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diff --git a/79058-0.txt b/79058-0.txt new file mode 100644 index 0000000..aca95d8 --- /dev/null +++ b/79058-0.txt @@ -0,0 +1,10432 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79058 *** + + + + + Au lecteur + + Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. + + La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. + + + + + CONTES + DU PAYS D’ARMOR + + + COULOMMIERS.—IMP. P. BRODARD ET GALLOIS. + + + + + CONTES + DU + PAYS D'ARMOR + + PAR + + MARIE DELORME + + + ILLUSTRATIONS + + PAR + + MM. BOUISSET, BOURGAIN, LANOS, MARTIN, MAS, + MOULIGNIÉ, ROBIDA, VOGEL. + + [Illustration] + + + PARIS + ARMAND COLIN ET Cie, EDITEURS + 1, 3, 5, RUE DE MÉZIÈRES + + 1890 + + Tous droits réservés. + + + + +PRÉFACE + + +L'enfant pleure ou s'ennuie; sa nourrice l'apaise avec une chanson, +ou l'amuse avec une histoire. L'enfance de l'humanité, comme celle de +l'homme, a pris plaisir aux chants et aux récits; les _contes_ sont +aussi vieux que notre race. + +Qu'ils devaient être bizarres, ces premiers essais de l'imagination +humaine! Ils étaient, sans doute, simples et courts; la mémoire y +tenait une grande place et les souvenirs du monde primitif y ont laissé +une empreinte ineffaçable. + +Animaux fantastiques à combattre, mers à traverser, forêts immenses à +défricher, tâches gigantesques à accomplir: tout cela ne rappelle-t-il +point les premiers pas de l'homme sur la terre, alors que, tout petit, +tout nu, tout misérable, il défendait, comme il pouvait, une vie sans +cesse menacée. Quand ces grands exploits étaient accomplis, les mères, +orgueilleuses, les racontaient à leurs fils; la tribu en gardait la +tradition, sans cesse augmentée et comme rajeunie de nouveaux épisodes, +en passant de bouche en bouche. + +Aussi les contes ont-ils un fond commun à tous les peuples. + +Les détails familiers, inventés par les conteurs, prennent tout +naturellement la couleur de ce qui les entoure: paysage, demeure ou +coutume, et voilà créée cette littérature populaire, où se retrouve +l'âme de l'humanité épanchant ses joies ou ses douleurs, ses passions +ou ses haines, sa sagesse ou sa folie, dans des milliers de contes, +chansons, héroïdes, fabliaux, ballades, dictons, proverbes, etc. + +Depuis une vingtaine d'années, l'étude de cet ensemble qu'on a +appelé _folklore_[1] occupe et même passionne, à juste titre, +beaucoup d'esprits distingués. Dans le monde entier, des savants, des +chercheurs recueillent chants, contes et légendes, les traduisent, en +les accompagnant de commentaires. En Angleterre, en Allemagne et en +France, tout particulièrement, ce travail a déjà acquis des proportions +considérables. + + [1] Mot anglais formé de: _folk_, les gens, les personnes, et _lore_, + science, tradition, savoir transmis. + +Sous ce titre: Les _Littératures populaires de toutes les nations_, +il se publie, chez M. Maisonneuve, un recueil d'une haute valeur +littéraire et scientifique; presque toutes les provinces de France y +sont ou y seront représentées. Ce sont les trois volumes consacrés par +M. Luzel à la Basse-Bretagne qui ont fourni la matière des _Contes du +Pays d'Armor_. + +J'en ai dû la communication à l'amitié de l'auteur, je les ai lus et +relus, et, à chaque lecture, je sentais croître le désir de faire +partager à la jeunesse et même au grand public, le vif plaisir que +j'éprouvais. Or, il faut bien l'avouer, les contes populaires ne +peuvent être mis dans toutes les mains. Ils ont la saveur, mais aussi +la crudité des choses incultes; de plus, recueillis uniquement dans un +but d'érudition, ils intéresseront les amateurs de _folklore_, mais +les redites, les longueurs, les épisodes parasites qui forcément les +encombrent, lasseraient bientôt la patience des lecteurs profanes. + +Avec l'autorisation de M. Luzel, j'en ai choisi un certain nombre, de +genres variés et propres à donner une idée exacte de la merveilleuse +richesse d'imagination qui caractérise les contes bretons. J'ai +scrupuleusement conservé le fond même du conte; je n'ai créé aucun +type, ajouté aucun épisode; je me suis bornée à enlever tout ce qui +pouvait alourdir la marche de l'action, à développer les situations et +les caractères dans le sens où ils étaient esquissés, enfin à faire +disparaître tout ce qui aurait écarté le livre de la bibliothèque de +famille, et je l'offre aujourd'hui au public, non comme mon œuvre, mais +comme celle des enfants de Breiz-Izel[2]. + + [2] La Petite-Bretagne, par opposition à la Grande-Bretagne + (Breiz-Veur, l'Angleterre). + +C'est un des meilleurs d'entre eux qui a recueilli ces contes. Pendant +plus de quarante ans, avec un zèle patient que rien ne rebutait, il a +écouté les conteurs et les conteuses, le crayon à la main, écrivant +sous leur dictée. Mendiants et mendiantes, pèlerines, chanteurs, +ouvriers, laboureurs, sont venus lui offrir leurs richesses, mine +inexplorée d'où il a su tirer des trésors précieux. Plus d'une fois, +c'est au bord des routes, assis sur les bruyères des talus, ou sous le +manteau noirci des grandes cheminées bretonnes, ou encore sur quelque +rocher, battu des vents de mer, qu'il a tracé en hâte les lignes +pressées où se déroulent de si brillantes aventures... + +Sur cette terre de Bretagne, + + La terre de granit, recouverte de chênes[3], + +le temps passe sans rien emporter. Ailleurs, les chemins de fer, les +journaux, l'industrie,--ce qu'on appelle le progrès,--ont fait table +rase des mœurs et des croyances. Dans les monts d'Arrez, il est bien +des hameaux isolés où l'on s'habille encore de peaux de bêtes et +où, pour toute nourriture, on mange, comme il y a six mille ans, la +bouillie d'avoine dans de grossières écuelles de bois, et les galettes +de sarrasin, cuites sur la plaque de fonte, qui a remplacé les pierres +rougies au feu, du temps du roi Gradlon. Là, se sont conservées aussi +les vieilles traditions; là, on se groupe autour de la pèlerine, +colportant de ferme en ferme ses récits merveilleux, et jamais le conte +n'est assez long au gré du naïf auditoire. + + [3] Brizeux. + +Quel accueil vont rencontrer, dans les milieux étrangers, ces histoires +qui semblent si bien à leur place au pays d'Armor? + +Souvent l'héroïne d'un conte reçoit, en présent des fées, un coffret +plein de bijoux, de perles et de diamants; elle l'emporte en hâte pour +faire partager sa joie à sa famille... On ouvre le coffret,... on ne +trouve au fond qu'un peu de cendres ou quelques feuilles sèches! + +C'est qu'elle a oublié un mot, un signe, un geste, dont le pouvoir +magique lui assurait la possession de ses richesses, et cet oubli a +suffi pour tout anéantir! + +Les fées du pays d'Armor m'ont donné aussi des perles et des +diamants.--Je vous les apporte, mes chers lecteurs; puissé-je n'avoir +rien oublié de ce qui peut charmer! + + Quimper, 25 août 1889. + + + + +[Illustration] + +MONA + +OU LES MORGANS DE L'ILE D'OUESSANT + +I + + +La soirée était belle et calme, la brise de mer, caressante et tiède, +choses rares à l'île d'Ouessant. Le soleil baissait à l'horizon, +les vagues s'allongeaient paresseusement sur la petite plage, ou se +poursuivaient au large. + +Je les regardais accourir, plus hautes, plus blanches, plus pressées, +à mesure qu'elles approchaient du rivage; les écueils les brisaient; +elles rejaillissaient en gerbes d'écume, ou s'étalaient en minuscules +cataractes, accrochant leur frange argentée aux aspérités des rocs. A +mes pieds, la sombre falaise de rochers descendait jusqu'à la mer, en +écroulements formidables; au loin, les îlots dessinaient leurs masses +grisâtres, et le jour rose du couchant éclairait l'Océan d'une étrange +lumière. + +Perdu dans la contemplation, je n'avais pas vu venir la vieille Gaït, +la conteuse d'Ouessant. Elle s'était assise près de moi, et s'amusait +à creuser le sable devant elle, avec son bâton d'épine. Gaït est une +de mes grandes amies; nous nous connaissons depuis longtemps. Elle m'a +conté bien des contes, je lui ai donné bien des pièces de dix sous. +Nous ne nous rencontrons guère sans qu'un sourire illumine sa vieille +face parcheminée et ses yeux malins. + +«Bonsoir, Gaït, lui dis-je en breton, comment va la santé? + +--Pas trop mal, Dieu soit béni! ajouta-t-elle dévotement. Le temps est +bon et les gars ont fait bonne pêche. + +--Sont-ils encore en mer, ce soir? + +--Oui, mais ils vont bientôt rentrer. Je croyais que vous cherchiez les +bateaux, à vous voir ainsi, l'œil sur la mer. Mes vieux yeux ne savent +plus les trouver, maintenant, mais il y a eu un temps où personne +n'aurait crié avant moi: «Les gars sont là-bas!» Et encore, je savais +dire le nom des barques, rien qu'à l'air de la voilure. C'est bien fini +aujourd'hui!... Et elle soupira. + +--Alors, vous ne voyez rien? reprit-elle après un moment. + +--Non, rien; mais je ne regardais pas les bateaux; je regardais ces +grands rochers si droits, et à leur pied, l'eau verte, où l'écume forme +des moires blanches. On dirait qu'il y a là des grottes, des cavernes... + +--Il y en avait aussi, mais depuis bien, bien longtemps, elles se sont +refermées, et on ne voit plus les _Morgans_ qui les habitent. + +--Qu'est-ce que c'est que les _Morgans_, Gaït? + +--Ah! c'étaient de beaux petits hommes, tout petits, et si jolis! si +jolis! avec leurs beaux cheveux blonds, tout bouclés, leurs joues roses +comme des coquillages, et leurs grands yeux bleus, brillants comme des +étoiles. Ils avaient de belles petites femmes, aussi gentilles qu'eux, +et ne faisaient de mal à personne, au contraire, car ils aimaient à +rendre service à ceux qui étaient bons pour eux. C'est grand'pitié de +penser qu'ils n'ont pas eu le baptême! Il ne leur manque que cela pour +être en paradis, avec les bons anges!» Et Gaït se signa..... + +«Et qu'est-ce qu'ils faisaient, ces _Morgans_? + +--Eh bien! ils dansaient au clair de lune, sur le sable fin du rivage. +Ils s'amusaient à peigner leurs blonds cheveux, avec de beaux peignes +d'or et d'ivoire. Quand le temps était chaud, comme aujourd'hui, par +exemple, ils étendaient des draps de toile fine et blanche sur la grève +et y faisaient sécher leurs trésors: de l'or, des perles, des pierres +précieuses, de belles étoffes de soie, brodées de cent couleurs. On m'a +dit qu'ils en donnaient quelquefois à leurs amis de la terre. + +--Avez-vous vu des _Morgans_, Gaït? + +--Oh non! on n'en voit plus maintenant, les hommes les ont trompés +trop souvent, ils s'en défient. Mais je sais qu'il y a, dans l'île, +des familles qui ont eu des _Morgans_ comme arrière-grands-pères. Tout +leur réussit, leurs bateaux reviennent toujours chargés de poisson, +ils n'ont jamais perdu un des leurs à la mer. Voilà les Kerbili par +exemple, ils sont de ceux-là. + +--Et comment le savez-vous? + +--Oh! c'est une longue histoire, mais si vous voulez, je vous la dirai. + +--Certainement que je veux! Allez, Gaït! et si votre histoire me plaît, +vous aurez un tablier neuf pour le prochain pardon[4].» + + [4] Les pardons sont les fêtes patronales. + +La vieille femme fit un signe de remerciement, puis, couvrant ses +genoux de ses deux mains largement ouvertes, elle releva la tête et +commença: + +Il y avait autrefois..., il y a bien longtemps, bien longtemps de cela; +peut-être était-ce au temps où saint Pol vint, du pays d'Hibernie, dans +notre île;--il y avait donc à Ouessant, une belle jeune fille, qui +se nommait Mona Kerbili. Elle était si jolie que tous les garçons en +étaient amoureux, et toutes les filles jalouses. Ses parents n'étaient +pas riches; ils n'avaient qu'une maison, pas bien grande ni bien belle, +un petit coin de terre à côté de la maison, une barque de pêche et des +filets. Le père de Mona passait sa vie en mer, sa mère cultivait leur +petit champ, faisait le ménage et filait du chanvre, quand le temps +était trop mauvais pour qu'elle pût travailler dehors. La jeune fille +les aidait de son mieux, et, quand elle avait un moment de libre, +elle allait, sur la grève, chercher des moules, des palourdes, des +bigorneaux et des _brinics_, pour la nourriture de la famille. Mais +le hâle de mer ne gâtait pas plus son joli teint, que le travail ne +déformait sa fine taille, et les _Morgans_ eux-mêmes, en la voyant +marcher pieds nus sur la plage, étaient frappés de sa beauté. + +Vous allez voir ce qu'il en advint! Un jour, qu'elle était, comme +d'habitude, à la grève avec ses compagnes, elles se mirent toutes à +causer de leurs amoureux. Chacun vantait le sien, l'un pour sa bonne +mine, l'autre pour sa bonne humeur, celui-ci pour sa force et son +adresse, celui-là pour son habileté à la pêche, et c'était à qui en +dirait le plus long sur son plus aimé. Vous savez ce que c'est que les +jeunes filles! Mona ne disait rien, et les autres, pour la taquiner, +lui reprochaient d'être trop difficile. + +«Tu as tort, Mona, dit Markarit, de rebuter Erwan Kerdudal. C'est un +beau gars; il ne boit pas, il n'est pas querelleur, et il n'a pas son +pareil, pour conduire une barque dans les passes difficiles. + +--Moi! répondit Mona, avec dédain, je ne prendrai jamais un pêcheur +pour mari!» + +A force de s'entendre appeler: «la belle Mona» elle était devenue +vaniteuse et fière, voyez-vous! + +Ses compagnes se fâchèrent. + +«Qu'est-ce qu'il te faut donc? dirent-elles, attends-tu que le fils du +roi vienne te demander en mariage?» + +Mais Mona ne se déconcerta pas... + +«Je suis aussi jolie qu'une Morgane, dit-elle; je n'épouserai qu'un +seigneur riche et puissant, ou bien encore... un Morgan!» + +Ah! monsieur! elle n'avait pas fermé la bouche, qu'elle était déjà +sous l'eau! Un vieux Morgan, qui se tenait près de là, caché sous +les goémons ou derrière un rocher, l'avait saisie et emportée dans +ses bras! Vous pensez si ses compagnes furent effrayées! Elles se +sauvèrent, et vinrent vite, vite, raconter à sa mère tout ce qui venait +de se passer. Jeanne Kerbili jeta sa quenouille et son fuseau et se +mit à courir vers le rivage, appelant sa fille à grands cris: Mona!... +Mona!!... mais personne ne lui répondait. Alors, elle entra dans l'eau, +toute habillée, comme elle était, et s'avança jusqu'à l'endroit où +Mona avait disparu. Elle avait déjà de l'eau jusqu'au cou, qu'elle n'y +prenait pas garde, tant elle était désolée. Enfin, elle pensa à ses +autres enfants, elle craignit de se noyer, sortit de l'eau et retourna +chez elle, le cœur brisé de désespoir. Le bruit de la disparition +de Mona se répandit promptement dans toute l'île. On plaignait ses +parents, mais on se disait à l'oreille: «C'était sûrement la fille d'un +Morgan. Son père l'aura enlevée pour la reprendre chez lui.» + +[Illustration: ELLE ENTRA DANS L'EAU TOUTE HABILLÉE.] + + +II + +Le ravisseur de Mona Kerbili était le roi des Morgans de l'île +d'Ouessant. Il avait, sous la mer, un palais magnifique. On y entrait +par une ouverture cachée dans ces rochers que vous voyez là-bas à +droite. C'est là qu'il conduisit sa prisonnière. Il lui fit d'abord +admirer toutes les richesses et toutes les beautés de sa demeure qui +dépassait de bien loin tout ce qu'on peut voir de plus beau sur la +terre, en fait de palais et de châteaux, et puis il lui dit qu'il +voulait l'épouser. + +Mais Mona, tout effrayée, lui demanda du temps pour réfléchir. + +Cependant, le roi des Morgans avait un fils, et ce jeune prince était +le plus beau des enfants des Morgans. A peine eût-il vu Mona, qu'il +en devint éperdument amoureux, et il déclara à son père qu'il voulait +la prendre pour femme. Le vieux roi fut très mécontent, car il voulait +se réserver la fille de la terre pour lui-même. Il fit donc de grandes +menaces à son fils et lui défendit de penser à Mona. + +«Jamais, lui dit-il, je ne vous permettrai de vous marier avec une +fille des hommes. Il ne manque pas de jolies Morganes dans mon royaume. +Choisissez celle qui vous plaira et vous aurez mon consentement et mes +trésors. + +--Je ne veux d'aucune d'elles, répondit le jeune prince, c'est Mona +Kerbili qu'il me faut. + +--Vous ne l'aurez pas, lui dit son père. + +--Eh bien! je ne me marierai jamais», reprit le prince. + +Le vieux roi tint bon, mais son fils tomba malade de chagrin. Il était +dans un état de tristesse et de langueur qui faisait peine à voir. Rien +ne pouvait l'en tirer. Alors, le vieux Morgan chercha à le marier et, +usant de tout son pouvoir, il le força à demander la main d'une Morgane +renommée pour sa beauté. Elle était fille d'un des plus nobles et des +plus puissants seigneurs d'entre les Morgans, et les noces devaient +être superbes. On en fixa le jour; on invita beaucoup de monde; on fit +de grands préparatifs et le prince ne savait plus qu'imaginer pour +rompre un mariage qui lui semblait odieux. Le jour fatal arriva enfin. +Un cortège nombreux et brillant accompagnait les fiancés à l'église; +car il faut dire que ces petits hommes de la mer ont leur religion et +leurs églises, sous l'eau, comme nous autres, sur la terre. Ils ont +même des évêques, assure-t-on, et Goulven Penduff, un vieux marin de +notre île, qui a navigué sur toutes les mers du monde, m'a dit qu'il en +avait vu plus d'un. + +Mona n'était point du cortège. Le matin même, il s'était passé une +scène terrible, entre elle et le vieux roi. + +«Mon fils se marie, lui avait-il dit, je veux me marier aussi. Avant +que le jour soit fini, il faut que tu sois ma femme.» + +La jeune fille poussa un cri d'horreur, et dit que jamais elle n'y +consentirait. C'est en vain qu'il essaya de la faire changer de +résolution, en lui promettant des trésors, de beaux habits, la couronne +même; elle refusait tout. Il entra dans une grande colère, car son +pouvoir ne lui permettait pas d'aller jusqu'à épouser Mona malgré elle. + +«Puisque tu n'as pas voulu être une reine, tu seras une servante! lui +cria-t-il, furieux. Je t'ai enlevée, tu es mon esclave, je puis faire +de toi ce que je veux. Il n'y a que la mort pour toi, si tu n'exécutes +pas mes ordres. Je te charge de préparer le repas des noces. Je veux +qu'il soit prêt pour notre retour de l'église, et si tu ne nous sers +pas un festin abondant et délicieux, tu seras décapitée. + +--Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour un repas», dit la pauvre Mona. + +Le roi lui montra de grandes coquilles marines, qui étaient rangées +tout autour de la cuisine. + +«Voilà, dit-il, des pots et des marmites. C'est à toi à les remplir. +Tire-toi d'affaire comme tu pourras, sinon... tu sais ce qui t'attend!» +Et il partit. + +Son fils avait écouté toute cette scène, avec horreur et désespoir. +Cependant, il n'osa rien dire devant le vieux roi, pour ne pas +l'exciter encore contre la malheureuse Mona, dont les sanglots lui +déchiraient le cœur. + +Le cortège se mit en marche: c'était un beau spectacle, je vous assure! +Les Morgans et les Morganes avaient mis leurs plus beaux habits, ornés +d'or, d'argent et de pierres précieuses. La fiancée brillait comme +un soleil, mais le prince avait l'air sombre et distrait. Comme on +approchait de l'église, il s'écria tout à coup: + +«J'ai oublié l'anneau du mariage! + +--Dites-moi où il est, j'enverrai quelqu'un le chercher, dit son père. + +--Non, non, il faut que j'y aille moi-même, car personne ne saurait le +trouver, là où je l'ai mis. J'y cours;--attendez-moi ici, je serai de +retour dans un instant. + +--Au moins, prenez un de vos serviteurs avec vous. + +--Je n'ai besoin de personne, je ne ferai qu'aller et venir.» + +Et il partit, en courant de toutes ses forces. + +Il arriva tout droit à la cuisine. Mona en pleurs, toute échevelée, +les bras et les yeux levés au ciel, lui sembla plus belle qu'il ne +l'avait jamais vue. Il lui prit doucement la main et, la regardant avec +tendresse, il lui dit: + +«Consolez-vous, ne craignez rien, ayez seulement confiance en moi. Le +repas sera prêt à temps, et cuit à point. Alors, s'approchant du foyer, +il étendit la main vers le bois qui y était empilé et dit: + + «Beau feu! allume-toi!» + +Aussitôt une grande flambée remplit la cheminée. + +Il étendit encore la main vers les casseroles, les marmites, les +poêles, les broches, et tout cela vint se ranger autour du foyer. +Alors, en les touchant du doigt, chacun à son tour, il dit: + + «Ici, de la chair de saumon! + Ici, de la sole aux huîtres! + Ici, des maquereaux frits! + Ici, du canard rôti! + Ici, du far[5]! » + + [5] Le far est une sorte de pudding grossier très apprécié dans les + noces bretonnes. + +Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il y ait eu de quoi donner à manger à +cinq cents personnes. + +Ensuite, il appela les pots et les bouteilles et, de la même façon, les +remplit des vins et des liqueurs les plus choisis. En un clin d'œil, et +sans que Mona eût seulement bougé de la place où elle se tenait, saisie +d'admiration, le repas fut prêt, et une table magnifique, dressée pour +le servir. Le jeune Morgan rejoignit alors en toute hâte le cortège +nuptial. + +«Vous nous avez bien fait attendre, mon fils, dit le roi. + +--C'est que je ne pouvais pas parvenir à ouvrir mon tiroir», lui +répondit le prince, d'un air indifférent. + +Chacun reprit sa place, et l'on arriva à l'église. Elle était toute +ornée de nacre, de perles, de coquillages, de fleurs de mer de toute +espèce; c'était un spectacle superbe. Un évêque de mer célébra +le mariage; les jeunes époux reçurent les compliments de toute +l'assemblée, et l'on revint au palais. + +Le vieux roi courut tout de suite à la cuisine; il fut bien étonné +de voir Mona tranquille et fraîche, et de sentir la bonne odeur qui +s'exhalait des marmites et des casseroles: + +«La noce est là. Le repas est-il prêt? dit-il brusquement. + +--Oui, tout est à point», répondit Mona avec douceur. + +Le roi, furieux, ôta le couvercle des casseroles. En voyant toutes les +bonnes choses qui étaient dedans, il s'écria: + +«Quelqu'un vous a aidée? Je devine qui c'est, mais je le retrouverai +bien!» + +Et, tout en grondant, il se rendit dans la salle du festin. + +On se mit à table. Les plats étaient si fins et si copieux, les vins +si parfaits, que tout le monde mangea son content, et même plus. Les +chants commencèrent, les plus beaux _soniou_[6] de l'île furent dits +par un Morgan qui avait une voix admirable, on l'aurait entendu d'ici à +la côte. + + [6] Sône (au pluriel soniou), chant breton d'un genre poétique. + +On dansa la gavotte et le jabadao de Cornouailles jusqu'au jour, et +quand les danseurs étaient las, ils se rafraîchissaient avec les vins +les plus exquis. Vers minuit, les nouveaux mariés quittèrent le bal et +se retirèrent dans la chambre nuptiale, magnifiquement ornée de drap +d'or et de courtines de soie. + +[Illustration: «QUELQU'UN VOUS A AIDÉE ET JE DEVINE QUI C'EST.»] + +Le vieux Morgan les accompagna, mais il s'arrêta dans une petite salle, +qui n'était séparée de la chambre que par une mince cloison. Il avait +pris Mona avec lui, et lui donna une torche de cire allumée. + +«Allez, lui dit-il, éclairez la chambre pour les jeunes époux, et tenez +la torche bien droite, car sitôt qu'elle sera consumée jusqu'à votre +main, vous serez mise à mort.» + +Mona, tremblante, prit la torche, et, le cœur défaillant, fit ce qu'on +lui commandait. + +Le vieux roi, de temps en temps, demandait: + +«La torche est-elle consumée? + +--Pas encore», disait Mona. + +Cependant la cire fondait, et l'instant fatal approchait. Le prince +nouveau marié dit alors à la Morgane, son épouse: + +«Prenez la torche des mains de Mona et tenez-la un moment, pour que +cette fille puisse nous faire du feu.» + +La Morgane, sans défiance, prit la torche qui n'avait plus qu'un tout +petit bout de cire. Au même moment, le vieux roi répétait sa question. + +«La torche est-elle consumée? + +--Oui», dit la Morgane. + +Transporté d'une fureur aveugle, le vieux Morgan entra dans la chambre, +sabre au poing, et, sans regarder celle qui tenait la torche, il lui +abattit la tête d'un seul coup, et disparut... + +Le lendemain matin, au lever du soleil, le jeune prince entra chez son +père et lui dit: + +«Je viens vous demander la permission de me marier, mon père. + +--Comment? te marier! N'es-tu pas marié d'hier?..... + +--Si, mon père, mais aujourd'hui, je suis veuf: ma femme est morte. + +--Ta femme est morte!... Tu l'as tuée, malheureux!!... + +--Non, mon père, c'est vous-même qui l'avez tuée. + +--Moi!... Moi!!... j'ai tué ta femme!!! + +--Oui, mon père. Hier soir, vous avez abattu, d'un coup de sabre, la +tête de la femme qui tenait une torche allumée. + +--Mais c'était Mona, la fille de la terre? + +--Non, mon père; c'était la jeune Morgane que j'avais épousée, malgré +moi, pour vous obéir. Du reste, si vous ne me croyez pas, vous n'avez +qu'à venir dans ma chambre, vous en assurer par vous-même. Le corps est +là, à l'endroit où il est tombé, en recevant le coup mortel.» + +Le roi courut à la chambre du prince, aussi vite que ses vieilles +jambes le lui permirent. Il entra dans une colère terrible, en voyant +l'erreur qu'il avait commise. Il se démenait comme un fou furieux. + +Au bout de quelques jours, quand il fut un peu apaisé, il fit venir son +fils. + +«Je vois bien, lui dit-il, que je ne gagnerai rien à te faire marier +contre ton gré. Il faut pourtant bien que tu te maries, pour que ma +couronne ait des héritiers: qui veux-tu épouser? Dis-le franchement. + +[Illustration: LE VIEUX MORGAN LUI ABATTIT LA TÊTE D'UN SEUL COUP.] + +--Mona, la fille de la terre, mon père.» + +Le vieux roi ne répondit pas et s'en alla... Il réfléchit, pendant huit +jours, à toute cette affaire. Il se rappela l'histoire du repas de +noces, il chercha à s'expliquer la fin tragique de la jeune Morgane. +Il comprit que le prince était un grand magicien, que lutter contre +son pouvoir serait inutile et que, d'ailleurs, Mona et lui seraient +toujours d'accord pour avoir raison d'un vieux rival aussi odieux à +l'un qu'à l'autre. Après bien des soupirs, bien des grognements, bien +des rebuffades, il se résigna enfin à ce qu'il ne pouvait empêcher. +Il accorda son consentement, et Mona, la fille de la terre, devint la +femme du plus beau des Morgans. + + +III + +Le jeune ménage vivait heureux dans son palais au fond de la mer. Le +prince aimait tendrement sa belle épousée et ne se lassait pas de lui +prouver son affection par toutes sortes d'attentions délicates. Il +choisissait les poissons les plus fins pour la nourrir, les perles +les plus belles pour la parer, les plantes et les fleurs marines les +plus rares, pour orner sa chambre. Il lui faisait faire des colliers +et des bracelets de pierres précieuses, il lui rapportait de grands +coquillages étincelants de nacre, et des curiosités des pays lointains. + +Mais, Mona finit par se lasser de toutes ces choses étranges et +magnifiques. Elle soupirait, en pensant à sa pauvre chaumière, à +son petit champ d'orge, à ses humbles travaux de ménagère. Et puis, +l'ennui de ne plus voir ses parents, ses frères et ses sœurs, la +gagnait de plus en plus. Elle devenait chaque jour plus triste et plus +songeuse, ses belles joues pâlissaient et se creusaient et ses beaux +yeux étaient souvent remplis de larmes. Elle avait plus d'une fois +demandé au prince, son époux, de la laisser retourner chez elle, pour +quelques jours au moins, mais il ne voulait pas lui en accorder la +permission, car il craignait de ne pas la revoir. Elle s'en affligea +excessivement, et enfin tomba malade de chagrin. + +Un matin, qu'après avoir passé la nuit à pleurer, elle s'était un peu +assoupie, elle vit, à son réveil, le jeune prince debout auprès d'elle, +qui la regardait, d'un air tendre et peiné. + +«Souris-moi un peu, ma douce, lui dit-il, et je tâcherai de te faire un +grand plaisir.» + +Mona sourit, car, malgré tout, elle aimait beaucoup son mari. + +«Lève-toi, reprit-il, mets tes beaux habits et suis-moi.» + +Elle lui obéit et il la conduisit sur une terrasse, devant le palais: +alors, faisant un grand geste de la main, il dit d'une voix forte: + + «Pontrail, élève-toi!» + +Aussitôt un beau pont de cristal s'éleva, du fond de la mer, arche +par arche, jusqu'à ce qu'il arrivât au niveau de la grève.--Mais, +au moment où Mona et le prince allaient s'y engager, le vieux roi +accourut, criant, grondant, soufflant, espérant causer aux époux +quelque maléfice. Ils pressèrent le pas, laissant un peu derrière eux +le méchant vieillard. Dès qu'ils eurent posé le pied sur la terre, le +jeune Morgan étendit la main vers la mer et dit: + + «Pontrail, abaisse-toi!» + +Aussitôt, le pont s'abîma dans les profondeurs, entraînant avec lui le +vieux Morgan. + +Mona, tout éblouie de revoir la terre et le soleil, se tenait +silencieuse à côté de son mari, mais celui-ci avait peine à lui cacher +la douleur dont il avait l'âme remplie. Enfin, il poussa un grand +soupir et dit à sa femme: + +«Je ne puis aller jusque chez tes parents. Je dois te laisser ici. Je +viendrai t'y reprendre, au coucher du soleil, et je t'y attendrai. Ne +tarde pas trop!... Tu sais quelle sera mon impatience de te revoir +et combien, sans toi, la vie me serait cruelle. Je ne te demande +qu'une seule chose: c'est de me jurer qu'aucun homme sur la terre ne +t'embrassera, ni même ne te touchera la main. + +--Je te le jure! dit Mona. + +--C'est bien! A ce soir!» et le jeune Morgan disparut sous les vagues. + +Mona aussitôt courut vers sa chaumière et, dans sa hâte de revoir les +siens, elle ouvrit brusquement la porte, sans frapper. C'était l'heure +du dîner; ils étaient tous réunis autour d'une marmite pleine de pommes +de terre, et d'une grande terrine remplie de lait caillé jusqu'au bord. +Toute joyeuse de revoir ce festin frugal, dont, tant de fois, elle +avait pris sa part, Mona s'écria: «Bonjour, père et mère; bonjour, +frères et sœurs!» et elle entra dans la chaumière. Mais les braves +gens, tout ébahis, la regardaient, sans la reconnaître. Cette belle +dame, si bien parée, si richement vêtue, ils la prenaient pour une +fille de roi, et ne pouvaient imaginer que c'était là Mona, Mona qui, +jadis, courait sur la plage, en petit corset, jambes et bras nus. + +«Ne me reconnaissez-vous donc pas? dit-elle, d'une voix tremblante +d'émotion. Je suis Mona, votre fille, ma mère! Voilà le coin où je +m'asseyais au foyer, sur cette grosse pierre ronde. Voilà l'écuelle de +bois qui me servait pour la soupe. Voilà le pichet avec lequel j'allais +puiser de l'eau à la fontaine. Voilà, derrière la porte, le balai de +genêt avec lequel j'ai tant de fois balayé la maison!...» + +[Illustration: «NE ME RECONNAISSEZ-VOUS PAS? DIT-ELLE, JE SUIS MONA, +VOTRE FILLE.»] + +En entendant ces mots, la mère se sentit tout émue. Elle regarda Mona +de plus près, et alors, la reconnaissant tout à coup, elle se jeta dans +ses bras, en pleurant de joie. Le père appuya sur les joues de sa fille +deux gros baisers retentissants; les petits frères, les petites sœurs +se pendaient après les jupes de la belle dame, que, tout à l'heure, +ils osaient à peine contempler, et lui tendaient leurs bonnes petites +figures hâlées, pour recevoir ses baisers. + +Toute au bonheur de retrouver sa famille, Mona n'avait plus pensé à +son serment. A peine son père l'eut-il embrassée, que le souvenir du +passé s'effaça complètement dans son esprit. A partir de cet instant, +elle oublia tout ce qui lui était arrivé chez les Morgans. Elle ne sut +comment expliquer d'où elle venait, ni qui lui avait donné les bijoux +et les somptueux habits dont elle était couverte. Elle les fit vendre, +et leur prix amena un peu d'aisance chez ses parents. Elle reprit sa +vie d'autrefois et, de nouveau, les amoureux s'empressèrent autour +d'elle, mais elle ne s'attachait à aucun et répondait toujours qu'elle +ne voulait pas se marier. + +Cependant, la nuit, quand les rafales secouaient la toiture et +semblaient ébranler la maisonnette, quand les lames s'écrasaient +sur la grève avec un bruit de tonnerre, à travers les mugissements +du vent et le fracas des vagues furieuses, il lui semblait entendre +des gémissements, des supplications, des plaintes entrecoupées. Elle +pensait alors que les âmes des marins morts en mer demandaient des +prières, et, assise sur son séant, le cœur serré d'une invincible +angoisse, elle récitait dévotement un _De Profundis_ ou dix _Ave +Maria_.--Alors tout s'apaisait, et elle s'endormait jusqu'au jour. + +Une nuit de grande marée, le vent soufflait du large, et la mer vint si +près, si près de la chaumière, que Mona distingua, plus clairement que +de coutume, des paroles prononcées d'un accent plaintif à fendre l'âme. + +«Ah! Mona!... Mona!... disait la voix, comme vous avez vite oublié +votre jeune époux! Ne vous souvient-il plus comme il vous aimait, et +comme il vous avait sauvée de la mort? Vous m'aviez juré de revenir +sans faute et sans tarder. Je vous ai attendue bien longtemps, je +vous attends encore,... et je suis si malheureux!... Ah! Mona, ma +douce!--Mona, ma bien-aimée! ayez pitié de moi,... revenez!... revenez +vite!!.....» + +Alors un trait de lumière passa dans l'esprit de Mona. Elle se rappela +tout. Elle comprit que c'était son époux, le jeune Morgan qui se +lamentait ainsi. Elle courut à la porte, l'ouvrit..... Sous les rayons +argentés de la lune, elle le vit debout sur les flots... Il lui tendait +les bras,... elle s'y jeta avec un grand cri... et on ne la revit plus +sur terre! + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 257) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: «JE N'AI JAMAIS VU DE FOURMI AUSSI GRANDE ET AUSSI BELLE +QUE VOUS, MADAME.»] + +ROBARDIC LE PATRE + +I + + +Robardic était un garçon de bonne mine et d'une jolie figure, mais +sans un sou vaillant. Il était resté, tout jeune, orphelin de père +et de mère; personne n'avait pris de lui le moindre souci et il ne +vivait guère que de la charité publique. Cependant, à mesure qu'il +grandissait, cette dernière ressource diminuait, car, ce qu'on avait +donné de bon cœur à la gentillesse de l'enfant, on le refusait, avec +raison, à un jeune homme capable de gagner sa vie. + +«Pourquoi ne travailles-tu pas? lui disait-on maintenant à la porte +des fermes, où jusqu'alors il s'était bien souvent régalé de bouillie +d'avoine et de crêpes de blé noir. + +--Je ne sais aucun métier, répondait-il d'un air timide. + +--Eh bien! vas en apprendre un! ou loue-toi comme domestique. N'as-tu +pas honte de mendier à ton âge? Allons! passe ton chemin!» + +A force de s'entendre répéter ces choses et d'autres bien plus dures, +Robardic comprit qu'il ne pouvait continuer à mener une vie paresseuse +et il se décida à quitter le pays pour aller chercher fortune ailleurs. + +Il partit donc par un beau matin du mois de mai, à l'aube du jour, +et prit la première route qui s'offrit à lui, ne sachant pas où elle +le conduirait, et ne s'en inquiétant guère. Comme il suivait, sur le +bord de la route, un petit sentier tracé dans le gazon par les pas des +promeneurs, et marchait, la tête baissée, regardant machinalement où +il posait le pied, il aperçut une énorme fourmi. Il allait l'écraser, +quand d'une petite voix flûtée, elle lui dit: + +«Je vais te manger! + +--Jésus! s'écria Robardic, stupéfait d'entendre une fourmi parlante, +vous ne ferez pas cela, madame! Je n'ai jamais vu de fourmi aussi +grande et aussi belle que vous! et sûrement vous n'êtes pas aussi +méchante que vous voudriez me le faire croire. Vous êtes, je le +suppose, la reine des fourmis? + +--Tu l'as deviné et je t'en sais bon gré. Quand tu auras besoin de +secours, appelle-moi à ton aide, et j'arriverai aussitôt. + +--Merci, grande reine, dit Robardic, je n'oublierai pas votre bonté.» + +Et il se remit en marche..... + +Quelques pas plus loin, il entra dans un charmant bosquet. Les oiseaux +y faisaient mille délicieux concerts pour saluer le lever du soleil et +notre jeune voyageur les écoutait avec ravissement. + +Près de lui, tout à coup, il entendit: Rou-cou-lou-coû! +Rou-cou-lou-coû! et vit, sur un buisson, au bord du chemin, une +admirable colombe blanche. Il s'arrêta à la contempler, mais la colombe +se rengorgeant et renversant sa jolie tête en arrière, d'un air +hautain, lui dit: + +[Illustration: «JE VAIS TE MANGER», LUI DIT LE LION.] + +«Je vais te manger! + +--Oh! ma jolie colombe, est-il possible qu'une si charmante créature +que vous, dise une chose si cruelle? Vous! me manger! vous n'en êtes +pas capable, quand même vous seriez, comme vous méritez de l'être, la +reine des colombes! + +--Je la suis en vérité, et je ne te veux point de mal, petit Robardic, +je voulais seulement t'effrayer un peu pour t'empêcher de troubler +la paix de mon bosquet. Mais au lieu de t'emporter et de me menacer, +tu m'as répondu très gentiment, tu en seras récompensé. Poursuis ton +chemin et, si tu te trouves dans la peine, appelle à ton secours la +reine des colombes.» + +Elle s'envola à tire-d'aile, et Robardic reprit sa route. Il allait +sortir du bois, quand, au bord du sentier, se dressa devant lui un +énorme lion qui semblait l'attendre et le regardait fixement. + +A cette vue, il sentit son courage prêt à l'abandonner; mais en pensant +à ce qui lui était arrivé avec la colombe et la fourmi, il se rassura +un peu et avança de quelques pas. + +Le lion bâilla d'un air majestueux, puis, allongeant une de ses lourdes +pattes, barra le passage à Robardic. + +«Je vais te manger!!! dit-il. + +--Non! seigneur! non, Votre Majesté ne voudra pas faire mal à un pauvre +garçon qui a confiance en elle. Je n'ai jamais vu de lion, mais je +pense que vous êtes un lion, car j'ai entendu dire que le lion est le +roi des animaux, et bien sûr, il n'existe pas d'animal plus grand, plus +noble, plus beau que vous. + +--Tu ne te trompes pas, dit le lion d'une voix radoucie; je suis en +effet le roi des animaux, et tu n'as pas eu tort de me montrer de la +confiance. Passe librement, continue ta route, et, si quelque malheur +t'arrive, appelle-moi. + +--Oui, monseigneur! grand merci», dit Robardic; et il sortit du bois +pour entrer en rase campagne. Il se sentait plus gai, moins inquiet +qu'en partant. + +«Si les hommes sont contre moi, les chers animaux du bon Dieu sont pour +moi, se disait-il, et c'est bon signe.» + +Il arriva bientôt au bord d'une large rivière qui coulait à flots +impétueux. + +Sur l'autre rive, s'élevait un château magnifique, entouré de terrasses +à balustres de pierre, avec de larges escaliers qui descendaient +jusqu'au bord de l'eau. + +Devant l'une des fenêtres du château, à un balcon sculpté, se tenait +accoudée une demoiselle d'une beauté éblouissante. + +Robardic s'imagina qu'elle lui souriait et se sentit tout à coup un +grand désir d'arriver jusqu'à elle. Mais comment faire? Il ne savait +pas nager, il n'y avait sur la rivière, ni pont, ni bateau, et le +courant était trop violent pour qu'on pût essayer d'y trouver un gué. + +«Ah! si j'avais les ailes d'une colombe! s'écria Robardic, et tout de +suite, il ajouta: Reine des colombes! viens à mon secours!» + +A peine avait-il prononcé le dernier mot, qu'il fut changé en un ramier +blanc et, s'envolant, il alla se poser sur l'épaule de la châtelaine. +Le seigneur du château entra au même moment dans la chambre de sa fille. + +«Voyez, mon père, lui dit celle-ci, le bel oiseau qui est venu se +percher sur mon épaule! Il me semble tout apprivoisé, on dirait qu'il +me connaît. Quelles jolies petites mines il me fait! + +--Oui vraiment, répondit le seigneur, c'est un superbe ramier blanc. Je +n'en ai jamais vu de si beau. Il faut tâcher de l'attraper et le mettre +dans notre cage d'argent qui est vide.» + +Robardic n'était pas encore habitué à son métier d'oiseau; il se laissa +prendre et enfermer dans la cage. On lui donna du grain, de l'eau, du +biscuit, mais toutes ces friandises le laissaient fort insensible, et +quand il fut seul sur le balcon de pierre, où l'on avait posé la cage, +il commença à s'inquiéter de son sort. + +«J'ai été bien maladroit, pensait-il de me laisser attraper d'abord, et +puis encager ensuite. J'aurais dû m'envoler, me débattre, résister... +Qu'est-ce que je vais faire maintenant pour sortir de là?» + +Tout en réfléchissant, il vit une petite fourmi qui grimpait le long +des barreaux de la cage pour arriver au biscuit. Une idée lumineuse lui +vint! + +«Reine des fourmis, ma petite amie, tire-moi d'ici!» s'écria-t-il. + +Aussitôt, il se sentit devenir fourmi. Il passa alors sans difficulté, +de la cage sur le balcon, il descendit le long du grand rosier qui +tapissait le mur de ses branches fleuries, arriva à terre sans +encombre, si ce n'est sans fatigue, et reprit la forme humaine dès +qu'il en eut formé le désir. + +Il se rendit dans la cour du château et, s'adressant à l'homme qui +gardait la porte, il lui dit: + +«Savez-vous si on a besoin d'un domestique dans ce château? Je suis +jeune et fort, comme vous voyez, et plein de bonne volonté. Je voudrais +gagner ma vie en travaillant. + +--Le pâtre est parti hier, répondit le portier, si vous voulez prendre +sa place?..... + +--Très volontiers; pourvu que j'aie quelque chose à faire, peu +m'importe le reste. + +--C'est bon, je vais vous conduire à maître Corentin, le chef des +bergeries.» + +Corentin reçut bien le jeune garçon, dont la belle tournure lui plut +tout de suite. + +«C'est presque dommage de faire un simple pâtre d'un beau garçon comme +toi, dit-il; mais je n'ai pas d'autre place à t'offrir, et il faut bien +commencer par le commencement. Écoute-moi: Demain au matin, tu mèneras +les bêtes dans la prairie que tu vois là-bas, sur la lisière de la +forêt, et tu auras bien soin de n'en laisser entrer aucune sous bois. + +--Pourquoi? demanda Robardic. + +--Parce qu'il y a là un vieux sanglier féroce et rusé comme pas un. +Tous les jours, il trouve moyen de nous enlever bœuf, vache ou mouton. +Prends bien garde à toi, car si tu perds seulement une tête de bétail, +notre maître te fera jeter dans une sombre prison. + +--C'est bien, dit Robardic, sans s'émouvoir. Vous pouvez me confier le +troupeau.» + +Le lendemain, de grand matin, il partit avec ses bêtes. Il y en +avait beaucoup, mais elles étaient très maigres, ce qui n'avait rien +d'étonnant, car le pré où on les menait paître était tondu au ras du +sol. On les y conduisait si souvent que l'herbe n'avait pas le temps de +repousser. + +Au contraire, dans le bois à côté, on voyait des clairières couvertes +d'une herbe haute, épaisse et d'une fraîcheur délicieuse. + +«Ces pauvres créatures me font pitié, pensa Robardic. Elles meurent +de faim. Il n'y a vraiment rien à paître pour elles ici. Je vais les +laisser entrer dans le bois. Si le vieux sanglier vient, j'appellerai +le roi des lions à mon secours.» + +Et il poussa son troupeau dans la forêt. + +Le soir, il le ramena gaiement du pâturage. Le sanglier n'était pas +venu et il ne manquait pas une tête. + +Le seigneur qui se trouvait là pour surveiller la rentrée de tout son +monde, fut surpris de voir l'air de bonne santé, de vigueur qu'avait le +bétail. + +«Les bêtes reviennent ce soir le ventre plein, ce qui ne leur était pas +arrivé depuis longtemps, dit-il. Où donc ont-elles trouvé tant à paître? + +--Dans le bois, monseigneur, répondit Robardic; il y a de l'herbe en +abondance. + +--Dans le bois! Tu les a laissées entrer dans le bois, malheureux! + +--Sûrement, il le fallait bien, puisqu'il n'y a plus d'herbe dans la +prairie. + +--Et le sanglier? + +--Je n'ai point vu de sanglier..... + +--Tu as eu une chance singulière, mais prends bien garde, car tu +pourrais ne pas être aussi heureux tous les jours, et s'il te manque du +bétail..... tu sais ce qui t'attend? + +--Oui, monseigneur, je le sais.» + +Pendant huit jours, le pâtre mena son troupeau dans le bois, sans que +rien d'extraordinaire lui advînt. Les bêtes engraissaient à vue d'œil, +leur poil luisant, leur croupe rebondie, faisaient plaisir à voir et le +seigneur était enchanté de son nouveau serviteur. + +«Comment peut-il bien s'y prendre pour éloigner le sanglier, disait-il? +Il y a là-dessous quelque mystère. Il faut que je voie par moi-même ce +qui se passe.» + +Le neuvième jour donc, il se leva de bon matin et alla trouver Robardic +qui se disposait à partir: + +«Je veux aller au bois avec toi, lui dit-il. Il se pourrait bien que +toutes les histoires du sanglier ne soient que des contes, forgés par +des serviteurs infidèles pour expliquer leurs méfaits. Tu es sans doute +plus honnête que les autres, c'est pourquoi tu n'as rien à raconter. + +--Comme il vous plaira, monseigneur», dit Robardic. + +Mais à peine étaient-ils entrés dans le fourré qu'ils entendirent le +bruit d'une course furieuse, et un énorme sanglier se précipita sur +eux. En un clin d'œil, Robardic grimpa sur un arbre, et, d'une main +vigoureuse, il aida à y monter le seigneur, beaucoup moins leste que +son pâtre. + +[Illustration: IL ALLAIT SI VITE, ET CREUSAIT SI FORT, QU'EN TROIS +MINUTES....] + +Il était temps! Le sanglier tournait autour de l'arbre en poussant des +grognements formidables, menaçant ses ennemis de ses crocs aigus et +les regardant d'un air terrible, avec ses yeux rouges et sanglants. Le +seigneur mourait de peur, mais Robardic, assis sur une branche, les +pieds ballants, mangeait tranquillement le gros morceau de pain qu'il +avait emporté pour son déjeuner. + +«Si tu laisses seulement tomber une miette de ce que tu manges là, je +déracinerai l'arbre, et je te dévorerai, dit le sanglier. (Dans ce +temps-là, les bêtes parlaient.) + +--Nous allons bien voir!» dit Robardic; et il jeta un morceau de pain. +Le sanglier s'en saisit, l'avala et se mit à fouir au pied de l'arbre. +Il allait si vite, et creusait si fort à chaque coup, qu'en trois +minutes il eut achevé sa besogne. Le chêne tomba, entraînant dans ses +branchages le seigneur et Robardic. + +Celui-ci ne perdit point son sang-froid: + +«Roi des animaux! viens à mon secours, tu l'as promis!» cria-t-il. + +Le lion apparut aussitôt, se précipita sur le vieux sanglier, le mit en +pièces et disparut. + +Quand le seigneur fut bien assuré que l'ennemi était mort, tout à fait +mort, il se décida à se dégager des branches, et à reprendre pied à +terre. Il fit de grandes amitiés à Robardic, revint au château avec +lui, voulut qu'il dinât à sa table, qu'il goûtât de son meilleur vin +et, dès lors, lui témoigna une vive affection. + + +II + +Robardic, quoiqu'il fût devenu le favori du seigneur, continuait à +mener paître son troupeau. Mais, maintenant que le vieux sanglier +n'était plus à craindre, les bêtes allaient où elles voulaient, +cherchaient librement les bons endroits, se régalaient d'herbe +savoureuse et engraissaient à plaisir. Leur jeune gardien, de son +côté, quand il les voyait bien installées dans quelque gras pâturage, +profitait de sa liberté pour se promener aux alentours et jouir des +beautés de la forêt. Il en découvrait chaque jour de nouvelles. Tantôt +c'était quelque chêne gigantesque, au tronc colossal, à l'immense +ramure, tantôt c'étaient des rochers bizarres, couverts de mousse et de +fleurs sauvages, tantôt une claire fontaine, jaillissant d'un roc tout +enguirlandé de verdure et courant, avec un murmure agréable, sur les +cailloux de son lit. + +Un jour, il arriva près d'un vieux château entouré de ronces et +d'épines, et à demi enfoui sous le lierre. On l'aurait dit abandonné +depuis plus de cent ans. + +Écartant avec son bâton les grandes traînes de ronces qui s'attachaient +à ses vêtements, coupant avec son couteau les herbes folles qui +enchaînaient ses pas, il parvint, non sans peine, jusqu'à une petite +porte dans l'épaisseur du mur. Elle s'ouvrit à la première pression, et +il pénétra dans une cour absolument déserte. + +Il voulut alors visiter l'intérieur du château, mais il ne put y +réussir, les serrures, solidement fermées, défièrent tous ses efforts. +Il allait s'en retourner, quand il remarqua, à l'angle de la cour, +un bâtiment, dont la porte, très basse et très étroite, était restée +ouverte. Il y entra, et, à sa grande surprise, se trouva dans une vaste +et belle écurie. Un beau cheval noir y dormait sur la paille fraîche, +en compagnie d'un joli chien, noir aussi. + +Sur une table massive, étaient posés une armure, un casque et une épée, +couleur de la lune. Robardic, saisi d'admiration, ne se lassait pas de +manier et de contempler ces belles armes. Mais apercevant une porte qui +conduisait dans une autre salle, il y courut et vit un cheval encore +plus beau que le premier. C'était un coursier de bataille d'un gris +d'acier, un lévrier gris se tenait gravement assis auprès de lui. + +Au mur, étaient pendus une armure, un casque et une épée, couleur des +étoiles. + +Robardic, toujours plus ébloui d'admiration, ne s'arrêta pourtant que +peu d'instants à regarder ces merveilles, car dans une troisième salle, +à la suite de la seconde, rayonnaient, comme des soleils, une cuirasse +d'or ciselé, un heaume, une épée et un bouclier en or aussi. Un +magnifique cheval blanc, dont la longue queue touchait le sol, portait +fièrement une housse dorée, et un beau chien blanc, avec un collier +d'or, lui tenait compagnie. + +«A qui donc peut appartenir tout ceci? se dit Robardic; je le verrai +sans doute sur le collier du chien.» + +L'animal le laissa approcher et il lut: + + J'appartiens au sanglier, le roi de la forêt. + +«Bon! s'écria notre jeune gars tout joyeux, j'ai tué le sanglier: son +château et ses biens sont ma conquête. Je suis le maître de ces beaux +chevaux, c'est à moi que seront ces brillantes armures! Je veux les +essayer!» + +Tour à tour, il se revêtit des armes couleur de la lune, couleur des +étoiles et couleur du soleil. Par un prodige qui le ravit, ces armes, +dons de féerie, s'ajustèrent à sa taille comme si elles avaient été +faites pour lui. + +Il s'en dépouilla, bien à contre-cœur; mais le soleil se couchait tout +rouge derrière la tour carrée du château: il était temps de songer au +retour. + +«Je ne suis qu'un pâtre, se dit Robardic, mais j'ai du cœur, je suis +vigoureux et adroit; voici des armes et des chevaux, je veux devenir un +chevalier!» + +Il sortit du château et retrouva son chemin sans peine. Ses bêtes +étaient encore où il les avait laissées, il les ramena au logis et +s'alla coucher tout rêveur, après avoir soupé du bout des dents, car il +ne pensait qu'aux choses merveilleuses vues ce jour-là. + + +III + +Le lendemain au matin, il fut très étonné de voir toute la maison +plongée dans la tristesse: depuis les maîtres jusqu'aux serviteurs, +tout le monde pleurait et se lamentait. + +«Qu'y a-t-il donc? dit-il à la vieille cuisinière qui l'avait pris en +grande amitié. + +--Hélas! mon fils, répondit-elle, nous avons assez sujet d'être dans +l'affliction! Tous les sept ans, une jeune fille de la famille de notre +maître doit être livrée à un monstre épouvantable, un serpent à sept +têtes qui habite dans une forêt sauvage à trois lieues d'ici. Le tour +de notre maison est venu et, demain, notre pauvre petite demoiselle +Aliette sera conduite à la mort. Et si vous saviez comme elle est +bonne, et sage, et jolie! nous la chérissons tous! Et notre vieux +maître qui n'a pas d'autre enfant qu'elle!... cela brise le cœur rien +que d'y songer!» + +Et la vieille se mit à sangloter. + +«Personne n'a essayé de tuer ce monstre? dit Robardic. + +--Oh! mon Dieu si! on a fait tout ce qu'on a pu. On a envoyé contre +lui des troupes nombreuses et vaillantes, il a tout anéanti, jusqu'au +dernier homme. Pensez qu'il a sept têtes! et qu'il vomit du feu par +sept gueules! comment vaincre un animal si redoutable?» + +Robardic baissa la tête et resta silencieux, puis, en soupirant +profondément, il quitta la vieille, alla chercher son troupeau et le +conduisit au bois. Tout le jour, étendu sur l'herbe, sous l'ombre d'un +grand chêne, la tête dans ses mains, il ne cessa de se creuser la +cervelle pour trouver un moyen de sauver la pauvre demoiselle..... + +Tout était dans la désolation au château, quand il y rentra. La nuit +entière se passa dans les cris, les gémissements, personne ne songeait +à chercher le repos. Le jour--jour fatal qu'on aurait voulu ne voir +luire jamais!--commença à blanchir l'horizon, puis le soleil se leva +tout rose et ses premiers rayons qui doraient la lande, vinrent +éclairer un triste cortège. Accompagnée de ses parents et de ses amis, +la jeune fille vouée au sacrifice se dirigeait vers la forêt. Sur la +lisière du taillis, elle descendit de cheval et serra une dernière fois +son père dans ses bras, puis elle entra sous bois, seule, tandis que le +pauvre vieillard, abîmé dans sa douleur, tombait inanimé sur le sol. + +La forêt était sombre et sauvage, Aliette y cheminait à pas lents, +le cœur plein d'une horrible angoisse, mais appelant à elle tout son +courage: + +«C'est mon devoir de sacrifier ma vie pour ma famille et mon pays, +pensait-elle. Si je ne me livre pas au dragon, il dévastera toute la +contrée; d'affreux malheurs peuvent être évités par ma mort. Le sang +dont je suis doit une victime. Avant moi, que de filles de ma race ont +payé le fatal tribut! Que d'autres le payeront encore! O Dieu! ayez +pitié de moi!