à ne pas saisir toutes les occasions possibles de soustraire votre +vie à un si affreux péril. J’ai perdu la paix de l’âme par la cruelle +imprudence que j’ai commise en échangeant avec vous quelques signes de +bonne amitié. Si nos jeux d’enfant, avec des alphabets, vous conduisent +à des illusions si peu fondées et qui peuvent vous être si fatales, ce +serait en vain que pour me justifier je me rappellerais la tentative de +Barbone. Je vous aurais jeté moi-même dans un péril bien plus affreux, +bien plus certain, en croyant vous soustraire à un danger du moment; et +mes imprudences sont à jamais impardonnables si elles ont fait naître +des sentiments qui puissent vous porter à résister aux conseils de la +duchesse. Voyez ce que vous m’obligez à vous répéter; sauvez-vous, je +vous l’ordonne... + +Cette lettre était fort longue; certains passages, tels que le je +vous l’ordonne, que nous venons de transcrire, donnèrent des moments +d’espoir délicieux à l’amour de Fabrice. Il lui semblait que le +fond des sentiments était assez tendre, si les expressions étaient +remarquablement prudentes. Dans d’autres instants, il payait la peine +de sa complète ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la +simple amitié, ou même de l’humanité fort ordinaire, dans cette lettre +de Clélia. + +Au reste, tout ce qu’elle lui apprenait ne lui fit pas changer un +instant de dessein: en supposant que les périls qu’elle lui peignait +fussent bien réels, était-ce trop que d’acheter, par quelques dangers +du moment, le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mènerait-il +quand il serait de nouveau réfugié à Bologne ou à Florence? car, en se +sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas même espérer la permission +de vivre à Parme. Et même, quand le prince changerait au point de le +mettre en liberté (ce qui était si peu probable, puisque lui, Fabrice, +était devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le +comte Mosca), quelle vie mènerait-il à Parme, séparé de Clélia par +toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par +mois, peut-être, le hasard les placerait dans les mêmes salons; mais, +même alors, quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle? +Comment retrouver cette intimité parfaite dont chaque jour maintenant il +jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de salon, +comparée à celle qu’ils faisaient avec des alphabets? «Et, quand je +devrais acheter cette vie de délices et cette chance unique de bonheur +par quelques petits dangers, où serait le mal? Et ne serait-ce pas +encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner +une preuve de mon amour?» + +Fabrice ne vit dans la lettre de Clélia que l’occasion de lui demander +une entrevue: c’était l’unique et constant objet de tous ses désirs; il +ne lui avait parlé qu’une fois, et encore un instant, au moment de son +entrée en prison, et il y avait alors de cela plus de deux cents jours. + +Il se présentait un moyen facile de rencontrer Clélia: l’excellent +abbé don Cesare accordait à Fabrice une demi-heure de promenade sur la +terrasse de la tour Farnèse tous les jeudis, pendant le jour; mais les +autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait être remarquée +par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre +gravement le gouverneur, n’avait lieu qu’à la tombée de la nuit. Pour +monter sur la terrasse de la tour Farnèse il n’y avait d’autre escalier +que celui du petit clocher dépendant de la chapelle si lugubrement +décorée en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient +peut-être. Grillo conduisait Fabrice à cette chapelle, il lui ouvrait le +petit escalier du clocher: son devoir eût été de l’y suivre, mais, comme +les soirées commençaient à être fraîches, le geôlier le laissait monter +seul, l’enfermait à clef dans ce clocher qui communiquait à la terrasse, +et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir, Clélia ne +pourrait-elle pas se trouver, escortée par sa femme de chambre, dans la +chapelle de marbre noir? + +Toute la longue lettre par laquelle Fabrice répondait à celle de Clélia +était calculée pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait +confidence avec une sincérité parfaite, et comme s’il se fût agi d’une +autre personne, de toutes les raisons qui le décidaient à ne pas quitter +la citadelle. + +«Je m’exposerais chaque jour à la perspective de mille morts pour avoir +le bonheur de vous parler à l’aide de nos alphabets, qui maintenant ne +nous arrêtent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie +de m’exiler à Parme, ou peut-être à Bologne, ou même à Florence! Vous +voulez que je marche pour m’éloigner de vous! Sachez qu’un tel effort +m’est impossible; c’est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne +pourrais la tenir.» + +Le résultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Clélia, +qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint à +la volière que dans les instants où elle savait que Fabrice ne pouvait +pas faire usage de la petite ouverture pratiquée à l’abat-jour. Fabrice +fut au désespoir; il conclut de cette absence que, malgré certains +regards qui lui avaient fait concevoir de folles espérances, jamais +il n’avait inspiré à Clélia d’autres sentiments que ceux d’une simple +amitié. «En ce cas, se disait-il, que m’importe la vie? que le prince +me la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas +quitter la forteresse.» Et c’était avec un profond sentiment de dégoût +que, toutes les nuits, il répondait aux signaux de la petite lampe. La +duchesse le crut tout à fait fou quand elle lut, sur le bulletin des +signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots étranges: je +ne veux pas me sauver; je veux mourir ici! + +Pendant ces cinq journées, si cruelles pour Fabrice, Clélia était plus +malheureuse que lui; elle avait eu cette idée, si poignante pour une +âme généreuse: «Mon devoir est de m’enfuir dans un couvent, loin de la +citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui +ferai dire par Grillo et par tous les geôliers, alors il se déterminera +à une tentative d’évasion.» Mais aller au couvent, c’était renoncer +à jamais revoir Fabrice; et renoncer à le voir quand il donnait une +preuve si évidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier +à la duchesse n’existaient plus maintenant! Quelle preuve d’amour plus +touchante un jeune homme pouvait-il donner? Après sept longs mois de +prison, qui avaient gravement altéré sa santé, il refusait de reprendre +sa liberté. Un être léger, tel que les discours des courtisans avaient +dépeint Fabrice aux yeux de Clélia, eût sacrifié vingt maîtresses pour +sortir un jour plus tôt de la citadelle; et que n’eût-il pas fait pour +sortir d’une prison où chaque jour le poison pouvait mettre fin à sa vie! + +Clélia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas +chercher un refuge dans un couvent, ce qui en même temps lui eût donné +un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois +cette faute commise, comment résister à ce jeune homme si aimable, +si naturel, si tendre, qui exposait sa vie à des périls affreux pour +obtenir le simple bonheur de l’apercevoir d’une fenêtre à l’autre? +Après cinq jours de combats affreux, entremêlés de moments de mépris +pour elle-même, Clélia se détermina à répondre à la lettre par laquelle +Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre +noir. A la vérité elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce +moment toute tranquillité fut perdue pour elle, à chaque instant son +imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison; +elle venait six ou huit fois par jour à la volière, elle éprouvait le +besoin passionné de s’assurer par ses yeux que Fabrice vivait. + +«S’il est encore à la forteresse, se disait-elle, s’il est exposé à +toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-être contre lui +dans le but de chasser le comte Mosca, c’est uniquement parce que j’ai +eu la lâcheté de ne pas m’enfuir au couvent! Quel prétexte pour rester +ici une fois qu’il eût été certain que je m’en étais éloignée à jamais?» + +Cette fille si timide à la fois et si hautaine en vint à courir la +chance d’un refus de la part du geôlier Grillo; bien plus, elle s’exposa +à tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre sur la +singularité de sa conduite. Elle descendit à ce degré d’humiliation de +le faire appeler, et de lui dire d’une voix tremblante et qui trahissait +tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait obtenir sa +liberté, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet espoir aux +démarches les plus actives, que souvent il était nécessaire d’avoir à +l’instant même la réponse du prisonnier à de certaines propositions +qui étaient faites, et qu’elle l’engageait, lui Grillo, à permettre à +Fabrice de pratiquer une ouverture dans l’abat-jour qui masquait sa +fenêtre, afin qu’elle pût lui communiquer par signes les avis qu’elle +recevait plusieurs fois la journée de Mme Sanseverina. + +Grillo sourit et lui donna l’assurance de son respect et de son +obéissance. Clélia lui sut un gré infini de ce qu’il n’ajoutait aucune +parole; il était évident qu’il savait fort bien tout ce qui se passait +depuis plusieurs mois. + +A peine ce geôlier fut-il hors de chez elle que Clélia fit le signal +dont elle était convenue pour appeler Fabrice dans les grandes +occasions; elle lui avoua tout ce qu’elle venait de faire. + +--Vous voulez périr par le poison, ajouta-t-elle: j’espère avoir le +courage un de ces jours de quitter mon père, et de m’enfuir dans quelque +couvent lointain; voilà l’obligation que je vous aurai; alors j’espère +que vous ne résisterez plus aux plans qui peuvent vous être proposés +pour vous tirer d’ici; tant que vous y êtes, j’ai des moments affreux +et déraisonnables; de la vie je n’ai contribué au malheur de personne, +et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une pareille idée +que j’aurais au sujet d’un parfait inconnu me mettrait au désespoir, +jugez de ce que j’éprouve quand je viens à me figurer qu’un ami, dont la +déraison me donne de graves sujets de plaintes, mais qu’enfin je vois +tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans ce moment même +aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin de savoir de +vous-même que vous vivez. + +«C’est pour me soustraire à cette affreuse douleur que je viens de +m’abaisser jusqu’à demander une grâce à un subalterne qui pouvait me la +refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-être +heureuse qu’il vînt me dénoncer à mon père, à l’instant je partirais +pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos +cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous +obéirez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel? c’est +moi qui vous sollicite de trahir mon père! Appelez Grillo, et faites-lui +un cadeau. + +Fabrice était tellement amoureux, la plus simple expression de la +volonté de Clélia le plongeait dans une telle crainte, que même cette +étrange communication ne fut point pour lui la certitude d’être aimé. Il +appela Grillo auquel il paya généreusement les complaisances passées, et +quant à l’avenir, il lui dit que pour chaque jour qu’il lui permettrait +de faire usage de l’ouverture pratiquée dans l’abat-jour, il recevrait +un sequin. Grillo fut enchanté de ces conditions. + +--Je vais vous parler le cœur sur la main, monseigneur: voulez-vous +vous soumettre à manger votre dîner froid tous les jours? il est un +moyen bien simple d’éviter le poison. Mais je vous demande la plus +profonde discrétion, un geôlier doit tout voir et ne rien deviner, etc. +Au lieu d’un chien j’en aurai plusieurs, et vous-même vous leur ferez +goûter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au +vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu’aux bouteilles +dont j’aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre à jamais, il +suffit qu’elle fasse confidence de ces détails même à Mlle Clélia; les +femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous, +après-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention à son +père, dont la plus douce joie serait d’avoir de quoi faire pendre un +geôlier. Après Barbone, c’est peut-être l’être le plus méchant de la +forteresse, et c’est là ce qui fait le vrai danger de votre position; il +sait manier le poison, soyez-en sûr, et il ne me pardonnerait pas cette +idée d’avoir trois ou quatre petits chiens. + +Il y eut une nouvelle sérénade. Maintenant Grillo répondait à toutes les +questions de Fabrice; il s’était bien promis toutefois d’être prudent, +et de ne point trahir Mlle Clélia, qui, selon lui, tout en étant sur le +point d’épouser le marquis Crescenzi, l’homme le plus riche des Etats de +Parme, n’en faisait pas moins l’amour, autant que les murs de la prison +le permettaient, avec l’aimable monsignore del Dongo. Il répondait +aux dernières questions de celui-ci sur la sérénade, lorsqu’il eut +l’étourderie d’ajouter: + +--On pense qu’il l’épousera bientôt. + +On peut juger de l’effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne +répondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu’il était malade. +Le lendemain matin, dès les dix heures, Clélia ayant paru à la volière, +il lui demanda, avec un ton de politesse cérémonieuse bien nouveau entre +eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu’elle aimait +le marquis Crescenzi, et qu’elle était sur le point de l’épouser. + +--C’est que rien de tout cela n’est vrai, répondit Clélia avec +impatience. + +Il est véritable aussi que le reste de sa réponse fut moins net: Fabrice +le lui fit remarquer et profita de l’occasion pour renouveler la demande +d’une entrevue. Clélia, qui voyait sa bonne foi mise en doute, l’accorda +presque aussitôt, tout en lui faisant observer qu’elle se déshonorait +à jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit fut faite, elle +parut, accompagnée de sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre +noir; elle s’arrêta au milieu, à côté de la lampe de veille; la femme +de chambre et Grillo retournèrent à trente pas auprès de la porte. +Clélia, toute tremblante, avait préparé un beau discours: son but était +de ne point faire d’aveu compromettant, mais la logique de la passion +est pressante; le profond intérêt qu’elle met à savoir la vérité ne lui +permet point de garder de vains ménagements, en même temps que l’extrême +dévouement qu’elle sent pour ce qu’elle aime lui ôte la crainte +d’offenser. Fabrice fut d’abord ébloui de la beauté de Clélia, depuis +près de huit mois il n’avait vu d’aussi près que des geôliers. Mais +le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur, elle augmenta +quand il vit clairement que Clélia ne répondait qu’avec des ménagements +prudents; Clélia elle-même comprit qu’elle augmentait les soupçons au +lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle pour elle. + +--Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colère et +les larmes aux yeux, de m’avoir fait passer par-dessus tout ce que +je me dois à moi-même? Jusqu’au 3 août de l’année passée, je n’avais +éprouvé que de l’éloignement pour les hommes qui avaient cherché à me +plaire. J’avais un mépris sans bornes et probablement exagéré pour +le caractère des courtisans, tout ce qui était heureux à cette cour +me déplaisait. Je trouvai au contraire des qualités singulières à un +prisonnier qui le 3 août fut amené dans cette citadelle. J’éprouvai, +d’abord sans m’en rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les +grâces d’une femme charmante, et de moi bien connue, étaient des coups +de poignard pour mon cœur, parce que je croyais, et je crois encore un +peu, que ce prisonnier lui était attaché. Bientôt les persécutions du +marquis Crescenzi, qui avait demandé ma main, redoublèrent; il est fort +riche et nous n’avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande +liberté d’esprit, lorsque mon père prononça le mot fatal de <i>couvent</i>; +je compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller +sur la vie du prisonnier dont le sort m’intéressait. Le chef-d’œuvre +de mes précautions avait été que jusqu’à ce moment il ne se doutât en +aucune façon des affreux dangers qui menaçaient sa vie. Je m’étais bien +promis de ne jamais trahir ni mon père ni mon secret; mais cette femme +d’une activité admirable, d’un esprit supérieur, d’une volonté terrible, +qui protège ce prisonnier, lui offrit, à ce que je suppose, des moyens +d’évasion, il les repoussa et voulut me persuader qu’il se refusait à +quitter la citadelle pour ne pas s’éloigner de moi. Alors je fis une +grande faute, je combattis pendant cinq jours, j’aurais dû à l’instant +me réfugier au couvent et quitter la forteresse: cette démarche +m’offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je +n’eus point le courage de quitter la forteresse et je suis une fille +perdue; je me suis attachée à un homme léger: je sais quelle a été sa +conduite à Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu’il aura +changé de caractère? Enfermé dans une prison sévère, il a fait la cour +à la seule femme qu’il pût voir, elle a été une distraction pour son +ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu’avec de certaines difficultés, +cet amusement a pris la fausse apparence d’une passion. Ce prisonnier +s’étant fait un nom dans le monde par son courage, il s’imagine prouver +que son amour est mieux qu’un simple goût passager, en s’exposant à +d’assez grands périls pour continuer à voir la personne qu’il croit +aimer. Mais dès qu’il sera dans une grande ville, entouré de nouveau des +séductions de la société, il sera de nouveau ce qu’il a toujours été, un +homme du monde adonné aux dissipations, à la galanterie, et sa pauvre +compagne de prison finira ses jours dans un couvent, oubliée de cet être +léger, et avec le mortel regret de lui avoir fait un aveu. + +Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits, +fut, comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il était +éperdument amoureux, aussi il était parfaitement convaincu qu’il n’avait +jamais aimé avant d’avoir vu Clélia, et que la destinée de sa vie était +de ne vivre que pour elle. + +Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu’il disait, lorsque +la femme de chambre avertit sa maîtresse que onze heures et demie +venaient de sonner, et que le général pouvait rentrer à tout moment; la +séparation fut cruelle. + +--Je vous vois peut-être pour la dernière fois, dit Clélia au +prisonnier: une mesure qui est dans l’intérêt évident de la cabale +Raversi peut vous fournir une cruelle façon de prouver que vous n’êtes +pas inconstant. + +Clélia quitta Fabrice étouffée par ses sanglots, et mourant de honte de +ne pouvoir les dérober entièrement à sa femme de chambre ni surtout au +geôlier Grillo. Une seconde conversation n’était possible que lorsque +le général annoncerait devoir passer la soirée dans le monde; et comme +depuis la prison de Fabrice, et l’intérêt qu’elle inspirait à la +curiosité du courtisan, il avait trouvé prudent de se donner un accès de +goutte presque continuel, ses courses à la ville, soumises aux exigences +d’une politique savante, ne se décidaient qu’au moment de monter en +voiture. + +Depuis cette soirée dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut +une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai, +semblaient encore s’opposer à son bonheur; mais enfin il avait cette +joie suprême et peu espérée d’être aimé par l’être divin qui occupait +toutes ses pensées. + +La troisième journée après cette entrevue, les signaux de la lampe +finirent de fort bonne heure, à peu près sur le minuit; à l’instant où +ils se terminaient, Fabrice eut presque la tête cassée par une grosse +balle de plomb qui, lancée dans la partie supérieure de l’abat-jour de +sa fenêtre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre. + +Cette fort grosse balle n’était point aussi pesante à beaucoup près que +l’annonçait son volume; Fabrice réussit facilement à l’ouvrir et trouva +une lettre de la duchesse. Par l’entremise de l’archevêque qu’elle +flattait avec soin, elle avait gagné un soldat de la garnison de la +citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats placés +en sentinelle aux angles et à la porte du palais du gouverneur ou +s’arrangeait avec eux. + +Il faut te sauver avec des cordes: je frémis en te donnant cet avis +étrange, j’hésite depuis plus de deux mois entiers à te dire cette +parole; mais l’avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l’on peut +s’attendre à ce qu’il y a de pis. A propos, recommence à l’instant les +signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as reçu cette lettre +dangereuse; marque P, B et G à la monaca, c’est-à-dire quatre, douze et +deux; je ne respirerai pas jusqu’à ce que j’aie vu ce signal; je suis à +la tour, on répondra par N et O, sept et cinq. La réponse reçue, ne fais +plus aucun signal, et occupe-toi uniquement à comprendre ma lettre. + +Fabrice se hâta d’obéir, et fit les signaux convenus qui furent suivis +des réponses annoncées, puis il continua la lecture de la lettre. + +On peut s’attendre à ce qu’il y a de pis; c’est ce que m’ont déclaré +les trois hommes dans lesquels j’ai le plus de confiance, après que je +leur ai fait jurer sur l’Evangile de me dire la vérité, quelque cruelle +qu’elle pût être pour moi. Le premier de ces hommes menaça le chirurgien +dénonciateur à Ferrare de tomber sur lui avec un couteau ouvert à la +main; le second te dit à ton retour de Belgirate, qu’il aurait été plus +strictement prudent de donner un coup de pistolet au valet de chambre +qui arrivait en chantant dans le bois et conduisant en laisse un beau +cheval un peu maigre; tu ne connais pas le troisième, c’est un voleur de +grand chemin de mes amis, homme d’exécution s’il en fut, et qui a autant +de courage que toi; c’est pourquoi surtout je lui ai demandé de me +déclarer ce que tu devais faire. Tous les trois m’ont dit, sans savoir +chacun que j’eusse consulté les deux autres, qu’il vaut mieux s’exposer +à se casser le cou que de passer encore onze années et quatre mois dans +la crainte continuelle d’un poison fort probable. + +Il faut pendant un mois t’exercer dans ta chambre à monter et descendre +au moyen d’une corde nouée. Ensuite, un jour de fête où la garnison de +la citadelle aura reçu une gratification de vin, tu tenteras la grande +entreprise. Tu auras trois cordes en soie et chanvre, de la grosseur +d’une plume de cygne, la première de quatre-vingts pieds pour descendre +les trente-cinq pieds qu’il y a de ta fenêtre au bois d’orangers, la +seconde de trois cents pieds, et c’est là la difficulté à cause du +poids, pour descendre les cent quatre-vingts pieds qu’a de hauteur +le mur de la grosse tour; une troisième de trente pieds te servira à +descendre le rempart. Je passe ma vie à étudier le grand mur à l’orient, +c’est-à-dire du côté de Ferrare: une fente causée par un tremblement de +terre a été remplie au moyen d’un contrefort qui forme plan incliné. Mon +voleur de grand chemin m’assure qu’il se ferait fort de descendre de +ce côté-là sans trop de difficulté et sous peine seulement de quelques +écorchures, en se laissant glisser sur le plan incliné formé par ce +contrefort. L’espace vertical n’est que de vingt-huit pieds tout à fait +au bas; ce côté est le moins bien gardé. + +Cependant, à tout prendre, mon voleur, qui trois fois s’est sauvé de +prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu’il exècre +les gens de ta caste; mon voleur de grand chemin, dis-je, agile et +leste comme toi, pense qu’il aimerait mieux descendre par le côté du +couchant, exactement vis-à-vis le petit palais occupé jadis par la +Fausta, de vous bien connu. Ce qui le déciderait pour ce côté, c’est +que la muraille, quoique très peu inclinée, est presque constamment +garnie de broussailles; il y a des brins de bois, gros comme le petit +doigt, qui peuvent fort bien écorcher si l’on n’y prend garde, mais qui, +aussi, sont excellents pour se retenir. Encore ce matin, je regardais +ce côté du couchant avec une excellente lunette; la place à choisir, +c’est précisément au-dessous d’une pierre neuve que l’on a placée à la +balustrade d’en haut, il y a deux ou trois ans. Verticalement au-dessous +de cette pierre, tu trouveras d’abord un espace nu d’une vingtaine de +pieds; il faut aller là très lentement (tu sens si mon cœur frémit en te +donnant ces instructions terribles, mais le courage consiste à savoir +choisir le moindre mal, si affreux qu’il soit encore); après l’espace +nu, tu trouveras quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds de broussailles +fort grandes, où l’on voit voler des oiseaux, puis un espace de trente +pieds qui n’a que des herbes, des violiers et des pariétaires. Ensuite, +en approchant de terre, vingt pieds de broussailles, et enfin vingt-cinq +ou trente pieds récemment éparvérés. + +Ce qui me déciderait pour ce côté, c’est que là se trouve verticalement, +au-dessous de la pierre neuve de la balustrade d’en haut, une cabane +en bois bâtie par un soldat dans son jardin, et que le capitaine du +génie employé à la forteresse veut le forcer à démolir; elle a dix-sept +pieds de haut, elle est couverte en chaume, et le toit touche au grand +mur de la citadelle. C’est ce toit qui me tente; dans le cas affreux +d’un accident, il amortirait la chute. Une fois arrivé là, tu es dans +l’enceinte des remparts assez négligemment gardés; si l’on t’arrêtait +là, tire des coups de pistolet et défends-toi quelques minutes. Ton ami +de Ferrare et un autre homme de cœur, celui que j’appelle le voleur de +grand chemin, auront des échelles, et n’hésiteront pas à escalader ce +rempart assez bas, et à voler à ton secours. + +Le rempart n’a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grand talus. Je +serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gens armés. + +J’ai l’espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par la même voie +que celle-ci. Je répéterai sans cesse les mêmes choses en d’autres +termes, afin que nous soyons bien d’accord. Tu devines de quel cœur je +te dis que l’homme du coup de pistolet au valet de chambre, qui, après +tout, est le meilleur des êtres et se meurt de repentir, pense que tu +en seras quitte pour un bras cassé. Le voleur de grand chemin, qui a +plus d’expérience de ces sortes d’expéditions, pense que, si tu veux +descendre fort lentement, et surtout sans te presser, ta liberté ne te +coûtera que des écorchures. La grande difficulté, c’est d’avoir des +cordes; c’est à quoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que +cette grande idée occupe tous mes instants. + +Je ne réponds pas à cette folie, la seule chose sans esprit que tu aies +dite de ta vie: «Je ne veux pas me sauver!» L’homme du coup de pistolet +au valet de chambre s’écria que l’ennui t’avait rendu fou. Je ne te +cacherai point que nous redoutons un fort imminent danger qui peut-être +fera hâter le jour de ta fuite. Pour t’annoncer ce danger, la lampe +dira plusieurs fois de suite: Le feu a pris au château! Tu répondras: Mes +livres sont-ils brûlés? + +Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de détails; elle était +écrite en caractères microscopiques sur du papier très fin. + +«Tout cela est fort beau et fort bien inventé, se dit Fabrice; je dois +une reconnaissance éternelle au comte et à la duchesse; ils croiront +peut-être que j’ai eu peur, mais je ne me sauverai point. Est-ce que +jamais l’on se sauva d’un lieu où l’on est au comble du bonheur, pour +aller se jeter dans un exil affreux où tout manquera, jusqu’à l’air pour +respirer? Que ferais-je au bout d’un mois que je serais à Florence? je +prendrais un déguisement pour venir rôder auprès de la porte de cette +forteresse, et tâcher d’épier un regard!» + +Le lendemain, Fabrice eut peur; il était à sa fenêtre vers les onze +heures, regardant le magnifique paysage et attendant l’instant heureux +où il pourrait voir Clélia, lorsque Grillo entra hors d’haleine dans sa +chambre: + +--Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faites semblant +d’être malade; voici trois juges qui montent! Ils vont vous interroger: +réfléchissez bien avant de parler; ils viennent pour vous entortiller. + +En disant ces paroles Grillo se hâtait de fermer la petite trappe de +l’abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait sur lui deux ou +trois manteaux. + +--Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faites répéter +les questions pour réfléchir. + +Les trois juges entrèrent. «Trois échappés des galères, se dit Fabrice +en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges»; ils avaient +de longues robes noires. Ils saluèrent gravement, et occupèrent, sans +mot dire, les trois chaises qui étaient dans la chambre. + +--Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus âgé, nous sommes peinés de la +triste mission que nous venons remplir auprès de vous. Nous sommes ici +pour vous annoncer le décès de Son Excellence M. le marquis del Dongo, +votre père, second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien, +chevalier grand-croix des ordres de, etc. + +Fabrice fondit en larmes; le juge continua. + +--Madame la marquise del Dongo, votre mère, vous fait part de cette +nouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au fait des +réflexions inconvenantes, par un arrêt d’hier, la cour de justice a +décidé que sa lettre vous serait communiquée seulement par extrait, et +c’est cet extrait que M. le greffier Bona va vous lire. + +Cette lecture terminée, le juge s’approcha de Fabrice toujours couché, +et lui fit suivre sur la lettre de sa mère les passages dont on venait +de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre les mots emprisonnement +injuste, punition cruelle pour un crime qui n’en est pas un, et comprit +ce qui avait motivé la visite des juges. Du reste dans son mépris pour +des magistrats sans probité, il ne leur dit exactement que ces paroles: + +--Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vous +m’excuserez si je ne puis me lever. + +Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il se dit: +«Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l’aimais point.» + +Ce jour-là et les suivants, Clélia fut fort triste; elle l’appela +plusieurs fois, mais eut à peine le courage de lui dire quelques +paroles. Le matin du cinquième jour qui suivit la première entrevue, +elle lui dit que dans la soirée elle viendrait à la chapelle de marbre. + +--Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle en entrant. + +Elle était tellement tremblante qu’elle avait besoin de s’appuyer sur sa +femme de chambre. Après l’avoir renvoyée à l’entrée de la chapelle: + +--Vous allez me donner votre parole d’honneur, ajouta-t-elle d’une +voix à peine intelligible, vous allez me donner votre parole d’honneur +d’obéir à la duchesse, et de tenter de fuir le jour qu’elle vous +l’ordonnera et de la façon qu’elle vous l’indiquera, ou demain matin je +me réfugie dans un couvent, et je vous jure ici que de la vie je ne vous +adresserai la parole. + +Fabrice resta muet. + +--Promettez, dit Clélia les larmes aux yeux et comme hors d’elle-même, +ou bien nous nous parlons ici pour la dernière fois. La vie que vous +m’avez faite est affreuse: vous êtes ici à cause de moi et chaque jour +peut être le dernier de votre existence. + +En ce moment Clélia était si faible qu’elle fut obligée de chercher un +appui sur un énorme fauteuil placé jadis au milieu de la chapelle, pour +l’usage du prince prisonnier; elle était sur le point de se trouver mal. + +--Que faut-il promettre? dit Fabrice d’un air accablé. + +--Vous le savez. + +--Je jure donc de me précipiter sciemment dans un malheur affreux, et de +me condamner à vivre loin de tout ce que j’aime au monde. + +--Promettez des choses précises. + +--Je jure d’obéir à la duchesse, et de prendre la fuite le jour qu’elle +le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je une fois loin de +vous? + +--Jurez de vous sauver, quoi qu’il puisse arriver. + +--Comment! êtes-vous décidée à épouser le marquis Crescenzi dès que je +n’y serai plus? + +--O Dieu! quelle âme me croyez-vous?... Mais jurez, ou je n’aurai plus +un seul instant la paix de l’âme. + +--Eh bien! je jure de me sauver d’ici le jour que Mme Sanseverina +l’ordonnera, et quoi qu’il puisse arriver d’ici là. + +Ce serment obtenu, Clélia était si faible qu’elle fut obligée de se +retirer après avoir remercié Fabrice. + +--Tout était prêt pour ma fuite demain matin, lui dit-elle, si vous +vous étiez obstiné à rester. Je vous aurais vu en cet instant pour la +dernière fois de ma vie, j’en avais fait le vœu à la Madone. Maintenant, +dès que je pourrai sortir de ma chambre, j’irai examiner le mur terrible +au-dessous de la pierre neuve de la balustrade. + +Le lendemain, il la trouva pâle au point de lui faire une vive peine. +Elle lui dit de la fenêtre de la volière: + +--Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a du péché dans +notre amitié, je ne doute pas qu’il ne nous arrive malheur. Vous serez +découvert en cherchant à prendre la fuite, et perdu à jamais, si ce +n’est pis; toutefois il faut satisfaire à la prudence humaine, elle nous +ordonne de tout tenter. Il vous faut pour descendre en dehors de la +grosse tour une corde solide de plus de deux cents pieds de longueur. +Quelques soins que je me donne depuis que je sais le projet de la +duchesse, je n’ai pu me procurer que des cordes formant à peine ensemble +une cinquantaine de pieds. Par un ordre du jour du gouverneur, toutes +les cordes que l’on voit dans la forteresse sont brûlées, et tous les +soirs on enlève les cordes des puits, si faibles d’ailleurs que souvent +elles cassent en remontant leur léger fardeau. Mais priez Dieu qu’il +me pardonne, je trahis mon père, et je travaille, fille dénaturée, à +lui donner un chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si votre vie est +sauvée, faites le vœu d’en consacrer tous les instants à sa gloire. + +«Voici une idée qui m’est venue: dans huit jours je sortirai de la +citadelle pour assister aux noces d’une des sœurs du marquis Crescenzi. +Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais je ferai tout au +monde pour ne rentrer que fort tard, et peut-être Barbone n’osera-t-il +pas m’examiner de trop près. A cette noce de la sœur du marquis se +trouveront les plus grandes dames de la cour, et sans doute Mme +Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu’une de ces dames me remette +un paquet de cordes bien serrées, pas trop grosses, et réduites au +plus petit volume. Dussé-je m’exposer à mille morts, j’emploierai les +moyens même les plus dangereux pour introduire ce paquet de cordes +dans la citadelle, au mépris, hélas! de tous mes devoirs. Si mon père +en a connaissance je ne vous reverrai jamais; mais quelle que soit la +destinée qui m’attend, je serai heureuse dans les bornes d’une amitié de +sœur si je puis contribuer à vous sauver. + +Le soir même, par la correspondance de nuit au moyen de la lampe, +Fabrice donna avis à la duchesse de l’occasion unique qu’il y aurait de +faire entrer dans la citadelle une quantité de cordes suffisante. Mais +il la suppliait de garder le secret même envers le comte, ce qui parut +bizarre. «Il est fou, pensa la duchesse, la prison l’a changé, il prend +les choses au tragique.» Le lendemain, une balle de plomb, lancée par le +frondeur, apporta au prisonnier l’annonce du plus grand péril possible: +la personne qui se chargeait de faire entrer les cordes, lui disait-on, +lui sauvait positivement et exactement la vie. Fabrice se hâta de donner +cette nouvelle à Clélia. Cette balle de plomb apportait aussi à Fabrice +une vue fort exacte du mur du couchant par lequel il devait descendre du +haut de la grosse tour dans l’espace compris entre les bastions; de ce +lieu, il était assez facile ensuite de se sauver, les remparts n’ayant +que vingt-trois pieds de haut et étant assez négligemment gardés. Sur +le revers du plan était écrit d’une petite écriture fine un sonnet +magnifique: une âme généreuse exhortait Fabrice à prendre la fuite, et à +ne pas laisser avilir son âme et dépérir son corps par les onze années +de captivité qu’il avait encore à subir. + +Ici un détail nécessaire et qui explique en partie le courage qu’eut la +duchesse de conseiller à Fabrice une fuite si dangereuse, nous oblige +d’interrompre pour un instant l’histoire de cette entreprise hardie. + +Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi +n’était pas fort uni. Le chevalier Riscara détestait le fiscal Rassi +qu’il accusait de lui avoir fait perdre un procès important dans lequel, +à la vérité, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince reçut un +avis anonyme qui l’avertissait qu’une expédition de la sentence de +Fabrice avait été adressée officiellement au gouverneur de la citadelle. +La marquise Raversi, cet habile chef de parti, fut excessivement +contrariée de cette fausse démarche, et en fit aussitôt donner avis +à son ami, le fiscal général; elle trouvait fort simple qu’il voulût +tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca était au pouvoir. +Rassi se présenta intrépidement au palais, pensant bien qu’il en serait +quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait se passer d’un +jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler comme libéraux un juge +et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussent pu prendre sa place. + +Le prince hors de lui le chargea d’injures et avançait sur lui pour le +battre. + +--Eh bien, c’est une distraction de commis, répondit Rassi du plus grand +sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait dû être faite +le lendemain de l’écrou du sieur del Dongo à la citadelle. Le commis +plein de zèle a cru avoir fait un oubli, et m’aura fait signer la lettre +d’envoi comme une chose de forme. + +--Et tu prétends me faire croire des mensonges aussi mal bâtis? s’écria +le prince furieux; dis plutôt que tu t’es vendu à ce fripon de Mosca, +et c’est pour cela qu’il t’a donné la croix. Mais parbleu, tu n’en +seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te +révoquerai honteusement. + +--Je vous défie de me faire mettre en jugement! répondit Rassi avec +assurance, il savait que c’était un sûr moyen de calmer le prince: +la loi est pour moi, et vous n’avez pas un second Rassi pour savoir +l’éluder. Vous ne me révoquerez pas, parce qu’il est des moments où +votre caractère est sévère, vous avez soif de sang alors, mais en +même temps vous tenez à conserver l’estime des Italiens raisonnables; +cette estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me +rappellerez au premier acte de sévérité dont votre caractère vous fera +un besoin, et, comme à l’ordinaire, je vous procurerai une sentence +bien régulière rendue par des juges timides et assez honnêtes gens, et +qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi +utile que moi! + +Cela dit, Rassi s’enfuit; il en avait été quitte pour un coup de règle +bien appliqué et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il +partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d’un coup de +poignard dans le premier mouvement de colère, mais il ne doutait pas non +plus qu’avant quinze jours un courrier ne le rappelât dans la capitale. +Il employa le temps qu’il passa à la campagne à organiser un moyen de +correspondance sûr avec le comte Mosca; il était amoureux fou du titre +de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de cette chose +jadis sublime, la noblesse, pour la lui conférer jamais; tandis que le +comte, très fier de sa naissance, n’estimait que la noblesse prouvée par +des titres avant l’an 1400. + +Le fiscal général ne s’était point trompé dans ses prévisions: il y +avait à peine huit jours qu’il était à sa terre, lorsqu’un ami du +prince, qui y vint par hasard, lui conseilla de retourner à Parme sans +délai; le prince le reçut en riant, prit ensuite un air fort sérieux, +et lui fit jurer sur l’Evangile qu’il garderait le secret sur ce qu’il +allait lui confier; Rassi jura d’un grand sérieux, et le prince, l’œil +enflammé de haine, s’écria qu’il ne serait pas le maître chez lui tant +que Fabrice del Dongo serait en vie. + +--Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa +présence; ses regards me bravent et m’empêchent de vivre. + +Après avoir laissé le prince s’expliquer bien au long, lui, Rassi, +jouant l’extrême embarras, s’écria enfin: + +--Votre Altesse sera obéie, sans doute, mais la chose est d’une horrible +difficulté: il n’y a pas d’apparence de condamner un del Dongo à mort +pour le meurtre d’un Giletti; c’est déjà un tour de force étonnant que +d’avoir tiré de cela douze années de citadelle. De plus, je soupçonne +la duchesse d’avoir découvert trois des paysans qui travaillaient à la +fouille de Sanguigna et qui se trouvaient hors du fossé au moment où ce +brigand de Giletti attaqua del Dongo. + +--Et où sont ces témoins? dit le prince irrité. + +--Cachés en Piémont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la +vie de Votre Altesse... + +--Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer à la chose. + +--Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voilà tout mon +arsenal officiel. + +--Reste le poison... + +--Mais qui le donnera? Sera-ce cet imbécile de Conti? + +--Mais, à ce qu’on dit, ce ne serait pas son coup d’essai... + +--Il faudrait le mettre en colère, reprit Rassi; et d’ailleurs, +lorsqu’il expédia le capitaine, il n’avait pas trente ans, et il était +amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute, +tout doit céder à la raison d’Etat; mais, ainsi pris au dépourvu et à la +première vue, je ne vois, pour exécuter les ordres du souverain, qu’un +nommé Barbone, commis-greffier de la prison, et que le sieur del Dongo +renversa d’un soufflet le jour qu’il y entra. + +Une fois le prince mis à son aise, la conversation fut infinie; il la +termina en accordant à son fiscal général un délai d’un mois; le Rassi +en voulait deux. Le lendemain, il reçut une gratification secrète de +mille sequins. Pendant trois jours il réfléchit; le quatrième il revint +à son raisonnement, qui lui semblait évident: «Le seul comte Mosca +aura le cœur de me tenir parole parce que, en me faisant baron, il ne +me donne pas ce qu’il estime; secundo, en l’avertissant, je me sauve +probablement un crime pour lequel je suis à peu près payé d’avance; +tertio, je venge les premiers coups humiliants qu’ait reçus le chevalier +Rassi.» La nuit suivante, il communiqua au comte Mosca toute sa +conversation avec le prince. + +Le comte faisait en secret la cour à la duchesse; il est bien vrai +qu’il ne la voyait toujours chez elle qu’une ou deux fois par mois, +mais presque toutes les semaines et quand il savait faire naître les +occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagnée de Chékina, +venait, dans la soirée avancée, passer quelques instants dans le jardin +du comte. Elle savait tromper même son cocher, qui lui était dévoué et +qui la croyait en visite dans une maison voisine. + +On peut penser si le comte, ayant reçu la terrible confidence du fiscal, +fit aussitôt