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+<html lang="fr"><head>
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+ <title>Petite Ville | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79011 ***</div>
+
+
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img alt="" src="images/cover.jpg" id="img_images_cover.jpg"></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+
+<p class="c top2em sc large">CLAUDE ANET</p>
+
+<h1>Petite Ville</h1>
+
+<p class="c gap">NOUVELLE ÉDITION</p>
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+BERNARD GRASSET, ÉDITEUR<br>
+61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span>, 61<br>
+1921</p>
+
+<p class="c gap">Tous droits de traduction, reproduction et d’adaptation réservés
+pour tous pays.<br>
+<span class="xsmall"><span lang="en">COPYRIGHT BY</span> BERNARD GRASSET</span>, 1921.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em c large">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<ul>
+<li><b>Voyage idéal en Italie</b>, Perrin et C<sup>ie</sup>.</li>
+<li><b>Petite Ville</b>, La Revue blanche.</li>
+<li><b>Les Bergeries</b>, Calmann-Lévy.</li>
+<li><b>La Perse en automobile</b>, Juven et C<sup>ie</sup>.</li>
+<li><b>Notes sur l’Amour</b>, Fasquelle.</li>
+<li><b>La Révolution russe</b>, 4 volumes, Payot et C<sup>ie</sup>.</li>
+<li><b>Ariane, jeune fille russe</b>, La Sirène.</li>
+<li><b>Omar Khayyan</b> (en collaboration avec <span class="sc">Mirza Muhamed</span>), La Sirène.</li>
+</ul>
+
+<p class="c i">En préparation :</p>
+
+<ul>
+<li><b>L’Europe nouvelle</b>, B. Grasset.</li>
+<li><b>Quand la terre trembla</b>, roman, B. Grasset.</li>
+</ul>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em c xsmall">IL N’A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE RÉIMPRESSION<br>
+AUCUN EXEMPLAIRE DE LUXE, MAIS IL<br>
+RESTE DEUX CENTS EXEMPLAIRES DE<br>
+L’ÉDITION ORIGINALE (REVUE BLANCHE).</p>
+
+<p class="top4em"><i>Il disait : Peut-être l’unité de lieu et celle du temps,
+les mêmes personnages vivant dans une même atmosphère,
+suffisent-elles, autant que celle d’action, à créer
+cet intérêt soutenu que nous avons l’habitude de demander
+au roman.</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p>Lorsque j’étais petit garçon, je lisais parfois
+des livres dérobés dans la bibliothèque de mon
+père, et, comparant aux peintures enflammées
+des romans, la vie que je voyais autour de moi,
+je me félicitais dans ma candeur d’habiter une
+petite ville honnête, ignorée, où rien n’était
+digne d’attirer l’attention de ceux dont la profession
+est d’écrire pour amuser le monde.</p>
+
+<p>Plus tard, lorsque la raison, avec le poil, me
+vint, mes yeux s’ouvrirent. — Faut-il l’avouer ?
+J’éprouvai un sentiment bizarre d’orgueil blessé.
+Ma petite ville était donc semblable à toutes
+les autres.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ma petite ville ne compte que six mille habitants,
+de mœurs bourgeoises, discrètes, paisibles ;
+elle est presque en retraite de l’existence.
+Dans les statistiques judiciaires, elle doit
+figurer au rang le plus honorable ; les délits y
+sont rares, les crimes inconnus. Pourtant elle a
+ses drames.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les romanciers inventent plus qu’ils n’imitent,
+et, tant nous sommes habitués par l’éducation
+de notre esprit à chercher le simple, le
+raisonnable, plutôt que le réel, fussent-ils plus
+fidèles, ils paraîtraient moins vrais.</p>
+
+<p>J’aime la complexité de la vie mieux que
+leurs inventions.</p>
+
+<p>Les romanciers cherchent le dramatique dans
+des actions éclatantes et rares ; mais le train
+ordinaire des choses est plus dramatique par sa
+continuité même que leurs péripéties les plus
+émouvantes.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les romanciers veulent de belles fins à leurs histoires.
+Julien Sorel meurt sur l’échafaud ; la
+beauté de Valérie Marneffe est rongée par
+une lèpre affreuse ; Madame Bovary râle dans
+les affres d’un empoisonnement ; le corps délicat
+d’Anna Karénine est broyé par une lourde
+locomotive.</p>
+
+<p>J’ai connu un grand nombre de vies dévoyées ;
+leurs fins furent moins retentissantes.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les faits que je rapporte sont vrais. Leur
+réunion même n’est pas artificielle. Ils se sont
+passés à portée de ma vue qui n’est pas des plus
+longues.</p>
+
+<p>Je ne suis ni un docteur, ni un avocat, ni un
+prêtre. Il doit y avoir bien plus de choses intéressantes
+dans la réalité qu’il n’en est venu à
+ma connaissance. Oserai-je dire pourtant que
+celles que j’enregistre ici suffisent à constituer
+un dossier à la lecture duquel l’honnête
+homme trouvera à réfléchir sur la misère de la
+condition humaine, à s’étonner aussi de la puissance
+et de la diversité merveilleuse des passions
+qui se cachent sous les apparences des vies les
+plus unies.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Si ces notes devaient voir le jour, il suffirait
+de changer les noms des lieux et des personnes.
+La plupart des personnages que je mets en scène
+sont morts ; ceux qui restent ont été transformés
+par le temps à ce point qu’ils en sont méconnaissables.</p>
+
+<p>Je puis publier ces histoires dramatiques
+sans crainte de scandale. Ceux qui en ont été
+les acteurs, les liraient-ils, ils ne se reconnaîtraient
+point, car c’est le fait de peu d’hommes
+de percevoir le drame de leur existence...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">PETITE VILLE</p>
+
+<h2 class="nobreak" id="c007">MADEMOISELLE BOURRAT</h2>
+
+<p>Les Bourrat étaient une des familles considérables
+de Valleyres, où leurs ancêtres avaient
+mené pendant quelques siècles la vie médiocre
+de petits bourgeois attachés à la terre, occupés
+à faire valoir leurs biens et à les augmenter par
+de judicieux mariages.</p>
+
+<p>Depuis deux générations déjà, les Bourrat
+avaient quitté la ville envahie par le bas commerce
+et par la politique. Ils s’étaient retirés
+dans leurs propriétés patrimoniales, une branche
+s’étant fixée à Prévoux, à une lieue à l’est de
+Valleyres, tandis que l’autre allait habiter Vermand,
+à trois kilomètres à l’ouest de la ville.</p>
+
+<p>Au jour du marché, monsieur Ferdinand
+Bourrat, de Prévoux, retrouvait à Valleyres,
+monsieur Charles Bourrat, de Vermand. Monsieur
+Charles attelait deux chevaux ; monsieur
+Ferdinand n’en mettait qu’un, et vieux, au char
+à bancs qui l’amenait. Les deux cousins causaient
+sur la place où ils rencontraient quelques-uns
+des grands bourgeois de la ville, monsieur
+Antoine Vertôt, monsieur Maigret, monsieur
+Lanterle, dont les familles notables composaient
+depuis un siècle ou deux la haute société de
+Valleyres. Ces messieurs discutaient ensemble
+les récoltes et, suivant la saison, vendaient leur
+blé ou leur vin aux marchands qui étaient là.</p>
+
+<p>Ses affaires terminées, monsieur Ferdinand
+Bourrat s’en allait rendre visite à une tante,
+vieille fille, qui, depuis dix ans, ne sortait
+plus de sa maison de la rue Haute ; puis, ayant
+fait quelques emplettes pour la ferme chez les
+boutiquiers de la ville, il reprenait au trot lent
+de son cheval la route de Prévoux.</p>
+
+<p>Sa femme, née Maigret, l’attendait à la maison.
+C’était une personne sèche et, comme tous
+ceux de sa race, autoritaire, dont les journées
+étaient prises par les mille détails d’un train
+de ménage qu’elle menait avec une avarice
+sordide et ordonnée. Elle comptait et recomptait
+le linge de maison, cuisait des confitures à
+l’été, pendait à l’automne du raisin dans le
+grenier, surveillait de près les domestiques, et
+s’ingéniait de toutes manières pour gratter un
+sou çà et là sur les comptes pourtant réduits au
+strict nécessaire. Elle dirigeait aussi le jardinier,
+disait les légumes à planter ; elle ne s’en
+remettait à personne du soin de couper les asperges
+et de cueillir les fruits, savait le nombre
+des pêches et des poires en espalier.</p>
+
+<p>Monsieur Bourrat surveillait l’exploitation de
+ses terres. Leurs enfants complétaient leur éducation,
+les fils chez les Pères, au chef-lieu, la
+fille dans un couvent du Midi. L’existence à
+Prévoux s’écoulait sans imprévu. L’éloignement
+de la ville rendait les visites rares. Deux ou trois
+fois par mois, une voiture de forme surannée
+amenait quelque dame de Valleyres. Lorsque
+madame Bourrat avait à descendre à la ville, elle
+faisait atteler à une berline le cheval qui conduisait
+son mari au marché et qui servait, en cas
+de besoin, aux travaux de la ferme. Aussi aucunes
+visites n’étaient-elles possibles au temps du
+labour, pendant les moissons et les vendanges.</p>
+
+<p>Prévoux était une maison de la fin du siècle
+dernier avec un beau toit et un fronton. Devant
+la maison il y avait un jardin planté de quelques
+bouquets d’arbres magnifiques et terminé,
+à l’est, par un petit bois. Madame Bourrat ne s’y
+risquait jamais. Même au plus fort des chaleurs,
+elle travaillait dans son salon derrière la fenêtre
+fermée. Elle ne sortait que le matin après déjeuner
+et le soir, avant dîner, pour aller inspecter
+le jardin potager qui se trouvait, à l’ouest,
+près de la ferme. Elle blâmait son mari d’aimer
+les fleurs et d’entretenir deux ou trois corbeilles
+de géraniums et de roses sur la pelouse. Le temps
+que le jardinier y donnait eût été mieux employé
+à cultiver des légumes, dont on pouvait vendre
+le surcroît au marché.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Lorsqu’elle eut dix-huit ans, mademoiselle
+Bourrat sortit du couvent et, en juillet, revint
+à la maison. Les habitants de Valleyres se demandèrent
+à qui on allait la marier. Les Bourrat,
+bien qu’à leur aise, n’avaient ni la fortune, ni
+les relations des Duret, dont les filles avaient fait
+de beaux mariages avec des gens notables tels
+que les de Roussy, de Marseille, les Perquer
+de Bonnenfant, de Bourges. D’autre part, les
+jeunes gens étaient rares à Valleyres ; ils abandonnaient
+de gaieté de cœur la petite ville où
+ils étaient entourés d’une universelle considération,
+pour aller se perdre dans la foule anonyme
+des cités populeuses. Après leur service militaire,
+peu d’entre eux regagnaient leurs foyers.
+Paris gardait deux des jeunes Bourrat, neveux
+de Ferdinand, un Duret, un Maigret, un Lanterle,
+qui faisaient dans la capitale de vagues
+études de droit ou de médecine. Le Havre avait
+un des Vertôt, un Loretty était à Nantes, un
+Maigret encore à Rouen, tous trop heureux d’accepter
+de médiocres positions qui leur permissent
+d’habiter les grandes villes où, pour la plupart — par
+force d’habitude et parce qu’ils étaient
+gens de famille — ils vivaient maritalement
+avec une petite femme ramassée sur le pavé
+ou à l’usine. Les reverrait-on jamais au pays ?</p>
+
+<p>Nul parti pour mademoiselle Bourrat. Allait-elle
+augmenter le nombre considérable des
+vieilles filles de Valleyres ? — Peut-être les
+Bourrat iront-ils passer l’hiver au chef-lieu, où
+ils ont des parents bien placés ? Peut-être donneront-ils
+un bal ? — Ainsi discutaient les commères
+à la ville. Mais elles en furent pour leurs
+bavardages. Rien ne fut changé dans l’existence
+calme de Prévoux.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat vint à la messe le dimanche.
+C’était une grande fille plutôt laide,
+d’une santé robuste et campagnarde qui avait
+résisté aux années de couvent, les yeux sans
+expression, une poitrine déjà formée, une bouche
+un peu forte ; elle était bonasse et molle comme
+son père. C’était une Bourrat, non une Maigret.</p>
+
+<p>Sa vie à Prévoux fut grise et monotone. Sa
+mère l’avait vue revenir sans joie ; elle craignait
+le plus petit dérangement qui pût rendre moins
+minutieuse la surveillance qu’elle exerçait sur
+toutes choses domestiques. Elle organisa les
+journées de sa fille suivant un ordre immuable.
+Le matin, mademoiselle Bourrat devait l’accompagner
+dans ses courses à travers la maison,
+assister à l’entretien quotidien avec la cuisinière,
+préparer avec elle le linge que devaient
+réparer dans l’après-midi les femmes de chambre ;
+ainsi saurait-elle plus tard diriger son ménage
+avec compétence. Puis elle avait une heure de
+piano et une heure de couture. Après déjeuner,
+elle pouvait se promener dans le jardin clos de
+murs. Elle rentrait, trouvait sa mère au salon,
+s’exerçait au piano encore et travaillait pour la
+crèche de Valleyres, que dirigeait sa tante,
+madame Jules Maigret. Une fois par semaine
+elle descendait à la ville ; sa mère assistait à la
+leçon de piano que lui donnait le jeune monsieur
+Marthe. Une fois par mois, elle passait l’après-midi
+à Vermand chez ses cousines, qui mensuellement
+aussi venaient la voir à Prévoux.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’ennui qui emplissait la vieille maison s’abattit
+formidable sur mademoiselle Bourrat. On
+ne lui permettait que la lecture de petits livres
+d’une bibliothèque pieuse d’une écœurante fadeur.
+Du reste elle n’aimait pas lire.</p>
+
+<p>Son grand plaisir était le jardin, où elle échappait
+aux remarques désagréables de sa mère.
+Elle y passait de longues heures, seule, dès le
+déjeuner fini, à ne rien faire, à regarder.</p>
+
+<p>Elle connaissait les insectes et leurs habitudes,
+savait où les oiseaux nichent, comment
+ils s’appellent entre eux. Elle allait aussi à la
+ferme, mais en cachette. D’un coup d’œil elle
+s’assurait que la cour était vide ; elle poussait
+alors la porte de l’écurie. Elle aimait l’atmosphère
+tiède où une quinzaine de vaches ruminaient
+lentement devant les râteliers vides ; elle
+passait la main sur des croupes chaudes, les
+caressait. Parfois elle sentait d’étranges chaleurs
+l’envahir ; elle sortait la tête un peu lourde.
+Dans le poulailler un coq poursuivait une poule
+et la couvrait. Mademoiselle Bourrat regardait,
+puis se sauvait, comme prise en faute ; sur
+un banc du jardin, elle restait sans pensées.</p>
+
+<p>Les journées de pluie étaient tristes. L’hiver
+vint ; il fut interminable. Elle eut deux ou trois
+dîners, mais elle ne s’y amusait pas. Au sortir
+de sa solitude, elle ne savait que dire en société,
+elle écoutait. Lorsqu’un homme lui parlait,
+elle avait une façon de le regarder droit en
+face, malgré les recommandations des Sœurs,
+de ses bons yeux doux, qui était presque gênante,
+bien qu’elle n’y mît aucune intention.
+Pendant le mauvais temps, elle sortit peu ; parfois
+elle accompagnait monsieur Bourrat dans
+ses tournées à travers la campagne. Ils ne parlaient
+presque pas, pourtant elle sentait son
+père sympathique. — Elle en arriva à regretter
+le couvent où elle s’était fort ennuyée ; mais, au
+couvent, au moins avait-on des amies. Au dortoir,
+lorsque la lumière était baissée, on pouvait
+chuchoter tout bas avec sa voisine, dire des
+choses qui prenaient une importance extrême
+d’être prononcées ainsi dans le mystère de la
+nuit. A Prévoux, personne ; son père et sa mère,
+âgés, ne lui étaient d’aucune compagnie.</p>
+
+<p>Elle dormait mal ; des rêves l’agitaient. Des
+tableaux de piété, qu’elle avait vus à l’église,
+s’animaient à ses yeux ; une Madeleine montrait
+son sein nu, doré comme un beau fruit mûr ; elle
+se penchait devant le Christ, un Christ aux
+yeux alanguis ; elle baisait ses pieds avec tant
+de ferveur, que soudain elle se réveillait ; des
+vagues de chaleur montaient en elle ; elle était
+essoufflée comme si elle avait couru ; elle se raidissait
+dans son lit, se tournait, — mais le sommeil
+était lent à venir. Le matin, elle se levait
+brisée de fatigue.</p>
+
+<p>Elle s’anémia, les couleurs disparurent de
+ses joues ; deux ou trois dimanches, elle manqua
+la messe. Les bonnes femmes de Valleyres la
+plaignaient : « Doit-elle s’ennuyer à Prévoux,
+la pauvre fille ! » disait-on.</p>
+
+<p>Le printemps revint. Mademoiselle Bourrat
+reprit possession du jardin.</p>
+
+<p>Après déjeuner, elle gagnait un banc à la
+lisière du petit bois. La vie bruissait autour
+d’elle. Dans un sentier minuscule les fourmis se
+hâtaient ; c’était sur la pelouse le crissement
+des ailes des sauterelles ; les oiseaux se poursuivaient
+à grand bruit dans les branches ;
+elle assistait, passive et intéressée, à mille petits
+combats passionnels. Elle allait parfois encore
+à l’étable ; elle eût aimé à se coucher dans la
+litière propre, à rester étendue dans la tiédeur
+de la paille dorée près des bêtes aux mouvements
+lents, dont les yeux luisaient phosphorescents
+dans l’ombre. Un jour, comme elle se
+dirigeait avec précaution vers la ferme, elle
+aperçut un groupe dans la cour, deux hommes
+près d’une vache. Elle s’arrêta ; à la distance
+où elle était, cachée derrière un sapin, on ne
+pouvait la voir. Soudain le taureau sortit de
+son écurie ; elle voulut se sauver ; une curiosité
+invincible la clouait sur la place. Le taureau
+s’avança, mugit ; le groupe des paysans le masquait ;
+mais elle vit la masse énorme de la tête
+se lever, les jambes d’avant s’appuyer sur le dos
+de la vache immobile, le cou tendu. Ce fut tout.
+Elle retourna à son banc préféré, marchant
+avec peine, l’âme troublée.</p>
+
+<p>La nuit suivante un rêve ardent la bouleversa.
+Elle fut obligée au matin de garder le lit, tant
+la secousse avait été forte. Sa mère lui reprocha
+aigrement sa paresse.</p>
+
+<p>A la fin de l’après-midi, elle sortit ; elle était
+faible comme si elle relevait de maladie. Elle
+s’assit sur une chaise près de la pelouse.</p>
+
+<p>L’air était doux et calme.</p>
+
+<p>Le jardinier vint travailler près d’elle ; il préparait
+une corbeille de fleurs. C’était un grand
+garçon râblé qui arrivait de Normandie. Mademoiselle
+Bourrat le regardait retourner la
+terre de coups de bêche hardis. Elle ne pensait
+à rien. Soudain, dans un mouvement qu’il fit
+en se baissant, sa chemise, qui n’était pas boutonnée,
+bâilla ; elle aperçut sa poitrine que couvrait,
+au milieu, une touffe de poils bruns. Elle
+se sentit mal à son aise, voulut se lever, mais
+quelque attrait inconnu et mystérieux la retenait
+là, malgré elle ; elle resta immobile sur sa
+chaise, épiant, à chaque fois que l’homme se
+baissait pour ramasser une pierre, la tache de
+la peau dans l’ouverture de la chemise. — Cependant,
+ayant terminé sa besogne, il ramassa
+ses outils, et comme il passait près de mademoiselle
+Bourrat, il la salua.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dès lors elle eut un intérêt puissant dans l’existence :
+voir travailler le jardinier. La Bruyère a
+dit : « Pour les femmes du monde un jardinier
+est un jardinier, et un maçon est un maçon.
+Pour quelques autres plus retirées un maçon
+est un homme, un jardinier est un homme. »</p>
+
+<p>Dans la solitude presque absolue où mademoiselle
+Bourrat vivait, l’apparition de ce grand
+garçon vigoureux et leste fit événement. Elle
+le cherchait au jardin. Parfois il sarclait les allées
+ou arrangeait une corbeille de fleurs ; d’autres
+fois il était occupé près d’une petite serre à
+mettre des boutures sous couche ; c’était un
+coin ensoleillé et désert, loin de la ferme et de
+la maison ; — ou bien il était au potager.
+C’était alors une après-midi perdue, car mademoiselle
+Bourrat n’osait s’y rendre, depuis que
+sa mère avait découvert sur le sable de l’allée
+centrale la marque de ses bottines.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle l’avait trouvé, elle s’arrêtait près
+de lui, indécise, comme si elle ne savait où
+diriger ses pas. S’il y avait un banc voisin, elle
+s’asseyait. Elle ne parlait pas, mais le jardinier,
+la sachant présente, était gêné. Parfois il la
+regardait, elle baissait les yeux. Peu à peu elle
+s’enhardit ; elle s’approcha davantage ; elle
+échangea quelques mots avec lui. Un jour,
+comme il se tournait vers elle, elle soutint son
+regard. Pendant quelques secondes, ils se dévisagèrent.
+La gorge de la jeune fille se soulevait. — Elle
+s’éloigna.</p>
+
+<p>Maintenant elle ne songeait qu’à l’heure où
+elle pourrait aller le rejoindre. Elle ne désirait
+rien de précis ; il lui fallait seulement la présence
+du jardinier. Il l’attirait comme l’aimant attire
+le fer. Elle restait debout, à trois pas de lui,
+sans mot dire. Il avait un air singulier en la
+regardant. Une fois, il lui jeta une plaisanterie
+qu’elle ne comprit pas ; elle approuva pourtant
+d’un sourire niais. Elle avait un désir fou de
+mettre la main sur son bras bruni où les muscles
+saillaient comme des cordes, mais elle
+n’osait pas. — « Le ferai-je, ne le ferai-je pas ? — elle
+restait angoissée. L’homme sentait sur
+lui le regard brûlant de la jeune fille. Parfois
+il s’arrêtait, les yeux fixes ; puis, serrant les
+mâchoires, il reprenait son travail.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat avait des nuits agitées ;
+elle se réveillait les yeux battus, les membres
+lourds ; elle avait pâli ; elle devenait nerveuse.
+Pour un rien, pour un mot sec de sa mère, elle
+éclatait en sanglots ; d’autres fois au contraire,
+c’étaient des crises de rire qu’elle ne pouvait
+arrêter.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un jour, à la fin d’avril, elle se sentit si énervée
+et misérable qu’elle refusa d’accompagner
+sa mère à Vermand. Vers trois heures, étant
+seule à la maison, elle descendit au jardin et,
+comme le jardinier n’était pas sur la pelouse,
+elle eut envie de pleurer. Elle se rendit à la
+petite serre ; il était là, agenouillé, occupé à
+mettre en pots des boutures qu’il sortait des
+couches. Elle s’approcha et lui dit bonjour
+d’une voix sourde ; il lui rendit son salut. Elle
+s’assit alors, près de lui, sur un tas de sable que
+le soleil avait chauffé. Entre les murs blancs, la
+chaleur était lourde. La chemise du jardinier
+était entr’ouverte ; elle le regardait fixement. Un
+instant elle ferma les paupières ; il lui sembla
+que le soleil la piquait partout. Elle respirait
+avec force. L’homme, entendant le bruit de sa
+respiration, se tourna vers elle. Elle avait les
+yeux étranges, troubles. Une seconde il hésita,
+se mordit les lèvres, puis il reprit sa besogne.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait détacher ses regards de lui ;
+elle aurait voulu être plus près encore, de façon
+à ce qu’il la frôlât dans chacun de ses mouvements.
+Elle allongea une jambe et effleura le
+pied du jardinier chaussé d’épais souliers, mais
+le contact fut si léger qu’il ne le sentit pas. Elle
+ramena sa jambe, et, dans le mouvement qu’elle
+fit, elle remonta un peu sa robe. Elle était
+maintenant assise, les genoux à la hauteur de
+la poitrine, la robe levée découvrant les jambes.</p>
+
+<p>Un instant plus tard, il se retourna brusquement.
+Il vit les bas noirs de mademoiselle Bourrat,
+et, plus haut, entre les bas et le volant du
+pantalon, un peu de chair apparaissait. Ce coin de
+peau blanche l’affola. Il lâcha le pot qu’il tenait.</p>
+
+<p>— Nom de Dieu ! gronda-t-il.</p>
+
+<p>Il se jeta sur elle. — Renversée sur le sable
+chaud, elle ne se défendit pas. Une flamme la
+traversa ; ce fut une détente de tous ses nerfs.</p>
+
+<p>L’homme se releva ; il eut un coup d’œil inquiet
+autour de lui, puis, sifflotant une marche,
+il reprit son travail.</p>
+
+<p>Elle regagna la maison. Seule, sa chambre
+pourrait la cacher. Mais déjà elle s’étonnait de
+ne se point sentir coupable. Elle n’avait pas
+provoqué cet acte fou. Que savait-elle, du reste ?
+Cela était arrivé comme un orage en été, comme
+une averse furieuse qui passe et rafraîchit la
+campagne assoiffée.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Au dîner, le soir, elle mangea de grand appétit,
+ce qui ne lui était arrivé d’un mois, et, couchée,
+s’endormit, pour ne se réveiller qu’au
+matin. Elle réfléchit alors de sang-froid à ce qui
+s’était passé. S’en accuserait-elle devant monsieur
+le curé ? Elle n’hésita pas longtemps. Un
+tel aveu pourrait avoir des suites graves et
+imprévues. Elle décida de se taire ; du reste
+l’aventure n’aurait pas de lendemain. Elle n’irait
+plus à la petite serre, elle y était résolue. Elle
+tint sa promesse deux jours, — puis, de nouveau,
+elle eut une mauvaise nuit ; un rêve troublant,
+mais plus précis, la surprit. Elle résista encore.</p>
+
+<p>Au quatrième jour, n’en pouvant plus, elle
+se rendit au jardin. L’homme était là, sûr de
+lui, goguenard. Il la suivit dans le bois. Dès
+lors, deux ou trois fois la semaine, elle le rencontra
+sous les sapins. C’était après déjeuner,
+dans la chaleur du jour. Monsieur Bourrat faisait
+sa sieste ; sa femme travaillait près de la
+fenêtre. Mademoiselle Bourrat sortait, et le jardin
+était si solitaire, la vie de Prévoux si bien
+réglée, que personne ne dérangea leurs rendez-vous.</p>
+
+<p>Mais, au commencement de mai, elle eut des
+inquiétudes ; elle attendit en vain. Un mois se
+passa ; rien encore. Cependant elle sentait en
+elle une lourdeur, une gêne, des dégoûts inexplicables.
+Puis il lui sembla qu’elle était serrée
+dans son corset, du reste si lâche. Un soir, en
+se couchant, elle s’examina ; elle était malade
+certainement. Elle fut sur le point d’en parler
+à sa mère ; mais, à la pensée qu’il pouvait y
+avoir quelque rapport entre son malaise et ses
+rendez-vous au jardin, elle s’arrêta.</p>
+
+<p>Ce fut à ce moment que madame Bourrat
+découvrit soudainement ce qui s’était passé.</p>
+
+<p>Et cela fut ainsi.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Comme dans les vieilles familles de Valleyres,
+on avait gardé chez les Bourrat l’habitude des
+grandes lessives. On ne lavait pas chaque semaine ;
+c’était bon pour les petites gens, qui ne
+possédaient pas dans leurs armoires profondes
+les hautes piles de linge blanc, orgueil héréditaire
+des grands bourgeois de la ville. Quatre
+fois l’an, de vastes cuviers étaient roulés dans
+la cour, l’on engageait des femmes à la journée,
+et le linge de trois mois passait entre leurs
+mains vigoureuses. Il y avait si peu d’imprévu
+dans la vie des Bourrat que la maîtresse de
+maison savait exactement, et par le détail,
+le nombre des draps ou des serviettes que l’on
+aurait à mettre dans les armoires une fois la
+besogne finie. — La lessive de la Saint-Jean
+fut faite ; le linge sécha au vent, dans le verger,
+sur des cordes tendues entre les pommiers ; puis,
+repassé et plié, fut aligné sur de grandes tables
+dans le vestibule de la maison. C’est alors que
+madame Bourrat intervint, son carnet à la
+main. Elle dénombra chaque pile ; pas une pièce
+ne manquait à l’appel. Mais, arrivée au linge de
+sa fille, elle ne trouva pas le compte exact. Elle
+recompta, passa une revue nouvelle de tout le
+linge, — vainement. Fidèle à ses habitudes de
+méfiance, madame Bourrat ne dit rien devant
+les domestiques. Elle monta dans la chambre
+de sa fille qu’elle voulait interroger d’abord. Sa
+fille n’était pas chez elle. Elle ouvrit l’armoire,
+l’examina du haut en bas, renversa le panier au
+linge, — rien. Elle bouscula tout, tira les meubles
+au milieu de la chambre. Elle était sûre
+des vieilles femmes qui lavaient ; il y avait
+trente ans que, pour vingt-deux sous à la journée
+elles travaillaient quatre fois par an à Prévoux.
+Madame Bourrat cherchait ; son nez pointu
+s’allongeait vers sa bouche mince ; elle avait
+des gestes anguleux et précis, — rien. Elle défit
+draps et couvertures, sans résultat ; la passion
+l’empoignait si furieusement qu’elle n’hésita
+pas à se glisser sous le lit de fer pour examiner
+le sommier. Elle venait de s’étendre à terre sur
+le dos et regardait, lorsque tout à coup elle
+pâlit, — ce qu’elle cherchait était là, entre les
+ressorts, plié, intact, comme au jour où elle
+l’avait sorti de la grande armoire.</p>
+
+<p>D’une main tremblante, elle le prit ; puis,
+avec effort, se releva. Dans la blancheur immaculée
+du linge devait-elle lire le déshonneur
+de la famille Bourrat ? — Mais il y avait encore
+une chance. Sa fille, peut-être, était malade,
+anémique ? Elle se souvint d’avoir remarqué
+sa pâleur, sa nervosité. — Oui, mais pourquoi
+tant de ruse ? Madame Bourrat s’assit dans
+un fauteuil, accablée, toute sa personne maigre
+comme écrasée, attendant que sa fille rentrât
+du jardin. Mademoiselle Bourrat apparut enfin.
+Au premier coup d’œil, elle aperçut la pile de
+linge sur la table dans le désordre de la chambre ;
+tout de suite aussi madame Bourrat vit ses
+pires craintes confirmées. Il y eut entre la mère
+et la fille un silence tragique. Puis madame
+Bourrat voulut tout savoir. Sa fille, effondrée
+en sanglots, raconta ce qui s’était passé.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le même soir, madame Bourrat s’enferma
+avec son mari. Et là, elle montra la supériorité
+de race des Maigret, gens de décision, sur les
+Bourrat, sans nerfs. Tous les Maigret étaient
+maigres et jaunes, tous les Bourrat étaient gras
+et roses ; les Maigret suivaient sans cesse leur
+idée ; les Bourrat n’avaient point d’idées.</p>
+
+<p>Tandis que le gros homme larmoyant ne
+trouvait qu’à gémir, madame Bourrat organisait
+un plan de campagne. Dans les heures de
+l’après-midi où elle était restée seule, elle avait
+tout prévu.</p>
+
+<p>D’abord, elle avait songé à partir avec sa fille
+à l’automne pour passer l’hiver en Italie. Mais
+elle avait vu à la réalisation de ce projet maintes
+difficultés. Que diraient leurs amis dans le voisinage
+et les habitants de Valleyres, lorsqu’ils
+apprendraient ce départ ? Des Bourrat quittant
+Prévoux pour aller en Italie ! la chose était
+tellement en dehors des habitudes d’une vie
+entière qu’elle ne manquerait pas d’éveiller les
+soupçons. Puis être dans un hôtel avec des étrangers
+venus on ne sait d’où ! Il faudrait prendre
+un faux nom, cela était périlleux. Et ce séjour
+coûterait fort cher, considération importante.
+En outre, dans ce milieu nouveau, à qui se fier ?
+Non, il fallait y renoncer.</p>
+
+<p>Elle avait pensé aussi à un mariage hâtif.
+Mais avec qui ? Il n’y avait personne. Et encore,
+eût-elle trouvé quelqu’un, il était déjà trop tard.</p>
+
+<p>Aussi conclut-elle que c’était à Prévoux qu’il
+fallait organiser le secret et le silence. Le terrain
+était dangereux, il est vrai, mais elle le
+connaissait dans ses moindres accidents. Elle
+ne laisserait rien au hasard.</p>
+
+<p>La première chose à faire était d’expédier le
+jardinier chez lui. Il était heureusement de Normandie,
+loin de Valleyres. En achetant son silence
+par une honnête somme, il s’y marierait
+sans doute et l’on n’entendrait plus parler de
+lui. Malgré l’horreur de le voir encore à Prévoux,
+on ne pouvait le renvoyer brusquement au risque
+d’éveiller la curiosité des gens de la ferme. On
+lui donnerait congé quinze jours à l’avance
+comme c’était l’usage. Il importait qu’il ne se
+doutât pas de l’état où il laissait mademoiselle
+Bourrat. Mais était-il encore temps de lui cacher
+la vérité ? C’était sur ce point-là que les
+investigations de la mère avaient été le plus
+précises dans l’interrogatoire qu’elle avait fait
+subir à sa fille. — Il était possible après tout
+qu’il ne sût rien. En fait, mademoiselle Bourrat
+et lui n’échangeaient pas trois phrases par rendez-vous.
+Elle ne lui avait pas dit ses inquiétudes.
+Madame Bourrat eut même le triste courage
+d’envoyer sa fille seule, le lendemain, au
+jardin, après lui avoir fixé sa conduite. Elle
+devait se refuser sous prétexte d’une indisposition
+normale. Mademoiselle Bourrat joua, avec
+une honte qu’elle dissimulait mal, le rôle qu’on
+lui avait tracé.</p>
+
+<p>Cela réglé, il fallait songer à la vie de relations
+mondaines. Pour l’instant nul danger. Avec
+quelques précautions préalables, sa fille pouvait
+encore aller à la messe, prendre sa leçon de
+piano, et recevoir les rares visites qui venaient
+à Prévoux. Plus tard, on verrait ; elle garderait
+la chambre, malade, si c’était nécessaire.</p>
+
+<p>Les domestiques offraient, somme toute, un
+péril plus grand, parce que de toutes les heures,
+Madame Bourrat était bien servie ; la cuisinière
+était depuis trente ans dans la maison ;
+la femme de chambre depuis vingt-cinq ans ;
+enfin il y avait une petite servante qui aidait
+à l’ouvrage. De celle-là surtout madame Bourrat
+se méfiait ; elle résolut de s’en défaire. La cuisinière
+n’avait aucune occasion de voir mademoiselle
+Bourrat, si l’on supprimait la visite
+matinale en commun à la cuisine. Restait la
+femme de chambre, Joséphine. La position était
+difficile, car elle avait inculqué à cette fille des
+habitudes tatillonnes. Madame Bourrat frémit.
+Peut-être Joséphine s’était-elle aperçue, elle
+aussi qu’il manquait du linge à la lessive de
+la Saint-Jean ?</p>
+
+<p>Pour l’accouchement, madame Bourrat comptait
+sur le vieux docteur Maigret, son cousin
+germain. Il assisterait sa fille et se tairait, car
+le scandale rejaillirait sur toute la famille. Elle
+s’assurerait enfin des services de Victoire, une
+paysanne de son âge, qui lui était dévouée
+corps et âme. Elle avait été sa sœur de lait
+et avait nourri mademoiselle Bourrat. Elle habitait
+un village à quelques lieues de Prévoux.
+Elle serait utile et discrète.</p>
+
+<p>Elle expliqua tout à son mari, le soir même.
+Il coupait les phrases de sa femme de lamentations.
+A la fin, d’un ton sec, elle lui imposa
+silence.</p>
+
+<p>Mais une fois la bougie soufflée, une idée
+nouvelle, dans la nuit, lui vint. — Oui, ce serait
+bien plus simple ; cela éviterait mille difficultés.
+L’aide de Maigret était nécessaire. Il faudrait
+bien qu’il la donnât.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle descendit à Valleyres et
+se rendit chez son cousin Maigret. Mais elle se
+heurta sur un point à une résistance absolue ;
+ce projet si facile, il n’en voulait pas entendre
+parler. Madame Bourrat se fâcha ; il fut sur
+le point de la mettre à la porte. Ayant renoncé
+à ses espérances d’une solution immédiate, elle
+eut toutes les peines du monde à lui faire accepter
+l’accouchement normal, mais clandestin,
+sans déclaration d’enfant. C’était un vieux renard
+sec et sans poils ; il y allait des tribunaux
+pour lui, si l’affaire s’ébruitait. Enfin, il se laissa
+persuader. Il était, comme elle, un aristocrate ;
+la tache serait non seulement sur sa famille,
+mais sur sa caste. Elle lui montra les petits
+bourgeois de Valleyres discutant avec férocité
+le scandale de la famille Bourrat ; elle lui fit
+lire les entrefilets certains de <i>l’Avant-Garde</i>
+sur la dépravation des classes dirigeantes ; il
+accepta. Mais, puisqu’il devenait complice, il
+importait qu’on ne laissât rien au hasard, et,
+deux jours plus tard, il se rendit à Prévoux où
+il eut une longue conversation avec sa cousine.
+Le lendemain, mademoiselle Bourrat changea
+de chambre. Elle était jusqu’à ce moment logée
+sur la face ouest de la maison. Au-dessus d’elle
+étaient les mansardes des domestiques. Elle
+habita dès lors une petite chambre qui, à côté
+de l’appartement de ses parents avec lequel elle
+communiquait, regardait le midi et contenait,
+en outre du mobilier ordinaire, une vaste armoire
+prise dans l’épaisseur du mur.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Tout se passa d’abord comme madame Bourrat
+l’avait prévu. Le jardinier congédié, auquel
+on avait murmuré les mots « détournement de
+mineure », tout en lui glissant un billet bleu,
+comprit l’intérêt qu’il avait à être discret. Mademoiselle
+Bourrat en juillet et août descendit
+encore à la messe avec sa mère. Elle n’avait
+jamais été de tournure élégante. On la trouva
+plus forte peut-être, mais ce fut tout.</p>
+
+<p>Madame Bourrat surveillait les moindres
+choses avec une minutie effroyable. On ne peut
+dire jusqu’à quels subterfuges elle s’abaissa
+pour prévenir les soupçons que la femme de
+chambre chargée de recueillir le linge sale eût
+pu avoir chaque mois. — En juillet, mademoiselle
+Bourrat alla voir ses cousines à Vermand. En
+août, elle se trouva souffrante le jour où elle
+aurait dû s’y rendre.</p>
+
+<p>Septembre arriva, il fallut redoubler de précautions.
+Madame Bourrat organisa la vie de
+sa fille de la façon suivante : elle ne devait
+sortir en plein air que le matin, moment où
+l’on était sûr de pas être surpris par des visites,
+et ne devait pas quitter le jardin, où jamais un
+domestique ne passait. Le jardinier avait été
+remplacé par un vieil imbécile à moitié aveugle,
+qui pouvait à peine ratisser les allées et couper
+l’herbe sur la pelouse. Madame Bourrat avait
+saisi avec joie cette occasion de supprimer le
+luxe inutile des fleurs ; un garçon de ferme s’occupait
+du potager. — L’après-midi, mademoiselle
+Bourrat s’enfermait avec sa mère au salon.
