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Grasset.</li> +<li><b>Quand la terre trembla</b>, roman, B. Grasset.</li> +</ul> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em c xsmall">IL N’A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE RÉIMPRESSION<br> +AUCUN EXEMPLAIRE DE LUXE, MAIS IL<br> +RESTE DEUX CENTS EXEMPLAIRES DE<br> +L’ÉDITION ORIGINALE (REVUE BLANCHE).</p> + +<p class="top4em"><i>Il disait : Peut-être l’unité de lieu et celle du temps, +les mêmes personnages vivant dans une même atmosphère, +suffisent-elles, autant que celle d’action, à créer +cet intérêt soutenu que nous avons l’habitude de demander +au roman.</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<p>Lorsque j’étais petit garçon, je lisais parfois +des livres dérobés dans la bibliothèque de mon +père, et, comparant aux peintures enflammées +des romans, la vie que je voyais autour de moi, +je me félicitais dans ma candeur d’habiter une +petite ville honnête, ignorée, où rien n’était +digne d’attirer l’attention de ceux dont la profession +est d’écrire pour amuser le monde.</p> + +<p>Plus tard, lorsque la raison, avec le poil, me +vint, mes yeux s’ouvrirent. — Faut-il l’avouer ? +J’éprouvai un sentiment bizarre d’orgueil blessé. +Ma petite ville était donc semblable à toutes +les autres.</p> + +<hr> + +<p>Ma petite ville ne compte que six mille habitants, +de mœurs bourgeoises, discrètes, paisibles ; +elle est presque en retraite de l’existence. +Dans les statistiques judiciaires, elle doit +figurer au rang le plus honorable ; les délits y +sont rares, les crimes inconnus. Pourtant elle a +ses drames.</p> + +<hr> + +<p>Les romanciers inventent plus qu’ils n’imitent, +et, tant nous sommes habitués par l’éducation +de notre esprit à chercher le simple, le +raisonnable, plutôt que le réel, fussent-ils plus +fidèles, ils paraîtraient moins vrais.</p> + +<p>J’aime la complexité de la vie mieux que +leurs inventions.</p> + +<p>Les romanciers cherchent le dramatique dans +des actions éclatantes et rares ; mais le train +ordinaire des choses est plus dramatique par sa +continuité même que leurs péripéties les plus +émouvantes.</p> + +<hr> + +<p>Les romanciers veulent de belles fins à leurs histoires. +Julien Sorel meurt sur l’échafaud ; la +beauté de Valérie Marneffe est rongée par +une lèpre affreuse ; Madame Bovary râle dans +les affres d’un empoisonnement ; le corps délicat +d’Anna Karénine est broyé par une lourde +locomotive.</p> + +<p>J’ai connu un grand nombre de vies dévoyées ; +leurs fins furent moins retentissantes.</p> + +<hr> + +<p>Les faits que je rapporte sont vrais. Leur +réunion même n’est pas artificielle. Ils se sont +passés à portée de ma vue qui n’est pas des plus +longues.</p> + +<p>Je ne suis ni un docteur, ni un avocat, ni un +prêtre. Il doit y avoir bien plus de choses intéressantes +dans la réalité qu’il n’en est venu à +ma connaissance. Oserai-je dire pourtant que +celles que j’enregistre ici suffisent à constituer +un dossier à la lecture duquel l’honnête +homme trouvera à réfléchir sur la misère de la +condition humaine, à s’étonner aussi de la puissance +et de la diversité merveilleuse des passions +qui se cachent sous les apparences des vies les +plus unies.</p> + +<hr> + +<p>Si ces notes devaient voir le jour, il suffirait +de changer les noms des lieux et des personnes. +La plupart des personnages que je mets en scène +sont morts ; ceux qui restent ont été transformés +par le temps à ce point qu’ils en sont méconnaissables.</p> + +<p>Je puis publier ces histoires dramatiques +sans crainte de scandale. Ceux qui en ont été +les acteurs, les liraient-ils, ils ne se reconnaîtraient +point, car c’est le fait de peu d’hommes +de percevoir le drame de leur existence...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">PETITE VILLE</p> + +<h2 class="nobreak" id="c007">MADEMOISELLE BOURRAT</h2> + +<p>Les Bourrat étaient une des familles considérables +de Valleyres, où leurs ancêtres avaient +mené pendant quelques siècles la vie médiocre +de petits bourgeois attachés à la terre, occupés +à faire valoir leurs biens et à les augmenter par +de judicieux mariages.</p> + +<p>Depuis deux générations déjà, les Bourrat +avaient quitté la ville envahie par le bas commerce +et par la politique. Ils s’étaient retirés +dans leurs propriétés patrimoniales, une branche +s’étant fixée à Prévoux, à une lieue à l’est de +Valleyres, tandis que l’autre allait habiter Vermand, +à trois kilomètres à l’ouest de la ville.</p> + +<p>Au jour du marché, monsieur Ferdinand +Bourrat, de Prévoux, retrouvait à Valleyres, +monsieur Charles Bourrat, de Vermand. Monsieur +Charles attelait deux chevaux ; monsieur +Ferdinand n’en mettait qu’un, et vieux, au char +à bancs qui l’amenait. Les deux cousins causaient +sur la place où ils rencontraient quelques-uns +des grands bourgeois de la ville, monsieur +Antoine Vertôt, monsieur Maigret, monsieur +Lanterle, dont les familles notables composaient +depuis un siècle ou deux la haute société de +Valleyres. Ces messieurs discutaient ensemble +les récoltes et, suivant la saison, vendaient leur +blé ou leur vin aux marchands qui étaient là.</p> + +<p>Ses affaires terminées, monsieur Ferdinand +Bourrat s’en allait rendre visite à une tante, +vieille fille, qui, depuis dix ans, ne sortait +plus de sa maison de la rue Haute ; puis, ayant +fait quelques emplettes pour la ferme chez les +boutiquiers de la ville, il reprenait au trot lent +de son cheval la route de Prévoux.</p> + +<p>Sa femme, née Maigret, l’attendait à la maison. +C’était une personne sèche et, comme tous +ceux de sa race, autoritaire, dont les journées +étaient prises par les mille détails d’un train +de ménage qu’elle menait avec une avarice +sordide et ordonnée. Elle comptait et recomptait +le linge de maison, cuisait des confitures à +l’été, pendait à l’automne du raisin dans le +grenier, surveillait de près les domestiques, et +s’ingéniait de toutes manières pour gratter un +sou çà et là sur les comptes pourtant réduits au +strict nécessaire. Elle dirigeait aussi le jardinier, +disait les légumes à planter ; elle ne s’en +remettait à personne du soin de couper les asperges +et de cueillir les fruits, savait le nombre +des pêches et des poires en espalier.</p> + +<p>Monsieur Bourrat surveillait l’exploitation de +ses terres. Leurs enfants complétaient leur éducation, +les fils chez les Pères, au chef-lieu, la +fille dans un couvent du Midi. L’existence à +Prévoux s’écoulait sans imprévu. L’éloignement +de la ville rendait les visites rares. Deux ou trois +fois par mois, une voiture de forme surannée +amenait quelque dame de Valleyres. Lorsque +madame Bourrat avait à descendre à la ville, elle +faisait atteler à une berline le cheval qui conduisait +son mari au marché et qui servait, en cas +de besoin, aux travaux de la ferme. Aussi aucunes +visites n’étaient-elles possibles au temps du +labour, pendant les moissons et les vendanges.</p> + +<p>Prévoux était une maison de la fin du siècle +dernier avec un beau toit et un fronton. Devant +la maison il y avait un jardin planté de quelques +bouquets d’arbres magnifiques et terminé, +à l’est, par un petit bois. Madame Bourrat ne s’y +risquait jamais. Même au plus fort des chaleurs, +elle travaillait dans son salon derrière la fenêtre +fermée. Elle ne sortait que le matin après déjeuner +et le soir, avant dîner, pour aller inspecter +le jardin potager qui se trouvait, à l’ouest, +près de la ferme. Elle blâmait son mari d’aimer +les fleurs et d’entretenir deux ou trois corbeilles +de géraniums et de roses sur la pelouse. Le temps +que le jardinier y donnait eût été mieux employé +à cultiver des légumes, dont on pouvait vendre +le surcroît au marché.</p> + +<hr> + +<p>Lorsqu’elle eut dix-huit ans, mademoiselle +Bourrat sortit du couvent et, en juillet, revint +à la maison. Les habitants de Valleyres se demandèrent +à qui on allait la marier. Les Bourrat, +bien qu’à leur aise, n’avaient ni la fortune, ni +les relations des Duret, dont les filles avaient fait +de beaux mariages avec des gens notables tels +que les de Roussy, de Marseille, les Perquer +de Bonnenfant, de Bourges. D’autre part, les +jeunes gens étaient rares à Valleyres ; ils abandonnaient +de gaieté de cœur la petite ville où +ils étaient entourés d’une universelle considération, +pour aller se perdre dans la foule anonyme +des cités populeuses. Après leur service militaire, +peu d’entre eux regagnaient leurs foyers. +Paris gardait deux des jeunes Bourrat, neveux +de Ferdinand, un Duret, un Maigret, un Lanterle, +qui faisaient dans la capitale de vagues +études de droit ou de médecine. Le Havre avait +un des Vertôt, un Loretty était à Nantes, un +Maigret encore à Rouen, tous trop heureux d’accepter +de médiocres positions qui leur permissent +d’habiter les grandes villes où, pour la plupart — par +force d’habitude et parce qu’ils étaient +gens de famille — ils vivaient maritalement +avec une petite femme ramassée sur le pavé +ou à l’usine. Les reverrait-on jamais au pays ?</p> + +<p>Nul parti pour mademoiselle Bourrat. Allait-elle +augmenter le nombre considérable des +vieilles filles de Valleyres ? — Peut-être les +Bourrat iront-ils passer l’hiver au chef-lieu, où +ils ont des parents bien placés ? Peut-être donneront-ils +un bal ? — Ainsi discutaient les commères +à la ville. Mais elles en furent pour leurs +bavardages. Rien ne fut changé dans l’existence +calme de Prévoux.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat vint à la messe le dimanche. +C’était une grande fille plutôt laide, +d’une santé robuste et campagnarde qui avait +résisté aux années de couvent, les yeux sans +expression, une poitrine déjà formée, une bouche +un peu forte ; elle était bonasse et molle comme +son père. C’était une Bourrat, non une Maigret.</p> + +<p>Sa vie à Prévoux fut grise et monotone. Sa +mère l’avait vue revenir sans joie ; elle craignait +le plus petit dérangement qui pût rendre moins +minutieuse la surveillance qu’elle exerçait sur +toutes choses domestiques. Elle organisa les +journées de sa fille suivant un ordre immuable. +Le matin, mademoiselle Bourrat devait l’accompagner +dans ses courses à travers la maison, +assister à l’entretien quotidien avec la cuisinière, +préparer avec elle le linge que devaient +réparer dans l’après-midi les femmes de chambre ; +ainsi saurait-elle plus tard diriger son ménage +avec compétence. Puis elle avait une heure de +piano et une heure de couture. Après déjeuner, +elle pouvait se promener dans le jardin clos de +murs. Elle rentrait, trouvait sa mère au salon, +s’exerçait au piano encore et travaillait pour la +crèche de Valleyres, que dirigeait sa tante, +madame Jules Maigret. Une fois par semaine +elle descendait à la ville ; sa mère assistait à la +leçon de piano que lui donnait le jeune monsieur +Marthe. Une fois par mois, elle passait l’après-midi +à Vermand chez ses cousines, qui mensuellement +aussi venaient la voir à Prévoux.</p> + +<hr> + +<p>L’ennui qui emplissait la vieille maison s’abattit +formidable sur mademoiselle Bourrat. On +ne lui permettait que la lecture de petits livres +d’une bibliothèque pieuse d’une écœurante fadeur. +Du reste elle n’aimait pas lire.</p> + +<p>Son grand plaisir était le jardin, où elle échappait +aux remarques désagréables de sa mère. +Elle y passait de longues heures, seule, dès le +déjeuner fini, à ne rien faire, à regarder.</p> + +<p>Elle connaissait les insectes et leurs habitudes, +savait où les oiseaux nichent, comment +ils s’appellent entre eux. Elle allait aussi à la +ferme, mais en cachette. D’un coup d’œil elle +s’assurait que la cour était vide ; elle poussait +alors la porte de l’écurie. Elle aimait l’atmosphère +tiède où une quinzaine de vaches ruminaient +lentement devant les râteliers vides ; elle +passait la main sur des croupes chaudes, les +caressait. Parfois elle sentait d’étranges chaleurs +l’envahir ; elle sortait la tête un peu lourde. +Dans le poulailler un coq poursuivait une poule +et la couvrait. Mademoiselle Bourrat regardait, +puis se sauvait, comme prise en faute ; sur +un banc du jardin, elle restait sans pensées.</p> + +<p>Les journées de pluie étaient tristes. L’hiver +vint ; il fut interminable. Elle eut deux ou trois +dîners, mais elle ne s’y amusait pas. Au sortir +de sa solitude, elle ne savait que dire en société, +elle écoutait. Lorsqu’un homme lui parlait, +elle avait une façon de le regarder droit en +face, malgré les recommandations des Sœurs, +de ses bons yeux doux, qui était presque gênante, +bien qu’elle n’y mît aucune intention. +Pendant le mauvais temps, elle sortit peu ; parfois +elle accompagnait monsieur Bourrat dans +ses tournées à travers la campagne. Ils ne parlaient +presque pas, pourtant elle sentait son +père sympathique. — Elle en arriva à regretter +le couvent où elle s’était fort ennuyée ; mais, au +couvent, au moins avait-on des amies. Au dortoir, +lorsque la lumière était baissée, on pouvait +chuchoter tout bas avec sa voisine, dire des +choses qui prenaient une importance extrême +d’être prononcées ainsi dans le mystère de la +nuit. A Prévoux, personne ; son père et sa mère, +âgés, ne lui étaient d’aucune compagnie.</p> + +<p>Elle dormait mal ; des rêves l’agitaient. Des +tableaux de piété, qu’elle avait vus à l’église, +s’animaient à ses yeux ; une Madeleine montrait +son sein nu, doré comme un beau fruit mûr ; elle +se penchait devant le Christ, un Christ aux +yeux alanguis ; elle baisait ses pieds avec tant +de ferveur, que soudain elle se réveillait ; des +vagues de chaleur montaient en elle ; elle était +essoufflée comme si elle avait couru ; elle se raidissait +dans son lit, se tournait, — mais le sommeil +était lent à venir. Le matin, elle se levait +brisée de fatigue.</p> + +<p>Elle s’anémia, les couleurs disparurent de +ses joues ; deux ou trois dimanches, elle manqua +la messe. Les bonnes femmes de Valleyres la +plaignaient : « Doit-elle s’ennuyer à Prévoux, +la pauvre fille ! » disait-on.</p> + +<p>Le printemps revint. Mademoiselle Bourrat +reprit possession du jardin.</p> + +<p>Après déjeuner, elle gagnait un banc à la +lisière du petit bois. La vie bruissait autour +d’elle. Dans un sentier minuscule les fourmis se +hâtaient ; c’était sur la pelouse le crissement +des ailes des sauterelles ; les oiseaux se poursuivaient +à grand bruit dans les branches ; +elle assistait, passive et intéressée, à mille petits +combats passionnels. Elle allait parfois encore +à l’étable ; elle eût aimé à se coucher dans la +litière propre, à rester étendue dans la tiédeur +de la paille dorée près des bêtes aux mouvements +lents, dont les yeux luisaient phosphorescents +dans l’ombre. Un jour, comme elle se +dirigeait avec précaution vers la ferme, elle +aperçut un groupe dans la cour, deux hommes +près d’une vache. Elle s’arrêta ; à la distance +où elle était, cachée derrière un sapin, on ne +pouvait la voir. Soudain le taureau sortit de +son écurie ; elle voulut se sauver ; une curiosité +invincible la clouait sur la place. Le taureau +s’avança, mugit ; le groupe des paysans le masquait ; +mais elle vit la masse énorme de la tête +se lever, les jambes d’avant s’appuyer sur le dos +de la vache immobile, le cou tendu. Ce fut tout. +Elle retourna à son banc préféré, marchant +avec peine, l’âme troublée.</p> + +<p>La nuit suivante un rêve ardent la bouleversa. +Elle fut obligée au matin de garder le lit, tant +la secousse avait été forte. Sa mère lui reprocha +aigrement sa paresse.</p> + +<p>A la fin de l’après-midi, elle sortit ; elle était +faible comme si elle relevait de maladie. Elle +s’assit sur une chaise près de la pelouse.</p> + +<p>L’air était doux et calme.</p> + +<p>Le jardinier vint travailler près d’elle ; il préparait +une corbeille de fleurs. C’était un grand +garçon râblé qui arrivait de Normandie. Mademoiselle +Bourrat le regardait retourner la +terre de coups de bêche hardis. Elle ne pensait +à rien. Soudain, dans un mouvement qu’il fit +en se baissant, sa chemise, qui n’était pas boutonnée, +bâilla ; elle aperçut sa poitrine que couvrait, +au milieu, une touffe de poils bruns. Elle +se sentit mal à son aise, voulut se lever, mais +quelque attrait inconnu et mystérieux la retenait +là, malgré elle ; elle resta immobile sur sa +chaise, épiant, à chaque fois que l’homme se +baissait pour ramasser une pierre, la tache de +la peau dans l’ouverture de la chemise. — Cependant, +ayant terminé sa besogne, il ramassa +ses outils, et comme il passait près de mademoiselle +Bourrat, il la salua.</p> + +<hr> + +<p>Dès lors elle eut un intérêt puissant dans l’existence : +voir travailler le jardinier. La Bruyère a +dit : « Pour les femmes du monde un jardinier +est un jardinier, et un maçon est un maçon. +Pour quelques autres plus retirées un maçon +est un homme, un jardinier est un homme. »</p> + +<p>Dans la solitude presque absolue où mademoiselle +Bourrat vivait, l’apparition de ce grand +garçon vigoureux et leste fit événement. Elle +le cherchait au jardin. Parfois il sarclait les allées +ou arrangeait une corbeille de fleurs ; d’autres +fois il était occupé près d’une petite serre à +mettre des boutures sous couche ; c’était un +coin ensoleillé et désert, loin de la ferme et de +la maison ; — ou bien il était au potager. +C’était alors une après-midi perdue, car mademoiselle +Bourrat n’osait s’y rendre, depuis que +sa mère avait découvert sur le sable de l’allée +centrale la marque de ses bottines.</p> + +<p>Lorsqu’elle l’avait trouvé, elle s’arrêtait près +de lui, indécise, comme si elle ne savait où +diriger ses pas. S’il y avait un banc voisin, elle +s’asseyait. Elle ne parlait pas, mais le jardinier, +la sachant présente, était gêné. Parfois il la +regardait, elle baissait les yeux. Peu à peu elle +s’enhardit ; elle s’approcha davantage ; elle +échangea quelques mots avec lui. Un jour, +comme il se tournait vers elle, elle soutint son +regard. Pendant quelques secondes, ils se dévisagèrent. +La gorge de la jeune fille se soulevait. — Elle +s’éloigna.</p> + +<p>Maintenant elle ne songeait qu’à l’heure où +elle pourrait aller le rejoindre. Elle ne désirait +rien de précis ; il lui fallait seulement la présence +du jardinier. Il l’attirait comme l’aimant attire +le fer. Elle restait debout, à trois pas de lui, +sans mot dire. Il avait un air singulier en la +regardant. Une fois, il lui jeta une plaisanterie +qu’elle ne comprit pas ; elle approuva pourtant +d’un sourire niais. Elle avait un désir fou de +mettre la main sur son bras bruni où les muscles +saillaient comme des cordes, mais elle +n’osait pas. — « Le ferai-je, ne le ferai-je pas ? — elle +restait angoissée. L’homme sentait sur +lui le regard brûlant de la jeune fille. Parfois +il s’arrêtait, les yeux fixes ; puis, serrant les +mâchoires, il reprenait son travail.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat avait des nuits agitées ; +elle se réveillait les yeux battus, les membres +lourds ; elle avait pâli ; elle devenait nerveuse. +Pour un rien, pour un mot sec de sa mère, elle +éclatait en sanglots ; d’autres fois au contraire, +c’étaient des crises de rire qu’elle ne pouvait +arrêter.</p> + +<hr> + +<p>Un jour, à la fin d’avril, elle se sentit si énervée +et misérable qu’elle refusa d’accompagner +sa mère à Vermand. Vers trois heures, étant +seule à la maison, elle descendit au jardin et, +comme le jardinier n’était pas sur la pelouse, +elle eut envie de pleurer. Elle se rendit à la +petite serre ; il était là, agenouillé, occupé à +mettre en pots des boutures qu’il sortait des +couches. Elle s’approcha et lui dit bonjour +d’une voix sourde ; il lui rendit son salut. Elle +s’assit alors, près de lui, sur un tas de sable que +le soleil avait chauffé. Entre les murs blancs, la +chaleur était lourde. La chemise du jardinier +était entr’ouverte ; elle le regardait fixement. Un +instant elle ferma les paupières ; il lui sembla +que le soleil la piquait partout. Elle respirait +avec force. L’homme, entendant le bruit de sa +respiration, se tourna vers elle. Elle avait les +yeux étranges, troubles. Une seconde il hésita, +se mordit les lèvres, puis il reprit sa besogne.</p> + +<p>Elle ne pouvait détacher ses regards de lui ; +elle aurait voulu être plus près encore, de façon +à ce qu’il la frôlât dans chacun de ses mouvements. +Elle allongea une jambe et effleura le +pied du jardinier chaussé d’épais souliers, mais +le contact fut si léger qu’il ne le sentit pas. Elle +ramena sa jambe, et, dans le mouvement qu’elle +fit, elle remonta un peu sa robe. Elle était +maintenant assise, les genoux à la hauteur de +la poitrine, la robe levée découvrant les jambes.</p> + +<p>Un instant plus tard, il se retourna brusquement. +Il vit les bas noirs de mademoiselle Bourrat, +et, plus haut, entre les bas et le volant du +pantalon, un peu de chair apparaissait. Ce coin de +peau blanche l’affola. Il lâcha le pot qu’il tenait.</p> + +<p>— Nom de Dieu ! gronda-t-il.</p> + +<p>Il se jeta sur elle. — Renversée sur le sable +chaud, elle ne se défendit pas. Une flamme la +traversa ; ce fut une détente de tous ses nerfs.</p> + +<p>L’homme se releva ; il eut un coup d’œil inquiet +autour de lui, puis, sifflotant une marche, +il reprit son travail.</p> + +<p>Elle regagna la maison. Seule, sa chambre +pourrait la cacher. Mais déjà elle s’étonnait de +ne se point sentir coupable. Elle n’avait pas +provoqué cet acte fou. Que savait-elle, du reste ? +Cela était arrivé comme un orage en été, comme +une averse furieuse qui passe et rafraîchit la +campagne assoiffée.</p> + +<hr> + +<p>Au dîner, le soir, elle mangea de grand appétit, +ce qui ne lui était arrivé d’un mois, et, couchée, +s’endormit, pour ne se réveiller qu’au +matin. Elle réfléchit alors de sang-froid à ce qui +s’était passé. S’en accuserait-elle devant monsieur +le curé ? Elle n’hésita pas longtemps. Un +tel aveu pourrait avoir des suites graves et +imprévues. Elle décida de se taire ; du reste +l’aventure n’aurait pas de lendemain. Elle n’irait +plus à la petite serre, elle y était résolue. Elle +tint sa promesse deux jours, — puis, de nouveau, +elle eut une mauvaise nuit ; un rêve troublant, +mais plus précis, la surprit. Elle résista encore.</p> + +<p>Au quatrième jour, n’en pouvant plus, elle +se rendit au jardin. L’homme était là, sûr de +lui, goguenard. Il la suivit dans le bois. Dès +lors, deux ou trois fois la semaine, elle le rencontra +sous les sapins. C’était après déjeuner, +dans la chaleur du jour. Monsieur Bourrat faisait +sa sieste ; sa femme travaillait près de la +fenêtre. Mademoiselle Bourrat sortait, et le jardin +était si solitaire, la vie de Prévoux si bien +réglée, que personne ne dérangea leurs rendez-vous.</p> + +<p>Mais, au commencement de mai, elle eut des +inquiétudes ; elle attendit en vain. Un mois se +passa ; rien encore. Cependant elle sentait en +elle une lourdeur, une gêne, des dégoûts inexplicables. +Puis il lui sembla qu’elle était serrée +dans son corset, du reste si lâche. Un soir, en +se couchant, elle s’examina ; elle était malade +certainement. Elle fut sur le point d’en parler +à sa mère ; mais, à la pensée qu’il pouvait y +avoir quelque rapport entre son malaise et ses +rendez-vous au jardin, elle s’arrêta.</p> + +<p>Ce fut à ce moment que madame Bourrat +découvrit soudainement ce qui s’était passé.</p> + +<p>Et cela fut ainsi.</p> + +<hr> + +<p>Comme dans les vieilles familles de Valleyres, +on avait gardé chez les Bourrat l’habitude des +grandes lessives. On ne lavait pas chaque semaine ; +c’était bon pour les petites gens, qui ne +possédaient pas dans leurs armoires profondes +les hautes piles de linge blanc, orgueil héréditaire +des grands bourgeois de la ville. Quatre +fois l’an, de vastes cuviers étaient roulés dans +la cour, l’on engageait des femmes à la journée, +et le linge de trois mois passait entre leurs +mains vigoureuses. Il y avait si peu d’imprévu +dans la vie des Bourrat que la maîtresse de +maison savait exactement, et par le détail, +le nombre des draps ou des serviettes que l’on +aurait à mettre dans les armoires une fois la +besogne finie. — La lessive de la Saint-Jean +fut faite ; le linge sécha au vent, dans le verger, +sur des cordes tendues entre les pommiers ; puis, +repassé et plié, fut aligné sur de grandes tables +dans le vestibule de la maison. C’est alors que +madame Bourrat intervint, son carnet à la +main. Elle dénombra chaque pile ; pas une pièce +ne manquait à l’appel. Mais, arrivée au linge de +sa fille, elle ne trouva pas le compte exact. Elle +recompta, passa une revue nouvelle de tout le +linge, — vainement. Fidèle à ses habitudes de +méfiance, madame Bourrat ne dit rien devant +les domestiques. Elle monta dans la chambre +de sa fille qu’elle voulait interroger d’abord. Sa +fille n’était pas chez elle. Elle ouvrit l’armoire, +l’examina du haut en bas, renversa le panier au +linge, — rien. Elle bouscula tout, tira les meubles +au milieu de la chambre. Elle était sûre +des vieilles femmes qui lavaient ; il y avait +trente ans que, pour vingt-deux sous à la journée +elles travaillaient quatre fois par an à Prévoux. +Madame Bourrat cherchait ; son nez pointu +s’allongeait vers sa bouche mince ; elle avait +des gestes anguleux et précis, — rien. Elle défit +draps et couvertures, sans résultat ; la passion +l’empoignait si furieusement qu’elle n’hésita +pas à se glisser sous le lit de fer pour examiner +le sommier. Elle venait de s’étendre à terre sur +le dos et regardait, lorsque tout à coup elle +pâlit, — ce qu’elle cherchait était là, entre les +ressorts, plié, intact, comme au jour où elle +l’avait sorti de la grande armoire.</p> + +<p>D’une main tremblante, elle le prit ; puis, +avec effort, se releva. Dans la blancheur immaculée +du linge devait-elle lire le déshonneur +de la famille Bourrat ? — Mais il y avait encore +une chance. Sa fille, peut-être, était malade, +anémique ? Elle se souvint d’avoir remarqué +sa pâleur, sa nervosité. — Oui, mais pourquoi +tant de ruse ? Madame Bourrat s’assit dans +un fauteuil, accablée, toute sa personne maigre +comme écrasée, attendant que sa fille rentrât +du jardin. Mademoiselle Bourrat apparut enfin. +Au premier coup d’œil, elle aperçut la pile de +linge sur la table dans le désordre de la chambre ; +tout de suite aussi madame Bourrat vit ses +pires craintes confirmées. Il y eut entre la mère +et la fille un silence tragique. Puis madame +Bourrat voulut tout savoir. Sa fille, effondrée +en sanglots, raconta ce qui s’était passé.</p> + +<hr> + +<p>Le même soir, madame Bourrat s’enferma +avec son mari. Et là, elle montra la supériorité +de race des Maigret, gens de décision, sur les +Bourrat, sans nerfs. Tous les Maigret étaient +maigres et jaunes, tous les Bourrat étaient gras +et roses ; les Maigret suivaient sans cesse leur +idée ; les Bourrat n’avaient point d’idées.</p> + +<p>Tandis que le gros homme larmoyant ne +trouvait qu’à gémir, madame Bourrat organisait +un plan de campagne. Dans les heures de +l’après-midi où elle était restée seule, elle avait +tout prévu.</p> + +<p>D’abord, elle avait songé à partir avec sa fille +à l’automne pour passer l’hiver en Italie. Mais +elle avait vu à la réalisation de ce projet maintes +difficultés. Que diraient leurs amis dans le voisinage +et les habitants de Valleyres, lorsqu’ils +apprendraient ce départ ? Des Bourrat quittant +Prévoux pour aller en Italie ! la chose était +tellement en dehors des habitudes d’une vie +entière qu’elle ne manquerait pas d’éveiller les +soupçons. Puis être dans un hôtel avec des étrangers +venus on ne sait d’où ! Il faudrait prendre +un faux nom, cela était périlleux. Et ce séjour +coûterait fort cher, considération importante. +En outre, dans ce milieu nouveau, à qui se fier ? +Non, il fallait y renoncer.</p> + +<p>Elle avait pensé aussi à un mariage hâtif. +Mais avec qui ? Il n’y avait personne. Et encore, +eût-elle trouvé quelqu’un, il était déjà trop tard.</p> + +<p>Aussi conclut-elle que c’était à Prévoux qu’il +fallait organiser le secret et le silence. Le terrain +était dangereux, il est vrai, mais elle le +connaissait dans ses moindres accidents. Elle +ne laisserait rien au hasard.</p> + +<p>La première chose à faire était d’expédier le +jardinier chez lui. Il était heureusement de Normandie, +loin de Valleyres. En achetant son silence +par une honnête somme, il s’y marierait +sans doute et l’on n’entendrait plus parler de +lui. Malgré l’horreur de le voir encore à Prévoux, +on ne pouvait le renvoyer brusquement au risque +d’éveiller la curiosité des gens de la ferme. On +lui donnerait congé quinze jours à l’avance +comme c’était l’usage. Il importait qu’il ne se +doutât pas de l’état où il laissait mademoiselle +Bourrat. Mais était-il encore temps de lui cacher +la vérité ? C’était sur ce point-là que les +investigations de la mère avaient été le plus +précises dans l’interrogatoire qu’elle avait fait +subir à sa fille. — Il était possible après tout +qu’il ne sût rien. En fait, mademoiselle Bourrat +et lui n’échangeaient pas trois phrases par rendez-vous. +Elle ne lui avait pas dit ses inquiétudes. +Madame Bourrat eut même le triste courage +d’envoyer sa fille seule, le lendemain, au +jardin, après lui avoir fixé sa conduite. Elle +devait se refuser sous prétexte d’une indisposition +normale. Mademoiselle Bourrat joua, avec +une honte qu’elle dissimulait mal, le rôle qu’on +lui avait tracé.</p> + +<p>Cela réglé, il fallait songer à la vie de relations +mondaines. Pour l’instant nul danger. Avec +quelques précautions préalables, sa fille pouvait +encore aller à la messe, prendre sa leçon de +piano, et recevoir les rares visites qui venaient +à Prévoux. Plus tard, on verrait ; elle garderait +la chambre, malade, si c’était nécessaire.</p> + +<p>Les domestiques offraient, somme toute, un +péril plus grand, parce que de toutes les heures, +Madame Bourrat était bien servie ; la cuisinière +était depuis trente ans dans la maison ; +la femme de chambre depuis vingt-cinq ans ; +enfin il y avait une petite servante qui aidait +à l’ouvrage. De celle-là surtout madame Bourrat +se méfiait ; elle résolut de s’en défaire. La cuisinière +n’avait aucune occasion de voir mademoiselle +Bourrat, si l’on supprimait la visite +matinale en commun à la cuisine. Restait la +femme de chambre, Joséphine. La position était +difficile, car elle avait inculqué à cette fille des +habitudes tatillonnes. Madame Bourrat frémit. +Peut-être Joséphine s’était-elle aperçue, elle +aussi qu’il manquait du linge à la lessive de +la Saint-Jean ?</p> + +<p>Pour l’accouchement, madame Bourrat comptait +sur le vieux docteur Maigret, son cousin +germain. Il assisterait sa fille et se tairait, car +le scandale rejaillirait sur toute la famille. Elle +s’assurerait enfin des services de Victoire, une +paysanne de son âge, qui lui était dévouée +corps et âme. Elle avait été sa sœur de lait +et avait nourri mademoiselle Bourrat. Elle habitait +un village à quelques lieues de Prévoux. +Elle serait utile et discrète.</p> + +<p>Elle expliqua tout à son mari, le soir même. +Il coupait les phrases de sa femme de lamentations. +A la fin, d’un ton sec, elle lui imposa +silence.</p> + +<p>Mais une fois la bougie soufflée, une idée +nouvelle, dans la nuit, lui vint. — Oui, ce serait +bien plus simple ; cela éviterait mille difficultés. +L’aide de Maigret était nécessaire. Il faudrait +bien qu’il la donnât.</p> + +<p>Le lendemain, elle descendit à Valleyres et +se rendit chez son cousin Maigret. Mais elle se +heurta sur un point à une résistance absolue ; +ce projet si facile, il n’en voulait pas entendre +parler. Madame Bourrat se fâcha ; il fut sur +le point de la mettre à la porte. Ayant renoncé +à ses espérances d’une solution immédiate, elle +eut toutes les peines du monde à lui faire accepter +l’accouchement normal, mais clandestin, +sans déclaration d’enfant. C’était un vieux renard +sec et sans poils ; il y allait des tribunaux +pour lui, si l’affaire s’ébruitait. Enfin, il se laissa +persuader. Il était, comme elle, un aristocrate ; +la tache serait non seulement sur sa famille, +mais sur sa caste. Elle lui montra les petits +bourgeois de Valleyres discutant avec férocité +le scandale de la famille Bourrat ; elle lui fit +lire les entrefilets certains de <i>l’Avant-Garde</i> +sur la dépravation des classes dirigeantes ; il +accepta. Mais, puisqu’il devenait complice, il +importait qu’on ne laissât rien au hasard, et, +deux jours plus tard, il se rendit à Prévoux où +il eut une longue conversation avec sa cousine. +Le lendemain, mademoiselle Bourrat changea +de chambre. Elle était jusqu’à ce moment logée +sur la face ouest de la maison. Au-dessus d’elle +étaient les mansardes des domestiques. Elle +habita dès lors une petite chambre qui, à côté +de l’appartement de ses parents avec lequel elle +communiquait, regardait le midi et contenait, +en outre du mobilier ordinaire, une vaste armoire +prise dans l’épaisseur du mur.</p> + +<hr> + +<p>Tout se passa d’abord comme madame Bourrat +l’avait prévu. Le jardinier congédié, auquel +on avait murmuré les mots « détournement de +mineure », tout en lui glissant un billet bleu, +comprit l’intérêt qu’il avait à être discret. Mademoiselle +Bourrat en juillet et août descendit +encore à la messe avec sa mère. Elle n’avait +jamais été de tournure élégante. On la trouva +plus forte peut-être, mais ce fut tout.</p> + +<p>Madame Bourrat surveillait les moindres +choses avec une minutie effroyable. On ne peut +dire jusqu’à quels subterfuges elle s’abaissa +pour prévenir les soupçons que la femme de +chambre chargée de recueillir le linge sale eût +pu avoir chaque mois. — En juillet, mademoiselle +Bourrat alla voir ses cousines à Vermand. En +août, elle se trouva souffrante le jour où elle +aurait dû s’y rendre.</p> + +<p>Septembre arriva, il fallut redoubler de précautions. +Madame Bourrat organisa la vie de +sa fille de la façon suivante : elle ne devait +sortir en plein air que le matin, moment où +l’on était sûr de pas être surpris par des visites, +et ne devait pas quitter le jardin, où jamais un +domestique ne passait. Le jardinier avait été +remplacé par un vieil imbécile à moitié aveugle, +qui pouvait à peine ratisser les allées et couper +l’herbe sur la pelouse. Madame Bourrat avait +saisi avec joie cette occasion de supprimer le +luxe inutile des fleurs ; un garçon de ferme s’occupait +du potager. — L’après-midi, mademoiselle +Bourrat s’enfermait avec sa mère au salon. +La haine du grand jour qu’avait toujours eue +madame Bourrat s’exagéra. Les volets étaient +maintenant aux trois quarts clos ; il semblait +que l’on pénétrât dans un tombeau. Lorsqu’il +venait des visites, elles trouvaient mademoiselle +Bourrat en train de travailler près de sa mère, +dans le demi-jour du salon, à un métier de tapisserie. +Elle tournait le dos à la lumière, et, sur +ses genoux, elle avait, par petits paquets, vingt +échantillons de laines différentes. Madame Bourrat +alors l’excusait.</p> + +<p>— Pardonnez à ma fille ; elle ne peut se +lever, disait-elle, en montrant les laines. Elle +est si laborieuse, la chère enfant. Elle se fatigue, +ajoutait-elle avec un soupir, à demi-voix, elle +a mauvaise mine.