à la duchesse le signal convenu. Quoique l’on fût au milieu +de la nuit, elle le fit prier par la Chékina de passer à l’instant chez +elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d’intimité, +hésitait cependant à tout dire à la duchesse; il craignait de la voir +devenir folle de douleur. + +Après avoir cherché des demi-mots pour mitiger l’annonce fatale, il +finit cependant par lui tout dire; il n’était pas en son pouvoir de +garder un secret qu’elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur +extrême avait eu une grande influence sur cette âme ardente, elle +l’avait fortifiée, et la duchesse ne s’emporta point en sanglots ou en +plaintes. + +Le lendemain soir elle fit faire à Fabrice le signal du grand péril. + +--Le feu a pris au château. + +Il répondit fort bien. + +--Mes livres sont-ils brûlés? + +La même nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans +une balle de plomb. Ce fut huit jours après qu’eut lieu le mariage de la +sœur du marquis Crescenzi, où la duchesse commit une énorme imprudence +dont nous rendrons compte en son lieu. + + + + +CHAPITRE XXI + + +A l’époque de ses malheurs il y avait déjà près d’une année que la +duchesse avait fait une rencontre singulière: un jour qu’elle avait +la luna, comme on dit dans le pays, elle était allée à l’improviste, +sur le soir, à son château de Sacca, situé au-delà de Colorno, sur la +colline qui domine le Pô. Elle se plaisait à embellir cette terre; elle +aimait la vaste forêt qui couronne la colline et touche au château; +elle s’occupait à y faire tracer des sentiers dans des directions +pittoresques. + +--Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait +un jour le prince; il est impossible qu’une forêt où l’on sait que vous +vous promenez, reste déserte. + +Le prince jetait un regard sur le comte dont il prétendait émoustiller +la jalousie. + +--Je n’ai pas de craintes, Altesse Sérénissime, répondit la duchesse +d’un air ingénu, quand je me promène dans mes bois; je me rassure par +cette pensée: je n’ai fait de mal à personne, qui pourrait me haïr? + +Ce propos fut trouvé hardi, il rappelait les injures proférées par les +libéraux du pays, gens fort insolents. + +Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint +à l’esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal vêtu qui +la suivait de loin à travers le bois. A un détour imprévu que fit la +duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement +près d’elle qu’elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son +garde-chasse qu’elle avait laissé à mille pas de là, dans le parterre +de fleurs tout près du château. L’inconnu eut le temps de s’approcher +d’elle et se jeta à ses pieds. Il était jeune, fort bel homme, mais +horriblement mal mis; ses habits avaient des déchirures d’un pied de +long, mais ses yeux respiraient le feu d’une âme ardente. + +--Je suis condamné à mort, je suis le médecin Ferrante Palla, je meurs +de faim ainsi que mes cinq enfants. + +La duchesse avait remarqué qu’il était horriblement maigre; mais ses +yeux étaient tellement beaux et remplis d’une exaltation si tendre, +qu’ils lui ôtèrent l’idée du crime. «Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien +dû donner de tels yeux au saint Jean dans le désert qu’il vient de +placer à la cathédrale.» L’idée de saint Jean lui était suggérée par +l’incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins +qu’elle avait dans sa bourse, s’excusant de lui offrir si peu sur ce +qu’elle venait de payer un compte à son jardinier. Ferrante la remercia +avec effusion. + +--Hélas, lui dit-il, autrefois j’habitais les villes, je voyais des +femmes élégantes; depuis qu’en remplissant mes devoirs de citoyen je me +suis fait condamner à mort, je vis dans les bois, et je vous suivais, +non pour vous demander l’aumône ou vous voler, mais comme un sauvage +fasciné par une angélique beauté. Il y a si longtemps que je n’ai vu +deux belles mains blanches! + +--Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il était resté à genoux. + +--Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me +prouve que je ne suis pas occupé actuellement à voler, et elle me +tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l’on +m’empêche d’exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis +qu’un simple mortel qui adore la sublime beauté. + +La duchesse comprit qu’il était un peu fou, mais elle n’eut point +peur; elle voyait dans les yeux de cet homme qu’il avait une âme +ardente et bonne, et d’ailleurs elle ne haïssait pas les physionomies +extraordinaires. + +--Je suis donc médecin, et je faisais la cour à la femme de +l’apothicaire Sarasine de Parme: il nous a surpris et l’a chassée, ainsi +que trois enfants qu’il soupçonnait avec raison être de moi et non de +lui. J’en ai eu deux depuis. La mère et les cinq enfants vivent dans la +dernière misère, au fond d’une sorte de cabane construite de mes mains à +une lieue d’ici, dans le bois. Car je dois me préserver des gendarmes, +et la pauvre femme ne veut pas se séparer de moi. Je fus condamné à +mort, et fort justement: je conspirais. J’exècre le prince, qui est +un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d’argent. Mes malheurs sont +bien plus grands, et j’aurais dû mille fois me tuer; je n’aime plus la +malheureuse femme qui m’a donné ces cinq enfants et s’est perdue pour +moi; j’en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mère +mourront littéralement de faim. + +Cet homme avait l’accent de la sincérité. + +--Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie. + +--La mère des enfants file; la fille aînée est nourrie dans une ferme +de libéraux, où elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de +Plaisance à Gênes. + +--Comment accordez-vous le vol avec vos principes libéraux? + +--Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j’ai quelque chose, +je leur rendrai les sommes volées. J’estime qu’un tribun du peuple tel +que moi exécute un travail qui, à raison de son danger, vaut bien cent +francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents +francs par an. + +«Je me trompe, je vole quelque petite somme au-delà, car je fais face +par ce moyen aux frais d’impression de mes ouvrages. + +--Quels ouvrages? + +--La... aura-t-elle jamais une chambre et un budget? + +--Quoi! dit la duchesse étonnée, c’est vous, monsieur, qui êtes l’un des +plus grands poètes du siècle, le fameux Ferrante Palla! + +--Fameux peut-être, mais fort malheureux, c’est sûr. + +--Et un homme de votre talent, monsieur, est obligé de voler pour vivre! + +--C’est peut-être pour cela que j’ai quelque talent. Jusqu’ici tous +nos auteurs qui se sont fait connaître étaient des gens payés par +le gouvernement ou par le culte qu’ils voulaient saper. Moi, primo, +j’expose ma vie; secundo, songez, Madame, aux réflexions qui m’agitent +lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai, me dis-je? La place +de tribun rend-elle des services valant réellement cent francs par +mois? J’ai deux chemises, l’habit que vous voyez, quelques mauvaises +armes, et je suis sûr de finir par la corde: j’ose croire que je suis +désintéressé. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse +plus trouver que malheur auprès de la mère de mes enfants. La pauvreté +me pèse comme laide: j’aime les beaux habits, les mains blanches... + +Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit. + +--Adieu, monsieur, lui dit-elle: puis-je vous être bonne à quelque chose +à Parme? + +--Pensez quelquefois à cette question: son emploi est de réveiller +les cœurs et de les empêcher de s’endormir dans ce faux bonheur tout +matériel que donnent les monarchies. Le service qu’il rend à ses +concitoyens vaut-il cent francs par mois?... Mon malheur est d’aimer, +dit-il d’un air fort doux, et depuis près de deux ans mon âme n’est +occupée que de vous, mais jusqu’ici je vous avais vue sans vous faire +peur. + +Et il prit la fuite avec une rapidité prodigieuse qui étonna la duchesse +et la rassura. «Les gendarmes auraient de la peine à l’atteindre, +pensa-t-elle; en effet, il est fou.» + +--Il est fou, lui dirent ses gens; nous savons tous depuis longtemps +que le pauvre homme est amoureux de Madame; quand Madame est ici nous +le voyons errer dans les parties les plus élevées du bois, et dès +que Madame est partie, il ne manque pas de venir s’asseoir aux mêmes +endroits où elle s’est arrêtée; il ramasse curieusement les fleurs qui +ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attachées à son +mauvais chapeau. + +--Et vous ne m’avez jamais parlé de ces folies, dit la duchesse presque +du ton du reproche. + +--Nous craignions que Madame ne le dît au ministre Mosca. Le pauvre +Ferrante est si bon enfant! ça n’a jamais fait de mal à personne, et +parce qu’il aime notre Napoléon, on l’a condamné à mort. + +Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre +ans c’était le premier secret qu’elle lui faisait, dix fois elle fut +obligée de s’arrêter court au milieu d’une phrase. Elle revint à Sacca +avec de l’or. Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours plus +tard: Ferrante, après l’avoir suivie quelque temps en gambadant dans +le bois à cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidité de +l’épervier, et se précipita à ses genoux comme la première fois. + +--Où étiez-vous il y a quinze jours? + +--Dans la montagne au-delà de Novi, pour voler des muletiers qui +revenaient de Milan où ils avaient vendu de l’huile. + +--Acceptez cette bourse. + +Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu’il baisa et qu’il mit +dans son sein, puis la rendit. + +--Vous me rendez cette bourse et vous volez! + +--Sans doute; mon institution est telle, jamais je ne dois avoir plus +de cent francs; or, maintenant, la mère de mes enfants a quatre-vingts +francs et moi j’en ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si +l’on me pendait en ce moment j’aurais des remords. J’ai pris ce sequin +parce qu’il vient de vous et que je vous aime. + +L’intonation de ce mot fort simple fut parfaite. «Il aime réellement», +se dit la duchesse. + +Ce jour-là, il avait l’air tout à fait égaré. Il dit qu’il y avait à +Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu’avec cette +somme il réparerait sa cabane où maintenant ses pauvres petits enfants +s’enrhumaient. + +--Mais je vous ferai l’avance de ces six cents francs, dit la duchesse +tout émue. + +--Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas +me calomnier, et dire que je me vends? + +La duchesse attendrie lui offrit une cachette à Parme s’il voulait lui +jurer que pour le moment il n’exercerait point sa magistrature dans +cette ville, que surtout il n’exécuterait aucun des arrêts de mort que, +disait-il, il avait in petto. + +--Et si l’on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement +Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues +années, et à qui la faute? Que me dira mon père en me recevant là-haut? + +La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants à qui l’humidité +pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l’offre de +la cachette à Parme. + +Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journée qu’il eût passée à +Parme depuis son mariage, avait montré à la duchesse une cachette fort +singulière qui existe à l’angle méridional du palais de ce nom. Le mur +de façade, qui date du Moyen Age, a huit pieds d’épaisseur; on l’a +creusé en dedans, et là se trouve une cachette de vingt pieds de haut, +mais de deux seulement de largeur. C’est tout à côté que l’on admire ce +réservoir d’eau cité dans tous les voyages, fameux ouvrage du douzième +siècle, pratiqué lors du siège de Parme par l’empereur Sigismond, et qui +plus tard fut compris dans l’enceinte du palais Sanseverina. + +On entre dans la cachette en faisant mouvoir une énorme pierre sur +un axe de fer placé vers le centre du bloc. La duchesse était si +profondément touchée de la folie du Ferrante et du sort de ses enfants, +pour lesquels il refusait obstinément tout cadeau ayant une valeur, +qu’elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez +longtemps. Elle le revit un mois après, toujours dans les bois de Sacca, +et comme ce jour-là il était un peu plus calme, il lui récita un de +ses sonnets qui lui sembla égal ou supérieur à tout ce qu’on a fait +de plus beau en Italie depuis deux siècles. Ferrante obtint plusieurs +entrevues; mais son amour s’exalta, devint importun, et la duchesse +s’aperçut que cette passion suivait les lois de tous les amours que +l’on met dans la possibilité de concevoir une lueur d’espérance. Elle +le renvoya dans ses bois, lui défendit de lui adresser la parole: il +obéit à l’instant et avec une douceur parfaite. Les choses en étaient à +ce point quand Fabrice fut arrêté. Trois jours après, à la tombée de la +nuit, un capucin se présenta à la porte du palais Sanseverina; il avait, +disait-il, un secret important à communiquer à la maîtresse du logis. +Elle était si malheureuse qu’elle fit entrer: c’était Ferrante. + +--Il se passe ici une nouvelle iniquité dont le tribun du peuple doit +prendre connaissance, lui dit cet homme fou d’amour. D’autre part, +agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner à +Madame la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte. + +Ce dévouement si sincère de la part d’un voleur et d’un fou toucha +vivement la duchesse. Elle parla longtemps à cet homme qui passait pour +le plus grand poète du nord de l’Italie, et pleura beaucoup. «Voilà un +homme qui comprend mon cœur», se disait-elle. Le lendemain il reparut +toujours à l’Ave Maria, déguisé en domestique et portant livrée. + +--Je n’ai point quitté Parme; j’ai entendu dire une horreur que ma +bouche ne répétera point; mais me voici. Songez, Madame, à ce que vous +refusez! L’être que vous voyez n’est pas une poupée de cour, c’est un +homme! + +Il était à genoux en prononçant ces paroles d’un air à leur donner de la +valeur. + +--Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: «Elle a pleuré en ma présence; donc +elle est un peu moins malheureuse!» + +--Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, on vous +arrêtera dans cette ville! + +--Le tribun vous dira: Madame, qu’est-ce que la vie quand le devoir +parle? L’homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de +passion pour la vertu depuis qu’il est brûlé par l’amour, ajoutera: +Madame la duchesse, Fabrice, un homme de cœur, va périr peut-être; ne +repoussez pas un autre homme de cœur qui s’offre à vous! Voici un corps +de fer et une âme qui ne craint au monde que de vous déplaire. + +--Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte à +jamais. + +La duchesse eut bien l’idée, ce soir-là, d’annoncer à Ferrante qu’elle +ferait une petite pension à ses enfants, mais elle eut peur qu’il ne +partît de là pour se tuer. + +A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se +dit: «Moi aussi je puis mourir, et plût à Dieu qu’il en fût ainsi, et +bientôt! si je trouvais un homme digne de ce nom à qui recommander mon +pauvre Fabrice.» + +Une idée saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et reconnut, +par un écrit auquel elle mêla le peu de mots de droit qu’elle savait, +qu’elle avait reçu du sieur Ferrante Palla la somme de 25 000 francs, +sous l’expresse condition de payer chaque année une rente viagère de 1 +500 francs à la dame Sarasine et à ses cinq enfants. La duchesse ajouta: +«De plus je lègue une rente viagère de 300 francs à chacun de ses cinq +enfants, sous la condition que Ferrante Palla donnera des soins comme +médecin à mon neveu Fabrice del Dongo, et sera pour lui un frère. Je +l’en prie.» Elle signa, antidata d’un an et serra ce papier. + +Deux jours après Ferrante reparut. C’était au moment où toute la ville +était agitée par le bruit de la prochaine exécution de Fabrice. Cette +triste cérémonie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres +de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allèrent se +promener ce soir-là devant la porte de la citadelle, pour tâcher de voir +si l’on dressait l’échafaud: ce spectacle avait ému Ferrante. Il trouva +la duchesse noyée dans les larmes, et hors d’état de parler; elle le +salua de la main et lui montra un siège. + +Ferrante, déguisé ce jour-là en capucin, était superbe; au lieu de +s’asseoir il se mit à genoux et pria Dieu dévotement à demi-voix. Dans +un moment où la duchesse semblait un peu plus calme, sans se déranger de +sa position, il interrompit un instant sa prière pour dire ces mots: + +--De nouveau il offre sa vie. + +--Songez à ce que vous dites, s’écria la duchesse, avec cet œil hagard +qui, après les sanglots, annonce que la colère prend le dessus sur +l’attendrissement. + +--Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, ou pour le +venger. + +--Il y a telle occurrence, répliqua la duchesse, où je pourrais accepter +le sacrifice de votre vie. + +Elle le regardait avec une attention sévère. Un éclair de joie brilla +dans son regard; il se leva rapidement et tendit les bras vers le ciel. +La duchesse alla se munir d’un papier caché dans le secret d’une grande +armoire de noyer. + +--Lisez, dit-elle à Ferrante. + +C’était la donation en faveur de ses enfants, dont nous avons parlé. + +Les larmes et les sanglots empêchaient Ferrante de lire la fin; il tomba +à genoux. + +--Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle le brûla à +la bougie. + +«Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vous êtes pris +et exécuté, car il y va de votre tête. + +--Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plus grande joie +de mourir pour vous. Cela posé et bien compris, daignez ne plus faire +mention de ce détail d’argent, j’y verrais un doute injurieux. + +--Si vous êtes compromis, je puis l’être aussi, repartit la duchesse, +et Fabrice après moi: c’est pour cela, et non pas parce que je doute +de votre bravoure, que j’exige que l’homme qui me perce le cœur soit +empoisonné et non tué. Par la même raison importante pour moi, je vous +ordonne de faire tout au monde pour vous sauver. + +--J’exécuterai fidèlement, ponctuellement et prudemment. Je prévois, +Madame la duchesse, que ma vengeance sera mêlée à la vôtre: il en +serait autrement, que j’obéirais encore fidèlement, ponctuellement et +prudemment. Je puis ne pas réussir, mais j’emploierai toute ma force +d’homme. + +--Il s’agit d’empoisonner le meurtrier de Fabrice. + +--Je l’avais deviné, et depuis vingt-sept mois que je mène cette vie +errante et abominable, j’ai souvent songé à une pareille action pour mon +compte. + +--Si je suis découverte et condamnée comme complice, poursuivit la +duchesse d’un ton de fierté, je ne veux point que l’on puisse m’imputer +de vous avoir séduit. Je vous ordonne de ne plus chercher à me voir +avant l’époque de notre vengeance: il ne s’agit point de le mettre à +mort avant que je vous en aie donné le signal. Sa mort en cet instant, +par exemple, me serait funeste, loin de m’être utile. Probablement sa +mort ne devra avoir lieu que dans plusieurs mois, mais elle aura lieu. +J’exige qu’il meure par le poison, et j’aimerais mieux le laisser vivre +que de le voir atteint d’un coup de feu. Pour des intérêts que je ne +veux pas vous expliquer, j’exige que votre vie soit sauvée. + +Ferrante était ravi de ce ton d’autorité que la duchesse prenait avec +lui: ses yeux brillaient d’une profonde joie. Ainsi que nous l’avons +dit, il était horriblement maigre; mais on voyait qu’il avait été fort +beau dans sa première jeunesse, et il croyait être encore ce qu’il avait +été jadis. «Suis-je fou, se dit-il, ou bien la duchesse veut-elle un +jour, quand je lui aurai donné cette preuve de dévouement, faire de moi +l’homme le plus heureux? Et dans le fait, pourquoi pas? Est-ce que je ne +vaux point cette poupée de comte Mosca qui, dans l’occasion, n’a rien pu +pour elle, pas même faire évader monsignore Fabrice?» + +--Je puis vouloir sa mort dès demain, continua la duchesse, toujours du +même air d’autorité. Vous connaissez cet immense réservoir d’eau qui +est au coin du palais, tout près de la cachette que vous avez occupée +quelquefois; il est un moyen secret de faire couler toute cette eau dans +la rue: hé bien! ce sera là le signal de ma vengeance. Vous verrez, si +vous êtes à Parme, ou vous entendrez dire, si vous habitez les bois, que +le grand réservoir du palais Sanseverina a crevé. Agissez aussitôt, mais +par le poison, et surtout n’exposez votre vie que le moins possible. Que +jamais personne ne sache que j’ai trempé dans cette affaire. + +--Les paroles sont inutiles, répondit Ferrante avec un enthousiasme mal +contenu: je suis déjà fixé sur les moyens que j’emploierai. La vie de +cet homme me devient plus odieuse qu’elle n’était, puisque je n’oserai +vous revoir tant qu’il vivra. J’attendrai le signal du réservoir crevé +dans la rue. + +Il salua brusquement et partit. La duchesse le regardait marcher. + +Quand il fut dans l’autre chambre, elle le rappela. + +--Ferrante! s’écria-t-elle, homme sublime! + +Il rentra, comme impatient d’être retenu; sa figure était superbe en cet +instant. + +--Et vos enfants? + +--Madame, ils seront plus riches que moi; vous leur accordez peut-être +quelque petite pension. + +--Tenez, lui dit la duchesse en lui remettant une sorte de gros étui +en bois d’olivier, voici tous les diamants qui me restent; ils valent +cinquante mille francs. + +--Ah, Madame! vous m’humiliez!... dit Ferrante avec un mouvement +d’horreur, et sa figure changea du tout au tout. + +--Je ne vous reverrai jamais avant l’action: prenez, je le veux, ajouta +la duchesse avec un air de hauteur qui atterra Ferrante; il mit l’étui +dans sa poche et sortit. + +La porte avait été refermée par lui. La duchesse le rappela de nouveau; +il rentra d’un air inquiet: la duchesse était debout au milieu du salon; +elle se jeta dans ses bras. Au bout d’un instant, Ferrante s’évanouit +presque de bonheur; la duchesse se dégagea de ses embrassements, et des +yeux lui montra la porte. + +«Voilà le seul homme qui m’ait comprise, se dit-elle, c’est ainsi qu’en +eût agi Fabrice, s’il eût pu m’entendre.» + +Il y avait deux choses dans le caractère de la duchesse, elle voulait +toujours ce qu’elle avait voulu une fois; elle ne remettait jamais en +délibération ce qui avait été une fois décidé. Elle citait à ce propos +un mot de son premier mari, l’aimable général Pietranera: «Quelle +insolence envers moi-même! disait-il; pourquoi croirai-je avoir plus +d’esprit aujourd’hui que lorsque je pris ce parti?» + +De ce moment, une sorte de gaieté reparut dans le caractère de la +duchesse. Avant la fatale résolution, à chaque pas que faisait son +esprit, à chaque chose nouvelle qu’elle voyait, elle avait le sentiment +de son infériorité envers le prince, de sa faiblesse et de sa duperie; +le prince, suivant elle, l’avait lâchement trompée, et le comte Mosca, +par suite de son génie courtisanesque, quoique innocemment, avait +secondé le prince. Dès que la vengeance fut résolue, elle sentit sa +force, chaque pas de son esprit lui donnait du bonheur. Je croirais +assez que le bonheur immoral qu’on trouve à se venger en Italie tient +à la force d’imagination de ce peuple; les gens des autres pays ne +pardonnent pas à proprement parler, ils oublient. + +La duchesse ne revit Palla que vers les derniers temps de la prison de +Fabrice. Comme on l’a deviné peut-être, ce fut lui qui donna l’idée de +l’évasion: il existait dans les bois, à deux lieues de Sacca, une tour +du Moyen Age, à demi ruinée, et haute de plus de cent pieds; avant de +parler une seconde fois de fuite à la duchesse, Ferrante la supplia +d’envoyer Ludovic, avec des hommes sûrs, disposer une suite d’échelles +auprès de cette tour. En présence de la duchesse il y monta avec les +échelles, et en descendit avec une simple corde nouée; il renouvela +trois fois l’expérience, puis il expliqua de nouveau son idée. Huit +jours après, Ludovic voulut aussi descendre de cette vieille tour avec +une corde nouée: ce fut alors que la duchesse communiqua cette idée à +Fabrice. + +Dans les derniers jours qui précédèrent cette tentative, qui pouvait +amener la mort du prisonnier, et de plus d’une façon, la duchesse ne +pouvait trouver un instant de repos qu’autant qu’elle avait Ferrante +à ses côtés; le courage de cet homme électrisait le sien; mais l’on +sent bien qu’elle devait cacher au comte ce voisinage singulier. Elle +craignait, non pas qu’il se révoltât, mais elle eût été affligée de +ses objections, qui eussent redoublé ses inquiétudes. «Quoi! prendre +pour conseiller intime un fou reconnu comme tel, et condamné à mort! +Et, ajoutait la duchesse, se parlant à elle-même, un homme qui, par +la suite, pouvait faire de si étranges choses!» Ferrante se trouvait +dans le salon de la duchesse au moment où le comte vint lui donner +connaissance de la conversation que le prince avait eue avec Rassi; et, +lorsque le comte fut sorti, elle eut beaucoup à faire pour empêcher +Ferrante de marcher sur-le-champ à l’exécution d’un affreux dessein! + +--Je suis fort maintenant! s’écriait ce fou; je n’ai plus de doute sur +la légitimité de l’action! + +--Mais, dans le moment de colère qui suivra inévitablement, Fabrice +serait mis à mort! + +--Mais ainsi on lui épargnerait le péril de cette descente: elle est +possible, facile même, ajoutait-il; mais l’expérience manque à ce jeune +homme. + +On célébra le mariage de la sœur du marquis Crescenzi, et ce fut à la +fête donnée dans cette occasion que la duchesse rencontra Clélia, et put +lui parler sans donner de soupçons aux observateurs de bonne compagnie. +La duchesse elle-même remit à Clélia le paquet de cordes dans le jardin, +où ces dames étaient allées respirer un instant. Ces cordes, fabriquées +avec le plus grand soin, mi-parties de chanvre et de soie, avec des +nœuds, étaient fort menues et assez flexibles; Ludovic avait éprouvé +leur solidité, et, dans toutes leurs parties, elles pouvaient porter +sans se rompre un poids de huit quintaux. On les avait comprimées de +façon à en former plusieurs paquets de la forme d’un volume in-quarto; +Clélia s’en empara, et promit à la duchesse que tout ce qui était +humainement possible serait accompli pour faire arriver ces paquets +jusqu’à la tour Farnèse. + +--Mais je crains la timidité de votre caractère; et d’ailleurs, ajouta +poliment la duchesse, quel intérêt peut vous inspirer un inconnu? + +--M. del Dongo est malheureux, et je vous promets que par moi il sera +sauvé! + +Mais la duchesse, ne comptant que fort médiocrement sur la présence +d’esprit d’une jeune personne de vingt ans, avait pris d’autres +précautions dont elle se garda bien de faire part à la fille du +gouverneur. Comme il était naturel de le supposer, ce gouverneur +se trouvait à la fête donnée pour le mariage de la sœur du marquis +Crescenzi. La duchesse se dit que, si elle lui faisait donner un +fort narcotique, on pourrait croire dans le premier moment qu’il +s’agissait d’une attaque d’apoplexie, et alors, au lieu de le placer +dans sa voiture pour le ramener à la citadelle, on pourrait, avec un +peu d’adresse, faire prévaloir l’avis de se servir d’une litière, qui +se trouverait par hasard dans la maison où se donnait la fête. Là +se rencontreraient aussi des hommes intelligents, vêtus en ouvriers +employés pour la fête, et qui, dans le trouble général, s’offriraient +obligeamment pour transporter le malade jusqu’à son palais si élevé. +Ces hommes, dirigés par Ludovic, portaient une assez grande quantité de +cordes, adroitement cachées sous leurs habits. On voit que la duchesse +avait réellement l’esprit égaré depuis qu’elle songeait sérieusement à +la fuite de Fabrice. Le péril de cet être chéri était trop fort pour +son âme, et surtout durait trop longtemps. Par excès de précautions, +elle faillit faire manquer cette fuite, ainsi qu’on va le voir. Tout +s’exécuta comme elle l’avait projeté avec cette seule différence que le +narcotique produisit un effet trop puissant; tout le monde crut, et même +les gens de l’art, que le général avait une attaque d’apoplexie. + +Par bonheur, Clélia, au désespoir, ne se douta en aucune façon de la +tentative si criminelle de la duchesse. Le désordre fut tel au moment de +l’entrée à la citadelle de la litière où le général, à demi-mort, était +enfermé, que Ludovic et ses gens passèrent sans objection; ils ne furent +fouillés que pour la bonne forme au pont de l’esclave. Quand ils eurent +transporté le général jusqu’à son lit, on les conduisit à l’office, où +les domestiques les traitèrent fort bien; mais après ce repas, qui ne +finit que fort près du matin, on leur expliqua que l’usage de la prison +exigeait que, pour le reste de la nuit, ils fussent enfermés à clef dans +les salles basses du palais; le lendemain au jour ils seraient mis en +liberté par le lieutenant du gouverneur. + +Ces hommes avaient trouvé le moyen de remettre à Ludovic les cordes dont +ils s’étaient chargés, mais Ludovic eut beaucoup de peine à obtenir un +instant d’attention de Clélia. A la fin, dans un moment où elle passait +d’une chambre à une autre, il lui fit voir qu’il déposait des paquets de +corde dans l’angle obscur d’un des salons du premier étage. Clélia fut +profondément frappée de cette circonstance étrange: aussitôt elle conçut +d’atroces soupçons. + +--Qui êtes-vous? dit-elle à Ludovic. + +Et, sur la réponse fort ambiguë de celui-ci, elle ajouta: + +--Je devrais vous faire arrêter; vous ou les vôtres vous avez empoisonné +mon père!... Avouez à l’instant quelle est la nature du poison dont vous +avez fait usage, afin que le médecin de la citadelle puisse administrer +les remèdes convenables; avouez à l’instant, ou bien, vous et vos +complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle! + +--Mademoiselle a tort de s’alarmer, répondit Ludovic, avec une grâce +et une politesse parfaites; il ne s’agit nullement de poison; on a +eu l’imprudence d’administrer au général une dose de laudanum, et +il paraît que le domestique chargé de ce crime a mis dans le verre +quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords éternel; mais +Mademoiselle peut croire que, grâce au ciel, il n’existe aucune sorte +de danger: M. le gouverneur doit être traité pour avoir pris, par +erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j’ai l’honneur de le +répéter à Mademoiselle, le laquais chargé du crime ne faisait point +usage de poisons véritables, comme Barbone, lorsqu’il voulut empoisonner +Mgr Fabrice. On n’a point prétendu se venger du péril qu’a couru Mgr +Fabrice; on n’a confié à ce laquais maladroit qu’une fiole où il y avait +du laudanum, j’en fais serment à Mademoiselle! Mais il est bien entendu +que, si j’étais interrogé officiellement, je nierais tout. + +«D’ailleurs, si Mademoiselle parle à qui que ce soit de laudanum et de +poison, fût-ce à l’excellent don Cesare, Fabrice est tué de la main de +Mademoiselle. Elle rend à jamais impossibles tous les projets de fuite; +et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n’est pas avec du simple +laudanum que l’on veut empoisonner Monseigneur; elle sait aussi que +quelqu’un n’a accordé qu’un mois de délai pour ce crime, et qu’il y a +déjà plus d’une semaine que l’ordre fatal a été reçu. Ainsi, si elle me +fait arrêter, ou si seulement elle dit un mot à don Cesare ou à tout +autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d’un mois, et +j’ai raison de dire qu’elle tue de sa main Mgr Fabrice. + +Clélia était épouvantée de l’étrange tranquillité de Ludovic. + +«Ainsi, me voilà en dialogue réglé, se disait-elle, avec l’empoisonneur +de mon père, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et +c’est l’amour qui m’a conduite à tous ces crimes!...» + +Le remords lui laissait à peine la force de parler; elle dit à Ludovic: + +--Je vais vous enfermer à clef dans ce salon. Je cours apprendre au +médecin qu’il ne s’agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui +dirai-je que je l’ai appris moi-même? Je reviens ensuite vous délivrer. + +«Mais, dit Clélia revenant en courant d’auprès de la porte, Fabrice +savait-il quelque chose du laudanum? + +--Mon Dieu non, Mademoiselle, il n’y eût jamais consenti. Et puis, à +quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence +la plus stricte. Il s’agit de sauver la vie à Monseigneur, qui sera +empoisonné d’ici à trois semaines; l’ordre en a été donné par quelqu’un +qui d’ordinaire ne trouve point d’obstacle à ses volontés; et, pour tout +dire à Mademoiselle, on prétend que c’est le terrible fiscal général +Rassi qui a reçu cette commission. + +Clélia s’enfuit épouvantée: elle comptait tellement sur la parfaite +probité de don Cesare, qu’en employant certaine précaution, elle osa lui +dire qu’on avait administré au général du laudanum, et pas autre chose. +Sans répondre, sans questionner, don Cesare courut au médecin. + +Clélia revint au salon, où elle avait enfermé Ludovic dans l’intention +de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l’y trouva plus: il +avait réussi à s’échapper. Elle vit sur une table une bourse remplie de +sequins, et une petite boîte renfermant diverses sortes de poisons. La +vue de ces poisons la fit frémir. «Qui me dit, pensa-t-elle, que l’on +n’a donné que du laudanum à mon père, et que la duchesse n’a pas voulu +se venger de la tentative de Barbone? + +«Grand Dieu! s’écria-t-elle, me voici en rapport avec les empoisonneurs +de mon père! Et je les laisse s’échapper! Et peut-être cet homme, mis à +la question, eût avoué autre chose que du laudanum!» + +Aussitôt Clélia tomba à genoux, fondant en larmes, et pria la Madone +avec ferveur. + +Pendant ce temps, le médecin de la citadelle, fort étonné de l’avis +qu’il recevait de don Cesare, et d’après lequel il n’avait affaire +qu’à du laudanum, donna les remèdes convenables qui bientôt firent +disparaître les symptômes les plus alarmants. Le général revint un peu à +lui comme le jour commençait à paraître. Sa première action marquant de +la connaissance fut de charger d’injures le colonel commandant en second +la citadelle, et qui s’était avisé de donner quelques ordres les plus +simples du monde pendant que le général n’avait pas sa connaissance. + +Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colère contre une +fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s’avisa de prononcer +le mot d’<i>apoplexie</i>. + +--Est-ce que je suis d’âge, s’écria-t-il, à avoir des apoplexies? Il n’y +a que mes ennemis acharnés qui puissent se plaire à répandre de tels +bruits. Et d’ailleurs, est-ce que j’ai été saigné, pour que la calomnie +elle-même ose parler d’apoplexie? + +Fabrice, tout occupé des préparatifs de sa fuite, ne put concevoir les +bruits étranges qui remplissaient la citadelle au moment où l’on y +rapportait le gouverneur à demi mort. D’abord il eut quelque idée que sa +sentence était changée, et qu’on venait le mettre à mort. Voyant ensuite +que personne ne se présentait dans sa chambre, il pensa que Clélia avait +été trahie, qu’à sa rentrée dans la forteresse on lui avait enlevé les +cordes que probablement elle rapportait, et qu’enfin ses projets de +fuite étaient désormais impossibles. Le lendemain, à l’aube du jour, il +vit entrer dans sa chambre un homme à lui inconnu, qui, sans dire mot, +y déposa un panier de fruits: sous les fruits était cachée la lettre +suivante: + +Pénétrée des remords les plus vifs par ce qui a été fait, non pas, grâce +au ciel, de mon consentement, mais à l’occasion d’une idée que j’avais +eue, j’ai fait vœu à la très sainte Vierge que si, par l’effet de sa +sainte intercession, mon père est sauvé, jamais je n’opposerai un refus +à ses ordres; j’épouserai le marquis aussitôt que j’en serai requise par +lui, et jamais je ne vous reverrai. Toutefois, je crois qu’il est de mon +devoir d’achever ce qui a été commencé. Dimanche prochain, au retour de +la messe où l’on vous conduira à ma demande (songez à préparer votre +âme, vous pouvez vous tuer dans la difficile entreprise); au retour de +la messe, dis-je, retardez le plus possible votre rentrée dans votre +chambre; vous y trouverez ce qui vous est nécessaire pour l’entreprise +méditée. Si vous périssez, j’aurai l’âme navrée! Pourrez-vous m’accuser +d’avoir contribué à votre mort? La duchesse elle-même ne m’a-t-elle pas +répété à diverses reprises que la faction Raversi l’emporte? on veut +lier le prince par une cruauté qui le sépare à jamais du comte Mosca. +La duchesse, fondant en larmes, m’a juré qu’il ne reste que cette +ressource: vous périssez si vous ne tentez rien. Je ne puis plus vous +regarder, j’en ai fait le vœu; mais si dimanche, vers le soir, vous me +voyez entièrement vêtue de noir, à la fenêtre accoutumée, ce sera le +signal que la nuit suivante tout sera disposé autant qu’il est possible +à mes faibles moyens. Après onze heures, peut-être seulement à minuit +ou une heure, une petite lampe paraîtra à ma fenêtre, ce sera l’instant +décisif; recommandez-vous à votre saint patron, prenez en hâte les +habits de prêtre dont vous êtes pourvu, et marchez. + +Adieu, Fabrice, je serai en prière, et répandant les larmes les plus +amères, vous pouvez le croire, pendant que vous courrez de si grands +dangers. Si vous périssez, je ne vous survivrai point; grand Dieu! +qu’est-ce que je dis? mais si vous réussissez, je ne vous reverrai +jamais. Dimanche, après la messe, vous trouverez dans votre prison +l’argent, les poisons, les cordes, envoyés par cette femme terrible +qui vous aime avec passion, et qui m’a répété jusqu’à trois fois qu’il +fallait prendre ce parti. Dieu vous sauve et la sainte Madone! + +Fabio Conti était un geôlier toujours inquiet, toujours malheureux, +voyant toujours en songe quelqu’un de ses prisonniers lui échapper: +il était abhorré de tout ce qui était dans la citadelle; mais le +malheur inspirant les mêmes résolutions à tous les hommes, les pauvres +prisonniers, ceux-là mêmes qui étaient enchaînés dans des cachots hauts +de trois pieds, larges de trois pieds et de huit pieds de longueur et où +ils ne pouvaient se tenir debout ou assis, tous les prisonniers, même +ceux-là, dis-je, eurent l’idée de faire chanter à leur frais un Te Deum +lorsqu’ils surent que leur gouverneur était hors de danger. Deux ou +trois de ces malheureux firent des sonnets en l’honneur de Fabio Conti. +O effet du malheur sur ces hommes! Que celui qui les blâme soit conduit +par sa destinée à passer un an dans un cachot haut de trois pieds, avec +huit onces de pain par jour et jeûnant les vendredis. + +Clélia, qui ne quittait la chambre de son père que pour aller prier dans +la chapelle, dit que le gouverneur avait décidé que les réjouissances +n’auraient lieu que le dimanche. Le matin de ce dimanche, Fabrice +assista à la messe et au Te Deum; le soir il y eut feu d’artifice, +et dans les salles basses du château l’on distribua aux soldats une +quantité de vin quadruple de celle que le gouverneur avait accordée; +une main inconnue avait même envoyé plusieurs tonneaux d’eau-de-vie que +les soldats défoncèrent. La générosité des soldats qui s’enivraient ne +voulut pas que les cinq soldats qui faisaient faction comme sentinelles +autour du palais souffrissent de leur position; à mesure qu’ils +arrivaient à leurs guérites, un domestique affidé leur donnait du vin, +et l’on ne sait par quelle main ceux qui furent placés en sentinelle +à minuit et pendant le reste de la nuit reçurent aussi un verre +d’eau-de-vie, et l’on oubliait à chaque fois la bouteille auprès de la +guérite (comme il a été prouvé au procès qui suivit). + +Le désordre dura plus longtemps que Clélia ne l’avait pensé, et ce ne +fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huit jours, +avait scié deux barreaux de sa fenêtre, celle qui ne donnait pas vers +la volière, commença à démonter l’abat-jour; il travaillait presque +sur la tête des sentinelles qui gardaient le palais du gouverneur, ils +n’entendirent rien. Il avait fait quelques nouveaux nœuds seulement à +l’immense corde nécessaire pour descendre de cette terrible hauteur +de cent quatre-vingts pieds. Il arrangea cette corde en bandoulière +autour de son corps: elle le gênait beaucoup, son volume étant énorme; +les nœuds l’empêchaient de former masse, et elle s’écartait à plus de +dix-huit pouces du corps. «Voilà le grand obstacle», se dit Fabrice. + +Cette corde arrangée tant bien que mal, Fabrice prit celle avec laquelle +il comptait descendre les trente-cinq pieds qui séparaient sa fenêtre +de l’esplanade où était le palais du gouverneur. Mais comme pourtant, +quelque enivrées que fussent les sentinelles, il ne pouvait pas +descendre exactement sur leurs têtes, il sortit, comme nous l’avons dit, +par la seconde fenêtre de sa chambre, celle qui avait jour sur le toit +d’une sorte de vaste corps de garde. Par une bizarrerie de malade, dès +que le général Fabio Conti avait pu parler, il avait fait monter deux +cents soldats dans cet ancien corps de garde abandonné depuis un siècle. +Il disait qu’après l’avoir empoisonné on voulait l’assassiner dans son +lit, et ces deux cents soldats devaient le garder. On peut juger de +l’effet que cette mesure imprévue produisit sur le cœur de Clélia: cette +fille pieuse sentait fort bien jusqu’à quel point elle trahissait son +père, et un père qui venait d’être presque empoisonné dans l’intérêt +du prisonnier qu’elle aimait. Elle vit presque dans l’arrivée imprévue +de ces deux cents hommes un arrêt de la Providence qui lui défendait +d’aller plus avant et de rendre la liberté à Fabrice. + +Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine du +prisonnier. On avait encore traité ce triste sujet à la fête même donnée +à l’occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi. Puisque pour une +pareille vétille, un coup d’épée maladroit donné à un comédien, un homme +de la naissance de Fabrice n’était pas mis en liberté au bout de neuf +mois de prison et avec la protection du premier ministre, c’est qu’il +y avait de la politique dans son affaire. Alors, inutile de s’occuper +davantage de lui, avait-on dit; s’il ne convenait pas au pouvoir de +le faire mourir en place publique, il mourrait bientôt de maladie. Un +ouvrier serrurier qui avait été appelé au palais du général Fabio Conti +parla de Fabrice comme d’un prisonnier expédié depuis longtemps et dont +on taisait la mort par politique. Le mot de cet homme décida Clélia. + + + + +CHAPITRE XXII + + +Dans la journée Fabrice fut attaqué par quelques réflexions sérieuses +et désagréables, mais à mesure qu’il entendait sonner les heures qui le +rapprochaient du moment de l’action, il se sentait allègre et dispos. +La duchesse lui avait écrit qu’il serait surpris par le grand air, et +qu’à peine hors de sa prison il se trouverait dans l’impossibilité de +marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s’exposer à être repris +que se précipiter du haut d’un mur de cent quatre-vingts pieds. «Si ce +malheur m’arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet, +je dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l’ai juré à +Clélia, j’aime mieux tomber du haut d’un rempart, si élevé qu’il soit, +que d’être toujours à faire des réflexions sur le goût du pain que je +mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas éprouver avant la fin, +quand on meurt empoisonné! Fabio Conti n’y cherchera pas de façons, il +me fera donner de l’arsenic avec lequel il tue les rats de sa citadelle.» + +Vers le minuit un de ces brouillards épais et blancs que le Pô jette +quelquefois sur ses rives s’étendit d’abord sur la ville, et ensuite +gagna l’esplanade et les bastions au milieu desquels s’élève la +grosse tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la +plate-forme, on n’apercevait plus les petits acacias qui environnaient +les jardins établis par les soldats au pied du mur de cent quatre-vingts +pieds. «Voilà qui est excellent», pensa-t-il. + +Un peu après que minuit et demi eut sonné, le signal de la petite lampe +parut à la fenêtre de la volière. Fabrice était prêt à agir; il fit +un signe de croix, puis attacha à son lit la petite corde destinée +à lui faire descendre les trente-cinq pieds qui le séparaient de la +plate-forme où était le palais. Il arriva sans encombre sur le toit +du corps de garde occupé depuis la veille par les deux cents hommes +de renfort dont nous avons parlé. Par malheur les soldats, à minuit +trois quarts qu’il était alors, n’étaient pas encore endormis; pendant +qu’il marchait à pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses, +Fabrice les entendait qui disaient que le diable était sur le toit, +et qu’il fallait essayer de le tuer d’un coup de fusil. Quelques voix +prétendaient que ce souhait était d’une grande impiété, d’autres +disaient que si l’on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose, +le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarmé la garnison +inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se hâtait +le plus possible en marchant sur le toit et qu’il faisait beaucoup plus +de bruit. Le fait est qu’au moment où, pendu à sa corde, il passa devant +les fenêtres, par bonheur à quatre ou cinq pieds de distance à cause de +l’avance du toit, elles étaient hérissées de baïonnettes. Quelques-uns +ont prétendu que Fabrice toujours fou eut l’idée de jouer le rôle du +diable, et qu’il jeta à ces soldats une poignée de sequins. Ce qui est +sûr, c’est qu’il avait semé des sequins sur le plancher de sa chambre, +et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de la tour +Farnèse au parapet, afin de se donner la chance de distraire les soldats +qui auraient pu se mettre à le poursuivre. + +Arrivé sur la plate-forme et entouré de sentinelles qui ordinairement +criaient tous les quarts d’heure une phrase entière: Tout est bien autour +de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et chercha +la pierre neuve. + +Ce qui paraît incroyable et pourrait faire douter du fait si le résultat +n’avait eu pour témoin une ville entière, c’est que les sentinelles +placées le long du parapet n’aient pas vu et arrêté Fabrice; à la +vérité, le brouillard dont nous avons parlé commençait à monter, et +Fabrice a dit que lorsqu’il était sur la plate-forme, le brouillard +lui semblait arrivé déjà jusqu’à moitié de la tour Farnèse. Mais +ce brouillard n’était point épais, et il apercevait fort bien les +sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait que, poussé +comme par une force surnaturelle, il alla se placer hardiment entre deux +sentinelles assez voisines. Il défit tranquillement la grande corde +qu’il avait autour du corps et qui s’embrouilla deux fois; il lui fallut +beaucoup de temps pour la débrouiller et l’étendre sur le parapet. Il +entendait les soldats parler de tous les côtés, bien résolu à poignarder +le premier qui s’avancerait vers lui. «Je n’étais nullement troublé, +ajoutait-il, il me semblait que j’accomplissais une cérémonie.» + +Il attacha sa corde enfin débrouillée à une ouverture pratiquée dans le +parapet pour l’écoulement des eaux, il monta sur ce même parapet, et +pria Dieu avec ferveur; puis, comme un héros des temps de chevalerie, +il pensa un instant à Clélia. Combien je suis différent, se dit-il, du +Fabrice léger et libertin qui entra ici il y a neuf mois! Enfin il se +mit à descendre cette étonnante hauteur. Il agissait mécaniquement, +dit-il, et comme il eût fait en plein jour, descendant devant des amis, +pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout à +coup ses bras perdre leur force; il croit même qu’il lâcha la corde un +instant; mais bientôt il la reprit; peut-être, dit-il, il se retint +aux broussailles sur lesquelles il glissait et qui l’écorchaient. +Il éprouvait de temps à autre une douleur atroce entre les épaules, +elle allait jusqu’à lui ôter la respiration. Il y avait un mouvement +d’ondulation fort incommode; il était renvoyé sans cesse de la corde +aux broussailles. Il fut touché par plusieurs oiseaux assez gros qu’il +réveillait et qui se jetaient sur lui en s’envolant. Les premières fois +il crut être atteint par des gens descendant de la citadelle par la même +voie que lui pour le poursuivre, et il s’apprêtait à se défendre. Enfin +il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconvénient que d’avoir +les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour, le talus +qu’elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en descendant, et +les plantes qui croissaient entre les pierres le retenaient beaucoup. +En arrivant en bas dans les jardins des soldats il tomba sur un acacia +qui, vu d’en haut, lui semblait avoir quatre ou cinq pieds de hauteur, +et qui en avait réellement quinze ou vingt. Un ivrogne qui se trouvait +là endormi le prit pour un voleur. En tombant de cet arbre, Fabrice se +démit presque le bras gauche. Il se mit à fuir vers le rempart, mais, à +ce qu’il dit, ses jambes lui semblaient comme du coton; il n’avait plus +aucune force. Malgré le péril, il s’assit et but un peu d’eau-de-vie qui +lui restait. Il s’endormit quelques minutes au point de ne plus savoir +où il était; en se réveillant il ne pouvait comprendre comment, se +trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres. Enfin la terrible vérité +revint à sa mémoire. Aussitôt il marcha vers le rempart; il y monta par +un grand escalier. La sentinelle, qui était placée tout près, ronflait +dans sa guérite. Il trouva une pièce de canon gisant dans l’herbe; il +y attacha sa troisième corde; elle se trouva un peu trop courte, et +il tomba dans un fossé bourbeux où il pouvait y avoir un pied d’eau. +Pendant qu’il se relevait et cherchait à se reconnaître, il se sentit +saisi par deux hommes: il eut peur un instant; mais bientôt il entendit +prononcer près de son oreille et à voix basse: + +--Ah! monsignore! monsignore! + +Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient à la duchesse; +aussitôt il s’évanouit profondément. Quelque temps après il sentit qu’il +était porté par des hommes qui marchaient en silence et fort vite; puis +on s’arrêta, ce qui lui donna beaucoup d’inquiétude. Mais il n’avait +ni la force de parler ni celle d’ouvrir les yeux; il sentait qu’on le +serrait; tout à coup il reconnut le parfum des vêtements de la duchesse. +Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les mots: + +--Ah! chère amie! + +Puis il s’évanouit de nouveau profondément. + +Le fidèle Bruno, avec une escouade de gens de police dévoués au comte, +était en réserve à deux cents pas; le comte lui-même était caché dans +une petite maison tout près du lieu où la duchesse attendait. Il n’eût +pas hésité, s’il l’eût fallu, à mettre l’épée à la main avec quelques +officiers à demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme obligé +de sauver la vie à Fabrice, qui lui semblait grandement exposé, et qui +jadis eût eu sa grâce signée du prince, si lui Mosca n’eût eu la sottise +de vouloir éviter une sottise écrite au souverain. + +Depuis minuit la duchesse, entourée d’hommes armés jusqu’aux dents, +errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle; elle +ne pouvait rester en place, elle pensait qu’elle aurait à combattre pour +enlever Fabrice à des gens qui le poursuivraient. Cette imagination +ardente avait pris cent précautions, trop longues à détailler ici, et +d’une imprudence incroyable. On a calculé que plus de quatre-vingts +agents étaient sur pied cette nuit-là, s’attendant à se battre pour +quelque chose d’extraordinaire. Par bonheur, Ferrante et Ludovic étaient +à la tête de tout cela, et le ministre de la police n’était pas hostile; +mais le comte lui-même remarqua que la duchesse ne fut trahie par +personne, et qu’il ne sut rien comme ministre. + +La duchesse perdit la tête absolument en revoyant Fabrice; elle le +serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au désespoir en se voyant +couverte de sang: c’était celui des mains de Fabrice; elle le crut +dangereusement blessé. Aidée d’un de ses gens, elle lui ôtait son habit +pour le panser, lorsque Ludovic, qui, par bonheur, se trouvait là, mit +d’autorité la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui +étaient cachées dans un jardin près de la porte de la ville, et l’on +partit ventre à terre pour aller passer le Pô près de Sacca. Ferrante, +avec vingt hommes bien armés, faisait l’arrière-garde, et avait promis +sur sa tête d’arrêter la poursuite. Le comte, seul et à pied, ne quitta +les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit que +rien ne bougeait. «Me voici en haute trahison!» se disait-il ivre de +joie. + +Ludovic eut l’idée excellente de placer dans une voiture un jeune +chirurgien attaché à la maison de la duchesse, et qui avait beaucoup de +la tournure de Fabrice. + +--Prenez la fuite, lui dit-il, du côté de Bologne; soyez fort maladroit, +tâchez de vous faire arrêter; alors coupez-vous dans vos réponses, et +enfin avouez que vous êtes Fabrice del Dongo; surtout gagnez du temps. +Mettez de l’adresse à être maladroit, vous en serez quitte pour un mois +de prison, et Madame vous donnera 50 sequins. + +--Est-ce qu’on songe à l’argent quand on sert Madame? + +Il partit, et fut arrêté quelques heures plus tard, ce qui causa une +joie bien plaisante au général Fabio Conti et à Rassi, qui, avec le +danger de Fabrice, voyait s’envoler sa baronnie. + +L’évasion ne fut connue à la citadelle que sur les six heures du matin, +et ce ne fut qu’à dix qu’on osa en instruire le prince. La duchesse +avait été si bien servie que, malgré le profond sommeil de Fabrice, +qu’elle prenait pour un évanouissement mortel, ce qui fit que trois fois +elle fit arrêter la voiture, elle passait le Pô dans une barque comme +quatre heures sonnaient. Il y avait des relais sur la rive gauche; on +fit encore deux lieues avec une extrême rapidité, puis on fut arrêté +plus d’une heure pour la vérification des passeports. La duchesse en +avait de toutes les sortes pour elle et pour Fabrice; mais elle était +folle ce jour-là, elle s’avisa de donner dix napoléons au commis de la +police autrichienne, et de lui prendre la main en fondant en larmes. +Ce commis, fort effrayé, recommença l’examen. On prit la poste; la +duchesse payait d’une façon si extravagante, que partout elle excitait +les soupçons en ce pays où tout étranger est suspect. Ludovic lui vint +encore en aide; il dit que Mme la duchesse était folle de douleur, +à cause de la fièvre continue du jeune comte Mosca, fils du premier +ministre de Parme, qu’elle emmenait avec elle consulter les médecins de +Pavie. + +Ce ne fut qu’à dix lieues par-delà le Pô que le prisonnier se réveilla +tout à fait, il avait une épaule luxée et force écorchures. La duchesse +avait encore des façons si extraordinaires que le maître d’une auberge +de village, où l’on dîna, crut avoir affaire à une princesse du sang +impérial, et allait lui faire rendre les honneurs qu’il croyait lui +être dus, lorsque Ludovic dit à cet homme que la princesse le ferait +immanquablement mettre en prison s’il s’avisait de faire sonner les +cloches. + +Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoire piémontais. +Là seulement Fabrice était en toute sûreté; on le conduisit dans un +petit village écarté de la grande route; on pansa ses mains, et il +dormit encore quelques heures. + +Ce fut dans ce village que la duchesse se livra à une action non +seulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bien +funeste à la tranquillité du reste de sa vie. Quelques semaines avant +l’évasion de Fabrice, et un jour que tout Parme était allé à la porte de +la citadelle pour tâcher de voir dans la cour l’échafaud qu’on dressait +en son honneur, la duchesse avait montré à Ludovic, devenu le factotum +de sa maison, le secret au moyen duquel on faisait sortir d’un petit +cadre de fer, fort bien caché, une des pierres formant le fond du fameux +réservoir d’eau du palais Sanseverina, ouvrage du treizième siècle, et +dont nous avons parlé. Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de +ce petit village, la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue +folle, tant les regards qu’elle lui lançait étaient singuliers. + +--Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vous donner +quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais, vous êtes +un poète, vous auriez bientôt mangé cet argent. Je vous donne la petite +terre de la Ricciarda, à une lieue de Casal-Maggiore. + +Ludovic se jeta à ses pieds fou de joie, et protestant avec l’accent du +cœur que ce n’était point pour gagner de l’argent qu’il avait contribué +à sauver monsignore Fabrice; qu’il l’avait toujours aimé d’une façon +particulière depuis qu’il avait eu l’honneur de le conduire une fois +en sa qualité de troisième cocher de Madame. Quand cet homme, qui +réellement avait du cœur, crut avoir assez occupé de lui une aussi +grande dame, il prit congé; mais elle, avec des yeux étincelants, lui +dit: + +--Restez. + +Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret, regardant +de temps à autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfin cet homme, +voyant que cette étrange promenade ne prenait point de fin, crut devoir +adresser la parole à sa maîtresse. + +--Madame m’a fait un don tellement exagéré, tellement au-dessus de +tout ce qu’un pauvre homme tel que moi pouvait s’imaginer, tellement +supérieur surtout aux faibles services que j’ai eu l’honneur de rendre, +que je crois en conscience ne pas pouvoir garder sa terre de la +Ricciarda. J’ai l’honneur de rendre cette terre à Madame, et de la prier +de m’accorder une pension de quatre cents francs. + +--Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur la plus +sombre, combien de fois avez-vous ouï dire que j’avais déserté un projet +une fois énoncé par moi? + +Après cette phrase, la duchesse se promena encore durant quelques +minutes; puis, s’arrêtant tout à coup, elle s’écria: + +--C’est par hasard et parce qu’il a su plaire à cette petite fille, que +la vie de Fabrice a été sauvée! S’il n’avait été aimable, il mourait. +Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle en marchant sur Ludovic +avec des yeux où éclatait la plus sombre fureur. + +Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui lui donna de +vives inquiétudes pour la propriété de sa terre de la Ricciarda. + +--Eh bien! reprit la duchesse du ton le plus doux et le plus gai, et +changée du tout au tout, je veux que mes bons habitants de Sacca aient +une journée folle et de laquelle ils se souviennent longtemps. Vous +allez retourner à Sacca, avez-vous quelque objection? Pensez-vous courir +quelque danger? + +--Peu de chose, Madame: aucun des habitants de Sacca ne dira jamais que +j’étais de la suite de monsignore Fabrice. D’ailleurs, si j’ose le dire +à Madame, je brûle de voir ma terre de la Ricciarda: il me semble si +drôle d’être propriétaire! + +--Ta gaieté me plaît. Le fermier de la Ricciarda me doit, je pense, +trois ou quatre ans de son fermage: je lui fais cadeau de la moitié +de ce qu’il me doit, et l’autre moitié de tous ces arrérages, je te +la donne, mais à cette condition: tu vas aller à Sacca, tu diras +qu’après-demain est le jour de la fête d’une de mes patronnes, et, +le soir qui suivra ton arrivée, tu feras illuminer mon château de la +façon la plus splendide. N’épargne ni argent ni peine: songe qu’il +s’agit du plus grand bonheur de ma vie. De longue main j’ai préparé +cette illumination; depuis plus de trois ans j’ai réuni dans les caves +du château tout ce qui peut servir à cette noble fête; j’ai donné +en dépôt au jardinier toutes les pièces d’artifice nécessaires pour +un feu magnifique: tu le feras tirer sur la terrasse qui regarde le +Pô. J’ai quatre-vingt-neuf grands tonneaux de vin dans mes caves, tu +feras établir quatre-vingt-neuf fontaines de vin dans mon parc. Si le +lendemain il reste une bouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai +que tu n’aimes pas Fabrice. Quand les fontaines de vin, l’illumination +et le feu d’artifice seront bien en train, tu t’esquiveras prudemment, +car il est possible, et c’est mon espoir, qu’à Parme toutes ces belles +choses-là paraissent une insolence. + +--C’est ce qui n’est pas possible seulement, c’est sûr; comme il +est certain aussi que le fiscal Rassi, qui a signé la sentence de +monsignore, en crèvera de rage. Et même... ajouta Ludovic avec timidité, +si Madame voulait faire plus de plaisir à son pauvre serviteur que de +lui donner la moitié des arrérages de la Ricciarda, elle me permettrait +de faire une petite plaisanterie à ce Rassi... + +--Tu es un brave homme! s’écria la duchesse avec transport, mais je te +défends absolument de rien faire à Rassi; j’ai le projet de le faire +pendre en public, plus tard. Quant à toi, tâche de ne pas te faire +arrêter à Sacca, tout serait gâté si je te perdais. + +--Moi, Madame! Quand j’aurai dit que je fête une des patronnes de +Madame, si la police envoyait trente gendarmes pour déranger quelque +chose, soyez sûre qu’avant d’être arrivés à la croix rouge qui est au +milieu du village, pas un d’eux ne serait à cheval. Ils ne se mouchent +pas du coude, non, les habitants de Sacca; tous contrebandiers finis et +qui adorent Madame. + +--Enfin, reprit la duchesse d’un air singulièrement dégagé, si je donne +du vin à mes braves gens de Sacca, je veux inonder les habitants de +Parme; le même soir où mon château sera illuminé, prends le meilleur +cheval de mon écurie, cours à mon palais, à Parme, et ouvre le réservoir. + +--Ah! l’excellente idée qu’a Madame! s’écria Ludovic, riant comme un +fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l’eau aux bourgeois de Parme +qui étaient si sûrs, les misérables, que monsignore Fabrice allait être +empoisonné comme le pauvre L... + +La joie de Ludovic n’en finissait point; la duchesse regardait avec +complaisance ses rires fous; il répétait sans cesse: + +--Du vin aux gens de Sacca et de l’eau à ceux de Parme! Madame sait sans +doute mieux que moi que lorsqu’on vida imprudemment le réservoir, il y +a une vingtaine d’années, il y eut jusqu’à un pied d’eau dans plusieurs +des rues de Parme. + +--Et de l’eau aux gens de Parme, répliqua la duchesse en riant. La +promenade devant la citadelle eût été remplie de monde si l’on eût +coupé le cou à Fabrice... Tout le monde l’appelle le grand coupable... +Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamais personne vivante ne +sache que cette inondation a été faite par toi, ni ordonnée par moi. +Fabrice, le comte lui-même, doivent ignorer cette folle plaisanterie... +Mais j’oubliais les pauvres de Sacca; va-t’en écrire une lettre à mon +homme d’affaires, que je signerai; tu lui diras que pour la fête de ma +sainte patronne il distribue cent sequins aux pauvres de Sacca et qu’il +t’obéisse en tout pour l’illumination, le feu d’artifice et le vin; que +le lendemain surtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes caves. + +--L’homme d’affaires de Madame ne se trouvera embarrassé qu’en un point: +depuis cinq ans que Madame a le château, elle n’a pas laissé dix pauvres +dans Sacca. + +--Et de l’eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse en chantant. +Comment exécuteras-tu cette plaisanterie? + +--Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures, à dix +et demie mon cheval est à l’auberge des Trois Ganaches, sur la route +de Casal-Maggiore et de ma terre de la Ricciarda; à onze heures je +suis dans ma chambre au palais, et à onze heures et un quart de l’eau +pour les gens de Parme, et plus qu’ils n’en voudront, pour boire à la +santé du grand coupable. Dix minutes plus tard je sors de la ville +par la route de Bologne. Je fais, en passant, un profond salut à la +citadelle, que le courage de monsignore et l’esprit de Madame viennent +de déshonorer; je prends un sentier dans la campagne, de moi bien connu, +et je fais mon entrée à la Ricciarda. + +Ludovic leva les yeux sur la duchesse et fut effrayé: elle regardait +fixement la muraille nue à six pas d’elle et, il faut en convenir, son +regard était atroce. «Ah! ma pauvre terre! pensa Ludovic; le fait est +qu’elle est folle!» La duchesse le regarda et devina sa pensée. + +--Ah! monsieur Ludovic le grand poète, vous voulez une donation par +écrit: courez me chercher une feuille de papier. + +Ludovic ne se fit pas répéter cet ordre, et la duchesse écrivit de sa +main une longue reconnaissance antidatée d’un an, et par laquelle elle +déclarait avoir reçu, de Ludovic San Micheli la somme de 80 000 francs, +et lui avoir donné en gage la terre de la Ricciarda. Si après douze mois +révolus la duchesse n’avait pas rendu lesdits 80 000 francs à Ludovic, +la terre de la Ricciarda resterait sa propriété. + +«Il est beau, se disait la duchesse, de donner à un serviteur fidèle le +tiers à peu près de ce qui me reste pour moi-même.» + +--Ah çà! dit la duchesse à Ludovic, après la plaisanterie du réservoir, +je ne te donne que deux jours pour te réjouir à Casal-Maggiore. Pour que +la vente soit valable, dis que c’est une affaire qui remonte à plus d’un +an. Reviens me rejoindre à Belgirate, et cela sans le moindre délai; +Fabrice ira peut-être en Angleterre où tu le suivras. + +Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice étaient à Belgirate. + +On s’établit dans ce village enchanteur; mais un chagrin mortel +attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice était entièrement changé; +dès les premiers moments où il s’était réveillé de son sommeil, en +quelque sorte léthargique, après sa fuite, la duchesse s’était aperçue +qu’il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire. Le sentiment +profond par lui caché avec beaucoup de soin était assez bizarre, ce +n’était rien moins que ceci: il était au désespoir d’être hors de +prison. Il se gardait bien d’avouer cette cause de sa tristesse, elle +eût amené des questions auxquelles il ne voulait pas répondre. + +--Mais quoi! lui disait la duchesse étonnée, cette horrible sensation +lorsque la faim te forçait à te nourrir, pour ne pas tomber, d’un de ces +mets détestables fournis par la cuisine de la prison, cette sensation, +y a-t-il ici quelque goût singulier, est-ce que je m’empoisonne en cet +instant, cette sensation ne te fait pas horreur? + +--Je pensais à la mort, répondait Fabrice, comme je suppose qu’y pensent +les soldats: c’était une chose possible que je pensais bien éviter par +mon adresse. + +Ainsi quelle inquiétude, quelle douleur pour la duchesse! Cet être +adoré, singulier, vif, original, était désormais sous ses yeux en proie +à une rêverie profonde; il préférait la solitude même au plaisir de +parler de toutes choses, et à cœur ouvert, à la meilleure amie qu’il eût +au monde. Toujours il était bon, empressé, reconnaissant auprès de la +duchesse, il eût comme jadis donné cent fois sa vie pour elle; mais son +âme était ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce lac +sublime sans se dire une parole. La conversation, l’échange de pensées +froides désormais possible entre eux, eût peut-être semblé agréable à +d’autres: mais eux se souvenaient encore, la duchesse surtout, de ce +qu’était leur conversation avant ce fatal combat avec Giletti qui les +avait séparés. Fabrice devait à la duchesse l’histoire des neuf mois +passés dans une horrible prison, et il se trouvait que sur ce séjour il +n’avait à dire que des paroles brèves et incomplètes. + +«Voilà ce qui devait arriver tôt ou tard, se disait la duchesse avec une +tristesse sombre. Le chagrin m’a vieillie, ou bien il aime réellement, +et je n’ai plus que la seconde place dans son cœur.» Avilie, atterrée +par ce plus grand des chagrins possibles, la duchesse se disait +quelquefois: «Si le ciel voulait que Ferrante fût devenu tout à fait fou +ou manquât de courage, il me semble que je serais moins malheureuse.» +Dès ce moment ce demi-remords empoisonna l’estime que la duchesse avait +pour son propre caractère. «Ainsi, se disait-elle avec amertume, je me +repens d’une résolution prise: Je ne suis donc plus une del Dongo! + +«Le ciel l’a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et de quel +droit voudrais-je qu’il ne fût pas amoureux? Une seule parole d’amour +véritable a-t-elle jamais été échangée entre nous?» + +Cette idée si raisonnable lui ôta le sommeil, et enfin ce qui montrait +que la vieillesse et l’affaiblissement de l’âme étaient arrivées pour +elle avec la perspective d’une illustre vengeance, elle était cent +fois plus malheureuse à Belgirate qu’à Parme. Quant à la personne qui +pouvait causer l’étrange rêverie de Fabrice, il n’était guère possible +d’avoir des doutes raisonnables: Clélia Conti, cette fille si pieuse, +avait trahi son père puisqu’elle avait consenti à enivrer la garnison, +et jamais Fabrice ne parlait de Clélia! «Mais, ajoutait la duchesse +se frappant la poitrine avec désespoir, si la garnison n’eût pas été +enivrée, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles; +ainsi c’est elle qui l’a sauvé!» + +C’était avec une extrême difficulté que la duchesse obtenait de Fabrice +des détails sur les événements de cette nuit, «qui, se disait la +duchesse, autrefois eût formé entre nous le sujet d’un entretien sans +cesse renaissant! Dans ces temps fortunés, il eût parlé tout un jour +et avec une verve et une gaieté sans cesse renaissantes sur la moindre +bagatelle que je m’avisais de mettre en avant.» + +Comme il fallait tout prévoir, la duchesse avait établi Fabrice au port +de Locarno, ville suisse à l’extrémité du lac Majeur. Tous les jours +elle allait le prendre en bateau pour de longues promenades sur le lac. +Eh bien! une fois qu’elle s’avisa de monter chez lui, elle trouva sa +chambre tapissée d’une quantité de vues de la ville de Parme qu’il avait +fait venir de Milan ou de Parme même, pays qu’il aurait dû tenir en +abomination. Son petit salon, changé en atelier, était encombré de tout +l’appareil d’un peintre à l’aquarelle, et elle le trouva finissant une +troisième vue de la tour Farnèse et du palais du gouverneur. + +--Il ne te manque plus, lui dit-elle d’un air piqué, que de faire de +souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulait seulement +t’empoisonner. Mais j’y songe, continua la duchesse, tu devrais lui +écrire une lettre d’excuses d’avoir pris la liberté de te sauver et de +donner un ridicule à sa citadelle. + +La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai: à peine arrivé en lieu +de sûreté, le premier soin de Fabrice avait été d’écrire au général +Fabio Conti une lettre parfaitement polie et dans un certain sens bien +ridicule; il lui demandait pardon de s’être sauvé, alléguant pour +excuse qu’il avait pu croire que certain subalterne de la prison avait +été chargé de lui administrer du poison. Peu lui importait ce qu’il +écrivait, Fabrice espérait que les yeux de Clélia verraient cette +lettre, et sa figure était couverte de larmes en l’écrivant. Il la +termina par une phrase bien plaisante: il osait dire que, se trouvant en +liberté, souvent il lui arrivait de regretter sa petite chambre de la +tour Farnèse. C’était là la pensée capitale de sa lettre, il espérait +que Clélia la comprendrait. Dans son humeur écrivante, et dans l’espoir +d’être lu par quelqu’un, Fabrice adressa des remerciements à don Cesare, +ce bon aumônier qui lui avait prêté des livres de théologie. Quelques +jours plus tard, Fabrice engagea le petit libraire de Locarno à faire le +voyage de Milan, où ce libraire, ami du célèbre bibliomane Reina, acheta +les plus magnifiques éditions qu’il pût trouver des ouvrages prêtés par +don Cesare. Le bon aumônier reçut ces livres et une belle lettre qui +lui disait que, dans des moments d’impatience, peut-être pardonnables +à un pauvre prisonnier, on avait chargé les marges de ces livres de +notes ridicules. On le suppliait en conséquence de les remplacer dans +sa bibliothèque par les volumes que la plus vive reconnaissance se +permettait de lui présenter. + +Fabrice était bien bon de donner le simple nom de notes aux griffonnages +infinis dont il avait chargé les marges d’un exemplaire in-folio des +œuvres de saint Jérôme. Dans l’espoir qu’il pourrait renvoyer ce livre +au bon aumônier, et l’échanger contre un autre, il avait écrit jour par +jour sur les marges un journal fort exact de tout ce qui lui arrivait +en prison; les grands événements n’étaient autre chose que des extases +d’amour divin(ce mot divin en remplaçait un autre qu’on n’osait écrire). +Tantôt cet amour divin conduisait le prisonnier à un profond désespoir, +d’autres fois une voix entendue à travers les airs rendait quelque +espérance et causait des transports de bonheur. Tout cela, heureusement, +était écrit avec une encre de prison, formée de vin, de chocolat et de +suie, et don Cesare n’avait fait qu’y jeter un coup d’œil en replaçant +dans sa bibliothèque le volume de saint Jérôme. S’il en avait suivi les +marges, il aurait vu qu’un jour le prisonnier, se croyant empoisonné, +se félicitait de mourir à moins de quarante pas de distance de ce qu’il +avait aimé le mieux dans ce monde. Mais un autre œil que celui du bon +aumônier avait lu cette page depuis la fuite. Cette belle idée: Mourir +près de ce qu’on aime! exprimée de cent façons différentes, était suivie +d’un sonnet où l’on voyait que l’âme séparée, après des tourments +atroces, de ce corps fragile qu’elle avait habité pendant vingt-trois +ans, poussée par cet instinct de bonheur naturel à tout ce qui exista +une fois, ne remonterait pas au ciel se mêler aux chœurs des anges +aussitôt qu’elle serait libre et dans le cas où le jugement terrible +lui accorderait le pardon de ses péchés mais que, plus heureuse après +la mort qu’elle n’avait été durant la vie, elle irait à quelques pas de +la prison, où si longtemps elle avait gémi, se réunir à tout ce qu’elle +avait aimé au monde. Et ainsi, disait le dernier vers du sonnet, j’aurai +trouvé mon paradis sur la terre. + +Quoiqu’on ne parlât de Fabrice à la citadelle de Parme que comme d’un +traître infâme qui avait violé les devoirs les plus sacrés, toutefois le +bon prêtre don Cesare fut ravi par la vue des beaux livres qu’un inconnu +lui faisait parvenir; car Fabrice avait eu l’attention de n’écrire que +quelques jours après l’envoi, de peur que son nom ne fît renvoyer tout +le paquet avec indignation. Don Cesare ne parla point de cette attention +à son frère, qui entrait en fureur au seul nom de Fabrice; mais depuis +la fuite de ce dernier, il avait repris toute son ancienne intimité avec +son aimable nièce; et comme il lui avait enseigné jadis quelques mots +de latin, il lui fit voir les beaux ouvrages qu’il recevait. Tel avait +été l’espoir du voyageur. Tout à coup Clélia rougit extrêmement, elle +venait de reconnaître l’écriture de Fabrice. De grands morceaux fort +étroits de papier jaune étaient placés en guise de signets en divers +endroits du volume. Et comme il est vrai de dire qu’au milieu des plats +intérêts d’argent, et de la froideur décolorée des pensées vulgaires qui +remplissent notre vie, les démarches inspirées par une vraie passion +manquent rarement de produire leur effet; comme si une divinité propice +prenait le soin de les conduire par la main, Clélia, guidée par cet +instinct et par la pensée d’une seule chose au monde, demanda à son +oncle de comparer l’ancien exemplaire de saint Jérôme avec celui qu’il +venait de recevoir. Comment dire son ravissement au milieu de la sombre +tristesse où l’absence de Fabrice l’avait plongée, lorsqu’elle trouva +sur les marges de l’ancien saint Jérôme le sonnet dont nous avons parlé, +et les mémoires, jour par jour, de l’amour qu’on avait senti pour elle! + +Dès le premier jour elle sut le sonnet par cœur; elle le chantait, +appuyée sur sa fenêtre, devant la fenêtre désormais solitaire, où elle +avait vu si souvent une petite ouverture se démasquer dans l’abat-jour. +Cet abat-jour avait été démonté pour être placé sur le bureau du +tribunal et servir de pièce de conviction dans un procès ridicule que +Rassi instruisait contre Fabrice, accusé du crime de s’être sauvé, ou, +comme disait le fiscal en riant lui-même, de s’être dérobé à la clémence +d’un prince magnanime! + +Chacune des démarches de Clélia était pour elle l’objet d’un vif +remords, et depuis qu’elle était malheureuse les remords étaient plus +vifs. Elle cherchait à apaiser un peu les reproches qu’elle s’adressait, +en se rappelant le vœu de ne jamais revoir Fabrice, fait par elle à la +Madone lors du demi-empoisonnement du général, et depuis chaque jour +renouvelé. + +Son père avait été malade de l’évasion de Fabrice, et, de plus, il avait +été sur le point de perdre sa place, lorsque le prince, dans sa colère, +destitua tous les geôliers de la tour Farnèse, et les fit passer comme +prisonniers dans la prison de la ville. Le général avait été sauvé en +partie par l’intercession du comte Mosca, qui aimait mieux le voir +enfermé au sommet de sa citadelle, que rival actif et intrigant dans les +cercles de la cour. + +Ce fut pendant les quinze jours que dura l’incertitude relativement à la +disgrâce du général Fabio Conti, réellement malade, que Clélia eut le +courage d’exécuter le sacrifice qu’elle avait annoncé à Fabrice. Elle +avait eu l’esprit d’être malade le jour des réjouissances générales, +qui fut aussi celui de la fuite du prisonnier, comme le lecteur s’en +souvient peut-être; elle fut malade aussi le lendemain, et, en un mot, +sut si bien se conduire, qu’à l’exception du geôlier Grillo, chargé +spécialement de la garde de Fabrice, personne n’eut de soupçons sur sa +complicité, et Grillo se tut. + +Mais aussitôt que Clélia n’eut plus d’inquiétudes de ce côté, elle fut +plus cruellement agitée encore par ses justes remords. «Quelle raison au +monde, se disait-elle, peut diminuer le crime d’une fille qui trahit son +père?» + +Un soir, après une journée passée presque tout entière à la chapelle et +dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, de l’accompagner chez +le général, dont les accès de fureur l’effrayaient d’autant plus, qu’à +tout propos il y mêlait des imprécations contre Fabrice, cet abominable +traître. + +Arrivée en présence de son père, elle eut le courage de lui dire que si +toujours elle avait refusé de donner la main au marquis Crescenzi, c’est +qu’elle ne sentait aucune inclination pour lui, et qu’elle était assurée +de ne point trouver le bonheur dans cette union. A ces mots, le général +entra en fureur; et Clélia eut assez de peine à reprendre la parole. +Elle ajouta que si son père, séduit par la grande fortune du marquis, +croyait devoir lui donner l’ordre précis de l’épouser, elle était prête +à obéir. Le général fut tout étonné de cette conclusion, à laquelle il +était loin de s’attendre; il finit pourtant par s’en réjouir. «Ainsi, +dit-il à son frère, je ne serai pas réduit à loger dans un second étage, +si ce polisson de Fabrice me fait perdre ma place par son mauvais +procédé.» + +Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profondément scandalisé de +l’évasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et répétait dans l’occasion +la phrase inventée par Rassi sur le plat procédé de ce jeune homme, +fort vulgaire d’ailleurs, qui s’était soustrait à la clémence du +prince. Cette phrase spirituelle, consacrée par la bonne compagnie, ne +prit point dans le peuple. Laissé à son bon sens, et tout en croyant +Fabrice fort coupable, il admirait la résolution qu’il avait fallu +pour se lancer d’un mur si haut. Pas un être de la cour n’admira ce +courage. Quant à la police, fort humiliée de cet échec, elle avait +découvert officiellement qu’une troupe de vingt soldats gagnés par +les distributions d’argent de la duchesse, cette femme si atrocement +ingrate, et dont on ne prononçait plus le nom qu’avec un soupir, avaient +tendu à Fabrice quatre échelles liées ensemble, et de quarante-cinq +pieds de longueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde qu’on avait +liée aux échelles n’avait eu que le mérite fort vulgaire d’attirer +ces échelles à lui. Quelques libéraux connus par leur imprudence, et +entre autres le médecin C***, agent payé directement par le prince, +ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police atroce avait eu +la barbarie de faire fusiller huit des malheureux soldats qui avaient +facilité la fuite de cet ingrat Fabrice. Alors il fut blâmé même des +libéraux véritables, comme ayant causé par son imprudence la mort de +huit pauvres soldats. C’est ainsi que les petits despotismes réduisent à +rien la valeur de l’opinion 7. + + + + +CHAPITRE XXIII + + +Au milieu de ce déchaînement général, le seul archevêque Landriani se +montra fidèle à la cause de son jeune ami; il osait répéter, même à la +cour de la princesse, la maxime de droit suivant laquelle, dans tout +procès, il faut réserver une oreille pure de tout préjugé pour entendre +les justifications d’un absent. + +Dès le lendemain de l’évasion de Fabrice, plusieurs personnes avaient +reçu un sonnet assez médiocre qui célébrait cette fuite comme une des +belles actions du siècle, et comparait Fabrice à un ange arrivant sur +la terre les ailes étendues. Le surlendemain soir, tout Parme répétait +un sonnet sublime. C’était le monologue de Fabrice se laissant glisser +le long de la corde, et jugeant les divers incidents de sa vie. Ce +sonnet lui donna rang dans l’opinion par deux vers magnifiques, tous les +connaisseurs reconnurent le style de Ferrante Palla. + +Mais ici il me faudrait chercher le style épique: où trouver des +couleurs pour peindre les torrents d’indignation qui tout à coup +submergèrent tous les cœurs bien pensants, lorsqu’on apprit l’effroyable +insolence de cette illumination du château de Sacca? Il n’y eut qu’un +cri contre la duchesse; même les libéraux véritables trouvèrent +que c’était compromettre d’une façon barbare les pauvres suspects +retenus dans les diverses prisons, et exaspérer inutilement le cœur +du souverain. Le comte Mosca déclara qu’il ne restait plus qu’une +ressource aux anciens amis de la duchesse, c’était de l’oublier. Le +concert d’exécration fut donc unanime: un étranger passant par la ville +eût été frappé de l’énergie de l’opinion publique. Mais en ce pays où +l’on sait apprécier le plaisir de la vengeance, l’illumination de Sacca +et la fête admirable donnée dans le parc à plus de six mille paysans +eurent un immense succès. Tout le monde répétait à Parme que la duchesse +avait fait distribuer mille sequins à ses paysans; on expliquait ainsi +l’accueil un peu dur fait à une trentaine de gendarmes que la police +avait eu la nigauderie d’envoyer dans ce petit village, trente-six +heures après la soirée sublime et l’ivresse générale qui l’avait suivie. +Les gendarmes, accueillis à coups de pierres, avaient pris la fuite, et +deux d’entre eux, tombés de cheval, avaient été jetés dans le Pô. + +Quant à la rupture du grand réservoir d’eau du palais Sanseverina, elle +avait passé à peu près inaperçue: c’était pendant la nuit que quelques +rues avaient été plus ou moins inondées, le lendemain on eût dit qu’il +avait plu. Ludovic avait eu soin de briser les vitres d’une fenêtre du +palais, de façon que l’entrée des voleurs était expliquée. + +On avait même trouvé une petite échelle. Le seul comte Mosca reconnut le +génie de son amie. + +Fabrice était parfaitement décidé à revenir à Parme aussitôt qu’il le +pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre à l’archevêque, +et ce fidèle serviteur revint mettre à la poste au premier village du +Piémont, à Sannazaro, au couchant de Pavie, une épître latine que le +digne prélat adressait à son jeune protégé. Nous ajouterons un détail +qui, comme plusieurs autres sans doute, fera longueur dans les pays +où l’on n’a plus besoin de précautions. Le nom de Fabrice del Dongo +n’était jamais écrit; toutes les lettres qui lui étaient destinées +étaient adressées à Ludovic San Micheli, à Locarno en Suisse, ou à +Belgirate en Piémont. L’enveloppe était faite d’un papier grossier, le +cachet mal appliqué, l’adresse à peine lisible, et quelquefois ornée +de recommandations dignes d’une cuisinière; toutes les lettres étaient +datées de Naples six jours avant la date véritable. + +Du village piémontais de Sannazaro, près de Pavie, Ludovic retourna en +toute hâte à Parme: il était chargé d’une mission à laquelle Fabrice +mettait la plus grande importance; il ne s’agissait de rien moins que +de faire parvenir à Clélia Conti un mouchoir de soie sur lequel était +imprimé un sonnet de Pétrarque. Il est vrai qu’un mot était changé à ce +sonnet; Clélia le trouva sur sa table deux jours après avoir reçu les +remerciements du marquis Crescenzi qui se disait le plus heureux des +hommes, et il n’est pas besoin de dire quelle impression cette marque +d’un souvenir toujours constant produisit sur son cœur. + +Ludovic devait chercher à se procurer tous les détails possibles sur ce +qui se passait à la citadelle. Ce fut lui qui apprit à Fabrice la triste +nouvelle que le mariage du marquis Crescenzi semblait désormais une +chose décidée; il ne se passait presque pas de journée sans qu’il donnât +une fête à Clélia, dans l’intérieur de la citadelle. Une preuve décisive +du mariage c’est que ce marquis, immensément riche et par conséquent +fort avare, comme c’est l’usage parmi les gens opulents du nord de +l’Italie, faisait des préparatifs immenses, et pourtant il épousait une +fille sans dot. Il est vrai que la vanité du général Fabio Conti, fort +choquée de cette remarque, la première qui se fût présentée à l’esprit +de tous ses compatriotes, venait d’acheter une terre de plus de 300 000 +francs, et cette terre, lui qui n’avait rien, il l’avait payée comptant, +apparemment des deniers du marquis. Aussi le général avait-il déclaré +qu’il donnait cette terre en mariage à sa fille. Mais les frais d’acte +et autres, montant à plus de 12 000 francs, semblèrent une dépense fort +ridicule au marquis Crescenzi, être éminemment logique. De son côté il +faisait fabriquer à Lyon des tentures magnifiques de couleurs, fort bien +agencées et calculées par l’agrément de l’œil, par le célèbre Pallagi, +peintre de Bologne. Ces tentures, dont chacune contenait une partie +prise dans les armes de la famille Crescenzi, qui, comme l’univers le +sait, descend du fameux Crescentius, consul de Rome en 985, devaient +meubler les dix-sept salons qui formaient le rez-de-chaussée du palais +du marquis. Les tentures, les pendules et les lustres rendus à Parme +coûtèrent plus de 350 000 francs; le prix des glaces nouvelles, ajoutées +à celles que la maison possédait déjà, s’éleva