+La haine du grand jour qu’avait toujours eue
+madame Bourrat s’exagéra. Les volets étaient
+maintenant aux trois quarts clos ; il semblait
+que l’on pénétrât dans un tombeau. Lorsqu’il
+venait des visites, elles trouvaient mademoiselle
+Bourrat en train de travailler près de sa mère,
+dans le demi-jour du salon, à un métier de tapisserie.
+Elle tournait le dos à la lumière, et, sur
+ses genoux, elle avait, par petits paquets, vingt
+échantillons de laines différentes. Madame Bourrat
+alors l’excusait.</p>
+
+<p>— Pardonnez à ma fille ; elle ne peut se
+lever, disait-elle, en montrant les laines. Elle
+est si laborieuse, la chère enfant. Elle se fatigue,
+ajoutait-elle avec un soupir, à demi-voix, elle
+a mauvaise mine.</p>
+
+<p>Ainsi cette mère sage préparait l’avenir. Elle
+avait cependant multiplié les recommandations
+à sa fille. Celle-ci ne devait jamais se tenir debout
+devant la femme de chambre ni devant
+les amies qui viendraient la voir. Au jardin,
+elle devait éviter de se promener sur la pelouse
+devant les fenêtres. Si, par extraordinaire, elle
+était surprise, elle devait tout de suite s’asseoir.
+Madame Bourrat poussait les précautions jusqu’à
+aller chercher sa fille dans sa chambre dix
+minutes avant l’heure des repas. Elles descendaient
+alors au salon, et, lorsqu’on entendait
+Joséphine traverser le vestibule pour aller tirer
+la cloche dans la cour, mademoiselle Bourrat
+entrait dans la salle à manger et s’asseyait à sa
+place. — Le dessert une fois servi, la femme de
+chambre retournait à la cuisine ; on pouvait
+sortir sans crainte.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un jour, en septembre, mademoiselle Bourrat
+descendait l’escalier à huit heures pour le premier
+déjeuner. Soudain elle glissa ; elle fût
+tombée jusqu’au bas des marches si, par chance,
+elle n’avait pu se raccrocher à la balustrade.
+Elle regarda, et découvrit une pelure d’orange
+sur laquelle elle avait mis le pied. Comment
+une pelure d’orange se trouvait-elle là, à ce
+moment de l’année ? A la salle à manger, elle
+interrogea sa mère qui l’avait précédée de quelques
+minutes. Madame Bourrat n’avait rien
+vu sur l’escalier ; il n’y avait pas d’oranges dans
+la maison. C’était sans doute une domestique
+qui l’avait apportée. La chose resta mystérieuse.</p>
+
+<p>Peu de temps après, comme elle gagnait le
+banc du jardin, mademoiselle Bourrat trébucha
+dans l’allée qui, à cet endroit-là, descendait
+par trois gradins. Elle tomba, sans se faire mal,
+sur la pelouse. Quelle ne fut pas sa surprise à
+voir un fil de fer accroché par un clou à une grosse
+racine ! Pourquoi enfoncer un clou dans une
+racine ? Mais comme elle ne trouvait nulle réponse
+satisfaisante à cette question, elle ne
+s’obstina pas. Il y avait tant de choses auxquelles
+elle ne comprenait rien !</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ses cousines s’étonnèrent de ne plus la voir
+à Vermand. Madame Bourrat avait une réponse
+toute prête : elle avait fait vendre, pour cause
+de vieillesse, le cheval qu’on attelait à la voiture,
+et monsieur Bourrat n’avait pas encore
+trouvé à le remplacer. En effet, le pauvre monsieur
+Bourrat était obligé maintenant de descendre
+au marché dans le char à bancs de son
+fermier, et, lorsque le fermier était retenu aux
+champs, il allait seul à pied et se faisait ramener
+à moitié chemin par un des Vertôt qui habitait
+sur la route.</p>
+
+<p>Au commencement d’octobre, les jeunes Bourrat,
+de Vermand, préparèrent une fête pour
+les vendanges ; on devait cueillir du raisin, puis
+dîner en plein air, danser enfin. Madame Bourrat,
+de Prévoux, accepta l’invitation. Mais, à
+la date convenue, elle se rendit seule à Vermand.</p>
+
+<p>« C’est un mauvais jour pour ma fille, murmura-t-elle
+à l’oreille de sa cousine, elle doit
+rester étendue. » Du reste, la santé de son enfant
+l’inquiétait, avoua-t-elle. Elle avait parfois des
+névralgies si fortes qu’elle était obligée de garder
+le lit. Il faudrait qu’elle consultât le docteur
+Maigret.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, madame Bourrat,
+sa fille étant au piano, fut surprise par la visite
+de ses parentes de Vermand. Elle, pourtant
+d’oreille si fine, n’entendit pas le bruit de la
+voiture dans la cour. La porte du salon s’ouvrit.
+Ces dames entrèrent. Mademoiselle Bourrat,
+tremblante, regarda sa mère. D’un coup d’œil
+madame Bourrat lui enjoignit de ne pas quitter
+le tabouret où elle était assise, puis se précipita
+sur sa cousine, et, tout en l’embrassant, fit
+signe à sa fille d’aller se mettre près du métier
+à tapisserie. Elle ne desserra son embrassement
+que lorsqu’elle vit sa fille dans l’ombre protectrice
+du mur.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, la plus jeune
+des demoiselles Bourrat de Vermand se mit à
+côté de sa cousine qui travaillait, et amicalement
+lui passa les bras autour de la taille.</p>
+
+<p>— Que te voilà devenue forte ! dit-elle soudain.</p>
+
+<p>Ces mots terribles arrivèrent à l’oreille de
+madame Bourrat ; un nuage voila ses yeux ;
+mais tout de suite elle recouvra son sang-froid
+et aborda le sujet qu’elle savait tenir avant tous
+autres au cœur de sa cousine, celui de la rivalité,
+alors aiguë, de mesdames Duret et Lanterle.</p>
+
+<p>Cependant mademoiselle Bourrat rougissait
+jusqu’à la racine des cheveux. Elle se défit de
+l’étreinte dangereuse et trouva la force de dire :</p>
+
+<p>— C’est vrai, j’engraisse à la campagne.</p>
+
+<p>L’autre par bonheur, n’insista pas. Mais ces
+dames n’étaient pas venues pour une visite ;
+elles voulaient emmener la jeune fille en voiture
+chez des voisins. Madame Bourrat refusa ;
+elle attendait le médecin ce même jour pour les
+névralgies de sa fille. Ces dames s’apitoyèrent
+et prirent congé. Mademoiselle Bourrat avait, à
+ce moment-là, trente-quatre échantillons de
+laines épars sur les genoux ; elle ne put se lever.</p>
+
+<p>A dater de ce jour, mademoiselle Bourrat
+ne descendit plus que le matin au salon. Elle
+remontait dans sa chambre après le déjeuner
+de midi. Puis, les temps approchant, moins
+de trois mois, madame Bourrat déclara sa fille
+malade ; les névralgies devenaient chroniques,
+le moindre bruit, la plus petite alerte suffisaient
+pour les réveiller. Le docteur Maigret condamnait
+mademoiselle Bourrat à un repos absolu.
+Elle ne devait se lever que quelques heures
+par jour, ne voir personne. Ces nouvelles, répandues
+dès novembre dans Valleyres, excitèrent
+une grande commisération.</p>
+
+<p>« La malheureuse ! souffrir tant, et si jeune ! »</p>
+
+<p>Les libres-penseurs de l’endroit y virent une
+suite nécessaire de l’éducation sans air des couvents
+où se ruine la santé des jeunes filles.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ce que furent l’automne et l’hiver pour mademoiselle
+Bourrat, on le peut deviner. Elle
+n’avait âme qui vive avec qui causer. Sa mère,
+depuis l’aventure, était plus froide que jamais.
+Dans les longues journées passées en tête à
+tête, elle se renfermait dans un silence absolu,
+la bouche cousue, comme si elle se fût salie à
+parler à sa fille. Mademoiselle Bourrat se penchait
+sur son métier à tapisserie ; parfois, en
+levant les yeux, elle surprenait un regard bref,
+pénétrant et dur fixé sur elle. Elle sentait alors
+que sa mère l’exécrait de toutes les forces de
+son âme et que, n’eussent été en jeu le nom et
+la réputation des Bourrat, elle eût été sacrifiée
+sans balancer.</p>
+
+<p>Son père était revenu plus vite ; elle devinait
+en lui de la pitié ; deux ou trois fois il fut sur le
+point de s’attendrir. Mais madame Bourrat était
+toujours en tiers ; elle avait alors une façon de
+regarder son mari qui l’arrêtait net. Au matin,
+sur le banc, mademoiselle Bourrat pleurait solitaire ;
+elle était obligée de se cacher de tous,
+de vivre dans l’ombre, de feindre d’être malade
+alors qu’elle ne s’était jamais mieux portée,
+et cependant elle sentait grossir en elle le fardeau
+de sa honte.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ce fut dans le mois d’octobre que Victoire,
+la nourrice de Mademoiselle, vint passer une
+après-midi à Prévoux. Madame Bourrat s’enferma
+dans sa chambre avec la paysanne.
+Lorsque cette dernière quitta la maison, tout
+était convenu. Au commencement de janvier,
+monsieur Bourrat traverserait un jour le village
+qu’habitait Victoire, comme en se promenant,
+pour l’avertir. Elle arriverait alors seule à Prévoux
+vers onze heures du soir ; elle trouverait
+la maison endormie, la grande porte ouverte,
+et, sans bruit, gagnerait le salon. Puis monsieur
+Bourrat la mènerait en voiture jusqu’au chef-lieu
+distant de deux lieues, où un train de nuit,
+après un trajet d’une heure et demie, la déposerait
+au village de X... Là, l’enfant serait remis
+à une femme dont elle se serait assurée ; il
+serait de père et mère inconnus, le nourrissage
+payé d’avance, cinq cents francs, somme énorme
+qui avait fait reculer madame Bourrat. Mais il
+fallait s’en rapporter à Victoire.</p>
+
+<p>Maintenant mademoiselle Bourrat ne quittait
+plus sa chambre. La pauvre fille, dans la
+solitude haineuse où elle était laissée, en était
+arrivée à ce point de désespoir, qu’elle espérait
+ne pas survivre à ses couches. L’incertitude où
+on la tenait, l’accablait. Sa mère ne lui avait dit
+que le strict nécessaire : elle accoucherait, et
+l’enfant disparaîtrait aussitôt. — Qu’en ferait-on ?
+qu’adviendrait-il d’elle-même ? continuerait-elle
+à mener une existence désolée auprès
+de sa mère ? elle ne le savait. Elle ignorait à peu
+près tout de la vie. Elle essayait de comprendre ;
+mais, pareille à un oiseau qui tâche de forcer
+les barreaux de sa cage et retombe meurtri,
+elle renonçait bien vite à franchir le cercle étroit
+de mystères où elle était enfermée.</p>
+
+<p>Noël, le Jour de l’an se passèrent. Elle reçut
+quelques souvenirs affectueux de ses cousines
+Bourrat. Sa mère n’eut pas un mot pour elle.
+Son père vint la voir, cachant son émotion.
+Madame Bourrat les quitta un instant, appelée
+par une visite. Elle tomba dans les bras de son
+père en sanglotant ; le vieil homme malheureux
+pleura aussi. De leur vie entière, ils n’avaient
+été si près l’un de l’autre.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Enfin, un matin, vers onze heures, mademoiselle
+Bourrat qui, depuis plusieurs jours,
+avait des étourdissements sentit des douleurs
+la poindre. Elle avertit sa mère, qui s’installa
+dans sa chambre. Monsieur Bourrat fit atteler,
+il avait récemment acheté un cheval, et descendit
+à la ville. Après quelques emplettes de
+graines, il entra chez le docteur Maigret, puis,
+au lieu de reprendre la route par laquelle il était
+venu, il exécuta un grand crochet et passa chez
+Victoire avant de regagner Prévoux. Sa femme
+le rejoignit pour déjeuner ; il était une heure.
+Monsieur Bourrat avait peine à cacher son agitation ;
+madame Bourrat, au contraire, le jour
+du danger venu, était calme et maîtresse d’elle-même.
+Depuis le matin, elle avait terrorisé sa
+fille, la contraignant au silence, la menaçant
+au moindre cri, des conséquences terribles d’un
+scandale. La malheureuse fille resta seule, serrant
+un mouchoir entre ses dents, enfouissant
+sa tête sous les draps lorsque les crises venaient.
+Pas un gémissement ne lui échappa.</p>
+
+<p>A la femme de chambre qui voulait porter
+comme à l’ordinaire le repas à Mademoiselle,
+madame Bourrat déclara que sa fille, ayant de
+la fièvre, ne mangerait pas de la journée, qu’il
+fallait la laisser dans le plus grand repos, éviter
+tout bruit dans la maison et ne pas monter au
+premier étage.</p>
+
+<p>A trois heures, le docteur arriva dans son
+cabriolet qu’il conduisait lui-même ; c’était une
+partie du plan convenu à l’avance avec sa cousine.
+Le docteur Maigret était, à l’ordinaire,
+bourru ; mais ce jour-là son humeur était exécrable.</p>
+
+<p>Lorsque mademoiselle Bourrat le vit entrer,
+elle se tourna vers le mur ; elle ne pouvait supporter
+le regard de ce vieillard hargneux.</p>
+
+<p>D’une voix sèche, il lui enjoignit de se mettre
+sur le dos, et, sans prêter la moindre attention
+à ses protestations, il la découvrit. Puis, rejetant
+les draps sur ce corps déformé, il déclara qu’il
+fallait attendre. Il n’ajouta pas un mot, sortit :
+remonta en voiture et alla faire une visite dans
+un village voisin. Il rencontra monsieur Bourrat
+dans la cour, mais il passa sans lui adresser la
+parole.</p>
+
+<p>L’après-midi se continua lamentable et monotone,
+coupée des mêmes douleurs violentes survenant
+à intervalles éloignés. Madame Bourrat,
+assise au pied du lit, tricotait, les lèvres pincées.
+A chaque accès, elle se tournait vers sa fille,
+comme pour lui dire : « Surtout ne crie pas. »</p>
+
+<p>A chaque fois, mademoiselle Bourrat, qui allait
+céder à la douleur, se reprenait.</p>
+
+<p>A cinq heures et demie le docteur revint. Il
+regarda sa patiente à nouveau.</p>
+
+<p>— Rien encore, dit-il.</p>
+
+<p>Madame Bourrat qui avait ses idées, hocha
+la tête, satisfaite. L’attente ne lui était rien.</p>
+
+<p>— Il vaut mieux que ce soit pour la nuit,
+murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Ils descendirent tous deux et, dans le vestibule,
+devant la femme de chambre, madame
+Bourrat invita le docteur à dîner ; ils feraient
+un whist dans la soirée. Maigret, comme en rechignant,
+accepta. A différentes reprises déjà, pendant
+les mois précédents, madame Bourrat
+l’avait gardé ainsi pour jouer aux cartes. La
+femme de chambre ne fut donc pas surprise de
+le voir rester. Ce soir-là, après le repas, ils s’installèrent
+à la table de jeu comme à l’ordinaire.
+Madame Bourrat sonna la fille pour avoir une
+bougie de plus, en réalité pour qu’elle les vît
+attablés à leur whist. Puis, dès que Joséphine
+eut tourné le dos, elle monta sans bruit
+avec Maigret, laissant son mari seul au salon.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle fut entrée dans la chambre de sa
+fille, madame Bourrat prit dans l’armoire une
+couverture et la fixa sur l’encadrement de la
+porte par de petits clous.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat gisait anéantie. Le docteur,
+l’ayant examinée, déclara que le temps
+était venu. Il eut quelques mots de consultation
+avec sa cousine dans l’embrasure de la
+fenêtre, tira une fiole de son sac, et, en versant
+le contenu sur un mouchoir, vint au chevet
+du lit. Mademoiselle Bourrat sentit une odeur
+forte ; elle s’effraya. Qu’allait-on lui faire ?
+Peut-être voulait-on se débarrasser d’elle aussi ?
+Le vieux docteur lui apparaissait doué de pouvoirs
+immenses et mystérieux. Elle s’agita, voulut
+parler à sa mère ; elle indiquait la grande
+armoire au fond de la chambre. Le docteur
+ne l’écoutait pas. Il mit une main sur le front
+de sa patiente, puis, la tenant ainsi clouée
+sur l’oreiller, il lui approcha le mouchoir du visage.
+Elle respira un parfum âcre et, pour y
+échapper, se démena désespérément. Alors sa
+mère lui maintint les bras. D’un coup de jambes
+la pauvre fille terrifiée rejeta les draps, arracha
+une main à l’étreinte de madame Bourrat, saisit
+le poignet du docteur et se tendit dans un effort
+suprême. Dans la lutte le mouchoir vint se
+coller sur sa bouche et sur son nez ; elle sentit
+comme une brûlure sur la peau ; maintenant
+elle étouffait, elle n’avait plus de volonté ;
+l’odeur terrible la pénétrait. Elle aspira violemment,
+cherchant de l’air, et, tout de suite, elle
+perdit connaissance.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+
+<p>Une heure se passa. Le docteur avait enlevé
+son habit ; on l’entendait parfois jurer. Soudain,
+un vagissement emplit la chambre ; quelqu’un
+affirmait son droit à l’existence. C’était une voix
+claire, mais haute, mais forte ; il semblait qu’elle
+dût vibrer dans toute la maison. En un rien
+de temps, madame Bourrat avait pris l’enfant
+et s’était assise dans le bas de l’armoire, les
+deux battants tirés sur elle pour étouffer les
+cris qui filtraient à peine dans la chambre à
+travers la porte fermée. Une bougie près d’elle
+sur le parquet, elle retournait sur ses genoux le
+petit être, l’essuyait, puis l’habilla de vêtements
+sans marque. Lorsqu’elle eut fini, l’enfant s’était
+endormi ; elle sortit de l’armoire, le posa sur un
+fauteuil et descendit.</p>
+
+<p>La maison était plongée dans l’obscurité. Elle
+trouva son mari au salon ; il sursauta à son entrée.
+Coupant court aux questions, elle lui dit
+d’aller atteler sans bruit la voiture du docteur et
+la sienne et d’attendre près de la grille d’entrée.
+Puis elle revint dans la chambre de l’accouchée.</p>
+
+<p>Pendant une demi-heure, elle aida au docteur
+à finir sa besogne ; ensemble ils portèrent
+mademoiselle Bourrat, toujours endormie, sur
+le canapé ; elle jeta le linge sale en tas dans un
+coin, refit le lit avec les draps propres, recoucha
+sa fille. La pendule sur la cheminée marquait
+onze heures et quart ; Victoire devait être là.
+Elle prit l’enfant et, à travers le corridor sombre,
+gagna à pas étouffés l’escalier ; elle tenait à la
+main un mouchoir, prête à l’abattre sur la
+bouche du petit, se fût-il mis à pleurer. Derrière
+elle venait Maigret qui, avant de quitter
+la chambre, avait ouvert la fenêtre grande et
+placé sur le front de mademoiselle Bourrat une
+serviette trempée dans de l’eau froide.</p>
+
+<p>Au salon, madame Bourrat trouva Victoire ;
+sans mot dire, elle lui tendit le paquet emmaillotté
+et une enveloppe qu’elle tira de son corsage.
+Le docteur s’était rendu directement dans
+la cour sans être vu de la paysanne. Monsieur
+Bourrat avait sorti les voitures en sourdine. Le
+valet d’écurie, qui était le vieil imbécile chargé
+du jardin, entendit dans son premier sommeil un
+peu de bruit. Il pensa que le docteur Maigret
+attelait son cheval pour redescendre à Valleyres,
+et il se rendormit. Madame Bourrat suivit
+Victoire jusqu’à la porte ; la nuit était noire à
+souhait, il faisait un grand vent d’ouest, humide
+et froid. Les voitures disparurent dans
+l’ombre, au pas. Madame Bourrat remonta au
+premier étage ; elle avait à travailler.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+
+<p>Lorsque mademoiselle Bourrat revint à elle,
+elle fut lente à reprendre conscience de la réalité.
+L’air vif de la fenêtre rafraîchissait son
+visage. Elle était épuisée et n’aurait pu, pour
+sauver sa vie, lever la main. Pourtant elle se
+sentait soulagée ; il semblait qu’on lui eût enlevé
+un poids énorme qui l’accablait. Mais la peau,
+tout autour de la bouche, cuisait comme brûlée ;
+puis, c’étaient, soudain, des nausées atroces, et,
+tout le temps, une odeur pénétrante, dont elle ne
+pouvait se défaire. Ses paupières étaient collées
+sur ses yeux. Qu’avait-elle de froid sur le front ?
+Une goutte glissa le long de son cou et se perdit
+dans les cheveux. Un souffle d’air, venu du dehors,
+la ranima ; elle ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>Ce qu’elle vit ne l’aida pas à renouer le fil
+rompu de ses idées : près de la fenêtre ouverte,
+devant une cuve, sa mère était agenouillée ;
+elle avait enlevé son corsage et sa jupe et, à
+grands coups de bras, lavait du linge dans de
+l’eau qui fumait. La lampe sur la table éclairait
+cette scène étrange d’une lumière falote ; parfois,
+à un coup de vent, la flamme tremblait,
+près de s’éteindre. Mais madame Bourrat continuait
+sa besogne. Sa fille la vit tordre du linge
+et l’étendre sur la fenêtre. Que pouvait-ce être ?
+Des draps, semblait-il ? — Cela dura longtemps.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat ferma les yeux. Lorsqu’elle
+les rouvrit, sa mère était debout ; elle
+essayait, sans y réussir, de soulever la cuve fumante ;
+alors elle s’empara d’un broc qu’elle
+plongea dans la cuve, puis elle ouvrit la porte
+et sortit. Le courant d’air frappait le visage de
+mademoiselle Bourrat ; dans le tube de verre,
+la flamme filait bleue comme si elle allait s’évanouir.
+Madame Bourrat revint une demi-minute
+plus tard et, deux fois encore, fit le même
+voyage. Enfin elle prit la cuve et, lorsqu’elle
+passa le long du lit, mademoiselle Bourrat put
+regarder. Elle aperçut quelque chose de rouge ;
+c’était comme du sang. Cette fois-là, sa mère
+fut dehors plus longtemps. Elle rentra les mains
+vides. Maintenant, avec un torchon, elle essuyait,
+avec des gestes brusques, le parquet.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat se fatiguait à essayer
+de comprendre la raison de ces actes anormaux ;
+elle eut une nausée, les oreilles lui tintaient. Elle
+s’assoupit un instant. Puis elle se réveilla de
+nouveau. Peu à peu quelque lumière, ici et là,
+perçait la masse confuse de ses idées. Elle revit
+le vieux docteur la maintenant de force sur
+l’oreiller. — Ah oui ! elle avait beaucoup souffert.
+De cela il ne restait rien, sauf, par tout le
+corps, des douleurs sourdes comme si elle avait
+été battue. Ses souvenirs devinrent plus nets.
+Soudain elle évoqua le drame vécu et poussa un
+soupir douloureux. Sa mère vint à elle, un verre
+à la main. Elle avait toujours son regard
+dur.</p>
+
+<p>— Bois, dit-elle.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat fit effort pour soulever
+la tête ; elle avala quelques gorgées de
+grog chaud.</p>
+
+<p>— Est-ce fini ? demanda-t-elle à voix basse.</p>
+
+<p>Sa mère fit signe que oui.</p>
+
+<p>— Où est-il ? murmura-t-elle plus faiblement
+encore.</p>
+
+<p>Madame Bourrat haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Ne t’occupe pas de ça. On n’en entendra
+plus parler.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat gémit sourdement
+comme une bête blessée. Ses yeux s’emplirent
+de larmes.</p>
+
+<p>Déjà sa mère s’était remise au travail. Maintenant
+elle retirait de la fenêtre les draps humides
+qu’elle accrocha dans l’armoire. Elle arrangea
+toutes choses dans leur ordre sur le
+lavabo, jeta un regard circulaire par la chambre ;
+chaque meuble était à sa place. Il n’y avait
+qu’une odeur persistante qui restait de la scène
+de tout à l’heure. Madame Bourrat brûla du
+sucre sur une pelle pour essayer de l’enlever.
+Puis ayant redonné quelques gouttes de grog
+à sa fille, elle ferma à clef la porte sur le corridor
+et passa chez elle.</p>
+
+<p>Elle était épuisée ; il était trois heures du
+matin. Son mari rentrerait d’un instant à l’autre.
+Elle pensa à leur voyage dans la nuit. Personne
+n’avait pu les reconnaître. Ils auraient atteint
+le chef-lieu vers une heure et demie ; Victoire
+se serait rendue seule à la gare ; elle aurait pris
+le train de trois heures ; de ce côté-là, tout était
+bien. — Dans la maison silencieuse, les domestiques,
+dont les chambres étaient à un étage
+supérieur et sur une autre façade, n’avaient pu
+surprendre ses allées et venues. Quant au bruit
+qui s’était fait près de sa fille, il n’avait certes pas
+franchi la porte soigneusement calfeutrée. — A
+ce moment, elle sursauta ; un cheval hennissait
+dans la cour. Madame Bourrat frémit ; toute
+la maison allait l’entendre ; le valet d’écurie
+descendrait ; comment expliquer la rentrée tardive
+de son mari ? Il faudrait inventer une histoire ;
+on la discuterait à la cuisine et à la ferme ;
+un rien éveillerait les soupçons. Madame Bourrat
+n’osait bouger. Cependant le cheval se tut. Dans
+sa mansarde le vieux jardinier s’éveilla, mais il
+crut qu’un cheval s’effrayait à l’écurie, sacra de
+son sommeil interrompu, se retourna sur sa
+couche, et se rendormit de plus belle. Monsieur
+Bourrat, ayant étrillé et bouchonné la bête,
+remonta chez lui. Il trouva sa femme terrifiée ;
+il la rassura, personne n’avait bougé.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat était restée dans l’obscurité.
+Sur ses joues de grosses larmes coulaient
+continuellement qu’elle ne pouvait même essuyer.
+Enfin, de faiblesse, elle s’endormit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain, à la première heure, madame
+Bourrat était debout. Elle ouvrit toute grande la
+fenêtre dans la chambre de sa fille. Tant qu’il
+restait quelque chose de cette odeur étrange,
+on n’osait laisser entrer Joséphine. A cette dernière,
+elle dit que mademoiselle Bourrat avait
+eu une crise nerveuse de faiblesse et d’anémie,
+que le docteur avait dû faire des piqûres de
+morphine, et qu’elle serait seule à le savoir dans
+la maison parce qu’on était sûr d’elle. La femme
+de chambre, flattée de tant de confiance, s’apitoya.
+Elle n’avait du reste aucun soupçon.
+Elle ne pénétra chez mademoiselle Bourrat que
+le second jour ; à la voir si pâle, les lèvres brûlées
+de fièvre, crut-elle, elle comprit combien
+la jeune fille avait été malade et ne s’étonna
+plus des précautions prises.</p>
+
+<p>Le docteur Maigret revint pendant quelques
+jours ; tout suivait son cours normal. Deux
+semaines plus tard, mademoiselle Bourrat était
+sur son canapé et recevait la visite de ses cousines.
+Ses tantes causaient avec sa mère. Madame
+Bourrat, en grand secret, murmurait quelques
+phrases ; — on entendait les mots d’anémie,
+nervosité, enfin, sur un ton d’ultime confidence,
+celui de « mariage ». Et Maigret, de son
+côté, lorsqu’on lui parlait de sa malade, haussait
+les épaules. Un jour même, à madame Louis
+Vertôt qui le questionnait, il répondit par un
+de ces mots cyniques dont il était coutumier,
+lequel mot avait couru la société de Valleyres :</p>
+
+<p>« Mademoiselle Bourrat est aussi normale que
+vous et moi. Elle a besoin de se marier et de
+faire des enfants. Voilà tout. »</p>
+
+<p>La convalescence de mademoiselle Bourrat
+fut triste. Que d’heures passées seule ou en face
+de sa mère ! Madame Bourrat restait silencieuse
+et glacée ; toute son attitude protestait ; ses
+yeux secs, sa bouche sans lèvres fermée, son
+nez maigre et crochu, toutes les lignes creusées
+de sa figure disaient l’humiliation que lui avait
+infligée sa fille, les besognes honteuses auxquelles
+elle l’avait contrainte, et proclamaient l’invincible
+volonté de n’oublier rien.</p>
+
+<p>En sa présence seulement, mademoiselle Bourrat
+se jugeait coupable. Lorsqu’elle était laissée
+à elle-même, ses pensées étaient moins douloureuses.
+Elle n’avait pas conscience d’avoir voulu
+cela. Elle avait été pareille à ces personnes dont
+elle avait entendu parler qui, sous l’influence
+d’un magnétiseur, font, tout éveillées, des
+choses qu’elles n’ont point délibérées et dont
+elles ne sont pas responsables. Une force
+aveugle, irrésistible l’avait poussée dans les
+bras de cet homme. Comment aurait-elle résisté ?
+Elle ignorait où elle allait.</p>
+
+<p>Et la sévérité continue de sa mère l’étonnait.
+Elle comprenait l’importance qu’il y avait à
+garder une telle chose secrète, la nécessité de
+préserver le nom des Bourrat de tout scandale.
+Elle admettait, sans la discuter, la supériorité
+de leur position ; les Bourrat étaient une des
+grandes familles du pays, la considération qu’ils
+avaient gagnée par des siècles de vie honorable
+ne devait pas être ruinée par elle. — Cela était
+certain. Mais la faute était restée secrète ; personne
+ne la soupçonnerait jamais. Pourquoi sa
+mère, rassurée, ne s’adoucissait-elle pas ? Depuis
+les sept mois qu’elles étaient enfermées
+dans un effroyable tête à tête, jamais elle ne lui
+avait adressé la parole, que ce ne fût pour lui
+donner un ordre, ou lui indiquer une précaution
+nouvelle à prendre.</p>
+
+<p>Aussi mademoiselle Bourrat préférait-elle être
+seule. Elle pensait alors au petit être qui avait
+disparu. C’était vraiment étrange ; elle n’avait
+même pas vu celui qu’elle avait mis au jour.
+Il était arrivé pendant qu’elle était endormie ;
+il était parti avant qu’elle fût réveillée. Parti ?
+De cela même, elle avait eu quelques doutes.
+L’horrible Maigret n’avait-il pu l’empêcher de
+vivre ? — Non, elle sentait que c’était trop
+grave, que sans doute on avait dû placer l’enfant
+en nourrice loin de Prévoux. Mais elle ne
+pouvait deviner comment cela s’était fait. Elle
+ne savait rien du rôle de Victoire.</p>
+
+<p>Après des jours d’inquiétude et d’hésitations,
+elle eut enfin le courage d’interroger sa mère.
+Madame Bourrat refusa tout renseignement. En
+vain mademoiselle Bourrat supplia. Madame
+Bourrat resta close ; c’était, dans sa pensée, la
+seule façon d’éviter à sa fille, plus tard, quelque
+démarche imprudente qui les perdrait. Mademoiselle
+Bourrat se lamentait ; elle ne pouvait
+se faire à l’idée que son enfant lui était à jamais
+enlevé. Elle n’aurait pas demandé à le garder,
+puisque c’était impossible, mais elle l’aurait
+désiré près de Valleyres, de façon qu’elle pût
+au moins l’apercevoir de temps à autre. — De
+nouveau, elle sentit que des forces supérieures
+la dominaient et qu’il fallait accepter son sort.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le premier jour où elle se leva, elle espérait
+avoir quelques minutes à elle. Mais madame
+Bourrat ne la quitta pas. Elle attendit au soir ;
+lorsqu’elle fut assurée que sa mère infatigable
+dormait enfin, elle chercha dans l’obscurité sur
+la table l’unique allumette qui lui était laissée
+pour la nuit. L’ayant frottée avec d’infinies précautions
+sur le papier usé du mur, elle alluma
+la bougie. Alors, sortant de son lit, elle alla à la
+grande armoire, dont elle ouvrit la porte doucement.
+Elle souleva le papier qui recouvrait le
+rayon inférieur et prit un paquet aplati, caché là.
+Puis, les jambes molles de s’être tenue debout
+si longtemps, elle regagna son lit. Elle déplia
+le paquet et en tira un petit jupon de laine tricoté.
+Mais c’était le plus extraordinaire jupon
+que l’on pût voir, car il était fait de morceaux
+de toutes couleurs. Mademoiselle Bourrat n’aurait
+pu acheter à la ville, sans que sa mère le sût,
+un écheveau de laine blanche ; aussi elle en
+avait été réduite à travailler avec les laines de sa
+tapisserie. Elle avait profité des jours rares où
+madame Bourrat allait faire des visites pour
+mener son œuvre à bien, et, comme elle n’eût
+osé épuiser sa provision de rouge ou de bleu,
+elle avait dû prendre des bouts de laine dans
+chacun des écheveaux qu’elle avait. En outre,
+elle avait été obligée d’attacher les bouts les
+uns aux autres. Aussi le jupon multicolore
+était-il hérissé de petits nœuds. — Mais elle ne
+songeait pas à ce que son apparence pouvait
+avoir de ridicule ; elle ne pensait qu’aux heures
+anxieuses qu’elle avait passées à y travailler,
+l’oreille tendue, prête à faire disparaître sous
+sa jupe au moindre bruit l’ouvrage défendu. Elle
+avait compté le remettre à sa mère, au moment
+venu, pour en revêtir le petit qu’il protégerait
+contre le froid de l’hiver. De jour en jour elle
+avait reculé. Enfin lorsque Maigret s’était approché
+d’elle, le mouchoir redoutable à la main,
+sa dernière pensée avait été pour le paquet
+caché dans l’armoire ; elle avait essayé de parler ;
+il était trop tard.</p>
+
+<p>Ce soir-là, elle prit le petit jupon, le serra
+contre sa poitrine, lui dit, à voix basse, des mots
+nouveaux pour elle et qui la faisaient pleurer,
+puis, sans force pour retenir ses larmes, s’endormit,
+le dorlotant toujours, comme si c’était
+l’autre, le disparu, qu’elle avait dans les bras.</p>
+
+<p>Le lendemain, sa mère étant descendue déjeuner,
+elle le jeta dans le poêle où brûlait un
+feu vif.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Cependant la convalescence de mademoiselle
+Bourrat était finie. Elle redescendit à Valleyres
+avec sa mère, l’accompagna dans ses visites.
+Partout on s’émerveillait de sa bonne mine.</p>
+
+<p>A sa grande surprise, madame Bourrat donna
+un dîner de jeunesse en son honneur aux vacances
+de Pâques. Y furent invitées ses deux
+cousines Bourrat, Marie Vertôt, Laure Maigret
+et Henriette Brière ; comme jeunes gens, il y
+avait ses deux frères, un des Bourrat, de Vermand,
+retour de Paris, Maurice Lanterle, qui
+n’avait pas dix-huit ans, un jeune Bastard, enfin
+monsieur Nicolas Allemand, dont la présence
+excita une grande curiosité dans la partie féminine
+de l’assemblée.</p>
+
+<p>Monsieur Nicolas Allemand n’était pas un
+bourgeois de Valleyres. Il s’était établi dans la
+petite ville peu d’années auparavant. D’où venait-il ?
+qu’était sa famille ? on ne le savait
+guère, Monsieur Allemand était la discrétion
+même. Mais monsieur le curé, à qui il avait
+été rendre visite à son arrivée, l’avait pris sous
+sa puissante protection. Monsieur Allemand
+avait choisi, non loin du Cours, un petit appartement
+de trois pièces. Bientôt l’on avait vu
+arriver une voiture de déménagement. Les habitants
+de Valleyres n’en croyaient pas leurs
+yeux. Un étranger se fixant dans leur ville ! la
+chose était rare ; un jeune homme ! l’aventure
+était unique. Jamais homme ne fut plus épié
+que ne le fut monsieur Nicolas Allemand. Mais
+il ne fournit pas grand aliment à la curiosité
+publique. Il n’allait jamais au café, ne chassait
+pas ; comme tant d’autres rentiers de Valleyres,
+il passait des journées à la fois vides et occupées.
+Le temps s’usait dans la répétition méthodique
+de très petites choses toujours les mêmes.
+Les goûts de monsieur Allemand étaient ordonnés
+et tournés vers les sciences historiques ;
+mais il manquait d’intelligence. Il entendait
+la messe de huit heures du matin, puis rentrait
+hâtivement chez lui, où il passait deux heures à
+relever, dans des cahiers à ce destinés, les dates
+de naissance et de mort de chacun des rois de
+France et des hommes célèbres de leur règne. A
+midi, il déjeunait, puis sortait pour se promener
+sur le Cours, et, à deux heures sonnant, entrait
+à la bibliothèque communale.</p>
+
+<p>Car Valleyres avait une bibliothèque communale,
+cause d’orgueil infini et de supériorité
+sur Villeneuve et Châteauvieux, voisines et plus
+considérables, qui n’en possédaient point. La
+bibliothèque appartenait par moitié à la ville,
+par moitié à un groupe de familles descendant
+des fondateurs. C’étaient alternativement la ville
+et les familles fondatrices qui en nommaient
+le bibliothécaire à vie. Tout alla bien tant que
+le conseil municipal fut en majorité acquis aux
+conservateurs ; mais, depuis quinze ans la ville
+était aux mains des partis avancés, et le respectable
+bibliothécaire, monsieur Barbet, étant
+mort sur ces entrefaites, le conseil, à son tour
+d’élection, avait désigné pour lui succéder, le
+sectaire monsieur Maillefer. Les notables de
+Valleyres en avaient frémi. Quoi, les archives
+de leur ville, où, à chaque acte, se retrouvaient
+les noms des Vertôt, des Bourrat, des Maigret,
+des de Morteuse, Lanterle, Duret et autres, allaient
+être sous la coupe directe d’un jacobin !
+Heureusement les familles avaient la majorité
+dans le comité d’achat. La bibliothèque de Valleyres
+était faite pour les âmes bien pensantes.
+Il y avait, il est vrai, quelques collections
+du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui n’étaient pas orthodoxes ;
+elles avaient été données à l’époque par un Maigret,
+mécréant, sceptique et coureur de filles,
+pour les péchés duquel la famille avait fait,
+depuis, longue pénitence. On ne pouvait les détruire,
+car la surveillance de la ville paralysait
+les bonnes volontés, mais au moins s’était-il
+trouvé une âme pieuse qui avait consacré quelques
+années de sa vie terrestre et raccourci par
+là d’autant son temps de purgatoire, à noircir
+à l’encre tous les passages inconvenants du fonds
+Maigret. <i>Candide</i> se trouvait ainsi réduit à vingt
+pages de fragments incohérents.</p>
+
+<p>C’est là que monsieur Nicolas Allemand passait
+ses après-midi. Il aimait l’odeur des choses
+séculaires, tout parchemin lui était vénérable,
+une ligne de manuscrit suffisait à remplir une
+heure, car il était lent de sa nature et manquait,
+en outre, de culture paléographique. Cependant,
+petit à petit — le temps n’est rien à Valleyres — il
+parvint à acquérir une certaine habileté. Il
+ne fut pas long avant de trouver à utiliser ses
+talents pour gagner la considération des notables
+de la ville. Il communiquait le résultat
+de ses recherches au curé qui s’empressait d’en
+faire part aux intéressés.</p>
+
+<p>C’est ainsi que monsieur Nicolas Allemand,
+après deux années et demie de fouilles consciencieuses,
+mit au jour l’acte d’achat de la terre
+seigneuriale de Vouzins, fait au nom de Nicolas
+Vertôt en quinze cent huitante et quatre. Le
+dit Nicolas Vertôt était un usurier de la ville
+qui, profitant des troubles de la Ligue et de
+l’extinction de la branche aînée des de Vouzins,
+s’était emparé à vil prix de cette terre. Mais il
+fut obligé de rendre gorge peu d’années après
+lorsque le Béarnais rétablit l’ordre dans le
+royaume. Vouzins revint alors à la branche des
+de Vouzins-Baufflers, qui porta le nom à la célébrité
+que l’on sait et en fit un des premiers du
+royaume. Les Vertôt avaient toujours prétendu
+avoir le droit d’ajouter à leur nom celui de de
+Vouzins, mais ils affectaient d’en faire fi, comme
+si rien ne pouvait être supérieur à celui de Vertôt,
+et ils avaient une légère moue de dédain
+lorsqu’on nommait devant eux les ducs de Vouzins-Baufflers,
+des cadets après tout, qui ne
+devaient leur fortune qu’à des intrigues de cour.
