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+ <title>Un vieux célibataire | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 ***</div>
+
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">JULES PRAVIEUX</p>
+
+<h1><span class="xsmall">UN</span><br>
+VIEUX CÉLIBATAIRE</h1>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p>
+
+<p class="c i small">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits
+de reproduction et de traduction en France et dans tous les
+pays étrangers.</p>
+
+
+<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+<table>
+<tr><td class="h"><b>Mon Mari</b>. 4<sup>e</sup> édition. Un vol. in-16.</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Oh ! les hommes !</b> (<i>Journal d’une vieille fille.</i>) 5<sup>e</sup> édition.
+Un vol. in-16.</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Séparons-nous</b>. <i>Journal de l’abbé Blondot.</i> 4<sup>e</sup> édition. Un
+vol. in-16.</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Au Presbytère</b>. 4<sup>e</sup> édition. Un vol. in-16.</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Ami des jeunes</b>. Un vol. in-16.</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="xsmall c"><div>(<i>Couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Monsieur l’Aumônier</b>. 2<sup>e</sup> édition. Un vol. in-16.</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap"><span class="xsmall">PARIS</span>. — <span class="xsmall">TYP. PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup>, 8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>. — 12091.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c i">A MON FRÈRE</p>
+
+<p class="offr i">Affectueusement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>… M. Jules <span class="sc">Pravieux</span> a voulu prouver que
+l’Église catholique a raison d’imposer le célibat à
+ses prêtres, surtout parce qu’un prêtre ne doit pas
+être ridicule et qu’un prêtre marié a quelque
+chance d’être ridicule. C’est le fond même de tout
+le roman et à quoi M. Pravieux s’attache avec une
+persistance et avec une maîtrise du sujet qui sont
+des qualités peu communes. Je ne serais pas
+étonné que M. Pravieux eût puisé l’idée de son
+roman dans <i>l’Aînée</i> de M. Jules Lemaître, qui,
+quoique d’une raillerie discrète, fut si insupportable
+aux protestants. C’était déjà à ce point de
+vue, très important et qui certes n’a rien qui le
+puisse faire traiter de secondaire, que s’était placé
+M. Lemaître.</p>
+
+<p>Le mariage des prêtres peut se défendre, sans
+aucun doute, et il a été longtemps l’usage de toute
+l’Église chrétienne ; mais il risque de rendre le
+prêtre ridicule, et un prêtre ne doit pas être ridicule,
+et cela est singulièrement à considérer. On
+demandait à un célibataire endurci : « Décidément,
+pourquoi, mais vraiment pourquoi, mis à part
+toute défaite, toute échappatoire et tout alibi
+forain, pourquoi ne vous mariez-vous pas ?</p>
+
+<p>— Eh bien, là, en toute vérité, je ne me marie
+pas parce que j’ai assez de mes propres ridicules. »</p>
+
+<p>C’est une réponse qui a sa profondeur et une
+raison qui est raisonnable. Avez-vous remarqué,
+en effet, cette inéquitable distribution des choses,
+qui devrait faire réfléchir les femmes et les féministes
+au milieu de leurs récriminations contre le
+sexe fort ? Les ridicules du mari ne rejaillissent pas
+sur la femme et les ridicules de la femme éclaboussent
+le mari de la tête aux pieds. Un mari est
+un sot ; sa femme, brillante et spirituelle, ne s’en
+ressent pas le moins du monde et toute la grande
+ville lui fait fête. Un mari est un ivrogne, un écornifleur,
+un escroc ; sa pauvre petite femme est
+plainte, et, d’être plainte, n’en est que plus respectée
+et plus aimée.</p>
+
+<p>Intervertissez l’ordre des facteurs et voyez un
+peu la différence. Il n’est aucun ridicule, aucun
+travers, aucun vice de la femme qui ne couvre le
+mari de ridicule et de honte. Cela vaut peut-être
+que l’on accorde au mari quelque autorité sur sa
+femme, puisqu’il est responsable de toutes les sottises
+de celle-ci. Mais poursuivons.</p>
+
+<p>Si les sottises de la femme rendent le mari ridicule,
+il convient, dans certaines fonctions où il
+n’est pas permis de prêter à rire, que l’homme ne
+soit pas marié. Remarquez bien que ce n’est pas
+des prêtres seulement qu’il s’agit. Partez des bas
+échelons et remontez tout le degré, vous verrez
+comme cette vérité éclatera. Qu’importe qu’un
+terrassier soit ridiculisé par la mauvaise conduite
+ou seulement par les excentricités de sa femme ? Il
+n’importe point du tout. Qu’importe qu’un petit
+employé, à qui on ne demande que de gratter du
+papier avec correction, soit ridiculisé par sa femme ?
+Peu encore. Il sera un peu gouaillé par ses collègues,
+et il n’en sera que cela. Ce n’est pas une
+affaire grave.</p>
+
+<p>Mais qu’un officier supérieur, qu’un magistrat,
+qu’un préfet, qu’un professeur soit ridiculisé par
+sa femme, il importe déjà beaucoup.</p>
+
+<p>L’officier sera chansonné par les officiers subalternes ;
+le magistrat sera moqué par les avocats
+toutes les fois que se présentera un procès de séparation,
+de divorce, de coups, sévices ou injures
+graves. Le préfet sera la fable de son département ;
+et il ne convient pas qu’un préfet soit une fable. Il
+doit être comme la charte. Il doit être une vérité.
+Le professeur fera l’entretien joyeux de ses élèves
+et trouvera des inscriptions du genre burlesque et
+des <i>graffiti</i> du genre gai sur son tableau noir. Consulter
+le <i>Mannequin d’osier</i> de M. Anatole France.</p>
+
+<p>En un mot, le mari peut être ridiculisé par sa
+femme ; dans certain nombre de fonctions sociales,
+le fonctionnaire ne doit pas être ridicule ; donc il
+y a danger à ce que certains fonctionnaires soient
+mariés. Il y a danger à ce que soient mariés les
+fonctionnaires qui détiennent une certaine part
+d’autorité morale, qui doivent la détenir, et qui,
+à se marier, risquent de la perdre.</p>
+
+<p>Jugez un peu si le danger est grand quand il
+s’agit d’hommes qui doivent avoir, non seulement
+une autorité morale, mais une autorité mystique !
+On parle toujours, en cette question, de la confession.
+On n’a pas tort. Il est bien certain qu’une
+femme, par exemple, éprouvera quelque répugnance
+ou quelque hésitation à se confesser à un
+homme qui peut être sous la domination d’une
+femme curieuse, et ne pourra pas s’empêcher de se
+demander si ce n’est pas à la femme du prêtre
+qu’elle va se confesser indirectement. Mais, en
+vérité, c’est un côté secondaire de la question, et
+je remarque presque avec plaisir que M. Pravieux
+n’en parle pas, ou n’en parle que par lointaine
+allusion.</p>
+
+<p>Non, l’affaire importante ici, c’est la diminution de
+l’autorité morale du prêtre. Grégoire VII a voulu
+tout simplement doubler, d’un seul coup, l’autorité
+morale du sacerdoce ; et il faut convenir qu’il
+y a parfaitement réussi. Le pasteur protestant, le
+prêtre de l’Église grecque est le plus souvent un
+très honnête homme, parfaitement digne de respect,
+d’estime et de confiance ; mais ce n’est, en
+somme, pour ses fidèles que quelque chose comme
+un magistrat ou un professeur. C’est un égal qui,
+le prétoire fermé, ou le collège, ou le temple, trouve
+chez lui les mêmes misères, les mêmes petits soucis
+personnels, et les mêmes sottises que M. le pharmacien,
+ou M. le quincaillier.</p>
+
+<p>Le prêtre catholique, lui, est toujours prêtre, à
+quelque moment des vingt-quatre heures qu’on le
+rencontre ou qu’on le réclame. Pesez tout le sens
+de ces mots : <i>il n’a pas de personnalité</i>. Il n’a pas
+une part de sa vie pour ses fonctions et une autre
+qu’il se réserve et où il ne faut pas aller jeter les
+yeux. Il n’a pas une vie officielle et une vie privée.
+On ne doit pas, en lui, distinguer le prêtre et
+l’homme, et il n’a pas des moments pour être
+homme et des moments pour être prêtre. Il est
+prêtre tout le temps que Dieu fait, en tout temps
+et en tout lieu. <i>Il n’a pas de personnalité.</i> Il n’est
+pas un clerc ; il est le clergé. Il n’est pas un ecclésiastique,
+il est l’Église.</p>
+
+<p>Voilà ce que l’on a obtenu en décrétant qu’il
+n’aurait pas de femme, « s’habillant tantôt comme
+un parapluie et tantôt comme une sonnette », pour
+employer le langage imagé de Dumas fils, ni de fils
+« courant le bal la nuit et le jour les brelans », ni
+de fille portant de petites toques à plumes d’autruche
+sur ses cheveux ébouriffés et fumant des
+cigarettes ; toutes choses qui peuvent arriver au
+plus honnête ministre du monde.</p>
+
+<p>Il faut tout dire et tâcher de toujours voir les
+deux côtés d’une question. On nous dira : « Si
+quelquefois la famille d’un homme lui ôte quelque
+chose de son autorité morale, est-ce que, souvent,
+elle ne lui en ajoute pas ? Une femme de prêtre secourable,
+charitable, bonne conseillère, femme de
+vertu et de dévouement ; une fille de prêtre douce,
+aimable, conciliante, faisant éclore le sourire sur
+les lèvres des malheureux ; une famille de prêtre
+donnant l’exemple des vertus familiales et enseignant
+par l’exemple ce que c’est qu’une famille, — n’est-ce
+pas un merveilleux élément de salubrité
+sociale, de moralité sociale et de progrès social, et
+le patriarche de cette famille-là n’est-il pas le
+prêtre vrai, l’évêque de l’église primitive, le véritable
+« chef de la prière » et chef de la morale ?</p>
+
+<p>Évidemment. Mais, voyez-vous, tout en ce
+monde est affaire de statistique. Regardez autour
+de vous et comptez les familles de vos amis et
+connaissances qui répondent au tableau de sainteté
+que je viens de tracer d’une main inhabile.
+Vous en comptez beaucoup ? Incontestablement
+cette famille-là est une <i>réussite</i> excessivement
+rare. Or, songez que, pour que l’autorité du prêtre
+fût, non diminuée, mais augmentée par le mariage,
+il faudrait que toute famille de prêtre fût cette
+réussite-là. Et songez que si la famille du prêtre
+n’est pas ce que je viens de dire ; s’il s’en faut d’un
+point ; si, la femme étant une sainte, la fille est une
+éventée ; si, la femme et la fille étant des saintes, le
+fils est un coureur ou seulement un cocodès, voilà
+le prestige fort entamé.</p>
+
+<p>C’est cette chance que l’Église catholique n’a pas
+voulu courir, c’est ce jeu, qu’après expérience
+faite, elle n’a pas voulu jouer. En philosophe très
+impartial, très détaché, j’estime, en me plaçant à
+son point de vue, qu’elle a vu très clair dans son
+intérêt.</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">Émile <span class="sc">Faguet</span>,<br>
+<span class="i small">de l’Académie française.</span></span></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">UN VIEUX CÉLIBATAIRE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Je confesse devant le peuple que je suis prêtre
+catholique et que j’écris un roman. Entendons-nous.
+J’ignore les procédés et recettes des gens de plume.
+Ce n’est pas sur les chemins de l’irréel que je promènerai
+l’audacieux qui ne craindra pas de se déchirer
+aux ronces de mon style. Non ! Dieu merci, je ne suis
+pas « romanesque » ! Il y a beau temps que j’ai enjoint
+à mon imagination de rester au logis pour tenir société
+à ma mémoire, une bavarde s’il en fut celle-là ! Il y a
+beau temps que j’ai dit au bon sens : « Tu es mon
+frère », et que, me tournant vers la vérité, je lui ai
+déclaré : « Tu es ma sœur. » Quand on s’est choisi
+une telle parenté, on ne doit point se complaire aux
+songeries des hommes de littérature. J’écris parce
+que j’ai vu, parce que je sais. J’entends conter une
+« histoire arrivée », pour parler comme le bedeau de
+mon église.</p>
+
+<p>J’ai été témoin de faits singuliers et qui portent
+avec eux une fière leçon. Certes, j’avais toujours cru
+que la continence imposée aux prêtres catholiques
+était, pour le sacerdoce, une promesse de pérennité et
+de force impérissable. Je viens d’être confirmé dans
+ma foi par un « roman » dont les péripéties et le dénouement
+se succédèrent, sous mes yeux, dans ma
+paroisse. Aussi, je ne vois pas pourquoi je me tairais.
+Puisque, de ce roman, sort un enseignement, je ne
+sais point, en vérité, quelle considération m’interdirait
+de l’écrire. Et l’heure n’est-elle pas propice ?
+Durant ces années calamiteuses que nous vivons et
+qui s’abattent sur nous, lourdement, comme la pierre
+d’un tombeau, la continence sacerdotale n’a été que
+trop souvent conspuée, par paroles et par actions.
+Des prêtres hélas ! qui désertèrent la chasteté, invectivent
+le célibat, en des livres, des articles, des discours.
+Mais, je connais leurs évolutions et leurs révolutions
+à ces gaillards-là ! Ils ont juré d’être chastes.
+Les uns commencent par danser sur leurs serments
+avant de s’apercevoir que l’Église ne répond plus aux
+« aspirations de la société moderne » ! Ils le disent
+dans les gazettes et nous abasourdissent. D’aucuns,
+parmi eux, vous troussent lestement et vous offrent
+ensuite une petite religion bien gentille, dans laquelle,
+lorsqu’on a de grands loisirs, on peut — si cela ne
+vous contrarie pas trop — entretenir de bons rapports
+avec un Dieu qui est le meilleur garçon du monde
+et à qui, naturellement, la chasteté donne des nausées.
+D’autres, agités, si on les en croit, par de grandes
+angoisses, interpellent le pape, les cardinaux, les
+évêques, et les moines gris, et les moines noirs, et les
+moines blancs, et les moines jaunes : « Votre horloge
+retarde ! » leur crient-ils. « Avancez à l’ordre ! Allons,
+un fort coup de pouce et vous serez sauvés : c’est moi
+qui vous le dis ! » Mais le pape est obstiné, comme vous
+savez. Mais les cardinaux sont têtus, et les évêques
+aussi, et les moines de toutes nuances également. Ils
+refusent de donner le coup de pouce. Alors, ces prêtres
+tourmentés se marient. Ne pouvant faire marcher
+l’Église, ils prennent une femme. Les badauds qui
+passent s’arrêtent pour s’amuser à ce spectacle et
+régaler leur curiosité. Un prêtre qui se parjure !
+Trouvez-vous donc que ce soit spectacle si drôle ?</p>
+
+<p>Eh bien, il ne me serait pas déplaisant de prouver à
+ces ennemis de la continence, à ces véhéments apôtres
+du mariage des prêtres, qu’ils sont de grands nigauds !
+Oui, parfaitement, et voilà la pensée qui arma ma
+main d’une plume ! Je ne parle, bien entendu, que des
+« évadés » qui ne savent point se taire, de ceux qui
+voudraient qu’on les prît pour des martyrs fraîchement
+recousus et sur qui on peut voir les cicatrices,
+les sutures ; qui chantent des antiennes à l’amour, qui
+tentent d’entraîner les prêtres dans les précipices du
+mariage ! Les autres, je les plains et ce serait lâcheté
+de les outrager. Quand l’un des nôtres tombe, nous
+devons nous souvenir que nous sommes des hommes
+et trembler pour nous, au lieu de maudire.</p>
+
+<p>Et maintenant, « ami lecteur », comme disaient, au
+temps des diligences, les gens qui faisaient des livres,
+souffrez que je me présente à vous, puisque aussi
+bien, comme vous le verrez, je joue mon petit rôle
+dans la bizarre aventure où les circonstances me poussèrent
+parfois au premier plan.</p>
+
+<p>Me voilà contraint de débuter par un aveu cuisant.
+Veuillez m’excuser, mesdames : je suis laid. Il advient
+souvent que des personnes du sexe, rencontrant un
+ecclésiastique, s’oublient jusqu’à s’écrier : « C’est
+grand dommage que cet homme se soit fait prêtre,
+car il est beau. » Jamais, je le jure, ma présence ne fut
+saluée de ces regrets flatteurs. Nature a été, à mon
+égard, très chiche d’attraits. A seule fin de m’être désagréable,
+elle a méprisé les lois de l’esthétique. Pour
+employer une métaphore aimée des prédicateurs,
+« transportez-vous par la pensée » jusqu’à l’antique
+presbytère de Romenay dont le toit moussu abrite
+votre serviteur. C’est moi. Regardez. Entre deux
+épaules solides comme les contreforts de mon église,
+la dame Nature a campé une grosse tête carrée ; et si,
+au moins, pour éclairer cette boîte quadrangulaire,
+elle ne s’était pas montrée parcimonieuse ! Ah ! bien
+oui ! Afin que je puisse me conduire sur les chemins
+de ce monde, elle m’a donné deux yeux ronds, point
+vifs du tout, pauvres petits lumignons qui semblent
+toujours prêts à s’éteindre. Et quelle bouche ! Non,
+je ne vous dis point qu’elle va d’une oreille à l’autre :
+ce serait faux. Mais que je l’ai donc échappé belle ! Et
+comme on voit que la mère Nature s’est arrêtée avec
+regret ! Oh ! elle n’avait qu’à ne pas se gêner ! Pendant
+qu’elle y était !… Poursuivons. Cette surface polie et
+luisante que vous apercevez à la cime de mon individu,
+c’est mon crâne où furent autrefois des cheveux.
+Il resplendit. Les soirs d’été, quand, tête nue, je vagabonde
+dans la campagne pour y respirer les âpres
+senteurs des grands bois, les étoiles doivent s’y mirer
+comme dans un lac. J’ai lu, dans des histoires de naufrages,
+que les sauveteurs saisissent par les cheveux
+les gens qui se noient. Je ferai bien de ne jamais
+m’aventurer sur l’onde perfide. Vous ne vous attendez
+guère, après ce préambule, à ce que je vais vous dire,
+et c’est pourtant la réalité : le nez, chez moi, est fin,
+discret, d’un dessin très pur. Il m’arrive de le trouver
+distingué. Voilà un nez qui me vaudra bien quelques
+mois de purgatoire ! On m’a dit souvent que j’étais un
+peu… Allons, pourquoi tourner autour ? Pourquoi
+reculer, puisqu’il faudra en venir là ? Je ramasse mon
+courage et je dis la vérité, d’un seul coup : j’appartiens
+à la tribu des gros ecclésiastiques. J’ai vu des imbéciles
+sourire en me regardant et d’aucuns déclaraient
+assez haut pour que je les entendisse : « En voilà un
+qui ne s’est pas engraissé à lécher les murs ! » Idiots !
+Sans doute, pour édifier ces braves gens, nous devrions
+leur apparaître exsangues et aplatis comme la grappe
+sous le pressoir ! Est-ce ma faute à moi si je n’ai pas
+une mine d’ascète et si je porte, à travers la vie, des
+épaules de déménageur ? Et vous croyez peut-être que
+cette vieille Nature, qui ne voulut point me ménager
+les disgrâces, m’a offert, comme compensation, un
+visage original et spirituel, encore qu’il soit sans harmonie
+et d’un ovale tout à fait manqué ? Ah ! que vous
+la connaissez peu ! Sur ma figure trop épanouie et que
+ne transfigure point la pâleur mystique, elle a répandu
+un certain air d’innocence et de simplicité ! Je
+sais qu’on murmure autour de moi : « L’abbé Blondot,
+oh ! un bien brave homme ! Par exemple, il n’a pas
+inventé les couverts en ruolz ! » C’est bon, c’est bon :
+causez toujours, messieurs les malins ! Il vaut mieux
+porter, sur sa figure, les apparences d’une candeur
+dont on n’a point la réalité que d’avoir l’air subtil et
+de ne l’être pas. Quand on se montre à ses contemporains
+sous les espèces d’un brave homme qui n’a pas
+inventé les couverts en ruolz, on a bien ses consolations,
+je vous assure, et aussi ses privilèges. Le prochain,
+ne jalousant pas votre génie, ne vous hait
+point, et, ne redoutant pas votre perspicacité, ne se
+défie point. Aussi, s’oublie-t-il, parfois, jusqu’à être
+sincère avec vous et ne se met-il pas en frais de duplicité !
+Il m’a été donné de surprendre le secret de
+bien des âmes. Des consciences se sont ouvertes devant
+moi qui restaient obstinément cadenassées pour d’autres.</p>
+
+<p>Je vous entends m’interpeller : « Allons, monsieur
+le curé, vous nous avez décrit votre personne extérieure
+en vous y arrêtant un peu plus que de raison,
+peut-être. Votre architecture est lourde, c’est entendu !
+Oui, mais quelle âme habite cette forte maison ?
+Quelle espèce d’homme êtes-vous ? » Nous autres
+prêtres, nous formons une caste de vieux garçons :
+notre caractère n’a point été nivelé par le mariage
+qui, dans la continuité et l’harmonie de la vie commune,
+aplanit les rugosités de nature. En mariage, il
+n’est point permis de laisser ses travers originels
+croître et embellir librement : comme chacun des
+époux doit, avec les siens, porter les défauts de l’autre,
+le bouquet, à la fin, serait trop lourd ! Il n’en va pas
+ainsi chez nous. Nous évoluons dans la solitude et
+c’est ainsi que nous offrons, parfois, de l’inattendu à
+l’œil sagace des profanes. Il n’est pas rare de rencontrer
+dans les presbytères des êtres pittoresques, nimbés
+d’originalité. Ce n’est point mon cas. Né banal, je suis
+resté tel : je ne constitue pas une « curiosité psychologique ».
+J’ai beau chercher, je ne découvre pas, en
+furetant dans les recoins de mon « moi », une singularité
+ni qui soit bien séduisante et dont je puisse me
+faire une couronne, ni qui soit bien déplaisante et que
+je doive cacher. Ma vie fut simple et heureuse, comme
+celle de tous les prêtres, de presque tous. Le jour où
+je reçus le sous-diaconat, le jour où la blanche armée
+des ordinands s’étend sur le pavé de la cathédrale
+comme un champ de grands lys moissonné par une
+faux invisible, j’ai juré d’être chaste : j’ai tenu mon
+serment. Quand je songe à l’inqualifiable médiocrité
+de mes vertus, je bénis Dieu de m’avoir laissé cueillir,
+parfois à travers les épines, la joie et la paix qui fleurissent
+sur l’âpre chemin du devoir. Oui, je remercie
+Dieu de m’avoir appelé moi indigne. Le sacerdoce est
+la vocation des saints, et que je suis donc loin d’eux !
+Des saints, je n’ai guère, hélas ! que la bonne humeur — les
+saints ne sont pas tristes. — Cette gaieté de
+l’âme, je ne me reconnais aucun mérite à l’avoir :
+c’est chez moi un don de nature. Ce don, je le possède,
+et il faut bien que j’en convienne, puisqu’il me fut
+reproché, et qu’on me l’imputa à crime, au cours de ma
+vie, septante fois sept fois !</p>
+
+<p>Les romanciers qui mêlent volontiers des soutanes
+à leurs fictions tracent de nous des portraits qui me
+surprennent. Ils font du prêtre ou un saint ou un
+gredin, à moins que, pour expliquer sa vertu et ne
+pas effaroucher ceux qui n’y croient pas, ils ne le représentent
+tout bonnement comme un imbécile. De
+grâce, messieurs du roman, laissez-nous, sur les coteaux
+tempérés, de petites cases où nous puissions, à
+l’abri de vos épithètes violentes, nous loger avec nos
+petits défauts et nos petites vertus ! Je ne suis pas
+un saint, ni un gredin, ni un… ah ! mais je m’arrête !
+Maintenant que j’ai posé de face et de profil, maintenant
+que j’ai déshabillé mon âme, je suis à vous,
+lecteur. Il serait grand temps de me laisser déblayer
+les alentours du récit où je brûle de vous introduire
+avec moi !</p>
+
+<p>Romenay, dont Monseigneur me nomma curé
+en 1886, est un très gros village ou, si vous aimez
+mieux, une petite ville de deux mille habitants environ.
+Vous me croirez si vous le voulez, mais j’affirme
+que cette bourgade est agréable à voir, posée qu’elle
+est dans un paysage qui vous sourit, qui vous invite,
+qui devient votre ami quand vous le fréquentez. Il me
+plairait, je ne vous le cache pas, de vous prendre
+avec moi, un jour d’août, en pleine ferveur de l’été.
+Je vous conduirais sur le sommet du coteau au bas
+duquel est Romenay. Je vous montrerais de là une
+vallée sereine où les prairies voisinent avec les bois,
+où « ma paroisse » est assise dans l’opulence des
+champs de blé qui l’enserrent de toutes parts. Si vous
+aviez gardé quelque souvenance des images et métaphores
+chères à vos vingt ans, vous ne résisteriez pas
+à la tentation de comparer la petite cité à une femme
+ceinte d’une écharpe d’or et je ne sourirais pas. Du
+haut de la colline, je vous présenterais la Vireuse,
+notre rivière qui serait là sous vos yeux, dans la vallée.
+Elle a sa source en terre de Romenay. A peine a-t-elle
+reçu le baptême de la lumière qu’elle se jette à travers
+les prés. Vous la verriez qui tourne, qui se replie, qui
+« vire ». Elle frôle les ajoncs qui saluent de la tête
+comme des nonnes à vêpres qui chantent le <i lang="la" xml:lang="la">Gloria
+Patri</i>. Elle donne une chiquenaude aux grandes herbes
+qui la regardent courir, elle saute par-dessus les pierres
+et, bravement, elle entre dans les jardins de Romenay.
+Là, elle est chez elle et tout le monde l’aime. Si
+vous le vouliez bien, nous irions la rejoindre. Je vous
+mènerais par le sentier des vignes, parmi les ceps qui
+se grisent de soleil, dont les grappes s’apprêtent à
+nous donner le joli vin qui réjouit le cœur de mes
+paroissiens et qu’ils honorent à l’égal des plus fiers
+breuvages. Romenay se moque de l’alignement et
+garde un air agreste. Nous attendons encore notre
+Haussmann qui, je l’espère bien, ne viendra pas. Les
+maisons n’y ont pas de façade insolente : plusieurs
+sont couvertes de nattes de paille, comme pour prouver
+qu’il y a des chaumières ailleurs que sur les toiles
+des paysagistes. Je vous promènerais à travers les
+ruelles où l’herbe remplace le pavé et tout en marchant
+entre les haies vives qui bordent les jardins et
+sur lesquelles sèche le linge, nous rencontrerions des
+poules qui picorent et des oies en maraude. En passant
+devant les maisons, la figure hâlée d’une paysanne
+nous apparaîtrait à la fenêtre entre un géranium
+et un fuchsia. Le chien qui dort sur le perron,
+le museau entre ses pattes, relèverait la tête pour
+aboyer. Nous serions bientôt dans la « rue du bourg »,
+le « boulevard » de Romenay. C’est là que tous les
+genres de commerce sont venus tenir boutique. Je ne
+manquerais pas de vous signaler le magasin de
+Mme Richard, notre « modiste » qui a le don des chapeaux.
+Si vous ne voyiez plus de jeunes filles coiffées
+du bonnet blanc comme nos grand’mères quand elles
+avaient vingt ans, c’est à Mme Richard qu’il faudrait
+vous en prendre. Depuis qu’elle est à Romenay, mes
+paroissiennes m’apportent, tous les dimanches, des
+têtes ornées de bottes de roses, de violettes, de lilas,
+et je me vois forcé, du haut de la chaire, de semer la
+parole de Dieu dans un champ de fleurs mouvantes.
+La « rue du bourg » nous conduirait à la grande
+place de Romenay, notre forum où les maisons se
+serrent autour de l’église comme des poussins sous les
+ailes de leur mère ; mon presbytère serait là devant
+vous. Oserais-je vous convier à y venir ? Je ne sais. Je
+suis père d’un roman et vous vous défieriez. Les gens
+de lettres ont tous, dans leurs tiroirs, des manuscrits
+dont ils offrent la lecture à leurs hôtes pour soutirer
+subrepticement leur admiration. Vous vous croiriez
+menacé : il faudrait vous rassurer. Je n’ai commis
+qu’une seule fois, en ma vie, le péché de littérature.
+Je ne suis pas homme de lettres ni même bas-bleu.</p>
+
+<p>Or, en l’an du Seigneur 1895, on s’aimait à l’ombre
+du clocher de Romenay ! Il y avait là un jeune homme,
+il y avait là une jeune fille qui, lorsqu’ils se rencontraient
+ou même qu’ils pensaient l’un à l’autre, ressentaient
+cette émotion singulière que les gens du
+siècle dénomment « l’amour ». Ce jeune homme et cette
+jeune fille désiraient violemment s’épouser et ils ne le
+pouvaient pas. Après tout, c’était là spectacle banal.
+Dans tous les villages de France, il y a un clocher plus
+ou moins pointu autour duquel on voit des adolescents
+et des vierges qui se regardent tendrement et
+qui voudraient bien s’épouser. Si je rapporte ce « fait
+divers » sentimental, ce n’est point pour le seul plaisir
+de vous révéler si l’histoire finit par le mariage, ou
+la noyade. Devinez un peu pourquoi ces deux jeunes
+gens ne pouvaient pas s’épouser ? Tout simplement
+parce que je m’opposais, moi, et de toutes mes forces,
+à ce mariage ! C’est de mon obstination à refuser
+qu’est née l’aventure dont je vais retracer devant vous
+les péripéties. Un peu de patience, je vous prie. On
+vous la donnera, votre histoire d’amour !</p>
+
+<p>En ce temps-là florissait M. François Thury, « propriétaire-cultivateur »,
+conseiller d’arrondissement et
+maire de la commune de Romenay. C’était un homme
+de soixante-cinq ans, assez replet dans sa forte structure,
+à la démarche pesante, au geste lent. Il cheminait
+dans les rues de Romenay en s’appuyant sur une
+canne, la tête penchée en avant, avec l’allure débonnaire
+d’un cheval de curé qui monte une côte. Sa
+figure complètement rasée que surplombait un front
+têtu et où les muscles des mâchoires faisaient saillie,
+avait, dans ses lignes, quelque chose d’impérieux.
+Sous des sourcils embroussaillés, brillait un œil d’un
+bleu étrange, un bleu qui avait, parfois, comme des
+reflets métalliques. Un paysan et un bourgeois s’amalgamaient
+dans cet homme. Il était madré parce que
+paysan, orgueilleux parce que bourgeois. Fils de cultivateurs
+aisés, il avait, dans sa jeunesse, passé par le
+collège. J’ignore quelles mains lui avaient tendu la
+pâture intellectuelle, mais il montrait des habitudes
+d’esprit singulières. Il aimait livres et gazettes. Il
+divisait les choses imprimées en deux catégories :
+celles qui entraient dans ses opinions et celles qui s’en
+écartaient. Il faisait aux seules premières l’honneur
+de les lire : les autres, sans doute pour ne point s’exposer
+aux douleurs de la contradiction, il voulait les
+ignorer toutes, les regardant comme nourritures
+vaines et misérables, bonnes, tout au plus, pour
+sacristains. Aussi, n’était-il pas très éloigné de se
+croire un savant : grave erreur qui, pourtant, trouvait
+son explication. Vous allez probablement, car
+vous avez de l’esprit, me traiter d’« éteignoir », mais
+vous me concéderez bien que les grands hommes ont
+leurs petits côtés. Ce sont ceux-là, surtout, que
+M. Thury leur avait empruntés, s’imaginant, sans
+doute, qu’on est un immense savant lorsqu’on ne gaspille
+pas son génie à discuter les idées des autres,
+lorsqu’on croit avoir rendu à la bonne foi d’un adversaire
+une suffisante justice en la qualifiant d’« idiotie »,
+lorsqu’on se plaît à voir, dans un contradicteur,
+une intelligence besogneuse qui aurait besoin, surtout,
+de toniques. Oui, par ces manies de l’esprit, M. Thury
+se rapprochait des plus augustes parmi nos grands
+hommes. Sur un point, il s’en éloignait : pour être un
+savant, il ne lui manquait que la science. Surtout,
+n’allez pas conclure que notre maire fût un coquin !
+Je vous défends de le dire et j’affirme le contraire. Cet
+homme, sorti d’une lignée de laboureurs, gardait à
+cette terre où, sous l’effort de plusieurs générations,
+avait poussé son opulence, la tendresse irraisonnée et
+violente que tout rural voue à son « bien », mais il lui
+répugnait d’agrandir sa fortune en volant légalement
+celle du prochain. Il méprisait les moyens perfides et
+avilissants : témoignage d’une âme naturellement honnête !
+Il restait fidèle à sa race par le culte de la probité.
+Si on m’eût chargé de résumer ses autres vertus,
+j’eusse dit, en style d’épitaphe : « Il était bon époux et
+bon père et très dévoué à ses amis. » Et c’eût été la
+simple vérité !</p>
+
+<p>Vous ne crierez certainement pas au prodige, quand
+je vous aurai appris que M. le maire avait de grandes
+convoitises politiques. Oui, il se croyait taillé pour les
+hautes besognes. Il voulait y accéder, ses rêves l’y
+menaient tout droit. Il serait député, il serait ministre
+de n’importe quoi, avec n’importe qui. En attendant,
+il se « faisait la main » (c’était son expression) sur les
+Romenaisiens. Dans ses fonctions municipales, il jouait
+à l’homme d’État, au grand premier ministre. M. Thury
+s’était choisi pour confident, pour conseiller, pour secrétaire
+de ses commandements, le garde champêtre
+Chapougnot. Le Richelieu romenaisien avait fait du
+bonhomme son Père Joseph. Aussi, l’abbé Rosette et
+moi, à cause des récidives fréquentes du citoyen dans
+l’ivrognerie, nous appelions notre Chapougnot « l’Éminence
+grise », quand nous voulions avoir de l’esprit. A
+eux deux, le Richelieu et son Père Joseph régentaient
+la commune. Ils « travaillaient » la matière électorale
+pour les futurs triomphes : ils sablaient le chemin par
+où devait passer le succès. Ah ! le labeur était ardu,
+parfois ! Dans ce Romenay où l’ambition ravageait
+tant de cerveaux, où plus d’un illettré se jugeait apte
+à gouverner la chose publique, à être pasteur d’hommes
+après avoir été pasteur d’oies, M. Thury était obligé
+de défendre ses beaux espoirs contre les manœuvres
+audacieuses de ses ennemis et les appétits tenaces de
+ses amis. Pour lutter, l’habileté n’était pas superflue.
+Aussi, M. Thury avait-il contracté une habitude singulière
+qui, hélas ! ne faisait pas de lui un phénomène
+dans son espèce : il se révélait menteur en politique.
+Il était bien obligé, le malheureux, de cajoler ses électeurs
+et de leur conter de solennelles balivernes. Que
+voulez-vous qu’il fît ? Secouez un prunier chargé de
+fruits mûrs : il tombe des prunes. Secouez un homme
+politique tel qu’il se présente au suffrage, c’est-à-dire
+couvert de promesses : il en tombe des mensonges qui
+tous ne sont pas mûrs, mais qui tous ont le ver. M. Thury
+mentait. Quand — c’est un exemple — dans les premières
+batailles de sa vie politique, il disait aux gens
+de Romenay : « Peuple, on te trompe ! Les curés sont
+des exploiteurs, des affameurs : ils veulent te faire
+manger du foin ! » j’affirme qu’il ne croyait pas un mot
+de ce qu’il énonçait. Si piètre opinion qu’il eût de moi,
+il se doutait bien que mon plus ferme désir n’était pas
+de conduire mes paroissiens au râtelier, devant une
+botte de foin ; mais peu à peu, M. le maire s’était assimilé
+ses propres mensonges et il se défiait, de moins
+en moins, de ses affirmations. Pour ma part, je vis
+reparaître la phrase belliqueuse : « Peuple, les curés
+veulent te faire manger du foin ! » au cours de trois
+périodes électorales. Manifestement, la troisième fois,
+M. Thury ne regardait pas cet avertissement donné au
+peuple électeur comme aussi vain, aussi « dentiste »
+que quand il l’avait émis dans le feu de la première
+bataille. La conviction que le clergé préparait à la démocratie
+un tour de sa façon, s’infiltrait en lui lentement,
+et il en était venu à regarder comme possible,
+comme probable — qui sait ! — comme certaine, la
+réalisation du rêve clérical : réduire le peuple à une
+portion congrue de foin. Sans doute, dans ses songes
+noirs, me voyait-il apparaître une fourche à la main
+et prêt à lui passer le licol au cou ! Visiblement, la
+bonne foi de M. le maire faisait des progrès constants.
+Aussi, sur la cinquantaine, mentait-il sans le savoir,
+comme le prunier donne ses prunes. Il mentait avec
+une sincérité qui grandissait tous les jours, qui allait
+devenir de l’ingénuité.</p>
+
+<p>Voici venu le moment de me délester d’un gros
+secret. M. François Thury souffrait d’une infirmité
+redoutable : il était né « anticlérical » et le mal s’aggravait
+avec les ans. La peur du froc — cruelle phobie ! — le
+tourmentait. Quand son regard se heurtait
+à un ecclésiastique, M. le maire de Romenay était victime
+de cet étrange phénomène que les gens de science
+nous ont tant de fois signalé : l’homme des cavernes
+féroce et vindicatif, qui fut, dit-on, notre aïeul à tous,
+réapparaissait en lui et il faisait, j’en suis sûr, des
+rêves sauvages. Ah ! qu’il devait les regretter, notre
+maire, les jours de la préhistoire où l’on se nourrissait
+de ses ennemis ! Qu’il eût aimé s’asseoir dans sa caverne
+pavoisée de la peau parcheminée des prêtres,
+ornée de têtes cléricales, dépecer, à belles dents, un
+jeune vicaire rôti sur la braise ardente et boire dans
+le crâne d’un archevêque ! Sous ce langage un peu hyperbolique,
+il ne vous est pas malaisé de découvrir la
+sombre réalité : M. le maire était parti en guerre contre
+moi, et moi-même, hélas ! j’avais répondu aux hostilités,
+autrement que par la résignation.</p>
+
+<p>Les premiers mois de mon séjour à Romenay,
+j’étais tout pétri de mansuétude. La patience était ma
+douce amie. Vous eussiez difficilement trouvé homme
+plus conciliant, plus soumis que moi. Quand j’avais été
+souffleté sur une joue, vite, j’offrais l’autre à l’outrage,
+sans même prendre le temps d’essuyer la place. Et
+pourtant, M. le maire ne se calmait pas ! En voilà un
+que mon air de candeur ne désarmait point ! Il interdisait
+les processions, me cherchait noise pour des
+travaux faits à l’église, dénonçait à la vindicte du
+préfet un fonctionnaire qui me saluait, m’envoyait le
+sieur Chapougnot garde champêtre, pour me défendre,
+sous menace de procès-verbal, de sortir, avec le surplis
+et l’étole, quand j’irais porter le viatique aux malades.
+A la fin, je me révoltai sans me demander si j’en avais
+le droit. Je me dis que les jours de la miséricorde étaient
+passés, et que si mes joues s’élargissaient un peu plus
+que de mesure, ce n’était point, apparemment, pour
+que M. le maire pût y appliquer, plus aisément, des
+soufflets plus sonores ! Je devins pugnace.</p>
+
+<p>Un jour des Rogations, précédé de plusieurs dévotes
+femmes de Romenay, je passai processionnellement le
+Rubicon. Pendant la messe, j’annonçai à mes paroissiennes
+que les biens de la terre ayant tout aussi besoin
+des bénédictions du ciel que les années précédentes,
+la procession sortirait de l’église et s’en irait
+à travers rues et champs, comme autrefois, avant l’interdiction
+de M. le maire. Quand la messe fut terminée,
+les fidèles se mirent sur deux rangs. Le bedeau, qui
+avait revêtu sa robe d’avocat bordée de drap écarlate,
+prit la tête du cortège. La procession quitta l’église,
+bannières au vent, s’engagea dans la grande rue qui
+traverse le bourg et ne tarda pas à parvenir jusqu’à
+la mairie. Là, le bedeau s’arrêta comme terrifié. Mes
+paroissiennes se regardèrent les unes les autres avec
+émoi. Les gens de Romenay savaient que, tous les
+jours, à pareille heure, M. François Thury se tenait à
+la mairie, pour donner sa signature, recevoir le courrier,
+régler les affaires municipales. Il fallait braver le
+dieu jusque dans son temple ! On hésitait. Je fis signe
+d’avancer et le cortège reprit sa marche. En passant
+sous les fenêtres de la maison commune, le chantre
+Larive, qui est forgeron de son état et qui a une voix
+de jugement dernier, clamait à plein gosier les prières
+des litanies, qui vraiment semblaient toutes hérissées
+d’allusions : « <i lang="la" xml:lang="la">Ab insidiis diaboli</i> (des embûches du
+démon). » Mon vicaire, le petit abbé Rosette, qui a,
+lui, une voix d’enfant de chœur, répondait : « <i lang="la" xml:lang="la">Libera
+nos Domine</i> (délivrez-nous, Seigneur). » Et le forgeron
+reprenait : « <i lang="la" xml:lang="la">A peste, fame et bello</i> (de la peste, de la
+faim, de la guerre). » A chaque tonitruante supplication
+du chantre, le petit abbé Rosette répliquait de son
+timbre grêle : « <i lang="la" xml:lang="la">Libera nos, Domine</i> (délivrez-nous,
+Seigneur). » La procession, après avoir suivi, dans
+toute sa longueur, la grande rue qui traverse le bourg,
+côtoya le cimetière et entra dans un sentier bordé de
+haies d’aubépine. Les branches nous fouettaient le
+visage et pleuraient des fleurs sur la madone que portaient
+les jeunes filles de la congrégation. Au bout
+d’une demi-heure, le cortège parvint à la croix des
+Pâtureaux, où l’on devait faire station. C’est là que
+nous atteignit la colère de M. le maire. Nous vîmes
+s’avancer vers nous, à grandes enjambées, le sieur Chapougnot,
+garde champêtre, qui est, assurément, de
+toutes les brebis de ma bergerie, celle qui apprécie le
+mieux et le plus souvent le vin clair de nos coteaux.
+La plaque de cuivre, symbole de sa puissance, ballottait
+éperdue sur son abdomen. Son képi était posé de
+travers sur l’oreille gauche (tout Romenay le savait :
+c’était, chez le sieur Chapougnot, le signe des grandes
+colères, c’était la menace d’un foudroyant procès-verbal).
+Dans sa face rubiconde, flambaient des yeux
+courroucés. Ah ! il était terrible à voir, M. le garde
+champêtre ! Quand il ne fut plus qu’à quelques pas de
+nous, un concert de lamentations et de cris d’effroi
+monta vers la nue. Les femmes poussaient des soupirs
+de détresse, les petites filles gémissaient, les plus
+jeunes d’entre elles larmoyaient. Un enfant de chœur
+habile dans la maraude, et pour qui le garde champêtre
+était un épouvantail, s’enfuit, à toutes jambes, et
+s’enfonça dans un champ de blé où sa calotte rouge
+apparut comme un coquelicot. Les religieuses tombèrent
+à genoux et se signèrent comme si elles eussent
+vu briller un éclair. Si vous ne comprenez pas leur
+terreur, songez que ces bonnes âmes avaient supplié
+le Seigneur d’éloigner de nous « la guerre ». Il leur semblait
+que ce fléau se montrât à elles, avec la figure
+congestionnée de M. Chapougnot. Le garde champêtre
+me dressa procès-verbal et je fus condamné, par M. le
+juge de paix de Champvieux, à deux francs d’amende
+et aux dépens. Des quatre coins du diocèse, les curés
+m’écrivirent des lettres où ils me comparaient à saint
+Pierre dans les liens. A cette peine qu’il déclara dérisoire,
+M. le maire résolut d’ajouter, comme supplément,
+un acte d’insigne vengeance. Il réunit, en assemblée
+extraordinaire, le conseil municipal. Ah ! j’oubliais de
+vous dire que M. Thury traitait les conseillers municipaux
+comme de tout petits garçons ! Si, pour les régenter,
+il ne s’armait pas d’une gaule, c’est que ces
+messieurs étaient bien sages. Quand « Mossieu le
+maire » ouvrait la bouche pour faire une proposition,
+les représentants de la commune prenaient aussitôt
+l’attitude des quatre animaux de l’Apocalypse qui
+disaient toujours « <i>Amen</i> ». Ce faisant, ils remplissaient
+leur mandat : Romenay les avait élus pour être de
+l’avis de M. le maire. Ils étaient devant lui comme
+s’ils n’étaient pas. A la séance extraordinaire du conseil,
+M. Thury déclara que la croix des Pâtureaux,
+plantée sur un terrain communal, déshonorait depuis
+trop longtemps le paysage, qu’elle insultait à la liberté
+de conscience et qu’il allait la faire abattre. Les conseillers
+ne connaissaient pas encore les desseins du
+maître qu’ils approuvaient déjà. Le lendemain de ce
+jour, la croix tombait sur la colline des Pâtureaux.
+Quand je connus le fait, le duel en moi devint terrible.
+Hélas ! l’homme de la mansuétude et de la conciliation
+fut battu, à plate couture, par <i>l’autre</i> !</p>
+
+<p>Il n’y avait pas un mois que M. le maire avait accompli
+ces prouesses quand mourut, en ma paroisse,
+M. Pierre Thury, son cousin. M. le maire se vit contraint
+d’entrer à l’église pour la cérémonie de l’enterrement.
+Il n’osa pas abandonner le cortège pour se
+réfugier au <i>Café de la Lumière</i>, comme il était accoutumé
+de faire. Dès que la famille eut pris place autour
+du catafalque, la cérémonie commença. Un usage établi
+dans notre diocèse veut qu’à l’« Offertoire », les assistants
+se rendent à la grille du chœur où le prêtre leur
+présente un crucifix à baiser. M. le maire, je le savais,
+s’élevait avec force contre une telle pratique qui, à l’en
+croire, était tout à fait contraire aux principes de la
+Révolution : dans les occasions où la mort d’un de ses
+proches l’obligeait à pénétrer dans l’église, seul de tous
+les assistants il restait à sa place, d’où, la tête haute, il
+bravait la superstition. Je me promis bien que, cette
+fois, M. Thury ne sortirait pas de l’église sans avoir
+baisé le crucifix, devant toute la paroisse. Quand le
+moment de l’« Offertoire » fut arrivé, je n’attendis pas
+que les assistants vinssent s’agenouiller, je pris le crucifix
+d’argent et, accompagné du servant de messe, je
+franchis la grille du chœur. J’allai droit à M. le maire
+et lui présentai le crucifix. En le voyant approcher de
+sa bouche, il fit un petit soubresaut, mais, surpris,
+troublé, ahuri, il n’eut pas le temps de se ressaisir : il
+posa ses lèvres sur le crucifix. Tout Romenay était là
+et les administrés de M. le maire furent témoins du
+fait. Pendant l’absoute qui termine les cérémonies
+d’enterrement, je me trouvai presque face à face avec
+M. Thury, à un mètre de lui. Son œil bleu lançait de
+la flamme. Ah ! si j’eusse été d’étoupe ! Comme il devait
+le sentir rugir en lui, notre grand-père l’anthropophage !
+Moi, je me disais : « Cet homme a tort de m’en
+vouloir tant. C’est un bien petit crime que j’ai commis
+là. Une légère entorse au rituel, voilà tout. Assurément,
+Torquemada eût trouvé mieux. » Ma figure gardait
+cet air ingénu, cet air béat qui lui est si naturel et
+qui va si bien à mon genre de laideur. Vous pensez
+bien que cet incident ne devait point me hausser dans
+les sympathies de M. le maire ! Hélas ! je devais tomber
+plus bas encore !</p>
+
+<p>Pour voyager sur nos routes, M. Thury se servait
+toujours de la même voiture. C’était une façon de
+<i>victoria</i> qu’il avait achetée à la vente mobilière du
+château des Randons. M. le maire conduisait lui-même
+et se tenait dans la capote qui, par tous les
+temps, restait relevée. Un siège pour valet de pied se
+trouvait derrière la capote, mais M. Thury était trop
+ennemi du faste ou plutôt trop économe de ses deniers
+pour stipendier un laquais. Tous les indigènes du
+canton connaissaient ses habitudes. Quand M. le maire
+rencontrait un de ses électeurs dévoués cheminant sur
+la grande route, par le soleil ou par la pluie, il l’invitait
+à monter dans sa voiture, sur le siège qui se trouvait
+derrière la capote. M. Thury était miséricordieux
+au peuple souverain, à la condition, bien entendu, que
+Sa Majesté votât pour lui. Les adversaires politiques
+de M. le maire ne participaient point à cette faveur.
+Si, d’aventure, il rencontrait l’un d’eux sur la route, il
+pressait le pas de son cheval et faisait claquer son fouet
+en signe de bravade. Quelques loustics qui ne s’étaient
+jamais assis sur le siège des « bons » électeurs résolurent
+de se venger gaiement. Ce fut drôle. Une crise de
+rire secoua tout l’arrondissement et, après dix ans, le
+souvenir de ce qui advint est encore pour moi une
+délicate récréation.</p>
+
+<p>Il est des gens qui ont l’imagination joliment outillée !
+Messieurs les loustics se procurèrent, je ne sais
+où, un de ces mannequins géants tels qu’on en voit aux
+foires, dans les baraques de « jeux de massacre ». Ils
+l’affublèrent d’un costume ecclésiastique complet :
+soutane noire, ceinture, rabat. Ils le coiffèrent d’un
+chapeau tricorne. Un jour du mois de mai 1892, que
+les conscrits de Romenay devaient se rendre au chef-lieu
+de canton pour le conseil de revision, mes facétieux
+paroissiens, dont l’astuce était infinie, se postèrent,
+vers les dix heures du matin, dans le bois que
+borde la route, au bas d’une côte, et, là, ils attendirent
+que la voiture de M. Thury vînt à passer. Ils savaient
+que ses fonctions de maire l’appelaient au conseil de
+revision et l’heure de son départ de Romenay leur
+était connue. Quand la victoria de M. Thury qui, pour
+monter la côte, conduisait son cheval au pas, les eut
+dépassés de quelques mètres, ils sortirent du bois et,
+silencieusement, déposèrent le mannequin ensoutané
+sur le siège de la voiture, derrière la capote. M. le maire
+ne vit rien, n’entendit rien. Sur la route, il rencontra
+les jeunes gens de Romenay qui, tout enguirlandés de
+rubans tricolores et précédés du tambour de la commune,
+se dirigeaient vers Champvieux en poussant des
+vociférations joyeuses. A la vue du mannequin que
+voiturait M. Thury, les conscrits oublièrent le respect
+qui est dû à un magistrat municipal et ils firent retentir
+les bois de clameurs gouailleuses. M. le maire
+crut qu’on l’acclamait : il prodigua aux jeunes gens et
+les sourires, et les coups de chapeau, et les saluts protecteurs.
+Ce devait être un spectacle d’une gaieté vraiment
+réconfortante : M. le maire, renommé pour sa
+haine fervente des prêtres, véhiculant, sur une route
+départementale, un robuste ecclésiastique au ventre
+imposant qui, noblement assis sur le siège des « bons »
+électeurs, se tenait droit et rigide comme un cierge
+pascal. Quand la voiture apparut dans les rues étroites
+de Champvieux, la ville fut en émoi. Le spectacle était,
+m’a-t-on dit, très réjouissant. Des gamins suivaient
+la voiture et se suspendaient en grappes au siège des
+« bons » électeurs. Les ménagères, attirées par les cris
+de joie de leur progéniture, quittaient prestement leur
+fourneau, se campaient sur le seuil de leur porte, afin
+de mieux voir, se posaient les mains sur les hanches,
+afin de pouvoir mieux rire.</p>
+
+<p>Enfin, dans la capote de sa voiture, M. le maire ne se
+doutait de rien et, s’enivrant de sa popularité, il
+s’abandonnait, sans doute, à des rêves glorieux : « Les
+conscrits m’acclament, pensait-il, le peuple m’adore.
+Je serai député. J’aurai un permis de circulation gratuit
+sur le réseau français. » M. Thury prit, sur la
+gauche, la rue du Rempart et se dirigea vers l’hôtel
+des <i>Deux Ponts</i>. Il devait y assister à un banquet que
+les « ministériels » de la ville offraient au préfet du
+département. (Ce fonctionnaire était venu à Champvieux
+pour présider le conseil de revision.) M. Thury
+se réjouissait en pensant qu’il allait s’asseoir à la
+même table que le représentant du gouvernement de
+la France, avec M. le préfet qui ne dédaignait pas
+d’appeler M. le maire de Romenay « mon cher ami ».
+Quand M. Thury pénétra dans la cour intérieure de
+l’hôtel des <i>Deux Ponts</i>, le préfet, entouré des notables
+de Champvieux et de quelques maires du canton, se
+tenait sur le perron. Les remises étaient à droite, dans
+la cour : M. Thury dut faire tourner sa voiture et passer
+devant ces messieurs pour s’y rendre. Brusquement, le
+mannequin ensoutané leur apparut ; l’éclat de rire fut
+immense et nul ne songea à le contenir. Le préfet descendit
+en hâte les marches du perron, et souriant, l’air
+narquois, la main tendue, s’avança vers M. Thury :</p>
+
+<p>— Vous aussi ! s’écria-t-il, vous aussi, monsieur le
+maire, rallié ! rallié ! rallié ! Rallié à la politique de Sa
+Sainteté !</p>
+
+<p>— Mais, monsieur le préfet… je ne comprends pas,
+fit M. Thury très surpris.</p>
+
+<p>— Vous ne comprenez pas ! reprit le préfet, vous ne
+comprenez pas ! Comment ! vous en êtes à trimbaler les
+curés ! Regardez donc un peu derrière votre capote !</p>
+
+<p>M. Thury sauta à bas de voiture et se trouva face à
+face avec le mannequin au ventre rebondi. La figure de
+M. le maire — je l’ai su, depuis, par un des témoins de
+la scène — s’empourpra. Les veines de son front se
+gonflèrent et il s’écria en montrant le poing : « Ah ! il
+me le paiera ! C’est encore un coup du curé ! »</p>
+
+<p>Eh bien, je le déclare : M. le maire s’abusait. J’étais
+innocent. Je soupçonnais véhémentement plusieurs de
+mes paroissiens « mauvais » électeurs. Dans la ville,
+on colportait des noms, on jasait, on s’accusait, on
+s’amusait. Mon vicaire et moi nous nous gaudissions
+délicieusement. Pendant le repas, entre deux bouchées,
+nous jouions aux conjectures, nous passions en revue
+toute la paroisse et, la fourchette en main, nous nous
+enfoncions dans la nuit des hypothèses.</p>
+
+<p>— C’est peut-être un tel, disais-je.</p>
+
+<p>— Ah ! elle est bien bonne, elle est bien bonne ! faisait
+le petit abbé Rosette.</p>
+
+<p>J’acquis bientôt la certitude que mon jeune vicaire
+y voyait plus clair que moi dans les ténèbres des hypothèses.
+Je me convainquis que si l’abbé Rosette n’avait
+pas lui-même perpétré le crime, il en avait, tout au
+moins, été le conseiller, le bailleur de fonds et le bailleur
+d’habits. J’évitai de le pousser à des aveux, car,
+alors, j’eusse été obligé de le blâmer, de ne plus rire,
+et, ma foi, le crime était si drôle et la victime d’ailleurs
+si bien portante ! (Vous savez aussi bien que moi
+que l’on ne meurt pas de ridicule.) M. le maire se répandait,
+dans la commune, en menaces violentes
+contre moi. Au <i>Café de la Lumière</i> où, quotidiennement,
+il se rencontrait avec ses amis, M. Thury déclarait :
+« Je l’enverrai au bagne, ce marchand d’<i lang="la" xml:lang="la">oremus</i> ! »
+Ces propos me divertissaient et, à ceux qui me
+les rapportaient, je disais : « Oh ! les fers qu’il veut me
+mettre aux mains ne sont pas encore forgés ! »</p>
+
+<p>Les rapports de l’Église et de l’État, dans la commune
+de Romenay, étaient à ce point tendus : on se
+demandait à quel acte d’insigne malice allait se porter
+M. le maire dont on connaissait le furieux appétit de
+vengeance, quand, un après-midi du mois de juin,
+comme je lisais mon journal sous la charmille du
+jardin, je vis s’avancer vers moi, à grands pas, Prudence
+ma domestique. Sa figure était comme ravagée
+par l’épouvante. Belzébuth se fût présenté au presbytère
+avec un billet de logement, que le visage de
+Prudence n’eût pas été plus convulsé par l’effroi. Elle
+s’agitait, elle levait les bras au ciel, elle poussait des
+soupirs et les ailes de sa coiffe blanche tremblaient aux
+deux côtés de sa tête. Quand elle fut arrivée vers moi,
+elle s’écria d’une voix oppressée :</p>
+
+<p>— Le voilà ! Le voilà, monsieur le curé ! Sauvez-moi,
+sauvez-vous ! Pour sûr qu’il vient vous rouer de coups !</p>
+
+<p>— Qui ? qui ? demandai-je très calme.</p>
+
+<p>— Le maire ! fit-elle à voix basse. Sauvez-vous ! sauvez-vous !
+Il est dans le corridor et il vous demande !</p>
+
+<p>— Prudence, déclarai-je, faites entrer M. le maire
+dans ma chambre et dites-lui que je vais le rejoindre !</p>
+
+<p>— Dans votre chambre ! dans votre chambre, ciel
+du Seigneur ! fit-elle ; mais il vient pour vous assommer !</p>
+
+<p>Prudence eut une seconde d’hésitation, puis se retournant
+brusquement, elle arracha avec violence un
+pieu planté en terre, à côté de la charmille.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, dit-elle, en me tendant le pieu,
+prenez ça, et, s’il vous touche, vous cognerez !</p>
+
+<p>— Prudence, Prudence ! fis-je d’un ton que je voulais
+rendre sévère, vous qui portez le nom d’une belle
+vertu, y songez-vous ? Je suis curé, M. le maire est
+mon ouaille : en vérité, quelle singulière houlette j’aurais
+là ! Allons, remettez ce pieu où vous l’avez pris. Je
+ne cognerai pas, Prudence.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Prudence, nous
+sommes tous perdus ! Ça sent le malheur. Aussi, j’avais
+rêvé aux serpents cette nuit !</p>
+
+<p>— Allez, Prudence, et faites entrer M. le maire de
+Romenay !</p>
+
+<p>J’attendis quelques minutes avant de quitter la
+charmille, puis je me dirigeai vers ma chambre. En y
+entrant, je vis M. Thury qui se tenait debout au milieu
+de la pièce, le chapeau sur la tête, l’air calme encore
+qu’un peu gêné. A mon entrée, il se découvrit, fit une
+légère inclination et, d’une voix grave mais nullement
+courroucée, il me dit :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, je désirerais avoir un entretien
+avec vous.</p>
+
+<p>— Très volontiers, monsieur le maire, répondis-je
+en lui indiquant de la main un grand fauteuil de reps
+rouge.</p>
+
+<p>M. Thury s’assit après avoir déposé sur une chaise sa
+canne et son chapeau, et tout aussitôt :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, fit-il, ma visite doit vous surprendre.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dis-je en riant. L’honneur que vous
+voulez bien me faire me prend un peu à l’improviste.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. M. le maire le rompit pour me
+dire :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, vous êtes à Romenay le représentant
+de la société religieuse. Je représente, moi, la
+société civile. N’êtes-vous pas de mon avis que la lutte
+entre les deux sociétés est préjudiciable à l’une et à
+l’autre ?</p>
+
+<p>Je relevai vivement la tête que j’avais tenue baissée
+par commisération pour M. Thury. Je n’en revenais
+pas. Eh ! quoi ! cet ardent sans-culotte venait chez moi
+me chanter le vieux refrain de la conciliation, tout
+comme les ministres en tournée lorsqu’ils répondent à
+une allocution épiscopale ! Je fus quelques secondes
+sans répondre.</p>
+
+<p>— Monsieur le maire… dis-je, veuillez me laisser le
+temps de me remettre de mon étonnement. C’est que
+je ne m’attendais guère à ce que votre visite me causât
+tant de plaisir.</p>
+
+<p>— Je m’explique votre surprise, fit M. Thury. Jusqu’ici,
+je ne vous avais pas donné lieu d’espérer… Que
+voulez-vous ? Ce n’est point infamant de reconnaître
+qu’on s’est trompé quelquefois. Je n’abandonne, certes,
+aucune de mes idées, mais je ne fais pas de difficultés
+pour reconnaître qu’il y a des honnêtes gens dans tous
+les partis. La religion a du bon… pour les femmes, par
+exemple ! On ne doit pas attenter à la liberté de conscience :
+c’est un des principes de la Révolution. Peut-être
+me suis-je parfois laissé entraîner par la passion
+politique…</p>
+
+<p>Mon étonnement grandissait. La route de Romenay
+à Champvieux, sur laquelle M. le maire avait promené
+un mannequin ensoutané, avait-elle donc été pour lui
+le chemin de Damas ? J’écoutais avec ravissement.</p>
+
+<p>Après une courte pause, M. Thury reprit d’un ton
+décidé :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, je suis venu vous faire part de
+mes intentions. Je suis résolu à autoriser, dorénavant,
+les processions et à retirer l’arrêté que j’ai
+pris pour les interdire. Dimanche prochain, vous
+aurez le droit, monsieur le curé, d’annoncer à vos
+paroissiens que, le jour de la fête patronale, vous les
+conduirez, comme autrefois, à la chapelle de Sainte-Philomène.</p>
+
+<p>— Alors, m’écriai-je joyeusement, tout est oublié,
+monsieur le maire !</p>
+
+<p>Je me précipitai vers lui et lui tendis ma main qu’il
+serra avec quelque force, puis je retournai m’asseoir
+en face de lui.</p>
+
+<p>— Comme il ne faut pas, reprit-il, que je sois le seul
+à faire des concessions, je mettrai une petite condition
+au désarmement.</p>
+
+<p>— Parlez, monsieur le maire, parlez.</p>
+
+<p>Il sembla hésiter, se consulter, chercher ses mots,
+puis il dit, baissant le ton de la voix :</p>
+
+<p>— Je vous demanderai de ne plus vous opposer au
+mariage de mon fils avec Mlle Ferrandière.</p>
+
+<p>Je sursautai. Ce fut, dans mon esprit, une soudaine
+illumination.</p>
+
+<p>— Mais… monsieur le maire, fis-je, qui donc vous a
+dit que je faisais obstacle à ce mariage ?</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur le curé, s’écria M. Thury, si je l’affirme,
+c’est que j’en suis sûr ! Mme veuve Ferrandière
+ne veut point donner son consentement à ce mariage
+parce que vous l’en dissuadez. Personne, dans le pays,
+n’ignore qu’elle vous demande avis sur tout ce qu’elle
+doit faire.</p>
+
+<p>— Admettons, monsieur le maire. Eh bien, qu’attendez-vous
+de moi ?</p>
+
+<p>— Qu’au lieu de contrecarrer le projet d’union
+entre mon fils Maximilien et Mlle Ferrandière, vous
+nous aidiez, au contraire, de tout votre pouvoir. Vous
+êtes le conseiller, le guide de Mme Ferrandière. Le
+mariage se fera, si vous le voulez bien. Les prêtres,
+vous le savez mieux que moi, disposent d’influences
+considérables. La confession leur donne, sur certaines
+personnes, une autorité sans égale. Mme veuve Ferrandière
+se confesse à vous…</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur le maire, dis-je en souriant, je ne
+puis vous suivre dans cette voie ! Je ne voudrais vraiment
+pas vous fournir des armes contre la confession.
+C’est une institution que je ne vous crois point porté
+à vénérer outre mesure. Je ne puis vous fournir de
+nouvelles raisons de ne point la respecter.</p>
+
+<p>M. le maire vit qu’il s’était mal engagé.</p>
+
+<p>— Je me suis mal expliqué, peut-être, dit-il. Je n’ai
+point voulu vous demander de détourner la confession
+de ses fins et de faire pression sur la volonté de
+Mme Ferrandière. J’ai parlé de la confession comme
+d’autre chose. Il faut m’excuser, monsieur le curé ! Je
+suis si désireux de voir aboutir ce projet d’union ! — vous
+devez savoir que les deux jeunes gens sont résolus
+à s’épouser. — Certes, Mme Ferrandière n’est
+point dans mes idées ; bien loin de là, mais c’est une
+personne digne de tout respect et sa famille est honorable
+entre toutes. Et puis, je suis père, avant tout !
+Maximilien aime Mlle Ferrandière. Il m’en a fait
+l’aveu, il y a une quinzaine de jours. Je n’avais pas été
+sans m’apercevoir d’un changement dans son caractère,
+ses habitudes de vie. Lui, d’ordinaire si gai, si exubérant,
+devenait songeur, devenait triste. Au début, je
+me disais : « Voilà un garçon qui est amoureux ! » C’est
+une maladie qui est bien de son âge, dont on guérit
+toujours, souvent même très promptement. Maximilien
+ne guérissait pas. J’en vins à m’alarmer de son
+état. — « As-tu des dettes ? » lui demandai-je. — « Non,
+père », me répondit-il. — « Si tu t’ennuies dans cette
+campagne, retourne à Paris. Je comprends fort bien que
+la vie que tu mènes ici ne soit point de ton goût. Je ne
+te retiens pas. — Je suis très bien ici », me disait Maximilien.