</p> + +<p>Ainsi cette mère sage préparait l’avenir. Elle +avait cependant multiplié les recommandations +à sa fille. Celle-ci ne devait jamais se tenir debout +devant la femme de chambre ni devant +les amies qui viendraient la voir. Au jardin, +elle devait éviter de se promener sur la pelouse +devant les fenêtres. Si, par extraordinaire, elle +était surprise, elle devait tout de suite s’asseoir. +Madame Bourrat poussait les précautions jusqu’à +aller chercher sa fille dans sa chambre dix +minutes avant l’heure des repas. Elles descendaient +alors au salon, et, lorsqu’on entendait +Joséphine traverser le vestibule pour aller tirer +la cloche dans la cour, mademoiselle Bourrat +entrait dans la salle à manger et s’asseyait à sa +place. — Le dessert une fois servi, la femme de +chambre retournait à la cuisine ; on pouvait +sortir sans crainte.</p> + +<hr> + +<p>Un jour, en septembre, mademoiselle Bourrat +descendait l’escalier à huit heures pour le premier +déjeuner. Soudain elle glissa ; elle fût +tombée jusqu’au bas des marches si, par chance, +elle n’avait pu se raccrocher à la balustrade. +Elle regarda, et découvrit une pelure d’orange +sur laquelle elle avait mis le pied. Comment +une pelure d’orange se trouvait-elle là, à ce +moment de l’année ? A la salle à manger, elle +interrogea sa mère qui l’avait précédée de quelques +minutes. Madame Bourrat n’avait rien +vu sur l’escalier ; il n’y avait pas d’oranges dans +la maison. C’était sans doute une domestique +qui l’avait apportée. La chose resta mystérieuse.</p> + +<p>Peu de temps après, comme elle gagnait le +banc du jardin, mademoiselle Bourrat trébucha +dans l’allée qui, à cet endroit-là, descendait +par trois gradins. Elle tomba, sans se faire mal, +sur la pelouse. Quelle ne fut pas sa surprise à +voir un fil de fer accroché par un clou à une grosse +racine ! Pourquoi enfoncer un clou dans une +racine ? Mais comme elle ne trouvait nulle réponse +satisfaisante à cette question, elle ne +s’obstina pas. Il y avait tant de choses auxquelles +elle ne comprenait rien !</p> + +<hr> + +<p>Ses cousines s’étonnèrent de ne plus la voir +à Vermand. Madame Bourrat avait une réponse +toute prête : elle avait fait vendre, pour cause +de vieillesse, le cheval qu’on attelait à la voiture, +et monsieur Bourrat n’avait pas encore +trouvé à le remplacer. En effet, le pauvre monsieur +Bourrat était obligé maintenant de descendre +au marché dans le char à bancs de son +fermier, et, lorsque le fermier était retenu aux +champs, il allait seul à pied et se faisait ramener +à moitié chemin par un des Vertôt qui habitait +sur la route.</p> + +<p>Au commencement d’octobre, les jeunes Bourrat, +de Vermand, préparèrent une fête pour +les vendanges ; on devait cueillir du raisin, puis +dîner en plein air, danser enfin. Madame Bourrat, +de Prévoux, accepta l’invitation. Mais, à +la date convenue, elle se rendit seule à Vermand.</p> + +<p>« C’est un mauvais jour pour ma fille, murmura-t-elle +à l’oreille de sa cousine, elle doit +rester étendue. » Du reste, la santé de son enfant +l’inquiétait, avoua-t-elle. Elle avait parfois des +névralgies si fortes qu’elle était obligée de garder +le lit. Il faudrait qu’elle consultât le docteur +Maigret.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, madame Bourrat, +sa fille étant au piano, fut surprise par la visite +de ses parentes de Vermand. Elle, pourtant +d’oreille si fine, n’entendit pas le bruit de la +voiture dans la cour. La porte du salon s’ouvrit. +Ces dames entrèrent. Mademoiselle Bourrat, +tremblante, regarda sa mère. D’un coup d’œil +madame Bourrat lui enjoignit de ne pas quitter +le tabouret où elle était assise, puis se précipita +sur sa cousine, et, tout en l’embrassant, fit +signe à sa fille d’aller se mettre près du métier +à tapisserie. Elle ne desserra son embrassement +que lorsqu’elle vit sa fille dans l’ombre protectrice +du mur.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, la plus jeune +des demoiselles Bourrat de Vermand se mit à +côté de sa cousine qui travaillait, et amicalement +lui passa les bras autour de la taille.</p> + +<p>— Que te voilà devenue forte ! dit-elle soudain.</p> + +<p>Ces mots terribles arrivèrent à l’oreille de +madame Bourrat ; un nuage voila ses yeux ; +mais tout de suite elle recouvra son sang-froid +et aborda le sujet qu’elle savait tenir avant tous +autres au cœur de sa cousine, celui de la rivalité, +alors aiguë, de mesdames Duret et Lanterle.</p> + +<p>Cependant mademoiselle Bourrat rougissait +jusqu’à la racine des cheveux. Elle se défit de +l’étreinte dangereuse et trouva la force de dire :</p> + +<p>— C’est vrai, j’engraisse à la campagne.</p> + +<p>L’autre par bonheur, n’insista pas. Mais ces +dames n’étaient pas venues pour une visite ; +elles voulaient emmener la jeune fille en voiture +chez des voisins. Madame Bourrat refusa ; +elle attendait le médecin ce même jour pour les +névralgies de sa fille. Ces dames s’apitoyèrent +et prirent congé. Mademoiselle Bourrat avait, à +ce moment-là, trente-quatre échantillons de +laines épars sur les genoux ; elle ne put se lever.</p> + +<p>A dater de ce jour, mademoiselle Bourrat +ne descendit plus que le matin au salon. Elle +remontait dans sa chambre après le déjeuner +de midi. Puis, les temps approchant, moins +de trois mois, madame Bourrat déclara sa fille +malade ; les névralgies devenaient chroniques, +le moindre bruit, la plus petite alerte suffisaient +pour les réveiller. Le docteur Maigret condamnait +mademoiselle Bourrat à un repos absolu. +Elle ne devait se lever que quelques heures +par jour, ne voir personne. Ces nouvelles, répandues +dès novembre dans Valleyres, excitèrent +une grande commisération.</p> + +<p>« La malheureuse ! souffrir tant, et si jeune ! »</p> + +<p>Les libres-penseurs de l’endroit y virent une +suite nécessaire de l’éducation sans air des couvents +où se ruine la santé des jeunes filles.</p> + +<hr> + +<p>Ce que furent l’automne et l’hiver pour mademoiselle +Bourrat, on le peut deviner. Elle +n’avait âme qui vive avec qui causer. Sa mère, +depuis l’aventure, était plus froide que jamais. +Dans les longues journées passées en tête à +tête, elle se renfermait dans un silence absolu, +la bouche cousue, comme si elle se fût salie à +parler à sa fille. Mademoiselle Bourrat se penchait +sur son métier à tapisserie ; parfois, en +levant les yeux, elle surprenait un regard bref, +pénétrant et dur fixé sur elle. Elle sentait alors +que sa mère l’exécrait de toutes les forces de +son âme et que, n’eussent été en jeu le nom et +la réputation des Bourrat, elle eût été sacrifiée +sans balancer.</p> + +<p>Son père était revenu plus vite ; elle devinait +en lui de la pitié ; deux ou trois fois il fut sur le +point de s’attendrir. Mais madame Bourrat était +toujours en tiers ; elle avait alors une façon de +regarder son mari qui l’arrêtait net. Au matin, +sur le banc, mademoiselle Bourrat pleurait solitaire ; +elle était obligée de se cacher de tous, +de vivre dans l’ombre, de feindre d’être malade +alors qu’elle ne s’était jamais mieux portée, +et cependant elle sentait grossir en elle le fardeau +de sa honte.</p> + +<hr> + +<p>Ce fut dans le mois d’octobre que Victoire, +la nourrice de Mademoiselle, vint passer une +après-midi à Prévoux. Madame Bourrat s’enferma +dans sa chambre avec la paysanne. +Lorsque cette dernière quitta la maison, tout +était convenu. Au commencement de janvier, +monsieur Bourrat traverserait un jour le village +qu’habitait Victoire, comme en se promenant, +pour l’avertir. Elle arriverait alors seule à Prévoux +vers onze heures du soir ; elle trouverait +la maison endormie, la grande porte ouverte, +et, sans bruit, gagnerait le salon. Puis monsieur +Bourrat la mènerait en voiture jusqu’au chef-lieu +distant de deux lieues, où un train de nuit, +après un trajet d’une heure et demie, la déposerait +au village de X... Là, l’enfant serait remis +à une femme dont elle se serait assurée ; il +serait de père et mère inconnus, le nourrissage +payé d’avance, cinq cents francs, somme énorme +qui avait fait reculer madame Bourrat. Mais il +fallait s’en rapporter à Victoire.</p> + +<p>Maintenant mademoiselle Bourrat ne quittait +plus sa chambre. La pauvre fille, dans la +solitude haineuse où elle était laissée, en était +arrivée à ce point de désespoir, qu’elle espérait +ne pas survivre à ses couches. L’incertitude où +on la tenait, l’accablait. Sa mère ne lui avait dit +que le strict nécessaire : elle accoucherait, et +l’enfant disparaîtrait aussitôt. — Qu’en ferait-on ? +qu’adviendrait-il d’elle-même ? continuerait-elle +à mener une existence désolée auprès +de sa mère ? elle ne le savait. Elle ignorait à peu +près tout de la vie. Elle essayait de comprendre ; +mais, pareille à un oiseau qui tâche de forcer +les barreaux de sa cage et retombe meurtri, +elle renonçait bien vite à franchir le cercle étroit +de mystères où elle était enfermée.</p> + +<p>Noël, le Jour de l’an se passèrent. Elle reçut +quelques souvenirs affectueux de ses cousines +Bourrat. Sa mère n’eut pas un mot pour elle. +Son père vint la voir, cachant son émotion. +Madame Bourrat les quitta un instant, appelée +par une visite. Elle tomba dans les bras de son +père en sanglotant ; le vieil homme malheureux +pleura aussi. De leur vie entière, ils n’avaient +été si près l’un de l’autre.</p> + +<hr> + +<p>Enfin, un matin, vers onze heures, mademoiselle +Bourrat qui, depuis plusieurs jours, +avait des étourdissements sentit des douleurs +la poindre. Elle avertit sa mère, qui s’installa +dans sa chambre. Monsieur Bourrat fit atteler, +il avait récemment acheté un cheval, et descendit +à la ville. Après quelques emplettes de +graines, il entra chez le docteur Maigret, puis, +au lieu de reprendre la route par laquelle il était +venu, il exécuta un grand crochet et passa chez +Victoire avant de regagner Prévoux. Sa femme +le rejoignit pour déjeuner ; il était une heure. +Monsieur Bourrat avait peine à cacher son agitation ; +madame Bourrat, au contraire, le jour +du danger venu, était calme et maîtresse d’elle-même. +Depuis le matin, elle avait terrorisé sa +fille, la contraignant au silence, la menaçant +au moindre cri, des conséquences terribles d’un +scandale. La malheureuse fille resta seule, serrant +un mouchoir entre ses dents, enfouissant +sa tête sous les draps lorsque les crises venaient. +Pas un gémissement ne lui échappa.</p> + +<p>A la femme de chambre qui voulait porter +comme à l’ordinaire le repas à Mademoiselle, +madame Bourrat déclara que sa fille, ayant de +la fièvre, ne mangerait pas de la journée, qu’il +fallait la laisser dans le plus grand repos, éviter +tout bruit dans la maison et ne pas monter au +premier étage.</p> + +<p>A trois heures, le docteur arriva dans son +cabriolet qu’il conduisait lui-même ; c’était une +partie du plan convenu à l’avance avec sa cousine. +Le docteur Maigret était, à l’ordinaire, +bourru ; mais ce jour-là son humeur était exécrable.</p> + +<p>Lorsque mademoiselle Bourrat le vit entrer, +elle se tourna vers le mur ; elle ne pouvait supporter +le regard de ce vieillard hargneux.</p> + +<p>D’une voix sèche, il lui enjoignit de se mettre +sur le dos, et, sans prêter la moindre attention +à ses protestations, il la découvrit. Puis, rejetant +les draps sur ce corps déformé, il déclara qu’il +fallait attendre. Il n’ajouta pas un mot, sortit : +remonta en voiture et alla faire une visite dans +un village voisin. Il rencontra monsieur Bourrat +dans la cour, mais il passa sans lui adresser la +parole.</p> + +<p>L’après-midi se continua lamentable et monotone, +coupée des mêmes douleurs violentes survenant +à intervalles éloignés. Madame Bourrat, +assise au pied du lit, tricotait, les lèvres pincées. +A chaque accès, elle se tournait vers sa fille, +comme pour lui dire : « Surtout ne crie pas. »</p> + +<p>A chaque fois, mademoiselle Bourrat, qui allait +céder à la douleur, se reprenait.</p> + +<p>A cinq heures et demie le docteur revint. Il +regarda sa patiente à nouveau.</p> + +<p>— Rien encore, dit-il.</p> + +<p>Madame Bourrat qui avait ses idées, hocha +la tête, satisfaite. L’attente ne lui était rien.</p> + +<p>— Il vaut mieux que ce soit pour la nuit, +murmura-t-elle.</p> + +<p>Ils descendirent tous deux et, dans le vestibule, +devant la femme de chambre, madame +Bourrat invita le docteur à dîner ; ils feraient +un whist dans la soirée. Maigret, comme en rechignant, +accepta. A différentes reprises déjà, pendant +les mois précédents, madame Bourrat +l’avait gardé ainsi pour jouer aux cartes. La +femme de chambre ne fut donc pas surprise de +le voir rester. Ce soir-là, après le repas, ils s’installèrent +à la table de jeu comme à l’ordinaire. +Madame Bourrat sonna la fille pour avoir une +bougie de plus, en réalité pour qu’elle les vît +attablés à leur whist. Puis, dès que Joséphine +eut tourné le dos, elle monta sans bruit +avec Maigret, laissant son mari seul au salon.</p> + +<p>Lorsqu’elle fut entrée dans la chambre de sa +fille, madame Bourrat prit dans l’armoire une +couverture et la fixa sur l’encadrement de la +porte par de petits clous.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat gisait anéantie. Le docteur, +l’ayant examinée, déclara que le temps +était venu. Il eut quelques mots de consultation +avec sa cousine dans l’embrasure de la +fenêtre, tira une fiole de son sac, et, en versant +le contenu sur un mouchoir, vint au chevet +du lit. Mademoiselle Bourrat sentit une odeur +forte ; elle s’effraya. Qu’allait-on lui faire ? +Peut-être voulait-on se débarrasser d’elle aussi ? +Le vieux docteur lui apparaissait doué de pouvoirs +immenses et mystérieux. Elle s’agita, voulut +parler à sa mère ; elle indiquait la grande +armoire au fond de la chambre. Le docteur +ne l’écoutait pas. Il mit une main sur le front +de sa patiente, puis, la tenant ainsi clouée +sur l’oreiller, il lui approcha le mouchoir du visage. +Elle respira un parfum âcre et, pour y +échapper, se démena désespérément. Alors sa +mère lui maintint les bras. D’un coup de jambes +la pauvre fille terrifiée rejeta les draps, arracha +une main à l’étreinte de madame Bourrat, saisit +le poignet du docteur et se tendit dans un effort +suprême. Dans la lutte le mouchoir vint se +coller sur sa bouche et sur son nez ; elle sentit +comme une brûlure sur la peau ; maintenant +elle étouffait, elle n’avait plus de volonté ; +l’odeur terrible la pénétrait. Elle aspira violemment, +cherchant de l’air, et, tout de suite, elle +perdit connaissance.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<p>Une heure se passa. Le docteur avait enlevé +son habit ; on l’entendait parfois jurer. Soudain, +un vagissement emplit la chambre ; quelqu’un +affirmait son droit à l’existence. C’était une voix +claire, mais haute, mais forte ; il semblait qu’elle +dût vibrer dans toute la maison. En un rien +de temps, madame Bourrat avait pris l’enfant +et s’était assise dans le bas de l’armoire, les +deux battants tirés sur elle pour étouffer les +cris qui filtraient à peine dans la chambre à +travers la porte fermée. Une bougie près d’elle +sur le parquet, elle retournait sur ses genoux le +petit être, l’essuyait, puis l’habilla de vêtements +sans marque. Lorsqu’elle eut fini, l’enfant s’était +endormi ; elle sortit de l’armoire, le posa sur un +fauteuil et descendit.</p> + +<p>La maison était plongée dans l’obscurité. Elle +trouva son mari au salon ; il sursauta à son entrée. +Coupant court aux questions, elle lui dit +d’aller atteler sans bruit la voiture du docteur et +la sienne et d’attendre près de la grille d’entrée. +Puis elle revint dans la chambre de l’accouchée.</p> + +<p>Pendant une demi-heure, elle aida au docteur +à finir sa besogne ; ensemble ils portèrent +mademoiselle Bourrat, toujours endormie, sur +le canapé ; elle jeta le linge sale en tas dans un +coin, refit le lit avec les draps propres, recoucha +sa fille. La pendule sur la cheminée marquait +onze heures et quart ; Victoire devait être là. +Elle prit l’enfant et, à travers le corridor sombre, +gagna à pas étouffés l’escalier ; elle tenait à la +main un mouchoir, prête à l’abattre sur la +bouche du petit, se fût-il mis à pleurer. Derrière +elle venait Maigret qui, avant de quitter +la chambre, avait ouvert la fenêtre grande et +placé sur le front de mademoiselle Bourrat une +serviette trempée dans de l’eau froide.</p> + +<p>Au salon, madame Bourrat trouva Victoire ; +sans mot dire, elle lui tendit le paquet emmaillotté +et une enveloppe qu’elle tira de son corsage. +Le docteur s’était rendu directement dans +la cour sans être vu de la paysanne. Monsieur +Bourrat avait sorti les voitures en sourdine. Le +valet d’écurie, qui était le vieil imbécile chargé +du jardin, entendit dans son premier sommeil un +peu de bruit. Il pensa que le docteur Maigret +attelait son cheval pour redescendre à Valleyres, +et il se rendormit. Madame Bourrat suivit +Victoire jusqu’à la porte ; la nuit était noire à +souhait, il faisait un grand vent d’ouest, humide +et froid. Les voitures disparurent dans +l’ombre, au pas. Madame Bourrat remonta au +premier étage ; elle avait à travailler.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<p>Lorsque mademoiselle Bourrat revint à elle, +elle fut lente à reprendre conscience de la réalité. +L’air vif de la fenêtre rafraîchissait son +visage. Elle était épuisée et n’aurait pu, pour +sauver sa vie, lever la main. Pourtant elle se +sentait soulagée ; il semblait qu’on lui eût enlevé +un poids énorme qui l’accablait. Mais la peau, +tout autour de la bouche, cuisait comme brûlée ; +puis, c’étaient, soudain, des nausées atroces, et, +tout le temps, une odeur pénétrante, dont elle ne +pouvait se défaire. Ses paupières étaient collées +sur ses yeux. Qu’avait-elle de froid sur le front ? +Une goutte glissa le long de son cou et se perdit +dans les cheveux. Un souffle d’air, venu du dehors, +la ranima ; elle ouvrit les yeux.</p> + +<p>Ce qu’elle vit ne l’aida pas à renouer le fil +rompu de ses idées : près de la fenêtre ouverte, +devant une cuve, sa mère était agenouillée ; +elle avait enlevé son corsage et sa jupe et, à +grands coups de bras, lavait du linge dans de +l’eau qui fumait. La lampe sur la table éclairait +cette scène étrange d’une lumière falote ; parfois, +à un coup de vent, la flamme tremblait, +près de s’éteindre. Mais madame Bourrat continuait +sa besogne. Sa fille la vit tordre du linge +et l’étendre sur la fenêtre. Que pouvait-ce être ? +Des draps, semblait-il ? — Cela dura longtemps.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat ferma les yeux. Lorsqu’elle +les rouvrit, sa mère était debout ; elle +essayait, sans y réussir, de soulever la cuve fumante ; +alors elle s’empara d’un broc qu’elle +plongea dans la cuve, puis elle ouvrit la porte +et sortit. Le courant d’air frappait le visage de +mademoiselle Bourrat ; dans le tube de verre, +la flamme filait bleue comme si elle allait s’évanouir. +Madame Bourrat revint une demi-minute +plus tard et, deux fois encore, fit le même +voyage. Enfin elle prit la cuve et, lorsqu’elle +passa le long du lit, mademoiselle Bourrat put +regarder. Elle aperçut quelque chose de rouge ; +c’était comme du sang. Cette fois-là, sa mère +fut dehors plus longtemps. Elle rentra les mains +vides. Maintenant, avec un torchon, elle essuyait, +avec des gestes brusques, le parquet.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat se fatiguait à essayer +de comprendre la raison de ces actes anormaux ; +elle eut une nausée, les oreilles lui tintaient. Elle +s’assoupit un instant. Puis elle se réveilla de +nouveau. Peu à peu quelque lumière, ici et là, +perçait la masse confuse de ses idées. Elle revit +le vieux docteur la maintenant de force sur +l’oreiller. — Ah oui ! elle avait beaucoup souffert. +De cela il ne restait rien, sauf, par tout le +corps, des douleurs sourdes comme si elle avait +été battue. Ses souvenirs devinrent plus nets. +Soudain elle évoqua le drame vécu et poussa un +soupir douloureux. Sa mère vint à elle, un verre +à la main. Elle avait toujours son regard +dur.</p> + +<p>— Bois, dit-elle.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat fit effort pour soulever +la tête ; elle avala quelques gorgées de +grog chaud.</p> + +<p>— Est-ce fini ? demanda-t-elle à voix basse.</p> + +<p>Sa mère fit signe que oui.</p> + +<p>— Où est-il ? murmura-t-elle plus faiblement +encore.</p> + +<p>Madame Bourrat haussa les épaules.</p> + +<p>— Ne t’occupe pas de ça. On n’en entendra +plus parler.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat gémit sourdement +comme une bête blessée. Ses yeux s’emplirent +de larmes.</p> + +<p>Déjà sa mère s’était remise au travail. Maintenant +elle retirait de la fenêtre les draps humides +qu’elle accrocha dans l’armoire. Elle arrangea +toutes choses dans leur ordre sur le +lavabo, jeta un regard circulaire par la chambre ; +chaque meuble était à sa place. Il n’y avait +qu’une odeur persistante qui restait de la scène +de tout à l’heure. Madame Bourrat brûla du +sucre sur une pelle pour essayer de l’enlever. +Puis ayant redonné quelques gouttes de grog +à sa fille, elle ferma à clef la porte sur le corridor +et passa chez elle.</p> + +<p>Elle était épuisée ; il était trois heures du +matin. Son mari rentrerait d’un instant à l’autre. +Elle pensa à leur voyage dans la nuit. Personne +n’avait pu les reconnaître. Ils auraient atteint +le chef-lieu vers une heure et demie ; Victoire +se serait rendue seule à la gare ; elle aurait pris +le train de trois heures ; de ce côté-là, tout était +bien. — Dans la maison silencieuse, les domestiques, +dont les chambres étaient à un étage +supérieur et sur une autre façade, n’avaient pu +surprendre ses allées et venues. Quant au bruit +qui s’était fait près de sa fille, il n’avait certes pas +franchi la porte soigneusement calfeutrée. — A +ce moment, elle sursauta ; un cheval hennissait +dans la cour. Madame Bourrat frémit ; toute +la maison allait l’entendre ; le valet d’écurie +descendrait ; comment expliquer la rentrée tardive +de son mari ? Il faudrait inventer une histoire ; +on la discuterait à la cuisine et à la ferme ; +un rien éveillerait les soupçons. Madame Bourrat +n’osait bouger. Cependant le cheval se tut. Dans +sa mansarde le vieux jardinier s’éveilla, mais il +crut qu’un cheval s’effrayait à l’écurie, sacra de +son sommeil interrompu, se retourna sur sa +couche, et se rendormit de plus belle. Monsieur +Bourrat, ayant étrillé et bouchonné la bête, +remonta chez lui. Il trouva sa femme terrifiée ; +il la rassura, personne n’avait bougé.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat était restée dans l’obscurité. +Sur ses joues de grosses larmes coulaient +continuellement qu’elle ne pouvait même essuyer. +Enfin, de faiblesse, elle s’endormit.</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, à la première heure, madame +Bourrat était debout. Elle ouvrit toute grande la +fenêtre dans la chambre de sa fille. Tant qu’il +restait quelque chose de cette odeur étrange, +on n’osait laisser entrer Joséphine. A cette dernière, +elle dit que mademoiselle Bourrat avait +eu une crise nerveuse de faiblesse et d’anémie, +que le docteur avait dû faire des piqûres de +morphine, et qu’elle serait seule à le savoir dans +la maison parce qu’on était sûr d’elle. La femme +de chambre, flattée de tant de confiance, s’apitoya. +Elle n’avait du reste aucun soupçon. +Elle ne pénétra chez mademoiselle Bourrat que +le second jour ; à la voir si pâle, les lèvres brûlées +de fièvre, crut-elle, elle comprit combien +la jeune fille avait été malade et ne s’étonna +plus des précautions prises.</p> + +<p>Le docteur Maigret revint pendant quelques +jours ; tout suivait son cours normal. Deux +semaines plus tard, mademoiselle Bourrat était +sur son canapé et recevait la visite de ses cousines. +Ses tantes causaient avec sa mère. Madame +Bourrat, en grand secret, murmurait quelques +phrases ; — on entendait les mots d’anémie, +nervosité, enfin, sur un ton d’ultime confidence, +celui de « mariage ». Et Maigret, de son +côté, lorsqu’on lui parlait de sa malade, haussait +les épaules. Un jour même, à madame Louis +Vertôt qui le questionnait, il répondit par un +de ces mots cyniques dont il était coutumier, +lequel mot avait couru la société de Valleyres :</p> + +<p>« Mademoiselle Bourrat est aussi normale que +vous et moi. Elle a besoin de se marier et de +faire des enfants. Voilà tout. »</p> + +<p>La convalescence de mademoiselle Bourrat +fut triste. Que d’heures passées seule ou en face +de sa mère ! Madame Bourrat restait silencieuse +et glacée ; toute son attitude protestait ; ses +yeux secs, sa bouche sans lèvres fermée, son +nez maigre et crochu, toutes les lignes creusées +de sa figure disaient l’humiliation que lui avait +infligée sa fille, les besognes honteuses auxquelles +elle l’avait contrainte, et proclamaient l’invincible +volonté de n’oublier rien.</p> + +<p>En sa présence seulement, mademoiselle Bourrat +se jugeait coupable. Lorsqu’elle était laissée +à elle-même, ses pensées étaient moins douloureuses. +Elle n’avait pas conscience d’avoir voulu +cela. Elle avait été pareille à ces personnes dont +elle avait entendu parler qui, sous l’influence +d’un magnétiseur, font, tout éveillées, des +choses qu’elles n’ont point délibérées et dont +elles ne sont pas responsables. Une force +aveugle, irrésistible l’avait poussée dans les +bras de cet homme. Comment aurait-elle résisté ? +Elle ignorait où elle allait.</p> + +<p>Et la sévérité continue de sa mère l’étonnait. +Elle comprenait l’importance qu’il y avait à +garder une telle chose secrète, la nécessité de +préserver le nom des Bourrat de tout scandale. +Elle admettait, sans la discuter, la supériorité +de leur position ; les Bourrat étaient une des +grandes familles du pays, la considération qu’ils +avaient gagnée par des siècles de vie honorable +ne devait pas être ruinée par elle. — Cela était +certain. Mais la faute était restée secrète ; personne +ne la soupçonnerait jamais. Pourquoi sa +mère, rassurée, ne s’adoucissait-elle pas ? Depuis +les sept mois qu’elles étaient enfermées +dans un effroyable tête à tête, jamais elle ne lui +avait adressé la parole, que ce ne fût pour lui +donner un ordre, ou lui indiquer une précaution +nouvelle à prendre.</p> + +<p>Aussi mademoiselle Bourrat préférait-elle être +seule. Elle pensait alors au petit être qui avait +disparu. C’était vraiment étrange ; elle n’avait +même pas vu celui qu’elle avait mis au jour. +Il était arrivé pendant qu’elle était endormie ; +il était parti avant qu’elle fût réveillée. Parti ? +De cela même, elle avait eu quelques doutes. +L’horrible Maigret n’avait-il pu l’empêcher de +vivre ? — Non, elle sentait que c’était trop +grave, que sans doute on avait dû placer l’enfant +en nourrice loin de Prévoux. Mais elle ne +pouvait deviner comment cela s’était fait. Elle +ne savait rien du rôle de Victoire.</p> + +<p>Après des jours d’inquiétude et d’hésitations, +elle eut enfin le courage d’interroger sa mère. +Madame Bourrat refusa tout renseignement. En +vain mademoiselle Bourrat supplia. Madame +Bourrat resta close ; c’était, dans sa pensée, la +seule façon d’éviter à sa fille, plus tard, quelque +démarche imprudente qui les perdrait. Mademoiselle +Bourrat se lamentait ; elle ne pouvait +se faire à l’idée que son enfant lui était à jamais +enlevé. Elle n’aurait pas demandé à le garder, +puisque c’était impossible, mais elle l’aurait +désiré près de Valleyres, de façon qu’elle pût +au moins l’apercevoir de temps à autre. — De +nouveau, elle sentit que des forces supérieures +la dominaient et qu’il fallait accepter son sort.</p> + +<hr> + +<p>Le premier jour où elle se leva, elle espérait +avoir quelques minutes à elle. Mais madame +Bourrat ne la quitta pas. Elle attendit au soir ; +lorsqu’elle fut assurée que sa mère infatigable +dormait enfin, elle chercha dans l’obscurité sur +la table l’unique allumette qui lui était laissée +pour la nuit. L’ayant frottée avec d’infinies précautions +sur le papier usé du mur, elle alluma +la bougie. Alors, sortant de son lit, elle alla à la +grande armoire, dont elle ouvrit la porte doucement. +Elle souleva le papier qui recouvrait le +rayon inférieur et prit un paquet aplati, caché là. +Puis, les jambes molles de s’être tenue debout +si longtemps, elle regagna son lit. Elle déplia +le paquet et en tira un petit jupon de laine tricoté. +Mais c’était le plus extraordinaire jupon +que l’on pût voir, car il était fait de morceaux +de toutes couleurs. Mademoiselle Bourrat n’aurait +pu acheter à la ville, sans que sa mère le sût, +un écheveau de laine blanche ; aussi elle en +avait été réduite à travailler avec les laines de sa +tapisserie. Elle avait profité des jours rares où +madame Bourrat allait faire des visites pour +mener son œuvre à bien, et, comme elle n’eût +osé épuiser sa provision de rouge ou de bleu, +elle avait dû prendre des bouts de laine dans +chacun des écheveaux qu’elle avait. En outre, +elle avait été obligée d’attacher les bouts les +uns aux autres. Aussi le jupon multicolore +était-il hérissé de petits nœuds. — Mais elle ne +songeait pas à ce que son apparence pouvait +avoir de ridicule ; elle ne pensait qu’aux heures +anxieuses qu’elle avait passées à y travailler, +l’oreille tendue, prête à faire disparaître sous +sa jupe au moindre bruit l’ouvrage défendu. Elle +avait compté le remettre à sa mère, au moment +venu, pour en revêtir le petit qu’il protégerait +contre le froid de l’hiver. De jour en jour elle +avait reculé. Enfin lorsque Maigret s’était approché +d’elle, le mouchoir redoutable à la main, +sa dernière pensée avait été pour le paquet +caché dans l’armoire ; elle avait essayé de parler ; +il était trop tard.</p> + +<p>Ce soir-là, elle prit le petit jupon, le serra +contre sa poitrine, lui dit, à voix basse, des mots +nouveaux pour elle et qui la faisaient pleurer, +puis, sans force pour retenir ses larmes, s’endormit, +le dorlotant toujours, comme si c’était +l’autre, le disparu, qu’elle avait dans les bras.</p> + +<p>Le lendemain, sa mère étant descendue déjeuner, +elle le jeta dans le poêle où brûlait un +feu vif.</p> + +<hr> + +<p>Cependant la convalescence de mademoiselle +Bourrat était finie. Elle redescendit à Valleyres +avec sa mère, l’accompagna dans ses visites. +Partout on s’émerveillait de sa bonne mine.</p> + +<p>A sa grande surprise, madame Bourrat donna +un dîner de jeunesse en son honneur aux vacances +de Pâques. Y furent invitées ses deux +cousines Bourrat, Marie Vertôt, Laure Maigret +et Henriette Brière ; comme jeunes gens, il y +avait ses deux frères, un des Bourrat, de Vermand, +retour de Paris, Maurice Lanterle, qui +n’avait pas dix-huit ans, un jeune Bastard, enfin +monsieur Nicolas Allemand, dont la présence +excita une grande curiosité dans la partie féminine +de l’assemblée.</p> + +<p>Monsieur Nicolas Allemand n’était pas un +bourgeois de Valleyres. Il s’était établi dans la +petite ville peu d’années auparavant. D’où venait-il ? +qu’était sa famille ? on ne le savait +guère, Monsieur Allemand était la discrétion +même. Mais monsieur le curé, à qui il avait +été rendre visite à son arrivée, l’avait pris sous +sa puissante protection. Monsieur Allemand +avait choisi, non loin du Cours, un petit appartement +de trois pièces. Bientôt l’on avait vu +arriver une voiture de déménagement. Les habitants +de Valleyres n’en croyaient pas leurs +yeux. Un étranger se fixant dans leur ville ! la +chose était rare ; un jeune homme ! l’aventure +était unique. Jamais homme ne fut plus épié +que ne le fut monsieur Nicolas Allemand. Mais +il ne fournit pas grand aliment à la curiosité +publique. Il n’allait jamais au café, ne chassait +pas ; comme tant d’autres rentiers de Valleyres, +il passait des journées à la fois vides et occupées. +Le temps s’usait dans la répétition méthodique +de très petites choses toujours les mêmes. +Les goûts de monsieur Allemand étaient ordonnés +et tournés vers les sciences historiques ; +mais il manquait d’intelligence. Il entendait +la messe de huit heures du matin, puis rentrait +hâtivement chez lui, où il passait deux heures à +relever, dans des cahiers à ce destinés, les dates +de naissance et de mort de chacun des rois de +France et des hommes célèbres de leur règne. A +midi, il déjeunait, puis sortait pour se promener +sur le Cours, et, à deux heures sonnant, entrait +à la bibliothèque communale.</p> + +<p>Car Valleyres avait une bibliothèque communale, +cause d’orgueil infini et de supériorité +sur Villeneuve et Châteauvieux, voisines et plus +considérables, qui n’en possédaient point. La +bibliothèque appartenait par moitié à la ville, +par moitié à un groupe de familles descendant +des fondateurs. C’étaient alternativement la ville +et les familles fondatrices qui en nommaient +le bibliothécaire à vie. Tout alla bien tant que +le conseil municipal fut en majorité acquis aux +conservateurs ; mais, depuis quinze ans la ville +était aux mains des partis avancés, et le respectable +bibliothécaire, monsieur Barbet, étant +mort sur ces entrefaites, le conseil, à son tour +d’élection, avait désigné pour lui succéder, le +sectaire monsieur Maillefer. Les notables de +Valleyres en avaient frémi. Quoi, les archives +de leur ville, où, à chaque acte, se retrouvaient +les noms des Vertôt, des Bourrat, des Maigret, +des de Morteuse, Lanterle, Duret et autres, allaient +être sous la coupe directe d’un jacobin ! +Heureusement les familles avaient la majorité +dans le comité d’achat. La bibliothèque de Valleyres +était faite pour les âmes bien pensantes. +Il y avait, il est vrai, quelques collections +du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui n’étaient pas orthodoxes ; +elles avaient été données à l’époque par un Maigret, +mécréant, sceptique et coureur de filles, +pour les péchés duquel la famille avait fait, +depuis, longue pénitence. On ne pouvait les détruire, +car la surveillance de la ville paralysait +les bonnes volontés, mais au moins s’était-il +trouvé une âme pieuse qui avait consacré quelques +années de sa vie terrestre et raccourci par +là d’autant son temps de purgatoire, à noircir +à l’encre tous les passages inconvenants du fonds +Maigret. <i>Candide</i> se trouvait ainsi réduit à vingt +pages de fragments incohérents.</p> + +<p>C’est là que monsieur Nicolas Allemand passait +ses après-midi. Il aimait l’odeur des choses +séculaires, tout parchemin lui était vénérable, +une ligne de manuscrit suffisait à remplir une +heure, car il était lent de sa nature et manquait, +en outre, de culture paléographique. Cependant, +petit à petit — le temps n’est rien à Valleyres — il +parvint à acquérir une certaine habileté. Il +ne fut pas long avant de trouver à utiliser ses +talents pour gagner la considération des notables +de la ville. Il communiquait le résultat +de ses recherches au curé qui s’empressait d’en +faire part aux intéressés.