+Mais les Vertôt n’avaient aucun titre pour appuyer
+leurs prétentions. On juge de leur satisfaction
+à la découverte de l’acte d’achat de
+Vouzins ; leur joie fut si grande qu’ils la cachèrent
+soigneusement de peur de laisser voir
+qu’ils avaient pu douter de leur droit. Ils saluèrent
+dès lors monsieur Allemand, lorsqu’ils
+le rencontraient sur le Cours et à la sortie de
+l’église.</p>
+
+<p>Une autre découverte de monsieur Allemand
+fut relative à la famille Griolle. Il ne restait des
+Griolle qu’une vieille dame qui avait épousé
+François Maigret, père de monsieur Jules Maigret
+et de madame Bourrat, de Prévoux. Les
+Griolle avaient tenu une grande place à Valleyres.
+Monsieur Allemand retrouva un acte à
+leur nom ; il datait de quatorze cent nonante
+et huit, battant de cinquante ans l’acte le plus
+ancien où étaient nommés les Duret, qui se disaient
+la plus vieille famille de la ville ; les Maigret
+n’étaient pas signalés avant seize cent deux,
+les Bourrat avant seize cent quinze. Mais monsieur
+Allemand ne révéla pas qu’il avait du même
+coup mis la main sur des actes d’achats de maison
+aux noms des Frappart et des Langlois, actes
+qui tous deux remontaient au quatorzième
+siècle, étant l’un de treize cent cinquante et
+six, l’autre de treize cent soixante et sept. Or
+il y avait encore des Frappart et des Langlois,
+mais dans les couches les plus basses de la population ;
+on connaissait à ce jour deux Frappart,
+l’un journalier de son état, l’autre passeur sur
+l’Ourche, ivrognes tous deux, et un Langlois,
+pilier de cabaret aussi, prote à l’imprimerie
+radicale de l’<i>Avant-Garde</i>, affligé d’un nombre
+considérable d’enfants qui s’élevaient de leur
+mieux sur le pavé. Ces trois escogriffes étaient
+les représentants des plus anciennes familles
+de Valleyres. Mais monsieur Allemand les laissa
+dans l’ignorance de ces titres glorieux ; il ne
+sortit des archives que l’acte de la notable famille
+des Griolle. Du coup, monsieur Nicolas
+Allemand fut présenté par le curé à madame
+Jules Maigret, veuve du chef de la famille, qui
+l’invita à venir passer la soirée chez elle huit
+jours plus tard. Ainsi la société de Valleyres
+s’ouvrit-elle au judicieux monsieur Allemand,
+et ce fut un fait presque unique dans l’histoire
+de la ville que l’admission, après quatre ans de
+stage seulement, d’un étranger dans le cercle
+des notables.</p>
+
+<p>Monsieur Nicolas Allemand continua patiemment
+ces études profitables et passionnantes. Il
+fit, par exemple, un tableau comparatif des signatures
+de quarante-trois des membres de la
+famille Duret dans les deux derniers siècles ;
+il poursuivit les alliances des de Morteuse dans
+la nuit des temps, dressa l’arbre généalogique
+des Vertôt de Vouzins. Ainsi passait-il ses journées.</p>
+
+<p>On l’accepta dans la société de Valleyres
+comme un homme de principes sûrs qui, s’il
+ne pouvait prétendre à être reçu sur un pied
+d’égalité, avait cependant droit à quelques
+égards pour le respect qu’il témoignait aux
+choses du passé. Madame Jules Maigret, qui
+avait en tout une juste mesure, l’invitait le soir
+où l’on faisait un whist, mais il ne dînait pas.</p>
+
+<p>Il reçut une autre récompense de ses labeurs.
+Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, mourut
+subitement. La nomination de son successeur
+revenait cette fois-ci aux descendants des fondateurs.
+A l’unanimité, ils désignèrent, pour
+remplacer Maillefer, monsieur Nicolas Allemand,
+qui vit ainsi s’ajouter aux quinze cents
+et quelques francs qui constituaient ses modestes
+revenus une somme à peu près égale. On continua
+pourtant à ne l’inviter qu’après dîner.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La carte de madame Bourrat fut donc pour le
+surprendre. Le moindre événement — et c’en
+était un d’importance — avait son relief dans la
+vie plate de la petite ville. Monsieur Allemand
+n’avait pas passé quatre ans sans s’apercevoir
+que ces familles notables, dont il aimait à tracer
+l’ascendance, avaient des filles qui restaient à
+Valleyres, tandis que les jeunes gens s’en allaient
+dans les grandes cités, d’où ils ne revenaient
+guère. Il sentait son indignité. Que pouvait-il
+opposer aux deux ou trois siècles de roture
+prouvée et enregistrée qu’avaient les Vertôt,
+les Bourrat, les Maigret ? — Rien, hélas ! rien
+que lui-même. Cet homme, si habile à trouver
+des ancêtres pour les autres, ne pouvait même
+se compléter d’un père. Il avait été élevé à Lyon
+par des prêtres, modestement, avait travaillé
+pour eux aux comptes de la fabrique. A trente-deux
+ans, son directeur de conscience lui avait
+remis une petite somme d’argent en lui conseillant
+d’aller en manger les rentes dans un coin
+paisible de province. Il l’avait adressé à son ami,
+le curé de Valleyres, à qui il avait eu soin d’écrire
+préalablement une lettre confidentielle.</p>
+
+<p>Mais, d’autre part, monsieur Nicolas Allemand
+avait senti arrêtés sur lui, dans les salons
+où il fréquentait, les yeux des jeunes filles ;
+mademoiselle Lucie Maigret, qui devait bien
+avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, s’était fait
+expliquer la généalogie de sa famille ; mademoiselle
+Hélène Vertôt, une brune piquante de
+vingt-huit ans, avec un peu de moustache, il
+est vrai, avait demandé à monsieur Allemand
+de lui enseigner à peindre des blasons. Les parents
+laissaient faire, rassurés par la laideur
+du bibliothécaire.</p>
+
+<p>Car monsieur Allemand était fort laid. Il
+était gros et maladroit dans sa démarche ; ses
+bras trop courts se terminaient par de grandes
+mains ; son teint était blafard et luisant ; ses
+cheveux jaunes s’accommodaient mal d’une raie
+et ses habits montraient évidemment qu’ils
+n’avaient pas été faits sur mesure. — Cependant,
+il avait en lui quelque chose d’attirant.
+Étaient-ce ses yeux, petits, mais brillants ?
+était-ce un certain air de force qui se dégageait
+de ce gros corps ? — On ne sait, mais il y avait
+quelque chose. Sans cela, comment expliquer
+l’attention avec laquelle l’écoutaient les jeunes
+filles ? Il leur parlait, du reste, avec une modestie
+révérente. Il avait des regards prudents
+qui disaient où il avait été élevé.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ce soir-là, il arriva à Prévoux un peu avant
+sept heures. Madame Bourrat lui fit un accueil
+aimable. Elle le présenta à sa fille, puis les
+laissa seuls un instant pour donner un ordre aux
+domestiques.</p>
+
+<p>Depuis sa longue réclusion, c’était la première
+fois que mademoiselle Bourrat, se trouvait
+en tête à tête avec un homme. La pauvre
+fille ne savait quelle contenance garder ; elle
+n’osait lever les yeux ; il lui semblait qu’il y
+avait en elle quelque chose de changé que les
+hommes devineraient tout de suite. Mais monsieur
+Nicolas Allemand fut parfait ; de sa voix
+blanche, il émit des lieux communs si incolores
+que bientôt mademoiselle Bourrat se sentit rassurée.
+Elle osa le regarder ; il avait les yeux
+baissés ! Dans sa reconnaissance, elle lui découvrit
+un air de bonté.</p>
+
+<p>Les autres convives arrivèrent ; les jeunes
+gens étaient tous, sauf monsieur Allemand, au-dessous
+de vingt ans. Ce dernier se trouva pourtant
+placé au bout de la table, mais à côté de
+mademoiselle Bourrat. Regardant toujours la
+nappe, il lui parla de Valleyres, du charme qu’il
+trouvait à l’existence laborieuse et digne qu’il
+y menait ; c’était son topique préféré ; il était
+arrivé à le développer avec un air de conviction
+modeste qui l’avait grandement avancé dans
+l’estime des vieilles gens ; il semblait vraiment
+qu’il fût reconnaissant de ce qu’on lui eût permis
+de vivre dans cette cité bénie. Mademoiselle
+Bourrat le jugea doux et bien élevé.</p>
+
+<p>Après dîner, il causa avec monsieur Bourrat
+et lui fit part d’un projet longuement caressé,
+celui de dresser un arbre généalogique des Bourrat,
+comme il en avait dressé un des Vertôt.
+Monsieur Bourrat l’écouta avec bienveillance ; il
+avait quelques papiers de famille à Prévoux ; il
+les tenait à sa disposition. Lorsqu’on rejoignit
+les dames dans le grand salon, les jeunes filles
+organisèrent des jeux innocents ; on joua à pigeon-vole,
+aux vingt questions, et, sous la surveillance
+de madame Bourrat, à un décent
+colin-maillard. On ne pouvait reconnaître
+que par la main la personne attrapée. Des rires
+joyeux s’élevaient dans la pièce calme aux erreurs
+de divination ; Maurice Lanterle — est-ce
+croyable ? — prit la main de Marie Vertôt
+pour celle du jeune Bastard ; Monsieur Allemand,
+à son tour, fut obligé de se laisser
+bander les yeux. Après quelques minutes, il
+s’empara de mademoiselle Bourrat. Il palpa sa
+main avec discrétion. La jeune fille sentait une
+certaine émotion la gagner. Enfin, il se prononça,
+il avait deviné juste.</p>
+
+<p>Plus tard, alors qu’on prenait des rafraîchissements
+avant de partir, mademoiselle Bourrat
+s’enhardit et demanda à monsieur Allemand
+comment il avait reconnu sa main. Monsieur
+Allemand, baissant les yeux, avoua qu’il
+l’avait regardée à table.</p>
+
+<p>Mademoiselle Bourrat rougit et se retira.</p>
+
+<p>Cependant l’arbre généalogique des Bourrat
+poussait lentement ses branches. Il obligea
+monsieur Nicolas Allemand à plusieurs visites
+à Prévoux ; il y déjeuna. Un dimanche même,
+il fit une partie de croquet avec mademoiselle
+Bourrat sur la pelouse. Sa maladresse était
+grande, mais il avait de la vigueur, et, lorsqu’il
+chassait une boule, il l’envoyait jusqu’à l’allée.</p>
+
+<p>Avec mai et la chaleur, la santé de mademoiselle
+Bourrat était devenue moins bonne : elle
+avait, le matin, les mêmes mines tirées que
+l’année précédente. Mais madame Bourrat veillait ;
+son plan était fait depuis longtemps.</p>
+
+<p>A la fin de mai, — monsieur Allemand travaillait
+maintenant tous les deux jours avec
+monsieur Bourrat et à chaque fois voyait la
+jeune fille — elle s’en fut rendre visite au curé.</p>
+
+<p>Elle sortit de la cure le visage long. Ses projets
+s’écroulaient.</p>
+
+<p>La semaine suivante, elle s’arrangea pour
+que monsieur Allemand ne rencontrât pas sa
+fille lors de ses venues à Prévoux. — Mais mademoiselle
+Bourrat eut de nouveau des malaises ;
+elle dormait mal, se réveillait plus fatiguée qu’elle
+ne s’était couchée. Madame Bourrat écrivit
+plusieurs lettres ; elle passa des heures à retourner
+dans son esprit le même problème insoluble.
+Il fallait marier sa fille ; elle n’était pas
+de celles qui peuvent attendre à vingt-sept
+ans, comme Lucie Maigret (elle avait donc
+vingt-sept ans) ou à vingt-huit, comme Hélène
+Vertôt. — Mais il n’y avait pas de parti pour
+elle à Valleyres ; d’autre part, les réponses
+qu’elle reçut à ses lettres furent peu encourageantes.
+Personne, — sauf monsieur Nicolas
+Allemand. Monsieur Allemand n’était pas né ;
+cela importait peu. Les Bourrat sauraient l’imposer
+et, dès le printemps, madame Bourrat
+en avait pris son parti. Mais ce qu’elle avait
+appris chez le curé était terrible.</p>
+
+<p>Comment voir affiché à la mairie l’avis suivant
+sous l’entête <i>Publications de mariage</i> :
+« Monsieur Nicolas Allemand, fils de Marie Allemand,
+décédée et de           » ? — Ce
+blanc était intolérable. Enfant naturel, de père
+inconnu ! Tout Valleyres en ferait des gorges
+chaudes ! Sans l’affichage, la chose aurait été
+possible, mais il était obligatoire. Voilà bien les
+exigences absurdes d’une société de francs-maçons !
+En chaire, le curé aurait fait l’annonce
+avec le tact d’un homme du monde. — Non,
+l’on n’y pouvait songer.</p>
+
+<p>Cependant juin avançait. Depuis quinze jours
+monsieur Nicolas Allemand n’était pas monté
+à Prévoux. De nouveau mademoiselle Bourrat
+était souffrante ; elle avait les mêmes nervosités
+qu’au printemps de l’an précédent. A la messe, elle
+regardait devant elle continûment vers le coin
+gauche de la nef et du bas côté, où elle apercevait
+les cheveux jaunes de monsieur Allemand.</p>
+
+<p>A la fin de juin, monsieur Allemand vit un
+jour, de la Bibliothèque, madame Bourrat passer
+seule en voiture. Il la suivit des yeux, de
+derrière les persiennes closes. Elle allait sans
+doute à Vermand. Sans perdre un instant, il
+prit quelques papiers dans sa poche et se dirigea
+vers Prévoux. Il y arriva peu avant quatre
+heures. Monsieur Bourrat était sorti. Mais monsieur
+Allemand força tranquillement son chemin
+vers le cabinet de travail ; il attendrait que monsieur
+Bourrat rentrât. La femme de chambre,
+qui l’avait vu souvent avec son maître, le laissa
+faire et retourna à son ouvrage. Monsieur Allemand,
+une fois dans la pièce, poussa avec fracas
+les volets clos des fenêtres qui donnaient sur
+le jardin ; il aperçut mademoiselle Bourrat assise
+sur un banc, mais n’eut pas l’air de la voir.
+Il s’assit à la table.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, la porte de la
+chambre s’ouvrit. Mademoiselle Bourrat entra,
+essayant, mais elle était gauche, un geste de
+surprise.</p>
+
+<p>Monsieur Allemand se leva et vint à elle. Il
+prit sa main ; elle rougit. Elle le regarda, mais
+il n’avait plus les yeux baissés ; elle rougit
+davantage. Il lui posa une question ; elle était
+au comble de la confusion, voulut s’enfuir ; il
+la retint. Elle répondit enfin et disparut. — Monsieur
+Allemand, peu de minutes après, redescendit
+en ville sans attendre monsieur Bourrat,
+mais il prit par les sentiers.</p>
+
+<p>Le lendemain de sa visite, monsieur le curé
+monta à Prévoux. Madame Bourrat le reçut
+seul et resta enfermée avec lui pendant une
+heure. Lorsqu’il partit, elle monta chez son
+mari, où la séance fut moins longue. Elle passa
+enfin chez sa fille, et, après une demi-heure
+d’entretien, la laissa en larmes. Ce ne fut qu’au
+soir, dans la solitude, que mademoiselle Bourrat
+sentit la joie immense qu’elle aurait à quitter
+la maison familiale.</p>
+
+<p>Le surlendemain, monsieur Nicolas Allemand
+fut prié à dîner. Il fut, comme à l’ordinaire,
+parfait de réserve, et accepta avec
+humilité le bonheur qui allait être sien.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les fiançailles de mademoiselle Bourrat et
+de monsieur Allemand furent rendues publiques.
+La nouvelle éclata comme un coup de foudre
+sur les familles de Valleyres — et elles étaient
+nombreuses — qui avaient des filles à marier.
+Comment n’avait-on pas songé plus tôt à monsieur
+Allemand ? Voilà que mademoiselle Bourrat
+l’épousait ; elle avait à peine vingt ans,
+tandis que l’on comptait combien de filles de
+vingt-cinq ans et plus qui se desséchaient dans
+une attente vaine ! Lucie Maigret en fut malade.</p>
+
+<p>Madame Bourrat n’attendit pas la publication
+des actes de mariage pour régler la question
+de l’état civil de son futur gendre. Ici
+monsieur le curé lui fut d’un grand secours. Il
+murmura quelques confidences à l’oreille d’une
+ou deux de ses paroissiennes de marque, sous
+le sceau du secret, s’entend. Mais le secret était
+trop lourd pour être gardé.</p>
+
+<p>Peu de jours après, les habitants de Valleyres
+se chuchotaient à l’oreille : « Vous savez,
+monsieur Allemand ? — Oui, ne trouvez-vous
+pas qu’il lui ressemble ? — Certainement, il y
+a quelque chose. Dans la démarche, n’est-ce
+pas ? — Vous vous souvenez de l’avoir vu à
+Valleyres, il y a trente ans. » Et l’on enviait les
+Bourrat de s’allier à un sang illustre, encore
+qu’illégitime. En réalité, monsieur Nicolas Allemand
+était le fils naturel de Marie Allemand,
+servante, et d’un personnage fort obscur, auquel
+son état interdisait et d’avoir des enfants
+et de les reconnaître. Mais, grâce à monsieur
+le curé, qui tint les promesses faites à madame
+Bourrat, tout Valleyres enfila une piste infiniment
+plus romanesque.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, madame Bourrat eut la
+visite de Victoire. Elle apportait la nouvelle
+de la mort d’un enfant de six mois dans un village
+éloigné, lequel enfant n’avait pu résister,
+malgré sa robuste constitution, aux premières
+chaleurs et à un manque continu de soins.</p>
+
+<p>Le mariage eut lieu à la fin d’août ; toute la
+famille Bourrat y versa d’abondantes larmes.
+Le jeune couple s’établit dans un appartement
+donnant sur le Cours. Le fermier de Prévoux,
+suivant les stipulations du contrat, y descendait
+chaque semaine, les fruits, légumes, œufs,
+lait et fromage nécessaires au ménage, sans
+compter un poulet hebdomadaire, quatre fois
+l’an un jambon, et, à la Saint-Michel et à la
+Saint-Jean, une barrique de vin.</p>
+
+<p>Madame Nicolas Allemand eut un enfant
+dans les délais normaux. Puis, de deux en deux
+ans, monsieur Allemand avait de la méthode
+en tout, sa famille s’accrut d’un nouveau
+membre. Au cinquième, madame Allemand fut
+gravement malade et devint stérile. Elle avait
+alors trente ans, était forte comme tous les
+Bourrat, adorait son mari et ses enfants, lesquels
+elle élevait du reste fort mal. Elle avait
+perdu un frère, et son père mourut peu après.
+Le couple Allemand vit ainsi sa fortune s’augmenter.
+Monsieur Nicolas Allemand est une
+des autorités de la société de Valleyres ; — il a
+sans doute hérité quelque chose de la prudence
+de son illustre ancêtre.</p>
+
+<p>Mademoiselle Lucie Maigret et mademoiselle
+Hélène Vertôt sont restées vieilles filles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c076">LOUIS MARTHE</h2>
+
+<p class="dedic"><i>A Jules Renard.</i></p>
+
+<p>Louis Marthe donnait des leçons de piano aux
+enfants des bourgeois de Valleyres.</p>
+
+<p>Il était le fils d’un commis à l’enregistrement.
+Comme il montrait, tout jeune, du goût pour la
+musique, Faguet, le vieil organiste, le prit sous
+sa protection et lui enseigna ce qu’il savait de
+son art. Lorsque Faguet mourut, Marthe fut
+nommé organiste à sa place. Il eût voulu aller
+au chef-lieu auprès d’un maître, mais les ressources
+lui manquaient ; il resta à Valleyres.
+De la succession de son professeur, il acheta un
+antique piano-clavecin dont les touches étaient
+d’ivoire jauni et dont les cordes rendaient un
+son grêle ; il prit aussi le fonds de musique, des
+sonates de Diabelli, des exercices de Czerny, la
+méthode de Pape-Carpentier, et quelques morceaux
+brillants. Pour payer ces achats considérables,
+il verserait pendant dix ans une petite
+somme à la Saint-Jean et à la Saint-Michel. Son
+père venait de mourir sans lui laisser un sou ; il
+donna congé du logement qu’il avait toujours
+habité, garda les meilleurs meubles, vendit les
+autres, loua deux chambres chez madame Poiret,
+la mercière de la Grand’Rue, et attendit des
+élèves.</p>
+
+<p>Il n’attendit pas longtemps. La façon dont il
+touchait de l’orgue à la messe avait éveillé l’attention
+des bourgeois de Valleyres. On s’informa ;
+l’on sut que Marthe jouait du piano aussi
+bien que de l’orgue. Monsieur le curé le recommandait.
+Les Vertôt, les premiers, lui confièrent
+leurs filles. Louis Marthe devint à la mode ; la
+vieille demoiselle Proteau, qui avait eu l’honneur
+d’enseigner la musique à trois générations,
+fut délaissée. Bientôt il eut autant de leçons
+qu’il en pouvait donner. Il se rendait à domicile
+pour quarante sous les cinquante minutes ; chez
+lui l’heure ne se payait qu’un franc cinquante.
+La correction de sa tenue, sa timidité lui valurent
+la confiance des dames les plus strictes
+de la ville. Il n’adressait la parole à ses élèves
+qu’à la troisième personne. — En dix-huit
+mois il se libéra de ses dettes. Il se décida
+même à acheter un piano Erard.</p>
+
+<p>Ses leçons terminées, Marthe faisait à l’ordinaire
+la veillée chez les Matthieu Fleuriot.
+C’étaient deux vieilles gens, anciens amis de
+son père, qui finissaient de vivre. Ils avaient
+un petit magasin d’épicerie au coin de la place
+de l’Hôtel-de-Ville et de la Grand’Rue. Marthe
+y arrivait à sept heures après souper. En hiver,
+ils restaient tous trois à causer au coin du feu ;
+en été, ils se promenaient le long de l’Ourche,
+rivière qui traverse Valleyres. Marthe aimait
+leurs conversations lentes, leurs gestes toujours
+les mêmes, leurs plaisanteries connues et la
+sûreté de leur humeur. Les Fleuriot avaient un
+fils, Jules, dans l’administration à Lyon, qui,
+tous les deux ou trois ans, revenait au pays voir
+les vieux. Un autre Fleuriot avait quitté Valleyres,
+Antoine, le frère cadet de Matthieu. Mais
+celui-ci avait mal tourné. Il s’était engagé, à la
+suite d’un coup de tête, avait fait la guerre en
+Algérie. Une fois, une lettre arriva ; il fallait
+envoyer tout de suite trois cent cinquante francs ;
+faute de quoi, il était déshonoré et pis. Madame
+Fleuriot en avait frémi. Tant d’argent d’un seul
+coup, alors qu’il était si difficile de mettre quelques
+sous de côté ! Pourtant Matthieu avait décidé
+de payer. Depuis, aucunes nouvelles. L’on
+avait appris cependant qu’Antoine, son temps
+fini, s’était fixé à Alger où il tenait un petit café ;
+l’on disait aussi qu’il vivait avec une femme de
+mauvaise vie. Dans le ménage paisible des
+Fleuriot de Valleyres, l’aventure du cadet causait
+un étonnement jamais dissipé. De père en
+fils, les Fleuriot avaient été des gens d’ordre,
+timides, amis de la paix, craignant le bruit et
+les coups. Lorsque madame Fleuriot regardait
+la figure bonasse de son mari, les lignes tombantes
+et molles de son visage rasé, son gros
+nez pacifique, sa bouche à la lèvre inférieure
+renflée, ses yeux petits qu’il écarquillait en parlant,
+elle se demandait par quel étrange hasard
+un agité et turbulent Antoine avait pu naître
+des mêmes parents qui avaient donné le jour à
+ce Matthieu de tout repos.</p>
+
+<p>Les Fleuriot exceptés, Marthe ne voyait
+personne. Il se liait peu, n’avait rien pour
+plaire.</p>
+
+<p>Au printemps, lorsque les jours devenaient
+longs, les jeunes filles se promenaient deux par
+deux, non loin de la ville, au bord de l’Ourche,
+sous les ormes séculaires. Elles passaient les
+bras enlacés, riant et regardant les hommes.
+Mais Marthe baissait les yeux. A vivre solitaire,
+à ne parler qu’à ses élèves si distinguées, il
+avait acquis une certaine délicatesse de goûts.
+Il manquait de la grossièreté nécessaire pour
+fraterniser avec les jeunes gens de son âge ; il
+ne pouvait s’attabler au cabaret ; boire du vin
+hors des repas, le rendait malade. Il n’eut pas
+d’amis, et, à la fête de Valleyres, il regardait de
+loin les couples tourner sous les lampes éblouissantes
+au son de la musique que leur versait un
+orchestre composé d’un violon, tenu par le cordonnier
+boiteux, Michel, d’une flûte, l’apprenti
+Jacques, d’une clarinette, Michaud, le garçon
+boulanger, et d’un piston sonore que faisait
+résonner le journalier Tirebras. — L’éclat de
+la fête l’attirait, mais il n’osait sortir de l’ombre.</p>
+
+<p>Parfois une fille filait près de lui au bras de
+son galant et s’effrayait à la silhouette soudainement
+aperçue derrière un arbre. « Ce n’est
+rien, disait l’homme, ce n’est que le petit Marthe. »
+Et ils s’éloignaient, en riant.</p>
+
+<p>Les années passèrent. Marthe avait maintenant
+trente ans. Ses économies grossissaient à
+la caisse d’épargne ; il ne dépensait pas le tiers
+de ce qu’il gagnait. Qu’il continuât une quinzaine
+d’années, il aurait des rentes suffisantes
+pour réaliser le rêve de tout le petit peuple de
+Valleyres : vivre sans rien faire. — Louis Marthe
+était un beau parti. Lorsqu’il passait dans la
+Grand’Rue, vêtu d’habits propres et un peu
+serrés, les boutiquiers disaient : « Voilà le petit
+Marthe qui va attraper encore une pièce de
+quarante sous. » — Et la mère Barbet, la crémière,
+qui avait une fille à marier et trois autres
+qui s’échelonnaient de douze à seize ans, soupirait
+tout en remplissant un seau de lait : « Ce
+monsieur Marthe est bien distingué ; il gagne
+gros ; sa femme ne sera pas à plaindre. » Mais
+sa fille Julie, au comptoir, n’écoutait pas, elle
+songeait au grand Lardy, qui la veille au soir
+lui avait serré le bras, alors qu’ils se promenaient
+à trois, le long de l’Ourche, avec Annette Rosat.
+Il touchait à peine cinquante sous par jour chez
+Noirot, le tapissier. Mais il avait une façon à lui
+de regarder les filles.</p>
+
+<p>Marthe restait dans la solitude où sa timidité
+l’exilait.</p>
+
+<p>Il sentait que jamais il n’oserait proposer en
+mariage sa chétive personne à une de ces jeunes
+filles, sur lesquelles il ne se hasardait même pas
+à lever les yeux. De ses élèves, il ne connaissait
+vraiment que les mains. Avec les gens de
+son état, il gardait la même réserve. Du reste,
+il ne parlait à personne, pas même à Marie, la
+fille de la bonne madame Poiret, qui lui avait
+cédé une partie de son appartement. Marie
+Poiret était une grande fille, dégingandée et
+curieuse, à laquelle sa mère, la voyant d’âge et
+ayant pesé dans sa tête les amples économies
+de son locataire, avait soudainement confié le
+soin de nettoyer les chambres de monsieur Louis
+Marthe, le matin, quand ce dernier courait la
+ville. Mais madame Poiret, qui connaissait le
+tableau des leçons du professeur aussi bien que
+son <i>Pater</i>, avait sans cesse besoin de Marie à la
+boutique, et ne la renvoyait dans l’appartement
+que peu avant la rentrée de Marthe. Celle-ci
+comprenant son rôle, s’attardait à sa besogne,
+dérangeait Marthe en s’excusant, le frôlait de
+son corps mince de fille trop vite grandie.
+Marthe, à la présence d’une femme dans son
+salon, sentait une inquiétude sourde monter
+en lui. Vainement essayait-il de paraître s’absorber
+au piano dans l’étude d’un morceau
+difficile. Marie Poiret venait l’écouter, la bouche
+bée, les yeux brillants. Bientôt il s’interrompait
+et, prétextant une course à faire, quittait la
+place ; il ne rentrait que pour une leçon nouvelle.
+La mère Poiret le suivait d’un regard
+dédaigneux.</p>
+
+<hr>
+
+<p>A cette époque un événement considérable
+bouleversa l’existence des Fleuriot. Comme
+Marthe pénétrait un soir, à l’automne, dans la
+salle à manger de ses vieux amis, il les trouva
+accablés. Sur la table ronde recouverte d’une
+toile cirée, madame Fleuriot lui montra du doigt
+deux lettres ouvertes et l’invita à les lire.</p>
+
+<p>La première était d’un liquidateur d’Alger,
+qui apprenait en termes secs à monsieur Fleuriot
+que son frère Antoine venait de mourir à
+l’hôpital, laissant des affaires en fort mauvais
+état, et qu’on allait procéder à la vente de la
+succession.</p>
+
+<p>Marthe l’ayant lue, préparait une phrase de
+condoléance. Madame Fleuriot l’arrêta.</p>
+
+<p>« Vous ne savez pas tout, » dit-elle, en lui
+tendant la seconde lettre.</p>
+
+<p>Comme il la prenait, il sentit une forte odeur
+de verveine s’en dégager. Le papier rose était
+orné de petits agréments gaufrés et dorés, avec,
+au haut de la page, un bouquet de fleurs en
+relief. La lettre, d’une écriture maladroite, était
+ainsi conçue :</p>
+
+<p class="ind">« <span class="sc">Mon cher oncle</span>,</p>
+
+<p>« Papa étant malade, m’a dit qu’en cas de
+malheur, il fallait vous écrire comme étant mon
+seul parent, car maman est partie il y a longtemps
+avec un Espagnol, on croit, et on ne sait
+pas où elle est. Mon pauvre papa est mort avant-hier
+à l’hôpital où on l’avait mené pour les crises
+qu’il avait ces derniers temps. On l’a enterré
+aujourd’hui. Je suis chez les Sœurs. Monsieur
+Dosson, le liquidateur, m’a pris mon billet pour
+Marseille et m’a donné de l’argent pour aller
+jusqu’à Valleyres. Je m’embarquerai dans six
+jours seulement, pour profiter de la compagnie
+d’une Sœur qui rentre en France.</p>
+
+<p>« En attendant le plaisir de vous voir, croyez-moi
+votre nièce affectionnée.</p>
+
+<p class="dedic">« <span class="sc">Zora Fleuriot.</span> »</p>
+
+<p>Marthe laissa tomber la lettre. Il ne trouvait
+rien à dire. Le coup qui frappait la vieillesse
+paisible de ses amis était inattendu. Dans cette
+vie unie, bornée à d’étroits horizons, faite de la
+répétition méthodique d’actes et de pensées
+toujours pareils, on se perdait à vouloir même
+supputer les changements qu’allait apporter
+l’entrée de cette étrangère, de cette Africaine.</p>
+
+<p>Et d’abord monsieur Fleuriot fut violent,
+madame, amère. L’ignorance où ils étaient
+semblait accroître leur infortune.</p>
+
+<p>Les deux vieillards alternaient maintenant
+leurs lamentations.</p>
+
+<p>Savait-on quel âge elle avait ? Faudrait-il
+l’élever ? Ce seraient des dépenses excessives.
+Était-elle chrétienne seulement avec un nom
+pareil, Zora ?</p>
+
+<p>La veillée, ce soir-là, se prolongea. Les Fleuriot
+s’apaisèrent. Du reste, pas un instant ils
+n’eurent l’idée de repousser celle qui réclamait
+leur hospitalité. Monsieur Fleuriot avait, la
+preuve en était faite, « le sentiment de la famille ».
+Sa femme était bonne chrétienne ; elle
+demanda à Dieu dans ses prières de l’aider à
+sauver cette âme qui avait vécu jusqu’alors
+dans un monde pervers. Et ils attendirent, dans
+l’anxiété, l’arrivée de leur nièce. Pour madame
+Fleuriot, une chose était certaine : Zora serait
+brune comme ces bohémiennes espagnoles qui
+avaient campé une fois près de Valleyres, et
+dont les teints cuivrés et les yeux de braise
+effrayaient les bonnes gens. Elles représentaient
+aux yeux innocents de l’épicière la perversité
+orientale de pays inconnus et brûlés de
+soleil. Sa nièce allait-elle leur ressembler ?</p>
+
+<p>Marthe la rassura, chercha, dans de vieux
+<i>Magasins pittoresques</i>, des vues d’Alger. C’était
+maintenant une ville européenne, la Marseille
+d’un autre continent.</p>
+
+<p>Cinq jours se passèrent en discussions et en
+préparatifs.</p>
+
+<p>Un télégramme annonça le débarquement de
+Zora ; le lendemain, elle était à Valleyres.</p>
+
+<p>Marthe, par discrétion, encore que la curiosité
+le dévorât, ne vint pas voir ses amis ce
+soir-là. Au matin suivant, il passa devant l’épicerie ;
+mais la gêne le retint. Il n’osa entrer.
+Au soir il hésitait encore et, comme toutes les
+fois où il y avait doute, la timidité l’emporta.
+Il fallut que le surlendemain le père Fleuriot
+le fît chercher.</p>
+
+<p>A l’heure habituelle, il frappait à la porte, le
+cœur battant. Madame Fleuriot était assise à la
+table ; à côté d’elle, une jeune fille d’une vingtaine
+d’années, aux lourds cheveux blond-doux,
+au teint rose un peu transparent et
+comme de cire, simplement vêtue d’une robe
+noire, travaillait, les yeux baissés, à un ouvrage ;
+c’était Zora.</p>
+
+<p>Madame Fleuriot fit les présentations. La
+jeune fille salua le professeur de piano. Il vit
+qu’elle avait les yeux petits, mais noirs et brillants.
+Il sourit d’un air embarrassé, essaya une
+phrase de bienvenue qu’il ne put terminer, et
+finalement s’assit.</p>
+
+<p>La veillée commença. Madame Fleuriot raconta
+ses inquiétudes et décrivit, pour la dixième
+fois depuis deux jours, sa surprise à l’arrivée
+du train. Elle avait regardé dans tous les wagons,
+cherchant une enfant brune et sauvage.
+Il avait fallu que le chef de gare vînt l’avertir
+qu’une jeune fille l’attendait dans son bureau.
+Et là, elle s’était trouvée en face de cette grande
+personne blonde et rose. — Était-il possible que
+ce fût la nièce d’Algérie ? Et, comme elle jugeait
+qu’elle n’avait pas suffisamment fait sentir son
+légitime étonnement, elle reprit d’une seule
+haleine la même histoire. Cependant Zora se
+taisait, et Marthe, assis non loin d’elle, sentait
+une vague odeur de verveine, pareille à celle de
+la lettre d’Alger, venir jusqu’à lui.</p>
+
+<p>Monsieur Fleuriot descendit à l’épicerie chercher
+une demi-bouteille de punch et quelques
+biscuits. On but à la santé de l’orpheline. Madame
+Fleuriot s’égaya ; elle ne cacha pas ses
+craintes et rit de leur folie ; Zora avait été élevée
+par les Sœurs ; elle était bonne catholique,
+savait coudre et même — ça, c’est pour vous,
+Marthe — jouait du piano.</p>
+
+<p>La jeune fille gardait une attitude réservée.
+Cependant, à une saillie de sa tante, elle rit d’un
+rire un peu gros, qui ne déplut pas. Elle ajouta
+quelques détails à ceux que donnait madame
+Fleuriot. Elle avait un petit défaut de prononciation,
+quelque chose d’enfantin. Elle disait :
+Voui. — Marthe la trouva fort jolie ; il remarqua
+qu’elle avait des ongles nets. La timidité
+qu’elle montrait le rassurait. Du reste n’était-elle
+pas l’étrangère ? Il était, lui, près d’amis
+qu’il connaissait depuis son enfance. Il se permit
+quelques plaisanteries empruntées à leur
+répertoire ordinaire.</p>
+
+<p>Ce soir-là, le petit Louis Marthe, rentrant chez
+lui, chantonnait à voix basse dans la nuit.</p>
+
+<p>On était au commencement d’octobre et les
+pluies, cette année-là, vinrent tôt. On ne pouvait
+se promener le soir. Zora ne fit donc aucune
+des connaissances que la belle saison rend
+possibles et agréables. Madame Fleuriot, la trouvant
+dépourvue de linge, l’occupa à se préparer
+un petit trousseau. La jeune fille passait ses
+journées dans l’arrière-boutique de l’épicerie,
+en compagnie de sa tante.</p>
+
+<p>Le dimanche, on allait en famille à l’église
+pour la grand’messe. L’orgue sous les doigts de
+Marthe frémissait, il semblait que le vieil instrument
+eût retrouvé une jeunesse.</p>
+
+<p>Au soir, en semaine, Marthe venait, comme
+par le passé, faire la veillée. Il entrait sans
+bruit ; sa petite personne tenait peu de place.
+Monsieur Fleuriot l’accueillait toujours des
+mêmes paroles, prises on ne savait où, et
+dont la répétition seule avait un effet comique :
+« Eh bien, Marthe, quoi de nouveau
+dans le monde galant ? » accompagné d’un clignement
+d’œil, tandis que la main droite du
+brave épicier s’abattait sur sa cuisse.</p>
+
+<p>Marthe donnait les nouvelles. Mademoiselle
+Bourrat, de Prévoux, était fort malade. Elle
+traînait, ne se remettait pas. Madame Vertôt,
+mère, était mourante. Monsieur Duret venait
+de faire un héritage. « L’eau va toujours à la
+rivière, » ajoutait sentencieusement monsieur
+Fleuriot. Les prix du vin baissaient, mais monsieur
+Maigret, qu’on ne prenait jamais sans vert,
+avait vendu sa récolte au plus haut, — et ainsi
+de suite, tandis que madame Fleuriot tricotait
+un jupon de laine et que Zora cousait, la
+tête penchée sur son ouvrage.</p>
+
+<p>La jeune fille restait silencieuse ; elle semblait
+constamment sur ses gardes, ne se livrait
+pas. Sa tante s’étonnait ; elle ne pouvait satisfaire
+son besoin de curiosité. De sa mère, Zora
+ne savait rien. Elle avait quitté Alger, il y avait
+longtemps, avec un Espagnol, comme elle disait.