+J’avais lieu d’être surpris, car, les années précédentes,
+il ne faisait, pour ainsi dire, que toucher
+barre à Romenay. Paris le tenait et il se montrait
+enclin à considérer notre village comme un exil. — « Te
+serait-il agréable de voyager ? lui ai-je demandé. Tu
+me parlais autrefois de l’Angleterre, de la Hollande.
+Veux-tu de l’argent ? — Non, père, m’a-t-il dit, n’insiste
+pas : je ne suis nulle part mieux qu’ici. » Je ne
+comprenais pas, je vous l’avoue. Enfin, pressé de
+questions par sa mère, — vous savez si une mère est
+habile à confesser son fils, — il nous avoua qu’il aimait
+Mlle Camille Ferrandière et qu’il en était aimé ; que
+son plus grand désir, que son seul désir était de l’épouser,
+mais que Mme Ferrandière, conseillée par vous, se
+refusait à autoriser le mariage. Si je m’abuse, monsieur
+le curé, je vous saurais beaucoup de gré de me le
+dire.</p>
+
+<p>— Vous ne vous abusez point, monsieur le maire.</p>
+
+<p>— Ah ! je le savais bien ! Mais enfin, monsieur le
+curé, à quelle considération obéissez-vous en vous
+jetant entre mon fils et cette jeune fille, en vous opposant
+à leur bonheur ? Je ne m’arrête pas un seul instant
+à cette pensée que vous agissez ainsi par vengeance.
+Non ; non, c’est bien évident, vous ne cherchez
+pas à vous venger de moi sur ces deux enfants ! Mais
+alors, pourquoi ? Si vous saviez, monsieur le curé,
+comme la maison est triste, combien ma femme souffre
+de voir souffrir son enfant ! Sans doute, vous vous dites
+que mon fils, élevé par moi, dans mes idées, conduira
+sa vie d’après les principes que je lui ai donnés ! Vous
+n’avez pas tort et, pourtant, pensez-vous que mon fils
+soit homme à violenter la conscience de celle qui serait
+sa femme, à entraver ses pratiques religieuses, à railler
+sa foi ? Ah ! monsieur le curé, c’est qu’alors vous connaissez
+bien peu le respect qu’il a toujours pour les
+convictions sincères ! Et croyez-vous donc que ce ne
+soit pas, pour moi-même, un crève-cœur que de marier
+mon fils à une jeune fille élevée par une mère très…
+très dévote, que de le laisser entrer dans une famille
+où, je le sais, mes idées et mes actes sont honnis ? Je
+consens à ce mariage : bien mieux, je tente d’écarter
+les difficultés qui l’entravent. Je ne me connais pas le
+droit de sacrifier le bonheur de mon fils à des ressentiments
+politiques. Je vous demande, monsieur le curé,
+d’oublier, comme moi, le passé, et, si vous ne pouvez
+pas m’accorder un concours effectif, dans ce projet
+d’union, au moins de me promettre votre neutralité.
+Si vous ne nous êtes pas favorable, au moins ne nous
+soyez pas hostile. Ce n’est pas le maire de Romenay,
+ce n’est pas l’homme politique qui vous prie ; c’est un
+père qui vous demande de ne point entraver le bonheur
+de son enfant.</p>
+
+<p>M. Thury s’arrêta de parler. Sa réelle éloquence, — vous
+ai-je dit qu’il était disert ? — allait me réduire
+et me dompter ; mais, très vite, je me repris. Après un
+silence, je dis d’une voix très lente :</p>
+
+<p>— Monsieur le maire, un homme désolé, c’est moi.
+Nous devons être, nous prêtres, des hommes de paix,
+et si vous saviez comme je voudrais me tenir dans mon
+rôle ! Si vous saviez comme je l’ai désirée, la réconciliation !
+Je suis disposé à me montrer conciliant, jusqu’à
+l’invraisemblable. Nul plus que moi, croyez-le
+bien, ne désire l’apaisement. Jamais vous ne saurez
+combien je suis navré de ne point vous faire une réponse
+telle que vous la souhaitez. Et pourtant, pour
+des raisons graves qu’il m’est tout à fait impossible
+de vous faire connaître, je ne puis accéder à votre
+désir. Je ne veux point vous dissimuler qu’en effet ma
+parole aurait du poids dans la décision de Mme veuve
+Ferrandière. Mais c’est précisément parce que cette
+personne a placé sa confiance en moi, parce qu’elle
+suivrait docilement le conseil que je lui donnerais,
+qu’il ne m’est point permis de vous promettre mon
+concours ou même ma neutralité.</p>
+
+<p>— Même la neutralité ? dit M. Thury vivement.</p>
+
+<p>— Oui, repris-je, même la neutralité. Je vous parle
+sans détours. Non seulement je ne veux pas favoriser
+ce projet de mariage, mais je me vois dans l’obligation
+de m’y opposer en conscience.</p>
+
+<p>— Et pourquoi fit M. Thury.</p>
+
+<p>— Je ne puis vous le dire. Sur toutes autres questions,
+vous me trouverez prêt à toutes les concessions.
+Sur celle-ci, je ne puis céder et je vous supplie de croire
+que j’en souffre.</p>
+
+<p>— Votre résolution est définitive ? demanda M. le
+maire.</p>
+
+<p>Je vis à la rougeur de son visage, au tremblement de
+ses lèvres, au ton de sa voix, que la colère lui montait
+au cerveau. Je ne répondis point, pour ne pas l’exaspérer
+davantage. Le silence se fit lourd. M. Thury
+s’était levé de son fauteuil. Il tenait la tête baissée et
+tapotait le plancher de ma chambre du bout de sa
+canne. Il paraissait réfléchir. Brusquement, il releva la
+tête et je vis l’œil bleu qui se fixait sur moi et entrait
+en moi comme la lame d’un couteau.</p>
+
+<p>— Vous avez bien pesé les conséquences de votre…
+obstination ? dit-il.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas à les envisager, monsieur le maire,
+répondis-je, puisque je n’ai pas le droit de les empêcher.</p>
+
+<p>— Ah ! s’écria M. Thury, ils sont bien tous les
+mêmes ! Alors, entre vous et moi, c’est la guerre, la
+guerre à mort ?</p>
+
+<p>— La guerre ! Que voulez-vous dire ? Mais, de la
+guerre, je n’en veux pas ! Quoi ! parce que je me refuse
+à vous rendre un service qu’en conscience je ne puis
+vous rendre, vous me menacez !</p>
+
+<p>— Vous entendrez parler de moi, monsieur !</p>
+
+<p>Cette phrase dite d’un ton exaspéré échauffa les
+deux hommes qui bataillent en moi : le sage fut encore
+une fois vaincu et <i>l’autre</i> me souffla des paroles qu’il
+me semble que je n’eusse pas dû prononcer :</p>
+
+<p>— Oh ! dis-je, des menaces ! Je vous mets au défi
+d’inventer une taquinerie inédite, une vexation non
+défraîchie ! Vous vous croyez donc capable d’imaginer
+un supplice qui soit nouveau ? Les Romains, vous le
+savez, n’aimaient point les « cléricaux », qu’en ce
+temps-là on appelait tout simplement les « chrétiens ».
+Pas un seul procédé qu’ils n’aient employé pour s’en
+débarrasser, et ils se sont lassés. Vous ne trouverez
+pas mieux que les Romains, monsieur le maire !</p>
+
+<p>Ces paroles parurent réveiller, chez M. Thury, le
+savant qui somnolait en lui :</p>
+
+<p>— Oh ! proféra-t-il, brandissant sa main droite au-dessus
+de sa tête, pourquoi les bêtes du cirque n’ont-elles
+pas exterminé, à tout jamais, cette engeance-là !</p>
+
+<p>— Elles étaient bien trop charitables pour cela ! dis-je,
+haussant le ton de ma voix. Elles voulaient laisser
+quelque chose à faire à leurs successeurs, ceux du dix-neuvième
+siècle. J’avoue même qu’elles étaient beaucoup
+plus sympathiques que plusieurs d’entre eux, car,
+enfin, si elles mangeaient du chrétien, c’est qu’elles
+avaient faim, et si elles se régalaient de tranches de
+martyr, elles n’allaient point dans les cabarets, les
+pauvres bêtes, faire accroire aux imbéciles qu’elles
+voulaient le bonheur du peuple !</p>
+
+<p>M. le maire ne répondit pas, sur-le-champ, à ma
+fougueuse boutade. Il me parut qu’il cherchait dans
+« la gibecière de son entendement » quelque lourde insolence
+à m’asséner en plein visage.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-il d’une voix dure, avant un mois,
+Romenay aura un pasteur protestant.</p>
+
+<p>Je saluai cette menace d’un éclat de rire :</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! m’écriai-je, la voilà donc votre vengeance !
+Mes félicitations, monsieur le maire ! Je
+l’avoue : elle n’est pas renouvelée des Romains celle-là !
+Eh bien, je l’attends, M. le pasteur !</p>
+
+<p>M. Thury se dirigea vers la porte de ma chambre.
+Il l’ouvrit avec une certaine violence et se heurta
+contre Prudence qui, alarmée, sans doute, par le ton
+de nos voix, était accourue et avait collé son oreille à
+la porte. L’excellente créature veillait. Je vis qu’elle
+dissimulait sa main droite sous son tablier au bas duquel
+passait l’extrémité pointue d’un énorme bâton.
+C’était ce même pieu dont elle avait voulu m’armer
+pour ma défense !</p>
+
+<p>— Allons, Prudence, lui dis-je, remettez cette trique
+où vous l’avez prise !</p>
+
+<p>Tandis que je parlais ainsi, M. le maire, d’un geste
+brusque, mit sur sa tête son vaste chapeau et partit
+sans saluer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Lecteur, de grâce, calmez-vous. Vous êtes courroucé
+et votre indignation déborde : « Pourquoi, vous
+écriez-vous, cet abbé Blondot s’entête-t-il à se jeter en
+travers d’un mariage qui doit donner les joies du cœur
+à deux de ses paroissiens tout jeunes et qui s’aiment ?
+Qui s’aiment ! Ces gens-là se soucient bien d’une pareille
+considération ! Ah ! que voilà bien les curés ! Ils
+n’ont pas de paix qu’ils ne se soient faufilés dans les
+familles, et si, du moins, c’était pour y apporter le
+bonheur, si, du moins… et patati et patata. » Pour peu
+que vous ayez de la littérature, vous proférez :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Allons, allons, ne me condamnez pas avant de
+m’avoir entendu ! Attendez que je vous fasse connaître
+les raisons de mon entêtement. Ne vous fâchez pas,
+vous saurez tout.</p>
+
+<p>Comme vous venez de l’apprendre, au cours de
+l’entretien que j’ai rapporté, M. le maire de Romenay
+avait engendré un fils qui portait le nom de Maximilien,
+en mémoire de l’homme à la mâchoire cassée. Ce
+garçon avait vingt-sept ans. Il était « avocat à la
+cour d’appel de Paris ». C’est là un titre sonore comme
+une futaille vide dont les fils de la bourgeoisie aiment
+à parer leur nom et qui réjouit le cœur de messieurs
+leurs papas. M<sup>e</sup> Maximilien Thury plaidait-il ? On ne
+savait. En tout cas, il n’était pas illustre, aucun de ses
+clients n’ayant encore été guillotiné. Les « mauvais »
+électeurs de Romenay s’en allaient répétant que le
+« fils Thury » n’était qu’un soldat banal dans l’illustre
+légion des « avocats sans causes ». On dit — c’est le
+fils de Mme Ferrandière, avocat lui-même, qui m’a
+documenté — que ce bataillon fameux se compose
+d’adolescents et d’hommes mûrs : ils s’unissent et
+s’enrégimentent ainsi pour se défendre, contre l’univers
+entier, la justice partout conspuée. Ils ressuscitent,
+pour notre édification, les héroïsmes démodés
+de l’antique chevalerie. Ils nettoient et fourbissent, à
+leur usage, les enthousiasmes rouillés d’autrefois. Le
+noble spectacle ! On les voit passer à travers le Palais
+de justice, à travers les rues, à travers la vie, hâves,
+efflanqués, fiers, sublimes, appelant à eux les veuves
+et les orphelins, cherchant de féroces magistrats à
+pourfendre : ce sont des avocats errants. Ils comptent
+comme des victoires toutes les rencontres où il leur
+fut donné de parler beaucoup et où ils purent poser
+de grands mots sur de petites choses. On dit que, pendant
+leurs mois de repos, lorsqu’ils demandent un
+réconfort au râtelier familial, ils vagabondent la nuit
+dans la campagne, poursuivant en esprit quelque métaphore
+récalcitrante, quelque période insidieuse qui
+se dérobe : il leur arrive alors de prendre les ailes de
+moulin pour des bras de procureurs levés dans un
+geste de tragique éloquence. Oh ! les braves gens que
+ces Don Quichotte bardés de mérinos, casqués comme
+vous savez, qui quémandent toujours des occasions
+de ne point se taire et qui, s’il leur arrive d’occire leur
+prochain, s’empressent de l’ensevelir pieusement sous
+des fleurs de rhétorique ! Oh ! les braves gens qui, tous
+les matins, en se levant, se heurtent à l’idéal réfugié
+dans leur alcôve et aux huissiers pendus à leur sonnette !</p>
+
+<p>A Romenay, les épouses des « mauvais » électeurs
+ne faisaient qu’un cœur et qu’une langue avec leurs
+maris pour déclarer que le « fils Thury » appartenait à
+la chevalerie des avocats sans peur et sans causes.
+Elles ne se gênaient pas pour dire que « Monsieur Maximilien »
+n’était point tenu d’ambitionner les succès
+oratoires, car il en rencontrait d’autres, plus séduisants
+parce que plus intimes. Le jeune avocat réalisait
+assez bien ce type masculin qu’on appelle un « bel
+homme ». Visage aux traits réguliers, barbe très brune
+et très fine et très taillée en pointe, forte crinière, des
+yeux doux, langoureux, des yeux d’almée dans une
+tête léonine : l’ensemble manquait peut-être d’originalité,
+« de personnalité », mais je ne veux point chicaner :
+le jeune Maximilien était beau. En voilà un qui
+devait des remerciements à papa et à maman ! Il était
+de haute stature et de charpente solide, je vous assure !
+On sentait que, sous la peau, le sang charriait
+des globules vigoureux, et, j’en suis sûr, il ne connaissait
+point les harassements et les digestions mélancoliques
+des blêmes neurasthéniques ! Lui aussi, M. Maximilien
+Thury, s’était cru appelé à révolutionner les
+sociétés pour y pêcher, en eau trouble, le bonheur du
+peuple. Dans ce noble dessein, il avait laissé croître
+ses cheveux et sa barbe. Longs cheveux, longues
+barbes : c’est l’uniforme des amis du peuple. La vigueur
+de leurs convictions et de leur génie se mesure à
+l’énergie de leur système pileux : Absalon, s’il vivait
+de nos jours, présiderait des meetings. Maximilien
+s’était enrôlé dans la milice des révoltés, des petits
+Vingtras de brasserie, et, par esprit de discipline, il
+omettait de se nettoyer les ongles. Il n’avait pas tardé
+à se trouver incommodé dans les « partis avancés ».
+Progressivement, il avait émondé sa chevelure, sa
+barbe et aussi ses idées : en l’an 1895 où se place ce
+récit, Maximilien était un jeune bourgeois très policé,
+tout reluisant d’élégance, qui chaussait des souliers
+vernis, se taillait les ongles et dont la chevelure très
+disciplinée embaumait comme une cassolette. La vie
+d’un homme du dix-neuvième siècle se partage en trois
+périodes : dans la première, il veut réformer la société
+et ne pense rien moins qu’à tout jeter par terre. Dans
+la seconde, il se résigne à accepter la société telle
+qu’elle est. Dans la troisième enfin, il cherche à en
+jouir et à tirer d’elle tous les profits qu’elle peut donner :
+il a même une propension à trouver que tout est
+parfait, parce qu’il n’a plus le temps d’y rien changer
+à son bénéfice. M. Maximilien était entré dans la seconde
+période et s’y trouvait à l’aise. La fantasmagorie
+des mots en « isme » l’enchantait de moins en
+moins ; de moins en moins, il se croyait appelé à être
+l’un des ouvriers de l’universel chambardement. Il
+poussait l’audace jusqu’à célébrer la tolérance religieuse.
+Oui, ce jouvenceau daignait publier qu’il ne
+rêvait point, comme papa, de dépecer les prêtres, qu’il
+leur reconnaissait le droit de respirer et même celui
+de ne point se marier, puisque, enfin, tel était leur bon
+plaisir. On m’arracherait mes derniers cheveux plutôt
+que de me faire dire, qu’en se parant ainsi d’opinions
+libérales, M. Maximilien n’était pas sincère. Ce libre
+penseur voulait bien accorder aux autres la liberté de
+penser autrement que lui. Son père criait au scandale
+et n’en revenait pas d’avoir engendré un phénomène.
+M. Thury répétait, avec un accent où il y avait du
+dépit et de la pitié : « Ce pauvre Maximilien ! Il se dit
+libre penseur et il voudrait laisser aux cagots la liberté
+de débiter leur marchandise. Joli libre penseur, ma
+foi ! »</p>
+
+<p>Le père et le fils n’étaient point de la même trempe
+intellectuelle. M. le maire appartenait à la race des
+esprits véhéments passionnés que tourmentent des
+appétits d’intransigeance et d’absolutisme : esprits
+d’inquisiteurs du moyen âge, esprits des moines batailleurs
+du seizième siècle. L’avez-vous remarqué ? Chez
+tous ces mangeurs de prêtre, vous trouvez un moine
+retourné, un moine qui a mis son froc à l’envers. Il y
+a trois cents ans, pendant la Ligue, ces gens-là nous
+fussent apparus sous la bure du capucin ou la robe des
+carmes déchaux et ils n’eussent fait qu’une bouchée
+de l’hérétique. Il eût fallu museler leur zèle. Moi, je
+me représentais très bien notre maire en costume
+d’inquisiteur, sous le capuce blanc, jaune ou gris,
+donnant « un coup de main » à Torquemada. Je n’ai
+jamais connu, pour ma part, un homme qui eût, plus
+que M. Thury, la haine de la pensée des autres. Maximilien
+était plus tempéré. Mon gaillard avait lu Renan :
+peut-être même l’avait compris. Il consentait
+à voir dans la religion autre chose qu’une exploitation
+sournoise de l’imbécillité humaine. Vous savez
+quel joli tour M. Renan a joué aux forcenés de la
+libre pensée : avec une onction tout ecclésiastique,
+il leur a prouvé que, s’ils se fâchaient si fort, s’ils
+voulaient si furieusement exterminer toute foi, c’est
+qu’ils ne « comprenaient pas ». Ils furent nombreux
+les « intellectuels » qui se trouvèrent compromis dans
+le parti des furieux et qui passèrent à la tolérance :
+Maximilien s’était délibérément rangé parmi eux. On
+eût été mal reçu à lui dire qu’il ne « comprenait »
+pas. Ne pas comprendre, lui ! Allons donc ! C’était bon
+pour papa !</p>
+
+<p>Et puis, je dois tout dire, le fils du maire n’était pas
+sans connaître l’évolution des idées et des mœurs dans
+la bourgeoisie française. Au commencement du siècle,
+nos bourgeois, quand, chaque dimanche, la cloche
+annonçait la grand’messe, s’asseyaient sur le banc de
+pierre, à la porte de l’église, et là ils goguenardaient :
+ils raillaient la candeur gothique des « bonnes femmes »,
+des « rustres » qui allaient à la messe : « Quoi, s’écriaient-ils,
+vingt ans après Voltaire ! » Les temps sont changés,
+les rôles aussi. En cette fin de siècle, ce sont les bourgeois,
+les fils de ceux qui avaient lu Voltaire qui
+entrent à l’office, et c’est le peuple qui s’asseoit sur
+le banc de pierre, c’est le peuple qui goguenarde, qui
+raille. La bourgeoisie désavoue ses pères, elle veut
+croire. Beaucoup de ceux qui nous sont revenus honorent
+la foi par leur sincérité, mais, je le sais aussi bien
+que vous, il y a des dilettanti de l’idée chrétienne
+parmi nos repentis. L’émotion religieuse est devenue
+un des exercices préférés de la sensibilité bourgeoise.
+« C’est bien porté », dans certains milieux, d’aller à la
+messe où l’on se rencontre avec des gens « comme il
+faut ». La libre pensée fleure l’estaminet. Elle sent le
+linge sale et le vermout aigri : se séparer d’elle est
+un signe d’« éducation ». Maximilien était enclin, depuis
+sa conversion au libéralisme, à se rapprocher des
+bourgeois amis du prêtre : il voulait se lier à leurs
+habitudes, non point certes par l’observance des pratiques
+religieuses, mais par une tolérance tout à fait
+distinguée. Aussi, s’il n’allait pas à la messe, il ne s’asseyait
+point sur le banc de pierre où la grosse ironie
+plébéienne eût offensé ses délicatesses de néo-bourgeois.
+D’année en année, il sentait s’accroître sa sympathie
+pour les idées, les mœurs, les engouements des
+« repus » ; aussi, avec une conviction qui s’amplifiait
+tous les jours, répudiait-il toute idée de chambardement
+social. Et quelles raisons eût-il donc pu avoir
+de haïr une société où il ne s’ennuyait pas, à en croire
+la rumeur publique. Ah ! si l’on eût ajouté foi aux potins
+que colportaient à travers la ville les épouses
+des « mauvais » électeurs ! Selon elles, le trop fameux
+Don Juan ne pouvait être catalogué comme le premier
+polisson de la terre. Ce titre revenait, de droit,
+au fils de M. Thury. Il n’avait qu’à paraître, disait-on,
+et les cœurs étaient subjugués ; les résistances tombaient
+et les époux les plus sereins devenaient ombrageux
+s’ils le voyaient rôder autour de leur maison.
+Comment ce beau papillon était-il venu se fixer aux
+pieds de Mlle Camille Ferrandère ? Vous pensez bien
+que ce n’est pas l’abbé Blondot qui le dira ! Ce que
+je puis faire pour vous, c’est de vous révéler les circonstances
+où naquit le grand amour qui hantait ces
+deux jeunes gens.</p>
+
+<p>Mme veuve Ferrandière, la plus pieuse, la plus charitable
+de mes paroissiennes, habitait à trois kilomètres
+de Romenay le château d’Amazy. Sa fortune était imposante.
+Mme Ferrandière possédait, dans le pays, des
+fermes plantureuses, des bois, des étangs. Elle avait
+deux enfants : Mlle Camille, cette pauvre petite qui
+souffrait d’amour, et M. Octave, délicieux jeune homme
+qui aimait trop les jeux et les ris. Le fils de Mme Ferrandière
+avait l’âge de Maximilien Thury et était lui
+aussi « avocat à la cour d’appel de Paris ». Pendant
+le temps qu’ils passaient à Romenay à l’époque des
+vacances, Maximilien et Octave ne se quittaient
+guère. Ils étaient l’un et l’autre de forcenés chasseurs
+et, dès le mois de septembre, ils apparaissaient à la
+lisière des bois : ils parcouraient les prés et les champs
+qui entourent Romenay. On les rencontrait sur les
+routes, le fusil en bandoulière, le ventre pris dans une
+ceinture de cartouches, un vaste carnier leur battant
+les flancs. Quand la journée de chasse était finie,
+M. Maximilien dînait d’ordinaire au château d’Amazy,
+en compagnie de Mme Ferrandière et de Mlle Camille.
+Et puis… que voulez-vous que je vous dise ? Un jour
+un autre convive s’assit à cette table. C’était… devinez
+qui ?… C’était le nommé Amour, un drôle de particulier !
+Il ne tarda pas à faire des siennes et l’heure
+vint où Mlle Camille déclara à sa mère qu’elle épouserait
+M. Maximilien Thury ou qu’elle ne se marierait
+jamais. J’avais toujours entendu dire que ces choses-là
+n’arrivaient que dans les romans ! Eh bien voyez ! Très
+troublée, Mme Ferrandière vint aussitôt me confier
+cette grave révélation. Je n’en revenais pas. Eh quoi !
+cette gentille enfant s’était éprise de ce Maximilien !
+J’évitai toutefois de poser des « pourquoi » à Mlle Camille.
+Il faut traiter les amoureux comme les jurés de
+cour d’assises : on ne doit point leur demander leurs
+« raisons », à cause qu’ils n’en pourraient fournir. Ah !
+je m’expliquais mieux l’enthousiasme passionné que
+Mlle Ferrandière inspirait à Maximilien !</p>
+
+<p>Elle était très jolie, cette petite Camille. Allons, ne
+riez pas, lecteur narquois. Je le sais aussi bien que
+vous : quand il s’agit d’apprécier les grâces externes
+d’une personne du sexe, mon avis n’est point éclairé
+et mon incompétence est notoire. Une femme est-elle
+jolie ? Ne l’est-elle pas ? En quoi voulez-vous que cette
+question m’intéresse ? D’ordinaire, je me soucie peu de
+la résoudre. J’ai pourtant une méthode sûre pour arriver
+à savoir si telle personne est belle, quand je veux
+me faire une opinion. Pour que vous ne doutiez pas de
+ma parole et de mes lumières, laissez-moi vous l’exposer,
+ma petite méthode.</p>
+
+<p>Depuis bientôt vingt ans, j’ai confié la direction de
+mes poules et la haute administration de mes casseroles
+à dame Prudence Taboulot, veuve du sieur Taboulot,
+de son vivant sabotier. De l’aveu unanime de
+tous ceux qui la voient, <i lang="la" xml:lang="la">ex omnium consensu</i>, comme
+nous disions au séminaire, cette personne est indiscutablement
+laide, si laide que Mgr l’évêque lui-même
+m’en a rendu témoignage. Les statuts diocésains ne
+permettent aux curés de prendre pour servantes que
+des femmes ornées de quarante ans au moins. Quand
+la dame Taboulot se présenta chez moi, demandant à
+succéder à ma défunte domestique dans la gérance de
+ma maison, elle venait à peine d’effeuiller les roses de
+son trente-septième printemps. Comme elle m’était
+adressée par un de mes confrères voisins, avec une
+lettre bourrée d’éloges, je pris le parti d’aller demander
+à Monseigneur une autorisation, un « indult » qui
+me permît de garder la dame Taboulot, en dépit de
+ses trente-sept ans. Monseigneur écouta ma requête,
+fronça le sourcil et me dit un peu sèchement :</p>
+
+<p>— Je n’aime guère donner de semblables autorisations,
+ou, du moins, je veux des garanties exceptionnelles
+contre les insinuations malveillantes des ennemis
+de la religion.</p>
+
+<p>— Oh ! Monseigneur, m’écriai-je, ces garanties exceptionnelles,
+cette femme les porte sur sa figure !</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire, interrogea Monseigneur,
+elle est laide ?</p>
+
+<p>— Laide comme un péché ! Monseigneur. Oh ! mais
+une laideur vraiment canonique !</p>
+
+<p>Monseigneur daigna trouver le mot plaisant, et je,
+me délectai à contempler cette « fine tête tombée d’un
+vitrail du moyen âge » et qui souriait doucement.
+Mon évêque m’accorda l’autorisation demandée, et
+quelques semaines après, au cours d’une tournée pastorale,
+comme je le recevais au presbytère de Romenay,
+il dit, dès qu’il aperçut Prudence :</p>
+
+<p>— Mes félicitations, mon cher curé ; en vérité, vous
+ne m’avez point trompé !</p>
+
+<p>J’affirme donc — et c’est une opinion approuvée par
+mes supérieurs — que Prudence est laide. Aussi, quand
+je veux savoir si une personne du sexe est belle ou
+non, j’use de la méthode de comparaison. Plus elle se
+rapproche du type féminin réalisé par la femme Taboulot,
+plus je me refuse à lui reconnaître quelque grâce ;
+plus elle s’en éloigne, plus je me complais à la déclarer
+belle. Je possède ainsi, pour établir mes opinions esthétiques,
+une échelle de beauté. De Prudence à Vénus,
+il y a des degrés ! Telle est la méthode qui me permet
+d’affirmer que Mlle Camille est belle entre toutes les
+autres jeunes filles. Ah ! elle s’en écartait, je vous
+assure, du type de Prudence ! Je ne demanderais pas
+mieux de vous la décrire, Mlle Ferrandière, mais
+voilà, comment m’y prendre ? C’est que moi, voyez-vous, — je
+vous l’ai peut-être déjà dit, — je ne suis
+point comme ces capitaines de lettres, ces fameux
+hommes d’écritoire, si habiles à recruter et à faire
+évoluer les phrases. Je n’ai point, sous mes ordres, des
+légions de métaphores, des escadrons de mots, qui
+viennent d’eux-mêmes se ranger, en bon ordre, au
+moindre signe de la plume. Je suis égaré en littérature.
+Je voudrais appliquer à Mlle Camille, en vous la présentant,
+quelque image et comparaison tirées du
+printemps, des fleurs, des oiseaux, des choses qui embaument,
+qui chantent, qu’on aime. Que voulez-vous ?
+Je ne sais pas. Que votre imagination vienne en aide
+à mon indigence : parez cette enfant de toutes sortes
+de grâces et vous ne frôlerez même pas la réalité !
+Jamais, je l’avoue, il ne m’avait été donné de voir créature
+de Dieu plus pimpante, plus papillonnante, plus
+papillotante, plus sautillante, plus pirouettante que
+Mlle Camille.</p>
+
+<p>Elle était de petite taille, gracile, souple, harmonieuse,
+tout à fait dénuée de morgue et de pose. Sa
+démarche, ses gestes, son attitude la rendaient séduisante.
+Quand je dînais à la table de Mme Ferrandière,
+j’avais plaisir à regarder Mlle Camille qui approchait
+son verre de ses lèvres et buvait par petites gorgées,
+avec la grâce d’une colombe qui se désaltère à
+l’eau du torrent. Elle avait des yeux très bleus, des
+cheveux très blonds, une bouche petite et ronde, un
+nez si menu qu’il devait se glisser dans les corolles des
+fleurs sans les blesser, et les couleurs roses de son fin
+visage rappelaient, ne vous déplaise, les teintes douces
+de la fleur du pêcher. L’aimable jeune fille ! C’était un
+sourire qui marchait, qui courait, qui vivait. Quand
+elle conversait, Mlle Camille s’arrêtait souvent au
+milieu d’une phrase qu’elle achevait aussitôt par un
+sourire. Elle parlait avec des sourires, elle commandait
+avec des sourires et on lui obéissait pour que son joli
+visage ne s’assombrît point. Quand — ce qui arrivait
+quelquefois — elle vous avait éclaboussé d’une petite
+malice, elle l’essuyait aussitôt avec un sourire et on
+était tenté de lui dire « encore ! » rien que pour le
+plaisir de voir une bouche fraîche s’ouvrir sur des
+dents blanches — de vraies dents, mesdames, et qu’aucun
+éléphant n’aurait pu se vanter d’avoir portées
+avant elle ! — Je déclare que cette enfant était une
+façon de petit chef-d’œuvre, un des plus aimables
+spectacles qui puissent enchanter le regard d’un jeune
+homme. Et dire qu’elle appartenait au même sexe que
+Prudence ! Est-il urgent de vous dire qu’elle n’était
+point sotte ? Elle savait de la vie, du monde, ce qu’en
+peut connaître une jeune fille pure : pas davantage.
+Heureuse candeur qui nous valait d’entendre des
+réflexions de la plus fine, de la plus savoureuse naïveté
+et dont je me régalais, sans en avoir l’air ! J’admirais
+aussi qu’elle ignorât tant de choses qu’apprennent, de
+nos jours, tant de personnes du sexe. Je n’aime point
+ces doctes femmes qui répandent, partout et en tout
+temps, leur flux de science, qui nous écrasent, nous
+pauvres hommes, sous l’éminence de leur mathématique
+et la supériorité de leur orthographe. Entre nous, — ne
+le dites pas ! — Mlle Camille avait peut-être oublié
+la date de la bataille de Tolbiac, peut-être le nom
+de quelques affluents du Mississipi, peut-être aussi le
+nom des sous-préfectures de la Lozère, mais elle avait
+l’esprit droit et perspicace. Le bon sens guidait ses
+jugements comme la bonté maîtrisait son cœur. Bonne
+mine, bonne humeur, bon sens, j’en souhaiterais autant
+à toutes les filles de France qui, chaque matin,
+montent dans leur tour pour voir si vient l’époux !</p>
+
+<p>J’étais informé, jour par jour, de ce qui se passait
+au château d’Amazy par Mme Ferrandière et par son
+fils aussi, M. Octave, qui me faisait de très fréquentes
+visites. La franchise, l’entrain de mon jeune paroissien
+me plaisaient et m’aidaient un peu à oublier les
+frasques qu’on lui imputait, non sans raison, je crois.
+Je ne trouvais point en lui cette morgue, cette enflure
+d’âme qui rend si haïssables les petits bourgeois, fils
+de gros bourgeois. Sa simplicité me captivait, et je
+dois ajouter que son langage me déroutait. M. Octave
+aimait à exprimer sa pensée dans le dialecte du boulevard.
+Quel dialecte ! quel vocabulaire ! Pour peu
+qu’il se propage à Paris, à tous les étages de toutes
+les maisons, bientôt les gens de province auront besoin
+d’un lexique ou d’un interprète, quand ils voudront
+comprendre ce qu’on leur dira !</p>
+
+<p>— Que je vous raconte, me confia un jour M. Octave.
+Maxim qui est coiffé de ma sœur !</p>
+
+<p>— Que dites-vous là, monsieur Octave ?</p>
+
+<p>Mon jeune ami éclata de rire.</p>
+
+<p>— Oui, fit-il, Maxim qui aime ma sœur !</p>
+
+<p>— Mais, je ne puis que le féliciter de son goût très
+sûr ! Et elle, mademoiselle ?</p>
+
+<p>— Emballée aussi, Camille ! Emballée !</p>
+
+<p>— Comment, emballée ?</p>
+
+<p>— Oui, elle ne pense plus qu’à son Maxim. Elle
+rougit quand il arrive, elle ne rit plus, elle ne chante
+plus. Hier, elle n’a pas mangé au déjeuner : pincée,
+quoi ! Et si vous voyiez Maxim ! Non, vrai ! Je ne le
+reconnais plus : on me l’a changé ! Pas d’autre sujet
+de conversation possible : Ma sœur ! ma sœur ! ma
+sœur ! S’il était, comme moi, homme à ne pas prendre
+les choses d’amour au tragique, il pourrait, après chacune
+de ses phrases, chanter en guise de refrain :
+« Amour, amour, quand tu nous tiens ! »</p>
+
+<p>— Allons, allons, monsieur Octave, du sérieux ! Le
+sujet est grave.</p>
+
+<p>— Mais, je le sais bien qu’il est grave, le sujet ! Il
+s’agit d’un mariage, parbleu ! Les deux tourtereaux
+veulent s’épouser. Ils le veulent, ils le veulent, ils le
+veulent. Demande pas mieux moi. Je connais Maxim :
+excellent garçon. N’aime pas les curés, c’est certain,
+mais ça passera. Je crois, du reste, qu’il serait bien
+capable de faire exception pour vous, monsieur le
+curé, si vous vous engagiez à donner à ma mère un
+bon conseil, celui de consentir. Tenez, vous avez là
+une fière occasion de le forcer à aimer les curés !</p>
+
+<p>— Vous voulez me séduire, monsieur Octave !</p>
+
+<p>— Non, allons, soyez gentil. Maxim a tout dit à son
+père et sa mère. Enchantés naturellement. Ne demandent
+que ça. Oui, mais il y a maman. Maman, voilà le
+<i lang="la" xml:lang="la">hic</i> ! Vous savez qu’elle n’aime guère les gens qui mangent
+du curé. Ah ! il n’est point dévot, Maxim, et son
+père encore moins ! Maman ne voudra jamais colloquer
+sa fille dans une famille où l’on dit du mal des
+curés.</p>
+
+<p>— Colloquer sa fille dans une famille ! Il y a plus
+d’un membre de l’Académie française — cette compagnie
+qui est, pourtant, la maîtresse et la tutrice de
+notre langue — qui s’étonnerait de votre style.</p>
+
+<p>— Ah ! de ça, je m’en moque ! Ce que je veux dire,
+c’est qu’en ce moment même…</p>
+
+<p>M. Octave tira sa montre :</p>
+
+<p>— Oui, reprit-il, trois heures, précisément : M. Thury,
+maire de Romenay, est à Amazy, au salon, et il fait
+la demande en mariage. Ah ! dame ! ce sera dur ! Je
+connais la maman. Elle sera toute bouleversée : elle
+va tomber en larmes et en prières et, dès demain
+matin, elle va venir vous trouver. Tout dépend de
+vous. Ma mère finirait bien par se laisser entortiller.
+Camille sait si bien la prendre : elle est tellement enjôleuse !</p>
+
+<p>— Allons, allons, monsieur Octave.</p>
+
+<p>— Oh ! pour ça ! elle est rusée, la petite, elle la connaît !
+C’est bien certain : maman qui est, au fond, la
+meilleure femme qu’il y ait sur la terre, serait tôt ou
+tard roulée par Camille. Mais voilà ! Le père Thury est
+une grosse bête qui, dans la conversation avec ma
+mère, est bien capable de donner une ruade aux curés.
+Peut pas se retenir, cet homme. Et puis, ce vieux
+Maxim, avant de tomber amoureux, a tellement couru
+la prétentaine ! Ma mère aura des scrupules, des remords :
+elle se croira damnée ; elle s’imaginera que
+Camille, si elle se marie, va tout droit à la perdition,
+que son mari la détournera de ses devoirs religieux,
+qu’elle n’aura, sous les yeux, que des exemples scandaleux
+et patati et patata. Sur ce chapitre-là, la maman
+est intraitable, comme vous le savez. Il n’y a que
+vous, monsieur le curé, qui puissiez lever les difficultés.
+Il n’y a que vous pour tout arranger. Allons, soyez
+gentil, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Je parlerai selon ma conscience, monsieur Octave.</p>
+
+<p>— Hum ! hum ! j’aimerais mieux une autre réponse.
+Votre conscience ! Votre conscience ! Ce mot-là me
+fait peur, et surtout le ton avec lequel vous le dites !</p>
+
+<p>— Mais enfin, demandai-je à mon jeune ami, ce
+complot s’est donc formé à l’insu de madame votre
+mère ? Mlle Camille et M. Maximilien ont donc des
+tête-à-tête ?</p>
+
+<p>— Non, ils s’écrivent.</p>
+
+<p>— Ils s’écrivent !</p>
+
+<p>— Oui, presque tous les jours.</p>
+
+<p>— Tous les jours, grand Dieu ! Et que peuvent-ils
+donc se dire ?</p>
+
+<p>— Des bêtises, naturellement. Que voulez-vous donc
+que s’écrivent les amoureux ! Cette petite Camille, si
+on s’en serait douté ! Ce n’est pas plus gros que ça et
+c’est amoureux !</p>
+
+<p>— Et comment correspondent-ils ? Qui porte les
+lettres ?</p>
+
+<p>— Tiens, c’est moi, parbleu !</p>
+
+<p>— Comment ! Vous vous prêtez ?…</p>
+
+<p>— Quel mal, puisqu’ils s’aiment ?</p>
+
+<p>— Jolie raison ! Savez-vous, monsieur Octave, que
+vous jouez là un rôle…</p>
+
+<p>— Mais puisqu’ils s’aiment !</p>
+
+<p>— Madame votre mère serait singulièrement surprise
+et peinée si…</p>
+
+<p>— Mais, puisqu’ils s’aiment, je vous dis !</p>
+
+<p>Je mis fin à la conversation qui devait m’apporter,
+sans doute, d’autres révélations.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je fus obligé de constater que
+M. Octave avait été bon prophète. Après la messe,
+je vis entrer à la sacristie Mme Ferrandière dont la
+figure grave et douce paraissait, sous ses bandeaux
+de cheveux gris, plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle
+m’apprit que M. le maire de Romenay était venu, la
+veille, lui demander, pour son fils, Mlle Camille en
+mariage :</p>
+
+<p>— Je suis, me dit-elle, dans une angoisse mortelle.
+Je désire que Camille soit heureuse : je vous assure
+bien que je n’ai pas d’autre préoccupation ; et Camille
+trouvera-t-elle le bonheur dans cette union ? Ah ! que
+j’ai de raisons d’en douter ! Je le sais, M. Maximilien
+Thury est incroyant, il est hostile aux pratiques
+religieuses. La foi de Camille serait exposée à des dangers
+incessants. Et cette différence d’éducation, d’idées,
+de sentiments n’entraînera-t-elle pas un désaccord ?
+Pourtant, si ces jeunes gens s’aiment ! Si je me trompais
+dans mes prévisions ! Si Camille me reprochait un
+jour de l’avoir sacrifiée à mes idées personnelles, à ce
+qu’elle pourrait appeler mon égoïsme !…</p>
+
+<p>Tandis que Mme Ferrandière parlait, des larmes
+mouillaient ses yeux. Après un court silence, elle me
+dit :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, je suis venue vous demander
+un conseil. Que dois-je faire ?</p>
+
+<p>— Madame, répondis-je, puisque vous voulez bien
+me demander conseil, je vais vous parler en toute
+franchise et liberté. Il faut vous opposer opiniâtrément — j’appuyai
+sur le mot — à ce mariage que je
+regarderais comme un très grand malheur pour
+Mlle Camille et pour vous aussi, madame.</p>
+
+<p>— Serait-il indiscret de vous demander ?…</p>
+
+<p>— Oh ! madame, fis-je un peu vivement, vous m’excuserez.
+Je ne me reconnais pas le droit de vous révéler
+les très graves raisons (j’insistai également sur
+ces mots) qui me permettent de vous donner un conseil
+aussi énergique. Ma conscience seule me l’a dicté et
+c’est son secret.</p>
+
+<p>— Eh bien, monsieur le curé, fit Mme Ferrandière,
+je n’insisterai pas. Ma résolution est prise. Camille
+n’épousera pas M. Maximilien Thury.</p>
+
+<p>Huit jours après cet entretien, M. Thury, maire de
+Romenay, se présentait au presbytère, et vous connaissez,
+puisque je vous l’ai précédemment conté, quel
+tour prit notre conversation ; elle finit, vous le savez,
+par une nouvelle déclaration de guerre et par la « menace »
+d’un pasteur protestant. Je n’avais pas eu
+besoin d’un grand effort d’esprit pour percer à jour
+les intentions de M. le maire et deviner ses arrière-pensées.
+Il fut, pour moi, de toute évidence que
+M. Thury connaissait la démarche faite par Mme Ferrandière
+et qu’il établissait une relation entre cette
+visite et la résolution qu’elle avait exprimée de s’opposer
+au mariage : M. Octave n’avait pas tardé beaucoup
+à en informer son ami Maxim. Aussi, faisant litière de
+ses rancœurs, de son amour-propre endolori, de ce
+qu’il appelait ses « principes », M. le maire était-il
+venu à Canossa avec des yeux apaisés et une bouche
+qui débordait de paroles conciliantes : il voulait
+tenter le suprême effort, m’arracher, de haute lutte,
+une promesse d’intervention favorable ou tout au
+moins de neutralité. Ah ! c’est que ce projet de mariage
+le séduisait ! Il souhaitait de le voir aboutir,
+avec toute la véhémence de sa nature qui ne savait
+rien aimer ni désirer à demi. Un sentiment primait en
+lui toutes les haines politiques et religieuses : c’était
+la passion de la propriété, l’ambition de « posséder ».
+M. Thury était cet âpre amoureux de la glèbe,
+ce rural qui cherche, toute sa vie, à arrondir son
+« avoir ». Son « bien » à lui touchait aux fermes opulentes
+de Mme Ferrandière : il était comme enclavé
+dans les bois de la châtelaine d’Amazy. Par le mariage
+de son fils Maximilien, tant de choses si désirables
+ne feraient, un jour, qu’un seul lot avec les
+terres des Thury. M. Octave ne le déclarait-il pas ? Il
+se souciait fort peu de conserver la fortune immobilière
+qui devait lui échoir un jour. Ce qu’il lui fallait à
+lui, homme de tous les sports, c’était l’argent, l’argent
+qui roule. Bien souvent, il me disait à moi-même :
+« Ah ! monsieur le curé, si j’avais la forte somme,
+j’achèterais des chevaux, je ferais courir. J’ai une
+martingale infaillible. Faites des vœux et des prières
+pour moi : vous seriez riche, je vous donnerais d’excellents
+tuyaux ! » (Un tel langage n’était pour moi, je
+l’avoue, qu’ombres et ténèbres.) M. le maire connaissait
+les goûts et les aspirations du jeune homme : il
+se flattait de l’espoir qu’à la mort de Mme Ferrandière,
+M. Octave ne demanderait qu’à céder à bon
+compte ses fermes et ses bois, pour réaliser immédiatement
+la « forte somme ». Le rêve de M. Thury était
+beau, comme vous voyez, si beau que notre maire
+avait surmonté le dégoût qu’il ressentait pour les « frocards »
+et tout spécialement pour l’abbé Blondot.
+Henri IV prétendait, dit-on, que Paris valait bien une
+messe. M. Thury, qui n’était ni Gascon, ni candidat
+au trône de France, estimait que le patrimoine des
+Ferrandière valait bien une visite à un curé : c’est
+ainsi que M. le maire suivait une politique illustrée
+par un glorieux roi de France. Je n’éprouve, du reste,
+aucun désagrément à vous dire que M. Thury aimait
+son fils et qu’il le voulait heureux. Et puis, il ne répugnait
+pas à M. le maire de voir son Maximilien s’allier
+à une famille qui « habitait un château ». On me pardonnera
+bien cette petite révélation qui tombe, par
+mégarde, de ma plume !</p>
+
+<p>M. Octave Ferrandière n’était pas content. Il me reprochait,
+avec des paroles inattendues et pittoresques,
+ce qu’il appelait mon entêtement.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, me répétait-il, vous faites beaucoup
+de mal à la religion ! Maxim n’a point une tendresse
+exagérée pour les curés et pour vous !… Eh
+bien, si vous l’aviez voulu, le clergé compterait un
+ennemi de moins, et par le temps qui court !…</p>
+
+<p>— Mais vous savez, monsieur Octave, m’écriai-je,
+que je n’ai pas le droit de donner à madame votre
+mère le conseil d’autoriser le mariage !</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas le droit ! Vous n’avez pas le
+droit ! Tara-ta-ta ! Dites donc que !…</p>
+
+<p>— Monsieur Octave, je vous saurais gré de ne pas
+insister.</p>
+
+<p>— Enfin, reprit le jeune homme, vous ne voulez
+donc rien savoir, monsieur le curé ?</p>
+
+<p>— Je ne veux rien savoir, comme vous le dites si
+bien !</p>
+
+<p>Ces petites escarmouches entre M. Octave et moi
+étaient fréquentes : ma résolution en sortait toujours
+saine et sauve. Les reproches que m’adressait
+Mlle Camille me touchaient singulièrement, au contraire.
+Je souffrais réellement de la savoir malheureuse.
+Comme j’en avais depuis longtemps l’habitude,
+j’allais dîner, chaque dimanche, au château d’Amazy.
+Cette pauvre enfant qui, d’ordinaire, réjouissait le
+repas par ses sourires, par son ramage, par ses aimables
+boutades, restait silencieuse. Je n’osais lever les
+yeux sur elle. Je redoutais son regard où j’aurais
+lu ma condamnation. Il ne me fut pas difficile de
+m’apercevoir qu’elle cherchait à me parler, mais
+j’évitais de comprendre et je manœuvrais pour ne
+point me trouver seul avec elle. Un dimanche soir,
+alors que j’arrivais vers la grille du château, je la vis
+accourir vers moi : je compris qu’elle me guettait.
+Elle m’aborda et, avec un petit air boudeur qui la
+rendait plus séduisante encore, elle me dit :</p>
+
+<p>— Mais enfin, monsieur le curé, pourquoi montez-vous
+la tête à maman ?</p>
+
+<p>— Mon enfant, je ne monte pas la tête à madame
+votre mère. Il me suffit de lui donner un conseil. Il
+n’est pas tel que vous le souhaitez, je le sais, mais
+croyez bien que j’en suis le premier navré ! J’en souffre
+autant que vous.</p>
+
+<p>— Oh ! ça ! ce n’est pas possible ! s’écria avec une
+grande vivacité Mlle Camille. Mais enfin, que vous
+a-t-il fait, ce jeune homme ? Pourquoi lui en voulez-vous
+tant ?</p>
+
+<p>— Je ne lui en veux pas, mademoiselle, du tout, du
+tout. Ma conscience s’oppose…</p>
+
+<p>— Elle a bon dos, la conscience ! C’est comme autrefois,
+quand j’étais au couvent. Lorsque je demandais
+une autorisation, une faveur à la Mère supérieure, et
+que je la pressais trop pour l’obtenir, elle me répondait
+presque toujours que sa conscience ne lui permettait
+pas de me l’accorder. Un prétexte, naturellement.
+Vous devez avoir des raisons, monsieur le curé ;
+elles sont donc bien sérieuses ?</p>
+
+<p>— Graves, très graves, mademoiselle Camille, répondis-je.</p>
+
+<p>Et je disais vrai ! Mes raisons n’étaient point futiles,
+ni mesquines. Du reste, puisque je vous l’ai promis, je
+vais vous les faire connaître : écoutez-moi.</p>
+
+<p>Deux ans avant l’époque où s’ouvre ce récit, un de
+mes confrères du diocèse qu’un deuil obligeait à partir
+inopinément en voyage, la veille même du jour où
+devait se célébrer la première communion dans sa
+paroisse, me pria de venir le suppléer pour cette cérémonie.
+J’accourus. J’étais à… depuis vingt-quatre
+heures à peine, quand on vint me prévenir qu’une
+malade, dans le village, demandait à voir le prêtre. Je
+m’y rendis aussitôt. Quand je pénétrai dans la maison
+qui m’avait été indiquée, — une maison d’humble
+aspect, étroite et basse, — une vieille femme vêtue en
+paysanne m’accueillit en larmoyant et me dit : « Ah !
+la pauvre enfant est bien malade ! bien malade ! C’est
+elle-même qui a parlé de se confesser. Elle n’a pas
+voulu attendre le retour de M. le curé de… Elle est
+un peu plus calme que ce matin, mais quelle tablature !
+quelle tablature ! »</p>
+
+<p>— C’est votre fille ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Non, monsieur, répondit cette femme, je suis
+veuve et je n’ai pas d’enfant. La malade est ma nièce,
+la fille de ma sœur Claire morte il y a longtemps.</p>
+
+<p>— Et que dit le médecin ?</p>
+
+<p>— Le médecin ! Il ne sait pas au juste, cet homme.
+Il dit que c’est grave, une <i>péritonisse</i>. Mon Dieu ! quelle
+tablature !</p>
+
+<p>— Voulez-vous m’introduire auprès de la malade ?
+demandai-je.</p>
+
+<p>— Elle est dans la chambre à côté, fit la paysanne
+qui me conduisait vers une porte vitrée.</p>
+
+<p>Elle allait l’ouvrir quand elle me dit, à voix basse,
+tout en essuyant ses yeux avec un coin de son tablier.</p>
+
+<p>— J’aime mieux pas faire des cachotteries, monsieur
+le curé. La petite habitait Paris, puis, dame ! elle a
+oublié les conseils que je lui avais donnés. Elle a
+chuté ! Elle vient d’avoir un enfant. C’est si facile à
+enjôler, une jeunesse ! Faudra pas lui faire trop de
+sermons…</p>
+
+<p>— Oh ! ma brave femme, m’écriai-je, le moment
+serait mal choisi. Soyez en paix, je vous prie.</p>
+
+<p>Je pénétrai dans une pièce blanchie à la chaux et à
+laquelle une étroite fenêtre donnait parcimonieusement
+la lumière. La malade était couchée dans un grand
+lit à colonnes surmonté d’un baldaquin d’où tombaient
+des rideaux rouges à fleurs jaunes. Je m’approchai.
+La personne qui me faisait appeler devait être jeune,
+mais la maladie l’avait frappée de ses affreux stigmates.
+Les yeux étaient caves, les lèvres décolorées,
+les joues émaciées. Les traits de la face étaient resserrés,
+comme contractés sur eux-mêmes : on eût cru
+voir une figure d’enfant.</p>
+
+<p>— Vous avez demandé un prêtre ? dis-je.</p>
+
+<p>Une faible voix me répondit :</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, je suis malade, très malade…
+je vais peut-être mourir… ma tante m’a dit que M. le
+curé était en voyage, et que pour le remplacer, il avait
+appelé M. le curé de Romenay.</p>
+
+<p>— Je suis en effet M. le curé de Romenay.</p>
+
+<p>A ce nom de Romenay, la malade tressaillit, ses
+yeux se fixèrent sur moi :</p>
+
+<p>— Puisque, dit-elle, vous êtes M. le curé de Romenay,
+Vous connaissez la famille Thury ?</p>
+
+<p>— C’est une famille de ma paroisse, répondis-je.</p>
+
+<p>— Alors, vous connaissez la famille Thury, fit-elle
+d’une voix précipitée. Vous connaissez… Excusez-moi,
+monsieur le curé… mais pourriez-vous me
+dire si on a des nouvelles de Maximilien, de
+M. Maximilien, depuis trois mois qu’il est parti aux
+colonies ?</p>
+
+<p>— M. Maximilien Thury aux colonies ! répondis-je
+très surpris, mais, avant-hier, je l’ai rencontré dans
+une rue de Romenay. Il devait donc s’expatrier ?</p>
+
+<p>La malade me regarda avec des yeux étranges et
+comme agrandis par une soudaine épouvante. Elle
+souleva la tête, la laissa retomber lourdement sur
+l’oreiller, puis, au milieu des sanglots :</p>
+
+<p>— C’est affreux, c’est affreux ! dit-elle, se couvrant
+les yeux avec la main.</p>
+
+<p>Immobile de stupeur, elle se tut. Je rompis ce silence
+d’angoisse.</p>
+
+<p>— Pourquoi pleurez-vous, mon enfant ? lui demandai-Je.</p>
+
+<p>— Ah ! fit-elle, c’est affreux ! C’est affreux. Pourquoi
+ne vous dirais-je pas la vérité, à vous monsieur le
+curé ! M. Maximilien Thury est le père de mon enfant,
+de ce pauvre petit être que le médecin m’a enlevé
+pour le donner à une nourrice, à une femme qui ne
+l’aime pas ! C’est affreux !… Depuis deux ans, nous
+vivions à Paris, Maximilien et moi, comme gens mariés.
+Il m’avait remarquée à une fête de mon village,
+qui n’est, comme vous le savez, qu’à quelques kilomètres
+de Romenay. Il y était venu plusieurs fois
+pour se rencontrer avec moi. Il m’avait suppliée de
+partir avec lui pour Paris, et, comme je l’aimais, je
+l’ai suivi !</p>
+
+<p>Les sanglots coupèrent la voix de la malade, sa respiration
+devint plus oppressée :</p>
+
+<p>— Ah ! oui, reprit-elle, je l’aimais ! Il y a cinq mois,
+je lui annonçai que j’allais être mère. Il me dit qu’il
+allait faire connaître à son père la situation. Il me
+promit de m’épouser si sa famille ne s’y opposait pas.
+Maximilien partit pour Romenay. Il revint et me dit
+que son père, apprenant qu’il voulait épouser une fille
+sans fortune, l’avait chassé et refusait de le voir.
+Puis… Maximilien m’avait fait part de ses projets. Il
+se trouvait sans ressources maintenant, abandonné
+des siens : il ne pouvait songer à se créer une situation
+à Paris. Il avait résolu de partir pour les colonies,
+d’emprunter de l’argent à des amis, d’acheter des
+terres. Il devait me faire venir dans un an, dans deux
+ans, le plus tôt possible, quand sa situation serait établie.
+Je devais emmener avec moi mon enfant, son
+enfant ! J’ai conduit Maximilien à la gare et là en
+m’embrassant il m’a dit : « A bientôt, avec lui ! » Lui,
+c’était l’enfant ! Depuis cette époque, je n’avais eu
+aucune nouvelle de Maximilien. Je suis orpheline, et
+pour mes couches, je suis venue ici chez ma tante qui
+a bien voulu me recueillir. Et dire qu’il mentait ! Qu’il
+ne songeait qu’à se débarrasser de moi ! Ah ! c’est
+affreux !</p>
+
+<p>Les sanglots suffoquaient cette pauvre fille et des
+larmes coulaient le long de ses joues amaigries. J’étais
+atterré, je cherchais en vain quelle parole je devais
+prononcer.</p>
+
+<p>— Mon enfant, dis-je, je vous supplie de pardonner.
+Peut-être n’a-t-il pu partir. Qui sait si au dernier
+moment… si son père… si sa famille, si quelque obstacle
+infranchissable ne l’a pas entravé ? Voulez-vous que
+j’aille le trouver, que je lui parle ?</p>
+
+<p>— Oh ! jamais ! s’écria la malade. Il pourrait croire
+que, sachant tout, je viens l’implorer, le supplier !
+Promettez-moi, monsieur le curé, de ne jamais parler
+à personne de notre entretien ! A personne, à personne !</p>
+
+<p>— Je vous le promets, mon enfant, dis-je. Je m’y
+engage formellement.</p>
+
+<p>Ma présence, en se prolongeant, ne pouvait qu’aggraver
+l’état de la malade. Je murmurai quelques
+mots de pitié, de résignation, de courage. Tandis que
+je partais, la malade, épuisée par l’effort qu’elle avait
+fait, entra dans un abattement profond, sa tête retomba
+inerte sur l’oreiller : ses yeux se fermèrent et
+elle ne parut pas s’apercevoir que je quittais la
+chambre.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, avant de partir pour Romenay,
+j’allai m’enquérir de l’état de la malade.
+Avec de grands gestes et des phrases tumultueuses,
+la paysanne m’apprit que la nuit avait été mauvaise.</p>
+
+<p>— Ah ! quelle nuit, monsieur le curé ! s’écria-t-elle.
+La pauvre enfant a eu le délire, elle prononçait toujours
+les mêmes mots : « Maximilien, Maximilien. »
+C’est probablement le nom de la canaille qui l’a abandonnée.
+Ce matin, à l’aube, la crise s’est calmée. Ma
+nièce dort en ce moment. Le médecin est venu et m’a
+dit de ne pas la réveiller.</p>
+
+<p>Je n’avais qu’à partir. J’abandonnai la malade au
+zèle du curé de la paroisse qui était revenu et, le soir
+même, je rentrai à Romenay. J’y fis une très sommaire
+enquête, d’où je crus pouvoir conclure que la
+jeune fille, dont j’avais recueilli les révélations,
+m’avait dit la vérité.</p>
+
+<p>Eh bien, qu’en pensez-vous ? Qu’eussiez-vous fait,
+à ma place ? Les confidences que j’avais reçues, que
+j’estimais sincères, ne me permettaient de voir en
+M. Maximilien Thury qu’un monstrueux égoïste : le
+dégoût me montait au cœur de tant de perfidie, de
+tant de lâcheté ! Comprenez-vous pourquoi je m’opposais,
+de toute mon énergie, à un mariage que je
+regardais comme un sacrilège ? J’estimais, moi, que
+Mlle Camille était en ce monde pour orner de sa grâce,
+de sa douceur, pour illuminer de sa bonté, la vie d’un
+honnête homme. Et je n’avais pas le droit de parler,
+de faire connaître les raisons de ce qu’on appelait
+« mon entêtement » ! Les confidences de la jeune fille,
+je n’avais pas le droit de les divulguer : j’avais pris
+l’engagement de n’en parler à personne. J’étais tenu
+par une promesse faite à une mourante ! J’avais un
+sceau sur les lèvres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Un mois s’était écoulé depuis la visite de M. Thury — visite
+qui se termina par une déclaration de guerre,
+comme vous savez — et je ne partais toujours pas
+pour le bagne où M. le maire se faisait fort de m’envoyer !
+Je vivais dans une douce sérénité d’âme.
+M. Thury renonçait-il donc aux âpres joies de la vengeance ?
+Était-il donc désarmé ? J’en venais à me demander
+s’il ne m’avait pas adressé une menace vaine
+et qu’il savait telle, en m’annonçant l’arrivée « avant
+un mois » d’un pasteur protestant. Un soir, vers
+les 6 heures, j’étais assis à mon bureau, dans ma
+chambre, et je lisais l’<i>Histoire ecclésiastique</i>, de l’abbé
+Rohrbacher. Je suivais, dans ses péripéties, la querelle
+de Boniface VIII et de Philippe le Bel. Les agissements
+du roi de France qui faisait souffleter un vieillard
+de quatre-vingt-six ans me révoltaient. A la fin,
+je lâchai la bride à mon indignation et je me laissai
+emporter hors des tranquilles régions où les ecclésiastiques
+vont, d’ordinaire, cueillir leurs vocables :</p>
+
+<p>— Oh ! le… m’écriai-je. Oh ! l’animal ! l’animal !</p>
+
+<p>J’éprouvais, je l’avoue, comme un soulagement à
+invectiver, à haute voix, ce feu roi de France. La
+porte de ma chambre était restée entr’ouverte : elle
+communiquait avec la salle à manger. Dans cette
+pièce, Prudence disposait le couvert, sur la table,
+pour le dîner. Tout en lisant et en insultant Philippe
+le Bel, j’entendais ma gouvernante qui traitait avec
+violence les assiettes, les fourchettes, les bouteilles,
+persuadée qu’elle « abattait » d’autant plus de « besogne »
+qu’elle faisait plus de bruit. Soudain, elle
+frappa à la porte de ma chambre : « Entrez, entrez,
+Prudence ! » fis-je.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, s’écria-t-elle, dès qu’elle apparut sur le
+seuil, vous pouvez le dire, pour un animal, c’est un
+animal ! C’est un…</p>
+
+<p>— Qui ça, un animal ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Tiens ! mais M. le maire, pardi ! Avec ça que je
+n’entends pas que vous lui dites des sottises !</p>
+
+<p>— Ah ! ma foi, ma pauvre Prudence, ce n’est point
+de M. Thury que je voulais parler, mais bien d’un roi
+de France ! Vous voyez que ce n’est pas précisément la
+même chose.</p>
+
+<p>— Oh ! dit Prudence, ça fait un de plus, voilà tout !
+Mais je vous garantis que M. Thury est un animal.
+Vous ne savez donc pas qui est-ce qu’il a fait venir ici ?
+Ah ! c’est du joli ! Il est arrivé.</p>
+
+<p>— Qui ça, Prudence ?</p>
+
+<p>— Mais un curé protestant, pardi ! Il est ici depuis
+deux jours. Même qu’il est descendu avec sa femme
+chez les Thury en attendant que les réparations soient
+faites à la maison qu’ils doivent occuper, tenez, en
+face chez nous, sur la place de l’Église !</p>
+
+<p>— Alors, vous l’avez aperçu, le curé protestant ?</p>
+
+<p>— Non, dit Prudence, mais, cet après-midi, j’ai vu
+sa femme. J’étais aussi près d’elle que je suis de vous.
+Dame ! c’est du fier ! c’est de l’élégant ! je ne vous dis
+que ça !</p>
+
+<p>— Ah !</p>
+
+<p>— Oui, reprit Prudence, je puis me vanter de l’avoir
+bien regardée ! J’étais comme ça chez Mme Lenoir
+l’épicière, où il y avait beaucoup de monde. On causait,
+on parlait du curé des protestants. Chacun donnait
+son mot. Tout à coup, voilà l’épicière qui s’écrie :
+« Tenez, justement, voilà la femme du curé protestant
+qui traverse la place ! » Moi, je n’en ai fait ni une
+ni deux. « Au revoir, la compagnie ! » Qu’est-ce qui
+était contente ? C’était moi ! Je me suis précipitée sur
+la place. J’ai suivi la dame, par derrière, avec un air
+comme un autre, sans faire semblant de rien. Miséricorde,
+quelle femme ! Quel linge ! Ma parole, elle est encore
+mieux habillée que les grandes madames qui sont
+dans les catalogues du Bon Marché ! Des falbalas, en
+veux-tu, en voilà ! Elle en trimballe celle-là des belles
+marchandises : une robe rose avec de la dentelle dessus !
+Ah ! oui ! on peut dire, de la dentelle ! J’en ai compté
+un étage, deux étages, trois étages. Elle est toute en
+dentelle cette femme-là ! Et tout ça, c’était embaumé !