</p> + +<p>C’est ainsi que monsieur Nicolas Allemand, +après deux années et demie de fouilles consciencieuses, +mit au jour l’acte d’achat de la terre +seigneuriale de Vouzins, fait au nom de Nicolas +Vertôt en quinze cent huitante et quatre. Le +dit Nicolas Vertôt était un usurier de la ville +qui, profitant des troubles de la Ligue et de +l’extinction de la branche aînée des de Vouzins, +s’était emparé à vil prix de cette terre. Mais il +fut obligé de rendre gorge peu d’années après +lorsque le Béarnais rétablit l’ordre dans le +royaume. Vouzins revint alors à la branche des +de Vouzins-Baufflers, qui porta le nom à la célébrité +que l’on sait et en fit un des premiers du +royaume. Les Vertôt avaient toujours prétendu +avoir le droit d’ajouter à leur nom celui de de +Vouzins, mais ils affectaient d’en faire fi, comme +si rien ne pouvait être supérieur à celui de Vertôt, +et ils avaient une légère moue de dédain +lorsqu’on nommait devant eux les ducs de Vouzins-Baufflers, +des cadets après tout, qui ne +devaient leur fortune qu’à des intrigues de cour. +Mais les Vertôt n’avaient aucun titre pour appuyer +leurs prétentions. On juge de leur satisfaction +à la découverte de l’acte d’achat de +Vouzins ; leur joie fut si grande qu’ils la cachèrent +soigneusement de peur de laisser voir +qu’ils avaient pu douter de leur droit. Ils saluèrent +dès lors monsieur Allemand, lorsqu’ils +le rencontraient sur le Cours et à la sortie de +l’église.</p> + +<p>Une autre découverte de monsieur Allemand +fut relative à la famille Griolle. Il ne restait des +Griolle qu’une vieille dame qui avait épousé +François Maigret, père de monsieur Jules Maigret +et de madame Bourrat, de Prévoux. Les +Griolle avaient tenu une grande place à Valleyres. +Monsieur Allemand retrouva un acte à +leur nom ; il datait de quatorze cent nonante +et huit, battant de cinquante ans l’acte le plus +ancien où étaient nommés les Duret, qui se disaient +la plus vieille famille de la ville ; les Maigret +n’étaient pas signalés avant seize cent deux, +les Bourrat avant seize cent quinze. Mais monsieur +Allemand ne révéla pas qu’il avait du même +coup mis la main sur des actes d’achats de maison +aux noms des Frappart et des Langlois, actes +qui tous deux remontaient au quatorzième +siècle, étant l’un de treize cent cinquante et +six, l’autre de treize cent soixante et sept. Or +il y avait encore des Frappart et des Langlois, +mais dans les couches les plus basses de la population ; +on connaissait à ce jour deux Frappart, +l’un journalier de son état, l’autre passeur sur +l’Ourche, ivrognes tous deux, et un Langlois, +pilier de cabaret aussi, prote à l’imprimerie +radicale de l’<i>Avant-Garde</i>, affligé d’un nombre +considérable d’enfants qui s’élevaient de leur +mieux sur le pavé. Ces trois escogriffes étaient +les représentants des plus anciennes familles +de Valleyres. Mais monsieur Allemand les laissa +dans l’ignorance de ces titres glorieux ; il ne +sortit des archives que l’acte de la notable famille +des Griolle. Du coup, monsieur Nicolas +Allemand fut présenté par le curé à madame +Jules Maigret, veuve du chef de la famille, qui +l’invita à venir passer la soirée chez elle huit +jours plus tard. Ainsi la société de Valleyres +s’ouvrit-elle au judicieux monsieur Allemand, +et ce fut un fait presque unique dans l’histoire +de la ville que l’admission, après quatre ans de +stage seulement, d’un étranger dans le cercle +des notables.</p> + +<p>Monsieur Nicolas Allemand continua patiemment +ces études profitables et passionnantes. Il +fit, par exemple, un tableau comparatif des signatures +de quarante-trois des membres de la +famille Duret dans les deux derniers siècles ; +il poursuivit les alliances des de Morteuse dans +la nuit des temps, dressa l’arbre généalogique +des Vertôt de Vouzins. Ainsi passait-il ses journées.</p> + +<p>On l’accepta dans la société de Valleyres +comme un homme de principes sûrs qui, s’il +ne pouvait prétendre à être reçu sur un pied +d’égalité, avait cependant droit à quelques +égards pour le respect qu’il témoignait aux +choses du passé. Madame Jules Maigret, qui +avait en tout une juste mesure, l’invitait le soir +où l’on faisait un whist, mais il ne dînait pas.</p> + +<p>Il reçut une autre récompense de ses labeurs. +Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, mourut +subitement. La nomination de son successeur +revenait cette fois-ci aux descendants des fondateurs. +A l’unanimité, ils désignèrent, pour +remplacer Maillefer, monsieur Nicolas Allemand, +qui vit ainsi s’ajouter aux quinze cents +et quelques francs qui constituaient ses modestes +revenus une somme à peu près égale. On continua +pourtant à ne l’inviter qu’après dîner.</p> + +<hr> + +<p>La carte de madame Bourrat fut donc pour le +surprendre. Le moindre événement — et c’en +était un d’importance — avait son relief dans la +vie plate de la petite ville. Monsieur Allemand +n’avait pas passé quatre ans sans s’apercevoir +que ces familles notables, dont il aimait à tracer +l’ascendance, avaient des filles qui restaient à +Valleyres, tandis que les jeunes gens s’en allaient +dans les grandes cités, d’où ils ne revenaient +guère. Il sentait son indignité. Que pouvait-il +opposer aux deux ou trois siècles de roture +prouvée et enregistrée qu’avaient les Vertôt, +les Bourrat, les Maigret ? — Rien, hélas ! rien +que lui-même. Cet homme, si habile à trouver +des ancêtres pour les autres, ne pouvait même +se compléter d’un père. Il avait été élevé à Lyon +par des prêtres, modestement, avait travaillé +pour eux aux comptes de la fabrique. A trente-deux +ans, son directeur de conscience lui avait +remis une petite somme d’argent en lui conseillant +d’aller en manger les rentes dans un coin +paisible de province. Il l’avait adressé à son ami, +le curé de Valleyres, à qui il avait eu soin d’écrire +préalablement une lettre confidentielle.</p> + +<p>Mais, d’autre part, monsieur Nicolas Allemand +avait senti arrêtés sur lui, dans les salons +où il fréquentait, les yeux des jeunes filles ; +mademoiselle Lucie Maigret, qui devait bien +avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, s’était fait +expliquer la généalogie de sa famille ; mademoiselle +Hélène Vertôt, une brune piquante de +vingt-huit ans, avec un peu de moustache, il +est vrai, avait demandé à monsieur Allemand +de lui enseigner à peindre des blasons. Les parents +laissaient faire, rassurés par la laideur +du bibliothécaire.</p> + +<p>Car monsieur Allemand était fort laid. Il +était gros et maladroit dans sa démarche ; ses +bras trop courts se terminaient par de grandes +mains ; son teint était blafard et luisant ; ses +cheveux jaunes s’accommodaient mal d’une raie +et ses habits montraient évidemment qu’ils +n’avaient pas été faits sur mesure. — Cependant, +il avait en lui quelque chose d’attirant. +Étaient-ce ses yeux, petits, mais brillants ? +était-ce un certain air de force qui se dégageait +de ce gros corps ? — On ne sait, mais il y avait +quelque chose. Sans cela, comment expliquer +l’attention avec laquelle l’écoutaient les jeunes +filles ? Il leur parlait, du reste, avec une modestie +révérente. Il avait des regards prudents +qui disaient où il avait été élevé.</p> + +<hr> + +<p>Ce soir-là, il arriva à Prévoux un peu avant +sept heures. Madame Bourrat lui fit un accueil +aimable. Elle le présenta à sa fille, puis les +laissa seuls un instant pour donner un ordre aux +domestiques.</p> + +<p>Depuis sa longue réclusion, c’était la première +fois que mademoiselle Bourrat, se trouvait +en tête à tête avec un homme. La pauvre +fille ne savait quelle contenance garder ; elle +n’osait lever les yeux ; il lui semblait qu’il y +avait en elle quelque chose de changé que les +hommes devineraient tout de suite. Mais monsieur +Nicolas Allemand fut parfait ; de sa voix +blanche, il émit des lieux communs si incolores +que bientôt mademoiselle Bourrat se sentit rassurée. +Elle osa le regarder ; il avait les yeux +baissés ! Dans sa reconnaissance, elle lui découvrit +un air de bonté.</p> + +<p>Les autres convives arrivèrent ; les jeunes +gens étaient tous, sauf monsieur Allemand, au-dessous +de vingt ans. Ce dernier se trouva pourtant +placé au bout de la table, mais à côté de +mademoiselle Bourrat. Regardant toujours la +nappe, il lui parla de Valleyres, du charme qu’il +trouvait à l’existence laborieuse et digne qu’il +y menait ; c’était son topique préféré ; il était +arrivé à le développer avec un air de conviction +modeste qui l’avait grandement avancé dans +l’estime des vieilles gens ; il semblait vraiment +qu’il fût reconnaissant de ce qu’on lui eût permis +de vivre dans cette cité bénie. Mademoiselle +Bourrat le jugea doux et bien élevé.</p> + +<p>Après dîner, il causa avec monsieur Bourrat +et lui fit part d’un projet longuement caressé, +celui de dresser un arbre généalogique des Bourrat, +comme il en avait dressé un des Vertôt. +Monsieur Bourrat l’écouta avec bienveillance ; il +avait quelques papiers de famille à Prévoux ; il +les tenait à sa disposition. Lorsqu’on rejoignit +les dames dans le grand salon, les jeunes filles +organisèrent des jeux innocents ; on joua à pigeon-vole, +aux vingt questions, et, sous la surveillance +de madame Bourrat, à un décent +colin-maillard. On ne pouvait reconnaître +que par la main la personne attrapée. Des rires +joyeux s’élevaient dans la pièce calme aux erreurs +de divination ; Maurice Lanterle — est-ce +croyable ? — prit la main de Marie Vertôt +pour celle du jeune Bastard ; Monsieur Allemand, +à son tour, fut obligé de se laisser +bander les yeux. Après quelques minutes, il +s’empara de mademoiselle Bourrat. Il palpa sa +main avec discrétion. La jeune fille sentait une +certaine émotion la gagner. Enfin, il se prononça, +il avait deviné juste.</p> + +<p>Plus tard, alors qu’on prenait des rafraîchissements +avant de partir, mademoiselle Bourrat +s’enhardit et demanda à monsieur Allemand +comment il avait reconnu sa main. Monsieur +Allemand, baissant les yeux, avoua qu’il +l’avait regardée à table.</p> + +<p>Mademoiselle Bourrat rougit et se retira.</p> + +<p>Cependant l’arbre généalogique des Bourrat +poussait lentement ses branches. Il obligea +monsieur Nicolas Allemand à plusieurs visites +à Prévoux ; il y déjeuna. Un dimanche même, +il fit une partie de croquet avec mademoiselle +Bourrat sur la pelouse. Sa maladresse était +grande, mais il avait de la vigueur, et, lorsqu’il +chassait une boule, il l’envoyait jusqu’à l’allée.</p> + +<p>Avec mai et la chaleur, la santé de mademoiselle +Bourrat était devenue moins bonne : elle +avait, le matin, les mêmes mines tirées que +l’année précédente. Mais madame Bourrat veillait ; +son plan était fait depuis longtemps.</p> + +<p>A la fin de mai, — monsieur Allemand travaillait +maintenant tous les deux jours avec +monsieur Bourrat et à chaque fois voyait la +jeune fille — elle s’en fut rendre visite au curé.</p> + +<p>Elle sortit de la cure le visage long. Ses projets +s’écroulaient.</p> + +<p>La semaine suivante, elle s’arrangea pour +que monsieur Allemand ne rencontrât pas sa +fille lors de ses venues à Prévoux. — Mais mademoiselle +Bourrat eut de nouveau des malaises ; +elle dormait mal, se réveillait plus fatiguée qu’elle +ne s’était couchée. Madame Bourrat écrivit +plusieurs lettres ; elle passa des heures à retourner +dans son esprit le même problème insoluble. +Il fallait marier sa fille ; elle n’était pas +de celles qui peuvent attendre à vingt-sept +ans, comme Lucie Maigret (elle avait donc +vingt-sept ans) ou à vingt-huit, comme Hélène +Vertôt. — Mais il n’y avait pas de parti pour +elle à Valleyres ; d’autre part, les réponses +qu’elle reçut à ses lettres furent peu encourageantes. +Personne, — sauf monsieur Nicolas +Allemand. Monsieur Allemand n’était pas né ; +cela importait peu. Les Bourrat sauraient l’imposer +et, dès le printemps, madame Bourrat +en avait pris son parti. Mais ce qu’elle avait +appris chez le curé était terrible.</p> + +<p>Comment voir affiché à la mairie l’avis suivant +sous l’entête <i>Publications de mariage</i> : +« Monsieur Nicolas Allemand, fils de Marie Allemand, +décédée et de » ? — Ce +blanc était intolérable. Enfant naturel, de père +inconnu ! Tout Valleyres en ferait des gorges +chaudes ! Sans l’affichage, la chose aurait été +possible, mais il était obligatoire. Voilà bien les +exigences absurdes d’une société de francs-maçons ! +En chaire, le curé aurait fait l’annonce +avec le tact d’un homme du monde. — Non, +l’on n’y pouvait songer.</p> + +<p>Cependant juin avançait. Depuis quinze jours +monsieur Nicolas Allemand n’était pas monté +à Prévoux. De nouveau mademoiselle Bourrat +était souffrante ; elle avait les mêmes nervosités +qu’au printemps de l’an précédent. A la messe, elle +regardait devant elle continûment vers le coin +gauche de la nef et du bas côté, où elle apercevait +les cheveux jaunes de monsieur Allemand.</p> + +<p>A la fin de juin, monsieur Allemand vit un +jour, de la Bibliothèque, madame Bourrat passer +seule en voiture. Il la suivit des yeux, de +derrière les persiennes closes. Elle allait sans +doute à Vermand. Sans perdre un instant, il +prit quelques papiers dans sa poche et se dirigea +vers Prévoux. Il y arriva peu avant quatre +heures. Monsieur Bourrat était sorti. Mais monsieur +Allemand força tranquillement son chemin +vers le cabinet de travail ; il attendrait que monsieur +Bourrat rentrât. La femme de chambre, +qui l’avait vu souvent avec son maître, le laissa +faire et retourna à son ouvrage. Monsieur Allemand, +une fois dans la pièce, poussa avec fracas +les volets clos des fenêtres qui donnaient sur +le jardin ; il aperçut mademoiselle Bourrat assise +sur un banc, mais n’eut pas l’air de la voir. +Il s’assit à la table.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, la porte de la +chambre s’ouvrit. Mademoiselle Bourrat entra, +essayant, mais elle était gauche, un geste de +surprise.</p> + +<p>Monsieur Allemand se leva et vint à elle. Il +prit sa main ; elle rougit. Elle le regarda, mais +il n’avait plus les yeux baissés ; elle rougit +davantage. Il lui posa une question ; elle était +au comble de la confusion, voulut s’enfuir ; il +la retint. Elle répondit enfin et disparut. — Monsieur +Allemand, peu de minutes après, redescendit +en ville sans attendre monsieur Bourrat, +mais il prit par les sentiers.</p> + +<p>Le lendemain de sa visite, monsieur le curé +monta à Prévoux. Madame Bourrat le reçut +seul et resta enfermée avec lui pendant une +heure. Lorsqu’il partit, elle monta chez son +mari, où la séance fut moins longue. Elle passa +enfin chez sa fille, et, après une demi-heure +d’entretien, la laissa en larmes. Ce ne fut qu’au +soir, dans la solitude, que mademoiselle Bourrat +sentit la joie immense qu’elle aurait à quitter +la maison familiale.</p> + +<p>Le surlendemain, monsieur Nicolas Allemand +fut prié à dîner. Il fut, comme à l’ordinaire, +parfait de réserve, et accepta avec +humilité le bonheur qui allait être sien.</p> + +<hr> + +<p>Les fiançailles de mademoiselle Bourrat et +de monsieur Allemand furent rendues publiques. +La nouvelle éclata comme un coup de foudre +sur les familles de Valleyres — et elles étaient +nombreuses — qui avaient des filles à marier. +Comment n’avait-on pas songé plus tôt à monsieur +Allemand ? Voilà que mademoiselle Bourrat +l’épousait ; elle avait à peine vingt ans, +tandis que l’on comptait combien de filles de +vingt-cinq ans et plus qui se desséchaient dans +une attente vaine ! Lucie Maigret en fut malade.</p> + +<p>Madame Bourrat n’attendit pas la publication +des actes de mariage pour régler la question +de l’état civil de son futur gendre. Ici +monsieur le curé lui fut d’un grand secours. Il +murmura quelques confidences à l’oreille d’une +ou deux de ses paroissiennes de marque, sous +le sceau du secret, s’entend. Mais le secret était +trop lourd pour être gardé.</p> + +<p>Peu de jours après, les habitants de Valleyres +se chuchotaient à l’oreille : « Vous savez, +monsieur Allemand ? — Oui, ne trouvez-vous +pas qu’il lui ressemble ? — Certainement, il y +a quelque chose. Dans la démarche, n’est-ce +pas ? — Vous vous souvenez de l’avoir vu à +Valleyres, il y a trente ans. » Et l’on enviait les +Bourrat de s’allier à un sang illustre, encore +qu’illégitime. En réalité, monsieur Nicolas Allemand +était le fils naturel de Marie Allemand, +servante, et d’un personnage fort obscur, auquel +son état interdisait et d’avoir des enfants +et de les reconnaître. Mais, grâce à monsieur +le curé, qui tint les promesses faites à madame +Bourrat, tout Valleyres enfila une piste infiniment +plus romanesque.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, madame Bourrat eut la +visite de Victoire. Elle apportait la nouvelle +de la mort d’un enfant de six mois dans un village +éloigné, lequel enfant n’avait pu résister, +malgré sa robuste constitution, aux premières +chaleurs et à un manque continu de soins.</p> + +<p>Le mariage eut lieu à la fin d’août ; toute la +famille Bourrat y versa d’abondantes larmes. +Le jeune couple s’établit dans un appartement +donnant sur le Cours. Le fermier de Prévoux, +suivant les stipulations du contrat, y descendait +chaque semaine, les fruits, légumes, œufs, +lait et fromage nécessaires au ménage, sans +compter un poulet hebdomadaire, quatre fois +l’an un jambon, et, à la Saint-Michel et à la +Saint-Jean, une barrique de vin.</p> + +<p>Madame Nicolas Allemand eut un enfant +dans les délais normaux. Puis, de deux en deux +ans, monsieur Allemand avait de la méthode +en tout, sa famille s’accrut d’un nouveau +membre. Au cinquième, madame Allemand fut +gravement malade et devint stérile. Elle avait +alors trente ans, était forte comme tous les +Bourrat, adorait son mari et ses enfants, lesquels +elle élevait du reste fort mal. Elle avait +perdu un frère, et son père mourut peu après. +Le couple Allemand vit ainsi sa fortune s’augmenter. +Monsieur Nicolas Allemand est une +des autorités de la société de Valleyres ; — il a +sans doute hérité quelque chose de la prudence +de son illustre ancêtre.</p> + +<p>Mademoiselle Lucie Maigret et mademoiselle +Hélène Vertôt sont restées vieilles filles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c076">LOUIS MARTHE</h2> + +<p class="dedic"><i>A Jules Renard.</i></p> + +<p>Louis Marthe donnait des leçons de piano aux +enfants des bourgeois de Valleyres.</p> + +<p>Il était le fils d’un commis à l’enregistrement. +Comme il montrait, tout jeune, du goût pour la +musique, Faguet, le vieil organiste, le prit sous +sa protection et lui enseigna ce qu’il savait de +son art. Lorsque Faguet mourut, Marthe fut +nommé organiste à sa place. Il eût voulu aller +au chef-lieu auprès d’un maître, mais les ressources +lui manquaient ; il resta à Valleyres. +De la succession de son professeur, il acheta un +antique piano-clavecin dont les touches étaient +d’ivoire jauni et dont les cordes rendaient un +son grêle ; il prit aussi le fonds de musique, des +sonates de Diabelli, des exercices de Czerny, la +méthode de Pape-Carpentier, et quelques morceaux +brillants. Pour payer ces achats considérables, +il verserait pendant dix ans une petite +somme à la Saint-Jean et à la Saint-Michel. Son +père venait de mourir sans lui laisser un sou ; il +donna congé du logement qu’il avait toujours +habité, garda les meilleurs meubles, vendit les +autres, loua deux chambres chez madame Poiret, +la mercière de la Grand’Rue, et attendit des +élèves.</p> + +<p>Il n’attendit pas longtemps. La façon dont il +touchait de l’orgue à la messe avait éveillé l’attention +des bourgeois de Valleyres. On s’informa ; +l’on sut que Marthe jouait du piano aussi +bien que de l’orgue. Monsieur le curé le recommandait. +Les Vertôt, les premiers, lui confièrent +leurs filles. Louis Marthe devint à la mode ; la +vieille demoiselle Proteau, qui avait eu l’honneur +d’enseigner la musique à trois générations, +fut délaissée. Bientôt il eut autant de leçons +qu’il en pouvait donner. Il se rendait à domicile +pour quarante sous les cinquante minutes ; chez +lui l’heure ne se payait qu’un franc cinquante. +La correction de sa tenue, sa timidité lui valurent +la confiance des dames les plus strictes +de la ville. Il n’adressait la parole à ses élèves +qu’à la troisième personne. — En dix-huit +mois il se libéra de ses dettes. Il se décida +même à acheter un piano Erard.</p> + +<p>Ses leçons terminées, Marthe faisait à l’ordinaire +la veillée chez les Matthieu Fleuriot. +C’étaient deux vieilles gens, anciens amis de +son père, qui finissaient de vivre. Ils avaient +un petit magasin d’épicerie au coin de la place +de l’Hôtel-de-Ville et de la Grand’Rue. Marthe +y arrivait à sept heures après souper. En hiver, +ils restaient tous trois à causer au coin du feu ; +en été, ils se promenaient le long de l’Ourche, +rivière qui traverse Valleyres. Marthe aimait +leurs conversations lentes, leurs gestes toujours +les mêmes, leurs plaisanteries connues et la +sûreté de leur humeur. Les Fleuriot avaient un +fils, Jules, dans l’administration à Lyon, qui, +tous les deux ou trois ans, revenait au pays voir +les vieux. Un autre Fleuriot avait quitté Valleyres, +Antoine, le frère cadet de Matthieu. Mais +celui-ci avait mal tourné. Il s’était engagé, à la +suite d’un coup de tête, avait fait la guerre en +Algérie. Une fois, une lettre arriva ; il fallait +envoyer tout de suite trois cent cinquante francs ; +faute de quoi, il était déshonoré et pis. Madame +Fleuriot en avait frémi. Tant d’argent d’un seul +coup, alors qu’il était si difficile de mettre quelques +sous de côté ! Pourtant Matthieu avait décidé +de payer. Depuis, aucunes nouvelles. L’on +avait appris cependant qu’Antoine, son temps +fini, s’était fixé à Alger où il tenait un petit café ; +l’on disait aussi qu’il vivait avec une femme de +mauvaise vie. Dans le ménage paisible des +Fleuriot de Valleyres, l’aventure du cadet causait +un étonnement jamais dissipé. De père en +fils, les Fleuriot avaient été des gens d’ordre, +timides, amis de la paix, craignant le bruit et +les coups. Lorsque madame Fleuriot regardait +la figure bonasse de son mari, les lignes tombantes +et molles de son visage rasé, son gros +nez pacifique, sa bouche à la lèvre inférieure +renflée, ses yeux petits qu’il écarquillait en parlant, +elle se demandait par quel étrange hasard +un agité et turbulent Antoine avait pu naître +des mêmes parents qui avaient donné le jour à +ce Matthieu de tout repos.</p> + +<p>Les Fleuriot exceptés, Marthe ne voyait +personne. Il se liait peu, n’avait rien pour +plaire.</p> + +<p>Au printemps, lorsque les jours devenaient +longs, les jeunes filles se promenaient deux par +deux, non loin de la ville, au bord de l’Ourche, +sous les ormes séculaires. Elles passaient les +bras enlacés, riant et regardant les hommes. +Mais Marthe baissait les yeux. A vivre solitaire, +à ne parler qu’à ses élèves si distinguées, il +avait acquis une certaine délicatesse de goûts. +Il manquait de la grossièreté nécessaire pour +fraterniser avec les jeunes gens de son âge ; il +ne pouvait s’attabler au cabaret ; boire du vin +hors des repas, le rendait malade. Il n’eut pas +d’amis, et, à la fête de Valleyres, il regardait de +loin les couples tourner sous les lampes éblouissantes +au son de la musique que leur versait un +orchestre composé d’un violon, tenu par le cordonnier +boiteux, Michel, d’une flûte, l’apprenti +Jacques, d’une clarinette, Michaud, le garçon +boulanger, et d’un piston sonore que faisait +résonner le journalier Tirebras. — L’éclat de +la fête l’attirait, mais il n’osait sortir de l’ombre.</p> + +<p>Parfois une fille filait près de lui au bras de +son galant et s’effrayait à la silhouette soudainement +aperçue derrière un arbre. « Ce n’est +rien, disait l’homme, ce n’est que le petit Marthe. » +Et ils s’éloignaient, en riant.</p> + +<p>Les années passèrent. Marthe avait maintenant +trente ans. Ses économies grossissaient à +la caisse d’épargne ; il ne dépensait pas le tiers +de ce qu’il gagnait. Qu’il continuât une quinzaine +d’années, il aurait des rentes suffisantes +pour réaliser le rêve de tout le petit peuple de +Valleyres : vivre sans rien faire. — Louis Marthe +était un beau parti. Lorsqu’il passait dans la +Grand’Rue, vêtu d’habits propres et un peu +serrés, les boutiquiers disaient : « Voilà le petit +Marthe qui va attraper encore une pièce de +quarante sous. » — Et la mère Barbet, la crémière, +qui avait une fille à marier et trois autres +qui s’échelonnaient de douze à seize ans, soupirait +tout en remplissant un seau de lait : « Ce +monsieur Marthe est bien distingué ; il gagne +gros ; sa femme ne sera pas à plaindre. » Mais +sa fille Julie, au comptoir, n’écoutait pas, elle +songeait au grand Lardy, qui la veille au soir +lui avait serré le bras, alors qu’ils se promenaient +à trois, le long de l’Ourche, avec Annette Rosat. +Il touchait à peine cinquante sous par jour chez +Noirot, le tapissier. Mais il avait une façon à lui +de regarder les filles.</p> + +<p>Marthe restait dans la solitude où sa timidité +l’exilait.</p> + +<p>Il sentait que jamais il n’oserait proposer en +mariage sa chétive personne à une de ces jeunes +filles, sur lesquelles il ne se hasardait même pas +à lever les yeux. De ses élèves, il ne connaissait +vraiment que les mains. Avec les gens de +son état, il gardait la même réserve. Du reste, +il ne parlait à personne, pas même à Marie, la +fille de la bonne madame Poiret, qui lui avait +cédé une partie de son appartement. Marie +Poiret était une grande fille, dégingandée et +curieuse, à laquelle sa mère, la voyant d’âge et +ayant pesé dans sa tête les amples économies +de son locataire, avait soudainement confié le +soin de nettoyer les chambres de monsieur Louis +Marthe, le matin, quand ce dernier courait la +ville. Mais madame Poiret, qui connaissait le +tableau des leçons du professeur aussi bien que +son <i>Pater</i>, avait sans cesse besoin de Marie à la +boutique, et ne la renvoyait dans l’appartement +que peu avant la rentrée de Marthe. Celle-ci +comprenant son rôle, s’attardait à sa besogne, +dérangeait Marthe en s’excusant, le frôlait de +son corps mince de fille trop vite grandie. +Marthe, à la présence d’une femme dans son +salon, sentait une inquiétude sourde monter +en lui. Vainement essayait-il de paraître s’absorber +au piano dans l’étude d’un morceau +difficile. Marie Poiret venait l’écouter, la bouche +bée, les yeux brillants. Bientôt il s’interrompait +et, prétextant une course à faire, quittait la +place ; il ne rentrait que pour une leçon nouvelle. +La mère Poiret le suivait d’un regard +dédaigneux.</p> + +<hr> + +<p>A cette époque un événement considérable +bouleversa l’existence des Fleuriot. Comme +Marthe pénétrait un soir, à l’automne, dans la +salle à manger de ses vieux amis, il les trouva +accablés. Sur la table ronde recouverte d’une +toile cirée, madame Fleuriot lui montra du doigt +deux lettres ouvertes et l’invita à les lire.</p> + +<p>La première était d’un liquidateur d’Alger, +qui apprenait en termes secs à monsieur Fleuriot +que son frère Antoine venait de mourir à +l’hôpital, laissant des affaires en fort mauvais +état, et qu’on allait procéder à la vente de la +succession.</p> + +<p>Marthe l’ayant lue, préparait une phrase de +condoléance. Madame Fleuriot l’arrêta.</p> + +<p>« Vous ne savez pas tout, » dit-elle, en lui +tendant la seconde lettre.</p> + +<p>Comme il la prenait, il sentit une forte odeur +de verveine s’en dégager. Le papier rose était +orné de petits agréments gaufrés et dorés, avec, +au haut de la page, un bouquet de fleurs en +relief. La lettre, d’une écriture maladroite, était +ainsi conçue :</p> + +<p class="ind">« <span class="sc">Mon cher oncle</span>,</p> + +<p>« Papa étant malade, m’a dit qu’en cas de +malheur, il fallait vous écrire comme étant mon +seul parent, car maman est partie il y a longtemps +avec un Espagnol, on croit, et on ne sait +pas où elle est. Mon pauvre papa est mort avant-hier +à l’hôpital où on l’avait mené pour les crises +qu’il avait ces derniers temps. On l’a enterré +aujourd’hui. Je suis chez les Sœurs. Monsieur +Dosson, le liquidateur, m’a pris mon billet pour +Marseille et m’a donné de l’argent pour aller +jusqu’à Valleyres. Je m’embarquerai dans six +jours seulement, pour profiter de la compagnie +d’une Sœur qui rentre en France.</p> + +<p>« En attendant le plaisir de vous voir, croyez-moi +votre nièce affectionnée.</p> + +<p class="dedic">« <span class="sc">Zora Fleuriot.</span> »</p> + +<p>Marthe laissa tomber la lettre. Il ne trouvait +rien à dire. Le coup qui frappait la vieillesse +paisible de ses amis était inattendu. Dans cette +vie unie, bornée à d’étroits horizons, faite de la +répétition méthodique d’actes et de pensées +toujours pareils, on se perdait à vouloir même +supputer les changements qu’allait apporter +l’entrée de cette étrangère, de cette Africaine.</p> + +<p>Et d’abord monsieur Fleuriot fut violent, +madame, amère. L’ignorance où ils étaient +semblait accroître leur infortune.</p> + +<p>Les deux vieillards alternaient maintenant +leurs lamentations.</p> + +<p>Savait-on quel âge elle avait ? Faudrait-il +l’élever ? Ce seraient des dépenses excessives. +Était-elle chrétienne seulement avec un nom +pareil, Zora ?</p> + +<p>La veillée, ce soir-là, se prolongea. Les Fleuriot +s’apaisèrent. Du reste, pas un instant ils +n’eurent l’idée de repousser celle qui réclamait +leur hospitalité. Monsieur Fleuriot avait, la +preuve en était faite, « le sentiment de la famille ». +Sa femme était bonne chrétienne ; elle +demanda à Dieu dans ses prières de l’aider à +sauver cette âme qui avait vécu jusqu’alors +dans un monde pervers. Et ils attendirent, dans +l’anxiété, l’arrivée de leur nièce. Pour madame +Fleuriot, une chose était certaine : Zora serait +brune comme ces bohémiennes espagnoles qui +avaient campé une fois près de Valleyres, et +dont les teints cuivrés et les yeux de braise +effrayaient les bonnes gens. Elles représentaient +aux yeux innocents de l’épicière la perversité +orientale de pays inconnus et brûlés de +soleil. Sa nièce allait-elle leur ressembler ?</p> + +<p>Marthe la rassura, chercha, dans de vieux +<i>Magasins pittoresques</i>, des vues d’Alger. C’était +maintenant une ville européenne, la Marseille +d’un autre continent.</p> + +<p>Cinq jours se passèrent en discussions et en +préparatifs.</p> + +<p>Un télégramme annonça le débarquement de +Zora ; le lendemain, elle était à Valleyres.</p> + +<p>Marthe, par discrétion, encore que la curiosité +le dévorât, ne vint pas voir ses amis ce +soir-là. Au matin suivant, il passa devant l’épicerie ; +mais la gêne le retint. Il n’osa entrer. +Au soir il hésitait encore et, comme toutes les +fois où il y avait doute, la timidité l’emporta. +Il fallut que le surlendemain le père Fleuriot +le fît chercher.</p> + +<p>A l’heure habituelle, il frappait à la porte, le +cœur battant. Madame Fleuriot était assise à la +table ; à côté d’elle, une jeune fille d’une vingtaine +d’années, aux lourds cheveux blond-doux, +au teint rose un peu transparent et +comme de cire, simplement vêtue d’une robe +noire, travaillait, les yeux baissés, à un ouvrage ; +c’était Zora.</p> + +<p>Madame Fleuriot fit les présentations. La +jeune fille salua le professeur de piano. Il vit +qu’elle avait les yeux petits, mais noirs et brillants. +Il sourit d’un air embarrassé, essaya une +phrase de bienvenue qu’il ne put terminer, et +finalement s’assit.</p> + +<p>La veillée commença. Madame Fleuriot raconta +ses inquiétudes et décrivit, pour la dixième +fois depuis deux jours, sa surprise à l’arrivée +du train. Elle avait regardé dans tous les wagons, +cherchant une enfant brune et sauvage. +Il avait fallu que le chef de gare vînt l’avertir +qu’une jeune fille l’attendait dans son bureau. +Et là, elle s’était trouvée en face de cette grande +personne blonde et rose. — Était-il possible que +ce fût la nièce d’Algérie ? Et, comme elle jugeait +qu’elle n’avait pas suffisamment fait sentir son +légitime étonnement, elle reprit d’une seule +haleine la même histoire. Cependant Zora se +taisait, et Marthe, assis non loin d’elle, sentait +une vague odeur de verveine, pareille à celle de +la lettre d’Alger, venir jusqu’à lui.</p> + +<p>Monsieur Fleuriot descendit à l’épicerie chercher +une demi-bouteille de punch et quelques +biscuits. On but à la santé de l’orpheline. Madame +Fleuriot s’égaya ; elle ne cacha pas ses +craintes et rit de leur folie ; Zora avait été élevée +par les Sœurs ; elle était bonne catholique, +savait coudre et même — ça, c’est pour vous, +Marthe — jouait du piano.</p> + +<p>La jeune fille gardait une attitude réservée. +Cependant, à une saillie de sa tante, elle rit d’un +rire un peu gros, qui ne déplut pas. Elle ajouta +quelques détails à ceux que donnait madame +Fleuriot. Elle avait un petit défaut de prononciation, +quelque chose d’enfantin. Elle disait : +Voui. — Marthe la trouva fort jolie ; il remarqua +qu’elle avait des ongles nets. La timidité +qu’elle montrait le rassurait. Du reste n’était-elle +pas l’étrangère ? Il était, lui, près d’amis +qu’il connaissait depuis son enfance. Il se permit +quelques plaisanteries empruntées à leur +répertoire ordinaire.</p> + +<p>Ce soir-là, le petit Louis Marthe, rentrant chez +lui, chantonnait à voix basse dans la nuit.</p> + +<p>On était au commencement d’octobre et les +pluies, cette année-là, vinrent tôt. On ne pouvait +se promener le soir. Zora ne fit donc aucune +des connaissances que la belle saison rend +possibles et agréables. Madame Fleuriot, la trouvant +dépourvue de linge, l’occupa à se préparer +un petit trousseau. La jeune fille passait ses +journées dans l’arrière-boutique de l’épicerie, +en compagnie de sa tante.</p> + +<p>Le dimanche, on allait en famille à l’église +pour la grand’messe. L’orgue sous les doigts de +Marthe frémissait, il semblait que le vieil instrument +eût retrouvé une jeunesse.</p> + +<p>Au soir, en semaine, Marthe venait, comme +par le passé, faire la veillée. Il entrait sans +bruit ; sa petite personne tenait peu de place. +Monsieur Fleuriot l’accueillait toujours des +mêmes paroles, prises on ne savait où, et +dont la répétition seule avait un effet comique : +« Eh bien, Marthe, quoi de nouveau +dans le monde galant ? » accompagné d’un clignement +d’œil, tandis que la main droite du +brave épicier s’abattait sur sa cuisse.</p> + +<p>Marthe donnait les nouvelles. Mademoiselle +Bourrat, de Prévoux, était fort malade. Elle +traînait, ne se remettait pas. Madame Vertôt, +mère, était mourante. Monsieur Duret venait +de faire un héritage. « L’eau va toujours à la +rivière, » ajoutait sentencieusement monsieur +Fleuriot. Les prix du vin baissaient, mais monsieur +Maigret, qu’on ne prenait jamais sans vert, +avait vendu sa récolte au plus haut, — et ainsi +de suite, tandis que madame Fleuriot tricotait +un jupon de laine et que Zora cousait, la +tête penchée sur son ouvrage.</p> + +<p>La jeune fille restait silencieuse ; elle semblait +constamment sur ses gardes, ne se livrait +pas. Sa tante s’étonnait ; elle ne pouvait satisfaire +son besoin de curiosité. De sa mère, Zora +ne savait rien. Elle avait quitté Alger, il y avait +longtemps, avec un Espagnol, comme elle disait. +Elle racontait cela sur un ton uni, comme si +c’était la chose la plus naturelle.</p> + +<p>Marthe, à l’entendre, frémissait, et bénissait +Dieu de ce que, par sa protection efficace, elle +eût gardé dans cette ville perdue une innocence +si complète.</p> + +<p>Sur le reste de sa vie Zora se taisait. Madame +Fleuriot avait appris pourtant qu’elle avait +passé régulièrement les vacances avec son père. +Mais descendait-elle au cabaret paternel ? On +ne pouvait le savoir. Avec sa tante, Zora se +comportait comme avec les Sœurs, qui l’avaient +élevée. Elle obéissait sans discuter. Une fois +ou deux seulement, elle eut quelques mots qui +laissèrent voir qu’elle avait connu une existence +plus brillante. Mais, déjà, elle regrettait +d’avoir parlé.