--Allons!» + +Et elle allait, frissonnant de terreur au moindre bruit dans le fourré; +parfois se mettant à courir d'une course folle pour retourner sur ses +pas, tombant à genoux, épuisée, anéantie, pleurant et sanglotant,--puis +se relevant, elle reprenait son douloureux voyage..... + +Tout à coup, à un détour du chemin, lui apparaît un brillant chevalier +monté sur un beau coursier noir. Il est couvert d'une armure couleur de +la lune. Sa visière est baissée, une épée nue rayonne dans sa main..... + +Aliette le regardait avec une surprise mêlée d'effroi. Un chien noir +vint japper doucement près d'elle et lui lécher les mains. + +Elle se rassura un peu et leva sur le chevalier ses beaux yeux baignés +de larmes. + +«Où allez-vous ainsi, damoiselle? lui dit-il. + +--Hélas! à la mort! répondit-elle. + +--A la mort! si jeune et si belle! je ne le permettrai pas! Je mourrais +plutôt moi-même. + +--Grand merci, preux chevalier, mais nul homme au monde ne peut +détourner le sort qui m'attend. Tous les sept ans, une fille de +ma maison doit être jetée en proie à un dragon à sept têtes qui +habite cette forêt. C'est mon tour maintenant, je n'ai plus qu'à me +résigner..... + +--Prenez courage, noble damoiselle, et ne vous laissez pas ainsi aller +au désespoir sans essayer de lutter un peu contre la destinée. Vous +êtes obligée de vous présenter devant le monstre, dites-vous! c'est moi +qui vous y conduirai! Montez derrière moi. + +--Hélas! noble sire, je n'y arriverai que trop tôt; pourquoi me faire +devancer l'heure? + +--Ne craignez rien, vous dis-je. Songez que vous êtes plus en sûreté à +cheval, protégée par moi, qu'à pied, seule dans cette forêt. + +--C'est vrai», dit Aliette; et posant le bout de son pied délicat sur +l'étrier du chevalier, elle lui tendit les deux mains; il l'enleva de +terre en un clin d'œil et la fit asseoir sur la croupe du cheval, puis +tous deux partirent au galop. + +Ils ne furent pas longtemps sans s'apercevoir qu'ils approchaient de la +demeure du monstre. + +Son haleine brûlante avait desséché les arbres, calciné les pierres, +consumé les plantes, les fleurs, les mousses même. On ne voyait +plus rien de vivant dans ce lieu de désolation, mais, au sein d'un +immense rocher, s'ouvrait une caverne où l'on entendait d'horribles +sifflements. Le serpent à sept têtes en sortit. Quand il vit Robardic +s'approcher, toutes ses têtes crièrent ensemble: + +«Jette-moi cette jeune fille et va-t'en! + +--Non certes, dit Robardic, si tu veux l'avoir, viens la prendre! et tu +n'y réussiras pas sans combat, je t'en préviens! + +--Jeune imprudent! tu ne songes donc pas que j'ai sept têtes! + +--Quand tu en aurais quatorze, tu ne me ferais pas plus peur! + +--J'ai exterminé des troupes entières d'hommes vaillants et déterminés. + +--Tu as devant toi un cœur ferme et un bras que rien ne fera reculer! + +--Allons! j'ai pitié de toi, jette cette fille à bas de ton cheval et +pars d'ici le plus vite que tu pourras. + +--Je te l'ai déjà dit, viens la prendre si tu veux l'avoir!» + +Le dragon courroucé s'avança sur le chevalier en lançant des jets +de feu par la gueule et par les naseaux. Mais l'armure de Robardic +écartait les flammes, elles n'approchaient ni de lui ni d'Aliette. +A grands coups d'épée, il frappait sur le monstre, lui faisant des +blessures terribles par tout le corps, car l'arme, trempée dans du sang +d'aspic, avait un pouvoir magique. + +Le serpent se tordait, râlait, écumait, poussait des clameurs +effroyables, rien n'arrêtait son robuste adversaire. + +Six des sept têtes étaient déjà tombées, quand il s'écria: + +«Quartier! quartier! jusqu'à demain! + +--J'y consens», dit Robardic qui sentait ses forces s'épuiser. + +Le dragon rentra dans son antre. Aliette et son défenseur revinrent +jusqu'à la lisière de la forêt. Mais le soir était venu, la famille +désolée avait regagné le château et il ne restait plus sur la lande que +le cheval d'Aliette paissant tranquillement l'herbe de la douve. + +La jeune fille mit pied à terre et, les yeux pleins de larmes de +reconnaissance, remercia son chevalier. + +«Venez avec moi, je vous en prie! dit-elle, je veux vous présenter à +mon père; il faut qu'il connaisse le sauveur de son unique enfant. + +--Non, damoiselle, je ne puis pas. Pas à présent, du moins.» + +Et comme Aliette le pressait..... + +«Vous n'êtes point encore délivrée, dit-il, le monstre n'est pas +mort! Mais ne craignez rien. Si l'on vous ramène ici demain, vous m'y +trouverez encore tout prêt à combattre pour vous. Adieu! montez sur +votre cheval et retournez sans moi dans votre demeure.» + +En achevant ces mots, le cavalier piqua des deux, et se perdit dans +l'épaisseur de la forêt. + +La jeune fille reprit, d'un cœur presque gai, cette route, que le matin +elle avait suivie, plongée dans un si violent désespoir, et arriva dans +sa famille. + +On l'y reçut avec les transports de joie qu'on peut imaginer. Son +père ne se lassait point de la couvrir de caresses et l'accablait de +questions sur son aventure et la rencontre extraordinaire d'un si +vaillant chevalier. Même la pensée d'avoir à recommencer l'épreuve le +lendemain ne troublait pas trop leur bonheur, car Aliette avait toute +confiance en son défenseur et ne doutait point qu'il parvînt à tuer le +monstre et à délivrer sa maison de l'horrible servitude qui pesait sur +elle. + +Quant au héros de la journée,--tandis que, dans la grande salle, chacun +répétait ses louanges,--vêtu comme un simple pâtre, il faisait rentrer +son troupeau à l'étable, puis venait s'asseoir au coin du foyer de la +cuisine, attendant paisiblement son souper. + +«N'entends-tu pas le bruit qu'on fait là-bas?» lui dit la vieille +cuisinière. + +Folle de joie, elle riait et pleurait en même temps. + +«Si, j'entends bien; mais pourquoi tout ce tapage? + +--Pourquoi? petit! Pourquoi?... tu ne sais donc pas que notre jeune +damoiselle est revenue saine et sauve?... Un chevalier, Dieu le garde! +l'a défendue contre le serpent à qui il a coupé six têtes, six! +entends-tu?... Tu as l'air tout drôle! Cela ne te remue pas le cœur. +Voyons, dis? + +--Si; mais comment s'appelle-t-il, le chevalier? + +--On ne sait pas son nom. Il n'a pas voulu le dire à notre damoiselle +Aliette, et il a refusé de venir avec elle au château. Ah! je crois +que je l'embrasserais de bon cœur, tout chevalier qu'il est, si je le +voyais là devant moi!» + +Et la bonne femme servit double portion à Robardic, pour lui faire +partager sa joie. + +Le lendemain, au lever du soleil, Aliette fut encore conduite à la +forêt par tous ses parents. Bien qu'on fût moins triste que la veille, +une grande inquiétude étreignait tous les cœurs, car les premiers +mouvements de joie passés, chacun s'était dit, qu'après tout, l'épreuve +n'était pas finie. Le chevalier serait-il fidèle au rendez-vous? Et +puis, serait-il vainqueur cette fois? + +Ce fut donc encore au milieu des larmes et du plus violent chagrin que +la jeune fille se sépara de son père et de ses amis, et entra dans le +bois. Elle n'y avançait pas vite, s'arrêtait souvent et regardait de +tous côtés, cherchant son défenseur. Arrivée au pied du grand chêne, +elle s'assit,--résolue à l'attendre jusqu'au coucher du soleil, mais +son attente ne fut pas longue.--Un beau lévrier gris vint bondir tout +près d'elle, et Robardic, visière baissée, épée au poing, apparut monté +sur un magnifique cheval gris. Il portait une armure d'argent poli +comme un miroir; sa tunique était en drap d'argent semé d'étoiles de +saphir; le harnachement de son cheval y était assorti. + +«Ah! mon chevalier! vous voici donc! s'écria la jeune fille, j'étais +bien sûre que vous viendriez!» + +Comme la veille, elle monta en croupe, et le cheval partit, les +emportant tous deux dans un galop rapide. + +Le monstre les attendait devant sa caverne: + +«Jette-moi la jeune fille! hurlèrent quatorze têtes. + +--Pas plus aujourd'hui qu'hier! répondit intrépidement Robardic. + +--Jette-la! te dis-je. + +--Viens me l'enlever!» + +Le combat commença, plus terrible, plus acharné que la veille. Robardic +frappait d'estoc et de taille, sans trêve, sans relâche, couvrant de +son corps Aliette qui se blottissait derrière lui, et infligeant au +monstre de cruelles blessures. Presque à chaque coup, il abattait +une tête, mais il y mettait tant de force qu'il fut bientôt harassé. +Heureusement pour lui, le dragon, après avoir perdu treize têtes sur +quatorze, demanda encore une fois quartier jusqu'au lendemain. + +«Je te l'accorde, dit Robardic. Abandonnes-tu tes droits sur cette +damoiselle? + +--Jamais, tant qu'il me restera un souffle de vie! et malheur à son +père, malheur à sa famille! malheur à son pays! si elle ne revient pas +ici, demain, au lever du soleil. + +--Elle y reviendra, puisqu'il le faut, dit Robardic, mais tu me +trouveras encore entre elle et toi!» + +Le monstre fit entendre un sifflement de rage et le jeune cavalier +partit avec sa compagne, tremblante d'émotion. Il la ramena où il +l'avait trouvée, et, cette fois encore, refusa obstinément de dire son +nom ni de la suivre. + +Aliette, sur la lisière du bois se vit bientôt entourée de tous ses +parents qui l'avaient attendue, fort inquiets, mais non désespérés. Ils +la ramenèrent au château tout joyeux et remplis de confiance dans la +valeur du chevalier inconnu. + +Robardic, après avoir reconduit son cheval et reporté ses armes au +château abandonné, vint comme de coutume, sous ses vêtements de pâtre, +faire rentrer son troupeau et reprendre sa place au foyer avec les +serviteurs..... + +L'aube blanchissait à peine la cime de la forêt, quand, pour la +troisième fois, la damoiselle du château reprit, seule, et à pied, +le chemin de la caverne. A l'entrée du bois elle aperçut un cavalier +éblouissant d'or et de pierreries. Sur son casque, sur sa poitrine, +sur son bouclier, des soleils de diamants étincelaient de mille feux +et son épée semblait un trait de flamme. Il maintenait à grand peine +un superbe coursier blanc qui rongeait son frein, frappait la terre du +pied, se cabrait, balayait le sol de sa longue queue flottante. Aliette +resta stupéfaite, elle ne reconnaissait plus son chevalier et n'osait +avancer.--Mais il l'appela d'une voix douce et forte à la fois, et elle +courut vers lui; un admirable épagneul tout blanc dont le collier d'or +avait des clous à tête de diamant bondissait autour d'elle. + +Le cheval était si bien dressé, malgré son ardeur, qu'il se baissa +doucement sur ses pieds de derrière, et Aliette put monter sur sa +croupe sans aucune peine. Alors, se tenant des deux mains à la ceinture +d'or du chevalier, elle se laissa emporter. Ils allaient comme la +tempête. Ils arrivèrent si vite devant la caverne que le dragon n'en +était pas sorti. + +«Viens ici, monstre horrible! cria Robardic, en brandissant son épée +flamboyante. Viens perdre la dernière tête qui te reste! + +--Tu te trompes! mugit une clameur effroyable; tu m'avais laissé une +tête hier, mais j'en ai trente aujourd'hui, abats-les si tu peux! + +--Si tu en as trente, je ne m'en soucie guère! sors-les, qu'on les +voie, et que la bataille commence!» + +Le dragon apparut alors dans toute son horreur et Aliette pensa mourir +de frayeur. Il vomissait du feu, de la fumée, des flammes, il poussait +des cris qui faisaient trembler les hommes et les animaux à dix lieues +à la ronde. Mais chaque fois que l'épée de Robardic retombait, une des +trente têtes roulait à terre; son bras semblait infatigable, son cheval +faisait des prodiges de force et d'adresse, et le chien veillait sur +Aliette, aboyant bien haut quand une des têtes du monstre la menaçait +de plus près. + +Quel combat! quelle fureur de part et d'autre! que de ruses! que +d'audace! que d'attaques sans cesse renaissantes! Aliette, demi-morte, +tenait bon pourtant de ses mains crispées, et Robardic ne faiblissait +pas. Un dernier coup le rendit vainqueur. La trentième tête tomba, +les anneaux du monstre se déroulèrent et sa masse hideuse s'écroula +lourdement sur le sol où elle resta gisante. + +Robardic mit pied à terre, et fit descendre Aliette. Elle poussa +un profond soupir, se jeta dans les bras de son sauveur et y resta +pâmée..... + +Les soins du chevalier la firent bientôt revenir à elle, heureusement, +et elle lui exprima alors sa reconnaissance dans les termes les plus +touchants: + +[Illustration: LE DRAGON APPARUT DANS TOUTE SON HORREUR, VOMISSANT DU +FEU, DE LA FUMÉE, DES FLAMMES...] + + +«Maintenant que tout est fini, apprenez-moi votre nom, je vous en +supplie! lui dit-elle. Ne doit-il pas être béni de toute ma famille? +Venez chez mon père! Je sais qu'il n'y a pas de récompense à la hauteur +de vos bienfaits, mais consentez au moins à recevoir quelque +témoignage de gratitude, si faible qu'il soit, comparé à ce que nous +vous devons. + +--Non, damoiselle, répondit Robardic d'un ton ferme; le bonheur de vous +avoir sauvée suffit amplement à me récompenser de ce que j'ai pu faire. +Le temps de me faire connaître n'est pas encore venu. + +--Alors quelque jour, nous saurons qui vous êtes? Nous vous reverrons? + +--Oui, je vous le jure! + +--Sera-ce bientôt? + +--Dans peu de temps, sans doute.» + +Mais Aliette insistait..... + +«Laissez-moi, lui dit-il doucement. J'ai encore lourde besogne ici; +allez retrouver votre père. Songez qu'il ne saura jamais trop tôt +la bonne nouvelle que vous avez à lui porter. Je vais vous conduire +jusqu'à l'entrée du bois.» + +Sur la lande, Aliette vit accourir au-devant d'elle une grande +multitude de gens. Ses parents, ses amis, ses vassaux, poussèrent des +cris de joie en l'apercevant. On la ramena au château par des chemins +couverts de fleurs; dans tous les clochers, les cloches tintaient; +hommes et femmes chantaient des chœurs joyeux, et son vieux père, se +soutenant à peine, tant son émotion était forte, la menait par la main +en versant des larmes de bonheur. + +Robardic, pendant ce temps, avait mis en pièces le corps du serpent et +en avait disséminé les morceaux de toutes parts pour les empêcher de +se rejoindre, puis il était allé reconduire son cheval et son chien au +château de la forêt. Il déposa aussi sa brillante armure, reprit ses +vêtements de laine brune, et revint en chassant son troupeau devant lui. + +«Comme tu rentres tard, mon petit Robardic! dit la bonne vieille +cuisinière. Est-ce qu'il t'est arrivé quelque chose en chemin? as-tu +perdu quelqu'une de tes bêtes? + +--Non, aucune, heureusement. Mais pourquoi donc les cloches ont-elles +sonné si fort et si longtemps? + +--Quoi, tu ne sais pas que notre damoiselle est sauvée? que le dragon +est mort, que la famille et le pays sont délivrés pour toujours de cet +horrible fléau? D'où sors-tu donc, mon pauvre garçon? + +--Je suis bien content que le dragon soit tué et la damoiselle +délivrée, dit Robardic d'un ton tranquille; mais qui donc a fait ce +beau coup? + +--C'est ce cavalier inconnu, un chevalier beau comme le soleil et si +brave! penses-tu? tuer un dragon qui avait trente têtes! Ce n'est +pas toi qui en ferais autant! Et dire qu'il ne veut ni venir ici ni +révéler son nom! Voilà qui est fâcheux! Ah! si je le voyais là devant +moi, il me semble que je me jetterais à son cou! Allons, tire-toi un +peu de côté, tu me gênes pour passer et on attend le rôti là-bas! on +y fait bombance, je t'assure, et j'ai bien du plaisir à leur cuisiner +de friands morceaux; mais n'aie pas peur! je penserai à toi et je te +garderai quelque chose de bon. Va t'asseoir dans ton coin.» + +Robardic lui obéit sans mot dire..... + +Les jeux, les danses, les concerts, les festins ne cessèrent pas durant +huit jours entiers. Il y avait des plaisirs et des régals pour tous, +petits et grands, car le seigneur voulait que tout le pays prît part à +sa joie et fêtât le bonheur de sa fille. + + +IV + +Mais le chevalier inconnu ne se présentait toujours pas, ce qui +affligeait beaucoup Aliette. + +Un jour, elle dit à son père: + +«Ne regrettez-vous pas de ne pas connaître le vaillant chevalier à qui +nous devons notre bonheur? + +--Si, mon enfant, je le regrette vivement, mais comment faire pour le +retrouver? J'y ai pensé bien des fois, et toujours en vain. + +--Eh bien! moi, je crois que l'idée qui m'est venue n'est pas mauvaise. + +--Dis-la-moi bien vite,... parle... + +--Dans toutes les fêtes que vous avez données pour célébrer notre +délivrance, vous n'avez pas encore fait faire de courses. + +--Non, c'est vrai. + +--Faites publier, dans tout le pays et aux alentours, que vous donnerez +la main de votre fille à celui qui sera vainqueur à la course. Mon +chevalier viendra sûrement et il arrivera le premier au but, car il a +des chevaux qui ne seront jamais devancés par aucun coursier au monde. +D'ailleurs, je me tiendrai à la grande fenêtre au-dessus du portail +d'entrée, tous ceux qui voudront courir devront passer devant moi pour +me saluer et je reconnaîtrai bien celui que nous cherchons. + +--Tu as là une excellente idée, ma chère fille, dit le vieux seigneur», +et il s'empressa de donner des ordres pour que tout se fît comme le +commanderait Aliette. + +Au jour dit, une foule nombreuse s'assembla pour voir courir les +prétendants. Il en était venu de tous les côtés, de tout près et de +fort loin, et de toutes les sortes aussi, car au milieu des comtes, des +barons, des princes même, montés sur de superbes coursiers, harnachés +richement, on voyait de simples paysans avec leurs longs cheveux, leurs +grands chapeaux à boucle d'argent, leurs gilets brodés et leurs braies +de toile plissée. Il leur était permis de concourir comme aux gens +de noblesse, Aliette l'avait voulu ainsi, et il s'en était présenté +quelques-uns qui comptaient sur la vitesse de leurs petits chevaux à +longues crinières. + +La course fut fort brillante. Le défilé eut lieu en bon ordre. L'un +après l'autre, chaque coureur passa sous le balcon, s'inclina avec +grâce, ou ôta son chapeau gauchement; mais c'est en vain qu'Aliette +chercha à reconnaître son chevalier. Il n'était pas là! Elle allait +quitter la place, quand, rapide comme l'éclair, un cavalier inconnu +monté sur un superbe cheval noir et revêtu d'une armure couleur de la +lune, traversa la cour et disparut... + +«C'est lui!... c'est lui! arrêtez-le!» cria la jeune fille. On ne put +lui obéir; l'apparition du chevalier avait été si imprévue, sa fuite si +soudaine, qu'il était déjà loin avant qu'on songeât à le poursuivre. + +Le prix de la course avait été gagné par un paysan de Cornouailles dont +le petit cheval avait fait des prodiges de vitesse. Il vint réclamer la +récompense promise, mais Aliette jeta les hauts cris: + +«Une épreuve ne suffit point, dit-elle, je ne donne pas ma main si +aisément. Les courses recommenceront demain.» + +Une fois encore, le brillant cortège des coureurs défila sous le balcon +de damoiselle Aliette; une fois encore, ses regards avides ne purent y +discerner son chevalier; une fois encore, quand le défilé fut terminé, +un cavalier, que nul ne connaissait, passa comme la foudre sous le +balcon et s'enfuit sans que personne pût l'arrêter. + +«C'est encore lui! mon père, s'écria Aliette au désespoir. J'ai reconnu +son cheval gris et sa tunique de drap d'argent semée d'étoiles! Oh! mon +Dieu! comment le retenir? + +--Calme-toi, mon enfant! dit le vieux seigneur, calme-toi, je t'en +prie! + +--Il faut recommencer la course, mon père; c'est encore ce paysan +cornouaillais qui l'a gagnée. Je ne veux pas être sa femme. J'aimerais +mieux mourir!» + +Le lendemain donc, on publia que, sans remise, la main de damoiselle +Aliette, son château et ses richesses, appartiendraient au cavalier qui +arriverait le premier au but indiqué. + +Frémissante d'espoir, la jeune fille se tenait sur son balcon. + +«Il viendra certainement et, cette fois, il ne m'échappera pas, +pensait-elle. Mon père a fait garder les entrées et entourer le château +par une troupe d'hommes résolus.» + +Elle ne prêta qu'une attention distraite au défilé; elle était bien +sûre que son chevalier n'en faisait pas partie. Elle avait deviné +juste..... A peine le dernier coureur avait-il passé sous le balcon, +qu'un rayon éblouissant sillonna l'air; et un cavalier dont l'armure +scintillait des feux de mille diamants, monté sur un magnifique cheval +blanc, bondit dans la cour. La fuite semblait impossible; des soldats +armés de piques défendaient toutes les issues. Le cavalier piqua des +deux, enleva son cheval, et, d'un saut prodigieux, passa par-dessus +le mur d'enceinte, bravant tous les efforts faits pour l'atteindre. +Cependant, au moment où il avait franchi la muraille, un soldat l'avait +touché au pied droit avec sa pique. + +«Je l'ai blessé, le sang a coulé, je l'ai bien vu, dit cet homme, il +est atteint à la cheville, je crois, mais son cheval allait plus vite +que l'éclair, personne n'aurait pu l'arrêter.» + +Le paysan de Cornouailles, vainqueur à la course pour la troisième +fois, vint réclamer le prix qu'il avait gagné: + +«C'est chose jurée, disait-il; il n'est pas permis de manquer à sa +parole!» + +On s'efforça de l'apaiser et, à force d'argent, on tâcha de le faire +renoncer à ses droits. Il ne consentit à les abandonner qu'en faveur du +chevalier qui avait sauvé Aliette: «Si on le retrouve», ajouta-t-il. + +Le vieux seigneur désolé ne savait plus quel parti prendre. Sa fille, +malgré tant d'insuccès, ne désespérait pas encore. + +«Tous ceux qui ont pris part à la course sont encore ici, dit-elle. +Faites-leur annoncer que vous reconnaîtrez le sauveur de votre fille +à une marque qu'il a au pied, et que vous les priez de se laisser +examiner par votre chirurgien. + +--C'est une idée bizarre que tu as là, ma fille, comment veux-tu +que?..... + +--Mon père chéri! mon père bien-aimé, laissez-moi essayer encore cette +fois, je vous en conjure! Voulez-vous me voir devenir la femme de cette +brute? Jamais je n'y consentirai. J'irai plutôt m'enfermer dans un +couvent pour le reste de mes jours.» + +Le vieux seigneur secoua la tête, mais il ne savait rien refuser à une +enfant qu'il adorait; il fit faire la proclamation désirée. + +Quelques-uns des prétendants s'en moquèrent, d'autres n'en dirent +rien, mais s'en allèrent; certains, plus rusés, essayèrent de se faire +au pied droit des marques plus ou moins vraisemblables. Un homme de +Kemper, même, ayant entendu ce qu'avait dit le soldat, poussa l'astuce +jusqu'à se faire une blessure à la cheville. + +«Ce n'est pas lui, mon père, je vous assure, ce n'est pas lui, s'écria +Aliette, au milieu des sanglots. Regardez-le! il est petit, et brun, et +mal tourné, et mon chevalier était grand et mince,... comme Robardic +que voilà», ajouta-t-elle en souriant à travers ses larmes, car le +pâtre, debout près d'elle, regardait d'un air froidement indifférent +tout ce qui venait de se passer. + +«C'est peut-être Robardic», dit le vieux seigneur, croyant plaisanter. + +Le jeune homme, pour le coup, devint très rouge, si rouge que sa +confusion frappa Aliette. + +«Mon père, dit-elle, obligez-le à vous montrer son pied droit..... + +--Mais, ma fille, où veux-tu qu'un simple pâtre comme ce brave +Robardic, tout gentil qu'il est, ait appris à manier des armes et à +devenir un chevalier si courageux et si brillant? + +--Robardic n'est pas un homme ordinaire, mon père. Rappelez-vous +l'aventure du sanglier..... + +--C'est, ma foi, vrai!... Et puis du moment que tu le désires..... Va, +Robardic, montrer ton pied droit au chirurgien.» + +Le pâtre obéit et..... tout fut découvert. + +«Ainsi, c'est toi qui as tué le dragon et sauvé ma fille! s'écria +le vieux seigneur en apprenant cette nouvelle extraordinaire. Viens +m'embrasser, mon enfant! C'est un beau jour pour moi et les miens que +celui-ci! Mais avant de te donner Aliette, quoique tu aies bien mérité +sa main, je voudrais que tu répondisses à deux questions: D'abord, +dis-moi d'où te viennent les armes magnifiques et les chevaux sans +pareils que tu as en ta possession?» + +Robardic raconta comment il les avait découverts dans le château +abandonné, et comment le grand désir qu'il avait de délivrer Aliette +lui avait donné l'idée d'employer ces armes magiques pour combattre le +monstre. + +«J'admire ta hardiesse et ton courage. Maintenant, passons à ma seconde +question: Pourquoi, après que tu as eu remporté la victoire, ne t'es-tu +pas fait connaître tout de suite et nous as-tu fait perdre tant de +peine et de temps?» + +Robardic resta un moment silencieux. + +«Eh bien! tu ne réponds pas? + +--C'est que..... je n'ai pas voulu. + +--Tu n'as pas voulu..... + +--Que..... votre fille se crût obligée de m'épouser, uniquement par +reconnaissance. + +--Et alors? + +--Et alors, j'ai voulu lui donner le temps de réfléchir, et le moyen +d'éviter, sans paraître une ingrate, un mariage qui pourrait lui +déplaire. + +--Il ne lui déplaît pas, sois-en sûr! s'écria le vieux seigneur les +yeux pleins de larmes. Tu es un brave garçon! Tes sentiments sont d'une +rare délicatesse. Je suis heureux de te donner ma fille. Tu seras un +bon mari pour elle, et un bon fils pour moi!» + +Les noces de Robardic se firent dans la huitaine, avec tout l'éclat +qu'on peut imaginer. On y convia tout le pays, et l'on dit même que +la reine des fourmis, la reine des colombes et le roi des animaux les +honorèrent de leur présence. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 273) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: «JE N'AI A VOUS DONNER, POUR TOUT HÉRITAGE, QU'UN CHAT, +UN COQ ET UNE ÉCHELLE.»] + +LES TROIS FRÈRES + +I + + +Il y avait une fois trois frères, qui se nommaient: Yvon, Goulven et +Guyon. Leur mère étant morte, ils demandèrent à leur père de donner +à chacun d'eux la part qui lui revenait dans la succession, car ils +voulaient aller chercher fortune par le monde. + +«Hélas! mes enfants, dit le vieillard, vous savez que nous ne sommes +pas riches. Je n'ai à vous donner qu'un chat, un coq et une échelle. Ce +n'est pas grand'chose, comme vous voyez, mais partagez-les entre vous, +car c'est là tout votre héritage. + +--Eh bien! dirent les trois frères, nous nous en contentons! Tirons les +lots à la courte paille.» + +Le père prit trois brins de paille d'une longueur inégale: l'un +représentait le chat, l'autre le coq, le troisième l'échelle, et les +présentant à Yvon, l'aîné, il lui dit de tirer le premier. Goulven +vint ensuite et Guyon eut le dernier brin restant. Alors on vit que le +sort avait donné le chat à Yvon, le coq à Goulven, l'échelle à Guyon. +Ils prirent leur part d'héritage, tel qu'il leur était échu, et se +disposèrent à partir. Leur père accompagna ses trois fils jusqu'à un +carrefour voisin où se croisaient quatre chemins. Là, ils se firent +leurs adieux, s'embrassèrent en pleurant, prirent l'engagement de se +retrouver au même endroit, au bout d'un an et un jour, et s'éloignèrent +par trois routes différentes; le père, avant de prendre la quatrième +pour retourner chez lui, s'assit sur une pierre et, tristement, les +regarda s'éloigner. + +La route qu'avait prise Yvon le conduisit au bord de la mer. Il +suivit longtemps le rivage, sans rencontrer d'habitation, et, pendant +plusieurs jours, lui et son chat n'eurent d'autre nourriture que des +moules, des palourdes et des patelles. Enfin, il aperçut à l'horizon, +sur la falaise, les murs et les tours d'un château. Il se dirigea de ce +côté et trouva d'abord un moulin, qui dépendait du château. Il s'arrêta +sur le seuil, portant son chat sur le bras gauche, et ouvrit de grands +yeux à la vue de ce qu'on faisait à l'intérieur du moulin. Quatre +hommes, en bras de chemise, armés de gros bâtons, couraient deçà delà, +après des souris, qui trottaient partout. Ils se démenaient tant qu'ils +pouvaient, et n'arrivaient à rien, car leurs coups de bâton tombaient +toujours à côté des malignes bêtes, qui filaient entre leurs jambes +pour aller se cacher dans les trous. + +Yvon riait silencieusement, en voyant tout ce manège. + +«Qu'avez-vous à rire ainsi? dit un des hommes, en épongeant sur sa +manche la sueur qui dégouttait de son front. + +[Illustration: TRISTEMENT, LE PÈRE LES REGARDA S'ÉLOIGNER.] + +--C'est que vous vous donnez une bien grosse peine pour bien peu de +chose, répondit Yvon. + +--Comment? pour peu de chose!--Vous ne savez pas que si nous laissions +faire ces maudites souris, elles troueraient nos sacs, mangeraient la +farine et le blé et nous réduiraient à mourir de faim? + +[Illustration: «QU'AVEZ-VOUS A RIRE AINSI?»] + +--Vous n'avez donc pas de chat? dit Yvon. + +--De chat? Qu'est-ce que vous voulez dire avec vos chats? On ne connaît +pas cela dans ce pays-ci.» + +Yvon montra Minet, qu'il caressait de la main. + +«Voilà Monseigneur le chat, dit-il, en riant. A lui seul, en moins +d'une heure, il fera plus de besogne que vous quatre en toute une +année. Il vous aura bien vite délivrés de vos souris. + +--Allons donc! vous plaisantez! Ce petit animal-là! Il n'a pas l'air +méchant du tout; il est là, tout pelotonné sur votre bras. + +--Voulez-vous le voir travailler? + +--Oui, voyons un peu ce qu'il sait faire?» + +Yvon lâcha Minet, qui, ayant grand faim, ne se fit pas prier pour +entrer en chasse. Les souris n'avaient jamais vu de chat, elles ne +s'en défiaient pas; en moins de cinq minutes, il en fit un massacre +effrayant. Les quatre hommes, étonnés, le regardaient faire.--Une heure +après, tout le sol du moulin était jonché de souris mortes; on les +ramassait au râteau, pour en faire des tas. Un des meuniers courut au +château et dit au seigneur: + +«Hâtez-vous de venir au moulin, monseigneur; vous y verrez la chose la +plus étonnante que vous ayez jamais vue de votre vie. + +--Et quoi donc? dit le seigneur. + +--Il est arrivé, nous ne savons pas de quel pays, un homme avec un +petit animal, qui a l'air bien doux et qui, en un clin d'œil, a tué +toutes les souris contre lesquelles nous avions tant de peine à +défendre votre blé et votre farine. + +--Est-il possible! Je voudrais bien que cela fût vrai!» s'écria le +seigneur, et il vint en hâte au moulin. + +En voyant la besogne du chat, il resta saisi d'admiration, la bouche +ouverte et les yeux écarquillés; puis, apercevant l'auteur de tout ce +carnage, qui, repu, tranquille, clignotant, assoupi sur le bras d'Yvon, +faisait ronron, comme le rouet que tourne une filandière, il demanda: + +«C'est cet animal, si paisible et si doux, qui a travaillé si +vaillamment? + +--Oui, monseigneur; lui tout seul, dirent les garçons meuniers. + +--Quel trésor qu'un pareil chasseur! Ah! si je pouvais l'avoir! +Voulez-vous me le vendre, l'ami? + +--Je ne dis pas non, dit Yvon en caressant son chat. + +--Combien en voulez-vous? + +--Six cents écus, le logement et une bonne pension pour moi-même, dans +votre château, car Minet ne travaillerait pas bien si je ne restais pas +avec lui. + +--C'est entendu. Topez là!» + +Et ils se frappèrent dans la main. + +Le seigneur emmena avec lui Yvon dans le château, l'installa au mieux +et le traita de même. Notre gars n'avait rien à faire que manger, +boire, se promener, chasser et pêcher. Il n'oubliait pas son ami Minet, +et allait tous les jours lui faire une petite visite au moulin. Au bout +de quelque temps Yvon, qui était aimable et gai et de plus fort joli +garçon, conquit si bien l'amitié du seigneur et les bonnes grâces de sa +fille, qu'il devint l'heureux époux de celle-ci..... + + +II + +Goulven, comme son aîné, avait marché longtemps, longtemps, portant son +coq, cherchant fortune et ne trouvant même pas un gîte pour la nuit. Il +couchait à la belle étoile, se nourrissait de fruits sauvages, buvait +l'eau des fontaines, et, quand il était trop las, se reposait sur la +bruyère. Un soir, exténué de fatigue, il arriva devant la porte d'un +beau manoir, et y frappa pour demander l'hospitalité. + +Le portier ouvrit. «Que voulez-vous? dit-il. + +--Être logés, mon petit camarade et moi, jusqu'à demain, s'il vous +plaît. Ce sera une grande charité, car nous sommes bien las.» + +Goulven avait une honnête figure et une voix agréable. Le portier vit +tout de suite qu'il n'avait pas affaire à un malfaiteur. + +«Entrez, dit-il, mon pauvre garçon, et reposez-vous. Mon maître est un +homme charitable; il vous logera bien pour cette nuit.» + +Goulven entra dans la grande cuisine, où tous les domestiques étaient +réunis. Ils lui firent bon accueil; mais la vue du coq les étonna +grandement. + +«Quel bel oiseau! disaient-ils; comme il a l'air hardi et éveillé! et +quelle singulière coiffure il porte! Nous n'avons jamais vu son pareil!» + +Goulven soupa avec eux, puis alla, comme eux, coucher à l'écurie, +emmenant son coq. Du grenier, où il était étendu sur des bottes de +paille, il entendait la conversation des charretiers et des valets de +ferme. + +«Allons! disaient-ils entre eux, qui est-ce qui va veiller, cette nuit, +_pour voir venir le jour_. Est-ce toi, Léonic? + +--Oh! moi, je suis fatigué, j'ai labouré tout le jour, je n'en puis +plus. + +--Alors, toi, Yves? + +--Ce n'est pas mon tour, j'ai veillé avant-hier. + +--Et Yvon! + +--Je suis tout malade; j'ai la tête à l'envers. + +--Alors, ce sera Fanche? + +--Certes non; j'ai gardé, toute la nuit dernière, ma femme, qui est au +plus mal; veille toi-même!» + +Ils se rejetaient ainsi l'un à l'autre la peine de veiller, et finirent +par se quereller bruyamment. Goulven, étonné de ce qu'il entendait, +leur cria: + +«Pourquoi donc avez-vous besoin de voir venir le jour? + +--C'est le seigneur qui le commande ainsi, lui dirent-ils, et il faut +que, chaque nuit, trois d'entre nous restent éveillés, pour prévenir +les autres, quand le jour arrive. S'il n'y en avait qu'un seul, il +pourrait s'endormir, et le jour serait déjà venu depuis longtemps, que +personne ne s'en douterait. + +--N'est-ce que cela? dit Goulven; ne vous inquiétez de rien; dormez +tout votre soûl, mes amis, je me charge de votre besogne. + +--Vous vous chargez, tout seul, de voir venir le jour et de nous +l'annoncer? + +--Oui, moi et mon compagnon. + +--Mais, malheureux, si vous vous endormez et que vous ne vous +réveilliez pas à temps, le maître s'en apercevra, et vous fera pendre +sans miséricorde. + +--Laissez-moi faire, vous dis-je; je réponds de tout.» Là-dessus, les +garçons d'écurie et les charretiers se couchèrent tous et s'endormirent. + +Vers trois heures du matin, le coq chanta... + +Les hommes se réveillèrent en sursaut. + +«Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est ceci?» s'écrièrent-ils. + +Ce n'est rien, dit Goulven; ne vous dérangez pas. Mon petit camarade +dit qu'il va bientôt voir le jour. + +Et ils se rendormirent. + +Vers les quatre heures, le coq chanta encore. + +Ils se réveillèrent de nouveau et crièrent: + +«Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est? + +--C'est mon camarade qui annonce le jour, dit Goulven. Levez-vous et +voyez!» + +Une bande rose vif s'étendait à l'horizon, au bord du ciel, sur la +bruyère, et les rayons du jour naissant entraient par les petites +fenêtres de l'écurie. Les hommes se levèrent en criant: «Le jour +arrive! Le jour est venu!» + +Et ils coururent avertir leur maître. + +«Si vous saviez, maître!!! + +--Quoi donc? Qu'est-il arrivé? Pourquoi venez-vous me réveiller, si tôt? + +--Vous savez l'étranger que vous avez logé cette nuit, avec son petit +animal, qu'il nomme coq? + +--Oui. Eh bien! qu'a-t-il fait? + +--Ce qu'il a fait?--Ce petit animal, qui a l'air d'un oiseau comme +un autre, ou à peu près, en sait plus long que nous tous, et que +vous-même, maître, sauf respect. Ce matin, pendant que nous dormions +tranquillement, il a vu _venir le jour_ et nous l'a annoncé, et quand +le moment de se lever est venu, il a chanté, si haut, si clair pour +nous le dire, que pas un œil n'est resté fermé. + +--Ce n'est pas possible! Vous vous moquez de moi! + +--Rien n'est plus vrai, maître, et si vous aviez ce petit animal-là +chez vous, vous n'auriez plus besoin de faire veiller personne pour +voir venir le jour, et nous resterions chez vous très volontiers, car, +à part cette histoire de nuits à passer, vous êtes un bon maître. + +--Eh bien! qu'on dise à l'homme de ne pas quitter le manoir +aujourd'hui. La nuit prochaine, j'irai veiller avec vous, et nous +verrons ce que sait faire son fameux animal.» + +Le soir venu, après souper, les valets de ferme, les charretiers, les +garçons d'écurie, allèrent tous se coucher, et Goulven grimpa dans son +grenier avec le coq, non sans leur avoir répété qu'ils n'eussent à +s'inquiéter de rien, que tout se passerait à merveille. + +Le maître ne se coucha point. Vers trois heures du matin, il vint à +l'écurie. + +Quelques instants après, le coq chanta: _Coquerico!_ + +Le maître fut bien étonné. + +«D'où vient cette musique? dit-il. + +--C'est mon coq qui annonce que le jour va venir, répondit Goulven. +Attendez un peu et vous l'entendrez encore.» + +A quatre heures, le coq fit de nouveau: Coquerico! Coquerico!! + +--Pourquoi le coq a-t-il chanté? dit le maître. + +--Parce que _le jour est arrivé_», dit Goulven. + +Il ouvrit la porte; une clarté gaie emplit l'écurie, et le seigneur +vit que le jour était en effet venu, tout rose et tout joyeux (on +était au mois de mai). Il était émerveillé et n'en revenait pas de son +étonnement. + +[Illustration: «VENDS-MOI TON COQ. COMBIEN EN VEUX-TU?»] + +«Si tu voulais me vendre ton petit animal, dit-il à Goulven, tu me +rendrais un fameux service! Aucun domestique ne veut rester ici plus +de trois mois. La besogne est toujours en souffrance; les labours +n'en finissent pas, les semailles ne sont jamais faites à temps; +les récoltes pourrissent sur pied: c'est une ruine pour ma maison. +Vends-moi ton coq. Combien en veux-tu? + +--Mille écus, et une bonne pension au manoir pour moi. + +--C'est entendu», dit le seigneur. + +Goulven était un beau garçon, bon travailleur, toujours prêt à chanter +_gwerz_ ou _zône_[7], à répondre à une plaisanterie. Le seigneur le +prit en grande amitié, sa fille fit de même..... Trois mois n'étaient +pas écoulés que l'ami Goulven, entré au manoir par charité, était +devenu le gendre du maître, et, bien nourri, bien vêtu, bien logé, se +promenait comme un propriétaire. + + [7] Les gwerziou (au singulier, gwerz) sont des chansons gaies ou + tendres; les soniou (zône) sont des chants tristes ou même tragiques + racontant des épisodes historiques ou des légendes. + + +III + +Guyon, le plus jeune des trois frères, avait dû aux caprices du sort +de porter le plus lourd fardeau. Sans se plaindre pourtant, et son +échelle sur l'épaule, il s'était mis en route. Après bien des jours, et +bien des lieues de chemin, il s'arrêta un beau matin devant un grand +château, entouré de tous côtés de hautes murailles et, par surcroît +de précautions, d'épais fourrés de ronces et d'épines. Une haute tour +dominait le chemin. A la fenêtre de cette tour, était une jeune dame, +belle comme un ange. Sa figure était douce et gracieuse, mais ses joues +étaient un peu pâles, et, dans ses beaux yeux bleus, se lisait une +grande tristesse. Guyon, étonné et ravi, la regardait sans rien dire. +Elle, en voyant ce jeune garçon, à la mine hardie, à la tournure svelte +et dégagée, appuyé sur son échelle, et perdu dans la contemplation, +se prit à sourire. Cela enhardit Guyon, qui s'approcha et osa même +entrer en conversation avec elle. Elle lui apprit qu'elle était la +fille d'un riche seigneur du pays voisin, mort depuis peu, et qu'elle +était retenue en captivité dans ce sombre donjon par un baron, vieux, +méchant et vindicatif. Il l'avait enlevée pour se venger d'une injure +prétendue, et voulait absolument l'épouser. + +«Hélas! dit-elle à Guyon, ce mariage me fait horreur. Je suis la plus +malheureuse créature du monde. Ma mère, veuve, ne peut me secourir, +je n'ai d'autre compagnie que celle d'une fidèle servante, et nous +sommes tellement surveillées que nous ne pouvons attendre d'aide de +personne. C'est miracle que j'aie pu vous parler aujourd'hui. Mon tyran +est parti, ce matin, pour la ville. Il ne va pas tarder à revenir; +s'il vous trouve ici, malheur à vous, car aucun homme n'approche de ce +château sans crainte et sans péril.» + +Guyon fut extrêmement ému par ce récit, et les pleurs de la belle +prisonnière le touchèrent jusqu'au fond du cœur. + +«Ne vous désolez pas, noble damoiselle, lui dit-il, je serai votre +serviteur et je vous ramènerai chez votre mère. Je le jure! Voici ma +bonne échelle, elle vous aidera à sortir de prison.» + +La dame le remercia avec grande effusion. + +«Que Dieu vous conduise! dit-elle. Surtout, n'oubliez pas votre +serment, et la pauvre prisonnière qui n'a d'espoir qu'en vous, sur +cette terre!» Elle lui jeta une bague qu'elle portait au doigt. Yvon +la reçut adroitement, la baisa et la cacha dans la poche de son gilet +brodé; puis il chargea l'échelle sur son épaule, et prit le chemin de +la ville, que la dame lui indiqua. + +Après avoir fait au moins une lieue, il vit venir de loin le baron, +monté sur un solide cheval. Il se trouvait justement auprès d'une +maison abandonnée, couverte en ardoises. Il appliqua son échelle contre +le mur, y grimpa prestement, et, arrivé sur le toit, il se mit à jeter +à bas des ardoises, comme fait un couvreur qui répare une vieille +toiture. + +Arrivé devant la maison, le baron arrêta son cheval et cria à Guyon: + +«Eh! là-haut! couvreur! n'avez-vous pas vu passer deux hommes, traînant +par le licou une vache rousse et une génisse noire? + +--Peut-être bien, dit Guyon. Il est passé bien du monde par ici, mais +qu'est-ce que vous voulez à ceux-là? + +--Ce sont deux coquins à qui j'ai vendu ce matin une vache et sa +génisse. Ils sont partis sans me payer, ils ne sont pas du pays et je +crois bien que j'en suis pour mon argent. Mais mon cheval est bon, et +si je savais la route qu'ils ont prise, je les rattraperais bien vite. + +--Ah! dit Guyon, je me rappelle maintenant qu'il y a un petit quart +d'heure, tout au plus, deux hommes comme vous dites sont passés. Ils +tiraient fort sur le licou, pour faire marcher les pauvres bêtes qui +n'en pouvaient plus, et ils riaient du bon tour qu'ils avaient joué. + +--Ah! les brigands! dit le baron. Si je pouvais deviner quel chemin ils +ont pris au carrefour là-bas!» + +Guyon, sur le faîte du toit, faisait semblant de regarder au loin, en +tenant la main sur ses yeux, comme un homme qui cherche à distinguer +quelque chose à l'horizon. + +«Tenez! tenez!! monseigneur, les voilà sûrement... Ce sont eux,... +là-bas... près de la forêt,... ils vont y entrer. Vous ne pouvez pas +les voir d'où vous êtes, parce que la route monte et puis descend, ce +qui les cache; mais si vous montiez sur le toit, vous sauriez tout de +suite où ils sont et par où il faut passer pour les rattraper.» + +Le baron quitta son cheval et se hissa sur le toit avec bien de la +peine, car il était lourd et goutteux. + +«Par où sont-ils? s'écria-t-il, quand il fut établi sur le faîte et +cramponné solidement à une cheminée. + +[Illustration: GUYON DESCENDIT QUATRE A QUATRE ET ENLEVA L'ÉCHELLE.] + +--Par là!... Voyez-vous? dit Guyon,... à droite,... le long du champ de +sarrasin...» + +Le baron regardait, à demi aveuglé par le soleil. + +Guyon, leste comme un écureuil, descendit quatre à quatre, enleva +l'échelle, sauta sur le cheval, piqua des deux et partit ventre à +terre, laissant le gros baron crier, tempêter et jurer comme un païen, +sur le toit, où il n'osait faire un mouvement, de peur de dégringoler. + +En peu d'instants, le jeune garçon arriva au pied de la tour. + +«Venez vite! Vite! madame! cria-t-il de toutes ses forces; il n'y a pas +un moment à perdre, je vais vous emmener sur mon cheval.» + +La prisonnière se pencha à la fenêtre avec un grand cri de joie. Guyon +posa son échelle contre le mur, mais... ô terreur!... elle était trop +courte! La dame et sa suivante arrachèrent les rideaux en un clin +d'œil, et, les attachant au balcon, s'en servirent comme d'une corde +pour descendre. Alors Guyon approcha son cheval, la dame monta derrière +lui et le tint fortement embrassé par la taille. Comme ni lui, ni elle, +n'étaient bien lourds, le cheval ne sentit pas qu'il portait double +charge, et, talonné par Guyon, il s'éloigna au grand galop, tandis que +la servante courait, de son côté, se réfugier dans une ferme voisine. + +Les deux fugitifs arrivèrent sains et saufs chez la mère de la jeune +dame. Elle fut si heureuse de revoir sa fille, qu'elle permit à +celle-ci d'épouser son sauveur. + +Quant au vieux baron, il est peut-être encore sur son toit à l'heure +qu'il est, si personne n'est passé par là pour le tirer d'embarras. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Au jour pris pour le rendez-vous, les trois frères se retrouvèrent au +carrefour, où leur père les attendait. + +Ils y arrivèrent montés sur de superbes coursiers richement harnachés. +Leurs belles épousées, chevauchant des haquenées blanches, étaient à +leurs côtés. + +Le vieillard fut bien heureux de les revoir si bien pourvus, et leur +fit de grandes caresses. Ils se montrèrent bons fils et lui firent +construire un fort beau château, où il finit paisiblement ses jours. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 195) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: LE NUAGE S'ENTR'OUVRIT ET UNE BELLE PRINCESSE APPARUT.] + +PÉRONIC + + Écoutez et vous entendrez, + Et croyez... si vous voulez... + Ou bien, allez-y voir! + +I + + +Près du bourg de Plouaret, au bord de la route qui conduit à Lannion, +à un endroit nommé Goaz ann Illis (le ruisseau de l'église), demeurait +une pauvre veuve qui n'avait pour tout bien que sa hutte et une petite +vache noire et blanche.--Elle filait, assise au seuil de sa porte, +tout le long du jour, et, chaque mercredi, elle allait vendre son fil +au Vieux-Marché, d'où elle rapportait quelques sous qui suffisaient à +faire vivre, toute la semaine, de bouillie d'avoine et de galettes de +blé noir, elle et son enfant. + +Celui-ci était un beau petit gars aux joues roses, aux yeux brillants, +à la mine éveillée, grand et fort, pour son âge, malgré sa chétive +nourriture.--Sa principale occupation était de mener paître la vache de +sa mère dans les terrains vagues et les douves qui bordaient la route. + +Un jour de printemps, qu'il la surveillait comme d'habitude, +chantonnant d'un cœur gai et s'amusant à écorcher avec son couteau une +baguette de coudrier, il vit tout à coup le ciel s'obscurcir. Étonné, +et même un peu effrayé, il leva la tête et regarda de tous côtés pour +voir d'où venait l'orage. Le nuage s'entr'ouvrit et un superbe char +doré, attelé de deux chevaux blancs, conduits par une belle princesse, +apparut et descendit doucement à terre, tout près de Péronic. La dame +sourit gracieusement et dit: + +«Veux-tu venir avec moi, mon petit ami?» + +Sans se laisser intimider, l'enfant répondit: + +«Non, madame, je ne peux pas laisser ma vache seule et je ne veux pas +quitter ma mère. + +--Ne crains rien pour ta vache, j'en prendrai soin. Va seulement dire à +ta mère de venir me parler.» + +Péronic courut à la maison, de toute la vitesse de ses jambes. + +«Oh! mère! mère! cria-t-il, du plus loin qu'il aperçut la vieille, il y +a là-bas une belle princesse qui veut m'emmener avec elle. Venez vite +lui parler, elle vous attend.» + +La bonne femme jeta sa quenouille et suivit le petit garçon; elle +trouva, en effet, la princesse qui lui fit signe d'approcher. + +«Voulez-vous, demanda celle-ci, permettre à votre fils de venir avec +moi, comme valet? J'aurai bien soin de lui et vous pouvez être sans +inquiétude à son égard.» + +La mère hésitait et ne savait que dire. + +«Voici deux cents écus d'or, dit la princesse en lui tendant une bourse +pleine, et je donnerai à votre fils, pour ses gages, cent écus d'or par +an.» + +La pauvre femme n'avait jamais possédé, jamais vu même, une si grosse +somme. Elle en fut éblouie et tendit la main pour la recevoir. + +«Votre consentement est donné? dit la princesse. + +--Oui, répondit-elle, tout bas. + +--C'est bien! Péronic, fais tes adieux à ta mère et monte dans le char, +auprès de moi.» + +L'enfant obéit; le char s'éleva dans les airs et disparut bientôt..... + +Vers le coucher du soleil, les voyageurs descendirent à terre, +et s'engagèrent dans une majestueuse avenue de vieux chênes, qui +conduisait à un grand château. La princesse y entra, par une sombre +porte de fer, fit entrer Péronic avec elle et l'envoya se coucher. + +Le lendemain, de grand matin, elle le fit venir et lui parla de la +sorte: + +«Je vais faire un voyage, et tu resteras seul ici pendant mon absence; +mais sois tranquille, tu ne manqueras de rien, dans ce château. Viens +que je t'indique, avant de partir, ce que tu auras à faire tous les +jours.» + +Elle le conduisit d'abord à l'écurie, et, lui montrant une belle jument +grasse et luisante: + +«Voici, dit-elle, mon cheval favori; tu en auras le plus grand soin. +Tu lui feras une litière épaisse et fraîche, tous les jours, tu lui +donneras du foin et de l'avoine à discrétion et tu la promèneras, deux +fois par jour.» + +Puis, lui présentant un trousseau de clefs: + +«Voici les clefs de tout le château. Tu peux aller partout, entrer +dans toutes les salles, dans toutes les chambres, excepté une seule: +celle qu'ouvre cette clef-ci. Regarde-la bien, pour la reconnaître, et +malheur à toi, si tu désobéis ou si tu te trompes!» + +Péronic n'était ni sot, ni timide; il écouta, sans se troubler, ce que +disait sa maîtresse et répondit: + +«C'est bien, madame, vous pouvez être tranquille, je vous obéirai; mais +vraiment, vous ne m'avez pas donné grand'chose à faire; que voulez-vous +que je devienne, tout seul dans ce château? Je m'y ennuierai à mourir. +Si, au moins, j'avais des joujoux pour me divertir et m'aider à passer +le temps!» + +La dame sourit: + +«Eh bien! dit-elle, que veux-tu que je te donne? + +--Des quilles et une boule, par exemple; tout en argent, ce sera si +beau! et vous êtes si riche! vous pouvez bien me faire ce petit présent. + +--Soit! voilà des quilles et une boule d'argent. + +--Merci! oh! qu'elles sont jolies! Mais une boule et des quilles d'or +seraient encore bien plus belles... Voulez-vous m'en donner aussi? + +--Voilà des quilles et une boule d'or. Es-tu content, à présent? + +--Oui, madame, et je vous remercie bien, mais... + +--Qu'est-ce que tu veux encore? Tu me parais un petit garçon bien +difficile à satisfaire. + +--Oh! non, madame; mais toujours jouer aux quilles, ce sera un peu +ennuyeux. + +--Eh bien! que te faut-il de plus? + +--Ah! si j'avais un merle! un beau petit merle d'or, qui saurait +chanter des airs de danse, comme un biniou, cela m'égayerait, et quand +je serais un peu triste, je me mettrais à siffler avec lui, ou encore à +danser, et la gaieté me reviendrait.» + +La franchise et la naïveté du petit gars amusaient la magicienne; elle +ouvrit un coffre et en tira un merle d'or: + +«Tiens, voilà ton merle; il chantera tant que tu voudras et tout ce que +tu voudras. Maintenant, adieu, je m'en vais. Je ne sais pas combien de +temps je serai absente; sois bien sage et n'oublie rien de ce que je +t'ai recommandé.» + +Et, montant sur son char, elle s'éleva dans les airs et disparut. + +Péronic alla donner à manger à la jument, la caressa, et la promena +dans la grande avenue; il grimpa sur son dos; elle partit au galop et +il prenait un plaisir infini à se sentir emporté, d'un mouvement rapide +comme le vent. + +Quand il fut las, il ramena la bête à l'écurie. + +«Que vais-je faire maintenant?» se dit-il. + +Le gros trousseau de clefs laissé par la magicienne lui tomba sous les +yeux. + +«Quelle bonne idée! s'écria-t-il, je vais visiter tout le château.» + +A la première porte qu'il ouvrit, il s'arrêta sur le seuil, immobile +et ébloui, à la vue des tas d'argent, d'or, de pierres précieuses dont +elle était remplie. + +«Chez qui suis-je donc ici? pensa-t-il, la maîtresse de ce château +n'est pas la première venue!» + +Il entra dans une autre chambre, et la trouva encombrée de vêtements de +toutes sortes, riches et pauvres; habits et robes de rois, de reines, +de princes, de princesses, de ducs et de marquis; habits de velours et +de soie ornés de riches passementeries et de galons d'or et d'argent; +robes de brocart, garnies de dentelles et de rubans, et puis aussi des +vestes d'artisans, des braies de paysans, des cottes, des jupes, des +coiffes de paysannes. + +«Hein! se dit notre gars, un peu troublé, qu'est-ce que tout ceci? il +faut que je me tienne sur mes gardes.» + +Une troisième chambre était pleine, jusqu'aux solives, de toile +fine: toiles de Quintin, dont on ne voit pas la fin, toiles de +Cholet, souples comme une mousseline, toiles de Guingamp, serrées et +résistantes, toiles de batiste, qu'on aurait fait passer dans l'anneau +d'une nouvelle mariée. + +«Cette femme est bien riche!» pensa Péronic, qui n'avait jamais vu que +la grossière toile bise dont sa mère lui faisait des chemises et des +braies. + +Il ouvrit encore une porte. Cette fois, la pièce contenait des +instruments de musique de toutes sortes, dont les formes bizarres +l'étonnèrent grandement. Il y avait là des luths, des violes, des +rebecs, des mandolines, des mandores, des tympanons, des flûtes, des +hautbois, des cors de chasse, des trompes, des trompettes, des binious, +des bombardes, une grande harpe avec un couronnement doré, et, chose +plus merveilleuse encore, un clavecin en bois des îles, sur lequel on +voyait, peints au naturel, des milliers d'oiseaux de toute couleur. +Aussitôt que la porte fut ouverte, un frémissement sonore courut sur +toutes ces étranges machines; il en sortait comme de longs gémissements. + +Péronic, effrayé, s'enfuit au plus vite. + +Cette expérience l'avait un peu dégoûté des explorations dans le +château. Il se contenta de se promener dans les grandes salles, pleines +d'objets précieux, dans les longues galeries, tapissées de tentures à +personnages, qui semblaient vivants. Il soignait sa jument, la montait +tous les jours, jouait aux quilles, faisait chanter son merle d'or, +puis recommençait ses promenades et, chaque fois qu'il passait devant +la porte défendue, il se disait: + +«Que peut-il bien y avoir là-dedans?...» + +Il tint bon toute une semaine; mais la tentation devint si forte, +qu'elle l'emporta sur la prudence, et Péronic, en tremblant un peu, mit +la clef dans la serrure et ouvrit. + +Il fut bien étonné de ne voir qu'une vilaine petite écurie et un +cheval, si maigre, si maigre, qu'à peine pouvait-il se tenir sur +ses jambes. Dans le râtelier, devant lui, il n'y avait qu'un fagot +d'épines, et, comme pour augmenter son supplice, une botte de trèfle +était placée derrière lui, de façon qu'il ne pût l'atteindre. + +[Illustration: UNE BOTTE DE TRÈFLE ÉTAIT PLACÉE DERRIÈRE LUI.] + +«Oh! ma pauvre bête! tu me fais pitié! s'écria le bon petit Péronic. +Tant pis pour moi s'il m'arrive malheur, mais je veux qu'aujourd'hui, +au moins, tu manges ton content.» + +Et il mit le trèfle à la place du fagot d'épines. + +Le cheval, alors, prenant la parole comme un homme, lui dit: + +«Merci, Péronic! Je n'ai pas toujours mangé cette nourriture-là, mais +bien celle que tu manges toi-même. Tu ne sais pas où tu es, pauvre +enfant, ni qui tu sers! La princesse qui t'a amené ici est la reine des +magiciennes. Elle me tient enchanté sous cette forme, et ce château +est rempli d'une foule de malheureux de toute condition qu'elle a +métamorphosés sous les formes les plus diverses. Tu as dû voir une +grande chambre pleine de leurs vêtements. Toi-même, si tu n'y prends +garde, tu ne seras pas traité autrement que moi, et le service que tu +viens de me rendre te coûtera la liberté ou la vie. Tout espoir n'est +pas perdu cependant, et si tu fais bien exactement tout ce que je te +dirai, nous pourrons sortir d'ici, sous notre forme naturelle, toi, moi +et les autres. + +--Je ne demande pas mieux, s'écria Péronic, dites-moi vite ce qu'il +faut faire. + +--Eh bien! hâtons-nous, car la magicienne sait déjà que tu as ouvert +la chambre défendue, et elle ne tardera pas à arriver. Va vite à la +chambre aux toiles, et prends-y un linceul de trois aunes de long; +puis tu passeras par la chambre où tu as vu des tas d'or, d'argent et +de pierres précieuses; tu en prendras le plus que tu pourras, tu les +mettras dans le linceul, et tu chargeras le tout sur mon dos. N'oublie +pas d'emporter aussi tes quilles, tes boules d'or et d'argent et ton +merle. Mais la première chose à faire, c'est d'attacher solidement et +de museler la grande doguesse qui est dans sa niche, près de la porte. +Elle dort en ce moment; si tu agis vite et adroitement, elle ne se +réveillera pas. Va, dépêche-toi, et viens me rejoindre, quand tout sera +prêt.» + +Péronic était leste, adroit et courageux; en quelques minutes, il eut +fait tout ce qui lui était commandé. + +«A présent, dit le cheval maigre, monte sur mon dos, et partons!» + +Au bout d'une semaine, ils arrivèrent devant la porte d'une grande +ville; le cheval dit alors à Péronic: + +«Descends, tue-moi, et écorche moi. + +--Vous tuer! jamais je n'aurai ce courage! non, jamais, jamais! + +--Il le faut pourtant, pour mener ton entreprise à bonne fin. Aie +confiance en moi, ne crains rien.» + +Mais, Péronic ne pouvait se décider à porter la main sur son ami. A +force d'insister, le cheval finit par se faire obéir. + +A peine fut-il tué, que, de sa peau fendue, s'élança un prince jeune et +beau, qui s'écria: + +«Ma bénédiction sur toi, Péronic! car tu m'as délivré de l'enchantement +de la magicienne, et, avec moi, une foule de malheureux ont recouvré, +aujourd'hui, leur liberté et leur forme première. Je suis le fils +de l'empereur de Turquie; viens avec moi, à la cour de mon père; tu +épouseras plus tard ma sœur, la plus belle princesse qui soit au monde, +et tu deviendras un puissant monarque. + +--Je vous remercie, dit Péronic, mais je suis trop jeune encore pour +penser à me marier. Je veux voyager et voir du pays. Mais je garderai +toujours beaucoup d'amitié pour vous. Plus tard, nous pourrons nous +retrouver et alors, peut-être.....» + +Le prince ne le pressa pas davantage; ils se firent des adieux très +affectueux et allèrent chacun de son côté. + + +II + +Péronic entra à la ville et alla loger dans une hôtellerie, près du +palais du roi. Le prince lui avait laissé tous les trésors emportés de +chez la magicienne; il était donc très riche, mais il comprit bien +vite, qu'ignorant comme il était, il ne ferait jamais figure dans le +monde, malgré son argent. Il prit des maîtres de toute sorte, qui lui +enseignèrent l'écriture, la danse, l'escrime et tout ce que doit savoir +un gentilhomme. Il était si intelligent, qu'il fit des progrès rapides, +et, en moins de trois ans, il était devenu un jeune homme accompli. +Comme, avec cela, il avait une jolie figure, une jolie tournure, de +l'esprit, de beaux habits et une bourse bien garnie, il ne tarda pas à +être bienvenu partout où il se présentait. + +Un jour qu'il se promenait dans les jardins du château royal, il vit, +sur une terrasse, une charmante princesse, toute jeune et mignonne à +ravir. Il en devint tout de suite éperdument amoureux, mais quand il +eut appris que c'était la fille du roi, il pensa avec désespoir que +jamais il ne viendrait à bout d'obtenir sa main. + +Pendant bien des jours, il retourna sous la terrasse, à l'heure où elle +s'y montrait, et, plus il la voyait, plus il en était épris. + +A force d'y songer jour et nuit, il résolut de tenter l'aventure, et, +comme il était fort prompt dans ses décisions, dès le lendemain il se +pourvut de vêtements de travail, les endossa et alla s'offrir comme +aide au jardinier du palais. Celui-ci, frappé de la bonne mine et de +l'air avenant du jeune garçon, l'engagea tout de suite et le mit à +l'ouvrage. Péronic faisait vite et bien tout ce dont il se mêlait; il +avait un caractère gai et agréable, aussi tous ses camarades le prirent +en amitié, et il devint bientôt le préféré du maître jardinier. Il +n'avait à faire que de jolies besognes, comme de ranger les serres, +de faire les bouquets pour la table du roi ou pour les chambres de +la princesse; il y mettait beaucoup de goût et d'habileté et l'on +n'entendait que: Péronic! par-ci, Péronic! par-là. + +Au bout de quelque temps, il demanda: + +«Quand donc est la fête des jardiniers? + +--Dans trois semaines, répondit son maître. + +--Trois semaines!..... c'est bien long! Si nous n'attendions pas +jusque-là? qu'en dites-vous, maître? J'ai hâte de connaître tous les +jardiniers du pays. Et puis, je n'ai pas encore payé ma bienvenue; ce +sera l'occasion de le faire. + +--Mais qui payera les frais? + +--Moi, donc! J'ai de l'argent, tout autant qu'il en faut. Nous ferons +bien les choses, soyez-en sûr. Chargez-vous seulement des invitations, +le reste me regarde. + +--Du moment que vous vous chargez de la dépense, je consens à tout», +dit le maître jardinier. + +On s'occupa donc des préparatifs; on dressa des tentes dans la plus +grande allée du jardin, on y plaça des tables couvertes d'une foule de +bonnes choses, on mit en perce des tonneaux de bon vin, on offrit aux +convives des liqueurs fines de plus de cent sortes, enfin, la fête fut +magnifique et la gaîté intarissable. + +Après le repas, on joua à divers jeux: aux boules, à la galoche, aux +quilles. Péronic alla chercher ses quilles et sa boule d'argent, qui +excitèrent l'admiration de tout le monde, car elles étaient d'un +travail à jour très curieux, légères comme de la dentelle et aussi +solides que si elles eussent été en métal plein. + +Le roi, ayant sa fille au bras, vint se promener dans le jardin et +regarder la fête, qui l'amusait fort. La jeune princesse se fit +apporter les quilles et la boule d'argent et les admira beaucoup. +Rentrée au palais, elle ne fit qu'en parler, si bien que sa demoiselle +de compagnie lui dit: + +«Madame, il est bien aisé de vous contenter. Si vous voulez, j'irai +demander à ce garçon s'il veut bien vous vendre ses jouets. + +--Oh! oui! oui! s'écria la princesse; allez tout de suite, ma bonne, et +revenez sans tarder, car je meurs d'envie de les avoir.» + +La demoiselle alla donc trouver Péronic et lui demanda s'il voulait +vendre ses quilles et sa boule. + +«Volontiers, répondit-il; je n'ai rien à refuser à la princesse. + +--Combien en demandez-vous? + +--Oh! je ne veux ni argent ni or! + +--Mais quoi donc, alors? + +--Je veux tout simplement que la princesse me laisse voir son joli +petit pied, et le pose un moment sur la paume de ma main. + +--Vous êtes fou, mon pauvre garçon, de demander une chose pareille! +Comment voulez-vous que la princesse vous l'accorde? Allons! demandez +quelque chose de raisonnable et qu'on puisse vous donner. + +--Je ne veux rien autre chose que ce que j'ai dit. + +--Et vous croyez que je vais aller raconter une semblable folie à ma +maîtresse? + +--Comme il vous plaira! mais je suis prêt à aller moi-même conclure le +marché, si elle y consent.» + +La princesse courut au-devant de sa servante. + +«Eh bien! dit-elle en hâte. Apportez-vous les quilles? + +--Non, madame. + +--Pourquoi cela? Il n'a pas voulu les vendre? + +--Si... mais, à de telles conditions... que je n'ose pas les répéter à +Votre Altesse. + +--Si, si... osez, parlez sans crainte... + +--Eh bien! il a dit qu'il ne donnerait ses quilles ni pour de l'argent +ni pour de l'or... + +--Pourquoi les donnera-t-il donc? + +--Il voudrait..., excusez-moi de le dire.» + +La princesse fit un geste d'impatience. + +«Il voudrait quoi? en finirez-vous? + +--Il voudrait que Votre Altesse lui montrât,--non,--lui laissât voir ce +pied mignon, et le posât un instant dans la paume de sa main de manant.» + +La princesse se mit à rire,--d'un rire un peu forcé. + +«Est-ce là tout? dit-elle. Va le chercher, je saurai peut-être +m'arranger avec lui, mieux que toi.» + +La demoiselle partit, et revint un moment après avec Péronic, qui +portait ses quilles et sa boule d'argent. + +Il fit, de fort bonne grâce, un profond salut à la princesse, puis +attendit qu'elle lui adressât la parole. + +«Comment, jeune jardinier, vous ne voulez pas me vendre vos quilles et +votre boule d'argent, dont j'ai tant d'envie? + +--Si, princesse, je ne demande pas mieux. + +--Mais vous ne consentez à recevoir ni or, ni argent, m'a dit ma +chambrière. Est-ce vrai? + +--Oui, princesse, c'est vrai. + +--Pourquoi donc les céderiez-vous bien? + +--Pour ce que j'ai dit à cette demoiselle, et pas pour autre chose. + +--Mais c'est déraisonnable! c'est ridicule! ce n'est pas possible! + +--Alors, princesse, je garde mes quilles d'argent! + +--Oh! qu'elles sont jolies! montrez-les-moi d'un peu plus près... Je +n'ai jamais vu rien d'aussi beau... C'est vraiment votre dernier mot? + +--C'est mon dernier mot. + +--Vous êtes un garçon bien exigeant, en vérité. Allons, approchez-vous.» + +Et la princesse souleva sa robe à deux pouces du sol et la laissa +retomber aussitôt. + +«Vous avez vu? demanda-t-elle en rougissant. + +--Oui, mais pas assez, vous avez laissé retomber votre robe trop vite. + +--Il n'entrait pas dans nos conventions que je devais la tenir relevée +plus longtemps. + +--C'est vrai, mais ce n'est pas tout.» + +Péronic mit un genou en terre et tendit la main ouverte. La princesse, +moitié honteuse, moitié amusée, avança le pied et le posa légèrement +sur la paume de la main du jeune homme. Celui-ci, alors, s'inclina, +effleura de ses lèvres la pointe d'une petite mule de velours cramoisi, +et, avec un salut respectueux, prit congé de la princesse, lui laissant +quilles et boule. + + +III + +Trois semaines plus tard arriva la vraie fête des jardiniers. Cette +fois encore, ce fut Péronic qui régala, et d'une manière encore +plus magnifique que la première.