+Il m’arrivait de ces bouffées ! C’est comme si elle vous
+avait donné un coup d’encensoir à chaque pas qu’elle
+faisait. Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur le
+curé, que c’est un malheur de porter de la soie qui
+servirait bien à tapisser nos fauteuils ? Et de la belle
+soie encore, de la soie qui reluit, qui coûte, au moins,
+trois francs le mètre ! La dame s’est retournée, à un
+moment, pour voir qui marchait derrière elle. Il n’y
+a pas à dire : elle est jolie ! Un teint frais : des yeux
+comme ceux de la sainte Philomène qui est sur l’autel,
+à gauche, dans l’église. Et puis, une chevelure ! Qu’elle
+doit en avoir sa charge et qu’elle doit casser tous ses
+démêloirs ! A moins qu’il n’y ait de la tricherie…</p>
+
+<p>— Allons, allons, Prudence, vous vous égarez.</p>
+
+<p>— C’est la femme du notaire qui va enrager ! reprit
+ma gouvernante. Elle ne sera pas la plus belle maintenant !</p>
+
+<p>— Prudence, dis-je, que veniez-vous me demander
+quand vous êtes entrée dans ma chambre ?</p>
+
+<p>— Ah ! je l’avais oublié ! fit-elle. Je désirais savoir si
+vous vouliez les œufs sur le plat ou bien à la coque ?</p>
+
+<p>— Faites au goût de M. l’abbé Rosette !</p>
+
+<p>C’était vrai : M. le pasteur protestant avait fait son
+entrée dans Romenay suivi de son épouse, d’un chien
+minuscule, d’un faisceau de parapluies et d’ombrelles,
+enfin de six caisses à chapeau : « Que voilà donc, pensai-je,
+un cortège peu apostolique pour un homme qui
+vient évangéliser un pays ! Saint Paul évidemment se
+fût allégé ! » Je tenais les détails précis que je viens de
+donner de dame Prudence : toute la journée du lendemain,
+elle m’approvisionna de nouvelles fraîches. De
+grosses voitures de roulage amenaient le mobilier du
+pasteur à la maison qu’il devait occuper et qui était
+située, sur la place, en face du presbytère. Là, quelques
+hommes de peine déchargeaient les camions. De
+la fenêtre de la salle à manger où elle avait établi son
+poste d’observation, Prudence inspectait la place :
+rien n’échappait à sa vigilance. Et c’étaient des réflexions
+ingénues, c’étaient des exclamations narquoises. — « Oh !
+encore une table à toilette ! Mais,
+qu’est-ce qu’ils vont en faire ?… Oh ! la belle batterie de
+cuisine ! Tout en cuivre ! Ma parole, c’est comme chez
+des bourgeois ! Tout un mobilier en acajou ! Et des fauteuils !
+Encore une pendule ! Ça ne se refuse rien, ce
+monde-là !… Ah ! ça, c’est le bouquet ! Une baignoire !
+Une baignoire ! Oh ! oh ! c’est trop fort ! »</p>
+
+<p>Pendant le repas de midi, Prudence, qui avait un
+œil sur la table et l’autre sur la place, dit tout à coup :</p>
+
+<p>— Tenez, si vous voulez le voir !</p>
+
+<p>L’abbé Rosette et moi nous nous précipitâmes à la
+fenêtre ! Devant la maison qui nous faisait vis-à-vis,
+les deux lourds camions stationnaient toujours. Sur le
+trottoir jonché de paille, encombré de caisses et d’ustensiles
+de ménage, un homme se tenait qui donnait
+des ordres et surveillait le déchargement. C’était le
+pasteur protestant de Romenay. Sur la foi de mes lectures
+et de mes préjugés, je ne me représentais un
+ministre de la religion réformée qu’avec une figure
+grave, assombrie par d’austères favoris : je ne le voyais
+que vêtu d’une longue redingote solennelle et funèbre.
+Tel n’était pas l’aspect du personnage que nous avions
+sous les yeux.</p>
+
+<p>L’année précédente, au cours de grandes manœuvres
+des officiers de cavalerie avaient logé au presbytère de
+Romenay : par sa haute stature, ses larges épaules, sa
+belle encolure, ses moustaches triomphantes, le ministre
+protestant me faisait songer aux magnifiques
+soldats que j’avais reçus sous mon toit. Ce fut aussi la
+pensée de l’abbé Rosette :</p>
+
+<p>— Tiens, observa-t-il, si on ne dirait pas ce grand
+diable de dragon qui a couché ici deux nuits, que vous
+avez invité à dîner et qui était si amusant !</p>
+
+<p>— S’il a une tête de curé, celui-là, je veux être
+pendue ! s’écria Prudence qui regardait par-dessus
+l’épaule du petit abbé Rosette.</p>
+
+<p>— Vous tenez des propos inconsidérés, Prudence,
+dis-je.</p>
+
+<p>M. le pasteur était coiffé d’un chapeau mou. Il portait
+un costume de drap gris-clair et son torse robuste
+emplissait un veston de bonne coupe ; il était chaussé
+de souliers jaunes. Le ministre, tout en donnant ses
+ordres aux déménageurs, fumait une cigarette et, entre
+deux bouffées, effilait, avec ses doigts, la pointe de ses
+moustaches blondes. Tout à coup, une femme parut
+sur le seuil de la porte ; jeune, élancée, elle était vêtue
+avec une élégance très étudiée.</p>
+
+<p>— Ah ! voilà sa dame ! fit Prudence.</p>
+
+<p>Onduleuse et souple, la jeune femme marcha vers le
+pasteur avec un dandinement plein de grâce, puis
+elle glissa sa main droite sous le bras de son mari. Les
+deux époux se regardèrent et se sourirent. Prudence
+haussa les épaules :</p>
+
+<p>— Pas un curé, ça ! dit-elle : c’est du monde comme
+de l’autre !</p>
+
+<p>Puis, elle s’enfuit à la cuisine où des côtelettes qu’elle
+avait abandonnées sur le gril geignaient et grésillaient.</p>
+
+<p>Pendant les jours qui suivirent, ma gouvernante ne
+fut pas la seule à commenter l’arrivée de M. Asseler, — tel
+était le nom du pasteur. — Tout Romenay s’intéressait
+à ces allées et venues, s’émerveillait du « bel
+air » de monsieur, glosait sur les toilettes de son
+épouse. Plusieurs dames de la ville, des plus huppées,
+frémissaient de jalousie. La femme du notaire, celle-là
+même qui représentait la mode à Romenay où elle se
+singularisait par ses atours cossus, l’emphase de ses
+gants qui montaient jusqu’au coude, la pompe de ses
+chapeaux, vit qu’elle ne pouvait engager la lutte avec
+les robes de Mme Asseler. La « notairesse » prit alors
+le parti de se scandaliser et déclara que les toilettes
+« tapageuses » de la femme du pasteur étaient « inconvenantes ».
+Elle ajoutait même que Mme Asseler manquait
+de distinction et de goût, qu’elle n’avait qu’une
+« élégance de catalogue » et qu’elle devait acheter ses
+robes dans un bazar. Pour de tout autres raisons, certaines
+familles semblaient choquées d’un tel débordement
+de luxe chez la femme d’un pasteur. Je me vois
+ici amené à vous faire connaître une situation que je
+vous ai laissé ignorer.</p>
+
+<p>Romenay renfermait une colonie de deux cent
+soixante protestants, épave des tempêtes religieuses
+d’autrefois. Au temps de la Ligue, notre petite ville
+était « place forte », excusez du peu ! En ce temps-là,
+elle traversa des jours troublés et les chemins de notre
+pays résonnèrent sous les chevauchées des soldats
+huguenots. Dans ma vieille église, qui est une relique
+du quinzième siècle, les protestants tinrent leur prêche.
+Trois fois, ils s’emparèrent de Romenay ; trois fois, les
+catholiques reprirent la ville, et c’est à eux qu’en fin
+de compte échut la victoire. Plusieurs familles y
+étaient restées très attachées à la religion nouvelle et,
+depuis la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la
+Révolution, le protestantisme se perpétua dans le
+silence et l’ombre. Après le Concordat, un pasteur fut
+envoyé aux brebis huguenotes de Romenay. En 1829,
+le ministre mourut et ne fut point remplacé. Pourquoi ?
+Je n’en sais rien. Depuis cette époque, plusieurs tentatives
+furent faites pour que le Consistoire — qui a
+dans ses attributions l’élection et la nomination des
+ministres — envoyât un pasteur : toutes échouèrent.
+Au cours de l’année 1894, les protestants de Romenay
+avaient renouvelé leur demande et M. Thury n’ignorait
+aucune des démarches qui avaient été faites. La
+préfecture requit même son avis et il apprit ainsi que
+les négociations allaient être rompues, car le Consistoire
+protestant exigeait qu’en dehors du traitement
+fixé par le Concordat, une subvention fût donnée au
+nouveau pasteur dont le troupeau ne pouvait aider à
+sa subsistance. M. Thury comprit, aussitôt, tout le
+parti qu’il pouvait tirer d’un tel état de choses et,
+quand il se présenta chez moi pour m’adresser la
+prière que vous savez, il avait son idée : s’il échouait,
+il saurait agir et, déjà, un projet de vengeance couvait
+en sa tête. Quand il s’était heurté à ma résistance,
+il avait cru pouvoir m’annoncer comme très
+prochaine l’arrivée d’un ministre protestant. C’est
+qu’il était alors très résolu à fournir, de ses deniers, au
+nouveau pasteur la subvention demandée. Le lendemain
+de son entrevue avec moi, M. Thury fit savoir au
+Consistoire qu’il s’engageait à remettre tous les ans une
+somme de deux mille francs au pasteur de Romenay.
+Quelques jours après, il recevait avis que son offre était
+agréée, qu’un ministre serait envoyé ! M. le maire, j’en
+suis bien convaincu, avait omis de dire au Consistoire
+dans quel but — celui de donner un « concurrent » au
+« frocard » de Romenay — il promettait de faire une
+saignée de deux mille francs dans ses rentes. Les
+membres du Consistoire durent être quelque peu surpris
+de voir un maire athée s’intéresser tant à la
+gloire de leur église.</p>
+
+<p>Je dois dire aussi que la colonie protestante de Romenay
+ignorait les desseins vindicatifs de M. le maire
+et je doute fort qu’elle se fût associée à ses ressentiments.
+Vous auriez tort de croire que les protestants et
+moi nous vivions en guerre ouverte. Point du tout.
+Nous ne songions nullement à nous entre-dévorer.
+C’étaient, pour la plupart, de fort honnêtes gens, un peu
+compassés, toujours courtois à mon égard. Plusieurs
+d’entre eux me saluaient quand ils me rencontraient
+et, s’il nous arrivait de converser ensemble, nous
+n’évoquions jamais les « choses regrettables » de l’histoire.
+Ils ne m’entretenaient pas, pour me molester,
+des dragonnades et de cette lourde « gaffe » que fut la
+révocation de l’Édit de Nantes. Je ne leur parlais pas,
+non plus, du libéralisme de leur Calvin qui faisait rissoler
+ses adversaires sur les bûchers de Genève, histoire
+de les convertir à ses idées.</p>
+
+<p>Le maire mit à la disposition de M. Asseler une
+grande salle qui avait entrée sur la place, non loin de
+mon église : on la meubla de bancs, on y apporta une
+chaire : ce fut « le temple ». Quelques jours après son
+arrivée, le pasteur y réunit ses ouailles, mais pendant
+trois semaines, il ne put s’installer dans la maison qui
+lui était destinée. De grandes réparations avaient été
+jugées nécessaires. Le pasteur fut obligé d’entasser ses
+meubles dans une pièce de la maison et d’attendre que
+les plâtres fussent secs, que les papiers fussent posés.
+M. Asseler recevait l’hospitalité dans la famille Thury.
+Ah ! c’est que M. le maire ne savait point se venger à
+demi ! Sans doute, goûtait-il un accroissement de joie
+à songer qu’il donnait asile à mon « concurrent ». Avec
+son esprit positif, fermé à toute compréhension de
+l’idée religieuse, M. le maire ne voulait voir dans les
+différentes églises que des « commerces » ennemis où
+l’on rançonnait, à qui mieux mieux, la crédulité du
+peuple : aussi, vous vous imaginez aisément combien
+était grande l’allégresse de M. Thury ! Bien loin de
+presser les travaux dans la maison du pasteur, il cherchait,
+au contraire, à les traîner en longueur, tant il
+craignait, si M. Asseler s’éloignait de lui, que sa vengeance
+parût moins éclatante à tous les yeux. Je me
+demandais, toutefois, comment Mme Thury s’accommodait
+de la présence, sous son toit, du ménage
+Asseler. Oh ! Mme Thury ne pensait point comme les
+gens qui n’aiment pas que Dieu existe ! C’était une
+personne d’esprit droit, de ferme bon sens, très attachée
+à ses devoirs domestiques, très « femme de ménage »
+et que son mari n’avait point convertie à ses
+haines. Elle fréquentait l’église, assistait à la messe le
+dimanche et il n’était point rare qu’elle vînt à vêpres.
+Quand je passais à côté d’elle, dans la rue, je la saluais
+toujours, de ce large coup de chapeau, de cette demi-inclination
+du corps, de ce sourire à la fois digne et
+déférent que les ecclésiastiques ont accoutumé d’offrir
+aux personnes qu’ils honorent. Mme Thury ne dédaignait
+même pas de converser avec ma domestique :
+quand, d’aventure, elle la rencontrait au marché ou à
+la sortie de l’église, elle s’enquérait de ma santé et
+allait même jusqu’à révéler à Prudence quelque recette
+de cuisine simple autant que précieuse. L’épouse de
+M. le maire souffrait de nous savoir en guerre, son
+mari et moi, et de ne pouvoir établir l’harmonie entre
+l’Église et l’État. Elle n’approuvait pas les petites persécutions
+que M. le maire inventait pour me châtier et
+elle s’efforçait, par tous les moyens, de me faire comprendre
+qu’elle les déplorait. Mme Thury avait pris à
+tâche de me contraindre à pardonner les péchés de
+M. Thury : curieux exemple de solidarité conjugale,
+c’était l’époux qui commettait les « gaffes » et c’était
+l’épouse qui m’envoyait les excuses. Je les accueillais
+toujours, ces « excuses » ; elles m’arrivaient, du reste,
+sous une forme avenante. Quand M. le maire s’était
+abandonné à quelque incartade anticléricale, comme
+l’interdiction des processions, Mme Thury m’envoyait,
+en grand secret, des pots de miel et de confiture.
+C’était une façon de dire : « Allons, monsieur le curé,
+soyez charitable : il n’est pas aussi méchant qu’il en
+a l’air, point de représailles ! » La pauvre femme — après
+l’aventure du mannequin surtout dont elle m’attribuait,
+très injustement, l’honneur — me croyait
+vindicatif. Elle tremblait que je ne fisse entendre du
+haut de la chaire, à la grand’messe du dimanche, devant
+toute la paroisse, une protestation véhémente et
+passionnée. Elle n’était point aussi savante dans les
+textes canoniques qu’un « docteur <i lang="la" xml:lang="la">in utroque</i> » : elle
+se méprenait étrangement sur mes droits en même
+temps que sur mes intentions. Mme Thury était convaincue — je
+l’ai su depuis — qu’un beau jour j’allais
+excommunier solennellement son mari. C’était
+pour éloigner ce moment redoutable, pour tempérer
+l’amertume de mon âme, qu’elle me faisait apporter,
+sans y mettre aucune pensée symbolique, tant de
+douces choses. Je ne sais pourquoi, mais quand je recevais
+les pots de miel et de confiture, je songeais,
+malgré moi, à une savoureuse anecdote que M. l’abbé
+Blampignon nous conte dans un de ses doctes livres.
+Sous Henri III, roi de France, un prédicateur qui s’appelait
+Guillaume de Ruzé s’évertuait, paraît-il, à bafouer,
+en chaire, les vices, les travers, les ridicules du
+roi — il n’avait que l’embarras du choix ; — à se railler
+des allures, des « fraises », du bilboquet, des singes, des
+mignons du souverain. Pour lénifier l’humeur de Guillaume,
+Henri III lui envoyait du sucre, du cotignac,
+des confitures de miel. Le roi finit même par nommer
+le prédicateur satirique à un évêché de province, en lui
+recommandant expressément de se tenir dans son
+diocèse et de paraître le moins souvent possible à
+Paris. Soyez bien convaincu que Mme Thury ne connaissait
+pas les ouvrages de M. l’abbé Blampignon,
+mais, dans la candeur de son âme, elle copiait, elle
+aussi, la diplomatie d’un roi de France. Si même elle
+eût eu pouvoir pour m’élever à un évêché, elle m’eût,
+de tout cœur, donné l’investiture par l’anneau et la
+crosse.</p>
+
+<p>M. et Mme Asseler étaient depuis huit jours à peine
+les hôtes de M. le maire, quand je reçus de Mme Thury
+un pot de confitures de raisiné : il était vaste.</p>
+
+<p>— Pour sûr qu’il y en a bien cinq livres ! s’écria ma
+servante.</p>
+
+<p>— Mais, Prudence, dis-je, qu’allons-nous faire de
+toute cette sucrerie ?</p>
+
+<p>— Ah bien ! vous pouvez le demander, monsieur le
+curé ! C’est dans huit jours l’adoration perpétuelle à
+Romenay. Vous allez donner à dîner à MM. les curés
+du canton. C’est qu’ils les trouvent rudement bonnes
+les confitures de la <i>mairesse</i>, les « excuses » comme vous
+les appelez ! (C’était une métaphore que nous avions
+commise, l’abbé Rosette et moi : nous appelions ainsi
+les confitures de Mme Thury.) Quand ces messieurs
+viennent déjeuner chez nous, la première parole qu’ils
+m’adressent, c’est : « Prudence, allez-vous nous offrir
+des excuses aujourd’hui ? »</p>
+
+<p>Le pot de raisiné, dans les circonstances où il m’était
+envoyé, avait son éloquence. Il voulait dire ce vaste
+pot de confiture : « Monsieur le curé, si j’héberge des
+hérétiques, croyez bien que ce n’est pas pour mon
+plaisir ; c’est par ordre de mon maître : que ces confitures
+en rendent témoignage ! » Le jour de l’adoration
+perpétuelle, je reçus à ma table une dizaine d’ecclésiastiques
+du doyenné. Les « excuses » de M. le maire
+furent trouvées savoureuses et on les célébra dignement.
+Si vous étiez tenté, lecteur, de m’incriminer, de
+trouver malséante la facilité avec laquelle j’acceptais
+les présents faits par Mme Thury, à l’insu de son mari,
+je vous préviens que vous auriez tort ! Pour dire vrai,
+j’eusse cent fois mieux aimé ne rien recevoir. J’accueillais
+les petits envois par déférence pour Mme Thury
+à qui je n’eusse pas voulu, pour rien au monde, infliger
+un affront et donner une leçon de délicatesse. Si
+après ce que je vous dis, vous tenez absolument à vous
+scandaliser, à votre aise et tant pis pour vous !</p>
+
+<p>Je compatissais aux inquiétudes et aux ennuis de
+Mme Thury, d’autant que le séjour de M. et Mme Asseler
+chez le maire se prolongeait. Les réparations, dans
+la maison que devait habiter le pasteur, avançaient
+lentement. Quelques dames de Romenay, fines bavardes
+s’il en fut, commençaient à deviser de l’« impatience »
+où était Mme Thury de voir le ménage
+Asseler quitter son foyer. D’aucunes même affirmaient
+qu’elle leur en avait fait confidence en leur recommandant
+de garder le secret. Cette cohabitation avec
+M. et Mme Asseler n’était, en somme, pour Mme Thury,
+qu’un désagrément. Hélas ! la pauvre femme devait
+connaître d’autres tourments ! Un jour du commencement
+de septembre, je fus informé que le pasteur avait,
+la veille même, pris possession de sa maison, qu’il
+habitait maintenant en face du presbytère. Il y était
+installé depuis une semaine à peine, quand, un soir,
+entre six heures et sept heures, — c’était le 8 septembre,
+jour de la Nativité, je m’en souviens très exactement — la
+voiture de M. Thury s’arrêta devant la grille du
+presbytère et Jean Raffin, le domestique de M. le maire,
+en descendit avec précipitation. Je venais de prendre
+mon dîner et me promenais, à ce moment-là, dans le
+petit jardin qui précède la maison. J’allai ouvrir la porte.</p>
+
+<p>— Que désirez-vous, Jean ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, me dit Jean Raffin d’une voix
+grave, M. Thury a été frappé, vers quatre heures de
+l’après-midi, d’une attaque d’apoplexie. Mme Thury
+m’envoie vous chercher. Pourriez-vous venir immédiatement ?</p>
+
+<p>— Je vous accompagne.</p>
+
+<p>Deux minutes après, j’étais assis à côté de Jean
+Raffin dans la voiture de M. Thury. En traversant la
+place de l’église, je vis un groupe d’hommes qui causaient
+avec une grande animation, devant la porte du
+<i>Café de la Lumière</i>. C’étaient les amis politiques de
+M. le maire qui s’entretenaient de la catastrophe et de
+ses conséquences. En m’apercevant dans la voiture,
+ils se regardèrent étonnés et j’entendis l’un d’eux qui
+disait à haute voix :</p>
+
+<p>— Le maire est un capon : il n’ose pas mourir sans
+que le curé lui fasse ses signes de croix !</p>
+
+<p>M. Thury habitait à trois kilomètres de Romenay
+une maison qu’il avait, vingt ans auparavant, acquise
+d’un industriel ruiné et qu’on nommait, dans le pays,
+« le château du Grillon ». (M. le maire ne protestait pas
+contre cette qualification seigneuriale : il laissait dire.)
+C’était un vaste bâtiment de style moderne, c’est-à-dire
+qu’il rappelait la caserne et l’usine par ses proportions
+démesurées, sa façade nue et blanche, ses
+fenêtres horriblement symétriques, sa toiture en larges
+tuiles rouges. Tandis que la voiture roulait sur le chemin
+qui conduit au « Grillon » je m’entretenais avec
+Jean Raffin. J’appris de lui que M. Thury, en rentrant
+d’une promenade à pied, s’était tout à coup affaissé
+sur le parquet de la salle à manger. On l’avait relevé
+très pâle, inerte, sans connaissance. Mme Thury était
+accourue, avait fait porter son mari sur un lit et envoyé
+chercher le D<sup>r</sup> Garot. Le médecin, après examen
+du malade, avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer.</p>
+
+<p>— Les médecins sont toujours ainsi, ajouta Jean
+Raffin. Ils ne veulent pas se compromettre. Ah ! je sais
+bien moi qu’il n’y a pas d’espoir : c’est une attaque
+d’apoplexie. Mon père en est mort. M. Thury est perdu.
+Quel dommage ! un si brave homme !</p>
+
+<p>— Mais, M. le maire était-il toujours sans connaissance
+quand vous êtes parti ?</p>
+
+<p>— Il commençait à s’agiter un peu, à ouvrir les
+yeux. Mais bast ! c’est une maladie qui ne pardonne
+pas ! Mme Thury, qui est dévote comme vous savez, a
+pris sur elle de vous faire avertir. Elle veut que son
+mari reçoive les sacrements. Je ne vous le cache pas,
+monsieur le curé, si mon maître a retrouvé la raison et
+s’il vous reconnaît, je me demande comment il vous
+recevra. Ah ! dame ! les curés et lui !… Mme Thury a
+fait appeler l’autre médecin de Romenay, le D<sup>r</sup> Martinet :
+il doit nous suivre. Pour ce qu’ils feront à eux
+deux !</p>
+
+<p>Après vingt minutes de route, la voiture s’arrêtait
+devant les grilles. Des chiens aboyaient. Une vache et
+une chèvre broutaient l’herbe de la pelouse qui s’étend
+devant la maison. C’était l’heure du crépuscule, et déjà,
+les ombres s’allongeaient sur les prairies circonvoisines.
+L’immense château, dont toutes les persiennes
+étaient closes, avait cet aspect désolé et morne des
+maisons où s’abrite une agonie et autour desquelles on
+croit voir rôder la mort. Parfois, la nature, pour ne
+pas outrager la souffrance des hommes, s’attriste avec
+eux, et le poète ne nous abuse point, qui nous dit que
+les choses ont des larmes. Je pénétrai dans le château
+et une bonne m’introduisit dans une vaste pièce meublée
+de vieux bahuts, de chaises, de fauteuils dépareillés
+et qu’elle appela le « salon ». J’y étais depuis près
+d’une heure, sans que personne fût venu troubler mes
+méditations, quand la porte du salon s’ouvrit : j’entendis
+une voix de femme qui disait : « Pardon, monsieur,
+je vais vous éclairer », et la servante entra apportant
+une lampe allumée. Un homme la suivait que
+je reconnus aussitôt : c’était M. Asseler, ministre protestant
+à Romenay. Je me levai du fauteuil où j’étais
+assis : le pasteur et moi, nous nous saluâmes par une
+inclination de tête. La servante déposa la lampe sur la
+cheminée et nous laissa seuls. M. Asseler prit place sur
+le canapé. Le silence s’appesantit sur nous. On n’entendait,
+dans le salon, que le tic tac de la pendule et,
+par instants, un bruit de pas discrets dans une pièce
+voisine. Parfois, mes yeux se rencontraient avec ceux
+de M. Asseler qui exprimaient la gêne, l’hésitation. Enfin,
+après un quart d’heure, M. le pasteur prit la parole ;
+d’une voix affable, dont la douceur me plut, il dit :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, mon inquiétude est si grande,
+je suis dans des transes telles, que vous me permettrez
+de vous demander si nous pouvons encore garder
+quelque espoir. Est-ce vraiment une attaque d’apoplexie ?</p>
+
+<p>— Monsieur, répondis-je, je serais très heureux de
+pouvoir vous rassurer, mais je ne puis vous apprendre
+rien que vous ne connaissiez déjà. Mme Thury m’a
+prié de venir. Je suis accouru et me voici dans ce salon,
+depuis plus d’une heure, sans que je sache ce qui se
+passe autour de nous. Que faut-il penser ? Je l’ignore.
+Mme Thury est informée de ma présence. Sans doute
+n’a-t-elle pas cru que le moment était venu de me
+faire appeler. J’attends, comme c’est mon devoir. Je
+suis même tout disposé à passer ici la nuit.</p>
+
+<p>— Je voudrais pouvoir faire comme vous, dit le pasteur.
+Dès la première nouvelle de la catastrophe, je suis
+parti pour le château du Grillon. Je voulais savoir par
+moi-même si l’état de M. Thury était aussi désespéré
+qu’on le disait et pour offrir mes consolations affectueuses
+à la famille, si un malheur était arrivé. Il me
+sera impossible de rester au château cette nuit comme
+je l’eusse tant souhaité. Ma femme a des frayeurs :
+elle est seule dans la maison, seule avec la bonne. Elle
+passerait une nuit de tortures, si elle ne me voyait pas
+rentrer. Et pourtant, je voudrais prouver ma gratitude,
+mon dévouement à une famille qui fut pour nous si
+bienveillante et me rendit de grands services quand
+j’arrivai à Romenay.</p>
+
+<p>— Monsieur, dis-je, si vous êtes contraint de quitter
+le château avant moi, je ferai part de vos regrets à
+Mme Thury.</p>
+
+<p>Le silence s’alourdit de nouveau sur nous. Le pasteur
+tenait les yeux fixés sur les fleurs du tapis qui couvrait
+la pièce. Moi, je regardais obstinément la porte du
+salon, croyant toujours la voir s’ouvrir. Une demi-heure
+se passa ainsi. Enfin, nous vîmes entrer dans le
+salon et s’avancer vers nous M. Maximilien Thury. Il
+nous dit, s’adressant au pasteur et à moi :</p>
+
+<p>— Il y a du mieux. Mon père nous a reconnus et a
+fait quelques mouvements. C’est, je crois une congestion
+simple, au moins selon l’avis d’un des médecins
+qui nous donne de l’espoir. Il n’y a certainement pas
+danger immédiat. Ma mère qui, vous le comprenez, ne
+peut quitter la chambre du malade, m’envoie vers
+vous pour vous remercier de votre démarche et vous
+dire combien elle en a été touchée. Elle prie M. le curé
+de Romenay de bien vouloir l’excuser et exprime à
+M. le pasteur protestant sa gratitude.</p>
+
+<p>— Madame votre mère, dis-je, n’a pas à s’excuser.
+Veuillez lui dire combien je me réjouis de savoir
+M. Thury hors de danger et qu’elle n’hésite pas à me
+faire appeler, le jour comme la nuit, si ma présence
+devient nécessaire.</p>
+
+<p>M. Maximilien nous dit que le cocher étant allé à
+Romenay pour y chercher les médicaments ordonnés
+par le docteur, il ne pouvait nous faire reconduire
+immédiatement, mais que si, toutefois, nous avions le
+loisir d’attendre le retour de Jean Raffin, il serait heureux
+de nous éviter une heure de marche. M. Asseler
+et moi refusâmes cette offre, alléguant que la route
+n’était pas longue, que la nuit était claire, que nous
+pouvions, sans fatigue, nous rendre à pied jusqu’à
+Romenay. M. Maximilien nous reconduisit jusqu’à la
+porte du salon et nous quitta après avoir serré la main
+du pasteur et m’avoir fait un salut de la tête. En descendant
+le grand escalier, nous nous rencontrâmes
+avec le D<sup>r</sup> Martinet qui sortait de la chambre du malade.</p>
+
+<p>— Eh bien, docteur, lui dis-je, c’est une congestion
+simple, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Le D<sup>r</sup> Martinet haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Une congestion simple ! s’écria-t-il. C’est le D<sup>r</sup> Garot
+qui a émis cette fameuse idée ! C’est de lui probablement
+que vous la tenez ! Une congestion simple ! Je
+vous demande un peu ! Une congestion simple ! Qu’est-ce
+que c’est que ça ? Mais que voulez-vous que dise ce
+vieux rebouteux ? Pour faire un diagnostic, il faut
+avoir un cerveau : si Garot trépasse avant moi, je
+serai bien curieux d’assister à son autopsie. Le diable
+m’emporte si je sais ce qu’on va trouver à la place du
+cerveau ! Cet être-là, c’est un zoophyte !</p>
+
+<p>Et le D<sup>r</sup> Martinet descendit précipitamment les marches
+de l’escalier en élevant au-dessus de sa tête des
+bras indignés et en s’écriant :</p>
+
+<p>— Une congestion simple ! Une congestion simple !
+Ah ! quelle bourrique !</p>
+
+<p>Dans le vestibule, nous nous trouvâmes face à face
+avec le D<sup>r</sup> Garot, l’infortuné médecin qui, au dire de
+son confrère, manquait de cerveau.</p>
+
+<p>— Eh bien, docteur, demandai-je, rien de très
+grave ?</p>
+
+<p>— Une congestion simple, fit-il. Cet idiot de Martinet
+qui parle de maladie de cœur, de syncope. Enfin,
+qu’importe l’avis de cet impulsif, de ce vésanique, de
+ce bidon d’alcool ! Avant un an, il portera la camisole
+de force. Enfin ! Messieurs, je vous quitte, je vais
+parler à Mme Thury.</p>
+
+<p>Sur ces mots, le D<sup>r</sup> Garot se dirigea vers l’escalier
+qu’il gravit en courant.</p>
+
+<p>L’heure n’était pas au rire, mais le pasteur et moi,
+nous n’osions pas nous regarder, tant nous craignions
+de perdre notre gravité ! Après avoir franchi la grille
+du château, nous prîmes, sans nous séparer, la route
+de Romenay. La situation tournait résolument au
+pittoresque. « Quel propos tenir ? » me demandais-je.
+« Comment rompre ce silence pénible ? » se disait assurément
+le pasteur. Oui, que peuvent bien se raconter
+un ministre protestant et un prêtre catholique romain
+qui ne se connaissent point, qui n’ont jamais été présentés
+l’un à l’autre, qui n’ont pas échangé dix phrases
+en leur vie, qu’un hasard a réunis et qui marchent
+ensemble sur une route, à travers champs, vers dix
+heures du soir ? J’eus une inspiration que je vous
+dévoile et dont vous pourrez, le cas échéant, faire votre
+profit.</p>
+
+<p>Il vous est certainement arrivé, lecteur, — beaucoup
+plus souvent qu’à moi, je n’en doute pas, — d’assister
+à un repas ou d’être assis dans un salon, alors qu’une
+conversation asthmatique suffoquait à tout bout de
+phrases et s’entrecoupait, à chaque instant, de silences
+affligeants. Vous vous surmeniez l’esprit vainement
+pour trouver quelques idées présentables que vous
+puissiez marier à des mots congrus, et vos voisins et
+la maîtresse de la maison se livraient au même labeur
+douloureux et inutile. Soudain, quelqu’un s’avisait-il
+de railler les médecins et de dénombrer les mésaventures
+de la médecine, la conversation se vivifiait aussitôt.
+Les langues frétillaient de joie et les boutades
+éclataient d’elles-mêmes. Chacun connaissait un médecin
+qui ne l’avait pas guéri, et c’était un défilé
+d’anecdotes amères où une bévue commise par un médecin
+servait de prétexte à rajeunir des moqueries qui
+ont commencé bien avant Jean-Baptiste Poquelin et
+qui n’ont pas cessé depuis. Si, d’aventure, la chance
+voulait qu’il y eût parmi les invités l’éternel vieux
+monsieur de quatre-vingts ans qui a été réformé au
+conseil de revision pour phtisie de troisième degré et
+qui dit si bien avec son sourire si fin : « Vous voyez,
+moi je suis un de leurs « condamnés », oh ! alors, toute
+gêne s’envolait et les mots roulaient, et les phrases
+aiguës sifflaient, et la mêlée des anecdotes devenait
+générale, et la maîtresse de maison était sauvée.
+(Pourquoi donc, pour le dire en passant, les médecins
+ne croient-ils pas au miracle ? Eux qui, tous les jours,
+accomplissent le miracle, renouvelé de saint François
+d’Assise, de faire parler les bêtes ?) Tandis que je cheminais
+à côté du pasteur protestant, sur la route de
+Romenay, je résolus, dans ma détresse, d’user de ce
+stratagème qui — vous goûterez, sans doute, la saveur
+de cette humble rectification — ne réussit pas qu’entre
+imbéciles :</p>
+
+<p>— Vous ne trouvez pas, monsieur le pasteur, dis-je,
+que les philosophes nous la baillent belle quand ils
+nous content que la religion divise et que la science
+unit ! Voyez un peu nos médecins de Romenay ! La
+vérité, pour eux, c’est le contraire de ce qu’affirme
+le confrère.</p>
+
+<p>— Nous en avons eu la preuve, fit M. Asseler d’une
+voix qui riait.</p>
+
+<p>Je lui servis alors, en les assaisonnant d’ironie, mille
+petits faits plaisants dont nos médecins de Romenay,
+le D<sup>r</sup> Martinet et le D<sup>r</sup> Garot, étaient les héros. J’appris
+au pasteur que, dans notre ville, les maladies se
+divisaient politiquement en deux grandes familles qui
+n’avaient entre elles aucune affinité : les maladies conservatrices
+et les maladies radicales. Le D<sup>r</sup> Martinet ne
+savait traiter que les premières, celles qui s’attaquaient
+à un organisme miné par les idées réactionnaires.
+A ces maladies-là, le D<sup>r</sup> Garot ne connaissait rien
+de rien, mais sa cécité intellectuelle disparaissait
+d’elle-même quand le mal s’abattait sur un sujet livré
+au radicalisme, et c’était au tour du D<sup>r</sup> Martinet de
+devenir aveugle. Nos deux thérapeutes passaient leur
+vie à s’excommunier l’un l’autre, à se traiter mutuellement
+de « rebouteurs », de « dentistes ». Et les malades
+mouraient, sans avoir la consolation, avant de quitter
+ce monde, d’apprendre si le microbe qui les tuait était
+conservateur, radical ou opportuniste, — pardon, progressiste !</p>
+
+<p>Le pasteur riait. L’homme que vous faites rire par
+vos discours est à moitié déjà votre ami et vous-même,
+flatté dans votre vanité de conteur, vous êtes pris peu
+à peu par la sympathie. M. Asseler ne crut pas devoir
+être en reste avec moi. Lui aussi avait fait, dans les
+vastes champs des ridicules médicaux, sa cueillette de
+petites anecdotes. Il me l’offrit. Et ne croyez pas qu’il
+parlât avec une voix de catastrophe, une voix funèbre
+et prêcheuse qui sortait des profondeurs. Nenni : elle
+était souple, onctueuse, la voix de M. le ministre du
+Saint Évangile, et, aux bons endroits, elle savait devenir
+joviale, comme il convenait. Aussi, plus de défiance
+entre nous, plus de contrainte. Nous causions
+en amis. Sous la clarté douce de la lune, nous marchions
+d’un pas alerte et régulier. Notre ombre cheminait à
+côté de nous et se détachait nettement sur la route
+blanche. Nous cessions de converser pendant de courts
+instants, et je suis sûr que le pasteur mettait à profit,
+comme moi, ces silences pour coordonner ses impressions
+et tenter de se faire une opinion sur son compagnon
+de route. Je pensais, moi : « Mon Dieu, ce pasteur
+huguenot ne m’est déjà pas si antipathique ! A en juger
+par les apparences, il doit jouir d’une âme débonnaire.
+Je suis à peu près certain que si j’étais tombé, il y a
+deux siècles, dans un clan de Camisards, il eût supplié
+qu’on ne m’écharpât pas et il eût cherché dans la Bible
+des textes lénitifs pour calmer ces cruels hommes.
+« Ce gros papiste, devait se dire M. Asseler, n’a pourtant
+point l’air si meurtrier ! Je suis à peu près convaincu
+que, le jour de la Saint-Barthélemy, celui-là
+ne se fût pas posté à une fenêtre du Louvre, pour de là
+canarder ces bons huguenots. » Tout à coup, le pasteur
+demanda :</p>
+
+<p>— Fumez-vous, monsieur le curé ?</p>
+
+<p>— Hélas ! répondis-je avec un soupir, mes remords
+sont là qui disent : oui !</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre de vous offrir une
+cigarette ?</p>
+
+<p>— Mais, j’y pense ! m’écriai-je. J’ai par là, dans les
+profondeurs de mes poches, quelques vieux cigares qui
+ne sont point si haïssables. Ils me furent donnés récemment
+par un confrère qui revenait de Belgique et
+qui les introduisit en fraude. Vous me feriez grand
+plaisir si vous vouliez en accepter un. Ils sont excellents
+puisqu’ils sont de contrebande : le fisc ne les a
+pas flétris.</p>
+
+<p>— Très volontiers, fit le pasteur.</p>
+
+<p>Je lui passai l’étui qui contenait les cigares : il en
+prit un et me remercia. Moi-même je me servis et,
+avant de remettre l’étui en poche :</p>
+
+<p>— Le malheur, dis-je, c’est que je n’ai pas d’allumettes.</p>
+
+<p>— Oh ! fit le pasteur, rassurez-vous, monsieur le
+curé ! J’ai des allumettes, et je dois ajouter : des allumettes
+de contrebande. A notre dernier voyage en
+Angleterre, au mois de juin dernier, ma femme est
+rentrée en France, toute bardée intérieurement de
+petites boîtes qui contenaient des allumettes.</p>
+
+<p>Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre de grands efforts
+pour comprimer nos rires.</p>
+
+<p>— Dans tout Français, dis-je, il y a un contrebandier
+qui sommeille. Si la douane n’existait pas, il faudrait
+l’inventer, pour avoir la joie de frauder.</p>
+
+<p>Nous allumâmes nos cigares belges avec des allumettes
+anglaises et nous reprîmes notre marche. A tout
+instant, un nuage de fumée s’échappait de notre bouche
+et s’élevait dans l’air, devant nous.</p>
+
+<p>Tout en fumant et en devisant, nous étions arrivés
+au « chêne des bergers ». Là, presque simultanément,
+nous nous arrêtâmes et nous cessâmes de parler, comme
+pour nous recueillir dans la contemplation du spectacle.
+C’était une nuit de clarté, de sérénité. Au-dessus
+de nous, l’éternelle enchanteresse, la lune qui s’invite
+toujours à ces fêtes du silence, trônait avec cette majesté
+familière, cette grâce un peu lourde que vous lui
+connaissez. On eût dit une grave et douce souveraine
+qui vient donner audience à son peuple, le peuple souriant
+des étoiles. Nous étions sur la cime d’un coteau
+qui domine Romenay. Une brume opaque planait sur
+la vallée et couvrait la petite ville. Seul, déchirant le
+blanc suaire qui enveloppait Romenay, le clocher de
+mon église montait dans l’infini : il semblait que, de sa
+pointe, il allait percer la voûte bleue et réveiller quelque
+constellation paresseuse endormie dans l’empyrée.
+On entendait, dans la vallée, la chanson de la Vireuse
+qui disait aux étoiles sa joie de courir librement sur
+les cailloux. J’aime la lune : malgré toutes les brouettées
+de littérature que les gens de plume ont déversées
+sur nous, à cause d’elle, ils ne sont pas parvenus
+à me la rendre odieuse. J’aime la lune et tous les paysages
+qu’elle ennoblit. J’admirais silencieusement. Je
+sortis tout à coup de mes contemplations et, désignant
+Romenay perdu dans la brume :</p>
+
+<p>— Voyez, monsieur le pasteur, dis-je, nos ouailles
+dorment derrière ce rideau. Si on ne croirait pas qu’un
+bienfaisant génie a jeté sur eux ce grand voile blanc
+pour défendre leur sommeil contre les frôlements
+d’ailes des oiseaux sinistres qui se lamentent la nuit
+dans les bois et que nos Romenaisiens redoutent, parce
+qu’à les en croire, ce sont des messagers de mort !
+Pauvres Romenaisiens ! Dès l’aube, ils ont travaillé.
+Ils recommenceront demain, ils recommenceront jusqu’à
+leur dernier jour. Tous les matins, au chant du
+coq, ils iront se courber sur le même labeur ; tous les
+ans, à la même époque, ils traceront le même sillon
+dans les mêmes champs, jusqu’au jour où la charrue
+s’échappera de leurs mains. Si nous n’étions pas là
+pour faire luire sur eux une clarté d’au-delà, un rayon
+d’éternité, ne devraient-ils pas envier le sort de ce
+cheval, de ce bœuf qu’ils conduisent au labour, de ces
+bêtes de somme qui, si elles travaillent comme eux, ne
+vivent du moins que quelques années et s’en vont plus
+tôt qu’eux dans le repos de la mort ! Savez-vous,
+monsieur le pasteur, que notre mission est belle ! Nous
+venons au milieu d’eux leur enseigner une conception
+de la vie qui les aide à porter le poids des jours ; — sans
+cette lumière, la vie, pour eux, comme pour nous,
+ne serait qu’un problème saugrenu, qu’une farce obscure. — Nous
+venons pour leur donner une explication
+de la souffrance et de la mort, ces deux grandes
+énigmes qui tourmentent toutes les intelligences, les
+plus hautes et les plus infimes. Nous tentons de les
+arracher à la matière, pour faire resplendir en eux
+l’idée que le Maître a donnée au monde, qu’il a livrée
+à des pêcheurs du lac de Tibériade.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, notre mission est belle ! fit le pasteur
+qui semblait inquiet, pressé de continuer la route.</p>
+
+<p>Nous reprîmes notre marche :</p>
+
+<p>— Je vous demanderai, monsieur le curé, dit
+M. Asseler, de nous hâter, si vous le voulez bien. Ma
+femme pourrait s’impatienter.</p>
+
+<p>— Comment donc ! m’écriai-je. Peut-être, par ma
+lenteur, suis-je cause d’un grand retard ? Vous auriez
+dû me prévenir, monsieur le pasteur ! En tout cas, vous
+voudrez bien m’excuser. Je ne suis point habitué à
+compter avec les si légitimes impatiences d’une épouse.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est vrai ! fit en souriant M. Asseler : vous
+ne connaissez point les exigences de la vie conjugale ;
+mais aussi, ajouta-t-il, d’une voix où il n’était point
+malaisé de découvrir une petite nuance de pitié, vous
+en ignorez les joies, les consolations… qui sont grandes !</p>
+
+<p>— Ah ! j’en suis totalement privé ! fis-je d’un ton
+enjoué. Ma vie, sous quelques rapports, — côté du
+cœur, côté tendresse, — est un peu celle des cénobites.
+Je pourrais m’appliquer cette parole de l’Écriture :
+<i lang="la" xml:lang="la">Sicut passer solitarius in tecto.</i></p>
+
+<p>— Ah oui ! s’écria le pasteur qui s’apitoyait, vous
+êtes bien, selon l’expression biblique, « le passereau
+solitaire sur un toit ! » Point d’épouse, point d’enfants,
+point d’amour. Vous n’aimez point : vous n’êtes point
+aimé ! Vous ne savez point quel réconfort nous goûtons
+à sentir auprès de nous une affection vigilante.
+Tenez, monsieur le curé, un exemple : quand il vous
+arrive un de ces mille petits accidents de la vie quotidienne,
+de glisser sur un parquet trop bien ciré, de
+vous abattre dans un escalier à la suite d’un faux pas,
+que faites-vous ?</p>
+
+<p>— Ma foi, dis-je simplement, je me ramasse et je
+geins, s’il y a lieu.</p>
+
+<p>— Oh ! moi, reprit le ministre, avec une certaine candeur,
+c’est une autre affaire ! Ma femme est là, dans la
+maison. Je la vois qui accourt les yeux pleins d’angoisse ;
+je l’entends qui, d’une voix oppressée par
+l’émotion, me demande : « T’es-tu fait mal, mon ami ? »
+Voilà des joies que vous ne connaissez pas !</p>
+
+<p>— Des joies ! comme vous y allez !</p>
+
+<p>— Oui, des joies, dit M. Asseler. Monsieur le curé,
+vous allez, sans doute, rire de ma niaiserie, mais je
+l’avoue : parfois, je souhaiterais qu’il m’arrivât quelque
+accident bénin, une chute, une blessure, rien que
+pour juger de l’affliction de ma femme et aussi de son
+affection, rien que pour être cajolé et dorloté par elle,
+rien que pour sentir ses mains douces passer maternellement
+sur l’endroit douloureux.</p>
+
+<p>— Ah ! mais, fis-je, voilà de folles envies qui jamais
+ne me viennent ! La semaine dernière, j’ai dégringolé
+trois marches de mon escalier. Prudence, ma vieille
+servante, qui pétrissait de la pâte dans la cuisine, est
+accourue, les manches retroussées, les mains enfarinées,
+et s’est écriée : « Rien de cassé au moins ? » puis,
+voyant que je me tenais droit sur mes jambes, elle est
+retournée à sa galette, sans plus de cérémonie.</p>
+
+<p>— La vie d’un célibataire est bien triste, dit le pasteur
+hochant la tête.</p>
+
+<p>Manifestement, M. le pasteur protestant me plaignait
+de n’avoir point d’épouse.</p>
+
+<p>Nous n’avions plus que trois cents mètres à parcourir
+avant d’arriver à Romenay. Tandis que nous
+descendions dans la vallée, M. le ministre me faisait
+l’esquisse des félicités conjugales. Je fus, tout
+d’abord, un peu surpris, je l’avoue, de voir l’obstination
+que mettait M. Asseler à célébrer devant un
+inconnu, un « vieux garçon », le bonheur des gens
+mariés ; mais comme, en somme, je suis aussi futé
+qu’un autre, je ne fus pas long à comprendre. M. le
+pasteur ne tarda pas, en effet, à se donner en exemple :
+il me parla de son épouse qui était la joie, le soleil de
+sa vie. Ah ! ils sont bien tous les mêmes, messieurs les
+amoureux ! Il faut qu’à tout propos, et hors de propos,
+ils entretiennent leurs amis, les inconnus, les indifférents,
+le monde entier du cher objet. La tactique de
+M. Asseler tendait à ce but. Je n’étais pour lui, dans
+la circonstance, qu’une oreille prête à recevoir les paroles
+de pieux enthousiasme. Un amoureux souffre
+quand il ne peut déverser son admiration : j’étais tout
+heureux de pouvoir soulager un pasteur de la religion
+prétendue réformée en lui prêtant le ministère de mon
+attention. M. Asseler devenait lyrique : « Cette femme,
+pensais-je, doit être le tabernacle de toutes les vertus,
+des plus exquises parmi les perfections morales. »</p>
+
+<p>Quand nous arrivâmes sur la place de l’église,
+M. Asseler n’avait point terminé le dénombrement
+des séductions physiques et morales de son épouse et
+nous allions nous séparer ! Comme je voulais lui
+donner le loisir de me signaler tous les attraits de sa
+femme, sans en omettre un seul, je m’arrêtai à l’entrée
+de la place et le pasteur, s’associant à mon intention,
+m’imita aussitôt. Nous nous tenions ainsi en face de
+la maison qu’occupait M. Asseler. Une fenêtre, au
+premier étage, était éclairée ; mais le pasteur, dans
+l’élan de son discours, ne semblait pas s’en apercevoir.</p>
+
+<p>— Oui, me disait-il, je dois bénir la Providence qui
+a placé à mon foyer une épouse comme la mienne.
+Quand je cherche dans la Bible une femme à qui je
+puisse la comparer, je…</p>
+
+<p>A ce moment, la fenêtre qui était éclairée au premier
+étage de la maison du pasteur s’ouvrit brusquement,
+une forme blanche apparut et, dans le silence,
+une voix dit :</p>
+
+<p>— C’est toi, Raphaël ?</p>
+
+<p>— Oui, chérie, répondit M. Asseler.</p>
+
+<p>— Ah ! reprit la voix où perçaient quelques notes
+aigres, ce que c’est pourtant qu’un homme ! Quand
+c’est loin de la maison, ça ne pense plus à rien ! Voilà
+qu’il est minuit ! Est-ce que c’est une heure pour laisser
+une femme ! Moi, je m’embête ici comme une croûte
+derrière une malle !</p>
+
+<p>— J’y vais, j’y vais, fit le pasteur qui demandait
+grâce.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers moi :</p>
+
+<p>— Voici ma femme qui s’impatiente, me dit-il. Vous
+ne connaissez point ces émotions, monsieur le curé.
+Vous êtes un vieux célibataire.</p>
+
+<p>— Oui, fis-je en riant, un pauvre passereau, <i lang="la" xml:lang="la">passer
+solitarius</i>.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes, après nous être serré la main.
+Et, lançant au vent de la nuit les suprêmes bouffées de
+mon cigare belge qui rendait le dernier soupir, je me
+dirigeai vers le presbytère et j’entrai allégrement dans
+mon nid de passereau solitaire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait
+point. Depuis l’arrivée à Romenay du pasteur protestant,
+ma gouvernante vivait dans l’agitation. J’en
+appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce
+temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces
+ou brûlées ou tournées, auxquelles il eût fallu le génie
+d’un poète décadent pour donner un nom étrange en
+même temps que stupide ! Quand je mettais les pieds
+dans mon jardin, — un jardin dont Le Nôtre n’eût pas
+voulu pour sa cuisinière, — je surprenais Prudence
+qui causait, par-dessus la haie, avec Mme Lenoir, notre
+voisine de droite ; avec Mme Grivot, notre voisine de
+gauche. Ma servante, que la « besogne » attachait au
+logis plus qu’elle ne l’eût souhaité, avait chargé ces
+dames de la ravitailler de commérages. Nos voisines ne
+s’étaient point dérobées à ce devoir de charité : quand
+Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le
+maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir
+et Grivot l’en pourvoyaient avec abondance.
+Si Prudence me voyait paraître à l’entrée du jardin,
+elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en
+tirait précipitamment du « linge à sécher » qu’elle
+étendait, d’un geste brusque, sur la haie. Je m’arrachais,
+très souvent, aux bavardages de Prudence,
+mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi
+que Romenay ne se lassait point d’admirer les toilettes
+de Mme Asseler :</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur le curé ! s’écriait Prudence, les
+belles robes qu’elle porte, Mme Asseler ! Des vertes ! des
+bleues ! des rouges ! Hier, c’était une robe violette. Ma
+parole, la femme du curé protestant était mieux habillée
+que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous,
+pour la confirmation ! Celui que je plains, par exemple,
+c’est le monsieur ! Pauvre cher homme ! Il doit être
+obligé de se serrer le ventre pour payer tout cela ! Il a
+une figure qui me revient, le curé protestant ! Je suis
+sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval
+qui n’a jamais donné un coup de pied à personne !</p>
+
+<p>Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates,
+mais elle ne mentait pas : Mme Asseler, comme la
+femme du notaire l’espérait tout d’abord, n’avait
+point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse
+singularité de ses atours : elle persévérait.
+C’étaient des vêtements d’une élégance bizarre et tourmentée,
+c’étaient des chapeaux volumineux empanachés
+de hautes plumes. Quand vous passiez à côté
+d’elle, dans la rue, Mme Asseler relevait crânement la
+tête et, pour vous regarder, se posait sur les yeux une
+manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit s’appeler
+« face-à-main ». Elle portait suspendue à une longue
+chaîne d’or toute une collection de bibelots étranges
+qui se battaient entre eux et tintinnabulaient tandis
+qu’elle marchait. Surprises et choquées, les femmes
+protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes
+et paisibles, commençaient à dire que l’épouse du
+pasteur manquait vraiment trop de modestie chrétienne
+dans sa tenue, que ses toilettes s’écartaient trop
+de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins parcimonieuses
+d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il
+les méritait et qu’il était digne de la confiance que lui
+témoignait la communauté protestante. M. Raphaël
+Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A l’office, le
+dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec
+éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes
+lumières. En chaire, il prenait une attitude recueillie,
+et dans les élévations à Dieu, dans les prières publiques,
+dans les exhortations à la vertu et au repentir,
+il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au
+cœur, il édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait
+aux enfants, il savait s’exprimer avec une
+clarté, une simplicité qui séduisaient l’intelligence des
+petits.</p>
+
+<p>Et par qui donc étiez-vous si bien informé ? me demanderez-vous.
+Et par qui l’eussé-je été, sinon par
+Prudence, dont l’avide curiosité attirait à elle tous les
+potins qui vagabondaient dans Romenay ? Un jour,
+ne m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait
+des ravages dans mon troupeau ; qu’une catholique,
+Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne manquait
+point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à
+l’office du temple protestant !</p>
+
+<p>— Mme Cobichet ! m’écriai-je, mais elle assiste très
+régulièrement à la grand’messe, à mon église ! Pas
+plus tard que dimanche dernier, je l’ai vue à sa place
+ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus
+certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune
+qui s’agitait au-dessus de son chapeau m’a donné des
+distractions pendant que je prêchais.</p>
+
+<p>— Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence ;
+mais alors c’est tout simplement que les dames Cobichet
+assistent aux deux offices, à celui du curé protestant
+qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe
+de dix heures.</p>
+
+<p>— Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement
+surpris !</p>
+
+<p>Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de
+raison. M. Cobichet « pharmacien de première classe »,
+que l’abbé Rosette et moi avions surnommé « l’apothicaire
+subtil », — un paroissien que je me reprocherais
+vraiment de ne point vous présenter, — vivait
+dans des transes incessantes. Il était obsédé par la peur
+de voir un jeune pharmacien en quête d’une « situation »
+débarquer à Romenay et y installer une officine.
+Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu
+à gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette
+terreur latente assombrissait son âme et la tenait en
+perpétuelle alarme. Autour de lui, il ne découvrait
+point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A
+Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins.
+Ah ! les médecins de Romenay ! Leur inimitié
+était pour M. Cobichet une cause de telles angoisses ! Il
+devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre,
+leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les
+admirer, les louanger, être toujours de leur avis, encore
+que l’opinion du D<sup>r</sup> Martinet et celle du D<sup>r</sup> Garot
+fussent toujours radicalement contradictoires. Aussi
+que de passes difficiles M. Cobichet avait dû franchir
+et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans
+son officine, il triturait, dans le mortier, les onguents
+et les baumes ! Plusieurs fois, dans une heure de dépit,
+l’un des deux médecins avait parlé d’appeler un nouveau
+pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet avait
+su éloigner de ses lèvres l’amère potion : il restait sans
+concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait
+dû déployer, et que de ruses subtiles et compliquées !
+Il voulait plaire à M. le maire et au <i>Café de la Lumière</i>
+et ne point se priver, pourtant, de l’estime du presbytère
+et des familles pieuses. Pour réussir dans cette
+politique de bascule, il n’avait rien imaginé de mieux
+que d’opérer, dans ses convictions, un partage à la
+Salomon. Il était père de deux grandes filles : il avait
+confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement
+et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de
+l’année, il s’adonnait aux idées conservatrices et cléricales
+et ne dédaignait pas de les honorer dans ses
+discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait
+radical et « ennemi de la superstition ». Les convictions
+le prenaient et le quittaient à des époques déterminées :
+telles des fièvres paludéennes. Après les fêtes de Pâques,
+il prêchait des opinions audacieuses et subversives :
+il demandait la suppression de l’ambassade
+auprès du Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet
+s’en remît au hasard, quand il choisissait l’hiver pour
+se livrer aux idées rétrogrades, au respect de la religion.
+Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires
+la « bonne saison », le temps où l’humanité
+tousse, où la grippe, et les névralgies, et les fluxions, et
+le rhumatisme, s’abattent sur nous que c’est une bénédiction !
+M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres,
+nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait
+nous venir alors — beaucoup plus souvent que
+pendant l’été où les malades sont plus rares — d’appeler
+à Romenay un autre pharmacien de « notre
+bord ». N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette
+et moi, d’appeler M. Cobichet « l’apothicaire
+subtil » ? L’arrivée du pasteur troubla profondément
+l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants
+allaient avoir un centre d’unité, un chef : c’était un
+nouveau parti qui se formait et dont il faudrait étudier
+les susceptibilités, pour ne point les heurter. Qui pouvait
+dire si ce pasteur n’atirerait pas à Romenay un
+jeune pharmacien huguenot ? M. Cobichet ne pouvait
+s’arracher à ses âpres pensées : il s’attristait. Je dois
+dire qu’il n’était point fortuné, ayant épousé, par
+amour, une cousine pauvre. Et notre apothicaire voyait
+approcher l’heure où il devrait doter ses filles. Lucie,
+l’aînée « des demoiselles Cobichet », après avoir rêvé
+d’un officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre
+ans, à prendre pour mari le monsieur quelconque
+qui viendrait épouser la pharmacie de son père.
+De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes.
+Il n’en était point de même avec sa fille
+cadette. Ernestine le désespérait par ses ambitions.
+Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait pour
+époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas
+à un notaire, « qui aurait un physique troublant »,
+dont les livres seraient dans les bibliothèques des gares
+de chemin de fer et dont les gazettes illustrées reproduiraient,
+à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne
+pouvait que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait
+enclin à mépriser les belles-lettres. Il ne goûtait
+vraiment que la littérature de prospectus : s’il eût été
+académicien et appelé à se prononcer sur la candidature
+de M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté,
+avec sérénité, pour M. Géraudel. M. Cobichet disait du
+métier d’écrivain qu’il mène ses victimes au vagabondage
+et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce genre
+de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine
+s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser
+un homme de lettres pour l’épouser : il
+s’écriait, non sans mélancolie : « Si par malheur il me
+vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien
+ne se présentera plus pour épouser ma fille
+aînée, mais où diable Lucie dénichera-t-elle son
+homme de lettres ? En fait d’homme de lettres, c’est
+tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire ! »
+L’arrivée à Romenay d’un pasteur protestant, c’était
+une menace de plus pour la pharmacie Cobichet, pour
+la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine ; voilà
+pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse.
+Comme il avait de l’audace dans la décision,
+il prit un grand parti. Il rendit visite à M. Asseler,
+l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme Cobichet
+le dimanche à l’office du temple protestant.</p>
+
+<p>— Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet,
+quand son mari lui confia ce qu’il attendait d’elle. La
+messe protestante est à neuf heures. La grand’messe
+est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt
+mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi,
+tout le monde sera content.</p>
+
+<p>— Eulalie, viens que je t’embrasse ! dit M. Cobichet.</p>
+
+<p>Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands
+jours.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me
+rendais à l’église pour la grand’messe, je me trouvai
+face à face avec Mme Cobichet qui sortait du temple
+protestant, au moment même où je passais devant la
+porte. Je ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder
+Mme Cobichet avec quelque sévérité. La
+femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha
+la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente :</p>
+
+<p>— Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est
+dans le commerce !</p>
+
+<p>La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en
+pitié Mme Cobichet et son subtil époux. Je songeai à la
+sollicitude que leur donnait la dot d’Ernestine et de
+Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré
+revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge
+une malice qui allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet
+d’un grand coup de chapeau et, sans avoir prononcé
+une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte, vers
+l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis
+Mme Cobichet qui me suivait et venait assister à la
+grand’messe.</p>
+
+<p>La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler
+et encore, comme vous le savez, l’apothicaire et les
+siens n’allèrent-ils pas jusqu’à l’apostasie. Je me fais
+une obligation de vous dire que le pasteur protestant
+ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me
+ravir mes brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère,
+M. Asseler ne recherchât qu’une occupation : être
+avec son épouse ; qu’il n’eût qu’une ambition : plaire à
+son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de ma
+fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant,
+vers sa maison. Cet homme était toujours pressé.
+« Allons, pensais-je, il a peur que sa femme ne s’impatiente. »
+Et la belle Mme Asseler « s’impatientait », je
+crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques
+personnes de la ville qu’elle fréquentait, que Romenay
+ne la séduisait point. Elle ajoutait même dans ce style
+débordant d’énergie que vous lui connaissez : « Je
+m’embête dans ce trou comme un poisson dans une
+guitare. » Sans doute, Mme Asseler ne trouvait-elle
+pas dans le tête-à-tête, avec son époux, des distractions
+assez souvent renouvelées, car bientôt un autre
+personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société.
+A en juger par les mines attristées qu’on lui voyait
+depuis quelque temps, M. Asseler ne goûtait pas, avec
+excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on n’en
+pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une
+tendre intimité, à se complaire aux doux abandonnements.
+Et voilà que le beau Maximilien Thury venait
+troubler cette solitude à deux où le cœur trouve, dit-on,
+de si grands enchantements !</p>
+
+<p>M. le maire de Romenay avait trompé les sombres
+prévisions de son domestique Jean Raffin. Il renaissait
+à la santé, à la vie, aux vastes espoirs de la politique.
+Lequel des deux médecins pouvait se vanter
+d’avoir eu le diagnostic juste ? Le D<sup>r</sup> Martinet et le
+D<sup>r</sup> Garot triomphaient à la fois et emplissaient la ville
+de leur jactance : « Ah ! je l’avais bien dit ! s’écriait l’un,
+le D<sup>r</sup> Garot n’est qu’un crétin ! — Ah ! je l’avais bien
+dit ! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un idiot ! » M. Cobichet
+pharmacien de première classe concluait : « Nos
+deux médecins font grand honneur à la faculté de
+Paris. » Romenay murmurait : « Ils n’y ont rien vu ni
+l’un ni l’autre. » Chaque jour, M. Thury se faisait conduire
+à la mairie et même au <i>Café de la Lumière</i> où il
+se montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune.
+La maladie n’avait pas éteint ses ambitions : ses convoitises
+politiques n’en étaient devenues que plus
+ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait pas.
+Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le
+Parlement attendît sa venue pour voter la séparation
+des Églises et de l’État.</p>
+
+<p>M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger,
+vint aussitôt offrir ses hommages plus ou moins respectueux
+à la femme du pasteur, dont il avait pu
+connaître les grâces et les séductions pendant le mois
+que le ménage Asseler avait séjourné au château du
+Grillon. Bientôt même, les visites devenaient quotidiennes.
+On était au commencement du mois de novembre,
+et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame
+faisaient, dans la campagne, des promenades à
+pied. Parfois, l’abbé Rosette et moi les regardions
+sortir de leur maison, lorsqu’ils partaient pour leurs
+excursions. Madame était emmitouflée de fourrures.
+Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan,
+portait sur son bras des châles et des manteaux, et
+tenait à la main le pliant de madame. M. Maximilien
+les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé Rosette,
+entrant dans ma chambre, me dit :</p>
+
+<p>— Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir
+partir : c’est maintenant le beau Maximilien qui trimbale
+les manteaux et le pliant !</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! fis-je.</p>
+
+<p>— Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur
+marchait à côté d’eux. Avait-il l’air assez penaud !</p>
+
+<p>— Évidemment, l’un des deux était de trop.</p>
+
+<p>— Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte
+le petit chien, vous savez, cette horreur de toutou jaune
+qu’on cravate d’un ruban bleu et qui s’appelle Totor.</p>
+
+<p>— Totor ! doux nom !</p>
+
+<p>L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de
+décembre, m’annonça que M. Maximilien Thury voiturait
+dans la victoria des « bons » électeurs M. et Mme
+Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur
+s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils
+du maire, alors que le pasteur, retenu par son ministère,
+ne pouvait les accompagner.</p>
+
+<p>— Comment ! m’écriai-je, seule avec le Maximilien !