</p> + +<p>Elle avait conservé, malgré les observations +de sa tante, l’habitude de se parfumer. Elle cachait +le flacon de verveine avec soin dans le +petit coffret de bois d’olivier, toujours fermé, +dont la clef minuscule pendait à une chaîne +qui faisait le tour de son cou. Mais, pour ne +pas s’attirer de scènes, et aussi pour économiser +le liquide précieux, elle en mettait une goutte +à peine sur la nuque. Marthe, néanmoins, retrouvait +l’odeur fine mêlée à celle de la chevelure +rousse ; c’était une senteur pénétrante et +aigre un peu, qui lui montait à la tête, le faisait +cligner des yeux.</p> + +<p>Marthe n’était pas venu dix fois faire la veillée +depuis l’arrivée de Zora, qu’il était tombé +éperdument amoureux de la jeune fille. Rien +ne pouvait égaler pour lui le charme et le supplice +des soirées calmes dans la salle à manger +des Fleuriot, près de Zora aux yeux brillants. +Au long du jour, trottant à ses leçons, il ne pensait +qu’à elle ; elle était sur toutes les pages de +musique que ses élèves déchiffraient ; au coin +des rues étroites de Valleyres, son image surgissait ; +elle remplissait le ciel étoilé d’hiver, +alors qu’il regagnait au soir son logement. Le +parfum de sa chair blonde le poursuivait dans +la nuit. Il se retournait dans son lit, cherchant +en vain le sommeil. L’idée qu’elle pourrait être +là, près de lui étendue, qu’il la toucherait toute, +le rendait fou.</p> + +<p>Mais, lorsqu’il était en face d’elle, il n’osait +lui adresser la parole. Devant la porte des Fleuriot +il était ému au point de s’arrêter, balançant +à entrer. Il ne regardait Zora maintenant qu’à +la dérobée, ne pouvait suivre la conversation, +se troublait, cherchait ses mots. Des semaines +se passaient sans qu’ils échangeassent deux +phrases, elle, semblant éternellement au couvent, +lui, rendu muet par la timidité, paralysé +par la violence même de ses sentiments.</p> + +<p>Et les choses auraient pu durer ainsi longtemps.</p> + +<hr> + +<p>Vers le milieu de décembre, madame Fleuriot +eut une idée. Ou plutôt sa nièce lui souffla une +idée, mais avec tant d’habileté, que la brave +épicière la crut de son invention. Après l’avoir +portée en elle pendant toute une semaine, elle +la mit au jour.</p> + +<p>— Zora, dit-elle, depuis plus de deux mois +qu’elle était à Valleyres, avait négligé la musique. +Peut-être Marthe voudrait-il permettre +à la jeune fille, lorsqu’il serait absent, de s’exercer +à jouer sur son vieux piano ?</p> + +<p>Marthe y consentit avec joie, s’excusant de +n’avoir pas songé plus tôt à en faire la proposition +à mademoiselle Zora. « Même il pourrait, +ajouta-t-il timidement, lui donner une leçon +par semaine. » Il eut toutes les peines du monde +à faire comprendre qu’il entendait ne pas être +rétribué. On accepta son offre.</p> + +<p>Et, pas plus tard que le lendemain, le petit +Marthe étant chez les Duret pour deux heures +consécutives, madame Fleuriot amena sa nièce +dans l’appartement du professeur. Elles revinrent +ainsi deux ou trois fois ; puis madame +Fleuriot, que la musique endormait, se +borna, soit à conduire sa nièce, soit à la venir +chercher. Du reste, Marthe était toujours absent.</p> + +<p>La jeune fille s’amusait fort de ses heures de +liberté. Tant que sa tante était là, elle jouait +des exercices, des petites sonates indiquées par +Marthe, des cantiques. Sitôt qu’elle était seule, +elle se délassait à des marches militaires, à des +refrains de café-concert qu’elle fredonnait d’une +voix acide. Mais, bientôt fatiguée, elle s’arrêtait, +regardait au-dessus de l’instrument un +Beethoven sourcilleux, assis devant un piano +entouré de nuages ; puis elle se levait, faisait le +tour de la chambre, feuilletait des livres sur la +table, mettait à son oreille, pour entendre le +bruit de la mer, les coquillages qui ornaient la +cheminée, arrangeait ses cheveux devant la +glace, admirait un tapis de fausse mousse étalé +devant un fauteuil, et, finalement, allait s’étendre +tout de son long sur le canapé vert, dont de +petits carrés de fausse dentelle protégeaient, par +places, le velours usé.</p> + +<p>Quand le petit Marthe rentrait, elle était +partie. Une fois par semaine, à sept heures du +soir, la journée étant finie, Marthe lui donnait +une leçon.</p> + +<p>Monsieur ou madame Fleuriot accompagnaient +leur nièce non pas qu’ils se méfiassent +du petit Marthe, mais les voisins auraient jasé.</p> + +<p>Marthe, assis sur un tabouret, derrière Zora, +s’enivrait de son odeur. Il pensa la première fois +en défaillir. Elle, se retournant brusquement +pour lui demander un conseil, vit son émoi. +Dès lors, elle s’arrangea pour le frôler de son +épaule, même de ses cheveux.</p> + +<p>Lorsque madame Fleuriot était là, elle s’endormait +tout de suite dans un fauteuil au bruit +monotone des exercices. Zora devenait, alors, +communicative.</p> + +<p>Un jour, elle s’arrêta et, montrant sa tante +assoupie, dit, avec un clin d’œil complice, une +phrase d’argot que Marthe ne comprit pas ; +mais la façon dont Zora le regardait lui faisait +tourner la tête.</p> + +<hr> + +<p>Un soir, en janvier, monsieur Fleuriot vint +avec sa nièce. Sa femme étant un peu souffrante, +il allait rentrer auprès d’elle. Marthe ramènerait +la jeune fille. « De nuit, tous les chats sont +gris », ajouta-t-il, et il s’en fut.</p> + +<p>A l’idée de rester avec Zora, Marthe tremblait +sur ses jambes. Zora enleva sa toque et +sa jaquette, et se mit au piano.</p> + +<p>— C’est chic d’être seule chez vous, dit-elle. +Marthe était trop bouleversé pour remarquer le +mot insolite. Il se frottait les mains pour se +donner une contenance. La leçon commença ; la +jeune fille tira son tabouret plus près de celui de +Marthe. Marthe ne pouvait reprendre son sang-froid. +Il y avait à peine cinq minutes que Zora +jouait, lorsqu’elle s’interrompit soudainement.</p> + +<p>— Je ne me sens pas bien, dit-elle d’une +voix étouffée.</p> + +<p>Marthe se leva, inquiet.</p> + +<p>— Ce ne sera rien, ajouta-t-elle. Aidez-moi +à gagner le canapé.</p> + +<p>Il s’empressa, mais avec une telle maladresse, +qu’elle fut obligée de lui montrer comment la +soutenir. Elle passa un bras autour du cou de +Marthe frémissant. La joue touchant sa joue, +tout le corps appuyé contre celui du petit professeur, +elle fit les quelques pas qui la séparaient +du canapé. Elle s’y laissa tomber. Elle restait +pâle, Marthe était plus pâle. Elle soupira, sembla +perdre connaissance, fit avec la main un +geste inutile pour dégraffer sa robe, puis elle +ferma les yeux comme évanouie. Marthe avait +compris ; avec une hâte fébrile il déboutonna le +corsage. La gorge de la jeune fille apparut. +Marthe, alors, s’arrêta. Mieux renseigné, il eût +dégrafé le corset. Il n’en eut même pas l’idée. +Du reste, le spectacle qu’il avait sous les yeux +l’affolait. Cette fille magnifique, dont il osait à +peine regarder le visage lorsqu’elle était assise +à côté de sa tante dans les soirées calmes des +Fleuriot, elle était là, étendue dans son salon, à +moitié dévêtue. Le sang lui battait aux tempes. +Qu’allait-il faire ? Mais tout de suite, il s’effraya. +Elle ne revenait pas à elle. Elle allait +mourir devant lui, sans secours. Il fallait appeler +madame Poiret. Déjà il se dirigeait vers la porte. +Un soupir de Zora le cloua sur la place.</p> + +<p>— Donnez-moi un verre d’eau, fit-elle.</p> + +<p>Marthe apporta l’eau demandée. La jeune fille +en but une gorgée, soupira à nouveau, sembla +revenir à elle. Elle ouvrit enfin les yeux, feignit +de découvrir le désordre de sa toilette.</p> + +<p>— Qu’avez-vous fait, monsieur Marthe ? dit-elle +confuse.</p> + +<p>Marthe, au comble de l’agitation, ne savait +comment s’excuser. Maintenant son audace de +tout à l’heure lui paraissait inexplicable. Comment +avait-il osé ouvrir ce corsage, se réjouir — car +il s’en était réjoui — du spectacle merveilleux +de cette gorge candide ? Ah ! Zora +allait le détester ! Il aurait voulu se tuer sous +ses yeux. Il tomba à genoux, en balbutiant, les +mains jointes, la voix étranglée :</p> + +<p>— Pardon ! Pardon !</p> + +<p>Zora restait dolente.</p> + +<p>— Je suis si faible, gémit-elle. Reboutonnez +ma robe, au moins.</p> + +<p>Marthe s’empressa. Mais la besogne était troublante. +Par le corsage ouvert, c’était l’odeur +chaude du corps de la femme aimée qui le grisait. +Ses doigts malhabiles effleuraient, sans +qu’il le voulût, la peau. Les boutons de l’étoffe +semblaient fuir ; la chemise de la jeune fille +bloquait les boutonnières ; à chaque mouvement +il touchait de la chair et frémissait. Zora +ne faisait rien pour l’aider ; il avait peine à rapprocher +les deux parties du corsage ; il s’énervait, +devenait rouge. De derrière ses cils baissés, +Zora l’observait. Cependant Marthe avait terminé ; +il transpirait à grosses gouttes.</p> + +<p>La jeune fille alors se leva, et, d’un pas singulièrement +assuré, vint à la glace pour se recoiffer.</p> + +<p>Marthe, sur une chaise maintenant, restait +anéanti. Pour un rien, il allait se trouver mal. +Mais Zora était prête ; ils sortirent. Le grand +air lui redonna des forces. Au seuil des Fleuriot, +il quitta la jeune fille, qui semblait courroucée.</p> + +<p>— Pardon, pardon encore, dit-il.</p> + +<p>Il s’enfuit dans la nuit ; il était fou d’amour +et de désespoir.</p> + +<p>Le lendemain, Zora reçut une lettre qui avait +coûté au petit Marthe une veille de labeur et +d’anxiété. Il offrait sa vie entière pour expier +on ne savait quel crime. Un amour insensé était +son excuse. Repoussé, il quitterait la ville.</p> + +<p>Madame Fleuriot déclara ce mariage écrit au +ciel ; rien de plus heureux ne pouvait échoir à sa +nièce. Elle aurait une position brillante et un +mari dont on pouvait assurer qu’il n’avait pas +son égal à Valleyres pour le cœur et pour la +conduite. Le père Fleuriot joignit ses félicitations +à celles de sa femme, Zora restait calme.</p> + +<p>A sept heures du soir, Louis Marthe n’arrivant +pas, Fleuriot se décida à l’aller chercher. +Il le trouva fiévreux, la mine défaite. Toutes les +assurances de son vieil ami ne purent convaincre +le professeur de la réalité de son bonheur. Ce ne +fut que lorsque la jeune fille, avec laquelle on +le laissa, lui eut dit elle-même son consentement, +qu’il se crut pardonné.</p> + +<p>Le mariage fut fixé au mardi de Pâques.</p> + +<p>Il fallut choisir un nouvel appartement. +Marthe en trouva un dans la maison de monsieur +Antoine Vertôt. Il donnait sur un jardin +et se composait d’un salon, d’une salle à manger, +d’une chambre à coucher et d’un cabinet +sombre.</p> + +<p>Sur la rue au premier étage était le grand +appartement des Vertôt, mais depuis deux ans, +ils préféraient habiter à la campagne aux portes +de la ville, sur la route de Prévoux.</p> + +<p>Le mobilier du salon de Marthe pouvait suffire ; +Noirot, le tapissier, en renouvellerait le +velours vert. On achèterait un meuble de salle +à manger.</p> + +<p>Les semaines passèrent comme dans un rêve. +Marthe, tout le jour, courait à ses leçons. Le +soir il voyait Zora chez les Fleuriot. Deux ou +trois fois à peine elle se trouva seule avec lui ; +alors, elle lui faisait des agaceries, l’embrassait +sur la bouche, l’appelait « mon petit homme, +mon gros chéri ».</p> + +<p>Le mardi de Pâques arriva. Furent de la noce +les Fleuriot, leur fils venu de Lyon pour l’occasion +avec sa femme, madame Poiret, quelques +vieux amis des Fleuriot, en tout une quinzaine +de personnes. Louis Marthe avait un habit noir +neuf, que lui avait taillé maître Boudin. Il arborait +à la boutonnière une petite touffe de +fleurs d’oranger, qui excita les railleries de tout +Valleyres. Zora était en beauté, rose toujours +et les chairs fraîches sous le voile blanc.</p> + +<p>Après la cérémonie, on se promena en voiture +à travers le pays ; on prit un verre de vin à +l’<i>Écu de France</i>, à Prévoux, puis, à six heures, +un banquet réunit la noce dans une salle de la +<i>Cloche d’or</i>, de Valleyres. On mangea et but +abondamment ainsi qu’il convient ; monsieur +Fleuriot retrouva la série complète des plaisanteries +de circonstance. Au champagne, il risqua +une chanson. Zora, un peu grise, s’appuyait +sur son mari et lui murmurait des douceurs à +l’oreille, dont par moments elle mordillait le +lobe.</p> + +<p>Marthe mangeait à peine et ne buvait pas. Le +bonheur le rendait grave.</p> + +<p>Enfin vers dix heures et demie, il emmena +son épouse dans le nouvel appartement. Le lendemain, +ils partirent pour le chef-lieu où ils +finirent la semaine, dînant au restaurant, allant +au cirque, se promenant en voiture.</p> + +<p>Ils rentrèrent à Valleyres. Marthe reprit ses +leçons. Il voyait sa femme à déjeuner seulement +et le soir. Que les jours étaient longs loin d’elle !</p> + +<p>Une année s’écoula, d’une vie assez solitaire +pour le jeune couple. Le petit Marthe était toujours +au septième ciel. Il avait espéré que Zora +lui donnerait un enfant ; mais jusqu’à présent +il n’y avait nuls indices de grossesse. Quelques +mois de repos eussent pourtant été nécessaires +à Marthe ; il se fatiguait. Il n’avait jamais eu +brillante mine ; mais maintenant, il était pâle, +s’enrhumait pour un rien. Madame Marthe au +contraire fleurissait dans sa vingtième année ; +l’embonpoint la menaçait ; elle avait toujours +des chairs roses comme artificiellement colorées +et les cheveux blonds-roux qui excitaient la +curiosité des commères de Valleyres. A la fête +de la ville, plusieurs des notables s’étaient fait +présenter à elle. Monsieur Bataille, entre autres, +le grand marchand de vin, membre actif du comité +électoral, et que l’on accusait d’entretenir +d’intimes relations avec madame Tourette, la +veuve du marchand de drap. Madame Louis +Marthe avait dansé avec monsieur Bataille, +ainsi qu’avec monsieur Rigotard, le droguiste. +C’était ce qu’il y avait de mieux dans le commerce +de Valleyres.</p> + +<p>Cependant Marthe, à l’entrée de l’hiver, eut +un gros rhume et dut consulter le docteur Maigret. +Maigret lui ordonna de se reposer. Zora +apprit l’arrêt du médecin avec plus d’indifférence +que son mari ne l’eût supposé.</p> + +<p>Elle sortait davantage maintenant, avait noué +en ville quelques relations. A l’ordinaire, elle +se levait tard, passait un temps considérable +à sa toilette, et, lorsque son mari revenait à +midi, il la trouvait encore en peignoir. Les jours +de marché seulement, madame Louis Marthe +quittait la maison, le matin, avec sa bonne pour +aller, comme les autres bourgeoises de Valleyres, +faire ses emplettes sur la place de l’Hôtel-de-Ville.</p> + +<p>Là, hiver comme été, les paysannes venues +des environs alignaient au long du trottoir leurs +corbeilles de légumes, d’œufs, de fruits, de +pommes de terre. L’été, elles se mettaient à +l’ombre des maisons ; l’hiver, elles grelottaient +en plein air ; les unes, assises sur des chaufferettes +pleines de braises, qui leur brûlaient le +derrière, tandis que tout le reste du corps gelait ; +les autres, debout, battant la semelle sur +le pavé. C’est là que madame Marthe causait +avec les dames de Valleyres dont elle avait fait +la connaissance ; on se racontait, entre deux +achats, les petites nouvelles. Parfois Marthe +survenait, marchant le long des murs, cherchant +de tous ses yeux sa femme et bousculant +les paysannes qui grognaient d’être dérangées. +On voyait passer sur son char à bancs le +bon monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux ; +puis c’était monsieur Antoine Vertôt qui, à +grandes enjambées, traversait la rue. Monsieur +Henri Lanterle allait, mélancolique, rejoindre le +vieux baron de Morteuse pour leur promenade +quotidienne sur le Cours. Monsieur Nicolas Allemand, +ses cheveux jaunes en désordre sur un +col graisseux, se rendait à la Bibliothèque ; la +voiture de madame Duret s’arrêtait devant la +poste, puis devant la boutique du pâtissier. +Monsieur Pilou, le principal du collège, marchait, +distrait, en apparence seulement, car, malgré +sa science et ses cheveux blancs, il passait pour +grand amateur de jolies femmes. Sous les arcades +qui faisaient un côté de la place, des marchands +de charcuterie en plein vent attiraient +le client en criant des boudins et des saucisses +à des prix fabuleux de bon marché, tandis qu’à +l’entrée de la Grand’Rue des étalages de fromage +répandaient une odeur forte. Pendant +deux heures ainsi, le mardi et le samedi, l’animation +emplissait Valleyres. Il était d’étiquette +dans la petite bourgeoisie de se faire voir ces +jours-là sur la place de l’Hôtel-de-Ville suivi +d’une servante portant le panier aux provisions. +Madame Marthe n’y manquait pas, fière de +montrer qu’elle avait une domestique, tandis +que sa tante Fleuriot était obligée de s’en passer.</p> + +<p>Peu après que Marthe eut consulté le docteur +Maigret, Zora découvrit qu’elle était enceinte. +Le début de sa grossesse fut difficile ; elle dut +se soigner, rester étendue.</p> + +<p>L’année suivante — Marthe avait trente-trois +ans, elle en avait vingt et un — elle mit au +monde une petite fille à laquelle elle choisit, +malgré son mari qui voulait l’appeler Louise +d’après sa grand’tante, le nom élégant d’Athénaïs. +Madame Fleuriot fut marraine, monsieur +Bataille parrain ; il y eut un grand dîner.</p> + +<p>Zora ne put nourrir le bébé, qui fut mis en +nourrice à Prévoux.</p> + +<p>C’est à ce moment que Zora se brouilla avec +sa tante, avec qui elle avait eu déjà plusieurs +piques. La rupture fut très pénible à Marthe. +Il sentait instinctivement que sa femme avait +tort, mais il ne voulait pas se l’avouer, encore +moins le lui laisser voir. Le changement qu’elle +avait subi l’étonnait. Où était la jeune fille +laborieuse d’autrefois ? Ses manières étaient +vulgaires ; elle employait des expressions d’argot +qui choquaient ; dans les quelques querelles +qu’ils avaient eues, elle s’était montrée d’une +grossièreté surprenante. Pourtant, elle restait, +somme toute, bonne fille, tendre même à l’occasion, +bien qu’elle fût à l’ordinaire dédaigneuse. +Dès le premier jour, elle avait pris un air un +peu supérieur, comme si elle savait de la vie +beaucoup de choses qu’ignorerait toujours son +mari. Mais Marthe était éperdument amoureux. +Il pouvait être fatigué ; il ne se rassasiait pas +d’elle. Elle avait pris possession de lui tout entier. +Une fois ou deux, lorsqu’ils avaient été +mal ensemble, elle avait boudé et, le soir, s’était +retournée rageusement dans son lit. Marthe en +aurait pleuré. Il aimait à se blottir tout au long +d’elle, à se réchauffer à la tiédeur de son corps, +et — il n’en demandait, le plus souvent, pas +davantage — à s’endormir ainsi, comme un +enfant, tout petit entre ses bras maternels.</p> + +<hr> + +<p>Dix-huit mois plus tard, le bébé fut sevré et +ramené à Valleyres.</p> + +<p>Marthe eût voulu le prendre dans leur chambre, +Zora s’y refusa.</p> + +<p>Mais où le mettre ? Le logement était trop +petit. Il y avait un autre appartement sur le +devant, au-dessus de celui des Vertôt. — « L’on +n’y pouvait songer, dit Marthe, il serait trop +cher. » Pourtant Zora persuada à son mari +qu’elle l’obtiendrait de monsieur Vertôt pour +le prix qu’ils pouvaient payer, et s’en alla parler +à son propriétaire.</p> + +<p>Monsieur Antoine Vertôt était un homme de +près de cinquante ans, d’une grande piété, bâti +à chaux et à sable, comme on dit dans le pays, +sec comme un échalas, six pieds de haut, le +nez en corbin, des sourcils de chat, mi-paysan, +mi-gentilhomme, allié à tout ce qui comptait à +Valleyres, et qui vivait l’année entière à la +campagne avec sa femme et ses trois filles.</p> + +<p>Il passait pour coureur ; on se racontait ses +aventures ; l’on désignait comme siens les fils +du menuisier Terminet, qui, à la vérité, ressemblaient +à Vertôt d’une manière notoire.</p> + +<p>Monsieur Vertôt n’était pas chez lui quand +Zora s’y présenta. Il vint la voir au jour du +marché. Il la trouva en peignoir rose. Elle dit +être obligée de changer de logement. Monsieur +Vertôt déclara qu’il ne pouvait se séparer d’une +telle locataire et qu’il était prêt, pour la garder, +à tous les sacrifices. Une conversation commencée +sur ce ton ne pouvait avoir qu’une heureuse +fin. Zora fit allusion à l’appartement sur la rue +et s’informa du prix. Monsieur Vertôt dit un +chiffre. Zora fit la moue ; c’était impossible, il +faudrait quitter la maison. Monsieur Vertôt demanda +la permission de réfléchir et de revenir +parler de l’affaire au jour qui plairait à la charmante +madame Marthe. On choisit le surlendemain +après-midi ; Marthe était ce jour-là à +Vermand pendant deux heures. Monsieur Vertôt +vint et s’attarda. Lorsqu’il partit, l’affaire était +conclue.</p> + +<p>On juge de la surprise et de la satisfaction de +Marthe lorsqu’il apprit au soir le succès de sa +femme.</p> + +<p>On s’étonna dans Valleyres lorsqu’on vit le +ménage du professeur occuper un appartement +qui jusqu’alors n’avait été habité que par des +gens de la haute société. Mais que dit-on lorsque +l’on remarqua que souvent maintenant les volets +étaient ouverts au premier étage dans le cabinet +de monsieur Vertôt ? Du coup les mauvaises +langues s’en donnèrent. Zora, du reste, avait +toujours inquiété les matrones de la petite ville. +Pouvait-on être honnête avec des cheveux de +cette couleur ?</p> + +<p>Mais rien n’arriva aux oreilles de Marthe.</p> + +<p>Zora n’inquiétait pas sa jalousie. Sans doute, +attirante comme elle était, les hommes s’empressaient +auprès d’elle quand elle sortait. A la +fête, elle n’arrêtait pas de danser. Mais, rentrée +au logis, elle se moquait avec son mari +de ceux qui lui faisaient la cour et finissait par +une phrase de ce genre : — « Tu peux être content +d’avoir épousé une honnête femme, mon +coco. »</p> + +<p>Le « coco », pour qui une femme adultère était +un monstre effroyable voué aux flammes certaines +de l’enfer, était parfaitement rassuré par +cette franche déclaration. Malgré son âge, Marthe +ignorait tout de la vie ; il passait les yeux ouverts +sans voir.</p> + +<p>Un jour, à cinq heures en hiver, chez les +Duret, il se trompa de porte et entra par mégarde +dans le boudoir de la belle madame Duret. Dans +la demi-obscurité, il aperçut madame Duret et +l’avocat Loretty sur un canapé très près l’un +de l’autre. Loretty, en hâte, déplia un journal +sur ses genoux. Pourtant il faisait sombre dans +la pièce et l’on ne pouvait lire. Marthe ne fit +pas cette simple réflexion ; il s’excusa de son +mieux, s’en fut, et n’en pensa pas plus long.</p> + +<p>Non, il n’admettait pas le mal. Sa femme +pouvait être paresseuse et son langage se ressentir +des mauvaises compagnies qu’elle avait +eues dans son enfance. Mais, de par la loi divine, +une femme appartenait à un homme ; l’adultère +était infiniment rare, quoi qu’en disent les +romanciers qui empoisonnent le peuple, et suivi +de conséquences si terribles dans cette vie et +dans l’autre, qu’on frémissait à y penser seulement.</p> + +<p>Marthe était religieux aussi. Les cérémonies +de l’Église, auxquelles il prenait part de sa petite +logette de l’orgue, s’associant aux fêtes, aux +douleurs et aux deuils, n’étaient pas pour lui +que le plus beau et le plus émouvant des spectacles. +Elles avaient un sens profond. Les peines +dont l’Église menaçait étaient choses réelles, +les joies qu’Elle faisait espérer, il fallait les gagner +par une vie conforme à ses saints commandements. +Le petit Marthe ne l’oubliait pas. +Même au sein des voluptés licites et conjugales, +il sentait sourdre en lui le remords de s’y complaire. +N’était-il pas coupable d’aimer tant la +chair ? Seul, l’amour pour son enfant, grandissant, +verdissant, était exempt de toutes inquiétudes. +La petite Athénaïs avait six ans +maintenant. Elle ressemblait à sa mère ; c’étaient +les mêmes beaux cheveux roux, la même chair +transparente d’un rose de poupée.</p> + +<hr> + +<p>Zora avait peu d’amies ; elle voyait madame +Lebel, la femme du receveur de l’enregistrement, +qui avait vécu dans les grandes villes +et savait des choses. Elle allait aussi chez madame +Labitte, la libraire, qui tenait un cabinet +de lecture.</p> + +<p>Les petites histoires de ces ménages remplissaient +la conversation de Zora dans les soirées +qu’elle passait seule avec son mari. Mais Marthe +l’écoutait d’une oreille distraite. Ces gens étaient +nouveaux dans sa vie ; ils n’y prendraient pas +la place qu’avait laissée à jamais vide la mort +à six mois de distance de monsieur et de madame +Fleuriot. Il ne restait d’eux à Marthe que le +grand fauteuil de son vieil ami, que Jules Fleuriot +lui avait donné.</p> + +<p>Cependant la santé de Marthe ne s’améliorait +pas. A l’automne, il prenait un rhume qu’il +traînait l’hiver durant, toussotant et crachant. +Le soir, il était si fatigué qu’il s’endormait tout +de suite, après s’être dorloté quelques instants +dans les bras de sa femme. Il fut ravi de voir +que Zora avait soin de lui. Elle veillait à ce +qu’il portât de fortes chaussures pour courir à +ses leçons, lui fit la surprise pour un Noël d’un +grand manteau molletonné, acheté sur ses économies. +Le soir, quand il rentrait, il trouvait un +bon feu dans la cheminée. Il y avait maintenant +dix ans qu’ils étaient mariés.</p> + +<hr> + +<p>Bataille, madame Tourette étant morte, devint +un des assidus de la maison. C’était un +gros homme, rouge, actif, à la moustache tombante. +Il n’osait se risquer de jour dans l’appartement +du professeur. Tout Valleyres avait les +yeux braqués sur madame Marthe. A chaque +fois que les volets s’ouvraient chez monsieur +Vertôt, qui approchait de la soixantaine, mais +venait tout de même à la ville une fois ou deux +par semaine, c’étaient des histoires à n’en pas +finir. Le soir, Marthe était toujours au logis ; il +regrettait les veillées à deux, mais monsieur +Bataille était si aimable ; il paraissait si désireux +de voir les affaires de son ami Marthe prospères. +Même il le mit une fois de moitié dans une petite +opération de vins qui rapporta au professeur +trois cents francs, lesquels arrivèrent à propos, +car le ménage coûtait cher. Zora manquait +d’ordre ; elle était gourmande et dépensait beaucoup +pour la table. Puis, il y avait la petite +fille qu’il avait fallu mettre en pension au chef-lieu. +C’étaient cinquante francs de plus par mois +à payer. Marthe s’inquiétait, d’autant qu’il +n’avait plus un aussi grand nombre d’élèves. +Une ou deux familles, alliées des Vertôt, l’avaient +quitté, il ne savait pourquoi.</p> + +<p>Zora eut une idée. Pourquoi son mari ne donnerait-il +pas des leçons de musique au collège ? +Ce seraient toujours quelques centaines de francs +par an. Elle en parla à Bataille qui avait les +bras longs, alla voir elle-même le principal, monsieur +Pilou. Marthe fut nommé professeur de +musique. — Cependant Bataille demandait une +récompense. Son désir de Zora s’accroissait des +difficultés à la posséder. Il en arrivait à commettre +les pires imprudences. Marthe sortait-il un +instant de la chambre, le gros homme se précipitait +sur Zora, la prenait dans ses bras, l’embrassait. +Vingt fois il fut sur le point d’être surpris. +Enfin, craignant qu’il ne fît un éclat, elle +lui accorda ce qu’il demandait. Madame Bataille +étant absente, Zora se glissa chez lui à la +tombée du jour. Mais cela était dangereux. Elle +s’arrangea pour aller toutes les semaines au +chef-lieu voir sa fille. Elle le retrouvait là, ses +affaires l’appelant sans cesse à Maigny. Marthe, +encore qu’il n’aimât point ces courses dispendieuses, +ne pouvait les interdire. Ne fallait-il +pas savoir gré à Zora de subir l’ennui hebdomadaire +d’une demi-heure de chemin de fer pour +embrasser Athénaïs ?</p> + +<p>Marthe, du reste, continuait à adorer sa +femme. Elle était devenue, depuis la trentaine, +plus forte ; les chairs du visage qui n’avaient +jamais été saines, se bouffissaient. Marthe semblait +au contraire rapetisser avec l’âge ; il était +un diminutif de lui-même. Il avait pris devant +Athénaïs l’habitude d’appeler sa femme « maman ». +Il continuait à la nommer ainsi. Le soir, +il se dorlotait, comme un enfant, sur son ample +poitrine. Zora, indifférente, laissait faire. Elle +avait jugé Marthe depuis longtemps ; elle appréciait +son caractère doux ; il était faible, tout de +suite épuisé ; mais tout de même il était plus +agréable comme mari que tant d’autres, qui +menaient leur femme à coups de bâton, couraient +les filles, buvaient, et dépensaient au dehors +l’argent du ménage. Elle le trompait, c’est +vrai, mais en souffrait-il aucun dommage ? +Elle prenait des précautions pour garder sa vie +secrète, non pas qu’il eût pu découvrir quelque +chose par lui-même, l’innocent ; l’eût-il trouvée +dans le lit de monsieur Vertôt, il ne l’aurait +pas crue coupable. Mais il fallait se méfier des +habitants de Valleyres. Aussi Zora ne faisait-elle +aucune imprudence. On pouvait jaser, on +n’avait contre elle nulle preuve. Ainsi leur vie +allait-elle son train quotidien. Marthe jouissait +d’une quiétude parfaite.</p> + +<p>Elle fut soudainement détruite de la façon +la plus banale et la plus terrible.</p> + +<hr> + +<p>Il y avait tantôt quatre ans que madame +Marthe se rendait une fois par semaine, le mercredi, +au chef-lieu et qu’elle y rencontrait Bataille. +Leur sécurité était si grande, qu’ils en +arrivèrent à négliger les précautions les plus +élémentaires. Et, un jour, au commencement +d’octobre, madame Poiret, la mercière, qui avait +été à la Banque pour affaires, vit sortir de l’hôtel +du <i>Chevreuil</i>, à cinq heures et demie, Zora Marthe +au bras du marchand de vin. Elle ne garda pas +pour elle cette mirifique découverte. Une semaine +plus tard, Marthe reçut une lettre anonyme +où on l’avertissait qu’il apprendrait des +choses intéressantes pour lui, s’il allait demander +monsieur Bataille à l’hôtel du <i>Chevreuil</i> à Maigny, +la prochaine fois que sa femme quitterait +Valleyres.</p> + +<p>Le malheur voulut que le facteur, chargé de +la missive, fût en retard ce jour-là. Fût-il passé +à l’heure ordinaire, Zora qui, par précaution, +lisait les lettres la première, l’eût détruite. Mais, +comme Marthe sortait, quelques minutes avant +neuf heures, pour aller chez madame Nicolas +Allemand, il rencontra le facteur qui lui donna +la lettre. Il l’ouvrit, la lut, ne comprit pas et la +remit dans sa poche. C’était une stupide plaisanterie +d’un des ennemis que Zora avait dû +se faire. Cependant, avant d’entrer chez madame +Allemand, il la relut. Elle était laconique, +mais précise. Il haussa les épaules. — Ce n’était +pas à trente-cinq ans que Zora aurait cessé +d’être une honnête femme. Il lui montrerait la +lettre en rentrant. Ils en riraient ensemble.</p> + +<p>Pendant la leçon, Nicolette remarqua que +monsieur Marthe était distrait.</p> + +<p>Mais, comme il sortait de la maison Allemand, +il eut soudain une vision : Zora dans les +bras de Bataille, sa femme renversée en arrière, +les yeux fixes, l’autre sur elle. La chose +fut si nette qu’il en eût crié ; un afflux de sang +au cerveau le fit voir rouge ; il tuerait. Mais +l’image s’effaça ; il se blâma de son peu de sang-froid. +Tout cela pour une lâcheté anonyme. +Cependant, lorsqu’il rentra chez lui à midi, il +ne donna pas la lettre à sa femme comme il +avait décidé de le faire. Vingt fois ce jour-là +et les jours suivants, il fut sur le point de la +montrer à Zora. Mais, à mesure qu’il tardait, la +chose devenait plus difficile. Comment expliquer +qu’il eût conservé la lettre sans la faire +voir ? Cela ne dirait-il pas clairement ses soupçons ? +Mieux valait détruire l’infâme morceau +de papier, — ce qu’il fit. Marthe passa quelques +jours tourmentés.</p> + +<p>Le mardi, Zora annonça qu’elle se rendrait +à Maigny le lendemain comme d’habitude. Elle +irait dans la matinée, ayant des achats à faire, +et reviendrait par le train qui quittait le chef-lieu +à six heures onze. Marthe l’écouta avec +stupeur.</p> + +<p>Le mercredi, il l’accompagna à la gare entre +deux leçons. Il était calme. Mais, tandis qu’il +déjeunait seul chez lui, des images nouvelles +d’une terrible précision lui apparurent. Il sentit +qu’il ne pourrait rester à Valleyres ce jour-là. +En hâte, il envoya chez ses élèves de l’après-midi +un mot pour s’excuser ; à quatre heures il +prit le train pour le chef-lieu. Il arriva à Maigny +quarante minutes plus tard, s’informa de la rue +où était l’hôtel du <i>Chevreuil</i>, et, le cœur serré +comme dans un étau, s’y rendit.</p> + +<p>C’était une journée grise d’automne, molle, +humide, qui se terminerait dans la pluie. Avec +quelque peine Marthe trouva, dans la partie +basse de la ville, l’hôtel qu’il cherchait. C’était, +dans une rue étroite qui aboutissait à une place, +une petite maison avec quatre fenêtres de façade. +Il s’arrêta. Pourquoi était-il venu ? Il +voyait maintenant qu’il n’aurait jamais le courage +de franchir la porte vitrée, de demander au +bureau un renseignement qu’on lui refuserait, du +reste. Alors que faire ? — Attendre. Il attendit.</p> + +<p>La nuit descendait du ciel chargé de nuages ; +la porte de l’hôtel s’ouvrit, un garçon, une +mèche à la main, fit flamber le gaz dans une lanterne +au-dessus des trois marches de l’entrée. +Un boiteux arriva sifflotant, un long bâton de +gazier sur l’épaule et alluma, aux deux extrémités +de la rue, d’insuffisants réverbères. Le +vent, qui s’était levé, en faisait danser la flamme +et chantait lamentablement dans les tôles biscornues +des cheminées. Marthe se promenait +lentement sur l’étroit trottoir. La pluie commença +à tomber. Il chercha un abri dans l’encoignure +de deux murs presque en face de l’hôtel. +Des rafales sifflaient devant lui ; parfois il recevait +une cinglée de pluie dans la figure. De +rares passants se hâtaient ; une femme s’effraya +à la silhouette du petit Marthe aperçue dans +l’ombre. L’humidité froide le pénétrait ; par +moments, il frissonnait ; mais indifférent aux +averses, les dents serrées, il restait les yeux +fixés sur la façade morte de l’hôtel. Pas une +fenêtre n’était éclairée. Soudain, au troisième +étage, une fente de lumière se dessina entre +deux rideaux tirés. Les traits de Marthe devinrent +durs ; il avait maintenant la certitude +qu’elle était là ; il la vit comme de ses yeux dans +la splendeur de sa chair mûre. Comment avait-il +pu songer qu’il était seul à jouir d’elle, lui, chétif, +presqu’impuissant, désireux surtout de tendresse +et d’affection ? Elle voulait autre chose, c’était +légitime. Mais il ne raisonna pas longtemps +ainsi ; une douleur trop forte lui tenaillait le +cœur. Il avait cru à la pureté des femmes ! Il +n’avait jamais douté de Zora ! Était-ce lui, le +même Marthe, confiant jadis, blotti maintenant +dans l’ombre, à surveiller une fenêtre d’hôtel +derrière laquelle sa femme se livrait aux caresses +d’un homme ? Quel coup de folie l’avait amené +au pied de ce mur ? A attendre quoi ?</p> + +<p>Un instant, il songea à partir. Peut-être aussi +sa femme était-elle tranquillement au couvent +en train de causer avec Athénaïs ? — Mais +non, c’était impossible. — Il restait ainsi à se +torturer. Tout valait mieux que le doute ; il +fallait savoir.