+Elle racontait cela sur un ton uni, comme si
+c’était la chose la plus naturelle.</p>
+
+<p>Marthe, à l’entendre, frémissait, et bénissait
+Dieu de ce que, par sa protection efficace, elle
+eût gardé dans cette ville perdue une innocence
+si complète.</p>
+
+<p>Sur le reste de sa vie Zora se taisait. Madame
+Fleuriot avait appris pourtant qu’elle avait
+passé régulièrement les vacances avec son père.
+Mais descendait-elle au cabaret paternel ? On
+ne pouvait le savoir. Avec sa tante, Zora se
+comportait comme avec les Sœurs, qui l’avaient
+élevée. Elle obéissait sans discuter. Une fois
+ou deux seulement, elle eut quelques mots qui
+laissèrent voir qu’elle avait connu une existence
+plus brillante. Mais, déjà, elle regrettait
+d’avoir parlé.</p>
+
+<p>Elle avait conservé, malgré les observations
+de sa tante, l’habitude de se parfumer. Elle cachait
+le flacon de verveine avec soin dans le
+petit coffret de bois d’olivier, toujours fermé,
+dont la clef minuscule pendait à une chaîne
+qui faisait le tour de son cou. Mais, pour ne
+pas s’attirer de scènes, et aussi pour économiser
+le liquide précieux, elle en mettait une goutte
+à peine sur la nuque. Marthe, néanmoins, retrouvait
+l’odeur fine mêlée à celle de la chevelure
+rousse ; c’était une senteur pénétrante et
+aigre un peu, qui lui montait à la tête, le faisait
+cligner des yeux.</p>
+
+<p>Marthe n’était pas venu dix fois faire la veillée
+depuis l’arrivée de Zora, qu’il était tombé
+éperdument amoureux de la jeune fille. Rien
+ne pouvait égaler pour lui le charme et le supplice
+des soirées calmes dans la salle à manger
+des Fleuriot, près de Zora aux yeux brillants.
+Au long du jour, trottant à ses leçons, il ne pensait
+qu’à elle ; elle était sur toutes les pages de
+musique que ses élèves déchiffraient ; au coin
+des rues étroites de Valleyres, son image surgissait ;
+elle remplissait le ciel étoilé d’hiver,
+alors qu’il regagnait au soir son logement. Le
+parfum de sa chair blonde le poursuivait dans
+la nuit. Il se retournait dans son lit, cherchant
+en vain le sommeil. L’idée qu’elle pourrait être
+là, près de lui étendue, qu’il la toucherait toute,
+le rendait fou.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu’il était en face d’elle, il n’osait
+lui adresser la parole. Devant la porte des Fleuriot
+il était ému au point de s’arrêter, balançant
+à entrer. Il ne regardait Zora maintenant qu’à
+la dérobée, ne pouvait suivre la conversation,
+se troublait, cherchait ses mots. Des semaines
+se passaient sans qu’ils échangeassent deux
+phrases, elle, semblant éternellement au couvent,
+lui, rendu muet par la timidité, paralysé
+par la violence même de ses sentiments.</p>
+
+<p>Et les choses auraient pu durer ainsi longtemps.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Vers le milieu de décembre, madame Fleuriot
+eut une idée. Ou plutôt sa nièce lui souffla une
+idée, mais avec tant d’habileté, que la brave
+épicière la crut de son invention. Après l’avoir
+portée en elle pendant toute une semaine, elle
+la mit au jour.</p>
+
+<p>— Zora, dit-elle, depuis plus de deux mois
+qu’elle était à Valleyres, avait négligé la musique.
+Peut-être Marthe voudrait-il permettre
+à la jeune fille, lorsqu’il serait absent, de s’exercer
+à jouer sur son vieux piano ?</p>
+
+<p>Marthe y consentit avec joie, s’excusant de
+n’avoir pas songé plus tôt à en faire la proposition
+à mademoiselle Zora. « Même il pourrait,
+ajouta-t-il timidement, lui donner une leçon
+par semaine. » Il eut toutes les peines du monde
+à faire comprendre qu’il entendait ne pas être
+rétribué. On accepta son offre.</p>
+
+<p>Et, pas plus tard que le lendemain, le petit
+Marthe étant chez les Duret pour deux heures
+consécutives, madame Fleuriot amena sa nièce
+dans l’appartement du professeur. Elles revinrent
+ainsi deux ou trois fois ; puis madame
+Fleuriot, que la musique endormait, se
+borna, soit à conduire sa nièce, soit à la venir
+chercher. Du reste, Marthe était toujours absent.</p>
+
+<p>La jeune fille s’amusait fort de ses heures de
+liberté. Tant que sa tante était là, elle jouait
+des exercices, des petites sonates indiquées par
+Marthe, des cantiques. Sitôt qu’elle était seule,
+elle se délassait à des marches militaires, à des
+refrains de café-concert qu’elle fredonnait d’une
+voix acide. Mais, bientôt fatiguée, elle s’arrêtait,
+regardait au-dessus de l’instrument un
+Beethoven sourcilleux, assis devant un piano
+entouré de nuages ; puis elle se levait, faisait le
+tour de la chambre, feuilletait des livres sur la
+table, mettait à son oreille, pour entendre le
+bruit de la mer, les coquillages qui ornaient la
+cheminée, arrangeait ses cheveux devant la
+glace, admirait un tapis de fausse mousse étalé
+devant un fauteuil, et, finalement, allait s’étendre
+tout de son long sur le canapé vert, dont de
+petits carrés de fausse dentelle protégeaient, par
+places, le velours usé.</p>
+
+<p>Quand le petit Marthe rentrait, elle était
+partie. Une fois par semaine, à sept heures du
+soir, la journée étant finie, Marthe lui donnait
+une leçon.</p>
+
+<p>Monsieur ou madame Fleuriot accompagnaient
+leur nièce non pas qu’ils se méfiassent
+du petit Marthe, mais les voisins auraient jasé.</p>
+
+<p>Marthe, assis sur un tabouret, derrière Zora,
+s’enivrait de son odeur. Il pensa la première fois
+en défaillir. Elle, se retournant brusquement
+pour lui demander un conseil, vit son émoi.
+Dès lors, elle s’arrangea pour le frôler de son
+épaule, même de ses cheveux.</p>
+
+<p>Lorsque madame Fleuriot était là, elle s’endormait
+tout de suite dans un fauteuil au bruit
+monotone des exercices. Zora devenait, alors,
+communicative.</p>
+
+<p>Un jour, elle s’arrêta et, montrant sa tante
+assoupie, dit, avec un clin d’œil complice, une
+phrase d’argot que Marthe ne comprit pas ;
+mais la façon dont Zora le regardait lui faisait
+tourner la tête.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un soir, en janvier, monsieur Fleuriot vint
+avec sa nièce. Sa femme étant un peu souffrante,
+il allait rentrer auprès d’elle. Marthe ramènerait
+la jeune fille. « De nuit, tous les chats sont
+gris », ajouta-t-il, et il s’en fut.</p>
+
+<p>A l’idée de rester avec Zora, Marthe tremblait
+sur ses jambes. Zora enleva sa toque et
+sa jaquette, et se mit au piano.</p>
+
+<p>— C’est chic d’être seule chez vous, dit-elle.
+Marthe était trop bouleversé pour remarquer le
+mot insolite. Il se frottait les mains pour se
+donner une contenance. La leçon commença ; la
+jeune fille tira son tabouret plus près de celui de
+Marthe. Marthe ne pouvait reprendre son sang-froid.
+Il y avait à peine cinq minutes que Zora
+jouait, lorsqu’elle s’interrompit soudainement.</p>
+
+<p>— Je ne me sens pas bien, dit-elle d’une
+voix étouffée.</p>
+
+<p>Marthe se leva, inquiet.</p>
+
+<p>— Ce ne sera rien, ajouta-t-elle. Aidez-moi
+à gagner le canapé.</p>
+
+<p>Il s’empressa, mais avec une telle maladresse,
+qu’elle fut obligée de lui montrer comment la
+soutenir. Elle passa un bras autour du cou de
+Marthe frémissant. La joue touchant sa joue,
+tout le corps appuyé contre celui du petit professeur,
+elle fit les quelques pas qui la séparaient
+du canapé. Elle s’y laissa tomber. Elle restait
+pâle, Marthe était plus pâle. Elle soupira, sembla
+perdre connaissance, fit avec la main un
+geste inutile pour dégraffer sa robe, puis elle
+ferma les yeux comme évanouie. Marthe avait
+compris ; avec une hâte fébrile il déboutonna le
+corsage. La gorge de la jeune fille apparut.
+Marthe, alors, s’arrêta. Mieux renseigné, il eût
+dégrafé le corset. Il n’en eut même pas l’idée.
+Du reste, le spectacle qu’il avait sous les yeux
+l’affolait. Cette fille magnifique, dont il osait à
+peine regarder le visage lorsqu’elle était assise
+à côté de sa tante dans les soirées calmes des
+Fleuriot, elle était là, étendue dans son salon, à
+moitié dévêtue. Le sang lui battait aux tempes.
+Qu’allait-il faire ? Mais tout de suite, il s’effraya.
+Elle ne revenait pas à elle. Elle allait
+mourir devant lui, sans secours. Il fallait appeler
+madame Poiret. Déjà il se dirigeait vers la porte.
+Un soupir de Zora le cloua sur la place.</p>
+
+<p>— Donnez-moi un verre d’eau, fit-elle.</p>
+
+<p>Marthe apporta l’eau demandée. La jeune fille
+en but une gorgée, soupira à nouveau, sembla
+revenir à elle. Elle ouvrit enfin les yeux, feignit
+de découvrir le désordre de sa toilette.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous fait, monsieur Marthe ? dit-elle
+confuse.</p>
+
+<p>Marthe, au comble de l’agitation, ne savait
+comment s’excuser. Maintenant son audace de
+tout à l’heure lui paraissait inexplicable. Comment
+avait-il osé ouvrir ce corsage, se réjouir — car
+il s’en était réjoui — du spectacle merveilleux
+de cette gorge candide ? Ah ! Zora
+allait le détester ! Il aurait voulu se tuer sous
+ses yeux. Il tomba à genoux, en balbutiant, les
+mains jointes, la voix étranglée :</p>
+
+<p>— Pardon ! Pardon !</p>
+
+<p>Zora restait dolente.</p>
+
+<p>— Je suis si faible, gémit-elle. Reboutonnez
+ma robe, au moins.</p>
+
+<p>Marthe s’empressa. Mais la besogne était troublante.
+Par le corsage ouvert, c’était l’odeur
+chaude du corps de la femme aimée qui le grisait.
+Ses doigts malhabiles effleuraient, sans
+qu’il le voulût, la peau. Les boutons de l’étoffe
+semblaient fuir ; la chemise de la jeune fille
+bloquait les boutonnières ; à chaque mouvement
+il touchait de la chair et frémissait. Zora
+ne faisait rien pour l’aider ; il avait peine à rapprocher
+les deux parties du corsage ; il s’énervait,
+devenait rouge. De derrière ses cils baissés,
+Zora l’observait. Cependant Marthe avait terminé ;
+il transpirait à grosses gouttes.</p>
+
+<p>La jeune fille alors se leva, et, d’un pas singulièrement
+assuré, vint à la glace pour se recoiffer.</p>
+
+<p>Marthe, sur une chaise maintenant, restait
+anéanti. Pour un rien, il allait se trouver mal.
+Mais Zora était prête ; ils sortirent. Le grand
+air lui redonna des forces. Au seuil des Fleuriot,
+il quitta la jeune fille, qui semblait courroucée.</p>
+
+<p>— Pardon, pardon encore, dit-il.</p>
+
+<p>Il s’enfuit dans la nuit ; il était fou d’amour
+et de désespoir.</p>
+
+<p>Le lendemain, Zora reçut une lettre qui avait
+coûté au petit Marthe une veille de labeur et
+d’anxiété. Il offrait sa vie entière pour expier
+on ne savait quel crime. Un amour insensé était
+son excuse. Repoussé, il quitterait la ville.</p>
+
+<p>Madame Fleuriot déclara ce mariage écrit au
+ciel ; rien de plus heureux ne pouvait échoir à sa
+nièce. Elle aurait une position brillante et un
+mari dont on pouvait assurer qu’il n’avait pas
+son égal à Valleyres pour le cœur et pour la
+conduite. Le père Fleuriot joignit ses félicitations
+à celles de sa femme, Zora restait calme.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, Louis Marthe n’arrivant
+pas, Fleuriot se décida à l’aller chercher.
+Il le trouva fiévreux, la mine défaite. Toutes les
+assurances de son vieil ami ne purent convaincre
+le professeur de la réalité de son bonheur. Ce ne
+fut que lorsque la jeune fille, avec laquelle on
+le laissa, lui eut dit elle-même son consentement,
+qu’il se crut pardonné.</p>
+
+<p>Le mariage fut fixé au mardi de Pâques.</p>
+
+<p>Il fallut choisir un nouvel appartement.
+Marthe en trouva un dans la maison de monsieur
+Antoine Vertôt. Il donnait sur un jardin
+et se composait d’un salon, d’une salle à manger,
+d’une chambre à coucher et d’un cabinet
+sombre.</p>
+
+<p>Sur la rue au premier étage était le grand
+appartement des Vertôt, mais depuis deux ans,
+ils préféraient habiter à la campagne aux portes
+de la ville, sur la route de Prévoux.</p>
+
+<p>Le mobilier du salon de Marthe pouvait suffire ;
+Noirot, le tapissier, en renouvellerait le
+velours vert. On achèterait un meuble de salle
+à manger.</p>
+
+<p>Les semaines passèrent comme dans un rêve.
+Marthe, tout le jour, courait à ses leçons. Le
+soir il voyait Zora chez les Fleuriot. Deux ou
+trois fois à peine elle se trouva seule avec lui ;
+alors, elle lui faisait des agaceries, l’embrassait
+sur la bouche, l’appelait « mon petit homme,
+mon gros chéri ».</p>
+
+<p>Le mardi de Pâques arriva. Furent de la noce
+les Fleuriot, leur fils venu de Lyon pour l’occasion
+avec sa femme, madame Poiret, quelques
+vieux amis des Fleuriot, en tout une quinzaine
+de personnes. Louis Marthe avait un habit noir
+neuf, que lui avait taillé maître Boudin. Il arborait
+à la boutonnière une petite touffe de
+fleurs d’oranger, qui excita les railleries de tout
+Valleyres. Zora était en beauté, rose toujours
+et les chairs fraîches sous le voile blanc.</p>
+
+<p>Après la cérémonie, on se promena en voiture
+à travers le pays ; on prit un verre de vin à
+l’<i>Écu de France</i>, à Prévoux, puis, à six heures,
+un banquet réunit la noce dans une salle de la
+<i>Cloche d’or</i>, de Valleyres. On mangea et but
+abondamment ainsi qu’il convient ; monsieur
+Fleuriot retrouva la série complète des plaisanteries
+de circonstance. Au champagne, il risqua
+une chanson. Zora, un peu grise, s’appuyait
+sur son mari et lui murmurait des douceurs à
+l’oreille, dont par moments elle mordillait le
+lobe.</p>
+
+<p>Marthe mangeait à peine et ne buvait pas. Le
+bonheur le rendait grave.</p>
+
+<p>Enfin vers dix heures et demie, il emmena
+son épouse dans le nouvel appartement. Le lendemain,
+ils partirent pour le chef-lieu où ils
+finirent la semaine, dînant au restaurant, allant
+au cirque, se promenant en voiture.</p>
+
+<p>Ils rentrèrent à Valleyres. Marthe reprit ses
+leçons. Il voyait sa femme à déjeuner seulement
+et le soir. Que les jours étaient longs loin d’elle !</p>
+
+<p>Une année s’écoula, d’une vie assez solitaire
+pour le jeune couple. Le petit Marthe était toujours
+au septième ciel. Il avait espéré que Zora
+lui donnerait un enfant ; mais jusqu’à présent
+il n’y avait nuls indices de grossesse. Quelques
+mois de repos eussent pourtant été nécessaires
+à Marthe ; il se fatiguait. Il n’avait jamais eu
+brillante mine ; mais maintenant, il était pâle,
+s’enrhumait pour un rien. Madame Marthe au
+contraire fleurissait dans sa vingtième année ;
+l’embonpoint la menaçait ; elle avait toujours
+des chairs roses comme artificiellement colorées
+et les cheveux blonds-roux qui excitaient la
+curiosité des commères de Valleyres. A la fête
+de la ville, plusieurs des notables s’étaient fait
+présenter à elle. Monsieur Bataille, entre autres,
+le grand marchand de vin, membre actif du comité
+électoral, et que l’on accusait d’entretenir
+d’intimes relations avec madame Tourette, la
+veuve du marchand de drap. Madame Louis
+Marthe avait dansé avec monsieur Bataille,
+ainsi qu’avec monsieur Rigotard, le droguiste.
+C’était ce qu’il y avait de mieux dans le commerce
+de Valleyres.</p>
+
+<p>Cependant Marthe, à l’entrée de l’hiver, eut
+un gros rhume et dut consulter le docteur Maigret.
+Maigret lui ordonna de se reposer. Zora
+apprit l’arrêt du médecin avec plus d’indifférence
+que son mari ne l’eût supposé.</p>
+
+<p>Elle sortait davantage maintenant, avait noué
+en ville quelques relations. A l’ordinaire, elle
+se levait tard, passait un temps considérable
+à sa toilette, et, lorsque son mari revenait à
+midi, il la trouvait encore en peignoir. Les jours
+de marché seulement, madame Louis Marthe
+quittait la maison, le matin, avec sa bonne pour
+aller, comme les autres bourgeoises de Valleyres,
+faire ses emplettes sur la place de l’Hôtel-de-Ville.</p>
+
+<p>Là, hiver comme été, les paysannes venues
+des environs alignaient au long du trottoir leurs
+corbeilles de légumes, d’œufs, de fruits, de
+pommes de terre. L’été, elles se mettaient à
+l’ombre des maisons ; l’hiver, elles grelottaient
+en plein air ; les unes, assises sur des chaufferettes
+pleines de braises, qui leur brûlaient le
+derrière, tandis que tout le reste du corps gelait ;
+les autres, debout, battant la semelle sur
+le pavé. C’est là que madame Marthe causait
+avec les dames de Valleyres dont elle avait fait
+la connaissance ; on se racontait, entre deux
+achats, les petites nouvelles. Parfois Marthe
+survenait, marchant le long des murs, cherchant
+de tous ses yeux sa femme et bousculant
+les paysannes qui grognaient d’être dérangées.
+On voyait passer sur son char à bancs le
+bon monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux ;
+puis c’était monsieur Antoine Vertôt qui, à
+grandes enjambées, traversait la rue. Monsieur
+Henri Lanterle allait, mélancolique, rejoindre le
+vieux baron de Morteuse pour leur promenade
+quotidienne sur le Cours. Monsieur Nicolas Allemand,
+ses cheveux jaunes en désordre sur un
+col graisseux, se rendait à la Bibliothèque ; la
+voiture de madame Duret s’arrêtait devant la
+poste, puis devant la boutique du pâtissier.
+Monsieur Pilou, le principal du collège, marchait,
+distrait, en apparence seulement, car, malgré
+sa science et ses cheveux blancs, il passait pour
+grand amateur de jolies femmes. Sous les arcades
+qui faisaient un côté de la place, des marchands
+de charcuterie en plein vent attiraient
+le client en criant des boudins et des saucisses
+à des prix fabuleux de bon marché, tandis qu’à
+l’entrée de la Grand’Rue des étalages de fromage
+répandaient une odeur forte. Pendant
+deux heures ainsi, le mardi et le samedi, l’animation
+emplissait Valleyres. Il était d’étiquette
+dans la petite bourgeoisie de se faire voir ces
+jours-là sur la place de l’Hôtel-de-Ville suivi
+d’une servante portant le panier aux provisions.
+Madame Marthe n’y manquait pas, fière de
+montrer qu’elle avait une domestique, tandis
+que sa tante Fleuriot était obligée de s’en passer.</p>
+
+<p>Peu après que Marthe eut consulté le docteur
+Maigret, Zora découvrit qu’elle était enceinte.
+Le début de sa grossesse fut difficile ; elle dut
+se soigner, rester étendue.</p>
+
+<p>L’année suivante — Marthe avait trente-trois
+ans, elle en avait vingt et un — elle mit au
+monde une petite fille à laquelle elle choisit,
+malgré son mari qui voulait l’appeler Louise
+d’après sa grand’tante, le nom élégant d’Athénaïs.
+Madame Fleuriot fut marraine, monsieur
+Bataille parrain ; il y eut un grand dîner.</p>
+
+<p>Zora ne put nourrir le bébé, qui fut mis en
+nourrice à Prévoux.</p>
+
+<p>C’est à ce moment que Zora se brouilla avec
+sa tante, avec qui elle avait eu déjà plusieurs
+piques. La rupture fut très pénible à Marthe.
+Il sentait instinctivement que sa femme avait
+tort, mais il ne voulait pas se l’avouer, encore
+moins le lui laisser voir. Le changement qu’elle
+avait subi l’étonnait. Où était la jeune fille
+laborieuse d’autrefois ? Ses manières étaient
+vulgaires ; elle employait des expressions d’argot
+qui choquaient ; dans les quelques querelles
+qu’ils avaient eues, elle s’était montrée d’une
+grossièreté surprenante. Pourtant, elle restait,
+somme toute, bonne fille, tendre même à l’occasion,
+bien qu’elle fût à l’ordinaire dédaigneuse.
+Dès le premier jour, elle avait pris un air un
+peu supérieur, comme si elle savait de la vie
+beaucoup de choses qu’ignorerait toujours son
+mari. Mais Marthe était éperdument amoureux.
+Il pouvait être fatigué ; il ne se rassasiait pas
+d’elle. Elle avait pris possession de lui tout entier.
+Une fois ou deux, lorsqu’ils avaient été
+mal ensemble, elle avait boudé et, le soir, s’était
+retournée rageusement dans son lit. Marthe en
+aurait pleuré. Il aimait à se blottir tout au long
+d’elle, à se réchauffer à la tiédeur de son corps,
+et — il n’en demandait, le plus souvent, pas
+davantage — à s’endormir ainsi, comme un
+enfant, tout petit entre ses bras maternels.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dix-huit mois plus tard, le bébé fut sevré et
+ramené à Valleyres.</p>
+
+<p>Marthe eût voulu le prendre dans leur chambre,
+Zora s’y refusa.</p>
+
+<p>Mais où le mettre ? Le logement était trop
+petit. Il y avait un autre appartement sur le
+devant, au-dessus de celui des Vertôt. — « L’on
+n’y pouvait songer, dit Marthe, il serait trop
+cher. » Pourtant Zora persuada à son mari
+qu’elle l’obtiendrait de monsieur Vertôt pour
+le prix qu’ils pouvaient payer, et s’en alla parler
+à son propriétaire.</p>
+
+<p>Monsieur Antoine Vertôt était un homme de
+près de cinquante ans, d’une grande piété, bâti
+à chaux et à sable, comme on dit dans le pays,
+sec comme un échalas, six pieds de haut, le
+nez en corbin, des sourcils de chat, mi-paysan,
+mi-gentilhomme, allié à tout ce qui comptait à
+Valleyres, et qui vivait l’année entière à la
+campagne avec sa femme et ses trois filles.</p>
+
+<p>Il passait pour coureur ; on se racontait ses
+aventures ; l’on désignait comme siens les fils
+du menuisier Terminet, qui, à la vérité, ressemblaient
+à Vertôt d’une manière notoire.</p>
+
+<p>Monsieur Vertôt n’était pas chez lui quand
+Zora s’y présenta. Il vint la voir au jour du
+marché. Il la trouva en peignoir rose. Elle dit
+être obligée de changer de logement. Monsieur
+Vertôt déclara qu’il ne pouvait se séparer d’une
+telle locataire et qu’il était prêt, pour la garder,
+à tous les sacrifices. Une conversation commencée
+sur ce ton ne pouvait avoir qu’une heureuse
+fin. Zora fit allusion à l’appartement sur la rue
+et s’informa du prix. Monsieur Vertôt dit un
+chiffre. Zora fit la moue ; c’était impossible, il
+faudrait quitter la maison. Monsieur Vertôt demanda
+la permission de réfléchir et de revenir
+parler de l’affaire au jour qui plairait à la charmante
+madame Marthe. On choisit le surlendemain
+après-midi ; Marthe était ce jour-là à
+Vermand pendant deux heures. Monsieur Vertôt
+vint et s’attarda. Lorsqu’il partit, l’affaire était
+conclue.</p>
+
+<p>On juge de la surprise et de la satisfaction de
+Marthe lorsqu’il apprit au soir le succès de sa
+femme.</p>
+
+<p>On s’étonna dans Valleyres lorsqu’on vit le
+ménage du professeur occuper un appartement
+qui jusqu’alors n’avait été habité que par des
+gens de la haute société. Mais que dit-on lorsque
+l’on remarqua que souvent maintenant les volets
+étaient ouverts au premier étage dans le cabinet
+de monsieur Vertôt ? Du coup les mauvaises
+langues s’en donnèrent. Zora, du reste, avait
+toujours inquiété les matrones de la petite ville.
+Pouvait-on être honnête avec des cheveux de
+cette couleur ?</p>
+
+<p>Mais rien n’arriva aux oreilles de Marthe.</p>
+
+<p>Zora n’inquiétait pas sa jalousie. Sans doute,
+attirante comme elle était, les hommes s’empressaient
+auprès d’elle quand elle sortait. A la
+fête, elle n’arrêtait pas de danser. Mais, rentrée
+au logis, elle se moquait avec son mari
+de ceux qui lui faisaient la cour et finissait par
+une phrase de ce genre : — « Tu peux être content
+d’avoir épousé une honnête femme, mon
+coco. »</p>
+
+<p>Le « coco », pour qui une femme adultère était
+un monstre effroyable voué aux flammes certaines
+de l’enfer, était parfaitement rassuré par
+cette franche déclaration. Malgré son âge, Marthe
+ignorait tout de la vie ; il passait les yeux ouverts
+sans voir.</p>
+
+<p>Un jour, à cinq heures en hiver, chez les
+Duret, il se trompa de porte et entra par mégarde
+dans le boudoir de la belle madame Duret. Dans
+la demi-obscurité, il aperçut madame Duret et
+l’avocat Loretty sur un canapé très près l’un
+de l’autre. Loretty, en hâte, déplia un journal
+sur ses genoux. Pourtant il faisait sombre dans
+la pièce et l’on ne pouvait lire. Marthe ne fit
+pas cette simple réflexion ; il s’excusa de son
+mieux, s’en fut, et n’en pensa pas plus long.</p>
+
+<p>Non, il n’admettait pas le mal. Sa femme
+pouvait être paresseuse et son langage se ressentir
+des mauvaises compagnies qu’elle avait
+eues dans son enfance. Mais, de par la loi divine,
+une femme appartenait à un homme ; l’adultère
+était infiniment rare, quoi qu’en disent les
+romanciers qui empoisonnent le peuple, et suivi
+de conséquences si terribles dans cette vie et
+dans l’autre, qu’on frémissait à y penser seulement.</p>
+
+<p>Marthe était religieux aussi. Les cérémonies
+de l’Église, auxquelles il prenait part de sa petite
+logette de l’orgue, s’associant aux fêtes, aux
+douleurs et aux deuils, n’étaient pas pour lui
+que le plus beau et le plus émouvant des spectacles.
+Elles avaient un sens profond. Les peines
+dont l’Église menaçait étaient choses réelles,
+les joies qu’Elle faisait espérer, il fallait les gagner
+par une vie conforme à ses saints commandements.
+Le petit Marthe ne l’oubliait pas.
+Même au sein des voluptés licites et conjugales,
+il sentait sourdre en lui le remords de s’y complaire.
+N’était-il pas coupable d’aimer tant la
+chair ? Seul, l’amour pour son enfant, grandissant,
+verdissant, était exempt de toutes inquiétudes.
+La petite Athénaïs avait six ans
+maintenant. Elle ressemblait à sa mère ; c’étaient
+les mêmes beaux cheveux roux, la même chair
+transparente d’un rose de poupée.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Zora avait peu d’amies ; elle voyait madame
+Lebel, la femme du receveur de l’enregistrement,
+qui avait vécu dans les grandes villes
+et savait des choses. Elle allait aussi chez madame
+Labitte, la libraire, qui tenait un cabinet
+de lecture.</p>
+
+<p>Les petites histoires de ces ménages remplissaient
+la conversation de Zora dans les soirées
+qu’elle passait seule avec son mari. Mais Marthe
+l’écoutait d’une oreille distraite. Ces gens étaient
+nouveaux dans sa vie ; ils n’y prendraient pas
+la place qu’avait laissée à jamais vide la mort
+à six mois de distance de monsieur et de madame
+Fleuriot. Il ne restait d’eux à Marthe que le
+grand fauteuil de son vieil ami, que Jules Fleuriot
+lui avait donné.</p>
+
+<p>Cependant la santé de Marthe ne s’améliorait
+pas. A l’automne, il prenait un rhume qu’il
+traînait l’hiver durant, toussotant et crachant.
+Le soir, il était si fatigué qu’il s’endormait tout
+de suite, après s’être dorloté quelques instants
+dans les bras de sa femme. Il fut ravi de voir
+que Zora avait soin de lui. Elle veillait à ce
+qu’il portât de fortes chaussures pour courir à
+ses leçons, lui fit la surprise pour un Noël d’un
+grand manteau molletonné, acheté sur ses économies.
+Le soir, quand il rentrait, il trouvait un
+bon feu dans la cheminée. Il y avait maintenant
+dix ans qu’ils étaient mariés.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Bataille, madame Tourette étant morte, devint
+un des assidus de la maison. C’était un
+gros homme, rouge, actif, à la moustache tombante.
+Il n’osait se risquer de jour dans l’appartement
+du professeur. Tout Valleyres avait les
+yeux braqués sur madame Marthe. A chaque
+fois que les volets s’ouvraient chez monsieur
+Vertôt, qui approchait de la soixantaine, mais
+venait tout de même à la ville une fois ou deux
+par semaine, c’étaient des histoires à n’en pas
+finir. Le soir, Marthe était toujours au logis ; il
+regrettait les veillées à deux, mais monsieur
+Bataille était si aimable ; il paraissait si désireux
+de voir les affaires de son ami Marthe prospères.
+Même il le mit une fois de moitié dans une petite
+opération de vins qui rapporta au professeur
+trois cents francs, lesquels arrivèrent à propos,
+car le ménage coûtait cher. Zora manquait
+d’ordre ; elle était gourmande et dépensait beaucoup
+pour la table. Puis, il y avait la petite
+fille qu’il avait fallu mettre en pension au chef-lieu.
+C’étaient cinquante francs de plus par mois
+à payer. Marthe s’inquiétait, d’autant qu’il
+n’avait plus un aussi grand nombre d’élèves.
+Une ou deux familles, alliées des Vertôt, l’avaient
+quitté, il ne savait pourquoi.</p>
+
+<p>Zora eut une idée. Pourquoi son mari ne donnerait-il
+pas des leçons de musique au collège ?
+Ce seraient toujours quelques centaines de francs
+par an. Elle en parla à Bataille qui avait les
+bras longs, alla voir elle-même le principal, monsieur
+Pilou. Marthe fut nommé professeur de
+musique. — Cependant Bataille demandait une
+récompense. Son désir de Zora s’accroissait des
+difficultés à la posséder. Il en arrivait à commettre
+les pires imprudences. Marthe sortait-il un
+instant de la chambre, le gros homme se précipitait
+sur Zora, la prenait dans ses bras, l’embrassait.
+Vingt fois il fut sur le point d’être surpris.
+Enfin, craignant qu’il ne fît un éclat, elle
+lui accorda ce qu’il demandait. Madame Bataille
+étant absente, Zora se glissa chez lui à la
+tombée du jour. Mais cela était dangereux. Elle
+s’arrangea pour aller toutes les semaines au
+chef-lieu voir sa fille. Elle le retrouvait là, ses
+affaires l’appelant sans cesse à Maigny. Marthe,
+encore qu’il n’aimât point ces courses dispendieuses,
+ne pouvait les interdire. Ne fallait-il
+pas savoir gré à Zora de subir l’ennui hebdomadaire
+d’une demi-heure de chemin de fer pour
+embrasser Athénaïs ?</p>
+
+<p>Marthe, du reste, continuait à adorer sa
+femme. Elle était devenue, depuis la trentaine,
+plus forte ; les chairs du visage qui n’avaient
+jamais été saines, se bouffissaient. Marthe semblait
+au contraire rapetisser avec l’âge ; il était
+un diminutif de lui-même. Il avait pris devant
+Athénaïs l’habitude d’appeler sa femme « maman ».
+Il continuait à la nommer ainsi. Le soir,
+il se dorlotait, comme un enfant, sur son ample
+poitrine. Zora, indifférente, laissait faire. Elle
+avait jugé Marthe depuis longtemps ; elle appréciait
+son caractère doux ; il était faible, tout de
+suite épuisé ; mais tout de même il était plus
+agréable comme mari que tant d’autres, qui
+menaient leur femme à coups de bâton, couraient
+les filles, buvaient, et dépensaient au dehors
+l’argent du ménage. Elle le trompait, c’est
+vrai, mais en souffrait-il aucun dommage ?
+Elle prenait des précautions pour garder sa vie
+secrète, non pas qu’il eût pu découvrir quelque
+chose par lui-même, l’innocent ; l’eût-il trouvée
+dans le lit de monsieur Vertôt, il ne l’aurait
+pas crue coupable. Mais il fallait se méfier des
+habitants de Valleyres. Aussi Zora ne faisait-elle
+aucune imprudence. On pouvait jaser, on
+n’avait contre elle nulle preuve. Ainsi leur vie
+allait-elle son train quotidien. Marthe jouissait
+d’une quiétude parfaite.</p>
+
+<p>Elle fut soudainement détruite de la façon
+la plus banale et la plus terrible.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il y avait tantôt quatre ans que madame
+Marthe se rendait une fois par semaine, le mercredi,
+au chef-lieu et qu’elle y rencontrait Bataille.
+Leur sécurité était si grande, qu’ils en
+arrivèrent à négliger les précautions les plus
+élémentaires. Et, un jour, au commencement
+d’octobre, madame Poiret, la mercière, qui avait
+été à la Banque pour affaires, vit sortir de l’hôtel
+du <i>Chevreuil</i>, à cinq heures et demie, Zora Marthe
+au bras du marchand de vin. Elle ne garda pas
+pour elle cette mirifique découverte. Une semaine
+plus tard, Marthe reçut une lettre anonyme
+où on l’avertissait qu’il apprendrait des
+choses intéressantes pour lui, s’il allait demander
+monsieur Bataille à l’hôtel du <i>Chevreuil</i> à Maigny,
+la prochaine fois que sa femme quitterait
+Valleyres.</p>
+
+<p>Le malheur voulut que le facteur, chargé de
+la missive, fût en retard ce jour-là. Fût-il passé
+à l’heure ordinaire, Zora qui, par précaution,
+lisait les lettres la première, l’eût détruite. Mais,
+comme Marthe sortait, quelques minutes avant
+neuf heures, pour aller chez madame Nicolas
+Allemand, il rencontra le facteur qui lui donna
+la lettre. Il l’ouvrit, la lut, ne comprit pas et la
+remit dans sa poche. C’était une stupide plaisanterie
+d’un des ennemis que Zora avait dû
+se faire. Cependant, avant d’entrer chez madame
+Allemand, il la relut. Elle était laconique,
+mais précise. Il haussa les épaules. — Ce n’était
+pas à trente-cinq ans que Zora aurait cessé
+d’être une honnête femme. Il lui montrerait la
+lettre en rentrant. Ils en riraient ensemble.</p>
+
+<p>Pendant la leçon, Nicolette remarqua que
+monsieur Marthe était distrait.</p>
+
+<p>Mais, comme il sortait de la maison Allemand,
+il eut soudain une vision : Zora dans les
+bras de Bataille, sa femme renversée en arrière,
+les yeux fixes, l’autre sur elle. La chose
+fut si nette qu’il en eût crié ; un afflux de sang
+au cerveau le fit voir rouge ; il tuerait. Mais
+l’image s’effaça ; il se blâma de son peu de sang-froid.
+Tout cela pour une lâcheté anonyme.
+Cependant, lorsqu’il rentra chez lui à midi, il
+ne donna pas la lettre à sa femme comme il
+avait décidé de le faire. Vingt fois ce jour-là
+et les jours suivants, il fut sur le point de la
+montrer à Zora. Mais, à mesure qu’il tardait, la
+chose devenait plus difficile. Comment expliquer
+qu’il eût conservé la lettre sans la faire
+voir ? Cela ne dirait-il pas clairement ses soupçons ?
+Mieux valait détruire l’infâme morceau
+de papier, — ce qu’il fit. Marthe passa quelques
+jours tourmentés.</p>
+
+<p>Le mardi, Zora annonça qu’elle se rendrait
+à Maigny le lendemain comme d’habitude. Elle
+irait dans la matinée, ayant des achats à faire,
+et reviendrait par le train qui quittait le chef-lieu
+à six heures onze. Marthe l’écouta avec
+stupeur.</p>
+
+<p>Le mercredi, il l’accompagna à la gare entre
+deux leçons. Il était calme. Mais, tandis qu’il
+déjeunait seul chez lui, des images nouvelles
+d’une terrible précision lui apparurent. Il sentit
+qu’il ne pourrait rester à Valleyres ce jour-là.
+En hâte, il envoya chez ses élèves de l’après-midi
+un mot pour s’excuser ; à quatre heures il
+prit le train pour le chef-lieu. Il arriva à Maigny
+quarante minutes plus tard, s’informa de la rue
+où était l’hôtel du <i>Chevreuil</i>, et, le cœur serré
+comme dans un étau, s’y rendit.</p>
+
+<p>C’était une journée grise d’automne, molle,
+humide, qui se terminerait dans la pluie. Avec
+quelque peine Marthe trouva, dans la partie
+basse de la ville, l’hôtel qu’il cherchait. C’était,
+dans une rue étroite qui aboutissait à une place,
+une petite maison avec quatre fenêtres de façade.
+Il s’arrêta. Pourquoi était-il venu ? Il
+voyait maintenant qu’il n’aurait jamais le courage
+de franchir la porte vitrée, de demander au
+bureau un renseignement qu’on lui refuserait, du
+reste. Alors que faire ? — Attendre. Il attendit.</p>
+
+<p>La nuit descendait du ciel chargé de nuages ;
+la porte de l’hôtel s’ouvrit, un garçon, une
+mèche à la main, fit flamber le gaz dans une lanterne
+au-dessus des trois marches de l’entrée.
+Un boiteux arriva sifflotant, un long bâton de
+gazier sur l’épaule et alluma, aux deux extrémités
+de la rue, d’insuffisants réverbères. Le
+vent, qui s’était levé, en faisait danser la flamme
+et chantait lamentablement dans les tôles biscornues
+des cheminées. Marthe se promenait
+lentement sur l’étroit trottoir. La pluie commença
+à tomber. Il chercha un abri dans l’encoignure
+de deux murs presque en face de l’hôtel.