+Seule !</p>
+
+<p>— Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances
+sont sauves.</p>
+
+<p>— Ah ! vous m’en direz tant !</p>
+
+<p>Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en
+vous apprenant que tout Romenay jasait. « Ces dames » — cette
+expression englobait toutes les femmes du
+tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et
+n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la
+Vireuse — en sortant des offices et dans les conciliabules
+qui se tenaient dans leur salon, à leur jour — car
+elles avaient leur jour ! — ne s’entretenaient que du
+sans-gêne de Mme Asseler. La « notairesse » affirmait
+qu’il était honteux pour une femme mariée de « s’afficher »
+avec le fils Thury. « Monter en voiture avec ce
+grand polisson ! Comprenez-vous ça, mesdames ? Elle
+s’habille comme une créature : ma foi, on dirait vraiment… »
+La « notairesse » s’arrêtait au milieu de la
+phrase, mais ces dames faisaient signe de la tête
+qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y associaient.</p>
+
+<p>Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière
+qui avait résolu, cette année-là, de demeurer à Romenay
+jusqu’à la fermeture de la chasse, vint me trouver :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup
+de mal à la religion !</p>
+
+<p>— Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce
+que vous me chantez là ?</p>
+
+<p>— Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit
+M. Octave, la faute en est à vous.</p>
+
+<p>— Expliquez-vous, monsieur Octave.</p>
+
+<p>— Que je m’explique ! Oh ! c’est bien simple ! Il y a
+deux mois, Maxim me dit : « Tu sais, Octave, on ne
+veut pas que ta sœur et moi nous nous épousions. Je
+suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim
+a employé une expression beaucoup moins convenable
+en parlant de vous), je vais m’étourdir, m’abrutir le
+mieux possible ! Rien ne m’arrête. A moi le scandale !
+Je connais la réputation que j’ai auprès des familles !
+Je suis las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers
+comme du quart. Tu pourras dire à Camille — puisque
+maintenant il m’est défendu de la voir, c’est idiot mais
+c’est comme ça — qu’elle est la seule femme que j’aie
+vraiment aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre,
+qu’elle, je l’aimerai toujours. Si elle entend jaser sur
+mon compte — et ça ne peut tarder beaucoup — persuade-la
+bien d’une chose : que je m’amuse par dépit,
+et aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il
+l’eût voulu, s’il n’eût pas abusé de son influence auprès
+de ta mère, il eût épargné à ses dévotes des tas
+d’occasions de se scandaliser ! Et elles se scandaliseront,
+je m’en charge ! » Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim !</p>
+
+<p>— J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas
+acquitté de ce singulier message ?</p>
+
+<p>— Et pourquoi pas ? J’ai tout répété à Camille. Oh !
+la pauvre gamine ! Non, a-t-elle assez pleuré ! Et des
+soupirs ! des soupirs ! Des soupirs à faire tourner des
+ailes de moulins ! Elle souffrait, savez-vous, cette gamine.
+Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer,
+j’avais envie de larmoyer aussi, et un homme qui
+pleure, ça fait le même effet qu’une femme à barbe !
+J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses
+menaces, qu’il s’était monté le bourrichon.</p>
+
+<p>— Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique
+sur vous ? En vérité, vous mettriez dans l’embarras
+même les plus doctes académiciens. Je suis bien sûr
+que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie
+française…</p>
+
+<p>— Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout
+d’abord, j’avais cru à une hâblerie d’homme emballé.
+Eh bien, non ! Vous connaissez ce qu’on raconte.
+Mme Asseler…</p>
+
+<p>— Oui, oui, je sais.</p>
+
+<p>— Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en
+veut pas trop à ce garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas
+du chagrin, que ces histoires lui font plaisir, évidemment,
+ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle
+comprend les choses : elle sait que Maxim veut
+s’étourdir et que s’il recherche les aventures, c’est
+parce qu’il ne peut pas épouser celle qu’il aime. Du
+reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un
+homme, pour les idées ! Un homme, ce n’est pas une
+femme, que diable ! Ça ne peut pourtant pas faire de la
+dentelle au crochet ! Il faut que ça se trimbale, que ça
+voie, que ça se distraie ! Un homme n’est pas déprécié
+parce qu’il a eu des aventures.</p>
+
+<p>— Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous
+arrête dans vos développements. Que pense de ce qui
+arrive madame votre mère ?</p>
+
+<p>— Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit
+Camille qui tourne de plus en plus au genre lacrymatoire
+et la maman pleure de voir pleurer sa fille. Elle
+se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler :
+oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage,
+va-t’en voir si j’y suis ! Allons, monsieur le curé,
+une dernière fois, c’est bien vrai… vous ne voulez rien
+savoir ?</p>
+
+<p>— Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir.</p>
+
+<p>— Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement
+agressive, vous serez cause d’un tas de scandales,
+je vous préviens. Vous faites beaucoup de mal
+à la religion !</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! monsieur Octave, dis-je, pour parler la
+langue que je finis par apprendre à vous écouter, je
+crois que vous vous montez singulièrement le bourrichon !</p>
+
+<p>M. Octave ne crut point devoir s’empêcher de rire.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-il.
+Au fond, j’ai beau faire, j’ai toujours envie de vous
+regarder comme un vieil ami !</p>
+
+<p>Sur ces paroles, il me quitta. Je me demandais s’il
+ne serait point charitable, de ma part, d’aller rendre
+visite à Mme Ferrandière dont M. Octave m’avait
+laissé pressentir les tristesses grandissantes, quand dans
+l’après-midi de ce même jour, vers les quatre heures,
+comme j’entrais dans l’église, je me trouvai face à
+face avec Mlle Camille qui, elle, s’apprêtait à en sortir.</p>
+
+<p>— Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, vous venez de
+prier le bon Dieu ?</p>
+
+<p>La jeune fille sourit, comme au beau temps d’avant
+l’amour, et une petite lueur de malice brilla dans ses
+yeux bleus :</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé, répondit-elle, je viens de
+prier pour votre conversion.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! m’écriai-je en riant, voilà qui n’est point
+banal ! Une paroissienne qui prie pour la conversion de
+son curé !</p>
+
+<p>— Oui, continua Mlle Camille, j’ai mis un cierge
+devant la statue de saint Antoine de Padoue. Peut-être
+m’obtiendra-t-il du bon Dieu que vous vous convertissiez…
+ou que vous soyez nommé curé de canton.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! vous êtes ambitieuse pour moi ! Vous ne
+sauriez croire combien je suis touché de l’intérêt que
+vous me témoignez dans vos prières !</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas ? Je le dis au bon
+Dieu, pourquoi ne vous le dirais-je pas ? Si vous étiez
+curé de canton, vous ne seriez plus curé de Romenay.</p>
+
+<p>— Et si je n’étais plus curé de Romenay…</p>
+
+<p>— Vous ne dirigeriez plus maman, et si vous ne
+dirigiez plus maman… Oh ! monsieur le curé, faites-vous
+donc nommer curé de canton ! Moi, je me charge
+du reste.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, demandai-je, vous l’aimez donc
+toujours votre prince charmant ? Je vous croyais guérie.
+Cela passera, mon enfant, cela passera.</p>
+
+<p>— Mais enfin, répondit-elle en esquissant une petite
+moue agacée, vous me prenez donc pour une gamine,
+monsieur le curé ? J’ai vingt ans !</p>
+
+<p>— Je le sais, mademoiselle, vous êtes une grande,
+une très grande personne. Je ne vous cacherai pas,
+cependant, que j’ai toujours cru que cela passerait.</p>
+
+<p>Mlle Camille me regarda bien en face et s’écria :</p>
+
+<p>— C’est drôle ! Vous avez pourtant une bonne
+figure, monsieur le curé !</p>
+
+<p>— Dites donc, tout de suite, que j’ai l’air… innocent !</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! monsieur le curé, ce ne sont pas là des
+choses qui se disent !</p>
+
+<p>— Oui, ce sont des choses qui se pensent !</p>
+
+<p>— Ah ! çà ! si je vous disais tout ce que je pense ! fit
+Mlle Camille.</p>
+
+<p>Et le gentil oiseau s’envola en gazouillant des :
+« Bonjour, monsieur le curé ; au revoir, monsieur le
+curé ; à bientôt, monsieur le curé. »</p>
+
+<p>Je suis un peu de votre avis : Mlle Camille ne me
+parlait point avec une révérence excessive. Il fallait
+voir son petit air narquois, quand elle me disait :
+« C’est drôle ! Vous avez pourtant une bonne figure ! »
+Ah ! elle était bien la sœur de son frère ! M. Octave,
+comme Mlle Camille, ne vous accablaient point de
+formules de gros respect : ils se familiarisaient très
+vite avec votre prestige, mais c’était, chez eux, une
+irrévérence bienveillante, cordiale, toute en paroles
+et comme à fleur d’esprit. L’idée ne me vint même
+pas de me formaliser et de rappeler à Mlle Camille
+qu’elle avait l’honneur de parler à son curé. J’étais,
+du reste, trop charmé de constater que ses amis ne
+devaient pas porter le deuil de son gracieux et séduisant
+ramage, de ses jolis sourires. A en croire le jeune
+Octave, sa sœur était métamorphosée en source de
+larmes. Il me fut agréable de me convaincre que le
+jeune Ferrandière avait simplement tenté de m’apitoyer
+et de me faire revenir à de « meilleurs sentiments ».
+C’était d’un bon frère. Lui aussi travaillait à
+ma conversion ! Il voulait m’attendrir avec la « tristesse »
+de sa sœur. J’étais tout heureux et point surpris
+d’apprendre que Mlle Camille avait la tristesse
+que j’aime, la tristesse gaie.</p>
+
+<p>Quelques jours après cet entretien, je me rendis
+dans ma voiture, à Champvieux, vers les quatre heures
+de l’après-midi. L’abbé Rosette m’accompagnait,
+comme moi invité à dîner par M. le doyen. Nous étions
+à moitié chemin de Champvieux quand une voiture que
+nous entendions venir derrière nous nous dépassa :
+« Tiens, dit l’abbé Rosette, la victoria de M. le maire ! »
+Mon jeune vicaire eut le temps d’apercevoir, dans la
+capote de la victoria, M. Maximilien seul à seul avec
+Mme Asseler. Sans commentaire, l’abbé Rosette me
+signala le fait. Nous dînâmes chez M. le doyen et,
+à neuf heures du soir, nous remontions en voiture. Parvenus
+à deux kilomètres de Romenay, nous aperçûmes,
+devant nous et sur la droite, une grande ombre
+immobile. Quand la voiture eut fait quelques tours de
+roue, la lumière des lanternes nous permit de voir un
+homme de haute taille debout sur le talus de droite.</p>
+
+<p>A notre approche, et pour éviter que la lumière ne
+vînt jusqu’à son visage, il exécuta prestement un
+demi-tour sur lui-même et fit face aux prairies. L’abbé
+Rosette eut le temps de le reconnaître.</p>
+
+<p>— C’est le pasteur, me dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>— Le pasteur ! Vous en êtes sûr ?</p>
+
+<p>— Absolument sûr, répondit le vicaire. Il les attend.</p>
+
+<p>— Le malheureux ! m’écriai-je. Il est jaloux ! jaloux !
+Je plains beaucoup cet honnête homme que j’estime.</p>
+
+<p>Jusqu’à Romenay, nous restâmes silencieux. L’abbé
+Rosette se mit à égrener son chapelet et moi, tout en
+guidant mon cheval, je me demandais — sans aucune
+arrière-pensée, je vous assure — si le ministère du
+pasteur n’allait pas se trouver entravé, si son zèle ne
+serait pas frappé de stérilité, si bientôt, dans sa chaire,
+il pourrait encore parler de vertu sans que sa femme
+considérât le discours comme une critique. Je ne tardai
+pas à m’apercevoir que mes prévisions étaient justifiées.</p>
+
+<p>La communauté protestante murmurait. Plusieurs
+familles de cette religion déclaraient que si leur respect
+pour leur pasteur était resté entier, elles ne se
+refuseraient pas moins, à l’avenir, d’accueillir son
+épouse. M. Thury lui-même ne savait point cacher son
+désappointement. En s’offrant à fournir des subsides,
+en s’employant à aplanir les difficultés qui s’opposaient
+à la venue du pasteur, M. le maire ne poursuivait
+qu’un but, on le sait : me molester, m’amoindrir
+en établissant une « concurrence », puisque, dans sa
+pensée, tout, en fin de compte, se réduisait à une entreprise
+commerciale. Or, il ne lui paraissait pas que
+la « concurrence » fût redoutable ni qu’elle allât le
+devenir. M. Thury dit à des confidents peu discrets :
+« J’attendais mieux de ce huguenot. Il ne cherche
+même pas chicane à l’autre : au contraire, ce serait à
+croire que tous ces « bondieusards » s’entendent ! » Il
+reconnut son erreur : il constata que le pasteur n’était
+pas homme à comprendre, comme lui, ses devoirs. Il
+se convainquit que M. Asseler était affligé d’une telle
+épouse que son honnêteté, son zèle, son talent, ne sauraient
+prévaloir contre l’influence de « l’ensoutané » et
+le déposséder de son autorité. Aussi, M. Thury, désabusé,
+cherchait-il de nouveaux moyens de réparer sa
+méprise et de corser sa vengeance. Ce fut Prudence
+qui me renseigna sur les desseins de M. Thury.</p>
+
+<p>— Quand je vous disais, monsieur le curé, s’écria-t-elle,
+qu’il était timbré, cet homme-là ! Vous ne savez
+pas ce qu’il a encore ruminé, le maire ?</p>
+
+<p>— Parlez, Prudence.</p>
+
+<p>— Eh bien, il a invité à venir à Romenay un nommé
+Rognut… Rogut… Ragnut — je ne sais pas au juste — un
+curé qui a mal tourné et qui s’est marié !</p>
+
+<p>— Ragut ! C’est Ragut ! le fameux Ragut ! Ah ! nous
+allons voir ce phénomène ! L’idée est géniale.</p>
+
+<p>— Oui, reprit Prudence, cet homme-là doit arriver
+prochainement et il va faire des espèces de sermons
+pour embêter les curés. C’est le secrétaire de la <i>mairerie</i>
+qui l’a dit à la bouchère qui me l’a redit, sans
+doute pour que je vous le redise. Elle m’a dit bien
+d’autres choses, la bouchère ! Ah ! c’est du joli ! Du
+reste, tenez, monsieur le curé, la première fois que j’ai
+vu cette femme-là, je me suis dit : « Toi, ma p’tite !… »
+Ah ! on en raconte des choses ! Des choses ! des choses !</p>
+
+<p>En entendant ces derniers mots, je me laissai gagner
+par la peur. Prudence préludait ainsi, d’ordinaire, à
+ses débordements de paroles. Le signe n’était point
+douteux : le torrent qui roulait des mots allait se précipiter.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Prudence, dis-je, aspirant fortement
+des narines, quelle est donc cette abominable odeur
+de roussi qui arrive jusqu’ici ?</p>
+
+<p>— Jésus Seigneur ! s’écria Prudence, c’est ma
+rouelle de veau que j’ai laissée sur le feu !</p>
+
+<p>Et elle s’enfuit vers la cuisine en bousculant les
+chaises de la chambre.</p>
+
+<p>O Prudence, reine de mes poules, surintendante de
+mes légumes et de mes fruits, Prudence, veuve Traboulot,
+vous qui régentez despotiquement les casseroles
+de ma maison, je vous proclame la plus bavarde
+entre toutes les servantes dont les coiffes blanches
+décorent les quarante mille presbytères qui sont au
+doux pays de France !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>En ce temps-là, M. Claude Ragut, « ci-devant
+prêtre », s’en allait à travers la France, prêchant le
+mariage universel et célébrant, par des harangues,
+dans les villes et les bourgades « les saintes ivresses de
+l’amour ». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes
+claironnaient son nom, mais sa célébrité avait d’âcres
+relents : le ci-devant était entré dans la gloire par l’escalier
+de service. Je le connaissais, ce Ragut : trente
+ans auparavant, nous avions été condisciples au grand
+séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il
+avait traversé, comme vicaire ou curé, plusieurs paroisses
+du diocèse, et, maintes fois, il m’avait été
+donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour
+l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions
+oratoires. Par charité, on l’invitait à prêcher
+et il débitait, d’une voix de <i lang="la" xml:lang="la">Requiem</i>, des sermons
+veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe du style
+désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie
+pour y chercher aventure et polissonnait déjà : sous
+le tricorne et dans les six aunes de drap noir, Ragut
+déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses confrères plus par
+l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que
+par celle de ses idées. Les idées ! Ragut n’en avait cure,
+ne se sentant aucun attrait pour des entités incorporelles
+et suprasensibles. Un beau matin, il s’était
+aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec « les
+aspirations de la société moderne » ; aussitôt, il avait
+pris femme. Il était à la tête d’une vaste épouse haute
+en chair, sur le compte de qui couraient des histoires
+plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans ses
+courses apostoliques.</p>
+
+<p>Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement,
+comme tous ceux qu’elle avait eus jusqu’alors,
+Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du département,
+un restaurant-brasserie, une façon de café
+de joie où les jeunes gens de la ville et les soldats
+qui y casernaient venaient boire des bocks et se
+divertir. On appelait alors Mme Ragut « Mme Rosalie »,
+ou, plus intimement, « la grosse Rosalie ». Si j’en crois
+M. Octave Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur
+de « choses vues », qui m’a, encore une fois, documenté,
+Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au comptoir,
+sur une chaise haute d’où elle débordait à droite
+et à gauche et distribuait ses sourires aux clients
+qui entraient et sortaient. Le prix des consommations
+n’en était pas augmenté : les sourires restaient
+gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie
+était situé à trois cents mètres, à peine, de la
+gare, dans un faubourg. Un jour, en descendant
+du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là,
+les « aspirations de la société moderne » commençaient
+à lui apparaître et à le troubler. Dès qu’il aperçut,
+dans l’encadrement des piles de soucoupes et de
+bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc.
+Les aspirations de la société moderne, encore vagues
+et embrumées dans son esprit, se révélaient à lui sous
+une forme très nette et très imposante. Elles sortaient
+du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà
+qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force
+d’être rouge, des yeux doux de ruminant. Tandis qu’il
+s’abandonnait aux joies de l’extase, une grande vérité
+l’illumina, tel un éclair : « L’Église, qu’il servait depuis
+vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions
+et ne comprenait rien de rien aux « besoins » de
+la société moderne. » L’abbé Ragut s’approcha du
+comptoir où la dame trônait dans sa splendeur adipeuse.
+Il lui tint un discours qui lui valut une victoire :
+bientôt, il put entrer en ami, en maître dans le cœur
+si hospitalier de Rosalie. L’abbé Ragut envoya sa défroque
+au tailleur pour qu’il y coupât un habit laïc et,
+deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour
+jurer d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier
+souffle, inclusivement ! Le lendemain, il s’assit au
+comptoir à côté de son épouse. Cohue de clients : les
+gens affluaient qui voulaient « voir ». On augmenta le
+prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse
+sur les sourires de Mme Rosalie devenue femme de
+prêtre, mais la vogue tomba et le prix des bocks fléchit
+au-dessous du pair. Les clients, réduits à boire la bière
+et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait
+un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite
+entr’ouvrait la porte de la maison : la détresse allait
+se montrer et le ci-devant chérissait les bons cigares
+et son épouse aimait les repas fins ! Ragut se tourna
+vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit
+orateur. Depuis cette époque, afin que sa femme pût
+se pourlécher, il diffamait l’Église, et plus il la diffamait,
+plus les lippées de la Rosalie étaient savoureuses,
+plus ses cigares à lui étaient exquis. Il vagabondait
+d’un bout de la France à l’autre et faisait des « conférences »
+dans les villes et les villages, quand un groupe
+de citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande.
+Au moindre signe, et pour un pauvre salaire qui, souvent,
+ne dépassait pas trente deniers, il accourait où
+on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses
+accessoires : là, il proclamait, de sa voix prêcheuse
+d’ancien sermonnier, que le célibat ecclésiastique est
+un « crime social ». La Rosalie le suivait partout et
+lui versait l’inspiration. Jamais la Muse de l’Éloquence
+ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec
+d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire
+que la vengeance de M. Thury appelait à Romenay.</p>
+
+<p>Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire
+ma messe, mes yeux furent attirés par de grandes
+affiches rouges qui s’étalaient sur les murs de la mairie
+et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et
+je lus :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="cc"><span class="i">Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir</span>,<br>
+<span class="xsmall">DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE</span> <span class="i">la Lumière,</span><br>
+<span class="g">LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre</span>,<br>
+Fera une conférence sur le sujet suivant :<br>
+« Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel,
+antisocial ; le prêtre est un monstre. »<br>
+<span class="i small">La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole.</span><br>
+<span class="small">Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis.</span><br>
+L’entrée est gratuite.</p>
+
+<p class="offr i">Vive la liberté de conscience !</p>
+</blockquote>
+
+<p>« Le programme est alléchant, me disais-je, tandis
+que je me dirigeais vers le presbytère : il est plus d’un
+Romenaisien que la curiosité et la gratuité conduiront
+à la conférence : « L’entrée est gratuite » ; cette phrase
+les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra
+donc, à son aise, abuser de leur grande naïveté ! Les
+malheureux auront toutes les peines du monde à tenir
+leur bon sens à l’abri, au milieu de cette giboulée
+d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai,
+moi, et je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué !
+Comment ! je resterais chez moi, les pieds au feu, à
+deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper un numéro
+d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le
+citoyen Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens
+que je suis un être « antinaturel, antisocial, un monstre » !
+Et personne ne se lèvera pour lui mettre le nez
+dans son discours ! Eh bien, c’est à moi de parler et je
+parlerai ! »</p>
+
+<p>Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir
+dans mon dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait
+l’affiche, sans rien dire à l’abbé Rosette, je me dirigeai
+seul vers le <i>Café de la Lumière</i>. Un peu ému, je
+pénétrai dans la grande salle par une porte qui se
+trouvait dans le fond. Une odeur mixte de tabac et
+d’humanité flottait dans cette pièce : autant qu’on
+peut juger, par les narines, du nombre d’êtres réunis
+dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés
+là étaient trois cents environ. Presque tous se tenaient
+debout. Ceux qui se trouvaient aux derniers rangs
+furent les seuls qui s’aperçurent, tout d’abord, de
+ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers
+moi, chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés
+à voix basse : « Le curé ! le curé ! » coururent
+à travers les rangs. Ah ! on ne songeait guère à moi
+pour « rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie »,
+comme dit le journal de la préfecture quand il
+parle des amis du gouvernement. Tout à coup, une
+grosse voix commanda : « Asseyez-vous, citoyens ! »
+Les Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises,
+qui sur des bancs, qui sur des tables. Je ne réussis pas
+à me caser et je me voyais condamné à rester debout.
+Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit
+le moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens
+en s’asseyant pour commettre une bonne
+action, avec toute la prudence désirable. Il s’assura
+que personne ne le regardait et, roulant de droite et
+de gauche des yeux inquiets, il approcha de moi une
+chaise et fit un léger salut. Ah ! comme je m’expliquais
+l’acte charitable de M. Cobichet ! Il désirait me
+bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion
+où on allait tomber le cléricalisme, c’était par esprit
+de conciliation, pour ne désobliger personne : M. Cobichet
+voulait me dire aussi, par là, qu’il n’approuvait
+point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les
+désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise,
+il me fut donné de contempler le plus réjouissant
+spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les Romenaisiens
+me tournaient le dos : je ne me fatiguai point les
+méninges à deviner quels étaient les propriétaires de
+toutes ces épaules alignées devant moi. Mes yeux se
+fixaient sur l’estrade — une estrade faite de planches
+posées sur des tonneaux vides — et mon attention se
+concentrait sur les personnages qu’elle portait. Une
+hideuse lampe au pétrole était suspendue au-dessus
+de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague et
+qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait ;
+il avait pour assesseurs le citoyen Martin, charron,
+et le citoyen Mottard, cultivateur. Quand un
+homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la
+hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le
+naturel pour prendre des airs d’apparat. Ces braves
+gens se composaient les attitudes importantes, les
+poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les
+juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient
+eu l’honneur d’être présentés aux magistrats qui les
+avaient priés de comparaître pour braconnage, coups
+et blessures et diffamation.) A gauche du bureau, sur
+l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le
+ménage Ragut. Je n’avais pas vu mon ancien confrère
+depuis son mariage. Je dus reconnaître que, pour
+avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu « l’air
+prêtre ». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent
+toujours le froc, comme le vin qui a séjourné dans
+une outre de cuir fleure toujours le cuir. Que dans la
+cohue de la vie, il s’emploie, par tous les artifices,
+à ressembler aux autres hommes — c’est son rêve le
+plus obsédant — il se dénonce lui-même, et si on le
+croise dans la rue, on se retourne, quand il est passé,
+pour, voir, sur sa tête, la place où fut la tonsure.
+Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille
+hommes le prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à
+son geste qui s’arrondit en bénédiction, rien qu’à
+l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les yeux
+qui regardaient en dedans : il penchait la tête sur
+l’épaule, à tout instant détirait son pantalon, le ramenait
+de droite à gauche, de gauche à droite, sur ses
+genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques qui,
+lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les
+plis de leur soutane. La figure du citoyen n’était plus
+glabre comme autrefois. Il avait laissé croître toute sa
+barbe, et quelle barbe ! Pour se venger d’avoir été contenue
+pendant trente ans, elle poussait drue et droite,
+soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence
+emploie à nettoyer le carreau de sa cuisine.
+« Pourquoi donc, me disais-je, l’ex-abbé Ragut ne
+fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce
+champ de baliveaux ? Pourquoi Mme Rosalie ne lui
+chuchote-t-elle pas ce conseil, elle qui doit avoir tant
+de visages mâles dans ses souvenirs, qui a pu par comparaison
+se faire une esthétique ? » Ah ! Mme Rosalie !
+je voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau,
+à la droite de son époux ! M. Octave ne m’avait
+point abusé quand il me l’avait décrite : c’était une
+agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase
+biblique <i lang="la" xml:lang="la">Mons pinguis</i>, « montagne grasse », et je ne
+pus pas ne pas sourire. Je le sais, je n’ai point le droit
+de railler les personnes à qui la guenille humaine est
+lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je
+suis un papillon.</p>
+
+<p>— Il peut se vanter d’avoir une femme « conséquente » !
+dit un de mes voisins.</p>
+
+<p>— Mais regarde donc sa colombe ! fit un autre.</p>
+
+<p>On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire
+fût arrivé et, pendant dix minutes, je pus, tout à
+loisir, contempler la masse imposante du <i lang="la" xml:lang="la">Mons pinguis</i>
+qui se dressait à l’horizon de la salle, dans le
+brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt
+touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les
+douairières de Romenay filent sur leurs quenouilles :
+c’était la chevelure de Mme Ragut. Les assistants, las,
+sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des signes
+d’impatience ; ils commençaient à murmurer et à rouler
+leurs sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire
+parut à l’entrée de la salle. Il marchait avec lenteur
+en s’appuyant sur une canne : il alla prendre place,
+sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis,
+le cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse,
+avait assisté, à Paris, à des conférences politiques,
+proféra d’une voix sourde :</p>
+
+<p>— La parole est au citoyen Ragut.</p>
+
+<p>Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant
+une main devant la bouche, et entra dans son
+exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser sa voix,
+mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit
+qu’un <i lang="la" xml:lang="la">oremus</i> lui était resté dans la gorge et allait
+l’étrangler. Ses intonations, ses pauses, ses chutes de
+ton étaient d’un prédicateur et d’un homme qui a
+psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc
+et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui
+donner des allures de sans-culotte. Ragut prêchait
+sans le savoir, comme l’autre faisait de la prose. C’est
+encore là un des stigmates de « l’évadé ». Que dans
+ses discours et ses écrits, il se revête de cynisme et
+qu’il insulte ce qu’il adora, qu’il se badigeonne de
+philosophie aux couleurs du jour pour se donner
+l’aspect d’un « penseur », toujours, sous l’homme nouveau,
+le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la
+phraséologie et les tirades imprécatoires des <i>meetings</i>
+de banlieue ni qu’il n’agitât le tintamarre oratoire des
+clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence
+poussive renâclait au milieu d’une période et refusait
+d’aller plus outre. Ragut, alors, nous apparaissait
+égaré et comme abasourdi par ses propres phrases.
+Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter
+ici son discours ! Ragut fut sombre et il abusa du
+droit d’être inepte. Il nous conta que le célibat était
+une « insulte aux saintes lois de la nature, aux saintes
+lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène, aux
+saintes lois qui président à la reproduction des espèces,
+aux aspirations de la société moderne (je m’y
+attendais), que ceux-là commettaient délibérément
+« un crime social qui avaient l’effronterie de s’y
+vouer ». Les habitués du <i>Café de la Lumière</i>, entendant
+ces choses, hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un
+jet de fiel — le fiel épais du défroqué — la très pure
+figure de Léon XIII : l’écœurement me prit de voir
+ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière
+accueille si noblement les nobles idées, le
+frêle vieillard qui porte, sur ses épaules, le poids de
+dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui écrit, qui
+gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il
+ne trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma
+que la « monstrueuse » coutume du célibat était d’importation
+païenne, qu’elle venait des prêtres d’Ébactane,
+de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que
+le mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution
+barbare, avant de la transmettre à l’Occident.
+Tandis qu’il égrenait sur nous les noms prestigieux
+des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de
+<i>la Lumière</i> s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant
+qu’ils ne comprenaient pas, ils admirèrent et ils applaudirent.
+Mme Ragut, frappant, avec frénésie, ses
+mains potelées l’une contre l’autre, soutenait l’enthousiasme.
+Le ci-devant revint à son idée du début : le
+célibat est un « crime social », et je songeai au chien
+de l’Écriture qui retourne où vous savez et qui dégoûte
+les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses
+« arguments ». Pauvres arguments qui s’avançaient
+en titubant comme le sieur Chapougnot le soir du
+14 juillet ! Enfin, à des signes qu’il m’est aisé de discerner
+chez les prédicateurs, je vis que le moment de
+la péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen
+Ragut, quand il travaillait dans la « superstition »,
+devait se préparer à souhaiter à ses auditeurs « la vie
+éternelle ». Il fallait l’entendre s’écrier dans la grande
+salle du <i>Café de la Lumière</i> :</p>
+
+<p>« Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous
+revendiquons, pour les prêtres, pour les infortunés que
+des parents imbéciles condamnent à l’enfer du sacerdoce,
+le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et
+des enfants, le droit d’aimer et d’être aimés ! Et pourquoi
+les prêtres ne boiraient-ils pas à la coupe des joies
+terrestres ? Pourquoi ne pourraient-ils suivre le doux
+penchant de leur cœur, reposer leur tête sur le sein
+d’une épouse chérie ? Ne sont-ils donc pas des hommes
+comme vous ? Rome s’y oppose avec une rage infernale.
+Rome, c’est une pieuvre gigantesque qui enserre
+dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô Ragut !),
+pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la
+superbe et l’insolence de Rome : il faut rappeler à la
+pudeur le successeur de Pierre qui flaire le vent, là-bas,
+sur la montagne du Vatican, et qui voudrait
+lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie !
+Le voilà, l’éternel ennemi de la liberté ! Je le dénonce. Si
+vous n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez
+une faute grave contre l’humanité, contre la
+liberté. Ah ! c’est que vous êtes, citoyens, les prêtres
+de l’humanité. (<i>Bourrasque d’applaudissements dans
+le clan de M. le maire.</i>) Vous êtes les soldats de la
+liberté, vous êtes les fils des géants de la grande Révolution.
+Glorifiez l’humanité, défendez la liberté. Elle
+se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle vous
+dit : « Sauvez-moi, je vais périr. » Et elle périra si vous
+ne vainquez ses ennemis. Elle périra… non, citoyens, je
+blasphème ! La liberté ne peut périr ! Les ouvriers
+d’iniquité, les suppôts de Loyola assis dans leurs
+chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle a
+les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne
+prévaudront pas contre elle. Pourtant, ce serait un
+crime de s’illusionner ! Dans les temps malheureux que
+nous traversons, la Liberté est dédaignée : elle n’a
+plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés !
+(<i>Nouveau tonnerre.</i>) Ah ! où sont les jours de l’immortelle
+Révolution ? Où sont les jours de la révolution
+de 1848 ? En ce temps-là, sur toutes les places publiques
+de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres
+de la liberté étendaient leurs verts rameaux et les
+oiseaux du ciel y venaient chanter un hymne à la
+Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France,
+combien de villages ont planté sur leur forum l’arbre
+sacré de la liberté à l’ombre duquel les époux devraient
+communier dans l’amour et les pères bénir leurs
+enfants ? Même ici, dans cette ville de Romenay qui
+a élu pour la régir un vrai républicain, un maire selon
+le cœur de la démocratie, (<i>Tous les yeux, sans en excepter
+une seule paire, se braquèrent sur M. Thury.</i>)
+combien êtes-vous qui vénériez la sainte liberté ? Ah !
+je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est
+dans l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes
+et, devant le tribunal de votre conscience, demandez-vous
+si vous rendez à la liberté le culte qui
+lui est dû ! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle ?
+Sommes-nous prêts ? Hélas ! hélas ! Ah ! humilions-nous,
+humilions-nous ! (<i>Applaudissements.</i>) Eh bien, puisque
+les communes de France ne veulent plus honorer publiquement
+la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un
+autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un
+arbre de la liberté !</p>
+
+<p>— Et les femmes ! les femmes ! s’écria précipitamment
+le garde champêtre Chapougnot qui est un féministe
+de la première heure. Tous les partis, cette fois,
+« communièrent » dans le rire. La salle entière s’esclaffa.
+Les « mauvais électeurs » trépignaient de joie.
+Au milieu de cette bourrasque de gaieté, le citoyen
+Ragut s’égara et il nous laissa là avec notre arbre
+planté dans le cœur.</p>
+
+<p>— Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions,
+les prêtres seraient les premiers à nous rendre
+grâces, à nous bénir, si nous les délivrions du célibat.
+Ah ! s’ils pouvaient parler ! S’ils pouvaient venir étaler
+devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui,
+au souvenir des délices de Rome, se roulait par terre
+et grelottait de peur, parce qu’il ne pouvait chasser
+l’obsession ! N’est-ce pas monstrueux d’imposer aux
+hommes de tels tourments cent ans après la grande
+Révolution ? Il faut que ce scandale cesse : tous ici,
+jurons de travailler à l’extermination du célibat clérical
+dans les siècles des siècles ! Oui, arrière ces célibataires
+orgueilleux, enflés de leur chasteté. La chasteté,
+qu’est-ce que c’est que ça ? Dans la société de demain,
+la chasteté sera traitée comme un crime, comme le
+plus grand des crimes. Reprenant la tradition, hélas !
+interrompue de la grande Révolution, la société de
+demain glorifiera les filles-mères ; elle réhabilitera le
+libre amour, cette victime de notre monde hypocrite.
+Toutes les filles — et n’ont-elles pas été créées pour
+cela ! — donneront des citoyens à la patrie et convieront
+généreusement le peuple aux franches agapes de
+l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire
+par leur beauté, — car la vertu ce sera la beauté, — (<i>Grognements
+d’enthousiasme.</i>) seront saluées comme
+les déesses de l’Amour, les déesses des temps nouveaux.
+Le peuple, comme il fit autrefois pour Vénus, élèvera
+des autels à ces divines prostituées ; oui, citoyens, des
+autels !</p>
+
+<p>— Oui, des hôtels meublés ! lança une voix que je
+reconnus aussitôt pour être celle de M. Octave Ferrandière.</p>
+
+<p>Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût
+senti de l’auditoire : il n’éveilla que quelques rires. Il
+faut, à mes Romenaisiens, pour les remuer, des décharges
+de grosse artillerie.</p>
+
+<p>Ragut reprit sans désemparer :</p>
+
+<p>« Dans la société de demain, plus de femmes vierges :
+plus de ces hommes qui veulent s’élever au-dessus de
+l’humanité, aller contre les saintes lois de la nature. La
+nature a donné la force à l’homme, la beauté et la faiblesse
+à la femme (le citoyen Ragut regarda son
+épouse), pour que cette force protège cette grâce et
+cette faiblesse. Ah ! je la salue, la cité d’amour, la cité
+de l’avenir où nous nous embrasserons sur les ruines
+des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans
+la liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de
+l’amour que je vous souhaite à tous !</p>
+
+<p>— Ainsi soit-il ! fit un citoyen loustic que je crois
+être le garde particulier de M. de la Villegéneray.</p>
+
+<p>Les deux partis, les « bons » et les « mauvais » électeurs,
+manifestèrent bruyamment leurs impressions,
+les premiers par des applaudissements exaspérés, les
+autres par des ricanements et des huées, des trépignements.
+Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de
+se lever de son siège et se précipitait vers son mari
+qui se reculait un peu pour recevoir le choc. Elle déposa
+deux baisers retentissants sur les joues hérissées
+du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait :</p>
+
+<p>— Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent
+dans les journaux ! Si seulement ils t’avaient entendu !
+Oh ! les misérables ! les misérables !</p>
+
+<p>Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles.
+A en juger par la crispation de sa figure, ils
+devaient être nombreux et bien méchants, les ennemis
+de Claude !</p>
+
+<p>Pour la seconde fois, tous les partis « communièrent »
+dans la joie. Les rires crépitèrent sur tous les
+points de la salle. Après quelques minutes, j’estimai,
+pour ma part, qu’on s’était assez diverti ; je criai du
+fond de la salle, d’une voix décidée :</p>
+
+<p>— Je demande la parole !</p>
+
+<p>Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi.
+Les membres du bureau avaient des mines effarées :
+ils chuchotaient entre eux. Évidemment, ils délibéraient,
+se demandant quel sort faire à ma demande. Le
+président se pencha vers le maire pour le consulter,
+mais celui-ci refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président
+prit une résolution :</p>
+
+<p>— La parole, dit-il, est au citoyen-curé.</p>
+
+<p>Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté
+opposé au ménage Ragut. Au moment où, me tournant
+vers les assistants, j’allais ouvrir la bouche, une voix
+s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse :</p>
+
+<p>— Au nom du Père et du Fils et du…</p>
+
+<p>Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps
+d’achever la phrase :</p>
+
+<p>— Halte-là ! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen
+de ne point déranger le Saint-Esprit. Il est toujours
+imprudent d’inviter ceux qui ne sont jamais venus
+chez vous.</p>
+
+<p>Oh ! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose
+en convenir, mais aussi je ne parlais pas devant messieurs
+de l’Académie. Ils furent assez nombreux les
+Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie : leur
+rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit
+dans un large rire. L’interrupteur paraissait confus :
+les « mauvais » électeurs le conspuèrent.</p>
+
+<p>Les « bons » électeurs ne manifestaient point leurs
+sentiments. J’avoue que je me méfiais un peu de leur
+apparente neutralité : J’avais quelque idée qu’elle ne
+devait point se prolonger. Je débutai ainsi<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Je donne mon « discours » tel à peu près que je l’ai prononcé
+et que je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions
+dont il fut salué, je les omets pour la plupart. Comment
+voulez-vous que je reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du
+cheval et de la vache qui, au début, me servit d’accompagnement ?</p>
+</div>
+<p class="ind">« Citoyens,</p>
+
+<p>« Quand ils veulent savoir si un homme parfume
+ses discours de sincérité et de vérité ou s’il est, au
+contraire, ce qu’aucune puissance terrestre ne peut
+m’empêcher d’appeler un « blagueur », les gens de
+mon village vont regarder, par-dessus la haie, les
+citrouilles de son jardin. Si elles sont grosses, l’homme
+est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les plus grosses
+citrouilles poussent chez les plus grands « blagueurs » :
+vous les tueriez plutôt que de les en faire démordre !
+Je ne connais pas le potager du citoyen Ragut, mais
+j’affirme que ses citrouilles sont belles, j’affirme
+qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens,
+regardez-moi bien !</p>
+
+<p>— A bas la calotte ! cria un auditeur.</p>
+
+<p>Ce fut le signal peut-être attendu. Les « bons »
+électeurs que jusqu’à ce moment la surprise de ma
+brusque intervention, la curiosité de ce que j’allais
+dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent
+à me lapider d’apostrophes.</p>
+
+<p>— A bas la calotte ! A bas le goupillon ! Gros farceur !
+Assez d’<i lang="la" xml:lang="la">oremus</i> ! Rendez l’argent ! On te fera rendre ta
+graisse !</p>
+
+<p>Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en
+avalanche. Des plaisanteries ramassées dans le lieu
+innommable, et toutes fétides encore de leur séjour, venaient
+m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent bouches
+béantes par où se vidait la mémoire infecte de
+cent individus. La présence de M. Thury actionnait
+leur courage. Impassible et grave sur sa chaise, il lui
+répugnait de s’associer aux exploits de ses clients,
+mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire
+se lavait les mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère
+Ragut semblait ne rien voir et ne rien entendre.
+Il regardait en dedans. La tête penchée sur
+l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux
+et, toujours du même geste, ramassait entre ses
+jambes la soutane absente, <i lang="la" xml:lang="la">more clericorum</i>. Un
+sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa
+noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de
+violence. Il y avait, comme pendant les tempêtes,
+des accalmies d’une seconde, puis la rafale d’injures
+reprenait :</p>
+
+<p>— Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez
+vos… bouches. Faudrait pourtant laisser parler le
+monde !</p>
+
+<p>J’essayai d’élever la voix :</p>
+
+<p>— Citoyens !… Citoyens, je proteste !…</p>
+
+<p>Mes « citoyens », mes efforts de voix étaient aussitôt
+submergés sous les huées furieuses. Les « mauvais »
+électeurs, les ennemis de M. le maire, tentaient bien
+de riposter et de me défendre, mais, hélas ! c’étaient,
+pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans
+débonnaires dont le vocabulaire n’était pas,
+comme celui des autres, bourré d’insolences et dont
+la gorge avait certaines timidités, certaines pudeurs.
+Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa
+bravoure, par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs
+dont il balafrait la face des furieux. Que pouvait
+le brave jeune homme contre ces forcenés qui
+voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche ?
+Je pris le parti de me tenir coi et, tandis qu’ils me barbouillaient
+de leurs adjectifs, je les contemplais d’un
+œil résigné, très décidé, du reste, à ne pas lâcher mon
+poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent. Quand
+ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau
+fut achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt
+de m’écrier :</p>
+
+<p>— Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et
+que me voilà dispos, je continue.</p>
+
+<p>Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation
+commença. Un des « bons » électeurs trouva piquant
+d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire et j’admirai
+avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine
+sorti du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité
+de ces animaux pour leur avoir si bien emprunté
+leurs procédés artistiques. D’autres électeurs poussaient
+des grognements, d’autres aboyaient : ma présence
+faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de
+cloches sur les chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient,
+croassaient, gloussaient. L’arche de Noé, un jour que
+le patriarche aurait omis de donner à manger aux bêtes !
+J’éclatai de rire : aussitôt l’homme furieux reparut sous
+la bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures
+furent projetées sur moi.</p>
+
+<p>— Marchand d’eau bénite ! Pou d’église ! Cafard !</p>
+
+<p>Que de titres pour un seul homme ! Brusquement, le
+silence se fit, comme si ces bouches d’insolences eussent
+été toutes à la fois subitement murées. M. le maire
+venait de se lever qui, toujours grave et froid, fixait
+sur les électeurs son œil bleu.</p>
+
+<p>— Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous,
+c’est assez ! Les cléricaux nous accuseraient d’avoir
+étranglé la discussion parce que nous avons eu peur
+d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre pensée
+a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous ;
+ceux qui continueront à interrompre seront mis
+dehors !</p>
+
+<p>Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que,
+chez les fous, lorsque le médecin paraît tout à coup
+dans une salle d’agités, de furieux, il calme parfois, du
+regard et de la voix, certains malades dont l’exaspération
+tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige
+au <i>Café de la Lumière</i>. L’œil et la voix du maître arrêtèrent
+net l’exaltation des « bons » électeurs. Ils s’apaisèrent,
+ils se turent. De l’hébétude, de la prostration,
+une grande fatigue du larynx comme aux fous, après
+leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui
+leur resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les
+malheureux ! Ils étaient devenus aphones à force de
+vouloir complaire à M. Thury, et voilà que le maître
+les désavouait, voilà qu’il les menaçait d’expulsion,
+s’ils ne se calmaient pas ! Plus d’un a dû douter de la
+justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je
+me promis de ne point les exciter par des phrases belliqueuses
+et amères, mais de leur administrer des paroles
+lénitives, de leur tenir un discours calmant, des
+propos de convalescence.</p>
+
+<p>— Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce
+petit incident, je reprends mon discours au point
+précis où je l’avais laissé ! Allons, regardez-moi bien !
+Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les visions
+obsédantes que M. l’abbé Ragut — pardon, que le
+citoyen Ragut ! — vous décrivait tout à l’heure m’ont
+creusé, m’ont miné, m’ont séché sur pied ?</p>
+
+<p>— Dame ! fit un des assistants, pour dire que vous
+ressemblez aux échalas !</p>
+
+<p>— Pour ça, cria un autre, un « esquelette » et vous
+ça fait deux !</p>
+
+<p>— Silence, réclama le cordonnier-président. Silence,
+Mossieu le maire l’a dit !</p>
+
+<p>Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner ;
+les « bons » électeurs s’étaient manifestement résignés
+à me laisser parler.</p>
+
+<p>— La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent
+assez allégrement, sous le soleil et sous la pluie, le
+faix de leur célibat ; la vérité, c’est qu’ils ont quelques
+bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long des
+jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis :
+vous n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements
+de dents de pauvres hères qui se lamentent et
+qui ne veulent pas être consolés, parce qu’ils n’ont pas
+d’épouse ! Il faut que le citoyen Ragut se résigne : ce
+n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican
+d’assaut et diront au pape, un revolver sous la
+gorge : « Une femme ou la vie ! » Ce n’est pas demain
+que les prêtres se marieront, et je m’écrie : « Tant
+mieux pour vous ! » Sans doute, si vous aperceviez
+votre curé cheminant par les rues, orné d’une garniture
+d’enfants et bras dessus, bras dessous avec une
+épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai
+tableau avec complaisance et vous vous divertiriez
+excessivement. Mais les évêques ne nous envoient
+pas dans les paroisses tout exprès pour vous fournir
+des occasions de vous récréer l’âme et de rire
+honnêtement. Tant mieux pour vous si vos curés
+se vouent au célibat, car en se mariant ils épouseraient
+aussi des obligations, des charges, des devoirs
+qui ne pourraient se concilier avec la mission du
+prêtre ! Je ne vous apprendrai rien de nouveau, en
+vous disant qu’un des devoirs les plus graves du
+ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions.</p>
+
+<p>— Ah ! Ah ! ricanèrent plusieurs auditeurs.</p>
+
+<p>— D’la confession, i n’en faut pus ! C’est pour les
+bigotes qu’ont rien à faire ! clama une voix.</p>
+
+<p>— Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe.
+Il y a des gens qui s’en servent, qui en ont besoin pour
+la sécurité de leur conscience, pour leur bonheur ; je
+vous sais trop intelligents, trop philosophes pour oser
+dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher
+le bonheur où bon lui semble. La confession existe, et
+il y a des gens qui s’en servent : or, avec le mariage
+des prêtres, elle devient plus difficile, plus pénible
+à ceux qui en usent.</p>
+
+<p>— On comprend pas ! fit d’une voix lourde l’un des
+assistants.</p>
+
+<p>— Eh bien, je vais éclairer ma lanterne ! Ignorez-vous
+donc que vos femmes ont mille et une manières — je
+ne veux pas les énumérer, vous les connaissez
+mieux que moi — de vous faire parler, lorsque vous
+voudriez vous taire, de vous amener à des confidences
+que vous aviez juré de tenir secrètes, en un mot, de
+vous tirer les vers du nez !</p>
+
+<p>— Eh tiens ! s’écria Mme Ragut au milieu des rires
+de la salle, lorsque les hommes font les cachotiers, on
+fait la tête : ils calent toujours !</p>
+
+<p>— Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir
+bien donner à mes dires l’appoint de son expérience…
+Je ne prétends pas que le prêtre marié céderait
+forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il
+commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le
+secret des confessions, mais ce serait déjà trop, si on
+pouvait le soupçonner de le faire, si on devait craindre
+que le prêtre ne fût livré à de trop vives tentations
+d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature
+et elles aiment à connaître les secrets du prochain :
+elles n’auraient aucune raison de croire que la femme
+de M. le curé serait d’un autre tempérament que le
+leur ! Elles n’auraient pas grande foi dans la discrétion
+d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts,
+certains interrogatoires par certains procédés
+dont elles n’ignorent pas les périls pour les avoir, peut-être,
+pratiqués elles-mêmes avec succès ! Avouer ses
+péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours
+agréable, mais les confesser à un homme dont le
+silence ne vous paraîtrait pas rigoureusement garanti,
+ce serait nous demander un héroïsme dont beaucoup
+ne sont pas capables. Puisque dans la religion catholique,
+l’institution de la confession existe, le célibat
+de ses prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce
+seul point de vue de la confession que le mariage des
+prêtres n’est pas souhaitable. Un curé marié appartiendrait
+à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à
+son beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à
+la prospérité de sa famille, à ses champs, à ses bêtes,
+à son or, il ne serait pas l’homme qui doit se faire tout
+à tous.</p>
+
+<p>— Tu parles ! lança un jouvenceau de dix-huit ans
+qui avait traversé, comme apprenti, un atelier de la
+banlieue parisienne.</p>
+
+<p>Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence
+du gamin. M. le maire regarda le drôle, et, du
+doigt, lui montra la porte de la salle. Aussitôt, deux
+« bons » électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les
+bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent
+dehors. O miracle ! Voilà que les furieux faisaient la
+police et veillaient à ce que je ne fusse pas troublé
+dans mon discours. O puissance de l’œil bleu ! Je
+repris :</p>
+
+<p>— Un prêtre marié serait encore « monsieur le
+curé », il ne serait plus « votre curé », un homme que
+vous avez le droit de considérer comme vôtre, parce
+qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce
+qu’il est venu parmi vous, non par cupidité, non pour
+écumer vos petites fortunes, non pour gagner sur vous
+la robe et le chapeau de son épouse, — il n’en a pas, — ou
+la miche de pain de ses enfants, — il n’en a pas, — mais
+pour consoler ceux d’entre vous qui font voile
+pour l’autre monde, pour baptiser ceux qui débarquent,
+pour apprendre à vos enfants à vous respecter
+et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez
+vieux et que vous ne pourrez plus travailler ! Vous
+auriez mauvaise grâce, je vous assure, à vous insurger
+contre le célibat du prêtre : c’est là une institution
+dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres
+en souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en
+pâtissez. Ah ! vos ancêtres, les paysans du moyen âge,
+l’avaient bien compris ! Il fut un temps — il y a de cela
+huit siècles — où les prêtres ne se distinguaient pas
+précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup
+d’entre eux abritaient une amie, une compagne — je
+ne veux point vous chicaner sur le mot — sous le
+toit de leur presbytère. A cette époque, un pape
+illustre, Grégoire VII, — qui était le fils d’un menuisier,
+s’il vous plaît ! — prit en main le gouvernail de
+l’Église et il parla ferme à son équipage. Il enjoignit
+aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns
+obéirent, les autres se dirent : « Le pape est si loin ! »
+Et… ils ne se séparèrent point. Or, savez-vous qui
+est-ce qui se fâcha ? Ce fut le peuple ! Ce furent les
+paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire
+exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres
+mariés, et envahirent le presbytère, une fourche à la
+main, résolus, vous le voyez, à traiter comme une botte
+de foin la femme de M. le curé. Ils les expulsèrent.</p>
+
+<p>— Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres
+petites femmes ? demanda Mme Ragut d’une voix qui
+pleurait.</p>
+
+<p>Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la
+salle, un petit frisson de gaieté, et M. le maire lui-même
+dut céder à la force du comique.</p>
+
+<p>— Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité
+si compatissante de Mme Ragut. Je l’engage
+pourtant à se rassurer : ces dames durent trouver un
+abri quelque part ! C’est une page d’histoire que je
+vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos
+grands-pères du douzième siècle, plus perspicaces dans
+leur rude bon sens qu’on pourrait vous le faire accroire,
+avaient compris qu’un prêtre marié ne serait plus le
+mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de
+Dieu, mais l’homme des créatures : ils savaient qu’un
+prêtre marié, quand le devoir l’appellerait à l’église,
+chez les malades, chez les pauvres, subirait trop souvent
+la douce tyrannie de la tendresse conjugale et
+s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté.</p>
+
+<p>Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens : le
+rire fut unanime. Je ne m’émus pas.</p>
+
+<p>— On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je,
+que quand vous restez à la maison, c’est pour y recevoir
+des coups ! C’est là un accident qui n’est pas rare
+dans l’état conjugal, mais je n’avais pas ouï dire qu’il
+fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs !… Je reviens
+à mes curés ! J’affirme que, s’ils se mariaient, les
+prêtres ne pourraient remplir leur mission.</p>
+
+<p>— Et la papesse Jeanne ! dit le citoyen Chapougnot,
+d’une voix de député qui interrompt un ministre.</p>
+
+<p>La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens :
+ils ne s’associèrent pas à l’indignation de Chapougnot.
+Je poursuivis :</p>
+
+<p>— Cette institution du célibat que je défends eut
+pour avocat un homme au vaste génie, Napoléon I<sup>er</sup> !</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! ah ! firent en ricanant plusieurs de mes
+auditeurs.</p>
+
+<p>— Napoléon ! un calotin ! dit un citoyen.</p>
+
+<p>Chapougnot se leva du banc où il était assis.</p>
+
+<p>— Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants,
+le citoyen-curé insulte la République !</p>
+
+<p>Le cordonnier-président crut devoir intervenir :</p>
+
+<p>— Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que
+vous venez de dire.</p>
+
+<p>— Quelles paroles ? demandai-je. Retirer quoi ?</p>
+
+<p>— On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans
+du peuple, répondit-il, tandis que les clients de <i>la
+Lumière</i> applaudissaient.</p>
+
+<p>— Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions :
+je concilie. Un individu assez connu qui
+exerça, pendant plusieurs années, la profession de
+tyran du peuple, était d’avis que le mariage des prêtres
+offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre
+à un ecclésiastique perfide et retors, en mal de
+dot, de séduire une jeune fille et de l’épouser. Vous
+seriez donc bien mal venus à déblatérer contre le célibat
+des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle satisfaction
+vous pourriez éprouver à savoir que vos curés
+se marient comme le reste du genre humain, qu’ils
+obéissent aux saintes lois de la nature ! Il paraît, en
+effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen Ragut
+l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi
+quelques hommes d’esprit (mes sentiments de justice
+et d’impartialité vous sont trop connus pour que je
+sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux catégories
+je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire
+aux lois de la nature, je ne dis pas non ! Et après ?
+Hommes mariés, écoutez-moi ! Je prétends que votre
+état de vie est aussi contraire que le mien à ces fameuses
+saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez
+à la mairie et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va
+devenir votre femme, vous prenez, ce jour-là, l’engagement
+de vivre en révolte ouverte et permanente
+contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits
+garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il
+soit dans la nature de l’homme de n’aimer qu’une seule
+femme ? Eh bien, non, et si vous ne violez pas le serment
+de votre mariage, c’est par respect pour votre
+femme, par respect pour vos enfants, par respect pour
+vous-même. Et si vous ne possédez pas cette collection
+de respects, c’est tout simplement parce qu’il y a des
+gendarmes, c’est parce que la raison ou la prudence
+parle en vous plus fort que la nature. La nature ! mais
+c’est de tout autres conseils qu’elle vous donne ! Elle
+a horreur des entraves, horreur de la monotonie, horreur
+de la fidélité conjugale, horreur de vous tous, gens
+mariés ! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous
+garderez votre épouse pendant quelque temps, puis
+vous la quitterez pour en prendre une autre que vous
+abandonnerez aussi, pour aller toujours à la plus jeune,
+à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et
+vous accaparerez la femme de votre prochain parce
+qu’elle est plus belle que la vôtre ! Essayez un peu ! Et
+vous verrez se dresser devant vous, brandissant le
+glaive de la loi — d’une autre loi ! — le citoyen Chapougnot
+qui représente, parmi nous, avec tant de
+majesté et de vigilance, la société, la morale, la puissance
+coercitive de la France !</p>
+
+<p>Apprenant qu’il représentait tant de choses, le
+citoyen Chapougnot, qui se tenait accroupi sur son
+banc, se redressa et prit une pose auguste.</p>
+
+<p>— Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature
+de n’aimer qu’une femme que de n’en aimer aucune,
+et les contraintes du célibat ne sont pas plus
+dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays
+au monde où les individus vivent selon les saintes lois
+de la nature : c’est le pays des bêtes !</p>
+
+<p>— Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement
+de son banc, le citoyen-curé insulte la République !</p>
+
+<p>Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et
+prolongé se faisait entendre. Les clients de <i>la Lumière</i>
+s’agitaient, remuaient leurs sabots sur le parquet de la
+salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel accès. Tous,
+ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe
+qui leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible.
+Décidément, il s’obstinait à ne pas vouloir lâcher
+sur moi ses électeurs. Seul, le citoyen Chapougnot, qui
+jouissait, lui, de toutes les franchises, clamait à plein
+gosier : « Le curé insulte la République ! »</p>
+
+<p>Je repris, sans me troubler :</p>
+
+<p>— Oh ! parlez-moi des bêtes ! Elles, du moins, sont
+affranchies de la fidélité conjugale ! O trop heureuses si
+elles connaissaient leur bonheur ! Le citoyen Chapougnot
+ne verbalise contre elles. C’est le pays des libres
+épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen
+Ragut évoquait, devant nous, avec une éloquence
+attendrie. Par un matin de printemps, quand, de
+toutes parts, autour de vous, la vie fait explosion,
+montez sur la colline des Ormeaux qui domine la
+vallée. Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux.
+Saluez, saluez, citoyens, c’est la cité d’amour !
+C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux saintes lois de
+la nature !!!</p>
+
+<p>— Et la papesse Jeanne ! me lança en plein visage
+le citoyen Chapougnot.</p>
+
+<p>Les « bons » électeurs murmurèrent, mais, cette fois,
+ce ne fut pas contre moi : Chapougnot, à la fin, les lassait.
+Tant va la cruche à l’eau… Visiblement, ils jalousaient
+l’Éminence <i>grise</i> à qui le Richelieu romenaisien
+concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide
+pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au
+maire, ils assaillirent Chapougnot de leurs protestations.</p>
+
+<p>Des voix indignées s’élevèrent :</p>
+
+<p>— Tu nous assommes avec la papesse Jeanne ! dit
+l’une.</p>
+
+<p>— Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse !
+fit une autre.</p>
+
+<p>— Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne
+femme-là ? ajouta un troisième.</p>
+
+<p>Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot
+une main sacrilège et expulser de la salle le
+représentant de la puissance coercitive de la France.
+Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les figeait
+dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président
+veillait.</p>
+
+<p>— Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant,
+laisser parler le monde !</p>
+
+<p>Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut
+qui, penchée vers son mari, s’exprimait ainsi :
+« Claude, tu crois que je ne ferais pas mieux de sortir
+pour protester ? Ce curé n’est pas un homme comme
+il faut : il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est
+pas convenable du tout, cet homme-là, mais du tout,
+du tout. » — Le citoyen Ragut ne répondit pas et se
+contenta de hausser les épaules en me regardant. Je
+repris :</p>
+
+<p>— Les considérations que je vous ai exposées ne
+séduisent point, je le vois, M. et Mme Ragut : vous
+m’en voyez inconsolable ! Et j’ai la douleur d’être en
+désaccord avec eux sur bien d’autres points ! Me le
+pardonneront-ils ? A en croire le citoyen Ragut, les
+célibataires, les prêtres seraient des « monstres sociaux »,
+parce qu’ils renoncent au droit d’avoir une
+progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus
+pour perpétuer l’espèce ! O citoyen Ragut, que vos
+citrouilles sont belles ! Que les pierres que je lance
+dans votre jardin retombent sur elles ! Savez-vous,
+citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient
+leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de
+pratiques sur lesquelles il ne convient pas que j’insiste,
+s’ils ne détournaient pas le mariage de sa fin, la
+société serait vite garnie d’enfants et la patrie de citoyens !
+Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent
+l’enfant comme le but du mariage ! Dans le
+mariage, tel qu’il est compris par trop de gens, l’enfant
+n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né
+est le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli — car
+enfin on peut perdre le premier — le troisième arrive,
+et l’on commence à se rechigner : si d’autres apparaissent,
+ils sont salués, à leur entrée dans la vie,
+comme un fléau pour la famille. Que de fois, entrant
+à l’improviste dans vos maisons, au cours des visites
+annuelles que je vous fais, je trouve une famille consternée,
+je vois des visages découragés, des yeux qui se
+mouillent ! Le père se croise les bras devant l’âtre,
+comme si la fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais
+à tout labeur. La mère gémit et larmoie. Il n’y a
+pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de la cheminée où
+elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une
+larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation
+mon cœur se serre, et je demande anxieux :
+« Mais, vous avez donc perdu quelqu’un ? » Le père
+reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie
+une nouvelle larme, et, entre deux soupirs, la mère, — les
+femmes aiment à répandre leur souffrance en paroles, — la
+mère me dit, avec un grand geste de découragement :
+« Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu
+personne. Au contraire… dans quelques mois, vous
+allez en baptiser encore un ! »</p>
+
+<p>— Et la Saint-Barthélemy ! Et Mme de Montespan !
+Et le Deux-Décembre ! Et le petit Mortara ! égrena le
+citoyen Chapougnot.</p>
+
+<p>Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps
+de s’extravaser, puis je repris :</p>
+
+<p>— Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants,
+remplissez le but du mariage, peuplez Romenay,
+et je vous assure que la société ne sera pas tentée de
+demander du renfort aux célibataires, aux curés ! Que
+messieurs les hommes mariés commencent ! Allons,
+croissez et multipliez, c’est « la grâce que je vous
+souhaite », comme dit le citoyen Ragut !</p>
+
+<p>— Votre ironie ne m’atteint pas ! fit d’une voix
+sombre mon ancien confrère, sortant enfin de son
+mutisme. J’affirme que vouer à la chasteté perpétuelle
+des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de
+la vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par
+toutes sortes de moyens, c’est commettre un attentat
+contre la liberté humaine !</p>
+
+<p>— Un attentat contre la liberté humaine ! Ah ! mais
+parlons-en ! Si des hommes trouvent leur bonheur à
+être malheureux, laissez-leur, au moins, la liberté
+d’être esclaves ! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut,
+quand, au nom de la liberté, vous voulez nous
+exproprier du droit au célibat ! Quand les prêtres prononcent
+leur vœu de chasteté, ils agissent librement,
+et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen
+Ragut pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination ;
+je ne sache pas qu’on l’ait placé entre deux gendarmes
+quand, devant l’évêque et devant l’assemblée
+des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est
+volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler,
+car j’étais là, vêtu d’une robe blanche tout comme le
+citoyen Ragut. Ah ! où sont les robes d’antan ? Et mon
+ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait séduit,
+qu’on lui ait « doré la pilule », pour employer une
+expression plus vulgaire, mais qui rend mieux ma
+pensée. N’allez pas vous imaginer que l’évêque devant
+qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre
+inexpérience pour nous vouer au « martyre », qu’il nous
+ait pris par ruse, en une heure d’enthousiasme et
+d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par de beaux discours
+après avoir capté notre volonté par d’habiles et
+longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point
+permis à l’évêque de recevoir le serment de quiconque
+n’a pas vingt et un ans. Et avant de nous admettre, il
+nous avait soumis à une épreuve de quatre années où
+nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement
+que nous prenions. Et pendant le temps où
+nous faisions l’expérience de nos forces, n’avions-nous
+pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève, dans
+toute la ferveur du sang ? N’avions-nous pas le droit de
+jurer d’être chastes, toute notre vie, puisque nous
+l’étions à vingt ans, à l’âge où les passions sont le plus
+furieuses et demandent, avec plus de violence, un
+assouvissement ? Et le jour de notre engagement,
+l’évêque a-t-il donc cherché à nous griser de promesses
+capiteuses, comme autrefois les « rabatteurs » enivraient
+les jeunes gens pour les amener à s’enrôler ?
+Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que
+l’évêque est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se
+présentent à lui pour faire vœu de chasteté ? Quand
+chaque ordinand a répondu : « Présent », à l’appel de
+son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles
+que le citoyen Ragut connaît aussi bien que moi, mais
+qu’il me saura gré, sans doute, de lui rappeler comme
+un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites pour vous
+les lire ce soir) :</p>
+
+<p>« Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer,
+très attentivement et sans vous lasser, quel fardeau
+vous demandez qu’on vous impose. Jusqu’à présent,
+vous êtes libres, et il vous est permis, à votre guise, de
+passer au monde, si bon vous semble. Quand vous
+aurez reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus
+temps de changer d’avis : il vous faudra servir Dieu,
+avec son aide observer la chasteté et être comme des
+esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il
+en est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de
+persévérer dans votre dessein, au nom du Seigneur,
+avancez ! »</p>
+
+<p>Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles
+à lui adressées, et il est resté ! Il a avancé au nom du
+Seigneur ; il est allé, sans qu’on l’en prie, se placer sous
+le joug ! Ah ! qu’il est mal venu à prétendre qu’on l’a
+entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas
+fait exprès ! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi !
+Voudrait-il donc nous forcer à conclure que la venue
+de l’intelligence et du discernement fût en lui si tardive
+que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la
+raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa
+quarante-cinquième année, entrât, pour se rafraîchir,
+dans le café-restaurant de Mme Rosalie ! De grâce, que
+le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat à la
+liberté humaine ! Lorsqu’un prêtre trouve le joug
+odieux et trop pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent
+de le secouer et de prendre femme ? Sans
+doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui
+donne le droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui
+que sa conscience — un gendarme qui n’a ni sabre ni
+tricorne et qui ne verbalise pas — pour lui reprocher
+son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant
+effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me
+marier, — oh ! rassurez-vous, je ne vous infligerai pas
+cette surprise ! — je défie le citoyen Chapougnot, qui
+représente la société, la morale, la loi, la puissance
+coercitive de la France, de venir prendre par les
+épaules et d’expulser la malheureuse qui serait ma
+femme ! La loi n’interdit pas au prêtre las de sa chasteté
+de se choisir une épouse et d’avoir des enfants à la
+douzaine ! La liberté du prêtre ! mais il me semble que,
+par son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez
+bel hommage et (je me tournai vers Mme Ragut que je
+désignai du doigt) nous n’avons point le droit d’en
+douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus évidente,
+la plus abondante, la plus écrasante que nous
+puissions désirer !</p>
+
+<p>Sur ces mots, tandis que les « mauvais » électeurs
+m’applaudissaient, m’acclamaient, que les amis de
+M. le maire, enfin démuselés, vociféraient leur état
+d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le front
+avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur
+la chaise que m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis
+plusieurs cris de : « Vive le curé Blondot ! » qui me
+payèrent de mes sueurs oratoires.</p>
+
+<p>— Je demande la parole, modula une petite voix
+flûtée.</p>
+
+<p>Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant.</p>
+
+<p>— La parole, fit-il, est à… à la cit… à Mme la citoyenne
+Ragut.</p>
+
+<p>Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme
+plusieurs assistants poussaient des clameurs gouailleuses,
+elle agita la main droite pour demander le silence.</p>
+
+<p>— Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de
+petits gestes comiques, des curés qui ne se marient pas,
+il n’en faut plus ! Un homme sans femme ! A-t-on
+jamais vu ça, par exemple ! Qu’ils nourrissent une
+femme et des mioches ; c’est bien leur tour ! Et surtout,
+n’écoutez pas celui de chez vous : un curé marié, rien
+de plus beau ! Tenez, mon p’tit homme et moi, si on ne
+fait pas un gentil ménage ! Avant dix ans, tous les
+curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander
+vos filles en mariage, donnez-les, donnez-les,
+je vous dis ! Les curés, voyez-vous, je les connais, c’est
+du monde comme il faut ! Ces gens-là ont de l’éducation,
+ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est
+point malheureux. C’est considéré et il n’y a encore
+que ces gens-là pour savoir se faufiler dans le grand
+monde. Et, dans le grand monde, mes petits agneaux,
+c’est là qu’on en avale de bonnes choses !</p>
+
+<p>Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son
+idéal, Mme Ragut retourna vers sa chaise. Elle s’y
+écroula : plock ! on eût dit une nappe de graisse qui
+s’étale.</p>
+
+<p>Revenus de leur ahurissement, les clients du <i>Café de
+la Lumière</i> murmurèrent. Quelques-uns protestèrent
+avec force. L’exhortation de la citoyenne n’avait point
+eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait suspecte
+de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la
+joie. Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries
+partaient de tous les points de la salle. L’assemblée
+était tumultueuse. Le cordonnier-président se leva :</p>
+
+<p>— Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en !</p>
+
+<p>— Vive la République !!! cria le citoyen Chapougnot.</p>
+
+<p>Par les trois portes de la salle, la sortie commença.
+Je me disposais moi-même à partir quand je vis
+M. Cobichet qui s’avançait vers l’estrade. Il offrit tout
+d’abord ses humbles hommages à M. le maire, puis se
+tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main.
+Je devinai qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence.
+Je quittai la salle et je dus traverser des
+groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes auditeurs
+devisaient. Je fus salué. — « Bonsoir, monsieur
+le curé. — Bonsoir, mes amis. » — Des phrases parvinrent
+à mes oreilles. On parlait de moi avec quelque
+éloge : « Pour sûr, disait un vieux paysan tout chenu,
+notre curé n’est point une bête ! Il prêche mieux que
+le Ragut ! — Et mieux que la grosse femme ! fit une
+voix. — Ah ! dame ! il a du bagout ! » conclut un autre
+paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens avaient
+leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était
+« l’étranger ». Moi, je représentais Romenay, « le
+pays ». Et j’avais mieux « prêché » que l’autre (le bagout
+est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence).
+Ils étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient
+de leur mairie, de leur maison d’école, de
+leur église, parce que toutes ces choses étaient de
+chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le presbytère
+quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas
+précipités et une voix oppressée qui m’interpellait :
+« Monsieur le curé ! monsieur le curé ! » Je m’arrêtai et
+me retournai : M. Cobichet, pharmacien de première
+classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton
+très bas, comme si les ténèbres eussent écouté et
+qu’il s’en fût défié, il me dit :</p>
+
+<p>— Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils
+sont aplatis, ils sont anéantis, ils ne sont plus.</p>
+
+<p>— Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet ! répondis-je.
+Je suis bien aise de l’apprendre de votre bouche.
+Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur Cobichet.</p>
+
+<p>Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je
+rentrai au presbytère. Je me couchai, mais le sommeil
+ne vint pas. Je me remémorai les incidents de la soirée
+et les paroles que j’avais prononcées me revinrent à
+l’esprit. Oh ! je ne cherchai pas à me faire illusion !
+Sans doute, mes ironies n’avaient point été d’une
+essence très subtile, mais aussi mes auditeurs n’étaient
+point des Athéniens de Paris, pas plus que leurs
+grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes ! Sans
+doute, mon discours, mon « sermon » ne serait jamais
+enchâssé dans le <i>Trésor de la prédication</i>, mais j’avais,
+de mon mieux, abattu la superbe du sieur Ragut et
+saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que
+j’avais jeté dans mon auditoire quelques idées marquées
+à l’estampille du bon sens. Eh ! mais je ne me
+prends pas pour un imbécile ! Et vous, citoyen lecteur,
+que pensez-vous de vous-même ?</p>
+
+<p>Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi,
+M. Octave Ferrandière vint au presbytère. Il
+entra dans ma chambre la figure joyeuse, et il fut
+pris aussitôt d’un rire convulsif.</p>
+
+<p>— Mais qu’y a-t-il ? demandai-je.</p>
+
+<p>M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec
+plus d’entrain encore et de conviction.</p>
+
+<p>— Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc ?</p>
+
+<p>— Il y a, fit M. Octave, il y a… non, c’est à se tordre !</p>
+
+<p>— Mais quoi</p>
+
+<p>— Il y a que la femme du pasteur protestant et la
+femme du défroqué — vous savez, cette grosse dame
+qui, hier soir, encombrait l’estrade — viennent de
+s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les deux
+dames se battaient pour Maxim ! C’est à se tordre !
+C’est à se tordre !</p>
+
+<p>— Que me contez-vous là ?</p>
+
+<p>— Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury
+avait invité M. et Mme Asseler à un déjeuner de première
+classe qu’il donnait en l’honneur du couple
+Ragut. — Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne
+ont reçu l’hospitalité chez les Thury. — Le
+pasteur n’est pas venu pour des raisons que j’ignore et
+qui doivent être profondes, mais vous pensez bien que
+sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer
+avec Maxim. Extraordinaire, ce Maxim ; il les
+ensorcelle ! A table, on l’avait placé entre les deux
+dames, et… non, non, c’est à se tordre ! monsieur le
+curé, je me tords.</p>
+
+<p>— Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur
+Octave, mais redressez-vous et continuez !</p>
+
+<p>— A table, Maxim était donc flanqué des deux
+dames. Or, vous ne savez pas que la mère Ragut, elle
+aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute de
+rien : il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois
+jours qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été
+prise. Maxim me l’avait dit hier : « Figure-toi, m’a-t-il
+raconté, que cet hippopotame me regarde avec des
+yeux, mais des yeux ! Elle veut toujours m’entraîner
+dans les coins, me fait ses confidences, me pousse du
+coude, m’appelle « Maxim » tout court et ne cherche
+que des occasions de se trouver seule avec moi. » Or,
+pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames
+parlerait avec Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa
+grosse rivale, affectait de causer sans discontinuer à
+Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de
+Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler,
+à l’entrée de la ville ; c’est lui qui m’a si bien renseigné.)
+La dame mafflue devenait blême de colère et s’agitait
+furieusement. Maxim, pour se moquer et pour amuser
+l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle
+chuchota aigrement : « Ah ! j’en ai gros sur le cœur ! »
+A la fin du repas, les deux femmes échangèrent même
+des paroles vipérines ; mais ce fut le bouquet quand,
+au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim
+et lui dit : « Vous allez me reconduire, hein ? Nous n’allons
+pas, je l’espère, passer l’après-midi avec ce vieux
+tableau ! » Le vieux tableau, qui épiait leurs propos,
+a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est
+jalouse, vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance
+sur la terre, dans le ciel et dans les enfers, qui puisse
+l’empêcher de faire du chambard. La mère Ragut les
+laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux
+mufle de mari était là, mais elle a pris prétexte de ce
+que le médecin lui avait ordonné les courses à pied,
+et elle est partie pour Romenay. Comment les deux
+femmes se sont-elles abouchées ? Que s’est-il passé ? Je
+l’ignore. Au moment où j’arrive sur la place de l’église,
+j’aperçois un rassemblement, j’entends un duo de voix
+furieuses et des rires et des cris. Je me précipite et je
+vois mes deux bonnes femmes campées l’une en face
+de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et
+qui semblent prêtes à s’écharper.</p>
+
+<p>— Oh ! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame
+Ragut, c’est du propre, votre conduite ! Une femme
+mariée, c’est du joli !</p>
+
+<p>— Ah çà ! mais, est-ce que je vous ai chargée de me
+faire la morale ? répondait Mme Asseler. Espèce de
+grosse dondon !</p>
+
+<p>La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur
+spéciale à mon sexe ne me permet pas de vous redire
+les épithètes renommées dont elles s’accablaient. La
+mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au
+violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait
+la femme du pasteur d’invectives poisseuses. Parfois,
+elle se taisait : sans doute, elle fouillait dans ses souvenirs
+d’enfance et de jeunesse, elle récapitulait son
+ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse injure
+bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan !
+elle la jetait à la face de l’autre ! La petite dame Asseler
+restait plus calme : elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait
+que pour décocher quelque épithète envenimée :
+les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche
+et allaient se planter comme une flèche dans les chairs
+de la plus dodue des Rosalies. Ses yeux flambaient
+dans sa figure, qui était devenue pâle de rage. Non,
+monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la
+mère Ragut allait pêcher ses adjectifs ! C’est à se tordre !
+C’est à se tordre !</p>
+
+<p>— Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez,
+Savez-vous !</p>
+
+<p>— Oh ! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave.
+« Vieille sottisière, criait Mme Ragut, vieille poison,
+espèce d’hérétique, de schismatique. » — « Vieille
+proxénète ! » répliquait la femme du pasteur de sa voix
+cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie
+au-dessus de la tête de Mme Asseler. Celle-ci
+bondit vers la grosse dondon et lui appliqua prestement
+une gifle sur chaque joue. Pif, paf ! On entendit
+un bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe
+sur la croupe de ma jument Manda.</p>
+
+<p>— Et vous n’êtes pas intervenu ! m’écriai-je. Vous
+ne vous êtes pas, comme un paladin, jeté entre les
+deux combattantes, pour les séparer ?</p>
+
+<p>— Moi ! fit Octave, oh ! non, par exemple ! Je m’amusais
+bien trop ! Je ne demandais qu’une chose, c’est
+que le duel continuât. Je les aurais plutôt même excitées
+à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut
+s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie,
+Rigaud le maréchal et Maison l’épicier se sont
+interposés entre les combattantes et les ont empêchées
+de s’endommager. Moi, j’ai protesté ! J’ai
+déclaré que j’étais partisan de la liberté de conscience
+et qu’on ne devait, sous aucun prétexte, empêcher les
+hommes, non plus que les femmes, de manifester leurs
+sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre.
+Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et
+l’a reconduite jusqu’à la porte de sa maison. Je dois
+dire, du reste, que la femme du pasteur s’est laissé
+emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà
+rentrée chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore
+ses épithètes : « Espèce d’hérétique, de schismatique ! »</p>
+
+<p>— Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur
+le curé ?</p>
+
+<p>— J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon
+bréviaire : je ne me suis pas dérangé. J’ai bien entendu
+des cris qui partaient de la place. J’ai cru simplement
+qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos
+gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles :
+c’est là un phénomène qui n’est pas rare chez nous.
+Et Mme Ragut, qu’est-elle donc devenue ?</p>
+
+<p>— Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait
+furieusement contre la « schismatique » devant
+les commères accourues, et qui déclarait avoir « une
+de ces soifs à boire la rivière avec les poissons ! » Moi, je
+suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur le
+seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est
+beaucoup trop prudent, qu’il a bien trop peur de se
+compromettre pour regarder de près une dispute.
+Pensez donc ! S’il allait être obligé de prendre parti !</p>
+
+<p>A ce moment, trois coups précipités furent frappés à
+la porte de la pièce où nous nous trouvions. J’avais à
+peine eu le temps de dire : « Entrez », que déjà Prudence
+était dans la chambre. Elle apparut, la figure ensoleillée
+de joie. Le bonheur de venir me conter « du
+nouveau » la transportait. Le feu de sa prunelle disait
+l’allégresse qui la possédait. Je résolus d’user de la
+méthode préventive :</p>
+
+<p>— Oh ! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche,
+je vous remercie, Prudence. Je sais tout. M. Octave
+m’a conté l’aventure.</p>
+
+<p>— C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai
+tout vu ! C’est quand même abominable d’assister à de
+pareils <i>escandales</i> dans notre pays ! Ces créatures-là,
+c’est comme les champignons <i>venimeux</i> ; elles ont beau
+se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont
+beau se frotter les mains avec du vinaigre qui sent bon,
+c’est toujours de la poison… Allons, ajouta Prudence,
+en poussant un soupir de résignation, je vais aller
+étendre mon linge au jardin !</p>
+
+<p>Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à
+pied au château, je lui proposai de l’accompagner :</p>
+
+<p>— Mais comment donc, enchanté ! fit naturellement
+mon jeune ami.</p>
+
+<p>Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de
+cinq heures du soir. Sur la place, des groupes s’étaient
+formés qui commentaient l’événement. On rappelait les
+péripéties de la lutte, on répétait les aménités échangées :
+on était dans un grand ébaudissement. Quand
+nous passâmes devant le lavoir, il nous fut aisé de nous
+apercevoir que la nouvelle avait volé jusque-là. Le
+concile des lessiveuses était en rumeur, et les langues
+allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers
+champs, un sentier de traverse qui suit le cours
+de la Vireuse, et bientôt nous vîmes s’avancer vers
+nous le citoyen Chapougnot qui revenait, sans doute,
+d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa démarche,
+qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il
+fut vers nous, vous arriverez trop tard !</p>
+
+<p>— Quoi donc ? demanda Chapougnot… Quoi donc ?</p>
+
+<p>— Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave,
+que vous ne pourrez pas verbaliser ! Trop tard ! Du
+reste, consolez-vous, vous étiez désarmé : la loi ne
+défend que les combats de taureaux !</p>
+
+<p>Le jeune homme fit un bref récit de la bataille.</p>
+
+<p>— Ah ! proféra le garde champêtre, ces choses-là
+n’arrivent que quand je n’y suis pas ! Si j’avais été là !
+Hier, tenez, à la conférence, tout s’est passé selon la
+loi, mais j’étais là !… Ça ne fait rien, continua Chapougnot
+dont la langue était lourde, je n’aurais tout de
+même pas voulu faire des misères à la grosse femme !…
+Il me plaît à moi, son mari, l’ancien curé ! Ah ! en voilà,
+un curé comme je les aimerais ! Il vous parle des femmes,
+de l’amour, de la liberté ; il dit des sottises au pape,
+et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du
+pape, ça me fait autant plaisir que de boire une chopine !</p>
+
+<p>— Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous
+tant, au pape ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? pourquoi répondit Chapougnot…
+pourquoi ? mais parce que c’est un homme comme
+un autre !</p>
+
+<p>— Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet
+homme-là, monsieur Chapougnot ?</p>
+
+<p>— Mon chef ! mon chef ! fit le garde champêtre redressant
+la tête et se frappant la poitrine du plat de sa
+main. Moi, je suis républicain !</p>
+
+<p>— Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été
+baptisé. Vous êtes catholique, apostolique et romain.</p>
+
+<p>— Je suis républicain, répéta Chapougnot.</p>
+
+<p>— Soit ! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre
+roi, vous n’en êtes pas moins son sujet.</p>
+
+<p>— Le pape un roi ! clama le garde champêtre. Moi
+son sujet ! Sujet de personne, monsieur ! Sujet du pape !
+Ah ! par exemple, elle est forte, celle-là ! Sujet du
+pape ! Mais je démissionne ! Mais il faut que je lui
+envoie ma démission, à ce pape ! Je vais lui écrire, et
+une lettre qui sera tapée !</p>
+
+<p>— Oh ! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot,
+que ce serait un timbre de cinq sous ! C’est le
+prix d’une chopine. Et par-dessus le marché, le pape
+ne vous répondrait pas.</p>
+
+<p>— Le pape ne me répondrait pas ! fit Chapougnot.
+Il ne me répondrait pas ! Mais alors, c’est un tyran !</p>
+
+<p>— Vous êtes catholique, apostolique et romain,
+repris-je. Tous les jours, le pape prie pour vous, monsieur
+Chapougnot. Il n’y a pas de démission qui fasse.
+Vous êtes sujet du pape : vous mourrez sujet du pape.</p>
+
+<p>— Mais je ne veux point de ça ! je ne veux point
+de ça ! s’écria Chapougnot dont l’indignation grandissait.
+C’est un homme comme un autre, nom d’un
+chien ! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera
+tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et
+de la papesse Jeanne !</p>
+
+<p>Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot
+gesticulait avec véhémence. Il marchait à reculons,
+puis revenait sur ses pas, vers nous, pour protester
+encore, et recommençait, sans discontinuer, cette
+petite manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent
+l’une dans l’autre. On entendit un bruit
+sourd. La société, la morale, la loi, la puissance coercitive
+de la France gisaient devant nous. Nous nous
+précipitâmes, M. Octave et moi, vers Chapougnot
+étendu sur le chemin. Il cherchait à se dégager de sa
+blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave
+et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par
+un bras :</p>
+
+<p>— Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que
+j’aidais à le soulever, ne racontez pas au <i>Café de la
+Lumière</i> qu’un curé vient de vous relever ! Je suis,
+voyez-vous, le bon Samaritain.</p>
+
+<p>A ce mot, le garde champêtre redressa la tête :</p>
+
+<p>— Un Samaritain ! fit-il, ça ne m’étonne pas !… Moi,
+je suis républicain ! ajouta-t-il en forme de protestation.</p>
+
+<p>Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis
+debout, il esquissa un salut et s’éloigna en maugréant.
+Nous l’entendions qui tenait un soliloque :</p>
+
+<p>« Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme ! Une
+lettre tapée ! Une lettre tapée !… Un homme comme
+un autre… Raspail… La papesse Jeanne ! »</p>
+
+<p>Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir
+le garde champêtre dont les jambes décrivaient,
+dans le sentier, de capricieux méandres, tandis que
+le haut de son corps oscillait comme le balancier d’une
+horloge.</p>
+
+<p>— Ah ! ils sont frais, les amants de la République !
+s’écria M. Octave. Ils sont dignes de cette vieille…</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous
+autoriser à mépriser ainsi, en ma présence, les institutions
+que la France s’est librement données !</p>
+
+<p>— Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez
+pas me faire croire que vous l’aimez, la République !</p>
+
+<p>— Je suis républicain, monsieur Octave.</p>
+
+<p>— Comme Chapougnot !</p>
+
+<p>— Je suis républicain, puisque je suis curé sous le
+ciel de France. Les curés, monsieur Octave, ont joué
+à la République le bon tour de tomber tout à coup
+amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast
+émis par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet.
+Il s’est rencontré des gens pour prétendre que nous
+n’embrassions la République que pour mieux l’étouffer :
+ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être
+collés aux partis déchus comme des moules à leur
+rocher. Mais ce que nous la gênons, la République,
+avec notre amour ! Plus nous la gênons, plus nous
+l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite,
+devant que M. Gambetta l’eût épousée, la République
+faisait encore sa prière, elle pourrait, chaque jour,
+dire au Seigneur : « Mon Dieu, j’ai trop d’amis et qui
+m’aiment trop ! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi
+beaucoup d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous
+en supplie, convertissez les curés qui sont devenus
+amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce que
+j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore… mais
+quand on aime ! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi
+des curés, de vos curés, de mes curés : hélas ! j’ai peur
+de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu de services
+en se laissant si gentiment battre par moi ! Des curés
+délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi,
+et, quand on ne me verra pas, je vous bénirai et je
+chanterai vos louanges dans les siècles des siècles.
+Ainsi soit-il ! »</p>
+
+<p>— Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain
+d’eau douce, monsieur le curé ! dit M. Octave.
+Avouez que la République, que cette gueuse qui n’est
+pas parfumée du tout…</p>
+
+<p>— Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler
+avec révérence du gouvernement, parce que c’est le
+gouvernement. Ne me scandalisez pas, je vous en supplie.
+Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A
+bientôt, monsieur Octave !</p>
+
+<p>— Bonsoir, monsieur le curé !</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je
+rebroussai chemin et, après un quart d’heure de
+marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval s’était,
+quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je
+manquais de « réparateur ». Aussi, en passant sur la
+place, j’entrai à la pharmacie Cobichet. L’apothicaire
+subtil était debout, derrière son comptoir aux deux
+côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et
+de Galien, ces génies protecteurs de la droguerie. Avec
+l’extrémité recourbée d’une carte de visite, il prenait
+une pommade brune dans un mortier et en emplissait
+de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement
+la calotte de velours noir qui recouvrait son crâne
+chauve, et il m’accueillit avec de grandes démonstrations
+de respect et de sympathie. Je ne m’en étonnai
+point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver,
+M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il
+m’eut remis le flacon d’ingrédient que je lui demandais,
+il me dit d’une voix grave et désolée :</p>
+
+<p>— Vous avez appris, monsieur le curé, les événements
+de cet après-midi, quelles scènes scandaleuses
+ont eu pour théâtre la place de l’église ? Ah ! voilà les
+mauvais jours revenus ! L’ère des guerres religieuses
+est ouverte de nouveau dans notre pays.</p>
+
+<p>— Comment ! m’écriai-je, vous appelez une « guerre
+religieuse » cette bataille de femmes ! Vous considérez
+ce petit incident plutôt comique avec des lunettes
+trop grossissantes.</p>
+
+<p>M. Cobichet s’empressa d’être de mon avis :</p>
+
+<p>— C’est vrai, fit-il, histoire de femmes, et voilà
+tout ! Du reste, le sieur Ragut et sa concubine partiront
+demain matin à la première heure. Le pays sera
+enfin purgé de leur présence. M. le maire qui sort
+d’ici m’en a donné l’assurance. Il les chasse. Ah ! monsieur
+le curé, puisque j’ai l’honneur de vous voir ce
+soir, permettez-moi de vous renouveler mes félicitations.
+Vous l’avez haché, trituré, pulvérisé, le renégat…
+Vraiment, poursuivit M. Cobichet, le clergé
+catholique a le droit d’être fier de vous, et j’ajoute que
+vous pouvez être fier de lui, car que de vertu, que de
+science, que de talent dans ses rangs, et quel prestige
+il a gardé sur les masses !… A ce propos-là, monsieur
+le curé, je voudrais vous demander un petit service…</p>
+
+<p>— Parlez, monsieur Cobichet.</p>
+
+<p>— Eh bien, monsieur le curé, reprit l’apothicaire
+subtil, je suis inventeur de pilules.</p>
+
+<p>— Mes félicitations, monsieur Cobichet ! Quelles
+maladies guérissent-elles ? Tous les maux connus,
+comme il convient, mais lesquels, plus spécialement ?</p>
+
+<p>— Ce sont, dit le pharmacien, des pilules contre
+l’obésité ! L’obésité, monsieur le curé, est une infirmité
+redoutable. A notre époque, elle fait de terribles
+ravages parmi ces générations stagnantes qui s’alourdissent
+dans les professions sédentaires et ne dépensent
+plus ces trésors d’activité physique que la nature
+a déposés en elles. Il faut lutter contre le fléau de
+l’obésité, si l’on ne veut pas voir la race frappée de
+stérilité courir à une dégénérescence fatale. L’obésité,
+monsieur le curé, prédispose les individus et, par conséquent
+les peuples.</p>
+
+<p>Je m’aperçus que M. Cobichet offrait à ma candeur
+surprise les phrases de son prospectus : je crus prudent
+de l’interrompre :</p>
+
+<p>— Mais, dis-je, je ne puis vous être utile en rien,
+pour vos pilules !</p>
+
+<p>— Pardon, monsieur le curé : la fortune de mes
+pilules dépend de vous. Votre réponse sera pour mon
+invention un arrêt de vie ou de mort.</p>
+
+<p>— Je demeure stupide, monsieur Cobichet.</p>
+
+<p>— Vous allez comprendre, monsieur le curé. Je
+voudrais que vous écrivissiez une lettre où vous attesteriez,
+avec votre éloquence ordinaire, l’efficacité de
+mes pilules « antiadipeuses ». Je vous demanderai
+aussi l’autorisation de reproduire votre photographie
+sur mes prospectus et sur mes brochures.</p>
+
+<p>— Par ma foi ! m’écriai-je en riant, vous avez la plaisanterie
+subtile ! Je ne vous savais pas aussi facétieux !</p>
+
+<p>M. Cobichet, pharmacien de première classe, me
+regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je
+ne plaisante pas ! Je ne plaisante jamais quand il
+s’agit des choses de ma profession. Dans tous les prospectus
+qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui
+prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres
+reconnaissantes et enthousiastes signées par des ecclésiastiques.
+Et il faut le reconnaître : les malades, même
+s’ils sont impies, achètent volontiers un remède dont
+l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez
+qu’il s’agirait d’un remède contre l’obésité ! C’est une
+infirmité qui afflige de préférence les personnes
+pieuses, et comme cela s’explique ! Elles domptent
+leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions,
+elles vivent dans la paix du cœur et de la conscience.
+La vertu les conserve et les entretient en corpulence,
+de sorte, pour elles, qu’un bien se métamorphose en
+un mal, en une infirmité.</p>
+
+<p>— En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler
+à l’amaigrissement du clergé catholique ?</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil,
+une attestation de vous vaudrait pour moi plus qu’un
+trésor !</p>
+
+<p>— Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos
+pilules et je vous jure que je n’en absorberai jamais !
+Je ne puis pas me porter garant de leur vertu !</p>
+
+<p>M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre
+ce que je lui disais : silencieux, il me regardait.</p>
+
+<p>— Oh ! dit-il enfin, quand on est dans le commerce,
+on n’y regarde pas d’aussi près ! Si vous croyez que
+mes confrères…</p>
+
+<p>— Oui, mais ma photographie, pourquoi ?</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien
+simple, à la première page de mes prospectus, je placerais
+votre portrait avec cette inscription : « Avant le
+traitement par les pilules antiadipeuses de Cobichet. »
+A la seconde page, je reproduirais — si je suis autorisé
+à le faire, et je l’espère — la photographie de M. le
+curé de Tremblaye qui a votre âge, votre taille, vos
+yeux, votre bouche, votre air.</p>
+
+<p>— Le malheureux !</p>
+
+<p>— Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce
+portrait, j’écrirais : « Après le traitement. Si l’on veut
+maigrir, s’adresser à Jean Cobichet, pharmacien de
+première classe, place de l’Église, à Romenay. » Comprenez-vous,
+monsieur le curé ?</p>
+
+<p>Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les
+plus secrètes et que son âme artificieuse se révélait à
+moi, dans sa nudité, un sourire vint égayer la face
+grave de M. Cobichet. Quand il dit : « Comprenez-vous,
+monsieur le curé ? » une petite flamme de convoitise
+brilla dans ses yeux gris clair.</p>
+
+<p>Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant
+qu’il attendait mon verdict, l’apothicaire subtil caressait
+de la main sa barbe qu’il avait longue et presque
+blanche.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir
+les attestations d’hommes consacrés à la religion,
+pourquoi ne vous adressez-vous pas au clergé protestant ?
+Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont
+une épouse, des enfants, une parenté mieux fournie
+que la nôtre : plusieurs personnes de leur famille peuvent
+désirer maigrir. C’est le salut qui leur apparaîtra
+avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne demandez-vous
+pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de
+Romenay ?</p>
+
+<p>— M. Asseler ! s’écria le pharmacien avec une vivacité
+singulière, M. Asseler ! jamais ! jamais ! Je ne voudrais
+point mettre mon invention sous le patronage
+d’un homme que sa femme couvre de ridicule ! Après
+le scandale de cet après-midi surtout ! oh ! non !
+jamais ! jamais ! Quel prestige voulez-vous que M. Asseler
+garde auprès des masses ? Les protestants sont
+indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là,
+on la chasse ! M. Asseler est vraiment trop faible : il
+finira par perdre toute considération. Enfin, monsieur
+le curé, voulez-vous, par esprit de charité, vous
+associer au succès de mes pilules ?</p>
+
+<p>— Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec
+un immense regret, de vous refuser la faveur insigne
+que vous me demandez. Je suis bien capable d’en être
+malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas augmenter
+votre chagrin en vous donnant le spectacle de
+ma tristesse.</p>
+
+<p>Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner
+le temps de mesurer toute son infortune, je quittai
+la pharmacie. En me dirigeant vers le presbytère, je
+me disais : « Il faut vraiment que le prestige de M. Asseler
+soit bien amoindri, que son influence soit peu
+redoutée ! M. Cobichet, le plus circonspect des apothicaires,
+M. Cobichet, qui semble peser tous ses mots
+dans sa balance de précision, ne craint pas maintenant
+de faire entendre des paroles de blâme et de traiter
+le pasteur en puissance négligeable. Ah ! les femmes !
+les femmes ! Et cet imbécile de Ragut qui voudrait nous
+empêtrer dans leurs lacets ! Merci bien ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>— Monsieur le curé, le curé protestant est là dans le
+corridor. Il veut vous voir, cet homme.</p>
+
+<p>Ainsi parla Prudence, un soir, vers huit heures. Je
+sursautai et je dis :</p>
+
+<p>— M. Asseler ! mais faites entrer !</p>
+
+<p>Je quittai prestement ma chaise et allai à la rencontre
+de M. Asseler qui pénétrait dans ma chambre.</p>
+
+<p>— Comment allez-vous, monsieur le pasteur ? demandai-je
+avec un sourire de bienvenue, en lui tendant
+la main.</p>
+
+<p>— Je vais mal, monsieur le curé, me répondit
+M. Asseler, et c’est pourquoi je viens à vous.</p>
+
+<p>J’approchai de la cheminée le grand fauteuil de reps
+rouge et je priai le ministre protestant d’y prendre
+place.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, dit-il, dès qu’il fut assis, je ne
+me dissimule pas ce que ma présence chez vous peut
+avoir d’étrange. Vous le premier, avez le droit de vous
+étonner.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur le pasteur, j’ai passé l’âge des étonnements !
+Et, du reste, une visite qui vous est agréable
+ne vous étonne jamais !</p>
+
+<p>M. Asseler inclina légèrement la tête en signe de
+remerciement.</p>
+
+<p>— Oh ! je sais que ma démarche peut heurter certaines
+convenances, mais je suis malheureux, monsieur
+le curé, je suis très malheureux, et un homme
+qui souffre a, me semble-t-il, certains privilèges, celui
+d’aller sans crainte et sans respect humain où le porte, — laissez-moi
+dire le mot, monsieur le curé, — où le
+porte sa sympathie. Je suis seul dans ce pays. Si grand
+que soit pour un homme malheureux le besoin de se
+confier à un autre homme, il est certaines souffrances
+qu’on ne peut étaler aux yeux des indifférents. Lors de
+notre première rencontre, monsieur le curé, vos qualités
+d’esprit et de caractère m’ont séduit. Je crois pouvoir
+compter sur votre charité, sur votre pitié !</p>
+
+<p>— Monsieur le pasteur, dis-je, la confiance que vous
+placez en moi m’honore et me touche plus que je ne
+saurais le dire. Vous me permettrez de vous considérer
+comme un ami. A ce titre, vous avez le droit d’exiger
+de moi non pas une vague charité, une vague pitié,
+mais un dévouement sans restrictions. Vous êtes un
+honnête homme. Je ne crois pas être un coquin. Nous
+pouvons nous entendre. Parlez, monsieur le pasteur,
+je vous appartiens.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, dit le pasteur après un court
+silence, je suis la fable du pays.</p>
+
+<p>Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit :</p>
+
+<p>— Oh ! ne vous croyez pas obligé, par politesse, de
+me détromper ! Je sais ce que l’on dit. Je devine ce
+que l’on pense. Eh bien, ce sont des calomnies ! Ce
+qu’on raconte n’est pas vrai ! ce qu’on pense n’est pas
+vrai !… Oui, ajouta M. Asseler comme se parlant à lui-même,
+ce qu’on raconte est faux ! est faux ! est faux !</p>
+
+<p>— Ce qu’on raconte ! Quels sont donc les faits
+précis ?…</p>
+
+<p>— On affirme, répondit le pasteur, d’une voix qui
+tremblait, que je suis un mari… un mari berné.</p>
+
+<p>— Oh ! m’écriai-je, on ne vous l’a certainement pas
+dit à vous !</p>
+
+<p>— Non, fit M. Asseler, on ne me l’a pas dit, mais on
+m’a si bien laissé voir qu’on le pensait ! L’attitude
+qu’ont prise mes coreligionnaires à l’égard de ma
+femme ne me permet de garder aucune illusion sur la
+conviction où ils sont que leur pasteur a une épouse
+indigne ; elle signifie trop clairement, leur attitude, que
+Mme Asseler est suspectée, qu’elle est méprisée, honnie.
+L’adultère ne devient tragique que quand il nous
+atteint. Chez les autres, il est toujours drôle et ne va
+pas sans un certain comique. Les femmes mettent plus
+de discrétion dans leurs railleries. Elles s’apitoient
+même parfois sur l’infortune de la victime, de l’époux
+trahi ! Les hommes, eux, sont féroces et leurs ironies
+sont cruelles qui tombent sur un mari trompé… ou
+qu’on accuse de l’être. Quand je passe auprès d’un
+groupe d’hommes, je vois sur les figures des sourires
+dont le sens ne m’échappe pas : on chuchote en me
+regardant et, si je n’entends pas les paroles qui se murmurent,
+leur signification ne m’échappe pas : « Le
+pauvre homme ! » pense-t-on, « il ne se doute de
+rien ! » Eh bien, si ! monsieur le curé, le pauvre homme, — oh !
+j’accepte l’épithète ! — le pauvre homme se
+doute de quelque chose ! Il sait qu’on déclare sa femme
+infidèle ! Mais ce qu’il sait aussi, c’est qu’on la calomnie ;
+il sait que sa femme est honnête et respectable !
+Mais croyez-vous donc, monsieur le curé, que si
+j’eusse sous mon toit une épouse adultère, je ne
+l’eusse pas chassée ? Oui, oui, je l’aurais chassée…
+sans pitié !</p>
+
+<p>En prononçant ces dernières phrases, M. Asseler
+avait dans la voix une énergie singulière. Il reprit,
+après quelques secondes de silence :</p>
+
+<p>— Oui, je l’aurais chassée ! Oh ! je ne l’ignore pas !
+Mme Asseler, par son mépris du « qu’en dira-t-on »,
+par ses libres allures, par l’indépendance extérieure
+qu’elle met dans sa vie, a provoqué les calomniateurs.
+Elle n’a point voulu être hypocrite, et c’est là un crime
+que les gens de petite ville ne pardonnent pas. Elle a
+commis des légèretés, des imprudences ; elle s’est obstinée
+à recevoir certaines visites fort innocentes en soi,
+mais qui avaient le tort de prêter le flanc aux interprétations
+malicieuses. Il y a huit jours, elle s’est
+querellée publiquement avec la femme de ce baladin
+venu à Romenay pour vilipender ceux qu’il a reniés, — ce
+qui est un acte toujours indécent. — J’étais
+absent ce jour-là, et je dois dire que j’avais quitté
+Romenay tout exprès pour n’être point obligé de banqueter
+chez M. Thury, avec ce triste sire. Mme Asseler
+pouvait-elle subir sans riposter les insultes de cette
+matrone ? En répondant du tac au tac, aux injures par
+des injures, aux menaces de coups par des gifles, elle
+a usé d’un droit naturel, du droit de légitime défense.
+Croyez bien, monsieur le curé, que j’ai fait entendre
+à Mme Asseler les observations que me suggérait ma
+conscience ! Je lui ai demandé de recevoir moins
+souvent chez elle M. Maximilien Thury et de ne plus
+sortir seule avec lui en voiture. Mes remarques et mes
+prières, je dois le dire, ont été vaines. « Je t’ai suivi
+à Romenay, me disait ma femme, je t’ai suivi sans te
+faire sentir ce qu’il y avait de désolant pour une Parisienne
+à vivre dans un trou de province ! Je ne me
+repens de rien, mais je m’ennuie ici à mourir. Veux-tu
+donc me priver des seules distractions qu’il me soit
+possible de me donner ? En est-il, du reste, de plus
+honnêtes ? M. Maximilien Thury est un homme de
+bonne éducation ; il a respiré l’air de Paris, il a de
+l’esprit. Quelles autres fréquentations veux-tu que
+nous ayons dans le pays ? Ne crois-tu pas que j’aie
+plus de plaisir à causer avec lui qu’avec toutes les
+pécores de Romenay ? Toutes ont cherché à attirer
+chez elles le fils du maire : elles sont furieuses qu’il
+ait dédaigné leurs avances, elles sont jalouses, elles
+jettent leur venin. Elles me dénigrent. Je me soucie
+bien de ce qu’elles disent ! Comme elles jugent des
+autres par elles-mêmes, elles ne peuvent pas imaginer
+qu’une femme reçoive chez elle un jeune homme sans
+en faire aussitôt son complice. Est-ce que, si je te trompais,
+si j’étais la maîtresse de Maximilien Thury, je ne
+chercherais pas à me cacher ? Est-ce que la simple prudence
+ne me conseillerait pas de prendre contre toi
+certaines précautions ? Mais voilà : j’agis franchement
+avec mon mari, comme avec tout le monde. Voudrais-tu
+me reprocher toi aussi de ne pas savoir dissimuler ?
+Mais, tu me connais ! Tu sais que je t’aime, tu sais que
+je ne mens jamais, et puisque je t’affirme que mes relations
+avec M. Maximilien Thury sont et resteront honnêtes ! »
+Je suis bien obligé, monsieur le curé, de
+reconnaître que ma femme, en me tenant ce langage,
+détruisait, d’avance, toutes les raisons que j’aurais pu
+lui opposer. Je n’ai pas le droit de douter de sa sincérité,
+ni de la condamner à une solitude complète, à une
+existence de recluse. Une jeune femme élevée à Paris
+ne peut se faire aux exigences souvent très étroites
+des « convenances » telles que les comprennent les
+petites villes de province. Je n’ai pas cru devoir user
+de mon autorité maritale, recourir à des moyens qui
+me répugnent, pour la contraindre à un genre de vie
+qui l’eût rendue malheureuse. M. Maximilien Thury
+vient chaque jour : ma femme l’accompagne quelquefois
+dans ses promenades et les calomniateurs ne se
+lassent pas. Il va sans dire que mon plus grand désir
+serait de voir cesser ces rumeurs. Mais comment ? Je ne
+puis pourtant pas prier M. Maximilien d’être moins
+assidu !</p>
+
+<p>— Mais, dis-je, n’avez-vous pas fait remarquer à
+M. Maximilien Thury, qui connaît assurément l’esprit
+malveillant de nos petites villes, que ses visites pouvaient
+se mal interpréter ?</p>
+
+<p>— M. Maximilien est un honnête homme, reprit le
+pasteur. Je suis bien convaincu qu’il ignore à quelles
+calomnies la réputation de ma femme est en butte. Ce
+jeune homme m’a toujours montré de la sympathie,
+du dévouement. J’eus cru commettre une indélicatesse
+en lui adressant des observations qu’il eût pu prendre
+pour un congé ou tout au moins pour le conseil d’un
+mari ombrageux. Je sais, au reste, que si ses visites
+sont aussi fréquentes, c’est que ma femme non seulement
+les autorise, mais encore lui demande comme une
+grâce de revenir. Laissé à lui seul, M. Maximilien y
+mettrait, je n’en doute pas, plus de discrétion. Je dois
+ajouter que si j’ai gardé une réserve aussi rigoureuse
+auprès de M. Maximilien, j’ai cru devoir faire part de
+mes… ennuis à Mme Thury, sa mère, qui — je n’ai pas
+à vous l’apprendre — est une femme d’esprit droit,
+d’honnêteté insoupçonnée !</p>
+
+<p>— Et Mme Thury vous a compris ?</p>
+
+<p>— Oui, elle m’a compris, mais elle s’est vue forcée
+de m’avouer que son fils n’acceptait aucune tutelle
+morale, qu’il échappait complètement à l’influence
+maternelle et qu’elle ne pouvait que s’attrister inutilement.
+« Maximilien souffre, m’a-t-elle dit. Il aimait
+Mlle Ferrandière et désirait l’épouser. M. le curé de
+Romenay, pour des raisons que je n’arrive pas à connaître,
+a usé de son influence auprès de la mère de la
+jeune fille pour que le mariage n’eût pas lieu. »</p>
+
+<p>— C’est très exact, dis-je.</p>
+
+<p>— Mme Thury ajouta : « Nous aussi, mon mari et
+moi, nous souffrons. M. Thury s’aigrit, et je ne serais
+pas étonnée que ce fussent ses tourments qui aient
+occasionné cette syncope qui nous a tant alarmés. Je
+vis, moi, dans des transes perpétuelles. Je connais
+Maximilien. Il veut s’étourdir et il ne garde plus aucune
+retenue. Tous les matins, je me lève avec cette
+pensée qui me torture : « Pourvu qu’aujourd’hui on
+ne vienne pas m’apprendre que mon fils s’est tué ou
+qu’il a fait quelque coup de tête qui l’oblige à quitter
+pour toujours le pays ! Je m’attends à tout, à tout,
+sauf au bonheur ! » Ces confidences de Mme Thury,
+ajouta le pasteur, m’ont ému, troublé et découragé. Il
+était pour moi bien évident que je ne pouvais faire
+appel au concours de Mme Thury pour qu’elle demandât
+à son fils, comme une grâce, de ne plus fréquenter
+ma maison. Le concours que je n’ai pas obtenu de
+Mme Thury, serait-il indiscret, monsieur le curé, de
+l’attendre de vous ?</p>
+
+<p>— J’avoue, dis-je, ne pas très bien saisir…</p>
+
+<p>— Oh ! reprit M. Asseler, je ne connais point les raisons
+qui vous ont porté à donner à Mme Ferrandière
+le conseil de s’opposer à l’union de sa fille avec
+M. Maximilien Thury ! Ces raisons, vous n’en devez
+compte à personne, mais… ce mariage, je vous l’avoue
+en toute franchise, serait pour moi une délivrance.
+M. Maximilien, une fois marié, resterait auprès de
+l’épouse qu’il aimerait : ses visites assidues cesseraient
+et les calomnies aussi.</p>
+
+<p>M. Asseler s’arrêta de parler. Il y eut un silence. Je
+me demandais si le pasteur ne venait pas à moi en
+ambassadeur, s’il n’était pas délégué par les Thury
+pour faire l’assaut de ma volonté, pour tenter une dernière
+fois de me fléchir. La suite de l’entretien devait
+me convaincre que je m’abusais.</p>
+
+<p>— Je comprends, monsieur le pasteur, lui dis-je, je
+comprends, mais, hélas ! il m’est tout à fait impossible
+de revenir sur ma détermination et de donner à
+Mme Ferrandière un autre conseil… C’est impossible,
+ma conscience est engagée.</p>
+
+<p>— Alors, je n’insiste pas, fit le pasteur. C’était un
+simple désir que j’exprimais et que vous trouverez
+tout légitime, j’en suis bien sûr, monsieur le curé. La
+femme est un être de faiblesse : notre devoir est
+d’écarter d’elle toutes occasions d’imprudences, de
+l’entourer d’une tendresse vigilante, presque inquiète.
+Je le reconnais : je serais coupable d’oublier cette obligation.
+La nature indépendante de Mme Asseler l’expose
+à des dangers d’autant plus réels qu’elle est portée
+à ne point les soupçonner et à les dédaigner. Ma
+femme, monsieur le curé, est née à Paris, elle a vécu
+à Paris jusqu’à notre mariage, — qui remonte à trois
+ans à peine, — elle aime Paris. Pas un jour ne se passe
+sans qu’elle ne dise : « Quelle existence je mène pour
+une Parisienne ! Ah ! que je regrette Paris ! Ah ! si
+nous habitions Paris ! » Elle a l’obsession de Paris,
+dont il est si difficile de guérir. Je n’ai pas le droit de
+récriminer. Les souffrances que j’endure m’avaient
+été prédites avant mon mariage. Mon père m’avait
+répété cent fois : « Il est difficile, il est périlleux pour
+un pasteur d’enseigner Jésus-Christ quand on est le
+mari de certaines femmes ! » Je suis obligé de reconnaître
+que mon père avait raison ! Ah ! mes beaux
+rêves d’apostolat ! Le temps me semble déjà éloigné
+où mon esprit ne concevait qu’une seule ambition, où
+mon cœur n’avait qu’un seul désir : étendre l’empire
+du Crucifié ! Le jour est peut-être proche où je pourrai
+me considérer comme un ouvrier inutile… Je suis fils
+de pasteur, monsieur le curé. Mon père est encore
+ministre du saint Évangile dans une ville de la frontière
+alsacienne. C’est un homme de bonne volonté et
+qui aime Dieu avec simplicité. Il appartient à cette
+forte race de croyants qui ont gardé la sérénité de la
+foi parmi les fureurs matérialistes de notre époque.
+Quand parut la <i>Vie de Jésus-Christ</i>, par Renan, mon
+père — il me l’a maintes fois affirmé — ne fut point
+troublé. Son cœur lui disait que le Christ était Dieu,
+et il n’écoutait que son cœur. Mon père est un homme
+de douceur et de paix dont la sage mansuétude rappelle
+Mélanchton. Il y a de la tendresse dans sa foi,
+et, pour lui, le service de Dieu ne va pas sans amour.
+S’il eût été admis par le Christ à la vocation des
+Douze, il eût pris pour modèle son frère, le disciple
+Jean, celui qui aimait, qui était aimé, et dont la vie
+fut un acte d’amour. Je n’ai fait qu’entrevoir ma mère,
+morte alors que j’avais cinq ans. Mon père fut mon
+seul ami. Il me fit connaître Dieu, le Christ et sa loi.
+Il m’ouvrit les Évangiles, et la plus grande joie de
+son cœur fut de conduire mon imagination d’enfant
+dans la maison de Béthanie, dans le jardin où Marie de
+Magdala était venue pleurer au tombeau de Jésus. Moi
+aussi, je voulus servir le Maître qui ne régnait que
+par l’amour : je résolus de me vouer au ministère pastoral.
+Quand mes études classiques furent achevées,
+j’allai à Paris pour y suivre les cours de la faculté de
+théologie protestante. Le jour de ma consécration
+arriva. Quand les pasteurs m’eurent imposé les mains,
+je montai dans la chaire, comme c’est l’usage, et, très
+ému, je parlai de ma vocation. Je la comprenais
+comme le grand Paul. Je rêvais d’imiter le rude
+apôtre, de tracer un hardi sillon où germeraient d’innombrables
+élus. Je glorifiai la mission de ceux qui
+vont annoncer aux infidèles la rédemption. Mon père
+était parmi les pasteurs présents « au culte ». Il crut
+qu’un sacrifice lui serait bientôt demandé, que j’allais
+lui annoncer mon départ pour les missions, mais mon
+rêve de grand apostolat ne devait pas avoir de lendemain.
+Deux jours après ma consécration, je rencontrai,
+pour la première fois, la jeune fille qui devait
+être ma femme.</p>
+
+<p>M. Asseler se tut. Il sembla s’enfermer dans ses
+souvenirs, puis, après un instant de silence, il reprit :</p>
+
+<p>— C’était la première apparition de la femme dans
+ma vie. Sans doute, les jeunes gens qui se destinent
+au ministère pastoral ne sont point soumis à la règle
+d’une rigueur monacale qui est celle, je crois, des séminaires
+catholiques : ils peuvent prendre contact
+avec le monde. Soit timidité, soit défiance de moi-même,
+pendant les années que je passai à Paris, je me
+tins tout à fait à l’écart de la vie parisienne. Mes seules
+relations étaient les livres et quelques amis qui, comme
+moi, se préparaient au pastorat. Quand l’un d’eux,
+qui venait lui aussi d’être consacré, me présenta à
+Mme veuve Dabrey, j’étais loin de me douter
+que je me trouvais à un tournant de ma destinée…
+Avez-vous aperçu Mme Asseler, monsieur le curé ?</p>
+
+<p>— Oui, répondis-je, plusieurs fois j’ai vu passer madame
+sur la place.</p>
+
+<p>— Eh bien, reprit le pasteur, vous comprendrez
+mieux ! Tous ces dons extérieurs qu’elle réunit, cette
+grâce, cette séduction, ce charme qui émane d’elle, de
+ses gestes, de sa voix, de son regard…</p>
+
+<p>Le pasteur se tut, guettant une parole admirative.
+Je ne crus pas devoir la lui refuser.</p>
+
+<p>— Oui, dis-je, votre enthousiasme s’explique, monsieur
+le pasteur.</p>
+
+<p>— Ah ! oui ! il s’explique ! continua M. Asseler. Quel
+homme serait resté indifférent ? Quel homme n’eût pas
+aimé ? Lors de ma première visite à Mme Dabrey, je
+demandai la permission de revenir, qu’on s’empressa
+de m’accorder. Deux mois après, j’épousai Mlle Lucie
+Dabrey. Mon cœur était en fête, mais un grave désaccord
+avec mon père m’empêchait de m’abandonner au
+bonheur. Mon père connaissait Mme Dabrey : il s’était
+rencontré avec Mlle Lucie. Il s’opposa au mariage
+mais ses conseils ne pouvaient prévaloir contre l’obstination
+d’un homme qui aimait… et j’aimais Mlle Lucie
+Dabrey ! Mon père ne vint pas au mariage, et il me
+prédit pour l’avenir des tristesses, des déboires, des
+amertumes. Je suis en voie de me convaincre que l’affection
+de mon père était clairvoyante.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur le pasteur, dis-je, vous ne pouvez
+être malheureux puisque vous aimez ?</p>
+
+<p>— J’aime et je suis malheureux, monsieur le curé !
+Je suis malheureux parce que (le pasteur appuya sur
+le mot « parce que ») j’aime. Je voudrais qu’il n’y eût
+pas contradiction entre mes fonctions de pasteur et
+entre les goûts, les habitudes de vie de Mme Asseler.
+C’est une nature honnête et droite, je le sais, mais qui
+n’éprouve aucun élan vers Dieu : son cœur ne le connaît
+pas. Elle a l’âme d’une païenne. C’est une femme
+du temps de Tibère, qui n’a point de la vie une conception
+chrétienne. La vie, pour elle, doit être une joie,
+une fête, ou alors elle est un non-sens, une monstruosité.
+Pour elle, souffrir est une injustice contre laquelle
+son intelligence se révolte, contre laquelle proteste sa
+nature. Oh ! je le sais et nul n’en est plus convaincu
+que moi : la religion est un soutien, une force, une
+sauvegarde pour l’épouse en même temps qu’une sécurité
+pour l’époux. La religion veille sur l’honneur des
+familles, mais mon père n’est-il pas trop absolu quand
+il affirme qu’une femme ne peut rester fidèle à son
+mari, si elle n’a pas la crainte de Dieu ? Voyons, monsieur
+le curé, voilà ma femme qui est rebelle à toute
+tutelle religieuse, — je le sais et je le déplore — mais
+ai-je donc tort, pour cela, d’avoir confiance en elle ?
+Est-ce une raison pour laisser le doute entrer dans
+mon cœur, pour m’abandonner à la tentation du
+soupçon ?… N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis
+bien être tranquille ?</p>
+
+<p>En prononçant cette dernière phrase, M. Asseler me
+regarda fixement : il y avait de l’inquiétude dans ses
+yeux et de l’angoisse dans sa voix.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur le pasteur, dis-je, un mari a toujours
+tort de s’alarmer sans preuves !</p>
+
+<p>— Mais, n’est-ce pas, fit M. Asseler, que rien dans
+la conduite de ma femme, rien dans sa vie, ne pourrait
+légitimer mes soupçons… si toutefois j’en concevais ?
+s’empressa d’ajouter le pasteur.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas. M. Asseler, après un court
+silence, reprit :</p>
+
+<p>— Ah ! qu’ils sont à plaindre les maris torturés par
+le doute ! J’ai bien souvent songé aux souffrances sans
+nom qu’ils doivent endurer ! Douter de la fidélité, de
+l’honnêteté de sa femme, l’être qu’on aime le plus au
+monde ! Se dire que peut-être ses pensées vont à un
+autre ; que, par ses désirs, elle appartient à un autre ;
+qu’elle vous trompe et qu’elle vous méprise parce
+qu’elle vous trompe ; enfin, qu’elle aime un homme et
+que cet homme n’est pas vous ! Oh ! c’est affreux…
+ce doit être affreux ! Heureusement, poursuivit le pasteur,
+dont la voix tremblait, bien qu’il prît un ton très
+« rassuré », je n’en suis pas là ! Vous seriez à ma place,
+monsieur le curé, vous auriez l’âme en paix, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Ma foi ! m’écriai-je, m’efforçant de paraître gai,
+je vous l’assure : jamais il ne m’est venu à l’esprit de
+me demander ce que je ferais, ce que je penserais,
+dans telles ou telles circonstances, si j’étais marié au
+lieu d’être ce que je suis, un vieux célibataire !</p>
+
+<p>Le pasteur comprit que je me dérobais devant
+l’anxieuse question qu’il persistait à me poser. Il tira
+sa montre :</p>
+
+<p>— Neuf heures vingt-cinq ! dit-il. Je vais me retirer,
+monsieur le curé. Ma femme est seule ; elle pourrait
+s’impatienter.</p>
+
+<p>Il se leva de son siège, s’excusa de m’avoir importuné,
+et comme je protestais :</p>
+
+<p>— Je dois vous paraître, fit-il, un homme bien bizarre.</p>
+
+<p>Je protestai de nouveau. Je reconduisis M. Asseler
+jusqu’à la grille du presbytère et, avant qu’il ne me
+quittât, je lui dis, en lui tendant la main :</p>
+
+<p>— Monsieur le pasteur, je vous prie de n’oublier
+jamais que vous avez un ami au presbytère de Romenay.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, monsieur le curé, dit M. Asseler ;
+je m’en souviendrai.</p>
+
+<p>Sur ces mots, il me quitta.</p>
+
+<p>Quand M. Asseler fut parti, je restai songeur. Le
+sens de la visite qu’il venait de me faire m’apparaissait
+clairement. Je m’étais demandé, un instant, où
+tendaient ses confidences, ce que signifiait son obstination
+à ne me parler que de Mme Asseler : je comprenais
+maintenant. Le pauvre pasteur était l’éternel
+jaloux qui s’en va quémander partout des raisons de
+ne plus douter, de ne plus souffrir. La belle assurance
+qu’il avait montrée au début de l’entretien, quand il
+se portait garant de la vertu de sa femme, était toute
+de surface. Il voulait, en affirmant si énergiquement
+qu’il ne doutait pas de son épouse, se leurrer lui-même,
+se contraindre à croire, se « suggestionner », comme
+disent les gens qui parlent aussi bien que des livres.
+La certitude de la fidélité de sa femme, il venait humblement
+la mendier chez moi. Il pensait : « Cet homme,
+habitué par son ministère à traiter les âmes tourmentées,
+dissipera mes inquiétudes, mes doutes, mes
+terreurs. Il me prouvera que j’ai tort de vivre dans
+l’angoisse. C’est pourquoi il me disait d’une voix qui
+démentait ses paroles cette étrange phrase : « N’est-ce
+pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille ? »
+dans l’espoir que ma réponse serait celle
+qu’il désirait : tels ces gens qui s’en vont, de médecins
+en médecins, quêter l’assurance qu’ils ne sont pas malades.
+Hélas ! je dus le laisser partir sans lui donner
+la paix qu’il était venu chercher. Il ne me convenait
+pas de me moquer de lui ! « Allons, pensai-je, encore
+un qui voudrait savoir Maximilien Thury époux de la
+petite Camille ! Les voilà une bonne demi-douzaine à
+désirer ce mariage et à maudire mon entêtement, pour
+des raisons diverses ! M. le maire me maudit parce
+qu’il aime son fils et qu’il aime tendrement aussi les
+prés, les champs, les bois de Mme Ferrandière.
+Mme Thury me maudit parce qu’elle aime son fils, son
+mari et la paix de sa maison. Le beau Maximilien me
+maudit parce qu’il aime la petite Camille, et la jolie
+petite Camille, parce qu’elle aime le beau Maximilien.
+M. Octave me maudit parce qu’il aime sa sœur, qu’il
+est l’ami de Maxim, qu’il voudrait les voir heureux
+et gais pour avoir le droit d’être, plus constamment,
+heureux et gai lui-même. M. Asseler me maudit parce
+qu’il aime sa femme et qu’il voudrait bien que sa
+femme l’aimât. » Que d’amours coalisées contre moi
+et que de malédictions sur ma tête ! Il n’y avait que
+cette Mme Asseler qui ne devait pas me maudire si elle
+savait que l’échec du mariage de Maximilien me fût
+imputable. Peut-être, celle-là aussi aimait quelqu’un,
+mais je n’étais pas bien sûr que ce fût son mari !</p>
+
+<p>Et maintenant, vous serait-il agréable que je vous
+fisse connaître en quels termes la femme du pasteur
+parlait de moi ? (Je tiens le propos de Prudence qui
+le tenait de l’épicière qui le tenait elle-même de la
+servante du pasteur.) Mme Asseler m’appelait « le gros
+d’en face ». Le gros d’en face ! Était-ce assez coquet ?
+Je n’étais pas vexé, mais plutôt surpris. Mes étonnements
+devaient se prolonger ! De la bouche de
+Mme Asseler s’esquivaient, parfois, de bien singuliers
+vocables. Je puis en rendre témoignage : j’ai entendu.
+Un jour que nous revenions, mon vicaire et moi, de
+Champvieux, nous croisâmes, sur la route, Mme Asseler
+escortée de son Maxim. Le fils de M. le maire détourna
+la tête en nous voyant ; je me demande un peu
+pourquoi ! Mme Asseler, elle, nous regarda bien en
+face ; puis, quand elle nous eut dépassés, nous l’entendîmes
+qui disait à Maxim, sans se soucier de baisser
+le ton de sa voix :</p>
+
+<p>— Ils ont une bonne tête, ces ratichons.</p>
+
+<p>— Je crois que c’est de nous qu’il s’agit, fit mon
+vicaire.</p>
+
+<p>— Il se pourrait, dis-je. Des ratichons ! Abbé
+Rosette, vous qui savez tout, qu’est-ce qu’un ratichon ?</p>
+
+<p>— Je l’ignore, répondit-il ; c’est quelque chose
+comme un nom de légume.</p>
+
+<p>— Nous chercherons dans le dictionnaire, dis-je.
+Pourquoi appeler des prêtres des ratichons ? Pourquoi ?</p>
+
+<p>Rentrés au presbytère, l’abbé Rosette et moi, nous
+avons saccagé nos bibliothèques, nous avons recruté
+tous les dictionnaires de la maison. Littré lui-même
+fut consulté. Aucun de ces ouvrages ne nous révéla le
+sens de cette étrange appellation : « un ratichon. »
+Nous étions désolés. L’abbé Rosette eut une inspiration :</p>
+
+<p>— Si nous interrogions Prudence ? dit-il. Son vocabulaire
+est si riche !</p>
+
+<p>— Abbé, vous avez du génie, au moment où on s’y
+attend le moins !</p>
+
+<p>J’appelai Prudence d’une voix forte et impatiente,
+comme si une catastrophe venait de se produire. Bientôt,
+nous entendîmes ma gouvernante qui haletait en
+montant l’escalier de toute la vitesse de ses vieilles
+jambes et qui grommelait : « Des hommes ! des hommes !
+c’est bon à rien dans un ménage ! » Elle apparut rouge,
+suffoquée, brandissant une de mes antiques culottes,
+toute en loques, qu’elle avait élevée à la dignité de
+« serviette pour les meubles ».</p>
+
+<p>— Eh bien… s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’il faut torcher ?
+Vous avez encore, au moins, renversé l’encrier
+sur le tapis ?</p>
+
+<p>— Non, dis-je, il ne faut rien torcher, Prudence.
+Nous vous avons mandée pour savoir de vous ce que
+c’est qu’un ratichon.</p>
+
+<p>— Un ratichon ! fit-elle en hochant la tête, je ne
+connais pas cet animal-là ! En tout cas, ça doit être
+rudement laid !</p>
+
+<p>— Ma pauvre Prudence, repris-je, c’est Mme Asseler
+qui, ce soir, nous a appelés, l’abbé Rosette et moi, des
+ratichons.</p>
+
+<p>— La femme du curé protestant ! dit ma gouvernante
+que l’indignation rendit écarlate. Ça ne m’étonne
+pas ! Une particulière qui se tortille en marchant
+comme une serpent ! Est-ce que le monde honnête ça
+se tortille comme ça ! Ah ! elle appelle les curés des
+ratichons ! Et qu’est-ce qu’elle est donc, elle ? C’est une…</p>
+
+<p>Il était trop tard pour verrouiller les lèvres de Prudence :
+le mot était lâché et il nous donna comme un
+choc, à mon vicaire et à moi. Ma plume tremble à la
+seule idée qu’elle pourrait le répéter. Je suis bien obligé
+de l’avouer pourtant : il n’y a pas dans la langue des
+académies et des salons une seule expression qui puisse,
+mieux que celle proférée par Prudence, s’adapter à
+Mme Asseler et à son genre de vertu, une seule expression
+qui soit plus « adéquate », comme nous disions au
+séminaire. Ah ! oui, Mme Asseler… tenez, je m’arrête,
+je finirais par me laisser tenter. Lecteur, je vous salue
+et suis votre serviteur très humble.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>Quinze jours après la mémorable visite que me fit
+M. Asseler, où il me découvrit son âme que dévastait
+la jalousie, je dus me rendre à Champvieux pour y
+assister à la « conférence » qui, le premier lundi de
+chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi
+du temps, dans ces assemblées périodiques, ne
+varie pas. Vers neuf heures du matin, les curés arrivent
+à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait
+le chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton :
+ils apparaissent au seuil du presbytère, un gros bâton
+à la main, la robe retroussée et rentrée dans la ceinture :
+tels les Hébreux quand ils allaient célébrer la
+Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la
+présidence du curé-doyen, pour faire, en chambre,
+l’ascension de quelque haute question métaphysique
+et pour décortiquer quelque « cas » épineux de théologie
+morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je
+sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que
+MM. les curés ne boudent point contre les mets toujours
+copieux, sinon succulents ? L’air des cimes théologiques
+vous creuse singulièrement et nous rapportons
+de là un vaillant appétit et une ardente bonne
+humeur.</p>
+
+<p>Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place
+autour de la table, la servante de M. le doyen apporta
+devant nous, avec des précautions maternelles, une
+tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait sur
+un lit de persil.</p>
+
+<p>— Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet,
+curé de Pavisy, il ressemblerait, à s’y méprendre, à
+mon ancien professeur de philosophie. Pourvu, mon
+Dieu, que ce ne soit pas lui ! Ah ! oui, pourvu ! Il nous
+expliquerait les figures du syllogisme !</p>
+
+<p>L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique,
+les vers fameux qui, sans en avoir l’air, donnent
+à la pensée humaine une recette infaillible pour éviter
+les accidents :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu,</i></div>
+<div class="verse"><i>Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans
+un endroit glacé, l’abbé Saquet ajouta :</p>
+
+<p>— Brrr ! rien que d’y penser !</p>
+
+<p>Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau,
+prêtre de Saint-Sulpice, dans son livre sur les
+« politesses et convenances à l’usage du clergé », ne
+craint pas d’avancer que les ecclésiastiques doivent
+être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous
+nous taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par
+déférence pour les édits de ce maître des convenances,
+mais je ne me reconnais pas le droit de vous celer la
+vérité : silencieusement, nous honorions la tête de
+veau, avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur
+les cimes de la théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût
+fait des calembours sur le radeau de <i>la Méduse</i>, préludait
+par de timides jeux de mots aux exercices plus
+compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna
+le branle à la conversation :</p>
+
+<p>— Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire,
+nous nous appelons par les noms de nos paroisses),
+vous ne nous parlez pas de votre fameux pasteur ! Il
+paraît que…</p>
+
+<p>Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères
+connaissaient les mésaventures de M. Asseler. Je restai
+grave :</p>
+
+<p>— Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne
+pas m’associer à votre joie ! Le pasteur de Romenay
+a, dit-on, des infortunes conjugales, mais c’est un
+homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux,
+et je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part
+de railler des souffrances auxquelles nous avons la
+chance de n’être pas exposés.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé
+Saquet qui, s’il enfante des calembours dans la douleur,
+est très prime-sautier dans ses remords, quand il a commis
+ce que M. Octave Ferrandière appelle « une gaffe ».</p>
+
+<p>M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon
+observation inattendue avait jetée parmi les convives,
+crut devoir s’apitoyer sur les malheurs de
+M. Asseler :</p>
+
+<p>— Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et
+le succès de son ministère doit être singulièrement
+compromis par ce… qu’on raconte. Vraiment, nous
+devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé
+à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes
+qui se sont obstinés à maintenir la règle, en dépit de
+vives attaques, il faut bien le dire.</p>
+
+<p>La question du célibat se trouvait ainsi introduite
+parmi nous. Je résolus de profiter de l’aubaine grande.