à 200 000 francs. A +l’exception de deux salons, ouvrages célèbres du Parmesan, le grand +peintre du pays après le divin Corrège, toutes les pièces du premier et +du second étage étaient maintenant occupées par les peintres célèbres de +Florence, de Rome et de Milan, qui les ornaient de peintures à fresque. +Fokelberg, le grand sculpteur suédois, Tenerani de Rome, et Marchesi +de Milan, travaillaient depuis un an à dix bas-reliefs représentant +autant de belles actions de Crescentius, ce véritable grand homme. +La plupart des plafonds, peints à fresque, offraient aussi quelque +allusion à sa vie. On admirait généralement le plafond où Hayez, de +Milan, avait représenté Crescentius reçu dans les Champs-Elysées par +François Sforce; Laurent le Magnifique, le roi Robert, le tribun Cola di +Rienzi, Machiavel, le Dante et les autres grands hommes du Moyen Age. +L’admiration pour ces âmes d’élite est supposée faire épigramme contre +les gens au pouvoir. + +Tous ces détails magnifiques occupaient exclusivement l’attention de la +noblesse et des bourgeois de Parme, et percèrent le cœur de notre héros +lorsqu’il les lut racontés, avec une admiration naïve, dans une longue +lettre de plus de vingt pages que Ludovic avait dictée à un douanier de +Casal-Maggiore. + +«Et moi je suis si pauvre! se disait Fabrice, quatre mille livres de +rente en tout et pour tout! c’est vraiment une insolence à moi d’oser +être amoureux de Clélia Conti, pour qui se font tous ces miracles.» + +Un seul article de la longue lettre de Ludovic, mais celui-là écrit +de sa mauvaise écriture, annonçait à son maître qu’il avait rencontré +le soir, et dans l’état d’un homme qui se cache, le pauvre Grillo son +ancien geôlier, qui avait été mis en prison, puis relâché. Cet homme +lui avait demandé un sequin par charité, et Ludovic lui en avait donné +quatre au nom de la duchesse. Les anciens geôliers récemment mis en +liberté, au nombre de douze, se préparaient à donner une fête à coups +de couteau (un trattamento di coltellate) aux nouveaux geôliers leurs +successeurs, si jamais ils parvenaient à les rencontrer hors de la +citadelle. Grillo avait dit que presque tous les jours il y avait +sérénade à la forteresse, que Mlle Clélia Conti était fort pâle, souvent +malade, et autres choses semblables. Ce mot ridicule fit que Ludovic +reçut, courrier par courrier, l’ordre de revenir à Locarno. Il revint, +et les détails qu’il donna de vive voix furent encore plus tristes pour +Fabrice. + +On peut juger de l’amabilité dont celui-ci était pour la pauvre +duchesse; il eût souffert mille morts plutôt que de prononcer devant +elle le nom de Clélia Conti. La duchesse abhorrait Parme; et, pour +Fabrice, tout ce qui rappelait cette ville était à la fois sublime et +attendrissant. + +La duchesse avait moins que jamais oublié sa vengeance; elle était si +heureuse avant l’incident de la mort de Giletti! et maintenant, quel +était son sort! elle vivait dans l’attente d’un événement affreux dont +elle se serait bien gardée de dire un mot à Fabrice, elle qui autrefois, +lors de son arrangement avec Ferrante, croyait tant réjouir Fabrice en +lui apprenant qu’un jour il serait vengé. + +On peut se faire quelque idée maintenant de l’agrément des entretiens +de Fabrice avec la duchesse: un silence morne régnait presque toujours +entre eux. Pour augmenter les agréments de leurs relations, la duchesse +avait cédé à la tentation de jouer un mauvais tour à ce neveu trop +chéri. Le comte lui écrivait presque tous les jours; apparemment il +envoyait des courriers comme du temps de leurs amours, car ses lettres +portaient toujours le timbre de quelque petite ville de la Suisse. Le +pauvre homme se torturait l’esprit pour ne pas parler trop ouvertement +de sa tendresse, et pour construire des lettres amusantes, à peine si +on les parcourait d’un œil distrait. Que fait, hélas! la fidélité d’un +amant estimé, quand on a le cœur percé par la froideur de celui qu’on +lui préfère? + +En deux mois de temps la duchesse ne lui répondit qu’une fois et ce fut +pour l’engager à sonder le terrain auprès de la princesse, et à voir +si, malgré l’insolence du feu d’artifice, on recevrait avec plaisir une +lettre de la duchesse. La lettre qu’il devait présenter, s’il le jugeait +à propos, demandait la place de chevalier d’honneur de la princesse, +devenue vacante depuis peu, pour le marquis Crescenzi, et désirait +qu’elle lui fût accordée en considération de son mariage. La lettre de +la duchesse était un chef-d’œuvre: c’était le respect le plus tendre +et le mieux exprimé; on n’avait pas admis dans ce style courtisanesque +le moindre mot dont les conséquences, même les plus éloignées, pussent +n’être pas agréables à la princesse. Aussi la réponse respirait-elle une +amitié tendre et que l’absence met à la torture. + +Mon fils et moi, lui disait la princesse, n’avons pas eu une soirée +un peu passable depuis votre départ si brusque. Ma chère duchesse ne +se souvient donc plus que c’est elle qui m’a fait rendre une voix +consultative dans la nomination des officiers de ma maison? Elle se +croit donc obligée de me donner des motifs pour la place du marquis, +comme si son désir exprimé n’était pas pour moi le premier des motifs? +Le marquis aura la place, si je puis quelque chose; et il y en aura +toujours une dans mon cœur, et la première, pour mon aimable duchesse. +Mon fils se sert absolument des mêmes expressions, un peu fortes +pourtant dans la bouche d’un grand garçon de vingt et un ans, et vous +demande des échantillons de minéraux de la vallée d’Orta, voisine de +Belgirate. Vous pouvez adresser vos lettres, que j’espère fréquentes, au +comte, qui vous déteste toujours et que j’aime surtout à cause de ces +sentiments. L’archevêque aussi vous est resté fidèle. Nous espérons tous +vous revoir un jour: rappelez-vous qu’il le faut. La marquise Ghisleri, +ma grande maîtresse, se dispose à quitter ce monde pour un meilleur: +la pauvre femme m’a fait bien du mal; elle me déplaît encore en s’en +allant mal à propos; sa maladie me fait penser au nom que j’eusse mis +autrefois avec tant de plaisir à la place du sien, si toutefois j’eusse +pu obtenir ce sacrifice de l’indépendance de cette femme unique qui, en +nous fuyant, a emporté avec elle toute la joie de ma petite cour, etc. + +C’était donc avec la conscience d’avoir cherché à hâter, autant qu’il +était en elle, le mariage qui mettait Fabrice au désespoir, que la +duchesse le voyait tous les jours. Aussi passaient-ils quelquefois +quatre ou cinq heures à voguer ensemble sur le lac, sans se dire un seul +mot. La bienveillance était entière et parfaite du côté de Fabrice; +mais il pensait à d’autres choses, et son âme naïve et simple ne lui +fournissait rien à dire. La duchesse le voyait, et c’était son supplice. + +Nous avons oublié de raconter en son lieu que la duchesse avait pris une +maison à Belgirate, village charmant, et qui tient tout ce que son nom +promet (voir un beau tournant du lac). De la porte-fenêtre de son salon, +la duchesse pouvait mettre le pied dans sa barque. Elle en avait pris +une fort ordinaire, et pour laquelle quatre rameurs eussent suffi; elle +en engagea douze, et s’arrangea de façon à avoir un homme de chacun des +villages situés aux environs de Belgirate. La troisième ou quatrième +fois qu’elle se trouva au milieu du lac avec tous ces hommes bien +choisis, elle fit arrêter le mouvement des rames. + +--Je vous considère tous comme des amis, leur dit-elle, et je veux +vous confier un secret. Mon neveu Fabrice s’est sauvé de prison; et +peut-être, par trahison, on cherchera à le reprendre, quoiqu’il soit sur +votre lac, pays de franchise. Ayez l’oreille au guet, et prévenez-moi de +tout ce que vous apprendrez. Je vous autorise à entrer dans ma chambre +le jour et la nuit. + +Les rameurs répondirent avec enthousiasme; elle savait se faire aimer. +Mais elle ne pensait pas qu’il fût question de reprendre Fabrice: +c’était pour elle qu’étaient tous ces soins et, avant l’ordre fatal +d’ouvrir le réservoir du palais Sanseverina, elle n’y eût pas songé. + +Sa prudence l’avait aussi engagée à prendre un appartement au port de +Locarno pour Fabrice; tous les jours il venait la voir, ou elle-même +allait en Suisse. On peut juger de l’agrément de leurs perpétuels +tête-à-tête par ce détail: La marquise et ses filles vinrent les voir +deux fois, et la présence de ces étrangères leur fit plaisir; car, +malgré les liens du sang, on peut appeler étrangère une personne qui ne +sait rien de nos intérêts les plus chers, et que l’on ne voit qu’une +fois par an. + +La duchesse se trouvait un soir à Locarno, chez Fabrice, avec la +marquise et ses deux filles. L’archiprêtre du pays et le curé étaient +venus présenter leurs respects à ces dames: l’archiprêtre, qui était +intéressé dans une maison de commerce, et se tenait fort au courant des +nouvelles, s’avisa de dire: + +--Le prince de Parme est mort! + +La duchesse pâlit extrêmement; elle eut à peine le courage de dire: + +--Donne-t-on des détails? + +--Non, répondit l’archiprêtre; la nouvelle se borne à dire la mort, qui +est certaine. + +La duchesse regarda Fabrice. «J’ai fait cela pour lui, se dit-elle; +j’aurais fait mille fois pis, et le voilà qui est là devant moi +indifférent et songeant à une autre!» Il était au-dessus des forces +de la duchesse de supporter cette affreuse pensée; elle tomba dans un +profond évanouissement. Tout le monde s’empressa pour la secourir; +mais, en revenant à elle, elle remarqua que Fabrice se donnait moins de +mouvement que l’archiprêtre et le curé; il rêvait comme à l’ordinaire. + +«Il pense à retourner à Parme, se dit la duchesse, et peut-être à rompre +le mariage de Clélia avec le marquis; mais je saurai l’empêcher.» + +Puis, se souvenant de la présence des deux prêtres, elle se hâta +d’ajouter: + +--C’était un grand prince, et qui a été bien calomnié! C’est une perte +immense pour nous! + +Les deux prêtres prirent congé, et la duchesse, pour être seule, annonça +qu’elle allait se mettre au lit. + +«Sans doute, se disait-elle, la prudence m’ordonne d’attendre un mois +ou deux avant de retourner à Parme; mais je sens que je n’aurai jamais +cette patience; je souffre trop ici. Cette rêverie continuelle, ce +silence de Fabrice, sont pour mon cœur un spectacle intolérable. Qui me +l’eût dit que je m’ennuierais en me promenant sur ce lac charmant, en +tête à tête avec lui, et au moment où j’ai fait pour le venger plus que +je ne puis lui dire! Après un tel spectacle, la mort n’est rien. C’est +maintenant que je paie les transports de bonheur et de joie enfantine +que je trouvais dans mon palais à Parme lorsque j’y reçus Fabrice +revenant de Naples. Si j’eusse dit un mot, tout était fini, et peut-être +que, lié avec moi, il n’eût pas songé à cette petite Clélia; mais ce mot +me faisait une répugnance horrible. Maintenant elle l’emporte sur moi. +Quoi de plus simple? elle a vingt ans; et moi, changée par les soucis, +malade, j’ai le double de son âge!... Il faut mourir, il faut finir! +Une femme de quarante ans n’est plus quelque chose que pour les hommes +qui l’ont aimée dans sa jeunesse! Maintenant je ne trouverai plus que +des jouissances de vanité; et cela vaut-il la peine de vivre? Raison +de plus pour aller à Parme, et pour m’amuser. Si les choses tournaient +d’une certaine façon, on m’ôterait la vie. Eh bien! où est le mal? Je +ferai une mort magnifique, et, avant que de finir, mais seulement alors, +je dirai à Fabrice: Ingrat! c’est pour toi!... Oui, je ne puis trouver +d’occupation pour ce peu de vie qui me reste qu’à Parme; j’y ferai +la grande dame. Quel bonheur si je pouvais être sensible maintenant +à toutes ces distinctions qui autrefois faisaient le malheur de la +Raversi! Alors, pour voir mon bonheur, j’avais besoin de regarder dans +les yeux de l’envie... Ma vanité a un bonheur; à l’exception du comte +peut-être, personne n’aura pu deviner quel a été l’événement qui a mis +fin à la vie de mon cœur... J’aimerai Fabrice, je serai dévouée à sa +fortune, mais il ne faut pas qu’il rompe le mariage de la Clélia, et +qu’il finisse par l’épouser... Non, cela ne sera pas!» + +La duchesse en était là de son triste monologue lorsqu’elle entendit un +grand bruit dans la maison. + +«Bon! se dit-elle, voilà qu’on vient m’arrêter; Ferrante se sera +laissé prendre, il aura parlé. Eh bien! tant mieux! je vais avoir une +occupation; je vais leur disputer ma tête. Mais primo, il ne faut pas se +laisser prendre.» + +La duchesse, à demi vêtue, s’enfuit au fond de son jardin: elle songeait +déjà à passer par-dessus un petit mur et à se sauver dans la campagne; +mais elle vit qu’on entrait dans sa chambre. Elle reconnut Bruno, +l’homme de confiance du comte: il était seul avec sa femme de chambre. +Elle s’approcha de la porte-fenêtre. Cet homme parlait à la femme de +chambre des blessures qu’il avait reçues. La duchesse rentra chez elle, +Bruno se jeta presque à ses pieds, la conjurant de ne pas dire au comte +l’heure ridicule à laquelle il arrivait. + +--Aussitôt la mort du prince, ajouta-t-il, M. le comte a donné l’ordre, +à toutes les postes, de ne pas fournir de chevaux aux sujets des Etats +de Parme. En conséquence, je suis allé jusqu’au Pô avec les chevaux de +la maison; mais au sortir de la barque, ma voiture a été renversée, +brisée, abîmée, et j’ai eu des contusions si graves que je n’ai pu +monter à cheval, comme c’était mon devoir. + +--Eh bien! dit la duchesse, il est trois heures du matin: je dirai que +vous êtes arrivé à midi; vous n’allez pas me contredire. + +--Je reconnais bien les bontés de Madame. + +La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au +milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il +n’est pas possible de refuser son attention. + +Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d’une +raison, nous voudrions taire; mais nous sommes forcés d’en venir à des +événements qui sont de notre domaine, puisqu’ils ont pour théâtre le +cœur des personnages. + +--Mais, grand Dieu! comment est mort ce grand prince? dit la duchesse à +Bruno. + +--Il était à la chasse des oiseaux de passage, dans les marais, le long +du Pô, à deux lieues de Sacca. Il est tombé dans un trou caché par une +touffe d’herbe: il était tout en sueur, et le froid l’a saisi; on l’a +transporté dans une maison isolée, où il est mort au bout de quelques +heures. D’autres prétendent que MM. Catena et Borone sont morts aussi, +et que tout l’accident provient des casseroles de cuivre du paysan +chez lequel on est entré, qui étaient remplies de vert-de-gris. On a +déjeuné chez cet homme. Enfin, les têtes exaltées, les jacobins, qui +racontent ce qu’ils désirent, parlent de poison. Je sais que mon ami +Toto, fourrier de la cour, aurait péri sans les soins généreux d’un +manant qui paraissait avoir de grandes connaissances en médecine, et lui +a fait faire des remèdes fort singuliers. Mais on ne parle déjà plus de +cette mort du prince: au fait, c’était un homme cruel. Lorsque je suis +parti, le peuple se rassemblait pour massacrer le fiscal général Rassi: +on voulait aussi aller mettre le feu aux portes de la citadelle, pour +tâcher de faire sauver les prisonniers. Mais on prétendait que Fabio +Conti tirerait ses canons. D’autres assuraient que les canonniers de +la citadelle avaient jeté de l’eau sur leur poudre et ne voulaient pas +massacrer leurs concitoyens. Mais voici qui est bien plus intéressant: +tandis que le chirurgien de Sandolaro arrangeait mon pauvre bras, un +homme est arrivé de Parme, qui a dit que le peuple ayant trouvé dans les +rues Barbone, ce fameux commis de la citadelle, l’a assommé, et ensuite +on est allé le pendre à l’arbre de la promenade qui est le plus voisin +de la citadelle. Le peuple était en marche pour aller briser cette +belle statue du prince qui est dans les jardins de la cour. Mais M. le +comte a pris un bataillon de la garde, l’a rangé devant la statue, et a +fait dire au peuple qu’aucun de ceux qui entreraient dans les jardins +n’en sortirait vivant, et le peuple avait peur. Mais ce qui est bien +singulier, et que cet homme arrivant de Parme, et qui est un ancien +gendarme, m’a répété plusieurs fois, c’est que M. le comte a donné des +coups de pied au général P..., commandant la garde du prince, et l’a +fait conduire hors du jardin par deux fusiliers, après lui avoir arraché +ses épaulettes. + +--Je reconnais bien là le comte, s’écria la duchesse avec un transport +de joie qu’elle n’eût pas prévu une minute auparavant: il ne souffrira +jamais qu’on outrage notre princesse; et quant au général P..., par +dévouement pour ses maîtres légitimes, il n’a jamais voulu servir +l’usurpateur, tandis que le comte, moins délicat, a fait toutes les +campagnes d’Espagne, ce qu’on lui a souvent reproché à la cour. + +La duchesse avait ouvert la lettre du comte, mais en interrompait la +lecture pour faire cent questions à Bruno. + +La lettre était bien plaisante; le comte employait les termes les plus +lugubres, et cependant la joie la plus vive éclatait à chaque mot; il +évitait les détails sur le genre de mort du prince, et finissait sa +lettre par ces mots: + +Tu vas revenir sans doute, mon cher ange! mais je te conseille +d’attendre un jour ou deux le courrier que la princesse t’enverra, à +ce que j’espère, aujourd’hui ou demain; il faut que ton retour soit +magnifique comme ton départ a été hardi. Quant au grand criminel qui est +auprès de toi, je compte bien le faire juger par douze juges appelés de +toutes les parties de cet Etat. Mais, pour faire punir ce monstre-là +comme il le mérite, il faut d’abord que je puisse faire des papillotes +avec la première sentence, si elle existe. + +Le comte avait rouvert sa lettre: + +Voici bien une autre affaire: je viens de faire distribuer des +cartouches aux deux bataillons de la garde; je vais me battre et mériter +de mon mieux ce surnom de Cruel dont les libéraux m’ont gratifié depuis +si longtemps. Cette vieille momie de général P... a osé parler dans +la caserne d’entrer en pourparlers avec le peuple à demi révolté. Je +t’écris du milieu de la rue; je vais au palais, où l’on ne pénétrera +que sur mon cadavre. Adieu! Si je meurs, ce sera en t’adorant quand +même, ainsi que j’ai vécu! N’oublie pas de faire prendre 300 000 francs +déposés en ton nom chez D..., à Lyon. + +Voilà ce pauvre diable de Rassi pâle comme la mort, et sans perruque; tu +n’as pas d’idée de cette figure! Le peuple veut absolument le pendre; +ce serait un grand tort qu’on lui ferait, il mérite d’être écartelé. Il +se réfugiait à mon palais, et m’a couru après dans la rue; je ne sais +trop qu’en faire... je ne veux pas le conduire au palais du prince, ce +serait faire éclater la révolte de ce côté. F... verra si je l’aime; +mon premier mot à Rassi a été: Il me faut la sentence contre M. del +Dongo, et toutes les copies que vous pouvez en avoir, et dites à tous +ces juges iniques, qui sont cause de cette révolte, que je les ferai +tous pendre, ainsi que vous, mon cher ami, s’ils soufflent un mot de +cette sentence, qui n’a jamais existé. Au nom de Fabrice, j’envoie une +compagnie de grenadiers à l’archevêque. Adieu, cher ange! mon palais va +être brûlé, et je perdrai les charmants portraits que j’ai de toi. Je +cours au palais pour faire destituer cet infâme général P..., qui fait +des siennes; il flatte bassement le peuple, comme autrefois il flattait +le feu prince. Tous ces généraux ont une peur du diable; je vais, je +crois, me faire nommer général en chef. + +La duchesse eut la malice de ne pas envoyer réveiller Fabrice; elle +se sentait pour le comte un accès d’admiration qui ressemblait fort +à de l’amour. «Toutes réflexions faites, se dit-elle, il faut que je +l’épouse.» Elle le lui écrivit aussitôt, et fit partir un de ses gens. +Cette nuit, la duchesse n’eut pas le temps d’être malheureuse. + +Le lendemain, sur le midi, elle vit une barque montée par dix rameurs +et qui fendait rapidement les eaux du lac; Fabrice et elle reconnurent +bientôt un homme portant la livrée du prince de Parme: c’était en effet +un de ses courriers qui, avant de descendre à terre, cria à la duchesse: + +--La révolte est apaisée! + +Ce courrier lui remit plusieurs lettres du comte, une lettre admirable +de la princesse et une ordonnance du prince Ranuce-Ernest V, sur +parchemin, qui la nommait duchesse de San Giovanni et grande maîtresse +de la princesse douairière. Ce jeune prince, savant en minéralogie, et +qu’elle croyait un imbécile, avait eu l’esprit de lui écrire un petit +billet; mais il y avait de l’amour à la fin. Le billet commençait ainsi: + +Le comte dit, madame la duchesse, qu’il est content de moi; le fait est +que j’ai essuyé quelques coups de fusil à ses côtés et que mon cheval a +été touché: à voir le bruit qu’on fait pour si peu de chose, je désire +vivement assister à une vraie bataille, mais que ce ne soit pas contre +mes sujets. Je dois tout au comte; tous mes généraux, qui n’ont pas fait +la guerre, se sont conduits comme des lièvres; je crois que deux ou +trois se sont enfuis jusqu’à Bologne. Depuis qu’un grand et déplorable +événement m’a donné le pouvoir, je n’ai point signé d’ordonnance qui +m’ait été aussi agréable que celle qui vous nomme grande maîtresse de ma +mère. Ma mère et moi, nous nous sommes souvenus qu’un jour vous admiriez +la belle vue que l’on a du palazzetode San Giovanni, qui jadis appartint +à Pétrarque, du moins on le dit; ma mère a voulu vous donner cette +petite terre; et moi, ne sachant que vous donner, et n’osant vous offrir +tout ce qui vous appartient, je vous ai faite duchesse dans mon pays; je +ne sais si vous êtes assez savante pour savoir que Sanseverina est un +titre romain. Je viens de donner le grand cordon de mon ordre à notre +digne archevêque, qui a déployé une fermeté bien rare chez les hommes +de soixante-dix ans. Vous ne m’en voudrez pas d’avoir rappelé toutes +les dames exilées. On me dit que je ne dois plus signer, dorénavant, +qu’après avoir écrit les mots votre affectionné: je suis fâché que l’on +me fasse prodiguer une assurance qui n’est complètement vraie que quand +je vous écris. + +Votre affectionné, Ranuce-Ernest. Qui n’eût dit, d’après ce langage, que +la duchesse allait jouir de la plus haute faveur? Toutefois elle trouva +quelque chose de fort singulier dans d’autres lettres du comte, qu’elle +reçut deux heures plus tard. Il ne s’expliquait point autrement, mais +lui conseillait de retarder de quelques jours son retour à Parme, et +d’écrire à la princesse qu’elle était fort indisposée. La duchesse et +Fabrice n’en partirent pas moins pour Parme aussitôt après dîner. Le but +de la duchesse, que toutefois elle ne s’avouait pas, était de presser le +mariage du marquis Crescenzi: Fabrice, de son côté, fit la route dans +des transports de bonheur fous, et qui semblèrent ridicules à sa tante. +Il avait l’espoir de revoir bientôt Clélia; il comptait bien l’enlever, +même malgré elle, s’il n’y avait que ce moyen de rompre son mariage. + +Le voyage de la duchesse et de son neveu fut très gai. A une poste +avant Parme, Fabrice s’arrêta un instant pour reprendre l’habit +ecclésiastique; d’ordinaire il était vêtu comme un homme en deuil. Quand +il rentra dans la chambre de la duchesse: + +--Je trouve quelque chose de louche et d’inexplicable, lui dit-elle, +dans les lettres du comte. Si tu m’en croyais, tu passerais ici quelques +heures; je t’enverrai un courrier dès que j’aurai parlé à ce grand +ministre. + +Ce fut avec beaucoup de peine que Fabrice se rendit à cet avis +raisonnable. Des transports de joie dignes d’un enfant de quinze ans +marquèrent la réception que le comte fit à la duchesse, qu’il appelait +sa femme. Il fut longtemps sans vouloir parler politique, et, quand +enfin on en vint à la triste raison: + +--Tu as fort bien fait d’empêcher Fabrice d’arriver officiellement; +nous sommes ici en pleine réaction. Devine un peu le collègue que +le prince m’a donné comme ministre de la justice! c’est Rassi, ma +chère, Rassi, que j’ai traité comme un gueux qu’il est, le jour de nos +grandes affaires. A propos, je t’avertis qu’on a supprimé tout ce qui +s’est passé ici. Si tu lis notre gazette, tu verras qu’un commis de +la citadelle, nommé Barbone, est mort d’une chute de voiture. Quant +aux soixante et tant de coquins que j’ai fait tuer à coups de balles, +lorsqu’ils attaquaient la statue du prince dans les jardins, ils se +portent fort bien, seulement ils sont en voyage. Le comte Zurla, +ministre de l’Intérieur, est allé lui-même à la demeure de chacun de ces +héros malheureux, et a remis quinze sequins à leurs familles ou à leurs +amis, avec ordre de dire que le défunt était en voyage, et menace très +expresse de la prison, si l’on s’avisait de faire entendre qu’il avait +été tué. Un homme de mon propre ministère, les affaires étrangères, a +été envoyé en mission auprès des journalistes de Milan et de Turin, afin +qu’on ne parle pas du malheureux événement, c’est le mot consacré; cet +homme doit pousser jusqu’à Paris et Londres, afin de démentir dans tous +les journaux, et presque officiellement, tout ce qu’on pourrait dire de +nos troubles. Un autre agent s’est acheminé vers Bologne et Florence. +J’ai haussé les épaules. + +«Mais le plaisant, à mon âge, c’est que j’ai eu un moment d’enthousiasme +en parlant aux soldats de la garde et arrachant les épaulettes de ce +pleutre de général P... En cet instant j’aurais donné ma vie, sans +balancer, pour le prince; j’avoue maintenant que c’eût été une façon +bien bête de finir. Aujourd’hui, le prince, tout bon jeune homme qu’il +est, donnerait cent écus pour que je mourusse de maladie; il n’ose pas +encore me demander ma démission mais nous nous parlons le plus rarement +possible, et je lui envoie une quantité de petits rapports par écrit, +comme je le pratiquais avec le feu prince, après la prison de Fabrice. +A propos, je n’ai point fait des papillotes avec la sentence signée +contre lui, par la grande raison que ce coquin de Rassi ne me l’a point +remise. Vous avez donc fort bien fait d’empêcher Fabrice d’arriver +ici officiellement. La sentence est toujours exécutoire; je ne crois +pas pourtant que le Rassi osât faire arrêter notre neveu aujourd’hui, +mais il est possible qu’il l’ose dans quinze jours. Si Fabrice veut +absolument rentrer en ville, qu’il vienne loger chez moi. + +--Mais la cause de tout ceci? s’écria la duchesse étonnée. + +--On a persuadé au prince que je me donne des airs de dictateur et de +sauveur de la patrie, et que je veux le mener comme un enfant; qui plus +est, en parlant de lui, j’aurais prononcé le mot fatal: <i>cet enfant</i>. +Le fait peut être vrai, j’étais exalté ce jour-là: par exemple, je le +voyais un grand homme, parce qu’il n’avait point trop de peur au milieu +des premiers coups de fusil qu’il entendît de sa vie. Il ne manque +point d’esprit, il a même un meilleur ton que son père: enfin, je ne +saurais trop le répéter, le fond du cœur est honnête et bon; mais ce +cœur sincère et jeune se crispe quand on lui raconte un tour de fripon, +et croit qu’il faut avoir l’âme bien noire soi-même pour apercevoir de +telles choses: songez à l’éducation qu’il a reçue!... + +--Votre Excellence devait songer qu’un jour il serait le maître, et +placer un homme d’esprit auprès de lui. + +--D’abord, nous avons l’exemple de l’abbé de Condillac, qui, appelé +par le marquis de Felino, mon prédécesseur, ne fit de son élève que +le roi des nigauds. Il allait à la procession, et, en 1796, il ne sut +pas traiter avec le général Bonaparte, qui eût triplé l’étendue de ses +Etats. En second lieu, je n’ai jamais cru rester ministre dix ans de +suite. Maintenant que je suis désabusé de tout, et cela depuis un mois, +je veux réunir un million, avant de laisser à elle-même cette pétaudière +que j’ai sauvée. Sans moi, Parme eût été république pendant deux mois, +avec le poète Ferrante Palla pour dictateur. + +Ce mot fit rougir la duchesse. Le comte ignorait tout. + +--Nous allons retomber dans la monarchie ordinaire du dix-huitième +siècle: le confesseur et la maîtresse. Au fond, le prince n’aime que la +minéralogie, et peut-être vous, madame. Depuis qu’il règne, son valet de +chambre dont je viens de faire le frère capitaine, ce frère a neuf mois +de service, ce valet de chambre, dis-je, est allé lui fourrer dans la +tête qu’il doit être plus heureux qu’un autre parce que son profil va se +trouver sur les écus. A la suite de cette belle idée est arrivé l’ennui. + +«Maintenant il lui faut un aide de camp, remède à l’ennui. Eh bien! +quand il m’offrirait ce fameux million qui nous est nécessaire pour +bien vivre à Naples ou à Paris, je ne voudrais pas être son remède de +l’ennui, et passer chaque jour quatre ou cinq heures avec Son Altesse. +D’ailleurs, comme j’ai plus d’esprit que lui, au bout d’un mois il me +prendrait pour un monstre. + +«Le feu prince était méchant et envieux, mais il avait fait la guerre +et commandé des corps d’armée, ce qui lui avait donné de la tenue; on +trouvait en lui l’étoffe d’un prince, et je pouvais être ministre bon +ou mauvais. Avec cet honnête homme de fils candide et vraiment bon, +je suis forcé d’être un intrigant. Me voici le rival de la dernière +femmelette du château, et rival fort inférieur, car je mépriserai +cent détails nécessaires. Par exemple, il y a trois jours, une de ces +femmes qui distribuent les serviettes blanches tous les matins dans les +appartements a eu l’idée de faire perdre au prince la clef d’un de ses +bureaux anglais. Sur quoi Son Altesse a refusé de s’occuper de toutes +les affaires dont les papiers se trouvent dans ce bureau; à la vérité +pour vingt francs on peut faire détacher les planches qui en forment le +fond, ou employer de fausses clefs; mais Ranuce-Ernest V m’a dit que ce +serait donner de mauvaises habitudes au serrurier de la cour. + +«Jusqu’ici il lui a été absolument impossible de garder trois jours de +suite la même volonté. S’il fût né monsieur le marquis un tel, avec de +la fortune, ce jeune prince eût été un des hommes les plus estimables +de sa cour, une sorte de Louis XVI; mais comment, avec sa naïveté +pieuse, va-t-il résister à toutes les savantes embûches dont il est +entouré? Aussi le salon de votre ennemie la Raversi est plus puissant +que jamais; on y a découvert que moi, qui ai fait tirer sur le peuple, +et qui étais résolu à tuer trois mille hommes s’il le fallait, plutôt +que de laisser outrager la statue du prince qui avait été mon maître, +je suis un libéral enragé, je voulais faire signer une constitution, et +cent absurdités pareilles. Avec ces propos de république, les fous nous +empêcheraient de jouir de la meilleure des monarchies... Enfin, madame, +vous êtes la seule personne du parti libéral actuel dont mes ennemis me +font le chef, sur le compte de qui le prince ne se soit pas expliqué en +termes désobligeants; l’archevêque, toujours parfaitement honnête homme, +pour avoir parlé en termes raisonnables de ce que j’ai fait le jour +malheureux, est en pleine disgrâce. + +«Le lendemain du jour qui ne s’appelait pas encore malheureux, quand +il était encore vrai que la révolte avait existé, le prince dit à +l’archevêque que, pour que vous n’eussiez pas à prendre un titre +inférieur en m’épousant, il me ferait duc. Aujourd’hui je crois que +c’est Rassi, anobli par moi lorsqu’il me vendait les secrets du feu +prince, qui va être fait comte. En présence d’un tel avancement je +jouerai le rôle d’un nigaud. + +--Et le pauvre prince se mettra dans la crotte. + +--Sans doute: mais au fond il est le maître, qualité qui, en moins de +quinze jours, fait disparaître le ridicule. Ainsi, chère duchesse, +faisons comme au jeu de tric-trac, allons-nous-en. + +--Mais nous ne serons guère riches. + +--Au fond, ni vous ni moi n’avons besoin de luxe. Si vous me donnez à +Naples une place dans une loge à San Carlo et un cheval, je suis plus +que satisfait; ce ne sera jamais le plus ou moins de luxe qui nous +donnera un rang à vous et à moi, c’est le plaisir que les gens d’esprit +du pays pourront trouver peut-être à venir prendre une tasse de thé chez +vous. + +--Mais, reprit la duchesse, que serait-il arrivé, le jour malheureux, +si vous vous étiez tenu à l’écart comme j’espère que vous le ferez à +l’avenir? + +--Les troupes fraternisaient avec le peuple, il y avait trois jours +de massacre et d’incendie (car il faut cent ans à ce pays pour que la +république n’y soit pas une absurdité), puis quinze jours de pillage, +jusqu’à ce que deux ou trois régiments fournis par l’étranger fussent +venus mettre le holà. Ferrante Palla était au milieu du peuple, plein +de courage et furibond comme à l’ordinaire; il avait sans doute une +douzaine d’amis qui agissaient de concert avec lui, ce dont Rassi fera +une superbe conspiration. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, porteur d’un +habit d’un délabrement incroyable, il distribuait l’or à pleines mains. + +La duchesse, émerveillée de toutes ces nouvelles, se hâta d’aller +remercier la princesse. + +Au moment de son entrée dans la chambre, la dame d’atours lui remit la +petite clef d’or que l’on porte à la ceinture, et qui est la marque de +l’autorité suprême dans la partie du palais qui dépend de la princesse. +Clara Paolina se hâta de faire sortir tout le monde; et, une fois seule +avec son amie, persista pendant quelques instants à ne s’expliquer qu’à +demi. La duchesse ne comprenait pas trop ce que tout cela voulait dire, +et ne répondait qu’avec beaucoup de réserve. Enfin, la princesse fondit +en larmes, et, se jetant dans les bras de la duchesse, s’écria: + +--Les temps de mon malheur vont recommencer: mon fils me traitera plus +mal que ne l’a fait son père! + +--C’est ce que j’empêcherai, répliqua vivement la duchesse. Mais d’abord +j’ai besoin, continua-t-elle, que Votre Altesse Sérénissime daigne +accepter ici l’hommage de toute ma reconnaissance et de mon profond +respect. + +--Que voulez-vous dire? s’écria la princesse remplie d’inquiétude, et +craignant une démission. + +--C’est que toutes les fois que Votre Altesse Sérénissime me permettra +de tourner à droite le menton tremblant de ce magot qui est sur sa +cheminée, elle me permettra aussi d’appeler les choses par leur vrai nom. + +--N’est-ce que ça, ma chère duchesse? s’écria Clara Paolina en se +levant, et courant elle-même mettre le magot en bonne position; parlez +donc en toute liberté, madame la grande maîtresse, dit-elle avec un ton +de voix charmant. + +--Madame, reprit celle-ci, Votre Altesse a parfaitement vu la position; +nous courons, vous et moi, les plus grands dangers; la sentence contre +Fabrice n’est point révoquée; par conséquent, le jour où l’on voudra se +défaire de moi et vous outrager, on le remet en prison. Notre position +est aussi mauvaise que jamais. Quant à moi personnellement, j’épouse le +comte, et nous allons nous établir à Naples ou à Paris. Le dernier trait +d’ingratitude dont le comte est victime en ce moment, l’a entièrement +dégoûté des affaires et, sauf l’intérêt de Votre Altesse Sérénissime, +je ne lui conseillerais de rester dans ce gâchis qu’autant que le +prince lui donnerait une somme énorme. Je demanderai à Votre Altesse +la permission de lui expliquer que le comte, qui avait 130 000 francs +en arrivant aux affaires, possède à peine aujourd’hui 20 000 livres de +rente. C’était en vain que depuis longtemps je le pressais de songer +à sa fortune. Pendant mon absence, il a cherché querelle aux fermiers +généraux du prince, qui étaient des fripons; le comte les a remplacés +par d’autres fripons qui lui ont donné 800 000 francs. + +--Comment! s’écria la princesse étonnée, mon Dieu! que je suis fâchée de +cela! + +--Madame, répliqua la duchesse d’un très grand sang-froid, faut-il +retourner le nez du magot à gauche? + +--Mon Dieu, non, s’écria la princesse; mais je suis fâchée qu’un homme +du caractère du comte ait songé à ce genre de gain. + +--Sans ce vol, il était méprisé de tous les honnêtes gens. + +--Grand Dieu! est-il possible! + +--Madame, reprit la duchesse, excepté mon ami, le marquis Crescenzi, +qui a 3 ou 400 000 livres de rente, tout le monde vole ici; et comment +ne volerait-on pas dans un pays où la reconnaissance des plus grands +services ne dure pas tout à fait un mois? Il n’y a donc de réel et de +survivant à la disgrâce que l’argent. Je vais me permettre, madame, des +vérités terribles. + +--Je vous les permets, moi, dit la princesse avec un profond soupir, et +pourtant elles me sont cruellement désagréables. + +--Eh bien! madame, le prince votre fils, parfaitement honnête homme, +peut vous rendre bien plus malheureuse que ne fit son père; le feu +prince avait du caractère à peu près comme tout le monde. Notre +souverain actuel n’est pas sûr de vouloir la même chose trois jours +de suite; par conséquent, pour qu’on puisse être sûr de lui, il faut +vivre continuellement avec lui et ne le laisser parler à personne. +Comme cette vérité n’est pas bien difficile à deviner, le nouveau parti +ultra, dirigé par ces deux bonnes têtes, Rassi et la marquise Raversi, +va chercher à donner une maîtresse au prince. Cette maîtresse aura +la permission de faire sa fortune et de distribuer quelques places +subalternes, mais elle devra répondre au parti de la constante volonté +du maître. + +«Moi, pour être bien établie à la cour de Votre Altesse, j’ai besoin +que le Rassi soit exilé et conspué; je veux, de plus, que Fabrice soit +jugé par les juges les plus honnêtes que l’on pourra trouver: si ces +messieurs reconnaissent, comme je l’espère, qu’il est innocent, il +sera naturel d’accorder à monsieur l’archevêque que Fabrice soit son +coadjuteur avec future succession. Si j’échoue, le comte et moi nous +nous retirons; alors, je laisse en partant ce conseil à Votre Altesse +Sérénissime: elle ne doit jamais pardonner à Rassi, et jamais non plus +sortir des Etats de son fils. De près, ce bon fils ne lui fera pas de +mal sérieux. + +--J’ai suivi vos raisonnements avec toute l’attention requise, répondit +la princesse en souriant; faudra-t-il donc que je me charge du soin de +donner une maîtresse à mon fils? + +--Non pas, madame, mais faites d’abord que votre salon soit le seul où +il s’amuse. + +La conversation fut infinie dans ce sens, les écailles tombaient des +yeux de l’innocente et spirituelle princesse. + +Un courrier de la duchesse alla dire à Fabrice qu’il pouvait entrer +en ville, mais en se cachant. On l’aperçut à peine: il passait sa vie +déguisé en paysan dans la baraque en bois d’un marchand de marrons, +établi vis-à-vis de la porte de la citadelle, sous les arbres de la +promenade. + + + + +CHAPITRE XXIV + + +La duchesse organisa des soirées charmantes au palais, qui n’avait +jamais vu tant de gaieté; jamais elle ne fut plus aimable que cet hiver, +et pourtant elle vécut au milieu des plus grands dangers; mais aussi, +pendant cette saison critique, il ne lui arriva pas deux fois de songer +avec un certain degré de malheur à l’étrange changement de Fabrice. Le +jeune prince venait de fort bonne heure aux soirées aimables de sa mère, +qui lui disait toujours: + +--Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu’il y a sur votre bureau plus +de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et je ne veux pas que +l’Europe m’accuse de faire de vous un roi fainéant pour régner à votre +place. + +Ces avis avaient le désavantage de se présenter toujours dans les +moments les plus inopportuns, c’est-à-dire quand Son Altesse, ayant +vaincu sa timidité, prenait part à quelque charade en action qui +l’amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties de campagne +où, sous prétexte de conquérir au nouveau souverain l’affection de son +peuple, la princesse admettait les plus jolies femmes de la bourgeoisie. +La duchesse, qui était l’âme de cette cour joyeuse, espérait que ces +belles bourgeoises, qui toutes voyaient avec une envie mortelle la +haute fortune du bourgeois Rassi, raconteraient au prince quelqu’une +des friponneries sans nombre de ce ministre. Or, entre autres idées +enfantines, le prince prétendait avoir un ministère moral. + +Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soirées +brillantes de la cour de la princesse, dirigées par son ennemie, étaient +dangereuses pour lui. Il n’avait pas voulu remettre au comte Mosca la +sentence fort légale rendue contre Fabrice; il fallait donc que la +duchesse ou lui disparussent de la cour. + +Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il était de bon ton +de nier l’existence, on avait distribué de l’argent au peuple. Rassi +partit de là: plus mal mis encore que de coutume, il monta dans les +maisons les plus misérables de la ville, et passa des heures entières en +conversation réglée avec leurs pauvres habitants. Il fut bien récompensé +de tant de soins: après quinze jours de ce genre de vie il eut la +certitude que Ferrante Palla avait été le chef secret de l’insurrection, +et bien plus, que cet être, pauvre toute sa vie comme un grand poète, +avait fait vendre huit ou dix diamants à Gênes. + +On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaient réellement +plus de 40 000 francs, et que, dix jours avant la mort du prince, on +avait laissées pour 35 000 francs, parce que, disait-on, on avait besoin +d’argent. + +Comment peindre les transports de joie du ministre de la justice à +cette découverte? Il s’apercevait que tous les jours on lui donnait +des ridicules à la cour de la princesse douairière, et plusieurs fois +le prince, parlant d’affaires avec lui, lui avait ri au nez avec toute +la naïveté de la jeunesse. Il faut avouer que le Rassi avait des +habitudes singulièrement plébéiennes: par exemple, dès qu’une discussion +l’intéressait, il croisait les jambes et prenait son soulier dans la +main; si l’intérêt croissait, il étalait son mouchoir de coton rouge sur +sa jambe, etc. Le prince avait beaucoup ri de la plaisanterie d’une des +plus jolies femmes de la bourgeoisie, qui, sachant d’ailleurs qu’elle +avait la jambe fort bien faite, s’était mise à imiter ce geste élégant +du ministre de la justice. + +Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit au prince: + +--Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs pour savoir au +juste quel a été le genre de mort de son auguste père? avec cette somme, +la justice serait mise à même de saisir les coupables, s’il y en a. + +La réponse du prince ne pouvait être douteuse. + +A quelque temps de là, la Chékina avertit la duchesse qu’on lui +avait offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants de +sa maîtresse par un orfèvre; elle avait refusé avec indignation. La +duchesse la gronda d’avoir refusé; et, à huit jours de là, la Chékina +eut des diamants à montrer. Le jour pris pour cette exhibition des +diamants, le comte Mosca plaça deux hommes sûrs auprès de chacun des +orfèvres de Parme, et sur le minuit il vint dire à la duchesse que +l’orfèvre curieux n’était autre que le frère de Rassi. La duchesse, qui +était fort gaie ce soir-là (on jouait au palais une comédie dell’arte, +c’est-à-dire où chaque personnage invente le dialogue à mesure qu’il +le dit, le plan seul de la comédie est affiché dans la coulisse), la +duchesse, qui jouait un rôle, avait pour amoureux dans la pièce le