</p> + +<p>Cinq heures avaient sonné depuis longtemps. +Une horloge voisine annonça lentement cinq +heures et demie. Si Zora était là, c’était maintenant +qu’elle devait sortir pour aller prendre +le train. « Si elle ne sort pas dans une minute, +se disait Marthe, elle n’est pas là. » La minute +s’écoulait ; Marthe recommençait le même pari. +A chaque minute nouvelle qu’il comptait, l’espoir +revenait à son cœur. Les trois quarts de +six heures sonnèrent. Marthe allait partir, le +cœur joyeux. Mais, à ce même moment, la +lumière dans la chambre du troisième étage +s’éteignait. Marthe eut une défaillance. Il se +raidit et se renfonça dans son encoignure. Une +minute plus tard, dont toutes les secondes marquèrent +comme des pointes de feu en lui, la +porte de l’hôtel s’ouvrit, et, sous la lanterne +qui la surmontait, apparut en pleine lumière, +Zora. Derrière elle se hâtait le gros Bataille. +Ils sortirent ; Bataille offrit son bras à Zora. +Marthe vit disparaître dans l’ombre le chapeau +rouge de sa femme.</p> + +<p>Il restait immobile. Soudain il s’aperçut qu’il +claquait des dents. Il se mit à marcher sans +savoir où il allait. Enfin il se trouva sur une +place très éclairée. Dans la glace d’un café +éblouissant, il se vit. Sa pâleur l’effraya ; ses +yeux brillaient de fièvre ; il tremblait continuellement. +Il entra et se fit servir un grog. Tout de +suite l’alcool lui monta à la tête ; des idées qu’il +ne pouvait fixer défilaient à une allure folle. +Un peu plus tard, il songea à rentrer à Valleyres ; +il regarda la pendule ; l’heure était passée. +Qu’importait après tout ? il prendrait +le train de huit heures cinquante. Du reste, +Bataille et sa femme devaient être à la +gare.</p> + +<p>De ses vêtements trempés, une buée humide +se dégageait et flottait dans l’air chaud de la +salle. Il eut un frisson, demanda un second grog, +le but tout de suite et s’assoupit. Le garçon de +café le regardait. — « Il est complètement gris, +dit-il à la caissière. » A huit heures, il alla le +secouer. Marthe, les pommettes colorées, la +bouche ouverte, dormait sur la banquette ; sa +respiration faisait comme un sifflement. Hébété, +il paya ses consommations et s’en alla.</p> + +<p>Il pleuvait toujours. Marthe n’y prit pas +garde. Il ne pensait à rien. Après vingt minutes +de marche sous une pluie battante, il arriva enfin +à la gare, accablé de fatigue. Étant monté dans +le train, il s’endormit. Un boucher de Valleyres +qui se trouvait dans le même compartiment, +réveilla Marthe à temps pour descendre. Sur +le quai, le boucher s’inquiéta à le voir tituber +et s’approcha de lui. « Il sent l’alcool à plein +nez, » pensa-t-il. Mais Marthe refusa son aide +et, courbé en deux, les jambes molles, descendit +l’avenue de la Gare. Les rafales de vent par +instant l’arrêtaient ; une fois, il fut obligé de +s’appuyer à un réverbère. Il ne songeait qu’à une +chose, regagner son logis, se coucher tout de +suite pour faire cesser le tic-tac douloureux du +sang qui lui battait dans les tempes. Il arriva +enfin en face de la maison Vertôt. Une fenêtre +au second étage était éclairée. Accroché à la +rampe de fer, il monta lentement l’escalier, +poussa sa clef dans la serrure, traversa le couloir +et ouvrit la porte du salon.</p> + +<p>Zora, qui s’était assoupie sur le canapé, sursauta. +Son mari était là, les yeux égarés fixés +sur elle, les pommettes rouges, couvert de boue +jusqu’aux genoux, les vêtements dégouttant de +pluie. D’où venait-il ainsi ? Que savait-il au +juste ? — Pour mieux se défendre, elle se prépara +à attaquer.</p> + +<p>A peine put-elle commencer une phrase. Les +yeux de Marthe ne la quittaient pas, mais leur +regard était fou. Elle s’arrêta.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu as, Louis ?</p> + +<p>Marthe, qui s’était tenu au dos d’un fauteuil, +voulut s’avancer vers sa femme. Il lâcha son +appui ; mais il avait trop présumé de ses forces. +Il perdit l’équilibre, chancela, puis s’écroula, +évanoui, sur le parquet.</p> + +<hr> + +<p>Le petit Marthe fut longtemps malade.</p> + +<p>Des premières semaines, il ne garda que des +souvenirs sans liens. Il était dans un grand lit, +dans une chambre calme ; tout, autour de lui, +était muet. Puis des crises de toux le secouaient, +interminables. Puis, deux ou trois fois, il avait +vomi quelque chose de fade, qui avait le goût +de sang, et s’était senti soulagé. D’autres fois +la fièvre l’aiguillonnait ; il battait la campagne ; +des scènes horribles apparaissaient devant lui. +Un démon à la queue fourchue, aux yeux de +feu, qu’il reconnaissait pour l’avoir vu dans un +tableau à l’église, venait lui enlever sa femme ; +il l’emmenait vers un gouffre, d’où sortait une +odeur impossible à soutenir. Et peu à peu, le +démon se transformait en un homme gros, à la +moustache tombante ; ses griffes devenaient des +mains et caressaient, tandis que ses yeux restaient +d’enfer. Zora s’en allait souriante dans les +bras de ce monstre effrayant. Marthe la regardait ; +c’était dans une rue sombre qu’il ne connaissait +pas ; une pluie froide tombait et glaçait +ses épaules. — Après ces cauchemars il avait +des moments de lucidité. Zora était assise au +pied de son lit ; le jeune docteur Barbeau se +penchait sur lui, l’auscultait, puis le badigeonnait +de teinture d’iode.</p> + +<p>Enfin, après trois semaines, la fièvre tomba. +Marthe se tirerait d’affaire. Mais il était si faible +qu’il ne pouvait bouger ; il transpirait chaque +nuit si abondamment qu’au matin on était +obligé de changer sa chemise.</p> + +<p>Zora le soignait avec dévouement. Elle savait +maintenant par les mots qui avaient échappé +à Marthe pendant son délire qu’il l’avait suivie +à Maigny et qu’il l’avait vue sortir de l’hôtel du +<i>Chevreuil</i> au bras de Bataille. Mais elle se demandait +encore, naïvement, comment il avait +pu prendre au tragique une chose de si peu +d’importance ! Le pauvre homme depuis dix ans +était quasi fraternel. N’était-il pas légitime +qu’elle cherchât au dehors les justes satisfactions +qu’il était impuissant à lui donner à la +maison ? Enfin, la situation entre elle et son +mari serait, à présent, nette. La maladie tiendrait +lieu d’explication.</p> + +<p>Lorsque Marthe fut en convalescence, Zora +s’arrangea pourtant, par le ton qu’elle avait +avec lui, pour lui faire sentir qu’il n’y avait pas +plus sotte chose dans l’existence que de se faire +« des cheveux », comme elle disait, pour des +riens. Elle finissait ses gronderies par un gros +baiser de mère sur le front de son époux.</p> + +<p>Marthe l’écoutait en silence : il était touché +par la bonté de sa femme. Elle ne quittait pas +son chevet, faisait préparer les plats qu’il aimait, +lui versait à boire du vieux bordeaux, +qui sentait la violette. Le médecin ne tarissait +pas d’éloges sur madame Marthe.</p> + +<p>— C’est à elle que vous devez la vie, dit-il +un jour à son patient.</p> + +<p>Marthe sourit faiblement, prit la main de sa +femme et la baisa.</p> + +<p>Avec les forces, ses idées revinrent. Il n’avait +pas rêvé les heures atroces devant l’hôtel à +Maigny ? Ne parlerait-il pas ? Mais il se sentait +étrangement las. De jour en jour il remettait. +D’autre part, les soucis présents l’accablaient. +Comment subvenir aux frais de cette longue +maladie ? Depuis bien des années, le ménage +n’avait fait aucunes économies. Restait-il quelque +chose à la Caisse d’épargne ? Zora le rassura : +n’avait-on pas des amis ? il reprendrait +bientôt ses leçons. — Cependant elle l’étourdissait +de son affection, de soins tendres.</p> + +<p>Il tâchait de se persuader que sa femme +avait compris, sans qu’il parlât, ce qu’il avait à +lui dire, que sa bonté était faite de remords, +qu’elle avait rompu ses relations avec Bataille +et qu’elle était redevenue l’épouse fidèle qu’elle +avait été durant tant d’années.</p> + +<hr> + +<p>Une après-midi, c’était à la fin de décembre, +Marthe dormait dans son lit après le repas du +milieu du jour. Il fut réveillé par un bruit de +voix dans le salon. Il crut reconnaître la voix +forte de monsieur Vertôt, leur propriétaire. Que +faisait-il là ? — Marthe ne savait pas qu’il fût +jamais venu chez eux. Il entendit nettement, +Zora répondre : « Non, non, pas aujourd’hui. » +La voix d’homme reprit le dessus. Il y eut des +rires étouffés, suivis d’un « chut », et du claquement +d’une porte restée entre-bâillée, puis un +assez long silence. Enfin, plus tard, la porte de +l’appartement s’ouvrit et, un instant après, +Zora rentrait dans la chambre et s’étonnait de +trouver son mari réveillé, les yeux inquiets.</p> + +<p>C’était monsieur Vertôt qui était là ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Oui, il était venu prendre de tes nouvelles. »</p> + +<p>Marthe respira avec peine.</p> + +<p>— Est-il venu souvent ?</p> + +<p>— Mais oui, il s’intéresse beaucoup à toi.</p> + +<p>— Tu ne me l’avais pas dit, continua Marthe.</p> + +<p>— C’est sans intérêt, mon gros. »</p> + +<p>Marthe se tut. Renfoncé sous ses draps, il +réfléchissait.</p> + +<p>On ne voyait de sa tête que le haut du crâne, +le front dégarni et les yeux brillants.</p> + +<hr> + +<p>Cependant il eut bientôt assez de forces pour +recommencer ses leçons. Aucune de ses élèves +ne l’avait abandonné. Mais, pendant tout janvier, +il fut obligé de les recevoir chez lui. Il ne +sortait qu’une heure au bras de sa femme, se +promenait le long de la Grand’Rue, sur le trottoir +exposé au soleil. Madame Marthe, dont le +jeune docteur Barbeau avait chanté les louanges, +avait gagné quelques sympathies.</p> + +<p>Les boutiquiers venaient serrer la main du +petit professeur et le féliciter de sa guérison.</p> + +<p>Le jour où il sortit pour la première fois, +Zora décida de donner à son mari le soir même +la surprise de faire lit commun. Marthe avait +passé une journée triste ; sa seule préoccupation +avait été de chercher à lire dans les yeux de +ceux qu’il rencontrait ce qu’ils savaient de la +trahison de sa femme.</p> + +<p>Et tout à coup, au coin d’une rue, ils s’étaient +trouvés en face de Bataille. Zora avait senti +trembler le bras de son mari sous le sien. Monsieur +Bataille n’avait montré aucun embarras. +Il se précipita sur Marthe, lui témoigna toute la +joie qu’il avait de le revoir bien portant. La cordialité +du gros homme n’était pas douteuse. +Marthe le remercia.</p> + +<p>— C’est un bon ami que nous avons là, dit +Zora, lorsqu’il les eut quittés. C’est à lui que +tu dois le vieux bordeaux qui t’a fait tant de +bien.</p> + +<p>Marthe ne dit rien. Au soir, il fut longtemps +silencieux. Lorsque vint l’heure de se coucher, +il alla seul dans sa chambre. Comme il entrait +dans le grand lit, il remarqua deux oreillers sur +le traversin. Un instant après Zora arrivait +en chemise, souriante. Elle s’étendit à son côté. +Marthe instinctivement se reculait, mais le pied +de sa femme l’effleura. A ce contact, il tressaillit ; +il songea à l’autre qui avait eu près de lui ce +même corps dépouillé de ses vêtements. Le dégoût +crispa toute sa personne ; il se fit petit, +se blottit le nez contre le mur, comme s’il dormait.</p> + +<p>Zora le poussa du coude, un peu, pour l’éveiller. +Il resta immobile. Surprise, elle se pencha +sur lui ; elle vit qu’il avait les yeux grands ouverts.</p> + +<p>— Viens donc, dit-elle, en le caressant.</p> + +<p>Marthe ne bougea pas ; sa gorge était serrée ; +devant lui, c’était l’éblouissement de visions +atroces où sa femme et Bataille apparaissaient, +mêlés l’un à l’autre, dans un lit pareil à celui-ci.</p> + +<p>Elle le caressait toujours, maternelle, avec +de petites tapes amicales sur l’épaule. Elle s’était +rapprochée de lui. L’odeur, la vieille et subtile +odeur de verveine et d’elle, montait vers Marthe, +l’étourdissait. C’était Zora encore. Ah ! combien +elle l’avait fait souffrir !</p> + +<p>Il se raidissait, mais déjà l’émotion le gagnait, +et comme elle répétait :</p> + +<p>— Allons, viens, mon gros.</p> + +<p>Il se retourna, cacha sa tête sur la poitrine +de sa femme, se serra contre elle, et, subitement +détendu, se mit à pleurer à chaudes larmes.</p> + +<p>Zora essaya de le réconforter ; mais Marthe +ne pouvait parler. Elle se borna à le caresser +encore, puis s’endormit. Il resta une heure à +pleurer silencieusement. — Avait-elle compris +maintenant ? se demandait-il. Jamais il ne pourrait +s’expliquer mieux.</p> + +<hr> + +<p>Marthe était rétabli. Il toussait toujours ; +mais n’y avait-il pas des années qu’il toussait ? +Il sortait pour donner ses leçons. Sa femme +avait repris sa vie ordinaire. Elle n’était pourtant +retournée au chef-lieu qu’une seule fois, +à la fin de janvier, pour accompagner Athénaïs +qu’on avait gardée à la maison pendant le mois +entier. Cette sortie était si naturelle que Marthe +n’avait osé protester. Mais il passa une journée +abominable.</p> + +<p>A quatre heures, ses leçons finies, il fut laissé +seul dans le crépuscule tombant.</p> + +<p>Depuis qu’il avait été malade, la venue de la +nuit lui était toujours pénible. Lorsqu’on allumait +les réverbères dans la rue, il frissonnait. +Les premiers jours où il s’était levé, il restait +le front collé aux vitres jusqu’à ce que l’homme +du gaz passât avec sa longue perche.</p> + +<p>Puis, après les réverbères, c’était, à gauche, +la lanterne de la <i>Cloche d’or</i> qui soudain brillait +dans la nuit. Marthe était là, tendu, immobile. +Zora tranquillement le ramenait dans la chambre +près du feu. Il se laissait faire, docile, sans volonté.</p> + +<p>Ce jour-là, comme il était seul, il eut peur de +ses pensées, et, ne voulant pas regarder dans la +rue, il passa dans la chambre à coucher qui donnait +sur la cour. D’abord, pour se calmer, il +marcha en long et en large ; puis, il eut une +crise de toux et dut s’asseoir.</p> + +<p>Il alluma la lampe, prit un livre. Mais sa +pensée s’échappait ; il revoyait sans cesse une +rue sombre où gémissait le vent. Son malaise +empira ; la sueur lui couvrait le front.</p> + +<p>Que faire ? La glace de l’armoire de sa femme +lui renvoyait son image. Chaque fois qu’il levait +les yeux, c’était, devant lui, sa figure pâle. +Il ouvrit la porte de l’armoire ; une odeur légère, +venue des sachets du linge, se répandit +dans la chambre. Il s’approcha pour la respirer +de plus près et s’arrêta un instant, le front +appuyé sur une pile de chemises. Comme il se +tenait ainsi, il aperçut dans un coin de l’armoire, +presque enfoui sous le linge, un petit coffret. +Il se souvint que sa femme l’avait toujours eu. +Le voir le ramena aux jours lointains où Zora +était arrivée, jeune fille pure, chez ses vieux +amis Fleuriot. Ah ! les beaux jours disparus ! +Le souvenir des soirées sous la lampe paisible +émut son cœur. Il allongea la main pour prendre +le coffret ; mais, comme il le tirait à lui, quelque +chose tomba avec un bruit sec sur le rayon. +C’était la petite clef dorée, que Zora portait en +breloque à la chaîne de son cou, jadis, avant +qu’il ne l’épousât. Il s’assit. Il semblait qu’il y +eût un siècle entre leurs fiançailles et ce jour +triste de janvier.</p> + +<p>Jadis, jadis ! Que de soirs, il s’était endormi +confiant sans les bras de sa femme !</p> + +<p>Il avait la clef à la main, machinalement la +mit sans la serrure et ouvrit. Il vit dans le coffret +un petit bouquet de fleurs blanches séchées, +d’une espèce qu’il ne connaissait point, et quelques +lettres, sans enveloppes, attachées par une +faveur rose. Marthe défit le ruban et lut. +C’étaient des lettres d’amour, d’une écriture +grossière, sans orthographe. Elles commençaient +toutes ainsi : « Ma petite femme. » Elles +disaient les joies inoubliables de la possession +de son corps chéri, une absence de quelques +mois, un prochain retour pour l’emmener vivre +à Oran. Elles étaient brèves, monotones et brutales. +Marthe les lisait avec stupeur. — A qui +avaient-elles été adressées ? Comment étaient-elles +venues en la possession de Zora ? Pourquoi +les avait-elle gardées ? Il chercha la date et +la trouva au bas de la troisième lettre. Elles +étaient du printemps qui avait précédé l’arrivée +de la jeune fille à Valleyres. Il continua +sa lecture, oppressé. Soudain il poussa +un gémissement. A la fin de la quatrième lettre, +il avait lu : « Ma petite Zora adorée à jamais, +ton Paolo. » Il laissa tomber la feuille de +papier jauni, s’accouda sur la table, et resta là, +écroulé, en face du coffret, d’où montait, fine, +pénétrante, une odeur inconnue, une odeur de +mort.</p> + +<p>Le bruit que faisait la servante en mettant le +couvert pour le souper, l’arracha à sa torpeur. +Il replia les lettres, les ficela à l’aide du ruban +rose, ferma le coffret, et, ayant eu le soin de +pousser la clef dans l’angle de l’armoire, le +glissa sous une pile de linge.</p> + +<p>Zora arriva peu après. Le grand air lui avait +donné de vives couleurs, et de l’appétit. Elle +embrassa son mari, raconta son voyage. Elle +avait fait les deux courses avec madame Labitte. +La libraire ne l’avait, pour ainsi dire, pas +quittée. Athénaïs était rentrée joyeuse à la pension. — Marthe +l’écoutait à peine. A quoi bon, +du reste ? Ne savait-il pas qu’elle mentait, +qu’elle avait toujours menti ?</p> + +<hr> + +<p>Dès février, Marthe reprit ses leçons au dehors +dans l’après-midi. Il était constamment +silencieux, rongé par des pensées trop graves +pour qu’elles pussent entrer dans la conversation. +Il s’isolait, choisissait les petites rues, et, +dans la campagne, les sentiers à travers champs +où l’on ne rencontre personne.</p> + +<p>Un jour, comme il sortait de chez monsieur +de Barbeau, dont la fille cadette était son élève, +il descendit, pour éviter la route, à travers +les vignes jusqu’au bord de l’Ourche. Il gagna +ainsi la promenade d’été des habitants de Valleyres ; +elle était déserte dans cette saison. La +rivière, où pointaient çà et là des touffes de +roseaux jaunis, coulait entre des rives dénudées ; +sous le ciel bas d’hiver, des arbres qui semblaient +morts, y reflétaient leurs branches sans feuilles. +Marthe s’arrêta un instant. Il y avait dans ce +paysage triste quelque chose de reposant. Il +s’approcha de l’eau ; elle filait, sans secousses, +d’un élan régulier presque imperceptible. Que +son calme était solennel et bienfaisant !</p> + +<p>Soudain Marthe frissonna, fit deux pas en +arrière, et se mit la main sur les yeux, comme +pour les empêcher de voir, comme pour arracher +d’eux une vision trop précise, dont, à la regarder +seulement, il sentait la force irrésistible. Il se +hâta vers la ville, autant que le lui permettait +sa respiration brève. Il ne ralentit que lorsqu’il +eut atteint les premières maisons de Valleyres.</p> + +<p>Ce soir-là, il resta longtemps éveillé, dans son +lit, à côté de Zora qui dormait.</p> + +<p>Le lendemain, il alla voir monsieur le curé, +qui l’avait toujours honoré de son amitié, et +demanda à se confesser.</p> + +<p>Il sortit de l’église plus calme.</p> + +<p>La présence de Zora ramena des pensées qu’il +voulait chasser. Elle était tendre avec lui ; au +lit, le berçait dans ses bras, comme il l’aimait +jadis. Mais maintenant le contact de sa femme +lui inspirait une répulsion invincible ; près de +cette chair dont d’autres avaient joui, il ressentait +un dégoût qu’il ne pouvait surmonter. Cependant +il n’osait la repousser. D’autres fois, au +contraire, il s’attendrissait ; alors, pour un rien, +les larmes lui montaient aux yeux. Ses terreurs +religieuses anciennes l’assaillirent. Autant que +sur lui-même, il s’affligeait sur Zora. — Soupçonnait-elle +ce qui l’attendait plus tard ? Son +corps tendre et délectable, de quels supplices +éternels ne paierait-il pas ses fautes terrestres ? +Et lui-même, quel crime avait-il été sur le point +de commettre ? Pour éviter des souffrances passagères, +n’avait-il pas risqué de perdre à jamais +son âme ? Il revoyait une touffe de roseaux immobiles, +une eau sombre et belle...</p> + +<p>Il avait, tous les soirs, un peu de fièvre, des +crises de toux, et, l’excitation fébrile aidant, il +s’évoquait comparaissant avec sa femme devant +le Juge redoutable, elle, adultère, lui... il n’osait +prononcer le nom. Il gémissait et pleurait. +Zora, le voyant ainsi, demanda au docteur un +calmant pour assurer à son mari de bonnes +nuits. Marthe prit dès lors un mélange de bromure +et de laudanum ; il s’endormait tout de +suite, comme assommé. Sous l’influence du stupéfiant, +les hallucinations revinrent dans la +journée. Devant lui, des images sans cesse se +levaient, fugitives et attirantes. Une semaine se +passa ainsi, pendant laquelle, chaque jour, au +crépuscule, à l’heure douteuse où la lumière +meurt, Marthe alla prier à l’église. — Mais, en +revenant de chez monsieur Lanterle qui habitait +au bord de la rivière, il évitait la promenade +accoutumée et faisait un détour pour aller prendre +la grande route.</p> + +<p>Le mardi suivant, Zora annonça à déjeuner +que le lendemain elle se rendrait comme d’habitude +à Maigny pour voir sa fille. Marthe ne dit +rien.</p> + +<p>Au soir, il eut une crise nerveuse de larmes +si violente, suppliant sa femme de ne pas quitter +Valleyres, que, pour le calmer, elle céda. Pourtant +Zora jugea qu’elle ne pouvait toujours rester +auprès de son mari. Elle songea à un subterfuge +et, quelques jours plus tard, reçut une +lettre d’Athénaïs, qui, se disant peu bien, réclamait +une visite de sa mère. Elle montra la +lettre à Marthe, exagéra ses inquiétudes au +sujet de leur fille. Il la lut d’un air hébété et ne +fit aucun commentaire.</p> + +<p>Il resta longtemps à prier ce jour-là. Le sacristain, +croyant l’église vide, allait en fermer +la porte, lorsqu’il entendit dans l’obscurité une +petite toux sèche. C’était Marthe, qui, agenouillé +sur les dalles, tenait les yeux fixés sur +le Christ dont le crucifix seul apparaissait au-dessus +du maître-autel, croix sombre sur le fond +plus clair d’un vitrail.</p> + +<p>Zora, le soir, se félicita de voir son mari aussi +tranquille. Elle décida en elle-même de lui rapporter +de Maigny une calotte en velours pour +remplacer celle de drap qu’il portait depuis des +années.</p> + +<p>Le lendemain, elle prit le train à une heure, +embrassant Marthe, lui recommandant, comme +à l’ordinaire, la prudence.</p> + +<hr> + +<p>Marthe se rendit d’abord chez monsieur le +président Brière, de là chez monsieur Lanterle +où il avait une autre leçon. Il en sortit à quatre +heures et trois quarts. Le jour tombait. Marthe +remonta le col de son manteau sur le foulard +qui lui entourait le cou. S’appuyant sur son +parapluie, il partit d’une allure automatique, +sans regarder devant lui. A la porte du parc, il +risqua d’être écrasé par la voiture qui ramenait +monsieur Lanterle de la ville. Une voix cria : +« Hop là ? » Il eut juste le temps de sauter de +côté.</p> + +<p>Il marchait depuis deux ou trois minutes +lorsque, levant la tête, il vit dans le lointain +de la nuit grandissante des points de lumière. +« On allume les réverbères à Valleyres », murmura-t-il. +Il continua son chemin, répétant ces +mots machinalement. Soudain, comme il allait, +le cerveau vide, une image lui apparut : un petit +boiteux passait, sifflotant, dans une rue étroite +et sombre, le bâton des gaziers sur l’épaule ; +mais, après qu’il était passé, la rue était plus +sinistre sous la flamme vacillante du gaz.</p> + +<p>Marthe avançait toujours, la tête baissée.</p> + +<p>Entre lui et la route, une nouvelle image +glissa. C’était une chambre banale d’hôtel, avec +une alcôve que remplissait un vaste lit. Un +homme était couché, dont on ne devinait dans +l’ombre que les yeux brillants et la moustache +forte. Devant la cheminée dans laquelle brûlait +un feu clair, une femme se déshabillait. Un à +un, ses vêtements tombaient ; c’était une femme +grasse, aux chairs abondantes et blondes, dont +il ne pouvait voir la figure. Maintenant, elle +n’avait plus sur elle qu’une chemise. Au fond +de l’alcôve, les yeux de l’homme étincelaient +comme ceux d’une bête. La femme repoussa du +pied ses jupes et son corsage et se dirigea vers +le lit. Comme elle y arrivait, elle se tourna, +montrant son visage.</p> + +<p>Marthe reconnut alors seulement sa femme. +Ses yeux aussi flambaient d’une lueur diabolique.</p> + +<p>Une sueur froide couvrit les tempes et les +joues de Marthe. Il s’arrêta, se passa, d’un geste +accoutumé, la main sur le front pour chasser +l’image atroce. Deux fois, il respira très fort. La +vision s’éloigna, et, revenu à lui-même, il s’aperçut +qu’il était au bord de l’Ourche.</p> + +<hr> + +<p>Il faisait maintenant presque nuit ; l’eau coulait, +luisante, sans bruit, sous les arbres aux +branches sèches. De nouveau Marthe éprouva +l’impression de calme solennel qu’il avait ressentie +à la même place quinze jours auparavant. +Sur ces rives désertes, il échappait au cauchemar +de sa vie.</p> + +<p>Il regarda la rivière longtemps. Elle allait +lente, mystérieuse, amie. Soudain il lui parut +qu’elle le reconnaissait. Oui, dans un frisson +de ses eaux sombres, il perçut distinctement +ces mots : « Le voilà revenu. »</p> + +<p>Marthe fut heureux de l’entendre parler ainsi. +Les roseaux jaunis s’agitèrent. « C’est lui », +murmuraient-ils entre eux. Marthe fit deux +pas ; il était sur l’extrême bord de la grève. +De petites vagues venaient battre à ses pieds ; +l’une d’elles même lécha ses bottines ; ce fut +comme une caresse. Toutes, chuchotaient : +« Bonjour, Marthe, bonjour ». Que cette heure +était bonne à vivre ! Il resta immobile quelques +instants. Bientôt, d’un peu plus loin, du sein +profond de l’onde, une voix dont il reconnut la +douceur, l’appela. « Viens, disait-elle, viens. » +Quel repos définitif, elle promettait ! Et les +roseaux à leur tour, et les petites vagues chuchoteuses +et caressantes, se joignirent à elle dans +un délicieux concert. « Va, chantaient-ils, +écoute, écoute-la, Marthe. » Marthe obéit. Maintenant +l’eau recouvrait ses genoux.</p> + +<p>Toujours plus invitante, toujours plus haute, +la voix là-bas retentissait. « Viens, viens », disait-elle, +sur un ton de persuasion tel qu’on ne +pouvait lui résister.</p> + +<p>L’eau embrassait Marthe ; elle prit ses jambes, +puis son buste ; elle monta à son cou ; un pas +encore, elle allait baiser sa bouche aux lèvres +pâles. « Viens, viens. » Il avançait toujours. Soudain +le fond manqua sous ses pieds : il leva les +mains au ciel, s’enfonça, remonta un instant +à la surface, poussa un cri, et disparut.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<p>Mais Dieu ne voulut pas que le petit Marthe +apparût devant Lui en état de péché mortel.</p> + +<p>Justin Frappart, le passeur, venait de quitter +son bac pour aller chercher de l’eau-de-vie à la +ville. C’était un ivrogne fini ; par hasard, ce +jour-là, il n’avait pas encore commencé à boire. +Il longeait donc la rivière lorsqu’il entendit près +de lui un cri ; il vit dans l’ombre une tache +plus sombre à quelques mètres du bord, sacra, +et, sans autre réflexion, se jeta à l’eau.</p> + +<p>Il ramena le petit Marthe, l’étendit sur la +grève. C’était, en apparence, un cadavre. Cependant, +comme on ne sait jamais d’où les noyés +peuvent revenir, il se mit à le frictionner. A ce +moment, un paysan, rentrant au village, passa +en charrette, Justin, d’une voix énorme, l’appela. +A grande allure, ils amenèrent Marthe, +couché sur la paille, chez le docteur Barbeau.</p> + +<p>Le docteur Barbeau, frais émoulu de la Faculté, +vit une occasion unique de se distinguer en +faisant de ce mort un vivant. Longtemps, longtemps, +Marthe resta cadavre ; il semblait qu’il +y mît de l’obstination. Mais le docteur ne se +rebutait pas aisément. Enfin, après deux heures +de soins exténuants, il eut la satisfaction de voir +renaître à la vie le malheureux qui s’en était +évadé. Le docteur n’en pouvait plus ; mais il avait +triomphé. Valleyres célébra ses mérites et, à +dater de ce jour, l’étoile du vieux Maigret commença +à pâlir.</p> + +<p>Marthe fut transporté chez lui. Le docteur ne +l’abandonna pas. Il avait décidé que bon gré, +mal gré, Marthe vivrait. Marthe vécut, si l’on +peut appeler vivre, l’existence d’un homme +miné par la fièvre, par le souci, par le remords. +Il fut obligé de garder le lit longtemps ; en avril, +il se leva. Mais on ne put le décider à quitter +son appartement.</p> + +<p>Sa femme avait repris sa vie habituelle. +Marthe était indifférent à tout. Enfin, un jour +qu’elle était sortie, il resta à la fenêtre tard, +alors qu’une averse violente tombait. Le froid +humide le pénétra ; il tomba malade. Il ne vivait +plus qu’avec la moitié d’un poumon. Cette +crise fut la dernière. Le docteur Barbeau lui-même +fut impuissant à conserver au nombre +des vivants le petit Marthe.</p> + +<p>Un soir, monsieur le curé vint, précédé d’un +enfant de chœur, porteur des saintes huiles. +Marthe s’endormit à jamais, muni des sacrements +de notre sainte mère l’Église.</p> + +<hr> + +<p>Un an plus tard, madame Marthe, veuve de +Louis Marthe, ancien professeur au collège de +Valleyres, fut nommée, grâce à l’influence de +monsieur Bataille, titulaire d’un bureau de tabac +à Maigny. Comme elle n’était plus jeune, elle +installa au comptoir sa fille Athénaïs, laquelle, +aidée des conseils de sa mère, attira dans la +boutique une clientèle de choix.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c146">MADAME DURET, NÉE DE BARTHES</h2> + +<p class="dedic"><i>à Édouard Vuillard.</i></p> + +<p>La société de Valleyres était composée de +quelques vieilles familles bourgeoises et de deux +ou trois familles nobles que le manque d’argent +retenait dans leurs terres.</p> + +<p>Ces familles avaient été jadis à peu de +frais les premières dans la ville. Elles crurent +qu’elles resteraient toujours en possession du +privilège d’administrer les affaires du peuple de +Valleyres et de le diriger dans la bonne voie.</p> + +<p>Cependant le chemin de fer se construisait, +des fortunes nouvelles s’édifiaient, un monsieur +Marcel, qui n’était pas reçu, établissait sur +l’Ourche une grande tannerie ; de Maigny, le +chef-lieu, et de Paris, arrivaient des journaux +inquiétants ; enfin, à Valleyres même, l’on vit +s’imprimer une feuille détestable, <i>L’Avant-Garde</i>. +Bientôt les électeurs — chacun votait, +quel scandale ! — envoyèrent au conseil une +majorité radicale. Monsieur Jules Maigret, +maire pendant tant d’années, ne put même se +faire nommer conseiller municipal. Cet échec +consterna les grands bourgeois de Valleyres. Il +y avait longtemps qu’ils avaient renoncé à +jouer un rôle politique dans l’arrondissement ; +maintenant que leur ville ingrate les repoussait, +leur règne était fini. On leur disputait le terrain ; +ils le quittèrent en bon ordre, car ils +n’étaient pas de ceux qui luttent avec la canaille, +et, devenus une véritable aristocratie +puisqu’ils n’avaient aucune raison d’être, ils +vécurent dans un isolement splendide. Ils repoussaient +le siècle, soutenaient l’Église, et mettaient +leur fierté à ne rien faire.</p> + +<p>Dans la solitude où ils se confinaient, l’orgueil, +soutien de toute aristocratie, se développa +à un point incroyable. Ils virent toutes choses +d’une vue courte et hautaine. Seule la médiocrité +était de bon ton, puisqu’elle était leur partage ; +ceux qui avaient réussi dans le monde +étaient suspects à leurs yeux ; la plupart des +grandes familles ne devaient leur position qu’à +des intrigues, à des bassesses, à des alliances +mercenaires ; briller de n’importe quelle manière, +par l’intelligence ou par la richesse, était +considéré de mauvais goût. On ne pardonnait +à madame Duret d’avoir un maître d’hôtel que +parce que son mari était d’une des familles les +plus anciennes de Valleyres.</p> + +<p>Ils pratiquaient un oubli évangélique des +sources où avaient été alimentées leurs fortunes. +Leur main gauche ignorait ce que leur +main droite avait gagné. Le père de monsieur +Charles Duret avait été dans le commerce des +blés à Marseille, la fortune des Lanterle datait +du grand-père, marchand de vin à Bordeaux, +ses descendants avaient toujours gardé un intérêt +dans la célèbre maison Perrier, Lanterle +et fils ; le père des de Barbeau avait eu par son +mariage une filature à Roubaix. C’étaient là +choses dont on ne parlait jamais. Lorsque ces +messieurs revenaient au pays changer contre de +bonnes terres leur argent sonnant, l’on feignait +quelque long voyage d’agrément. — D’autres, +comme les Bourrat, les Vertôt, les Maigret, +avaient, sous la Révolution, acquis à vil prix +de belles propriétés de rapport, ce qui ne les +empêchait pas de parler avec une horreur réelle +du scandale affreux dont la France avait alors +donné le spectacle au monde.</p> + +<p>Pour tous, Valleyres était le centre de l’univers ; +ils n’en sortaient pas, et avec raison, car, +à trois lieues de là, on les ignorait ; hors de leur +ville natale, ils redevenaient ce qu’ils étaient +en réalité, de petits bourgeois provinciaux, sans +notoriété, et médiocres.</p> + +<hr> + +<p>Telle était la société sur laquelle régna pendant +trente ans madame Charles Duret. L’ancienneté +de la famille de son mari et sa fortune +ne lui eussent pas assuré, à elles seules, cette +position éminente. Mais elle fut aidée par un +singulier concours de circonstances qui firent +de son triomphe un épisode intéressant de l’histoire +de la petite ville.</p> + +<p>Madame Duret était née de Barthes. Lorsqu’elle +vint, par son mariage, se fixer à Valleyres, +madame Jules Maigret, femme de l’ancien +maire, faisait autorité et donnait le ton. +Madame Maigret était présidente de l’Association +des œuvres charitables. Madame Duret se +mit sous sa protection et entretint avec elle les +rapports les meilleurs.</p> + +<p>Madame Maigret habitait Valleyres et sortait +peu ; l’hiver elle recevait le soir en quinzaine +pour une tasse de thé. Madame Duret avait une +propriété superbe non loin de la ville ; elle donnait +de grands dîners, des bals même ; elle eut +bientôt acquis une influence considérable sur +la société de Valleyres. Son époux était inoffensif +et doux ; incapable d’exploiter lui-même +ses terres, il mettait tout son orgueil à avoir les +pelouses de son parc rasées de près, les corbeilles +fleuries, des allées sans cesse ratissées, et il passait +les journées à surveiller ses jardiniers. Monsieur +et madame Duret avaient quatre enfants, +deux filles dont l’aînée était, depuis un an, mariée +au comte Perquer de Bonnenfant, puis venaient +deux garçons ; le cadet avait douze ans.</p> + +<hr> + +<p>Bien qu’elle fût jolie et aimât à plaire, madame +Duret n’avait jamais fait parler d’elle. Le +mariage était chose que l’on prenait au sérieux +dans la société de Valleyres. Ne fallait-il pas +dresser, en face de la famille sans Dieu qu’un +monde athée instituait, la famille chrétienne +fondée sur la morale et sur la foi ?</p> + +<p>Les hommes, dont on savait qu’ils s’amusaient, +étaient blâmés, et monsieur Antoine +Vertôt, que l’on supposait être du dernier bien +avec sa charmante locataire, madame Louis +Marthe, s’était vu faire grise mine dans quelques +salons, ce dont il ne se souciait mie.</p> + +<p>Madame Maigret était âgée ; on avait encore +pour elle le respect et les attentions qui lui +étaient dus ; elle présidait toujours l’Association +des œuvres charitables, mais, en fait, madame +Duret était devenue la personne la plus +notable de la ville, et l’importance que cette +étrangère — car elle était née de Barthes — avait +prise, excitait de sourdes jalousies dans +quelques familles qui, elles, étaient de Valleyres +dans les deux lignes depuis plus de cent ans.