+Depuis un mois, il m’avait été donné de soupeser,
+dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les papes
+à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à
+la défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes
+méditations, des larves d’arguments : je résolus d’en
+faire hommage à mes confrères.</p>
+
+<p>— Ah ! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de
+rudes attaques ! De tout temps, il y eut des prêtres — oh !
+en bien petit nombre ! — qui prirent le mors aux
+dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur : il
+chassa de l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres
+prêtres qui furent de braves gens et dont l’attitude ne
+peut que nous attendrir, dépêchèrent à Rome des lettres
+urgentes ; elles disaient : « Saint-Père, j’avais promis
+de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim
+du mariage ! » Le pape lut la supplique et dicta :
+« <i lang="la" xml:lang="la">Castus maneat !</i> Qu’il reste chaste ! » Et cela est bon.
+Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le régiment
+des chastes : il ne peut pas se mettre à exaucer
+les requêtes des prêtres, des quelques prêtres las de
+leur solitude ! Je crois, messieurs, que nous avons tort
+d’accepter, sans les renvoyer à leurs auteurs, ces épithètes
+« de gothiques, de barbares, d’insensés » que
+l’on nous jette à la face ! J’estime, moi, qu’en nous
+vouant au célibat, à la chasteté, nous faisons un acte
+de raison, un acte de bon sens, et je prétends que si
+nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le
+reste de l’humanité, moins peut-être !</p>
+
+<p>— Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé
+Saquet, qui ne voyait point sans déplaisir la conversation
+s’enfoncer dans les questions graves et qui
+voulait la ramener aux choses badines.</p>
+
+<p>Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui
+ne demandent qu’à prendre l’air, quand je sens les
+mots frétiller sur ma langue, il n’y a pas de tête de
+veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de
+mon confrère, je repris :</p>
+
+<p>— Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou
+sont célibataires, ou sont mariés.</p>
+
+<p>— M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas
+mieux dit, remarqua l’abbé Saquet.</p>
+
+<p>— Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser
+passer aucune occasion d’avoir de l’esprit : il a toujours
+peur que ce ne soit la dernière ! Si les gens que
+notre vœu de continence scandalise sont eux-mêmes
+célibataires, je me contente, pour toute réponse, de
+leur rire au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur
+la machine ronde auraient le droit de se tenir à l’écart
+du mariage, de le fuir comme la peste, hormis pourtant
+les prêtres qui enseignent dans leurs églises que
+la virginité est l’état de vie le plus parfait ! Faisons, si
+vous le voulez bien, à ces chers confrères en célibat,
+l’aumône de notre pitié, et laissons parler les gens
+mariés ! Ceux-là, je les admire ! Il faut voir leurs airs
+choqués…</p>
+
+<p>— Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi
+donc la saucière qui est devant vous !</p>
+
+<p>— Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens
+mariés, il faut les entendre s’écrier : « La chasteté
+qu’on impose aux prêtres est un crime ! Un homme ne
+peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et
+qui doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations,
+son corps et son âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre,
+la chair ne prévaudra pas contre l’esprit, contre sa
+volonté, contre les serments les plus sincères ? Ma
+parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est
+de la folie ! » Ah ! qu’ils sont drôles, les gens mariés ! Ils
+n’ont pas l’air de se douter, les pauvres, qu’eux aussi
+ils ont fait leur vœu, le vœu de fidélité tout simplement ;
+qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et leurs
+sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un
+serment ! La fidélité à une seule femme ! Messieurs les
+jeunes époux, au jour des fêtes nuptiales, connaissent-ils
+le poids de leur engagement ? Leur cœur appartient
+à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme,
+à une seule femme leurs pensées, et pour toujours ! Et
+ils promettent, et ils jurent, et, à la mairie aussi bien
+qu’à l’église, ils apostent des témoins qui sont là pour
+certifier que messieurs les époux ont fait leur vœu de
+fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si
+peur que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les
+fleurs des noces, ils tombent sur les carnets d’adresse,
+sur les annuaires, sur les « Bottin », et les voilà qui
+éparpillent la bonne nouvelle à travers le monde : tous
+ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient
+ce grand événement : « M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au
+dernier de ses jours, la même femme, Mlle Y***,
+à l’exclusion de toute autre. » Ces bons petits époux
+ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières ?
+Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront
+pas sous le joug qu’ils leur ont imposé ? Ah ! ils
+ont bonne grâce à chanter, sur tous les tons, ou badins
+ou sévères, que nous prenons des engagements dont,
+fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier
+la gravité ! Vous n’ignorez point comment, la plupart
+du temps, — je n’ose dire toujours, — se perpètrent
+les mariages.</p>
+
+<p>— Nous savons ça ! Nous savons ça ! dit l’abbé Saquet.
+Des histoires de mariage, ça nous connaît ! Il y
+en a de drôles. Une bien amusante, c’est celle qu’on
+m’a racontée et…</p>
+
+<p>— Silence ! silence ! firent plusieurs convives. Abbé
+Saquet, vous nous raconterez cela plus tard !</p>
+
+<p>— C’est de l’obstruction ! gémit l’abbé Saquet, résigné.</p>
+
+<p>Je repris :</p>
+
+<p>— Elles sont toujours les mêmes, les histoires de
+mariage ! Quand les temps sont accomplis et qu’une
+sage prudence conseille aux jeunes gens le mariage, les
+parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la famille
+qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant
+des mariages partout où elles passent, les
+vieilles dames complotent : « Vous n’avez pas dans vos
+relations une jeune fille qui puisse « convenir » ? — Quel
+chiffre ? — On irait jusqu’à tant. — On pourrait
+voir !… » Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune
+homme et cette jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un
+l’autre, il y a une convention, un pacte tacite dont il
+n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si les sacrosaintes
+convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient,
+le jeune homme pourrait, en toute sincérité,
+tenir à la jeune fille qu’il voit pour la première fois,
+dans le salon des vieilles dames, ce gentil langage :
+« Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement.
+Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma
+petite enquête, « de prendre mes renseignements »,
+comme disent les gens du vulgaire. Donnez-moi quelque
+temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins
+dans votre famille, si monsieur votre père n’est
+pas un chenapan trop notoire, si ses biens ne sont pas
+grevés d’hypothèques ; car enfin les notes des modistes
+sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer
+que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit
+monsieur votre père me servira, sous forme de dot,
+pour donner à votre tant gracieuse personne un cadre
+digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le
+mariage est pour l’homme une assurance contre la
+misère : comme prime, il verse sa liberté ; il est en droit
+de savoir si l’assureur — si monsieur votre père, dans
+la circonstance — a, pour parler encore comme le vulgaire,
+« les reins solides ». Si les renseignements me
+satisfont, aussi vrai que je vous le dis, je vous épouse,
+mademoiselle ! » Et si la jeune fille voulait, elle aussi,
+se mettre en frais de sincérité, elle répondrait…</p>
+
+<p>— Ah mais ! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est
+une conférence que Romenay nous fait là ! Un discours
+en mangeant ! Rien de tel pour vous troubler la digestion !
+La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que
+pour lui ! C’est comme un avocat qui voit que, par
+hasard, les juges l’écoutent !</p>
+
+<p>— Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience,
+abbé Saquet. Vous tirerez le feu d’artifice de
+vos calembours quand l’abbé Blondot aura parlé : il
+nous intéresse.</p>
+
+<p>Ces messieurs approuvèrent, et je repris :</p>
+
+<p>— Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère,
+elle répondrait : « Monsieur et cher probable
+époux, je mentirais si j’affirmais que vous m’êtes complètement
+odieux. Évidemment j’attendais mieux,
+mais enfin, il faut savoir se faire une raison ! Le temps
+simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché
+par la justice, que vous n’avez point pris pension dans
+un asile d’aliénés, que vos péchés de jeunesse n’ont
+laissé de souvenirs que dans votre conscience !… Si
+notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne
+demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant
+vous qu’un autre, après tout ! » Vous n’ignorez pas que,
+quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le mariage est au
+bout de ces enquêtes, de ces « renseignements ». Nos
+jeunes gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce
+sont deux énigmes qui se lient l’une à l’autre par les
+serments éternels ! Et voilà les gens qui reprochent aux
+prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont
+ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la
+chasteté sans en bien connaître l’humeur !</p>
+
+<p>Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires
+à qui l’on a donné du vin pur au goûter de
+quatre heures. A ce moment, la domestique de M. le
+doyen introduisait dans la salle à manger un gigot
+triomphal : il laissait flotter autour de lui de subtils
+aromes qui réjouissaient notre odorat. L’abbé Saquet
+laissa gambader son esprit que j’avais mis en pénitence
+et il exécuta quelques calembours. Le curé de
+Sant-Protais remarqua en s’épongeant le front, où
+perlaient des gouttes de sueur, que le poêle de la salle à
+manger répandait dans la pièce une chaleur lourde, et
+il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous
+nous associâmes à ses préférences.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de
+votre avis, messieurs. Croyez-vous donc que ce soit
+pour mon agrément que j’ai fait placer un poêle ici ?
+Mais ma cheminée qui se refuse à tirer ! Ou le bois
+geint et ne donne pas de flamme ! Ou le charbon lui-même
+s’entête à ne point brûler ! Je connais tous les
+inconvénients — et ils sont nombreux — du mode de
+chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne. Mieux
+vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver !</p>
+
+<p>L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour
+y découvrir matière à de puissants jeux de mots, jugea
+que l’occasion était bonne : il la happa.</p>
+
+<p>— Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à
+manger avec un feu de bois, avec une cheminée prussienne,
+si un poêle ne le satisfait pas, il n’a qu’à s’écrier :
+« Qu’alors y faire ? » (Calorifère.)</p>
+
+<p>On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont
+il dut se contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais,
+auteur d’un docte opuscule : <i>le Phylloxera
+existe-t-il ?</i> fut d’avis que la trêve du gigot avait assez
+duré : il voulut ramener l’entretien aux graves questions.</p>
+
+<p>— C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de
+soutenir une cause, je ne sais vraiment pas où il va
+dénicher ses raisons ! Je n’avais jamais songé à tout ce
+qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde
+nous traitent de fous ! Première nouvelle !</p>
+
+<p>— De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le
+marché !</p>
+
+<p>— De monstres ! ah ! c’est trop fort ! fit l’abbé Pavillon.
+Et quels arguments apportent-ils à l’appui de
+leur thèse ?</p>
+
+<p>— Des arguments ! m’écriai-je : ils se soucient bien
+d’en chercher ! Ils éborgnent la vérité : voilà tout. Je
+ne sais pas, du reste, si vous avez remarqué avec quelle
+supériorité les grands penseurs de notre temps savent
+se contredire ! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils
+analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une
+puissance singulière qu’ils appellent « la volonté ».</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis
+quelques siècles !</p>
+
+<p>— Quelle erreur ! m’écriai-je : on ne se doutait pas,
+avant eux, qu’il y eût en nous une telle puissance. Nos
+grands analystes ont découvert la volonté, comme
+d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue.
+La volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent
+les vertus avec une emphase de prospectus. « La volonté
+régit le monde ; par la volonté, on est Napoléon
+I<sup>er</sup> : sans la volonté, on est sous-chef de bureau
+dans une sous-préfecture. » Or, messieurs, que nous
+reproche-t-on ? De tenter de nous élever — par la volonté — au-dessus
+des instincts de la bête humaine.
+Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence, — au
+moins en paroles, — l’énergie, l’effort,
+qui nous blâme de faire cette incessante dépense de
+volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un
+monde qu’affolent les joies de la chair !</p>
+
+<p>— Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet,
+était un peu plus obscur, ce serait presque de la philosophie !</p>
+
+<p>— Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit
+l’abbé Têtard.</p>
+
+<p>— Alors, nous serions des professeurs d’énergie,
+observa l’abbé Gridois, un jeune confrère qui se régalait
+d’articles de revues.</p>
+
+<p>— Des professeurs d’énergie, parfaitement ! repris-je.
+Et remarquez que l’état de continence, que le
+célibat — quand il est chaste, j’entends — accumule
+en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à l’éparpillement
+de sa volonté. Un homme qui se marie
+épouse plusieurs femmes.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! oh ! firent en chœur ces messieurs.</p>
+
+<p>— Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie
+épouse sa femme.</p>
+
+<p>— Ah ! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse…</p>
+
+<p>— Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement… J’affirme
+qu’un homme qui se marie épouse sa femme,
+épouse la mère de sa femme, les grand’mères de sa
+femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les
+amies de sa femme ; je veux dire qu’il donne accès dans
+sa vie à toutes ces femmes et qu’il laisse un lambeau
+de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme un
+mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les
+buissons du chemin !</p>
+
+<p>— Fitchtrrre ! lança l’abbé Saquet.</p>
+
+<p>— Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité
+sous ces métaphores assez reluisantes, remarqua
+l’abbé Gâcheron, curé de Tressat.</p>
+
+<p>— Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une
+grosse vérité, celle-ci : si les prêtres se mariaient, le
+champ du Seigneur resterait en friche. Le moyen
+qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une
+petite Capoue pour courir à la moisson des âmes ! N’y
+comptons pas, je vous en prie. Un homme marié est
+trop occupé et il n’a point le loisir de songer aux
+autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer
+à la gloire d’une idée, d’une doctrine : il ne comprendrait
+pas : il aime sa femme ! Ne lui demandez pas
+s’il rêve pour ses frères moins de souffrance, plus de
+joie, il ne comprendrait pas.</p>
+
+<p>A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive
+dont j’avais remarqué l’air absorbé à la naissance du
+calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de rire
+qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma
+droite : le nez presque dans son assiette, les mains
+posées à plat sur son abdomen, l’abbé Bichaud riait
+en enflant les joues.</p>
+
+<p>— Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment
+pas ce qu’il y a de si réjouissant dans mes paroles. Je
+ne comprends pas. <i lang="la" xml:lang="la">Explica fusius.</i></p>
+
+<p>L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait.
+Après de vaines tentatives, il parvint à articuler :</p>
+
+<p>— Ah ! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu,
+c’est son meilleur !… Ce n’est pas vous, abbé Blondot !…
+Non… pas vous !… Je n’écoutais pas !… C’est l’abbé
+Saquet, avec son histoire… Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re !…
+Ah ! celui-là, c’est son meilleur !… Ceux de
+l’<i>Almanach du Pèlerin</i> n’approchent pas !… Ca-lo-ri-fè-re !
+Hi, hi, hi… Je n’avais pas compris tout de
+suite… Hi, hi, hi…</p>
+
+<p>— Ah ! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart
+d’heure à digérer le calembour de l’abbé Saquet !…
+Enfin, maintenant qu’il est passé, je continue. Je
+disais donc : ne demandez pas à un homme marié s’il
+rêve, pour ses frères, un accroissement de bonheur, il
+ne comprendrait pas : il aime sa femme. Demandez-lui,
+par exemple, où vont ses désirs, ses élans, ses
+ambitions, il comprendra et vous répondra : « Ma
+femme est belle et je l’aime. » Son seul et ardent souci
+est de plaire à celle qui, pour lui, est tout l’univers, le
+seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite de
+l’intéresser.</p>
+
+<p>— C’est son meilleur !… pas à dire, c’est son meilleur !
+Diable de Saquet, va ! murmurait en <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i>
+l’abbé Bichaud dont, à chaque instant, le rire tuméfiait
+les joues et secouait les entrailles jusque dans leurs
+profondeurs !</p>
+
+<p>— Oh ! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés
+ne sont point amoureux !</p>
+
+<p>— Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi
+très occupé qui n’aime plus sa femme comme aux premiers
+jours ! Des époux qui ont laissé s’éteindre en eux
+la belle flamme d’amour se querellent ; quand ils se
+sont querellés, ils se boudent ; quand ils se sont boudés,
+ils se réconcilient, et ils recommencent le lendemain.
+La vie passe à ce petit jeu. Si le vieux Tertullien revenait
+parmi nous, en voilà un qui nous en dirait long
+sur ce chapitre !</p>
+
+<p>— Tertullien ! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se
+mêle-t-il, celui-là ?</p>
+
+<p>— Tertullien, repris-je, écrivit un traité des <i>Incommodités
+du mariage</i>, puis il voulut en tâter. Il se maria
+et composa un traité de <i>la Patience</i>. Sans doute, le
+cher grand homme, encore qu’il fût tombé en puissance
+d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur : sans
+doute, voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les
+conseils qu’il donnait aux autres en leur prêchant une
+vertu qu’il n’avait, hélas ! que trop d’occasions de pratiquer :
+la patience !</p>
+
+<p>— Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise
+dans tous les ménages. Les hommes ne sont pas des
+saints, les femmes ne sont pas parfaites.</p>
+
+<p>— Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère,
+repris-je. La patience est une vertu privilégiée. Elle
+était de mode au temps de Tertullien : elle se porte
+encore aujourd’hui, dans tous les ménages : tout
+comme au troisième siècle, les femmes possèdent chacune
+leur petit patrimoine de défauts. Aussi, est-il
+infiniment sage d’interdire aux prêtres d’associer, par
+le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous
+faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce
+tomber en quenouille et le zèle de la maison
+de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en nous parmi les soucis
+et les affections de la famille, il nous faudrait des
+femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses,
+désintéressées, dévouées, humbles, simples,
+modestes, soumises, discrètes.</p>
+
+<p>— Ah ! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée,
+ce n’est pas article courant !</p>
+
+<p>Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée
+divertissante :</p>
+
+<p>— Mais, s’écria-t-il, j’y pense ! On pourrait fonder
+des maisons de confiance où l’on nous préparerait,
+où l’on nous cultiverait des épouses ! On ferait un
+choix parmi les sujets : la fleur serait pour nous, le
+déchet pour le prochain. Enseigne de la maison
+« Spécialité d’épouses pour ecclésiastiques, sobriété
+garantie. »</p>
+
+<p>MM. les curés s’ébaudirent fort.</p>
+
+<p>— Oui, dis-je, on établirait des parterres discrets où
+germerait la fleur élue que nous irions cueillir pour
+embaumer notre presbytère.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! oh ! firent plusieurs confrères.</p>
+
+<p>— Curé de Romenay, dit le doyen, on ne croirait
+jamais, à vous voir, que vous êtes poète !</p>
+
+<p>J’allais continuer, quand la bonne du doyen entra
+dans la salle à manger, et s’adressant à moi :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé de Romenay, dit-elle, il y a là
+un jeune homme qui veut vous parler.</p>
+
+<p>Je quittai aussitôt la table et pénétrant dans le corridor
+je me trouvai face à face avec M. Octave Ferrandière.</p>
+
+<p>— Eh bien, s’écria-t-il, cette fois, ça y est !</p>
+
+<p>— Mais quoi ?</p>
+
+<p>— Oui, reprit-il, Maxim vient d’enlever la femme du
+pasteur ! A l’heure qu’il est, ils sont à Paris !</p>
+
+<p>— Patatras ! Mais c’est un abominable scandale !
+Votre ami Maximilien est un garnement. Je ne m’étais
+pas trompé. Pour satisfaire l’égoïsme d’une passion
+criminelle, il couvre d’opprobre le plus honnête homme
+que je connaisse, M. Asseler ! Ah ! je l’avais bien jugé,
+le fils de M. le maire !</p>
+
+<p>— Je suis venu au grand galop vous prévenir, continua
+le jeune homme : comme c’est vous qui êtes la
+cause de tout ce qui arrive !…</p>
+
+<p>— Vous êtes charmant ! Je suis la cause de ce
+qui arrive ! Enfin, nous discuterons ailleurs. Vous
+serait-il agréable, monsieur Octave, de saluer ces
+messieurs ? Voulez-vous me suivre dans la salle à
+manger ?</p>
+
+<p>— Non, non, non, fit vivement M. Octave. Quinze
+curés ! ça me fait peur ! Je rougirais.</p>
+
+<p>— Pauvre petite jeune fille ! Je ne veux pas vous
+intimider… Vous avez votre voiture ?</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Vous me reconduisez à Romenay ?</p>
+
+<p>— Très volontiers, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Alors, je vais saluer ces messieurs et je suis à
+vous.</p>
+
+<p>— Entendu !</p>
+
+<p>J’allai m’excuser auprès de M. le doyen. Je pris
+congé de mes confrères.</p>
+
+<p>— Comment, vous partez ! s’écria l’abbé Pavillon
+très surpris, mais vous n’avez pas pris de dessert ?</p>
+
+<p>— Mais, je m’en passerai, dis-je.</p>
+
+<p>— Ah ! fit ce confrère de plus en plus étonné.</p>
+
+<p>A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas très sûr
+que l’auteur du <i>le Phylloxéra existe-t-il ?</i> soit revenu de
+l’ahurissement qui l’empoigna quand il se vit face à
+face avec cet acte de grandiose détachement : pas de
+dessert !</p>
+
+<p>J’étais à peine installé dans la voiture à côté de
+M. Octave, que le jeune homme dit :</p>
+
+<p>— C’est égal, monsieur le curé, je ne voudrais pas
+être à votre place !</p>
+
+<p>— Et pourquoi donc ?</p>
+
+<p>— Les remords me tortureraient : je sécherais.</p>
+
+<p>— Oh ! oh !</p>
+
+<p>— Oui, reprit M. Octave, quand je songe que si
+vous ne vous étiez pas obstiné à déblatérer, devant
+ma mère, contre le mariage de Maxim et de ma sœur,
+le gros scandale d’aujourd’hui ne se serait pas produit.
+Vrai, quand j’y pense, j’ai du remords pour vous !</p>
+
+<p>— Vous êtes bien charitable, monsieur Octave. Je
+ne vous savais pas la conscience aussi susceptible.
+Et quand les deux oiseaux se sont-ils envolés ?</p>
+
+<p>— Hier soir. Ils ont pris à Champvieux le train
+pour Paris.</p>
+
+<p>— Mais c’est fou ! m’écriai-je.</p>
+
+<p>— C’est idiot, fit M. Octave. Du reste, je l’ai dit à
+Maxim.</p>
+
+<p>— Comment, vous étiez prévenu ?</p>
+
+<p>— Parbleu ! si j’étais prévenu ! Depuis longtemps, je
+m’attendais à un esclandre. Souvent, Maxim me disait :
+« Tu sais, elle est un peu toquée, la petite Asseler.
+Elle rêve d’aventures. Le temps qu’elle n’emploie pas
+à se friser, à se boucler, à se poudrer, à se bichonner,
+elle le passe à lire des romans imbéciles — du reste, il
+n’y en a que de cette sorte — où l’on prouve que le
+mariage est un état contre nature, qu’une femme ne
+doit pas être fidèle à son mari, mais à l’amour son seigneur
+et maître. A force d’absorber de cette bouquinerie,
+elle en est arrivée à cette conviction : une femme
+qui vit avec un mari qu’elle n’aime pas est une prostituée.
+Or, la petite Asseler n’adore pas précisément
+son mari ! Pour ma part, je ne suis pas son ami, mais
+je n’aurais qu’à vouloir. » Tels sont les propos que me
+tenait Maxim !</p>
+
+<p>— Alors, m’écriai-je, voilà une femme qui quitte
+son mari et s’enfuit avec un polisson, tant elle a peur
+d’être une prostituée ! Quelle hauteur d’âme que le
+vulgaire ne peut atteindre !… Et vous n’avez rien tenté,
+monsieur Octave, pour dissuader votre ami de commettre
+cette jolie petite infamie ?</p>
+
+<p>— Ah ! mais si, fit le jeune homme. J’ai insulté
+Maxim de mon mieux quand j’ai vu qu’il allait peut-être
+céder. Je l’ai traité « d’imbécile, de crétin, d’idiot,
+de vaurien, de rasta ». Vous pouvez vous en rapporter
+à moi ! Pour toute réponse à mes injures, il se contentait
+de me dire : « Je me distrais, que veux-tu ! Mon
+père, qui n’espère plus venir à bout de l’entêtement de
+ta mère et de ton curé, a tourné ses vues vers un autre
+mariage : c’est Mlle Garétin qu’il me destine, cette
+grosse fille rougeaude qui est aussi laide que riche.
+Et tu connais mon père : avec lui, il faut obéir ou c’est
+la grande colère. Or, je résiste. On me tuerait plutôt
+que de me conduire chez les Garétin ! Aussi, la maison
+n’est-elle plus habitable pour moi. Je la fuis. Je vais,
+chaque jour, voir Mme Asseler qui est agréable à voir
+et dont le babil m’amuse. Cela finirait par un joli petit
+scandale qu’il ne faudrait pas trop s’en étonner ! » Eh
+bien, il est venu, le scandale !</p>
+
+<p>— Mais, demandai-je, étiez-vous prévenu du jour
+de la fugue ?</p>
+
+<p>— Pas du tout, fit M. Octave. Maxim m’a écrit,
+mais je n’ai reçu l’épître que ce matin : tenez, la voici.</p>
+
+<p>M. Octave tira une lettre de sa poche et me la lut.
+Elle débutait, je m’en souviens, par cette phrase : « Il
+y aura demain un joli chambard dans Romenay. »
+M. Maximilien Thury donnait ensuite, assez brièvement,
+les raisons de son brusque départ : « Ce qu’il
+avait prévu était arrivé : son père désirait qu’il épousât
+Mlle Garétin, voulait le présenter à la famille de
+cette jeune fille, n’admettait aucun délai, etc., etc.
+Maximilien avait opposé un refus catégorique au désir,
+ou plutôt à l’ordre de son père qui ne savait jamais
+contenir son dépit. Colère violente, presque tragique,
+de M. le maire. Maximilien avait été pour ainsi dire,
+chassé de la maison. Coïncidence fatale et vraiment
+étrange : ce jour-là même, Mme Asseler avait, elle
+aussi, essuyé un orage. Son mari, « individu des plus
+jaloux », lui avait reproché, en termes amers, sa tenue,
+ses propos, ses toilettes, ses fréquentations, ses goûts,
+ses plaisirs. Elle avait résolu de le quitter aussitôt, de
+fuir l’enfer conjugal et de s’en aller vers la liberté, avec
+celui qu’elle aimait, avec lui, Maxim. » Le fils de M. le
+maire terminait sa lettre par ces phrases : « Si j’ai consenti
+à déguerpir avec cette femme jolie autant que
+toquée, c’est que, je le savais, — elle me l’affirmait,
+du reste, — elle serait tout aussi bien partie sans moi
+et que j’étais moi-même, depuis longtemps, décidé à
+regagner Paris. Je m’offre là une escapade un peu
+moins banale qu’une autre : voilà tout ! Tu me comprendras,
+mon cher Octave, j’en ai la certitude : tant
+pis pour les autres, s’ils ne sont pas contents ! »</p>
+
+<p>— Il est charmant, dis-je, votre ami ; je ne puis
+m’empêcher de le trouver sublime. C’est un beau
+gredin !</p>
+
+<p>— Évidemment, reprit M. Octave, ce que Maxim
+vient de faire là est idiot. C’est pourquoi, aussitôt la
+lettre reçue, je suis venu vous arracher à vos curés.
+Si vous le vouliez, le mal serait réparé. On ne sait pas
+encore à Romenay si c’est une fuite ou un petit voyage
+d’agrément que Mme Asseler s’offre là avec l’autorisation
+du mari. Je n’ai qu’à télégraphier à Maxim :
+« Curé devenu bon type, prêche pour ton mariage avec
+Camille. » Maxim accourt, se jette aux pieds de Camille,
+maman pleure, tout le monde s’embrasse et,
+dans un mois, les cloches de votre église se mettent à
+danser dans la tour, comme aux plus grands jours.
+C’est le mariage. Cérémonie de première classe, bien
+entendu. Joli tarif pour la fabrique, cadeau pour
+l’église, un lustre, une bannière, des statues en veux-tu,
+en voilà ! Et M. le curé ne sera pas oublié ! Camille
+ignore tout à l’heure qu’il est. Si elle apprend l’histoire, — et
+c’est pour demain, au plus tard, — flambé,
+mon Maxim ! Camille ne pardonnera pas.</p>
+
+<p>— Mais, fis-je, naïf que j’étais, je m’imaginais que,
+M. Maximilien et vous, aviez répudié tout espoir !</p>
+
+<p>— Moi pas ! reprit M. Octave. J’espère toujours. Et
+croyez-vous donc que contrairement à toutes mes habitudes,
+à mes goûts, je sois ici, dans ce Romenay, en
+plein mois de février, pour le seul plaisir de patauger
+dans la boue et d’entendre les corbeaux insulter les
+curés « Coa, coa » ? Je suis resté ici pour suivre les événements,
+pour vous surveiller, je veux dire pour savoir
+si, tôt ou tard, on n’arriverait pas à faire quelque chose
+de vous, pour empêcher Maxim de commettre la forte
+gaffe. Si seulement cet imbécile-là m’avait écouté !…
+Allons, monsieur le curé, faut-il télégraphier ?</p>
+
+<p>— Oh ! m’écriai-je, comme vous y allez, monsieur
+Octave !</p>
+
+<p>— Quel scandale pour vos paroissiens, monsieur le
+curé ! Un jeune homme qui s’enfuit avec une femme
+mariée ! Demain, les jeunes filles de la congrégation
+sauront tout. Joli exemple ! Vous pouvez enlever de
+leur chemin cette pierre d’achoppement. C’est même
+votre devoir.</p>
+
+<p>— Et croyez-vous donc, monsieur Octave, que les
+agissements de votre ami Maximilien soient bien faits
+pour m’intéresser à son bonheur ? Un homme qui s’est
+fait le complice de Mme Asseler, pour berner le mari,
+et dont la bonne réputation était, du reste, bien avant
+cette histoire, fortement ébréchée !</p>
+
+<p>— Ses agissements ! fit M. Octave. Mon Dieu, quand
+bien même il aurait flirté avec Mme Asseler.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! flirté ! fis-je sur un ton sceptique. Je
+suis tout heureux, monsieur Octave, de trouver en
+vous une réserve de candeur que je ne soupçonnais pas.
+A votre place, mon cher, je m’abonnerais à un journal
+pour jeunes filles !</p>
+
+<p>— Ah ! bien entendu, je n’assiste pas à leurs entrevues !
+Mais, enfin, pourquoi haïssez-vous tant Maxim ?</p>
+
+<p>— Qui vous a dit que je le haïssais ?</p>
+
+<p>— Avec cela que je ne le sais pas ! Évidemment,
+Maxim n’est pas un béjaune ! Mais combien d’autres
+ne valent pas mieux que lui, qui valent moins et qui
+savent se tailler une jolie place dans la vénération des
+familles ! Les commères de Romenay sont fortes pour
+raconter les petites polissonneries de Maxim ; elles
+font, du reste, bonne mesure, et la moitié des histoires
+qu’elles publient sont fausses. Mais ce qui est à son
+honneur, elles oublient d’en parler ! Mais ses bonnes
+actions…</p>
+
+<p>— C’est qu’elles les ignorent. Votre ami est vraiment
+trop humble : quand il se cache, c’est pour faire le
+bien.</p>
+
+<p>— Ma foi, monsieur le curé, vous ne croyez peut-être
+pas si bien dire ! Vous pouvez vous moquer, si
+vous le voulez, mais je sais une circonstance où Maxim
+s’est conduit comme un très honnête homme, où il a
+fait preuve de loyauté, de désintéressement et d’un tas
+d’autres bons sentiments qui ne sont pas à la portée
+de tous les fils de famille, même les plus « comme il
+faut ! » Je ne vous ennuie pas, monsieur le curé ?</p>
+
+<p>— Au contraire, monsieur Octave.</p>
+
+<p>— Alors, c’est bien. Je dis que Maxim n’est pas
+l’homme que vous paraissez croire. Il avait rencontré — il
+y a de cela plusieurs années — une certaine
+jeune fille dans un village voisin de Romenay, à Villegéneray.
+Elle était jolie, pas sotte, roublarde comme
+pas une, avec des petits airs pudibonds, des mines
+d’Agnès. Mon Maxim s’en éprit. Lui qui, d’ordinaire,
+se laisse adorer béatement, il y allait, cette fois, de
+son voyage : touché pour de vrai ! Il l’était si bien
+qu’il emmena la demoiselle à Paris, qu’il vécut avec
+elle pendant deux ans, qu’elle le berna sans le prévenir
+et sans qu’il se doutât de son malheur, bien entendu.
+Jusqu’ici, rien qui soit prodigieux. Un jour,
+elle crut que le plus beau de ses rêves allait se
+réaliser : le mariage ! Comme elle est une comédienne
+perfectionnée, elle y va de la grande scène classique :
+« Maxim, tu vas être père ! » Mon gros bêta s’attendrit,
+croit que c’est arrivé et, comme un nigaud, promet
+le mariage. Et aussitôt, de prendre ses dispositions
+pour tenir parole. Un beau jour, il me fait part de sa
+détermination : « C’est moi, me dit-il, qui ai séduit
+cette jeune fille, qui l’ai amenée à Paris, qui lui ai
+fait rompre un mariage, — tu sais qu’Adrienne devait
+épouser un jeune cultivateur de son village à qui elle
+était depuis longtemps « promise ». — La voilà à la
+veille d’être mère. Je sais comment un honnête homme
+doit se comporter en pareille circonstance. » Et
+Maxim n’apprit qu’il était résolu à épouser Adrienne.
+Il s’attendait à une résistance furieuse de la part de
+son père qui, vous le savez, n’est amoureux, lui, que
+des belles fermes. Aussi, Maxim avait-il son plan
+tracé ! Il connaissait des hommes politiques : il avait
+sollicité et n’avait qu’un mot à dire pour obtenir,
+par leur entremise, un emploi dans les colonies. Si,
+comme il n’avait que trop de raisons de le craindre,
+son père s’opposait au mariage, il aurait recours aux
+actes dits « respectueux », ainsi nommés parce que les
+parents les regardent comme la plus grosse injure
+qu’on puisse leur faire. Ce même jour, Maxim m’annonça
+qu’Adrienne était depuis la veille à… (dans
+notre département), où elle avait une tante chez qui
+elle ferait ses couches. Il me dit aussi qu’il prenait, le
+soir même, le train pour Romenay, où il allait, à tout
+hasard, demander à son père l’autorisation d’épouser
+Adrienne. Je dis à Maxim : « Veux-tu me faire plaisir ?
+Eh bien, promets-moi de ne parler de rien à ton père,
+avant que tu ne m’aies revu ! Tu sais que moi-même
+je vais à Romenay après-demain. — S’il ne faut que
+cela pour t’être agréable, répondit Maxim, je promets :
+je t’attendrai. » Je le laissai partir et, deux
+jours après, comme il était venu m’attendre à la gare
+de Champvieux, je lui dis en l’abordant : « Mais tu
+n’es qu’une bête ! — La preuve ? fit-il. — Je vais te la
+donner en voiture ! » Dès que nous fûmes assis dans la
+fameuse victoria où vous installez des mannequins en
+soutane quand vous avez besoin de vous distraire…</p>
+
+<p>— Allons, monsieur Octave, pas de jugements téméraires !</p>
+
+<p>— Dès que nous eûmes pris place dans la victoria,
+je sortis un paquet de lettres de ma poche. Je le tendis
+à Maxim : « Abreuve-toi », lui dis-je. Il reconnut aussitôt
+l’écriture et devint blême. C’étaient des lettres — vous
+l’avez peut-être déjà deviné — que la demoiselle
+Adrienne écrivait à ses divers amis. Je n’avais
+pas eu grand’peine à recueillir ces poulets : lesdits
+jeunes gens étaient, comme de juste, les meilleurs amis
+de Maxim, les miens par conséquent. J’avais employé
+les deux jours précédents à me procurer des autographes :
+on me les avait confiés sans de trop grandes
+difficultés, car j’avais avoué aux amis qu’il s’agissait
+d’arracher Maxim aux embûches d’une coquine qui
+voulait lui « faire le coup du mariage ». « Nous risquons
+fort de nous brouiller avec Maxim, me dirent-ils,
+mais enfin nous lui rendons, à ce pauvre garçon,
+un si grand service ! » Je vous assure qu’ils regardaient
+Maxim comme leur obligé ! Je mettais beaucoup
+d’entrain à cette collecte d’épîtres précieuses,
+car, enfin, je quêtais pour une bonne œuvre, pour empêcher
+un ami d’épouser une gourgandine horriblement
+rusée. Dans le paquet de lettres, il s’en trouvait
+une à moi adressée, où la demoiselle Adrienne m’assurait,
+avec beaucoup de fautes d’orthographe, de sa
+sympathie. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne
+répondis pas à l’invitation qui m’était galamment
+adressée… Maxim m’avait passé les guides et, sans desserrer
+les dents, se mit à lire les épîtres. Quand il fut
+arrivé à la dernière ligne de la dernière lettre, il me
+dit d’une voix très brève : « Pourquoi ne m’as-tu pas
+prévenu plus tôt ? — Ah ! mon cher, répondis-je, je ne
+fais pas ce métier-là ! D’abord, tu ne m’aurais pas cru.
+Tu te serais peut-être imaginé que je travaillais pour
+mon propre compte. Si tu n’avais pas parlé mariage,
+je me serais tu, et il fallait une considération de cette
+importance pour me faire passer sur mes répugnances ! »
+Maxim resta silencieux pendant quelques minutes, et il
+m’eût paru indécent de troubler ses réflexions. Tout
+à coup, sa colère, accumulée pendant qu’il lisait les
+lettres et qu’il m’écoutait, éclata en injures à l’adresse
+de la bien-aimée. Je n’ai pas recueilli ces horreurs pour
+les livrer à la postérité ! « Ah ! s’écria Maxim, je me rappelle
+maintenant certaines choses qui ne me paraissaient
+pas nettes et que je n’avais jamais cherché à
+éclaircir ! Je me souviens de certaines raisons qu’elle
+me donnait, pour s’excuser de rentrer en retard, pour
+ne pas sortir avec moi ! Je n’ai vraiment pas le droit
+de me croire malin ! Et dire que j’étais prêt à tout sacrifier
+pour cette créature, prêt à reconnaître comme
+mien l’enfant d’un autre ! des autres ! » Maxim, pendant
+plus de trois mois, refusa de s’intéresser à
+Adrienne et de s’enquérir de ce qu’elle devenait. Il
+fit le mort et, comme l’aimable jeune fille le croyait
+parti aux colonies où elle devait aller le rejoindre, elle
+ne lui écrivit point. Enfin, un beau jour, il apprit qu’à
+la suite de ses couches, son ancienne amie avait
+manqué trépasser d’une péritonite, que sa tante
+se refusait à la garder plus longtemps chez elle,
+qu’Adrienne allait se trouver sans ressources avec un
+enfant sur les bras. Eh bien, tenez, monsieur le curé,
+si vous étiez debout, ce que je vais vous raconter vous
+culbuterait d’étonnement : c’est pourtant la vérité !
+Mon gros nigaud de Maxim ne fut-il pas pris de remords ?
+Il se dit qu’il lui restait un devoir à remplir,
+qu’il avait détourné une jeune fille d’un mariage où
+elle eût trouvé l’aisance et la considération, que, sans
+lui, cette jeune fille ne connaîtrait jamais la misère,
+qu’il était d’un honnête homme de réparer le dommage
+dont il ne pouvait que s’avouer l’auteur, et
+patati et patata : des vieilles rengaines de procureur
+en détresse, quoi !</p>
+
+<p>— Ce sont d’honorables scrupules, dis-je.</p>
+
+<p>— Attendez, reprit M. Octave, vous allez voir :
+Maxim n’hésita pas longtemps à prendre le parti que
+lui dictait sa conscience (car, enfin, il en a une, quoique
+vous ayez l’air d’en douter) : il emprunta
+10,000 francs — 10,000 francs, ni plus ni moins ! — à
+un notaire de ses amis et les fit porter à l’Adrienne qui
+accepta cette jolie aumône, avec quel ravissement,
+vous le devinez, 10,000 francs ! Comme elle a dû rire,
+la gueuse ! Quelle noce ! quelle noce ! « Mon cher, dis-je
+à Maxim, tu encourages le vice. Si cette jeune fille
+recevait 10,000 francs de tous ceux qui peuvent prétendre
+à la paternité de monsieur son fils, elle pourrait
+bientôt monter une écurie de courses. — J’ai fait
+mon devoir », me répondit simplement Maxim. Eh
+bien, monsieur le curé, que pensez-vous de ce garnement,
+de ce sacripant ? J’en connais parmi vos paroissiennes
+qui se signent quand on prononce son nom
+devant elles. Connaissez-vous beaucoup de petits
+jeunes gens, je dis des mieux famés, des petits jeunes
+gens « bien convenables » capables d’agir avec une originalité
+aussi bêtement honnête, d’être aussi désintéressés,
+aussi naïfs que l’a été Maxim ? »</p>
+
+<p>Je ne me préoccupai pas de répondre à cette question.
+Les révélations de M. Octave avaient jeté l’émoi
+parmi mes souvenirs. Je me rappelais mon séjour à…
+(c’était bien le village où Mlle Adrienne s’était retirée),
+la petite maison où j’étais entré un soir, la chambre
+aux murs blancs et aux solives noires, le grand lit à
+baldaquin, la figure décolorée de la jeune fille qui me
+faisait appeler et, enfin, ces confidences qui avaient
+fixé fermement en moi la conviction de l’indignité
+de Maximilien, qui m’avaient poussé à la résistance,
+quand M. Thury était venu solliciter mon approbation
+pour un projet de mariage. Et M. Octave, je le
+savais, était un homme loyal et sincère : il ne mentait
+jamais ! Mais alors…</p>
+
+<p>Je restais silencieux. Mon jeune ami, me voyant
+songeur, me dit : « Je suis sûr, monsieur le curé, que
+vous avez des regrets ! Je parierais que Maxim vous
+est sympathique, maintenant que vous savez que lui
+aussi a été trompé ! C’est là un malheur qui n’arrive
+qu’aux braves gens ! Allons, monsieur le curé, avouez
+que, pour un chenapan, Maxim ne s’est pas trop mal
+conduit ! Vouloir épouser son amie parce qu’elle va
+être mère, quelles mœurs qui ne sont plus de mode, si
+jamais elles l’ont été ! Combien d’autres n’auraient vu
+là, au contraire, qu’une occasion de rompre ! J’espère
+bien que si vous refusez votre estime à Maxim, ce n’est
+pas pour en garder une meilleure part à la demoiselle
+Adrienne ! En voilà une qui méritait d’être fouaillée ! Oh !
+si je la tenais ! Voyez un peu comment je la traiterais !</p>
+
+<p>M. Octave saisit son fouet et le fit claquer rudement
+sur la croupe de sa jument Manda. La bête redressa
+vivement la tête et partit à une allure impétueuse. La
+voiture filait sur la route, rapide comme l’automobile
+des temps nouveaux.</p>
+
+<p>— Monsieur Octave, fis-je, vous ne pourriez pas
+retenir un peu votre cavale ?</p>
+
+<p>— Oh ! l’ignoble créature ! dit le jeune homme. Si
+cette Adrienne était là, devant moi, à la place de ma
+jument, voilà comment je vous la caresserais ! Il me
+semble que je tape sur elle !!</p>
+
+<p>Avant que je n’eusse le temps de retenir son bras, il
+frappa l’échine de la bête avec le manche du fouet.
+Manda bondit sous les coups, tenta de se cabrer et,
+dans un brusque écart, porta la voiture sur le bord du
+fossé. Je me récriai, je protestai :</p>
+
+<p>— Mais, vous voulez m’assassiner ! Mais, c’est un
+guet-apens !</p>
+
+<p>— Non, dit M. Octave, quand, d’un violent coup de
+guides, il eut remis l’attelage au milieu de la route ; je
+voulais tout simplement vous montrer comment j’aimerais
+à traiter les femmes trop rusées ! Vous avez eu
+peur, monsieur le curé ? Mais vous êtes en état de grâce ;
+si vous mouriez…</p>
+
+<p>— Oh ! mais je ne me soucie pas du tout de trépasser
+en votre compagnie ! Saint Pierre, en me recevant à la
+porte du paradis, ne manquerait pas de me faire observer
+que j’ai de bien mauvaises connaissances !</p>
+
+<p>— Enfin, vous êtes sauvé pour cette fois ! Nous voici
+arrivés aux premières maisons de Romenay. Je vais
+ralentir l’allure de cette Manda.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, je descendais de voiture devant
+la grille du presbytère. Comme je tendais la main à
+M. Octave, avant de le quitter, il me dit :</p>
+
+<p>— Eh bien, monsieur le curé, faut-il télégraphier
+à Maxim ?</p>
+
+<p>— Je vous le défends bien ! répondis-je.</p>
+
+<p>— Non, vrai, dit le jeune homme, quand vous avez
+une idée en tête, il faudrait vous guillotiner pour vous
+l’arracher ! Et encore ! Enfin, à bientôt, monsieur le curé !</p>
+
+<p>— A bientôt, monsieur Octave !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>Elles sont endiablées, les femmes de Romenay. Souvent,
+je me demande, s’il y a quelque part, dans un
+coin de leur maison, un manche à balai, pourquoi
+messieurs les maris n’en usent pas et ne leur en frottent
+pas les épaules avec tendresse. Scruter les actes
+du prochain, gloser sur ses fréquentations, éplucher
+votre réputation, barboter dans votre vie comme les
+canards dans un étang, voilà leurs délices : elles s’y
+livrent septante fois sept fois dans leur journée. Rien
+n’est secret pour les femmes de Romenay. Elles vous
+regardent sous le nez et si, dans votre œil, elles aperçoivent
+une paille, elles publient qu’elles ont vu une
+poutre. Quand vous passez dans la rue, elles peuvent
+dire où vous allez, d’où vous venez, pourquoi vous
+pressez le pas, pourquoi vous paraissez joyeux ou
+préoccupé. Et ne croyez point, je vous prie, que leur
+curiosité s’arrête au fameux mur de la vie privée !
+Ah ! qu’elles ont donc vite fait de l’escalader ! Un
+élan, une pirouette, une culbute : une, deux, trois,
+elles sont chez vous et elles n’ignorent rien de ce qui
+s’y fait, de ce qui s’y dit : il n’y a pas souvenir que
+quelqu’un soit entré chez vous sans qu’elles en fussent
+aussitôt prévenues, sans qu’elles en aient semé la nouvelle
+par le pays. Elles savent les dimensions de vos
+citrouilles et ce qu’il faut en penser. Elles divulguent
+vos goûts, proclament que vous avez des faiblesses
+pour tels mets et connaissent le menu du repas que
+vous allez prendre. On dirait qu’elles ont humé
+l’arome de vos casseroles et qu’elles en ont, tous les
+jours, soulevé tous les couvercles. Elles lâchent dans
+Romenay d’invraisemblables histoires qui courent la
+ville, et personne qui puisse savoir sous quel chignon
+elles sont écloses ! Vous perdriez votre temps à leur
+demander le nom des témoins qui ont vu le fait qu’elles
+content, entendu les paroles qu’elles rapportent ; vous
+recevriez pour toute réponse : « Dame ! ça se dit ! » Ah !
+mon bâton de merisier !</p>
+
+<p>Je vous laisse à penser si ces paroissiennes se trémoussèrent
+quand elles apprirent la fugue de Mme Asseler !
+Quelle pitance offerte à leur loquacité goulue !
+Elles étaient là quelques quarterons de commères
+dont l’imagination débridée se complaisait aux récits
+extravagants. Ne s’avisèrent-elles pas d’annoncer à
+toute la ville que M. Asseler et moi étions des amis, oh !
+mais des amis ! « Comme la misère et le pauvre monde,
+ma chère, ça ne se quitte pas. » — J’aurais pu leur faire
+observer que M. Asseler et moi, pour être si unis, ne
+les avions pas ensemble menées aux champs pour les
+y garder, mais je m’abstins de protester. Ne prétendirent-elles
+pas que c’était sur mes dénonciations, sur
+mes conseils que M. Asseler avait réprimandé sa femme,
+lui avait « fait une scène à tout casser » à la suite de
+laquelle l’épouse indignée s’était enfuie ? Et c’étaient
+des anecdotes, des détails précis. Un jour que je jouais
+aux cartes avec le pasteur, et que celui-ci gagnait, je
+n’étais écrié : « Je m’arrête, mon cher Asseler, avec
+vous, je perdrais jusqu’à mon dernier sou ; car enfin,
+il n’y a pas de doute : vous êtes un mari trompé ! » Je
+vous demande un peu ! Quand je vous dis qu’elles sont
+endiablées, les femmes de Romenay !</p>
+
+<p>Au lavoir, Mme Asseler avait une mauvaise presse.
+Les Nausicaa de Romenay se déchaînaient contre la
+femme du pasteur. Afin de pouvoir mieux s’indigner,
+elles s’ingéniaient à voir dans la conduite de Mme Asseler
+un affront fait à leur sexe. Toutes leurs sympathies
+allaient au pasteur : « Quel dommage, disaient
+les femmes d’âge ; un si brave homme ! — Un si bel
+homme ! s’écriaient les autres. » — Oh ! la vilaine
+femme, concluaient-elles en chœur ; oh ! la gueuse ! oh !
+la… Je ne me charge pas de vous redire les appellations
+qu’elles lui prodiguèrent et qu’elles ne firent pas
+dessaler, je vous promets, avant de les servir ! Jamais
+la Vireuse n’avait entendu égrener pareil chapelet
+d’injures. Nous ne sommes plus au temps où les
+femmes, en punition d’une faute, étaient changées en
+bêtes : si Mme Asseler fût devenue grenouille de notre
+rivière, on l’aurait vue fuir prestement sous les ajoncs.</p>
+
+<p>Elles aussi « ces dames » étaient en émoi. Elles ressentaient
+une immense commisération pour le pasteur,
+un immense mépris pour son épouse. On plaignait
+M. Asseler ; on eût voulu offrir de pures consolations à
+ce bien-aimé du malheur. Il faisait de très rares sorties
+et se tenait enfermé chez lui, dans une imposante solitude.
+Il avait renvoyé sa domestique et, deux fois le
+jour, l’hôtelier du Cheval blanc lui faisait porter ses
+repas. Quand il lui arrivait de quitter sa retraite, il
+marchait dans les rues, la tête légèrement inclinée en
+avant, l’air pensif, et ne regardait personne. « Comme
+il souffre ! Quelle horreur de femme ! » disaient ces
+dames qui, de leur chambre, guettaient ses allées et
+venues, et soulevaient discrètement le rideau de la
+fenêtre pour le suivre des yeux. On voulait contempler
+l’objet de tant d’infortune, savoir avec quelle force
+et quelle dignité il portait le poids de l’adversité, connaître
+la tristesse de son visage afin de s’apitoyer,
+jusqu’aux larmes, sur un si grand délaissement, sur
+les douleurs du tendre martyr : « Oh ! qu’il est pâle !
+murmuraient-elles ; comme il l’aimait ! » Les maris,
+toujours enclins à trouver plaisantes les mésaventures
+conjugales de leur prochain, s’abandonnaient à des
+réflexions malséantes ; hélas ! ces railleries n’ont pas
+varié depuis si longtemps qu’il y a des femmes impudentes !
+L’adultère est un crime selon le droit naturel,
+le droit divin, le droit positif : je n’arrive pas à comprendre
+pourquoi on le trouve si drôle, quand c’est
+le prochain qui en est victime. Ces dames se scandalisaient,
+s’indignaient : « Et si cela t’arrivait à toi, que
+dirais-tu ? » lançaient-elles à la face de leur époux.
+« Ah ! mesdames, disait le notaire, faites de la charpie
+pour le cher blessé ; brodez des mouchoirs, de fins mouchoirs
+pour sécher ses beaux yeux !… » ajoutait-il avec
+un soupir. L’épouse du tabellion badin ne pouvait que
+hausser les épaules et que dire : « Oh les hommes ! les
+hommes, ça n’a pas de cœur ! »</p>
+
+<p>Pour témoigner publiquement au pasteur leurs sentiments
+d’estime et de commisération, ces dames ourdirent
+une petite manifestation. Elles résolurent de se
+rendre en groupe, un dimanche, au « culte » protestant.
+Le projet fut mis à exécution. Jamais M. Asseler
+n’eut devant lui un auditoire plus fourni et plus compatissant
+et plus attendri. Tout Romenay s’entretenait
+de l’événement : les hommes de la ville se firent,
+ce jour-là, des pintes de bon sang. La femme du notaire,
+replacée par le départ de Mme Asseler dans
+la suprématie de toutes les élégances, sortit de ses
+armoires une robe triomphale en velours rouge et
+on parla avec de grands éloges de son jabot « véritable
+imitation de dentelles de Malines ». Mme Cobichet
+avait « rajeuni » pour la circonstance la robe
+de soie qu’elle portait au lendemain de ses noces et
+elle s’était couronnée de son chapeau de première
+classe où les violettes se mariaient aux primevères :
+on ne pouvait la voir, ainsi coiffée, sans penser au
+printemps et sans le regretter, par comparaison. Les
+demoiselles Cobichet, renommées entre toutes les filles
+nubiles de Romenay pour leur « goût », leur dextérité
+à confectionner elles-mêmes leurs atours, passèrent
+une semaine entière à se composer des « toilettes » dans
+l’esprit du dernier catalogue de la saison. Elles les portèrent
+à la cérémonie. Mlle Ernestine, la plus jeune
+fille de l’apothicaire subtil, se singularisait par son
+ardeur, sa sincérité à gémir sur la grande infortune de
+M. Asseler. Elle qui, depuis plusieurs années, convoitait
+un époux « poétique et littéraire », devenait infidèle à
+son idéal : elle s’attendrissait en pensant à l’isolement
+du pasteur, et sans doute se disait-elle que le bonheur,
+s’il existait, devait avoir des yeux bleus et de
+belles moustaches blondes : l’homme de plume au
+regard profond, au nez génial, au front épique reculait
+dans ses sympathies, tandis que M. Asseler avançait.
+Déjà, on murmurait dans Romenay que Mlle Ernestine
+était « toquée du pasteur », et M. Cobichet, qui
+ne pouvait pas ne pas connaître les bruits qui erraient
+par la ville, ne protestait pas.</p>
+
+<p>L’imagination de ces dames se mit d’accord avec
+leur cœur : une légende naquit. Ce fut bientôt pour
+elles toutes un article de foi que M. Asseler, seul dans
+sa vaste maison, dont les persiennes étaient closes, se
+livrait, sans désemparer, à un désespoir tragique. A
+les en croire, le pasteur avait couvert d’un voile les
+portraits de sa femme, il avait fermé à double tour la
+chambre conjugale, il n’y était pas entré depuis le
+départ de l’épouse criminelle et toujours adorée. Là,
+devant cette porte, nuit et jour, il pleurait ; les métaphores
+séculaires : « ruisseaux, torrents de larmes »,
+devaient être décrassées et appliquées dans toute leur
+rigueur. Et M. Asseler de s’écrier entre deux sanglots :
+« Reviens, reviens ; je te pardonne, je t’aime ! » Je demandai
+à Prudence qui se faisait, devant moi, l’écho
+de ces racontars :</p>
+
+<p>— Mais, puisqu’il est seul dans la maison, qui donc
+peut dire si M. Asseler s’y lamente ou s’y réjouit ?</p>
+
+<p>— Ah ! ça, répondit Prudence, bien sûr que je ne l’ai
+pas vu ! Ces dames le disent.</p>
+
+<p>— Ah ! ce sont ces dames ! Eh bien, écoutez-moi,
+Prudence. Je vous charge d’une mission de confiance.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé !</p>
+
+<p>— Vous allez mettre une coiffe propre.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Vous allez mettre un tablier propre.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Vous allez mettre votre fichu neuf.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Vous allez prendre votre panier à provisions.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Et vous allez vous rendre chez chacune de ces
+dames.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Et à chacune d’elles, vous entendez bien, vous
+tiendrez de ma part le langage suivant : « M. le curé
+m’envoie vous prévenir que vous êtes un peu fatiguée — et
+ce disant, vous vous frapperez le front
+avec la main droite — et qu’il faut avertir au plus vite
+votre mari pour qu’il vous fasse soigner. »</p>
+
+<p>— Ah ! non, jamais ! s’écria Prudence indignée. Les
+femmes les plus comme il faut de Romenay ! Je ne
+veux point de pareilles commissions !… Ces femmes-là
+dérangées ! timbrées ! Des femmes qui portent des
+robes de soie, et qui donnent le pain bénit, et qui ont
+des maisons couvertes en ardoises ! Mais c’est tout ce
+qu’il y a de bien dans le pays ! ajouta Prudence en
+s’esquivant.</p>
+
+<p>Il me fut aisé de constater qu’il y avait échange de
+racontars entre les deux « sociétés » de Romenay. La
+légende de la grande amitié qui nous liait, le pasteur et
+moi, de nos relations quotidiennes, monta du lavoir au
+salon de la femme du notaire : elle prit racine dans
+l’esprit de ces dames où tout germait, où tout fleurissait.
+« M. Asseler et moi ne pouvions nous quitter. »
+Ce fut bientôt pour tout Romenay article de foi. Je ne
+tardai pas à m’en convaincre.</p>
+
+<p>Un matin, vers huit heures, comme je sortais de
+l’église, je vis M. Cobichet qui se tenait sur le seuil de
+sa pharmacie d’où il me regardait venir et m’adressait
+un sourire de sympathie. Quand je fus arrivé près de
+lui, il enleva prestement sa calotte de velours, fit une
+révérence et me dit sur un ton joyeux :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, je vous guettais.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! fis-je. Vous désirez me parler, monsieur
+Cobichet ?</p>
+
+<p>— Si monsieur le curé veut me faire l’honneur
+d’entrer, il aura droit à toute ma reconnaissance.</p>
+
+<p>— Mais très volontiers.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes pénétré dans la pharmacie,
+M. Cobichet me dit :</p>
+
+<p>— Vous me permettrez, monsieur le curé, de vous
+recevoir dans la salle à manger. Nous serons là mieux
+à l’abri des regards malveillants. C’est que, voyez-vous,
+les ennemis de la religion ne reculent devant rien. Ils
+surveillent toutes vos démarches — je vous le dis confidentiellement. — Les
+gens du <i>Café de la Lumière</i> ne
+manqueraient pas de dire, s’ils nous apercevaient causant
+longuement, que nous complotons contre eux. Et
+quand on est dans le commerce…</p>
+
+<p>— Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.</p>
+
+<p>— C’est, du reste, pour cette raison, reprit l’apothicaire
+subtil, que je me suis cru autorisé à vous demander
+un entretien chez moi, au lieu de me rendre au
+presbytère, comme les convenances l’eussent exigé.</p>
+
+<p>— Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.</p>
+
+<p>Le pharmacien m’introduisit dans la salle à manger
+et, très empressé, approcha de la cheminée un fauteuil
+voltaire. Quand j’y eus pris place, les pieds au feu,
+M. Cobichet s’assit lui-même sur une humble chaise et
+commença :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, je voudrais faire appel à votre
+science : tous ceux qui, comme moi, ont pu en connaître
+la solidité et l’étendue, se plaisent à lui rendre
+hommage.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur Cobichet, vous voulez donc m’induire
+en tentation d’orgueil ? Ma science, ah ! parlez-en !</p>
+
+<p>— Votre modestie surpasse votre savoir, reprit
+l’apothicaire… Eh bien, je me permettrai de vous soumettre
+une question, une difficulté, dont la solution
+(M. Cobichet eut un fin sourire) ne se trouve pas au
+<i lang="la" xml:lang="la">Codex</i>.</p>
+
+<p>— Parlez, parlez, cher monsieur.</p>
+
+<p>— L’Église catholique autorise-t-elle le divorce ?</p>
+
+<p>— Elle le condamne absolument et ne l’admet pour
+personne, et pour aucune cause.</p>
+
+<p>— Vraiment, la règle est aussi inflexible ? Je ne savais
+pas. Il est probable que les sectes hérétiques sont
+moins absolues. Ainsi, le protestantisme…</p>
+
+<p>— La religion protestante accepte le divorce et permet
+aux divorcés de se remarier.</p>
+
+<p>Il me sembla que mes dernières paroles donnaient
+satisfaction à quelque secret désir du pharmacien. Bien
+qu’il s’efforçât de paraître indifférent à ma réponse, je
+vis briller dans ses yeux gris la petite flamme qui annonçait
+la joie intérieure.</p>
+
+<p>— Ainsi, reprit M. Cobichet, M. Asseler le pasteur
+pourrait demander le divorce contre sa femme — et il
+est bien évident, n’est-ce pas, qu’il l’obtiendrait — sans
+scandaliser les personnes de sa religion ? Il pourrait
+se remarier et conserver ses fonctions de pasteur ?</p>
+
+<p>— Je le crois. Pourquoi pas ?</p>
+
+<p>— J’étais curieux de le savoir et je m’intéresse à
+cette question… Tenez, dit M. Cobichet, sur le ton
+d’un homme qui prend subitement un grand parti, avec
+vous, monsieur le curé, je ne veux point faire de mystère !
+Je vais marier très prochainement ma fille aînée.</p>
+
+<p>— Monsieur Cobichet, permettez-moi de me réjouir
+avec vous. Mlle Lucie sera une excellente épouse.</p>
+
+<p>— Oui, reprit le pharmacien, j’ai dû faire un choix
+parmi les prétendants. On se disputait Lucie.</p>
+
+<p>— Ce qui prouve, monsieur Cobichet, que les jeunes
+gens savent où s’adresser quand ils veulent trouver,
+chez une jeune fille, les vertus les plus sérieuses unies
+aux séductions les plus exquises.</p>
+
+<p>— Mon futur gendre s’appelle M. Dagneau. Il est
+pharmacien de première classe, lauréat de l’École de
+pharmacie, ancien interne des hôpitaux : c’est le
+gendre que je rêvais, c’est le mari que souhaitait Lucie.
+Je vais prendre ma retraite, j’y ai bien quelques droits,
+et je donne en dot ma pharmacie à ma fille aînée.</p>
+
+<p>— C’est d’un bon père, monsieur Cobichet.</p>
+
+<p>— Je n’ai aucune inquiétude de ce côté. Ma pharmacie
+ne périclitera pas et Lucie sera heureuse. Hélas !
+que ne puis-je en dire autant d’Ernestine ! Ah ! le souci
+de son avenir est pour moi un gros tourment ! La pauvre
+enfant ne se laisse conduire, dans la vie, que par
+le sentiment : c’est un bien mauvais guide.</p>
+
+<p>— Mlle Ernestine désire, je crois, épouser un homme
+de lettres ?</p>
+
+<p>— Elle y a heureusement renoncé. Elle est guérie de
+cette ambition vraiment pathologique. Vous ne sauriez
+croire, monsieur le curé, combien je m’en réjouis.
+C’était un rêve insensé, un rêve d’enfant romanesque.
+On n’épouse pas un homme de lettres ! Ah ! je le connais,
+ce monde-là ! Quand j’étais étudiant, je me suis
+rencontré, dans les cafés du quartier Latin, avec des
+littérateurs. J’en ai connu particulièrement quelques-uns
+qui prenaient leurs repas au même restaurant que
+moi, chez Laveur. Je les ai entendus discourir : leur
+conversation n’avait pas le sens commun. Ils s’habillaient
+comme des bohémiens et leurs cheveux, qu’ils
+laissaient pousser, pour se distinguer du commun des
+mortels, graissaient le col de leurs vêtements qui
+n’étaient jamais brossés. Ils ne payaient pas leurs fournisseurs
+et s’en vantaient. Ils avaient toujours soif et
+ils buvaient les bières, les vins, les alcools, comme les
+sangsues aspirent le sang humain. Ils vivaient dans
+la débauche, se moquaient de tout et donnaient des sobriquets
+aux clients. Ils trouvaient très spirituel de
+m’appeler le « potard circonspect ». Potard ! Je vous
+demande un peu. Comme s’il n’était pas aussi honorable
+de vendre des remèdes pour soulager les souffrances
+de ses semblables que de salir du papier avec
+de l’encre et de fabriquer des histoires d’amour pour
+tourner la tête des femmes. Une société qui se respecte
+devrait chasser ces espèces d’écrivains. On se passerait
+joliment bien de leurs services ! Est-ce que
+c’est une profession, la littérature ? C’est un métier de
+gueux, voilà tout ! Et dire que ma pauvre Ernestine
+aurait pu épouser un homme qui ne mange pas tous
+les jours ! Quelle maison elle aurait eue ! Pas d’argent,
+pas de provisions, rien à la cave, rien au grenier : des
+bouquins dans le buffet de la salle à manger ! Quand
+les enfants demanderaient du pain, le grand homme
+leur donnerait à manger, quoi ? « Un état d’âme »,
+comme ils disent dans leur charabia !</p>
+
+<p>Il fallait voir l’air méprisant, il fallait entendre le
+ton ironique et dédaigneux de M. Cobichet quand il
+prononça ces mots : « Un état d’âme » ! Ah ! comme il
+se vengeait d’avoir été appelé le « potard circonspect » !</p>
+
+<p>— Je me laisse entraîner… reprit M. Cobichet.