+Des rafales sifflaient devant lui ; parfois il recevait
+une cinglée de pluie dans la figure. De
+rares passants se hâtaient ; une femme s’effraya
+à la silhouette du petit Marthe aperçue dans
+l’ombre. L’humidité froide le pénétrait ; par
+moments, il frissonnait ; mais indifférent aux
+averses, les dents serrées, il restait les yeux
+fixés sur la façade morte de l’hôtel. Pas une
+fenêtre n’était éclairée. Soudain, au troisième
+étage, une fente de lumière se dessina entre
+deux rideaux tirés. Les traits de Marthe devinrent
+durs ; il avait maintenant la certitude
+qu’elle était là ; il la vit comme de ses yeux dans
+la splendeur de sa chair mûre. Comment avait-il
+pu songer qu’il était seul à jouir d’elle, lui, chétif,
+presqu’impuissant, désireux surtout de tendresse
+et d’affection ? Elle voulait autre chose, c’était
+légitime. Mais il ne raisonna pas longtemps
+ainsi ; une douleur trop forte lui tenaillait le
+cœur. Il avait cru à la pureté des femmes ! Il
+n’avait jamais douté de Zora ! Était-ce lui, le
+même Marthe, confiant jadis, blotti maintenant
+dans l’ombre, à surveiller une fenêtre d’hôtel
+derrière laquelle sa femme se livrait aux caresses
+d’un homme ? Quel coup de folie l’avait amené
+au pied de ce mur ? A attendre quoi ?</p>
+
+<p>Un instant, il songea à partir. Peut-être aussi
+sa femme était-elle tranquillement au couvent
+en train de causer avec Athénaïs ? — Mais
+non, c’était impossible. — Il restait ainsi à se
+torturer. Tout valait mieux que le doute ; il
+fallait savoir.</p>
+
+<p>Cinq heures avaient sonné depuis longtemps.
+Une horloge voisine annonça lentement cinq
+heures et demie. Si Zora était là, c’était maintenant
+qu’elle devait sortir pour aller prendre
+le train. « Si elle ne sort pas dans une minute,
+se disait Marthe, elle n’est pas là. » La minute
+s’écoulait ; Marthe recommençait le même pari.
+A chaque minute nouvelle qu’il comptait, l’espoir
+revenait à son cœur. Les trois quarts de
+six heures sonnèrent. Marthe allait partir, le
+cœur joyeux. Mais, à ce même moment, la
+lumière dans la chambre du troisième étage
+s’éteignait. Marthe eut une défaillance. Il se
+raidit et se renfonça dans son encoignure. Une
+minute plus tard, dont toutes les secondes marquèrent
+comme des pointes de feu en lui, la
+porte de l’hôtel s’ouvrit, et, sous la lanterne
+qui la surmontait, apparut en pleine lumière,
+Zora. Derrière elle se hâtait le gros Bataille.
+Ils sortirent ; Bataille offrit son bras à Zora.
+Marthe vit disparaître dans l’ombre le chapeau
+rouge de sa femme.</p>
+
+<p>Il restait immobile. Soudain il s’aperçut qu’il
+claquait des dents. Il se mit à marcher sans
+savoir où il allait. Enfin il se trouva sur une
+place très éclairée. Dans la glace d’un café
+éblouissant, il se vit. Sa pâleur l’effraya ; ses
+yeux brillaient de fièvre ; il tremblait continuellement.
+Il entra et se fit servir un grog. Tout de
+suite l’alcool lui monta à la tête ; des idées qu’il
+ne pouvait fixer défilaient à une allure folle.
+Un peu plus tard, il songea à rentrer à Valleyres ;
+il regarda la pendule ; l’heure était passée.
+Qu’importait après tout ? il prendrait
+le train de huit heures cinquante. Du reste,
+Bataille et sa femme devaient être à la
+gare.</p>
+
+<p>De ses vêtements trempés, une buée humide
+se dégageait et flottait dans l’air chaud de la
+salle. Il eut un frisson, demanda un second grog,
+le but tout de suite et s’assoupit. Le garçon de
+café le regardait. — « Il est complètement gris,
+dit-il à la caissière. » A huit heures, il alla le
+secouer. Marthe, les pommettes colorées, la
+bouche ouverte, dormait sur la banquette ; sa
+respiration faisait comme un sifflement. Hébété,
+il paya ses consommations et s’en alla.</p>
+
+<p>Il pleuvait toujours. Marthe n’y prit pas
+garde. Il ne pensait à rien. Après vingt minutes
+de marche sous une pluie battante, il arriva enfin
+à la gare, accablé de fatigue. Étant monté dans
+le train, il s’endormit. Un boucher de Valleyres
+qui se trouvait dans le même compartiment,
+réveilla Marthe à temps pour descendre. Sur
+le quai, le boucher s’inquiéta à le voir tituber
+et s’approcha de lui. « Il sent l’alcool à plein
+nez, » pensa-t-il. Mais Marthe refusa son aide
+et, courbé en deux, les jambes molles, descendit
+l’avenue de la Gare. Les rafales de vent par
+instant l’arrêtaient ; une fois, il fut obligé de
+s’appuyer à un réverbère. Il ne songeait qu’à une
+chose, regagner son logis, se coucher tout de
+suite pour faire cesser le tic-tac douloureux du
+sang qui lui battait dans les tempes. Il arriva
+enfin en face de la maison Vertôt. Une fenêtre
+au second étage était éclairée. Accroché à la
+rampe de fer, il monta lentement l’escalier,
+poussa sa clef dans la serrure, traversa le couloir
+et ouvrit la porte du salon.</p>
+
+<p>Zora, qui s’était assoupie sur le canapé, sursauta.
+Son mari était là, les yeux égarés fixés
+sur elle, les pommettes rouges, couvert de boue
+jusqu’aux genoux, les vêtements dégouttant de
+pluie. D’où venait-il ainsi ? Que savait-il au
+juste ? — Pour mieux se défendre, elle se prépara
+à attaquer.</p>
+
+<p>A peine put-elle commencer une phrase. Les
+yeux de Marthe ne la quittaient pas, mais leur
+regard était fou. Elle s’arrêta.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu as, Louis ?</p>
+
+<p>Marthe, qui s’était tenu au dos d’un fauteuil,
+voulut s’avancer vers sa femme. Il lâcha son
+appui ; mais il avait trop présumé de ses forces.
+Il perdit l’équilibre, chancela, puis s’écroula,
+évanoui, sur le parquet.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le petit Marthe fut longtemps malade.</p>
+
+<p>Des premières semaines, il ne garda que des
+souvenirs sans liens. Il était dans un grand lit,
+dans une chambre calme ; tout, autour de lui,
+était muet. Puis des crises de toux le secouaient,
+interminables. Puis, deux ou trois fois, il avait
+vomi quelque chose de fade, qui avait le goût
+de sang, et s’était senti soulagé. D’autres fois
+la fièvre l’aiguillonnait ; il battait la campagne ;
+des scènes horribles apparaissaient devant lui.
+Un démon à la queue fourchue, aux yeux de
+feu, qu’il reconnaissait pour l’avoir vu dans un
+tableau à l’église, venait lui enlever sa femme ;
+il l’emmenait vers un gouffre, d’où sortait une
+odeur impossible à soutenir. Et peu à peu, le
+démon se transformait en un homme gros, à la
+moustache tombante ; ses griffes devenaient des
+mains et caressaient, tandis que ses yeux restaient
+d’enfer. Zora s’en allait souriante dans les
+bras de ce monstre effrayant. Marthe la regardait ;
+c’était dans une rue sombre qu’il ne connaissait
+pas ; une pluie froide tombait et glaçait
+ses épaules. — Après ces cauchemars il avait
+des moments de lucidité. Zora était assise au
+pied de son lit ; le jeune docteur Barbeau se
+penchait sur lui, l’auscultait, puis le badigeonnait
+de teinture d’iode.</p>
+
+<p>Enfin, après trois semaines, la fièvre tomba.
+Marthe se tirerait d’affaire. Mais il était si faible
+qu’il ne pouvait bouger ; il transpirait chaque
+nuit si abondamment qu’au matin on était
+obligé de changer sa chemise.</p>
+
+<p>Zora le soignait avec dévouement. Elle savait
+maintenant par les mots qui avaient échappé
+à Marthe pendant son délire qu’il l’avait suivie
+à Maigny et qu’il l’avait vue sortir de l’hôtel du
+<i>Chevreuil</i> au bras de Bataille. Mais elle se demandait
+encore, naïvement, comment il avait
+pu prendre au tragique une chose de si peu
+d’importance ! Le pauvre homme depuis dix ans
+était quasi fraternel. N’était-il pas légitime
+qu’elle cherchât au dehors les justes satisfactions
+qu’il était impuissant à lui donner à la
+maison ? Enfin, la situation entre elle et son
+mari serait, à présent, nette. La maladie tiendrait
+lieu d’explication.</p>
+
+<p>Lorsque Marthe fut en convalescence, Zora
+s’arrangea pourtant, par le ton qu’elle avait
+avec lui, pour lui faire sentir qu’il n’y avait pas
+plus sotte chose dans l’existence que de se faire
+« des cheveux », comme elle disait, pour des
+riens. Elle finissait ses gronderies par un gros
+baiser de mère sur le front de son époux.</p>
+
+<p>Marthe l’écoutait en silence : il était touché
+par la bonté de sa femme. Elle ne quittait pas
+son chevet, faisait préparer les plats qu’il aimait,
+lui versait à boire du vieux bordeaux,
+qui sentait la violette. Le médecin ne tarissait
+pas d’éloges sur madame Marthe.</p>
+
+<p>— C’est à elle que vous devez la vie, dit-il
+un jour à son patient.</p>
+
+<p>Marthe sourit faiblement, prit la main de sa
+femme et la baisa.</p>
+
+<p>Avec les forces, ses idées revinrent. Il n’avait
+pas rêvé les heures atroces devant l’hôtel à
+Maigny ? Ne parlerait-il pas ? Mais il se sentait
+étrangement las. De jour en jour il remettait.
+D’autre part, les soucis présents l’accablaient.
+Comment subvenir aux frais de cette longue
+maladie ? Depuis bien des années, le ménage
+n’avait fait aucunes économies. Restait-il quelque
+chose à la Caisse d’épargne ? Zora le rassura :
+n’avait-on pas des amis ? il reprendrait
+bientôt ses leçons. — Cependant elle l’étourdissait
+de son affection, de soins tendres.</p>
+
+<p>Il tâchait de se persuader que sa femme
+avait compris, sans qu’il parlât, ce qu’il avait à
+lui dire, que sa bonté était faite de remords,
+qu’elle avait rompu ses relations avec Bataille
+et qu’elle était redevenue l’épouse fidèle qu’elle
+avait été durant tant d’années.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une après-midi, c’était à la fin de décembre,
+Marthe dormait dans son lit après le repas du
+milieu du jour. Il fut réveillé par un bruit de
+voix dans le salon. Il crut reconnaître la voix
+forte de monsieur Vertôt, leur propriétaire. Que
+faisait-il là ? — Marthe ne savait pas qu’il fût
+jamais venu chez eux. Il entendit nettement,
+Zora répondre : « Non, non, pas aujourd’hui. »
+La voix d’homme reprit le dessus. Il y eut des
+rires étouffés, suivis d’un « chut », et du claquement
+d’une porte restée entre-bâillée, puis un
+assez long silence. Enfin, plus tard, la porte de
+l’appartement s’ouvrit et, un instant après,
+Zora rentrait dans la chambre et s’étonnait de
+trouver son mari réveillé, les yeux inquiets.</p>
+
+<p>C’était monsieur Vertôt qui était là ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Oui, il était venu prendre de tes nouvelles. »</p>
+
+<p>Marthe respira avec peine.</p>
+
+<p>— Est-il venu souvent ?</p>
+
+<p>— Mais oui, il s’intéresse beaucoup à toi.</p>
+
+<p>— Tu ne me l’avais pas dit, continua Marthe.</p>
+
+<p>— C’est sans intérêt, mon gros. »</p>
+
+<p>Marthe se tut. Renfoncé sous ses draps, il
+réfléchissait.</p>
+
+<p>On ne voyait de sa tête que le haut du crâne,
+le front dégarni et les yeux brillants.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Cependant il eut bientôt assez de forces pour
+recommencer ses leçons. Aucune de ses élèves
+ne l’avait abandonné. Mais, pendant tout janvier,
+il fut obligé de les recevoir chez lui. Il ne
+sortait qu’une heure au bras de sa femme, se
+promenait le long de la Grand’Rue, sur le trottoir
+exposé au soleil. Madame Marthe, dont le
+jeune docteur Barbeau avait chanté les louanges,
+avait gagné quelques sympathies.</p>
+
+<p>Les boutiquiers venaient serrer la main du
+petit professeur et le féliciter de sa guérison.</p>
+
+<p>Le jour où il sortit pour la première fois,
+Zora décida de donner à son mari le soir même
+la surprise de faire lit commun. Marthe avait
+passé une journée triste ; sa seule préoccupation
+avait été de chercher à lire dans les yeux de
+ceux qu’il rencontrait ce qu’ils savaient de la
+trahison de sa femme.</p>
+
+<p>Et tout à coup, au coin d’une rue, ils s’étaient
+trouvés en face de Bataille. Zora avait senti
+trembler le bras de son mari sous le sien. Monsieur
+Bataille n’avait montré aucun embarras.
+Il se précipita sur Marthe, lui témoigna toute la
+joie qu’il avait de le revoir bien portant. La cordialité
+du gros homme n’était pas douteuse.
+Marthe le remercia.</p>
+
+<p>— C’est un bon ami que nous avons là, dit
+Zora, lorsqu’il les eut quittés. C’est à lui que
+tu dois le vieux bordeaux qui t’a fait tant de
+bien.</p>
+
+<p>Marthe ne dit rien. Au soir, il fut longtemps
+silencieux. Lorsque vint l’heure de se coucher,
+il alla seul dans sa chambre. Comme il entrait
+dans le grand lit, il remarqua deux oreillers sur
+le traversin. Un instant après Zora arrivait
+en chemise, souriante. Elle s’étendit à son côté.
+Marthe instinctivement se reculait, mais le pied
+de sa femme l’effleura. A ce contact, il tressaillit ;
+il songea à l’autre qui avait eu près de lui ce
+même corps dépouillé de ses vêtements. Le dégoût
+crispa toute sa personne ; il se fit petit,
+se blottit le nez contre le mur, comme s’il dormait.</p>
+
+<p>Zora le poussa du coude, un peu, pour l’éveiller.
+Il resta immobile. Surprise, elle se pencha
+sur lui ; elle vit qu’il avait les yeux grands ouverts.</p>
+
+<p>— Viens donc, dit-elle, en le caressant.</p>
+
+<p>Marthe ne bougea pas ; sa gorge était serrée ;
+devant lui, c’était l’éblouissement de visions
+atroces où sa femme et Bataille apparaissaient,
+mêlés l’un à l’autre, dans un lit pareil à celui-ci.</p>
+
+<p>Elle le caressait toujours, maternelle, avec
+de petites tapes amicales sur l’épaule. Elle s’était
+rapprochée de lui. L’odeur, la vieille et subtile
+odeur de verveine et d’elle, montait vers Marthe,
+l’étourdissait. C’était Zora encore. Ah ! combien
+elle l’avait fait souffrir !</p>
+
+<p>Il se raidissait, mais déjà l’émotion le gagnait,
+et comme elle répétait :</p>
+
+<p>— Allons, viens, mon gros.</p>
+
+<p>Il se retourna, cacha sa tête sur la poitrine
+de sa femme, se serra contre elle, et, subitement
+détendu, se mit à pleurer à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Zora essaya de le réconforter ; mais Marthe
+ne pouvait parler. Elle se borna à le caresser
+encore, puis s’endormit. Il resta une heure à
+pleurer silencieusement. — Avait-elle compris
+maintenant ? se demandait-il. Jamais il ne pourrait
+s’expliquer mieux.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Marthe était rétabli. Il toussait toujours ;
+mais n’y avait-il pas des années qu’il toussait ?
+Il sortait pour donner ses leçons. Sa femme
+avait repris sa vie ordinaire. Elle n’était pourtant
+retournée au chef-lieu qu’une seule fois,
+à la fin de janvier, pour accompagner Athénaïs
+qu’on avait gardée à la maison pendant le mois
+entier. Cette sortie était si naturelle que Marthe
+n’avait osé protester. Mais il passa une journée
+abominable.</p>
+
+<p>A quatre heures, ses leçons finies, il fut laissé
+seul dans le crépuscule tombant.</p>
+
+<p>Depuis qu’il avait été malade, la venue de la
+nuit lui était toujours pénible. Lorsqu’on allumait
+les réverbères dans la rue, il frissonnait.
+Les premiers jours où il s’était levé, il restait
+le front collé aux vitres jusqu’à ce que l’homme
+du gaz passât avec sa longue perche.</p>
+
+<p>Puis, après les réverbères, c’était, à gauche,
+la lanterne de la <i>Cloche d’or</i> qui soudain brillait
+dans la nuit. Marthe était là, tendu, immobile.
+Zora tranquillement le ramenait dans la chambre
+près du feu. Il se laissait faire, docile, sans volonté.</p>
+
+<p>Ce jour-là, comme il était seul, il eut peur de
+ses pensées, et, ne voulant pas regarder dans la
+rue, il passa dans la chambre à coucher qui donnait
+sur la cour. D’abord, pour se calmer, il
+marcha en long et en large ; puis, il eut une
+crise de toux et dut s’asseoir.</p>
+
+<p>Il alluma la lampe, prit un livre. Mais sa
+pensée s’échappait ; il revoyait sans cesse une
+rue sombre où gémissait le vent. Son malaise
+empira ; la sueur lui couvrait le front.</p>
+
+<p>Que faire ? La glace de l’armoire de sa femme
+lui renvoyait son image. Chaque fois qu’il levait
+les yeux, c’était, devant lui, sa figure pâle.
+Il ouvrit la porte de l’armoire ; une odeur légère,
+venue des sachets du linge, se répandit
+dans la chambre. Il s’approcha pour la respirer
+de plus près et s’arrêta un instant, le front
+appuyé sur une pile de chemises. Comme il se
+tenait ainsi, il aperçut dans un coin de l’armoire,
+presque enfoui sous le linge, un petit coffret.
+Il se souvint que sa femme l’avait toujours eu.
+Le voir le ramena aux jours lointains où Zora
+était arrivée, jeune fille pure, chez ses vieux
+amis Fleuriot. Ah ! les beaux jours disparus !
+Le souvenir des soirées sous la lampe paisible
+émut son cœur. Il allongea la main pour prendre
+le coffret ; mais, comme il le tirait à lui, quelque
+chose tomba avec un bruit sec sur le rayon.
+C’était la petite clef dorée, que Zora portait en
+breloque à la chaîne de son cou, jadis, avant
+qu’il ne l’épousât. Il s’assit. Il semblait qu’il y
+eût un siècle entre leurs fiançailles et ce jour
+triste de janvier.</p>
+
+<p>Jadis, jadis ! Que de soirs, il s’était endormi
+confiant sans les bras de sa femme !</p>
+
+<p>Il avait la clef à la main, machinalement la
+mit sans la serrure et ouvrit. Il vit dans le coffret
+un petit bouquet de fleurs blanches séchées,
+d’une espèce qu’il ne connaissait point, et quelques
+lettres, sans enveloppes, attachées par une
+faveur rose. Marthe défit le ruban et lut.
+C’étaient des lettres d’amour, d’une écriture
+grossière, sans orthographe. Elles commençaient
+toutes ainsi : « Ma petite femme. » Elles
+disaient les joies inoubliables de la possession
+de son corps chéri, une absence de quelques
+mois, un prochain retour pour l’emmener vivre
+à Oran. Elles étaient brèves, monotones et brutales.
+Marthe les lisait avec stupeur. — A qui
+avaient-elles été adressées ? Comment étaient-elles
+venues en la possession de Zora ? Pourquoi
+les avait-elle gardées ? Il chercha la date et
+la trouva au bas de la troisième lettre. Elles
+étaient du printemps qui avait précédé l’arrivée
+de la jeune fille à Valleyres. Il continua
+sa lecture, oppressé. Soudain il poussa
+un gémissement. A la fin de la quatrième lettre,
+il avait lu : « Ma petite Zora adorée à jamais,
+ton Paolo. » Il laissa tomber la feuille de
+papier jauni, s’accouda sur la table, et resta là,
+écroulé, en face du coffret, d’où montait, fine,
+pénétrante, une odeur inconnue, une odeur de
+mort.</p>
+
+<p>Le bruit que faisait la servante en mettant le
+couvert pour le souper, l’arracha à sa torpeur.
+Il replia les lettres, les ficela à l’aide du ruban
+rose, ferma le coffret, et, ayant eu le soin de
+pousser la clef dans l’angle de l’armoire, le
+glissa sous une pile de linge.</p>
+
+<p>Zora arriva peu après. Le grand air lui avait
+donné de vives couleurs, et de l’appétit. Elle
+embrassa son mari, raconta son voyage. Elle
+avait fait les deux courses avec madame Labitte.
+La libraire ne l’avait, pour ainsi dire, pas
+quittée. Athénaïs était rentrée joyeuse à la pension. — Marthe
+l’écoutait à peine. A quoi bon,
+du reste ? Ne savait-il pas qu’elle mentait,
+qu’elle avait toujours menti ?</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dès février, Marthe reprit ses leçons au dehors
+dans l’après-midi. Il était constamment
+silencieux, rongé par des pensées trop graves
+pour qu’elles pussent entrer dans la conversation.
+Il s’isolait, choisissait les petites rues, et,
+dans la campagne, les sentiers à travers champs
+où l’on ne rencontre personne.</p>
+
+<p>Un jour, comme il sortait de chez monsieur
+de Barbeau, dont la fille cadette était son élève,
+il descendit, pour éviter la route, à travers
+les vignes jusqu’au bord de l’Ourche. Il gagna
+ainsi la promenade d’été des habitants de Valleyres ;
+elle était déserte dans cette saison. La
+rivière, où pointaient çà et là des touffes de
+roseaux jaunis, coulait entre des rives dénudées ;
+sous le ciel bas d’hiver, des arbres qui semblaient
+morts, y reflétaient leurs branches sans feuilles.
+Marthe s’arrêta un instant. Il y avait dans ce
+paysage triste quelque chose de reposant. Il
+s’approcha de l’eau ; elle filait, sans secousses,
+d’un élan régulier presque imperceptible. Que
+son calme était solennel et bienfaisant !</p>
+
+<p>Soudain Marthe frissonna, fit deux pas en
+arrière, et se mit la main sur les yeux, comme
+pour les empêcher de voir, comme pour arracher
+d’eux une vision trop précise, dont, à la regarder
+seulement, il sentait la force irrésistible. Il se
+hâta vers la ville, autant que le lui permettait
+sa respiration brève. Il ne ralentit que lorsqu’il
+eut atteint les premières maisons de Valleyres.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il resta longtemps éveillé, dans son
+lit, à côté de Zora qui dormait.</p>
+
+<p>Le lendemain, il alla voir monsieur le curé,
+qui l’avait toujours honoré de son amitié, et
+demanda à se confesser.</p>
+
+<p>Il sortit de l’église plus calme.</p>
+
+<p>La présence de Zora ramena des pensées qu’il
+voulait chasser. Elle était tendre avec lui ; au
+lit, le berçait dans ses bras, comme il l’aimait
+jadis. Mais maintenant le contact de sa femme
+lui inspirait une répulsion invincible ; près de
+cette chair dont d’autres avaient joui, il ressentait
+un dégoût qu’il ne pouvait surmonter. Cependant
+il n’osait la repousser. D’autres fois, au
+contraire, il s’attendrissait ; alors, pour un rien,
+les larmes lui montaient aux yeux. Ses terreurs
+religieuses anciennes l’assaillirent. Autant que
+sur lui-même, il s’affligeait sur Zora. — Soupçonnait-elle
+ce qui l’attendait plus tard ? Son
+corps tendre et délectable, de quels supplices
+éternels ne paierait-il pas ses fautes terrestres ?
+Et lui-même, quel crime avait-il été sur le point
+de commettre ? Pour éviter des souffrances passagères,
+n’avait-il pas risqué de perdre à jamais
+son âme ? Il revoyait une touffe de roseaux immobiles,
+une eau sombre et belle...</p>
+
+<p>Il avait, tous les soirs, un peu de fièvre, des
+crises de toux, et, l’excitation fébrile aidant, il
+s’évoquait comparaissant avec sa femme devant
+le Juge redoutable, elle, adultère, lui... il n’osait
+prononcer le nom. Il gémissait et pleurait.
+Zora, le voyant ainsi, demanda au docteur un
+calmant pour assurer à son mari de bonnes
+nuits. Marthe prit dès lors un mélange de bromure
+et de laudanum ; il s’endormait tout de
+suite, comme assommé. Sous l’influence du stupéfiant,
+les hallucinations revinrent dans la
+journée. Devant lui, des images sans cesse se
+levaient, fugitives et attirantes. Une semaine se
+passa ainsi, pendant laquelle, chaque jour, au
+crépuscule, à l’heure douteuse où la lumière
+meurt, Marthe alla prier à l’église. — Mais, en
+revenant de chez monsieur Lanterle qui habitait
+au bord de la rivière, il évitait la promenade
+accoutumée et faisait un détour pour aller prendre
+la grande route.</p>
+
+<p>Le mardi suivant, Zora annonça à déjeuner
+que le lendemain elle se rendrait comme d’habitude
+à Maigny pour voir sa fille. Marthe ne dit
+rien.</p>
+
+<p>Au soir, il eut une crise nerveuse de larmes
+si violente, suppliant sa femme de ne pas quitter
+Valleyres, que, pour le calmer, elle céda. Pourtant
+Zora jugea qu’elle ne pouvait toujours rester
+auprès de son mari. Elle songea à un subterfuge
+et, quelques jours plus tard, reçut une
+lettre d’Athénaïs, qui, se disant peu bien, réclamait
+une visite de sa mère. Elle montra la
+lettre à Marthe, exagéra ses inquiétudes au
+sujet de leur fille. Il la lut d’un air hébété et ne
+fit aucun commentaire.</p>
+
+<p>Il resta longtemps à prier ce jour-là. Le sacristain,
+croyant l’église vide, allait en fermer
+la porte, lorsqu’il entendit dans l’obscurité une
+petite toux sèche. C’était Marthe, qui, agenouillé
+sur les dalles, tenait les yeux fixés sur
+le Christ dont le crucifix seul apparaissait au-dessus
+du maître-autel, croix sombre sur le fond
+plus clair d’un vitrail.</p>
+
+<p>Zora, le soir, se félicita de voir son mari aussi
+tranquille. Elle décida en elle-même de lui rapporter
+de Maigny une calotte en velours pour
+remplacer celle de drap qu’il portait depuis des
+années.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle prit le train à une heure,
+embrassant Marthe, lui recommandant, comme
+à l’ordinaire, la prudence.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Marthe se rendit d’abord chez monsieur le
+président Brière, de là chez monsieur Lanterle
+où il avait une autre leçon. Il en sortit à quatre
+heures et trois quarts. Le jour tombait. Marthe
+remonta le col de son manteau sur le foulard
+qui lui entourait le cou. S’appuyant sur son
+parapluie, il partit d’une allure automatique,
+sans regarder devant lui. A la porte du parc, il
+risqua d’être écrasé par la voiture qui ramenait
+monsieur Lanterle de la ville. Une voix cria :
+« Hop là ? » Il eut juste le temps de sauter de
+côté.</p>
+
+<p>Il marchait depuis deux ou trois minutes
+lorsque, levant la tête, il vit dans le lointain
+de la nuit grandissante des points de lumière.
+« On allume les réverbères à Valleyres », murmura-t-il.
+Il continua son chemin, répétant ces
+mots machinalement. Soudain, comme il allait,
+le cerveau vide, une image lui apparut : un petit
+boiteux passait, sifflotant, dans une rue étroite
+et sombre, le bâton des gaziers sur l’épaule ;
+mais, après qu’il était passé, la rue était plus
+sinistre sous la flamme vacillante du gaz.</p>
+
+<p>Marthe avançait toujours, la tête baissée.</p>
+
+<p>Entre lui et la route, une nouvelle image
+glissa. C’était une chambre banale d’hôtel, avec
+une alcôve que remplissait un vaste lit. Un
+homme était couché, dont on ne devinait dans
+l’ombre que les yeux brillants et la moustache
+forte. Devant la cheminée dans laquelle brûlait
+un feu clair, une femme se déshabillait. Un à
+un, ses vêtements tombaient ; c’était une femme
+grasse, aux chairs abondantes et blondes, dont
+il ne pouvait voir la figure. Maintenant, elle
+n’avait plus sur elle qu’une chemise. Au fond
+de l’alcôve, les yeux de l’homme étincelaient
+comme ceux d’une bête. La femme repoussa du
+pied ses jupes et son corsage et se dirigea vers
+le lit. Comme elle y arrivait, elle se tourna,
+montrant son visage.</p>
+
+<p>Marthe reconnut alors seulement sa femme.
+Ses yeux aussi flambaient d’une lueur diabolique.</p>
+
+<p>Une sueur froide couvrit les tempes et les
+joues de Marthe. Il s’arrêta, se passa, d’un geste
+accoutumé, la main sur le front pour chasser
+l’image atroce. Deux fois, il respira très fort. La
+vision s’éloigna, et, revenu à lui-même, il s’aperçut
+qu’il était au bord de l’Ourche.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il faisait maintenant presque nuit ; l’eau coulait,
+luisante, sans bruit, sous les arbres aux
+branches sèches. De nouveau Marthe éprouva
+l’impression de calme solennel qu’il avait ressentie
+à la même place quinze jours auparavant.
+Sur ces rives désertes, il échappait au cauchemar
+de sa vie.</p>
+
+<p>Il regarda la rivière longtemps. Elle allait
+lente, mystérieuse, amie. Soudain il lui parut
+qu’elle le reconnaissait. Oui, dans un frisson
+de ses eaux sombres, il perçut distinctement
+ces mots : « Le voilà revenu. »</p>
+
+<p>Marthe fut heureux de l’entendre parler ainsi.
+Les roseaux jaunis s’agitèrent. « C’est lui »,
+murmuraient-ils entre eux. Marthe fit deux
+pas ; il était sur l’extrême bord de la grève.
+De petites vagues venaient battre à ses pieds ;
+l’une d’elles même lécha ses bottines ; ce fut
+comme une caresse. Toutes, chuchotaient :
+« Bonjour, Marthe, bonjour ». Que cette heure
+était bonne à vivre ! Il resta immobile quelques
+instants. Bientôt, d’un peu plus loin, du sein
+profond de l’onde, une voix dont il reconnut la
+douceur, l’appela. « Viens, disait-elle, viens. »
+Quel repos définitif, elle promettait ! Et les
+roseaux à leur tour, et les petites vagues chuchoteuses
+et caressantes, se joignirent à elle dans
+un délicieux concert. « Va, chantaient-ils,
+écoute, écoute-la, Marthe. » Marthe obéit. Maintenant
+l’eau recouvrait ses genoux.</p>
+
+<p>Toujours plus invitante, toujours plus haute,
+la voix là-bas retentissait. « Viens, viens », disait-elle,
+sur un ton de persuasion tel qu’on ne
+pouvait lui résister.</p>
+
+<p>L’eau embrassait Marthe ; elle prit ses jambes,
+puis son buste ; elle monta à son cou ; un pas
+encore, elle allait baiser sa bouche aux lèvres
+pâles. « Viens, viens. » Il avançait toujours. Soudain
+le fond manqua sous ses pieds : il leva les
+mains au ciel, s’enfonça, remonta un instant
+à la surface, poussa un cri, et disparut.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+
+<p>Mais Dieu ne voulut pas que le petit Marthe
+apparût devant Lui en état de péché mortel.</p>
+
+<p>Justin Frappart, le passeur, venait de quitter
+son bac pour aller chercher de l’eau-de-vie à la
+ville. C’était un ivrogne fini ; par hasard, ce
+jour-là, il n’avait pas encore commencé à boire.
+Il longeait donc la rivière lorsqu’il entendit près
+de lui un cri ; il vit dans l’ombre une tache
+plus sombre à quelques mètres du bord, sacra,
+et, sans autre réflexion, se jeta à l’eau.</p>
+
+<p>Il ramena le petit Marthe, l’étendit sur la
+grève. C’était, en apparence, un cadavre. Cependant,
+comme on ne sait jamais d’où les noyés
+peuvent revenir, il se mit à le frictionner. A ce
+moment, un paysan, rentrant au village, passa
+en charrette, Justin, d’une voix énorme, l’appela.
+A grande allure, ils amenèrent Marthe,
+couché sur la paille, chez le docteur Barbeau.</p>
+
+<p>Le docteur Barbeau, frais émoulu de la Faculté,
+vit une occasion unique de se distinguer en
+faisant de ce mort un vivant. Longtemps, longtemps,
+Marthe resta cadavre ; il semblait qu’il
+y mît de l’obstination. Mais le docteur ne se
+rebutait pas aisément. Enfin, après deux heures
+de soins exténuants, il eut la satisfaction de voir
+renaître à la vie le malheureux qui s’en était
+évadé. Le docteur n’en pouvait plus ; mais il avait
+triomphé. Valleyres célébra ses mérites et, à
+dater de ce jour, l’étoile du vieux Maigret commença
+à pâlir.</p>
+
+<p>Marthe fut transporté chez lui. Le docteur ne
+l’abandonna pas. Il avait décidé que bon gré,
+mal gré, Marthe vivrait. Marthe vécut, si l’on
+peut appeler vivre, l’existence d’un homme
+miné par la fièvre, par le souci, par le remords.
+Il fut obligé de garder le lit longtemps ; en avril,
+il se leva. Mais on ne put le décider à quitter
+son appartement.</p>
+
+<p>Sa femme avait repris sa vie habituelle.
+Marthe était indifférent à tout. Enfin, un jour
+qu’elle était sortie, il resta à la fenêtre tard,
+alors qu’une averse violente tombait. Le froid
+humide le pénétra ; il tomba malade. Il ne vivait
+plus qu’avec la moitié d’un poumon. Cette
+crise fut la dernière. Le docteur Barbeau lui-même
+fut impuissant à conserver au nombre
+des vivants le petit Marthe.</p>
+
+<p>Un soir, monsieur le curé vint, précédé d’un
+enfant de chœur, porteur des saintes huiles.
+Marthe s’endormit à jamais, muni des sacrements
+de notre sainte mère l’Église.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un an plus tard, madame Marthe, veuve de
+Louis Marthe, ancien professeur au collège de
+Valleyres, fut nommée, grâce à l’influence de
+monsieur Bataille, titulaire d’un bureau de tabac
+à Maigny. Comme elle n’était plus jeune, elle
+installa au comptoir sa fille Athénaïs, laquelle,
+aidée des conseils de sa mère, attira dans la
+boutique une clientèle de choix.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c146">MADAME DURET, NÉE DE BARTHES</h2>
+
+<p class="dedic"><i>à Édouard Vuillard.</i></p>
+
+<p>La société de Valleyres était composée de
+quelques vieilles familles bourgeoises et de deux
+ou trois familles nobles que le manque d’argent
+retenait dans leurs terres.</p>
+
+<p>Ces familles avaient été jadis à peu de
+frais les premières dans la ville. Elles crurent
+qu’elles resteraient toujours en possession du
+privilège d’administrer les affaires du peuple de
+Valleyres et de le diriger dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Cependant le chemin de fer se construisait,
+des fortunes nouvelles s’édifiaient, un monsieur
+Marcel, qui n’était pas reçu, établissait sur
+l’Ourche une grande tannerie ; de Maigny, le
+chef-lieu, et de Paris, arrivaient des journaux
+inquiétants ; enfin, à Valleyres même, l’on vit
+s’imprimer une feuille détestable, <i>L’Avant-Garde</i>.
+Bientôt les électeurs — chacun votait,
+quel scandale ! — envoyèrent au conseil une
+majorité radicale. Monsieur Jules Maigret,
+maire pendant tant d’années, ne put même se
+faire nommer conseiller municipal. Cet échec
+consterna les grands bourgeois de Valleyres. Il
+y avait longtemps qu’ils avaient renoncé à
+jouer un rôle politique dans l’arrondissement ;
+maintenant que leur ville ingrate les repoussait,
+leur règne était fini. On leur disputait le terrain ;
+ils le quittèrent en bon ordre, car ils
+n’étaient pas de ceux qui luttent avec la canaille,
+et, devenus une véritable aristocratie
+puisqu’ils n’avaient aucune raison d’être, ils
+vécurent dans un isolement splendide. Ils repoussaient
+le siècle, soutenaient l’Église, et mettaient
+leur fierté à ne rien faire.</p>
+
+<p>Dans la solitude où ils se confinaient, l’orgueil,
+soutien de toute aristocratie, se développa
+à un point incroyable. Ils virent toutes choses
+d’une vue courte et hautaine. Seule la médiocrité
+était de bon ton, puisqu’elle était leur partage ;
+ceux qui avaient réussi dans le monde
+étaient suspects à leurs yeux ; la plupart des
+grandes familles ne devaient leur position qu’à
+des intrigues, à des bassesses, à des alliances
+mercenaires ; briller de n’importe quelle manière,
+par l’intelligence ou par la richesse, était
+considéré de mauvais goût. On ne pardonnait
+à madame Duret d’avoir un maître d’hôtel que
+parce que son mari était d’une des familles les
+plus anciennes de Valleyres.</p>
+
+<p>Ils pratiquaient un oubli évangélique des
+sources où avaient été alimentées leurs fortunes.
+Leur main gauche ignorait ce que leur
+main droite avait gagné. Le père de monsieur
+Charles Duret avait été dans le commerce des
+blés à Marseille, la fortune des Lanterle datait
+du grand-père, marchand de vin à Bordeaux,
+ses descendants avaient toujours gardé un intérêt
+dans la célèbre maison Perrier, Lanterle
+et fils ; le père des de Barbeau avait eu par son
+mariage une filature à Roubaix. C’étaient là
+choses dont on ne parlait jamais. Lorsque ces
+messieurs revenaient au pays changer contre de
+bonnes terres leur argent sonnant, l’on feignait
+quelque long voyage d’agrément. — D’autres,
+comme les Bourrat, les Vertôt, les Maigret,
+avaient, sous la Révolution, acquis à vil prix
+de belles propriétés de rapport, ce qui ne les
+empêchait pas de parler avec une horreur réelle
+du scandale affreux dont la France avait alors
+donné le spectacle au monde.</p>
+
+<p>Pour tous, Valleyres était le centre de l’univers ;
+ils n’en sortaient pas, et avec raison, car,
+à trois lieues de là, on les ignorait ; hors de leur
+ville natale, ils redevenaient ce qu’ils étaient
+en réalité, de petits bourgeois provinciaux, sans
+notoriété, et médiocres.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Telle était la société sur laquelle régna pendant
+trente ans madame Charles Duret. L’ancienneté
+de la famille de son mari et sa fortune
+ne lui eussent pas assuré, à elles seules, cette
+position éminente. Mais elle fut aidée par un
+singulier concours de circonstances qui firent
+de son triomphe un épisode intéressant de l’histoire
+de la petite ville.</p>
+
+<p>Madame Duret était née de Barthes. Lorsqu’elle
+vint, par son mariage, se fixer à Valleyres,
+madame Jules Maigret, femme de l’ancien
+maire, faisait autorité et donnait le ton.