--Il y eut des joutes sur l'eau, un +splendide festin et un feu d'artifice. On joua encore à différents +jeux, et, comme on regrettait les quilles et la boule d'argent... + +«J'en ai de bien plus belles», dit Péronic, et il alla chercher ses +quilles d'or. + +Elles parurent si merveilleuses, que le bruit en vint encore jusqu'à la +princesse. Elle envoya de nouveau sa demoiselle d'honneur les demander +et, quand elle les vit, elle en fut dans une telle admiration, qu'elle +ne voulait plus les rendre. + +«Combien voulez-vous me vendre vos quilles et votre boule d'or? alla +demander la demoiselle à Péronic. + +--Pour qui? + +--Que vous importe? + +--Cela m'importe beaucoup. Est-ce pour vous? + +--Non. + +--Est-ce pour votre maîtresse? + +--Oui! + +--Eh bien! cette fois encore, je ne les donnerai ni pour or ni pour +argent. + +--Pour quoi donc alors? + +--Pour un baiser que je déposerai sur la main de la princesse. + +--Insolent! osez-vous bien parler ainsi? Jamais ma maîtresse ne +consentira à une telle condition, vous pouvez en être sûr. + +--Peut-être! demandez-lui toujours.» + +La demoiselle revint au château royal, l'air assez déconfit. + +«Qu'y a-t-il? dit la princesse. + +--Madame, les exigences de ce garçon n'ont plus de bornes; il veut +encore être admis en votre présence et baiser votre main. + +--Il est vraiment bien hardi, et je ne sais trop si je dois +l'encourager... Mais, après tout... les seigneurs de la cour du roi +mon père me baisent la main, pourquoi celui-là n'en ferait-il pas +autant? Il n'est pas laid, ni mal élevé,--j'ai pu le voir l'autre jour. +D'ailleurs, je veux avoir sa boule d'or, ajouta-t-elle, en faisant +sauter dans sa main le globe doré, qui étincelait de mille feux.--Va le +chercher... + +--Oh! madame! madame!» murmura la pauvre suivante consternée. + +Péronic s'était préparé pour cette royale entrevue; il avait mis ses +plus beaux habits, que rehaussaient encore sa taille élégante et sa +démarche gracieuse. + +Il fit trois profonds saluts à la princesse, qui se tenait debout près +d'une fenêtre, jouant toujours avec la boule d'or. + +«Vous avez dit à ma suivante que vous vouliez bien me vendre vos +quilles et votre boule d'or? dit-elle. + +--Oui, princesse. + +--Mais, à quel prix vous les mettez!--Vous n'y pensez pas, jeune homme! + +--Oh! si, madame! dit Péronic avec une telle ardeur, que la princesse +rougit jusqu'aux yeux. + +--Vous me demandez là une faveur que je n'accorde qu'aux ducs et aux +comtes de la cour du roi mon père. + +--Madame, vous êtes libre de me la refuser, mais daignez me rendre mes +quilles et ma boule d'or, alors. + +--Oh! pour cela non! dit la princesse. Allons, venez, puisque vous êtes +si intraitable.» Et elle lui tendit la main. + +Péronic la prit délicatement et la porta à ses lèvres. + +«Vous l'avez gardée un peu trop longtemps, dit la princesse, mais comme +c'est la première fois, et la dernière aussi, que vous la baisez, je +vous pardonne.» Et elle lui fit un sourire gracieux et le congédia. + + +IV + +Huit jours plus tard, Péronic dit encore au maître jardinier: + +«J'ai régalé deux fois les jardiniers de la ville, mais leurs femmes, +leurs mères, leurs sœurs, leurs enfants, n'ont pas pris part à nos +fêtes, et je veux qu'il y ait du plaisir pour tout le monde. + +--Vous avez bien raison, dit le vieux jardinier; vous êtes vraiment un +aimable garçon; faites comme vous voudrez.» + +On donna donc une troisième fête, encore plus belle que les deux +autres. Les jardiniers y amenèrent leurs familles, et chacun s'amusa à +cœur joie. + +[Illustration: «VOULEZ-VOUS ME VENDRE VOS QUILLES ET VOTRE BOULE +D'OR?»] + +Après le repas, Péronic proposa de danser. + +«Oui! oui! dansons! s'écrièrent toutes les femmes, d'une seule +voix. Mais qui nous fera de la musique? Il n'y a ici ni binious, ni +bombardes, ni tambourins, ni violons. + +--Soyez sans inquiétude, dit Péronic, vous ne manquerez pas de musique; +je me charge de vous en fournir.» + +Et il alla chercher son merle d'or. + +Alors, le posant sur la plus haute branche d'un oranger, il lui dit: + +«Fais ton devoir, beau merle d'or!» + +Aussitôt, le merle se mit à chanter, d'une voix si mélodieuse, qu'au +paradis même on n'entend rien de plus beau. Tous les cœurs étaient +ravis, en extase, et, quand il se mit à siffler des airs de danse, il +fallait voir comme tout le monde se trémoussait, tournait, sautait, +virait, depuis les petits poupons sachant à peine marcher, jusqu'aux +bons hommes et aux bonnes femmes, qui retrouvaient les jambes de leur +jeune temps, et faisaient des pas de gavotte à la mode d'autrefois. Et +c'étaient des rires, des plaisanteries, un tapage joyeux qui aurait +déridé les gens les plus moroses. + +De son balcon, la princesse entendit le merle de Péronic. + +«Dieu! la belle musique! s'écria-t-elle. Mais qui donc la fait? je ne +vois pas le musicien. Ah! c'est sans doute ce beau merle d'or, sur la +plus haute branche du grand oranger. Il doit appartenir encore au jeune +jardinier. Quelles merveilles surprenantes il possède, ce jeune homme! +C'est sûrement un prince déguisé!» + +Et, s'adressant à sa demoiselle d'honneur: + +«Allez, dit-elle, parler à Péronic, et dites-lui que je veux son merle +d'or, à quelque prix que ce soit.» + +La princesse, fille unique du vieux roi, qui la chérissait, était +impérieuse et enfant gâtée. Ses fantaisies avaient toujours été la +loi suprême pour toute la cour: aussi, la demoiselle partit-elle, sans +hésitation, pour aller proposer un nouveau marché à Péronic. Elle +l'aperçut, paré de ses beaux habits, se promenant comme un seigneur, au +milieu de ses invités. + +«Son Altesse Royale demande si vous voulez lui vendre votre merle d'or. + +--Très volontiers, mais je vous préviens qu'il lui coûtera cher... + +--Que demandez-vous donc encore? + +--Je ne veux ni or ni argent, j'en ai à discrétion. + +--Eh bien! quoi? Dites! + +--Je veux épouser la princesse.» + +La demoiselle pensa tomber à la renverse, devant une pareille réponse. +Quand elle fut un peu revenue de son saisissement, elle s'écria: + +«Insolent! il faut que vous ayez perdu la raison pour parler de la +sorte; si le roi le savait, il vous ferait pendre! au moins!! Je ne +puis rapporter une telle proposition à ma maîtresse; demandez autre +chose. + +--Non, rien autre chose; ce sera comme je vous ai dit, ou je garderai +mon merle d'or.» + +La demoiselle revint vers la princesse. + +«Eh bien! demanda celle-ci, qu'a-t-il dit? + +--Je ne puis vous le répéter, madame, c'est trop, c'est vraiment +trop... Les libertés que vous avez laissé prendre à ce garçon...» + +La princesse frappa du pied. + +«Je ne vous demande pas de sermons! Qu'a dit Péronic? + +--Non, madame, dit la pauvre demoiselle, en portant son mouchoir à ses +yeux. Je ne suis pas capable de vous rapporter une pareille insolence. +Je ne m'en sens pas la force. Pardonnez-moi de vous désobéir.» + +La princesse rougit un peu. + +«N'importe! Je veux le merle d'or.--Ce garçon n'osera pas me manquer de +respect, je pense. Allez lui dire qu'il vienne, vite, et qu'il apporte +son merle.» + +Un instant après, la demoiselle amenait Péronic. Il était vêtu de +velours et de soie, comme un prince, ses beaux cheveux bouclés et +parfumés tombaient gracieusement sur ses épaules; d'une main, il tenait +sa toque ornée d'une aigrette précieuse, de l'autre, il portait le +merle d'or, perché sur son doigt. + +«De quelle condition avez-vous donc parlé à ma suivante? il faut que +ce soit quelque chose de bien osé, puisqu'elle n'a pas voulu me le +rapporter», dit la princesse, en prenant un petit air courroucé. + +Péronic s'inclina, puis il répondit sans se troubler: + +«Madame, vous avez envie de mon merle d'or; vous le voulez, n'importe +à quel prix, eh bien! j'ai demandé la chose que je désire le plus au +monde... + +--C'est-à-dire? + +--Votre main.» + +La princesse resta un moment muette de surprise;... puis elle eut une +crise de nerfs,... puis elle fondit en larmes,... puis elle reprit ses +sens et éclata en paroles indignées: + +«Vous êtes fou! vous ne savez ce que vous dites! Comment osez-vous me +faire une pareille proposition! à moi! fille de roi! Je devrais vous +faire jeter à la porte!...» + +Puis, d'une voix plus douce: + +«Voyons, Péronic, soyez raisonnable! Vous savez que je meurs d'envie +d'avoir ce merle d'or; faites-moi des conditions acceptables; +demandez-moi ce que vous voudrez. + +--Je l'ai demandé, princesse. + +--Mais c'est insensé!... ce n'est pas possible!!... comment voulez-vous +que mon père consente jamais à une pareille union? Il a beau faire +tout ce que je veux, encore faut-il que je n'aille pas trop loin. Me +voyez-vous lui demandant la permission d'épouser Péronic le jardinier? +C'est vrai que vous êtes un singulier jardinier, et il y a en vous +quelque mystère que je voudrais bien deviner, mais si vous êtes ce que +je crois, vous devez avoir des sentiments nobles; donnez-moi votre +merle d'or. + +--Oui, en échange de votre main, princesse; mais pas autrement.» + +Là-dessus, la princesse retomba dans ses crises, et Péronic partit, +emportant son merle... + + +V + +Pendant un an entier, il voyagea au loin. Quand il revint, il se rendit +au palais du roi, et demanda à son vieil ami, le jardinier, de le +mettre au courant des nouvelles. + +«Elles sont bien tristes, répondit le bonhomme; vous avez emporté +toute la joie du château, car depuis votre départ les choses vont de +mal en pis. La princesse est atteinte d'une maladie de langueur; elle +va mourir, dit-on, et le vieux roi est fou de douleur. On a essayé de +tous les moyens possibles; on a consulté les plus fameux médecins; il +en vient de tous les coins du monde, et tous disent la même chose. Elle +meurt d'un chagrin secret. Il faudrait la distraire, lui faire oublier +son idée fixe. On essaye l'impossible, rien ne l'amuse, rien ne lui +fait plaisir; elle est lasse et dégoûtée de tout, et ne veut même pas +dire ce qu'elle a dans l'esprit. Elle fait vraiment pitié à voir, toute +pâle, et maigre, et alanguie, les joues creuses et les yeux cernés. +Elle qui était fraîche comme une rose, et gaie comme un oiseau. Vous en +souvenez-vous, Péronic?» + +Il ne s'en souvenait que trop, et, le cœur serré, il quitta brusquement +le château et courut chez un vieux savetier qu'il connaissait en +ville. Ce dernier était malin comme un singe, et ne manquait pas d'une +certaine instruction, ayant été clerc dans sa jeunesse. + +[Illustration: «VOULEZ-VOUS GAGNER BEAUCOUP D'ARGENT, SANS AUCUNE +PEINE?»] + +«Écoutez-moi bien, lui dit Péronic: voulez-vous gagner beaucoup +d'argent, sans aucune peine? tant d'argent que vous n'aurez plus besoin +de rapiécer les vieilles savates pour vivre? + +--Si je le veux!!! dit le savetier, en écarquillant les yeux... Mais +que faut-il faire pour cela? + +--Vous allez venir avec moi; je vous ferai habiller comme un monsieur, +avec une grande lévite de drap fin et un grand chapeau; sur le chapeau, +un ruban portera écrit en lettres d'or: + +«MAITRE CHIRURGIEN» + +Vous vous présenterez ainsi au palais, vous barbouillerez quelques mots +de latin (si vous n'avez pas tout oublié) et vous demanderez à parler +au roi. Vous lui direz, qu'ayant appris la maladie de sa fille, vous +venez de fort loin pour la guérir, et que vous êtes presque sûr d'y +arriver. Vous demanderez une barrique d'argent pour vos honoraires, si +vous réussissez. On vous l'accordera facilement. Alors, vous prierez le +roi de vous faire conduire auprès de la princesse et de vous laisser +seul avec elle; et lorsqu'il n'y aura plus personne dans la chambre, +vous direz à la princesse: «Péronic est revenu avec son merle d'or; +voulez-vous l'épouser?» Si elle vous dit: «_Oui_», vous irez tout de +suite trouver le roi et vous lui ferez signer la promesse qu'il ne vous +sera point fait de mal, quoi que vous puissiez dire. Alors vous lui +révélerez que le seul moyen de guérir sa fille, c'est de me la donner +en mariage.» + +Le savetier fit de point en point tout ce que lui avait recommandé +Péronic et tout se passa selon les prévisions de celui-ci. Le roi, +cependant, entra dans une grande colère, quand le prétendu médecin +lui parla de la condition qui, seule, pouvait guérir la princesse. Il +courut à la chambre de sa fille, qu'il trouva un peu ranimée déjà. +Cette vue fit tomber son courroux, car il aimait passionnément son +enfant. + +«Est-il vrai, dit-il, que vous reviendrez à la santé, si je vous +permets ce ridicule mariage? + +--Oui, mon père, et je sens que je mourrai si vous n'y consentez pas, +car je ne puis vivre sans Péronic et son merle d'or. + +--Eh bien! mon enfant, qu'il en soit fait ainsi que vous le désirez!» + +Et voilà comment le gentil Péronic, le fils de la bonne femme de Goaz +ann Illis, en Plouaret, épousa la fille du roi et devint roi lui-même +quand son beau-père mourut, ce qui, du reste, ne tarda pas à arriver. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 57) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: «EH BIEN! MOI, C'EST LE FILS DU ROI QUE J'ÉPOUSERAI.»] + +LES TROIS FILLES DU BOULANGER + +I + + +Il y avait une fois un vieux boulanger qui était veuf et père de trois +filles. + +Toutes trois étaient jolies et bien faites, mais la plus jeune était +vraiment une merveille de beauté! + +Un soir d'été, après souper, assises auprès de la fenêtre ouverte, +elles causaient mariages et maris, comme font volontiers les fillettes +entre elles. + +«Qui veux-tu épouser, sœur Annaïk? dit la cadette à l'aînée. + +--Le jardinier du roi! répondit celle-ci sans hésiter. + +--Et toi, sœur Marianik? demanda-t-elle encore à la seconde. + +--Le valet de chambre du roi! + +--Eh bien! moi, c'est le fils du roi que j'aime et que j'épouserai! + +--Tu es folle, petite Lizik! s'écrièrent les deux autres, as-tu perdu +la tête pour dire une chose si hardie? + +--Non certainement, je ne l'ai pas perdue. Écoutez bien ce que je vais +vous dire, pour vous en souvenir quand les choses arriveront, telles +que je vous les prédis: «J'aurai trois enfants du fils du roi: deux +garçons ayant chacun une étoile d'or au front, et une fille qui aura, +au front aussi, une étoile d'argent!» + +Le vieux père était déjà couché. De son lit, au fond de la chambre, il +entendait ses filles jaser. + +«Quelle conversation avez-vous là? leur cria-t-il. Vous feriez bien +mieux d'aller dormir, que de bavarder et dire des paroles insensées. Si +quelqu'un vous écoutait, il vous croirait folles.» + +Un peu honteuses de leur enfantillage, les trois sœurs montèrent dans +leur chambre; mais le bonhomme avait deviné juste: trois hommes les +avaient entendues et c'était justement ceux dont elles avaient parlé si +légèrement. + +Surpris par une forte averse, le fils du roi, qui se promenait +incognito, s'était réfugié sous le large auvent de la boulangerie, où +son valet de chambre et son jardinier, qui l'avaient suivi de loin, +vinrent bientôt le rejoindre. Tous trois ne perdirent pas un mot de ce +qu'avaient dit les jeunes filles. Le prince regarda le nom du boulanger +qui était écrit sur son enseigne, et le lendemain au matin il envoya +un de ses officiers dire à Annaïk de venir immédiatement au palais. + +Elle fut bien surprise et surtout effrayée, mais le bon accueil du +prince la rassura un peu. Il la fit asseoir et lui dit en souriant: + +«Vous rappelez-vous votre conversation d'hier soir, avec vos sœurs, +auprès de la fenêtre, dans la maison de votre père?» + +Elle devint toute rouge de confusion, puis toute pâle de peur. + +«Ne craignez rien, lui dit le prince avec bonté, parlez hardiment, que +risquez-vous, puisque j'ai tout entendu?» + +Mais la pauvre fille restait muette. + +«Vous ne voulez pas me répondre? Voyons, je vais vous aider... Vous +avez parlé de mariage? + +--Oui, dit-elle, timidement. + +--Et vous avez dit que vous épouseriez volontiers mon jardinier? + +--Oui, répondit-elle encore, mais ce _oui_ fut dit si bas, qu'à peine +pouvait-on l'entendre. + +--Allons, c'est bien, rassurez-vous; je ne vous veux point de mal; +retournez chez vous et envoyez-moi votre sœur puînée.» + +Marianik vint aussitôt. Quand elle parut devant le prince, elle avait +envie de se jeter à ses genoux pour implorer son pardon; mais il +lui montra autant de bienveillance qu'à l'aînée, lui fit les mêmes +questions, l'amena à confesser qu'elle avait indiqué le valet de +chambre pour son épouseur préféré, et la renvoya chez elle, en lui +ordonnant de dire à sa plus jeune sœur que le fils du roi voulait lui +parler. + +Lizik arriva, modeste et charmante, sans timidité et sans hardiesse, +parée de ses vêtements tout simples, mais si bien ajustés, si bien +choisis, pour rehausser sa fraîche beauté, que le prince en fut ébloui. +Elle s'avança, les yeux baissés, et fit une révérence aussi gracieuse +que l'aurait pu faire la dame de la cour la mieux stylée par le maître +de ballet du roi. + +Le prince lui demanda ce qu'elle avait dit la veille au soir. Sans se +troubler, elle le répéta; il semblait que la conscience de ses hautes +destinées lui donnât une force d'âme qu'on n'aurait pas attendue d'une +personne de son âge et de sa condition. Le fils du roi en fut étonné. + +«Ainsi, vous voulez m'épouser? dit-il. + +--Oui, monseigneur. + +--Et vous êtes sûre de me donner trois beaux enfants portant tous trois +une étoile au front: d'or, pour les deux garçons, d'argent, pour la +fille? + +--Oui, monseigneur, j'en suis tout à fait sûre. + +--Eh bien! vous serez ma femme, je le jure! Allez dire à votre père +qu'il vienne me parler.» + +Le vieux boulanger fut très effrayé quand sa fille lui transmit l'ordre +du prince. + +«Je vous l'avais bien dit, s'écriait-il tout tremblant, que vos +conversations indiscrètes amèneraient quelque malheur. Ah! vous avez +fait là un beau coup! C'est votre pauvre vieux bonhomme de père qui va +porter la peine de vos sottises! Je serai pendu, décapité, brûlé vif; +que sais-je, moi? Les princes n'aiment pas qu'on se moque d'eux.» + +Ses filles cherchèrent à le rassurer. + +«N'ayez pas peur, mon père, dit Lizik, il ne vous arrivera rien de +fâcheux, au contraire; le prince me parlait d'un air plein de bonté. + +--Et puis, dit Marianik, il vous commande d'aller le trouver, vous ne +pouvez pas désobéir à ses ordres. + +--Ce ne serait pas un bon moyen pour apaiser sa colère, en supposant +qu'il soit irrité», ajouta Annaïk. + +Ceci décida le vieillard; il se laissa cajoler, dérider, enguirlander +par ses filles. Elles peignèrent ses longs cheveux blancs, brossèrent +bien son grand chapeau et sa veste des dimanches, jusqu'à ce que la +moindre trace de farine en fût partie. Lizik lui mit dans la main +son _pen-baz_[8] de houx luisant, et toutes trois le conduisirent au +bout de la rue, où elles se séparèrent de lui après l'avoir embrassé à +plusieurs reprises. + + [8] Bâton terminé par une boule. + +Le pauvre bonhomme s'en allait la tête basse, le cœur gros, la mort +dans l'âme, car ses craintes n'étaient pas dissipées. Il pensa mourir +de frayeur quand deux officiers, tout chamarrés de broderies, vinrent +le prendre pour le conduire au prince. Mais quand il entendit celui-ci +lui demander ses deux filles en mariage, une pour le jardinier, l'autre +pour le valet de chambre, il commença à se remettre un peu de son émoi. + +«Maintenant, dit le prince, à qui pensez-vous marier Lizik, votre +cadette? + +--A qui vous voudrez, monseigneur, à qui vous voudrez,... balbutia le +vieillard. + +--Et si c'était à moi-même, qu'en diriez-vous?» + +La demande resta sans réponse, car le bon vieux se précipita aux pieds +du prince pour lui témoigner sa reconnaissance. Son consentement fut +ainsi donné. + +Les trois noces furent faites le soir même et, pendant un mois entier, +les danses, les fêtes, les festins se succédèrent sans interruption. + + +II + +Le jardinier et le valet de chambre du roi avaient emmené leurs femmes, +chacun dans sa maison; mais Lizik demeurait au palais, avec le prince +son époux. Elle avait pris en peu de temps les manières qui convenaient +à son nouvel état; sa beauté, maintenant relevée par de riches atours, +n'avait fait que s'accroître, et comme elle était restée bonne et +gracieuse, chacun chantait ses louanges. + +«C'est vraiment, disait-on, une princesse accomplie.» + +Ses deux sœurs, pourtant, ne se joignaient point à ce concert élogieux, +elles étaient dévorées de jalousie; la pensée que leur cadette était +placée infiniment au-dessus d'elles leur était insupportable, et leur +haine ne connut plus de bornes quand le bruit se répandit que Lizik +allait bientôt être mère. + +«Il faut lui enlever son enfant», se dirent-elles, et elles s'en furent +trouver une vieille fée qui, par pure méchanceté, consentit à les aider +dans leur infernal projet. + +«Allez, leur dit-elle, chez votre voisine, Katel Binic. Dites-lui que +vous la ferez entrer au palais comme nourrice de l'enfant royal et +promettez-lui cent écus d'or, si elle est docile. Vous me l'enverrez +après et je lui dirai ce qu'elle aura à faire; mais rappelez-vous qu'il +ne lui est pas permis de tuer le nouveau-né.» + +Les deux méchantes femmes suivirent de point en point ces conseils et +décidèrent facilement leur sœur à prendre leur protégée comme nourrice, +celle-ci étant une belle femme, jeune, fraîche, vigoureuse. + +Katel reçut les instructions de la vieille fée et jura de lui obéir. + +Quand le temps fut venu, la reine eut un enfant magnifique, un beau +garçon qui avait une étoile d'or au milieu du front. Mais la nourrice +livra aussitôt la pauvre petite créature à un homme qui l'attendait, +caché près de là. + +«Mettez-le dans un panier, lui dit-elle, et exposez-le sur la rivière, +en le laissant aller au fil de l'eau.» + +Puis elle coucha, dans le berceau de l'enfant, un petit chien qu'elle +avait amené. + +Le prince accourut, plein de joie à l'idée qu'un fils lui était né. + +«Montrez-le-moi tout de suite! dit-il à la nourrice. + +--Hélas! monseigneur, dit-elle hypocritement, il faut se résigner à la +volonté de Dieu, quoi qu'il arrive. + +--Que voulez-vous dire? + +--C'est un grand malheur, sûrement, mais enfin l'on voit quelquefois +des monstres... + +--Expliquez-vous, au nom du ciel! Où est l'enfant? Je veux le voir.» + +La vilaine femme se jeta à ses pieds en feignant de sangloter. + +«Monseigneur! ayez pitié de nous!... cet enfant... ce n'est pas une +créature humaine, c'est un être qui ressemble à un chien.--Il est mort, +du reste, voyez plutôt...» + +Et elle ouvrit les rideaux du berceau. + +Le prince n'en pouvait croire ses yeux! Il fut très longtemps à se +consoler, mais enfin l'affection qu'il avait pour sa femme l'emporta +sur son chagrin. + +L'année suivante, la même scène se renouvela et Katel Binic persuada +encore une fois au prince qu'il lui était né un petit chien, tandis +qu'en réalité, c'était un garçon, aussi beau que le premier, et +portant, comme lui, une étoile d'or au front. + +La troisième fois, c'est une petite fille qui naquit. Elle était +extrêmement jolie et une étoile d'argent brillait sur son front. Elle +fut, elle aussi, confiée à la cruelle nourrice et exposée sur la +rivière. Mais cette fois, le prince (qui était maintenant roi, ayant +succédé à son père) entra dans une grande fureur: + +«Qu'est ceci? s'écria-t-il, serai-je appelé le père des chiens? Il y +a un mystère dans tout cela! J'ai sûrement épousé une sorcière qui +m'a séduit par ses enchantements, et Dieu me punit d'avoir cédé à +mon caprice, sans prendre le temps de réfléchir et de consulter des +hommes sages. Je ne serai pas plus longtemps le mari d'une réprouvée! +Qu'on saisisse la reine!--dit-il à ses officiers;--qu'on l'enferme dans +la plus haute chambre de la grande tour! Elle n'y aura, pour toute +nourriture, que du pain et de l'eau, et pour toute distraction, que la +lecture d'un petit livre à son choix,--un seul!» + +On suivit ses ordres de point en point, et Lizik, après avoir été +une brillante reine, aimée, fêtée, adulée, ne fut plus qu'une triste +prisonnière, réduite à regretter le temps où, libre et gaie, elle +se livrait aux humbles travaux du ménage, chez son père, le vieux +boulanger. + + +III + +Le jardinier du roi, le mari d'Annaïk, était un excellent homme. Il +faisait bon ménage avec sa femme et eût été parfaitement heureux, s'il +n'avait désiré en vain d'avoir des enfants. On ne lui avait point fait +part du détestable complot ourdi contre la princesse, car Annaïk avait +craint qu'une action si noire ne le séparât d'elle à tout jamais. + +Il avait un très beau jardin, tout au bord de la rivière, il s'y +plaisait beaucoup et se promenait souvent dans une jolie allée qui +suivait le cours de l'eau en mille détours, sous de verdoyants +ombrages. Un jour, qu'il y marchait tout pensif, songeant en lui-même +combien il aurait été heureux de voir là un joli petit marmot trottiner +près de lui, il aperçut, flottant sur la rivière, un objet un peu +volumineux, ressemblant à une corbeille de fruits. Curieux de savoir +ce qu'elle contenait, il sauta dans son bateau, le poussa au large et +arriva, juste à temps, pour saisir le panier, au moment où, emporté par +le courant, il passait devant lui. + +Quelle fut sa surprise, lorsqu'en écartant les branches de fougère qui +se croisaient par-dessus, il aperçut un petit enfant, beau comme le +jour, portant au front une rayonnante étoile d'or! + +[Illustration: UN PANIER POUSSÉ PAR LE COURANT...] + +«Dieu soit loué! s'écria-t-il, il a entendu ma prière! Je n'avais point +d'enfant à aimer, et voici qu'il m'en envoie un d'une beauté sans +pareille!» + +Et, tout joyeux, il emporta sa précieuse trouvaille au logis. + +Il fut bien accueilli par sa femme. Moitié remords, moitié affection +naturelle pour le petit garçon, elle le prit à gré, le combla de soins +et l'éleva avec autant de tendresse que s'il eût été son propre enfant. + +Un an plus tard, le jardinier, assis tranquillement dans son bateau, +s'amusait à pêcher à la ligne. + +«Je ne prends rien, pensait-il, c'est singulier! Vais-je donc rentrer +les mains vides à la maison? Que dira la bonne femme?» + +Tout à coup, comme il relevait sa ligne, un panier, poussé par le +courant, vint heurter la barque et s'arrêter contre le bord. Il le tira +de l'eau et, cette fois encore, fut stupéfait d'y voir un joli enfant, +ayant, comme le premier, une étoile au front. Il le recueillit et le +porta à sa femme, qui s'écria avec joie: «Dieu! le bel enfant! Celui-ci +sera pour moi! Nous aurons à présent chacun le nôtre, vous et moi.» + +L'année d'ensuite, la petite fille vint aussi, dans sa frêle nacelle +d'osier, s'arrêter le long de la rive, au milieu des joncs, où le +jardinier la trouva, souriante et mignonne. + +Il la prit dans ses bras et revint chez lui, un peu soucieux de la +façon dont sa femme prendrait cette troisième trouvaille. + +En effet, la dame le reçut assez mal. + +«Quand aurez-vous fini de trouver des enfants? lui dit-elle. Est-ce +que tous les ans, vous allez m'en apporter un, venant on ne sait d'où? +Voulez-vous faire de votre maison un hôpital d'enfants? J'en ai assez; +je n'en veux plus. + +--C'est bon,... c'est bien,... ma femme, calmez-vous,... je vais +reporter l'enfant où je l'ai trouvé,--sur l'eau--et il poussa un gros +soupir. Ah! c'est grand'pitié! reprit-il, c'est une si jolie petite +fille!..... + +--Que dis-tu? Une petite fille!... Moi qui désirais tant une petite +fille! Montre-la un peu. Oh! le joli petit ange! Et vois-tu cette +brillante étoile d'argent au milieu du front? Nous la garderons, mon +homme; nous avons assez de bien pour l'élever, et puisque Dieu ne nous +a pas donné d'enfants ceux-ci nous en tiendront lieu.» + + +IV + +Le jardinier et sa femme vécurent encore plusieurs années, très heureux +et très fiers de leurs beaux enfants d'adoption qui les aimaient +tendrement. On n'avait rien négligé pour leur éducation et ils avaient +répondu en tout aux soins qu'on avait pris d'eux. + +Le roi les trouvait charmants; il les faisait souvent venir auprès de +lui et se plaisait en leur compagnie. Chaque dimanche, on les voyait +assis à côté de lui, dans son banc, à la grand'messe. + +Tout le monde admirait leur belle taille et leur jolie figure, mais on +s'étonnait de voir leur front couvert d'un bandeau de ruban d'or, qui +d'ailleurs leur seyait fort bien. Leur mère adoptive, en effet, avait +voulu que tous les trois portassent constamment ce bandeau pour cacher +l'étoile dont ils étaient marqués. + +A la mort du jardinier et de sa femme (qui ne lui survécut guère), +le roi fit venir les trois enfants au palais pour y demeurer, et il +s'attachait à eux chaque jour davantage. + +Un jour d'hiver, il était parti à la chasse avec les deux jeunes +garçons, et leur sœur, un peu désœuvrée, descendit dans la grande +cuisine du palais. Elle s'amusait à voir les serviteurs affairés, les +pourvoyeurs apportant les viandes, les volailles, les légumes, les +fruits; les pâtissiers enfarinés, les marmitons, courant de-ci, de-là, +comme des souris. Un arbre entier flambait dans la grande cheminée, et +la lueur joyeuse de la flamme mettait des rayons d'or sur les fonds +polis des bassins de cuivre jaune. + +Une vieille femme, toute courbée sur son bâton d'épine, entra dans la +cuisine. Elle tremblait de froid, et ses dents claquaient. + +«Hou! hou! hou! je suis glacée!» disait-elle en geignant. + +La belle Hénora (c'est ainsi que s'appelait la jeune fille) fut touchée +de compassion. + +«Approchez-vous du feu, grand'mère, dit-elle, chauffez-vous à l'aise, +je vais vous faire donner une écuelle de soupe, cela vous fera du bien. + +--Ma bénédiction sur vous, mon enfant! Vous êtes aussi bonne que belle. +Ah! si vous aviez _l'eau qui danse_, _la pomme qui chante_, _l'oiseau +de vérité_, vous sauriez le secret de votre naissance et vous n'auriez +point votre pareille sur la terre. + +--Oh! grand'mère, que dites-vous là? Est-il possible? Mais comment +avoir toutes ces merveilles? + +--Vous avez ici deux frères, ce sont eux qui peuvent vous les procurer.» + +Et la vieille s'en alla, sans dire un mot de plus. + +A partir de ce moment, Hénora devint songeuse, inquiète, difficile à +contenter. Les paroles de la vieille femme lui revenaient sans cesse à +l'esprit, et elle ne s'intéressait plus à rien de ce qui l'entourait. + +Ses frères, qui l'aimaient tendrement, s'affligeaient de la voir ainsi +changée et plus triste de jour en jour, elle, autrefois, si gaie et si +charmante. + +«Qu'as-tu donc, lui disaient-ils, es-tu malade? + +--Non. + +--Es-tu fâchée après nous? + +--Non, oh! non! + +--Tu te déplais ici? + +--Non. + +--Que désires-tu? dis-le-nous. + +--Rien. + +--Veux-tu une belle robe, plus belle que toutes celles que tu as déjà? +Le roi est si bon qu'il te la donnera sûrement. + +--Non, je n'ai pas besoin de robes, j'en ai assez. + +--Veux-tu un collier d'or et d'argent, avec des perles tout autour, et, +au milieu, une belle croix d'opale et de diamants? + +--J'ai des bijoux plein mon coffret, et vous voyez bien que je ne les +porte même pas. + +--Veux-tu une promenade sur l'eau, dans une barque toute remplie de +fleurs, avec des voiles de soie blanche, des cordages de soie rouge, +et vingt matelots, vêtus de velours bleu, qui feront la manœuvre en +chantant?» + +Hénora secoua la tête. + +«La mer est perfide, dit-elle, et qui sait ce qui peut arriver!... + +--Veux-tu un beau cheval blanc, avec une queue tombant jusqu'à terre? +Nous le dresserons si bien, qu'il se mettra à genoux devant toi, pour +que tu montes sur son dos sans aucune peine.» + +Hénora sourit en voyant ses frères si bons, mais deux larmes coulèrent +sur ses joues, comme deux gouttes de rosée sur une fleur. + +«Ne vous tourmentez pas davantage, dit-elle, car tout ce que vous me +proposez n'est rien auprès de ce que je voudrais vous demander. + +--Qu'est-ce donc? dis vite. + +--Vous voulez le savoir? + +--Oui, oui, dis-nous-le tout de suite. + +--Je voudrais avoir _l'eau qui danse, la pomme qui chante, l'oiseau de +vérité_.» + +Les jeunes gens se regardèrent avec stupéfaction, puis, après un moment +de silence: + +«Qui t'a mis en tête de pareilles idées? dit Hervé, l'aîné des deux +frères. + +--Un jour, il est venu à la cuisine, pendant que j'y étais, une vieille +femme qui m'a dit: «Mon enfant, si vous aviez _l'eau qui danse_, _la +pomme qui chante_, _l'oiseau de vérité_, vous connaîtriez le secret de +votre naissance et vous n'auriez pas votre pareille au monde.» Depuis, +je ne cesse d'y penser nuit et jour et je mourrai de chagrin si je ne +les ai pas. + +--Console-toi, petite sœur, tu les auras! s'écria le bon Hervé. Si ces +merveilles existent sur la terre, je saurai les trouver et je te les +apporterai. J'ai plus d'une fois entendu dire à ma nourrice que nous +n'étions pas les enfants du jardinier du roi et de sa femme. Comme toi, +je veux savoir qui étaient nos parents, s'ils vivent encore, et dans +quel pays ils demeurent. Dès demain, je partirai. + +--Oh! mon frère chéri, reste avec moi! Ne t'éloigne pas! je serais au +désespoir qu'il t'arrivât malheur! Je me reprocherais toute ma vie de +t'avoir mis en péril pour satisfaire une fantaisie!» + +Et se pendant à son cou, elle l'accablait de caresses. + +«Non, non, dit-il, en se dégageant des bras d'Hénora, ne me retiens +pas, petite sœur, laisse-moi faire et sois sans inquiétude. + +--Sans inquiétude! ô mon Dieu! je ne cesserai d'être inquiète! Sans +nouvelles de toi,... sans savoir même où tu te trouves!» + +Il détacha de sa ceinture un petit poignard, dont le manche, richement +ciselé, sortait d'un fourreau de maroquin fauve, rehaussé d'or, et le +tendit à sa sœur. + +«Tiens, dit-il, je te donne ce poignard. Tire-le du fourreau, +plusieurs fois par jour, pendant un an et un jour. Aussi longtemps que +la lame sortira de son étui, nette et brillante, c'est qu'il ne me sera +arrivé aucun mal;--mais si elle te résiste et reste au fourreau, malgré +tous tes efforts... ce sera signe que j'aurai cessé de vivre.» + +Hénora prit le poignard et, après de tendres adieux, Hervé quitta son +frère et sa sœur. + +Bien des mois s'écoulèrent sans nouvelles de lui, mais le poignard +quittait aisément son fourreau, et cela calmait les terreurs d'Hénora. +Un jour, pourtant, quoiqu'elle tirât de toutes ses forces, jusqu'à +meurtrir ses blanches mains, le poignard resta dans l'étui. Elle appela +Guy, son second frère, à son secours, mais leurs efforts réunis ne +parvinrent pas à dégager la lame d'un demi-pouce; ne doutant plus alors +de la fin tragique d'Hervé, la jeune fille éclata en sanglots. + +«C'est moi, s'écria-t-elle, qui ai envoyé mon pauvre frère à la mort. +Sans ma fatale curiosité, il serait encore là près de nous! Jamais, +non, jamais, je ne m'en consolerai! + +--Ah! chère petite sœur, mon chagrin est aussi grand que le tien, mais +je ne puis le supporter dans l'oisiveté. Je vais aller à la recherche +de notre frère aîné», dit Guy. + +Les sanglots d'Hénora redoublèrent. + +«Non, mon Guy! mon frère chéri! ne me quitte pas! Je serais trop +malheureuse, s'il fallait vous perdre tous deux! + +--J'irai, ma sœur, je le veux! et je ne cesserai pas de marcher que je +n'aie retrouvé mon frère. Tiens, voilà un chapelet que je te donne. Les +grains sont enfilés dans un ruban, comme tu vois. Fais-les couler entre +tes doigts, l'un après l'autre, le plus souvent que tu pourras. Tant +qu'ils glisseront sans difficulté, ce sera bon signe. Mais quand l'un +d'eux s'arrêtera, alors, moi aussi, j'aurai cessé de vivre!» + +Hénora, restée seule, abîmée dans la tristesse, ne songeait qu'à ses +deux frères et passait et repassait les grains de son chapelet entre +ses longs doigts blancs, dans ses mains amaigries. Au moindre petit +arrêt, son cœur battait avec violence et sa tête s'exaltait. Hélas! le +moment vint aussi où, pour la seconde fois, elle eut à pleurer le sort +d'un frère. Un grain, obstinément fixé au ruban, refusa d'avancer en +dépit des plus grands efforts. + +Elle jeta son chapelet de côté... + +«C'est assez pleurer! s'écria-t-elle, je veux revoir mes frères, +morts ou vifs! Je ne m'arrêterai pas jusqu'à ce que j'aie accompli ma +mission!» + +Avec une énergie et une activité que rien ne rebutait, elle pressa les +préparatifs de sa périlleuse entreprise. Elle se procura des habits de +cavalier, un bon cheval, mit dans sa ceinture une bourse pleine d'or, +des armes; derrière elle, un petit portemanteau contenant quelques +hardes et les objets nécessaires en voyage. Puis, sans rien dire à +personne, un beau matin, elle partit, bien avant l'aube naissante. + +Pendant tout le jour, elle chevaucha sans s'arrêter et, vers le soir, +s'engagea dans une plaine immense qui s'étendait jusqu'aux limites de +l'horizon. + +Interdite, à la vue de ce désert, elle se demandait de quel côté il +fallait se diriger, quand elle aperçut, dans un vieil arbre creux, un +tout petit bonhomme, très vieux. Il sortit de l'arbre et vint au-devant +d'elle, traînant une barbe blanche, si longue, qu'il s'y embarrassait +les jambes à chaque pas. + +«Bonjour! bonjour! la fille du roi! lui cria-t-il. + +--Bonjour, grand-père! mais vous me prenez pour une autre, car je ne +suis pas fille de roi. + +--Non, non, fillette, je ne me trompe pas, je vous connais bien.» + +Hénora le regarda d'un air émerveillé. + +[Illustration: ELLE APERÇUT UN PETIT VIEILLARD TRAÎNANT UNE SI LONGUE +BARBE...] + +«Comment me connaissez-vous? dit-elle, moi, je ne vous ai jamais vu. +Mais dites-moi, grand-père, est-ce que cette longue barbe blanche ne +vous gêne pas? Elle vous fait trébucher à chaque instant. + +--Si fait, ma pauvre enfant, j'en suis bien incommodé. Et pourtant, je +devrais y être accoutumé, voilà cinq cents ans que je la porte; mais +plus je vieillis, plus elle me gêne. + +--Voulez-vous que je la coupe? + +--Oui, oui, bien volontiers.» + +Elle tira de son portemanteau une paire de ciseaux d'or, et +s'agenouillant auprès du petit vieillard se mit à couper la barbe. + +La besogne n'allait pas vite, car les ciseaux n'étaient pas grands et +la barbe était dure et touffue; mais à force de patience et de bonne +volonté, Hénora en vint à bout et ne se releva que lorsque la dernière +mèche eut rejoint les autres sur le sol, où elles gisaient amoncelées +comme une lourde toison. + +Le petit vieillard sauta d'allégresse. + +«Ma bénédiction sur vous, fille du roi! s'écria-t-il, car vous m'avez +délivré de mon enchantement. Depuis cinq cents ans que je suis ici, il +a passé bien des gens devant moi, personne, avant vous, n'a eu pitié du +pauvre vieux. Mais vous en serez récompensée, ma chère enfant. Je sais +où vous allez; vous cherchez vos frères, vous les retrouverez et vous +les sauverez, si vous avez du courage, de la patience et du sang-froid. +Écoutez-moi bien, retenez toutes mes paroles et suivez fidèlement +toutes mes instructions. + +«A soixante lieues d'ici, vous verrez une auberge, à droite, au bord +du chemin. Descendez là, mangez, buvez, puis laissez-y votre cheval, +et dites que vous payerez à votre retour. Bientôt après avoir quitté +cette maison, vous vous trouverez au pied d'une haute montagne. Il +vous faudra la gravir, ce que vous ne ferez qu'avec bien de la peine, +car elle est hérissée de rochers ardus. Vous aurez aussi à souffrir +du froid et de la tempête, mais ne perdez point courage et continuez +à monter, quand même. Un peu avant d'arriver au sommet, vous vous +engagerez sur une route bordée d'un grand nombre de piliers de pierre +noire; ces piliers sont les personnes qui, ayant essayé comme vous de +gravir la montagne, ont perdu courage. Vos frères sont parmi elles. +Tout en haut, vous trouverez une plaine, une belle prairie émaillée de +fleurs et, au milieu, un pommier abritant un siège d'or. Asseyez-vous +et feignez de vous endormir. _L'oiseau de vérité_ qui est sur les +branches du pommier en descendra et viendra de lui-même dans une cage +qui est sous l'arbre; fermez vite la porte alors, et enlevez la cage; +puis coupez un rameau du pommier, avec le fruit qu'il supporte, car +c'est là _la pomme qui chante_. Enfin, du pied de l'arbre jaillit une +source limpide: c'est la fontaine de _l'eau qui danse_. Puisez-en une +pleine fiole et retournez sur vos pas sans vous arrêter. Seulement, +en descendant la route, jetez une goutte d'eau sur chaque pilier de +pierre pour faire cesser la métamorphose de tous les malheureux qu'ils +renferment. + +--Merci bien, bon petit homme, dit Hénora, je n'oublierai jamais le +service que vous me rendez. + +--Bon courage, la belle fille, dit le vieillard, et n'oubliez rien de +ce que je vous ai dit.» + +Elle remonta à cheval et arriva sans encombre à l'auberge du chemin. +Elle y coucha, but et mangea, reprit des forces et, laissant derrière +elle son cheval et son portemanteau, se remit en route. Après avoir +fait une lieue environ, elle s'arrêta au pied d'une haute montagne +qui s'élevait jusqu'au ciel et la considéra avec angoisse. C'était +un immense rocher ardu, desséché, couvert de ronces et d'épines, +sans la moindre trace de chemin frayé. La jeune fille commença à le +gravir; les cailloux déchiraient ses pieds mignons, de gros blocs, +se détachant du sol sous ses pas, menaçaient de l'emporter dans des +abîmes; d'autres, suspendus au-dessus de sa tête, tombaient tout à coup +avec un fracas effroyable, rebondissaient autour d'elle et semblaient +près de l'écraser. Parfois, la pente était si rude qu'il lui fallait +s'aider des mains, pour se hisser péniblement de rocher en rocher. +Les broussailles accrochaient ses vêtements en lambeaux, les épines +rayaient de sillons sanglants sa chair délicate. Pourtant elle ne +perdait pas courage et continuait à monter lentement. A mi-chemin de la +montagne, de nouveaux tourments vinrent l'assaillir. Une bise furieuse +lui soufflait au visage; des rafales de neige l'aveuglaient; la grêle, +le tonnerre faisaient rage et un froid glacial engourdissait ses +membres. + +[Illustration: LA PENTE ÉTAIT SI RUDE QU'IL LUI FALLAIT S'AIDER DES +MAINS.] + +«Jamais je n'arriverai jusqu'en haut, pensa-t-elle, je n'en puis +plus... Mes forces m'abandonnent, je vais mourir ici!...» + +Elle allait s'arrêter, quand la lueur fugitive d'un éclair lui montra +deux piliers de pierre noire, au bord d'une route. Cette vue ranima son +courage et les paroles du vieillard lui revinrent à l'esprit. + +«Ce sont mes frères, pensa-t-elle, il faut que je les sauve, coûte que +coûte.» + +Et elle reprit sa marche. La route s'allongeait devant elle, sinistre +et sombre, et bordée de noirs piliers. La tempête pourtant s'apaisait; +le froid devenait moins intense. Épuisée de fatigue, Hénora avançait +toujours... + +Tout à coup, comme si des voiles se fussent écartés subitement devant +elle, lui apparut, sous un ciel bleu sans nuages, une admirable +prairie, éclairée des rayons du soleil; en même temps, un tiède zéphyr, +tout embaumé de parfums légers, caressait le gazon émaillé de fleurs, +le courbant en grandes ondes, semblables aux vagues de la mer. + +Sans se laisser aller au désir de se reposer dans ce lieu de délices, +Hénora courut tout droit au grand pommier dont le vieillard lui avait +parlé et se laissa tomber sur le siège d'or. + +Elle feignit de s'endormir, mais, à travers ses yeux à demi fermés, +elle voyait un beau merle descendre vers elle en sautillant de branche +en branche. Il s'approcha tout doucement, picota du bec l'épaule, les +bras, les cheveux de la dormeuse, puis vint se percher sur le dossier +du siège et chanter à pleine voix. Hénora ne faisait pas un mouvement. +A ses pieds, une cage dorée, dont la porte était ouverte, reposait sur +le gazon. L'oiseau y entra doucement... Crac!... d'un coup sec, la +jeune fille fit tomber la porte, l'oiseau se débattit en vain, il était +pris! Alors prenant la voix humaine: + +«Tu m'as attrapé, fille du roi! Bien d'autres ont essayé de me +prendre, nul avant toi n'a pu y réussir! Mais tu as été conseillée par +quelqu'un de savant!» + +Hénora, en toute hâte, cassa une branche qui pendait au-dessus de sa +tête; à son extrémité se balançait une belle pomme rouge: _la pomme +qui chante_, puis, sans perdre de temps, elle plongea dans la source +cristalline qui sortait de terre, au pied de l'arbre, une fiole +qu'elle avait apportée, la remplit de _l'eau qui danse_ et partit +en toute hâte, emportant son triple butin. Aussitôt arrivée sur la +route, elle commença à jeter une goutte d'eau sur chaque pilier et +il en sortait des princes, des ducs, des barons, des chevaliers qui +l'entouraient de toutes parts, la suppliaient de leur donner _l'eau +qui danse_ ou _la pomme qui chante_ ou _l'oiseau de vérité_, mais elle +pressait le pas, délivrant toujours, sur son passage, les victimes des +enchantements, jusqu'à ce qu'enfin elle arriva à ses deux frères, les +deux derniers piliers. Ils ne la reconnurent pas, elle en profita pour +fuir rapidement sans eux. Elle retrouva à l'auberge ses effets et son +cheval, changea de vêtements, paya sa dépense, et partit au grand galop +pour le château royal, où elle arriva saine et sauve. + + +V + +Guy et Hervé revinrent plusieurs jours après leur sœur, sans se douter +aucunement que celle-ci eût quitté le palais. Elle les accueillit avec +de tendres embrassements. + +«Ah! mes frères chéris, s'écria-t-elle, que d'inquiétudes vous m'avez +causées! Que j'ai versé de larmes en vous attendant! Comme votre voyage +a duré longtemps! Je n'espérais plus vous revoir; mais Dieu soit loué, +puisque vous voici de retour! + +--Hélas! oui, ma pauvre sœur, nous avons fait une bien longue absence, +nous avons eu bien des peines, éprouvé bien des fatigues, et tout cela +inutilement, dit Hervé. + +--Et, ajouta Guy, nous devons encore nous estimer heureux d'avoir pu +revenir. + +--Comment donc! vous ne rapportez pas _l'eau qui danse_, _la pomme qui +chante_ et _l'oiseau de vérité_? + +--Non, avouèrent les deux jeunes gens tout honteux; nous revenons les +mains vides, et, ce qu'il y a de plus contrariant encore, c'est qu'un +autre a eu la chance de réussir là où nous avions si piteusement échoué. + +--Un autre! qui donc, mes frères chéris? + +--Un jeune chevalier que nous ne connaissons pas. Dieu, qu'il était +beau! Ah! si tu avais pu le voir, petite sœur! tu serais tombée en +adoration devant lui. + +--Qui sait?...» dit Hénora, et elle sourit d'un air mystérieux. + +Le roi avait été ravi de retrouver ses trois jeunes amis. Il voulut que +leur retour fût fêté par de grandes réjouissances, et tout d'abord par +un somptueux repas. On y invita une foule de grands personnages et le +public fut même admis à contempler le banquet. La méchante nourrice et +Marianik en profitèrent pour se glisser dans la salle et prendre place +au festin. + +Hénora était assise à la droite du roi, belle et gracieuse comme une +vraie souveraine. Au dessert, on apporta devant elle une coupe du plus +pur cristal, enchâssée dans l'or ciselé. Elle tira alors de son sein +une petite fiole, en versa le contenu dans la coupe, et dit à haute +voix: _Eau qui danse, fais ton devoir!