comte +Baldi, l’ancien ami de la marquise Raversi, qui était présente. Le +prince, l’homme le plus timide de ses Etats, mais fort joli garçon et +doué du cœur le plus tendre, étudiait le rôle du comte Baldi, et voulait +le jouer à la seconde représentation. + +--J’ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais à la +première scène du second acte; passons dans la salle des gardes. + +Là, au milieu de vingt gardes du corps, tous fort éveillés et fort +attentifs aux discours du premier ministre et de la grande maîtresse, la +duchesse dit en riant à son ami: + +--Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement. C’est +par moi que fut appelé au trône Ernest V; il s’agissait de venger +Fabrice, que j’aimais alors bien plus qu’aujourd’hui, quoique toujours +fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyez guère à cette +innocence, mais peu importe, puisque vous m’aimez malgré mes crimes. +Eh bien! voici un crime véritable: j’ai donné tous mes diamants à une +espèce de fou fort intéressant, nommé Ferrante Palla, je l’ai même +embrassé pour qu’il fît périr l’homme qui voulait faire empoisonner +Fabrice. Où est le mal? + +--Ah! voilà donc où Ferrante avait pris de l’argent pour son émeute! dit +le comte, un peu stupéfait; et vous me racontez tout cela dans la salle +des gardes! + +--C’est que je suis pressée, et voici le Rassi sur les traces du crime. +Il est bien vrai que je n’ai jamais parlé d’insurrection, car j’abhorre +les jacobins. Réfléchissez là-dessus, et dites-moi votre avis après la +pièce. + +--Je vous dirai tout de suite qu’il faut inspirer de l’amour au +prince... Mais en tout bien tout honneur, au moins! + +On appelait la duchesse pour son entrée en scène, elle s’enfuit. + +Quelques jours après, la duchesse reçut par la poste une grande lettre +ridicule, signée du nom d’une ancienne femme de chambre à elle; cette +femme demandait à être employée à la cour, mais la duchesse avait +reconnu du premier coup d’œil que ce n’était ni son écriture ni son +style. En ouvrant la feuille pour lire la seconde page, la duchesse vit +tomber à ses pieds une petite image miraculeuse de la Madone, pliée +dans une feuille imprimée d’un vieux livre. Après avoir jeté un coup +d’œil sur l’image, la duchesse lut quelques lignes de la vieille feuille +imprimée. Ses yeux brillèrent, et elle y trouvait ces mots: + +Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le reste on +voulut ranimer le feu sacré dans des âmes qui se trouvèrent glacées +par l’égoïsme. Le renard est sur mes traces, c’est pourquoi je n’ai +pas cherché à voir une dernière fois l’être adoré. Je me suis dit, +elle n’aime pas la république, elle qui m’est supérieure par l’esprit +autant que par les grâces et la beauté. D’ailleurs, comment faire une +république sans républicains? Est-ce que je me tromperais? Dans six +mois, je parcourrai, le microscope à la main, et à pied, les petites +villes d’Amérique, je verrai si je dois encore aimer la seule rivale +que vous ayez dans mon cœur. Si vous recevez cette lettre, madame la +baronne, et qu’aucun œil profane ne l’ait lue avant vous, faites briser +un des jeunes frênes plantés à vingt pas de l’endroit où j’osai vous +parler pour la première fois. Alors je ferai enterrer, sous le grand +buis du jardin que vous remarquâtes une fois en mes jours heureux, une +boîte où se trouveront de ces choses qui font calomnier les gens de mon +opinion. Certes, je me fusse bien gardé d’écrire si le renard n’était +sur mes traces, et ne pouvait arriver à cet être céleste; voir le buis +dans quinze jours. + +«Puisqu’il a une imprimerie à ses ordres, se dit la duchesse, bientôt +nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu’il m’y donnera!» + +La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendant huit +jours elle fut indisposée, et la cour n’eut plus de jolies soirées. La +princesse, fort scandalisée de tout ce que la peur qu’elle avait de son +fils l’obligeait de faire dès les premiers moments de son veuvage, alla +passer ces huit jours dans un couvent attenant à l’église où le feu +prince était inhumé. Cette interruption des soirées jeta sur les bras du +prince une masse énorme de loisir, et porta un échec notable au crédit +du ministre de la justice. Ernest V comprit tout l’ennui qui le menaçait +si la duchesse quittait la cour, ou seulement cessait d’y répandre la +joie. Les soirées recommencèrent, et le prince se montra de plus en plus +intéressé par les comédies dell’arte. Il avait le projet de prendre un +rôle, mais n’osait avouer cette ambition. Un jour, rougissant beaucoup, +il dit à la duchesse: + +--Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi? + +--Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elle daigne m’en +donner l’ordre, je ferai arranger le plan d’une comédie, toutes les +scènes brillantes du rôle de Votre Altesse seront avec moi, et comme les +premiers jours tout le monde hésite un peu, si Votre Altesse veut me +regarder avec quelque attention, je lui dirai les réponses qu’elle doit +faire. + +Tout fut arrangé et avec une adresse infinie. Le prince fort timide +avait honte d’être timide; les soins que se donna la duchesse pour ne +pas faire souffrir cette timidité innée firent une impression profonde +sur le jeune souverain. + +Le jour de son début, le spectacle commença une demi-heure plus tôt qu’à +l’ordinaire, et il n’y avait dans le salon, au moment où l’on passa dans +la salle de spectacle, que huit ou dix femmes âgées. Ces figures-là +n’imposaient guère au prince, et d’ailleurs, élevées à Munich dans les +vrais principes monarchiques, elles applaudissaient toujours. Usant de +son autorité comme grande maîtresse, la duchesse ferma à clef la porte +par laquelle le vulgaire des courtisans entrait au spectacle. Le prince, +qui avait de l’esprit littéraire et une belle figure, se tira fort bien +de ses premières scènes; il répétait avec intelligence les phrases +qu’il lisait dans les yeux de la duchesse, ou qu’elle lui indiquait +à demi-voix. Dans un moment où les rares spectateurs applaudissaient +de toutes leurs forces, la duchesse fit un signe, la porte d’honneur +fut ouverte, et la salle de spectacle occupée en un instant par toutes +les jolies femmes de la cour, qui, trouvant au prince une figure +charmante et l’air fort heureux, se mirent à applaudir; le prince +rougit de bonheur. Il jouait le rôle d’un amoureux de la duchesse. Bien +loin d’avoir à lui suggérer des paroles, bientôt elle fut obligée de +l’engager à abréger les scènes; il parlait d’amour avec un enthousiasme +qui souvent embarrassait l’actrice; ses répliques duraient cinq +minutes. La duchesse n’était plus cette beauté éblouissante de l’année +précédente; la prison de Fabrice, et, bien plus encore, le séjour sur le +lac Majeur avec Fabrice, devenu morose et silencieux, avaient donné dix +ans de plus à la belle Gina. Ses traits s’étaient marqués, ils avaient +plus d’esprit et moins de jeunesse. + +Ils n’avaient plus que bien rarement l’enjouement du premier âge; mais +à la scène, avec du rouge et tous les secours que l’art fournit aux +actrices, elle était encore la plus jolie femme de la cour. Les tirades +passionnées, débitées par le prince, donnèrent l’éveil aux courtisans; +tous se disaient ce soir-là: + +--Voici la Balbi de ce nouveau règne. + +Le comte se révolta intérieurement. La pièce finie, la duchesse dit au +prince devant toute la cour: + +--Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous êtes amoureux d’une +femme de trente-huit ans, ce qui fera manquer mon établissement avec +le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec Votre Altesse, à moins que le +prince ne me jure de m’adresser la parole comme il le ferait à une femme +d’un certain âge, à Mme la marquise Raversi, par exemple. + +On répéta trois fois la même pièce; le prince était fou de bonheur; +mais, un soir, il parut fort soucieux. + +--Ou je me trompe fort, dit la grande maîtresse à sa princesse, ou +le Rassi cherche à nous jouer quelque tour; je conseillerais à Votre +Altesse d’indiquer un spectacle pour demain; le prince jouera mal, et, +dans son désespoir, il vous dira quelque chose. + +Le prince joua fort mal en effet; on l’entendait à peine, et il ne +savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, il avait +presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprès de lui, mais +froide et immobile. Le prince, se trouvant un instant seul avec elle, +dans le foyer des acteurs, alla fermer la porte. + +--Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et le troisième +acte; je ne veux pas absolument être applaudi par complaisance; les +applaudissements qu’on me donnait ce soir me fendaient le cœur. +Donnez-moi un conseil, que faut-il faire? + +--Je vais m’avancer sur la scène, faire une profonde révérence à Son +Altesse, une autre au public, comme un véritable directeur de comédie, +et dire que l’acteur qui jouait le rôle de Lélio, se trouvant subitement +indisposé, le spectacle se terminera par quelques morceaux de musique. +Le comte Rusca et la petite Ghisolfi seront ravis de pouvoir montrer à +une aussi brillante assemblée leurs petites voix aigrelettes. + +Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avec transport. + +--Que n’êtes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bon +conseil: Rassi vient de déposer sur mon bureau cent quatre-vingt-deux +dépositions contre les prétendus assassins de mon père. Outre les +dépositions, il y a un acte d’accusation de plus de deux cents pages; il +me faut lire tout cela, et, de plus, j’ai donné ma parole de n’en rien +dire au comte. Ceci mène tout droit à des supplices; déjà il veut que je +fasse enlever en France, près d’Antibes, Ferrante Palla, ce grand poète +que j’admire tant. Il est là sous le nom de Poncet. + +--Le jour où vous ferez pendre un libéral, Rassi sera lié au ministère +par des chaînes de fer, et c’est ce qu’il veut avant tout; mais Votre +Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deux heures à l’avance. Je +ne parlerai ni à la princesse, ni au comte du cri de douleur qui vient +de vous échapper; mais, comme d’après mon serment je ne dois avoir aucun +secret pour la princesse, je serais heureuse si Votre Altesse voulait +dire à sa mère les mêmes choses qui lui sont échappées avec moi. + +Cette idée fit diversion à la douleur d’acteur chuté qui accablait le +souverain. + +--Eh bien! allez avertir ma mère, je me rends dans son grand cabinet. + +Le prince quitta les coulisses, traversa le salon par lequel on arrivait +au théâtre, renvoya d’un air dur le grand chambellan et l’aide de +camp de service qui le suivaient; de son côté la princesse quitta +précipitamment le spectacle; arrivée dans le grand cabinet, la grande +maîtresse fit une profonde révérence à la mère et au fils, et les laissa +seuls. On peut juger de l’agitation de la cour, ce sont là les choses +qui la rendent si amusante. Au bout d’une heure le prince lui-même se +présenta à la porte du cabinet et appela la duchesse; la princesse était +en larmes, son fils avait une physionomie tout altérée. + +«Voici des gens faibles qui ont de l’humeur, se dit la grande maîtresse, +et qui cherchent un prétexte pour se fâcher contre quelqu’un.» D’abord +la mère et le fils se disputèrent la parole pour raconter les détails à +la duchesse, qui dans ses réponses eut grand soin de ne mettre en avant +aucune idée. Pendant deux mortelles heures les trois acteurs de cette +scène ennuyeuse ne sortirent pas des rôles que nous venons d’indiquer. +Le prince alla chercher lui-même les deux énormes portefeuilles que +Rassi avait déposés sur son bureau; en sortant du grand cabinet de sa +mère, il trouva toute la cour qui attendait. + +--Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s’écria-t-il, d’un ton fort +impoli et qu’on ne lui avait jamais vu. + +Le prince ne voulait pas être aperçu portant lui-même les deux +portefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisans disparurent +en un clin d’œil. En repassant le prince ne trouva plus que les valets +de chambre qui éteignaient les bougies; il les renvoya avec fureur, +ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp de service, qui avait eu la +gaucherie de rester, par zèle. + +--Tout le monde prend à tâche de m’impatienter ce soir, dit-il avec +humeur à la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet. + +Il lui croyait beaucoup d’esprit et il était furieux de ce qu’elle +s’obstinait évidemment à ne pas ouvrir un avis. Elle, de son côté, était +résolue à ne rien dire qu’autant qu’on lui demanderait son avis bien +expressément. Il s’écoula encore une grosse demi-heure avant que le +prince, qui avait le sentiment de sa dignité, se déterminât à lui dire: + +--Mais, madame, vous ne dites rien. + +--Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite ce qu’on +dit devant moi. + +--Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vous ordonne +de me donner votre avis. + +--On punit les crimes pour empêcher qu’ils ne se renouvellent. Le feu +prince a-t-il été empoisonné? C’est ce qui est fort douteux; a-t-il été +empoisonné par les jacobins? c’est ce que Rassi voudrait bien prouver, +car alors il devient pour Votre Altesse un instrument nécessaire à +tout jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commence son règne, +peut se promettre bien des soirées comme celle-ci. Vos sujets disent +généralement, ce qui est de toute vérité, que Votre Altesse a de la +bonté dans le caractère; tant qu’elle n’aura pas fait pendre quelque +libéral, elle jouira de cette réputation, et bien certainement personne +ne songera à lui préparer du poison. + +--Votre conclusion est évidente, s’écria la princesse avec humeur; vous +ne voulez pas que l’on punisse les assassins de mon mari! + +--C’est qu’apparemment, madame, je suis liée à eux par une tendre amitié. + +La duchesse voyait dans les yeux du prince qu’il la croyait parfaitement +d’accord avec sa mère pour lui dicter un plan de conduite. Il y eut +entre les deux femmes une succession assez rapide d’aigres reparties, +à la suite desquelles la duchesse protesta qu’elle ne dirait plus une +seule parole, et elle fut fidèle à sa résolution; mais le prince, après +une longue discussion avec sa mère, lui ordonna de nouveau de dire son +avis. + +--C’est ce que je jure à Vos Altesses de ne point faire! + +--Mais c’est un véritable enfantillage! s’écria le prince. + +--Je vous prie de parler, madame la duchesse, dit la princesse d’un air +digne. + +--C’est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; mais Votre +Altesse, ajouta la duchesse en s’adressant au prince, lit parfaitement +le français; pour calmer nos esprits agités, voudrait-elle nous lire une +fable de La Fontaine? + +La princesse trouva ce <i>nous</i> fort insolent, mais elle eut l’air à la +fois étonné et amusé, quand la grande maîtresse, qui était allée du +plus grand sang-froid ouvrir la bibliothèque, revint avec un volume des +Fables de La Fontaine; elle le feuilleta quelques instants, puis dit au +prince, en le lui présentant: + +--Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable. + + LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR + + Un amateur de jardinage + Demi-bourgeois, demi-manant, + Possédait en certain village + Un jardin assez propre, et le clos attenant. + Il avait de plant vif fermé cette étendue: + Là croissaient à plaisir l’oseille et la laitue, + De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet, + Peu de jasmin d’Espagne et force serpolet. + Cette félicité par un lièvre troublée + Fit qu’au seigneur du bourg notre homme se plaignit. + Ce maudit animal vient prendre sa goulée + Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit; + Les pierres les bâtons y perdent leur crédit: + Il est sorcier, je crois--Sorcier! je l’en défie, + Repartit le seigneur: fût-il diable, Miraut, + En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt. + Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie. + --Et quand?--Et dès demain, sans tarder plus longtemps. + La partie ainsi faite, il vient avec ses gens. + --Çà, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres? + * * * + L’embarras des chasseurs succède au déjeuner. + Chacun s’anime et se prépare; + Les trompes et les cors font un tel tintamarre + Que le bonhomme est étonné. + Le pis fut que l’on mit en piteux équipage + Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux; + Adieu chicorée et poireaux; + Adieu de quoi mettre au potage. + Le bonhomme disait: Ce sont là jeux de prince. + Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens + Firent plus de dégât en une heure de temps + Que n’en auraient fait en cent ans + Tous les lièvres de la province. + Petits princes, videz vos débats entre vous; + De recourir aux rois vous seriez de grands fous. + Il ne les faut jamais engager dans vos guerres, + Ni les faire entrer sur vos terres. + +Cette lecture fut suivie d’un long silence. Le prince se promenait dans +le cabinet, après être allé lui-même remettre le volume à sa place. + +--Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler? + +--Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m’aura pas nommée +ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre ma place de +grande maîtresse. + +Nouveau silence d’un gros quart d’heure; enfin la princesse songea au +rôle que joua jadis Marie de Médicis, mère de Louis XIII: tous les +jours précédents, la grande maîtresse avait fait lire par la lectrice +l’excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. La princesse, quoique +fort piquée, pensa que la duchesse pourrait fort bien quitter le pays, +et alors Rassi, qui lui faisait une peur affreuse, pourrait bien imiter +Richelieu et la faire exiler par son fils. Dans ce moment, la princesse +eût donné tout au monde pour humilier sa grande maîtresse; mais elle ne +pouvait: elle se leva, et vint, avec un sourire un peu exagéré, prendre +la main de la duchesse et lui dire: + +--Allons, madame, prouvez-moi votre amitié en parlant. + +--Eh bien! deux mots sans plus: brûler, dans la cheminée que voilà, tous +les papiers réunis par cette vipère de Rassi, et ne jamais lui avouer +qu’on les a brûlés. + +Elle ajouta tout bas, et d’un air familier, à l’oreille de la princesse. + +--Rassi peut être Richelieu! + +--Mais, diable! ces papiers me coûtent plus de quatre-vingt mille +francs! s’écria le prince fâché. + +--Mon prince, répliqua la duchesse avec énergie, voilà ce qu’il en +coûte d’employer des scélérats de basse naissance. Plût à Dieu que vous +pussiez perdre un million, et ne jamais prêter créance aux bas coquins +qui ont empêché votre père de dormir pendant les six dernières années de +son règne. + +Le mot <i>basse naissance</i> avait plu extrêmement à la princesse, qui +trouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusive pour +l’esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme. + +Durant le court moment de profond silence, rempli par les réflexions de +la princesse, l’horloge du château sonna trois heures. La princesse se +leva, fit une profonde révérence à son fils, et lui dit: + +--Ma santé ne me permet pas de prolonger davantage la discussion. Jamais +de ministre de basse naissance; vous ne m’ôterez pas de l’idée que votre +Rassi vous a volé la moitié de l’argent qu’il vous a fait dépenser en +espionnage. + +La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les plaça dans la +cheminée, de façon à ne pas les éteindre; puis, s’approchant de son +fils, elle ajouta: + +--La fable de La Fontaine l’emporte, dans mon esprit, sur le juste désir +de venger un époux. Votre Altesse veut-elle me permettre de brûler ces +écritures? + +Le prince restait immobile. + +«Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse; le comte a +raison: le feu prince ne nous eût pas fait veiller jusqu’à trois heures +du matin, avant de prendre un parti.» + +La princesse, toujours debout, ajouta: + +--Ce petit procureur serait bien fier, s’il savait que ses paperasses, +remplies de mensonges, et arrangées pour procurer son avancement, ont +fait passer la nuit aux deux plus grands personnages de l’Etat. + +Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, et en vida +tout le contenu dans la cheminée. La masse des papiers fut sur le point +d’étouffer les deux bougies; l’appartement se remplit de fumée. La +princesse vit dans les yeux de son fils qu’il était tenté de saisir une +carafe et de sauver ces papiers, qui lui coûtaient quatre-vingt mille +francs. + +--Ouvrez donc la fenêtre! cria-t-elle à la duchesse avec humeur. La +duchesse se hâta d’obéir; aussitôt tous les papiers s’enflammèrent à +la fois; il se fit un grand bruit dans la cheminée, et bientôt il fut +évident qu’elle avait pris feu. + +Le prince avait l’âme petite pour toutes les choses d’argent; il crut +voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu’il contenait +détruites; il courut à la fenêtre et appela la garde d’une voix toute +changée. Les soldats en tumulte étant accourus dans la cour à la voix du +prince, il revint près de la cheminée qui attirait l’air de la fenêtre +ouverte avec un bruit réellement effrayant; il s’impatienta, jura, fit +deux ou trois tours dans le cabinet comme un homme hors de lui, et, +enfin, sortit en courant. + +La princesse et sa grande maîtresse restèrent debout, l’une vis-à-vis de +l’autre, et gardant un profond silence. + +«La colère va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi, mon procès +est gagné.» Et elle se disposait à être fort impertinente dans ses +répliques, quand une pensée l’illumina; elle vit le second portefeuille +intact. «Non, mon procès n’est gagné qu’à moitié!» Elle dit à la +princesse, d’un air assez froid: + +--Madame m’ordonne-t-elle de brûler le reste de ces papiers? + +--Et où les brûlerez-vous? dit la princesse avec humeur. + +--Dans la cheminée du salon; en les y jetant l’un après l’autre, il n’y +a pas de danger. + +La duchesse plaça sous son bras le portefeuille regorgeant de papiers, +prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle prit le temps de +voir que ce portefeuille était celui des dépositions, mit dans son châle +cinq ou six liasses de papiers, brûla le reste avec beaucoup de soin, +puis disparut sans prendre congé de la princesse. + +--Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle a +failli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdre la +tête sur un échafaud. + +En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princesse fut +outrée contre sa grande maîtresse. + +Malgré l’heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il était au feu +du château, mais parut bientôt avec la nouvelle que tout était fini. + +--Ce petit prince a réellement montré beaucoup de courage, et je lui en +ai fait mon compliment avec effusion. + +--Examinez bien vite ces dépositions, et brûlons-les au plus tôt. + +Le comte lut et pâlit. + +--Ma foi, ils arrivaient bien près de la vérité; cette procédure est +fort adroitement faite, ils sont tout à fait sur les traces de Ferrante +Palla; et, s’il parle, nous avons un rôle difficile. + +--Mais il ne parlera pas, s’écria la duchesse; c’est un homme d’honneur, +celui-là: brûlons, brûlons. + +--Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ou quinze +témoins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever, si jamais +le Rassi veut recommencer. + +--Je rappellerai à Votre Excellence que le prince a donné sa parole de +ne rien dire à son ministre de la justice de notre expédition nocturne. + +--Par pusillanimité, et de peur d’une scène, il la tiendra. + +--Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notre mariage; +je n’aurais pas voulu vous apporter en dot un procès criminel, et encore +pour un péché que me fit commettre mon intérêt pour un autre. + +Le comte était amoureux, lui prit la main, s’exclama; il avait les +larmes aux yeux. + +--Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite que je dois +tenir avec la princesse; je suis excédée de fatigue, j’ai joué une heure +la comédie sur le théâtre, et cinq heures dans le cabinet. + +--Vous vous êtes assez vengée des propos aigrelets de la princesse, +qui n’étaient que de la faiblesse, par l’impertinence de votre sortie. +Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviez ce matin; le Rassi +n’est pas encore en prison ou exilé, nous n’avons pas encore déchiré la +sentence de Fabrice. + +«Vous demandiez à la princesse de prendre une décision, ce qui donne +toujours de l’humeur aux princes et même aux premiers ministres; enfin +vous êtes sa grande maîtresse, c’est-à-dire sa petite servante. Par un +retour, qui est immanquable chez les gens faibles, dans trois jours le +Rassi sera plus en faveur que jamais; il va chercher à faire prendre +quelqu’un: tant qu’il n’a pas compromis le prince, il n’est sûr de rien. + +«Il y a eu un homme blessé à l’incendie de cette nuit; c’est un +tailleur, qui a, ma foi, montré une intrépidité extraordinaire. Demain, +je vais engager le prince à s’appuyer sur mon bras, et à venir avec moi +faire une visite au tailleur; je serai armé jusqu’aux dents et j’aurai +l’œil au guet; d’ailleurs ce jeune prince n’est point encore haï. Moi, +je veux l’accoutumer à se promener dans les rues, c’est un tour que +je joue au Rassi, qui certainement va me succéder, et ne pourra plus +permettre de telles imprudences. En revenant de chez le tailleur, je +ferai passer le prince devant la statue de son père; il remarquera les +coups de pierre qui ont cassé le jupon à la romaine dont le nigaud de +statuaire l’a affublé; et, enfin, le prince aura bien peu d’esprit si +de lui-même il ne fait pas cette réflexion: «Voilà ce qu’on gagne à +faire prendre des jacobins.» A quoi je répliquerai: «Il faut en pendre +dix mille ou pas un: la Saint-Barthélemy a détruit les protestants en +France.» + +«Demain, chère amie, avant ma promenade, faites-vous annoncer chez le +prince, et dites-lui: «Hier soir, j’ai fait auprès de vous le service +de ministre, je vous ai donné des conseils, et, par vos ordres, j’ai +encouru le déplaisir de la princesse; il faut que vous me payiez.» Il +s’attendra à une demande d’argent, et froncera le sourcil; vous le +laisserez plongé dans cette idée malheureuse le plus longtemps que vous +pourrez; puis vous direz: «Je prie Votre Altesse d’ordonner que Fabrice +soit jugé contradictoirement (ce qui veut dire lui présent) par les +douze juges les plus respectés de vos Etats.» Et, sans perdre de temps, +vous lui présenterez à signer une petite ordonnance écrite de votre +belle main, et que je vais vous dicter; je vais mettre, bien entendu, +la clause que la première sentence est annulée. A cela, il n’y a qu’une +objection; mais, si vous menez l’affaire chaudement, elle ne viendra +pas à l’esprit du prince. Il peut vous dire: «Il faut que Fabrice se +constitue prisonnier à la citadelle.» A quoi vous répondrez: «Il se +constituera prisonnier à la prison de la ville (vous savez que j’y +suis le maître, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir).» Si le +prince vous répond: «Non, sa fuite a écorné l’honneur de ma citadelle, +et je veux, pour la forme, qu’il rentre dans la chambre où il était», +vous répondrez à votre tour: «Non, car là il serait à la disposition de +mon ennemi Rassi». Et, par une de ces phrases de femme que vous savez +si bien lancer, vous lui ferez entendre que, pour fléchir Rassi, vous +pourrez bien lui raconter l’auto-da-fé de cette nuit; s’il insiste, vous +annoncerez que vous allez passer quinze jours à votre château de Sacca. + +«Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cette démarche qui +peut le conduire en prison. Pour tout prévoir, si, pendant qu’il est +sous les verrous, Rassi, trop impatient, me fait empoisonner, Fabrice +peut courir des dangers. Mais la chose est peu probable; vous savez que +j’ai fait venir un cuisinier français, qui est le plus gai des hommes, +et qui fait des calembours; or, le calembour est incompatible avec +l’assassinat. J’ai déjà dit à notre ami Fabrice que j’ai retrouvé tous +les témoins de son action belle et courageuse; ce fut évidemment ce +Giletti qui voulut l’assassiner. Je ne vous ai pas parlé de ces témoins, +parce que je voulais vous faire une surprise, mais ce plan a manqué; le +prince n’a pas voulu signer. J’ai dit à notre Fabrice que, certainement, +je lui procurerai une grande place ecclésiastique; mais j’aurai bien de +la peine si ses ennemis peuvent objecter en cour de Rome une accusation +d’assassinat. + +«Sentez-vous, madame, que, s’il n’est pas jugé de la façon la plus +solennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera désagréable pour lui? +Il y aurait une grande pusillanimité à ne pas se faire juger, quand +on est sûr d’être innocent. D’ailleurs, fût-il coupable, je le ferais +acquitter. Quand je lui ai parlé, le bouillant jeune homme ne m’a pas +laissé achever, il a pris l’almanach officiel, et nous avons choisi +ensemble les douze juges les plus intègres et les plus savants; la +liste faite, nous avons effacé six noms, que nous avons remplacés par +six jurisconsultes, mes ennemis personnels, et, comme nous n’avons +pu trouver que deux ennemis, nous y avons suppléé par quatre coquins +dévoués à Rassi. + +Cette proposition du comte inquiéta mortellement la duchesse, et non +sans cause; enfin, elle se rendit à la raison, et, sous la dictée du +ministre, écrivit l’ordonnance qui nommait les juges. + +Le comte ne la quitta qu’à six heures du matin; elle essaya de dormir, +mais en vain. A neuf heures, elle déjeuna avec Fabrice, qu’elle trouva +brûlant d’envie d’être jugé; à dix heures, elle était chez la princesse, +qui n’était point visible; à onze heures, elle vit le prince, qui tenait +son lever, et qui signa l’ordonnance sans la moindre objection. La +duchesse envoya l’ordonnance au comte, et se mit au lit. + +Il serait peut-être plaisant de raconter la fureur de Rassi, quand le +comte l’obligea à contresigner, en présence du prince, l’ordonnance +signée le matin par celui-ci; mais les événements nous pressent. + +Le comte discuta le mérite de chaque juge, et offrit de changer les +noms. Mais le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails +de procédure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout +ceci, on peut tirer cette morale, que l’homme qui approche de la cour +compromet son bonheur, s’il est heureux, et, dans tous les cas, fait +dépendre son avenir des intrigues d’une femme de chambre. + +D’un autre côté, en Amérique, dans la république, il faut s’ennuyer +toute la journée à faire une cour sérieuse aux boutiquiers de la rue, et +devenir aussi bête qu’eux, et là, pas d’Opéra. + +La duchesse, à son lever du soir, eut un moment de vive inquiétude: on +ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, au spectacle de la cour, +elle reçut une lettre de lui. Au lieu de se constituer prisonnier à la +prison de la ville, où le comte était le maître, il était allé reprendre +son ancienne chambre à la citadelle, trop heureux d’habiter à quelques +pas de Clélia. + +Ce fut un événement d’une immense conséquence: en ce lieu il était +exposé au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesse au +désespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Clélia, parce +que décidément dans quelques jours elle allait épouser le riche marquis +Crescenzi. Cette folie rendit à Fabrice toute l’influence qu’il avait +eue jadis sur l’âme de la duchesse. + +«C’est ce maudit papier que je suis allée faire signer qui lui donnera +la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs idées d’honneur! Comme +s’il fallait songer à l’honneur dans les gouvernements absolus, dans +les pays où un Rassi est ministre de la justice! Il fallait bel et bien +accepter la grâce que le prince eût signée tout aussi facilement que la +convocation de ce tribunal extraordinaire. Qu’importe, après tout, qu’un +homme de la naissance de Fabrice soit plus ou moins accusé d’avoir tué +lui-même, et l’épée au poing, un histrion tel que Giletti!» + +A peine le billet de Fabrice reçu, la duchesse courut chez le comte, +qu’elle trouva tout pâle. + +--Grand Dieu! chère amie, j’ai la main malheureuse avec cet enfant, et +vous allez encore m’en vouloir. Je puis vous prouver que j’ai fait venir +hier soir le geôlier de la prison de la ville; tous les jours, votre +neveu serait venu prendre du thé chez vous. Ce qu’il y a d’affreux, +c’est qu’il est impossible à vous et à moi de dire au prince que l’on +craint le poison, et le poison administré par Rassi; ce soupçon lui +semblerait le comble de l’immoralité. Toutefois, si vous l’exigez, je +suis prêt à monter au palais; mais je suis sûr de la réponse. Je vais +vous dire plus; je vous offre un moyen que je n’emploierais pas pour +moi. Depuis que j’ai le pouvoir en ce pays, je n’ai pas fait périr un +seul homme, et vous savez que je suis tellement nigaud de ce côté-là, +que quelquefois, à la chute du jour, je pense encore à ces deux espions +que je fis fusiller un peu légèrement en Espagne. Eh bien! voulez-vous +que je vous défasse de Rassi? Le danger qu’il fait courir à Fabrice est +sans bornes; il tient là un moyen sûr de me faire déguerpir. + +Cette proposition plut extrêmement à la duchesse; mais elle ne l’adopta +pas. + +--Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce +beau ciel de Naples, vous ayez des idées noires le soir. + +--Mais, chère amie, il me semble que nous n’avons que le choix des +idées noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-même, si Fabrice est +emporté par une maladie? + +La discussion reprit de plus belle sur cette idée, et la duchesse la +termina par cette phrase: + +--Rassi doit la vie à ce que je vous aime mieux que Fabrice; non, je ne +veux pas empoisonner toutes les soirées de la vieillesse que nous allons +passer ensemble. + +La duchesse courut à la forteresse; le général Fabio Conti fut enchanté +d’avoir à lui opposer le texte formel des lois militaires: personne ne +peut pénétrer dans une prison d’Etat sans un ordre signé du prince. + +--Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaque jour à la +citadelle? + +--C’est que j’ai obtenu pour eux un ordre du prince. + +La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Le général +Fabio Conti s’était regardé comme personnellement déshonoré par la fuite +de Fabrice: lorsqu’il le vit arriver à la citadelle, il n’eût pas dû +le recevoir, car il n’avait aucun ordre pour cela. «Mais, se dit-il, +c’est le ciel qui me l’envoie pour réparer mon honneur et me sauver +du ridicule qui flétrirait ma carrière militaire. Il s’agit de ne pas +manquer à l’occasion: sans doute on va l’acquitter, et je n’ai que peu +de jours pour me venger.» + + + + +CHAPITRE XXV + + +L’arrivée de notre héros mit Clélia au désespoir: la pauvre fille, +pieuse et sincère avec elle-même, ne pouvait se dissimuler qu’il n’y +aurait jamais de bonheur pour elle loin de Fabrice; mais elle avait fait +vœu à la Madone, lors du demi-empoisonnement de son père, de faire à +celui-ci le sacrifice d’épouser le marquis Crescenzi. Elle avait fait +le vœu de ne jamais revoir Fabrice, et déjà elle était en proie aux +remords les plus affreux, pour l’aveu auquel elle avait été entraînée +dans la lettre qu’elle avait écrite à Fabrice la veille de sa fuite. +Comment peindre ce qui se passa dans ce triste cœur lorsque, occupée +mélancoliquement à voir voltiger ses oiseaux, et levant les yeux par +habitude et avec tendresse vers la fenêtre de laquelle autrefois Fabrice +la regardait, elle l’y vit de nouveau qui la saluait avec un tendre +respect. + +Elle crut à une vision que le ciel permettait pour la punir; puis +l’atroce réalité apparut à sa raison. «Ils l’ont repris, se dit-elle, +et il est perdu!» Elle se rappelait les propos tenus dans la forteresse +après la fuite; les derniers des geôliers s’estimaient mortellement +offensés. Clélia regarda Fabrice, et malgré elle, ce regard peignit en +entier la passion qui la mettait au désespoir. + +«Croyez-vous, semblait-elle dire à Fabrice, que je trouverai le bonheur +dans ce palais somptueux qu’on prépare pour moi? Mon père me répète à +satiété que vous êtes aussi pauvre que nous; mais, grand Dieu! avec +quel bonheur je partagerais cette pauvreté! Mais, hélas! nous ne devons +jamais nous revoir.» + +Clélia n’eut pas la force d’employer les alphabets: en regardant Fabrice +elle se trouva mal et tomba sur une chaise à côté de la fenêtre. Sa +figure reposait sur l’appui de cette fenêtre; et, comme elle avait voulu +le voir jusqu’au dernier moment, son visage était tourné vers Fabrice, +qui pouvait l’apercevoir en entier. Lorsque après quelques instants +elle rouvrit les yeux, son premier regard fut pour Fabrice: elle vit +des larmes dans ses yeux; mais ces larmes étaient l’effet de l’extrême +bonheur; il voyait que l’absence ne l’avait point fait oublier. Les deux +pauvres jeunes gens restèrent quelque temps comme enchantés dans la vue +l’un de l’autre. Fabrice osa chanter, comme s’il s’accompagnait de la +guitare, quelques mots improvisés et qui disaient: C’est pour vous revoir +que je suis revenu en prison: on va me juger. + +Ces mots semblèrent réveiller toute la vertu de Clélia: elle se leva +rapidement, se cacha les yeux, et, par les gestes les plus vifs, chercha +à lui exprimer qu’elle ne devait jamais le revoir; elle l’avait promis +à la Madone, et venait de le regarder par oubli. Fabrice osant encore +exprimer son amour, Clélia s’enfuit indignée et se jurant à elle-même +que jamais elle ne le reverrait, car tels étaient les termes précis de +son vœu à la Madone: Mes yeux ne le reverront jamais. Elle les avait +inscrits dans un petit papier que son oncle Cesare lui avait permis de +brûler sur l’autel au moment de l’offrande, tandis qu’il disait la messe. + +Mais, malgré tous les serments, la présence de Fabrice dans la tour +Farnèse avait rendu à Clélia toutes ses anciennes façons d’agir. Elle +passait ordinairement toutes ses journées seule, dans sa chambre. A +peine remise du trouble imprévu où l’avait jetée la vue de Fabrice, +elle se mit à parcourir le palais, et pour ainsi dire à renouveler +connaissance avec tous ses amis subalternes. Une vieille femme très +bavarde employée à la cuisine lui dit d’un air de mystère: + +--Cette fois-ci, le seigneur Fabrice ne sortira pas de la citadelle. + +--Il ne commettra plus la faute de passer par-dessus les murs, dit +Clélia; mais il sortira par la porte, s’il est acquitté. + +--Je dis et je puis dire à Votre Excellence qu’il ne sortira que les +pieds les premiers de la citadelle. + +Clélia pâlit extrêmement, ce qui fut remarqué de la vieille femme, +et arrêta tout court son éloquence. Elle se dit qu’elle avait commis +une imprudence en parlant ainsi devant la fille du gouverneur, dont +le devoir allait être de dire à tout le monde que Fabrice était mort +de maladie. En remontant chez elle, Clélia rencontra le médecin de la +prison, sorte d’honnête homme timide qui lui dit d’un air tout effaré +que Fabrice était bien malade. Clélia pouvait à peine se soutenir, elle +chercha partout son oncle, le bon abbé don Cesare, et enfin le trouva à +la chapelle, où il priait avec ferveur; il avait la figure renversée. +Le dîner sonna. A table, il n’y eut pas une parole d’échangée entre +les deux frères; seulement, vers la fin du repas, le général adressa +quelques mots fort aigres à son frère. Celui-ci regarda les domestiques, +qui sortirent. + +--Mon général, dit don Cesare au gouverneur, j’ai l’honneur de vous +prévenir que je vais quitter la citadelle: je donne ma démission. + +--Bravo! bravissimo! pour me rendre suspect!... Et la raison, s’il vous +plaît? + +--Ma conscience. + +--Allez, vous n’êtes qu’un cabotin! vous ne connaissez rien à l’honneur. + +«Fabrice est mort, se dit Clélia; on l’a empoisonné à dîner, ou +c’est pour demain.» Elle courut à la volière, résolue de chanter en +s’accompagnant avec le piano. Je me confesserai, se dit-elle, et l’on me +pardonnera d’avoir violé mon vœu pour sauver la vie d’un homme. Quelle +ne fut pas sa consternation lorsque, arrivée à la volière, elle vit que +les abat-jour venaient d’être remplacés par des planches attachées aux +barreaux de fer! Eperdue, elle essaya de donner un avis au prisonnier +par quelques mots plutôt criés que chantés. Il n’y eut de réponse +d’aucune sorte; un silence de mort régnait déjà dans la tour Farnèse. +«Tout est consommé», se dit-elle. Elle descendit hors d’elle-même, puis +remonta afin de se munir du peu d’argent qu’elle avait et de petites +boucles d’oreilles en diamants; elle prit aussi, en passant, le pain +qui restait du dîner, et qui avait été placé dans un buffet. «S’il vit +encore, mon devoir est de le sauver.» Elle s’avança d’un air hautain +vers la petite porte de la tour; cette porte était ouverte, et l’on +venait seulement de placer huit soldats dans la pièce aux colonnes du +rez-de-chaussée. Elle regarda hardiment ces soldats; Clélia comptait +adresser la parole au sergent qui devait les commander: cet homme était +absent. Clélia s’élança sur le petit escalier de fer qui tournait en +spirale autour d’une colonne; les soldats la regardèrent d’un air +fort ébahi, mais, apparemment à cause de son châle de dentelle et de +son chapeau, n’osèrent rien lui dire. Au premier étage il n’y avait +personne; mais en arrivant au second, à l’entrée du corridor qui, si le +lecteur s’en souvient, était fermé par trois portes en barreaux de fer +et conduisait à la chambre de Fabrice, elle trouva un guichetier à elle +inconnu, et qui lui dit d’un air effaré: + +--Il n’a pas encore dîné. + +--Je le sais bien, dit Clélia avec hauteur. + +Cet homme n’osa l’arrêter. Vingt pas plus loin, Clélia trouva assis +sur la première des six marches en bois qui conduisaient à la chambre +de Fabrice un autre guichetier fort âgé et fort rouge qui lui dit +résolument: + +--Mademoiselle, avez-vous un ordre du gouverneur? + +--Est-ce que vous ne me connaissez pas? + +Clélia, en ce moment, était animée d’une force surnaturelle, elle était +hors d’elle-même. «Je vais sauver mon mari», se disait-elle. + +Pendant que le vieux guichetier s’écriait: «Mais mon devoir ne me permet +pas...» Clélia montait rapidement les six marches; elle se précipita +contre la porte: une clef énorme était dans la serrure; elle eut besoin +de toutes ses forces pour la faire tourner. A ce moment, le vieux +guichetier à demi ivre saisissait le bas de sa robe; elle entra vivement +dans la chambre, referma la porte en déchirant sa robe, et, comme le +guichetier la poussait pour entrer après elle, elle la ferma avec un +verrou qui se trouvait sous sa main. Elle regarda dans la chambre et vit +Fabrice assis devant une fort petite table où était son dîner. Elle se +précipita sur la table, la renversa, et, saisissant le bras de Fabrice, +lui dit: + +--As-tu mangé? + +Ce tutoiement ravit Fabrice. Dans son trouble, Clélia oubliait pour la +première fois la retenue féminine, et laissait voir son amour. + +Fabrice allait commencer ce fatal repas: il la prit dans ses bras et la +couvrit de baisers. «Ce dîner était empoisonné, pensa-t-il: si je lui +dis que je n’y ai pas touché, la religion reprend ses droits et Clélia +s’enfuit. Si elle me regarde au contraire comme un mourant, j’obtiendrai +d’elle qu’elle