</p> + +<p>Madame Duret touchait alors à la quarantaine ; +mais elle était restée fraîche et jeune ; +on ne lui eût pas donné trente-cinq ans, si ce +n’eût été pour un embonpoint assez marqué +qui ne manquait du reste pas d’agrément.</p> + +<p>C’est à ce moment que l’on commença à se +chuchoter à l’oreille qu’elle coquetait d’une façon +hardie avec l’avocat Loretty.</p> + +<p>Loretty était d’une famille honorable, quoique +sans ancêtres. Son père, qui n’était rien, avait +défendu la cause légitimiste et avait même assisté +madame la duchesse de Berry dans son équipée. +Loretty avait fait ses études de droit à la Faculté +de Livray et avait ouvert une étude à +Valleyres. Il allait plaider à Maigny. Les propriétaires +des environs composaient sa maigre +clientèle. Il se maria, fit des enfants — que +faire à Valleyres ? et vécut en famille. Il avait +trente-cinq ans, lorsque le bruit courut qu’il +était l’amant de la belle madame Duret.</p> + +<hr> + +<p>La petite bourgeoisie et le peuple de Valleyres +furent les premiers à savoir la chose. +L’on remarqua que la voiture de madame Duret +s’arrêtait souvent devant la maison de la rue +écartée où Loretty avait son étude. Nuls procès +au monde n’eussent demandé tant de conférences. +Un jour, comme un équipage stationnait +à la porte de l’étude, Michaud, le meunier +du Biez de l’Ourche, vint frapper chez l’avocat. +Personne ne répondit. Michaud pensa que Loretty +était absent et s’en fut boire un verre de +vin au cabaret <i>A la vigne</i>, au coin de la rue. +Comme il restait les yeux fixés sur la maison +Loretty, attendant la rentrée de l’avocat, il +vit, une demi-heure plus tard, une dame un peu +forte sortir de la maison et monter en voiture. +Cinq minutes après, Loretty lui-même descendait +l’escalier et se dirigeait vers la mairie. La stupéfaction +de Michaud fut si grande qu’il invita +deux consommateurs d’une table voisine à la +partager. L’un d’eux était Langlois, prote à +l’imprimerie du journal <i>L’Avant-Garde</i>, l’autre +Frappart, le journalier, les deux plus mauvaises +langues de la ville. A eux trois, ils commentèrent +la situation ; Langlois eut des mots heureux. +Grâce à lui, personne à Valleyres n’ignora la +belle découverte de Michaud. A chaque fois +que la voiture descendait des Touches, la propriété +de madame Duret, et s’arrêtait devant +l’étude de l’avocat, les boutiquiers, au long de +la rue, échangeaient des coups d’œil complices. — Souvent +aussi la voiture venait à vide et +emmenait Loretty.</p> + +<p>La société de Valleyres ne fut informée de +ces faits qu’avec un grand retard. On voyait +Loretty chez madame Duret ; elle avait le tort +de caqueter avec lui, mais personne ne pensait +qu’il y eût entre eux rien de répréhensible. +Comment croire que la belle madame Duret, +après avoir été pendant vingt ans exemplaire, +pût devenir soudain un objet de scandale ? +Cependant l’assiduité de Loretty ne se démentait +pas.</p> + +<p>« Pourquoi se donner l’apparence gratuite +du mal, alors qu’on est résolu à rester dans la +vertu ? »</p> + +<p>C’est en ces termes mesurés que madame +Henri Lanterle blâma la conduite de madame +Duret, devant mesdames Bourrat, de Vermand, +et Antoine Vertôt. En ces trois dames coulait +le sang le plus pur de Valleyres ; en elles aussi +brillaient la moralité supérieure et la haute culture +de la petite ville. On les avait dénommées +« les Vertueuses ». Leurs principes étaient rigides ; +elles ne connaissaient pas les concessions +et vivaient en état d’opposition sourde avec le +clan Duret, de Barbeau et Jacques Vertôt, suspect +de se laisser aller aux douceurs condamnables +de la vie de luxe et d’aimer trop mondainement +les richesses.</p> + +<p>L’amour de l’argent tenaillait le cœur de +madame Henri Lanterle ; elle le chérissait, non +pour les vaines jouissances qu’il peut donner, +mais d’une façon désintéressée, pour lui-même. +L’idée qu’on était obligé de dépenser une partie +de ses revenus, la désolait ; elle comptait le +nombre d’allumettes qui devaient suffire pour +la semaine, pesait elle-même le sucre, le sel et les +épices nécessaires au ménage, savait à quels +jours et à quelles échoppes l’on trouvait des +occasions extraordinaires, achetait à Maigny en +automne, comme soldes, les étoffes dont ses +filles seraient vêtues l’été suivant, et, à Valleyres, +le lundi, les morceaux que les bouchers +n’avaient pu vendre le samedi et qu’ils donnaient +à moitié prix de peur qu’ils ne se conservassent +pas ; mais madame Lanterle affirmait +que la viande « aimait attendre ». Forte du +reste, de l’autorité d’un article de revue, elle +condamnait l’excès de l’alimentation carnée où +nous tombons, et imposait à son mari et à ses +enfants une diète sévère de légumes, qui, à eux +seuls, défrayaient la table trois fois par semaine. +A ce régime, ses filles, sans cesse purgées, avaient +pris le teint clair de religieuses. — Le dimanche, à +la messe, elles avaient alternativement un sou +de leur mère à mettre dans le tronc des œuvres +pieuses. Madame Henri Lanterle déployait en +tout une grande activité. C’était elle qui faisait +la liste d’achat des livres pour la Bibliothèque +communale. Elle demanda la <i>Revue des Deux-Mondes</i> ; +mais le ton des romans et quelques +articles de Renan la scandalisèrent. Le <i>Correspondant</i> +lui fut indiqué et vint remplir l’idéal +que madame Lanterle se faisait d’une revue.</p> + +<p>Les trois « Vertueuses » se réunissaient souvent ; +les allures nouvelles de madame Duret +les surprirent. Et, cet après-midi-là, madame +Lanterle, ayant ouvert le débat de la manière +que l’on a vu, madame Vertôt prit, à son tour, +la parole.</p> + +<p>— Faut-il voir en madame Duret la victime +d’une de ces crises mystérieuses qui menacent, +paraît-il, les femmes, à un moment donné de +leur existence ?</p> + +<p>La bonne madame Vertôt émit cette hypothèse +à grand renfort de petits soupirs et avec +un flux intarissable de paroles. D’une obésité +excessive, elle touchait à la cinquantaine.</p> + +<p>Elle parla ainsi et se tut, comme effrayée à +la possibilité d’être atteinte, elle aussi, de ce mal +redoutable qui changeait les âmes.</p> + +<p>Madame Lanterle ne se hâta pas de répondre.</p> + +<p>Si le malheur voulait que madame Duret eût +renoncé à ses devoirs de mère et d’épouse, madame +Lanterle s’assurerait, par la chute de sa +rivale, la place qu’elle estimait devoir être +sienne dans la société de Valleyres, la première. +Songeant à ce jour glorieux et prochain, elle ne +pouvait s’empêcher de désirer secrètement la +confirmation des bruits qui couraient sur madame +Duret. Mais elle était politique et jugea +plus sage d’attendre. Elle défendit donc leur +amie.</p> + +<p>— Il n’y avait de sa part, dit-elle, qu’une +coquetterie exagérée.</p> + +<p>Madame Bourrat, de Vermand, dont l’attitude +attentive semblait dire perpétuellement +combien elle était flattée d’être admise à entendre +des choses supérieures, se taisait. Personne +à Valleyres ne pouvait se vanter d’écouter +comme elle.</p> + +<hr> + +<p>Il y avait cinq semaines déjà que le moindre +maraud de la ville ne nourrissait plus aucune +illusion sur la vertu de la belle madame Duret, +lorsque Charlot, le fils unique de madame Henri +Lanterle, apporta à sa mère les renseignements +de fait les plus précieux.</p> + +<p>C’était un garçon indiscipliné, profitant de +toutes les heures de liberté pour courir les aventures +à travers champs ; des gamins de Valleyres +lui faisaient escorte. — Un jour, en jouant +« aux voleurs », il traversa un ravin escarpé, +qui marquait la limite nord de la propriété de +madame Duret, les Touches. Personne ne s’y +risquait jamais. Écartant les branches serrées +des arbustes, les jambes piquées par les ronces, +il se frayait lentement passage pour aller rejoindre +la route de Vermand par laquelle il +gagnerait, stratégie hardie, la ville, et dépisterait +les gendarmes, lorsqu’un spectacle imprévu +l’arrêta. — A une cinquantaine de pas, +il aperçut dans une clairière une femme couchée +sur l’herbe ; près d’elle, un homme était assis. +Il reconnut madame Duret et l’avocat Loretty ; +ils causaient tous deux avec animation. +Madame Duret fit mine de se lever. Loretty +s’approcha d’elle pour l’aider. Elle mit ses deux +bras autour du cou de l’avocat, et, tandis qu’il +la relevait, elle l’embrassait à pleine bouche.</p> + +<p>Charlot, qui n’avait que douze ans, fut profondément +impressionné par cette scène, et, au +soir, alors que sa mère le grondait d’avoir déchiré +ses culottes, pourtant rapiécées en dix +endroits, il lui raconta, pour détourner l’orage, +ce qu’il avait vu dans l’après-midi. Madame +Lanterle lui fit répéter son récit incohérent, puis, +avec de grandes menaces, lui enjoignit de n’en +ouvrir la bouche à âme qui vive.</p> + +<p>Le lendemain elle dit à ses amies la triste +certitude qu’elle avait acquise. Madame Vertôt +qui, pendant près d’une semaine, avait passé +ses après-midi chez une vieille cousine, de l’appartement +de laquelle on avait vue sur l’étude +de Loretty, donna de son côté des détails circonstanciés +sur les heures et jours auxquels les +deux complices s’étaient rencontrés.</p> + +<p>Du reste, à la stupéfaction de ces dames, ils +ne se cachaient guère.</p> + +<p>Madame Lanterle était outrée de tant de +cynisme. Pourtant à son indignation se mêlait +quelque douceur ; elle pensait à son règne prochain +sur la société de Valleyres. Mais il ne fallait +rien risquer ; elle avait tout à gagner à attendre +que le scandale fût public.</p> + +<hr> + +<p>Quelques mois se passèrent. Monsieur Duret +partit en voyage. Sa femme allégua que des +affaires l’appelaient à Marseille. On sourit à +l’entendre ; il était notoire que monsieur Duret, +bon homme du reste, était incapable de s’occuper +d’affaires. Personne ne douta qu’il n’eût +quitté les Touches, dégoûté de ce qu’il voyait +dans sa maison. Madame Duret continua à recevoir +Loretty.</p> + +<p>On juge de ce que furent les caquets lorsqu’on +apprit qu’elle attendait un bébé. Sa fille venait +au même temps de la rendre grand’mère pour +la première fois. « Les Vertueuses » comparèrent +les dates, recherchèrent le jour du départ de +monsieur Duret, et établirent que l’enfant annoncé +pourrait difficilement être du père légal.</p> + +<p>Cette découverte mit le comble à l’impatience +de madame Lanterle. Elle ne resterait pas impassible +témoin de désordres si graves. Ne pas +protester était se rendre complice de la faute.</p> + +<p>Mais, au moment d’agir, elle voyait devant +elle des obstacles nombreux. Dans un cercle +étroit comme le leur, la rupture avec madame +Duret serait difficile.</p> + +<p>Il fallait être certaine d’être approuvée par +tous. Or les Duret étaient une puissance ; ils +avaient une grande fortune, de belles relations +au dehors. Madame était active dans les +bonnes œuvres ; ainsi s’était-elle rendue populaire, +quasi indispensable. Enfin, il fallait manœuvrer +de façon à ne pas fournir un aliment +inutile à la malveillance publique, si vite éveillée +dans une petite ville.</p> + +<p>Les trois « Vertueuses » passaient maintes +après-midi à délibérer. Madame Lanterle montrait +ses dents blanches, mais trop longues, au-dessus +desquelles se courbait, menaçant, un nez +aristocratique. Madame Vertôt parlait et soupirait, +soupirait et parlait, et ne s’arrêtait que +pour faire sortir, des deux commissures de ses +lèvres simultanément, un bruit bizarre semblable +au sifflement du gaz dans un bec engorgé d’eau. +Madame Bourrat, de Vermand, écoutait, muette.</p> + +<p>Le cœur de ces dames saignait à la pensée +qu’une de leurs amies était coupable. C’eût été +mal les connaître que de les croire capables +d’autres sentiments.</p> + +<p>La seule question pour elles était de savoir +comment on pourrait arracher madame Duret +à sa faute et la ramener au bien. — Il n’y avait +pas à songer à une démarche directe. Mais elles +finirent par décider, après maintes alternatives +soutenues et repoussées, qu’il fallait faire agir +monsieur le curé. Il était étrange qu’il ne les +eût pas prévenues dans cette démarche. Peut-être, +il est vrai, cet homme tout perdu de dévotion, +ignorait-il l’affaire Loretty-Duret ? Nul +doute que, connaissant le scandale, il n’y mît +une prompte fin. Madame Vertôt, forte de l’approbation +tacite de madame Bourrat, persuada +à madame Lanterle qu’il était de son devoir d’en +parler au curé, sur lequel elle avait de l’influence. +Madame Lanterle se laissa convaincre +et offrit à Dieu, qui lisait dans son cœur, le +fardeau qu’elle acceptait. Le lendemain, elle se +rendit à la cure.</p> + +<p>D’abord monsieur le curé ne se laissa point +approcher, fit le sourd, ne comprit pas les allusions, +pourtant claires, de sa visiteuse et +s’échappa en banalités. Mais madame Lanterle +n’était pas de celles que l’on berne ; elle avait +un devoir à remplir, elle parla.</p> + +<p>Monsieur le curé la vit avec terreur aborder +sans ménagements ce sujet délicat. C’était un +homme prudent et sage, qui cachait sous des +dehors un peu lourds une grande finesse. Il +avait pour devise le mot célèbre : <i lang="la">quieta non +movere</i>. Sa position à Valleyres était difficile ; +l’incrédulité faisait de redoutables progrès dans +le peuple et dans la petite bourgeoisie ; les attaques +contre la religion se multipliaient dans +la presse radicale ; elles se mêlaient à celles dirigées +contre l’aristocratie. Qu’adviendrait-il de +son troupeau si la discorde s’y glissait ? Une +rupture, soit avec madame Duret, soit avec +madame Lanterle, s’il refusait de l’écouter, serait +d’un effet déplorable. On parlait de la fondation +possible à Valleyres d’une maison d’éducation +dirigée par les Jésuites ; une chapelle s’ouvrirait, +concurrence certaine à l’église. Celle de ses pénitentes +qu’il froisserait serait entendue par les +Pères qui ne cherchaient qu’un prétexte pour +s’établir à Valleyres ; déjà il entrevoyait leur +triomphe, l’église désertée. — D’autre part, +madame Duret, coupable, ne serait-elle pas un +instrument plus docile entre ses mains ? Ne +rachèterait-elle pas sa faute par des dons abondants +aux pauvres de Dieu ?</p> + +<p>Monsieur le curé avait pesé tout cela dès +longtemps dans son esprit, car il n’ignorait pas +la liaison Loretty-Duret. La démarche de madame +Lanterle l’inquiéta ; cette dame était d’une +piété grande et éclairée. Elle avait droit à beaucoup +d’égards.</p> + +<p>Il lui adressa un discours en trois points.</p> + +<p><i>a</i>) Il ne fallait pas se fier aux apparences et +juger le prochain. Dieu seul lisait dans les +cœurs.</p> + +<p><i>b</i>) Dieu seul aussi était maître des âmes et +les préparait à sa manière, qui est haute et +parfois nous échappe, pour leur salut.</p> + +<p><i>c</i>) Le grand mot qu’il fallait méditer était le +suivant : Malheur à celui par qui le scandale +arrive.</p> + +<p>Et il était clair que, dans l’esprit de monsieur +le curé, l’auteur possible du scandale était, non +pas madame Duret, qui faisait toutes choses +avec le secret nécessaire, mais bien madame +Lanterle, dont le zèle excessif menaçait de rendre +publics ces faits regrettables.</p> + +<p>Il fut éloquent, il s’attendrit ; il eut le bonheur +de toucher le cœur de sa pénitente.</p> + +<hr> + +<p>Les « Vertueuses » considérèrent à nouveau +la situation. Monsieur le curé leur manquant, +vers qui se tourner ? — Il n’y avait rien à +attendre de monsieur Duret. Depuis un an, cet +homme casanier voyageait sans cesse. Ainsi +protestait-il à sa manière. — Mais madame Loretty ? — C’était +une personne frêle et jolie, de +santé délicate, qui ne se livrait pas. Elle n’était +pas de Valleyres et y avait fait peu d’amies. Elle +élevait ses quatre fils de son mieux et dirigeait +avec une seule bonne, un ménage dont les ressources +étaient maigres. Aimait-elle son mari ? +Savait-elle qu’il la trompait ? — On l’ignorait. +Et, d’autre part, il était impossible de l’avertir.</p> + +<p>Pourtant madame Loretty reçut une lettre +anonyme, écrite sur du papier sale, et criblée +de fautes d’orthographe. Mais elle ne laissa rien +percer de ses sentiments.</p> + +<p>Madame Duret accoucha. Son mari, au grand +scandale de toute la ville, n’assista pas à ses +couches. On blâma son manque de tact. Il ne +revint aux Touches que deux mois plus tard, +pour le mariage de sa seconde fille avec monsieur +de Roussy.</p> + +<p>Madame Lanterle s’inquiétait. Sous quel prétexte +agir, maintenant que la liaison était +quasi publique, acceptée même par monsieur +Duret et par madame Loretty ? Pourtant elle +ne renonçait pas à la lutte. Avec le temps naîtraient +sans doute des occasions dont elle saurait +profiter.</p> + +<p>Cependant les rapports entre madame Duret +et les Loretty devenaient de plus en plus fréquents. +Les quatre fils de l’avocat passèrent +leurs vacances aux Touches. Tous les deux ou +trois jours madame Loretty allait les rejoindre, +déjeunait et dînait avec madame Duret. Monsieur +Duret ne faisait plus que de rares apparitions +chez lui ; au printemps, il était à Paris, à +Nice en hiver. La société de Valleyres semblait +accepter cette situation bizarre.</p> + +<hr> + +<p>L’occasion, guettée par madame Lanterle, +se présenta enfin. L’on apprit que madame +Jules Maigret, perclue de rhumatismes, renonçait +à diriger plus longtemps l’Association des +œuvres charitables de Valleyres. C’était un +poste éminent ; celle qui l’occupait présidait à +la distribution des secours matériels à la population +valleyroise et exerçait ainsi une influence +considérable ; elle se trouvait en outre appelée +à une collaboration presque quotidienne avec +monsieur le curé, chef spirituel de la communauté.</p> + +<p>Les dames patronnesses s’agitèrent ; des conciliabules +les réunirent. Les « Vertueuses » délibérèrent +à part ; leur candidate était madame +Lanterle ; le jour était venu de faire triompher, +avec elle, la morale. L’autre clan choisit madame +Duret. L’une et l’autre de ces dames fit +montre du plus grand désintéressement, suppliant +qu’on ne l’accablât pas sous cette responsabilité +lourde. Cependant chacune se préparait +à la lutte et ne négligeait rien pour +réussir.</p> + +<p>Monsieur le curé restait neutre, comme il +convient ; dans le particulier, il assurait chacune +de ces dames que ses vœux ardents étaient +pour elle. Mais, dans le secret de son cœur, +il souhaitait la nomination de madame Duret. +L’avarice trop connue de madame Lanterle et +aussi son fâcheux esprit de domination l’alarmaient. +Il perdrait pour ses bonnes œuvres les +ressources abondantes que madame Duret, coupable +et généreuse, mettait à sa disposition ; +et il risquait en outre de n’être plus maître chez +lui, de voir toutes choses de bienfaisance et +d’église soumises à la surveillance d’une femme +autoritaire, qui aurait bientôt fait de le brouiller +avec la moitié de son troupeau. Telles étaient +les pensées de monsieur le curé, et il s’effrayait à +constater les progrès certains de la candidature +de madame Lanterle. Son élection apparaissait +comme une revanche discrète de la vertu ; son +nom était dans toutes les bouches.</p> + +<p>C’est alors que monsieur le curé eut recours +à une ruse ingénieuse,</p> + +<p><i>L’Avant-Garde</i> était, depuis quelque temps, +particulièrement violente dans ses attaques +contre les conservateurs et contre l’Église. Les +grands bourgeois de Valleyres frémissaient à +la pensée que l’existence même des classes supérieures +était menacée par cette détestable +feuille radicale, qui voulait supprimer du monde +ce qui en était l’ornement, la beauté, et comme +la fleur, — l’aristocratie. <i>L’Avant-Garde</i> fixait +pour eux la valeur de toutes choses ; ce qu’elle +attaquait, était bon ; ce qu’elle défendait, +exécrable. Or, une semaine avant l’élection, +alors que tout indiquait le succès probable de +madame Lanterle, un article anonyme parut +dans <i>L’Avant-Garde</i> sur la nomination prochaine +d’une présidente de l’Association des œuvres +charitables. L’on y blâmait en termes crus la +candidature d’une femme trop connue, dont la +vie était un défi à la morale publique, et dont la +présence à la tête du comité des bonnes œuvres +serait scandaleuse pour les pauvres assistés ; +l’on mettait en avant le nom de madame Rigotard, +dont le mari travaillait pour gagner le +pain honnête de sa famille.</p> + +<p>L’article fit sensation, chacun reconnut qu’il +visait madame Duret. Ainsi la politique s’introduisait +même dans les œuvres charitables ! +Du coup l’élection devint une affaire de parti ; +la discipline et l’union furent nécessaires. Du +coup aussi, madame Lanterle vit ses chances +s’évanouir. Il importait de répondre d’une façon +forte à l’infâme article et, pour démontrer le +néant de ses accusations, les dames patronnesses, +au jour venu, élurent à l’unanimité des voix, +madame Duret, née de Barthes.</p> + +<p>La diversion avait réussi.</p> + +<p>Ainsi fut apaisée la grande affaire. Les « Vertueuses » +mirent bas les armes. Elles avaient, +du reste, pendant toute la période des hostilités, +continué à dîner chez madame Duret, où l’on +mangeait fort bien. Mais elles ne l’avaient pas +invitée chez elles ; — il n’y a pas de petite économie.</p> + +<hr> + +<p>Les Loretty passaient la moitié de l’année aux +Touches ; ils y remplaçaient monsieur Duret +toujours absent. Madame Duret, dix-huit mois +plus tard, eut un second bébé ; son mari était +alors à Nice. Sous le prétexte spécieux qu’il +n’avait pas assisté à l’acte initial, il ne fut présent +ni à la naissance de l’enfant, ni à son baptême, — actes +qui, étant publics, prenaient une +importance grande. Sa conduite fut sévèrement +critiquée, et cette fois encore, on retrouva dans +la société de Valleyres la belle unanimité qu’elle +avait montrée lors de la nomination — historique — de +la présidente de l’Association des +œuvres charitables.</p> + +<p>Non, monsieur Duret dépassait le droit qu’on +a d’être original. Sa vengeance sournoise n’était +pas digne d’un homme du monde. Dans quelle +position fausse ne plaçait-il pas la pauvre madame +Duret ? Pouvait-on oublier à ce point les +devoirs d’une haute position, prêter plus gratuitement +à la malveillance des classes populaires ?</p> + +<p>L’indignation fut grande. L’on plaignit madame +Duret d’avoir sa vie enchaînée à celle +d’un ours aussi mal léché ; les sympathies de +tous entourèrent cette femme que son mari exposait +ainsi à la rumeur publique. On se crut +obligé de la soutenir dans ces heures d’épreuve. +Jamais son étoile mondaine ne brilla d’un plus +vif éclat. Sa suprématie, assurée par le malheur, +était maintenant reconnue par tous, elle entrait +enfin dans la période triomphante de sa vie. +Lorsque son époux revenait aux Touches en +été, les châtelains du voisinage lui faisaient +grise mine. On invitait sa femme seule à dîner.</p> + +<p>Monsieur Duret usait le temps dans de grandes +promenades à pied à travers le pays ; il avait +des cheveux blancs en désordre et une barbe +fluviale.</p> + +<p>Lorsque j’étais petit garçon, je le vis souvent ; +les gamins de Valleyres s’écartaient sur son +passage. « C’est un braque, disait-on ; à l’étranger, +il mène une vie impossible ; au logis, il bat +sa femme et la rend malheureuse. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c171">MARIE LE PETIT</h2> + +<p class="dedic"><i>Aux princes Emmanuel et Antoine Bibesco.</i></p> + +<p>Au moment où chacun ne parlait que de la +liaison de la belle madame Duret, née de Barthes, +avec l’avocat Loretty, au moment où les +petits bourgeois et le peuple de Valleyres se +réjouissaient des désordres manifestes de l’institution +aristocratique, un scandale nouveau fit, +en ville, une heureuse diversion.</p> + +<p>L’héroïne en était mademoiselle Le Petit.</p> + +<p>Tous la connaissaient, car elle était, sans conteste, +la plus jolie fille de Valleyres. Ouvriers, +commerçants et grands bourgeois trouvaient +dans sa beauté une raison nouvelle d’être fiers +de leur cité commune. Elle était l’argument décisif +de la supériorité évidente — pourtant niée +par des adversaires de mauvaise foi — de Valleyres +sur Châteauvieux et Villeneuve voisines. +Il était douteux que le chef-lieu, Maigny, pût +montrer dans ses quarante mille habitants un +spécimen aussi achevé de la race humaine.</p> + +<p>Marie Le Petit était de taille moyenne, mais +admirablement proportionnée, fine de buste et +souple sur des hanches pleines ; l’ovale de son +visage était la perfection même ; le menton +était volontaire, la bouche petite, les yeux noirs +veloutés et caressants ; les cheveux sombres +s’arrangeaient en bandeaux sur le front mat et +bas comme celui d’une statue antique.</p> + +<p>Sa mère, qui était du Midi, avait été en place +dans de bonnes maisons, mi-femme de chambre, +mi-dame de compagnie, chez une princesse russe, +puis chez une vieille dame anglaise. Elle en +avait rapporté des économies, quelque instruction +et de bonnes manières. Ayant épousé sur +le tard feu Le Petit, commis du receveur à Valleyres +et très joli homme, elle était restée, à +la mort de son mari, dans la petite ville, bien +qu’on ne l’y eût pas reçue avec tous les égards +auxquels elle croyait avoir droit ; — l’on n’aimait +pas les étrangers à Valleyres.</p> + +<p>La naissance d’une fille, Marie, au moment +où elle avait renoncé à l’espoir d’être mère, lui fit +oublier les petites piques de la vie de province.</p> + +<p>Dès lors, elle ne vécut que pour son enfant ; +elle resterait à Valleyres pour l’élever. Elle +avait, lui appartenant, une petite maison presque +hors la ville dans l’ancienne rue aristocratique, +maintenant désertée, la rue Haute. A côté, +c’était la vieille demeure inhabitée de la grande +famille Lanterle. Derrière, il y avait un jardin +donnant sur les anciens fossés. Puis c’était la +campagne. Nulle part, madame Le Petit ne +trouverait un air aussi pur pour sa fille.</p> + +<p>Marie était un enfant superbe ; sa mère lui +donna ses premières leçons, lui apprit même — chose +unique à Valleyres — l’anglais. Puis, +lorsque Marie eut quatorze ans, elle lui fit suivre +les cours de la meilleure école de la ville que dirigeait +mademoiselle Nicolas. Au même temps, +madame Le Petit ouvrit un magasin de mercerie +rue Haute pour avoir quelques ressources supplémentaires.</p> + +<p>Les demoiselles de la haute société, qui étaient +les élèves de mademoiselle Nicolas, furent +extrêmement choquées d’avoir comme compagne +d’école la fille d’une petite mercière, et, +malgré leur bonne éducation, ne purent s’empêcher +de le faire sentir. Marie n’y prenait garde ; +elle était de disposition gaie et heureuse ; elle +se contenta, comme revanche, de gagner régulièrement, +aux jours de composition, la première +place, — ce qui nuisit du reste au crédit de +mademoiselle Nicolas. Elle adorait sa mère et, +les heures de classes finies, courait à la rue +Haute. Avant le coucher du soleil, les dames +Le Petit se promenaient ensemble dans la campagne. +A dix-huit ans, Marie sortit de l’école.</p> + +<p>Madame Le Petit approchait de la soixantaine. +Elle gardait les manières excellentes +qu’elle avait toujours eues ; mais elle devenait +taciturne, la vieillesse pesait sur elle ; la chaleur +de son regard n’était la même que lorsqu’elle +le posait sur sa fille. Elles vivaient dans un +grand isolement. Madame Le Petit avait fait +peu de relations à Valleyres ; la maternité, telle +qu’elle l’entendait, est exclusive. Marie n’avait +pas d’amies intimes, ayant peu fréquenté les +jeunes filles de sa classe et ne s’étant pas liée +avec ses nobles compagnes des cours Nicolas. +Elle était solitaire, réfléchie, sage. La vertu, +alliée à une beauté si rare, excitait l’étonnement +de quelques-uns et l’admiration de tous.</p> + +<p>Jamais on ne voyait Marie se promener seule +au crépuscule sur la promenade vantée qui +longe l’Ourche. Elle n’avait pas encore été à la +fête de la ville.</p> + +<p>Pourtant, jolie comme elle était, les prétendants +n’avaient pas manqué. Les jeunes gens +passaient cambrés devant la boutique de la rue +Haute ; le fils de monsieur Rigotard, le droguiste, +s’était épris d’elle, à la voir seulement, et l’avait +demandée en mariage, — sans succès. Les Rigotard +étaient de ce qu’il y avait de mieux dans +le commerce de Valleyres. Qui donc serait +l’époux de cette jeune fille accomplie ? — Elle +avait maintenant vingt ans ; elle était dans la +fleur de sa beauté.</p> + +<hr> + +<p>L’on juge de la stupéfaction des habitants de +Valleyres, lorsqu’on commença à se chuchoter +à l’oreille, vers la fin de novembre de cette +année-là, que mademoiselle Le Petit était...... ; +l’on n’osait prononcer le mot.</p> + +<p>Ceux qui propageaient ce bruit excitèrent +l’incrédulité générale. — Cependant il fallait +savoir. Ce fut un défilé incessant dans la boutique +de la rue Haute. Marie ne passait plus les +journées au comptoir comme auparavant. Ceux +qui la virent quand elle descendait au magasin, +remarquèrent qu’elle portait une blouse un +peu large, sans ceinture, et que son joli visage +montrait de la lassitude. Mais il eût été téméraire +de rien affirmer quant aux causes de cette +fatigue. — Quelques semaines se passèrent au +milieu d’un déchaînement inouï de curiosité. +Enfin, vers le jour de l’an, il n’y eut plus d’hésitation : +l’évidence d’une grossesse s’imposa.</p> + +<p>A qui se fier désormais ? Les maris consternés +doutaient de la vertu assurée de leurs femmes. +Que ne pouvait-on redouter puisque mademoiselle +Le Petit avait succombé ?</p> + +<p>L’on ne sortit de cette juste stupeur que pour +rechercher qui avait séduit la jeune fille. Mais +ni les voisins des dames Le Petit, ni ceux qui +étaient en relations avec elles, ne purent fournir +aucun renseignement.</p> + +<p>Maintes pistes furent suivies ; aucune ne fut +trouvée bonne. L’on pensa que le père, s’il était +honnête, se nommerait ; il resta anonyme. On +jugea alors que Marie livrerait son nom à l’indignation, +et aux félicitations secrètes de ses +concitoyens. Elle refusa de le faire. Lorsqu’on +la suppliait, pour sauver son honneur, de nommer +celui qui l’avait séduite, elle se renfermait +dans un silence obstiné. On crut que la mère +offrirait une prise plus facile. Madame Le Petit +resta muette. Personne ne put faire sortir la +vieille dame de la réserve remarquable qu’elle +s’était imposée.</p> + +<p>Mais plus encore que l’aventure elle-même, +l’attitude de ces deux femmes plongea les habitants +de Valleyres dans un ébahissement extrême. +Marie Le Petit semblait n’éprouver aucune +honte de la position malheureuse où elle +se trouvait. Alors que toute la ville lamentait +sa vertu perdue, elle restait d’humeur égale, +gaie comme autrefois. Sa mère n’avait pas la +figure affligée qui convient à une personne dont +la vieillesse est frappée d’un coup immérité. +Elle restait silencieuse et droite, malgré les +années. Si elle parlait à sa fille, c’était avec douceur, +comme jadis. Lorsqu’on allait à la boutique +de la rue Haute, on la trouvait tricotant +des brassières pour l’enfant attendu.</p> + +<p>En vérité, cela était incompréhensible. Pourquoi +les dames Le Petit, qui avaient des ressources, +n’avaient-elles pas fui le scandale et +gagné Maigny ou Livray ?</p> + +<p>L’impossibilité où ils étaient de répondre à +toutes ces questions irrita au vif les habitants +de Valleyres. La conduite de ces femmes était +positivement un défi à la petite ville. L’opinion +publique, qui d’abord avait été favorable à +mademoiselle Le Petit, supposée victime d’un +abominable séducteur, se retourna tout d’une +pièce contre elle. Sa gaîté devint du cynisme ; +on s’en voulut d’avoir cru à sa vertu ; il y avait +sans doute longtemps qu’elle s’amusait secrètement. +On n’eut pas d’épithètes assez fortes +pour flétrir le rôle de la mère complice. Elle +avait toujours fait la fière et s’était tenue à +l’écart ; — on ne voyait que trop les raisons +de son isolement. Ses petites rentes, pourtant +sur l’État, furent niées. Les déportements de +sa fille lui valaient l’aisance où elle vivait. La +réprobation générale pesa sur les deux femmes.</p> + +<p>L’on sut par le directeur de la poste que +mademoiselle Le Petit recevait des lettres de +Paris ; l’on apprit aussi qu’une grande banque +de la capitale lui avait envoyé, en mars, une +enveloppe chargée, scellée de cinq cachets +rouges. — Les moindres faits étaient commentés +avec passion par tous.</p> + +<p>Les temps s’approchaient de la délivrance +de mademoiselle Le Petit. Au jour venu, par +une claire matinée d’avril, la Houssard, la sage-femme, +s’installa chez sa cliente. Marie accoucha +en peu d’heures d’un gros garçon.</p> + +<p>On attendait anxieusement la déclaration à +la mairie ; quelques-uns pensaient que le père +reconnaîtrait l’enfant. Ils se trompaient. L’enfant +fut déclaré par sa mère sous le nom de +Louis-Édouard Le Petit. Le scandale fut à son +comble. Ni mademoiselle Le Petit, ni sa mère +ne parurent y prêter la moindre attention.</p> + +<p>C’était l’été maintenant. Comme la chaleur +était forte, et que le soleil au matin brûlait le +jardin derrière la maison, Marie s’installait sur +une chaise basse devant la boutique dans l’ombre +fraîche de la rue Haute, et là, elle donnait le +sein à son enfant. C’était un vigoureux gaillard +dont les chairs fermes et rebondies faisaient +l’émerveillement secret des commères. Sa mère +était plus jolie que jamais dans l’épanouissement +de sa jeune maternité. Elle riait à son +bébé. — Mais les habitants de Valleyres ne voulaient +plus l’admirer.</p> + +<p>Monsieur le curé, avec quelque retard, s’occupa +de l’affaire. Il n’y alla pas de main morte ; +la faute était publique ; il importait que l’Église +ramenât au bien cette créature égarée ou la +chassât de son sein. Il rendit donc visite à mademoiselle +Le Petit, qui avait été de ses catéchumènes. +Il voulait qu’elle confessât au moins le +complice de sa faute. Mais il ne fut pas plus +heureux que les autres. Il l’appela au tribunal +de la pénitence. Elle ne voulut point s’y rendre. — A +la suite de cette entrevue, les dames Le +Petit, dont la foi n’avait jamais été exaltée, n’assistèrent +plus à la messe. Bien leur en prit, car +monsieur le curé, dans un sermon enflammé, stigmatisa, +comme il convient, la conduite éhontée +d’une fille de Valleyres et de la mère qui l’encourageait +au vice, et, dans une prosopopée +mémorable, évoqua en comparaison les joies +pures de la famille chrétienne, dont la société +de Valleyres offrait tant d’exemples réconfortants.</p> + +<p>C’est au temps de ce prêche que madame +Duret, née de Barthes, mit au monde le second +enfant de sa seconde série. Il y avait alors plus +d’un an qu’elle était en fait séparée de son mari.</p> + +<p>L’été se passa. A l’automne, la boutique de +madame Le Petit fut fermée. Peu de jours après, +la mère et la fille, emmenant le bébé, prirent le +train pour Maigny, où elles s’installèrent dans +un appartement meublé.</p> + +<p>Cependant les conscrits partaient pour l’armée, +et rentraient au pays ceux qui avaient +fini leur temps.</p> + +<p>Il y avait à peine une semaine que les soldats +licenciés étaient revenus lorsqu’un jour à +jamais inoubliable de marché, la ville fut mise +en émoi par la publication d’une nouvelle dont +on pouvait affirmer que de mémoire d’homme +on n’avait entendu la pareille à Valleyres.