_ + +Et voilà l'eau qui bouillonne, se soulève, s'élance en un jet irisé +de mille couleurs, s'inclinant, se relevant, se penchant de côté et +d'autre, se divisant en bulles légères qui semblaient danser, en effet. + +Bouche béante, les convives admiraient ce prodige, mais quel fut leur +étonnement, lorsqu'une belle pomme rouge, posée sur une assiette +d'argent à côté de la coupe, sur l'ordre de la princesse, se mit à +chanter, d'une voix claire et mélodieuse, les plus belles chansons du +monde, en faisant des roulades mieux qu'aucun des chanteurs fameux de +ce temps-là. + +Tout le monde l'écoutait avec ravissement, quand, tout à coup, un +charmant oiseau de la grosseur d'un merle, s'échappant d'une cage +dorée, voltigea tout autour de la table. + +C'était un spectacle curieux que de voir les invités, la bouche +ouverte, les yeux écarquillés, comme ravis en extase. + +«A qui appartiennent ces merveilles? dit le roi, quand sa stupéfaction +lui permit de parler. + +--A moi, sire! répondit Hénora. + +--Mais d'où viennent-elles? comment les avez-vous acquises? de qui les +tenez-vous? Et avant tout, qu'est-ce que c'est? + +--_L'eau qui danse_, _la pomme qui chante_ et _l'oiseau de vérité_. + +--Je vous offre de partager ma couronne si vous me les donnez! +Épousez-moi, vous serez reine, mon royaume vous appartiendra. + +--Attendez un peu, sire, je vous en prie, vous n'avez pas encore appris +tout ce que vous devez savoir. Mon oiseau parle, et il a bien des +choses à vous révéler...» + +Le roi regarda la jeune fille avec un étonnement mêlé d'une sorte +d'effroi, et l'attention des assistants redoubla. + +«Parlez, mon gentil oiseau», dit Hénora, et elle lui tendit son doigt, +sur lequel il vint se poser gracieusement. + +«Que personne ne sorte de la salle!» + +Telles furent les premières paroles de l'oiseau et chacun se sentit +terrifié, surtout la vieille sorcière de nourrice et sa méchante +complice. On ferma toutes les issues et des gardes furent placés auprès. + +«A présent, mon oiseau, dites la vérité», reprit la princesse d'un ton +grave. + +L'oiseau battit trois fois des ailes, puis, se tournant vers le roi, +commença à parler ainsi, d'une petite voix perçante qu'on entendait +jusqu'aux extrémités de la pièce: + +«Il y a vingt ans, sire, que votre femme, la belle Lizik, est enfermée +dans une tour, abandonnée de tout le monde. Vous la croyez morte depuis +longtemps, mais elle vit; elle n'a même souffert aucun mal des rudes +traitements qu'elle a endurés, car c'est injustement qu'elle a été +accusée et jetée dans une sombre prison...» + +Ici l'oiseau s'arrêta,... un bruit de paroles venait de s'élever au bas +bout de la table. + +«Je me sens mal, disait une femme, laissez-moi sortir avec ma compagne, +il me faut de l'air, vite, vite,... je me meurs. + +--Silence!!... cria le roi d'une voix terrible. Continuez, oiseau de +vérité. + +--Vous avez eu deux fils et une fille, sire, nés tous trois de Lizik, +votre femme. Les voici!... Enlevez les bandeaux qui entourent leur tête +et vous verrez briller une étoile à leur front...» + +Le roi se leva précipitamment, descendit de son siège, arracha lui-même +les bandeaux des trois jeunes gens et reconnut ses enfants!!!... Il +faillit s'évanouir de bonheur et les pressa dans ses bras, les yeux +baignés de larmes. Puis, dominant son émotion: + +«Tu as encore des révélations à me faire, oiseau de vérité, dit-il, va +jusqu'au bout, je veux tout savoir!... + +--Les auteurs de tout ce mal, sire, c'est votre belle-sœur et Katel +Binic; elles vous ont fait croire que vous n'aviez pour fils que de +petits monstres affreux, ressemblant à des chiens, tandis que vos +pauvres enfants, des créatures belles comme le jour, étaient, aussitôt +après leur naissance, exposés sur la rivière, dans une corbeille +d'osier. Votre jardinier les recueillit, les éleva. Vous même, inspiré, +sans le savoir, par l'amour paternel, vous vous êtes attaché à eux et +l'avenir leur souriait... La cruelle sorcière, leur ennemie, a tenté de +nouveau leur perte. Déguisée en mendiante, elle sut pénétrer dans votre +palais et toucher de compassion le cœur généreux de votre fille. C'est +alors qu'elle en profita pour pousser la jeune princesse à envoyer ses +frères chercher _l'eau qui danse_, _la pomme qui chante_ et _l'oiseau +de vérité_; entreprise périlleuse, où la méchante femme pensait que les +deux frères périraient. Ils n'en seraient certes pas revenus sans le +courage et la persévérance de leur sœur, qui, après de grandes peines +et malgré de terribles épreuves, a réussi à les délivrer et à rapporter +l'_eau_, la _pomme_, l'_oiseau_.» + +L'émotion du roi fut telle à ces dernières paroles, qu'il tomba comme +foudroyé. On lui prodigua les soins les plus empressés; mais aussitôt +qu'il revint à lui, il sortit en hâte et se rendit au donjon où la +pauvre Lizik, depuis si longtemps, languissait prisonnière. Les deux +époux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et ce ne fut tout +d'abord qu'au milieu des sanglots qu'ils échangèrent quelques paroles +entrecoupées. + +Puis le roi prit la reine par la main et la conduisit dans la salle du +banquet. + +Elle y fut reçue avec de grandes acclamations et tout le monde +s'étonnait de voir que ses longues souffrances n'avaient altéré en rien +sa grâce et sa beauté. Le roi la fit asseoir à sa droite et boire dans +sa coupe; mais à peine eut-elle pris quelques gouttes, que, toute pâle, +elle se renversa sur le dossier de son siège, ferma les yeux, et poussa +un long soupir... Elle était morte!... + +Le roi, fou de douleur et de colère, se jeta sur son corps, la tenant +embrassée si étroitement qu'on eut toutes les peines du monde à la lui +enlever. + +Il lui fit faire de somptueuses funérailles et obligea toute la cour à +porter le deuil pendant longtemps; enfin, pour la venger, il fit mettre +à mort sa belle-sœur et Katel Binic ce tison d'enfer. + +Je n'en sais pas plus long sur la princesse et ses deux frères. Je +pense qu'ils firent de bons mariages tous les trois. Et pour ce qui est +de l'_oiseau de vérité_, l'histoire ne dit pas s'il continua de dire la +vérité, mais je présume que oui,--puisque ce n'était pas un homme. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 277) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: SA MARATRE LA DÉTESTAIT, L'ACCABLAIT DE TRAVAUX RUDES.] + +LES DANSEURS DE NUIT + +I + + +Il y avait une fois une riche veuve, qui se remaria et épousa un veuf +aussi riche qu'elle. + +Ils habitaient un beau manoir, à Guernaour, aux environs de Coathüel, +avec les enfants qu'ils avaient eus chacun de leur premier mariage. +C'étaient deux filles: celle de la veuve, appelée Catho, était une +créature laide, rechignée, disgracieuse et méchante; mais l'autre, la +douce Bellah, était jolie, sage, bonne, aimable à ravir. Sa marâtre +la détestait, l'accablait de travaux rudes, l'habillait comme une +servante; même, elle aurait bien voulu s'en débarrasser pour assurer à +Catho l'héritage tout entier, et cherchait le moyen d'y parvenir sans +commettre ouvertement un crime. A force de chercher, elle crut avoir +trouvé et voici ce qu'elle imagina: + +Il y avait dans le bois qui entourait le château, une vieille chapelle, +où, disait-on, chaque nuit, un prêtre, mort depuis longtemps, revenait +pour essayer de dire une messe, sans pouvoir y arriver, faute de +répondant. Bien des gens prétendaient aussi avoir vu des lumières +dans la chapelle, à l'heure de minuit, entendu des bruits de chaînes +et aperçu des fantômes effrayants. De plus, pour parvenir dans cet +endroit, il fallait passer au carrefour de Croaz-ann-neud, qui est sur +la route de Guernaour au bourg de Plouaret, et on y voyait souvent, +dans ce temps-là, les _danseurs de nuit_. Or, quiconque venait à les +rencontrer, pendant qu'ils dansaient leurs rondes au clair de lune, et +refusait de danser avec eux, était victime de quelque mauvais tour de +leur part; aussi personne ne se souciait de voir ces êtres-là, une fois +le soleil couché. + +Un dimanche soir du mois de décembre, tout le monde était resté tard +auprès du feu, pour écouter les serviteurs qui chantaient des gwerziou +et contaient des contes merveilleux. Au moment de réciter les prières +en commun, avant le coucher, la marâtre s'écria: + +«Eh! mon Dieu! j'ai oublié mon livre d'heures à la chapelle. Courez +tout de suite le chercher, Bellah! + +--Oui, mère», répondit la pauvre enfant. + +Mais elle avait peur et dit à une servante: + +«Venez avez moi, Markarit. + +--Comment! dit la marâtre, vous avez peur?... à votre âge! Que vous +êtes sotte! Allez seule!... je le veux!» + +[Illustration: LES NAINS DANSAIENT UNE RONDE EN CHANTANT.] + +Bellah trempa son doigt dans le bénitier, fit le signe de la croix et +partit. Son petit chien, Fidèle, qui l'accompagnait partout, avait +quitté le coin où il sommeillait, pelotonné en rond, et s'apprêtait +à la suivre. Mais la méchante Catho courut après lui, le rejeta en +arrière d'un coup de pied, et ferma la porte pour l'empêcher de +sortir. Le petit chien sauta par la fenêtre, en brisant un carreau, et +rejoignit sa maîtresse. Elle se sentit un peu rassurée par sa présence. + +«Ne me quitte pas, Fidèle, mon bon chien!» lui disait-elle tout en le +flattant de la main. + +La nuit était belle et claire, la lune brillait au plus haut du ciel +et sa blanche lueur éclairait le chemin. Fidèle courait devant sa +maîtresse, puis revenait en jappant; mais en approchant du carrefour, +il devint tout à coup silencieux, se blottit contre la jeune fille et +refusa d'avancer. Bellah le prit dans ses bras et continua sa route. +Arrivée à la croix de pierre, elle s'arrêta, saisie de terreur... Sur +un tertre de gazon, sous les rayons argentés qui faisaient ressortir +leurs figures étranges, sept petits hommes avec de grands chapeaux, +sept nains dansaient une ronde en chantant. Bellah laissa tomber +Fidèle, fit un signe de croix et voulut passer outre... Mais tous les +danseurs, sauf un seul, s'approchant d'elle, l'enveloppèrent dans leur +ronde en criant comme des mouettes: + +«Dansez avec nous, belle fille!... Dansez avec nous!... Dansez avec +nous!...» + +Bellah tremblait d'effroi, mais son naturel gracieux l'emporta sur sa +terreur et elle répondit doucement: + +«Volontiers, mes bons messieurs, si cela peut vous faire plaisir.» + +Et à l'instant même, deux nains, l'un à droite, l'autre à gauche, lui +saisirent les mains et elle se sentit entraînée dans une danse rapide, +mêlée de chants bizarres. + +Au bout de quelques minutes, tout s'arrêta, et le nain qui tenait sa +main droite dit: + +«Oh! l'aimable et gracieuse jeune fille! + +--Qu'elle soit la moitié plus aimable et plus gracieuse encore! +répondit celui qui tenait la main gauche. + +--Oh! la sage jeune fille! dit un troisième. + +--Qu'elle soit la moitié plus sage encore! dit le quatrième. + +--Oh! la belle jeune fille! dit le cinquième. + +--Qu'elle soit la moitié plus belle encore! dit le sixième. + +--Belle comme les étoiles!» ajouta le septième nain, celui qui n'avait +pas dansé avec les autres. + +Puis, chacun à son tour, ils embrassèrent Bellah et disparurent +soudainement. + +Elle se retrouva seule, au milieu du carrefour, et resta un moment +comme étourdie de cette singulière aventure. Le bruit des chants +tintait à ses oreilles, le mouvement de la danse lui tournait la tête... + +La fraîcheur de la nuit lui rendit le calme, et, courageusement, +elle se dirigea vers la vieille chapelle dont on apercevait les murs +grisâtres, derrière les troncs des grands hêtres sombres. La porte +n'était fermée qu'au loquet, la jeune fille le souleva et pénétra dans +le sanctuaire. Le clair de lune, passant à travers les vitraux y jetait +de larges ombres et des lueurs fantastiques; mais elle s'avança sans +rien voir, ni rien entendre d'extraordinaire, trouva le livre d'heures +sur le banc où sa marâtre l'avait laissé, et l'emporta. Elle revint +au manoir, sans autre incident, avec Fidèle qui avait repris toute sa +bonne humeur. + +«Voici votre livre d'heures, mère», dit-elle en le lui tendant. + +Mais la méchante femme, au lieu de le prendre, restait la bouche +béante, les yeux grands ouverts, muette d'étonnement, tant elle était +éblouie par la beauté de la jeune fille. Quand elle retrouva la parole, +elle s'écria: + +«Que vous est-il donc arrivé, pour être ainsi? + +--Il ne m'est rien arrivé, mère», répondit Bellah. + +Elle ne savait pas qu'elle fût si belle. + +«N'avez-vous donc pas rencontré les _danseurs de nuit_? + +--Si fait, je les ai rencontrés au carrefour de Croaz-ann-neud, et même +j'ai dansé un moment avec eux pour leur faire plaisir. + +--Et ils ne vous ont pas fait de mal? + +--Aucun mal! au contraire; ils m'ont dit des paroles très aimables. + +--Vraiment? Et dans la chapelle? vous n'y avez vu personne?... + +--Personne. + +--C'est étrange!... Enfin!... Allez vous coucher.» + +Toute la nuit, la marâtre fut tenue en éveil par l'aventure de Bellah. + +«Sans doute, ce sont les danseurs de nuit qui l'ont ainsi changée, +se disait-elle. C'était déjà une jolie fille, je ne puis dire le +contraire, mais à présent sa beauté brille comme le soleil de mai. Il +faut que j'envoie là ma Catho, pour qu'il lui en arrive autant. Demain, +j'irai, comme en me promenant, du côté de la chapelle, j'y entrerai +pour dire ma prière, je laisserai encore mon livre d'heures, et, le +soir, Catho ira me le chercher.» + +Le lendemain, au grand jour, l'extraordinaire beauté de Bellah frappa +tout le monde. Catho elle-même en fut stupéfaite et vint, hargneuse et +rechignée comme toujours, se plaindre à sa mère. + +«Je n'y puis rien, dit celle-ci, c'est un don qu'elle a reçu la nuit +dernière. Si vous voulez devenir aussi belle qu'elle, et peut-être +davantage, faites ce qu'elle a fait; allez chercher mon livre d'heures +à la vieille chapelle du bois, je l'y ai laissé ce matin.» + +Catho ne répondit rien;... elle était extrêmement poltronne et, gâtée +dès son enfance, elle n'avait jamais pris sur elle de faire quelque +chose qui lui fût désagréable. D'un autre côté, l'espoir de devenir +aussi jolie que Bellah lui souriait fort, car, malgré ses prétentions, +elle savait bien au fond qu'elle était fort laide, les gars du pays ne +se gênant pas pour le lui dire de cent façons. Elle s'en alla donc, +tout en grommelant, et tout le jour bêtes et gens se ressentirent de sa +mauvaise humeur. + +Quand onze heures du soir sonnèrent, sa mère l'appela: + +«Il est temps de partir, ma fille. + +--Pas encore! dit Catho. + +--Si, si, dépêchez-vous, n'ayez donc pas peur; il ne vous arrivera rien +du tout de fâcheux. Est-ce que Bellah a eu seulement une égratignure? +Et vous avez vu ce que sa course lui a valu!...» + +Cet argument décida Catho. Elle se dirigea vers la porte: + +«Fidèle! viens avec moi!» dit-elle. + +Mais le petit chien de Bellah se sauva bien vite et courut se cacher +sous les jupons de sa maîtresse. + +Catho lui lança un coup de pied en disant: + +«Eh bien! vilaine bête, tu peux bien rester; je n'ai pas besoin de +toi...» Et elle partit. + +Elle allait lentement, mourant de peur, faisant des oh! et des ah!! et +des cris d'effroi, chaque fois qu'un bruit léger rompait le silence +de la campagne, croyant toujours voir autour d'elle des essaims de +fantômes. + +Enfin, elle arriva au carrefour; les _danseurs de nuit_ y étaient comme +la veille, chantant et dansant en rond. Elle s'arrêta pour les regarder. + +«Voulez-vous danser avec nous, jeune fille? lui crièrent-ils. + +--Moi! danser avec d'affreux crapauds comme vous? Jamais de la vie! Fi +donc! + +--Oh! la sotte fille! dit un des nains. + +--Qu'elle soit plus sotte de moitié! répondit son compagnon. + +--Oh! la laide fille! ricana un troisième. + +--Qu'elle soit plus laide de moitié! reprit un quatrième. + +--Oh! la mauvaise fille! cria le cinquième. + +--Qu'elle soit plus mauvaise de moitié! dit le sixième. + +[Illustration: ELLE REJETA DES PETITS CRAPAUDS.] + +--Et qu'il lui tombe de la bouche des crapauds chaque fois qu'elle +parlera», dit le septième. + +Alors les nains, tous à la fois, poussèrent de grands éclats de +rire en agitant leurs longs bras, et disparurent comme si la terre +s'entr'ouvrait pour les recevoir. + +Catho resta un peu saisie, mais elle prit le parti de retourner à la +maison beaucoup plus vite qu'elle n'était venue, et sans passer par la +chapelle. + +Sa mère, anxieuse, l'attendait sur le seuil du manoir. Mais dès qu'elle +l'eut aperçue, elle s'écria: + +«Dieu! qu'est-ce qui a bien pu t'arriver, ma pauvre fille? Et tu ne +rapportes pas mon livre d'heures? + +--Non certainement! Allez le chercher vous-même, si vous y tenez tant +que cela.» Et elle rejeta deux ou trois petits crapauds. + +«Tu n'as donc pas rencontré les _danseurs de nuit_? + +--Si, je les ai rencontrés, les vilains monstres!» + +A ces mots, une foule de petits crapauds vinrent rejoindre les premiers. + +«Ciel! quel événement! Tais-toi! tais toi! ne te montre à personne!» +dit sa mère. + +Et elle la poussa dans une chambre retirée, où elle l'enferma à double +tour, la laissant exhaler sa rage impuissante en torrents d'injures et +s'enlaidir de plus en plus à mesure que sa figure gonflait et que ses +yeux rougissaient. + +«La malheureuse est ensorcelée, pour sûr! c'est quelque tour de la +façon de Bellah! Elle me le payera cher! murmurait entre ses dents +la marâtre au désespoir. Je jure que je me vengerai, et le plus tôt +possible!» + + +II + +Cependant, il n'était bruit aux alentours que de la sagesse et de la +beauté de Bellah, et, de tous côtés, des gens riches et puissants +venaient pour la demander en mariage. Mais la marâtre les éconduisait +tous. + +Un jour, un jeune prince se présenta et fut si ébloui en voyant +la jeune fille, si charmé de sa grâce, si enchanté de son esprit, +qu'il voulut l'épouser sur-le-champ. Par extraordinaire, la méchante +belle-mère, changeant tout à coup de tactique, accueillit immédiatement +sa demande. + +«C'est un grand honneur que vous me faites, et à ma fille aussi, +répondit-elle, avec force révérences; et je pense que plus tôt +vous serez marié, mieux cela vaudra. Nous allons donc célébrer les +fiançailles dès ce soir.» + +Le prince, ravi de voir que les choses s'arrangeaient si vite et si +bien, s'empressa de faire venir des joyaux, des diamants, de riches +vêtements, toutes sortes de cadeaux pour sa belle fiancée et le jour du +mariage fut fixé. + +[Illustration: LE PRINCE DEVAIT LA CONDUIRE A L'ÉGLISE DANS UN CARROSSE +TOUT DORÉ.] + +Le matin des noces, un brillant cortège de seigneurs et de nobles +dames, magnifiquement parés et montés sur de superbes coursiers, vint +chercher l'épousée. + +Le prince devait la conduire à l'église dans un grand carrosse tout +doré. + +La marâtre attendait ce moment pour mettre à exécution son infernal +projet. Elle fit revêtir à sa fille la robe de noce et les parures de +Bellah, puis, après avoir enfermé celle-ci dans un grand coffre, dont +elle emporta la clef, elle alla trouver le prince et fit monter dans +la voiture Catho, toute enveloppée d'un épais voile de dentelle. A +peine assise, elle prétendit que le soleil la gênait, que les courants +d'air lui faisaient mal et, à force de grimaces, obtint du prince que +les portières seraient fermées et les rideaux tirés, si bien qu'ils +se trouvèrent tous trois dans une profonde obscurité. Elle avait bien +recommandé à Catho de ne pas ouvrir la bouche, et, pour que son silence +ne fût pas trop remarqué, elle pria le prince de ne pas parler à sa +fiancée jusqu'au retour de la cérémonie, parce que celle-ci était très +timide. + +Le carrosse partit enfin. Le petit chien, Fidèle, courait après en +jappant de toutes ses forces... _Ouéa! ouéa! ouéa!_ + +«Ce petit chien a une singulière façon d'aboyer, dit le prince, +écoutez-le; ne dirait-on pas qu'il dit: Où est Bellah? où est Bellah? + +--Quelle idée vous avez là, mon gendre! répondit la marâtre. Ne faites +donc pas attention aux jappements de ce petit roquet! Ne voyez-vous pas +qu'il veut monter dans le carrosse avec nous? Mais je n'en veux pas, il +abîmerait nos toilettes.» + +Le prince ne répliqua pas, mais les cris du chien, le mutisme de sa +fiancée, la singulière tournure qu'elle avait, lui donnaient beaucoup à +penser, et il restait songeur et silencieux. + +Comme le cortège traversait un bois touffu, un petit oiseau vint se +percher sur le haut du carrosse; il sifflait, roucoulait, chantait, et +les paroles de sa chanson se faisaient entendre si clairement, que le +prince n'en perdit pas un mot. Voici ce qu'il disait dans son langage: + + Hélas! hélas! ma douce amie, + Bellah, l'aimable et la jolie, + Seule est restée à la maison + Au fond d'un coffre, sa prison; + Et la méchante et laideronne, + Prenant sa place et sa couronne, + Déjà se croit reine des cieux... + Oh! prince, oh! prince, ouvrez les yeux! + +«Qu'est-ce que chante cet oiseau?» dit le prince quand la chanson fut +finie. + +«Mais rien, mon gendre! Rien du tout, n'y faites pas attention!» + +Pour le coup, le prince était fâché: + +«Il se passe ici quelque chose de tout à fait extraordinaire! je veux +savoir ce que c'est!» dit-il d'une voix impérieuse. + +L'oiseau reprit de plus belle sa chanson. + +«Arrêtez le carrosse!» cria le prince. Il descendit, fit ouvrir les +portières, tira les voiles de sa fiancée et poussa un cri d'horreur à +la vue du monstre qu'il allait épouser. + +«Hors d'ici! affreuses créatures! quittez mon carrosse, et que je ne +vous revoie plus! s'écria-t-il. Malheur à vous, si je vous retrouve +jamais sur mon chemin!!» + +Effrayées de son air terrible, Catho et sa mère descendirent sans +protester, et le prince et sa suite partirent au galop pour retourner +au manoir. + +De chambre en chambre, par les escaliers, par les corridors, le prince +allait criant à voix haute: + +«Bellah! Bellah! ma chérie, Bellah! mon amour, où êtes-vous?» + +Il arriva enfin dans la salle où était la pauvre fille, et, du fond du +coffre, une douce voix répondit: + +«Ici!» + +Le prince regarda autour de lui, vit une cognée, s'en saisit et +en donna de si grands coups sur le coffre qu'il fut brisé en peu +d'instants. Bellah en sortit plus morte que vive, mais sitôt que le +grand air l'eut un peu ranimée, son fiancé la fit monter dans le beau +carrosse doré, sans toilette et sans atours, telle qu'elle était, et la +conduisit à l'église où le mariage fut célébré immédiatement. + +Le petit chien, Fidèle, qui n'avait jamais quitté sa maîtresse, +la suivit jusqu'au pied de l'autel, au grand étonnement de toute +l'assistance qui ne pouvait s'expliquer pourquoi on tolérait la +présence de ce petit animal en si brillante compagnie. + +Quand le cortège repassa sur la route, Catho et sa mère y étaient +encore, assises dans la douve[9], pleurant de rage et d'humiliation, au +milieu d'une légion de crapauds. + + [9] Le fond du fossé. + +Il y eut ensuite de grandes fêtes et de grands festins, et tout le +monde se réjouit du bonheur des deux époux, qui vécurent longtemps et +eurent beaucoup d'enfants. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 115) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: SUR LA PORTE APPARUT UNE HIDEUSE VIEILLE.] + +LE GROS MOUTON BLANC + +I + + +Dans le pays de Gourin, au milieu d'un bois de chênes, s'élevait +un beau château où vivaient heureux les dix enfants du seigneur de +Ker-Armel. L'aînée de la famille s'appelait Lévénès; elle était sage, +belle, douce et gracieuse. Ses frères la chérissaient et, restés +orphelins, lui obéissaient comme à leur mère. + +C'étaient de jolis gars, les neuf frères de Ker-Armel; ils avaient +de grands yeux bleus, des joues roses comme l'aurore et de belles +chevelures blondes et bouclées qui couvraient leurs épaules. Ils +aimaient la chasse, en bons gentilshommes, et passaient presque toutes +leurs journées dans la forêt, où le gibier abondait, ne se lassant pas +de poursuivre les bêtes du bon Dieu, et rapportant chaque soir, au +château, force venaison. + +Un matin, entraînés bien loin à la poursuite d'une biche, ils +arrivèrent devant une hutte couverte de chaume, dont les murs +étaient bâtis avec des mottes de terre gazonnée. Des pierres plates, +grossièrement superposées, formaient la cheminée d'où s'échappait un +léger nuage blanchâtre, indiquant que ce triste réduit abritait une +créature humaine. + +«Je n'avais jamais vu cette hutte, s'écria Even, l'aîné des frères. + +--A qui peut-elle bien appartenir? reprit son cadet. + +--Nous allons le savoir en y entrant, la porte est par ici, ajouta un +troisième. + +--Mais que dirons-nous pour excuser notre entrée? + +--Que nous avons soif, tout simplement, et que nous désirons un peu +d'eau. + +--Ce qui ne sera d'ailleurs que la vérité», reprit Even. + +Il frappa,... toc toc.... + +«Qui est là? dit une petite voix aigrelette. + +--Nous sommes des chasseurs égarés, ouvrez-nous, nous ne vous voulons +pas de mal.» + +La porte s'ouvrit aussitôt et, sur le seuil, apparut une hideuse +vieille qui avait des dents longues comme le bras, et une langue +faisant neuf fois le tour de son corps. A cette vue, les jeunes gens +voulurent s'enfuir, mais la vieille leur dit d'une voix douce: + +«Que désirez-vous, mes enfants? Avancez et n'ayez pas peur. Pourquoi +prenez-vous un air si effrayé? Je ne suis pas méchante, au contraire, +j'aime beaucoup les jeunes gars, surtout quand ils sont gentils comme +vous.» + +Les pauvres enfants restaient là, fascinés par ses étranges yeux verts +qui s'augmentaient et se rapetissaient comme ceux d'un chat. + +Even, l'aîné, plus hardi que ses frères, lui répondit: + +«Nous voudrions un peu d'eau, s'il vous plaît, grand'mère, car nous +chassons depuis bien des heures dans la forêt et nous mourons de soif. + +--Certainement, mon joli garçon; vous allez avoir de l'eau, de l'eau +toute fraîche et bien claire, que j'ai été puiser à ma fontaine. La +voilà dans cette buire neuve. Mais avancez donc et ne craignez rien, +mes pauvres chéris!» + +La vieille leur versa de l'eau dans une écuelle de bois; ils burent +tous, chacun à son tour, et pendant qu'ils buvaient, elle les +caressait, roulant les boucles dorées de leurs beaux cheveux autour de +ses longs doigts maigres et jaunes. + +«A présent, mes enfants, dit-elle, quand ils eurent fini, il faut me +payer le petit service que je vous ai rendu. + +--Bien volontiers, grand'mère, mais nous n'avons pas d'argent sur nous. +Nous en demanderons à notre sœur et, demain, nous vous l'apporterons. + +--Je n'ai pas besoin d'argent, mes petits amis. Ce que je veux... c'est +un mari. Il faut que l'un de vous me prenne pour femme. L'aîné, par +exemple, car les autres sont trop jeunes,--et, se tournant vers Even: +«Veux-tu m'épouser?», dit-elle. + +Le pauvre garçon, prêt à défaillir d'horreur à la vue de l'épouvantable +sorcière qui lui adressait une si bizarre demande, sentait ses jambes +fléchir, sa langue se coller à son palais et restait muet, comme +pétrifié. + +«Réponds donc, dit l'horrible vieille d'un ton câlin, veux-tu que je +sois ta petite femme, mon joli Even? + +--Je ne sais pas,... balbutia Even,... je demanderai à ma sœur.... Elle +est notre mère à tous,... je ne veux rien faire sans sa permission. + +--Eh bien! dit la vieille d'un air mécontent, j'irai demain, moi-même, +à Ker-Armel, chercher la réponse, et gare à vous si elle n'est pas +telle que je la souhaite!» + +Les enfants, transis de frayeur, prirent congé de la vieille et +rentrèrent au château la tête basse. Ils racontèrent leur triste +aventure à Lévénès, qui fit de son mieux pour les consoler, sans +pouvoir y parvenir. + +«Hélas! disait Even en pleurant et en se tordant les mains de +désespoir, faudra-t-il que j'épouse ce monstre effroyable, sous peine +d'attirer sur vous les coups de sa vengeance? + +--Non, mon frère, tu ne l'épouseras pas, dit Lévénès. Je ne puis te +cacher que nous aurons à endurer beaucoup de maux à cause de ton +refus; mais, refuse sans crainte, nous souffrirons tout plutôt que de +t'abandonner à un si triste sort.» + +Et ses frères l'entouraient, l'embrassaient, lui répétant: + +«Nous sommes prêts à tout souffrir pour toi.» + +Le lendemain, la sorcière arriva au château, ainsi qu'elle l'avait +dit. Elle trouva les dix enfants du seigneur de Ker-Armel réunis sous +un grand arbre, à l'entrée du jardin. Lévénès frémit intérieurement en +l'apercevant, mais, appelant à elle tout son courage, elle garda un +maintien digne et fier. + +«Vous savez sans doute pourquoi je viens, damoiselle de Ker-Armel? dit +la vieille. + +--Oui, mon frère m'a tout raconté. + +--Ah! ah! fit la vieille avec un petit ricanement, et vous voulez bien, +noble dame, que je devienne votre belle-sœur? + +--Non, madame. + +--Comment, non? Et pourquoi? + +--Parce que ce mariage est impossible. + +--Impossible, quand je le veux! quand je l'exige!! + +--Vous savez bien que vous n'avez pas le droit de l'exiger. Mon frère +ne peut se marier sans mon consentement. + +--Eh bien! ce consentement? + +--Je le refuse, dit Lévénès, droite et blanche comme un lis. + +--Vous le refusez! vous le refusez! rugit la vieille. Vous payerez cher +votre refus! Vous ne savez donc pas qui je suis, et de quoi je suis +capable? + +--Je sais que vous pouvez nous faire beaucoup de mal à tous. Mais cela +ne changera rien à ma détermination. Mes frères et moi, nous sommes +résolus à tout braver plutôt que d'accepter une telle alliance. + +--Songez-y bien, et revenez sur cette détermination pendant qu'il en +est encore temps, cria la sorcière, dont les yeux, brillant d'une lueur +rouge, semblaient des charbons ardents. + +--Je n'ai pas besoin d'y songer davantage, je n'ai rien à changer à ce +que j'ai dit, ni pour aujourd'hui, ni pour demain.» + +L'horrible vieille se redressa de toute sa hauteur, étendit vers le +château une baguette qu'elle tenait à la main, prononça une formule +magique, et aussitôt, tourelles, pignons, galeries à jour, murailles +épaisses, tout s'écroula, avec un bruit terrible, anéanti, réduit en +poussière et à la place des beaux jardins, remplis de fleurs, du bois +plein de fraîcheur et d'ombre, où les oiseaux chantaient de mélodieux +concerts, s'étendit une vaste lande, aride et désolée. Les enfants, +tremblant de peur, se groupaient derrière leur sœur. Celle-ci, calme et +fière, n'avait pas fait un mouvement. + +La vieille la regarda d'un air triomphant. + +«Tu vois ce que j'ai fait de ton beau château et de tes jardins, +damoiselle de Ker-Armel? dit-elle. Va maintenant! va garder tes moutons +sur la lande!» + +Elle frappa de sa baguette les neuf frères, qui, à l'instant, devinrent +neuf moutons blancs. + +«Il t'en arrivera comme à eux si tu dis jamais à personne que ces +moutons sont tes frères», ajouta la sorcière. Puis, en riant d'un rire +féroce, elle reprit: + +«Va! bergère de Ker-Armel, va paître tes moutons sur la lande!...» Et +elle disparut. + + +II + +La pauvre Lévénès, restée seule avec son petit troupeau, ne perdit pas +courage. De ses mains délicates, fouillant le sol, elle en tira des +pierres, des mottes de terre, de la mousse, des herbes sèches, et, +du mieux qu'elle put, elle construisit une sorte de hutte pour elle +et pour ses moutons. Elle ne les quittait pas un seul instant, leur +cherchait des touffes d'herbe fraîche et parfumée, qu'ils mangeaient +dans le creux de sa main, les menait boire au bassin d'une source +limpide, lavait leur blanche toison, la peignait, la débarrassait de +tout ce qui s'y attachait, herbes folles et brindilles arrachées aux +buissons. + +La nuit, elle se retirait dans sa hutte; par les temps de pluie aussi, +elle y trouvait un abri, mais les jours de beau temps, elle courait +et jouait sur la lande, folâtrant avec ses moutons; puis, quand ils +étaient las, elle s'asseyait sur une grosse pierre, ils se rangeaient +en cercle autour d'elle: alors elle les baisait, les caressait, leur +parlait et ils semblaient la comprendre, la regardant avec leurs bons +petits yeux attendris. Souvent aussi, elle récitait à haute voix ses +prières qu'ils écoutaient fort attentivement, ou encore chantait, de sa +belle voix harmonieuse et claire, les chansons de Bretagne, cantiques +pieux sur saint Armel, saint Guénolé, l'ermite saint Ronan ou le grand +saint Corentin, notre mère sainte Anne, la patronne des Bretons, et +sainte Barbe, qui sauva de la foudre le seigneur du Faouët. Et puis, +les soniou qui racontent les tragiques histoires du temps jadis, et les +gwerziou qui font rire les jeunes filles à la veillée, quand leur plus +aimé les entonne à pleine voix. + +[Illustration: ELLE NE QUITTAIT PAS UN SEUL INSTANT SON PETIT TROUPEAU.] + +Un jour de printemps, un jeune seigneur qui chassait dans ces parages, +étonné d'entendre une si belle voix dans un pays si désert, s'avança +sur la lande et s'arrêta stupéfait en voyant que la chanteuse était une +charmante fille à l'air noble, à la taille gracieuse, entourée de neuf +moutons blancs qui semblaient l'écouter avec ravissement. Assise sur un +bloc de rocher, elle avait auprès d'elle un mouton plus gros et plus +beau que les autres qui lui léchait doucement les mains. + +Le jeune seigneur contemplait avec ravissement ce touchant spectacle, +il s'approcha de la bergère et l'interrogea avec courtoisie. + +Lévénès, sans raconter entièrement son histoire, ne laissa point +ignorer son nom. + +«Je suis, lui dit-elle, la fille du seigneur de Ker-Armel. Par suite de +grandes infortunes, il ne me reste plus, de tout ce que je possédais, +que cette lande inculte, où je vis à la grâce de Dieu, avec mes chers +petits moutons. + +--Venez avec moi dans mon château, s'écria le seigneur, et amenez-y +vos moutons, puisque vous semblez tant les aimer. Je ne puis supporter +la pensée de vous voir ainsi abandonnée dans cette solitude, exposée à +toutes les injures du temps. Quand viendra l'hiver, vous y mourrez de +froid et de faim. Venez, je vous en prie, dans ma demeure, vous y serez +traitée avec tous les égards qui vous sont dus.» + +Mais Lévénès refusa; elle était trop fière et trop sage pour accepter +les bienfaits d'un étranger. En vain le seigneur insista, il ne put +vaincre sa résistance. + +Tous les jours, il revenait sur la lande, et plus il voyait la +damoiselle de Ker-Armel, plus il était charmé de sa beauté, de +son esprit, de sa grâce. Elle-même finit par s'attacher à lui, ils +devinrent mari et femme. + +Il y eut pour les noces de grandes réjouissances dans le pays, des +danses, des festins, et Lévénès n'eut plus d'autre souci que de +plaire à son époux, ce qui n'était pas difficile puisqu'il l'adorait, +et de soigner ses moutons qu'on avait installés dans les jardins du +château. On leur avait construit de charmantes cabanes, spacieuses +et bien fournies de litière fraîche; ils se promenaient, tout le +jour, dans de gras pâturages; leur sœur ne les quittait guère, jouait +avec eux, ornait de guirlandes de fleurs leurs blanches toisons, les +caressait, leur parlait comme à des personnes, au grand étonnement de +son mari qui, en les voyant si intelligents, si affectueux, ne pouvait +s'empêcher de penser que ce n'étaient pas là des moutons comme d'autres. + + +III + +Une année se passa ainsi. La tendresse mutuelle des deux époux ne +faisait que s'accroître et l'espoir qu'ils avaient de posséder un petit +enfant ajoutait à leur bonheur. Cependant la méchante sorcière n'avait +point oublié sa rancune et elle méditait une nouvelle vengeance. + +Elle avait marié sa fille au jardinier du château et avait réussi à la +faire placer comme suivante auprès de Lévénès. + +Un jour que le seigneur était absent, la châtelaine se trouvait dans la +grande cour auprès d'un large puits dont l'ouverture béante laissait +voir la profondeur. + +«Regardez donc, madame, dit sa suivante, comme l'eau de notre puits est +basse, il tarira bientôt si la sécheresse continue, et ce sera bien +gênant pour la maison.» + +Lévénès, sans défiance, s'inclina sur la margelle en se penchant +pour mieux voir le fond du puits, mais la traîtresse, qui épiait le +moment favorable, la saisit par les deux jambes et la précipita dans +le gouffre. Puis elle courut à la chambre de sa maîtresse, tira les +rideaux des fenêtres, ferma ceux du lit et, s'y glissant à la dérobée, +se cacha sous les couvertures. + +Le seigneur, en rentrant, ne trouvant pas sa femme au jardin, avec ses +moutons, comme de coutume, monta précipitamment dans sa chambre. Il +fut tout étonné de la voir plongée dans l'obscurité et tout affligé +d'entendre des plaintes étouffées sortir de dessous les courtines du +lit. + +«Qu'avez-vous, mon petit cœur? s'écria-t-il, êtes-vous malade? + +--Oui, je suis bien malade! répondit une voix entrecoupée, je crois que +je vais mourir...» + +Et comme il voulait ouvrir les rideaux du lit: + +«Je vous en prie, ne touchez pas aux rideaux! J'ai un affreux mal de +tête,... je ne puis supporter la lumière... + +--Pourquoi restez-vous seule, sans secours, dans l'état où vous êtes? +Où est votre suivante? + +--Je ne sais,... je ne l'ai pas vue de la journée. + +--Je vais aller la chercher; mais avez-vous besoin de quelque chose +avant? Vous avez peut-être faim? + +--Oui, j'ai grand'faim, mais rien ne me fait plaisir, je suis dégoûtée +de tout. + +--Il faut pourtant manger, vous vous ferez grand mal si vous ne vous +nourrissez pas solidement. + +--Oui, je le sais et je crois bien que c'est de faim que je suis malade. + +--Est-il possible! Mais demandez-moi ce que vous voudrez, je veux vous +satisfaire à tout prix. + +--Eh bien! je veux manger un morceau du grand mouton blanc à cornes +dorées qui est dans le jardin.» + +Le seigneur resta stupéfait à cette demande inattendue. + +«Quel étrange caprice! s'écria-t-il. Vous qui aimiez tant vos moutons +et celui-là plus que tous les autres!! + +--N'importe! j'ai changé d'avis. Caprice ou non, je veux un morceau +du gros mouton blanc; de celui-là et non d'un autre. Le mal dont je +souffre provient d'un sortilège; le charme ne sera rompu que par la +mort de cet animal. Vous savez bien que ces moutons-là sont des bêtes +extraordinaires, vous-même me l'avez dit plus de cent fois. Allez et +qu'on ne tarde pas, car je sens que ma maladie augmente.» + +Là-dessus, elle se mit à pousser des gémissements et des cris, comme si +elle souffrait d'un mal aigu, et le seigneur se décida à descendre pour +commander de tuer le beau mouton. + +Le jardinier était de connivence avec sa femme; il n'eut pas plus tôt +entendu l'ordre donné par le seigneur, qu'il se mit à courir après le +gros mouton qui s'enfuyait de toute la vitesse de ses quatre pattes. +Mais il avait beau s'essouffler, crier, jurer, la pauvre bête lui +échappait toujours, et tournait autour du puits, en poussant des +bêlements plaintifs. + +Le seigneur, fort à contre-cœur, vint en aide au jardinier, car il +n'osait pas contrarier sa femme. Il aimait tendrement l'infortunée +Lévénès, et les cris de la servante, qu'on entendait du jardin, +déchiraient cruellement son cœur et lui donnaient seuls le courage de +porter la main sur le grand mouton blanc aux cornes dorées. + +Il s'approcha donc du puits pour couper la retraite à l'animal bêlant, +mais quelle fut sa surprise, quand il entendit des plaintes lamentables +sortant de dessous terre! + +Il croit reconnaître la voix de Lévénès, se penche éperdu sur la +margelle du puits et crie: + +«Qui est là? Y a-t-il quelqu'un dans le puits? + +--Oui, cher seigneur, c'est moi, votre femme, Lévénès. + +--O ciel! courage! je suis à vous!» + +Saisissant la chaîne d'une main, il sauta dans le seau et en une +minute fut au fond du puits, où il trouva sa femme, plongée dans l'eau +jusqu'aux épaules, mais respirant encore; il la prit dans ses bras, et +ses domestiques, que le bruit de sa descente rapide avait attirés dans +la cour, le remontèrent avec son cher fardeau. + +[Illustration: LES DOMESTIQUES LE REMONTÈRENT AVEC SON CHER FARDEAU.] + +Peu de temps après cette terrible aventure, Lévénès et son mari le +jeune seigneur eurent un enfant, un petit garçon beau comme le jour. + +Son mari s'empressait autour du berceau, tout entier à la joie d'avoir +un fils. + +Aussitôt qu'elle eut la force de parler: + +«Je veux qu'on baptise mon enfant sur-le-champ, dit-elle, donnez-lui la +marraine que vous voudrez, mais quant au parrain, je l'ai choisi depuis +longtemps. Ce sera mon gros mouton blanc.» + +Le seigneur se récria. + +«Quoi! donner un mouton comme parrain à mon fils! + +--Je vous en supplie! dit Lévénès avec une insistance désespérée. +Obéissez-moi pour cette fois! ne vous inquiétez de rien;... il ne peut +en résulter de mal ni pour l'enfant, ni pour nous,... au contraire! Je +ne puis vous en dire davantage, mais, par tout l'amour que vous avez +pour moi, je vous conjure de consentir à ce que je vous demande!» + +En la voyant si agitée, le seigneur eut peur d'aggraver son mal. Il +se rappelait d'ailleurs les circonstances étranges de leur première +rencontre et l'affection singulière qu'elle avait pour ses moutons. + +Une jeune et charmante princesse consentit à être marraine, et l'on se +rendit à l'église. + +Le grand mouton blanc, tout couvert de guirlandes de roses, marchait +en tête du cortège d'un air fier et joyeux avec le père et la jolie +marraine; ses huit frères le suivaient, et, de toutes parts, les +paysans accouraient pour voir ce baptême extraordinaire. + +Quand on fut entré dans l'église, le père présenta l'enfant au prêtre. + +Celui-ci regardait autour de lui d'un air étonné. + +«Je vois bien la marraine, dit-il, mais où est donc le parrain? + +--Le voici, répondit le seigneur, en montrant le grand mouton blanc +dont les yeux intelligents semblaient parler. + +--Un mouton! ce n'est pas possible! + +[Illustration: LE MOUTON FUT PARRAIN ET SOUTINT SON FILLEUL SUR LES +PIEDS DE DEVANT.] + +--Ne vous arrêtez pas à l'apparence, ce mouton n'est sans doute pas +ce que nous croyons. Procédez sans crainte à la cérémonie, il ne peut +en arriver que du bien pour tous.» + +[Illustration: EVEN MENAIT LA MARRAINE PAR LA MAIN.] + +Le prêtre ne fit point d'objections, car dans ce temps-là les +métamorphoses de ce genre étaient nombreuses. Pensant qu'il y avait là +un charme à rompre, il se mit en devoir de baptiser l'enfant. + +Le mouton, alors, se leva sur ses pieds de derrière, puis, aidé par la +marraine, il soutint son filleul sur les pieds de devant et tout se +passa le mieux du monde. + +Mais aussitôt le dernier signe de croix fait, le parrain mouton devint +un beau jeune homme. + +«Je suis Even, le frère de Lévénès, le fils aîné de la maison de +Ker-Armel», dit-il aux assistants émerveillés. Et alors il leur raconta +comment ses frères et lui avaient été changés en moutons par une +méchante sorcière parce qu'il avait refusé de l'épouser. Sa sœur, +quoique témoin de la métamorphose, n'en pouvait rien dire sous peine +d'éprouver le même sort, mais maintenant l'enchantement était détruit +et leur ennemie n'avait plus aucun pouvoir sur eux[10]. + + [10] Cet épisode se retrouve fréquemment dans les contes bretons. Le + fait de présenter, comme parrain, un enfant au baptême, rompt les + enchantements, détruit les maléfices et délivre des châtiments en ce + monde ou dans l'autre. + +«Ces huit moutons sont donc vos frères? dit le prêtre. + +--Oui, ce sont les gars de Ker-Armel, et je vous prie de les délivrer, +eux aussi, de leur forme animale. + +--Très volontiers, mais que faut-il faire pour cela? + +--Posez sur eux votre étole et récitez une oraison, vous les verrez +redevenir hommes comme moi.» + +Il en fut ainsi fait et le cortège revint joyeusement au château. + +Even marchait le premier, menant la marraine par la main, puis derrière +lui, le père et le nouveau-né, et enfin les huit frères, qui, en +reprenant leur forme humaine, avaient retrouvé leur bonne mine et leurs +beaux cheveux bouclés. + +On peut juger de la joie de Lévénès! Des réjouissances et des fêtes +magnifiques célébrèrent ces heureux événements. + +La perfide suivante et le jardinier avaient fui, mais Even avait +raconté leur trahison au seigneur. Il les fit chercher partout. On +les trouva dans la hutte de la sorcière, au milieu de la forêt; on +les amena au château ainsi qu'elle, et tous trois furent réduits en +cendres, sur un grand bûcher. + +Even épousa la princesse; il fut, comme Lévénès, très heureux en +ménage, et eut, dit-on, de nombreux enfants. + + _Imité de F. M. Luzel, sous le titre: Les neuf frères + métamorphosés en moutons, tome XXVI (p. 167) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + + + + +[Illustration: «JE NE PEUX DONNER A CHACUN DE VOUS QUE DEUX CENTS ÉCUS +D'ARGENT: LES VOICI.»] + +LES SIX FRÈRES PARESSEUX + +I + + +Il y avait une fois un vieux seigneur qui avait six enfants, six +garçons. + +On les avait nommés: Ronan, Alain, Laouïc, Hélo, Stevan, Armel. + +Ils étaient tous les six grands et bien faits, mais si paresseux, si +paresseux, qu'ils se seraient plutôt laissés mourir de faim que de +prendre la peine d'apprêter à manger! Leur père s'en désolait, mais ni +ses fâcheries, ni ses remontrances n'avaient sur eux le moindre effet. + +«Notre père commence à radoter, se disaient-ils entre eux, à quoi bon +l'écouter?» + +Et pourtant, de jour en jour, le vieux seigneur devenait plus inquiet. +Il avait eu autrefois une grande fortune. La guerre lui en avait +fait perdre la moitié, la négligence et le gaspillage de ses fils +l'acheminaient grand train vers une ruine complète. + +Un matin, il les réunit tous autour de lui et leur parla ainsi: + +«Mes enfants, vous n'avez pas voulu m'écouter jusqu'à présent, +mais vous allez être forcés de le faire. Nos revenus ont tellement +diminué que je suis obligé de vivre avec la plus sévère économie, +pour garder mon rang. Je ne puis pas vous entretenir plus longtemps +dans l'oisiveté: il faut nous séparer. Malgré tout ce que je vous ai +dit, vous n'avez pas voulu apprendre un métier qui puisse vous faire +vivre. Allez courir le monde et chercher fortune! Tout ce que je puis +faire pour chacun de vous, et à grand'peine, c'est de lui donner deux +cents écus d'argent. Les voici,... mais ne comptez sur rien de plus à +l'avenir!» + +A ce discours, nos six frères ne répondirent rien, tout d'abord, se +sentant tout troublés, car ils trouvaient fort à leur goût la vie de +douce fainéantise qu'ils avaient menée jusqu'alors. Mais comme, après +tout, ils avaient bon cœur malgré leur paresse, ils embrassèrent leur +père en pleurant, le remercièrent de ses bontés, et, le soir même, +firent leurs préparatifs de départ. + +Le lendemain, à l'aube, ils partirent tous ensemble, un peu chagrins de +quitter le manoir paternel, mais très contents d'avoir dans leur poche +une somme d'argent qui leur semblait énorme, et de se sentir libres de +courir le monde. + +Au premier carrefour, où aboutissaient six chemins, ils se séparèrent +en se jurant amitié et fidélité, dans la bonne comme dans la mauvaise +fortune. + +L'aîné des frères, Ronan, arriva vers le soir dans une ville où il vit +beaucoup de peuple rassemblé sur une place. Tout ce monde regardait en +l'air dans la même direction. + +«Que se passe-t-il donc? et que regarde-t-on? demanda-t-il. + +--A quoi vous servent vos yeux? répondit celui qu'il avait interpellé. +Ne voyez-vous pas cet individu qui grimpe avec tant d'audace jusqu'au +haut du clocher de l'église?» + +Ronan vit, en effet, un homme escaladant avec une agilité prodigieuse +les arêtes aiguës du haut clocher à jour, l'orgueil du pays. Rien +n'arrêtait ce hardi grimpeur, il se jouait des passages les plus +difficiles et arriva, en quelques minutes, jusqu'à l'extrémité de +la flèche. Là, il se mit à cheval sur le dos du coq, déroula une +flamme rouge qu'il avait apportée, et la fit flotter dans l'air, aux +grands applaudissements de la foule. Puis il la replia, la remit +tranquillement dans son gilet et descendit encore plus vite et plus +aisément qu'il était monté. + +A peine avait-il posé pied à terre, que le jeune voyageur alla droit à +lui, et, tout émerveillé, lui dit: + +«Je donnerais tout ce que j'ai pour savoir grimper comme toi! Veux-tu +m'apprendre? + +--Oui, si tu me payes bien. + +--Oh! tu seras bien payé! tu auras ma bourse et ce qu'elle contient. + +--Combien donc? + +--Deux cents écus! + +--C'est bien, puisque tu n'as pas davantage. Donne-moi tes deux cents +écus, je t'apprendrai mon métier.» + +Le marché fut conclu. Le grimpeur emmena son nouvel élève partout avec +lui et, en peu de temps, arriva à le rendre aussi agile que lui-même. + +Le second des six frères, Alain, ne marcha pas longtemps sans trouver +son affaire. Comme il approchait d'un gros village, il vit, assis +bien tranquillement sur un petit talus au bord de la route, un vieux +bonhomme qui semblait fort affairé à faire tenir ensemble les morceaux +d'une grande jatte de porcelaine à fleurs peintes. Il les rajustait +si bien que, lorsqu'il eut fini, on aurait pu croire qu'elle n'avait +jamais subi le moindre dommage. + +Autour de lui, une quantité d'objets de toute nature attendaient leur +tour pour être réparés. Il y avait des pots de faïence aux brillantes +couleurs, des coffrets de bois des îles, des boîtes de laque dorée, +des horloges de cuivre poli, des coupes de cristal, des chandeliers +d'argent, et jusqu'à des miroirs encadrés et des chaises de bois +sculpté, à personnages. + +Le jeune homme s'était arrêté, ébahi à la vue de ces merveilles, et il +restait là, debout, sans faire un mouvement, comme un pieu fiché en +terre, regardant travailler le petit vieillard qui n'avait pas même +levé les yeux de la pièce qu'il réparait. C'était une horloge où l'on +voyait un coq qui battait de l'aile et criait trois fois «cocorico!» +quand l'heure sonnait. Le raccommodeur l'essaya plusieurs fois pour +s'assurer que la réparation était bonne. Alain, en extase, n'osait pas +respirer, de peur de déranger un si habile artiste. Enfin, il poussa un +grand soupir: + +«Ah! que vous savez bien vous servir de vos doigts! dit-il. Je +donnerais tout ce que j'ai pour savoir travailler comme vous!» + +Le petit vieillard le regarda d'un air malicieux: + +«Vraiment, tu as tant de goût que cela pour le métier? Au fait, +pourquoi ne te prendrais-je pas comme apprenti? Tu es jeune et +vigoureux, tu as une bonne poitrine, tu pourras m'être utile en portant +mes outils et en criant: «Voilà le raccommodeur!» ce que ma voix cassée +m'empêche souvent de faire. + +--Mais vous me montrerez à bien raccommoder? + +--Hem! je ne dis pas non, mais je veux être payé. + +--Je vous donnerai tout ce qu'il y a dans ma bourse. + +--C'est à dire...? + +--Deux cents écus; est-ce assez? + +[Illustration: IL S'ÉTAIT ARRÊTÉ, ÉBAHI.] + +--Il faut bien que je m'en contente, puisque tu n'as que cela. +D'ailleurs, comme je le disais, tu peux me rendre quelques petits +services. Allons, marché conclu! assieds-toi là et souffle mon feu.» + +Alain était, par nature, patient et tranquille; les occupations +sédentaires ne lui déplaisaient pas, au contraire. Il fit donc très bon +ménage avec son vieux maître et profita si bien de ses leçons, qu'au +bout de six mois il était devenu un très habile raccommodeur. + +Laouïc, le troisième des frères, était d'un tempérament tout différent. +Il n'aimait que les bois, la chasse, et tous les exercices d'adresse. +Son chemin le conduisit à travers une forêt. Il y marcha longtemps +et arriva à un grand rond-point, où il aperçut un homme jeune et bien +découplé, vêtu de drap vert, coiffé d'un bonnet de fourrure, orné de +deux plumes précieuses. Pour le moment, il semblait s'amuser à tirer en +l'air, car aucun oiseau ne se montrait. + +Laouïc s'approcha de lui et le saluant d'un air gai: + +«Bonjour, l'ami! dit-il. Quel gibier tirez-vous donc?--Je suis +chasseur, moi aussi, comme vous voyez,--il montra son arc qu'il portait +en bandoulière,--mais je ne comprends pas pourquoi vous perdez ainsi +vos flèches. + +--Je ne les perds pas, répondit le jeune tireur en riant, ne vois-tu +pas que chacune a porté juste? Regarde de plus près.» + +Laouïc se baissa et ramassa une des flèches tombées sur le gazon. +Alors, en examinant la pointe, il vit une mouche, percée de part en +part, qui s'y agitait encore. + +«Peste! s'écria-t-il avec admiration, quel tireur vous faites! Je me +croyais très adroit, mais, auprès de vous, je ne suis qu'un novice. + +--Mais oui, dit le chasseur en riant, je ne tire pas trop mal. +Cependant quand on ne veut pas se rouiller, il faut exercer un peu son +talent. Je m'amusais là à tirer les mouches au vol; je n'en ai manqué +qu'une depuis le matin: c'est, je crois, que je suis un peu nerveux +aujourd'hui. + +--Que je voudrais donc tirer aussi bien que vous! s'écria Laouïc; mais +c'est impossible, ajouta-t-il avec découragement. + +--Impossible? non, si tu veux t'y appliquer. + +--Et vous consentirez à me montrer vos secrets? + +--Ceci dépend du prix que tu m'en donnerais, car tu comprends que tu +useras et me feras user bien des flèches et bien des cordes d'arc, +avant de savoir tuer seulement une mouche. Et puis, il est juste que +tu me dédommages de la peine que je prendrai pour t'instruire. + +--Certainement, dit Laouïc. Il tira sa bourse et la montra au chasseur. + +[Illustration: IL VISAIT UNE MOUCHE ET LA PERÇAIT DE PART EN PART.] + +--Qu'y a-t-il là-dedans? demanda celui-ci. + +--Deux cents écus d'argent, que mon père m'a donnés ce matin. + +--C'est bien, je m'en contente. Je commençais à m'ennuyer de parcourir, +toujours seul, cette vaste forêt. Tu as l'air d'un gentil garçon, tu +dois être bon compagnon. Nous chasserons ensemble toute la journée, +et le soir, en faisant la pointe de nos flèches, nous chanterons des +chansons de chasse; j'en sais de très jolies et tu m'en apprendras de +nouvelles; ainsi tope là, c'est affaire faite!» + +Laouïc frappa de bon cœur dans la main que lui tendait son maître et +ami et ne le quitta plus, à partir de ce jour, quoiqu'en peu de mois il +put rivaliser avec lui d'adresse et de justesse de tir. + +En quittant ses trois frères aînés, Hélo, le quatrième, s'en allait le +cœur un peu gros; il était doux et affectueux, et regrettait d'avoir +laissé son vieux père seul au foyer de famille. + +«Quand et comment y reviendrai-je? pensait-il en lui-même, et qui +sait ce qui se sera passé en mon absence?» Tout à coup, les sons d'un +violon se firent entendre à quelque distance. Hélo releva la tête et +courut dans la direction d'où ils venaient, car il aimait passionnément +la musique. Il se trouva bientôt en face d'un homme entre deux âges, +grand, sec, maigre, avec une figure bizarre, entourée de longs cheveux +gris qui flottaient au vent. Il jouait, d'un air inspiré, toutes sortes +d'airs, sans faire attention à la foule qui s'amassait autour de lui. +Quand sa musique était triste, tout le monde se mettait à pleurer, +car il tirait de son violon des sons à fendre l'âme, et il n'y avait +cœur si dur qui ne pensât alors à ses malheurs passés et à tous ceux +qui pourraient lui arriver encore; mais quand il jouait des airs gais, +chacun riait, se frottait les mains d'aise ou échangeait des sourires +de bonne humeur avec son voisin. Et, quand il entama un air de danse, +dès les premières mesures, enlevées d'un coup d'archet endiablé, toutes +les jambes se mirent à frétiller, les pieds, bon gré, mal gré, se +détachaient du sol; en quelques minutes, jeunes et vieux, grands et +petits, malades ou bien portants, tous furent emportés dans un branle +général. Le musicien jouait toujours, tapant du pied pour marquer la +mesure, et l'on sautait, on tournait, on virait. S'il eût joué dans un +cimetière, les morts eux-mêmes auraient levé la pierre de leur tombe et +dansé comme les vivants. + +Hélo s'était joint à la danse. A peine eut-elle cessé, que, tout +essoufflé encore, il arriva près du joueur de violon. + +[Illustration: QUAND IL ENTAMA UN AIR DE DANSE, LES JAMBES SE MIRENT A +FRÉTILLER.] + +«Quel talent extraordinaire vous avez! lui dit-il. Ah! comme je vous +admire! Si vous vouliez me donner des leçons, je serais le plus heureux +des hommes.» + +Le musicien sourit de l'ardeur naïve du jeune homme. + +«Vous le croyez du moins, répondit-il. Je n'aime pas à donner des +leçons. + +--Et si je vous payais bien? + +--Je ne dis pas que je refuserais, car je suis très pauvre; seulement, +je ne veux point apprendre mon art à ceux qui ne sont pas capables de +l'exercer. Est-ce que vous n'avez jamais joué du violon? + +--Si, bien souvent, quand j'étais chez mon père; je m'imaginais même +être d'une certaine force, mais depuis que je vous ai entendu, je vois +bien que je ne suis qu'un ignorant. + +--Prenez mon violon, et jouez-moi un air.» + +Hélo obéit. Quoiqu'il ne fût pas bien savant, on sentait en l'écoutant +qu'il était musicien dans l'âme. + +«C'est bien, dit le violoniste, quand il eut fini;--je ferai quelque +chose de vous. + +--Mais je n'ai que deux cents écus à vous donner... + +--Ils me suffisent. + +--Et vous m'enseignerez à tirer de mon violon des sons qui +ressusciteraient les morts, comme je vous l'ai entendu faire tout à +l'heure? + +--J'essayerai du moins. + +--Je vous promets d'être un bon élève, maître», dit Hélo d'une voix +grave. + +Et il suivit dès lors le joueur de violon. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Stevan, le cinquième fils de la famille, était grand, fort, robuste +comme un chêne, et très adroit, quand, par hasard, il consentait à +secouer sa paresse. Il se mit donc en route assez gaiement, car il +aimait à voir du pays. Vers le soir, après avoir longtemps cheminé +dans la grande forêt, comme Laouïc, il commençait à se demander s'il +ne serait pas forcé de s'y établir pour la nuit, sans autre abri que +le vert feuillage, quand il vit l'horizon s'éclaircir sous bois, et il +entendit le bruit régulier des coups de marteau et le grincement de la +scie. + +«Il y a une coupe par ici, pensa-t-il, et sûrement quelques huttes de +forestiers ou de charbonniers; je vais leur demander l'hospitalité.» + +[Illustration: «COMBIEN ME DONNERAS-TU?