ne me quitte point. Elle désire trouver un moyen de +rompre son exécrable mariage, le hasard nous le présente: les geôliers +vont s’assembler, ils enfonceront la porte, et voici une esclandre telle +que peut-être le marquis Crescenzi en sera effrayé, et le mariage rompu.» + +Pendant l’instant de silence occupé par ces réflexions, Fabrice sentit +que déjà Clélia cherchait à se dégager de ses embrassements. + +--Je ne me sens point encore de douleurs, lui dit-il, mais bientôt elles +me renverseront à tes pieds; aide-moi à mourir. + +--O mon unique ami! lui dit-elle, je mourrai avec toi. + +Elle le serrait dans ses bras, comme par un mouvement convulsif. + +Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion, +que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune +résistance ne fut opposée. + +Dans l’enthousiasme de passion et de générosité qui suit un bonheur +extrême, il lui dit étourdiment: + +--Il ne faut pas qu’un indigne mensonge vienne souiller les premiers +instants de notre bonheur: sans ton courage je ne serais plus qu’un +cadavre, ou je me débattrais contre d’atroces douleurs; mais j’allais +commencer à dîner lorsque tu es entrée, et je n’ai point touché à ces +plats. + +Fabrice s’étendait sur ces images atroces pour conjurer l’indignation +qu’il lisait dans les yeux de Clélia. Elle le regarda quelques instants, +combattue par deux sentiments violents et opposés, puis elle se jeta +dans ses bras. On entendit un grand bruit dans le corridor, on ouvrait +et on fermait avec violence les trois portes de fer, on parlait en +criant. + +--Ah! si j’avais des armes! s’écria Fabrice; on me les a fait rendre +pour me permettre d’entrer. Sans doute ils viennent pour m’achever! +Adieu, ma Clélia, je bénis ma mort puisqu’elle a été l’occasion de mon +bonheur. + +Clélia l’embrassa et lui donna un petit poignard à manche d’ivoire, dont +la lame n’était guère plus longue que celle d’un canif. + +--Ne te laisse pas tuer, lui dit-elle, et défends-toi jusqu’au dernier +moment; si mon oncle l’abbé a entendu le bruit, il a du courage et de la +vertu, il te sauvera; je vais leur parler. + +En disant ces mots elle se précipita vers la porte. + +--Si tu n’es pas tué, dit-elle avec exaltation, en tenant le verrou de +la porte, et tournant la tête de son côté, laisse-toi mourir de faim +plutôt que de toucher à quoi que ce soit. Porte ce pain toujours sur +toi. Le bruit s’approchait, Fabrice la saisit à bras-le-corps, prit sa +place auprès de la porte, et ouvrant cette porte avec fureur, il se +précipita sur l’escalier de bois de six marches. Il avait à la main le +petit poignard à manche d’ivoire, et fut sur le point d’en percer le +gilet du général Fontana, aide de camp du prince, qui recula bien vite, +en s’écriant tout effrayé: + +--Mais je viens vous sauver, monsieur del Dongo. + +Fabrice remonta les six marches, dit dans la chambre: + +--Fontana vient me sauver. + +Puis, revenant près du général sur les marches de bois, s’expliqua +froidement avec lui. Il le pria fort longuement de lui pardonner un +premier mouvement de colère. + +--On voulait m’empoisonner; ce dîner qui est là devant moi, est +empoisonné; j’ai eu l’esprit de ne pas y toucher, mais je vous avouerai +que ce procédé m’a choqué. En vous entendant monter, j’ai cru qu’on +venait m’achever à coups de dague... Monsieur le général, je vous +requiers d’ordonner que personne n’entre dans ma chambre: on ôterait le +poison, et notre bon prince doit tout savoir. + +Le général, fort pâle et tout interdit, transmit les ordres indiqués +par Fabrice aux geôliers d’élite qui le suivaient: ces gens, tout +penauds de voir le poison découvert, se hâtèrent de descendre; ils +prenaient les devants, en apparence, pour ne pas arrêter dans l’escalier +si étroit l’aide de camp du prince, et en effet pour se sauver et +disparaître. Au grand étonnement du général Fontana, Fabrice s’arrêta +un gros quart d’heure au petit escalier de fer autour de la colonne du +rez-de-chaussée; il voulait donner le temps à Clélia de se cacher au +premier étage. + +C’était la duchesse qui, après plusieurs démarches folles, était +parvenue à faire envoyer le général Fontana à la citadelle; elle y +réussit par hasard. En quittant le comte Mosca aussi alarmé qu’elle, +elle avait couru au palais. La princesse, qui avait une répugnance +marquée pour l’énergie qui lui semblait vulgaire, la crut folle, et +ne parut pas du tout disposée à tenter en sa faveur quelque démarche +insolite. La duchesse, hors d’elle-même, pleurait à chaudes larmes, elle +ne savait que répéter à chaque instant: + +--Mais, madame, dans un quart d’heure Fabrice sera mort par le poison! + +En voyant le sang-froid parfait de la princesse la duchesse devint +folle de douleur. Elle ne fit point cette réflexion morale, qui n’eût +pas échappé à une femme élevée dans une de ces religions du Nord qui +admettent l’examen personnel: «J’ai employé le poison la première, et +je péris par le poison.» En Italie ces sortes de réflexions, dans les +moments passionnés, paraissent de l’esprit fort plat, comme ferait à +Paris un calembour en pareille circonstance. + +La duchesse, au désespoir, hasarda d’aller dans le salon où se tenait +le marquis Crescenzi, de service ce jour-là. Au retour de la duchesse +à Parme, il l’avait remerciée avec effusion de la place de chevalier +d’honneur à laquelle, sans elle, il n’eût jamais pu prétendre. Les +protestations de dévouement sans bornes n’avaient pas manqué de sa part. +La duchesse l’aborda par ces mots: + +--Rassi va faire empoisonner Fabrice qui est à la citadelle. Prenez dans +votre poche du chocolat et une bouteille d’eau que je vais vous donner. +Montez à la citadelle, et donnez-moi la vie en disant au général Fabio +Conti que vous rompez avec sa fille s’il ne vous permet pas de remettre +vous-même à Fabrice cette eau et ce chocolat. + +Le marquis pâlit, et sa physionomie, loin d’être animée par ces mots, +peignit l’embarras le plus plat; il ne pouvait croire à un crime si +épouvantable dans une ville aussi morale que Parme, et où régnait un si +grand prince, etc.; et encore, ces platitudes, il les disait lentement. +En un mot, la duchesse trouva un homme honnête, mais faible au possible +et ne pouvant se déterminer à agir. Après vingt phrases semblables +interrompues par les cris d’impatience de Mme Sanseverina, il tomba +sur une idée excellente: le serment qu’il avait prêté comme chevalier +d’honneur lui défendait de se mêler de manœuvres contre le gouvernement. + +Qui pourrait se figurer l’anxiété et le désespoir de la duchesse, qui +sentait que le temps volait? + +--Mais, du moins, voyez le gouverneur, dites-lui que je poursuivrai +jusqu’aux enfers les assassins de Fabrice!... + +Le désespoir augmentait l’éloquence naturelle de la duchesse, mais tout +ce feu ne faisait qu’effrayer davantage le marquis et redoubler son +irrésolution; au bout d’une heure, il était moins disposé à agir qu’au +premier moment. + +Cette femme malheureuse, parvenue aux dernières limites du désespoir, +et sentant bien que le gouverneur ne refuserait rien à un gendre aussi +riche, alla jusqu’à se jeter à ses genoux: alors la pusillanimité du +marquis Crescenzi sembla augmenter encore; lui-même, à la vue de ce +spectacle étrange, craignit d’être compromis sans le savoir; mais il +arriva une chose singulière: le marquis, bon homme au fond, fut touché +des larmes et de la position, à ses pieds, d’une femme aussi belle et +surtout aussi puissante. + +«Moi-même, si noble et si riche, se dit-il, peut-être un jour je +serai aussi aux genoux de quelque républicain!» Le marquis se mit à +pleurer, et enfin il fut convenu que la duchesse, en sa qualité de +grande maîtresse, le présenterait à la princesse, qui lui donnerait la +permission de remettre à Fabrice un petit panier dont il déclarerait +ignorer le contenu. + +La veille au soir, avant que la duchesse sût la folie faite par Fabrice +d’aller à la citadelle, on avait joué à la cour une comédie dell’arte; +et le prince, qui se réservait toujours les rôles d’amoureux à jouer +avec la duchesse, avait été tellement passionné en lui parlant de sa +tendresse, qu’il eût été ridicule, si, en Italie, un homme passionné ou +un prince pouvait jamais l’être! + +Le prince, fort timide, mais toujours prenant fort au sérieux les choses +d’amour, rencontra dans l’un des corridors du château la duchesse qui +entraînait le marquis Crescenzi, tout troublé, chez la princesse. Il +fut tellement surpris et ébloui par la beauté pleine d’émotion que le +désespoir donnait à la grande maîtresse, que, pour la première fois de +sa vie, il eut du caractère. D’un geste plus qu’impérieux il renvoya +le marquis et se mit à faire une déclaration d’amour dans toutes les +règles à la duchesse. Le prince l’avait sans doute arrangée longtemps à +l’avance, car il y avait des choses assez raisonnables. + +--Puisque les convenances de mon rang me défendent de me donner le +suprême bonheur de vous épouser, je vous jurerai sur la sainte hostie +consacrée, de ne jamais me marier sans votre permission par écrit. Je +sens bien, ajoutait-il, que je vous fais perdre la main d’un premier +ministre, homme d’esprit et fort aimable; mais enfin il a cinquante-six +ans, et moi je n’en ai pas encore vingt-deux. Je croirais vous faire +injure et mériter vos refus si je vous parlais des avantages étrangers +à l’amour; mais tout ce qui tient à l’argent dans ma cour parle avec +admiration de la preuve d’amour que le comte vous donne, en vous +laissant la dépositaire de tout ce qui lui appartient. Je serai trop +heureux de l’imiter en ce point. Vous ferez un meilleur usage de ma +fortune que moi-même, et vous aurez l’entière disposition de la somme +annuelle que mes ministres remettent à l’intendant général de ma +couronne; de façon que ce sera vous, madame la duchesse, qui déciderez +des sommes que je pourrai dépenser chaque mois. + +La duchesse trouvait tous ces détails bien longs; les dangers de Fabrice +lui perçaient le cœur. + +--Mais vous ne savez donc pas, mon prince s’écria-t-elle, qu’en ce +moment, on empoisonne Fabrice dans votre citadelle! Sauvez-le! je crois +tout. + +L’arrangement de cette phrase était d’une maladresse complète. Au seul +mot de poison, tout l’abandon, toute la bonne foi que ce pauvre prince +moral apportait dans cette conversation disparurent en un clin d’œil; +la duchesse ne s’aperçut de cette maladresse que lorsqu’il n’était +plus temps d’y remédier, et son désespoir fut augmenté, chose qu’elle +croyait impossible. «Si je n’eusse pas parlé de poison, se dit-elle, il +m’accordait la liberté de Fabrice. O cher Fabrice! ajouta-t-elle, il est +donc écrit que c’est moi qui dois te percer le cœur par mes sottises!» + +La duchesse eut besoin de beaucoup de temps et de coquetteries pour +faire revenir le prince à ses propos d’amour passionné; mais il resta +profondément effarouché. C’était son esprit seul qui parlait; son âme +avait été glacée par l’idée du poison d’abord, et ensuite par cette +autre idée, aussi désobligeante que la première était terrible: «On +administre du poison dans mes Etats, et cela sans me le dire! Rassi veut +donc me déshonorer aux yeux de l’Europe! Et Dieu sait ce que je lirai le +mois prochain dans les journaux de Paris!» + +Tout à coup l’âme de ce jeune homme si timide se taisant, son esprit +arriva à une idée. + +--Chère duchesse! vous savez si je vous suis attaché. Vos idées atroces +sur le poison ne sont pas fondées, j’aime à le croire; mais enfin elles +me donnent aussi à penser, elles me font presque oublier pour un instant +la passion que j’ai pour vous, et qui est la seule que de ma vie j’ai +éprouvée. Je sens que je ne suis pas aimable; je ne suis qu’un enfant +bien amoureux; mais enfin mettez-moi à l’épreuve. + +Le prince s’animait assez en tenant ce langage. + +--Sauvez Fabrice, et je crois tout! Sans doute je suis entraînée par les +craintes folles d’une âme de mère; mais envoyez à l’instant chercher +Fabrice à la citadelle, que je le voie. S’il vit encore, envoyez-le du +palais à la prison de la ville, où il restera des mois entiers, si Votre +Altesse l’exige, et jusqu’à son jugement. + +La duchesse vit avec désespoir que le prince, au lieu d’accorder d’un +mot une chose aussi simple, était devenu sombre; il était fort rouge, il +regardait la duchesse, puis baissait les yeux et ses joues pâlissaient. +L’idée de poison, mal à propos mise en avant, lui avait suggéré une idée +digne de son père ou de Philippe II: mais il n’osait l’exprimer. + +--Tenez, madame, lui dit-il enfin comme se faisant violence, et d’un ton +fort peu gracieux, vous me méprisez comme un enfant, et de plus, comme +un être sans grâces: eh bien! je vais vous dire une chose horrible, +mais qui m’est suggérée à l’instant par la passion profonde et vraie +que j’ai pour vous. Si je croyais le moins du monde au poison, j’aurais +déjà agi, mon devoir m’en faisait une loi; mais je ne vois dans votre +demande qu’une fantaisie passionnée, et dont peut-être, je vous demande +la permission de le dire, je ne vois pas toute la portée. Vous voulez +que j’agisse sans consulter mes ministres, moi qui règne depuis trois +mois à peine! vous me demandez une grande exception à ma façon d’agir +ordinaire, et que je crois fort raisonnable, je l’avoue. C’est vous, +madame, qui êtes ici en ce moment le souverain absolu, vous me donnez +des espérances pour l’intérêt qui est tout pour moi; mais, dans une +heure, lorsque cette imagination de poison, lorsque ce cauchemar aura +disparu, ma présence vous deviendra importune, vous me disgracierez, +madame. Eh bien! il me faut un serment: jurez, madame, que si Fabrice +vous est rendu sain et sauf, j’obtiendrai de vous, d’ici à trois mois, +tout ce que mon amour peut désirer de plus heureux; vous assurerez le +bonheur de ma vie entière en mettant à ma disposition une heure de la +vôtre, et vous serez toute à moi. + +En cet instant, l’horloge du château sonna deux heures. «Ah! il n’est +plus temps peut-être», se dit la duchesse. + +--Je le jure, s’écria-t-elle avec des yeux égarés. + +Aussitôt le prince devint un autre homme; il courut à l’extrémité de la +galerie où se trouvait le salon des aides de camp. + +--Général Fontana, courez à la citadelle ventre à terre, montez +aussi vite que possible à la chambre où l’on garde M. del Dongo et +amenez-le-moi, il faut que je lui parle dans vingt minutes, et dans +quinze s’il est possible. + +--Ah! général, s’écria la duchesse qui avait suivi le prince, une minute +peut décider de ma vie. Un rapport faux sans doute me fait craindre le +poison pour Fabrice: criez-lui dès que vous serez à portée de la voix, +de ne pas manger. S’il a touché à son repas, faites-le vomir, dites-lui +que c’est moi qui le veux, employez la force s’il le faut; dites-lui que +je vous suis de bien près, et croyez-moi votre obligée pour la vie. + +--Madame la duchesse, mon cheval est sellé, je passe pour savoir manier +un cheval, et je cours ventre à terre, je serai à la citadelle huit +minutes avant vous. + +--Et moi, madame la duchesse, s’écria le prince, je vous demande quatre +de ces huit minutes. + +L’aide de camp avait disparu, c’était un homme qui n’avait pas d’autre +mérite que celui de monter à cheval. A peine eut-il refermé la porte, +que le jeune prince, qui semblait avoir du caractère, saisit la main de +la duchesse. + +--Daignez, madame, lui dit-il avec passion, venir avec moi à la chapelle. + +La duchesse, interdite pour la première fois de sa vie, le suivit sans +mot dire. Le prince et elle parcoururent en courant toute la longueur +de la grande galerie du palais, la chapelle se trouvant à l’autre +extrémité. Entré dans la chapelle, le prince se mit à genoux, presque +autant devant la duchesse que devant l’autel. + +--Répétez le serment, dit-il avec passion; si vous aviez été juste, si +cette malheureuse qualité de prince ne m’eût pas nui, vous m’eussiez +accordé par pitié pour mon amour ce que vous me devez maintenant parce +que vous l’avez juré. + +--Si je revois Fabrice non empoisonné, s’il vit encore dans huit +jours, si Son Altesse le nomme coadjuteur avec future succession de +l’archevêque Landriani, mon honneur, ma dignité de femme, tout par moi +sera foulé aux pieds, et je serai à Son Altesse. + +--Mais, chère amie, dit le prince avec une timide anxiété et une +tendresse mélangées et bien plaisantes, je crains quelque embûche que je +ne comprends pas, et qui pourrait détruire mon bonheur; j’en mourrais. +Si l’archevêque m’oppose quelqu’une de ces raisons ecclésiastiques qui +font durer les affaires des années entières, qu’est-ce que je deviens? +Vous voyez que j’agis avec une entière bonne foi; allez-vous être avec +moi un petit jésuite? + +--Non: de bonne foi, si Fabrice est sauvé, si, de tout votre pouvoir, +vous le faites coadjuteur et futur archevêque, je me déshonore et je +suis à vous. + +«Votre Altesse s’engage à mettre <i>approuvé</i> en marge d’une demande que +monseigneur l’archevêque vous présentera d’ici à huit jours. + +--Je vous signe un papier en blanc, régnez sur moi et sur mes Etats, +s’écria le prince rougissant de bonheur et réellement hors de lui. Il +exigea un second serment. Il était tellement ému, qu’il en oubliait la +timidité qui lui était si naturelle, et, dans cette chapelle du palais +où ils étaient seuls, il dit à voix basse à la duchesse des choses qui, +dites trois jours auparavant, auraient changé l’opinion qu’elle avait de +lui. Mais chez elle le désespoir que lui causait le danger de Fabrice +avait fait place à l’horreur de la promesse qu’on lui avait arrachée. + +La duchesse était bouleversée de ce qu’elle venait de faire. Si elle +ne sentait pas encore toute l’affreuse amertume du mot prononcé, c’est +que son attention était occupée à savoir si le général Fontana pourrait +arriver à temps à la citadelle. + +Pour se délivrer des propos follement tendres de cet enfant et changer +un peu le discours, elle loua un tableau célèbre du Parmesan, qui était +au maître-autel de cette chapelle. + +--Soyez assez bonne pour me permettre de vous l’envoyer, dit le prince. + +--J’accepte, reprit la duchesse; mais souffrez que je coure au-devant de +Fabrice. + +D’un air égaré, elle dit à son cocher de mettre ses chevaux au galop. +Elle trouva sur le pont du fossé de la citadelle le général Fontana et +Fabrice, qui sortaient à pied. + +--As-tu mangé? + +--Non, par miracle. + +La duchesse se jeta au cou de Fabrice, et tomba dans un évanouissement +qui dura une heure et donna des craintes d’abord pour sa vie, et ensuite +pour sa raison. + +Le gouverneur Fabio Conti avait pâli de colère à la vue du général +Fontana: il avait apporté de telles lenteurs à obéir à l’ordre du +prince, que l’aide de camp, qui supposait que la duchesse allait occuper +la place de maîtresse régnante, avait fini par se fâcher. Le gouverneur +comptait faire durer la maladie de Fabrice deux ou trois jours, et +voilà, se disait-il, que le général, un homme de la cour, va trouver cet +insolent se débattant dans les douleurs qui me vengent de sa fuite. + +Fabio Conti, tout pensif, s’arrêta dans le corps de garde du +rez-de-chaussée de la tour Farnèse, d’où il se hâta de renvoyez les +soldats; il ne voulait pas de témoins à la scène qui se préparait. Cinq +minutes après il fut pétrifié d’étonnement en entendant parler Fabrice, +et le voyant, vif et alerte, faire au général Fontana la description de +la prison. Il disparut. + +Fabrice se montra un parfait gentleman dans son entrevue avec le prince. +D’abord il ne voulut point avoir l’air d’un enfant qui s’effraie à +propos de rien. Le prince lui demandant avec bonté comment il se +trouvait: + +--Comme un homme, Altesse Sérénissime, qui meurt de faim, n’ayant par +bonheur ni déjeuné, ni dîné. + +Après avoir eu l’honneur de remercier le prince, il sollicita la +permission de voir l’archevêque avant de se rendre à la prison de la +ville. Le prince était devenu prodigieusement pâle, lorsque arriva dans +sa tête d’enfant l’idée que le poison n’était point tout à fait une +chimère de l’imagination de la duchesse. Absorbé dans cette cruelle +pensée, il ne répondit pas d’abord à la demande de voir l’archevêque, +que Fabrice lui adressait; puis il se crut obligé de réparer sa +distraction par beaucoup de grâces. + +--Sortez seul, monsieur, allez dans les rues de ma capitale sans aucune +garde. Vers les dix ou onze heures vous vous rendrez en prison, où j’ai +l’espoir que vous ne resterez pas longtemps. + +Le lendemain de cette grande journée, la plus remarquable de sa vie, +le prince se croyait un petit Napoléon; il avait lu que ce grand homme +avait été bien traité par plusieurs des jolies femmes de sa cour. Une +fois Napoléon par les bonnes fortunes, il se rappela qu’il l’avait été +devant les balles. Son cœur était encore tout transporté de la fermeté +de sa conduite avec la duchesse. La conscience d’avoir fait quelque +chose de difficile en fit un tout autre homme pendant quinze jours; il +devint sensible aux raisonnements généreux; il eut quelque caractère. + +Il débuta ce jour-là par brûler la patente de comte dressée en faveur +de Rassi, qui était sur son bureau depuis un mois. Il destitua le +général Fabio Conti, et demanda au colonel Lange, son successeur, la +vérité sur le poison. Lange, brave militaire polonais, fit peur aux +geôliers, et dit au prince qu’on avait voulu empoisonner le déjeuner de +M. del Dongo; mais il eût fallu mettre dans la confidence un trop grand +nombre de personnes. Les mesures furent mieux prises pour le dîner; +et, sans l’arrivée du général Fontana, M. del Dongo était perdu. Le +prince fut consterné; mais, comme il était réellement fort amoureux, +ce fut une consolation pour lui de pouvoir se dire: «Il se trouve que +j’ai réellement sauvé la vie à M. del Dongo, et la duchesse n’osera pas +manquer à la parole qu’elle m’a donnée.» Il arriva à une autre idée: +«Mon métier est bien plus difficile que je ne le pensais; tout le monde +convient que la duchesse a infiniment d’esprit, la politique est ici +d’accord avec mon cœur. Il serait divin pour moi qu’elle voulût être mon +premier ministre.» + +Le soir, le prince était tellement irrité des horreurs qu’il avait +découvertes, qu’il ne voulut pas se mêler de la comédie. + +--Je serais trop heureux, dit-il à la duchesse, si vous vouliez régner +sur mes Etats comme vous régnez sur mon cœur. Pour commencer, je vais +vous dire l’emploi de ma journée. + +Alors il lui conta tout fort exactement: la brûlure de la patente +de comte de Rassi, la nomination de Lange, son rapport sur +l’empoisonnement, etc. + +--Je me trouve bien peu d’expérience pour régner. Le comte m’humilie +par ses plaisanteries, il plaisante même au conseil, et, dans le monde, +il tient des propos dont vous allez contester la vérité; il dit que +je suis un enfant qu’il mène où il veut. Pour être prince, madame, on +n’en est pas moins homme, et ces choses-là fâchent. Afin de donner de +l’invraisemblance aux histoires que peut faire M. Mosca, l’on m’a fait +appeler au ministère ce dangereux coquin Rassi, et voilà ce général +Conti qui le croit encore tellement puissant, qu’il n’ose avouer que +c’est lui ou la Raversi qui l’ont engagé à faire périr votre neveu; j’ai +bonne envie de renvoyer tout simplement par-devant les tribunaux le +général Fabio Conti; les juges verront s’il est coupable de tentative +d’empoisonnement. + +--Mais, mon prince, avez-vous des juges? + +--Comment? dit le prince étonné. + +--Vous avez des jurisconsultes savants et qui marchent dans la rue d’un +air grave; du reste, ils jugeront toujours comme il plaira au parti +dominant dans votre cour. + +Pendant que le jeune prince, scandalisé, prononçait des phrases qui +montraient sa candeur bien plus que sa sagacité, la duchesse se disait: +«Me convient-il bien de laisser déshonorer Conti? Non, certainement, +car alors le mariage de sa fille avec ce plat honnête homme de marquis +Crescenzi devient impossible.» + +Sur ce sujet, il y eut un dialogue infini entre la duchesse et le +prince. Le prince fut ébloui d’admiration. En faveur du mariage de +Clélia Conti avec le marquis Crescenzi, mais avec cette condition +expresse par lui déclarée avec colère à l’ex-gouverneur, il lui fit +grâce sur sa tentative d’empoisonnement; mais, par l’avis de la +duchesse, il l’exila jusqu’à l’époque du mariage de sa fille. La +duchesse croyait n’aimer plus Fabrice d’amour, mais elle désirait encore +passionnément le mariage de Clélia Conti avec le marquis; il y avait là +le vague espoir que peu à peu elle verrait disparaître la préoccupation +de Fabrice. + +Le prince, transporté de bonheur, voulait, ce soir-là, destituer avec +scandale le ministre Rassi. La duchesse lui dit en riant: + +--Savez-vous un mot de Napoléon? Un homme placé dans un lieu élevé, et +que tout le monde regarde, ne doit point se permettre de mouvements +violents. Mais ce soir il est trop tard, renvoyons les affaires à demain. + +Elle voulait se donner le temps de consulter le comte, auquel elle +raconta fort exactement tout le dialogue de la soirée, en supprimant, +toutefois, les fréquentes allusions faites par le prince à une promesse +qui empoisonnait sa vie. La duchesse se flattait de se rendre tellement +nécessaire qu’elle pourrait obtenir un ajournement indéfini en disant +au prince: «Si vous avez la barbarie de vouloir me soumettre à cette +humiliation, que je ne vous pardonnerais point, le lendemain je quitte +vos Etats.» + +Consulté par la duchesse sur le sort de Rassi, le comte se montra très +philosophe. Le général Fabio Conti et lui allèrent voyager en Piémont. + +Une singulière difficulté s’éleva pour le procès de Fabrice: les juges +voulaient l’acquitter par acclamation, et dès la première séance. Le +comte eut besoin d’employer la menace pour que le procès durât au moins +huit jours, et que les juges se donnassent la peine d’entendre tous les +témoins. «Ces gens sont toujours les mêmes», se dit-il. + +Le lendemain de son acquittement, Fabrice del Dongo prit enfin +possession de la place de grand vicaire du bon archevêque Landriani. Le +même jour, le prince signa les dépêches nécessaires pour obtenir que +Fabrice fût nommé coadjuteur avec future succession, et, moins de deux +mois après, il fut installé dans cette place. + +Tout le monde faisait compliment à la duchesse sur l’air grave de son +neveu; le fait est qu’il était au désespoir. Dès le lendemain de sa +délivrance, suivie de la destitution et de l’exil du général Fabio +Conti, et de la haute faveur de la duchesse, Clélia avait pris refuge +chez la comtesse Cantarini, sa tante, femme fort riche, fort âgée, et +uniquement occupée des soins de sa santé. Clélia eût pu voir Fabrice: +mais quelqu’un qui eût connu ses engagements antérieurs, et qui l’eût +vue agir maintenant, eût pu penser qu’avec les dangers de son amant +son amour pour lui avait cessé. Non seulement Fabrice passait le +plus souvent qu’il le pouvait décemment devant le palais Cantarini, +mais encore il avait réussi, après des peines infinies, à louer un +petit appartement vis-à-vis les fenêtres du premier étage. Une fois, +Clélia s’étant mise à la fenêtre à l’étourdie, pour voir passer une +procession, se retira à l’instant, et comme frappée de terreur; elle +avait aperçu Fabrice, vêtu de noir, mais comme un ouvrier fort pauvre, +qui la regardait d’une des fenêtres de ce taudis qui avait des vitres +de papier huilé, comme sa chambre à la tour Farnèse. Fabrice eût bien +voulu pouvoir se persuader que Clélia le fuyait par suite de la disgrâce +de son père, que la voix publique attribuait à la duchesse; mais il +connaissait trop une autre cause de cet éloignement, et rien ne pouvait +le distraire de sa mélancolie. + +Il n’avait été sensible ni à son acquittement, ni à son installation +dans de belles fonctions, les premières qu’il eût eues à remplir dans sa +vie, ni à sa belle position dans le monde, ni enfin à la cour assidue +que lui faisaient tous les ecclésiastiques et tous les dévots du +diocèse. Le charmant appartement qu’il avait au palais Sanseverina ne se +trouva plus suffisant. A son extrême plaisir, la duchesse fut obligée +de lui céder tout le second étage de son palais et deux beaux salons +au premier, lesquels étaient toujours remplis de personnages attendant +l’instant de faire leur cour au jeune coadjuteur. La clause de future +succession avait produit un effet surprenant dans le pays; on faisait +maintenant des vertus à Fabrice de toutes ces qualités fermes de son +caractère, qui autrefois scandalisaient si fort les courtisans pauvres +et nigauds. + +Ce fut une grande leçon de philosophie pour Fabrice que de se trouver +parfaitement insensible à tous ces honneurs, et beaucoup plus malheureux +dans cet appartement magnifique, avec dix laquais portant sa livrée, +qu’il n’avait été dans sa chambre de bois de la tour Farnèse, environné +de hideux geôliers, et craignant toujours pour sa vie. Sa mère et +sa sœur, la duchesse V***, qui vinrent à Parme pour le voir dans sa +gloire, furent frappées de sa profonde tristesse. La marquise del Dongo, +maintenant la moins romanesque des femmes, en fut si profondément +alarmée qu’elle crut qu’à la tour Farnèse on lui avait fait prendre +quelque poison lent. Malgré son extrême discrétion, elle crut devoir lui +parler de cette tristesse si extraordinaire, et Fabrice ne répondit que +par des larmes. + +Une foule d’avantages, conséquence de sa brillante position, ne +produisaient chez lui d’autre effet que de lui donner de l’humeur. Son +frère, cette âme vaniteuse et gangrenée par le plus vil égoïsme, lui +écrivit une lettre de congratulation presque officielle, et à cette +lettre était joint un mandat de 50 000 francs, afin qu’il pût, disait le +nouveau marquis, acheter des chevaux et une voiture dignes de son nom. +Fabrice envoya cette somme à sa sœur cadette, mal mariée. + +Le comte Mosca avait fait faire une belle traduction, en italien, de +la généalogie de la famille Valserra del Dongo, publiée jadis en latin +par l’archevêque de Parme, Fabrice. Il la fit imprimer magnifiquement +avec le texte latin en regard; les gravures avaient été traduites par +de superbes lithographies faites à Paris. La duchesse avait voulu +qu’un beau portrait de Fabrice fût placé vis-à-vis celui de l’ancien +archevêque. Cette traduction fut publiée comme étant l’ouvrage de +Fabrice pendant sa première détention. Mais tout était anéanti chez +notre héros, même la vanité si naturelle à l’homme; il ne daigna pas +lire une seule page de cet ouvrage qui lui était attribué. Sa position +dans le monde lui fit une obligation d’en présenter un exemplaire +magnifiquement relié au prince, qui crut lui devoir un dédommagement +pour la mort cruelle dont il avait été si près, et lui accorda les +grandes entrées de sa chambre, faveur qui donne l’excellence. + + + + +CHAPITRE XXVI + + +Les seuls instants pendant lesquels Fabrice eut quelque chance de sortir +de sa profonde tristesse, étaient ceux qu’il passait caché derrière +un carreau de vitre, par lequel il avait fait remplacer un carreau +de papier huilé à la fenêtre de son appartement vis-à-vis le palais +Contarini, où, comme on sait, Clélia s’était réfugiée; le petit nombre +de fois qu’il l’avait vue depuis qu’il était sorti de la citadelle, +il avait été profondément affligé d’un changement frappant, et qui +lui semblait du plus mauvais augure. Depuis sa faute, la physionomie +de Clélia avait pris un caractère de noblesse et de sérieux vraiment +remarquable; on eût dit qu’elle avait trente ans. Dans ce changement si +extraordinaire, Fabrice aperçut le reflet de quelque ferme résolution. +«A chaque instant de la journée, se disait-il, elle se jure à elle-même +d’être fidèle au vœu qu’elle a fait à la Madone, et de ne jamais me +revoir.» + +Fabrice ne devinait qu’en partie les malheurs de Clélia; elle savait que +son père, tombé dans une profonde disgrâce, ne pouvait rentrer à Parme +et reparaître à la cour (chose sans laquelle la vie était impossible +pour lui) que le jour de son mariage avec le marquis de Crescenzi, elle +écrivit à son père qu’elle désirait ce mariage. Le général était alors +réfugié à Turin, et malade de chagrin. A la vérité, le contrecoup de +cette grande résolution avait été de la vieillir de dix ans. + +Elle avait fort bien découvert que Fabrice avait une fenêtre vis-à-vis +le palais Contarini; mais elle n’avait eu le malheur de le regarder +qu’une fois; dès qu’elle apercevait un air de tête ou une tournure +d’homme ressemblant un peu à la sienne, elle fermait les yeux à +l’instant. Sa piété profonde et sa confiance dans le secours de la +Madone étaient désormais ses seules ressources. Elle avait la douleur de +ne pas avoir d’estime pour son père: le caractère de son futur mari lui +semblait parfaitement plat et à la hauteur des façons de sentir du grand +monde; enfin, elle adorait un homme qu’elle ne devait jamais revoir, et +qui pourtant avait des droits sur elle. Cet ensemble de destinée lui +semblait le malheur parfait, et nous avouerons qu’elle avait raison. Il +eût fallu, après son mariage, aller vivre à deux cents lieues de Parme. + +Fabrice connaissait la profonde modestie de Clélia; il savait combien +toute entreprise extraordinaire, et pouvant faire anecdote, si elle +était découverte, était assurée de lui déplaire. Toutefois, poussé à +bout par l’excès de sa mélancolie et par ces regards de Clélia qui +constamment se détournaient de lui, il osa essayer de gagner deux +domestiques de Mme Contarini, sa tante. Un jour, à la tombée de la +nuit, Fabrice, habillé comme un bourgeois de campagne, se présenta à la +porte du palais, où l’attendait l’un des domestiques gagnés par lui; +il s’annonça comme arrivant de Turin, et ayant pour Clélia des lettres +de son père. Le domestique alla porter son message, et le fit monter +dans une immense antichambre, au premier étage du palais. C’est en ce +lieu que Fabrice passa peut-être le quart d’heure de sa vie le plus +rempli d’anxiété. Si Clélia le repoussait, il n’y avait plus pour lui +d’espoir de tranquillité. «Afin de couper court aux soins importuns dont +m’accable ma nouvelle dignité, j’ôterai à l’Eglise un mauvais prêtre, +et, sous un nom supposé, j’irai me réfugier dans quelque chartreuse.» +Enfin le domestique vint lui annoncer que Mlle Clélia Conti était +disposée à le recevoir. Le courage manqua tout à fait à notre héros; il +fut sur le point de tomber de peur en montant l’escalier du second étage. + +Clélia était assise devant une petite table qui portait une seule +bougie. A peine elle eut reconnu Fabrice sous son déguisement, qu’elle +prit la fuite et alla se cacher au fond du salon. + +--Voilà comment vous êtes soigneux de mon salut, lui cria-t-elle, en +se cachant la figure avec les mains. Vous le savez pourtant, lorsque +mon père fut sur le point de périr par suite du poison, je fis vœu à +la Madone de ne jamais vous voir. Je n’ai manqué à ce vœu que ce jour, +le plus malheureux de ma vie, où je crus en conscience devoir vous +soustraire à la mort. C’est déjà beaucoup que, par une interprétation +forcée et sans doute criminelle, je consente à vous entendre. + +Cette dernière phrase étonna tellement Fabrice, qu’il lui fallut +quelques secondes pour s’en réjouir. Il s’était attendu à la plus vive +colère, et à voir Clélia enfuir; enfin la présence d’esprit lui revint +et il éteignit la bougie unique. Quoiqu’il crût avoir bien compris les +ordres de Clélia, il était tout tremblant en avançant vers le fond du +salon où elle s’était réfugiée derrière un canapé; il ne savait s’il ne +l’offenserait pas en lui baisant la main; elle était toute tremblante +d’amour, et se jeta dans ses bras. + +--Cher Fabrice, lui dit-elle, combien tu as tardé de temps à venir! Je +ne puis te parler qu’un instant car c’est sans doute un grand péché; et +lorsque je promis de ne te voir jamais, sans doute j’entendais aussi +promettre de ne te point parler. Mais comment as-tu pu poursuivre avec +tant de barbarie l’idée de vengeance qu’a eue mon pauvre père? car +enfin c’est lui d’abord qui a été presque empoisonné pour faciliter +ta fuite. Ne devais-tu pas faire quelque chose pour moi qui ai tant +exposé ma bonne renommée afin de te sauver? Et d’ailleurs te voilà tout +à fait lié aux ordres sacrés; tu ne pourrais plus m’épouser quand même +je trouverais un moyen d’éloigner cet odieux marquis. Et puis comment +as-tu osé, le soir de la procession, prétendre me voir en plein jour, et +violer ainsi, de la façon la plus criante, la sainte promesse que j’ai +faite à la Madone? + +Fabrice la serrait dans ses bras, hors de lui de surprise et de bonheur. + +Un entretien qui commençait avec cette quantité de choses à se dire ne +devait pas finir de longtemps. Fabrice lui raconta l’exacte vérité sur +l’exil de son père; la duchesse ne s’en était mêlée en aucune sorte, par +la grande raison qu’elle n’avait pas cru un seul instant que l’idée du +poison appartînt au général Conti; elle avait toujours pensé que c’était +un trait d’esprit de la faction Raversi, qui voulait chasser le comte +Mosca. Cette vérité historique longuement développée rendit Clélia fort +heureuse; elle était désolée de devoir haïr quelqu’un qui appartenait à +Fabrice. Maintenant elle ne voyait plus la duchesse d’un œil jaloux. + +Le bonheur que cette soirée établit ne dura que quelques jours. + +L’excellent don Cesare arriva de Turin; et, puisant de la hardiesse +dans la parfaite honnêteté de son cœur, il osa se faire présenter à la +duchesse. Après lui avoir demandé sa parole de ne point abuser de la +confiance qu’il allait lui faire, il avoua que son frère, abusé par un +faux point d’honneur, et qui s’était cru bravé et perdu dans l’opinion +par la fuite de Fabrice, avait cru devoir se venger. + +Don Cesare n’avait pas parlé deux minutes, que son procès était gagné: +sa vertu parfaite avait touché la duchesse, qui n’était point accoutumée +à un tel spectacle. Il lui plut comme nouveauté. + +--Hâtez le mariage de la fille du général avec le marquis Crescenzi, et +je vous donne ma parole que je ferai tout ce qui est en moi pour que le +général soit reçu comme s’il revenait de voyage. Je l’inviterai à dîner; +êtes-vous content? Sans doute il y aura du froid dans les commencements, +et le général ne devra point se hâter de demander sa place de gouverneur +de la citadelle. Mais vous savez que j’ai de l’amitié pour le marquis, +et je ne conserverai point de rancune contre son beau-père. + +Armé de ces paroles, don Cesare vint dire à sa nièce qu’elle tenait en +ses mains la vie de son père, malade de désespoir. Depuis plusieurs mois +il n’avait paru à aucune cour. + +Clélia voulut aller voir son père, réfugié, sous un nom supposé, dans +un village près de Turin; car il s’était figuré que la cour de Parme +demandait son extradition à celle de Turin, pour le mettre en jugement. +Elle le trouva malade et presque fou. Le soir même elle écrivit à +Fabrice une lettre d’éternelle rupture. En recevant cette lettre, +Fabrice, qui développait un caractère tout à fait semblable à celui de +sa maîtresse, alla se mettre en retraite au couvent de Velleja, situé +dans les montagnes à dix lieues de Parme. Clélia lui écrivait une lettre +de dix pages: elle lui avait juré jadis de ne jamais épouser le marquis +sans son consentement; maintenant elle le lui demandait, et Fabrice le +lui accorda du fond de sa retraite de Velleja, par une lettre remplie de +l’amitié la plus pure. + +En recevant cette lettre dont, il faut l’avouer, l’amitié l’irrita, +Clélia fixa elle-même le jour de son mariage, dont les fêtes vinrent +encore augmenter l’éclat dont brilla cet hiver la cour de Parme. + +Ranuce-Ernest V était avare au fond; mais il était éperdument amoureux, +et il espérait fixer la duchesse à sa cour: il pria sa mère d’accepter +une somme fort considérable, et de donner des fêtes. La grande maîtresse +sut tirer un admirable parti de cette augmentation de richesses; les +fêtes de Parme, cet hiver-là, rappelèrent les beaux jours de la cour de +Milan et de cet aimable prince Eugène, vice-roi d’Italie, dont la bonté +laisse un si long souvenir. + +Les devoirs du coadjuteur l’avaient rappelé à Parme mais il déclara +que, par des motifs de piété, il continuerait sa retraite dans le petit +appartement que son protecteur, monseigneur Landriani, l’avait forcé +de prendre à l’archevêché; et il alla s’y enfermer, suivi d’un seul +domestique. Ainsi il n’assista à aucune des fêtes si brillantes de la +cour, ce qui lui valut à Parme et dans son futur diocèse une immense +réputation de sainteté. Par un effet inattendu de cette retraite +qu’inspirait seule à Fabrice sa tristesse profonde et sans espoir, le +bon archevêque Landriani, qui l’avait toujours aimé, et qui, dans le +fait, avait eu l’idée de le faire coadjuteur, conçut contre lui un peu +de jalousie. L’archevêque croyait avec raison devoir aller à toutes les +fêtes de la cour, comme il est d’usage en Italie. Dans ces occasions, +il portait son costume de grande cérémonie, qui, à peu de chose près, +est le même que celui qu’on lui voyait dans le chœur de sa cathédrale. +Les centaines de domestiques réunis dans l’antichambre en colonnade du +palais ne manquaient pas de se lever et de demander sa bénédiction à +monseigneur, qui voulait bien s’arrêter et la leur donner. Ce fut dans +un de ces moments de silence solennel que monseigneur Landriani entendit +une voix qui disait: + +--Notre archevêque va au bal, et monsignore del Dongo ne sort pas de sa +chambre! + +De ce moment prit fin à l’archevêché l’immense faveur dont Fabrice y +avait joui; mais il pouvait voler de ses propres ailes. Toute cette +conduite, qui n’avait été inspirée que par le désespoir où le plongeait +le mariage de Clélia, passa pour l’effet d’une piété simple et sublime, +et les dévotes lisaient, comme un livre d’édification, la traduction +de la généalogie de sa famille, où perçait la vanité la plus folle. +Les libraires firent une édition lithographiée de son portrait, qui +fut enlevée en quelques jours, et surtout par les gens du peuple; le +graveur, par ignorance, avait reproduit autour du portrait de Fabrice +plusieurs des ornements qui ne doivent se trouver qu’aux portraits des +évêques, et auxquels un coadjuteur ne saurait prétendre. L’archevêque +vit un de ces portraits, et sa fureur ne connut plus de bornes; il fit +appeler Fabrice, et lui adressa les choses les plus dures, et dans des +termes que la passion rendit quelquefois fort grossiers. Fabrice n’eut +aucun effort à faire, comme on le pense bien, pour se conduire comme +l’eût fait Fénelon en pareille occurrence; il écouta l’archevêque avec +toute l’humilité et tout le respect possibles; et, lorsque ce prélat +eut cessé de parler, il lui raconta toute l’histoire de la traduction +de cette généalogie faite par les ordres du comte Mosca, à l’époque de +sa première prison. Elle avait été publiée dans des fins mondaines, +et qui toujours lui avaient semblé peu convenables pour un homme de +son état. Quant au portrait, il avait été parfaitement étranger à +la seconde édition, comme à la première; et le libraire lui ayant +adressé à l’archevêché, pendant sa retraite, vingt-quatre exemplaires +de cette seconde édition, il avait envoyé son domestique en acheter +un vingt-cinquième; et, ayant