+Madame Maigret était présidente de l’Association
+des œuvres charitables. Madame Duret se
+mit sous sa protection et entretint avec elle les
+rapports les meilleurs.</p>
+
+<p>Madame Maigret habitait Valleyres et sortait
+peu ; l’hiver elle recevait le soir en quinzaine
+pour une tasse de thé. Madame Duret avait une
+propriété superbe non loin de la ville ; elle donnait
+de grands dîners, des bals même ; elle eut
+bientôt acquis une influence considérable sur
+la société de Valleyres. Son époux était inoffensif
+et doux ; incapable d’exploiter lui-même
+ses terres, il mettait tout son orgueil à avoir les
+pelouses de son parc rasées de près, les corbeilles
+fleuries, des allées sans cesse ratissées, et il passait
+les journées à surveiller ses jardiniers. Monsieur
+et madame Duret avaient quatre enfants,
+deux filles dont l’aînée était, depuis un an, mariée
+au comte Perquer de Bonnenfant, puis venaient
+deux garçons ; le cadet avait douze ans.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Bien qu’elle fût jolie et aimât à plaire, madame
+Duret n’avait jamais fait parler d’elle. Le
+mariage était chose que l’on prenait au sérieux
+dans la société de Valleyres. Ne fallait-il pas
+dresser, en face de la famille sans Dieu qu’un
+monde athée instituait, la famille chrétienne
+fondée sur la morale et sur la foi ?</p>
+
+<p>Les hommes, dont on savait qu’ils s’amusaient,
+étaient blâmés, et monsieur Antoine
+Vertôt, que l’on supposait être du dernier bien
+avec sa charmante locataire, madame Louis
+Marthe, s’était vu faire grise mine dans quelques
+salons, ce dont il ne se souciait mie.</p>
+
+<p>Madame Maigret était âgée ; on avait encore
+pour elle le respect et les attentions qui lui
+étaient dus ; elle présidait toujours l’Association
+des œuvres charitables, mais, en fait, madame
+Duret était devenue la personne la plus
+notable de la ville, et l’importance que cette
+étrangère — car elle était née de Barthes — avait
+prise, excitait de sourdes jalousies dans
+quelques familles qui, elles, étaient de Valleyres
+dans les deux lignes depuis plus de cent ans.</p>
+
+<p>Madame Duret touchait alors à la quarantaine ;
+mais elle était restée fraîche et jeune ;
+on ne lui eût pas donné trente-cinq ans, si ce
+n’eût été pour un embonpoint assez marqué
+qui ne manquait du reste pas d’agrément.</p>
+
+<p>C’est à ce moment que l’on commença à se
+chuchoter à l’oreille qu’elle coquetait d’une façon
+hardie avec l’avocat Loretty.</p>
+
+<p>Loretty était d’une famille honorable, quoique
+sans ancêtres. Son père, qui n’était rien, avait
+défendu la cause légitimiste et avait même assisté
+madame la duchesse de Berry dans son équipée.
+Loretty avait fait ses études de droit à la Faculté
+de Livray et avait ouvert une étude à
+Valleyres. Il allait plaider à Maigny. Les propriétaires
+des environs composaient sa maigre
+clientèle. Il se maria, fit des enfants — que
+faire à Valleyres ? et vécut en famille. Il avait
+trente-cinq ans, lorsque le bruit courut qu’il
+était l’amant de la belle madame Duret.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La petite bourgeoisie et le peuple de Valleyres
+furent les premiers à savoir la chose.
+L’on remarqua que la voiture de madame Duret
+s’arrêtait souvent devant la maison de la rue
+écartée où Loretty avait son étude. Nuls procès
+au monde n’eussent demandé tant de conférences.
+Un jour, comme un équipage stationnait
+à la porte de l’étude, Michaud, le meunier
+du Biez de l’Ourche, vint frapper chez l’avocat.
+Personne ne répondit. Michaud pensa que Loretty
+était absent et s’en fut boire un verre de
+vin au cabaret <i>A la vigne</i>, au coin de la rue.
+Comme il restait les yeux fixés sur la maison
+Loretty, attendant la rentrée de l’avocat, il
+vit, une demi-heure plus tard, une dame un peu
+forte sortir de la maison et monter en voiture.
+Cinq minutes après, Loretty lui-même descendait
+l’escalier et se dirigeait vers la mairie. La stupéfaction
+de Michaud fut si grande qu’il invita
+deux consommateurs d’une table voisine à la
+partager. L’un d’eux était Langlois, prote à
+l’imprimerie du journal <i>L’Avant-Garde</i>, l’autre
+Frappart, le journalier, les deux plus mauvaises
+langues de la ville. A eux trois, ils commentèrent
+la situation ; Langlois eut des mots heureux.
+Grâce à lui, personne à Valleyres n’ignora la
+belle découverte de Michaud. A chaque fois
+que la voiture descendait des Touches, la propriété
+de madame Duret, et s’arrêtait devant
+l’étude de l’avocat, les boutiquiers, au long de
+la rue, échangeaient des coups d’œil complices. — Souvent
+aussi la voiture venait à vide et
+emmenait Loretty.</p>
+
+<p>La société de Valleyres ne fut informée de
+ces faits qu’avec un grand retard. On voyait
+Loretty chez madame Duret ; elle avait le tort
+de caqueter avec lui, mais personne ne pensait
+qu’il y eût entre eux rien de répréhensible.
+Comment croire que la belle madame Duret,
+après avoir été pendant vingt ans exemplaire,
+pût devenir soudain un objet de scandale ?
+Cependant l’assiduité de Loretty ne se démentait
+pas.</p>
+
+<p>« Pourquoi se donner l’apparence gratuite
+du mal, alors qu’on est résolu à rester dans la
+vertu ? »</p>
+
+<p>C’est en ces termes mesurés que madame
+Henri Lanterle blâma la conduite de madame
+Duret, devant mesdames Bourrat, de Vermand,
+et Antoine Vertôt. En ces trois dames coulait
+le sang le plus pur de Valleyres ; en elles aussi
+brillaient la moralité supérieure et la haute culture
+de la petite ville. On les avait dénommées
+« les Vertueuses ». Leurs principes étaient rigides ;
+elles ne connaissaient pas les concessions
+et vivaient en état d’opposition sourde avec le
+clan Duret, de Barbeau et Jacques Vertôt, suspect
+de se laisser aller aux douceurs condamnables
+de la vie de luxe et d’aimer trop mondainement
+les richesses.</p>
+
+<p>L’amour de l’argent tenaillait le cœur de
+madame Henri Lanterle ; elle le chérissait, non
+pour les vaines jouissances qu’il peut donner,
+mais d’une façon désintéressée, pour lui-même.
+L’idée qu’on était obligé de dépenser une partie
+de ses revenus, la désolait ; elle comptait le
+nombre d’allumettes qui devaient suffire pour
+la semaine, pesait elle-même le sucre, le sel et les
+épices nécessaires au ménage, savait à quels
+jours et à quelles échoppes l’on trouvait des
+occasions extraordinaires, achetait à Maigny en
+automne, comme soldes, les étoffes dont ses
+filles seraient vêtues l’été suivant, et, à Valleyres,
+le lundi, les morceaux que les bouchers
+n’avaient pu vendre le samedi et qu’ils donnaient
+à moitié prix de peur qu’ils ne se conservassent
+pas ; mais madame Lanterle affirmait
+que la viande « aimait attendre ». Forte du
+reste, de l’autorité d’un article de revue, elle
+condamnait l’excès de l’alimentation carnée où
+nous tombons, et imposait à son mari et à ses
+enfants une diète sévère de légumes, qui, à eux
+seuls, défrayaient la table trois fois par semaine.
+A ce régime, ses filles, sans cesse purgées, avaient
+pris le teint clair de religieuses. — Le dimanche, à
+la messe, elles avaient alternativement un sou
+de leur mère à mettre dans le tronc des œuvres
+pieuses. Madame Henri Lanterle déployait en
+tout une grande activité. C’était elle qui faisait
+la liste d’achat des livres pour la Bibliothèque
+communale. Elle demanda la <i>Revue des Deux-Mondes</i> ;
+mais le ton des romans et quelques
+articles de Renan la scandalisèrent. Le <i>Correspondant</i>
+lui fut indiqué et vint remplir l’idéal
+que madame Lanterle se faisait d’une revue.</p>
+
+<p>Les trois « Vertueuses » se réunissaient souvent ;
+les allures nouvelles de madame Duret
+les surprirent. Et, cet après-midi-là, madame
+Lanterle, ayant ouvert le débat de la manière
+que l’on a vu, madame Vertôt prit, à son tour,
+la parole.</p>
+
+<p>— Faut-il voir en madame Duret la victime
+d’une de ces crises mystérieuses qui menacent,
+paraît-il, les femmes, à un moment donné de
+leur existence ?</p>
+
+<p>La bonne madame Vertôt émit cette hypothèse
+à grand renfort de petits soupirs et avec
+un flux intarissable de paroles. D’une obésité
+excessive, elle touchait à la cinquantaine.</p>
+
+<p>Elle parla ainsi et se tut, comme effrayée à
+la possibilité d’être atteinte, elle aussi, de ce mal
+redoutable qui changeait les âmes.</p>
+
+<p>Madame Lanterle ne se hâta pas de répondre.</p>
+
+<p>Si le malheur voulait que madame Duret eût
+renoncé à ses devoirs de mère et d’épouse, madame
+Lanterle s’assurerait, par la chute de sa
+rivale, la place qu’elle estimait devoir être
+sienne dans la société de Valleyres, la première.
+Songeant à ce jour glorieux et prochain, elle ne
+pouvait s’empêcher de désirer secrètement la
+confirmation des bruits qui couraient sur madame
+Duret. Mais elle était politique et jugea
+plus sage d’attendre. Elle défendit donc leur
+amie.</p>
+
+<p>— Il n’y avait de sa part, dit-elle, qu’une
+coquetterie exagérée.</p>
+
+<p>Madame Bourrat, de Vermand, dont l’attitude
+attentive semblait dire perpétuellement
+combien elle était flattée d’être admise à entendre
+des choses supérieures, se taisait. Personne
+à Valleyres ne pouvait se vanter d’écouter
+comme elle.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il y avait cinq semaines déjà que le moindre
+maraud de la ville ne nourrissait plus aucune
+illusion sur la vertu de la belle madame Duret,
+lorsque Charlot, le fils unique de madame Henri
+Lanterle, apporta à sa mère les renseignements
+de fait les plus précieux.</p>
+
+<p>C’était un garçon indiscipliné, profitant de
+toutes les heures de liberté pour courir les aventures
+à travers champs ; des gamins de Valleyres
+lui faisaient escorte. — Un jour, en jouant
+« aux voleurs », il traversa un ravin escarpé,
+qui marquait la limite nord de la propriété de
+madame Duret, les Touches. Personne ne s’y
+risquait jamais. Écartant les branches serrées
+des arbustes, les jambes piquées par les ronces,
+il se frayait lentement passage pour aller rejoindre
+la route de Vermand par laquelle il
+gagnerait, stratégie hardie, la ville, et dépisterait
+les gendarmes, lorsqu’un spectacle imprévu
+l’arrêta. — A une cinquantaine de pas,
+il aperçut dans une clairière une femme couchée
+sur l’herbe ; près d’elle, un homme était assis.
+Il reconnut madame Duret et l’avocat Loretty ;
+ils causaient tous deux avec animation.
+Madame Duret fit mine de se lever. Loretty
+s’approcha d’elle pour l’aider. Elle mit ses deux
+bras autour du cou de l’avocat, et, tandis qu’il
+la relevait, elle l’embrassait à pleine bouche.</p>
+
+<p>Charlot, qui n’avait que douze ans, fut profondément
+impressionné par cette scène, et, au
+soir, alors que sa mère le grondait d’avoir déchiré
+ses culottes, pourtant rapiécées en dix
+endroits, il lui raconta, pour détourner l’orage,
+ce qu’il avait vu dans l’après-midi. Madame
+Lanterle lui fit répéter son récit incohérent, puis,
+avec de grandes menaces, lui enjoignit de n’en
+ouvrir la bouche à âme qui vive.</p>
+
+<p>Le lendemain elle dit à ses amies la triste
+certitude qu’elle avait acquise. Madame Vertôt
+qui, pendant près d’une semaine, avait passé
+ses après-midi chez une vieille cousine, de l’appartement
+de laquelle on avait vue sur l’étude
+de Loretty, donna de son côté des détails circonstanciés
+sur les heures et jours auxquels les
+deux complices s’étaient rencontrés.</p>
+
+<p>Du reste, à la stupéfaction de ces dames, ils
+ne se cachaient guère.</p>
+
+<p>Madame Lanterle était outrée de tant de
+cynisme. Pourtant à son indignation se mêlait
+quelque douceur ; elle pensait à son règne prochain
+sur la société de Valleyres. Mais il ne fallait
+rien risquer ; elle avait tout à gagner à attendre
+que le scandale fût public.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Quelques mois se passèrent. Monsieur Duret
+partit en voyage. Sa femme allégua que des
+affaires l’appelaient à Marseille. On sourit à
+l’entendre ; il était notoire que monsieur Duret,
+bon homme du reste, était incapable de s’occuper
+d’affaires. Personne ne douta qu’il n’eût
+quitté les Touches, dégoûté de ce qu’il voyait
+dans sa maison. Madame Duret continua à recevoir
+Loretty.</p>
+
+<p>On juge de ce que furent les caquets lorsqu’on
+apprit qu’elle attendait un bébé. Sa fille venait
+au même temps de la rendre grand’mère pour
+la première fois. « Les Vertueuses » comparèrent
+les dates, recherchèrent le jour du départ de
+monsieur Duret, et établirent que l’enfant annoncé
+pourrait difficilement être du père légal.</p>
+
+<p>Cette découverte mit le comble à l’impatience
+de madame Lanterle. Elle ne resterait pas impassible
+témoin de désordres si graves. Ne pas
+protester était se rendre complice de la faute.</p>
+
+<p>Mais, au moment d’agir, elle voyait devant
+elle des obstacles nombreux. Dans un cercle
+étroit comme le leur, la rupture avec madame
+Duret serait difficile.</p>
+
+<p>Il fallait être certaine d’être approuvée par
+tous. Or les Duret étaient une puissance ; ils
+avaient une grande fortune, de belles relations
+au dehors. Madame était active dans les
+bonnes œuvres ; ainsi s’était-elle rendue populaire,
+quasi indispensable. Enfin, il fallait manœuvrer
+de façon à ne pas fournir un aliment
+inutile à la malveillance publique, si vite éveillée
+dans une petite ville.</p>
+
+<p>Les trois « Vertueuses » passaient maintes
+après-midi à délibérer. Madame Lanterle montrait
+ses dents blanches, mais trop longues, au-dessus
+desquelles se courbait, menaçant, un nez
+aristocratique. Madame Vertôt parlait et soupirait,
+soupirait et parlait, et ne s’arrêtait que
+pour faire sortir, des deux commissures de ses
+lèvres simultanément, un bruit bizarre semblable
+au sifflement du gaz dans un bec engorgé d’eau.
+Madame Bourrat, de Vermand, écoutait, muette.</p>
+
+<p>Le cœur de ces dames saignait à la pensée
+qu’une de leurs amies était coupable. C’eût été
+mal les connaître que de les croire capables
+d’autres sentiments.</p>
+
+<p>La seule question pour elles était de savoir
+comment on pourrait arracher madame Duret
+à sa faute et la ramener au bien. — Il n’y avait
+pas à songer à une démarche directe. Mais elles
+finirent par décider, après maintes alternatives
+soutenues et repoussées, qu’il fallait faire agir
+monsieur le curé. Il était étrange qu’il ne les
+eût pas prévenues dans cette démarche. Peut-être,
+il est vrai, cet homme tout perdu de dévotion,
+ignorait-il l’affaire Loretty-Duret ? Nul
+doute que, connaissant le scandale, il n’y mît
+une prompte fin. Madame Vertôt, forte de l’approbation
+tacite de madame Bourrat, persuada
+à madame Lanterle qu’il était de son devoir d’en
+parler au curé, sur lequel elle avait de l’influence.
+Madame Lanterle se laissa convaincre
+et offrit à Dieu, qui lisait dans son cœur, le
+fardeau qu’elle acceptait. Le lendemain, elle se
+rendit à la cure.</p>
+
+<p>D’abord monsieur le curé ne se laissa point
+approcher, fit le sourd, ne comprit pas les allusions,
+pourtant claires, de sa visiteuse et
+s’échappa en banalités. Mais madame Lanterle
+n’était pas de celles que l’on berne ; elle avait
+un devoir à remplir, elle parla.</p>
+
+<p>Monsieur le curé la vit avec terreur aborder
+sans ménagements ce sujet délicat. C’était un
+homme prudent et sage, qui cachait sous des
+dehors un peu lourds une grande finesse. Il
+avait pour devise le mot célèbre : <i lang="la">quieta non
+movere</i>. Sa position à Valleyres était difficile ;
+l’incrédulité faisait de redoutables progrès dans
+le peuple et dans la petite bourgeoisie ; les attaques
+contre la religion se multipliaient dans
+la presse radicale ; elles se mêlaient à celles dirigées
+contre l’aristocratie. Qu’adviendrait-il de
+son troupeau si la discorde s’y glissait ? Une
+rupture, soit avec madame Duret, soit avec
+madame Lanterle, s’il refusait de l’écouter, serait
+d’un effet déplorable. On parlait de la fondation
+possible à Valleyres d’une maison d’éducation
+dirigée par les Jésuites ; une chapelle s’ouvrirait,
+concurrence certaine à l’église. Celle de ses pénitentes
+qu’il froisserait serait entendue par les
+Pères qui ne cherchaient qu’un prétexte pour
+s’établir à Valleyres ; déjà il entrevoyait leur
+triomphe, l’église désertée. — D’autre part,
+madame Duret, coupable, ne serait-elle pas un
+instrument plus docile entre ses mains ? Ne
+rachèterait-elle pas sa faute par des dons abondants
+aux pauvres de Dieu ?</p>
+
+<p>Monsieur le curé avait pesé tout cela dès
+longtemps dans son esprit, car il n’ignorait pas
+la liaison Loretty-Duret. La démarche de madame
+Lanterle l’inquiéta ; cette dame était d’une
+piété grande et éclairée. Elle avait droit à beaucoup
+d’égards.</p>
+
+<p>Il lui adressa un discours en trois points.</p>
+
+<p><i>a</i>) Il ne fallait pas se fier aux apparences et
+juger le prochain. Dieu seul lisait dans les
+cœurs.</p>
+
+<p><i>b</i>) Dieu seul aussi était maître des âmes et
+les préparait à sa manière, qui est haute et
+parfois nous échappe, pour leur salut.</p>
+
+<p><i>c</i>) Le grand mot qu’il fallait méditer était le
+suivant : Malheur à celui par qui le scandale
+arrive.</p>
+
+<p>Et il était clair que, dans l’esprit de monsieur
+le curé, l’auteur possible du scandale était, non
+pas madame Duret, qui faisait toutes choses
+avec le secret nécessaire, mais bien madame
+Lanterle, dont le zèle excessif menaçait de rendre
+publics ces faits regrettables.</p>
+
+<p>Il fut éloquent, il s’attendrit ; il eut le bonheur
+de toucher le cœur de sa pénitente.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les « Vertueuses » considérèrent à nouveau
+la situation. Monsieur le curé leur manquant,
+vers qui se tourner ? — Il n’y avait rien à
+attendre de monsieur Duret. Depuis un an, cet
+homme casanier voyageait sans cesse. Ainsi
+protestait-il à sa manière. — Mais madame Loretty ? — C’était
+une personne frêle et jolie, de
+santé délicate, qui ne se livrait pas. Elle n’était
+pas de Valleyres et y avait fait peu d’amies. Elle
+élevait ses quatre fils de son mieux et dirigeait
+avec une seule bonne, un ménage dont les ressources
+étaient maigres. Aimait-elle son mari ?
+Savait-elle qu’il la trompait ? — On l’ignorait.
+Et, d’autre part, il était impossible de l’avertir.</p>
+
+<p>Pourtant madame Loretty reçut une lettre
+anonyme, écrite sur du papier sale, et criblée
+de fautes d’orthographe. Mais elle ne laissa rien
+percer de ses sentiments.</p>
+
+<p>Madame Duret accoucha. Son mari, au grand
+scandale de toute la ville, n’assista pas à ses
+couches. On blâma son manque de tact. Il ne
+revint aux Touches que deux mois plus tard,
+pour le mariage de sa seconde fille avec monsieur
+de Roussy.</p>
+
+<p>Madame Lanterle s’inquiétait. Sous quel prétexte
+agir, maintenant que la liaison était
+quasi publique, acceptée même par monsieur
+Duret et par madame Loretty ? Pourtant elle
+ne renonçait pas à la lutte. Avec le temps naîtraient
+sans doute des occasions dont elle saurait
+profiter.</p>
+
+<p>Cependant les rapports entre madame Duret
+et les Loretty devenaient de plus en plus fréquents.
+Les quatre fils de l’avocat passèrent
+leurs vacances aux Touches. Tous les deux ou
+trois jours madame Loretty allait les rejoindre,
+déjeunait et dînait avec madame Duret. Monsieur
+Duret ne faisait plus que de rares apparitions
+chez lui ; au printemps, il était à Paris, à
+Nice en hiver. La société de Valleyres semblait
+accepter cette situation bizarre.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’occasion, guettée par madame Lanterle,
+se présenta enfin. L’on apprit que madame
+Jules Maigret, perclue de rhumatismes, renonçait
+à diriger plus longtemps l’Association des
+œuvres charitables de Valleyres. C’était un
+poste éminent ; celle qui l’occupait présidait à
+la distribution des secours matériels à la population
+valleyroise et exerçait ainsi une influence
+considérable ; elle se trouvait en outre appelée
+à une collaboration presque quotidienne avec
+monsieur le curé, chef spirituel de la communauté.</p>
+
+<p>Les dames patronnesses s’agitèrent ; des conciliabules
+les réunirent. Les « Vertueuses » délibérèrent
+à part ; leur candidate était madame
+Lanterle ; le jour était venu de faire triompher,
+avec elle, la morale. L’autre clan choisit madame
+Duret. L’une et l’autre de ces dames fit
+montre du plus grand désintéressement, suppliant
+qu’on ne l’accablât pas sous cette responsabilité
+lourde. Cependant chacune se préparait
+à la lutte et ne négligeait rien pour
+réussir.</p>
+
+<p>Monsieur le curé restait neutre, comme il
+convient ; dans le particulier, il assurait chacune
+de ces dames que ses vœux ardents étaient
+pour elle. Mais, dans le secret de son cœur,
+il souhaitait la nomination de madame Duret.
+L’avarice trop connue de madame Lanterle et
+aussi son fâcheux esprit de domination l’alarmaient.
+Il perdrait pour ses bonnes œuvres les
+ressources abondantes que madame Duret, coupable
+et généreuse, mettait à sa disposition ;
+et il risquait en outre de n’être plus maître chez
+lui, de voir toutes choses de bienfaisance et
+d’église soumises à la surveillance d’une femme
+autoritaire, qui aurait bientôt fait de le brouiller
+avec la moitié de son troupeau. Telles étaient
+les pensées de monsieur le curé, et il s’effrayait à
+constater les progrès certains de la candidature
+de madame Lanterle. Son élection apparaissait
+comme une revanche discrète de la vertu ; son
+nom était dans toutes les bouches.</p>
+
+<p>C’est alors que monsieur le curé eut recours
+à une ruse ingénieuse,</p>
+
+<p><i>L’Avant-Garde</i> était, depuis quelque temps,
+particulièrement violente dans ses attaques
+contre les conservateurs et contre l’Église. Les
+grands bourgeois de Valleyres frémissaient à
+la pensée que l’existence même des classes supérieures
+était menacée par cette détestable
+feuille radicale, qui voulait supprimer du monde
+ce qui en était l’ornement, la beauté, et comme
+la fleur, — l’aristocratie. <i>L’Avant-Garde</i> fixait
+pour eux la valeur de toutes choses ; ce qu’elle
+attaquait, était bon ; ce qu’elle défendait,
+exécrable. Or, une semaine avant l’élection,
+alors que tout indiquait le succès probable de
+madame Lanterle, un article anonyme parut
+dans <i>L’Avant-Garde</i> sur la nomination prochaine
+d’une présidente de l’Association des œuvres
+charitables. L’on y blâmait en termes crus la
+candidature d’une femme trop connue, dont la
+vie était un défi à la morale publique, et dont la
+présence à la tête du comité des bonnes œuvres
+serait scandaleuse pour les pauvres assistés ;
+l’on mettait en avant le nom de madame Rigotard,
+dont le mari travaillait pour gagner le
+pain honnête de sa famille.</p>
+
+<p>L’article fit sensation, chacun reconnut qu’il
+visait madame Duret. Ainsi la politique s’introduisait
+même dans les œuvres charitables !
+Du coup l’élection devint une affaire de parti ;
+la discipline et l’union furent nécessaires. Du
+coup aussi, madame Lanterle vit ses chances
+s’évanouir. Il importait de répondre d’une façon
+forte à l’infâme article et, pour démontrer le
+néant de ses accusations, les dames patronnesses,
+au jour venu, élurent à l’unanimité des voix,
+madame Duret, née de Barthes.</p>
+
+<p>La diversion avait réussi.</p>
+
+<p>Ainsi fut apaisée la grande affaire. Les « Vertueuses »
+mirent bas les armes. Elles avaient,
+du reste, pendant toute la période des hostilités,
+continué à dîner chez madame Duret, où l’on
+mangeait fort bien. Mais elles ne l’avaient pas
+invitée chez elles ; — il n’y a pas de petite économie.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les Loretty passaient la moitié de l’année aux
+Touches ; ils y remplaçaient monsieur Duret
+toujours absent. Madame Duret, dix-huit mois
+plus tard, eut un second bébé ; son mari était
+alors à Nice. Sous le prétexte spécieux qu’il
+n’avait pas assisté à l’acte initial, il ne fut présent
+ni à la naissance de l’enfant, ni à son baptême, — actes
+qui, étant publics, prenaient une
+importance grande. Sa conduite fut sévèrement
+critiquée, et cette fois encore, on retrouva dans
+la société de Valleyres la belle unanimité qu’elle
+avait montrée lors de la nomination — historique — de
+la présidente de l’Association des
+œuvres charitables.</p>
+
+<p>Non, monsieur Duret dépassait le droit qu’on
+a d’être original. Sa vengeance sournoise n’était
+pas digne d’un homme du monde. Dans quelle
+position fausse ne plaçait-il pas la pauvre madame
+Duret ? Pouvait-on oublier à ce point les
+devoirs d’une haute position, prêter plus gratuitement
+à la malveillance des classes populaires ?</p>
+
+<p>L’indignation fut grande. L’on plaignit madame
+Duret d’avoir sa vie enchaînée à celle
+d’un ours aussi mal léché ; les sympathies de
+tous entourèrent cette femme que son mari exposait
+ainsi à la rumeur publique. On se crut
+obligé de la soutenir dans ces heures d’épreuve.
+Jamais son étoile mondaine ne brilla d’un plus
+vif éclat. Sa suprématie, assurée par le malheur,
+était maintenant reconnue par tous, elle entrait
+enfin dans la période triomphante de sa vie.
+Lorsque son époux revenait aux Touches en
+été, les châtelains du voisinage lui faisaient
+grise mine. On invitait sa femme seule à dîner.</p>
+
+<p>Monsieur Duret usait le temps dans de grandes
+promenades à pied à travers le pays ; il avait
+des cheveux blancs en désordre et une barbe
+fluviale.</p>
+
+<p>Lorsque j’étais petit garçon, je le vis souvent ;
+les gamins de Valleyres s’écartaient sur son
+passage. « C’est un braque, disait-on ; à l’étranger,
+il mène une vie impossible ; au logis, il bat
+sa femme et la rend malheureuse. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c171">MARIE LE PETIT</h2>
+
+<p class="dedic"><i>Aux princes Emmanuel et Antoine Bibesco.</i></p>
+
+<p>Au moment où chacun ne parlait que de la
+liaison de la belle madame Duret, née de Barthes,
+avec l’avocat Loretty, au moment où les
+petits bourgeois et le peuple de Valleyres se
+réjouissaient des désordres manifestes de l’institution
+aristocratique, un scandale nouveau fit,
+en ville, une heureuse diversion.</p>
+
+<p>L’héroïne en était mademoiselle Le Petit.</p>
+
+<p>Tous la connaissaient, car elle était, sans conteste,
+la plus jolie fille de Valleyres. Ouvriers,
+commerçants et grands bourgeois trouvaient
+dans sa beauté une raison nouvelle d’être fiers
+de leur cité commune. Elle était l’argument décisif
+de la supériorité évidente — pourtant niée
+par des adversaires de mauvaise foi — de Valleyres
+sur Châteauvieux et Villeneuve voisines.
+Il était douteux que le chef-lieu, Maigny, pût
+montrer dans ses quarante mille habitants un
+spécimen aussi achevé de la race humaine.</p>
+
+<p>Marie Le Petit était de taille moyenne, mais
+admirablement proportionnée, fine de buste et
+souple sur des hanches pleines ; l’ovale de son
+visage était la perfection même ; le menton
+était volontaire, la bouche petite, les yeux noirs
+veloutés et caressants ; les cheveux sombres
+s’arrangeaient en bandeaux sur le front mat et
+bas comme celui d’une statue antique.</p>
+
+<p>Sa mère, qui était du Midi, avait été en place
+dans de bonnes maisons, mi-femme de chambre,
+mi-dame de compagnie, chez une princesse russe,
+puis chez une vieille dame anglaise. Elle en
+avait rapporté des économies, quelque instruction
+et de bonnes manières. Ayant épousé sur
+le tard feu Le Petit, commis du receveur à Valleyres
+et très joli homme, elle était restée, à
+la mort de son mari, dans la petite ville, bien
+qu’on ne l’y eût pas reçue avec tous les égards
+auxquels elle croyait avoir droit ; — l’on n’aimait
+pas les étrangers à Valleyres.</p>
+
+<p>La naissance d’une fille, Marie, au moment
+où elle avait renoncé à l’espoir d’être mère, lui fit
+oublier les petites piques de la vie de province.</p>
+
+<p>Dès lors, elle ne vécut que pour son enfant ;
+elle resterait à Valleyres pour l’élever. Elle
+avait, lui appartenant, une petite maison presque
+hors la ville dans l’ancienne rue aristocratique,
+maintenant désertée, la rue Haute. A côté,
+c’était la vieille demeure inhabitée de la grande
+famille Lanterle. Derrière, il y avait un jardin
+donnant sur les anciens fossés. Puis c’était la
+campagne. Nulle part, madame Le Petit ne
+trouverait un air aussi pur pour sa fille.</p>
+
+<p>Marie était un enfant superbe ; sa mère lui
+donna ses premières leçons, lui apprit même — chose
+unique à Valleyres — l’anglais. Puis,
+lorsque Marie eut quatorze ans, elle lui fit suivre
+les cours de la meilleure école de la ville que dirigeait
+mademoiselle Nicolas. Au même temps,
+madame Le Petit ouvrit un magasin de mercerie
+rue Haute pour avoir quelques ressources supplémentaires.</p>
+
+<p>Les demoiselles de la haute société, qui étaient
+les élèves de mademoiselle Nicolas, furent
+extrêmement choquées d’avoir comme compagne
+d’école la fille d’une petite mercière, et,
+malgré leur bonne éducation, ne purent s’empêcher
+de le faire sentir. Marie n’y prenait garde ;
+elle était de disposition gaie et heureuse ; elle
+se contenta, comme revanche, de gagner régulièrement,
+aux jours de composition, la première
+place, — ce qui nuisit du reste au crédit de
+mademoiselle Nicolas. Elle adorait sa mère et,
+les heures de classes finies, courait à la rue
+Haute. Avant le coucher du soleil, les dames
+Le Petit se promenaient ensemble dans la campagne.
+A dix-huit ans, Marie sortit de l’école.</p>
+
+<p>Madame Le Petit approchait de la soixantaine.
+Elle gardait les manières excellentes
+qu’elle avait toujours eues ; mais elle devenait
+taciturne, la vieillesse pesait sur elle ; la chaleur
+de son regard n’était la même que lorsqu’elle
+le posait sur sa fille. Elles vivaient dans un
+grand isolement. Madame Le Petit avait fait
+peu de relations à Valleyres ; la maternité, telle
+qu’elle l’entendait, est exclusive. Marie n’avait
+pas d’amies intimes, ayant peu fréquenté les
+jeunes filles de sa classe et ne s’étant pas liée
+avec ses nobles compagnes des cours Nicolas.
+Elle était solitaire, réfléchie, sage. La vertu,
+alliée à une beauté si rare, excitait l’étonnement
+de quelques-uns et l’admiration de tous.</p>
+
+<p>Jamais on ne voyait Marie se promener seule
+au crépuscule sur la promenade vantée qui
+longe l’Ourche. Elle n’avait pas encore été à la
+fête de la ville.</p>
+
+<p>Pourtant, jolie comme elle était, les prétendants
+n’avaient pas manqué. Les jeunes gens
+passaient cambrés devant la boutique de la rue
+Haute ; le fils de monsieur Rigotard, le droguiste,
+s’était épris d’elle, à la voir seulement, et l’avait
+demandée en mariage, — sans succès. Les Rigotard
+étaient de ce qu’il y avait de mieux dans
+le commerce de Valleyres. Qui donc serait
+l’époux de cette jeune fille accomplie ? — Elle
+avait maintenant vingt ans ; elle était dans la
+fleur de sa beauté.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’on juge de la stupéfaction des habitants de
+Valleyres, lorsqu’on commença à se chuchoter
+à l’oreille, vers la fin de novembre de cette
+année-là, que mademoiselle Le Petit était...... ;
+l’on n’osait prononcer le mot.</p>
+
+<p>Ceux qui propageaient ce bruit excitèrent
+l’incrédulité générale. — Cependant il fallait
+savoir. Ce fut un défilé incessant dans la boutique
+de la rue Haute. Marie ne passait plus les
+journées au comptoir comme auparavant. Ceux
+qui la virent quand elle descendait au magasin,
+remarquèrent qu’elle portait une blouse un
+peu large, sans ceinture, et que son joli visage
+montrait de la lassitude. Mais il eût été téméraire
+de rien affirmer quant aux causes de cette
+fatigue. — Quelques semaines se passèrent au
+milieu d’un déchaînement inouï de curiosité.
+Enfin, vers le jour de l’an, il n’y eut plus d’hésitation :
+l’évidence d’une grossesse s’imposa.</p>
+
+<p>A qui se fier désormais ? Les maris consternés
+doutaient de la vertu assurée de leurs femmes.
+Que ne pouvait-on redouter puisque mademoiselle
+Le Petit avait succombé ?</p>
+
+<p>L’on ne sortit de cette juste stupeur que pour
+rechercher qui avait séduit la jeune fille. Mais
+ni les voisins des dames Le Petit, ni ceux qui
+étaient en relations avec elles, ne purent fournir
+aucun renseignement.</p>
+
+<p>Maintes pistes furent suivies ; aucune ne fut
+trouvée bonne. L’on pensa que le père, s’il était
+honnête, se nommerait ; il resta anonyme. On
+jugea alors que Marie livrerait son nom à l’indignation,
+et aux félicitations secrètes de ses
+concitoyens. Elle refusa de le faire. Lorsqu’on
+la suppliait, pour sauver son honneur, de nommer
+celui qui l’avait séduite, elle se renfermait
+dans un silence obstiné. On crut que la mère
+offrirait une prise plus facile. Madame Le Petit
+resta muette. Personne ne put faire sortir la
+vieille dame de la réserve remarquable qu’elle
+s’était imposée.</p>
+
+<p>Mais plus encore que l’aventure elle-même,
+l’attitude de ces deux femmes plongea les habitants
+de Valleyres dans un ébahissement extrême.
+Marie Le Petit semblait n’éprouver aucune
+honte de la position malheureuse où elle
+se trouvait. Alors que toute la ville lamentait
+sa vertu perdue, elle restait d’humeur égale,
+gaie comme autrefois. Sa mère n’avait pas la
+figure affligée qui convient à une personne dont
+la vieillesse est frappée d’un coup immérité.
+Elle restait silencieuse et droite, malgré les
+années. Si elle parlait à sa fille, c’était avec douceur,
+comme jadis. Lorsqu’on allait à la boutique
+de la rue Haute, on la trouvait tricotant
+des brassières pour l’enfant attendu.</p>
+
+<p>En vérité, cela était incompréhensible. Pourquoi
+les dames Le Petit, qui avaient des ressources,
+n’avaient-elles pas fui le scandale et
+gagné Maigny ou Livray ?</p>
+
+<p>L’impossibilité où ils étaient de répondre à
+toutes ces questions irrita au vif les habitants
+de Valleyres. La conduite de ces femmes était
+positivement un défi à la petite ville. L’opinion
+publique, qui d’abord avait été favorable à
+mademoiselle Le Petit, supposée victime d’un
+abominable séducteur, se retourna tout d’une
+pièce contre elle. Sa gaîté devint du cynisme ;
+on s’en voulut d’avoir cru à sa vertu ; il y avait
+sans doute longtemps qu’elle s’amusait secrètement.
+On n’eut pas d’épithètes assez fortes
+pour flétrir le rôle de la mère complice. Elle
+avait toujours fait la fière et s’était tenue à
+l’écart ; — on ne voyait que trop les raisons
+de son isolement. Ses petites rentes, pourtant
+sur l’État, furent niées. Les déportements de
+sa fille lui valaient l’aisance où elle vivait. La
+réprobation générale pesa sur les deux femmes.</p>
+
+<p>L’on sut par le directeur de la poste que
+mademoiselle Le Petit recevait des lettres de
+Paris ; l’on apprit aussi qu’une grande banque
+de la capitale lui avait envoyé, en mars, une
+enveloppe chargée, scellée de cinq cachets
+rouges. — Les moindres faits étaient commentés
+avec passion par tous.</p>
+
+<p>Les temps s’approchaient de la délivrance
+de mademoiselle Le Petit. Au jour venu, par
+une claire matinée d’avril, la Houssard, la sage-femme,
+s’installa chez sa cliente. Marie accoucha
+en peu d’heures d’un gros garçon.</p>
+
+<p>On attendait anxieusement la déclaration à
+la mairie ; quelques-uns pensaient que le père
+reconnaîtrait l’enfant. Ils se trompaient. L’enfant
+fut déclaré par sa mère sous le nom de
+Louis-Édouard Le Petit. Le scandale fut à son
+comble. Ni mademoiselle Le Petit, ni sa mère
+ne parurent y prêter la moindre attention.</p>
+
+<p>C’était l’été maintenant. Comme la chaleur
+était forte, et que le soleil au matin brûlait le
+jardin derrière la maison, Marie s’installait sur
+une chaise basse devant la boutique dans l’ombre
+fraîche de la rue Haute, et là, elle donnait le
+sein à son enfant. C’était un vigoureux gaillard
+dont les chairs fermes et rebondies faisaient
+l’émerveillement secret des commères. Sa mère
+était plus jolie que jamais dans l’épanouissement
+de sa jeune maternité. Elle riait à son
+bébé. — Mais les habitants de Valleyres ne voulaient
+plus l’admirer.</p>
+
+<p>Monsieur le curé, avec quelque retard, s’occupa
+de l’affaire. Il n’y alla pas de main morte ;
+la faute était publique ; il importait que l’Église
+ramenât au bien cette créature égarée ou la
+chassât de son sein. Il rendit donc visite à mademoiselle
+Le Petit, qui avait été de ses catéchumènes.