--DEUX CENTS ÉCUS.»] + +Mais, en approchant, il vit que ce qu'il avait pris pour une simple +clairière était en réalité un chantier de construction. Un homme, +dans la force de l'âge, montrant ses bras nerveux, nus jusqu'au coude +maniait tour à tour, avec une force et une habileté prodigieuses la +cognée, la hache, la scie et le marteau, donnant en même temps ses +ordres à une centaine d'ouvriers qu'il surveillait d'un coup d'œil. +Comme par enchantement les pièces se rejoignaient, s'ajustaient, +s'emboîtaient si parfaitement qu'il n'y avait pas un coup de rabot à +donner. + +Stevan le regardait avec admiration; puis, comme frappé d'une idée, il +s'avança vers lui d'un air résolu. + +«Que faites-vous donc ici, maître? demanda-t-il. + +--Des bâtiments qui vont sur la terre et sur l'eau. + +--Voulez-vous m'apprendre votre métier? Je vous donnerai ce que je +possède.» + +Le charpentier toisa d'un coup d'œil le robuste et beau garçon qui +s'offrait à lui comme ouvrier. + +«Est-ce que tu n'as jamais manié la scie, la hache et le marteau? +dit-il. + +--Si fait, et même je ne suis pas trop maladroit; et puis, surtout, +j'ai du goût pour cette besogne-là, je voudrais devenir aussi habile +que vous. + +--Peste! tu n'es pas dégoûté! mais tu m'as l'air d'un gars solide et +bien bâti, tu me plais, je veux bien te prendre à l'essai pendant trois +mois. Seulement tu payeras ton apprentissage. Combien me donneras-tu? + +--Deux cents écus, c'est tout ce que mon père m'a donné et me donnera +jamais. + +--Euh! ce n'est pas beaucoup! Mais tu travailleras pour moi, pendant +six mois, sans recevoir de paye. Cela fera compensation, si tu me fais +de bon ouvrage. Et maintenant, assez causé, je n'aime pas qu'on perde +son temps; voilà une hache, va équarrir ces troncs de sapins là-bas.» + +Stevan obéit sans hésitation ni embarras. Il se mit au courant de son +nouveau métier avec une facilité extraordinaire, et, au bout de six +mois, son maître convint lui-même qu'il n'avait plus rien à apprendre. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le dernier des six frères, le joli Armel, avait à lui seul plus +d'esprit que tous les autres ensemble. + +Bien qu'il aimât tendrement son vieux père, il avait quitté le manoir +sans regret, car il comprenait que la paresse et l'ignorance où ses +frères et lui végétaient étaient pour beaucoup dans la ruine de la +famille. Mais, moitié apathie, moitié résignation à ce qu'il ne +pouvait empêcher, il n'avait fait jusqu'à présent aucun effort pour +remédier au triste état des choses. Le parti énergique qu'avait enfin +pris le vieux seigneur le tira de son indifférence, et il résolut de +s'instruire et de faire son chemin dans le monde par ses talents. Il ne +fut pas longtemps à en trouver l'occasion. + +Dans la première ville qu'il traversa, il vit, sur la place du marché, +beaucoup de gens réunis autour d'une sorte d'estrade, sur laquelle un +petit vieillard, vêtu d'une longue robe de drap fourré, était assis +auprès d'une table chargée de livres. + +«Qu'est-ce que fait donc là ce bonhomme? demanda Armel à un bourgeois +près duquel il se tenait. Est-ce que c'est un sorcier?» + +Le bourgeois regarda le jeune gentilhomme d'un air scandalisé. + +«Un sorcier! Est-ce que vous croyez, jeune homme, que, dans notre bonne +ville, on laisse les sorciers exercer en place publique? pour qui nous +prenez-vous? + +--Je n'ai pas eu intention de vous offenser, dit Armel. Je viens de +la campagne, je n'ai jamais quitté le manoir paternel et il n'est +pas étonnant que ce spectacle pique ma curiosité. Je ne demande qu'à +m'instruire. + +--Eh bien! dit le bourgeois, radouci par cette explication, je vais +vous dire ce qu'il en est: Ce vieillard est un devin, un grand savant, +il répond sans se tromper à toutes les questions qu'on lui pose, il +résout tous les problèmes, il sait faire retrouver les objets perdus +et découvrir les voleurs. Quand il vient ici, tout le monde s'empresse +d'avoir recours à sa science. Il rend de grands services, on le paye +bien; aussi voyez que d'or et d'argent il amasse! Ce grand plat d'étain +sur la table en est rempli!» + +Armel ne répondit pas, il était absorbé dans son admiration pour +la science du devin, qu'aucune question, si compliquée qu'elle fût, +ne parvenait à mettre en défaut. Il se poussa si bien dans la foule +qu'il finit par arriver tout contre le premier degré de l'estrade. Il +s'embarrassa même les pieds dans les plis du tapis qui la couvrait et +faillit trébucher. Il se retint d'une main aux draperies de la table; +ce geste attira l'attention du vieillard, qui sourit en voyant cette +jeune figure si attentive et ces beaux grands yeux fixés sur lui avec +une curiosité avide. + +Il fit signe à Armel de venir plus près: + +«Vous voudriez bien être aussi savant que moi? dit-il d'un air +bienveillant. + +--Oh! oui, s'écria Armel, mais je ne pourrai jamais y parvenir; je suis +trop ignorant!» + +Il n'osa pas dire: «trop paresseux», car maintenant sa paresse lui +faisait honte. + +«Avec de la bonne volonté, de la patience et du travail, on peut aller +très loin, dit le vieillard. + +--Ah! si vous vouliez me prendre comme serviteur! Jamais vous n'en +auriez eu un plus docile! + +--C'est possible, mais je ne veux point payer les gages d'un serviteur. + +--Je n'en demanderai point. + +--Et sa nourriture? + +--Voici de quoi vous dédommager des frais qu'elle vous occasionnera», +dit Armel, en montrant sa bourse. + +Le devin la soupesa... + +«Elle n'est pas bien lourde, dit-il. Il y a là deux cents écus, tout au +plus;--ce n'est guère... + +--Je n'ai pas plus à vous offrir. + +--Non, je le sais, ton père n'est pas riche; il a fait, pour tes cinq +frères et toi, tout ce qu'il pouvait, et au delà. + +--On ne peut rien vous cacher, dit Armel; mais, puisque vous me +connaissez, vous savez aussi que j'ai un vif désir de m'instruire. +Laissez-moi aller avec vous. Si peu que j'apprenne, rien qu'en vous +voyant et en vous écoutant, ce sera toujours cela de gagné pour moi. + +[Illustration: IL FIT SIGNE A ARMEL DE VENIR PLUS PRÈS.] + +--Ta réflexion est judicieuse, dit le vieillard, et peut-être ferais-je +bien de te prendre avec moi, car je deviens vieux, je n'ai plus bien +longtemps à vivre et ce serait dommage que tous les beaux secrets que +j'ai appris fussent ensevelis avec moi. Donne tes deux cents écus, +monte sur l'estrade et tiens-toi bien tranquille; j'ai encore plus +d'une consultation à donner.» + +A partir de ce moment, Armel ne quitta plus le devin. Il avait un +charmant caractère et beaucoup d'intelligence; le vieil homme s'attacha +à lui comme s'il eût été son fils; il lui montra tous ses secrets, +lui apprit à résoudre les questions les plus délicates, lui fit lire, +en les lui expliquant, tous ses livres de science, et, quand il +mourut,--ce qui arriva l'année d'après,--il lui laissa tout ce qu'il +possédait. + + +II + +Au bout d'un an et un jour, les frères se retrouvèrent sur la grande +lande où ils s'étaient donné rendez-vous, pour s'y réunir avant de se +présenter devant leur père. Le premier arrivé fut Ronan; puis Alain, +Laouïc, Hélo et Armel vinrent, l'un après l'autre, le rejoindre. Ils +s'embrassèrent cordialement, tout heureux de se revoir. + +«Où est notre frère Stevan? dit Ronan. Il manque seul au rendez-vous; +lui serait-il arrivé quelque malheur? Ce retard m'inquiète...» + +On entendit alors un grand bruit dans les bois; les oiseaux s'enfuirent +affolés; on vit les buissons s'écarter et livrer passage à un beau +navire qui marchait sur terre comme sur mer. + +Stevan se tenait sur l'arrière, fier comme un roi. + +Ses frères poussèrent de grands cris de joie et d'enthousiasme en le +reconnaissant; ils ne pouvaient en croire leurs yeux. Aussitôt que son +bâtiment fut arrêté, ils coururent au-devant de lui. C'était à qui +l'embrasserait le premier. + +«Quelle machine extraordinaire as-tu là, frère Stevan? lui dirent-ils. +Où as-tu pu la trouver? + +--C'est moi qui l'ai construite, répondit-il tout glorieux, et je vous +en ferai une pareille, quand vous voudrez. Ce navire va aussi bien +sur l'eau que sur terre, et il suffit d'un seul homme pour le faire +marcher. Vous voyez que je n'ai pas perdu mon temps depuis que nous +nous sommes quittés. + +--Moi non plus, dit Ronan: j'ai appris à grimper comme un chat, sur +les arbres, les maisons, les clochers; aucune ascension n'est trop +difficile pour moi. + +--Quant à moi, dit Alain, je possède à fond le métier de raccommodeur; +en un tour de main, je répare tout ce qui est rompu, détraqué, abîmé en +quelque façon que ce soit, et je sais si bien remettre les objets dans +leur premier état, ils reprennent si bien leur lustre et leur solidité +qu'on les croirait neufs.» + +Laouïc, cependant, sifflotait entre ses dents un air de chasse. + +«Et toi, frère Laouïc, que sais-tu faire de beau?» lui demanda Ronan. +Pour toute réponse, le jeune homme banda son arc, ajusta une hirondelle +qui fendait l'air au-dessus de lui... Elle tomba morte,--la flèche lui +avait percé le cœur. + +«C'est merveilleux! s'écrièrent ses frères tout d'une voix. Qui t'a +rendu si habile tireur? + +--Un chasseur que j'ai rencontré dans la forêt; il m'a appris même à +tuer les mouches au vol. + +--Tu n'as pas perdu ton temps. Et toi, Hélo? + +--Moi non plus; je veux que vous en jugiez!» + +Et il commença à jouer sur son violon des airs de toute sorte, et selon +qu'ils étaient tristes ou gais, ses frères, entraînés par la mélodie, +pleuraient ou riaient, ou dansaient. + +«Ton violon ressusciterait les morts! dit Armel, et tu en joues d'une +façon surprenante. Tu fais honneur à ton maître. Qui est-il? + +--Un musicien ambulant que j'ai rencontré le jour même où nous nous +sommes séparés et à qui je me suis attaché fidèlement. + +--Comme moi à mon vieux maître», dit Armel. + +Et il raconta à ses frères tout ce qu'il avait appris avec le vieux +savant; combien il avait été heureux avec lui, le legs généreux qu'il +en avait reçu, et comment il savait maintenant prédire l'avenir, +dévoiler le passé, résoudre les problèmes, deviner les énigmes, faire +retrouver les choses perdues, et découvrir les voleurs. + +A mesure qu'il parlait, ses frères le regardaient avec une admiration +mêlée d'un certain respect. Quand il eut fini, ils restèrent muets un +instant, ne sachant que répondre. + +Hélo rompit le silence: + +«Te voilà devenu un grand savant, un vrai devin, frère Armel, dit-il en +plaisantant. Puisque tu en sais si long, dis-nous donc un peu ce qu'il +nous faut faire pour tirer le meilleur parti possible de nos petits +talents, car il ne suffit pas de dire à notre père que nous ne sommes +plus des ignorants et des paresseux, il faut le lui prouver; sans quoi, +il ne nous croira pas. + +--Oui! oui! Hélo a raison! s'écrièrent en chœur Ronan, Laouïc, Alain et +Stevan; dis-nous ce qu'il faut faire, Armel, puisque tu connais tant de +choses.» + +Armel réfléchit un moment. + +«Eh bien! dit-il, il faut nous associer tous les six, pour mener à +bonne fin quelque entreprise difficile, dont le succès nous comblera +d'honneurs. Je ne doute pas que nous ne réussissions, car il est peu +d'aventures dont on ne puisse se tirer à sa gloire avec toutes les +ressources que nous possédons. + +--Très bien! tu as raison; mais en sais-tu une? + +--Oui, je vous propose d'essayer la délivrance de la princesse aux +cheveux d'or, qui est retenue captive par un serpent, un monstre +hideux, dans son château d'or. + +--Où est ce château? + +[Illustration: IL S'ACCROCHAIT AUX GARGOUILLES.] + +--Dans les airs, au-dessus d'une île qui est au milieu de la mer; mais, +pour que le vent ne l'enlève pas, il est amarré par quatre chaînes +d'or, attachées aux quatre coins de l'île. + +--Allons délivrer la princesse aux cheveux d'or! s'écrièrent, tout +d'une voix, les cinq frères enthousiasmés. Mais comment nous y prendre? + +--Je vous l'enseignerai. Pendant mon séjour chez le devin, mon maître, +j'ai vu dans ses livres tout ce qu'il faut faire pour réussir dans une +entreprise si difficile. Vous n'avez qu'à vous fier à moi, je dirai à +chacun de vous quel sera son rôle. Et pour commencer, nous allons tous +monter sur le beau navire de notre frère Stevan.» + +On obéit au jeune devin: les six frères s'embarquèrent sur le bâtiment +qui était bien approvisionné de vivres. Il partit aussitôt, traversant, +avec une rapidité étonnante, les landes, les prés, les bois même. Aucun +obstacle ne l'arrêtait, il écrasait tout sur son passage et arriva +rapidement au bord de la mer, où il entra sans peine, laissant derrière +lui un sillage d'écume et filant droit, comme un brick sous voiles, +poussé par un bon vent. Avant la fin du jour, les voyageurs aperçurent +l'île et, très haut, au milieu des nuages, le château d'or qui brillait +sous les rayons du soleil couchant. + +«Nous allons débarquer, dit Armel; la première chose à faire c'est +de remplir d'étoupe la grande cloche que vous voyez entre les quatre +chaînes d'or. Elle sonne d'elle-même, dès qu'on touche aux chaînes. +Le serpent l'entend, il quitte le château, vient planer au-dessus de +l'île, car il a des ailes qui le soutiennent, et s'il aperçoit un être +animé, homme ou bête, peu importe, il vomit des torrents de feu et le +réduit en cendres.» + +Alain sauta à terre le premier, et courut à la cloche, emportant avec +lui une masse d'étoupe. Il avait une telle dextérité, qu'en moins d'une +minute le battant fut emmailloté et réduit au silence. + +Ronan l'avait suivi de près, il saisit l'une des chaînes d'or et s'aida +si bien des pieds et des mains qu'il arriva promptement au pied du +château. + +La nuit était venue, sombre et sans lune; à la faible clarté des +étoiles, le hardi grimpeur poursuivit sa périlleuse entreprise, +s'accrochant aux gargouilles, aux clochetons, aux saillies des balcons, +à tout ce qui lui offrait un point d'appui. Il parvint sans encombre +jusqu'à la fenêtre de la princesse. + +[Illustration: IL COMMENÇA A DESCENDRE, S'AIDANT D'UNE SEULE MAIN.] + +«On ne la ferme jamais, lui avait dit Armel, et c'est par là que tu +pourras entrer.» + +En effet, il enjamba lestement la balustrade de pierre, sauta sur le +balcon, et, poussant les battants de la fenêtre qui étaient restés +entr'ouverts, il pénétra sur la pointe des pieds dans la chambre. + +La lueur discrète d'une lampe d'albâtre lui permit de se guider à +travers la pièce, et il approcha du lit, où, sous la soie et les +dentelles, reposait une princesse d'une merveilleuse beauté. Sa longue +chevelure était éparse autour d'elle, l'enveloppant de ses ondes dorées. + +Ronan la contempla un instant avec ravissement, mais il se souvint +qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Il la prit dans ses bras +robustes, si doucement qu'il ne l'éveilla pas, et commença à descendre, +s'aidant d'une seule main et, de l'autre, soutenant la princesse, +toujours endormie. + +Elle ne se réveilla qu'à bord du navire, et vit tout d'abord les six +frères en extase autour d'elle, immobiles comme des statues, tant ils +la trouvaient belle. Elle comprit tout de suite qu'elle était délivrée +de son horrible prison et remercia ses sauveurs avec la plus vive +reconnaissance. + +«Tout n'est pas fini, madame, dit Armel, mais j'espère que nous +réussirons à vous emmener loin de cette île funeste. Allons, frères, +mettons à la voile le plus tôt possible. Frère Stevan, presse la marche +de ton navire, car le serpent va se réveiller aussitôt qu'il fera +jour. Il se rendra, comme de coutume, chez la princesse et, quand il +s'apercevra que sa prisonnière lui a échappé, il se mettra à notre +poursuite. Nous n'avons que trop tardé déjà!» + +Et ils partirent... Le vent et la marée étaient favorables, ils +s'éloignaient rapidement de l'île; le ciel était clair et le soleil +montait radieux à l'horizon, se jouant sur les vagues en mille rayons +dorés, mêlés des lueurs roses du matin. + +La princesse admirait ce beau spectacle et se plaisait au mouvement +rapide du navire qui l'emportait sans secousse et sans arrêt, comme +dans un rêve. + +[Illustration: «C'EST LA, JUSTE LA, QU'IL FAUT L'ATTEINDRE POUR LE +TUER.»] + +Tout à coup, elle poussa un cri d'effroi! Une grande ombre se projetait +au-dessus des flots; on eût dit tout d'abord celle d'un nuage poussé +par un vent violent, mais bientôt elle prit des formes plus accusées... + +«C'est le serpent! il va nous atteindre! cria Armel. A toi, frère +Laouïc, de nous montrer ton adresse. Attends que le monstre soit +au-dessus du bâtiment; alors tu apercevras sur son corps, à l'endroit +du cœur, un petit point blanc. C'est là,--juste là,--qu'il faut +l'atteindre pour le tuer. Vise bien, ou nous sommes tous perdus! + +--Sois tranquille, mon frère», dit Laouïc, d'un ton calme; et, sans se +presser, il ajusta une flèche sur son arc. + +Le serpent ailé arrivait sur eux... Aussitôt qu'il fut droit au-dessus +du navire, Laouïc tira... + +Un rugissement épouvantable déchira les airs; on l'entendit à plus de +cent lieues à la ronde; puis, en quelques secondes, le monstre battit +des ailes, déroula ses anneaux, et vint tomber tout d'une masse sur le +bâtiment, qui, sous le choc, fut rompu en deux moitiés, et coula à pic. +Mais il était si bien construit qu'il remonta immédiatement et se remit +à flot. + +«Allons, c'est à ton tour de travailler, frère Alain, dit Armel. Fais +vite,--vite et bien. Je vais plonger pour ramener la princesse, qui est +restée au fond de l'eau.» + +Et il se jeta à la mer. + +Alain fit son devoir avec tant d'activité et d'une façon si habile que, +lorsqu'Armel revint sur l'eau, avec le corps de la jeune fille dans les +bras, le navire était complètement réparé et voguait à pleines voiles. + +Mais la pauvre princesse aux cheveux d'or n'était plus qu'un cadavre; +on l'aurait cru, du moins. Ses membres inertes, son corps affaissé, +ses beaux yeux fermés, ses longs cils reposant sur ses joues pâlies, +sa chevelure toute humide et mêlée d'algues et de goémons, sa robe +blanche, d'où l'eau dégouttait en longs ruisseaux sur le pont du +navire, faisaient peine à voir. + +Les six frères la regardaient d'un air navré. + +«Eh quoi! pensaient-ils, s'être donné tant de peine! avoir couru de si +grands périls! s'être vus à la veille de réussir dans son entreprise! +et la voir échouer ainsi!!!...» + +Ils en pleuraient de rage et de chagrin. Armel se remit le premier. + +«Elle n'est pas morte, dit-il, prenez courage. Hélo, as-tu ton violon? + +--Le voilà, dit le jeune musicien, il n'a pas disparu quand le navire a +été rompu, heureusement! + +--Eh bien! joue-nous un de tes plus beaux airs; tu commenceras +doucement, et puis tu iras plus vite, toujours plus vite; tu joueras... +comme pour ressusciter les morts!» + +Aux premiers sons du violon d'Hélo, une teinte rosée parut +sur le visage décoloré de la princesse,... puis ses lèvres +s'entr'ouvrirent,... un souffle léger y passa... Hélo jouait toujours, +en y mettant toute son âme; il pressait le mouvement,... elle ouvrit +les yeux!... il pressait encore,... elle fit signe de la main qu'on +l'aidât à se relever sur son séant... Il jouait maintenant avec une +ardeur passionnée, et elle se leva toute droite, et elle saisit les +mains d'Armel et de Ronan, et, tous ensemble, entraînés dans une ronde +frénétique, dansèrent jusqu'à tomber de fatigue, tandis qu'Hélo, +d'un air inspiré, semblait célébrer, par cette musique aux accents +triomphants, la délivrance de la princesse aux cheveux d'or! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le lendemain soir, ils se présentèrent chez leur père, qui fut bien +joyeux de les revoir et bien fier aussi de leurs talents et de leurs +exploits. + +«Je ne vous appellerai plus jamais paresseux, leur dit-il, c'est un nom +que vous ne méritez plus, et je voudrais pouvoir vous accorder à tous +une récompense, pour vous témoigner combien je suis heureux que vous +ayez si bien répondu à mes désirs. Voyons, Ronan, parle, tu es l'aîné. +Que désires-tu? + +[Illustration: HÉLO JOUAIT EN Y METTANT TOUTE SON AME.] + +--Mon père, avec votre permission, je désire épouser la princesse aux +cheveux d'or. + +--C'est trop juste; puisque tu l'as sauvée, tu l'auras. Et toi, Alain, +que veux-tu? + +--Mon père, avec votre permission, je désire épouser la princesse aux +cheveux d'or. + +--Mais, mon pauvre garçon, c'est impossible, je l'ai promise à ton +frère qui l'a sauvée. + +--Il ne l'a pas plus sauvée que moi! + +--Comment? s'écria Ronan, moi qui l'ai tirée de son château et +descendue, avec tant de peine, le long des chaînes d'or, tu oses dire +que ce n'est pas moi qui l'ai sauvée! + +--Si je n'avais pas refait le navire en un clin d'œil, vous seriez tous +au fond de la mer, et la princesse aussi.» + +Stevan s'approcha: + +«C'est bien moi, par exemple, qui dois épouser la princesse! sans mon +bâtiment, comment auriez-vous fait pour l'aller chercher et la ramener +ici? Je l'aime, et j'ai tout autant de droits que vous à sa main. + +--Et moi, donc! interrompit Laouïc, lequel de vous lui a donné une +preuve plus éclatante de son amour? N'ai-je pas tué le monstre horrible +qui la retenait captive? Sans ma flèche, serions-nous ici sains et +saufs? Avez-vous oublié que le serpent ailé devait nous réduire en +cendres en vomissant sur nous feu et flammes?» + +Hélo s'avança... + +«Je vous ai laissés tous parler à votre tour, dit-il; mais auriez-vous +à vous disputer la princesse, si elle était morte? Je la vois encore +pâle et inanimée sur le pont du navire. Qui l'a ressuscitée? dites-moi; +peut-il y avoir plus grand amour que celui qui sait rappeler l'être +aimé de la mort à la vie?» + +Les frères restèrent silencieux, mais Armel, qui, depuis le +commencement de la scène, causait et riait tout bas avec la princesse, +dans l'embrasure d'une fenêtre, vint se joindre à leur groupe. + +«Vous avez tous, dit-il, concouru à la délivrance de la princesse, et +elle vous en est profondément reconnaissante; mais, vous ne pensez +pas à un petit détail, c'est que vous ignoriez même son existence, il +y a trois jours. Qui vous l'a révélée? Qui vous a engagés à tenter +l'entreprise? Qui vous a appris ce qu'il fallait faire pour y réussir? +Qui vous a guidés, soutenus, conseillés, encouragés? Et enfin, qui est +allé chercher la princesse au fond de l'eau, où il était si difficile +de la retrouver, à cause de la grande profondeur?» + +Les cinq frères, ne sachant que répondre, se regardaient en silence, +et le vieux seigneur était encore le plus embarrassé de tous. Enfin, +une idée lumineuse lui vint. Il alla prendre la princesse par la main, +l'amena devant ses fils et lui dit: + +«Mon enfant, les six frères que voilà demandent à vous épouser... +Comment faire pour les mettre d'accord? Je ne puis me prononcer en +faveur d'aucun d'eux, car je les aime tous également, et je conviens +qu'ils ont tous les six une part égale à votre délivrance. Choisissez +donc pour vous-même.» + +La princesse rougit très fort, puis elle tendit timidement sa main à +Armel, ce qui ne doit étonner personne, car il était le plus instruit, +le plus jeune et le plus joli garçon! + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 312) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: LE CHATEAU DE KÉRODERN, DANS LA PAROISSE DE LOUARGAT.] + +LE LIÈVRE ARGENTÉ + + +On dit qu'autrefois, dans les temps anciens, quand les bêtes parlaient, +et quand les poules avaient des dents, il y avait un beau château, +là où se voit à présent la ferme de Kérodern, dans la paroisse de +Louargat, près de la montagne de Bré. + +Ce château appartenait à un seigneur riche et puissant, qui avait +quatre enfants: un fils et trois filles d'une beauté remarquable. + +A quelque distance de Kérodern, au milieu d'une vaste forêt, habitaient +des géants laids et méchants. Chaque jour, ils causaient de grands +dommages au vieux seigneur, lui prenant tantôt un bœuf, tantôt une +vache, tantôt un cheval, et les moutons par douzaines. + +Le pauvre homme ne savait comment se défendre contre de si redoutables +voisins. Il avait grand'peur de voir enlever ses filles, aussi les +surveillait-il de près. Il ne les laissait même sortir que très +rarement hors du jardin, qui était entouré de hautes murailles. Son +fils Malo, plus libre, allait presque tous les jours chasser dans la +forêt. + +Un soir, comme il s'en revenait, chargé de gibier, se réjouissant +d'avance du plaisir qu'auraient ses sœurs à voir sa chasse, il fut +surpris, en approchant du château, d'entendre des cris, des rumeurs, +des lamentations. Inquiet, il pressa le pas... Hélas! quel spectacle de +désolation l'attendait! Le vieux seigneur, ses parents, ses serviteurs, +toute la famille au désespoir, lui apprit que la fille aînée avait été +enlevée par les géants... + +Malo fut d'abord atterré comme les autres, mais, résolu de retrouver +les traces de sa sœur, il partit pour la forêt, dès l'aube du jour. +Vain espoir! il chercha, il fouilla les buissons, il battit le bois, +depuis l'aurore jusqu'à la nuit, et revint au château, harassé de +fatigue, sans avoir même vu les traces de ceux qu'il cherchait. + +Un nouveau malheur l'attendait,... sa seconde sœur avait disparu!... A +peine un jour grisâtre éclairait l'horizon que déjà le jeune seigneur +se préparait, le lendemain, à recommencer ses pénibles recherches. +Avant de quitter son vieux père et sa plus jeune sœur il les embrassa. + +«Veillez bien, mon cher père, dit-il, songez qu'il ne nous reste plus +qu'elle, ne la perdez pas de vue un seul instant! + +--Partez sans crainte, mon fils, dit le vieillard. Celle-là, on ne me +l'enlèvera qu'avec la vie!!» + +Il avait dit vrai, le pauvre seigneur de Kérodern! Quand Malo revint, +le soir, épuisé de fatigue et découragé de ses inutiles efforts pour +retrouver ses deux sœurs aînées, la troisième aussi avait été enlevée, +et le corps inanimé de son père gisait étendu en travers du seuil... + +La douleur du jeune homme fut immense. Pendant bien des jours, il resta +enfermé dans sa chambre, ne voulant voir personne et pleurant toutes +ses larmes. + +[Illustration: IL APERÇUT LE PLUS BEAU LIÈVRE QU'IL EUT JAMAIS VU.] + +Cependant, le temps, sans diminuer son chagrin, en adoucit l'amertume. +Il était jeune, brave, actif, audacieux; l'oisiveté et la solitude ne +pouvaient le retenir longtemps captif. Il reprit son fusil, et retourna +dans cette forêt fatale, cause de tous ses malheurs. + +Mais, la chasse, qu'il avait si passionnément aimée, n'avait plus guère +d'attraits pour lui maintenant. A qui raconter les beaux coups qu'il +avait faits?... Le vieux seigneur dormait du lourd sommeil des morts, +sous la dalle grise, sculptée aux armes des Kérodern. A qui montrer +les belles pièces qu'il rapportait?... Les trois jolies sœurs dont les +lèvres roses savaient si bien sourire à l'heureux chasseur étaient, +Dieu sait où? mortes aussi peut-être! ou, sort encore plus affreux, +prisonnières des géants. + +Un jour que, livré à ses tristes pensées, il suivait un sentier sous +bois, il aperçut, à l'entrée d'une clairière, sous un gai rayon de +soleil, le plus beau lièvre qu'il eût jamais vu de sa vie. Son poil, +doux et fin, semblait d'argent, et ses grands yeux, d'un brun velouté, +brillaient d'un éclat extraordinaire. Assis sur son derrière, les +oreilles dressées, tantôt il s'amusait à frotter son museau avec ses +pattes de devant, tantôt il regardait fixement Malo, d'un air malin et +provoquant. + +«Je ne veux pas tuer une si jolie bête, pensa Malo. Je vais essayer de +l'attraper. Puisqu'il ne bouge pas, il a peut-être une patte cassée; +je le soignerai, je le guérirai et je tenterai de l'apprivoiser. Ce +sera un petit ami qui égayera mon isolement.» Et il s'approcha bien +doucement, bien doucement, la main tendue vers le lièvre, qui semblait +l'attendre. Mais, au moment où il allait le saisir, l'animal s'enfuit, +s'arrêta un peu plus loin et recommença à regarder Malo, comme pour le +narguer. Ce manège dura longtemps; l'animal paraissait toujours disposé +à se laisser attraper et s'échappait juste au moment où le chasseur +se croyait sûr de le tenir, si bien que le soir arriva, et Malo s'en +retourna chez lui, dépité d'avoir manqué le lièvre, et pourtant n'ayant +pu se résoudre à tirer sur lui. Le lendemain matin, il courut à la +forêt et prit, impatient, le chemin de la clairière. Le lièvre argenté +y était à la même place que la veille, toujours charmant, toujours +moqueur et plus séduisant que jamais. + +La poursuite recommença... Le jour baissait, Malo était exaspéré de +dépit et de fatigue. + +«Ah! baste, s'écria-t-il, je suis bien bon de me donner tant de mal +pour un lièvre!» + +Il coucha l'animal en joue et fit feu.--Le lièvre ne bougea pas. + +«Je l'ai manqué!» pensa-t-il. + +Il tira une seconde fois.--Le lièvre ne bougea toujours pas. + +«Il faut que je l'aie tué raide du premier coup, se dit Malo; comment +se fait-il qu'il reste assis?» Et il s'avança pour le prendre. Mais, +au moment où il allait mettre la main dessus, le lièvre s'enfuit à +cinquante pas plus loin. + +Vexé de sa maladresse, Malo fit alors pleuvoir une grêle de plomb sur +le petit animal, qui, bien tranquillement, continuait à regarder le +chasseur furieux. Celui-ci s'aperçut alors que les grains de plomb +s'aplatissaient en touchant le pelage argenté du lièvre, et tombaient à +terre autour de lui, sans lui faire de mal. + +«Tu es un lièvre enchanté! s'écria-t-il. Je perds là mon temps et +mes peines à essayer de te prendre; je n'y réussirai jamais. Je n'ai +plus qu'à retourner chez moi, et tu m'as conduit si loin que je n'y +arriverai jamais. Je crains fort qu'il ne me faille aujourd'hui coucher +sous les linceuls[11] de l'alouette. + + [11] Les feuilles des arbres. + +--Non, si vous voulez, dit le lièvre, dans le langage des hommes. + +--Comment cela? demanda Malo, stupéfait. + +--Descendez, tout le long, cette avenue de vieux chênes, vous trouverez +à l'extrémité un château où vous pourrez passer la nuit et voir votre +sœur aînée.» + +Le jeune homme réfléchit un moment. + +«Où peut bien être ma sœur? pensa-t-il. Chez les géants, probablement. +N'importe! je veux la revoir et tenter de la ramener; je vais suivre le +conseil du Lièvre argenté.» + +Et il s'engagea dans l'avenue de vieux chênes. Elle le conduisit +jusqu'à la porte extérieure d'un sombre château, entouré de hautes +murailles. Il s'arrêta un moment à le considérer, puis, voyant +qu'aucune entrée, grande ou petite, n'y donnait librement accès, il +frappa avec la crosse de son fusil à la porte principale. Elle était en +fer, et résonnait sous les coups de Malo, vigoureusement appliqués. Le +bruit attira, à la fenêtre d'une tour, sa sœur aînée. + +«Qui est là? demanda-t-elle. + +--C'est moi, Malo, le seigneur de Kérodern, qui viens te voir; ouvre +vite, ma sœur! + +--Ah! mon frère chéri! que je suis heureuse! je croyais ne jamais te +revoir!» + +Elle descendit en toute hâte, ouvrit la porte, et le frère et la sœur +se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassant avec tendresse. + +Malo pénétra alors dans le château, conduit par sa sœur, qui le mena +dans une grande salle voûtée, d'un aspect sombre et inquiétant; elle +le fit asseoir devant une longue table, couverte de lourdes pièces +d'argenterie, d'une forme barbare, et lui servit elle-même un repas +frugal, mais suffisant. + +Tandis qu'il mangeait, elle le regardait avec des yeux baignés de +larmes, et ne se lassait pas de l'interroger sur tout ce qui s'était +passé au château de Kérodern, depuis son départ. La mort de son vieux +père, la disparition de ses sœurs l'affligèrent fort. + +«Hélas! je ne les reverrai plus! dit-elle. Et toi-même, mon frère +chéri, je n'ose pas te prier de passer quelque temps ici avec moi; cela +m'eût pourtant rendue bien heureuse, mais ta vie serait en trop grand +péril. Le géant, mon mari, est parti, depuis le matin, comme tous les +jours, pour aller faire la chasse aux hommes...» + +Malo fit un soubresaut et laissa tomber le morceau de viande qu'il +portait à sa bouche. + +«Rassure-toi, dit sa sœur; c'est la seule nourriture dont il mange, +mais pour moi, on prépare celle des chrétiens; je t'ai servi des +reliefs de ma table. + +--Est-ce qu'il rentrera ce soir?... + +--Oui, et, si sa chasse n'a pas été bonne, j'ai grand'peur qu'il ne +veuille s'en dédommager à tes dépens.» + +Malo était intrépide et ne craignait pas les aventures. + +«Ah! ton mari mange les hommes?... Je suis curieux de savoir comment il +est fait. Cache-moi quelque part où je puisse le voir, sans être vu. +Derrière ces tonneaux, par exemple...» + +Il y avait, au bas de la salle, une rangée de grands tonneaux; le +jeune homme se glissa en rampant dans l'espace vide qu'ils laissaient +entre eux;... il était temps! Les pas lourds et réguliers d'un homme +pesamment chargé retentirent sur les dalles du vestibule; la porte +s'ouvrit, et le géant entra. + +Il posa quatre ou cinq hommes morts sur la table, en disant: + +«Voilà pour mon souper!» + +Puis, ôtant de dessus ses épaules son manteau, qui pesait cinq cents +livres, il le jeta sur les tonneaux, qui rendirent un son sourd et +plaintif, une sorte de gémissement étouffé. + +Le géant tomba assis sur un grand fauteuil de bois de chêne, que son +poids fit craquer, puis, s'épongeant le front sur sa manche, il dit: + +«Je suis bien fatigué! + +--Pourquoi, aussi, tant courir et vous donner tant de mal, tous les +jours? dit sa femme. + +--Il le faut bien!... répondit-il. Donnez-moi à boire, j'ai soif.» + +La sœur de Malo prit un hanap d'argent; à peine pouvait-elle le porter, +tant il était grand et lourd. Elle l'approcha d'un tonneau en perce, le +remplit de vin et le posa sur la table, devant le géant. + +Celui-ci le porta à ses lèvres, mais, au lieu de boire, il fit une +grimace et, flairant le vin: + +«Que signifie ceci? s'écria-t-il. Ce vin sent le chrétien! Il y a un +chrétien ici!! Où est-il? Je veux le voir! à l'instant!» + +Il s'était levé, et sa voix roulait comme le tonnerre, sous les voûtes +de granit. + +«Je vous en prie, ne vous mettez pas en colère, dit sa femme; je +vais vous dire toute la vérité. C'est mon frère Malo, le seigneur +de Kérodern, qui, je ne sais comment, a découvert que j'étais dans +ce château. Il est venu me voir; ne lui faites pas de mal, si vous +m'aimez, car j'en mourrais de chagrin!» + +Le géant se calma tout de suite, se rassit et, prenant un ton plus doux: + +«Si c'est votre frère, je ne lui ferai pas de mal. Vous voyez bien +d'ailleurs que j'ai de quoi manger, ainsi ne craignez rien, mais allez +le chercher et présentez-le-moi; je veux faire sa connaissance.» + +La jeune femme, encore un peu tremblante, fit sortir Malo de sa +cachette, et, le prenant par la main, elle l'amena devant le géant. +Celui-ci le considéra un instant, en clignant les yeux d'un air de +bonne humeur, puis, se tournant vers sa femme: + +«Il est fort gentil, votre frère, dit-il, c'est un joli garçon, et il a +un air résolu qui me va tout à fait! Assieds-toi là, beau-frère, bois +un coup de bon vin, et causons ensemble, pendant que ta sœur s'occupera +de préparer notre souper. As-tu fait bonne chasse, toi aussi? Pas +trop, il me semble; tous ces jours-ci, tu as perdu ton temps à courir +dans la forêt, après le Lièvre argenté. + +[Illustration: «C'EST MON FRÈRE MALO, LE SEIGNEUR DE KÉRODERN.»] + +--C'est vrai, dit Malo; il m'a fait faire terriblement de chemin; je +voudrais pourtant bien le prendre!» + +Le géant partit d'un grand éclat de rire, que les voûtes de la salle +répercutèrent, en cent échos fantastiques. + +«Ah! ah! ah! ah! Mon pauvre ami! tu me fais rire!! ah! ah! ah!» + +Et il donna, sur la table, un grand coup de poing qui fit trembler les +hanaps et les écuelles d'argent. + +«Ah! ah! ah! un petit bout d'homme comme toi, attraper le Lièvre +argenté, quand moi, avec mes longues jambes,--il les étendit devant +lui,--je cours depuis cinq cents ans après cette bête ensorcelée, et je +n'ai pas même pu savoir encore où il se retire, quand je perds sa trace. + +--N'importe, dit Malo, je veux le poursuivre encore, pour voir. + +--Tu n'es qu'un enfant obstiné! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de +rester ici, avec ta sœur? Tu lui tiendrais compagnie, pendant que je +m'absente; tu chasserais un peu dans la forêt pour lui rapporter des +petites douceurs: un sanglier ou un cerf, par exemple; il y en a tant +qu'on veut. Et puis, le soir, après souper, j'ai du fameux vin! nous +boirions un bon coup, et nous ferions une petite partie de dés. Hein! +qu'en dis-tu? Est-ce que cela ne vaudrait pas mieux que de t'essouffler +à courir après le Lièvre argenté? + +--Je vous remercie bien de votre bonne hospitalité, dit Malo, mais +vous savez ce que c'est qu'un chasseur qui tient à son gibier; je veux +essayer encore d'attraper le Lièvre argenté. Qui sait si, à force de +patience, je ne finirai pas par réussir?» + +Le géant le regarda, d'un air demi-content, demi-fâché. + +«Eh bien! quoique tu refuses mes politesses, je ne peux pas t'en +vouloir, reprit-il. Après tout, tu as raison, un bon chasseur ne se +décourage pas si aisément. J'avais bien vu tout de suite que tu étais +un gentil garçon; je me connais en hommes, moi!...» + +Et il rit, d'un rire féroce, qui laissait voir ses grandes dents +blanches et aiguës. + +«C'est de bon cœur que je t'ai offert la niche et la pâtée, tu n'en +veux pas, n'en parlons plus; mais tu me plais, je veux faire quelque +chose pour toi.» + +Il décrocha de la muraille un cor d'ivoire... + +«Prends ce petit joujou, emporte-le à la chasse, et, quand tu auras +besoin de secours, souffle dedans: je t'entendrai et je te viendrai en +aide. Maintenant, soupons.» + +Malo remercia son terrible beau-frère, trouva moyen de le divertir et +de le maintenir de bonne humeur, pendant le souper, en contant des +histoires de chasse, que l'autre écoutait, sans perdre un coup de dent, +ne s'arrêtant que pour boire de copieuses rasades ou pour pousser de +bruyants éclats de rire. + +La soirée s'acheva ainsi; Malo fut conduit dans une grande pièce, +tendue de tapisseries grossières, où, pour tout lit, il trouva un +monceau de fourrures, sur lesquelles il dormit, tout d'un somme, +jusqu'au lendemain matin. + +De bonne heure, le géant le réveilla: + +«Embrasse ta sœur, et partons pour la chasse, lui dit-il. Moi, je vais +chercher mon gibier ordinaire. Ah! ah! ah! Toi, tâche d'attraper le +Lièvre argenté, si tu peux; ah! ah! ah! Adieu, beau-frère!» + +Malo, resté seul, dans la forêt, ne pensa d'abord qu'à l'étrange +aventure dont il venait de sortir d'une façon si inespérée, puis ses +pensées reprirent leur pente accoutumée. + +«Ah! ce lièvre argenté, se disait-il, comment faire pour le prendre? +Mon fusil m'est inutile. Un arc, une arbalète ne vaudront pas mieux; +flèches ou viretons s'émousseront sur son pelage. Des lacets?... oui, +des lacets, peut-être,... avec de la glu?... Mais, il est si malin!» + +[Illustration: MALO ALLA FRAPPER CHEZ SA SŒUR CADETTE.] + +Comme il levait les yeux, en cet instant, il aperçut, à deux pas +de lui, l'objet de ses préoccupations, assis au bord du chemin, et +broutant tranquillement une touffe de serpolet. Malo, saisi d'une +inspiration soudaine, défit en un clin d'œil le manteau qu'il portait +agrafé au cou, suivant la mode du temps, et le jeta sur le lièvre... + +Rien ne remua... + +«Cette fois, je le tiens!» pensa-t-il. Et il se baissa, pour tâter le +manteau... Il était tout plat sur l'herbe, et, à dix pas, le Lièvre +argenté broutait une autre touffe de serpolet... + +Et tout le jour se passa de même, en ruses, en efforts, en essais de +toutes sortes, tous plus inutiles les uns que les autres. + +Le soleil disparut derrière les collines, et Malo se laissa tomber sur +l'herbe, n'en pouvant plus de fatigue. + +«Je n'ai pas couché, hier, sous les linceuls de l'alouette, mais j'y +coucherai aujourd'hui, dit-il tout haut. + +--Non, pas plus qu'hier, si vous m'obéissez, dit la petite voix +moqueuse du Lièvre. + +--Vas-tu encore me jouer quelque tour de ta façon, maudit animal? +s'écria Malo. + +--Essayez, et vous verrez, reprit le Lièvre. Au bout de cette avenue de +hêtres, se trouve un beau château, où réside votre seconde sœur. Vous +y recevrez encore l'hospitalité pour cette nuit, si vous savez vous y +prendre.» + +Instruit par l'expérience de la veille, et poussé par le désir de +revoir sa sœur, Malo suivit de nouveau le conseil du Lièvre, il alla +frapper à la porte du château. Il y entra sans aucune difficulté, et, +à son grand étonnement, tout se passa chez la sœur cadette comme chez +l'aînée. + +Elle aussi était la femme d'un géant, mais celui-ci était plus grand +et plus gros que le premier. Son manteau pesait sept cents livres! Il +était plus âgé aussi, car il y avait sept cents ans qu'il poursuivait +le Lièvre argenté. + +Du reste, il fit aussi bon accueil à son jeune beau-frère, l'invita à +passer la nuit au château, et, le lendemain matin, en se séparant de +lui, lui fit présent d'un bec d'oiseau arrangé en sifflet. + +«Souffle dedans, si tu as besoin d'aide, lui dit-il, et tu peux être +sûr que j'accourrai à ton secours.» + +[Illustration: IL S'AMUSA A FAIRE CAUSER SON BEAU-FRÈRE.] + +Et Malo, dès l'aurore, recommença à poursuivre le Lièvre argenté, qu'il +avait retrouvé au même endroit que la veille. La journée tout entière +s'écoula encore dans cette chasse opiniâtre. Le soleil se coucha, la +nuit vint, les premières étoiles s'allumèrent dans le ciel. Le jeune +chasseur, à bout de forces et de courage, se coucha au pied d'un vieux +chêne. + +«Ce n'est pas le sommeil, c'est la mort que je vais attendre sous les +linceuls de l'alouette, dit-il, car je n'en puis plus. + +--Non, vous ne mourrez pas, si vous voulez», dit encore la petite voix +du Lièvre argenté. + +Malo le regarda, et crut voir un peu de sympathie dans ses jolis yeux +bruns. + +«Que puis-je faire? je suis brisé de fatigue... + +--Prenez courage: tout près d'ici, habite votre troisième sœur, là, +au bout de cette petite avenue de sapins. N'essayerez-vous pas de la +revoir?» + +Malo, à l'idée de retrouver sa plus jeune sœur, qu'il aimait +tendrement, sentit ses forces renaître; il se leva et, clopin-clopant, +il arriva devant le château. Il le trouva plus grand, plus haut, +plus sombre que les deux autres, mais il commençait à n'être plus un +novice, en fait d'aventures. Il frappa donc, de toutes ses forces, et +put encore une fois jouir du bonheur d'embrasser une sœur. Celle-ci +avait été enlevée par l'aîné des trois géants. Comme ses deux frères, +il faisait la chasse aux hommes, mais, comme eux aussi, il était, ce +soir-là, mis en bonne humeur par son butin de la journée. Quand il se +fut débarrassé de son manteau, qui pesait mille livres, et qu'il eut +bu la moitié d'un tonneau de vin, il déclara qu'il se sentait tout +réconforté, et s'amusa à faire causer Malo, qu'il trouva un joli gars. +Il le plaisanta sur son peu de chance avec le Lièvre argenté. + +«Sais-tu, beau-frère, que voilà mille ans que je le poursuis? dit-il. +Et toi, parce que tu as couru trois jours, tu n'en peux plus? Ah! +les jeunes gens d'à présent sont de pauvres sires! Reste donc bien +tranquillement dans mon château, avec ma petite femme, qui s'ennuie +ici; tu la distrairas, tu lui chanteras des chansons; moi, je n'en sais +pas, et puis, tu chasseras un peu, par-ci, par-là. Mais, crois-moi, +laisse là ton Lièvre argenté... + +--Non, dit Malo, j'aime mieux mourir à la peine que d'y renoncer! + +--Ah! la jeunesse! dit le géant en haussant les épaules, toujours la +même! présomptueuse et indocile. Mais, après tout, tu n'es pas pire +qu'un autre; au contraire. J'aime à voir qu'un jeune homme s'attache +avec suite à quelque chose. Tiens, je veux t'aider, voilà une boucle +des cheveux blonds de ta sœur; emporte-la, et si tu es un jour dans +l'embarras, tu n'auras qu'à la tenir ainsi, entre deux doigts, et à +dire: _Par la vertu de ces cheveux dorés, je demande secours!_ Je +viendrai aussitôt à ton aide. Bonsoir, beau-frère, je vais me coucher, +car je suis bien las; toi aussi, je crois?... fais-en autant.» + +[Illustration: LE LIÈVRE, D'UN ÉLAN PRODIGIEUX, SAUTA PAR-DESSUS LE +BRAS DE MER.] + +Le jour suivant, Malo partit de grand matin. Il rencontra le Lièvre +argenté, presque à la porte du château. Mais le capricieux animal lui +fit suivre une route bien différente de celle des jours précédents. +Toujours sous bois, au travers des taillis, au milieu des fougères, des +genêts aux fleurs d'or, des menthes sauvages, des rochers moussus, il +entraîna à sa suite l'obstiné chasseur qui, remis des fatigues de la +veille, poursuivait son gibier, sans trêve ni relâche. + +Une bande claire s'étendit à l'horizon, du côté où le Lièvre dirigeait +sa course folle; les arbres devenaient moins pressés, la végétation +moins touffue. Vers midi, Malo s'arrêta au bord d'un bras de mer, qui +pénétrait en forêt. Le Lièvre, assis sur un petit talus, les oreilles +dressées, le nez au vent, semblait aspirer joyeusement la bonne odeur +des vagues; il laissa même Malo approcher tout près de lui... Celui-ci +posa la main sur la fourrure argentée, mais il n'eut pas le temps de la +saisir: le Lièvre, d'un élan prodigieux, sauta par-dessus le bras de +mer et s'enfonça dans le bois. + +Malo était resté bien penaud, car il ne pouvait suivre le même chemin +que le Lièvre. Il regarda autour de lui... point de barque, point de +pont, aussi loin que la vue pût s'étendre; mais, adossée à un grand +rocher, une pauvre hutte se trouvait près de là. + +La porte était ouverte, il entra... + +Tout d'abord, ses yeux, éblouis de l'éclat du grand jour et de ses +reflets sur les flots, ne purent rien distinguer. Peu à peu, ils se +firent à l'obscurité, et alors il aperçut, assis à côté d'une fenêtre +basse, où la lumière ne pénétrait qu'avec peine, à travers les carreaux +verdâtres, un vieux petit homme, penché sur son ouvrage. + +«Dites-moi, mon brave homme, demanda Malo, n'avez-vous pas vu un Lièvre +au poil d'argent passer par ici, il n'y a qu'un moment?» + +Le bonhomme leva la tête, pour voir qui lui parlait, et regarda Malo +par-dessus ses lunettes à branches... + +La figure du jeune seigneur lui plut sans doute, car, au lieu de le +prier de passer son chemin, il lui fit signe d'approcher, puis avec un +signe mystérieux de la main: + +[Illustration: LE VIEUX CORDONNIER RECOMMENÇA A PIQUER L'ALÊNE.] + +«Chut! chut!! parlez plus bas, je vous prie, ou vous allez me faire +perdre une bonne pratique. Écoutez un peu: Ce que vous prenez pour +un Lièvre, c'est--(il baissa encore la voix),--c'est... une jeune et +belle princesse, la fille du roi! Vous voyez ces jolis petits souliers +de maroquin vert? Eh bien! c'est pour elle que je les fais. Tous les +jours, je lui en fournis une paire pareille, et, tout vieux que je +suis, je vais moi-même les porter au palais. + +--Je voudrais y aller avec vous, dit Malo. Si vous vouliez m'y +conduire, je vous donnerais plein un boisseau d'argent. + +--Je veux bien, mon jeune ami, je veux bien, mais à condition que +vous ne direz à personne que c'est moi qui vous aurai fait entrer là. +Asseyez-vous un moment, en attendant que j'aie fini mes souliers. Tout +à l'heure, nous partirons.» Et le vieux cordonnier, rajustant ses +lunettes sur son grand nez, recommença à piquer l'alêne et à tirer le +ligneul. + +Au bout d'une heure environ, tout fut terminé. Alors, il prit dans une +vieille armoire un manteau gris, d'une singulière apparence, et, le +jetant sur les épaules de Malo: + +«Je vous le prête, pour une quinzaine de jours, dit-il; tâchez d'en +tirer bon parti, et puis vous me le rendrez, avec un boisseau d'argent, +comme nous en sommes convenus. Il n'est pas beau, mon vieux manteau, +mais il rend invisible et impalpable; c'est un bon serviteur! Allons! +montez sur mon dos; vous ne pèserez pas plus qu'une mouche, et je vous +ferai traverser le bras de mer, car j'ai le pouvoir de voyager par les +airs, comme il me plaît.» + +Malo obéit, et tous deux, s'envolant, légers comme des oiseaux, +traversèrent le bras de mer en un clin d'oeil. + +Ils descendirent dans la cour du château. + +«Suivez-moi, dit le vieux cordonnier à Malo, et ne craignez rien, car +personne ne peut vous voir, tant que vous aurez le manteau sur vos +épaules; aussi, ayez bien soin de ne pas l'ôter.» + +Ils entrèrent, par une porte de côté, dans le palais, traversèrent un +grand vestibule, de longs couloirs, et arrivèrent à la chambre de la +princesse... + +Elle était absente. + +Le vieillard déposa les souliers sur un guéridon d'argent et s'en alla. +Malo, debout dans une embrasure de fenêtre, attendit. + +Vers l'heure du souper, la princesse arriva sous sa forme naturelle. +Elle était grande, mince, svelte, élégante, avec de jolis cheveux blond +cendré, et de beaux yeux brun clair, pareils à ceux du Lièvre argenté. +Son teint était rose, et sa respiration un peu pressée, comme il arrive +aux personnes qui viennent de faire une longue course. + +«J'ai bien couru par la forêt de Kérodern, dit-elle à sa suivante; j'ai +bien fait courir mon ami Malo aussi, mais, au bord de l'eau, je l'ai +dépisté et j'en suis bien fâchée maintenant, car je ne sais vraiment +ce qu'il est devenu. Je suis en peine de lui, et bien fatiguée, +dit-elle, en se laissant tomber sur une couche ornée de draperies. +Déchaussez-moi», ajouta-t-elle, en tendant son pied mignon à sa +suivante. + +Celle-ci s'empressa de délacer les fins souliers verts, tout usés par +la marche. + +«Consolez-vous, madame, dit-elle; demain, vous le reverrez, sans doute. +Mangez et buvez pour réparer vos forces, vous en avez grand besoin. + +--Et pourtant je n'en ai guère envie», dit la princesse. + +Elle ne toucha que du bout des dents aux friandises qu'on lui apporta, +sur un grand plateau de vermeil, et trempa à peine ses lèvres dans un +verre de vin d'Espagne; puis, se renversant sur son siège, elle se mit +à rêver un moment. + +Malo la contemplait avec ravissement; mais, comme depuis le matin il +n'avait rien pris, la faim et la soif le tourmentaient. Il se hasarda +donc à dire, d'une voix enjouée: + +«Vous ne mangez ni ne buvez guère, princesse! On voit bien que vous +n'avez pas, comme moi, subi un jeûne de vingt-quatre heures. Ah! si +j'étais à votre place, je ferais plus d'honneur que vous à ces mets +délicieux!» + +La princesse se releva en sursaut, effrayée d'entendre une voix +étrangère et de ne voir personne. + +«Qui est là? Qui a parlé? s'écria-t-elle. + +--Malo, le jeune seigneur de Kérodern; mais, ne craignez rien, +rassurez-vous, je vous en supplie! + +--Le seigneur de Kérodern! Est-ce possible?... Où êtes-vous?... +Montrez-vous à moi...» + +Malo s'avança de quelques pas, jeta à bas le manteau qui le rendait +invisible et apparut à la princesse, dans tout l'éclat de sa jeunesse, +de sa bonne mine et de sa belle figure. Elle lui fit de grandes +amitiés, lui témoigna toute sa joie de le revoir, et, tandis qu'il +soupait, elle le servit gaîment, s'excusant un peu de toutes les +fatigues, qu'elle lui avait causées en fuyant sa poursuite, sous la +forme du Lièvre argenté. + +«Je voulais éprouver votre constance, dit-elle, et m'assurer que +vous étiez digne de devenir mon époux. Je voulais aussi vous donner +le plaisir de revoir vos trois sœurs. Maintenant, je vois que vous +avez une patience et un courage peu ordinaires. Comme ce sont deux +qualités que je tenais par-dessus tout à rencontrer dans celui à +qui j'accorderai ma main, je deviendrais volontiers votre femme, si +toutefois cette union vous agrée.» + +On devine la réponse de Malo; elle fut telle que la souhaitait la +princesse. Ils passèrent une soirée charmante, à causer et à se répéter +mille protestations de leur attachement réciproque, puis Malo remit +le manteau qui le rendait invisible, et alla, sans que personne s'en +doutât, habiter pour la nuit une chambre située au haut d'une tourelle, +dont la princesse lui donna la clef. + +[Illustration: MALO JETA A BAS LE MANTEAU QUI LE RENDAIT INVISIBLE ET +APPARUT A LA PRINCESSE.] + +Le lendemain au matin, elle alla trouver le roi. + +«Ne pensez-vous pas qu'il est temps de me marier, mon père? dit-elle. + +--Oui, vraiment, ma fille, mais à qui puis-je te marier? aucun prince +ne m'a encore demandé ta main. + +--C'est que j'ai moi-même choisi mon mari, mon père. + +--Tu as choisi ton mari! C'est un peu hardi de ta part. Qui est-ce donc? + +--C'est le beau Malo, le fils du seigneur de Kérodern, qui mourut l'an +passé. + +--Je ne le connais pas. Où est-il? je veux le voir. + +--Il n'est pas bien loin; il sera ici dans un moment; attendez-moi là, +je reviens bientôt.» + +Elle courut en hâte à sa tourelle, appela Malo et le prit par la main +pour le présenter à son père. + +«Voici celui que je désire pour époux; voulez-vous me donner à lui?» +demanda-t-elle. + +Le vieux roi y consentit sans aucune peine la fière tournure, l'air +intelligent et gracieux de son futur gendre lui ayant plu tout d'abord; +les noces furent célébrées peu de jours après, en grande pompe. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Un jour que Malo parcourait avec sa femme le château royal et en +admirait les merveilles, son attention fut attirée par une grande clef +rouillée, qui était restée dans la serrure d'une petite porte, à peine +visible, dans les boiseries d'une des salles. La princesse enleva +promptement la clef, la rapporta dans sa chambre et la rangea avec +grand soin: son mari l'avait regardée faire, fort étonné. + +«Qu'y a-t-il donc derrière cette porte, que vous semblez si désireuse +d'en cacher la clef? lui demanda-t-il. + +--Un cabinet qui doit toujours rester fermé, répondit-elle. Ne m'en +demandez pas davantage, je ne puis vous en apprendre plus long. + +--Une femme ne doit point avoir de secrets pour son mari, reprit Malo. + +--Aussi, n'en ai-je point, puisque j'ai mis cette clef à un endroit +où vous pourrez toujours la prendre, si vous voulez. Mais, sachez-le +bien, le jour où la porte du cabinet sera ouverte, de grands malheurs +tomberont sur nous.» + +Le seigneur de Kérodern ne répliqua point, mais, au fond du cœur, se +glissa une certaine défiance des agissements de sa femme. + +«Qui sait, pensa-t-il, si ce n'est pas là qu'elle pratique ses +enchantements, pour aller ensuite courir les bois, sous la fourrure +d'un lièvre argenté?» + +Et il se mit à la surveiller de près. Un jour qu'il l'avait cherchée en +vain, dans les jardins du château, dans les chambres, sur les tours: + +«Il faut qu'elle soit enfermée dans ce maudit cabinet, où l'on peut +sans doute pénétrer par quelque entrée intérieure, se dit-il. Mais, +j'ai la clef, elle ne me l'a laissée que pour mieux tromper ma +surveillance, j'imagine; je veux savoir ce qu'il en est.» + +Et il se dirigea vers la porte boisée. Il introduisit la clef dans la +serrure; l'une et l'autre étaient rouillées et se prêtaient mal à son +désir. Il donna un tour de clef sec et violent, le pêne grinça, la +porte s'ouvrit... + +Un diable rouge s'élança hors du cabinet! Il fit trois ou quatre bonds +prodigieux, accompagnés de formidables grimaces, pour exprimer sa +satisfaction d'une délivrance si imprévue; puis, se tournant vers Malo +terrifié: + +«Voilà qui est bien! mon joli seigneur de Kérodern! très bien en +vérité! ta femme est à moi, à présent, et je vais l'emporter!» + +Malo avait déjà repris son audace. + +«Vous ne ferez pas cela, dit-il au diable, vous me devez quelque chose, +pour vous avoir tiré de prison. + +[Illustration: UN DIABLE ROUGE S'ÉLANÇA HORS DU CABINET.] + +--Je ne le nie pas, mais je veux ta femme! + +--Vous serez un monstre d'ingratitude. + +--Cela m'est bien égal! ne suis-je pas un diable? Mais, même parmi +nous, il est d'usage qu'on accorde un don à celui qui vous délivre: +demande-moi quelque chose. + +--Laissez-moi ma femme! + +--Non! si tu voulais la garder, il ne fallait pas lui désobéir. + +--Laissez-la-moi, au moins un jour encore! + +--Passe pour un jour. Mais, écoute-moi bien! Demain matin, à dix heures +précises, je viendrai prendre ta femme!» Et il s'enfuit, par la fenêtre +ouverte. + +Quand la princesse rentra, elle trouva Malo accablé de tristesse. + +«Je n'ai pas besoin de vous demander la cause de votre chagrin, +dit-elle, sans colère. Je sais ce que vous avez fait; vous n'avez pas +voulu me croire, vous avez ouvert cette porte fatale, et maintenant +j'appartiens au diable.» + +Le jeune seigneur se jeta aux pieds de sa femme. + +«Pardonnez-moi, ma chère princesse, j'ai commis une grande faute, je +le reconnais, et j'en suis au désespoir, mais quant à ses suites, ne +craignez rien! je saurai vous disputer au diable et l'emporter sur lui, +je vous le jure!» + +La princesse secoua la tête, d'un air qui disait qu'elle avait peu de +confiance dans le secours promis, mais elle accorda à Malo un généreux +pardon, et les deux époux, réconciliés, attendirent ensemble, le cœur +plein d'angoisses, le matin du jour suivant. + +Il arriva, tout rose et tout radieux, car on était au mois de juin. Les +heures succédèrent aux heures, avec une effrayante rapidité, et dix +heures sonnèrent à la grosse cloche du château... + +Le dernier coup avait à peine fini de tinter, que le diable arriva et, +se présentant devant Malo: + +«Où est ta femme? dit-il, je viens la chercher. Tu sais que je ne +plaisante pas! + +--Ni moi non plus; je vais vous la livrer, puisqu'il le faut, mais pas +ici. Allez au milieu de la plaine de gazon,--devant le château,--à +l'endroit où il y a trois grosses pierres:--c'est là que je vous +l'amènerai, sans faute. + +--Gare à toi, si tu y manques!» gronda le diable entre ses dents. + +Et il alla se percher au sommet de la plus haute pierre. + +[Illustration: UNE NUÉE D'OISEAUX VINRENT S'ABATTRE SUR LE DIABLE.] + +Bientôt, il vit apparaître Malo et la princesse, sa femme, plus pâle +que la neige fraîchement tombée. + +Il grinça des dents de joie, sauta à terre et courut au-devant de sa +proie. + +Le seigneur de Kérodern porta le cor d'ivoire à ses lèvres; il en +tira des sons d'une étrange puissance. A cet appel, toutes les bêtes +à cornes du pays, de dix lieues à la ronde, arrivèrent, rapides comme +le vent, pour courir sus au diable. Il aurait bien voulu s'échapper; +mais, de toutes parts, il se heurtait à des pointes aiguës, qui le +harcelaient sans cesse. Tout diable qu'il était, il n'était pas +sorcier, et ne savait comment se tirer de là. Harassé, déchiré, éborgné +de l'œil gauche, n'en pouvant plus, il demanda quartier. + +«Abandonnes-tu la partie? cria Malo. + +--Non, mais je demande trêve jusqu'à demain matin, à dix heures. + +--Soit, je te l'accorde.» + +Le lendemain, à l'heure dite, le diable apparaissait, plus menaçant que +jamais. + +«Je veux la princesse! vociférait-il; je la veux! elle m'appartient, tu +n'as pas le droit de la retenir! + +--Soit, dit Malo, mais viens la prendre.» + +Et il souffla dans le bec d'oiseau que lui avait donné son beau-frère +le géant. Aussitôt, comme une nuée gigantesque, un vol d'oiseaux, venus +de tous les côtés, vinrent s'abattre sur le diable, lui enlever l'œil +qui lui restait et le déchiqueter en lambeaux. + +«Quartier! quartier! hurlait-il. + +--Renonces-tu à la princesse? + +--Non, mais tu dois m'accorder quartier, tu ne peux le refuser. + +--Soit.