appris par ce moyen que ce portrait se +vendait trente sous, il avait envoyé cent francs comme paiement des +vingt-quatre exemplaires. + +Toutes ces raisons, quoique exposées du ton le plus raisonnable par un +homme qui avait bien d’autres chagrins dans le cœur, portèrent jusqu’à +l’égarement la colère de l’archevêque; il alla jusqu’à accuser Fabrice +d’hypocrisie. + +«Voilà ce que c’est que les gens du commun, se dit Fabrice, même quand +ils ont de l’esprit!» + +Il avait alors un souci plus sérieux; c’étaient les lettres de sa tante, +qui exigeait absolument qu’il vînt reprendre son appartement au palais +Sanseverina, ou que du moins il vînt la voir quelquefois. Là Fabrice +était certain d’entendre parler des fêtes splendides données par le +marquis Crescenzi à l’occasion de son mariage: or, c’est ce qu’il +n’était pas sûr de pouvoir supporter sans se donner en spectacle. + +Lorsque la cérémonie du mariage eut lieu, il y avait huit jours entiers +que Fabrice s’était voué au silence le plus complet, après avoir ordonné +à son domestique et aux gens de l’archevêché avec lesquels il avait des +rapports de ne jamais lui adresser la parole. + +Monsignore Landriani ayant appris cette nouvelle affectation, fit +appeler Fabrice beaucoup plus souvent qu’à l’ordinaire, et voulut +avoir avec lui de fort longues conversations; il l’obligea même à des +conférences avec certains chanoines de campagne, qui prétendaient que +l’archevêché avait agi contre leurs privilèges. Fabrice prit toutes +ces choses avec l’indifférence parfaite d’un homme qui a d’autres +pensées. «Il vaudrait mieux pour moi, pensait-il, me faire chartreux; je +souffrirais moins dans les rochers de Velleja.» + +Il alla voir sa tante, et ne put retenir ses larmes en l’embrassant. +Elle le trouva tellement changé, ses yeux, encore agrandis par +l’extrême maigreur, avaient tellement l’air de lui sortir de la tête, +et lui-même avait une apparence tellement chétive et malheureuse, avec +son petit habit noir et râpé de simple prêtre, qu’à ce premier abord la +duchesse, elle aussi, ne put retenir ses larmes; mais un instant après, +lorsqu’elle se fut dit que tout ce changement dans l’apparence de ce +beau jeune homme était causé par le mariage de Clélia, elle eut des +sentiments presque égaux en véhémence à ceux de l’archevêque, quoique +plus habilement contenus. Elle eut la barbarie de parler longuement de +certains détails pittoresques qui avaient signalé les fêtes charmantes +données par le marquis Crescenzi. Fabrice ne répondait pas; mais ses +yeux se fermèrent un peu par un mouvement convulsif, et il devint encore +plus pâle qu’il ne l’était, ce qui d’abord eût semblé impossible. Dans +ces moments de vive douleur, sa pâleur prenait une teinte verte. + +Le comte Mosca survint, et ce qu’il voyait, et qui lui semblait +incroyable, le guérit enfin tout à fait de la jalousie que jamais +Fabrice n’avait cessé de lui inspirer. Cet homme habile employa les +tournures les plus délicates et les plus ingénieuses pour chercher à +redonner à Fabrice quelque intérêt pour les choses de ce monde. Le +comte avait toujours eu pour lui beaucoup d’estime et assez d’amitié; +cette amitié, n’étant plus contrebalancée par la jalousie, devint en ce +moment presque dévouée. «En effet, il a bien acheté sa belle fortune», +se disait-il, en récapitulant ses malheurs. Sous prétexte de lui faire +voir le tableau du Parmesan que le prince avait envoyé à la duchesse, le +comte prit à part Fabrice: + +--Ah çà! mon ami, parlons en hommes: puis-je vous être bon à quelque +chose? Vous ne devez point redouter de questions de ma part; mais enfin +l’argent peut-il vous être utile, le pouvoir peut-il vous servir? +Parlez, je suis à vos ordres; si vous aimez mieux écrire, écrivez-moi. + +Fabrice l’embrassa tendrement et parla du tableau. + +--Votre conduite est le chef-d’œuvre de la plus fine politique, lui +dit le comte en revenant au ton léger de la conversation; vous vous +ménagez un avenir fort agréable, le prince vous respecte, le peuple +vous vénère, votre petit habit noir râpé fait passer de mauvaises nuits +à monsignore Landriani. J’ai quelque habitude des affaires, et je puis +vous jurer que je ne saurais quel conseil vous donner pour perfectionner +ce que je vois. Votre premier pas dans le monde à vingt-cinq ans vous +fait atteindre à la perfection. On parle beaucoup de vous à la cour; et +savez-vous à quoi vous devez cette distinction unique à votre âge? au +petit habit noir râpé. La duchesse et moi nous disposons, comme vous +le savez, de l’ancienne maison de Pétrarque sur cette belle colline au +milieu de la forêt, aux environs du Pô: si jamais vous êtes las des +petits mauvais procédés de l’envie, j’ai pensé que vous pourriez être le +successeur de Pétrarque, dont le renom augmentera le vôtre. + +Le comte se mettait l’esprit à la torture pour faire naître un sourire +sur cette figure d’anachorète, mais il n’y put parvenir. Ce qui rendait +le changement plus frappant, c’est qu’avant ces derniers temps, si la +figure de Fabrice avait un défaut, c’était de présenter quelquefois, +hors de propos, l’expression de la volupté et de la gaieté. + +Le comte ne le laissa point partir sans lui dire que, malgré son état de +retraite, il y aurait peut-être de l’affectation à ne pas paraître à la +cour le samedi suivant, c’était le jour de naissance de la princesse. +Ce mot fut un coup de poignard pour Fabrice. «Grand Dieu! pensa-t-il, +que suis-je venu faire dans ce palais!» Il ne pouvait penser sans +frémir à la rencontre qu’il pouvait faire à la cour. Cette idée absorba +toutes les autres; il pensa que l’unique ressource qui lui restât était +d’arriver au palais au moment précis où l’on ouvrirait les portes des +salons. + +En effet, le nom de monsignore del Dongo fut un des premiers annoncés +à la soirée de grand gala, et la princesse le reçut avec toute la +distinction possible. Les yeux de Fabrice étaient fixés sur la pendule, +et, à l’instant où elle marqua la vingtième minute de sa présence dans +ce salon, il se levait pour prendre congé, lorsque le prince entra chez +sa mère. Après lui avoir fait la cour quelques instants, Fabrice se +rapprochait de la porte par une savante manœuvre, lorsque vint éclater +à ses dépens un de ces petits riens de cour que la grande maîtresse +savait si bien ménager: le chambellan de service lui courut après pour +lui dire qu’il avait été désigné pour faire le whist du prince. A Parme, +c’est un honneur insigne et bien au-dessus du rang que le coadjuteur +occupait dans le monde. Faire le whist était un honneur marqué même pour +l’archevêque. A la parole du chambellan, Fabrice se sentit percer le +cœur, et quoique ennemi mortel de toute scène publique, il fut sur le +point d’aller lui dire qu’il avait été saisi d’un étourdissement subit; +mais il pensa qu’il serait en butte à des questions et à des compliments +de condoléance, plus intolérables encore que le jeu. Ce jour-là il avait +horreur de parler. + +Heureusement le général des frères mineurs se trouvait au nombre des +grands personnages qui étaient venus faire leur cour à la princesse. Ce +moine, fort savant, digne émule des Fontana et des Duvoisin, s’était +placé dans un coin reculé du salon: Fabrice prit poste debout devant +lui de façon à ne point apercevoir la porte d’entrée, et lui parla +théologie. Mais il ne put faire que son oreille n’entendît pas annoncer +M. le marquis et Mme la marquise Crescenzi. Fabrice, contre son attente, +éprouva un violent mouvement de colère. + +--Si j’étais Borso Valserra, se dit-il (c’était un des généraux du +premier Sforce), j’irais poignarder ce lourd marquis, précisément avec +ce petit poignard à manche d’ivoire que Clélia me donna ce jour heureux, +et je lui apprendrais s’il doit avoir l’insolence de se présenter avec +cette marquise dans un lieu où je suis! + +Sa physionomie changea tellement, que le général des frères mineurs lui +dit: + +--Est-ce que Votre Excellence se trouve incommodée? + +--J’ai un mal à la tête fou... ces lumières me font mal... et je ne +reste que parce que j’ai été nommé pour la partie de whist du prince. + +A ce mot, le général des frères mineurs, qui était un bourgeois, fut +tellement déconcerté, que, ne sachant plus que faire, il se mit à +saluer Fabrice, lequel, de son côté, bien autrement troublé que le +général des mineurs, se prit à parler avec une volubilité étrange; il +entendait qu’il se faisait un grand silence derrière lui et ne voulait +pas regarder. Tout à coup un archet frappa un pupitre; on joua une +ritournelle, et la célèbre Mme P... chanta cet air de Cimarosa autrefois +si célèbre: + +Quelle pupille tenere! + +Fabrice tint bon aux premières mesures, mais bientôt sa colère +s’évanouit, et il éprouva un besoin extrême de répandre des larmes. +«Grand Dieu! se dit-il, quelle scène ridicule! et avec mon habit +encore!» Il crut plus sage de parler de lui. + +--Ces maux de tête excessifs, quand je les contrarie, comme ce soir, +dit-il au général des frères mineurs, finissent par des accès de larmes +qui pourraient donner pâture à la médisance dans un homme de notre état; +ainsi je prie Votre Révérence Illustrissime de permettre que je pleure +en la regardant, et de n’y pas faire autrement attention. + +--Notre père provincial de Catanzara est atteint de la même incommodité, +dit le général des mineurs. + +Et il commença à voix basse une histoire infinie. + +Le ridicule de cette histoire, qui avait amené le détail des repas du +soir de ce père provincial, fit sourire Fabrice, ce qui ne lui était pas +arrivé depuis longtemps; mais bientôt il cessa d’écouter le général des +mineurs. Mme P... chantait, avec un talent divin, un air de Pergolèse +(la princesse aimait la musique surannée). Il se fit un petit bruit à +trois pas de Fabrice; pour la première fois de la soirée il détourna les +yeux. Le fauteuil qui venait d’occasionner ce petit craquement sur le +parquet était occupé par la marquise Crescenzi, dont les yeux remplis +de larmes rencontrèrent en plein ceux de Fabrice, qui n’étaient guère +en meilleur état. La marquise baissa la tête; Fabrice continua à la +regarder quelques secondes: il faisait connaissance avec cette tête +chargée de diamants; mais son regard exprimait la colère et le dédain. +Puis, se disant: «Et mes yeux ne te regarderont jamais», il se retourna +vers son père général, et lui dit: + +--Voici mon incommodité qui me prend plus fort que jamais. + +En effet, Fabrice pleura à chaudes larmes pendant plus d’une demi-heure. +Par bonheur, une symphonie de Mozart, horriblement écorchée, comme c’est +l’usage en Italie, vint à son secours et l’aida à sécher ses larmes. + +Il tint ferme et ne tourna pas les yeux vers la marquise Crescenzi; +mais Mme P... chanta de nouveau, et l’âme de Fabrice, soulagée par les +larmes, arriva à un état de repos parfait. Alors la vie lui apparut sous +un nouveau jour. «Est-ce que je prétends, se dit-il, pouvoir l’oublier +entièrement dès les premiers moments? cela me serait-il possible?» Il +arriva à cette idée: «Puis-je être plus malheureux que je ne le suis +depuis deux mois? et si rien ne peut augmenter mon angoisse, pourquoi +résister au plaisir de la voir. Elle a oublié ses serments, elle est +légère: toutes les femmes ne le sont-elles pas? Mais qui pourrait lui +refuser une beauté céleste? Elle a un regard qui me ravit en extase, +tandis que je suis obligé de faire effort sur moi-même pour regarder les +femmes qui passent pour les plus belles! eh bien! pourquoi ne pas me +laisser ravir? ce sera du moins un moment de répit.» + +Fabrice avait quelque connaissance des hommes, mais aucune expérience +des passions, sans quoi il se fût dit que ce plaisir d’un moment, auquel +il allait céder, rendrait inutiles tous les efforts qu’il faisait depuis +deux mois pour oublier Clélia. + +Cette pauvre femme n’était venue à cette fête que forcée par son mari; +elle voulait du moins se retirer après une demi-heure, sous prétexte de +santé, mais le marquis lui déclara que, faire avancer sa voiture pour +partir, quand beaucoup de voitures arrivaient encore, serait une chose +tout à fait hors d’usage, et qui pourrait même être interprétée comme +une critique indirecte de la fête donnée par la princesse. + +--En ma qualité de chevalier d’honneur, ajouta le marquis, je dois me +tenir dans le salon aux ordres de la princesse, jusqu’à ce que tout le +monde soit sorti: il peut y avoir et il y aura sans doute des ordres à +donner aux gens, ils sont si négligents! Et voulez-vous qu’un simple +écuyer de la princesse usurpe cet honneur? + +Clélia se résigna; elle n’avait pas vu Fabrice, elle espérait encore +qu’il ne serait pas venu à cette fête. Mais au moment où le concert +allait commencer, la princesse ayant permis aux dames de s’asseoir, +Clélia fort peu alerte pour ces sortes de choses, se laissa ravir les +meilleures places auprès de la princesse, et fut obligée de venir +chercher un fauteuil au fond de la salle, jusque dans le coin reculé +où Fabrice s’était réfugié. En arrivant à son fauteuil, le costume +singulier en un tel lieu du général des frères mineurs arrêta ses yeux, +et d’abord elle ne remarqua pas l’homme mince et revêtu d’un simple +habit noir qui lui parlait; toutefois un certain mouvement secret +arrêtait ses yeux sur cet homme. «Tout le monde ici a des uniformes ou +des habits richement brodés: quel peut être ce jeune homme en habit +noir si simple?» Elle le regardait profondément attentive, lorsqu’une +dame, en venant se placer, fit faire un mouvement à son fauteuil. +Fabrice tourna la tête: elle ne le reconnut pas, tant il était changé. +D’abord elle se dit: «Voilà quelqu’un qui lui ressemble, ce sera son +frère aîné; mais je ne le croyais que de quelques années plus âgé que +lui, et celui-ci est un homme de quarante ans.» Tout à coup elle le +reconnut à un mouvement de la bouche. «Le malheureux, qu’il a souffert!» +se dit-elle; et elle baissa la tête accablée par la douleur, et non +pour être fidèle à son vœu. Son cœur était bouleversé par la pitié. +«Qu’il était loin d’avoir cet air après neuf mois de prison!» Elle ne le +regarda plus; mais, sans tourner précisément les yeux de son côté, elle +voyait tous ses mouvements. + +Après le concert, elle le vit se rapprocher de la table de jeu du +prince, placée à quelques pas du trône; elle respira quand Fabrice fut +ainsi fort loin d’elle. + +Mais le marquis Crescenzi avait été fort piqué de voir sa femme reléguée +aussi loin du trône; toute la soirée il avait été occupé à persuader à +une dame assise à trois fauteuils de la princesse, et dont le mari lui +avait des obligations d’argent, qu’elle ferait bien de changer de place +avec la marquise. La pauvre femme résistant, comme il était naturel, il +alla chercher le mari débiteur, qui fit entendre à sa moitié la triste +voix de la raison, et enfin le marquis eut le plaisir de consommer +l’échange, il alla chercher sa femme. + +--Vous serez toujours trop modeste, lui dit-il; pourquoi marcher ainsi +les yeux baissés? on vous prendra pour une de ces bourgeoises tout +étonnées de se trouver ici, et que tout le monde est étonné d’y voir. +Cette folle de grande maîtresse n’en fait jamais d’autres! Et l’on parle +de retarder les progrès du jacobinisme! Songez que votre mari occupe +la première place mâle de la cour de la princesse; et quand même les +républicains parviendraient à supprimer la cour et même la noblesse, +votre mari serait encore l’homme le plus riche de cet Etat. C’est là une +idée que vous ne vous mettez point assez dans la tête. + +Le fauteuil où le marquis eut le plaisir d’installer sa femme n’était +qu’à six pas de la table de jeu du prince; elle ne voyait Fabrice qu’en +profil, mais elle le trouva tellement maigri, il avait surtout l’air +tellement au-dessus de tout ce qui pouvait arriver en ce monde, lui qui +autrefois ne laissait passer aucun incident sans dire son mot, qu’elle +finit par arriver à cette affreuse conclusion: Fabrice était tout à fait +changé; il l’avait oubliée; s’il était tellement maigri, c’était l’effet +des jeûnes sévères auxquels sa piété se soumettait. Clélia fut confirmée +dans cette triste idée par la conversation de tous ses voisins: le nom +du coadjuteur était dans toutes les bouches; on cherchait la cause de +l’insigne faveur dont on le voyait l’objet: lui, si jeune, être admis au +jeu du prince! On admirait l’indifférence polie et les airs de hauteur +avec lesquels il jetait ses cartes, même quand il coupait Son Altesse. + +--Mais cela est incroyable, s’écriaient de vieux courtisans; la faveur +de sa tante lui tourne tout à fait la tête... mais, grâce au ciel, +cela ne durera pas; notre souverain n’aime pas que l’on prenne de ces +petits airs de supériorité. La duchesse s’approcha du prince; les +courtisans qui se tenaient à distance fort respectueuse de la table de +jeu, de façon à ne pouvoir entendre de la conversation du prince que +quelques mots au hasard, remarquèrent que Fabrice rougissait beaucoup. +«Sa tante lui aura fait la leçon, se dirent-ils, sur ses grands airs +d’indifférence.» Fabrice venait d’entendre la voix de Clélia, elle +répondait à la princesse qui, en faisant son tour dans le bal, avait +adressé la parole à la femme de son chevalier d’honneur. Arriva le +moment où Fabrice dut changer de place au whist; alors il se trouva +précisément en face de Clélia, et se livra plusieurs fois au bonheur de +la contempler. La pauvre marquise, se sentant regardée par lui, perdait +tout à fait contenance. Plusieurs fois elle oublia ce qu’elle devait à +son vœu: dans son désir de deviner ce qui se passait dans le cœur de +Fabrice, elle fixait les yeux sur lui. + +Le jeu du prince terminé, les dames se levèrent pour passer dans la +salle du souper. Il y eut un peu de désordre. Fabrice se trouva tout +près de Clélia; il était encore très résolu, mais il vint à reconnaître +un parfum très faible qu’elle mettait dans ses robes; cette sensation +renversa tout ce qu’il s’était promis. Il s’approcha d’elle et prononça +à demi-voix et comme se parlant à soi-même, deux vers de ce sonnet de +Pétrarque, qu’il lui avait envoyé du lac Majeur, imprimé sur un mouchoir +de soie: + +--Quel n’était pas mon bonheur quand le vulgaire me croyait malheureux, +et maintenant que mon sort est changé! + +«Non, il ne m’a point oubliée, se dit Clélia, avec un transport de joie. +Cette belle âme n’est point inconstante!» + + Non, vous ne me verrez jamais changer, + Beaux yeux qui m’avez appris à aimer. + +Clélia osa se répéter à elle-même ces deux vers de Pétrarque. + +La princesse se retira aussitôt après le souper; le prince l’avait +suivie jusque chez elle, et ne reparut point dans les salles de +réception. Dès que cette nouvelle fut connue, tout le monde voulut +partir à la fois; il y eut un désordre complet dans les antichambres; +Clélia se trouva tout près de Fabrice; le profond malheur peint dans ses +traits lui fit pitié. + +--Oublions le passé, lui dit-elle, et gardez ce souvenir d’amitié. + +En disant ces mots, elle plaçait son éventail de façon à ce qu’il pût le +prendre. + +Tout changea aux yeux de Fabrice: en un instant il fut un autre homme; +dès le lendemain il déclara que sa retraite était terminée, et revint +prendre son magnifique appartement au palais Sanseverina. L’archevêque +dit et crut que la faveur que le prince lui avait faite en l’admettant +à son jeu avait fait perdre entièrement la tête à ce nouveau saint: la +duchesse vit qu’il était d’accord avec Clélia. Cette pensée, venant +redoubler le malheur que donnait le souvenir d’une promesse fatale, +acheva de la déterminer à faire une absence. On admira sa folie. Quoi! +s’éloigner de la cour au moment où la faveur dont elle était l’objet +paraissait sans bornes! Le comte, parfaitement heureux depuis qu’il +voyait qu’il n’y avait point d’amour entre Fabrice et la duchesse, +disait à son amie: + +--Ce nouveau prince est la vertu incarnée, mais je l’ai appelé cet +enfant: me pardonnera-t-il jamais? Je ne vois qu’un moyen de me remettre +excellemment bien avec lui, c’est l’absence. Je vais me montrer parfait +de grâces et de respects, après quoi je suis malade et je demande mon +congé. Vous me le permettrez, puisque la fortune de Fabrice est assurée. +Mais me ferez-vous le sacrifice immense, ajouta-t-il en riant, de +changer le titre sublime de duchesse contre un autre bien inférieur? +Pour m’amuser, je laisse toutes les affaires ici dans un désordre +inextricable; j’avais quatre ou cinq travailleurs dans mes divers +ministères, je les ai fait mettre à la pension depuis deux mois, parce +qu’ils lisent les journaux français; et je les ai remplacés par des +nigauds incroyables. + +«Après notre départ, le prince se trouvera dans un tel embarras, que, +malgré l’horreur qu’il a pour le caractère de Rassi, je ne doute pas +qu’il ne soit obligé de le rappeler, et moi je n’attends qu’un ordre du +tyran qui dispose de mon sort, pour écrire une lettre de tendre amitié à +mon ami Rassi, et lui dire que j’ai tout lieu d’espérer que bientôt on +rendra justice à son mérite 8. + + + + +CHAPITRE XXVII + + +Cette conversation sérieuse eut lieu le lendemain du retour de Fabrice +au palais Sanseverina; la duchesse était encore sous le coup de la joie +qui éclatait dans toutes les actions de Fabrice. «Ainsi, se disait-elle, +cette petite dévote m’a trompée! Elle n’a pas su résister à son amant +seulement pendant trois mois.» + +La certitude d’un dénouement heureux avait donné à cet être si +pusillanime, le jeune prince, le courage d’aimer; il eut quelque +connaissance des préparatifs de départ que l’on faisait au palais +Sanseverina; et son valet de chambre français, qui croyait peu à la +vertu des grandes dames, lui donna du courage à l’égard de la duchesse. +Ernest V se permit une démarche qui fut sévèrement blâmée par la +princesse et par tous les gens sensés de la cour; le peuple y vit le +sceau de la faveur étonnante dont jouissait la duchesse. Le prince vint +la voir dans son palais. + +--Vous partez, lui dit-il d’un ton sérieux qui parut odieux à la +duchesse, vous partez; vous allez me trahir et manquer à vos serments! +Et pourtant, si j’eusse tardé dix minutes à vous accorder la grâce de +Fabrice, il était mort. Et vous me laissez malheureux! et sans vos +serments je n’eusse jamais eu le courage de vous aimer comme je fais! +Vous n’avez donc pas d’honneur! + +--Réfléchissez mûrement, mon prince. Dans toute votre vie y a-t-il eu +d’espace égal en bonheur aux quatre mois qui viennent de s’écouler? +Votre gloire comme souverain, et, j’ose le croire, votre bonheur comme +homme aimable, ne se sont jamais élevés à ce point. Voici le traité que +je vous propose: si vous daignez y consentir, je ne serai pas votre +maîtresse pour un instant fugitif, et en vertu d’un serment extorqué +par la peur, mais je consacrerai tous les instants de ma vie à faire +votre félicité, je serai toujours ce que j’ai été depuis quatre mois, et +peut-être l’amour viendra-t-il couronner l’amitié. Je ne jurerais pas du +contraire. + +--Eh bien! dit le prince ravi, prenez un autre rôle, soyez plus +encore, régnez à la fois sur moi et sur mes Etats, soyez mon premier +ministre; je vous offre un mariage tel qu’il est permis par les tristes +convenances de mon rang; nous en avons un exemple près de nous: le roi +de Naples vient d’épouser la duchesse de Partana. Je vous offre tout ce +que je puis faire, un mariage du même genre. Je vais ajouter une idée de +triste politique pour vous montrer que je ne suis plus un enfant, et que +j’ai réfléchi à tout. Je ne vous ferai point valoir la condition que je +m’impose d’être le dernier souverain de ma race, le chagrin de voir de +mon vivant les grandes puissances disposer de ma succession; je bénis +ces désagréments fort réels, puisqu’ils m’offrent un moyen de plus de +vous prouver mon estime et ma passion. + +La duchesse n’hésita pas un instant; le prince l’ennuyait, et le +comte lui semblait parfaitement aimable; il n’y avait au monde qu’un +homme qu’on pût lui préférer. D’ailleurs elle régnait sur le comte, +et le prince, dominé par les exigences de son rang, eût plus ou moins +régné sur elle. Et puis, il pouvait devenir inconstant et prendre des +maîtresses; la différence d’âge semblerait, dans peu d’années, lui en +donner le droit. + +Dès le premier instant, la perspective de s’ennuyer avait décidé de +tout; toutefois la duchesse, qui voulait être charmante, demanda la +permission de réfléchir. + +Il serait trop long de rapporter ici les tournures de phrases presque +tendres et les termes infiniment gracieux dans lesquels elle sut +envelopper son refus. Le prince se mit en colère; il voyait tout son +bonheur lui échapper. Que devenir après que la duchesse aurait quitté +sa cour? D’ailleurs, quelle humiliation d’être refusé! «Enfin qu’est-ce +que va me dire mon valet de chambre français quand je lui conterai ma +défaite?» + +La duchesse eut l’art de calmer le prince, et de ramener peu à peu la +négociation à ses véritables termes. + +--Si Votre Altesse daigne consentir à ne point presser l’effet d’une +promesse fatale, et horrible à mes yeux, comme me faisant encourir +mon propre mépris, je passerai ma vie à sa cour, et cette cour sera +toujours ce qu’elle a été cet hiver; tous mes instants seront consacrés +à contribuer à son bonheur comme homme, et à sa gloire comme souverain. +Si elle exige que j’obéisse à mon serment, elle aura flétri le reste de +ma vie, et à l’instant elle me verra quitter ses Etats pour n’y jamais +rentrer. Le jour où j’aurai perdu l’honneur sera aussi le dernier jour +où je vous verrai. + +Mais le prince était obstiné comme les êtres pusillanimes; d’ailleurs +son orgueil d’homme et de souverain était irrité du refus de sa main; il +pensait à toutes les difficultés qu’il eût eues à surmonter pour faire +accepter ce mariage, et que pourtant il s’était résolu à vaincre. + +Durant trois heures on se répéta de part et d’autre les mêmes arguments, +souvent mêlés de mots fort vifs. Le prince s’écria: + +--Vous voulez donc me faire croire, madame, que vous manquez d’honneur? +Si j’eusse hésité aussi longtemps le jour où le général Fabio Conti +donnait du poison à Fabrice, vous seriez occupée aujourd’hui à lui +élever un tombeau dans une des églises de Parme. + +--Non pas à Parme, certes, dans ce pays d’empoisonneurs. + +--Eh bien! partez, madame la duchesse, reprit le prince avec colère, et +vous emporterez mon mépris. + +Comme il s’en allait, la duchesse lui dit à voix basse: + +--Eh bien! présentez-vous ici à dix heures du soir, dans le plus strict +incognito, et vous ferez un marché de dupe. Vous m’aurez vue pour la +dernière fois, et j’eusse consacré ma vie à vous rendre aussi heureux +qu’un prince absolu peut l’être dans ce siècle de jacobins. Et songez à +ce que sera votre cour quand je n’y serai plus pour la tirer par force +de sa platitude et de sa méchanceté naturelles. + +--De votre côté, vous refusez la couronne de Parme, et mieux que la +couronne, car vous n’eussiez point été une princesse vulgaire, épousée +par politique, et qu’on n’aime point; mon cœur est tout à vous, et vous +vous fussiez vue à jamais la maîtresse absolue de mes actions comme de +mon gouvernement. + +--Oui, mais la princesse votre mère eût eu le droit de me mépriser comme +une vile intrigante. + +--Eh bien! j’eusse exilé la princesse avec une pension. + +Il y eut encore trois quarts d’heure de répliques incisives. Le prince, +qui avait l’âme délicate, ne pouvait se résoudre ni à user de son droit, +ni à laisser partir la duchesse. On lui avait dit qu’après le premier +moment obtenu, n’importe comment, les femmes reviennent. + +Chassé par la duchesse indignée, il osa reparaître tout tremblant et +fort malheureux à dix heures moins trois minutes. A dix heures et demie, +la duchesse montait en voiture et partait pour Bologne. Elle écrivit au +comte dès qu’elle fut hors des Etats du prince: + +Le sacrifice est fait. Ne me demandez pas d’être gaie pendant un mois. +Je ne verrai plus Fabrice; je vous attends à Bologne, et quand vous +voudrez je serai la comtesse Mosca. Je ne vous demande qu’une chose, +ne me forcez jamais à reparaître dans le pays que je quitte, et songez +toujours qu’au lieu de 150 000 livres de rentes, vous allez en avoir +30 ou 40 tout au plus. Tous les sots vous regardaient bouche béante, +et vous ne serez plus considéré qu’autant que vous voudrez bien vous +abaisser à comprendre toutes leurs petites idées. Tu l’as voulu, George +Dandin! + +Huit jours après, le mariage se célébrait à Pérouse dans une église où +les ancêtres du comte ont leurs tombeaux. Le prince était au désespoir. +La duchesse avait reçu de lui trois ou quatre courriers, et n’avait pas +manqué de lui renvoyer sous enveloppes ses lettres non décachetées. +Ernest V avait fait un traitement magnifique au comte, et donné le grand +cordon de son ordre à Fabrice. + +--C’est là surtout ce qui m’a plu de ses adieux. Nous nous sommes +séparés, disait le comte à la nouvelle comtesse Mosca della Rovere, les +meilleurs amis du monde; il m’a donné un grand cordon espagnol, et des +diamants qui valent bien le grand cordon. Il m’a dit qu’il me ferait +duc, s’il ne voulait se réserver ce moyen pour vous rappeler dans ses +Etats. Je suis donc chargé de vous déclarer, belle mission pour un mari, +que si vous daignez revenir à Parme, ne fût-ce que pour un mois, je +serai fait duc, sous le nom que vous choisirez, et vous aurez une belle +terre. + +C’est ce que la duchesse refusa avec une sorte d’horreur. + +Après la scène qui s’était passée au bal de la cour, et qui semblait +assez décisive, Clélia parut ne plus se souvenir de l’amour qu’elle +avait semblé partager un instant; les remords les plus violents +s’étaient emparés de cette âme vertueuse et croyante. C’est ce que +Fabrice comprenait fort bien, et malgré toutes les espérances qu’il +cherchait à se donner, un sombre malheur ne s’en était pas moins emparé +de son âme. Cette fois cependant le malheur ne le conduisit point dans +la retraite, comme à l’époque du mariage de Clélia. + +Le comte avait prié son neveu de lui mander avec exactitude ce qui se +passait à la cour, et Fabrice, qui commençait à comprendre tout ce qu’il +lui devait, s’était promis de remplir cette mission en honnête homme. + +Ainsi que la ville et la cour, Fabrice ne doutait pas que son ami n’eût +le projet de revenir au ministère, et avec plus de pouvoir qu’il n’en +avait jamais eu. Les prévisions du comte ne tardèrent pas à se vérifier: +moins de six semaines après son départ, Rassi était premier ministre; +Fabio Conti, ministre de la guerre, et les prisons, que le comte avait +presque vidées, se remplissaient de nouveau. Le prince, en appelant ces +gens-là au pouvoir, crut se venger de la duchesse; il était fou d’amour +et haïssait surtout le comte Mosca comme un rival. + +Fabrice avait bien des affaires; monseigneur Landriani, âgé de +soixante-douze ans, étant tombé dans un grand état de langueur et ne +sortant presque plus de son palais, c’était au coadjuteur à s’acquitter +de presque toutes ses fonctions. + +La marquise Crescenzi, accablée de remords, et effrayée par le directeur +de sa conscience, avait trouvé un excellent moyen pour se soustraire aux +regards de Fabrice. Prenant prétexte de la fin d’une première grossesse, +elle s’était donné pour prison son propre palais; mais ce palais avait +un immense jardin. Fabrice sut y pénétrer et plaça dans l’allée que +Clélia affectionnait le plus des fleurs arrangées en bouquets, et +disposées dans un ordre qui leur donnait un langage, comme jadis elle +lui en faisait parvenir tous les soirs dans les derniers jours de sa +prison à la tour Farnèse. + +La marquise fut très irritée de cette tentative; les mouvements de son +âme étaient dirigés tantôt par les remords, tantôt par la passion. +Durant plusieurs mois elle ne se permit pas de descendre une seule fois +dans le jardin de son palais; elle se faisait même scrupule d’y jeter un +regard. + +Fabrice commençait à croire qu’il était séparé d’elle pour toujours, +et le désespoir commençait aussi à s’emparer de son âme. Le monde +où il passait sa vie lui déplaisait mortellement, et s’il n’eût été +intimement persuadé que le comte ne pouvait trouver la paix de l’âme +hors du ministère, il se fût mis en retraite dans son petit appartement +de l’archevêché. Il lui eût été doux de vivre tout à ses pensées, et +de n’entendre plus la voix humaine que dans l’exercice officiel de ses +fonctions. + +«Mais, se disait-il, dans l’intérêt du comte et de la comtesse Mosca, +personne ne peut me remplacer.» + +Le prince continuait à le traiter avec une distinction qui le plaçait +au premier rang dans cette cour et cette faveur il la devait en grande +partie à lui-même. L’extrême réserve qui, chez Fabrice, provenait d’une +indifférence allant jusqu’au dégoût pour toutes les affectations ou +les petites passions qui remplissent la vie des hommes, avait piqué +la vanité du jeune prince; il disait souvent que Fabrice avait autant +d’esprit que sa tante. L’âme candide du prince s’apercevait à demi +d’une vérité: c’est que personne n’approchait de lui avec les mêmes +dispositions de cœur que Fabrice. Ce qui ne pouvait échapper, même au +vulgaire des courtisans, c’est que la considération obtenue par Fabrice +n’était point celle d’un simple coadjuteur, mais l’emportait même sur +les égards que le souverain montrait à l’archevêque. Fabrice écrivait +au comte que si jamais le prince avait assez d’esprit pour s’apercevoir +du gâchis dans lequel les ministres Rassi, Fabio Conti, Zurla et autres +de même force avaient jeté ses affaires, lui, Fabrice, serait le canal +naturel par lequel il ferait une démarche, sans trop compromettre son +amour-propre. + +Sans le souvenir du mot fatal, cet enfant, disait-il à la comtesse +Mosca, appliqué par un homme de génie à une auguste personne, l’auguste +personne se serait déjà écriée: Revenez bien vite et chassez-moi tous +ces va-nu-pieds. Dès aujourd’hui, si la femme de l’homme de génie +daignait faire une démarche, si peu significative qu’elle fût, on +rappellerait le comte avec transport; mais il rentrera par une bien +plus belle porte, s’il veut attendre que le fruit soit mûr. Du reste, +on s’ennuie à ravir dans les salons de la princesse, on n’y a pour +se divertir que la folie du Rassi, qui, depuis qu’il est comte, est +devenu maniaque de noblesse. On vient de donner des ordres sévères pour +que toute personne qui ne peut pas prouver huit quartiers de noblesse +n’ose plusse présenter aux soirées de la princesse (ce sont les termes +du rescrit). Tous les hommes qui sont en possession d’entrer le matin +dans la grande galerie, et de se trouver sur le passage du souverain +lorsqu’il se rend à la messe, continueront à jouir de ce privilège; mais +les nouveaux arrivants devront faire preuve des huit quartiers. Sur quoi +l’on a dit qu’on voit bien que Rassi est sans quartier. + +On pense que de telles lettres n’étaient point confiées à la poste. La +comtesse Mosca répondait de Naples: + +Nous avons un concert tous les jeudis, et conversation tous les +dimanches; on ne peut pas se remuer dans nos salons. Le comte est +enchanté de ses fouilles, il y consacre mille francs par mois, et vient +de faire venir des ouvriers des montagnes de l’Abruzze, qui ne lui +coûtent que vingt-trois sous par jour. Tu devrais bien venir nous voir. +Voici plus de vingt fois, monsieur l’ingrat, que je vous fais cette +sommation. + +Fabrice n’avait garde d’obéir: la simple lettre qu’il écrivait tous +les jours au comte ou à la comtesse lui semblait une corvée presque +insupportable. On lui pardonnera quand on saura qu’une année entière +se passa ainsi, sans qu’il pût adresser une parole à la marquise. +Toutes ses tentatives pour établir quelque correspondance avaient été +repoussées avec horreur. Le silence habituel que, par ennui de la vie, +Fabrice gardait partout, excepté dans l’exercice de ses fonctions et à +la cour, joint à la pureté parfaite de ses mœurs, l’avait mis dans une +vénération si extraordinaire qu’il se décida enfin à obéir aux conseils +de sa tante. + +Le prince a pour toi une vénération telle, lui écrivait-elle, qu’il +faut t’attendre bientôt à une disgrâce; il te prodiguera les marques +d’inattention, et les mépris atroces des courtisans suivront les siens. +Ces petits despotes, si honnêtes qu’ils soient, sont changeants comme +la mode et par la même raison: l’ennui. Tu ne peux trouver de forces +contre le caprice du souverain que dans la prédication. Tu improvises si +bien en vers! essaye de parler une demi-heure sur la religion; tu diras +des hérésies dans les commencements; mais paye un théologien savant et +discret qui assistera à tes sermons, et t’avertira de tes fautes, tu les +répareras le lendemain. + +Le genre de malheur que porte dans l’âme un amour contrarié, fait +que toute chose demandant de l’attention et de l’action devient une +atroce corvée. Mais Fabrice se dit que son crédit sur le peuple, s’il +en acquérait, pourrait un jour être utile à sa tante et au comte, +pour lequel sa vénération augmentait tous les jours, à mesure que les +affaires lui apprenaient à connaître la méchanceté des hommes. Il se +détermina à prêcher, et son succès, préparé par sa maigreur et son habit +râpé, fut sans exemple. On trouvait dans ses discours un parfum de +tristesse profonde, qui, réuni à sa charmante figure et aux récits de +la haute faveur dont il jouissait à la cour, enleva tous les cœurs de +femme. Elles inventèrent qu’il avait été un des plus braves capitaines +de l’armée de Napoléon. Bientôt ce fait absurde fut hors de doute. On +faisait garder des places dans les églises où il devait prêcher; les +pauvres s’y établissaient par spéculation dès cinq heures du matin. + +Le succès fut tel que Fabrice eut enfin l’idée qui changea tout dans +son âme, que, ne fût-ce que par simple curiosité, la marquise Crescenzi +pourrait bien un jour venir assister à l’un de ses sermons. Tout à coup +le public ravi s’aperçut que son talent redoublait; il se permettait, +quand il était ému, des images dont la hardiesse eût fait frémir les +orateurs les plus exercés; quelquefois, s’oubliant soi-même, il se +livrait à des moments d’inspiration passionnée, et tout l’auditoire +fondait en larmes. Mais c’était en vain que son œil aggrottato cherchait +parmi tant de figures tournées vers la chaire celle dont la présence eût +été pour lui un si grand événement. + +«Mais si jamais j’ai ce bonheur, se dit-il, ou je me trouverai mal, ou +je resterai absolument court.» Pour parer à ce dernier inconvénient, il +avait composé une sorte de prière tendre et passionnée qu’il plaçait +toujours dans sa chaire, sur un tabouret; il avait le projet de se +mettre à lire ce morceau, si jamais la présence de la marquise venait le +mettre hors d’état de trouver un mot. + +Il apprit un jour, par ceux des domestiques du marquis qui étaient à sa +solde, que des ordres avaient été donnés afin que l’on préparât pour +le lendemain la loge de la Casa Crescenzi au grand théâtre. Il y avait +une année que la marquise n’avait paru à aucun spectacle, et c’était un +ténor qui faisait fureur et remplissait la salle tous les soirs qui la +faisait déroger à ses habitudes. Le premier mouvement de Fabrice fut une +joie extrême. «Enfin je pourrai la voir toute une soirée! On dit qu’elle +est bien pâle.» Et il cherchait à se figurer ce que pouvait être cette +tête charmante, avec des couleurs à demi effacées par les combats de +l’âme. + +Son ami Ludovic, tout consterné de ce qu’il appelait la folie de son +maître, trouva, mais avec beaucoup de peine, une loge au quatrième +rang, presque en face de celle de la marquise. Une idée se présenta à +Fabrice: «J’espère lui donner l’idée de venir au sermon, et je choisirai +une église fort petite, afin d’être en état de la bien voir.» Fabrice +prêchait ordinairement à trois heures. Dès le matin du jour où la +marquise devait aller au spectacle, il fit annoncer qu’un devoir de son +état le retenant à l’archevêché pendant toute la journée, il prêcherait +par extraordinaire à huit heures et demie du soir, dans la petite +église de Sainte-Marie de la Visitation, située précisément en face +d’une des ailes du palais Crescenzi. Ludovic présenta de sa part une +quantité énorme de cierges aux religieuses de la Visitation, avec prière +d’illuminer à jour leur église. Il eut toute une compagnie de grenadiers +de la garde, et l’on plaça une sentinelle, la baïonnette au bout du +fusil, devant chaque chapelle, pour empêcher les vols. + +Le sermon n’était annoncé que pour huit heures et demie, et à deux +heures l’église étant entièrement remplie, l’on peut se figurer +le tapage qu’il y eut dans la rue solitaire que dominait la noble +architecture du palais Crescenzi. Fabrice avait fait annoncer qu’en +l’honneur de Notre-Dame de Pitié, il prêcherait sur la pitié qu’une âme +généreuse doit avoir pour un malheureux, même quand il serait coupable. + +Déguisé avec tout le soin possible, Fabrice gagna sa loge au théâtre au +moment de l’ouverture des portes, et quand rien n’était encore allumé. +Le spectacle commença vers huit heures, et quelques minutes après il eut +cette joie qu’aucun esprit ne peut concevoir s’il ne l’a pas éprouvée, +il vit la porte de la loge Crescenzi s’ouvrir; peu après, la marquise +entra; il ne l’avait pas vue aussi bien depuis le jour où elle lui avait +donné son éventail. Fabrice crut qu’il suffoquerait de joie; il sentait +des mouvements si extraordinaires, qu’il se dit: «Peut-être je vais +mourir! Quelle façon charmante de finir cette vie si triste! Peut-être +je vais tomber dans cette loge; les fidèles réunis à la Visitation ne +me verront point arriver, et demain, ils apprendront que leur futur +archevêque s’est oublié dans une loge de l’Opéra, et encore, déguisé en +domestique et couvert d’une livrée! Adieu toute ma réputation! Et que me +fait ma réputation!» + +Toutefois, vers les huit heures trois quarts, Fabrice fit effort sur +lui-même; il quitta sa loge des quatrièmes et eut toutes les peines +du monde à gagner, à pied, le lieu où il devait quitter son habit de +demi-livrée et prendre un vêtement plus convenable. Ce ne fut que vers +les neuf heures qu’il arriva à la Visitation, dans un état de pâleur +et de faiblesse tel que le bruit se répandit dans l’église que M. le +coadjuteur ne pourrait pas prêcher ce soir-là. On peut juger des soins +que lui prodiguèrent les religieuses, à la grille de leur parloir +intérieur où il s’était réfugié. Ces dames parlaient beaucoup; Fabrice +demanda à être seul quelques instants, puis il courut à sa chaire. Un de +ses aides de camp lui avait annoncé, vers les trois heures, que l’église +de la Visitation était entièrement remplie mais de gens appartenant +à la dernière classe et attirés apparemment par le spectacle de +l’illumination. En entrant en chaire, Fabrice fut agréablement surpris +de trouver toutes les chaises occupées par les jeunes gens à la mode et +par les personnages de la plus haute distinction. + +Quelques phrases d’excuses commencèrent son sermon et furent reçues avec +des cris comprimés d’admiration. Ensuite vint la description passionnée +du malheureux dont il faut avoir pitié pour honorer dignement la Madone +de Pitié, qui, elle-même, a