+Heureusement, Ernestine est revenue à la raison. Son
+ambition s’est assagie. Ma fille n’a qu’un désir : avoir
+pour mari un homme d’intérieur, honnête, vertueux,
+considéré. Ernestine voudrait épouser M. Asseler.</p>
+
+<p>— M. Asseler, le pasteur protestant ! Que dites-vous
+là ?</p>
+
+<p>— Oui, Ernestine serait heureuse, serait fière d’être
+la femme de notre excellent pasteur. Vous êtes charitable,
+vous êtes bon, monsieur le curé ; à vous on ne
+doit rien cacher. Quand Ernestine, qui s’émeut facilement
+aux malheurs des autres, a vu cet homme si
+doux, si tendre, si digne, lâchement abandonné par la
+malheureuse créature dont il avait fait sa femme, elle
+a été toute bouleversée. Elle a compati à ses souffrances.
+Elle aurait voulu que j’allasse le consoler,
+l’arracher à son affreux isolement. Je m’y suis refusé,
+par délicatesse. Oh ! je puis vous assurer que c’est un
+sentiment très pur qui occupe le cœur de ma fille ! Elle
+s’est éprise de l’infortune du pasteur, de sa tristesse,
+de sa solitude, de son abandon. Elle voudrait se
+dévouer à lui, lui faire oublier, à force de tendresse,
+les amertumes du passé, lui donner la part de bonheur
+à laquelle il a droit.</p>
+
+<p>— Mlle Ernestine a trouvé sa vocation : elle veut
+être épouse de charité.</p>
+
+<p>— Oui, c’est cela : elle aime M. Asseler par charité.
+Je ne puis que l’encourager dans son rêve si généreux.
+Ce serait pour moi, pour Mme Cobichet, pour nous
+tous, un grand bonheur si M. Asseler devenait mon
+gendre. Ernestine serait heureuse : c’est l’évidence
+même. Elle aimerait, elle serait aimée. Ah ! si je pouvais
+les voir unis ! Mes inquiétudes paternelles seraient
+dissipées. M. Asseler occupe une situation honorable,
+respectée, où la vie matérielle est assurée (le pasteur
+n’est, du reste, pas sans fortune personnelle, je le
+sais). Au contraire, si ma cadette est abandonnée à
+elle-même, si son cœur reste oisif, elle reviendra à ses
+chimères. Elle regardera de nouveau la vie à travers
+son imagination, elle s’obstinera à ne vouloir épouser
+qu’un rimailleur, un écrivassier, c’est-à-dire un homme
+sans profession ! Du reste, elle se condamnerait ainsi
+à attendre toute sa vie un mari qui ne viendrait pas.
+Où voulez-vous que j’aille pêcher un homme de lettres
+à Romenay ? Quand je pense à tout cela, j’en frémis.
+Le mariage d’Ernestine avec M. Asseler me délivrerait
+de tous mes soucis… Monsieur le curé, croyez-vous
+que notre projet soit réalisable ?</p>
+
+<p>— Mais M. Asseler est marié ! Qui vous a dit qu’il
+songeait à divorcer ?</p>
+
+<p>— Personne ; mais quel autre parti peut-il adopter ?
+Il est jeune ; il ne voudra certainement pas se résigner,
+aimant comme il l’est, à passer sa vie entière sans
+tendresse. Une seule considération pourrait l’arrêter :
+il vient de faire une douloureuse expérience de l’inconstance
+de la femme et peut-être serait-il retenu par
+la crainte de ne pas rencontrer une épouse digne de
+lui. Mais si quelqu’un, un ami en qui il ait toute confiance,
+lui insinuait affectueusement qu’il y a là, tout
+près, une jeune fille vertueuse, douce, d’une grande
+délicatesse de cœur, qui rêve de se dévouer à lui,
+M. Asseler verrait clairement où est le bonheur ; ses
+hésitations — s’il en a encore — cesseraient. Il aurait
+bientôt obtenu son divorce. Oh ! monsieur le curé, si
+vous daigniez vous intéresser à notre projet, nous
+serions fiers de vous regarder comme notre bienfaiteur
+et je vous devrais, moi, la paix de mes vieux jours.
+M. Asseler est votre intime ami.</p>
+
+<p>— Qui vous l’a dit, monsieur Cobichet ?</p>
+
+<p>— Ces dames l’affirment et cette amitié vous honore
+trop l’un et l’autre pour que je ne me permette pas de
+vous en parler. Serais-je trop indiscret, monsieur le
+curé, en vous demandant de suggérer à M. Asseler la
+résolution que vous savez ? Évidemment, c’est là une
+mission délicate, mais elle est, par cela même, bien
+digne de vous tenter. Je n’ai pas le droit, sans vous
+offenser, de vous donner des conseils, mais vous pourriez,
+afin d’éveiller les sentiments de M. Asseler en
+faveur de ma fille, glisser, dans vos conversations avec
+lui, de fréquents éloges — qui seraient mérités, je
+crois — des vertus d’Ernestine. Et quand vous jugeriez
+que l’heure est venue de parler sans détours, vous
+vous feriez, auprès du pasteur, l’avocat éloquent du
+mariage que nous désirons tous, et qu’il ne tarderait
+pas à désirer lui-même. Il me semble qu’entre amis,
+qu’entre hommes de la même profession, qu’entre
+ecclésiastiques…</p>
+
+<p>Le pharmacien s’arrêta de parler. Sa figure gardait
+une inexprimable sérénité et son air voulait dire :
+« Ce sont là des services qui ne se refusent pas. »</p>
+
+<p>— Monsieur Cobichet, dis-je après un court silence,
+je maudis ma destinée.</p>
+
+<p>— Pourquoi donc, monsieur le curé ? fit-il vivement.</p>
+
+<p>— Ah ! repris-je, pourquoi ! Je suis condamné par
+la fatalité à résister à toutes vos prières. Je vais encore
+une fois vous percer le cœur. Je veux d’abord détruire
+une légende. J’estime M. Asseler et nous sympathisons
+tous les deux, à distance, car je dois avouer que je
+n’ai encore eu que deux fois le plaisir de m’entretenir
+avec lui. Depuis le départ de madame, je ne me suis
+pas rencontré avec le pasteur, nous n’avons pas
+échangé une seule parole. Et puis… non, il m’est
+interdit d’accepter la mission dont vous vouliez bien
+me charger. Tout s’y oppose et…</p>
+
+<p>A ce moment, le timbre d’appel résonna. M. Cobichet
+s’excusa et me quitta précipitamment. A peine eut-il
+pénétré dans la pharmacie que j’entendis, par la porte
+restée ouverte, la voix de Prudence. Ma gouvernante
+disait en son langage que je traduis, bien entendu :</p>
+
+<p>— Voulez-vous annoncer à M. le curé que Mme Ferrandière
+est à la maison, qu’elle désirerait lui parler ?
+Ce serait malheureux de la faire attendre, cette pauvre
+chère dame !</p>
+
+<p>Je me précipitai :</p>
+
+<p>— Prudence, demandai-je, qui donc vous a révélé
+que j’étais ici ?</p>
+
+<p>— Mais c’est l’épicière ! fit ma domestique. Et puis,
+le maréchal le savait aussi ! Je suis pressée : je m’en
+vais.</p>
+
+<p>Quand elle fut partie, je me retournai vers l’apothicaire
+subtil :</p>
+
+<p>— Monsieur Cobichet, dis-je, vous le voyez, je suis
+appelé au presbytère… Non, vraiment, je ne puis vous
+rendre le service que vous me demandez. Soyons
+amis, et n’ayez contre moi aucun ressentiment.</p>
+
+<p>Sur ces mots, je tendis la main à M. Cobichet qui la
+serra mollement et je m’esquivai. Les baumes, les
+onguents, les pommades, les poudres, les élixirs, les
+essences, les eaux, les vins, les poisons, les contre-poisons,
+les purgatifs, les carminatifs, les dérivatifs,
+les palliatifs, toute la chimie et toute la pharmacie et
+toute la droguerie contemplèrent la grande désolation
+d’un apothicaire !</p>
+
+<p>Mme Ferrandière m’attendait au presbytère. Elle
+venait pour me prévenir que le père Leroi, un vieillard
+pauvre qu’elle secourait depuis longtemps, était
+très malade, et elle me pria de le visiter. Je promis
+d’aller le voir le jour même et la conversation s’engagea
+sur d’autres sujets. Au cours du long entretien
+que j’eus avec elle, Mme Ferrandière m’avoua
+que Mlle Camille, depuis le départ de M. Maximilien
+Thury, vivait dans la tristesse et l’abattement.</p>
+
+<p>— Camille, me dit Mme Ferrandière, avait bien,
+auparavant, et depuis qu’elle connaissait mon opposition
+formelle à son mariage avec le fils de M. le maire,
+des heures de tristesse. Souvent, elle me paraissait
+songeuse, mais le naturel reprenait le dessus. Je ne
+m’alarmais pas. Sans doute gardait-elle au fond
+d’elle-même l’espoir que, tôt ou tard, je fléchirais,
+qu’une circonstance providentielle viendrait aider à la
+réalisation de ses désirs. Quand elle apprit la conduite
+scandaleuse de M. Maximilien Thury, elle me déclara,
+sans que j’eusse provoqué cette confidence, qu’elle
+repoussait, et pour toujours, l’espoir d’épouser ce
+jeune homme, que non seulement elle ne me demanderait
+pas de consentir à cette union, mais qu’elle en
+rejetait maintenant l’idée comme indigne d’elle. Jusqu’ici,
+Camille avait paru fermer les yeux, avec une
+complaisance que je trouvais excessive, sur les écarts
+de conduite de M. Maximilien, mais elle a compris,
+cette fois, que l’affection ne pouvait aller sans l’estime.
+Elle a renoncé à ce mariage par devoir, mais, je le
+vois, le sacrifice a été cruel et elle souffre. Je ne crois
+pas qu’elle ait ri une seule fois depuis un mois : quel
+contraste avec son humeur ordinaire ! Je ne sais
+quelles occupations inventer pour la distraire d’elle-même ;
+je ne puis que souffrir avec elle, autant qu’elle ;
+je ne dis pas plus, car ma pauvre enfant est vraiment
+malheureuse !</p>
+
+<p>Les yeux de Mme Ferrandière se mouillèrent de
+larmes ; sa voix tremblait d’émotion quand elle reprit,
+après un court instant de silence :</p>
+
+<p>— J’en viens à me demander, monsieur le curé, si
+je n’ai pas des reproches à m’adresser, si ma conscience
+doit rester calme. S’il était vrai pourtant, comme
+l’affirme Octave, que M. Maximilien se fût jeté dans
+cette aventure, par dépit, par découragement, par désespoir !
+N’aurais-je pas dû prévoir cette catastrophe ?
+Avais-je le droit, en résistant au désir de Camille,
+de lui imposer un sacrifice peut-être au-dessus de ses
+forces ?</p>
+
+<p>— Madame, dis-je, vous avez fait tout votre devoir.
+Vous n’avez cédé qu’à des motifs nobles. Vous avez
+suivi mes conseils et vous n’eussiez pas mieux demandé
+qu’ils fussent tout autres. S’il y a un coupable,
+je veux dire un responsable dans cette affaire, c’est
+moi, moi seul. Votre conscience doit être en paix.</p>
+
+<p>Quand Mme Ferrandière m’eut quitté, je me pris à
+méditer ses paroles et j’arrivai à cette conviction
+qu’elle était lasse de voir souffrir sa fille et qu’elle
+luttait contre elle-même pour ne point se repentir…
+d’avoir été docile à mes conseils. Sans doute, il y
+avait trop d’indulgence et de bonté dans cette âme pour
+qu’un ressentiment mesquin pût y trouver place,
+pour qu’elle mît en doute la droiture de mes intentions.
+Mais, je le devinais, elle était tentée de se dire que si
+l’abbé Blondot se fût montré plus miséricordieux, plus
+« humain », bien des souffrances eussent été épargnées
+à Mlle Camille !… Lecteur, je vais vider devant
+vous le fond de mon âme. Moi aussi, depuis l’entretien
+que j’avais eu avec M. Octave Ferrandière, en revenant
+de Champvieux, j’avais perdu ma sérénité ! Les révélations
+de mon jeune ami avaient singulièrement troublé
+la certitude qui s’était formée en moi de l’indignité
+de M. Maximilien Thury. J’en étais à me demander si
+la personne dont j’avais entendu les confidences
+n’était pas simplement une rusée et perfide créature,
+une « menteuse », comme l’affirmait M. Octave.
+J’avais bien contrôlé, de mon mieux, les dires de cette
+jeune fille avant de leur accorder créance, mais en me
+renseignant, avais-je été assez clairvoyant, assez prudent,
+assez impartial ? N’avais-je pas éprouvé comme
+une satisfaction intime et que je n’osais m’avouer à
+moi-même, à faire en moi une conviction qui me permît
+de contrecarrer les projets de M. le maire, de mon
+ennemi ? Je sentais se remuer dans ma conscience
+quelques petits remords. J’étais résolu, si mon erreur
+m’était clairement démontrée, à la réparer ; mais,
+vraiment avais-je été dupé à ce point ? J’eus une inspiration
+que je suivis. Le curé de la paroisse que
+j’avais autrefois remplacé était mort, mais j’avais à
+Villegéneray (village natal de cette Adrienne) un ami,
+M. Lemaréchal, maire de la commune et mon ancien
+condisciple au petit séminaire. Je lui écrivis et lui demandai
+de m’informer télégraphiquement si une certaine
+demoiselle Adrienne Bachot était de ce monde.
+Le jour même, je reçus un petit bleu ainsi conçu :
+« Bien vivante et trop bien mariée. » Il ne me restait
+plus qu’à m’adresser à mon ami, pour obtenir de lui
+quelque lumière sur la vie et les vertus de cette personne.
+Je m’arrêtai à cette résolution, avec d’autant
+moins de répugnance que M. Lemaréchal était une
+espèce d’homme de lettres qui avait bien tourné. Il
+avait abandonné l’industrie des belles-lettres, si décevante
+et si peu nourricière, pour faire de l’élevage. Je
+savais que je lui rendrais service en l’induisant en
+tentation d’écrire quelques pages saupoudrées d’esprit
+fin. Je me doutais bien qu’il ne lui déplairait pas de
+me prouver qu’il avait été touché autrefois par le mal
+d’écrire. Vous n’ignorez pas qu’en littérature, c’est
+comme en rhumatisme, il y a parfois du mieux, mais
+on ne guérit jamais. Voici, dans son intégrité, la réponse
+de cet agréable officier de l’état civil :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Mon cher ami,</p>
+
+<p>« Si je connais les Michaudot ! Mais je ne te permets
+pas d’en douter ! Ils fleurissent sur ma commune
+et ils ne l’embaument pas. Comme les peuples malheureux,
+ils ont une histoire. La voici :</p>
+
+<p>« Elle et lui sont nés à Villegéneray. Lui, eut pour
+père le sieur Michaudot, charron, qui vit encore. Elle
+eut pour mère demoiselle François. Son père ? Inconnu !
+Lui, était un grand garçon balourd qui, pendant
+dix heures par jour, conduisait la charrue en ne pensant
+à rien. Un jour, il jeta l’émoi dans le village. Il
+sortit de chez lui en poussant des cris de putois et
+publia qu’un revenant lui était apparu, sous la forme
+d’une bête. Apparemment, le bonhomme avait eu
+peur de son ombre ou s’était regardé dans un miroir.
+Elle, était jolie et futée. Une sainte Nitouche, si
+jamais il en fut, un joli petit sépulcre blanchi. Elle
+ne donnait pas le mauvais exemple, car elle se cachait.
+Tant de candeur allécha mon Jean Michaudot. Il la
+demanda en mariage. Elle devint cramoisie, elle ferma
+complètement les yeux, mais elle dit « oui », d’une
+voix pudique. On célébra les accordailles. Vint, de
+Romenay, un beau jeune homme, qui avait une barbe
+noire, qui montait à cheval — on discute beaucoup
+sur la couleur du cheval — et qui emporta le cœur de
+la jouvencelle. J’allais omettre de te dire que, ce
+jour-là, elle avait levé les yeux, comme par mégarde,
+pour le voir passer. Ah ! un malheur est bien vite arrivé !
+La demoiselle oublia qu’elle avait un « promis » :
+elle reprit la route de Paris. Jean Michaudot resta
+serein : quand on lui demandait où était sa fiancée, il
+répondait : « Elle est en place. » O Jean ! qui donc en
+doutait ?</p>
+
+<p>« Elle reparut deux ans après, pâle, amaigrie et
+grasseyant, comme si, depuis son baptême, elle s’était
+gargarisée à l’eau de Seine. De nouveau, elle s’établit
+fille honnête, et modeste, et rougissante, à l’ombre du
+clocher qui n’en revenait pas de l’avoir vue naître. On
+disait, dans le village, qu’Adrienne avait mis au monde
+un enfant qui n’avait vécu que quelques semaines,
+que le beau jeune homme était remonté sur son cheval
+pour aller à d’autres conquêtes. C’est à peine si Jean
+Michaudot donna à la candeur de sa promise le temps
+de se rétablir. Il réclama ses droits que, du reste,
+Adrienne était trop heureuse de ne point lui contester.
+Il exigea que le mariage eût lieu, sans délai. Le
+jour des noces, je vis apparaître, transfigurée dans un
+nuage de mousseline, et tout enguirlandée de fleurs
+d’oranger, la rougissante Adrienne. Les gens du village
+se pressaient, « pour voir ». Elles étaient là, rangées
+en bon ordre, sur la place de l’église, les commères de
+Villegéneray, et aucune, je t’assure, ne se faisait illusion
+sur le capital de vertus que la mariée apportait à
+son époux. Eh bien, je le dis à l’honneur de la nature
+humaine si calomniée : pas une seule de ces femmes
+au verbe agressif ne hasarda un quolibet devant tant
+de voiles blancs, devant cette exposition de fleurs
+d’oranger. Le pavillon couvre la marchandise.</p>
+
+<p>« J’ai le regret de te dire, cher ami, que Mme Michaudot
+n’est point cataloguée parmi les plus vertueuses
+épouses de ma commune. On dit… mais je n’en
+finirais pas !… Tu as deviné, c’est bien cela. Hélas oui !
+c’est comme autrefois, comme toujours ! Et Michaudot ?
+me direz-vous. Il est toujours serein. Il a placé, sous
+sa tête, l’oreiller du doute, et là-dessus il ronfle.</p>
+
+<p>« Les Michaudot sont propriétaires-cultivateurs : ils
+sont des quasi-bourgeois. D’où vient l’argent ? Jean
+n’avait pour tout patrimoine, avant son mariage, que
+son honneur. Adrienne ne possédait que sa modestie.
+Peu de temps après le mariage, ils ont acheté une maison,
+des terres, une vache. Ils sont en pleine prospérité,
+ils marchent vers la fortune, ils s’arrondissent.
+Il paraîtrait que le beau jeune homme à l’œil de flamme
+et à la barbe noire a envoyé un fort boursicaut, pour
+réparer l’outrage fait à l’honneur de la demoiselle,
+mais je ne pourrais déposer de ce fait sous la foi du
+serment.</p>
+
+<p>« Voilà, mon cher ami, ce que je puis te dire sur
+la famille Michaudot. Je n’ai point à te demander dans
+quelle intention tu mènes cette enquête, mais il me
+sera permis de te dire que si tu élèves en toi le dessein
+fol de transplanter à Romenay le ménage Michaudot,
+pour ensemencer ta paroisse de vertus, tu te prépares
+quelques désillusions. Quand viendras-tu me
+demander à dîner ?</p>
+
+<p>« Ton bien cordialement dévoué,</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">« J. <span class="sc">Lemaréchal</span>,<br>
+« Maire de Villegéneray. »</span></p>
+</blockquote>
+
+<p>Quand j’eus lu cette épître, je m’humiliai : je n’étais
+pas content de moi. Je m’interpellai moi-même avec
+sévérité : « Mon pauvre Blondot, me dis-je, tu n’as vraiment
+pas le droit d’être si fier ! As-tu été assez dupé !
+Et par qui ? par qui ? Par une gardeuse d’oies ! Mon
+pauvre Blondot, quand on dit de toi que tu n’as pas
+inventé les couverts en ruolz, tu as ton compte, voilà
+tout ! » Il ne me restait plus qu’à agir en honnête
+homme. Je ne voulais point m’illusionner sur les limites
+de ma responsabilité. Les conséquences de mon
+involontaire erreur n’étaient que trop manifestes. La
+réparation était un devoir, mais pour le remplir, j’hésitais
+sur la conduite à tenir. J’errais, depuis quelques
+jours, au milieu de mes regrets, de mes remords, des
+résolutions à prendre, lorsqu’un après-midi Prudence
+vint m’annoncer que Mme Thury était dans le corridor
+et demandait à me parler.</p>
+
+<p>Je les connais, depuis longtemps, les figures des
+pauvres mères dont les fils sont à Paris, qui, de la
+vieille maison familiale où tout leur parle d’eux, voudraient
+veiller sur ces grands enfants qu’attire l’éternelle
+séduction des villes ! Leurs inquiétudes, je les sais :
+« Qu’une bouffée de jeunesse leur monte au cerveau,
+se disent-elles, et ils commettront les irrémédiables
+fautes ; qu’une femme se trouve sur leur chemin qui
+sache son métier d’enjôleuse, et ils oublieront que
+j’existe, moi, leur mère, ils seront perdus pour moi ! »
+Et elles pensent à tel jeune homme qui voulut épouser
+un vieux rogaton de maîtresse, à tel autre qui se suicida
+parce qu’une gourgandine ne voulait pas l’aimer !
+Hélas ! Mme Thury n’avait eu que trop d’occasions de
+trembler pour son fils, et si, à l’église, je la voyais pensive
+et préoccupée, je savais quelles alarmes il y avait
+dans cette âme de mère et qui les y jetait. Jamais elle
+ne m’avait paru si consternée, si torturée que cet
+après-midi où elle pénétrait dans ma chambre. Ses
+yeux rougis me disaient qu’elle avait pleuré. Son air
+confus, son attitude qui semblait demander pardon,
+m’indiquaient que la femme de M. le maire venait ici
+m’implorer. Dès qu’elle se fut assise, elle me dit :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, je veux vous demander vos
+conseils et votre appui. Vous ignorez, sans doute, dans
+quelles circonstances Maximilien nous a quittés et est
+parti pour Paris. Son père voulait qu’il épousât une
+jeune fille qu’il avait choisie. M. Thury n’admet pas
+qu’on discute ses désirs, ses ordres. Maximilien, qui,
+vous le savez, aime Mlle Ferrandière, — il l’aime toujours,
+j’en ai la certitude, malgré les choses regrettables
+que vous connaissez, — a résisté à son père. Il
+a déclaré qu’on le tuerait plutôt que de le faire consentir.
+Il a affirmé sa volonté dans des termes peut-être
+trop vifs. M. Thury, qui avait des raisons pour souhaiter
+que ce mariage se fît, s’est emporté. Il a été
+sévère pour Maximilien et, dans un mouvement de
+colère qu’il a regretté aussitôt, — car c’est un très
+bon père, — il lui a dit qu’il le verrait partir sans regret,
+qu’il ne le retenait pas de force. Mon pauvre
+Maximilien s’est cru chassé de la maison et, aussitôt,
+il a résolu de partir. Il est venu me trouver, car pour
+pleurer plus librement j’avais fui la chambre où avait
+lieu cette scène entre le père et le fils, et il m’a dit :
+« Ma mère, je m’en vais. Après ce qui vient de se passer,
+je ne puis plus vivre ici. Je retourne à Paris. Je suis
+désolé de te faire ce chagrin, mais tu comprendras…
+Je ne puis rester ici à souffrir les rebuffades continuelles,
+les paroles violentes, les reproches sans fin. Je
+ne t’écrirai pas. C’est mon père qui ouvrirait les lettres.
+Je ne puis lui obéir, je ne puis épouser la jeune fille
+qu’il me destinait, et tu n’ignores pas pourquoi. »
+Tout ce que je pus dire fut inutile. Mes supplications
+n’ont pu le faire revenir sur sa détermination. Il est
+parti. Voilà plus d’un mois. Pas de lettre de lui !… La
+semaine dernière, n’y tenant plus, j’ai écrit à M. Octave
+Ferrandière qui, vous le savez, est rentré à Paris, il
+y a quinze jours. Ce jeune homme m’a répondu. J’ai
+reçu sa lettre ce matin. Elle me dit que Maximilien
+vient d’être victime d’un accident de bicyclette sans
+gravité, qu’il est alité depuis quelques jours, et il
+cherche à me rassurer. Monsieur le curé, je suis sûre
+qu’on me cache la vérité : on veut me préparer à une
+mauvaise nouvelle. Mon fils est malade. Il a peut-être
+voulu se suicider. Ah ! que je suis malheureuse ! Que
+je souffre !</p>
+
+<p>Et Mme Thury, qui, depuis quelques minutes, se
+contenait visiblement pour ne pas pleurer, éclata en
+sanglots.</p>
+
+<p>Je tentai de calmer ses inquiétudes, mais ce fut en
+vain.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-elle, comment
+voulez-vous que je ne sois pas dans l’angoisse ? Vous
+savez en quelle compagnie Maximilien a quitté Romenay.
+Le pauvre enfant n’a peut-être pas tardé à comprendre
+l’énormité de la faute qu’il venait de commettre,
+et qu’un pareil scandale ne pouvait que
+m’affliger. Le remords, la honte, le désespoir le pousseront
+au suicide, si déjà…</p>
+
+<p>— Mais, madame, dis-je, que n’écrivez-vous à
+M. Maximilien pour lui dire vos transes ! Il vous aime,
+il reviendrait.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur le curé, fit Mme Thury, j’y ai bien
+souvent songé, mais je n’ai pas réussi à le retenir lorsqu’il
+était ici, j’échouerais encore en lui demandant de
+revenir ! J’ai pensé à venir vous trouver, monsieur le
+curé. Je sais que vous avez gardé une grande autorité
+sur M. Octave Ferrandière. Je vous en supplie, conjurez-le
+de veiller sur mon pauvre Maximilien, de le
+soutenir, de le réconforter, de lui donner le conseil de
+rompre sa liaison avec cette malheureuse femme. Oh !
+monsieur le curé, quelle reconnaissance je vous devrais !
+M. Octave Ferrandière vous dirait la vérité
+qu’il n’a sans doute pas osé me faire connaître, par
+charité ou par… convenance. Ce jeune homme est
+bon. Qu’il me garde mon fils, qu’il me le rende !</p>
+
+<p>Mme Thury prononça ces dernières paroles d’une
+voix où passait toute l’anxieuse tendresse d’une mère
+et elle fixait sur moi des yeux suppliants, comme si le
+salut de son fils dût sortir de ma réponse.</p>
+
+<p>— Madame, dis-je, après un court instant de silence,
+je ne veux point intervenir auprès de M. Octave
+Ferrandière pour lui demander ce service, mais je sais
+quel devoir m’incombe et je n’y faillirai point. Dans
+deux jours, je serai à Paris, et je prends l’engagement, — vous
+voudrez bien retenir cette parole, — je prends
+l’engagement de vous ramener M. Maximilien.</p>
+
+<p>Mme Thury se leva brusquement du fauteuil où elle
+était assise. Elle s’avança vers moi, la main tendue et,
+souriante au milieu de ses larmes :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, s’écria-t-elle, vous êtes un
+saint !</p>
+
+<p>— Oh ! madame, dis-je gaiement, ne me canonisez
+pas si vite ! L’Église ne confirmerait pas votre sentence
+et vous seriez embarrassée de mes reliques !
+Après-demain, je serai à Paris. J’écrirai ce soir à
+M. Octave Ferrandière pour le prévenir de mon arrivée,
+et dans huit jours vous reverrez monsieur votre fils :
+je vous répète que je m’y engage.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur le curé ! vous êtes… je ne sais…
+je ne pourrai jamais vous remercier !</p>
+
+<p>— Madame, dis-je, la meilleure manière de me
+remercier, c’est de ne jamais me parler de remerciements.
+Je n’y ai pas droit.</p>
+
+<p>La sérénité était revenue sur le visage de Mme Thury.
+Elle voulait savoir comment j’agirais auprès de son
+fils, avec quelles paroles je l’aborderais. Je me contentais
+de répondre : « Madame, je m’engage à vous
+ramener M. Maximilien », et j’interrompais toutes les
+phrases de gratitude qu’elle tentait de me prodiguer.</p>
+
+<p>Avant de me quitter, Mme Thury crut devoir s’excuser,
+auprès de moi, d’avoir reçu, sous son toit, le
+ménage Ragut.</p>
+
+<p>— Oh ! madame, dis-je, vous avez plus souffert que
+moi de leur présence et vous l’avez vu déguerpir avec
+encore plus de satisfaction que moi. Vous ne devez
+pas vous excuser d’avoir hébergé ce joli couple !</p>
+
+<p>— Je vois, fit Mme Thury, que vous estimez ces
+gens-là à leur prix. Et si vous saviez tout, monsieur
+le curé, si vous saviez tout ! Mais il y a des choses que
+je ne puis pas vous dire !</p>
+
+<p>Les personnes du sexe ont l’habitude de s’exprimer
+ainsi quand elles brûlent de vous conter quelque fait
+piquant. J’insistai donc pour savoir tout. Mme Thury
+ne se laissa pas trop longtemps prier.</p>
+
+<p>— Eh bien, dit la femme de M. le maire, ce monsieur
+Ragut est un polisson.</p>
+
+<p>— Vous ne m’apprenez point une nouvelle, madame.</p>
+
+<p>— Figurez-vous, monsieur le curé, dit Mme Thury,
+qu’il s’est conduit chez moi d’une façon inqualifiable !
+Un jour que j’entrais dans ma cuisine, j’ai surpris
+M. Ragut… mais je n’ose pas, monsieur le curé…</p>
+
+<p>— Parlez, madame, rien ne m’étonne.</p>
+
+<p>— Oui, reprit Mme Thury, j’ai surpris M. Ragut
+dans ma cuisine, qui courtisait Jeanne ma bonne,
+et la pauvre fille se défendait de son mieux ! Il a rougi,
+il a balbutié des explications embarrassées et il est
+parti en me disant qu’il était venu se laver les mains.</p>
+
+<p>— Je comprends, dis-je, que votre Jeanne ait eu un
+haut-le-cœur !</p>
+
+<p>— Quelle honte ! fit Mme Thury. Et Mme Ragut !
+J’aime mieux n’en pas parler ! Je crois qu’ils font un
+ménage assorti.</p>
+
+<p>— Oui, madame, dis-je, « un gentil p’tit ménage »,
+pour parler comme Mme Ragut.</p>
+
+<p>Quand Mme Thury m’eut quitté, je pris un plaisir,
+qui n’était point exempt de toute malice, à me remémorer
+les phrases émues par lesquelles le citoyen
+Ragut célébrait les « saintes ivresses de l’amour », les
+douces félicités de la vie conjugale. Je l’entendais
+s’écriant, avec un tremblement dans la voix : « Ah ! je
+la salue, la cité d’amour où nous nous embrasserons
+sur les ruines des superstitions gothiques ! » En attendant
+que fût bâtie sa fameuse cité, où nous devons
+tant nous amuser par-dessus les ruines des superstitions
+gothiques, voilà mon Ragut qui pourchassait les
+cuisinières jusque vers leurs fourneaux ! Il devait dégoûter
+son ombre, ce vieux sacristain du temple de
+Vénus !</p>
+
+<p>Peut-être ne devrais-je pas dire ces choses. Peut-être
+devrais-je couvrir de silence cette dégradation
+d’un prêtre, mais ce petit fait qui est venu s’agglutiner
+à mon récit n’est-il point pour affermir en moi
+cette conviction : le prêtre qui dépose sa chasteté dans
+un coin et court à la mairie pour offrir ses épaules à
+un fardeau aussi lourd que l’autre, je veux dire pour
+jurer fidélité éternelle à une femme, commet un acte
+inconsidéré et qui n’est pas loin d’être grotesque. Et
+par quel prodige, je vous le demande, Ragut eût-il
+respecté le contrat de fidélité du mariage, lorsqu’il l’a
+jugé encombrant, lui qui, d’un si beau geste, déchira
+le pacte de chasteté passé devant l’évêque, avec, au
+bas, la signature de Dieu ? Une autre considération
+m’incite à ne pas me taire. La vue d’un spectacle ignominieux
+est souvent un réconfort. J’ai lu que les Spartiates — à
+moins que ce ne soient d’autres — enivraient
+des individus et les lâchaient par la ville pour
+que les jeunes gens pussent ainsi contempler la déformation,
+la disgrâce que le vice crée dans la personne
+humaine et fussent détournés de l’ivrognerie. Aux
+heures troubles où, sentant la misère de notre volonté,
+nous regardons le mal en face pour que le dégoût nous
+pénètre et stimule notre bravoure en détresse, Ragut,
+pour nous chrétiens, est le Spartiate ivre qui titube
+au bord du ruisseau. Et quelle plus forte leçon et
+quelle meilleure école de dégoût que le spectacle d’un
+prêtre pris de luxure, et qui roule ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>J’allais à Paris pour la première fois. Il convenait
+que je fusse recueilli durant ce voyage au chef-lieu de
+l’univers. Je souhaitais donc d’être seul dans le compartiment
+où j’étais monté. Et puis, pour dire vrai, je
+voulais causer librement avec ma pipe qui déteste les
+bruits de paroles vaines, sans compter qu’elle n’aime
+point se sentir regardée par ces imbéciles qui ont
+toujours l’air de penser : « Un prêtre qui fume ! La
+religion n’en a pas pour longtemps ! » Aussi, en attendant
+le départ du train, je me tins à la portière que
+j’obstruai de ma corpulence. Il paraît que les ecclésiastiques
+sont des oiseaux de malheur : un homme
+libre qui a le moindre souci de sa peau ne se risque
+point à voyager en compagnie de frocs. Je ne vous
+étonnerai pas, je l’espère, en vous avouant que j’étais
+seul quand le train s’ébranla. Je pouvais ainsi me
+préparer, silencieusement, à m’ébahir en face des
+grandes choses qu’il me serait donné de voir à Paris.
+J’élargissais, pour ainsi dire, mon âme, afin que l’admiration
+pût s’y engouffrer. Hélas ! mon recueillement
+fut bientôt troublé ! A une station du département de
+la Nièvre, trois jeunes gens prirent place dans mon
+compartiment. Il me parut qu’ils n’étaient point
+séduits par l’idée de voyager avec moi et je crus
+remarquer sur leur visage un air de gêne, de défiance.
+A peine le train se fut-il mis en marche, que l’un d’eux
+s’écria :</p>
+
+<p>— Ah ! mon cher, superbe ! épatante !</p>
+
+<p>— Oui, fit un autre, elle a de la race, il n’y a pas
+à dire !</p>
+
+<p>Il était manifeste que ces jouvenceaux continuaient
+un entretien commencé en attendant le train. J’appris
+bientôt, en les écoutant, qu’ils revenaient du
+mariage d’un de leurs amis. L’objet devant lequel leur
+admiration tombait à genoux et qu’ils décrivaient avec
+un lyrisme de maquignon n’était autre que la jeune
+mariée, épouse de leur ami.</p>
+
+<p>J’ai ma marotte, vous le savez, vous qui m’avez
+suivi jusqu’ici, et je me disais : « Si, pour complaire
+au citoyen Ragut, le pape abolissait la loi du célibat
+sacerdotal, il ne serait pas impossible qu’un prêtre
+épousât une femme « épatante » ! Pourquoi pas ? Je
+ne vois pas bien, par exemple, un curé nanti d’une
+épouse trop belle, dont toute la paroisse célébrerait
+les attraits !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tous les gars pour Chimène ont les yeux de Rodrigue.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et Rodrigue ce serait M. le curé ! ce serait moi !
+Ah ! M. le curé ne tarderait pas à devenir grotesque,
+sinon odieux ! Le mari d’une trop belle personne est
+presque toujours un peu ridicule. On le raille parce
+qu’il est glorieux de la beauté de son épouse, que
+pourtant il n’a point créée. On le jalouse parce qu’il
+est propriétaire d’un objet d’art, qu’il a accaparé un
+chef-d’œuvre que tous admirent. Mais alors, si on
+exigeait que le prêtre échappât à ce ridicule qui avilirait
+son caractère et frapperait sa mission de stérilité,
+on serait forcé de lui enseigner le mépris de la beauté ;
+on parquerait son choix dans l’innombrable troupeau
+des laiderons. Quand M. le curé voudrait se marier,
+c’est là seulement qu’il devrait chercher la compagne
+de sa vie ! » Mon imagination déambulait parmi ces
+hypothèses : tout à coup, je me pris à rire, tant elles
+me parurent singulières. Les trois jeunes gens me regardèrent
+inquiets et choqués, croyant que je me
+moquais d’eux. Ils conversaient avec volubilité, dans
+un style elliptique, haché, trépidant, d’où s’échappaient,
+à chaque instant, des expressions, des phrases
+qu’on ne connaît point à Romenay, ni même ailleurs.
+En vérité, si M. Octave Ferrandière ne m’eût initié
+à ce dialecte spécial, avec lequel les adolescents de
+nos jours font la nique à Bossuet, je me fusse cru en
+présence de provinciaux parlant un des patois français,
+ou de jeunes poètes décadents, auteurs de vers ténébreux.
+J’appris bientôt qu’ils étaient étudiants — ils
+firent, du reste, des efforts obstinés pour que je
+ne l’ignorasse pas — et qu’ils rentraient au quartier
+Latin. Je me voyais condamné à entendre, jusqu’à
+Paris, le ramage de ces oisillons, sans avoir même
+le soulagement de donner ma note. J’estime que le
+mieux, en de telles circonstances, c’est de bavarder
+avec les bavards qui, du moins, se taisent pendant
+que vous parlez. Je cherchais le moyen de m’insinuer
+dans leur entretien et d’y prendre langue. Je ne savais
+comment débuter. Ces messieurs continuaient à me
+lancer des regards intransigeants. Je songeai bien à
+user de cette précieuse méthode qui m’avait donné
+un succès avec M. Asseler, à entamer le chapitre des
+bévues médicales. Je compris que le procédé pouvait
+être périlleux avec des écoliers qui, peut-être, se préparaient,
+leurs études finies, à pratiquer la médecine
+dans quelque bourgade, jusqu’au jour où ceux de
+leurs concitoyens que leur science aurait épargnés les
+enverraient fabriquer des lois au Parlement. J’avisai
+d’un autre stratagème. Je tirai de ma poche, où je
+l’avais enfouie, ma pipe d’écume. J’ouvris l’étui et me
+tournant vers ces jouvenceaux, je dis :</p>
+
+<p>— La fumée n’incommode pas ces messieurs ?</p>
+
+<p>J’affirme que je n’eusse point parlé d’une voix plus
+obséquieuse, que je n’eusse pas montré un œil plus
+humble, si je me fusse adressé à un essaim de douairières
+égarées dans ce compartiment de deuxième
+classe.</p>
+
+<p>— Au contraire ! firent les trois jeunes gens qui
+laissèrent éclater leur joie.</p>
+
+<p>— Nous n’osions pas fumer devant un ecclésiastique,
+dit l’un d’entre eux, et c’est ce qui nous navrait !</p>
+
+<p>Nous avions un petit vice commun. Nous étions
+donc amis. La conversation ne chôma pas. Le temps du
+voyage me parut bref. La nuit était venue quand ces
+jeunes gens me prévinrent que nous approchions de
+Paris. Bientôt, le train ralentit sa marche et glissa
+entre des lanternes rouges éparses des deux côtés de
+la voie : il pénétra sous un hall immense. Je reçus en
+pleine figure un grand coup de lumière. C’était Paris !</p>
+
+<p>Après avoir échangé de franches poignées de main
+avec ces bons jeunes gens, je me dirigeai, un peu
+ahuri, vers la sortie de la gare. Je montai dans une
+voiture et donnait comme adresse au cocher « <i>l’Hôtel
+Bourdaloue</i>, rue Bonaparte », qu’on m’avait signalé
+comme un repaire d’ecclésiastiques.</p>
+
+<p>Vue à travers les vitres sales d’un fiacre immonde,
+la capitale du monde ne me donna point d’impressions
+grandioses. C’étaient, à droite et à gauche, des devantures
+éclairées, et il s’en fallait que toutes ces boutiques
+eussent des mines opulentes et fussent pleines de chalands.
+D’aucunes même avaient l’air mendiant et la
+pauvreté devait y ouvrir crédit à la misère. Vraiment,
+la gloire de Paris ne resplendissait point dans ces
+rues que nous traversions. Je montai mon enthousiasme
+de plusieurs crans et je me répétai : « Allons,
+abbé Blondot, tu es ici au chef-lieu de l’Univers, admire ! »
+Rien, je restais froid. L’admiration ne venait
+point. Je regardais : encore des boutiques, encore des
+cafés, encore des gens qui passaient. Ils marchaient
+si vite qu’on les eût crus tous poursuivis par une catastrophe,
+par leur tailleur impayé ! Ils donnent vraiment
+l’impression de gens qui courent toujours et
+n’arrivent jamais. « Eh quoi, me disais-je, voilà donc
+ces Parisiens fameux dont le renom est si grand dans
+le monde, qui se sont immortalisés par les prodigalités
+de leur verve frondeuse et spirituelle, par leur mépris
+des laideurs provinciales, par leur génie de l’élégance !
+Ils ne sont pas autrement bâtis que les Romenaisiens,
+comme je pouvais le supposer au fond de ma Béotie.
+Ils portent la tête sur les épaules, comme moi ; ils
+ont le nez à peu près au milieu du visage, comme moi ;
+ils marchent sur leurs pieds, comme moi, avec un
+parapluie dans la main, comme moi ! Les voilà donc,
+ces maîtres du progrès ! Dans cette ville où tout s’invente,
+ils n’ont même pas trouvé un moyen de ne point
+me ressembler ! Je ne leur en fais pas mon compliment ! »
+Le fiacre, après m’avoir promené dans le dédale
+des rues étroites, entra dans une avenue aussi large
+que le chemin de la perdition et bordée de fastueuses
+maisons. Je baissai la glace de la voiture et j’avançai
+la tête pour mieux regarder le spectacle. Deux jeunes
+filles qui passaient à côté du fiacre, me virent : « Un
+curé ! s’écria l’une d’elles : touchons du fer ! » Et toutes
+les deux se précipitèrent en riant vers le prochain bec
+de gaz. Paris se vengeait de mon dédain ! Je compris que
+j’étais vraiment chez le peuple le plus spirituel de la
+terre.</p>
+
+<p>Le fiacre me déposa devant l’<i>Hôtel Bourdaloue</i>. Après
+y avoir dîné avec deux évêques, un moine et des ecclésiastiques
+variés, je montai dans la chambre qu’on
+m’avait indiquée. Je dormis, toute la nuit, comme un
+chanoine dans sa stalle. Le lendemain matin, quand je
+fus habillé, et tout en récitant mon bréviaire, j’attendis
+l’arrivée de M. Octave Ferrandière, que j’avais prié
+dans ma lettre de venir me trouver à l’<i>Hôtel Bourdaloue</i>.
+Vers neuf heures, on frappa à ma porte. C’était
+lui. A peine eut-il pénétré dans ma chambre, que sa
+verve grisée d’air parisien se mit à cabrioler.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, dit-il, après les exclamations
+d’usage, vous êtes un homme étonnant, vous ! Vous
+vous apercevez que vous avez fait une gaffe, aussitôt
+ça vous démange de réparer ça ! Ni une ni deux. Vite
+vous dégringolez à Paris. C’est antique. Savez-vous,
+monsieur le curé, que vous n’êtes pas banal !</p>
+
+<p>— Il est évident, fis-je, que si je prenais au hasard
+un passant dans la rue et si je lui tenais ce langage :
+« Je suis curé de Romenay-sur-Vireuse. Je suis venu à
+Paris pour tenter de ramener à sa brave femme de
+mère un jeune homme qui a filé avec l’épouse du pasteur
+protestant, un jeune homme qui me déteste et
+qui est fils d’un père qui ne veut pas me voir en peinture »,
+je courrais risque d’être traité d’imposteur.</p>
+
+<p>— Ma foi, fit M. Octave, le bon passant vous répondrait :
+« Il y a là-bas, du côté d’Auteuil, des asiles
+pour les personnes fatiguées. Vous y seriez heureux
+comme un curé dans le Paradis et on vous donnerait
+des douches exquises. Allez-y. Les médecins y
+sont charmants et font des prix doux aux ecclésiastiques. »</p>
+
+<p>— J’espère bien, dis-je, que ce passant ce n’est pas
+vous et que vous n’avez pas l’insidieuse pensée de
+me conduire à Auteuil !</p>
+
+<p>— Jamais de la vie ! J’ai, pour votre bon sens, monsieur
+le curé, un respect… inoxydable !</p>
+
+<p>— Eh bien, alors, je me fie à vous, comment faut-il
+manœuvrer ? Où puis-je voir M. Maximilien Thury ?</p>
+
+<p>— Mais chez lui, parbleu ! à l’<i>Hôtel du Danube</i> ! Du
+reste, il vous attend.</p>
+
+<p>— Comment ! vous l’avez donc prévenu de mon
+arrivée ? de mes intentions ?</p>
+
+<p>— Tiens ! pourquoi pas ? Je lui ai dit que vous désiriez
+lui parler, et que vous viendriez le voir aujourd’hui
+même, ce matin, entre dix heures et midi. A
+d’abord fait la moue, s’est même emballé et vous a
+donné quelques petits noms d’oiseaux que j’aime mieux
+ne pas vous répéter. Je l’ai traité d’imbécile et lui ai
+prouvé, comme deux et deux font quatre, que puisque
+vous vous mêliez de venir le trouver à Paris, son mariage
+avec Camille pouvait être considéré comme
+bâclé. « Mais, espèce de gros bêta, lui ai-je crié, tu ne
+sais donc pas que le curé de Romenay, bien qu’il n’en
+ait pas l’air, c’est un roublard, un finaud ? »</p>
+
+<p>— Je suis flatté de la bonne opinion que vous avez
+de moi, monsieur Octave.</p>
+
+<p>— Oui, j’ai démontré à Maxim que ce serait fou,
+idiot, de vous fermer la porte au nez, alors que vous
+venez pour tout rafistoler. « Tu as raison, me dit
+Maxim, après avoir réfléchi à mes paroles, il peut venir
+ton curé, et même je ne demande pas mieux que d’aller
+le trouver, pour lui éviter de venir dans cet hôtel. » Je
+me suis opposé, moi, à ce que Maxim sortît, car vous
+savez qu’il a ramassé une pelle énorme, l’autre jour,
+en allant à bicyclette. Il s’est démantibulé le genou.
+Le médecin ordonne le repos. Pas beaucoup de dégât,
+du reste. Dans huit jours, Maxim pourra trotter comme
+vous et moi. Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous
+prêt ? Voilà dix heures, Maxim nous attend.</p>
+
+<p>— Halte-là ! m’écriai-je. Croyez-vous donc, ô naïf
+enfant, que je m’en vais aller à l’<i>Hôtel du Danube</i>
+pour m’y rencontrer avec votre Maxim et son amie
+Mme Asseler ? Ma soutane ferait bel effet dans ce
+tableau-là !</p>
+
+<p>— Mme Asseler ! dit Octave. Il y a beau temps
+qu’elle est envolée, et elle ne reviendra pas, je vous le
+promets ! Maxim vous contera ça, du reste : allons,
+partons.</p>
+
+<p>— Puisqu’il en est ainsi, je vous suis !</p>
+
+<p>La distance n’est pas longue de l’<i>Hôtel Bourdaloue</i> à
+l’<i>Hôtel du Danube</i>. C’est à peine si, durant le trajet,
+M. Octave eut le temps de me conter que son ami Maxim
+avait donné sa démission d’avocat, vendu ses meubles
+et qu’il se disposait à accepter un poste dans la magistrature
+coloniale.</p>
+
+<p>— Vous savez, monsieur le curé, me dit le jeune
+homme quand nous fûmes arrivés devant l’<i>Hôtel du
+Danube</i>, maison d’étudiants, je vous préviens. Nos
+grands-pères ont logé là. Nos petits-fils y viendront
+casser les meubles que nous aurons épargnés. C’est un
+mobilier de famille. Il ne faut pas vous attendre à voir
+ruisseler le luxe.</p>
+
+<p>— Pourvu, fis-je, que je ne me cogne pas aux hôtes
+de céans qui me paraissent suspects !</p>
+
+<p>— Oh ! pour ça, reprit-il, soyez tranquille. A pareille
+heure, pas un chien n’est levé ! Du courage, monsieur
+le curé, c’est au sixième étage.</p>
+
+<p>Précédé de M. Octave, je pénétrai dans l’hôtel. Personne
+au bureau. Pas un bruit, pas un souffle dans
+toute la maison. Le silence était là chez lui. En passant
+devant les couloirs, à chaque étage, nous apercevions
+des bottines rangées devant les portes. Pas un
+visage humain ne se montrait. M. Octave faisait
+l’ascension avec toute l’agilité de ses vingt ans.
+J’avais peine à le suivre. Je me mis à parler, pour
+que le souci de m’écouter l’obligeât à ralentir son
+élan.</p>
+
+<p>— Quel recueillement ! dis-je. On se croirait dans le
+palais du sommeil. Comment ! l’espoir du vingtième
+siècle dort encore à pareille heure ! Je suis scandalisé.
+Vraiment, si j’avais à prononcer une allocution devant
+ces jeunes gens et leur famille, je me verrais obligé
+d’invertir les conseils de distribution de prix. Je dirais :
+« Travaillez, vieux parents ; reposez-vous, jeunes
+élèves ! » Allons, comment des hommes de vingt ans
+et plus, comment des fils de France…</p>
+
+<p>— Oh ! interrompit M. Octave, ce n’est pas la saison
+du travail : c’est si loin, les examens !</p>
+
+<p>— Ah ! alors je me tais ! Je n’aime point les sermons
+intempestifs ; mais, en vérité, je crois, à en juger par
+cet hôtel où dort la force de demain, que nous aurons
+un vingtième siècle nonchalant !</p>
+
+<p>Parvenus au sixième étage, nous tournâmes dans
+un couloir étroit et sombre. M. Octave s’arrêta devant
+une porte qu’il ouvrit sans avoir frappé. « Entrez ! »
+me dit-il. Je fis quelques pas en avant. J’étais chez le
+fils de mon plus ardent ennemi.</p>
+
+<p>Assis dans un fauteuil, la jambe droite allongée sur
+une chaise devant lui, M. Maximilien Thury voulut se
+lever en me voyant entrer.</p>
+
+<p>— Oh ! dis-je, en me dirigeant vers lui, je vous prie,
+je m’y oppose !</p>
+
+<p>Le jeune homme s’excusa avec une politesse un peu
+froide et m’invita à m’asseoir. Dès que j’eus pris place
+sur une chaise que M. Octave avait approchée de moi,
+je dis, m’adressant à M. Maximilien dont le visage gardait
+une impassibilité vraiment inquiétante :</p>
+
+<p>— Monsieur, j’aime mieux vous dire, tout de suite,
+que je me trouve un peu dépaysé chez vous, et ce qui
+m’étonne le plus, c’est de m’y voir. Dans les circonstances
+un peu spéciales où nous nous trouvons, il y a
+deux méthodes qu’il est permis d’adopter, la méthode
+diplomatique… et l’autre que vous me donnerez le
+droit d’appeler « la méthode des pieds dans le plat ».
+C’est de celle-là que j’entendrai user, si toutefois vous
+m’y autorisez, monsieur Thury.</p>
+
+<p>— Elle a mes préférences, dit sans sourire le jeune
+homme.</p>
+
+<p>— Alors, dit M. Octave, qui était allé s’asseoir sur
+le lit, ne vous gênez pas, monsieur le curé. Faites
+comme chez vous. Procédez par gaffes !</p>
+
+<p>— C’est bien mon intention, dis-je, et je commence.
+Monsieur Thury, j’ai pris devant madame
+votre mère l’engagement de vous décider à revenir à
+Romenay.</p>
+
+<p>— C’est une promesse téméraire, fit M. Maximilien.</p>
+
+<p>— Je n’en crois rien, repris-je sans me troubler. J’ai
+pour vous de l’estime, monsieur Thury, mais pour être
+franc, je dois vous avouer qu’il y a un mois vous
+m’inspiriez un sentiment tout contraire.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ! lança M. Octave. Je me
+disais !…</p>
+
+<p>— Je vous prie, poursuivis-je, de ne point me demander — car
+je n’ai point le droit de vous répondre — quelles
+raisons m’autorisaient à vous refuser mon
+estime. Il me semblait en avoir de très graves qui
+toutes étaient sans fondement, mais je croyais devoir
+douter de votre courage, de votre droiture. J’ai acquis
+depuis la certitude que j’étais dans l’erreur. On m’avait
+indignement trompé, et si je suis ici, c’est pour réparer
+de mon mieux mes torts, car, peut-être, ai-je accepté
+avec trop de complaisance, et sans les contrôler assez
+sévèrement, les dires de personnes qui avaient, sans
+doute, intérêt à vous nuire. Vous n’avez pas été le seul,
+monsieur Thury, à souffrir du refus de Mme Ferrandière
+à qui, je l’avoue, j’avais donné le conseil formel
+de s’opposer au mariage… Ce n’est pas pour moi un
+petit chagrin de penser qu’ainsi j’ai été, pour madame
+votre mère, la cause d’inexprimables tristesses, de
+tourments qui durent encore. Je voudrais les voir cesser.
+C’est pourquoi je vous demande, je vous supplie,
+de retourner auprès d’elle. Elle souffre, elle est malheureuse,
+vous n’avez point le droit de lui refuser cette
+grâce.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, dit le jeune Maximilien, sur un
+ton de voix singulièrement adouci, je ne puis retourner
+à Romenay… non, je ne puis. Je ne veux pas m’exposer
+à revoir Camille. Après mon dernier esclandre…
+elle a déclaré que jamais elle ne consentirait à m’épouser.</p>
+
+<p>— C’est vrai, et tu ne l’as pas volé, mon vieux ! fit
+M. Octave.</p>
+
+<p>— Si elle savait, pourtant ! reprit M. Maximilien qui
+hocha la tête.</p>
+
+<p>— Je dois avouer, monsieur Thury, dis-je, pour
+aller jusqu’au bout de la franchise que je me suis imposée,
+que rien ne gênerait l’estime que j’ai aujourd’hui
+pour vous si vous n’aviez commis… l’imprudence
+de partir de Romenay dans les conditions que vous
+savez.</p>
+
+<p>— Eh bien, s’écria M. Maximilien d’une voix très
+décidée, je ne veux pas être en reste de franchise avec
+vous, monsieur le curé ! Je vais vous dire certaines
+choses que vous ignorez et, ce qui est plus fort, dont
+Octave ne se doute pas !</p>
+
+<p>— Espèce de cachottier, dit M. Octave.</p>
+
+<p>— J’ai quitté Romenay, reprit M. Maximilien, en
+compagnie de Mme Asseler, c’est vrai, mais ce n’était
+pas un enlèvement, ce n’était pas une fuite… Le pasteur
+protestant de Romenay était mieux que personne
+à même de vous éclairer. M. Asseler avait saisi dans
+un tiroir secret la correspondance de sa femme. Il s’y
+trouvait, paraît-il, des lettres compromettantes, que
+madame recevait, poste restante, d’un monsieur quelconque
+qui n’était pas moi. Dans un moment de jalousie
+furieuse — vous savez que le pasteur était très ombrageux — il
+avait chassé sa femme et lui avait enjoint
+de quitter la maison le jour même. Cette scène se passait
+à onze heures du matin. A deux heures de l’après-midi,
+j’arrivais pour faire mes adieux à M. et Mme Asseler,
+je ne vis point le pasteur, mais madame accourut
+au-devant de moi, la figure bouleversée, les cheveux
+épars sur les épaules, elle me dit d’une voix tragique :
+« Mon mari me chasse. Sauvez mon honneur, laissez-moi
+partir avec vous ! » Elle me pria de m’asseoir et,
+avec des sanglots, des soupirs, des lamentations, elle
+me conta les incidents de la matinée. Elle m’avoua la
+découverte des lettres dans le tiroir d’un secrétaire. Elle
+ne dit qu’elle était résolue à retourner chez sa mère à
+Paris, mais que, pour rien au monde, elle ne voulait
+que Romenay connût la vérité. Son imagination exaltée
+s’était mise en travail. Elle avait son plan. Si elle me
+suppliait de la laisser partir avec moi, c’est qu’elle
+souhaitait que tout Romenay crût à un enlèvement.
+Ce genre de départ paraissait à Mme Asseler on ne
+peut plus prestigieux et flattait sa vanité romanesque,
+sa sentimentalité de détraquée. Elle ne voyait que ce
+moyen-là, me disait-elle, de garder l’estime des honnêtes
+gens, qu’on lui eût refusée si on eût su qu’elle était
+honteusement chassée par son mari ! Et puis, elle ressemblait
+ainsi à je ne sais plus quelle héroïne de George
+Sand, qu’elle avait prise pour modèle ! Toute l’admiration
+qu’elle avait pour ce personnage fictif, elle
+croyait très sincèrement qu’on la ressentirait pour elle-même,
+quand on apprendrait son enlèvement prétendu.
+Par pitié, par faiblesse, je me suis prêté à cette comédie.
+Je suis parti avec elle. La lettre que j’ai écrite à
+Octave, en quittant Romenay, ne disait pas la vérité !
+Ce fut encore une capitulation de ma part. Mme Asseler,
+qui savait mes relations d’amitié avec Octave, devina
+que j’allais lui dire, par lettre, ce qu’il fallait penser
+de l’enlèvement. Elle me prévint et me supplia de
+déguiser la réalité, tant, m’affirmait-elle, elle redoutait
+de perdre la sympathie d’Octave !</p>
+
+<p>— Alors c’était faux ! fit M. Octave. Espèce de cachottier !</p>
+
+<p>— Parfaitement, reprit M. Maximilien, qui ne put
+s’empêcher de sourire. Je me suis soumis à son caprice.
+Pendant le voyage de Champvieux à Paris, un
+remue-ménage se produisit dans les sentiments de
+Mme Asseler. « J’aime mon mari », me dit-elle subitement,
+et elle se mit à larmoyer, à se lamenter, à s’accuser
+elle-même avec amertume. Je vis clair dans
+l’âme de Mme Asseler. Jusqu’à la scène où il avait
+rompu avec sa femme, le pasteur affreusement jaloux,
+comme vous savez, n’avait eu pourtant que des velléités
+de révolte, il cédait toujours et se montrait d’une
+exquise faiblesse de caractère : c’est là un crime
+qu’une femme ne pardonne pas. Mais le voilà qui faisait
+acte de maître, qui se révélait homme, qui se
+montrait plus fort que la passion, qui chassait la
+femme qu’il aimait, sans écouter ses supplications, ses
+protestations. Le mari retrouvait son prestige. Elle ne
+lui soupçonnait pas un tel courage et ne pouvait se
+défendre de l’admiration qu’il lui inspirait.</p>
+
+<p>— Ah ! que voilà bien les femmes ! s’écria M. Octave.</p>
+
+<p>— Il venait à Mme Asseler le regret de cette tendresse
+qu’elle avait méprisée, de cette bonté dont elle
+s’était jouée, de toutes ces qualités de cœur qu’elle
+avait dédaignées. Elle se repentait, elle aimait son
+mari. Jusqu’à Paris, elle n’a cessé de pleurer, mais,
+vous savez, ce qui s’appelle pleurer ! J’étais en singulière
+posture, vous le devinez. Vous devez d’autant
+moins douter de la vérité de mon récit, que j’ai conscience
+d’avoir été ridicule. Je n’avais qu’à me taire.
+Je le fis en conscience. Bien des fois auparavant, quand
+une lecture d’un de ses romans chéris l’avait grisée,
+elle disait devant moi d’une voix exaltée : « Ah ! fuir
+la vie banale ! Fuir vers la liberté, vers le bonheur, loin
+du monde imbécile et vulgaire ! » Je puis même ajouter,
+sans fatuité, croyez-moi, qu’elle m’avait plusieurs fois
+invité, en termes beaucoup moins déguisés, à être son
+compagnon d’aventure. C’étaient des mots ! des mots !
+des mots ! Elle savait que je n’étais pas du tout disposé
+à l’enlever à son mari : que je ne l’aimais pas. En me
+conviant au rôle de séducteur, de ravisseur, elle voulait
+se faire illusion à elle-même et, dans un raffinement
+d’esprit romanesque, se croire prête à imiter les
+folles héroïnes qu’elle admirait tant. Hélas ! dans le
+train qui nous emportait à Paris, l’exaltation était
+tombée et la poignante réalité lui apparaissait. Je
+n’avais à côté de moi qu’une pauvre femme atterrée par
+la justice de son mari et qui sanglotait et qui avait des
+crises de désespoir.</p>
+
+<p>— Elle est toquée, cette bonne femme-là ! dit M. Octave.</p>
+
+<p>— Oh ! oui, on peut le dire sans crainte, reprit
+M. Maximilien, elle est toquée ! C’est une demi-folle
+que je crois inconsciente. C’est une malade, un cas pathologique.
+J’eus pitié d’elle et, en arrivant à Paris,
+je lui demandai où il fallait la conduire : « Chez ma
+mère », me répondit-elle.</p>
+
+<p>M. Octave se mit à chantonner je ne sais quel air
+de café-concert.</p>
+
+<p>Je lançai au jeune homme un regard chargé de
+blâme. M. Octave se tut.</p>
+
+<p>— En sortant de la gare de Lyon, poursuivit
+M. Maximilien, nous montâmes dans un fiacre et
+Mme Asseler donna elle-même au cocher l’adresse de
+sa mère. Dans la voiture, pas un mot. Aux larmes avait
+succédé un abattement morne. Elle ne répondit pas
+aux quelques paroles que je lui adressai. Parvenus
+devant la maison qu’habitait sa mère, elle descendit
+de voiture, me remercia en quelques phrases de mon
+dévouement, me tendit la main en murmurant :
+« adieu… » et je ne l’ai pas revue depuis. Et voilà l’histoire
+du fameux enlèvement !</p>
+
+<p>— Espèce de cachottier ! fit de nouveau M. Octave.</p>
+
+<p>— Je suis tout heureux, monsieur Maximilien,
+dis-je, de connaître la vérité ; elle dissipe l’ombre qui
+obscurcissait l’estime que j’ai pour vous. Mais, je suis
+obligé de vous l’avouer : j’ai cru sinon à un enlèvement,
+du moins à une fuite concertée d’avance, avec
+d’autant plus de facilité qu’à Romenay vous étiez très
+assidu chez Mme Asseler, qu’il était de notoriété…</p>
+
+<p>— Oh ! interrompit vivement M. Maximilien, qu’il
+était de notoriété que j’étais plus qu’un ami pour
+Mme Asseler ! Eh bien, c’est encore une fable !</p>
+
+<p>— Allons, dit M. Octave, tu nous prends vraiment
+pour des serins ! Tu ne me feras pas croire !…</p>
+
+<p>— Non, reprit avec force M. Maximilien : je n’étais
+pas pour Mme Asseler ce que l’on a dit, je le jure ! Ce
+que j’affirme là n’est pas vraisemblable, c’est simplement
+vrai. Mme Asseler m’amusait. Je ne connais pas
+d’autre terme qui puisse mieux que celui-là vous exprimer
+ma pensée. Cette femme jolie, coquette, spirituelle,
+parisienne dans ses goûts, ses idées, ses façons de comprendre
+toutes choses, avec sa verve toujours en éveil,
+son langage qui riait au nez de toutes les convenances
+ou plutôt de toutes les conventions, était devenue pour
+moi un camarade, ma meilleure distraction. J’avais
+besoin de chercher, en dehors de moi, des occasions de
+gaieté ; car, vous le comprenez, je ne trouvais en moi-même
+et dans ma famille que des raisons de m’attrister
+et de souffrir. J’allais chez Mme Asseler, qui,
+du reste, paraissait fort heureuse de mes assiduités,
+pour rire, pour causer de tous et sur tous, pour l’entendre
+railler les gens de Romenay dont elle savait
+mettre en relief les ridicules. Cette femme me plaisait :
+je ne l’aimais pas ; elle ne m’aimait pas. Un jour même,
+comme si elle eût voulu arrêter sur mes lèvres une déclaration
+qui, je vous assure, n’y était pas, mais
+qu’elle croyait sans doute y voir, elle m’avait dit :
+« Vous savez, j’aime « ailleurs ». Ailleurs, ce n’était pas
+son mari. Qui ? Je n’en sais rien et je ne le lui ai jamais
+demandé. Et du reste, savait-elle bien qui elle aimait,
+la pauvre détraquée ? Elle aimait parfois son mari avec
+frénésie, elle l’avouait. Le lendemain, elle le haïssait,
+elle l’avouait. Deux jours après, son mari lui était indifférent,
+elle l’avouait. C’était, chez elle, une succession
+de sentiments contraires, un chassé-croisé d’amours
+et de haines, d’enthousiasmes et de dégoûts. Moi aussi,
+j’aimais « ailleurs » et je n’ai point à vous dire qui ! Je
+n’avais pas besoin de me faire violence pour rester
+insensible aux réelles séductions de Mme Asseler. Pas
+un instant je n’ai dû me défendre contre la tentation
+de la traiter autrement qu’en camarade, en amie. Elle
+m’amusait, je vous le répète. Non, je n’ai jamais été
+son complice ! Oh ! je le sais, les apparences sont contre
+moi ! J’allais voir Mme Asseler tous les jours ; elle
+m’appelait « Maximilien » tout court, avec une parfaite
+sérénité. Je l’accompagnais dans ses promenades,
+elle montait, seule avec moi, dans ma voiture. On a
+jasé, mais, je vous le demande, sur le compte de qui
+ne jase-t-on pas à Romenay ? On ne prête qu’aux
+riches, je ne l’ignore pas, et si j’avais commis la moitié
+des méfaits qu’on met à mon actif, j’aurais le droit
+de me regarder comme un phénomène dans le genre.