--A demain, à pareille heure.» + +A dix heures juste, le lendemain, le diable apparut encore et, pour la +dernière fois, réclama impérieusement sa captive. + +Alors Malo, tirant de son sein la mèche de cheveux d'or, l'éleva en +l'air: + +«Fais ton devoir!» lui dit-il. + +On entendit immédiatement un grand bruit, où se mêlaient des +rugissements, des miaulements, des aboiements. C'étaient tous les +animaux à poil du pays qui accouraient sur le diable. Les chiens +le mordaient, les chats le griffaient, renards et loups aidaient +à la besogne. Le combat fut terrible, car le diable se défendait +énergiquement en poussant des cris effroyables. + +[Illustration: IL S'AVOUA VAINCU ET FUT ENCHAINÉ. ON DRESSA A LA HATE +UN GRAND BUCHER.] + +Enfin, cédant au nombre et à la férocité des assaillants, aveuglé, +abattu, foulé aux pieds, il s'avoua vaincu et fut enchaîné. + +On dressa à la hâte un grand bûcher, au milieu de la plaine, on y +mit le feu, et le diable y fut jeté: mais il était habitué au feu de +l'enfer et il n'y mourait pas. Il essayait même, à tous moments, de +s'échapper. Il y eût réussi, sans les animaux qui faisaient cercle +autour du bûcher et l'y repoussaient. + +Il prit alors son parti et cria que si on le laissait partir, il +renoncerait à tous ses droits sur la princesse. + +«Signeras-tu ta renonciation avec ton sang? lui répondit Malo. + +--Oui, je signerai tout ce que tu voudras.» + +Alors, on lui tendit, au bout d'une fourche, un parchemin où on avait +écrit l'acte qu'il fallait. Il le signa de sa griffe teintée de sang et +les animaux, sur l'ordre du seigneur de Kérodern, le laissèrent partir. + +Et voilà pourquoi il vit encore, et fait tant de mal sur la terre. Si +on avait pu en venir à bout, pendant qu'on le tenait, on serait sans +doute plus heureux en ce monde. + +Quant à Malo et à la princesse, ils se jetèrent dans les bras l'un de +l'autre, en se voyant tirés d'une si terrible aventure, et célébrèrent +leur délivrance par des fêtes magnifiques, des jeux et des festins +pendant quinze jours, sans arrêter. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 181) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + + + + +[Illustration: «SI TU NE L'AS PAS TUÉ AVANT LE DOUZIÈME COUP DE MIDI, +IL TE FERA PÉRIR.»] + +LA PRINCESSE ENCHANTÉE + +I + + +Autrefois, il y a bien longtemps, on voyait, près de la Roche Derrien, +un vieux manoir où habitaient une veuve et ses trois fils. Or, depuis +la mort du père, on entendait toutes les nuits un grand bruit, dans la +chambre où il avait trépassé. Le sommeil de tous les gens de la maison +était troublé, et cela rendait leur vie si pénible que la veuve se +décida à abandonner le manoir. Mais avant de s'y résoudre tout à fait, +elle fit venir près d'elle ses fils et leur parla ainsi: + +«Nous ne sommes pas riches, mes enfants, nos revenus suffisent à +grand'peine pour nous faire vivre et ce serait un grand dommage +pour nous, s'il nous fallait quitter cette maison pour aller habiter +ailleurs. Je voudrais, auparavant, qu'un de vous allât passer une nuit +dans la chambre où on entend du bruit, afin de savoir ce qui le cause.» + +Les trois frères restèrent un moment silencieux, puis Fanch[12] prit la +parole: + + [12] François. + +«Je suis l'aîné, ma mère, c'est à moi qu'il appartient de tenter +l'épreuve le premier. + +--C'est bien, mon fils», dit sa mère. Après souper, on dit, comme de +coutume, les prières en commun, puis Fanch se rendit à la chambre de +son père. C'était au mois de décembre, il faisait froid; il alluma un +bon feu dans la vaste cheminée, roula auprès un grand fauteuil, s'y +installa confortablement, fumant sa pipe et buvant de temps en temps un +verre de cidre. + +Dix heures sonnèrent... Il n'avait encore rien entendu, si ce n'est +quelques rats trottant dans le grenier. + +Onze heures sonnèrent,... toujours rien... + +Las d'écouter, Fanch s'endormit lourdement, et ne se réveilla que le +matin, au lever du soleil. Mais, vers minuit, sa mère et ses frères +avaient entendu, d'en bas, le vacarme ordinaire. + +Tous trois accoururent au-devant de lui, quand son pas résonna dans +l'escalier. + +«Dieu soit loué! tu es encore en vie, mon cher enfant! s'écria la veuve +en l'embrassant. + +--Mais oui, ma mère, comme vous voyez. Pourquoi me demandez-vous cela? + +--Parce que, vers minuit, il y a eu tant de bruit là-haut, que nous +avions grand'peur pour toi, tes frères et moi. + +--Je n'ai rien vu, ni rien entendu... + +--Est-ce possible! Nous n'avons pas fermé l'œil de la nuit. + +--Ah! si, moi! par exemple! et j'ai même bien dormi!» + +La nuit suivante, Pierre, le second fils, voulut, à son tour, tenter +l'aventure. Il emporta aussi pipe et tabac, et une grande cruche de +cidre. Il fuma ou but jusqu'à près de minuit, ne vit et n'entendit rien +d'extraordinaire, et dormit à poings fermés jusqu'au chant du coq, +tandis que sa mère et ses frères étaient tenus en éveil par un tapage +infernal... + +«Mère, c'est moi qui passerai la nuit là-haut, dit Alanik, le soir du +troisième jour. + +--Ah! mon enfant chéri, que Dieu te garde! et notre mère sainte Anne! +et tous les saints du paradis! On va monter de quoi faire un grand feu +et je vais te donner deux bouteilles de cidre bouché. + +--Non, ma mère, point de cidre, je n'en veux pas; pour du feu, je ne +dis pas non, car il gèlera dur cette nuit. + +--Prends donc une pipe et un sac de tabac, ça tient compagnie, dit +Fanch. + +--Merci bien, mais je n'aime pas à fumer. Et puis, je n'ai pas peur de +m'ennuyer là-haut. Voici qui m'en empêchera», dit-il en montrant un +gros livre. + +Sa mère insista inutilement pour lui faire emporter quelques +provisions; il l'embrassa, ainsi que ses frères, monta d'un pas leste +le grand escalier de pierre grise, ouvrit d'une main ferme la porte +massive et la referma derrière lui, tandis que la veuve, tout en +pleurs, regagnait la salle basse, où elle passa la nuit en prières, à +genoux sur la pierre du foyer, égrenant son chapelet de bois noir et +récitant ses patenôtres, car son dernier fils était son préféré et son +cœur saignait de le laisser seul en si grand péril. + +Alanik avait approché le fauteuil d'une table sur laquelle son livre +était ouvert tout grand, et, à la lueur d'une petite lampe, il lisait +de belles histoires sur les temps anciens. On y racontait les malheurs +d'Azénor la pâle, et la fuite du roi Gradlon, quand la ville d'Is fut +submergée pour punir les crimes de la belle Dahut; et aussi, comment +saint Derrien sauva Elorn de la rivière et emmena le dragon captif, en +lui jetant sa ceinture autour du cou. + +Il était si absorbé par sa lecture qu'il n'entendait pas les heures +sonner et la soirée s'écoulait paisiblement. + +Minuit commença à tinter lentement au clocher de la paroisse; Alanik +ferma son livre et se rapprocha du feu qui s'éteignait, faute +d'aliments. Il y remit du bois, une grande flamme s'en échappa tout +à coup, éclairant d'une lueur rougeâtre tous les coins de la vaste +chambre, puis elle baissa peu à peu et tout retomba dans l'obscurité. +Le douzième coup sonna... + +Un léger frisson courut dans les veines d'Alanik, sans qu'il sût bien +pourquoi. + +Il regarda autour de lui... + +Tout son sang fut glacé... Son père, tel qu'il était durant sa vie, +mais le visage empreint d'une profonde tristesse, se tenait à deux pas +de lui... + +Il fit le signe de la croix, et se sentit le cœur plus ferme. +S'adressant alors au fantôme, il dit: + +«C'est vous, mon cher père, qui êtes là? + +--Oui, mon enfant, c'est moi. + +--Puis-je vous servir en quelque chose, mon père? Parlez, je suis prêt, +quoi que vous puissiez me demander. + +--Hélas! mon enfant, quand j'étais encore sur la terre, pendant +une grande maladie que je fis, je promis d'aller en pèlerinage à +Saint-Jacques de Galice[13], si je guérissais. Je recouvrai la santé +promptement et n'accomplis pas mon vœu. Maintenant, je suis dans le +purgatoire et je n'en puis sortir que lorsqu'un de mes enfants aura +fait pour moi le pèlerinage promis. + + [13] Saint-Jacques de Compostelle, pèlerinage célèbre au moyen âge. + +--Je le ferai, mon père, et je partirai dès demain matin, dit Alanik. + +--La bénédiction de Dieu soit sur toi, mon fils», répondit le fantôme, +et il s'évanouit aussitôt. + +Le lendemain, quand le jeune homme descendit, sa mère, toute pâle +encore des angoisses de la nuit, courut à lui, le pressa sur son cœur, +et lui dit: + +«Dieu t'a préservé de tout mal, mon cher fils, que son nom soit béni! +Est-ce que, comme tes frères, tu n'as rien vu, ni rien entendu? + +--Si, ma mère, répondit-il d'un ton grave, j'ai vu et j'ai entendu... + +--Quoi donc? dis vite! + +--J'ai vu mon père, comme lorsqu'il était encore en vie... et il m'a +parlé. + +--Grand Dieu!... Et que t'a-t-il dit, mon enfant? + +--Il m'a dit qu'il est dans le purgatoire, et n'en sortira que +lorsqu'un de ses enfants aura fait pour lui le pèlerinage de +Saint-Jacques en Galice, qu'il avait promis de faire, étant en danger +de mort, dans une maladie, et qu'il ne fit point après sa guérison. +C'est lui qui fait chaque nuit le bruit que nous entendons. + +--Jésus, mon Dieu!... Et que lui as-tu répondu, mon fils? + +--Je lui ai répondu, ma mère, que je ferai ce pèlerinage et +qu'aujourd'hui même je partirai pour Saint-Jacques en Galice. + +--Fais ton devoir, mon cher enfant, et que la bénédiction de tes +parents soit sur toi, pour t'aider dans ton entreprise! dit la veuve en +pleurant. + +--Nous irons avec toi! s'écrièrent ses frères. + +--Non, restez avec ma mère, elle a besoin de vous; d'ailleurs, je veux +être seul. Adieu!... ne m'oubliez pas dans vos prières...» + + +II + +Il partit, son arc sur l'épaule, sans bagages et sans argent, car il +avait fait le vœu de ne s'arrêter dans aucune hôtellerie pour manger, +ni pour dormir, avant d'être arrivé à Saint-Jacques en Galice. Il +vivait du gibier qu'il abattait, et couchait, la nuit, sur la mousse +des bois ou sur l'herbe des prés, sans autre abri que le feuillage des +arbres. Comme il était bon tireur, la nourriture ne lui faisait pas +défaut; mais la route était longue, et les nuits sur la dure ne le +reposaient pas des fatigues du jour. Il poursuivait courageusement son +voyage cependant, et arriva au pied des hautes montagnes qu'il fallait +traverser pour aller en Espagne. Une vaste forêt s'étendait devant lui, +il y pénétra, non sans crainte, y marcha trois jours et trois nuits +sans en sortir. Il commençait à se croire égaré, quand il aperçut entre +les arbres les hautes murailles d'un château. Il se dirigea de ce côté. +Un lièvre passa en courant devant lui et un ramier en volant, au-dessus +de sa tête. Il banda son arc; en un clin d'œil, deux flèches partirent, +l'une après l'autre, et abattirent, l'une, le lièvre, l'autre, le +ramier. + +«Voilà de quoi dîner, Dieu merci!» dit-il, en ramassant son gibier. + +Tout à coup, il vit apparaître deux énormes géants; il en fut un peu +effrayé;... mais les géants n'avaient pas l'air trop féroce et il se +rassura. + +«Tu es un bon tireur! dit le plus grand des deux. + +--On peut en trouver de plus mauvais, répondit Alanik. + +--Ferais-tu d'un chat ce que tu as fait de ce lièvre et de ce pigeon? + +--Je pense que oui. + +--Ah! mais il faut tout te dire. Ce chat n'a qu'un œil, juste au milieu +du front. C'est là qu'il faut l'atteindre, autrement il te mettra en +pièces. + +--Hem! ce gibier-là ne me va pas; j'aime mieux ne pas essayer. + +--Comme tu voudras;--mais si tu n'essayes pas, mon frère et moi, nous +t'étranglerons. + +--S'il en est ainsi je vais essayer de tirer le chat. Où est-il? + +--Dans le château. A midi juste, il paraîtra sur le mur et s'y +promènera au soleil, pendant que les douze coups sonneront. Il faut que +tu l'aies tué avant le douzième, sinon il te fera périr. + +--C'est bien. Je ferai de mon mieux.» + +Alanik examina avec soin la corde de son arc, la frotta, la tendit, +la détendit, l'essaya, choisit minutieusement ses trois meilleures +flèches, et leur refit la pointe, au grand étonnement des géants qui, +ne sachant pas se servir d'un arc, admiraient tout ce que faisait le +jeune tireur. + +Au premier coup de midi, un grand chat blanc parut sur le mur et se mit +à s'y promener gravement, regardant autour de lui, avec son œil vert où +flamboyait un regard féroce. + +Alanik tendit son arc et visa... On entendit le sifflement de la flèche +et puis, tout à coup, un effroyable hurlement: Maou!... Maou!... et le +corps du chat vint tomber aux pieds des géants. + +Ceux-ci poussèrent de grands cris de joie en frappant leurs larges +mains l'une contre l'autre. + +«C'est à merveille! dit l'aîné; la princesse nous appartient +maintenant! Seulement, comment allons-nous faire pour pénétrer dans son +château? Nous n'avons pas la clef de la porte et elle est tellement +solide qu'elle résistera à tous les efforts que nous ferons pour +l'enfoncer.» + +Il réfléchit un instant... + +«J'ai trouvé un moyen: Écoute, jeune homme, je vais m'adosser au mur; +mon frère montera sur mes épaules et toi, sur les épaules de mon frère. +Tu atteindras alors assez facilement le sommet du mur. Quand tu y seras +parvenu, tu saisiras une branche de ce grand chêne dont tu aperçois les +rameaux au-dessus de l'entrée; tu te laisseras glisser dans la cour, +et, une fois à terre, tu nous ouvriras la porte. As-tu compris? + +--Parfaitement, dit Alanik sans bouger. + +--Eh bien! pourquoi restes-tu là comme une pierre? + +--Parce que je ne vois pas trop ce que je gagnerai à cette périlleuse +aventure. Tout le profit sera pour vous et tout le danger pour moi. +Qui sait ce que je trouverai de l'autre côté de ce grand mur gris? Des +bêtes féroces, des tigres, des serpents, ou peut-être un dragon comme +celui de saint Derrien.» + +Le géant se mit à rire, d'un rire qui ébranlait les chênes. + +«Tu ne trouveras rien du tout, dit-il, et je ne sais pas qui est ton +saint Derrien, mais ce que je sais bien, c'est qu'il n'y a que la mort +pour toi, si tu ne descends pas dans la cour pour nous ouvrir la porte +du château. Ainsi, choisis. + +--Mon choix ne peut pas être long, dit Alanik. Il faut bien que je vous +obéisse, encore cette fois.» + +Il suivit le géant et son frère qui lui firent la courte échelle, comme +il avait été convenu. Il arriva sans trop de peine au haut du mur et +jeta un regard anxieux sur la cour. Elle était complètement déserte... +Il y descendit, en s'aidant des branches du chêne, et se dirigea vers +la porte; mais comme il allait l'ouvrir, ses regards furent attirés par +un sabre accroché au mur. La poignée était enrichie de diamants, la +lame, large et forte, étincelait sous les rayons du soleil de midi, et +cette inscription y était gravée: + + Mortel, qui pénètres ici, + Décroche-moi et sans merci, + Des deux géants coupe la tête. + Qu'en ce château rien ne t'arrête. + Des trésors dont il est rempli + Tu seras le maître aujourd'hui. + +«Tout cela est fort beau, se dit Alanik après avoir lu, mais je ne +suis pas assez grand pour atteindre les deux géants à la tête. Comment +pourrais-je bien m'y prendre pour la leur couper?» + +Il décrocha pourtant le sabre. + +Les deux géants lui criaient déjà: + +«Ouvre-nous la porte! ouvre donc!! + +--Je ne puis pas, dit Alanik pour gagner du temps. Je ne sais pas où +est la clef!» + +Il aperçut alors, au bas de la porte, un trou rond comme une chatière. + +«Je les tiens! pensa-t-il. + +--Ouvre, ou je t'étrangle! vociféra l'aîné des géants. + +--Attendez donc un peu! Comme vous êtes impatients! Puisque je vous +dis que je n'ai pas la clef! Mais je vais agrandir la chatière avec un +sabre que j'ai trouvé ici. Vous passerez par là. + +--C'est bon, dépêche-toi.» + +Alanik se mit à l'ouvrage; le bois était dur et la porte épaisse, +mais le sabre y enlevait de grands copeaux aussi aisément que s'il eût +taillé du sapin. + +Aussitôt que le trou fut assez grand, l'aîné des géants y passa la tête +pour regarder dans la cour. Alanik se recula d'un pas et, levant son +sabre, en déchargea un coup, si bien appliqué, sur la nuque du géant, +que la tête roula sur le pavé de la cour. + +«En voilà toujours un qui ne fera plus de mal», se dit Alanik, et il se +rangea tout contre le mur, à côté de la porte, sans faire le moindre +bruit. + +L'autre géant ignorait ce qui venait de se passer, car le coup avait +été si prompt que son frère n'avait pas eu le temps de jeter un seul +cri. + +«Passe donc vite! lui disait-il. En finiras-tu? Laisse-moi passer à ta +place, si tu ne peux pas, je suis moins gros que toi, j'y réussirai +mieux.» + +Et comme le grand corps ne bougeait pas, il le tira à lui... + +Il vit alors que la tête était détachée du tronc. Il poussa un +hurlement épouvantable qui fit résonner les échos des murailles, puis +tomba sur la porte à coups de pieds, à coups de poings, ébranlant la +maçonnerie sous cet assaut furieux, sans parvenir à disjoindre les ais, +tant ils étaient habilement ajustés et bien garnis de solides ferrures. + +Alanik ne soufflait mot, si bien que le géant, après s'être épuisé en +efforts inutiles, passa la tête à la chatière pour regarder si le jeune +homme était dans la cour. + +Rapide comme l'éclair, le sabre s'abattit encore une fois sur la tête +qui s'offrait à lui et l'envoya rouler à côté de la première. + +[Illustration: LE GÉANT PASSA LA TÊTE POUR REGARDER DANS LA COUR.] + +Alors, Alanik traversa la cour et entra dans le château: le silence et +la solitude y régnaient. Dans la première salle se trouvait une table +toute servie et chargée de mets délicieux. Il but et mangea, se +reposa un moment et regarda autour de lui... + +Il était le seul être vivant dans cette vaste pièce, toute tendue de +tapisseries magnifiques. Une haute porte sculptée s'ouvrait à une des +extrémités. Un large écusson de marbre noir qui la surmontait, portait +ces vers tracés en lettres d'argent: + + Dans la salle quatrième, + Est le trésor le plus beau, + Et la princesse, elle-même, + Te donnera son château + Si tu peux, sans lui déplaire, + Sur son beau front, déposer + L'hommage un peu téméraire + D'un respectueux baiser. + +«Je ne suis pas venu ici pour m'arrêter en si brillante aventure!» se +dit Alanik. + +Il ouvrit la porte et s'arrêta ébloui: + +Devant lui, s'étendait une nouvelle salle où tout était d'argent. Des +piliers d'argent massif soutenaient des voûtes d'argent aussi: sur des +tables d'argent étaient rangées des piles d'écus tout neufs. + +«Puisque l'inscription qu'il y avait sur le sabre disait que le château +et ses trésors appartiendraient à celui qui tuerait les deux géants, +tout cela est à moi, se dit Alanik, et je puis, sans péché, en emporter +une partie.» Quand il eut rempli ses poches, il fit le tour de la salle +et arriva devant une petite porte surmontée d'un écusson où se lisait +cette devise: + + Encore plus beau! + +Il la poussa et entra. + +Là, tout était d'or: murs, planchers, plafonds, sièges et tables. Des +coffres d'or, tout béants, laissaient voir des quantités innombrables +d'écus d'or. Alanik jeta l'argent qu'il avait pris dans la précédente +salle et le remplaça par de l'or; puis, il s'avança jusqu'au bout de la +pièce. Entre quatre hautes colonnes, merveilleusement sculptées, sous +un fronton où couraient de grands feuillages d'or, une porte à deux +battants offrait cette inscription: + + Tu trouveras ici ce qu'on voit de plus beau + Dans le monde et dans ce château. + +«C'est sûrement là qu'est la princesse, pensa Alanik. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Dans la salle quatrième + Est le trésor le plus beau, + +ai-je lu là-bas. La salle où j'ai dîné est la première; la salle +d'argent, la deuxième; la salle d'or, la troisième,... oui, c'est +ici,... allons! courage! entrons...» + +Mais son cœur battait, et il se sentait plus ému qu'il ne l'avait été, +même en voyant le fantôme de son père. + +Il appuya légèrement sur la porte... + +Elle céda à la première pression, et le jeune homme resta comme +pétrifié à la vue du spectacle qui s'offrait à ses regards. + +Au fond d'une vaste chambre, sur une estrade recouverte de tapis +magnifiques, s'élevait un lit d'or où des diamants et des perles +artistement enchâssés formaient d'admirables dessins. Aux colonnes d'or +massif étaient suspendues des draperies de velours rose, doublées de +drap d'argent, et garnies de dentelles d'argent. Sur ce lit, reposait +endormie une belle princesse, oh! belle!... belle, comme le soleil béni +du bon Dieu, quand il se lève un beau jour de printemps. + +Alanik, marchant sur la pointe du pied, osant à peine respirer, +s'approcha de l'estrade. + +Deux petites pantoufles d'or étaient posées sur la première marche. Il +en prit une et la mit dans son gilet, sur sa poitrine; puis il monta +les trois marches... + +[Illustration: SUR CE LIT REPOSAIT ENDORMIE UNE BELLE PRINCESSE.] + +Les épais tapis, dont le plancher était couvert, amortissaient le bruit +de ses pas et la princesse ne se réveilla pas. Il mit un genou en +terre, prit délicatement sa belle main qui pendait hors du lit, et la +toucha doucement de ses lèvres. + +La princesse ne fit aucun mouvement. Alors, Alanik s'enhardit; retenant +son souffle, il s'inclina sur le lit, et la baisa aussi légèrement +qu'un papillon qui se pose sur une fleur... + +Elle ouvrit de grands yeux bleus, sourit un peu, et dit: + +«Mon doux ami!» + +Mais Alanik, en la voyant s'éveiller, avait été pris d'une peur folle, +irrésistible, et s'était enfui sans regarder derrière lui. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +III + +La princesse sauta à bas du lit, et le poursuivit à travers les salles, +la cour, la forêt même, mais bientôt elle le perdit de vue dans le +taillis épais où il s'était lancé, et elle revint au château, tout +affligée de n'avoir pu remercier son libérateur. + +Elle songeait à lui, jour et nuit, et se demandait comment elle +pourrait le revoir. + +«Il allait en Espagne, se dit-elle, car il s'est dirigé du côté de la +route qui mène dans ce pays. Il y passera sûrement au retour; il n'y en +a pas d'autre;--c'est là que je vais l'attendre...» + +Elle fit alors élever, sur le bord de la route, une jolie hôtellerie +d'un aspect attrayant, fait pour attirer les voyageurs qui venaient de +traverser les montagnes. + +Au-dessus de la porte, une enseigne portait ces mots, qu'on avait +peints en lettres rouges sur un fond blanc, afin qu'on pût les voir +d'un peu loin: + + Entrez ici, mes bonnes gens! + Point n'est besoin d'écus sonnants, + On loge gratis les passants, + Pourvu que, sans perdre de temps, + A la maîtresse de céans + Ils racontent leur parentage, + Leurs aventures, leur voyage, + Le but de leur pèlerinage, + Et lui laissent voir leur bagage. + +[Illustration: SON BONNET A LA MAIN, IL DEMANDA ASILE.] + +La princesse vint s'y installer, sans beaucoup de succès, tout d'abord; +les clients n'étaient pas nombreux, car la saison était rude, et les +pauvres gens qu'elle questionnait, aventuriers, colporteurs, routiers, +mendiants ou pèlerins, lui étaient reconnaissants de son hospitalité, +mais ne pouvaient rien lui apprendre de ce qu'elle voulait savoir. + +Trois mois s'étaient écoulés. Le printemps approchait et les voyageurs +devenaient moins rares... Un soir, vers le coucher du soleil, elle vit +venir un jeune homme qui semblait exténué de fatigue. Ses vêtements +poudreux, sa marche pesante, ses traits altérés, tout indiquait qu'il +venait de faire un long et pénible trajet. + +Elle le reconnut tout de suite, mais lui, ne devina point, sous le +costume de petite bourgeoise qu'elle portait, la brillante princesse +qu'il avait vue endormie sur un lit d'or et de diamants. + +Il s'arrêta un instant devant la porte, et lut l'inscription placée sur +l'enseigne. + +«Dieu soit béni! s'écria-t-il, car je meurs de faim et de soif et je +n'ai pas un denier dans ma poche. Je pourrai me reposer un peu dans +cette maison hospitalière et reprendre des forces pour continuer mon +voyage.» + +Il entra alors, son bonnet à la main, et demanda asile pour la nuit. + +«Je vous recevrai volontiers ici, lui dit la princesse, car vous +semblez bien las. Asseyez-vous, reposez-vous, je vais vous faire +apporter un bon repas; vous devez en avoir grand besoin.» + +Alanik la remercia. On plaça devant lui une petite table; on la couvrit +d'une nappe blanche, sur laquelle vinrent se ranger les mets les mieux +faits pour satisfaire l'appétit d'un voyageur affamé: pâté de venaison, +gibier en salmis, volaille rôtie et truites rosées, pêchées le matin +même dans le torrent voisin. + +La princesse prenait plaisir à servir son hôte et à lui verser dans une +coupe d'or les vins les plus exquis. + +«Quelle singulière hôtellerie est donc celle-ci? pensait Alanik. Je +crois que, dans le monde entier, on ne trouverait pas sa pareille. +Et cette hôtesse,--qu'elle est belle! Il me semble que j'ai déjà vu +quelque part ces grands yeux bleus,... oui, ils me rappellent ceux de +la princesse enchantée...» + +Et il poussa un profond soupir. + +«Qu'avez-vous, jeune voyageur? demanda la princesse; vous semblez +triste. Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu délassé? ou +désirez-vous qu'on vous serve quelque liqueur réconfortante? + +--Non, madame, je vous remercie, vous avez eu la bonté de me faire +préparer un repas mille fois au-dessus de ce que je pouvais espérer. +Vous avez même pris la peine de me servir vous-même et je ne sais +comment vous témoigner ma reconnaissance.» + +La princesse sourit. + +«N'avez-vous point lu ce qui est au-dessus de la porte d'entrée? +dit-elle. + +--Oui, madame, j'ai lu cette inscription, c'est elle qui m'a encouragé +à vous demander l'hospitalité. + +--Alors, vous n'ignorez pas à quelles conditions je vous l'ai donnée? + +--Non, et je suis prêt à vous satisfaire.» + +Il y avait, d'un côté du foyer, un grand fauteuil de chêne avec un +dessus en tapisserie. La princesse s'y installa, fit signe à Alanik +de s'asseoir sur un tabouret en face d'elle, devant un bon feu, qui +éclairait toute la salle de sa joyeuse lueur, et dit: + +«Racontez-moi vos aventures et, premièrement, dites-moi qui vous êtes.» + +Alanik, alors, lui conta pourquoi il avait quitté la maison paternelle +et le pieux pèlerinage qu'il avait entrepris, et comment, ayant fait le +vœu de n'entrer dans aucune maison pour y prendre repos et nourriture +avant d'avoir visité Saint-Jacques de Galice, il couchait dans les bois +et ne vivait que de sa chasse. Il lui dépeignit la mort du chat blanc. +Elle frissonna d'horreur au récit de la fin des deux géants et du +danger qu'elle avait couru de tomber entre leurs mains. + +«Vous ne m'avez pas tout raconté, dit-elle quand Alanik eut terminé son +histoire, qu'il arrêta à la visite des trois salles. + +--Mais... à peu près tout,... balbutia-t-il, embarrassé. + +--Oui, à peu près,... reprit-elle, d'un air malin. Est-ce que vous avez +oublié votre entrée dans la chambre d'une jeune princesse qui reposait, +endormie sur un lit d'or? + +--Non, madame, je n'ai rien oublié de tout cela, mais devais-je vous le +dire aussi? + +--Certainement, je veux tout savoir. + +--Je crois que vous savez déjà tout, madame, même ce que je n'ose pas +vous répéter... + +--Quoi donc?... + +--Qu'obéissant à une inscription que j'avais lue au-dessus de la porte +du château, j'ai... + +--Vous avez embrassé la princesse endormie, n'est-ce pas? + +--Oui, madame», répondit-il tout bas. + +La princesse se mit à rire. + +«Que j'ai eu de peine à vous le faire avouer! dit-elle. Mais, vos aveux +ne sont pas complets... N'avez-vous pas emporté une petite pantoufle +d'or? + +--Si, madame. + +--Où est-elle? + +--La voici.» + +Il la tira de sa poitrine et la posa sur la table. + +«Je crois que voici sa pareille», dit la princesse en mettant la +seconde pantoufle à côté de la première. + +Un trait de lumière traversa l'esprit d'Alanik. Se levant +impétueusement, il se jeta aux genoux de la princesse: + +«Vous êtes la dame du château de la forêt! s'écria-t-il. Comment ne +vous ai-je pas reconnue plus tôt? Me le pardonnerez-vous jamais? + +--Relevez-vous! je n'ai rien à vous pardonner, mon bel Alanik, car vous +êtes mon sauveur. Vous m'avez délivrée de ma prison en tuant le chat +blanc qui me gardait captive; vous m'avez épargné le sort affreux qui +m'attendait si j'étais tombée dans les mains des géants; enfin vous +avez rompu, par votre baiser, l'enchantement qui me retenait endormie +depuis si longtemps. Vous serez désormais mon époux. Mon château, mes +trésors, tout ce que je possède vous appartiendra. Le voulez-vous?... + +--Si je le veux!!!...», s'écria Alanik avec transport... + +Le mariage eut lieu peu de temps après avec de grandes fêtes et +festins, et réjouissances de toutes sortes. Alanik fit venir sa vieille +mère et ses deux frères et ne les laissa retourner dans leur pays +breton, qu'après leur avoir donné assez d'or et d'argent pour qu'ils +fussent riches le reste de leur vie. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 203) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +LE TAILLEUR ET L'OURAGAN + + +Il y avait une fois un petit tailleur appelé Iann-troad-Scarbet[14]. Sa +femme se nommait Godic[15]. + + [14] Jean pied tordu. + + [15] Margot. + +Les femmes des tailleurs sont toutes des paresseuses, dit-on; celle-là +l'était comme toutes les autres; un peu plus encore peut-être. Sitôt +que Iann était parti, le matin, pour son ouvrage (car c'était un bon +travailleur), Godic rentrait dans son lit. Elle n'en sortait guère que +vers onze heures ou midi; mais n'allez pas croire que c'était pour +travailler! Oh! dame, non! par exemple! C'était tout simplement pour +aller de porte en porte, dans le village, colporter les histoires des +uns et des autres, et jaser comme une pie borgne. Elle était d'ailleurs +aussi rusée que fainéante, et vous l'allez bien voir: + +Lorsque le pauvre Iann rentrait le soir, bien fatigué d'avoir tiré +l'aiguille et manié les lourds ciseaux toute une journée, il ne +marchait pas vite... Godic le voyait venir de loin et courait s'asseoir +à son rouet; si bien que son mari, croyant qu'elle était depuis le +matin au travail, se réjouissait d'avoir une femme si laborieuse. + +Un jour, il lui dit: + +«Aujourd'hui, femme, je n'irai pas en journée, et savez-vous ce que +nous ferons? Vous mettrez votre jupe des dimanches, le beau corsage +brodé que je vous ai fait, l'an dernier[16], et votre coiffe à +dentelles, et nous irons à la ville. + + [16] Les tailleurs bretons travaillent aussi pour les femmes. + +--Pour quoi faire? dit Godic, qui se réjouissait déjà à la pensée d'une +journée de promenade. + +--Pour vendre votre fil au marché; vous devez en avoir amassé une bonne +provision, depuis le temps que vous filez?» + +La femme ne répondit rien, car elle n'osait avouer qu'elle n'avait pas +trois bobines de fil. + +«Eh bien! reprit Iann, très étonné, vous n'êtes pas contente, dirait-on? + +--Si, si, mon mari, très contente, en vérité! Comme nous allons nous +amuser à la ville, quand j'aurai vendu tout mon fil! C'est que j'en ai +beaucoup! haut comme ça! (Elle était menteuse aussi.) + +--Ah! tant mieux! dit le bonhomme. Mais où allez-vous donc maintenant? + +--Chez la voisine Katelic pour lui demander ses commissions. Elle m'a +priée de la prévenir, quand j'irais à la ville. + +--Bon, bon! allez, il faut toujours rendre service à ses voisins, quand +on peut. Seulement, ne restez pas à bavarder, car nous avons pas mal de +chemin devant nous, et nous ferons bien de partir de bonne heure, si +nous voulons arriver avant la fin du marché.» + +En toute autre occasion, Godic en aurait eu pour une bonne demi-heure +à quereller son mari sur ce mot de bavardage, mais la situation était +trop grave pour s'amuser à des bagatelles. + +[Illustration: ELLE ÉTAIT DÉJA CHEZ SA VOISINE ET LUI EXPLIQUAIT SON +EMBARRAS.] + +Iann n'avait pas fini sa phrase, qu'elle était déjà chez sa voisine et +lui expliquait avec volubilité l'embarras où elle se trouvait. + +La commère Katelic était une forte tête; elle réfléchit un petit +moment, et dit: + +«Savez-vous ce que vous avez de mieux à faire? C'est d'inventer un +conte, pour expliquer à Iann comment vous avez si peu de fil, car +lui avouer que vous n'avez pas filé, il n'y faut pas penser. Vous +y gagneriez une bonne volée de coups de bâton, et pas autre chose. +Dites-lui qu'après avoir lavé votre fil, voyant qu'il n'en finissait +pas de sécher et que le temps était à la pluie, vous l'avez porté dans +le four du fournier, encore chaud de la dernière fournée; si bien que +tout a flambé en un instant.» + +Godic revint, la tête basse, en faisant semblant de pleurer bien fort, +se mouchant à chaque instant, et frottant ses yeux, pour les faire +devenir rouges. + +«Qu'avez-vous, ma femme? demanda Iann, inquiet. + +--Ah! mon pauvre homme! nous ne serons jamais riches, je le crois. Si +vous saviez ce qui m'arrive! + +--Quoi donc? + +--Ce n'est pas la peine d'aller à la ville, nous n'avons plus de fil à +y porter...» Et elle lui raconta l'histoire forgée par Katelic. + +Iann se mit en colère. + +«Grande sotte! s'écria-t-il. Aviez-vous perdu le peu de raison que vous +possédiez? Est-ce qu'on met du fil dans un four? Vous nous ruinerez, +avec vos sottises! Mais vous les réparerez, ou gare à vos épaules! Vous +m'avez perdu toute ma récolte de lin; il faut me la rendre. J'ai là un +demi-boisseau de graine de lin: vous irez le semer, dans le courtil, et +ce soir, quand je rentrerai, je veux que le lin soit mûr, tiré, roui, +séché et monté en bottes dans le grenier!» + +Godic se mit à pleurer et à crier, pour de bon cette fois: + +«Comment voulez-vous que je fasse ce que vous me commandez là? personne +au monde n'est capable de le faire. C'est impossible cela! vous parlez +comme un fou! + +--Impossible ou non, je veux que ce soit fait, quand j'arriverai, ce +soir, ou vous aurez du bâton!» + +Et il partit, en boitillant. + +Godic courut chez sa commère: + +«Mon mari a perdu la tête! dit-elle, c'est bien triste pour moi... +Savez-vous ce qu'il me commande? + +--Non, qu'est-ce que c'est? + +--Il veut, qu'avant ce soir, j'aie semé, récolté, roui, séché, mis en +bottes et rangé au grenier le lin dont nous avons la graine! Plus d'un +demi-boisseau! Il me promet des coups de bâton, si je n'ai pas fait +cette besogne impossible. Il est fou! fou à lier!! Hi! hi! hi! hi! que +je suis donc malheureuse d'avoir un pareil mari!» + +Et elle pleurait à sanglots. + +«Bah! dit Katelic, en haussant les épaules, il n'est pas des plus fins, +le bonhomme Iann pied tordu! et je lui en ferais bien voir de toutes +les couleurs. Ne pleurez pas tant, voisine, les larmes n'avancent à +rien. Montez dans mon grenier, vous y trouverez quelques bottes de lin, +qui me restent de l'an dernier. Prenez-en deux ou trois, répandez-les +dans les prés, dans les champs, sur les haies et les buissons, aux +environs de votre courtil, et, quand Iann rentrera, ce soir, vous lui +direz que vous aviez trouvé moyen de faire tout ce qu'il vous avait +commandé, mais que, pendant que le lin séchait sur le pré, est venu un +ouragan, qui a tout emporté, et, pour lui prouver la vérité de ce que +vous lui direz, vous lui ferez voir ce qui est accroché aux haies et +aux buissons.» + +Godic fut dans l'admiration d'un stratagème si ingénieux et s'en alla, +chargée de trois bottes de lin sec, qu'elle éparpilla de tous côtés, +comme l'avait conseillé sa commère. + +Iann rentra, à l'heure ordinaire; il n'avait pas l'air de bonne humeur, +et ses petits yeux gris étincelaient, sous ses gros sourcils. + +«Avez-vous fait ce que je vous ai commandé?» cria-t-il à sa femme, +avant même d'entrer dans la maison. + +Godic prit un air de douceur et de tristesse hypocrites. + +«Oui, mon mari, je vous ai obéi de point en point, mais nous n'avons +vraiment pas de chance, mon pauvre homme. + +--Qu'y a-t-il encore? demanda Iann, défiant. Qu'est-il arrivé +d'extraordinaire? + +--Ce qui est arrivé?... ce qu'on voit tous les jours, dans cette +saison. Vous savez bien quelles grandes tempêtes il y a au mois de +septembre. + +--Oui, qu'est-ce que les tempêtes viennent faire ici? Parlez-moi de mon +lin, je vous prie. + +--Votre lin! Eh bien! est-ce qu'il ne fallait pas le faire sécher, +quand je l'ai sorti de l'étang, où il avait roui? je l'ai mis sur le +pré, par un beau soleil. Ah! si vous l'aviez vu! il était si beau, +qu'on n'a jamais récolté le pareil dans le pays. + +--Après? dit Iann, impatienté. + +--Après? l'Ouragan est venu; il a tout emporté, oui, tout; pas un brin +n'est resté en place, et quand je suis venue pour mettre le lin en +bottes, afin de le monter au grenier, il n'y avait plus rien sur le pré. + +--Ta ta ta, voilà encore de vos menteries. Je ne crois pas de pareils +contes, dit Iann. + +--Voilà comme vous êtes toujours, me traitant de menteuse, pour un oui, +pour un non!... Si vous ne me croyez pas, venez avec moi, vous verrez, +de vos propres yeux, où est votre lin.» + +Iann, tout maugréant, se laissa conduire au pré, et quand il vit +le lin, accroché aux buissons, éparpillé sur les haies, sur les +arbres, comme si un vent violent l'avait poussé de-ci, de-là, il fut +complètement la dupe des mensonges de Godic. + +«C'est vrai que nous n'avons pas de chance! dit-il. Mais puisque c'est +l'Ouragan qui a causé le dommage, il faut qu'il me le paye. J'ai appris +autrefois de ma grand'mère où demeurait le Maître des Vents. Je vais me +plaindre à lui des méfaits de son fils. Allons, rentrons au logis; nous +n'avons plus rien à faire ici. Demain, au petit jour, je partirai.» + +Le jour suivant, de grand matin, Iann se leva, mit son habit des +dimanches, prit son penn-baz[17], une tourte de pain d'orge et quelques +galettes de blé noir, dans son bissac, et partit, aussi bon train que +s'il n'avait pas été Iann-troad-Scarbet[18]. + + [17] Bâton dont l'extrémité inférieure se termine en boule. + + [18] Jean pied tordu. + +[Illustration: IL ARRIVA AU PIED D'UNE COLLINE ROCHEUSE.] + +Il marcha longtemps, longtemps, toujours dans la même direction. A +force d'aller plus loin, toujours plus loin, il arriva au pied d'une +colline rocheuse sur laquelle était assise, comme sur un trône, une +vieille femme d'une taille colossale. Ses cheveux blancs flottaient au +vent, et une longue dent noire, la seule qui lui restât, branlait dans +sa bouche. + +Le petit tailleur n'était point poltron. Sans s'émouvoir, il dit à la +géante: + +«Bonjour, grand'mère.» + +La vieille sourit, en voyant l'air résolu de l'homme chétif qui lui +parlait: + +«Bonjour, bonjour! petit, répondit-elle. Que cherchez-vous? + +--Je cherche la demeure des vents. + +--Alors, vous êtes au terme de votre voyage, car la demeure des vents, +c'est ici, et je suis leur mère. Que leur voulez-vous? + +--Me plaindre du dommage qu'ils m'ont causé. + +--Ah! mon pauvre petit homme, vous n'êtes pas le seul qui se plaigne +des maux que mes fils déchaînent sur le monde. Mais, nul, avant vous, +n'avait été assez hardi pour venir apporter ses réclamations jusqu'ici. +Puisque vous avez eu confiance en moi, je vous en récompenserai. +Dites-moi votre affaire.» + +Iann raconta toute l'histoire de son lin perdu. + +«Bon! dit la vieille, si c'est mon fils l'Ouragan qui a causé le +dommage, je le forcerai à vous donner une indemnité.» + +Elle descendit de la colline, fit quelques pas et, montrant à Iann une +grande hutte délabrée: + +«Entrez dans ma maison, je vais vous donner à boire et à manger pour +soutenir vos forces. N'ayez pas peur de mon fils; quand il rentrera, je +l'empêcherai de vous faire du mal.» + +Iann, à demi rassuré par ces paroles, suivit son étrange hôtesse. +Ce qu'elle appelait sa maison n'était qu'une cabane de terre et +de branchages. Le vent y entrait de tous les côtés, avec de longs +sifflements; on y gelait, comme dans le mois noir[19]. + + [19] Miz dû (novembre). + +Bientôt, on entendit un bruit épouvantable: les loups hurlaient, les +arbres craquaient et les petites pierres volaient en l'air. + +[Illustration: «IL Y A UN CHRÉTIEN ICI, JE VAIS LE MANGER.»] + +«Voici mon fils l'Ouragan qui arrive», dit la vieille. + +En un clin d'œil, Iann fut sous la table, la porte s'ouvrit avec +fracas, l'Ouragan entra en mugissant, huma l'air avec bruit, et s'écria: + +«Je sens la chair humaine! Il y a un chrétien ici, je vais le manger! + +--Non, mon fils, vous ne mangerez pas ce joli petit chrétien. + +--Et qui m'en empêchera? + +--Moi.» + +L'Ouragan gronda sourdement. + +«Non seulement vous ne le mangerez pas, mais vous le dédommagerez du +mal que vous lui avez causé.» + +Et, prenant Iann par la main, elle le fit sortir de dessous la +table. L'Ouragan, en le voyant, ouvrit une bouche énorme, et voulut +se précipiter sur lui pour l'avaler; mais sa mère le retint, et lui +montrant du doigt un grand sac pendu à une poutre du toit: + +«Voulez-vous être mis en prison?» dit-elle. + +Il se calma aussitôt. Alors, le tailleur s'enhardit et dit sans trop +balbutier: + +«Bonjour, monseigneur l'Ouragan. + +--Bonjour, bonjour, qu'est-ce que tu me veux? + +--Vous m'avez ruiné, monseigneur l'Ouragan. + +--Comment cela, mon brave homme? + +--Vous avez enlevé tout mon lin de la prairie où ma femme l'avait +étendu pour sécher. + +--Ce n'est pas vrai, mon ami. Ta femme est une paresseuse et une +menteuse. Elle t'a fait contes sur contes, au sujet de ce fil. Au lieu +de rester tranquillement à travailler chez elle, elle va bavarder dans +tout le pays; elle n'a pas seulement filé trois bobines, et toutes ces +histoires de four et de fournier, de prés et de séchage, sont autant +de mensonges. Je ne t'ai causé aucun dommage, donc je ne te dois rien, +mais je te connais, toi, tu es un brave homme, un bon travailleur, fort +à plaindre d'avoir une pareille femme. Je veux venir à ton secours pour +te récompenser du courage que tu as montré en venant ici, et de ta +confiance en ma justice. Viens avec moi.» + +Iann suivit l'Ouragan, dont il n'avait plus peur maintenant, car +celui-ci parlait d'une voix douce et bonne. Ils allèrent droit à +l'écurie: un mulet d'assez pauvre mine tirait, d'un air de bon appétit, +après le foin de son râtelier. L'Ouragan le détacha et mettant le licou +dans la main du petit tailleur: + +«Tiens, lui dit-il, voilà une bête qui te fournira de l'or et de +l'argent à discrétion. Quand tu en auras besoin, tu n'auras qu'à +étendre par terre une serviette blanche, sous sa queue, en disant: +«_Mulet, fais ton devoir!_...» En peu d'instants, ta serviette sera +pleine de bons écus sonnants. Emmène-le, et surtout prends bien garde +qu'on ne te le vole, si tu ne veux pas retomber dans ta pauvreté. + +--Grand merci, monseigneur l'Ouragan, dit Iann, en ôtant son chapeau. +Grand merci de votre bonté! et merci aussi à la bonne femme, votre +mère, qui m'a donné à souper. Merci à tous et bonne santé aussi!» + +Le petit tailleur ne tarissait pas en expressions de reconnaissance. +L'Ouragan y mit fin en lui montrant le chemin par où il devait s'en +aller et en lui disant de partir. + +Voilà donc notre ami Iann en route pour retourner chez lui. Il tirait +par le licou son mulet, n'osant pas monter sur un animal si précieux, +de peur de le fatiguer. + +Cependant, il avait hâte de s'assurer si l'Ouragan avait dit vrai. + +Il s'arrêta dans une lande déserte, regarda à droite, à gauche, de +tous côtés, pour voir si personne ne se montrait, puis il étendit son +mouchoir par terre, sous la queue du mulet, et dit d'une voix mal +assurée: «_Mulet, fais ton devoir!_» + +Aussitôt, les pièces d'or et d'argent tombèrent dru comme grêle, et +couvrirent entièrement le mouchoir. Iann les ramassa, en remplit ses +poches, et se remit en chemin, riant, chantant, sautant, gambadant +comme un fou, car il ne se possédait plus de joie. Vers le coucher du +soleil, il arriva devant une belle auberge, et résolut d'y passer la +nuit. Il était fier comme un seigneur, et ses poches gonflées d'argent +lui donnaient un aplomb qu'il n'avait jamais eu. + +«Holà! l'hôte!... cria-t-il, dès l'entrée, as-tu de la place pour mon +mulet et moi? Je veux une belle chambre! la plus belle de la maison! et +tu me serviras ce que tu as de meilleur à boire et à manger!» + +Le garçon d'écurie s'était approché et regardait, d'un air étonné, ce +petit homme mal tourné, qui parlait avec tant d'assurance. + +«Toi, l'ami! dit Iann, je te confie mon mulet. Prends-en autant de soin +que si c'était moi-même. Bouchonne-le, étrille-le, donne-lui du foin, +du son, de l'avoine, à discrétion. Ne le laisse manquer de rien, et +surtout... écoute-moi bien! ceci est très important!... ne lui dis pas: +«_Mulet, fais ton devoir!_» + +--Pourquoi? demanda le garçon d'un air niais. + +--Parce que... non! tu n'as pas besoin de savoir le pourquoi; c'est mon +secret... Va, emmène le mulet, et gare à tes oreilles s'il lui arrive +malheur.» + +Le garçon conduisit l'animal à l'écurie, l'installa devant une +mangeoire bien garnie et commença à le bouchonner. + +«Cet homme est fou, pensait-il, tout en maniant le bouchon de paille; +cette bête-ci n'a pas seulement fait trois lieues, et elle ne portait +rien, pas même son maître; elle n'est ni sellée ni bâtée, elle n'a pas +l'air malade, elle mange de bon appétit, et ce n'est toujours pas pour +sa beauté qu'elle est si précieuse; elle ressemble à notre Grison. +Hé! Grison! voilà un camarade! range-toi un peu pour lui faire place. +On les prendrait l'un pour l'autre, ma foi! Ah! voilà qu'on entend +rire le petit homme, en bas. Quelle tournure il a! C'est sûrement +un tailleur de campagne. Et quels airs il se donne! Tu feras ceci! +tu feras cela! Tu diras ci, tu ne diras pas ça!... Qu'est-ce que ça +peut bien lui faire qu'on ne dise pas à son mulet: «_Mulet, fais ton +devoir!_» Il y a de la sorcellerie là-dedans. Ce n'est pas naturel +qu'un individu de si chétive mine fasse le seigneur comme celui-là... +Il faut que j'en parle à mon maître!» + +[Illustration: DES PIÈCES D'OR ET D'ARGENT TOMBÈRENT DRU COMME GRÊLE.] + +Quand tout le monde fut couché dans la maison, sauf l'hôtelier et sa +femme, qui étaient restés pour fermer les portes, le valet d'écurie +vint leur faire part de ses soupçons. + +«Nous allons bien voir ce qui en est, répondit l'hôtelier; cet imbécile +a bu et mangé comme quatre, il avait des écus plein ses poches et il +s'est vanté qu'il en aurait tous les jours autant. Ce mulet doit être +un animal enchanté. Prends une lanterne et suis-moi.» + +La femme de l'hôte voulut l'accompagner, car sa curiosité était aussi +éveillée par les singulières façons du pauvre Iann-troad-Scarbet. Ils +arrivèrent donc tous trois à l'écurie et l'hôtelier dit à voix haute +et sans hésiter: «_Mulet, fais ton devoir!_» + +Les pièces d'or et d'argent tombèrent immédiatement; la femme défit son +tablier, l'étendit, pour les recevoir, et le retira tout plein. + +Alors, on emmena le mulet dans un cellier bien clos, au bout du jardin, +et on mit à sa place le vieux Grison. + +Le lendemain matin, Iann, qui avait dormi comme un bienheureux, déjeuna +bien, paya de même, et se disposa à partir. + +«Amène-moi mon mulet, cria-t-il au garçon d'écurie... C'est bon! Tiens, +voilà un petit écu pour la peine que tu as eue de le soigner. L'as-tu +bien fait manger ce matin, au moins? + +--Oui, oui, soyez sans inquiétude, il n'a manqué de rien.» + +Et Iann partit, sans se douter du tour qu'on lui avait joué. Comme il +lui restait encore beaucoup d'argent de la veille, il n'eut pas besoin +de faire appel à son mulet, et voulut en réserver la surprise à sa +famille. Il chemina sans se presser, et arriva, vers le soir, dans son +village. + +Godic était sur le pas de la porte. + +Au lieu de courir embrasser son mari, et d'être joyeuse de le revoir, +elle éclata en cris et en injures, aussitôt qu'elle l'aperçut: + +«Te voilà enfin, sans-cœur! vaurien! monstre d'homme! Où es-tu allé +courir, laissant là femme et enfants qui meurent de faim? Ah! pendard! +si je te tenais!» + +Et elle lui montrait le poing... + +«Taisez-vous, ma femme, répondit Iann, d'un ton tranquille, en homme +qui a la conscience nette et l'esprit satisfait. Vous ne serez plus +sans pain, à présent. Vous ne manquerez plus de rien, ni vous ni les +enfants. Nous sommes devenus riches!» + +Godic le regarda ébahie... + +«C'est vous qui êtes devenu fou, Iann, mon mari, dit-elle. Il ne nous +manquait plus que ce malheur-là! + +--Vous allez voir! dit Iann, d'un air triomphant. Otez votre tablier, +mettez-le par terre, sous la queue de ce mulet.» + +[Illustration: «TE VOILA, SANS-CŒUR! VAURIEN! MONSTRE D'HOMME!»] + +Godic obéit, tout en rechignant. + +Alors Iann se redressa de toute la hauteur de sa petite taille, et, +d'un ton impérieux, il dit: «_Mulet, fais ton devoir!_» + +Mais rien ne tomba sur le tablier: «_Mulet, fais ton devoir!!_» cria +plus fort le petit tailleur. + +Rien encore: «_Mulet, fais ton devoir!!!_» hurla Iann d'une voix de +tonnerre. + +Grison secoua les oreilles, et, cette fois, il tomba quelque chose sur +le tablier, mais ce n'était ni de l'or ni de l'argent... + +Pour le coup, Godic ne contint plus sa colère; elle courut chercher un +bâton, et revint, furieuse, pour assommer son mari. Le pauvre petit +homme se mit à courir de toute la force de ses jambes, pour l'éviter, +car elle était bien plus forte que lui, et il avait peur des coups. + +Il marcha jour et nuit, sans s'arrêter, jusqu'à ce qu'il eût retrouvé +l'Ouragan. + +Celui-ci, en le voyant revenir, tout triste et épuisé de fatigue, fut +pris de compassion. + +«Je sais pourquoi tu reviens, mon pauvre homme, dit-il. Tu n'es guère +malin, conviens-en. Tu t'es laissé prendre le mulet que je t'avais +donné, là-bas, dans la première auberge où tu as logé en retournant +chez toi. + +--C'est pourtant vrai! monseigneur l'Ouragan, répondit Iann, d'un air +piteux. Mais, voyez-vous, c'était la première fois que j'avais quelque +chose de précieux à garder. Je ne savais pas bien m'y prendre... et +puis, la joie m'avait tourné la tête. + +--Eh bien! tâche d'être plus habile, cette fois-ci. Je veux bien venir +encore à ton secours, seulement, sois moins confiant dans les autres, à +l'avenir. + +--Oh! oui! monseigneur l'Ouragan, ne craignez rien pour moi, je ne +serai plus si sot que je l'ai été. + +--Eh bien! voilà une serviette enchantée. Quand tu l'étendras sur une +table en disant: «_Serviette, fais ton devoir!_» elle se couvrira +aussitôt de mets et de boissons. Emporte-la chez toi, et surtout ne va +pas te la laisser voler! + +--On m'enlèverait plutôt la vie!» s'écria Iann, dans sa reconnaissance. + +Et il partit, avec son nouveau trésor. Il n'avait pas perdu l'espoir +de retrouver son mulet. Il s'arrêta donc à la même auberge que la +première fois; il y trouva tout en rumeur. Elle était pleine de gens +qui riaient, qui dansaient, qui chantaient. Un grand feu flambait dans +la cuisine; on y rôtissait force poulets, gibier, quartiers de viande; +on avait mis en perce un grand tonneau de cidre et un baril de vin. +C'était un repas de noces comme on n'en voit pas souvent. Le marié +et la mariée firent bon accueil au petit tailleur, et l'invitèrent à +prendre part au festin, ce qu'il accepta très volontiers. Il s'assit +modestement au bas bout de la table et commença à manger d'assez bon +appétit; mais, au bout d'un moment, quand sa faim fut apaisée, il +lui sembla que les ragoûts sentaient la fumée, que les rôtis étaient +brûlés, les poulets desséchés, le cidre aigre et le vin plat. + +[Illustration: POUR LE COUP, GODIC NE CONTINT PLUS SA COLÈRE.] + +«Vous ne mangez, ni ne buvez, voisin, lui dit un gros homme, assis à +côté de lui, et qui, depuis le commencement du repas, ne faisait que +tordre et avaler. + +--Je n'ai plus faim, dit Iann, d'un air un peu dédaigneux. + +--Il n'est pas nécessaire d'avoir faim pour se régaler, quand on a tant +de bonnes choses devant soi, reprit l'autre, avec un gros rire. Quel +festin! En avez-vous jamais vu un pareil? + +--Peuh! fit Iann, du bout des lèvres.» On aurait dit qu'il avait mangé +à la table du roi, toute sa vie. + +«Comment? peuh! je vous trouve bien difficile, mon gaillard! Vous +n'avez pas déjà si brillante mine! A qui ferez-vous croire que vous +avez été nourri d'ortolans rôtis?» + +Iann sentit la colère lui monter à la tête, et, regardant son grand +voisin avec un air de défi: + +«Vous allez bien voir, dit-il, si je sais ce que c'est qu'un beau +repas! Et je vais vous montrer, à vous et à tous les convives, ce qu'on +entend par là! + +--Vous, petit bonhomme? + +--Oui, moi! Oui, moi!! et tout de suite encore!!» + +Le bruit de leur dispute attira l'attention du marié. + +«Hé? là-bas, qu'avez-vous à vous quereller ainsi? dit-il. + +--C'est ce bonhomme, mon voisin de table, qui prétend pouvoir vous +servir tout de suite un repas beaucoup plus beau que celui-ci. + +--Ah! ah! ah! quelle plaisanterie! + +--Ce n'est pas une plaisanterie, dit très haut notre ami Iann, c'est +une vérité! vous allez bien voir!» + +Tous les yeux se tournèrent vers lui et chacun cessa immédiatement de +boire et de manger. + +Iann se leva, tira sa serviette de sa poche, la déplia, et l'étendit +devant lui: «_Serviette! fais ton devoir!