tant souffert sur la terre. L’orateur était +fort ému; il y avait des moments où il pouvait à peine prononcer les +mots de façon à être entendu dans toutes les parties de cette petite +église. Aux yeux de toutes les femmes et de bon nombre des hommes, il +avait l’air lui-même du malheureux dont il fallait prendre pitié, tant +sa pâleur était extrême. Quelques minutes après les phrases d’excuses +par lesquelles il avait commencé son discours, on s’aperçut qu’il +était hors de son assiette ordinaire: on le trouvait ce soir-là d’une +tristesse plus profonde et plus tendre que de coutume. Une fois on +lui vit les larmes aux yeux: à l’instant il s’éleva dans l’auditoire +un sanglot général et si bruyant, que le sermon en fut tout à fait +interrompu. + +Cette première interruption fut suivie de dix autres; on poussait des +cris d’admiration, il y avait des éclats de larmes; on entendait à +chaque instant des cris tels que: Ah! sainte Madone! Ah! grand Dieu! +L’émotion était si générale et si invincible dans ce public d’élite, que +personne n’avait honte de pousser des cris, et les gens qui y étaient +entraînés ne semblaient point ridicules à leurs voisins. + +Au repos qu’il est d’usage de prendre au milieu du sermon, on dit à +Fabrice qu’il n’était resté absolument personne au spectacle; une seule +dame se voyait encore dans sa loge, la marquise Crescenzi. Pendant ce +moment de repos on entendit tout à coup beaucoup de bruit dans la salle: +c’étaient les fidèles qui votaient une statue à M. le coadjuteur. Son +succès dans la seconde partie du discours fut tellement fou et mondain, +les élans de contrition chrétienne furent tellement remplacés par des +cris d’admiration tout à fait profanes, qu’il crut devoir adresser, en +quittant la chaire, une sorte de réprimande aux auditeurs. Sur quoi +tous sortirent à la fois avec un mouvement qui avait quelque chose de +singulier et de compassé; et, en arrivant à la rue, tous se mettaient à +applaudir avec fureur et à crier: + +--E viva del Dongo! + +Fabrice consulta sa montre avec précipitation, et courut à une petite +fenêtre grillée qui éclairait l’étroit passage de l’orgue à l’intérieur +du couvent. Par politesse envers la foule incroyable et insolite qui +remplissait la rue, le suisse du palais Crescenzi avait placé une +douzaine de torches dans ces mains de fer que l’on voit sortir des +murs de face des palais bâtis au Moyen Age. Après quelques minutes, et +longtemps avant que les cris eussent cessé, l’événement que Fabrice +attendait avec tant d’anxiété arriva, la voiture de la marquise revenant +du spectacle, parut dans la rue; le cocher fut obligé de s’arrêter, et +ce ne fut qu’au plus petit pas, et à force de cris, que la voiture put +gagner la porte. + +La marquise avait été touchée de la musique sublime, comme le sont les +cœurs malheureux, mais bien plus encore de la solitude parfaite du +spectacle lorsqu’elle en apprit la cause. Au milieu du second acte, et +le ténor admirable étant en scène, les gens même du parterre avaient +tout à coup déserté leurs places pour aller tenter fortune et essayer de +pénétrer dans l’église de la Visitation. La marquise, se voyant arrêtée +par la foule devant sa porte, fondit en larmes. «Je n’avais pas fait un +mauvais choix!» se dit-elle. + +Mais précisément à cause de ce moment d’attendrissement elle résista +avec fermeté aux instances du marquis et de tous les amis de la maison, +qui ne concevaient pas qu’elle n’allât point voir un prédicateur aussi +étonnant. «Enfin, disait-on, il l’emporte même sur le meilleur ténor de +l’Italie!» «Si je le vois, je suis perdue!» se disait la marquise. + +Ce fut en vain que Fabrice, dont le talent semblait plus brillant chaque +jour, prêcha encore plusieurs fois dans cette même petite église, +voisine du palais Crescenzi, jamais il n’aperçut Clélia, qui même à +la fin prit de l’humeur de cette affectation à venir troubler sa rue +solitaire, après l’avoir déjà chassée de son jardin. + +En parcourant les figures de femmes qui l’écoutaient, Fabrice remarquait +depuis assez longtemps une petite figure brune fort jolie, et dont les +yeux jetaient des flammes. Ces yeux magnifiques étaient ordinairement +baignés de larmes dès la huitième ou dixième phrase du sermon. Quand +Fabrice était obligé de dire des choses longues et ennuyeuses pour +lui-même, il reposait assez volontiers ses regards sur cette tête dont +la jeunesse lui plaisait. Il apprit que cette jeune personne s’appelait +Anetta Marini, fille unique et héritière du plus riche marchand drapier +de Parme, mort quelques mois auparavant. + +Bientôt le nom de cette Anetta Marini, fille du drapier, fut dans toutes +les bouches; elle était devenue éperdument amoureuse de Fabrice. Lorsque +les fameux sermons commencèrent, son mariage était arrêté avec Giacomo +Rassi, fils aîné du ministre de la justice, lequel ne lui déplaisait +point; mais à peine eut-elle entendu deux fois monsignore Fabrice, +qu’elle déclara qu’elle ne voulait plus se marier; et, comme on lui +demandait la cause d’un si singulier changement, elle répondit qu’il +n’était pas digne d’une honnête fille d’épouser un homme en se sentant +éperdument éprise d’un autre. Sa famille chercha d’abord sans succès +quel pouvait être cet autre. + +Mais les larmes brûlantes qu’Anetta versait au sermon mirent sur la voie +de la vérité; sa mère et ses oncles lui ayant demandé si elle aimait +monsignore Fabrice, elle répondit avec hardiesse que, puisqu’on avait +découvert la vérité, elle ne s’avilirait point par un mensonge; elle +ajouta que, n’ayant aucun espoir d’épouser l’homme qu’elle adorait, elle +voulait du moins n’avoir plus les yeux offensés par la figure ridicule +du contino Rassi. Ce ridicule donné au fils d’un homme que poursuivait +l’envie de toute la bourgeoisie devint, en deux jours, l’entretien de +toute la ville. La réponse d’Anetta Marini parut charmante, et tout le +monde la répéta. On en parla au palais Crescenzi comme on en parlait +partout. + +Clélia se garda bien d’ouvrir la bouche sur un tel sujet dans son salon; +mais elle fit des questions à sa femme de chambre, et, le dimanche +suivant, après avoir entendu la messe à la chapelle de son palais, +elle fit monter sa femme de chambre dans sa voiture, et alla chercher +une seconde messe à la paroisse de Mlle Marini. Elle y trouva réunis +tous les beaux de la ville attirés par le même motif; ces messieurs se +tenaient debout près de la porte. Bientôt, au grand mouvement qui se +fit parmi eux, la marquise comprit que cette Mlle Marini entrait dans +l’église; elle se trouva fort bien placée pour la voir, et, malgré sa +piété, ne donna guère d’attention à la messe. Clélia trouva à cette +beauté bourgeoise un petit air décidé qui, suivant elle, eût pu convenir +tout au plus à une femme mariée depuis plusieurs années. Du reste elle +était admirablement bien prise dans sa petite taille, et ses yeux, comme +l’on dit en Lombardie, semblaient faire la conversation avec les choses +qu’ils regardaient. La marquise s’enfuit avant la fin de la messe. + +Dès le lendemain, les amis de la maison Crescenzi, lesquels venaient +tous les soirs passer la soirée, racontèrent un nouveau trait ridicule +de l’Anetta Marini. Comme sa mère, craignant quelque folie de sa part, +ne laissait que peu d’argent à sa disposition, Anetta était allée +offrir une magnifique bague en diamants, cadeau de son père, au célèbre +Hayez, alors à Parme pour les salons du palais Crescenzi, et lui +demander le portrait de M. del Dongo; mais elle voulut que ce portrait +fût vêtu simplement de noir, et non point en habit de prêtre. Or, la +veille, la mère de la petite Anetta avait été bien surprise, et encore +plus scandalisée de trouver dans la chambre de sa fille un magnifique +portrait de Fabrice del Dongo, entouré du plus beau cadre que l’on eût +doré à Parme depuis vingt ans. + + + + +CHAPITRE XXVIII + + +Entraîné par les événements, nous n’avons pas eu le temps d’esquisser la +race comique de courtisans qui pullulent à la cour de Parme et faisaient +de drôles de commentaires sur les événements par nous racontés. Ce +qui rend en ce pays-là un petit noble, garni de ses trois ou quatre +mille livres de rente, digne de figurer en bas noirs, aux levers du +prince, c’est d’abord de n’avoir jamais lu Voltaire et Rousseau: cette +condition est peu difficile à remplir. Il fallait ensuite savoir parler +avec attendrissement du rhume du souverain, ou de la dernière caisse de +minéralogie qu’il avait reçue de Saxe. Si après cela on ne manquait pas +à la messe un seul jour de l’année, si l’on pouvait compter au nombre +de ses amis intimes deux ou trois gros moines, le prince daignait vous +adresser une fois la parole tous les ans, quinze jours avant ou quinze +jours après le premier janvier, ce qui vous donnait un grand relief dans +votre paroisse, et le percepteur des contributions n’osait pas trop vous +vexer si vous étiez en retard sur la somme annuelle de cent francs à +laquelle étaient imposées vos petites propriétés. + +M. Gonzo était un pauvre hère de cette sorte, fort noble, qui, outre +qu’il possédait quelque petit bien, avait obtenu par le crédit du +marquis Crescenzi une place magnifique, rapportant mille cent cinquante +francs par an. Cet homme eût pu dîner chez lui, mais il avait une +passion: il n’était à son aise et heureux que lorsqu’il se trouvait dans +le salon de quelque grand personnage qui lui dît de temps à autre: + +--Taisez-vous, Gonzo, vous n’êtes qu’un sot. + +Ce jugement était dicté par l’humeur, car Gonzo avait presque toujours +plus d’esprit que le grand personnage. Il parlait à propos de tout et +avec assez de grâce: de plus, il était prêt à changer d’opinion sur +une grimace du maître de la maison. A vrai dire, quoique d’une adresse +profonde pour ses intérêts, il n’avait pas une idée, et quand le prince +n’était pas enrhumé, il était quelquefois embarrassé au moment d’entrer +dans un salon. + +Ce qui dans Parme avait valu une réputation à Gonzo, c’était un +magnifique chapeau à trois cornes garni d’une plume noire un peu +délabrée, qu’il mettait, même en frac; mais il fallait voir la façon +dont il portait cette plume, soit sur la tête, soit à la main; là était +le talent et l’importance. Il s’informait avec une anxiété véritable de +l’état de santé du petit chien de la marquise, et si le feu eût pris +au palais Crescenzi, il eût exposé sa vie pour sauver un de ces beaux +fauteuils de brocart d’or, qui depuis tant d’années accrochaient sa +culotte de soie noire, quand par hasard il osait s’y asseoir un instant. + +Sept ou huit personnages de cette espèce arrivaient tous les soirs à +sept heures dans le salon de la marquise Crescenzi. A peine assis, +un laquais magnifiquement vêtu d’une livrée jonquille toute couverte +de galons d’argent, ainsi que la veste rouge qui en complétait la +magnificence, venait prendre les chapeaux et les cannes des pauvres +diables. Il était immédiatement suivi d’un valet de chambre apportant +une tasse de café infiniment petite, soutenue par un pied d’argent en +filigrane; et toutes les demi-heures un maître d’hôtel, portant épée et +habit magnifique à la française, venait offrir des glaces. + +Une demi-heure après les petits courtisans râpés, on voyait arriver cinq +ou six officiers parlant haut et d’un air tout militaire et discutant +habituellement sur le nombre et l’espèce des boutons que doit porter +l’habit du soldat pour que le général en chef puisse remporter des +victoires. Il n’eût pas été prudent de citer dans ce salon un journal +français; car, quand même la nouvelle se fût trouvée des plus agréables, +par exemple cinquante libéraux fusillés en Espagne, le narrateur n’en +fût pas moins resté convaincu d’avoir lu un journal français. Le +chef-d’œuvre de l’habileté de tous ces gens-là était d’obtenir tous les +dix ans une augmentation de pension de cent cinquante francs. C’est +ainsi que le prince partage avec sa noblesse le plaisir de régner sur +les paysans et sur les bourgeois. + +Le principal personnage, sans contredit, du salon Crescenzi, était le +chevalier Foscarini, parfaitement honnête homme; aussi avait-il été un +peu en prison sous tous les régimes. Il était membre de cette fameuse +chambre des députés qui, à Milan, rejeta la loi de l’enregistrement +présentée par Napoléon, trait peu fréquent dans l’histoire. Le chevalier +Foscarini, après avoir été vingt ans l’ami de la mère du marquis, était +resté l’homme influent dans la maison. Il avait toujours quelque conte +plaisant à faire, mais rien n’échappait à sa finesse, et la jeune +marquise, qui se sentait coupable au fond du cœur, tremblait devant lui. + +Comme Gonzo avait une véritable passion pour le grand seigneur, qui lui +disait des grossièretés et le faisait pleurer une ou deux fois par an, +sa manie était de chercher à lui rendre de petits services; et, s’il +n’eût été paralysé par les habitudes d’une extrême pauvreté, il eût +pu réussir quelquefois, car il n’était pas sans une certaine dose de +finesse et une beaucoup plus grande d’effronterie. + +Le Gonzo, tel que nous le connaissons, méprisait assez la marquise +Crescenzi, car de sa vie elle ne lui avait adressé une parole peu polie; +mais enfin elle était la femme de ce fameux marquis Crescenzi, chevalier +d’honneur de la princesse, et qui, une fois ou deux par mois, disait à +Gonzo: + +--Tais-toi, Gonzo, tu n’es qu’une bête. + +Le Gonzo remarqua que tout ce qu’on disait de la petite Anetta Marini +faisait sortir la marquise, pour un instant, de l’état de rêverie et +d’incurie où elle restait habituellement plongée jusqu’au moment où onze +heures sonnaient, alors elle faisait le thé, et en offrait à chaque +homme présent, en l’appelant par son nom. Après quoi, au moment de +rentrer chez elle, elle semblait trouver un moment de gaieté, c’était +l’instant qu’on choisissait pour lui réciter les sonnets satiriques. + +On en fait d’excellents en Italie: c’est le seul genre de littérature +qui ait encore un peu de vie; à la vérité il n’est pas soumis à la +censure, et les courtisans de la casa Crescenzi annonçaient toujours +leur sonnet par ces mots: + +--Madame la marquise veut-elle permettre que l’on récite devant elle un +bien mauvais sonnet? + +Et quand le sonnet avait fait rire et avait été répété deux ou trois +fois, l’un des officiers ne manquait pas de s’écrier: + +--M. le ministre de la police devrait bien s’occuper de faire un peu +pendre les auteurs de telles infamies. + +Les sociétés bourgeoises, au contraire, accueillent ces sonnets avec +l’admiration la plus franche, et les clercs de procureurs en vendent des +copies. + +D’après la sorte de curiosité montrée par la marquise, Gonzo se figura +qu’on avait trop vanté devant elle la beauté de la petite Marini qui +d’ailleurs avait un million de fortune, et qu’elle en était jalouse. +Comme avec son sourire continu et son effronterie complète envers tout +ce qui n’était pas noble, Gonzo pénétrait partout, dès le lendemain il +arriva dans le salon de la marquise, portant son chapeau à plumes d’une +certaine façon triomphante et qu’on ne lui voyait guère qu’une fois ou +deux chaque année lorsque le prince lui avait dit: + +--Adieu, Gonzo. + +Après avoir salué respectueusement la marquise, Gonzo ne s’éloigna point +comme de coutume pour aller prendre place sur le fauteuil qu’on venait +de lui avancer. Il se plaça au milieu du cercle, et s’écria brutalement: + +--J’ai vu le portrait de Mgr del Dongo. + +Clélia fut tellement surprise qu’elle fut obligée de s’appuyer sur le +bras de son fauteuil; elle essaya de faire tête à l’orage, mais bientôt +fut obligée de déserter le salon. + +--Il faut convenir, mon pauvre Gonzo, que vous êtes d’une maladresse +rare, s’écria avec hauteur l’un des officiers qui finissait sa +quatrième glace. Comment ne savez-vous pas que le coadjuteur, qui a +été l’un des plus braves colonels de l’armée de Napoléon, a joué jadis +un tour pendable au père de la marquise, en sortant de la citadelle +où le général Conti commandait comme il fût sorti de la Steccata (la +principale église de Parme)? + +--J’ignore en effet bien des choses, mon cher capitaine, et je suis un +pauvre imbécile qui fais des bévues toute la journée. + +Cette réplique, tout à fait dans le goût italien, fit rire aux dépens +du brillant officier. La marquise rentra bientôt; elle s’était armée +de courage, et n’était pas sans quelque vague espérance de pouvoir +elle-même admirer ce portrait de Fabrice, que l’on disait excellent. +Elle parla des éloges du talent de Hayez, qui l’avait fait. Sans le +savoir elle adressait des sourires charmants au Gonzo qui regardait +l’officier d’un air malin. Comme tous les autres courtisans de la +maison se livraient au même plaisir, l’officier prit la fuite, non sans +vouer une haine mortelle au Gonzo; celui-ci triomphait, et, le soir, en +prenant congé, fut engagé à dîner pour le lendemain. + +--En voici bien d’une autre! s’écria Gonzo, le lendemain, après le +dîner, quand les domestiques furent sortis, n’arrive-t-il pas que notre +coadjuteur est tombé amoureux de la petite Marini!... + +On peut juger du trouble qui s’éleva dans le cœur de Clélia en entendant +un mot aussi extraordinaire. Le marquis lui-même fut ému. + +--Mais Gonzo, mon ami, vous battez la campagne comme à l’ordinaire! et +vous devriez parler avec un peu plus de retenue d’un personnage qui a eu +l’honneur de faire onze fois la partie de whist de Son Altesse! + +--Eh bien! monsieur le marquis, répondit le Gonzo avec la grossièreté +des gens de cette espèce, je puis vous jurer qu’il voudrait bien aussi +faire la partie de la petite Marini. Mais il suffit que ces détails vous +déplaisent; ils n’existent plus pour moi, qui veux avant tout ne pas +choquer mon adorable marquis. + +Toujours, après le dîner, le marquis se retirait pour faire la sieste. +Il n’eut garde, ce jour-là; mais le Gonzo se serait plutôt coupé la +langue que d’ajouter un mot sur la petite Marini; et, à chaque instant, +il commençait un discours, calculé de façon à ce que le marquis pût +espérer qu’il allait revenir aux amours de la petite bourgeoise. Le +Gonzo avait supérieurement cet esprit italien qui consiste à différer +avec délices de lancer le mot désiré. Le pauvre marquis, mourant de +curiosité, fut obligé de faire des avances: il dit à Gonzo que, quand +il avait le plaisir de dîner avec lui, il mangeait deux fois davantage. +Gonzo ne comprit pas, et se mit à décrire une magnifique galerie de +tableaux que formait la marquise Balbi, la maîtresse du feu prince; +trois ou quatre fois il parla de Hayez, avec l’accent plein de lenteur +de l’admiration la plus profonde. Le marquis se disait: «Bon! il va +arriver enfin au portrait commandé par la petite Marini!» Mais c’est ce +que Gonzo n’avait garde de faire. Cinq heures sonnèrent, ce qui donna +beaucoup d’humeur au marquis, qui était accoutumé à monter en voiture à +cinq heures et demie, après sa sieste, pour aller au Corso. + +--Voilà comment vous êtes, avec vos bêtises! dit-il grossièrement au +Gonzo; vous me ferez arriver au Corso après la princesse, dont je suis +le chevalier d’honneur, et qui peut avoir des ordres à me donner. +Allons! dépêchez! dites-moi en peu de paroles, si vous le pouvez, ce que +c’est que ces prétendues amours de Mgr le coadjuteur? + +Mais le Gonzo voulait réserver ce récit pour l’oreille de la marquise, +qui l’avait invité à dîner; il dépêcha donc, en fort peu de mots, +l’histoire réclamée, et le marquis, à moitié endormi, courut faire sa +sieste. Le Gonzo prit une tout autre manière avec la pauvre marquise. +Elle était restée tellement jeune et naïve au milieu de sa haute +fortune, qu’elle crut devoir réparer la grossièreté avec laquelle le +marquis venait d’adresser la parole au Gonzo. Charmé de ce succès, +celui-ci retrouva toute son éloquence, et se fit un plaisir, non moins +qu’un devoir, d’entrer avec elle dans des détails infinis. + +La petite Anetta Marini donnait jusqu’à un sequin par place qu’on lui +retenait au sermon; elle arrivait toujours avec deux de ses tantes et +l’ancien caissier de son père. Ces places, qu’elle faisait garder dès la +veille, étaient choisies en général presque vis-à-vis la chaire, mais un +peu du côté du grand autel, car elle avait remarqué que le coadjuteur +se tournait souvent vers l’autel. Or, ce que le public avait remarqué +aussi, c’est que non rarement les yeux si parlants du jeune prédicateur +s’arrêtaient avec complaisance sur la jeune héritière, cette beauté si +piquante; et apparemment avec quelque attention, car, dès qu’il avait +les yeux fixés sur elle, son sermon devenait savant; les citations y +abondaient, l’on n’y trouvait plus de ces mouvements qui partent du +cœur; et les dames, pour qui l’intérêt cessait presque aussitôt, se +mettaient à regarder la Marini et à en médire. + +Clélia se fit répéter jusqu’à trois fois tous ces détails singuliers. +A la troisième, elle devint fort rêveuse; elle calculait qu’il y avait +justement quatorze mois qu’elle n’avait vu Fabrice. «Y aurait-il un bien +grand mal, se disait-elle, à passer une heure dans une église, non pour +voir Fabrice, mais pour entendre un prédicateur célèbre? D’ailleurs, +je me placerai loin de la chaire, et je ne regarderai Fabrice qu’une +fois en entrant et une autre fois à la fin du sermon... Non, se disait +Clélia, ce n’est pas Fabrice que je vais voir, je vais entendre le +prédicateur étonnant!» Au milieu de tous ces raisonnements, la marquise +avait des remords; sa conduite avait été si belle depuis quatorze mois! +Enfin, se dit-elle, pour trouver quelque paix avec elle-même, si la +première femme qui viendra ce soir a été entendre prêcher monsignore del +Dongo, j’irai aussi; si elle n’y est point allée, je m’abstiendrai. + +Une fois ce parti pris, la marquise fit le bonheur du Gonzo en lui +disant: + +--Tâchez de savoir quel jour le coadjuteur prêchera, et dans quelle +église? Ce soir, avant que vous ne sortiez, j’aurai peut-être une +commission à vous donner. + +A peine Gonzo parti pour le Corso, Clélia alla prendre l’air dans le +jardin de son palais. Elle ne se fit pas l’objection que depuis dix +mois elle n’y avait pas mis les pieds. Elle était vive, animée; elle +avait des couleurs. Le soir, à chaque ennuyeux qui entrait dans le +salon, son cœur palpitait d’émotion. Enfin on annonça le Gonzo, qui, du +premier coup d’œil, vit qu’il allait être l’homme nécessaire pendant +huit jours. «La marquise est jalouse de la petite Marini, et ce serait, +ma foi, une comédie bien montée, se dit-il, que celle dans laquelle la +marquise jouerait le premier rôle, la petite Anetta la soubrette, et +monsignore del Dongo l’amoureux! Ma foi, le billet d’entrée ne serait +pas trop payé à deux francs.» Il ne se sentait pas de joie, et, pendant +toute la soirée, il coupait la parole à tout le monde et racontait +les anecdotes les plus saugrenues (par exemple, la célèbre actrice et +le marquis de Pequigny, qu’il avait apprise la veille d’un voyageur +français). La marquise, de son côté, ne pouvait tenir en place; elle se +promenait dans le salon, elle passait dans une galerie voisine du salon, +où le marquis n’avait admis que des tableaux coûtant chacun plus de +vingt mille francs. Ces tableaux avaient un langage si clair ce soir-là +qu’ils fatiguaient le cœur de la marquise à force d’émotion. Enfin, elle +entendit ouvrir les deux battants, elle courut au salon; c’était la +marquise Raversi! Mais en lui adressant les compliments d’usage, Clélia +sentait que la voix lui manquait. La marquise lui fit répéter deux fois +la question: + +--Que dites-vous du prédicateur à la mode? qu’elle n’avait point +entendue d’abord. + +--Je le regardais comme un petit intrigant, très digne neveu de +l’illustre comtesse Mosca; mais à la dernière fois qu’il a prêché, +tenez, à l’église de la Visitation, vis-à-vis de chez vous, il a été +tellement sublime, que, toute haine cessante, je le regarde comme +l’homme le plus éloquent que j’aie jamais entendu. + +--Ainsi vous avez assisté à un de ses sermons? dit Clélia toute +tremblante de bonheur. + +--Mais, comment, dit la marquise en riant, vous ne m’écoutiez donc pas? +Je n’y manquerais pas pour tout au monde. On dit qu’il est attaqué de la +poitrine, et que bientôt il ne prêchera plus! + +A peine la marquise sortie, Clélia appela le Gonzo dans la galerie. + +--Je suis presque résolue, lui dit-elle, à entendre ce prédicateur si +vanté. Quand prêchera-t-il? + +--Lundi prochain, c’est-à-dire dans trois jours; et l’on dirait qu’il a +deviné le projet de Votre Excellence; car il vient prêcher à l’église de +la Visitation. + +Tout n’était pas expliqué; mais Clélia ne trouvait plus de voix pour +parler; elle fit cinq ou six tours dans la galerie, sans ajouter une +parole. Gonzo se disait: «Voilà la vengeance qui la travaille. Comment +peut-on être assez insolent pour se sauver d’une prison, surtout quand +on a l’honneur d’être gardé par un héros tel que le général Fabio Conti!» + +--Au reste, il faut se presser, ajouta-t-il avec une fine ironie; il +est touché à la poitrine. J’ai entendu le docteur Rambo dire qu’il n’a +pas un an de vie; Dieu le punit d’avoir rompu son ban en se sauvant +traîtreusement de la citadelle. + +La marquise s’assit sur le divan de la galerie, et fit signe à Gonzo de +l’imiter. Après quelques instants, elle lui remit une petite bourse où +elle avait préparé quelques sequins. + +--Faites-moi retenir quatre places. + +--Sera-t-il permis au pauvre Gonzo de se glisser à la suite de Votre +Excellence? + +--Sans doute; faites retenir cinq places... Je ne tiens nullement, +ajouta-t-elle, à être près de la chaire mais j’aimerais à voir Mlle +Marini, que l’on dit si jolie. + +La marquise ne vécut pas pendant les trois jours qui la séparaient du +fameux lundi, jour du sermon. Le Gonzo, pour qui c’était un insigne +honneur d’être vu en public à la suite d’une aussi grande dame, avait +arboré son habit français avec l’épée; ce n’est pas tout, profitant +du voisinage du palais, il fit porter dans l’église un fauteuil doré +magnifique destiné à la marquise, ce qui fut trouvé de la dernière +insolence par les bourgeois. On peut penser ce que devint la pauvre +marquise, lorsqu’elle aperçut ce fauteuil, et qu’on l’avait placé +précisément vis-à-vis la chaire. Clélia était si confuse, baissant +les yeux, et réfugiée dans un coin de cet immense fauteuil, qu’elle +n’eut pas même le courage de regarder la petite Marini, que le Gonzo +lui indiquait de la main, avec une effronterie dont elle ne pouvait +revenir. Tous les êtres non nobles n’étaient absolument rien aux yeux du +courtisan. + +Fabrice parut dans la chaire; il était si maigre, si pâle, tellement +consumé, que les yeux de Clélia se remplirent de larmes à l’instant. +Fabrice dit quelques paroles, puis s’arrêta, comme si la voix lui +manquait tout à coup; il essaya vainement de commencer quelques phrases; +il se retourna, et prit un papier écrit. + +--Mes frères, dit-il, une âme malheureuse et bien digne de toute votre +pitié vous engage, par ma voix, à prier pour la fin de ses tourments, +qui ne cesseront qu’avec sa vie. + +Fabrice lut la suite de son papier fort lentement; mais l’expression +de sa voix était telle, qu’avant le milieu de la prière tout le monde +pleurait, même le Gonzo. «Au moins on ne me remarquera pas», se disait +la marquise en fondant en larmes. + +Tout en lisant le papier écrit, Fabrice trouva deux ou trois idées +sur l’état de l’homme malheureux pour lequel il venait solliciter les +prières des fidèles. Bientôt les pensées lui arrivèrent en foule. En +ayant l’air de s’adresser au public, il ne parlait qu’à la marquise. Il +termina son discours un peu plus tôt que de coutume, parce que, quoi +qu’il pût faire, les larmes le gagnaient à un tel point qu’il ne pouvait +plus prononcer d’une manière intelligible. Les bons juges trouvèrent +ce sermon singulier, mais égal au moins, pour le pathétique, au fameux +sermon prêché aux lumières. Quant à Clélia, à peine eut-elle entendu +les dix premières lignes de la prière lue par Fabrice, qu’elle regarda +comme un crime atroce d’avoir pu passer quatorze mois sans le voir. En +rentrant chez elle, elle se mit au lit pour pouvoir penser à Fabrice en +toute liberté; et le lendemain d’assez bonne heure, Fabrice reçut un +billet ainsi conçu: + +On compte sur votre honneur; cherchez quatre braves de la discrétion +desquels vous soyez sûr, et demain au moment où minuit sonnera à la +Steccata, trouvez-vous près d’une petite porte qui porte le numéro 19, +dans la rue Saint-Paul. Songez que vous pouvez être attaqué, ne venez +pas seul. + +En reconnaissant ces caractères divins, Fabrice tomba à genoux et fondit +en larmes: «Enfin, s’écria-t-il, après quatorze mois et huit jours! +Adieu les prédications.» + +Il serait bien long de décrire tous les genres de folies auxquels furent +en proie, ce jour-là, les cœurs de Fabrice et de Clélia. La petite porte +indiquée dans le billet n’était autre que celle de l’orangerie du palais +Crescenzi, et, dix fois dans la journée, Fabrice trouva le moyen de la +voir. Il prit des armes, et seul, un peu avant minuit, d’un pas rapide, +il passait près de cette porte, lorsque à son inexprimable joie, il +entendit une voix bien connue, dire d’un ton très bas: + +--Entre ici, ami de mon cœur. + +Fabrice entra avec précaution, et se trouva à la vérité dans +l’orangerie, mais vis-à-vis une fenêtre fortement grillée et élevée, +au-dessus du sol, de trois ou quatre pieds. L’obscurité était profonde, +Fabrice avait entendu quelque bruit dans cette fenêtre, et il en +reconnaissait la grille avec la main, lorsqu’il sentit une main, passée +à travers les barreaux, prendre la sienne et la porter à des lèvres qui +lui donnèrent un baiser. + +--C’est moi, lui dit une voix chérie, qui suis venue ici pour te dire +que je t’aime, et pour te demander si tu veux m’obéir. + +On peut juger de la réponse, de la joie, de l’étonnement de Fabrice; +après les premiers transports, Clélia lui dit: + +--J’ai fait vœu à la Madone, comme tu sais, de ne jamais te voir; c’est +pourquoi je te reçois dans cette obscurité profonde. Je veux bien que tu +saches que, si jamais tu me forçais à te regarder en plein jour, tout +serait fini entre nous. Mais d’abord, je ne veux pas que tu prêches +devant Anetta Marini, et ne va pas croire que c’est moi qui ai eu la +sottise de faire porter un fauteuil dans la maison de Dieu. + +--Mon cher ange, je ne prêcherai plus devant qui que ce soit; je n’ai +prêché que dans l’espoir qu’un jour je te verrais. + +--Ne parle pas ainsi, songe qu’il ne m’est pas permis, à moi, de te voir. + +Ici, nous demandons la permission de passer, sans en dire un seul mot, +sur un espace de trois années. + +A l’époque où reprend notre récit, il y avait déjà longtemps que le +comte Mosca était de retour à Parme, comme premier ministre, plus +puissant que jamais. + +Après ces trois années de bonheur divin, l’âme de Fabrice eut un caprice +de tendresse qui vint tout changer. La marquise avait un charmant petit +garçon de deux ans, Sandrino, qui faisait la joie de sa mère; il était +toujours avec elle ou sur les genoux du marquis Crescenzi; Fabrice +au contraire, ne le voyait presque jamais; il ne voulut pas qu’il +s’accoutumât à chérir un autre père. Il conçut le dessein d’enlever +l’enfant avant que ses souvenirs fussent bien distincts. + +Dans les longues heures de chaque journée où la marquise ne pouvait voir +son ami, la présence de Sandrino la consolait; car nous avons à avouer +une chose qui semblera bizarre au nord des Alpes: malgré ses erreurs +elle était restée fidèle à son vœu; elle avait promis à la Madone, l’on +se le rappelle peut-être, de ne jamais voir Fabrice; telles avaient été +ses paroles précises: en conséquence elle ne le recevait que de nuit, et +jamais il n’y avait de lumières dans l’appartement. + +Mais tous les soirs il était reçu par son amie; et, ce qui est +admirable, au milieu d’une cour dévorée par la curiosité et par +l’ennui, les précautions de Fabrice avaient été si habilement +calculées, que jamais cette amicizia, comme on dit en Lombardie, ne +fut même soupçonnée. Cet amour était trop vif pour qu’il n’y eût pas +des brouilles; Clélia était fort sujette à la jalousie, mais presque +toujours les querelles venaient d’une autre cause. Fabrice avait abusé +de quelque cérémonie publique pour se trouver dans le même lieu que la +marquise et la regarder, elle saisissait alors un prétexte pour sortir +bien vite, et pour longtemps exilait son ami. + +On était étonné à la cour de Parme de ne connaître aucune intrigue à +une femme aussi remarquable par sa beauté et l’élévation de son esprit; +elle fit naître des passions qui inspirèrent bien des folies, et souvent +Fabrice aussi fut jaloux. + +Le bon archevêque Landriani était mort depuis longtemps; la piété, +les mœurs exemplaires, l’éloquence de Fabrice l’avaient fait oublier; +son frère aîné était mort et tous les biens de la famille lui étaient +arrivés. A partir de cette époque il distribua chaque année aux vicaires +et aux curés de son diocèse les cent et quelque mille francs que +rapportait l’archevêché de Parme. + +Il eût été difficile de rêver une vie plus honorée, plus honorable et +plus utile que celle que Fabrice s’était faite, lorsque tout fut troublé +par ce malheureux caprice de tendresse. + +--D’après ce vœu que je respecte et qui fait pourtant le malheur de ma +vie puisque tu ne veux pas me voir de jour, dit-il un jour à Clélia, je +suis obligé de vivre constamment seul, n’ayant d’autre distraction que +le travail; et encore le travail me manque. Au milieu de cette façon +sévère et triste de passer les longues heures de chaque journée, une +idée s’est présentée, qui fait mon tourment et que je combats en vain +depuis six mois: mon fils ne m’aimera point, il ne m’entend jamais +nommer. Elevé au milieu du luxe aimable du palais Crescenzi, à peine +s’il me connaît. Le petit nombre de fois que je le vois, je songe à sa +mère, dont il me rappelle la beauté céleste et que je ne puis regarder, +et il doit me trouver une figure sérieuse, ce qui, pour les enfants, +veut dire triste. + +--Eh bien! dit la marquise, où tend tout ce discours qui m’effraye? + +--A ravoir mon fils! Je veux qu’il habite avec moi; je veux le voir tous +les jours, je veux qu’il s’accoutume à m’aimer; je veux l’aimer moi-même +à loisir. Puisqu’une fatalité unique au monde veut que je sois privé de +ce bonheur dont jouissent tant d’âmes tendres, et que je ne passe pas ma +vie avec tout ce que j’adore, je veux du moins avoir auprès de moi un +être qui te rappelle à mon cœur, qui te remplace en quelque sorte. Les +affaires et les hommes me sont à charge dans ma solitude forcée; tu sais +que l’ambition a toujours été un mot vide pour moi, depuis l’instant où +j’eus le bonheur d’être écroué par Barbone, et tout ce qui n’est pas +sensation de l’âme me semble ridicule dans la mélancolie qui loin de toi +m’accable. + +On peut comprendre la vive douleur dont le chagrin de son ami remplit +l’âme de la pauvre Clélia; sa tristesse fut d’autant plus profonde +qu’elle sentait que Fabrice avait une sorte de raison. Elle alla jusqu’à +mettre en doute si elle ne devait pas tenter de rompre son vœu. Alors +elle eût reçu Fabrice de jour comme tout autre personnage de la société, +et sa réputation de sagesse était trop bien établie pour qu’on en médît. +Elle se disait qu’avec beaucoup d’argent elle pourrait se faire relever +de son vœu; mais elle sentait aussi que cet arrangement tout mondain +ne tranquilliserait pas sa conscience, et peut-être le ciel irrité la +punirait de ce nouveau crime. + +D’un autre côté, si elle consentait à céder au désir si naturel de +Fabrice, si elle cherchait à ne pas faire le malheur de cette âme tendre +qu’elle connaissait si bien, et dont son vœu singulier compromettait +si étrangement la tranquillité, quelle apparence d’enlever le fils +unique d’un des plus grands seigneurs d’Italie sans que la fraude fût +découverte? Le marquis Crescenzi prodiguerait des sommes énormes, se +mettrait lui-même à la tête des recherches, et tôt ou tard l’enlèvement +serait connu. Il n’y avait qu’un moyen de parer à ce danger, il fallait +envoyer l’enfant au loin, à Edimbourg, par exemple, ou à Paris; mais +c’est à quoi la tendresse d’une mère ne pouvait se résoudre. L’autre +moyen proposé par Fabrice, et en effet le plus raisonnable, avait +quelque chose de sinistre augure et de presque encore plus affreux aux +yeux de cette mère éperdue; il fallait, disait Fabrice, feindre une +maladie; l’enfant serait de plus en plus mal, enfin il viendrait à +mourir pendant une absence du marquis Crescenzi. + +Une répugnance qui, chez Clélia, allait jusqu’à la terreur, causa une +rupture qui ne put durer. + +Clélia prétendait qu’il ne fallait pas tenter Dieu; que ce fils si chéri +était le fruit d’un crime, et que, si encore l’on irritait la colère +céleste, Dieu ne manquerait pas de le retirer à lui. Fabrice reparlait +de sa destinée singulière: + +--L’état que le hasard m’a donné, disait-il à Clélia, et mon amour +m’obligent à une solitude éternelle, je ne puis, comme la plupart de +mes confrères, avoir les douceurs d’une société intime, puisque vous ne +voulez me recevoir que dans l’obscurité, ce qui réduit à des instants, +pour ainsi dire, la partie de ma vie que je puis passer avec vous. + +Il y eut bien des larmes répandues. Clélia tomba malade; mais elle +aimait trop Fabrice pour se refuser constamment au sacrifice terrible +qu’il lui demandait. En apparence, Sandrino tomba malade; le marquis +se hâta de faire appeler les médecins les plus célèbres, et Clélia +rencontra dès cet instant un embarras terrible qu’elle n’avait pas +prévu; il fallait empêcher cet enfant adoré de prendre aucun des remèdes +ordonnés par les médecins; ce n’était pas une petite affaire. + +L’enfant, retenu au lit plus qu’il ne fallait pour sa santé, devint +réellement malade. Comment dire au médecin la cause de ce mal? Déchirée +par deux intérêts contraires et si chers, Clélia fut sur le point de +perdre la raison. Fallait-il consentir à une guérison apparente, et +sacrifier ainsi tout le fruit d’une feinte si longue et si pénible? +Fabrice, de son côté, ne pouvait ni se pardonner la violence qu’il +exerçait sur le cœur de son amie, ni renoncer à son projet. Il avait +trouvé le moyen d’être introduit toutes les nuits auprès de l’enfant +malade, ce qui avait amené une autre complication. La marquise venait +soigner son fils, et quelquefois Fabrice était obligé de la voir à la +clarté des bougies, ce qui semblait au pauvre cœur malade de Clélia un +péché horrible et qui présageait la mort de Sandrino. C’était en vain +que les casuistes les plus célèbres, consultés sur l’obéissance à un +vœu, dans le cas où l’accomplissement en serait évidemment nuisible, +avaient répondu que le vœu ne pouvait être considéré comme rompu d’une +façon criminelle, tant que la personne engagée par une promesse envers +la Divinité s’abstenait non pour un vain plaisir des sens mais pour ne +pas causer un mal évident. La marquise n’en fut pas moins au désespoir, +et Fabrice vit le moment où son idée bizarre allait amener la mort de +Clélia et celle de son fils. + +Il eut recours à son ami intime, le comte Mosca, qui tout vieux ministre +qu’il était, fut attendri de cette histoire d’amour qu’il ignorait en +grande partie. + +--Je vous procurerai l’absence du marquis pendant cinq ou six jours au +moins: quand la voulez-vous? + +A quelque temps de là, Fabrice vint dire au comte que tout était préparé +pour que l’on pût profiter de l’absence. + +Deux jours après, comme le marquis revenait à cheval d’une de ses +terres aux environs de Mantoue, des brigands, soldés apparemment par +une vengeance particulière, l’enlevèrent, sans le maltraiter en aucune +façon, et le placèrent dans une barque, qui employa trois jours à +descendre le Pô et à faire le même voyage que Fabrice avait exécuté +autrefois après la fameuse affaire Giletti. Le quatrième jour, les +brigands déposèrent le marquis dans une île déserte du Pô, après avoir +eu le soin de le voler complètement, et de ne lui laisser ni argent ni +aucun effet ayant la moindre valeur. Le marquis fut deux jours entiers +avant de pouvoir regagner son palais à Parme; il le trouva tendu de noir +et tout son monde dans la désolation. + +Cet enlèvement, fort adroitement exécuté, eut un résultat bien funeste: +Sandrino, établi en secret dans une grande et belle maison où la +marquise venait le voir presque tous les jours, mourut au bout de +quelques mois. Clélia se figura qu’elle était frappée par une juste +punition, pour avoir été infidèle à son vœu à la Madone: elle avait vu +si souvent Fabrice aux lumières, et même deux fois en plein jour et +avec des transports si tendres, durant la maladie de Sandrino! Elle +ne survécut que de quelques mois à ce fils si chéri, mais elle eut la +douceur de mourir dans les bras de son ami. + +Fabrice était trop amoureux et trop croyant pour avoir recours au +suicide; il espérait retrouver Clélia dans un meilleur monde, mais il +avait trop d’esprit pour ne pas sentir qu’il avait beaucoup à réparer. + +Peu de jours après la mort de Clélia, il signa plusieurs actes par +lesquels il assurait une pension de mille francs à chacun de ses +domestiques, et se réservait, pour lui-même, une pension égale; il +donnait des terres, valant cent milles livres de rente à peu près, à la +comtesse Mosca; pareille somme à la marquise del Dongo, sa mère, et ce +qui pouvait rester de la fortune paternelle, à l’une de ses sœurs mal +mariée. Le lendemain, après avoir adressé à qui de droit la démission +de son archevêché et de toutes les places dont l’avaient successivement +comblé la faveur d’Ernest V et l’amitié du premier ministre, il se +retira à la chartreuse de Parme, située dans les bois voisins du Pô, à +deux lieues de Sacca. + +La comtesse Mosca avait fort approuvé, dans le temps, que son mari +reprît le ministère, mais jamais elle n’avait voulu consentir à rentrer +dans les Etats d’Ernest V. Elle tenait sa cour à Vignano, à un quart de +lieue de Casal-Maggiore, sur la rive gauche du Pô, et par conséquent +dans les Etats de l’Autriche. Dans ce magnifique que palais de Vignano, +que le comte lui avait fait bâtir, elle recevait les jeudis toute la +haute société de Parme, et tous les jours ses nombreux amis. Fabrice +n’eût pas manqué un jour de venir à Vignano. La comtesse en un mot +réunissait toutes les apparences du bonheur, mais elle ne survécut que +fort peu de temps à Fabrice, qu’elle adorait, et qui ne passa qu’une +année dans sa chartreuse. + +Les prisons de Parme étaient vides, le comte immensément riche, Ernest +V adoré de ses sujets qui comparaient son gouvernement à celui des +grands-ducs de Toscane. + +TO THE HAPPY FEW + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Chartreuse de Parme, by Stendhal + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHARTREUSE DE PARME *** + +***** This file should be named 796-0.txt or 796-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/9/796/ + +Produced by Tokuya Matsumoto, HTML formatting by Walter Debeuf, +Project Gutenberg Volunteer. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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