</p> + +<p>A neuf heures du matin, l’employé de la +mairie, un vieux petit bossu hargneux qui ne +parlait jamais à personne, descendit l’escalier +tournant de la maison de ville, ouvrit le cadre +grillagé des affiches officielles sur le pilier au +coin de la place, et, avec quatre pains à cacheter, +fixa dans le tableau un acte sur papier blanc. +Puis, l’ayant relu, il eut ce qui chez lui était un +sourire, mais ce qui chez tout autre eût été appelé +une grimace, et remonta à son bureau, où il +s’embusqua dans la fenêtre.</p> + +<p>Le premier qui s’arrêta devant le tableau +fut Joseph, le petit clerc de maître Mainguet, +qui allait à la poste. Il lut et relut l’acte, fit un +bond, et, oubliant la poste et ses devoirs, prit au +galop le chemin de l’étude.</p> + +<p>Vint ensuite monsieur Rigotard, le droguiste. +C’était une personne grave, avaricieuse, et de +mouvements lents. Comme il s’approchait du +pilier, il jeta autour de lui un coup d’œil circulaire ; +s’étant assuré qu’il n’y avait personne +à proximité, il tira sa tabatière et roula entre ses +doigts secs une prise de choix. A ce moment-là +ses regards s’arrêtèrent sur l’acte affiché devant +lui. Sa stupéfaction à le lire fut telle que machinalement +ses doigts s’ouvrirent. Il s’aperçut +que la prise tombait, voulut la rattraper, mais +trop tard ; la pincée de tabac faisait déjà une +petite tache brune sur le pavé boueux.</p> + +<p>Puis ce fut le tour de Bataille, le marchand +de vin, dont un gros rire secoua la bedaine ; +puis de Langlois, prote à <i>L’Avant-Garde</i>, qui +s’écria : « Vive la sociale ! » — Arriva monsieur +Nicolas Allemand, qui frissonna d’horreur. Le +vieux baron de Morteuse glissa le long des murs +et stationna, comme chaque jour, devant les +publications de la mairie. Il fut un temps assez +long avant de comprendre et murmura enfin +ces mots par lesquels il avait l’habitude d’exprimer +pour lui seul une foule de griefs longuement +ruminés : « La caque sent toujours le +hareng. » Ce fut enfin maître Mainguet, qui +voulait vérifier par lui-même l’audacieuse allégation +de son clerc. — Bientôt, il y eut un rassemblement +autour du pilier des actes. Les transactions +sur le marché étaient arrêtées. Les dames +de Valleyres n’avaient qu’une question à la +bouche. Et quelle joie lorsqu’on tombait sur +une amie qui ignorait encore la chose ! Les exclamations +les plus diverses se croisaient. L’effervescence +ne se calma que vers midi, à l’heure +où la faim appela au logis petits et grands bourgeois.</p> + +<p>Les gens observateurs remarquèrent qu’aucun +des membres des aristocratiques familles +Lanterle et Vertôt, étroitement unies, ne fut +aperçu ce jour-là, en ville.</p> + +<hr> + +<p>Le héros, dont le nom était dans toutes les +bouches, était un jeune Maurice Lanterle, qui +venait de servir trois ans dans les cuirassiers à +Lunéville. Il était neveu de monsieur Henri +Lanterle et fort bien apparenté dans la meilleure +société de Valleyres. Maurice Lanterle avait +perdu jeune son père. Sa mère, une de Brière, +qui avait de la fortune, l’avait élevé dans sa +belle propriété du Vallon, à un peu plus d’une +lieue à l’ouest de la ville. C’était une femme +excentrique et exaltée, avec des prétentions +intellectuelles ; elle faisait partie du petit clan +des « Vertueuses ». Rêvant un grand avenir à +son fils, elle le mit chez les Pères, au chef-lieu. +Il ne s’y distingua pas. Ses directeurs se louaient +de son caractère ; il était doux et soumis, chacun +l’aimait, — mais il restait obstinément à la +queue de sa classe. Entre seize et dix-sept ans, +il essaya vainement, à plusieurs reprises, de +passer la première partie de son baccalauréat. +Sa mère, désolée, le fit rentrer au Vallon, où +elle le reçut avec froideur. Elle ne s’occupa plus +de lui et Maurice vécut pendant deux ans avec +le fermier du domaine ; ensemble, ils couraient +le pays, allaient aux foires choisir des vaches, +conduisaient leurs bêtes les plus belles aux concours +régionaux.</p> + +<p>Maurice aimait sa vie campagnarde. Un peu +pâle et maigre à sa sortie du collège, il se développa, +prit du corps ; il avait maintenant six +pieds de haut et des épaules en proportion. Il ne +se sentait à l’aise qu’en plein air ; de gestes maladroits, +il avait toujours peur, dans un salon, +de casser quelque meuble ou bibelot ; les observations +de sa mère n’étaient pas pour lui +donner de la confiance en lui-même. Les manières +compassées des notables de Valleyres, +les façons cérémonieuses qu’ils gardaient même +dans l’intimité, leur sécheresse, lui firent prendre +en horreur le monde auquel il appartenait. Il +vécut solitaire et devint sentimental à l’excès. +Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère soudainement +mourut.</p> + +<p>Ses parents de Valleyres virent que Maurice +était seul, qu’il aurait à sa majorité une soixantaine +de mille livres de rente et les meilleures +vignes du pays. Jamais orphelin ne fut plus +entouré ; chacun lui faisait fête. Son oncle +Henri Lanterle l’avait deux fois la semaine ; +madame Henri Lanterle, l’une des « Vertueuses » +avait surveillé l’instruction de ses filles de si +près qu’elle n’avait pas voulu les mettre au +couvent, car, même dans les meilleures maisons, +on était exposé à des rencontres dangereuses. +Lorsqu’on adressait la parole à ces jeunes filles +modèles, elles regardaient leur mère avant de +répondre. Pour leur cousin, elles exécutèrent au +piano une sonate que monsieur Marthe, leur +professeur, avait reçu de Maigny. Leur mère +parlait confidentiellement à Maurice. « Ses filles, +disait-elle, étaient élevées dans l’idée chrétienne +de la soumission de la femme à son époux. Elles +n’auraient ni opinion, ni volonté que les siennes. » — Maurice +écoutait effaré. Le ton satisfait et +autoritaire de sa tante, dont il était notoire +qu’elle menait son mari par le bout du nez, l’effrayait. +Quant à ses cousines, il lui était simplement +impossible de causer avec elles.</p> + +<p>Chez les demoiselles de Barbeau, l’atmosphère +était autre. Elles comptaient dix-huit et +dix-neuf ans et avaient toutes deux été renvoyées +du couvent où elles faisaient leur éducation. +Elles passaient pour être d’une liberté +de tenue extrême, allaient souvent à Maigny +avec leur gouvernante et recevaient des officiers +dans leur belle propriété de Bellevue. Leur +père, ataxique, ne quittait guère son fauteuil +roulant ; il s’absorbait dans le soin d’une collection +d’insectes. Leur mère était morte jeune. +Maurice dîna chez elles avec quelques jeunes +gens de Maigny qu’il ne connaissait pas ; il y +avait aussi la belle comtesse Perquer de Bonnenfant, +qui passait l’été chez sa mère ; elle était +mariée depuis six mois. A table, Maurice fut +placé à côté de mademoiselle Jeanne de Barbeau. +Comme l’on disait un mot un peu vif, +elle lui poussa le pied sous la table. Maurice, +croyant à une erreur, retira la jambe vivement +et rougit. Après dîner, l’on joua à un jeu que +ces demoiselles appelaient « le monstre noir ».</p> + +<p>On s’enfermait en bande dans une grande +pièce d’où toute lumière était bannie. « Le +monstre noir » entrait alors, et devait découvrir +et identifier une des personnes cachées. Le +jeu commença. Ce furent, dans l’obscurité, de +petits rires étouffés, des bruits de chaises remuées ; +la voix de madame Perquer fut entendue, +disant : « Mais non, mais non ! » Maurice +se tenait coi derrière un fauteuil. Soudain, il +sentit sur sa main le contact d’une peau fine ; +c’était le cou de mademoiselle Jeanne de Barbeau, +laquelle était assise sur le bras du dit fauteuil. +Maurice, inquiet, recula. Mais Jeanne +l’avait reconnu ; elle criait déjà : « Ce monsieur +Lanterle est d’une inconvenance ! » — Cependant +l’approche du « monstre noir » rétablit le +silence. Lorsque le jeu prit fin, les visages étaient +enflammés, les yeux brillants. Maurice était fort +mal à son aise. Il ne savait quelle contenance +garder, et, comme Jeanne, le prenant à part, +lui demandait de la rejoindre au bout du parc +le lendemain après-midi, il répondit, rougissant +toujours, qu’il était occupé ce jour-là. La jeune +fille leva les épaules et lui tourna le dos.</p> + +<hr> + +<p>Lorsque Lanterle venait ainsi à la ville et +qu’il avait à y coucher, il logeait dans sa maison +de la rue Haute, inhabitée depuis longtemps, +mais où il s’était fait arranger deux pièces donnant +sur le jardin. C’est là qu’un jour, il découvrit +qu’il avait une fort jolie voisine. Il sut +bientôt que c’était cette demoiselle Le Petit, +dont on parlait tant en ville et que l’on citait +en modèle.</p> + +<p>De sa fenêtre, il voyait Marie arroser ses +fleurs ; le soir, elle cousait auprès de sa mère ; +parfois elles soupaient toutes deux en plein +air. Il jugea la beauté de la jeune fille sans pareille ; +il remarqua aussi sa gaîté, la bonté dont +elle usait avec madame Le Petit. Il n’avait +rien vu de semblable dans la société de Valleyres +où tous les gestes semblaient convenus, +prémédités. Lanterle se dissimulait derrière un +contre-vent ; les paroles de Marie n’arrivaient +pas jusqu’à lui ; mais il l’entendait par moments +rire avec sa mère, parfois elle chantait +d’une voix fraîche une chanson populaire ; il la +voyait passer légère et libre, ne se doutant pas +qu’elle fût épiée. Il ne pouvait se détacher de +ce spectacle.</p> + +<p>Bientôt il s’aperçut qu’il était amoureux de +mademoiselle Le Petit ; à dater de ce jour, il +devint méfiant, de peur qu’un des siens ne devinât +son secret et ne le raillât. Il comparait +l’existence simple, heureuse, de cette jeune +fille à celle que menaient ses cousines dans +l’atmosphère glacée du monde de Valleyres. — Jolie +comme elle était, on ne lui voyait aucun +galant. Il songeait aux demoiselles de Barbeau.</p> + +<p>Mais comment pourrait-il faire sa connaissance ? +Sa timidité était sans bornes ; il n’était +pas de ceux qui, entre chien et loup, abordent +les filles et leur murmurent des douceurs. Du +reste, elle ne le souffrirait pas.</p> + +<p>Un matin, il se trouva nez à nez avec elle au +coin d’une rue ; il la bouscula presque. Il salua, +balbutiant quelques mots d’excuse. Dès lors, +ils se saluèrent quand ils se rencontraient, lui, +d’un grand coup de chapeau, elle, d’une gentille +inclinaison de tête. Mais il n’osait adresser +la parole à mademoiselle Le Petit.</p> + +<p>Il rêvait sans cesse à elle, faisait des projets +toujours les mêmes. Elle avait dix-sept ans, lui +dix-neuf, ils se marieraient, vivraient heureux +et solitaires au Vallon.</p> + +<p>A d’autres moments, il voyait l’absurdité de +ces rêves fous ; elle ne voudrait pas de lui ; il +n’avait rien de séduisant et, malgré les avances +de Jeanne de Barbeau, ne croyait pas pouvoir +plaire aux femmes. Puis il avait trois ans de +service militaire à faire. Qu’adviendrait-il d’elle +pendant un temps si long ? — Il ne pouvait +s’empêcher de sourire à la pensée qu’il ne connaissait +que de vue sa future femme. Mais il +était dans la nature de Maurice de se plaire à +des pensées lointaines et indécises. Enfin, un +jour où il réfléchissait avec plus de précision à +son avenir, il lui apparut qu’il serait sage de +s’engager pour se débarrasser au plus tôt de la +corvée militaire. Lorsqu’il reviendrait, Marie +Le Petit n’aurait que vingt ans ; peut-être serait-elle +libre encore ? D’autre part, son oncle Lanterle +le poussait aussi à partir. Il s’y décida.</p> + +<hr> + +<p>Avant d’entrer au service, il passa, toujours +sur les conseils de son oncle, un mois à Paris. +Les jeunes Bourrat, de Vermand, l’y reçurent +et lui firent mener la grande vie du Quartier +latin. Maurice fut profondément dégoûté par +les plaisirs auxquels il se laissa entraîner. Avoir +pour compagne de lit une fille que l’on connaissait +depuis quelques heures à peine, et, au lendemain, +la remplacer par une fille nouvelle, lui +apparaissait monstrueux. Lorsqu’il quitta Paris, +vivait plus fraîche que jamais dans sa mémoire +l’image de mademoiselle Le Petit, écossant des +pois sous une tonnelle dans un jardin clos.</p> + +<p>La première année de service militaire fut +d’une désolante lenteur. Mais, comme il était +vigoureux et bon cavalier, il en supporta sans +peine les fatigues. Deux fois, il eut cinq jours de +permission. Au lieu d’aller les user à Paris +comme ses compagnons, il se rendit tout droit +à Valleyres. Il vit mademoiselle Le Petit. Elle +n’avait pas été sans remarquer l’absence de ce +grand garçon dont les regards étaient persistants +et respectueux. Lorsqu’il fut de retour, +elle le salua, avec un léger sourire de bienvenue. +Il logeait chez sa tante Lanterle qui avait insisté +pour l’avoir, mais il montait dans la journée +à son appartement de garçon dans la vieille +maison inhabitée. — Il n’y eut pas autre chose +entre elle et lui que des saluts échangés.</p> + +<p>Il repartit désespéré de sa timidité et plus +amoureux que jamais.</p> + +<hr> + +<p>La seconde fois qu’il vint, c’était en automne. +Il fut obligé de descendre au Vallon pour surveiller +les vendanges. C’était là un devoir auquel +aucun propriétaire du pays n’aurait osé se +soustraire. La pressée du vin se prolongeait +tard dans la nuit. Le lendemain de son arrivée, +Lanterle, vers cinq heures, résolut d’aller jusqu’à +Valleyres à cheval.</p> + +<p>Le vent était violent ce jour-là. Près de la +ville, il aperçut à quelque distance devant lui +deux femmes qui se promenaient dans la campagne. +S’approchant, il reconnut madame Le +Petit et sa fille. Comme il se préparait à les +saluer, les jupes de ces dames, agitées par le +vent, effrayèrent le cheval qui fit un écart.</p> + +<p>Maurice ne fut pas désarçonné, mais son chapeau +alla rouler dans la poussière. On juge de +la honte du jeune homme ; le rouge lui monta +au visage. De dépit, il donna de l’éperon à son +cheval qui pointa. Puis il voulut descendre, +mais avant qu’il en eût eu le temps, mademoiselle +Le Petit avait ramassé le chapeau et, d’une +main légère, enlevait la poussière qui le tachait. +Maurice sauta à terre ; il remercia ces dames +avec des phrases qu’il ne pouvait finir ; la +sueur lui coulait sur le front. Madame Le Petit +lui fit un beau salut sans parler. Marie dit +quelques mots. Il lui semblait avoir toujours +connu ce grand garçon qui rougissait devant +elle comme une fille. Ils parlèrent du temps +qu’il faisait, des vendanges. Maurice eut la présence +d’esprit, ce dont plus tard il ne sut assez +se féliciter, de demander à ces dames si elles +aimaient le raisin. — Oui, elles en raffolaient.</p> + +<p>Sur cette réponse, la conversation prit fin. +Lanterle s’inclina jusqu’à terre, monta sur sa +bête, et rentra au Vallon à bride abattue.</p> + +<hr> + +<p>Le même soir, il dînait chez ses voisins Maigret.</p> + +<p>Il fut placé, non pas à côté de Lucie Maigret, +qui allait sur ses trente-deux ans, mais près de +la seconde fille, Julie ; elle avait vingt et un +ans et ressemblait déjà à sa tante, madame +Bourrat, de Prévoux.</p> + +<p>Madame Maigret fut d’une extrême amabilité +avec son cousin ; la jeune fille, elle-même, lui +fit des avances. Mais Maurice, voyant sa sécheresse +et sa laideur, frémit.</p> + +<p>Le lendemain, vers six heures, il quitta le +Vallon et partit en cabriolet pour la ville. Il +avait dans sa voiture un panier énorme rempli +des plus belles grappes cueillies dans la journée. +Il s’arrêta à sa maison de la rue Haute. A sept +heures et demie, après s’être assuré que la rue +était déserte, il sortit, le panier au bras, et +pénétra dans la boutique de ses voisines.</p> + +<p>Au bruit de la porte, Marie, qui était au premier +étage, descendit. Elle se trouva en face de +Lanterle décontenancé, qui, à ce moment, ne +comprenait rien à l’audace qui l’avait amené là. +Il posa le panier sur le comptoir. — Marie le +remercia de la façon la plus simple. Maurice +ne trouvait pas un mot. Il allait se retirer ainsi, +lorsqu’il vit que Marie essayait vainement de +soulever le panier ; il s’empressa, offrit de le +porter à la salle à manger. Marie lui montra le +chemin et passa la première dans l’escalier +étroit. Lanterle suivait. Ils arrivèrent dans une +salle où madame Le Petit, enfouie dans un +grand fauteuil, tricotait une paire de bas.</p> + +<p>— Maman, voici monsieur Lanterle, qui nous +apporte du raisin magnifique, dit Marie. Sa +voix sonnait joyeuse.</p> + +<p>La vieille dame, à ce nom, sursauta, et, +s’étant levée, adressa à ce visiteur notable et +inattendu, une révérence de choix.</p> + +<p>Marie goûta le raisin ; il était délicieux. Elle +en offrit une grappe à Lanterle, qui l’accepta. +Bientôt il était assis et mangeait du raisin en +face de Marie. Quelques minutes plus tard, il +s’étonnait déjà de se sentir sans gêne aucune. +Il parla du service, de Paris, de la campagne. +Lui, d’ordinaire renfermé, s’épanchait sans y +songer. Ces dames l’écoutaient avec sympathie ; +madame Le Petit restait silencieuse, mais +approuvait de la tête ; Marie le questionnait. +Ces deux femmes simples et accueillantes, cette +salle calme où tout disait la régularité de vies +modestes et heureuses, les beaux yeux caressants +de Marie Le Petit, sa voix grave et ce rire +qui étonnait par sa fraîcheur enfantine, — Lanterle +jouissait de chaque minute de cette heure +inespérée. Enfin il fallut partir. Marie l’accompagna +jusqu’à la porte d’entrée. Lorsqu’il la +quitta, il lui tendit la main.</p> + +<hr> + +<p>Deux jours après, il regagnait le régiment. Le +souvenir de la soirée unique remplissait sa vie +monotone au quartier. — Il se désola de la lenteur +des jours, eut des mouvements irraisonnés +d’impatience. Jamais il n’aurait le courage d’attendre +deux ans encore.</p> + +<p>Au jour de l’an, il n’eut que deux jours de +congé et ne put revenir à Valleyres. Il envoya +de Paris à mademoiselle Le Petit un sac à ouvrage +qu’il acheta dans un magasin de la rue de +la Paix et qui fit un singulier effet dans la petite +salle de la rue Haute. Il était en cuir souple +gris, monté en argent, et contenait un étui à +aiguilles, un dé, de petits ciseaux, le tout en +vermeil d’un travail exquis. Mais Lanterle n’osa +pas joindre à l’envoi sa carte de visite.</p> + +<p>A Pâques, il obtint une permission de quatre +jours ; il arriva au Vallon. Le lendemain à la +première heure, il était installé dans son petit +appartement de la rue Haute.</p> + +<p>Il passa plus d’une heure à la fenêtre, cherchant +un prétexte pour aller chez sa voisine. +Enfin il vit Marie entrer dans le jardin ; une +vieille femme la suivait. A elles deux, elles +portaient une corbeille de linge, qui sortait de +la cuve et fumait encore. Elles commencèrent à +placer le linge sur des cordes tendues entre les +deux murs. Maurice ne quittait pas la jeune +fille des yeux ; elle avait sa jupe relevée, les +bras nus rougis par l’air vif, et un grand tablier. +Jamais il ne l’avait vue aussi jolie.</p> + +<p>Enfin, comme elle levait la tête, elle l’aperçut +derrière la fenêtre. Étonnée à la présence de ce +témoin inattendu, elle rougit d’abord et se détourna. +Mais tout de suite elle revint à elle et +envoya à Lanterle un salut amical. La vieille +laveuse était déjà rentrée dans la maison. Lanterle +tremblait de joie, car il avait vu la rougeur +de Marie. Puis Marie, à son tour, quitta le jardin.</p> + +<p>L’après-midi, Lanterle ne bougea pas de son +poste.</p> + +<p>Au soir le linge sec fut enlevé. Maurice était +toujours là ; mais comment entrer en conversation +avec Marie ? Son imagination au souffle +court lui refusait toute aide. Du reste la laveuse +était présente, il fallait être prudent.</p> + +<p>Le soir, il dîna chez son oncle Henri Lanterle, +où il s’ennuya.</p> + +<p>Le lendemain matin, Marie reparut au jardin. +Elle vit à la fenêtre la figure navrée de son +amoureux, et, sans réfléchir, lui fit signe de +descendre. A peine avait-elle agi qu’elle regrettait +sa précipitation. Mais Lanterle était déjà là.</p> + +<p>— Je voulais vous remercier du beau cadeau +que vous m’avez envoyé, dit-elle avec un peu +d’embarras. Et tout à coup elle se mit à rire. — Vous +aviez une figure si désolée derrière +votre fenêtre ! fit-elle.</p> + +<p>Ils causèrent un instant. Lorsqu’elle rentra, +Lanterle avait obtenu la permission de revenir +le soir même. Il fut obligé d’envoyer un mot +pour s’excuser à madame Maigret chez qui il +devait dîner.</p> + +<p>A huit heures il entrait chez ses voisines. Le +lendemain soir il y revint encore. Marie était +avec lui sans coquetterie, comme sans timidité. +Ce n’était pas avec monsieur Lanterle, notable +bourgeois et grand propriétaire de Valleyres +qu’elle causait, mais avec un garçon simple, +bon, vite effarouché, qui avait vécu jusque là +solitaire dans un monde sans cordialité. Maurice, +d’abord, ne pouvait croire à son bonheur. +Pendant dix-huit mois il avait rêvé à Marie, +maintenant il l’avait près de lui. Mais l’excès +de son amour le rendait muet ; il pouvait à +peine parler et s’étonnait qu’il y eût une si +grande différence entre leur première rencontre +et celle-ci. « L’aimerait-elle jamais ? accepterait-elle +d’être sa femme ? » — Non, c’était +fou ; manifestement elle ne songeait pas à lui. +Maurice, le second soir, était triste et malheureux ; +pour un rien, il aurait pleuré. Allait-il +partir ainsi ? — Marie s’étonnait de son changement +d’humeur. Au moment de la quitter, +il eut pourtant la force de demander la permission +d’écrire.</p> + +<p>— Oui, dit Marie, car nous pensons souvent +à vous.</p> + +<p>Il écrivit des lettres où il mit enfin tout ce +qu’il n’avait osé dire. Il eut la précaution de les +faire passer par son banquier de Paris pour ne +pas éveiller la curiosité des employés de la +poste à Valleyres. Le projet qui lui tenait au +cœur faisait le fonds inépuisable de sa correspondance.</p> + +<p>Marie ne douta pas plus de sa sincérité que +de son amour ; mais il fallait attendre. — « Plus +tard, nous verrons, répondait-elle, lorsque vous +aurez fini votre service. »</p> + +<p>Et cependant elle l’exhortait à la patience, +car ses lettres le montraient irrité des mille +vexations de la caserne. — « Soyez sage et prudent, +disait-elle, sinon, vous n’aurez pas de +permission, et nous serons privés du plaisir de +vous voir. »</p> + +<p>Toutes les semaines, une lettre arrivait à +Marie. Elle répondait maintenant à chacune, et +allait souvent avec sa mère jeter ses lettres à +la gare même pour éviter les commérages du +bureau de poste.</p> + +<p>En juin quinze jours se passèrent sans nouvelles. +La jeune fille s’inquiéta. Une semaine +encore s’écoula pendant laquelle Marie eut le +loisir de voir quelle place avait prise dans ses +préoccupations Maurice Lanterle. Enfin elle +reçut quelques mots de lui, d’une écriture tremblée. +Il était à l’hôpital et sortait à peine d’un +fort accès de fièvre. Dans dix jours, il aurait +un congé de convalescence et viendrait se rétablir +à Valleyres.</p> + +<p>A la fin du mois, en effet, il s’installa au Vallon. +Le lendemain de son arrivée, il était trop +épuisé pour sortir. Il dut subir la visite de sa +tante, madame Henri Lanterle, et de sa cousine, +madame Maigret. Les effusions réglées et prévues +de ces dames l’irritèrent. Il déclina toute invitation +pendant les trois semaines de son séjour +au Vallon ; il voulait rester à la campagne et se +reposer. Sans cesse, ses tantes venaient chez lui +et lui amenaient ses cousines ; elles le trouvaient +toujours là. Même, par politique, il les invita +quelquefois à déjeuner. A la nuit tombée, il +allait, en cabriolet, jouir de la fraîcheur du soir, +car la chaleur dans la journée était forte. S’il +était reconnu par quelqu’un de ses amis sur les +routes, personne ne s’étonnait qu’il se promenât +ainsi.</p> + +<hr> + +<p>Le premier jour où il put sortir, il arriva +vers neuf heures à la rue Haute. Marie, prévenue, +l’attendait avec sa mère dans le petit +jardin. Pour la douceur de l’accueil qu’elle lui +fit, pour l’anxiété qu’elle montra à le voir pâle +et fatigué, il eût volontiers subi plusieurs semaines +tristes d’hôpital militaire.</p> + +<p>Il revint ainsi tous les soirs. Il passait par la +ruelle des anciens fossés sans être obligé de +traverser la ville, et attachait, dans la cour de +sa vieille maison, le cheval auquel il donnait un +picotin d’avoine. De l’autre côté de l’habitation +Le Petit, c’était un terrain vague où, de jour, +les femmes du quartier mettaient sécher du +linge. Maurice rentrait au Vallon vers onze +heures. Ses gens croyaient qu’il avait été passer +la soirée dans sa famille à Valleyres ou chez un +de ses voisins de campagne.</p> + +<p>Dans le minuscule jardin clos qu’ornaient +deux rangées de roses trémières, sous la tonnelle +couverte de chèvrefeuille, les heures coulaient +brèves et délicieuses. Marie et Maurice +parlaient de l’avenir. Dans un peu plus d’un +an, ils se marieraient. Parfois Lanterle s’imaginait +que les siens feraient bon accueil à Marie. +Celle-ci, plus clairvoyante, le détrompait. Non, +il serait blâmé par tous. Maurice ne s’effrayait +pas à l’idée de rompre avec un monde qu’il +détestait. Ensemble ils en riaient, mais tous +deux s’accordaient à penser qu’il fallait que +personne ne pût deviner leur entente. Ils chérissaient +ce secret précieux ; leur bonheur en dépendait. +Marie, sans qu’elle voulût l’avouer, +avait peur des intrigues des gens orgueilleux +et avides qui entouraient Maurice. Quelquefois +Maurice prenait la main de Marie dans les +siennes et la caressait lentement. Bientôt, il ne +pouvait plus parler. Marie, énervée par cette +caresse, se taisait aussi.</p> + +<p>Lorsque dix heures sonnaient à la mairie, +madame Le Petit montait chez elle. Les premiers +jours, Marie rentrait avec sa mère. Après +une semaine, elle prit l’habitude de rester en +arrière quelques instants. La mère se levait et +disait :</p> + +<p>— Tu ne tarderas pas, Marie.</p> + +<p>L’on voyait de la lumière dans sa chambre +par les fentes des volets. Puis, cinq minutes +ne s’étaient pas écoulées, c’était de nouveau +l’obscurité. La vieille femme s’était endormie +tout de suite comme un enfant.</p> + +<p>Les deux jeunes gens restaient seuls au jardin. +Un soir, près de la porte, Lanterle se risqua +à passer son bras autour de la taille de Marie. +La jeune fille, serrée contre lui, lui tendit sa +bouche. Ce baiser rendit Lanterle fou. Il partit, +et, tandis que pour rentrer au Vallon, il traversait +les campagnes bleues de lune, il chantait +sa joie à tue-tête. Les jours suivants, au moment +du départ, ils s’embrassèrent encore près +de la petite porte. Maurice s’enfuyait, emportant +sur ses lèvres la fraîcheur brûlante du baiser +de son amie. Marie gagnait sa chambre et se +couchait. Le sommeil était lent à venir.</p> + +<p>Une semaine se passa. Déjà l’on comptait les +jours avant la rentrée au régiment.</p> + +<p>Puis un soir, après leur ardent baiser d’adieu, +Maurice ne partit pas. Il resta, les deux bras +noués autour du corps souple de Marie. Ils s’assirent +sur le banc, sous la tonnelle. Autour d’eux +s’élevait le grand silence nocturne que traversaient +les rumeurs lointaines de la ville, le bruit +d’une charrette attardée sur les pavés sonores, le +chant incertain de quelque ivrogne regagnant +son logis, ou, dans la campagne, l’aboi d’un +chien à la lune ; puis c’était de nouveau la paix +solennelle et muette de la nuit sous la voûte +immense du ciel. L’angoisse de l’amour non +satisfait les oppressait ; en vain leurs bouches +s’unissaient ; les baisers passionnés dont saignaient +leurs lèvres enflammaient leur désir +au lieu de l’apaiser. Maurice, affolé, s’arrachait +à l’étreinte de son amie ; elle restait étourdie, +frémissante encore. — Enfin, une nuit si douce +qu’elle semblait être complice, Marie fut à lui.</p> + +<p>Trois jours plus tard, Maurice rejoignait son +régiment. Il avait voulu déserter, passer en +Suisse ou en Belgique avec Marie pour l’épouser +sur l’heure. Elle eut une peine infinie à le ramener +à la raison. Il partit, après des scènes +déchirantes, pour sa dernière année de service.</p> + +<p>Il laissait Marie angoissée. Elle se demandait +comment il supporterait, dans l’état où elle le +voyait, la stricte discipline de la caserne et +une absence si longue. Mais elle eut bientôt +une cause d’inquiétude nouvelle et plus grave.</p> + +<p>Il y avait à peine trois semaines que Maurice +l’avait quittée, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était +enceinte. Elle fut accablée. Que fallait-il faire ? +où se réfugier ? que dire à Maurice et à sa mère ? — Maintenant +il était plus important que jamais +de ne laisser soupçonner à personne sa liaison +avec Lanterle. La famille de ce dernier ne reculerait +devant aucune intrigue, aucune bassesse +pour le détacher d’elle. Bientôt Marie, une fois +passée la première crise de désespoir où elle se +laissa aller, vit les choses sous un jour moins +sombre.</p> + +<p>Rien ne les retenait à Valleyres ; elles iraient +s’installer à Maigny pour éviter les commérages +odieux de la petite ville. Elles attendraient, +pour arrêter leurs plans, la venue de Maurice +en octobre. Il serait temps alors. Il ne fallait +pas songer à lui apprendre par lettre l’état où +il l’avait laissée. Inquiet, nerveux comme il +était, cette nouvelle le bouleverserait, il quitterait +tout. A l’automne, lorsqu’elle l’aurait près +d’elle, elle saurait l’empêcher de faire un coup +de tête, le calmerait, le renverrait apaisé encore. — Elle +attendit donc octobre.</p> + +<p>Cependant Lanterle se desséchait d’impatience ; +la vie de la caserne lui devenait odieuse ; +il faisait mal son service ; les punitions pleuvaient +dru sur sa tête, et, en octobre, on lui +refusa une permission.</p> + +<p>Le coup fut terrible pour Marie ; que faire ? +Bientôt elle ne pourrait plus cacher sa grossesse. +Quitterait-elle Valleyres sans donner à Maurice +la raison de son départ ? Elle en vit tout de +suite l’impossibilité. Les lettres de Maurice le +montraient frémissant ; le refus d’une permission +attendue avec tant de fièvre avait mis le +comble à sa surexcitation ; il était prêt à faire +un éclat. Allait-elle égoïstement, pour plus de +confort personnel, bouleverser la vie de ce malheureux +garçon ? — Non, il valait mieux qu’elle +fût seule à souffrir les conséquences de leur +faute commune ; ces souffrances-là n’avaient +rien d’irréparables, tandis que voir Maurice +déserter à cause d’elle, elle ne se le pardonnerait +jamais.</p> + +<p>Elle lui écrivit donc de la façon la plus tendre, +la meilleure, lui prêchant la patience, la soumission, +lui montrant leur bonheur si prochain ; +elle lui tut ses préoccupations.</p> + +<p>Maintenant le sort en était jeté ; il lui fallait +rester à Valleyres, accepter l’odieux de cette +situation, devenir l’objet détestable des conversations +de tous. La chose était dure. Elle l’accepta +de grand cœur.</p> + +<hr> + +<p>Le temps vint où il fallut prévenir madame +Le Petit.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà Marie voulait parler. +Elle se sentait gênée en la présence de sa mère, +qui, semblait-il, la regardait beaucoup. Avait-elle +des soupçons ? elle était plus silencieuse +que de coutume. Marie hésitait encore. Comment +dire une telle chose ? Enfin, un soir, — Marie +dans la journée avait senti pour la première +fois s’agiter en elle le petit être et ces +mouvements l’avaient émue jusqu’au fond de +l’âme, — comme elles étaient toutes deux dans +la salle à manger, elle se décida.</p> + +<p>— Sais-tu, maman, que tu seras grand’mère +plus tôt que tu ne le penses ?</p> + +<p>Elle essayait de parler gaiement, mais les +mots avaient peine à sortir de sa bouche.</p> + +<p>Madame Le Petit s’arrêta de tricoter. Elle +gardait les yeux baissés, comme si elle réfléchissait, — ah ! +que le silence était solennel et +pesant ! — puis elle les leva vers sa fille. Marie +ne lui avait jamais vu ces yeux graves et tristes.</p> + +<p>Marie ne put supporter leur regard pénétrant. +Elle se glissa vers le fauteuil de la vieille +femme toujours muette, se mit à genoux, et, +comme quand elle était enfant et qu’elle avait +été méchante, elle enfouit sa figure dans les +jupes de sa mère. Elle resta longtemps ainsi, +les épaules secouées de petits frissons. La mère +caressait lentement de la main les cheveux de +sa fille.</p> + +<p>Il n’y eut pas d’autre phrase ce soir-là sous la +lampe familiale.</p> + +<p>Comme elles étaient toutes deux couchées, +Marie entendit un peu de bruit dans la chambre +où elle croyait sa mère endormie depuis longtemps. +C’était comme une plainte à peine perceptible, +puis sa mère se moucha très doucement +et se retourna dans son lit. Plus tard +encore, la même plainte recommença. Marie +n’osait bouger ; des larmes aussi coulaient de +ses yeux. Enfin le sommeil la prit.</p> + +<p>Le lendemain la journée fut longue et triste. +Madame Le Petit restait absorbée. Marie, nerveuse, +troublée, se laissait aller, sans essayer +de lutter, aux idées les plus sombres. Le soir +vint et la veillée reprit. Madame Le Petit regardait +les yeux de sa fille qui n’osaient se tourner +vers elle. Une heure se passa en silence. Soudain +madame Le Petit laissa tomber son aiguille +à tricoter sur la table. Marie tressaillit.</p> + +<p>— Voyons, Marie, dit la vieille femme, — sa +voix était pleine de tendresse, — il nous faut +commencer à travailler pour ce petit.</p> + +<hr> + +<p>Au jour de l’an, Maurice n’eut pas de congé. +Marie tremblait qu’il n’apprît sa grossesse par +des lettres de Valleyres. Mais ses parents Lanterle +et Vertôt écrivaient peu. A la fin de février +seulement, il eut trois jours de liberté. Sur les +conseils de Marie, il descendit chez son oncle +Henri Lanterle. Le soir de son arrivée, à +cinq heures, il s’échappa et courut à la rue +Haute.</p> + +<p>Alors seulement, il sut combien Marie l’aimait. +A l’idée qu’elle avait supporté l’abominable +clameur de la ville pour que lui, Maurice, +n’eût pas de soucis à la caserne, il fondit en +larmes. Il décida vingt choses folles et contradictoires ; +il déserterait ; non, il emmènerait +Marie avec lui dans sa garnison ; il l’épouserait +tout de suite ; ou bien il annoncerait ses fiançailles +avec elle. Marie eut toutes les peines du +monde à lui montrer qu’il n’y avait maintenant +qu’une chose à faire : prendre patience, attendre +six mois encore, et garder leur secret avec plus +de soin que jamais.</p> + +<p>Il repartit, mais sa nervosité fut telle au régiment +qu’il ne put avoir une seule permission +jusqu’à l’automne.</p> + +<p>En septembre enfin, il revint libéré et choisit +à Maigny un appartement meublé pour les dames +Le Petit. Puis il rendit visite à son oncle Lanterle. +Sa tante était sortie, ce dont elle ne se +consola pas ; elle garda un éternel grief à son +mari de n’avoir su retenir Maurice jusqu’à ce +qu’elle rentrât.</p> + +<p>Maurice n’écouta pas monsieur Lanterle, qui +essaya de lui démontrer qu’il faisait une bêtise. +Il descendit à la mairie, muni des papiers nécessaires — il +était sans parents directs et n’avait +besoin du consentement de personne — et le +lendemain fut affiché au tableau des publications +l’acte qui produisit un tel effet sur la +calme population de Valleyres.