_» s'écria-t-il fièrement. + +Aussitôt, la table se couvrit, par enchantement, des mets les plus +délicieux, de friandises de toutes sortes, de vins exquis, de liqueurs +fines. + +Les convives, d'abord stupéfaits d'étonnement, n'osaient pas faire +honneur à ce nouveau festin, digne de la table d'un prince, mais, +peu à peu, ils s'enhardirent, et l'on n'entendait plus que des cris +d'admiration et de satisfaction gourmande. + +[Illustration: IANN DÉPLIA SA SERVIETTE ET DIT: «SERVIETTE, FAIS TON +DEVOIR.»] + +Iann fut appelé à la place d'honneur; il embrassa la mariée, la trouva +jolie, et but si souvent à sa santé, que le soir, grisé d'orgueil et un +peu aussi de bon vin, il regagna sa chambre en marchant encore un peu +plus de travers que de coutume, et sans penser à sa serviette restée +sur la table. + +L'hôtelier n'eut garde de laisser perdre une si bonne occasion: il +ramassa le talisman, et le rangea soigneusement au fond de son armoire. + +Le lendemain matin, Iann, dégrisé, se rappela tout ce qui s'était +passé la veille au soir. Il réclama sa serviette, mais ce fut en +vain; personne ne l'avait vue. Il ne reçut que des injures pour son +insistance. + +Furieux, désespéré, s'arrachant les cheveux, à moitié fou de rage et de +chagrin, il courut, tout d'une haleine, chez la Mère des Vents... + +L'Ouragan le vit venir. + +«Tu t'es encore laissé dérober ta serviette, malheureux! lui dit-il. + +--Ah! monseigneur l'Ouragan, ayez pitié de moi! répondit le petit +tailleur en sanglotant. C'est bien vrai que je suis un âne, un +imbécile, tout ce qu'on peut trouver de plus niais au monde. +Accablez-moi de reproches, je les mérite. Mais ce qui est sûr aussi, +c'est que ma femme et mes enfants meurent de faim, et que je ne me +sens pas le courage de revenir à la maison sans leur rapporter quelque +chose... + +--Tu fais vraiment peine à voir, mon pauvre homme, dit l'Ouragan. Je +veux bien venir à ton aide, encore une fois, mais c'est la dernière, +entends-tu bien? Prends ce bâton de houx; quand on lui dit: «_Bâton, +fais ton devoir!_» il se met à battre les ennemis de son maître, sans +que rien ni personne puisse l'arrêter. Il ne cessera, que quand tu +lui diras: _Assez battu!_ Si tu sais t'y prendre, ce bâton te fera +rattraper ton mulet et ta serviette.» + +[Illustration: LE BATON SE MIT A TAPER SUR LES TROIS COMPAGNONS.] + +Iann, après de grands remerciements, quitta l'Ouragan et revint à +l'auberge. On lui fit beaucoup d'amitiés, car on pensait que, cette +fois encore, il rapportait de sa course quelque talisman merveilleux. +Il fit voir, sans tarder, qu'on ne se trompait pas. La noce était +partie, il ne restait plus dans la maison que l'hôtelier, sa femme et +leur valet. Il soupa avec eux, tenant toujours dans sa main gauche, son +gourdin, dont il n'avait pas voulu se séparer. Le repas fini, il le +posa sur la table, puis dit très haut: «_Bâton, fais ton devoir!_» Et +voilà que le bâton se mit à sauter, à voltiger, à taper dru et ferme, +de droite, de gauche, par-ci par-là, sur les trois compagnons de Iann. +Ils avaient beau se cacher, sous la table, derrière les portes, dans +tous les petits coins, le bâton les y poursuivait, les atteignant +partout, et frappant sans relâche. + +«Grâce! grâce! miséricorde! criaient les patients. + +--Non! non! disait Iann, cela vous apprendra à voler les voyageurs qui +descendent chez vous! + +--Grâce! grâce! nous ne le ferons plus. + +--Cela m'est bien égal! + +--Nous vous rendrons tout! vous voulez donc notre mort? + +--Allez chercher la serviette et le mulet, et le bâton cessera de +frapper. + +--Nous n'osons pas, nous serions assommés en route. + +--_Assez battu!_» dit Iann, et le bâton s'arrêta immédiatement. + +Cinq minutes après, il partait, pour s'en retourner chez lui avec ses +trois talismans. + +S'il a su les conserver, il n'est pas à plaindre, car il ne manque de +rien et Godic, de peur du bâton, n'est sans doute plus ni méchante, ni +paresseuse, ni menteuse. Mais je n'en sais pas plus long, car depuis le +jour où Iann-troad-Scarbet est revenu au village, je n'ai pas eu de ses +nouvelles. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 63) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: «VOUDRIEZ-VOUS VOUS MARIER AVEC MOI, JEUNE FILLE?»] + +LE CHATEAU DE CRISTAL + +I + + +Il y avait une fois deux pauvres gens, mari et femme, qui avaient sept +enfants: six garçons et une fille. Le plus jeune des fils, Yvon, et sa +sœur Yvonne, étaient d'un caractère aimable et doux; ils semblaient +un peu simples d'esprit, et leurs frères les taquinaient, les +tourmentaient en cent façons, abusant de leur simplesse pour ne leur +laisser que les tâches les plus pénibles et la plus chétive nourriture. +Yvon ne se révoltait jamais, et Yvonne non plus, mais elle était +toujours triste et on la voyait bien rarement sourire. C'était pourtant +une jolie fille, et si elle avait été heureuse et bien parée, personne +dans le pays n'aurait pu lutter de beauté avec elle. Mais, moitié à +cause de sa pauvreté, moitié à cause du peu de soin que sa mère avait +d'elle, la malheureuse petite ne portait jamais que les plus humbles +vêtements. + +Tous les matins, quelque temps qu'il fît, on l'envoyait sur la lande +garder les vaches et les moutons, avec un morceau de pain d'orge ou +une galette de blé noir pour toute pitance, et elle ne revenait que le +soir, au coucher du soleil. + +Un jour que, selon son habitude, elle était partie de bonne heure avec +son chétif troupeau, elle rencontra, sur son chemin, un jeune homme +beau comme le jour, et vêtu de soie et d'or, comme un prince. Elle le +regardait, éblouie; quelle fut sa surprise lorsqu'il s'approcha d'elle +et lui dit: + +«Voudriez-vous vous marier avec moi, jeune fille?» + +Elle se troubla, baissa les yeux, et répondit d'un air modeste: + +«Je ne sais pas, monseigneur. Il faut que je demande à mes parents la +permission de me marier. + +--Vous la donneront-ils? + +--Qui sait? mon Dieu! je n'ai guère de contentement par eux!» + +Et deux larmes coulèrent sur ses joues. + +Le jeune homme en eut pitié. + +«Demain à la même heure, vous me retrouverez ici, dit-il. Rapportez-moi +une réponse, ma douce Yvonne,--et ne pleurez plus», ajouta-t-il, en +essuyant les pleurs de la pauvre fille. + +Il disparut alors; Yvonne, toute la journée, ne fit que rêver à lui. Le +soir, elle revint à la maison, chantant d'un cœur gai, tout en chassant +ses moutons devant elle. + +«Qu'a donc Yvonne, pour chanter ainsi? dit Hervoan, le frère aîné, +tout surpris; jamais nous ne l'avons vue si contente. + +--Je vais le savoir», dit sa mère, et elle courut à l'étable, où la +jeune fille faisait rentrer son troupeau. + +Celle-ci répondit sans embarras à toutes les questions, raconta son +aventure, et demanda la permission d'épouser le bel inconnu. + +«Pauvre sotte! s'écria sa mère, quel conte me faites-vous là? vit-on +jamais un seigneur tel que celui dont vous parlez, épouser une petite +bergère? Il a voulu se moquer de vous. + +--Non, ma mère, répondit Yvonne avec plus d'assurance qu'elle n'en +montrait d'ordinaire; il a vraiment l'intention de m'épouser, puisqu'il +n'attend que votre consentement. + +--Pourquoi voulez-vous vous marier, je vous le demande? Pour être +malheureuse?... + +--Je ne le serai jamais plus que je ne le suis», dit Yvonne d'une voix +grave et triste. + +Sa mère ne sut que répondre. Elle haussa les épaules, lui tourna le dos +et s'en alla. + +Le lendemain matin, au lever du soleil, la bergère fit sortir son +troupeau et le conduisit à la lande. Au même endroit que la veille, +elle rencontra le beau jeune homme qui lui dit de nouveau: + +«Voulez-vous être ma femme? + +--Je veux bien, répondit-elle en rougissant. Mais venez faire votre +demande chez mes parents. + +--Très volontiers, partons tout de suite.» + +La famille d'Yvonne fut dans une telle stupéfaction en voyant ce beau +prince, si richement paré, vouloir épouser la petite bergère, que père, +mère et frères dirent _oui_ sans hésiter. + +On fixa le jour de la cérémonie et le prince partit, après avoir +promis de se charger de tous les frais des noces. Elles furent +célébrées avec beaucoup de pompe et de solennité. Le marié vint +chercher l'épousée dans un superbe char tout doré, attelé de quatre +chevaux blancs, qui avaient des harnais d'or et des housses de drap +d'argent, toutes garnies de pierreries. Sur leur tête, se balançait un +haut panache de plumes roses. Le garçon d'honneur était presque aussi +beau et bien paré que le marié et tous deux brillaient comme le soleil. + +Aussitôt après le repas, le prince se leva de table, et dit à Yvonne de +monter dans le char. + +«Ne puis-je aller chercher mes vêtements? demanda-t-elle. + +--C'est inutile, vous en trouverez tant que vous voudrez et de bien +plus beaux dans mon palais. N'emportez rien d'ici, et venez, belle +Yvonne.» + +Elle lui obéit, et se plaça sur le char à côté de lui. + +Au moment où ils allaient partir, ses frères s'écrièrent: + +«Ne pourrons-nous savoir où vous allez? Quand nous voudrons revoir +notre sœur, où la trouverons-nous? + +--Au Château de Cristal, de l'autre côté de la mer Noire», dit le +prince. + +Il fit un signe, les quatre chevaux s'enlevèrent, prirent le galop et +tout disparut en quelques minutes. + + +II + +Il y avait environ un an qu'Yvonne était mariée. Ses parents, grâce +aux libéralités du prince, vivaient dans une grande aisance, mais +ils n'avaient eu aucune nouvelle de leur fille. Les cinq fils aînés, +désireux de voir du pays et aussi de savoir si leur sœur était heureuse +avec son mari, résolurent de partir à sa recherche. Ils se fournirent +de tout ce qui leur était utile en habillements, armes et provisions, +ils montèrent les meilleurs chevaux qu'ils purent se procurer et firent +leurs adieux à la famille. + +Yvon les avait en vain suppliés de l'emmener. La prospérité ne +les avait pas rendus meilleurs, et le pauvre enfant fut repoussé +brutalement. Il s'en alla pleurant, car il chérissait sa sœur Yvonne, +et ne pouvait se consoler d'en être séparé. + +Les cinq cavaliers partirent un beau matin. Leur bourse était bien +garnie, leurs montures excellentes. On peut voyager longtemps dans de +telles conditions, sans se lasser. Ils allaient donc toujours devant +eux, du côté du soleil levant, demandant partout où se trouvait le +Château de Cristal et recevant partout la même réponse: Plus loin! +encore plus loin! Après avoir traversé bien des pays divers, ils +arrivèrent sur la lisière d'une grande forêt qui avait au moins +cinquante lieues de tour. Ils se consultèrent avant de s'y engager, +car ils craignaient de s'y égarer ou même de s'y perdre sans retour, +tant elle leur paraissait sombre et touffue. Un vieux bûcheron à barbe +blanche vint à passer près d'eux. + +«Bonjour, grand-père, dit Hervoan, savez-vous le chemin du Château de +Cristal? + +--Bonjour, mes fils, bonjour; je ne suis jamais allé dans l'endroit que +vous dites, mais je sais que, dans la forêt, il y a une longue avenue +qu'on appelle l'allée du Château de Cristal. Sans doute, c'est parce +qu'elle y conduit.» + +Les jeunes gens furent bien joyeux d'apprendre qu'ils approchaient +enfin du but de leur voyage. + +«Où trouverons-nous cette avenue? demandèrent-ils. + +--Pas bien loin d'ici. Marchez encore pendant une demi-heure environ +et, sur votre droite, vous en verrez l'entrée.» + +Ils donnèrent un écu au vieux bûcheron et suivirent ses instructions. +Ils trouvèrent en effet l'avenue; son nom était inscrit sur un poteau; +ils ne pouvaient se tromper et s'y engagèrent sans hésitation. Ils +n'avaient pas fait cent mètres qu'ils entendirent un grand bruit +au-dessus de leurs têtes. On aurait dit d'un orage passant sur les +cimes des arbres; le tonnerre roulait en grondements sourds et les +éclairs se succédaient avec rapidité. Les chevaux, effrayés, refusaient +d'avancer, ou menaçaient de s'emporter, et leurs cavaliers avaient +toutes les peines du monde à les maintenir. Au bout d'une heure, +l'orage se calma, mais la nuit était venue et l'inquiétude commença à +saisir les cinq frères. + +«Je ne sais trop où et comment nous allons passer la nuit, dit l'aîné +en regardant autour de lui. Cette forêt doit être remplie de bêtes +fauves. Nos chevaux seront dévorés et peut-être nous-mêmes aussi. Si +nous n'étions pas trop loin du Château de Cristal, ce que nous aurions +de mieux à faire serait de continuer notre route, en nous pressant un +peu. Mais comment savoir où nous en sommes? le bois semble de plus en +plus épais, à mesure que nous avançons. + +--Je crois que j'ai trouvé un moyen de nous renseigner», dit le cadet +qui était svelte et adroit. + +Et il se mit à grimper avec agilité sur un grand chêne, près duquel ils +s'étaient arrêtés. + +«Que vois-tu? lui crièrent d'en bas ses frères. + +--Je ne vois que des arbres, des arbres, à droite et à gauche, de tous +les côtés, au loin,... au loin!» + +Il descendit du chêne et tous se remirent en marche, mais la nuit +devint si noire, qu'ils ne parvenaient plus à se diriger dans la forêt. + +Une seconde fois le jeune homme grimpa sur un chêne. + +«Vois-tu quelque chose cette fois? lui crièrent ses frères avec anxiété. + +--Oui, je vois un grand feu! là-bas. + +--De quel côté? + +--Je ne puis pas vous le dire d'en haut, vous ne me comprendriez pas. + +--Laisse tomber ton chapeau par terre dans la direction du feu et +descends...» + +Il obéit, retrouva son chapeau, et les voyageurs reprirent leur pénible +course, dans l'espoir de trouver quelque habitation. + +Au bout d'un quart d'heure environ, ils virent la lueur rougeâtre +éclairer la forêt; cela leur donna du courage. Ils en avaient besoin, +car de nouveau un formidable orage passa sur leur tête. Les arbres +s'entre-choquaient et craquaient; des branches cassées et des éclats de +bois tombaient de tous côtés;... vent, grêle, tonnerre, éclairs, tout +faisait rage. Les malheureux voyageurs, éperdus, aveuglés, ne savaient +plus où ils en étaient. + +Tout à coup, la tempête cessa subitement, le silence se rétablit, les +étoiles reparurent sur un ciel clair et la nuit redevint belle et +sereine. Les chevaux qui, pendant l'orage, n'avaient cessé de trembler +et avaient résisté à tous les efforts faits pour les entraîner, se +mirent en marche d'un bon pas, et les cinq frères arrivèrent près du +feu. + +Une grande vieille, toute barbue, avec des dents longues et branlantes, +y jetait force bois pour l'entretenir. + +Hervoan s'avança vers elle et lui dit d'un air qu'il s'efforça de +rendre aimable: + +«Bonsoir, grand'mère! pouvez-vous nous enseigner le moyen d'arriver au +Château de Cristal? + +--Oui, vraiment, mes enfants, je puis vous montrer le chemin; mais +faites mieux; attendez ici que mon fils aîné soit rentré; il vous +donnera des nouvelles toutes fraîches du Château de Cristal, car il y +va tous les jours. Il ne va pas tarder, peut-être même l'avez-vous vu +dans la forêt. + +--Nous n'avons vu personne, grand'mère. + +--Si vous ne l'avez pas vu, vous l'avez entendu probablement, car il +fait du bruit, là où il passe, celui-là. Écoutez! justement le voilà +qui arrive.» + +En effet, un vacarme pareil à celui qui les avait déjà épouvantés se +faisait entendre. Il leur parut même encore plus terrible. + +«Cachez-vous vite, là, sous les branches d'arbres, dit la vieille, et +ne vous montrez pas, car mon fils, quand il rentre, a toujours grand +faim; s'il vous voit, il voudra vous manger.» + +Les cinq frères se blottirent sous un vaste amas de fagots, et, à +la lueur du feu, ils virent descendre du ciel un géant d'une figure +farouche. Il était vêtu de peaux de bêtes et couronné d'une branche de +chêne ployée. + +Aussitôt qu'il eut touché terre, il tourna la tête de droite et de +gauche... + +«Il y a de la viande fraîche ici! s'écria-t-il. Il faut que j'en mange +tout de suite, car je meurs de faim! + +--Vous voulez toujours tout manger, dit la vieille. Ne pourriez-vous +attendre un peu que votre souper soit prêt? + +--Il n'y a pas besoin de tant faire de cuisine; voilà cinq petits +chrétiens dont je ferai mon affaire.» + +La vieille le regarda avec des yeux menaçants et lui montrant un gros +bâton qu'elle tenait: + +«Gare à vous, dit-elle, si vous les touchez seulement du bout du doigt. +Grand brutal que vous êtes! croyez-vous que je vais vous laisser faire +du mal à vos propres cousins? les fils de ma sœur, des enfants si +gentils, si sages, qui sont venus ici exprès pour me voir!» + +Le géant se calma; il semblait d'ailleurs avoir grand'peur du bâton +maternel. + +«Si ce sont mes cousins, je ne leur ferai rien, dit-il. Du moment que +j'ai à souper, je ne tiens pas à les manger. Faites-les sortir de +là-bas, qu'on les voie.» + +La vieille amena les cinq frères; le géant les regarda curieusement. + +«C'est vrai qu'ils sont très gentils, s'écria-t-il, on dirait des +joujoux. Mais comme ils sont petits, mes cousins, ma mère! + +--C'est que ma sœur, qui était bien moins grande que moi, a épousé un +homme ordinaire, et mon mari, votre père, était un géant comme vous. + +--Ah! ah! ah! Ils sont vraiment drôles, ces petits bonshommes! je ne +les mangerai pas, je vous le promets. + +--C'est bon! je crois à votre promesse; mais ce n'est pas tout ce que +vous pouvez faire pour des parents, que de ne pas les manger. Il faut +aussi leur rendre service. + +--Et quel service puis-je bien leur rendre? + +--Les conduire au Château de Cristal, où ils veulent aller. + +--Hem! vous m'en demandez beaucoup. Écoutez: je ne peux pas les +conduire jusqu'au Château de Cristal, mais je puis les mettre sur la +voie, et faire avec eux un bon bout de chemin. + +--Merci, cousin, nous n'en demandons pas davantage, dirent les cinq +frères. + +--Bon! je suis bien aise que vous vous contentiez si facilement. +Couchez-vous là près du feu, car il faut que nous partions demain matin +de bonne heure. Je vous éveillerai quand le moment du départ sera venu.» + +Les jeunes gens s'enveloppèrent de leurs manteaux, s'étendirent près du +feu, la tête appuyée sur des fascines, et firent semblant de dormir, +mais ils ne dormaient pas, car ils n'osaient pas trop se fier à leur +cousin, le géant. + +Celui-ci s'était mis à souper. A chaque bouchée, il avalait un mouton, +et, de temps à autre, s'arrêtait pour boire un coup, d'une grande +cruche de cidre, puis il poussait un grognement de satisfaction et +recommençait. Son souper fini, il allongea son grand corps sur la +mousse et ronfla bientôt comme un orgue. + +A minuit juste, il se leva. + +«Allons, debout! cousins! cria-t-il, il est temps de partir!» + +Les cinq frères se levèrent. Il leur commanda de monter sur leurs +chevaux et de venir ainsi se placer sur un grand drap noir qu'il avait +étendu sur la terre près du foyer. + +Ils obéirent sans mot dire, et virent avec étonnement le géant entrer +dans le feu, que sa mère alimentait en y jetant de grandes brassées +de bois sec. A mesure que la flamme augmentait, on entendait un bruit +semblable à celui qui s'était fait dans la forêt; et peu à peu, le drap +se soulevait de terre, enlevant avec lui hommes et chevaux. + +Quand les habits du géant furent consumés, il prit la forme d'une +énorme boule de feu et monta très haut. Le drap noir le suivit et +les cinq frères voyagèrent ainsi pendant quelque temps. A l'aube du +jour, ils se trouvaient au dessus d'une grande plaine. Le géant y fit +descendre le drap et dit à ses cousins: + +«Vous voilà sur le chemin du Château de Cristal. Tirez-vous d'affaire +comme vous pourrez maintenant, car je ne puis vous conduire plus loin.» + +Les voyageurs le remercièrent, et il continua sa route. + +[Illustration: A CHAQUE BOUCHÉE IL AVALAIT UN MOUTON.] + +Ils regardèrent autour d'eux et furent très étonnés de l'étrange pays +où ils se trouvaient. A perte de vue, s'étendait une plaine, partagée +en deux moitiés bien différentes l'une de l'autre. D'un côté, elle +était aride et brûlée par le soleil; on n'y voyait que des pierres, +des bruyères à demi desséchées et des ajoncs grisâtres; de l'autre, +elle était couverte d'une herbe haute et grasse, et touffue et fraîche +à plaisir. Mais,--chose encore plus étonnante,--sur la plaine aride, +bondissaient des chevaux pleins d'ardeur; leur poil luisant, leur +croupe rebondie, leurs yeux vifs et brillants: tout en eux annonçait +le bien-être et la bonne santé; sur l'herbe fraîche, au contraire, +des chevaux maigres, presque décharnés, se soutenant à peine sur +leurs jambes, ne cessaient de se battre, et de chercher à se manger +réciproquement, comme s'ils mouraient de faim. + +Les cinq frères, cependant, étaient fort en peine, car leurs montures, +en touchant le sol, étaient tombées sans vie: les cinq cadavres +gisaient sur le drap noir. + +«Il ne manque pas de chevaux ici, dit Hervoan, nous avons de quoi les +harnacher, tâchons d'en attraper chacun un bon.» + +Tous les efforts furent vains; les beaux chevaux ne voulaient pas se +laisser prendre, pas même approcher. Harassés de fatigue et désespérant +de réussir à s'en emparer, les jeunes gens se résignèrent à monter +les chevaux maigres qui ne firent point de résistance. Mais à peine +les cavaliers furent-ils en selle, que leurs horribles coursiers +les emportèrent d'une course folle à travers les buissons, les +broussailles, les épines et finirent par les jeter sur les pierres, +parmi les ajoncs, meurtris, sanglants, à demi morts. Ils furent quelque +temps avant de reprendre l'usage de leurs sens. L'aîné se remit le +premier et, quand les autres furent aussi revenus à la vie, il tint +conseil avec eux. + +«Qu'allons-nous faire? dit-il, nous voilà sans chevaux, sans +ressources; jamais nous ne viendrons à bout de trouver ce Château de +Cristal. Peut-être en sommes-nous très loin encore, et, dans tous les +cas, nous pouvons être sûrs que des obstacles imprévus se dresseront +devant nous, à mesure que nous approcherons. Songez à tout ce qui vous +est arrivé depuis deux jours! Il me paraît prouvé que notre beau-frère +ne veut pas de notre visite. Qui sait à quoi nous nous exposons en +nous obstinant à aller chez lui? Nous courons peut-être au-devant de +dangers plus grands encore que ceux qui nous ont assaillis déjà. Pour +moi, je suis d'avis que nous renoncions à cette folle entreprise et que +nous retournions chez nous. En marchant toujours du côté où le soleil +se couche, nous y arriverons sûrement, puisque, pour nous en éloigner, +nous avons toujours été vers le point du ciel où le soleil se lève. +Qu'en dites-vous, mes frères? + +--Tu as raison, répondirent-ils tous en chœur. Nous avons eu assez de +peines et de fatigues. Retournons chez nous.» + + +III + +Après un long et pénible voyage, accompli au milieu de mille +difficultés, Hervoan et ses quatre frères virent enfin le toit de la +maison paternelle. Ils y furent reçus, avec des transports de joie, +par leurs parents qui les croyaient perdus, et les soins qu'on leur +prodigua, le repos, la bonne chère, les délassèrent promptement. + +Le soir, à la veillée, ils racontaient leurs aventures; le père et la +mère étaient tout oreilles et Yvon, assis sur son petit banc de pierre, +au coin du foyer, écoutait silencieusement, mais sans en perdre un mot, +ces récits émouvants. + +Un soir, d'un ton tranquille, il dit: + +«Moi, je veux aussi tenter l'aventure; je vais partir et je ne +reviendrai pas à la maison sans avoir vu ma sœur Yvonne. + +--Toi, petit imbécile! dit Hervoan. + +--Oui, moi. + +--Allons donc! et il haussa les épaules. + +[Illustration: «MARCHEZ DROIT DEVANT VOUS ET QUE RIEN NE VOUS ARRÊTE.»] + +--Pourquoi pas? J'aime mieux ma sœur qu'aucun de vous ne l'a jamais +aimée et, en quelque endroit qu'elle soit, je réussirai à la trouver.» + +Ses frères se moquèrent de lui, sa mère le gronda, mais son père, qui +était un vieux bonhomme sans malice, lui fit signe de ne pas insister +et, le lendemain matin, il lui donna un vieux cheval à demi fourbu, +quelques écus et sa bénédiction. + +Yvon partit, le cœur content; il suivit la même route que ses frères, +arriva comme eux à la forêt, mais au moment où il allait s'engager dans +l'avenue du Château de Cristal, il rencontra une vieille femme qui lui +dit: + +«Où allez-vous ainsi, mon enfant? + +--Au Château de Cristal, pour voir ma sœur, grand'mère. + +--Ce n'est pas là le bon chemin, mon petit ami; n'entrez pas dans la +forêt; prenez ce sentier que voilà, jusqu'à ce que vous arriviez à une +grande plaine; alors, vous suivrez la lisière de cette plaine et quand +vous verrez une route dont la terre est noire, vous la prendrez. Quoi +qu'il arrive, quoi que vous puissiez voir et entendre, ne vous effrayez +de rien, marchez toujours droit devant vous; que rien ne vous arrête. +Ne perdez pas courage, vous parviendrez au Château de Cristal et vous +verrez votre sœur. + +--Merci bien, grand'mère», dit Yvon. + +Et il prit le petit sentier. + +Il ne tarda pas à arriver à la plaine, puis à la route noire. Il allait +y entrer, quand il vit qu'elle était remplie de serpents entrelacés. +Son cœur fut glacé d'horreur en un moment. Mais se rappelant les +paroles de la vieille: «Quoi que vous voyiez, ne vous effrayez pas», il +poussa son cheval. L'animal tremblait de tous ses membres et refusait +d'avancer. Yvon lui enfonça les éperons dans les flancs. Le cheval +s'enleva des quatre pieds et vint retomber au milieu de la route. Les +serpents se dressèrent de toutes parts en sifflant, s'enroulèrent +autour de ses jambes; l'un d'eux le piqua au cou, et le pauvre animal +s'abattit aussitôt,... il était mort! + +Yvon se trouva donc seul, à pied, au milieu des hideux reptiles. Il ne +perdit pas courage cependant, et continua d'avancer intrépidement. Il +parvint sans blessure jusqu'au bout de la route noire. + +«J'en suis quitte pour la peur, se dit-il, mais quelle aventure! que +pourrait-il m'arriver qui fût pire que cela?» + +Il regarda autour de lui: un grand étang lui barrait le passage. Point +de barque pour le traverser. + +«Va toujours droit devant toi», m'a dit la vieille, «quoi qu'il +arrive!» Je ne veux pas retourner sur mes pas. Comment faire +pourtant?... Si encore je savais nager!... Arrive que pourra! je vais +essayer de passer.» + +Il entra résolument dans l'eau; le terrain était en pente douce... + +«Bon! se dit Yvon, ce n'est pas bien méchant.» + +L'eau lui monta aux genoux,... à l'estomac,... aux aisselles,... au +cou. Il avançait toujours!... Il sentit que le sol s'enfonçait,... +il ferma les yeux... et continua de marcher, bien qu'il eût de l'eau +par-dessus la tête. + +Il ne pouvait plus respirer, un bourdonnement sinistre bruissait dans +ses oreilles. + +«Vais-je mourir noyé?» pensait-il... Et il marchait toujours!... Il +suffoquait, ses idées se troublèrent... Il fit encore quelques pas;... +le sol se relevait... Par un effort désespéré, Yvon avança encore,... +sa tête sortit de l'eau,... il rouvrit les yeux,... l'air, la lumière +l'entouraient! Il respira longuement et tomba évanoui sur le gazon au +bord de l'étang. + +Quand il revint à lui, il vit qu'à l'endroit où il était tombé, +s'ouvrait un chemin étroit, profond et sombre, rempli d'épines et de +ronces qui se croisaient dans tous les sens, et avaient pris racine en +terre des deux bouts. + +Il essaya de se frayer un passage avec son couteau, mais la lame +s'ébrécha et il s'épuisa en efforts inutiles... + +«Que rien ne vous arrête», a dit la bonne femme, pensa-t-il, je ne +demande pas mieux que de lui obéir, mais, pour cette fois, c'est +presque impossible!» + +En examinant de plus près les ronces, il vit qu'au ras de terre, elles +laissaient un petit espace libre. Il s'y glissa à quatre pattes, rampa +comme une couleuvre et finit par passer, mais dans quel état, hélas! Il +avait laissé des lambeaux de vêtements à toutes les épines, son corps +était déchiré, sanglant, balafré de cent façons, et ses mains, qu'il +avait presque toujours tenues devant son visage pour défendre ses yeux, +n'étaient qu'une plaie. + +Malgré tout, il avait passé!! + +Il se trouvait maintenant dans un endroit désert et rocheux. Aucun +chemin n'y était tracé. + +«Que vais-je faire?» se dit-il. Un hennissement joyeux lui fit prêter +l'oreille, et il vit accourir au galop un cheval maigre, au poil +bourru, qui s'approcha de lui et sembla l'inviter à monter sur son dos. +Il reconnut alors son pauvre vieux coursier qu'il croyait mort dans la +route aux serpents. Cette vue lui causa une telle joie qu'il se mit à +pleurer et à caresser la bonne bête, qui lui répondit à sa façon, par +des petits cris d'amitié. + +Il le monta alors et se remit en route. Vers le soir, ils arrivèrent +à un rocher, placé en travers sur deux autres rochers[20]. Le cheval +frappa du pied celui de dessus: il bascula aussitôt et laissa voir +l'entrée d'un souterrain. Une voix qui en sortait dit: + + [20] Un dolmen. + +«Descends de cheval et entre!» + +Yvon obéit à cet ordre et fit quelques pas dans un couloir obscur, +étroit, infect, où il ne pouvait avancer qu'à tâtons. Les murs +suintaient une humidité visqueuse, l'air était empesté, le jeune +garçon étouffait... Derrière lui, il entendit bientôt un bruit +infernal, des cris, des rires, des injures; il semblait qu'une légion +de démons vînt fondre sur lui. + +«Je ne veux pas mourir ici! se dit-il, avec un peu de courage j'en +sortirai, comme je suis sorti de l'étang et du chemin des ronces; à +quoi me servirait de m'arrêter ou de reculer? en avant!» + +Il vit bientôt un petit point jaunâtre loin devant lui, et qui allait +toujours grandissant. Cette vue renouvela ses forces. Il pressa +le pas sans faire attention au vacarme toujours plus fort et plus +assourdissant. Une bouffée d'air frais vint rafraîchir son front +brûlant... et il arriva enfin sain et sauf au bout du souterrain, en +rase campagne. + +Il était dans un carrefour où six routes aboutissaient. Laquelle +prendre? + +«La vieille femme m'a dit: «Marche tout droit devant toi», pensa-t-il; +je n'ai donc qu'à suivre le chemin qui s'ouvre devant l'entrée du +souterrain. Il y a beaucoup de barrières, il est vrai, mais c'est +peu de chose auprès de tout ce que j'ai eu à vaincre pour arriver +jusqu'ici, et puis, peut-être pourrai-je les ouvrir.» Mais les +barrières étaient hautes, lourdes, bien fermées, infranchissables, Yvon +dut passer par-dessus en grimpant après les poteaux et en se laissant +glisser de l'autre côté. Cet exercice violent ne s'exécutait pas sans +lui causer une grande fatigue. A la dernière barrière, il était trempé +de sueur, moulu, courbaturé, incapable de faire un mouvement de plus, +lui semblait-il. + +Il était alors arrivé au haut d'une longue pente, car la route, +jusque-là, avait toujours été en montant. Mais, à partir de l'endroit +où il se trouvait, elle commençait à descendre, et, tout au bout, sous +un ciel de cristal, il vit un château de cristal immense, éblouissant, +étincelant de mille feux... + +«Dieu soit loué! me voilà au bout de mes peines!» s'écria-t-il, et, +oubliant sa fatigue, il courut jusqu'à la grande entrée... + +Une haute porte de cristal la fermait, sans qu'on vît ni gonds ni +serrures. Yvon la poussa, elle résista. + +«Peut-être, se dit-il, a-t-on fermé cette entrée-ci, et laissé une +petite porte ouverte.» + +Il fit vainement le tour des murs. Ils étaient de cristal, d'une seule +pièce, et si hauts, si hauts qu'on ne pouvait songer à les escalader. +On ne voyait personne sur les tours, il n'y avait ni cloche, ni marteau +à la grande porte devant laquelle il était revenu. Aucun moyen d'entrer +dans le château, ni d'appeler ceux qui l'habitaient. Le pauvre garçon +se sentait prêt à désespérer. Être venu de si loin! avoir pris tant +de peines! bravé tant de dangers! toucher au but et voir toutes ses +espérances échouer devant porte close! + +Son énergie et sa persévérance ne l'abandonnèrent pourtant pas cette +fois encore. A force de chercher, il découvrit un soupirail juste assez +grand pour qu'il pût y passer. Il s'y laissa glisser, retomba sur ses +pieds et vit avec bonheur qu'il n'était pas dans une cave, mais dans +une sorte de cellier, assez éclairé pour qu'on pût s'y diriger et +s'ouvrant sur l'intérieur par une porte fermée au loquet. Il pénétra +alors sans obstacle dans une grande cour pavée de cristal; il n'y +vit personne, n'y entendit aucun bruit et, étonné de ce silence, il +monta les marches d'un large perron de cristal taillé et entra dans le +vestibule du château. C'était une vaste salle, somptueusement décorée +de cristaux de toutes les couleurs; leurs facettes étincelaient sous +une lumière éblouissante dont on ne pouvait deviner la source, car la +nuit était venue et on ne voyait nulle part ni lampes, ni flambeaux, ni +lustres, ni girandoles. + +Six portes donnaient sur cette belle salle. + +Yvon s'approcha de l'une d'elles, qui s'ouvrit d'elle-même sans qu'il +la touchât seulement du bout du doigt. + +Elle donnait sur une seconde salle qui semblait d'émeraude. Yvon la +traversa et entra dans une troisième dont les murs, le pavé, les voûtes +étaient de saphir. Après celle-ci, s'en trouvait une d'opale. Dans la +dernière, toute en diamant, Yvon vit enfin sa sœur. + +Elle était si belle, et si richement parée, qu'il eut peine à la +reconnaître. + +Mais elle courut au-devant de lui en s'écriant: + +«Comment! mon frère chéri! c'est toi, oh! que je suis donc heureuse de +te revoir!» + +Et ils s'embrassèrent tendrement. + +Alors Yvon demanda à sa sœur: + +«Et ton mari, sœur chérie, où est-il? + +--Il est parti en voyage, mon frère. + +--Il y a longtemps? + +--Non, oh! non. Il vient de me quitter il n'y a qu'un moment. + +--Es-tu heureuse avec lui, ma petite sœur? + +--Très heureuse, frère chéri. + +--Vraiment? je suis bien content de l'apprendre. Et tu ne t'ennuies pas +dans ce château? + +--Pas le moins du monde! + +--Est-ce qu'il n'y a que toi et ton mari qui l'habitent? + +--Si, il y a beaucoup de gens, mais je ne les vois jamais. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que, quand je suis arrivée ici, j'ai oublié la défense que +m'avait faite mon mari de parler à qui que ce soit. J'ai dit quelques +mots à la première personne que j'ai vue, et, depuis ce temps, je n'ai +plus aperçu âme qui vive. + +--Et cela ne te rend pas triste? + +--Pas du tout, comme tu vois. + +--En effet, tu sembles gaie et bien portante et tu es jolie à ravir.» + +Yvonne sourit. + +«Cela me fait plaisir que tu me trouves si bien, petit frère. +Maintenant, parle-moi de mes parents et du pays, puis je te ferai voir +mon château et les jardins qui l'entourent.» + +La journée se passa ainsi en causeries, en promenades, en amusements +paisibles; Yvon était tout étonné de ne sentir aucune fatigue, aucun +malaise, après les terribles épreuves des jours précédents. Sa sœur +lui avait fait revêtir de riches habits pour remplacer les lambeaux de +vêtements qui le couvraient, et il avait tout à fait bon air. + +Vers le soir, il dit à sa sœur: + +«Est-ce qu'on ne sert pas le repas? + +--Est-ce que ton appétit s'éveille? lui répondit-elle en riant. + +--Non, pas du tout, et j'en suis très étonné car, avant d'arriver ici, +j'étais prêt à tomber de faim. + +--Depuis que je suis dans le Château de Cristal, mon frère chéri, je +n'ai jamais éprouvé ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni le chaud, +ni aucun malaise, ni aucune contrariété. + +--Comme c'est singulier! mais voilà ton mari qui rentre, comment +va-t-il me recevoir? + +--Très bien, tu peux en être sûr; il est très aimable, je t'assure, mon +mari.» + +En effet, le prince accueillit avec beaucoup de bonté son jeune +beau-frère, et l'invita à rester quelques jours avec sa sœur. Il lui +fit raconter son périlleux voyage, loua son courage et sa persévérance, +et lui promit de le conduire par un meilleur chemin pour le retour. + + +IV + +Yvon passa une semaine fort agréable au Château de Cristal. Seulement +il ne pouvait s'expliquer l'existence bizarre de son beau-frère qui, +tous les matins, partait au lever du soleil, et ne revenait qu'à la +nuit tombante. Il se décida à questionner sa sœur à ce sujet. + +«Est-ce que ton mari, depuis que tu es ici, sort ainsi tous les jours +pour ne rentrer que le soir? + +--Oui, mon frère chéri, tous les jours. + +--Et où va-t-il? + +--Je n'en sais rien. + +--Tu ne lui as pas demandé? + +--Non, je n'ai pas osé. + +--Tu n'es guère curieuse! Moi, je veux en savoir plus long, et demain +je lui demanderai de m'emmener avec lui. + +--Fais comme tu voudras, frère chéri, mais prends bien garde de ne pas +le fâcher. + +--Oui, oui, sois tranquille, je lui parlerai de façon à ne le +contrarier en rien.» + +Le lendemain matin, au moment où le prince allait partir, Yvon +s'approcha de lui. + +«Me permettez-vous, beau-frère, de vous faire une petite demande? +dit-il d'un air timide. + +--Que désires-tu, beau-frère Yvon? parle sans crainte. + +--Eh bien! si ce n'était pas trop exiger de vous, je vous prierais de +vouloir bien m'accepter comme compagnon de route aujourd'hui. Je suis +très bien et très content dans votre château, mais je voudrais voir un +peu les environs et puis, ce serait un grand plaisir pour moi que de me +promener avec vous. + +--Je ne vois pas d'inconvénient à t'accorder ta demande, mon petit +Yvon, mais je ne le fais qu'à une condition, c'est que tu m'obéiras en +tout et partout. + +--Oui, beau-frère, je vous obéirai en tout et partout, je le jure! + +--C'est bien, viens avec moi alors, mais écoute-moi bien!... Quoi que +tu voies, ou que tu entendes, tu ne toucheras à rien, et tu ne parleras +qu'à moi seul! + +--Je le promets», dit Yvon. + +Ils partirent du Château de Cristal; le prince marchait devant, et +Yvon le suivait de près, car ils étaient dans un sentier si étroit +qu'on n'y pouvait marcher deux de front. D'un côté, s'élevait le roc +abrupt; de l'autre, se creusait un profond abîme. Au bout d'une heure +environ, ils arrivèrent à cette grande plaine que les frères d'Yvon +avaient traversée. Il n'y avait plus de chevaux, mais, sur le sol aride +et sablonneux, des bœufs et des vaches, gras, luisants, rebondis, +ruminaient tranquillement et paraissaient très heureux de leur sort. + +Yvon en fut fort étonné, il ne dit mot pourtant, car il avait un peu +peur de son beau-frère. + +Il fut encore bien plus surpris, quand, dans l'herbe fraîche et +drue, il vit des vaches et des bœufs d'une maigreur de squelettes +qui beuglaient d'une manière lamentable et se battaient à coups de +cornes;--pour le coup, sa curiosité l'emporta sur sa crainte, et il dit: + +«Pourriez-vous, beau-frère, m'expliquer une chose si extraordinaire? +Comment! dans cette belle prairie, où ils sont dans l'herbe jusqu'au +ventre, les bestiaux sont maigres à faire pitié; ils gémissent, ils se +battent comme s'ils étaient les plus malheureux du monde, et là-bas, +au milieu des pierres et du sable, j'en ai vu d'autres qui semblaient +repus, satisfaits et dans un bien-être complet! + +--Voici l'explication de ce mystère, dit le prince: ceux-là sont +les pauvres qui, contents de leur sort et de la condition que Dieu +leur a faite, ne convoitent pas le bien d'autrui, et vivent heureux +avec peu de chose; mais ceux-ci, au contraire, ce sont les riches qui +n'ont jamais assez, cherchent toujours à amasser du bien aux dépens du +prochain, ont des procès, des querelles et pas un moment de repos.» + +Yvon ne répondit rien, il cherchait à comprendre ce que venait de lui +dire son beau-frère et marchait la tête basse. Un grand bruit la lui +fit relever, et il vit alors, au bord d'une rivière, deux arbres qui +s'entre-choquaient et se battaient, avec tant de force et de fureur, +que des morceaux de branches, des éclats de bois abattus jonchaient le +sol autour d'eux.--C'était un spectacle effrayant. + +Yvon s'avança intrépidement entre eux et, les touchant de son bâton, il +s'écria: + +«Cessez de vous faire du mal, et vivez en paix!» A peine eut-il +prononcé ces paroles, que les deux arbres reprirent la forme humaine et +lui parlèrent ainsi: + +«Que notre bénédiction soit sur vous! Voici trois cents ans passés +que nous nous battions, personne encore n'avait eu pitié de nous et +n'avait daigné nous dire un seul mot. Nous sommes deux époux qui nous +disputions sans cesse quand nous étions sur la terre, et, pour nous +punir, Dieu nous avait condamnés à continuer de nous battre encore ici, +jusqu'à ce qu'une âme charitable eût compassion de notre misérable sort +et nous adressât une bonne parole. Vous avez mis fin à notre supplice +et nous allons au Paradis, où nous espérons vous revoir un jour...» + +Et le mari et la femme disparurent. + +Yvon rejoignit son beau-frère qui avait pris les devants, et +il le retrouva près d'une caverne, d'où sortait un effroyable +vacarme.--C'étaient des cris, des hurlements, des imprécations, des +blasphèmes, des bruits de chaînes, des coups de fouet, des grincements +de dents. Le sang se glaçait dans les veines, rien qu'à entendre tout +cela. + +Yvon s'arrêta effrayé. + +«Que se passe-t-il là-dedans, beau-frère? dit-il. + +--Des choses épouvantables, lui répondit le prince, car c'est l'entrée +de l'enfer. Je vous l'aurais fait visiter avec moi, si vous ne m'aviez +désobéi, mais je ne puis vous conduire plus loin maintenant. + +--Comment donc vous ai-je désobéi? dit Yvon, qui avait déjà oublié les +deux arbres. + +--N'avez-vous pas touché et parlé à ces deux arbres qui se battaient au +bord de la rivière? + +--C'est vrai, balbutia Yvon tout confus, je vous en demande pardon. + +--Je vous pardonne, car votre faute est légère, mais vous n'irez pas +plus loin aujourd'hui. Retournez au château, auprès de votre sœur; moi +je continue ma route. Demain matin, nous partirons encore ensemble, et +je vous mettrai sur le chemin qui doit vous conduire chez vos parents.» + +Yvon ne répliqua pas, il revint au château, seul et l'air un peu +honteux. + +Sa sœur en fut toute surprise. + +«Te voilà déjà de retour, mon frère chéri? dit-elle. + +--Oui, ma petite sœur, répondit-il d'un ton triste. + +--Et tu reviens seul? + +--Tout seul... + +--Et mon mari? Qu'en as-tu fait? + +--Il a continué sa route. + +--Mais pourquoi n'as-tu pas continué avec lui? + +--Parce que... + +--Tu lui as désobéi? + +--Oui, dit Yvon en baissant la tête; et il lui raconta l'étrange +histoire des deux arbres qui se battaient avec un si cruel acharnement. + +[Illustration: IL LISAIT LES NOMS DE TOUS SES PARENTS.] + +--Je ne puis dire que tu aies mal fait, mais nous ne sommes pas plus +avancés qu'hier et tu ne peux toujours pas me dire où va mon mari. + +--Non, il ne m'en a pas parlé, et je n'ai rien deviné.» + +Le soir, le prince rentra à l'heure ordinaire. Il ne fit point de +reproches à Yvon, mais le jour suivant, tout au matin, il l'éveilla. + +«Vous savez ce que je vous ai dit hier, beau-frère, je regrette de vous +séparer de votre sœur, mais par votre désobéissance, vous avez perdu +le bonheur de rester auprès d'elle. Cependant, consolez-vous, vous +reviendrez sans tarder et ce sera alors pour toujours. Seulement il +faut que vous passiez encore un peu de temps dans votre pays.» + +Yvon fit ses adieux à sa sœur, et son beau-frère le conduisit jusqu'à +un chemin large et facile. + +«Allez toujours droit devant vous, lui dit-il, ne craignez rien, vous +ferez un bon voyage, et, répéta-t-il d'un air affable, vous reviendrez +sans tarder.» + +Yvon se remit en marche, un peu triste, mais résigné et résolu. Il +ne s'arrêtait ni jour ni nuit, car il n'avait ni faim, ni soif, ni +besoin de dormir et de se reposer. Il ne pensait même plus à toutes +ces misères de la vie humaine. Il allait, poussé par une force +intérieure qui semblait le faire agir par une autre volonté que la +sienne. Il arriva enfin dans son pays et fut stupéfait de n'y plus rien +reconnaître... + +A la place où s'élevait la maison de ses parents, il n'y avait plus +qu'une ruine, couverte d'un épais manteau de lierre; leurs champs et +leurs jardins étaient remplacés par une prairie avec des chênes et des +hêtres très vieux. + +«C'est pourtant bien ici qu'était notre maison, se dit-il; voilà la +petite rivière et, là-bas, la forêt; et même le pont que j'ai vu +construire et où j'ai passé tant de fois avec mon troupeau; mais comme +il a pris un air de vétusté! Les pierres sont toutes rongées par la +mousse et on le dirait prêt à crouler! Mais voici une chaumière que +je ne connaissais pas; elle n'a pas l'air jeune non plus; peut-être y +aurai-je l'explication de tout ce que je vois ici d'incompréhensible. + +Il entra. + +«Bonjour, bonjour, dit-il; pouvez-vous m'apprendre ce qui est arrivé à +la famille et à la maison de mon père, Iouenn Dagorn?» + +La femme à qui il parlait, le regarda tout ébahie. + +«Iouenn Dagorn?... répéta-t-elle. Je ne connais pas cet homme-là. + +--Moi non plus, dit son mari. Il n'y a pas de Iouenn Dagorn par ici.» + +Un vieillard tout courbé, assis au foyer, dit d'une voix cassée, que +l'âge faisait trembler: + +«Quand j'étais tout jeune, j'ai entendu mon grand-père parler d'un +Iouenn Dagorn que son grand-père avait connu dans son enfance. Mais il +y a bien longtemps que ce Dagorn est mort et les enfants de ses enfants +aussi; et il n'y a plus de Dagorn dans le pays...» + +Le pauvre Yvon resta un moment atterré; puis il prit congé des bonnes +gens et se rendit au cimetière. + +Sur des pierres usées par le temps, se lisaient les noms de tous ses +parents... + +«Qu'ai-je à faire en ce monde? s'écria-t-il en levant les bras au ciel! +Mon Dieu! retirez-moi d'ici!» + +Il entra dans l'église, s'agenouilla dévotement sur les dalles... Du +fond du cœur il adressa au ciel une fervente prière... et tomba raide +mort! + +Il est allé sans doute rejoindre sa sœur au Château de Cristal. Je +voudrais bien être avec lui. + + _Imité de F. M. Luzel, tome XXIV (p. 40) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires + de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: «AH! MON DIEU! LA PRINCESSE VIENT D'ÊTRE CHANGÉE EN +SOURIS!»] + +LA SOURIS + +I + + +Il y avait une fois un roi nommé Conan, déjà âgé. Il n'avait pas +d'enfants, ce qui lui faisait beaucoup de chagrin. Il commençait à +désespérer d'avoir jamais un héritier direct de sa couronne, quand, à +sa grande joie, il apprit que la reine le rendrait bientôt père. + +Ce fut, non pas un fils comme il l'aurait désiré, mais la plus +charmante petite fille que l'on pût voir, et le couple royal était si +heureux de posséder enfin un enfant, qu'on célébra sa naissance par +tout le royaume avec des fêtes magnifiques pendant quinze jours entiers. + +Dans une forêt voisine du château royal habitait une sorcière laide, +vieille et méchante. Elle n'avait pas été invitée aux festins de gala +et résolut de s'en venger. + +Un jour la nourrice, qui venait de donner à téter à l'enfant, se mit +tout à coup à pousser de grandes clameurs. + +«Ah! mon Dieu! prenez garde d'écraser la petite souris! attrapez-la!... +attrapez-la vite! C'est la princesse! elle vient de m'échapper! elle a +été changée en souris dans mes bras!» + +Tout le palais fut en rumeur en un instant. Chacun courait, criait, +se démenait, depuis le premier chambellan jusqu'au dernier marmiton. +Ceux mêmes qui, toute leur vie, avaient tressailli de peur à l'aspect +d'une souris, se mettaient à quatre pattes pour essayer de saisir au +passage la princesse royale. La pauvre petite bestiole, effarée de tout +ce bruit et de tout ce mouvement, allait de-ci de-là, trottait vite et +menu, et finit par se réfugier sous la jupe de la reine, qui n'osait +bouger de peur de lui faire mal. La nourrice la prit doucement; elle +tremblait de peur, on la réchauffa et on l'emporta dans une chambre +bien close. Ce fut une grande affaire que de bien loger une si mignonne +créature et de la défendre contre les périls qui pouvaient la menacer. +Le roi fit appeler les plus habiles architectes de son royaume; après +de longues conférences, ils s'entendirent pour créer à la pauvre +princesse une demeure en harmonie avec son rang et sa bizarre destinée. +De plus, on choisit tout un personnel de jeunes filles qui ne devaient +jamais la perdre de vue, et on chercha à lui rendre la vie agréable par +tous les moyens qu'on peut employer pour plaire à une souris. + +Cependant, le roi et la reine ne se contentaient pas de ces efforts +pour assurer le bien-être de leur enfant; ils ne négligeaient rien pour +la faire revenir à sa forme première. Ils avaient consulté les plus +fameux devins, les plus grands magiciens connus; aucun d'eux n'avait +pu les contenter, malgré tous les charmes et conjurations imaginables. + +[Illustration: ILS AVAIENT CONSULTÉ LES PLUS FAMEUX DEVINS.] + +Un jour que le roi, désolé et découragé, se promenait, la tête basse, +dans une des avenues de la forêt, il vit à quelques pas de lui, appuyée +sur un grand bâton de houx, une petite vieille, laide et mal tournée, +qui le regardait de ses petits yeux clignotants, avec un air malicieux, +et, de temps à autre, lui tirait la langue pour se moquer de lui. + +Le pauvre roi était trop triste pour ressentir cette injure comme +il l'eût fait autrefois. Il s'approcha de la vieille et lui dit sans +courroux: + +«Pourquoi me faites-vous de si laides grimaces, bonne femme? + +--Je ne suis pas bonne, dit la vieille; je suis une méchante sorcière; +vous l'avez dit vous-même, il n'y a pas bien longtemps. Vous n'avez pas +voulu que je m'asseye à votre table, et je me suis vengée; eh! eh! eh! +bien vengée, oui-da! et votre belle princesse royale est une misérable +petite souris, dont le premier chat venu ne ferait qu'une bouchée.» + +Le roi frissonna d'horreur... + +«Je vois bien que vous êtes une puissante magicienne, dit-il. Je vous +en prie, indiquez-moi le moyen de rompre l'enchantement de ma fille; et +je vous donnerai tout mon or, tous mes bijoux, tous mes trésors... + +--Je n'ai que faire de ton or et de tes trésors; quand j'en veux, je +sais m'en procurer. + +--Voulez-vous ma vie? prenez-la et sauvez mon enfant! Sa mère lui +reste, elle saura l'élever et lui transmettre ma couronne. Je suis prêt +à mourir.» + +La vieille prit un air un peu moins féroce. + +«Tu es un bon père, après tout! et puis, tout à l'heure, tu m'as +appelée _bonne femme_; c'est un nom qu'on ne me donne pas souvent. Je +veux bien faire quelque chose pour toi; mais à charge de revanche. +Écoute, j'ai une sœur, mon aînée, qui est bien tout ce qu'il y a de +plus maussade au monde. Elle est toujours assise dans un coin de +fenêtre, d'où elle ne veut pas bouger, faisant peur aux gens, avec +sa figure renfrognée. Jamais être vivant ne l'a vue même sourire, +jamais, entends-tu bien? Si ta fille vient à bout de la faire rire aux +éclats... elle redeviendra la jolie princesse qu'elle était.» + +Le roi se confondit en remerciements et donna à la vieille une superbe +chaîne d'or qu'il portait au cou. Il était si heureux de penser à une +délivrance possible pour sa fille, qu'il ne s'arrêtait même pas à se +demander comment la singulière condition qu'y avait mise la sorcière +serait jamais remplie. + +[Illustration: UNE PETITE VIEILLE LUI TIRAIT LA LANGUE.] + +La reine partagea sa joie et tous deux attendirent avec confiance que +les événements vinssent favoriser leurs espérances. + +La petite souris, heureusement, avait gardé le don de la parole et une +vive intelligence. Son père et sa mère l'aimaient autant que si elle +eût été une créature humaine. + +Elle avait quinze ans sonnés, lorsqu'une terrible épreuve vint menacer +son pays. Un roi voisin, nommé Rivoal, déclara la guerre au bon roi +Conan. Celui-ci aimait la paix par-dessus tout, mais son devoir +l'appelait aux combats et, malgré son âge un peu avancé, il voulut +commander lui-même son armée. + +Il fit donc ses adieux à la reine, sa femme, baisa mille fois sa chère +petite souris de fille, et, les larmes aux yeux, il allait la replacer +dans la riche corbeille qui lui servait de lit, quand elle lui dit: + +«Emmenez-moi avec vous, mon père. + +--Comment, ma pauvre enfant, puis-je t'emmener telle que tu es? + +--Je vous en prie! mon père, emmenez-moi avec vous; je ne veux pas vous +quitter, et puis je veux aller à la guerre. + +--Mais, ma pauvre petite fille, qu'y feras-tu? + +--Vous verrez que je me rendrai utile. + +--Tu mourras de peur. + +--Non, non, je suis très brave. + +--Mais tu te perdras; où veux-tu que je te mette? + +--Dans l'oreille de votre cheval Kalounek[21], il me connaît bien, et +j'ai plus d'une fois dormi, sur sa crinière, entre ses deux yeux.» + + [21] Le courageux. + +Le vieux roi, ne pouvant se décider à se séparer de sa fille, fit comme +elle disait. Elle était si menue, si menue, que c'est à peine si le +cheval la sentait dans son oreille. Ils partirent donc, laissant la +reine toute en larmes, car elle tremblait pour son mari et pour son +enfant. + +Arrivés sur le champ de bataille, les deux rois vinrent l'un au-devant +de l'autre, pour échanger quelques paroles encore, avant d'entamer les +hostilités, car le roi Conan ne voulait s'y résoudre qu'à la dernière +extrémité, et s'il voyait qu'il lui fût impossible de céder aux +exigences de son adversaire sans faillir à l'honneur. + +Au moment où les deux princes se saluaient, on entendit tout à coup une +musique ravissante. Elle était tellement au-dessus de l'ordinaire que, +des deux côtés, on fit silence pour l'écouter. + +Alors une voix céleste s'éleva, et, de tout le camp, on pouvait suivre +le sens des paroles qu'elle chantait. Elle invitait les hommes à +s'aimer en frères, à cesser de s'égorger pour leurs projets ambitieux; +elle célébrait les charmes de la paix, de la vie heureuse au foyer +domestique, elle chantait les moissons, les vendanges, les fleurs et +les fruits, et tout ce que Dieu donne aux cœurs de bonne volonté! + +Les deux armées ravies, dans une sorte d'extase, l'écoutaient muettes +d'admiration et, quand la voix se tut, tout le monde était plus +désireux de s'embrasser que de se battre. + +Mylio, fils du roi Rivoal, jeune prince plein d'ardeur et de vivacité, +courut au roi Conan. + +«D'où vient, sire, la délicieuse musique que nous venons d'entendre? + +--C'est ma fille qui chante, répondit le roi avec orgueil. + +--Votre fille? est-il possible? mais où donc est-elle? je ne la vois +pas. + +--Elle est là, tout près de moi, dans l'oreille de mon cheval. + +--Est-ce que vous êtes devenu fou, sire, ou bien vous moquez-vous de +moi? + +--Nullement; la princesse, ma fille, a été soumise dans sa première +enfance à un enchantement. Il ne durera pas toujours, mais, pour le +moment... (le bon Conan fit un gros soupir), elle est sous la forme +d'une souris;... et comme elle aime beaucoup son vieux père, et +qu'elle est très brave,--se pressa-t-il d'ajouter,--elle a voulu venir +à la guerre avec moi. + +--Quelle étrange histoire! dit le prince. Et son enchantement ne durera +pas toujours, dites-vous?... Voulez-vous me la donner en mariage? la +guerre sera finie avant d'être commencée! + +--Comment? dit le roi, tout joyeux, vous épouseriez une souris? + +--Pourquoi pas? Elle ne sera pas toujours souris, et ses chants ont +ravi mon cœur. Demandez-lui si elle veut de moi. + +--Voulez-vous épouser ce jeune prince, ma fille? dit le roi Conan, en +se penchant vers la tête de son cheval. + +--Je le veux bien, mon père», répondit la princesse, d'une petite voix +claire et harmonieuse. + +Les noces furent célébrées immédiatement, et les deux armées, au lieu +de s'entre-tuer, fraternisèrent le verre en main. + +Le prince Mylio alla vivre avec sa femme auprès de son beau-père. Il +s'attachait à elle chaque jour davantage et la comblait de petits soins +et d'attentions. + + +II + +Il y avait à peine trois mois qu'il était marié quand il reçut une +lettre de son père, lui ordonnant de partir tout de suite. + +Elle était ainsi conçue: + + «Mon cher fils, + +«Je me fais vieux, je me sens malade et fatigué, je veux finir mes +jours en paix, et j'ai résolu d'abdiquer. Seulement je n'ai pas encore +décidé auquel de mes trois fils je laisserai ma couronne. J'ai appelé +aussi vos frères auprès de moi. Ils ont, comme vous, épousé des filles +de roi et leurs droits sont égaux aux vôtres. Venez donc, avec eux, +traiter cette grave question.» + +Mylio fit ses adieux à ses beaux-parents et à sa femme et arriva, +le soir même, au château royal. Il fut bien reçu par son père, mais +ses frères, qui avaient pour femmes des princesses d'une très grande +beauté, le regardèrent avec un peu de dédain, car ils avaient appris +l'histoire de son bizarre mariage. + +Quand les trois princes furent réunis, leur père les fit venir en sa +présence et leur parla ainsi: + +«Vous savez, mes fils, pourquoi j'ai voulu vous voir ici. Je vous ai +déjà appris, dans la lettre que chacun de vous a reçue, que j'ai le +dessein d'abdiquer. Je suis las des soucis du gouvernement, je suis +trop vieux pour faire la guerre. Mon peuple désire un souverain jeune +et actif. Un de mes fils doit donc me succéder. Vos droits sont égaux, +car, dans ce royaume, on n'admet pas le droit