+Il voulait qu’elle confessât au moins le
+complice de sa faute. Mais il ne fut pas plus
+heureux que les autres. Il l’appela au tribunal
+de la pénitence. Elle ne voulut point s’y rendre. — A
+la suite de cette entrevue, les dames Le
+Petit, dont la foi n’avait jamais été exaltée, n’assistèrent
+plus à la messe. Bien leur en prit, car
+monsieur le curé, dans un sermon enflammé, stigmatisa,
+comme il convient, la conduite éhontée
+d’une fille de Valleyres et de la mère qui l’encourageait
+au vice, et, dans une prosopopée
+mémorable, évoqua en comparaison les joies
+pures de la famille chrétienne, dont la société
+de Valleyres offrait tant d’exemples réconfortants.</p>
+
+<p>C’est au temps de ce prêche que madame
+Duret, née de Barthes, mit au monde le second
+enfant de sa seconde série. Il y avait alors plus
+d’un an qu’elle était en fait séparée de son mari.</p>
+
+<p>L’été se passa. A l’automne, la boutique de
+madame Le Petit fut fermée. Peu de jours après,
+la mère et la fille, emmenant le bébé, prirent le
+train pour Maigny, où elles s’installèrent dans
+un appartement meublé.</p>
+
+<p>Cependant les conscrits partaient pour l’armée,
+et rentraient au pays ceux qui avaient
+fini leur temps.</p>
+
+<p>Il y avait à peine une semaine que les soldats
+licenciés étaient revenus lorsqu’un jour à
+jamais inoubliable de marché, la ville fut mise
+en émoi par la publication d’une nouvelle dont
+on pouvait affirmer que de mémoire d’homme
+on n’avait entendu la pareille à Valleyres.</p>
+
+<p>A neuf heures du matin, l’employé de la
+mairie, un vieux petit bossu hargneux qui ne
+parlait jamais à personne, descendit l’escalier
+tournant de la maison de ville, ouvrit le cadre
+grillagé des affiches officielles sur le pilier au
+coin de la place, et, avec quatre pains à cacheter,
+fixa dans le tableau un acte sur papier blanc.
+Puis, l’ayant relu, il eut ce qui chez lui était un
+sourire, mais ce qui chez tout autre eût été appelé
+une grimace, et remonta à son bureau, où il
+s’embusqua dans la fenêtre.</p>
+
+<p>Le premier qui s’arrêta devant le tableau
+fut Joseph, le petit clerc de maître Mainguet,
+qui allait à la poste. Il lut et relut l’acte, fit un
+bond, et, oubliant la poste et ses devoirs, prit au
+galop le chemin de l’étude.</p>
+
+<p>Vint ensuite monsieur Rigotard, le droguiste.
+C’était une personne grave, avaricieuse, et de
+mouvements lents. Comme il s’approchait du
+pilier, il jeta autour de lui un coup d’œil circulaire ;
+s’étant assuré qu’il n’y avait personne
+à proximité, il tira sa tabatière et roula entre ses
+doigts secs une prise de choix. A ce moment-là
+ses regards s’arrêtèrent sur l’acte affiché devant
+lui. Sa stupéfaction à le lire fut telle que machinalement
+ses doigts s’ouvrirent. Il s’aperçut
+que la prise tombait, voulut la rattraper, mais
+trop tard ; la pincée de tabac faisait déjà une
+petite tache brune sur le pavé boueux.</p>
+
+<p>Puis ce fut le tour de Bataille, le marchand
+de vin, dont un gros rire secoua la bedaine ;
+puis de Langlois, prote à <i>L’Avant-Garde</i>, qui
+s’écria : « Vive la sociale ! » — Arriva monsieur
+Nicolas Allemand, qui frissonna d’horreur. Le
+vieux baron de Morteuse glissa le long des murs
+et stationna, comme chaque jour, devant les
+publications de la mairie. Il fut un temps assez
+long avant de comprendre et murmura enfin
+ces mots par lesquels il avait l’habitude d’exprimer
+pour lui seul une foule de griefs longuement
+ruminés : « La caque sent toujours le
+hareng. » Ce fut enfin maître Mainguet, qui
+voulait vérifier par lui-même l’audacieuse allégation
+de son clerc. — Bientôt, il y eut un rassemblement
+autour du pilier des actes. Les transactions
+sur le marché étaient arrêtées. Les dames
+de Valleyres n’avaient qu’une question à la
+bouche. Et quelle joie lorsqu’on tombait sur
+une amie qui ignorait encore la chose ! Les exclamations
+les plus diverses se croisaient. L’effervescence
+ne se calma que vers midi, à l’heure
+où la faim appela au logis petits et grands bourgeois.</p>
+
+<p>Les gens observateurs remarquèrent qu’aucun
+des membres des aristocratiques familles
+Lanterle et Vertôt, étroitement unies, ne fut
+aperçu ce jour-là, en ville.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le héros, dont le nom était dans toutes les
+bouches, était un jeune Maurice Lanterle, qui
+venait de servir trois ans dans les cuirassiers à
+Lunéville. Il était neveu de monsieur Henri
+Lanterle et fort bien apparenté dans la meilleure
+société de Valleyres. Maurice Lanterle avait
+perdu jeune son père. Sa mère, une de Brière,
+qui avait de la fortune, l’avait élevé dans sa
+belle propriété du Vallon, à un peu plus d’une
+lieue à l’ouest de la ville. C’était une femme
+excentrique et exaltée, avec des prétentions
+intellectuelles ; elle faisait partie du petit clan
+des « Vertueuses ». Rêvant un grand avenir à
+son fils, elle le mit chez les Pères, au chef-lieu.
+Il ne s’y distingua pas. Ses directeurs se louaient
+de son caractère ; il était doux et soumis, chacun
+l’aimait, — mais il restait obstinément à la
+queue de sa classe. Entre seize et dix-sept ans,
+il essaya vainement, à plusieurs reprises, de
+passer la première partie de son baccalauréat.
+Sa mère, désolée, le fit rentrer au Vallon, où
+elle le reçut avec froideur. Elle ne s’occupa plus
+de lui et Maurice vécut pendant deux ans avec
+le fermier du domaine ; ensemble, ils couraient
+le pays, allaient aux foires choisir des vaches,
+conduisaient leurs bêtes les plus belles aux concours
+régionaux.</p>
+
+<p>Maurice aimait sa vie campagnarde. Un peu
+pâle et maigre à sa sortie du collège, il se développa,
+prit du corps ; il avait maintenant six
+pieds de haut et des épaules en proportion. Il ne
+se sentait à l’aise qu’en plein air ; de gestes maladroits,
+il avait toujours peur, dans un salon,
+de casser quelque meuble ou bibelot ; les observations
+de sa mère n’étaient pas pour lui
+donner de la confiance en lui-même. Les manières
+compassées des notables de Valleyres,
+les façons cérémonieuses qu’ils gardaient même
+dans l’intimité, leur sécheresse, lui firent prendre
+en horreur le monde auquel il appartenait. Il
+vécut solitaire et devint sentimental à l’excès.
+Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère soudainement
+mourut.</p>
+
+<p>Ses parents de Valleyres virent que Maurice
+était seul, qu’il aurait à sa majorité une soixantaine
+de mille livres de rente et les meilleures
+vignes du pays. Jamais orphelin ne fut plus
+entouré ; chacun lui faisait fête. Son oncle
+Henri Lanterle l’avait deux fois la semaine ;
+madame Henri Lanterle, l’une des « Vertueuses »
+avait surveillé l’instruction de ses filles de si
+près qu’elle n’avait pas voulu les mettre au
+couvent, car, même dans les meilleures maisons,
+on était exposé à des rencontres dangereuses.
+Lorsqu’on adressait la parole à ces jeunes filles
+modèles, elles regardaient leur mère avant de
+répondre. Pour leur cousin, elles exécutèrent au
+piano une sonate que monsieur Marthe, leur
+professeur, avait reçu de Maigny. Leur mère
+parlait confidentiellement à Maurice. « Ses filles,
+disait-elle, étaient élevées dans l’idée chrétienne
+de la soumission de la femme à son époux. Elles
+n’auraient ni opinion, ni volonté que les siennes. » — Maurice
+écoutait effaré. Le ton satisfait et
+autoritaire de sa tante, dont il était notoire
+qu’elle menait son mari par le bout du nez, l’effrayait.
+Quant à ses cousines, il lui était simplement
+impossible de causer avec elles.</p>
+
+<p>Chez les demoiselles de Barbeau, l’atmosphère
+était autre. Elles comptaient dix-huit et
+dix-neuf ans et avaient toutes deux été renvoyées
+du couvent où elles faisaient leur éducation.
+Elles passaient pour être d’une liberté
+de tenue extrême, allaient souvent à Maigny
+avec leur gouvernante et recevaient des officiers
+dans leur belle propriété de Bellevue. Leur
+père, ataxique, ne quittait guère son fauteuil
+roulant ; il s’absorbait dans le soin d’une collection
+d’insectes. Leur mère était morte jeune.
+Maurice dîna chez elles avec quelques jeunes
+gens de Maigny qu’il ne connaissait pas ; il y
+avait aussi la belle comtesse Perquer de Bonnenfant,
+qui passait l’été chez sa mère ; elle était
+mariée depuis six mois. A table, Maurice fut
+placé à côté de mademoiselle Jeanne de Barbeau.
+Comme l’on disait un mot un peu vif,
+elle lui poussa le pied sous la table. Maurice,
+croyant à une erreur, retira la jambe vivement
+et rougit. Après dîner, l’on joua à un jeu que
+ces demoiselles appelaient « le monstre noir ».</p>
+
+<p>On s’enfermait en bande dans une grande
+pièce d’où toute lumière était bannie. « Le
+monstre noir » entrait alors, et devait découvrir
+et identifier une des personnes cachées. Le
+jeu commença. Ce furent, dans l’obscurité, de
+petits rires étouffés, des bruits de chaises remuées ;
+la voix de madame Perquer fut entendue,
+disant : « Mais non, mais non ! » Maurice
+se tenait coi derrière un fauteuil. Soudain, il
+sentit sur sa main le contact d’une peau fine ;
+c’était le cou de mademoiselle Jeanne de Barbeau,
+laquelle était assise sur le bras du dit fauteuil.
+Maurice, inquiet, recula. Mais Jeanne
+l’avait reconnu ; elle criait déjà : « Ce monsieur
+Lanterle est d’une inconvenance ! » — Cependant
+l’approche du « monstre noir » rétablit le
+silence. Lorsque le jeu prit fin, les visages étaient
+enflammés, les yeux brillants. Maurice était fort
+mal à son aise. Il ne savait quelle contenance
+garder, et, comme Jeanne, le prenant à part,
+lui demandait de la rejoindre au bout du parc
+le lendemain après-midi, il répondit, rougissant
+toujours, qu’il était occupé ce jour-là. La jeune
+fille leva les épaules et lui tourna le dos.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Lorsque Lanterle venait ainsi à la ville et
+qu’il avait à y coucher, il logeait dans sa maison
+de la rue Haute, inhabitée depuis longtemps,
+mais où il s’était fait arranger deux pièces donnant
+sur le jardin. C’est là qu’un jour, il découvrit
+qu’il avait une fort jolie voisine. Il sut
+bientôt que c’était cette demoiselle Le Petit,
+dont on parlait tant en ville et que l’on citait
+en modèle.</p>
+
+<p>De sa fenêtre, il voyait Marie arroser ses
+fleurs ; le soir, elle cousait auprès de sa mère ;
+parfois elles soupaient toutes deux en plein
+air. Il jugea la beauté de la jeune fille sans pareille ;
+il remarqua aussi sa gaîté, la bonté dont
+elle usait avec madame Le Petit. Il n’avait
+rien vu de semblable dans la société de Valleyres
+où tous les gestes semblaient convenus,
+prémédités. Lanterle se dissimulait derrière un
+contre-vent ; les paroles de Marie n’arrivaient
+pas jusqu’à lui ; mais il l’entendait par moments
+rire avec sa mère, parfois elle chantait
+d’une voix fraîche une chanson populaire ; il la
+voyait passer légère et libre, ne se doutant pas
+qu’elle fût épiée. Il ne pouvait se détacher de
+ce spectacle.</p>
+
+<p>Bientôt il s’aperçut qu’il était amoureux de
+mademoiselle Le Petit ; à dater de ce jour, il
+devint méfiant, de peur qu’un des siens ne devinât
+son secret et ne le raillât. Il comparait
+l’existence simple, heureuse, de cette jeune
+fille à celle que menaient ses cousines dans
+l’atmosphère glacée du monde de Valleyres. — Jolie
+comme elle était, on ne lui voyait aucun
+galant. Il songeait aux demoiselles de Barbeau.</p>
+
+<p>Mais comment pourrait-il faire sa connaissance ?
+Sa timidité était sans bornes ; il n’était
+pas de ceux qui, entre chien et loup, abordent
+les filles et leur murmurent des douceurs. Du
+reste, elle ne le souffrirait pas.</p>
+
+<p>Un matin, il se trouva nez à nez avec elle au
+coin d’une rue ; il la bouscula presque. Il salua,
+balbutiant quelques mots d’excuse. Dès lors,
+ils se saluèrent quand ils se rencontraient, lui,
+d’un grand coup de chapeau, elle, d’une gentille
+inclinaison de tête. Mais il n’osait adresser
+la parole à mademoiselle Le Petit.</p>
+
+<p>Il rêvait sans cesse à elle, faisait des projets
+toujours les mêmes. Elle avait dix-sept ans, lui
+dix-neuf, ils se marieraient, vivraient heureux
+et solitaires au Vallon.</p>
+
+<p>A d’autres moments, il voyait l’absurdité de
+ces rêves fous ; elle ne voudrait pas de lui ; il
+n’avait rien de séduisant et, malgré les avances
+de Jeanne de Barbeau, ne croyait pas pouvoir
+plaire aux femmes. Puis il avait trois ans de
+service militaire à faire. Qu’adviendrait-il d’elle
+pendant un temps si long ? — Il ne pouvait
+s’empêcher de sourire à la pensée qu’il ne connaissait
+que de vue sa future femme. Mais il
+était dans la nature de Maurice de se plaire à
+des pensées lointaines et indécises. Enfin, un
+jour où il réfléchissait avec plus de précision à
+son avenir, il lui apparut qu’il serait sage de
+s’engager pour se débarrasser au plus tôt de la
+corvée militaire. Lorsqu’il reviendrait, Marie
+Le Petit n’aurait que vingt ans ; peut-être serait-elle
+libre encore ? D’autre part, son oncle Lanterle
+le poussait aussi à partir. Il s’y décida.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Avant d’entrer au service, il passa, toujours
+sur les conseils de son oncle, un mois à Paris.
+Les jeunes Bourrat, de Vermand, l’y reçurent
+et lui firent mener la grande vie du Quartier
+latin. Maurice fut profondément dégoûté par
+les plaisirs auxquels il se laissa entraîner. Avoir
+pour compagne de lit une fille que l’on connaissait
+depuis quelques heures à peine, et, au lendemain,
+la remplacer par une fille nouvelle, lui
+apparaissait monstrueux. Lorsqu’il quitta Paris,
+vivait plus fraîche que jamais dans sa mémoire
+l’image de mademoiselle Le Petit, écossant des
+pois sous une tonnelle dans un jardin clos.</p>
+
+<p>La première année de service militaire fut
+d’une désolante lenteur. Mais, comme il était
+vigoureux et bon cavalier, il en supporta sans
+peine les fatigues. Deux fois, il eut cinq jours de
+permission. Au lieu d’aller les user à Paris
+comme ses compagnons, il se rendit tout droit
+à Valleyres. Il vit mademoiselle Le Petit. Elle
+n’avait pas été sans remarquer l’absence de ce
+grand garçon dont les regards étaient persistants
+et respectueux. Lorsqu’il fut de retour,
+elle le salua, avec un léger sourire de bienvenue.
+Il logeait chez sa tante Lanterle qui avait insisté
+pour l’avoir, mais il montait dans la journée
+à son appartement de garçon dans la vieille
+maison inhabitée. — Il n’y eut pas autre chose
+entre elle et lui que des saluts échangés.</p>
+
+<p>Il repartit désespéré de sa timidité et plus
+amoureux que jamais.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La seconde fois qu’il vint, c’était en automne.
+Il fut obligé de descendre au Vallon pour surveiller
+les vendanges. C’était là un devoir auquel
+aucun propriétaire du pays n’aurait osé se
+soustraire. La pressée du vin se prolongeait
+tard dans la nuit. Le lendemain de son arrivée,
+Lanterle, vers cinq heures, résolut d’aller jusqu’à
+Valleyres à cheval.</p>
+
+<p>Le vent était violent ce jour-là. Près de la
+ville, il aperçut à quelque distance devant lui
+deux femmes qui se promenaient dans la campagne.
+S’approchant, il reconnut madame Le
+Petit et sa fille. Comme il se préparait à les
+saluer, les jupes de ces dames, agitées par le
+vent, effrayèrent le cheval qui fit un écart.</p>
+
+<p>Maurice ne fut pas désarçonné, mais son chapeau
+alla rouler dans la poussière. On juge de
+la honte du jeune homme ; le rouge lui monta
+au visage. De dépit, il donna de l’éperon à son
+cheval qui pointa. Puis il voulut descendre,
+mais avant qu’il en eût eu le temps, mademoiselle
+Le Petit avait ramassé le chapeau et, d’une
+main légère, enlevait la poussière qui le tachait.
+Maurice sauta à terre ; il remercia ces dames
+avec des phrases qu’il ne pouvait finir ; la
+sueur lui coulait sur le front. Madame Le Petit
+lui fit un beau salut sans parler. Marie dit
+quelques mots. Il lui semblait avoir toujours
+connu ce grand garçon qui rougissait devant
+elle comme une fille. Ils parlèrent du temps
+qu’il faisait, des vendanges. Maurice eut la présence
+d’esprit, ce dont plus tard il ne sut assez
+se féliciter, de demander à ces dames si elles
+aimaient le raisin. — Oui, elles en raffolaient.</p>
+
+<p>Sur cette réponse, la conversation prit fin.
+Lanterle s’inclina jusqu’à terre, monta sur sa
+bête, et rentra au Vallon à bride abattue.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le même soir, il dînait chez ses voisins Maigret.</p>
+
+<p>Il fut placé, non pas à côté de Lucie Maigret,
+qui allait sur ses trente-deux ans, mais près de
+la seconde fille, Julie ; elle avait vingt et un
+ans et ressemblait déjà à sa tante, madame
+Bourrat, de Prévoux.</p>
+
+<p>Madame Maigret fut d’une extrême amabilité
+avec son cousin ; la jeune fille, elle-même, lui
+fit des avances. Mais Maurice, voyant sa sécheresse
+et sa laideur, frémit.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers six heures, il quitta le
+Vallon et partit en cabriolet pour la ville. Il
+avait dans sa voiture un panier énorme rempli
+des plus belles grappes cueillies dans la journée.
+Il s’arrêta à sa maison de la rue Haute. A sept
+heures et demie, après s’être assuré que la rue
+était déserte, il sortit, le panier au bras, et
+pénétra dans la boutique de ses voisines.</p>
+
+<p>Au bruit de la porte, Marie, qui était au premier
+étage, descendit. Elle se trouva en face de
+Lanterle décontenancé, qui, à ce moment, ne
+comprenait rien à l’audace qui l’avait amené là.
+Il posa le panier sur le comptoir. — Marie le
+remercia de la façon la plus simple. Maurice
+ne trouvait pas un mot. Il allait se retirer ainsi,
+lorsqu’il vit que Marie essayait vainement de
+soulever le panier ; il s’empressa, offrit de le
+porter à la salle à manger. Marie lui montra le
+chemin et passa la première dans l’escalier
+étroit. Lanterle suivait. Ils arrivèrent dans une
+salle où madame Le Petit, enfouie dans un
+grand fauteuil, tricotait une paire de bas.</p>
+
+<p>— Maman, voici monsieur Lanterle, qui nous
+apporte du raisin magnifique, dit Marie. Sa
+voix sonnait joyeuse.</p>
+
+<p>La vieille dame, à ce nom, sursauta, et,
+s’étant levée, adressa à ce visiteur notable et
+inattendu, une révérence de choix.</p>
+
+<p>Marie goûta le raisin ; il était délicieux. Elle
+en offrit une grappe à Lanterle, qui l’accepta.
+Bientôt il était assis et mangeait du raisin en
+face de Marie. Quelques minutes plus tard, il
+s’étonnait déjà de se sentir sans gêne aucune.
+Il parla du service, de Paris, de la campagne.
+Lui, d’ordinaire renfermé, s’épanchait sans y
+songer. Ces dames l’écoutaient avec sympathie ;
+madame Le Petit restait silencieuse, mais
+approuvait de la tête ; Marie le questionnait.
+Ces deux femmes simples et accueillantes, cette
+salle calme où tout disait la régularité de vies
+modestes et heureuses, les beaux yeux caressants
+de Marie Le Petit, sa voix grave et ce rire
+qui étonnait par sa fraîcheur enfantine, — Lanterle
+jouissait de chaque minute de cette heure
+inespérée. Enfin il fallut partir. Marie l’accompagna
+jusqu’à la porte d’entrée. Lorsqu’il la
+quitta, il lui tendit la main.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Deux jours après, il regagnait le régiment. Le
+souvenir de la soirée unique remplissait sa vie
+monotone au quartier. — Il se désola de la lenteur
+des jours, eut des mouvements irraisonnés
+d’impatience. Jamais il n’aurait le courage d’attendre
+deux ans encore.</p>
+
+<p>Au jour de l’an, il n’eut que deux jours de
+congé et ne put revenir à Valleyres. Il envoya
+de Paris à mademoiselle Le Petit un sac à ouvrage
+qu’il acheta dans un magasin de la rue de
+la Paix et qui fit un singulier effet dans la petite
+salle de la rue Haute. Il était en cuir souple
+gris, monté en argent, et contenait un étui à
+aiguilles, un dé, de petits ciseaux, le tout en
+vermeil d’un travail exquis. Mais Lanterle n’osa
+pas joindre à l’envoi sa carte de visite.</p>
+
+<p>A Pâques, il obtint une permission de quatre
+jours ; il arriva au Vallon. Le lendemain à la
+première heure, il était installé dans son petit
+appartement de la rue Haute.</p>
+
+<p>Il passa plus d’une heure à la fenêtre, cherchant
+un prétexte pour aller chez sa voisine.
+Enfin il vit Marie entrer dans le jardin ; une
+vieille femme la suivait. A elles deux, elles
+portaient une corbeille de linge, qui sortait de
+la cuve et fumait encore. Elles commencèrent à
+placer le linge sur des cordes tendues entre les
+deux murs. Maurice ne quittait pas la jeune
+fille des yeux ; elle avait sa jupe relevée, les
+bras nus rougis par l’air vif, et un grand tablier.
+Jamais il ne l’avait vue aussi jolie.</p>
+
+<p>Enfin, comme elle levait la tête, elle l’aperçut
+derrière la fenêtre. Étonnée à la présence de ce
+témoin inattendu, elle rougit d’abord et se détourna.
+Mais tout de suite elle revint à elle et
+envoya à Lanterle un salut amical. La vieille
+laveuse était déjà rentrée dans la maison. Lanterle
+tremblait de joie, car il avait vu la rougeur
+de Marie. Puis Marie, à son tour, quitta le jardin.</p>
+
+<p>L’après-midi, Lanterle ne bougea pas de son
+poste.</p>
+
+<p>Au soir le linge sec fut enlevé. Maurice était
+toujours là ; mais comment entrer en conversation
+avec Marie ? Son imagination au souffle
+court lui refusait toute aide. Du reste la laveuse
+était présente, il fallait être prudent.</p>
+
+<p>Le soir, il dîna chez son oncle Henri Lanterle,
+où il s’ennuya.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Marie reparut au jardin.
+Elle vit à la fenêtre la figure navrée de son
+amoureux, et, sans réfléchir, lui fit signe de
+descendre. A peine avait-elle agi qu’elle regrettait
+sa précipitation. Mais Lanterle était déjà là.</p>
+
+<p>— Je voulais vous remercier du beau cadeau
+que vous m’avez envoyé, dit-elle avec un peu
+d’embarras. Et tout à coup elle se mit à rire. — Vous
+aviez une figure si désolée derrière
+votre fenêtre ! fit-elle.</p>
+
+<p>Ils causèrent un instant. Lorsqu’elle rentra,
+Lanterle avait obtenu la permission de revenir
+le soir même. Il fut obligé d’envoyer un mot
+pour s’excuser à madame Maigret chez qui il
+devait dîner.</p>
+
+<p>A huit heures il entrait chez ses voisines. Le
+lendemain soir il y revint encore. Marie était
+avec lui sans coquetterie, comme sans timidité.
+Ce n’était pas avec monsieur Lanterle, notable
+bourgeois et grand propriétaire de Valleyres
+qu’elle causait, mais avec un garçon simple,
+bon, vite effarouché, qui avait vécu jusque là
+solitaire dans un monde sans cordialité. Maurice,
+d’abord, ne pouvait croire à son bonheur.
+Pendant dix-huit mois il avait rêvé à Marie,
+maintenant il l’avait près de lui. Mais l’excès
+de son amour le rendait muet ; il pouvait à
+peine parler et s’étonnait qu’il y eût une si
+grande différence entre leur première rencontre
+et celle-ci. « L’aimerait-elle jamais ? accepterait-elle
+d’être sa femme ? » — Non, c’était
+fou ; manifestement elle ne songeait pas à lui.
+Maurice, le second soir, était triste et malheureux ;
+pour un rien, il aurait pleuré. Allait-il
+partir ainsi ? — Marie s’étonnait de son changement
+d’humeur. Au moment de la quitter,
+il eut pourtant la force de demander la permission
+d’écrire.</p>
+
+<p>— Oui, dit Marie, car nous pensons souvent
+à vous.</p>
+
+<p>Il écrivit des lettres où il mit enfin tout ce
+qu’il n’avait osé dire. Il eut la précaution de les
+faire passer par son banquier de Paris pour ne
+pas éveiller la curiosité des employés de la
+poste à Valleyres. Le projet qui lui tenait au
+cœur faisait le fonds inépuisable de sa correspondance.</p>
+
+<p>Marie ne douta pas plus de sa sincérité que
+de son amour ; mais il fallait attendre. — « Plus
+tard, nous verrons, répondait-elle, lorsque vous
+aurez fini votre service. »</p>
+
+<p>Et cependant elle l’exhortait à la patience,
+car ses lettres le montraient irrité des mille
+vexations de la caserne. — « Soyez sage et prudent,
+disait-elle, sinon, vous n’aurez pas de
+permission, et nous serons privés du plaisir de
+vous voir. »</p>
+
+<p>Toutes les semaines, une lettre arrivait à
+Marie. Elle répondait maintenant à chacune, et
+allait souvent avec sa mère jeter ses lettres à
+la gare même pour éviter les commérages du
+bureau de poste.</p>
+
+<p>En juin quinze jours se passèrent sans nouvelles.
+La jeune fille s’inquiéta. Une semaine
+encore s’écoula pendant laquelle Marie eut le
+loisir de voir quelle place avait prise dans ses
+préoccupations Maurice Lanterle. Enfin elle
+reçut quelques mots de lui, d’une écriture tremblée.
+Il était à l’hôpital et sortait à peine d’un
+fort accès de fièvre. Dans dix jours, il aurait
+un congé de convalescence et viendrait se rétablir
+à Valleyres.</p>
+
+<p>A la fin du mois, en effet, il s’installa au Vallon.
+Le lendemain de son arrivée, il était trop
+épuisé pour sortir. Il dut subir la visite de sa
+tante, madame Henri Lanterle, et de sa cousine,
+madame Maigret. Les effusions réglées et prévues
+de ces dames l’irritèrent. Il déclina toute invitation
+pendant les trois semaines de son séjour
+au Vallon ; il voulait rester à la campagne et se
+reposer. Sans cesse, ses tantes venaient chez lui
+et lui amenaient ses cousines ; elles le trouvaient
+toujours là. Même, par politique, il les invita
+quelquefois à déjeuner. A la nuit tombée, il
+allait, en cabriolet, jouir de la fraîcheur du soir,
+car la chaleur dans la journée était forte. S’il
+était reconnu par quelqu’un de ses amis sur les
+routes, personne ne s’étonnait qu’il se promenât
+ainsi.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le premier jour où il put sortir, il arriva
+vers neuf heures à la rue Haute. Marie, prévenue,
+l’attendait avec sa mère dans le petit
+jardin. Pour la douceur de l’accueil qu’elle lui
+fit, pour l’anxiété qu’elle montra à le voir pâle
+et fatigué, il eût volontiers subi plusieurs semaines
+tristes d’hôpital militaire.</p>
+
+<p>Il revint ainsi tous les soirs. Il passait par la
+ruelle des anciens fossés sans être obligé de
+traverser la ville, et attachait, dans la cour de
+sa vieille maison, le cheval auquel il donnait un
+picotin d’avoine. De l’autre côté de l’habitation
+Le Petit, c’était un terrain vague où, de jour,
+les femmes du quartier mettaient sécher du
+linge. Maurice rentrait au Vallon vers onze
+heures. Ses gens croyaient qu’il avait été passer
+la soirée dans sa famille à Valleyres ou chez un
+de ses voisins de campagne.</p>
+
+<p>Dans le minuscule jardin clos qu’ornaient
+deux rangées de roses trémières, sous la tonnelle
+couverte de chèvrefeuille, les heures coulaient
+brèves et délicieuses. Marie et Maurice
+parlaient de l’avenir. Dans un peu plus d’un
+an, ils se marieraient. Parfois Lanterle s’imaginait
+que les siens feraient bon accueil à Marie.
+Celle-ci, plus clairvoyante, le détrompait. Non,
+il serait blâmé par tous. Maurice ne s’effrayait
+pas à l’idée de rompre avec un monde qu’il
+détestait. Ensemble ils en riaient, mais tous
+deux s’accordaient à penser qu’il fallait que
+personne ne pût deviner leur entente. Ils chérissaient
+ce secret précieux ; leur bonheur en dépendait.
+Marie, sans qu’elle voulût l’avouer,
+avait peur des intrigues des gens orgueilleux
+et avides qui entouraient Maurice. Quelquefois
+Maurice prenait la main de Marie dans les
+siennes et la caressait lentement. Bientôt, il ne
+pouvait plus parler. Marie, énervée par cette
+caresse, se taisait aussi.</p>
+
+<p>Lorsque dix heures sonnaient à la mairie,
+madame Le Petit montait chez elle. Les premiers
+jours, Marie rentrait avec sa mère. Après
+une semaine, elle prit l’habitude de rester en
+arrière quelques instants. La mère se levait et
+disait :</p>
+
+<p>— Tu ne tarderas pas, Marie.</p>
+
+<p>L’on voyait de la lumière dans sa chambre
+par les fentes des volets. Puis, cinq minutes
+ne s’étaient pas écoulées, c’était de nouveau
+l’obscurité. La vieille femme s’était endormie
+tout de suite comme un enfant.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens restaient seuls au jardin.
+Un soir, près de la porte, Lanterle se risqua
+à passer son bras autour de la taille de Marie.
+La jeune fille, serrée contre lui, lui tendit sa
+bouche. Ce baiser rendit Lanterle fou. Il partit,
+et, tandis que pour rentrer au Vallon, il traversait
+les campagnes bleues de lune, il chantait
+sa joie à tue-tête. Les jours suivants, au moment
+du départ, ils s’embrassèrent encore près
+de la petite porte. Maurice s’enfuyait, emportant
+sur ses lèvres la fraîcheur brûlante du baiser
+de son amie. Marie gagnait sa chambre et se
+couchait. Le sommeil était lent à venir.</p>
+
+<p>Une semaine se passa. Déjà l’on comptait les
+jours avant la rentrée au régiment.</p>
+
+<p>Puis un soir, après leur ardent baiser d’adieu,
+Maurice ne partit pas. Il resta, les deux bras
+noués autour du corps souple de Marie. Ils s’assirent
+sur le banc, sous la tonnelle. Autour d’eux
+s’élevait le grand silence nocturne que traversaient
+les rumeurs lointaines de la ville, le bruit
+d’une charrette attardée sur les pavés sonores, le
+chant incertain de quelque ivrogne regagnant
+son logis, ou, dans la campagne, l’aboi d’un
+chien à la lune ; puis c’était de nouveau la paix
+solennelle et muette de la nuit sous la voûte
+immense du ciel. L’angoisse de l’amour non
+satisfait les oppressait ; en vain leurs bouches
+s’unissaient ; les baisers passionnés dont saignaient
+leurs lèvres enflammaient leur désir
+au lieu de l’apaiser. Maurice, affolé, s’arrachait
+à l’étreinte de son amie ; elle restait étourdie,
+frémissante encore. — Enfin, une nuit si douce
+qu’elle semblait être complice, Marie fut à lui.</p>
+
+<p>Trois jours plus tard, Maurice rejoignait son
+régiment. Il avait voulu déserter, passer en
+Suisse ou en Belgique avec Marie pour l’épouser
+sur l’heure. Elle eut une peine infinie à le ramener
+à la raison. Il partit, après des scènes
+déchirantes, pour sa dernière année de service.</p>
+
+<p>Il laissait Marie angoissée. Elle se demandait
+comment il supporterait, dans l’état où elle le
+voyait, la stricte discipline de la caserne et
+une absence si longue. Mais elle eut bientôt
+une cause d’inquiétude nouvelle et plus grave.</p>
+
+<p>Il y avait à peine trois semaines que Maurice
+l’avait quittée, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était
+enceinte. Elle fut accablée. Que fallait-il faire ?
+où se réfugier ? que dire à Maurice et à sa mère ? — Maintenant
+il était plus important que jamais
+de ne laisser soupçonner à personne sa liaison
+avec Lanterle. La famille de ce dernier ne reculerait
+devant aucune intrigue, aucune bassesse
+pour le détacher d’elle. Bientôt Marie, une fois
+passée la première crise de désespoir où elle se
+laissa aller, vit les choses sous un jour moins
+sombre.</p>
+
+<p>Rien ne les retenait à Valleyres ; elles iraient
+s’installer à Maigny pour éviter les commérages
+odieux de la petite ville. Elles attendraient,
+pour arrêter leurs plans, la venue de Maurice
+en octobre. Il serait temps alors. Il ne fallait
+pas songer à lui apprendre par lettre l’état où
+il l’avait laissée. Inquiet, nerveux comme il
+était, cette nouvelle le bouleverserait, il quitterait
+tout. A l’automne, lorsqu’elle l’aurait près
+d’elle, elle saurait l’empêcher de faire un coup
+de tête, le calmerait, le renverrait apaisé encore. — Elle
+attendit donc octobre.</p>
+
+<p>Cependant Lanterle se desséchait d’impatience ;
+la vie de la caserne lui devenait odieuse ;
+il faisait mal son service ; les punitions pleuvaient
+dru sur sa tête, et, en octobre, on lui
+refusa une permission.</p>
+
+<p>Le coup fut terrible pour Marie ; que faire ?
+Bientôt elle ne pourrait plus cacher sa grossesse.
+Quitterait-elle Valleyres sans donner à Maurice
+la raison de son départ ? Elle en vit tout de
+suite l’impossibilité. Les lettres de Maurice le
+montraient frémissant ; le refus d’une permission
+attendue avec tant de fièvre avait mis le
+comble à sa surexcitation ; il était prêt à faire
+un éclat. Allait-elle égoïstement, pour plus de
+confort personnel, bouleverser la vie de ce malheureux
+garçon ? — Non, il valait mieux qu’elle
+fût seule à souffrir les conséquences de leur
+faute commune ; ces souffrances-là n’avaient
+rien d’irréparables, tandis que voir Maurice
+déserter à cause d’elle, elle ne se le pardonnerait
+jamais.</p>
+
+<p>Elle lui écrivit donc de la façon la plus tendre,
+la meilleure, lui prêchant la patience, la soumission,
+lui montrant leur bonheur si prochain ;
+elle lui tut ses préoccupations.</p>
+
+<p>Maintenant le sort en était jeté ; il lui fallait
+rester à Valleyres, accepter l’odieux de cette
+situation, devenir l’objet détestable des conversations
+de tous. La chose était dure. Elle l’accepta
+de grand cœur.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le temps vint où il fallut prévenir madame
+Le Petit.</p>
+
+<p>Depuis longtemps déjà Marie voulait parler.
+Elle se sentait gênée en la présence de sa mère,
+qui, semblait-il, la regardait beaucoup. Avait-elle
+des soupçons ? elle était plus silencieuse
+que de coutume. Marie hésitait encore. Comment
+dire une telle chose ? Enfin, un soir, — Marie
+dans la journée avait senti pour la première
+fois s’agiter en elle le petit être et ces
+mouvements l’avaient émue jusqu’au fond de
+l’âme, — comme elles étaient toutes deux dans
+la salle à manger, elle se décida.</p>
+
+<p>— Sais-tu, maman, que tu seras grand’mère
+plus tôt que tu ne le penses ?</p>
+
+<p>Elle essayait de parler gaiement, mais les
+mots avaient peine à sortir de sa bouche.</p>
+
+<p>Madame Le Petit s’arrêta de tricoter. Elle
+gardait les yeux baissés, comme si elle réfléchissait, — ah !
+que le silence était solennel et
+pesant ! — puis elle les leva vers sa fille. Marie
+ne lui avait jamais vu ces yeux graves et tristes.</p>
+
+<p>Marie ne put supporter leur regard pénétrant.
+Elle se glissa vers le fauteuil de la vieille
+femme toujours muette, se mit à genoux, et,
+comme quand elle était enfant et qu’elle avait
+été méchante, elle enfouit sa figure dans les
+jupes de sa mère. Elle resta longtemps ainsi,
+les épaules secouées de petits frissons. La mère
+caressait lentement de la main les cheveux de
+sa fille.</p>
+
+<p>Il n’y eut pas d’autre phrase ce soir-là sous la
+lampe familiale.</p>
+
+<p>Comme elles étaient toutes deux couchées,
+Marie entendit un peu de bruit dans la chambre
+où elle croyait sa mère endormie depuis longtemps.
+C’était comme une plainte à peine perceptible,
+puis sa mère se moucha très doucement
+et se retourna dans son lit. Plus tard
+encore, la même plainte recommença. Marie
+n’osait bouger ; des larmes aussi coulaient de
+ses yeux. Enfin le sommeil la prit.</p>
+
+<p>Le lendemain la journée fut longue et triste.
+Madame Le Petit restait absorbée. Marie, nerveuse,
+troublée, se laissait aller, sans essayer
+de lutter, aux idées les plus sombres. Le soir
+vint et la veillée reprit. Madame Le Petit regardait
+les yeux de sa fille qui n’osaient se tourner
+vers elle. Une heure se passa en silence. Soudain
+madame Le Petit laissa tomber son aiguille
+à tricoter sur la table. Marie tressaillit.</p>
+
+<p>— Voyons, Marie, dit la vieille femme, — sa
+voix était pleine de tendresse, — il nous faut
+commencer à travailler pour ce petit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Au jour de l’an, Maurice n’eut pas de congé.
+Marie tremblait qu’il n’apprît sa grossesse par
+des lettres de Valleyres. Mais ses parents Lanterle
+et Vertôt écrivaient peu. A la fin de février
+seulement, il eut trois jours de liberté. Sur les
+conseils de Marie, il descendit chez son oncle
+Henri Lanterle. Le soir de son arrivée, à
+cinq heures, il s’échappa et courut à la rue
+Haute.</p>
+
+<p>Alors seulement, il sut combien Marie l’aimait.
+A l’idée qu’elle avait supporté l’abominable
+clameur de la ville pour que lui, Maurice,
+n’eût pas de soucis à la caserne, il fondit en
+larmes. Il décida vingt choses folles et contradictoires ;
+il déserterait ; non, il emmènerait
+Marie avec lui dans sa garnison ; il l’épouserait
+tout de suite ; ou bien il annoncerait ses fiançailles
+avec elle. Marie eut toutes les peines du
+monde à lui montrer qu’il n’y avait maintenant
+qu’une chose à faire : prendre patience, attendre
+six mois encore, et garder leur secret avec plus
+de soin que jamais.</p>
+
+<p>Il repartit, mais sa nervosité fut telle au régiment
+qu’il ne put avoir une seule permission
+jusqu’à l’automne.</p>
+
+<p>En septembre enfin, il revint libéré et choisit
+à Maigny un appartement meublé pour les dames
+Le Petit. Puis il rendit visite à son oncle Lanterle.