+Je n’ai rien tenté, je vous l’avoue, pour détromper
+les gens de Romenay, et, puisqu’il leur plaisait de
+croire tout ce qu’ils racontaient, je n’ai pas voulu
+me cacher pour aller chez Mme Asseler, ou espacer
+davantage les visites que le lui faisais. Que m’importait,
+en définitive, l’opinion qu’on avait de moi ? Tenez,
+vous allez connaître le fond de mon âme : tant pis pour
+moi si c’est à mon détriment ! Je n’étais point fâché
+qu’on commentât, de façon malveillante, mes relations
+avec Mme Asseler. L’hostilité que vous m’aviez
+toujours montrée me surprenait autant qu’elle m’humiliait.
+Le conseil que vous aviez donné à Mme Ferrandière
+de repousser ma demande, le le regardais, à
+bon droit, comme une injure qui m’était faite. J’étais
+blessé dans mon orgueil, disons, si vous le voulez, dans
+ma vanité, et je me disais avec une fatuité, naïve je
+le reconnais maintenant : « Eh bien, on me rebute, on
+me déclare indigne d’aimer Mlle Ferrandière, indigne
+d’être aimé d’elle ! Je veux montrer que je ne suis pas
+repoussé partout ; qu’une Parisienne, qu’une jolie
+femme ne craint pas de se compromettre à cause de
+moi ! Et je laissais dire et j’étais heureux qu’on se
+trompât ! Raisonnement stupide et puéril, je n’en disconviens
+pas ! Mais, sans parler de la déception que
+vous infligiez à mon amour, la blessure de mon orgueil
+saignait. Je n’arrivais pas à comprendre, monsieur le
+curé, les raisons de ce… de ce mépris que vous ressentiez
+pour moi et que vous ne perdiez aucune occasion
+de manifester.</p>
+
+<p>— Espèce de gros nigaud ! fit M. Octave, dont le
+silence m’étonnait.</p>
+
+<p>— Monsieur Maximilien, dis-je, je n’ai pas le droit,
+je vous le répète, de vous révéler les raisons de l’attitude
+que j’avais prise, qu’il vous suffise de savoir que
+je les ai reconnues fondées sur une erreur.</p>
+
+<p>— J’ai cru longtemps, monsieur le curé, fit Maximilien,
+que vous vouliez faire payer au fils la dette du
+père et que vous n’agissiez que par un sentiment de
+vengeance. Octave m’a toujours assuré que vous
+n’étiez pas homme à vous laisser guider par la rancune,
+par le dépit. Alors, je ne comprenais plus. Pourquoi
+poussiez-vous Mme Ferrandière à résister au
+désir de sa fille, à s’opposer au mariage de Camille
+avec moi ? Peut-être vous défiiez-vous de mes idées
+philosophiques et je vous paraissais, à bon droit, je le
+reconnais, suspect de libre pensée ? Je n’ai pu trouver
+que cette interprétation. Vous regardiez comme un
+devoir d’empêcher Camille d’entrer dans une famille
+de mécréants…</p>
+
+<p>M. Maximilien se tut, attendant ma réponse. Lorsqu’il
+vit clairement que je me refusais à parler, il poursuivit :</p>
+
+<p>— Vous avez craint, sans doute, que Camille, devenue
+ma femme, ne fût troublée dans ses pratiques
+religieuses, ne fût au moins sollicitée de les abandonner.
+Permettez-moi de vous dire, monsieur le curé,
+que c’était mal me connaître. Assurément, je suis incroyant,
+je suis libre penseur, mais ma philosophie est
+beaucoup plus tolérante que celle que j’ai pu apprendre
+de mon père et beaucoup plus respectueuse de l’idée
+religieuse. Je suis de mon temps en cela. J’appartiens
+à une génération lasse qui assiste à l’effondrement
+de quelques beaux espoirs. La science avait fait
+de grandes promesses : elle ne les a pas toutes tenues.
+On l’a tant répété qu’on n’ose plus le dire.</p>
+
+<p>— Dis toujours, fit M. Octave. Les curés, quand ils
+entendent ca, c’est comme s’ils buvaient un lait de
+poule.</p>
+
+<p>— Ce serait, reprit M. Maximilien, le fait d’un imbécile,
+d’un idiot, de nier l’immense, l’incalculable
+portée du progrès scientifique, les empiétements de la
+science sur l’inconnu du monde physique. Elles sont
+si évidentes, ces victoires, parfois si bienfaisantes qu’il
+faut laisser aux seuls crétins la joie de les dénigrer.
+Nous n’en sommes pourtant plus à croire que la
+science — dont j’admire, plus que personne, les audaces
+si souvent heureuses — chassera de la vie la
+douleur morale, qu’elle y introduira la félicité absolue,
+celle que nous cherchons tous.</p>
+
+<p>A ce moment, M. Octave pensa tout haut :</p>
+
+<p>— M. le curé de Romenay boit le lait de poule, dit-il.
+Allons, Maxim, sucre encore.</p>
+
+<p>M. Maximilien n’honora pas d’un sourire la réflexion
+de son ami.</p>
+
+<p>— Nous savons, poursuivit-il, qu’il y a en nous une
+aspiration au bonheur permanent qui ne se satisfait
+point dans les soubresauts de la vie, une tristesse
+inexprimable, un ennui, dont aucune découverte de
+la chimie ne saura faire une joie, des souffrances
+qu’aucun progrès scientifique ne pourra supprimer ni
+amoindrir.</p>
+
+<p>— M. le curé se gargarise, fit M. Octave.</p>
+
+<p>— Allons, Octave, fit d’un ton de reproche M. Maximilien,
+tu deviens saugrenu !… Puisque, reprit-il, la
+religion apporte à beaucoup d’hommes le seul espoir
+qui les console, puisqu’elle donne une raison de vivre
+à ceux qui n’en peuvent trouver dans le devoir dépourvu
+de sanction supérieure, nous pensons qu’il est
+injuste, qu’il n’est pas généreux d’inquiéter, de molester
+dans leur foi des êtres comme nous, nos égaux,
+qui n’ont pas notre conception du monde, qui veulent
+être heureux et qui ont le droit de chercher le bonheur !</p>
+
+<p>— Je vous le disais bien, monsieur le curé, s’écria
+M. Octave : Maximilien n’est pas un enragé comme son
+père !</p>
+
+<p>— Vos déclarations si loyales, monsieur Maximilien,
+dis-je, ne font que me confirmer dans l’estime
+que j’ai pour vous. Aussi, maintenant que je vous
+connais, je partirai plus rassuré pour Romenay, tout
+heureux d’annoncer à madame votre mère que je vous
+précède de quelques jours seulement.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est impossible ! fit avec vivacité M. Maximilien.
+Je ne puis paraître devant mon père qui voulait
+m’engager dans un mariage qui me répugne et à
+qui j’ai résisté… Non, c’est impossible ! Je m’en vais
+aux colonies. Retourner à Romenay, ce serait laisser
+croire à mon père que je me rends, que j’accepte le
+mariage qu’il me propose ou plutôt qu’il m’ordonne.
+Je serais un misérable, un lâche si je me résignais, pour
+rentrer en grâce auprès de mon père, à épouser une
+jeune fille que j’abhorre ! Oui, je l’abhorre, cette jeune
+fille, puisque j’aime Camille. Je ne consentirais à revoir
+mon père que si Camille me pardonnait, si elle
+voulait me rendre son affection, mais j’ai perdu tout
+espoir !</p>
+
+<p>— Et si moi, monsieur Maximilien, dis-je, si moi
+l’abbé Blondot, curé de Romenay-sur-Vireuse, je
+m’engageais à mettre autant d’obstination à favoriser
+votre mariage avec Mlle Camille, que j’ai dépensé
+d’énergie à l’empêcher, consentiriez-vous à revenir ?</p>
+
+<p>M. Maximilien releva la tête. Il y avait, dans son
+regard, tant de joie, une si ardente gratitude que j’en
+fus tout remué.</p>
+
+<p>— Oh ! alors, dit-il, je partirais ce soir, sans me soucier
+des conseils du médecin !</p>
+
+<p>— Eh bien, fis-je, vous avez ma parole !</p>
+
+<p>Je me tournai vers le jeune Ferrandière qui avait
+fini par s’étendre sur le lit.</p>
+
+<p>— Monsieur Octave, lui dis-je, vous obligerez votre
+ami à observer l’ordre du médecin. Il partira pour
+Romenay quand il sera tout à fait rétabli, ce qui n’est
+qu’une question de jours, quand le médecin l’autorisera
+à sortir. Je vous prépose à sa garde, monsieur
+Octave.</p>
+
+<p>— Comptez sur moi, fit M. Octave. Je le surveillerai
+de près. Du reste, je l’accompagnerai à Romenay,
+je veux savoir comment vous allez mener cette
+affaire-là.</p>
+
+<p>— Très bien, dis-je. Vous ne serez pas de trop.
+J’aurai peut-être besoin de vous !</p>
+
+<p>Il était midi. Je me levai pour partir. Je voulais fuir
+les remerciements enthousiastes que M. Maximilien
+s’apprêtait à me prodiguer, je lui serrai la main, lui
+dis « à bientôt », et entraînant avec moi M. Octave, je
+quittai la chambre.</p>
+
+<p>L’<i>Hôtel du Danube</i> se levait. Des rires et des cris
+s’éveillaient dans les chambres et arrivaient jusqu’à
+nous. En descendant l’escalier, je voyais, dans les couloirs
+exigus, des portes s’entr’ouvrir pour laisser passer
+une main qui s’approchait des bottines et les retirait
+prestement. M. Octave ne cessait de répéter : « Vous
+êtes convaincu maintenant que Maxim n’est pas un
+vaurien comme vous le croyiez ! »</p>
+
+<p>Il me tardait de rentrer à Romenay pour annoncer
+à Mlle Camille ma conversion et pour tenter de vaincre,
+à mon tour, ses répugnances, son dépit, ses ressentiments.
+Conduit par M. Octave, je promenais mes
+étonnements de curé provincial par la ville monstrueuse,
+ramassis de gloires et d’horreurs.</p>
+
+<p>Des horreurs de Paris, je puis me vanter d’avoir
+contemplé l’une des plus répugnantes, puisqu’il me fut
+donné de voir un fameux chenapan : le nommé Ragut.</p>
+
+<p>La veille de mon départ, comme nous sortions,
+M. Octave Ferrandière et moi, d’un restaurant du
+boulevard Saint-Michel, mon jeune ami me dit :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, voulez-vous visiter le Panthéon ?
+Il paraît qu’il y a là, dans les caves, un tas de
+grands hommes en poussière.</p>
+
+<p>— Volontiers, dis-je, je suis trop bon provincial
+pour ne pas aller voir cette « curiosité ». Que diraient
+mes paroissiens, s’ils apprenaient que j’ai quitté Paris,
+sans avoir vu le Panthéon ?</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt dans la rue des Écoles. Après
+avoir dépassé le Collège de France, qui se présenta à
+moi comme un séminaire, tant son architecture me
+parut grave, conventuelle, nous prîmes, sur notre
+droite, une rue étroite et montante. Nous marchions
+depuis quelques minutes, quand une étrange apparition
+se dressa devant nous. Le citoyen Claude-Amédée
+Ragut, qui sortait d’une ruelle, au moment précis
+où nous passions, se trouvait face à face avec nous.
+Deux filles l’accompagnaient. Ce n’étaient point de
+luxuriantes prostituées, mais deux abjectes ribaudes
+en tenue de trottoir, pâles sous leur chignon délabré,
+et qui portaient, sur leur figure, tous les stigmates de
+l’abrutissement. En nous apercevant, Ragut eut un
+soubresaut, son front se plissa, ses sourcils se contractèrent
+et sa lèvre inférieure qui, d’ordinaire, pendait
+flasque sur le menton, se releva et couvrit la bouche.
+Nos yeux se rencontrèrent. Il me regarda de son œil
+éteint, où la haine elle-même — car il me haïssait — n’allumait
+pas une flamme, puis il tourna la tête et,
+flanqué des deux filles, se mit à marcher devant nous,
+nous précédant d’un mètre à peine. L’une des ribaudes
+passa sa main sous le bras de Ragut et, gouailleuse,
+lui cria d’une voix épaisse qui n’était plus d’une
+femme :</p>
+
+<p>— Eh ! curé ! on dirait que ça te tourne de rencontrer
+un de tes anciens copains !</p>
+
+<p>Je n’entendis pas la réponse du défroqué. Il allait
+devant nous, le pas pesant, le dos voûté, la tête basse.
+Quelques mèches de cheveux blancs passaient sous le
+chapeau et lui recouvraient, en partie, les oreilles.
+J’apercevais sa nuque congestionnée où la peau craquelée,
+lézardée de rides, faisait bourrelet au-dessus
+d’un col huileux. A ses côtés, les deux prostituées
+marchaient avec d’immondes déhanchements et, parfois,
+se regardaient l’une l’autre en riant d’un rire
+hébété. Le spectacle déshonorait nos yeux. Eh quoi !
+c’était un prêtre, ce débris, cette chose sinistre qu’escortaient
+deux filles blêmes ! Cela avait porté la robe
+blanche des ordinands, l’aube de la chasteté ; cela
+s’était couché sur le pavé d’une église pour s’y offrir
+en holocauste et faire d’éternels serments ; cela avait
+été le tuteur des âmes et le maître des consciences :
+cela avait eu une mère ; cela avait été un homme ! Un
+immense dégoût me souleva le cœur. Devant une
+maison d’aspect louche, Ragut, bientôt, s’arrêta. Un
+couloir s’ouvrait, noir, énigmatique. Suivi des filles, le
+défroqué s’y engouffra et tous les trois disparurent,
+comme une pelletée d’ordures qui passe à l’égout. Une
+lourde tristesse s’était abattue sur nous : M, Octave et
+moi nous marchions silencieux. Le jeune homme était
+devenu grave : sa verve s’était figée. Après quelques
+minutes, il dit, regardant le ciel :</p>
+
+<p>— Belle journée aujourd’hui, monsieur le curé,
+n’est-ce pas ? Un jour de printemps.</p>
+
+<p>— Oui, fis-je, belle journée pour la saison.</p>
+
+<p>Cette conversation de table d’hôte se prolongea,
+avec des pauses nombreuses, jusqu’au Panthéon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand n’arrivai à Romenay, Prudence m’apprit que
+le pasteur était venu au presbytère, en mon absence,
+et s’était enquis de la date de mon retour. Au milieu
+de la provision de « on-dit » que ma servante avait
+récoltés par la ville, pendant mon séjour à Paris, et
+qu’elle me servit aussitôt, j’eus la joie de découvrir
+celui-ci : « On disait » que Mme Asseler n’était pas
+partie de son plein gré, mais avait été tout simplement
+« congédiée ». Je constatai ainsi que M. Asseler, sans
+doute pour couper les ailes aux racontars désobligeants
+qui couraient dans Romenay, était sorti de
+l’ombre et du silence où se complaisait sa tristesse. Il
+avait déclaré à quelques-uns de ses coreligionnaires
+que sa femme n’était partie que parce qu’il l’avait
+chassée. Aussi, la légende de l’enlèvement commençait-elle
+à perdre son crédit. Les gens de Romenay
+sentaient leur conviction fléchir : les uns doutaient,
+les autres ne pouvaient se résigner à confesser qu’ils
+s’étaient trompés. Ces « dames » n’admettaient point
+que le pasteur eût poussé l’héroïsme jusqu’à répudier
+une femme qu’il « adorait ». Il eût fallu admirer son
+courage : elles préféraient s’apitoyer, s’attendrir :
+aussi, se refusaient-elles opiniâtrément à croire à la
+sincérité des paroles de M. Asseler. Je résolus de travailler
+à la bonne réputation du fils Thury, que j’avais
+prise sous mon égide, en propageant la vérité sur le
+« scandale ». Pour que mon témoignage eût une publicité
+large et prompte, je n’avais pas besoin de le proclamer
+du haut de la chaire ou de le faire crier par le
+tambour de ville : Prudence était là. Je n’eus qu’à le
+lui confier en lui imposant le secret : le jour même,
+tout Romenay savait tout.</p>
+
+<p>Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis, dans
+la matinée, au château d’Amazy. C’était le jour où
+Mme Ferrandière recevait à sa table son curé. Il me
+tardait, vous le devinez, de savoir si les ressentiments
+de Mlle Camille duraient encore et je me promis
+de ne quitter le château qu’après avoir remporté
+une victoire. Mme Ferrandière était seule au château
+quand j’y entrai. Bravement, je lui dis la vérité. Je
+n’eus pas à plaider longtemps une cause gagnée
+d’avance et dont le juge ne demandait qu’à se laisser
+convaincre.</p>
+
+<p>— Oh ! après ce que vous me dites là, s’écria
+Mme Ferrandière, je suis toute disposée à consentir
+au mariage de ma fille avec M. Maximilien Thury !
+Mais je ne suis pas sans inquiétude. Je crains fort que
+Camille ne veuille point revenir sur sa résolution. Et
+je souhaite autant que vous, monsieur le curé, qu’elle
+se rende à vos conseils, car, je le sais, je le vois, elle
+souffre, et à s’obstiner dans son dépit, elle ne fait
+que prolonger sa tristesse et ses tourments. J’en ai
+la certitude : elle n’a pas oublié M. Maximilien
+Thury.</p>
+
+<p>— Madame, dis-je, j’ai promis à ce jeune homme
+que j’obtiendrais son pardon.</p>
+
+<p>— La tâche ne sera peut-être pas des plus faciles,
+fit Mme Ferrandière. Enfin, monsieur le curé, j’ai confiance
+en votre éloquence.</p>
+
+<p>Un domestique vint annoncer que le déjeuner était
+servi. Je pénétrai dans la salle à manger. Mlle Camille
+parut aussitôt. Elle me salua de la tête, m’offrit un
+pauvre petit sourire de politesse, récita son <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>,
+sans lever les yeux, et s’assit à table avec nous. Au
+milieu du repas, je me mis à conter mon voyage à
+Paris. Mlle Camille, qui, sans se montrer loquace,
+comme à son ordinaire, avait cependant daigné jeter
+quelques phrases dans la conversation, devint tout à
+coup silencieuse et m’écouta avec une grande attention.
+Je gardai pour la fin du repas le récit de ma visite
+à M. Maximilien Thury. On était au dessert quand j’y
+arrivai.</p>
+
+<p>— Comment ! dit Mlle Camille, me regardant en
+face, vous avez fait visite à ce monsieur-là, vous,
+monsieur le curé !</p>
+
+<p>— Oui, mon enfant, répondis-je.</p>
+
+<p>— Un monsieur, reprit Mlle Camille d’une voix indignée,
+qui jure à une jeune fille qu’il l’aime, qu’il n’aimera
+qu’elle toute sa vie, et qui enlève une femme
+mariée !</p>
+
+<p>— Allons, allons, fis-je, calmez-vous, mon enfant.</p>
+
+<p>Je disculpai M. Maximilien. J’entrepris l’éloge de
+ses qualités morales, de son désintéressement, de sa
+délicatesse de cœur, de sa loyauté.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est trop fort ! s’écria tout à coup Mlle Camille.
+Puisqu’il avait tant de vertus, pourquoi donc
+avez-vous tout fait pour que maman s’opposât à mon
+mariage avec lui ?</p>
+
+<p>— C’est mon secret, dis-je, que je n’ai pas le droit
+de divulguer. Je confesse mon erreur. Mes yeux se sont
+ouverts à l’évidence. M. Maximilien Thury est un
+honnête homme, un brave cœur, et celle-là sera certainement
+heureuse entre toutes les autres qui deviendra
+sa femme.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est trop fort ! dit la jeune fille tandis que
+le sang lui affluait au visage, un monsieur qui enlève
+les femmes mariées ! L’entendre vanter devant moi,
+ici, par monsieur le curé !</p>
+
+<p>Mlle Camille éclata en sanglots et, avant qu’on eût
+eu le temps de lui adresser une parole affectueuse, elle
+se leva de table et se dirigea vers la porte de la salle à
+manger, l’ouvrit vivement et disparut. Mme Ferrandière
+consternée me demanda la permission d’aller
+parler raison à sa fille. L’excellente femme revint après
+quelques minutes et me dit :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, Camille est souffrante et me
+prie de l’excuser auprès de vous si elle ne nous rejoint
+pas.</p>
+
+<p>Je n’avais pas à me le dissimuler : c’était un échec.</p>
+
+<p>Quand je quittai le château, je m’abandonnai au
+découragement et me laissai envahir par le dépit :
+« Pour la première fois, me disais-je, que je m’immisce
+dans une affaire de mariage, je ne suis vraiment pas
+favorisé ! » Il me venait des envies de renoncer à cette
+diplomatie délicate pour laquelle je ne me sentais pas
+né, mais j’avais pris un engagement et donné ma
+parole à M. Maximilien. Je n’avais pas le droit de me
+désintéresser de son bonheur dont j’avais tant contribué
+à reculer la date. Il me fallait vaincre cette résistance
+contre laquelle venait se heurter ma bonne volonté.
+Je résolus d’agir. Plusieurs plans d’attaque se
+présentèrent à mon esprit. Je les examinai et en
+adoptai un. Il me parut, à la réflexion, audacieux,
+téméraire, mais je m’y arrêtai. L’espérance me sourit
+aussitôt : j’eus comme l’avant-goût d’un prochain
+triomphe et une soudaine allégresse me transporta. Et
+pouvais-je donc rester abattu ? Autour de moi, la joie
+ressuscitait. Avril était venu et le soleil contemplait
+l’éternel recommencement de la vie dans l’éternelle
+fécondité de la terre. Des souffles tièdes traversaient
+l’air qui nous annonçaient l’arrivée du seigneur Printemps.
+Je suivais un sentier de traverse qui va du
+château d’Amazy jusqu’à la route de Romenay. Je
+marchais entre des haies d’aubépine et de prunelliers,
+toutes chargées de boutons qui n’attendaient qu’un
+signal pour fleurir. Dans cette bordure des champs,
+des deux côtés du chemin, des arbres étaient plantés.
+Chaque branche portait des bourgeons, chaque bourgeon
+portait une promesse et montrait, à sa pointe,
+une minuscule tête blanche qui me regardait : on eût
+dit qu’il enfermait un petit être inquiet qui perçait sa
+prison pour voir, par lui-même, s’il y avait toujours
+des hommes sur la terre et si rien n’était changé au
+décor du monde. Comment donc désespérer dans ce
+concert d’espoir qui s’élevait autour de moi, au milieu
+de cette joie qui me faisait escorte ?</p>
+
+<p>Je quittai bientôt le sentier et, au moment où j’allais
+m’engager sur la route de Romenay, je me trouvai
+face à face avec M. Cobichet qui donnait le bras à sa
+fille Ernestine.</p>
+
+<p>— Eh bien, monsieur Cobichet, lui dis-je, vous venez
+à la rencontre du printemps ?</p>
+
+<p>— Non, monsieur le curé, dit le pharmacien en se
+découvrant, nous allons récolter des violettes pour
+faire du sirop !</p>
+
+<p>— Nous allons ! rectifia Mlle Ernestine. Toi, papa !
+Moi, je vais cueillir des primevères et des marguerites
+pour faire des bouquets.</p>
+
+<p>— Tu ne seras jamais pratique, ma pauvre enfant !
+s’écria M. Cobichet. La nature nous donne ses fleurs
+pour que nous les employions à guérir les maux de nos
+semblables.</p>
+
+<p>Mlle Ernestine eut un petit sourire de pitié qu’elle
+réprima aussitôt.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, dit M. Cobichet, je vous dois
+des excuses. Depuis notre dernier entretien, Ernestine
+et moi avons réfléchi. La demande que je m’étais permis
+de vous adresser était contraire aux bienséances.
+Évidemment, vous ne pouviez être notre intermédiaire
+auprès de M. Asseler. Ma femme me l’a fait
+observer justement. Je m’étais imaginé qu’entre ecclésiastiques…
+mais j’avais oublié que M. le pasteur et
+vous n’apparteniez pas à la même religion.</p>
+
+<p>— J’ai grondé papa, fit Mlle Ernestine. Vous avez
+dû rire de moi, monsieur le curé ! Enfin, ce moment de
+folie est passé ! Je croyais que M. Asseler avait été
+abandonné par sa femme et c’est pourquoi il m’était si
+sympathique. Il paraît que c’est lui qui a chassé sa
+femme ! Maintenant, M. Asseler me fait peur ! Non,
+jamais je ne voudrais épouser un homme qui jette sa
+femme à la porte et qui reste un mois sans aller la
+chercher pour lui demander pardon !</p>
+
+<p>— Ma chère enfant, dis-je, je suis tout heureux de
+vous trouver dans ces dispositions. Ce projet d’union
+n’était pas réalisable. Et maintenant que vous êtes
+guérie, maintenant que mademoiselle votre sœur va
+épouser un jeune pharmacien, il faut vous préparer
+vous-même à un mariage… sérieux.</p>
+
+<p>— Je ne demande pas mieux, répondit la jeune fille.</p>
+
+<p>— Oui ! s’écria M. Cobichet, mais quand je propose
+un candidat à Ernestine, immédiatement elle jette les
+hauts cris, elle s’indigne, elle refuse.</p>
+
+<p>— C’est que… dit la jeune fille, baissant les yeux.</p>
+
+<p>— Quoi ? demanda le pharmacien.</p>
+
+<p>— C’est que papa, reprit Mlle Ernestine, me parle
+de maris impossibles ! Nous n’avons pas les mêmes
+goûts.</p>
+
+<p>— Je suis ton père, dit M. Cobichet ; j’ai bien quelque
+droit de choisir mon gendre.</p>
+
+<p>— Oui, reprit la jeune fille, ce serait ton gendre,
+mais ce serait mon mari. Un gendre et un mari, c’est
+deux !</p>
+
+<p>— Mais, ma chère enfant, dit M. Cobichet, mes
+relations ne sont point assez étendues pour que j’y
+puisse découvrir le mari de tes rêves. Si un autre que
+moi, M. le curé, par exemple, te proposait un parti,
+un bon parti, l’accepterais-tu ?</p>
+
+<p>— Oui, fit résolument Mlle Ernestine, car je veux
+me marier.</p>
+
+<p>L’invitation était directe. Je ne crus pas devoir me
+dérober.</p>
+
+<p>— Alors, dis-je, mademoiselle, si je vous apportais
+un mari dans les plis de ma soutane, vous l’accepteriez ?</p>
+
+<p>— Les yeux fermés ! s’écria M. Cobichet.</p>
+
+<p>Mlle Ernestine se taisait.</p>
+
+<p>— Et vous, mademoiselle ? dis-je.</p>
+
+<p>La jeune fille parut réfléchir, puis, rougissante, elle
+dit à voix basse :</p>
+
+<p>— Si on me proposait un médecin, je crois que je
+consentirais : il me semble que je l’aimerais…</p>
+
+<p>— Que ne parliez-vous plus tôt ! fis-je. Précisément,
+le curé d’une paroisse voisine m’a prié confidentiellement
+de lui « découvrir » une jeune fille dont il puisse
+faire don à son neveu qui pratique, depuis quelques
+mois, la médecine dans une petite ville du département,
+non loin de Romenay. Eh bien, mademoiselle,
+je vous découvre ! Dès ce soir, je mande à mon confrère
+de venir avec le neveu. Vous, monsieur Cobichet, et
+vous, mademoiselle, vous vous rencontrerez avec eux,
+ce jour-là, chez moi, où vous serez venus par hasard.</p>
+
+<p>— Serait-ce possible ! s’écria M. Cobichet dont le
+visage resplendit.</p>
+
+<p>— Mais alors, dit Mlle Ernestine, il me faut une
+robe rose ; je n’ai que le temps de m’y mettre !</p>
+
+<p>— Réjouissez-vous donc, monsieur Cobichet, repris-je,
+vous allez être le beau-père d’un médecin !</p>
+
+<p>— Ce sera un grand honneur pour moi, répondit
+l’apothicaire subtil. Un médecin, à la bonne heure ! Ce
+n’est pas comme ces petits « meurt-la-faim » d’hommes
+de lettres qui tournaient la tête d’Ernestine. Un médecin
+est bon à quelque chose, au moins ! Il fait des ordonnances,
+il…</p>
+
+<p>— Oui, interrompit Mlle Ernestine, un médecin a
+de nombreuses relations, s’attire l’estime des populations
+par son savoir et par ses agréments. On le nomme
+député. Il prononce des discours à la Chambre et tous
+les journaux parlent de lui ! Tous les députés du département
+sont des médecins !</p>
+
+<p>— Allons, dit M. Cobichet, voilà encore Titine avec
+sa marotte ! La gloire ! On vous prête grand’chose là-dessus
+chez les notaires !</p>
+
+<p>Je voulus laisser l’apothicaire et sa fille développer
+en paix leurs rêves. Dans le moment que M. Cobichet
+m’accablait de sa reconnaissance, me saluait du nom
+de « bienfaiteur », je fis une grande révérence et je
+m’enfuis. Je me pris à réfléchir à la portée de mes
+promesses. Je les avais faites avec joie et d’autant
+plus d’empressement que je m’étais vu forcé d’opposer
+des refus aux précédentes suppliques de M. Cobichet.
+Je me reprochais d’avoir, en ces circonstances, manqué
+d’indulgence et de charité envers l’apothicaire dont
+je comprenais les paternelles angoisses et qui n’était
+coupable, en somme, que d’une trop grande sollicitude
+pour le bonheur de sa fille. Je n’en revenais pas
+néanmoins de sentir en moi cette ferveur du mariage
+des autres qui possède tant de braves gens. De toute
+évidence, cette folie me gagnait. Si j’eusse rencontré
+des couples de « promis<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> » sur la route de Romenay,
+je crois, Dieu me pardonne, que je les eusse harangués
+et entraînés à l’église afin de les y unir pour l’éternité !
+Vous me voyez, n’est-ce pas, poussant devant moi ce
+troupeau de fiancés ! Ce jour-là, j’eusse marié, sans
+remords, l’univers entier !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Promis</i> : fiancés.</p>
+</div>
+<p>Huit jours après ma visite au château d’Amazy,
+M. Octave, arrivé la veille à Romenay, fit irruption au
+presbytère. Il m’annonça que son ami Maxim, « tout à
+fait rétabli » et confiant dans ma parole, avait consenti
+à rentrer chez son père, au château du Randon : là
+il attendait la bonne nouvelle.</p>
+
+<p>— Vous savez, me dit-il, Maxim, pour calmer et
+amadouer son père, lui a fait connaître l’engagement
+que vous aviez pris. Impossible de reculer maintenant.
+M. Thury n’est guère patient, je n’ai pas à vous l’apprendre !
+Si la situation se prolongeait, Maxim serait
+de nouveau mis à la torture. Son père ne le lâchera pas,
+car il part de cette idée que, faute de grives, on attrape
+des oies. S’il s’aperçoit que Camille fait des embarras
+maintenant pour épouser son fils, il voudra de nouveau
+marier Maxim à la demoiselle Garétin qui est
+sotte et qui possède, par-dessus le marché, des yeux
+de crapaud. Mon ami renâcle naturellement. Colère
+du papa. Maxim décampe. Je me demande, par
+exemple, comment vous allez vous tirer de là ! Si vous
+pouviez inventer un coup, mais bien combiné et qui ne
+rate pas surtout ! Cette Camille est d’un tenace ! Je l’ai
+tournée et retournée dans tous les sens. Je l’ai même
+insultée. Ah ! bien oui ! Elle prend des petits airs dégoûtés
+et me dit : « Tu voudrais me voir épouser un
+monsieur qui fait scandale dans le pays, jamais ! »</p>
+
+<p>— Monsieur Octave, dis-je, j’ai besoin de votre
+perspicacité et de votre assistance.</p>
+
+<p>— Les voici : prenez !</p>
+
+<p>— Écoutez-moi, repris-je, demain, à deux heures de
+l’après-midi, vous m’amènerez au presbytère Mlle Camille.</p>
+
+<p>— Jolie commission ! Si vous croyez que ce sera
+facile !</p>
+
+<p>— Il le faut.</p>
+
+<p>— Mais quel prétexte trouver pour la décider ?</p>
+
+<p>— C’est votre affaire.</p>
+
+<p>— Enfin, vous pouvez y compter ! Camille viendra.
+Je vous l’apporterais plutôt toute ligotée, comme un
+poulet qu’on va mettre à la broche.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas tout. Vous prierez votre ami Maxim
+de se trouver ici, au presbytère, à une heure et demie
+de l’après-midi, une demi-heure environ avant votre
+arrivée.</p>
+
+<p>— Compris ! Pas d’anicroche de ce côté. Je ne vois
+pas très clair dans votre machination. Camille ne sait
+point que Maxim est à Romenay.</p>
+
+<p>— Gardez-vous bien de l’en prévenir ! Il importe
+qu’elle l’ignore.</p>
+
+<p>— Compris !</p>
+
+<p>— Donc, demain à deux heures, avec Mlle Camille,
+et du mystère !</p>
+
+<p>— Compris ! fit M. Octave. Je vous quitte et vais
+chez Maxim !</p>
+
+<p>Le lendemain, à l’heure convenue, M. Maximilien
+arriva au presbytère. Je le reçus dans ma chambre qui
+est contiguë à la salle à manger. J’annonçai au jeune
+homme que Mlle Camille ne devait pas tarder à venir.
+Il me parut surpris et troublé.</p>
+
+<p>— Je suis inquiet, avoua-t-il.</p>
+
+<p>— Ayez confiance, dis-je, et le succès sera notre lot.</p>
+
+<p>Puis, je laissai, à dessein, la conversation traîner
+parmi les banalités. Deux heures sonnaient à l’horloge
+de la cuisine quand j’entendis dans le corridor la
+voix de M. Octave.</p>
+
+<p>— Personne dans la boîte ? criait-il, frappant le carreau
+avec le bout de sa canne.</p>
+
+<p>— Veuillez vous tenir dans cette pièce, dis-je à
+M. Maximilien, jusqu’à quand je vous fasse signe de
+venir nous rejoindre.</p>
+
+<p>Je me précipitai dans le couloir où je trouvai M. Octave
+et Mlle Camille.</p>
+
+<p>— On entre chez vous comme dans un moulin, dit
+le jeune homme en m’apercevant. Votre Prudence doit
+être par là, à cancaner ?</p>
+
+<p>— Je crains fort, avouai-je, que vous n’ayez deviné
+juste !</p>
+
+<p>Mlle Camille avait une toilette de printemps et son
+chapeau était un petit parterre où poussaient des
+fleurs qu’on eût pu croire naturelles si elles n’avaient
+été si jolies.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, me dit-elle, avec un sourire,
+maman et mon frère prétendent que, l’autre jour,
+quand vous avez déjeuné au château, je me suis mal
+tenue à table, que je me suis conduite comme une
+petite gamine fantasque. Je suis venue vous voir pour
+vous convaincre que je suis une grande fille et que j’ai
+bon caractère.</p>
+
+<p>— J’en suis si convaincu, mademoiselle, que je ne
+demande qu’à vous fournir l’occasion de me le prouver !</p>
+
+<p>Je priai M. Octave et sa sœur d’entrer dans la salle
+à manger et j’y pénétrai avec eux.</p>
+
+<p>Mlle Camille déposa sur une chaise son ombrelle, sa
+jaquette, un de ses gants et un petit sac de soie (que
+nos contemporaines appellent un « réticule », m’a-t-on
+dit), puis elle s’assit dans un fauteuil d’osier, tandis que
+M. Octave prenait place sur le coffre à bois.</p>
+
+<p>Je m’enquis de la santé de Mme Ferrandière, puis je
+dis m’adressant à la jeune fille :</p>
+
+<p>— Mademoiselle, un de mes amis désire vous être
+présenté. Me le permettez-vous ?</p>
+
+<p>Le visage de Mlle Camille s’assombrit, et je crus y
+lire quelque défiance.</p>
+
+<p>— Un de vos amis ? fit-elle en me regardant fixement.
+Qui ça ? Pourquoi veut-il m’être présenté ?</p>
+
+<p>— Vous permettez, n’est-ce pas ? dis-je.</p>
+
+<p>Je n’attendis pas la réponse. Je m’empressai d’aller
+ouvrir la porte qui communiquait avec la chambre à
+coucher. Je fis signe à M. Maximilien de s’approcher.
+Il entra.</p>
+
+<p>Mlle Camille rougit en l’apercevant. Brusquement,
+elle se leva de son siège et s’écria d’une voix indignée :</p>
+
+<p>— Mais c’est un guet-apens ! C’est un guet-apens !
+Jamais je ne vous aurais cru capable de cela, monsieur
+le curé ! C’est un guet-apens !</p>
+
+<p>Et ramassant avec précipitation l’ombrelle, la jaquette
+et le sac qu’elle avait déposés sur la chaise, elle
+se dirigea en courant vers la porte qui ouvre sur le couloir.
+M. Octave, qui se tenait sur ses gardes, l’avait
+prévenue. Il ferma la porte à double tour et mit la clef
+dans sa poche. La jeune fille marcha vers l’autre porte
+qui communique avec ma chambre. M. Octave s’élança
+et renouvela sa manœuvre.</p>
+
+<p>Mlle Camille, après avoir vu son frère s’emparer de
+la seconde clef, éleva au-dessus de sa tête ses petits
+poings crispés :</p>
+
+<p>— Ah ! c’est trop fort ! dit-elle. Si vous croyez que
+c’est avec de pareils procédés qu’on vient à bout d’une
+femme !</p>
+
+<p>Et, se tournant vers son frère, elle commanda :</p>
+
+<p>— Toi, tu vas m’ouvrir la porte !</p>
+
+<p>— Quand M. le curé m’en donnera l’ordre, fit le
+jeune homme.</p>
+
+<p>— Allons, allons, mon enfant, dis-le, calmez-vous.
+Je voudrais avoir avec vous un petit bout d’entretien.</p>
+
+<p>— Non, non, je veux partir, répétait Mlle Camille :
+Octave, ouvre-moi !</p>
+
+<p>M. Octave fit signe qu’il refusait.</p>
+
+<p>— C’est lâche ! cria la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle se laissa tomber sur une chaise en disant sèchement :</p>
+
+<p>— Eh bien, j’attendrai !</p>
+
+<p>M. Maximilien qui, pendant toute cette scène, était
+resté muet, confus, atterré, s’approcha d’elle :</p>
+
+<p>— Camille, murmura-t-il d’une voix très douce, je
+viens implorer votre pardon.</p>
+
+<p>La jeune fille fit de la main le geste de le repousser.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-elle, sans relever la tête qu’elle
+tenait baissée, je ne vous aime plus !</p>
+
+<p>Elle se leva de nouveau et se mit à marcher par
+petits pas saccadés en répétant :</p>
+
+<p>— C’est trop fort ! C’est trop fort !</p>
+
+<p>M. Octave avait perdu son assurance et se taisait.
+M. Maximilien me regardait, comme pour me demander
+ce qu’il lui restait à faire. Moi-même, j’eus un instant
+d’inquiétude. Et pourtant, je devais vaincre ! Il y
+allait de ma dignité, de mon honneur : je n’étais point
+inconscient et ne me dissimulais pas ce que pouvait
+avoir d’étrange, de singulièrement délicat la situation
+où me plaçait la résistance de la jeune fille.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Camille, dis-je, voulez-vous m’accorder
+la faveur, la très grande faveur de m’écouter
+une minute ?</p>
+
+<p>— Je vous écoute, monsieur le curé, fit-elle en se
+campant devant moi, les bras croisés et me dévisageant.</p>
+
+<p>— M. Maximilien Thury, repris-je, désirerait vous
+expliquer sa conduite.</p>
+
+<p>— Ah ! elle est jolie, sa conduite ! s’écria la jeune
+fille. Un monsieur qui part avec une femme mariée !</p>
+
+<p>— Je vous jure que Mme Asseler m’a toujours été
+indifférente, fit Maximilien avec énergie.</p>
+
+<p>— C’est bon, c’est bon, proféra la jeune fille, qui se
+remit à marcher dans la pièce, en frappant le parquet
+du talon de sa bottine.</p>
+
+<p>Je me tournai vers Maximilien.</p>
+
+<p>— Eh bien, mon cher ami, lui dis-je, il faut nous
+résigner. Vous croyiez pouvoir espérer le pardon, au
+moins la pitié de Mlle Camille. Il faut y renoncer, vous
+le voyez. Avant de me voir, vous étiez résolu à partir
+aux colonies pour n’en revenir qu’après de longues
+années. Je ne vous retiens plus. Puisque vous avez des
+protecteurs puissants, priez-les donc de hâter votre
+nomination.</p>
+
+<p>— Oh ! je n’ai qu’un mot à dire, fit le jeune homme
+d’une voix qui tremblait, et ma nomination sera signée.
+Demain, je serai à Paris ; avant huit jours, j’aurai
+quitté la France !</p>
+
+<p>En entendant ces dernières paroles, Mlle Camille,
+qui marchait de plus en plus vite, s’arrêta tout à coup.
+Baissant la tête, elle prit une pose méditative, comme
+si elle se fût interrogée sur ses intentions. Tous les
+trois, nous la regardions, nous demandant anxieusement
+quelles pensées s’agitaient dans ce cerveau de
+jeune fille, quelles paroles allaient sortir de cette
+bouche qui semblait faite pour annoncer l’espoir et la
+joie. Brusquement, elle redressa la tête et alla droit
+vers Maximilien.</p>
+
+<p>— Alors, c’est bien vrai, dit-elle, que vous n’avez
+pas aimé cette personne-là ?</p>
+
+<p>— Puisque je vous le jure ! s’écria le jeune homme.</p>
+
+<p>— Eh bien, alors, reprit la jeune fille en lui tendant
+la main, vous êtes pardonné !… Au fond, ajouta-t-elle
+avec un sourire, depuis la dernière visite de M. le curé
+où il vous a si bien blanchi, je ne demandais pas mieux,
+mais je ne voulais pas avoir l’air de revenir trop vite.
+Pour qui m’aurait-on prise ? Pour une enfant ! J’ai bien
+ma part de malice. J’avais pris la résolution de vous
+faire attendre encore un mois pour le moins, et si je
+me suis tant fâchée en vous voyant ici, c’est que je
+sentais bien que j’allais céder. J’essayais de me monter
+la tête à moi-même avec mes paroles, j’essayais d’être
+en colère, j’essayais de vous détester. Ah ! bien oui !
+Mais j’aurais tenu bon, malgré tout, si vous n’aviez
+point parlé de partir aux colonies. En voilà une idée
+d’aller chez des gens qui ont des anneaux dans le nez
+et qui mangent du feu ! C’est si loin ! Je ne pouvais
+pourtant pas vous laisser prendre le bateau avant de
+vous écrire de revenir ! Et puis, quand je vous dis que
+j’essayais de me monter la tête et que je ne pouvais
+pas ; c’est un peu pour vous faire plaisir, parce que ce
+n’est pas absolument vrai !… Tout de même, j’étais
+vexée. Vous avez, pendant des mois, fait jaser sur
+votre compte toutes les commères de Romenay et des
+environs qui racontaient que vous ne quittiez pas
+d’une semelle la Parisienne, que vous la trimbaliez
+dans votre voiture, et patati, et patata. Je séchais,
+moi, d’entendre de pareilles choses qu’un tas de bavardes
+rabâchaient devant moi, toute la journée, sans
+doute pour me vexer. Il fallait une expiation… Et
+puis, enfin, j’étais curieuse de savoir si vous m’aimiez
+beaucoup. Je voulais une petite épreuve. Quand je
+vous ai envoyé promener, tout à l’heure, j’ai bien vu
+à votre mine consternée que…</p>
+
+<p>— Oh ! s’empressa de dire M. Maximilien, que le
+bonheur troublait, pouviez-vous douter de moi, de
+mon affection, Camille ! Je ne voulais quitter la France
+que pour ne point… Je ne sais pas… Je craignais… Je
+défie qui que ce soit d’être plus heureux que moi !</p>
+
+<p>Tandis que Roméo et Juliette chantaient leur duo,
+M. Octave, dont l’air sérieux, l’attitude silencieuse et
+discrète, me surprenaient, s’approcha de moi et me dit
+à voix basse :</p>
+
+<p>— C’est égal, vous êtes malin, monsieur le curé !
+Vous connaissez la recette pour traiter l’entêtement
+des petites jeunes filles !</p>
+
+<p>M. Maximilien et Mlle Camille se tenaient la main et
+se souriaient : simultanément, ils tournèrent les yeux
+vers moi. Je vis dans leurs regards une supplication
+dont je devinai le sens :</p>
+
+<p>— Allons, dis-je, puisque vous êtes fiancés, puisque
+Mme Ferrandière m’a laissé pleins pouvoirs, puisque
+vous vous aimez, je m’engage à aplanir toutes difficultés :
+vous vous marierez dans un mois !… Tenez,
+j’entends Prudence qui se dispute encore une fois
+avec le boulanger ! Je vais les mettre d’accord. Je
+vous quitte un instant !</p>
+
+<p>Je revins quelques minutes après me placer devant
+les deux jeunes gens qui continuaient à se donner la
+main et, d’une voix à laquelle je voulus donner quelque
+solennité, je dis :</p>
+
+<p>— Les statuts de mon évêque ne me permettent pas
+d’assister au banquet qui se célébrera le soir de vos
+noces. Je n’aurai pas le droit de vous y adresser les
+souhaits de rigueur. Aussi, avant d’aller délibérer
+ensemble sur la manière dont vous vous y prendrez
+pour être heureux, laissez-moi vous parler. Et d’abord,
+mes amis, réglons nos comptes. Vous me devez quelque
+reconnaissance, parce que j’ai travaillé à vous réunir
+pour l’éternité, avec toute l’énergie de mes regrets,
+de mes remords. Ensuite, et surtout, j’ai droit à votre
+gratitude pour avoir entravé votre amour, de mon
+mieux, et pendant longtemps. Ce qu’il y a de meilleur,
+dans tout bonheur, c’est le commencement. En
+mariage, les premiers mois sont les plus doux : c’est
+le printemps de la vie conjugale. Vous connaîtrez de
+grandes joies puisque vous, Camille, vous êtes chrétienne,
+puisque vous, Maximilien, je l’espère, j’en
+suis sûr, vous viendrez un jour au Christ, sans qui
+il n’est point de vraie joie ; puisque aussi vous vous
+aimez, et vous aurez le devoir de vous dire : « Si l’abbé
+Blondot n’avait pas si mauvaise tête, nous serions
+unis depuis tantôt un an et, sans doute, serions-nous
+un peu las de nous tant aimer. » Oui, en retardant
+votre bonheur, je vous ai donné ainsi l’occasion de le
+mieux apprécier, d’en mieux jouir, puisqu’il a été,
+grâce à moi, plus menacé et plus environné d’embûches.
+Vous conserverez ces choses dans votre âme et
+vous me bénirez. Vous me bénirez aussi, quand l’été
+du mariage sera venu. Je n’ai pas à vous rappeler que
+rien ici-bas n’est éternel, que, par la suite des jours qui
+finissent par trop se ressembler, une évolution lente
+et subtile se fait dans le cœur des époux. Vous vous
+aimerez toujours, mais vous vous aimerez autrement.
+C’est alors, quand les premières flambées du cœur
+seront tombées, c’est alors que vous aurez tout loisir,
+dans la paix de l’amitié conjugale, de vous rappeler
+ceux qui furent les ouvriers de votre bonheur. Votre
+mémoire évoquera les chères figures qui sourirent à
+votre jeunesse et, quand elles vous seront toutes
+apparues, si mon nom se présente à vous, vous ne le
+repousserez pas. Vous penserez au curé de Romenay,
+au vieux solitaire qui, déjà, incline vers la nuit, et,
+qui, si vous ne lui faisiez l’aumône de votre reconnaissance,
+partirait de ce monde sans y laisser personne
+pour aimer son souvenir.</p>
+
+<p>— Ma foi, dit M. Octave, si je ne me retenais pas,
+monsieur le curé, je pleurerais !</p>
+
+<p>— Moi, fit Mlle Camille en mettant résolument sa
+petite main dans la mienne, si le respect ne m’arrêtait
+pas, je vous embrasserais, tant je vous aime !</p>
+
+<p>— Moi, monsieur le curé, dit Maximilien, puisque
+vous m’avez rendu votre estime, je vous demanderai,
+comme la seule faveur qui m’importe, d’y ajouter
+votre amitié avec tous les droits qui y sont attachés.</p>
+
+<p>— Accordé d’enthousiasme ! répondis-je.</p>
+
+<p>— Décidément, s’écria M. Octave, tout finit bien
+comme dans les histoires du bon vieux temps ! Pas à
+dire, c’est un roman ! Une petite jeune fille férue
+d’amour comme pas une ; un grand jeune homme au
+cœur de feu, s’adorent mais ne peuvent pas s’épouser.
+Heureusement, il est là pour tout arranger, le bon
+prêtre qui vous inonde de bénédictions et distribue du
+bonheur à tout le monde, que c’est à s’en lécher les
+doigts ! Tout roman a son curé :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aimez-vous les curés ? on en a mis partout !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Vous étiez là, monsieur le curé ; grâce à vous, le
+bonheur est sauf ! Croyez-moi, pour faire marcher le
+dénouement, vous ne vous y êtes déjà pas si mal pris !
+Vous avez manigancé une de ces petites rencontres
+entre les amoureux ! Pour un ecclésiastique, ce n’est
+vraiment pas mal ! L’esprit de M. Scribe a soufflé sur
+vous. Oh ! pas dans le goût du jour, le roman de votre
+mariage, mes petits enfants ! On ne se marie plus dans
+les romans, pour protester contre la vie où l’on se
+marie trop. Ce n’est pas qu’il serait difficile à nos
+tourtereaux ici roucoulant de se mettre à la mode. Si
+le cœur vous en dit ! En sortant d’ici, Maxim monte
+en voiture. Cheval s’emballe. Vaste accident. On retire
+Maxim par morceaux de dessous la voiture. Il n’a que
+le temps bien juste de dire à Camille : « Je t’aime »,
+puis il trépasse. Du coup, Camille attrape une bonne
+petite méningite. Elle guérit, mais elle devient folle. Et
+la pauvre enfant reste seule avec son hanneton et passe
+ses journées à pleurnicher sur la tombe de Maxim.</p>
+
+<p>— Tu es vraiment gentil ! fit Mlle Camille.</p>
+
+<p>— Allons, dis-je, monsieur Octave, repliez les voiles
+de votre imagination. Nous voguons en pleine réalité
+et nous avons le vent pour nous !</p>
+
+<p>— Ah ! il est étonnant, M. le curé, avec ses comparaisons,
+s’écria M. Maximilien. On dirait vraiment
+qu’il a la bouche goudronnée et qu’il a pêché toute sa
+vie la sardine, en mâchant du tabac !</p>
+
+<p>J’ordonnai aux jeunes gens d’aller annoncer la
+bonne nouvelle à leur mère. Ils ne se le firent pas dire
+deux fois. Ils me quittèrent, laissant après eux un
+parfum de bonheur.</p>
+
+<p>Dans la journée du surlendemain, Prudence, qui
+revenait de chez l’épicier, se rua dans la salle à manger
+où j’achevais de déjeuner.</p>
+
+<p>— Le maire est mort ! fit-elle d’une voix suffoquée.</p>
+
+<p>— Que me dites-vous là, Prudence ? En êtes-vous
+sûre ?</p>
+
+<p>— Tout à fait sûre, monsieur le curé ! reprit la servante.
+C’est M. Cobichet qui l’a appris à l’épicier. On
+était venu chercher des remèdes, mais c’était peine
+perdue : le maire était mort… Tenez, ajouta Prudence,
+qui regardait par la fenêtre, il y a un rassemblement
+sur la place de l’église ! Ah ! voilà le garde champêtre
+qui vient au presbytère ! Il sonne à la grille. Je cours
+ouvrir !</p>
+
+<p>J’allai au-devant de Chapougnot qui entrait dans le
+couloir :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, me dit-il, le maire est mort
+subitement, ce matin, en se levant. Il s’est plaint,
+comme ça, d’une douleur au cœur, puis il est tombé
+sans connaissance. Le fils m’a prié de passer chez vous,
+pour vous prévenir. Je n’ai pas mieux demandé, car,
+enfin, il faut bien rendre service aux gens qui sont
+dans le malheur ! Oh ! la République a perdu un de ses
+soutiens ! Mais qu’est-ce qu’ils pourront bien choisir
+pour maire, à sa place ? Peut-être bien que ce sera le fils
+Thury qui sera nommé ! Comme on dit que, depuis quelque
+temps, il se met dans le parti prêtre, il ne faudrait
+pas lui raconter, monsieur le curé, que j’ai écrit au
+pape pour lui donner ma démission de catholique, une
+lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme
+et trois enfants, vous comprenez, monsieur le curé ?</p>
+
+<p>— Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot,
+répondis-je vivement. Je ne puis vous entendre
+plus longtemps. Je vais partir immédiatement pour le
+château du Randon.</p>
+
+<p>Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut
+quitté, je montai en voiture. J’avais fait la moitié du
+trajet quand je vis venir devant moi, sur la route, le
+cabriolet du D<sup>r</sup> Garot qui était accouru au Randon à
+la première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait
+à Romenay. Quand il fut arrivé à quelques mètres de
+moi, le médecin ralentit l’allure de son cheval, tandis
+que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors
+de la capote, le D<sup>r</sup> Garot me cria : « Rupture d’anévrisme !
+Ah ! je l’avais bien dit ! Maladie de cœur ! Et
+cet imbécile de D<sup>r</sup> Martinet qui parlait, il y a six mois,
+de congestion simple ! Une congestion simple ! Quel
+crétin ! Une congestion simple, oh ! oh ! oh ! oh ! »</p>
+
+<p>Et sur ces ricanements, le D<sup>r</sup> Garot fouetta son
+cheval qui partit au galop. Ce thérapeute ne pouvait
+cacher sa joie que la mort se fût rangée à son avis et
+eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le
+maire était son ami : il ne songeait qu’à la déconvenue
+du D<sup>r</sup> Martinet ; il exultait.</p>
+
+<p>Au château du Randon, quand je pénétrai dans la
+chambre où le corps de M. Thury reposait dans l’immobilité
+éternelle, je trouvai Maximilien et sa mère
+frappés de stupeur par cette visite inattendue de la
+mort, terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient
+jouer parmi nous. Pendant que j’étais auprès d’eux,
+Mlle Camille et son frère entrèrent dans la chambre.
+La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les
+bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien
+qui, jusqu’à ce jour, n’avaient pas échangé une
+parole, s’étreignirent. Puis, ce fut le silence : silence
+toujours solennel des chambres mortuaires, silence
+précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient
+clos. La flamme d’un cierge posé auprès du lit jetait
+des clartés mouvantes par la chambre, sur la figure
+décolorée du mort, et de grandes ombres se poursuivaient
+sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du
+corps et je priai le Dieu qui nous fit dire par son
+Christ que ses miséricordes sont infinies. Je lui demandai
+de donner à cette âme naturellement honnête
+le seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs :
+le repos, la paix.</p>
+
+<p>L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant
+du cimetière, j’allai à l’église pour y rédiger l’acte de
+décès et je rentrai au presbytère. M. Asseler m’y avait
+précédé et m’attendait :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay
+avant-hier. La mort de M. Thury est survenue,
+et comme je désirais assister aux funérailles, je…</p>
+
+<p>— Comment ! demandai-je, vous partez ? Vous abandonnez
+votre ministère à Romenay ?</p>
+
+<p>— Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en
+Alsace. Lui seul peut me donner le conseil dont j’ai
+besoin, lui seul peut me réconforter, me consoler,
+m’aider à refaire ma vie. Ah ! mon ministère ! Après…
+ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée ?
+Et comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté
+aux épouses ! Hélas ! elles songeraient qu’en
+venant à Romenay, le scandale m’avait suivi. Elles
+pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher
+la vertu, c’est d’éloigner le vice de sa maison !
+Aussi, je m’en vais.</p>
+
+<p>Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme,
+il rappela la visite qu’il m’avait faite un mois auparavant
+où il m’avait tant parlé d’« elle ». Il y revint. Il
+confessa que, depuis longtemps, des soupçons le hantaient.
+Il me dit les angoisses qui, pendant des mois,
+avaient été son pain quotidien, les illusions dont il
+s’efforçait d’être la dupe, le déchirement qui avait suivi
+l’horrible révélation : « Sa femme avait une liaison
+avant le mariage ; elle entretenait une correspondance,
+poste restante », et les lettres criminelles étaient là,
+irrécusables témoins de sa trahison ! Je laissai parler
+M. Asseler sans l’interrompre : soutenu par mon attention
+compatissante, il ne recula pas devant les plus
+douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres
+de la jalousie, il poussa la franchise jusqu’à dire qu’il
+les connaissait, qu’il les avait souffertes.</p>
+
+<p>Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander :</p>
+
+<p>— Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se
+repentait ?</p>
+
+<p>— Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre
+suppliante. Je ne réponds pas. Ce matin encore… J’ai
+jeté la lettre au feu, sans l’ouvrir.</p>
+
+<p>— Vous pardonnerez, j’en suis sûr ?</p>
+
+<p>— Jamais ! fit le pasteur.</p>
+
+<p>Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix
+l’énergie de sa résolution.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de
+fois, depuis la catastrophe, je me suis rappelé notre
+entretien sur la route de Romenay, quand nous revenions,
+par une belle nuit d’été, du château du Randon !
+Je vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne
+savais pas… c’est mon unique excuse ! Bienheureux
+ceux qui, pour mieux servir leurs frères, renoncent au
+droit d’aimer une femme ! Je m’en souviens comme si
+notre première rencontre était d’hier ! Je vous disais :
+« Vous êtes, vous, un vieux célibataire. » Il devait y
+avoir comme de la pitié dans ces paroles. Si vous en
+aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé !
+Je suis seul dans la vie ! Plus seul que vous ! Pour me
+consoler du présent, je ne puis me réfugier dans le
+passé. Le passé n’est pas un ami pour moi. L’avenir !
+ah ! l’avenir… J’ai aimé… l’amour a avivé en moi le
+besoin de tendresse… et je vieillirai sans qu’un cœur
+batte avec mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne
+pendant mon voyage vers la mort ! L’avenir
+m’épouvante… La pitié ! ah ! elle est pour moi maintenant !
+Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure
+part !</p>
+
+<p>— Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que
+vous ne m’oubliiez pas tout à fait. Vous avez un ami
+au presbytère de Romenay.</p>
+
+<p>— Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais
+de Romenay que d’horribles souvenirs. J’ai tant
+souffert à cause d’elle ! Et je souffrirai toujours !</p>
+
+<p>Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile,
+les yeux fixés à terre, perdu dans une morne contemplation.
+Tout à coup, je vis des larmes glisser le long
+de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût sorti d’un
+songe torturant.</p>
+
+<p>— Adieu, dit-il brusquement.</p>
+
+<p>Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle
+accolade.</p>
+
+<p>Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole
+qui pouvait rompre notre silence, je le reconduisis
+jusqu’à la grille du presbytère.</p>
+
+<p>— Adieu ! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner.</p>
+
+<p>Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges
+épaules se courbaient comme sous le poids d’une douleur
+trop lourde. Il marchait, tête basse, sans savoir
+qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à quelque idée
+obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa
+pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme
+le pasteur approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec
+précipitation. Sans doute, ne voulait-elle pas offenser
+la joie de son prochain mariage par le spectacle de
+cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa
+porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement,
+l’apothicaire se demandait quelle attitude il devait
+prendre, quel salut il était décent d’adresser au pasteur.
+Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la
+devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la
+main à sa calotte de velours qu’il fit mine de soulever :
+à peine l’eut-il touchée qu’il laissa retomber son bras.
+Ah ! ce n’était pas le salut d’anéantissement par lequel,
+d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais
+un salut de commisération, de protection, d’aumône.
+M. Cobichet, pharmacien de première classe, ne croyait
+pas devoir plus à cette force abattue dont il n’avait
+rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut point
+cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il
+répondit par un coup de chapeau au salut chiche de
+l’apothicaire, puis il marcha droit devant lui. Avec
+une inexprimable tristesse, je suivis du regard, jusqu’au
+moment où il pénétra dans sa maison, cet homme
+qui eût donné à ma vie la douceur d’une amitié et que
+je ne devais jamais revoir ! Jamais ! ce mot, parfois,
+sonne dans notre âme comme un glas !</p>
+
+<p>Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor,
+Prudence qui était venue à ma rencontre. Par la fenêtre
+de la cuisine, elle avait vu le pasteur me quitter
+et s’éloigner.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est
+pas la dernière des coquines, cette femme-là, pour
+mettre un homme dans un pareil état ! Un bel homme
+ma foi ! Ah ! si j’avais été à la place du curé protestant,
+je te l’aurais mise dans le chemin, la créature ! Je lui
+aurais administré de ces raclées ! Elle serait sortie de
+mes mains toute cabossée ! Mais, dame ! c’était bon,
+c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était
+amoureux ! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris
+une femme, ce curé-là ? Quand on est curé, on ne se
+marie pas ! Un curé, ça ne doit pas avoir d’autre
+femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est
+comme l’autre monde, ça devient amoureux, — ils ne
+sont pas exempts, quoi ! — Un curé amoureux ! oh !
+oh ! oh ! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à
+sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin ?
+c’est le bon Dieu ! c’est la religion ! Et ils voudraient
+que les curés de chez nous se marient ! A ce qui paraît
+qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui s’appelle
+je ne sais pas comment : Ragnut, Ragut, Rognut,
+enfin un nom à mettre dans une casserole, et dont je
+voudrais prendre la tête pour ramasser mes araignées !
+Les curés de chez nous mariés ! ah bien, par
+exemple, ce serait du frais ! Ils pourraient chercher des
+servantes convenables ! Ce n’est toujours pas moi qui
+irais laver leur vaisselle et secouer leur paillasse ! Toute
+la journée, que j’entendrais : « Mon p’tit chat » par-ci,
+« mon p’tit loup » par-là ! Et hardi ! je t’embrasse ! chez
+un curé ! dans un <i>précipitère</i> !<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> oh ! oh ! oh ! Je voudrais
+bien voir ça, une grande bringue de femme qui
+donnerait, comme ça, des noms d’animaux à monsieur
+le curé et qui vous appellerait « mon chéri ! » Mon
+chéri ! à un curé ! si ce ne serait pas un <i>escandale</i> ! Ah !
+mon balai ! Et qu’elle laisserait traîner ses affutiaux<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>
+dans la maison !… Un chignon sur le prie-Dieu ! le bréviaire
+de M. le curé sous des falbalas ! des falbalas dans
+la bibliothèque ! des falbalas pendus au cou de la
+statue du Saint-Père le Pape ! En voilà une chambre
+pour un curé ! Faudrait prendre de l’eau bénite avant
+d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là dedans ! Et
+après, M. le curé pourrait aller dire sa messe : comme
+ça, le bon Dieu aurait les restes ! Un curé marié ! oh !
+oh ! oh ! oh ! Aussi vrai que je vous le dis, monsieur le
+curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait le monde, ça
+dégoûterait le bon Dieu !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Presbytère. (<i>Traduction de l’abbé Blondot.</i>)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (<i>L’abbé
+Blondot.</i>)</p>
+</div>
+<p>Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant
+les épaules et en proférant des paroles véhémentes.</p>
+
+<p>J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la
+porte restée entr’ouverte, j’entendis Prudence qui
+tourmentait les casseroles et déversait sur elles son
+indignation.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">PARIS<br>
+<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br>
+8, rue Garancière</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 ***</div>
+</body>
+</html>
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+++ b/79046-h/images/cover.jpg
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