</p> + +<hr> + +<p>Maurice Lanterle et sa femme vivent à la +campagne ; ils ont cinq enfants magnifiques. La +société de Valleyres ne reçoit pas madame Lanterle, +qui s’en passe fort bien ; elle vient rarement +à la ville.</p> + +<p>Les parents de Maurice avaient prédit les +suites les plus fâcheuses à cette union disproportionnée ; +ils s’étonnent encore à voir la vertu +de la belle madame Lanterle et le bonheur de +son époux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c211">LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS</h2> + +<p class="dedic"><i>A Pierre Bonnard.</i></p> + +<p>Les de Vouzins-Baufflers, bien qu’ils eussent +leurs grandes propriétés dans une autre partie +de la France, avaient gardé la terre de Vouzins +à quelques kilomètres de Valleyres. Elle n’avait +plus qu’une cinquantaine d’hectares, comprenant +un parc immense maintenant abandonné, +et, près de la loge du portier, un jardin potager +avec un coin de vigne, suffisant à faire vivre +Larrivée, l’homme qui en était le gardien. L’ancien +château avait été détruit ; on avait élevé +à sa place, avant la Révolution, une maison d’un +étage pour servir de pied à terre. Elle avait été +inhabitée depuis la mort, sous le premier Empire, +d’une chanoinesse de Vouzins. On se souvenait +encore d’elle à Valleyres. Elle ne quittait +pas le parc solitaire et magnifique, où elle +se promenait, toujours vêtue de blanc, et suivie +d’un grand chien danois dont elle fut la première +à introduire la race dans le pays.</p> + +<hr> + +<p>Un jour, Larrivée descendit à la ville chez le +notaire Mainguet et lui apprit qu’une lettre de +l’homme d’affaires de monsieur le duc à Paris +enjoignait de préparer la maison où son maître +comptait s’installer prochainement pour finir ses +jours. — L’étonnement du notaire fut proportionné +à l’importance de la nouvelle. On n’avait +jamais vu le duc de Vouzins dans le pays.</p> + +<p>Les grands bourgeois de Valleyres surent la +chose le soir même au Cercle où ils se réunissaient +quotidiennement de quatre à six heures. — Quelle +serait la vie du duc à Vouzins ? y +amènerait-il un grand train de maison ? donnerait-il +des fêtes ? aurait-il un équipage de +chasse ? Et surtout quelle serait son attitude +vis-à-vis de la société de la petite ville ? ferait-il +des visites ? se présenterait-il au Cercle ? — Telles +étaient les questions que ces messieurs +brûlaient de se poser les uns aux autres ; mais +ils savaient le prix des mots et turent leurs préoccupations, +se bornant à émettre quelques prudentes +hypothèses sur les causes de la venue +du duc, à échanger quelques rares souvenirs +sur la chanoinesse de Vouzins, — et ils rentrèrent +en hâte chez eux pour y annoncer la grande +nouvelle.</p> + +<p>Ce soir-là, monsieur Louis Vertôt rappela, +dans le cercle de famille, que les Vertôt étaient +les anciens et légitimes seigneurs de Vouzins, +ainsi qu’en témoignait un acte fait au nom de +Nicolas Vertôt en quinze cent quatre-vingt-huit, +acte récemment retrouvé par l’érudit monsieur +Allemand. — Le vieux baron de Morteuse, ayant +allumé une seconde bougie dans son triste cabinet, +étudia le tableau des alliances de sa famille +jusqu’à ce qu’il eût découvert le mariage, +en quatorze cent soixante et six, d’Aline de +Morteuse avec haut et puissant seigneur Pierre +de Vouzins.</p> + +<p>Pendant les quinze jours qui suivirent, le +Cercle fut animé. L’octogénaire monsieur Charles +Lanterle, qui n’y était pas venu depuis dix ans, +y reparut. Il faisait autorité en matière généalogique ; +les titres des de Vouzins furent énumérés. +Ils ne comptaient pas moins de trois branches +ducales ; l’aînée, celle des de Vouzins-Baufflers, +anciennement du marquisat de Vouzins, +changé en duché par Louis XIV ; la seconde +des de Vouzins-Mirecourt, ducs en dix-sept +cent dix-huit, par l’alliance avec René de Mirecourt, +dernier représentant de l’illustre famille +de ce nom ; la troisième, de Vouzins d’Arthus, +duché en dix-sept cent trente-sept sous le Roi +Bien-Aimé. Le duc actuel de Vouzins-Baufflers, +chef de la famille, avait un fils de vingt-sept +ans, qui portait le titre de Prince de Viane. Sa +fille venait de mourir à vingt-neuf ans ; elle +avait épousé Charles-Auguste, prince de Danzig.</p> + +<p>« Noblesse impériale, fit le baron de Morteuse +d’un air dédaigneux, non sans s’être +assuré que monsieur Duret, dont la fille était +maintenant comtesse Perquer de Bonnenfant, +n’était pas dans la salle.</p> + +<p>Dans la petite bourgeoisie, la chose n’excita +pas moins d’intérêt. Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, +établit, au café de la <i>Cloche d’or</i>, +devant un groupe d’amis politiques, que la +grande élévation et fortune de la famille, dont +l’ancienneté n’était du reste pas contestable, +dataient des succès de l’adorable marquise +Henriette auprès du grand Roi, et de ceux de +la duchesse Louise à la cour du Régent. Il cita +Mézeray, Paul-Louis Courier, lut même un texte +de Saint-Simon sur les de Vouzins : « Gens +ambitieux et de plaisir, d’une présomption +incroyable de s’égaler aux premières familles du +royaume et se servant, pour parvenir à leurs +fins, de leur beauté qui passe l’ordinaire ; ils +ont fait tout leur chemin par les ruelles, y poussant +leurs femmes au besoin. »</p> + +<p>Enfin, l’on sut, un samedi, par Larrivée qui +descendait au marché, que le duc était à Vouzins +depuis la veille au soir, et l’on attendit, +avec un calme qui n’était qu’apparent, ses premières +démarches.</p> + +<hr> + +<p>L’on vit cette auguste personne à la messe le +dimanche suivant. Tout Valleyres était là ; +ceux qui, comme le docteur Maigret ou le notaire +Mainguet n’entraient point à l’église, faisaient +les cent pas sur la place.</p> + +<p>On pensait que le duc arriverait en voiture à +deux chevaux, non, il vint à pied. C’était un +grand vieillard paraissant avoir une soixantaine +d’années, les traits réguliers, les cheveux dessinant +trois pointes sur un front uni, une courte +barbe blanche, les yeux bleus, le nez aquilin. +De l’avis unanime des femmes, c’était un très +bel homme. Il était vêtu de deuil et ne portait +à la boutonnière aucune décoration, bien qu’il +fût — monsieur Allemand s’en était assuré — haut +dignitaire de plusieurs ordres. Il passa +par le bas-côté de l’église et alla s’asseoir sur +un banc que monsieur le curé, à la prière de Larrivée, +avait fait installer près du chœur. Il +suivit l’office avec déférence ; l’assistance n’avait +d’yeux que pour lui. Tous remarquèrent la +tristesse qu’on lisait sur son visage ; les enfants +se demandèrent comment il se pouvait qu’un duc +fût triste.</p> + +<p>La messe terminée, il s’en alla rendre visite à +monsieur le curé ; puis il passa dans la Grand’Rue, +s’arrêta chez Joseph, le pâtissier bien +connu, acheta quelques gâteaux que, malgré +les protestations de madame Joseph toute +troublée de voir sa Seigneurie devant elle, il +emporta lui-même en un petit paquet de papier +blanc, et il regagna Vouzins, distant d’une demi-lieue +sur le coteau.</p> + +<p>Tous les dimanches le duc revint à la messe ; +mais on ne le voyait pas à Valleyres dans la +semaine. Les deux seules personnes qui entrèrent +en relations avec lui furent Mainguet, le notaire, +et le jeune docteur Barbeau, qui fut mandé à +Vouzins, un jour que le duc était souffrant.</p> + +<p>Tout se traita désormais par l’entremise de +Larrivée, qui devint un personnage. On le fit +causer ; l’on eut ainsi quelques détails sur la +vie du duc. Il menait l’existence la plus simple ; +Larrivée lui servait de valet de chambre, la +femme de Larrivée de cuisinière ; il n’avait +pour l’instant ni voitures ni chevaux ; son seul +luxe était de manger dans de la belle vaisselle +plate à ses armes, qu’il avait apportée, en petite +quantité, de Paris. Il se levait avec le jour, +descendait dans le parc où il passait la matinée, +dînait à l’ancienne mode à deux heures, soupait +à six heures et demie, et se couchait tôt. Chaque +jour était semblable au précédent. — Le docteur +Barbeau et le notaire eurent peu à ajouter à +ces renseignements. Monsieur le duc était avec +eux d’une politesse si exquise qu’elle en était +déconcertante, mais il ne leur parlait que d’affaires +de leur service.</p> + +<p>Pendant la première année que le duc passa +à Vouzins, rien ne fut plus digne que la conduite +des notables de Valleyres à son endroit. Ils ne +le rencontraient qu’à la messe ; mais peut-être +le duc, son deuil fini, sortirait-il de sa retraite ? +Ils gardaient donc l’allure qui convenait à leur +rang. Ils n’avaient pas d’avances à faire ; +pourtant, puisqu’ils appartenaient au même +monde, ils étaient prêts à recevoir celles qui +viendraient de lui. Aussi ses moindres gestes +étaient-ils épiés. Mais le duc de Vouzins-Baufflers +passait droit et ne regardait personne.</p> + +<p>Une année s’écoula sans apporter aucun +changement dans la conduite du duc. Il devint +bientôt évident qu’il ne ferait aucunes visites +et ne recevrait pas ; l’espoir de le voir au Cercle +s’évanouit. On commença à le critiquer ; il +fut de mode d’affecter un ton un peu dédaigneux +lorsque l’on prononçait son nom. Il +s’était sans doute ruiné par sa vie folle à Paris +et en était réduit au pain et à l’eau de Vouzins +pour ses vieux jours. — Mais on sut par Mainguet, +dont la présence avait été nécessaire pour +dresser certains actes, que le duc avait de très +grands revenus et que ce n’était pas par manque +d’argent qu’il s’était retiré à Valleyres.</p> + +<p>Alors on décida qu’il avait dû fuir un scandale +inévitable, quelque mari trompé et furieux, +pire peut-être. L’on ne parlait plus du duc +qu’entre hommes.</p> + +<p>Cependant la vie à Vouzins coulait monotone. +Le duc ne sortait jamais de son parc. Les +seules dépenses qu’il se permît étaient celles +d’un journalier qui venait nettoyer les allées et, +sous sa direction, couper les branches mortes +ou planter de nouveaux arbres pour remplacer +ceux que le temps avait séchés, mais jamais on +ne mit à bas un arbre encore vivant. Telles +étaient les seules occupations de monsieur le +duc de Vouzins-Baufflers. Il ne paraissait pas +souffrir de sa solitude.</p> + +<p>La seconde année de son séjour, il commença +à s’absenter deux ou trois fois par mois. La +curiosité des bourgeois de Valleyres était portée +à son comble par la retraite absolue dans laquelle +le duc vivait. On le suivit jusqu’à Maigny, +mais une fois arrivé au chef-lieu, il prenait +un nouveau billet et continuait sa route. Il +allait sans doute à Livray. Là on perdait sa +trace. Il disparaissait sans peine dans les rues +étroites et enchevêtrées de cette grande ville +de cent mille habitants. Les bruits les plus +étranges couraient sur son compte. En fait, +l’on ne savait rien de précis.</p> + +<p>A l’automne de l’année suivante, monsieur +Léon de Barbeau vint de Paris passer un mois +chez son frère Victor, près de Valleyres. Léon +de Barbeau avait mené dans la capitale une vie +facile, dépensant la part d’héritage que lui avait +laissée son père, Auguste Barbeau, le filateur, +lequel, lorsqu’il eut amassé cent mille francs +de rente à Roubaix, rentra au pays et se fit +appeler de Barbeau. — L’on eut par lui quelques +renseignements. Au Cercle, il raconta que le +duc de Vouzins avait quitté Paris inconsolable +de la mort de sa fille, la princesse de Danzig. +Elle vivait avec lui, étant séparée de son mari, +personnage fort peu recommandable. — Ici, +monsieur le baron de Morteuse murmura une +phrase indistincte. Ses voisins de gauche crurent +entendre les mots : « La caque », ceux de droite, +les mots « le hareng ». Monsieur de Barbeau +continua. — Le duc et sa fille ne s’étaient plus +quittés du jour où elle était rentrée au foyer +paternel. Seule la mort avait rompu ce long et +merveilleux attachement, et l’estime de tous +avait suivi le duc dans sa retraite.</p> + +<p>Ainsi parla monsieur Léon de Barbeau, qui +avait vécu à Paris, mais non point dans le +monde auquel appartenait le duc de Vouzins. +Ces faits si précis et si plausibles, qui furent +corroborés par d’autres rapports, changèrent +l’état de l’opinion à Valleyres. Le duc devint +un modèle de vertu paternelle. Huit jours +avant, il n’était qu’un grand seigneur libertin.</p> + +<hr> + +<p>C’est à peu près vers ce temps que je le vis +dans des circonstances propres à frapper fortement +mon imagination enfantine. Je ne l’avais +aperçu jusqu’alors qu’à la messe, et l’accablement +de son regard m’avait, comme tous, +surpris. Je regardais avec émotion et curiosité +ce vieillard grand seigneur, qui ne parlait à +personne. Ne représentait-il pas le monde parisien +le plus aristocratique, celui que les romans +de Balzac, dérobés dans la bibliothèque de mon +père, m’avaient révélé ?</p> + +<p>J’étais alors un gamin de treize ans. Un jour, +je m’étais égaré près de Vouzins, occupé à +poursuivre dans les haies des moineaux que je +tirais avec une petite fronde. Sur la haie du +parc, je vis un oiseau que je pris d’abord pour +un gros moineau, mais, qu’à le regarder plus +attentivement, je reconnus bientôt pour être +un « bec croisé » ; l’espèce en est rare dans le +pays. Je lui envoyai une pierre et le manquai. +Il alla se poser sur un arbre dans le parc. Sans +hésiter, je franchis la haie et, étouffant le bruit +de mes pas, je me glissai dans le taillis. J’étais +enfin en bonne position pour le viser, lorsqu’il +s’envola à toutes ailes ; au même moment, apparut +dans l’allée tournante, à trois mètres de +moi, le duc de Vouzins.</p> + +<p>Il n’était plus temps de songer à m’enfuir ; +aussi je restai blotti dans mon buisson, espérant +que le duc passerait sans m’apercevoir. Il fit +un pas encore et regarda le taillis où j’étais +blotti ; puis il s’arrêta. J’avais une peur telle +que la sueur me coulait sur le front. Ses yeux +larges ouverts étaient braqués sur moi ; il allait +sans doute m’apostropher brusquement. — Cela +dura quelques secondes. J’eus alors la sensation +nette qu’il ne me voyait pas, que sa pensée +était ailleurs ; le sang-froid me revint et j’observai +le vieillard immobile. Je fus terrifié par l’aspect +de ses yeux ; dans leur azur pâle une flamme +étrange dansait ; quelque chose de trouble +brûlait en eux. — Je n’avais vu un regard pareil +qu’à un vagabond qu’un jour on avait arrêté +presque devant moi ; on me dit alors qu’on +l’avait surpris en train de voler une fille derrière +une haie. Le duc de Vouzins avait à ce +moment-là les yeux de ce voleur de filles.</p> + +<p>Il reprit sa route enfin et je galopai à la maison +où je ne racontai pas mon aventure. Depuis, +je croisai souvent le duc de Vouzins, mais ses +yeux avaient repris leur tristesse première.</p> + +<hr> + +<p>Les années passèrent sans apporter le moindre +changement dans sa vie. On ne le voyait +jamais à Valleyres que le dimanche pour la +messe. Il quittait Vouzins, à intervalles irréguliers, +pour des voyages de vingt-quatre heures +dans une ville lointaine. Il revenait de ces courses +mystérieuses plus fatigué, mais distant toujours. +Le regard éteint de son œil disait une douleur +ineffaçable, que rien ne pouvait user.</p> + +<p>Quinze années durant, il mena une existence +muette et ordonnée. Quinze ans après son arrivée, +il ignorait encore les grands bourgeois de +Valleyres dont l’étonnement, pour rester caché, +n’en était pas moins immense.</p> + +<p>Un jour, enfin, le notaire Mainguet reçut une +dépêche du commissaire de police de Livray. Il +se rendit dans cette ville sur-le-champ et en +revint le lendemain. Il ramenait avec lui le cadavre +de monsieur le duc de Vouzins-Baufflers, +qui était mort subitement à Livray, où il se +trouvait de passage. — Telle fut la version officielle. +Cependant la vérité finit par percer. Le +duc avait été frappé d’une attaque d’apoplexie +dans une maison louche de la ville haute, où il +se trouvait dans une compagnie défendue par +les lois de nos pays, qui ont sagement fixé la +limite où les jeux cessent d’être innocents.</p> + +<p>L’annonce de la mort du duc de Vouzins excita +peu d’attention. Il avait disparu depuis longtemps +d’un monde où l’on oublie vite ; à Paris, +quelques vieillards seuls se souvenaient de lui.</p> + +<p>Il fut enseveli, conformément à ses vœux testamentaires, +dans le caveau familial à côté de +sa fille.</p> + +<hr> + +<p>A Valleyres, Larrivée régna de nouveau en +maître sur Vouzins abandonné.</p> + +<p>Quelques années plus tard, j’étais à Paris +pour faire mes études. J’y voyais assez souvent +un vieil ami de mon père, ancien avoué, maître +Lefranchenet. Maître Lefranchenet avait été +honoré de la confiance entière du duc de Vouzins ; +il avait gardé pour lui du respect mêlé +d’affection. Il ignorait les circonstances de sa fin +et je ne voulus pas l’attrister en les lui racontant.</p> + +<p>Mais la vie solitaire que j’avais vu mener au +duc à Valleyres, l’égarement de ses yeux lorsque +je l’avais rencontré dans l’allée de son parc, ses +courses secrètes à Livray, ce que je savais de +sa mort, avaient surexcité ma curiosité. Je pressentais +dans son existence un mystère dont +peut-être maître Lefranchenet me livrerait la +clef.</p> + +<p>Je poussai donc mon vieil ami à me parler de +son client et, un soir, — nous avions dîné en +tête à tête dans son petit appartement de la Cité — il +me fit le récit suivant.</p> + +<p>— Les de Vouzins, dit-il, ont tous été des gens +excessifs ; l’un d’eux fut le compagnon de de +Rancé, fondateur de la Trappe ; les autres ont +mené des vies folles et rapides de fêtes, de batailles +et d’aventures. Il y a en eux quelque +chose d’inquiet ; ils ne connaissent pas la mesure, +abhorrent la médiocrité, et ne se plaisent +que dans l’outrance.</p> + +<p>Le duc de Vouzins, mort à Valleyres, a eu, +lui aussi, une destinée peu commune, mais +tournée vers le bien. A vingt et un ans, pour le +tenir sage, on lui fit épouser une Italienne de +grande famille qui lui donna deux enfants. Le +second, qui porta le titre de prince de Viane, +coûta, en naissant, la vie à sa mère. Marie-Anne, +l’aînée, fut élevée au couvent. Le duc, resté +veuf à vingt-quatre ans, s’amusa, c’est dans +l’ordre des choses ; il aimait le plaisir et eut +des maîtresses dans tous les mondes sans se +fixer dans aucun. Lorsque sa fille eut fini son +éducation, il n’eut rien de plus pressé que de +la marier à Charles-Auguste, prince de Danzig.</p> + +<p>J’assistai au mariage, car j’avais été nommé +conseil de la princesse. Le duc avait alors quarante +ans, mais les années n’avaient pas marqué +sur lui. Il était svelte, leste, et portait haut sa +tête fine. Il n’y eut qu’un cri dans l’église lorsqu’il +amena sa fille à l’autel ; il paraissait plus +jeune que son gendre. La beauté de Marie-Anne, +que le monde voyait pour la première fois, +étonna. Il y avait dans cette jeune fille de dix-huit +ans, une gravité qui n’était pas de son âge.</p> + +<p>Un an plus tard, Marie-Anne était séparée +de son mari qui, après six mois de mariage, +était retourné vivre chez une ancienne maîtresse, +et le duc offrit à sa fille le premier étage +de son hôtel du faubourg Saint-Germain.</p> + +<hr> + +<p>Maître Lefranchenet s’interrompit pour ouvrir +un tiroir de son bureau. Il en sortit une miniature +qu’il me donna.</p> + +<p>— C’est une copie, dit-il, faite par le meilleur +miniaturiste du temps, d’après le portrait +célèbre qu’Ingres peignit de la princesse de +Danzig. Elle avait alors vingt-trois ans.</p> + +<p>Je pris la miniature et restai, à la regarder, +muet d’admiration. La princesse était représentée +à mi-corps, vêtue d’une robe pourpre +décolletée, sur laquelle s’enlevait une gaze légère. +Sur un cou allongé se dressait une tête +petite qu’écrasait un casque d’or, d’un or rouge, +de lourds cheveux ; les tempes étaient plates ; +l’arc délié des sourcils se relevait un peu à la +pointe, donnant au visage quelque chose de +méchant qu’accentuaient encore des yeux clairs, +luisants et durs, étranges comme les yeux d’émail +de quelques bronzes antiques. La bouche +aux lèvres arquées était grave, le menton volontaire ; +la gorge, basse, montrait des chairs +pleines, mates et sensuelles, — Ingres seul a +su peindre des gorges pareilles. Rien ne saurait +donner une idée de la beauté de la ligne sinueuse +et renflée qui montait des méplats du dos, aperçu +de profil, jusqu’à la naissance des cheveux.</p> + +<p>Je ne pouvais détacher mes yeux de l’image +de cette femme et, à la contempler, mille pensées +confuses et troublantes montaient en moi. +C’était donc là la fille du duc de Vouzins, à la +mort de laquelle il s’était retiré du monde !</p> + +<hr> + +<p>Maître Lefranchenet m’observait.</p> + +<p>— Eh bien, dit-il, qu’en pensez-vous, jeune +homme ? Si je vous laissais aller, vous bâtiriez +un merveilleux roman, vous diriez ce que tous +ont dit qui ont connu autrefois Marie-Anne. +Donnez ce portrait à un psychologue, il croira +lire dans une âme. Comme lui, vous penserez +que cette femme n’est pas de celles qui se résignent +et que la soumission chrétienne lui est +inconnue. Vous direz que son mariage malheureux +devait certainement marquer le commencement +d’une carrière agitée, forte et retentissante. +Le mot de « plaisir » n’a pas de sens ici, +mais bien celui de « passion ». Et si vous vous +rappelez qui était sa mère, vous déclarerez que +c’est d’elle que Marie-Anne tient le sérieux surprenant +de son visage, vous évoquerez les personnages +héroïques des chroniques italiennes, +et vous conclurez que si une femme pareille +aimait, ce devait être jusqu’à la mort, et que +son amour profond ne reculerait pas devant le +crime pour se satisfaire. Souvenez-vous que +<i>Point ne faulx !</i> est la devise hautaine de sa +famille et que ces gens-là ont toujours considéré +Dieu comme un ancêtre fort noble, avec +lequel on a les rapports que l’on a entre gens +du même monde, en somme. — Pesez tout cela +et faites votre nouvelle.</p> + +<p>Maître Lefranchenet, ayant jeté ces paroles +avec vivacité, prit un temps, puis changeant +de ton, il continua sur un mode tout différent.</p> + +<p>— Littérature, reprit-il, littérature ! Vous vous +tromperiez comme tant d’autres s’y sont trompés. +Toutes les conjectures que l’on fit à l’époque +furent vaines comme le vent. Les conclusions +de l’apparence corporelle à l’âme qui réside en +le corps sont décevantes. Sous le visage tragique +de cette jeune femme vivait une âme unie +comme un étang limpide. — Ayant quitté son +mari, la princesse de Danzig mena chez son +père l’existence la plus régulière, la plus calme. +Elle ne se laissait pas aborder ; nul homme ne +put se vanter d’être dans ses faveurs. Un des +cavaliers les plus accomplis de ce temps, monsieur +de Sanois, lui fit la cour la plus longue, +la plus respectueuse, — sans succès. Il faillit +mourir d’amour pour elle et, désespéré de ne +l’avoir pu toucher, alla s’ensevelir dans le silence +d’un trou de province pareil à ce Valleyres +dont vous venez.</p> + +<p>Mais le miracle, car c’en fut un, n’en doutez +pas, fut complet. Voici que le duc de Vouzins, +sa fille étant rentrée chez lui, commença +à changer d’allures. Peu à peu on le vit quitter +ses compagnons de plaisir, le cercle où il jouait, +le foyer de la danse à l’Opéra. L’on apprit qu’il +avait donné, comme adieu, des perles magnifiques +à une belle fille qui l’occupait alors. On +se demanda quelle serait la nouvelle trouvaille +du grand seigneur libertin ? — L’on attendit en +vain. Le duc n’afficha plus ni femme du monde, +ni fille de l’Opéra. Les plaisanteries ne manquèrent +pas ; mais le duc n’en tint nul compte. +A quarante-deux ans, jeune et encore beau, il +cessa de s’amuser pour se consacrer tout à sa +fille.</p> + +<p>La chose fit sensation dans Paris. Pendant +trois mois, autant que la beauté et la sagesse +de la princesse de Danzig, la réforme de son +père remplit les conversations. On ne savait à +quoi attribuer un changement si grand ; l’on +chercha la main des prêtres ; on ne la trouva +pas. Marie-Anne et le duc étaient corrects au +point de vue religieux, comme il convenait dans +leur haute position sociale, mais sans ferveur. +Le dimanche, ils allaient à la messe de Saint-Thomas-d’Aquin +et se confessaient une fois +l’an. Jamais on ne vit chez eux de robe noire.</p> + +<p>La vie du duc et de sa fille continua à +être un objet d’édification pour le monde. Ils +montaient à cheval le matin ; le soir, allaient +aux réceptions de leurs amis ou aux Italiens. +Mais le duc ne quittait pas sa fille — ; on ne pouvait +les inviter l’un sans l’autre ; pour un peu +on l’aurait dit jaloux. Partout on les voyait ensemble. +Il n’avait pas vieilli ; la princesse était +alors telle que vous l’avez admirée dans son +portrait ; ils formaient un couple superbe. Plus +d’une fois, sans doute, des étrangers les prirent +pour mari et femme.</p> + +<p>Ici maître Lefranchenet eut un petit rire à ce +qu’il considérait comme un mot heureux de +vaudeville et me regarda. Mais, je n’eus pas +envie de sourire, — et le mot tomba dans le +silence.</p> + +<p>Maître Lefranchenet continua.</p> + +<p>— Le seul reproche qu’on pût leur adresser, +fut de s’isoler trop. Maintenant ils montraient +l’un et l’autre moins de goût pour les plaisirs +mondains ; on ne les vit plus au bal ou au théâtre ; +ils ne sortaient guère que pour monter à +cheval, recevaient de rares amis ; ils avaient +renoncé à suivre les chasses à courre de leur +cousin, le duc de Vouzins d’Artus ; ils ne passaient +plus l’automne à la campagne comme ils +l’avaient fait jusqu’alors. A peine quittaient-ils +Paris un mois dans l’année. Ils restaient continuellement +enfermés dans leur hôtel du faubourg +Saint-Germain, dont le jardin immense +leur offrait, l’été, l’ombre de ses arbres centenaires.</p> + +<p>Moi-même j’avais peu d’occasions de les +voir, lorsque — il y avait six ans que Marie-Anne +était séparée de son mari — un procès compliqué, +qui lui vint d’Italie avec un héritage, +m’obligea à lui rendre de nombreuses visites. La +princesse me recevait le plus souvent dans son +appartement privé qui occupait le premier étage +à l’aile droite de l’hôtel au-dessus de celui de +son père qui logeait au rez-de-chaussée. L’on +entrait d’abord dans une salle d’attente où, +derrière un paravent, était dressé pour la nuit +le lit d’une femme de chambre de confiance qui +ne quittait jamais sa maîtresse. C’était ensuite +un salon assez vaste puis un cabinet de toilette, +salle de bain, enfin, dans l’angle même, la +chambre à coucher de la princesse. Ainsi toutes +les pièces ouvraient l’une sur l’autre ; il n’y +avait ni escalier ni couloir de service — Marie-Anne +s’en plaignit devant moi à son père — et +la seule entrée était par cette salle qu’habitait +chaque nuit la femme de chambre de Marie-Anne. +Je pus ainsi m’assurer de la créance +qu’il fallait accorder aux bruits qui avaient représenté +la princesse de Danzig comme recevant +secrètement M. de Sanois, la nuit. Non, +par dédain peut-être, par orgueil excessif, cette +femme hautaine restait pure.</p> + +<p>Était-elle heureuse ? Je ne le crois pas. Les +années, qui auraient pu lui être clémentes, +avaient pesé, inexplicablement, sur elle. Elle +était autrefois précise dans ses paroles, décidée +dans ses actions ; maintenant je la trouvais souvent +songeuse. Parfois, au milieu d’une conversation, +elle s’arrêtait, s’absorbait en elle-même. +Elle avait alors des yeux étranges, striés de +lueurs vives et comme perdus dans un rêve ardent. +A ces moments-là, je me surpris, moi aussi, +à laisser trotter mon imagination, à faire de la +littérature. Je songeais à mademoiselle Rachel +que j’avais vue autrefois dans <i>Phèdre</i>. Seule la +tragédienne avait évoqué, au même degré que +la princesse de Danzig, l’idée des profondeurs +mystérieuses d’un être que dominent les forces +redoutables du mal. — Mais Marie-Anne revenait +à elle ; je reprenais aussitôt mon sang-froid, +mon bon sens d’homme d’affaires. Elle était +née tragique, me disais-je alors, elle l’était +dans la vertu, comme elle l’eût été dans le vice.</p> + +<p>Autant qu’elle j’admirais le duc son père ; je +savais ce qu’était sa race excessive et sensuelle +qui se rue au plaisir, comme un Anglais spleenétique +à l’alcool. De léger, il était devenu grave, +et je ne cessais de m’émerveiller à la pensée que +la seule présence de sa fille avait pu à ce point +changer son âme. Pendant quelques années, +je les vis ainsi donner, dans le calme impressionnant +du vieil hôtel, le plus rare exemple et +le plus beau de devoir paternel et filial.</p> + +<p>Il y avait dix ans qu’ils vivaient l’un pour +l’autre, lorsque la fièvre typhoïde enleva en +quelques semaines Marie-Anne de ce monde. +Le désespoir de son père fut immense ; c’est +alors qu’il prit la résolution de se retirer dans +sa propriété longtemps négligée de Valleyres. +Il me reçut peu après la mort de sa fille et, +lorsque je me trouvai en face de lui, je ne pus +m’empêcher de pousser un cri de surprise. +J’avais quitté un homme jeune, brillant, avec +à peine quelques poils blancs dans la moustache, — je +voyais maintenant un vieillard. La +douleur et la lassitude de vivre se lisaient sur +chacun des traits de son visage. Il avait laissé +pousser sa barbe ; elle était, ainsi que sa chevelure, +toute blanche. D’une voix changée, il +m’indiqua quelques dispositions à arrêter, me +donna l’adresse de son notaire à Valleyres, puis +prenant congé de moi avec plus d’émotion que +je ne pouvais en attendre de ce grand seigneur +indifférent, il me remit en souvenir de sa fille, +la miniature que vous avez devant vous.</p> + +<p>Ainsi parla maître Lefranchenet.</p> + +<p>J’avais repris la miniature entre mes mains. +Et, à la regarder, je ressentis plus forte encore +l’inquiétude qu’elle avait dès l’abord éveillée +en moi. Les yeux surtout m’attiraient, ils semblaient +s’animer de lueurs inquiétantes. Leur +regard me défiait. — Il devait y avoir plus de +choses dans la vie de cette femme que n’en +avait devinées la courte philosophie de maître +Lefranchenet.</p> + +<p>Je posai la miniature et je m’en fus, irrité de +la candeur et du manque de pénétration dont +le récit de mon vieil ami donnait la preuve +évidente.</p> + +<p>Depuis, je repensai souvent à l’histoire du +duc de Vouzins et de sa fille. Le mystère qu’elle +enfermait me tentait sans cesse ; des doutes +obscurs que je n’osais m’avouer m’assiégeaient. +Pourtant les détails si précis donnés par maître +Lefranchenet sur la vie privée de Marie-Anne, +l’arrangement même de son appartement, la +garde continuelle que montait la femme de +chambre... non, c’était impossible. Il fallait +admettre qu’un coup de la grâce avait touché +ces âmes ardentes.</p> + +<p>Mais à d’autres moments, je revoyais l’image +de la princesse de Danzig, son visage énigmatique +et pervers ; — ou bien, surgissait devant +moi, comme en un jour lointain, l’apparition +inoubliable du parc de Vouzins, une figure bouleversée +où brûlaient des yeux de péché et de +crime. Et parfois aussi, je songeais à la fin honteuse +de ce vieillard...</p> + +<p>Les années passèrent. Mon vieil ami Lefranchenet +mourut.</p> + +<hr> + +<p>Un soir, en automne, comme je revenais, au crépuscule, +du Quartier latin et que je me dirigeais +vers le pont de la Concorde, j’arrivai au coin +éventré de deux rues. L’on perçait à travers +ce vieux quartier une trouée pour une des larges +voies modernes qui coupent maintenant la ville.</p> + +<p>Sur la palissade en planches qui isolait les +travaux de la rue, était collée une petite affiche +écrite à la main, où je lus :</p> + +<p><i>Pour les amateurs, à vendre sur place et à +l’amiable quelques matériaux de démolition provenant +de l’ancien hôtel de Vouzins-Baufflers.</i></p> + +<p>Je poussai la porte à claire-voie et me trouvai +en face de ce qui restait de l’hôtel. Les deux +façades, sur cour et sur jardin, avaient été abattues.</p> + +<p>L’on voyait de ma place les arbres tordus et +magnifiques qui allaient disparaître. Les matériaux +de démolition que l’on offrait à vendre, +étaient de peu d’intérêt, deux ou trois plaques +de cheminées, une paire de chenets, laissés là +comme sans valeur. Un ouvrier se détacha du +groupe de ses camarades pour me les montrer.</p> + +<p>Mais plus que ces objets insignifiants, m’attirait +la vue de ces lieux où s’étaient écoulées +deux vies si exceptionnelles. Je demandai la +permission de m’avancer au milieu des décombres.</p> + +<p>Il ne restait debout que les deux grands murs +des faces latérales. L’ouvrier me suivait, tandis +que ses compagnons, la nuit arrivant, se préparaient +à quitter leur besogne. Il me donnait +des détails.</p> + +<p>— L’hôtel avait été construit au commencement +du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dit-il, pour une duchesse +de Vouzins, qui était une gaillarde, paraît-il.</p> + +<p>Là-dessus, il eut quelques aperçus ingénieux +sur la vie des grands seigneurs d’autrefois. Je +l’écoutais distraitement. Il le remarqua et, piqué, +voulut me prouver qu’il avait raison.</p> + +<p>— Tenez, monsieur, savez-vous ce qu’on a +trouvé en démolissant ? Un escalier secret pris +dans l’épaisseur du mur et qui allait du rez-de-chaussée +jusqu’à la chambre de la duchesse. Il +s’amorçait en bas dans une boiserie et arrivait +au premier étage dans le pan coupé, derrière +une armoire. Les joints étaient si bien dissimulés +qu’on ne l’a découvert qu’en enlevant les +boiseries elles-mêmes, et que les propriétaires +de l’hôtel ignoraient l’existence de l’escalier, +qu’avait fait construire et que connaissait seule +la première duchesse de Vouzins. Les boiseries +étaient superbes. Lehmann, l’antiquaire, en +offrait un bon prix. Pourtant le duc actuel n’a +pas voulu les conserver ; il les a fait mettre en +pièces. N’est-ce pas malheureux tout de même, +un si beau travail !</p> + +<p>Je ne l’écoutais plus.</p> + +<p>Mais lui, la main tendue, montrait les traces +de l’escalier tournant que l’on apercevait encore +dans l’obscurité grandissante et qui menait +à l’aile droite de l’hôtel, de la chambre +à coucher du duc de Vouzins-Baufflers à celle +de sa fille Marie-Anne, princesse de Danzig.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="flex"> +<table> +<tbody> + +<tr> +<td> </td> +<td class="r bot"><div>Pages.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang">Mademoiselle Bourrat</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c007">7</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang">Louis Marthe</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c076">76</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang">Madame Duret, née de Barthes</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c146">146</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang">Marie Le Petit</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c171">171</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang">Le duc de Vouzins-Baufflers</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c211">211</a></div></td> +</tr> + +</tbody> +</table> +</div> + +<p class="c top4em xsmall">4995. — Tours, imprimerie <span class="sc">E. Arrault</span> et C<sup>ie</sup></p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79011 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/79011-h/images/cover.jpg b/79011-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..84fc276 --- /dev/null +++ b/79011-h/images/cover.jpg |