+Sa tante était sortie, ce dont elle ne se
+consola pas ; elle garda un éternel grief à son
+mari de n’avoir su retenir Maurice jusqu’à ce
+qu’elle rentrât.</p>
+
+<p>Maurice n’écouta pas monsieur Lanterle, qui
+essaya de lui démontrer qu’il faisait une bêtise.
+Il descendit à la mairie, muni des papiers nécessaires — il
+était sans parents directs et n’avait
+besoin du consentement de personne — et le
+lendemain fut affiché au tableau des publications
+l’acte qui produisit un tel effet sur la
+calme population de Valleyres.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Maurice Lanterle et sa femme vivent à la
+campagne ; ils ont cinq enfants magnifiques. La
+société de Valleyres ne reçoit pas madame Lanterle,
+qui s’en passe fort bien ; elle vient rarement
+à la ville.</p>
+
+<p>Les parents de Maurice avaient prédit les
+suites les plus fâcheuses à cette union disproportionnée ;
+ils s’étonnent encore à voir la vertu
+de la belle madame Lanterle et le bonheur de
+son époux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c211">LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS</h2>
+
+<p class="dedic"><i>A Pierre Bonnard.</i></p>
+
+<p>Les de Vouzins-Baufflers, bien qu’ils eussent
+leurs grandes propriétés dans une autre partie
+de la France, avaient gardé la terre de Vouzins
+à quelques kilomètres de Valleyres. Elle n’avait
+plus qu’une cinquantaine d’hectares, comprenant
+un parc immense maintenant abandonné,
+et, près de la loge du portier, un jardin potager
+avec un coin de vigne, suffisant à faire vivre
+Larrivée, l’homme qui en était le gardien. L’ancien
+château avait été détruit ; on avait élevé
+à sa place, avant la Révolution, une maison d’un
+étage pour servir de pied à terre. Elle avait été
+inhabitée depuis la mort, sous le premier Empire,
+d’une chanoinesse de Vouzins. On se souvenait
+encore d’elle à Valleyres. Elle ne quittait
+pas le parc solitaire et magnifique, où elle
+se promenait, toujours vêtue de blanc, et suivie
+d’un grand chien danois dont elle fut la première
+à introduire la race dans le pays.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un jour, Larrivée descendit à la ville chez le
+notaire Mainguet et lui apprit qu’une lettre de
+l’homme d’affaires de monsieur le duc à Paris
+enjoignait de préparer la maison où son maître
+comptait s’installer prochainement pour finir ses
+jours. — L’étonnement du notaire fut proportionné
+à l’importance de la nouvelle. On n’avait
+jamais vu le duc de Vouzins dans le pays.</p>
+
+<p>Les grands bourgeois de Valleyres surent la
+chose le soir même au Cercle où ils se réunissaient
+quotidiennement de quatre à six heures. — Quelle
+serait la vie du duc à Vouzins ? y
+amènerait-il un grand train de maison ? donnerait-il
+des fêtes ? aurait-il un équipage de
+chasse ? Et surtout quelle serait son attitude
+vis-à-vis de la société de la petite ville ? ferait-il
+des visites ? se présenterait-il au Cercle ? — Telles
+étaient les questions que ces messieurs
+brûlaient de se poser les uns aux autres ; mais
+ils savaient le prix des mots et turent leurs préoccupations,
+se bornant à émettre quelques prudentes
+hypothèses sur les causes de la venue
+du duc, à échanger quelques rares souvenirs
+sur la chanoinesse de Vouzins, — et ils rentrèrent
+en hâte chez eux pour y annoncer la grande
+nouvelle.</p>
+
+<p>Ce soir-là, monsieur Louis Vertôt rappela,
+dans le cercle de famille, que les Vertôt étaient
+les anciens et légitimes seigneurs de Vouzins,
+ainsi qu’en témoignait un acte fait au nom de
+Nicolas Vertôt en quinze cent quatre-vingt-huit,
+acte récemment retrouvé par l’érudit monsieur
+Allemand. — Le vieux baron de Morteuse, ayant
+allumé une seconde bougie dans son triste cabinet,
+étudia le tableau des alliances de sa famille
+jusqu’à ce qu’il eût découvert le mariage,
+en quatorze cent soixante et six, d’Aline de
+Morteuse avec haut et puissant seigneur Pierre
+de Vouzins.</p>
+
+<p>Pendant les quinze jours qui suivirent, le
+Cercle fut animé. L’octogénaire monsieur Charles
+Lanterle, qui n’y était pas venu depuis dix ans,
+y reparut. Il faisait autorité en matière généalogique ;
+les titres des de Vouzins furent énumérés.
+Ils ne comptaient pas moins de trois branches
+ducales ; l’aînée, celle des de Vouzins-Baufflers,
+anciennement du marquisat de Vouzins,
+changé en duché par Louis XIV ; la seconde
+des de Vouzins-Mirecourt, ducs en dix-sept
+cent dix-huit, par l’alliance avec René de Mirecourt,
+dernier représentant de l’illustre famille
+de ce nom ; la troisième, de Vouzins d’Arthus,
+duché en dix-sept cent trente-sept sous le Roi
+Bien-Aimé. Le duc actuel de Vouzins-Baufflers,
+chef de la famille, avait un fils de vingt-sept
+ans, qui portait le titre de Prince de Viane. Sa
+fille venait de mourir à vingt-neuf ans ; elle
+avait épousé Charles-Auguste, prince de Danzig.</p>
+
+<p>« Noblesse impériale, fit le baron de Morteuse
+d’un air dédaigneux, non sans s’être
+assuré que monsieur Duret, dont la fille était
+maintenant comtesse Perquer de Bonnenfant,
+n’était pas dans la salle.</p>
+
+<p>Dans la petite bourgeoisie, la chose n’excita
+pas moins d’intérêt. Monsieur Maillefer, le bibliothécaire,
+établit, au café de la <i>Cloche d’or</i>,
+devant un groupe d’amis politiques, que la
+grande élévation et fortune de la famille, dont
+l’ancienneté n’était du reste pas contestable,
+dataient des succès de l’adorable marquise
+Henriette auprès du grand Roi, et de ceux de
+la duchesse Louise à la cour du Régent. Il cita
+Mézeray, Paul-Louis Courier, lut même un texte
+de Saint-Simon sur les de Vouzins : « Gens
+ambitieux et de plaisir, d’une présomption
+incroyable de s’égaler aux premières familles du
+royaume et se servant, pour parvenir à leurs
+fins, de leur beauté qui passe l’ordinaire ; ils
+ont fait tout leur chemin par les ruelles, y poussant
+leurs femmes au besoin. »</p>
+
+<p>Enfin, l’on sut, un samedi, par Larrivée qui
+descendait au marché, que le duc était à Vouzins
+depuis la veille au soir, et l’on attendit,
+avec un calme qui n’était qu’apparent, ses premières
+démarches.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’on vit cette auguste personne à la messe le
+dimanche suivant. Tout Valleyres était là ;
+ceux qui, comme le docteur Maigret ou le notaire
+Mainguet n’entraient point à l’église, faisaient
+les cent pas sur la place.</p>
+
+<p>On pensait que le duc arriverait en voiture à
+deux chevaux, non, il vint à pied. C’était un
+grand vieillard paraissant avoir une soixantaine
+d’années, les traits réguliers, les cheveux dessinant
+trois pointes sur un front uni, une courte
+barbe blanche, les yeux bleus, le nez aquilin.
+De l’avis unanime des femmes, c’était un très
+bel homme. Il était vêtu de deuil et ne portait
+à la boutonnière aucune décoration, bien qu’il
+fût — monsieur Allemand s’en était assuré — haut
+dignitaire de plusieurs ordres. Il passa
+par le bas-côté de l’église et alla s’asseoir sur
+un banc que monsieur le curé, à la prière de Larrivée,
+avait fait installer près du chœur. Il
+suivit l’office avec déférence ; l’assistance n’avait
+d’yeux que pour lui. Tous remarquèrent la
+tristesse qu’on lisait sur son visage ; les enfants
+se demandèrent comment il se pouvait qu’un duc
+fût triste.</p>
+
+<p>La messe terminée, il s’en alla rendre visite à
+monsieur le curé ; puis il passa dans la Grand’Rue,
+s’arrêta chez Joseph, le pâtissier bien
+connu, acheta quelques gâteaux que, malgré
+les protestations de madame Joseph toute
+troublée de voir sa Seigneurie devant elle, il
+emporta lui-même en un petit paquet de papier
+blanc, et il regagna Vouzins, distant d’une demi-lieue
+sur le coteau.</p>
+
+<p>Tous les dimanches le duc revint à la messe ;
+mais on ne le voyait pas à Valleyres dans la
+semaine. Les deux seules personnes qui entrèrent
+en relations avec lui furent Mainguet, le notaire,
+et le jeune docteur Barbeau, qui fut mandé à
+Vouzins, un jour que le duc était souffrant.</p>
+
+<p>Tout se traita désormais par l’entremise de
+Larrivée, qui devint un personnage. On le fit
+causer ; l’on eut ainsi quelques détails sur la
+vie du duc. Il menait l’existence la plus simple ;
+Larrivée lui servait de valet de chambre, la
+femme de Larrivée de cuisinière ; il n’avait
+pour l’instant ni voitures ni chevaux ; son seul
+luxe était de manger dans de la belle vaisselle
+plate à ses armes, qu’il avait apportée, en petite
+quantité, de Paris. Il se levait avec le jour,
+descendait dans le parc où il passait la matinée,
+dînait à l’ancienne mode à deux heures, soupait
+à six heures et demie, et se couchait tôt. Chaque
+jour était semblable au précédent. — Le docteur
+Barbeau et le notaire eurent peu à ajouter à
+ces renseignements. Monsieur le duc était avec
+eux d’une politesse si exquise qu’elle en était
+déconcertante, mais il ne leur parlait que d’affaires
+de leur service.</p>
+
+<p>Pendant la première année que le duc passa
+à Vouzins, rien ne fut plus digne que la conduite
+des notables de Valleyres à son endroit. Ils ne
+le rencontraient qu’à la messe ; mais peut-être
+le duc, son deuil fini, sortirait-il de sa retraite ?
+Ils gardaient donc l’allure qui convenait à leur
+rang. Ils n’avaient pas d’avances à faire ;
+pourtant, puisqu’ils appartenaient au même
+monde, ils étaient prêts à recevoir celles qui
+viendraient de lui. Aussi ses moindres gestes
+étaient-ils épiés. Mais le duc de Vouzins-Baufflers
+passait droit et ne regardait personne.</p>
+
+<p>Une année s’écoula sans apporter aucun
+changement dans la conduite du duc. Il devint
+bientôt évident qu’il ne ferait aucunes visites
+et ne recevrait pas ; l’espoir de le voir au Cercle
+s’évanouit. On commença à le critiquer ; il
+fut de mode d’affecter un ton un peu dédaigneux
+lorsque l’on prononçait son nom. Il
+s’était sans doute ruiné par sa vie folle à Paris
+et en était réduit au pain et à l’eau de Vouzins
+pour ses vieux jours. — Mais on sut par Mainguet,
+dont la présence avait été nécessaire pour
+dresser certains actes, que le duc avait de très
+grands revenus et que ce n’était pas par manque
+d’argent qu’il s’était retiré à Valleyres.</p>
+
+<p>Alors on décida qu’il avait dû fuir un scandale
+inévitable, quelque mari trompé et furieux,
+pire peut-être. L’on ne parlait plus du duc
+qu’entre hommes.</p>
+
+<p>Cependant la vie à Vouzins coulait monotone.
+Le duc ne sortait jamais de son parc. Les
+seules dépenses qu’il se permît étaient celles
+d’un journalier qui venait nettoyer les allées et,
+sous sa direction, couper les branches mortes
+ou planter de nouveaux arbres pour remplacer
+ceux que le temps avait séchés, mais jamais on
+ne mit à bas un arbre encore vivant. Telles
+étaient les seules occupations de monsieur le
+duc de Vouzins-Baufflers. Il ne paraissait pas
+souffrir de sa solitude.</p>
+
+<p>La seconde année de son séjour, il commença
+à s’absenter deux ou trois fois par mois. La
+curiosité des bourgeois de Valleyres était portée
+à son comble par la retraite absolue dans laquelle
+le duc vivait. On le suivit jusqu’à Maigny,
+mais une fois arrivé au chef-lieu, il prenait
+un nouveau billet et continuait sa route. Il
+allait sans doute à Livray. Là on perdait sa
+trace. Il disparaissait sans peine dans les rues
+étroites et enchevêtrées de cette grande ville
+de cent mille habitants. Les bruits les plus
+étranges couraient sur son compte. En fait,
+l’on ne savait rien de précis.</p>
+
+<p>A l’automne de l’année suivante, monsieur
+Léon de Barbeau vint de Paris passer un mois
+chez son frère Victor, près de Valleyres. Léon
+de Barbeau avait mené dans la capitale une vie
+facile, dépensant la part d’héritage que lui avait
+laissée son père, Auguste Barbeau, le filateur,
+lequel, lorsqu’il eut amassé cent mille francs
+de rente à Roubaix, rentra au pays et se fit
+appeler de Barbeau. — L’on eut par lui quelques
+renseignements. Au Cercle, il raconta que le
+duc de Vouzins avait quitté Paris inconsolable
+de la mort de sa fille, la princesse de Danzig.
+Elle vivait avec lui, étant séparée de son mari,
+personnage fort peu recommandable. — Ici,
+monsieur le baron de Morteuse murmura une
+phrase indistincte. Ses voisins de gauche crurent
+entendre les mots : « La caque », ceux de droite,
+les mots « le hareng ». Monsieur de Barbeau
+continua. — Le duc et sa fille ne s’étaient plus
+quittés du jour où elle était rentrée au foyer
+paternel. Seule la mort avait rompu ce long et
+merveilleux attachement, et l’estime de tous
+avait suivi le duc dans sa retraite.</p>
+
+<p>Ainsi parla monsieur Léon de Barbeau, qui
+avait vécu à Paris, mais non point dans le
+monde auquel appartenait le duc de Vouzins.
+Ces faits si précis et si plausibles, qui furent
+corroborés par d’autres rapports, changèrent
+l’état de l’opinion à Valleyres. Le duc devint
+un modèle de vertu paternelle. Huit jours
+avant, il n’était qu’un grand seigneur libertin.</p>
+
+<hr>
+
+<p>C’est à peu près vers ce temps que je le vis
+dans des circonstances propres à frapper fortement
+mon imagination enfantine. Je ne l’avais
+aperçu jusqu’alors qu’à la messe, et l’accablement
+de son regard m’avait, comme tous,
+surpris. Je regardais avec émotion et curiosité
+ce vieillard grand seigneur, qui ne parlait à
+personne. Ne représentait-il pas le monde parisien
+le plus aristocratique, celui que les romans
+de Balzac, dérobés dans la bibliothèque de mon
+père, m’avaient révélé ?</p>
+
+<p>J’étais alors un gamin de treize ans. Un jour,
+je m’étais égaré près de Vouzins, occupé à
+poursuivre dans les haies des moineaux que je
+tirais avec une petite fronde. Sur la haie du
+parc, je vis un oiseau que je pris d’abord pour
+un gros moineau, mais, qu’à le regarder plus
+attentivement, je reconnus bientôt pour être
+un « bec croisé » ; l’espèce en est rare dans le
+pays. Je lui envoyai une pierre et le manquai.
+Il alla se poser sur un arbre dans le parc. Sans
+hésiter, je franchis la haie et, étouffant le bruit
+de mes pas, je me glissai dans le taillis. J’étais
+enfin en bonne position pour le viser, lorsqu’il
+s’envola à toutes ailes ; au même moment, apparut
+dans l’allée tournante, à trois mètres de
+moi, le duc de Vouzins.</p>
+
+<p>Il n’était plus temps de songer à m’enfuir ;
+aussi je restai blotti dans mon buisson, espérant
+que le duc passerait sans m’apercevoir. Il fit
+un pas encore et regarda le taillis où j’étais
+blotti ; puis il s’arrêta. J’avais une peur telle
+que la sueur me coulait sur le front. Ses yeux
+larges ouverts étaient braqués sur moi ; il allait
+sans doute m’apostropher brusquement. — Cela
+dura quelques secondes. J’eus alors la sensation
+nette qu’il ne me voyait pas, que sa pensée
+était ailleurs ; le sang-froid me revint et j’observai
+le vieillard immobile. Je fus terrifié par l’aspect
+de ses yeux ; dans leur azur pâle une flamme
+étrange dansait ; quelque chose de trouble
+brûlait en eux. — Je n’avais vu un regard pareil
+qu’à un vagabond qu’un jour on avait arrêté
+presque devant moi ; on me dit alors qu’on
+l’avait surpris en train de voler une fille derrière
+une haie. Le duc de Vouzins avait à ce
+moment-là les yeux de ce voleur de filles.</p>
+
+<p>Il reprit sa route enfin et je galopai à la maison
+où je ne racontai pas mon aventure. Depuis,
+je croisai souvent le duc de Vouzins, mais ses
+yeux avaient repris leur tristesse première.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les années passèrent sans apporter le moindre
+changement dans sa vie. On ne le voyait
+jamais à Valleyres que le dimanche pour la
+messe. Il quittait Vouzins, à intervalles irréguliers,
+pour des voyages de vingt-quatre heures
+dans une ville lointaine. Il revenait de ces courses
+mystérieuses plus fatigué, mais distant toujours.
+Le regard éteint de son œil disait une douleur
+ineffaçable, que rien ne pouvait user.</p>
+
+<p>Quinze années durant, il mena une existence
+muette et ordonnée. Quinze ans après son arrivée,
+il ignorait encore les grands bourgeois de
+Valleyres dont l’étonnement, pour rester caché,
+n’en était pas moins immense.</p>
+
+<p>Un jour, enfin, le notaire Mainguet reçut une
+dépêche du commissaire de police de Livray. Il
+se rendit dans cette ville sur-le-champ et en
+revint le lendemain. Il ramenait avec lui le cadavre
+de monsieur le duc de Vouzins-Baufflers,
+qui était mort subitement à Livray, où il se
+trouvait de passage. — Telle fut la version officielle.
+Cependant la vérité finit par percer. Le
+duc avait été frappé d’une attaque d’apoplexie
+dans une maison louche de la ville haute, où il
+se trouvait dans une compagnie défendue par
+les lois de nos pays, qui ont sagement fixé la
+limite où les jeux cessent d’être innocents.</p>
+
+<p>L’annonce de la mort du duc de Vouzins excita
+peu d’attention. Il avait disparu depuis longtemps
+d’un monde où l’on oublie vite ; à Paris,
+quelques vieillards seuls se souvenaient de lui.</p>
+
+<p>Il fut enseveli, conformément à ses vœux testamentaires,
+dans le caveau familial à côté de
+sa fille.</p>
+
+<hr>
+
+<p>A Valleyres, Larrivée régna de nouveau en
+maître sur Vouzins abandonné.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, j’étais à Paris
+pour faire mes études. J’y voyais assez souvent
+un vieil ami de mon père, ancien avoué, maître
+Lefranchenet. Maître Lefranchenet avait été
+honoré de la confiance entière du duc de Vouzins ;
+il avait gardé pour lui du respect mêlé
+d’affection. Il ignorait les circonstances de sa fin
+et je ne voulus pas l’attrister en les lui racontant.</p>
+
+<p>Mais la vie solitaire que j’avais vu mener au
+duc à Valleyres, l’égarement de ses yeux lorsque
+je l’avais rencontré dans l’allée de son parc, ses
+courses secrètes à Livray, ce que je savais de
+sa mort, avaient surexcité ma curiosité. Je pressentais
+dans son existence un mystère dont
+peut-être maître Lefranchenet me livrerait la
+clef.</p>
+
+<p>Je poussai donc mon vieil ami à me parler de
+son client et, un soir, — nous avions dîné en
+tête à tête dans son petit appartement de la Cité — il
+me fit le récit suivant.</p>
+
+<p>— Les de Vouzins, dit-il, ont tous été des gens
+excessifs ; l’un d’eux fut le compagnon de de
+Rancé, fondateur de la Trappe ; les autres ont
+mené des vies folles et rapides de fêtes, de batailles
+et d’aventures. Il y a en eux quelque
+chose d’inquiet ; ils ne connaissent pas la mesure,
+abhorrent la médiocrité, et ne se plaisent
+que dans l’outrance.</p>
+
+<p>Le duc de Vouzins, mort à Valleyres, a eu,
+lui aussi, une destinée peu commune, mais
+tournée vers le bien. A vingt et un ans, pour le
+tenir sage, on lui fit épouser une Italienne de
+grande famille qui lui donna deux enfants. Le
+second, qui porta le titre de prince de Viane,
+coûta, en naissant, la vie à sa mère. Marie-Anne,
+l’aînée, fut élevée au couvent. Le duc, resté
+veuf à vingt-quatre ans, s’amusa, c’est dans
+l’ordre des choses ; il aimait le plaisir et eut
+des maîtresses dans tous les mondes sans se
+fixer dans aucun. Lorsque sa fille eut fini son
+éducation, il n’eut rien de plus pressé que de
+la marier à Charles-Auguste, prince de Danzig.</p>
+
+<p>J’assistai au mariage, car j’avais été nommé
+conseil de la princesse. Le duc avait alors quarante
+ans, mais les années n’avaient pas marqué
+sur lui. Il était svelte, leste, et portait haut sa
+tête fine. Il n’y eut qu’un cri dans l’église lorsqu’il
+amena sa fille à l’autel ; il paraissait plus
+jeune que son gendre. La beauté de Marie-Anne,
+que le monde voyait pour la première fois,
+étonna. Il y avait dans cette jeune fille de dix-huit
+ans, une gravité qui n’était pas de son âge.</p>
+
+<p>Un an plus tard, Marie-Anne était séparée
+de son mari qui, après six mois de mariage,
+était retourné vivre chez une ancienne maîtresse,
+et le duc offrit à sa fille le premier étage
+de son hôtel du faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Maître Lefranchenet s’interrompit pour ouvrir
+un tiroir de son bureau. Il en sortit une miniature
+qu’il me donna.</p>
+
+<p>— C’est une copie, dit-il, faite par le meilleur
+miniaturiste du temps, d’après le portrait
+célèbre qu’Ingres peignit de la princesse de
+Danzig. Elle avait alors vingt-trois ans.</p>
+
+<p>Je pris la miniature et restai, à la regarder,
+muet d’admiration. La princesse était représentée
+à mi-corps, vêtue d’une robe pourpre
+décolletée, sur laquelle s’enlevait une gaze légère.
+Sur un cou allongé se dressait une tête
+petite qu’écrasait un casque d’or, d’un or rouge,
+de lourds cheveux ; les tempes étaient plates ;
+l’arc délié des sourcils se relevait un peu à la
+pointe, donnant au visage quelque chose de
+méchant qu’accentuaient encore des yeux clairs,
+luisants et durs, étranges comme les yeux d’émail
+de quelques bronzes antiques. La bouche
+aux lèvres arquées était grave, le menton volontaire ;
+la gorge, basse, montrait des chairs
+pleines, mates et sensuelles, — Ingres seul a
+su peindre des gorges pareilles. Rien ne saurait
+donner une idée de la beauté de la ligne sinueuse
+et renflée qui montait des méplats du dos, aperçu
+de profil, jusqu’à la naissance des cheveux.</p>
+
+<p>Je ne pouvais détacher mes yeux de l’image
+de cette femme et, à la contempler, mille pensées
+confuses et troublantes montaient en moi.
+C’était donc là la fille du duc de Vouzins, à la
+mort de laquelle il s’était retiré du monde !</p>
+
+<hr>
+
+<p>Maître Lefranchenet m’observait.</p>
+
+<p>— Eh bien, dit-il, qu’en pensez-vous, jeune
+homme ? Si je vous laissais aller, vous bâtiriez
+un merveilleux roman, vous diriez ce que tous
+ont dit qui ont connu autrefois Marie-Anne.
+Donnez ce portrait à un psychologue, il croira
+lire dans une âme. Comme lui, vous penserez
+que cette femme n’est pas de celles qui se résignent
+et que la soumission chrétienne lui est
+inconnue. Vous direz que son mariage malheureux
+devait certainement marquer le commencement
+d’une carrière agitée, forte et retentissante.
+Le mot de « plaisir » n’a pas de sens ici,
+mais bien celui de « passion ». Et si vous vous
+rappelez qui était sa mère, vous déclarerez que
+c’est d’elle que Marie-Anne tient le sérieux surprenant
+de son visage, vous évoquerez les personnages
+héroïques des chroniques italiennes,
+et vous conclurez que si une femme pareille
+aimait, ce devait être jusqu’à la mort, et que
+son amour profond ne reculerait pas devant le
+crime pour se satisfaire. Souvenez-vous que
+<i>Point ne faulx !</i> est la devise hautaine de sa
+famille et que ces gens-là ont toujours considéré
+Dieu comme un ancêtre fort noble, avec
+lequel on a les rapports que l’on a entre gens
+du même monde, en somme. — Pesez tout cela
+et faites votre nouvelle.</p>
+
+<p>Maître Lefranchenet, ayant jeté ces paroles
+avec vivacité, prit un temps, puis changeant
+de ton, il continua sur un mode tout différent.</p>
+
+<p>— Littérature, reprit-il, littérature ! Vous vous
+tromperiez comme tant d’autres s’y sont trompés.
+Toutes les conjectures que l’on fit à l’époque
+furent vaines comme le vent. Les conclusions
+de l’apparence corporelle à l’âme qui réside en
+le corps sont décevantes. Sous le visage tragique
+de cette jeune femme vivait une âme unie
+comme un étang limpide. — Ayant quitté son
+mari, la princesse de Danzig mena chez son
+père l’existence la plus régulière, la plus calme.
+Elle ne se laissait pas aborder ; nul homme ne
+put se vanter d’être dans ses faveurs. Un des
+cavaliers les plus accomplis de ce temps, monsieur
+de Sanois, lui fit la cour la plus longue,
+la plus respectueuse, — sans succès. Il faillit
+mourir d’amour pour elle et, désespéré de ne
+l’avoir pu toucher, alla s’ensevelir dans le silence
+d’un trou de province pareil à ce Valleyres
+dont vous venez.</p>
+
+<p>Mais le miracle, car c’en fut un, n’en doutez
+pas, fut complet. Voici que le duc de Vouzins,
+sa fille étant rentrée chez lui, commença
+à changer d’allures. Peu à peu on le vit quitter
+ses compagnons de plaisir, le cercle où il jouait,
+le foyer de la danse à l’Opéra. L’on apprit qu’il
+avait donné, comme adieu, des perles magnifiques
+à une belle fille qui l’occupait alors. On
+se demanda quelle serait la nouvelle trouvaille
+du grand seigneur libertin ? — L’on attendit en
+vain. Le duc n’afficha plus ni femme du monde,
+ni fille de l’Opéra. Les plaisanteries ne manquèrent
+pas ; mais le duc n’en tint nul compte.
+A quarante-deux ans, jeune et encore beau, il
+cessa de s’amuser pour se consacrer tout à sa
+fille.</p>
+
+<p>La chose fit sensation dans Paris. Pendant
+trois mois, autant que la beauté et la sagesse
+de la princesse de Danzig, la réforme de son
+père remplit les conversations. On ne savait à
+quoi attribuer un changement si grand ; l’on
+chercha la main des prêtres ; on ne la trouva
+pas. Marie-Anne et le duc étaient corrects au
+point de vue religieux, comme il convenait dans
+leur haute position sociale, mais sans ferveur.
+Le dimanche, ils allaient à la messe de Saint-Thomas-d’Aquin
+et se confessaient une fois
+l’an. Jamais on ne vit chez eux de robe noire.</p>
+
+<p>La vie du duc et de sa fille continua à
+être un objet d’édification pour le monde. Ils
+montaient à cheval le matin ; le soir, allaient
+aux réceptions de leurs amis ou aux Italiens.
+Mais le duc ne quittait pas sa fille —  ; on ne pouvait
+les inviter l’un sans l’autre ; pour un peu
+on l’aurait dit jaloux. Partout on les voyait ensemble.
+Il n’avait pas vieilli ; la princesse était
+alors telle que vous l’avez admirée dans son
+portrait ; ils formaient un couple superbe. Plus
+d’une fois, sans doute, des étrangers les prirent
+pour mari et femme.</p>
+
+<p>Ici maître Lefranchenet eut un petit rire à ce
+qu’il considérait comme un mot heureux de
+vaudeville et me regarda. Mais, je n’eus pas
+envie de sourire, — et le mot tomba dans le
+silence.</p>
+
+<p>Maître Lefranchenet continua.</p>
+
+<p>— Le seul reproche qu’on pût leur adresser,
+fut de s’isoler trop. Maintenant ils montraient
+l’un et l’autre moins de goût pour les plaisirs
+mondains ; on ne les vit plus au bal ou au théâtre ;
+ils ne sortaient guère que pour monter à
+cheval, recevaient de rares amis ; ils avaient
+renoncé à suivre les chasses à courre de leur
+cousin, le duc de Vouzins d’Artus ; ils ne passaient
+plus l’automne à la campagne comme ils
+l’avaient fait jusqu’alors. A peine quittaient-ils
+Paris un mois dans l’année. Ils restaient continuellement
+enfermés dans leur hôtel du faubourg
+Saint-Germain, dont le jardin immense
+leur offrait, l’été, l’ombre de ses arbres centenaires.</p>
+
+<p>Moi-même j’avais peu d’occasions de les
+voir, lorsque — il y avait six ans que Marie-Anne
+était séparée de son mari — un procès compliqué,
+qui lui vint d’Italie avec un héritage,
+m’obligea à lui rendre de nombreuses visites. La
+princesse me recevait le plus souvent dans son
+appartement privé qui occupait le premier étage
+à l’aile droite de l’hôtel au-dessus de celui de
+son père qui logeait au rez-de-chaussée. L’on
+entrait d’abord dans une salle d’attente où,
+derrière un paravent, était dressé pour la nuit
+le lit d’une femme de chambre de confiance qui
+ne quittait jamais sa maîtresse. C’était ensuite
+un salon assez vaste puis un cabinet de toilette,
+salle de bain, enfin, dans l’angle même, la
+chambre à coucher de la princesse. Ainsi toutes
+les pièces ouvraient l’une sur l’autre ; il n’y
+avait ni escalier ni couloir de service — Marie-Anne
+s’en plaignit devant moi à son père — et
+la seule entrée était par cette salle qu’habitait
+chaque nuit la femme de chambre de Marie-Anne.
+Je pus ainsi m’assurer de la créance
+qu’il fallait accorder aux bruits qui avaient représenté
+la princesse de Danzig comme recevant
+secrètement M. de Sanois, la nuit. Non,
+par dédain peut-être, par orgueil excessif, cette
+femme hautaine restait pure.</p>
+
+<p>Était-elle heureuse ? Je ne le crois pas. Les
+années, qui auraient pu lui être clémentes,
+avaient pesé, inexplicablement, sur elle. Elle
+était autrefois précise dans ses paroles, décidée
+dans ses actions ; maintenant je la trouvais souvent
+songeuse. Parfois, au milieu d’une conversation,
+elle s’arrêtait, s’absorbait en elle-même.
+Elle avait alors des yeux étranges, striés de
+lueurs vives et comme perdus dans un rêve ardent.
+A ces moments-là, je me surpris, moi aussi,
+à laisser trotter mon imagination, à faire de la
+littérature. Je songeais à mademoiselle Rachel
+que j’avais vue autrefois dans <i>Phèdre</i>. Seule la
+tragédienne avait évoqué, au même degré que
+la princesse de Danzig, l’idée des profondeurs
+mystérieuses d’un être que dominent les forces
+redoutables du mal. — Mais Marie-Anne revenait
+à elle ; je reprenais aussitôt mon sang-froid,
+mon bon sens d’homme d’affaires. Elle était
+née tragique, me disais-je alors, elle l’était
+dans la vertu, comme elle l’eût été dans le vice.</p>
+
+<p>Autant qu’elle j’admirais le duc son père ; je
+savais ce qu’était sa race excessive et sensuelle
+qui se rue au plaisir, comme un Anglais spleenétique
+à l’alcool. De léger, il était devenu grave,
+et je ne cessais de m’émerveiller à la pensée que
+la seule présence de sa fille avait pu à ce point
+changer son âme. Pendant quelques années,
+je les vis ainsi donner, dans le calme impressionnant
+du vieil hôtel, le plus rare exemple et
+le plus beau de devoir paternel et filial.</p>
+
+<p>Il y avait dix ans qu’ils vivaient l’un pour
+l’autre, lorsque la fièvre typhoïde enleva en
+quelques semaines Marie-Anne de ce monde.
+Le désespoir de son père fut immense ; c’est
+alors qu’il prit la résolution de se retirer dans
+sa propriété longtemps négligée de Valleyres.
+Il me reçut peu après la mort de sa fille et,
+lorsque je me trouvai en face de lui, je ne pus
+m’empêcher de pousser un cri de surprise.
+J’avais quitté un homme jeune, brillant, avec
+à peine quelques poils blancs dans la moustache, — je
+voyais maintenant un vieillard. La
+douleur et la lassitude de vivre se lisaient sur
+chacun des traits de son visage. Il avait laissé
+pousser sa barbe ; elle était, ainsi que sa chevelure,
+toute blanche. D’une voix changée, il
+m’indiqua quelques dispositions à arrêter, me
+donna l’adresse de son notaire à Valleyres, puis
+prenant congé de moi avec plus d’émotion que
+je ne pouvais en attendre de ce grand seigneur
+indifférent, il me remit en souvenir de sa fille,
+la miniature que vous avez devant vous.</p>
+
+<p>Ainsi parla maître Lefranchenet.</p>
+
+<p>J’avais repris la miniature entre mes mains.
+Et, à la regarder, je ressentis plus forte encore
+l’inquiétude qu’elle avait dès l’abord éveillée
+en moi. Les yeux surtout m’attiraient, ils semblaient
+s’animer de lueurs inquiétantes. Leur
+regard me défiait. — Il devait y avoir plus de
+choses dans la vie de cette femme que n’en
+avait devinées la courte philosophie de maître
+Lefranchenet.</p>
+
+<p>Je posai la miniature et je m’en fus, irrité de
+la candeur et du manque de pénétration dont
+le récit de mon vieil ami donnait la preuve
+évidente.</p>
+
+<p>Depuis, je repensai souvent à l’histoire du
+duc de Vouzins et de sa fille. Le mystère qu’elle
+enfermait me tentait sans cesse ; des doutes
+obscurs que je n’osais m’avouer m’assiégeaient.
+Pourtant les détails si précis donnés par maître
+Lefranchenet sur la vie privée de Marie-Anne,
+l’arrangement même de son appartement, la
+garde continuelle que montait la femme de
+chambre... non, c’était impossible. Il fallait
+admettre qu’un coup de la grâce avait touché
+ces âmes ardentes.</p>
+
+<p>Mais à d’autres moments, je revoyais l’image
+de la princesse de Danzig, son visage énigmatique
+et pervers ; — ou bien, surgissait devant
+moi, comme en un jour lointain, l’apparition
+inoubliable du parc de Vouzins, une figure bouleversée
+où brûlaient des yeux de péché et de
+crime. Et parfois aussi, je songeais à la fin honteuse
+de ce vieillard...</p>
+
+<p>Les années passèrent. Mon vieil ami Lefranchenet
+mourut.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un soir, en automne, comme je revenais, au crépuscule,
+du Quartier latin et que je me dirigeais
+vers le pont de la Concorde, j’arrivai au coin
+éventré de deux rues. L’on perçait à travers
+ce vieux quartier une trouée pour une des larges
+voies modernes qui coupent maintenant la ville.</p>
+
+<p>Sur la palissade en planches qui isolait les
+travaux de la rue, était collée une petite affiche
+écrite à la main, où je lus :</p>
+
+<p><i>Pour les amateurs, à vendre sur place et à
+l’amiable quelques matériaux de démolition provenant
+de l’ancien hôtel de Vouzins-Baufflers.</i></p>
+
+<p>Je poussai la porte à claire-voie et me trouvai
+en face de ce qui restait de l’hôtel. Les deux
+façades, sur cour et sur jardin, avaient été abattues.</p>
+
+<p>L’on voyait de ma place les arbres tordus et
+magnifiques qui allaient disparaître. Les matériaux
+de démolition que l’on offrait à vendre,
+étaient de peu d’intérêt, deux ou trois plaques
+de cheminées, une paire de chenets, laissés là
+comme sans valeur. Un ouvrier se détacha du
+groupe de ses camarades pour me les montrer.</p>
+
+<p>Mais plus que ces objets insignifiants, m’attirait
+la vue de ces lieux où s’étaient écoulées
+deux vies si exceptionnelles. Je demandai la
+permission de m’avancer au milieu des décombres.</p>
+
+<p>Il ne restait debout que les deux grands murs
+des faces latérales. L’ouvrier me suivait, tandis
+que ses compagnons, la nuit arrivant, se préparaient
+à quitter leur besogne. Il me donnait
+des détails.</p>
+
+<p>— L’hôtel avait été construit au commencement
+du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dit-il, pour une duchesse
+de Vouzins, qui était une gaillarde, paraît-il.</p>
+
+<p>Là-dessus, il eut quelques aperçus ingénieux
+sur la vie des grands seigneurs d’autrefois. Je
+l’écoutais distraitement. Il le remarqua et, piqué,
+voulut me prouver qu’il avait raison.</p>
+
+<p>— Tenez, monsieur, savez-vous ce qu’on a
+trouvé en démolissant ? Un escalier secret pris
+dans l’épaisseur du mur et qui allait du rez-de-chaussée
+jusqu’à la chambre de la duchesse. Il
+s’amorçait en bas dans une boiserie et arrivait
+au premier étage dans le pan coupé, derrière
+une armoire. Les joints étaient si bien dissimulés
+qu’on ne l’a découvert qu’en enlevant les
+boiseries elles-mêmes, et que les propriétaires
+de l’hôtel ignoraient l’existence de l’escalier,
+qu’avait fait construire et que connaissait seule
+la première duchesse de Vouzins. Les boiseries
+étaient superbes. Lehmann, l’antiquaire, en
+offrait un bon prix. Pourtant le duc actuel n’a
+pas voulu les conserver ; il les a fait mettre en
+pièces. N’est-ce pas malheureux tout de même,
+un si beau travail !</p>
+
+<p>Je ne l’écoutais plus.</p>
+
+<p>Mais lui, la main tendue, montrait les traces
+de l’escalier tournant que l’on apercevait encore
+dans l’obscurité grandissante et qui menait
+à l’aile droite de l’hôtel, de la chambre
+à coucher du duc de Vouzins-Baufflers à celle
+de sa fille Marie-Anne, princesse de Danzig.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tbody>
+
+<tr>
+<td> </td>
+<td class="r bot"><div>Pages.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang">Mademoiselle Bourrat</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c007">7</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang">Louis Marthe</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c076">76</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang">Madame Duret, née de Barthes</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c146">146</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang">Marie Le Petit</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c171">171</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang">Le duc de Vouzins-Baufflers</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c211">211</a></div></td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c top4em xsmall">4995. — Tours, imprimerie <span class="sc">E. Arrault</span> et C<sup>ie</sup></p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79011 ***</div>
+</body>
+</html>
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