d'aînesse. Mon affection +ne met pas non plus de différence entre vous; je vous laisse donc le +soin de décider, à l'amiable, lequel de vous sera roi à ma place. Pour +mes trésors, vous les partagerez entre vous quand j'aurai quitté ce +monde. Apportez-moi votre réponse demain matin, à pareille heure.» + +Les trois princes remercièrent leur père de la confiance qu'il avait en +eux et se retirèrent. Tout le jour, ils eurent de longues discussions +au sujet de la succession au trône, sans parvenir à se mettre d'accord. +Les conseillers, les hommes de lois qu'ils consultaient, ne faisaient +qu'embrouiller les choses. Ils passèrent toute la nuit à feuilleter +des chartes, des recueils de lois, des paperasses et des grimoires de +toutes sortes, sans en être beaucoup plus avancés. + +«Eh bien! demanda le roi, quand ses fils se trouvèrent de nouveau +devant lui, qu'avez-vous décidé? + +--Mon père, dit l'aîné, avec votre permission, nous avons pensé que +votre couronne devait appartenir à celui qui aurait accompli les plus +brillants exploits. + +--Non, non, dit le roi. Rien de ce genre ne me convient. Point de +guerres. J'en ai fait assez quand j'étais jeune. + +--Cependant, mon père,... dit Mylio. + +--Il est inutile d'insister, c'est un point résolu. Ma couronne ne sera +point au plus batailleur de mes trois fils. + +--Pourquoi ne la donneriez-vous pas alors à celui qui a le plus +d'héritiers mâles?» dit le second fils, qui était père de deux jumeaux. + +Mais l'aîné se récria. + +Il n'avait qu'une fille et ne voulait pas voir la couronne lui échapper. + +«Cela n'a pas le sens commun, dit-il, notre cadet vient seulement de +se marier, il y a trois mois; les chances de combat sont par trop +inégales. On pourrait, au besoin, attendre quelque temps, mais vous +savez que notre père est pressé d'abdiquer.» + +Mylio avait rougi de colère, car cette allusion maligne à son mariage +l'avait blessé profondément. + +Il allait répliquer avec aigreur, mais le roi l'interrompit. + +«Je vois que vous n'êtes pas près de vous entendre, dit-il; ce sera +donc moi qui vous mettrai d'accord. Écoutez: la reine, votre mère, +était la plus belle princesse qu'on pût voir au monde, et quand elle se +présentait en public, parée des ornements royaux, le peuple l'acclamait +avec transport, tant il était fier et heureux d'avoir une si belle +souveraine. Vous m'avez répété bien des fois que vous aviez épousé des +princesses incomparables, c'est le cas de me le prouver. Amenez-les +ici, et, je le jure, celui de vous qui aura la plus belle femme sera +mon successeur. + +--Mais moi, mon père,... dit Mylio, à demi-voix. + +--Toi, mon fils Mylio, tu t'es marié comme tu as voulu. Tu m'as dit que +ta petite épouse souriquoise était une charmante princesse, enchantée +par une sorcière. Tâche de faire cesser l'enchantement, tu en as le +temps, puisque tu es le seul qui demeure près d'ici. Tes frères ont +tout un voyage à faire pour aller chercher leurs familles. Cela te +donne un délai suffisant pour agir. Et maintenant, adieu, partez tous +les trois et, dans un mois d'ici, soyez à cette même place avec les +trois princesses, mes belles-filles.» + +Les deux princes aînés partirent de très bonne humeur, car chacun d'eux +était persuadé qu'aucune femme ne pouvait lutter de beauté avec la +sienne. Mylio, au contraire, revint chez lui fort triste. + +«Qu'avez-vous qui vous peine? demanda la petite souris. Est-ce que +votre père ne vous a pas bien reçu? + +--Si, très bien. + +--Ou vos frères vous ont-ils causé quelque désagrément? + +--Non,... c'est-à-dire si..., en quelque sorte. Ils ont poussé mon père +à imposer de telles conditions pour obtenir la couronne que je suis +obligé d'y renoncer. + +--Et c'est là ce qui vous inquiète? Mais le royaume de mon père vaut +cent fois celui du vôtre, et vous savez bien qu'il vous appartiendra +quelque jour; tout de suite, même, si je le lui demande. Laissez donc +vos frères se disputer la couronne paternelle, et vivez en paix auprès +de moi. + +--Non, je ne puis y consentir. J'ai autant de droits qu'eux à +l'héritage de mon père. Je ne veux pas qu'on puisse dire que je suis un +fils déshérité et que j'ai accepté ma disgrâce sans essayer de l'éviter. + +--Vous avez peut-être raison, mais que voulez-vous faire? + +--Je ne sais vraiment pas. + +--Qu'est-ce donc que votre père demande? + +--A quoi bon vous le dire? cela ne ferait que vous affliger. + +--Dites toujours, je veux le savoir. + +--Vous m'en voudrez, si je vous obéis. + +--Mais non, je ne vous en voudrai pas. Si ce que j'apprends me +contrarie, je n'aurai à m'en prendre qu'à moi-même, puisque c'est moi +qui aurai insisté pour que vous me le disiez. + +--Eh bien! le roi Rivoal, mon père, laissera sa couronne à celui de ses +trois fils qui lui amènera...» Il s'arrêta. + +«Qui lui amènera?... Pourquoi ne continuez-vous pas? + +--Une bru à son goût. + +--Ah! ah! Et comment faut-il qu'elle soit, cette bru, pour être à son +goût? + +--Fille de roi!... + +--Je le suis. + +--Aimable et spirituelle. + +--Ne le suis-je pas? + +--Si, vous l'êtes; mais, ce n'est pas tout... + +--Quoi donc encore? + +--Grande, bien faite, gracieuse, pleine de majesté et d'une beauté +éblouissante, telle qu'était la feue reine, ma mère.» + +La souris se mit à rire... + +«Pour le coup, je ne suis rien de tout cela, dit-elle. Mais ne perdez +pas courage, je pourrai le devenir.» + +Mylio ne lui répondit rien, pour ne pas la peiner inutilement, et ne +parla plus sur ce sujet. + +Le jour fixé pour l'épreuve, par le roi Rivoal, était arrivé. + +De grand matin, la souris dit à son mari: + +«Ne vous préparez-vous pas à partir pour aller chez votre père? + +--Certes non, dit Mylio. Qu'irais-je y faire? + +--Lui présenter votre femme, comme vos aînés.» + +Mylio rit d'un rire amer. + +«Vous oubliez, ma chère, que mon père a ordonné qu'on lui amenât une +femme,--une belle femme,--et non pas une souris. + +--Je vous en prie! Mylio, emmenez-moi, vous n'aurez pas à vous en +repentir. + +--Non, ma chère; j'irai, car je crains que mon père ne prenne mon +absence pour un manque de respect, mais quant à vous emmener!... non! +je n'en ferai rien!...» + +Et il la quitta brusquement. + +Elle l'entendit descendre les escaliers quatre à quatre, et, bientôt +après, le bruit des roues du carrosse qui s'éloignait, lui apprit qu'il +était parti sans la revoir. + +Elle resta un moment triste et songeuse, puis grimpa sur un balcon d'où +l'on voyait les jardins et la basse-cour. On le lui avait fait arranger +de façon qu'elle pût voir les ébats des animaux domestiques, ce qui +l'amusait beaucoup. + +«Pâtre! viens près de la fenêtre», cria-t-elle de sa petite voix claire +à un jeune garçon qui s'occupait de faire sortir ses moutons. + +Il laissa là ses bêtes et accourut à l'appel de la princesse. + +«Tu vois ce grand coq rouge qui se promène là-bas au milieu de ses +poules? + +--Oui, je le vois. + +--Attrape-le, apporte-le ici. Tu diras que je le demande, et on te +laissera passer.» + +Le jeune garçon obéit et parvint, sans difficulté, jusqu'à +l'appartement de la princesse. + +«Maintenant, lui dit-elle, tu vas me brider ce coq avec une bride +d'écorce de saule, que tu lui mettras dans le bec; et puis je me +cacherai dans ton bonnet et tu nous emporteras, le coq et moi.» + +Tout se passa comme elle l'avait voulu, et une heure environ après que +Mylio avait quitté le château, la souris passait par la même route, +montée sur le dos du grand coq rouge qu'elle conduisait allègrement, +tenant la bride de saule entre ses petites pattes de devant. Elle alla +passer, dans cet équipage, devant la tour où demeuraient les deux +sorcières. Il y avait au pied une flaque bourbeuse où le coq refusa +d'entrer. La souris lui criait: «Hop!... hop!» et secouait la bride +pour le faire avancer; mais, quand il avait fait un pas en avant, il en +faisait deux en arrière. + +A cette vue, la vieille renfrognée, que rien n'avait jamais déridée, +partit d'un si grand éclat de rire que les échos de la tour en +retentirent. + +Sa sœur accourut. + +«Qu'est-ce qui te fait rire ainsi?» + +La vieille lui montra l'équipage comique de la petite souris, sur son +coq bridé. La sorcière ne put s'empêcher de rire aussi et alla tout de +suite trouver la princesse. + +«J'ai promis à ton père, dit-elle, que tu serais délivrée le jour où +tu aurais fait rire ma sœur. Tu y as réussi,... le charme est rompu. +Deviens une belle princesse, la plus belle qui soit sous les regards du +soleil!» + +La métamorphose s'accomplit à l'instant même. + +«A présent, il te faut de riches parures pour te présenter à la cour du +roi Rivoal et ton coursier ne peut plus te porter. Je vais pourvoir à +tout cela.» + +D'un coup de baguette en effet, la peau de souris fut changée en +vêtements magnifiques, la bride de saule, en carrosse doré, et le coq +rouge, en un cheval superbe harnaché de velours et d'or. + +[Illustration: A CETTE VUE LA VIEILLE PARTIT D'UN IMMENSE ÉCLAT DE +RIRE.] + +«Pars sans crainte, dit la magicienne. Quand je me mêle de faire les +choses, elles sont bien faites, je m'en vante! tu peux lutter de beauté +et d'élégance avec n'importe qui.» + +La princesse remercia la vieille femme et se remit en route dans son +brillant équipage. Elle rencontra son mari, à peu de distance, et le +dépassa bientôt. Alors, elle fit arrêter son carrosse. Quand Mylio +passa près d'elle, elle lui fit signe de s'arrêter aussi. Il descendit +de sa voiture et s'approcha d'un air respectueux de la belle princesse +qu'il ne reconnaissait pas. + +«Vous n'avez pas fait beaucoup de chemin depuis ce matin, prince +Mylio», lui dit-elle. + +Le prince, tout étonné, la regarda sans lui répondre. + +«Vous êtes pourtant pressé d'arriver à la cour du roi Rivoal, votre +père. J'y vais aussi. Venez dans mon carrosse, je vous y offre une +place, nous irons comme le vent. + +--Je conviens, princesse, que ma voiture et mon petit cheval gris font +triste mine à côté de votre brillant attelage. Mais, est-ce généreux de +votre part de me le reprocher?» + +La princesse fit un sourire. + +«Ce sont petites taquineries innocentes qu'on peut se permettre entre +mari et femme. Ne me reconnaissez-vous pas, Mylio? + +--Comment vous reconnaîtrais-je, madame? je ne vous ai jamais vue. + +--Oh! que si! + +--Non, madame, jamais, je vous jure! + +--Vous n'avez jamais regardé votre femme? + +--Vous n'êtes pas ma femme, malheureusement. Ma femme est la fille +du roi Conan. Elle a été métamorphosée en souris par une méchante +sorcière. Mais, malgré cela, je l'aime telle qu'elle est, et je lui +suis attaché fidèlement.» + +La princesse se jeta au cou de son mari et l'embrassa en versant des +larmes de joie. + +«Mon cher mari! mon cher Mylio! s'écria-t-elle, que je suis heureuse de +voir comme vous aimez votre pauvre petite souris! Mais notre épreuve +est finie. C'est moi qui suis la fille du roi Conan, et votre vraie +épouse.» + +Elle lui raconta alors tout ce qui venait de se passer, et tous deux +montèrent dans le beau carrosse et arrivèrent ensemble à la cour du roi +Rivoal. + +Les deux autres frères étaient déjà là. On avait beaucoup admiré le +luxe de leurs équipages et la beauté de leurs femmes, mais quand +Mylio et la princesse entrèrent dans la cour, il n'y eut qu'un cri +d'admiration générale. + +Le vieux roi accourut, attiré par la curiosité. Il fut si ébloui des +charmes de sa nouvelle belle-fille qu'il se sentit tout rajeuni. Il +descendit, d'un pas ferme, les degrés du perron, et, avec un air de +courtoisie vraiment royale, offrit la main à la princesse pour l'aider +à mettre pied à terre. Elle le remercia avec un sourire qui acheva sa +conquête, et il s'écria: + +«Vous êtes la plus belle princesse que mes yeux aient jamais +contemplée! Ma couronne est à mon fils Mylio; je suis trop heureux +qu'il la partage avec vous!» + +En vain les deux aînés protestèrent; ils furent obligés, eux et leurs +femmes, étouffant de jalousie, d'assister au triomphe de leur frère +cadet. Le roi Rivoal fit partir en hâte un envoyé pour inviter le roi +Conan aux fêtes du couronnement. Le bon roi accepta cette invitation +avec empressement. Il arriva à la cour, avec la reine son épouse, dès +le soir même, et tous deux furent au comble du bonheur de pouvoir, de +leur vivant, voir le diadème royal sur la tête de leur fille, la chère +petite souris. + + _Imité de F. M. Luzel, sous le titre: La princesse métamorphosée + en souris, tome XXV (p. 134) des Littératures + populaires de toutes les nations. Contes populaires de la + Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_ + + + + +[Illustration: IL APERÇUT UNE BICHE ET DEUX PETITS ENFANTS ATTACHÉS A +SES MAMELLES.] + +LES AVENTURES D'ARZUR ET D'AZÉNOR + +I + + +Il y avait une fois un magicien et une magicienne, riches et puissants. + +La magicienne était savante et très habile dans son art de magie, mais +dure et impérieuse; quant au magicien, son mari, c'était un pauvre +bonhomme qui, n'ayant jamais eu beaucoup d'esprit, en avait maintenant +un peu moins tous les jours. Ils vivaient assez heureux cependant et +leur plus grande peine était de ne point avoir d'enfants. + +Un matin, que le magicien chassait en forêt, il aperçut, au fond d'un +fourré, une belle biche étendue sur la mousse et deux petits enfants +attachés à ses mamelles. Il n'osa pas tirer sur elle, de peur de +blesser ses nourrissons; il s'approcha tout doucement; mais aussitôt +que la biche le vit, elle s'enfuit. Alors il prit les deux petits êtres +et, les enveloppant dans son manteau, les emporta du mieux qu'il put à +son château. + +La magicienne, étonnée de le voir revenir de si bonne heure, alla +au-devant de lui pour s'enquérir du motif de son retour. + +Il lui montra les deux enfants, qui dormaient d'un paisible sommeil, et +souriaient en dormant. + +«Voyez, femme, dit-il, ce que je viens de trouver dans le bois! + +--Oh! les charmants poupons! s'écria-t-elle, ils sont beaux comme les +amours... Garçon et fille! La fille sera pour moi, le garçon pour vous. +Chacun élèvera son enfant à sa guise.» + +Et, prenant la petite fille dans ses bras, elle ajouta: + +«Voilà ma mignonne! je l'appellerai _Azénor_ et je lui montrerai tous +les secrets de la magie. + +--Eh bien! dit le bonhomme, mon gars se nommera _Arzur_, et je tâcherai +d'en faire aussi quelque chose de bien.» + +Les années passèrent. Les enfants étaient bien traités au château, +mais, à mesure qu'ils grandissaient, la magicienne s'attachait +davantage à Azénor, qui était belle et spirituelle et apprenait +facilement tout ce qu'on lui montrait. En revanche, la dame ne pouvait +souffrir Arzur, quoiqu'il fût bon et gentil garçon; mais, d'une +intelligence moins vive que sa sœur, il impatientait, par ses lenteurs, +la redoutable sorcière. + +Le bon naturel d'Azénor l'avait défendue contre les mauvais exemples et +les mauvais conseils de la magicienne; elle n'avait pris de ses leçons +que la science qu'elle en pouvait tirer et avait gardé un cœur aimant, +tout plein d'affection pour son jeune frère. + +Un beau soir, qu'elle et lui étaient allés se promener un peu loin +du château, ils s'assirent sur les rochers, au bord de la mer, et se +mirent à causer. Pour la centième fois, le pauvre Arzur se plaignit +des rigueurs de sa marâtre. Azénor ne lui répondait pas, et regardait, +d'un air pensif, les flots, que la lune argentait de mille paillettes +mouvantes. + +«Enfin, soupira Arzur, n'est-il pas bien triste qu'une mère soit si +dure pour son enfant! Comment veux-tu que je l'aime, ainsi qu'un bon +fils doit aimer sa mère? C'est au-dessus de mes forces; je ne puis pas +aimer une femme qui ne cherche qu'à me rendre malheureux, de toutes les +façons. Tu ne dis rien, Azénor?» + +La jeune fille tourna vers son frère son beau visage et ses yeux +inspirés. Le clair de lune, dans ses cheveux légers, faisait comme une +sorte d'auréole et le cercle d'or qui retenait son voile brillait d'une +lueur étrange. + +«Mon cher Arzur, dit-elle, tu n'es pas obligé d'aimer cette femme +cruelle, elle n'est pas ta mère ni la mienne. Nous sommes bien frère +et sœur, mais le magicien n'est pas notre père. J'ai appris ce secret +ce matin, et c'est pour te le révéler, sans crainte d'être entendue, +que je t'ai amené dans cet endroit désert. Tu as raison de dire que +la magicienne te déteste; elle te prépare de rudes épreuves, je n'en +puis douter, mais ne t'effraye pas, ne crains rien. Tu sais combien je +t'aime; je te protégerai, j'en ai la ferme volonté, et, je crois, le +pouvoir. Depuis longtemps, j'ai étudié ses livres de magie; j'en sais +aujourd'hui plus qu'elle. Ne t'inquiète donc de rien, je parviendrai +toujours à te tirer d'embarras, mais à condition que tu feras tout ce +que je te dirai de faire. As-tu confiance en moi? + +--Oh! oui! ma sœur, ma belle petite sœur! ma chère Azénor! tu as bien +plus d'esprit que moi, je le sais, et puis tu es bien plus instruite; +je t'obéirai aveuglément. + +--Allons, c'est bien, dit Azénor, calme-toi, nous viendrons bien à bout +de sortir de peine. Rentrons, la lune touche au bord de l'horizon, +c'est l'heure de regagner le logis.» + + +II + +Le lendemain, à peine Arzur était-il levé, que la magicienne le fit +appeler. Il arriva, un peu tremblant, sur la terrasse du château, où +elle se tenait debout, l'air menaçant, une cognée de bois à la main. + +«Te voilà, paresseux! dit-elle en l'apercevant; tu te lèves bien tard, +pour un homme qui a tant de besogne à faire! + +--Madame, dit Arzur, d'un air timide, en roulant son bonnet de velours +dans ses petites mains blanches, je ne savais pas que vous aviez de +l'ouvrage à me donner. + +--Tu ne savais pas! belle excuse! tu devais savoir. Laisse là ton +bonnet, idiot! tu m'agaces à le tourner ainsi! prends cette cognée de +bois et... tu vois bien cette forêt de chênes?...» + +Elle lui indiqua de la main un bois superbe, qui descendait du haut de +la colline jusqu'au fond de la vallée. + +«Oui, madame. + +--Eh bien! va m'abattre tout ce bois-là; tout, entends-tu bien? Il ne +faut pas qu'il y ait un arbre sur pied ce soir, et je veux, en outre, +que tout le bois abattu soit employé à faire des cuillers, sans qu'il +en reste ni billot, ni billette. Tout cela devra être terminé avant le +coucher du soleil, ou il n'y a que la mort pour toi. Qu'as-tu encore à +me regarder avec cet air ahuri? Allons, décampe!!!...» + +[Illustration: «IL FAUT QUE LA FORÊT SOIT ABATTUE AVANT CE SOIR.»] + +Arzur ne se le fit pas dire deux fois; il courut, de toute la vitesse +de ses jambes, voir sa sœur, dans la tourelle, où il savait la trouver +à coup sûr, penchée sur quelque grimoire. + +«Ouvre, Azénor! ouvre vite, ma sœur, à ton pauvre Arzur! je suis perdu!» + +Azénor ouvrit. + +«Qu'y a-t-il?» s'écria-t-elle, en voyant son frère rouge, haletant, +effaré, ses belles boucles blondes tout échevelées. + +Arzur, d'une voix entrecoupée, lui raconta la scène qui venait de se +passer. + +«N'est-ce que cela? dit-elle avec son doux sourire. Nous en verrons +bien d'autres! Allons, calme-toi, voici qui va travailler pour toi.» + +Et elle tira de son corsage une petite baguette de coudrier, pas plus +grosse qu'un tuyau de plume. + +«J'avais prévu ce qui t'arrive, et j'ai trouvé, dans mes livres, le +moyen de faire ce que commande la vilaine sorcière; elle ne sera +que trop bien obéie!! Prends cette baguette, que j'ai cueillie et +enchantée, et cache-la bien sur toi, pour que nul ne la voie; puis, va +tout au bout de la grande avenue; il y a là un gros chêne, qui a plus +de mille ans, tu en frapperas le tronc de ta baguette, en disant: + +«_Par la vertu de ma baguette, vieux chêne, abats-toi!_» + +--Est-ce là tout? dit Arzur. + +--Tout, pour l'instant.» + +Le jeune homme partit, assez peu rassuré, malgré la confiance qu'il +avait dans le savoir de sa sœur. Il enfila l'avenue; elle était longue +et superbe, et, à mesure qu'il voyait ces arbres majestueux se dresser +comme d'immenses colonnes, il se disait: + +«Non, jamais, jamais, il n'y aura de sortilège assez puissant pour +renverser ces fiers géants. Ma sœur se flatte, et moi, je suis condamné +à mourir!» + +Il s'assit au pied du vieux chêne et, la tête dans les mains, se prit à +sangloter. + +Les oiseaux se poursuivaient en criant, les insectes bourdonnaient dans +l'herbe haute, les fleurs des bois répandaient leurs parfums sauvages, +les branches feuillues s'agitaient avec un doux murmure, et le ruisseau +jaseur courait en chantant sur les cailloux de son lit. Arzur releva +la tête, et ses yeux bleus, tout baignés de larmes, promenèrent un long +regard autour de lui. + +«Il fait bon vivre, pourtant! dit-il, et je suis trop jeune pour +mourir. Essayons!» + +Il tira la petite baguette de son sein. + +«Qu'elle est menue! pensait-il; c'est un fétu, comparé à ce chêne +immense. O Azénor! ta science est-elle donc si puissante?» + +Il frappa le tronc du chêne d'un coup léger. + +«_Par la vertu de ma baguette, vieux chêne, abats-toi!_» dit-il. + +Un formidable craquement se fit entendre, l'arbre s'inclina; Arzur fit +un saut de côté et courut, bien vite, en haut de l'éminence voisine. +Quel spectacle grandiose de désolation s'étendait sous ses yeux! Le +vieux chêne, en tombant, avait renversé les arbres voisins; ceux-ci +avaient fait de même pour ceux qui les entouraient, de proche en +proche; en moins de cinq minutes, tout le bois était à terre. Arzur, le +cœur mis au large, reprit le chemin du château, les deux mains dans ses +poches, en sifflotant une chanson de mer. Il rencontra la magicienne, +qui fut fort étonnée de lui voir un air si dégagé. + +«Que viens-tu faire ici? lui dit-elle. Et ta besogne, est-ce qu'elle se +fera toute seule? + +--Elle est faite, dit Arzur, tranquillement. + +--Faite! ce n'est pas possible, tu mens! + +--Ah! si vous ne me croyez pas, venez-y voir par vous-même.» + +Elle le suivit, car, au fond, elle était un peu inquiète du sort de ses +beaux arbres. + +Quand elle les vit par terre, elle entra dans une violente colère. + +«Quel malheur! s'écria-t-elle. De si beaux chênes! Il n'y avait pas +leurs pareils dans toute la contrée! Ils étaient pour sûr du temps de +Merlin l'enchanteur, et les voilà tous couchés sur le sol! Ah! je ne +m'en consolerai pas!» + +Puis, se tournant vers Arzur, qui riait sous cape: + +«Dire que c'est toi, vaurien, qui me causes un pareil dommage! Mais +tout n'est pas fini; tu sais que je t'avais commandé de mettre tout ce +bois en cuillers; gare à toi si tu y manques! + +--Vous m'avez donné jusqu'au coucher du soleil, dit Arzur; soyez +tranquille, vous aurez vos cuillers pour manger la bouillie d'avoine à +souper.» + +La magicienne s'en alla en maugréant. Dès qu'elle fut partie, le jeune +garçon toucha de sa baguette le tronc du vieux chêne, et dit: + +«_Par la vertu de ma petite baguette, que tout le bois qui est par +terre se convertisse en cuillers._» + +Aussitôt, tout se mit en mouvement; les troncs se fendaient +d'eux-mêmes, les morceaux de bois se taillaient, se rabotaient, avec +une prodigieuse activité; une montagne de cuillers s'éleva bientôt +jusqu'au ciel. + +La magicienne l'aperçut de loin. Elle pensa étouffer de fureur, en +voyant tant de beau bois de chêne ainsi gaspillé. Elle accourut vers +Arzur, l'écume à la bouche. + +«Ah! pendard! ah! brigand! ah! mauvais gars! qu'as-tu fait là? Que +veux-tu que je fasse de cette montagne de cuillers? + +--Je vous ai obéi, dit Arzur, d'un air un peu goguenard; vous m'aviez +demandé des cuillers, en voilà pour toute votre vie. + +--Méchant drôle, je crois que tu te mêles de railler encore! Tu te +sens soutenu, je ne sais par qui, mais je suis en grande méfiance. Ce +n'est pas un âne comme toi qui a trouvé, tout seul, le moyen de me +jouer un tel tour! Tu as été aidé; et comment?--voilà ce que je ne +puis deviner,--pour le moment, du moins. Mais, ne fais pas tant le +fier; demain, je te donnerai une autre tâche, et nous verrons si tu la +rempliras aussi facilement qu'aujourd'hui.» + +Et elle s'éloigna, geignant et grondant: + +«Ah! mon bois! mon bois! et mon vieux chêne de l'enchanteur Merlin!! +Ah! si ce gars de malheur n'était pas protégé par mon imbécile de mari, +je n'aurais pas tant de peine à m'en débarrasser!» + + +III + +Le lendemain matin, la vieille fit encore venir Arzur. + +«Nous allons nous absenter pendant quelques jours, mon mari et moi, +dit-elle, et j'emmènerai Azénor. Nous irons chez un de nos amis, qui +demeure un peu loin d'ici; nous voyagerons en voiture, mais, il y a +un bras de mer à traverser, et nous n'avons pas d'embarcation. Je te +commande de construire un pont de plumes assez solide pour porter notre +voiture et nous. Si le pont n'est pas fait à temps pour qu'en arrivant +au bord de l'eau, nous puissions y passer, il n'y a que la mort pour +toi. + +--C'est bien; ce sera fait, dit Arzur, d'un ton qu'il s'efforça de +rendre tranquille, bien qu'au fond il ne fût pas très rassuré. Il alla +trouver sa sœur et lui fit connaître la nouvelle épreuve qui lui était +imposée. + +--Écoute bien, dit Azénor; voici ce que nous allons faire: je me dirai +malade pour ne pas les accompagner; mais toi tu iras avec eux pour +construire le pont. Quand le moment sera venu, tu frapperas l'eau de ta +baguette en disant: + +«_Par la vertu de ma petite baguette, qu'il s'élève ici un pont de +plumes, pour passer la mer en voiture!_» + +«Aussitôt le pont paraîtra. La magicienne, alors, t'invitera à monter +dans sa voiture, pour le traverser avec elle; garde-toi bien de lui +obéir, romps le pont derrière eux, par la vertu de ta baguette, et +reviens au château, le plus vite que tu pourras; nous aviserons alors +au moyen de nous enfuir.» + +Quand l'heure du départ fut arrivée, la magicienne, étonnée de ne pas +voir Azénor sur la terrasse, comme cela avait été convenu, la veille, +monta jusqu'à sa chambre, et trouva la jeune fille étendue sur son lit, +toute pâle et toute défaite. + +«Qu'avez-vous, Azénor, lui dit-elle; est-ce que vous êtes malade? + +--Oui, je suis très souffrante; j'ai un si violent mal de tête que +je ne puis faire un mouvement sans jeter des cris, tant cela me fait +souffrir. + +--Mais, vous étiez si bien hier! ce malaise est venu tout à fait +subitement... + +--Je crois que je me suis fatiguée en travaillant, une partie de la +nuit, pour répondre aux questions que vous m'aviez posées dans ma leçon +d'hier. Il ne me faut qu'un peu de repos; ainsi, ne vous inquiétez pas, +et, surtout, ne dérangez en rien vos projets de voyage. Vos amis vous +attendent, partez sans moi, je vous en prie.» + +La magicienne, qui n'avait pas le cœur tendre, se contenta de grommeler +entre ses dents, car elle aimait la compagnie d'Azénor et regrettait +d'en être privée; elle n'insista pourtant pas. Elle sortit, en tirant +la porte avec fracas, et rejoignit Arzur et son mari, sur lesquels +éclata la bourrasque de sa mauvaise humeur. + +Ils partirent... + +La voiture avançait lentement dans le sable, et finit par s'arrêter au +bord d'un large bras de mer. La marée était haute, les vagues vertes +se poussaient en courant vers le rivage, où leur écume s'écrasait en +longues franges neigeuses. + +Les voyageurs mirent pied à terre. + +«Allons! dit la magicienne, fais ton pont, maître Arzur, et un peu +vite! je n'ai pas envie de coucher ici!» + +Arzur entra dans l'eau et s'éloigna de quelques pas, car il ne voulait +pas faire voir son talisman. + +«_Par la vertu de ma petite baguette, qu'il s'élève ici un pont de +plumes pour passer la mer en voiture!_» dit-il. + +Une nuée immense obscurcit le ciel et vint s'abattre sur le bras de +mer; on vit alors que c'étaient des plumes, des millions de milliards +de plumes, de toutes tailles, de toutes nuances, de tous pays. + +En moins d'un quart d'heure, ces plumes, comme dirigées par une main +savante, se trièrent, s'entrelacèrent, se disposèrent d'elles-mêmes +pour former le plus admirable des ponts. Il était si léger qu'il +reposait sur l'eau sans y enfoncer, et si solide, qu'un char attelé de +six chevaux pouvait le traverser, sans le faire fléchir. Les arches +étaient formées par de belles plumes d'autruche, le pavé par de larges +plumes d'oie, les balustrades par des plumes de pigeon, et, sur toute +la construction, des plumes de colibri de toutes couleurs formaient des +mosaïques d'un dessin merveilleux. + +La magicienne ne put retenir un cri de surprise et d'admiration, tandis +que son vieux mari se réjouissait silencieusement du triomphe d'Arzur. + +«Il est aussi magicien! se disait la dame, frappée de stupeur. Il a +sûrement trouvé et étudié mon petit livre rouge, il en sait maintenant +aussi long que moi; il va devenir tout à fait dangereux; il est grand +temps de s'en défaire. Il faut qu'il vienne avec nous sur le pont et +nous le jetterons à la mer.» + +Alors, dissimulant ses projets haineux sous un air aimable, elle dit à +Arzur, d'une voix insinuante: + +«C'est vraiment très beau! vous venez de nous construire là un pont +superbe; je ne vous savais pas si habile. Nous aurons encore besoin de +vos services, mon mari et moi, aussi nous vous emmènerons avec nous +chez nos amis. Montez sur le pont, et montrez-nous le chemin, nous vous +suivrons. + +--Comment donc! répondit Arzur, je n'en ferai rien! je sais trop bien +ce que je vous dois! A vous l'honneur de monter les premiers sur mon +pont.» + +Après quelques façons et compliments de cette sorte, le magicien et la +magicienne s'engagèrent sur le pont. Aussitôt Arzur, d'un coup de sa +baguette magique, le coupa entre eux et la terre, et courut rejoindre +sa sœur. + +Elle était déjà prête à partir, toute costumée pour le voyage, et munie +de sacs, où elle avait mis tous ses bijoux, ses diamants, de l'or et +de l'argent, et, trésor plus précieux encore, les livres de magie des +deux époux. Elle avait aussi fait seller les deux meilleurs chevaux de +l'écurie. + +«Partons vite, dit-elle à Arzur, car le magicien et la magicienne ne +tarderont pas à revenir, et ils nous poursuivront avec fureur. Mais, +d'abord, il faut empêcher de sonner la grosse cloche qui est sur la +plus haute tour. Elle donne l'alarme, aussitôt que quelque chose +d'extraordinaire arrive au château, et elle se fait entendre à sept +cents lieues à la ronde. La corde de cette cloche est attachée au +pied du dromadaire favori du magicien, et l'animal tire la corde pour +prévenir son maître qu'il se passe ici un événement grave.» + +Tous deux, alors, coururent à la cloche et remplirent tout l'intérieur +de tapis et d'étoupes bien tassés, puis, ils redescendirent en hâte, +sautèrent sur leurs montures et se préparaient à partir, quand Azénor +dit: + +«J'allais oublier quelque chose de bien important. Descends de cheval, +cours à l'écurie et rapporte-moi l'étrille, la brosse et le bouchon de +paille qui servent à panser nos chevaux; ils peuvent servir à protéger +notre fuite.» + +Arzur obéit à sa sœur, revint promptement avec les objets demandés, +et, sur un signe d'Azénor, leurs coursiers s'enlevèrent dans les airs, +comme des oiseaux légers, et se mirent à galoper dans les nuages. + +«Maintenant, dit Azénor, nous avons sept cents lieues à faire pour +sortir des domaines du magicien et échapper à sa puissance. Nous allons +bon train et j'ai grand espoir.» + +Ils firent ainsi cent lieues, deux cents, trois cents et plus. La +vitesse de leurs coursiers ne se ralentissait pas. Ils les pressaient, +pourtant, et leur chevauchée passait comme une nuée que pousse une +violente tempête. + +«Écoute! dit Azénor, tout à coup, j'entends un son lointain!... + +--C'est la cloche! s'écria Arzur. A force de tirer sur la corde, le +dromadaire aura détaché les tapis et fait tomber l'étoupe. + +--Heureusement que nous avons une avance de près de cinq cents lieues, +reprit Azénor. Mais n'importe! Ceux qui nous poursuivent vont vite! +plus vite que nous-mêmes! Hâtons-nous! hâtons-nous!...» + +Au son de la cloche, en effet, le magicien et sa femme étaient rentrés +chez eux. Ils allèrent tout de suite pour consulter leurs livres de +magie, mais Azénor les avait emportés tous, sauf un, et celui-là +n'était pas le meilleur. Le magicien, consterné, ne savait que faire. +Privé de ses livres, il n'était plus bon à rien. Sa femme, au +contraire, s'empressa de pratiquer des charmes et des conjurations pour +trouver la trace des deux fugitifs. + +«Je les vois, dit-elle à son mari, et je les tiens, j'espère. Ils +voyagent en l'air, sur nos chevaux enchantés, mais ils vont bientôt +descendre à terre. Montez sur le dromadaire, et emmenez avec vous le +lévrier. Vous verrez, à cinq cents lieues d'ici, environ, une belle +fontaine pavée d'or et d'argent, et, au fond, deux petites grenouilles +d'or. Ces grenouilles, c'est Arzur et Azénor, qui vont prendre cette +forme pour nous échapper; mais tâchez de vous en emparer. Moi, je reste +ici, pour mes opérations magiques; vous, partez vite, et ne revenez pas +sans eux.» + +Le vieux magicien monta alors sur son dromadaire, qui, suivi du grand +lévrier, passait comme l'éclair. + +Au même moment, Azénor disait à Arzur: + +«Le magicien et la magicienne sont rentrés; ils sont furieux de notre +départ, mais encore bien plus d'avoir perdu leurs livres de magie. +J'entends la magicienne qui commande à son mari de nous rattraper, et +lui apprend ce qu'il doit faire. Mais, par un charme, je vais brouiller +la vieille tête du magicien, et lui faire oublier tout ce que sa femme +lui a dit. Il va plus vite que nous, et nous atteindra bientôt; regarde +derrière toi; ne vois-tu rien venir? + +--Je vois, au loin, arrivant comme la foudre, un grand lévrier noir, +et, derrière lui, le magicien sur son dromadaire. + +--Descendons à terre, alors.» + +Azénor prononça quelques paroles magiques, et, soudain, leurs chevaux +furent métamorphosés en fontaine, leurs trésors en pierres d'or et +d'argent, et eux-mêmes, en deux petites grenouilles d'or, au fond de +l'eau. + +Le magicien arriva, un moment après, et voyant cette belle fontaine, +qu'il ne connaissait pas, il voulut l'admirer de plus près et descendit +de sa monture. + +[Illustration: LE MAGICIEN VOULUT ATTRAPER LES PETITES GRENOUILLES +D'OR.] + +«Oh! la belle fontaine! s'écria-t-il, je ne croyais pas posséder sur +mes terres une semblable merveille! La voûte et la margelle sont +d'argent, par ma foi! Le pavé est en or, l'eau est limpide et fraîche, +et voici, au fond, deux petites grenouilles extrêmement jolies. On les +croirait en or, elles aussi... Il faut que je les rapporte à ma femme, +cela lui fera peut-être plaisir, et la rendra un peu plus aimable +envers moi.» + +Il entra alors dans le bassin de la fontaine, et essaya d'attraper +les deux grenouilles, mais elles lui échappaient toujours, au moment +où il croyait mettre la main dessus. Enfin, fatigué et impatienté de +ses vains efforts, il se décida à regrimper sur son dromadaire et à +retourner chez lui, ayant, d'ailleurs, complètement oublié le but de +son voyage, grâce aux conjurations d'Azénor. + +«Eh bien! lui cria sa femme, vous ne les avez donc pas trouvés, que +vous revenez seul?» + +Le pauvre bonhomme ne se rappelait plus du tout ce dont il s'agissait; +il répondit au hasard: + +«Non, je ne les ai pas vus. + +--Vous ne voyez jamais rien de ce qu'il faut voir! Où aviez-vous donc +la tête? + +--Ah! si vous saviez quelle fontaine extraordinaire j'ai rencontrée +sur ma route! je n'ai jamais rien vu de si beau! De l'or, de l'argent +partout, et, au fond de l'eau, deux petites grenouilles d'or, si +jolies, si mignonnes! J'ai bien essayé de les prendre, pour vous les +rapporter, mais je n'ai pas pu y réussir, malgré tous mes efforts. + +--Vieil imbécile! s'écria la dame en colère, ces deux grenouilles d'or +étaient ceux que vous poursuiviez; il ne fallait pas revenir sans les +avoir prises! Est-ce que je ne vous avais pas prévenu d'avance de tout +ce que vous aviez à faire? Est-ce que je ne vous avais pas dépeint la +fontaine, et les grenouilles, et tout?... Mais, tout vieux que vous +êtes, vous n'avez pas plus de cervelle qu'un jeune poulet! + +--J'avoue que j'avais complètement oublié vos recommandations, répondit +le bonhomme, d'un air piteux. Il faut qu'il y ait du sortilège +là-dedans, car je vous avais bien écoutée, je vous assure, ma mie!» + +La magicienne haussa les épaules. + +«Tout est à recommencer, dit-elle; heureusement ils ne sont pas encore +à six cents lieues, et votre maladresse peut se réparer. Reprenez vite +la poursuite, et tâchez, cette fois, d'être plus habile. Écoutez-moi +bien: Quand ils vous verront arriver, ils changeront leurs chevaux en +arbres, leurs trésors en feuilles d'or et d'argent, et eux-mêmes, en +deux petits oiseaux, qui chanteront sur les branches des arbres. Partez +sous la forme d'un nuage, pour aller plus vite, et ramenez-moi mes +gens.» + +Arzur et Azénor avaient repris leur forme première, et, tout en +chevauchant sur les nuées, tenaient conseil sur ce qu'il y avait de +mieux à faire pour dérouter leurs persécuteurs. + +«La magicienne est dans une grande colère, dit Azénor; je l'entends qui +gronde son époux et le renvoie à notre poursuite. Mais le pauvre homme +n'a pas la mémoire bien sûre, et, pour cette fois encore, je pense lui +faire oublier les leçons de sa femme. Regarde si tu ne le vois pas +venir, car il va avec la rapidité de l'éclair. + +--Je ne vois qu'un gros nuage noir, qui s'avance sur nous, comme poussé +par un vent violent. + +--C'est lui!... descendons à terre.» + +Aussitôt qu'ils eurent touché le sol, leurs chevaux se changèrent en +deux beaux arbres, dont les feuilles d'or et d'argent étincelaient +au soleil, et Arzur et Azénor devinrent deux charmants oiseaux, qui +chantaient d'une voix mélodieuse. + +Le nuage arriva sur eux... + +«Voilà, pensa le magicien, les arbres dont ma femme m'a parlé. +J'entends bien les oiseaux aussi, mais comment les prendre? Il reprit +sa forme naturelle, en touchant terre, et, tout en admirant les arbres, +tout en écoutant les oiseaux, il resta là, bouche béante, immobile +comme une statue, captivé par la mélodie et totalement oublieux de +sa mission. Le soleil se couchait, tout rouge, à l'horizon, que le +magicien n'avait pas bougé. + +L'approche de la nuit le tira de son extase. + +«Holà, pensa-t-il, voici le soleil couché, il est temps de rentrer.» + +Et il s'en retourna. + +En le voyant revenir, encore tout seul, la magicienne s'écria: + +«Eh bien! et ces oiseaux?... + +--Quels oiseaux? + +--Comment, quels oiseaux? Arzur et Azénor, que vous êtes allé chercher. + +--Je n'ai pas vu d'Arzur et d'Azénor; j'ai vu deux arbres magnifiques, +au feuillage d'or et d'argent, et, tenez, maintenant, je me rappelle +qu'il y avait sur les branches de ces arbres deux petits oiseaux, qui +chantaient si mélodieusement que jamais de ma vie je n'ai rien entendu +de si beau. + +--Et vous êtes resté là, comme un nigaud, à les écouter, perdant votre +temps et ayant oublié sans doute tout ce que je vous avais dit? + +--Ma foi, oui! je ne m'en suis plus souvenu.» + +La magicienne tapa du pied. + +«Mais, homme stupide! ces deux oiseaux c'étaient eux! c'était Arzur et +Azénor! Ah! vous êtes un fameux magicien!--Décidément, il n'y a plus +rien à attendre de vous. Je vais aller moi-même à leur poursuite. Je +saurai bien les atteindre et les ramener, moi! bien qu'ils soient près +de sortir de nos terres.» + +Elle partit aussitôt, sous la forme d'un nuage noir, chargé de grêle, +flamboyant d'éclairs, et avec un vacarme épouvantable: grondements de +tonnerre et mugissements de tempête. + +«Cette fois, dit Azénor, c'est la magicienne elle-même qui viendra, et +elle est bien en colère. Regarde derrière toi; que vois-tu? + +--Je vois un gros nuage noir qui s'avance sur nous, au bruit du +tonnerre, à la lueur des éclairs. + +--C'est elle!... Jette tout de suite le bouchon de paille, que tu as +apporté de l'écurie.» + +Arzur fit comme sa sœur lui disait; et voilà qu'une multitude de meules +de paille, très grandes et très hautes, s'élevèrent derrière eux et +arrêtèrent le nuage. + +Mais la magicienne se changea en épervier et, d'un vol rapide, elle eut +bientôt franchi les meules; puis, reprenant sa forme de nuage, elle +continua la poursuite. + +«O ma sœur! ma sœur! cria Arzur épouvanté, voilà encore le nuage, le +nuage noir! il va nous atteindre! + +--Jette vite la brosse à terre, il n'est que temps!» + +A peine la brosse eut-elle touché le sol, qu'un grand étang se forma à +la place où elle était tombée. + +Le nuage, ardent de mille feux, pompa l'eau en un instant, mais il s'en +trouva alourdi, et les fugitifs en profitèrent pour gagner du terrain; +vain espoir! le nuage allait toujours plus vite. Une fois encore, il +était près de fondre sur eux. + +«Jette l'étrille», cria Azénor. + +Alors, s'éleva subitement une grande ville, avec de hautes tours, des +maisons à toits pointus, des clochers à jour. + +C'était autant d'obstacles, qui contrariaient la marche du nuage. + +Cependant, il continuait d'avancer, sifflant, hurlant, brisant tout sur +son passage. + +Il traversa ainsi la ville, et, une fois en rase campagne, la course +devint si furieuse, qu'Arzur se crut perdu pour de bon. Mais Azénor, +penchée sur le cou de son cheval, qui dévorait l'espace, montra à son +frère une large bande verte à l'horizon. + +«C'est la mer! cria-t-elle, c'est le salut! là expire la puissance de +notre ennemie; courage, Arzur! nous sommes sauvés!» + +Une minute plus tard, le bras de mer était franchi et les séparait de +la magicienne. + +Celle-ci, qui avait repris sa forme ordinaire, écumait de rage, +grinçait des dents, et, du rivage, leur montrait le poing en vociférant +mille injures. + +«Ma malédiction sur vous, criait-elle, et que la foudre vous écrase! +Vous avez sûrement enlevé mon petit livre rouge, qui contient toute ma +science. + +--Oui, dit Azénor, en lui montrant le livre. Le voici! et je me moque +de vous, à présent!» + +Et tous deux riaient de sa fureur impuissante. + +Elle s'en retourna, comme elle était venue, sous la forme d'une +tempête, et elle dévasta tout le pays, pour se venger de sa déconvenue. + +Les deux jeunes gens s'éloignèrent alors, joyeux de leur délivrance. + +Ils entrèrent dans un grand bois, où la nuit les surprit. Avec de la +mousse et des feuilles sèches, ils se firent un bon lit, au pied d'un +vieux chêne, et ne tardèrent pas à s'endormir d'un profond sommeil. + + +IV + +Au point du jour, Azénor se leva, fraîche et reposée; elle regarda +autour d'elle. + +Le bois était illuminé par les rayons roses de l'aurore, un parfum +léger s'exhalait de la verdure et du feuillage et mille oiseaux +saluaient le lever du soleil par de ravissants concerts. + +«Ce lieu est charmant, dit-elle; je veux y demeurer. Elle consulta le +petit livre rouge, y trouva ce qu'elle cherchait, et, sûre d'elle-même, +elle frappa la terre de sa baguette et dit: + +«_Par ta vertu, baguette, je veux qu'ici s'élève un beau château, orné +et meublé comme le palais d'un roi, et que mon frère et moi, nous nous +trouvions couchés, chacun sur son lit, dans une belle chambre toute +resplendissante d'or et de pierres précieuses._» + +A l'instant même, tout fut fait ainsi qu'elle l'avait commandé, et +Arzur, qui s'était endormi sur un lit de feuilles sèches, se réveilla +sur une couche de duvet, sous des courtines de soie. Il se frotta les +yeux, pour s'assurer qu'il était bien éveillé, il sauta hors du lit, +admira et toucha toutes les belles choses dont la chambre était pleine, +afin d'être bien sûr qu'il ne rêvait pas, puis il appela sa sœur à +grands cris. + +Elle apparut aussitôt. + +«Que signifie tout cela, Azénor; où sommes-nous? Est-ce que c'est un +songe? + +--Non, mon cher Arzur, ce n'est pas un songe, et tout ce que tu vois +est la réalité même. Nous sommes ici dans notre château; tout ce qui +nous entoure nous appartient. + +--Est-il possible? D'où vient un tel prodige? + +--J'ai emporté le petit livre rouge et la baguette magique de la +magicienne. Elle-même m'avait appris l'art de s'en servir, et, tant +que nous les aurons, nous pourrons satisfaire tous nos désirs et nos +caprices. Mais, lève-toi, le repas nous attend.» + +Dans la salle à manger, en effet, une table magnifique, chargée +d'argenterie et de vases précieux, était dressée. Des mets de toute +sorte, des fruits exquis, des vins délicieux étaient présentés par des +mains invisibles, et une douce musique se faisait entendre. + +Après le repas, ils visitèrent les chambres du château, toutes plus +belles les unes que les autres. Les jardins aussi étaient d'une rare +et merveilleuse beauté; des arbres gigantesques, des massifs de fleurs +parfumées en faisaient un vrai paradis terrestre. + +Arzur ne se lassait pas de les admirer, et sa joie ne connut plus de +bornes quand sa sœur lui apprit qu'il pouvait y chasser à loisir, car +ils étaient immenses et le gibier y abondait. + +«Seulement, ajouta-t-elle, ne cherche pas à en sortir! car il +t'arriverait malheur, si tu franchissais leur enceinte.» + +Pendant quelque temps, le frère et la sœur vécurent heureux, dans ces +beaux lieux où tout souriait à leurs désirs. Mais Arzur se lassa d'un +bonheur si parfait; il finit par le trouver monotone, et puis, cette +défense de s'éloigner piquait sa curiosité et irritait sa fierté. + +«C'est un véritable esclavage, se disait-il parfois, avec humeur. Je +suis tenu en lisières, comme un enfant. Azénor abuse de son pouvoir; +elle m'a rendu de grands services, c'est vrai, mais elle me les fait +payer trop chèrement, par le sacrifice de ma liberté! Prétend-elle me +garder ici jusqu'à ce que je sois un vieillard à cheveux blancs? Je +suis jeune, bien portant, bien fait et bien équipé, j'ai de l'or dans +ma bourse et des chevaux dans mon écurie. Je veux courir le monde, et +voir un peu comment les choses s'y passent.» + +Un jour, il était sorti pour se promener et suivait, tout songeur, une +belle allée ombreuse et verte, tapissée d'une fine mousse où les pieds +de son cheval s'enfonçaient, sans bruit. L'allée était si longue, si +longue, qu'elle semblait devoir faire le tour du monde. + +«J'en verrai bien la fin pourtant», dit Arzur, impatienté, et il pressa +le pas. Au bout d'une heure, il aperçut, bien loin devant lui, un +petit point blanc, qui grandissait peu à peu, et il finit par voir la +mer, à l'horizon, et, à quelques pas, la rase campagne, dont il n'était +séparé que par un petit mur à hauteur d'appui. Il descendit de cheval +et, grimpant sur le mur, se laissa tomber de l'autre côté... dans une +fondrière, où il enfonça jusqu'aux aisselles. Il poussa de grands cris +et se retourna vers le château, qu'on voyait sur une hauteur, l'instant +d'avant. + +Hélas! plus de château! plus de parc, rien qu'un marais noir et infect, +où son poids le faisait descendre de plus en plus. + +«Azénor! ma sœur! ma bienfaitrice, viens à mon secours!» criait-il de +toutes ses forces. + +Azénor apparut, rasant de son pied léger les roseaux du marais, dont +elle courbait à peine les têtes. Elle se baissa vers son frère, lui +tendit la main; il la prit, et elle l'attira vers elle, sans effort. +Le château reparut, Arzur y rentra avec Azénor et y reprit sa vie +habituelle. Seulement, il n'était plus le même. A partir de sa chute +dans la fondrière, il perdit complètement la mémoire en punition de +sa désobéissance et ne reconnut même plus Azénor, qu'il prenait pour +une étrangère. Celle-ci, profondément affligée, étudiait ses livres +de magie, avec plus d'ardeur que jamais, cherchant un moyen de guérir +l'esprit de son frère et ne se lassant pas d'inventer des charmes et +des sortilèges pour y parvenir. Mais le temps de l'épreuve avait sa +durée fixée et il fallait qu'elle s'accomplît. + +Un jour, les deux fils du roi, s'étant égarés à la chasse, arrivèrent +devant le château d'Azénor et s'arrêtèrent, stupéfaits d'admiration et +d'étonnement. + +«Quel superbe palais! s'écria l'aîné, à qui donc appartient-il? + +--Il doit avoir été construit récemment, dit le plus jeune, car mon +père ne nous en a jamais parlé. Essayons d'y entrer et d'apprendre qui +en est le maître.» + +Ils s'avancèrent dans la cour d'honneur, et aperçurent Azénor sur +le grand perron, belle, parée et majestueuse comme une reine. Ils +ôtèrent leurs toques et s'inclinèrent si bas que leurs longs panaches +balayaient le sol. + +«Daignez excuser notre curiosité, madame, dit l'aîné, et nous dire à +qui appartient ce magnifique château. + +--A moi, messeigneurs. + +--Il est d'une architecture si savante et si belle, qu'il a dû +demander beaucoup de temps et de dépenses à celui qui l'a fait élever. +Pouvez-vous nous dire le nom de cet heureux mortel? + +--C'est moi-même qui l'ai fait construire. + +--Vous-même! est-il possible? + +--Mais, reprit le cadet, dont l'esprit était un peu chicanier, comment +avez-vous osé faire bâtir sans en demander la permission au roi notre +père? car vous êtes ici sur ses terres, sachez-le. + +--Je le sais, et je n'ai pas demandé la permission au roi votre père, +parce que je puis m'en passer. + +--Vous le prenez d'un peu haut, madame. Le roi ne se contentera pas +d'une telle réponse. Prenez garde qu'il ne fasse raser votre château.» + +Azénor sourit dédaigneusement. + +«Je ne crains pas le roi, dit-elle. Il peut venir quand bon lui +semblera, je l'attends.» + +Les deux princes ne surent que répondre; ils quittèrent la brillante +châtelaine, peu satisfaits de sa réception. Mais, à peine avaient-ils +franchi le pont, qu'ils disparurent, eux aussi, dans une fondrière, +tandis que le château s'évanouissait à leurs yeux comme un vain mirage. +Ils firent retentir l'air de cris perçants. + +[Illustration: C'ÉTAIT PITIÉ DE LE VOIR SE DÉBATTRE CONTRE CETTE VASE +MOUVANTE.] + +Azénor accourut. + +«De grâce, madame, secourez-nous, nous allons périr! tirez-nous de là! + +--Pour que vous alliez dire à votre père de faire raser mon château? + +--Nous ne sommes pas capables d'une si noire ingratitude. + +--Si je le croyais!...» dit Azénor. + +Et elle attacha ses regards sur l'aîné des deux jeunes princes. C'était +un beau garçon, avec des cheveux bruns frisés, de grands yeux noirs, +pleins d'expression; il se cramponnait d'une main nerveuse à une motte +de gazon, qui, à chaque instant, semblait prête à se détacher sous son +poids. C'était pitié de le voir se débattre contre cette vase mouvante. + +«Vous êtes si belle! s'écria le pauvre prince, soyez bonne aussi! +Secourez-nous! + +--Que voulez-vous pour nous tirer de là?» cria le cadet, qui se +démenait sans cesse et avait saisi une branche de saule, si frêle, +qu'elle menaçait de se rompre, à chacun de ses mouvements. + +Azénor ne lui répondit pas, mais, se penchant vers l'aîné, elle lui dit +à mi-voix: + +«Voulez-vous m'épouser?... + +--De tout mon cœur! s'écria-t-il. + +--Ce n'est pas tout, j'ai un jeune frère; lui ferez-vous épouser votre +sœur? + +--Oui! oui!! et oui!!! vociféra le cadet, j'en jure par ma foi de +prince! mais dépêchez-vous, la branche va me rester dans la main!» + +Azénor les tira de la fondrière, comme elle en avait tiré Arzur, les +fit rentrer avec elle au château, et leur donna de beaux habits et des +bijoux précieux; puis, elle, son frère et les deux princes, montèrent +dans un superbe carrosse doré et allèrent raconter au roi tout ce qui +était arrivé. + +Le monarque fut ébloui de la beauté, de l'esprit et de la science +d'Azénor, mais, avant de rien promettre, il voulut voir le château +merveilleux dont ses fils lui faisaient tant de récits extraordinaires. +Il s'y rendit, un beau jour, y fut reçu avec de grands honneurs, trouva +qu'il dépassait encore tout ce qu'on lui en avait dit et approuva les +deux mariages. + +Néanmoins, il retarda de quelques semaines celui de sa fille--la plus +charmante princesse qui fût au monde--avec Arzur. + +«Ce garçon, pensait-il, a l'air triste et préoccupé, et l'on dirait +qu'il n'est pas bien avec sa sœur; c'est pourtant elle qui l'a marié; +je ne m'explique pas sa froideur. Il y a là quelque chose qui me +contrarie, car je n'aime pas les brouilles en famille. Pour en faire +mon gendre, je veux attendre de le mieux connaître.» + +Les jours d'attente se passèrent en fêtes splendides et en festins +somptueux, où furent conviés tous les grands du royaume. + +Le jour des noces d'Azénor arriva enfin. + +La mariée attirait tous les regards par sa parure et plus encore par sa +beauté. + +Vers la fin du repas, elle posa sur l'assiette d'argent, placée devant +elle, deux petites grenouilles d'or avec des yeux d'émeraude. + +Les convives, un peu surpris, se demandaient ce que cela pouvait bien +être, quand, tout à coup, une douce petite voix s'éleva, disant: + +«Mon frère chéri!» + +Un grand silence se fit aussitôt, et chacun, émerveillé, regardait et +écoutait les petites grenouilles, qui parlaient ainsi: + +«Ne te rappelles-tu pas, mon frère chéri, demanda la première, que, +quand nous étions au château des magiciens, la magicienne, qui ne +t'aimait pas, t'envoya, un matin, abattre un grand bois de chêne avec +une cognée de bois, et que je vins à ton secours et te tirai d'embarras? + +--Je me le rappelle fort bien, ma petite sœur chérie», répondit la +seconde grenouille. + +«Ne te rappelles-tu pas, petit frère chéri, que la magicienne t'ordonna +ensuite de construire un pont de plumes, sur un bras de mer, pour +qu'elle pût y passer en voiture, et que je vins encore à ton aide? + +--Je me rappelle bien, petite sœur chérie. + +--Te rappelles-tu aussi, petit frère chéri, que quand nous prîmes +la fuite du château du magicien, celui-ci nous poursuivit sur son +dromadaire; et que, pour lui échapper, je changeai nos deux chevaux en +fontaine, et nous-mêmes en deux grenouilles d'or, au fond de l'eau? + +--Je me le rappelle aussi, petite sœur chérie.» + +Tout le monde était attentif et silencieux, mais Arzur plus que tout +autre. La mémoire du passé lui revenait, peu à peu, et il commençait à +comprendre que le dialogue entre les deux grenouilles d'or retraçait sa +propre histoire. + +«Te rappelles-tu encore, petit frère chéri, reprit la première +grenouille, comment nous fûmes poursuivis, une seconde fois, par +le vieux magicien et comment nous lui avons échappé, sous la forme +de deux petits oiseaux; et enfin cette poursuite furieuse de la +magicienne, sous la forme d'un nuage de tempête, et notre salut, et le +beau château où nous avons vécu ensemble, si heureux, jusqu'au jour +où tu m'as désobéi? Tu as perdu la mémoire, comme punition de cette +faute;--retrouve-la maintenant!» + +A ces mots, Arzur se leva avec impétuosité, alla vers sa sœur, et +l'embrassa tendrement en disant: + +«Pardonne-moi, ma petite sœur chérie, je te dois la vie, je t'aime et +t'aimerai toujours, jusqu'à la mort!» + +Tout le monde fut touché de cette scène. Les femmes pleuraient, les +hommes avaient peine à cacher leur émotion. Le roi lui-même prenait +part à l'attendrissement général. Il ouvrit ses bras à Arzur, en +l'appelant son «gendre». Les noces de la princesse royale se firent +le lendemain; les fêtes, les jeux, les danses, les festins, les +réjouissances publiques recommencèrent de plus belle et durèrent +pendant un mois entier. + +La trisaïeule de la bisaïeule de ma grand'mère était alors cuisinière à +la cour, et c'est ainsi que s'est conservé dans ma famille le souvenir +de tout ce que je viens de vous conter. Il n'y a pas dans tout cela un +seul mensonge... si ce n'est peut-être un mot ou deux. + + _Imité de F. M. Luzel, sous le titre: Les deux grenouilles + d'or, tome XXV (p. 33) des Littératures populaires + de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. + (Maisonneuve, éditeur.)_ + +[Illustration] + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + MONA OU LES MORGANS DE L'ÎLE D'OUESSANT 1 + + ROBARDIC LE PATRE 21 + + LES TROIS FRÈRES 53 + + PÉRONIC 71 + + LES TROIS FILLES DU BOULANGER 97 + + LES DANSEURS DE NUIT 125 + + LE GROS MOUTON BLANC 139 + + LES SIX FRÈRES PARESSEUX 157 + + LE LIÈVRE ARGENTÉ 187 + + LA PRINCESSE ENCHANTÉE 219 + + LE TAILLEUR ET L'OURAGAN 241 + + LE CHATEAU DE CRISTAL 265 + + LA SOURIS 295 + + LES AVENTURES D'ARZUR ET D'AZÉNOR 313 + + +Coulommiers.--Imp. P. BRODARD et GALLOIS. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79058 *** |
